summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/7012-h
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '7012-h')
-rw-r--r--7012-h/7012-h.htm17339
1 files changed, 17339 insertions, 0 deletions
diff --git a/7012-h/7012-h.htm b/7012-h/7012-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..d90e0a9
--- /dev/null
+++ b/7012-h/7012-h.htm
@@ -0,0 +1,17339 @@
+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"
+ "http://www.w3.org/TR/html4/loose.dtd">
+<html>
+<head>
+<title>M&eacute;moires et r&eacute;cits</title>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1">
+</head>
+
+
+
+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's Mes Origines. Memoires et Recits, by Frederic Mistral
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mes Origines. Memoires et Recits
+
+Author: Frederic Mistral
+
+Posting Date: April 9, 2013 [EBook #7012]
+Release Date: December, 2004
+First Posted: February 22, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS ***
+
+
+
+
+Produced by Walter Debeuf
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<h1>Mes Origines.</h1><br>
+
+<h2>M&eacute;moires et r&eacute;cits.<br>
+ (Traduction du proven&ccedil;al)</h2>
+<br>
+<h3>par Fr&eacute;d&eacute;ric Mistral.</h3>
+
+<br><br><br><br>
+
+<h2>CHAPITRE I.</h2>
+
+<h3>AU MAS DU JUGE.</h3>
+
+<p>Les Alpilles. -- La chanson de Maillane. -- Ma famille. --
+Ma&icirc;tre<br>
+ Fran&ccedil;ois, mon p&egrave;re. -- D&eacute;la&iuml;de, ma
+m&egrave;re. -- Jean du Porc. -- L'a&iuml;eul<br>
+ &Eacute;tienne. -- La m&egrave;re-grand Nanon. -- La foire de
+Beaucaire. -- Les<br>
+ fleurs de glais.</p>
+
+<p>D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant mes yeux, au
+Midi<br>
+ l&agrave;-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les
+rampes, les<br>
+ falaises et les vallons bleuissaient du matin aux v&ecirc;pres,
+plus ou<br>
+ moins clairs ou fonc&eacute;s, en hautes ondes. C'est la
+cha&icirc;ne des<br>
+ Alpilles, ceintur&eacute;e d'oliviers comme un massif de roches
+grecques, un<br>
+ v&eacute;ritable belv&eacute;d&egrave;re de gloire et de
+l&eacute;gendes.</p>
+
+<p>Le sauveur de Rome, Ca&iuml;us Marius, encore populaire dans
+toute la<br>
+ contr&eacute;e, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit les
+Barbares,<br>
+ derri&egrave;re les murs de son camp; et ses troph&eacute;es
+triomphaux, &agrave;<br>
+ Saint-Rey sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans,
+dor&eacute;s par le<br>
+ soleil. C'est au penchant de cette c&ocirc;te qu'on rencontre
+les tron&ccedil;ons<br>
+ du grand aqueduc romain qui menait les eaux de Vaucluse dans
+les<br>
+ Ar&egrave;nes d'Arles: conduit que des gens du pays nomment
+<i>Ouide d</i>i<br>
+ <i>Sarrasin</i> (pierr&eacute;e des Sarrasins), parce que c'est
+par l&agrave; que les<br>
+ Maures d'Espagne s'introduisirent dans Arles. C'est sur les
+rocs<br>
+ escarp&eacute;s de ces collines que les princes des Baux avaient
+leur<br>
+ ch&acirc;teau fort. C'est dans ces vals aromatiques, aux Baux,
+&agrave; Romanin<br>
+ et &agrave; Roque-Martine, que tenaient cour d'amour les belles
+ch&acirc;telaines<br>
+ du temps des troubadours. C'est &agrave; Mont-Majour que
+dorment, sous les<br>
+ dalles du clo&icirc;tre, nos vieux rois arl&eacute;siens. C'est
+dans les grottes<br>
+ du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent encore nos f&eacute;es.
+C'est sous<br>
+ ces ruines, romaines ou f&eacute;odales, que g&icirc;t la
+Ch&egrave;vre d'Or.</p>
+
+<p>Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient le milieu
+de la<br>
+ plaine, une large et riche plaine, qu'en m&eacute;moire
+peut-&ecirc;tre du consul<br>
+ Ca&iuml;us Marius on nomme encore <i>Le Caieou</i>.</p>
+
+<p>-- Quand je luttais, me disait une fois le petit Maillanais,
+-- un<br>
+ vieux lutteur de l'endroit, -- j'ai beaucoup voyag&eacute;, en
+Languedoc<br>
+ comme en Provence... Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie
+que<br>
+ ce terroir. Si, depuis la Durance jusqu'&agrave; la mer,
+l&agrave;-bas, on tirait<br>
+ un trait de charrue droit comme une chandelle, un sillon de
+vingt<br>
+ lieues, l'eau y courrait toute seule, rien qu'au niveau
+pendant.<br>
+ Aussi, quoique nos voisins nous traitent de
+<i>mange-grenouilles</i>, les<br>
+ Maillanais convinrent toujours que, sous la chape du soleil, il
+n'est<br>
+ pas de pays plus joli que le leur et, un jour qu'ils
+m'avaient<br>
+ demand&eacute; quelques couplets pour la chorale du village,
+voici, &agrave; ce<br>
+ propos, les vers que je leur fis:</p>
+
+<p><i>Maillane est beau, Maillane pla&icirc;t -- et se fait beau
+de plus en<br>
+ plus; Maillane ne s'oublie jamais; -- il est l'honneur de la
+contr&eacute;e<br>
+ -- et tient son nom du mois de Mai.</i></p>
+
+<p><i>Que vous soyez &agrave; Paris ou &agrave; Rome, -- pauvres
+conscrits, rien ne vous<br>
+ charme; -- Maillane est pour vous sans pareil -- et vous
+aimeriez y<br>
+ manger une pomme -- que dans Paris un perdreau.</i></p>
+
+<p><i>Notre patrie n'a pour remparts -- que les grandes haies de
+cypr&egrave;s --<br>
+ que Dieu fit tout expr&egrave;s pour elle; -- et quand se
+l&egrave;ve le mistral,<br>
+ -- il ne fait que branler le berceau.</i></p>
+
+<p><i>Tout le dimanche on fait l'amour; -- puis au travail, sans
+tr&ecirc;ve, --<br>
+ s'il faut le lundi se ployer, --nous buvons le vin de nos
+vignes,<br>
+ nous mangeons le pain de nos bl&eacute;s.</i></p>
+
+<p>La vieille bastide o&ugrave; je naquis, en face des Alpilles,
+touchant le<br>
+ Clos-Cr&eacute;ma, avait nom le Mas du Juge, un t&egrave;nement
+de quatre paires de<br>
+ b&ecirc;tes de labour, avec son premier charretier, ses valets
+de charrue,<br>
+ son p&acirc;tre, sa servante (que nous appelions la
+<i>tante</i>) et plus ou<br>
+ moins d'hommes au mois, de journaliers ou journali&egrave;res,
+qui venaient<br>
+ aider au travail, soit pour les vers &agrave; soie, pour les
+sarclages, pour<br>
+ les foins, pour les moissons ou les vendanges, soit pour la
+saison<br>
+ des semailles ou celles de l'olivaison.</p>
+
+<p>Mes parents, des <i>m&eacute;nagers</i>, &eacute;taient de ces
+familles qui vivent sur<br>
+ leur bien, au labeur de la terre, d'une g&eacute;n&eacute;ration
+&agrave; l'autre! Les<br>
+ m&eacute;nagers, au pays d'Arles, forment une classe &agrave;
+part: sorte<br>
+ d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et
+bourgeois, et<br>
+ qui comme toute autre, a son orgueil de caste. Car si le
+paysan,<br>
+ habitant du village, cultive de ses bras, avec la b&ecirc;che ou
+le hoyau,<br>
+ ses petits lopins de terre, le m&eacute;nager, agriculteur en
+grand, dans<br>
+ les <i>mas</i> de Camargue, de Crau ou d'autre part, lui,
+travaille debout<br>
+ en chantant sa chanson, la main &agrave; la charrue.</p>
+
+<p>C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets suivants,
+chant&eacute;s<br>
+ aux noces de mon neveu:</p>
+
+<p><i>Nous avons tenu la charrue -- avec assez d'honneur -- et
+conquis le<br>
+ terroir -- avec cet instrument.</i></p>
+
+<p><i>Nous avons fait du bl&eacute; -- pour le pain de No&euml;l
+-- et de la toile<br>
+ rousse pour nipper la maison.</i></p>
+
+<p><i>Tout chemin va &agrave; Rome: ne quittez donc pas le mas,
+-- et vous<br>
+ mangerez des pommes, -- puisque vous les aimez.</i></p>
+
+<p>Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos fen&ecirc;tres,
+comme le font<br>
+ tant d'autres, sans trop d'outrecuidance nous pourrions avancer
+que<br>
+ la gent mistralienne descend des Mistral dauphinois, devenus,
+par<br>
+ alliance, seigneurs de Montdragon et puis de Romanin. Le
+c&eacute;l&egrave;bre<br>
+ pendentif qu'on montre &agrave; Valence est le tombeau de ces
+Mistral. Et,<br>
+ &agrave; Saint-Remy, nid de ma famille (car mon p&egrave;re en
+sortait), on peut<br>
+ voir encore l'h&ocirc;tel des Mistral de Romanin, connu sous le
+nom de<br>
+ Palais de la Reine Jeanne.</p>
+
+<p>Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de tr&egrave;fle
+avec cette<br>
+ devise assez pr&eacute;somptueuse: <i>"Tout ou Rien."</i> Pour
+ceux, et nous en<br>
+ sommes, qui voient un horoscope dans la fatalit&eacute; des
+noms<br>
+ patronymiques ou le myst&egrave;re des rencontres, il est
+curieux de trouver<br>
+ la Cour d'Amour de Romanin unie, dans le pass&eacute;, &agrave;
+la seigneurie de<br>
+ Mistral d&eacute;signant le grand souffle de la terre de
+Provence, et,<br>
+ enfin, ces trois tr&egrave;fles marquant la destin&eacute;e de
+notre famille<br>
+ terrienne.</p>
+
+<p>-- Le tr&egrave;fle, nous d&eacute;clara, un jour, le
+S&acirc;r Peladan, qui, lorsqu'il a<br>
+ quatre feuilles, devient talismanique, exprime symboliquement
+l'id&eacute;e<br>
+ de Verbe autochtone, de d&eacute;veloppement sur place, de lente
+croissance<br>
+ en un lieu toujours le m&ecirc;me. Le nombre trois signifie la
+maison<br>
+ (p&egrave;re, m&egrave;re, fils),<br>
+ au sens divinatoire. Trois tr&egrave;fles signifient donc trois
+harmonies<br>
+ familiales succ&eacute;dentes, ou neuf, qui est le nombre du
+sage &agrave; l'&eacute;cart.<br>
+ La devise <i>Tout ou Rien</i> rimerait ais&eacute;ment &agrave;
+ces fleurs s&eacute;dentaires<br>
+ et qui ne se transplantent pas: devise, comme embl&egrave;me, de
+terrien<br>
+ endurci.</p>
+
+<p>Mais laissons l&agrave; ces bagatelles. Mon p&egrave;re,
+devenu veuf de sa<br>
+ premi&egrave;re femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se
+remaria, et je<br>
+ suis le cro&icirc;t de ce second lit. Voici comment il avait
+fait la<br>
+ connaissance de ma m&egrave;re:</p>
+
+<p>Une ann&eacute;e, &agrave; la Saint-Jean, ma&icirc;tre
+Fran&ccedil;ois Mistral &eacute;tait au milieu<br>
+ de ses bl&eacute;s, qu'une troupe de moissonneurs abattait
+&agrave; la faucille.<br>
+ Un essaim de glaneuses suivait les t&acirc;cherons et ramassait
+les &eacute;pis<br>
+ qui &eacute;chappaient au r&acirc;teau. Et voil&agrave; que mon
+seigneur p&egrave;re remarqua<br>
+ une belle fille qui restait en arri&egrave;re, comme si elle
+e&ucirc;t eu peur de<br>
+ glaner comme les autres. Il s'avan&ccedil;a pr&egrave;s d'elle
+et lui dit:</p>
+
+<p>-- Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom?</p>
+
+<p>La jeune fille r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>-- Je suis la fille d'&Eacute;tienne Poulinet, le maire de
+Maillane. Mon<br>
+ nom est D&eacute;la&iuml;de.</p>
+
+<p>-- Comment! dit mont p&egrave;re, la fille de Poulinet, qui
+est le maire de<br>
+ Maillane, va glaner?</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, r&eacute;pliqua-t-elle, nous sommes une
+grosse famille: six<br>
+ filles et deux gar&ccedil;ons, et notre p&egrave;re, quoiqu'il
+ait assez de bien,<br>
+ quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous
+r&eacute;pond: "Mes<br>
+ petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en." Et
+voil&agrave; pourquoi<br>
+ je suis venue glaner.</p>
+
+<p>Six mois apr&egrave;s cette rencontre, qui rappelle l'antique
+sc&egrave;ne de Ruth<br>
+ et de Booz, le vaillant m&eacute;nager demanda
+D&eacute;la&iuml;de &agrave; ma&icirc;tre Poulinet, et<br>
+ je suis n&eacute; de ce mariage.</p>
+
+<p>Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 8 septembre de
+l'an 1830,<br>
+ dans l'apr&egrave;s-midi, la gaillarde accouch&eacute;e envoya
+qu&eacute;rir mon p&egrave;re, qui<br>
+ &eacute;tait en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses
+champs. En<br>
+ courant, et du plus loin qu'il put se faire entendre:</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, cria le messager, venez! car la
+ma&icirc;tresse vient<br>
+ d'accoucher maintenant m&ecirc;me.</p>
+
+<p>-- Combien en a-t-elle fait? demanda mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>-- Un beau, ma foi.</p>
+
+<p>-- Un fils! Que le bon Dieu le fasse grand et sage!</p>
+
+<p>Et sans plus, comme si de rien n'&eacute;tait, ayant
+achev&eacute; son labour, le<br>
+ brave homme, lentement, s'en revint &agrave; la ferme. Non point
+qu'il f&ucirc;t<br>
+ moins tendre pour cela; mais &eacute;lev&eacute;,
+endoctrin&eacute;, comme les Proven&ccedil;aux<br>
+ anciens, avec la tradition romaine, il avait dans ses
+mani&egrave;res,<br>
+ l'apparente rudesse du vieux <i>pater familias</i>.</p>
+
+<p>On me baptisa Fr&eacute;d&eacute;ric, en m&eacute;moire,
+para&icirc;t-il, d'un pauvre petit gars<br>
+ qui, au temps o&ugrave; mon p&egrave;re et ma m&egrave;re se
+<i>parlaient</i>, avait fait<br>
+ gentiment leurs commissions d'amour, et qui, peu de temps
+apr&egrave;s,<br>
+ &eacute;tait mort d'une insolation. Mais, comme elle m'avait eu
+&agrave;<br>
+ Notre-Dame de Septembre, ma m&egrave;re m'a toujours dit qu'elle
+m'avait<br>
+ voulu donner le pr&eacute;nom de Nostradamus, d'abord pour
+remercier la M&egrave;re<br>
+ de Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des
+<i>Centuries</i>, le<br>
+ fameux astrologue natif de Saint-Remy. Seulement, ce nom
+mystique et<br>
+ mirifique, n'est-ce pas? que l'instinct maternel avait si
+bien<br>
+ trouv&eacute;, on ne voulut l'accepter ni &agrave; la mairie ni
+au presbyt&egrave;re.</p>
+
+<p>Ma premi&egrave;re sortie sur les bras de ma m&egrave;re, qui
+me nourrissait de son<br>
+ lait, lorsqu'elle fit ses relevailles, -- tout cela vaguement,
+dans<br>
+ une lointaine brume, il me semble le revoir: elle, ma pauvre
+m&egrave;re,<br>
+ dans la beaut&eacute;, l'&eacute;clat de sa pleine jeunesse,
+pr&eacute;sentant avec<br>
+ orgueil son "roi" &agrave; ses amies, et,
+c&eacute;r&eacute;monieuses, les amies et<br>
+ parentes nous accueillant avec les f&eacute;licitations d'usage
+et m'offrant<br>
+ une couple d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et
+une<br>
+ allumette, avec ces mots sacramentels:</p>
+
+<p>-- Mignon, sois plein comme un oeuf, sois bon comme le pain,
+sois<br>
+ sage comme le sel, sois droit comme une allumette.</p>
+
+<p>On trouvera peut-&ecirc;tre tant soit peut enfantin de
+raconter ces choses.<br>
+ Mais, apr&egrave;s tout, chacun est libre, et, &agrave; moi, il
+m'agr&eacute;e de<br>
+ revenir, par songerie, dans mon premier maillot et dans mon
+berceau<br>
+ de m&ucirc;rier et dans mon chariot &agrave; roulettes, car,
+l&agrave;, je ressuscite le<br>
+ bonheur de ma m&egrave;re dans ses plus doux
+tressaillements.</p>
+
+<p>Quand j'eus six mois, on me d&eacute;livra de la bande qui
+enveloppait mes<br>
+ langes (car Nanounet, ma m&egrave;re-grand, avait tr&egrave;s
+fort recommand&eacute; de me<br>
+ tenir serr&eacute; &agrave; point, parce que, disait-elle, les
+enfants bien<br>
+ emmaillot&eacute;s ne sont ni bancals ni bancroches), et, le
+jour de la<br>
+ Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on me "donna les pieds"
+et,<br>
+ triomphalement, ma m&egrave;re m'apporta &agrave;
+l'&eacute;glise de Maillane; et sur<br>
+ l'autel du saint, en me tenant par les lisi&egrave;res, pendant
+que ma<br>
+ marraine me chantait : <i>Av&egrave;ne, Av&egrave;ne,
+Av&egrave;ne</i> (Viens, viens, viens),<br>
+ on me fit faire mes premiers pas.</p>
+
+<p>A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour la messe.
+C&rsquo;&eacute;tait une<br>
+ demi-lieue de chemin pour le moins. Ma m&egrave;re, tout le
+long, me<br>
+ dorlotait dans ses bras. Oh! le sein nourricier, ce nid doux
+et<br>
+ moelleux! Je voulais toujours, toujours, qu&rsquo;il me
+port&acirc;t encore un<br>
+ peu... Mais, une fois, -- j&rsquo;avais cinq ans, -- &agrave;
+mi-chemin du<br>
+ village, ma pauvre m&egrave;re me d&eacute;posa en disant:</p>
+
+<p>-- Oh! tu p&egrave;ses trop, maintenant; je ne puis plus te
+porter.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la messe, avec ma m&egrave;re, nous&rsquo; allions
+voir mes grands-parents,<br>
+ dans leur belle cuisine vo&ucirc;t&eacute;e en pierre blanche,
+o&ugrave;, de coutume, les<br>
+ bourgeois du lieu, M. Deville, M. Dumas, M. Ravoux, le Cadet
+Rivi&egrave;re,<br>
+ en se promenant sur les dalles, entre l&rsquo;&eacute;vier et la
+chemin&eacute;e,<br>
+ venaient parler du gouvernement.</p>
+
+<p>M. Dumas, qui avait &eacute;t&eacute; juge et qui
+s&rsquo;&eacute;tait d&eacute;mis en 1830, aimait,<br>
+ sur toute chose, &agrave; donner des conseils, comme celui- ci,
+par exemple,<br>
+ qu&rsquo;avec sa grosse voix, il r&eacute;p&eacute;tait, tous les
+dimanches, aux jeunes<br>
+ m&egrave;res qui dodelinaient leurs mioches:</p>
+
+<p>-- Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni cl&eacute;, ni
+livre : parce<br>
+ qu'avec un couteau l&rsquo;enfant peut se couper; une cl&eacute;,
+il peut la<br>
+ perdre et, un livre, le d&eacute;chirer.</p>
+
+<p>M. Durnas ne venait pas seul: avec son opulente &eacute;pouse
+et leurs onze<br>
+ ou douze enfants, ils remplissaient le salon, le beau salon
+des<br>
+ anc&ecirc;tres, tout tapiss&eacute; de toile peinte, de Mar-
+seille, repr&eacute;sentant<br>
+ des oisillons et des paniers en fleurs, et l&agrave;, pour
+&eacute;taler<br>
+ l&rsquo;&eacute;ducation de sa lign&eacute;e, il faisait, non
+sans orgueil, d&eacute;clamer,<br>
+ vers &agrave; vers, mot &agrave; mot, un peu &agrave; l&rsquo;un,
+un peu &agrave; l&rsquo;autre, le r&eacute;cit de<br>
+ <i>Th&eacute;ram&egrave;ne</i>:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>A peine nous sortions des portes de
+Tr&eacute;z&egrave;ne...<br>
+ De Tr&eacute;g&egrave;ne... Il &eacute;tait sur son char... sur
+chon sar...<br>
+ Ses gardes afflig&eacute;s... affiz&eacute;s...<br>
+ Imitaient son silence autour de lui rang&eacute;s...<br>
+ Lui ranz&eacute;s.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Ensuite, il disait &agrave; ma m&egrave;re:</p>
+
+<p>-- Et le v&ocirc;tre, D&eacute;la&iuml;de, lui apprenez-vous
+rien pour r&eacute;citer?</p>
+
+<p>-- Si r&eacute;pondait na&iuml;vement ma m&egrave;re: il sait
+la sornette de Jean du<br>
+ Porc.</p>
+
+<p>-- Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait tout le
+monde.</p>
+
+<p>Et alors en baissant la t&ecirc;te, j&rsquo;&acirc;nonnais
+timidement:</p>
+
+<p><i>Qui est mort? &mdash; Jean du Porc. &mdash; Qui le pleure?
+&mdash; Le roi Maure &mdash; Qui<br>
+ le rit? &mdash; La perdrix. &mdash; Qui le chante? &mdash; La
+calandre &mdash; Qui en sonne<br>
+ le glas? &mdash; Le cul de la po&ecirc;le. &mdash; Qui en porte le
+deuil? &mdash; Le cul du<br>
+ chaudron.</i></p>
+
+<p>C'est avec ces contes-l&agrave;, chants de nourrices et
+sornettes, que nos<br>
+ parents, &agrave; cette &eacute;poque, nous apprenaient &agrave;
+parler la bonne langue<br>
+ proven&ccedil;ale; tandis qu&rsquo;&agrave; pr&eacute;sent, la
+vanit&eacute; ayant pris le dessus dans<br>
+ la plupart des familles, c&rsquo;est avec le syst&egrave;me de
+l&rsquo;excellent M.<br>
+ Dumas que l&rsquo;on enseigne les enfants et qu&rsquo;on en fait
+de petits niais<br>
+ qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouv&eacute;s,
+sans attaches<br>
+ ni racines, car il est de mode, aujourd&rsquo;hui, de renier
+absolument<br>
+ tout ce qui est de tradition.</p>
+
+<p>Il faut que je parle un peu, maintenant, du bonhomme Etienne,
+mon<br>
+ a&iuml;eul maternel. Il &eacute;tait, comme mon p&egrave;re,
+m&eacute;nager propri&eacute;taire,<br>
+ d&rsquo;une bonne maison comme lui, et d&rsquo;un bon sang : avec
+cette<br>
+ diff&eacute;rence que, du c&ocirc;t&eacute; des Mistral,
+c&rsquo;&eacute;taient des laborieux, des<br>
+ &eacute;conomes, des amasseurs de biens, qui, en tout le pays,
+n&rsquo;avaient pas<br>
+ leurs pareils, et que, du c&ocirc;t&eacute; de ma m&egrave;re,
+tout &agrave; fait insouciants et<br>
+ n&rsquo;&eacute;tant jamais pr&ecirc;ts pour aller au labour, ils
+laissaient l&rsquo;eau<br>
+ courir et mangeaient leur avoir. L&rsquo;a&iuml;eul
+&Eacute;tienne, pour tout dire,<br>
+ &eacute;tait (devant Dieu soit-il) un vrai Roger Bontemps.</p>
+
+<p>Bien qu&rsquo;il e&ucirc;t huit enfants, entre lesquels six
+filles (qui, &agrave;<br>
+ l&rsquo;heure des repas, se faisaient servir leur part et puis
+allaient<br>
+ manger dehors, sur le seuil de la maison, leur assiette &agrave;
+la main),<br>
+ d&egrave;s qu&rsquo;il y avait f&ecirc;te quelque part, en avant!
+Il partait pour trois<br>
+ jours avec les camarades. Il jouait, bambochait tant que
+duraient les<br>
+ &eacute;cus; puis, souple comme un gant, quand les deux toiles
+se touchaient<br>
+ (1), le quatri&egrave;me jour il rentrait au logis et, alors,
+grand&rsquo;maman<br>
+ Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait:</p>
+
+<p>-- N&rsquo;as-tu pas honte, dissipateur que tu es, de manger
+comme &ccedil;a le<br>
+ bien de tes filles I</p>
+
+<blockquote>
+<p>(1) Quand la poche est vide.</p>
+</blockquote>
+
+<p>-- H&eacute;! bonasse, r&eacute;pondait-il, de quoi vas-tu
+t'inqui&eacute;ter? Nos<br>
+ fillettes sont jolies, elles se marieront sans dot. Et tu
+verras,<br>
+ Nanon, ma mie, nous n'en aurons pas pour les derniers.</p>
+
+<p>Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, il lui faisait
+donner<br>
+ sur son douaire des hypoth&egrave;ques aux usuriers, qui lui
+pr&ecirc;taient de<br>
+ l'argent &agrave; cinquante ou &agrave; cent pour cent, ce qui
+ne l'emp&ecirc;chait pas,<br>
+ quand ses compagnons de jeu venaient, de faire, avec eux, le
+branle<br>
+ devant la chemin&eacute;e, en chantant tous ensemble:</p>
+
+<p><i>Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs!<br>
+ Ce sont de braves gens,<br>
+ Quand ils n'ont plus d'argent.</i></p>
+
+<p>Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de rire:</p>
+
+<p><i>Nous sommes trois qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons
+pas le sou,<br>
+ -- Qui n'avons pas le sou. -- Et le comp&egrave;re qui est
+derri&egrave;re, -- N'a<br>
+ pas un denier, -- N'a pas un denier.</i></p>
+
+<p>Et quand ma pauvre a&iuml;eule se d&eacute;solait de voir
+ainsi partir, l'un<br>
+ apr&egrave;s l'autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son
+beau<br>
+ patrimoine:</p>
+
+<p>-- Eh! b&eacute;casse, que pleures-tu? lui faisait mon
+grand-p&egrave;re, pour<br>
+ quelques lopins de terre? Il y pleuvait comme &agrave; la
+rue.</p>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<p>-- Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, ne payait
+pas les<br>
+ impositions!</p>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<p>-- Cette friche-l&agrave;? les arbres du voisin la
+dess&eacute;chaient comme<br>
+ bruy&egrave;re.</p>
+
+<p>Et toujours, de cette fa&ccedil;on, il avait la riposte aussi
+prompte que<br>
+ joyeuse... Si bien qu'il disait m&ecirc;me, en parlant des
+usuriers:</p>
+
+<p>-- Eh! morbleu, c'est bien heureux qu'il y ait des gens
+pareils.<br>
+ Car, sans eux, comment ferions-nous, les d&eacute;pensiers, les
+gaspilleurs,<br>
+ pour trouver du quibus, en un temps o&ugrave; comme on sait,
+l'argent est<br>
+ marchandise?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'&eacute;poque, en ce temps-l&agrave;,
+o&ugrave; Beaucaire, avec sa foire,<br>
+ faisait merveille sur le Rh&ocirc;ne; il venait l&agrave; du
+monde, soit par eau,<br>
+ soit par terre, de toutes les nations, jusqu'&agrave; des Turcs
+et des<br>
+ n&egrave;gres.</p>
+
+<p>Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes esp&egrave;ces
+de choses qu'il<br>
+ faut pour le nourrir, pour le v&ecirc;tir, pour le loger, pour
+l'amuser,<br>
+ pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pi&egrave;ces
+de toile,<br>
+ les rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre portant au
+chaton un<br>
+ rat, vous l'y trouviez &agrave; profusion, &agrave; monceaux,
+&agrave; faisceaux ou en<br>
+ piles, dans les grands magasins vo&ucirc;t&eacute;s, sous les
+arceaux des Halles,<br>
+ aux navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du
+Pr&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait comme nous dirions, mais avec un
+c&ocirc;t&eacute; plus populaire et<br>
+ grouillant de vie, c'&eacute;tait l&agrave; tous les ans, au
+soleil de juillet,<br>
+ l'exposition universelle de l'industrie du Midi.</p>
+
+<p>Mon grand-p&egrave;re &Eacute;tienne, comme vous pensez bien,
+ne manquait pas telle<br>
+ occasion d'aller, quatre ou cinq jours, faire &agrave; Beaucaire
+ses<br>
+ bamboches. Donc, sous pr&eacute;texte d'aller acheter du poivre,
+du girofle<br>
+ ou du gingembre avec, dans chaque poche de sa veste, un mouchoir
+de<br>
+ fil, car il prenait du tabac, et trois autres mouchoirs, en
+pi&egrave;ce,<br>
+ non coup&eacute;s, dont en guise de ceinture il se ceignait les
+reins; et il<br>
+ fl&acirc;nait ainsi, tout le franc jour de Dieu, autour des
+bateleurs, des<br>
+ charlatans, des com&eacute;diens, surtout des boh&eacute;miens,
+lorsqu'ils<br>
+ discutent et se harpaillent pour le march&eacute; et marchandage
+de quelque<br>
+ bourrique maigre.</p>
+
+<p>Un d&eacute;licieux r&eacute;gal pour lui: Polichinelle avec
+Rosette! Il y &eacute;tait<br>
+ toujours plus neuf et ravi, bouche b&eacute;e, il y riait comme
+un pauvre<br>
+ aux pantalonnades et aux coups de batte qui pleuvaient l&agrave;
+sans cesse<br>
+ sur le propri&eacute;taire et sur le commissaire. A ce point les
+filous (et<br>
+ imaginez-vous si, &agrave; Beaucaire, ils pullulaient!) lui
+tiraient chaque<br>
+ ann&eacute;e, tout doucement, l'un apr&egrave;s l'autre, sans
+qu'il se retourn&acirc;t,<br>
+ tous ses mouchoirs; et quand il n'en avait plus, chose qu'il
+savait<br>
+ d'avance, il d&eacute;nouait sa ceinture, sans plus de chagrin
+que &ccedil;a, et<br>
+ s'en torchait le nez. Mais, quand il rentrait &agrave; Maillane,
+avec le<br>
+ nez tout bleu, -- de la teinture des mouchoirs, des mouchoirs
+neufs<br>
+ qui avaient d&eacute;teint:</p>
+
+<p>-- Allons, lui disait ma grand'm&egrave;re, on t'a encore
+vol&eacute; tes<br>
+ mouchoirs.</p>
+
+<p>-- Qui te l'a dit? faisait l'a&iuml;eul.</p>
+
+<p>-- Pardi, tu as le nez tout bleu: tu t'es mouch&eacute; avec
+ta ceinture.</p>
+
+<p>-- Bah! je n'en ai pas regret, r&eacute;pondait le bon humain;
+ce<br>
+ Polichinelle m'a tant fait rire!</p>
+
+<p>Bref, quand ses filles (et ma m&egrave;re en &eacute;tait une)
+furent d'&acirc;ge &agrave; se<br>
+ marier, comme elles n'&eacute;taient pas gauches, ni bien
+d&eacute;sagr&eacute;ables, les<br>
+ galants, malgr&eacute; tout, vinrent tout de m&ecirc;me &agrave;
+l'appeau. Seulement,<br>
+ quand les p&egrave;res disaient &agrave; mon a&iuml;eul:</p>
+
+<p>-- Autrement, le cas &eacute;ch&eacute;ant, combien
+faites-vous &agrave; vos filles?</p>
+
+<p>-- Combien je fais &agrave; mes filles? r&eacute;pondait
+ma&icirc;tre &Eacute;tienne, tout rouge<br>
+ de col&egrave;re; &ocirc; graine d'imb&eacute;cile, c'est
+dommage! A ton gars je<br>
+ donnerais une belle gouge, tout &eacute;lev&eacute;e, toute
+nipp&eacute;e, et j'y<br>
+ ajouterais encore des terres et de l'argent! Qui ne veut pas
+mes<br>
+ filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu merci, &agrave;
+la huche de<br>
+ ma&icirc;tre &Eacute;tienne il y a du pain.</p>
+
+<p>Or, n'est-il pas vrai que les filles du grand-p&egrave;re
+furent prises,<br>
+ toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et m&ecirc;me
+qu'elles<br>
+ firent toutes de bons mariages? <i>Fille jolie</i>, dit le
+proverbe,<br>
+ <i>porte sur le front sa dot.</i></p>
+
+<p>Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans
+en<br>
+ cueillir encore un tout petit bouquet.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re le Mas du Juge, c'est l'endroit o&ugrave; je
+suis n&eacute;, il y avait le<br>
+ long du chemin un foss&eacute; qui menait son eau &agrave; notre
+vieux Puits &agrave;<br>
+ roue. Cette eau n'&eacute;tait pas profonde, mais elle
+&eacute;tait claire et<br>
+ riante, et, quand j'&eacute;tais petit, je ne pouvais
+m'emp&ecirc;cher, surtout<br>
+ les jours d'&eacute;t&eacute;, d'aller jouer le long de sa
+rive.</p>
+
+<p>Le foss&eacute; du Puits &agrave; roue! Ce fut le premier
+livre o&ugrave; j'appris, en<br>
+ m'amusant, l'histoire naturelle. Il y avait l&agrave; des
+poissons,<br>
+ &eacute;pinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que
+j'essayais<br>
+ de p&ecirc;cher dans un sachet de canevas, qui avait servi
+&agrave; mettre des<br>
+ clous et que je suspendais au bout d'un roseau. Il y avait
+des<br>
+ demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout
+doucement,<br>
+ lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes
+petits<br>
+ doigts, quand elles ne s'&eacute;chappaient pas,
+l&eacute;g&egrave;res, silencieuses, en<br>
+ faisant frissonner le cr&ecirc;pe de leurs ailes; il y avait
+des<br>
+ "notonectes", esp&egrave;ces d'insectes bruns avec le ventre
+blanc, qui<br>
+ sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes &agrave; la
+fa&ccedil;on des<br>
+ cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des grenouilles,
+qui<br>
+ sortaient de la mousse une &eacute;chine glauque,
+chamarr&eacute;e d'or, et qui, en<br>
+ me voyant, lestement faisaient leur plongeon; des tritons, sorte
+de<br>
+ salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de
+gros<br>
+ escarbots qui r&ocirc;daient dans les flaches et qu'on nommait
+des<br>
+ "mange-anguilles".</p>
+
+<p>Ajoutez &agrave; cela un fouillis de plantes aquatiques,
+telles que ces<br>
+ "massettes", cotonn&eacute;es et allong&eacute;es, qui sont les
+fleurs du typha;<br>
+ telles que le n&eacute;nuphar qui &eacute;tale, magnifique, sur
+la nappe de l'eau,<br>
+ ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que
+le<br>
+ "butome" au trochet de fleurs roses, et le p&acirc;le narcisse
+qui se mire<br>
+ dans le ru, et la lentille d'eau aux feuilles minuscules, et
+la<br>
+ "langue de boeuf" qui fleurit comme un lustre, avec les "yeux
+de<br>
+ l'Enfant J&eacute;sus" qui est le myosotis.</p>
+
+<p>Mais de tout ce monde-l&agrave;, ce qui m'engageait le plus,
+c'&eacute;tait la<br>
+ fleur des "glais". C'est une grande plante qui cro&icirc;t au
+bord des<br>
+ eaux par grosses touffes, avec de longues feuilles cultriformes
+et de<br>
+ belles fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des
+hallebardes<br>
+ d'or. Il est &agrave; croire m&ecirc;me que les fleurs de lis
+d'or, armes de<br>
+ France et de Provence, qui brillent sur le fond d'azur,
+n'&eacute;taient que<br>
+ des fleurs de glais: "fleur de lis" vient de "fleur d'iris", car
+le<br>
+ glais est un iris, et l'azur du blason repr&eacute;sente bien
+l'eau o&ugrave; cro&icirc;t<br>
+ le glais.</p>
+
+<p>Toujours est-il, qu'un jour d'&eacute;t&eacute;, quelque temps
+apr&egrave;s la moisson, on<br>
+ foulait nos gerbes, et tous les gens du "mas" &eacute;taient
+dans l'aire &agrave;<br>
+ travailler. A l'entour des chevaux et des mulets qui
+pi&eacute;tinaient,<br>
+ ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien vingt hommes
+qui,<br>
+ les bras retrouss&eacute;s, en cheminant au pas, deux par deux,
+quatre par<br>
+ quatre, retournaient les &eacute;pis ou enlevaient la paille
+avec des<br>
+ fourches de bois. Ce joli travail se faisait gaiement, en
+dansant au<br>
+ soleil, nu-pieds, sur le grain battu.</p>
+
+<p>Au haut de l'aire, port&eacute; par les trois jambes d'une
+ch&egrave;vre rustique,<br>
+ form&eacute;e de trois perches, &eacute;tait suspendu le van.
+Deux ou trois filles<br>
+ ou femmes jetaient avec des corbeilles dans le cerceau du crible
+le<br>
+ bl&eacute; m&ecirc;l&eacute; aux balles; et le "ma&icirc;tre",
+mon p&egrave;re, vigoureux et de haute<br>
+ taille, remuait le crible au vent, en ramenant ensemble les
+mauvaises<br>
+ graines au-dessus; et quand le vent faiblissait, ou que, par<br>
+ intervalles, il cessait de souffler, mon p&egrave;re, avec le
+crible<br>
+ immobile dans ses mains se retournait vers le vent, et,
+s&eacute;rieux,<br>
+ l'oeil dans l'espace, comme s'il s'adressait &agrave; un dieu
+ami, il lui<br>
+ disait:</p>
+
+<p>-- Allons, souffle, souffle, mignon!</p>
+
+<p>Et le mistral, ma foi, ob&eacute;issant au patriarche,
+haletait de nouveau<br>
+ en emportant la poussi&egrave;re; et le beau bl&eacute;
+b&eacute;ni tombait en blonde<br>
+ averse sur le monceau conique qui, &agrave; vue d'oeil, montait
+entres les<br>
+ jambes du vanneur.</p>
+
+<p>Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncel&eacute; le
+grain avec la<br>
+ pelle, que les hommes poussi&eacute;reux allaient se laver au
+puits ou tirer<br>
+ de l'eau pour les b&ecirc;tes, mon p&egrave;re, &agrave; grandes
+enjamb&eacute;es, mesurait le<br>
+ tas de bl&eacute; et y tra&ccedil;ait une croix avec le manche
+de la pelle en<br>
+ disant: "Que Dieu te croisse!"</p>
+
+<p>Par une belle apr&egrave;s-midi de cette saison d'aires, -- je
+portais<br>
+ encore les jupes: j'avais &agrave; peine quatre ou cinq ans --
+apr&egrave;s m'&ecirc;tre<br>
+ bien roul&eacute;, comme font les enfants, sur la paille
+nouvelle, je<br>
+ m'acheminai donc seul vers le foss&eacute; du Puits &agrave;
+roue.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais
+commen&ccedil;aient &agrave;<br>
+ s'&eacute;panouir et les mains me d&eacute;mangeaient d'aller
+cueillir quelques-uns<br>
+ de ces beaux bouquets d'or.</p>
+
+<p>J'arrive au foss&eacute;; doucement, je descends au bord de
+l'eau; j'envoie<br>
+ la main pour attraper les fleurs... Mais, comme elles
+&eacute;taient trop<br>
+ &eacute;loign&eacute;es, je me courbe, je m'allonge, et patatras
+dedans: je tombe<br>
+ dans l'eau jusqu'au cou.</p>
+
+<p>Je crie. Ma m&egrave;re accourt; elle me tire de l'eau, me
+donne quelques<br>
+ claques, et, devant elle, tremp&eacute; comme un caneton, me
+faisant filer<br>
+ vers le Mas:</p>
+
+<p>-- Que je t'y voie encore, vaurien, vers le foss&eacute;!</p>
+
+<p>-- J'allais cueillir des fleurs de glais.</p>
+
+<p>-- Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et encore tes
+glais. Tu<br>
+ ne sais donc pas qu'il y a un serpent dans les herbes
+cach&eacute;s, un gros<br>
+ serpent qui hume les oiseaux et les enfants, vaurien?</p>
+
+<p>Et elle me d&eacute;shabilla, me quitta mes petits souliers,
+mes<br>
+ chaussettes, ma chemisette, et pour faire s&eacute;cher ma robe
+tremp&eacute;e et<br>
+ ma chaussure, elle me chaussa mes sabots et me mit ma robe
+du<br>
+ dimanche, en me disant:</p>
+
+<p>-- Au moins, fais attention de ne pas te salir.</p>
+
+<p>Et me voil&agrave; dans l'aire; je fais sur la paille
+fra&icirc;che quelques<br>
+ jolies cabrioles; j'aper&ccedil;ois un papillon blanc qui
+voltige dans un<br>
+ chaume. Je cours, je cours apr&egrave;s, avec mes cheveux blonds
+flottant<br>
+ au vent hors de mon b&eacute;guin... et paf! me voil&agrave;
+encore vers le foss&eacute;<br>
+ du Puits &agrave; roue...</p>
+
+<p>Oh! mes belles fleurs jaunes! Elles &eacute;taient toujours
+l&agrave;, fi&egrave;res au<br>
+ milieu de l'eau, me faisant montre d'elles, au point qu'il ne me
+fut<br>
+ plus possible d'y tenir. Je descends bien doucement, bien
+doucement<br>
+ sur le talus; je place mes petons biens ras, bien ras de
+l'eau;<br>
+ j'envoie la main, je m'allonge', je m'&eacute;tire tant que je
+puis... et<br>
+ patatras! je me fiche jusqu'au derri&egrave;re dans la vase.</p>
+
+<p>A&iuml;e! a&iuml;e! a&iuml;e! Autour de moi, pendant que je
+regardais les bulles<br>
+ gargouiller et qu'&agrave; travers les herbes je croyais
+entrevoir le gros<br>
+ serpent, j'entendais crier dans l'aire:</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tresse! courez vite, je crois que le petit est
+encore tomb&eacute; &agrave;<br>
+ l'eau!</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re accourt, elle me saisit, elle m'arrache tout
+noir de la boue<br>
+ puante, et la premi&egrave;re chose, troussant ma petite robe,
+vlin! vlan!<br>
+ elle m'applique une fess&eacute;e retentissante.</p>
+
+<p>-- Y retourneras-tu, ent&ecirc;t&eacute;, aux fleurs de glais?
+Y retourneras-tu<br>
+ pour te noyer?... Une robe toute neuve que voil&agrave; perdue,
+fripe-tout,<br>
+ petit monstre! qui me feras mourir de transes!</p>
+
+<p>Et, crott&eacute; et pleurant, je m'en revins donc au Mas la
+t&ecirc;te basse, et<br>
+ de nouveau on me d&eacute;v&ecirc;tit et on me mit, cette fois,
+ma robe des jours<br>
+ de f&ecirc;te... Oh! la galante robe! Je l'ai encore devant les
+yeux,<br>
+ avec ses raies de velours noir, pointill&eacute;e d'or sur fond
+bleu&acirc;tre.</p>
+
+<p>Mais bref, quand j'eus ma belle robe de velours:</p>
+
+<p>-- Et maintenant, dis-je &agrave; ma m&egrave;re, que vais-je
+faire?</p>
+
+<p>-- Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles n'aillent pas
+dans<br>
+ l'aire... Et toi, tiens-toi &agrave; l'ombre.</p>
+
+<p>Plein de z&egrave;le, je vole vers les poules qui
+r&ocirc;daient par les chaumes,<br>
+ becquetant les &eacute;pis que le r&acirc;teau avait
+laiss&eacute;s. Tout en gardant,<br>
+ voici qu'une poulette hupp&eacute;e -- n'est-ce pas dr&ocirc;le?
+-- se met &agrave;<br>
+ pourchasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles qui ont
+les<br>
+ ailes rouges et bleues... Et toutes deux, avec moi apr&egrave;s,
+qui<br>
+ voulais voir la sauterelle, de sauter &agrave; travers champs,
+si bien que<br>
+ nous arriv&acirc;mes au foss&eacute; du Puits &agrave; roue!</p>
+
+<p>Et voil&agrave; encore les fleurs d'or qui se miraient dans le
+ruisseau et<br>
+ qui r&eacute;veillaient mon envie, mais une envie
+passionn&eacute;e, d&eacute;lirante,<br>
+ excessive, &agrave; me faire oublier mes deux plongeons dans le
+foss&eacute;:</p>
+
+<p>"Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tomberas pas!"</p>
+
+<p>Et, descendant le talus, j'entortille &agrave; ma main un jonc
+qui croissait<br>
+ l&agrave;; et me penchant sur l'eau avec prudence, j'essaie
+encore<br>
+ d'atteindre de l'autre main les fleurs de glais... Ah! malheur,
+le<br>
+ jonc se casse et va te faire teindre! Au milieu du foss&eacute;,
+je plonge<br>
+ la t&ecirc;te premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Je me dresse comme je puis, je crie comme un perdu, tous les
+gens de<br>
+ l'aire accourent:</p>
+
+<p>-- C'est encore ce petit diable qui est tomb&eacute; dans le
+foss&eacute;. Ta<br>
+ m&egrave;re, cette fois, enrag&eacute; polisson, va te fouailler
+d'importance!</p>
+
+<p>Eh bien! non; dans le chemin, je la vis venir, pauvrette, tout
+en<br>
+ larmes et qui disait:</p>
+
+<p>-- Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il aurait
+peut-&ecirc;tre un<br>
+ "accident". Mais ce gars, sainte Vierge, n'est pas comme les
+autres:<br>
+ il ne fait que courir pour ramasser des fleurs; il perd tous
+ses<br>
+ jouets en allant dans les bl&eacute;s chercher des bouquets
+sauvages...<br>
+ Maintenant, pour comble, il va se jeter trois fois, depuis
+peut-&ecirc;tre<br>
+ une heure, dans le foss&eacute; du Puits &agrave; roue... Ah!
+tiens-toi, pauvre<br>
+ m&egrave;re, morfonds-toi pour l'approprier. Qui lui en
+tiendrait, des<br>
+ robes? Et bienheureuse encore -- mon Dieu, je vous rends
+gr&acirc;ce --<br>
+ qu'il ne soit pas noy&eacute;!</p>
+
+<p>Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du
+foss&eacute;. Puis, une<br>
+ fois dans le Mas, m'ayant quitt&eacute; mon v&ecirc;tement, la
+sainte femme<br>
+ m'essuya, nu, de son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant
+fait<br>
+ boire une cuiller&eacute;e de vermifuge elle me coucha dans ma
+berce, o&ugrave;,<br>
+ lass&eacute; de pleurer, au bout d'un peu je m'endormis.</p>
+
+<p>Et savez-vous ce que je songeai: pardi! mes fleurs de glais...
+Dans<br>
+ un beau courant d'eau, qui serpentait autour du Mas,
+limpide,<br>
+ transparent, azur&eacute; comme les eaux de la Fontaine de
+Vaucluse, je<br>
+ voyais de belles touffes de grands et verts gla&iuml;euls, qui
+&eacute;talaient<br>
+ dans l'air une f&eacute;erie de fleurs d'or!</p>
+
+<p>Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles avec leurs
+ailes de<br>
+ soie bleue, et moi je nageais nu dans l'eau riante; et je
+cueillais &agrave;<br>
+ pleines mains, &agrave; joint&eacute;es, &agrave;
+brass&eacute;es, les fleurs de lis blondines.<br>
+ Plus j'en cueillais, plus il en surgissait.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, j'entends une voix qui me crie:
+"Fr&eacute;d&eacute;ri!"</p>
+
+<p>Je m'&eacute;veille et que vois-je! Une grosse poign&eacute;e
+de fleurs de glais<br>
+ couleur d'or qui bondissaient sur ma couchette.</p>
+
+<p>Lui-m&ecirc;me, le patriarche, le Ma&icirc;tre, mon seigneur
+p&egrave;re, &eacute;tait all&eacute;<br>
+ cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la
+Ma&icirc;tresse, ma m&egrave;re<br>
+ belle, les avait mises sur mon lit.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE II.</h2>
+
+<h3>MON P&Egrave;RE.</h3>
+
+<p>L'enfant de ferme. -- La vie rurale. -- Mon p&egrave;re
+&agrave; la R&eacute;volution. --<br>
+ La b&ucirc;che b&eacute;nite. -- Les r&eacute;cits de la
+No&euml;l. -- Le capitaine Perrin.<br>
+ -- Le maire de Maillane en 1793 -- Le jour de l'an.</p>
+
+<p>Mon enfance premi&egrave;re se passa donc au Mas, en compagnie
+des<br>
+ laboureurs, des faucheurs et des p&acirc;tres, et quand,
+parfois, passait<br>
+ au Mas quelque bourgeois, de ceux-l&agrave; qui affectent de ne
+parler que<br>
+ fran&ccedil;ais, moi, tout interloqu&eacute; et m&ecirc;me
+humili&eacute; de voir que mes<br>
+ parents devenaient soudain r&eacute;v&eacute;rencieux pour lui,
+comme s'il &eacute;tait<br>
+ plus qu'eux:</p>
+
+<p>-- D'o&ugrave; vient, leur demandais-je, que cet homme ne
+parle pas comme<br>
+ nous?</p>
+
+<p>-- Parce que c'est un monsieur, me r&eacute;pondait-on.</p>
+
+<p>-- Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je
+ne veux<br>
+ pas &ecirc;tre <i>monsieur</i>.</p>
+
+<p>J'avais remarqu&eacute; aussi que, quand nous avions des
+visites, comme<br>
+ celle, par exemple du marquis de Barbentane (un de nos voisins
+de<br>
+ terres), mon p&egrave;re qui, &agrave; l'ordinaire lorsqu'il
+parlait de ma m&egrave;re,<br>
+ devant les serviteurs, l'appelait "la ma&icirc;tresse",
+l&agrave;, en c&eacute;r&eacute;monie,<br>
+ il la d&eacute;nommait <i>ma moui&eacute;</i> (mon
+&eacute;pouse). Le beau marquis et la<br>
+ marquise, qui se trouvait &ecirc;tre la soeur du
+g&eacute;n&eacute;ral de Galliffet,<br>
+ chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et
+autres<br>
+ g&acirc;teries; mais moi, sit&ocirc;t que je les voyais
+descendre de voiture,<br>
+ comme un sauvageon que j'&eacute;tais, je courais tout de suite
+me cacher<br>
+ dans le fenil... Et la pauvre D&eacute;la&iuml;de de crier:</p>
+
+<p>-- Fr&eacute;d&eacute;ric!</p>
+
+<p>Mais en vain: dans le foin, blotti et ne soufflant mot,
+j'attendais,<br>
+ moi, d'entendre les roues de la voiture emporter le marquis,
+pendant<br>
+ que ma m&egrave;re clamait, l&agrave;-bas, devant la ferme:</p>
+
+<p>-- M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le
+voir,<br>
+ cet insupportable, et il va se cacher!</p>
+
+<p>Et au lieu de drag&eacute;es, quand je sortais ensuite,
+craintif, de ma<br>
+ tani&egrave;re, vlan! j'avais ma fess&eacute;e.</p>
+
+<p>J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre
+ma&icirc;tre-valet, quand,<br>
+ derri&egrave;re la charrue tir&eacute;e par ses deux mules, les
+mains au mancheron,<br>
+ il me criait, patelin:</p>
+
+<p>-- Petiot, viens vite, viens. Je t'apprendrai &agrave;
+labourer.</p>
+
+<p>Et tout de suite, nu-pieds, nu-t&ecirc;te,
+&eacute;moustill&eacute;, me voil&agrave; dans le<br>
+ sillon, trottinant, farfouillant, le long de la tranch&eacute;e,
+pour<br>
+ cueillir les primev&egrave;res ou les muscaris bleus, que le soc
+arrachait.</p>
+
+<p>-- Ramasse des colima&ccedil;ons, me disais le Papoty.</p>
+
+<p>Et quand j'avais les colima&ccedil;ons, une poign&eacute;e
+dans chaque main:</p>
+
+<p>-- Maintenant, me faisait-il, avec les colima&ccedil;ons,
+tiens, empoigne<br>
+ les cornes du manche de la charrue.</p>
+
+<p>Et comme, moi cr&eacute;dule, avec mes petits doigts, je
+prenais les<br>
+ mancherons, lui, pressant de ses doigts rudes mes deux mains
+pleines<br>
+ d'escargots qui s'&eacute;crabouillaient dans ma chair:</p>
+
+<p>-- A pr&eacute;sent, me disait le valet de labour en riant aux
+&eacute;clats, tu<br>
+ pourras dire, petit, que tu as tenu la charrue!</p>
+
+<p>On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs. C'est ainsi
+que,<br>
+ dans les fermes, on d&eacute;niaise les enfants. Quelquefois, en
+venant de<br>
+ traire, notre berger Rouquet me criait:</p>
+
+<p>-- Viens, petit, boire &agrave; m&ecirc;me dans le
+<i>piau</i>.</p>
+
+<p>Le <i>piau</i> est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans
+lequel on<br>
+ trait le lait... Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les
+bras<br>
+ trouss&eacute;s, sortir de la bergerie en portant &agrave; la
+main le vase &agrave; traire<br>
+ &eacute;cumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais,
+affriol&eacute;, pour<br>
+ le humer tout chaud. Mais, sit&ocirc;t qu'&agrave; genoux je
+m'abreuvais &agrave; la<br>
+ "seille", paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la
+t&ecirc;te<br>
+ jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le
+museau<br>
+ ruisselants, &eacute;bouriff&eacute;s, je courais, comme un
+jeune chien, me vautrer<br>
+ dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant, &agrave; part moi, qu'on
+ne m'y<br>
+ attraperait plus... jusqu'&agrave; nouvelle attrape.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, c'&eacute;tait un faucheur qui me disait:</p>
+
+<p>-- Petiot, j'ai trouv&eacute; un nid, un nid de
+<i>frappe-talon</i>; veux-tu me<br>
+ faire la courte &eacute;chelle? Je garderai la m&egrave;re et tu
+auras les<br>
+ passereaux.</p>
+
+<p>Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain.</p>
+
+<p>-- Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce
+gros<br>
+ saule; c'est l&agrave; qu'est le nid... Allons, courbe-toi.</p>
+
+<p>Et je m'inclinais, la t&ecirc;te contre l'arbre, et alors,
+faisant mine de<br>
+ grimper sur mon dos, le farceur me battait l'&eacute;chine du
+talon.</p>
+
+<p>C'est ainsi que commen&ccedil;a, au milieu des gouailleries de
+nos<br>
+ travailleurs des champs (et je n'an ai point regret), mon
+&eacute;ducation<br>
+ d'enfance.</p>
+
+<p>Comme il &eacute;tait gai, ce milieu de labeurs rustiques!
+Chaque saison<br>
+ renouvelait la s&eacute;rie des travaux. Les labours, les
+semailles, la<br>
+ tonte, la fauche, les vers &agrave; soie, les moissons, le
+d&eacute;piquage, les<br>
+ vendanges et la cueillette des olives, d&eacute;ployaient
+&agrave; ma vue les actes<br>
+ majestueux de la vie agricole, &eacute;ternellement dure, mais
+&eacute;ternellement<br>
+ ind&eacute;pendante et calme.</p>
+
+<p>Tout un peuple de serviteurs, d'hommes lou&eacute;s au mois ou
+&agrave; la journ&eacute;e,<br>
+ de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du
+Mas,<br>
+ qui avec l'aiguillon, qui avec le r&acirc;teau ou bien la
+fourche sur<br>
+ l'&eacute;paule, et travaillant toujours avec des gestes nobles,
+comme dans<br>
+ les peintures de L&eacute;opold Robert.</p>
+
+<p>Quand, pour d&icirc;ner ou pour souper, les hommes, l'un
+apr&egrave;s l'autre,<br>
+ entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son
+rang,<br>
+ autour de la grande table, avec mon seigneur p&egrave;re qui
+tenait le haut<br>
+ bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des<br>
+ observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail
+du<br>
+ jour, s'il &eacute;tait avantageux, si la terre &eacute;tait
+dure ou molle ou en<br>
+ &eacute;tat. Puis, le repas fini, le premier charretier fermait
+la lame de<br>
+ son couteau et, sur le coup, tous se levaient.</p>
+
+<p>Tous ces gens de campagne, mon p&egrave;re les dominait par la
+taille, par<br>
+ le sens, comme aussi par la noblesse. C'&eacute;tait un beau et
+grand<br>
+ vieillard, digne dans son langage, ferme dans son
+commandement,<br>
+ bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul.</p>
+
+<p>Engag&eacute; volontaire pour d&eacute;fendre la France,
+pendant la R&eacute;volution, il<br>
+ se plaisait, le soir, &agrave; raconter ses vieilles guerres. Au
+fort de la<br>
+ Terreur, il avait &eacute;t&eacute; requis pour porter du
+bl&eacute; &agrave; Paris, ou r&eacute;gnait<br>
+ la famine. C'&eacute;tait dans l'intervalle o&ugrave; l'on avait
+tu&eacute; le roi. La<br>
+ France, &eacute;pouvant&eacute;e, &eacute;tait dans la
+consternation. En retournant, un<br>
+ jour d'hiver, &agrave; travers la Bourgogne, avec une pluie
+froide qui lui<br>
+ battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu
+des<br>
+ roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays.
+Les<br>
+ deux compatriotes se tendirent la main, et mon p&egrave;re,
+prenant la<br>
+ parole:</p>
+
+<p>-- Tiens, o&ugrave; vas-tu, voisin, par ce temps
+diabolique?</p>
+
+<p>-- Citoyen, r&eacute;pliqua l'autre, je vais &agrave; Paris
+porter les saints et<br>
+ les cloches.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re devint p&acirc;le, les larmes lui jaillirent
+et, &ocirc;tant son chapeau<br>
+ devant les saints de son pays et les cloches de son
+&eacute;glise, qu'il<br>
+ rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne:</p>
+
+<p>-- Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu'&agrave; ton retour, on
+te nomme,<br>
+ pour cela, repr&eacute;sentant du peuple?</p>
+
+<p>L'iconoclaste courba la t&ecirc;te de honte et, avec un
+blasph&egrave;me, il fit<br>
+ tirer ses b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re, dois-je dire, avait un foi profonde. Le soir,
+en &eacute;t&eacute; comme<br>
+ en hiver, agenouill&eacute; sur sa chaise, la t&ecirc;te
+d&eacute;couverte, les mains<br>
+ crois&eacute;es sur le front, avec sa cadenette, serr&eacute;e
+d'un ruban de fil,<br>
+ qui lui pendait sur la nuque, il faisait, &agrave; voix haute,
+la pri&egrave;re<br>
+ pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veill&eacute;es
+s'allongeaient,<br>
+ il lisait l'&Eacute;vangile &agrave; ses enfants et
+domestiques.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re, dans sa vie, n'avait lu que trois livres: le
+<i>Nouveau</i><br>
+ <i>Testament, l'Imitation</i> et <i>Don Quichotte</i> (lequel
+lui rappelait sa<br>
+ campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie).</p>
+
+<p>-- Comme de notre temps les &eacute;coles &eacute;taient
+rares, c'est un pauvre,<br>
+ nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par
+semaine,<br>
+ m'avait appris ma croix de par Dieu.</p>
+
+<p>Et le dimanche, apr&egrave;s les v&ecirc;pres, selon l'us et
+coutume des anciens<br>
+ p&egrave;res de famille, il &eacute;crivait ses affaires, ses
+comptes et d&eacute;penses,<br>
+ avec ses r&eacute;flexions, sur un grand m&eacute;morial
+d&eacute;nomm&eacute; <i>Cartab&egrave;ou</i>.</p>
+
+<p>Lui, quelque temps qu'il f&icirc;t, &eacute;tait toujours
+content, et si, parfois,<br>
+ il entendait les gens se plaindre, soit des vents
+temp&eacute;tueux, soit<br>
+ des pluies torrentielles:</p>
+
+<p>-- Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est l&agrave;-haut
+sait fort bien<br>
+ ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut... Eh! s'il ne<br>
+ soufflait jamais de ces grands vents qui d&eacute;gourdissent la
+Provence,<br>
+ qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et
+si,<br>
+ pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui<br>
+ alimenteraient les puits, les fontaines, les rivi&egrave;res? Il
+faut de<br>
+ tout, mes enfants.</p>
+
+<p>Bien que, le long du chemin, il ramass&acirc;t une
+b&ucirc;chette pour l'apporter<br>
+ au foyer; bien qu'il se content&acirc;t, pour son humble
+ordinaire, de<br>
+ l&eacute;gumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il
+f&ucirc;t sobre<br>
+ toujours et m&icirc;t de l'eau dans son vin, toujours sa table
+&eacute;tait<br>
+ ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant. Puis,
+si<br>
+ l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il
+&eacute;tait bon<br>
+ travailleur; et, si l'on r&eacute;pondait oui:</p>
+
+<p>-- Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son
+ami.</p>
+
+<p>Fid&egrave;le aux anciens usages, pour mon p&egrave;re, la
+grande f&ecirc;te, c'&eacute;tait la<br>
+ veill&eacute;e de No&euml;l. Ce jour-la, les laboureurs
+d&eacute;telaient de bonne<br>
+ heure; ma m&egrave;re leur donnait &agrave; chacun, dans une
+serviette, une belle<br>
+ galette &agrave; l'huile, une rouelle de nougat, une
+joint&eacute;e de figues<br>
+ s&egrave;ches, un fromage du troupeau, une salade de
+c&eacute;leri et une bouteille<br>
+ de vin cuit. Et qui de-ci, et qui de-l&agrave;, les serviteurs
+s'en<br>
+ allaient, pour "poser la b&ucirc;che au feu", dans leur pays et
+dans leur<br>
+ maison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres
+h&egrave;res qui<br>
+ n'avaient pas de famille; et, parfois des parents, quelque
+vieux<br>
+ gar&ccedil;on, par exemple, arrivaient &agrave; la nuit, en
+disant:</p>
+
+<p>-- Bonnes f&ecirc;tes! Nous venons poser, cousins, la
+b&ucirc;che au feu, avec<br>
+ vous autres.</p>
+
+<p>Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la
+"b&ucirc;che de No&euml;l",<br>
+ qui -- c'&eacute;tait de tradition -- devait &ecirc;tre un arbre
+fruitier. Nous<br>
+ l'apportions dans le Mas, tous &agrave; la file, le plus
+&acirc;g&eacute; la tenant d'un<br>
+ bout, moi, le dernier-n&eacute;, de l'autre; trois fois, nous
+lui faisions<br>
+ faire le tour de la cuisine; puis, arriv&eacute;s devant la
+dalle du foyer,<br>
+ mon p&egrave;re, solennellement, r&eacute;pandait sur la
+b&ucirc;che un verre de vin<br>
+ cuit, en disant:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>All&eacute;gresse! All&eacute;gresse,<br>
+ Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'all&eacute;gresse!<br>
+ Avec No&euml;l, tout bien vient:<br>
+ Dieu nous fasse la gr&acirc;ce de voir l'ann&eacute;e
+prochaine.<br>
+ Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas &ecirc;tre
+moins.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et, nous &eacute;criant tous: "All&eacute;gresse,
+all&eacute;gresse, all&eacute;gresse!", on<br>
+ posait l'arbre sur les landiers et, d&egrave;s que
+s'&eacute;lan&ccedil;ait le premier jet<br>
+ de flamme:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>A la b&ucirc;che<br>
+ Boute feu!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>disait mon p&egrave;re en se signant. Et, tous, nous nous
+mettions &agrave; table.</p>
+
+<p>Oh! la sainte tabl&eacute;e, sainte r&eacute;ellement, avec,
+tout &agrave; l'entour, la<br>
+ famille compl&egrave;te, pacifique et heureuse. A la place du
+<i>caleil</i>,<br>
+ suspendu &agrave; un roseau, qui, dans le courant de
+l'ann&eacute;e, nous &eacute;clairait<br>
+ de son lumignon, ce jour-l&agrave;, sur la table, trois
+chandelles<br>
+ brillaient; et si, parfois, la m&egrave;che tournait devers
+quelqu'un,<br>
+ c'&eacute;tait de mauvais augure. A chaque bout, dans une
+assiette,<br>
+ verdoyait du bl&eacute; en herbe, qu'on avait mis germer dans
+l'eau le jour<br>
+ de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour &agrave;
+tour<br>
+ apparaissaient les plats sacramentels: les escargots, qu'avec un
+long<br>
+ clou chacun tirait de la coquille; la morue frite et le
+<i>muge</i> aux<br>
+ olives, le cardon, le scolyme, le c&eacute;leri &agrave; la
+poivrade, suivis d'un<br>
+ tas de friandises r&eacute;serv&eacute;es pour ce
+jour-l&agrave;, comme: fouaces &agrave;<br>
+ l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis;
+puis,<br>
+ au-dessus de tout, le grand <i>pain calendal</i>, que l'on
+n'entamait<br>
+ jamais qu'apr&egrave;s en avoir donn&eacute;, religieusement, un
+quart au premier<br>
+ pauvre qui passait.</p>
+
+<p>La veill&eacute;e, en attendant la messe de minuit,
+&eacute;tait longue ce jour-l&agrave;;<br>
+ et longuement, autour du feu, on y parlait des anc&ecirc;tres et
+on louait<br>
+ leurs actions. Mais, peu &agrave; peu et volontiers, mon brave
+homme de<br>
+ p&egrave;re revenait &agrave; l'Espagne et &agrave; ses
+souvenirs du si&egrave;ge de Figui&egrave;res.</p>
+
+<p>Si je vous disais, commen&ccedil;ait-il, qu'&eacute;tant
+l&agrave;-bas en Catalogne, et<br>
+ faisant partie de l'arm&eacute;e, je trouvai le moyen, au fort
+de la<br>
+ R&eacute;volution, de venir de l'Espagne, malgr&eacute; la
+guerre et malgr&eacute; tout,<br>
+ passer avec les miens les f&ecirc;tes de No&euml;l! Voici, ma
+foi de Dieu,<br>
+ comment s'arrangea la chose:</p>
+
+<p>"Au pied du Canigou, qui est une grande montagne entre
+Perpignan et<br>
+ Figui&egrave;res, nous tournions, retournions depuis
+passablement de temps,<br>
+ en bataillant, &agrave; toi, &agrave; moi, contre les troupes
+espagnoles. A&iuml;e! que<br>
+ de morts, que de bless&eacute;s et de souffrances et de
+mis&egrave;res! Il faut<br>
+ l'avoir vu, pour savoir cela. De plus, au camp, --
+c'&eacute;tait en<br>
+ d&eacute;cembre, -- il y avait manque de tout; et les mulets et
+les chevaux,<br>
+ &agrave; d&eacute;faut de p&acirc;ture, rongeaient,
+h&eacute;las! les roues des fourgons et des<br>
+ aff&ucirc;ts.</p>
+
+<p>"Or, ne voil&agrave;-t-il pas qu'en r&ocirc;dant, moi, au fond
+d'une gorge, du<br>
+ c&ocirc;t&eacute; de la mer, je vais d&eacute;couvrir un arbre
+d'oranges, qui &eacute;taient<br>
+ rousses comme l'or!</p>
+
+<p>"-- Ha! dis-je au propri&eacute;taire, &agrave; n'importe quel
+prix, vous allez me<br>
+ les vendre.</p>
+
+<p>"Et, les ayant achet&eacute;es, je m'en reviens de suite au
+camp et, tout<br>
+ droit &agrave; la tente du capitaine Perrin (qui &eacute;tait de
+Cabanes), je vais<br>
+ avec mon panier et je lui dis:</p>
+
+<p>"-- Capitaine, je vous apporte quelques oranges...</p>
+
+<p>"-- Mais o&ugrave; as-tu pris !&ccedil;a?</p>
+
+<p>"-- O&ugrave; j'ai pu, capitaine.</p>
+
+<p>"-- Oh! luron, tu ne saurais me faire plus de plaisir...
+Aussi,<br>
+ demande-moi, vois-tu, ce que tu voudras, et tu l'obtiendras ou
+je ne<br>
+ pourrai.</p>
+
+<p>"-- Je voudrais bien, lui fis-je alors, avant qu'un boulet de
+canon<br>
+ me coupe en deux, comme tant d'autres, aller, encore une fois,
+"poser<br>
+ le b&ucirc;che de No&euml;l" en Provence, dans ma famille.</p>
+
+<p>"-- Rien de plus simple, me fit-il; tiens, passe
+l'&eacute;critoire.</p>
+
+<p>Et mon capitaine Perrin (que Dieu, en paradis, l'ait
+renferm&eacute;, cher<br>
+ homme) sur un papier, que j'ai encore, me griffonna ce que je
+vais<br>
+ dire:</p>
+
+<p><i>"Arm&eacute;e des Pyren&eacute;es-Orientales.</i></p>
+
+<p><i>"Nous Perrin, capitaine aux transports militaires, donnons
+cong&eacute; au<br>
+ citoyen Fran&ccedil;ois Mistral, brave soldat
+r&eacute;publicain, &acirc;g&eacute; de vingt-deux<br>
+ ans, taille de cinq pieds six pouces, nez ordinaire, bouche
+idem,<br>
+ menton rond, front moyen, visage ovale, de s'en aller dans son
+pays,<br>
+ par toute la R&eacute;publique, et au diable, si bon lui
+semble.</i></p>
+
+<p>"Et voil&agrave;, mes amis, que j'arrive &agrave; Maillane, la
+belle veille de<br>
+ No&euml;l, et vous pouvez penser l'ahurissement de tous, les
+embrassades<br>
+ et les f&ecirc;tes. Mais, le lendemain, le maire (je vous tairai
+le nom de<br>
+ ce fanfaron braillard, car ses enfants sont encore vivants) me
+fait<br>
+ venir &agrave; la commune et m'interpelle comme ceci:</p>
+
+<p>"-- Au nom de la loi, citoyen, comment va que tu as
+quitt&eacute; l'arm&eacute;e?</p>
+
+<p>"-- Cela va, r&eacute;pondis-je, qu'il ma pris fantaisie de
+venir, cette<br>
+ ann&eacute;e, "poser la b&ucirc;che" &agrave; Maillane.</p>
+
+<p>"-- Ah oui? En ce cas-l&agrave;, tu iras, citoyen, t'expliquer
+au tribunal<br>
+ du district, &agrave; Tarascon.</p>
+
+<p>"-- Et, tel que je vous le dis, je me laissai conduire par
+deux<br>
+ gardes nationaux, devant les juges du district. Ceux-ci, trois
+faces<br>
+ rogues, avec le bonnet rouge et des barbes jusque-l&agrave;:</p>
+
+<p>"-- Citoyen, me firent-ils en roulant de gros yeux, comment
+&ccedil;a se<br>
+ fait-il que tu aies d&eacute;sert&eacute;?</p>
+
+<p>"Aussit&ocirc;t, de ma poche ayant tir&eacute; mon
+passeport:</p>
+
+<p>"-- Tenez, lisez, leur dis-je.</p>
+
+<p>"Ah! mes amis de Dieu, d&egrave;s avoir lu, ils se dressent en
+me secouant<br>
+ la main:</p>
+
+<p>"-- Bon citoyen, bon citoyen! me cri&egrave;rent-ils. Va, va,
+avec des<br>
+ papiers pareils, tu peux l'envoyer coucher, le maire de
+Maillane.</p>
+
+<p>"Et apr&egrave;s le Jour de l'An, j'aurais pu rester, n'est-ce
+pas? Mais il<br>
+ y avait le devoir et je m'en retournai rejoindre."</p>
+
+<p>Voil&agrave;, lecteur, au naturel, la portraiture de famille,
+d'int&eacute;rieur<br>
+ patriarcal et de noblesse et de simplicit&eacute;, que je tenais
+&agrave; te<br>
+ montrer.</p>
+
+<p>Au Jour de l'An, -- nous cl&ocirc;turerons par cet autre
+souvenir, -- une<br>
+ foule d'enfants, de vieillards, de femmes, de filles, venaient,
+de<br>
+ grand matin, nous saluer comme ceci:</p>
+
+<p><i>Bonjour, nous vous souhaitons &agrave; tous la bonne
+ann&eacute;e,<br>
+ Ma&icirc;tresse, ma&icirc;tre, accompagn&eacute;e<br>
+ D'autant que le bon Dieu voudra.</i></p>
+
+<p>-- Allons, nous vous la souhaitons bonne, r&eacute;pondaient
+mon p&egrave;re et ma<br>
+ m&egrave;re en donnant &agrave; chacun, bonnement, sous forme
+d'&eacute;trennes, une<br>
+ couple de pains longs et de miches rebondies.</p>
+
+<p>Par tradition, dans notre maison, comme dans plusieurs autres,
+on<br>
+ distribuait ainsi, au nouvel an, deux fourn&eacute;es de pain
+aux pauvres<br>
+ gens du village.</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Vivrais-je cent ans,<br>
+ Cent ans, je cuirai,<br>
+ Cent ans, je donnerai aux pauvres.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Cette formule, tous les soirs revenait dans la pri&egrave;re
+que mon p&egrave;re<br>
+ faisait avant d'aller au lit. Et aussi, &agrave; ses
+obs&egrave;ques, les pauvres<br>
+ gens, avec raison, purent dire, en le plaignant:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges dans le
+ciel<br>
+ l'accompagnaient. Amen!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPTER III</h2>
+
+<h3>LES ROIS MAGES</h3>
+
+<p>A la rencontre des Rois. -- La cr&egrave;che. -- Les
+sornettes<br>
+ maternelles. -- Dame Renaude. -- Les hantises de la nuit. --
+Le<br>
+ cheval de Cambaud. -- Les Sorciers. -- Les Matagots.
+--L'Esprit<br>
+ Fantastique.</p>
+
+<p>-- C'est demain la f&ecirc;te des Rois; si vous voulez les
+voir arriver,<br>
+ allez vite, petits, &agrave; leur rencontre, et portez-leur
+quelques<br>
+ offrandes.</p>
+
+<p>Voil&agrave;, de notre temps, la veille du jour des Rois, ce
+que nous<br>
+ disaient nos m&egrave;res.</p>
+
+<p>Et en avant! Toute la marmaille, les enfants du village,
+nous<br>
+ partions enthousiastes au-devant des Rois Mages, qui venaient
+&agrave;<br>
+ Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite,
+pour<br>
+ adorer l'Enfant J&eacute;sus.</p>
+
+<p>-- O&ugrave; allez-vous, petits?</p>
+
+<p>-- Nous allons au-devant des Rois.</p>
+
+<p>Et ainsi, tous ensemble, mioches &eacute;bouriff&eacute;s et
+blondines fillettes,<br>
+ en b&eacute;guins et petits sabots, nous partions sur le Chemin
+d'Arles, le<br>
+ coeur tressailli de joie, les yeux pleins de visions, et
+nous<br>
+ portions &agrave; la main, comme on nous l'avait dit, des
+galettes pour les<br>
+ Rois, des figues s&egrave;ches pour les pages, avec du foin pour
+les<br>
+ chameaux.</p>
+
+<p>Jours croissants,<br>
+ Jours cuisants.</p>
+
+<p>La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid. Le
+soleil<br>
+ descendait, blafard, devers le Rh&ocirc;ne. Les ruisseaux
+&eacute;taient gel&eacute;s.<br>
+ L'herbe des bords &eacute;tait brouie. Des saules
+d&eacute;feuill&eacute;s, les branches<br>
+ rougeoyaient. Le rouge-gorge, le troglodyte, sautillaient,<br>
+ fr&eacute;missants, familiers, de branche en branche... Et l'on
+ne voyait<br>
+ personne aux champs, &agrave; part quelque pauvre veuve qui
+rechargeait sur<br>
+ la t&ecirc;te son tablier plein de bois sec, ou quelque vieux
+d&eacute;penaill&eacute;<br>
+ qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte.</p>
+
+<p>-- O&ugrave; allez-vous si tard, petits?</p>
+
+<p>-- Nous allons au-devant des Rois!</p>
+
+<p>Et la t&ecirc;te en arri&egrave;re, fiers comme jeune coqs, en
+riant, en chantant,<br>
+ en courant &agrave; cloche-pied ou en faisant des glissades,
+nous allions<br>
+ devant nous sur le chemin blanch&acirc;tre, balay&eacute; par le
+vent.</p>
+
+<p>Puis, le jour d&eacute;clinait. Le clocher de Maillane
+disparaissait<br>
+ derri&egrave;re les arbres, derri&egrave;re les grands
+cypr&egrave;s aux pointes noires;<br>
+ et la campagne, vaste et nue, s'&eacute;pandait au lointain...
+Nous<br>
+ portions nos regards si loin que nous pouvions, &agrave; perte
+de vue, mais<br>
+ en vain! Rien ne se montrait &agrave; nous, hormis quelque
+faisceau<br>
+ d'&eacute;pines emport&eacute; dans les chaumes par le vent.
+Comme les soirs<br>
+ d'hiver et de janvier, tout &eacute;tait triste, souffreteux et
+muet.</p>
+
+<p>Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui,
+pli&eacute; dans sa<br>
+ cape, venait de faire pa&icirc;tre ses brebis.</p>
+
+<p>-- Mais o&ugrave; allez-vous, enfants si tard?</p>
+
+<p>-- Nous allons au-devant des Rois... Ne pourriez-vous pas nous
+dire<br>
+ s'ils sont encore bien loin?</p>
+
+<p>-- Ah! oui, les Rois? c'est vrai... Ils sont l&agrave;
+derri&egrave;re qui<br>
+ viennent; vous allez bient&ocirc;t les voir.</p>
+
+<p>Et de courir, et de courir, &agrave; la rencontre des Rois
+avec nos g&acirc;teaux,<br>
+ nos petites galettes, et les poign&eacute;es de foin pour les
+chameaux.</p>
+
+<p>Puis, le jour d&eacute;faillait. Le soleil, obstru&eacute; par
+un nuage &eacute;norme,<br>
+ s'&eacute;vanouissait peu &agrave; peu. Les babils
+fol&acirc;tres calmaient un brin. La<br>
+ bise fra&icirc;chissait et les plus courageux marchaient en
+retenant.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>-- Les voil&agrave;!</p>
+
+<p>Un cri de joie folle partait de toutes les bouches... et
+la<br>
+ magnificence de la pompe royale &eacute;blouissait nos yeux.
+Un<br>
+ rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides,
+fastueuses,<br>
+ enflammait, embrasait la zone du couchant; de gros lambeaux
+de<br>
+ pourpre flamboyaient; et d'or et de rubis, une demi-couronne,
+dardant<br>
+ un cercle de long rayons au ciel, illuminait l'horizon.</p>
+
+<p>-- Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs
+manteaux!<br>
+ voyez leurs drapeaux! et leur cavalerie et les chameaux qui
+viennent!</p>
+
+<p>Et nous demeurions &eacute;baubis... Mais bient&ocirc;t cette
+splendeur, mais<br>
+ bient&ocirc;t cette gloire, derni&egrave;re
+&eacute;chapp&eacute;e du soleil couchant, se<br>
+ fondait, s'&eacute;teignait peu &agrave; peu dans les nues; et,
+penauds, bouche<br>
+ b&eacute;ante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout
+seuls:</p>
+
+<p>-- O&ugrave; ont pass&eacute; les Rois?</p>
+
+<p>-- Derri&egrave;re la montagne.</p>
+
+<p>La chev&ecirc;che miaulait. La peur nous saisissait; et, dans
+le<br>
+ cr&eacute;puscule, nous retournions confus, en grignotant les
+g&acirc;teaux, les<br>
+ galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois.</p>
+
+<p>Et quand nous arrivions, ensuite, &agrave; nos maisons:</p>
+
+<p>-- Eh bien! les avez-vous vu? nos m&egrave;res nous
+disaient.</p>
+
+<p>-- Non, ils ont pass&eacute; en del&agrave;, de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la montagne.</p>
+
+<p>-- Mais quel chemin avez-vous pris?</p>
+
+<p>-- Le Chemin Arlatan...</p>
+
+<p>-- Ah! mes pauvres agneaux! Les Rois ne viennent pas de
+l&agrave;. C'est<br>
+ du Levant qu'ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le
+vieux<br>
+ Chemin de Rome... Ah! comme c'&eacute;tait beau, si vous aviez
+vu, si vous<br>
+ aviez vu, lorsqu'ils sont entr&eacute;s dans Maillane! Les
+tambours, les<br>
+ trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon
+Dieu!...<br>
+ Maintenant, ils sont &agrave; l'&eacute;glise, o&ugrave; ils
+font leur adoration. Apr&egrave;s<br>
+ souper, vous irez les voir.</p>
+
+<p>Nous soupions vite, -- moi, chez ma m&egrave;re-grand Nanan;
+puis, nous<br>
+ courions &agrave; l'&eacute;glise... Et, dans l'&eacute;glise
+pleine, d&egrave;s notre entr&eacute;e,<br>
+ l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, entamait,<br>
+ lentement, puis d&eacute;ployait, formidable, le superbe
+no&euml;l:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Ce matin,<br>
+ J'ai rencontr&eacute; le train<br>
+ De trois grands Rois qui allaient en voyage,<br>
+ Ce matin,<br>
+ J'ai rencontr&eacute; le train<br>
+ De trois grands Rois dessus le grand chemin.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Nous autres, affol&eacute;s, nous nous faufilions, entre les
+jupons des<br>
+ femmes, jusques &agrave; la chapelle de la Nativit&eacute;, et
+l&agrave;, suspendue sur<br>
+ l'autel, nous voyions la Belle &Eacute;toile! nous voyions les
+trois Rois<br>
+ Mages, en manteaux rouge, jaune, et bleu, qui saluaient
+l'Enfant<br>
+ J&eacute;sus: le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi
+Melchior avec son<br>
+ encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe! Nous<br>
+ admirions les charmants pages portant la queue de leurs
+manteaux<br>
+ tra&icirc;nants; puis, les chameaux bossus qui &eacute;levaient
+la t&ecirc;te sur l'&acirc;ne<br>
+ et le boeuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout
+autour, sur<br>
+ une petite montagne en papier barbouill&eacute;, les bergers,
+les berg&egrave;res,<br>
+ qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes;
+le<br>
+ meunier, charg&eacute; d'un sac de farine; la bonne vieille qui
+filait;<br>
+ l'&eacute;bahi qui admirait; le gagne-petit qui remoulait;
+l'h&ocirc;telier ahuri<br>
+ qui ouvrait sa fen&ecirc;tre, et, bref, tous les <i>santons</i>
+qui figurent &agrave;<br>
+ la Cr&egrave;che. Mais c'&eacute;tait le <i>Roi Maure</i> que
+nous regardions le plus.</p>
+
+<p>Maintes fois, depuis lors, il m'est arriv&eacute;, quand
+viennent les Rois,<br>
+ d'aller me promener, &agrave; la chute du jour, dans le Chemin
+d'Arles. Le<br>
+ rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des
+haies<br>
+ d'aub&eacute;pine. Toujours quelque pauvre vieux y cherche,
+comme jadis,<br>
+ des escargots dans l'herbe et la chev&ecirc;che toujours y
+miaule; mais,<br>
+ dans les nu&eacute;es du couchant, je n'y vois plus la gloire,
+ni la<br>
+ couronne des vieux Rois.</p>
+
+<p>-- O&ugrave; ont pass&eacute; les Rois?</p>
+
+<p>-- Derri&egrave;re la montagne.</p>
+
+<p>H&eacute;las! m&eacute;lancolie, tristesse des choses vues,
+autrefois dans la<br>
+ jeunesse! Si grand, si beau que f&ucirc;t le paysage connu,
+quand nous<br>
+ voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y
+manque<br>
+ toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose!</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Oh! vers les plaines de froment<br>
+ Laissez-moi me perdre pensif,<br>
+ Dans les grands bl&eacute;s pleins de ponceaux<br>
+ O&ugrave;, petit gars, je me perdais!<br>
+ Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe,<br>
+ En r&eacute;citant son ang&eacute;lus;<br>
+ Et, chantantes, les alouettes,<br>
+ Moi, je les suis dans le soleil...<br>
+ Ah! pauvre m&egrave;re, beau coeur aimant,<br>
+ Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!</i></p>
+
+<p>(Iles d'Or).</p>
+</blockquote>
+
+<p>Qui me rendra le d&eacute;lice, le bonheur id&eacute;al de mon
+&acirc;me ignorante,<br>
+ quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux
+chansons,<br>
+ aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma m&egrave;re
+en filant,<br>
+ cependant que j'&eacute;tais blotti sur ses genoux, me disait,
+me chantait,<br>
+ en douce langue de Provence: le <i>Pater des Calendes,
+Marie-Madeleine<br>
+</i> <i>la Pauvre P&eacute;cheresse</i>, le <i>Mousse de
+Marseille</i>, la <i>Porcheronne</i>, le<br>
+ <i>Mauvais Riche</i>, et tant d'autres r&eacute;cits,
+l&eacute;gendes et croyances de<br>
+ notre race proven&ccedil;ale, qui berc&egrave;rent mon jeune
+&acirc;ge d'un balancement<br>
+ de r&ecirc;ves et de po&eacute;sie &eacute;mue! Apr&egrave;s le
+lait que m'avait donn&eacute; son<br>
+ sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel
+des<br>
+ traditions et du bon Dieu.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, avec l'&eacute;troitesse du syst&egrave;me brutal
+qui ne veut plus<br>
+ tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts
+ang&eacute;liques de<br>
+ l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui
+fait<br>
+ les saints et les h&eacute;ros, les po&egrave;tes et les
+artistes, -- aujourd'hui,<br>
+ d&egrave;s que l'enfant na&icirc;t, avec la science nue et crue
+on lui dess&egrave;che<br>
+ coeur et &acirc;me... Eh! pauvres lunatiques! avec l'&acirc;ge
+et l'&eacute;cole,<br>
+ surtout l'&eacute;cole de la vie v&eacute;cue, on ne l'apprend
+que trop t&ocirc;t, la<br>
+ r&eacute;alit&eacute; mesquine et la d&eacute;sillusion
+analytique, scientifique, de tout<br>
+ ce qui nous enchanta.</p>
+
+<p>Si, &agrave; vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend
+pour une belle<br>
+ fille rayonnante de jeunesse, quelque f&acirc;cheux anatomiste
+venait nous<br>
+ tenir ce propos:</p>
+
+<p>-- Veux-tu savoir le vrai de cette cr&eacute;ature qui a tant
+d'attrait pour<br>
+ toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette!</p>
+
+<p>Ne croyez-vous pas qu'&agrave; l'instant nous l'enverrions
+faire pa&icirc;tre?</p>
+
+<p>Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de
+v&eacute;rit&eacute; autant<br>
+ vaudrait, ma foi, retourner au moyen &acirc;ge qui, partant du
+contraire de<br>
+ la science moderne, en &eacute;tait arriv&eacute; au m&ecirc;me
+r&eacute;sultat, en repr&eacute;sentant<br>
+ la vie par la Danse macabre.</p>
+
+<p>Bref, pour donner id&eacute;e des imaginations, hantises,
+peurs et spectres<br>
+ qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en
+sc&egrave;ne<br>
+ quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la
+vieille<br>
+ Renaude, et m'est avis qu'&agrave; ce sujet ce morceau-l&agrave;
+viendra &agrave; point.</p>
+
+<p>La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant
+sa<br>
+ maisonnette. Elle est fl&eacute;trie, ratatin&eacute;e et
+rid&eacute;e, la pauvre femme,<br>
+ comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les
+mouches qui<br>
+ se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et
+puis<br>
+ sommeille.</p>
+
+<p>-- Eh bien! tante Renaude, par l&agrave;, au bon soleil, vous
+faites un<br>
+ petit somme?</p>
+
+<p>-- Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis l&agrave;, &agrave;
+dire vrai, sans<br>
+ dormir ni veiller... Je r&ecirc;vasse, je dis des
+paten&ocirc;tres. Mais, puis en<br>
+ priant Dieu, on finit par s'assoupir... Oh! la mauvaise chose,
+quand<br>
+ on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux
+chiens.</p>
+
+<p>-- Vous attraperez un rhume, &agrave; ce grand
+soleil-l&agrave;, avec la<br>
+ r&eacute;verb&eacute;ration.</p>
+
+<p>-- Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis
+s&egrave;che,<br>
+ h&eacute;las! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne
+fournirais<br>
+ pas, peut-&ecirc;tre, une maille d'huile.</p>
+
+<p>-- A votre place, moi, je m'en irais un peu voir les
+comm&egrave;res de<br>
+ votre &acirc;ge, tout doucement. Cela vous ferait passer le
+temps.</p>
+
+<p>-- Allons donc, bonne gens! Les comm&egrave;res de mon
+&acirc;ge? bient&ocirc;t il n'en<br>
+ restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre
+Genevi&egrave;ve<br>
+ sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote;
+Catherine<br>
+ du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de
+mes<br>
+ peines &agrave; moi: autant vaut demeurer seule.</p>
+
+<p>-- Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec
+les<br>
+ lavandi&egrave;res.</p>
+
+<p>-- Allons donc, les lavandi&egrave;res! des
+p&eacute;ronnelles, qui, tout le jour,<br>
+ frappent &agrave; tort et &agrave; travers sur les uns et sur
+les autres. Elles ne<br>
+ disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout
+le<br>
+ monde; puis, elles rient comme des niaises. Quelque jour, le bon
+Dieu<br>
+ les punira par un exemple... Oh! non, non, ce n'est pas comme
+de<br>
+ notre temps.</p>
+
+<p>-- Et de quoi parliez-vous, dans votre temps?</p>
+
+<p>-- dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes,
+des<br>
+ sornettes, que l'on se d&eacute;lectait d'entendre: la
+B&ecirc;te des Sept T&ecirc;tes,<br>
+ <i>Jean Cherche-la-Peur,</i> le <i>Grand Corps sans
+Ame...</i></p>
+
+<p>Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou
+quatre<br>
+ veill&eacute;es.</p>
+
+<p>"A cette &eacute;poque-l&agrave;, on filait de l'&eacute;tai,
+du chanvre. L'hiver, apr&egrave;s<br>
+ souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous
+r&eacute;unissions<br>
+ dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral
+qui<br>
+ soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien
+au<br>
+ chaud, nous nous accroupissions sur la liti&egrave;re des
+brebis; et,<br>
+ pendant que les hommes &eacute;taient en train de traire ou de
+p&acirc;turer les<br>
+ b&ecirc;tes, et que les beaux agneaux agenouill&eacute;s
+cognaient sur le pis de<br>
+ leurs m&egrave;res en remuant la queue, nous, les femmes, comme
+je vous le<br>
+ dis, en tournant nos fuseaux nous &eacute;coutions ou disions
+des contes.</p>
+
+<p>"Mais je ne sais comment &ccedil;a va; on parlait, en ce
+temps, d'une foule<br>
+ de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que
+bien des<br>
+ personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes
+dignes de<br>
+ foi, assuraient avoir vues.</p>
+
+<p>"Tenez, ma tante M&iuml;an, la femme du Chaisier, dont les
+petits-fils<br>
+ habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser
+du<br>
+ bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on
+aurait<br>
+ dite apprivois&eacute;e. Ma tante se courba pour lui envoyer la
+main...<br>
+ Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu
+plus<br>
+ loin picorer dans le gazon. M&iuml;an, avec pr&eacute;caution,
+s'approcha encore<br>
+ de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper.
+Mais,<br>
+ tout en lui disant: "<i>Petite, tite, tite!</i>", d&egrave;s
+qu'elle croyait<br>
+ l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus
+ardente,<br>
+ la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-&ecirc;tre une
+heure de<br>
+ chemin. Puis comme le soleil &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+couch&eacute;, M&iuml;an, prenant peur,<br>
+ retourna chez elle. Or, il para&icirc;t qu'elle fit bien, car,
+si elle<br>
+ avait voulu suivre, malgr&eacute; la nuit, cette geline blanche,
+qui sait,<br>
+ Vierge Marie, o&ugrave; elle l'aurait conduite!</p>
+
+<p>"On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient
+une<br>
+ grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins
+qui<br>
+ sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de
+vauriens,<br>
+ qui venaient de faire la noce, aper&ccedil;urent un cheval noir
+qui sortait<br>
+ de l'&eacute;gout de Cambaud.</p>
+
+<p>"-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que
+je saute<br>
+ dessus.</p>
+
+<p>"Et le cheval se laissa monter.</p>
+
+<p>"-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi,
+je<br>
+ vais l'enfourcher.</p>
+
+<p>"Et voil&agrave; qu&rsquo;il l&rsquo;enfourche aussi.</p>
+
+<p>"-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre
+jouvenceau.</p>
+
+<p>"Et celui-l&agrave; grimpa aussi; et, &agrave; mesure
+qu&rsquo;ils montaient, le cheval<br>
+ noir s&rsquo;allongeait, s&rsquo;allongeait, s&rsquo;allongeait,
+tellement que, ma foi,<br>
+ douze de ces jeunes fous &eacute;taient &agrave; cheval
+d&eacute;j&agrave; quand le treizi&egrave;me<br>
+ s'&eacute;cria :</p>
+
+<p>"-- J&eacute;sus! Marie! grand saint Joseph! je crois
+qu&rsquo;il&rsquo; y a encore une<br>
+ place!</p>
+
+<p>"Mais, &agrave; ces mots, l&rsquo;animal disparut et nos douze
+bambocheurs se<br>
+ retrouv&egrave;rent penauds, tous debout sur leurs jambes...
+Heureusement,<br>
+ heureusement pour eux! car, si le beau dernier n&rsquo;avait pas
+cri&eacute; :<br>
+ "J&eacute;sus! Marie! grand saint Joseph!" la maleb&ecirc;te,
+assur&eacute;ment, les<br>
+ emportait tous au diable.</p>
+
+<p>"Savez-vous de quoi l&rsquo;on parlait encore? D&rsquo;une
+esp&egrave;ce de gens qui<br>
+ allaient, &agrave; minuit, faire le branle dans les landes, puis
+buvaient<br>
+ tour &agrave; tour &agrave; la Tasse d&rsquo;Argent. On les
+appelait: sorciers ou<br>
+ <i>mascs</i>, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque
+pays. J&rsquo;en<br>
+ ai m&ecirc;me connu plusieurs, &mdash;- que je ne nommerai pas,
+&agrave; cause de leurs<br>
+ enfants. Bref, &agrave; ce qu&rsquo;il para&icirc;t,
+c&rsquo;&eacute;taient de mauvaises gens, car,<br>
+ une fois, mon grand-p&egrave;re, qui &eacute;tait p&acirc;tre
+l&agrave;-bas au Gr&egrave;s, en passant<br>
+ dans la nuit, derri&egrave;re le Mas des Pr&ecirc;tres, voulut
+regarder par la<br>
+ barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de
+ce<br>
+ vieux Mas abandonn&eacute;, des hommes qui jouaient &agrave; la
+paume avec des<br>
+ enfants, de petits enfants tout nus qu&rsquo;ils avaient pris
+dans le<br>
+ berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains
+en<br>
+ mains! Cela fait fr&eacute;mir.</p>
+
+<p>"Mais quoi! n&rsquo;y avait-il pas aussi des chats
+sorciers?</p>
+
+<p>Oui, il y avait des chats noirs qu&rsquo;on appelait
+<i>mutagots</i> et qui<br>
+ faisaient venir l&rsquo;argent dans les maisons o&ugrave; ils
+restaient... Tu as<br>
+ connu, n&rsquo;est-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant
+d&rsquo;&eacute;cus<br>
+ lorsqu&rsquo;elle tr&eacute;passa? Eh bien! elle avait un chat
+noir, auquel, &agrave;<br>
+ tous ses repas, elle jetait sous la table sa premi&egrave;re
+bouch&eacute;e.</p>
+
+<p>"J&rsquo;ai toujours ou&iuml; dire qu&rsquo;un soir, &agrave; la
+veill&eacute;e, mon pauvre oncle<br>
+ Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une
+esp&egrave;ce<br>
+ de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser &agrave;
+mal, lui lance<br>
+ un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit &agrave;
+notre oncle,<br>
+ avec un mauvais regard :</p>
+
+<p>"-&mdash; <i>Tu as touch&eacute; Robert!</i></p>
+
+<p>"Quelles singuli&egrave;res choses! Aujourd&rsquo;hui, tout
+cela a l&rsquo;air de<br>
+ songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait
+bien<br>
+ qu&rsquo;il y e&ucirc;t quelque chose, puisque tous en avaient
+peur.</p>
+
+<p>"Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d&rsquo;autres, de
+ces &ecirc;tres<br>
+ &eacute;tranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la
+Chauche-Vieille,<br>
+ qui, la nuit, s&rsquo;accroupissait 1&agrave; sur votre poitrine
+et vous &ocirc;tait le<br>
+ souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y
+avait le<br>
+ Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que
+sais-je,<br>
+ moi?...</p>
+
+<p>"Mais tiens,je l&rsquo;oubliais : et l&rsquo;Esprit Fantastique!
+Celui-l&agrave;, on ne<br>
+ peut pas dire qu&rsquo;il n&rsquo;ait pas exist&eacute; : je
+l&rsquo;ai entendu et vu. Il<br>
+ hantait notre &eacute;curie. Feu mon p&egrave;re (devant Dieu
+soit-il!) une fois<br>
+ sommeillait dans le grenier &agrave; foin. Tout &agrave; coup,
+il entend l&agrave;-bas<br>
+ ouvrir la porte. Il veut regarder d&rsquo;une fente, une fente de
+la<br>
+ fen&ecirc;tre, et sais-tu ce qu&rsquo;il voit? Il voit nos
+b&ecirc;tes, le mulet, la<br>
+ mule, l&rsquo;&acirc;ne, la jument et le petit poulain qui, fort
+bien coupl&eacute;s<br>
+ ensemble, s&rsquo;en allaient, sous la lune, boire &agrave;
+l&rsquo;abreuvoir, tout<br>
+ seuls. Mon p&egrave;re comprit vite, car il n&rsquo;&eacute;tait
+pas neuf &agrave; pareille<br>
+ hantise, que c&rsquo;&eacute;tait le Fantastique qui les
+conduisait boire. Il se<br>
+ recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il
+trouva<br>
+ l&rsquo;&eacute;curie ouverte &agrave; deux battants.</p>
+
+<p>"Ce qui attire le Fantastique dans les &eacute;tables,
+c&rsquo;est, dit-on, les<br>
+ grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel qu&rsquo;un
+enfant<br>
+ d&rsquo;un an, lorsqu&rsquo;on agite le hochet. Mais il n&rsquo;est
+pas m&eacute;chant, il<br>
+ s&rsquo;en faut de beaucoup; il est capricieux et se pla&icirc;t
+&agrave; faire des<br>
+ niches. S&rsquo;il est de bonne humeur, il vous &eacute;trillera
+vos b&ecirc;tes, il<br>
+ leur tresse la crini&egrave;re, il leur met de la paille
+blanche, il nettoie<br>
+ leur mangeoire... il est m&ecirc;me &agrave; remarquer que,
+l&agrave; o&ugrave; est le<br>
+ Fantastique, il y a toujours une b&ecirc;te mieux portante que
+les autres,<br>
+ parce que le farfadet l&rsquo;a prise en gr&acirc;ce par caprice,
+et alors, dans<br>
+ la nuit, il va et vient dans la cr&egrave;che et lui soutire le
+foin des<br>
+ autres.</p>
+
+<p>"Mais, par m&eacute;garde et par hasard, si, dans votre
+&eacute;curie, vous<br>
+ d&eacute;rangez quelque chose contre sa volont&eacute;,
+a&iuml;e, a&iuml;e, a&iuml;e! la nuit<br>
+ suivante, il fait un sabbat de mal&eacute;diction. Il embrouille
+la queue<br>
+ des b&ecirc;tes, il leur entortille les pieds dans leurs
+chev&ecirc;tres et<br>
+ licous; il renverse, patatras! l&rsquo;&eacute;tag&egrave;re des
+colliers; il remue, dans<br>
+ la cuisine, la po&ecirc;le et la cr&eacute;maill&egrave;re;
+enfin, il tarabuste de toutes<br>
+ les mani&egrave;res... Tellement qu&rsquo;une fois, mon
+p&egrave;re, ennuy&eacute; de tout ce<br>
+ vacarme, dit:</p>
+
+<p>"-&mdash; Il faut en finir!</p>
+
+<p>"Il prend, &agrave; cette fin, un picotin de vesces, monte au
+fenil,<br>
+ &eacute;parpille la menue graine dans le foin et dans la paille
+et crie au<br>
+ Fantastique :</p>
+
+<p>"&mdash;- Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces
+graines de<br>
+ pois gris.</p>
+
+<p>"Or, l&rsquo;Esprit Fantastique, qui se compla&icirc;t aux
+minuties et qui aime<br>
+ que tout soit bien rang&eacute; en ordre, se mit, &agrave; ce
+qu&rsquo;il para&icirc;t, &agrave; trier<br>
+ les pois gris; et de v&eacute;tiller, Dieu sait! car nous
+trouv&acirc;mes de<br>
+ petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon
+p&egrave;re le<br>
+ savait) ce travail m&eacute;ticuleux &agrave; la fin
+l&rsquo;ennuya, et il d&eacute;tala du<br>
+ fenil, et jamais nous ne le rev&icirc;mes.</p>
+
+<p>"Si! car, pour achever, moi, je le vis encore une fois.
+Imagine-toi<br>
+ qu&rsquo;un jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du
+cat&eacute;chisme.<br>
+ Passant pr&egrave;s d&rsquo;un peuplier, j&rsquo;entendis rire
+&agrave; la cime de l&rsquo;arbre : je<br>
+ l&egrave;ve la t&ecirc;te, je regarde, et tout en haut du
+peuplier, j&rsquo;aper&ccedil;ois<br>
+ l&rsquo;Esprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me
+faisait<br>
+ signe de grimper... Ah !<br>
+ je te demande un peu! Pas pour un cent d&rsquo;oignons je
+n&rsquo;y aurais<br>
+ grimp&eacute;; je d&eacute;guerpis comme une folle et depuis,
+&ccedil;&rsquo;a &eacute;t&eacute; fini.</p>
+
+<p>"C&rsquo;est &eacute;gal, je t&rsquo;assure que quand venait la
+nuit et qu&rsquo;autour de la<br>
+ lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de
+sortir!<br>
+ Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous
+dev&icirc;nmes<br>
+ grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors,
+&agrave; la<br>
+ veill&eacute;e, les gar&ccedil;ons nous criaient :</p>
+
+<p>"-&mdash; Allons, venez, les filles! Nous ferons, &agrave; la
+lune, un tour de<br>
+ farandole.</p>
+
+<p>"-&mdash; Pas si sottes! r&eacute;pondions-nous. Si nous
+allions rencontrer<br>
+ l&rsquo;Esprit Fantastique ou la Poule Blanche...</p>
+
+<p>"-&mdash; Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc
+pas que ce<br>
+ sont l&agrave; des contes de m&egrave;re-grand l&rsquo;aveugle!
+N&rsquo;ayez pas peur, venez,<br>
+ nous vous tiendrons compagnie.</p>
+
+<p>"Et c&rsquo;est ainsi que nous sort&icirc;mes et, peu &agrave;
+peu, ma foi, en causant<br>
+ avec les gars, &mdash;- les gar&ccedil;ons de cet &acirc;ge, tu
+sais, n&rsquo;ont pas de bon<br>
+ sens, ils ne disent que des b&ecirc;tises et vous font rire par
+foroe, &mdash;-<br>
+ peu &agrave; peu, peu &agrave; peu, nous n&rsquo;e&ucirc;mes plus
+de peur... Et depuis lors, te<br>
+ dis-je, je n&rsquo;ai plus ou&iuml; parler de ces hantises de
+nuit.</p>
+
+<p>"Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez d&rsquo;ouvrage
+pour nous<br>
+ &ocirc;ter l&rsquo;ennui. Telle que tu me vois, j&rsquo;ai eu,
+moi, onze enfants, que<br>
+ j&rsquo;ai tous men&eacute;s &agrave; bien, et, sans compter les
+miens, j&rsquo;en ai nourri<br>
+ quatorze!</p>
+
+<p>"Ah! va, quand on n&rsquo;est pas riche et qu&rsquo;on a tant de
+marmaille, qu&rsquo;il<br>
+ faut emmailloter, bercer, allaiter, &eacute;br&eacute;ner,
+c&rsquo;est un joli son de<br>
+ musette!"</p>
+
+<p>-- Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne.</p>
+
+<p>-- Oh! &agrave; pr&eacute;sent, nous sommes m&ucirc;rs; il
+viendra nous cueillir quand il<br>
+ voudra.</p>
+
+<p>Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches;
+et,<br>
+ abaissant la t&ecirc;te, elle se reblottit tranquille pour boire
+son<br>
+ soleil.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE IV</h2>
+
+<h3>L&rsquo;&Eacute;COLE BUISSONNI&Egrave;RE</h3>
+
+<p>Vagabondage par les champs. &mdash; Les bestioles du bon Dieu.
+&mdash; La vieille<br>
+ de Papeligosse. -- Les boh&eacute;miens. &mdash; Le tonneau du
+loup : r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Vers les huit ans, et pas plus t&ocirc;t, &mdash;- avec mon
+sachet bleu pour y<br>
+ porter mon livre, mon cahier et mon go&ucirc;ter, &mdash;- on
+m&rsquo;envoya &agrave;<br>
+ l&rsquo;&eacute;co1e..., pas plus t&ocirc;t, Dieu merci! Car, en
+ce qui a trait &agrave; mon<br>
+ d&eacute;veloppement intime et naturel, &agrave;
+l&rsquo;&eacute;ducation et trempe de ma jeune<br>
+ &acirc;me de po&egrave;te, j&rsquo;en ai plus appris, bien
+s&ucirc;r, dans les sauts et<br>
+ gambades de mon enfance populaire que dans le rab&acirc;chage de
+tous les<br>
+ rudiments.</p>
+
+<p>De notre temps, le r&ecirc;ve de tous les polissons qui
+allions &agrave; l&rsquo;&eacute;cole<br>
+ &eacute;tait de faire un <i>planti&eacute;</i>. Celui qui en
+avait fait un &eacute;tait regard&eacute;<br>
+ par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un
+luron<br>
+ fieff&eacute;!</p>
+
+<p>Un <i>planti&eacute;</i> d&eacute;signe, en Provence,
+l&rsquo;escapade que fait l&rsquo;enfant loin<br>
+ de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir
+o&ugrave;<br>
+ il va. Les petits Proven&ccedil;aux font cette &eacute;cole
+buissonni&egrave;re lorsque,<br>
+ apr&egrave;s quelque faute, quelque grave m&eacute;fait, quelque
+d&eacute;sob&eacute;issance, ils<br>
+ redoutent, pour leur rentr&eacute;e au logis, quelque bonne
+ross&eacute;e.</p>
+
+<p>Donc, sit&ocirc;t pressentir ce qui leur pend &agrave;
+l&rsquo;oreille, mes p&eacute;teux<br>
+ <i>plantent</i> l&agrave; l&rsquo;&eacute;cole et p&egrave;re et
+m&egrave;re; advienne que pourra, ils<br>
+ partent &agrave; l&rsquo;aventure et vive la libert&eacute;!</p>
+
+<p>C&rsquo;est chose d&eacute;licieuse, incomparable, &agrave; cet
+&acirc;ge, de se sentir ma&icirc;tre<br>
+ absolu, la bride sur le cou, d&rsquo;aller partout o&ugrave;
+l&rsquo;on veut et en avant<br>
+ dans les garrigues! et en avant aux mar&eacute;cages! et en
+avant par la<br>
+ montagne!</p>
+
+<p>Seulement, puis vient la faim. Si c&rsquo;est un
+<i>planti&eacute;</i> d&rsquo;&eacute;t&eacute;, encore<br>
+ c&rsquo;est pain b&eacute;nit. Il y a les carr&eacute;s de
+f&egrave;ves, les jardins avec leurs<br>
+ pommes, leurs poires et leurs p&ecirc;ches, les arbres de
+cerises, qui vous<br>
+ prennent par l&rsquo;oeil, les figuiers qui vous offrent leurs
+figues bien<br>
+ m&ucirc;ries, et les melons ventrus qui vous crient :
+"Mangez-moi" Et puis,<br>
+ les belles vignes, les ceps aux grappes d&rsquo;or, ha! il me
+semble les<br>
+ voir !</p>
+
+<p>Mais si c&rsquo;est un <i>planti&eacute;</i> d&rsquo;hiver, il
+faut alors s&rsquo;industrier...<br>
+ Parbleu, il est de petits dr&ocirc;les qui, passant par les
+fermes o&ugrave; ils<br>
+ ne sont pas connus, demandent l&rsquo;hospitalit&eacute;. Puis,
+s&rsquo;ils peuvent, les<br>
+ fripons volent les oeufs aux poulaillers et m&ecirc;me les
+nichets, qu&rsquo;ils<br>
+ boivent tout crus, avale!</p>
+
+<p>Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont
+d&eacute;laiss&eacute; l&rsquo;&eacute;cole et<br>
+ la famille, non tant par cagnardise que par soif
+d&rsquo;ind&eacute;pendance ou<br>
+ pour quelque injustice qui les a bless&eacute;s au coeur,
+ceux-l&agrave; fuient<br>
+ l&rsquo;homme et son habitation. Ils passent le jour,
+couch&eacute;s dans les<br>
+ bl&eacute;s, dans les foss&eacute;s, dans les champs de mil,
+sous les ponts ou dans<br>
+ les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien
+dans les<br>
+ tas de foin. Vienne faim, ils mangent des m&ucirc;res (celles
+des haies,<br>
+ celles des chaumes), des prunelles, des amandes qu&rsquo;on
+oublia sur<br>
+ l&rsquo;arbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le
+fruit de<br>
+ l&rsquo;orme (qu&rsquo;ils appellent du <i>pain blanc</i>), des
+oignons remont&eacute;s, des<br>
+ poires d&rsquo;&eacute;tranguillon, des fa&icirc;nes, et,
+s&rsquo;il le faut, des glands. Tout<br>
+ le jour n&rsquo;est qu&rsquo;un jeu, tous les sauts sont des
+cabrioles...<br>
+ Qu&rsquo;est-il besoin de camarades? Toutes les b&ecirc;tes et
+bestioles l&agrave; vous<br>
+ tiennent compagnie; vous comprenez ce qu&rsquo;elles font, ce
+qu&rsquo;elles<br>
+ disent, ce qu&rsquo;elles pensent, et il semble qu&rsquo;elles
+comprennent tout<br>
+ ce que vous leur dites.</p>
+
+<p>Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous
+la<br>
+ froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la
+l&acirc;chez<br>
+ avec une paille dans l&rsquo;anus.</p>
+
+<p>Ou, couch&eacute;s le long d&rsquo;un talus, voil&agrave; une
+b&ecirc;te-&agrave;-Dieu qui vous grimpe<br>
+ sur le doigt? Vous lui chantez aussit&ocirc;t :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Coccinelle, vole!<br>
+ Va-t&rsquo;en &agrave; l&rsquo;&eacute;cole.<br>
+ Prends donc tes matines,<br>
+ Va &agrave; la doctrine...</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et la b&ecirc;te-&agrave;-Dieu d&eacute;ployant ses ailes,
+vous dit en s&rsquo;envolant :</p>
+
+<p>-&mdash; Vas-y toi-m&ecirc;me, &agrave; l&rsquo;&eacute;cole.
+J&rsquo;en sais assez pour moi.<br>
+ Une mante religieuse, agenouill&eacute;e, vous
+regarde-t-elle?<br>
+ Vous l&rsquo;interrogez ainsi :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Mante, toi qui sais tout,<br>
+ O&ugrave; est le loup?</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>L&rsquo;insecte &eacute;tend la patte et vous montre la
+montagne.</p>
+
+<p>Vous d&eacute;couvrez un l&eacute;zard qui se chauffe au
+soleil? Vous lui adressez<br>
+ ces paroles :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>L&eacute;zard, l&eacute;zard,<br>
+ D&eacute;fends-moi des serpents :<br>
+ Quand tu passeras vers ma maison<br>
+ Je te donnerai un grain de sel.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>-&mdash; A ta maison, que n&rsquo;y retournes-tu? a l&rsquo;air
+de dire le finaud.</p>
+
+<p>Et psitt, il s&rsquo;enfuit dans son trou.</p>
+
+<p>Enfin, si vous voyez un lima&ccedil;on, voici la formule :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Colima&ccedil;on borgne,<br>
+ Montre-moi tes cornes,<br>
+ Ou j&rsquo;appelle le forgeron<br>
+ Pour qu&rsquo;il te brise ta maison.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et encore la maison, et toujours la maison, o&ugrave;
+l&rsquo;esprit revient sans<br>
+ cesse, tellement qu&rsquo;&agrave; la fin, quand vous avez
+g&acirc;t&eacute; assez de nids, -&mdash;<br>
+ et de culottes, -&mdash; quand vous avez avec de l&rsquo;orge,
+fait assez de<br>
+ chalumeaux et assez d&eacute;cortiqu&eacute; de brindilles de
+saule pour fabriquer<br>
+ des sifflets, et qu&rsquo;avec des pommes vertes ou tout autre
+fruit suret<br>
+ vous avez agac&eacute; vos dents, a&iuml;e! la nostalgie vous
+prend, le coeur<br>
+ vous devient gros -&mdash; et vous rentrez, la t&ecirc;te
+basse.</p>
+
+<p>Moi, comme les copains, en proven&ccedil;al de race que
+j&rsquo;&eacute;tais ou devais<br>
+ &ecirc;tre (ne vous en &eacute;tonnez pas), au bout de trois
+mois &agrave; peine que<br>
+ j&rsquo;&eacute;tais &agrave; l&rsquo;&eacute;cole, je fis aussi
+mon <i>planti&eacute;</i>. Et en voici le motif :</p>
+
+<p>Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous pr&eacute;texte
+d&rsquo;aller couper<br>
+ de l&rsquo;herbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le
+jour)<br>
+ venaient m&rsquo;attendre &agrave; mon d&eacute;part pour
+l&rsquo;&eacute;cole de Maillane et me<br>
+ disaient :</p>
+
+<p>-- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire &agrave;
+l&rsquo;&eacute;cole, pour rester tout<br>
+ le jour entre quatre murs! pour &ecirc;tre mis en
+p&eacute;nitence! pour avoir sur<br>
+ les doigts, puis, des coups de f&eacute;rule! Viens jouer avec
+nous...</p>
+
+<p>H&eacute;las I l&rsquo;eau claire riait dans les ruisseaux;
+l&agrave;-haut, chantaient<br>
+ les alouettes; les bleuets, les gla&iuml;euls, les coquelicots,
+les<br>
+ nielles, fleurissaient au soleil dans les bl&eacute;s
+verdoyants...</p>
+
+<p>Et je disais :</p>
+
+<p>-- L&rsquo;&eacute;cole, eh bien! tu iras demain.</p>
+
+<p>Et, alors, dans les cours d&rsquo;eau, avec culottes
+retrouss&eacute;es, houp! on<br>
+ allait "gu&eacute;er". Nous barbotions, nous pataugions, nous
+p&ecirc;chions des<br>
+ t&ecirc;tards, nous faisions des p&acirc;t&eacute;s, pif!
+paf!<br>
+ avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir
+jusqu&rsquo;&agrave;<br>
+ mi-jambes (pour se faire des bottes). Et apr&egrave;s, dans la
+poussi&egrave;re de<br>
+ quelque chemin creux, vite! &agrave; bride abattue :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Les soldats s&rsquo;en vont!<br>
+ A la guerre ils vont,<br>
+ Et ra-pa-ta-plan,<br>
+ Garez-vous devant!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi
+n&rsquo;&eacute;taient pas nos<br>
+ cousins! Sans compter qu&rsquo;avec le pain et la pitance de mon
+bissac, on<br>
+ faisait sur l&rsquo;herbe, ensuite, un beau petit go&ucirc;ter...
+Mais il faut<br>
+ que tout finisse!</p>
+
+<p>Voici qu&rsquo;un jour mon p&egrave;re, que le ma&icirc;tre
+d&rsquo;&eacute;cole avait d&ucirc; pr&eacute;venir,<br>
+ me dit :</p>
+
+<p>-&mdash; &Eacute;coute, Fr&eacute;d&eacute;ric, s&rsquo;il
+t&rsquo;arrive encore une fois de manquer l&rsquo;&eacute;cole<br>
+ pour aller patauger dans les foss&eacute;s, vois, rappelle-toi
+ceci : je te<br>
+ brise une verge de saule sur le dos...</p>
+
+<p>Trois jours apr&egrave;s, par &eacute;tourderie, je manquai
+encore la classe et je<br>
+ retournai "gu&eacute;er".</p>
+
+<p>M&rsquo;avait-il &eacute;pi&eacute;, ou est-ce le hasard qui
+l&rsquo;amena? Voil&agrave; que, sans<br>
+ culotte, pendant qu&rsquo;avec les autres polissons habituels
+nous<br>
+ gambadions encore dans l&rsquo;eau, soudain, &agrave; trente pas
+de moi, je vois<br>
+ appara&icirc;tre mon p&egrave;re. Mon sang ne fit qu&rsquo;un
+tour.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re s&rsquo;arr&ecirc;ta et me cria :</p>
+
+<p>-&mdash; Cela va bien... Tu sais ce que je t&rsquo;ai promis?
+Va, je t&rsquo;attends ce<br>
+ soir.</p>
+
+<p>Rien de plus, et il s&rsquo;en alla.</p>
+
+<p>Mon seigneur p&egrave;re, bon comme le pain b&eacute;nit, ne
+m&rsquo;avait jamais donn&eacute;<br>
+ une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et
+je le<br>
+ craignais comme le feu.</p>
+
+<p>"Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton p&egrave;re te
+tue... S&ucirc;rement,<br>
+ il doit &ecirc;tre all&eacute; pr&eacute;parer la verge."</p>
+
+<p>Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts,
+me<br>
+ chantaient par-dessus : &mdash;<br>
+ -- A&iuml;e! a&iuml;e! a&iuml;e! la racl&eacute;e; a&iuml;e!
+a&iuml;e! a&iuml;e! sur ta peau!</p>
+
+<p>"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut
+d&eacute;guerpir et<br>
+ faire un <i>planti&eacute;</i>."</p>
+
+<p>Et je partis. Je pris, autant qu&rsquo;il me souvient, un
+chemin qui<br>
+ conduisait, l&agrave;-haut, vers la Crau d&rsquo;Eyragues. Mais,
+en ce temps,<br>
+ pauvre petit, savais-je bien o&ugrave; j&rsquo;allais? Et aussi,
+lorsque j&rsquo;eus<br>
+ chemin&eacute; peut-&ecirc;tre une heure ou une heure et demie,
+il me parut, &agrave;<br>
+ dire vrai, que j&rsquo;&eacute;tais dans
+l&rsquo;Am&eacute;rique.</p>
+
+<p>Le soleil commen&ccedil;ait &agrave; baisser vers son
+couchant; j&rsquo;&eacute;tais las,<br>
+ j&rsquo;avais peur...</p>
+
+<p>"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, o&ugrave; vas-tu
+souper? Il<br>
+ faut aller demander l&rsquo;hospitalit&eacute; dans quelque
+ferme."</p>
+
+<p>Et, m&rsquo;&eacute;cartant de la route, doucement je me
+dirigeai vers un petit<br>
+ Mas blanc, qui m&rsquo;avait l&rsquo;air tout avenant, avec son
+toit &agrave; porcs, sa<br>
+ fosse &agrave; fumier, son puits, sa treille, le tout
+abrit&eacute; du mistral par<br>
+ une haie de cypr&egrave;s.</p>
+
+<p>Timide, je m&rsquo;avan&ccedil;ais sur le pas de la porte et je
+vis une vieille<br>
+ qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal
+peign&eacute;e. Pour<br>
+ manger ce qu&rsquo;elle touchait, il e&ucirc;t fallu avoir bien
+faim. La vieille<br>
+ avait d&eacute;croch&eacute; la marmite de la
+cr&eacute;maill&egrave;re, l&rsquo;avait pos&eacute;e par
+terre<br>
+ au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se
+grattant,<br>
+ avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement,
+elle<br>
+ &eacute;pandait sur les l&egrave;ches de pain moisi.</p>
+
+<p>-&mdash; Eh bien! m&egrave;re-grand, vous trempez la soupe?</p>
+
+<p>&mdash;- Oui, me r&eacute;pondit-elle... Et d&rsquo;o&ugrave;
+sors-tu, petit?</p>
+
+<p>-&mdash; Je suis de Maillane, lui dis-je; j&rsquo;ai fait une
+escapade et je<br>
+ viens vous demander... l&rsquo;hospitalit&eacute;.</p>
+
+<p>-&mdash; En ce cas, me r&eacute;pliqua la vilaine vieille
+d&rsquo;un ton grognon,<br>
+ assieds-toi sur l&rsquo;escalier pour ne pas user mes
+chaises.</p>
+
+<p>Et je me pelotonnai sur la premi&egrave;re marche.</p>
+
+<p>-&mdash; Ma grand, comment s&rsquo;appelle ce pays?</p>
+
+<p>-&mdash; Papeligosse.</p>
+
+<p>-&mdash; Papeligosse!</p>
+
+<p>Vous savez que, lorsqu&rsquo;on parle aux enfants d&rsquo;un
+pays lointain, les<br>
+ gens, pour badiner, disent, parfois : <i>Papeligosse</i>. Jugez
+donc, &agrave;<br>
+ cet &acirc;ge-l&agrave;, moi je croyais &agrave; Papeligosse,
+&agrave; Zibe-Zoube, &agrave; Gafe-1&rsquo;Ase<br>
+ et autres pays fantastiques, comme &agrave; mon saint pater. Et
+aussi, &agrave;<br>
+ peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de
+chez<br>
+ moi, la sueur froide me vint dans le dos.</p>
+
+<p>-&mdash; Ah &ccedil;&agrave;! me fit la vieille, quand elle eut
+fini sa besogne, &agrave;<br>
+ pr&eacute;sent ce n&rsquo;est pas le tout, petit : en ce pays-ci,
+les paresseux ne<br>
+ mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il
+faut<br>
+ la gagner.</p>
+
+<p>-&mdash; Bien volontiers... Et que faut-il faire?</p>
+
+<p>-&mdash; Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de
+l&rsquo;escalier<br>
+ et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon
+ami,<br>
+ aura sa part du bon potage... et l&rsquo;autre mangera des
+yeux.</p>
+
+<p>-&mdash; Je veux bien.</p>
+
+<p>Sans compter que j&rsquo;&eacute;tais fier, ma foi, de gagner
+mon souper, surtout<br>
+ en m&rsquo;amusant. Je pensais :</p>
+
+<p>"&Ccedil;a ira bien mal, si la vieille &eacute;clop&eacute;e
+saute plus loin que toi."</p>
+
+<p>Et les pieds joints, aussit&ocirc;t dit, nous nous
+pla&ccedil;ons au pied de<br>
+ l&rsquo;escalier &mdash;- qui, dans les Mas, comme vous savez, se
+trouve en face<br>
+ de la porte, tout pr&egrave;s du seuil.</p>
+
+<p>-&mdash; Et je dis : un, cria la vieille en balan&ccedil;ant
+les bras pour prendre<br>
+ &eacute;lan.</p>
+
+<p>-&mdash; Et je dis : deux.</p>
+
+<p>-&mdash; Et je dis: trois!</p>
+
+<p>Moi, je m&rsquo;&eacute;lance de toutes mes forces et je
+franchis le seuil. Mais<br>
+ la vieille coquine, qui n&rsquo;avait fait que le semblant, ferme
+aussit&ocirc;t<br>
+ la porte, pousse vite le verrou et me crie :</p>
+
+<p>-&mdash; Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent
+&ecirc;tre en peine,<br>
+ va!</p>
+
+<p>Je restai sot, pauvret, comme un panier perc&eacute;... Et,
+maintenant, o&ugrave;<br>
+ faut-il aller? A la maison? Je n&rsquo;y serais pas
+retourn&eacute; pour un<br>
+ empire, car je voyais, me semblait-il, &agrave; la main de mon
+p&egrave;re, la<br>
+ verge mena&ccedil;ante. Et puis, il &eacute;tait presque nuit et
+je ne me rappelais<br>
+ plus le chemin qu&rsquo;il fallait prendre.</p>
+
+<p>-&mdash; A la garde de Dieu!</p>
+
+<p>Derri&egrave;re le Mas, &eacute;tait un sentier qui, entre
+deux hauts talus,<br>
+ montait vers la colline. Je m&rsquo;y engage &agrave; tout
+hasard; et marche,<br>
+ petit Fr&eacute;d&eacute;ric.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir mont&eacute;, descendu tant et plus,
+j&rsquo;&eacute;tais rendu de fatigue...<br>
+ Pensez-vous? A cet &acirc;ge, avec rien dans le ventre depuis
+midi. Enfin,<br>
+ je vais d&eacute;couvrir, dans une vigne inculte, une
+chaumi&egrave;re d&eacute;labr&eacute;e. Il<br>
+ devait, autrefois, s&rsquo;y &ecirc;tre mis le feu, car les murs,
+pleins de<br>
+ l&eacute;zardes, &eacute;taient noircis par la fum&eacute;e; ni
+portes ni fen&ecirc;tres; et les<br>
+ poutres, qui ne tenaient plus que d&rsquo;un bout,
+tra&icirc;naient, de l&rsquo;autre,<br>
+ sur le sol. Vous eussiez dit la tani&egrave;re o&ugrave; niche
+le Cauchemar.</p>
+
+<p>Mais (comme on dit), par force, &agrave; Aix, on les pendait.
+Las,<br>
+ d&eacute;faillant, mort de sommeil, je grimpai et
+m&rsquo;allongeai sur la plus<br>
+ grosse des poutres... Et, dans un clin d&rsquo;oeil.<br>
+ J&rsquo;&eacute;tais endormi.</p>
+
+<p>Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi.
+Toujours<br>
+ est-il qu&rsquo;au milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir
+tout &agrave; coup<br>
+ un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui<br>
+ causaient et riaient.</p>
+
+<p>"Songes-tu? me disais-je en moi-m&ecirc;me, dans mon sommeil,
+songes-tu ou<br>
+ est-ce r&eacute;el?"</p>
+
+<p>Mais ce pesant bien-&ecirc;tre, o&ugrave;
+l&rsquo;assoupissement vous plonge, m&rsquo;enlevait<br>
+ toute peur et je continuais tout doucement &agrave; dormir.</p>
+
+<p>Il faut croire qu&rsquo;&agrave; la longue la fum&eacute;e
+finit par me suffoquer; je<br>
+ sursaute soudain et je jette un cri d&rsquo;effroi... Oh! quand
+je ne suis<br>
+ pas mort, mort d&rsquo;&eacute;pouvante, l&agrave;, je ne mourrai
+jamais plus!</p>
+
+<p>Figurez-vous trois faces de boh&egrave;mes qui, tous les trois
+&agrave; la fois, se<br>
+ retourn&egrave;rent vers moi, avec des yeux, des yeux
+terribles...</p>
+
+<p>-&mdash; Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me
+tuez pas!</p>
+
+<p>Lors, les trois boh&eacute;miens, qui avaient eu, bien
+s&ucirc;r, autant de peur<br>
+ que moi, se prirent &agrave; rire et l&rsquo;un d&rsquo;eux me dit
+:</p>
+
+<p>-&mdash; C&rsquo;est &eacute;gal! tu peux te vanter, mauvais
+petit moutard, de nous<br>
+ avoir fichu une belle venette!</p>
+
+<p>Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un
+peu<br>
+ courage, et je sentis, en m&ecirc;me temps, extr&ecirc;mement
+agr&eacute;able, une odeur<br>
+ de r&ocirc;ti me monter dans les narines.</p>
+
+<p>Ils me firent descendre de mon perchoir, me demand&egrave;rent
+d&rsquo;o&ugrave; j'&eacute;tais,<br>
+ de qui j'&eacute;tais, comment je me trouvais l&agrave;, que
+sais-je encore?</p>
+
+<p>Et rassur&eacute;, enfin, compl&egrave;tement, un des voleurs
+(c&rsquo;&eacute;taient, en effet,<br>
+ trois voleurs) :</p>
+
+<p>-&mdash; Puisque tu as fait un <i>planti&eacute;</i>, me
+dit-il, tu dois avoir faim...<br>
+ Tiens, mords l&agrave;.</p>
+
+<p>Et il me jeta, comme &agrave; un chien, une &eacute;clanche
+d&rsquo;agneau saignante, &agrave;<br>
+ moiti&eacute; cuite. Alors, je m&rsquo;aper&ccedil;us seulement
+qu&rsquo;ils venaient de faire<br>
+ r&ocirc;tir un jeune mouton, &mdash;- qu&rsquo;ils devaient avoir
+d&eacute;rob&eacute;, probablement,<br>
+ &agrave; quelque p&acirc;tre.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t que nous e&ucirc;mes, de cette fa&ccedil;on,
+tous bien mang&eacute;, les trois<br>
+ hommes se lev&egrave;rent, ramass&egrave;rent leurs hardes, se
+parl&egrave;rent &agrave; voix<br>
+ basse; puis, l&rsquo;un d&rsquo;eux :</p>
+
+<p>-- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne
+voulons<br>
+ pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas
+o&ugrave;<br>
+ nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est
+l&agrave;. Quand<br>
+ il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira,
+s&rsquo;il<br>
+ veut.</p>
+
+<p>-- Mettez-moi dans le tonneau, r&eacute;pondis-je d&rsquo;un
+air soumis.</p>
+
+<p>J&rsquo;&eacute;tais encore bien content de m&rsquo;en tirer
+&agrave; si bon march&eacute;.</p>
+
+<p>Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par
+hasard un<br>
+ tonneau d&eacute;fonc&eacute; ou, sans doute &agrave; la
+vendange, les ma&icirc;tres de la vigne<br>
+ devaient faire cuver le mo&ucirc;t.</p>
+
+<p>On m&rsquo;attrape par le derri&egrave;re et, paf! dans le
+tonneau. Me voil&agrave; donc<br>
+ tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond d&rsquo;une
+chaumi&egrave;re en<br>
+ ruine!</p>
+
+<p>Je m&rsquo;y blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout
+en<br>
+ attendant l&rsquo;aube, je priais &agrave; voix basse pour
+&eacute;loigner les mauvais<br>
+ esprits.</p>
+
+<p>Mais figurez-vous que soudain j&rsquo;entends, dans
+l&rsquo;obscurit&eacute;, quelque<br>
+ chose qui r&ocirc;dait, qui s&rsquo;&eacute;brouait, autour de ma
+tonne!</p>
+
+<p>Je retiens mon haleine comme si j&rsquo;&eacute;tais mort, en
+me recommandant &agrave;<br>
+ Dieu et &agrave; la grande Sainte Vierge... Et j&rsquo;entendais
+tourner et<br>
+ retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis s&rsquo;en
+aller, puis<br>
+ revenir... Que diable est-ce l&agrave; encore? Mon coeur battait
+et<br>
+ bruissait comme une horloge.</p>
+
+<p>Pour en finir, le jour commen&ccedil;ait &agrave; blanchir et
+le pi&eacute;tinement qui<br>
+ m&rsquo;effrayait s&rsquo;&eacute;tant &eacute;loign&eacute; un
+peu, je veux, tout doucement, &eacute;pier<br>
+ par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un
+petit<br>
+ &acirc;ne! Un loup &eacute;norme avec deux yeux qui brillaient
+comme deux<br>
+ chandelles!</p>
+
+<p>Il &eacute;tait, parait-il, venu &agrave; l&rsquo;odeur de
+l&rsquo;agneau, et, n&rsquo;ayant trouv&eacute;<br>
+ que les os, ma tendre chair d&rsquo;enfant et de chr&eacute;tien
+lui faisait<br>
+ envie.</p>
+
+<p>Et, chose singuli&egrave;re, une fois que je vis ce dont il
+s&rsquo;agissait,<br>
+ n&rsquo;est-il pas vrai que mon sang se calma
+l&eacute;g&egrave;rement! J&rsquo;avais tellement<br>
+ craint quelque apparition nocturne que la vue du loup
+lui-m&ecirc;me me<br>
+ rendit du courage.</p>
+
+<p>--Ah &ccedil;&agrave;! dis-je, ce n&rsquo;est pas tout : si
+cette b&ecirc;te vient a<br>
+ s&rsquo;apercevoir que la tonne est d&eacute;fonc&eacute;e, elle
+va sauter dedans et,<br>
+ d&rsquo;un coup de dent, elle t&rsquo;&eacute;trangle... Si tu
+pouvais trouver quelque<br>
+ stratag&egrave;me...</p>
+
+<p>A un mouvement que je fis, le loup, qui l&rsquo;entendit,
+revint d&rsquo;un bond<br>
+ vers le tonneau, et le voil&agrave; qui tourne autour et qui
+fouette les<br>
+ douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par
+la<br>
+ bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je
+l&rsquo;empoigne des<br>
+ deux mains.</p>
+
+<p>Le loup, comme s&rsquo;il e&ucirc;t eu les cinq cents diables
+&agrave; ses trousses,<br>
+ part, tra&icirc;nant le tonneau, &agrave; travers cultures,
+&agrave; travers cailloux, &agrave;<br>
+ travers vignobles. Nous d&ucirc;mes rouler ensemble toutes les
+mont&eacute;es et<br>
+ descentes d&rsquo;Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel.</p>
+
+<p>-- A&iuml;e! mon Dieu! J&eacute;sus! Marie! J&eacute;sus,
+Marie, Joseph ! pleurais-je<br>
+ ainsi, qui sait o&ugrave; le loup t&rsquo;emportera! Et, si le
+tonneau s&rsquo;effondre,<br>
+ il te saignera, il te mangera...</p>
+
+<p>Mais, tout &agrave; coup, patatras! le tonneau se
+cr&egrave;ve, la queue<br>
+ m&rsquo;&eacute;chappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui
+galopait, et,<br>
+ regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route
+qui<br>
+ va de Maillane &agrave; Saint-Remy, &agrave; un quart
+d&rsquo;heure de notre Mas. La<br>
+ barrique, sans doute, avait frapp&eacute; du ventre au parapet
+du pont et<br>
+ s&rsquo;y &eacute;tait rompue.</p>
+
+<p>Pas n&eacute;cessaire de vous dire qu&rsquo;avec de telles
+&eacute;motions la verge<br>
+ paternelle ne me faisait plus gu&egrave;re peur. En courant
+comme si j&rsquo;avais<br>
+ encore le loup &agrave; ma poursuite, je m'en revins &agrave; la
+maison.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re le Mas, le long du chemin, mon p&egrave;re
+&eacute;mottait un labour. Il<br>
+ se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit :</p>
+
+<p>-- Ah! mon gaillard, cours vite aupr&egrave;s de ta
+m&egrave;re qui pas dormi de la<br>
+ nuit.</p>
+
+<p>Aupr&egrave;s de ma m&egrave;re, je courus...</p>
+
+<p>Point par point, &agrave; mes parents, je racontai tout chaud
+mes belles<br>
+ aventures. Mais, arriv&eacute; &agrave; l&rsquo;histoire des
+voleurs, du tonneau ainsi<br>
+ que du gros loup :</p>
+
+<p>-- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que c&rsquo;est la
+peur qui<br>
+ t&rsquo;a fait r&ecirc;ver tout cela!</p>
+
+<p>Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstin&eacute;ment
+que rien<br>
+ n&rsquo;&eacute;tait plus vrain. Ce fut en vain Personne ne
+voulut y ajouter foi.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE V</h2>
+
+<h3>A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET</h3>
+
+<p>L&rsquo;Abbaye en ruines. &mdash; M. Donnat. &mdash; La chapelle
+dor&eacute;e. &mdash; La<br>
+ Montagnette. &mdash; Fr&egrave;re Philippe. &mdash; La procession
+des bouteilles. &mdash;<br>
+ Saint Antoine de Graveson. &mdash; Le pensionnat en
+d&eacute;bandade. -- Le<br>
+ couvent des Pr&eacute;montr&eacute;s.</p>
+
+<p>Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me
+d&eacute;voyait par<br>
+ trop et que je manquais l&rsquo;&eacute;cole sans
+discontinuit&eacute; pour aller tout le<br>
+ jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils
+dirent<br>
+ :</p>
+
+<p>-- Faut l&rsquo;enfermer.</p>
+
+<p>Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs
+charg&egrave;rent un<br>
+ petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes
+papiers,<br>
+ et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle<br>
+ recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le
+coeur<br>
+ gros, accompagn&eacute; de ma m&egrave;re qui me consolait en
+route et du gros<br>
+ chien de garde qu&rsquo;on appelait le "Juif" pour un endroit
+nomm&eacute;<br>
+ Saint-Michel-de-Frigolet.</p>
+
+<p>C&rsquo;&eacute;tait un ancien monast&egrave;re, situ&eacute;
+dans la Montagnette, &agrave;. deux<br>
+ heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane.
+Les<br>
+ terres de Saint-Michel, &agrave; la R&eacute;volution,
+s&rsquo;&eacute;taient vendues au d&eacute;tail<br>
+ pour quelques assignats, et l&rsquo;abbaye &agrave;
+l&rsquo;abandon, d&eacute;pouill&eacute;e de ses<br>
+ biens, inhabit&eacute;e et solitaire, restait veuve,
+l&agrave;-haut, au milieu d&rsquo;un<br>
+ d&eacute;sert, ouverte aux quatre vents et aux b&ecirc;tes
+sauvages. Certains<br>
+ contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les
+bergers,<br>
+ lorsqu&rsquo;il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans
+l&rsquo;&eacute;glise. Les<br>
+ joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de
+Maillane,<br>
+ le Gel&eacute; de Barbentane, le Dangereux de
+Ch&acirc;teau-Renard, pour se garer<br>
+ des gendarmes, y venaient en cachette, l&rsquo;hiver, &agrave;
+minuit, tailler le<br>
+ <i>vend&ocirc;me</i>, et l&agrave;, &agrave; la clart&eacute; de
+quelques chandelles p&acirc;les, pendant<br>
+ que l&rsquo;or roulait au mouvement des cartes, les jurons, les
+blasph&egrave;mes,<br>
+ retentissaient sous les vo&ucirc;tes, &agrave; la place des
+psaumes qu&rsquo;on y<br>
+ entendait jadis. Puis, la partie achev&eacute;e, les bambocheurs
+buvaient,<br>
+ mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu&rsquo;&agrave;
+l&rsquo;aube.</p>
+
+<p>Vers 1832, quelques fr&egrave;res qu&ecirc;teurs
+&eacute;taient venus s&rsquo;y &eacute;tablir. Ils<br>
+ avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le<br>
+ dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul
+ne<br>
+ montait &agrave; leurs offices, car on n&rsquo;avait pas foi en
+eux. Et comme, &agrave;<br>
+ cette &eacute;poque, la duchesse de Berry avait
+d&eacute;barqu&eacute; en Provence, pour y<br>
+ soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me
+souvient<br>
+ qu&rsquo;on murmurait que ces fr&egrave;res marrons, sous leurs
+souquenilles<br>
+ noires n&rsquo;&eacute;taient que des miquelets, qui devaient
+cabaler pour quelque<br>
+ intrigue louche.</p>
+
+<p>C&rsquo;est &agrave; la suite de ces fr&egrave;res qu&rsquo;un
+brave Cavaillonnais, appel&eacute; M.<br>
+ Donnat, &eacute;tait venu fonder, au couvent de Saint-Michel,
+par lui achet&eacute;<br>
+ &agrave; cr&eacute;dit, un pensionnat de gar&ccedil;ons.</p>
+
+<p>C&rsquo;&eacute;tait un vieux c&eacute;libataire, au teint
+jaune et bistr&eacute;, avec cheveux<br>
+ plats, nez &eacute;pat&eacute;, bouche grande et grosses dents,
+longue l&eacute;vite noire<br>
+ et les souliers bronz&eacute;s. Tr&egrave;s d&eacute;vot, pauvre
+comme un rat d&rsquo;&eacute;glise, il<br>
+ avait trouv&eacute; un biais pour monter son &eacute;cole et
+ramasser des<br>
+ pensionnaires sans un sou en bourse.</p>
+
+<p>Il allait, par exemple, &agrave; Graveson, &agrave; Tarascon,
+&agrave; Barbentane ou &agrave;<br>
+ Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils.</p>
+
+<p>-- Je vous apprends, lui disait-il, que j&rsquo;ai ouvert un
+pensionnat &agrave;<br>
+ Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez l&agrave;, &agrave; votre
+port&eacute;e, une<br>
+ excellente institution pour enseigner vos enfants et leur
+faire<br>
+ passer leurs classes.</p>
+
+<p>-- Ho! monsieur, r&eacute;pondait le p&egrave;re de famille,
+cela est bon pour les<br>
+ gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner
+tant<br>
+ de lecture &agrave; nos gars... Ils en sauront toujours assez
+pour labourer<br>
+ la terre.</p>
+
+<p>-- Voyez, faisait M. Donnat, rien n&rsquo;est plus beau que
+l&rsquo;instruction.<br>
+ N&rsquo;ayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an,
+tant de<br>
+ <i>charges</i> de bl&eacute;, tant de <i>barraux</i> de vin ou
+tant de <i>cannes</i><br>
+ d&rsquo;huile... ; puis, apr&egrave;s, nous r&eacute;glerons
+tout.</p>
+
+<p>Et le bon m&eacute;nager envoyait ses petits &agrave;
+Saint-Michel-de-Frigolet.</p>
+
+<p>Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier,
+et il<br>
+ lui tenait ce propos:</p>
+
+<p>-- Le joli gars que vous avez l&agrave;! Et comme il a
+l&rsquo;air &eacute;veill&eacute;! Vous<br>
+ ne voudriez pas, peut-&ecirc;tre, en faire un pileur de
+poivre?</p>
+
+<p>-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de
+m&ecirc;me<br>
+ un peu d&rsquo;&eacute;ducation; mais les coll&egrave;ges sont
+co&ucirc;teux, et, quand on<br>
+ n&rsquo;est pas riche...</p>
+
+<p>-- Est-ce besoin de coll&egrave;ges? faisait M. Donnat.
+Amenez-le &agrave; ma<br>
+ pension, l&agrave;-haut, &agrave; Saint-Michel : nous lui
+apprendrons le latin et<br>
+ nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous
+prendrons<br>
+ <i>taille</i> &agrave; la boutique... Vous aurez en moi un
+chaland de plus, un<br>
+ bon chaland, je vous assure.</p>
+
+<p>Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils.</p>
+
+<p>Un autre jour, il passait devant la maison d&rsquo;un
+menuisier, et<br>
+ admettons qu&rsquo;il aper&ccedil;&ucirc;t un enfant tout
+p&acirc;lot, qui jouait pr&egrave;s de sa<br>
+ m&egrave;re, dans la rigole de l&rsquo;&eacute;vier.</p>
+
+<p>-- Mais ce beau mignon, qu&rsquo;a-t-il? demandait M. Donnat
+&agrave; la maman. Il<br>
+ est bien bl&ecirc;me? A-t-il les fi&egrave;vres, ou mangerait-il
+de la cendres par<br>
+ malice?</p>
+
+<p>-- Eh non! r&eacute;pliquait la femme, c&rsquo;est la passion
+du jeu qui le fait<br>
+ se ch&ecirc;mer. Le jeu, monsieur, lui &ocirc;te le manger et le
+boire.</p>
+
+<p>-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat,
+dans mon<br>
+ institution, &agrave; Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon
+air, dans<br>
+ une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et
+puis<br>
+ l&rsquo;enfant sera surveill&eacute; et fera ses &eacute;tudes;
+et, ses &eacute;tudes faites il<br>
+ aura une place et n&rsquo;aura jamais tant de peine comme en
+poussant le<br>
+ rabot.</p>
+
+<p>-- Ah! monsieur, quand on est pauvre!</p>
+
+<p>-- Ne vous inqui&eacute;tez pas de &ccedil;a. Nous avons, par
+l&agrave;-haut, je ne sais<br>
+ combien de fen&ecirc;tres et de portes &agrave;
+r&eacute;parer... A votre mari, qui est<br>
+ menuisier, je promets, moi, plus d&rsquo;ouvrage que ce
+qu&rsquo;il en pourra<br>
+ faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension.</p>
+
+<p>Et voil&agrave;! Le mignon allait aussi &agrave; Saint-Michel;
+et ainsi du<br>
+ bouclier, et du tailleur, et d&rsquo;autres. Par ce moyen, M.
+Donnat avait<br>
+ recueilli, dans son pensionnat, pr&egrave;s de quarante enfants
+du<br>
+ voisinage, et j&rsquo;&eacute;tais du nombre. Sur le tas,
+quelques-uns, tels que<br>
+ moi, s&rsquo;acquittaient en argent; mais les trois quarts
+payaient en<br>
+ nature, en provisions, ou en denr&eacute;es, ou en travail de
+leurs parents.<br>
+ En un mot, M. Donnat, avant la R&eacute;publique
+d&eacute;mocratique et sociale,<br>
+ avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, r&eacute;solu le
+probl&egrave;me de<br>
+ la Banque d&rsquo;Echange, &mdash;- qu&rsquo;apr&egrave;s lui, le
+fameux Proudhon, en 1848,<br>
+ essaya vainement de faire prendre dans Paris.</p>
+
+<p>Un de ces &eacute;coliers me reste dans le souvenir. Je crois
+qu&rsquo;il &eacute;tait de<br>
+ N&icirc;mes, et on l&rsquo;appelait Agnel; doux, joli de visage,
+un air de jeune<br>
+ fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens,
+&agrave;<br>
+ nous, venaient fr&eacute;quemment nous voir, et, pour nos
+go&ucirc;ters, nous<br>
+ apportaient des friandises. Mais, Agnel, on e&ucirc;t dit
+qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas<br>
+ de parents, car il n&rsquo;en parlait jamais, personne ne venait
+le voir,<br>
+ et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une
+seule<br>
+ fois arriva un gros monsieur qui lui parla en t&ecirc;te
+&agrave; t&ecirc;te,<br>
+ myst&eacute;rieux, hautain, pendant une demi-heure &agrave;
+peine. Puis, il s&rsquo;en<br>
+ alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu&rsquo;Agnel
+&eacute;tait un<br>
+ enfant d&rsquo;une extraction sup&eacute;rieure, mais n&eacute;
+du c&ocirc;t&eacute; gauche et qu&rsquo;on<br>
+ faisait &eacute;lever en cachette &agrave; Saint-Michel. Je ne
+l&rsquo;ai jamais revu.</p>
+
+<p>Notre personnel enseignant se composait, d&rsquo;abord, du
+ma&icirc;tre, le bon<br>
+ M. Donnat, lequel, lorsqu&rsquo;il &eacute;tait pr&eacute;sent,
+faisait les basses<br>
+ classes (mais, la moiti&eacute; du temps, il &eacute;tait en
+voyage, pour<br>
+ grappiller des &eacute;l&egrave;ves); puis, de deux ou trois
+pauvres h&egrave;res, anciens<br>
+ s&eacute;minaristes, qui avaient jet&eacute; le froc aux orties
+et qui &eacute;taient bien<br>
+ contents d&rsquo;&ecirc;tre nourris, blanchis, et de tirer
+quelques &eacute;cus;<br>
+ ensuite, d&rsquo;un prestolet, qu&rsquo;on appelait M. Talon, pour
+nous dire la<br>
+ messe; enfin, d&rsquo;un petit bossu, nomm&eacute; M. Lavagne,
+pour professeur de<br>
+ musique. De plus, nous avions un n&egrave;gre qui nous faisait
+la cuisine et<br>
+ une Tarasconaise, d&rsquo;une trentaine d&rsquo;ann&eacute;es,
+pour nous servir &agrave; table<br>
+ et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le
+p&egrave;re, un<br>
+ pauvre vieux coiff&eacute; d&rsquo;un bonnet roux, qui allait
+avec son &acirc;ne,<br>
+ chercher les provisions, et la m&egrave;re, une pauvre vieille,
+en coiffe<br>
+ blanche de piqu&eacute;, qui nous peignait quelquefois, lorsque
+c&rsquo;&eacute;tait<br>
+ n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>Saint-Michel, en ce temps-l&agrave;, &eacute;tait beaucoup
+moins important que ce<br>
+ que, de nos jours, on l&rsquo;a vu devenir. Il y avait simplement
+le<br>
+ clo&icirc;tre des anciens moines Augustins, avec son petit
+pr&eacute;au, au milieu<br>
+ du carr&eacute;; au midi, le r&eacute;fectoire, avec la salle du
+chapitre; puis,<br>
+ l&rsquo;&eacute;glise de Saint-Michel,<br>
+ toute d&eacute;labr&eacute;e, avec des fresques sur les murs,
+repr&eacute;sentant l&rsquo;enfer,<br>
+ ses flammes rouges, ses damn&eacute;s et ses d&eacute;mons,
+arm&eacute;s de fourches, et<br>
+ le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine
+et les<br>
+ &eacute;tables.</p>
+
+<p>Mais en dehors, &agrave; part ce corps de b&acirc;tisse, il y
+avait, au midi, une<br>
+ chapelle &agrave; contreforts, d&eacute;di&eacute;e &agrave;
+Notre-Dame-du-Rem&egrave;de, avec un porche<br>
+ &agrave; la fa&ccedil;ade. De grosses touffes de lierre en
+recouvraient les murs<br>
+ et, &agrave; l&rsquo;int&eacute;rieur, elle &eacute;tait toute
+rev&ecirc;tue de boiseries dor&eacute;es qui<br>
+ encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, o&ugrave;
+&eacute;tait repr&eacute;sent&eacute;e<br>
+ la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d&rsquo;Autriche,
+m&egrave;re de Louis<br>
+ XIV, l&rsquo;avait fait d&eacute;corer ainsi, en reconnaissance
+d&rsquo;un voeu qu&rsquo;elle<br>
+ avait, dans le temps, fait &agrave; la Sainte Vierge, pour
+devenir m&egrave;re d&rsquo;un<br>
+ fils.</p>
+
+<p>Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, &agrave; la
+R&eacute;volution,<br>
+ de braves gens l&rsquo;avaient sauv&eacute;e en empilant sous le
+porche un grand<br>
+ tas de fagots qui en cachaient la porte. C&rsquo;est l&agrave;
+que, le matin, &mdash;-<br>
+ et tous les matins de l&rsquo;an, -- a cinq heures
+l&rsquo;&eacute;t&eacute;, &agrave; six heures<br>
+ l&rsquo;hiver, on nous menait &agrave; la messe; c&rsquo;est
+l&agrave; qu&rsquo;avec une foi, une foi<br>
+ vraiment ang&eacute;lique, il me souvient que je priais et que
+nous priions<br>
+ tous. C&rsquo;est l&agrave; que, le dimanche, nous chantions
+messe et v&ecirc;pres, en<br>
+ tenant &agrave; la main nos livres d&rsquo;Heures et nos
+Vesp&eacute;raux, et c'est l&agrave;<br>
+ que les campagnards, aux jours de grandes f&ecirc;tes,
+admiraient la voix<br>
+ du petit Fr&eacute;d&eacute;ric : car j&rsquo;avais, &agrave; cet
+&acirc;ge, une jolie voix claire<br>
+ comme une voix de jeune fille, et, &agrave;
+l&rsquo;&Eacute;l&eacute;vation, lorsqu&rsquo;on chantait<br>
+ des motets, c&rsquo;est moi qui faisais le solo; et je me
+souviens d&rsquo;un o&ugrave;<br>
+ je me distinguais, para&icirc;t-il, sp&eacute;cialement, et
+o&ugrave; se trouvaient ces<br>
+ mots :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>O myst&egrave;re incompr&eacute;hensible!<br>
+ Grand Dieu, vous n&rsquo;&ecirc;tes pas aim&eacute;.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Devant la petite chapelle, et autour du couvent,
+&eacute;taient quelques<br>
+ micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous d&eacute;chirions
+nos culottes<br>
+ en allant, quand venait l&rsquo;automne, cueillir les
+micocoules,<br>
+ douce&acirc;tres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y
+avait aussi un<br>
+ puits, creus&eacute; et taill&eacute; dans le roc, qui, par un
+&eacute;gout souterrain,<br>
+ laissait &eacute;couler son eau dans un bassin en contrebas et,
+de l&agrave;,<br>
+ arrosait un jardin potager. Sous le jardin, &agrave;
+l&rsquo;entr&eacute;e du vallon, un<br>
+ bouquet de peupliers blancs &eacute;gayait un peu le
+d&eacute;sert.</p>
+
+<p>Car c&rsquo;&eacute;tait un vrai d&eacute;sert que ce plateau
+de Saint-Michel o&ugrave; l&rsquo;on<br>
+ nous avait mis en cage; et elle le disait bien;
+l&rsquo;inscription qui<br>
+ &eacute;tait sur la porte du couvent :</p>
+
+<p>"Voil&agrave; qu&rsquo;en fuyant, je me suis
+&eacute;loign&eacute; et arr&ecirc;t&eacute; dans la
+solitude,<br>
+ parce que, dans la cit&eacute;, j&rsquo;ai vu l&rsquo;injustice et
+la contradiction.<br>
+ J&rsquo;aurai ici mon repos pour toujours, car c&rsquo;est le lieu
+que j &lsquo;ai<br>
+ choisi pour habiter. &raquo;</p>
+
+<p>Le vieux couvent &eacute;tait b&acirc;ti sur le plateau
+&eacute;troit d&rsquo;un passage de<br>
+ montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce
+qu&rsquo;il<br>
+ est remarquable que, partout o&ugrave; se trouvent des chapelles
+consacr&eacute;es<br>
+ &agrave; l&rsquo;archange Michel, ce sont des endroits solitaires
+qui avaient d&ucirc;<br>
+ impressionner.</p>
+
+<p>Les mamelons d&rsquo;alentour &eacute;taient couverts de thym,
+de romarin,<br>
+ d&rsquo;asphod&egrave;le, de buis, et de lavande. Quelques coins
+de vigne, qui<br>
+ produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de
+Frigolet;<br>
+ quelques lopins d&rsquo;oliviers plant&eacute;s dans les
+bas-fonds; quelques<br>
+ all&eacute;es d&rsquo;amandiers, tortus, noirauds et rabougris,
+dans la<br>
+ pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers
+sauvages.<br>
+ C&rsquo;&eacute;tait l&agrave;, clairsem&eacute;e, toute la
+v&eacute;g&eacute;tation de ce massif de collines.<br>
+ Le reste n&rsquo;&eacute;tait que friche et roche
+concass&eacute;e, mais qui sentait si<br>
+ bon ! L&rsquo;odeur de la montagne, d&egrave;s qu&rsquo;il faisait
+du soleil, nous<br>
+ rendait ivres.</p>
+
+<p>Dans les coll&egrave;ges, d&rsquo;ordinaire, les
+&eacute;coliers sont parqu&eacute;s dans de<br>
+ grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres,
+pour<br>
+ courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi,
+ou<br>
+ m&ecirc;me aux heures de la r&eacute;cr&eacute;ation, on nous
+l&acirc;chait tel qu&rsquo;un troupeau<br>
+ et en avant dans la montagne, jusqu&rsquo;&agrave; ce que la
+cloche nous sonn&acirc;t le<br>
+ rappel.</p>
+
+<p>Aussi, au bout de quelque temps, nous &eacute;tions devenus
+sauvages, ma<br>
+ foi, autant qu&rsquo;une nich&eacute;e de lapins de garrigue. Et
+il n&rsquo;y avait pas<br>
+ danger que l&rsquo;ennui nous gagn&acirc;t.</p>
+
+<p>Une fois hors de l&rsquo;&eacute;tude, nous partions comme des
+perdreaux, &agrave;<br>
+ travers les vallons et sur les mamelons.</p>
+
+<p>Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain,
+les<br>
+ ortolans chantaient : <i>tsi, tsi, b&eacute;gu!</i></p>
+
+<p>Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous
+allions<br>
+ grappiller, soit les amandes oubli&eacute;es, soit les raisins
+verts laiss&eacute;s<br>
+ dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions
+des<br>
+ champignons; nous tendions des pi&egrave;ges aux petits oiseaux;
+nous<br>
+ cherchions dans les ravins les p&eacute;trifications qu&rsquo;on
+nomme, dans le<br>
+ pays, <i>pierres de saint &Eacute;tienne</i>; nous furetions aux
+grottes pour<br>
+ d&eacute;nicher la Ch&egrave;vre<br>
+ d&rsquo;Or; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous<br>
+ d&eacute;gringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous
+tenir de<br>
+ v&ecirc;tements ni de chaussures.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions d&eacute;guenill&eacute;s comme une troupe
+de boh&eacute;miens.</p>
+
+<p>Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs
+noms<br>
+ superbes en langue proven&ccedil;ale, -- noms sonores et
+parlants o&ugrave; le<br>
+ peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprim&eacute;
+son g&eacute;nie, --<br>
+ comme ils nous &eacute;merveillaient! Le Mourre-de-la-Mer,
+d&rsquo;o&ugrave; l&rsquo;on voyait<br>
+ &agrave; l&rsquo;horizon blanchir le littoral de la
+M&eacute;diterran&eacute;e, au coucher du<br>
+ soleil, nous allions, &agrave; la Saint-Jean, y allumer le feu
+de joie; la<br>
+ Baume-de-l&rsquo;Argent, o&ugrave; les faux monnayeurs avaient,
+jadis, battu<br>
+ monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, o&ugrave; nous voyions
+grav&eacute;e une sole<br>
+ bovine, comme si un taureau y e&ucirc;t empreint sa ruade; et
+la<br>
+ Roque-d&rsquo;Acier, qui domine le Rh&ocirc;ne, avec les barques
+et radeaux qui<br>
+ passaient &agrave; c&ocirc;t&eacute; : monuments &eacute;ternels
+du pays et de sa langue, tout<br>
+ embaum&eacute;s de thym, de romarin et de lavande, tout
+illumin&eacute;s d&rsquo;or et<br>
+ d&rsquo;azur. O ar&ocirc;mes! &ocirc; clart&eacute;s! &ocirc;
+d&eacute;lices! &ocirc; mirage! &ocirc; paix de la nature<br>
+ douce! Quels espaces de bonheur, de r&ecirc;ve paradisiaque,
+vous avez<br>
+ ouverts sur ma vie d&rsquo;enfant!</p>
+
+<p>L&rsquo;hiver, ou lorsqu&rsquo;il pleuvait, nous demeurions sous
+le clo&icirc;tre, nous<br>
+ amusant &agrave; la marelle, &agrave; coupe-t&ecirc;te, au
+cheval fondu. Et dans l&rsquo;&eacute;glise<br>
+ du couvent, qui &eacute;tait, nous l&rsquo;avons dit,
+compl&egrave;tement abandonn&eacute;e,<br>
+ nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des
+caveaux<br>
+ b&eacute;ants, pleins de t&ecirc;tes de morts et
+d&rsquo;ossements des anciens moines.</p>
+
+<p>Un jour d&rsquo;hiver, la brise bramait dans les longs
+couloirs; c&rsquo;&eacute;tait le<br>
+ soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M.
+Donnat, le<br>
+ ma&icirc;tre, nous gardait &agrave; l&rsquo;&eacute;tude, et
+l&rsquo;on n&rsquo;entendait que nos plumes<br>
+ qui &eacute;gratignaient le papier et, &agrave; travers les
+portes, le sifflement<br>
+ du vent.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, &agrave; l&rsquo;ext&eacute;rieur, nous
+entendons une voix sourde,<br>
+ s&eacute;pulcrale, qui criait : &mdash;</p>
+
+<p>-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche!</p>
+
+<p>Tous, &eacute;pouvant&eacute;s, nous regard&acirc;mes le
+ma&icirc;tre, et, p&acirc;le comme un mort,<br>
+ M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus
+grands<br>
+ de l&rsquo;accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous
+sort&icirc;mes<br>
+ tous apr&egrave;s, en nous blottissant derri&egrave;re.</p>
+
+<p>Avec la lune qui donnait, l&agrave;-haut sur un rocher, en
+face du couvent,<br>
+ nous v&icirc;mes alors une ombre, ou, plut&ocirc;t, un
+g&eacute;ant en longue robe noire<br>
+ et qui dans le vent disait :<br>
+ -- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche.</p>
+
+<p>D&rsquo;entendre et de voir cette apparition, nous
+&eacute;tions tous l&agrave;<br>
+ tremblants. M. Donnat ne fit que dire &agrave; demi-voix :</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est fr&egrave;re Philippe.</p>
+
+<p>Et, sans lui r&eacute;pondre, il rentra au couvent, avec nous
+tous apr&egrave;s,<br>
+ qui le suivions en tournant la t&ecirc;te. Nous nous
+rem&icirc;mes, fort<br>
+ troubl&eacute;s, &agrave; notre &eacute;tude. Mais, cette
+soir&eacute;e-l&agrave;, nous n&rsquo;en s&ucirc;mes pas<br>
+ plus.</p>
+
+<p>Ce fr&egrave;re Philippe, nous l&rsquo;appr&icirc;mes plus
+tard, faisait partie<br>
+ para&icirc;t-il, de ces sortes d&rsquo;ermites qui avaient
+occup&eacute; Saint-Michel<br>
+ quelques ann&eacute;es avant nous et qui, au clocher vide,
+avaient mis une<br>
+ cloche. Puis, quand ils &eacute;taient partis, comme, on
+n&rsquo;emporte pas cela<br>
+ comme un grelot, la cloche &eacute;tait rest&eacute;e sur
+l&rsquo;&eacute;glise, l&agrave;-haut, et,<br>
+ naturellement, M. Donnat l&rsquo;avait gard&eacute;e.</p>
+
+<p>Fr&egrave;re Philippe &eacute;tait un bonhomme qui
+s&rsquo;&eacute;tait donn&eacute; pour t&acirc;che de<br>
+ remettre en &eacute;tat les ermitages en ruines qu&rsquo;il y a,
+de-ci de-l&agrave;, dans<br>
+ les montagnes de Provence. Je l&rsquo;ai rencontr&eacute;
+quelquefois, longtemps<br>
+ apr&egrave;s, grand, maigre, un peu vo&ucirc;t&eacute; et
+taciturne, avec sa soutane<br>
+ rapi&eacute;c&eacute;e, son chapeau noir &agrave; larges bords,
+et portant sur l&rsquo;&eacute;paule,<br>
+ moiti&eacute; devant, moiti&eacute; derri&egrave;re, un long
+bissac de toile bleue.</p>
+
+<p>Lorsqu&rsquo;il avait dessein de restaurer ainsi quelque
+ermitage &agrave;<br>
+ l&rsquo;abandon, avec le produit de ses qu&ecirc;tes il le
+rachetait au<br>
+ propri&eacute;taire, il en r&eacute;parait les parois, il y
+suspendait une cloche.<br>
+ Ensuite, ayant cherch&eacute; et d&eacute;nich&eacute; quelque
+bon diable qui voul&ucirc;t se<br>
+ faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et
+lui<br>
+ se remettait, en faisant maigre ch&egrave;re, &agrave;
+qu&ecirc;ter avec patience, pour<br>
+ relever un autre ermitage.</p>
+
+<p>La derni&egrave;re fois que je le vis, il en avait
+r&eacute;tabli, me dit-il pr&egrave;s<br>
+ d&rsquo;une trentaine. C'&eacute;tait &agrave; la gare
+d&rsquo;Avignon o&ugrave; j&rsquo;allais, comme lui,<br>
+ prendre le train d&rsquo;une heure et demie. Il faisait rudement
+chaud, et<br>
+ le pauvre fr&egrave;re Philippe, qui avait, vers ce
+temps-l&agrave;, pr&egrave;s de<br>
+ quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire,
+inclin&eacute;<br>
+ sous son sac, qui &eacute;tait presque plein de bl&eacute;.</p>
+
+<p>-- Fr&egrave;re Philippe, fr&egrave;re Philippe, lui cria un
+grand gars cravat&eacute; et<br>
+ ceintur&eacute; de rouge, vous p&egrave;se-t-il pas, le sac?
+Laissez que je le<br>
+ porte un peu.</p>
+
+<p>Et le brave gar&ccedil;on chargea le sac du fr&egrave;re et le
+porta jusqu&rsquo;&agrave; la<br>
+ salle o&ugrave; l&rsquo;on donne les billets. Or, ce jeune homme,
+que je<br>
+ connaissais un peu, &eacute;tait un rouge de Barbentane, et,
+comme nos<br>
+ d&eacute;mocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires,
+cela me<br>
+ rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la
+popularit&eacute; de<br>
+ cet homme du bon Dieu.</p>
+
+<p>Fr&egrave;re Philippe, en dernier lieu, s&rsquo;&eacute;tait
+retir&eacute; chez des moines qui<br>
+ l&rsquo;avaient hospitalis&eacute;. Mais comme le gouvernement,
+vers cette<br>
+ &eacute;poque-l&agrave;, fit fermer les couvents, le pauvre
+vieux saint homme alla,<br>
+ je crois, mourir &agrave; l&rsquo;h&ocirc;pital
+d&rsquo;Avignon.</p>
+
+<p>Pour revenir &agrave; Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un
+certain<br>
+ aum&ocirc;nier qu&rsquo;on appelait M. Talon : petit abb&eacute;
+avignonnais, ragot,<br>
+ ventru, avec un visage rubicond comme la gourde d&rsquo;un
+mendiant.<br>
+ L&rsquo;archev&ecirc;que d&rsquo;Avignon lui avait
+&ocirc;t&eacute; la confession parce qu&rsquo;il<br>
+ haussait trop le coude et nous l&rsquo;avait envoy&eacute; pour
+s&rsquo;en d&eacute;barrasser.</p>
+
+<p>Or, &agrave; la F&ecirc;te-Dieu, il se trouve qu&rsquo;un
+jeudi, on nous avait conduits<br>
+ &agrave; Boulbon, village voisin, pour aller &agrave; la
+procession, les grands<br>
+ comme thurif&eacute;raires, les petits pour jeter des fleurs, et
+&agrave; M. Talon,<br>
+ bien imprudemment, h&eacute;las! on fit les honneurs du
+dais.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; les hommes, les femmes, les jeunes filles,
+d&eacute;ployaient<br>
+ leurs th&eacute;ories dans les rues tapiss&eacute;es avec des
+draps de lit, au<br>
+ moment o&ugrave; les confr&eacute;ries faisaient au soleil
+flotter leurs banni&egrave;res,<br>
+ que les choristes, v&ecirc;tues de blanc, de leurs voix
+virginales<br>
+ entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant
+le<br>
+ Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et
+r&eacute;pandions nos<br>
+ fleurs, voici que, tout &agrave; coup, une rumeur
+s&rsquo;&eacute;l&egrave;ve et que<br>
+ voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme
+une<br>
+ clochette, avec l&rsquo;ostensoir aux mains, la cape d&rsquo;or
+sur le dos, a&iuml;e!<br>
+ tenait toute la rue.</p>
+
+<p>En d&icirc;nant au presbyt&egrave;re, il avait bu,
+para&icirc;t-il, ou, peut-&ecirc;tre, on<br>
+ l&rsquo;avait fait boire un peu plus qu&rsquo;il ne faut de ce bon
+piot de<br>
+ Frigolet qui tape si vite &agrave; la t&ecirc;te; et le
+malheureux, rouge de sa<br>
+ honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout...
+Deux<br>
+ clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre,
+le<br>
+ prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors,
+M.<br>
+ Talon, une fois devant l&rsquo;autel, se mit &agrave;
+r&eacute;p&eacute;ter : <i>Oremus, oremus,<br>
+ oremus,</i> et n&rsquo;en put dire davantage. On l&rsquo;emmena
+&agrave; deux dans la<br>
+ sacristie.</p>
+
+<p>Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que
+cela<br>
+ se passa dans une paroisse o&ugrave; la <i>dive bouteille</i>,
+comme au temps de<br>
+ Bacchus, a conserv&eacute; son rite. Pr&egrave;s de Bouibon,
+vers la montagne, se<br>
+ trouve une vieille chapelle d&eacute;nomm&eacute;e
+Saint-Marcellin, et le premier<br>
+ du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en
+portant<br>
+ tous &agrave; la main une bouteille de vin. Le sexe n&rsquo;y est
+pas admis,<br>
+ attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne
+buvaient<br>
+ que de l&rsquo;eau; et, pour habituer les jeunes filles &agrave;
+ce r&eacute;gime, on<br>
+ leur disait toujours -- et m&ecirc;me on leur dit encore -- que
+"l&rsquo;eau fait<br>
+ devenir jolie"</p>
+
+<p>L&rsquo;abb&eacute; Talon ne manquait pas de nous mener, tous
+les ans, &agrave; la<br>
+ Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le
+cur&eacute; de<br>
+ Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait :</p>
+
+<p>-- Mes fr&egrave;res, d&eacute;bouchez vos bouteilles, et
+qu&rsquo;on fasse silence pour<br>
+ la b&eacute;n&eacute;diction!</p>
+
+<p>Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule
+voulue<br>
+ pour la b&eacute;n&eacute;diction du vin. Puis, ayant dit
+<i>amen</i>, nous faisions un<br>
+ signe de croix et nous tirions une gorg&eacute;e. Le cur&eacute;
+et le maire<br>
+ choquant le verre ensemble sur l&rsquo;escalier de l&rsquo;autel,
+religieusement,<br>
+ buvaient. Et, le lendemain, f&ecirc;te ch&ocirc;m&eacute;e,
+lorsqu&rsquo;il y avait<br>
+ s&eacute;cheresse, on portait en procession le buste de saint
+Marcellin &agrave;<br>
+ travers le terroir, car les Boulbonnais disent :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Saint Marcellin,<br>
+ Bon pour l&rsquo;eau, bon pour le vin</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Un autre p&egrave;lerinage assez joyeux aussi, que nous
+voyions &agrave; la<br>
+ Montagnette et qui est pass&eacute; de mode, &eacute;tait celui
+de saint Anthime.<br>
+ Les Gravesonais le faisaient.</p>
+
+<p>Quand la pluie &eacute;tait en retard, les p&eacute;nitents de
+Graveson, en<br>
+ &acirc;nonnant leur litanies et suivis d&rsquo;un flot de gens
+qui avaient des<br>
+ sacs sur la t&ecirc;te, apportaient saint Anthime -- un buste
+aux yeux<br>
+ pro&eacute;minents, mitr&eacute;, barbu, haut en couleurs --
+&agrave; l&rsquo;&eacute;glise de<br>
+ Saint-Michel, et l&agrave;, dans le bosquet, la provende
+&eacute;pandue sur l&rsquo;herbe<br>
+ odorif&eacute;rante, toute la sainte journ&eacute;e, pour
+attendre la pluie, on<br>
+ chopinait d&eacute;votement avec le vin de Frigolet; et, le
+croiriez-vous<br>
+ bien? plus d&rsquo;une fois l&rsquo;averse inondait le retour...
+Que voulez-vous!<br>
+ chanter fait pleuvoir, disaient nos p&egrave;res.</p>
+
+<p>Mais gare! Si saint Anthime, malgr&eacute; les litanies et les
+libations<br>
+ pieuses, n&rsquo;avait pu faire na&icirc;tre de nuages, les
+joviaux p&eacute;nitents, en<br>
+ revenant &agrave; Graveson, patatras! pour le punir de ne les
+avoir pas<br>
+ exauc&eacute;s, le plongeaient, par trois fois, dans le
+Foss&eacute; des Lones. Ce<br>
+ curieux usage de tremper les corps saints dans l&rsquo;eau, pour
+les forcer<br>
+ de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, &agrave;
+Toulouse par<br>
+ exemple, et jusqu&rsquo;en Portugal.</p>
+
+<p>Quand, &eacute;tant tout petits, nous allions &agrave;
+Graveson avec nos m&egrave;res,<br>
+ elles ne manquaient pas de nous mener &agrave;
+l&rsquo;&eacute;glise pour nous montrer<br>
+ saint Anthime, et ensuite B&eacute;luguet, -- un jacquemart qui
+frappait les<br>
+ heures &agrave; l&rsquo;horloge du clocher.</p>
+
+<p>Maintenant, pour achever ce qu&rsquo;il me reste &agrave; dire
+sur mon s&eacute;jour &agrave;<br>
+ Saint-Michel, il me revient comme un songe qu&rsquo;&agrave; la
+premier an, avant<br>
+ de nous donner vacances, on nous fit jouer <i>les Enfants
+d&rsquo;Edouard</i>,<br>
+ de Casimir Delavigne. On m&rsquo;y avait donn&eacute; le
+r&ocirc;le d&rsquo;une jeune<br>
+ princesse; et, pour me costumer, ma m&egrave;re m&rsquo;apporta
+une robe de<br>
+ mousseline qu&rsquo;elle &eacute;tait all&eacute;e emprunter chez
+de jeunes demoiselles<br>
+ de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus
+tard<br>
+ d&rsquo;un petit roman d&rsquo;amour dont nous parlerons en son
+lieu.</p>
+
+<p>La seconde ann&eacute;e de mon internat, comme on m&rsquo;avait
+mis au latin,<br>
+ j&rsquo;&eacute;crivis &agrave; mes parents d&rsquo;aller
+m&rsquo;acheter des livres, et quelques<br>
+ jours apr&egrave;s, nous v&icirc;mes, du vallon de Roque-
+Pied-de-Boeuf, monter,<br>
+ vers le couvent, mon seigneur p&egrave;re enfourch&eacute; sur
+Babache, vieux mulet<br>
+ familier qui avait bien trente ans et qui &eacute;tait connu sur
+tous les<br>
+ march&eacute;s voisins, -- o&ugrave; mon p&egrave;re le
+conduisait lorsqu&rsquo;il allait en<br>
+ voyage. Car il aimait tant cette brave b&ecirc;te, que,
+lorsqu&rsquo;il se<br>
+ promenait, au printemps, dans ses bl&eacute;s, toujours avec lui
+il menait<br>
+ Babache ; et &agrave; califourchon, arm&eacute; d&rsquo;un
+sarcloir &agrave; long manche, du<br>
+ haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; au couvent, mon p&egrave;re d&eacute;chargea un
+sac &eacute;norme qui &eacute;tait attach&eacute;<br>
+ sur le b&acirc;t avec une corde, -- et, tout en d&eacute;liant
+le lien :</p>
+
+<p>-- Fr&eacute;d&eacute;ric, me cria-t-il, je t&rsquo;ai
+apport&eacute; quelques livres et du<br>
+ papier.</p>
+
+<p>Et, l&agrave;-dessus, du sac, il tira, un &agrave; un, quatre
+ou cinq dictionnaires<br>
+ reli&eacute;s en parchemin, une trimbal&eacute;e de livres
+cartonn&eacute;s (<i>Epitome, De</i><br>
+ <i>Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones</i>, etc.),
+un gros<br>
+ cruchon d&rsquo;encre, un fagot de plumes d&rsquo;oie, et puis un
+tel ballot de<br>
+ rames de papier que j&rsquo;en eus pour sept ans,
+jusqu&rsquo;&agrave; la fin de mes<br>
+ &eacute;tudes. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon,
+p&egrave;re du cher<br>
+ f&eacute;libre de la <i>Grenade entr&rsquo;ouverte</i> (&agrave;
+cette &eacute;poque, nous &eacute;tions<br>
+ encore bien loin de nous conna&icirc;tre), que le bon
+patriarche, avec<br>
+ grand empressement, &eacute;tait all&eacute; faire pour son fils
+cette provision de<br>
+ science.</p>
+
+<p>Mais, au gentil monast&egrave;re de Saint-Michel-de-Frigolet,
+je n&rsquo;eus pas<br>
+ le loisir d&rsquo;user force papier. M. Donnat, notre
+ma&icirc;tre, pour un motif<br>
+ ou pour l&rsquo;autre, ne r&eacute;sidait pas dans son
+&eacute;tablissement, et, quand le<br>
+ chat n&rsquo;y est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour
+qu&ecirc;ter des<br>
+ &eacute;l&egrave;ves ou se procurer de l&rsquo;argent, il
+&eacute;tait toujours en course. Mal<br>
+ pay&eacute;s, les professeurs avaient toujours quelque
+pr&eacute;texte pour abr&eacute;ger<br>
+ la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne
+trouvaient<br>
+ personne.</p>
+
+<p>-- O&ugrave; sont donc les enfants?</p>
+
+<p>Tant&ocirc;t le long d&rsquo;un gradin soutenant un terrain en
+pente, nous &eacute;tions<br>
+ &agrave; r&eacute;parer quelque mur en pierres s&egrave;ches.
+Tant&ocirc;t nous &eacute;tions par les<br>
+ vignes o&ugrave; &agrave; notre grande joie, nous glanions des
+grappillons ou<br>
+ cherchions des morilles. Tout cela n&rsquo;amenait pas la
+confiance &agrave; notre<br>
+ ma&icirc;tre. De plus, le malheur &eacute;tait que, pour grossir
+le pensionnat, M.<br>
+ Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas
+grand&rsquo;chose,<br>
+ et ce n&rsquo;&eacute;taient pas ceux qui mangeaient le moins aux
+repas. Mais un<br>
+ dr&ocirc;le d&rsquo;incident pr&eacute;cipita la
+d&eacute;confiture.</p>
+
+<p>Nous avions pour cuisinier, je l&rsquo;ai d&eacute;j&agrave;
+dit, un n&egrave;gre et pour<br>
+ domestique femme, une Tarasconaise, qui &eacute;tait, dans la
+maison, la<br>
+ seule de son sexe. (Je ne compte pas la m&egrave;re de notre
+principal, qui<br>
+ avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne
+perd<br>
+ jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on
+dit<br>
+ ici, se trouva "embarrass&eacute;e", et ce fut, dans le
+pensionnat, un<br>
+ esclandre &eacute;pouvantable.</p>
+
+<p>Qui disait que la maritorne &eacute;tait grosse du fait de M.
+Donnat<br>
+ lui-m&ecirc;me, qui affirmait qu&rsquo;elle l&rsquo;&eacute;tait
+du professeur d&rsquo;humanit&eacute;s,<br>
+ qui de l&rsquo;abb&eacute; Talon, qui du ma&icirc;tre
+d&rsquo;&eacute;tudes.<br>
+ Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du
+n&egrave;gre.<br>
+ Celui-ci, qui se sentait peut-&ecirc;tre suspect &agrave; bon
+droit, soit par<br>
+ col&egrave;re, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la
+Tarasconaise,<br>
+ qui avait gard&eacute; son secret, d&eacute;guerpit, &agrave;
+son tour, pour aller d&eacute;poser<br>
+ son faix.</p>
+
+<p>Ce fut le signal de la d&eacute;bandade; plus de cuisinier,
+plus de brouet<br>
+ pour nous; les professeurs, l&rsquo;un apr&egrave;s l&rsquo;autre,
+nous laiss&egrave;rent sur<br>
+ nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa m&egrave;re, la pauvre
+vieille, nous<br>
+ fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis,
+son<br>
+ p&egrave;re, un matin, nous dit :</p>
+
+<p>-- Mes enfants, il n&rsquo;y a plus rien pour vous faire manger
+: il faut<br>
+ retourner chez vous.</p>
+
+<p>Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage qu&rsquo;on
+&eacute;largit du<br>
+ bercail, nous all&acirc;mes, en courant, avant de nous
+s&eacute;parer, arracher<br>
+ des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir
+de<br>
+ notre beau quartier du &lsquo;Thym (1). Puis, avec nos petits
+paquets,<br>
+ quatre &agrave; quatre, six &agrave; six, qui en amont, qui en
+aval, nous nous<br>
+ &eacute;parpill&acirc;mes dans les vallons et les sentiers, mais
+non sans<br>
+ retourner la t&ecirc;te, ni sans regret &agrave; la
+descente.</p>
+
+<p>Pauvre M. Donnat! Apr&egrave;s avoir essay&eacute;, de toutes
+les mani&egrave;res et d&rsquo;un<br>
+ pays &agrave; l&rsquo;autre, de remonter son institution (car
+nous avons tous<br>
+ notre grain de folie), il alla, comme fr&egrave;re Philippe,
+finir, h&eacute;las! &agrave;<br>
+ l&rsquo;h&ocirc;pital.</p>
+
+<p>Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire
+un mot,<br>
+ pourtant, de ce que l&rsquo;antique abbaye devint apr&egrave;s
+nous autres.<br>
+ Retomb&eacute;e de nouveau &agrave; l&rsquo;abandon pendant douze
+ans, un moine blanc, le<br>
+ P&egrave;re Edmond, &agrave; son tour, l&rsquo;acheta (1854) et y
+restaura, sous la loi<br>
+ de saint Norbert, l&rsquo;ordre de Pr&eacute;montr&eacute;, --
+qui n&rsquo;existait plus en<br>
+ France. Gr&acirc;ce &agrave; l&rsquo;activit&eacute;, aux
+pr&eacute;dications, aux qu&ecirc;tes de ce<br>
+ z&eacute;lateur ardent, le petit monast&egrave;re prit des
+proportions grandioses.<br>
+ De nombreuses constructions, avec un couronnement, de
+murailles<br>
+ cr&eacute;nel&eacute;es, s&rsquo;y ajout&egrave;rent &agrave;
+l&rsquo;entour; une &eacute;glise nouvelle,<br>
+ magnifiquement orn&eacute;e, y &eacute;leva ses trois nefs
+surmont&eacute;es de deux<br>
+ clochers. Une centaine de moines ou de fr&egrave;res convers
+peupl&egrave;rent les<br>
+ cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y<br>
+ montaient &agrave; charret&eacute;es pour contempler la pompe de
+leurs majestueux<br>
+ offices; et l&rsquo;abbaye des P&egrave;res Blancs &eacute;tait
+devenue si populaire que,<br>
+ quand la R&eacute;publique fit fermer les couvents (1880), un
+millier de<br>
+ paysans ou d&rsquo;habitants de la plaine vinrent s&rsquo;y
+enfermer pour<br>
+ protester en personne contre l&rsquo;ex&eacute;cution des
+d&eacute;crets radicaux. Et<br>
+ c&rsquo;est alors que nous v&icirc;mes toute une arm&eacute;e en
+marche, cavalerie,<br>
+ infanterie, g&eacute;n&eacute;raux et capitaines, venir, abonde"
+avec ses fourgons de<br>
+ son attirail de guerre, camper autour du<br>
+ couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, s&eacute;rieusement,
+entreprendre le<br>
+ si&egrave;ge d&rsquo;une citadelle d&rsquo;op&eacute;ra-comique,
+que quatre ou cinq gendarmes<br>
+ auraient, s&rsquo;ils avaient voulu, fait venir &agrave;
+jub&eacute;.</p>
+
+<p>(1) Frigo1et, en proven&ccedil;al <i>Ferigoulet</i>, signifie
+"lieu o&ugrave; le thym<br>
+</p>
+
+<p>Il me souvient que le matin, tant que dura
+l&rsquo;investissement, -- et il<br>
+ dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres
+et<br>
+ allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui
+dominent<br>
+ l&rsquo;abbaye pour &eacute;pier, de loin, le mouvement de la
+journ&eacute;e. Le plus<br>
+ joli, c&rsquo;&eacute;taient les filles de Barbentane, de
+Boulbon, de Saint-Remy<br>
+ ou de Maillane, qui, pour encourager les assi&eacute;g&eacute;s
+de Saint-Michel,<br>
+ chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Proven&ccedil;aux et catholiques,<br>
+ Notre foi, notre foi, n&rsquo;a pas failli :<br>
+ Chantons, tous tressaillants,<br>
+ Proven&ccedil;aux et catholiques.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Tout cela, m&ecirc;l&eacute; d&rsquo;invectives, de railleries
+et de hu&eacute;es &agrave; l&rsquo;adresse<br>
+ des fonctionnaires, qui d&eacute;filaient farouches,
+l&agrave;-bas, dans leurs<br>
+ voitures.</p>
+
+<p>A part l&rsquo;indignation qui soulevait dans les coeurs
+l&rsquo;iniquit&eacute; de ces<br>
+ choses, le <i>Si&egrave;ge de Caderousse</i>, par le
+vice-l&eacute;gat Sinibaldi Doria,<br>
+ -- qui a fourni &agrave; l&rsquo;abb&eacute; Favre le sujet
+d&rsquo;une h&eacute;ro&iuml;de extr&ecirc;mement<br>
+ comique, &eacute;tait, certes, moins burlesque que celui de
+Frigolet; et<br>
+ aussi un autre abb&eacute; en tira-t-il un po&egrave;me qui se
+vendit en France &agrave;<br>
+ des milliers d&rsquo;exemplaires. Enfin, &agrave; son tour,
+Daudet, qui avait d&eacute;j&agrave;<br>
+ plac&eacute; dans le couvent des P&egrave;res Blancs son conte
+intitul&eacute; l&rsquo;<i>&Eacute;lixir</i><br>
+ <i>du Fr&egrave;re Gaucher</i>, Daudet, dans son dernier roman
+sur Tarascon, nous<br>
+ montre Tartarin s&rsquo;enfermant bravement dans l&rsquo;abbaye de
+Saint-Michel.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE VI</h2>
+
+<h3>CHEZ MONSIEUR MILLET</h3>
+
+<p>L&rsquo;oncle B&eacute;noni -- La farandole au
+cimeti&egrave;re. -- Le voyage en Avignon.<br>
+ -- Avignon il y a cinquante ans. -- Le ma&icirc;tre de pension.
+-- Le si&egrave;ge<br>
+ de Caderousse. -- La premi&egrave;re communion. -- Mlle
+Prax&egrave;de. --<br>
+ P&eacute;lerinage de Saint-Gent. -- Au coll&egrave;ge Royal. --
+Le po&egrave;te Jasmin. --<br>
+ La nostalgie de mes quatorze ans.</p>
+
+<p>Et, alors, il fallut me chercher une autre &eacute;cole pas
+trop &eacute;loign&eacute;e de<br>
+ Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres
+campagnards,<br>
+ nous n&rsquo;&eacute;tions pas orgueilleux et l&rsquo;on me mit en
+Avignon chez un M.<br>
+ Millet, qui tenait pensionnat dans la rue P&eacute;tramale.</p>
+
+<p>Cette fois, c&rsquo;est l&rsquo;oncle B&eacute;noni qui
+conduisit la voiture. Bien que<br>
+ Maillane ne soit qu&rsquo;&agrave; trois lieues d&rsquo;Avignon,
+&agrave; cette &eacute;poque o&ugrave; le<br>
+ chemin de fer n&rsquo;existait pas, o&ugrave; les routes
+&eacute;taient ab&icirc;m&eacute;es par le<br>
+ roulage et o&ugrave; il fallait passer avec un bac le large lit
+de la<br>
+ Durance, le voyage d&rsquo;Avignon &eacute;tait encore une
+affaire.</p>
+
+<p>Trois de mes tantes, avec ma m&egrave;re, l&rsquo;oncle
+B&eacute;noni et moi, tous g&icirc;t&eacute;s<br>
+ sur un long drap plein de paille d&rsquo;avoine qui rembourrait
+la<br>
+ charrette, nous part&icirc;mes en caravane apr&egrave;s le lever
+du soleil.</p>
+
+<p>J&rsquo;ai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet,
+qui se<br>
+ soient vu, &agrave; la fois, autant de tantes que moi; j&rsquo;en
+avais bien une<br>
+ douzaine; d&rsquo;abord, la grand&rsquo;Mistrale, puis la tante
+Jeanneton, la<br>
+ tante Madelon, la tante V&eacute;ronique, la tante Poulinette et
+la tante<br>
+ Bourdette, la tante Fran&ccedil;oise, la tante Marie, la tante
+Rion, la<br>
+ tante Th&eacute;r&egrave;se, la tante M&eacute;lanie et la tante
+Lisa. Tout ce monde,<br>
+ aujourd&rsquo;hui, est mort et enterr&eacute;; mais j&rsquo;aime
+&agrave; redire ici les noms<br>
+ de ces bonnes femmes que j&rsquo;ai vues circuler, comme autant
+de bonnes<br>
+ f&eacute;es, chacune avec son allure, autour de mon berceau.
+Ajoutez &agrave; mes<br>
+ tantes le m&ecirc;me nombre d&rsquo;oncles et les cousins et
+cousines qui en<br>
+ avaient essaim&eacute;, et vous aurez une id&eacute;e de notre
+parentage.</p>
+
+<p>L&rsquo;oncle B&eacute;noni &eacute;tait un fr&egrave;re de ma
+m&egrave;re et le plus jeune de la<br>
+ lign&eacute;e. Brun, maigre, d&eacute;li&eacute;, il avait le
+nez retrouss&eacute; et deux yeux<br>
+ noirs comme du jais. Arpenteur de son &eacute;tat, il passait
+pour<br>
+ paresseux, et m&ecirc;me il s&rsquo;en vantait. Mais il avait
+trois passions : la<br>
+ danse, la musique et la plaisanterie.</p>
+
+<p>Il n&rsquo;y avait pas, dans Maillane, de plus charmant
+danseur, ni de plus<br>
+ jovial. Quand, dans "la salle verte", &agrave; la Saint-Eloi ou
+&agrave; la<br>
+ Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec J&eacute;sette le
+lutteur, les<br>
+ gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient
+&agrave;<br>
+ l&rsquo;entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes
+sortes<br>
+ d&rsquo;instruments : violon, basson, cor, clarinette; mais
+c&rsquo;est au<br>
+ galoubet qu&rsquo;il s&rsquo;&eacute;tait adonn&eacute; le plus.
+Il n&rsquo;avait pas son pareil, au<br>
+ temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou
+pour<br>
+ chanter des r&eacute;veillons dans les nuits du mois de mai. Et,
+chaque fois<br>
+ qu&rsquo;il y avait un p&egrave;lerinage &agrave; faire, &agrave;
+Notre-Dame-de-Lumi&egrave;re, &agrave;<br>
+ Saint-Gent, &agrave; Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en
+&eacute;tait le<br>
+ boute-en-train et qui conduisait la charrette? B&eacute;noni,
+toujours<br>
+ dispos et toujours enchant&eacute; de laisser son labeur, son
+&eacute;querre et sa<br>
+ maison pour aller courir le pays.</p>
+
+<p>Et l&rsquo;on voyait des charret&eacute;es de quinze ou vingt
+fillettes qui<br>
+ partaient en chantant :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>A l&rsquo;honneur de saint Gent</i>.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ou</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Alix, ma bonne amie,<br>
+ Il est temps de quitter<br>
+ Le monde et ses intrigues,<br>
+ Avec ses vanit&eacute;s.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Ou bien :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Les trois Maries,<br>
+ Parties avant le jour,<br>
+ S&rsquo;en vont adorer le Seigneur.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui
+les<br>
+ accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et
+chatouille-moi,<br>
+ en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du
+chemin!</p>
+
+<p>Seulement, dans la t&ecirc;te, il s&rsquo;&eacute;tait mis une
+id&eacute;e assez extraordinaire<br>
+ : c&rsquo;&eacute;tait, en se mariant, de prendre une fille
+noble.</p>
+
+<p>-- Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent
+&eacute;pouser des<br>
+ nobles, et jamais tu n&rsquo;en trouveras.</p>
+
+<p>-- H&eacute; ! ripostait B&eacute;noni, ne sommes-nous pas
+nobles, tous, dans la<br>
+ famille? Croyez-vous que nous sommes des manants comme vous
+autres?<br>
+ Notre a&iuml;eul &eacute;tait &eacute;migr&eacute;; il portait
+le manteau doubl&eacute; de velours<br>
+ rouge, les boudes &agrave; ses souliers, les bas de soie.</p>
+
+<p>Il fit tant, tourna tant, que, du c&ocirc;t&eacute; de
+Carpentras, il entendit<br>
+ dire, un jour, qu&rsquo;il y avait une famille de noblesse
+authentique,<br>
+ mais &agrave; peu pr&egrave;s ruin&eacute;e, o&ugrave; se
+trouvaient sept filles, toutes &agrave;<br>
+ marier. Le p&egrave;re, un dissipateur, vendait un morceau de
+terre tous les<br>
+ ans &agrave; son fermier, qui finit m&ecirc;me par attraper le
+ch&acirc;teau. Mon brave<br>
+ oncle B&eacute;noni s&rsquo;attifa, se pr&eacute;senta, et
+l&rsquo;a&icirc;n&eacute;e des demoiselles, une<br>
+ fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en
+passe de<br>
+ coiffer sainte Catherine, se d&eacute;cida &agrave;
+l&rsquo;&eacute;pouser. C&rsquo;est sur la donn&eacute;e<br>
+ de ces nobles comtadins, tomb&eacute;s dans la roture,
+qu&rsquo;un romancier<br>
+ Carpentrassien, Henri de la Madeleine, a fait son joli roman :
+la<br>
+ <i>Fin du Marquisat d&rsquo;Aurel</i>. (Paris, Charpentier,
+1878.)</p>
+
+<p>J&rsquo;ai dit que mon oncle &eacute;tait paresseux. Quand,
+vers milieu du jour,<br>
+ il allait &agrave; son jardin, pour b&ecirc;cher ou reterser, il
+portait toujours<br>
+ son fl&ucirc;teau. Bient&ocirc;t, il jetait son outil, allait
+s&rsquo;asseoir &agrave; l&rsquo;ombre<br>
+ et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les
+champs<br>
+ d&rsquo;alentour accouraient vite &agrave; la musique et,
+aussit&ocirc;t, il leur<br>
+ faisait danser la saltarelle.</p>
+
+<p>En hiver, rarement il se levait avant midi.</p>
+
+<p>-- Eh! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit,
+o&ugrave;<br>
+ pouvez-vous &ecirc;tre mieux?</p>
+
+<p>-- Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y ennuyez-vous
+pas?</p>
+
+<p>-- Oh! jamais. Quand j&rsquo;ai sommeil, je dors; quand je
+n&rsquo;ai plus<br>
+ sommeil, je dis des psaumes pour les morts.</p>
+
+<p>Et, chose singuli&egrave;re, cet homme guilleret ne manquait
+pas un<br>
+ enterrement. Apr&egrave;s la c&eacute;r&eacute;monie, il
+demeurait toujours le dernier au<br>
+ cimeti&egrave;re, d&rsquo;o&ugrave; il s&rsquo;en revenait seul,
+en priant pour les siens et<br>
+ pour les autres, ce qui ne l&rsquo;emp&ecirc;chait pas de
+r&eacute;p&eacute;ter, chaque fois,<br>
+ cette bouffonnerie :</p>
+
+<p>-- Un de plus, charri&eacute; &agrave; la Cit&eacute; du
+Saint-Repos!</p>
+
+<p>Il dut bien, &agrave; son tour, y aller aussi. Il avait
+quatre-vingt-trois<br>
+ ans, et le docteur, ayant laiss&eacute; entendre &agrave; la
+famille qu&rsquo;il n&rsquo;y<br>
+ avait plus rien &agrave; faire :</p>
+
+<p>-- Bah! r&eacute;pondit B&eacute;noni, &agrave; quoi bon
+s&rsquo;effrayer! il n&rsquo;en mourra que<br>
+ plus malade.</p>
+
+<p>Et, comme il avait son fl&ucirc;teau sur sa table de nuit
+:</p>
+
+<p>-- Que faites-vous de ce fifre-l&agrave;, mon oncle? lui
+demandai-je, un<br>
+ jour que je venais le voir.</p>
+
+<p>-- Ces nigauds, me dit-il, m&rsquo;avaient donn&eacute; une
+sonnette pour que je<br>
+ la remue quand j&rsquo;aurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas
+mieux mon<br>
+ fifre? Sit&ocirc;t que je veux boire, au lieu d&rsquo;appeler ou
+de sonner, je<br>
+ prends mon fifre et je joue un air.</p>
+
+<p>Si bien qu&rsquo;il mourut son fl&ucirc;teau en main, et
+qu&rsquo;on le lui mit dans<br>
+ son cercueil, chose qui donna lieu, le lendemain de sa mort,
+&agrave;<br>
+ l&rsquo;histoire que voici :</p>
+
+<p>A la filature de soie, -- o&ugrave; allaient travailler les
+filles de<br>
+ Maillane, le lendemain du jour o&ugrave; l&rsquo;oncle fut mis en
+terre, -- une<br>
+ jeune luronne, le matin, en entrant, fit d&rsquo;un air
+effar&eacute;, aux autres<br>
+ jeunes filles :</p>
+
+<p>-- Vous n&rsquo;avez rien entendu, fillettes, cette nuit?</p>
+
+<p>-- Non, le mistral seulement... et le chant de la
+chouette...</p>
+
+<p>-- Oh! &eacute;coutez : nous autres, mes belles, qui habitons
+du cote du<br>
+ cimeti&egrave;re, nous n&rsquo;avons pas ferm&eacute;
+l&rsquo;oeil. Figurez- vous qu&rsquo;&agrave; minuit<br>
+ sonnant, le vieux B&eacute;noni a pris son fl&ucirc;teau
+(qu&rsquo;on avait mis dans son<br>
+ cercueil) ; il est sorti de sa fosse et s&rsquo;est mis &agrave;
+jouer une<br>
+ farandole endiabl&eacute;e. Tous les morts se sont lev&eacute;s,
+ont port&eacute; leurs<br>
+ cercueils au milieu du Grand Clos, les ont, pour se chauffer,
+allum&eacute;s<br>
+ au feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait
+B&eacute;noni, ils ont<br>
+ dans&eacute; un branle fou, autour du feu, jusqu&rsquo;&agrave;
+l&rsquo;aurore.</p>
+
+<p>Donc, avec l&rsquo;oncle B&eacute;noni, que vous connaissez
+maintenant, avec ma<br>
+ m&egrave;re et mes trois tantes, nous nous &eacute;tions mis en
+route pour la ville<br>
+ d&rsquo;Avignon. Vous connaissez peut-&ecirc;tre la fa&ccedil;on
+des villageois,<br>
+ lorsqu&rsquo;ils vont quelque part en troupe : tout le long, au
+trantran de<br>
+ notre v&eacute;hicule, ce furent qu&rsquo;exclamations et
+observations diverses au<br>
+ sujet des plantations, des luzernes, des bl&eacute;s, des
+fenouils, des<br>
+ semis, que la charrette c&ocirc;toyait.</p>
+
+<p>Quand nous pass&acirc;mes dans Graveson, -- o&ugrave;
+l&rsquo;on voit<br>
+ un beau clocher, tout fleuronn&eacute; d&rsquo;artichauts de
+pierre :</p>
+
+<p>-- Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais,
+les<br>
+ vois-tu clou&eacute;s au clocher?</p>
+
+<p>Et de rire et de rire, de cette fac&eacute;tie qui
+&eacute;gaie les Maillanais<br>
+ depuis sept ou huit cents ans, fac&eacute;tie &agrave; laquelle
+les Gravesonais<br>
+ r&eacute;pliquent par une chanson qui dit :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>A Graveson, avons un clocher...<br>
+ Ceux qui le voient disent qu&rsquo;il est bien droit!<br>
+ Mais, &agrave; Maillane, leur clocher est rond;<br>
+ C&rsquo;est une cage pour moineaux; dit-on.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et l&rsquo;on m&rsquo;&eacute;grenait ainsi, les uns
+apr&egrave;s les autres, les racontages<br>
+ coutumiers de la route d&rsquo;Avignon : le pont de la Folie
+o&ugrave; les<br>
+ sorciers faisaient le branle, la Croisi&egrave;re o&ugrave;
+l&rsquo;on arr&ecirc;tait parfois &agrave;<br>
+ main arm&eacute;e, et la Croix de la Lieue et le Rocher
+d&rsquo;Aiguille.</p>
+
+<p>Enfin, nous arriv&acirc;mes aux sabli&egrave;res de la
+Durance; les grandes eaux,<br>
+ un an avant, avaient emport&eacute; le pont, et il fallait
+passer la rivi&egrave;re<br>
+ avec un bac. Nous trouv&acirc;mes l&agrave;, qui attendaient
+leur tour, une<br>
+ centaine de charrettes. Nous attend&icirc;mes comme les autres,
+une couple<br>
+ d&rsquo;heures, au marchepied; puis, nous nous embarqu&acirc;mes,
+apr&egrave;s avoir<br>
+ chass&eacute;, en lui criant : "Au Mas" le Juif, notre gros
+chien, qui nous<br>
+ avait suivis.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait plus de midi quand nous f&ucirc;mes en
+Avignon. Nous all&acirc;mes<br>
+ &eacute;tabler, comme les gens de notre village, &agrave;
+l&rsquo;<i>H&ocirc;tel de Provence</i>,<br>
+ une petite auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du
+jour,<br>
+ on alla bayer par la ville.</p>
+
+<p>-- Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie la
+com&eacute;die? Ce soir,<br>
+ on joue <i>Maniclo o&ugrave; Lou Grouli&eacute; b&egrave;l
+esprit</i> avec l&rsquo;<i>Abbaye de Castro</i>.<br>
+ &mdash; <i>Ho! repr&icirc;mes-nous tous, il faut aller voir
+Maniclo</i>.</p>
+
+<p>C&rsquo;&eacute;tait la premi&egrave;re fois que j&rsquo;allais
+au th&eacute;&acirc;tre, et l&rsquo;&eacute;toile voul&ucirc;t<br>
+ qu&rsquo;on donn&acirc;t, ce jour-l&agrave;, une com&eacute;die
+proven&ccedil;ale. A l&rsquo;<i>Abbaye de</i><br>
+ <i>Castro</i>, qui &eacute;tait un drame sombre, on ne comprit
+pas grand&rsquo;chose.<br>
+ Mais mes tantes trouv&egrave;rent que <i>Maniclo</i>, &agrave;
+Maillane, &eacute;tait beaucoup<br>
+ mieux jou&eacute;. Car, en ce temps, dans nos villages, il
+s&rsquo;organisait,<br>
+ l&rsquo;hiver, des repr&eacute;sentations comiques et tragiques.
+J&rsquo;y ai vu jouer,<br>
+ par nos paysans, la <i>Mort de C&eacute;sar, Za&iuml;re</i> et
+J<i>oseph vendu par ses</i><br>
+ <i>fr&egrave;res</i>. Ils se faisaient des costumes avec les
+jupes de leurs femmes<br>
+ et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la
+trag&eacute;die,<br>
+ suivait, avec grand plaisir, la d&eacute;clamation morne de ces
+pi&egrave;ces en<br>
+ cinq actes. Mais on jouait aussi l&rsquo;<i>Avocat Pathelin</i>,
+traduit en<br>
+ proven&ccedil;al, et diverses com&eacute;dies du
+r&eacute;pertoire marseillais, telles que<br>
+ <i>Moussu Just, Fresquerio</i> ou la <i>Co de l&rsquo;Ai, Lou
+Grouli&eacute; b&egrave;l esprit</i><br>
+ et <i>Mis&egrave; Galineto</i>. C&rsquo;&eacute;tait toujours
+B&eacute;noni le directeur de ces<br>
+ soir&eacute;es, o&ugrave;, avec son violon, en dodelinant de la
+t&ecirc;te, il<br>
+ accompagnait les chants. Vers l&rsquo;&acirc;ge de dix-sept ans,
+il me souvient<br>
+ d&rsquo;avoir rempli un r&ocirc;le dans <i>Galineto</i> et dans
+la <i>Co de l&rsquo;Ai</i>, et<br>
+ m&ecirc;me d&rsquo;y avoir eu, devant mes compatriotes, assez
+d&rsquo;applaudissements.</p>
+
+<p>Mais bref : le lendemain, apr&egrave;s avoir embrass&eacute;
+ma m&egrave;re et le coeur<br>
+ gros comme un pois qui aurait tremp&eacute; neuf jours, il
+fallut s&rsquo;enfermer<br>
+ dans la rue P&eacute;tramale, au pensionnat Millet. M. Millet
+&eacute;tait un gros<br>
+ homme, de haute taille, aux &eacute;pais sourcils, &agrave;
+figure rougeaude, mal<br>
+ ras&eacute; et crasseux, en plus, des yeux de porc, des pieds
+d&rsquo;&eacute;l&eacute;phant, et<br>
+ de vilains doigts carr&eacute;s qui enfournaient sans cesse la
+prise dans<br>
+ son nez. Sa chambri&egrave;re, Catherine, montagnarde jaune et
+grasse, qui<br>
+ nous faisait la cuisine, gouvernait la maison. Je n&rsquo;ai
+jamais tant<br>
+ mang&eacute; de carottes comme l&agrave;, des carottes au maigre
+en une sauce de<br>
+ farine. Dans trois mois, pauvre petit, je devins tout
+ext&eacute;nu&eacute;.</p>
+
+<p>Avignon, la pr&eacute;destin&eacute;e, o&ugrave; devait le
+Gai-Savoir faire un jour sa<br>
+ renaissance, n&rsquo;avait pas, il s&rsquo;en faut, la
+gaiet&eacute; d&rsquo;aujourd&rsquo;hui; elle<br>
+ n&rsquo;avait pas encore &eacute;largi telle qu&rsquo;elle est
+&agrave; sa place de l&rsquo;Horloge,<br>
+ ni agrandi sa place Pie, ni perc&eacute; sa Grande-Rue. La
+Roque-de-Dom, qui<br>
+ domine la ville, complant&eacute;e, maintenant, comme un jardin
+de roi,<br>
+ &eacute;tait alors pel&eacute;e : il y avait un
+cimeti&egrave;re. Les remparts, &agrave; moiti&eacute;<br>
+ ruin&eacute;s, &eacute;taient entour&eacute;s de foss&eacute;s
+pleins de d&eacute;combres avec des mares<br>
+ d&rsquo;eau vaseuse. Les portefaix brutaux, organis&eacute;s en
+corporation,<br>
+ faisaient la loi au bord du Rh&ocirc;ne, et en ville, quand ils
+voulaient.<br>
+ Avec leur chef, esp&egrave;ce d&rsquo;hercule,
+d&eacute;nomm&eacute; Quatre-Bras, c&rsquo;est eux qui<br>
+ balay&egrave;rent, en 1848, l&rsquo;H&ocirc;tel de Ville
+d&rsquo;Avignon.</p>
+
+<p>Ainsi qu&rsquo;en Italie, une fois par semaine passait par
+toutes les<br>
+ maisons, en remuant sa tirelire, un p&eacute;nitent noir, qui,
+la cagoule<br>
+ sur le visage et deux trous devant les yeux, disait d&rsquo;une
+voix grave<br>
+ :</p>
+
+<p>-- Pour les pauvres prisonniers!</p>
+
+<p>In&eacute;vitablement, on se heurtait, par les rues, &agrave;
+des types locaux,<br>
+ tels que la soeur Boute-Cuire, son panier &agrave; couvercle au
+bras, un<br>
+ crucifix d&rsquo;argent sur sa grosse poitrine, ou bien le
+pl&acirc;trier Barret<br>
+ qui, dans une bagarre avec les lib&eacute;raux,<br>
+ ayant perdu son chapeau, avait fait le serment de ne plus porter
+de<br>
+ chapeau jusqu&rsquo;&agrave; ce qu&rsquo;Henri V f&ucirc;t sur le
+tr&ocirc;ne, et qui, toute sa vie,<br>
+ s&rsquo;en alla t&ecirc;te nue.</p>
+
+<p>Mais ce qu&rsquo;on rencontrait le plus, avec leurs grands
+chapeaux mont&eacute;s<br>
+ et leurs longues capotes bleues, c&rsquo;&eacute;taient les
+invalides install&eacute;s en<br>
+ Avignon (o&ugrave; &eacute;tait une succursale de
+l&rsquo;H&ocirc;tel de Paris), v&eacute;n&eacute;rables<br>
+ d&eacute;bris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, manchots,
+qui, de<br>
+ leurs jambes de bois, martelaient, &agrave; pas compt&eacute;s,
+les pav&eacute;s pointus<br>
+ des rues.</p>
+
+<p>La ville traversait une sorte de mue, embrouill&eacute;e,
+difficultueuse,<br>
+ entre les deux r&eacute;gimes, l&rsquo;ancien et le nouveau, qui
+n&rsquo;avait pas cess&eacute;<br>
+ de s&rsquo;y combattre &agrave; la sourdine. Les souvenirs
+atroces, les injures,<br>
+ les reproches des discordes pass&eacute;es, &eacute;taient
+encore vivants, &eacute;taient<br>
+ encore amers entre les gens d&rsquo;un certain &acirc;ge. Les
+carlistes ne<br>
+ parlaient que du tribunal d&rsquo;Orange, de Jourdan
+Coupe-T&ecirc;tes, des<br>
+ massacres de la Glaci&egrave;re. Les lib&eacute;raux, en bouche,
+avaient 1815,<br>
+ rem&eacute;morant sans cesse l&rsquo;assassinat du
+mar&eacute;chal Brune, son cadavre<br>
+ jet&eacute; au Rh&ocirc;ne, ses valises pill&eacute;es, ses
+assassins impunis, entre<br>
+ autres le Pointu, qui avait laiss&eacute; un renom terrible, et,
+si quelque<br>
+ parvenu tant soit peu insolent r&eacute;ussissait dans ses
+affaires :</p>
+
+<p>-- Allons! disait le peuple, les louis du mar&eacute;chal
+Brune commencent &agrave;<br>
+ sortir.</p>
+
+<p>Le peuple d&rsquo;Avignon comme celui d&rsquo;Aix et de
+Marseille et de, pour<br>
+ ainsi dire, toutes les villes de Provence, &eacute;tait
+pourtant, en g&eacute;n&eacute;ral<br>
+ (depuis il a bien chang&eacute;), regretteux de fleurs de lis
+comme du<br>
+ drapeau blanc. Cet &eacute;chauffement de nos devanciers pour la
+cause<br>
+ royale n&rsquo;&eacute;tait pas tant, ce me semble, une opinion
+politique qu&rsquo;une<br>
+ protestation inconsciente et populaire contre la centralisation,
+de<br>
+ plus en plus excessive, que le jacobinisme et le premier
+Empire<br>
+ avaient rendue odieuse.</p>
+
+<p>La fleur de lis d&rsquo;autrefois &eacute;tait, pour les
+Proven&ccedil;aux (qui l&rsquo;avaient<br>
+ toujours vue dans le blason de la Provence), le symbole
+d&rsquo;une &eacute;poque<br>
+ o&ugrave; nos coutumes, nos traditions et nos franchises
+&eacute;taient plus<br>
+ respect&eacute;es par les gouvernements. Mais de croire que nos
+p&egrave;res<br>
+ voulussent revenir au r&eacute;gime abusif d&rsquo;avant la
+R&eacute;volution serait une<br>
+ erreur compl&egrave;te, puisque c&rsquo;est la Provence qui
+envoya Mirabeau aux<br>
+ Etats g&eacute;n&eacute;raux et que la R&eacute;volution fut
+particuli&egrave;rement passionn&eacute;e<br>
+ en Provence.</p>
+
+<p>Je me souviens, &agrave; ce propos, d&rsquo;une fois o&ugrave;
+Berryer venait d&rsquo;&ecirc;tre &eacute;lu<br>
+ d&eacute;put&eacute; par la ville de Marseille. Comme
+l&rsquo;illustre orateur devait<br>
+ passer par Avignon, le pr&eacute;fet fit fermer les portes de la
+ville pour<br>
+ emp&ecirc;cher d&rsquo;entrer les l&eacute;gitimistes du dehors
+qui arrivaient en foule<br>
+ pour lui faire un triomphe. Et bon nombre de Blancs furent,
+&agrave; cette<br>
+ occasion, emprisonn&eacute;s au palais des papes.</p>
+
+<p>Mgr le duc d&rsquo;Aumale, qui revenait d&rsquo;Afrique, passa
+quelque temps<br>
+ apr&egrave;s. On nous mena le voir &agrave; la porte
+Saint-Lazare, accompagn&eacute; de<br>
+ ses soldats, qui &eacute;taient, comme lui, brunis par le soleil
+d&rsquo;Alger. Il<br>
+ &eacute;tait tout blanc de poussi&egrave;re, blondin, avec des
+yeux bleus et le<br>
+ rayonnement de la jeunesse et de la gloire.</p>
+
+<p>-- Vive notre beau prince! criaient, &agrave; tout moment, les
+femmes des<br>
+ faubourgs.</p>
+
+<p>Me trouvant &agrave; Paris, en 1889, et ayant eu
+l&rsquo;honneur d&rsquo;&ecirc;tre convi&eacute; &agrave;<br>
+ Chantilly, je rappelai &agrave; Son Altesse cet infime
+d&eacute;tail de son passage<br>
+ en Provence; et Mgr d&rsquo;Aumale, apr&egrave;s quarante-cinq
+ans, se rappela de<br>
+ bonne gr&acirc;ce les braves femmes qui criaient en le voyant
+passer :</p>
+
+<p>-- Qu&rsquo;il est joli! qu&rsquo;il est galant!</p>
+
+<p>Ce vieil Avignon est p&eacute;tri de tant de gloires
+qu&rsquo;on n&rsquo;y peut faire un<br>
+ pas sans fouler quelque souvenir. Ne se trouve-t-il pas que,
+dans<br>
+ l&rsquo;&icirc;le de maisons o&ugrave; &eacute;tait notre
+pensionnat, s&rsquo;&eacute;levait, autrefois, le<br>
+ couvent de Sainte-Claire! C&rsquo;est dans la chapelle de ce
+couvent que,<br>
+ le matin du 6 avril 1327, P&eacute;trarque vit Laure pour la
+premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions aussi tout pr&egrave;s de la rue des
+Etudes, qui, encore &agrave; cette<br>
+ &eacute;poque, avait, dans le bas peuple, une r&eacute;putation
+lugubre. Nous<br>
+ n&rsquo;avions jamais pu d&eacute;cider les petits Savoyards,
+soit ramoneurs, soit<br>
+ d&eacute;crotteurs, &agrave; venir ramoner dans notre pensionnat
+ou cirer nos<br>
+ chaussures. Comme, dans la rue des Etudes, se trouvaient,
+autrefois,<br>
+ l&rsquo;Universit&eacute; d&rsquo;Avignon ainsi que l&rsquo;Ecole
+de m&eacute;decine, le bruit<br>
+ courait que les &eacute;tudiants attrapaient, quand ils
+pouvaient, les<br>
+ petits, vagabonds, pour les saigner, les &eacute;corcher, et
+&eacute;tudier sur<br>
+ leurs cadavres.</p>
+
+<p>Il n&rsquo;en &eacute;tait pas moins int&eacute;ressant pour
+nous, enfants de villages<br>
+ pour la plupart, de r&ocirc;der, quand nous sortions, dans ce
+labyrinthe de<br>
+ ruelles qui nous avoisinaient, comme le <i>Petit Paradis</i>,
+qui avait<br>
+ &eacute;t&eacute; jadis une "rue chaude" et qui s&rsquo;en tenait
+encore; la rue de<br>
+ l&rsquo;<i>Eau-de-Vie</i>, la rue du <i>Chat</i>, la rue du
+<i>Coq</i>, la rue du<br>
+ <i>Diable</i>. Mais quelle diff&eacute;rence avec nos beaux
+vallons tout fleuris<br>
+ d&rsquo;asphod&egrave;les, avec notre bon air, notre paix, notre
+libert&eacute;, de<br>
+ Saint-Michel-de-Frigolet!</p>
+
+<p>J&rsquo;en avais, &agrave; certains jours, le coeur
+serr&eacute; de nostalgie, et<br>
+ cependant, M. Millet, qui &eacute;tait fort bon diable au fond,
+avait<br>
+ quelque chose en lui qui finit par m&rsquo;apprivoiser. Comme il
+&eacute;tait de<br>
+ Caderousse, fils, comme moi, d&rsquo;agriculteur, et qu&rsquo;il
+avait dans sa<br>
+ famille toujours parl&eacute; proven&ccedil;al, il professait,
+pour le po&egrave;me du<br>
+ Si&egrave;ge de Caderousse, une admiration extraordinaire; il le
+savait tout<br>
+ par coeur, et &agrave; la classe, quelquefois, en pleine
+explication de<br>
+ quelque beau combat des Grecs et des Troyens, remuant tout
+&agrave; coup,<br>
+ par un mouvement de front qui lui &eacute;tait particulier, le
+toupet gris<br>
+ de ses cheveux :</p>
+
+<p>-- Eh bien! disait-il, tenez! c&rsquo;est l&agrave; l&rsquo;un
+des morceaux les plus<br>
+ beaux de Virgile, n&rsquo;est-ce pas? &Eacute;coutez, pourtant,
+mes enfants, le<br>
+ fragment que je vais vous citer, et vous reconna&icirc;trez que
+Favre, le<br>
+ chantre du <i>Si&egrave;ge de Caderousse</i>, &agrave; Virgile
+lui-m&ecirc;me serre souvent<br>
+ les talons :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Un nomm&eacute; Pergori Latrousse,<br>
+ Le plus ventru de Caderousse,<br>
+ S&rsquo;&eacute;tait ru&eacute; contre un tailleur...<br>
+ Ayant bronch&eacute; contre une motte,<br>
+ Il fut rouler comme un tonneau.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Si elles nous allaient, ces citations de notre langue, si
+pleine de<br>
+ saveur! Le gros Millet riait aux &eacute;clats, et, pour moi
+qui, dans le<br>
+ sang, avais, comme nul autre, gard&eacute; l&rsquo;&acirc;cre
+douceur du miel de mon<br>
+ enfance, rien de plus app&eacute;tissant que ces
+hors-d&rsquo;oeuvre du pays.</p>
+
+<p>M. Millet, tous les jours, par l&agrave;, vers les cinq
+heures, allait lire<br>
+ la gazette au caf&eacute; Baretta, -- qu&rsquo;il appelait le
+"Caf&eacute; des Animaux<br>
+ parlants", -- et qui, si je ne me trompe, &eacute;tait, tenu par
+l&rsquo;oncle ou,<br>
+ peut-&ecirc;tre, par l&rsquo;a&iuml;eul de Mlle Baretta, du
+Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais; ensuite,<br>
+ le lendemain, lorsqu&rsquo;il &eacute;tait de bonne humeur, il
+nous redisait, non<br>
+ sans malice, les &eacute;ternelles grogneries des vieux
+politiciens de cet<br>
+ &eacute;tablissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, que
+du Petit,<br>
+ comme ils appelaient Henri V.</p>
+
+<p>Je fis, cette ann&eacute;e-l&agrave;, ma premi&egrave;re
+communion &agrave; l&rsquo;&eacute;glise<br>
+ Saint-Didier, qui &eacute;tait notre paroisse, et
+c&rsquo;&eacute;tait le sonneur Fanot,<br>
+ chant&eacute; plus tard par Roumanille dans sa <i>Cloche
+mont&eacute;e</i>, qui nous<br>
+ sonnait le cat&eacute;chisme. Deux mois avant la
+c&eacute;r&eacute;monie, M. Millet nous<br>
+ menait &agrave; l&rsquo;&eacute;glise pour y &ecirc;tre
+interrog&eacute;s. Et l&agrave;, m&ecirc;l&eacute;s aux
+autres<br>
+ enfants, gar&ccedil;onnets et fillettes, qui devions communier
+ensemble, on<br>
+ nous faisait asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le
+hasard<br>
+ fit que moi, qui &eacute;tais le dernier de la rang&eacute;e des
+gar&ccedil;ons, je me<br>
+ trouvai plac&eacute; pr&egrave;s d&rsquo;une charmante fille qui
+&eacute;tait la premi&egrave;re de la<br>
+ rang&eacute;e des demoiselles. On l&rsquo;appelait Prax&egrave;de
+et elle avait, sur les<br>
+ joues, deux fleurs de vermillon semblables &agrave; deux roses
+fra&icirc;chement<br>
+ &eacute;panouies.</p>
+
+<p>Ce que c&rsquo;est que les enfants : attendu que, tous les
+jours, on se<br>
+ rencontrait ensemble, assis l&rsquo;un pr&egrave;s de
+l&rsquo;autre; que, sans penser &agrave;<br>
+ rien, nous nous touchions le coude, et que nous nous
+communiquions,<br>
+ dans la moiteur de notre haleine, &agrave; l&rsquo;oreille, en
+chuchotant, nos<br>
+ petits sujets de rire, ne fin&icirc;mes-nous pas (le bon Dieu me
+pardonne<br>
+ !) par nous rendre amoureux?</p>
+
+<p>Mais c&rsquo;&eacute;tait un amour d&rsquo;une telle innocence,
+et tellement emprunt<br>
+ d&rsquo;aspirations mystiques, que les anges, l&agrave;-haut,
+s&rsquo;ils &eacute;prouvent<br>
+ entre eux des affections r&eacute;ciproques, doivent en avoir de
+pareilles.<br>
+ L&rsquo;un comme l&rsquo;autre, nous avions douze ans :
+l&rsquo;&acirc;ge de B&eacute;atrix, lorsque<br>
+ Dante la vit; et c&rsquo;est cette vision de la jeune vierge en
+fleur qui a<br>
+ fait le <i>Paradis</i> du grand po&egrave;te florentin. Il est
+un mot, dans notre<br>
+ langue, qui exprime tr&egrave;s bien ce d&eacute;lice de
+l&rsquo;&acirc;me dont s&rsquo;enivrent les<br>
+ couples dans la prime jeunesse : nous nous agr&eacute;ions. Nous
+avions<br>
+ plaisir &agrave; nous voir. Nous ne nous v&icirc;mes jamais, il
+est vrai, que dans<br>
+ l&rsquo;&eacute;glise; mais, rien que de nous voir notre coeur
+&eacute;tait plein. Je lui<br>
+ souriais, elle souriait; nous unissions nos voix dans les
+m&ecirc;mes<br>
+ cantiques d&rsquo;amour, d&rsquo;actions de gr&acirc;ces; vers les
+m&ecirc;mes myst&egrave;res nous<br>
+ exaltions, na&iuml;fs, notre foi spontan&eacute;e... Oh! aube de
+l&rsquo;amour, o&ugrave;<br>
+ s&rsquo;&eacute;panouit en joie l&rsquo;innocence, comme la
+marguerite dans le frais du<br>
+ ruisseau, premi&egrave;re aube de l&rsquo;amour, aube pure
+envol&eacute;e!</p>
+
+<p>Voici mon souvenir de Mlle Prax&egrave;de, telle que je la vis
+pour la<br>
+ derni&egrave;re fois : tout de blanc v&ecirc;tue,
+couronn&eacute;e de fleurs d&rsquo;aub&eacute;pine,<br>
+ et jolie &agrave; ravir sous son voile transparent, elle montait
+&agrave; l&rsquo;autel,<br>
+ tout pr&egrave;s de moi, comme une &eacute;pous&eacute;e, belle
+petite &eacute;pous&eacute;e de<br>
+ l&rsquo;Agneau!</p>
+
+<p>Notre communion faite, la chose finit l&agrave;. C&rsquo;est en
+vain que<br>
+ longtemps, quand nous passions dans sa rue (elle habitait rue de
+la<br>
+ Lice), je portais mes regards avides sous les abat-jour verts de
+la<br>
+ maison de Prax&egrave;de. Je ne pus jamais la revoir. On
+l&rsquo;avait mise au<br>
+ couvent et, alors, de songer que ma charmante amie avec le
+vermillon<br>
+ et le sourire de son visage, m&rsquo;&eacute;tait enlev&eacute;e
+pour toujours, soit de<br>
+ cela, soit d&rsquo;autre chose, je tombai dans une langueur
+&agrave; me d&eacute;go&ucirc;ter<br>
+ de tout.</p>
+
+<p>Aussi les vacances venues, quand je retournai au Mas, ma
+m&egrave;re en me<br>
+ voyant tout p&acirc;le, avec, de temps en temps, des atteintes
+de fi&egrave;vre,<br>
+ d&eacute;cida dans sa foi, autant pour me gu&eacute;rir que pour
+me r&eacute;cr&eacute;er, de me<br>
+ conduire &agrave; saint Gent, qui est le patron des
+fi&eacute;vreux.</p>
+
+<p>Saint Gent, qui a pareillement la vertu de faire pleuvoir, est
+une<br>
+ sorte de demi-dieu pour les paysans des deux c&ocirc;t&eacute;s
+de la Durance.</p>
+
+<p>-- Moi, nous disait mon p&egrave;re, j'ai &eacute;t&eacute;
+&agrave; Saint-Gent avant la<br>
+ R&eacute;volution. Nous y all&acirc;mes les pieds nus, avec ma
+pauvre m&egrave;re, je<br>
+ n&rsquo;avais pas plus de dix ans. Mais, en ce temps, il y avait
+plus de<br>
+ foi.</p>
+
+<p>Nous, avec l&rsquo;oncle B&eacute;noni qui conduisait le voyage
+et que vous<br>
+ connaissez d&eacute;j&agrave;, par une lune claire comme il en
+fait en septembre,<br>
+ vers minuit, nous part&icirc;mes donc, sur une charrette
+b&acirc;ch&eacute;e, et, apr&egrave;s<br>
+ nous &ecirc;tre joints aux autres p&egrave;lerins qui allaient
+&agrave; la f&ecirc;te, &agrave;<br>
+ Ch&acirc;teau-Renard, &agrave; Noves, au Thor, ou bien &agrave;
+Pernes, nous voyions<br>
+ apr&egrave;s nous, tout le long du chemin, quantit&eacute;
+d&rsquo;autres charrettes,<br>
+ recouvertes, comme la n&ocirc;tre, de toiles &eacute;tendues sur
+des cerceaux de<br>
+ bois, venir grossir la caravane.</p>
+
+<p>Chantant ensemble, p&ecirc;le-m&ecirc;le, le cantique de saint
+Gent, -- qui, du<br>
+ reste, est superbe, puisque Gounod en a mis l&rsquo;air dans
+l&rsquo;op&eacute;ra de<br>
+ <i>Mireille</i>, -- nous traversions de nuit, au bruit des coups
+de fouet,<br>
+ les villages endormis, et le lendemain soir, par l&agrave;, vers
+les quatre<br>
+ heures, nous arrivions en foule au cri de : "Vive saint Gent!",
+dans<br>
+ la gorge du Bausset.</p>
+
+<p>Et l&agrave;, sur les lieux m&ecirc;mes, o&ugrave;
+l&rsquo;ermite v&eacute;n&eacute;r&eacute; avait pass&eacute;
+sa<br>
+ p&eacute;nitence, les vieux, avec animation, racontaient aux
+jeunes gens ce<br>
+ qu&rsquo;ils avaient entendu dire :</p>
+
+<p>-- Gent, disait-il, &eacute;tait comme nous un enfant de
+paysans, un brave<br>
+ gars de Monteux, qui, &agrave; l&rsquo;&acirc;ge de quinze ans,
+se retira dans le<br>
+ d&eacute;sert, pour se consacrer &agrave; Dieu. Il labourait la
+terre avec deux<br>
+ vaches. Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le
+loup,<br>
+ l&rsquo;attela &agrave; sa charrue, et le fit labourer, sous le
+joug, avec l&rsquo;autre<br>
+ vache. Mais &agrave; Monteux, depuis que Gent &eacute;tait
+parti, il n&rsquo;avait pas<br>
+ plu de sept ans, et les Montelais dirent &agrave; la m&egrave;re
+de Gent :</p>
+
+<p>-- Imberte, il faut aller &agrave; la recherche de votre fils,
+parce que,<br>
+ depuis son d&eacute;part, il n&rsquo;est plus tomb&eacute; une
+goutte d&rsquo;eau.</p>
+
+<p>Et la m&egrave;re de Gent, &agrave; force de chercher,
+&agrave; force de crier, trouva<br>
+ enfin son gars, l&agrave; o&ugrave; nous sommes &agrave;
+pr&eacute;sent, dans la gorge du<br>
+ Bausset, et, comme sa m&egrave;re avait soif, Gent, pour la
+faire boire,<br>
+ planta deux de ses doigts dans le roc escarp&eacute;, et il en
+jaillit deux<br>
+ fontaines : une de vin et l&rsquo;autre d&rsquo;eau. Celle du vin
+est tarie, mais<br>
+ celle de l&rsquo;eau coule toujours, -- et c&rsquo;est la main de
+Dieu pour les<br>
+ mauvaises fi&egrave;vres.</p>
+
+<p>On va, deux fois par an, &agrave; l&rsquo;ermitage de
+Saint-Gent. D&rsquo;abord, au mois<br>
+ de mai, o&ugrave; les Montelais, ses compatriotes, emportent sa
+statue de<br>
+ Monteux au Bausset, p&egrave;lerinage de trois lieues, qui se
+fait &agrave; la<br>
+ course, en m&eacute;moire et symbole de la fuite du saint.</p>
+
+<p>Voici la lettre enthousiaste qu&rsquo;Aubanel
+m&rsquo;&eacute;crivait, un an qu&rsquo;il y<br>
+ &eacute;tait all&eacute; (1886) :</p>
+
+<p>"Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de Saint-Gent.
+C&rsquo;est une<br>
+ f&ecirc;te &eacute;tonnante, admirable, sublime; ce qui est
+d&rsquo;une po&eacute;sie inou&iuml;e,<br>
+ ce qui m&rsquo;a laiss&eacute; dans l&rsquo;&acirc;me une
+impression d&eacute;licieuse, c&rsquo;est la<br>
+ course nocturne des porteurs de saint Gent. Le maire nous avait
+donn&eacute;<br>
+ une voiture et nous avons suivi ce p&egrave;lerinage dans les
+champs, les<br>
+ bois et les rochers au clair de lune, au chant des rossignols,
+depuis<br>
+ huit heures du soir, jusqu&rsquo;&agrave; minuit et demi.
+C&rsquo;est saisissant: et<br>
+ myst&eacute;rieux; c&rsquo;est &eacute;trange et beau &agrave;
+faire pleurer. Ces quatre enfants<br>
+ en culotte et en gu&ecirc;tres nankin, courant comme des
+li&egrave;vres, volant<br>
+ comme des oiseaux, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s d&rsquo;un homme
+&agrave; cheval galopant et tirant<br>
+ des coups de pistolet; les gens des fermes venant sur les
+chemins au<br>
+ passage du saint; les hommes, les femmes, les enfants et les
+vieux,<br>
+ arr&ecirc;tant les porteurs, baisant la statue, criant,
+pleurant,<br>
+ gesticulant; et puis, lorsqu&rsquo;on repart toujours vite, les
+femmes qui<br>
+ leur crient :</p>
+
+<p>"-- Heureux voyage! gar&ccedil;ons!<br>
+ "Et les hommes qui ajoutent :<br>
+ "-- Le grand saint Gent vous maintienne la force!<br>
+ "-- Et de courir encore, de courir &agrave; perdre haleine. Oh!
+ce voyage<br>
+ dans la nuit, cette petite troupe partant &agrave; la garde de
+Dieu et de<br>
+ saint Gent, et s&rsquo;enfon&ccedil;ant dans les
+t&eacute;n&egrave;bres, dans le d&eacute;sert, pour<br>
+ aller je ne sais o&ugrave;, tout cela, je te le redis, est
+d&rsquo;une po&eacute;sie si<br>
+ profonde et si grande qu&rsquo;elle vous laisse une
+impression<br>
+ ineffa&ccedil;able."</p>
+
+<p>Le second p&egrave;lerinage de Saint Gent est en septembre, et
+c&rsquo;est celui<br>
+ o&ugrave; nous all&acirc;mes. Comme saint Gent, en somme,
+n&rsquo;a &eacute;t&eacute; canonis&eacute; que par<br>
+ la voix du peuple, les pr&ecirc;tres y viennent peu, les
+bourgeois encore<br>
+ moins; mais le peuple de la gl&egrave;be, dans ce bon saint tout
+simple qui<br>
+ &eacute;tait de son terroir, qui parlait comme lui, qui, sans
+temps de<br>
+ longueurs, lui envoie la pluie, lui gu&eacute;rit ses
+fi&egrave;vres, le peuple<br>
+ reconna&icirc;t sa propre d&eacute;ification et son culte pour
+lui est si fervent<br>
+ que, dans l&rsquo;&eacute;troite gorge o&ugrave; la
+l&eacute;gende vit, on a vu, quelquefois,<br>
+ jusqu&rsquo;&agrave; vingt mille p&egrave;lerins.</p>
+
+<p>La tradition dit que saint Gent couchait la t&ecirc;te en bas,
+les pieds en<br>
+ haut, dans un lit de pierre ; et tous les p&egrave;lerins,
+d&eacute;votement,<br>
+ gaiement, font l&rsquo;arbre fourchu au lit de saint Gent, qui
+est une auge<br>
+ dress&eacute;e ; -- les femmes m&ecirc;mes le font aussi, en se
+tenant, de l&rsquo;une &agrave;<br>
+ l&rsquo;autre, les jupes d&eacute;cemment serr&eacute;es.</p>
+
+<p>Nous f&icirc;mes l&rsquo;arbre fourchu dans le lit, comme les
+autres; nous<br>
+ all&acirc;mes, avec ma m&egrave;re, voir le <i>Fontaine du Loup
+et la Fontaine de la<br>
+</i> <i>Vache</i>; et ensuite, entour&eacute;s de quelques vieux
+noyers, la chapelle de<br>
+ saint Gent, o&ugrave; se trouve son tombeau et le "rocher
+affreux", comme<br>
+ dit le cantique, d&rsquo;o&ugrave; sort, pour les
+fi&eacute;vreux, la miraculeuse source.</p>
+
+<p>Or, &eacute;merveill&eacute; de tous ces r&eacute;cits, de
+toutes ces croyances, de toutes<br>
+ ces visions, moi donc, l&rsquo;&acirc;me enivr&eacute;e par la
+vue de l&rsquo;endroit, par la<br>
+ senteur des plantes, -- encore embaum&eacute;es, semblait-il, de
+l&rsquo;empreinte<br>
+ des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzi&egrave;me
+ann&eacute;e, je<br>
+ m&rsquo;abreuvai au jet d&rsquo;eau; et (dites ce qu&rsquo;il vous
+plaira), &agrave; partir de<br>
+ l&agrave;, je n&rsquo;eus plus de fi&egrave;vre. Ne vous
+&eacute;tonnez pas si la fille du<br>
+ f&eacute;libre, si la pauvret Mireille, perdue dans la Crau,
+mourante de<br>
+ soif, se recommande au bon saint Gent.</p>
+
+<p><i>O bel et jeune laboureur -- qui attel&acirc;tes &agrave;
+votre charrue &mdash; le<br>
+ loup de la montagne, etc.<br>
+</i> (Mireille, chant VIII.)</p>
+
+<p>souvenir de jeunesse qu&rsquo;il m&rsquo;est doux encore de me
+rem&eacute;morer.</p>
+
+<p>A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre
+nos<br>
+ classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant
+pensioinnaires<br>
+ chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour,
+au<br>
+ Coll&egrave;ge Royal, pour y suivre comme externes les cours
+universitaires,<br>
+ et c&rsquo;est dans ce lyc&eacute;e et de cette fa&ccedil;on que,
+dans cinq ans (de 1843<br>
+ &agrave; 1847), je terminai mes &eacute;tudes.</p>
+
+<p>Nos ma&icirc;tres du coll&egrave;ge n&rsquo;&eacute;taient pas,
+comme aujourd&rsquo;hui, de jeunes<br>
+ normaliens styl&eacute;s et &eacute;l&eacute;gants. Nous avions
+encore, dans leurs<br>
+ chaires, les vieux barbons s&eacute;v&egrave;res de
+l&rsquo;ancienne Universit&eacute; : en<br>
+ quatri&egrave;me, par exemple, le brave M. Blanc, ancien
+sergent-major de<br>
+ l&rsquo;&eacute;poque imp&eacute;riale, qui, lorsque nos
+r&eacute;ponses &eacute;taient insuffisantes,<br>
+ <i>ex abrupto</i> nous lan&ccedil;ait par la t&ecirc;te les
+bouquins qu&rsquo;il avait en<br>
+ main; en troisi&egrave;me, M. Monbet, au parler nasillard (il
+conservait,<br>
+ sur sa chemin&eacute;e dans un bocal d&rsquo;eau-de-vie, un
+foetus de sa femme);<br>
+ en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur
+le<br>
+ renouveau de Victor Hugo; enfin, en rh&eacute;torique, un rude
+patriote<br>
+ appel&eacute; M. Chanlaire, qui d&eacute;testait les Anglais, et
+qui, &eacute;mu, nous<br>
+ d&eacute;clamait, en frappant sur son pupitre, les chants
+guerriers de<br>
+ B&eacute;ranger.</p>
+
+<p>Je me vois encore, un an, &agrave; la distribution des prix
+dans l&rsquo;&eacute;glise du<br>
+ coll&egrave;ge, avec tout le beau monde d&rsquo;Avignon qui
+l&rsquo;emplissait. J&rsquo;avais,<br>
+ cette ann&eacute;e-l&agrave;, et je ne sais comment,
+remport&eacute; tous les prix, m&ecirc;me<br>
+ celui d&rsquo;excellence. Chaque fois qu&rsquo;on me nommait,
+j&rsquo;allais chercher,<br>
+ timide, aux mains du proviseur, le beau livre de prix et la
+couronne<br>
+ de laurier puis, traversant la foule et ses applaudissements,
+je<br>
+ venais jeter ma gloire dans le tablier de ma m&egrave;re; et
+tous<br>
+ consid&eacute;raient d&rsquo;un regard curieux, d&rsquo;un regard
+&eacute;tonn&eacute;, cette belle<br>
+ Proven&ccedil;ale qui, dans son cabas de jonc, entassait avec
+bonheur, mais<br>
+ digne et calme, les lauriers de son fils; puis au Mas, pour
+les<br>
+ conserver, <i>sic transit gloria mundi</i>, nous mettions
+lesdits lauriers<br>
+ sur la chemin&eacute;e, derri&egrave;re les chaudrons.</p>
+
+<p>Quoi qu&rsquo;il se f&icirc;t, pourtant, pour me
+d&eacute;tourner de mon naturel, comme<br>
+ on ne fait que trop, aujourd&rsquo;hui plus que jamais, aux
+enfants du<br>
+ Midi, je ne pouvais me sevrer des souvenances de ma langue, et
+tout<br>
+ m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais plus quel
+journal,<br>
+ ces vers de Jasmin &agrave; Lo&iuml;sa Puget :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Quand dins l&rsquo;aire<br>
+ P&egrave;r nous plaire<br>
+ Sones l'aire --<br>
+ De tas nouvellos causous,<br>
+ Sus la terro tout s&rsquo;amaiso,<br>
+ Tout se taiso,<br>
+ Al refrin que fas souna :<br>
+ Mai d&rsquo;un cop se derebelho<br>
+ E fremis coumo la felho<br>
+ Qu&rsquo;un vent fres lai frissouna.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et voyant que ma langue avait encore des po&egrave;tes qui la
+mettaient en<br>
+ gloire, pris d&rsquo;un bel enthousiasme, je fis aussit&ocirc;t,
+pour le c&eacute;l&egrave;bre<br>
+ perruquier, une pi&eacute;cette admirative qui commen&ccedil;ait
+ainsi :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Pou&egrave;to, ounour de ta maire Gascougno.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais, petit criquet, je n&rsquo;eus pas de r&eacute;ponse. Je
+sais bien que mes<br>
+ vers, pauvres vers d&rsquo;apprenti, n&rsquo;en m&eacute;ritaient
+gu&egrave;re; cependant, --<br>
+ pourquoi le nier? -- ce d&eacute;dain me fut sensible; et plus
+tard, &agrave; mon<br>
+ tour, quand j&rsquo;ai re&ccedil;u des lettres de tout pauvre
+venant, me rappelant<br>
+ ma d&eacute;convenue, je me suis fait un devoir de les bien
+accueillir<br>
+ toujours.</p>
+
+<p>Vers l&rsquo;&acirc;ge de quatorze ans, ce regret de mes champs
+et de ma langue<br>
+ proven&ccedil;ale, qui ne m&rsquo;avait jamais quitt&eacute;,
+finit par me jeter dans une<br>
+ nostalgie profonde.</p>
+
+<p>"Combien sont plus heureux, me disais-je &agrave; part moi,
+comme l&rsquo;Enfant<br>
+ Prodigue, les valets et les bergers de notre Mas, l&agrave;-bas,
+qui mangent<br>
+ le bon pain que ma m&egrave;re leur appr&ecirc;te, et mes amis
+d&rsquo;enfance, les<br>
+ camarades de Maillane, qui vivent libres &agrave; la campagne et
+labourent,<br>
+ et moissonnent, et vendangent, et olivent, sous le saint soleil
+de<br>
+ Dieu, tandis que je me ch&ecirc;me, moi, entre quatre murs, sur
+des<br>
+ versions et sur des th&egrave;mes!"</p>
+
+<p>Et mon chagrin se m&eacute;langeait d&rsquo;un violent
+d&eacute;go&ucirc;t pour ce monde<br>
+ factice o&ugrave; j&rsquo;&eacute;tais claquemur&eacute; et
+d&rsquo;une attraction vers un vague id&eacute;al<br>
+ que je voyais bleuir dans le lointain, &agrave; l&rsquo;horizon.
+Or, voici qu&rsquo;un<br>
+ jour, en lisant, je crois, le <i>Magasin des Familles</i>, je
+vais tomber<br>
+ sur une page o&ugrave; &eacute;tait la description de la
+chartreuse de Valbonne et<br>
+ de la vie contemplative et silencieuse des Chartreux.</p>
+
+<p>N&rsquo;est-il pas vrai, lecteur, que je me monte la
+t&ecirc;te, et, m&rsquo;&eacute;chappant<br>
+ du pensionnat, par une belle apr&egrave;s-midi, je pars, tout
+seul,<br>
+ &eacute;perdument, prenant, le long du Rh&ocirc;ne la route du
+Pont-Saint-Esprit,<br>
+ car je savais que Vaibonne n&rsquo;en &eacute;tait pas
+&eacute;loign&eacute;.</p>
+
+<p>"Tu iras, me dis-je, frapper &agrave; la porte du couvent; tu
+prieras, tu<br>
+ pleureras, jusqu&rsquo;&agrave; ce qu&rsquo;on veuille te
+recevoir; puis, une fois re&ccedil;u,<br>
+ tu vas, comme un bienheureux, te promener tout le jour sous
+les<br>
+ arbres de la for&ecirc;t, et, te plongeant dans l&rsquo;amour de
+Dieu, tu te<br>
+ sanctifieras comme fit le bon saint Gent."</p>
+
+<p>Ce ressouvenir de saint Gent, dont la l&eacute;gende me
+hantait, sur le coup<br>
+ m&rsquo;arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>"Et ta m&egrave;re, me dis-je, &agrave; laquelle,
+mis&eacute;rable, tu n&rsquo;as pas dit adieu,<br>
+ et qui, en apprenant que tu as disparu, va &ecirc;tre au
+d&eacute;sespoir et, par<br>
+ monts et par vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant,
+d&eacute;sol&eacute;e<br>
+ comme la m&egrave;re de saint Gent.!"</p>
+
+<p>Et alors, tournant bride, le coeur gros, h&eacute;sitant, je
+gagnai vers<br>
+ Maillane, autant dire pour embrasser, avant de fuir le monde,
+mes<br>
+ parents encore une fois; mais, &agrave; mesure que
+j&rsquo;avan&ccedil;ais vers la maison<br>
+ paternelle, voil&agrave;, pauvre petit, que mes projets de
+c&eacute;nobite et mes<br>
+ fi&egrave;res r&eacute;solutions fondaient dans
+l&rsquo;&eacute;motion de mon amour filial comme<br>
+ un peloton de neige &agrave; un feu de chemin&eacute;e; et
+lorsque, au seuil du<br>
+ Mas, j&rsquo;arrivai sur le tard et que ma m&egrave;re,
+&eacute;tonn&eacute;e de me voir tomber<br>
+ l&agrave;, me dit :</p>
+
+<p>-- Mais pourquoi donc as-tu quitt&eacute; le pensionnat avant
+d&rsquo;&ecirc;tre aux<br>
+ vacances?</p>
+
+<p>-- Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux de ma
+fugue, et<br>
+ je ne veux plus y aller, chez ce gros monsieur Millet.</p>
+
+<p>-- o&ugrave; l&rsquo;on ne mange que des carottes!</p>
+
+<p>Le lendemain, on me fit reconduire, par notre berger Rouquet,
+dans ma<br>
+ ge&ocirc;le abhorr&eacute;e, en me promettant, cependant, de
+m&rsquo;en lib&eacute;rer bient&ocirc;t,<br>
+ apr&egrave;s les vacances.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE VII</h2>
+
+<h3>CHEZ M. DUPUY</h3>
+
+<p>Joseph Roumanille. &mdash; Notre liaison. &mdash; Les
+po&egrave;tes du "Boui-Abaisso".<br>
+ -- L&rsquo;&eacute;puration de notre langue. -- Anselme Matbieu.
+&mdash; L&rsquo;amour sur les<br>
+ toits. &mdash; Les processions avignonnaises. &mdash; Celle des
+P&eacute;nitents Blancs.<br>
+ -- Le sergent Monnier. &mdash; L&rsquo;ach&egrave;vement des
+&eacute;tudes.</p>
+
+<p>Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de
+place, ma<br>
+ m&egrave;re, &agrave; la rentr&eacute;e de cette ann&eacute;e
+scolaire, m&rsquo;amena chez M. Dupuy,<br>
+ Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un
+pensionnat<br>
+ &agrave; Avignon, au quartier du Pont-Trou&eacute;. Mais, ici,
+pour mes go&ucirc;ts de<br>
+ proven&ccedil;aliste en herbe, j&rsquo;eus, comme on dit, le
+museau dans le sac.</p>
+
+<p>M. Dupuy &eacute;tait le fr&egrave;re de ce Charles Dupuy,
+mort d&eacute;put&eacute; de la Dr&ocirc;me,<br>
+ auteur du <i>Petit Papillon</i>, un des morceaux d&eacute;licats
+de notre<br>
+ anthologie proven&ccedil;ale moderne. Lui, le cadet Dupuy,
+rimait aussi en<br>
+ proven&ccedil;al, mais ne s&rsquo;en vantait pas, et il avait
+raison.</p>
+
+<p>Voici que, quelque temps apr&egrave;s, il nous arriva de Nyons
+un jeune<br>
+ professeur &agrave; fine barbe noire, qui &eacute;tait de
+Saint-Remy. On l&rsquo;appelait<br>
+ Joseph Roumanille. Comme nous &eacute;tions pays, -- Mailane et
+Saint-Remy<br>
+ sont du m&ecirc;me canton, -- et que nos parents, tous
+cultivateurs, se<br>
+ connaissaient de, longue date, nous f&ucirc;mes bient&ocirc;t
+li&eacute;s. N&eacute;anmoins,<br>
+ j&rsquo;ignorais que le Saint-Remyen s&rsquo;occupait, lui aussi,
+de po&eacute;sie<br>
+ proven&ccedil;ale.</p>
+
+<p>Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les
+v&ecirc;pres, &agrave;<br>
+ l&rsquo;&eacute;glise des Carmes. L&agrave;, on nous faisait
+mettre derri&egrave;re le<br>
+ ma&icirc;tre-autel, dans les stalles du choeur, et, de nos voix
+jeunettes,<br>
+ nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels
+Denis<br>
+ Cassan, autre po&egrave;te proven&ccedil;al, on ne peut plus
+populaire dans les<br>
+ veill&eacute;es du quartier, et que nous voyions en surplis,
+avec son air<br>
+ falot, son flegme, sa t&ecirc;te chauve, entonner les antiennes
+et les<br>
+ hymnes. La rue o&ugrave; il demeurait porte, aujourd&rsquo;hui,
+son nom.</p>
+
+<p>Or, un dimanche, pendant que l&rsquo;on chantait v&ecirc;pres,
+il me vint dans<br>
+ l&rsquo;id&eacute;e de traduire en vers proven&ccedil;aux les
+<i>Psaumes de la P&eacute;nitence</i>,<br>
+ et, alors, en tapinois, dans mon livre entr&rsquo;ouvert,
+j&rsquo;&eacute;crivais &agrave;<br>
+ mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version
+:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Que l&rsquo;isop bagne ma caro,<br>
+ Sarai pur : lavas-me l&egrave;u<br>
+ E vendrai pu blanc encaro<br>
+ Que la tafo de la n&egrave;u.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais M. Roumanille, qui &eacute;tait le surveillant, vient par
+derri&egrave;re,<br>
+ saisit le papier o&ugrave; j&rsquo;&eacute;crivais, le lit, puis
+le fait lire au prudent<br>
+ M. Dupuy, -- qui fut, para&icirc;t-il, d&rsquo;avis de ne pas me
+contrarier; et,<br>
+ apr&egrave;s v&ecirc;pres, quand, autour des remparts
+d&rsquo;Avignon, nous allions &agrave; la<br>
+ promenade, il m&rsquo;interpella en ces termes :</p>
+
+<p>-- De cette fa&ccedil;on, mon petit Mistral, tu t&rsquo;amuses
+&agrave; faire des vers<br>
+ proven&ccedil;aux?</p>
+
+<p>-- Oui, quelquefois, lui r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>Et Roumanille, d&rsquo;une voix sympathique et bien
+timbr&eacute;e, me r&eacute;cita les<br>
+ Deux Agneaux :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Entend&egrave;s pas l&rsquo;agn&egrave;u que
+b&egrave;lo?<br>
+ V&egrave;s-lou que cour apr&egrave;s l&rsquo;enfant...<br>
+ Coume fan b&egrave;n tout &ccedil;o que fan!<br>
+ E l&rsquo;innouc&egrave;nci, ccnnme es bello!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et puis, le <i>Petit Joseph</i> :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Lou paire es ana rebrounda<br>
+ E, p&egrave;r vendre lou jardinage,<br>
+ La maire es anado au village,<br>
+ E Jej&egrave; r&egrave;sto p&egrave;r garda.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et puis <i>Paulon</i>, et puis le <i>Pauvre</i>, et
+<i>Madeleine et Louisette</i>,<br>
+ une vraie &eacute;closion de fleurs d&rsquo;avril, de fleurs de
+pr&eacute;s, fleurs<br>
+ annonciatrices du printemps f&eacute;libr&eacute;en qui me
+ravirent de plaisir et<br>
+ je m&rsquo;&eacute;criai :</p>
+
+<p>-- Voil&agrave; l&rsquo;aube que mon &acirc;me attendait pour
+s&rsquo;&eacute;veiller &agrave; la lumi&egrave;re!</p>
+
+<p>J&rsquo;avais bien, jusque-l&agrave;, lu &agrave; b&acirc;tons
+rompus un peu de proven&ccedil;al;<br>
+ mais, ce qui m&rsquo;ennuyait, c&rsquo;&eacute;tait de voir notre
+langue, chez les<br>
+ &eacute;crivains modernes (&agrave; l&rsquo;exception de Jasmin
+et du marquis de Lafare<br>
+ -- que je ne connaissais pas), employ&eacute;e, en
+g&eacute;n&eacute;ral, comme on e&ucirc;t dit<br>
+ par d&eacute;rision. Et Roumanille, beau premier, dans le parler
+populaire<br>
+ des Proven&ccedil;aux du jour, chantait, lui, dignement, sous
+une forme<br>
+ simple et fra&icirc;che, tous les sentiments du coeur.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, et nonobstant une diff&eacute;rence
+d&rsquo;&acirc;ge d&rsquo;une douzaine<br>
+ d&rsquo;ann&eacute;es (Roumanille &eacute;tait n&eacute; en
+1818), lui, heureux de trouver un<br>
+ confident de sa Muse tout pr&eacute;par&eacute; pour le
+comprendre, moi,<br>
+ tressaillant d&rsquo;entrer au sanctuaire de mon r&ecirc;ve, nous
+nous donn&acirc;mes<br>
+ la main, tels que des fils du m&ecirc;me Dieu, et nous
+li&acirc;mes amiti&eacute; sous<br>
+ une &eacute;toile si heureuse que, pendant un
+demi-si&egrave;cle, nous avons march&eacute;<br>
+ ensemble pour la m&ecirc;me oeuvre ethnique, sans que notre
+affection ou<br>
+ notre z&egrave;le se soient ralentis jamais.</p>
+
+<p>Roumanille avait donn&eacute; ses premiers vers au <i>Boui-A
+baisso</i>, un<br>
+ journal proven&ccedil;al que Joseph D&eacute;sanat publiait
+&agrave; Marseule une fois par<br>
+ semaine et qui, pour les trouv&egrave;res de cette
+&eacute;poque-l&agrave;, fut un foyer<br>
+ d&rsquo;exposition. Car la langue du terroir n&rsquo;a jamais
+manqu&eacute; d&rsquo;ouvriers;<br>
+ et principalement au temps du <i>Boui-A baisso</i> (1841-1846),
+il y eut<br>
+ devers Marseile un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien
+fait que<br>
+ maintenir l&rsquo;usage d&rsquo;&eacute;crire en proven&ccedil;al,
+m&eacute;rite d&rsquo;&ecirc;tre salu&eacute;.</p>
+
+<p>De plus, nous devons reconna&icirc;tre que des po&egrave;tes
+populaires, tels que<br>
+ le valeureux D&eacute;sanat de Tarascon, tels que Bellot,
+Chailan, B&eacute;n&eacute;dit<br>
+ et Gelu, Gelu &eacute;minemment, qui ont &agrave; leur
+mani&egrave;re exprim&eacute; la<br>
+ gaillardise du gros rire marseillais, n&rsquo;ont pas
+&eacute;t&eacute; depuis, pour ces<br>
+ sortes d&rsquo;atellanes, remplac&eacute;s ni
+d&eacute;pass&eacute;s. Et Camille Reybaud, un<br>
+ po&egrave;te de Carpentras, mais po&egrave;te de noble allure,
+dans une grande<br>
+ &eacute;p&icirc;tre qu&rsquo;il envoyait &agrave; Roumanille,
+tout en d&eacute;sesp&eacute;rant du sort du<br>
+ proven&ccedil;al d&eacute;laiss&eacute; par les imb&eacute;ciles
+qui, disait-il :</p>
+
+<p><i>Laissent, pour imiter les messieurs de la ville, -- aux
+sages<br>
+ p&egrave;res-grands notre langue trop vile -- et nous font du
+fran&ccedil;ais,<br>
+ qu&rsquo;ils estropient &agrave; fond, -- de tous les patois le
+plus affreux<br>
+ peut-&ecirc;tre.</i></p>
+
+<p>Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait;
+lorsqu&rsquo;il<br>
+ faisait cet appel aux r&eacute;dacteurs du <i>Boui-A
+baisso</i>:</p>
+
+<p><i>Quittons-nous : mais avant de nous s&eacute;parer, --
+fr&egrave;res, contre<br>
+ l&rsquo;oubli songeons de nous d&eacute;fendre; -- tous ensemble
+faisons quelque<br>
+ oeuvre colossale, -- quelque tour de Babel en brique
+proven&ccedil;ale; --<br>
+ au sommet, en chantant, gravez ensuite votre nom, -- car vous
+autres,<br>
+ amis, &ecirc;tes dignes de renomm&eacute;e! -- Moi qu&rsquo;un
+grain d&rsquo;encens &eacute;tourdit<br>
+ et enivre, -- qui chante pour chanter comme fait la cigale -- et
+qui<br>
+ n&rsquo;apporterais, pour votre monument, -- qu&rsquo;une
+pinc&eacute;e de gravier et de<br>
+ mauvais ciment, je creuserai pour ma muse un tombeau dans le
+sable;<br>
+ -- et quand vous aurez fini votre oeuvre imp&eacute;rissable, --
+si, des<br>
+ hauteurs de votre ciel si bleu, vous regardez en bas,
+fr&egrave;res, vous ne<br>
+ me verrez plus.</i></p>
+
+<p>Seulement, imbus de cette id&eacute;e fausse que le parler du
+peuple n&rsquo;&eacute;tait<br>
+ bon qu&rsquo;&agrave; traiter des sujets bas ou drolatiques, ces
+messieurs<br>
+ n&rsquo;avaient cure ni de le nettoyer, ni de le
+r&eacute;habiliter.</p>
+
+<p>Depuis Louis XIV, les traditions usit&eacute;es pour
+&eacute;crire notre langue<br>
+ s&rsquo;&eacute;taient &agrave; peu pr&egrave;s perdues. Les
+po&egrave;tes m&eacute;ridionaux avaient, par<br>
+ insouciance ou plut&ocirc;t par ignorance, accept&eacute; la
+graphie de la langue<br>
+ fran&ccedil;aise. Et &agrave; ce syst&egrave;me-l&agrave; qui,
+n&rsquo;&eacute;tant pas fait pour lui,<br>
+ disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite
+ses<br>
+ fantaisies orthographiques &agrave; tel point que les dialectes
+de l&rsquo;idiome<br>
+ d&rsquo;Oc, &agrave; force d&rsquo;&ecirc;tre
+d&eacute;figur&eacute;s par l&rsquo;&eacute;criture,
+paraissaient<br>
+ compl&egrave;tement &eacute;trangers les uns aux autres.</p>
+
+<p>Roumanille, en lisant &agrave; la biblioth&egrave;que
+d&rsquo;Avignon les manuscrits de<br>
+ Saboly, fut frapp&eacute; du bon effet que produisait notre
+langue,<br>
+ orthographi&eacute;e l&agrave; selon le g&eacute;nie national et
+d&rsquo;apr&egrave;s les usages de nos<br>
+ vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse,
+prendre mon<br>
+ sentiment pour rendre au proven&ccedil;al son orthographe
+naturelle; et,<br>
+ d&rsquo;accord tous les deux sur le plan de r&eacute;forme, on
+partit hardiment de<br>
+ l&agrave; pour muer ou changer de peau. Nous sentions
+instinctivement que,<br>
+ pour l&rsquo;oeuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous
+fallait<br>
+ un outil l&eacute;ger, un outil frais &eacute;moulu.</p>
+
+<p>L&rsquo;orthographe n&rsquo;&eacute;tait pas tout. Par esprit
+d&rsquo;imitation et par un<br>
+ pr&eacute;jug&eacute; bourgeois qui, malheureusement, descend
+toujours davantage,<br>
+ l&rsquo;on s&rsquo;&eacute;tait accoutum&eacute; &agrave;
+d&eacute;laisser comme "grossiers" les mots les<br>
+ plus grenus du parler proven&ccedil;al. Par suite, les
+po&egrave;tes pr&eacute;curseurs<br>
+ des f&eacute;libres, m&ecirc;me ceux en renom, employaient
+commun&eacute;ment, sans aucun<br>
+ sens critique, les formes corrompues, b&acirc;tardes, du patois
+francis&eacute;<br>
+ qui court les rues. Ayant donc Roumanille et moi,
+consid&eacute;r&eacute; qu&rsquo;&agrave; tant<br>
+ faire que d&rsquo;&eacute;crire nos vers dans le langage du
+peuple, il fallait<br>
+ mettre en lumi&egrave;re, il fallait faire valoir
+l&rsquo;&eacute;nergie, la franchise,<br>
+ la richesse d&rsquo;expression qui la caract&eacute;risent, nous
+conv&icirc;nmes<br>
+ d&rsquo;&eacute;crire la langue purement et telle qu&rsquo;on la
+parle dans les milieux<br>
+ affranchis des influences ext&eacute;rieures. C&rsquo;est ainsi
+que les Roumains,<br>
+ comme nous le contait le po&egrave;te Alexandri, lorsqu&rsquo;ils
+voulurent<br>
+ relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises
+avaient<br>
+ perdue ou corrompue, all&egrave;rent la rechercher dans les
+campagnes et les<br>
+ montagnes chez les paysans les moins cultiv&eacute;s.</p>
+
+<p>Enfin, pour conformer le proven&ccedil;al &eacute;crit
+&agrave; la prononciation g&eacute;n&eacute;rale<br>
+ en Provence, on d&eacute;cida de supprimer quelques lettres
+finales ou<br>
+ &eacute;tymologiques tomb&eacute;es en d&eacute;su&eacute;tude,
+telles que l&rsquo;S du pluriel, le T<br>
+ des participes, l&rsquo;R des infinitifs et le CH de quelques
+mots, tels<br>
+ que <i>fach, dich, puech</i>, etc.</p>
+
+<p>Mais qu&rsquo;on n&rsquo;aille pas croire que ces innovations,
+bien qu&rsquo;elles<br>
+ n&rsquo;eussent de rapport qu&rsquo;avec un cercle restreint des
+po&egrave;tes "patois"<br>
+ comme on disait alors, se fussent introduites dans l&rsquo;usage
+commun,<br>
+ sans combat ni r&eacute;sistance. D&rsquo;Avignon &agrave;
+Marseille, tous ceux qui<br>
+ &eacute;crivaient ou rimaillaient dans la langue,
+contest&eacute;s dans leur<br>
+ routine ou leur mani&egrave;re d&rsquo;&ecirc;tre, soudain se
+gendarm&egrave;rent contre les<br>
+ r&eacute;formateurs. Une guerre de brochures et d&rsquo;articles
+venimeux, entre<br>
+ les jeunes d&rsquo;Avignon et nos contradicteurs, dura plus de
+vingt ans.</p>
+
+<p>A Marseille, les amateurs de trivialit&eacute;s, les rimeurs
+&agrave; barbe<br>
+ blanche, les jaloux, les grognons, se r&eacute;unissaient le
+soir dans<br>
+ l&rsquo;arri&egrave;re-boutique du bouquiniste Boy pour y
+g&eacute;mir am&egrave;rement sur la<br>
+ suppression des S et aiguiser les armes contre les
+novateurs.<br>
+ Roumanille, vaillamment et toujours sur la br&egrave;che,
+lan&ccedil;ait aux<br>
+ adversaires le feu gr&eacute;geois que nous appr&ecirc;tions, un
+peu l&rsquo;un, un peu<br>
+ l&rsquo;autre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous
+avions pour<br>
+ nous, outre les bonnes raisons, la foi, l&rsquo;enthousiasme,
+l&rsquo;entrain de<br>
+ la jeunesse, avec quelque autre chose, nous fin&icirc;mes par
+rester, ainsi<br>
+ que vous verrez plus tard, ma&icirc;tres du champ de
+bataille.</p>
+
+<p>
+......................................................................................................</p>
+
+<p>Dans la cour, une apr&egrave;s-midi o&ugrave;, avec les
+camarades, nous jouions aux<br>
+ trois sauts, entra et s&rsquo;avan&ccedil;a dans notre groupe un
+nouveau<br>
+ pensionnaire aux fines jambes, le nez &agrave; l&rsquo;Henri IV,
+le chapeau sur<br>
+ l&rsquo;oreille, l&rsquo;air quelque peu vieillot et dans la
+bouche un bout de<br>
+ cigare &eacute;teint. Et les mains dans les poches de sa veste
+arrondie,<br>
+ sans plus de fa&ccedil;ons que s&rsquo;il &eacute;tait des
+n&ocirc;tres :</p>
+
+<p>-- Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que
+j&rsquo;essaye, moi,<br>
+ un peu, aux trois sauts?</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t, sans plus de g&ecirc;ne, le voil&agrave;
+qui prend sa course, et<br>
+ l&eacute;ger comme un chat, il d&eacute;passe peut-&ecirc;tre
+d&rsquo;environ trois mains<br>
+ ouvertes la marque du plus fort qui venait de sauter.<br>
+ Nous batt&icirc;mes tous des mains et lui d&icirc;mes :</p>
+
+<p>-- Coll&egrave;gue, d&rsquo;o&ugrave; sors-tu comme cela?</p>
+
+<p>-- Je sors, dit-il, de Ch&acirc;teauneuf, le pays du bon
+vin... Vous n&rsquo;en<br>
+ avez jamais ou&iuml; parler, de Ch&acirc;teauneuf, de
+Ch&acirc;teauneuf-du-Pape?</p>
+
+<p>-- Si, et quel est ton nom?</p>
+
+<p>-- Mon nom? Anselme Mathieu.</p>
+
+<p>A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses
+poches, et<br>
+ il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de
+fa&ccedil;on<br>
+ courtoise, souriante et ais&eacute;e, il nous offrit &agrave;
+tour de r&ocirc;le.</p>
+
+<p>Nous qui, pour la plupart, n&rsquo;avions jamais os&eacute;
+fumer (sinon, comme<br>
+ les enfants, quelques racines de m&ucirc;rier), nous
+pr&icirc;mes sur-le-champ en<br>
+ grande consid&eacute;ration le nouveau qui faisait si largement
+les choses<br>
+ et qui, &agrave; ce qu&rsquo;il montrait, devait conna&icirc;tre
+la haute vie.</p>
+
+<p>C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;avec Mathieu, le gentil auteur de la
+<i>Farandole</i>, nous<br>
+ f&icirc;mes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le
+racontai &agrave;<br>
+ notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut
+tant<br>
+ que, dans son roman de Jack, il a mis &agrave; l&rsquo;actif de
+son petit prince<br>
+ n&egrave;gre la susdite largesse des vieux bouts de cigare.</p>
+
+<p>Avec Roumanille et Mathieu nous &eacute;tions donc trois,
+<i>tres faciunt</i><br>
+ <i>capitulum</i>, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder
+le<br>
+ F&eacute;librige. Mais le brave Mathieu (comment
+s&rsquo;arrangeait-il?) on ne le<br>
+ voyait gu&egrave;re qu&rsquo;&agrave; l&rsquo;heure des repas ou
+de la r&eacute;cr&eacute;ation. Attendu<br>
+ qu&rsquo;il avait l&rsquo;air d&eacute;j&agrave; d&rsquo;un petit
+vieux, bien qu&rsquo;il n&rsquo;e&ucirc;t pas<br>
+ beaucoup plus de seize ans, et qu il &eacute;tait quelque peu en
+retard dans<br>
+ ses &eacute;tudes, il s&rsquo;&eacute;tait fait donner une
+chambre sous les tuiles, sous<br>
+ pr&eacute;texte de pouvoir y travailler plus librement, et
+l&agrave;, dans sa<br>
+ soupente, o&ugrave; l&rsquo;on voyait, sur les murs, des images
+clou&eacute;es et, sur<br>
+ des<br>
+ &eacute;tag&egrave;res, des figurines de Pradier, nudit&eacute;s
+en pl&acirc;tre, tout le jour<br>
+ il r&ecirc;vassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du
+temps,<br>
+ accoud&eacute; sur sa fen&ecirc;tre, regardait les gens passer
+dans la rue ou bien<br>
+ les passereaux apporter la becqu&eacute;e, dans leurs nids,
+&agrave; leurs petits.<br>
+ Puis il disait des gaudrioles &agrave; Mariette, la
+chambri&egrave;re, envoyait des<br>
+ lorgnades &agrave; la demoiselle du ma&icirc;tre et,
+lorsqu&rsquo;il descendait nous<br>
+ voir, nous contait toutes sortes de fariboles de village.</p>
+
+<p>Mais, o&ugrave; il ne riait pas, c&rsquo;&eacute;tait
+lorsqu&rsquo;il nous parlait de ses<br>
+ parchemins de noble.</p>
+
+<p>-- Mes a&iuml;eux &eacute;taient marquis, disait-il d&rsquo;une
+voix grave, marquis de<br>
+ Montredon. Lors de la R&eacute;volution, mon grand p&egrave;re
+quitta son titre ;<br>
+ et, apr&egrave;s, se trouvant ruin&eacute;, il ne voulut plus le
+reprendre, parce<br>
+ qu&rsquo;il ne pouvait plus le porter convenablement.</p>
+
+<p>Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque
+chose de<br>
+ romanesque, de n&eacute;buleux. Quelquefois, il disparaissait,
+comme les<br>
+ chats lorsqu&rsquo;ils vont &agrave; Rome. Nous le h&eacute;lions
+:</p>
+
+<p>-- Mathieu!</p>
+
+<p>Point de Mathieu... O&ugrave; &eacute;tait-il? L&agrave;-haut
+sur les toits, qui courait<br>
+ dans les tuiles, pour aller &agrave; des rendez-vous qu&rsquo;il
+avait, nous<br>
+ racontait-il, avec une fillette belle comme le jour!</p>
+
+<p>Voici qu&rsquo;au Pont-Trou&eacute;, qui &eacute;tait notre
+quartier, le jour de la<br>
+ F&ecirc;te-Dieu, nous regardions, comme d&rsquo;usage, passer la
+procession, et<br>
+ Mathieu me dit :</p>
+
+<p>-- Fr&eacute;d&eacute;ric, veux-tu que je te fasse
+conna&icirc;tre mon amante?</p>
+
+<p>-- Volontiers.</p>
+
+<p>-- Eh bien! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe des
+choristes,<br>
+ ennuag&eacute;es de blanc dans leurs voiles de tulle, tu
+remarqueras que<br>
+ toutes ont une fleur &eacute;pingl&eacute;e au milieu de la
+poitrine :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Fleur au milan<br>
+ Cherche galant.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais tu en verras une, blonde comme un fil d&rsquo;or, qui aura
+la fleur<br>
+ sur le c&ocirc;t&eacute; :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Fleur au c&ocirc;t&eacute;,<br>
+ Galant trouv&eacute;.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>-- Tiens, la voil&agrave; : c&rsquo;est elle!</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est ton amie?</p>
+
+<p>-- Celle-l&agrave; m&ecirc;me.</p>
+
+<p>-- Mon cher, c&rsquo;est un soleil! Mais comment t&rsquo;y es-tu
+pris pour faire<br>
+ la conqu&ecirc;te d&rsquo;une si fine demoiselle?</p>
+
+<p>-- Je vais, dit-il, te le conter. C&rsquo;est la fille du
+confiseur qui est<br>
+ &agrave; la Carretterie. J&rsquo;y allais, de temps en temps,
+acheter des <i>boutons</i><br>
+ <i>de gu&ecirc;tre</i> (pastilles &agrave; la menthe) ou des
+<i>crottes de rat</i> (p&acirc;te de<br>
+ r&eacute;glisse); si bien qu&rsquo;ayant fini par me familiariser
+avec l&rsquo;aimable<br>
+ petite et m&rsquo;&eacute;tant fait conna&icirc;tre pour marquis
+de Montredon, un jour<br>
+ qu&rsquo;elle &eacute;tait seule derri&egrave;re son comptoir, je
+lui dis :</p>
+
+<p>"-- Belle fille, si je vous connaissais pour aussi peu
+sens&eacute;e que<br>
+ moi, je vous proposerais de faire une excursion...</p>
+
+<p>"-- O&ugrave;?</p>
+
+<p>"-- Dans la lune, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>"La fillette &eacute;clata de rire et, moi, je continuai :</p>
+
+<p>"-- Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la
+terrasse<br>
+ qui se trouve au haut de votre maison, &agrave; l&rsquo;heure que
+vous voudrez ou<br>
+ &agrave; celle o&ugrave; vous pourrez; et moi, qui mets mon
+coeur et ma fortune &agrave;<br>
+ vos pieds, je viendrai tous les jours, l&agrave;, sous le ciel,
+vous conter<br>
+ fleurette.</p>
+
+<p>Et ainsi s&rsquo;est pass&eacute;e la chose... Au haut de la
+maison de ma belle,<br>
+ il y a, comme en beaucoup d&rsquo;autres, une de ces
+plates-formes o&ugrave; l&rsquo;on<br>
+ fait s&eacute;cher le linge. Je n&rsquo;ai donc, chaque jour,
+qu&rsquo;&agrave; monter sur les<br>
+ toits et, de goutti&egrave;re en goutti&egrave;re, je vais
+trouver ma blondine, qui<br>
+ y &eacute;tend ou plie sa petite lessive ; et puis l&agrave;,
+les l&egrave;vres sur les<br>
+ l&egrave;vres, la main pressant la main, toujours courtoisement,
+comme entre<br>
+ dame et chevalier, nous sommes dans le paradis.</p>
+
+<p>Voil&agrave; comme notre Anselme, futur <i>F&eacute;libre des
+Baisers</i>, en &eacute;tudiant &agrave;<br>
+ l&rsquo;aise le Br&eacute;viaire de l&rsquo;Amour, passa tout
+doucement ses classes sur<br>
+ les toitures d&rsquo;Avignon.</p>
+
+<p>A propos des processions, et avant de quitter la cit&eacute;
+pontificale, il<br>
+ faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans
+notre<br>
+ jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en
+&eacute;moi.<br>
+ Notre-Dame-de-Dom qui est la m&eacute;tropole, et les quatre
+paroisses :<br>
+ Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien,<br>
+ rivalisaient &agrave; qui se montrerait plus belle.</p>
+
+<p>D&egrave;s que le sacristain, agitant sa clochette, avait
+parcouru les rues<br>
+ dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on<br>
+ balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on
+attachait<br>
+ les tentures. Les riches, &agrave; leurs balcons,
+&eacute;tendaient leurs<br>
+ tapisseries de soie brod&eacute;e et damass&eacute;e; les<br>
+ pauvres, &agrave; leurs fen&ecirc;tres, exhibaient leurs
+couvertures piqu&eacute;es &agrave;<br>
+ petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes-pointes.
+Au<br>
+ portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les
+murs de<br>
+ draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pav&eacute;,
+d&rsquo;une liti&egrave;re<br>
+ de buis.</p>
+
+<p>Ensuite s&rsquo;&eacute;levaient, de distance en distance, les
+reposoirs<br>
+ monumentaux, hauts comme des pyramides, charg&eacute;s de
+cand&eacute;labres et de<br>
+ vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais
+sur<br>
+ des chaises, attendaient le cort&egrave;ge, en mangeant des
+petits p&acirc;t&eacute;s. La<br>
+ jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane,
+se<br>
+ promenaient, se dandinaient, lorgnant les filles et leur jetant
+des<br>
+ roses, sous les tentes des rues qu&rsquo;embaumait, tout le long,
+la fum&eacute;e<br>
+ des encensoirs.</p>
+
+<p>Lorsque enfin la procession, avec son suisse en t&ecirc;te, de
+rouge tout<br>
+ v&ecirc;tu, avec ses th&eacute;ories de vierges voil&eacute;es
+de blanc, ses<br>
+ congr&eacute;gations, ses fr&egrave;res, ses moines, ses
+abb&eacute;s, ses choeurs et ses<br>
+ musiques, s&rsquo;&eacute;grenait lentement au battement des
+tambours, vous<br>
+ entendiez, au passage, le murmure des d&eacute;votes qui
+r&eacute;citaient leur<br>
+ rosaire.</p>
+
+<p>Puis, dans un grand silence, agenouill&eacute;s ou
+inclin&eacute;s, tous se<br>
+ prosternaient &agrave; la fois, et, l&agrave;-bas, sous une
+pluie de fleurs de<br>
+ gen&ecirc;t blondes, l&rsquo;officiant haussait le
+Saint-Sacrement splendide!</p>
+
+<p>Mais ce qui frappait le plus, c&rsquo;&eacute;taient les
+P&eacute;nitents, qui faisaient<br>
+ leurs sorties apr&egrave;s le coucher du soleil, &agrave; la
+clart&eacute; des flambeaux.<br>
+ Les P&eacute;nitents Blancs, entre autres, lorsque,
+encapuchonn&eacute;s de leurs<br>
+ capuces et cagoules, ils d&eacute;ifiaient pas &agrave; pas,
+comme des spectres,<br>
+ par la ville, portant &agrave; bras, les uns des tabernacles
+portatifs, les<br>
+ autres des reliquaires ou des bustes barbus, d&rsquo;autres
+des<br>
+ br&ucirc;le-parfums, ceux-ci un oeil &eacute;norme dans un
+triangle, ceux-l&agrave; un<br>
+ grand serpent entortill&eacute; autour d&rsquo;un arbre, vous
+auriez dit la<br>
+ procession indienne de Brahma.</p>
+
+<p>Contemporaines de la Ligue et m&ecirc;me du Schisme
+d&rsquo;Occident, ces<br>
+ confr&eacute;ries, en g&eacute;n&eacute;ral, avaient pour chefs
+et dignitaires les<br>
+ premiers nobles d&rsquo;Avignon, et Aubanel le grand
+f&eacute;libre, qui avait,<br>
+ toute sa vie, &eacute;t&eacute; P&eacute;nitent Blanc
+z&eacute;l&eacute;, fut, &agrave; sa mort, enseveli dans<br>
+ son froc de confr&egrave;re.</p>
+
+<p>Nous avions, chez M. Dupuy, comme ma&icirc;tre
+d&rsquo;&eacute;tude, un ancien sergent<br>
+ d&rsquo;Afrique appel&eacute; M. Monnier, qui aurait bien
+&eacute;t&eacute;, nous disait-il,<br>
+ p&eacute;nitent rouge, si une confr&eacute;rie de cette
+couleur-l&agrave; e&ucirc;t exist&eacute; dans<br>
+ Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt &agrave;
+sacrer, il<br>
+ &eacute;tait, avec sa moustache et sa barbiche r&ecirc;che,
+toujours, de pied en<br>
+ cap, cir&eacute; et astiqu&eacute;.</p>
+
+<p>Au Coll&egrave;ge Royal, o&ugrave; nous apprenions
+l&rsquo;histoire, il n&rsquo;&eacute;tait jamais<br>
+ question de la politique du si&egrave;cle. Mais le sergent
+Monnier,<br>
+ r&eacute;publicain enthousiaste, s&rsquo;&eacute;tait, &agrave;
+cet &eacute;gard, charg&eacute; de nous<br>
+ instruire. Pendant les r&eacute;cr&eacute;ations, il se
+promenait de long en large,<br>
+ tenant en main l&rsquo;histoire de la R&eacute;volution. Et
+s&rsquo;enflammant &agrave; la<br>
+ lecture, gesticulant, sacrant et pleurant d&rsquo;enthousiasme
+:</p>
+
+<p>"Que c&rsquo;est beau! nous criait-il, que c&rsquo;est beau!
+quels hommes!<br>
+ Camille Desmoulins, Mirabeau, Bailly, Vergniaud, Danton,
+Saint-Just,<br>
+ Boissy-d&rsquo;Anglas! nous sommes des vermisseaux
+aujourd&rsquo;hui, nom de<br>
+ Dieu, &agrave; c&ocirc;t&eacute; des g&eacute;ants de la
+Convention nationale!"<br>
+ -- "Quelque chose de beau, tes g&eacute;ants conventionnels!"
+lui r&eacute;pondait<br>
+ Roumanille, quand parfois il se trouvait l&agrave;, -- "des
+coupeurs de<br>
+ t&ecirc;tes! des tra&icirc;neurs de crucifix! des monstres
+d&eacute;natur&eacute;s, qui se<br>
+ mangeaient les uns les autres et que, lorsqu&rsquo;il les voulut,
+Bonaparte<br>
+ acheta comme pourceaux en foire!"<br>
+ Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux,
+jusqu&rsquo;&agrave; ce que le<br>
+ bon Mathieu, avec quelque calembredaine, vint les
+r&eacute;concilier.</p>
+
+<p>Bref, un jour poussant l&rsquo;autre, ce fut dans ce milieu
+bonasse et<br>
+ familier qu&rsquo;au mois d&rsquo;ao&ucirc;t de
+l&rsquo;ann&eacute;e 1847 je terminai mes &eacute;tudes.<br>
+ Roumanille, pour accro&icirc;tre ses petits &eacute;moluments
+&eacute;tait entr&eacute; comme<br>
+ prote &agrave; l&rsquo;imprimerie Seguin; et, gr&acirc;ce
+&agrave; cet emploi, il imprimait l&agrave;,<br>
+ &agrave; peu de frais, son premier recueil de vers, les
+<i>P&acirc;querettes</i>, dont<br>
+ il nous r&eacute;galait d&eacute;licieusement, lorsqu&rsquo;il en
+voyait les &eacute;preuves; et<br>
+ gai comme un poulain, comme un jeune poulain qu&rsquo;on
+&eacute;largit et met au<br>
+ vert, je m&rsquo;en revins &agrave; notre Mas.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE VIII</h2>
+
+<h3>COMMENT JE PASSAI BACHELIER</h3>
+
+<p>Le voyage de N&icirc;mes. -- Le Petit Saint-Jean. -- Les
+jardiniers. -- Le<br>
+ Remontrant. -- L&rsquo;explication du baccalaur&eacute;at. -- Le
+retour aux<br>
+ champs. -- Les camarades du village. -- Les veill&eacute;es. --
+Les notaires<br>
+ de Mailiane. -- L&rsquo;oncle J&eacute;r&ocirc;me.</p>
+
+<p>-- Eh bien, me dit mon p&egrave;re, cette fois, as-tu
+achev&eacute;?</p>
+
+<p>-- J&rsquo;ai achev&eacute;, r&eacute;pondis-je; seulement...
+il faudra que j&rsquo;aille &agrave;<br>
+ N&icirc;mes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne
+me laisse<br>
+ pas sans quelque appr&eacute;hension.</p>
+
+<p>-- Marche, marche : nous autres, quand nous &eacute;tions
+soldats, au si&egrave;ge<br>
+ de Figui&egrave;res, nous en avons pass&eacute;, mon fils, de
+plus mauvais.</p>
+
+<p>Je me pr&eacute;parai donc pour le voyage de N&icirc;mes,
+o&ugrave;, en ce temps, se<br>
+ faisaient les bacheliers. Ma m&egrave;re me plia deux chemises
+repass&eacute;es,<br>
+ avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir &agrave;
+carreaux, piqu&eacute; de<br>
+ quatre &eacute;pingles, bien proprement. Mon p&egrave;re me
+donna, dans un petit<br>
+ sachet de toile, cent cinquante francs d&rsquo;&eacute;cus, en me
+disant :</p>
+
+<p>-- Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas
+les<br>
+ gaspiller.</p>
+
+<p>Et je partis du Mas pour la ville de N&icirc;mes, mon petit
+paquet sous le<br>
+ bras, le chapeau sur l&rsquo;oreille, un b&acirc;ton de vigne
+&agrave; la main.</p>
+
+<p>Quand j&rsquo;arrivai &agrave; N&icirc;mes je rencontrai un
+gros d&rsquo;&eacute;coliers des environs<br>
+ qui venaient comme moi passer leur baccalaur&eacute;at. Ils
+&eacute;taient, pour la<br>
+ plupart, accompagn&eacute;s de leurs parents, beaux messieurs et
+belles<br>
+ dames, avec les poches pleines<br>
+ de recommandations : l&rsquo;un avait une lettre pour le recteur,
+un autre<br>
+ pour l&rsquo;inspecteur, un autre pour le pr&eacute;fet,
+celui-l&agrave; pour le<br>
+ grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le
+talon,<br>
+ avec un petit air de dire : "Nous sommes s&ucirc;rs de notre
+affaire."</p>
+
+<p>Moi, petit campagnard, je n&rsquo;&eacute;tais pas plus gros
+qu&rsquo;un pois, car je ne<br>
+ connaissais absolument personne; et tout mon recours, pauvret,
+&eacute;tait<br>
+ de dire &agrave; part quelque pri&egrave;re &agrave; saint
+Baudile, qui est le patron de<br>
+ N&icirc;mes (j&rsquo;avais, &eacute;tant enfant, port&eacute; son
+cordon votif), pour qu&rsquo;il m&icirc;t<br>
+ dans le coeur des examinateurs un peu de bont&eacute; pour
+moi.</p>
+
+<p>On nous enferma &agrave; l&rsquo;H&ocirc;tel de Ville, dans une
+grande salle nue, et l&agrave;<br>
+ un vieux professeur nous dicta, d&rsquo;un ton nasillard, une
+version<br>
+ latine, apr&egrave;s quoi, humant une prise, il nous dit :</p>
+
+<p>-- Messieurs, vous avez une heure pour traduire en
+fran&ccedil;ais la dict&eacute;e<br>
+ que je vous ai faite... Maintenant, d&eacute;brouillez-
+vous.</p>
+
+<p>Et, dare-dare pleins d&rsquo;ardeur, nous nous m&icirc;mes
+&agrave; l&rsquo;oeuvre; &agrave; coups de<br>
+ dictionnaire, le grimoire latin fut &eacute;pluch&eacute;; puis
+&agrave; l&rsquo;heure sonnante,<br>
+ notre vieux priseur de tabac ramassa les versions de tous et
+nous<br>
+ ouvrit la porte en disant :</p>
+
+<p>-- A demain!</p>
+
+<p>Ce fut la premi&egrave;re &eacute;preuve.</p>
+
+<p>Messieurs les &eacute;coliers
+s&rsquo;&eacute;parpill&egrave;rent par la ville et je me
+trouvai<br>
+ seul, avec mon petit paquet et mon b&acirc;ton de vigne en main,
+sur le<br>
+ pav&eacute; de N&icirc;mes, &agrave; bayer autour des
+Ar&egrave;nes et de la Maison-Carr&eacute;e.</p>
+
+<p>"Il faut pourtant, me dis-je, penser &agrave; se loger", et je
+me mis en<br>
+ qu&ecirc;te d&rsquo;une auberge pas trop ch&egrave;re, mais
+n&eacute;anmoins sortable; et,<br>
+ comme j&rsquo;avais le temps, je fis dix fois peut-&ecirc;tre, en
+guignant les<br>
+ enseignes, le tour de la ville de N&icirc;mes. Mais les
+h&ocirc;tels, avec leurs<br>
+ larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avalent l&rsquo;air
+de me<br>
+ toiser, et les salamalecs et fa&ccedil;ons du grand monde, tout
+cela me<br>
+ tenait en crainte.</p>
+
+<p>Comme je passais au faubourg, j&rsquo;aper&ccedil;us une
+enseigne avec cette<br>
+ inscription : <i>Au Petit Saint-Jean.</i></p>
+
+<p>Ce <i>Petit Saint-Jean</i> me remplit d&rsquo;aise. Il me
+sembla soudain &ecirc;tre en<br>
+ pays de connaissance. Saint-Jean est, en effet, un saint qui
+para&icirc;t<br>
+ de chez nous. Saint Jean am&egrave;ne la moisson, nous avons les
+feux de<br>
+ Saint-Jean, il y a l&rsquo;herbe de Saint-Jean, les pommes de
+Saint-Jean...<br>
+ Et j&rsquo;entrai au <i>Petit Saint-Jean</i>... J&rsquo;avais
+devin&eacute; juste.</p>
+
+<p>Dans la cour de l&rsquo;auberge, il y avait des charrettes
+b&acirc;ch&eacute;es, des<br>
+ camions d&eacute;tel&eacute;s et des groupes de
+Proven&ccedil;ales qui babillaient et<br>
+ riaient. Je me glissai dans la salle et m&rsquo;assis &agrave;
+table.</p>
+
+<p>La salle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; pleine, et la grande
+table aussi, rien que des<br>
+ jardiniers : mara&icirc;chers de Saint-R&eacute;my, de
+Ch&acirc;teau-Renard, de<br>
+ Barbentane, qui se connaissaient tous, car ils venaient au
+march&eacute; une<br>
+ fois par semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du
+jardinage.</p>
+
+<p>-- O B&eacute;n&eacute;zet, combien as-tu vendu tes
+aubergines?</p>
+
+<p>-- Mon cher, je n&rsquo;ai pas r&eacute;ussi : il y en avait
+abondance : j&rsquo;ai d&ucirc;<br>
+ les laisser &agrave; vil prix.</p>
+
+<p>-- Et la graine de porreau, qu&rsquo;en dit-on?</p>
+
+<p>-- Elle se vendra, para&icirc;t-il; il court des bruits de
+guerre et l&rsquo;on<br>
+ m&rsquo;a assur&eacute; qu&rsquo;on en faisait de la poudre.</p>
+
+<p>-- Et les haricots "quarantains"?</p>
+
+<p>-- Ils ont claqu&eacute;.</p>
+
+<p>-- Et les oignons?</p>
+
+<p>-- Enlev&eacute;s sur place.</p>
+
+<p>-- Et les courges?</p>
+
+<p>-- Il faudra les donner aux cochons.</p>
+
+<p>-- Et les melons, les carottes, les c&eacute;leris, les pommes
+de terre?</p>
+
+<p>Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur
+le<br>
+ jardinage.</p>
+
+<p>Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot.</p>
+
+<p>Lorsqu&rsquo;ils eurent tout dit, mon vis-&agrave;-vis me fait
+:</p>
+
+<p>-- Et vous, jeune homme, s&rsquo;il n&rsquo;y a pas
+indiscr&eacute;tion, &ecirc;tes-vous dans<br>
+ le jardinage? Vous n&rsquo;en avez pas l&rsquo;air.</p>
+
+<p>-- Moi, non... je suis venu &agrave; N&icirc;mes,
+r&eacute;pondis-je timide- ment, pour<br>
+ passer bachelier.</p>
+
+<p>-- Bachelier! Batelier! fit toute la tabl&eacute;e. Comment
+a-t-il dit &ccedil;a?</p>
+
+<p>-- Eh! oui, hasarda l&rsquo;un d&rsquo;eux, je crois qu&rsquo;il
+a dit "batelier" : il<br>
+ doit &ecirc;tre venu, oui, c&rsquo;est cela, pour passer le
+bac!... Pourtant il<br>
+ n&rsquo;y a pas de Rh&ocirc;ne &agrave; N&icirc;mes!</p>
+
+<p>-- Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu
+pas que<br>
+ c&rsquo;est un conscrit, qui vient passer &agrave; la
+"batterie"?</p>
+
+<p>Je me mis &agrave; rire, et, prenant la parole,
+j&rsquo;expliquai de mon mieux ce<br>
+ que c&rsquo;&eacute;tait qu&rsquo;un <i>bachelier</i>.</p>
+
+<p>-- Quand nous sortons des &eacute;coles, leur dis-je, que nos
+ma&icirc;tres nous<br>
+ ont appris... tout : le fran&ccedil;ais, le latin, le grec,
+l&rsquo;histoire, la<br>
+ rh&eacute;torique, les math&eacute;matiques, la physique, la
+chimie, l&rsquo;astronomie,<br>
+ la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous
+imaginer,<br>
+ alors on nous envoie &agrave; N&icirc;mes, o&ugrave; des
+messieurs tr&egrave;s savants nous font<br>
+ subir un examen...</p>
+
+<p>-- Oui! comme quand nous allions, nous autres, au
+cat&eacute;chisme, et<br>
+ qu&rsquo;on nous demandait : <i>&Ecirc;tes-vous
+chr&eacute;tien</i>?</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est cela. Ces savants nous questionnent sur toutes
+sortes de<br>
+ myst&egrave;res qu&rsquo;il y a dans les livres; et, si nous
+r&eacute;pondons bien, ils<br>
+ nous nomment bacheliers, gr&acirc;ce &agrave; quoi nous pouvons
+&ecirc;tre notaires,<br>
+ m&eacute;decins, avocats, contr&ocirc;leurs, juges,
+sous-pr&eacute;fets, tout ce que nous<br>
+ voudrez.</p>
+
+<p>-- Et si vous r&eacute;pondez mal?</p>
+
+<p>-- Ils nous renvoient au " banc des &acirc;nes"... On a fait
+aujourd&rsquo;hui,<br>
+ parmi nous, le premier triage ; mais c&rsquo;est demain matin que
+nous<br>
+ passerons &agrave; l&rsquo;&eacute;tamine.</p>
+
+<p>-- Oh! coquin de bon sort! cria toute la tabl&eacute;e, nous
+voudrions bien<br>
+ y &ecirc;tre, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au
+trou... Et<br>
+ que va-t-on vous demander, par exemple, voyons?</p>
+
+<p>-- Eh bien! on nous demandera, je suppose, les dates de toutes
+les<br>
+ batailles qui se sont livr&eacute;es dans le monde depuis que
+les hommes se<br>
+ battent : les batailles des Juifs, les batailles des Grecs,
+les<br>
+ batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands,
+des<br>
+ Espagnols, des Fran&ccedil;ais, des Anglais, des Polonais et des
+Hongrois...<br>
+ Non seulement les batailles, mais encore les noms des
+g&eacute;n&eacute;raux qui<br>
+ commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs
+ministres,<br>
+ de tous leurs enfants et m&ecirc;me de leurs b&acirc;tards!</p>
+
+<p>-- Oh! tonnerre de nom de nom ! mais quel int&eacute;r&ecirc;t
+y a-t-il &agrave; vous<br>
+ faire rappeler tout ce qui s&rsquo;est pass&eacute; du temps et
+depuis le temps<br>
+ que saint Joseph &eacute;tait gar&ccedil;on? Il ne semble pas
+possible que des<br>
+ hommes pareils s&rsquo;occupent de telles v&eacute;tilles! On
+voit bien l&agrave; qu&rsquo;ils<br>
+ n&rsquo;ont pas autre chose &agrave; faire. S&rsquo;il leur
+fallait, comme nous, aller<br>
+ tous les matins retourner la terre &agrave; la b&ecirc;che, je
+ne crois pas qu&rsquo;ils<br>
+ s&rsquo;amusassent &agrave; parler des Sarrasins ou des
+b&acirc;tards du roi H&eacute;rode...<br>
+ Mais allons, continuez...</p>
+
+<p>-- Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de
+toutes<br>
+ les nations, de toutes les contr&eacute;es, de toutes les
+montagnes et de<br>
+ toutes les rivi&egrave;res... et, &agrave; propos des
+rivi&egrave;res, il faut dire d&rsquo;o&ugrave;<br>
+ elles sortent et o&ugrave; elles vont se jeter.</p>
+
+<p>-- Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un jardinier
+de<br>
+ Ch&acirc;teau-Renard qui parlait du gosier, ils doivent donc
+vous demander<br>
+ d&rsquo;o&ugrave; sourd la Fontaine de Vaucluse? En voil&agrave;
+une d&rsquo;eau! On conte<br>
+ qu&rsquo;elle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. Je me
+suis<br>
+ laiss&eacute; dire qu&rsquo;un berger dans le gouffre
+d&rsquo;o&ugrave; elle sort de terre,<br>
+ laissa tomber son b&acirc;ton, et qu&rsquo;on le retrouva
+&agrave; sept bonnes lieues de<br>
+ l&agrave;, dans une source de Saint R&eacute;my... Est-ce vrai
+ou non?</p>
+
+<p>-- Tout &ccedil;a peut-&ecirc;tre... Ensuite, il nous faut
+savoir les noms de<br>
+ toutes les mers qu&rsquo;il y a sous la "chape du soleil".</p>
+
+<p>-- Pardon, si je vous interromps! dit encore le
+Remontrant.<br>
+ Savez-vous comment il se fait que la mer soit sal&eacute;e?</p>
+
+<p>-- Parce qu&rsquo;elle contient du sulfate de magn&eacute;sie,
+du chlorure...</p>
+
+<p>-- Oh! que non! un poissonnier -- tenez, qui &eacute;tait du
+Martigue, --<br>
+ m&rsquo;assura que &ccedil;a venait des b&acirc;timents
+charg&eacute;s de sel qui y ont fait<br>
+ naufrage depuis tant et tant d&rsquo;ann&eacute;es!</p>
+
+<p>-- Si &ccedil;a vous pla&icirc;t, &agrave; moi aussi... On
+nous demande comment se forme<br>
+ la ros&eacute;e, la pluie, la gel&eacute;e blanche,
+l&rsquo;orage, le tonnerre...</p>
+
+<p>-- Pardon, si je vous interromps! reprit le Remontrant; pour
+la<br>
+ pluie, nous savons bien que les nuages, dans des outres, vont
+la<br>
+ chercher &agrave; la mer. Mais, la foudre, est-ce vrai
+qu&rsquo;elle est ronde<br>
+ comme un panier?</p>
+
+<p>-- Cela d&eacute;pend, lui r&eacute;pliquai-je. On nous
+demande aussi l&rsquo;origine du<br>
+ vent, et ce qu&rsquo;il fait de chemin &agrave; l&rsquo;heure,
+&agrave; la minute, &agrave; la<br>
+ seconde...</p>
+
+<p>-- Que je vous interrompe! fit encore le Remontrant, vous
+devez donc<br>
+ savoir, jeune homme, d&rsquo;o&ugrave; sort le mistral? J&rsquo;ai
+toujours entendu dire<br>
+ qu&rsquo;il sortait d&rsquo;un rocher trou&eacute; et que, si on
+bouchait le trou, il ne<br>
+ soufflerait jamais plus, le sacr&eacute; mangeur de fange!
+C&rsquo;en serait une,<br>
+ celle-l&agrave;, d&rsquo;invention!</p>
+
+<p>-- Le gouvernement s&rsquo;y oppose, dit un Barbentanais; si
+n&rsquo;&eacute;tait le<br>
+ mistral, la Provence serait le jardin de la France! Et qui
+nous<br>
+ tiendrait? Nous serions trop riches.</p>
+
+<p>Je repris:</p>
+
+<p>-- On nous interroge sur le r&egrave;gne animal, sur les
+oiseaux, sur les<br>
+ poissons, jusque sur les dragons.</p>
+
+<p>-- Attendez, attendez, cria le Remontrant, les mains
+lev&eacute;es, et la<br>
+ Tarasque? n&rsquo;en parlent-ils pas, les livres? Certains
+pr&eacute;tendent que<br>
+ ce n&rsquo;est qu&rsquo;une fable; pourtant j&rsquo;ai vu sa
+tani&egrave;re, moi, &agrave; Tarascon,<br>
+ derri&egrave;re le Ch&acirc;teau, le long du Rh&ocirc;ne. On
+sait d&rsquo;ailleurs<br>
+ parfaitement qu&rsquo;elle est enterr&eacute;e sous la
+Croix-Couverte.</p>
+
+<p>Et je repris pour en finir:</p>
+
+<p>-- On nous questionne, bref, sur le nombre, la grosseur et
+la<br>
+ distance des &eacute;toiles, combien de milliers de lieues
+s&eacute;parent la terre<br>
+ du soleil.</p>
+
+<p>-- Celle-l&agrave; ne passe pas, cria le Palamard de Noves,
+qui est-ce qui<br>
+ va l&agrave;-haut pour mesurer les lieues? Vous ne voyez donc
+pas que les<br>
+ savants se moquent de nous : qu&rsquo;ils voudraient nous faire
+accroire<br>
+ que les pigeonneaux t&egrave;tent? Une jolie science que de
+vouloir compter<br>
+ les lieues du soleil &agrave; la lune : qu&rsquo;est-ce que cela
+peut bien nous<br>
+ faire? Ah! si vous me parliez de conna&icirc;tre la lune pour
+semer le<br>
+ c&eacute;leri, ou bien d&rsquo;&ocirc;ter les poux des
+f&egrave;ves ou de gu&eacute;rir le mal des<br>
+ porcs, je vous dirais : voil&agrave; une science, mais tout ce
+que nous<br>
+ conte ce gar&ccedil;on, c&rsquo;est des fariboles.</p>
+
+<p>-- Tais-toi donc, va, gros bouc, cria toute la bande, ce
+jeune<br>
+ d&eacute;gourdi en a plus oubli&eacute; peut-&ecirc;tre que tout
+ce que tu peux savoir...<br>
+ C&rsquo;est &eacute;gal, mes amis, il faut une fameuse t&ecirc;te
+pour pouvoir y serrer<br>
+ tout ce qu&rsquo;il nous a dit!</p>
+
+<p>-- Pauvre petit, disaient de moi les jeunes filles, regardez
+comme il<br>
+ est p&acirc;lot! On voit bien que la lecture, allez, &ccedil;a
+ne fait pas du<br>
+ bien. S&rsquo;il avait pass&eacute; son temps &agrave; la queue
+de la charrue, il aurait<br>
+ assur&eacute;ment plus de couleur que &ccedil;a... Puis,
+&agrave; quoi sert d&rsquo;en savoir<br>
+ tant?</p>
+
+<p>-- Moi, fit alors le Rond, je n&rsquo;ai &eacute;t&eacute;, en
+fait d&rsquo;&eacute;cole, qu&rsquo;&agrave; celle<br>
+ de M. B&ecirc;ta! Je ne sais ni A ni B. Mais je vous certifie
+que s&rsquo;il<br>
+ m&rsquo;avait fallu faire entrer dans le "coco" la cent
+milli&egrave;me part de ce<br>
+ qu&rsquo;on leur demande pour passer bachelier, on aurait pu,
+voyez-vous,<br>
+ prendre la mailloche et les coins et me taper sur la
+caboche.<br>
+ Inutile! les coins se seraient &eacute;point&eacute;s.</p>
+
+<p>-- Eh bien! les camarades, conclut le Remontrant, savez-vous
+ce qu&rsquo;il<br>
+ faut faire? Quand nous allons &agrave; quelque f&ecirc;te,
+o&ugrave; l&rsquo;on fait courir les<br>
+ taureaux, soit qu&rsquo;il y ait de belles luttes il nous arrive
+souvent de<br>
+ rester un jour de plus pour voir qui enl&egrave;vera le prix ou
+la<br>
+ cocarde... Nous sommes &agrave; N&icirc;mes : voil&agrave; un
+gars de Maillane qui,<br>
+ demain matin, va passer bachelier. Au lieu de partir ce
+soir,<br>
+ messieurs, couchons &agrave; N&icirc;mes et demain nous saurons
+au moins si notre<br>
+ Maillanais a pass&eacute; bachelier.</p>
+
+<p>-- &Ccedil;a va! dirent les autres, de toutes les
+fa&ccedil;ons la journ&eacute;e est<br>
+ perdue : allons, il faut voir la fin.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le coeur passablement &eacute;mu, je
+retournai a l&rsquo;H&ocirc;tel<br>
+ de Ville avec tous les candidats qui devaient se
+pr&eacute;senter. Mais d&eacute;j&agrave;<br>
+ pas mal d&rsquo;entre eux n&rsquo;&eacute;taient pas si fiers que
+la veille. Dans une<br>
+ grande salle devant une grande table charg&eacute;e
+d&rsquo;&eacute;critoires, de papiers<br>
+ et de livres, il y avait, assis gravement sur leurs chaises,
+cinq<br>
+ professeurs, en robes jaunes, cinq fameux professeurs venus
+expr&egrave;s de<br>
+ Montpellier avec le chaperon bord&eacute; d&rsquo;hermine sur
+l&rsquo;&eacute;paule et la toque<br>
+ sur la t&ecirc;te. C&rsquo;&eacute;tait la Facult&eacute; des
+Lettres, et voyez le hasard : un<br>
+ d&rsquo;eux &eacute;tait M. Saint-Ren&eacute; Taillandier, qui
+devait quelques ans apr&egrave;s<br>
+ devenir le patron, le chaleureux patron de notre langue
+proven&ccedil;ale.<br>
+ Mais &agrave; cette &eacute;poque, nous ne nous connaissions pas
+et l&rsquo;illustre<br>
+ professeur ne se doutait certes pas que le petit campagnard
+qui<br>
+ bredouillait devant lui deviendrait quelque jour un de ses bons
+amis.</p>
+
+<p>Je jouai de bonheur : je fus re&ccedil;u, et je m&rsquo;en
+allai par la ville,<br>
+ comme port&eacute; par les anges. Mais, comme il faisait chaud,
+je me<br>
+ rappelle que j&rsquo;avais soif; et, en passant devant les
+caf&eacute;s, avec ma<br>
+ houssine en l&rsquo;air, je pantelais de voir, blanchissante dans
+les<br>
+ verres, la bonne bi&egrave;re &eacute;cumeuse. Mais
+j'&eacute;tais si craintif et si<br>
+ novice dans la vie, que je n&rsquo;avais jamais mis les pieds
+dans un caf&eacute;,<br>
+ et je n&rsquo;osais pas y entrer!</p>
+
+<p>Que faisais-je pour lors? je parcourais les rues de
+N&icirc;mes, flambant,<br>
+ resplendissant, si bien que tous me regardaient et que
+d&rsquo;aucuns,<br>
+ m&ecirc;me, disaient :</p>
+
+<p>-- Celui-l&agrave; est bachelier!</p>
+
+<p>Et quand je rencontrai une borne fontaine, je m&rsquo;abreuvais
+&agrave; son eau<br>
+ fra&icirc;che et le roi de Paris n&rsquo;&eacute;tait pas mon
+cousin.</p>
+
+<p>Mais le plus beau, ensuite, fut au <i>Petit Saint-Jean</i>.
+Nos braves<br>
+ jardiniers m&rsquo;attendaient impatients, et me voyant venir,
+rayonnant &agrave;<br>
+ fondre les brumes, ils s&rsquo;&eacute;cri&egrave;rent :</p>
+
+<p>-- Il a pass&eacute;!</p>
+
+<p>Les hommes, les femmes, les filles, tout le monde sortit, et
+en<br>
+ veux-tu des embrassades et des poign&eacute;es de main! On
+e&ucirc;t dit que la<br>
+ manne venait de leur tomber.</p>
+
+<p>Alors, le Remontrant (celui qui parlait du gosier) demanda la
+parole.<br>
+ Ses yeux &eacute;taient humides et il dit :</p>
+
+<p>-- Maillanais, allez, nous sommes bien contents! vous leur
+avez fait<br>
+ voir, &agrave; ces petits messieurs, que de la terre, il ne sort
+pas que des<br>
+ fourmis, il en sort aussi des hommes.<br>
+ Allons, petites, en avant et un tour de farandole.</p>
+
+<p>Et nous nous pr&icirc;mes par les mains et, dans la cour du
+<i>Petit</i><br>
+ <i>Saint-Jean</i>, un bon moment nous farandol&acirc;mes. Puis
+on s&rsquo;en fut d&icirc;ner,<br>
+ nous mange&acirc;mes une brandade, on but et on chanta
+jusqu&rsquo;&agrave; l&rsquo;heure du<br>
+ d&eacute;part.</p>
+
+<p>Il y a de cela cinquante-huit ans pass&eacute;s. Toutes les
+fois que je vais<br>
+ &agrave; N&icirc;mes et que je vois de loin l&rsquo;enseigne du
+<i>Petit Saint-Jean</i>, ce<br>
+ moment de ma jeunesse repara&icirc;t &agrave; mes yeux dans
+toute sa clart&eacute; -- et<br>
+ je pense avec plaisir &agrave; ces braves gens qui, pour la
+premi&egrave;re fois,<br>
+ me firent conna&icirc;tre la bonhomie du peuple et la
+popularit&eacute;.</p>
+
+<p>Enfin me voil&agrave; libre dans mon Mas paternel et dans ma
+belle plaine de<br>
+ froment et de fruits, &agrave; la vue pacifique de mes Alpiles
+bleues, avec<br>
+ leur Caume au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres,
+si<br>
+ connus, si familiers, le Rocher-Trou&eacute;, le
+Monceau-de-Bl&eacute;, le<br>
+ Mamelon-B&acirc;ti, la Grosse-Femme! me voil&agrave; libre de
+revoir, quand venait<br>
+ le dimanche, ces compagnons de mon jeune &acirc;ge si
+regrett&eacute;s, si<br>
+ envi&eacute;s, quand j&rsquo;&eacute;tais dans la ge&ocirc;le.
+Avec quel plaisir, quels<br>
+ enthousiasmes, en nous promenant farauds, sur le cours,
+apr&egrave;s v&ecirc;pres,<br>
+ nous nous contions ce qui nous &eacute;tait arriv&eacute;,
+depuis qu&rsquo;on ne s&rsquo;&eacute;tait<br>
+ vu : Raphel &agrave; la course des hommes avait remport&eacute;
+le prix; No&euml;l avait<br>
+ enlev&eacute; la cocarde &agrave; un taureau; Gion, &agrave;
+la<br>
+ charrette qu&rsquo;on fait courir &agrave; la Saint-Eloi avait
+mis la plus belle<br>
+ des mules de Maillane; Tanin s&rsquo;&eacute;tait lou&eacute;
+pour le mois de semailles<br>
+ au grand Mas Merlata et Paulet avait ribot&eacute;, pendant
+trois jours et<br>
+ trois nuits, &agrave; la foire de Beaucaire.</p>
+
+<p>Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, ou, pour
+mieux<br>
+ dire, une promise, avec laquelle ils coquetaient depuis leur
+premi&egrave;re<br>
+ communion. Quelques-uns m&ecirc;me avaient l&rsquo;entr&eacute;e,
+c&rsquo;est-&agrave;-dire, le droit<br>
+ d&rsquo;aller, le dimanche au soir faire un brin de
+veill&eacute;e &agrave; la maison de<br>
+ leur belle.</p>
+
+<p>Moi qu&rsquo;avaient d&eacute;pays&eacute; mes sept
+ann&eacute;es d&rsquo;&eacute;cole, j&rsquo;&eacute;tais
+h&eacute;las! le<br>
+ seul &agrave; garder les manteaux, et, quand nous rencontrions
+les vol&eacute;es de<br>
+ fillettes qui, se tenant par le bras, nous barraient la rue,
+je<br>
+ remarquai qu&rsquo;avec moi elles n&rsquo;&eacute;taient pas
+&agrave; l&rsquo;aise comme avec les<br>
+ camarades. Elles et eux, se comprenant sur la moindre des
+choses,<br>
+ faisaient leurs gognettes de rien; mais moi j&rsquo;&eacute;tais
+pour elles devenu<br>
+ un "monsieur" et si &agrave; l&rsquo;une d&rsquo;elles
+j&rsquo;avais cont&eacute; fleurette, elle<br>
+ n&rsquo;e&ucirc;t &agrave; coup s&ucirc;r pas voulu croire
+&agrave; mes paroles.</p>
+
+<p>De plus, ces gars, &eacute;lev&eacute;s dans un cercle
+d&rsquo;id&eacute;es toutes primaires,<br>
+ avaient des admirations toujours renouvel&eacute;es pour des
+choses qui moi<br>
+ ne disaient que peu ou rien : par exemple, une emblavure qui
+avait<br>
+ d&eacute;cupl&eacute; ou rendu douze pour un, un haquet dont les
+roues battaient<br>
+ ferme sur l&rsquo;essieu, un mulet qui tirait fort, une charrette
+bien<br>
+ charg&eacute;e, ou un fumier<br>
+ bien empil&eacute;.</p>
+
+<p>Et alors je me rabattais, l&rsquo;hiver, sur les
+veill&eacute;es o&ugrave; j&rsquo;eus<br>
+ l&rsquo;occasion ainsi d&rsquo;&eacute;couter nos derniers
+conteurs : entre autres le<br>
+ Bramaire, un ancien grenadier de l&rsquo;arm&eacute;e
+d&rsquo;Italie, qui mangeait<br>
+ toutes vivantes les cigales et les rainettes, si bien que
+ces<br>
+ bestioles lui chantaient dans le ventre. Il me semble
+l&rsquo;entendre,<br>
+ lorsqu&rsquo;il voulait r&eacute;veiller les auditeurs qui
+sommeillaient :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>-- Cric! -- Crac!<br>
+ -- De la m... dans ton sac,<br>
+ Du butin dans le mien!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>un souvenir de la caserne ou du temps o&ugrave;, en campagne,
+on &eacute;tait camp&eacute;<br>
+ sous la tente.</p>
+
+<p>Un autre qui en savait, des sornettes, &agrave; ne plus finir,
+c&rsquo;&eacute;tait le<br>
+ vieux D&eacute;vot auquel je suis heureux de payer ici ma dette
+car, si<br>
+ simple qu&rsquo;elle f&ucirc;t, je lui dois la donn&eacute;e de
+mon po&egrave;me de <i>Nerto</i>. Et<br>
+ &agrave; propos de ces veill&eacute;es, nous allons en toucher
+un mot. Aujourd&rsquo;hui<br>
+ dans nos villages, les paysans, apr&egrave;s souper, vont au
+caf&eacute; faire leur<br>
+ partie de billard, de manille ou d&rsquo;un jeu de cartes
+quelconque, et,<br>
+ des veill&eacute;es anciennes, c&rsquo;est &agrave; peine
+s&rsquo;il en reste une esp&egrave;ce de<br>
+ semblant chez quelques artisans qui travaillent &agrave; la
+lampe, tels que<br>
+ les menuisiers ou bien les cordonniers.</p>
+
+<p>Mais en ce temps, la mode de ces r&eacute;unions joyeuses
+&eacute;tait loin d&rsquo;&ecirc;tre<br>
+ perdue : et elles se tenaient en g&eacute;n&eacute;ral dans les
+&eacute;tables ou dans les<br>
+ bergeries, parce que l&agrave; avec le b&eacute;tail, on se
+trouvait plus<br>
+ chaudement. L&rsquo;usage &eacute;tait que chaque veilleur ou
+habitu&eacute; de la<br>
+ veill&eacute;e fourn&icirc;t la chandelle &agrave; son tour, et
+il fallait que la<br>
+ chandelle dur&acirc;t deux soir&eacute;es, de sorte que, quand
+les assistants la<br>
+ voyaient &agrave; moiti&eacute; us&eacute;e, ils se levaient et
+allaient au lit.</p>
+
+<p>Seulement pour que la chandelle s&rsquo;us&acirc;t moins
+rapidement, on mettait<br>
+ sur le lumignon, savez-vous quoi? un grain de sel; on la
+posait<br>
+ debout sur le fond d&rsquo;une portoire ou d&rsquo;un cuvier
+renvers&eacute;, et les<br>
+ femmes qui filaient ou qui ber&ccedil;aient leurs petits (car
+les m&egrave;res<br>
+ apportaient les berceaux &agrave; la veill&eacute;e) avec leurs
+hommes et leurs<br>
+ enfants s&rsquo;asseyaient tout autour, sur la liti&egrave;re ou
+sur des billots.<br>
+ Lorsqu&rsquo;il n&rsquo;y avait pas de si&egrave;ges, les
+fileuses, une devant l&rsquo;autre,<br>
+ la quenouille au c&ocirc;t&eacute; (quenouille de roseau
+renfl&eacute;e et coiff&eacute;e de<br>
+ chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin
+d&rsquo;&eacute;clairer<br>
+ leur fil, et l&rsquo;on y disait des contes, interrompus souvent
+par un<br>
+ &eacute;brouement des bestiaux, un b&ecirc;lement ou un
+braiment. Parmi ces contes<br>
+ de veill&eacute;e, celui que je vais vous dire se
+r&eacute;p&eacute;tait fr&eacute;quemment,<br>
+ parce qu&rsquo;un de mes oncles, le bon M. J&eacute;r&ocirc;me, y
+avait jou&eacute; un r&ocirc;le et<br>
+ que c&rsquo;&eacute;tait un conte vrai.</p>
+
+<p>Vers 1820 ou 25, peu importe la date, &agrave; Maillane mourut
+un certain<br>
+ Claudillon; et comme il n&rsquo;avait pas d&rsquo;enfants, sa
+maison resta close<br>
+ pendant cinq ou six mois. Pourtant un locataire &agrave; la fin
+vint<br>
+ l&rsquo;habiter et les fen&ecirc;tres se rouvrirent.</p>
+
+<p>Mais, quelques jours apr&egrave;s, il courut dans Maillane une
+rumeur<br>
+ &eacute;trange : la maison de Claudillon &eacute;tait
+hant&eacute;e. Le nouvel habitant et<br>
+ sa femme entendaient ravauder et far- fouiller toute la nuit :
+un<br>
+ bruit particulier, comme si on remuait du papier, du parchemin.
+D&egrave;s<br>
+ qu&rsquo;on allumait la lampe, on n&rsquo;entendait plus rien; et
+d&egrave;s qu&rsquo;on<br>
+ l&rsquo;&eacute;teignait, recommen&ccedil;ait de plus belle le
+froissement myst&eacute;rieux.<br>
+ Ils eurent beau, les locataires, fureter, virer, tourner dans
+tous<br>
+ les coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous le
+lit,<br>
+ sous l&rsquo;escalier, sous les planches de l&rsquo;&eacute;vier,
+ils ne virent rien qui<br>
+ p&ucirc;t expliquer peu ou prou le remuement nocturne, et ce
+bruit tous les<br>
+ jours renaissait dans la nuit; &agrave; ce point vous dirai-je
+que ces gens<br>
+ prirent peur et d&eacute;m&eacute;nag&egrave;rent en disant aux
+voisins : "Y couche qui<br>
+ voudra, dans la maison de Claudillon : les revenants la
+hantent." Et<br>
+ ils partirent.</p>
+
+<p>Les voisins assez effray&eacute;s voulurent voir aussi ce qui
+se passait l&agrave;;<br>
+ et les plus courageux, arm&eacute;s de fourches et de fusils,
+vinrent tour &agrave;<br>
+ tour coucher dans la maison de Claudillon. Mais sit&ocirc;t la
+lampe<br>
+ &eacute;teinte, le maudit remuement avait lieu de nouveau; les
+parchemins se<br>
+ maniaient -- et on ne pouvait jamais voir d&rsquo;o&ugrave;
+provenait le bruit.</p>
+
+<p>Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles
+qu&rsquo;on adresse<br>
+ aux revenants pour les exorciser :</p>
+
+<blockquote>
+<p>-- <i>Si tu es bonne &acirc;me, parle-moi!<br>
+ -- Si tu es mauvaise, disparais!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Cela ne leur faisait pas plus qu&rsquo;une p&acirc;t&eacute;e
+de son aux chats, et le<br>
+ bruit s&rsquo;entendait toujours la m&ecirc;me chose ; et au
+four, au moulin, aux<br>
+ lavoirs &agrave; la veill&eacute;e, on ne parlait que des
+revenants.</p>
+
+<p>-- Si l&rsquo;on pouvait, disaient les gens, savoir qui est-ce
+qui revient,<br>
+ en faisant prier pour elle, la pauvre &acirc;me, bien s&ucirc;r,
+entrerait en<br>
+ repos.</p>
+
+<p>-- Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez-vous que ce soit? ce
+ne peut<br>
+ &ecirc;tre que Claudillon... Le pauvre Claudillon, n ayant pas
+laiss&eacute;<br>
+ d&rsquo;enfants, n&rsquo;aura pas eu de service, et
+l&rsquo;&acirc;me du d&eacute;funt certainement<br>
+ doit &ecirc;tre en peine.</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est cela, conclut-on, Claudillon doit &ecirc;tre en
+peine.</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t les femmes, entre voisines et liard &agrave;
+liard ramass&egrave;rent<br>
+ de quoi faire dire une messe au pauvre Claudillon. Le
+pr&ecirc;tre dit la<br>
+ messe ; il fit pour Claudillon les pri&egrave;res voulues, et
+quelques<br>
+ Maillanais de bonne volont&eacute; retourn&egrave;rent voir, la
+nuit, s&rsquo;il y avait<br>
+ toujours hantise.</p>
+
+<p>Hantise de plus en plus : c&rsquo;&eacute;tait un remuement de
+papiers, de<br>
+ parchemins, qui faisait dresser les cheveux! et chacun ajoutait
+la<br>
+ sienne : au haut de l&rsquo;escalier on avait trouv&eacute; une
+botte, une botte<br>
+ toute cir&eacute;e : d&rsquo;autres avaient aper&ccedil;u, par le
+trou de l&rsquo;&eacute;vier, un<br>
+ spectre entour&eacute; de flammes qui descendait de la
+chemin&eacute;e ! Isabeau la<br>
+ boisseli&egrave;re conta que le matin, en faisant la chasse aux
+puces, elle<br>
+ trouvait sur son corps des bleus -- qui sont des pin&ccedil;ons
+des morts;<br>
+ et Nanon de la Veuve assurait que, la nuit, on l&rsquo;avait
+tir&eacute;e par les<br>
+ pieds.</p>
+
+<p>Les hommes, le dimanche, pr&egrave;s du puits de la Place,
+s&rsquo;entretenaient<br>
+ tous de la chose et disaient:</p>
+
+<p>-- Claudillon, le pauvre Claudillon, &eacute;tait pourtant un
+brave homme :<br>
+ il n&rsquo;est pas croyable que ce soit lui.</p>
+
+<p>-- Mais alors qui serait-ce?</p>
+
+<p>Le grand Charles, un pince-sans-rire que tout le monde
+respectait,<br>
+ car il les dominait tous, autant par la stature de son corps
+de<br>
+ g&eacute;ant, que par l&rsquo;aplomb de sa parole, dit
+apr&egrave;s avoir touss&eacute; :</p>
+
+<p>-- N&rsquo;est-ce pas clair? Du moment qu&rsquo;on remue des
+papiers, ce doit<br>
+ &ecirc;tre des notaires.</p>
+
+<p>Tout le monde s&rsquo;&eacute;cria :</p>
+
+<p>-- Le grand Charles a raison, ce doit &ecirc;tre des notaires
+puisqu&rsquo;ils<br>
+ remuent des papiers : -- et tenez, ajouta le vieux Ma&icirc;tre
+Ferrut, je<br>
+ m&rsquo;en souviens maintenant, cette maison s&rsquo;&eacute;tait
+vendue, dans ma<br>
+ jeunesse, au tribunal; elle venait d&rsquo;un h&eacute;ritage
+o&ugrave; l&rsquo;on avait<br>
+ plaid&eacute;, vingt ans peut-&ecirc;tre, &agrave; Tarascon; et
+tant gratt&egrave;rent les<br>
+ notaires, les avocats, les procureurs, que ma, foi, tout se
+mangea...<br>
+ Parbleu, ces gens doivent br&ucirc;ler comme des chaufferettes;
+et rien<br>
+ d&rsquo;&eacute;tonnant qu&rsquo;ils reviennent fureter dans les
+actes et les &eacute;crits<br>
+ qu&rsquo;ils ont pass&eacute;s.</p>
+
+<p>-- Ce sont des notaires! ce sont des notaires! L&rsquo;on
+n&rsquo;entendait plus<br>
+ que cela dans les rues de Maillane. Les Maillanais n&rsquo;en
+dormaient<br>
+ plus et, lorsqu&rsquo;ils en parlaient, en avaient la chair de
+poule.</p>
+
+<p>-- Ha! nous le verrons bien, si ce sont des notaires! dit<br>
+ flegmatiquement M. J&eacute;r&ocirc;me le moulinier de soie.</p>
+
+<p>Feu mon oncle J&eacute;r&ocirc;me avait servi dans les Dragons
+o&ugrave; il fut<br>
+ brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait fi&egrave;rement
+au haut du<br>
+ nez, la glorieuse balafre d&rsquo;un beau coup de bancal
+qu&rsquo;un hussard<br>
+ allemand, &agrave; la bataille d&rsquo;Austerlitz, ne lui donna
+pas pour rire.<br>
+ Accul&eacute; pr&egrave;s d&rsquo;un mur, il s&rsquo;&eacute;tait
+d&eacute;fendu seul contre vingt cavaliers<br>
+ qui le sabraient, jusqu&rsquo;&agrave; ce qu&rsquo;il
+tomb&acirc;t, la face coup&eacute;e en deux par<br>
+ un revers de lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept
+sous<br>
+ par jour, dont il avait tout juste pour le tabac qu&rsquo;il
+prisait.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait, cet oncle J&eacute;r&ocirc;me, le plus fameux
+chasseur &agrave; la pip&eacute;e que<br>
+ j&rsquo;aie connu. Peu lui importaient les affaires, la famille,
+le n&eacute;goce<br>
+ : quand venait la saison, tous les matins, il partait en chasse.
+Sa<br>
+ pincette dans une main, portant sur les &eacute;paules la grande
+cage de<br>
+ verdure sous laquelle il se cachait, lorsqu&rsquo;il traversait
+des<br>
+ chaumes, on aurait dit un arbre en marche. Et il ne revenait
+jamais<br>
+ sans avoir attrap&eacute; trois ou quatre douzaines de
+culs-blancs ronds de<br>
+ graisse, dont il se r&eacute;galait avec M. Chabert, ancien
+chirurgien de<br>
+ l&rsquo;arm&eacute;e d&rsquo;Espagne, qui avait vu Madrid avec le
+roi Joseph. On<br>
+ d&eacute;bouchait alors le vin de Frigolet et, nargue du souci,
+ils buvaient<br>
+ &agrave; la sant&eacute; des Espagnoles et des Hongroises.</p>
+
+<p>Mais bref, M. J&eacute;r&ocirc;me chargea ses pistolets et,
+tranquille comme quand<br>
+ il allait &agrave; la pip&eacute;e, il vint, &agrave; la nuit
+close, se blottir dans la<br>
+ maison du pauvre Claudillon. Muni d&rsquo;une lanterne sourde,
+qu&rsquo;il<br>
+ recouvrit de son manteau, il s&rsquo;&eacute;tendit l&agrave; sur
+deux chaises, attendant<br>
+ que les "notaires" remuassent leurs papiers.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, frou-frou! cra-cra! voil&agrave; les
+papiers qui se froissent,<br>
+ et que voit-il? deux rats, deux gros rats qui s&rsquo;enfuient
+l&agrave;-haut sous<br>
+ la soupente.</p>
+
+<p>Car dans cette maison, comme on en voit dans beaucoup
+d&rsquo;autres, il y<br>
+ avait, pour recouvrir l&rsquo;escalier, une soupente.</p>
+
+<p>M. J&eacute;r&ocirc;me monta sur une chaise, et sur le
+plancher du r&eacute;duit trouva<br>
+ tout bonnement des feuilles de vigne s&egrave;ches.</p>
+
+<p>Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, parait-il,
+rentr&eacute;<br>
+ ses raisins et les avait &eacute;tendus sur les ais de la
+soupente, en un<br>
+ lit de feuilles de vigne. Lorsqu&rsquo;il fut mort, les rats
+mang&egrave;rent les<br>
+ raisins et, les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits,
+venaient<br>
+ fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains qu&rsquo;il
+pouvait y<br>
+ avoir encore.</p>
+
+<p>Mon oncle enleva les feuilles et s&rsquo;en revint coucher. Le
+lendemain<br>
+ matin, lorsqu&rsquo;il alla sur la place :</p>
+
+<p>-- Eh bien! monsieur J&eacute;r&ocirc;me, lui dirent les
+paysans, vous avez l&rsquo;air<br>
+ quelque peu p&acirc;le! les notaires sont revenus?</p>
+
+<p>M. J&eacute;r&ocirc;me r&eacute;pondit :</p>
+
+<p>-- Vos notaires, c&rsquo;&eacute;tait un couple de rats qui
+remuaient des feuilles<br>
+ au-dessus de la soupente, des feuilles de vigne
+s&egrave;ches.</p>
+
+<p>Un immense &eacute;clat de rire prit les bons Maillanais; et,
+depuis ce<br>
+ jour-l&agrave;, les gens de mon village n&rsquo;ont plus cru aux
+revenants.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE IX</h2>
+
+<h3>LA R&Eacute;PUBLIQUE DE 1848</h3>
+
+<p>La vieille Riquelle. -- Mon p&egrave;re nous raconte
+l&rsquo;ancienne R&eacute;volution.<br>
+ -- La d&eacute;esse Raison. -- Le p&egrave;re du banquier
+Millaud. -- Les<br>
+ r&eacute;publicains de Provence. -- Le Thym. -- Le carnaval. --
+Les<br>
+ remontrances paternelles. -- M. Durand-Maillane. -- Les
+machines<br>
+ agricoles. -- Les moissons d&rsquo;autrefois. -- Les trois
+beaux<br>
+ moissonneurs.</p>
+
+<p>Cet hiver-l&agrave;, les gens &eacute;tant unis, tranquilles
+et contents, car les<br>
+ r&eacute;coltes ne se vendaient pas trop mal et l&rsquo;on ne
+parlait plus, gr&acirc;ce<br>
+ &agrave; Dieu, de politique, il s&rsquo;&eacute;tait
+organis&eacute;, dans notre pays de<br>
+ Maillane, en mani&egrave;re d&rsquo;amusement, des
+repr&eacute;sentations de trag&eacute;dies et<br>
+ de com&eacute;dies; et je l&rsquo;ai d&eacute;j&agrave; dit, avec
+toute l&rsquo;ardeur de mes dix-sept<br>
+ ans, j&rsquo;y jouais mon petit r&ocirc;le. Mais sur ces
+entrefaites, vers la fin<br>
+ de f&eacute;vrier, adieu la paix b&eacute;nie! &eacute;clata la
+R&eacute;volution de 1848.</p>
+
+<p>A l&rsquo;entr&eacute;e du village, dans une maisonnette de
+pis&eacute;, dont une treille<br>
+ ombrageait la porte, demeurait &agrave; cette &eacute;poque une
+bonne vieille femme<br>
+ qu&rsquo;on appelait Riquelle. Habill&eacute;e &agrave; la mode
+des Arl&eacute;siennes<br>
+ d&rsquo;autrefois, elle portait une grande coiffe aplatie sur la
+t&ecirc;te et<br>
+ sur cette coiffe un chapeau &agrave; larges bords, plat et en
+feutre noir.<br>
+ De plus, un bandeau de gaze, esp&egrave;ce de voilette blonde
+attach&eacute;e sous<br>
+ le menton, lui encadrait les joues. Elle vivait de sa quenouille
+et<br>
+ de ses quelques coins de terre. Mais proprette, soign&eacute;e
+et diserte en<br>
+ paroles, on voyait qu&rsquo;elle avait d&ucirc; &ecirc;tre jadis
+une &eacute;l&eacute;gante.</p>
+
+<p>Lorsque &agrave; sept ou huit ans, avec mon sachet sur le dos,
+je venais &agrave;<br>
+ l&rsquo;&eacute;cole, je passais tous les jours devant la maison
+de Riquelle; et<br>
+ la vieille qui filait, assise vers sa porte, sur son petit banc
+de<br>
+ pierre, m&rsquo;appelait et me disait :</p>
+
+<p>-- N&rsquo;avez-vous point, &agrave; votre Mas, des pommes
+rouges?</p>
+
+<p>-- Je ne sais pas, lui r&eacute;pondais-je.</p>
+
+<p>-- Quand tu viendras encore, mignon, apporte-m&rsquo;en
+quelqu&rsquo;une.</p>
+
+<p>Et j&rsquo;oubliais toujours de faire la commission, et
+toujours dame<br>
+ Riquelle, en me voyant passer, me parlait de ces pommes, si bien
+qu&rsquo;&agrave;<br>
+ la fin je dis &agrave; mon p&egrave;re :</p>
+
+<p>-- Il y a la vieille Riquelle qui toujours me demande de lui
+porter<br>
+ des <i>pommes rouges.</i></p>
+
+<p>-- La sacr&eacute;e vieille masque! me grommela mon
+p&egrave;re, lorsqu&rsquo;elle t&rsquo;en<br>
+ parlera encore, dis-lui : "Elles ne sont pas m&ucirc;res, ni
+&agrave; pr&eacute;sent, ni<br>
+ de longtemps."</p>
+
+<p>Et ensuite quand la vieille me r&eacute;clama ses pommes
+rouges :</p>
+
+<p>-- Mon p&egrave;re, lui criai-je, m&rsquo;a dit qu&rsquo;elles
+n&rsquo;&eacute;taient pas m&ucirc;res, ni &agrave;<br>
+ pr&eacute;sent, ni de longtemps.</p>
+
+<p>Et Riquelle, &agrave; partir de l&agrave;, ne me parla plus de
+ses pommes.</p>
+
+<p>Mais le lendemain du jour o&ugrave; l&rsquo;on connut dans nos
+campagnes les<br>
+ journ&eacute;es de f&eacute;vrier et la proclamation de la
+R&eacute;publique, &agrave; Paris, en<br>
+ venant au village pour savoir les nouvelles, la premi&egrave;re
+personne que<br>
+ je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son
+seuil,<br>
+ requinqu&eacute;e, anim&eacute;e, avec une topaze qui
+scintillait &agrave; son doigt, elle<br>
+ me dit :</p>
+
+<p>-- Les pommes rouges sont donc m&ucirc;res cette fois! on dit
+qu&rsquo;on va<br>
+ planter les arbres de la libert&eacute;? Nous allons en manger,
+mignon, de<br>
+ ces bonnes pommes du paradis terrestre...<br>
+ O sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir!
+Fr&eacute;d&eacute;ric, mon<br>
+ enfant, fais-toi r&eacute;publicain!</p>
+
+<p>-- Mais lui dis-je, R&icirc;quelle, la belle bague que vous
+avez!</p>
+
+<p>-- Ha! fit-elle, tu peux le dire, qu&rsquo;elle est belle,
+cette bague !<br>
+ Tiens, je ne l&rsquo;avais plus mise depuis que Bonaparte
+&eacute;tait parti pour<br>
+ l'&icirc;le d&rsquo;Elbe... C&rsquo;est un ami que nous avions, un
+ami de la famille,<br>
+ qui me l&rsquo;avait donn&eacute;e, dans le temps (ah! quel
+temps) o&ugrave; nous<br>
+ dansions la Carmagnole...</p>
+
+<p>Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas de danse, la
+vieille<br>
+ dans sa maison rentra en crevant de rire.</p>
+
+<p>Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en soupant, les
+nouvelles<br>
+ de Paris, et puis, comme en riant je rapportais le propos de
+la<br>
+ vieille Riquelle, mon p&egrave;re gravement prit la parole et
+dit :</p>
+
+<p>-- La R&eacute;publique, je l&rsquo;ai vue une fois. Il est
+&agrave; souhaiter que<br>
+ celle-ci ne fasse pas des choses atroces comme l&rsquo;autre. On
+tua Louis<br>
+ XVI et la reine son &eacute;pouse : et de belles princesses, des
+pr&ecirc;tres,<br>
+ des religieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit
+mourir en<br>
+ France, qui sait combien? Les autres rois, coalis&eacute;s, nous
+d&eacute;clar&egrave;rent<br>
+ la guerre. Pour d&eacute;fendre la R&eacute;publique, il y eut
+la r&eacute;quisition et la<br>
+ lev&eacute;e en masse. Tout partit : les boiteux, les mal
+conform&eacute;s, les<br>
+ borgnes, all&egrave;rent au d&eacute;p&ocirc;t faire de la
+charpie. Je me souviens du<br>
+ passage des bandes d&rsquo;Allobroges qui descendaient vers
+Toulon: "Qui<br>
+ vive? -- "Allobroge!" L&rsquo;un d&rsquo;eux saisit mon
+fr&egrave;re, qui n&rsquo;avait que<br>
+ douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : Crie <i>Vive
+la<br>
+</i> <i>R&eacute;publique</i>! lui fit-il, ou tu es mort!" Le
+pauvre enfant cria, mais<br>
+ son sang se tourna et il en mourut. Les nobles, les bons
+pr&ecirc;tres,<br>
+ tous ceux qui &eacute;taient suspects, furent oblig&eacute;s
+d&rsquo;&eacute;migrer pour<br>
+ &eacute;chapper &agrave; la guillotine; l&rsquo;abb&eacute;
+Riousset d&eacute;guis&eacute; en berger, gagna le<br>
+ Pi&eacute;mont avec les troupeaux de M. de Lubi&egrave;res. Nous
+autres, nous<br>
+ sauv&acirc;mes M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien
+&agrave; ferme.<br>
+ C&rsquo;&eacute;tait le capiscol de Saint-Marthe &agrave;
+Tarascon. Trois mois nous le<br>
+ gard&acirc;mes cach&eacute; dans un caveau que nous avions
+creus&eacute; sous les<br>
+ futailles; et quand venaient au Mas les officiers municipaux ou
+les<br>
+ gendarmes du district, pour compter les agneaux que nous avions
+au<br>
+ bercail, les pains que nous avions sous la claie ou dans la
+huche (en<br>
+ vertu de la loi dite du maximum), vite ma pauvre m&egrave;re
+faisait frire &agrave;<br>
+ la po&ecirc;le une grosse omelette au lard. Une fois qu&rsquo;ils
+avaient mang&eacute;<br>
+ et bu leur so&ucirc;l, ils oubliaient (ou faisaient semblant) de
+faire<br>
+ leurs perquisitions, et ils repartaient portant des branches
+de<br>
+ laurier pour f&ecirc;ter les victoires des arm&eacute;es
+r&eacute;publicaines. Les<br>
+ pigeonniers furent d&eacute;molis, on pilla les ch&acirc;teaux,
+on brisa les<br>
+ croix, on fondit les cloches. Dans les &eacute;glises on
+&eacute;leva des montagnes<br>
+ de terre, o&ugrave; l&rsquo;on planta des pins, des
+gen&eacute;vriers, des ch&ecirc;nes nains.<br>
+ Dans la n&ocirc;tre, &agrave; Maillane, &eacute;tait tenu le
+club; et si vous n&eacute;gligiez<br>
+ d&rsquo;aller aux r&eacute;unions civiques, vous &eacute;tiez
+d&eacute;nonc&eacute;s, not&eacute;s comme<br>
+ suspects. Le cur&eacute;, qui &eacute;tait un poltron et un
+pleutre, dit un jour du<br>
+ haut de la chaire (je m'en souviens, car j&rsquo;y &eacute;tais)
+: "Citoyens,<br>
+ jusqu&rsquo;&agrave; pr&eacute;sent, tout ce que nous vous
+contions, ce n&rsquo;&eacute;tait que<br>
+ mensonges." Il fit fr&eacute;mir d&rsquo;indignation; et
+s&rsquo;ils n&rsquo;avaient pas eu<br>
+ peur, les gens, les uns des autres, on l&rsquo;aurait
+lapid&eacute;. C&rsquo;est le m&ecirc;me<br>
+ qui dit une autre fois, &agrave; la fin de son pr&ocirc;ne : "Je
+vous avertis, mes<br>
+ fr&egrave;res, que si vous aviez connaissance de quelque
+&eacute;migr&eacute; cach&eacute;, vous<br>
+ &ecirc;tes nus en conscience, et sous cas de p&eacute;ch&eacute;
+mortel, de venir le<br>
+ d&eacute;noncer tout de suite &agrave; la commune." Enfin, on
+avait aboli les,<br>
+ f&ecirc;tes et les dimanches, et chaque dixi&egrave;me jour,
+qu&rsquo;on appelait le<br>
+ <i>d&eacute;cadi</i>, on adorait en grande pompe la
+d&eacute;esse RAISON. Or, savez-vous<br>
+ qui &eacute;tait la d&eacute;esse &agrave; Maillane?</p>
+
+<p>-- Non, r&eacute;pond&icirc;mes-nous.</p>
+
+<p>-- C&rsquo;&eacute;tait la vieille Riquelle.</p>
+
+<p>-- Est-ce possible! cri&acirc;mes-nous.</p>
+
+<p>-- Riquelle, poursuivit mon v&eacute;n&eacute;rable
+p&egrave;re, &eacute;tait la fille du<br>
+ cordonnier Jacques Riquel qui, au temps de la Terreur, fut le
+maire<br>
+ de Maillane.</p>
+
+<p>Oh! la garce! A cette &eacute;poque, elle avait dix-huit ans
+peut-&ecirc;tre, et<br>
+ fra&icirc;che et belle fille, des plus jolies du pays. Nous
+&eacute;tions de la<br>
+ m&ecirc;me jeunesse; son p&egrave;re m&ecirc;mement m&rsquo;avait
+fait des souliers, des<br>
+ souliers en museau de tanche, que je portai &agrave;
+l&rsquo;arm&eacute;e lorsque je<br>
+ m&rsquo;engageai... Eh bien! si je vous disais que je l&rsquo;ai
+vue, Riquelle,<br>
+ habill&eacute;e en d&eacute;esse, la cuisse demi-nue, un sein
+d&eacute;collet&eacute;, le bonnet<br>
+ rouge sur la t&ecirc;te, et assise en ce costume sur
+l&rsquo;autel de l&rsquo;&eacute;glise!</p>
+
+<p>A la table, en soupant, vers la fin de f&eacute;vrier de 1848,
+voil&agrave; ce que<br>
+ racontait ma&icirc;tre Fran&ccedil;ois, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>Maintenant vous allez voir.</p>
+
+<p>Quand je publiai <i>Mireille</i> environ onze ans
+apr&egrave;s, me trouvant &agrave;<br>
+ Paris, je fus invit&eacute; par le banquier Millaud, celui qui
+fonda <i>le</i><br>
+ <i>Petit Journal</i>, &agrave; un des grands d&icirc;ners que
+l&rsquo;aimable M&eacute;c&egrave;ne offrait,<br>
+ chaque semaine, aux artistes, savants et gens de lettres en
+renom.<br>
+ Nous &eacute;tions une cinquantaine; et Mme Millaud, une juive
+superbe,<br>
+ avait d&rsquo;un c&ocirc;t&eacute; M&eacute;ry et moi de
+l&rsquo;autre, ce me semble. Sur la fin du<br>
+ repas, un vieillard mis simplement, avec une longue veste, et
+coiff&eacute;<br>
+ d&rsquo;une calotte, du haut bout de la table me cria en
+proven&ccedil;al :</p>
+
+<p>-- Monsieur Mistral, vous &ecirc;tes de Maillane?</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est le p&egrave;re, me dit-on, du banquier qui nous
+re&ccedil;oit.</p>
+
+<p>Et, la table &eacute;tant trop longue pour pouvoir converser,
+je me levai et<br>
+ vins causer avec le bon vieillard.</p>
+
+<p>-- Vous &ecirc;tes de Maillane? reprit-il.</p>
+
+<p>-- Oui, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>-- Connaissez-vous la fille du nomm&eacute; Jacques Riquel,
+qui a &eacute;t&eacute; jadis<br>
+ maire de votre commune?</p>
+
+<p>-- Si je la connais! Riquelle la d&eacute;esse? mais nous
+sommes bons amis.</p>
+
+<p>-- Eh bien! dit le vieillard, quand nous venions &agrave;
+Maillane, pour<br>
+ vendre nos poulains, car en ce temps nous vendions des chevaux,
+des<br>
+ mulets, je vous parle de cinquante ans au moins...</p>
+
+<p>-- Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas vous,
+monsieur<br>
+ Millaud, qui lui auriez fait cadeau d&rsquo;une bague de
+topaze?</p>
+
+<p>-- Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif tout en
+branlant<br>
+ la t&ecirc;te et notant &eacute;moustill&eacute;, vous a
+parl&eacute; de cela? Ah! mon brave<br>
+ monsieur, qui nous a vus et qui nous voit...</p>
+
+<p>A ce moment, le banquier Millaud, qui s&rsquo;&eacute;tait
+lev&eacute; de table, vint,<br>
+ ainsi qu&rsquo;il faisait apr&egrave;s tous ses repas,
+s&rsquo;incliner devant son p&egrave;re<br>
+ qui, lui imposant les mains &agrave; la fa&ccedil;on des
+patriarches, lui donna sa<br>
+ b&eacute;n&eacute;diction.</p>
+
+<p>Pour en revenir &agrave; moi, en d&eacute;pit des
+r&eacute;cits entendus dans ma famille,<br>
+ cette irruption de libert&eacute;, de nouveaut&eacute; qui
+cr&egrave;ve les digues lorsque<br>
+ arrive une r&eacute;volution, m&rsquo;avait, il faut bien le
+dire, trouv&eacute; tout<br>
+ flambant neuf et pr&ecirc;t &agrave; suivre l&rsquo;&eacute;lan.
+Aux premi&egrave;res proclamations<br>
+ sign&eacute;es et illustr&eacute;es du nom de Lamartine, mon
+lyrisme bondit en un<br>
+ chant incandescent que les petits journaux d&rsquo;Arles et
+d&rsquo;Avignon<br>
+ donn&egrave;rent :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>R&eacute;veillez-vous, enfants de la Gironde,<br>
+ Et tressaillez dans vos s&eacute;pulcres froids :<br>
+ La libert&eacute; va rajeunir le monde...<br>
+ Guerre &eacute;ternelle entre nous et les rois!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Un enthousiasme fou m&rsquo;avait enivr&eacute; soudain pour
+ces id&eacute;es lib&eacute;rales,<br>
+ humanitaires, que je voyais dans leur fleur : et mon
+r&eacute;publicanisme,<br>
+ tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me
+trait&egrave;rent de<br>
+ "peau retourn&eacute;e" faisait la f&eacute;licit&eacute; des
+r&eacute;publicains du lieu qui,<br>
+ &eacute;tant le petit nombre, &eacute;taient fiers et ravis de
+me voir avec eux<br>
+ chanter la<br>
+ <i>Marseillaise</i>.</p>
+
+<p>Or, chez ces hommes-l&agrave;, descendants pour la plupart des
+d&eacute;magogues<br>
+ populaires qu&rsquo;&agrave; la R&eacute;volution on nommait "les
+braillards" tous les<br>
+ vieux pr&eacute;jug&eacute;s, rancunes et rengaines de
+l&rsquo;ancienne R&eacute;publique<br>
+ s&rsquo;&eacute;taient, de p&egrave;re en fils, transmis comme un
+levain.</p>
+
+<p>Une fois, que j&rsquo;essayais de leur faire comprendre les
+r&ecirc;ves g&eacute;n&eacute;reux<br>
+ de la R&eacute;publique nouvelle, sans cacher mon horreur pour
+les crimes<br>
+ qui firent, au temps de la premi&egrave;re, p&eacute;rir tant
+d&rsquo;innocents :</p>
+
+<p>-- Innocents, me cria d&rsquo;une voix de tonnerre le vieux
+Pant&egrave;s, mais<br>
+ vous ignorez donc que les aristocrates avaient jur&eacute;, les
+monstres, de<br>
+ jouer aux boules avec les t&ecirc;tes des patriotes?</p>
+
+<p>Et, me voyant sourire, le vieux Brul&eacute; me dit :</p>
+
+<p>-- Connaissez-vous l&rsquo;histoire du ch&acirc;teau de
+Tarascon?</p>
+
+<p>-- Quelle histoire? r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>-- L&rsquo;histoire de la fois o&ugrave; le repr&eacute;sentant
+Cadroy vint donner<br>
+ l&rsquo;impulsion aux contre-r&eacute;volutionnaires...
+&Eacute;coutez-la et vous saurez<br>
+ le motif de ce refrain que les Blancs, de temps &agrave; autre,
+nous<br>
+ chantent sur la moustache :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>De bric ou de broc<br>
+ Ils feront le saut<br>
+ De la fen&ecirc;tre<br>
+ De Tarascon,<br>
+ Dedans le Rh&ocirc;ne:<br>
+ Nous n&rsquo;en voulons plus<br>
+ De ces gueux-l&agrave;,<br>
+ De Ces gueux<br>
+ De sans-culottes</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Vous savez, ou vous ignorez, qu&rsquo;&agrave; la chute de
+Robespierre, les<br>
+ mod&eacute;r&eacute;s tomb&egrave;rent sur les bons patriotes et
+en remplirent les<br>
+ prisons. A Tarascon ils firent monter les prisonniers, tout nus
+comme<br>
+ des vers, au sommet du ch&acirc;teau, et de l&agrave;, ils les
+for&ccedil;aient, &agrave; coups<br>
+ de ba&iuml;onnettes, de sauter dans le Rh&ocirc;ne par la
+fen&ecirc;tre qui s&rsquo;y<br>
+ trouve. C&rsquo;est alors qu&rsquo;un nomm&eacute; Liautard, de
+Graveson, qui est encore<br>
+ en vie, &eacute;tant rest&eacute; le dernier pour faire le
+plongeon, profita d&rsquo;un<br>
+ moment o&ugrave; on l&rsquo;avait laiss&eacute; seul,
+d&eacute;pouilla sa chemise, qu&rsquo;il jeta<br>
+ avec les autres, et alla se cacher dans un tuyau de
+chemin&eacute;e, de<br>
+ sorte que les brigands, lorsqu&rsquo;ils revinrent de
+l&agrave;-haut et qu&rsquo;ils<br>
+ compt&egrave;rent les chemises, crurent avoir tout noy&eacute;,
+et vid&egrave;rent les<br>
+ lieux. Liautard, la nuit venue, gagna le haut du ch&acirc;teau;
+puis par<br>
+ une corde qu&rsquo;il avait faite avec les v&ecirc;tements des
+autres, ils<br>
+ descendit aussi bas qu&rsquo;il put, puis plongea dans le
+Rh&ocirc;ne, qu&rsquo;il<br>
+ traversa &agrave; la nage, et s&rsquo;en vint &agrave; Beaucaire
+frapper chez un ami qui<br>
+ lui donna l&rsquo;hospitalit&eacute;.</p>
+
+<p>-- Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme
+rageur<br>
+ qui sans cesse cognait sur le casaquin des pr&ecirc;tres), le
+pauvre<br>
+ Balarin qui p&ecirc;chait &agrave; la ligne en 1815
+l&agrave;-bas dans la<br>
+ Font-Mourguette, et qu&rsquo;ils assassin&egrave;rent parce
+qu&rsquo;il ne voulait pas<br>
+ crier : "Vive le roi!"</p>
+
+<p>-- Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui,
+vers<br>
+ la m&ecirc;me &eacute;poque, fut abattu d&rsquo;un coup de fusil
+tir&eacute; &agrave; travers la<br>
+ porte!</p>
+
+<p>-- Et Trestaillon! avan&ccedil;ait l&rsquo;un.</p>
+
+<p>-- Et le Pointu! ajoutait l&rsquo;autre.</p>
+
+<p>Telles &eacute;taient les invectives qui, d&rsquo;un
+c&ocirc;t&eacute; comme de l&rsquo;autre, avec<br>
+ la r&eacute;publique &eacute;taient revenues sur l&rsquo;eau. Et,
+ici comme ailleurs,<br>
+ cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les
+Rouges<br>
+ commenc&egrave;rent de porter la ceinture et la cravate rouge,
+et les Blancs<br>
+ les port&egrave;rent vertes. Les premiers se fleurirent avec des
+bouquets de<br>
+ thym, embl&egrave;me de la Montagne; les seconds
+arbor&egrave;rent les fleurs de<br>
+ lis royales. Les r&eacute;publicains plantaient des arbres de la
+libert&eacute;; la<br>
+ nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent
+les<br>
+ bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple,
+ces<br>
+ Proven&ccedil;aux de m&ecirc;me race qui, un mois avant,
+jouaient, plaisantaient,<br>
+ banquetaient ensemble, maintenant, pour des v&eacute;tilles
+qui<br>
+ n&rsquo;aboutissaient &agrave; rien, se seraient mang&eacute; le
+foie.</p>
+
+<p>Par suite, les jeunes gens, c&rsquo;est-&agrave;-dire tous ceux
+de la m&ecirc;me<br>
+ conscription, nous nous s&eacute;par&acirc;mes en deux partis;
+et chaque fois,<br>
+ h&eacute;las! que le dimanche au soir, apr&egrave;s avoir bu un
+coup, on<br>
+ s&rsquo;entre-croisait &agrave; la farandole, pour rien on en
+venait aux mains.</p>
+
+<p>Aux derniers jours du carnaval, les gar&ccedil;ons ont coutume
+de faire le<br>
+ tour des fermes pour qu&ecirc;ter des oeufs, du petit
+sal&eacute;, et ramasser de<br>
+ quoi manger quelques omelettes. Ils font ces
+tourn&eacute;es-l&agrave; en dansant<br>
+ la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant<br>
+ d&rsquo;ordinaire des couplets comme ceux-ci :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Mettez la main, dame, au clayon:<br>
+ De chaque main un petit fromage !<br>
+ Mettez la main dans le saloir,<br>
+ Donnez un morceau de jarret!<br>
+ Mettez la main au panier d&rsquo;oeufs,<br>
+ Donnez-en trois ou six ou neuf</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais nous, cette ann&eacute;e-l&agrave;, en faisant la
+qu&ecirc;te aux oeufs, comme des<br>
+ niais que nous &eacute;tions, nous ne chantions que la
+politique. Les Blancs<br>
+ disaient:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Si Henri V venait demain,<br>
+ Oh! que de f&eacute;tes, oh! que de f&eacute;tes;<br>
+ Si Henri V venait demain,<br>
+ Oh! que de f&eacute;tes nous ferions.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et les Rouges r&eacute;pondaient :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Henri V est aux &icirc;les<br>
+ Qui p&egrave;le de l&rsquo;osier,<br>
+ Pour en coiffer les filles<br>
+ Amies du vert et blanc.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Quand nous e&ucirc;mes, le soir, dans notre coterie,
+mang&eacute; l&rsquo;omelette au<br>
+ lard et vid&eacute; nombre de bouteilles, nous sort&icirc;mes du
+cabaret, comme on<br>
+ le fait dans les villages, en manches de chemise avec la
+serviette au<br>
+ cou; et au son du tambour, les falots &agrave; la main, nous
+dans&acirc;mes la<br>
+ Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>La fleur du thym, &ocirc; mes amis,<br>
+ Va embaumer notre pays:<br>
+ Plantons le thym, plantons le thym,<br>
+ R&eacute;publicains, il reprendra!<br>
+ Faisons, faisons la farandole<br>
+ Et la montagne fleurira.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Puis nous br&ucirc;l&acirc;mes Car&ecirc;me-prenant, nous
+cri&acirc;mes : "Vive Marianne!" en<br>
+ faisant flotter nos ceintures rouges, bref, nous f&icirc;mes
+grand tapage.</p>
+
+<p>Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce
+jour-l&agrave;,<br>
+ mon p&egrave;re qui m&rsquo;attendait, s&eacute;rieux, solennel,
+comme aux grandes<br>
+ circonstances, me dit :</p>
+
+<p>-- Viens par ici, Fr&eacute;d&eacute;ric, j&rsquo;ai &agrave;
+te parler.</p>
+
+<p>Je me songeai : A&iuml;e! a&iuml;e! a&iuml;e! Cette fois nous
+y voici, aux bouillons<br>
+ de la lessive!</p>
+
+<p>Et sortant de la maison, lui devant, moi derri&egrave;re, --
+le suivant sans<br>
+ souffler mot, -- il me mena vers un foss&eacute; qui
+&eacute;tait &agrave; environ cent<br>
+ pas de la ferme, et m&rsquo;ayant fait asseoir aupr&egrave;s de
+lui sur le talus,<br>
+ il commen&ccedil;a :</p>
+
+<p>-- Que m&rsquo;a-t-on dit? qu&rsquo;hier, tu as fait bande avec
+ces polissons qui<br>
+ braillent "Vive Marianne", que tu dansas la Carmagnole! que
+vous<br>
+ f&icirc;tes flotter vos ceintures rouges en l&rsquo;air! Ah! mon
+fils tu es<br>
+ jeune! C&rsquo;est avec cette danse et c&rsquo;est avec ces cris
+que les<br>
+ r&eacute;volutionnaires f&ecirc;taient l&rsquo;&eacute;chafaud.
+Non content d&rsquo;avoir fait mettre<br>
+ sur les journaux une chanson o&ugrave; tu m&eacute;prises les
+rois... Mais que<br>
+ t'ont fait, voyons, ces pauvres rois?</p>
+
+<p>A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris
+pour<br>
+ r&eacute;pondre et mon p&egrave;re continuant:</p>
+
+<p>-- M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisqu&rsquo;il
+avait<br>
+ pr&eacute;sid&eacute; la fameuse Convention, mais aussi sage que
+savant, ne la<br>
+ voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour
+qu&rsquo;il causait<br>
+ avec P&eacute;lissier le jeune, qui &eacute;tait son neveu (nous
+&eacute;tions voisins de<br>
+ mas et mon p&egrave;re, ma&icirc;tre Antoine, se trouvait avec
+eux), un jour,<br>
+ dis-je, qu&rsquo;il causait avec son neveu P&eacute;lissier,
+conventionnel aussi,<br>
+ et que celui-ci se vantait d&rsquo;avoir vot&eacute; la mort :
+"Tu es jeune,<br>
+ P&eacute;lissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et
+quelque jour<br>
+ tu le verras, le peuple va payer par des millions de t&ecirc;tes
+celles de<br>
+ son roi!" Ce qui ne fut que trop v&eacute;rifi&eacute;,
+h&eacute;las! que trop v&eacute;rifi&eacute; par<br>
+ vingt ann&eacute;es de rude guerre.</p>
+
+<p>-- Mais, r&eacute;pondis-je, cette R&eacute;publique-ci ne
+veut pas faire de mal;<br>
+ on vient d&rsquo;abolir la mort en mati&egrave;re politique. Au
+gouvernement<br>
+ provisoire figurent les premiers de France, l&rsquo;astronome
+Arago, le<br>
+ grand po&egrave;te Lamartine, et les pr&ecirc;tres
+b&eacute;nissent les arbres de la<br>
+ libert&eacute;... D&rsquo;ailleurs, mon p&egrave;re, si vous me
+permettez de vous le<br>
+ demander, n&rsquo;est-il pas vrai qu&rsquo;avant 1789 les
+seigneurs opprimaient<br>
+ un peu trop les manants?</p>
+
+<p>-- Oui, fit mon brave p&egrave;re, je ne conteste pas
+qu&rsquo;il y eut des abus,<br>
+ de gros abus... Je vais t&rsquo;en citer un exemple : Un jour, je
+n&rsquo;avais<br>
+ pas plus de quatorze ans, peut-&ecirc;tre, je venais de
+Saint-Remy,<br>
+ conduisant une charret&eacute;e de paille roul&eacute;e en
+trousses, et, par le<br>
+ mistral qui soufflait, je n&rsquo;entendais pas la voix d&rsquo;un
+monsieur dans<br>
+ sa voiture qui venait derri&egrave;re moi et qui criait
+para&icirc;t-il, pour me<br>
+ faire garer. Ce personnage, qui &eacute;tait, ma foi, un
+pr&ecirc;tre noble (on<br>
+ l&rsquo;appelait M. de Verclos) finit par passer ma charrette et,
+sit&ocirc;t<br>
+ vis-&agrave;-vis de moi, il me cingla un coup de fouet &agrave;
+travers le visage,<br>
+ qui me met tout en sang. Il y avait, tout pr&egrave;s de
+l&agrave;, quelques<br>
+ paysans qui b&ecirc;chaient : leur indignation fut telle que,
+mon ami de<br>
+ Dieu, malgr&eacute; que la noblesse f&ucirc;t alors
+sacr&eacute;e pour tous, &agrave; coups de<br>
+ mottes, ils l&rsquo;assaillirent, tant qu&rsquo;il fut &agrave;
+leur port&eacute;e. Ah! je ne<br>
+ dis pas non, il y en avait de mauvais, parmi ces "Ci- devant" et
+la<br>
+ R&eacute;volution, &agrave; ses premiers d&eacute;buts, nous
+avait assez s&eacute;duits...<br>
+ Seulement, peu &agrave; peu, les choses se g&acirc;t&egrave;rent
+et, comme toujours, les<br>
+ bons pay&egrave;rent pour les m&eacute;chants.</p>
+
+<p>Cela suffit pour vous montrer l&rsquo;effet produit sur moi, et
+dans nos<br>
+ villages par les &eacute;v&eacute;nements de 1848. D&egrave;s
+l&rsquo;abord, on aurait dit que<br>
+ le chemin &eacute;tait uni. Pour les repr&eacute;senter, dans
+l&rsquo;Assembl&eacute;e<br>
+ Nationale, les Proven&ccedil;aux, pleins de sagesse, avaient
+parmi les bons<br>
+ envoy&eacute; les meilleurs : des hommes comme Berryer,
+Lamartine,<br>
+ Lamennais, B&eacute;ranger, Lacordaire, Garnier-Pag&egrave;s,
+Marie et un portefaix<br>
+ po&egrave;te qui avait nom Astouin. Mais les perturbateurs, les
+sectaires<br>
+ endiabl&eacute;s, bient&ocirc;t empoisonn&egrave;rent tout. Les
+Journ&eacute;es de Juin avec<br>
+ leurs tueries, leurs massacres, &eacute;pouvant&egrave;rent la
+nation. Les mod&eacute;r&eacute;s<br>
+ se refroidirent, les enrag&eacute;s s&rsquo;envenim&egrave;rent;
+et sur mes jeunes r&ecirc;ves<br>
+ de r&eacute;publique platonique une brume se r&eacute;pandit.
+Heureusement qu&rsquo;une<br>
+ &eacute;claircie versait, &agrave; cette &eacute;poque, ses
+rayons autour de moi. C&rsquo;&eacute;tait<br>
+ le libre espace de la grande nature, c&rsquo;&eacute;tait
+l&rsquo;ordre, la paix de la<br>
+ vie rustique; c&rsquo;&eacute;tait, comme disaient les
+po&egrave;tes de Rome, le triomphe<br>
+ de C&eacute;r&egrave;s au moment de la moisson.</p>
+
+<p>Aujourd&rsquo;hui que les machines ont envahi
+l&rsquo;agriculture, le travail de<br>
+ la terre va perdant, de plus en plus, son coloris idyllique, sa
+noble<br>
+ allure d&rsquo;art sacr&eacute;. Maintenant, les<br>
+ moissons venues, vous voyez des esp&egrave;ces
+d&rsquo;araign&eacute;es monstrueuses, des<br>
+ crabes gigantesques appel&eacute;s &ldquo;moissonneuses" qui
+agitent leurs griffes<br>
+ au travers de la plaine, qui scient les &eacute;pis avec des
+coutelas, qui<br>
+ lient les javelles avec des fils de fer; puis, les moissons
+tomb&eacute;es,<br>
+ d&rsquo;autres monstres &agrave; vapeur, des sortes de tarasques,
+les "batteuses"<br>
+ nous arrivent, qui dans leurs tr&eacute;mies engloutissent les
+gerbes, en<br>
+ froissent les &eacute;pis, en hachent la paille, en criblent le
+grain. Tout<br>
+ cela &agrave; 1'am&eacute;ricaine, tristement, h&acirc;tivement,
+sans all&eacute;gresse ni<br>
+ chansons, autour d&rsquo;un fourneau de houille embras&eacute;e,
+au milieu de la<br>
+ poussi&egrave;re, de la fum&eacute;e horrible, avec
+l&rsquo;appr&eacute;hension, si l&rsquo;on ne<br>
+ prend pas garde, de se faire broyer ou trancher quelque membre.
+C&rsquo;est<br>
+ le Progr&egrave;s, la herse terriblement fatale, contre laquelle
+il n&rsquo;y a<br>
+ rien &agrave; faire ni &agrave; dire : fruit amer de la science,
+de l&rsquo;arbre de la<br>
+ science du bien comme du mal.</p>
+
+<p>Mais au temps dont je parle on avait conserv&eacute; encore
+tous les us,<br>
+ tout l&rsquo;apparat de la tradition antique.</p>
+
+<p>D&egrave;s que les bl&eacute;s &agrave; demi-m&ucirc;rs
+prenaient la couleur d&rsquo;abricot, un<br>
+ messager partait de la commune d&rsquo;Arles, et parcourant les
+montagnes,<br>
+ de village en village, il criait &agrave; son de trompe: "On
+fait savoir<br>
+ qu&rsquo;en Arles les bl&eacute;s vont &ecirc;tre
+m&ucirc;rs."</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t, les Gavots, se groupant trois par trois, avec
+leurs femmes,<br>
+ avec leurs filles, leurs mulets ou leurs &acirc;nes, y
+descendaient en<br>
+ bandes pour faire les moissons. Un couple de moissonneurs, avec
+un<br>
+ jeune gars ou une jeune fille pour mettre en gerbes les
+javelles,<br>
+ composaient une solque. Les hommes se louaient par chiourmes de
+tant<br>
+ de solques, selon la contenance des champs qu&rsquo;ils prenaient
+&agrave;<br>
+ forfait. En t&ecirc;te de la chiounne marchait le
+capouli&eacute;, qui faisait la<br>
+ trou&eacute;e dans les pi&egrave;ces de bl&eacute;; le balle
+organisait la marche du<br>
+ travail.</p>
+
+<p>Comme au temps de Cincinnatus, de Caton et de Virgile, on
+moissonnait<br>
+ &agrave; la faucille <i>falce recurva</i>, les doigts de la main
+gauche prot&eacute;g&eacute;s<br>
+ par des doigtiers en tuyaux de roseau ou canne de Provence, pour
+ne<br>
+ pas se blesser en coupant le froment. A Arles, vers la
+Saint-Jean,<br>
+ sur la place des Hommes on voyait des milliers de ces
+t&acirc;cherons de<br>
+ moisson, les uns debout, avec leur faucille attach&eacute;e dans
+un carquois<br>
+ qu&rsquo;ils nommaient la <i>badoque</i> et pendue
+derri&egrave;re le dos, les autres<br>
+ couch&eacute;s &agrave; terre en attendant qu&rsquo;on les
+lou&acirc;t.</p>
+
+<p>Dans la montagne, un homme qui n&rsquo;avait jamais fait les
+moissons en<br>
+ terre d&rsquo;Arles avait, dit-on, de la peine pour trouver
+&agrave; se marier, et<br>
+ c&rsquo;est sur cet usage que roule l&rsquo;&eacute;pop&eacute;e
+des <i>Charbonniers</i>, de F&eacute;lix<br>
+ Gras.</p>
+
+<p>Une ann&eacute;e portant l&rsquo;autre, nous louions dans notre
+Mas sept ou huit<br>
+ solques. Le beau remue-m&eacute;nage, quand ce monde arrivait!
+Toutes sortes<br>
+ d&rsquo;ustensiles sp&eacute;ciaux &agrave; la moisson
+&eacute;taient tir&eacute;s de leurs r&eacute;duits :<br>
+ les barillets en bois de saule, les &eacute;normes terrines, les
+grands pots<br>
+ de brocs &agrave; vin, toute une artillerie de poterie
+grossi&egrave;re qui se<br>
+ fabriquait &agrave; Apt. C&rsquo;&eacute;tait une f&ecirc;te
+incessante, une f&ecirc;te surtout<br>
+ lorsqu&rsquo;ils faisaient la chanson des <i>Gavots</i> du
+Ventoux. :</p>
+
+<p><i>L&rsquo;autre mercredi &agrave; Sault<br>
+ Nous f&ucirc;mes huit cents solques.</i></p>
+
+<p>Les moissonneurs, au point du jour, apr&egrave;s le
+<i>capouli&eacute;</i> qui leur<br>
+ ouvrait la voie dans les grandes emblavures o&ugrave;
+l&rsquo;aiguail luisait sur<br>
+ les &eacute;pis d&rsquo;or, joyeux s&rsquo;alignaient,
+d&eacute;gainant leurs lames, et<br>
+ javelles de choir! Les lieuses, dont plus d&rsquo;une le plus
+souvent &eacute;tait<br>
+ charmante, se courbaient sur les gerbes en jasant et riant
+que<br>
+ c&rsquo;&eacute;tait plaisir de voir. Et puis, lorsque au levant,
+dans le ciel<br>
+ couleur de rose, le soleil paraissait avec sa gerbe de rayons,
+de<br>
+ rayons resplendissants, le <i>capouli&eacute;</i>, levant sa
+faucille dans l&rsquo;air,<br>
+ s&rsquo;&eacute;criait: "Un de plus!" et tous, de la faucille
+ayant fait le salut<br>
+ &agrave; l&rsquo;astre &eacute;blouissant, en avant: sous le
+geste harmonieux de leurs<br>
+ bras nus, le bl&eacute; tombait &agrave; pleine poigne. De temps
+en temps le<br>
+ <i>ba&iuml;le</i>, se retournant vers la chiourme, criait: "La
+<i>truie</i><br>
+ vient-elle? et la <i>truie</i> (c&rsquo;&eacute;tait le nom du
+dernier de la bande)<br>
+ r&eacute;pondait: "La truie vient". Enfin, apr&egrave;s quatre
+heures de vaillante<br>
+ pouss&eacute;e, le <i>capouli&eacute;</i> s&rsquo;&eacute;criait:
+"Lave!" Tous se redressaient,<br>
+ s&rsquo;essuyaient le front du revers de la main, allaient
+&agrave; quelque source<br>
+ laver le tranchant des faucilles et, au milieu des chaumes,<br>
+ s&rsquo;asseyant sur les gerbes et r&eacute;p&eacute;tant ce gai
+dicton :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>B&eacute;n&eacute;dicit&eacute; de Crau,<br>
+ Bon bissac et bon baril,</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>ils prenaient leur premier repas.</p>
+
+<p>C&rsquo;&eacute;tait moi qui, avec notre mulet Babache, leur
+apportais les vivres,<br>
+ dans les cabas de sparterie. Les moissonneurs faisaient leurs
+cinq<br>
+ repas par jour: vers sept heures, le d&eacute;jeuner, avec un
+anchois<br>
+ rouge&acirc;tre qu&rsquo;on &eacute;crasait sur le pain, sur le
+pain qu&rsquo;on trempait dans<br>
+ le vinaigre et l&rsquo;huile, le tout accompagn&eacute;
+d&rsquo;oignon, violemment<br>
+ piquant aux l&egrave;vres; vers dix heures le
+<i>grand-boire</i>, consistant en<br>
+ un oeuf dur et un morceau de fromage; &agrave; une heure, le
+d&icirc;ner, soupe et<br>
+ l&eacute;gumes cuits &agrave; l&rsquo;eau; vers quatre heures le
+go&ucirc;ter, une grosse<br>
+ salade avec cro&ucirc;ton frott&eacute; d&rsquo;ail; et le soir
+le souper, chair de porc<br>
+ ou de brebis, ou bien omelette d&rsquo;oignon appel&eacute;
+<i>moissonienne</i>. Au<br>
+ champ et tour &agrave; tour, ils buvaient au baril, que le
+<i>capouli&eacute;</i><br>
+ penchait, en le tenant sur un b&acirc;ton appuy&eacute; par un
+bout sur l&rsquo;&eacute;paule<br>
+ du buveur. Ils avaient une tasse &agrave; trois ou un gobelet de
+fer-blanc,<br>
+ c&rsquo;est-&agrave;-dire un par <i>solque</i>. De m&ecirc;me,
+pour manger, ils n&rsquo;avaient &agrave;<br>
+ trois qu&rsquo;un plat, o&ugrave; chacun d&rsquo;eux tirait avec
+sa cuiller de bois.</p>
+
+<p>Cela me rem&eacute;more le vieux Ma&icirc;tre Igoulen, un de
+nos moissonneurs, de<br>
+ Saint-Saturnin-l&egrave;s-Apt, qui croyait qu&rsquo;une
+sorci&egrave;re lui avait "&ocirc;t&eacute;<br>
+ l&rsquo;eau" et qui, depuis trente ans, n&rsquo;avait plus
+go&ucirc;t&eacute; &agrave; l&rsquo;eau ni pu<br>
+ manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de salade,<br>
+ d&rsquo;oignon, de fromage et de vin pur. Lorsqu&rsquo;on lui
+demandait la raison<br>
+ pour laquelle il se privait de l&rsquo;ordinaire, le vieillard se
+taisait,<br>
+ mais voici le r&eacute;cit que faisaient ses compagnons.</p>
+
+<p>Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle Igoulen en
+compagnie<br>
+ mangeait au cabaret, passa sur la route une boh&eacute;mienne,
+et lui, pour<br>
+ plaisanter, levant son verre plein de vin: "A la sant&eacute;,
+grand&rsquo;m&egrave;re,<br>
+ lui cria-t-il, &agrave; la sant&eacute;!" "Grand bien te fasse,
+r&eacute;pondit la<br>
+ boh&eacute;mienne, et, mon petit, prie Dieu de ne jamais
+abhorrer l&rsquo;eau".</p>
+
+<p>C&rsquo;&eacute;tait un sort que la sorci&egrave;re venait de
+lui jeter.</p>
+
+<p>Ce fut fini; &agrave; partir de l&agrave;, Igoulen jamais plus
+ne put ingurgiter<br>
+ l&rsquo;eau. Ce cas d&rsquo;impression morale, que j&rsquo;ai vu de
+mes yeux, peut<br>
+ s&rsquo;ajouter, ce me semble, aux faits les plus curieux que la
+science<br>
+ aujourd&rsquo;hui explique par la suggestion.</p>
+
+<p>En arri&egrave;re des moissonneurs venaient enfin les
+glaneuses, ramassant<br>
+ les &eacute;pis laiss&eacute;s parmi les chaumes. A Arles on en
+voyait des troupes<br>
+ qui, un mois cons&eacute;cutif, parcouraient le terroir. Elles
+couchaient<br>
+ dans les champs, sous de petites tentes appel&eacute;es tibaneou
+qui leur<br>
+ servaient de moustiquaires, et le tiers de leurs glanes,
+selon<br>
+ l&rsquo;usage d&rsquo;Arles, &eacute;tait pour
+l&rsquo;h&ocirc;pital.</p>
+
+<p>Lecteur, voil&agrave; les gens, braves enfants de la nature,
+qui, je puis te<br>
+ le dire, ont &eacute;t&eacute; mes mod&egrave;les et mes
+ma&icirc;tres en po&eacute;sie. C&rsquo;est avec<br>
+ eux, c&rsquo;est l&agrave;, au beau milieu des grands soleils,
+qu&rsquo;&eacute;tendu sous un<br>
+ saule, nous appr&icirc;mes, lecteurs, &agrave; jouer du
+chalumeau dans un po&egrave;me en<br>
+ quatre chants, ayant pour titre <i>Les Moissons</i>, dont
+faisait partie<br>
+ le lai de<br>
+ <i>Marga&iuml;</i>, qui est dans nos <i>Iles d&rsquo;Or</i>. Cet
+essai de g&eacute;orgiques, qui<br>
+ commen&ccedil;ait ainsi :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Le mois de juin et les bl&eacute;s qui blondissent<br>
+ Et le grand-boire et la moisson joyeuse,<br>
+ Et de Saint Jean les feux qui &eacute;tincellent,<br>
+ Voil&agrave; de quoi parleront mes chansons,</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>finissait par une allusion, dans la mani&egrave;re de Virgile,
+&agrave; la<br>
+ r&eacute;volution de 1848.</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Muse, avec toi, depuis la Madeleine,<br>
+ Si en cachette nous chantons en accord,<br>
+ Depuis le monde a fait pleine culbute:<br>
+ Et cependant que noy&eacute;s dans la paix,<br>
+ Le long des ruisseaux nous m&ecirc;lions nos voix<br>
+ Les rois roulaient p&ecirc;le-m&ecirc;le du tr&ocirc;ne<br>
+ Sous les assauts des peuples trop ploy&eacute;s<br>
+ Et, mis&eacute;rables, les peuples se hachaient<br>
+ Ainsi que les &eacute;pis de bl&eacute; sur l&rsquo;aire.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais ce n&rsquo;&eacute;tait pas l&agrave; encore la justesse
+de ton que nous cherchions.<br>
+ Voil&agrave; pourquoi ce po&egrave;me ne s&rsquo;est jamais
+publi&eacute;. Une simple l&eacute;gende,<br>
+ que nos bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui trouve
+ici<br>
+ sa place comme la pierre &agrave; la bague, valait mieux,
+&agrave; coup s&ucirc;r, que ce<br>
+ millier de vers.</p>
+
+<p>Les froments, cette ann&eacute;e-l&agrave;, contait
+ma&icirc;tre Igoulen, avaient m&ucirc;ri<br>
+ presque tous &agrave; la fois, courant le risque
+d&rsquo;&ecirc;tre hach&eacute;s par une<br>
+ gr&ecirc;le, &eacute;gren&eacute;s par le mistral ou brou&iuml;s
+par le brouillard, et les<br>
+ hommes, cette ann&eacute;e-l&agrave;, se trouvaient rares.</p>
+
+<p>Et voil&agrave; qu&rsquo;un fermier, un gros fermier avare, sur
+la porte de sa<br>
+ ferme &eacute;tait debout, inquiet, les bras crois&eacute;s, et
+dans l&rsquo;attente.</p>
+
+<p>-- Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un &eacute;cu par
+jour, un bel &eacute;cu<br>
+ et la nourriture, &agrave; qui se viendrait louer.</p>
+
+<p>Mais &agrave; ces mots le jour se l&egrave;ve, et voici que
+trois hommes s&rsquo;avancent<br>
+ vers le Mas, trois robustes moissonneurs: l&rsquo;un &agrave; la
+barbe blonde,<br>
+ l&rsquo;un &agrave; la barbe blanche, l&rsquo;un &agrave; la barbe
+noire. L&rsquo;aube les accompagne<br>
+ en les aur&eacute;olant.</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, dit le <i>capouli&eacute;</i> (celui de la
+barbe blonde), Dieu vous<br>
+ donne le bonjour: nous sommes trois <i>gavots</i> de la
+montagne, et nous<br>
+ avons appris que vous aviez du bl&eacute; m&ucirc;r, du
+bl&eacute; en quantit&eacute;: ma&icirc;tre,<br>
+ si vous voulez nous donner de l&rsquo;ouvrage, &agrave; la
+journ&eacute;e ou &agrave; la t&acirc;che,<br>
+ nous sommes pr&ecirc;ts &agrave; travailler.</p>
+
+<p>-- Mes bl&eacute;s ne pressent gu&egrave;re, le ma&icirc;tre
+r&eacute;pondit; mais pourtant,<br>
+ pour ne pas vous refuser l&rsquo;ouvrage, je vous baille, si vous
+voulez,<br>
+ trente sous et la vie. C&rsquo;est bien assez par le temps qui
+court.</p>
+
+<p>Or c&rsquo;&eacute;tait le bon Dieu, saint Pierre avec saint
+Jean.</p>
+
+<p>A l&rsquo;approche des sept heures, le petit valet de la ferme
+vient, avec<br>
+ l&rsquo;&acirc;nesse blanche, leur apporter le d&eacute;jeuner
+et, de retour au Mas :</p>
+
+<p>-- Valet, lui dit le ma&icirc;tre, que font les
+moissonneurs?</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, je les trouvai, couch&eacute;s sur le talus
+du champ, qui<br>
+ aiguisaient leurs faucilles; mais ils n&rsquo;avaient pas
+coup&egrave; un &eacute;pi.</p>
+
+<p>A l&rsquo;approche des dix heures, le petit valet de la ferme
+vient, avec<br>
+ l&rsquo;&acirc;nesse blanche, leur apporter le <i>grand-boire</i>
+et, de retour au<br>
+ Mas:</p>
+
+<p>-- Valet, lui dit le ma&icirc;tre, que font les
+moissonneurs?</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, je les trouvai, couch&eacute;s sur le talus
+du champ, qui<br>
+ aiguisaient leurs faucilles; mais ils n&rsquo;avaient pas
+coup&eacute; un &eacute;pi.</p>
+
+<p>A l&rsquo;approche de midi, le petit valet de la ferme vient,
+avec l&rsquo;&acirc;nesse<br>
+ blanche, leur apporter le d&icirc;ner, et de retour au Mas:</p>
+
+<p>-- Valet, lui dit le ma&icirc;tre, que font les
+moissonneurs?</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, je les trouvai, couch&eacute;s sur le talus
+du champ, qui<br>
+ aiguisaient leurs faucilles; mais ils n&rsquo;avaient pas
+coup&eacute; un &eacute;pi.</p>
+
+<p>A l&rsquo;approche des quatre heures, le petit valet de la
+ferme vient,<br>
+ avec l&rsquo;&acirc;nesse blanche, leur apporter le go&ucirc;ter,
+et de retour au Mas:</p>
+
+<p>-- Valet, lui dit le ma&icirc;tre, que font les
+moissonneurs?</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, je les trouvai, couch&eacute;s sur le talus
+du champ, qui<br>
+ aiguisaient leurs faucilles; mais ils n&rsquo;avaient pas
+coup&eacute; un &eacute;pi.</p>
+
+<p>-- Ce sont l&agrave;, dit le ma&icirc;tre, ce sont de ces
+fain&eacute;ants qui cherchent<br>
+ du travail et prient Dieu de n&rsquo;en point trouver. Pourtant
+il faut<br>
+ aller voir.</p>
+
+<p>Et cela dit, l&rsquo;avare, pas &agrave; pas, vient &agrave;
+son champ, se cache dans un<br>
+ foss&eacute; et observe ses hommes.</p>
+
+<p>Mais alors le bon Dieu fait ainsi &agrave; saint Pierre:</p>
+
+<p>-- Pierre, bats du feu.</p>
+
+<p>-- J'y vais, Seigneur, r&eacute;pond saint Pierre.</p>
+
+<p>Et saint Pierre de sa veste tire la cl&eacute; du paradis,
+applique &agrave; un<br>
+ caillou quelques fibres d&rsquo;arbre creux et bat du feu avec la
+cl&eacute;.</p>
+
+<p>Puis le bon Dieu fait &agrave; saint Jean:</p>
+
+<p>-- Souffle, Jean!</p>
+
+<p>-- J&rsquo;y vais, Seigneur, r&eacute;pond saint Jean.</p>
+
+<p>Et saint Jean souffle aussit&ocirc;t les &eacute;tincelles
+dans le bl&eacute; avec sa<br>
+ bouche; et d&rsquo;une rive &agrave; l&rsquo;autre un tourbillon
+de flamme, un gros<br>
+ nuage de fum&eacute;e enveloppe le champ. Bient&ocirc;t la
+flamme tombe, la fum&eacute;e<br>
+ se dissipe, et mille gerbes tout &agrave; coup apparaissent,
+coup&eacute;es comme<br>
+ il faut, comme il faut li&eacute;es, et comme il faut aussi en
+gerbiers<br>
+ entass&eacute;es.</p>
+
+<p>Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au
+Mas<br>
+ lentement s&rsquo;en revient pour souper, et tout en soupant:</p>
+
+<p>-&mdash; Ma&icirc;tre, dit le chef des moissonneurs, nous avons
+termin&eacute; le<br>
+ champ... Demain pour moissonner, o&ugrave; voulez-vous que nous
+allions?</p>
+
+<p>-- <i>Capouli&eacute;</i>, r&eacute;pond&icirc;t le
+ma&icirc;tre avaricieux, mes bl&eacute;s, dont j&rsquo;ai<br>
+ fait le tour, ne sont pas m&ucirc;rs de reste. Voici votre
+payement; je ne<br>
+ puis plus vous occuper.</p>
+
+<p>Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs,
+disent au<br>
+ ma&icirc;tre: adieu! Et chargeant leurs faucilles
+rengain&eacute;es derri&egrave;re le<br>
+ dos, s&rsquo;en vont tranquilles en leur chemin: le bon Dieu au
+milieu,<br>
+ saint Pierre &agrave; droite, saint Jean &agrave; gauche, et les
+derniers rayons du<br>
+ soleil qui se couche les accompagnent au loin, au loin.</p>
+
+<p>Le lendemain le ma&icirc;tre de grand matin se l&egrave;ve et
+joyeusement se dit<br>
+ en lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>-- N&rsquo;importe! hier j&rsquo;ai gagn&eacute; ma
+journ&eacute;e en allant &eacute;pier ces trois<br>
+ hommes sorciers; maintenant j&rsquo;en sais autant
+qu&rsquo;eux.</p>
+
+<p>Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et
+l&rsquo;autre<br>
+ Pierre, il les conduit &agrave; la plus grande des emblavures de
+la ferme.<br>
+ Sit&ocirc;t arriv&eacute;s au champ, le ma&icirc;tre dit
+&agrave; Pierre :<br>
+ -- Pierre, toi, bats du feu.<br>
+ -- Ma&icirc;tre, j&rsquo;y vais, r&eacute;pliqua Pierre.</p>
+
+<p>Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique
+&agrave; un silex<br>
+ quelques fibres d&rsquo;arbre creux et le couteau bat du feu.
+Mais le<br>
+ ma&icirc;tre dit &agrave; Jean:</p>
+
+<p>-- Souffle, Jean!</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, j&rsquo;y vais, r&eacute;pliqua Jean.</p>
+
+<p>Et Jean avec sa bouche souffle au bl&eacute; les
+&eacute;tincelles... A&iuml;e! a&iuml;e! a&iuml;e<br>
+ ! la flamme en langues, une flamme affol&eacute;e, enveloppe la
+moisson; les<br>
+ &eacute;pis s&rsquo;allument, les chaumes p&eacute;tillent, le
+grain se charbonne; et<br>
+ penaud, l&rsquo;exploiteur, quand la fum&eacute;e s&rsquo;est
+dissip&eacute;e, ne voit, au lieu<br>
+ de gerbes, que braise et poussier noir!</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE X</h2>
+
+<h3>A AIX-EN-PROVENCE</h3>
+
+<p>Mlle Louise. -- L&rsquo;amour dans les cypr&egrave;s. -- La
+ville d&rsquo;Aix. --<br>
+ L&rsquo;&eacute;cole de droit -- L&rsquo;ami Mathieu vient me
+rejoindre. -- La<br>
+ blanchisseuse de la Torse. -- La baronne id&eacute;ale. --
+L&rsquo;anthologie <i>Les</i><br>
+ <i>Proven&ccedil;ales</i>.</p>
+
+<p>Cette ann&eacute;e-l&agrave; (1848), apr&egrave;s les
+vendanges, mes parents, qui me<br>
+ voyaient baver &agrave; la chouette ou &agrave; la lune, si
+l&rsquo;on veut, m'envoy&egrave;rent<br>
+ &agrave; Aix pour &eacute;tudier le droit, car ils avaient
+compris, les braves<br>
+ gens, que mon dipl&ocirc;me de bachelier &egrave;s lettres
+n&rsquo;&eacute;tait pas un brevet<br>
+ suffisant de sagesse ni de science non plus. Mais, avant de
+partir<br>
+ pour la cit&eacute; Sextienne, une aventure m&rsquo;arriva,
+sympathique et<br>
+ touchante, que je veux conter ici.</p>
+
+<p>Dans un Mas rapproch&eacute; du n&ocirc;tre &eacute;tait venue
+s&rsquo;&eacute;tablir une famille de<br>
+ la ville o&ugrave; il y avait des demoiselles que nous
+rencontrions parfois<br>
+ en allant &agrave; la messe. Vers la fin de
+l&rsquo;&eacute;t&eacute;, ces jeunes filles, avec<br>
+ leur m&egrave;re, nous firent une visite; et ma m&egrave;re,
+avenante, leur offrit<br>
+ le "caill&eacute;" Car nous avions, au Mas, un beau troupeau de
+brebis et du<br>
+ lait en abondance. C&rsquo;&eacute;tait ma m&egrave;re
+elle-m&ecirc;me qui mettait la pr&eacute;sure<br>
+ au lait, d&egrave;s qu&rsquo;on venait de le traire, et
+elle-m&ecirc;me qui, quand le<br>
+ lait &eacute;tait pris, faisait les petits fromages, ces
+jonch&eacute;es du pays<br>
+ d&rsquo;Arles que Belaud de la Belaudi&egrave;re, le po&egrave;te
+proven&ccedil;al de l&rsquo;&eacute;poque<br>
+ des Valo&icirc;s, trouvait si bonnes :</p>
+
+<p><i>A la ville des Baux, pour un florin vaillant,<br>
+ Vous avez un tablier plein de fromages<br>
+ Qui fondent au gosier comme sucre fin.</i></p>
+
+<p>Ma m&egrave;re, chaque jour, telle que les berg&egrave;res
+chant&eacute;es par Virgile,<br>
+ portant sur la hanche la terrine pleine, venait dans le cellier
+avec<br>
+ son &eacute;cumoire, et l&agrave;, tirant du pot &agrave; beaux
+flocons le caill&eacute; blanc,<br>
+ elle en emplissait les formes perc&eacute;es de trous et rondes;
+et, apr&egrave;s<br>
+ les jonch&eacute;es faites, elle les laissait proprement
+s&rsquo;&eacute;goutter sur du<br>
+ jonc, que je me plaisais moi-m&ecirc;me &agrave; aller couper au
+bord des eaux.</p>
+
+<p>Et voil&agrave; que nous mange&acirc;mes, avec ces
+demoiselles, une jatte de<br>
+ caill&eacute;. Et l&rsquo;une d&rsquo;elles, qui paraissait de mon
+&acirc;ge, et qui, par son<br>
+ visage, rappelait ces m&eacute;dailles qu&rsquo;on trouve
+&agrave; Saint-Remy, au ravin<br>
+ des Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux langoureux,
+qui<br>
+ toujours me regardaient. On l&rsquo;appelait Louise.</p>
+
+<p>Nous all&acirc;mes voir les paons, qui, dans l&rsquo;aire,
+&eacute;talaient leur queue<br>
+ en arc-en-ciel, les abeilles et leurs ruches align&eacute;es
+&agrave; l&rsquo;abri du<br>
+ vent, les agneaux qui b&ecirc;laient enferm&eacute;s dans le
+bercail, le puits<br>
+ avec sa treille port&eacute;e par des piliers de pierre; enfin
+tout ce qui,<br>
+ au Mas, pouvait les int&eacute;resser. Louise, elle, semblait
+marcher dans<br>
+ l&rsquo;extase.</p>
+
+<p>Quand nous f&ucirc;mes au jardin, dans le temps que ma
+m&egrave;re causait avec la<br>
+ sienne et cueillait &agrave; ses soeurs quelques poires
+beurr&eacute;es, nous nous<br>
+ &eacute;tions, nous deux, assis sur le parapet de notre vieux
+Puits &agrave; roue.</p>
+
+<p>-- Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous dise ceci:
+ne<br>
+ vous souvient-il pas, monsieur, d&rsquo;une petite robe, une robe
+de<br>
+ mousseline, que votre m&egrave;re vous porta, quand vous
+&eacute;tiez en pension &agrave;<br>
+ Saint-Michel-de-Frigolet?</p>
+
+<p>-- Mais oui, pour jouer un r&ocirc;le dans les <i>Enfants
+d&rsquo;&Eacute;douard</i>.</p>
+
+<p>-- Eh bien! cette robe, monsieur, c&rsquo;&eacute;tait ma
+robe.</p>
+
+<p>-- Mais ne vous l&rsquo;a-t-on pas rendue? r&eacute;pondis-je
+comme un sot.</p>
+
+<p>-- Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai parl&eacute;
+de cela, moi,<br>
+ comme d&rsquo;autre chose.</p>
+
+<p>Et sa m&egrave;re l&rsquo;appela.</p>
+
+<p>-- Louise!</p>
+
+<p>La jouvencelle me tendit sa main glac&eacute;e; et, comme il
+se faisait<br>
+ tard, elles partirent pour leur Mas.</p>
+
+<p>Huit jours apr&egrave;s, vers le coucher du soleil, voici
+encore &agrave; notre<br>
+ seuil Louise, cette fois accompagn&eacute;e seulement d&rsquo;une
+amie.</p>
+
+<p>-- Bonsoir, fit-elle. Nous venions vous acheter quelques
+livres de<br>
+ ces poires beurr&eacute;es que vous nous fites go&ucirc;ter,
+l&rsquo;autre jour, &agrave; votre<br>
+ jardin.</p>
+
+<p>-- Asseyez-vous, mesdemoiselles, ma m&egrave;re leur dit.</p>
+
+<p>-- Oh! non! r&eacute;pondit Louise, nous sommes
+press&eacute;es, car il va &ecirc;tre<br>
+ bient&ocirc;t nuit.</p>
+
+<p>Et je les accompagnai, moi tout seul cette fois, pour aller
+cueillir<br>
+ les poires.</p>
+
+<p>L&rsquo;amie de Louise, qui &eacute;tait de Saint-Remy (on
+l&rsquo;appelait Courrade),<br>
+ &eacute;tait une belle fille &agrave; chevelure brune,
+abondante, annel&eacute;e sous un<br>
+ ruban arl&eacute;sien, que la pauvre demoiselle, si gentille
+qu&rsquo;elle f&ucirc;t,<br>
+ eut l&rsquo;imprudence d&rsquo;amener avec elle pour compagne.</p>
+
+<p>Au jardin, arriv&eacute;s &agrave; l&rsquo;arbre, pendant que
+j&rsquo;abaissais une branche un<br>
+ peu haute, Courrade, rengorgeant son corsage bomb&eacute; et
+levant ses bras<br>
+ nus, ses bras ronds, hors de ses manches, se mit &agrave;
+cueillir. Mais<br>
+ Louise, toute p&acirc;le, lui dit :</p>
+
+<p>-- Courrade, cueille, toi, et choisis les plus
+m&ucirc;res.</p>
+
+<p>Et, comme si elle voulait me dire quelque chose,
+s&rsquo;&eacute;cartant avec moi,<br>
+ qui &eacute;tais d&eacute;j&agrave; troubl&eacute; (sans trop
+savoir par laquelle), nous all&acirc;mes<br>
+ pas &agrave; pas dans un kiosque de cypr&egrave;s, o&ugrave;
+&eacute;tait un banc de pierre. L&agrave;,<br>
+ moi dans l&rsquo;embarras, elle me buvant des yeux, nous nous
+ass&icirc;mes l&rsquo;un<br>
+ pr&egrave;s de l&rsquo;autre.</p>
+
+<p>-- Fr&eacute;d&eacute;ric, me dit-elle, l&rsquo;autre jour je
+vous parlais d&rsquo;une robe<br>
+ qu&rsquo;&agrave; l&rsquo;&acirc;ge de onze ans je vous avais
+pr&ecirc;t&eacute;e pour jouer la trag&eacute;die &agrave;<br>
+ Saint-Michel-de-Frigolet... Vous avez lu, n&rsquo;est- ce pas,
+l&rsquo;histoire<br>
+ de D&eacute;janire et d&rsquo;Hercule?</p>
+
+<p>-- Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que la belle
+D&eacute;janire<br>
+ donna au pauvre Hercule et qui lui br&ucirc;la le sang.</p>
+
+<p>-- Ah! dit la jeune fille, aujourd&rsquo;hui c&rsquo;est bien le
+rebours : car<br>
+ cette petite robe de mousseline blanche que vous aviez
+touch&eacute;e, que<br>
+ vous aviez v&ecirc;tue..., quand je la mis encore, je vous aimai
+&agrave; partir<br>
+ de l&agrave;... Et ne m&rsquo;en veuillez pas de cet aveu, qui
+doit vous para&icirc;tre<br>
+ &eacute;trange, qui doit vous para&icirc;tre fou! Ah! ne
+m&rsquo;en veuillez pas,<br>
+ continua-t-elle en pleurant, car ce feu divin, ce feu qui me
+vient de<br>
+ la robe fatale, ce feu, &ocirc; Fr&eacute;d&eacute;ric, qui me
+consume depuis lors, je<br>
+ l&rsquo;avais jusqu&rsquo;&agrave; pr&eacute;sent, depuis sept
+ann&eacute;es peut-&ecirc;tre, tenu cach&eacute;<br>
+ dans mon coeur!</p>
+
+<p>Moi, couvrant de baisers sa petite main fi&eacute;vreuse, je
+voulus aussit&ocirc;t<br>
+ r&eacute;pondre en l&rsquo;embrassant. Mais, doucement, elle me
+repoussa.</p>
+
+<p>-- Non, dit-elle, Fr&eacute;d&eacute;ric, nous ne pouvons
+savoir si le po&egrave;me, dont<br>
+ j&rsquo;ai fait le premier chant, aura jamais une suite... Je
+vous laisse.<br>
+ Pensez &agrave; ce que je vous ai dit, et, comme je suis de
+celles qui ne se<br>
+ d&eacute;disent pas, quelle que soit la r&eacute;ponse, vous
+avez en moi une &acirc;me<br>
+ qui s&rsquo;est donn&eacute;e pour toujours.</p>
+
+<p>Elle se leva et, courant vers Courrade sa compagne :</p>
+
+<p>-- Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer les
+poires.</p>
+
+<p>Et nous rentr&acirc;mes. Elles r&eacute;gl&egrave;rent,
+s&rsquo;en all&egrave;rent; et moi, le coeur<br>
+ houleux, enchant&eacute; et troubl&eacute; de cette apparition
+de vierges -- dont<br>
+ je trouvais chacune s&eacute;duisante &agrave; sa fa&ccedil;on,
+- longtemps sous les<br>
+ derniers rayons du jour failli; longtemps entre les arbres,
+je<br>
+ regardai l&agrave;-bas s&rsquo;envoler les tourterelles.</p>
+
+<p>Mais, tout &eacute;moustill&eacute;, tout heureux que je
+fusse, bient&ocirc;t, en me<br>
+ sondant, je me vis dans l&rsquo;imbroglio. Le <i>Pervigilium
+Veneris</i> a beau<br>
+ dire:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Qu&rsquo;il aime demain, celui qui n&rsquo;aima jamais:<br>
+ Et celui qui aima, qu&rsquo;il aime encore demain,</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>l&rsquo;amour ne se commande pas. Cette vaillante jeune fille,
+arm&eacute;e<br>
+ seulement de sa gr&acirc;ce et de sa virginit&eacute;, pouvait
+bien, dans sa<br>
+ passion, croire remporter la victoire; elle pouvait,
+charmante<br>
+ qu&rsquo;elle &eacute;tait, et charm&eacute;e elle-m&ecirc;me par
+son long r&ecirc;ve d&rsquo;amour,<br>
+ croire, conform&eacute;ment au vers de Dante,</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Amor ch&rsquo;a null' amato amor perdona</i>,</p>
+</blockquote>
+
+<p>qu&rsquo;un jeune homme, isol&eacute; comme moi dans un Mas,
+&agrave; la fleur de l&rsquo;&acirc;ge,<br>
+ devait tressaillir d&rsquo;embl&eacute;e &agrave; son premier
+roucoulement. Mais l&rsquo;amour<br>
+ &eacute;tant le don et l&rsquo;abandon de tout notre &ecirc;tre,
+n&rsquo;est-il pas vrai que<br>
+ l&rsquo;&acirc;me qui se sent poursuivie pour &ecirc;tre
+captur&eacute;e fait comme l&rsquo;oiseau<br>
+ qui fuit l&rsquo;appelant? N&rsquo;est-il pas vrai, aussi, que le
+nageur, au<br>
+ moment de plonger dans un gouffre d&rsquo;eau profonde, a
+toujours une<br>
+ passe d&rsquo;instinctive appr&eacute;hension?</p>
+
+<p>Toujours est-il que, devant la cha&icirc;ne de fleurs, devant
+les roses<br>
+ embaum&eacute;es qui s&rsquo;&eacute;panouissaient pour moi,
+j&rsquo;allais avec r&eacute;serve;<br>
+ tandis que vers l&rsquo;autre, vers la confidente qui, toute
+&agrave; son devoir<br>
+ d&rsquo;amie d&eacute;vou&eacute;e, semblait &eacute;viter mon
+abord, mon regard, je me sentais<br>
+ port&eacute; involontairement. Car, &agrave; cet &acirc;ge,
+s&rsquo;il faut tout dire, je<br>
+ m&rsquo;&eacute;tais form&eacute; une id&eacute;e, et de l'amante
+et de l&rsquo;amour, toute<br>
+ particuli&egrave;re. Oui, je m&rsquo;&eacute;tais imagin&eacute;
+que, t&ocirc;t ou tard, au pays<br>
+ d&rsquo;Arles je rencontrerais, quelque part, une superbe
+campagnarde,<br>
+ portant comme une reine le costume arl&eacute;sien, galopant sur
+sa cavale,<br>
+ un trident &agrave; la main, dans les <i>ferrades</i> de la
+Crau, et qui,<br>
+ longtemps pri&eacute;e par mes chansons d&rsquo;amour, se serait,
+un beau jour,<br>
+ laiss&eacute; conduire &agrave; notre Mas, pour y r&eacute;gner
+comme ma m&egrave;re<br>
+ sur un peuple de p&acirc;tres, de <i>gardians</i>, de laboureurs
+et de<br>
+ <i>magnanarelles</i>. Il semblait que, d&eacute;j&agrave;, je
+r&ecirc;vais de ma Mireille; et<br>
+ la vision de ce type de beaut&eacute; plantureuse qui,
+d&eacute;j&agrave;, couvait en moi,<br>
+ sans qu&rsquo;il me f&ucirc;t possible ni permis de
+l&rsquo;avouer, portait grand<br>
+ pr&eacute;judice &agrave; la pauvre Louise, un peu trop
+demoiselle au compte de ma<br>
+ r&ecirc;verie.</p>
+
+<p>Et alors, entre elle et moi, s&rsquo;engagea une correspondance
+ou, plut&ocirc;t,<br>
+ un &eacute;change d&rsquo;amour et d&rsquo;amiti&eacute; qui dura
+plus de trois ans (tout le<br>
+ temps que je fus &agrave; Aix): moi, galamment, abondant vers
+son faible,<br>
+ pour la sevrer, peu &agrave; peu, si je pouvais; elle, de plus
+en plus<br>
+ endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux<br>
+ d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s... De ces lettres, voici la
+derni&egrave;re que je re&ccedil;us. Je la<br>
+ reproduis telle quelle :</p>
+
+<p>"Je n&rsquo;ai aim&eacute; qu&rsquo;une fois, et je mourrai, je
+le jure, avec le nom de<br>
+ Fr&eacute;d&eacute;ric grav&eacute; seul dans mon coeur. Que de
+nuits blanches j&rsquo;ai<br>
+ pass&eacute;es en songeant &agrave; mon mauvais sort! Mais,
+hier, en lisant tes<br>
+ consolations vaines, je me fis tant de violence pour retenir
+mes<br>
+ pleurs que le coeur me d&eacute;faillit. Le m&eacute;decin dit
+que j&rsquo;avais la<br>
+ fi&egrave;vre, que c&rsquo;&eacute;tait de l&rsquo;agitation
+nerveuse, qu'il me fallait le<br>
+ repos.</p>
+
+<p>"-- La fi&egrave;vre! m&rsquo;&eacute;criai-je; ah! que ce
+f&ucirc;t la bonne!</p>
+
+<p>"Et, d&eacute;j&agrave;, je me sentais heureuse de mourir pour
+aller t&rsquo;attendre<br>
+ l&agrave;-bas o&ugrave; ta lettre me donne rendez-vous... Mais
+&eacute;coute, Fr&eacute;d&eacute;ric,<br>
+ puisqu&rsquo;il en est ainsi, lorsqu&rsquo;on te dira, et va, ce
+n&rsquo;est pas pour<br>
+ longtemps, lorsqu&rsquo;on t&rsquo;annoncera que j&rsquo;aurai
+quitt&eacute; la terre,<br>
+ donne-moi, je t&rsquo;en prie, une larme et un regret. Il y a
+deux ans, je<br>
+ te fis une promesse : c&rsquo;&eacute;tait de demander tous les
+jours &agrave; Dieu qu&rsquo;il<br>
+ te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien ! je n&rsquo;y
+ai jamais<br>
+ manqu&eacute;, et j'y serai fid&egrave;le, jusqu&rsquo;&agrave;
+mon dernier soupir. Mais toi, &ocirc;<br>
+ Fr&eacute;d&eacute;ric, je te le demande en gr&acirc;ce:
+lorsqu&rsquo;en te promenant tu verras<br>
+ des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu
+&agrave; ma vie,<br>
+ fl&eacute;trie par les larmes, s&eacute;ch&eacute;e par la
+douleur; et si tu vois un<br>
+ ruisseau qui murmure doucement, &eacute;coute sa plainte: il te
+dira comme<br>
+ je t&rsquo;aimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile,
+pr&ecirc;te<br>
+ l&rsquo;oreille &agrave; son gazouillis, et il te dira,
+pauvrette! que je suis<br>
+ toujours avec toi... O Fr&eacute;d&eacute;ric!<br>
+ je t&rsquo;en prie, n&rsquo;oublie jamais Louise!"</p>
+
+<p>Voil&agrave; l&rsquo;adieu supr&ecirc;me que, scell&eacute; de
+son sang, m&rsquo;envoya la jeune<br>
+ vierge -- avec une m&eacute;daille de la Vierge Marie,
+qu&rsquo;elle avait<br>
+ couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de
+velours<br>
+ cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brod&eacute;, avec
+ses cheveux<br>
+ ch&acirc;tains, mes initiales au milieu d&rsquo;un rameau de
+lierre.</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Je me ferai la touffe de lierre,<br>
+ Je t&rsquo;embrasserai.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Pauvre et ch&egrave;re Louise! A quelque temps de l&agrave;,
+elle prit le voile de<br>
+ nonne et mourut peu d'ann&eacute;es apr&egrave;s. Moi, encore
+tout &eacute;mu, au bout<br>
+ d&rsquo;un si long temps, par la m&eacute;lancolie de cet amour
+&eacute;tiol&eacute;, d&eacute;fleuri<br>
+ avant l&rsquo;heure, je te consacre, &ocirc; Louise, ce souvenir
+de piti&eacute; et je<br>
+ l&rsquo;offre &agrave; tes m&acirc;nes errant peut-&ecirc;tre
+autour de moi!</p>
+
+<p>La ville d&rsquo;Aix (<i>cap de justice</i>, comme on disait
+jadis), o&ugrave; nous<br>
+ &eacute;tions venu pour &eacute;tudier le "droit &eacute;crit"
+en raison de son pass&eacute; de<br>
+ capitale de Provence et de cit&eacute; parlementaire, a un renom
+de gravit&eacute;<br>
+ et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec
+l&rsquo;allure<br>
+ proven&ccedil;ale. Le grand air que lui donnent les beaux
+ombrages de son<br>
+ Cours, ses fontaines monumentales et ses h&ocirc;tels
+nobiliaires, puis la<br>
+ quantit&eacute; d&rsquo;avocats, de magistrats, de professeurs,
+de gens de robe de<br>
+ tout ordre, qu&rsquo;on y rencontre dans les rues, ne contribuent
+pas peu &agrave;<br>
+ l&rsquo;aspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la
+caract&eacute;rise. Mais,<br>
+ de mon temps du moins, cela n&rsquo;&eacute;tait qu&rsquo;en
+surface, et, dans ces<br>
+ Cadets d&rsquo;Aix, il y avait, s&rsquo;il me souvient, une humeur
+famili&egrave;re, une<br>
+ gaiet&eacute; de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des
+traditions<br>
+ laiss&eacute;es par le bon roi Ren&eacute;.</p>
+
+<p>Vous aviez des conseillers, des pr&eacute;sidents de cour,
+qui, pour se<br>
+ divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient
+le<br>
+ tambourin. Des hommes graves, comme le docteur d&rsquo;Astros,
+fr&egrave;re du<br>
+ cardinal, lisaient &agrave; l&rsquo;Acad&eacute;mie des
+compositions de leur cru en<br>
+ joyeux parler de Provence : mani&egrave;re comme une autre de
+maintenir le<br>
+ culte de l&rsquo;&acirc;me nationale et qui, dans Aix, n&rsquo;eut
+jamais cesse. Car le<br>
+ comte Portais, un des grands jurisconsultes du Code
+Napol&eacute;on,<br>
+ n'avait-il pas &eacute;crit une com&eacute;die
+proven&ccedil;ale? Et M. Diouloufet, un<br>
+ biblioth&eacute;caire de l&rsquo;Ath&egrave;nes du Midi, comme
+Aix s&rsquo;intitule parfois,<br>
+ n&rsquo;avait-il pas, sous Louis XVIII, chant&eacute; en
+proven&ccedil;al les <i>magnans</i><br>
+ ou vers &agrave; soie? M. Mignet, l&rsquo;historien,
+l&rsquo;acad&eacute;micien illustre,<br>
+ venait tous les ans &agrave; Aix pour jouer &agrave; la boule.
+Il avait m&ecirc;me<br>
+ formul&eacute; la maxime suivante :</p>
+
+<p>"Rien n&rsquo;est plus propre &agrave; refaire un homme que de
+vivre au clair<br>
+ soleil, parler proven&ccedil;al, manger de la brandade et faire
+tous les<br>
+ matins une partie de boules."</p>
+
+<p>M. Bor&eacute;ly, un ancien procureur g&eacute;n&eacute;ral,
+entrait dans la ville, &agrave;<br>
+ cheval, gu&ecirc;tr&eacute; comme un riche toucheur, conduisant
+fi&egrave;rement un<br>
+ troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient:</p>
+
+<p>-- N&rsquo;est pas porcher celui qui conduit ses porcs
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le lendemain de la No&euml;l, nous allions &agrave;
+Saint-Sauveur entendre les<br>
+ <i>Plaintes de saint &Eacute;tienne</i>, r&eacute;cit&eacute;es
+en proven&ccedil;al (comme on le fait<br>
+ encore) par un chanoine du Chapitre et, dans cette
+cath&eacute;drale, on<br>
+ ex&eacute;cutait, le jour des Rois (comme on y ex&eacute;cute
+encore), avec une<br>
+ admirable pompe, le No&euml;l <i>De matin ai rescountra lou
+trin</i>.</p>
+
+<p>Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient &agrave; venir
+entendre les pr&ocirc;nes<br>
+ proven&ccedil;aux de l&rsquo;abb&eacute; &Eacute;mery, et celles
+du grand monde, pour ne pas<br>
+ laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval
+et le<br>
+ temps des soir&eacute;es, se faisaient dodiner dans des chaises
+&agrave; porteurs,<br>
+ accompagn&eacute;es de torches qu&rsquo;on &eacute;teignait, en
+arrivant, &agrave; l&rsquo;&eacute;teignoir<br>
+ des vestibules.</p>
+
+<p>Point rare qu&rsquo;il y e&ucirc;t, au courant de l&rsquo;hiver,
+quelque esclandre<br>
+ mondain, tel que l&rsquo;enl&egrave;vement d&rsquo;une superbe
+juive avec M. de<br>
+ Castillon, qui avait su d&eacute;penser royalement une fortune,
+lorsqu&rsquo;il<br>
+ fut <i>Prince d&rsquo;amour</i> aux jeux de la
+F&ecirc;te-Dieu.</p>
+
+<p>A propos de ces jeux, nous e&ucirc;mes l&rsquo;occasion, dans
+notre s&eacute;jour &agrave; Aix,<br>
+ de les voir sortir, je crois, pour une des derni&egrave;res
+fois: <i>le Roi de</i><br>
+ <i>la Basoche, l&rsquo;Abb&eacute; de la Jeunesse</i>, les
+<i>Tirassons</i>, les <i>Diables</i>,<br>
+ le <i>Guet</i>, la <i>Reine de Saba</i>, les <i>Chevaux-Frus</i>
+en particulier,<br>
+ avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour
+l&rsquo;<i>Arl&eacute;sienne</i>, de Daudet<br>
+ :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Madame de Limagne<br>
+ Fait danser les Chevaux-Frus;<br>
+ Elle leur donne des ch&acirc;taignes,<br>
+ Ils disent qu&rsquo;ils n&rsquo;en veulent plus;<br>
+ Et danse, &ocirc; gueux! Et danse, &ocirc; gueux!<br>
+ Madame de Limagne<br>
+ Fait danser les Chevaux-Frus.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Cette r&eacute;surrection du pass&eacute; proven&ccedil;al,
+avec ses vieilles joies na&iuml;ves<br>
+ (et surann&eacute;es, h&eacute;las !), nous impressionna
+vivement, comme vous<br>
+ pourriez le voir au chant dixi&egrave;me de <i>Calendal</i>,
+o&ugrave; elles sont<br>
+ d&eacute;crites, telles que nous les v&icirc;mes.</p>
+
+<p>Or, figurez-vous qu&rsquo;&agrave; Aix, quelques mois seulement
+apr&egrave;s mon arriv&eacute;e,<br>
+ faisant ma promenade une apr&egrave;s-midi sur le Cours, oh!
+charmante<br>
+ surprise, je vis se profiler, pr&egrave;s de la Fontaine-Chaude,
+le nez de<br>
+ mon ami Anselme Mathieu, de Ch&acirc;teauneuf.</p>
+
+<p>-- &Ccedil;a n&rsquo;est pas une blague, me fit Mathieu en me
+voyant, avec son<br>
+ flegme habituel; cette eau, mon cher, est vraiment chaude, et
+c&rsquo;est<br>
+ bien le cas de dire : "Celle-l&agrave; fume."</p>
+
+<p>-- Mais depuis quand &agrave; Aix? lui dis-je en lui serrant
+la main.</p>
+
+<p>-- Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au soir.</p>
+
+<p>-- Et quel bon vent t&rsquo;am&egrave;ne?</p>
+
+<p>-- Ma foi, r&eacute;pondit-il, je me suis d&icirc;t : Puisque
+Mistral est all&eacute;<br>
+ faire &agrave; Aix son droit, il faut y aller aussi et tu feras
+le tien."</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est bien pens&eacute;, lui dis-je, et tu peux
+croire, Anselme, que j&rsquo;en<br>
+ suis ravi, sais-tu? Mais as-tu pass&eacute; bachelier?</p>
+
+<p>-- Oui, dit-il en riant, j&rsquo;ai pass&eacute;, comme la
+piquette sur le marc de<br>
+ vendange.</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est que, mon pauvre Anselme, pour &ecirc;tre admis
+aux grades de la<br>
+ Facult&eacute; de Droit, je crois qu&rsquo;il faut avoir son
+baccalaur&eacute;at &egrave;s<br>
+ lettres.</p>
+
+<p>-- Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, supposons
+qu&rsquo;on ne<br>
+ veuille pas me dipl&ocirc;mer comme les autres, pourra-t&mdash;on
+m'emp&ecirc;cher de<br>
+ prendre ma licence, voyons, en droit d&rsquo;amour?... Tiens, pas
+plus tard<br>
+ que tant&ocirc;t, en allant me promener dans une esp&egrave;ce
+de vallon qu&rsquo;on<br>
+ appelle la Torse, j&rsquo;ai fait la connaissance d&rsquo;une
+jeune<br>
+ blanchisseuse, un peu brune, c&rsquo;est vrai, mais ayant bouche
+rouge,<br>
+ quenottes de petit chien qui ne demandent qu&rsquo;&agrave;
+mordre, deux frisons<br>
+ folletant hors de sa coiffe blanche, la nuque nue, le nez en
+l&rsquo;air,<br>
+ les bras joliment potel&eacute;s...</p>
+
+<p>-- Allons, grivois, il me para&icirc;t que tu ne l&rsquo;as pas
+mal lorgn&eacute;e.</p>
+
+<p>-- Non, dit-il, Fr&eacute;d&eacute;ric, il ne faudrait pas
+croire que moi, un<br>
+ rejeton des marquis de Montredon, si peu sens&eacute; que je
+sois, j&rsquo;aille<br>
+ m&rsquo;amouracher d&rsquo;un minois de lavoir. Mais vois- tu je
+ne sais pas si<br>
+ tu es comme moi: quand je fais la rencontre de quelque friand
+museau,<br>
+ serait-ce un museau de chatte je ne puis m&rsquo;emp&ecirc;cher
+de me retourner<br>
+ pour voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes
+convenus<br>
+ qu&rsquo;elle me blanchirait mon linge et qu&rsquo;elle viendrait
+le prendre la<br>
+ semaine prochaine.</p>
+
+<p>-- Mathieu, tu es un gueusard, un friponneau, tu sens le
+roussi...</p>
+
+<p>-- Non, mon ami, tu n&rsquo;y es pas, laisse donc que
+j&rsquo;ach&egrave;ve. Ayant ainsi<br>
+ trait&eacute; avec ma blanchisseuse, comme, tout en causant, je
+vis, &agrave;<br>
+ travers l&rsquo;&eacute;cume qui lui giclait entre les doigts,
+qu&rsquo;elle froissait<br>
+ et chiffonnait une chemise de dentelle: "Diable, quel linge
+fin!<br>
+ dis-je &agrave; la jeune fille, cette chemise-l&agrave;
+n&rsquo;est pas faite pour<br>
+ couvrir les fruits d&rsquo;automne d'une gaupe!" "Il s&rsquo;en
+faut!<br>
+ r&eacute;pondit-elle. &Ccedil;a, c&rsquo;est la chemisette
+d&rsquo;une des plus belles dames de<br>
+ la rue des Nobles: une baronne de trente ans, mari&eacute;e, la
+pauvrette, &agrave;<br>
+ un vieux barbon d&rsquo;homme qui est juge &agrave; la cour et
+jaloux comme un<br>
+ Turc." "Mais elle doit transir d&rsquo;ennui!" "Transir? ah! tant
+et tant<br>
+ qu&rsquo;elle est toujours &agrave; son balcon, comme en attente
+du galant, tenez,<br>
+ qui viendra la distraire." "Et on l&rsquo;appelle?" "Mais
+monsieur vous en<br>
+ voulez trop savoir... Moi, voyez-vous je lave la lessive
+qu&rsquo;on me<br>
+ donne, mais je ne me m&ecirc;le pas de ce qui apr&egrave;s tout,
+ne me regarde<br>
+ pas." Il ne m&rsquo;a pas &eacute;t&eacute; possible d&rsquo;en
+tirer plus pour le moment...<br>
+ Mais ajouta Matthieu, lorsqu'elle viendra chercher mon
+blanchissage<br>
+ dans ma chambre, vois-tu, duss&eacute;-je bien lui faire deux et
+trois<br>
+ caresses, il faut qu&rsquo;elle soit fine si elle n&rsquo;ouvre
+pas la bouche.</p>
+
+<p>-- Et apr&egrave;s, quand tu sauras le nom de la baronne?</p>
+
+<p>-- Eh ! mon cher, j&rsquo;ai du pain sur la planche pour trois
+ans!<br>
+ Cependant que vous autres, les pauvres &eacute;tudiants en droit
+vous allez<br>
+ vous morfondre &agrave; &eacute;plucher le Code, moi, tel que
+les troubadours de<br>
+ l&rsquo;antique Provence, je vais, sous le balcon de ma belle
+baronne,<br>
+ &eacute;tudier &agrave; loisir les douces <i>Lois
+d&rsquo;Amour</i>.</p>
+
+<p>Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois ans que
+nous<br>
+ rest&acirc;mes &agrave; Aix, et la t&acirc;che et
+l&rsquo;&eacute;tude du chevalier Mathieu.</p>
+
+<p>Oh! les belles excursions, l&agrave;-bas, au pont de
+l&rsquo;Arc, sur la<br>
+ grand'route de Marseille, dans la poussi&egrave;re
+jusqu&rsquo;&agrave; mi-jambe et les<br>
+ parties au Tholonet, -- o&ugrave; nous allions humer le vin cuit
+de<br>
+ Langesse; et les duels entre &eacute;tudiants, dans le vallon
+des Infernets,<br>
+ avec les pistolets charg&eacute;s de crottes de ch&egrave;vre;
+et ce joli voyage<br>
+ qu&rsquo;avec la diligence nous f&icirc;mes &agrave; Toulon, en
+passant par le bois de<br>
+ Cuge et &agrave; travers les gorges d&rsquo;Ollioules!</p>
+
+<p>Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce qu&rsquo;avaient
+fait, mon<br>
+ Dieu! les &eacute;tudiants du temps des papes d&rsquo;Avignon et
+du temps de la<br>
+ reine Jeanne. &Eacute;coutez ce qu&rsquo;en &eacute;crivait, du
+temps de Fran&ccedil;ois 1er, le<br>
+ po&egrave;te macaronique Antonius de Arena :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Genti gallantes sunt omnes Instudiantes<br>
+ Et bellas garsas semper amare soient;<br>
+ Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi;<br>
+ Inter mignonos gloria prima manet:<br>
+ Banquetant, bragant, faciunt miracula plura,<br>
+ Et de bonitate sunt sine fine boni.</i></p>
+
+<p>(De gentillessiis Instudiantium.)</p>
+</blockquote>
+
+<p>Tandis qu&rsquo;au Gai-Savoir, dans la noble cit&eacute; des
+comtes de Provence,<br>
+ nous nous initions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en
+Avignon,<br>
+ dans un journal de guerre appel&eacute; la <i>Commun,</i> ces
+dialogues pleins de<br>
+ sens, de saveur, de vaillance, tels que le <i>Thym, Un Rouge et
+un</i><br>
+ <i>Blanc</i>, les <i>Pr&ecirc;tres</i>, qui mettaient en valeur
+et popularisaient la<br>
+ prose proven&ccedil;ale.<br>
+ Puis, avec la d&eacute;cision, avec l&rsquo;autorit&eacute; que
+lui donnait d&eacute;j&agrave; le<br>
+ succ&egrave;s de ses <i>P&acirc;querettes</i> et de ses hardis
+pamphlets, au<br>
+ rez-de-chauss&eacute;e de son journal, il convoquait, tant vieux
+que jeunes,<br>
+ les trouv&egrave;res de ce temps; et de ce ralliement sortait
+une<br>
+ anthologie, les <i>Proven&ccedil;ales</i>, qu&rsquo;un professeur
+&eacute;minent, M.<br>
+ Saint-Ren&eacute; Taillandier, alors &agrave; Montpellier,
+pr&eacute;sentait au public<br>
+ dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon,
+librairie<br>
+ S&eacute;guin, 1852).</p>
+
+<p>Ce pr&eacute;coce recueil contenait des po&eacute;sies du
+vieux docteur d&rsquo;Astros et<br>
+ de Gaut, d&rsquo;Aix; des Marseillais Aubert, Bellot,
+B&eacute;n&eacute;dit, Bourrelly et<br>
+ de Barth&eacute;lemy (celui de la
+<i>N&eacute;m&eacute;sis</i>,); des Avignonnais Boudin,<br>
+ Cassan, Gi&eacute;ra; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais
+Gautier; de<br>
+ Reybaud, de Dupuy, qui &eacute;taient de Carpentras; de
+Castil-Blaze, de<br>
+ Cavaillon; de Crousillat,de Salon; de Garcin, "fils ardent
+du<br>
+ mar&eacute;chal d&rsquo;Alleins" (mentionn&eacute; dans
+<i>Mireille</i>) ; de Mathieu, de<br>
+ Ch&agrave;teauneuf; de Chalvet, de Nyons; et d&rsquo;autres; puis
+un groupe du<br>
+ Languedoc: Moquin-Tondon, Peyrottes, Lafare-Alais; et une
+pi&egrave;ce de<br>
+ Jasmin.</p>
+
+<p>Mais les morceaux les plus nombreux &eacute;taient de
+Roumanille, alors en<br>
+ pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salu&eacute; les
+Cr&egrave;ches<br>
+ comme "dignes de Klopstock". Th&eacute;odore Aubanel, dans ses
+vingt-deux<br>
+ ans, donnait l&agrave;, lui aussi, ses premiers coups de
+ma&icirc;tre: <i>le 9<br>
+ Thermidor, les Faucheurs, A la Toussaint</i>. Moi, enfin,
+enflamm&eacute; de la<br>
+ plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pi&egrave;ces
+(<i>Amertume, le<br>
+ Mistral, Une Course de Taureaux</i>) et d&rsquo;un <i>Bonjour
+&agrave; Tous</i> qui<br>
+ disait, pour noter notre point de d&eacute;part :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Nous trouv&acirc;mes dans les berges<br>
+ Rev&ecirc;tue d&rsquo;un m&eacute;chant haillon,<br>
+ La langue proven&ccedil;ale:<br>
+ En allant pa&icirc;tre les brebis,<br>
+ La chaleur avait bruni sa peau,<br>
+ La pauvre n&rsquo;avait que ses longs cheveux<br>
+ Pour couvrir ses &eacute;paules.<br>
+ Et voil&agrave; que des jeunes hommes,<br>
+ En vaguant par l&agrave;<br>
+ Et la voyant si belle,<br>
+ Se sentirent &eacute;mus.<br>
+ Qu&rsquo;ils soient donc les bienvenus,<br>
+ Car ils l&rsquo;ont v&ecirc;tue d&ucirc;ment<br>
+ Comme une demoiselle.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne
+d&rsquo;Aix, dont je<br>
+ n&rsquo;ai pas termin&eacute; l&rsquo;histoire.</p>
+
+<p>Chaque fois que je rencontrais mon &eacute;tudiant "en lois
+d&rsquo;amour", je<br>
+ l&rsquo;interpellais ainsi:</p>
+
+<p>-- Eh bien!, Mathieu, o&ugrave; en sommes-nous?</p>
+
+<p>-- Nous en sommes, me r&eacute;pondit-il un jour, que
+L&eacute;lette (c&rsquo;&eacute;tait le<br>
+ nom de la blanchisseuse) a fini par m&rsquo;indiquer
+l&rsquo;h&ocirc;tel de la baronne;<br>
+ que j&rsquo;ai pass&eacute; et repass&eacute;, mon ami, tant de
+fois sous les cariatides<br>
+ de son balcon, que, rendons gr&acirc;ce &agrave; Dieu, j&rsquo;ai
+&eacute;t&eacute; remarqu&eacute;... et la<br>
+ dame, une beaut&eacute; comme tu n&rsquo;en vis oncques, la dame
+enj&ocirc;l&eacute;e, charm&eacute;e<br>
+ de son cavalier servant, a daign&eacute;, l&rsquo;autre soir, me
+laisser tomber du<br>
+ ciel, tiens, une fleur d&rsquo;oeillet.</p>
+
+<p>Et, disant cela, Mathieu m&rsquo;exhibait une fleur
+fan&eacute;e et, faisant les<br>
+ yeux tendres, lan&ccedil;ait &agrave; la vol&eacute;e un baiser
+dans l&rsquo;azur. Un mois, deux<br>
+ mois pass&egrave;rent, je ne rencontrais plus Mathieu. Je
+dis:</p>
+
+<p>-- Allons le voir.</p>
+
+<p>Je monte donc &agrave; sa chambrette -- et qu&rsquo;est-ce que
+je trouve? Mon<br>
+ Anselme, qui, le pied sur une chaise, me fait:</p>
+
+<p>-- Arrive vite, que je te conte mon accident... Figure-t-on,
+mon bon,<br>
+ que j&rsquo;avais trouv&eacute; le joint, une nuit sur les onze
+heures, pour<br>
+ entrer dans le jardin de ma divine baronne. Tout &eacute;tait
+arrang&eacute;.<br>
+ L&eacute;lette, ma brave blanchisseuse, nous pr&ecirc;tait la
+main... et je<br>
+ pensais grimper, par un de ces rosiers qui, tu sais? fleurissent
+en<br>
+ treillage, jusqu&rsquo;&agrave; une fen&ecirc;tre o&ugrave;
+devait ma souveraine tendre le bras<br>
+ &agrave; mes baisers. J&rsquo;escaladais d&eacute;j&agrave;. Le
+coeur, tu peux m'en croire, me<br>
+ battait fortement... O ciel! tout &agrave; coup la fen&ecirc;tre
+s&rsquo;entr'ouvre<br>
+ doucement; les liteaux de la jalousie se haussent: une main,<br>
+ Fr&eacute;d&eacute;ric, une main... (ah! je le connus vite, ce
+n&rsquo;&eacute;tait pas celle de<br>
+ la baronne) me secoue sur le nez la cendre d&rsquo;une pipe!
+Comme tu peux<br>
+ imaginer, je n&rsquo;attendis pas mon reste... Je glisse &agrave;
+terre, je<br>
+ m&rsquo;enfuis, je franchis le mur du jardin, et, patatras!
+morbleu, je me<br>
+ foule le pied!</p>
+
+<p>Vous pouvez penser si nous r&icirc;mes &agrave; nous
+d&eacute;monter la m&acirc;choire!</p>
+
+<p>-- Mais, au moins, tu as fait venir un m&eacute;decin?</p>
+
+<p>-- Oh! &ccedil;a ne vaut pas la peine, dit-il... La
+m&egrave;re de L&eacute;lette se<br>
+ trouve une conjuratrice (tu les connais peut-&ecirc;tre elles
+tiennent un<br>
+ bouchon vers la porte d&rsquo;Italie). Elles m&rsquo;ont fait
+tremper le pied<br>
+ dans un baquet de saumure. La vieille, en marmottant
+quelques<br>
+ ex&eacute;crations, m&rsquo;y a fait trois signes de croix avec
+son gros orteil,<br>
+ puis on me l&rsquo;a serr&eacute; de bandes...<br>
+ Et, maintenant, j&rsquo;attends, en lisant les
+<i>P&acirc;querettes</i> de l&rsquo;ami<br>
+ Roumanille, que Dieu y mette sa sainte main... Mais le temps ne
+me<br>
+ dure pas: car L&eacute;lette m&rsquo;apporte, deux fois par jour,
+mon ordinaire;<br>
+ et, &agrave; d&eacute;faut de grives, comme dit le proverbe, on
+mange des<br>
+ merlettes.</p>
+
+<p>Or &ccedil;a, l&rsquo;ami Mathieu, futur (et bien nomm&eacute;)
+<i>F&eacute;libre des Baisers</i>,<br>
+ qui fut toute sa vie le plus beau songe-f&ecirc;tes que
+j&rsquo;aie jamais connu,<br>
+ avait-il r&ecirc;vass&eacute; l&rsquo;histoire que je viens de
+dire? Je n&rsquo;ai jamais pu<br>
+ l&rsquo;&eacute;claircir, et j&rsquo;ai racont&eacute; la chose
+telle qu&rsquo;il me la narra.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XI</h2>
+
+<h3>LA RENTR&Eacute;E AU MAS</h3>
+
+<p>L&rsquo;&eacute;closion de Mireille. -- L&rsquo;origine de ce
+nom. -- Le cousin<br>
+ Tourette. -- Le moulin &agrave; l&rsquo;huile. -- Le
+b&ucirc;cheron Siboul. --<br>
+ L&rsquo;herborisateur Xavier. -- Le coup d&rsquo;Etat (1851). --
+L&rsquo;excursion<br>
+ dans les astres, -- Le Congr&egrave;s des Trouv&egrave;res: Jean
+Reboul. -- Le<br>
+ Rom&eacute;vage d'Aix : Brizeux, Zola.</p>
+
+<p>Une fois "licenci&eacute;", ma foi, comme tant d&rsquo;autres
+(et, vous avez pu le<br>
+ voir, je ne me surmenai pas trop), fier comme un jeune coq qui
+a<br>
+ trouv&eacute; un ver de terre, j&rsquo;arrivai au Mas &agrave;
+l&rsquo;heure o&ugrave; on allait<br>
+ souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle,
+aux<br>
+ derniers rayons du jour.</p>
+
+<p>-- Bonsoir toute la compagnie!</p>
+
+<p>-- Dieu te le donne, Fr&eacute;d&eacute;ric!</p>
+
+<p>-- P&egrave;re, m&egrave;re tout va bien... A ce coup,
+c&rsquo;est bien fini!</p>
+
+<p>-- Et belle d&eacute;livrance! ajouta Madeleine, la jeune
+Pi&eacute;montaise qui<br>
+ &eacute;tait servante au Mas.</p>
+
+<p>Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs,
+j&rsquo;eus rendu<br>
+ compte de ma derni&egrave;re su&eacute;e, mon
+v&eacute;n&eacute;rable p&egrave;re, sans autre<br>
+ observation, me dit seulement ceci:</p>
+
+<p>-- Maintenant, mon beau gars, moi j&rsquo;ai fait mon devoir.
+Tu en sais<br>
+ beaucoup plus que ce qu&rsquo;on m&rsquo;en a appris... C&rsquo;est
+&agrave; toi de choisir la<br>
+ voie qui te convient: je te laisse libre.</p>
+
+<p>-- Grand merci! r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>Et l&agrave; m&ecirc;me, -- &agrave; cette heure, j&rsquo;avais
+mes vingt et un ans, -- le pied<br>
+ sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi
+et<br>
+ de moi-m&ecirc;me, je pris la r&eacute;solution:
+premi&egrave;rement, de relever, de<br>
+ raviver en Provence le sentiment de race que je voyais
+s&rsquo;annihiler<br>
+ sous l&rsquo;&eacute;ducation fausse et antinaturelle de toutes
+les &eacute;coles;<br>
+ secondement, de provoquer cette r&eacute;surrection par la
+restauration de<br>
+ la langue naturelle et historique du pays, &agrave; laquelle les
+&eacute;coles font<br>
+ toutes une guerre &agrave; mort; troisi&egrave;mement, de rendre
+la vogue au<br>
+ proven&ccedil;al par l&rsquo;influx et la flamme de la divine
+po&eacute;sie.</p>
+
+<p>Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon &acirc;me; mais je le
+sentais<br>
+ comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement
+de<br>
+ s&egrave;ve proven&ccedil;ale, qui me gonflait le coeur, libre
+d&rsquo;inclination envers<br>
+ toute ma&icirc;trise ou influence litt&eacute;raire, fort de
+l&rsquo;ind&eacute;pendance qui me<br>
+ donnait des ailes, assur&eacute; que plus rien ne viendrait me
+d&eacute;ranger, un<br>
+ soir, par les semailles, &agrave; la vue des laboureurs qui
+suivaient la<br>
+ charrue dans la raie, j&rsquo;entamai, gloire &agrave; Dieu! le
+premier chant de<br>
+ <i>Mireille</i>.</p>
+
+<p>Ce po&egrave;me, enfant d&rsquo;amour, fit son &eacute;closion
+paisible, peu &agrave; peu, &agrave;<br>
+ loisir, au souffle du vent large, &agrave; la chaleur du soleil
+ou aux<br>
+ rafales du mistral, en m&ecirc;me temps que je prenais la
+surveillance de<br>
+ la ferme, sous la direction de mon p&egrave;re qui, &agrave;
+quatre-vingts ans,<br>
+ &eacute;tait devenu aveugle.</p>
+
+<p>Me plaire &agrave; moi, d&rsquo;abord, puis &agrave; quelques
+amis de ma premi&egrave;re<br>
+ jeunesse, -- comme je l&rsquo;ai rappel&eacute; dans un des
+chants de <i>Mireille</i>:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>O doux amis de ma jeunesse,<br>
+ A&eacute;rez mon chemin de votre sainte haleine</i>,</p>
+</blockquote>
+
+<p>c&rsquo;&eacute;tait tout ce que je voulais. Nous ne pensions
+pas &agrave; Paris, dans<br>
+ ces temps d&rsquo;innocence. Pourvu qu&rsquo;Arles -- que j
+&lsquo;avais &agrave; mon horizon,<br>
+ comme Virgile avait Mantoue -- reconn&ucirc;t, un jour, sa
+po&eacute;sie dans la<br>
+ mienne, c&rsquo;&eacute;tait mon ambition lointaine. Voil&agrave;
+pourquoi, songeant aux<br>
+ campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire:</p>
+
+<p><i>Nous ne chantons que pour vous, p&acirc;tres et gens des
+Mas.</i></p>
+
+<p>De plan, en v&eacute;rit&eacute;, je n&rsquo;en avais
+qu&rsquo;un &agrave; grands traits, et seulement<br>
+ dans ma t&ecirc;te. Voici:</p>
+
+<p>Je m&rsquo;&eacute;tais propos&eacute; de faire na&icirc;tre
+une passion entre deux beaux<br>
+ enfants de la nature proven&ccedil;ale, de conditions
+diff&eacute;rentes, puis de<br>
+ laisser &agrave; terre courir le peloton, comme dans
+l&rsquo;impr&eacute;vu de la vie<br>
+ r&eacute;elle, au gr&eacute; des vents!</p>
+
+<p>Mireille, ce nom fortun&eacute; qui porte en lui sa
+po&eacute;sie, devait<br>
+ fatalement &ecirc;tre celui de mon h&eacute;ro&iuml;ne: car je
+l&rsquo;avais, depuis le<br>
+ berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre
+maison.<br>
+ Quand la pauvre Nanon, mon a&iuml;eule maternelle, voulait
+gracieuser<br>
+ quelqu&rsquo;une de ses filles:</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est Mireille, disait-elle, c&rsquo;est la belle
+Mireille, c&rsquo;est<br>
+ Mireille, mes amours.</p>
+
+<p>Et ma m&egrave;re, en plaisantant, disait parfois de quelque
+fillette:</p>
+
+<p>-- Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours!</p>
+
+<p>Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne n&rsquo;en
+savait<br>
+ davantage: une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom
+de<br>
+ l&rsquo;h&eacute;ro&iuml;ne et un rayon de beaut&eacute; dans une
+brume d&rsquo;amour. C&rsquo;&eacute;tait assez<br>
+ pour porter bonheur &agrave; un qui, peut-&ecirc;tre, --
+sait-on? -- fut, par<br>
+ cette intuition lui appartient aux po&egrave;tes, la
+reconstitution d&rsquo;un<br>
+ roman v&eacute;ritable.</p>
+
+<p>Le Mas du Juge, &agrave; cette &eacute;poque, &eacute;tait un
+vrai foyer de po&eacute;sie<br>
+ limpide, biblique et idyllique. N&rsquo;&eacute;tait-il pas
+vivant, chantant<br>
+ autour de moi, ce po&egrave;me de Provence avec son fond
+d&rsquo;azur et son<br>
+ encadrement d&rsquo;Alpille? L&rsquo;on n&rsquo;avait
+qu&rsquo;&agrave; sortir pour s&rsquo;en trouver<br>
+ tout &eacute;bloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non
+seulement dans mes<br>
+ r&ecirc;ves de jeune homme, mais encore en personne,
+tant&ocirc;t dans ces<br>
+ gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers
+&agrave; soie,<br>
+ cueillir la feuille des m&ucirc;riers, tant&ocirc;t dans
+l&rsquo;all&eacute;gresse de ces<br>
+ sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient
+et<br>
+ venaient, leur poitrine entrouvertes, leur coiffe
+cravat&eacute;e de blanc,<br>
+ dans les bl&eacute;s, dans les foins, dans les oliviers et dans
+les vignes?</p>
+
+<p>Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, mes moissonneurs,
+mes<br>
+ bouviers et mes p&acirc;tres, ne circulaient-ils pas, du point
+de l&rsquo;aube au<br>
+ cr&eacute;puscule, devant mon jeune enthousiasme? Vouliez-vous
+un plus beau<br>
+ vieillard, plus patriarcal, plus digue d&rsquo;&ecirc;tre le
+prototype de mon<br>
+ ma&icirc;tre Ramon, que le vieux Fran&ccedil;ois Mistral, celui
+que tout le monde<br>
+ et ma m&egrave;re elle-m&ecirc;me n&rsquo;appelaient que le
+"ma&icirc;tre"? Pauvre p&egrave;re!<br>
+ Quelquefois, quand le travail &eacute;tait pressant, il fallait
+donner aide,<br>
+ soit pour rentrer les foins, soit pour d&eacute;river l&rsquo;eau
+de notre puits &agrave;<br>
+ roue, il criait dehors:</p>
+
+<p>-- O&ugrave; est Fr&eacute;d&eacute;ric?</p>
+
+<p>Bien qu&rsquo;&agrave; ce moment-l&agrave; je fusse
+allong&eacute; sous un saule, paressant &agrave; la<br>
+ recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre m&egrave;re
+r&eacute;pondait:</p>
+
+<p>-- Il &eacute;crit.</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t, la voix rude du brave homme s&rsquo;apaisait
+en disant:</p>
+
+<p>-- Ne le d&eacute;range pas.</p>
+
+<p>Car, pour lui, qui n&rsquo;avait lu que l&rsquo;&Eacute;criture
+Sainte et <i>Don</i><br>
+ <i>Quichotte</i> en sa jeunesse, &eacute;crire &eacute;tait
+vraiment un office religieux,<br>
+ Et il montre bien ce respect pour le myst&egrave;re de la plume,
+le d&eacute;but<br>
+ d&rsquo;un r&eacute;citatif, usit&eacute; jadis chez nous, et
+dont nous reparlerons au<br>
+ sujet du mot <i>F&eacute;libre</i>:</p>
+
+<p><i>Monseigneur saint Anselme lisait et &eacute;crivait.<br>
+ Un jour, de sa sainte &eacute;criture,<br>
+ Il est mont&eacute; au haut du ciel.</i></p>
+
+<p>Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le don
+d&rsquo;int&eacute;resser ma<br>
+ Muse &eacute;pique, c&rsquo;&eacute;tait le cousin Tourrette, du
+village de Mouri&egrave;s: une<br>
+ esp&egrave;ce de colosse, membru et &eacute;clop&eacute;, avec
+de grosses gu&ecirc;tres de cuir<br>
+ sur les souliers et connu &agrave; la ronde, dans les plaines de
+Crau, sous<br>
+ le nom du <i>Major</i>, ayant, en 1815, &eacute;t&eacute;
+tambour-major des gardes<br>
+ nationaux qui, sous le commandement du duc
+d&rsquo;Angoul&ecirc;me, voulaient<br>
+ arr&ecirc;ter Napol&eacute;on, &agrave; son retour de
+l&rsquo;&icirc;le d&rsquo;Elbe. Il avait, dans sa<br>
+ jeunesse, dissip&eacute; son bien au jeu; et dans ses vieux
+jours, r&eacute;duit<br>
+ aux abois, il venait, tous les hivers, passer une quinzaine avec
+nous<br>
+ autres, au Mas. Lorsqu&rsquo;il repartait, mon p&egrave;re lui
+donnait, dans un<br>
+ sac, quelques boisseaux de bl&eacute;. L&rsquo;&eacute;t&eacute;,
+il parcourait la Crau et la<br>
+ Camargue, allant aider aux bergers, lorsqu&rsquo;on tondait les
+troupeaux,<br>
+ aux fermiers pour le d&eacute;piquage, aux faucheurs de marais
+pour engerber<br>
+ les roseaux ou, enfin, aux sauniers pour mettre le sel en
+meules.<br>
+ Aussi connaissait-il la terre d&rsquo;Arles et ses travaux,
+assur&eacute;ment,<br>
+ comme personne. Il savait le nom des Mas, des p&acirc;turages,
+des chefs de<br>
+ bergers, des haras de chevaux et de taureaux sauvages, ainsi que
+de<br>
+ leurs gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un<br>
+ pittoresque, une noblesse<br>
+ d&rsquo;expressions proven&ccedil;ales, qu&rsquo;il y avait
+plaisir d&rsquo;entendre. Pour<br>
+ dire, par exemple, que le comte de Mailly &eacute;tait riche,
+fort riche en<br>
+ propri&eacute;t&eacute;s b&acirc;ties:</p>
+
+<p>-- Il poss&egrave;de, disait-il, sept arpents de toitures.</p>
+
+<p>Les filles qui s&rsquo;engagent pour la cueillette des olives
+-- &agrave; Mouri&eacute;s,<br>
+ elles sont nombreuses -- le louaient pour leur dire des contes
+&agrave; la<br>
+ veill&eacute;e. Elles lui donnaient, je crois, un sou chacune
+par veill&eacute;e.<br>
+ Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les contes,
+plus ou<br>
+ moins croustilleux, qui, d&rsquo;une bouche &agrave;
+l&rsquo;autre, se transmettent dans<br>
+ le peuple, tels que: <i>Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean
+de<br>
+ l&rsquo;Ours, le Doreur</i>, etc.</p>
+
+<p>Une fois que la neige commen&ccedil;ait &agrave; tomber :</p>
+
+<p>-- Allons, disions-nous, le cousin appara&icirc;tra
+bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Et il ne manquait jamais.</p>
+
+<p>-- Bonjour, cousin!</p>
+
+<p>-- Cousin, bonjour!</p>
+
+<p>Et voil&agrave;. La main touch&eacute;e et son b&acirc;ton
+d&eacute;pos&eacute;, humblement, derri&egrave;re<br>
+ la porte, et s&rsquo;attablait, mangeait une belle tartine de
+fromage p&eacute;tri<br>
+ et entamait, ensuite, le sujet de l&rsquo;olivaison, Et il
+contait que les<br>
+ meules, en son bourg de Mouri&egrave;s, ne pouvaient tenir pied
+&agrave; la r&eacute;colte<br>
+ des olives. Et il disait:</p>
+
+<p>-- Comme on est bien, l&rsquo;hiver, lorsqu&rsquo;il fait froid,
+dans ces moulins<br>
+ &agrave; huile! Ecarquill&eacute; sur le marc tout chaud, on
+regarde, &agrave; la clart&eacute;<br>
+ des caleils &agrave; quatre m&egrave;ches, les presseurs
+d&rsquo;huile moiti&eacute; nus qui,<br>
+ lestes comme chats, poussent tous &agrave; la barre, au
+commandement du<br>
+ chef:</p>
+
+<p>-- Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un bon coup! Houp!
+que<br>
+ tout claque! L&agrave;!</p>
+
+<p>&Eacute;tant, le cousin Tourrette, comme tous les songeurs,
+tant soit peu<br>
+ fain&eacute;ant, il avait, toute sa vie, r&ecirc;v&eacute; de
+trouver une place o&ugrave; il y<br>
+ e&ucirc;t peu de travail.</p>
+
+<p>-- Je voudrais, nous disait-il, la place de compteur de
+mornes, &agrave;<br>
+ Marseille par exemple, dans un de ces grands magasins o&ugrave;,
+lorsqu&rsquo;on<br>
+ les d&eacute;barque, un homme, &eacute;tant assis, peut, en
+comptant les douzaines,<br>
+ gagner (me suis-je laiss&eacute; dire) ses douze cents francs
+par an.</p>
+
+<p>Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant d&rsquo;autres,
+sans avoir vu<br>
+ r&eacute;aliser sa r&ecirc;verie sur les mornes.</p>
+
+<p>Je n&rsquo;oublierai pas non plus, parmi mes collaborateurs,
+ou, tant vaut<br>
+ dire, mes fauteurs de la po&eacute;sie de <i>Mireille</i>, le
+b&ucirc;cheron Siboul :<br>
+ un brave homme de Montfrin, habill&eacute; de velours, qui
+venait tous les<br>
+ ans, &agrave; la fin de l&rsquo;automne, avec sa grande serpe,
+tailler joliment<br>
+ nos bourr&eacute;es de saule. Pendant qu&rsquo;il
+d&eacute;coupait et appareillait ses<br>
+ rondins, que d&rsquo;observations justes il me faisait sur le
+Rh&ocirc;ne, sur<br>
+ ses courants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies,
+sur<br>
+ ses graviers et sur ses &icirc;les, puis sur les animaux qui
+fr&eacute;quentent<br>
+ ses digues, les loutres qui g&icirc;tent dans les arbres creux,
+les bi&egrave;vres<br>
+ qui coupent des troncs comme la cuisse, et sur les pendulines
+qui,<br>
+ dans les S&eacute;gonnaux, suspendent leurs nids aux peupliers
+blancs, et<br>
+ sur les coupeurs d&rsquo;osier et les vanniers de
+Valiabr&egrave;gue!</p>
+
+<p>Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui me disait
+les noms<br>
+ en langue proven&ccedil;ale et les vertus des simples et de
+toutes les<br>
+ herbes de Saint-Jean et de Saint-Roch. Si bien que mon bagage
+de<br>
+ botanique litt&eacute;raire, c&rsquo;est ainsi que je le
+formai... Heureusement!<br>
+ car m&rsquo;est avis, sans vouloir les m&eacute;priser, que nos
+professeurs des<br>
+ &eacute;coles, tant les hautes que les basses, auraient
+&eacute;t&eacute;, bien s&ucirc;r,<br>
+ entrepris pour me montrer ce qu&rsquo;&eacute;tait un chardon ou
+un laiteron.</p>
+
+<p>Comme une bombe, dans l&rsquo;entrefaite de ce prodrome de
+<i>Mireille</i>,<br>
+ &eacute;clata la nouvelle du coup d&rsquo;&Eacute;tat du 2
+d&eacute;cembre 1851.</p>
+
+<p>Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez qui la
+R&eacute;publique<br>
+ tient lieu de religion, de justice et de patrie, quoique les<br>
+ Jacobins, par leur intol&eacute;rance, par leur manie du niveau,
+par la<br>
+ s&eacute;cheresse, la brutalit&eacute; de leur
+mat&eacute;rialisme, m'eussent d&eacute;courag&eacute; et<br>
+ bless&eacute; plus d&rsquo;une fois, le crime d&rsquo;un
+gouvernant qui d&eacute;chirait la loi<br>
+ jur&eacute;e par lui m&rsquo;indigna. Il<br>
+ m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur les
+f&eacute;d&eacute;rations<br>
+ futures dont la R&eacute;publique en France pouvait &ecirc;tre
+le couvain.</p>
+
+<p>Quelques-uns des coll&egrave;gues de l&rsquo;&Eacute;cole de
+Droit all&egrave;rent se mettre &agrave;<br>
+ la t&ecirc;te des bandes d&rsquo;insurg&eacute;s qui se
+soulevaient dans le Var au nom<br>
+ de la Constitution; mais le grand nombre, en Provence comme
+ailleurs,<br>
+ les uns par d&eacute;go&ucirc;t de la turbulence des partis, les
+autres &eacute;berlu&eacute;s<br>
+ par le reflet du premier Empire, applaudirent, il est vrai,
+au<br>
+ changement de r&eacute;gime. Qui pouvait deviner que
+l&rsquo;Empire nouveau d&ucirc;t<br>
+ s&rsquo;effondrer dans une effroyable guerre et
+l&rsquo;&eacute;croulement national ?</p>
+
+<p>Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un jour,
+apr&egrave;s 1870<br>
+ par Taxile Delord, r&eacute;publicain pourtant et
+d&eacute;put&eacute; de Vaucluse, un<br>
+ jour qu&rsquo;en Avignon, sur la place de l&rsquo;Horloge, nous
+nous promenions<br>
+ ensemble:</p>
+
+<p>-- La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se soit jamais
+faite<br>
+ dans le parti avanc&eacute;, fut la R&eacute;volution de 1848.
+Nous avions au<br>
+ gouvernement une belle famille, fran&ccedil;aise, nationale,
+lib&eacute;rale entre<br>
+ toutes et compromise m&ecirc;me avec la R&eacute;volution, sous
+les auspices de<br>
+ laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les
+libert&eacute;s que le<br>
+ progr&egrave;s comporte... Et nous l&rsquo;avons bannie.
+Pourquoi? Pour faire<br>
+ place &agrave; ce bas empire qui a mis la France en
+d&eacute;b&acirc;cle!</p>
+
+<p>Quoi qu&rsquo;il en soit, en cons&eacute;quence, je laissai de
+c&ocirc;t&eacute; -- et pour<br>
+ toujours -- la politique inflammatoire, comme ces embarras
+qu&rsquo;on<br>
+ abandonne en route pour marcher plus l&eacute;ger, et &agrave;
+toi, ma Provence, et<br>
+ &agrave; toi, po&eacute;sie, qui ne m&rsquo;avez jamais
+donn&eacute; que pure joie, je me livrai<br>
+ tout entier.</p>
+
+<p>Et voici que, rentr&eacute; dans la contemplation, un soir, me
+promenant en<br>
+ qu&ecirc;te de mes rimes, car mes vers, tant que j&rsquo;en ai
+fait, je les ai<br>
+ trouv&eacute;s tous par voies et par chemins, je rencontrai un
+vieux qui<br>
+ gardait les brebis. Il avait nom "le galant jean". Le ciel
+&eacute;tait<br>
+ &eacute;toil&eacute;, la chouette miaulait, et le dialogue
+suivant (que vous avez<br>
+ lu peut-&ecirc;tre, traduit par l&rsquo;ami Daudet) eut lieu dans
+cette<br>
+ rencontre.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Vous voil&agrave; bien &eacute;cart&eacute;, monsieur
+Fr&eacute;d&eacute;ric?</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Je vais prendre un peu l&rsquo;air, ma&icirc;tre Jean.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Vous allez faire un tour dans les astres?</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Jean, vous l&rsquo;avez dit. Je suis tellement
+so&ucirc;l, d&eacute;sabus&eacute; et<br>
+ &eacute;coeur&eacute; des choses de la terre que je voudrais,
+cette nuit, m&rsquo;enlever<br>
+ et me perdre dans le royaume des &eacute;toiles.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Tel que vous me voyez, j'y fais, moi, une excursion presque
+toutes<br>
+ les nuits, et je vous certifie que le voyage est des plus
+beaux.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Mais comment faire pour y aller, dans cet ab&icirc;me de
+lumi&egrave;re?</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Si vous voulez me suivre, pendant que les brebis mangent,
+tout<br>
+ doucement, monsieur, je vous y conduirai et vous ferai tout
+voir.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Galant Jean, je vous prends au mot.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Tenez, montons par cette voie qui blanchit du nord au sud:
+c&rsquo;est le<br>
+ chemin de Saint Jacques. Il va de France droit sur
+l&rsquo;Espagne. Quand<br>
+ l&rsquo;empereur Charlemagne faisait la guerre aux Sarrasins, le
+grand<br>
+ saint Jacques de Galice le marqua devant lui pour lui indiquer
+la<br>
+ route.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>C&rsquo;est ce que les pa&iuml;ens d&eacute;signaient par Voie
+Lact&eacute;e.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>C&rsquo;est possible; moi je vous dis ce que j&rsquo;ai toujours
+ou&iuml; dire...<br>
+ Voyez-vous ce beau chariot, avec ces quatre roues qui
+&eacute;blouissent<br>
+ tout le nord? C&rsquo;est le Chariot des Ames. Les trois
+&eacute;toiles qui<br>
+ pr&eacute;c&egrave;dent sont les trois b&ecirc;tes de
+l&rsquo;attelage; et la toute petite qui<br>
+ va pr&eacute;s de la troisi&egrave;me, nous l&rsquo;appelons le
+Charretier.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>C&rsquo;est ce que dans les livres on nomme la Grande
+Ourse.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Comme il vous plaira... Voyez, voyez tout &agrave;
+l&rsquo;entour les &eacute;toiles qui<br>
+ tombent: ce sont de pauvres &acirc;mes qui viennent
+d&rsquo;entrer au Paradis.<br>
+ Signons-nous, monsieur Fr&eacute;d&eacute;ric.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Beaux anges (comme on dit), que Dieu vous accompagne!</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Mais tenez, un bel astre est celui qui resplendit pas loin
+du<br>
+ Chariot, l&agrave;-haut: c&rsquo;est le Bouvier du ciel.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Que dans l&rsquo;astronomie on d&eacute;nomme Arcturus.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Peu importe. Maintenant regardez l&agrave; sur le nord,
+l&rsquo;&eacute;toile qui<br>
+ scintille &agrave; peine: c&rsquo;est l&rsquo;&eacute;toile
+Marine, autrement dit la<br>
+ Tramontane. Elle est toujours visible et sert de signal aux
+marins--<br>
+ lesquels se voient perdus, lorsqu&rsquo;ils perdent la
+Tramontane.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>L&rsquo;&eacute;toile Polaire, comme on l&rsquo;appelle aussi,
+se trouve donc dans la<br>
+ Petite Ourse; et comme la bise vient de l&agrave;, les marins de
+Provence,<br>
+ comme ceux d&rsquo;Italie, disent qu&rsquo;ils vont &agrave;
+l&rsquo;Ourse, lorsqu&rsquo;ils vont<br>
+ contre le vent.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Tournons la t&ecirc;te, nous verrons clignoter la
+Pouss&icirc;ni&egrave;re ou le<br>
+ Pouillier, si vous pr&eacute;f&eacute;rez.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Que les savants nomment Pl&eacute;iades et les Gascons
+Charrette des Chiens.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>C&rsquo;est cela. Un peu plus bas resplendissent les Enseigres,
+-- qui,<br>
+ sp&eacute;cialement, marquent les heures aux bergers.
+D&rsquo;aucuns les nomment<br>
+ les Trois Rois, d&rsquo;autres les Trois Bourdons ou le
+R&acirc;teau ou le Faux<br>
+ Manche.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Pr&eacute;cis&eacute;ment, c&rsquo;est Orion et la ceinture
+d&rsquo;Orion.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Tr&egrave;s bien. Encore plus bas, toujours vers le midi,
+brille Jean de<br>
+ Milan.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Sirius, si je ne me trompe.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Jean de Milan est le flambeau des astres. Jean de Milan, un
+jour,<br>
+ avec les Enseignes et la Poussini&egrave;re, avait
+&eacute;t&eacute;, dit-on, convi&eacute; &agrave; une<br>
+ noce. (La noce de la belle Maguelone, dont nous parlerons
+tant&ocirc;t.) La<br>
+ Poussini&egrave;re, matinale, partit, para&icirc;t-il, la
+premi&egrave;re et prit le<br>
+ chemin haut. Les Enseignes, trois filles s&eacute;millantes,
+ayant coup&eacute;<br>
+ plus bas, finirent par l&rsquo;atteindre. Jean de Milan,
+rest&eacute; endormi,<br>
+ prit, lorsqu&rsquo;il se leva, le raccourci et, pour les
+arr&ecirc;ter, leur<br>
+ lan&ccedil;a son b&acirc;ton &agrave; la vol&eacute;e... Ce qui
+fait que le Faux Manche est<br>
+ appel&eacute; depuis le B&acirc;ton de Jean de Milan.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Et celle qui, au loin, vient de montrer le nez et qui rase
+la<br>
+ montagne?</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>C&rsquo;est le Boiteux. Lui aussi &eacute;tait de la noce. Mais
+comme il boite,<br>
+ pauvre diable, il n'avance que lentement. Il se l&egrave;ve tard
+du reste et<br>
+ se couche de bonne heure.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Et celle qui descend, l&agrave;-bas, sur le ponant,
+&eacute;tincelante comme une<br>
+ &eacute;pous&eacute;e?</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Eh bien ! c&rsquo;est elle! l&rsquo;&eacute;toile du Berger,
+1&rsquo;&Eacute;toile du Matin, qui nous<br>
+ &eacute;claire &agrave; l&rsquo;aube, quand nous l&acirc;chons le
+troupeau, et le soir, quand<br>
+ nous le rentrons: c&rsquo;est elle, l&rsquo;&eacute;toile reine,
+la belle &eacute;toile,<br>
+ Maguelone, la belle Maguelone, sans cesse poursuivie par Pierre
+de<br>
+ Provence, avec lequel a lieu, tous les sept ans son mariage.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>La conjonction, je crois, de V&eacute;nus et de Jupiter ou de
+Saturne<br>
+ quelquefois.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>A votre go&ucirc;t... mais tiens, Labrit! Pendant que nous
+causions, les<br>
+ brebis se sont dispers&eacute;es, tai! tai! ram&egrave;ne-les!
+Oh! le mauvais<br>
+ coquin de chien, une vraie rosse... Il faut que j&rsquo;y aille
+moi-m&ecirc;me.<br>
+ Allons, monsieur Fr&eacute;d&eacute;ric, vous, prenez garde de
+ne pas vous &eacute;garer!</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Bonsoir! Galant Jean.</p>
+
+<p>Retournons aussi, comme le p&acirc;tre, &agrave; nos moutons.
+A partir des<br>
+ <i>Proven&ccedil;ales</i>, recueil po&eacute;tique o&ugrave;
+avaient collabor&eacute; les trouv&egrave;res<br>
+ vieux et jeunes de cette &eacute;poque-l&agrave;, quelques-uns,
+dont j&rsquo;&eacute;tais,<br>
+ engag&egrave;rent entre eux une correspondance au sujet de la
+langue et de<br>
+ nos productions. De ces rapports, de plus en plus ardents,
+naquit<br>
+ l&rsquo;id&eacute;e d&rsquo;un congr&egrave;s de po&egrave;tes<br>
+ proven&ccedil;aux. Et, sur la convocation de Roumanille et de
+Gaut qui<br>
+ avaient &eacute;crit ensemble dans le journal <i>Lou
+Boui-Abaisse</i>, la r&eacute;union<br>
+ eut lien le 29 ao&ucirc;t 1852, &agrave; Arles, dans une salle
+de l&rsquo;ancien<br>
+ archev&ecirc;ch&eacute;, sous la pr&eacute;sidence de
+l&rsquo;aimable docteur d&rsquo;Astros, doyen<br>
+ d&rsquo;&acirc;ge des trouv&egrave;res. Ce fut l&agrave;
+qu&rsquo;entre tous nous f&icirc;mes connaissance,<br>
+ Aubanel, Aubert, Bourrelly, Cassan, Crousillat, D&eacute;sanat,
+Garcin,<br>
+ Gaut, Gelu, Gi&eacute;ra, Mathieu, Roumanille, moi et
+d&rsquo;autres. Gr&acirc;ce au bon<br>
+ Carpentrassien, Bonaventure Laurent, nos portraits eurent
+les<br>
+ honneurs de l&rsquo;<i>Illustration</i> (18 septembre 1852).</p>
+
+<p>Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, professeur &agrave;
+la facult&eacute; des<br>
+ sciences de Toulouse et spirituel po&egrave;te en son parler
+montpelli&eacute;rain,<br>
+ l&rsquo;avait charg&eacute; d&rsquo;amener Jasmin &agrave; Arles.
+Mais, quand Moquin-Tandon<br>
+ &eacute;crivit &agrave; l&rsquo;auteur de <i>Marthe la folle</i>,
+savez-vous ce que r&eacute;pondit<br>
+ l&rsquo;illustre po&egrave;te gascon: "Puisque vous allez
+&agrave; Arles, dites-leur<br>
+ qu&rsquo;ils auront beau se r&eacute;unir quarante et cent,
+jamais ils ne feront<br>
+ le bruit que j&rsquo;ai fait tout seul."</p>
+
+<p>-- Voil&agrave; Jasmin de pied en cap, me disait
+Roumanille.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse le reproduit beaucoup plus
+fid&egrave;lement que le bronze<br>
+ &eacute;lev&eacute; &agrave; Agen, en son honneur. Il
+&eacute;tait ce que l&rsquo;on appelle, Jasmin,<br>
+ un fier bougre.</p>
+
+<p>D&rsquo;ailleurs, le perruquier d&rsquo;Agen, en d&eacute;pit de
+son g&eacute;nie, fut toujours<br>
+ aussi maussade pour ceux qui, comme lui, voulaient chanter dans
+notre<br>
+ langue. Roumanille, puisque nous y sommes, quelques
+ann&eacute;es<br>
+ auparavant, lui avait envoy&eacute; ses
+<i>P&acirc;querettes</i>, avec la d&eacute;dicace de<br>
+ Madeleine, une des po&eacute;sies les meilleures du recueil.
+Jasmin ne<br>
+ daigna pas remercier le Proven&ccedil;al. Mais ayant, le Gascon,
+vers 1848,<br>
+ pass&eacute; par Avignon, o&ugrave; il donna un concert avec
+Mlle Roald&egrave;s, qui<br>
+ jouait de la harpe, Roumanile, apr&egrave;s la s&eacute;ance,
+vint avec quelques<br>
+ autres saluer le po&egrave;te qui avait fait couler les larmes
+en d&eacute;clamant<br>
+ ses <i>Souvenirs</i> :</p>
+
+<p><i>-- O&ugrave; vas-tu grand-p&egrave;re? -- Mon fils &agrave;
+l&rsquo;h&ocirc;pital...<br>
+ C&rsquo;est l&agrave; que meurent les Jasmins.</i></p>
+
+<p>-- Qui &ecirc;tes-vous donc? fit l&rsquo;Agenais au
+po&egrave;te de Saint-Remy.</p>
+
+<p>-- Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille.</p>
+
+<p>-- Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais je croyais
+qu&rsquo;il f&ucirc;t<br>
+ celui d&rsquo;un auteur mort.</p>
+
+<p>-- Monsieur, vous le voyez, r&eacute;pondit l&rsquo;auteur des
+<i>P&acirc;querettes</i>, qui<br>
+ ne laissa jamais personne lui marcher sur le pied, je suis
+assez<br>
+ jeune encore pour pouvoir, s&rsquo;il pla&icirc;t &agrave; Dieu,
+faire un jour votre<br>
+ &eacute;pitaphe.</p>
+
+<p>Qui fut bien plus gracieux pour la r&eacute;union
+d&rsquo;Arles, ce fut ce bon<br>
+ Reboul, qui nous &eacute;crivit ceci: "Que Dieu b&eacute;nisse
+votre table... Que<br>
+ vos luttes soient des f&ecirc;tes, que les rivaux soient des
+amis! Celui<br>
+ qui fit les cieux a fait celui de notre pays si grand et si
+bleu<br>
+ qu&rsquo;il y a de l&rsquo;espace pour toutes les
+&eacute;toiles."</p>
+
+<p>Et cet autre N&icirc;mois, Jules Canonge, qui disait: "Mes
+amis, si vous<br>
+ aviez un jour &agrave; d&eacute;fendre notre cause,
+n&rsquo;oubliez pas qu&rsquo;en Arles se<br>
+ fit votre assembl&eacute;e premi&egrave;re et que vous
+f&ucirc;tes &eacute;toil&eacute;s dans la cit&eacute;<br>
+ noble et fi&egrave;re qui a pour armes et pour devise:
+<i>l&rsquo;&eacute;p&eacute;e et l&rsquo;ire du<br>
+ lion."</i></p>
+
+<p>Je ne me souviens pas de ce que je dis ou chantai l&agrave;,
+mais je sais<br>
+ seulement qu&rsquo;en voyant le jour rena&icirc;tre,
+j&rsquo;&eacute;tais dans le ravissement;<br>
+ et, Roumanille l&rsquo;a dit dans son discours de Montmajour, en
+1889. Il<br>
+ para&icirc;t que, songeur, plong&eacute; dans ma pens&eacute;e,
+dans mes yeux de jeune<br>
+ homme "resplendissaient d&eacute;j&agrave; les sept rayons de
+l&rsquo;&Eacute;toile".</p>
+
+<p>Le Congr&egrave;s d&rsquo;Arles avait trop bien r&eacute;ussi
+pour ne pas se renouveler.<br>
+ L&rsquo;ann&eacute;e suivante, 21 ao&ucirc;t 1853, sous
+l&rsquo;impulsion de Gaut, le jovial<br>
+ po&egrave;te d&rsquo;Aix, &agrave; Aix se tint une
+assembl&eacute;e (le Festival des Trouv&egrave;res)<br>
+ deux fois nombreuse comme l&rsquo;assembl&eacute;e d&rsquo;Arles.
+C&rsquo;est l&agrave; que Brizeux,<br>
+ le grand barde breton, nous adressa le salut et les souhaits
+o&ugrave; il<br>
+ disait:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Le rameau d&rsquo;olivier couronnera vos t&ecirc;tes,<br>
+ Moi je n&rsquo;ai que la lande en fleurs:<br>
+ L&rsquo;un symbole riant de la paix et des f&ecirc;tes<br>
+ L&rsquo;autre symbole des douleurs.</i></p>
+
+<p><i>Unissons-les, amis; les fils qui vont nous suivre<br>
+ De ces fleurs n&rsquo;ornent plus leurs fronts:<br>
+ Aucun ne redira le son qui nous enivre,<br>
+ Quand nous, fid&egrave;les, nous mourrons...</i></p>
+
+<p><i>Mais peut-elle mourir la brise fra&icirc;che et douce?<br>
+ L&rsquo;aquilon l&rsquo;emporte en son vol,<br>
+ Et puis elle revient l&eacute;g&egrave;re sur la mousse<br>
+ Meurt-il le chant du rossignol?</i></p>
+
+<p><i>Non, tu ranimeras l&rsquo;idiome sonore,<br>
+ Belle Provence, &agrave; son d&eacute;clin;<br>
+ Sur ma tombe longtemps doit soupirer encore<br>
+ La voix errante de Merlin.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Outre ceux que j'ai cit&eacute;s comme figurant au
+Congr&egrave;s d&rsquo;Arles, voici<br>
+ les noms nouveaux qui &eacute;merg&egrave;rent au Congr&egrave;s
+d&rsquo;Aix : L&eacute;on Al&egrave;gre,<br>
+ l&rsquo;abb&eacute; Aubert, Autheman, Bellot, Brunet, Chalvet,
+l&rsquo;abb&eacute; Emery,<br>
+ Laidet, Mathieu Lacroix, l&rsquo;abb&eacute; Lambert, Lejourdan,
+Peyrottes,<br>
+ Ricard-B&eacute;rard, Tavan, Vidal etc., avec trois
+trouveresses, Mlles<br>
+ Reine Garde, L&eacute;onide Constans et Hortense Rolland.</p>
+
+<p>Une s&eacute;ance litt&eacute;raire, devant tout le beau monde
+d&rsquo;Aix, se tint,<br>
+ apr&egrave;s midi, dans la grande salle de la mairie,
+courtoisement orn&eacute;e<br>
+ des couleurs de Provence et des blasons de toutes les
+cit&eacute;s<br>
+ proven&ccedil;ales. Et sur une banni&egrave;re en velours
+cramoisi &eacute;taient inscrits<br>
+ les noms des principaux po&egrave;tes proven&ccedil;aux des
+derniers si&egrave;cles. Le<br>
+ maire d&rsquo;Aix, maire et d&eacute;put&eacute;, &eacute;tait
+alors M. Rigaud, le m&ecirc;me qui plus<br>
+ tard donna une traduction de <i>Mir&egrave;io</i> en vers
+fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l&rsquo;ouverture faite par un choeur de
+chanteurs,</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Trouv&egrave;res de Provence,<br>
+ Pour nous tous quel beau jour!<br>
+ Voici la Renaissance<br>
+ Du parler du Midi,</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>dont Jean-Baptiste Gaut avait fait les paroles, le
+pr&eacute;sident d&rsquo;Astros<br>
+ discourut gentiment en langue proven&ccedil;ale; puis, tour
+&agrave; tour, chacun y<br>
+ alla de son morceau. Roumanille, tr&egrave;s applaudi,
+r&eacute;cita un de ses<br>
+ contes et chanta la <i>Jeune Aveugle</i>; Aubanel d&eacute;vida
+sa pi&egrave;ce des<br>
+ <i>Jumeaux</i>, et moi <i>la Fin du Moissonneur</i>. Mais le
+plus grand succ&egrave;s<br>
+ fut pour la chansonnette du paysan Tavan, <i>les Frisons de
+Mariette</i>,<br>
+ et pour le ma&ccedil;on Lacroix, qui fit tous frissonner avec sa
+<i>Pauvre</i><br>
+ <i>Martine</i>.</p>
+
+<p>Emile Zola, alors &eacute;colier au coll&egrave;ge d&rsquo;Aix,
+assistait &agrave; cette s&eacute;ance<br>
+ et, quarante ans apr&egrave;s, voici ce qu&rsquo;il disait dans
+le discours qu&rsquo;il<br>
+ pronon&ccedil;a &agrave; la f&eacute;libr&eacute;e de Sceaux
+(1892) :</p>
+
+<p>"J&rsquo;avais quinze ou seize ans, et je me revois,
+&eacute;colier &eacute;chapp&eacute; du<br>
+ coll&egrave;ge, assistant &agrave; Aix, dans la grande salle de
+l&rsquo;H&ocirc;tel de Ville, &agrave;<br>
+ une f&ecirc;te po&eacute;tique un peu semblable &agrave; celle
+que j&rsquo;ai l&rsquo;honneur de<br>
+ pr&eacute;sider aujourd&rsquo;hui. Il y avait l&agrave; Mistral
+d&eacute;clamant la <i>Mort du<br>
+ Moissonneur,</i> Roumanille et Aubanel sans doute, d&rsquo;autres
+encore, tous<br>
+ ceux qui, quelques ann&eacute;es plus tard, allaient &ecirc;tre
+les f&eacute;libres et<br>
+ qui n&rsquo;&eacute;taient alors que les troubadours."</p>
+
+<p>Enfin, au banquet du soir, o&ugrave; l&rsquo;on en dit, conta
+et chanta de toutes<br>
+ sortes, nous e&ucirc;mes le plaisir d&rsquo;&eacute;lever nos
+verres &agrave; la sant&eacute; du vieux<br>
+ Bellot, qui s&rsquo;&eacute;tait, dans Marseille et toute la
+Provence, fait une<br>
+ renomm&eacute;e, m&eacute;rit&eacute;e assur&eacute;ment, de
+po&egrave;te drolatique, et qui, &eacute;bahi de<br>
+ voir ce d&eacute;bordement de s&egrave;ve, nous r&eacute;pondait
+tristement :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Je ne suis qu&rsquo;un g&acirc;cheur;<br>
+ J&rsquo;ai dans ma pauvre vie, noirci bien du papier:<br>
+ Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, n&rsquo;ont pas la
+flemme,<br>
+ De notre proven&ccedil;al d&eacute;brouilleront
+l&rsquo;&eacute;cheveau.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XII</h2>
+
+<h3>FONT-S&Eacute;GUGNE</h3>
+
+<p>Le groupe avignonnais. -- La f&ecirc;te de sainte Agathe. --
+Le p&egrave;re de<br>
+ Roumanille. -- Crousiflat de Salon, -- Le chanoine Aubanel. --
+La<br>
+ famille Gi&eacute;ra. -- Les amours d&rsquo;Aubanel et de Zani.
+-- Le banquet de<br>
+ Font-S&eacute;gugne. -- L&rsquo;institution du F&eacute;librige.
+&mdash; L&rsquo;oraison de saint<br>
+ Anselme. -- Le premier chant des f&eacute;libres.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions, dans la contr&eacute;e, un groupe de
+jeunes, &eacute;troitement unis,<br>
+ et qui nous accordions on ne peut mieux pour cette oeuvre de<br>
+ renaissance proven&ccedil;ale. Nous y allions de tout coeur.</p>
+
+<p>Presque tous les dimanches, tant&ocirc;t dans Avignon,
+tant&ocirc;t aux plaines<br>
+ de Maillane ou aux Jardins de Saint-R&eacute;my, tant&ocirc;t
+sur les hauteurs de<br>
+ Ch&acirc;teauneuf-de-Gadagne ou de Ch&acirc;teauneuf-du-Pape,
+nous nous<br>
+ r&eacute;unissions pour nos parties intimes, r&eacute;gals de
+jeunesse, banquets de<br>
+ Provence, exquis en po&eacute;sie bien plus qu&rsquo;en mets,
+ivres d&rsquo;enthousiasme<br>
+ et de ferveur, plus que de vin. C&rsquo;est l&agrave; que
+Roumanille nous chantait<br>
+ ses No&euml;ls, l&agrave; qu&rsquo;il nous lisait les
+<i>Songeuses</i>, toutes fra&icirc;ches, et<br>
+ <i>la Part du Bon Dieu</i> encore flambant neuve; c&rsquo;est
+l&agrave; que, croyant,<br>
+ mais sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Aubanel
+r&eacute;citait<br>
+ <i>le Massacre des Innocents</i>; c&rsquo;&eacute;tait l&agrave;
+que <i>Mireille</i> venait, de<br>
+ loin en loin, d&eacute;vider ses strophes nouvellement
+surgies.</p>
+
+<p>A Maillane, lors de la Sainte-Agathe, qui est la f&ecirc;te de
+l&rsquo;endroit,<br>
+ les "po&egrave;tes" (comme on nous appelait d&eacute;j&agrave;)
+arrivaient tous les ans<br>
+ pour y passer trois jours, comme les boh&eacute;miens. La vierge
+Agathe<br>
+ &eacute;tait Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les
+seins. On dit<br>
+ m&ecirc;me qu&rsquo;&agrave; Arles, dans le tr&eacute;sor de
+Saint-Trophime, est conserv&eacute; un<br>
+ plat d&rsquo;agate qui, selon la tradition, aurait contenu les
+seins de la<br>
+ jeune bienheureuse. Mais d&rsquo;o&ugrave; pouvait venir aux
+Arl&eacute;siens et aux<br>
+ Maillanais cette d&eacute;votion pour une sainte de Catane? Je
+me<br>
+ l&rsquo;expliquerais de la fa&ccedil;on suivante:</p>
+
+<p>Un seigneur de Maillane, originaire d&rsquo;Arles, Guillaume
+des<br>
+ Porcellets, fut, d&rsquo;apr&egrave;s l&rsquo;histoire, le seul
+Fran&ccedil;ais &eacute;pargn&eacute; aux<br>
+ V&ecirc;pres Siciliennes, en consid&eacute;ration de sa droiture
+et de sa vertu.<br>
+ Ne nous aurait-il pas, lui ou ses descendants, apport&eacute; le
+culte de la<br>
+ vierge catanaise? Toujours est-il qu&rsquo;en Sicile, sainte
+Agathe est<br>
+ invoqu&eacute;e contre les feux de l&rsquo;Etna et &agrave;
+Maillane contre la foudre et<br>
+ l&rsquo;incendie. Un honneur recherch&eacute; par nos jeunes
+Maillanaises, c&rsquo;est,<br>
+ avant leur mariage, d&rsquo;&ecirc;tre trois ans
+<i>prieuresses</i> (comme on dirait<br>
+ pr&ecirc;tresses) de l&rsquo;autel de sainte Agathe, et voici qui
+est bien joli:<br>
+ la veille de la f&ecirc;te, les couples, la jeunesse, avant
+d&rsquo;ouvrir les<br>
+ danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une
+s&eacute;r&eacute;nade devant<br>
+ l&rsquo;&eacute;glise, &agrave; sainte Agathe.</p>
+
+<p>Avec les galants du pays, nous venions, nous aussi,
+derri&egrave;re les<br>
+ m&eacute;n&eacute;triers, &agrave; la clart&eacute; des falots
+errants et au bruit des p&eacute;tards,<br>
+ serpenteaux et fus&eacute;es, offrir &agrave; la patronne de
+Maillane nos<br>
+ hommages... Et, &agrave; propos de ces saints honor&eacute;s sur
+l&rsquo;autel, dans les<br>
+ villes et les villages, de-ci de-l&agrave;, au Nord comme au
+Midi, depuis<br>
+ des si&egrave;cles et des si&egrave;cles, je me suis
+demand&eacute;, parfois: Qu&rsquo;est-ce, &agrave;<br>
+ c&ocirc;t&eacute; de cela, notre gloire mondaine de
+po&egrave;tes, d&rsquo;artistes, de<br>
+ savants, de guerriers, &agrave; peine connus de quelques
+admirateurs? Victor<br>
+ Hugo lui-m&ecirc;me n&rsquo;aura jamais le culte du moindre saint
+du calendrier,<br>
+ ne serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, voit,
+toutes<br>
+ les ann&eacute;es, des milliers de fid&egrave;les venir le
+supplier dans sa vall&eacute;e<br>
+ perdue! Et aussi, un jour qu&rsquo;&agrave; sa table (les
+flatteurs avaient pos&eacute;<br>
+ cette question:</p>
+
+<p>-- Y a-t-il, en ce monde, gloire sup&eacute;rieure &agrave;
+celle du po&egrave;te?</p>
+
+<p>-- Celle du saint, r&eacute;pondit l&rsquo;auteur des
+<i>Contemplations</i>.</p>
+
+<p>Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser
+l&rsquo;ami<br>
+ Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines.
+Nous<br>
+ allions, dans le pr&eacute; du moulin, voir les luttes
+s&rsquo;ouvrir, au<br>
+ battement du tambour:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Qui voudra lutter, qu&rsquo;il se pr&eacute;sente...<br>
+ Qui voudra lutter...<br>
+ Qu&rsquo;il vienne au pr&eacute;!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>les luttes d&rsquo;hommes et d&rsquo;&eacute;ph&egrave;bes
+o&ugrave; l&rsquo;ancien lutteur J&eacute;sette, qui<br>
+ &eacute;tait surveillant du jeu, tournait et retournait autour
+des lutteurs,<br>
+ but&eacute;s l&rsquo;un contre l&rsquo;autre, nus, les jarrets
+tendus, et d&rsquo;une voix<br>
+ s&eacute;v&egrave;re leur rappelait parfois le pr&eacute;cepte:
+<i>d&eacute;fense de d&eacute;chirer les<br>
+ chairs...</i></p>
+
+<p>-- O J&eacute;sette... vous souvient-il de quand vous
+f&icirc;tes mordre la<br>
+ poussi&egrave;re &agrave; Qu&eacute;quine?</p>
+
+<p>-- Et de quand je terrassai Bel-Arbre d&rsquo;Aramon, nous
+r&eacute;pondait le<br>
+ vieil athl&egrave;te, enchant&eacute; de redire ses victoires
+d&rsquo;antan. On<br>
+ m&rsquo;appelait, savez-vous comme? Le Petit Maillanais ou,
+autrement, le<br>
+ Flexible. Nul jamais ne put dire qu&rsquo;il m&rsquo;avait
+renvers&eacute; et, pourtant,<br>
+ j'eus &agrave; lutter avec le fameux Meissonnier, l&rsquo;hercule
+avignonnais qui<br>
+ tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste d&rsquo;Apt...
+Mais nous<br>
+ ne p&ucirc;mes rien nous faire.</p>
+
+<p>A Saint-Remy, nous descendions chez les parents de
+Roumanille,<br>
+ Jean-Denis et Pierrette, de vaillants mara&icirc;chers qui
+exploitaient un<br>
+ jardin vers le Portail-du-Trou. Nous y d&icirc;nions en plein
+air, &agrave;<br>
+ l&rsquo;ombre claire d&rsquo;une treille, dans les assiettes
+peintes qui<br>
+ sortaient en notre honneur, avec les cuillers
+d&rsquo;&eacute;tain et les<br>
+ fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les soeurs de notre
+ami,<br>
+ deux brunettes dans la vingtaine, nous servaient, souriantes,
+la<br>
+ blanquette d&rsquo;agneau qu&rsquo;elles venaient
+d&rsquo;appr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>Un rude homme, tout de m&ecirc;me, ce vieux Jean-Denis, le
+p&egrave;re de<br>
+ Roumanille. Il avait, &eacute;tant soldat de Bonaparte (ainsi
+qu&rsquo;assez<br>
+ d&eacute;daigneux il d&eacute;nommait l&rsquo;empereur), vu la
+bataille de Waterloo et<br>
+ racontait volontiers qu&rsquo;il y avait gagn&eacute; la
+croix.</p>
+
+<p>-- Mais, avec la d&eacute;faite, disait-il, on n&rsquo;y pensa
+plus.</p>
+
+<p>Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon, re&ccedil;ut
+la d&eacute;coration,<br>
+ Jean-Denis, fi&egrave;rement, se contenta de dire:</p>
+
+<p>-- Le p&egrave;re l&rsquo;avait gagn&eacute;e, c&rsquo;est le
+gar&ccedil;on qui l&rsquo;a.</p>
+
+<p>Et voici l&rsquo;&eacute;pitaphe que Roumanille &eacute;crivit
+sur la tombe de ses<br>
+ parents, au cimeti&egrave;re de Saint-Remy :</p>
+
+<p>A JEAN-DENIS ROUMANILLE<br>
+ JARDINIER, HOMME DE BIEN ET DE VALEUR (1791-1875)<br>
+ A PIERRETTE PIQUET, SON &Eacute;POUSE,<br>
+ BONNE, PIEUSE ET FORTE (1793-1895.<br>
+ ILS V&Eacute;CURENT CHR&Eacute;TIENNEMENT ET MOURURENT<br>
+ TRANQUILLES, DEVANT DIEU SOIENT-ILS!</p>
+
+<p>Crousillat, de Salon, un d&eacute;vot de la langue et des
+Muses de Crau,<br>
+ &eacute;tait assez souvent de ces r&eacute;unions d&rsquo;amis et
+c&rsquo;est au lendemain<br>
+ d&rsquo;une lecture po&eacute;tique qu&rsquo;il me gratifia du
+sonnet que je transcris:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>J&rsquo;entendis un &eacute;cho de ta pure harmonie,<br>
+ Le jour que nous p&ucirc;mes, chez Roumanille,<br>
+ Cinq trouv&egrave;res joyeux, francs de
+c&eacute;r&eacute;monie,<br>
+ Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille.</i></p>
+
+<p><i>Mais quand finiras-tu de tresser ton panier,<br>
+ Quand de nous attifer ta belle jeune fille?<br>
+ Que je m&rsquo;&eacute;crie content et jamais
+fa&ccedil;onnier<br>
+ Ta Mireille, &ocirc; Mistral, est une merveille!...</i></p>
+
+<p><i>Si donc, comme le vent dont le nom te convient,<br>
+ Fort est le souffle saint qui t&rsquo;inspire, jeune homme,<br>
+ Allons, au monde avide &eacute;panche les accents:</i></p>
+
+<p><i>A tes flambants accords les monts vont
+s&rsquo;&eacute;mouvoir<br>
+ Les arbres tressaillir, les torrents s&rsquo;arr&ecirc;ter,<br>
+ Comme aux sons modul&eacute;s sur les lyres antiques.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>On allait, en Avignon, &agrave; la maison d&rsquo;Aubanel, dans
+la rue Saint-Marc<br>
+ (qui, aujourd&rsquo;hui, porte le nom du glorieux
+f&eacute;libre): un h&ocirc;tel &agrave;<br>
+ tourelles, ancien palais cardinalice, qu&rsquo;on a d&eacute;moli
+depuis pour<br>
+ percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, on voyait,
+avec<br>
+ sa vis, une presse de bois semblable &agrave; un pressoir qui,
+depuis deux<br>
+ cents ans, servait pour imprimer les livres paroissiaux et
+scolaires<br>
+ du Comtat. L&agrave;, nous nous installions, un peu
+intimid&eacute;s par le parfum<br>
+ d&rsquo;&eacute;glise qui &eacute;tait dans les murs, mais
+surtout par Jeanneton, la<br>
+ vieille cuisini&egrave;re, qui avait toujours l&rsquo;air de
+grommeler:</p>
+
+<p>-- Les voil&agrave; encore!</p>
+
+<p>Cependant, la bonhomie du p&egrave;re d&rsquo;Aubanel,
+imprimeur officiel de notre<br>
+ Saint-P&egrave;re le Pape, et la jovialit&eacute; de son oncle
+le chanoine nous<br>
+ avaient bient&ocirc;t mis &agrave; l&rsquo;aise. Et venu le
+moment o&ugrave; l&rsquo;on choque le<br>
+ verre, le bon vieux pr&ecirc;tre racontait.</p>
+
+<p>-- Une nuit, disait-il, quelqu&rsquo;un vint m&rsquo;appeler
+pour porter<br>
+ l&rsquo;extr&ecirc;me-onction &agrave; une malheureuse de ces
+mauvaises maisons du pr&eacute;au<br>
+ de la Madeleine. Quand j'eus administr&eacute; la pauvre
+agonisante, et que<br>
+ nous redescendions avec le sacristain, les dames,
+align&eacute;es le long de<br>
+ l&rsquo;escalier, d&eacute;collet&eacute;es et accoutr&eacute;es
+d&rsquo;oripeaux de carnaval, me<br>
+ salu&egrave;rent au passage, la t&ecirc;te pench&eacute;e,
+d&rsquo;un air si contrit qu&rsquo;on leur<br>
+ aurait donn&eacute;, selon l&rsquo;expression populaire,
+l&rsquo;absolution sans les<br>
+ confesser. Et la m&egrave;re catin, tout en m&rsquo;accompagnant,
+m&rsquo;all&eacute;guait des<br>
+ pr&eacute;textes pour excuser sa vie... Moi, sans
+r&eacute;pondre, je d&eacute;valais les<br>
+ degr&eacute;s; mais d&egrave;s qu&rsquo;elle m&rsquo;eut ouvert la
+porte du logis, je me<br>
+ retourne et je lui fais:</p>
+
+<p>-- Vieille brehaigne! s&rsquo;il n&rsquo;y avait point de
+matrones, il n&rsquo;y aurait<br>
+ pas tant de gueuses!</p>
+
+<p>Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons plus tard)
+nous<br>
+ faisions aussi nos frairies. Mais l&rsquo;endroit bienheureux,
+l&rsquo;endroit<br>
+ pr&eacute;destin&eacute;, c&rsquo;&eacute;tait, ensuite,
+Font-S&eacute;gugne, bastide de plaisance pr&egrave;s<br>
+ du village de Gadagne, o&ugrave; nous conviait la famille
+Gi&eacute;ra: il y avait<br>
+ la m&egrave;re, aimable et digne dame; l&rsquo;a&icirc;n&eacute;
+qu&rsquo;on appelait Paul, notaire &agrave;<br>
+ Avignon, passionn&eacute; pour la Gaie-Science; le cadet Jules,
+qui r&ecirc;vait<br>
+ la r&eacute;novation du monde par l&rsquo;oeuvre des<br>
+ P&eacute;nitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes et
+accortes:<br>
+ Clarisse et Jos&eacute;phine, douceur et joie de ce nid.</p>
+
+<p>Font-S&eacute;gugne, au penchant du plateau de Camp-Cabel;
+regarde le<br>
+ Ventoux, au loin, et la gorge de Vaucluse qui se voit &agrave;
+quelques<br>
+ lieues. Le domaine prend son nom d&rsquo;une petite source qui y
+coule au<br>
+ pied du castel. Un d&eacute;licieux bouquet de ch&ecirc;nes,
+d&rsquo;acacias et de<br>
+ platanes le tient abrit&eacute; du vent et de l&rsquo;ardeur du
+soleil.</p>
+
+<p>"Font-S&eacute;gugne, dit Tavan (le f&eacute;libre de
+Gadagne), est encore<br>
+ l&rsquo;endroit o&ugrave; viennent, le dimanche, les amoureux du
+village. L&agrave;, ils<br>
+ ont l&rsquo;ombre, le silence, la fra&icirc;cheur, les<br>
+ cachettes; il y a l&agrave; des viviers avec leurs bancs de
+pierre que le<br>
+ lierre enveloppe; il y a des sentiers qui montent, qui
+descendent,<br>
+ tortueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants
+d&rsquo;oiseaux,<br>
+ murmure de feuillage, gazouillis de fontaine. Partout, sur le
+gazon,<br>
+ vous pouvez vous asseoir, r&ecirc;ver d&rsquo;amour, si l&rsquo;on
+est seul et, si l&rsquo;on<br>
+ est deux, aimer."</p>
+
+<p>Voi1&agrave; o&ugrave; nous venions nous r&eacute;cr&eacute;er
+comme perdreaux, Roumanille Gi&eacute;ra,<br>
+ Mathieu, Brunet, Tavan, Crousillat, moi et autres, Aubanel plus
+que<br>
+ tous, retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny Manivet
+de<br>
+ son vrai nom), Zani l&rsquo;Avignonnaise, une amie et compagne
+des<br>
+ demoiselles du castel.</p>
+
+<p>"Avec sa taille mince et sa robe de laine,-- couleur de la
+grenade,<br>
+ -- avec son front si lisse et ses grands yeux si beaux, -- avec
+ses<br>
+ longs cheveux noirs et son brun visage, -- je la verrai
+tant&ocirc;t, la<br>
+ jeune vierge, -- qui me dira: "Bonsoir." O Zani, venez
+vite!"</p>
+
+<p>C&rsquo;est le portrait qu&rsquo;Aubanel, dans son <i>Livre de
+l&rsquo;Amour</i>, en fit<br>
+ lui-m&ecirc;me... Mais, &agrave; pr&eacute;sent,
+&eacute;coutons-le, lorsque, apr&egrave;s que Zani eut<br>
+ pris le voile, il se rappelle<br>
+ Font-S&eacute;gugne :</p>
+
+<p>"Voici l&rsquo;&eacute;t&eacute;, les nuits sont claires. -- A
+Ch&acirc;teauneuf, le soir est<br>
+ beau. -- Dans les bosquets la lune encore-- monte la nuit
+sur<br>
+ Camp-Cabel. -- T&rsquo;en souvient-il? Parmi les pierres, -- avec
+ta face<br>
+ d&rsquo;Espagnole, -- quand tu courais comme une folle, -- quand
+nous<br>
+ courions comme des fous -- au plus sombre et qu&rsquo;on avait
+peur?</p>
+
+<p>"Et par ta taille d&eacute;li&eacute;e -- je te prenais: que
+c&rsquo;&eacute;tait doux! -- Au<br>
+ chant des b&ecirc;tes du bocage, -- nous dansions alors tous les
+deux. --<br>
+ Grillons, rossignols et rainettes --<br>
+ disaient, chacun, leurs chansonnettes; -- tu y ajoutais ta
+voix<br>
+ claire... -- Belle amie, o&ugrave; sont, maintenant, -- tant de
+branles et<br>
+ de chansons?</p>
+
+<p>"Mais, &agrave; la fin? las de courir, -- las de rire, las de
+danser, --<br>
+ nous nous asseyions sous les ch&ecirc;nes -- un moment pour nous
+reposer;<br>
+ -- tes longs cheveux qui s&rsquo;&eacute;pandaient. -- mon
+amoureuse main aimait<br>
+ -- &agrave; les reprendre; et toi, bonne, tu me laissais faire,
+tout doux,<br>
+ -- comme une m&egrave;re son enfant."</p>
+
+<p>Et les vers &eacute;crits par lui, au ch&acirc;telet de
+Font-S&eacute;gugne, sur les murs<br>
+ de la chambre o&ugrave; sa Zani couchait.</p>
+
+<p>"O chambrette, chambrette, -- bien s&ucirc;r que tu es petite,
+mais que de<br>
+ souvenirs! -- Quand je passe ton seuil, je me dis: "Elles
+viennent!"<br>
+ -- Il me semble vous voir, &ocirc; belles jouvencelles, -- toi,
+pauvre<br>
+ Julia, toi, ma ch&egrave;re Zani! -- Et pourtant, c&rsquo;en est
+fait! -- Ah! vous<br>
+ ne viendrez plus dormir dans la chambrette! -- Julia, tu es
+morte!<br>
+ Zani, tu es nonnain!"</p>
+
+<p>Vouliez-vous, pour berceau d&rsquo;un r&ecirc;ve glorieux, pour
+l&rsquo;&eacute;panouissement<br>
+ d&rsquo;une fleur d&rsquo;id&eacute;al, un lieu plus favorable que
+cette cour d&rsquo;amour<br>
+ discr&egrave;te, au belv&eacute;d&egrave;re d&rsquo;un coteau, au
+milieu des lointains azur&eacute;s et<br>
+ sereins, avec une vol&eacute;e de jeunes qui adoraient le Beau
+sous les<br>
+ trois esp&egrave;ces: Po&eacute;sie, Amour, Provence, identiques
+pour eux, et<br>
+ quelques demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire
+compagnie!</p>
+
+<p>Il fut &eacute;crit au ciel qu&rsquo;un dimanche fleuri, le 21
+mai 1854, en pleine<br>
+ primev&egrave;re de la vie et de l&rsquo;an, sept po&egrave;tes
+devaient se rencontrer au<br>
+ castel de Font-S&eacute;gugne: Paul Gi&eacute;ra, un esprit
+railleur qui signait<br>
+ Glaup (par anagramme de Paul G.); Roumanille, un propagandiste
+qui,<br>
+ sans en avoir l&rsquo;air, attisait incessamment le feu
+sacr&eacute; autour de<br>
+ lui; Aubanel, que Roumanille avait conquis &agrave; notre langue
+et qui, au<br>
+ soleil d&rsquo;amour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa
+<i>grenade</i>;<br>
+ Mathieu, ennuag&eacute; dans les visions de la Provence
+redevenue, comme<br>
+ jadis, chevaleresque et amoureuse; Brunet, avec sa face de
+Christ de<br>
+ Galil&eacute;e, r&ecirc;vant son utopie de Paradis terrestre; le
+paysan Tavan qui,<br>
+ ploy&eacute; sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon
+sur la<br>
+ gl&egrave;be; et Fr&eacute;d&eacute;ric, tout pr&ecirc;t
+&agrave; jeter au mistral, comme les p&acirc;tres<br>
+ des montagnes, le cri de race pour h&eacute;ler, et tout
+pr&ecirc;t &agrave; planter le<br>
+ gonfalon sur le Ventoux...</p>
+
+<p>A table, on reparla, comme c&rsquo;&eacute;tait
+l&rsquo;habitude, de ce qu&rsquo;il faudrait<br>
+ pour tirer notre idiome de l&rsquo;abandon o&ugrave; il gisait
+depuis que,<br>
+ trahissant l&rsquo;honneur de la Provence, les classes
+dirigeantes<br>
+ l&rsquo;avaient r&eacute;duit, h&eacute;las! &agrave; la
+domesticit&eacute;. Et alors, consid&eacute;rant que,<br>
+ des deux derniers Congr&egrave;s, celui d&rsquo;Arles et celui
+d&rsquo;Aix, il n&rsquo;&eacute;tait<br>
+ rien sorti qui fit pr&eacute;voir un accord pour la
+r&eacute;habilitation de la<br>
+ langue proven&ccedil;ale; qu&rsquo;au contraire, les
+r&eacute;formes, propos&eacute;es par les<br>
+ jeunes de l&rsquo;Ecole avignonnaise, s&rsquo;&eacute;taient vues,
+chez beaucoup, mal<br>
+ accueillies et mal voulues, les Sept de Font-S&eacute;gugne
+d&eacute;lib&eacute;r&egrave;rent,<br>
+ unanimes, de faire bande &agrave; part et, prenant le but en
+main, de le<br>
+ jeter o&ugrave; ils voulaient.</p>
+
+<p>-- Seulement, observa Glaup, puisque nous faisons corps neuf,
+il nous<br>
+ faut un nom nouveau. Car, entre rimeurs, vous le voyez, bien
+qu&rsquo;ils<br>
+ ne trouvent rien du tout, ils se disent tous
+<i>trouv&egrave;res</i>. D&rsquo;autre<br>
+ part, il y a aussi le mot de <i>troubadour</i>. Mais,
+usit&eacute; pour d&eacute;signer<br>
+ les po&egrave;tes d&rsquo;une &eacute;poque, ce nom est
+d&eacute;cati par l&rsquo;abus qu&rsquo;on en a<br>
+ fait. Et &agrave; renouveau enseigne nouvelle!</p>
+
+<p>Je pris alors la parole.</p>
+
+<p>-- Mes amis, dis-je, &agrave; Maillane, il existe dans le
+peuple, un vieux<br>
+ r&eacute;citatif qui s&rsquo;est transmis de bouche en bouche et
+qui contient, je<br>
+ crois, le mot pr&eacute;destin&eacute;.</p>
+
+<p>Et je commen&ccedil;ai :</p>
+
+<p>"Monseigneur saint Anselme lisait et &eacute;crivait. -- Un
+jour de sa<br>
+ sainte &eacute;criture, -- il est mont&eacute; au haut du ciel.
+-- Pr&egrave;s de l&rsquo;Enfant<br>
+ J&eacute;sus, son fils tr&egrave;s pr&eacute;cieux, -- il a
+trouv&eacute; la Vierge assise -- et<br>
+ aussit&ocirc;t l&rsquo;a salu&eacute;e. -- Soyez le bienvenu,
+neveu! a dit la Vierge. --<br>
+ Belle compagne, a dit son enfant, qu&rsquo;avez-vous? --
+J&rsquo;ai souffert sept<br>
+ douleurs am&egrave;res -- que je d&eacute;sire vous conter.</p>
+
+<p>"La premi&egrave;re douleur que je souffris pour vous, &ocirc;
+mon fils pr&eacute;cieux,<br>
+ -- c&rsquo;est lorsque, allant ou&iuml;r messe de relevailles, au
+temple je me<br>
+ pr&eacute;sentai, -- qu&rsquo;entre les mains de saint
+Sim&eacute;on je vous mis. -- Ce<br>
+ fut un couteau de douleur -- qui me trancha le coeur, qui me
+traversa<br>
+ l&rsquo;&acirc;me, - ainsi qu&rsquo;&agrave; vous, -- &ocirc; mon
+fils pr&eacute;cieux!</p>
+
+<p>"La seconde douleur que je souffris pour vous, etc. -- La
+troisi&egrave;me<br>
+ douleur que je souffris pour vous, etc. -- La quatri&egrave;me
+douleur que<br>
+ je souffris pour vous, -- &ocirc; mon fils pr&eacute;cieux! --
+c&rsquo;est quand je vous<br>
+ perdis, -- que de trois jours, trois nuits, je ne vous trouvai
+plus,<br>
+ -- car vous &eacute;tiez dans le temple, -- o&ugrave; vous vous
+disputiez, avec les<br>
+ scribes de la loi, -- avec les sept <i>f&eacute;libres</i> de la
+Loi (1)."</p>
+
+<p>-- Les sept f&eacute;libres de la Loi, mais c&rsquo;est nous
+autres, &eacute;cria la<br>
+ tabl&eacute;e. Va pour <i>f&eacute;libre</i>.</p>
+
+<p>Et Glaup ayant vers&eacute; dans les verres taill&eacute;s une
+bouteille de<br>
+ ch&acirc;teauneuf qui avait sept ans de cave, dit
+solennellement:</p>
+
+<p>-- A la sant&eacute; des f&eacute;libres! Et, puisque nous
+voici en train de<br>
+ baptiser, adaptons au vocable de notre Renaissance tous les
+d&eacute;riv&eacute;s<br>
+ qui doivent en na&icirc;tre. Je vous propose donc d&rsquo;appeler
+<i>f&eacute;librerie</i><br>
+ toute &eacute;cole de f&eacute;libres qui comptera au moins sept
+membres, en<br>
+ m&eacute;moire, messieurs, de la pl&eacute;iade
+d&rsquo;Avignon.</p>
+
+<p>-- Et moi, dit Roumanille, je vous propose, s&rsquo;il vous
+pla&icirc;t, le joli<br>
+ mot <i>f&eacute;libriser</i> pour dire "se r&eacute;unir, comme
+nous faisons, entre<br>
+ f&eacute;libres".</p>
+
+<p>(1) Ce po&egrave;me populaire se dit aussi en Catalogne. Voici
+la<br>
+ traduction du Catalan correspondant au proven&ccedil;al que nous
+venons de<br>
+ citer: Le troisi&egrave;me (couteau) fut quand vous e&ucirc;tes,
+-- pr&egrave;s de trois<br>
+ jours, perdu votre Fils; -- vous le trouv&acirc;tes dans le
+temple, --<br>
+ disputant avec des savants, -- pr&ecirc;chant sous les
+vo&ucirc;tes -- la<br>
+ c&eacute;leste doctrine.</p>
+
+<p>-- Moi, dit Mathieu, j&rsquo;ajoute le terme
+<i>f&eacute;libr&eacute;e</i> pour dire "une<br>
+ frairie de po&egrave;tes proven&ccedil;aux".</p>
+
+<p>-- Moi, dit Tavan, je crois que le mot
+<i>f&eacute;libr&eacute;en</i> n&rsquo;exprimerait pas<br>
+ mal ce qui concerne les f&eacute;libres.</p>
+
+<p>-- Moi je d&eacute;die, fit Aubanel, le nom de
+<i>f&eacute;libresse</i> aux dames qui<br>
+ chanteront en langue de Provence.</p>
+
+<p>-- Moi, je trouve, dit Brunet, que le mot
+<i>f&eacute;librillon</i> si&eacute;rait aux<br>
+ enfants des f&eacute;libres.</p>
+
+<p>-- Moi, dit Mistral, je clos par ce mot national:
+<i>f&eacute;librige,<br>
+ f&eacute;librige</i>! qui d&eacute;signera l&rsquo;oeuvre et
+l&rsquo;association.</p>
+
+<p>Et, alors, Glaup reprit:</p>
+
+<p>-- Ce n&rsquo;est pas tout, coll&egrave;gues! nous sommes les
+f&eacute;libres de la<br>
+ loi... Mais, la Loi, qui la fait?</p>
+
+<p>-- Moi, dis-je, et je vous jure que, devrais-je y mettre vingt
+ans de<br>
+ ma vie, je veux, pour faire voir que notre langue est une
+langue,<br>
+ r&eacute;diger les articles de loi qui la r&eacute;gissent.</p>
+
+<p>Dr&ocirc;le de chose! elle a l&rsquo;air d&rsquo;un conte et,
+pourtant, c&rsquo;est de l&agrave;, de<br>
+ cet engagement pris un jour de f&ecirc;te, un jour de
+po&eacute;sie et d&rsquo;ivresse<br>
+ id&eacute;ale, que sortit cette &eacute;norme et<br>
+ absorbante t&acirc;che du <i>Tr&eacute;sor du
+F&eacute;librige</i> ou dictionnaire de la<br>
+ langue proven&ccedil;ale, o&ugrave; se sont fondus vingt ans
+d&rsquo;une carri&egrave;re de<br>
+ po&egrave;te.</p>
+
+<p>Et qui en douterait n&rsquo;aura qu&rsquo;&agrave; lire le
+prologue de Glaup (P. Gi&eacute;ra)<br>
+ dans <i>l&rsquo;Almanach Proven&ccedil;al</i> de 1885, o&ugrave;
+cela est clairement consign&eacute;<br>
+ comme suit:</p>
+
+<p>"Quand nous aurons toute pr&ecirc;te la Loi qu&rsquo;un
+f&eacute;libre pr&eacute;pare et qui<br>
+ dit, beaucoup mieux que vous ne sauriez le croire, pourquoi
+ceci,<br>
+ pourquoi cela, les opposants devront se taire."</p>
+
+<p>C&rsquo;est dans cette s&eacute;ance, m&eacute;morable &agrave;
+juste titre et pass&eacute;e,<br>
+ aujourd&rsquo;hui, &agrave; l&rsquo;&eacute;tat de l&eacute;gende,
+qu&rsquo;on d&eacute;cida la publication, sous<br>
+ forme d&rsquo;almanach, d&rsquo;un petit recueil annuel qui serait
+le fanion de<br>
+ notre po&eacute;sie, l&rsquo;&eacute;tendard de notre
+id&eacute;e, le trait d&rsquo;union entre<br>
+ f&eacute;libres, la communication du F&eacute;librige avec le
+peuple.</p>
+
+<p>Puis, tout cela r&eacute;gl&eacute;, l&rsquo;on
+s&rsquo;aper&ccedil;ut, ma foi, que le 21 de mai, date<br>
+ de notre r&eacute;union, &eacute;tait le jour de sainte Estelle;
+et, tels que les<br>
+ rois Mages, reconnaissant par l&agrave; l&rsquo;influx
+myst&eacute;rieux de quelque haute<br>
+ conjoncture, nous salu&acirc;mes l&rsquo;&Eacute;toile qui
+pr&eacute;sidait au berceau de notre<br>
+ r&eacute;demption.</p>
+
+<p>L&rsquo;<i>Almanach Proven&ccedil;al pour le Bel An de Dieu
+1855</i> parut la m&ecirc;me<br>
+ ann&eacute;e avec ses cent douze pages. A la premi&egrave;re, en
+belle place, tel<br>
+ qu&rsquo;un troph&eacute;e de victoire, notre <i>Chant des
+F&eacute;libres</i> exposait le<br>
+ programme de ce r&eacute;veil de s&egrave;ve et de joie
+populaire:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>--Nous sommes des amis, des fr&egrave;res,<br>
+ &Eacute;tant les chanteurs du pays!<br>
+ Tout jeune enfant aime sa m&egrave;re,<br>
+ Tout oisillon aime son nid:<br>
+ Notre ciel bleu, notre terroir<br>
+ Sont, pour nous autres, un paradis.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, joyeux et libres,<br>
+ De la Provence tous &eacute;pris,<br>
+ C&rsquo;est nous qui sommes les f&eacute;libres,<br>
+ Les gais f&eacute;libres proven&ccedil;aux!</i></p>
+
+<p><i>En proven&ccedil;al ce que l&rsquo;on pense<br>
+ Vient sur les l&egrave;vres ais&eacute;ment.<br>
+ O douce langue de Provence,<br>
+ Voil&agrave; pourquoi nous t&rsquo;aimerons!<br>
+ Sur les galets de la Durance<br>
+ Nous le jurons tous aujourd&rsquo;hui!</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Les fauvettes n&rsquo;oublient jamais<br>
+ Ce que leur gazouilla leur p&egrave;re,<br>
+ Le rossignol ne l&rsquo;oublie gu&egrave;re,<br>
+ Ce que son p&egrave;re lui chanta;<br>
+ Et le langage de nos m&egrave;res,<br>
+ Pourrions-nous l&rsquo;oublier, nous autres?</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Cependant que les jouvencelles<br>
+ Dansent au bruit du tambourin,<br>
+ Le dimanche, &agrave; l&rsquo;ombre l&eacute;g&egrave;re,<br>
+ A l&rsquo;ombre d&rsquo;un figuier, d&rsquo;un pin,<br>
+ Nous aimons &agrave; go&ucirc;ter ensemble,<br>
+ A humer le vin d'un flacon.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Alors, quand le mo&ucirc;t de la Nerthe<br>
+ Dans le verre sautille et rit,<br>
+ De la chanson qu&rsquo;il a trouv&eacute;e<br>
+ D&egrave;s qu&rsquo;un f&eacute;libre lance un mot,<br>
+ Toutes les bouches sont ouvertes<br>
+ Et nous chantons tous &agrave; la loi.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Des jeunes filles s&eacute;millantes<br>
+ Nous aimons le rire enfantin;<br>
+ Et, si quelqu&rsquo;une nous agr&eacute;e,<br>
+ Dans nos vers de galanterie<br>
+ Elle est chant&eacute;e et rechant&eacute;e<br>
+ Avec des mots plus que jolis.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc.</i></p>
+
+<p><i>Quand les moissons seront venues,<br>
+ Si la po&ecirc;le frit quelquefois,<br>
+ Quand vous foulerez vos vendanges,<br>
+ Si le suc du raisin foisonne<br>
+ Et que vous ayez besoin d&rsquo;aide,<br>
+ Pour aider, nous y courrons tous.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Nous conduisons les farandoles;<br>
+ A la Saint-&Eacute;loi, nous trinquons;<br>
+ S&rsquo;il faut lutter, &agrave; bas la veste;<br>
+ De saint Jean nous sautons le feu;<br>
+ A la No&euml;l, la grande f&ecirc;te,<br>
+ Ensemble nous posons la B&ucirc;che.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Dans le moulin lorsqu&rsquo;on d&eacute;trite<br>
+ Les sacs d&rsquo;olives, s&rsquo;il vous faut<br>
+ Des lurons pour pousser la barre,<br>
+ Venez, nous sommes toujours pr&ecirc;ts<br>
+ Vous aurez l&agrave; des gouailleurs comme<br>
+ Il n&rsquo;en est pas dix nulle part.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Vienne la r&ocirc;tie des ch&acirc;taignes<br>
+ Aux veill&eacute;es de la Saint-Martin,</i></p>
+
+<p><i>Si vous aimez les contes bleus,<br>
+ Appelez-nous, voisins, voisines:<br>
+ Nous vous en dirons des broch&eacute;es<br>
+ Dont vous rirez jusqu&rsquo;au matin.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>A votre f&ecirc;te patronale<br>
+ Faut-il des prieurs, nous voici...<br>
+ Et vous, pimpantes mari&eacute;es,<br>
+ Voulez-vous un joyeux couplet?<br>
+ Conviez-nous: pour vous, mignonnes,<br>
+ Nous en avons des cents au choix!</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Quand vous &eacute;gorgerez la truie,<br>
+ Ne manquez pas de faire signe!<br>
+ Serait-ce par un jour de pluie,<br>
+ Pour la saigner on lie la queue:<br>
+ Un bon morceau de la fressure,<br>
+ Rien de pareil pour bien d&icirc;ner.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Dans le travail le peuple ahane:<br>
+ Ce fut, h&eacute;las! toujours ainsi...<br>
+ Eh! s&rsquo;il fallait toujours se taire,<br>
+ Il y aurait de quoi crever!<br>
+ Il en faut pour le faire rire,<br>
+ Et il en faut pour lui chanter!</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, joyeux et libres,<br>
+ De la Provence tous &eacute;pris,<br>
+ C&rsquo;est nous qui sommes les f&eacute;libres,<br>
+ Les gais f&eacute;libres proven&ccedil;aux!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Le F&eacute;librige, vous le voyez, &eacute;tait loin
+d&rsquo;engendrer m&eacute;lancolie et<br>
+ pessimisme. Tout s&rsquo;y faisait de gaiet&eacute; de coeur,
+sans arri&egrave;re-pens&eacute;e<br>
+ de profit ni de gloire. Les collaborateurs des premiers
+almanachs<br>
+ avaient tous pris des pseudonymes: le F&eacute;libre des
+Jardins<br>
+ (Roumanille), le F&eacute;libre de la Grenade (Aubanel), le
+F&eacute;libre des<br>
+ Baisers (Mathieu), le F&eacute;libre Enjou&eacute; (Glaup, Paul
+Gi&eacute;ra), le F&eacute;libre<br>
+ du Mas on bien de Belle-Viste (Mistral), le F&eacute;libre de
+l&rsquo;Arm&eacute;e<br>
+ (Tavan, pris par la conscription), le F&eacute;libre de
+l&rsquo;Arc-en-Ciel (G.<br>
+ Brunet, qui&eacute;tait peintre); tous ceux, ensuite, qui
+vinrent peu &agrave; peu<br>
+ grossir le bataillon : le F&eacute;libre de Verre (D. Cassan),
+le F&eacute;libre<br>
+ des Glands (T. Poussel), le F&eacute;libre de la Sainte-Braise
+(E. Garcin),<br>
+ le F&eacute;libre de Lus&egrave;ne (Crousillat, de Salon), le
+F&eacute;libre de l&rsquo;Ail<br>
+ (J.-B. Martin, surnomm&eacute; le Grec), le F&eacute;libre des
+Melons (V. Martin,<br>
+ de Cavaillon), la F&eacute;libresse du Caulon (fille du
+pr&eacute;c&eacute;dent), le<br>
+ F&eacute;libre Sentimental (B. Laurens), le F&eacute;libre des
+Chartes (Achard,<br>
+ archiviste de Vaucluse), le F&eacute;libre du Pontias (B.
+Chalvet, de<br>
+ Nyons), le F&eacute;libre de Maguelone (Moquin-Tandon), le
+F&eacute;libre de la<br>
+ Tour-Magne (Roumieux, de N&icirc;mes), le F&eacute;libre de la
+Mer (M. Bourrelly),<br>
+ le F&eacute;libre des Crayons (l&rsquo;abb&eacute; Cotton) et le
+F&eacute;libre Myope (premier<br>
+ nom du <i>Cascarelet</i>, qui a sign&eacute;, plus tard, les
+fac&eacute;ties et contes<br>
+ na&iuml;fs de Roumanille et de Mistral).</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XIII</h2>
+
+<h3>L&rsquo;ALMANACH PROVEN&Ccedil;AL</h3>
+
+<p>Le bon p&egrave;lerin. -- Jarjaye au paradis. -- La Grenouille
+de Narbonne.<br>
+ -- La Montelaise -- L&rsquo;homme populaire.</p>
+
+<p>L&rsquo;<i>Almanach Proven&ccedil;al</i>, bien venu des
+paysans, go&ucirc;t&eacute; par les<br>
+ patriotes, estim&eacute; par les lettr&eacute;s,
+recherch&eacute; par les artistes, gagna<br>
+ rapidement la faveur du public; et son tirage, qui fut, la
+premi&egrave;re<br>
+ ann&eacute;e, de cinq cents exemplaires, monta vite &agrave;
+douze cents, &agrave; trois<br>
+ mille, &agrave; cinq mille, &agrave; sept mille, &agrave; dix
+mille, qui est le chiffre<br>
+ moyen depuis quinze ou vingt ans.</p>
+
+<p>Comme il s&rsquo;agit d&rsquo;une oeuvre de famille et de
+veill&eacute;e, ce chiffre<br>
+ repr&eacute;sente, je ne crois gu&egrave;re me tromper,
+cinquante mille lecteurs.<br>
+ Impossible de dire le soin, le z&egrave;le, l&rsquo;amour- propre
+que Roumanille<br>
+ et moi avions mis sans rel&acirc;che &agrave; ce cher petit
+livre, pendant les<br>
+ quarante premi&egrave;res ann&eacute;es. Et sans parler ici des
+innombrables<br>
+ po&eacute;sies qui s&rsquo;y sont publi&eacute;es, sans parler de
+ses <i>Chroniques</i>, o&ugrave;<br>
+ est contenue, peut-on dire, l&rsquo;histoire du F&eacute;librige,
+la quantit&eacute; de<br>
+ contes, de l&eacute;gendes, de sornettes, de fac&eacute;ties et
+de gaudrioles, tous<br>
+ recueillis dans le terroir, qui s&rsquo;y sont ramass&eacute;s,
+font de cette<br>
+ entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute
+la<br>
+ raillerie, tout l&rsquo;esprit de notre race se trouvent
+serr&eacute;s l&agrave; dedans;<br>
+ et si le peuple proven&ccedil;al, un jour, pouvait
+dispara&icirc;tre, sa fa&ccedil;on<br>
+ d&rsquo;&ecirc;tre et de penser se retrouverait telle quelle dans
+l&rsquo;almanach des<br>
+ f&eacute;libres.</p>
+
+<p>Roumanille a publi&eacute;, dans un volume &agrave; part
+(<i>Li Conte Prouven&ccedil;au et<br>
+ li Cascareleto</i>), la fleur des contes et gais devis
+qu&rsquo;il &eacute;grena &agrave;<br>
+ profusion dans notre almanach populaire. Nous aurions pu en
+faire<br>
+ autant; mais nous nous contenterons de donner, en
+sp&eacute;cimen de notre<br>
+ prose d&rsquo;almanach, quelques-uns des morceaux qui eurent le
+plus de<br>
+ succ&egrave;s et qui ont &eacute;t&eacute;, du reste, traduits
+et r&eacute;pandus par Alphonse<br>
+ Daudet, Paul Ar&egrave;ne, E. Blavet, et autres bons amis.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>LE BON P&Egrave;LERIN</h4>
+
+<h5>L&eacute;gende proven&ccedil;ale.</h5>
+
+<p>I</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Archimbaud avait pr&egrave;s de cent ans. Il
+avait &eacute;t&eacute; jadis un rude<br>
+ homme de guerre; mais &agrave; pr&eacute;sent, tout
+&eacute;clop&eacute; et perclus par la<br>
+ vieillesse, il tenait le lit toujours et ne pouvait plus
+bouger.</p>
+
+<p>Le vieux ma&icirc;tre Archimbaud avait trois fils. Un matin,
+il appela<br>
+ l&rsquo;a&icirc;n&eacute; et lui dit :</p>
+
+<p>-- Viens ici, Archimbalet! En me retournant dans mon lit
+et<br>
+ r&ecirc;vassant, car, va, au fond d&rsquo;un lit, on a le temps
+de r&eacute;fl&eacute;chir je<br>
+ me suis rem&eacute;mor&eacute; que, dans une bataille, me
+rencontrant un jour en<br>
+ danger de p&eacute;rir je promis &agrave; Dieu de faire le
+voyage de Rome... A&iuml;e!<br>
+ je suis Vieux comme terre et ne puis plus aller en guerre!
+Je<br>
+ voudrais bien, mon fils, que tu fisses &agrave; ma place ce
+p&egrave;lerinage-l&agrave;,<br>
+ car il me peine de mourir sans avoir accompli mon voeu.</p>
+
+<p>L&rsquo;a&icirc;n&eacute; r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>-- Que diable allez-vous donc vous mettre en t&ecirc;te, un
+p&egrave;lerinage &agrave;<br>
+ Rome et je ne sais o&ugrave; encore! P&egrave;re, mangez, buvez,
+et puis dans votre<br>
+ lit, autant qu'il vous plaira, dites des paten&ocirc;tres! Nous
+avons,<br>
+ nous, autre chose &agrave; faire.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Archimbaud, le lendemain matin, appelle son fils
+cadet;</p>
+
+<p>-- Cadet, &eacute;coute, lui fait-il: en r&ecirc;vassant et en
+calculant, car,<br>
+ vois-tu, au fond d&rsquo;un lit on a le loisir de r&ecirc;ver, je
+me suis souvenu<br>
+ que, dans une tuerie, me trouvant un jour en danger mortel, je
+me<br>
+ vouai &agrave; Dieu pour le grand voyage de Rome... A&iuml;e! je
+suis vieux comme<br>
+ terre! je ne puis plus aller en guerre! et je voudrais
+qu&rsquo;&agrave; ma place<br>
+ tu ailles faire, toi, le p&egrave;lerinage promis.</p>
+
+<p>Le cadet r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>-- P&egrave;re, dans quinze jours va venir le beau temps! Il
+faudra labourer<br>
+ les chaumes, il faut cultiver les vignes, il faut faucher
+les<br>
+ foins... Notre a&icirc;n&eacute; doit conduire le troupeau dans
+la montagne; le<br>
+ jeune est un enfant... Qui commandera, si je m&rsquo;en vais
+&agrave; Rome<br>
+ fain&eacute;anter par les chemins? P&egrave;re, mangez, dormez,
+et laissez-nous<br>
+ tranquilles.</p>
+
+<p>Le bon ma&icirc;tre Archimbaud, le lendemain matin appelle le
+plus jeune:</p>
+
+<p>-- Esp&eacute;rit, mon enfant, approche, lui fait-il.
+J&rsquo;ai promis au bon<br>
+ Dieu de faire un p&egrave;lerinage &agrave; Rome... Mais je suis
+vieux comme terre!<br>
+ Je ne puis plus aller en guerre... Je t&rsquo;y enverrais bien
+&agrave; ma place,<br>
+ pauvret! Mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas la route; Rome
+est<br>
+ tr&egrave;s loin, mon Dieu! et s&rsquo;il t&rsquo;arrivait
+malheur...</p>
+
+<p>-- Mon p&egrave;re, j&rsquo;irai, r&eacute;pondit le jeune.
+Mais la m&egrave;re cria: Je ne veux<br>
+ pas que tu y ailles! Ce vieux radoteur avec sa guerre, avec sa
+Rome,<br>
+ finit par donner sur les nerfs: non content de grogner, de
+se<br>
+ plaindre, de geindre, toute l&rsquo;ann&eacute;e durant, il
+enverrait maintenant<br>
+ ce bel enfant se perdre!</p>
+
+<p>-- M&egrave;re, dit le jeune, la volont&eacute; d&rsquo;un
+p&egrave;re est un ordre de Dieu!<br>
+ Quand Dieu commande, il faut partir.</p>
+
+<p>Et Esp&eacute;rit, sans dire plus, alla tirer du vin dans une
+petite gourde,<br>
+ mit un pain dans sa besace avec quelques oignons, chaussa
+ses<br>
+ souliers neufs, chercha dans le b&ucirc;cher un bon b&acirc;ton
+de ch&ecirc;ne, jeta<br>
+ son manteau sur l&rsquo;&eacute;paule, embrassa son vieux
+p&egrave;re, qui lui donna<br>
+ force conseils, fit ses adieux &agrave; toute sa parent&eacute;
+et partit.</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p>Mais avant de se mettre en voie, il alla d&eacute;votement
+ou&iuml;r la sainte<br>
+ messe; et n&rsquo;est-ce pas merveille qu'en sortant de
+l&rsquo;&eacute;glise, il trouva<br>
+ sur le seuil un beau jeune homme qui lui adressa ces mots:</p>
+
+<p>-- Ami, n&rsquo;allez-vous pas &agrave; Rome?</p>
+
+<p>-- Mais oui, dit Esp&eacute;rit.</p>
+
+<p>-- Et moi aussi, camarade; si cela vous plaisait, nous
+pourrions<br>
+ faire route ensemble.</p>
+
+<p>-- Volontiers, mon bel ami.</p>
+
+<p>Or cet aimable jouvenceau &eacute;tait un ange envoy&eacute;
+par Dieu.</p>
+
+<p>Esp&eacute;rit avec l&rsquo;ange prirent donc la voie romaine;
+et ainsi tout<br>
+ gaiement, tant&ocirc;t au soleil, tant&ocirc;t &agrave;
+l&rsquo;aiguail, en mendiant leur pain<br>
+ et chantant des cantiques, la petite gourde au bout du
+b&acirc;ton, enfin<br>
+ ils arriv&egrave;rent &agrave; la cit&eacute; de Rome.</p>
+
+<p>Une fois repos&eacute;s, ils firent leurs d&eacute;votions
+&agrave; la grande &eacute;glise de<br>
+ Saint-Pierre, visit&egrave;rent tour &agrave; tour les
+basiliques, les chapelles,<br>
+ les oratoires, les sanctuaires, et tous les piliers
+sacr&eacute;s, bais&egrave;rent<br>
+ les reliques des ap&ocirc;tres Pierre et Paul, des vierges, des
+martyrs et<br>
+ de la vraie Croix; bref avant de repartir, ils furent voir le
+pape,<br>
+ qui leur donna sa b&eacute;n&eacute;diction.</p>
+
+<p>Et alors Esp&eacute;rit avec son compagnon all&egrave;rent se
+coucher sous le<br>
+ porche de Saint-Pierre et Esp&eacute;rit s'endormit.</p>
+
+<p>Or, voici qu&rsquo;en dormant le p&egrave;lerin vit en songe
+ses fr&egrave;res et sa m&egrave;re<br>
+ qui br&ucirc;laient en enfer, et il se vit lui-m&ecirc;me avec
+son p&egrave;re dans la<br>
+ gloire &eacute;ternelle des paradis de Dieu.</p>
+
+<p>-- H&eacute;las! pour lors, s&rsquo;&eacute;cria-t-il, je
+voudrais bien, mon Dieu,<br>
+ retirer du feu ma m&egrave;re, ma pauvre m&egrave;re et mes
+fr&egrave;res!</p>
+
+<p>Et Dieu lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>-- Tes fr&egrave;res, c&rsquo;est impossible, car ils ont
+d&eacute;sob&eacute;i mon<br>
+ commandement; mais ta m&egrave;re, peut-&ecirc;tre, si tu peux,
+avant sa mort, lui<br>
+ faire faire trois charit&eacute;s.</p>
+
+<p>Et Esp&eacute;rit se r&eacute;veilla. L&rsquo;ange avait
+disparu. Il eut beau l&rsquo;attendre,<br>
+ le chercher, le demander, il ne le retrouva plus et il dut tout
+seul<br>
+ s&rsquo;en retourner &agrave; Rome.</p>
+
+<p>Il se dirigea donc vers le rivage de la mer, ramassa des
+coquillages,<br>
+ en garnit son habit ainsi que son chapeau, et de l&agrave;,
+lentement, par<br>
+ voies et par chemins, par vall&eacute;es et par montagnes, il
+regagna le<br>
+ pays en mendiant et en priant.</p>
+
+<p>III</p>
+
+<p>C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;il arriva dans son endroit et
+&agrave; sa maison.</p>
+
+<p>Il en manquait depuis deux ans. Amaigri et ch&eacute;tif,
+h&acirc;l&eacute;, poudreux, en<br>
+ haillons, les pieds nus, avec sa petite gourde au bout de
+son<br>
+ bourdon, son chapelet et ses coquilles, il &eacute;tait
+m&eacute;connaissable.<br>
+ Personne ne le reconnut, et il s&rsquo;en vint tout droit au
+logis paternel<br>
+ et dit doucement &agrave; la porte:</p>
+
+<p>-- Au pauvre p&egrave;lerin, au nom de Dieu, faites
+l&rsquo;aum&ocirc;ne!</p>
+
+<p>-- Ho! sa m&egrave;re cria, vous &ecirc;tes ennuyeux! Tous les
+jours il en passe,<br>
+ de ces garnements, de ces vagabonds, de ces truandailles.</p>
+
+<p>-- H&eacute;las! &eacute;pouse, fit au fond de son lit le bon
+vieil Archimbaud,<br>
+ donne-lui quelque chose: qui sait si notre fils n&rsquo;est pas
+&agrave; cette<br>
+ m&ecirc;me heure dans le m&ecirc;me besoin!</p>
+
+<p>Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un cro&ucirc;ton et
+l&rsquo;alla porter<br>
+ au pauvre. Le lendemain, le p&egrave;lerin retourne encore
+&agrave; la porte de la<br>
+ maison paternelle en disant:</p>
+
+<p>-- Au nom de Dieu, ma&icirc;tresse, faites un peu
+d&rsquo;aum&ocirc;ne au pauvre<br>
+ p&egrave;lerin.</p>
+
+<p>-- Vous &ecirc;tes encore l&agrave;! cria la vieille, vous
+savez bien qu&rsquo;hier on<br>
+ vous donna; ces gloutons mangeraient tout le bien du
+Chapitre!</p>
+
+<p>-- H&eacute;las! &eacute;pouse, dit Archimbaud le bon
+vieillard, hier as-tu pas<br>
+ mang&eacute;? et aujourd&rsquo;hui toi-m&ecirc;me ne manges-tu
+pas encore? Qui sait si<br>
+ notre fils ne se trouve pas aussi dans la m&ecirc;me
+mis&egrave;re!</p>
+
+<p>Et voil&agrave; que l&rsquo;&eacute;pouse, attendrie de
+nouveau, va couper un autre<br>
+ cro&ucirc;ton et le porte encore au pauvre.</p>
+
+<p>Le lendemain enfin, Esp&eacute;rit revient &agrave; la porte
+de ses gens et dit:</p>
+
+<p>-- Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, ma&icirc;tresse,
+donner<br>
+ l&rsquo;hospitalit&eacute; au pauvre p&egrave;lerin?</p>
+
+<p>-- Nenni, cria la dure vieille, allez-vous-en coucher
+o&ugrave; l&rsquo;on loge<br>
+ les gueux!</p>
+
+<p>-- H&eacute;las! &eacute;pouse, dit le bon vieil Archimbaud,
+donne-lui<br>
+ l&rsquo;hospitalit&eacute;: qui sait si notre enfant, notre
+pauvre Esp&eacute;rit, n&rsquo;est<br>
+ pas errant, &agrave; cette heure, &agrave; la rigueur du mauvais
+temps!</p>
+
+<p>-- Oui, tu as raison, dit la m&egrave;re, et elle alla
+aussit&ocirc;t ouvrir la<br>
+ porte de l'&eacute;table et le pauvre Esp&eacute;rit, sur la
+paille, derri&egrave;re les<br>
+ b&ecirc;tes, alla se g&icirc;ter dans un coin.</p>
+
+<p>Au petit jour, le lendemain, la m&egrave;re
+d&rsquo;Esp&eacute;rit, les fr&egrave;res
+d&rsquo;Esp&eacute;rit<br>
+ viennent pour ouvrir l&rsquo;&eacute;table...
+L&rsquo;&eacute;table, mes amis, &eacute;tait tout<br>
+ illumin&eacute;e: le p&egrave;lerin &eacute;tait mort,
+&eacute;tait roidi et blanc, entre quatre<br>
+ grands cierges qui br&ucirc;laient autour de lui; la paille
+o&ugrave; il gisait<br>
+ &eacute;tait &eacute;tincelante; les toiles
+d&rsquo;araign&eacute;es, luisantes de rayons,<br>
+ pendaient l&agrave;-haut des poutres, telles que les courtines
+d&rsquo;une<br>
+ chapelle ardente; les b&ecirc;tes de l&rsquo;&eacute;table, les
+mulets et les boeufs,<br>
+ chauvissaient effar&eacute;s avec de grands yeux pleins de
+larmes; un parfum<br>
+ de, violette embaumait l&rsquo;&eacute;curie; et le pauvre
+p&egrave;lerin, la face<br>
+ glorieuse, tenait dans ses mains jointes un papier o&ugrave;
+&eacute;tait &eacute;crit:<br>
+ "Je suis votre fils."</p>
+
+<p>Alors &eacute;clat&egrave;rent les pleurs et tous en se
+signant tomb&egrave;rent &agrave; genoux:<br>
+ Esp&eacute;rit &eacute;tait un saint.</p>
+
+<p>( <i>Almanach Proven&ccedil;al de 1879</i>.)</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>JARJAYE AU PARADIS</h4>
+
+<p>Jarjaye, un portefaix de Tarascon, vient &agrave; mourir et,
+les yeux<br>
+ ferm&eacute;s, tombe dans l&rsquo;autre monde. Et de rouler et de
+rouler!<br>
+ L&rsquo;&eacute;ternit&eacute; est vaste, noire comme la poix,
+d&eacute;mesur&eacute;e, lugubre &agrave;<br>
+ donner le frisson. Jarjaye ne sait o&ugrave; gagner, il est
+dans<br>
+ l&rsquo;incertitude, il claque des dents et bat l&rsquo;espace.
+Mais &agrave; force<br>
+ d&rsquo;errer il aper&ccedil;oit au loin une petite
+lumi&egrave;re, l&agrave;-bas au loin, bien<br>
+ loin... Il s&rsquo;y dirige ; c&rsquo;&eacute;tait la porte du bon
+Dieu.</p>
+
+<p>Jarjaye frappe: pan! pan! &agrave; la porte.</p>
+
+<p>-- Qui est l&agrave;? crie saint Pierre.</p>
+
+<p>--C&rsquo;est moi.</p>
+
+<p>-- Qui, toi?</p>
+
+<p>-- Jarjaye.</p>
+
+<p>-- Jarjaye de Tarascon?</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est &ccedil;a, lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>-- Mais, garnement, lui fait saint Pierre, comment as-tu le
+front de<br>
+ vouloir entrer au saint paradis, toi qui jamais depuis vingt ans
+n&rsquo;as<br>
+ r&eacute;cit&eacute; tes pri&egrave;res; toi qui, lorsqu'on te
+disait: "Jarjaye, viens &agrave;<br>
+ la messe" r&eacute;pondais: "Je ne vais qu&rsquo;&agrave; celle
+de l&rsquo;apr&egrave;s-midi"; toi<br>
+ qui, par moquerie, appelais le tonnerre "le tambour des
+escargot";<br>
+ toi qui mangeais gras, le vendredi quand tu pouvais, le samedi
+quand<br>
+ tu en avais, en disant: "Qu&rsquo;il en vienne! c&rsquo;est la
+chair qui fait la<br>
+ chair; ce qui entre dans le corps ne peut faire mal &agrave;
+l'&acirc;me"; toi<br>
+ qui, quand sonnait l&rsquo;ang&eacute;lus, au lieu de te signer
+comme doit faire<br>
+ un bon chr&eacute;tien: "Allons, disais-tu, un porc est pendu
+&agrave; la cloche!";<br>
+ toi qui, aux avis de ton p&egrave;re: "Jarjaye, Dieu te punira"!
+ripostais<br>
+ de coutume: "Le Bon Dieu qui l&rsquo;a vu? Une fois mort on est
+bien<br>
+ mort!"; toi enfin qui blasph&eacute;mais et reniais chr&ecirc;me
+et bapt&ecirc;me, se<br>
+ peut-il que tu oses te pr&eacute;senter ici, abandonn&eacute; de
+Dieu?</p>
+
+<p>Le pauvre Jarjaye r&eacute;pliqua:</p>
+
+<p>-- Je ne dis pas le contraire, je suis un p&eacute;cheur. Mais
+qui savait<br>
+ qu&rsquo;apr&egrave;s la mort il y e&ucirc;t tant de
+myst&egrave;res! Enfin, oui, j&rsquo;ai failli,<br>
+ et la piquette est tir&eacute;e; s&rsquo;il faut la boire, on la
+boira. Mais au<br>
+ moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle,
+pour<br>
+ lui conter ce qui se passe &agrave; Tarascon.</p>
+
+<p>-- Quel oncle?</p>
+
+<p>-- Mon oncle Mat&eacute;ry, qui &eacute;tait p&eacute;nitent
+blanc.</p>
+
+<p>-- Ton oncle Mat&eacute;ry? Il a pour cent ans de
+purgatoire.</p>
+
+<p>-- Mal&eacute;diction! pour cent ans! et qu&rsquo;avait-il
+fait?</p>
+
+<p>-- Tu te rappelles qu&rsquo;il portait la croix aux
+processions. Un jour,<br>
+ des mauvais plaisants se donn&egrave;rent le mot, et l&rsquo;un
+d&rsquo;eux se met &agrave;<br>
+ dire: "Voyez Mat&eacute;ry qui porte la croix!" Un peu plus loin
+un autre<br>
+ r&eacute;p&egrave;te: "Voyez Mat&eacute;ry qui porte la croix!
+&raquo; Un autre finalement lui<br>
+ fait comme ceci: "Voyez, voyez Mat&eacute;ry, qu&rsquo;est-ce
+qu&rsquo;il porte?" Mat&eacute;ry<br>
+ impatient&eacute; r&eacute;pliqua, para&icirc;t-il: "Un
+vi&eacute;daze comme toi". Et il eut un<br>
+ coup de sang et mourut sur sa col&egrave;re.</p>
+
+<p>-- Alors, faites-moi voir ma tante Doroth&eacute;e, qui
+&eacute;tait tant, tant<br>
+ d&eacute;vote.</p>
+
+<p>-- Fi! elle doit &ecirc;tre au diable, je ne la connais
+pas...</p>
+
+<p>-- Que celle-l&agrave; soit au diable, cela ne
+m&rsquo;&eacute;tonne gu&egrave;re, car pour la<br>
+ d&eacute;votion si elle fut outr&eacute;e, pour la
+m&eacute;chancet&eacute; c&rsquo;&eacute;tait une vraie<br>
+ vip&egrave;re... Figurez-vous que...</p>
+
+<p>-- Jarjaye, je n&rsquo;ai pas loisir; il me faut aller ouvrir
+&agrave; un pauvre<br>
+ balayeur que son &acirc;ne vient d&rsquo;envoyer au paradis
+d&rsquo;un coup de pied.</p>
+
+<p>-- O grand saint Pierre, puisque vous avez tant fait et que la
+vue ne<br>
+ co&ucirc;te rien, laissez-moi voir un peu le paradis, qu&rsquo;on
+dit si beau!</p>
+
+<p>-- Oui, parbleu! tout de suite, vilain huguenot que tu es!</p>
+
+<p>-- Allons, saint Pierre, souvenez-vous que par l&agrave;-bas
+mon p&egrave;re, qui<br>
+ est p&ecirc;cheur, porte votre banni&egrave;re aux processions,
+et les pieds<br>
+ nus...</p>
+
+<p>-- Soit, dit le saint, pour ton p&egrave;re, je te
+l&rsquo;accorde; mais vois,<br>
+ canaille, c&rsquo;est entendu, tu n&rsquo;y mettras que le bout du
+nez.</p>
+
+<p>-- &Ccedil;a suffit.</p>
+
+<p>Donc le c&eacute;leste portier entreb&acirc;ille sans bruit la
+porte et dit &agrave;<br>
+ Jarjaye: "Tiens, regarde."</p>
+
+<p>Mais celui-ci, tournant soudainement le dos, entre &agrave;
+reculons dans le<br>
+ paradis.</p>
+
+<p>-- Que fais-tu? lui demande saint Pierre.</p>
+
+<p>-- La grande clart&eacute; m&rsquo;offusque, r&eacute;pond le
+Tarasconnais; il me faut<br>
+ entrer par le dos; mais selon votre parole, lorsque ne j&rsquo;y
+aurai mis<br>
+ le nez, soyez tranquille, je n&rsquo;irai pas plus loin "Allons,
+pensa le<br>
+ bienheureux, j&rsquo;ai mis le pied dans la musette." Et le
+Tarasconnais<br>
+ est dans le paradis.</p>
+
+<p>-- Oh! dit-il, comme on est bien! comme c&rsquo;est beau!
+quelle musique.</p>
+
+<p>Au bout d&rsquo;un certain moment, le porte-clefs lui fait:</p>
+
+<p>-- Quand tu auras assez bay&eacute;, voyons, tu sortiras,
+parce que je n&rsquo;ai<br>
+ pas le temps de te donner la r&eacute;plique...</p>
+
+<p>-- Ne vous g&ecirc;nez pas, dit Jarjaye, si vous avez quelque
+chose &agrave;<br>
+ faire, allez &agrave; vos occupations... Moi je sortirai quand
+je<br>
+ sortirai... Je ne suis pas press&eacute; du tout.</p>
+
+<p>-- Mais tels ne sont pas nos accords.</p>
+
+<p>-- Mon Dieu, saint homme, vous voil&agrave; bien &eacute;mu!
+Ce serait diff&eacute;rent<br>
+ s&rsquo;il n&rsquo;y avait point de large; mais, gr&acirc;ce
+&agrave; Dieu, la place ne manque<br>
+ pas.</p>
+
+<p>-- Et moi je te prie de sortir, car si le bon Dieu
+passait....</p>
+
+<p>-- Ho! puis, arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours
+ou&iuml;<br>
+ dire: qui se trouve bien, qu&rsquo;il ne bouge. Je suis ici,
+j&rsquo;y reste.</p>
+
+<p>Saint Pierre hochait la t&ecirc;te, frappait du pied. Il va
+trouver Saint<br>
+ Yves.</p>
+
+<p>-- Yves, lui fait-il, toi qui es avocat, tu vas me donner un
+conseil.</p>
+
+<p>-- Deux, s&rsquo;il t&rsquo;en faut, r&eacute;pond saint
+Yves.</p>
+
+<p>-- Sais-tu que je suis bien camp&eacute;? Je me trouve dans
+tel cas, comme<br>
+ ceci, comme cela... Maintenant que dois-je faire?</p>
+
+<p>-- Il te faut, lui dit saint Yves, prendre un bon avou&eacute;
+et citer par<br>
+ huissier le dit Jarjaye pardevant Dieu.</p>
+
+<p>Ils cherchent un bon avou&eacute;; mais d&rsquo;avou&eacute; en
+paradis, jamais personne<br>
+ n&rsquo;en avait vu. Ils demandent un huissier. Encore moins!
+Saint Pierre<br>
+ ne savait plus de quel bois faire fl&egrave;che.</p>
+
+<p>Vient &agrave; passer saint Luc:</p>
+
+<p>-- Pierre, tu es bien sourcilleux! Notre-Seigneur
+t&rsquo;aurait-il fait<br>
+ quelque nouvelle semonce?</p>
+
+<p>-- Oh ! mon cher, ne m&rsquo;en parle pas! Il m&rsquo;arrive un
+embarras,<br>
+ vois-tu, de tous les diables. Un certain nomm&eacute; Jarjaye
+est entr&eacute; par<br>
+ une ruse dans le paradis et je ne sais plus comment le mettre
+dehors.</p>
+
+<p>-- Et d&rsquo;o&ugrave; est-il, ce Jarjaye?</p>
+
+<p>-- De Tarascon.</p>
+
+<p>-- Un Tarasconnais? dit saint Luc. Oh! mon Dieu, que tu es
+bon? Pour<br>
+ le faire sortir, rien, rien de plus facile... Moi, &eacute;tant,
+comme tu<br>
+ sais, l&rsquo;ami des boeufs, le patron des toucheurs, je
+fr&eacute;quente la<br>
+ Camargue, Arles, Beaucaire, N&icirc;mes, Tarascon, et je connais
+ce peuple:<br>
+ je sais o&ugrave; il lui d&eacute;mange et comment il faut le
+prendre... Tiens, tu<br>
+ vas voir.</p>
+
+<p>A ce moment voletait par l&agrave; une vol&eacute;e
+d&rsquo;anges bouffis.</p>
+
+<p>-- Petits! leur fait saint Luc, psitt, psitt!</p>
+
+<p>Les angelots descendent.</p>
+
+<p>-- Allez en cachette hors du paradis; et quand vous serez
+devant la<br>
+ porte, vous passerez en courant et en criant: "Les boeufs,
+les<br>
+ boeufs!"</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t les angelots sortent du paradis et comme ils sont
+devant la<br>
+ porte, ils s&rsquo;&eacute;lancent en criant: "Les boeufs, les
+boeufs! Oh tiens!<br>
+ oh tiens! la pique!"</p>
+
+<p>Jarjaye, bon Dieu de Dieu! se retourne ahuri.</p>
+
+<p>-- Tron de l&rsquo;air! quoi! ici on fait courir les boeufs! En
+avant!<br>
+ s&rsquo;&eacute;crie-t-il.</p>
+
+<p>Et il s&rsquo;&eacute;lance vers la porte comme un tourbillon
+et, pauvre imb&eacute;cile,<br>
+ sort du paradis.<br>
+ Saint Pierre vivement pousse la porte et ferme &agrave; clef,
+puis mettant<br>
+ la t&ecirc;te au guichet:</p>
+
+<p>-- Eh bien! Jarjaye, lui dit-il goguenard, comment te
+trouves-tu &agrave;<br>
+ cette heure?</p>
+
+<p>-- Oh! n&rsquo;importe, riposte Jarjaye. Si &ccedil;&rsquo;avait
+&eacute;t&eacute; les boeufs, je ne<br>
+ regretterais pas ma part de paradis.</p>
+
+<p>Cela disant, il plonge, la t&ecirc;te la premi&egrave;re, dans
+l&rsquo;ab&icirc;me.</p>
+
+<p>(<i>Almanach proven&ccedil;al de 1864.</i>)</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>LA GRENOUILLE DE NARBONNE</h4>
+
+<p>I</p>
+
+<p>Le camarade Pignolet compagnon menuisier, -- surnomm&eacute;
+la "Fleur de<br>
+ Grasse", -- par une apr&egrave;s-midi du mois de juin, revenait
+tout joyeux<br>
+ de faire son Tour de France. La chaleur &eacute;tait assommante
+et, sa canne<br>
+ garnie de rubans &agrave; la main, avec son aff&ucirc;tage
+(ciseaux, rabots,<br>
+ maillet), pli&eacute; derri&egrave;re le dos dans son tablier de
+toile, Pignolet<br>
+ gravissait le grand chemin de Grasse, d&rsquo;o&ugrave; il
+&eacute;tait parti depuis<br>
+ quelque trois ou quatre ans.</p>
+
+<p>Il venait, selon l&rsquo;usage des Compagnons du Devoir, de
+monter &agrave; la<br>
+ Sainte-Baume pour voir et saluer le tombeau de ma&icirc;tre
+Jacques, p&egrave;re<br>
+ des Compagnons. Ensuite, apr&egrave;s avoir inscrit sur une
+roche son surnom<br>
+ compagnonique, il &eacute;tait descendu jusqu&rsquo;&agrave;
+Saint-Maximin, pour prendre<br>
+ ses couleurs chez ma&icirc;tre Fabre, le mar&eacute;chal qui
+sacre les Enfants du<br>
+ Devoir. Et, fier comme un C&eacute;sar, le mouchoir sur la
+nuque, le chapeau<br>
+ &eacute;gay&eacute; d&rsquo;un flot de faveurs multicolores et,
+pendus &agrave; ses oreilles,<br>
+ deux petits compas d&rsquo;argent, il tendait vaillamment la
+gu&ecirc;tre dans un<br>
+ tourbillon de poussi&egrave;re. Il en &eacute;tait tout
+blanc.</p>
+
+<p>Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait aux figuiers
+s&rsquo;il n&rsquo;y<br>
+ avait pas de figues; mais elles n&rsquo;&eacute;taient pas
+m&ucirc;res, et les l&eacute;zards<br>
+ bayaient dans les herbes havies; et les cigales folles, sur
+les<br>
+ oliviers poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil
+qui<br>
+ dardait, chantaient rageusement.</p>
+
+<p>-- Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse Pignolet.</p>
+
+<p>Ayant, depuis des heures, vid&eacute; sa gourde
+d&rsquo;eau-de-vie, il pantelait<br>
+ de soif et sa chemise &eacute;tait tremp&eacute;e.</p>
+
+<p>-- Mais en avant! disait-il. Bient&ocirc;t, nous serons
+&agrave; Grasse.</p>
+
+<p>Oh ! sacr&eacute; nom de sort! Quel bonheur, quelle joie
+d&rsquo;embrasser p&egrave;re et<br>
+ m&egrave;re et de boire &agrave; la cruche l&rsquo;eau des
+fontaines de Grasse, et de<br>
+ conter mon Tour de France, et d&rsquo;embrasser Mion sur ses
+joues<br>
+ fra&icirc;ches, et de nous marier, vienne la Madeleine, et ne
+plus quitter<br>
+ la maison! En marche, Pignolet! Plus qu&rsquo;une petite
+traite!</p>
+
+<p>Enfin, le voil&agrave; au portail de Grasse et, dans quatre
+enjamb&eacute;es, &agrave;<br>
+ l&rsquo;atelier de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p>-- Mon gars, &ocirc; mon beau gars, cria le vieux Pignol en
+quittant son<br>
+ &eacute;tabli, sois le bien arriv&eacute;! Marguerite, le
+petit!<br>
+ Cours, va tirer du vin; mets la po&ecirc;le, la nappe... Oh!
+la<br>
+ b&eacute;n&eacute;diction! Comment te portes-tu?</p>
+
+<p>-- Pas trop mal, gr&acirc;ce &agrave; Dieu! Et vous autres,
+par ici, p&egrave;re,<br>
+ &ecirc;tes-vous tous gaillards?</p>
+
+<p>-- Eh! comme de pauvres vieux... Mais s&rsquo;est-il donc fait
+grand!</p>
+
+<p>Et tout le monde l&rsquo;embrasse, p&egrave;re, m&egrave;re,
+voisins, et les amis, et les<br>
+ fillettes. On lui d&eacute;charge son paquet, et les enfants
+manient les<br>
+ beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne. La
+vieille<br>
+ Marguerite, les yeux larmoyants, allume vivement le feu avec
+une<br>
+ poign&eacute;e de copeaux; et, pendant qu&rsquo;elle enfarine
+quelques morceaux de<br>
+ merluche pour r&eacute;galer le gar&ccedil;on, ma&icirc;tre
+Pignol, le p&egrave;re, s&rsquo;assied &agrave;<br>
+ table avec Pignolet, et de trinquer: "A la sant&eacute;!" Et
+l&rsquo;on commence &agrave;<br>
+ mouiller l&rsquo;anche.</p>
+
+<p>-- Par exemple, faisait le vieux ma&icirc;tre Pignol en
+frappant avec son<br>
+ verre, toi, dans moins de quatre ans, tu as achev&eacute; ton
+Tour de France<br>
+ et te voil&agrave; d&eacute;j&agrave;, &agrave; ce que tu
+m&rsquo;assures, pass&eacute; et re&ccedil;u Compagnon du<br>
+ Devoir! Comme tout change, cependant! De mon temps, il fallait
+sept<br>
+ ans, oui, sept belles ann&eacute;es, pour gagner les
+<i>couleurs</i>... Il est<br>
+ vrai, mon enfant, que l&agrave;, dans la boutique, je
+t&rsquo;avais assez d&eacute;gauchi<br>
+ et que, pour un apprenti, tu ne poussais pas d&eacute;j&agrave;,
+tu ne poussais pas<br>
+ trop mal le rabot et la varlope... Mais, enfin, l&rsquo;essentiel
+est que<br>
+ tu saches ton m&eacute;tier et que, je le crois du moins, tu
+aies vu et<br>
+ appris tout ce que doit conna&icirc;tre un luron qui est fils de
+ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>-- Oh! p&egrave;re! pour cela, r&eacute;pondit le jeune homme,
+voyez, sans me<br>
+ vanter, je ne crois pas que personne, dans la menuiserie, me
+passe la<br>
+ plume par le bec.</p>
+
+<p>-- Eh bien! dit le vieux, voyons, raconte-moi un peu, tandis
+que la<br>
+ morue chante et cuit dans la po&ecirc;le, ce que tu remarquas de
+beau, tout<br>
+ en courant le pays.</p>
+
+<p>III</p>
+
+<p>-- D&rsquo;abord, p&egrave;re, vous savez qu&rsquo;en partant
+d&rsquo;ici, de Grasse, je filai<br>
+ sur Toulon, o&ugrave; j&rsquo;entrai &agrave; l&rsquo;arsenal. Pas
+besoin de relever tout ce<br>
+ qui est l&agrave;-dedans: vous l&rsquo;avez vu comme moi.</p>
+
+<p>-- Passe, oui, c&rsquo;est connu.</p>
+
+<p>-- En partant de Toulon, j&rsquo;allai m&rsquo;embaucher
+&agrave; Marseille, fort belle<br>
+ et grande ville, avantageuse pour l&rsquo;ouvrier, o&ugrave; les
+<i>coteries</i> ou<br>
+ camarades me firent observer, p&egrave;re, un <i>cheval
+marin</i> qui sert<br>
+ d&rsquo;enseigne &agrave; une auberge.</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est bien.</p>
+
+<p>-- De l&agrave;, ma foi, je remontai sur Aix, o&ugrave;
+j&rsquo;admirai les sculptures du<br>
+ portail de Saint-Sauveur.</p>
+
+<p>-- Nous avons vu tout cela.</p>
+
+<p>-- Puis, de l&agrave;, nous gagn&acirc;mes Arles, et nous
+v&icirc;mes la vo&ucirc;te de la<br>
+ commune d&rsquo;Arles.</p>
+
+<p>-- Si bien appareill&eacute;e qu&rsquo;on ne peut pas
+comprendre comment &ccedil;a tient<br>
+ en l&rsquo;air.</p>
+
+<p>-- D&rsquo;Arles, p&egrave;re, nous tir&acirc;mes sur le bourg
+de Saint-Gille, et l&agrave;,<br>
+ nous v&icirc;mes la fameuse <i>Vis</i>...</p>
+
+<p>-- Oui, oui, une merveille pour le <i>trait</i> et pour la
+<i>taille</i>.</p>
+
+<p>Ce qui fait voir, mon fils, qu&rsquo;autrefois, tout de
+m&ecirc;me, aussi bien<br>
+ qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui, il y eut de bons ouvriers.</p>
+
+<p>-- Puis, nous nous dirige&acirc;mes de Saint-Gille &agrave;
+Montpellier, et l&agrave;, on<br>
+ nous montra la c&eacute;l&egrave;bre <i>Coquille</i>...</p>
+
+<p>-- Oui, qui est dans le Vignoble, et que le livre appelle la
+"trompe<br>
+ de Montpellier".</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est cela... Et, apr&egrave;s, nous march&acirc;mes
+sur Narbonne.</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est l&agrave; que je t&rsquo;attendais.</p>
+
+<p>-- Quoi donc, p&egrave;re? A Narbonne, j&rsquo;ai vu les
+Trois-Nourrices, et puis<br>
+ l&rsquo;archev&ecirc;ch&eacute;, ainsi que les boiseries de
+l&rsquo;&eacute;glise Saint-Paul.</p>
+
+<p>-- Et puis?</p>
+
+<p>-- Mon p&egrave;re, la chanson n&rsquo;en dit pas davantage:
+"Carcassonne et<br>
+ Narbonne -- sont deux villes fort bonnes -- pour aller &agrave;
+B&eacute;ziers; --<br>
+ P&eacute;z&eacute;nas est gentille, -- mais les plus jolies
+filles -- n&rsquo;en sont &agrave;<br>
+ Montpellier."</p>
+
+<p>-- Alors, bousilleur, tu n&rsquo;as pas vu la Grenouille?</p>
+
+<p>-- Mais quelle grenouille?</p>
+
+<p>-- La Grenouille qui est au fond du b&eacute;nitier de
+l&rsquo;&eacute;glise Saint-Paul.<br>
+ Ah! je ne m&rsquo;&eacute;tonne plus que tu aies sit&ocirc;t
+fait, bambin, ton Tour de<br>
+ France! La Grenouille de Narbonne! le chef-d&rsquo;oeuvre des<br>
+ chefs-d&rsquo;oeuvre, que l&rsquo;on vient voir de tous les
+diables. Et ce<br>
+ saute-ruisseau! criait le vieux Pignol en s&rsquo;animant de plus
+en plus,<br>
+ ce m&eacute;chant g&acirc;te-bois qui se donne pour compagnon
+n&rsquo;a pas vu seulement<br>
+ la Grenouille de Narbonne! Oh! mais, qu&rsquo;un fils de
+ma&icirc;tre ait fait<br>
+ baisser la t&ecirc;te, dans la maison, &agrave; son p&egrave;re,
+mignon, &ccedil;a ne sera pas<br>
+ dit! Mange, bois, va dormir, et, d&egrave;s demain matin, si tu
+veux qu&rsquo;on<br>
+ soit <i>coterie</i>, tu regagneras Narbonne pour voir la
+Grenouille.</p>
+
+<p>IV</p>
+
+<p>Le pauvre Pignolet, qui savait que son p&egrave;re ne
+d&eacute;mordait pas ais&eacute;ment<br>
+ et qu&rsquo;il ne plaisantait pas, mangea, but, alla au lit, et
+le<br>
+ lendemain, &agrave; l&rsquo;aube, sans r&eacute;pliquer
+davantage, apr&egrave;s avoir muni de<br>
+ vivres son bissac, il repartit pour Narbonne.</p>
+
+<p>Avec ses pieds meurtris et enfl&eacute;s par la marche, avec
+la chaleur, la<br>
+ soif, par voies et par chemins, va donc mon Pignolet!</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t arriv&eacute;, au bout de sept ou huit jours,
+dans la ville de<br>
+ Narbonne, -- d&rsquo;o&ugrave; selon le proverbe, "ne vient ni
+bon vent ni bonne<br>
+ personne", -- Pignolet qui, cette fois, ne chantait pas, je
+vous<br>
+ l&rsquo;assure, sans prendre le temps m&ecirc;me de manger un
+morceau ou boire un<br>
+ coup au cabaret, s'achemine de suite vers l&rsquo;&eacute;glise
+Saint-Paul et,<br>
+ droit au b&eacute;nitier, s&rsquo;en vient voir la
+Grenouille.</p>
+
+<p>Dans la vasque de marbre, en effet, sous l&rsquo;eau claire,
+une grenouille<br>
+ ray&eacute;e de roux, tellement bien sculpt&eacute;e qu&rsquo;on
+l&rsquo;aurait dite vivante,<br>
+ regardait accroupie, avec ses deux yeux d&rsquo;or et son museau
+narquois,<br>
+ le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir.</p>
+
+<p>-- Ah! petite vilaine, s&rsquo;&eacute;cria tout &agrave; coup,
+farouche, le menuisier.<br>
+ Ah! c&rsquo;est toi qui m&rsquo;as fait faire, par ce soleil
+ardent, deux cents<br>
+ lieues de chemin! Va, tu te souviendras de Pignolet de
+Grasse!</p>
+
+<p>Et voil&agrave; le sacripant qui, de son baluchon, tire son
+maillet, son<br>
+ ciseau, et pan! d&rsquo;un coup, &agrave; la grenouille il fait
+sauter une patte.<br>
+ On dit que l&rsquo;eau b&eacute;nite, comme teinte de sang,
+dev&icirc;nt rouge soudain,<br>
+ et la vasque du b&eacute;nitier, depuis lors, est rest&eacute;e
+rouge&acirc;tre.</p>
+
+<p>(<i>Almanach Proven&ccedil;al de 1890</i>.)</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>LA MONTELAISE</h4>
+
+<p>I</p>
+
+<p>Une fois, &agrave; Monteux, qui est l&rsquo;endroit du grand
+saint Gent et de<br>
+ Nicolas Saboly, il y avait une fillette blonde comme l&rsquo;or.
+On lui<br>
+ disait Rose. C&rsquo;&eacute;tait la fille d&rsquo;un cafetier.
+Et, comme elle &eacute;tait<br>
+ sage et qu&rsquo;elle chantait comme un ange, le cur&eacute; de
+Monteux l&rsquo;avait<br>
+ mise &agrave; la t&ecirc;te des choristes de son
+&eacute;glise.</p>
+
+<p>Voici que, pour la Saint-Gent, f&ecirc;te patronale de
+Monteux, le p&egrave;re de<br>
+ Rose avait lou&eacute; un chanteur.</p>
+
+<p>Le chanteur, qui &eacute;tait jeune, tomba amoureux de la
+blondine; la<br>
+ blondine, ma foi, devint amoureuse aussi. Puis, un beau jour,
+les<br>
+ deux enfants, sans tant aller chercher, se mari&egrave;rent; la
+petite Rose<br>
+ fut Mme Bordas.</p>
+
+<p>Adieu, Monteux! Ils partirent ensemble. Ah! que
+c&rsquo;&eacute;tait charmant,<br>
+ libres comme l&rsquo;air et jeunes comme l&rsquo;eau, de
+n&rsquo;avoir aucun souci, que<br>
+ de vivre en plein amour et chanter pour gagner sa vie!</p>
+
+<p>La belle premi&egrave;re f&ecirc;te o&ugrave; Rose chanta, ce
+fut pour sainte Agathe, la<br>
+ <i>vote</i> des Maillanais.</p>
+
+<p>Je m&rsquo;en souviens comme si c&rsquo;&eacute;tait hier.</p>
+
+<p>C&rsquo;&eacute;tait au caf&eacute; de la Place
+(aujourd&rsquo;hui <i>Caf&eacute; du Soleil</i>): la salle<br>
+ &eacute;tait pleine comme un oeuf. Rose, pas plus
+effray&eacute;e qu&rsquo;un passereau<br>
+ de saule, &eacute;tait droite, l&agrave;-bas au fond, sur une
+estrade, avec ses<br>
+ cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari &agrave;
+ses pieds<br>
+ l&rsquo;accompagnant sur la guitare.</p>
+
+<p>Il y avait une fum&eacute;e! C&rsquo;&eacute;tait rempli de
+paysans, de Graveson, de<br>
+ Saint-Remy, d&rsquo;Eyrague et de Maillane. Mais on
+n&rsquo;entendait pas une<br>
+ mauvaise parole. Ils ne faisaient que dire:</p>
+
+<p>-- Comme elle est jolie ! le galant biais! Elle chante comme
+un<br>
+ orgue, et elle n&rsquo;est pas de loin, elle n&rsquo;est que de
+Monteux!</p>
+
+<p>Il est vrai que Rose ne chantait que de belles chansons. Elle
+parlait<br>
+ de patrie, de drapeau, de bataille, de libert&eacute;, de
+gloire, et cela<br>
+ avec une passion, une flamme, un <i>tron de l&rsquo;air</i>, qui
+faisaient<br>
+ tressaillir toutes ces poitrines d&rsquo;hommes. Puis, quand elle
+avait<br>
+ fini, elle criait:</p>
+
+<p>-- Vive saint Gent!</p>
+
+<p>Des applaudissements &agrave; d&eacute;molir la salle. La
+petite descendait,<br>
+ faisait, toute joyeuse, la qu&ecirc;te autour des tables; les
+pi&egrave;ces de<br>
+ deux sous pleuvaient dans la s&eacute;bile et, riante et
+contente comme si<br>
+ elle avait cent mille francs, elle versait l&rsquo;argent dans la
+guitare<br>
+ de son homme, en lui disant:</p>
+
+<p>-- Tiens! vois; si cela dure, nous serons bient&ocirc;t
+riches...</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p>Quand Mme Bordas eut fait toutes les f&ecirc;tes de notre
+voisinage,<br>
+ l&rsquo;envie lui vint de s&rsquo;essayer dans les villes.</p>
+
+<p>L&agrave;, comme au village, la Montelaise fit flor&egrave;s.
+Elle chantait la<br>
+ Pologne avec son drapeau &agrave; la main; elle y mettait tant
+d&rsquo;&acirc;me, tant<br>
+ de frisson, qu&rsquo;elle faisait fr&eacute;mir.</p>
+
+<p>En Avignon, &agrave; Cette, &agrave; Toulouse, &agrave;
+Bordeaux, elle &eacute;tait ador&eacute;e du<br>
+ peuple. Tellement qu&rsquo;elle se dit:</p>
+
+<p>-- Maintenant, il n&rsquo;y a plus que Paris!</p>
+
+<p>Elle monta donc &agrave; Paris. Paris est l&rsquo;entonnoir qui
+aspire tout. L&agrave;<br>
+ comme ailleurs, et plus encore, elle fut l&rsquo;idole de la
+foule.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions aux derniers jours de l&rsquo;Empire; la
+ch&acirc;taigne commen&ccedil;ait &agrave;<br>
+ fumer, et Mme Bordas chanta la <i>Marseillaise</i>. Jamais
+cantatrice<br>
+ n&rsquo;avait dit cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle
+fr&eacute;n&eacute;sie;<br>
+ les ouvriers des barricades crurent voir, devant eux, la
+libert&eacute;<br>
+ resplendissante, et Tony R&eacute;veillon, un po&egrave;te de
+Paris, disait, dans<br>
+ la journal :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Elle nous vient de la Provence,<br>
+ O&ugrave; soufflent les vents de la mer,<br>
+ O&ugrave; l&rsquo;on respire l&rsquo;&eacute;loquence,<br>
+ Tout enfant, en respirant l&rsquo;air.<br>
+ Tous les bras sont tendus vers elle...<br>
+ Nous te saluons, &ocirc; Beaut&eacute;:<br>
+ Pour suivre tes pas, immortelle,<br>
+ Nous quitterons notre Cit&eacute;.<br>
+ Tu nous m&egrave;neras aux fronti&egrave;res,<br>
+ A ton moindre geste soumis,<br>
+ Car tous les peuples sont nos fr&egrave;res,<br>
+ Et les tyrans nos ennemis.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>III</p>
+
+<p>H&eacute;las! &agrave; la fronti&egrave;re, trop vite il
+fallut aller. La guerre, la<br>
+ d&eacute;faite, la r&eacute;volution, le si&egrave;ge
+s&rsquo;amoncel&egrave;rent coup sur coup. Puis<br>
+ vint la Commune et son train du diable.</p>
+
+<p>La folle Montelaise, &eacute;perdue l&agrave;-dedans comme un
+oiseau dans la<br>
+ temp&ecirc;te, ivre d&rsquo;ailleurs de fum&eacute;e, de
+tourbillonnement, de<br>
+ popularit&eacute;, leur chanta <i>Marianne</i> comme un petit
+d&eacute;mon. Elle aurait<br>
+ chant&eacute; dans l&rsquo;eau; encore mieux dans le feu!</p>
+
+<p>Un jour, l&rsquo;&eacute;meute l&rsquo;enveloppa dans la rue et
+l&rsquo;emporta comme une<br>
+ paille dans le palais des Tuileries.</p>
+
+<p>La populace reine se donnait une f&ecirc;te dans les salons
+imp&eacute;riaux. Des<br>
+ bras noirs de poudre saisirent Marianne -- car Mme Bordas
+&eacute;tait pour<br>
+ eux Marianne -- et la camp&egrave;rent sur le tr&ocirc;ne, au
+milieu des drapeaux<br>
+ rouges.</p>
+
+<p>-- Chante-nous, lui cri&egrave;rent-ils, la derni&egrave;re
+chanson que vont<br>
+ entendre les vo&ucirc;tes de ce palais maudit!</p>
+
+<p>Et la petite de Monteux, avec le bonnet rouge coiffant ses
+cheveux<br>
+ blonds, leur chanta... <i>la Canaille</i>.</p>
+
+<p>Un formidable cri: "Vive la R&eacute;publique!" suivit le
+dernier refrain.<br>
+ Seulement, une voix perdue dans la foule r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>-- <i>Vivo sant Gent!</i></p>
+
+<p>La Montelaise n&rsquo;y vit plus, deux larmes brill&egrave;rent
+dans ses yeux<br>
+ bleus, et elle devint p&acirc;le comme une morte.</p>
+
+<p>-- Ouvrez, donnez-lui de l&rsquo;air! cria-t-on en voyant que
+le coeur lui<br>
+ manquait...</p>
+
+<p>Ah! non, pauvre Rose! ce n&rsquo;&eacute;tait pas l&rsquo;air
+qui lui manquait: c&rsquo;&eacute;tait<br>
+ Monteux, c&rsquo;&eacute;tait saint Gent dans la montagne, et
+l&rsquo;innocente joie des<br>
+ f&ecirc;tes de Provence.</p>
+
+<p>La foule, cependant, avec ses drapeaux rouges,
+s&rsquo;&eacute;coulait en hurlant<br>
+ par les portails ouverts.</p>
+
+<p>Sur Paris, de plus en plus, tonnait la canonnade: des bruits
+sombres,<br>
+ sinistres couraient dans les rues, de longues fusillades<br>
+ s&rsquo;entendaient au lointain, l&rsquo;odeur du p&eacute;trole
+vous coupait l&rsquo;haleine,<br>
+ et quelques heures apr&egrave;s, le feu des Tuileries montait
+jusqu&rsquo;aux<br>
+ nues.</p>
+
+<p>Pauvre petite Montelaise: nul n&rsquo;en a plus ou&iuml;
+parler.</p>
+
+<p>(<i>Almanach Proven&ccedil;al de 1873</i>.)</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>L'HOMME POPULAIRE</h4>
+
+<p>Le maire de Gigognan m&rsquo;avait invit&eacute;, l&rsquo;autre
+ann&eacute;e, &agrave; la f&ecirc;te de son<br>
+ village. Nous avions &eacute;t&eacute; sept ans camarades
+d&rsquo;&eacute;critoire aux &eacute;coles<br>
+ d&rsquo;Avignon, mais depuis lors, nous ne nous &eacute;tions
+plus vus.</p>
+
+<p>-- B&eacute;n&eacute;diction de Dieu, s&rsquo;&eacute;cria-t-il
+en m&rsquo;apercevant, tu es toujours<br>
+ le m&ecirc;me: frais comme un barbeau, joli comme un sou, droit
+comme une<br>
+ quille... Je t&rsquo;aurais reconnu sur mille.</p>
+
+<p>-- Oui, je suis toujours le m&ecirc;me, lui
+r&eacute;pondis-je, seulement la vue<br>
+ baisse un peu, les tempes rient, les cheveux blanchissent et,
+quand<br>
+ les cimes sont blanches, les vallons ne sont gu&egrave;re
+chauds.</p>
+
+<p>-- Bah! me fit-il, bon gar&ccedil;on, vieux taureau fait
+sillon droit et ne<br>
+ devient pas vieux qui veut... Allons, allons d&icirc;ner.</p>
+
+<p>Vous savez comme on mange aux f&ecirc;tes de village, et chez
+l&rsquo;ami<br>
+ Lassagne, je vous r&eacute;ponds qu&rsquo;il ne fait pas froid;
+il y eut un d&icirc;ner<br>
+ qui se faisait dire "vous": des coquilles
+d&rsquo;&eacute;crevisses, des truites<br>
+ de la Sorgue, rien que des viandes fines et du vin
+cachet&eacute;, le petit<br>
+ verre du milieu, des liqueurs de toute sorte et, pour nous
+servir &agrave;<br>
+ table, un tendron de vingt ans qui... Je n&rsquo;en dis pas
+plus.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;s au dessert, nous entendons dans la rue un
+bourdonnement:<br>
+ <i>vounvoun; vounvoun</i>; c&rsquo;&eacute;tait le tambourin. La
+jeunesse du lieu<br>
+ venait, selon l&rsquo;usage, toucher l&rsquo;aubade au consul.</p>
+
+<p>-- Ouvre la porte; Fran&ccedil;onnette, cria mon ami Lassagne,
+va qu&eacute;rir les<br>
+ fouaces et, allons, rince les verres.</p>
+
+<p>Cependant les m&eacute;n&eacute;triers battaient leur
+tambourinade. Quand ils<br>
+ eurent fini, les abb&eacute;s de la jeunesse, le bouquet
+&agrave; la veste,<br>
+ entr&egrave;rent dans la salle avec les tambourins, avec le
+valet de ville<br>
+ qui portait fi&egrave;rement les prix des jeux au haut
+d&rsquo;une perche, avec<br>
+ les farandoleurs et la foule des filles.</p>
+
+<p>Les verres se remplirent de bon vin d&rsquo;Alicante. Tous les
+cavaliers,<br>
+ chacun &agrave; son tour, coup&egrave;rent une corne de galette,
+on trinqua<br>
+ p&ecirc;le-m&ecirc;le &agrave; la sant&eacute; de M. le maire,
+et puis,</p>
+
+<p>M. le maire, lorsque tout le monde eut bu et plaisant&eacute;
+un moment,<br>
+ leur adressa ces paroles :</p>
+
+<p>-- Mes enfants, dansez tant que vous voudrez, amusez-vous tant
+que<br>
+ vous pourrez, soyez toujours polis avec les &eacute;trangers;
+sauf de vous<br>
+ battre et de lancer des projectiles, vous avez toute
+permission.</p>
+
+<p>-- Vive monsieur Lassagne! s&rsquo;&eacute;cria la
+jeunesse.</p>
+
+<p>On sortit et la farandole se mit en train. Lorsque tous
+furent<br>
+ dehors, je demandai &agrave; Lassagne:</p>
+
+<p>-- Combien y a-t-il de temps que tu es maire de Gigognan?</p>
+
+<p>-- Il y a cinquante ans, mon cher.</p>
+
+<p>-- S&eacute;rieusement? il y a cinquante ans?</p>
+
+<p>-- Oui, oui, il y a cinquante ans. J&rsquo;ai vu passer, mon
+beau, onze<br>
+ gouvernements, et je ne crois pas mourir, si le bon Dieu
+m&rsquo;aide, sans<br>
+ en enterrer encore une demi-douzaine.</p>
+
+<p>-- Mais comment as-tu fait pour sauver ton &eacute;charpe
+entre tant de<br>
+ g&acirc;chis et de r&eacute;volutions?</p>
+
+<p>-- Eh! mon ami de Dieu, c&rsquo;est l&agrave; le pont aux
+&acirc;nes. Le peuple, le<br>
+ brave peuple, ne demande qu&rsquo;&agrave; &ecirc;tre
+men&eacute;. Seulement, pour le mener,<br>
+ tous n&rsquo;ont pas le bon biais. Il en est qui te disent: il le
+faut<br>
+ mener raide. D&rsquo;autres te disent: il le faut mener doux; et
+moi,<br>
+ sais-tu ce que je dis? il le faut mener gaiement.</p>
+
+<p>"Regarde les bergers: les bons bergers ne sont pas ceux qui
+ont<br>
+ toujours le b&acirc;ton lev&eacute;; ce n&rsquo;est pas non plus
+ceux qui se couchent<br>
+ sous un saule et dorment au talus des champs. Les bons bergers
+sont<br>
+ ceux qui, devant leur troupeau, tranquillement cheminent en
+jouant du<br>
+ chalumeau. Le b&eacute;tail qui se sent libre, et qui l&rsquo;est
+effectivement,<br>
+ broute avec app&eacute;tit le p&acirc;turin et le laiteron. Puis
+lorsqu&rsquo;il a le<br>
+ ventre plein et que vient l&rsquo;heure de rentrer, le berger sur
+son fifre<br>
+ joue l&rsquo;air de la retraite et le troupeau content reprend la
+route du<br>
+ bercail.</p>
+
+<p>"Mon ami, je fais de m&ecirc;me, je joue du chalumeau, mon
+troupeau suit.</p>
+
+<p>-- Tu joues du chalumeau: c&rsquo;est bon &agrave; dire... Mais
+enfin, dans ta<br>
+ commune, tu as des blancs, tu as des rouges, tu as des
+t&ecirc;tus et tu as<br>
+ des dr&ocirc;les, comme partout! allons, et quand viennent les
+&eacute;lections<br>
+ pour un d&eacute;put&eacute;, par exemple, comment fais-tu?</p>
+
+<p>-- Comment je fais? Eh! mon bon, je laisse faire... Car, de
+dire aux<br>
+ blancs: "Votez pour la r&eacute;publique" serait perdre sa peine
+et son<br>
+ latin, comme de dire aux rouges: "Votez pour Henri V." autant
+cracher<br>
+ contre ce mur.</p>
+
+<p>-- Mais les ind&eacute;cis, ceux qui n&rsquo;ont pas
+d&rsquo;opinion, les pauvres<br>
+ innocents, toutes les bonnes gens qui louvoient o&ugrave; le
+vent les<br>
+ pousse?</p>
+
+<p>-- Ah! ceux-l&agrave;, quand parfois, dans la boutique du
+barbier, ils me<br>
+ demandent mon avis:</p>
+
+<p>-- Tenez, leur dis-je, Bassaquin ne vaut pas mieux que
+Bassacan. Si<br>
+ vous votez pour Bassaquin, cet &eacute;t&eacute; vous aurez des
+puces; et si vous<br>
+ votez pour Bassacan, vous aurez des puces cet &eacute;t&eacute;.
+Pour Gigognan,<br>
+ voyez-vous, mieux vaut une bonne pluie que toutes les promesses
+que<br>
+ font les candidats... Ah! ce serait diff&eacute;rent, si vous
+nommiez des<br>
+ paysans: tant que, pour d&eacute;put&eacute;s, vous ne nommerez
+pas des paysans,<br>
+ comme cela se fait en Su&egrave;de et en Danemark, vous ne serez
+pas<br>
+ repr&eacute;sent&eacute;s. Les avocats, les m&eacute;decins, les
+journalistes, les petits<br>
+ bourgeois de toute esp&egrave;ce que vous envoyez l&agrave;-haut
+ne demandent<br>
+ qu&rsquo;une chose: rester &agrave; Paris autant que possible
+pour traire la vache<br>
+ et tirer au r&acirc;telier. Ils se fichent pas mal de notre
+Gigognan! Mais<br>
+ si, comme je le dis, vous, vous d&eacute;l&eacute;guiez des
+paysans, ils<br>
+ penseraient &agrave; l&rsquo;&eacute;pargne, ils diminueraient
+les gros traitements, ils<br>
+ ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux,
+ils<br>
+ aboliraient les Droits-R&eacute;unis, et se h&acirc;teraient de
+r&eacute;gler les<br>
+ affaires pour s&rsquo;en revenir avant la moisson... Dire
+pourtant qu&rsquo;il y<br>
+ a en France plus de vingt millions de <i>pieds-terreux</i> et
+qu&rsquo;ils n&rsquo;ont<br>
+ pas l&rsquo;adresse d&rsquo;envoyer trois cents d&rsquo;entre eux
+pour repr&eacute;senter la<br>
+ <i>terre</i>! Que risqueraient-ils d&rsquo;essayer? Ce serait
+bien difficile<br>
+ qu&rsquo;ils fissent plus mal que les autres!</p>
+
+<p>"Et chacun de me r&eacute;pondre: "Ah! ce M. Lassagne: tout en
+badinant, il<br>
+ a raison peut-&ecirc;tre."</p>
+
+<p>-- Mais revenons, lui dis-je; toi personnellement, toi
+Lassagne,<br>
+ comment as-tu fait pour conserver dans Gigognan ta
+popularit&eacute; et ton<br>
+ autorit&eacute; pendant cinquante ans de suite?</p>
+
+<p>-- Ho! c&rsquo;est la moindre des choses. Tiens, levons-nous de
+table, nous<br>
+ irons prendre l&rsquo;air et quand tu auras fait avec moi, une ou
+deux<br>
+ fois, le tour de Gigognan, tu en sauras autant que moi.</p>
+
+<p>Et nous nous lev&acirc;mes de table, nous allum&acirc;mes un
+cigare et nous<br>
+ all&acirc;mes voir les <i>joies</i>.</p>
+
+<p>Devant nous, en sortant, une partie de boules &eacute;tait
+engag&eacute;e sur la<br>
+ route. Le tireur enleva le but et le rempla&ccedil;a par sa
+boule. Du coup,<br>
+ sans le vouloir, il donna deux points aux autres.</p>
+
+<p>-- Sacr&eacute; coquin de sort! cria M. Lassagne, voil&agrave;
+qui s&rsquo;appelle tirer!<br>
+ Mes compliments, Jean-Claude, j&rsquo;ai vu bien des parties,
+mais je<br>
+ t&rsquo;assure que jamais je ne vis enlever comme cela un
+cochonnet! Tu es<br>
+ un fameux tireur!</p>
+
+<p>Et nous fil&acirc;mes. Peu apr&egrave;s, nous rencontrions
+deux jeunes filles qui<br>
+ allaient se promener.</p>
+
+<p>-- Regarde-moi donc &ccedil;a, dit Lassagne &agrave; haute
+voix, si on ne croirait<br>
+ pas deux reines! La jolie tournure! Quels fins minois! Et
+ces<br>
+ pendants d&rsquo;oreilles &agrave; la derni&egrave;re mode!
+C&rsquo;est la fleur de Gigognan.</p>
+
+<p>Les deux fillettes tourn&egrave;rent la t&ecirc;te et
+souriantes nous salu&egrave;rent.</p>
+
+<p>En traversant la place, nous pass&acirc;mes pr&egrave;s
+d&rsquo;un vieillard qui &eacute;tait<br>
+ assis devant sa porte.</p>
+
+<p>-- Eh bien! ma&icirc;tre Guintrand, lui dit M. Lassagne, cette
+ann&eacute;e-ci<br>
+ luttons-nous pour homme ou demi-homme?</p>
+
+<p>-- Ah! mon pauvre monsieur, nous ne luttons pour rien du
+tout,<br>
+ r&eacute;pondit ma&icirc;tre Guintrand.</p>
+
+<p>-- Vous rappelez-vous, ma&icirc;tre Guintrand, cette
+ann&eacute;e o&ugrave;, sur le pr&eacute;,<br>
+ se pr&eacute;sent&egrave;rent Meissonier, Qu&eacute;quine,
+Rabasson, les trois plus fiers<br>
+ lutteurs de la Provence, et que vous les renvers&acirc;tes sur
+les &eacute;paules<br>
+ tous les trois?</p>
+
+<p>-- Vous ne voulez pas que je me rappelle? fit le vieux lutteur
+en<br>
+ s&rsquo;allumant: c&rsquo;est l&rsquo;ann&eacute;e o&ugrave;
+l&rsquo;on prit la citadelle d&rsquo;Anvers. La<br>
+ <i>joie</i> &eacute;tait de cent &eacute;cus, avec un mouton
+pour les demi-hommes. Le<br>
+ pr&eacute;fet d&rsquo;Avignon qui me toucha la main! Les gens de
+B&eacute;darride qui<br>
+ pens&egrave;rent se battre avec ceux de Courtezon, car qui
+&eacute;tait pour moi,<br>
+ qui &eacute;tait contre... Ah! quel temps! &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; d&rsquo;&agrave; pr&eacute;sent o&ugrave;
+leurs<br>
+ luttes... Mieux vaut n&rsquo;en point parler, car on ne voit plus
+d&rsquo;hommes,<br>
+ plus d&rsquo;hommes, cher monsieur... D&rsquo;ailleurs ils
+s&rsquo;entendent entre eux.</p>
+
+<p>Nous serr&acirc;mes la main au vieux et continu&acirc;mes la
+promenade.<br>
+ Justement, le cur&eacute; sortait de son presbyt&egrave;re.</p>
+
+<p>-- Bonjour, messieurs.</p>
+
+<p>-- Bonjour; ah! tenez, dit Lassagne, monsieur le Cur&eacute;,
+puisque je<br>
+ vous vois, je vais vous parler de ceci: ce matin, &agrave; la
+messe, je<br>
+ m&rsquo;avisais que notre &eacute;glise se fait par trop
+&eacute;troite, surtout les<br>
+ jours de f&ecirc;te... Croyez-vous que nous ferions mal de
+penser &agrave;<br>
+ l&rsquo;agrandir?</p>
+
+<p>-- Sur ce point, monsieur le Maire, je suis en plein de votre
+avis:<br>
+ vrai, les jours de c&eacute;r&eacute;monie, on ne peut plus
+s&rsquo;y retourner.</p>
+
+<p>-- Monsieur le Cur&eacute;, je vais m&rsquo;en occuper;
+&agrave; la premi&egrave;re r&eacute;union du<br>
+ conseil municipal je poserai la question, nous la mettrons
+&agrave; l&rsquo;&eacute;tude,<br>
+ et si &agrave; la pr&eacute;fecture on veut nous venir en
+aide...</p>
+
+<p>-- Monsieur le Maire, je suis ravi et je ne peux que vous
+remercier.</p>
+
+<p>Un moment apr&egrave;s, nous nous heurt&acirc;mes &agrave; un
+gros gars qui, la veste sur<br>
+ l&rsquo;&eacute;paule, allait entrer au caf&eacute;.</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est &eacute;gal, lui dit Lassagne, il para&icirc;t,
+mon gar&ccedil;on, que tu n&rsquo;es<br>
+ pas moisi: on dit que tu l&rsquo;as secou&eacute;, le marjolet
+qui en contait &agrave;<br>
+ Madelon pour prendre ta place.</p>
+
+<p>-- N&rsquo;ai-je pas bien fait, monsieur le Maire?</p>
+
+<p>-- Bravo, mon Joselet: ne te laisse pas manger ta soupe...
+Seulement,<br>
+ une autre fois, vois-tu? ne tape pas si fort.</p>
+
+<p>-- Allons, dis-je &agrave; Lassagne, je commence &agrave;
+comprendre: tu emploies<br>
+ la savonnette.</p>
+
+<p>-- Attends encore, me r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>Comme nous sortions des remparts, nous voyons venir un
+troupeau qui<br>
+ tenait tout le chemin, et Lassagne cria au p&acirc;tre:</p>
+
+<p>-- Rien qu&rsquo;au bruit de tes sonnailles, j&rsquo;ai dit: ce
+doit &ecirc;tre<br>
+ Georges! Et je ne me suis pas tromp&eacute;: le joli groupement
+d&rsquo;ouailles!<br>
+ les gaillardes brebis! Mais que leur fais-tu manger? J&rsquo;en
+suis s&ucirc;r:<br>
+ l&rsquo;une portant l&rsquo;autre, tu ne les donnerais pas pour
+dix &eacute;cus au<br>
+ moins...</p>
+
+<p>-- Ah! certes non, r&eacute;pliqua Georges... Je les achetai
+&agrave; la Foire<br>
+ Froide, cet hiver: presque toutes m&rsquo;ont fait l&rsquo;agneau,
+et elles m&rsquo;en<br>
+ feront un second, m&rsquo;est avis.</p>
+
+<p>-- Non seulement un second, mais des b&ecirc;tes pareilles
+pourront te<br>
+ donner des jumeaux.</p>
+
+<p>-- Dieu vous entende, monsieur Lassagne!</p>
+
+<p>Nous finissions &agrave; peine de causer avec le p&acirc;tre
+que nous v&icirc;mes venir,<br>
+ cahin-caha un charretier, qui avait nom Sabaton.</p>
+
+<p>-- Dis, Sabaton? l&rsquo;interpella ainsi Lassagne, tu vas
+m&rsquo;en croire ou<br>
+ non: niais avec ta charrette tu &eacute;tais encore,
+j&rsquo;estime, &agrave; une<br>
+ demi-lieue d&rsquo;ici que j&rsquo;ai devin&eacute; ton coup de
+fouet.</p>
+
+<p>-- Vraiment? monsieur Lassagne.</p>
+
+<p>-- Mon ami, il n&rsquo;y a que toi pour faire ainsi claquer la
+m&egrave;che.</p>
+
+<p>Et Sabaton, pour prouver que Lassagne disait vrai,
+d&eacute;cocha un coup de<br>
+ fouet qui nous fendit les oreilles.</p>
+
+<p>Bref, en nous avan&ccedil;ant, nous atteign&icirc;mes une
+vieille qui, le long des<br>
+ foss&eacute;s, ramassait de la chicor&eacute;e.</p>
+
+<p>-- Tiens, c&rsquo;est toi, B&eacute;reng&egrave;re? lui dit
+Lassagne en l&rsquo;accostant; eh<br>
+ bien! par derri&egrave;re, avec ton fichu rouge, je te prenais
+pour T&eacute;r&eacute;son,<br>
+ la belle-fille du Cacha: tu lui ressembles tout &agrave;
+fait!</p>
+
+<p>-- Moi? oh! monsieur Lassagne, mais songez que j'ai septante
+ans!</p>
+
+<p>-- Oh! va, va, par derri&egrave;re, si tu pouvais te voir, tu
+ne montres pas<br>
+ mis&egrave;re et l&rsquo;on vendangerait avec de plus vilains
+paniers.</p>
+
+<p>-- Ce monsieur Lassagne! il faut toujours qu&rsquo;il
+plaisante, disait la<br>
+ vieille en pouffant de rire. Puis se tournant vers moi, la
+comm&egrave;re me<br>
+ fit:</p>
+
+<p>-- Voyez, monsieur, ce n&rsquo;est pas fa&ccedil;on de parler,
+mais ce M. Lassagne<br>
+ est une cr&egrave;me d&rsquo;homme. Il est familier avec tous. Il
+parlerait,<br>
+ voyez-vous, au dernier du pays, &agrave; un<br>
+ enfant d&rsquo;un an! Aussi il y a cinquante ans qu&rsquo;il est
+maire de<br>
+ Gigognan et il le sera toute sa vie.</p>
+
+<p>-- Eh bien! coll&egrave;gue, me fit Lassagne, ce n&rsquo;est
+pas moi, n&rsquo;est-ce<br>
+ pas? qui le lui ai fait dire. Tous, nous aimons les bons
+morceaux;<br>
+ tous nous aimons les compliments; et nous nous complaisons tous
+aux<br>
+ bonnes mani&egrave;res. Que ce soit avec les femmes, que ce soit
+avec les<br>
+ rois, que ce soit avec le peuple, qui veut r&eacute;gner doit
+plaire. Et<br>
+ voil&agrave; le secret du maire de Gigognan.</p>
+
+<p>(<i>Almanach proven&ccedil;al de 1883</i>.)</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XIV</h2>
+
+<h3>LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES</h3>
+
+<p>La caravane de Beaucaire. -- Le charretier Lamouroux. -- Les
+rouliers<br>
+ de Provence. -- Alarde la folle. -- La Camargue en pataugeant.
+-- Les<br>
+ filles sur le dos. -- La Mecque du golfe. -- La descente des
+chasses,<br>
+ -- Le retour par Aigues-Mortes.</p>
+
+<p>J&rsquo;avais toute ma vie ou&iuml; parler de la Camargue et
+des Saintes-Maries<br>
+ et de leur p&egrave;lerinage, mais je n&rsquo;y &eacute;tais
+jamais all&eacute;. Au printemps de<br>
+ cette ann&eacute;e-l&agrave; (1855), j&rsquo;&eacute;crivis
+&agrave; l&rsquo;ami Mathieu, toujours pr&ecirc;t pour<br>
+ les excursions: "Veux- tu venir avec moi aux Saintes?"</p>
+
+<p>"Oui," me r&eacute;pondit-il. L&rsquo;on se donna rendez-vous
+&agrave; Beaucaire, au<br>
+ quartier de la Condamine, d&rsquo;o&ugrave; tous les ans, le 24
+mai, partait une<br>
+ caravane pour les Saintes-Maries de la Mer; et avec une
+multitude de<br>
+ femmes, de jeunes filles, d&rsquo;enfants, d&rsquo;hommes du
+peuple, tass&eacute;s sur<br>
+ des charrettes, un peu apr&egrave;s minuit nous nous m&icirc;mes
+en route. Je vous<br>
+ laisse &agrave; penser si les carrioles avaient leur charge:
+nous &eacute;tions sur<br>
+ la n&ocirc;tre quatorze p&egrave;lerins.</p>
+
+<p>Le brave charretier, un nomm&eacute; Lamouroux, de ces
+Proven&ccedil;aux diserts<br>
+ qui ne sont entrepris sur rien, nous fit placer devant, assis
+sur le<br>
+ brancard et les jambes pendantes. Lui, la moiti&eacute; du
+temps, &agrave; la<br>
+ gauche de sa b&ecirc;te, tout en battant du feu pour allumer sa
+pipe, nous<br>
+ marchait c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te et le fouet sur la
+nuque. Lorsqu&rsquo;il &eacute;tait<br>
+ fatigu&eacute;, il se nichait dans un si&egrave;ge suspendu
+devant la roue et que<br>
+ les charretiers nomment <i>porte-fain&eacute;ant</i>.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re moi, emb&eacute;guin&eacute;e dans sa mante de
+laine, il y avait une<br>
+ jeunesse qu&rsquo;on appelait Alarde et qui, sur un matelas
+blottie avec sa<br>
+ m&egrave;re, me tenait ses pieds dans le dos. Mais n&rsquo;ayant
+pas fait encore<br>
+ connaissance avec nos voisines, qui entre elles babillaient,
+nous<br>
+ causions, Mathieu et moi, avec le charretier.</p>
+
+<p>-- Ainsi, vous autres, d&rsquo;o&ugrave; &ecirc;tes-vous,
+s&rsquo;il n&rsquo;y a pas d&rsquo;indiscr&eacute;tion?<br>
+ commen&ccedil;a ma&icirc;tre Lamouroux.</p>
+
+<p>Nous r&eacute;pond&icirc;mes:</p>
+
+<p>-- De Maillane.</p>
+
+<p>-- Ho! vous n&rsquo;&ecirc;tes donc pas de loin... Je
+l&rsquo;avais bien vu &agrave; votre<br>
+ parler. <i>Charretier de Maillane verse en pays de
+plaine.</i></p>
+
+<p>-- Mais pas tous, mon bonhomme.</p>
+
+<p>-- Allons, fit Lamouroux, c&rsquo;est un dicton pour
+plaisanter... Et<br>
+ tenez, j&rsquo;ai connu, quand j&rsquo;allais sur la route, un
+roulier de<br>
+ Maillane qui &eacute;tait &eacute;quip&eacute;, vraiment, comme
+saint Georges: on<br>
+ l&rsquo;appelait l&rsquo;Ortolan.</p>
+
+<p>-- Vous parlez de quelques ann&eacute;es!</p>
+
+<p>-- Ah! messieurs, je vous parle de l&rsquo;&eacute;poque du
+roulage, avant, que<br>
+ les mangeurs, avec leurs chemins de fer, nous eussent tous
+ruin&eacute;s. Je<br>
+ vous parle, moi, de quand la foire de Beaucaire &eacute;tait
+dans sa<br>
+ splendeur, de quand la premi&egrave;re tartane qui arrivait
+&agrave; la foire<br>
+ gagnait la prime du mouton dont la peau &eacute;tait pendue par
+les<br>
+ mariniers vainqueurs au bout du grand m&acirc;t du navire; je
+vous parle,<br>
+ moi, de quand les chevaux de halage &eacute;taient insuffisants
+pour<br>
+ remonter sur le Rh&ocirc;ne les monceaux de marchandises qui
+&agrave; Beaucaire se<br>
+ vendaient, et du temps o&ugrave; les charretiers, -- vous ne
+vous en<br>
+ souvenez pas, vous qui &ecirc;tes jeunes, -- les rouliers, les
+voituriers,<br>
+ qui baffaient les grandes routes et s&rsquo;en croyaient les
+ma&icirc;tres,<br>
+ faisaient claquer leur fouet de Marseille &agrave; Paris et de
+Paris &agrave; Lille<br>
+ en Flandre!</p>
+
+<p>Et Lamouroux, une fois lanc&eacute; sur le chapitre du
+roulage, pendant<br>
+ qu&rsquo;au clair de lune sa b&ecirc;te cheminait tout doux, nous
+en tint de<br>
+ taill&eacute; jusqu&rsquo;au lever du soleil.</p>
+
+<p>-- Ah! disait-il, il fallait voir, vers le Pont de Bon-Pas ou
+&agrave; la<br>
+ Viste de Marseille, sur ce grand chemin de vingt-quatre pas de
+large,<br>
+ il fallait voir ces files de charrettes charg&eacute;es, de
+carrioles<br>
+ b&acirc;ch&eacute;es, de haquets bien garrott&eacute;s, lesquels
+se touchaient tous, ces<br>
+ rang&eacute;es d&rsquo;attelages superbes, &eacute;quipages de
+trois, de quatre, de six<br>
+ b&ecirc;tes, qui descendaient sur Marseille ou qui montaient sur
+Paris,<br>
+ charriant le bl&eacute;, le vin, les poches d&rsquo;avoine, les
+ballots de morues,<br>
+ les barils d&rsquo;anchois ou les pains de savon, cahin-caha,
+bredi-breda,<br>
+ et &agrave; la garde de Dieu, comme disaient alors les lettres
+de voiture!</p>
+
+<p>Et quand nous traversions un village, messieurs, des tas de
+polissons<br>
+ se pendaient au barreau de la queue de la charrette et s&rsquo;y
+faisaient<br>
+ tra&icirc;nasser, pendant que criaient les autres:</p>
+
+<p>"Derri&egrave;re, derri&egrave;re, charretier!"</p>
+
+<p>De loin en loin, le long de la route, il y avait pour le
+d&icirc;ner, pour<br>
+ le souper ou le coucher une auberge c&eacute;l&egrave;bre avec
+sa belle h&ocirc;tesse au<br>
+ visage riant, avec sa grande cuisine et sa grande
+chemin&eacute;e o&ugrave; la<br>
+ broche tournait des porcs entiers sut les landiers, avec sa
+porte<br>
+ large ouverte, avec ses &eacute;curies vastes comme des
+&eacute;glises, o&ugrave; deux<br>
+ rang&eacute;es de cr&egrave;ches allaient se prolongeant et
+o&ugrave; sur la muraille<br>
+ &eacute;tait coll&eacute;e l&rsquo;image colori&eacute;e de saint
+Eloi. Ces cabarets<br>
+ s&rsquo;appelaient: la Graille (en fran&ccedil;ais la
+<i>Corneille</i>), Saint-Martin,<br>
+ le Lion- d&rsquo;Or, le Cheval-Blanc, la Mule-Noire, le
+Chapeau-Rouge, la<br>
+ Belle-H&ocirc;tesse, le Grand-Logis, que sais-je, moi? et il se
+parlait<br>
+ d&rsquo;eux &agrave; cent lieues &agrave; l&rsquo;entour.</p>
+
+<p>De loin en loin, le long de la route, il y avait des
+bourreliers qui<br>
+ mettaient en montre un collier neuf, des charrons qui au
+besoin<br>
+ pouvaient r&eacute;parer les roues, des forgerons
+m&acirc;chur&eacute;s qui pour enseigne<br>
+ avaient un fer &agrave; cheval, de petits boutiquiers qui,
+derri&egrave;re leurs<br>
+ vitres, exposaient des paquets de cordelette &agrave; fouet
+ainsi que des<br>
+ chapeaux de pipe; et de petites buvettes qui avaient devant
+leur<br>
+ porte un treillage blanchi par la poussi&egrave;re du chemin --
+o&ugrave; venaient<br>
+ les charretiers siroter pour un sou leur goutte
+d&rsquo;eau-de-vie.</p>
+
+<p>Tanguant du dos, r&eacute;glant leur pas sur le cahot des
+attelages, et<br>
+ saluant du fouet tout ce monde connu, les fameux charretiers<br>
+ marchaient arrogamment, une main &agrave; la r&ecirc;ne et de
+l&rsquo;autre le fouet,<br>
+ avec la blouse bleue, la culotte de velours, le bonnet
+multicolore,<br>
+ la limousine au vent, aux jambes les houseaux, tant&ocirc;t
+criant: "Hue!"<br>
+ tant&ocirc;t criant: "Dia!"<br>
+ tant&ocirc;t criant: "Hurhau!" Et quand la route &eacute;tait
+luisante et que le<br>
+ voyage allait bien et que les roues claquaient aux bo&icirc;tes
+des moyeux,<br>
+ ils chantaient, au pas des b&ecirc;tes et au tintement des
+grelots, la<br>
+ chanson des rouliers :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Un roulier qui est bien mont&eacute;<br>
+ Doit avoir des roues<br>
+ De six pouces, &agrave; la Marlborough:<br>
+ &Ccedil;a, c&rsquo;est &agrave; la mode!<br>
+ Un essieu de dix empans<br>
+ Et un petit bidet blanc<br>
+ Pour le gouvernage<br>
+ De son &eacute;quipage.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Comment ne pas chanter? La voiture se payait bien:
+d&rsquo;Arles &agrave; Lyon,<br>
+ sept livres par quintal... Franc d'accident, un charretier avec
+sa<br>
+ couple pouvait gagner sans peine son louis d&rsquo;or par
+jour.</p>
+
+<p>Aussi on portait beau sur les routes de France! Nos rouliers
+&eacute;taient<br>
+ glorieux. Oh! les chevaux superbes! Quels mulets! Les
+gaillardes<br>
+ b&ecirc;tes! Les limoniers, les brancardiers, les cordiers, les
+chefs de<br>
+ file, tout cela &eacute;tait garni, harnach&eacute; &agrave;
+faire plaisir. Les museli&egrave;res<br>
+ avaient des franges, les licous avaient des clochettes, les
+bridons<br>
+ avaient des houppes de toutes les couleurs. Les colliers
+redressaient<br>
+ leurs chaperons cornus; les attelles des colliers, comme de
+grandes<br>
+ pennes, tenaient en l&rsquo;air la longe dans des anneaux de
+verre bleu; la<br>
+ laine des housses moutonnait sur le dos de leurs b&ecirc;tes;
+les<br>
+ couvertures brod&eacute;es avaient des &eacute;mouchettes; les
+surdos, les<br>
+ ventri&egrave;res, les croupi&egrave;res, les harnais, tout
+&eacute;tait contrepoint&eacute;,<br>
+ ajust&eacute; de main de ma&icirc;tre...</p>
+
+<p>Comment n&rsquo;auraient-ils pas chant&eacute;?</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>En arrivant &agrave; Lyon,<br>
+ Ils nous cherchent noise<br>
+ Et nous font passer dessus<br>
+ Le pont &agrave; bascule:<br>
+ Tout cela, ce sont des gens<br>
+ Qui ne demandent qu'argent<br>
+ Pour faire des dentelles<br>
+ A leur demoiselles.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>De Marseille &agrave; Lyon, les charretiers marchaient
+&agrave; la gauche de leurs<br>
+ b&ecirc;tes, ou, pour parler comme eux, <i>&agrave; dia et de la
+main,</i> parce qu&rsquo;en<br>
+ ce temps-l&agrave; la longe de la r&ecirc;ne se tenait du
+c&ocirc;t&eacute; gauche. Ils<br>
+ nommaient <i>hors la main</i> l&rsquo;autre c&ocirc;t&eacute; de
+l&rsquo;attelage.</p>
+
+<p>Mais l&rsquo;usage de Provence ne d&eacute;passait pas Lyon. A
+Lyon le climat, le<br>
+ parler, tout changeait. Il fallait donc changer de main et tenir
+la<br>
+ r&ecirc;ne &agrave; la droite. Ensuite la pluie venait, la laide
+pluie<br>
+ continuelle, avec sa fange et ses orni&egrave;res, o&ugrave; il
+fallait cartayer,<br>
+ si vous ne vouliez pas vous perdre. Puis les employ&eacute;s des
+bascules<br>
+ qui vous cherchaient querelle en parlant <i>franchimand</i>...
+Alors en<br>
+ vouliez-vous des mauvaises paroles, des "tonnerres" des
+"Sacr&eacute; Dieu"!<br>
+ Ils juraient, reniaient commue des charretiers: "Hue, Mouret!
+hue,<br>
+ Robin! hue, charogne! ha&iuml;e donc, vieille rosse! ah monstre
+de<br>
+ brigand, la charrette est embourb&eacute;e."</p>
+
+<p>Mais les renforts venaient, avec leurs conducteurs: on
+doublait<br>
+ l'attelage, on doublait, on triplait, et l&rsquo;&eacute;paule
+&agrave; la roue, on<br>
+ d&eacute;p&ecirc;trait la charrette... Nous voici &agrave;
+l&rsquo;auberge. Au bruit des coups<br>
+ de fouet, l&rsquo;h&ocirc;tesse, la chambri&egrave;re, et le
+valet d&rsquo;&eacute;curie la lanterne<br>
+ &agrave; la main sortaient &agrave; la rencontre des charretiers
+crott&eacute;s. On<br>
+ rentrait l&rsquo;&eacute;quipage; les b&ecirc;tes
+d&eacute;tel&eacute;es, les mangeoires garnies, on<br>
+ s&rsquo;en venait souper.</p>
+
+<p>B&eacute;n&eacute;diction de Dieu! avec trente sous par
+t&ecirc;te, on faisait, sur les<br>
+ routes, des crevailles! Les charretiers mangeaient les coudes
+sur la<br>
+ table. Sur la table bedonnait une bouteille de neuf pintes; et
+quand<br>
+ ils avaient bu, ils jetaient derri&egrave;re eux la
+derni&egrave;re goutte du<br>
+ verre. Au milieu du repas, ils se levaient, c &eacute;tait
+l&rsquo;usage, pour<br>
+ abreuver leurs b&ecirc;tes et leur donner l&rsquo;avoine; puis
+ils s'attablaient<br>
+ de nouveau pour le r&ocirc;ti. Nous y voil&agrave;! Et vous ne
+vouliez pas qu&rsquo;ils<br>
+ chantent:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Le matin &agrave; son lever<br>
+ La soupe au fromage:<br>
+ C&rsquo;est l&agrave; .un friand manger,<br>
+ Qui aime le laitage.<br>
+ Puis, &ccedil;a nous r&eacute;veillera,<br>
+ Un verre de ratafia,<br>
+ Et le long de la route<br>
+ La petite goutte!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Ils appelaient cela "tuer le ver". Ayant battu la pierre
+&agrave; feu, ils<br>
+ allumaient alors la pipe, passaient leur rude main sous le
+joli<br>
+ menton de la gaie chambri&egrave;re -- qui attendait sur la
+porte, donnaient<br>
+ un tour de garrot &agrave; la liure du chargement, et derechef,
+en route!</p>
+
+<p>Maintenant, s&rsquo;il faut tout dire, la journ&eacute;e sur la
+route n'&eacute;tait pas<br>
+ toujours commode. Sans compter les fondri&egrave;res avec la
+boue jusqu&rsquo;aux<br>
+ moyeux, les mont&eacute;es &agrave; toute force, les descentes
+&agrave; enrayures, sans<br>
+ compter le bris des rais, les essieux qui rompaient, les
+gendarmes &agrave;<br>
+ moustaches qui &eacute;piaient la plaque des charretiers
+endormis et<br>
+ dressaient, leurs verbaux, des fois, pour &eacute;pargner ou
+gagner du<br>
+ chemin, il fallait br&ucirc;ler l&rsquo;&eacute;tape,
+c&rsquo;est-&agrave;-dire passer devant<br>
+ l&rsquo;auberge sans manger.</p>
+
+<p>D&rsquo;autres fois, deux charretiers, t&ecirc;tus comme leurs
+mulets, se<br>
+ rencontraient sur la voie: "Coupe, toi! Coupe, moi! Tu ne veux
+pas<br>
+ couper, capon?" Vlan! sur le mufle du limonier un coup de fouet
+qui<br>
+ l&rsquo;aveuglait et ruait la charrette contre un tas de
+cailloux! Alors de<br>
+ courir aux pieux, aux billots en bois d&rsquo;yeuse; et il y
+avait sur la<br>
+ route des bagarres effroyables o&ugrave;, d&rsquo;un coup de
+roulon, on vous<br>
+ d&eacute;cervelait un homme.</p>
+
+<p>Pour la r&egrave;gle du train r&eacute;gnait pourtant un vieil
+usage qui &eacute;tait<br>
+ respect&eacute; de tous: le charretier dont le devant, la
+b&ecirc;te de devant,<br>
+ avait les quatre pieds blancs, &agrave; la mont&eacute;e comme
+&agrave; la descente, avait<br>
+ le droit, messieurs, de ne pas quitter la voie: "<i>Qui a les
+quatre<br>
+ pieds blancs</i>, comme on dit, <i>peut passer partout</i>."</p>
+
+<p>Enfin les charretiers arrivaient &agrave; Paris et allaient
+remiser &agrave; la<br>
+ Grand&rsquo;Pinte, quartier si populaire, disait mon
+p&egrave;re-grand, qu&rsquo;avec un<br>
+ coup de sifflet le gouvernement, quand il veut, peut y lever
+cent<br>
+ mille hommes!</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>En arrivant &agrave; Paris,<br>
+ Usances nouvelles:<br>
+ Des tailloles, n&rsquo;y en a plus,<br>
+ Culottes &agrave; bretelles.<br>
+ Ce ne sont que franchimands<br>
+ Qui attellent &agrave; l&rsquo;envers<br>
+ Et font tout au beurre...<br>
+ Sur eux le tonnerre!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais en entrant au Grand Village, vive Dieu! c&rsquo;est
+l&agrave; qu&rsquo;ils<br>
+ s&rsquo;appliquaient &agrave; faire claquer le fouet:
+c&rsquo;&eacute;tait un &eacute;clat r&eacute;p&eacute;t&eacute;,
+un<br>
+ vacarme, un cliquetis qui ressemblait &agrave; la foudre.</p>
+
+<p>-- Allons, disaient les Parisiens, en bouchant des deux mains
+leurs<br>
+ oreilles qui cornaient, les Proven&ccedil;aux arrivent! et
+marche, <i>tron de<br>
+ l&rsquo;air!</i> crains-tu que la terre te manque?</p>
+
+<p>Il faut dire qu&rsquo;en ce temps, pour faire p&eacute;ter le
+fouet, les rouliers<br>
+ de Provence &eacute;taient les sans-pareils. Mangechair de
+Tarascon, dans<br>
+ l&rsquo;affaire d&rsquo;une lieue, en faisant les coups
+quadruples, avait<br>
+ consomm&eacute; quatre livres de m&egrave;che. Ma&icirc;tre
+Imbert de Beaucaire, rien que<br>
+ d&rsquo;un coup de fouet, mouchait une chandelle sans
+l&rsquo;&eacute;teindre! Le<br>
+ Puceron de Ch&acirc;teau-Renard d&eacute;bouchait une bouteille
+sans la jeter &agrave;<br>
+ terre; enfin le gros Charlon de la<br>
+ Pierre-Plantade, d&rsquo;un coup de m&egrave;che de son fouet,
+vous d&eacute;ferrait,<br>
+ dit-on, un mulet des quatre pieds.</p>
+
+<p>Bref, lorsque les rouliers avaient d&eacute;charg&eacute;
+leurs voitures, serr&eacute; le<br>
+ payement dans le ceinturon de cuir, recharg&eacute; pour
+Marseille et fait<br>
+ une tourn&eacute;e dans le Palais-Royal, ils entonnaient joyeux
+ce dernier<br>
+ couplet:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Tiens, gar&ccedil;on, voil&agrave; pour toi,<br>
+ Va mettre en cheville...<br>
+ Mais l&rsquo;h&ocirc;tesse a r&eacute;pondu:<br>
+ Moi qui suis jolie,<br>
+ Moi qui te fais tant de bien,<br>
+ Tu ne me donnes donc rien?<br>
+ Par une caresse<br>
+ Calme ma tendresse.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Ayant mis les colliers, ils attelaient alors, et dans vingt
+jours,<br>
+ vingt-deux, vingt-quatre, au bruit r&eacute;gulier des grelots,
+ils<br>
+ retournaient dans la Provence, pour venir triompher, le jour de
+la<br>
+ Saint-&Eacute;loi, &agrave; la <i>Charrette de Verdure</i>: ...
+Et alors au cabaret, en<br>
+ vouliez-vous des r&eacute;cits, avec des h&acirc;bleries et des
+mensonges gros<br>
+ comme le mont Ventoux! L&rsquo;un, en voyageant de nuit, avait vu
+le falot<br>
+ du feu Saint-Elme, et le follet fantastique s&rsquo;&eacute;tait
+assis sur sa<br>
+ charrette, peut-&ecirc;tre deux heures de chemin. Un autre, sur
+la route,<br>
+ avait trouv&eacute; une valise, qui pesait! Il devait y avoir
+dedans, pour<br>
+ le moins, cent mille francs... Mais un cavalier masqu&eacute;
+&eacute;tait venu &agrave;<br>
+ bride abattue et l&rsquo;avait r&eacute;clam&eacute;e au moment
+o&ugrave; notre homme la<br>
+ ramassait pour l&rsquo;emporter. Un autre avait &eacute;t&eacute;
+arr&ecirc;t&eacute; &agrave; main arm&eacute;e;<br>
+ heureusement pour lui qu&rsquo;il avait li&eacute; ses louis dans
+le boudin de son<br>
+ catogan, qui &eacute;tait de mode &agrave; cette &eacute;poque,
+-- et les voleurs &agrave;<br>
+ grandes barbes, avec stylets et pistolets doubles, eurent
+beau<br>
+ visiter et fouiller le caisson, ils n&rsquo;y trouv&egrave;rent
+que le <i>fiasque</i><br>
+ (bouteille cliss&eacute;e).</p>
+
+<p>Un autre avait couch&eacute; au pays des Polacres, qui en
+naissant ne sont<br>
+ pas chr&eacute;tiens. Un autre avait pass&eacute; au pays des
+Pelles de Bois. Il y<br>
+ en a qui croient, racontait-il, que les pelles de bois se font
+comme<br>
+ les sabots ou comme les cuillers, en taillant un morceau de
+bois.<br>
+ Mais c&rsquo;est l&agrave; une erreur. Les pelles de bois, qui
+servent pour remuer<br>
+ le bl&eacute;, viennent sur des arbres toutes faites, comme ici
+les amandes<br>
+ et les caroubes. Quand nous y pass&acirc;mes, messieurs, la
+r&eacute;colte &eacute;tait<br>
+ rentr&eacute;e et nous ne p&ucirc;mes pas les voir. Mais nous
+nous laiss&acirc;mes dire<br>
+ par des gens du pays que, lorsqu&rsquo;elles sont sur les arbres,
+qu&rsquo;elles<br>
+ vont &ecirc;tre m&ucirc;res et que le mistral souffle, elles
+font un tintamarre<br>
+ tel que celui des cr&eacute;celles &agrave; l&rsquo;office des
+T&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>Un autre affirmait avoir vu, &agrave; Paris, une princesse,
+une belle<br>
+ princesse qui avait un groin de porc; ses parents la
+promenaient<br>
+ d&rsquo;une grande ville &agrave; l&rsquo;autre et la faisaient
+voir, la pauvre, dans la<br>
+ lanterne magique et offraient des millions &agrave; celui qui
+l&rsquo;&eacute;pouserait.</p>
+
+<p>-- Sacr&eacute; coquin de Go&iuml;! disait le vieux Brayasse,
+tout cela est<br>
+ beaucoup et tout cela n&rsquo;est rien. Ce qui m&rsquo;a le plus
+surpris, le plus<br>
+ &eacute;pat&eacute; &agrave; Paris, je m&rsquo;en vais vous le
+dire. Ici dans nos endroits, si<br>
+ quelqu&rsquo;un parle fran&ccedil;ais, c&rsquo;est gens qui ont
+&eacute;tudi&eacute;, des bourgeois,<br>
+ des avocats, des commissaires de police, qui ont pass&eacute;
+peut-&ecirc;tre dix<br>
+ ans et plus dans les &eacute;coles... Mais l&agrave;-haut,
+saprelotte! tous savent<br>
+ le fran&ccedil;ais. Vous voyez des moutards qui n&rsquo;ont pas
+encore sept ans,<br>
+ des mioches pas plus haut que &ccedil;a, avec la m&egrave;che au
+nez, et qui<br>
+ parlent fran&ccedil;ais comme de grandes personnes. Je ne sais
+comment<br>
+ diable ils font.</p>
+
+<p>Le brave Lamouroux, au trantran des charrettes, nous en aurait
+cont&eacute;<br>
+ encore. Seulement nous venions d&rsquo;arriver au pont de
+Fourques, et au<br>
+ soleil levant s&rsquo;&eacute;pandaient devant nous, dans le
+delta des deux<br>
+ Rh&ocirc;nes, les immenses plaines basses de la lisi&egrave;re
+de Camargue.</p>
+
+<p>Mais ce qui nous charma plus encore que le soleil (nous
+avions<br>
+ vingt-cinq ans), ce fut la jeune fille qui, comme je l&rsquo;ai
+dit, &eacute;tait<br>
+ derri&egrave;re nous accroupie avec sa m&egrave;re et qui, toute
+riante et se<br>
+ d&eacute;barrassant du capuce de sa mante, apparut au grand jour
+comme une<br>
+ reine de Jouvence. Un ruban zinzolin entourait gentiment sa
+chevelure<br>
+ cendr&eacute;e qui regorgeait de la coiffe: un regard de sibylle
+quelque peu<br>
+ &eacute;gar&eacute;, le teint d&eacute;licat et clair, la bouche
+arqu&eacute;e, ouverte au rire,<br>
+ elle semblait une tulipe qui, le matin, sort de l&rsquo;aiguail.
+Nous la<br>
+ salu&acirc;mes, ravis. Mais elle, Alarde, sans faire attention
+&agrave; nous:</p>
+
+<p>-- M&egrave;re, dit-elle, sommes-nous loin encore des Grandes
+Saintes?</p>
+
+<p>-- Ma fille, nous en sommes, peut-&ecirc;tre bien, &agrave;
+neuf ou dix lieues.</p>
+
+<p>-- Y sera-t-il mon cadet? y sera t-il?</p>
+
+<p>-- Chut ! mignonne.</p>
+
+<p>Et avec un b&acirc;illement qui montra toutes ses dents, ses
+blanches dents<br>
+ de lait, la jouvencelle dit:</p>
+
+<p>-- Le temps me dure! j&rsquo;ai une faim &agrave; n&rsquo;y plus
+tenir... Dis, si nous<br>
+ d&eacute;jeunions?</p>
+
+<p>Et elle d&eacute;ploya aussit&ocirc;t sur ses genoux un
+essuie-main de toile<br>
+ &eacute;crue; sa m&egrave;re, d&rsquo;un cabas sortit du pain,
+des figues, une orange,<br>
+ des dattes, un peu de cervelas et sans c&eacute;r&eacute;monie
+se mirent &agrave; manger.</p>
+
+<p>-- Bon app&eacute;tit leur d&icirc;mes-nous.</p>
+
+<p>-- Messieurs, &agrave; votre service, nous fit la gentille
+Alarde en<br>
+ plantant ses quenottes dans un grignon de pain.</p>
+
+<p>-- A condition, mademoiselle, que nous m&ecirc;lerons nos
+vivres.</p>
+
+<p>-- Volontiers.</p>
+
+<p>Mathieu, dans sa gibeci&egrave;re, avait apport&eacute; deux
+bouteilles de bon vin<br>
+ de la Nerthe. Il en d&eacute;boucha une, et, apr&egrave;s avoir
+pris chacun une<br>
+ bouch&eacute;e, &agrave; tour de r&ocirc;le, tous, Alarde, sa
+m&egrave;re, moi, Mathien et le<br>
+ charretier, nous b&ucirc;mes, l&rsquo;un apr&egrave;s
+l&rsquo;autre, dans le m&ecirc;me coco, et<br>
+ nous voil&agrave; en famille.</p>
+
+<p>Puis pour nous d&eacute;roidir, &eacute;tant descendus un
+moment:</p>
+
+<p>-- Quelle est donc cette fille qui a si bonne fa&ccedil;on?
+demand&acirc;mes-nous<br>
+ &agrave; Lamouroux.</p>
+
+<p>-- En la voyant, nous fit &agrave; demi-voix le charretier,
+vous ne diriez<br>
+ pas, n&rsquo;est-ce pas, qu&rsquo;elle a une f&ecirc;lure? Et,
+pourtant, depuis trois<br>
+ mois que son "Cadet" l&rsquo;a d&eacute;laiss&eacute;e, il
+para&icirc;t qu&rsquo;elle n&rsquo;a plus,<br>
+ messieurs, la t&ecirc;te &agrave; elle.</p>
+
+<p>-- Quoi ! cette jolie fille, abandonn&eacute;e par son
+galant?</p>
+
+<p>-- Le gredin l&rsquo;avait enlev&eacute;e; ensuite il l&rsquo;a
+plant&eacute;e l&agrave;, pour en<br>
+ aller voir une autre, laide comme p&eacute;ch&eacute;, mais qui
+a beaucoup<br>
+ d&rsquo;argent. Et Alarde, la fleur de notre Condamine, --<br>
+ vous la voyez avec sa m&egrave;re, - qui la conduit aux Saintes,
+la<br>
+ distraire de son r&ecirc;ve ou la gu&eacute;rir, si c&rsquo;est
+possible.</p>
+
+<p>-- Pauvre petite!</p>
+
+<p>Nous arrivions aux Jasses d&rsquo;Albaron, o&ugrave; l&rsquo;on
+fit une halte pour faire<br>
+ manger les b&ecirc;tes dans le drap au fourrage, devant la roue
+de la<br>
+ charrette. Les filles de Beaucaire qui &eacute;taient avec nous,
+leurs t&ecirc;tes<br>
+ enrubann&eacute;es de toutes les couleurs vinrent pendant ce
+temps faire une<br>
+ ronde autour d&rsquo;Alarde :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Au branle de ma tante<br>
+ Le rossignol y chante:<br>
+ Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!<br>
+ Belle, belle Alarde, tournez-vous.<br>
+ La belle s&rsquo;est tourn&eacute;e,<br>
+ Son beau l&rsquo;a regard&eacute;e:<br>
+ Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!<br>
+ Belle, belle Alarde, embrassez-vous.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et devant elle, la pauvrette partit, les bras lev&eacute;s,
+riant comme une<br>
+ folle et criant: Mon cadet! mon cadet! mon cadet!</p>
+
+<p>Mais le ciel qui, depuis l&rsquo;aube, &eacute;tait
+tachet&eacute; de nu&eacute;es, se couvrait<br>
+ de plus en plus. Le vent de mer soufflait, faisant monter vers
+Arles<br>
+ de grands nuages lourds qui<br>
+ obscurcissaient peu &agrave; peu toute l&rsquo;&eacute;tendue
+c&eacute;leste. Les grenouilles,<br>
+ les crapauds coassaient dans les marais, et la longue
+tra&icirc;n&eacute;e de<br>
+ notre caravane s&rsquo;espa&ccedil;ait, se perdait dans les
+terrains a salicornes,<br>
+ dans les landes sal&eacute;es &agrave; plaques blanchissantes,
+sur un chemin<br>
+ mouvant, bord&eacute; de tamaris &agrave; floraison
+ros&eacute;e. La terre sentait le<br>
+ relent. Des vol&eacute;es de halbrans, des vol&eacute;es de
+sarcelles et de canards<br>
+ sauvages criaient en passant sur nos t&ecirc;tes.</p>
+
+<p>-- Lamouroux, demandaient les femmes, serons-nous la
+pluie?</p>
+
+<p>-- Ha! l&rsquo;homme r&eacute;pondait, les yeux en l&rsquo;air
+et soucieux, une fois les<br>
+ nuages, dit-on, firent pleuvoir.</p>
+
+<p>-- Eh bien! nous serons jolies, si l&rsquo;averse nous prend au
+milieu de<br>
+ la Camargue!</p>
+
+<p>-- Vous mettrez, mes pauvres filles, les jupons sur les
+t&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Un gardien &agrave; cheval qui, le trident en main, ramenait
+ses taureaux<br>
+ noirs dispers&eacute;s dans les friches, nous cria: "Vous serez
+mouill&eacute;s!"</p>
+
+<p>Les bruines commen&ccedil;aient; puis peu &agrave; peu la
+pluie s&rsquo;y mit pour tout<br>
+ de bon, et l&rsquo;eau de tomber. En rien de temps ces plaines
+basses<br>
+ furent transform&eacute;es en mares. Et nous autres, assis sous
+la tente des<br>
+ charrettes, nous voyions au lointain les troupes de chevaux<br>
+ camargues, secouant leurs crini&egrave;res et leurs longues
+queues flasques,<br>
+ gagner les lev&eacute;es de terre et les dunes sablonneuses. Et
+l&rsquo;eau de<br>
+ tomber! La route, noy&eacute;e par le d&eacute;luge, devenait
+impraticable. Les<br>
+ roues s&rsquo;embourbaient. Les b&ecirc;tes
+s&rsquo;arr&ecirc;taient. A la fin, &agrave; perte de<br>
+ vue, ce ne fut qu&rsquo;un &eacute;tang immense, et les
+charretiers dirent:</p>
+
+<p>-- Allons, il faut descendre! femmes, filles, &agrave; terre
+toutes, si vous<br>
+ ne voulez coucher au milieu des tamaris!</p>
+
+<p>-- Mais il faut donc marcher dans l&rsquo;eau?</p>
+
+<p>-- Marchant nu-pieds, les belles, vous gagnerez le Grand
+Pardon: car<br>
+ vous en avez besoin, et vos p&eacute;ch&eacute;s diablement
+p&egrave;sent!</p>
+
+<p>Jeunes et vieux, filles et femmes, tout le monde descendit.
+Avec des<br>
+ rires, des cris aigus, chacun pour patauger se d&eacute;chaussa
+et se<br>
+ troussa. Les charretiers prirent les enfants sur les
+&eacute;paules &agrave;<br>
+ califourchon, et Mathieu, tendant le dos &agrave; la m&egrave;re
+du tendron de<br>
+ notre charret&eacute;e!</p>
+
+<p>-- Tenez, mettez-vous l&agrave; brave femme, lui fit-il, je
+vous porterai &agrave;<br>
+ la ch&egrave;vre-morte.</p>
+
+<p>Celle-ci, une dondon qui avait peine &agrave; cheminer, ne dit
+non.</p>
+
+<p>-- Et toi, ajouta-t-il en me guignant de l&rsquo;oeil,
+charge-toi d'Alarde,<br>
+ hein? Puis, pour nous soulager, nous changerons de temps en
+temps.</p>
+
+<p>Et du coup, sur le dos, sans plus de formalit&eacute; nous
+primes chacun la<br>
+ n&ocirc;tre, et tous les gars du p&egrave;lerinage ayant comme
+nous autres endoss&eacute;<br>
+ chacun la sienne, figurez-vous la bonne farce!</p>
+
+<p>Mathieu et sa gagui riaient comme des fous. Moi, autour de mon
+cou,<br>
+ sentant ces bras frais et ronds, ces bras d'Alarde qui sur nos
+t&ecirc;tes<br>
+ tenait ouvert le parapluie, quand j&rsquo;eus sur les deux
+hanches, les<br>
+ mollets de la petite qui, pauvrette, par pudeur n&rsquo;osait pas
+les<br>
+ serrer, je n&rsquo;aurais pas donn&eacute; (je l&rsquo;avoue
+aujourd&rsquo;hui encore), pas<br>
+ donn&eacute; pour beaucoup notre voyage de Camargue avec la
+pluie et le<br>
+ g&acirc;chis.</p>
+
+<p>-- Mon Dieu! r&eacute;p&eacute;tait Alarde, si mon cadet me
+voyait ainsi! mon cadet<br>
+ qui ne me veut plus, mon beau cadet! mon beau cadet!</p>
+
+<p>J&rsquo;avais beau, moi, lui parler, lui faire en tapinois mes,
+petits<br>
+ compliments, elle n&rsquo;entendait pas et ne me voyait pas...
+Mais sa<br>
+ bouche haletait sur mon cou, sur mon &eacute;paule et je
+n&rsquo;aurais eu<br>
+ vraiment qu&rsquo;&agrave; tourner un peu la t&ecirc;te pour lui
+faire un baiser; sa<br>
+ chevelure effleurait la mienne; l&rsquo;odeur ti&egrave;de de sa
+chair, de sa<br>
+ chair jeune, m&rsquo;embaumait; tremblante, sa poitrine
+&eacute;tait agit&eacute;e sur<br>
+ moi; et, m&rsquo;illusionnant comme elle qui &eacute;tait toute
+&agrave; son cadet, moi<br>
+ je croyais, comme Paul, porter aussi ma Virginie.</p>
+
+<p>Au meilleur de mon r&ecirc;ve, Mathieu qui
+s&rsquo;&eacute;reintait sous sa grosse<br>
+ maman, me dit: "Changeons un peu! je n&rsquo;en puis plus, mon
+cher!" Et,<br>
+ au pied d&rsquo;une <i>agachole</i> (c&rsquo;est le nom qu&rsquo;en
+Camargue on donne aux<br>
+ tamaris laiss&eacute;s en baliveaux) ayant fait pose tous les
+deux, Mathieu<br>
+ reprit la fille et moi h&eacute;las! la m&egrave;re. Et
+c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;on pataugea<br>
+ avec de l&rsquo;eau jusqu a mi-jambes, durant plus d&rsquo;une
+lieue, sans<br>
+ &eacute;prouver trop de fatigue, et tour &agrave; tour nous
+d&eacute;lassant de la fa&ccedil;on<br>
+ que je vous dis, avec la r&ecirc;verie d&rsquo;une intrigue
+id&eacute;ale.</p>
+
+<p>A la longue pourtant, nous parv&icirc;nmes en vue du
+ch&acirc;teau d&rsquo;Avignon: la<br>
+ grosse pluie cessa, le temps se mit au clair, le chemin se
+ressuya;<br>
+ on remonta sur les charrettes et, par l&agrave;, vers les quatre
+heures,<br>
+ nous v&icirc;mes tout &agrave; coup s&rsquo;&eacute;lever, dans
+l&rsquo;azur de la mer et du ciel,<br>
+ avec les trois baies de son clocher roman, ses merlons roux,
+ses<br>
+ contreforts, l&rsquo;&eacute;glise des Saintes-Maries.</p>
+
+<p>Il n&rsquo;y eut qu&rsquo;un cri: "O grandes Saintes!" car ce
+sanctuaire perdu,<br>
+ l&agrave;-bas au fond du Vacar&eacute;s, dans les sables du
+littoral, est, comme on<br>
+ dirait, la Mecque de tout le golfe du Lion. Et ce qui frappe
+l&agrave;, par<br>
+ sa grandeur harmonieuse, par sa vo&ucirc;te incommensurable,
+c&rsquo;est cette<br>
+ ample surface de terre et de mer o&ugrave; l&rsquo;oeil, mieux
+que partout<br>
+ ailleurs, peut embrasser le cercle de l&rsquo;horizon terrestre,
+l&rsquo;<i>orbis<br>
+ terrarum</i> des anciens.</p>
+
+<p>Et Lamouroux nous dit:</p>
+
+<p>-- Nous arriverons &agrave; temps pour descendre les
+ch&acirc;sses, car,<br>
+ messieurs, vous le savez, c&rsquo;est nous, les Beaucairois, qui
+avons,<br>
+ avant tous, le droit de tourner le treuil pour la descente
+des<br>
+ Saintes.</p>
+
+<p>Ce propos se rapporte &agrave; l&rsquo;usage que voici:</p>
+
+<p>Les reliques v&eacute;n&eacute;r&eacute;es de Marie
+Jacob&eacute;, de Marie Salom&eacute;, et de Sara<br>
+ leur servante sont renferm&eacute;es, sous la vo&ucirc;te du
+choeur et de<br>
+ l&rsquo;abside, dans une chapelle haute, d&rsquo;o&ugrave;, par un
+orifice qui donne<br>
+ dans l&rsquo;&eacute;glise, la veille de la f&ecirc;te et au
+moyen<br>
+ d&rsquo;un c&acirc;ble, on les descend lentement sur la foule
+enthousiaste.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu&rsquo;on eut d&eacute;tel&eacute;, au milieu des
+dunes couvertes d'arroches et de<br>
+ tamaris, qui entourent le bourg, nous cour&ucirc;mes &agrave;
+l&rsquo;&eacute;glise.</p>
+
+<p>"&Eacute;claire-les, ces Saintes ch&eacute;ries!" criaient des
+Montpelli&eacute;raines qui<br>
+ vendaient, devant la porte, des cierges, des bougies, des images
+et<br>
+ des m&eacute;dailles.</p>
+
+<p>L&rsquo;&eacute;glise &eacute;tait bond&eacute;e de gens du
+Languedoc, de femmes du pays<br>
+ d&rsquo;Arles, d&rsquo;infirmes, de boh&eacute;miennes, tous les
+uns sur les autres. Ce<br>
+ sont d&rsquo;ailleurs les boh&eacute;miens qui font br&ucirc;ler
+les plus gros cierges,<br>
+ mais exclusivement &agrave; l&rsquo;autel de Sara, qui,
+d&rsquo;apr&egrave;s leur croyance,<br>
+ &eacute;tait de leur nation. C&rsquo;est m&ecirc;me aux
+Saintes-Maries que ces nomades<br>
+ tiennent leurs assembl&eacute;es annuelles, y faisant de loin en
+loin<br>
+ l&rsquo;&eacute;lection de leur reine.</p>
+
+<p>Pour entrer ce fut difficile. Des comm&egrave;res de
+N&icirc;mes emb&eacute;guin&eacute;es de<br>
+ noir, qui tra&icirc;naient avec elles leurs coussins (le coutil
+pour<br>
+ coucher dans l&rsquo;&eacute;glise, se disputaient les chaises
+:</p>
+
+<p>"Je l&rsquo;avais avant vous! -- Moi je l&rsquo;avais
+lou&eacute;e!" Un pr&ecirc;tre faisait<br>
+ baiser de bouche en bouche <i>le Saint Bras</i>; aux malades on
+donnait<br>
+ des verres d&rsquo;eau saum&acirc;tre, de l&rsquo;eau du puits des
+Saintes qui est au<br>
+ milieu de la nef et qui, &agrave; ce qu&rsquo;on dit, ce
+jour-l&agrave; devient douce.<br>
+ Certains, pour s&rsquo;en servir en guise de rem&egrave;de,
+raclaient avec leurs<br>
+ ongles la poussi&egrave;re d&rsquo;un marbre antique, sculpture
+encastr&eacute;e dans le<br>
+ mur, qui fut "l&rsquo;oreiller des Saintes". Une odeur, une
+touffeur de<br>
+ cierges br&ucirc;lants, d&rsquo;encens,
+d&rsquo;&eacute;chauff&eacute;, de faguenas, vous suffoquait.<br>
+ Et chaque groupe, &agrave; pleine voix et p&ecirc;le-m&ecirc;le,
+y chantait son<br>
+ cantique.</p>
+
+<p>Mais en l&rsquo;air, quand apparurent les deux ch&acirc;sses en
+forme d&rsquo;arches,<br>
+ a&iuml;e! quels cris "Grandes Saintes Maries!" Et &agrave;
+mesure que la corde se<br>
+ d&eacute;roulait dans l&rsquo;espace, les cris aigus, les spasmes
+s&rsquo;exasp&eacute;raient<br>
+ de plus belle. Les fronts, les bras lev&eacute;s, la foule
+pantelante<br>
+ attendait un miracle... Oh! du fond de l&rsquo;&eacute;glise,
+soudain s&rsquo;est<br>
+ &eacute;lanc&eacute;e, comme si elle avait des ailes, une
+superbe jeune fille,<br>
+ blonde, d&eacute;chevel&eacute;e; et fr&ocirc;lant de ses pieds
+les t&ecirc;tes de la foule,<br>
+ elle vole, comme un spectre, au travers de la nef, vers les
+ch&acirc;sses<br>
+ flottantes et crie: "O Grandes Saintes! Rendez-moi, par
+piti&eacute;,<br>
+ l&rsquo;amour de mon cadet! "</p>
+
+<p>Tous se lev&egrave;rent. "C&rsquo;est Alarde " criaient les
+Beaucairois. "C&rsquo;est<br>
+ sainte Madeleine qui vient visiter ses soeurs!" disaient
+d&rsquo;autres<br>
+ effar&eacute;s... Et en somme nous pleurions tous.</p>
+
+<p>Pour finir, le lendemain, il y eut la procession sur le sable
+de la<br>
+ plage, au mugissement, au souffle des ondes blanchissantes qui
+s&rsquo;y<br>
+ &eacute;claboussaient. Au loin, sur la haute mer louvoyaient
+deux ou trois<br>
+ navires qui avaient l&rsquo;air en panne et les gens se
+montraient une<br>
+ tra&icirc;n&eacute;e resplendissante que le remous des vagues
+prolongeait sur la<br>
+ mer: "C&rsquo;est ce chemin, disait-on, que les Saintes Maries,
+dans leur<br>
+ nacelle, tinrent pour aborder en Provence apr&egrave;s la mort
+de<br>
+ Notre-Seigneur". Sur le rivage vaste, au milieu de ces
+visions<br>
+ qu&rsquo;illuminait un soleil clair, il nous semblait vraiment
+que nous<br>
+ &eacute;tions en paradis.</p>
+
+<p>Alarde, la belle fille, un peu p&acirc;lie depuis la veille,
+portait sur<br>
+ les &eacute;paules, avec d&rsquo;autres Beaucairoises, la
+"Nacelle des Saintes" et<br>
+ tous disaient: "H&eacute;las ! c&rsquo;est une pauvre folle que
+son cadet a<br>
+ d&eacute;laiss&eacute;e."</p>
+
+<p>Mais comme nous voulions aller voir Aigues-Mortes et
+qu&rsquo;&eacute;tait de<br>
+ partance un omnibus qui y passait, aussit&ocirc;t que les
+Saintes eurent<br>
+ (vers les quatre heures) remont&eacute; dans leur chapelle, nous
+nous<br>
+ embarqu&acirc;mes de suite avec un troupeau de comm&egrave;res
+de Montpellier ou<br>
+ de Lunel, revendeuses et tripi&egrave;res &agrave; coiffes
+bouillonn&eacute;es, qui, d&egrave;s<br>
+ qu&rsquo;ou fut en route, se mirent &agrave; chanter derechef
+&agrave; plein gosier:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Courons aux Saintes Maries<br>
+ Pour leur donner notre foi;<br>
+ Que nos coeurs se multiplient<br>
+ Pour J&eacute;sus et pour sa croix!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>et cet autre cantique si r&eacute;p&eacute;t&eacute; pendant
+la f&ecirc;te:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>D&eacute;sarmez le Christ, d&eacute;sarmez le Christ<br>
+ Par vos pri&egrave;res<br>
+ D&eacute;sarmez le Christ, d&eacute;sarmez le Christ<br>
+ Et soyez au ciel nos bonnes m&egrave;res!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>-- C&rsquo;est pourtant dame Roque, rien qu&rsquo;elle et son
+mari, qui le<br>
+ firent, ce joli chant, disait une poissarde en achevant ses<br>
+ victuailles, et toute cette nuit on ne chante plus que
+&ccedil;a.</p>
+
+<p>Les femmes de Provence ne savaient rien chanter que les
+anciens<br>
+ cantiques de leur <i>Ame d&eacute;vote</i> (1):</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>J&rsquo;ai vu sous de sombres voiles<br>
+ Onze &eacute;toiles,<br>
+ La lune avec le soleil</i>.</p>
+</blockquote>
+
+<p>-- Ah ! combien sont plus beaux nos chants de Montpellier!</p>
+
+<p>-- Et les langues d&rsquo;aller. Nous pass&acirc;mes sur un
+banc le petit Rh&ocirc;ne,<br>
+ &agrave; Sylve-R&eacute;al. Il y avait l&agrave; un fort, un
+joli petit fort, dor&eacute; par le<br>
+ soleil et b&acirc;ti par Vauban, que le G&eacute;nie tr&egrave;s
+sottement a fait<br>
+ d&eacute;truire depuis lors.</p>
+
+<p>Nous travers&acirc;mes le d&eacute;sert et la
+<i>pin&egrave;de</i> du Sauvage, et sur le soir<br>
+ enfin, du milieu des marais, nous v&icirc;mes &eacute;merger,
+noirs et farouches<br>
+ dans la pourpre du couchant, les gigantesques tours, les
+cr&eacute;neaux,<br>
+ les remparts de la ville d&rsquo;Aigues-Mortes.</p>
+
+<p>-- N&rsquo;importe! fit alors une des bonnes femmes, si,
+pendant le voyage<br>
+ de l&rsquo;omnibus aux Saintes il y avait &agrave; Montpellier
+plus d&rsquo;enterrements<br>
+ qu&rsquo;il ne faut, les croque-morts, peut-&ecirc;tre, seraient
+embarrass&eacute;s.</p>
+
+<p>-- Eh bien! on porterait &agrave; bras.</p>
+
+<p>-- Oh! je crois qu&rsquo;ils en ont deux, de voitures pour les
+morts...</p>
+
+<p>A ces mots, nous apercevant que l&rsquo;horrible guimbarde,
+a&iuml;e! &eacute;tait<br>
+ peinte en noir:</p>
+
+<p>-- Mais par hasard, demand&acirc;mes-nous, cet omnibus
+serait...</p>
+
+<p>-- Le carrosse, messieurs, des pompes fun&egrave;bres de
+Montpellier.</p>
+
+<p>-- Sacr&eacute; coquin de sort!</p>
+
+<p>Affol&eacute;s, d&rsquo;un coup de pied nous ouvr&icirc;mes la
+porti&egrave;re, nous saut&acirc;mes<br>
+ sur la route, nous pay&acirc;mes le conducteur et, ayant
+secou&eacute; nos hardes<br>
+ au grand air, &agrave; pied et &agrave; notre aise nous
+gagn&acirc;mes Aigues-Mortes.</p>
+
+<p>Une vraie ville forte de Syrie ou d&rsquo;&Eacute;gypte, cette
+silencieuse cit&eacute;<br>
+ des Ventres-Bleus (comme les gens d&rsquo;Aigues&mdash;Mortes sont
+d&eacute;nomm&eacute;s<br>
+ quelquefois, par allusion aux fi&egrave;vres end&eacute;miques
+du pays), avec son<br>
+ quadrilat&egrave;re de remparts formidables calcin&eacute;s au
+soleil, qu&rsquo;on dirait<br>
+ de tant&ocirc;t abandonn&eacute; par saint Louis, avec sa tour
+de Constance, o&ugrave;,<br>
+ sous Louis XIV, apr&egrave;s les dragonnades, furent
+emprisonn&eacute;es quarante<br>
+ protestantes qui y rest&egrave;rent oubli&eacute;es dans une
+horrible d&eacute;tention,<br>
+ jusqu&rsquo;&agrave; la fin du r&egrave;gne, durant
+peut-&ecirc;tre quarante ans.</p>
+
+<p>(1) Titre d&rsquo;un recueil de cantiques fort populaires
+autrefois, oeuvre<br>
+ d'un pr&ecirc;tre de Provence.</p>
+
+<p>Un jour, longtemps apr&egrave;s, avec deux belles dames du
+monde protestant<br>
+ de N&icirc;mes, nous retournions visiter la grosse tour
+d'Aigues-Mortes, et<br>
+ en lisant les noms des malheureuses prisonni&egrave;res,
+grav&eacute;s par<br>
+ elles-m&ecirc;mes dans les pierres du donjon: "Po&egrave;te,
+nous dirent-elles,<br>
+ suffocantes d&rsquo;&eacute;motion, ne vous &eacute;tonnez pas de
+nous voir pleurer<br>
+ ainsi: pour nous autres huguenotes, ces pauvres femmes, martyres
+de<br>
+ leur foi, sont nos Saintes Maries! "</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XV</h2>
+
+<h3>JEAN ROUSSI&Egrave;RE</h3>
+
+<p>L&rsquo;adroit laboureur. -- Le char de verdure. -- La
+l&eacute;gende de saint<br>
+ &Eacute;loi -- L&rsquo;air de <i>Magali</i>. -- La mort de mon
+p&egrave;re. -- Les<br>
+ fun&eacute;railles, -- Le deuil. -- Le partage.</p>
+
+<p>-- Bonjour, monsieur Fr&eacute;d&eacute;ric.</p>
+
+<p>-- Ha! bonjour.</p>
+
+<p>-- Que m&rsquo;a-t-on dit? que vous avez besoin d&rsquo;un homme
+&agrave; gages!</p>
+
+<p>-- Oui... D&rsquo;o&ugrave; es-tu?</p>
+
+<p>-- De Villeneuve, le pays des "l&eacute;zards", pr&egrave;s
+d&rsquo;Avignon.</p>
+
+<p>-- Et que sais-tu faire?</p>
+
+<p>-- Un peu tout. J&rsquo;ai &eacute;t&eacute; valet aux moulins
+&agrave; huile, muletier,<br>
+ carrier, gar&ccedil;on de labour, meunier, tondeur, faucheur
+lorsqu&rsquo;il le<br>
+ faut, lutteur &agrave; l&rsquo;occasion, &eacute;mondeur de
+peupliers, un m&eacute;tier &eacute;lev&eacute;!<br>
+ et m&ecirc;me cureur de puits, qui est le plus bas de tous.</p>
+
+<p>-- Et l&rsquo;on t&rsquo;appelle?</p>
+
+<p>-- Jean Roussi&egrave;re, et Rousseyron (et Seyron pour
+abr&eacute;ger ).</p>
+
+<p>-- Combien veux-tu gagner? C&rsquo;est pour mener les
+b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>-- Dans les quinze louis.</p>
+
+<p>-- Je te donne cent &eacute;cus.</p>
+
+<p>-- Va donc pour cent &eacute;cus!</p>
+
+<p>Voil&agrave; comment je louai le laboureur Jean
+Roussi&egrave;re, celui-l&agrave; qui<br>
+ m&rsquo;apprit l&rsquo;air populaire de <i>Magali</i>: un luron
+jovial et taill&eacute; en<br>
+ hercule, qui, la derni&egrave;re ann&eacute;e que je passai au
+Mas, avec mon p&egrave;re<br>
+ aveugle, dans les longues veill&eacute;es de notre solitude
+savait me garder<br>
+ d'ennui, en bon vivant qu'il &eacute;tait.</p>
+
+<p>Fin laboureur, il avait toujours aux l&egrave;vres quelque
+chanson joyeuse:</p>
+
+<p><i>"L'araire est compos&eacute; -- de trente et une
+pi&egrave;ces; -- celui qui<br>
+ l'inventa -- devait en savoir long! -- Pour s&ucirc;r, c'est
+quelque<br>
+ monsieur."</i></p>
+
+<p>Et naturellement adroit ou artiste, si l'on veut, quoi qu'il
+f&icirc;t,<br>
+ soit le comble d'une meule de paille ou une pile de fumier,
+ou<br>
+ l'arrimage d'un chargement, il savait donner la ligne
+harmonieuse ou,<br>
+ comme on dit, le galbe. Seulement, il avait le d&eacute;faut de
+son ma&icirc;tre:<br>
+ il aimait quelque peu &agrave; dormir et &agrave; faire la
+m&eacute;ridienne.</p>
+
+<p>Charmant causeur, du reste. Et il fallait l'entendre
+lorsqu'il<br>
+ parlait du temps o&ugrave;, sur le chemin de halage, il
+conduisait les<br>
+ grands chevaux qui remorquaient, attach&eacute;es l'une &agrave;
+l'autre, les<br>
+ gabares du Rh&ocirc;ne, &agrave; Valence, &agrave; Lyon.</p>
+
+<p>-- Croyez-vous, disait-il, qu'&agrave; l'&acirc;ge de vingt
+ans, j'ai men&eacute;<br>
+ bravement le plus bel &eacute;quipage des rivages du
+Rh&ocirc;ne? Un &eacute;quipage de<br>
+ quatre-vingts &eacute;talons, coupl&eacute;s quatre par quatre,
+qui tra&icirc;naient six<br>
+ bateaux! Que c'&eacute;tait beau, pourtant, le matin, quand nous
+partions,<br>
+ sur les digues du grand fleuve, et que, silencieuse, cette
+flotte,<br>
+ lentement, remontait le cours de l'eau!</p>
+
+<p>Et Jean Roussi&egrave;re &eacute;num&eacute;rait tous les
+endroits des deux rives: les<br>
+ auberges, les h&ocirc;tesses, les rivi&egrave;res, les
+pal&eacute;es, les pav&eacute;s et les<br>
+ gu&eacute;s, d'Arles au Revestidou, de la Coucourde &agrave;
+l'Ermitage.</p>
+
+<p>Mais son bonheur, mais son triomphe, &agrave; notre brave
+Rousseyron,<br>
+ c'&eacute;tait lors de la Saint-&Eacute;loi.</p>
+
+<p>-- A vos Maillanais, disait-il, s'ils ne l'ont pas vu encore,
+nous<br>
+ montrerons comment on monte une petite mule.</p>
+
+<p>Saint-&Eacute;loi est, en Provence, la f&ecirc;te des
+agriculteurs. Par toute la<br>
+ Provence, les cur&eacute;s, comme vous savez, ce jour-l&agrave;,
+b&eacute;nissent les<br>
+ b&ecirc;tes, &acirc;nes, mulets et chevaux, et les gens aux
+bestiaux font go&ucirc;ter<br>
+ le pain b&eacute;nit, cet excellent pain b&eacute;nit,
+parfum&eacute; avec l'anis et dor&eacute;<br>
+ avec des oeufs, qu'on appelle <i>tortillades</i>. Mais chez
+nous, ce<br>
+ jour-l&agrave;, on fait courir la charrette, un chariot de
+verdure attel&eacute; de<br>
+ quarante ou cinquante b&ecirc;tes, capara&ccedil;onn&eacute;es
+comme au temps des<br>
+ tournois,<br>
+ harnach&eacute;es de sous-barbes, de housses brod&eacute;es, de
+plumets, de miroirs<br>
+ et de lunes de laiton, et on met le fouet &agrave; l'encan,
+c'est-&agrave;-dire<br>
+ qu'&agrave; l'ench&egrave;re on met publiquement la charge de
+Prieur:</p>
+
+<p>-- A trente francs le fouet! &agrave; cent francs! &agrave;
+deux cents francs! Une<br>
+ fois, deux fois, trois fois!</p>
+
+<p>Au plus offrant &eacute;choit la royaut&eacute; de la
+f&ecirc;te. La <i>Charrette Ram&eacute;e</i> va<br>
+ &agrave; la procession, avec la cavalcade de laboureurs
+all&egrave;gres qui<br>
+ marchent fi&egrave;rement, chacun pr&egrave;s de sa b&ecirc;te,
+en faisant claquer son<br>
+ fouet. Sur la charrette, accompagn&eacute;s d'un tambour et d'un
+fifre, les<br>
+ Prieurs sont assis. Sur les mulets, les p&egrave;res enfourchent
+leurs<br>
+ petits qui s'accrochent heureux aux attelles des colliers.
+Les<br>
+ colliers, &agrave; leur chaperon, ont tous une <i>tortillade</i>
+(g&acirc;teau en forme<br>
+ de couronne) et un fanion en papier avec l'image de saint
+&Eacute;loi. Et,<br>
+ port&eacute; sur les &eacute;paules des Prieurs de l'an
+pass&eacute;, le saint, en pleine<br>
+ gloire, tel qu'un &eacute;v&ecirc;que d'or, s'avance la crosse
+&agrave; la main.</p>
+
+<p>Puis, la procession faite, la Charrette emport&eacute;e par
+les cinquante<br>
+ mulets ou mules, roule autour du village, dans un tourbillon,
+avec<br>
+ les gar&ccedil;ons de labour courant &eacute;perdument &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de leurs b&ecirc;tes, tous<br>
+ en corps de chemise, le bonnet sur l'oreille, aux pieds les
+souliers<br>
+ minces et la ceinture aux flancs.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; que Jean Roussi&egrave;re, montant, cette
+ann&eacute;e-l&agrave;, notre mule<br>
+ "Falette" &agrave; la croupe d'amande, &eacute;pata les
+spectateurs. Preste comme<br>
+ un chat, il sautait sur la b&ecirc;te, descendait, remontait,
+tant&ocirc;t assis<br>
+ d'un seul c&ocirc;t&eacute;, tant&ocirc;t se tenant debout sur
+la croupe de la mule et<br>
+ tant&ocirc;t sur son dos faisant le pied de grue, l'arbre
+fourchu ou la<br>
+ grenouille, en un mot la fantasia, comme les cavaliers
+arabes.</p>
+
+<p>Le plus joli, c'est l&agrave; que je voulais en venir, fut au
+repas de<br>
+ Saint-&Eacute;loi (car, apr&egrave;s la charrette, les Prieurs
+paient le festin).<br>
+ Lorsqu'on eut mang&eacute; et bu et que le ventre plein, chaque
+convive dit<br>
+ la sienne, Roussi&egrave;re se leva et fit &agrave; la
+tabl&eacute;e:</p>
+
+<p>-- Camarades! vous voil&agrave; tout un peuple de
+<i>pieds-poudreux</i> et de<br>
+ b&eacute;l&icirc;tres, qui faites la Saint-&Eacute;loi depuis
+mille ans peut-&ecirc;tre et vous<br>
+ ne connaissez pas, j'en suis &agrave; peu pr&egrave;s s&ucirc;r,
+l'histoire de votre<br>
+ grand patron.</p>
+
+<p>-- Non, dirent les convives... N'&eacute;tait-il pas
+mar&eacute;chal?</p>
+
+<p>-- Si, mais je vais vous conter comment il se convertit.</p>
+
+<p>Et tout en trempant dans son verre, plein de vin de Tavel,
+la<br>
+ <i>tortillade</i> fine qu'il croquait &agrave; mesure, mon
+laboureur commen&ccedil;a:</p>
+
+<p>"Notre Seigneur Dieu le p&egrave;re, un jour, en paradis,
+&eacute;tait tout<br>
+ soucieux. L'enfant J&eacute;sus lui dit:</p>
+
+<p>-- Qu'avez-vous? p&egrave;re.</p>
+
+<p>-- J'ai, r&eacute;pondit Dieu, un souci qui me tarabuste...
+Tiens, regarde<br>
+ l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>-- O&ugrave;? dit J&eacute;sus.</p>
+
+<p>-- Par l&agrave;-bas, dans le Limousin, droit de mon doigt: tu
+vois bien,<br>
+ dans ce village, vers le faubourg, une boutique de
+mar&eacute;chal ferrant,<br>
+ une belle grande boutique?</p>
+
+<p>-- Je vois, je vois.</p>
+
+<p>-- Eh bien! mon fils, l&agrave; est un homme que j'aurais
+voulu sauver: on<br>
+ l'appelle ma&icirc;tre &Eacute;loi. C'est un gaillard solide,
+observateur fid&egrave;le<br>
+ de mes commandements, charitable au pauvre monde, serviable
+&agrave;<br>
+ n'importe qui, d'un bon compte avec la pratique, et martelant
+du<br>
+ matin au soir sans mal parler ni blasph&eacute;mer... Oui, il me
+semble<br>
+ digne de devenir un rand saint.</p>
+
+<p>-- Et qui emp&ecirc;che? dit J&eacute;sus.</p>
+
+<p>-- Son orgueil, mon enfant. Parce qu'il est bon ouvrier,
+ouvrier de<br>
+ premier ordre, &Eacute;loi croit que sur terre nul n'est
+au-dessus de lui,<br>
+ et pr&eacute;somption est perdition.</p>
+
+<p>-- Seigneur P&egrave;re, fit J&eacute;sus, si vous me vouliez
+permettre de<br>
+ descendre sur la terre, j'essaierais de le convertir.</p>
+
+<p>-- Va, mon cher fils.</p>
+
+<p>Et le bon J&eacute;sus descendit. V&ecirc;tu en apprenti, son
+baluchon derri&egrave;re le<br>
+ dos, le divin ouvrier arrive droit dans la rue o&ugrave;
+demeurait &Eacute;loi. Sur<br>
+ la porte d'&Eacute;loi, selon l'usage &eacute;tait l'enseigne,
+et l'enseigne<br>
+ portait: <i>&Eacute;loi le mar&eacute;chal, ma&icirc;tre sur
+tous les ma&icirc;tres, en deux<br>
+ chaudes forge un fer.</i></p>
+
+<p>Le petit apprenti met donc le pied sur le seuil et,
+&ocirc;tant son<br>
+ chapeau:</p>
+
+<p>-- Dieu vous donne le bonjour, ma&icirc;tre, et &agrave; la
+compagnie: si vous<br>
+ aviez besoin d'un peu d'aide?</p>
+
+<p>-- Pas pour le moment, r&eacute;pond &Eacute;loi.</p>
+
+<p>-- Adieu donc, ma&icirc;tre: ce sera pour une autre fois.</p>
+
+<p>Et J&eacute;sus, le bon J&eacute;sus, continue son chemin. Il
+y avait, dans la rue,<br>
+ un groupe d'hommes qui causaient et J&eacute;sus dit en
+passant:</p>
+
+<p>-- Je n'aurais pas cru que dans une boutique telle, o&ugrave;
+il doit y<br>
+ avoir, ce semble, tant d'ouvrage, on me refus&acirc;t le
+travail.</p>
+
+<p>-- Attends un peu, mignon, lui fait un des voisins. Comment
+as-tu<br>
+ salu&eacute; en entrant chez ma&icirc;tre &Eacute;loi?</p>
+
+<p>-- J'ai dit comme l'on dit: "Dieu vous donne le bonjour,
+ma&icirc;tre, et &agrave;<br>
+ la compagnie!"</p>
+
+<p>-- Ha! ce n'est pas ainsi qu'il fallait dire... Il fallait
+l'appeler<br>
+ <i>ma&icirc;tre sur tous les ma&icirc;tres</i>... Tiens, regarde
+l'&eacute;criteau.</p>
+
+<p>-- C'est vrai, dit J&eacute;sus, je vais essayer de
+nouveau.</p>
+
+<p>Et de ce pas il retourne &agrave; la boutique.</p>
+
+<p>-- Dieu vous le donne bon, ma&icirc;tre sur tous les
+ma&icirc;tres! N'auriez-vous<br>
+ pas besoin d'ouvrier?</p>
+
+<p>-- Entre, entre, r&eacute;pond &Eacute;loi, j'ai pens&eacute;
+depuis tant&ocirc;t que nous<br>
+ t'occuperions aussi... Mais &eacute;coute ceci pour une bonne
+fois: quand tu<br>
+ me salueras, tu dois m'appeler <i>ma&icirc;tre</i>, vois-tu?
+<i>sur tous les<br>
+ ma&icirc;tres</i>, car ce n'est pas pour me vanter, mais
+d'hommes comme moi,<br>
+ qui forgent un fer en deux chaudes, le Limousin n'en a pas
+deux!</p>
+
+<p>-- Oh! repliqua l'apprenti, dans notre pays, &agrave; nous,
+nous forgeons &ccedil;a<br>
+ en une chaude!</p>
+
+<p>-- Rien que dans une chaude? Tais-toi donc, va, gamin, car
+cela n'est<br>
+ pas possible...</p>
+
+<p>-- Eh bien! vous allez voir, ma&icirc;tre sur tous les
+ma&icirc;tres!</p>
+
+<p>J&eacute;sus prend un morceau de fer, le jette dans la forge,
+souffle,<br>
+ attise le feu; et quand le fer est rouge, rouge et incandescent,
+il<br>
+ va le prendre avec la main.</p>
+
+<p>-- A&iuml;e! mon pauvre nigaud! le premier compagnon lui crie,
+tu vas te<br>
+ roussir les doigts!</p>
+
+<p>-- N'ayez pas peur, r&eacute;pond J&eacute;sus, gr&acirc;ce
+&agrave; Dieu, dans notre pays, nous<br>
+ n'avons pas besoin de tenailles. Et le petit ouvrier saisit avec
+la<br>
+ main le fer rougi &agrave; blanc, le porte sur l'enclume et avec
+son<br>
+ martelet, pif! paf! patati! patata! en un clin d'oeil
+l'&eacute;tire,<br>
+ l'aplatit, l'arrondit et l'&eacute;tampe si bien qu'on le dirait
+moul&eacute;.</p>
+
+<p>-- Oh! moi aussi, fit ma&icirc;tre &Eacute;loi, si je voulais
+bien.</p>
+
+<p>Il prend donc un morceau de fer, le jette dans la forge,
+souffle,<br>
+ attise le feu; et quand le fer est rouge, il vient pour le
+saisir<br>
+ comme son apprenti et l'apporter &agrave; l'enclume... Mais il
+se br&ucirc;le les<br>
+ doigts: il a beau se h&acirc;ter, beau faire son dur &agrave;
+cuire, il lui faut<br>
+ l&acirc;cher prise pour courir aux tenailles. Le fer de cheval
+cependant<br>
+ froidit... Et allons, pif! et paf! quelques &eacute;tincelles
+jaillissent...<br>
+ Ah! pauvre ma&icirc;tre &Eacute;loi! il eut beau frapper, se
+mettre tout en nage,<br>
+ il ne put parvenir &agrave; l'achever dans une chaude.</p>
+
+<p>-- Mais chut! fit l'apprenti, il m'a sembl&eacute; ou&iuml;r
+le galop d'un<br>
+ cheval...</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre &Eacute;loi aussit&ocirc;t se carre sur la porte
+et voit un cavalier, un<br>
+ superbe cavalier qui s'arr&ecirc;te devant la boutique. Or
+c'&eacute;tait saint<br>
+ Martin.</p>
+
+<p>-- Je viens de loin, dit celui-ci, mon cheval a perdu une
+couple de<br>
+ fers et il me tardait fort de trouver un mar&eacute;chal.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre &Eacute;loi se rengorge, et lui parle en ces
+termes:</p>
+
+<p>-- Seigneur, en v&eacute;rit&eacute;, vous ne pouviez mieux
+rencontrer. Vous &ecirc;tes<br>
+ chez le premier forgeron de Limousin, de Limousin et de France,
+qui<br>
+ peut se dire ma&icirc;tre au-dessus de tous les ma&icirc;tres et
+qui forge un fer<br>
+ en deux chaudes... Petit, va tenir le pied.</p>
+
+<p>-- Tenir le pied! r&eacute;partit J&eacute;sus. Nous trouvons,
+dans notre pays, que<br>
+ ce n'est pas n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>-- Par exemple! s'&eacute;cria le ma&icirc;tre
+mar&eacute;chal, celle-l&agrave; est par trop<br>
+ dr&ocirc;le: et comment peut-on ferrer, chez toi, sans tenir le
+pied?</p>
+
+<p>-- Mais rien de si facile, mon Dieu! vous allez le voir.</p>
+
+<p>Et voil&agrave; le petit qui saisit le boutoir, s'approche du
+cheval et,<br>
+ crac! lui coupe le pied. Il apporte le pied dans la boutique,
+le<br>
+ serre dans l'&eacute;tau, lui cure bien la corne, y applique le
+fer neuf<br>
+ qu'il venait d'&eacute;tamper, avec le brochoir y plante les
+clous; puis,<br>
+ desserrant l'&eacute;tau, retourne le pied au cheval, y crache
+dessus,<br>
+ l'adapte; et n'ayant fait que dire avec un signe de croix: "Mon
+Dieu!<br>
+ que le sang se caille", le pied se trouve arrang&eacute;, et
+ferr&eacute; et<br>
+ solide, comme on n'avait jamais vu, comme on ne verra plus
+jamais.</p>
+
+<p>Le premier compagnon ouvrait des yeux comme des paumes, et
+ma&icirc;tre<br>
+ &Eacute;loi, coll&egrave;gues, commen&ccedil;ait &agrave;
+suer.</p>
+
+<p>-- Ho! dit-il enfin, pardi! en faisant comme &ccedil;a, je
+ferrai tout aussi<br>
+ bien.</p>
+
+<p>&Eacute;loi se met &agrave; l'oeuvre: le boutoir &agrave; la
+main, il s'approche du cheval<br>
+ et, crac, lui coupe le pied. Il l'apporte dans la boutique, le
+serre<br>
+ dans l'&eacute;tau et le ferre &agrave; son aise comme avait
+fait le petit. Puis,<br>
+ c'est ici le hic! il faut le remettre en place! Il s'avance
+pr&egrave;s du<br>
+ cheval, crache sur le sabot, l'applique de son mieux au boulet
+de la<br>
+ jambe... H&eacute;las! l'onguent ne colle pas: le sang ruisselle
+et le pied<br>
+ tombe.</p>
+
+<p>Alors l'&acirc;me hautaine de ma&icirc;tre &Eacute;loi
+s'illumina: et, pour se<br>
+ prosterner aux pieds de l'apprenti, il rentra dans la boutique.
+Mais<br>
+ le petit avait disparu et aussi le cheval avec le cavalier.
+Les<br>
+ larmes d&eacute;bond&egrave;rent des yeux de ma&icirc;tre
+&Eacute;loi; il reconnut qu'il avait<br>
+ un ma&icirc;tre au-dessus de lui, pauvre homme! et au-dessus de
+tout, et il<br>
+ quitta son tablier et laissa sa boutique et il partit de
+l&agrave; pour<br>
+ aller dans le monde annoncer la parole de notre Seigneur
+J&eacute;sus."</p>
+
+<p>Ah! il y en eut un, de battement de mains, pour saint
+&Eacute;loi et Jean<br>
+ Roussi&egrave;re! Baste! voici pourquoi je me suis fait un
+devoir de<br>
+ rappeler ce brave Jean dans ce livre de <i>M&eacute;moires</i>.
+C'est lui qui<br>
+ m'avait chant&eacute;, mais sur d'autres paroles que je vais
+dire tout &agrave;<br>
+ l'heure, l'air populaire sur lequel je mis l'aubade de
+<i>Magali</i>, air<br>
+ si m&eacute;lodieux, si agr&eacute;able et si caressant, que
+beaucoup ont regrett&eacute;<br>
+ de ne plus le retrouver dans la <i>Mireille</i> de Gounod.</p>
+
+<p>Ce que c'est que l'heur des choses! La seule personne au monde
+&agrave;<br>
+ laquelle, dans ma vie, j'ai entendu chanter l'air populaire
+en<br>
+ question, &ccedil;'a &eacute;t&eacute; Jean Roussi&egrave;re,
+qui &eacute;tait apparemment le dernier<br>
+ qui l'e&ucirc;t retenu; et il fallut qu'il vint, par hasard, me
+le chanter,<br>
+ &agrave; l'heure o&ugrave; je cherchais la note
+proven&ccedil;ale de ma chanson d'amour,<br>
+ pour que je l'aie recueilli, juste au moment o&ugrave; il
+allait, comme tant<br>
+ d'autres choses, se perdre dans l'oubli.</p>
+
+<p>Voici donc la chanson, ou plut&ocirc;t le duo, qui me donna le
+rythme de<br>
+ l'air de <i>Magali</i>:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>-- Bonjour, gai rossignol sauvage,<br>
+ Puisqu'en Provence te voil&agrave;!<br>
+ Tu aurais pu prendre dommage<br>
+ Dans le combat de Gibraltar:<br>
+ Mais puisqu'enfin je t'ai ou&iuml;,<br>
+ Ton doux ramage.<br>
+ Mais puisqu'enfin je t'ai ou&iuml;,<br>
+ M'a r&eacute;joui.</i></p>
+
+<p><i>Vous avez bonne souvenance,<br>
+ Monsieur, pour ne pas m'oublier;<br>
+ Vous aurez donc ma pr&eacute;f&eacute;rence,<br>
+ Ici je passerai l'&eacute;t&eacute;,<br>
+ Je r&eacute;pondrai &agrave; votre amour<br>
+ Par mon ramage<br>
+ Et je vais chanter nuit et jour<br>
+ Aux alentours.</i></p>
+
+<p><i>-- Je te donne la jouissance,<br>
+ L'avantage de mon jardin;<br>
+ Au jardinier je fais d&eacute;fense<br>
+ De te donner aucun chagrin,<br>
+ Tu pourras y cacher ton nid<br>
+ Dans le feuillage<br>
+ Et tu te trouveras fourni<br>
+ Pour tes petits.</i></p>
+
+<p><i>-- Je le connais &agrave; votre mine,<br>
+ Monsieur, vous aimez les oiseaux;<br>
+ J'inviterai la cardeline.<br>
+ Pour vous chanter des airs nouveaux<br>
+ La cardeline a un beau chant,<br>
+ Quand elle est seule;<br>
+ Elle a des airs sur le plain-chant<br>
+ Qui sont charmants.</i></p>
+
+<p><i>Jusque vers le mois de septembre<br>
+ Nous serons toujours vos voisins.<br>
+ Vous aurez la joie de m'entendre<br>
+ Autant le soir que le matin.<br>
+ Mais lorsqu'il faudra s'envoler<br>
+ Quelle tristesse!<br>
+ Tout le bocage aura le deuil<br>
+ Du rossignol.</i></p>
+
+<p><i>-- Monsieur, nous voici de partance;<br>
+ H&eacute;las! c'est l&agrave; notre destin.<br>
+ Lorsqu'il faut quitter la Provence,<br>
+ Certes, ce n'est pas sans chagrin.<br>
+ Il nous faut aller hiverner<br>
+ Dedans les Indes;<br>
+ Les hirondelles, elles aussi,<br>
+ Partent aussi.</i></p>
+
+<p><i>-- Ne passez pas vers l'Am&eacute;rique.<br>
+ Car vous pourriez avoir du plomb<br>
+ Du c&ocirc;t&eacute; de la Martinique<br>
+ On tire des coups de canon.<br>
+ Depuis longtemps est assi&eacute;g&eacute;<br>
+ Le roi d'Espagne:<br>
+ De crainte d'y &ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;s,<br>
+ Au loin passez.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Oeuvre de quelque illettr&eacute; contemporain de l'Empire et,
+&agrave; coup s&ucirc;r,<br>
+ indig&egrave;ne de la rive du Rh&ocirc;ne, ces couplets
+na&iuml;fs ont du moins le<br>
+ m&eacute;rite d'avoir conserv&eacute; l'air que <i>Magali</i> a
+fait conna&icirc;tre. Quant au<br>
+ th&egrave;me mis en vogue par l'aubade de <i>Mireille</i>, les
+m&eacute;tamorphoses de<br>
+ l'amour, nous le pr&icirc;mes express&eacute;ment dans un chant
+populaire qui<br>
+ commen&ccedil;ait comme suit:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>--Marguerite, ma mie,<br>
+ Marguerite, mes amours,<br>
+ Ceci, sont les aubades<br>
+ Qu'on va jouer pour vous.<br>
+ -- Nargue de tes aubades<br>
+ Comme de tes violons:<br>
+ Je vais dans la mer blanche<br>
+ Pour me rendre poisson.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Enfin, le nom de Magali, abr&eacute;viation de Marguerite, je
+l'entendis un<br>
+ jour que je revenais de Saint-Remy. Une jeune berg&egrave;re
+gardait<br>
+ quelques brebis le long de la Grande Roubine. -- "O Magali! tu
+ne<br>
+ viens pas encore?" lui cria un gar&ccedil;onnet qui passait au
+chemin; et<br>
+ tant me parut joli ce nom limpide que je chantai
+sur-le-champ:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>O Magali, ma tant aim&eacute;e,<br>
+ Mets ta t&ecirc;te &agrave; la fen&ecirc;tre.<br>
+ &Eacute;coute un peu cette aubade<br>
+ De tambourins et de violons:<br>
+ Le ciel est l&agrave;-haut plein d'&eacute;toiles,<br>
+ Le vent est tomb&eacute;...<br>
+ Mais les &eacute;toiles p&acirc;liront<br>
+ En te voyant.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>C'est quelque temps apr&egrave;s que, premi&egrave;re
+brou&eacute;e de ma claire jeunesse,<br>
+ j'eus la douleur de perdre mon p&egrave;re. Aux derni&egrave;res
+Calendes (1), --<br>
+ lui que la f&ecirc;te de No&euml;l emplissait toujours de joie,
+maintenant<br>
+ devenu aveugle, nous l'avions vu d'une tristesse qui nous fit
+mal<br>
+ augurer. C'est en vain que, sur la table et sur la nappe
+blanche,<br>
+ luisaient, comme d'usage, les chandelles sacr&eacute;es; en
+vain, je lui<br>
+ avais offert le verre de vin cuit pour entendre de sa bouche
+le<br>
+ sacramentel: "All&eacute;gresse!" En t&acirc;tonnant,
+h&eacute;las! avec ses grands bras<br>
+ maigres, il s'&eacute;tait assis sans mot dire. Ma m&egrave;re
+eut beau lui<br>
+ pr&eacute;senter, un apr&egrave;s l'autre, les mets de
+No&euml;l: le plat d'escargots,<br>
+ le poisson du Martigue, le nougat d'amandes, la galette &agrave;
+l'huile. Le<br>
+ pauvre vieux, pensif, avait soup&eacute; dans le silence. Une
+ombre<br>
+ avant-courri&egrave;re de la mort &eacute;tait sur lui. Ayant
+totalement perdu la<br>
+ vue, il dit:</p>
+
+<p>-- L'an pass&eacute;, &agrave; la No&euml;l, je voyais encore
+un peu le mignon des<br>
+ chandelles; mais cette ann&eacute;e, rien, rien! Soutenez-moi,
+&ocirc; sainte<br>
+ Vierge!</p>
+
+<p>(1) Nom de la No&euml;l, en Provence.</p>
+
+<p>A l'entr&eacute;e de septembre de 1855, il s'&eacute;teignit
+dans le Seigneur, et,<br>
+ lorsqu'il eut re&ccedil;u les derniers sacrements avec la
+candeur, la foi,<br>
+ la bonne foi des &acirc;mes simples, et que, toute la famille,
+nous<br>
+ pleurions autour du lit:</p>
+
+<p>-- Mes enfants, nous dit-il, allons! moi je m'en vais... et
+&agrave; Dieu je<br>
+ rends gr&acirc;ce pour tout ce que je lui dois: ma longue vie et
+mon<br>
+ bonheur, qui a &eacute;t&eacute; b&eacute;ni.</p>
+
+<p>Ensuite, il m'appela et me dit:</p>
+
+<p>-- Fr&eacute;d&eacute;ric, quel temps fait-il?</p>
+
+<p>-- Il pleut, mon p&egrave;re, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>-- Eh bien! dit-il, s'il pleut, il fait beau temps pour
+les<br>
+ semailles.</p>
+
+<p>Et il rendit son &acirc;me &agrave; Dieu. Ah! quel moment! On
+releva sur sa t&ecirc;te<br>
+ le drap. Pr&egrave;s du lit, ce grand lit o&ugrave;, dans
+l'alc&ocirc;ve blanche, j'&eacute;tais<br>
+ n&eacute; en pleine lumi&egrave;re, on alluma un cierge
+p&acirc;le. On ferma &agrave; demi les<br>
+ volets de la chambre. On manda aux laboureurs de d&eacute;teler
+tout de<br>
+ suite. La servante, &agrave; la cuisine, renversa sur la gueule
+les<br>
+ chaudrons de l'&eacute;tag&egrave;re. Autour des cendres du
+foyer, qu'on &eacute;teignit,<br>
+ toute la maisonn&eacute;e, silencieusement, nous nous
+ass&icirc;mes en cercle. Ma<br>
+ m&egrave;re au coin de la grande chemin&eacute;e, et, selon la
+coutume des veuves<br>
+ de Provence, elle avait, en signe de deuil, mis sur la
+t&ecirc;te un fichu<br>
+ blanc; et toute la journ&eacute;e, les voisins, les voisines,
+les parents,<br>
+ les amis vinrent nous apporter le salut de condol&eacute;ance en
+disant,<br>
+ l'un apr&egrave;s l'autre:</p>
+
+<p>-- Que Notre Seigneur vous conserve!</p>
+
+<p>Et, longuement, pieusement eurent lieu les complaintes en
+l'honneur<br>
+ du "pauvre ma&icirc;tre".</p>
+
+<p>Le lendemain, tout Maillane assistait aux fun&eacute;railles.
+En priant Dieu<br>
+ pour lui, les pauvres ajoutaient:</p>
+
+<p>-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges
+puissent-ils<br>
+ l'accompagner au ciel!</p>
+
+<p>Derri&egrave;re le cercueil, port&eacute; &agrave; bras avec
+des serviettes, et le<br>
+ couvercle enlev&eacute; pour qu'une derni&egrave;re fois les
+gens vissent le<br>
+ d&eacute;funt, les mains crois&eacute;es, dans son blanc suaire,
+-- Jean Roussi&egrave;re<br>
+ portait le cierge mortuaire qui avait veill&eacute; son
+ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Et moi, pendant que les glas sonnaient dans le lointain,
+j'allai<br>
+ verser mes larmes, tout seul, au milieu des champs, car l'arbre
+de la<br>
+ maison &eacute;tait tomb&eacute;. Le Mas du Juge, le Mas de mon
+enfance, comme s'il<br>
+ e&ucirc;t perdu son ombre haute, maintenant, &agrave; mes yeux
+&eacute;tait d&eacute;sol&eacute; et<br>
+ vaste. L'ancien de la famille, ma&icirc;tre Fran&ccedil;ois mon
+p&egrave;re, avait &eacute;t&eacute; le<br>
+ dernier des patriarches de Provence, conservateur fid&egrave;le
+des<br>
+ traditions et des coutumes, et le dernier, du moins pour moi,
+de<br>
+ cette g&eacute;n&eacute;ration aust&egrave;re, religieuse,
+humble, disciplin&eacute;e, qui avait<br>
+ patiemment travers&eacute; les mis&egrave;res et les affres de
+la R&eacute;volution et<br>
+ fourni &agrave; la France les d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;s
+de ses grands holocaustes et les<br>
+ infatigables de ses grandes arm&eacute;es.</p>
+
+<p>Une semaine apr&egrave;s, au retour du <i>service</i>, le
+partage se fit. Les<br>
+ denr&eacute;es et les feurres, b&ecirc;tes de trait, brebis,
+oiseaux de<br>
+ basse-cour, tout cela fut loti. Le mobilier, nos chers vieux
+meubles,<br>
+ les grands lits &agrave; quenouilles, le p&eacute;trin &agrave;
+ferrures, le coffre du<br>
+ blutoir, les armoires cir&eacute;es, la huche au pain
+sculpt&eacute;e, la table, le<br>
+ verrier, que, depuis ma naissance, j'avais vus &agrave; demeure
+autour de<br>
+ ces murailles; les douzaines d'assiettes, la fa&iuml;ence
+fleurie, qui<br>
+ n'avait jamais quitt&eacute; les &eacute;tag&egrave;res du
+dressoir; les draps de chanvre,<br>
+ que ma m&egrave;re de sa main avait fil&eacute;s;
+l'&eacute;quipage agricole, les<br>
+ charrettes, les charrues, les harnais, les outils, ustensiles
+et<br>
+ objets divers, de toute sorte et de tout genre: tout cela
+d&eacute;plac&eacute;,<br>
+ transport&eacute; au dehors dans l'aire de la ferme, il fallut
+le voir<br>
+ diviser, en trois parts, &agrave; dire d'expert.</p>
+
+<p>Les domestiques, les serviteurs &agrave; l'ann&eacute;e ou au
+mois, l'un apr&egrave;s<br>
+ l'autre, s'en all&egrave;rent. Et au Mas paternel, qui
+n'&eacute;tait pas dans mon<br>
+ lot, il fallut dire adieu. Une apr&egrave;s-midi, avec ma
+m&egrave;re, avec le<br>
+ chien, -- et Jean Roussi&egrave;re, qui sur le camion, charriait
+notre part,<br>
+ -- nous v&icirc;nmes, le coeur gros, habiter d&eacute;sormais la
+maison de<br>
+ Maillane qui, en partage, m'&eacute;tait &eacute;chue. Et
+maintenant, ami lecteur,<br>
+ tu peux comprendre la nostalgie de ce vers de
+<i>Mireille</i>:</p>
+
+<p><i>Comme au Mas, comme au temps de mon p&egrave;re,
+h&eacute;las! h&eacute;las!</i></p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XVI</h2>
+
+<h3>MIREILLE</h3>
+
+<p>Adolphe Dumas &agrave; Maillane. -- Sa soeur Laure. -- Mon
+premier voyage &agrave;<br>
+ Paris. Lecture de <i>Mireille</i> en manuscrit. -- La lettre de
+Dumas &agrave; la<br>
+ <i>Gazette de France</i>. -- Ma pr&eacute;sentation &agrave;
+Lamartine. -- Le<br>
+ quarantaine "Entretien de litt&eacute;rature". -- Ma m&egrave;re
+et l'&eacute;toile.</p>
+
+<p>L'ann&eacute;e suivante (1856) lors de la Sainte-Agathe,
+f&ecirc;te votive de<br>
+ Maillane, je re&ccedil;us la visite d'un po&egrave;te de Paris
+que le hasard (ou,<br>
+ plut&ocirc;t, la bonne &eacute;toile des f&eacute;libres) amena,
+&agrave; son heure, dans la<br>
+ maison de ma m&egrave;re. C'&eacute;tait Adolphe Dumas: une
+belle figure d'homme de<br>
+ cinquante ans, d'une p&acirc;leur asc&eacute;tique, cheveux
+longs et<br>
+ blanchissants, moustache brune avec barbiche, des yeux noirs
+pleins<br>
+ de flamme et, pour accompagner une voix retentissante, la
+main<br>
+ toujours en l'air dans un geste superbe. D'une taille
+&eacute;lev&eacute;e, mais<br>
+ boiteux et tra&icirc;nant une jambe percluse, lorsqu'il
+marchait, on aurait<br>
+ dit un cypr&egrave;s de Provence agit&eacute; par le vent.</p>
+
+<p>-- C'est donc vous, monsieur Mistral, qui faites des vers
+proven&ccedil;aux?<br>
+ me dit-il tout d'abord et d'un ton goguenard, en me tendant la
+main.</p>
+
+<p>-- Oui, c'est moi, r&eacute;pondis-je, &agrave; vous servir,
+monsieur!</p>
+
+<p>-- Certainement, j'esp&egrave;re que vous pourrez me servir.
+Le ministre,<br>
+ celui de l'Instruction publique, M. Fortoul, de Digne, m'a
+donn&eacute; la<br>
+ mission de venir ramasser les chants populaires de Provence,
+comme<br>
+ <i>le Mousse de Marseille, la Belle de Margoton, les Noces
+du<br>
+ Papillon</i>, et, si vous en saviez quelqu'un, je suis ici pour
+les<br>
+ recueillir.</p>
+
+<p>Et, en causant &agrave; ce propos, je lui chantai ma foi,
+l'aubade de<br>
+ <i>Magali</i>, toute fra&icirc;che arrang&eacute;e pour le
+po&egrave;me de <i>Mireille</i>.</p>
+
+<p>Mon Adolphe Dumas, enlev&eacute;,&eacute;pat&eacute;,
+s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>-- Mais o&ugrave; donc avez-vous p&ecirc;ch&eacute; cette
+perle?</p>
+
+<p>-- Elle fait partie, lui dis-je, d'un roman proven&ccedil;al
+(ou, plut&ocirc;t,<br>
+ d'un po&egrave;me proven&ccedil;al en douze chants) que je suis
+en train d'affiner.</p>
+
+<p>-- Oh! ces bons Proven&ccedil;aux! Vous voil&agrave; bien
+toujours les m&ecirc;mes,<br>
+ obstin&eacute;s &agrave; garder votre langue en haillons, comme
+les &acirc;nes qui<br>
+ s'ent&ecirc;tent &agrave; longer le bord des routes pour y
+brouter quelque<br>
+ chardon... C'est en fran&ccedil;ais, mon cher ami, c'est dans la
+langue de<br>
+ Paris que nous devons aujourd'hui, si nous voulons &ecirc;tre
+entendus,<br>
+ chanter notre Provence. Tenez! &eacute;coutez ceci:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>J'ai revu sur son roc, vieille, nue, appauvrie,<br>
+ La maison des parents, la premi&egrave;re patrie,<br>
+ L'ombre du vieux m&ucirc;rier, le banc de pierre
+&eacute;troit.<br>
+ Le nid que l'hirondelle avait au bord du toit,<br>
+ Et la treille, &agrave; pr&eacute;sent sur les murs
+&eacute;gar&eacute;e,<br>
+ Qui regrette son ma&icirc;tre et retombe
+&eacute;plor&eacute;e;<br>
+ Et, dans l'herbe et l'oubli qui poussent sur le seuil,<br>
+ J'ai fait pieusement agenouiller l'orgueil,<br>
+ J'ai rouvert la fen&ecirc;tre o&ugrave; me vint la
+lumi&egrave;re,<br>
+ Et j'ai rempli de chants la couche de ma m&egrave;re.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais allons, dites-moi, puisque po&egrave;me il y a, dites-moi
+quelque chose<br>
+ de votre po&egrave;me proven&ccedil;al.</p>
+
+<p>Et je lui lus alors un morceau de <i>Mireille</i>, je ne me
+souviens plus<br>
+ lequel.</p>
+
+<p>-- Ah! si vous parlez comme cela, met fit Dumas apr&egrave;s
+ma lecture, je<br>
+ vous tire mon chapeau, et je salue la source d'une po&eacute;sie
+neuve,<br>
+ d'une po&eacute;sie indig&egrave;ne dont personne ne se doutait.
+Cela m'apprend, &agrave;<br>
+ moi, qui, depuis trente ans, ai quitt&eacute; la Provence et qui
+croyais sa<br>
+ langue morte, cela m'apprend, cela me prouve qu'en dessous de
+ce<br>
+ <i>patois</i> usit&eacute; chez les farauds, les demi-bourgeois
+et les demi-dames<br>
+ existe une seconde langue, celle de Dante et de
+P&eacute;trarque. Mais<br>
+ suivez bien leur m&eacute;thode, qui n'a pas consist&eacute;,
+comme certains le<br>
+ croient, &agrave; employer tels quels, ni &agrave; fondre en
+mac&eacute;doine les<br>
+ dialectes de Florence, de Bologne ou de Milan. Eux ont
+ramass&eacute;<br>
+ l'huile et en ont fait la langue qu'ils rendirent parfaite en
+la<br>
+ g&eacute;n&eacute;ralisant. Tout ce qui a
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; les &eacute;crivains latins du
+grand<br>
+ si&egrave;cle d'Auguste, &agrave; l'exception de T&eacute;rence,
+c'est le "Fumier<br>
+ d'Ennius". Du parler populaire ne prenez que la paille blanche
+avec<br>
+ le grain qui peut s'y trouver. Je suis persuad&eacute; qu'avec
+le go&ucirc;t, la<br>
+ s&egrave;ve de votre juv&eacute;nile ardeur, vous &ecirc;tes
+fait pour r&eacute;ussir. Et je<br>
+ vois d&eacute;j&agrave; poindre la renaissance d'une langue
+provign&eacute;e du latin, et<br>
+ jolie et sonore comme le meilleur italien.</p>
+
+<p>L'histoire d'Adolphe Dumas &eacute;tait un vrai conte de
+f&eacute;es. Enfant du<br>
+ peuple, ses parents tenaient une petite auberge entre Orgon
+et<br>
+ Cabane, &agrave; la Pierre-Plant&eacute;e. Et Dumas avait une
+soeur appel&eacute;e Laure,<br>
+ belle comme le jour et innocente comme l'eau qui na&icirc;t: et
+voici que<br>
+ sur la route pass&egrave;rent une fois des com&eacute;diens
+ambulants qui, dans la<br>
+ petite auberge, donn&egrave;rent, &agrave; la veill&eacute;e,
+une repr&eacute;sentation. L'un<br>
+ d'eux y jouait un r&ocirc;le de prince. Les oripeaux de son
+costume qui<br>
+ scintillait sous les falots lui donnaient sur les
+tr&eacute;teaux<br>
+ l'apparence d'un fils de roi, si bien que la pauvre Laure,
+na&iuml;ve,<br>
+ h&eacute;las! comme pas une, se laissa, &agrave; ce que
+racontent les vieillards de<br>
+ la contr&eacute;e, enj&ocirc;ler et enlever par ce prince de
+grand chemin. Elle<br>
+ partit avec la troupe, d&eacute;barqua &agrave; Marseille, et
+ayant reconnu bient&ocirc;t<br>
+ son erreur folle, et n'osant plus rentrer chez elle, elle prit
+&agrave; tout<br>
+ hasard la diligence de Paris, o&ugrave; elle arriva un matin par
+une pluie<br>
+ battante. Et la voil&agrave; sur le pav&eacute;, seule et
+d&eacute;nu&eacute;e de tout. Un<br>
+ monsieur qui passait en landau, et qui vit tout en larmes la
+jeune<br>
+ Proven&ccedil;ale, fit arr&ecirc;ter sa voiture et lui dit:</p>
+
+<p>-- Belle enfant, mais qu'avez-vous &agrave; tant pleurer?</p>
+
+<p>Laure na&iuml;vement conta son &eacute;quip&eacute;e. Le
+monsieur, qui &eacute;tait riche, &eacute;mu,<br>
+ &eacute;pris soudain, la fit monter dans sa voiture, la
+conduisit dans un<br>
+ couvent, lui fit donner une &eacute;ducation soign&eacute;e et
+l'&eacute;pousa ensuite.<br>
+ Mais la belle &eacute;pous&eacute;e, qui avait le coeur noble,
+n'oublia pas ses<br>
+ parents. Elle fit venir &agrave; Paris son petit fr&egrave;re
+Adolphe, lui fit<br>
+ faire ses &eacute;tudes, et voil&agrave; comment Dumas Adolphe,
+d&eacute;j&agrave; po&egrave;te de<br>
+ nature et de nature enthousiaste, se trouva un jour
+m&ecirc;l&eacute; au mouvement<br>
+ litt&eacute;raire de 1830. Vers de toute fa&ccedil;on, drames,
+com&eacute;dies, po&egrave;mes,<br>
+ jaillirent, coup sur coup, de son cerveau bouillonnant: <i>la
+Cit&eacute; des<br>
+ hommes, la Mort de Faust et de Don Juan, le Camp des
+Crois&eacute;s,<br>
+ Provence, Mademoiselle de la Valli&egrave;re, l'&Eacute;cole des
+Familles, les<br>
+ Servitudes volontaires</i>, etc. Mais vous savez, dans les
+batailles,<br>
+ bien qu'on y fasse son devoir, tout le monde n'est pas
+port&eacute; pour la<br>
+ L&eacute;gion d'honneur; et malgr&eacute; sa valeur et des
+succ&egrave;s relatifs dans le<br>
+ th&eacute;&acirc;tres de Paris, le po&egrave;te Dumas, comme
+notre Tambour d'Arcole,<br>
+ &eacute;tait rest&eacute; simple soldat, ce qui lui faisait dire
+plus tard en<br>
+ proven&ccedil;al:</p>
+
+<p><i>A quarante ans pass&eacute;s, quand tout le monde
+p&ecirc;che -- dans la soupe<br>
+ des gueux on y trempe son pain, -- Nous devons &ecirc;tre
+heureux d'avoir<br>
+ -- L'&acirc;me en repos, le coeur net et la main lav&eacute;e.
+-- Et qu'a-t-il?<br>
+ dira-t-on. -- Il a la t&ecirc;te haute. -- Que fait-il? Il fait
+son<br>
+ devoir.</i></p>
+
+<p>Seulement, s'il n'&eacute;tait pas devenu capitaine, il avait
+conquis<br>
+ l'estime de ses plus fiers compagnons d'armes; et Hugo,
+Lamartine,<br>
+ B&eacute;ranger, de Vigny, le grand Dumas, Jules Janin, Mignet,
+Barbey<br>
+ d'Aurevilly, &eacute;taient de ses amis.</p>
+
+<p>Adolphe Dumas, avec son temp&eacute;rament ardent, avec on
+exp&eacute;rience de<br>
+ vieux lutteur parisien et tous ses souvenirs d'enfant de la
+Durance,<br>
+ arrivait donc &agrave; point nomm&eacute; pour donner au
+F&eacute;librige le billet de<br>
+ passage entre Avignon et Paris.</p>
+
+<p>Mon po&egrave;me proven&ccedil;al &eacute;tant termin&eacute;
+enfin, mais non imprim&eacute; encore, un<br>
+ jeune Marseillais qui fr&eacute;quentait Font-S&eacute;gugne,
+mon ami Ludovic<br>
+ Segr&eacute;, me dit, un jour:</p>
+
+<p>-- Je vais &agrave; Paris... Veux-tu venir avec moi?</p>
+
+<p>J'acceptai l'invitation, et c'est ainsi qu'&agrave;
+l'improviste, et pour la<br>
+ premi&egrave;re fois, je fis le voyage de Paris, o&ugrave; je
+passai une semaine.<br>
+ J'avais, bien entendu, port&eacute; mon manuscrit, et, quand
+nous e&ucirc;mes<br>
+ quelques jours couru et admir&eacute;, de Notre-Dame au Louvre,
+de la place<br>
+ Vend&ocirc;me au grand Arc de Triomphe, nous v&icirc;nmes, comme
+de juste, saluer<br>
+ le bon Dumas.</p>
+
+<p>-- Eh bien! cette <i>Mireille</i>, me fit-il, est-elle
+achev&eacute;e?</p>
+
+<p>-- Elle est achev&eacute;e, lui dis-je, et la voici... en
+manuscrit.</p>
+
+<p>-- Voyons donc; puisque nous y sommes, vous allez m'en lire un
+chant.</p>
+
+<p>Et quand j'eus lu le premier chant:</p>
+
+<p>-- Continuez, me dit Dumas.</p>
+
+<p>Et je lus le second, puis le troisi&egrave;me, puis le
+quatri&egrave;me.</p>
+
+<p>-- C'est assez pour aujourd'hui, me dit l'excellent homme.
+Venez<br>
+ demain &agrave; la m&ecirc;me heure, nous continuerons la
+lecture; mais je puis,<br>
+ d&egrave;s maintenant, vous assurer que, si votre oeuvre s'en va
+toujours<br>
+ avec ce souffle, vous pourriez gagner une palme plus blle que
+vous ne<br>
+ pensez.</p>
+
+<p>Je retournai, le lendemain, en lire encore quatre chants, et
+le<br>
+ surlendemain, nous achev&acirc;mes le po&egrave;me.</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me jour (26 ao&ucirc;t 1856), Adolphe Dumas adressa
+au directeur de la<br>
+ <i>Gazette de France</i> la lettre que voici:</p>
+
+<p>"<i>La Gazette du Midi</i> a d&eacute;j&agrave; fait
+conna&icirc;tre &agrave; la <i>Gazette de France</i><br>
+ l'arriv&eacute;e du jeune Mistral, le grand po&egrave;te de la
+Provence. Qu'est-ce<br>
+ que Mistral? On n'en sait rien. On me le demande et je crains
+de<br>
+ r&eacute;pondre des paroles qu'on ne croira pas, tant elles
+sont<br>
+ inattendues, dans ce moment de po&eacute;sie d'imitation qui
+fait croire &agrave;<br>
+ la mort de la po&eacute;sie et des po&egrave;tes.</p>
+
+<p>"L'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise viendra dans dix ans
+consacrer une gloire de<br>
+ plus, quand tout le monde l'aura faite. L'horloge de l'Institut
+a<br>
+ souvent de ces retards d'une heure avec les si&egrave;cles; mais
+je veux<br>
+ &ecirc;tre le premier qui aura d&eacute;couvert ce qu'on peut
+appeler,<br>
+ aujourd'hui, le Virgile de la Provence, le p&acirc;tre de
+Mantoue arrivant<br>
+ &agrave; Rome avec des chants dignes de Gallus et des
+Scipion...</p>
+
+<p>"On a souvent demand&eacute;, pour notre beau pays du Midi,
+deux fois<br>
+ romain, romain latin et romain catholique, le po&egrave;me de sa
+langue<br>
+ &eacute;ternelle, de ses croyances saintes et de ses moeurs
+pures. J'ai le<br>
+ po&egrave;me dans les mains, il a douze chants. Il est
+sign&eacute; Fr&eacute;d&eacute;ric<br>
+ Mistral, du village de Maillane, et je le contresigne de ma
+parole<br>
+ d'honneur, que je n'ai jamais engag&eacute;e &agrave; faux, et
+de ma<br>
+ responsabilit&eacute;, qui n'a que l'ambition d'&ecirc;tre
+juste."</p>
+
+<p>Cette lettre &eacute;bouriffante fut accueillie par des lazzi:
+"Allons,<br>
+ disaient certains journaux, le mistral s'est incarn&eacute;,
+para&icirc;t-il, dans<br>
+ un po&egrave;me. Nous verrons si ce sera autre chose que du
+vent."</p>
+
+<p>Mais Dumas, lui, content de l'effet de sa bombe, me dit en me
+serrant<br>
+ la main:</p>
+
+<p>-- Maintenant, cher ami, retournez &agrave; Avignon pour
+imprimer votre<br>
+ <i>Mireille</i>. Nous avons, en plein Paris, lanc&eacute; le but
+au caniveau, et<br>
+ laissons courir la critique: il faudra bien qu'elle y ajoute
+les<br>
+ boules de son jeu, toutes, l'une apr&egrave;s l'autre.</p>
+
+<p>Avant mon d&eacute;part, mon d&eacute;vou&eacute; compatriote
+voulut bien me pr&eacute;senter &agrave;<br>
+ Lamartine, son ami, et voici comment le grand homme raconta
+cette<br>
+ visite dans son <i>Cours familiers de Litt&eacute;rature</i>
+(quaranti&egrave;me<br>
+ entretien, 1859):</p>
+
+<p>"Au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un
+beau et<br>
+ modeste jeune homme, v&ecirc;tu avec un sobre
+&eacute;l&eacute;gance, comme l'amant de<br>
+ Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa
+lisse<br>
+ chevelure dans les rues d'Avignon. C'&eacute;tait
+Fr&eacute;d&eacute;ric Mistral, le jeune<br>
+ po&egrave;te villageois, destin&eacute; &agrave; devenir, comme
+Burns le laboureur<br>
+ &eacute;cossais, l'Hom&egrave;re de la Provence.</p>
+
+<p>"Sa physionomie simple, modeste et douce, n'avait rien de
+cette<br>
+ tension orgueilleuse des traits ou de cette &eacute;vaporation
+des yeux qui<br>
+ caract&eacute;rise trop souvent ces hommes de vanit&eacute; plus
+que de g&eacute;nie,<br>
+ qu'on appelle les po&egrave;tes populaires. Il avait la
+biens&eacute;ance de la<br>
+ v&eacute;rit&eacute;; il plaisait, il int&eacute;ressait, il
+&eacute;mouvait; on sentait, dans sa<br>
+ m&acirc;le beaut&eacute;, le fils d'une de ces belles
+Arl&eacute;siennes, statues<br>
+ vivantes de la Gr&egrave;ce, qui palpitent dans notre Midi.</p>
+
+<p>"Mistral s'assit sans fa&ccedil;on &agrave; ma table d'acajou
+de Paris, selon les<br>
+ lois de l'hospitalit&eacute; antique, comme je me serais assis
+&agrave; la table de<br>
+ noyer de sa m&egrave;re, dans son Mas de Maillane. Le
+d&icirc;ner fut sobre,<br>
+ l'entretien &agrave; coeur ouvert, la soir&eacute;e courte et
+causeuse, &agrave; la<br>
+ fra&icirc;cheur du soir et au gazouillement des merles, dans mon
+petit<br>
+ jardin grand comme le mouchoir de Mireille.</p>
+
+<p>"Le jeune homme nous r&eacute;cita quelques vers dans ce doux
+et nerveux<br>
+ idiome proven&ccedil;al, qui rappelle tant&ocirc;t l'accent
+latin, tant&ocirc;t la gr&acirc;ce<br>
+ attique, tant&ocirc;t l'&acirc;pret&eacute; toscane. Mon
+habitude des patois latins,<br>
+ parl&eacute;s uniquement par moi jusqu'&agrave; l'&acirc;ge de
+douze ans dans les<br>
+ montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome
+intelligible.<br>
+ C'&eacute;taient quelques vers lyriques; ils me plurent mais
+sans m'enivrer.<br>
+ Le g&eacute;nie du jeune homme n'&eacute;tait pas l&agrave;, le
+cadre &eacute;tait trop &eacute;troit<br>
+ pour son &acirc;me; il lui fallait, comme &agrave; Jasmin, cet
+autre chanteur sans<br>
+ langue, son &eacute;pop&eacute;e pour se r&eacute;pandre. Il
+retournait dans son village<br>
+ pour y recueillir, aupr&egrave;s de sa m&egrave;re et &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de ses troupeaux, ses<br>
+ derni&egrave;res inspirations. Il me promit de m'envoyer un des
+premiers<br>
+ exemplaires de son po&egrave;me; il sortit."</p>
+
+<p>Avant de repartir, j'allai saluer Lamartine, qui habitait
+au<br>
+ rez-de-chauss&eacute;e du num&eacute;ro 41 de la rue
+Ville-L'&Eacute;v&ecirc;que. C'&eacute;tait dans<br>
+ la soir&eacute;e. &Eacute;cras&eacute; par ses dettes et assez
+d&eacute;laiss&eacute;, le grand homme<br>
+ somnolait dans un fauteuil en fumant un cigare, pendant que
+quelques<br>
+ visiteurs causaient &agrave; voix basse, autour de lui.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, un domestique vint annoncer qu'un
+Espagnol, un harpiste<br>
+ appel&eacute; Herrera, demandait &agrave; jouer un air de son
+pays devant M. de<br>
+ Lamartine.</p>
+
+<p>-- Qu'il entre, dit le po&egrave;te.</p>
+
+<p>Le harpiste joua son aire, et Lamartine, &agrave; demi-voix,
+demanda &agrave; sa<br>
+ ni&egrave;ce, Mme de Cessia, s'il y avait quelque argent dans
+les tiroirs de<br>
+ son bureau.</p>
+
+<p>-- Il reste deux louis, r&eacute;pondit celle-ci.</p>
+
+<p>-- Donnez-les &agrave; Herrera, fit le bon Lamartine.</p>
+
+<p>Je revins donc en Provence pour l'impression de mon
+po&egrave;me, et la<br>
+ chose s'&eacute;tant faite &agrave; l'imprimerie Seguin,
+&agrave; Avignon, j'adressai le<br>
+ premier exemplaire &agrave; Lamartine, qui &eacute;crivit
+&agrave; Reboul la lettre<br>
+ suivante:</p>
+
+<p>"Jai lu <i>Mir&egrave;io</i>... Rien n'avait encore paru de
+cette s&egrave;ve nationale,<br>
+ f&eacute;conde, inimitable du Midi. Il y a une vertu dans le
+soleil. J'ai<br>
+ tellement &eacute;t&eacute; frapp&eacute; &agrave; l'esprit et
+au coeur que j'&eacute;cris un<br>
+ <i>Entretien</i> sur ce po&egrave;me. Dites-le &agrave; M.
+Mistral. Oui, depuis les<br>
+ Hom&eacute;rides de l'Archipel, un tel jet de po&eacute;sie
+primitive n'avait pas<br>
+ coul&eacute;. J'ai cri&eacute;, comme vous: c'est
+Hom&egrave;re."</p>
+
+<p>Adolphe Dumas m'&eacute;crivait, de son c&ocirc;t&eacute;:</p>
+
+<p>(mars 1859).</p>
+
+<p>"Encore une lettre de joie pour vous, mon cher ami. J'ai
+&eacute;t&eacute;, hier au<br>
+ soir, chez Lamartine. En me voyant entrer, il m'a re&ccedil;u
+avec des<br>
+ exclamations et il m'en a dit autant que ma lettre &agrave; la
+<i>Gazette de<br>
+ France</i>. Il a lu et compris, dit-il, votre po&egrave;me d'un
+bout &agrave; l'autre.<br>
+ Il l'a lu et relu trois fois, il ne le quitte plus et ne lit
+pas<br>
+ autre chose. Sa ni&egrave;ce, cette belle personne que vous avez
+vue, a<br>
+ ajout&eacute; qu'elle n'avait pas pu le lui d&eacute;rober un
+instant pour le lire,<br>
+ et il va faire un <i>Entretien</i> tout entier sur vous et
+<i>Mir&egrave;io</i>. Il<br>
+ m'a demand&eacute; des notes biographiques sur vous et sur
+Maillane. Je les<br>
+ lui envoie ce matin. Vous avez &eacute;t&eacute; l'objet de la
+conversation<br>
+ g&eacute;n&eacute;rale toute la soir&eacute;e et votre
+po&egrave;me a &eacute;t&eacute; d&eacute;taill&eacute; par
+Lamartine<br>
+ et par moi depuis le premier mot jusqu'au dernier. Si son
+<i>Entretien</i><br>
+ parle ainsi de vous, votre gloire est faite dans le monde
+entier. Il<br>
+ dit que vous &ecirc;tes "un Grec des Cyclades". Il a
+&eacute;crit &agrave; Reboul: "C'est<br>
+ un Hom&egrave;re!" Il me charge de vous &eacute;crire <i>tout ce
+que je veux</i> et il<br>
+ ajoute que je ne puis trop vous en dire, tant il est ravi. Soyez
+donc<br>
+ bien heureux, vous et votre ch&egrave;re m&egrave;re, dont j'ai
+gard&eacute; un si bon<br>
+ souvenir."</p>
+
+<p>Je tiens &agrave; consigner ici un fait tr&egrave;s singulier
+d'intuition<br>
+ maternelle. J'avais donn&eacute; &agrave; ma m&egrave;re une
+exemplaire de <i>Mir&egrave;io</i>, mais<br>
+ sans lui avoir parl&eacute; du jugement de Lamartine, que je ne
+connaissais<br>
+ pas encore. A la fin de la journ&eacute;e, quand je crus qu'elle
+avait pris<br>
+ connaissance de l'oeuvre, je lui demandai ce qu'elle en pensait
+et<br>
+ elle me r&eacute;pondit, profond&eacute;ment &eacute;mue:</p>
+
+<p>-- Il m'est arriv&eacute;, en ouvrant ton livre, une chose
+bien &eacute;trange: un<br>
+ &eacute;clat de lumi&egrave;re, pareil &agrave; une
+&eacute;toile, m'a &eacute;blouie sur le coup, et<br>
+ j'ai d&ucirc; renvoyer la lecture &agrave; plus tard!</p>
+
+<p>Qu'on en pense ce qu'on voudra; j'ai toujours cru que cette
+vision de<br>
+ la bonne et sainte femme &eacute;tait un signe tr&egrave;s
+r&eacute;el de l'influx de<br>
+ sainte Estelle, autrement dit de l'&eacute;toile qui avait
+pr&eacute;sid&eacute; &agrave; la<br>
+ fondation du F&eacute;librige.</p>
+
+<p>Le quaranti&egrave;me Entretien du <i>Cours Familier de
+Litt&eacute;rature</i> parut un<br>
+ mois apr&egrave;s (1859), sous le titre "Apparition d'un
+po&egrave;me &eacute;pique en<br>
+ Provence". Lamartine y consacrait quatre-vingt pages au
+po&egrave;me de<br>
+ <i>Mireille</i> et cette glorification &eacute;tait le
+couronnement des articles<br>
+ sans nombre qui avaient accueilli notre &eacute;pop&eacute;e
+rustique dans la<br>
+ presse de Provence, du Midi et de Paris. Je t&eacute;moignai
+ma<br>
+ reconnaissance dans ce quatrain proven&ccedil;al que j'inscrivis
+en t&ecirc;te de<br>
+ la seconde &eacute;dition:</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>A LAMARTINE</h4>
+
+<blockquote>
+<p><i>Je te consacre Mireille; c'est mon coeur et mon
+&acirc;me,<br>
+ C'est la fleur de mes ann&eacute;es,<br>
+ C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles<br>
+ T'offre un paysan.</i></p>
+
+<p>8 septembre 1859</p>
+</blockquote>
+
+<p>Et voici l'&eacute;l&eacute;gie que je publiai &agrave; la
+mort du grand homme (1):</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>SUR LA MORT DE LAMARTINE</h4>
+
+<p><i>Quand l'heure du d&eacute;clin est venue pour l'astre --
+sur les collines<br>
+ envahies par le soir, les p&acirc;tres -- &eacute;largissent
+leurs moutons, leurs<br>
+ brebis et leurs chiens; -- et dans les bas-fonds des marais, --
+tout<br>
+ ce qui grouille r&acirc;le en braiment unanime:<br>
+ -- Ce soleil &eacute;tait assommant!"</i></p>
+
+<p><i>Des paroles de Dieu magnanime &eacute;pancheur, -- ainsi,
+&ocirc; Lamartine, &ocirc; mon<br>
+ ma&icirc;tre, &ocirc; mon p&egrave;re, -- en cantiques, en
+actions, en larmes<br>
+ consolantes, -- quand vous e&ucirc;tes &agrave; notre monde --
+&eacute;panch&eacute; sa sati&eacute;t&eacute;<br>
+ d'amour et de lumi&egrave;re, -- et que le monde fut
+las,</i></p>
+
+<p><i>Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, -- chacun
+vous<br>
+ d&eacute;cocha la pierre de sa fronde, -- car votre splendeur
+nous faisait<br>
+ mal aux yeux, -- car une &eacute;toile qui s'&eacute;teint, --
+car un dieu crucifi&eacute;<br>
+ pla&icirc;t &agrave; la foule, -- et les crapauds aiment la
+nuit...</i></p>
+
+<p><i>Et l'on vit en ce moment des choses prodigieuses! Lui,
+cette grande<br>
+ source de pure po&eacute;sie -- qui avait rajeuni l'&acirc;me de
+l'univers, -- les<br>
+ jeunes po&egrave;tes rirent -- de sa m&eacute;lancolie de
+proph&egrave;te et dirent --<br>
+ qu'il ne savait pas l'art des vers.</i></p>
+
+<p><i>Du Tr&egrave;s-Haut Adona&iuml; lui sublime grand
+pr&ecirc;tre, -- qui dans ses hymnes<br>
+ saints &eacute;leva nos croyances -- sur les cordes d'or de la
+harpe de<br>
+ Sion, -- en attestant les &Eacute;critures -- les d&eacute;vots
+pharisiens cri&egrave;rent<br>
+ sur les toits -- qu'il n'avait point de religion.</i></p>
+
+<p><i>Lui, le grand coeur &eacute;mu, qui, sur la catastrophe --
+de nos anciens<br>
+ rois, avait vers&eacute; ses strophes, -- et en marbre pompeux
+leur avait<br>
+ fait un mausol&eacute;e, -- les &eacute;bahis du Royalisme --
+trouv&egrave;rent qu'il<br>
+ &eacute;tait un r&eacute;volutionnaire, -- et tous
+s'&eacute;loign&egrave;rent vite.</i></p>
+
+<p><i>Lui, le grand orateur, la voix apostolique, -- qui avait
+fulgur&eacute; le<br>
+ mot de R&eacute;publique -- sur le front, dans le ciel des
+peuples<br>
+ tressaillants, -- par une &eacute;trange fr&eacute;n&eacute;sie,
+-- sous les chiens<br>
+ enrag&eacute;s de la D&eacute;mocratie -- le mordirent en
+grommelant.</i></p>
+
+<p><i>Lui, le grand citoyen, qui dans le crat&egrave;re
+embras&eacute; -- avait jet&eacute; ses<br>
+ biens, et son corps et son &acirc;me, -- pour sauver du volcan
+la patrie en<br>
+ combustion, -- lorsque, pauvre, il demanda son pain, -- les
+bourgeois<br>
+ et les gros l'appel&egrave;rent mangeur -- et
+s'enferm&egrave;rent dans leur bourg.</i></p>
+
+<p><i>Alors, se voyant seul dans sa calamit&eacute;, -- dolent,
+avec sa croix il<br>
+ gravit son Calvaire... -- Et quelques bonnes &acirc;mes, vers la
+tomb&eacute;e du<br>
+ jour, -- entendirent un long g&eacute;missement, -- et puis,
+dans les<br>
+ espaces, ce cri supr&ecirc;me: Eli, lamma sabacthani!</i></p>
+
+<p><i>Mais nul ne s'aventura vers la cime d&eacute;serte. -- Avec
+les yeux ferm&eacute;s<br>
+ et les deux mains ouvertes, -- dans un silence grave il
+s'enveloppa<br>
+ donc; -- et, calme comme sont les montagnes, au milieu de sa
+gloire<br>
+ et de son infortune, -- sans dire mot il expira.</i></p>
+
+<p><i>21 mars 1869</i></p>
+
+<p>Me voil&agrave; arriv&eacute; au terme de
+l'<i>&eacute;lucidari</i> (comme auraient dit les<br>
+ troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de
+ma<br>
+ jeunesse. D&eacute;sormais, mon histoire, qui est celle de mes
+oeuvres,<br>
+ appartient, comme tant d'autres, &agrave; la
+publicit&eacute;.</p>
+
+<p>Je terminerai ces <i>M&eacute;moires</i> par quelques
+&eacute;pisodes des l'existence<br>
+ franche et libre que s'&eacute;taient faite, en Avignon, les
+musag&egrave;tes ou<br>
+ coryph&eacute;es de notre Renaissance, pour montrer comme, au
+bord du Rh&ocirc;ne,<br>
+ on pratiquait le Gai-Savoir.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XVII</h2>
+
+<h3>AUTOUR DU MONT VENTOUX</h3>
+
+<p>Courses f&eacute;libr&eacute;ennes avec Aubanel et Grivolas.
+-- L'ascension et la<br>
+ descente. -- Les gendarmes nous arr&ecirc;tent. -- La f&ecirc;te
+de Montbrun. --<br>
+ Le devineur de sources. -- Le cur&eacute; de Monieux. -- La
+Nesque et les<br>
+ Bessons. -- Le maire de M&eacute;thamis. -- Le charron de
+V&eacute;nasque.</p>
+
+<p>Avec Th&eacute;odore Aubanel, qui &eacute;tait toujours
+dispos, pour organiser les<br>
+ courses, et notre camarade le peintre avignonnais Pierre
+Grivolas,<br>
+ qui &eacute;tait de toutes nos f&ecirc;tes, voici comment nous
+f&icirc;mes, un beau jour<br>
+ de septembre, l'ascension du mont Ventoux.</p>
+
+<p>Partis, vers minuit, du village de B&eacute;doin, au pied de
+la montagne,<br>
+ nous atteign&icirc;mes le sommet une demi-heure environ avant le
+lever du<br>
+ soleil. Je ne vous dirai rien de l'escalade, que nous
+f&icirc;mes &agrave; l'aise,<br>
+ sur le b&acirc;t de mulets que conduisaient des guides, &agrave;
+travers les<br>
+ rochers, escarpements et mamelons de la Combe-Fillole.</p>
+
+<p>Nous v&icirc;mes le soleil surgir, tel qu'un superbe roi de
+gloire, d'entre<br>
+ les cimes &eacute;blouissantes des Alpes couvertes de neige, et
+l'ombre du<br>
+ Ventoux &eacute;largir, prolonger, l&agrave;-bas dans
+l'&eacute;tendue du Comtat<br>
+ Venaissin, par l&agrave;-bas sur le Rh&ocirc;ne et jusqu'au
+Languedoc, la<br>
+ triangulation de son immense c&ocirc;ne.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, de grosses nues blanch&acirc;tres et
+fuyantes roulaient<br>
+ au-dessous de nous, embrumant les vall&eacute;es; et, si beau
+que f&ucirc;t le<br>
+ temps, il ne faisait pas chaud.</p>
+
+<p>Vers les neuf heures, -- mais, cette fois, &agrave; pied, avec
+les b&acirc;tons<br>
+ ferr&eacute;s et le havresac au dos, -- apr&egrave;s un
+l&eacute;ger d&eacute;jeuner, nous primes<br>
+ la descente. Seulement, nous d&eacute;val&acirc;mes par le
+c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;,<br>
+ c'est-&agrave;-dire par les Ubacs, ainsi qu'on nomme le versant
+nord de<br>
+ toutes nos montagnes et du Ventoux en particulier.</p>
+
+<p>Or, tellement est &acirc;pre et tellement est raide ce revers
+du mont<br>
+ Ventoux, que le p&egrave;re Laval raconte ce qui suit:</p>
+
+<p>Les montagnards qui, de son temps (au dix-huiti&egrave;me
+si&egrave;cle), le 14<br>
+ septembre, montaient en p&egrave;lerinage &agrave; la chapelle
+qui est en haut,<br>
+ redescendaient par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser,
+assis &agrave;<br>
+ croupetons sur une double planche de trois empans carr&eacute;s,
+qu'ils<br>
+ enrayaient soudain en plantant leur b&acirc;ton devant,
+lorsqu'elle allait<br>
+ trop vite ou qu'elle fr&ocirc;lait un pr&eacute;cipice.</p>
+
+<p>Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une demi-heure; et
+il faut<br>
+ songer que le mont Ventoux a dix-neuf cent soixante
+m&egrave;tres d'altitude<br>
+ sur la mer!</p>
+
+<p>D&eacute;sireux, nous aussi, de raccourcir notre descente,
+mais ignorant les<br>
+ chemins, nous all&acirc;mes nous fourvoyer dans une ravine
+ardue, la<br>
+ Loubati&egrave;re du Ventoux, si encombr&eacute;e de rocailles
+et si p&eacute;rilleuse<br>
+ aussi que, pour arriver en bas, nous m&icirc;mes le jour
+entier.</p>
+
+<p>Le ravin de la Loubati&egrave;re, comme son nom le dit, n'est
+fr&eacute;quent&eacute; que<br>
+ par les loups, et il se rue subitement, du sommet au pied du
+mont,<br>
+ entre des berges si scabreuses qu'il est presque impossible, une
+fois<br>
+ qu'on y est rentr&eacute;, d'en sortir pour changer de
+route.</p>
+
+<p>Nous y voil&agrave;, arrive qui plante! Dans les rocs
+d&eacute;tach&eacute;s et dans les<br>
+ &eacute;boulis, &agrave; travers les troncs d'arbres, pins,
+h&ecirc;tres et m&eacute;l&egrave;zes,<br>
+ arrach&eacute;s, entra&icirc;n&eacute;s par la fureur des orages
+et qui, &agrave; tous les pas,<br>
+ entravaient notre marche, nous descendions, nous
+d&eacute;valions, quand,<br>
+ tout &agrave; coup, le lit du torrent, coup&eacute; &agrave; pic
+devant nos pas, montre &agrave;<br>
+ nos yeux, b&eacute;ant, un pr&eacute;cipice de cent toises
+peut-&ecirc;tre en contrebas.</p>
+
+<p>Comment faire? Remonter? C'&eacute;tait fort difficile,
+d'autant plus que,<br>
+ sur nos t&ecirc;tes, nous voyions s'avancer de gros nuages noirs
+qui, s'ils<br>
+ eussent crev&eacute;, nous auraient submerg&eacute;s sous
+l'irruption des eaux...<br>
+ Il fallait donc, de fa&ccedil;on ou d'autre, descendre par la
+gorge, cette<br>
+ &eacute;pouvantable gorge o&ugrave; nous &eacute;tions perdus.
+Et alors, dans l'ab&icirc;me,<br>
+ nous jet&acirc;mes l&agrave;-bas nos cabans et nos sacs et, ma
+foi, recommandant &agrave;<br>
+ Dieu notre vie, en rampant, en nous tra&icirc;nant, mais surtout
+par<br>
+ glissades, nous nous laiss&acirc;mes couler sur la paroi presque
+verticale<br>
+ o&ugrave;, seules, quelques racines de buis ou de lavande nous
+emp&ecirc;ch&egrave;rent<br>
+ de d&eacute;gringoler, la t&ecirc;te la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Rendus au fond du pr&eacute;cipice, nous croyions &ecirc;tre
+hors de danger, et,<br>
+ remettant nos hardes, nous avions, guillerets, recommenc&eacute;
+de<br>
+ descendre dans le ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore
+plus<br>
+ forte et plus rapide, vint nous arr&ecirc;ter de nouveau, et, au
+p&eacute;ril de<br>
+ nos vies, il fallut de nouveau glisser en se cramponnant, et
+puis une<br>
+ troisi&egrave;me fois apr&egrave;s les autres ci-dessus.</p>
+
+<p>Au cr&eacute;puscule, enfin nous atteign&icirc;mes
+Saint-L&eacute;ger, pauvre petit<br>
+ village qui est au pied du Ventoux, habit&eacute; par des
+charbonniers, tout<br>
+ jonch&eacute; de lavande en guise de liti&egrave;re. Nous ne
+p&ucirc;mes trouver &agrave; nous y<br>
+ h&eacute;berger.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la nuit, haletants, harass&eacute;s, il nous
+fallut encore marcher<br>
+ une couple d'heures jusqu'au village de Brantes, perch&eacute;
+sur les<br>
+ rochers, en face du Ventoux, o&ugrave; nous f&ucirc;mes fort
+heureux de pouvoir<br>
+ nous faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, au
+grenier<br>
+ &agrave; foin.</p>
+
+<p>Le plus joli, -- car il para&icirc;t qu'on n'avait pas
+tr&egrave;s bonne mine, -<br>
+ fut que notre h&ocirc;telier, de peur qu'on n'emport&acirc;t ses
+draps, nous<br>
+ avait enferm&eacute;s sous cl&eacute;... Aussi, le lendemain,
+ayant appris que<br>
+ c'&eacute;tait f&ecirc;te au village de Montbrun, et &agrave;
+peu pr&egrave;s remis des su&eacute;es de<br>
+ la veille, nous part&icirc;mes joyeux du pays qui <i>branle sans
+vent</i> (comme<br>
+ l'appellent ses voisins) et nous f&icirc;mes le tour des Ubacs
+du Ventoux<br>
+ par Savoillants et Reillanette.</p>
+
+<p>Mais, pendant que, sur le bord de la rivi&egrave;re
+gazouilleuse qui a nom<br>
+ le Toulourenc, nous admirions la hauteur des escarpes
+effrayantes,<br>
+ des roches sourcilleuses qui touchaient les nu&eacute;es, deux
+gendarmes,<br>
+ qui venaient sur la route apr&egrave;s nous, et auxquels
+l'h&ocirc;telier de<br>
+ Brantes avait donn&eacute; peut-&ecirc;tre notre signalement,
+nous accostent:</p>
+
+<p>-- Vos papiers?</p>
+
+<p>Nous avions &eacute;chapp&eacute; aux loups, aux orages, aux
+pr&eacute;cipices; ais,<br>
+ croyez-m'en, qui que vous soyez, si vous &ecirc;tes jamais
+forc&eacute; de vous<br>
+ garer devant les happe-chair, &eacute;vitez toujours les
+routes.</p>
+
+<p>-- Vos papiers? D'o&ugrave; venez-vous? O&ugrave; allez-vous,
+voyons?</p>
+
+<p>Moi, je sortis de ma poche un gribouillage proven&ccedil;al
+et, pendant<br>
+ qu'un des archers, pour pouvoir d&eacute;chiffrer ce que
+&ccedil;a voulait dire, se<br>
+ d&eacute;sorbitait les yeux en tordant sa moustache:</p>
+
+<p>-- Nous sommes, disait Aubanel, des f&eacute;libres, qui
+venons faire le<br>
+ tour du Ventoux.</p>
+
+<p>-- Et des artistes, ajoutait Grivolas, qui &eacute;tudions la
+beaut&eacute; du<br>
+ paysage...</p>
+
+<p>-- Ah! oui, c'est bon! nous faire accroire qu'on est venu dans
+le<br>
+ Ventoux pour &eacute;tudier ses agr&eacute;ments!
+r&eacute;pliqua le gendarme qui<br>
+ essayait, mais vainement, de lire mon proven&ccedil;al; vous
+irez, mes<br>
+ farceurs, dire cela demain &agrave; M. le procureur
+imp&eacute;rial &agrave; Nyons... Et<br>
+ suivez-nous pour le quart d'heure.</p>
+
+<p>Nous rappelant le mot du g&eacute;n&eacute;ral
+Philop&eacute;men: "qu'il faut porter la<br>
+ peine de sa mauvaise mine", et, en effet, reconnaissant qu'avec
+nos<br>
+ grands chapeaux de feutre aux bords retrouss&eacute;s
+arrogamment, nos<br>
+ b&acirc;tons ferr&eacute;s et nos havresacs, nous &eacute;tions
+faits comme des brigands,<br>
+ -- et comme d'autre part, cela nous amusait, nous suiv&icirc;mes
+les<br>
+ chasse-coquins.</p>
+
+<p>Chemin faisant, un bon fermier, portant la veste sur
+l'&eacute;paule, nous<br>
+ atteignit et nous dit:</p>
+
+<p>-- Que Dieu vous donne le bonjour! Ces messieurs vont, sans
+doute, &agrave;<br>
+ la f&ecirc;te de Montbrun?</p>
+
+<p>-- Ah! oui, une jolie f&ecirc;te! lui
+r&eacute;pond&icirc;mes-nous. Nous descendions du<br>
+ Ventoux, de la cime du mont Ventoux, pour voir s'il est
+r&eacute;el que le<br>
+ soleil, en se levant, y fait trois sauts, comme on affirme, et
+voil&agrave;<br>
+ que les gendarmes, parce que nous avions oubli&eacute; nos
+papiers, nous ont<br>
+ pris pour des voleurs et nous emm&egrave;nent &agrave;
+Nyons...</p>
+
+<p>-- Par exemple! Mais ne voyez-vous pas, &agrave; leur
+fa&ccedil;on de s'exprimer,<br>
+ dit aux gendarmes le brave homme, que ces messieurs ne sont pas
+de<br>
+ loin? qu'ils parlent proven&ccedil;al? qu'ils sentent leur bonne
+maison? Eh<br>
+ bien! je n'h&eacute;site pas, moi, &agrave; r&eacute;pondre pour
+eux et je les invite<br>
+ m&ecirc;me, quand nous serons &agrave; Montbrun, &agrave; venir
+boire un coup &agrave; la<br>
+ maison, et vous aussi, messieurs du gouvernement, si vous
+voulez,<br>
+ pourtant, me faire cet honneur!</p>
+
+<p>-- En ce cas-l&agrave;, nous dit la mar&eacute;chauss&eacute;e
+dauphinoise, apr&egrave;s avoir<br>
+ d&eacute;lib&eacute;r&eacute;, messieurs, vous pouvez aller. Et,
+mais, voyons, est-ce<br>
+ positif, ce que vous disiez tout &agrave; l'heure, que le
+soleil, l&agrave;-haut,<br>
+ vu du sommet du Ventoux, fait trois sauts en se levant?</p>
+
+<p>-- &Ccedil;a, r&eacute;pliqu&acirc;mes-nous, il faut le voir
+pour le croire... Mais<br>
+ autrement, c'est vrai comme vous &ecirc;tes de braves gens.</p>
+
+<p>Et, les laissant sur ce go&ucirc;t (nous venions d'entrer
+&agrave; Montbrun), avec<br>
+ l'honn&ecirc;te paysan qui avait r&eacute;pondu pour nous, nous
+f&ucirc;mes tout droit &agrave;<br>
+ l'auberge nous restaurer quelque peu.</p>
+
+<p>Rien qui fasse plaisir, lorsqu'on cour le pays et qu'on est
+fatigu&eacute;,<br>
+ comme une auberge indig&egrave;ne, o&ugrave; l'on arrive un jour
+de f&ecirc;te patronale.<br>
+ Or, songez qu'&agrave; Montbrun, d&egrave;s notre entr&eacute;e
+au cabaret, nos yeux<br>
+ virent par terre un monceau de poulardes, de poulets, de
+dindons, de<br>
+ lapins, de levrauts et de perdrix, vous dis-je, qui
+n'annon&ccedil;aient pas<br>
+ mis&egrave;re! Qui plumait d'ici, qui saignait de l&agrave;. Une
+paire de longues<br>
+ broches, toutes charg&eacute;es de lardoires et de gibier
+odorant,<br>
+ tournaient et d&eacute;gouttaient sur le carr&eacute; des
+l&egrave;chefrites,<br>
+ doucettement, devant le feu. L'h&ocirc;telier,
+l'h&ocirc;teli&egrave;re, en mouvement,<br>
+ posaient sur chaque table les bouteilles, les couteaux, les<br>
+ fourchettes qu'il fallait. Et tout cela pour les premiers
+qui<br>
+ demanderaient &agrave; d&icirc;ner, c'est-&agrave;-dire pour
+nous autres. Oh! coquin de<br>
+ bon sort! Une b&eacute;n&eacute;diction. Et, chose pardessus qui
+ne co&ucirc;tait pas<br>
+ davantage, les filles de l'h&ocirc;tesse avaient si gentille
+accortise que<br>
+ nous rest&acirc;mes l&agrave; tant que dura la f&ecirc;te, rien
+que pour l'agr&eacute;ment<br>
+ d'&ecirc;tre servis par elles.</p>
+
+<p>A <i>Montbrun</i>, disait-on autrefois en Dauphin&eacute;,
+<i>arriv&eacute; &agrave; deux heures,<br>
+ &agrave; trois on est pendu</i>. Cela montre qu'un proverbe
+n'est pas toujours<br>
+ v&eacute;ridique, mais &ccedil;a devait se rapporter (je le
+crois) au renom du<br>
+ terrible Montbrun, le capitaine huguenot qui fut seigneur de
+ce<br>
+ village. C'est lui, Charles du Puy, dit "le brave Montbrun", qui
+fit<br>
+ face au roi de France, all&eacute;guant pour raison que "les
+armes et le jeu<br>
+ rendaient les hommes &eacute;gaux". C'est le m&ecirc;me qui, au
+si&egrave;ge de Mornas,<br>
+ place catholique, lorsqu'il eut pris le ch&acirc;teau, en
+pr&eacute;cipita la<br>
+ garnison sur la pointe, l&agrave;-bas, des hallebardes de sa
+troupe (1562).<br>
+ D'o&ugrave; les gens de Mornas ont gard&eacute; jusqu'&agrave;
+nos jours le sobriquet de<br>
+ <i>saute-remparts</i>, et voici ce qu'on raconte:</p>
+
+<p>Un de ces malheureux, dont le tour &eacute;tait venu de faire
+le plongeon,<br>
+ reculait pour prendre &eacute;lan, mais arriv&eacute; au bord de
+l'affreux<br>
+ casse-cou, il s'arr&ecirc;tait &eacute;pouvant&eacute;. Il
+revenait prendre sa course, et<br>
+ chose facile &agrave; comprendre, il l&acirc;chait pied de
+nouveau.</p>
+
+<p>-- O poltron, lui cria le farouche Montbrun, en deux fois que
+tu pris<br>
+ escousse, tu ne peux pas faire le saut?</p>
+
+<p>-- Monseigneur, r&eacute;pliqua le pauvre catholique, s'il
+vous pla&icirc;t<br>
+ d'essayer, je vous le donne en trois.</p>
+
+<p>Et pour la repartie, Montbrun, &agrave; ce qu'on dit, lui
+accorda sa gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Nous all&acirc;mes visiter le ch&acirc;teau du baron - que
+Fran&ccedil;ois II fit<br>
+ d&eacute;molir. -- Il y reste quelques fresques,
+attribu&eacute;es &agrave; Andr&eacute; del<br>
+ Sarto. Sur la terrasse, on nous montra l'endroit d'o&ugrave;
+parfois, pour<br>
+ s'amuser, le seigneur huguenot abattait d'un coup d'arquebuse
+les<br>
+ moines qui, l&agrave;-bas, lisaient leur br&eacute;viaire, dans
+le jardin d'un<br>
+ couvent qu'il y avait en dessous.</p>
+
+<p>Enfin, derri&egrave;re le Ventoux, le long du Toulourenc,
+rivi&egrave;re qui s&eacute;pare<br>
+ le Dauphin&eacute; de la Provence, ayant repris notre
+tourn&eacute;e, nous v&icirc;mes en<br>
+ passant au pied du Ventouret et en longeant le Gourg des
+Oules<br>
+ d&eacute;boucher dans une vall&eacute;e, la riante vall&eacute;e
+de Sault.</p>
+
+<p>-- Faisons la m&eacute;ridienne? d&icirc;mes-nous.. Et tous
+trois, &agrave; l'or&eacute;e d'une<br>
+ prairie limitrophe avec la route, nous nous couch&acirc;mes pour
+dormir et<br>
+ laisser passer la chaleur.</p>
+
+<p>-- Adieu, Ventoux! s'&eacute;cria Aubanel, tu nous fis,
+&ocirc; gueusard, assez<br>
+ suer et essouffler!</p>
+
+<p>Grivolas regardait les ombres et les clairs que remuaient
+entre eux<br>
+ les noyers et les ch&ecirc;nes, et moi, &eacute;piant l'heure
+qu'il &eacute;tait au<br>
+ soleil, je t&eacute;tais &agrave; la gourde une gorg&eacute;e
+d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>A ce moment, dans le grand h&acirc;le, nous v&icirc;mes sur la
+route blanche<br>
+ s'acheminer avec sa blouse, ses gros souliers &agrave; clous,
+son chapeau &agrave;<br>
+ larges bords, un vieillard qui tenait une houssine &agrave; la
+main. Quelque<br>
+ chose d'imposant et de particulier dans sa figure ouverte,
+r&ocirc;tie par<br>
+ le soleil, attira, comme il passait, notre attention vers lui et
+nous<br>
+ lui d&icirc;mes bonjour.</p>
+
+<p>-- Bonjour, toute la compagnie, nous fit-il d'une voix douce,
+vous<br>
+ faites un peu halte?</p>
+
+<p>-- Eh oui! brave homme; &agrave; vous d'en faire autant, si
+vous voulez.</p>
+
+<p>-- Eh bien! je ne dis pas non... Je viens de la ville de
+Sault, o&ugrave;<br>
+ j'avais quelques affaires et je commen&ccedil;ais d'&ecirc;tre
+las. Ce n'est plus,<br>
+ mes amis, comme quand j'avais votre &acirc;ge! Berthe filait
+alors, et<br>
+ maintenant Marthe d&eacute;vide.</p>
+
+<p>Et il s'assit en causant &agrave; c&ocirc;t&eacute; de nous
+sur l'herbe.</p>
+
+<p>-- Je suis bien curieux peut-&ecirc;tre, poursuivit-il, mais
+par hasard ne<br>
+ seriez-vous pas herboristes?</p>
+
+<p>Ah! parbleu, si nous connaissions la vertu des simples que nos
+pieds<br>
+ foulent, nous n'aurions jamais besoin d'apothicaires ni de
+m&eacute;decins.</p>
+
+<p>-- Non, r&eacute;pond&icirc;mes-nous, nous venons du mont
+Ventoux.</p>
+
+<p>-- <i>Sage qui n'y retourne pas, mais fou celui qui y
+retourne!</i> dit le<br>
+ vieillard sentencieusement... "Allons, je vois, je vois, vous
+&ecirc;tes<br>
+ peut-&ecirc;tre bien des triacleurs de Venise.</p>
+
+<p>-- Triacleurs? Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>--Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'un rem&egrave;de souverain
+est ce qu'on<br>
+ nomme la <i>th&eacute;riaque</i>, qui se fait &agrave; ce qu'on
+dit, avec de la graisse<br>
+ de vip&egrave;re... Et, ici, dans nos montagnes, au Ventoux, au
+Ventouret,<br>
+ et, dans cette vall&eacute;e m&ecirc;me, les vip&egrave;res ne
+manquent pas. Si c'est<br>
+ elles que vous cherchiez...</p>
+
+<p>-- Ah! les cherche qui voudra! nous
+&eacute;cri&acirc;mes-nous.</p>
+
+<p>-- Veuillez m'excuser, reprit le bonhomme, si je vous ai
+offens&eacute;s,<br>
+ mais il n'est pas de sot m&eacute;tier:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Comme dit le renard<br>
+ Chacun joue de son art.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Le bon Dieu, que je salue, a r&eacute;pandu sa lumi&egrave;re,
+voyez-vous un peu &agrave;<br>
+ tous. Pris &agrave; part, l'homme ne sait rien; entre tous, nous
+savons<br>
+ tout... Et, sans aller plus loin, moi, je suis devineur
+d'eau.</p>
+
+<p>-- Ah! tonnerre de nom de nom!</p>
+
+<p>-- Oui, tel que vous me voyez, par la vertu de la baguette que
+je<br>
+ tiens entre mes mains, je d&eacute;niche les veines d'eau.</p>
+
+<p>-- Par exemple, et &agrave; notre tour, s'il n'y a pas
+d'indiscr&eacute;tion,<br>
+ comment faites-vous donc pour d&eacute;couvrir les sources qu'il
+y a dans la<br>
+ terre?</p>
+
+<p>-- Comment je fais? De vous le dire, r&eacute;pondit
+l'hydroscope, ce serait<br>
+ malais&eacute; peut-&ecirc;tre... C'est affaire de bonne foi. Il
+m'arrive, tenez,<br>
+ quand le soleil est ardent, de voir fumer les eaux, de les
+voir<br>
+ s'&eacute;vaporer, &agrave; sept lieues de distance... je les
+vois, oui, je les<br>
+ vois (mon Dieu! je vous rends gr&acirc;ces!) aspir&eacute;es,
+color&eacute;es par<br>
+ l'ardeur du soleil. Ensuite la baguette, qui tourne
+d'elle-m&ecirc;me et se<br>
+ tord entre mes doigts, ach&egrave;ve le restant... Mais il faut,
+comme je<br>
+ vous le dis, sentir cela pour le comprendre: c'est &agrave; la
+bonne foi.<br>
+ Vous pouvez d&rsquo;ailleurs parler de moi &agrave; Sault,
+&agrave; Villes, &agrave; Verdolier,<br>
+ dans tous les villages qui avoisinent: je suis d&rsquo;Aurel (que
+vous<br>
+ voyez l&agrave;), mon nom est Fortun&eacute; Aubert. On vous
+montrera partout les<br>
+ sources que j&rsquo;ai mises en vue.</p>
+
+<p>Nous lui d&icirc;mes en plaisantant:</p>
+
+<p>-- Comp&egrave;re Fortun&eacute;, si vous pouviez, avec la
+baguette, trouver un<br>
+ jour la Ch&egrave;vre d&rsquo;Or?</p>
+
+<p>-- Et pourquoi non? Si Dieu voulait, je n&rsquo;aurais pas plus
+de peine &agrave;<br>
+ cela, voyez-vous, que d&rsquo;&ecirc;tre assis sur ce talus...
+Mais Celui de<br>
+ l&agrave;-haut a plus de sens que nous tous. Une<br>
+ fontaine d&rsquo;eau, quand on a soif, ne vaut-elle pas mieux
+qu&rsquo;une<br>
+ fontaine d&rsquo;or? Et ce pr&eacute;! Ne croyez-vous pas que la
+moindre ros&eacute;e<br>
+ fasse plus de bien &agrave; son herbe, -- que si la traversait
+le carrosse<br>
+ d&rsquo;un roi, charg&eacute; d&rsquo;or et d&rsquo;argent? Rendre
+service, quand on peut, &agrave;<br>
+ notre fr&egrave;re prochain, comme il nous est
+recommand&eacute;, mes amis, voil&agrave;,<br>
+ voil&agrave; o&ugrave; le bon Dieu vient en aide! Et pour
+preuve, permettez que je<br>
+ vous conte encore ceci:</p>
+
+<p>"L&rsquo;an pass&eacute;, la servante de notre cur&eacute;
+d&rsquo;Aurel (qui vous le<br>
+ certifierait) me fit appeler &agrave; la cure.</p>
+
+<p>"-- Ma&icirc;tre Fortun&eacute;, me dit-elle, vous me voyez en
+grand souci. M. le<br>
+ cur&eacute;, ce matin, est all&eacute; &agrave; Carpentras,
+o&ugrave; l&rsquo;on juge aux assises un<br>
+ jeune parent &agrave; lui, inculp&eacute; comme incendiaire. Il
+devait, me l&rsquo;ayant<br>
+ promis, retourner de bonne heure, et la nuit d&eacute;j&agrave;
+descend, et je ne<br>
+ vois venir personne: je ne sais que m&rsquo;imaginer. Si au moyen
+de votre<br>
+ science vous pouviez me rendre instruite de ce qui l&agrave;-bas
+se passe,<br>
+ ah! que vous me feriez plaisir!</p>
+
+<p>"-- Nous essayerons, r&eacute;pondis-je... Donnez-moi quelques
+oublies, ce<br>
+ avec quoi les hosties se font.</p>
+
+<p>Et alors, sur la table, je pla&ccedil;ai les oublies, en
+repr&eacute;sentation de<br>
+ Celui qu&rsquo;on ne voit pas, l&rsquo;Amour supr&ecirc;me, le bon
+Dieu.</p>
+
+<p>"A c&ocirc;t&eacute; des oublies, je mis un verre de vin pur,
+pour repr&eacute;senter la<br>
+ Justice.</p>
+
+<p>"Devant l&rsquo;Amour et la Justice, je mis un verre d&rsquo;eau
+-- qui<br>
+ repr&eacute;sentait l&rsquo;inculp&eacute;. Et derri&egrave;re
+l&rsquo;inculp&eacute; je posai un gobelet de<br>
+ vin troubl&eacute; avec de l&rsquo;eau: &ccedil;a
+repr&eacute;sentait<br>
+ l&rsquo;avocat.</p>
+
+<p>"Je saisis la baguette et, &agrave; la bonne foi, humblement,
+je demande &agrave;<br>
+ Dieu, l&rsquo;Amour supr&ecirc;me, si l&rsquo;accus&eacute;
+&eacute;tait condamn&eacute;.</p>
+
+<p>"La baguette, mes amis, ne branla pas plus que ces
+pierres.</p>
+
+<p>"Bon! je demandai alors si on l&rsquo;avait acquitt&eacute;. La
+baguette entre mes<br>
+ doigts tourna joyeuse, comme en danse.</p>
+
+<p>"-- Mademoiselle, dis-je pour lors &agrave; la servante, vous
+pouvez dormir<br>
+ tranquille: l'inculp&eacute; est acquitt&eacute;.</p>
+
+<p>"-- Puisque nous y voil&agrave;, me fit la demoiselle,
+Fortun&eacute; informez-vous<br>
+ un peu sur les t&eacute;moins.</p>
+
+<p>"Je reprends en main la baguette et je demande au vin pur ou,
+pour<br>
+ mieux dire, &agrave; la Justice, si les t&eacute;moins
+retournaient et s&rsquo;ils<br>
+ &eacute;taient en chemin.</p>
+
+<p>"La verge demeura muette.</p>
+
+<p>"Humblement, je demande s&rsquo;ils &eacute;taient poursuivis.
+..Il me fut r&eacute;pondu<br>
+ qu&rsquo;ils &eacute;taient poursuivis tr&egrave;s
+s&eacute;rieusement... Eh bien! n&rsquo;est-il pas<br>
+ vrai que le lendemain, messieurs, le cur&eacute; d&rsquo;Aurel
+vint nous confirmer<br>
+ tout ce que nous avions vu la veille avec la verge! On avait
+&agrave;<br>
+ Carpentras acquitt&eacute; l&rsquo;inculp&eacute; et retenu les
+t&eacute;moins.</p>
+
+<p>"-- Mais, allons, vous devez dire que je suis un franc bavard.
+A Dieu<br>
+ soyez, dit le vieillard en se relevant du talus, et prenez
+garde, l&agrave;<br>
+ au frais, prenez garde de vous morfondre.</p>
+
+<p>Le devineur, avec sa baguette, gagna du c&ocirc;t&eacute; des
+collines, vers ces<br>
+ quartiers d&rsquo;Aurel, de Saint-Trinit, chant&eacute;s plus
+tard par F&eacute;lix Gras<br>
+ dans son grand et frais po&egrave;me qui a nom <i>Les
+charbonniers</i>, et nous<br>
+ all&acirc;mes, nous autres, par un raidillon de chemin, prendre
+notre logis<br>
+ &agrave; Sault, la ville des <i>&Eacute;trangleurs de
+truie.</i></p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir salu&eacute;, dans le ch&acirc;teau fort en
+ruine, le blason et la<br>
+ gloire de ses anciens seigneurs, les grands barons d&rsquo;Agoult
+(qui est<br>
+ Wolf en allemand et qui signifie loup) et le nom historique de
+cette<br>
+ comtesse de Sault qui, au temps (de la Ligue, ma&icirc;trisait
+la Provence,<br>
+ nous descend&icirc;mes sur Monieux, dont le cur&eacute; figure
+dans le gai<br>
+ r&eacute;pertoire des contes populaires.</p>
+
+<p>Ce cur&eacute; avait une vache... Et voici qu&rsquo;un pauvre
+homme, qui avait un<br>
+ tas d&rsquo;enfants, vola et tua la vache, la fit manger &agrave;
+ses marmots et,<br>
+ apr&egrave;s la bombance, en mani&egrave;re de gr&acirc;ces,
+leur fit dire la petite<br>
+ pri&egrave;re que voici:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Nous rendons gr&acirc;ces, mon Dieu,<br>
+ Au bon cur&eacute; de Monieux:<br>
+ Nous avons bien soup&eacute;, Dieu merci et sa vache!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais les enfants r&eacute;p&egrave;tent tout. Le cur&eacute;
+en eut vent, et ayant<br>
+ questionn&eacute; un des petits mangeurs, il lui dit:</p>
+
+<p>-- Est-ce vrai, mignon, que votre p&egrave;re vous a appris
+pour vos gr&acirc;ces<br>
+ une pri&egrave;re si jolie? Comment est-elle? voyons un
+peu...</p>
+
+<p>Et le petit r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Nous rendons gr&acirc;ces, mon Dieu,<br>
+ Au bon cur&eacute; de Monieux:<br>
+ Nous avons bien soup&eacute;, Dieu merci et sa vache!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>-- Oh ! la galante pri&egrave;re! fit le pr&ecirc;tre au
+petit. Eh bien ! sais-tu,<br>
+ mignon, ce qu&rsquo;il faut faire? Demain, jour de dimanche, tu
+viendras me<br>
+ trouver &agrave; la premi&egrave;re messe; tu monteras en chaire
+avec moi, n&rsquo;est-ce<br>
+ pas, mignon? et devant tous, pour que tout le monde
+l&rsquo;apprenne, tu<br>
+ diras la pri&egrave;re que ton p&egrave;re vous fait dire.</p>
+
+<p>-- Il suffit, monsieur le cur&eacute;.</p>
+
+<p>Et l&rsquo;enfant, tout de suite, va conter &agrave; son
+p&egrave;re le propos du cur&eacute;;<br>
+ et le p&egrave;re, un fin matois, dit alors &agrave;
+l&rsquo;enfant:</p>
+
+<p>-- Ah! oui, venir parler de vache en pleine chaire! Mais tu
+les<br>
+ ferais rire tous... Je vais t&rsquo;en apprendre une autre, mon
+fils,<br>
+ d&rsquo;action de gr&acirc;ces, qui est bien plus belle
+encore:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Je rends gr&acirc;ce au bon Dieu!<br>
+ Les hommes de Monieux<br>
+ Ont tous port&eacute; du bois de leur cur&eacute; joyeux:<br>
+ Mais lui tout seul, mon p&egrave;re<br>
+ Ne s&rsquo;est pas laiss&eacute; faire.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>"T&rsquo;en souviendras-tu demain?</p>
+
+<p>-- Je m&rsquo;en souviendrai, p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le cur&eacute;, le lendemain, au pr&ocirc;ne de la messe,
+monte donc &agrave; la chaire,<br>
+ accompagn&eacute; du petit, et commence:</p>
+
+<p>-- Mes fr&egrave;res, vous l&rsquo;avez tous appris, on nous a
+vol&eacute; notre vache...<br>
+ Je ne veux pas vous en parler; seulement la v&eacute;rit&eacute;
+est toujours bonne<br>
+ &agrave; conna&icirc;tre, et toujours la v&eacute;rit&eacute;
+sort de la bouche innocente...<br>
+ Allons, mignon, dis ce que tu sais.</p>
+
+<p>Et le petit alors:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Je rends gr&acirc;ce au bon Dieu!<br>
+ Les hommes de Monieux<br>
+ Ont tous port&eacute; du bois de leur cur&eacute; joyeux:<br>
+ Mais lui tout seul, mon p&egrave;re<br>
+ Ne s&rsquo;est pas laiss&eacute; faire.</i></p>
+
+<p>Je vous laisse &agrave; penser le rire...</p>
+</blockquote>
+
+<p>Nous pr&icirc;mes &agrave; Monieux la combe de la Nesque,
+petit cours d&rsquo;eau<br>
+ sauvage, qui bondit, comme dit Gras,</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Entre deux falaises &agrave; pic, couvertes de
+halliers,<br>
+ O&ugrave; les bergers pendent l'app&acirc;t<br>
+ Pour attraper les merles.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>et nous march&acirc;mes l&agrave; dans les rochers, &agrave;
+tout hasard, pour gagner, si<br>
+ nous pouvions, le m&ecirc;me jour, V&eacute;nasque. Mais qui
+compte sans l&rsquo;h&ocirc;te,<br>
+ dit-on, compte deux fois: le soleil se couchait que nous
+errions<br>
+ encore parmi les pr&eacute;cipices, au pied d&rsquo;un haut
+escarpement qu&rsquo;on<br>
+ nomme le Rocher du Cire, o&ugrave; plus tard nous
+pla&ccedil;&acirc;mes l&rsquo;&eacute;pisode de<br>
+ <i>Calendal</i> lorsqu&rsquo;il d&eacute;nicha les ruches
+d&rsquo;abeilles,</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>La Nesque, par-dessous, affreuse,<br>
+ Ouvrait sa t&eacute;n&eacute;breuse gorge</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>et, la nuit nous couvrant peu &agrave; peu de son ombre, voici
+qu&rsquo;&agrave; un<br>
+ endroit appel&eacute; le Pas de l&rsquo;Ascle, un
+v&eacute;ritable labyrinthe, nous n&rsquo;y,<br>
+ voyions plus devant nous, en danger, &agrave; tout pas, de
+glisser et<br>
+ tomber, la t&ecirc;te la premi&egrave;re, par l&agrave;-bas je
+ne sais ou.</p>
+
+<p>-- Mes amis, dis-je alors, ce serait une sottise que de
+laisser nos<br>
+ os ici dans quelque gouffre, avant d&rsquo;avoir accompli notre
+oeuvre<br>
+ f&eacute;libr&eacute;enne. Je serais d&rsquo;avis de
+retourner.</p>
+
+<p>-- H&eacute;! en avant, fit Grivolas, nous venons tout
+&agrave; l&rsquo;heure "les effets<br>
+ de la lune" sur les roches de la Nesque.</p>
+
+<p>-- Si tu veux te pr&eacute;cipiter, lui cria Aubanel, libre
+&agrave; toi, mon ami<br>
+ Pierre! Pour moi, je ne me sens nulle envie de me faire
+d&eacute;vorer par<br>
+ les loups.</p>
+
+<p>Et l&agrave;-dessus nous remont&acirc;mes, en t&acirc;tonnant
+de-ci de-l&agrave;, pour nous<br>
+ sortir des pr&eacute;cipices, harass&eacute;s,
+d&eacute;faillants, tout en nage. Nous<br>
+ v&icirc;mes alors par bonheur, dans l&rsquo;obscurit&eacute;, au
+loin, poindre une<br>
+ petite lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Nous y all&acirc;mes. C&rsquo;&eacute;tait une masure
+&eacute;cart&eacute;e dans la montagne, qu&rsquo;on<br>
+ appelait les Bessons. Nous frapp&acirc;mes. On nous ouvrit; et
+de leur<br>
+ mieux ces braves gens (une famille de chevriers) nous firent<br>
+ l&rsquo;hospitalit&eacute; et ils nous dirent:</p>
+
+<p>"Vous avez certes bien fait de retourner sur vos pas;
+l&rsquo;autre ann&eacute;e,<br>
+ une nuit d&rsquo;hiver, nous avions entendu des cris, sans savoir
+ce qui<br>
+ arrivait...</p>
+
+<p>"Quand le matin nous all&acirc;mes voir, nous trouv&acirc;mes
+mort dans la<br>
+ Nesque, l&agrave;-bas vers le Pas de l&rsquo;Ascle, un pauvre
+pr&ecirc;tre qui s&rsquo;&eacute;tait<br>
+ d&eacute;croch&eacute; et tout meurtri."</p>
+
+<p>-- Eh bien! tu vois, nigaud, si nous t&rsquo;avions suivi? fit
+Aubanel &agrave;<br>
+ Grivolas.</p>
+
+<p>-- Bah! repartit le peintre, vous &ecirc;tes des soldats du
+pape.</p>
+
+<p>La m&eacute;nag&egrave;re, en m&ecirc;me temps, avait mis la
+marmite sur le feu, avec de<br>
+ l&rsquo;ail, de la sauge, et une poign&eacute;e de sel, tout
+asperg&eacute; d&rsquo;huile. Elle<br>
+ nous trempa bient&ocirc;t une odorante eau bouillie, si bonne
+qu&rsquo;Aubanel,<br>
+ tout petit homme qu&rsquo;il f&ucirc;t, en vida onze
+assiett&eacute;es, et le grand<br>
+ f&eacute;libre garda un tel souvenir de cette savoureuse soupe
+et du bon<br>
+ sommeil que nous f&icirc;mes &agrave; la grange des Bessons que,
+dans son <i>Livre<br>
+ de l&rsquo;Amour</i>, il y fait l&rsquo;allusion suivante:</p>
+
+<p><i>La femme vivement avec le tranchoir -- Taille le beau pain
+brun, va<br>
+ qu&eacute;rir de l&rsquo;eau fra&icirc;che -- Avec son broc de
+cuivre; ensuite sur le<br>
+ seuil -- Elle sort et appelle ses gens qui rentrent &agrave; la
+maison. --<br>
+ Et la soupe est vers&eacute;e; pendant qu&rsquo;elle
+s&rsquo;imbibe,-- L&rsquo;h&ocirc;te amical<br>
+ vous fait boire un coup de sa piquette; -- Puis, chacun &agrave;
+son tour,<br>
+ a&iuml;eul, mari, femme et enfants, -- Tirent une
+assiett&eacute;e et apaisent<br>
+ leur faim. -- Et vous mangez la soupe et &ecirc;tes de la
+famille. -- Mais,<br>
+ le repas fini, d&eacute;j&agrave; chacun sommeille: --
+L&rsquo;h&ocirc;tesse avec une lampe va<br>
+ vous qu&eacute;rir un drap, -- Un beau drap de toile blonde,
+tout rude et<br>
+ tout neuf. -- Du corps la lassitude est un baume pour
+l&rsquo;&acirc;me. -- Ah!<br>
+ qu&rsquo;il fait bon dormir, dans les bergeries, sur le
+feuillage, --<br>
+ Dormir sans r&ecirc;ves, au milieu des troupeaux, --
+N&rsquo;&ecirc;tre ensuite<br>
+ r&eacute;veill&eacute; que par les grelots -- Des
+ch&egrave;vres, le matin, et aller avec<br>
+ les pl&acirc;tres -- Se coucher tout le jour et sentir le
+marrube!</i></p>
+
+<p>Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, toute
+bourdonnante<br>
+ d&rsquo;abeilles, des abeilles en essaims qui y humaient le miel
+des<br>
+ fleurs, nous arriv&acirc;mes enfin, et par une chaleur qui
+faisait b&eacute;er les<br>
+ l&eacute;zards, au village de M&eacute;tham&icirc;s. Nous
+demand&acirc;mes l&rsquo;auberge. Mais<br>
+ va-t&rsquo;en voir s&rsquo;ils viennent! Nous y trouv&acirc;mes
+porte close; l&rsquo;h&ocirc;te et<br>
+ l&rsquo;h&ocirc;tesse<br>
+ moissonnaient.</p>
+
+<p>Nous entr&acirc;mes au caf&eacute;, pour voir si en payant on
+voudrait nous<br>
+ appr&ecirc;ter quelque chose pour d&icirc;ner.</p>
+
+<p>-- Cela m&rsquo;est d&eacute;fendu, nous dit le cafetier, comme
+de tuer un homme!</p>
+
+<p>-- Et pourquoi?</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est que l&rsquo;auberge, appartenant &agrave; la
+commune, s&rsquo;afferme sous<br>
+ condition que personne autre n&rsquo;ait le droit de donner
+&agrave; manger aussi.</p>
+
+<p>-- Il nous faut donc crever de faim?</p>
+
+<p>-- Allez trouver M. le Maire... Je ne puis, moi, vous offrir
+autre<br>
+ chose qu&rsquo;&agrave; boire.<br>
+ Nous b&ucirc;mes un coup pour nous rafra&icirc;chir, et de
+l&agrave;, tout poussi&eacute;reux,<br>
+ nous all&acirc;mes chez M. le Maire de M&eacute;thamis.</p>
+
+<p>Le maire, un grand rustaud, moricaud et gr&ecirc;l&eacute;
+comme une po&ecirc;le &agrave;<br>
+ ch&acirc;taignes, croyant avoir affaire &agrave; des batteurs
+d&rsquo;estrade, nous fait<br>
+ brutalement, comme quelqu&rsquo;un que l&rsquo;on
+d&eacute;range:</p>
+
+<p>-- Que voulez-vous?</p>
+
+<p>-- Nous voudrions, lui dis-je, que vous donniez au
+cafe-tier<br>
+ l&rsquo;autorisation n&eacute;cessaire pour nous servir &agrave;
+manger, du moment,<br>
+ monsieur le Maire, que votre auberge est ferm&eacute;e...</p>
+
+<p>-- Avez-vous des papiers?</p>
+
+<p>-- Que diable! nous sommes d&rsquo;ici d&rsquo;Avignon: si
+l&rsquo;on ne peut plus<br>
+ faire un pas, ni manger une omelette dans le d&eacute;partement,
+sans avoir<br>
+ des papiers...</p>
+
+<p>-- &Ccedil;a, point tant de raisons! vous irez vous expliquer,
+accompagn&eacute;s<br>
+ de mes deux gardes, devant le commissaire de police du
+canton.</p>
+
+<p>-- Mais peste! vous voulez rire? nous voil&agrave; n&rsquo;en
+pouvant plus...</p>
+
+<p>-- Oh! je vous ferai charrier sur ma charrette; j&rsquo;ai un
+bon mulet.</p>
+
+<p>Cela commen&ccedil;ait, parbleu! &agrave; ne plus tant nous
+amuser, d&rsquo;autant plus,<br>
+ saperlotte! que nous n&rsquo;avions rien dans le ventre.</p>
+
+<p>-- Monsieur le Maire, dit Aubanel, si vous vouliez nous
+conduire chez<br>
+ M. le cur&eacute;, je suis s&ucirc;r qu&rsquo;il nous
+conna&icirc;tra.</p>
+
+<p>-- Allons-y, allons-y, fit le maire hargneux.</p>
+
+<p>Et arriv&eacute;s au presbyt&egrave;re, en pr&eacute;sence du
+pr&ecirc;tre:</p>
+
+<p>-- Voyez, lui dit-il, monsieur le Cur&eacute;, si vous
+connaissez ces<br>
+ individus.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; de Mathamis, dans son petit salon, nous offrit
+d&rsquo;abord des<br>
+ chaises, et puis tournant autour de nous et examinant nos
+visages:</p>
+
+<p>-- Non, dit-il, monsieur le Maire, je ne connais pas ces
+messieurs.</p>
+
+<p>-- Mais regardez-moi bien, monsieur le cur&eacute;, fit
+Aubanel, ne vous<br>
+ souvient-il pas de m&rsquo;avoir vu en Avignon, dans ma
+librairie?</p>
+
+<p>-- Ah! monsieur Aubanel?</p>
+
+<p>-- Pr&eacute;cis&eacute;ment.</p>
+
+<p>-- Monsieur Aubanel, cria le cur&eacute; de M&eacute;thamis,
+libraire et imprimeur<br>
+ de notre Saint P&egrave;re le Pape! Jacomone, Jacomone! apporte
+vite les<br>
+ petits verres, que nous buvions une goutte de ratafia de Gouit
+&agrave; la<br>
+ sant&eacute; de l&rsquo;Almanach proven&ccedil;al et des
+f&eacute;libres!</p>
+
+<p>Et comme nous tournions la t&ecirc;te, pour voir un peu la
+mine du maire de<br>
+ M&eacute;thamis, celui-ci, en cherchant la porte qu&rsquo;il ne
+pouvait retrouver,<br>
+ grommelait:</p>
+
+<p>-- Je ne bois pas, je ne bois pas, monsieur le Cur&eacute;. Il
+faut que<br>
+ j&rsquo;aille mettre au joug.</p>
+
+<p>C&rsquo;est bien. Quand nous sort&icirc;mes, au bout d&rsquo;un
+moment, l&rsquo;aubergiste<br>
+ sur son seuil, le cafetier devant sa porte, nous appelaient:</p>
+
+<p>-- Messieurs, messieurs, vous pouvez venir... M. le Maire
+vient de<br>
+ dire que si vous d&eacute;siriez manger...</p>
+
+<p>Mais d&eacute;pit&eacute;s et d&eacute;daigneux, nous, tels
+que des ap&ocirc;tres qui ont &eacute;t&eacute;<br>
+ m&eacute;connus, en resserrant nos ceintures nous
+secou&acirc;mes sur M&eacute;thamis la<br>
+ poussi&egrave;re de nos souliers et nous repr&icirc;mes
+clopin-clopant la descente<br>
+ de la Nesque.</p>
+
+<p>-- Eh bien! mon vaillant Pierre, disait Aubanel &agrave;
+Grivolas, tu vois<br>
+ que les soldats du Pape sont encore bons &agrave; quelque
+chose?</p>
+
+<p>-- Je ne dis pas, mais &agrave; Venasque, r&eacute;pondait
+notre artiste en se<br>
+ l&eacute;chant la barbe, si nous tombions sur un monceau de
+lapins, de<br>
+ poulets, de levrauts et de dindes, comme &agrave; la f&ecirc;te
+de Montbrun, il me<br>
+ semble que tout &agrave; l&rsquo;heure, mes amis, nous y
+taperions.</p>
+
+<p>H&eacute;las! les jours se suivent, mais ne se ressemblent
+pas. A Venasque,<br>
+ l&rsquo;aubergiste, charron de son m&eacute;tier, nous fit
+souper, l&rsquo;animal, avec<br>
+ un &eacute;pais rago&ucirc;t de pommes de terre au plat,
+rissol&eacute;es dans de l&rsquo;huile<br>
+ infecte, que nous ne p&ucirc;mes avaler.</p>
+
+<p>Non content de cela, le pendard nous fit coucher sur une pile
+de bois<br>
+ d&rsquo;yeuse, avec, pour matelas, quelques fourch&eacute;es de
+paille qui, dans<br>
+ la nuit, s&rsquo;&eacute;parpill&egrave;rent, et, &agrave; cause
+des b&ucirc;ches anguleuses et<br>
+ noueuses qui nous entraient dans le dos, nous ne p&ucirc;mes
+fermer l'oeil.</p>
+
+<p>Bref, les habits frip&eacute;s, les chaussures trou&eacute;es,
+le visage h&acirc;l&eacute;, mais<br>
+ all&egrave;gres, mais pleins de la saveur de la Provence, nous
+rev&icirc;nmes &agrave;<br>
+ travers une croupe de montagnes pel&eacute;es qui a pour nom la
+Barbarenque,<br>
+ en passant par Vaucluse, l'abbaye de S&eacute;nanque, Gordes et
+le Calavon<br>
+ (non sans autres aventures dont le r&eacute;cit serait trop
+long), nous<br>
+ rev&icirc;nmes de l&agrave; aux plaines d'Avignon.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XVIII</h2>
+
+<h3>LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE</h3>
+
+<p>Alphonse Daudet dans sa jeunesse. -- La descente en Arles. --
+La<br>
+ Roquette et les Roquetti&egrave;res. -- Le patron Gafet. -- Le
+souper chez<br>
+ Le Coun&euml;nc. -- Les chansons de table. -- Le registre du
+cabaret. --<br>
+ Le pont de bateaux. -- La noce arl&eacute;sienne. -- Le spectre
+des<br>
+ Aliscamps. -- Une lettre de Daudet pendant le si&egrave;ge de
+Paris.</p>
+
+<p>I</p>
+
+<p>Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse (<i>Lettres de
+mon<br>
+ Moulin et Trente Ans de Paris</i>), a racont&eacute;, &agrave;
+fleur de plume,<br>
+ quelques &eacute;chapp&eacute;es qu'il fit, avec les premiers
+f&eacute;libres, &agrave; Maillane,<br>
+ en Barthelasse, aux Baux, &agrave; Ch&acirc;teauneuf; je dis
+avec les f&eacute;libres de<br>
+ la premi&egrave;re pousse, qui, en ce temps, couraient sans
+cesse le pays de<br>
+ Provence, pour le plaisir de courir, de se donner du
+mouvement,<br>
+ surtout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le vieux fonds
+du<br>
+ peuple. Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut, et je veux
+vous<br>
+ conter la joyeuse &eacute;quip&eacute;e que nous f&icirc;mes
+ensemble, il y a quelque<br>
+ quarante ans.</p>
+
+<p>Daudet, &agrave; cette &eacute;poque, &eacute;tait
+secr&eacute;taire du duc de Morny, secr&eacute;taire<br>
+ honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le
+jeune<br>
+ homme allait, une fois par mois, voir si le pr&eacute;sident du
+S&eacute;nat, son<br>
+ patron, &eacute;tait gaillard et de bonne humeur. Et sa vigne de
+c&ocirc;t&eacute;, qui<br>
+ depuis a donn&eacute; de si belles press&eacute;es,
+n'&eacute;tait qu'&agrave; sa premi&egrave;re<br>
+ feuille. Mais entre autres choses exquises, Daudet avait
+compos&eacute; une<br>
+ po&eacute;sie d'amour, pi&egrave;ce toute mignonne, qui avait
+nom: <i>les Prunes</i>.<br>
+ Tout Paris la savait par coeur, et M. de Morny, l'ayant
+ou&iuml;e dans son<br>
+ salon, s'&eacute;tait fait pr&eacute;senter l'auteur, qui lui
+avait plu, et il<br>
+ l'avait pris en gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit
+des<br>
+ pierres fines, Daudet &eacute;tait joli gar&ccedil;on, brun,
+d'une p&acirc;leur mate,<br>
+ avec des yeux noirs &agrave; longs cils qui battaient, une barbe
+naissante<br>
+ et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la
+nuque,<br>
+ tellement que le duc, chaque fois que l'auteur de la chanson
+des<br>
+ <i>Prunes</i> lui rendait visite au S&eacute;nat, lui disait, en
+lui touchant les<br>
+ cheveux de son doigt hautain:</p>
+
+<p>-- Eh bien! po&egrave;te, cette perruque, quand la
+faisons-nous abattre?</p>
+
+<p>-- La semaine prochaine, monseigneur! en s'inclinant
+r&eacute;pondait le<br>
+ po&egrave;te.</p>
+
+<p>Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au
+petit<br>
+ Daudet la m&ecirc;me observation, et toujours le po&egrave;te
+lui r&eacute;pondait la<br>
+ m&ecirc;me chose. Et le duc tomba plus t&ocirc;t que la
+crini&egrave;re de Daudet.</p>
+
+<p>A cet age, devons-nous dire, le futur chroniqueur des
+aventures<br>
+ prodigieuses de <i>Tartarin de Tarascon</i> &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; un gaillard qui<br>
+ voyait courir le vent: impatient de tout conna&icirc;tre,
+audacieux en<br>
+ boh&egrave;me, franc et libre de langue, se lan&ccedil;ant
+&agrave; la nage dans tout ce<br>
+ qui &eacute;tait vie, lumi&egrave;re, bruit et joie, et ne
+demandant qu'aventures.<br>
+ Il avait, comme on dit, du vif-argent dans les veines.</p>
+
+<p>Je me souviens d'un soir o&ugrave; nous soupions au
+<i>Ch&ecirc;ne-Vert</i>, un<br>
+ plaisant cabaret des environs d' Avignons. Entendant la musique
+d'un<br>
+ bal qui se trouvait en contrebas de la terrasse o&ugrave; nous
+&eacute;tions<br>
+ attabl&eacute;s, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de
+neuf ou dix<br>
+ pieds de haut) et tomba, &agrave; travers les sarments d'un
+treille, au beau<br>
+ milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable.</p>
+
+<p>Une autre fois, du haut du chemin qui passe au pied du Pont du
+Gard,<br>
+ il se jeta, sans savoir nager, dans la rivi&egrave;re du Gardon,
+pour voir,<br>
+ avait-il dit, s'il y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans
+un<br>
+ p&ecirc;cheur qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse
+&agrave; coup s&ucirc;r,<br>
+ buvait bouillon de onze heures.</p>
+
+<p>Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon &agrave;
+l'&icirc;le de la<br>
+ Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y
+courant<br>
+ dessus au risque de culbuter, par l&agrave;-bas, dans le
+Rh&ocirc;ne, il criait,<br>
+ pour &eacute;pater quelques bourgeois qui l'entendaient:</p>
+
+<p>-- C'est de l&agrave;, tron de l'air! que nous jet&acirc;mes
+au Rh&ocirc;ne le cadavre<br>
+ de Brune, oui, du mar&eacute;chal Brune! Et que cela serve
+d'exemple aux<br>
+ Franchimands et Allobroges qui reviendraient nous
+emb&ecirc;ter!</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p>Donc, un jour de septembre, je re&ccedil;us &agrave; Maillane
+une petite lettre du<br>
+ camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de
+persil,<br>
+ bien connues de ses amis, et dans laquelle il me disait:</p>
+
+<p>"Mon Fr&eacute;d&eacute;ric, demain mercredi, je partirai de
+Fontvieille pour venir<br>
+ &agrave; ta rencontre jusqu'&agrave; Saint-Gabriel. Mathieu et
+Grivolas viendront<br>
+ nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est
+&agrave; la<br>
+ buvette, o&ugrave; nous t'attendons vers les neuf heures ou neuf
+heures et<br>
+ demie. Et l&agrave;, chez Sarrasine, la belle h&ocirc;tesse du
+quartier, ayant<br>
+ ensemble bu un coup, nous partirons &agrave; pied pour Arles. Ne
+manque pas!<br>
+ Ton</p>
+
+<p>Chaperon Rouge."</p>
+
+<p>Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous
+trouv&acirc;mes tous<br>
+ &agrave; Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la
+montagne. Chez<br>
+ Sarrasine, nous croqu&acirc;mes une cerise &agrave;
+l'eau-de-vie, et en avant sur<br>
+ la route blanche.</p>
+
+<p>Nous demand&acirc;mes au cantonnier:</p>
+
+<p>-- Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici &agrave;
+Arles?</p>
+
+<p>-- Quand vous serez, nous r&eacute;pondit-il, droit &agrave;
+la Tombe de Roland,<br>
+ vous en aurez encore pour deux heures.</p>
+
+<p>-- Et o&ugrave; est cette tombe?</p>
+
+<p>-- L&agrave;-bas, o&ugrave; vous voyez un bouquet de
+cypr&egrave;s, sur la berge du<br>
+ Vigueirat.</p>
+
+<p>-- Et ce Roland?</p>
+
+<p>-- C'&eacute;tait, &agrave; ce qu'on dit, un fameux capitaine
+du temps des<br>
+ Sarasins... Les dents, allez, bien s&ucirc;r, ne doivent pas lui
+faire mal.</p>
+
+<p>Salut, Roland! Nous n'aurions pas soup&ccedil;onn&eacute;,
+d&egrave;s nous mettre en<br>
+ chemin, de rencontrer vivantes, au milieu des gu&eacute;rets et
+des chaumes<br>
+ du Tr&eacute;bon, la l&eacute;gende et la gloire du compagnon de
+Charlemagne. Mais<br>
+ poursuivons. All&eacute;grement nous voil&agrave; descendant en
+Arles, o&ugrave; l'Homme<br>
+ de Bronze frappait midi, quand, tout blancs de poussi&egrave;re,
+nous<br>
+ entr&acirc;mes &agrave; la porte de la Cavalerie. Et, comme nous
+avions le ventre<br>
+ &agrave; l'espagnole, nous all&acirc;mes aussit&ocirc;t,
+d&eacute;jeuner &agrave; l'h&ocirc;tel Pinus.</p>
+
+<p>III</p>
+
+<p>On ne nous servit pas trop mal... Et, vous savez, quand on est
+jeune,<br>
+ que l'on est entre amis et heureux d'&ecirc;tre en vie, rien de
+tel que la<br>
+ table pour d&eacute;cliquer le rire et les
+fol&acirc;treries.</p>
+
+<p>Il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. Un
+gar&ccedil;on en habit<br>
+ noir, la t&ecirc;te pommad&eacute;e, avec deux favoris
+h&eacute;riss&eacute;s comme des<br>
+ houssoirs, &eacute;tait sans cesse autour de nous, la serviette
+sous le<br>
+ bras, ne nous quittant pas de l'oeil et, sous pr&eacute;texte de
+changer nos<br>
+ assiettes, &eacute;coutant bonnement toutes nos paroles
+folles.</p>
+
+<p>-- Voulez-vous, dit enfin Daudet impatient&eacute;, que nous
+fassions partir<br>
+ cette esp&egrave;ce de patelin?... Gar&ccedil;on!</p>
+
+<p>-- Pla&icirc;t-il, monsieur?</p>
+
+<p>-- Vite, va nous chercher un plateau, un plat d'argent.</p>
+
+<p>-- Pour de quoi mettre? demanda le gar&ccedil;on
+interloqu&eacute;.</p>
+
+<p>-- Pour y mettre un <i>vi&eacute;dase</i>! repliqua Daudet
+d'une voix tonnante.</p>
+
+<p>Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup,
+nous<br>
+ laissa tranquilles.</p>
+
+<p>-- Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces h&ocirc;tels, fit
+alors le bon<br>
+ Mathieu, c'est que, remarquez-le, depuis qu'aux tables
+d'h&ocirc;te les<br>
+ commis voyageurs ont introduit les go&ucirc;ts du Nord, que ce
+soit en<br>
+ Avignon, en Angoul&ecirc;me, &agrave; Draguignan ou bien
+&agrave; Brive-la-Gaillarde, on<br>
+ vous sert, aujourd'hui, partout les m&ecirc;mes plats: des
+brouets de<br>
+ carottes, du veau &agrave; l'oseille, du rosbif &agrave;
+moiti&eacute; cuit, des<br>
+ choux-fleurs au beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont
+ni<br>
+ saveur ni go&ucirc;t. De telle sorte qu'en Provence, si l'on
+veut retrouver<br>
+ la cuisine indig&egrave;ne, notre vieille cuisine
+app&eacute;tissante et<br>
+ savoureuse, il n'y a que les cabarets o&ugrave; va manger le
+peuple.</p>
+
+<p>-- Si nous y allions ce soir? dit le peintre Grivolas.</p>
+
+<p>-- Allons-y, cri&acirc;mes-nous tous.</p>
+
+<p>IV</p>
+
+<p>On paya, sans plus tarder. Le cigare allum&eacute;, on alla
+prendre se<br>
+ demi-tasse dans un <i>cafeton</i> populaire. Puis, dans les rues
+&eacute;troites,<br>
+ blanches de chaux et fra&icirc;ches, et bord&eacute;es de vieux
+h&ocirc;tels, on fl&acirc;na<br>
+ doucement jusqu'&agrave; la nuit tombante, pour regarder sur
+leurs portes ou<br>
+ derri&egrave;re le rideau de canevas transparent ces
+Arl&eacute;siennes reines qui<br>
+ &eacute;taient pour beaucoup dans le motif latent de notre
+descente en<br>
+ Arles.</p>
+
+<p>Nous v&icirc;mes les Ar&egrave;nes avec leurs grands portails
+b&eacute;ants, le Th&eacute;&acirc;tre<br>
+ Antique avec son couple de majestueuses colonnes, Saint-Trophime
+et<br>
+ son clo&icirc;tre, la T&ecirc;te sans nez, le palais du Lion,
+celui des<br>
+ Porcelets, celui de Constantin et celui du Grand-Prieur.</p>
+
+<p>Parfois, sur les pav&eacute;s, nous nous heurtions &agrave;
+l'&acirc;ne de quelque<br>
+ <i>barrali&egrave;re</i> qui vendait de l'eau du Rh&ocirc;ne.
+Nous rencontrions aussi<br>
+ les <i>tibani&egrave;res</i> brunes qui rentraient en ville, la
+t&ecirc;te charg&eacute;e de<br>
+ leurs faix de glanes, et les <i>cacalausi&egrave;res</i> qui
+criaient:</p>
+
+<p>-- Femmes, qui en veut des colima&ccedil;ons de chaumes?</p>
+
+<p>Mais, en passant &agrave; la Roquette, devers la Poissonnerie,
+voyant que le<br>
+ jour d&eacute;clinait, nous demand&acirc;mes &agrave; une femme
+en train de tricoter son<br>
+ bas:</p>
+
+<p>-- Pourriez-vous nous indiquer quelque petite auberge, ne
+serait-ce<br>
+ qu'une taverne, o&ugrave; l'on mange proprement et &agrave; la
+bonne apostolique?</p>
+
+<p>La comm&egrave;re, croyant que nous voulions railler, cria aux
+autres<br>
+ Roquetti&egrave;res, qui, &agrave; son &eacute;clat de rire,
+&eacute;taient sorties sur leurs<br>
+ seuils, coquettement coiff&eacute;es de leurs cravates blanches,
+aux bouts<br>
+ nou&eacute;s en cr&ecirc;te:</p>
+
+<p>-- H&eacute;! voil&agrave; des messieurs qui cherchent une
+taverne pour souper: en<br>
+ auriez-vous une?</p>
+
+<p>-- Envoie-les, cria l'une d'elles, dans la rue
+Pique-Moute.</p>
+
+<p>-- Ou chez la Catasse, dit une autre.</p>
+
+<p>-- Ou chez la veuve Viens-Ici.</p>
+
+<p>-- Ou &agrave; la porte des Ch&acirc;taignes.</p>
+
+<p>-- Pardon, pardon, leur dis-je, ne plaisantons pas, mes
+belles: nous<br>
+ voulons un cabaret, quelque chose de modeste, &agrave; la
+port&eacute;e de tous, et<br>
+ o&ugrave; aillent les braves gens.</p>
+
+<p>V</p>
+
+<p>-- Eh bien! dit un gros homme qui fumait l&agrave; sa pipe
+assis sur une<br>
+ borne, la trogne enlumin&eacute;e comme une gourde de mendiant,
+que ne<br>
+ vont-ils chez le Coun&euml;nc? Tenez, messieurs, venez, je vous
+y<br>
+ conduirai, poursuivit-il en se levant et en secouant sa pipe, il
+faut<br>
+ que j'aille de ce c&ocirc;t&eacute;. C'est sur l'autre bord du
+Rh&ocirc;ne, au faubourg<br>
+ de Trinquetaille... Ce n'est pas une h&ocirc;tellerie, mon Dieu!
+de premier<br>
+ ordre; mais les gens de rivi&egrave;re, les <i>radeliers</i>,
+les bateliers qui<br>
+ viennent de condrieu y font leur gargotage et n'en sont pas<br>
+ m&eacute;contents.</p>
+
+<p>-- Et d'o&ugrave; vient, dit Grivolas, qu'on l'appelle le
+Coun&euml;nc?</p>
+
+<p>-- L'h&ocirc;telier? Parce qu'il est de Combs, un village
+pr&egrave;s de<br>
+ Beaucaire, qui fournit quelques mariniers... Moi-m&ecirc;me, qui
+vous<br>
+ parle, je suis patron de barque, et j'ai navigu&eacute; ma
+part.</p>
+
+<p>-- &Ecirc;tes-vous all&eacute; loin?</p>
+
+<p>-- Oh! non, je n'ai fait voile qu'au petit cabotage,
+jusqu'au<br>
+ Havre-de-Gr&acirc;ce... Mais.</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Pas de marinier<br>
+ Qui ne se trouve en danger.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et, allez, si n'&eacute;taient les grandes Saintes Maries qui
+nous ont<br>
+ toujours gard&eacute;, il y a beau temps, camarades, que nous
+aurions sombr&eacute;<br>
+ en mer.</p>
+
+<p>-- Et l'on vous nomme?</p>
+
+<p>-- Patron Gafet, tout &agrave; votre service, si vous vouliez,
+quelque<br>
+ moment, descendre au Sambruc ou au Graz, vers les &icirc;lots
+de<br>
+ l'embouchure, pour voir les b&acirc;timents qui y sont
+ensabl&eacute;s.</p>
+
+<p>VI</p>
+
+<p>Et au pont de Trinquetaille, qui, encore &agrave; cette
+&eacute;poque, &eacute;tait un<br>
+ pont de bateaux, tout en causant nous arriv&acirc;mes. Lorsqu'on
+le<br>
+ traversait sur le plancher mouvant, entabl&eacute; sur des
+bateaux plats<br>
+ juxtapos&eacute;s bord &agrave; bord, on sentait sous soi,
+puissante et vivante, la<br>
+ respiration du fleuve, dont le poitrail houleux vous soulevait
+en<br>
+ s'&eacute;levant, vous abaissait en s'abaissant.</p>
+
+<p>Pass&eacute; le Rh&ocirc;ne, nous pr&icirc;mes &agrave;
+gauche, sur le quai, et, sous un vieux<br>
+ treillage, courb&eacute;e sur l'auge de son puits, nous
+v&icirc;mes, comment<br>
+ dirai-je? une esp&egrave;ce de gaupe, et borgne par-dessus, qui
+raclait et<br>
+ &eacute;caillait des anguilles fr&eacute;tillantes. A ses pieds,
+deux ou trois<br>
+ chats rongeaient, en grommelant, les t&ecirc;tes qu'elle leur
+jetait.</p>
+
+<p>-- C'est la Coun&euml;nque, nous dit soudain ma&icirc;tre
+Gafet.</p>
+
+<p>Pour des po&egrave;etes qui, depuis le matin, ne r&ecirc;vions
+que de belles et<br>
+ nobles Arl&eacute;siennes, il y avait de quoi demeurer
+interdits... Mais,<br>
+ enfin, nous y &eacute;tions.</p>
+
+<p>-- Coun&euml;nque, ces messieurs voudraient souper ici.</p>
+
+<p>-- Oh! &ccedil;a, mais, patron Gafet, vous n'y pensez pas,
+sans doute? Qui<br>
+ diable nous charriez-vous? Nous n'avons rien, nous autres, pour
+des<br>
+ gens comme &ccedil;a...</p>
+
+<p>-- Voyons, nigaude, n'as-tu pas l&agrave; un superbe plat
+d'anguilles!</p>
+
+<p>-- Ah! si un <i>catigot</i> d'anguilles peut faire leur
+f&eacute;licit&eacute;... Mais,<br>
+ voyez, nous n'avons rien autre.</p>
+
+<p>-- Ho! s'&eacute;cria Daudet, rien que nous aimions tant que
+le <i>catigot</i>.<br>
+ Entrons, entrons, et vous ma&icirc;tre Gafet, veuillez bien vous
+attabler,<br>
+ nous vous en prions, avec nous autres.</p>
+
+<p>-- Grand merci! vous &ecirc;tes bien bons.</p>
+
+<p>Et bref, le gros patron s'&eacute;tant laiss&eacute; gagner,
+nous entr&acirc;mes tous les<br>
+ cinq au cabaret de Trinquetaille.</p>
+
+<p>VII</p>
+
+<p>Dans une salle basse, dont le sol &eacute;tait couvert d'un
+corroi de<br>
+ mortier battu, mais dont les murs &eacute;taient bien blancs, il
+y avait une<br>
+ longue table o&micro; l'on voyait assis quinze ou vingt
+mariniers en train<br>
+ de manger un cabri, et le Coun&euml;nc soupait avec eux.</p>
+
+<p>Aux poutres du plafond, peint en noir de fum&eacute;e,
+&eacute;taient pendus des<br>
+ <i>chasse-mouches</i> (faisceaux de tamaris o&ugrave; viennent
+se poser les<br>
+ mouches, qu'on prend ensuite avec un sac), et, vis-&agrave;-vis
+de ces<br>
+ hommes qui, en nous voyant entrer, devinrent silencieux, autour
+d'une<br>
+ autre table, nous pr&icirc;mes place sur des bancs.</p>
+
+<p>Mais, pendant qu'au potager se cuisinait le <i>caligot</i>, la
+Coun&euml;nque,<br>
+ pour nous mettre en app&eacute;tit, apporta deux oignons
+&eacute;normes (de ceux de<br>
+ Bellegarde), un plat de piments vinaigr&eacute;s, du fromage
+p&eacute;tri, des<br>
+ olives confites, de la boutargue du Martigue, avec quelques
+morceaux<br>
+ de merluche brais&eacute;e.</p>
+
+<p>-- Et tu reviendras dire que tu n'avais rien? s'&eacute;cria
+patron Gafet<br>
+ qui chapelait du pain avec son couteau crochu; mais c'est un
+festin<br>
+ de noces!</p>
+
+<p>-- Dame! repartit la borgne, si vous nous aviez
+pr&eacute;venus, nous<br>
+ aurions pu tout de m&ecirc;me vous appr&ecirc;ter une blanquette
+&agrave; la mode des<br>
+ <i>gardians</i> ou quelque omelette baveuse... Mais quand les
+gens vous<br>
+ tombent l&agrave;, entre chien et loup, comme cheveux sur une
+soupe,<br>
+ messieurs, vous comprendrez qu'on leur donne ce qu'on peut.</p>
+
+<p>C'est bien. Daudet, qui de sa vie ne s'&eacute;tait vu
+&agrave; pareille gogaille<br>
+ de Camargue, saisit un des oignons, de ces beaux oignons
+&eacute;pat&eacute;s,<br>
+ dor&eacute;s comme un pain de No&euml;l, et hardi! &agrave;
+belles dents, et feuillet &agrave;<br>
+ feuillet, il le croque et l'avale, tant&ocirc;t l'accompagnant
+du fromage<br>
+ p&eacute;tri, tant&ocirc;t de la merluche. Il est juste
+d'ajouter que, pour le<br>
+ seconder, tous nous faisions notre possible.</p>
+
+<p>Patron Gafet, lui soulevant de temps en temps la cruche pleine
+d'un<br>
+ vin de Crau, flambant comme on n'en voit plus:</p>
+
+<p>-- &Ccedil;a, jeunesse, disait-il, si nous abattions un
+bourgeon? L'oignon<br>
+ fait boire et maintient la soif.</p>
+
+<p>En moins d'une demi-heure, on aurait enflamm&eacute; sur nos
+joues une<br>
+ allumette. Puis, arriva le <i>catigot</i>, o&ugrave; le
+b&acirc;ton d'un p&acirc;tre se<br>
+ serait tenu droit, -- sal&eacute; comme mer, poivr&eacute; comme
+diable...</p>
+
+<p>-- Salaison et poivrade, disait le gros Gafet, font trouver le
+vin<br>
+ bon... Allume et trinque, Antoine, puisque ton p&egrave;re est
+prieur!</p>
+
+<p>VIII</p>
+
+<p>Les mariniers, pourtant, ayant achev&eacute; leur cabri,
+terminaient leur<br>
+ repas, ainsi que c'est l'usage des bateliers de Condrieu, avec
+un<br>
+ plat de soupe grasse. Chacun, &agrave; son bouillon m&ecirc;lait
+un grand verre de<br>
+ vin; puis, portant des deux mains leurs assiettes &agrave; la
+bouche, tous<br>
+ ensemble vid&egrave;rent d'un seul trait le m&eacute;lange,
+savoureusement, en<br>
+ claquant des l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Un conducteur de radeau, qui portait la barbe en collier,
+chanta<br>
+ alors une chanson qui, s'il m'en souvient bien, finissait comme
+ceci:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Quand notre flotte arrive<br>
+ En rade de Toulon,<br>
+ Nous saluons la ville<br>
+ A grands coups de canon.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Daudet nous dit:</p>
+
+<p>-- Tonnerre! n'allons-nous pas aussi faire craquer la
+n&ocirc;tre?</p>
+
+<p>Et il entama celle-ci (du temps o&ugrave; l'on faisait la
+guerre aux Vaudois<br>
+ du L&eacute;beron):</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Chevau-l&eacute;ger, mon bon ami,<br>
+ A Lourmarin, l'on s'&eacute;ventre!<br>
+ Chevau-l&eacute;ger, mon bon ami,<br>
+ Mon coeur s'&eacute;vanouit.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais les gens de rivi&egrave;re, ne voulant pas &ecirc;tre en
+reste, chant&egrave;rent<br>
+ lors en choeur:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Les filles de Valence<br>
+ Ne savent pas faire l'amour:<br>
+ Celles de la Provence<br>
+ Le font la nuit, le jour.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>-- A nous autres, coll&egrave;gues, cri&acirc;mes-nous aux
+chanteurs. Et tous &agrave;<br>
+ l'unisson, nous servant de nos doigts comme de castagnettes,
+nous<br>
+ r&eacute;pliquions superbement:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Les filles d'Avignon<br>
+ Sont comme les melons:<br>
+ Sur cent cinquante<br>
+ N'y en a pas de m&ucirc;r;<br>
+ La plus galante...</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>-- Chut! nous fit la borgnesse, car si passait la police, elle
+vous<br>
+ dresserait "verbal" pour tapage nocturne.</p>
+
+<p>-- La police? cri&acirc;mes-nous, on se fiche pas mal
+d'elle.</p>
+
+<p>-- Tenez, ajouta Daudet, allez nous qu&eacute;rir le registre
+o&ugrave; vous<br>
+ inscrivez ceux qui logent dans l'auberge.</p>
+
+<p>La Coun&euml;nque apporta le livre, et le gentil
+secr&eacute;taire de M. de Morny<br>
+ &eacute;crivit aussit&ocirc;t de sa plus belle plume:</p>
+
+<p>A. Daudet, secr&eacute;taire du pr&eacute;sident du
+S&eacute;nat;<br>
+ F. Mistral, chevalier de la L&eacute;gion d'Honneur;<br>
+ A. Mathieu, le f&eacute;libre de Ch&acirc;teauneuf-du-Pape;<br>
+ P. Grivolas, ma&icirc;tre peintre de l'&Eacute;cole
+d'Avignon.</p>
+
+<p>-- Et si quelqu'un, poursuivit-il, si quelqu'un, &ocirc;
+Coun&euml;nque, venait<br>
+ jamais te chercher noise, que ce soit commissaire, gendarme
+ou<br>
+ sous-pr&eacute;fet, tu n'auras qu'&agrave; lui mettre ces pattes
+de mouches sous la<br>
+ moustache, et puis, si l'on t'emb&ecirc;te, tu nous
+&eacute;criras &agrave; Paris, et,<br>
+ va, moi je me charge de les faire danser.</p>
+
+<p>IX</p>
+
+<p>Nous sold&acirc;mes, et, accompagn&eacute;s de la
+v&eacute;n&eacute;ration publique, nous<br>
+ sort&icirc;mes tels que des princes qui viennent de se
+r&eacute;v&eacute;ler.</p>
+
+<p>Parvenus au marchepied du pont Trinquetaille:</p>
+
+<p>-- Si nous faisions, sur le pont, un brin de farandole?
+proposa<br>
+ l'infatigable et charmant nouvelliste de la <i>Mule du Pape</i>,
+les ponts<br>
+ de la Provence ne sont faits que pour &ccedil;a...</p>
+
+<p>Et en avant! au clair limpide de la lune de septembre, qui se
+mirait<br>
+ dans l'eau, nous voil&agrave; faisant le branle sur le pont en
+chantant:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>La farandole de Trinquetaille,<br>
+ Tous les danseurs sont des canailles!<br>
+ La farandole de Saint-Remy,<br>
+ Une salade de pissenlits!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Tout &agrave; coup - nous arrivions sur le milieu du
+Rh&ocirc;ne, -- voici que,<br>
+ dans la p&eacute;nombre, au-devant de nous autres, nous voyons
+s'avancer une<br>
+ rang&eacute;e d'Arl&eacute;siennes, de d&eacute;licieuses
+Arl&eacute;siennes, chacune avec son<br>
+ cavalier, qui lentement cheminaient, tout en babillant et
+riant... Le<br>
+ fr&ocirc;lement des jupes, le frou-frou de la soie, le
+gazouillis des<br>
+ couples qui se parlaient &agrave; voix basse dans la
+nuit&eacute;e pacifique, dans<br>
+ le tressaillement du Rh&ocirc;ne qui se glissait entre les
+barques, c'&eacute;tait<br>
+ vraiment chose suave.</p>
+
+<p>-- Une noce, dit le gros patron Gafet, qui ne nous avait pas
+quitt&eacute;s.</p>
+
+<p>-- Une noce? fit Daudet, qui avec sa myopie, ne se rendait pas
+bien<br>
+ compte de cette agitation, une noce arl&eacute;sienne! Une noce
+&agrave; la lune!<br>
+ Une noce en plein Rh&ocirc;ne!</p>
+
+<p>Et, pris d'un vertigo, notre luron s'&eacute;lance, saute au
+cou de la<br>
+ mari&eacute;e, et en veux-tu des baisers...</p>
+
+<p>A&iuml;e! quelle m&ecirc;l&eacute;e, mon Dieu! Si jamais de la
+vie nous nous v&icirc;mes en<br>
+ presse, ce fut bien cette fois-l&agrave;... Vingt gars, le poing
+lev&eacute;, nous<br>
+ entourent et nous serrent:</p>
+
+<p>-- Au Rh&ocirc;ne, les marauds!</p>
+
+<p>-- Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? s'&eacute;cria patron
+Gafet, en refoulant<br>
+ la troupe; mais ne voyez-vous pas que nous venons de boire, de
+boire<br>
+ en Trinquetaille, &agrave; la sant&eacute; de
+l'&eacute;pous&eacute;e, et que de reboire nous<br>
+ ferait du mal?</p>
+
+<p>-- Vivent les mari&eacute;s! nous &eacute;cri&acirc;mes-nous.
+Et, gr&acirc;ce &agrave; la poigne de ce<br>
+ brave Gafet, qui &eacute;tait connu de tous, et &agrave; sa
+pr&eacute;sence d'esprit, les<br>
+ choses en rest&egrave;rent l&agrave;.</p>
+
+<p>X</p>
+
+<p>Maintenant, o&ugrave; allons-nous? L'Homme de Bronze venait de
+frapper onze<br>
+ heures... Et nous d&icirc;mes:</p>
+
+<p>-- Il faut aller faire un tour aux Aliscamps.</p>
+
+<p>Nous prenons les Lices d'Arles, nous contournons les remparts,
+et, au<br>
+ clair de la lune, nous voil&agrave; descendant l'all&eacute;e de
+peupliers qui m&egrave;ne<br>
+ au cimeti&egrave;re du vieil Arles romain. Et, ma foi, en errant
+au milieu<br>
+ des s&eacute;pulcres &eacute;clair&eacute;s par la lune et des
+auges mortuaires align&eacute;es<br>
+ sur le sol, voici que, gravement, nous r&eacute;p&eacute;tions
+entre nous<br>
+ l'admirable ballade de Camille Reybaud:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Les peupliers du cimeti&egrave;re<br>
+ Ont salu&eacute; les tr&eacute;pass&eacute;s.<br>
+ As-tu peur des pieux myst&egrave;res?<br>
+ Passe plus loin du cimeti&egrave;re!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>MOI</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Des blancs lombeaux du cimeti&egrave;re<br>
+ Le couvercle s'est renvers&eacute;.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>TOUS</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>As-tu peur des pieux myst&egrave;res?<br>
+ Passe plus loin du cimeti&egrave;re.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>MOI</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Sur le gazon du cimeti&egrave;re<br>
+ Tous les d&eacute;funts se sont dress&eacute;s.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>TOUS</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>As-tu peur des pieux myst&egrave;res?<br>
+ Passe plus loin du cimeti&egrave;re.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>MOI</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Fr&egrave;res muets, au cimeti&egrave;re<br>
+ Tous les morts se sont embrass&eacute;s.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>TOUS</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>As-tu peur des pieux myst&egrave;res?<br>
+ Passe plus loin du cimeti&egrave;re.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>MOI</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>C'est la f&ecirc;te du cimeti&egrave;re,<br>
+ Les morts se mettent &agrave; danser.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>TOUS</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>As-tu peur des pieux myst&egrave;res?<br>
+ Passe plus loin du cimeti&egrave;re.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>MOI</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>La lune est claire: au cimeti&egrave;re,<br>
+ Les vierges cherchent leurs fianc&eacute;s.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>TOUS</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>As-tu peur des pieux myst&egrave;res?<br>
+ Passe plus loin du cimeti&egrave;re.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>MOI</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Leurs amoureux, au cimeti&egrave;re,<br>
+ Ne sont plus l&agrave;, si empress&eacute;s.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>TOUS</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>As-tu peur des pieux myst&egrave;res?<br>
+ Passe plus loin du cimeti&egrave;re.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>MOI</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Oh! ouvrez-moi le cimeti&egrave;re,<br>
+ Mon amour va les caresser...</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>XI</p>
+
+<p>Le croirez-vous? Soudain, d'une tombe b&eacute;ante, &agrave;
+trois pas de nous<br>
+ autres, mes chers amis, une voix sombre, dolente,
+s&eacute;pulcrale, nous<br>
+ fait entendre ces mots:</p>
+
+<p><i>-- Laissez dormir ceux qui dorment!</i></p>
+
+<p>Nous rest&acirc;mes p&eacute;trifi&eacute;s, et &agrave;
+l'entour, sous la lune, tout retomba<br>
+ dans le silence.</p>
+
+<p>Mathieu disait doucement &agrave; Grivolas:</p>
+
+<p>-- As-tu entendu?</p>
+
+<p>-- Oui, r&eacute;pondit le peintre, c'est l&agrave;-bas, dans
+ce sarcophage.</p>
+
+<p>-- Cela, dit patron Gafet en crevant de rire, c'est un
+couche-v&ecirc;tu,<br>
+ un de ces <i>galimands</i>, comme nous les nommons en Arles, qui
+viennent<br>
+ se g&icirc;ter, la nuit, dans ces auges vides.</p>
+
+<p>Et Daudet:</p>
+
+<p>-- Quel dommage, pourtant, que &ccedil;a n'ait pas
+&eacute;t&eacute; une apparition<br>
+ r&eacute;elle! Quelque belle Vestale, qui, &agrave; la voix des
+po&egrave;tes, e&ucirc;t<br>
+ interrompu son somme, et, &ocirc; mon Grivolas, f&ucirc;t venue
+t'embrasser!</p>
+
+<p>Puis, d'une voix retentissante, il chanta et nous
+chant&acirc;mes:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>De l'abbaye passant les portes,<br>
+ Autour de moi, tu trouverais<br>
+ Des nonnes l'errante cohorte,<br>
+ Car en suaire je serais!<br>
+ -- O Magali, si tu te fais<br>
+ La pauvre morte,<br>
+ La terre alors je me ferai:<br>
+ La je t'aurai.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>L&agrave;-dessus, au patron Gafet nous serr&acirc;mes tous la
+main, et nous<br>
+ all&acirc;mes vite, de ce pas, au chemin de fer, prendre le
+train pour<br>
+ Avignon.</p>
+
+<p>Sept ans apr&egrave;s, h&eacute;las! l'ann&eacute;e de la
+catastrophe, je re&ccedil;us cette<br>
+ lettre:</p>
+
+<p>Paris, 31 d&eacute;cembre 1870.</p>
+
+<p>"Mon Capouli&eacute;, je t'envoie par le ballon mont&eacute;
+un gros tas de<br>
+ baisers. Et il me fait plaisir de pouvoir te les envoyer en
+langue<br>
+ proven&ccedil;ale; comme &ccedil;a je suis assur&eacute; que les
+Allemands, si le ballon<br>
+ leur tombe dans les mains, ne pourront par lire mon
+&eacute;criture et<br>
+ publier ma lettre dans le <i>Mercure de Souabe</i>.</p>
+
+<p>"Il fait froid, il fait noir; nous mangeons du cheval, du
+chat, du<br>
+ chameau, de l'hippopotame (ah! si nous avions les bons oignons,
+le<br>
+ <i>catigot</i> et la <i>cachat</i> de la Ribote de
+Trinquetaille!) Les fusils<br>
+ nous br&ucirc;lent les doigts. Le bois se fait<br>
+ rare. Les arm&eacute;es de la Loire ne viennent pas. Mais cela
+ne fait rien.<br>
+ Les gens de Berlin s'ennuieront quelque temps encore devant
+les<br>
+ remparts de Paris
+......................................................................<br>
+
+ ..................................................................................................<br>
+
+ ..................................................................................................<br>
+
+ "Adieu, mon Capouli&eacute;, trois gros baisers: un pour moi,
+l'autre pour<br>
+ ma femme, l'autre pour mon fils. Avec &ccedil;a, bonne
+ann&eacute;e, comme toujours<br>
+ d'aujourd'hui &agrave; un an.</p>
+
+<p>Ton f&eacute;libre,<br>
+ Alphonse DAUDET."</p>
+
+<p>Et puis, on viendra me dire que Daudet n'&eacute;tais pas un
+excellent<br>
+ Proven&ccedil;al! Parce qu'en plaisantant il aura
+ridiculis&eacute; les Tartarin,<br>
+ les Roumestan et les Tante Portal et tous les imb&eacute;ciles
+du pays de<br>
+ Provence qui veulent franciser le parler proven&ccedil;al, pour
+cela<br>
+ Tarascon lui garderait rancune?</p>
+
+<p>Non! la m&egrave;re lionne n'en veut pas, n'en voudra jamais
+au lionceau<br>
+ qui, pour s'&eacute;battre, l'&eacute;gratigne quelquefois.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mes Origines. Memoires et Recits, by
+Frederic Mistral
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS ***
+
+***** This file should be named 7012-h.htm or 7012-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/7/0/1/7012/
+
+Produced by Walter Debeuf
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License available with this file or online at
+ www.gutenberg.org/license.
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at 809
+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
+contact links and up to date contact information can be found at the
+Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+