diff options
Diffstat (limited to '7012-h')
| -rw-r--r-- | 7012-h/7012-h.htm | 17339 |
1 files changed, 17339 insertions, 0 deletions
diff --git a/7012-h/7012-h.htm b/7012-h/7012-h.htm new file mode 100644 index 0000000..d90e0a9 --- /dev/null +++ b/7012-h/7012-h.htm @@ -0,0 +1,17339 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN" + "http://www.w3.org/TR/html4/loose.dtd"> +<html> +<head> +<title>Mémoires et récits</title> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +</head> + + + +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Mes Origines. Memoires et Recits, by Frederic Mistral + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mes Origines. Memoires et Recits + +Author: Frederic Mistral + +Posting Date: April 9, 2013 [EBook #7012] +Release Date: December, 2004 +First Posted: February 22, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS *** + + + + +Produced by Walter Debeuf + + + + + +</pre> + + + +<h1>Mes Origines.</h1><br> + +<h2>Mémoires et récits.<br> + (Traduction du provençal)</h2> +<br> +<h3>par Frédéric Mistral.</h3> + +<br><br><br><br> + +<h2>CHAPITRE I.</h2> + +<h3>AU MAS DU JUGE.</h3> + +<p>Les Alpilles. -- La chanson de Maillane. -- Ma famille. -- +Maître<br> + François, mon père. -- Délaïde, ma +mère. -- Jean du Porc. -- L'aïeul<br> + Étienne. -- La mère-grand Nanon. -- La foire de +Beaucaire. -- Les<br> + fleurs de glais.</p> + +<p>D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant mes yeux, au +Midi<br> + là-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les +rampes, les<br> + falaises et les vallons bleuissaient du matin aux vêpres, +plus ou<br> + moins clairs ou foncés, en hautes ondes. C'est la +chaîne des<br> + Alpilles, ceinturée d'oliviers comme un massif de roches +grecques, un<br> + véritable belvédère de gloire et de +légendes.</p> + +<p>Le sauveur de Rome, Caïus Marius, encore populaire dans +toute la<br> + contrée, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit les +Barbares,<br> + derrière les murs de son camp; et ses trophées +triomphaux, à<br> + Saint-Rey sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans, +dorés par le<br> + soleil. C'est au penchant de cette côte qu'on rencontre +les tronçons<br> + du grand aqueduc romain qui menait les eaux de Vaucluse dans +les<br> + Arènes d'Arles: conduit que des gens du pays nomment +<i>Ouide d</i>i<br> + <i>Sarrasin</i> (pierrée des Sarrasins), parce que c'est +par là que les<br> + Maures d'Espagne s'introduisirent dans Arles. C'est sur les +rocs<br> + escarpés de ces collines que les princes des Baux avaient +leur<br> + château fort. C'est dans ces vals aromatiques, aux Baux, +à Romanin<br> + et à Roque-Martine, que tenaient cour d'amour les belles +châtelaines<br> + du temps des troubadours. C'est à Mont-Majour que +dorment, sous les<br> + dalles du cloître, nos vieux rois arlésiens. C'est +dans les grottes<br> + du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent encore nos fées. +C'est sous<br> + ces ruines, romaines ou féodales, que gît la +Chèvre d'Or.</p> + +<p>Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient le milieu +de la<br> + plaine, une large et riche plaine, qu'en mémoire +peut-être du consul<br> + Caïus Marius on nomme encore <i>Le Caieou</i>.</p> + +<p>-- Quand je luttais, me disait une fois le petit Maillanais, +-- un<br> + vieux lutteur de l'endroit, -- j'ai beaucoup voyagé, en +Languedoc<br> + comme en Provence... Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie +que<br> + ce terroir. Si, depuis la Durance jusqu'à la mer, +là-bas, on tirait<br> + un trait de charrue droit comme une chandelle, un sillon de +vingt<br> + lieues, l'eau y courrait toute seule, rien qu'au niveau +pendant.<br> + Aussi, quoique nos voisins nous traitent de +<i>mange-grenouilles</i>, les<br> + Maillanais convinrent toujours que, sous la chape du soleil, il +n'est<br> + pas de pays plus joli que le leur et, un jour qu'ils +m'avaient<br> + demandé quelques couplets pour la chorale du village, +voici, à ce<br> + propos, les vers que je leur fis:</p> + +<p><i>Maillane est beau, Maillane plaît -- et se fait beau +de plus en<br> + plus; Maillane ne s'oublie jamais; -- il est l'honneur de la +contrée<br> + -- et tient son nom du mois de Mai.</i></p> + +<p><i>Que vous soyez à Paris ou à Rome, -- pauvres +conscrits, rien ne vous<br> + charme; -- Maillane est pour vous sans pareil -- et vous +aimeriez y<br> + manger une pomme -- que dans Paris un perdreau.</i></p> + +<p><i>Notre patrie n'a pour remparts -- que les grandes haies de +cyprès --<br> + que Dieu fit tout exprès pour elle; -- et quand se +lève le mistral,<br> + -- il ne fait que branler le berceau.</i></p> + +<p><i>Tout le dimanche on fait l'amour; -- puis au travail, sans +trêve, --<br> + s'il faut le lundi se ployer, --nous buvons le vin de nos +vignes,<br> + nous mangeons le pain de nos blés.</i></p> + +<p>La vieille bastide où je naquis, en face des Alpilles, +touchant le<br> + Clos-Créma, avait nom le Mas du Juge, un tènement +de quatre paires de<br> + bêtes de labour, avec son premier charretier, ses valets +de charrue,<br> + son pâtre, sa servante (que nous appelions la +<i>tante</i>) et plus ou<br> + moins d'hommes au mois, de journaliers ou journalières, +qui venaient<br> + aider au travail, soit pour les vers à soie, pour les +sarclages, pour<br> + les foins, pour les moissons ou les vendanges, soit pour la +saison<br> + des semailles ou celles de l'olivaison.</p> + +<p>Mes parents, des <i>ménagers</i>, étaient de ces +familles qui vivent sur<br> + leur bien, au labeur de la terre, d'une génération +à l'autre! Les<br> + ménagers, au pays d'Arles, forment une classe à +part: sorte<br> + d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et +bourgeois, et<br> + qui comme toute autre, a son orgueil de caste. Car si le +paysan,<br> + habitant du village, cultive de ses bras, avec la bêche ou +le hoyau,<br> + ses petits lopins de terre, le ménager, agriculteur en +grand, dans<br> + les <i>mas</i> de Camargue, de Crau ou d'autre part, lui, +travaille debout<br> + en chantant sa chanson, la main à la charrue.</p> + +<p>C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets suivants, +chantés<br> + aux noces de mon neveu:</p> + +<p><i>Nous avons tenu la charrue -- avec assez d'honneur -- et +conquis le<br> + terroir -- avec cet instrument.</i></p> + +<p><i>Nous avons fait du blé -- pour le pain de Noël +-- et de la toile<br> + rousse pour nipper la maison.</i></p> + +<p><i>Tout chemin va à Rome: ne quittez donc pas le mas, +-- et vous<br> + mangerez des pommes, -- puisque vous les aimez.</i></p> + +<p>Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos fenêtres, +comme le font<br> + tant d'autres, sans trop d'outrecuidance nous pourrions avancer +que<br> + la gent mistralienne descend des Mistral dauphinois, devenus, +par<br> + alliance, seigneurs de Montdragon et puis de Romanin. Le +célèbre<br> + pendentif qu'on montre à Valence est le tombeau de ces +Mistral. Et,<br> + à Saint-Remy, nid de ma famille (car mon père en +sortait), on peut<br> + voir encore l'hôtel des Mistral de Romanin, connu sous le +nom de<br> + Palais de la Reine Jeanne.</p> + +<p>Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de trèfle +avec cette<br> + devise assez présomptueuse: <i>"Tout ou Rien."</i> Pour +ceux, et nous en<br> + sommes, qui voient un horoscope dans la fatalité des +noms<br> + patronymiques ou le mystère des rencontres, il est +curieux de trouver<br> + la Cour d'Amour de Romanin unie, dans le passé, à +la seigneurie de<br> + Mistral désignant le grand souffle de la terre de +Provence, et,<br> + enfin, ces trois trèfles marquant la destinée de +notre famille<br> + terrienne.</p> + +<p>-- Le trèfle, nous déclara, un jour, le +Sâr Peladan, qui, lorsqu'il a<br> + quatre feuilles, devient talismanique, exprime symboliquement +l'idée<br> + de Verbe autochtone, de développement sur place, de lente +croissance<br> + en un lieu toujours le même. Le nombre trois signifie la +maison<br> + (père, mère, fils),<br> + au sens divinatoire. Trois trèfles signifient donc trois +harmonies<br> + familiales succédentes, ou neuf, qui est le nombre du +sage à l'écart.<br> + La devise <i>Tout ou Rien</i> rimerait aisément à +ces fleurs sédentaires<br> + et qui ne se transplantent pas: devise, comme emblème, de +terrien<br> + endurci.</p> + +<p>Mais laissons là ces bagatelles. Mon père, +devenu veuf de sa<br> + première femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se +remaria, et je<br> + suis le croît de ce second lit. Voici comment il avait +fait la<br> + connaissance de ma mère:</p> + +<p>Une année, à la Saint-Jean, maître +François Mistral était au milieu<br> + de ses blés, qu'une troupe de moissonneurs abattait +à la faucille.<br> + Un essaim de glaneuses suivait les tâcherons et ramassait +les épis<br> + qui échappaient au râteau. Et voilà que mon +seigneur père remarqua<br> + une belle fille qui restait en arrière, comme si elle +eût eu peur de<br> + glaner comme les autres. Il s'avança près d'elle +et lui dit:</p> + +<p>-- Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom?</p> + +<p>La jeune fille répondit:</p> + +<p>-- Je suis la fille d'Étienne Poulinet, le maire de +Maillane. Mon<br> + nom est Délaïde.</p> + +<p>-- Comment! dit mont père, la fille de Poulinet, qui +est le maire de<br> + Maillane, va glaner?</p> + +<p>-- Maître, répliqua-t-elle, nous sommes une +grosse famille: six<br> + filles et deux garçons, et notre père, quoiqu'il +ait assez de bien,<br> + quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous +répond: "Mes<br> + petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en." Et +voilà pourquoi<br> + je suis venue glaner.</p> + +<p>Six mois après cette rencontre, qui rappelle l'antique +scène de Ruth<br> + et de Booz, le vaillant ménager demanda +Délaïde à maître Poulinet, et<br> + je suis né de ce mariage.</p> + +<p>Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 8 septembre de +l'an 1830,<br> + dans l'après-midi, la gaillarde accouchée envoya +quérir mon père, qui<br> + était en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses +champs. En<br> + courant, et du plus loin qu'il put se faire entendre:</p> + +<p>-- Maître, cria le messager, venez! car la +maîtresse vient<br> + d'accoucher maintenant même.</p> + +<p>-- Combien en a-t-elle fait? demanda mon père.</p> + +<p>-- Un beau, ma foi.</p> + +<p>-- Un fils! Que le bon Dieu le fasse grand et sage!</p> + +<p>Et sans plus, comme si de rien n'était, ayant +achevé son labour, le<br> + brave homme, lentement, s'en revint à la ferme. Non point +qu'il fût<br> + moins tendre pour cela; mais élevé, +endoctriné, comme les Provençaux<br> + anciens, avec la tradition romaine, il avait dans ses +manières,<br> + l'apparente rudesse du vieux <i>pater familias</i>.</p> + +<p>On me baptisa Frédéric, en mémoire, +paraît-il, d'un pauvre petit gars<br> + qui, au temps où mon père et ma mère se +<i>parlaient</i>, avait fait<br> + gentiment leurs commissions d'amour, et qui, peu de temps +après,<br> + était mort d'une insolation. Mais, comme elle m'avait eu +à<br> + Notre-Dame de Septembre, ma mère m'a toujours dit qu'elle +m'avait<br> + voulu donner le prénom de Nostradamus, d'abord pour +remercier la Mère<br> + de Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des +<i>Centuries</i>, le<br> + fameux astrologue natif de Saint-Remy. Seulement, ce nom +mystique et<br> + mirifique, n'est-ce pas? que l'instinct maternel avait si +bien<br> + trouvé, on ne voulut l'accepter ni à la mairie ni +au presbytère.</p> + +<p>Ma première sortie sur les bras de ma mère, qui +me nourrissait de son<br> + lait, lorsqu'elle fit ses relevailles, -- tout cela vaguement, +dans<br> + une lointaine brume, il me semble le revoir: elle, ma pauvre +mère,<br> + dans la beauté, l'éclat de sa pleine jeunesse, +présentant avec<br> + orgueil son "roi" à ses amies, et, +cérémonieuses, les amies et<br> + parentes nous accueillant avec les félicitations d'usage +et m'offrant<br> + une couple d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et +une<br> + allumette, avec ces mots sacramentels:</p> + +<p>-- Mignon, sois plein comme un oeuf, sois bon comme le pain, +sois<br> + sage comme le sel, sois droit comme une allumette.</p> + +<p>On trouvera peut-être tant soit peut enfantin de +raconter ces choses.<br> + Mais, après tout, chacun est libre, et, à moi, il +m'agrée de<br> + revenir, par songerie, dans mon premier maillot et dans mon +berceau<br> + de mûrier et dans mon chariot à roulettes, car, +là, je ressuscite le<br> + bonheur de ma mère dans ses plus doux +tressaillements.</p> + +<p>Quand j'eus six mois, on me délivra de la bande qui +enveloppait mes<br> + langes (car Nanounet, ma mère-grand, avait très +fort recommandé de me<br> + tenir serré à point, parce que, disait-elle, les +enfants bien<br> + emmaillotés ne sont ni bancals ni bancroches), et, le +jour de la<br> + Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on me "donna les pieds" +et,<br> + triomphalement, ma mère m'apporta à +l'église de Maillane; et sur<br> + l'autel du saint, en me tenant par les lisières, pendant +que ma<br> + marraine me chantait : <i>Avène, Avène, +Avène</i> (Viens, viens, viens),<br> + on me fit faire mes premiers pas.</p> + +<p>A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour la messe. +C’était une<br> + demi-lieue de chemin pour le moins. Ma mère, tout le +long, me<br> + dorlotait dans ses bras. Oh! le sein nourricier, ce nid doux +et<br> + moelleux! Je voulais toujours, toujours, qu’il me +portât encore un<br> + peu... Mais, une fois, -- j’avais cinq ans, -- à +mi-chemin du<br> + village, ma pauvre mère me déposa en disant:</p> + +<p>-- Oh! tu pèses trop, maintenant; je ne puis plus te +porter.</p> + +<p>Après la messe, avec ma mère, nous’ allions +voir mes grands-parents,<br> + dans leur belle cuisine voûtée en pierre blanche, +où, de coutume, les<br> + bourgeois du lieu, M. Deville, M. Dumas, M. Ravoux, le Cadet +Rivière,<br> + en se promenant sur les dalles, entre l’évier et la +cheminée,<br> + venaient parler du gouvernement.</p> + +<p>M. Dumas, qui avait été juge et qui +s’était démis en 1830, aimait,<br> + sur toute chose, à donner des conseils, comme celui- ci, +par exemple,<br> + qu’avec sa grosse voix, il répétait, tous les +dimanches, aux jeunes<br> + mères qui dodelinaient leurs mioches:</p> + +<p>-- Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni clé, ni +livre : parce<br> + qu'avec un couteau l’enfant peut se couper; une clé, +il peut la<br> + perdre et, un livre, le déchirer.</p> + +<p>M. Durnas ne venait pas seul: avec son opulente épouse +et leurs onze<br> + ou douze enfants, ils remplissaient le salon, le beau salon +des<br> + ancêtres, tout tapissé de toile peinte, de Mar- +seille, représentant<br> + des oisillons et des paniers en fleurs, et là, pour +étaler<br> + l’éducation de sa lignée, il faisait, non +sans orgueil, déclamer,<br> + vers à vers, mot à mot, un peu à l’un, +un peu à l’autre, le récit de<br> + <i>Théramène</i>:</p> + +<blockquote> +<p><i>A peine nous sortions des portes de +Trézène...<br> + De Trégène... Il était sur son char... sur +chon sar...<br> + Ses gardes affligés... affizés...<br> + Imitaient son silence autour de lui rangés...<br> + Lui ranzés.</i></p> +</blockquote> + +<p>Ensuite, il disait à ma mère:</p> + +<p>-- Et le vôtre, Délaïde, lui apprenez-vous +rien pour réciter?</p> + +<p>-- Si répondait naïvement ma mère: il sait +la sornette de Jean du<br> + Porc.</p> + +<p>-- Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait tout le +monde.</p> + +<p>Et alors en baissant la tête, j’ânonnais +timidement:</p> + +<p><i>Qui est mort? — Jean du Porc. — Qui le pleure? +— Le roi Maure — Qui<br> + le rit? — La perdrix. — Qui le chante? — La +calandre — Qui en sonne<br> + le glas? — Le cul de la poêle. — Qui en porte le +deuil? — Le cul du<br> + chaudron.</i></p> + +<p>C'est avec ces contes-là, chants de nourrices et +sornettes, que nos<br> + parents, à cette époque, nous apprenaient à +parler la bonne langue<br> + provençale; tandis qu’à présent, la +vanité ayant pris le dessus dans<br> + la plupart des familles, c’est avec le système de +l’excellent M.<br> + Dumas que l’on enseigne les enfants et qu’on en fait +de petits niais<br> + qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouvés, +sans attaches<br> + ni racines, car il est de mode, aujourd’hui, de renier +absolument<br> + tout ce qui est de tradition.</p> + +<p>Il faut que je parle un peu, maintenant, du bonhomme Etienne, +mon<br> + aïeul maternel. Il était, comme mon père, +ménager propriétaire,<br> + d’une bonne maison comme lui, et d’un bon sang : avec +cette<br> + différence que, du côté des Mistral, +c’étaient des laborieux, des<br> + économes, des amasseurs de biens, qui, en tout le pays, +n’avaient pas<br> + leurs pareils, et que, du côté de ma mère, +tout à fait insouciants et<br> + n’étant jamais prêts pour aller au labour, ils +laissaient l’eau<br> + courir et mangeaient leur avoir. L’aïeul +Étienne, pour tout dire,<br> + était (devant Dieu soit-il) un vrai Roger Bontemps.</p> + +<p>Bien qu’il eût huit enfants, entre lesquels six +filles (qui, à<br> + l’heure des repas, se faisaient servir leur part et puis +allaient<br> + manger dehors, sur le seuil de la maison, leur assiette à +la main),<br> + dès qu’il y avait fête quelque part, en avant! +Il partait pour trois<br> + jours avec les camarades. Il jouait, bambochait tant que +duraient les<br> + écus; puis, souple comme un gant, quand les deux toiles +se touchaient<br> + (1), le quatrième jour il rentrait au logis et, alors, +grand’maman<br> + Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait:</p> + +<p>-- N’as-tu pas honte, dissipateur que tu es, de manger +comme ça le<br> + bien de tes filles I</p> + +<blockquote> +<p>(1) Quand la poche est vide.</p> +</blockquote> + +<p>-- Hé! bonasse, répondait-il, de quoi vas-tu +t'inquiéter? Nos<br> + fillettes sont jolies, elles se marieront sans dot. Et tu +verras,<br> + Nanon, ma mie, nous n'en aurons pas pour les derniers.</p> + +<p>Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, il lui faisait +donner<br> + sur son douaire des hypothèques aux usuriers, qui lui +prêtaient de<br> + l'argent à cinquante ou à cent pour cent, ce qui +ne l'empêchait pas,<br> + quand ses compagnons de jeu venaient, de faire, avec eux, le +branle<br> + devant la cheminée, en chantant tous ensemble:</p> + +<p><i>Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs!<br> + Ce sont de braves gens,<br> + Quand ils n'ont plus d'argent.</i></p> + +<p>Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de rire:</p> + +<p><i>Nous sommes trois qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons +pas le sou,<br> + -- Qui n'avons pas le sou. -- Et le compère qui est +derrière, -- N'a<br> + pas un denier, -- N'a pas un denier.</i></p> + +<p>Et quand ma pauvre aïeule se désolait de voir +ainsi partir, l'un<br> + après l'autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son +beau<br> + patrimoine:</p> + +<p>-- Eh! bécasse, que pleures-tu? lui faisait mon +grand-père, pour<br> + quelques lopins de terre? Il y pleuvait comme à la +rue.</p> + +<p>Ou bien:</p> + +<p>-- Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, ne payait +pas les<br> + impositions!</p> + +<p>Ou bien:</p> + +<p>-- Cette friche-là? les arbres du voisin la +desséchaient comme<br> + bruyère.</p> + +<p>Et toujours, de cette façon, il avait la riposte aussi +prompte que<br> + joyeuse... Si bien qu'il disait même, en parlant des +usuriers:</p> + +<p>-- Eh! morbleu, c'est bien heureux qu'il y ait des gens +pareils.<br> + Car, sans eux, comment ferions-nous, les dépensiers, les +gaspilleurs,<br> + pour trouver du quibus, en un temps où comme on sait, +l'argent est<br> + marchandise?</p> + +<p>C'était l'époque, en ce temps-là, +où Beaucaire, avec sa foire,<br> + faisait merveille sur le Rhône; il venait là du +monde, soit par eau,<br> + soit par terre, de toutes les nations, jusqu'à des Turcs +et des<br> + nègres.</p> + +<p>Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes espèces +de choses qu'il<br> + faut pour le nourrir, pour le vêtir, pour le loger, pour +l'amuser,<br> + pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pièces +de toile,<br> + les rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre portant au +chaton un<br> + rat, vous l'y trouviez à profusion, à monceaux, +à faisceaux ou en<br> + piles, dans les grands magasins voûtés, sous les +arceaux des Halles,<br> + aux navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du +Pré.</p> + +<p>C'était comme nous dirions, mais avec un +côté plus populaire et<br> + grouillant de vie, c'était là tous les ans, au +soleil de juillet,<br> + l'exposition universelle de l'industrie du Midi.</p> + +<p>Mon grand-père Étienne, comme vous pensez bien, +ne manquait pas telle<br> + occasion d'aller, quatre ou cinq jours, faire à Beaucaire +ses<br> + bamboches. Donc, sous prétexte d'aller acheter du poivre, +du girofle<br> + ou du gingembre avec, dans chaque poche de sa veste, un mouchoir +de<br> + fil, car il prenait du tabac, et trois autres mouchoirs, en +pièce,<br> + non coupés, dont en guise de ceinture il se ceignait les +reins; et il<br> + flânait ainsi, tout le franc jour de Dieu, autour des +bateleurs, des<br> + charlatans, des comédiens, surtout des bohémiens, +lorsqu'ils<br> + discutent et se harpaillent pour le marché et marchandage +de quelque<br> + bourrique maigre.</p> + +<p>Un délicieux régal pour lui: Polichinelle avec +Rosette! Il y était<br> + toujours plus neuf et ravi, bouche bée, il y riait comme +un pauvre<br> + aux pantalonnades et aux coups de batte qui pleuvaient là +sans cesse<br> + sur le propriétaire et sur le commissaire. A ce point les +filous (et<br> + imaginez-vous si, à Beaucaire, ils pullulaient!) lui +tiraient chaque<br> + année, tout doucement, l'un après l'autre, sans +qu'il se retournât,<br> + tous ses mouchoirs; et quand il n'en avait plus, chose qu'il +savait<br> + d'avance, il dénouait sa ceinture, sans plus de chagrin +que ça, et<br> + s'en torchait le nez. Mais, quand il rentrait à Maillane, +avec le<br> + nez tout bleu, -- de la teinture des mouchoirs, des mouchoirs +neufs<br> + qui avaient déteint:</p> + +<p>-- Allons, lui disait ma grand'mère, on t'a encore +volé tes<br> + mouchoirs.</p> + +<p>-- Qui te l'a dit? faisait l'aïeul.</p> + +<p>-- Pardi, tu as le nez tout bleu: tu t'es mouché avec +ta ceinture.</p> + +<p>-- Bah! je n'en ai pas regret, répondait le bon humain; +ce<br> + Polichinelle m'a tant fait rire!</p> + +<p>Bref, quand ses filles (et ma mère en était une) +furent d'âge à se<br> + marier, comme elles n'étaient pas gauches, ni bien +désagréables, les<br> + galants, malgré tout, vinrent tout de même à +l'appeau. Seulement,<br> + quand les pères disaient à mon aïeul:</p> + +<p>-- Autrement, le cas échéant, combien +faites-vous à vos filles?</p> + +<p>-- Combien je fais à mes filles? répondait +maître Étienne, tout rouge<br> + de colère; ô graine d'imbécile, c'est +dommage! A ton gars je<br> + donnerais une belle gouge, tout élevée, toute +nippée, et j'y<br> + ajouterais encore des terres et de l'argent! Qui ne veut pas +mes<br> + filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu merci, à +la huche de<br> + maître Étienne il y a du pain.</p> + +<p>Or, n'est-il pas vrai que les filles du grand-père +furent prises,<br> + toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et même +qu'elles<br> + firent toutes de bons mariages? <i>Fille jolie</i>, dit le +proverbe,<br> + <i>porte sur le front sa dot.</i></p> + +<p>Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans +en<br> + cueillir encore un tout petit bouquet.</p> + +<p>Derrière le Mas du Juge, c'est l'endroit où je +suis né, il y avait le<br> + long du chemin un fossé qui menait son eau à notre +vieux Puits à<br> + roue. Cette eau n'était pas profonde, mais elle +était claire et<br> + riante, et, quand j'étais petit, je ne pouvais +m'empêcher, surtout<br> + les jours d'été, d'aller jouer le long de sa +rive.</p> + +<p>Le fossé du Puits à roue! Ce fut le premier +livre où j'appris, en<br> + m'amusant, l'histoire naturelle. Il y avait là des +poissons,<br> + épinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que +j'essayais<br> + de pêcher dans un sachet de canevas, qui avait servi +à mettre des<br> + clous et que je suspendais au bout d'un roseau. Il y avait +des<br> + demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout +doucement,<br> + lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes +petits<br> + doigts, quand elles ne s'échappaient pas, +légères, silencieuses, en<br> + faisant frissonner le crêpe de leurs ailes; il y avait +des<br> + "notonectes", espèces d'insectes bruns avec le ventre +blanc, qui<br> + sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes à la +façon des<br> + cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des grenouilles, +qui<br> + sortaient de la mousse une échine glauque, +chamarrée d'or, et qui, en<br> + me voyant, lestement faisaient leur plongeon; des tritons, sorte +de<br> + salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de +gros<br> + escarbots qui rôdaient dans les flaches et qu'on nommait +des<br> + "mange-anguilles".</p> + +<p>Ajoutez à cela un fouillis de plantes aquatiques, +telles que ces<br> + "massettes", cotonnées et allongées, qui sont les +fleurs du typha;<br> + telles que le nénuphar qui étale, magnifique, sur +la nappe de l'eau,<br> + ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que +le<br> + "butome" au trochet de fleurs roses, et le pâle narcisse +qui se mire<br> + dans le ru, et la lentille d'eau aux feuilles minuscules, et +la<br> + "langue de boeuf" qui fleurit comme un lustre, avec les "yeux +de<br> + l'Enfant Jésus" qui est le myosotis.</p> + +<p>Mais de tout ce monde-là, ce qui m'engageait le plus, +c'était la<br> + fleur des "glais". C'est une grande plante qui croît au +bord des<br> + eaux par grosses touffes, avec de longues feuilles cultriformes +et de<br> + belles fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des +hallebardes<br> + d'or. Il est à croire même que les fleurs de lis +d'or, armes de<br> + France et de Provence, qui brillent sur le fond d'azur, +n'étaient que<br> + des fleurs de glais: "fleur de lis" vient de "fleur d'iris", car +le<br> + glais est un iris, et l'azur du blason représente bien +l'eau où croît<br> + le glais.</p> + +<p>Toujours est-il, qu'un jour d'été, quelque temps +après la moisson, on<br> + foulait nos gerbes, et tous les gens du "mas" étaient +dans l'aire à<br> + travailler. A l'entour des chevaux et des mulets qui +piétinaient,<br> + ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien vingt hommes +qui,<br> + les bras retroussés, en cheminant au pas, deux par deux, +quatre par<br> + quatre, retournaient les épis ou enlevaient la paille +avec des<br> + fourches de bois. Ce joli travail se faisait gaiement, en +dansant au<br> + soleil, nu-pieds, sur le grain battu.</p> + +<p>Au haut de l'aire, porté par les trois jambes d'une +chèvre rustique,<br> + formée de trois perches, était suspendu le van. +Deux ou trois filles<br> + ou femmes jetaient avec des corbeilles dans le cerceau du crible +le<br> + blé mêlé aux balles; et le "maître", +mon père, vigoureux et de haute<br> + taille, remuait le crible au vent, en ramenant ensemble les +mauvaises<br> + graines au-dessus; et quand le vent faiblissait, ou que, par<br> + intervalles, il cessait de souffler, mon père, avec le +crible<br> + immobile dans ses mains se retournait vers le vent, et, +sérieux,<br> + l'oeil dans l'espace, comme s'il s'adressait à un dieu +ami, il lui<br> + disait:</p> + +<p>-- Allons, souffle, souffle, mignon!</p> + +<p>Et le mistral, ma foi, obéissant au patriarche, +haletait de nouveau<br> + en emportant la poussière; et le beau blé +béni tombait en blonde<br> + averse sur le monceau conique qui, à vue d'oeil, montait +entres les<br> + jambes du vanneur.</p> + +<p>Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncelé le +grain avec la<br> + pelle, que les hommes poussiéreux allaient se laver au +puits ou tirer<br> + de l'eau pour les bêtes, mon père, à grandes +enjambées, mesurait le<br> + tas de blé et y traçait une croix avec le manche +de la pelle en<br> + disant: "Que Dieu te croisse!"</p> + +<p>Par une belle après-midi de cette saison d'aires, -- je +portais<br> + encore les jupes: j'avais à peine quatre ou cinq ans -- +après m'être<br> + bien roulé, comme font les enfants, sur la paille +nouvelle, je<br> + m'acheminai donc seul vers le fossé du Puits à +roue.</p> + +<p>Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais +commençaient à<br> + s'épanouir et les mains me démangeaient d'aller +cueillir quelques-uns<br> + de ces beaux bouquets d'or.</p> + +<p>J'arrive au fossé; doucement, je descends au bord de +l'eau; j'envoie<br> + la main pour attraper les fleurs... Mais, comme elles +étaient trop<br> + éloignées, je me courbe, je m'allonge, et patatras +dedans: je tombe<br> + dans l'eau jusqu'au cou.</p> + +<p>Je crie. Ma mère accourt; elle me tire de l'eau, me +donne quelques<br> + claques, et, devant elle, trempé comme un caneton, me +faisant filer<br> + vers le Mas:</p> + +<p>-- Que je t'y voie encore, vaurien, vers le fossé!</p> + +<p>-- J'allais cueillir des fleurs de glais.</p> + +<p>-- Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et encore tes +glais. Tu<br> + ne sais donc pas qu'il y a un serpent dans les herbes +cachés, un gros<br> + serpent qui hume les oiseaux et les enfants, vaurien?</p> + +<p>Et elle me déshabilla, me quitta mes petits souliers, +mes<br> + chaussettes, ma chemisette, et pour faire sécher ma robe +trempée et<br> + ma chaussure, elle me chaussa mes sabots et me mit ma robe +du<br> + dimanche, en me disant:</p> + +<p>-- Au moins, fais attention de ne pas te salir.</p> + +<p>Et me voilà dans l'aire; je fais sur la paille +fraîche quelques<br> + jolies cabrioles; j'aperçois un papillon blanc qui +voltige dans un<br> + chaume. Je cours, je cours après, avec mes cheveux blonds +flottant<br> + au vent hors de mon béguin... et paf! me voilà +encore vers le fossé<br> + du Puits à roue...</p> + +<p>Oh! mes belles fleurs jaunes! Elles étaient toujours +là, fières au<br> + milieu de l'eau, me faisant montre d'elles, au point qu'il ne me +fut<br> + plus possible d'y tenir. Je descends bien doucement, bien +doucement<br> + sur le talus; je place mes petons biens ras, bien ras de +l'eau;<br> + j'envoie la main, je m'allonge', je m'étire tant que je +puis... et<br> + patatras! je me fiche jusqu'au derrière dans la vase.</p> + +<p>Aïe! aïe! aïe! Autour de moi, pendant que je +regardais les bulles<br> + gargouiller et qu'à travers les herbes je croyais +entrevoir le gros<br> + serpent, j'entendais crier dans l'aire:</p> + +<p>-- Maîtresse! courez vite, je crois que le petit est +encore tombé à<br> + l'eau!</p> + +<p>Ma mère accourt, elle me saisit, elle m'arrache tout +noir de la boue<br> + puante, et la première chose, troussant ma petite robe, +vlin! vlan!<br> + elle m'applique une fessée retentissante.</p> + +<p>-- Y retourneras-tu, entêté, aux fleurs de glais? +Y retourneras-tu<br> + pour te noyer?... Une robe toute neuve que voilà perdue, +fripe-tout,<br> + petit monstre! qui me feras mourir de transes!</p> + +<p>Et, crotté et pleurant, je m'en revins donc au Mas la +tête basse, et<br> + de nouveau on me dévêtit et on me mit, cette fois, +ma robe des jours<br> + de fête... Oh! la galante robe! Je l'ai encore devant les +yeux,<br> + avec ses raies de velours noir, pointillée d'or sur fond +bleuâtre.</p> + +<p>Mais bref, quand j'eus ma belle robe de velours:</p> + +<p>-- Et maintenant, dis-je à ma mère, que vais-je +faire?</p> + +<p>-- Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles n'aillent pas +dans<br> + l'aire... Et toi, tiens-toi à l'ombre.</p> + +<p>Plein de zèle, je vole vers les poules qui +rôdaient par les chaumes,<br> + becquetant les épis que le râteau avait +laissés. Tout en gardant,<br> + voici qu'une poulette huppée -- n'est-ce pas drôle? +-- se met à<br> + pourchasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles qui ont +les<br> + ailes rouges et bleues... Et toutes deux, avec moi après, +qui<br> + voulais voir la sauterelle, de sauter à travers champs, +si bien que<br> + nous arrivâmes au fossé du Puits à roue!</p> + +<p>Et voilà encore les fleurs d'or qui se miraient dans le +ruisseau et<br> + qui réveillaient mon envie, mais une envie +passionnée, délirante,<br> + excessive, à me faire oublier mes deux plongeons dans le +fossé:</p> + +<p>"Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tomberas pas!"</p> + +<p>Et, descendant le talus, j'entortille à ma main un jonc +qui croissait<br> + là; et me penchant sur l'eau avec prudence, j'essaie +encore<br> + d'atteindre de l'autre main les fleurs de glais... Ah! malheur, +le<br> + jonc se casse et va te faire teindre! Au milieu du fossé, +je plonge<br> + la tête première.</p> + +<p>Je me dresse comme je puis, je crie comme un perdu, tous les +gens de<br> + l'aire accourent:</p> + +<p>-- C'est encore ce petit diable qui est tombé dans le +fossé. Ta<br> + mère, cette fois, enragé polisson, va te fouailler +d'importance!</p> + +<p>Eh bien! non; dans le chemin, je la vis venir, pauvrette, tout +en<br> + larmes et qui disait:</p> + +<p>-- Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il aurait +peut-être un<br> + "accident". Mais ce gars, sainte Vierge, n'est pas comme les +autres:<br> + il ne fait que courir pour ramasser des fleurs; il perd tous +ses<br> + jouets en allant dans les blés chercher des bouquets +sauvages...<br> + Maintenant, pour comble, il va se jeter trois fois, depuis +peut-être<br> + une heure, dans le fossé du Puits à roue... Ah! +tiens-toi, pauvre<br> + mère, morfonds-toi pour l'approprier. Qui lui en +tiendrait, des<br> + robes? Et bienheureuse encore -- mon Dieu, je vous rends +grâce --<br> + qu'il ne soit pas noyé!</p> + +<p>Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du +fossé. Puis, une<br> + fois dans le Mas, m'ayant quitté mon vêtement, la +sainte femme<br> + m'essuya, nu, de son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant +fait<br> + boire une cuillerée de vermifuge elle me coucha dans ma +berce, où,<br> + lassé de pleurer, au bout d'un peu je m'endormis.</p> + +<p>Et savez-vous ce que je songeai: pardi! mes fleurs de glais... +Dans<br> + un beau courant d'eau, qui serpentait autour du Mas, +limpide,<br> + transparent, azuré comme les eaux de la Fontaine de +Vaucluse, je<br> + voyais de belles touffes de grands et verts glaïeuls, qui +étalaient<br> + dans l'air une féerie de fleurs d'or!</p> + +<p>Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles avec leurs +ailes de<br> + soie bleue, et moi je nageais nu dans l'eau riante; et je +cueillais à<br> + pleines mains, à jointées, à +brassées, les fleurs de lis blondines.<br> + Plus j'en cueillais, plus il en surgissait.</p> + +<p>Tout à coup, j'entends une voix qui me crie: +"Frédéri!"</p> + +<p>Je m'éveille et que vois-je! Une grosse poignée +de fleurs de glais<br> + couleur d'or qui bondissaient sur ma couchette.</p> + +<p>Lui-même, le patriarche, le Maître, mon seigneur +père, était allé<br> + cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la +Maîtresse, ma mère<br> + belle, les avait mises sur mon lit.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE II.</h2> + +<h3>MON PÈRE.</h3> + +<p>L'enfant de ferme. -- La vie rurale. -- Mon père +à la Révolution. --<br> + La bûche bénite. -- Les récits de la +Noël. -- Le capitaine Perrin.<br> + -- Le maire de Maillane en 1793 -- Le jour de l'an.</p> + +<p>Mon enfance première se passa donc au Mas, en compagnie +des<br> + laboureurs, des faucheurs et des pâtres, et quand, +parfois, passait<br> + au Mas quelque bourgeois, de ceux-là qui affectent de ne +parler que<br> + français, moi, tout interloqué et même +humilié de voir que mes<br> + parents devenaient soudain révérencieux pour lui, +comme s'il était<br> + plus qu'eux:</p> + +<p>-- D'où vient, leur demandais-je, que cet homme ne +parle pas comme<br> + nous?</p> + +<p>-- Parce que c'est un monsieur, me répondait-on.</p> + +<p>-- Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je +ne veux<br> + pas être <i>monsieur</i>.</p> + +<p>J'avais remarqué aussi que, quand nous avions des +visites, comme<br> + celle, par exemple du marquis de Barbentane (un de nos voisins +de<br> + terres), mon père qui, à l'ordinaire lorsqu'il +parlait de ma mère,<br> + devant les serviteurs, l'appelait "la maîtresse", +là, en cérémonie,<br> + il la dénommait <i>ma mouié</i> (mon +épouse). Le beau marquis et la<br> + marquise, qui se trouvait être la soeur du +général de Galliffet,<br> + chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et +autres<br> + gâteries; mais moi, sitôt que je les voyais +descendre de voiture,<br> + comme un sauvageon que j'étais, je courais tout de suite +me cacher<br> + dans le fenil... Et la pauvre Délaïde de crier:</p> + +<p>-- Frédéric!</p> + +<p>Mais en vain: dans le foin, blotti et ne soufflant mot, +j'attendais,<br> + moi, d'entendre les roues de la voiture emporter le marquis, +pendant<br> + que ma mère clamait, là-bas, devant la ferme:</p> + +<p>-- M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le +voir,<br> + cet insupportable, et il va se cacher!</p> + +<p>Et au lieu de dragées, quand je sortais ensuite, +craintif, de ma<br> + tanière, vlan! j'avais ma fessée.</p> + +<p>J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre +maître-valet, quand,<br> + derrière la charrue tirée par ses deux mules, les +mains au mancheron,<br> + il me criait, patelin:</p> + +<p>-- Petiot, viens vite, viens. Je t'apprendrai à +labourer.</p> + +<p>Et tout de suite, nu-pieds, nu-tête, +émoustillé, me voilà dans le<br> + sillon, trottinant, farfouillant, le long de la tranchée, +pour<br> + cueillir les primevères ou les muscaris bleus, que le soc +arrachait.</p> + +<p>-- Ramasse des colimaçons, me disais le Papoty.</p> + +<p>Et quand j'avais les colimaçons, une poignée +dans chaque main:</p> + +<p>-- Maintenant, me faisait-il, avec les colimaçons, +tiens, empoigne<br> + les cornes du manche de la charrue.</p> + +<p>Et comme, moi crédule, avec mes petits doigts, je +prenais les<br> + mancherons, lui, pressant de ses doigts rudes mes deux mains +pleines<br> + d'escargots qui s'écrabouillaient dans ma chair:</p> + +<p>-- A présent, me disait le valet de labour en riant aux +éclats, tu<br> + pourras dire, petit, que tu as tenu la charrue!</p> + +<p>On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs. C'est ainsi +que,<br> + dans les fermes, on déniaise les enfants. Quelquefois, en +venant de<br> + traire, notre berger Rouquet me criait:</p> + +<p>-- Viens, petit, boire à même dans le +<i>piau</i>.</p> + +<p>Le <i>piau</i> est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans +lequel on<br> + trait le lait... Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les +bras<br> + troussés, sortir de la bergerie en portant à la +main le vase à traire<br> + écumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais, +affriolé, pour<br> + le humer tout chaud. Mais, sitôt qu'à genoux je +m'abreuvais à la<br> + "seille", paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la +tête<br> + jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le +museau<br> + ruisselants, ébouriffés, je courais, comme un +jeune chien, me vautrer<br> + dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant, à part moi, qu'on +ne m'y<br> + attraperait plus... jusqu'à nouvelle attrape.</p> + +<p>Après, c'était un faucheur qui me disait:</p> + +<p>-- Petiot, j'ai trouvé un nid, un nid de +<i>frappe-talon</i>; veux-tu me<br> + faire la courte échelle? Je garderai la mère et tu +auras les<br> + passereaux.</p> + +<p>Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain.</p> + +<p>-- Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce +gros<br> + saule; c'est là qu'est le nid... Allons, courbe-toi.</p> + +<p>Et je m'inclinais, la tête contre l'arbre, et alors, +faisant mine de<br> + grimper sur mon dos, le farceur me battait l'échine du +talon.</p> + +<p>C'est ainsi que commença, au milieu des gouailleries de +nos<br> + travailleurs des champs (et je n'an ai point regret), mon +éducation<br> + d'enfance.</p> + +<p>Comme il était gai, ce milieu de labeurs rustiques! +Chaque saison<br> + renouvelait la série des travaux. Les labours, les +semailles, la<br> + tonte, la fauche, les vers à soie, les moissons, le +dépiquage, les<br> + vendanges et la cueillette des olives, déployaient +à ma vue les actes<br> + majestueux de la vie agricole, éternellement dure, mais +éternellement<br> + indépendante et calme.</p> + +<p>Tout un peuple de serviteurs, d'hommes loués au mois ou +à la journée,<br> + de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du +Mas,<br> + qui avec l'aiguillon, qui avec le râteau ou bien la +fourche sur<br> + l'épaule, et travaillant toujours avec des gestes nobles, +comme dans<br> + les peintures de Léopold Robert.</p> + +<p>Quand, pour dîner ou pour souper, les hommes, l'un +après l'autre,<br> + entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son +rang,<br> + autour de la grande table, avec mon seigneur père qui +tenait le haut<br> + bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des<br> + observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail +du<br> + jour, s'il était avantageux, si la terre était +dure ou molle ou en<br> + état. Puis, le repas fini, le premier charretier fermait +la lame de<br> + son couteau et, sur le coup, tous se levaient.</p> + +<p>Tous ces gens de campagne, mon père les dominait par la +taille, par<br> + le sens, comme aussi par la noblesse. C'était un beau et +grand<br> + vieillard, digne dans son langage, ferme dans son +commandement,<br> + bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul.</p> + +<p>Engagé volontaire pour défendre la France, +pendant la Révolution, il<br> + se plaisait, le soir, à raconter ses vieilles guerres. Au +fort de la<br> + Terreur, il avait été requis pour porter du +blé à Paris, ou régnait<br> + la famine. C'était dans l'intervalle où l'on avait +tué le roi. La<br> + France, épouvantée, était dans la +consternation. En retournant, un<br> + jour d'hiver, à travers la Bourgogne, avec une pluie +froide qui lui<br> + battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu +des<br> + roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays. +Les<br> + deux compatriotes se tendirent la main, et mon père, +prenant la<br> + parole:</p> + +<p>-- Tiens, où vas-tu, voisin, par ce temps +diabolique?</p> + +<p>-- Citoyen, répliqua l'autre, je vais à Paris +porter les saints et<br> + les cloches.</p> + +<p>Mon père devint pâle, les larmes lui jaillirent +et, ôtant son chapeau<br> + devant les saints de son pays et les cloches de son +église, qu'il<br> + rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne:</p> + +<p>-- Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu'à ton retour, on +te nomme,<br> + pour cela, représentant du peuple?</p> + +<p>L'iconoclaste courba la tête de honte et, avec un +blasphème, il fit<br> + tirer ses bêtes.</p> + +<p>Mon père, dois-je dire, avait un foi profonde. Le soir, +en été comme<br> + en hiver, agenouillé sur sa chaise, la tête +découverte, les mains<br> + croisées sur le front, avec sa cadenette, serrée +d'un ruban de fil,<br> + qui lui pendait sur la nuque, il faisait, à voix haute, +la prière<br> + pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veillées +s'allongeaient,<br> + il lisait l'Évangile à ses enfants et +domestiques.</p> + +<p>Mon père, dans sa vie, n'avait lu que trois livres: le +<i>Nouveau</i><br> + <i>Testament, l'Imitation</i> et <i>Don Quichotte</i> (lequel +lui rappelait sa<br> + campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie).</p> + +<p>-- Comme de notre temps les écoles étaient +rares, c'est un pauvre,<br> + nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par +semaine,<br> + m'avait appris ma croix de par Dieu.</p> + +<p>Et le dimanche, après les vêpres, selon l'us et +coutume des anciens<br> + pères de famille, il écrivait ses affaires, ses +comptes et dépenses,<br> + avec ses réflexions, sur un grand mémorial +dénommé <i>Cartabèou</i>.</p> + +<p>Lui, quelque temps qu'il fît, était toujours +content, et si, parfois,<br> + il entendait les gens se plaindre, soit des vents +tempétueux, soit<br> + des pluies torrentielles:</p> + +<p>-- Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est là-haut +sait fort bien<br> + ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut... Eh! s'il ne<br> + soufflait jamais de ces grands vents qui dégourdissent la +Provence,<br> + qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et +si,<br> + pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui<br> + alimenteraient les puits, les fontaines, les rivières? Il +faut de<br> + tout, mes enfants.</p> + +<p>Bien que, le long du chemin, il ramassât une +bûchette pour l'apporter<br> + au foyer; bien qu'il se contentât, pour son humble +ordinaire, de<br> + légumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il +fût sobre<br> + toujours et mît de l'eau dans son vin, toujours sa table +était<br> + ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant. Puis, +si<br> + l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il +était bon<br> + travailleur; et, si l'on répondait oui:</p> + +<p>-- Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son +ami.</p> + +<p>Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la +grande fête, c'était la<br> + veillée de Noël. Ce jour-la, les laboureurs +dételaient de bonne<br> + heure; ma mère leur donnait à chacun, dans une +serviette, une belle<br> + galette à l'huile, une rouelle de nougat, une +jointée de figues<br> + sèches, un fromage du troupeau, une salade de +céleri et une bouteille<br> + de vin cuit. Et qui de-ci, et qui de-là, les serviteurs +s'en<br> + allaient, pour "poser la bûche au feu", dans leur pays et +dans leur<br> + maison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres +hères qui<br> + n'avaient pas de famille; et, parfois des parents, quelque +vieux<br> + garçon, par exemple, arrivaient à la nuit, en +disant:</p> + +<p>-- Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la +bûche au feu, avec<br> + vous autres.</p> + +<p>Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la +"bûche de Noël",<br> + qui -- c'était de tradition -- devait être un arbre +fruitier. Nous<br> + l'apportions dans le Mas, tous à la file, le plus +âgé la tenant d'un<br> + bout, moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous +lui faisions<br> + faire le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la +dalle du foyer,<br> + mon père, solennellement, répandait sur la +bûche un verre de vin<br> + cuit, en disant:</p> + +<blockquote> +<p><i>Allégresse! Allégresse,<br> + Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse!<br> + Avec Noël, tout bien vient:<br> + Dieu nous fasse la grâce de voir l'année +prochaine.<br> + Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être +moins.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et, nous écriant tous: "Allégresse, +allégresse, allégresse!", on<br> + posait l'arbre sur les landiers et, dès que +s'élançait le premier jet<br> + de flamme:</p> + +<blockquote> +<p><i>A la bûche<br> + Boute feu!</i></p> +</blockquote> + +<p>disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous +mettions à table.</p> + +<p>Oh! la sainte tablée, sainte réellement, avec, +tout à l'entour, la<br> + famille complète, pacifique et heureuse. A la place du +<i>caleil</i>,<br> + suspendu à un roseau, qui, dans le courant de +l'année, nous éclairait<br> + de son lumignon, ce jour-là, sur la table, trois +chandelles<br> + brillaient; et si, parfois, la mèche tournait devers +quelqu'un,<br> + c'était de mauvais augure. A chaque bout, dans une +assiette,<br> + verdoyait du blé en herbe, qu'on avait mis germer dans +l'eau le jour<br> + de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour à +tour<br> + apparaissaient les plats sacramentels: les escargots, qu'avec un +long<br> + clou chacun tirait de la coquille; la morue frite et le +<i>muge</i> aux<br> + olives, le cardon, le scolyme, le céleri à la +poivrade, suivis d'un<br> + tas de friandises réservées pour ce +jour-là, comme: fouaces à<br> + l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis; +puis,<br> + au-dessus de tout, le grand <i>pain calendal</i>, que l'on +n'entamait<br> + jamais qu'après en avoir donné, religieusement, un +quart au premier<br> + pauvre qui passait.</p> + +<p>La veillée, en attendant la messe de minuit, +était longue ce jour-là;<br> + et longuement, autour du feu, on y parlait des ancêtres et +on louait<br> + leurs actions. Mais, peu à peu et volontiers, mon brave +homme de<br> + père revenait à l'Espagne et à ses +souvenirs du siège de Figuières.</p> + +<p>Si je vous disais, commençait-il, qu'étant +là-bas en Catalogne, et<br> + faisant partie de l'armée, je trouvai le moyen, au fort +de la<br> + Révolution, de venir de l'Espagne, malgré la +guerre et malgré tout,<br> + passer avec les miens les fêtes de Noël! Voici, ma +foi de Dieu,<br> + comment s'arrangea la chose:</p> + +<p>"Au pied du Canigou, qui est une grande montagne entre +Perpignan et<br> + Figuières, nous tournions, retournions depuis +passablement de temps,<br> + en bataillant, à toi, à moi, contre les troupes +espagnoles. Aïe! que<br> + de morts, que de blessés et de souffrances et de +misères! Il faut<br> + l'avoir vu, pour savoir cela. De plus, au camp, -- +c'était en<br> + décembre, -- il y avait manque de tout; et les mulets et +les chevaux,<br> + à défaut de pâture, rongeaient, +hélas! les roues des fourgons et des<br> + affûts.</p> + +<p>"Or, ne voilà-t-il pas qu'en rôdant, moi, au fond +d'une gorge, du<br> + côté de la mer, je vais découvrir un arbre +d'oranges, qui étaient<br> + rousses comme l'or!</p> + +<p>"-- Ha! dis-je au propriétaire, à n'importe quel +prix, vous allez me<br> + les vendre.</p> + +<p>"Et, les ayant achetées, je m'en reviens de suite au +camp et, tout<br> + droit à la tente du capitaine Perrin (qui était de +Cabanes), je vais<br> + avec mon panier et je lui dis:</p> + +<p>"-- Capitaine, je vous apporte quelques oranges...</p> + +<p>"-- Mais où as-tu pris !ça?</p> + +<p>"-- Où j'ai pu, capitaine.</p> + +<p>"-- Oh! luron, tu ne saurais me faire plus de plaisir... +Aussi,<br> + demande-moi, vois-tu, ce que tu voudras, et tu l'obtiendras ou +je ne<br> + pourrai.</p> + +<p>"-- Je voudrais bien, lui fis-je alors, avant qu'un boulet de +canon<br> + me coupe en deux, comme tant d'autres, aller, encore une fois, +"poser<br> + le bûche de Noël" en Provence, dans ma famille.</p> + +<p>"-- Rien de plus simple, me fit-il; tiens, passe +l'écritoire.</p> + +<p>Et mon capitaine Perrin (que Dieu, en paradis, l'ait +renfermé, cher<br> + homme) sur un papier, que j'ai encore, me griffonna ce que je +vais<br> + dire:</p> + +<p><i>"Armée des Pyrenées-Orientales.</i></p> + +<p><i>"Nous Perrin, capitaine aux transports militaires, donnons +congé au<br> + citoyen François Mistral, brave soldat +républicain, âgé de vingt-deux<br> + ans, taille de cinq pieds six pouces, nez ordinaire, bouche +idem,<br> + menton rond, front moyen, visage ovale, de s'en aller dans son +pays,<br> + par toute la République, et au diable, si bon lui +semble.</i></p> + +<p>"Et voilà, mes amis, que j'arrive à Maillane, la +belle veille de<br> + Noël, et vous pouvez penser l'ahurissement de tous, les +embrassades<br> + et les fêtes. Mais, le lendemain, le maire (je vous tairai +le nom de<br> + ce fanfaron braillard, car ses enfants sont encore vivants) me +fait<br> + venir à la commune et m'interpelle comme ceci:</p> + +<p>"-- Au nom de la loi, citoyen, comment va que tu as +quitté l'armée?</p> + +<p>"-- Cela va, répondis-je, qu'il ma pris fantaisie de +venir, cette<br> + année, "poser la bûche" à Maillane.</p> + +<p>"-- Ah oui? En ce cas-là, tu iras, citoyen, t'expliquer +au tribunal<br> + du district, à Tarascon.</p> + +<p>"-- Et, tel que je vous le dis, je me laissai conduire par +deux<br> + gardes nationaux, devant les juges du district. Ceux-ci, trois +faces<br> + rogues, avec le bonnet rouge et des barbes jusque-là:</p> + +<p>"-- Citoyen, me firent-ils en roulant de gros yeux, comment +ça se<br> + fait-il que tu aies déserté?</p> + +<p>"Aussitôt, de ma poche ayant tiré mon +passeport:</p> + +<p>"-- Tenez, lisez, leur dis-je.</p> + +<p>"Ah! mes amis de Dieu, dès avoir lu, ils se dressent en +me secouant<br> + la main:</p> + +<p>"-- Bon citoyen, bon citoyen! me crièrent-ils. Va, va, +avec des<br> + papiers pareils, tu peux l'envoyer coucher, le maire de +Maillane.</p> + +<p>"Et après le Jour de l'An, j'aurais pu rester, n'est-ce +pas? Mais il<br> + y avait le devoir et je m'en retournai rejoindre."</p> + +<p>Voilà, lecteur, au naturel, la portraiture de famille, +d'intérieur<br> + patriarcal et de noblesse et de simplicité, que je tenais +à te<br> + montrer.</p> + +<p>Au Jour de l'An, -- nous clôturerons par cet autre +souvenir, -- une<br> + foule d'enfants, de vieillards, de femmes, de filles, venaient, +de<br> + grand matin, nous saluer comme ceci:</p> + +<p><i>Bonjour, nous vous souhaitons à tous la bonne +année,<br> + Maîtresse, maître, accompagnée<br> + D'autant que le bon Dieu voudra.</i></p> + +<p>-- Allons, nous vous la souhaitons bonne, répondaient +mon père et ma<br> + mère en donnant à chacun, bonnement, sous forme +d'étrennes, une<br> + couple de pains longs et de miches rebondies.</p> + +<p>Par tradition, dans notre maison, comme dans plusieurs autres, +on<br> + distribuait ainsi, au nouvel an, deux fournées de pain +aux pauvres<br> + gens du village.</p> + +<blockquote> +<p><i>Vivrais-je cent ans,<br> + Cent ans, je cuirai,<br> + Cent ans, je donnerai aux pauvres.</i></p> +</blockquote> + +<p>Cette formule, tous les soirs revenait dans la prière +que mon père<br> + faisait avant d'aller au lit. Et aussi, à ses +obsèques, les pauvres<br> + gens, avec raison, purent dire, en le plaignant:</p> + +<blockquote> +<p><i>-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges dans le +ciel<br> + l'accompagnaient. Amen!</i></p> +</blockquote> + +<p> </p> + +<h2>CHAPTER III</h2> + +<h3>LES ROIS MAGES</h3> + +<p>A la rencontre des Rois. -- La crèche. -- Les +sornettes<br> + maternelles. -- Dame Renaude. -- Les hantises de la nuit. -- +Le<br> + cheval de Cambaud. -- Les Sorciers. -- Les Matagots. +--L'Esprit<br> + Fantastique.</p> + +<p>-- C'est demain la fête des Rois; si vous voulez les +voir arriver,<br> + allez vite, petits, à leur rencontre, et portez-leur +quelques<br> + offrandes.</p> + +<p>Voilà, de notre temps, la veille du jour des Rois, ce +que nous<br> + disaient nos mères.</p> + +<p>Et en avant! Toute la marmaille, les enfants du village, +nous<br> + partions enthousiastes au-devant des Rois Mages, qui venaient +à<br> + Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite, +pour<br> + adorer l'Enfant Jésus.</p> + +<p>-- Où allez-vous, petits?</p> + +<p>-- Nous allons au-devant des Rois.</p> + +<p>Et ainsi, tous ensemble, mioches ébouriffés et +blondines fillettes,<br> + en béguins et petits sabots, nous partions sur le Chemin +d'Arles, le<br> + coeur tressailli de joie, les yeux pleins de visions, et +nous<br> + portions à la main, comme on nous l'avait dit, des +galettes pour les<br> + Rois, des figues sèches pour les pages, avec du foin pour +les<br> + chameaux.</p> + +<p>Jours croissants,<br> + Jours cuisants.</p> + +<p>La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid. Le +soleil<br> + descendait, blafard, devers le Rhône. Les ruisseaux +étaient gelés.<br> + L'herbe des bords était brouie. Des saules +défeuillés, les branches<br> + rougeoyaient. Le rouge-gorge, le troglodyte, sautillaient,<br> + frémissants, familiers, de branche en branche... Et l'on +ne voyait<br> + personne aux champs, à part quelque pauvre veuve qui +rechargeait sur<br> + la tête son tablier plein de bois sec, ou quelque vieux +dépenaillé<br> + qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte.</p> + +<p>-- Où allez-vous si tard, petits?</p> + +<p>-- Nous allons au-devant des Rois!</p> + +<p>Et la tête en arrière, fiers comme jeune coqs, en +riant, en chantant,<br> + en courant à cloche-pied ou en faisant des glissades, +nous allions<br> + devant nous sur le chemin blanchâtre, balayé par le +vent.</p> + +<p>Puis, le jour déclinait. Le clocher de Maillane +disparaissait<br> + derrière les arbres, derrière les grands +cyprès aux pointes noires;<br> + et la campagne, vaste et nue, s'épandait au lointain... +Nous<br> + portions nos regards si loin que nous pouvions, à perte +de vue, mais<br> + en vain! Rien ne se montrait à nous, hormis quelque +faisceau<br> + d'épines emporté dans les chaumes par le vent. +Comme les soirs<br> + d'hiver et de janvier, tout était triste, souffreteux et +muet.</p> + +<p>Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui, +plié dans sa<br> + cape, venait de faire paître ses brebis.</p> + +<p>-- Mais où allez-vous, enfants si tard?</p> + +<p>-- Nous allons au-devant des Rois... Ne pourriez-vous pas nous +dire<br> + s'ils sont encore bien loin?</p> + +<p>-- Ah! oui, les Rois? c'est vrai... Ils sont là +derrière qui<br> + viennent; vous allez bientôt les voir.</p> + +<p>Et de courir, et de courir, à la rencontre des Rois +avec nos gâteaux,<br> + nos petites galettes, et les poignées de foin pour les +chameaux.</p> + +<p>Puis, le jour défaillait. Le soleil, obstrué par +un nuage énorme,<br> + s'évanouissait peu à peu. Les babils +folâtres calmaient un brin. La<br> + bise fraîchissait et les plus courageux marchaient en +retenant.</p> + +<p>Tout à coup:</p> + +<p>-- Les voilà!</p> + +<p>Un cri de joie folle partait de toutes les bouches... et +la<br> + magnificence de la pompe royale éblouissait nos yeux. +Un<br> + rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides, +fastueuses,<br> + enflammait, embrasait la zone du couchant; de gros lambeaux +de<br> + pourpre flamboyaient; et d'or et de rubis, une demi-couronne, +dardant<br> + un cercle de long rayons au ciel, illuminait l'horizon.</p> + +<p>-- Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs +manteaux!<br> + voyez leurs drapeaux! et leur cavalerie et les chameaux qui +viennent!</p> + +<p>Et nous demeurions ébaubis... Mais bientôt cette +splendeur, mais<br> + bientôt cette gloire, dernière +échappée du soleil couchant, se<br> + fondait, s'éteignait peu à peu dans les nues; et, +penauds, bouche<br> + béante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout +seuls:</p> + +<p>-- Où ont passé les Rois?</p> + +<p>-- Derrière la montagne.</p> + +<p>La chevêche miaulait. La peur nous saisissait; et, dans +le<br> + crépuscule, nous retournions confus, en grignotant les +gâteaux, les<br> + galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois.</p> + +<p>Et quand nous arrivions, ensuite, à nos maisons:</p> + +<p>-- Eh bien! les avez-vous vu? nos mères nous +disaient.</p> + +<p>-- Non, ils ont passé en delà, de l'autre +côté de la montagne.</p> + +<p>-- Mais quel chemin avez-vous pris?</p> + +<p>-- Le Chemin Arlatan...</p> + +<p>-- Ah! mes pauvres agneaux! Les Rois ne viennent pas de +là. C'est<br> + du Levant qu'ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le +vieux<br> + Chemin de Rome... Ah! comme c'était beau, si vous aviez +vu, si vous<br> + aviez vu, lorsqu'ils sont entrés dans Maillane! Les +tambours, les<br> + trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon +Dieu!...<br> + Maintenant, ils sont à l'église, où ils +font leur adoration. Après<br> + souper, vous irez les voir.</p> + +<p>Nous soupions vite, -- moi, chez ma mère-grand Nanan; +puis, nous<br> + courions à l'église... Et, dans l'église +pleine, dès notre entrée,<br> + l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, entamait,<br> + lentement, puis déployait, formidable, le superbe +noël:</p> + +<blockquote> +<p><i>Ce matin,<br> + J'ai rencontré le train<br> + De trois grands Rois qui allaient en voyage,<br> + Ce matin,<br> + J'ai rencontré le train<br> + De trois grands Rois dessus le grand chemin.</i></p> +</blockquote> + +<p>Nous autres, affolés, nous nous faufilions, entre les +jupons des<br> + femmes, jusques à la chapelle de la Nativité, et +là, suspendue sur<br> + l'autel, nous voyions la Belle Étoile! nous voyions les +trois Rois<br> + Mages, en manteaux rouge, jaune, et bleu, qui saluaient +l'Enfant<br> + Jésus: le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi +Melchior avec son<br> + encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe! Nous<br> + admirions les charmants pages portant la queue de leurs +manteaux<br> + traînants; puis, les chameaux bossus qui élevaient +la tête sur l'âne<br> + et le boeuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout +autour, sur<br> + une petite montagne en papier barbouillé, les bergers, +les bergères,<br> + qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes; +le<br> + meunier, chargé d'un sac de farine; la bonne vieille qui +filait;<br> + l'ébahi qui admirait; le gagne-petit qui remoulait; +l'hôtelier ahuri<br> + qui ouvrait sa fenêtre, et, bref, tous les <i>santons</i> +qui figurent à<br> + la Crèche. Mais c'était le <i>Roi Maure</i> que +nous regardions le plus.</p> + +<p>Maintes fois, depuis lors, il m'est arrivé, quand +viennent les Rois,<br> + d'aller me promener, à la chute du jour, dans le Chemin +d'Arles. Le<br> + rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des +haies<br> + d'aubépine. Toujours quelque pauvre vieux y cherche, +comme jadis,<br> + des escargots dans l'herbe et la chevêche toujours y +miaule; mais,<br> + dans les nuées du couchant, je n'y vois plus la gloire, +ni la<br> + couronne des vieux Rois.</p> + +<p>-- Où ont passé les Rois?</p> + +<p>-- Derrière la montagne.</p> + +<p>Hélas! mélancolie, tristesse des choses vues, +autrefois dans la<br> + jeunesse! Si grand, si beau que fût le paysage connu, +quand nous<br> + voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y +manque<br> + toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose!</p> + +<blockquote> +<p><i>Oh! vers les plaines de froment<br> + Laissez-moi me perdre pensif,<br> + Dans les grands blés pleins de ponceaux<br> + Où, petit gars, je me perdais!<br> + Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe,<br> + En récitant son angélus;<br> + Et, chantantes, les alouettes,<br> + Moi, je les suis dans le soleil...<br> + Ah! pauvre mère, beau coeur aimant,<br> + Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!</i></p> + +<p>(Iles d'Or).</p> +</blockquote> + +<p>Qui me rendra le délice, le bonheur idéal de mon +âme ignorante,<br> + quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux +chansons,<br> + aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma mère +en filant,<br> + cependant que j'étais blotti sur ses genoux, me disait, +me chantait,<br> + en douce langue de Provence: le <i>Pater des Calendes, +Marie-Madeleine<br> +</i> <i>la Pauvre Pécheresse</i>, le <i>Mousse de +Marseille</i>, la <i>Porcheronne</i>, le<br> + <i>Mauvais Riche</i>, et tant d'autres récits, +légendes et croyances de<br> + notre race provençale, qui bercèrent mon jeune +âge d'un balancement<br> + de rêves et de poésie émue! Après le +lait que m'avait donné son<br> + sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel +des<br> + traditions et du bon Dieu.</p> + +<p>Aujourd'hui, avec l'étroitesse du système brutal +qui ne veut plus<br> + tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts +angéliques de<br> + l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui +fait<br> + les saints et les héros, les poètes et les +artistes, -- aujourd'hui,<br> + dès que l'enfant naît, avec la science nue et crue +on lui dessèche<br> + coeur et âme... Eh! pauvres lunatiques! avec l'âge +et l'école,<br> + surtout l'école de la vie vécue, on ne l'apprend +que trop tôt, la<br> + réalité mesquine et la désillusion +analytique, scientifique, de tout<br> + ce qui nous enchanta.</p> + +<p>Si, à vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend +pour une belle<br> + fille rayonnante de jeunesse, quelque fâcheux anatomiste +venait nous<br> + tenir ce propos:</p> + +<p>-- Veux-tu savoir le vrai de cette créature qui a tant +d'attrait pour<br> + toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette!</p> + +<p>Ne croyez-vous pas qu'à l'instant nous l'enverrions +faire paître?</p> + +<p>Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de +vérité autant<br> + vaudrait, ma foi, retourner au moyen âge qui, partant du +contraire de<br> + la science moderne, en était arrivé au même +résultat, en représentant<br> + la vie par la Danse macabre.</p> + +<p>Bref, pour donner idée des imaginations, hantises, +peurs et spectres<br> + qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en +scène<br> + quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la +vieille<br> + Renaude, et m'est avis qu'à ce sujet ce morceau-là +viendra à point.</p> + +<p>La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant +sa<br> + maisonnette. Elle est flétrie, ratatinée et +ridée, la pauvre femme,<br> + comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les +mouches qui<br> + se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et +puis<br> + sommeille.</p> + +<p>-- Eh bien! tante Renaude, par là, au bon soleil, vous +faites un<br> + petit somme?</p> + +<p>-- Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis là, à +dire vrai, sans<br> + dormir ni veiller... Je rêvasse, je dis des +patenôtres. Mais, puis en<br> + priant Dieu, on finit par s'assoupir... Oh! la mauvaise chose, +quand<br> + on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux +chiens.</p> + +<p>-- Vous attraperez un rhume, à ce grand +soleil-là, avec la<br> + réverbération.</p> + +<p>-- Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis +sèche,<br> + hélas! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne +fournirais<br> + pas, peut-être, une maille d'huile.</p> + +<p>-- A votre place, moi, je m'en irais un peu voir les +commères de<br> + votre âge, tout doucement. Cela vous ferait passer le +temps.</p> + +<p>-- Allons donc, bonne gens! Les commères de mon +âge? bientôt il n'en<br> + restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre +Geneviève<br> + sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote; +Catherine<br> + du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de +mes<br> + peines à moi: autant vaut demeurer seule.</p> + +<p>-- Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec +les<br> + lavandières.</p> + +<p>-- Allons donc, les lavandières! des +péronnelles, qui, tout le jour,<br> + frappent à tort et à travers sur les uns et sur +les autres. Elles ne<br> + disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout +le<br> + monde; puis, elles rient comme des niaises. Quelque jour, le bon +Dieu<br> + les punira par un exemple... Oh! non, non, ce n'est pas comme +de<br> + notre temps.</p> + +<p>-- Et de quoi parliez-vous, dans votre temps?</p> + +<p>-- dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes, +des<br> + sornettes, que l'on se délectait d'entendre: la +Bête des Sept Têtes,<br> + <i>Jean Cherche-la-Peur,</i> le <i>Grand Corps sans +Ame...</i></p> + +<p>Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou +quatre<br> + veillées.</p> + +<p>"A cette époque-là, on filait de l'étai, +du chanvre. L'hiver, après<br> + souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous +réunissions<br> + dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral +qui<br> + soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien +au<br> + chaud, nous nous accroupissions sur la litière des +brebis; et,<br> + pendant que les hommes étaient en train de traire ou de +pâturer les<br> + bêtes, et que les beaux agneaux agenouillés +cognaient sur le pis de<br> + leurs mères en remuant la queue, nous, les femmes, comme +je vous le<br> + dis, en tournant nos fuseaux nous écoutions ou disions +des contes.</p> + +<p>"Mais je ne sais comment ça va; on parlait, en ce +temps, d'une foule<br> + de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que +bien des<br> + personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes +dignes de<br> + foi, assuraient avoir vues.</p> + +<p>"Tenez, ma tante Mïan, la femme du Chaisier, dont les +petits-fils<br> + habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser +du<br> + bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on +aurait<br> + dite apprivoisée. Ma tante se courba pour lui envoyer la +main...<br> + Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu +plus<br> + loin picorer dans le gazon. Mïan, avec précaution, +s'approcha encore<br> + de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper. +Mais,<br> + tout en lui disant: "<i>Petite, tite, tite!</i>", dès +qu'elle croyait<br> + l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus +ardente,<br> + la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-être une +heure de<br> + chemin. Puis comme le soleil était déjà +couché, Mïan, prenant peur,<br> + retourna chez elle. Or, il paraît qu'elle fit bien, car, +si elle<br> + avait voulu suivre, malgré la nuit, cette geline blanche, +qui sait,<br> + Vierge Marie, où elle l'aurait conduite!</p> + +<p>"On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient +une<br> + grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins +qui<br> + sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de +vauriens,<br> + qui venaient de faire la noce, aperçurent un cheval noir +qui sortait<br> + de l'égout de Cambaud.</p> + +<p>"-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que +je saute<br> + dessus.</p> + +<p>"Et le cheval se laissa monter.</p> + +<p>"-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi, +je<br> + vais l'enfourcher.</p> + +<p>"Et voilà qu’il l’enfourche aussi.</p> + +<p>"-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre +jouvenceau.</p> + +<p>"Et celui-là grimpa aussi; et, à mesure +qu’ils montaient, le cheval<br> + noir s’allongeait, s’allongeait, s’allongeait, +tellement que, ma foi,<br> + douze de ces jeunes fous étaient à cheval +déjà quand le treizième<br> + s'écria :</p> + +<p>"-- Jésus! Marie! grand saint Joseph! je crois +qu’il’ y a encore une<br> + place!</p> + +<p>"Mais, à ces mots, l’animal disparut et nos douze +bambocheurs se<br> + retrouvèrent penauds, tous debout sur leurs jambes... +Heureusement,<br> + heureusement pour eux! car, si le beau dernier n’avait pas +crié :<br> + "Jésus! Marie! grand saint Joseph!" la malebête, +assurément, les<br> + emportait tous au diable.</p> + +<p>"Savez-vous de quoi l’on parlait encore? D’une +espèce de gens qui<br> + allaient, à minuit, faire le branle dans les landes, puis +buvaient<br> + tour à tour à la Tasse d’Argent. On les +appelait: sorciers ou<br> + <i>mascs</i>, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque +pays. J’en<br> + ai même connu plusieurs, —- que je ne nommerai pas, +à cause de leurs<br> + enfants. Bref, à ce qu’il paraît, +c’étaient de mauvaises gens, car,<br> + une fois, mon grand-père, qui était pâtre +là-bas au Grès, en passant<br> + dans la nuit, derrière le Mas des Prêtres, voulut +regarder par la<br> + barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de +ce<br> + vieux Mas abandonné, des hommes qui jouaient à la +paume avec des<br> + enfants, de petits enfants tout nus qu’ils avaient pris +dans le<br> + berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains +en<br> + mains! Cela fait frémir.</p> + +<p>"Mais quoi! n’y avait-il pas aussi des chats +sorciers?</p> + +<p>Oui, il y avait des chats noirs qu’on appelait +<i>mutagots</i> et qui<br> + faisaient venir l’argent dans les maisons où ils +restaient... Tu as<br> + connu, n’est-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant +d’écus<br> + lorsqu’elle trépassa? Eh bien! elle avait un chat +noir, auquel, à<br> + tous ses repas, elle jetait sous la table sa première +bouchée.</p> + +<p>"J’ai toujours ouï dire qu’un soir, à la +veillée, mon pauvre oncle<br> + Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une +espèce<br> + de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser à +mal, lui lance<br> + un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit à +notre oncle,<br> + avec un mauvais regard :</p> + +<p>"-— <i>Tu as touché Robert!</i></p> + +<p>"Quelles singulières choses! Aujourd’hui, tout +cela a l’air de<br> + songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait +bien<br> + qu’il y eût quelque chose, puisque tous en avaient +peur.</p> + +<p>"Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d’autres, de +ces êtres<br> + étranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la +Chauche-Vieille,<br> + qui, la nuit, s’accroupissait 1à sur votre poitrine +et vous ôtait le<br> + souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y +avait le<br> + Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que +sais-je,<br> + moi?...</p> + +<p>"Mais tiens,je l’oubliais : et l’Esprit Fantastique! +Celui-là, on ne<br> + peut pas dire qu’il n’ait pas existé : je +l’ai entendu et vu. Il<br> + hantait notre écurie. Feu mon père (devant Dieu +soit-il!) une fois<br> + sommeillait dans le grenier à foin. Tout à coup, +il entend là-bas<br> + ouvrir la porte. Il veut regarder d’une fente, une fente de +la<br> + fenêtre, et sais-tu ce qu’il voit? Il voit nos +bêtes, le mulet, la<br> + mule, l’âne, la jument et le petit poulain qui, fort +bien couplés<br> + ensemble, s’en allaient, sous la lune, boire à +l’abreuvoir, tout<br> + seuls. Mon père comprit vite, car il n’était +pas neuf à pareille<br> + hantise, que c’était le Fantastique qui les +conduisait boire. Il se<br> + recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il +trouva<br> + l’écurie ouverte à deux battants.</p> + +<p>"Ce qui attire le Fantastique dans les étables, +c’est, dit-on, les<br> + grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel qu’un +enfant<br> + d’un an, lorsqu’on agite le hochet. Mais il n’est +pas méchant, il<br> + s’en faut de beaucoup; il est capricieux et se plaît +à faire des<br> + niches. S’il est de bonne humeur, il vous étrillera +vos bêtes, il<br> + leur tresse la crinière, il leur met de la paille +blanche, il nettoie<br> + leur mangeoire... il est même à remarquer que, +là où est le<br> + Fantastique, il y a toujours une bête mieux portante que +les autres,<br> + parce que le farfadet l’a prise en grâce par caprice, +et alors, dans<br> + la nuit, il va et vient dans la crèche et lui soutire le +foin des<br> + autres.</p> + +<p>"Mais, par mégarde et par hasard, si, dans votre +écurie, vous<br> + dérangez quelque chose contre sa volonté, +aïe, aïe, aïe! la nuit<br> + suivante, il fait un sabbat de malédiction. Il embrouille +la queue<br> + des bêtes, il leur entortille les pieds dans leurs +chevêtres et<br> + licous; il renverse, patatras! l’étagère des +colliers; il remue, dans<br> + la cuisine, la poêle et la crémaillère; +enfin, il tarabuste de toutes<br> + les manières... Tellement qu’une fois, mon +père, ennuyé de tout ce<br> + vacarme, dit:</p> + +<p>"-— Il faut en finir!</p> + +<p>"Il prend, à cette fin, un picotin de vesces, monte au +fenil,<br> + éparpille la menue graine dans le foin et dans la paille +et crie au<br> + Fantastique :</p> + +<p>"—- Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces +graines de<br> + pois gris.</p> + +<p>"Or, l’Esprit Fantastique, qui se complaît aux +minuties et qui aime<br> + que tout soit bien rangé en ordre, se mit, à ce +qu’il paraît, à trier<br> + les pois gris; et de vétiller, Dieu sait! car nous +trouvâmes de<br> + petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon +père le<br> + savait) ce travail méticuleux à la fin +l’ennuya, et il détala du<br> + fenil, et jamais nous ne le revîmes.</p> + +<p>"Si! car, pour achever, moi, je le vis encore une fois. +Imagine-toi<br> + qu’un jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du +catéchisme.<br> + Passant près d’un peuplier, j’entendis rire +à la cime de l’arbre : je<br> + lève la tête, je regarde, et tout en haut du +peuplier, j’aperçois<br> + l’Esprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me +faisait<br> + signe de grimper... Ah !<br> + je te demande un peu! Pas pour un cent d’oignons je +n’y aurais<br> + grimpé; je déguerpis comme une folle et depuis, +ç’a été fini.</p> + +<p>"C’est égal, je t’assure que quand venait la +nuit et qu’autour de la<br> + lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de +sortir!<br> + Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous +devînmes<br> + grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors, +à la<br> + veillée, les garçons nous criaient :</p> + +<p>"-— Allons, venez, les filles! Nous ferons, à la +lune, un tour de<br> + farandole.</p> + +<p>"-— Pas si sottes! répondions-nous. Si nous +allions rencontrer<br> + l’Esprit Fantastique ou la Poule Blanche...</p> + +<p>"-— Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc +pas que ce<br> + sont là des contes de mère-grand l’aveugle! +N’ayez pas peur, venez,<br> + nous vous tiendrons compagnie.</p> + +<p>"Et c’est ainsi que nous sortîmes et, peu à +peu, ma foi, en causant<br> + avec les gars, —- les garçons de cet âge, tu +sais, n’ont pas de bon<br> + sens, ils ne disent que des bêtises et vous font rire par +foroe, —-<br> + peu à peu, peu à peu, nous n’eûmes plus +de peur... Et depuis lors, te<br> + dis-je, je n’ai plus ouï parler de ces hantises de +nuit.</p> + +<p>"Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez d’ouvrage +pour nous<br> + ôter l’ennui. Telle que tu me vois, j’ai eu, +moi, onze enfants, que<br> + j’ai tous menés à bien, et, sans compter les +miens, j’en ai nourri<br> + quatorze!</p> + +<p>"Ah! va, quand on n’est pas riche et qu’on a tant de +marmaille, qu’il<br> + faut emmailloter, bercer, allaiter, ébréner, +c’est un joli son de<br> + musette!"</p> + +<p>-- Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne.</p> + +<p>-- Oh! à présent, nous sommes mûrs; il +viendra nous cueillir quand il<br> + voudra.</p> + +<p>Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches; +et,<br> + abaissant la tête, elle se reblottit tranquille pour boire +son<br> + soleil.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE IV</h2> + +<h3>L’ÉCOLE BUISSONNIÈRE</h3> + +<p>Vagabondage par les champs. — Les bestioles du bon Dieu. +— La vieille<br> + de Papeligosse. -- Les bohémiens. — Le tonneau du +loup : rêve.</p> + +<p>Vers les huit ans, et pas plus tôt, —- avec mon +sachet bleu pour y<br> + porter mon livre, mon cahier et mon goûter, —- on +m’envoya à<br> + l’éco1e..., pas plus tôt, Dieu merci! Car, en +ce qui a trait à mon<br> + développement intime et naturel, à +l’éducation et trempe de ma jeune<br> + âme de poète, j’en ai plus appris, bien +sûr, dans les sauts et<br> + gambades de mon enfance populaire que dans le rabâchage de +tous les<br> + rudiments.</p> + +<p>De notre temps, le rêve de tous les polissons qui +allions à l’école<br> + était de faire un <i>plantié</i>. Celui qui en +avait fait un était regardé<br> + par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un +luron<br> + fieffé!</p> + +<p>Un <i>plantié</i> désigne, en Provence, +l’escapade que fait l’enfant loin<br> + de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir +où<br> + il va. Les petits Provençaux font cette école +buissonnière lorsque,<br> + après quelque faute, quelque grave méfait, quelque +désobéissance, ils<br> + redoutent, pour leur rentrée au logis, quelque bonne +rossée.</p> + +<p>Donc, sitôt pressentir ce qui leur pend à +l’oreille, mes péteux<br> + <i>plantent</i> là l’école et père et +mère; advienne que pourra, ils<br> + partent à l’aventure et vive la liberté!</p> + +<p>C’est chose délicieuse, incomparable, à cet +âge, de se sentir maître<br> + absolu, la bride sur le cou, d’aller partout où +l’on veut et en avant<br> + dans les garrigues! et en avant aux marécages! et en +avant par la<br> + montagne!</p> + +<p>Seulement, puis vient la faim. Si c’est un +<i>plantié</i> d’été, encore<br> + c’est pain bénit. Il y a les carrés de +fèves, les jardins avec leurs<br> + pommes, leurs poires et leurs pêches, les arbres de +cerises, qui vous<br> + prennent par l’oeil, les figuiers qui vous offrent leurs +figues bien<br> + mûries, et les melons ventrus qui vous crient : +"Mangez-moi" Et puis,<br> + les belles vignes, les ceps aux grappes d’or, ha! il me +semble les<br> + voir !</p> + +<p>Mais si c’est un <i>plantié</i> d’hiver, il +faut alors s’industrier...<br> + Parbleu, il est de petits drôles qui, passant par les +fermes où ils<br> + ne sont pas connus, demandent l’hospitalité. Puis, +s’ils peuvent, les<br> + fripons volent les oeufs aux poulaillers et même les +nichets, qu’ils<br> + boivent tout crus, avale!</p> + +<p>Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont +délaissé l’école et<br> + la famille, non tant par cagnardise que par soif +d’indépendance ou<br> + pour quelque injustice qui les a blessés au coeur, +ceux-là fuient<br> + l’homme et son habitation. Ils passent le jour, +couchés dans les<br> + blés, dans les fossés, dans les champs de mil, +sous les ponts ou dans<br> + les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien +dans les<br> + tas de foin. Vienne faim, ils mangent des mûres (celles +des haies,<br> + celles des chaumes), des prunelles, des amandes qu’on +oublia sur<br> + l’arbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le +fruit de<br> + l’orme (qu’ils appellent du <i>pain blanc</i>), des +oignons remontés, des<br> + poires d’étranguillon, des faînes, et, +s’il le faut, des glands. Tout<br> + le jour n’est qu’un jeu, tous les sauts sont des +cabrioles...<br> + Qu’est-il besoin de camarades? Toutes les bêtes et +bestioles là vous<br> + tiennent compagnie; vous comprenez ce qu’elles font, ce +qu’elles<br> + disent, ce qu’elles pensent, et il semble qu’elles +comprennent tout<br> + ce que vous leur dites.</p> + +<p>Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous +la<br> + froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la +lâchez<br> + avec une paille dans l’anus.</p> + +<p>Ou, couchés le long d’un talus, voilà une +bête-à-Dieu qui vous grimpe<br> + sur le doigt? Vous lui chantez aussitôt :</p> + +<blockquote> +<p><i>Coccinelle, vole!<br> + Va-t’en à l’école.<br> + Prends donc tes matines,<br> + Va à la doctrine...</i></p> +</blockquote> + +<p>Et la bête-à-Dieu déployant ses ailes, +vous dit en s’envolant :</p> + +<p>-— Vas-y toi-même, à l’école. +J’en sais assez pour moi.<br> + Une mante religieuse, agenouillée, vous +regarde-t-elle?<br> + Vous l’interrogez ainsi :</p> + +<blockquote> +<p><i>Mante, toi qui sais tout,<br> + Où est le loup?</i></p> +</blockquote> + +<p>L’insecte étend la patte et vous montre la +montagne.</p> + +<p>Vous découvrez un lézard qui se chauffe au +soleil? Vous lui adressez<br> + ces paroles :</p> + +<blockquote> +<p><i>Lézard, lézard,<br> + Défends-moi des serpents :<br> + Quand tu passeras vers ma maison<br> + Je te donnerai un grain de sel.</i></p> +</blockquote> + +<p>-— A ta maison, que n’y retournes-tu? a l’air +de dire le finaud.</p> + +<p>Et psitt, il s’enfuit dans son trou.</p> + +<p>Enfin, si vous voyez un limaçon, voici la formule :</p> + +<blockquote> +<p><i>Colimaçon borgne,<br> + Montre-moi tes cornes,<br> + Ou j’appelle le forgeron<br> + Pour qu’il te brise ta maison.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et encore la maison, et toujours la maison, où +l’esprit revient sans<br> + cesse, tellement qu’à la fin, quand vous avez +gâté assez de nids, -—<br> + et de culottes, -— quand vous avez avec de l’orge, +fait assez de<br> + chalumeaux et assez décortiqué de brindilles de +saule pour fabriquer<br> + des sifflets, et qu’avec des pommes vertes ou tout autre +fruit suret<br> + vous avez agacé vos dents, aïe! la nostalgie vous +prend, le coeur<br> + vous devient gros -— et vous rentrez, la tête +basse.</p> + +<p>Moi, comme les copains, en provençal de race que +j’étais ou devais<br> + être (ne vous en étonnez pas), au bout de trois +mois à peine que<br> + j’étais à l’école, je fis aussi +mon <i>plantié</i>. Et en voici le motif :</p> + +<p>Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous prétexte +d’aller couper<br> + de l’herbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le +jour)<br> + venaient m’attendre à mon départ pour +l’école de Maillane et me<br> + disaient :</p> + +<p>-- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire à +l’école, pour rester tout<br> + le jour entre quatre murs! pour être mis en +pénitence! pour avoir sur<br> + les doigts, puis, des coups de férule! Viens jouer avec +nous...</p> + +<p>Hélas I l’eau claire riait dans les ruisseaux; +là-haut, chantaient<br> + les alouettes; les bleuets, les glaïeuls, les coquelicots, +les<br> + nielles, fleurissaient au soleil dans les blés +verdoyants...</p> + +<p>Et je disais :</p> + +<p>-- L’école, eh bien! tu iras demain.</p> + +<p>Et, alors, dans les cours d’eau, avec culottes +retroussées, houp! on<br> + allait "guéer". Nous barbotions, nous pataugions, nous +pêchions des<br> + têtards, nous faisions des pâtés, pif! +paf!<br> + avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir +jusqu’à<br> + mi-jambes (pour se faire des bottes). Et après, dans la +poussière de<br> + quelque chemin creux, vite! à bride abattue :</p> + +<blockquote> +<p><i>Les soldats s’en vont!<br> + A la guerre ils vont,<br> + Et ra-pa-ta-plan,<br> + Garez-vous devant!</i></p> +</blockquote> + +<p>Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi +n’étaient pas nos<br> + cousins! Sans compter qu’avec le pain et la pitance de mon +bissac, on<br> + faisait sur l’herbe, ensuite, un beau petit goûter... +Mais il faut<br> + que tout finisse!</p> + +<p>Voici qu’un jour mon père, que le maître +d’école avait dû prévenir,<br> + me dit :</p> + +<p>-— Écoute, Frédéric, s’il +t’arrive encore une fois de manquer l’école<br> + pour aller patauger dans les fossés, vois, rappelle-toi +ceci : je te<br> + brise une verge de saule sur le dos...</p> + +<p>Trois jours après, par étourderie, je manquai +encore la classe et je<br> + retournai "guéer".</p> + +<p>M’avait-il épié, ou est-ce le hasard qui +l’amena? Voilà que, sans<br> + culotte, pendant qu’avec les autres polissons habituels +nous<br> + gambadions encore dans l’eau, soudain, à trente pas +de moi, je vois<br> + apparaître mon père. Mon sang ne fit qu’un +tour.</p> + +<p>Mon père s’arrêta et me cria :</p> + +<p>-— Cela va bien... Tu sais ce que je t’ai promis? +Va, je t’attends ce<br> + soir.</p> + +<p>Rien de plus, et il s’en alla.</p> + +<p>Mon seigneur père, bon comme le pain bénit, ne +m’avait jamais donné<br> + une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et +je le<br> + craignais comme le feu.</p> + +<p>"Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton père te +tue... Sûrement,<br> + il doit être allé préparer la verge."</p> + +<p>Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts, +me<br> + chantaient par-dessus : —<br> + -- Aïe! aïe! aïe! la raclée; aïe! +aïe! aïe! sur ta peau!</p> + +<p>"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut +déguerpir et<br> + faire un <i>plantié</i>."</p> + +<p>Et je partis. Je pris, autant qu’il me souvient, un +chemin qui<br> + conduisait, là-haut, vers la Crau d’Eyragues. Mais, +en ce temps,<br> + pauvre petit, savais-je bien où j’allais? Et aussi, +lorsque j’eus<br> + cheminé peut-être une heure ou une heure et demie, +il me parut, à<br> + dire vrai, que j’étais dans +l’Amérique.</p> + +<p>Le soleil commençait à baisser vers son +couchant; j’étais las,<br> + j’avais peur...</p> + +<p>"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, où vas-tu +souper? Il<br> + faut aller demander l’hospitalité dans quelque +ferme."</p> + +<p>Et, m’écartant de la route, doucement je me +dirigeai vers un petit<br> + Mas blanc, qui m’avait l’air tout avenant, avec son +toit à porcs, sa<br> + fosse à fumier, son puits, sa treille, le tout +abrité du mistral par<br> + une haie de cyprès.</p> + +<p>Timide, je m’avançais sur le pas de la porte et je +vis une vieille<br> + qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal +peignée. Pour<br> + manger ce qu’elle touchait, il eût fallu avoir bien +faim. La vieille<br> + avait décroché la marmite de la +crémaillère, l’avait posée par +terre<br> + au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se +grattant,<br> + avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement, +elle<br> + épandait sur les lèches de pain moisi.</p> + +<p>-— Eh bien! mère-grand, vous trempez la soupe?</p> + +<p>—- Oui, me répondit-elle... Et d’où +sors-tu, petit?</p> + +<p>-— Je suis de Maillane, lui dis-je; j’ai fait une +escapade et je<br> + viens vous demander... l’hospitalité.</p> + +<p>-— En ce cas, me répliqua la vilaine vieille +d’un ton grognon,<br> + assieds-toi sur l’escalier pour ne pas user mes +chaises.</p> + +<p>Et je me pelotonnai sur la première marche.</p> + +<p>-— Ma grand, comment s’appelle ce pays?</p> + +<p>-— Papeligosse.</p> + +<p>-— Papeligosse!</p> + +<p>Vous savez que, lorsqu’on parle aux enfants d’un +pays lointain, les<br> + gens, pour badiner, disent, parfois : <i>Papeligosse</i>. Jugez +donc, à<br> + cet âge-là, moi je croyais à Papeligosse, +à Zibe-Zoube, à Gafe-1’Ase<br> + et autres pays fantastiques, comme à mon saint pater. Et +aussi, à<br> + peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de +chez<br> + moi, la sueur froide me vint dans le dos.</p> + +<p>-— Ah çà! me fit la vieille, quand elle eut +fini sa besogne, à<br> + présent ce n’est pas le tout, petit : en ce pays-ci, +les paresseux ne<br> + mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il +faut<br> + la gagner.</p> + +<p>-— Bien volontiers... Et que faut-il faire?</p> + +<p>-— Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de +l’escalier<br> + et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon +ami,<br> + aura sa part du bon potage... et l’autre mangera des +yeux.</p> + +<p>-— Je veux bien.</p> + +<p>Sans compter que j’étais fier, ma foi, de gagner +mon souper, surtout<br> + en m’amusant. Je pensais :</p> + +<p>"Ça ira bien mal, si la vieille éclopée +saute plus loin que toi."</p> + +<p>Et les pieds joints, aussitôt dit, nous nous +plaçons au pied de<br> + l’escalier —- qui, dans les Mas, comme vous savez, se +trouve en face<br> + de la porte, tout près du seuil.</p> + +<p>-— Et je dis : un, cria la vieille en balançant +les bras pour prendre<br> + élan.</p> + +<p>-— Et je dis : deux.</p> + +<p>-— Et je dis: trois!</p> + +<p>Moi, je m’élance de toutes mes forces et je +franchis le seuil. Mais<br> + la vieille coquine, qui n’avait fait que le semblant, ferme +aussitôt<br> + la porte, pousse vite le verrou et me crie :</p> + +<p>-— Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent +être en peine,<br> + va!</p> + +<p>Je restai sot, pauvret, comme un panier percé... Et, +maintenant, où<br> + faut-il aller? A la maison? Je n’y serais pas +retourné pour un<br> + empire, car je voyais, me semblait-il, à la main de mon +père, la<br> + verge menaçante. Et puis, il était presque nuit et +je ne me rappelais<br> + plus le chemin qu’il fallait prendre.</p> + +<p>-— A la garde de Dieu!</p> + +<p>Derrière le Mas, était un sentier qui, entre +deux hauts talus,<br> + montait vers la colline. Je m’y engage à tout +hasard; et marche,<br> + petit Frédéric.</p> + +<p>Après avoir monté, descendu tant et plus, +j’étais rendu de fatigue...<br> + Pensez-vous? A cet âge, avec rien dans le ventre depuis +midi. Enfin,<br> + je vais découvrir, dans une vigne inculte, une +chaumière délabrée. Il<br> + devait, autrefois, s’y être mis le feu, car les murs, +pleins de<br> + lézardes, étaient noircis par la fumée; ni +portes ni fenêtres; et les<br> + poutres, qui ne tenaient plus que d’un bout, +traînaient, de l’autre,<br> + sur le sol. Vous eussiez dit la tanière où niche +le Cauchemar.</p> + +<p>Mais (comme on dit), par force, à Aix, on les pendait. +Las,<br> + défaillant, mort de sommeil, je grimpai et +m’allongeai sur la plus<br> + grosse des poutres... Et, dans un clin d’oeil.<br> + J’étais endormi.</p> + +<p>Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi. +Toujours<br> + est-il qu’au milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir +tout à coup<br> + un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui<br> + causaient et riaient.</p> + +<p>"Songes-tu? me disais-je en moi-même, dans mon sommeil, +songes-tu ou<br> + est-ce réel?"</p> + +<p>Mais ce pesant bien-être, où +l’assoupissement vous plonge, m’enlevait<br> + toute peur et je continuais tout doucement à dormir.</p> + +<p>Il faut croire qu’à la longue la fumée +finit par me suffoquer; je<br> + sursaute soudain et je jette un cri d’effroi... Oh! quand +je ne suis<br> + pas mort, mort d’épouvante, là, je ne mourrai +jamais plus!</p> + +<p>Figurez-vous trois faces de bohèmes qui, tous les trois +à la fois, se<br> + retournèrent vers moi, avec des yeux, des yeux +terribles...</p> + +<p>-— Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me +tuez pas!</p> + +<p>Lors, les trois bohémiens, qui avaient eu, bien +sûr, autant de peur<br> + que moi, se prirent à rire et l’un d’eux me dit +:</p> + +<p>-— C’est égal! tu peux te vanter, mauvais +petit moutard, de nous<br> + avoir fichu une belle venette!</p> + +<p>Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un +peu<br> + courage, et je sentis, en même temps, extrêmement +agréable, une odeur<br> + de rôti me monter dans les narines.</p> + +<p>Ils me firent descendre de mon perchoir, me demandèrent +d’où j'étais,<br> + de qui j'étais, comment je me trouvais là, que +sais-je encore?</p> + +<p>Et rassuré, enfin, complètement, un des voleurs +(c’étaient, en effet,<br> + trois voleurs) :</p> + +<p>-— Puisque tu as fait un <i>plantié</i>, me +dit-il, tu dois avoir faim...<br> + Tiens, mords là.</p> + +<p>Et il me jeta, comme à un chien, une éclanche +d’agneau saignante, à<br> + moitié cuite. Alors, je m’aperçus seulement +qu’ils venaient de faire<br> + rôtir un jeune mouton, —- qu’ils devaient avoir +dérobé, probablement,<br> + à quelque pâtre.</p> + +<p>Aussitôt que nous eûmes, de cette façon, +tous bien mangé, les trois<br> + hommes se levèrent, ramassèrent leurs hardes, se +parlèrent à voix<br> + basse; puis, l’un d’eux :</p> + +<p>-- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne +voulons<br> + pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas +où<br> + nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est +là. Quand<br> + il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira, +s’il<br> + veut.</p> + +<p>-- Mettez-moi dans le tonneau, répondis-je d’un +air soumis.</p> + +<p>J’étais encore bien content de m’en tirer +à si bon marché.</p> + +<p>Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par +hasard un<br> + tonneau défoncé ou, sans doute à la +vendange, les maîtres de la vigne<br> + devaient faire cuver le moût.</p> + +<p>On m’attrape par le derrière et, paf! dans le +tonneau. Me voilà donc<br> + tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond d’une +chaumière en<br> + ruine!</p> + +<p>Je m’y blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout +en<br> + attendant l’aube, je priais à voix basse pour +éloigner les mauvais<br> + esprits.</p> + +<p>Mais figurez-vous que soudain j’entends, dans +l’obscurité, quelque<br> + chose qui rôdait, qui s’ébrouait, autour de ma +tonne!</p> + +<p>Je retiens mon haleine comme si j’étais mort, en +me recommandant à<br> + Dieu et à la grande Sainte Vierge... Et j’entendais +tourner et<br> + retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis s’en +aller, puis<br> + revenir... Que diable est-ce là encore? Mon coeur battait +et<br> + bruissait comme une horloge.</p> + +<p>Pour en finir, le jour commençait à blanchir et +le piétinement qui<br> + m’effrayait s’étant éloigné un +peu, je veux, tout doucement, épier<br> + par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un +petit<br> + âne! Un loup énorme avec deux yeux qui brillaient +comme deux<br> + chandelles!</p> + +<p>Il était, parait-il, venu à l’odeur de +l’agneau, et, n’ayant trouvé<br> + que les os, ma tendre chair d’enfant et de chrétien +lui faisait<br> + envie.</p> + +<p>Et, chose singulière, une fois que je vis ce dont il +s’agissait,<br> + n’est-il pas vrai que mon sang se calma +légèrement! J’avais tellement<br> + craint quelque apparition nocturne que la vue du loup +lui-même me<br> + rendit du courage.</p> + +<p>--Ah çà! dis-je, ce n’est pas tout : si +cette bête vient a<br> + s’apercevoir que la tonne est défoncée, elle +va sauter dedans et,<br> + d’un coup de dent, elle t’étrangle... Si tu +pouvais trouver quelque<br> + stratagème...</p> + +<p>A un mouvement que je fis, le loup, qui l’entendit, +revint d’un bond<br> + vers le tonneau, et le voilà qui tourne autour et qui +fouette les<br> + douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par +la<br> + bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je +l’empoigne des<br> + deux mains.</p> + +<p>Le loup, comme s’il eût eu les cinq cents diables +à ses trousses,<br> + part, traînant le tonneau, à travers cultures, +à travers cailloux, à<br> + travers vignobles. Nous dûmes rouler ensemble toutes les +montées et<br> + descentes d’Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel.</p> + +<p>-- Aïe! mon Dieu! Jésus! Marie! Jésus, +Marie, Joseph ! pleurais-je<br> + ainsi, qui sait où le loup t’emportera! Et, si le +tonneau s’effondre,<br> + il te saignera, il te mangera...</p> + +<p>Mais, tout à coup, patatras! le tonneau se +crève, la queue<br> + m’échappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui +galopait, et,<br> + regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route +qui<br> + va de Maillane à Saint-Remy, à un quart +d’heure de notre Mas. La<br> + barrique, sans doute, avait frappé du ventre au parapet +du pont et<br> + s’y était rompue.</p> + +<p>Pas nécessaire de vous dire qu’avec de telles +émotions la verge<br> + paternelle ne me faisait plus guère peur. En courant +comme si j’avais<br> + encore le loup à ma poursuite, je m'en revins à la +maison.</p> + +<p>Derrière le Mas, le long du chemin, mon père +émottait un labour. Il<br> + se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit :</p> + +<p>-- Ah! mon gaillard, cours vite auprès de ta +mère qui pas dormi de la<br> + nuit.</p> + +<p>Auprès de ma mère, je courus...</p> + +<p>Point par point, à mes parents, je racontai tout chaud +mes belles<br> + aventures. Mais, arrivé à l’histoire des +voleurs, du tonneau ainsi<br> + que du gros loup :</p> + +<p>-- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que c’est la +peur qui<br> + t’a fait rêver tout cela!</p> + +<p>Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstinément +que rien<br> + n’était plus vrain. Ce fut en vain Personne ne +voulut y ajouter foi.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE V</h2> + +<h3>A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET</h3> + +<p>L’Abbaye en ruines. — M. Donnat. — La chapelle +dorée. — La<br> + Montagnette. — Frère Philippe. — La procession +des bouteilles. —<br> + Saint Antoine de Graveson. — Le pensionnat en +débandade. -- Le<br> + couvent des Prémontrés.</p> + +<p>Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me +dévoyait par<br> + trop et que je manquais l’école sans +discontinuité pour aller tout le<br> + jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils +dirent<br> + :</p> + +<p>-- Faut l’enfermer.</p> + +<p>Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs +chargèrent un<br> + petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes +papiers,<br> + et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle<br> + recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le +coeur<br> + gros, accompagné de ma mère qui me consolait en +route et du gros<br> + chien de garde qu’on appelait le "Juif" pour un endroit +nommé<br> + Saint-Michel-de-Frigolet.</p> + +<p>C’était un ancien monastère, situé +dans la Montagnette, à. deux<br> + heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane. +Les<br> + terres de Saint-Michel, à la Révolution, +s’étaient vendues au détail<br> + pour quelques assignats, et l’abbaye à +l’abandon, dépouillée de ses<br> + biens, inhabitée et solitaire, restait veuve, +là-haut, au milieu d’un<br> + désert, ouverte aux quatre vents et aux bêtes +sauvages. Certains<br> + contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les +bergers,<br> + lorsqu’il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans +l’église. Les<br> + joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de +Maillane,<br> + le Gelé de Barbentane, le Dangereux de +Château-Renard, pour se garer<br> + des gendarmes, y venaient en cachette, l’hiver, à +minuit, tailler le<br> + <i>vendôme</i>, et là, à la clarté de +quelques chandelles pâles, pendant<br> + que l’or roulait au mouvement des cartes, les jurons, les +blasphèmes,<br> + retentissaient sous les voûtes, à la place des +psaumes qu’on y<br> + entendait jadis. Puis, la partie achevée, les bambocheurs +buvaient,<br> + mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu’à +l’aube.</p> + +<p>Vers 1832, quelques frères quêteurs +étaient venus s’y établir. Ils<br> + avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le<br> + dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul +ne<br> + montait à leurs offices, car on n’avait pas foi en +eux. Et comme, à<br> + cette époque, la duchesse de Berry avait +débarqué en Provence, pour y<br> + soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me +souvient<br> + qu’on murmurait que ces frères marrons, sous leurs +souquenilles<br> + noires n’étaient que des miquelets, qui devaient +cabaler pour quelque<br> + intrigue louche.</p> + +<p>C’est à la suite de ces frères qu’un +brave Cavaillonnais, appelé M.<br> + Donnat, était venu fonder, au couvent de Saint-Michel, +par lui acheté<br> + à crédit, un pensionnat de garçons.</p> + +<p>C’était un vieux célibataire, au teint +jaune et bistré, avec cheveux<br> + plats, nez épaté, bouche grande et grosses dents, +longue lévite noire<br> + et les souliers bronzés. Très dévot, pauvre +comme un rat d’église, il<br> + avait trouvé un biais pour monter son école et +ramasser des<br> + pensionnaires sans un sou en bourse.</p> + +<p>Il allait, par exemple, à Graveson, à Tarascon, +à Barbentane ou à<br> + Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils.</p> + +<p>-- Je vous apprends, lui disait-il, que j’ai ouvert un +pensionnat à<br> + Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez là, à votre +portée, une<br> + excellente institution pour enseigner vos enfants et leur +faire<br> + passer leurs classes.</p> + +<p>-- Ho! monsieur, répondait le père de famille, +cela est bon pour les<br> + gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner +tant<br> + de lecture à nos gars... Ils en sauront toujours assez +pour labourer<br> + la terre.</p> + +<p>-- Voyez, faisait M. Donnat, rien n’est plus beau que +l’instruction.<br> + N’ayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an, +tant de<br> + <i>charges</i> de blé, tant de <i>barraux</i> de vin ou +tant de <i>cannes</i><br> + d’huile... ; puis, après, nous réglerons +tout.</p> + +<p>Et le bon ménager envoyait ses petits à +Saint-Michel-de-Frigolet.</p> + +<p>Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier, +et il<br> + lui tenait ce propos:</p> + +<p>-- Le joli gars que vous avez là! Et comme il a +l’air éveillé! Vous<br> + ne voudriez pas, peut-être, en faire un pileur de +poivre?</p> + +<p>-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de +même<br> + un peu d’éducation; mais les collèges sont +coûteux, et, quand on<br> + n’est pas riche...</p> + +<p>-- Est-ce besoin de collèges? faisait M. Donnat. +Amenez-le à ma<br> + pension, là-haut, à Saint-Michel : nous lui +apprendrons le latin et<br> + nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous +prendrons<br> + <i>taille</i> à la boutique... Vous aurez en moi un +chaland de plus, un<br> + bon chaland, je vous assure.</p> + +<p>Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils.</p> + +<p>Un autre jour, il passait devant la maison d’un +menuisier, et<br> + admettons qu’il aperçût un enfant tout +pâlot, qui jouait près de sa<br> + mère, dans la rigole de l’évier.</p> + +<p>-- Mais ce beau mignon, qu’a-t-il? demandait M. Donnat +à la maman. Il<br> + est bien blême? A-t-il les fièvres, ou mangerait-il +de la cendres par<br> + malice?</p> + +<p>-- Eh non! répliquait la femme, c’est la passion +du jeu qui le fait<br> + se chêmer. Le jeu, monsieur, lui ôte le manger et le +boire.</p> + +<p>-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat, +dans mon<br> + institution, à Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon +air, dans<br> + une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et +puis<br> + l’enfant sera surveillé et fera ses études; +et, ses études faites il<br> + aura une place et n’aura jamais tant de peine comme en +poussant le<br> + rabot.</p> + +<p>-- Ah! monsieur, quand on est pauvre!</p> + +<p>-- Ne vous inquiétez pas de ça. Nous avons, par +là-haut, je ne sais<br> + combien de fenêtres et de portes à +réparer... A votre mari, qui est<br> + menuisier, je promets, moi, plus d’ouvrage que ce +qu’il en pourra<br> + faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension.</p> + +<p>Et voilà! Le mignon allait aussi à Saint-Michel; +et ainsi du<br> + bouclier, et du tailleur, et d’autres. Par ce moyen, M. +Donnat avait<br> + recueilli, dans son pensionnat, près de quarante enfants +du<br> + voisinage, et j’étais du nombre. Sur le tas, +quelques-uns, tels que<br> + moi, s’acquittaient en argent; mais les trois quarts +payaient en<br> + nature, en provisions, ou en denrées, ou en travail de +leurs parents.<br> + En un mot, M. Donnat, avant la République +démocratique et sociale,<br> + avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, résolu le +problème de<br> + la Banque d’Echange, —- qu’après lui, le +fameux Proudhon, en 1848,<br> + essaya vainement de faire prendre dans Paris.</p> + +<p>Un de ces écoliers me reste dans le souvenir. Je crois +qu’il était de<br> + Nîmes, et on l’appelait Agnel; doux, joli de visage, +un air de jeune<br> + fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens, +à<br> + nous, venaient fréquemment nous voir, et, pour nos +goûters, nous<br> + apportaient des friandises. Mais, Agnel, on eût dit +qu’il n’avait pas<br> + de parents, car il n’en parlait jamais, personne ne venait +le voir,<br> + et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une +seule<br> + fois arriva un gros monsieur qui lui parla en tête +à tête,<br> + mystérieux, hautain, pendant une demi-heure à +peine. Puis, il s’en<br> + alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu’Agnel +était un<br> + enfant d’une extraction supérieure, mais né +du côté gauche et qu’on<br> + faisait élever en cachette à Saint-Michel. Je ne +l’ai jamais revu.</p> + +<p>Notre personnel enseignant se composait, d’abord, du +maître, le bon<br> + M. Donnat, lequel, lorsqu’il était présent, +faisait les basses<br> + classes (mais, la moitié du temps, il était en +voyage, pour<br> + grappiller des élèves); puis, de deux ou trois +pauvres hères, anciens<br> + séminaristes, qui avaient jeté le froc aux orties +et qui étaient bien<br> + contents d’être nourris, blanchis, et de tirer +quelques écus;<br> + ensuite, d’un prestolet, qu’on appelait M. Talon, pour +nous dire la<br> + messe; enfin, d’un petit bossu, nommé M. Lavagne, +pour professeur de<br> + musique. De plus, nous avions un nègre qui nous faisait +la cuisine et<br> + une Tarasconaise, d’une trentaine d’années, +pour nous servir à table<br> + et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le +père, un<br> + pauvre vieux coiffé d’un bonnet roux, qui allait +avec son âne,<br> + chercher les provisions, et la mère, une pauvre vieille, +en coiffe<br> + blanche de piqué, qui nous peignait quelquefois, lorsque +c’était<br> + nécessaire.</p> + +<p>Saint-Michel, en ce temps-là, était beaucoup +moins important que ce<br> + que, de nos jours, on l’a vu devenir. Il y avait simplement +le<br> + cloître des anciens moines Augustins, avec son petit +préau, au milieu<br> + du carré; au midi, le réfectoire, avec la salle du +chapitre; puis,<br> + l’église de Saint-Michel,<br> + toute délabrée, avec des fresques sur les murs, +représentant l’enfer,<br> + ses flammes rouges, ses damnés et ses démons, +armés de fourches, et<br> + le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine +et les<br> + étables.</p> + +<p>Mais en dehors, à part ce corps de bâtisse, il y +avait, au midi, une<br> + chapelle à contreforts, dédiée à +Notre-Dame-du-Remède, avec un porche<br> + à la façade. De grosses touffes de lierre en +recouvraient les murs<br> + et, à l’intérieur, elle était toute +revêtue de boiseries dorées qui<br> + encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, où +était représentée<br> + la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d’Autriche, +mère de Louis<br> + XIV, l’avait fait décorer ainsi, en reconnaissance +d’un voeu qu’elle<br> + avait, dans le temps, fait à la Sainte Vierge, pour +devenir mère d’un<br> + fils.</p> + +<p>Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, à la +Révolution,<br> + de braves gens l’avaient sauvée en empilant sous le +porche un grand<br> + tas de fagots qui en cachaient la porte. C’est là +que, le matin, —-<br> + et tous les matins de l’an, -- a cinq heures +l’été, à six heures<br> + l’hiver, on nous menait à la messe; c’est +là qu’avec une foi, une foi<br> + vraiment angélique, il me souvient que je priais et que +nous priions<br> + tous. C’est là que, le dimanche, nous chantions +messe et vêpres, en<br> + tenant à la main nos livres d’Heures et nos +Vespéraux, et c'est là<br> + que les campagnards, aux jours de grandes fêtes, +admiraient la voix<br> + du petit Frédéric : car j’avais, à cet +âge, une jolie voix claire<br> + comme une voix de jeune fille, et, à +l’Élévation, lorsqu’on chantait<br> + des motets, c’est moi qui faisais le solo; et je me +souviens d’un où<br> + je me distinguais, paraît-il, spécialement, et +où se trouvaient ces<br> + mots :</p> + +<blockquote> +<p><i>O mystère incompréhensible!<br> + Grand Dieu, vous n’êtes pas aimé.</i></p> +</blockquote> + +<p>Devant la petite chapelle, et autour du couvent, +étaient quelques<br> + micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous déchirions +nos culottes<br> + en allant, quand venait l’automne, cueillir les +micocoules,<br> + douceâtres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y +avait aussi un<br> + puits, creusé et taillé dans le roc, qui, par un +égout souterrain,<br> + laissait écouler son eau dans un bassin en contrebas et, +de là,<br> + arrosait un jardin potager. Sous le jardin, à +l’entrée du vallon, un<br> + bouquet de peupliers blancs égayait un peu le +désert.</p> + +<p>Car c’était un vrai désert que ce plateau +de Saint-Michel où l’on<br> + nous avait mis en cage; et elle le disait bien; +l’inscription qui<br> + était sur la porte du couvent :</p> + +<p>"Voilà qu’en fuyant, je me suis +éloigné et arrêté dans la +solitude,<br> + parce que, dans la cité, j’ai vu l’injustice et +la contradiction.<br> + J’aurai ici mon repos pour toujours, car c’est le lieu +que j ‘ai<br> + choisi pour habiter. »</p> + +<p>Le vieux couvent était bâti sur le plateau +étroit d’un passage de<br> + montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce +qu’il<br> + est remarquable que, partout où se trouvent des chapelles +consacrées<br> + à l’archange Michel, ce sont des endroits solitaires +qui avaient dû<br> + impressionner.</p> + +<p>Les mamelons d’alentour étaient couverts de thym, +de romarin,<br> + d’asphodèle, de buis, et de lavande. Quelques coins +de vigne, qui<br> + produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de +Frigolet;<br> + quelques lopins d’oliviers plantés dans les +bas-fonds; quelques<br> + allées d’amandiers, tortus, noirauds et rabougris, +dans la<br> + pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers +sauvages.<br> + C’était là, clairsemée, toute la +végétation de ce massif de collines.<br> + Le reste n’était que friche et roche +concassée, mais qui sentait si<br> + bon ! L’odeur de la montagne, dès qu’il faisait +du soleil, nous<br> + rendait ivres.</p> + +<p>Dans les collèges, d’ordinaire, les +écoliers sont parqués dans de<br> + grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, +pour<br> + courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, +ou<br> + même aux heures de la récréation, on nous +lâchait tel qu’un troupeau<br> + et en avant dans la montagne, jusqu’à ce que la +cloche nous sonnât le<br> + rappel.</p> + +<p>Aussi, au bout de quelque temps, nous étions devenus +sauvages, ma<br> + foi, autant qu’une nichée de lapins de garrigue. Et +il n’y avait pas<br> + danger que l’ennui nous gagnât.</p> + +<p>Une fois hors de l’étude, nous partions comme des +perdreaux, à<br> + travers les vallons et sur les mamelons.</p> + +<p>Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, +les<br> + ortolans chantaient : <i>tsi, tsi, bégu!</i></p> + +<p>Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous +allions<br> + grappiller, soit les amandes oubliées, soit les raisins +verts laissés<br> + dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions +des<br> + champignons; nous tendions des pièges aux petits oiseaux; +nous<br> + cherchions dans les ravins les pétrifications qu’on +nomme, dans le<br> + pays, <i>pierres de saint Étienne</i>; nous furetions aux +grottes pour<br> + dénicher la Chèvre<br> + d’Or; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous<br> + dégringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous +tenir de<br> + vêtements ni de chaussures.</p> + +<p>Nous étions déguenillés comme une troupe +de bohémiens.</p> + +<p>Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs +noms<br> + superbes en langue provençale, -- noms sonores et +parlants où le<br> + peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprimé +son génie, --<br> + comme ils nous émerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, +d’où l’on voyait<br> + à l’horizon blanchir le littoral de la +Méditerranée, au coucher du<br> + soleil, nous allions, à la Saint-Jean, y allumer le feu +de joie; la<br> + Baume-de-l’Argent, où les faux monnayeurs avaient, +jadis, battu<br> + monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, où nous voyions +gravée une sole<br> + bovine, comme si un taureau y eût empreint sa ruade; et +la<br> + Roque-d’Acier, qui domine le Rhône, avec les barques +et radeaux qui<br> + passaient à côté : monuments éternels +du pays et de sa langue, tout<br> + embaumés de thym, de romarin et de lavande, tout +illuminés d’or et<br> + d’azur. O arômes! ô clartés! ô +délices! ô mirage! ô paix de la nature<br> + douce! Quels espaces de bonheur, de rêve paradisiaque, +vous avez<br> + ouverts sur ma vie d’enfant!</p> + +<p>L’hiver, ou lorsqu’il pleuvait, nous demeurions sous +le cloître, nous<br> + amusant à la marelle, à coupe-tête, au +cheval fondu. Et dans l’église<br> + du couvent, qui était, nous l’avons dit, +complètement abandonnée,<br> + nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des +caveaux<br> + béants, pleins de têtes de morts et +d’ossements des anciens moines.</p> + +<p>Un jour d’hiver, la brise bramait dans les longs +couloirs; c’était le<br> + soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. +Donnat, le<br> + maître, nous gardait à l’étude, et +l’on n’entendait que nos plumes<br> + qui égratignaient le papier et, à travers les +portes, le sifflement<br> + du vent.</p> + +<p>Tout à coup, à l’extérieur, nous +entendons une voix sourde,<br> + sépulcrale, qui criait : —</p> + +<p>-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche!</p> + +<p>Tous, épouvantés, nous regardâmes le +maître, et, pâle comme un mort,<br> + M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus +grands<br> + de l’accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous +sortîmes<br> + tous après, en nous blottissant derrière.</p> + +<p>Avec la lune qui donnait, là-haut sur un rocher, en +face du couvent,<br> + nous vîmes alors une ombre, ou, plutôt, un +géant en longue robe noire<br> + et qui dans le vent disait :<br> + -- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche.</p> + +<p>D’entendre et de voir cette apparition, nous +étions tous là<br> + tremblants. M. Donnat ne fit que dire à demi-voix :</p> + +<p>-- C’est frère Philippe.</p> + +<p>Et, sans lui répondre, il rentra au couvent, avec nous +tous après,<br> + qui le suivions en tournant la tête. Nous nous +remîmes, fort<br> + troublés, à notre étude. Mais, cette +soirée-là, nous n’en sûmes pas<br> + plus.</p> + +<p>Ce frère Philippe, nous l’apprîmes plus +tard, faisait partie<br> + paraît-il, de ces sortes d’ermites qui avaient +occupé Saint-Michel<br> + quelques années avant nous et qui, au clocher vide, +avaient mis une<br> + cloche. Puis, quand ils étaient partis, comme, on +n’emporte pas cela<br> + comme un grelot, la cloche était restée sur +l’église, là-haut, et,<br> + naturellement, M. Donnat l’avait gardée.</p> + +<p>Frère Philippe était un bonhomme qui +s’était donné pour tâche de<br> + remettre en état les ermitages en ruines qu’il y a, +de-ci de-là, dans<br> + les montagnes de Provence. Je l’ai rencontré +quelquefois, longtemps<br> + après, grand, maigre, un peu voûté et +taciturne, avec sa soutane<br> + rapiécée, son chapeau noir à larges bords, +et portant sur l’épaule,<br> + moitié devant, moitié derrière, un long +bissac de toile bleue.</p> + +<p>Lorsqu’il avait dessein de restaurer ainsi quelque +ermitage à<br> + l’abandon, avec le produit de ses quêtes il le +rachetait au<br> + propriétaire, il en réparait les parois, il y +suspendait une cloche.<br> + Ensuite, ayant cherché et déniché quelque +bon diable qui voulût se<br> + faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et +lui<br> + se remettait, en faisant maigre chère, à +quêter avec patience, pour<br> + relever un autre ermitage.</p> + +<p>La dernière fois que je le vis, il en avait +rétabli, me dit-il près<br> + d’une trentaine. C'était à la gare +d’Avignon où j’allais, comme lui,<br> + prendre le train d’une heure et demie. Il faisait rudement +chaud, et<br> + le pauvre frère Philippe, qui avait, vers ce +temps-là, près de<br> + quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire, +incliné<br> + sous son sac, qui était presque plein de blé.</p> + +<p>-- Frère Philippe, frère Philippe, lui cria un +grand gars cravaté et<br> + ceinturé de rouge, vous pèse-t-il pas, le sac? +Laissez que je le<br> + porte un peu.</p> + +<p>Et le brave garçon chargea le sac du frère et le +porta jusqu’à la<br> + salle où l’on donne les billets. Or, ce jeune homme, +que je<br> + connaissais un peu, était un rouge de Barbentane, et, +comme nos<br> + démocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires, +cela me<br> + rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la +popularité de<br> + cet homme du bon Dieu.</p> + +<p>Frère Philippe, en dernier lieu, s’était +retiré chez des moines qui<br> + l’avaient hospitalisé. Mais comme le gouvernement, +vers cette<br> + époque-là, fit fermer les couvents, le pauvre +vieux saint homme alla,<br> + je crois, mourir à l’hôpital +d’Avignon.</p> + +<p>Pour revenir à Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un +certain<br> + aumônier qu’on appelait M. Talon : petit abbé +avignonnais, ragot,<br> + ventru, avec un visage rubicond comme la gourde d’un +mendiant.<br> + L’archevêque d’Avignon lui avait +ôté la confession parce qu’il<br> + haussait trop le coude et nous l’avait envoyé pour +s’en débarrasser.</p> + +<p>Or, à la Fête-Dieu, il se trouve qu’un +jeudi, on nous avait conduits<br> + à Boulbon, village voisin, pour aller à la +procession, les grands<br> + comme thuriféraires, les petits pour jeter des fleurs, et +à M. Talon,<br> + bien imprudemment, hélas! on fit les honneurs du +dais.</p> + +<p>Au moment où les hommes, les femmes, les jeunes filles, +déployaient<br> + leurs théories dans les rues tapissées avec des +draps de lit, au<br> + moment où les confréries faisaient au soleil +flotter leurs bannières,<br> + que les choristes, vêtues de blanc, de leurs voix +virginales<br> + entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant +le<br> + Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et +répandions nos<br> + fleurs, voici que, tout à coup, une rumeur +s’élève et que<br> + voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme +une<br> + clochette, avec l’ostensoir aux mains, la cape d’or +sur le dos, aïe!<br> + tenait toute la rue.</p> + +<p>En dînant au presbytère, il avait bu, +paraît-il, ou, peut-être, on<br> + l’avait fait boire un peu plus qu’il ne faut de ce bon +piot de<br> + Frigolet qui tape si vite à la tête; et le +malheureux, rouge de sa<br> + honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout... +Deux<br> + clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre, +le<br> + prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors, +M.<br> + Talon, une fois devant l’autel, se mit à +répéter : <i>Oremus, oremus,<br> + oremus,</i> et n’en put dire davantage. On l’emmena +à deux dans la<br> + sacristie.</p> + +<p>Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que +cela<br> + se passa dans une paroisse où la <i>dive bouteille</i>, +comme au temps de<br> + Bacchus, a conservé son rite. Près de Bouibon, +vers la montagne, se<br> + trouve une vieille chapelle dénommée +Saint-Marcellin, et le premier<br> + du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en +portant<br> + tous à la main une bouteille de vin. Le sexe n’y est +pas admis,<br> + attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne +buvaient<br> + que de l’eau; et, pour habituer les jeunes filles à +ce régime, on<br> + leur disait toujours -- et même on leur dit encore -- que +"l’eau fait<br> + devenir jolie"</p> + +<p>L’abbé Talon ne manquait pas de nous mener, tous +les ans, à la<br> + Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le +curé de<br> + Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait :</p> + +<p>-- Mes frères, débouchez vos bouteilles, et +qu’on fasse silence pour<br> + la bénédiction!</p> + +<p>Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule +voulue<br> + pour la bénédiction du vin. Puis, ayant dit +<i>amen</i>, nous faisions un<br> + signe de croix et nous tirions une gorgée. Le curé +et le maire<br> + choquant le verre ensemble sur l’escalier de l’autel, +religieusement,<br> + buvaient. Et, le lendemain, fête chômée, +lorsqu’il y avait<br> + sécheresse, on portait en procession le buste de saint +Marcellin à<br> + travers le terroir, car les Boulbonnais disent :</p> + +<blockquote> +<p><i>Saint Marcellin,<br> + Bon pour l’eau, bon pour le vin</i></p> +</blockquote> + +<p>Un autre pèlerinage assez joyeux aussi, que nous +voyions à la<br> + Montagnette et qui est passé de mode, était celui +de saint Anthime.<br> + Les Gravesonais le faisaient.</p> + +<p>Quand la pluie était en retard, les pénitents de +Graveson, en<br> + ânonnant leur litanies et suivis d’un flot de gens +qui avaient des<br> + sacs sur la tête, apportaient saint Anthime -- un buste +aux yeux<br> + proéminents, mitré, barbu, haut en couleurs -- +à l’église de<br> + Saint-Michel, et là, dans le bosquet, la provende +épandue sur l’herbe<br> + odoriférante, toute la sainte journée, pour +attendre la pluie, on<br> + chopinait dévotement avec le vin de Frigolet; et, le +croiriez-vous<br> + bien? plus d’une fois l’averse inondait le retour... +Que voulez-vous!<br> + chanter fait pleuvoir, disaient nos pères.</p> + +<p>Mais gare! Si saint Anthime, malgré les litanies et les +libations<br> + pieuses, n’avait pu faire naître de nuages, les +joviaux pénitents, en<br> + revenant à Graveson, patatras! pour le punir de ne les +avoir pas<br> + exaucés, le plongeaient, par trois fois, dans le +Fossé des Lones. Ce<br> + curieux usage de tremper les corps saints dans l’eau, pour +les forcer<br> + de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, à +Toulouse par<br> + exemple, et jusqu’en Portugal.</p> + +<p>Quand, étant tout petits, nous allions à +Graveson avec nos mères,<br> + elles ne manquaient pas de nous mener à +l’église pour nous montrer<br> + saint Anthime, et ensuite Béluguet, -- un jacquemart qui +frappait les<br> + heures à l’horloge du clocher.</p> + +<p>Maintenant, pour achever ce qu’il me reste à dire +sur mon séjour à<br> + Saint-Michel, il me revient comme un songe qu’à la +premier an, avant<br> + de nous donner vacances, on nous fit jouer <i>les Enfants +d’Edouard</i>,<br> + de Casimir Delavigne. On m’y avait donné le +rôle d’une jeune<br> + princesse; et, pour me costumer, ma mère m’apporta +une robe de<br> + mousseline qu’elle était allée emprunter chez +de jeunes demoiselles<br> + de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus +tard<br> + d’un petit roman d’amour dont nous parlerons en son +lieu.</p> + +<p>La seconde année de mon internat, comme on m’avait +mis au latin,<br> + j’écrivis à mes parents d’aller +m’acheter des livres, et quelques<br> + jours après, nous vîmes, du vallon de Roque- +Pied-de-Boeuf, monter,<br> + vers le couvent, mon seigneur père enfourché sur +Babache, vieux mulet<br> + familier qui avait bien trente ans et qui était connu sur +tous les<br> + marchés voisins, -- où mon père le +conduisait lorsqu’il allait en<br> + voyage. Car il aimait tant cette brave bête, que, +lorsqu’il se<br> + promenait, au printemps, dans ses blés, toujours avec lui +il menait<br> + Babache ; et à califourchon, armé d’un +sarcloir à long manche, du<br> + haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes.</p> + +<p>Arrivé au couvent, mon père déchargea un +sac énorme qui était attaché<br> + sur le bât avec une corde, -- et, tout en déliant +le lien :</p> + +<p>-- Frédéric, me cria-t-il, je t’ai +apporté quelques livres et du<br> + papier.</p> + +<p>Et, là-dessus, du sac, il tira, un à un, quatre +ou cinq dictionnaires<br> + reliés en parchemin, une trimbalée de livres +cartonnés (<i>Epitome, De</i><br> + <i>Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones</i>, etc.), +un gros<br> + cruchon d’encre, un fagot de plumes d’oie, et puis un +tel ballot de<br> + rames de papier que j’en eus pour sept ans, +jusqu’à la fin de mes<br> + études. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon, +père du cher<br> + félibre de la <i>Grenade entr’ouverte</i> (à +cette époque, nous étions<br> + encore bien loin de nous connaître), que le bon +patriarche, avec<br> + grand empressement, était allé faire pour son fils +cette provision de<br> + science.</p> + +<p>Mais, au gentil monastère de Saint-Michel-de-Frigolet, +je n’eus pas<br> + le loisir d’user force papier. M. Donnat, notre +maître, pour un motif<br> + ou pour l’autre, ne résidait pas dans son +établissement, et, quand le<br> + chat n’y est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour +quêter des<br> + élèves ou se procurer de l’argent, il +était toujours en course. Mal<br> + payés, les professeurs avaient toujours quelque +prétexte pour abréger<br> + la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne +trouvaient<br> + personne.</p> + +<p>-- Où sont donc les enfants?</p> + +<p>Tantôt le long d’un gradin soutenant un terrain en +pente, nous étions<br> + à réparer quelque mur en pierres sèches. +Tantôt nous étions par les<br> + vignes où à notre grande joie, nous glanions des +grappillons ou<br> + cherchions des morilles. Tout cela n’amenait pas la +confiance à notre<br> + maître. De plus, le malheur était que, pour grossir +le pensionnat, M.<br> + Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas +grand’chose,<br> + et ce n’étaient pas ceux qui mangeaient le moins aux +repas. Mais un<br> + drôle d’incident précipita la +déconfiture.</p> + +<p>Nous avions pour cuisinier, je l’ai déjà +dit, un nègre et pour<br> + domestique femme, une Tarasconaise, qui était, dans la +maison, la<br> + seule de son sexe. (Je ne compte pas la mère de notre +principal, qui<br> + avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne +perd<br> + jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on +dit<br> + ici, se trouva "embarrassée", et ce fut, dans le +pensionnat, un<br> + esclandre épouvantable.</p> + +<p>Qui disait que la maritorne était grosse du fait de M. +Donnat<br> + lui-même, qui affirmait qu’elle l’était +du professeur d’humanités,<br> + qui de l’abbé Talon, qui du maître +d’études.<br> + Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du +nègre.<br> + Celui-ci, qui se sentait peut-être suspect à bon +droit, soit par<br> + colère, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la +Tarasconaise,<br> + qui avait gardé son secret, déguerpit, à +son tour, pour aller déposer<br> + son faix.</p> + +<p>Ce fut le signal de la débandade; plus de cuisinier, +plus de brouet<br> + pour nous; les professeurs, l’un après l’autre, +nous laissèrent sur<br> + nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa mère, la pauvre +vieille, nous<br> + fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis, +son<br> + père, un matin, nous dit :</p> + +<p>-- Mes enfants, il n’y a plus rien pour vous faire manger +: il faut<br> + retourner chez vous.</p> + +<p>Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage qu’on +élargit du<br> + bercail, nous allâmes, en courant, avant de nous +séparer, arracher<br> + des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir +de<br> + notre beau quartier du ‘Thym (1). Puis, avec nos petits +paquets,<br> + quatre à quatre, six à six, qui en amont, qui en +aval, nous nous<br> + éparpillâmes dans les vallons et les sentiers, mais +non sans<br> + retourner la tête, ni sans regret à la +descente.</p> + +<p>Pauvre M. Donnat! Après avoir essayé, de toutes +les manières et d’un<br> + pays à l’autre, de remonter son institution (car +nous avons tous<br> + notre grain de folie), il alla, comme frère Philippe, +finir, hélas! à<br> + l’hôpital.</p> + +<p>Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire +un mot,<br> + pourtant, de ce que l’antique abbaye devint après +nous autres.<br> + Retombée de nouveau à l’abandon pendant douze +ans, un moine blanc, le<br> + Père Edmond, à son tour, l’acheta (1854) et y +restaura, sous la loi<br> + de saint Norbert, l’ordre de Prémontré, -- +qui n’existait plus en<br> + France. Grâce à l’activité, aux +prédications, aux quêtes de ce<br> + zélateur ardent, le petit monastère prit des +proportions grandioses.<br> + De nombreuses constructions, avec un couronnement, de +murailles<br> + crénelées, s’y ajoutèrent à +l’entour; une église nouvelle,<br> + magnifiquement ornée, y éleva ses trois nefs +surmontées de deux<br> + clochers. Une centaine de moines ou de frères convers +peuplèrent les<br> + cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y<br> + montaient à charretées pour contempler la pompe de +leurs majestueux<br> + offices; et l’abbaye des Pères Blancs était +devenue si populaire que,<br> + quand la République fit fermer les couvents (1880), un +millier de<br> + paysans ou d’habitants de la plaine vinrent s’y +enfermer pour<br> + protester en personne contre l’exécution des +décrets radicaux. Et<br> + c’est alors que nous vîmes toute une armée en +marche, cavalerie,<br> + infanterie, généraux et capitaines, venir, abonde" +avec ses fourgons de<br> + son attirail de guerre, camper autour du<br> + couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, sérieusement, +entreprendre le<br> + siège d’une citadelle d’opéra-comique, +que quatre ou cinq gendarmes<br> + auraient, s’ils avaient voulu, fait venir à +jubé.</p> + +<p>(1) Frigo1et, en provençal <i>Ferigoulet</i>, signifie +"lieu où le thym<br> +</p> + +<p>Il me souvient que le matin, tant que dura +l’investissement, -- et il<br> + dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres +et<br> + allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui +dominent<br> + l’abbaye pour épier, de loin, le mouvement de la +journée. Le plus<br> + joli, c’étaient les filles de Barbentane, de +Boulbon, de Saint-Remy<br> + ou de Maillane, qui, pour encourager les assiégés +de Saint-Michel,<br> + chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs :</p> + +<blockquote> +<p><i>Provençaux et catholiques,<br> + Notre foi, notre foi, n’a pas failli :<br> + Chantons, tous tressaillants,<br> + Provençaux et catholiques.</i></p> +</blockquote> + +<p>Tout cela, mêlé d’invectives, de railleries +et de huées à l’adresse<br> + des fonctionnaires, qui défilaient farouches, +là-bas, dans leurs<br> + voitures.</p> + +<p>A part l’indignation qui soulevait dans les coeurs +l’iniquité de ces<br> + choses, le <i>Siège de Caderousse</i>, par le +vice-légat Sinibaldi Doria,<br> + -- qui a fourni à l’abbé Favre le sujet +d’une héroïde extrêmement<br> + comique, était, certes, moins burlesque que celui de +Frigolet; et<br> + aussi un autre abbé en tira-t-il un poème qui se +vendit en France à<br> + des milliers d’exemplaires. Enfin, à son tour, +Daudet, qui avait déjà<br> + placé dans le couvent des Pères Blancs son conte +intitulé l’<i>Élixir</i><br> + <i>du Frère Gaucher</i>, Daudet, dans son dernier roman +sur Tarascon, nous<br> + montre Tartarin s’enfermant bravement dans l’abbaye de +Saint-Michel.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE VI</h2> + +<h3>CHEZ MONSIEUR MILLET</h3> + +<p>L’oncle Bénoni -- La farandole au +cimetière. -- Le voyage en Avignon.<br> + -- Avignon il y a cinquante ans. -- Le maître de pension. +-- Le siège<br> + de Caderousse. -- La première communion. -- Mlle +Praxède. --<br> + Pélerinage de Saint-Gent. -- Au collège Royal. -- +Le poète Jasmin. --<br> + La nostalgie de mes quatorze ans.</p> + +<p>Et, alors, il fallut me chercher une autre école pas +trop éloignée de<br> + Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres +campagnards,<br> + nous n’étions pas orgueilleux et l’on me mit en +Avignon chez un M.<br> + Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Pétramale.</p> + +<p>Cette fois, c’est l’oncle Bénoni qui +conduisit la voiture. Bien que<br> + Maillane ne soit qu’à trois lieues d’Avignon, +à cette époque où le<br> + chemin de fer n’existait pas, où les routes +étaient abîmées par le<br> + roulage et où il fallait passer avec un bac le large lit +de la<br> + Durance, le voyage d’Avignon était encore une +affaire.</p> + +<p>Trois de mes tantes, avec ma mère, l’oncle +Bénoni et moi, tous gîtés<br> + sur un long drap plein de paille d’avoine qui rembourrait +la<br> + charrette, nous partîmes en caravane après le lever +du soleil.</p> + +<p>J’ai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet, +qui se<br> + soient vu, à la fois, autant de tantes que moi; j’en +avais bien une<br> + douzaine; d’abord, la grand’Mistrale, puis la tante +Jeanneton, la<br> + tante Madelon, la tante Véronique, la tante Poulinette et +la tante<br> + Bourdette, la tante Françoise, la tante Marie, la tante +Rion, la<br> + tante Thérèse, la tante Mélanie et la tante +Lisa. Tout ce monde,<br> + aujourd’hui, est mort et enterré; mais j’aime +à redire ici les noms<br> + de ces bonnes femmes que j’ai vues circuler, comme autant +de bonnes<br> + fées, chacune avec son allure, autour de mon berceau. +Ajoutez à mes<br> + tantes le même nombre d’oncles et les cousins et +cousines qui en<br> + avaient essaimé, et vous aurez une idée de notre +parentage.</p> + +<p>L’oncle Bénoni était un frère de ma +mère et le plus jeune de la<br> + lignée. Brun, maigre, délié, il avait le +nez retroussé et deux yeux<br> + noirs comme du jais. Arpenteur de son état, il passait +pour<br> + paresseux, et même il s’en vantait. Mais il avait +trois passions : la<br> + danse, la musique et la plaisanterie.</p> + +<p>Il n’y avait pas, dans Maillane, de plus charmant +danseur, ni de plus<br> + jovial. Quand, dans "la salle verte", à la Saint-Eloi ou +à la<br> + Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jésette le +lutteur, les<br> + gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient +à<br> + l’entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes +sortes<br> + d’instruments : violon, basson, cor, clarinette; mais +c’est au<br> + galoubet qu’il s’était adonné le plus. +Il n’avait pas son pareil, au<br> + temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou +pour<br> + chanter des réveillons dans les nuits du mois de mai. Et, +chaque fois<br> + qu’il y avait un pèlerinage à faire, à +Notre-Dame-de-Lumière, à<br> + Saint-Gent, à Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en +était le<br> + boute-en-train et qui conduisait la charrette? Bénoni, +toujours<br> + dispos et toujours enchanté de laisser son labeur, son +équerre et sa<br> + maison pour aller courir le pays.</p> + +<p>Et l’on voyait des charretées de quinze ou vingt +fillettes qui<br> + partaient en chantant :</p> + +<blockquote> +<p><i>A l’honneur de saint Gent</i>.</p> +</blockquote> + +<p>Ou</p> + +<blockquote> +<p><i>Alix, ma bonne amie,<br> + Il est temps de quitter<br> + Le monde et ses intrigues,<br> + Avec ses vanités.</i></p> +</blockquote> + +<p>Ou bien :</p> + +<blockquote> +<p><i>Les trois Maries,<br> + Parties avant le jour,<br> + S’en vont adorer le Seigneur.</i></p> +</blockquote> + +<p>Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui +les<br> + accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et +chatouille-moi,<br> + en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du +chemin!</p> + +<p>Seulement, dans la tête, il s’était mis une +idée assez extraordinaire<br> + : c’était, en se mariant, de prendre une fille +noble.</p> + +<p>-- Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent +épouser des<br> + nobles, et jamais tu n’en trouveras.</p> + +<p>-- Hé ! ripostait Bénoni, ne sommes-nous pas +nobles, tous, dans la<br> + famille? Croyez-vous que nous sommes des manants comme vous +autres?<br> + Notre aïeul était émigré; il portait +le manteau doublé de velours<br> + rouge, les boudes à ses souliers, les bas de soie.</p> + +<p>Il fit tant, tourna tant, que, du côté de +Carpentras, il entendit<br> + dire, un jour, qu’il y avait une famille de noblesse +authentique,<br> + mais à peu près ruinée, où se +trouvaient sept filles, toutes à<br> + marier. Le père, un dissipateur, vendait un morceau de +terre tous les<br> + ans à son fermier, qui finit même par attraper le +château. Mon brave<br> + oncle Bénoni s’attifa, se présenta, et +l’aînée des demoiselles, une<br> + fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en +passe de<br> + coiffer sainte Catherine, se décida à +l’épouser. C’est sur la donnée<br> + de ces nobles comtadins, tombés dans la roture, +qu’un romancier<br> + Carpentrassien, Henri de la Madeleine, a fait son joli roman : +la<br> + <i>Fin du Marquisat d’Aurel</i>. (Paris, Charpentier, +1878.)</p> + +<p>J’ai dit que mon oncle était paresseux. Quand, +vers milieu du jour,<br> + il allait à son jardin, pour bêcher ou reterser, il +portait toujours<br> + son flûteau. Bientôt, il jetait son outil, allait +s’asseoir à l’ombre<br> + et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les +champs<br> + d’alentour accouraient vite à la musique et, +aussitôt, il leur<br> + faisait danser la saltarelle.</p> + +<p>En hiver, rarement il se levait avant midi.</p> + +<p>-- Eh! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit, +où<br> + pouvez-vous être mieux?</p> + +<p>-- Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y ennuyez-vous +pas?</p> + +<p>-- Oh! jamais. Quand j’ai sommeil, je dors; quand je +n’ai plus<br> + sommeil, je dis des psaumes pour les morts.</p> + +<p>Et, chose singulière, cet homme guilleret ne manquait +pas un<br> + enterrement. Après la cérémonie, il +demeurait toujours le dernier au<br> + cimetière, d’où il s’en revenait seul, +en priant pour les siens et<br> + pour les autres, ce qui ne l’empêchait pas de +répéter, chaque fois,<br> + cette bouffonnerie :</p> + +<p>-- Un de plus, charrié à la Cité du +Saint-Repos!</p> + +<p>Il dut bien, à son tour, y aller aussi. Il avait +quatre-vingt-trois<br> + ans, et le docteur, ayant laissé entendre à la +famille qu’il n’y<br> + avait plus rien à faire :</p> + +<p>-- Bah! répondit Bénoni, à quoi bon +s’effrayer! il n’en mourra que<br> + plus malade.</p> + +<p>Et, comme il avait son flûteau sur sa table de nuit +:</p> + +<p>-- Que faites-vous de ce fifre-là, mon oncle? lui +demandai-je, un<br> + jour que je venais le voir.</p> + +<p>-- Ces nigauds, me dit-il, m’avaient donné une +sonnette pour que je<br> + la remue quand j’aurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas +mieux mon<br> + fifre? Sitôt que je veux boire, au lieu d’appeler ou +de sonner, je<br> + prends mon fifre et je joue un air.</p> + +<p>Si bien qu’il mourut son flûteau en main, et +qu’on le lui mit dans<br> + son cercueil, chose qui donna lieu, le lendemain de sa mort, +à<br> + l’histoire que voici :</p> + +<p>A la filature de soie, -- où allaient travailler les +filles de<br> + Maillane, le lendemain du jour où l’oncle fut mis en +terre, -- une<br> + jeune luronne, le matin, en entrant, fit d’un air +effaré, aux autres<br> + jeunes filles :</p> + +<p>-- Vous n’avez rien entendu, fillettes, cette nuit?</p> + +<p>-- Non, le mistral seulement... et le chant de la +chouette...</p> + +<p>-- Oh! écoutez : nous autres, mes belles, qui habitons +du cote du<br> + cimetière, nous n’avons pas fermé +l’oeil. Figurez- vous qu’à minuit<br> + sonnant, le vieux Bénoni a pris son flûteau +(qu’on avait mis dans son<br> + cercueil) ; il est sorti de sa fosse et s’est mis à +jouer une<br> + farandole endiablée. Tous les morts se sont levés, +ont porté leurs<br> + cercueils au milieu du Grand Clos, les ont, pour se chauffer, +allumés<br> + au feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait +Bénoni, ils ont<br> + dansé un branle fou, autour du feu, jusqu’à +l’aurore.</p> + +<p>Donc, avec l’oncle Bénoni, que vous connaissez +maintenant, avec ma<br> + mère et mes trois tantes, nous nous étions mis en +route pour la ville<br> + d’Avignon. Vous connaissez peut-être la façon +des villageois,<br> + lorsqu’ils vont quelque part en troupe : tout le long, au +trantran de<br> + notre véhicule, ce furent qu’exclamations et +observations diverses au<br> + sujet des plantations, des luzernes, des blés, des +fenouils, des<br> + semis, que la charrette côtoyait.</p> + +<p>Quand nous passâmes dans Graveson, -- où +l’on voit<br> + un beau clocher, tout fleuronné d’artichauts de +pierre :</p> + +<p>-- Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais, +les<br> + vois-tu cloués au clocher?</p> + +<p>Et de rire et de rire, de cette facétie qui +égaie les Maillanais<br> + depuis sept ou huit cents ans, facétie à laquelle +les Gravesonais<br> + répliquent par une chanson qui dit :</p> + +<blockquote> +<p><i>A Graveson, avons un clocher...<br> + Ceux qui le voient disent qu’il est bien droit!<br> + Mais, à Maillane, leur clocher est rond;<br> + C’est une cage pour moineaux; dit-on.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et l’on m’égrenait ainsi, les uns +après les autres, les racontages<br> + coutumiers de la route d’Avignon : le pont de la Folie +où les<br> + sorciers faisaient le branle, la Croisière où +l’on arrêtait parfois à<br> + main armée, et la Croix de la Lieue et le Rocher +d’Aiguille.</p> + +<p>Enfin, nous arrivâmes aux sablières de la +Durance; les grandes eaux,<br> + un an avant, avaient emporté le pont, et il fallait +passer la rivière<br> + avec un bac. Nous trouvâmes là, qui attendaient +leur tour, une<br> + centaine de charrettes. Nous attendîmes comme les autres, +une couple<br> + d’heures, au marchepied; puis, nous nous embarquâmes, +après avoir<br> + chassé, en lui criant : "Au Mas" le Juif, notre gros +chien, qui nous<br> + avait suivis.</p> + +<p>Il était plus de midi quand nous fûmes en +Avignon. Nous allâmes<br> + établer, comme les gens de notre village, à +l’<i>Hôtel de Provence</i>,<br> + une petite auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du +jour,<br> + on alla bayer par la ville.</p> + +<p>-- Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie la +comédie? Ce soir,<br> + on joue <i>Maniclo où Lou Groulié bèl +esprit</i> avec l’<i>Abbaye de Castro</i>.<br> + — <i>Ho! reprîmes-nous tous, il faut aller voir +Maniclo</i>.</p> + +<p>C’était la première fois que j’allais +au théâtre, et l’étoile voulût<br> + qu’on donnât, ce jour-là, une comédie +provençale. A l’<i>Abbaye de</i><br> + <i>Castro</i>, qui était un drame sombre, on ne comprit +pas grand’chose.<br> + Mais mes tantes trouvèrent que <i>Maniclo</i>, à +Maillane, était beaucoup<br> + mieux joué. Car, en ce temps, dans nos villages, il +s’organisait,<br> + l’hiver, des représentations comiques et tragiques. +J’y ai vu jouer,<br> + par nos paysans, la <i>Mort de César, Zaïre</i> et +J<i>oseph vendu par ses</i><br> + <i>frères</i>. Ils se faisaient des costumes avec les +jupes de leurs femmes<br> + et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la +tragédie,<br> + suivait, avec grand plaisir, la déclamation morne de ces +pièces en<br> + cinq actes. Mais on jouait aussi l’<i>Avocat Pathelin</i>, +traduit en<br> + provençal, et diverses comédies du +répertoire marseillais, telles que<br> + <i>Moussu Just, Fresquerio</i> ou la <i>Co de l’Ai, Lou +Groulié bèl esprit</i><br> + et <i>Misè Galineto</i>. C’était toujours +Bénoni le directeur de ces<br> + soirées, où, avec son violon, en dodelinant de la +tête, il<br> + accompagnait les chants. Vers l’âge de dix-sept ans, +il me souvient<br> + d’avoir rempli un rôle dans <i>Galineto</i> et dans +la <i>Co de l’Ai</i>, et<br> + même d’y avoir eu, devant mes compatriotes, assez +d’applaudissements.</p> + +<p>Mais bref : le lendemain, après avoir embrassé +ma mère et le coeur<br> + gros comme un pois qui aurait trempé neuf jours, il +fallut s’enfermer<br> + dans la rue Pétramale, au pensionnat Millet. M. Millet +était un gros<br> + homme, de haute taille, aux épais sourcils, à +figure rougeaude, mal<br> + rasé et crasseux, en plus, des yeux de porc, des pieds +d’éléphant, et<br> + de vilains doigts carrés qui enfournaient sans cesse la +prise dans<br> + son nez. Sa chambrière, Catherine, montagnarde jaune et +grasse, qui<br> + nous faisait la cuisine, gouvernait la maison. Je n’ai +jamais tant<br> + mangé de carottes comme là, des carottes au maigre +en une sauce de<br> + farine. Dans trois mois, pauvre petit, je devins tout +exténué.</p> + +<p>Avignon, la prédestinée, où devait le +Gai-Savoir faire un jour sa<br> + renaissance, n’avait pas, il s’en faut, la +gaieté d’aujourd’hui; elle<br> + n’avait pas encore élargi telle qu’elle est +à sa place de l’Horloge,<br> + ni agrandi sa place Pie, ni percé sa Grande-Rue. La +Roque-de-Dom, qui<br> + domine la ville, complantée, maintenant, comme un jardin +de roi,<br> + était alors pelée : il y avait un +cimetière. Les remparts, à moitié<br> + ruinés, étaient entourés de fossés +pleins de décombres avec des mares<br> + d’eau vaseuse. Les portefaix brutaux, organisés en +corporation,<br> + faisaient la loi au bord du Rhône, et en ville, quand ils +voulaient.<br> + Avec leur chef, espèce d’hercule, +dénommé Quatre-Bras, c’est eux qui<br> + balayèrent, en 1848, l’Hôtel de Ville +d’Avignon.</p> + +<p>Ainsi qu’en Italie, une fois par semaine passait par +toutes les<br> + maisons, en remuant sa tirelire, un pénitent noir, qui, +la cagoule<br> + sur le visage et deux trous devant les yeux, disait d’une +voix grave<br> + :</p> + +<p>-- Pour les pauvres prisonniers!</p> + +<p>Inévitablement, on se heurtait, par les rues, à +des types locaux,<br> + tels que la soeur Boute-Cuire, son panier à couvercle au +bras, un<br> + crucifix d’argent sur sa grosse poitrine, ou bien le +plâtrier Barret<br> + qui, dans une bagarre avec les libéraux,<br> + ayant perdu son chapeau, avait fait le serment de ne plus porter +de<br> + chapeau jusqu’à ce qu’Henri V fût sur le +trône, et qui, toute sa vie,<br> + s’en alla tête nue.</p> + +<p>Mais ce qu’on rencontrait le plus, avec leurs grands +chapeaux montés<br> + et leurs longues capotes bleues, c’étaient les +invalides installés en<br> + Avignon (où était une succursale de +l’Hôtel de Paris), vénérables<br> + débris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, manchots, +qui, de<br> + leurs jambes de bois, martelaient, à pas comptés, +les pavés pointus<br> + des rues.</p> + +<p>La ville traversait une sorte de mue, embrouillée, +difficultueuse,<br> + entre les deux régimes, l’ancien et le nouveau, qui +n’avait pas cessé<br> + de s’y combattre à la sourdine. Les souvenirs +atroces, les injures,<br> + les reproches des discordes passées, étaient +encore vivants, étaient<br> + encore amers entre les gens d’un certain âge. Les +carlistes ne<br> + parlaient que du tribunal d’Orange, de Jourdan +Coupe-Têtes, des<br> + massacres de la Glacière. Les libéraux, en bouche, +avaient 1815,<br> + remémorant sans cesse l’assassinat du +maréchal Brune, son cadavre<br> + jeté au Rhône, ses valises pillées, ses +assassins impunis, entre<br> + autres le Pointu, qui avait laissé un renom terrible, et, +si quelque<br> + parvenu tant soit peu insolent réussissait dans ses +affaires :</p> + +<p>-- Allons! disait le peuple, les louis du maréchal +Brune commencent à<br> + sortir.</p> + +<p>Le peuple d’Avignon comme celui d’Aix et de +Marseille et de, pour<br> + ainsi dire, toutes les villes de Provence, était +pourtant, en général<br> + (depuis il a bien changé), regretteux de fleurs de lis +comme du<br> + drapeau blanc. Cet échauffement de nos devanciers pour la +cause<br> + royale n’était pas tant, ce me semble, une opinion +politique qu’une<br> + protestation inconsciente et populaire contre la centralisation, +de<br> + plus en plus excessive, que le jacobinisme et le premier +Empire<br> + avaient rendue odieuse.</p> + +<p>La fleur de lis d’autrefois était, pour les +Provençaux (qui l’avaient<br> + toujours vue dans le blason de la Provence), le symbole +d’une époque<br> + où nos coutumes, nos traditions et nos franchises +étaient plus<br> + respectées par les gouvernements. Mais de croire que nos +pères<br> + voulussent revenir au régime abusif d’avant la +Révolution serait une<br> + erreur complète, puisque c’est la Provence qui +envoya Mirabeau aux<br> + Etats généraux et que la Révolution fut +particulièrement passionnée<br> + en Provence.</p> + +<p>Je me souviens, à ce propos, d’une fois où +Berryer venait d’être élu<br> + député par la ville de Marseille. Comme +l’illustre orateur devait<br> + passer par Avignon, le préfet fit fermer les portes de la +ville pour<br> + empêcher d’entrer les légitimistes du dehors +qui arrivaient en foule<br> + pour lui faire un triomphe. Et bon nombre de Blancs furent, +à cette<br> + occasion, emprisonnés au palais des papes.</p> + +<p>Mgr le duc d’Aumale, qui revenait d’Afrique, passa +quelque temps<br> + après. On nous mena le voir à la porte +Saint-Lazare, accompagné de<br> + ses soldats, qui étaient, comme lui, brunis par le soleil +d’Alger. Il<br> + était tout blanc de poussière, blondin, avec des +yeux bleus et le<br> + rayonnement de la jeunesse et de la gloire.</p> + +<p>-- Vive notre beau prince! criaient, à tout moment, les +femmes des<br> + faubourgs.</p> + +<p>Me trouvant à Paris, en 1889, et ayant eu +l’honneur d’être convié à<br> + Chantilly, je rappelai à Son Altesse cet infime +détail de son passage<br> + en Provence; et Mgr d’Aumale, après quarante-cinq +ans, se rappela de<br> + bonne grâce les braves femmes qui criaient en le voyant +passer :</p> + +<p>-- Qu’il est joli! qu’il est galant!</p> + +<p>Ce vieil Avignon est pétri de tant de gloires +qu’on n’y peut faire un<br> + pas sans fouler quelque souvenir. Ne se trouve-t-il pas que, +dans<br> + l’île de maisons où était notre +pensionnat, s’élevait, autrefois, le<br> + couvent de Sainte-Claire! C’est dans la chapelle de ce +couvent que,<br> + le matin du 6 avril 1327, Pétrarque vit Laure pour la +première fois.</p> + +<p>Nous étions aussi tout près de la rue des +Etudes, qui, encore à cette<br> + époque, avait, dans le bas peuple, une réputation +lugubre. Nous<br> + n’avions jamais pu décider les petits Savoyards, +soit ramoneurs, soit<br> + décrotteurs, à venir ramoner dans notre pensionnat +ou cirer nos<br> + chaussures. Comme, dans la rue des Etudes, se trouvaient, +autrefois,<br> + l’Université d’Avignon ainsi que l’Ecole +de médecine, le bruit<br> + courait que les étudiants attrapaient, quand ils +pouvaient, les<br> + petits, vagabonds, pour les saigner, les écorcher, et +étudier sur<br> + leurs cadavres.</p> + +<p>Il n’en était pas moins intéressant pour +nous, enfants de villages<br> + pour la plupart, de rôder, quand nous sortions, dans ce +labyrinthe de<br> + ruelles qui nous avoisinaient, comme le <i>Petit Paradis</i>, +qui avait<br> + été jadis une "rue chaude" et qui s’en tenait +encore; la rue de<br> + l’<i>Eau-de-Vie</i>, la rue du <i>Chat</i>, la rue du +<i>Coq</i>, la rue du<br> + <i>Diable</i>. Mais quelle différence avec nos beaux +vallons tout fleuris<br> + d’asphodèles, avec notre bon air, notre paix, notre +liberté, de<br> + Saint-Michel-de-Frigolet!</p> + +<p>J’en avais, à certains jours, le coeur +serré de nostalgie, et<br> + cependant, M. Millet, qui était fort bon diable au fond, +avait<br> + quelque chose en lui qui finit par m’apprivoiser. Comme il +était de<br> + Caderousse, fils, comme moi, d’agriculteur, et qu’il +avait dans sa<br> + famille toujours parlé provençal, il professait, +pour le poème du<br> + Siège de Caderousse, une admiration extraordinaire; il le +savait tout<br> + par coeur, et à la classe, quelquefois, en pleine +explication de<br> + quelque beau combat des Grecs et des Troyens, remuant tout +à coup,<br> + par un mouvement de front qui lui était particulier, le +toupet gris<br> + de ses cheveux :</p> + +<p>-- Eh bien! disait-il, tenez! c’est là l’un +des morceaux les plus<br> + beaux de Virgile, n’est-ce pas? Écoutez, pourtant, +mes enfants, le<br> + fragment que je vais vous citer, et vous reconnaîtrez que +Favre, le<br> + chantre du <i>Siège de Caderousse</i>, à Virgile +lui-même serre souvent<br> + les talons :</p> + +<blockquote> +<p><i>Un nommé Pergori Latrousse,<br> + Le plus ventru de Caderousse,<br> + S’était rué contre un tailleur...<br> + Ayant bronché contre une motte,<br> + Il fut rouler comme un tonneau.</i></p> +</blockquote> + +<p>Si elles nous allaient, ces citations de notre langue, si +pleine de<br> + saveur! Le gros Millet riait aux éclats, et, pour moi +qui, dans le<br> + sang, avais, comme nul autre, gardé l’âcre +douceur du miel de mon<br> + enfance, rien de plus appétissant que ces +hors-d’oeuvre du pays.</p> + +<p>M. Millet, tous les jours, par là, vers les cinq +heures, allait lire<br> + la gazette au café Baretta, -- qu’il appelait le +"Café des Animaux<br> + parlants", -- et qui, si je ne me trompe, était, tenu par +l’oncle ou,<br> + peut-être, par l’aïeul de Mlle Baretta, du +Théâtre-Français; ensuite,<br> + le lendemain, lorsqu’il était de bonne humeur, il +nous redisait, non<br> + sans malice, les éternelles grogneries des vieux +politiciens de cet<br> + établissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, que +du Petit,<br> + comme ils appelaient Henri V.</p> + +<p>Je fis, cette année-là, ma première +communion à l’église<br> + Saint-Didier, qui était notre paroisse, et +c’était le sonneur Fanot,<br> + chanté plus tard par Roumanille dans sa <i>Cloche +montée</i>, qui nous<br> + sonnait le catéchisme. Deux mois avant la +cérémonie, M. Millet nous<br> + menait à l’église pour y être +interrogés. Et là, mêlés aux +autres<br> + enfants, garçonnets et fillettes, qui devions communier +ensemble, on<br> + nous faisait asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le +hasard<br> + fit que moi, qui étais le dernier de la rangée des +garçons, je me<br> + trouvai placé près d’une charmante fille qui +était la première de la<br> + rangée des demoiselles. On l’appelait Praxède +et elle avait, sur les<br> + joues, deux fleurs de vermillon semblables à deux roses +fraîchement<br> + épanouies.</p> + +<p>Ce que c’est que les enfants : attendu que, tous les +jours, on se<br> + rencontrait ensemble, assis l’un près de +l’autre; que, sans penser à<br> + rien, nous nous touchions le coude, et que nous nous +communiquions,<br> + dans la moiteur de notre haleine, à l’oreille, en +chuchotant, nos<br> + petits sujets de rire, ne finîmes-nous pas (le bon Dieu me +pardonne<br> + !) par nous rendre amoureux?</p> + +<p>Mais c’était un amour d’une telle innocence, +et tellement emprunt<br> + d’aspirations mystiques, que les anges, là-haut, +s’ils éprouvent<br> + entre eux des affections réciproques, doivent en avoir de +pareilles.<br> + L’un comme l’autre, nous avions douze ans : +l’âge de Béatrix, lorsque<br> + Dante la vit; et c’est cette vision de la jeune vierge en +fleur qui a<br> + fait le <i>Paradis</i> du grand poète florentin. Il est +un mot, dans notre<br> + langue, qui exprime très bien ce délice de +l’âme dont s’enivrent les<br> + couples dans la prime jeunesse : nous nous agréions. Nous +avions<br> + plaisir à nous voir. Nous ne nous vîmes jamais, il +est vrai, que dans<br> + l’église; mais, rien que de nous voir notre coeur +était plein. Je lui<br> + souriais, elle souriait; nous unissions nos voix dans les +mêmes<br> + cantiques d’amour, d’actions de grâces; vers les +mêmes mystères nous<br> + exaltions, naïfs, notre foi spontanée... Oh! aube de +l’amour, où<br> + s’épanouit en joie l’innocence, comme la +marguerite dans le frais du<br> + ruisseau, première aube de l’amour, aube pure +envolée!</p> + +<p>Voici mon souvenir de Mlle Praxède, telle que je la vis +pour la<br> + dernière fois : tout de blanc vêtue, +couronnée de fleurs d’aubépine,<br> + et jolie à ravir sous son voile transparent, elle montait +à l’autel,<br> + tout près de moi, comme une épousée, belle +petite épousée de<br> + l’Agneau!</p> + +<p>Notre communion faite, la chose finit là. C’est en +vain que<br> + longtemps, quand nous passions dans sa rue (elle habitait rue de +la<br> + Lice), je portais mes regards avides sous les abat-jour verts de +la<br> + maison de Praxède. Je ne pus jamais la revoir. On +l’avait mise au<br> + couvent et, alors, de songer que ma charmante amie avec le +vermillon<br> + et le sourire de son visage, m’était enlevée +pour toujours, soit de<br> + cela, soit d’autre chose, je tombai dans une langueur +à me dégoûter<br> + de tout.</p> + +<p>Aussi les vacances venues, quand je retournai au Mas, ma +mère en me<br> + voyant tout pâle, avec, de temps en temps, des atteintes +de fièvre,<br> + décida dans sa foi, autant pour me guérir que pour +me récréer, de me<br> + conduire à saint Gent, qui est le patron des +fiévreux.</p> + +<p>Saint Gent, qui a pareillement la vertu de faire pleuvoir, est +une<br> + sorte de demi-dieu pour les paysans des deux côtés +de la Durance.</p> + +<p>-- Moi, nous disait mon père, j'ai été +à Saint-Gent avant la<br> + Révolution. Nous y allâmes les pieds nus, avec ma +pauvre mère, je<br> + n’avais pas plus de dix ans. Mais, en ce temps, il y avait +plus de<br> + foi.</p> + +<p>Nous, avec l’oncle Bénoni qui conduisait le voyage +et que vous<br> + connaissez déjà, par une lune claire comme il en +fait en septembre,<br> + vers minuit, nous partîmes donc, sur une charrette +bâchée, et, après<br> + nous être joints aux autres pèlerins qui allaient +à la fête, à<br> + Château-Renard, à Noves, au Thor, ou bien à +Pernes, nous voyions<br> + après nous, tout le long du chemin, quantité +d’autres charrettes,<br> + recouvertes, comme la nôtre, de toiles étendues sur +des cerceaux de<br> + bois, venir grossir la caravane.</p> + +<p>Chantant ensemble, pêle-mêle, le cantique de saint +Gent, -- qui, du<br> + reste, est superbe, puisque Gounod en a mis l’air dans +l’opéra de<br> + <i>Mireille</i>, -- nous traversions de nuit, au bruit des coups +de fouet,<br> + les villages endormis, et le lendemain soir, par là, vers +les quatre<br> + heures, nous arrivions en foule au cri de : "Vive saint Gent!", +dans<br> + la gorge du Bausset.</p> + +<p>Et là, sur les lieux mêmes, où +l’ermite vénéré avait passé +sa<br> + pénitence, les vieux, avec animation, racontaient aux +jeunes gens ce<br> + qu’ils avaient entendu dire :</p> + +<p>-- Gent, disait-il, était comme nous un enfant de +paysans, un brave<br> + gars de Monteux, qui, à l’âge de quinze ans, +se retira dans le<br> + désert, pour se consacrer à Dieu. Il labourait la +terre avec deux<br> + vaches. Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le +loup,<br> + l’attela à sa charrue, et le fit labourer, sous le +joug, avec l’autre<br> + vache. Mais à Monteux, depuis que Gent était +parti, il n’avait pas<br> + plu de sept ans, et les Montelais dirent à la mère +de Gent :</p> + +<p>-- Imberte, il faut aller à la recherche de votre fils, +parce que,<br> + depuis son départ, il n’est plus tombé une +goutte d’eau.</p> + +<p>Et la mère de Gent, à force de chercher, +à force de crier, trouva<br> + enfin son gars, là où nous sommes à +présent, dans la gorge du<br> + Bausset, et, comme sa mère avait soif, Gent, pour la +faire boire,<br> + planta deux de ses doigts dans le roc escarpé, et il en +jaillit deux<br> + fontaines : une de vin et l’autre d’eau. Celle du vin +est tarie, mais<br> + celle de l’eau coule toujours, -- et c’est la main de +Dieu pour les<br> + mauvaises fièvres.</p> + +<p>On va, deux fois par an, à l’ermitage de +Saint-Gent. D’abord, au mois<br> + de mai, où les Montelais, ses compatriotes, emportent sa +statue de<br> + Monteux au Bausset, pèlerinage de trois lieues, qui se +fait à la<br> + course, en mémoire et symbole de la fuite du saint.</p> + +<p>Voici la lettre enthousiaste qu’Aubanel +m’écrivait, un an qu’il y<br> + était allé (1886) :</p> + +<p>"Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de Saint-Gent. +C’est une<br> + fête étonnante, admirable, sublime; ce qui est +d’une poésie inouïe,<br> + ce qui m’a laissé dans l’âme une +impression délicieuse, c’est la<br> + course nocturne des porteurs de saint Gent. Le maire nous avait +donné<br> + une voiture et nous avons suivi ce pèlerinage dans les +champs, les<br> + bois et les rochers au clair de lune, au chant des rossignols, +depuis<br> + huit heures du soir, jusqu’à minuit et demi. +C’est saisissant: et<br> + mystérieux; c’est étrange et beau à +faire pleurer. Ces quatre enfants<br> + en culotte et en guêtres nankin, courant comme des +lièvres, volant<br> + comme des oiseaux, précédés d’un homme +à cheval galopant et tirant<br> + des coups de pistolet; les gens des fermes venant sur les +chemins au<br> + passage du saint; les hommes, les femmes, les enfants et les +vieux,<br> + arrêtant les porteurs, baisant la statue, criant, +pleurant,<br> + gesticulant; et puis, lorsqu’on repart toujours vite, les +femmes qui<br> + leur crient :</p> + +<p>"-- Heureux voyage! garçons!<br> + "Et les hommes qui ajoutent :<br> + "-- Le grand saint Gent vous maintienne la force!<br> + "-- Et de courir encore, de courir à perdre haleine. Oh! +ce voyage<br> + dans la nuit, cette petite troupe partant à la garde de +Dieu et de<br> + saint Gent, et s’enfonçant dans les +ténèbres, dans le désert, pour<br> + aller je ne sais où, tout cela, je te le redis, est +d’une poésie si<br> + profonde et si grande qu’elle vous laisse une +impression<br> + ineffaçable."</p> + +<p>Le second pèlerinage de Saint Gent est en septembre, et +c’est celui<br> + où nous allâmes. Comme saint Gent, en somme, +n’a été canonisé que par<br> + la voix du peuple, les prêtres y viennent peu, les +bourgeois encore<br> + moins; mais le peuple de la glèbe, dans ce bon saint tout +simple qui<br> + était de son terroir, qui parlait comme lui, qui, sans +temps de<br> + longueurs, lui envoie la pluie, lui guérit ses +fièvres, le peuple<br> + reconnaît sa propre déification et son culte pour +lui est si fervent<br> + que, dans l’étroite gorge où la +légende vit, on a vu, quelquefois,<br> + jusqu’à vingt mille pèlerins.</p> + +<p>La tradition dit que saint Gent couchait la tête en bas, +les pieds en<br> + haut, dans un lit de pierre ; et tous les pèlerins, +dévotement,<br> + gaiement, font l’arbre fourchu au lit de saint Gent, qui +est une auge<br> + dressée ; -- les femmes mêmes le font aussi, en se +tenant, de l’une à<br> + l’autre, les jupes décemment serrées.</p> + +<p>Nous fîmes l’arbre fourchu dans le lit, comme les +autres; nous<br> + allâmes, avec ma mère, voir le <i>Fontaine du Loup +et la Fontaine de la<br> +</i> <i>Vache</i>; et ensuite, entourés de quelques vieux +noyers, la chapelle de<br> + saint Gent, où se trouve son tombeau et le "rocher +affreux", comme<br> + dit le cantique, d’où sort, pour les +fiévreux, la miraculeuse source.</p> + +<p>Or, émerveillé de tous ces récits, de +toutes ces croyances, de toutes<br> + ces visions, moi donc, l’âme enivrée par la +vue de l’endroit, par la<br> + senteur des plantes, -- encore embaumées, semblait-il, de +l’empreinte<br> + des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzième +année, je<br> + m’abreuvai au jet d’eau; et (dites ce qu’il vous +plaira), à partir de<br> + là, je n’eus plus de fièvre. Ne vous +étonnez pas si la fille du<br> + félibre, si la pauvret Mireille, perdue dans la Crau, +mourante de<br> + soif, se recommande au bon saint Gent.</p> + +<p><i>O bel et jeune laboureur -- qui attelâtes à +votre charrue — le<br> + loup de la montagne, etc.<br> +</i> (Mireille, chant VIII.)</p> + +<p>souvenir de jeunesse qu’il m’est doux encore de me +remémorer.</p> + +<p>A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre +nos<br> + classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant +pensioinnaires<br> + chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour, +au<br> + Collège Royal, pour y suivre comme externes les cours +universitaires,<br> + et c’est dans ce lycée et de cette façon que, +dans cinq ans (de 1843<br> + à 1847), je terminai mes études.</p> + +<p>Nos maîtres du collège n’étaient pas, +comme aujourd’hui, de jeunes<br> + normaliens stylés et élégants. Nous avions +encore, dans leurs<br> + chaires, les vieux barbons sévères de +l’ancienne Université : en<br> + quatrième, par exemple, le brave M. Blanc, ancien +sergent-major de<br> + l’époque impériale, qui, lorsque nos +réponses étaient insuffisantes,<br> + <i>ex abrupto</i> nous lançait par la tête les +bouquins qu’il avait en<br> + main; en troisième, M. Monbet, au parler nasillard (il +conservait,<br> + sur sa cheminée dans un bocal d’eau-de-vie, un +foetus de sa femme);<br> + en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur +le<br> + renouveau de Victor Hugo; enfin, en rhétorique, un rude +patriote<br> + appelé M. Chanlaire, qui détestait les Anglais, et +qui, ému, nous<br> + déclamait, en frappant sur son pupitre, les chants +guerriers de<br> + Béranger.</p> + +<p>Je me vois encore, un an, à la distribution des prix +dans l’église du<br> + collège, avec tout le beau monde d’Avignon qui +l’emplissait. J’avais,<br> + cette année-là, et je ne sais comment, +remporté tous les prix, même<br> + celui d’excellence. Chaque fois qu’on me nommait, +j’allais chercher,<br> + timide, aux mains du proviseur, le beau livre de prix et la +couronne<br> + de laurier puis, traversant la foule et ses applaudissements, +je<br> + venais jeter ma gloire dans le tablier de ma mère; et +tous<br> + considéraient d’un regard curieux, d’un regard +étonné, cette belle<br> + Provençale qui, dans son cabas de jonc, entassait avec +bonheur, mais<br> + digne et calme, les lauriers de son fils; puis au Mas, pour +les<br> + conserver, <i>sic transit gloria mundi</i>, nous mettions +lesdits lauriers<br> + sur la cheminée, derrière les chaudrons.</p> + +<p>Quoi qu’il se fît, pourtant, pour me +détourner de mon naturel, comme<br> + on ne fait que trop, aujourd’hui plus que jamais, aux +enfants du<br> + Midi, je ne pouvais me sevrer des souvenances de ma langue, et +tout<br> + m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais plus quel +journal,<br> + ces vers de Jasmin à Loïsa Puget :</p> + +<blockquote> +<p><i>Quand dins l’aire<br> + Pèr nous plaire<br> + Sones l'aire --<br> + De tas nouvellos causous,<br> + Sus la terro tout s’amaiso,<br> + Tout se taiso,<br> + Al refrin que fas souna :<br> + Mai d’un cop se derebelho<br> + E fremis coumo la felho<br> + Qu’un vent fres lai frissouna.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et voyant que ma langue avait encore des poètes qui la +mettaient en<br> + gloire, pris d’un bel enthousiasme, je fis aussitôt, +pour le célèbre<br> + perruquier, une piécette admirative qui commençait +ainsi :</p> + +<blockquote> +<p><i>Pouèto, ounour de ta maire Gascougno.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais, petit criquet, je n’eus pas de réponse. Je +sais bien que mes<br> + vers, pauvres vers d’apprenti, n’en méritaient +guère; cependant, --<br> + pourquoi le nier? -- ce dédain me fut sensible; et plus +tard, à mon<br> + tour, quand j’ai reçu des lettres de tout pauvre +venant, me rappelant<br> + ma déconvenue, je me suis fait un devoir de les bien +accueillir<br> + toujours.</p> + +<p>Vers l’âge de quatorze ans, ce regret de mes champs +et de ma langue<br> + provençale, qui ne m’avait jamais quitté, +finit par me jeter dans une<br> + nostalgie profonde.</p> + +<p>"Combien sont plus heureux, me disais-je à part moi, +comme l’Enfant<br> + Prodigue, les valets et les bergers de notre Mas, là-bas, +qui mangent<br> + le bon pain que ma mère leur apprête, et mes amis +d’enfance, les<br> + camarades de Maillane, qui vivent libres à la campagne et +labourent,<br> + et moissonnent, et vendangent, et olivent, sous le saint soleil +de<br> + Dieu, tandis que je me chême, moi, entre quatre murs, sur +des<br> + versions et sur des thèmes!"</p> + +<p>Et mon chagrin se mélangeait d’un violent +dégoût pour ce monde<br> + factice où j’étais claquemuré et +d’une attraction vers un vague idéal<br> + que je voyais bleuir dans le lointain, à l’horizon. +Or, voici qu’un<br> + jour, en lisant, je crois, le <i>Magasin des Familles</i>, je +vais tomber<br> + sur une page où était la description de la +chartreuse de Valbonne et<br> + de la vie contemplative et silencieuse des Chartreux.</p> + +<p>N’est-il pas vrai, lecteur, que je me monte la +tête, et, m’échappant<br> + du pensionnat, par une belle après-midi, je pars, tout +seul,<br> + éperdument, prenant, le long du Rhône la route du +Pont-Saint-Esprit,<br> + car je savais que Vaibonne n’en était pas +éloigné.</p> + +<p>"Tu iras, me dis-je, frapper à la porte du couvent; tu +prieras, tu<br> + pleureras, jusqu’à ce qu’on veuille te +recevoir; puis, une fois reçu,<br> + tu vas, comme un bienheureux, te promener tout le jour sous +les<br> + arbres de la forêt, et, te plongeant dans l’amour de +Dieu, tu te<br> + sanctifieras comme fit le bon saint Gent."</p> + +<p>Ce ressouvenir de saint Gent, dont la légende me +hantait, sur le coup<br> + m’arrêta.</p> + +<p>"Et ta mère, me dis-je, à laquelle, +misérable, tu n’as pas dit adieu,<br> + et qui, en apprenant que tu as disparu, va être au +désespoir et, par<br> + monts et par vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant, +désolée<br> + comme la mère de saint Gent.!"</p> + +<p>Et alors, tournant bride, le coeur gros, hésitant, je +gagnai vers<br> + Maillane, autant dire pour embrasser, avant de fuir le monde, +mes<br> + parents encore une fois; mais, à mesure que +j’avançais vers la maison<br> + paternelle, voilà, pauvre petit, que mes projets de +cénobite et mes<br> + fières résolutions fondaient dans +l’émotion de mon amour filial comme<br> + un peloton de neige à un feu de cheminée; et +lorsque, au seuil du<br> + Mas, j’arrivai sur le tard et que ma mère, +étonnée de me voir tomber<br> + là, me dit :</p> + +<p>-- Mais pourquoi donc as-tu quitté le pensionnat avant +d’être aux<br> + vacances?</p> + +<p>-- Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux de ma +fugue, et<br> + je ne veux plus y aller, chez ce gros monsieur Millet.</p> + +<p>-- où l’on ne mange que des carottes!</p> + +<p>Le lendemain, on me fit reconduire, par notre berger Rouquet, +dans ma<br> + geôle abhorrée, en me promettant, cependant, de +m’en libérer bientôt,<br> + après les vacances.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE VII</h2> + +<h3>CHEZ M. DUPUY</h3> + +<p>Joseph Roumanille. — Notre liaison. — Les +poètes du "Boui-Abaisso".<br> + -- L’épuration de notre langue. -- Anselme Matbieu. +— L’amour sur les<br> + toits. — Les processions avignonnaises. — Celle des +Pénitents Blancs.<br> + -- Le sergent Monnier. — L’achèvement des +études.</p> + +<p>Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de +place, ma<br> + mère, à la rentrée de cette année +scolaire, m’amena chez M. Dupuy,<br> + Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un +pensionnat<br> + à Avignon, au quartier du Pont-Troué. Mais, ici, +pour mes goûts de<br> + provençaliste en herbe, j’eus, comme on dit, le +museau dans le sac.</p> + +<p>M. Dupuy était le frère de ce Charles Dupuy, +mort député de la Drôme,<br> + auteur du <i>Petit Papillon</i>, un des morceaux délicats +de notre<br> + anthologie provençale moderne. Lui, le cadet Dupuy, +rimait aussi en<br> + provençal, mais ne s’en vantait pas, et il avait +raison.</p> + +<p>Voici que, quelque temps après, il nous arriva de Nyons +un jeune<br> + professeur à fine barbe noire, qui était de +Saint-Remy. On l’appelait<br> + Joseph Roumanille. Comme nous étions pays, -- Mailane et +Saint-Remy<br> + sont du même canton, -- et que nos parents, tous +cultivateurs, se<br> + connaissaient de, longue date, nous fûmes bientôt +liés. Néanmoins,<br> + j’ignorais que le Saint-Remyen s’occupait, lui aussi, +de poésie<br> + provençale.</p> + +<p>Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les +vêpres, à<br> + l’église des Carmes. Là, on nous faisait +mettre derrière le<br> + maître-autel, dans les stalles du choeur, et, de nos voix +jeunettes,<br> + nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels +Denis<br> + Cassan, autre poète provençal, on ne peut plus +populaire dans les<br> + veillées du quartier, et que nous voyions en surplis, +avec son air<br> + falot, son flegme, sa tête chauve, entonner les antiennes +et les<br> + hymnes. La rue où il demeurait porte, aujourd’hui, +son nom.</p> + +<p>Or, un dimanche, pendant que l’on chantait vêpres, +il me vint dans<br> + l’idée de traduire en vers provençaux les +<i>Psaumes de la Pénitence</i>,<br> + et, alors, en tapinois, dans mon livre entr’ouvert, +j’écrivais à<br> + mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version +:</p> + +<blockquote> +<p><i>Que l’isop bagne ma caro,<br> + Sarai pur : lavas-me lèu<br> + E vendrai pu blanc encaro<br> + Que la tafo de la nèu.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais M. Roumanille, qui était le surveillant, vient par +derrière,<br> + saisit le papier où j’écrivais, le lit, puis +le fait lire au prudent<br> + M. Dupuy, -- qui fut, paraît-il, d’avis de ne pas me +contrarier; et,<br> + après vêpres, quand, autour des remparts +d’Avignon, nous allions à la<br> + promenade, il m’interpella en ces termes :</p> + +<p>-- De cette façon, mon petit Mistral, tu t’amuses +à faire des vers<br> + provençaux?</p> + +<p>-- Oui, quelquefois, lui répondis-je.</p> + +<p>Et Roumanille, d’une voix sympathique et bien +timbrée, me récita les<br> + Deux Agneaux :</p> + +<blockquote> +<p><i>Entendès pas l’agnèu que +bèlo?<br> + Vès-lou que cour après l’enfant...<br> + Coume fan bèn tout ço que fan!<br> + E l’innoucènci, ccnnme es bello!</i></p> +</blockquote> + +<p>Et puis, le <i>Petit Joseph</i> :</p> + +<blockquote> +<p><i>Lou paire es ana rebrounda<br> + E, pèr vendre lou jardinage,<br> + La maire es anado au village,<br> + E Jejè rèsto pèr garda.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et puis <i>Paulon</i>, et puis le <i>Pauvre</i>, et +<i>Madeleine et Louisette</i>,<br> + une vraie éclosion de fleurs d’avril, de fleurs de +prés, fleurs<br> + annonciatrices du printemps félibréen qui me +ravirent de plaisir et<br> + je m’écriai :</p> + +<p>-- Voilà l’aube que mon âme attendait pour +s’éveiller à la lumière!</p> + +<p>J’avais bien, jusque-là, lu à bâtons +rompus un peu de provençal;<br> + mais, ce qui m’ennuyait, c’était de voir notre +langue, chez les<br> + écrivains modernes (à l’exception de Jasmin +et du marquis de Lafare<br> + -- que je ne connaissais pas), employée, en +général, comme on eût dit<br> + par dérision. Et Roumanille, beau premier, dans le parler +populaire<br> + des Provençaux du jour, chantait, lui, dignement, sous +une forme<br> + simple et fraîche, tous les sentiments du coeur.</p> + +<p>En conséquence, et nonobstant une différence +d’âge d’une douzaine<br> + d’années (Roumanille était né en +1818), lui, heureux de trouver un<br> + confident de sa Muse tout préparé pour le +comprendre, moi,<br> + tressaillant d’entrer au sanctuaire de mon rêve, nous +nous donnâmes<br> + la main, tels que des fils du même Dieu, et nous +liâmes amitié sous<br> + une étoile si heureuse que, pendant un +demi-siècle, nous avons marché<br> + ensemble pour la même oeuvre ethnique, sans que notre +affection ou<br> + notre zèle se soient ralentis jamais.</p> + +<p>Roumanille avait donné ses premiers vers au <i>Boui-A +baisso</i>, un<br> + journal provençal que Joseph Désanat publiait +à Marseule une fois par<br> + semaine et qui, pour les trouvères de cette +époque-là, fut un foyer<br> + d’exposition. Car la langue du terroir n’a jamais +manqué d’ouvriers;<br> + et principalement au temps du <i>Boui-A baisso</i> (1841-1846), +il y eut<br> + devers Marseile un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien +fait que<br> + maintenir l’usage d’écrire en provençal, +mérite d’être salué.</p> + +<p>De plus, nous devons reconnaître que des poètes +populaires, tels que<br> + le valeureux Désanat de Tarascon, tels que Bellot, +Chailan, Bénédit<br> + et Gelu, Gelu éminemment, qui ont à leur +manière exprimé la<br> + gaillardise du gros rire marseillais, n’ont pas +été depuis, pour ces<br> + sortes d’atellanes, remplacés ni +dépassés. Et Camille Reybaud, un<br> + poète de Carpentras, mais poète de noble allure, +dans une grande<br> + épître qu’il envoyait à Roumanille, +tout en désespérant du sort du<br> + provençal délaissé par les imbéciles +qui, disait-il :</p> + +<p><i>Laissent, pour imiter les messieurs de la ville, -- aux +sages<br> + pères-grands notre langue trop vile -- et nous font du +français,<br> + qu’ils estropient à fond, -- de tous les patois le +plus affreux<br> + peut-être.</i></p> + +<p>Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait; +lorsqu’il<br> + faisait cet appel aux rédacteurs du <i>Boui-A +baisso</i>:</p> + +<p><i>Quittons-nous : mais avant de nous séparer, -- +frères, contre<br> + l’oubli songeons de nous défendre; -- tous ensemble +faisons quelque<br> + oeuvre colossale, -- quelque tour de Babel en brique +provençale; --<br> + au sommet, en chantant, gravez ensuite votre nom, -- car vous +autres,<br> + amis, êtes dignes de renommée! -- Moi qu’un +grain d’encens étourdit<br> + et enivre, -- qui chante pour chanter comme fait la cigale -- et +qui<br> + n’apporterais, pour votre monument, -- qu’une +pincée de gravier et de<br> + mauvais ciment, je creuserai pour ma muse un tombeau dans le +sable;<br> + -- et quand vous aurez fini votre oeuvre impérissable, -- +si, des<br> + hauteurs de votre ciel si bleu, vous regardez en bas, +frères, vous ne<br> + me verrez plus.</i></p> + +<p>Seulement, imbus de cette idée fausse que le parler du +peuple n’était<br> + bon qu’à traiter des sujets bas ou drolatiques, ces +messieurs<br> + n’avaient cure ni de le nettoyer, ni de le +réhabiliter.</p> + +<p>Depuis Louis XIV, les traditions usitées pour +écrire notre langue<br> + s’étaient à peu près perdues. Les +poètes méridionaux avaient, par<br> + insouciance ou plutôt par ignorance, accepté la +graphie de la langue<br> + française. Et à ce système-là qui, +n’étant pas fait pour lui,<br> + disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite +ses<br> + fantaisies orthographiques à tel point que les dialectes +de l’idiome<br> + d’Oc, à force d’être +défigurés par l’écriture, +paraissaient<br> + complètement étrangers les uns aux autres.</p> + +<p>Roumanille, en lisant à la bibliothèque +d’Avignon les manuscrits de<br> + Saboly, fut frappé du bon effet que produisait notre +langue,<br> + orthographiée là selon le génie national et +d’après les usages de nos<br> + vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse, +prendre mon<br> + sentiment pour rendre au provençal son orthographe +naturelle; et,<br> + d’accord tous les deux sur le plan de réforme, on +partit hardiment de<br> + là pour muer ou changer de peau. Nous sentions +instinctivement que,<br> + pour l’oeuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous +fallait<br> + un outil léger, un outil frais émoulu.</p> + +<p>L’orthographe n’était pas tout. Par esprit +d’imitation et par un<br> + préjugé bourgeois qui, malheureusement, descend +toujours davantage,<br> + l’on s’était accoutumé à +délaisser comme "grossiers" les mots les<br> + plus grenus du parler provençal. Par suite, les +poètes précurseurs<br> + des félibres, même ceux en renom, employaient +communément, sans aucun<br> + sens critique, les formes corrompues, bâtardes, du patois +francisé<br> + qui court les rues. Ayant donc Roumanille et moi, +considéré qu’à tant<br> + faire que d’écrire nos vers dans le langage du +peuple, il fallait<br> + mettre en lumière, il fallait faire valoir +l’énergie, la franchise,<br> + la richesse d’expression qui la caractérisent, nous +convînmes<br> + d’écrire la langue purement et telle qu’on la +parle dans les milieux<br> + affranchis des influences extérieures. C’est ainsi +que les Roumains,<br> + comme nous le contait le poète Alexandri, lorsqu’ils +voulurent<br> + relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises +avaient<br> + perdue ou corrompue, allèrent la rechercher dans les +campagnes et les<br> + montagnes chez les paysans les moins cultivés.</p> + +<p>Enfin, pour conformer le provençal écrit +à la prononciation générale<br> + en Provence, on décida de supprimer quelques lettres +finales ou<br> + étymologiques tombées en désuétude, +telles que l’S du pluriel, le T<br> + des participes, l’R des infinitifs et le CH de quelques +mots, tels<br> + que <i>fach, dich, puech</i>, etc.</p> + +<p>Mais qu’on n’aille pas croire que ces innovations, +bien qu’elles<br> + n’eussent de rapport qu’avec un cercle restreint des +poètes "patois"<br> + comme on disait alors, se fussent introduites dans l’usage +commun,<br> + sans combat ni résistance. D’Avignon à +Marseille, tous ceux qui<br> + écrivaient ou rimaillaient dans la langue, +contestés dans leur<br> + routine ou leur manière d’être, soudain se +gendarmèrent contre les<br> + réformateurs. Une guerre de brochures et d’articles +venimeux, entre<br> + les jeunes d’Avignon et nos contradicteurs, dura plus de +vingt ans.</p> + +<p>A Marseille, les amateurs de trivialités, les rimeurs +à barbe<br> + blanche, les jaloux, les grognons, se réunissaient le +soir dans<br> + l’arrière-boutique du bouquiniste Boy pour y +gémir amèrement sur la<br> + suppression des S et aiguiser les armes contre les +novateurs.<br> + Roumanille, vaillamment et toujours sur la brèche, +lançait aux<br> + adversaires le feu grégeois que nous apprêtions, un +peu l’un, un peu<br> + l’autre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous +avions pour<br> + nous, outre les bonnes raisons, la foi, l’enthousiasme, +l’entrain de<br> + la jeunesse, avec quelque autre chose, nous finîmes par +rester, ainsi<br> + que vous verrez plus tard, maîtres du champ de +bataille.</p> + +<p> +......................................................................................................</p> + +<p>Dans la cour, une après-midi où, avec les +camarades, nous jouions aux<br> + trois sauts, entra et s’avança dans notre groupe un +nouveau<br> + pensionnaire aux fines jambes, le nez à l’Henri IV, +le chapeau sur<br> + l’oreille, l’air quelque peu vieillot et dans la +bouche un bout de<br> + cigare éteint. Et les mains dans les poches de sa veste +arrondie,<br> + sans plus de façons que s’il était des +nôtres :</p> + +<p>-- Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que +j’essaye, moi,<br> + un peu, aux trois sauts?</p> + +<p>Et aussitôt, sans plus de gêne, le voilà +qui prend sa course, et<br> + léger comme un chat, il dépasse peut-être +d’environ trois mains<br> + ouvertes la marque du plus fort qui venait de sauter.<br> + Nous battîmes tous des mains et lui dîmes :</p> + +<p>-- Collègue, d’où sors-tu comme cela?</p> + +<p>-- Je sors, dit-il, de Châteauneuf, le pays du bon +vin... Vous n’en<br> + avez jamais ouï parler, de Châteauneuf, de +Châteauneuf-du-Pape?</p> + +<p>-- Si, et quel est ton nom?</p> + +<p>-- Mon nom? Anselme Mathieu.</p> + +<p>A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses +poches, et<br> + il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de +façon<br> + courtoise, souriante et aisée, il nous offrit à +tour de rôle.</p> + +<p>Nous qui, pour la plupart, n’avions jamais osé +fumer (sinon, comme<br> + les enfants, quelques racines de mûrier), nous +prîmes sur-le-champ en<br> + grande considération le nouveau qui faisait si largement +les choses<br> + et qui, à ce qu’il montrait, devait connaître +la haute vie.</p> + +<p>C’est ainsi qu’avec Mathieu, le gentil auteur de la +<i>Farandole</i>, nous<br> + fîmes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le +racontai à<br> + notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut +tant<br> + que, dans son roman de Jack, il a mis à l’actif de +son petit prince<br> + nègre la susdite largesse des vieux bouts de cigare.</p> + +<p>Avec Roumanille et Mathieu nous étions donc trois, +<i>tres faciunt</i><br> + <i>capitulum</i>, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder +le<br> + Félibrige. Mais le brave Mathieu (comment +s’arrangeait-il?) on ne le<br> + voyait guère qu’à l’heure des repas ou +de la récréation. Attendu<br> + qu’il avait l’air déjà d’un petit +vieux, bien qu’il n’eût pas<br> + beaucoup plus de seize ans, et qu il était quelque peu en +retard dans<br> + ses études, il s’était fait donner une +chambre sous les tuiles, sous<br> + prétexte de pouvoir y travailler plus librement, et +là, dans sa<br> + soupente, où l’on voyait, sur les murs, des images +clouées et, sur<br> + des<br> + étagères, des figurines de Pradier, nudités +en plâtre, tout le jour<br> + il rêvassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du +temps,<br> + accoudé sur sa fenêtre, regardait les gens passer +dans la rue ou bien<br> + les passereaux apporter la becquée, dans leurs nids, +à leurs petits.<br> + Puis il disait des gaudrioles à Mariette, la +chambrière, envoyait des<br> + lorgnades à la demoiselle du maître et, +lorsqu’il descendait nous<br> + voir, nous contait toutes sortes de fariboles de village.</p> + +<p>Mais, où il ne riait pas, c’était +lorsqu’il nous parlait de ses<br> + parchemins de noble.</p> + +<p>-- Mes aïeux étaient marquis, disait-il d’une +voix grave, marquis de<br> + Montredon. Lors de la Révolution, mon grand père +quitta son titre ;<br> + et, après, se trouvant ruiné, il ne voulut plus le +reprendre, parce<br> + qu’il ne pouvait plus le porter convenablement.</p> + +<p>Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque +chose de<br> + romanesque, de nébuleux. Quelquefois, il disparaissait, +comme les<br> + chats lorsqu’ils vont à Rome. Nous le hélions +:</p> + +<p>-- Mathieu!</p> + +<p>Point de Mathieu... Où était-il? Là-haut +sur les toits, qui courait<br> + dans les tuiles, pour aller à des rendez-vous qu’il +avait, nous<br> + racontait-il, avec une fillette belle comme le jour!</p> + +<p>Voici qu’au Pont-Troué, qui était notre +quartier, le jour de la<br> + Fête-Dieu, nous regardions, comme d’usage, passer la +procession, et<br> + Mathieu me dit :</p> + +<p>-- Frédéric, veux-tu que je te fasse +connaître mon amante?</p> + +<p>-- Volontiers.</p> + +<p>-- Eh bien! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe des +choristes,<br> + ennuagées de blanc dans leurs voiles de tulle, tu +remarqueras que<br> + toutes ont une fleur épinglée au milieu de la +poitrine :</p> + +<blockquote> +<p><i>Fleur au milan<br> + Cherche galant.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais tu en verras une, blonde comme un fil d’or, qui aura +la fleur<br> + sur le côté :</p> + +<blockquote> +<p><i>Fleur au côté,<br> + Galant trouvé.</i></p> +</blockquote> + +<p>-- Tiens, la voilà : c’est elle!</p> + +<p>-- C’est ton amie?</p> + +<p>-- Celle-là même.</p> + +<p>-- Mon cher, c’est un soleil! Mais comment t’y es-tu +pris pour faire<br> + la conquête d’une si fine demoiselle?</p> + +<p>-- Je vais, dit-il, te le conter. C’est la fille du +confiseur qui est<br> + à la Carretterie. J’y allais, de temps en temps, +acheter des <i>boutons</i><br> + <i>de guêtre</i> (pastilles à la menthe) ou des +<i>crottes de rat</i> (pâte de<br> + réglisse); si bien qu’ayant fini par me familiariser +avec l’aimable<br> + petite et m’étant fait connaître pour marquis +de Montredon, un jour<br> + qu’elle était seule derrière son comptoir, je +lui dis :</p> + +<p>"-- Belle fille, si je vous connaissais pour aussi peu +sensée que<br> + moi, je vous proposerais de faire une excursion...</p> + +<p>"-- Où?</p> + +<p>"-- Dans la lune, répondis-je.</p> + +<p>"La fillette éclata de rire et, moi, je continuai :</p> + +<p>"-- Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la +terrasse<br> + qui se trouve au haut de votre maison, à l’heure que +vous voudrez ou<br> + à celle où vous pourrez; et moi, qui mets mon +coeur et ma fortune à<br> + vos pieds, je viendrai tous les jours, là, sous le ciel, +vous conter<br> + fleurette.</p> + +<p>Et ainsi s’est passée la chose... Au haut de la +maison de ma belle,<br> + il y a, comme en beaucoup d’autres, une de ces +plates-formes où l’on<br> + fait sécher le linge. Je n’ai donc, chaque jour, +qu’à monter sur les<br> + toits et, de gouttière en gouttière, je vais +trouver ma blondine, qui<br> + y étend ou plie sa petite lessive ; et puis là, +les lèvres sur les<br> + lèvres, la main pressant la main, toujours courtoisement, +comme entre<br> + dame et chevalier, nous sommes dans le paradis.</p> + +<p>Voilà comme notre Anselme, futur <i>Félibre des +Baisers</i>, en étudiant à<br> + l’aise le Bréviaire de l’Amour, passa tout +doucement ses classes sur<br> + les toitures d’Avignon.</p> + +<p>A propos des processions, et avant de quitter la cité +pontificale, il<br> + faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans +notre<br> + jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en +émoi.<br> + Notre-Dame-de-Dom qui est la métropole, et les quatre +paroisses :<br> + Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien,<br> + rivalisaient à qui se montrerait plus belle.</p> + +<p>Dès que le sacristain, agitant sa clochette, avait +parcouru les rues<br> + dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on<br> + balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on +attachait<br> + les tentures. Les riches, à leurs balcons, +étendaient leurs<br> + tapisseries de soie brodée et damassée; les<br> + pauvres, à leurs fenêtres, exhibaient leurs +couvertures piquées à<br> + petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes-pointes. +Au<br> + portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les +murs de<br> + draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pavé, +d’une litière<br> + de buis.</p> + +<p>Ensuite s’élevaient, de distance en distance, les +reposoirs<br> + monumentaux, hauts comme des pyramides, chargés de +candélabres et de<br> + vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais +sur<br> + des chaises, attendaient le cortège, en mangeant des +petits pâtés. La<br> + jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane, +se<br> + promenaient, se dandinaient, lorgnant les filles et leur jetant +des<br> + roses, sous les tentes des rues qu’embaumait, tout le long, +la fumée<br> + des encensoirs.</p> + +<p>Lorsque enfin la procession, avec son suisse en tête, de +rouge tout<br> + vêtu, avec ses théories de vierges voilées +de blanc, ses<br> + congrégations, ses frères, ses moines, ses +abbés, ses choeurs et ses<br> + musiques, s’égrenait lentement au battement des +tambours, vous<br> + entendiez, au passage, le murmure des dévotes qui +récitaient leur<br> + rosaire.</p> + +<p>Puis, dans un grand silence, agenouillés ou +inclinés, tous se<br> + prosternaient à la fois, et, là-bas, sous une +pluie de fleurs de<br> + genêt blondes, l’officiant haussait le +Saint-Sacrement splendide!</p> + +<p>Mais ce qui frappait le plus, c’étaient les +Pénitents, qui faisaient<br> + leurs sorties après le coucher du soleil, à la +clarté des flambeaux.<br> + Les Pénitents Blancs, entre autres, lorsque, +encapuchonnés de leurs<br> + capuces et cagoules, ils déifiaient pas à pas, +comme des spectres,<br> + par la ville, portant à bras, les uns des tabernacles +portatifs, les<br> + autres des reliquaires ou des bustes barbus, d’autres +des<br> + brûle-parfums, ceux-ci un oeil énorme dans un +triangle, ceux-là un<br> + grand serpent entortillé autour d’un arbre, vous +auriez dit la<br> + procession indienne de Brahma.</p> + +<p>Contemporaines de la Ligue et même du Schisme +d’Occident, ces<br> + confréries, en général, avaient pour chefs +et dignitaires les<br> + premiers nobles d’Avignon, et Aubanel le grand +félibre, qui avait,<br> + toute sa vie, été Pénitent Blanc +zélé, fut, à sa mort, enseveli dans<br> + son froc de confrère.</p> + +<p>Nous avions, chez M. Dupuy, comme maître +d’étude, un ancien sergent<br> + d’Afrique appelé M. Monnier, qui aurait bien +été, nous disait-il,<br> + pénitent rouge, si une confrérie de cette +couleur-là eût existé dans<br> + Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt à +sacrer, il<br> + était, avec sa moustache et sa barbiche rêche, +toujours, de pied en<br> + cap, ciré et astiqué.</p> + +<p>Au Collège Royal, où nous apprenions +l’histoire, il n’était jamais<br> + question de la politique du siècle. Mais le sergent +Monnier,<br> + républicain enthousiaste, s’était, à +cet égard, chargé de nous<br> + instruire. Pendant les récréations, il se +promenait de long en large,<br> + tenant en main l’histoire de la Révolution. Et +s’enflammant à la<br> + lecture, gesticulant, sacrant et pleurant d’enthousiasme +:</p> + +<p>"Que c’est beau! nous criait-il, que c’est beau! +quels hommes!<br> + Camille Desmoulins, Mirabeau, Bailly, Vergniaud, Danton, +Saint-Just,<br> + Boissy-d’Anglas! nous sommes des vermisseaux +aujourd’hui, nom de<br> + Dieu, à côté des géants de la +Convention nationale!"<br> + -- "Quelque chose de beau, tes géants conventionnels!" +lui répondait<br> + Roumanille, quand parfois il se trouvait là, -- "des +coupeurs de<br> + têtes! des traîneurs de crucifix! des monstres +dénaturés, qui se<br> + mangeaient les uns les autres et que, lorsqu’il les voulut, +Bonaparte<br> + acheta comme pourceaux en foire!"<br> + Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux, +jusqu’à ce que le<br> + bon Mathieu, avec quelque calembredaine, vint les +réconcilier.</p> + +<p>Bref, un jour poussant l’autre, ce fut dans ce milieu +bonasse et<br> + familier qu’au mois d’août de +l’année 1847 je terminai mes études.<br> + Roumanille, pour accroître ses petits émoluments +était entré comme<br> + prote à l’imprimerie Seguin; et, grâce +à cet emploi, il imprimait là,<br> + à peu de frais, son premier recueil de vers, les +<i>Pâquerettes</i>, dont<br> + il nous régalait délicieusement, lorsqu’il en +voyait les épreuves; et<br> + gai comme un poulain, comme un jeune poulain qu’on +élargit et met au<br> + vert, je m’en revins à notre Mas.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE VIII</h2> + +<h3>COMMENT JE PASSAI BACHELIER</h3> + +<p>Le voyage de Nîmes. -- Le Petit Saint-Jean. -- Les +jardiniers. -- Le<br> + Remontrant. -- L’explication du baccalauréat. -- Le +retour aux<br> + champs. -- Les camarades du village. -- Les veillées. -- +Les notaires<br> + de Mailiane. -- L’oncle Jérôme.</p> + +<p>-- Eh bien, me dit mon père, cette fois, as-tu +achevé?</p> + +<p>-- J’ai achevé, répondis-je; seulement... +il faudra que j’aille à<br> + Nîmes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne +me laisse<br> + pas sans quelque appréhension.</p> + +<p>-- Marche, marche : nous autres, quand nous étions +soldats, au siège<br> + de Figuières, nous en avons passé, mon fils, de +plus mauvais.</p> + +<p>Je me préparai donc pour le voyage de Nîmes, +où, en ce temps, se<br> + faisaient les bacheliers. Ma mère me plia deux chemises +repassées,<br> + avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir à +carreaux, piqué de<br> + quatre épingles, bien proprement. Mon père me +donna, dans un petit<br> + sachet de toile, cent cinquante francs d’écus, en me +disant :</p> + +<p>-- Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas +les<br> + gaspiller.</p> + +<p>Et je partis du Mas pour la ville de Nîmes, mon petit +paquet sous le<br> + bras, le chapeau sur l’oreille, un bâton de vigne +à la main.</p> + +<p>Quand j’arrivai à Nîmes je rencontrai un +gros d’écoliers des environs<br> + qui venaient comme moi passer leur baccalauréat. Ils +étaient, pour la<br> + plupart, accompagnés de leurs parents, beaux messieurs et +belles<br> + dames, avec les poches pleines<br> + de recommandations : l’un avait une lettre pour le recteur, +un autre<br> + pour l’inspecteur, un autre pour le préfet, +celui-là pour le<br> + grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le +talon,<br> + avec un petit air de dire : "Nous sommes sûrs de notre +affaire."</p> + +<p>Moi, petit campagnard, je n’étais pas plus gros +qu’un pois, car je ne<br> + connaissais absolument personne; et tout mon recours, pauvret, +était<br> + de dire à part quelque prière à saint +Baudile, qui est le patron de<br> + Nîmes (j’avais, étant enfant, porté son +cordon votif), pour qu’il mît<br> + dans le coeur des examinateurs un peu de bonté pour +moi.</p> + +<p>On nous enferma à l’Hôtel de Ville, dans une +grande salle nue, et là<br> + un vieux professeur nous dicta, d’un ton nasillard, une +version<br> + latine, après quoi, humant une prise, il nous dit :</p> + +<p>-- Messieurs, vous avez une heure pour traduire en +français la dictée<br> + que je vous ai faite... Maintenant, débrouillez- +vous.</p> + +<p>Et, dare-dare pleins d’ardeur, nous nous mîmes +à l’oeuvre; à coups de<br> + dictionnaire, le grimoire latin fut épluché; puis +à l’heure sonnante,<br> + notre vieux priseur de tabac ramassa les versions de tous et +nous<br> + ouvrit la porte en disant :</p> + +<p>-- A demain!</p> + +<p>Ce fut la première épreuve.</p> + +<p>Messieurs les écoliers +s’éparpillèrent par la ville et je me +trouvai<br> + seul, avec mon petit paquet et mon bâton de vigne en main, +sur le<br> + pavé de Nîmes, à bayer autour des +Arènes et de la Maison-Carrée.</p> + +<p>"Il faut pourtant, me dis-je, penser à se loger", et je +me mis en<br> + quête d’une auberge pas trop chère, mais +néanmoins sortable; et,<br> + comme j’avais le temps, je fis dix fois peut-être, en +guignant les<br> + enseignes, le tour de la ville de Nîmes. Mais les +hôtels, avec leurs<br> + larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avalent l’air +de me<br> + toiser, et les salamalecs et façons du grand monde, tout +cela me<br> + tenait en crainte.</p> + +<p>Comme je passais au faubourg, j’aperçus une +enseigne avec cette<br> + inscription : <i>Au Petit Saint-Jean.</i></p> + +<p>Ce <i>Petit Saint-Jean</i> me remplit d’aise. Il me +sembla soudain être en<br> + pays de connaissance. Saint-Jean est, en effet, un saint qui +paraît<br> + de chez nous. Saint Jean amène la moisson, nous avons les +feux de<br> + Saint-Jean, il y a l’herbe de Saint-Jean, les pommes de +Saint-Jean...<br> + Et j’entrai au <i>Petit Saint-Jean</i>... J’avais +deviné juste.</p> + +<p>Dans la cour de l’auberge, il y avait des charrettes +bâchées, des<br> + camions dételés et des groupes de +Provençales qui babillaient et<br> + riaient. Je me glissai dans la salle et m’assis à +table.</p> + +<p>La salle était déjà pleine, et la grande +table aussi, rien que des<br> + jardiniers : maraîchers de Saint-Rémy, de +Château-Renard, de<br> + Barbentane, qui se connaissaient tous, car ils venaient au +marché une<br> + fois par semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du +jardinage.</p> + +<p>-- O Bénézet, combien as-tu vendu tes +aubergines?</p> + +<p>-- Mon cher, je n’ai pas réussi : il y en avait +abondance : j’ai dû<br> + les laisser à vil prix.</p> + +<p>-- Et la graine de porreau, qu’en dit-on?</p> + +<p>-- Elle se vendra, paraît-il; il court des bruits de +guerre et l’on<br> + m’a assuré qu’on en faisait de la poudre.</p> + +<p>-- Et les haricots "quarantains"?</p> + +<p>-- Ils ont claqué.</p> + +<p>-- Et les oignons?</p> + +<p>-- Enlevés sur place.</p> + +<p>-- Et les courges?</p> + +<p>-- Il faudra les donner aux cochons.</p> + +<p>-- Et les melons, les carottes, les céleris, les pommes +de terre?</p> + +<p>Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur +le<br> + jardinage.</p> + +<p>Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot.</p> + +<p>Lorsqu’ils eurent tout dit, mon vis-à-vis me fait +:</p> + +<p>-- Et vous, jeune homme, s’il n’y a pas +indiscrétion, êtes-vous dans<br> + le jardinage? Vous n’en avez pas l’air.</p> + +<p>-- Moi, non... je suis venu à Nîmes, +répondis-je timide- ment, pour<br> + passer bachelier.</p> + +<p>-- Bachelier! Batelier! fit toute la tablée. Comment +a-t-il dit ça?</p> + +<p>-- Eh! oui, hasarda l’un d’eux, je crois qu’il +a dit "batelier" : il<br> + doit être venu, oui, c’est cela, pour passer le +bac!... Pourtant il<br> + n’y a pas de Rhône à Nîmes!</p> + +<p>-- Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu +pas que<br> + c’est un conscrit, qui vient passer à la +"batterie"?</p> + +<p>Je me mis à rire, et, prenant la parole, +j’expliquai de mon mieux ce<br> + que c’était qu’un <i>bachelier</i>.</p> + +<p>-- Quand nous sortons des écoles, leur dis-je, que nos +maîtres nous<br> + ont appris... tout : le français, le latin, le grec, +l’histoire, la<br> + rhétorique, les mathématiques, la physique, la +chimie, l’astronomie,<br> + la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous +imaginer,<br> + alors on nous envoie à Nîmes, où des +messieurs très savants nous font<br> + subir un examen...</p> + +<p>-- Oui! comme quand nous allions, nous autres, au +catéchisme, et<br> + qu’on nous demandait : <i>Êtes-vous +chrétien</i>?</p> + +<p>-- C’est cela. Ces savants nous questionnent sur toutes +sortes de<br> + mystères qu’il y a dans les livres; et, si nous +répondons bien, ils<br> + nous nomment bacheliers, grâce à quoi nous pouvons +être notaires,<br> + médecins, avocats, contrôleurs, juges, +sous-préfets, tout ce que nous<br> + voudrez.</p> + +<p>-- Et si vous répondez mal?</p> + +<p>-- Ils nous renvoient au " banc des ânes"... On a fait +aujourd’hui,<br> + parmi nous, le premier triage ; mais c’est demain matin que +nous<br> + passerons à l’étamine.</p> + +<p>-- Oh! coquin de bon sort! cria toute la tablée, nous +voudrions bien<br> + y être, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au +trou... Et<br> + que va-t-on vous demander, par exemple, voyons?</p> + +<p>-- Eh bien! on nous demandera, je suppose, les dates de toutes +les<br> + batailles qui se sont livrées dans le monde depuis que +les hommes se<br> + battent : les batailles des Juifs, les batailles des Grecs, +les<br> + batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands, +des<br> + Espagnols, des Français, des Anglais, des Polonais et des +Hongrois...<br> + Non seulement les batailles, mais encore les noms des +généraux qui<br> + commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs +ministres,<br> + de tous leurs enfants et même de leurs bâtards!</p> + +<p>-- Oh! tonnerre de nom de nom ! mais quel intérêt +y a-t-il à vous<br> + faire rappeler tout ce qui s’est passé du temps et +depuis le temps<br> + que saint Joseph était garçon? Il ne semble pas +possible que des<br> + hommes pareils s’occupent de telles vétilles! On +voit bien là qu’ils<br> + n’ont pas autre chose à faire. S’il leur +fallait, comme nous, aller<br> + tous les matins retourner la terre à la bêche, je +ne crois pas qu’ils<br> + s’amusassent à parler des Sarrasins ou des +bâtards du roi Hérode...<br> + Mais allons, continuez...</p> + +<p>-- Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de +toutes<br> + les nations, de toutes les contrées, de toutes les +montagnes et de<br> + toutes les rivières... et, à propos des +rivières, il faut dire d’où<br> + elles sortent et où elles vont se jeter.</p> + +<p>-- Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un jardinier +de<br> + Château-Renard qui parlait du gosier, ils doivent donc +vous demander<br> + d’où sourd la Fontaine de Vaucluse? En voilà +une d’eau! On conte<br> + qu’elle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. Je me +suis<br> + laissé dire qu’un berger dans le gouffre +d’où elle sort de terre,<br> + laissa tomber son bâton, et qu’on le retrouva +à sept bonnes lieues de<br> + là, dans une source de Saint Rémy... Est-ce vrai +ou non?</p> + +<p>-- Tout ça peut-être... Ensuite, il nous faut +savoir les noms de<br> + toutes les mers qu’il y a sous la "chape du soleil".</p> + +<p>-- Pardon, si je vous interromps! dit encore le +Remontrant.<br> + Savez-vous comment il se fait que la mer soit salée?</p> + +<p>-- Parce qu’elle contient du sulfate de magnésie, +du chlorure...</p> + +<p>-- Oh! que non! un poissonnier -- tenez, qui était du +Martigue, --<br> + m’assura que ça venait des bâtiments +chargés de sel qui y ont fait<br> + naufrage depuis tant et tant d’années!</p> + +<p>-- Si ça vous plaît, à moi aussi... On +nous demande comment se forme<br> + la rosée, la pluie, la gelée blanche, +l’orage, le tonnerre...</p> + +<p>-- Pardon, si je vous interromps! reprit le Remontrant; pour +la<br> + pluie, nous savons bien que les nuages, dans des outres, vont +la<br> + chercher à la mer. Mais, la foudre, est-ce vrai +qu’elle est ronde<br> + comme un panier?</p> + +<p>-- Cela dépend, lui répliquai-je. On nous +demande aussi l’origine du<br> + vent, et ce qu’il fait de chemin à l’heure, +à la minute, à la<br> + seconde...</p> + +<p>-- Que je vous interrompe! fit encore le Remontrant, vous +devez donc<br> + savoir, jeune homme, d’où sort le mistral? J’ai +toujours entendu dire<br> + qu’il sortait d’un rocher troué et que, si on +bouchait le trou, il ne<br> + soufflerait jamais plus, le sacré mangeur de fange! +C’en serait une,<br> + celle-là, d’invention!</p> + +<p>-- Le gouvernement s’y oppose, dit un Barbentanais; si +n’était le<br> + mistral, la Provence serait le jardin de la France! Et qui +nous<br> + tiendrait? Nous serions trop riches.</p> + +<p>Je repris:</p> + +<p>-- On nous interroge sur le règne animal, sur les +oiseaux, sur les<br> + poissons, jusque sur les dragons.</p> + +<p>-- Attendez, attendez, cria le Remontrant, les mains +levées, et la<br> + Tarasque? n’en parlent-ils pas, les livres? Certains +prétendent que<br> + ce n’est qu’une fable; pourtant j’ai vu sa +tanière, moi, à Tarascon,<br> + derrière le Château, le long du Rhône. On +sait d’ailleurs<br> + parfaitement qu’elle est enterrée sous la +Croix-Couverte.</p> + +<p>Et je repris pour en finir:</p> + +<p>-- On nous questionne, bref, sur le nombre, la grosseur et +la<br> + distance des étoiles, combien de milliers de lieues +séparent la terre<br> + du soleil.</p> + +<p>-- Celle-là ne passe pas, cria le Palamard de Noves, +qui est-ce qui<br> + va là-haut pour mesurer les lieues? Vous ne voyez donc +pas que les<br> + savants se moquent de nous : qu’ils voudraient nous faire +accroire<br> + que les pigeonneaux tètent? Une jolie science que de +vouloir compter<br> + les lieues du soleil à la lune : qu’est-ce que cela +peut bien nous<br> + faire? Ah! si vous me parliez de connaître la lune pour +semer le<br> + céleri, ou bien d’ôter les poux des +fèves ou de guérir le mal des<br> + porcs, je vous dirais : voilà une science, mais tout ce +que nous<br> + conte ce garçon, c’est des fariboles.</p> + +<p>-- Tais-toi donc, va, gros bouc, cria toute la bande, ce +jeune<br> + dégourdi en a plus oublié peut-être que tout +ce que tu peux savoir...<br> + C’est égal, mes amis, il faut une fameuse tête +pour pouvoir y serrer<br> + tout ce qu’il nous a dit!</p> + +<p>-- Pauvre petit, disaient de moi les jeunes filles, regardez +comme il<br> + est pâlot! On voit bien que la lecture, allez, ça +ne fait pas du<br> + bien. S’il avait passé son temps à la queue +de la charrue, il aurait<br> + assurément plus de couleur que ça... Puis, +à quoi sert d’en savoir<br> + tant?</p> + +<p>-- Moi, fit alors le Rond, je n’ai été, en +fait d’école, qu’à celle<br> + de M. Bêta! Je ne sais ni A ni B. Mais je vous certifie +que s’il<br> + m’avait fallu faire entrer dans le "coco" la cent +millième part de ce<br> + qu’on leur demande pour passer bachelier, on aurait pu, +voyez-vous,<br> + prendre la mailloche et les coins et me taper sur la +caboche.<br> + Inutile! les coins se seraient épointés.</p> + +<p>-- Eh bien! les camarades, conclut le Remontrant, savez-vous +ce qu’il<br> + faut faire? Quand nous allons à quelque fête, +où l’on fait courir les<br> + taureaux, soit qu’il y ait de belles luttes il nous arrive +souvent de<br> + rester un jour de plus pour voir qui enlèvera le prix ou +la<br> + cocarde... Nous sommes à Nîmes : voilà un +gars de Maillane qui,<br> + demain matin, va passer bachelier. Au lieu de partir ce +soir,<br> + messieurs, couchons à Nîmes et demain nous saurons +au moins si notre<br> + Maillanais a passé bachelier.</p> + +<p>-- Ça va! dirent les autres, de toutes les +façons la journée est<br> + perdue : allons, il faut voir la fin.</p> + +<p>Le lendemain matin, le coeur passablement ému, je +retournai a l’Hôtel<br> + de Ville avec tous les candidats qui devaient se +présenter. Mais déjà<br> + pas mal d’entre eux n’étaient pas si fiers que +la veille. Dans une<br> + grande salle devant une grande table chargée +d’écritoires, de papiers<br> + et de livres, il y avait, assis gravement sur leurs chaises, +cinq<br> + professeurs, en robes jaunes, cinq fameux professeurs venus +exprès de<br> + Montpellier avec le chaperon bordé d’hermine sur +l’épaule et la toque<br> + sur la tête. C’était la Faculté des +Lettres, et voyez le hasard : un<br> + d’eux était M. Saint-René Taillandier, qui +devait quelques ans après<br> + devenir le patron, le chaleureux patron de notre langue +provençale.<br> + Mais à cette époque, nous ne nous connaissions pas +et l’illustre<br> + professeur ne se doutait certes pas que le petit campagnard +qui<br> + bredouillait devant lui deviendrait quelque jour un de ses bons +amis.</p> + +<p>Je jouai de bonheur : je fus reçu, et je m’en +allai par la ville,<br> + comme porté par les anges. Mais, comme il faisait chaud, +je me<br> + rappelle que j’avais soif; et, en passant devant les +cafés, avec ma<br> + houssine en l’air, je pantelais de voir, blanchissante dans +les<br> + verres, la bonne bière écumeuse. Mais +j'étais si craintif et si<br> + novice dans la vie, que je n’avais jamais mis les pieds +dans un café,<br> + et je n’osais pas y entrer!</p> + +<p>Que faisais-je pour lors? je parcourais les rues de +Nîmes, flambant,<br> + resplendissant, si bien que tous me regardaient et que +d’aucuns,<br> + même, disaient :</p> + +<p>-- Celui-là est bachelier!</p> + +<p>Et quand je rencontrai une borne fontaine, je m’abreuvais +à son eau<br> + fraîche et le roi de Paris n’était pas mon +cousin.</p> + +<p>Mais le plus beau, ensuite, fut au <i>Petit Saint-Jean</i>. +Nos braves<br> + jardiniers m’attendaient impatients, et me voyant venir, +rayonnant à<br> + fondre les brumes, ils s’écrièrent :</p> + +<p>-- Il a passé!</p> + +<p>Les hommes, les femmes, les filles, tout le monde sortit, et +en<br> + veux-tu des embrassades et des poignées de main! On +eût dit que la<br> + manne venait de leur tomber.</p> + +<p>Alors, le Remontrant (celui qui parlait du gosier) demanda la +parole.<br> + Ses yeux étaient humides et il dit :</p> + +<p>-- Maillanais, allez, nous sommes bien contents! vous leur +avez fait<br> + voir, à ces petits messieurs, que de la terre, il ne sort +pas que des<br> + fourmis, il en sort aussi des hommes.<br> + Allons, petites, en avant et un tour de farandole.</p> + +<p>Et nous nous prîmes par les mains et, dans la cour du +<i>Petit</i><br> + <i>Saint-Jean</i>, un bon moment nous farandolâmes. Puis +on s’en fut dîner,<br> + nous mangeâmes une brandade, on but et on chanta +jusqu’à l’heure du<br> + départ.</p> + +<p>Il y a de cela cinquante-huit ans passés. Toutes les +fois que je vais<br> + à Nîmes et que je vois de loin l’enseigne du +<i>Petit Saint-Jean</i>, ce<br> + moment de ma jeunesse reparaît à mes yeux dans +toute sa clarté -- et<br> + je pense avec plaisir à ces braves gens qui, pour la +première fois,<br> + me firent connaître la bonhomie du peuple et la +popularité.</p> + +<p>Enfin me voilà libre dans mon Mas paternel et dans ma +belle plaine de<br> + froment et de fruits, à la vue pacifique de mes Alpiles +bleues, avec<br> + leur Caume au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres, +si<br> + connus, si familiers, le Rocher-Troué, le +Monceau-de-Blé, le<br> + Mamelon-Bâti, la Grosse-Femme! me voilà libre de +revoir, quand venait<br> + le dimanche, ces compagnons de mon jeune âge si +regrettés, si<br> + enviés, quand j’étais dans la geôle. +Avec quel plaisir, quels<br> + enthousiasmes, en nous promenant farauds, sur le cours, +après vêpres,<br> + nous nous contions ce qui nous était arrivé, +depuis qu’on ne s’était<br> + vu : Raphel à la course des hommes avait remporté +le prix; Noël avait<br> + enlevé la cocarde à un taureau; Gion, à +la<br> + charrette qu’on fait courir à la Saint-Eloi avait +mis la plus belle<br> + des mules de Maillane; Tanin s’était loué +pour le mois de semailles<br> + au grand Mas Merlata et Paulet avait riboté, pendant +trois jours et<br> + trois nuits, à la foire de Beaucaire.</p> + +<p>Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, ou, pour +mieux<br> + dire, une promise, avec laquelle ils coquetaient depuis leur +première<br> + communion. Quelques-uns même avaient l’entrée, +c’est-à-dire, le droit<br> + d’aller, le dimanche au soir faire un brin de +veillée à la maison de<br> + leur belle.</p> + +<p>Moi qu’avaient dépaysé mes sept +années d’école, j’étais +hélas! le<br> + seul à garder les manteaux, et, quand nous rencontrions +les volées de<br> + fillettes qui, se tenant par le bras, nous barraient la rue, +je<br> + remarquai qu’avec moi elles n’étaient pas +à l’aise comme avec les<br> + camarades. Elles et eux, se comprenant sur la moindre des +choses,<br> + faisaient leurs gognettes de rien; mais moi j’étais +pour elles devenu<br> + un "monsieur" et si à l’une d’elles +j’avais conté fleurette, elle<br> + n’eût à coup sûr pas voulu croire +à mes paroles.</p> + +<p>De plus, ces gars, élevés dans un cercle +d’idées toutes primaires,<br> + avaient des admirations toujours renouvelées pour des +choses qui moi<br> + ne disaient que peu ou rien : par exemple, une emblavure qui +avait<br> + décuplé ou rendu douze pour un, un haquet dont les +roues battaient<br> + ferme sur l’essieu, un mulet qui tirait fort, une charrette +bien<br> + chargée, ou un fumier<br> + bien empilé.</p> + +<p>Et alors je me rabattais, l’hiver, sur les +veillées où j’eus<br> + l’occasion ainsi d’écouter nos derniers +conteurs : entre autres le<br> + Bramaire, un ancien grenadier de l’armée +d’Italie, qui mangeait<br> + toutes vivantes les cigales et les rainettes, si bien que +ces<br> + bestioles lui chantaient dans le ventre. Il me semble +l’entendre,<br> + lorsqu’il voulait réveiller les auditeurs qui +sommeillaient :</p> + +<blockquote> +<p><i>-- Cric! -- Crac!<br> + -- De la m... dans ton sac,<br> + Du butin dans le mien!</i></p> +</blockquote> + +<p>un souvenir de la caserne ou du temps où, en campagne, +on était campé<br> + sous la tente.</p> + +<p>Un autre qui en savait, des sornettes, à ne plus finir, +c’était le<br> + vieux Dévot auquel je suis heureux de payer ici ma dette +car, si<br> + simple qu’elle fût, je lui dois la donnée de +mon poème de <i>Nerto</i>. Et<br> + à propos de ces veillées, nous allons en toucher +un mot. Aujourd’hui<br> + dans nos villages, les paysans, après souper, vont au +café faire leur<br> + partie de billard, de manille ou d’un jeu de cartes +quelconque, et,<br> + des veillées anciennes, c’est à peine +s’il en reste une espèce de<br> + semblant chez quelques artisans qui travaillent à la +lampe, tels que<br> + les menuisiers ou bien les cordonniers.</p> + +<p>Mais en ce temps, la mode de ces réunions joyeuses +était loin d’être<br> + perdue : et elles se tenaient en général dans les +étables ou dans les<br> + bergeries, parce que là avec le bétail, on se +trouvait plus<br> + chaudement. L’usage était que chaque veilleur ou +habitué de la<br> + veillée fournît la chandelle à son tour, et +il fallait que la<br> + chandelle durât deux soirées, de sorte que, quand +les assistants la<br> + voyaient à moitié usée, ils se levaient et +allaient au lit.</p> + +<p>Seulement pour que la chandelle s’usât moins +rapidement, on mettait<br> + sur le lumignon, savez-vous quoi? un grain de sel; on la +posait<br> + debout sur le fond d’une portoire ou d’un cuvier +renversé, et les<br> + femmes qui filaient ou qui berçaient leurs petits (car +les mères<br> + apportaient les berceaux à la veillée) avec leurs +hommes et leurs<br> + enfants s’asseyaient tout autour, sur la litière ou +sur des billots.<br> + Lorsqu’il n’y avait pas de sièges, les +fileuses, une devant l’autre,<br> + la quenouille au côté (quenouille de roseau +renflée et coiffée de<br> + chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin +d’éclairer<br> + leur fil, et l’on y disait des contes, interrompus souvent +par un<br> + ébrouement des bestiaux, un bêlement ou un +braiment. Parmi ces contes<br> + de veillée, celui que je vais vous dire se +répétait fréquemment,<br> + parce qu’un de mes oncles, le bon M. Jérôme, y +avait joué un rôle et<br> + que c’était un conte vrai.</p> + +<p>Vers 1820 ou 25, peu importe la date, à Maillane mourut +un certain<br> + Claudillon; et comme il n’avait pas d’enfants, sa +maison resta close<br> + pendant cinq ou six mois. Pourtant un locataire à la fin +vint<br> + l’habiter et les fenêtres se rouvrirent.</p> + +<p>Mais, quelques jours après, il courut dans Maillane une +rumeur<br> + étrange : la maison de Claudillon était +hantée. Le nouvel habitant et<br> + sa femme entendaient ravauder et far- fouiller toute la nuit : +un<br> + bruit particulier, comme si on remuait du papier, du parchemin. +Dès<br> + qu’on allumait la lampe, on n’entendait plus rien; et +dès qu’on<br> + l’éteignait, recommençait de plus belle le +froissement mystérieux.<br> + Ils eurent beau, les locataires, fureter, virer, tourner dans +tous<br> + les coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous le +lit,<br> + sous l’escalier, sous les planches de l’évier, +ils ne virent rien qui<br> + pût expliquer peu ou prou le remuement nocturne, et ce +bruit tous les<br> + jours renaissait dans la nuit; à ce point vous dirai-je +que ces gens<br> + prirent peur et déménagèrent en disant aux +voisins : "Y couche qui<br> + voudra, dans la maison de Claudillon : les revenants la +hantent." Et<br> + ils partirent.</p> + +<p>Les voisins assez effrayés voulurent voir aussi ce qui +se passait là;<br> + et les plus courageux, armés de fourches et de fusils, +vinrent tour à<br> + tour coucher dans la maison de Claudillon. Mais sitôt la +lampe<br> + éteinte, le maudit remuement avait lieu de nouveau; les +parchemins se<br> + maniaient -- et on ne pouvait jamais voir d’où +provenait le bruit.</p> + +<p>Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles +qu’on adresse<br> + aux revenants pour les exorciser :</p> + +<blockquote> +<p>-- <i>Si tu es bonne âme, parle-moi!<br> + -- Si tu es mauvaise, disparais!</i></p> +</blockquote> + +<p>Cela ne leur faisait pas plus qu’une pâtée +de son aux chats, et le<br> + bruit s’entendait toujours la même chose ; et au +four, au moulin, aux<br> + lavoirs à la veillée, on ne parlait que des +revenants.</p> + +<p>-- Si l’on pouvait, disaient les gens, savoir qui est-ce +qui revient,<br> + en faisant prier pour elle, la pauvre âme, bien sûr, +entrerait en<br> + repos.</p> + +<p>-- Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez-vous que ce soit? ce +ne peut<br> + être que Claudillon... Le pauvre Claudillon, n ayant pas +laissé<br> + d’enfants, n’aura pas eu de service, et +l’âme du défunt certainement<br> + doit être en peine.</p> + +<p>-- C’est cela, conclut-on, Claudillon doit être en +peine.</p> + +<p>Et aussitôt les femmes, entre voisines et liard à +liard ramassèrent<br> + de quoi faire dire une messe au pauvre Claudillon. Le +prêtre dit la<br> + messe ; il fit pour Claudillon les prières voulues, et +quelques<br> + Maillanais de bonne volonté retournèrent voir, la +nuit, s’il y avait<br> + toujours hantise.</p> + +<p>Hantise de plus en plus : c’était un remuement de +papiers, de<br> + parchemins, qui faisait dresser les cheveux! et chacun ajoutait +la<br> + sienne : au haut de l’escalier on avait trouvé une +botte, une botte<br> + toute cirée : d’autres avaient aperçu, par le +trou de l’évier, un<br> + spectre entouré de flammes qui descendait de la +cheminée ! Isabeau la<br> + boisselière conta que le matin, en faisant la chasse aux +puces, elle<br> + trouvait sur son corps des bleus -- qui sont des pinçons +des morts;<br> + et Nanon de la Veuve assurait que, la nuit, on l’avait +tirée par les<br> + pieds.</p> + +<p>Les hommes, le dimanche, près du puits de la Place, +s’entretenaient<br> + tous de la chose et disaient:</p> + +<p>-- Claudillon, le pauvre Claudillon, était pourtant un +brave homme :<br> + il n’est pas croyable que ce soit lui.</p> + +<p>-- Mais alors qui serait-ce?</p> + +<p>Le grand Charles, un pince-sans-rire que tout le monde +respectait,<br> + car il les dominait tous, autant par la stature de son corps +de<br> + géant, que par l’aplomb de sa parole, dit +après avoir toussé :</p> + +<p>-- N’est-ce pas clair? Du moment qu’on remue des +papiers, ce doit<br> + être des notaires.</p> + +<p>Tout le monde s’écria :</p> + +<p>-- Le grand Charles a raison, ce doit être des notaires +puisqu’ils<br> + remuent des papiers : -- et tenez, ajouta le vieux Maître +Ferrut, je<br> + m’en souviens maintenant, cette maison s’était +vendue, dans ma<br> + jeunesse, au tribunal; elle venait d’un héritage +où l’on avait<br> + plaidé, vingt ans peut-être, à Tarascon; et +tant grattèrent les<br> + notaires, les avocats, les procureurs, que ma, foi, tout se +mangea...<br> + Parbleu, ces gens doivent brûler comme des chaufferettes; +et rien<br> + d’étonnant qu’ils reviennent fureter dans les +actes et les écrits<br> + qu’ils ont passés.</p> + +<p>-- Ce sont des notaires! ce sont des notaires! L’on +n’entendait plus<br> + que cela dans les rues de Maillane. Les Maillanais n’en +dormaient<br> + plus et, lorsqu’ils en parlaient, en avaient la chair de +poule.</p> + +<p>-- Ha! nous le verrons bien, si ce sont des notaires! dit<br> + flegmatiquement M. Jérôme le moulinier de soie.</p> + +<p>Feu mon oncle Jérôme avait servi dans les Dragons +où il fut<br> + brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait fièrement +au haut du<br> + nez, la glorieuse balafre d’un beau coup de bancal +qu’un hussard<br> + allemand, à la bataille d’Austerlitz, ne lui donna +pas pour rire.<br> + Acculé près d’un mur, il s’était +défendu seul contre vingt cavaliers<br> + qui le sabraient, jusqu’à ce qu’il +tombât, la face coupée en deux par<br> + un revers de lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept +sous<br> + par jour, dont il avait tout juste pour le tabac qu’il +prisait.</p> + +<p>Il était, cet oncle Jérôme, le plus fameux +chasseur à la pipée que<br> + j’aie connu. Peu lui importaient les affaires, la famille, +le négoce<br> + : quand venait la saison, tous les matins, il partait en chasse. +Sa<br> + pincette dans une main, portant sur les épaules la grande +cage de<br> + verdure sous laquelle il se cachait, lorsqu’il traversait +des<br> + chaumes, on aurait dit un arbre en marche. Et il ne revenait +jamais<br> + sans avoir attrapé trois ou quatre douzaines de +culs-blancs ronds de<br> + graisse, dont il se régalait avec M. Chabert, ancien +chirurgien de<br> + l’armée d’Espagne, qui avait vu Madrid avec le +roi Joseph. On<br> + débouchait alors le vin de Frigolet et, nargue du souci, +ils buvaient<br> + à la santé des Espagnoles et des Hongroises.</p> + +<p>Mais bref, M. Jérôme chargea ses pistolets et, +tranquille comme quand<br> + il allait à la pipée, il vint, à la nuit +close, se blottir dans la<br> + maison du pauvre Claudillon. Muni d’une lanterne sourde, +qu’il<br> + recouvrit de son manteau, il s’étendit là sur +deux chaises, attendant<br> + que les "notaires" remuassent leurs papiers.</p> + +<p>Tout à coup, frou-frou! cra-cra! voilà les +papiers qui se froissent,<br> + et que voit-il? deux rats, deux gros rats qui s’enfuient +là-haut sous<br> + la soupente.</p> + +<p>Car dans cette maison, comme on en voit dans beaucoup +d’autres, il y<br> + avait, pour recouvrir l’escalier, une soupente.</p> + +<p>M. Jérôme monta sur une chaise, et sur le +plancher du réduit trouva<br> + tout bonnement des feuilles de vigne sèches.</p> + +<p>Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, parait-il, +rentré<br> + ses raisins et les avait étendus sur les ais de la +soupente, en un<br> + lit de feuilles de vigne. Lorsqu’il fut mort, les rats +mangèrent les<br> + raisins et, les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits, +venaient<br> + fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains qu’il +pouvait y<br> + avoir encore.</p> + +<p>Mon oncle enleva les feuilles et s’en revint coucher. Le +lendemain<br> + matin, lorsqu’il alla sur la place :</p> + +<p>-- Eh bien! monsieur Jérôme, lui dirent les +paysans, vous avez l’air<br> + quelque peu pâle! les notaires sont revenus?</p> + +<p>M. Jérôme répondit :</p> + +<p>-- Vos notaires, c’était un couple de rats qui +remuaient des feuilles<br> + au-dessus de la soupente, des feuilles de vigne +sèches.</p> + +<p>Un immense éclat de rire prit les bons Maillanais; et, +depuis ce<br> + jour-là, les gens de mon village n’ont plus cru aux +revenants.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE IX</h2> + +<h3>LA RÉPUBLIQUE DE 1848</h3> + +<p>La vieille Riquelle. -- Mon père nous raconte +l’ancienne Révolution.<br> + -- La déesse Raison. -- Le père du banquier +Millaud. -- Les<br> + républicains de Provence. -- Le Thym. -- Le carnaval. -- +Les<br> + remontrances paternelles. -- M. Durand-Maillane. -- Les +machines<br> + agricoles. -- Les moissons d’autrefois. -- Les trois +beaux<br> + moissonneurs.</p> + +<p>Cet hiver-là, les gens étant unis, tranquilles +et contents, car les<br> + récoltes ne se vendaient pas trop mal et l’on ne +parlait plus, grâce<br> + à Dieu, de politique, il s’était +organisé, dans notre pays de<br> + Maillane, en manière d’amusement, des +représentations de tragédies et<br> + de comédies; et je l’ai déjà dit, avec +toute l’ardeur de mes dix-sept<br> + ans, j’y jouais mon petit rôle. Mais sur ces +entrefaites, vers la fin<br> + de février, adieu la paix bénie! éclata la +Révolution de 1848.</p> + +<p>A l’entrée du village, dans une maisonnette de +pisé, dont une treille<br> + ombrageait la porte, demeurait à cette époque une +bonne vieille femme<br> + qu’on appelait Riquelle. Habillée à la mode +des Arlésiennes<br> + d’autrefois, elle portait une grande coiffe aplatie sur la +tête et<br> + sur cette coiffe un chapeau à larges bords, plat et en +feutre noir.<br> + De plus, un bandeau de gaze, espèce de voilette blonde +attachée sous<br> + le menton, lui encadrait les joues. Elle vivait de sa quenouille +et<br> + de ses quelques coins de terre. Mais proprette, soignée +et diserte en<br> + paroles, on voyait qu’elle avait dû être jadis +une élégante.</p> + +<p>Lorsque à sept ou huit ans, avec mon sachet sur le dos, +je venais à<br> + l’école, je passais tous les jours devant la maison +de Riquelle; et<br> + la vieille qui filait, assise vers sa porte, sur son petit banc +de<br> + pierre, m’appelait et me disait :</p> + +<p>-- N’avez-vous point, à votre Mas, des pommes +rouges?</p> + +<p>-- Je ne sais pas, lui répondais-je.</p> + +<p>-- Quand tu viendras encore, mignon, apporte-m’en +quelqu’une.</p> + +<p>Et j’oubliais toujours de faire la commission, et +toujours dame<br> + Riquelle, en me voyant passer, me parlait de ces pommes, si bien +qu’à<br> + la fin je dis à mon père :</p> + +<p>-- Il y a la vieille Riquelle qui toujours me demande de lui +porter<br> + des <i>pommes rouges.</i></p> + +<p>-- La sacrée vieille masque! me grommela mon +père, lorsqu’elle t’en<br> + parlera encore, dis-lui : "Elles ne sont pas mûres, ni +à présent, ni<br> + de longtemps."</p> + +<p>Et ensuite quand la vieille me réclama ses pommes +rouges :</p> + +<p>-- Mon père, lui criai-je, m’a dit qu’elles +n’étaient pas mûres, ni à<br> + présent, ni de longtemps.</p> + +<p>Et Riquelle, à partir de là, ne me parla plus de +ses pommes.</p> + +<p>Mais le lendemain du jour où l’on connut dans nos +campagnes les<br> + journées de février et la proclamation de la +République, à Paris, en<br> + venant au village pour savoir les nouvelles, la première +personne que<br> + je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son +seuil,<br> + requinquée, animée, avec une topaze qui +scintillait à son doigt, elle<br> + me dit :</p> + +<p>-- Les pommes rouges sont donc mûres cette fois! on dit +qu’on va<br> + planter les arbres de la liberté? Nous allons en manger, +mignon, de<br> + ces bonnes pommes du paradis terrestre...<br> + O sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir! +Frédéric, mon<br> + enfant, fais-toi républicain!</p> + +<p>-- Mais lui dis-je, Rîquelle, la belle bague que vous +avez!</p> + +<p>-- Ha! fit-elle, tu peux le dire, qu’elle est belle, +cette bague !<br> + Tiens, je ne l’avais plus mise depuis que Bonaparte +était parti pour<br> + l'île d’Elbe... C’est un ami que nous avions, un +ami de la famille,<br> + qui me l’avait donnée, dans le temps (ah! quel +temps) où nous<br> + dansions la Carmagnole...</p> + +<p>Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas de danse, la +vieille<br> + dans sa maison rentra en crevant de rire.</p> + +<p>Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en soupant, les +nouvelles<br> + de Paris, et puis, comme en riant je rapportais le propos de +la<br> + vieille Riquelle, mon père gravement prit la parole et +dit :</p> + +<p>-- La République, je l’ai vue une fois. Il est +à souhaiter que<br> + celle-ci ne fasse pas des choses atroces comme l’autre. On +tua Louis<br> + XVI et la reine son épouse : et de belles princesses, des +prêtres,<br> + des religieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit +mourir en<br> + France, qui sait combien? Les autres rois, coalisés, nous +déclarèrent<br> + la guerre. Pour défendre la République, il y eut +la réquisition et la<br> + levée en masse. Tout partit : les boiteux, les mal +conformés, les<br> + borgnes, allèrent au dépôt faire de la +charpie. Je me souviens du<br> + passage des bandes d’Allobroges qui descendaient vers +Toulon: "Qui<br> + vive? -- "Allobroge!" L’un d’eux saisit mon +frère, qui n’avait que<br> + douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : Crie <i>Vive +la<br> +</i> <i>République</i>! lui fit-il, ou tu es mort!" Le +pauvre enfant cria, mais<br> + son sang se tourna et il en mourut. Les nobles, les bons +prêtres,<br> + tous ceux qui étaient suspects, furent obligés +d’émigrer pour<br> + échapper à la guillotine; l’abbé +Riousset déguisé en berger, gagna le<br> + Piémont avec les troupeaux de M. de Lubières. Nous +autres, nous<br> + sauvâmes M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien +à ferme.<br> + C’était le capiscol de Saint-Marthe à +Tarascon. Trois mois nous le<br> + gardâmes caché dans un caveau que nous avions +creusé sous les<br> + futailles; et quand venaient au Mas les officiers municipaux ou +les<br> + gendarmes du district, pour compter les agneaux que nous avions +au<br> + bercail, les pains que nous avions sous la claie ou dans la +huche (en<br> + vertu de la loi dite du maximum), vite ma pauvre mère +faisait frire à<br> + la poêle une grosse omelette au lard. Une fois qu’ils +avaient mangé<br> + et bu leur soûl, ils oubliaient (ou faisaient semblant) de +faire<br> + leurs perquisitions, et ils repartaient portant des branches +de<br> + laurier pour fêter les victoires des armées +républicaines. Les<br> + pigeonniers furent démolis, on pilla les châteaux, +on brisa les<br> + croix, on fondit les cloches. Dans les églises on +éleva des montagnes<br> + de terre, où l’on planta des pins, des +genévriers, des chênes nains.<br> + Dans la nôtre, à Maillane, était tenu le +club; et si vous négligiez<br> + d’aller aux réunions civiques, vous étiez +dénoncés, notés comme<br> + suspects. Le curé, qui était un poltron et un +pleutre, dit un jour du<br> + haut de la chaire (je m'en souviens, car j’y étais) +: "Citoyens,<br> + jusqu’à présent, tout ce que nous vous +contions, ce n’était que<br> + mensonges." Il fit frémir d’indignation; et +s’ils n’avaient pas eu<br> + peur, les gens, les uns des autres, on l’aurait +lapidé. C’est le même<br> + qui dit une autre fois, à la fin de son prône : "Je +vous avertis, mes<br> + frères, que si vous aviez connaissance de quelque +émigré caché, vous<br> + êtes nus en conscience, et sous cas de péché +mortel, de venir le<br> + dénoncer tout de suite à la commune." Enfin, on +avait aboli les,<br> + fêtes et les dimanches, et chaque dixième jour, +qu’on appelait le<br> + <i>décadi</i>, on adorait en grande pompe la +déesse RAISON. Or, savez-vous<br> + qui était la déesse à Maillane?</p> + +<p>-- Non, répondîmes-nous.</p> + +<p>-- C’était la vieille Riquelle.</p> + +<p>-- Est-ce possible! criâmes-nous.</p> + +<p>-- Riquelle, poursuivit mon vénérable +père, était la fille du<br> + cordonnier Jacques Riquel qui, au temps de la Terreur, fut le +maire<br> + de Maillane.</p> + +<p>Oh! la garce! A cette époque, elle avait dix-huit ans +peut-être, et<br> + fraîche et belle fille, des plus jolies du pays. Nous +étions de la<br> + même jeunesse; son père mêmement m’avait +fait des souliers, des<br> + souliers en museau de tanche, que je portai à +l’armée lorsque je<br> + m’engageai... Eh bien! si je vous disais que je l’ai +vue, Riquelle,<br> + habillée en déesse, la cuisse demi-nue, un sein +décolleté, le bonnet<br> + rouge sur la tête, et assise en ce costume sur +l’autel de l’église!</p> + +<p>A la table, en soupant, vers la fin de février de 1848, +voilà ce que<br> + racontait maître François, mon père.</p> + +<p>Maintenant vous allez voir.</p> + +<p>Quand je publiai <i>Mireille</i> environ onze ans +après, me trouvant à<br> + Paris, je fus invité par le banquier Millaud, celui qui +fonda <i>le</i><br> + <i>Petit Journal</i>, à un des grands dîners que +l’aimable Mécène offrait,<br> + chaque semaine, aux artistes, savants et gens de lettres en +renom.<br> + Nous étions une cinquantaine; et Mme Millaud, une juive +superbe,<br> + avait d’un côté Méry et moi de +l’autre, ce me semble. Sur la fin du<br> + repas, un vieillard mis simplement, avec une longue veste, et +coiffé<br> + d’une calotte, du haut bout de la table me cria en +provençal :</p> + +<p>-- Monsieur Mistral, vous êtes de Maillane?</p> + +<p>-- C’est le père, me dit-on, du banquier qui nous +reçoit.</p> + +<p>Et, la table étant trop longue pour pouvoir converser, +je me levai et<br> + vins causer avec le bon vieillard.</p> + +<p>-- Vous êtes de Maillane? reprit-il.</p> + +<p>-- Oui, répondis-je.</p> + +<p>-- Connaissez-vous la fille du nommé Jacques Riquel, +qui a été jadis<br> + maire de votre commune?</p> + +<p>-- Si je la connais! Riquelle la déesse? mais nous +sommes bons amis.</p> + +<p>-- Eh bien! dit le vieillard, quand nous venions à +Maillane, pour<br> + vendre nos poulains, car en ce temps nous vendions des chevaux, +des<br> + mulets, je vous parle de cinquante ans au moins...</p> + +<p>-- Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas vous, +monsieur<br> + Millaud, qui lui auriez fait cadeau d’une bague de +topaze?</p> + +<p>-- Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif tout en +branlant<br> + la tête et notant émoustillé, vous a +parlé de cela? Ah! mon brave<br> + monsieur, qui nous a vus et qui nous voit...</p> + +<p>A ce moment, le banquier Millaud, qui s’était +levé de table, vint,<br> + ainsi qu’il faisait après tous ses repas, +s’incliner devant son père<br> + qui, lui imposant les mains à la façon des +patriarches, lui donna sa<br> + bénédiction.</p> + +<p>Pour en revenir à moi, en dépit des +récits entendus dans ma famille,<br> + cette irruption de liberté, de nouveauté qui +crève les digues lorsque<br> + arrive une révolution, m’avait, il faut bien le +dire, trouvé tout<br> + flambant neuf et prêt à suivre l’élan. +Aux premières proclamations<br> + signées et illustrées du nom de Lamartine, mon +lyrisme bondit en un<br> + chant incandescent que les petits journaux d’Arles et +d’Avignon<br> + donnèrent :</p> + +<blockquote> +<p><i>Réveillez-vous, enfants de la Gironde,<br> + Et tressaillez dans vos sépulcres froids :<br> + La liberté va rajeunir le monde...<br> + Guerre éternelle entre nous et les rois!</i></p> +</blockquote> + +<p>Un enthousiasme fou m’avait enivré soudain pour +ces idées libérales,<br> + humanitaires, que je voyais dans leur fleur : et mon +républicanisme,<br> + tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me +traitèrent de<br> + "peau retournée" faisait la félicité des +républicains du lieu qui,<br> + étant le petit nombre, étaient fiers et ravis de +me voir avec eux<br> + chanter la<br> + <i>Marseillaise</i>.</p> + +<p>Or, chez ces hommes-là, descendants pour la plupart des +démagogues<br> + populaires qu’à la Révolution on nommait "les +braillards" tous les<br> + vieux préjugés, rancunes et rengaines de +l’ancienne République<br> + s’étaient, de père en fils, transmis comme un +levain.</p> + +<p>Une fois, que j’essayais de leur faire comprendre les +rêves généreux<br> + de la République nouvelle, sans cacher mon horreur pour +les crimes<br> + qui firent, au temps de la première, périr tant +d’innocents :</p> + +<p>-- Innocents, me cria d’une voix de tonnerre le vieux +Pantès, mais<br> + vous ignorez donc que les aristocrates avaient juré, les +monstres, de<br> + jouer aux boules avec les têtes des patriotes?</p> + +<p>Et, me voyant sourire, le vieux Brulé me dit :</p> + +<p>-- Connaissez-vous l’histoire du château de +Tarascon?</p> + +<p>-- Quelle histoire? répondis-je.</p> + +<p>-- L’histoire de la fois où le représentant +Cadroy vint donner<br> + l’impulsion aux contre-révolutionnaires... +Écoutez-la et vous saurez<br> + le motif de ce refrain que les Blancs, de temps à autre, +nous<br> + chantent sur la moustache :</p> + +<blockquote> +<p><i>De bric ou de broc<br> + Ils feront le saut<br> + De la fenêtre<br> + De Tarascon,<br> + Dedans le Rhône:<br> + Nous n’en voulons plus<br> + De ces gueux-là,<br> + De Ces gueux<br> + De sans-culottes</i></p> +</blockquote> + +<p>Vous savez, ou vous ignorez, qu’à la chute de +Robespierre, les<br> + modérés tombèrent sur les bons patriotes et +en remplirent les<br> + prisons. A Tarascon ils firent monter les prisonniers, tout nus +comme<br> + des vers, au sommet du château, et de là, ils les +forçaient, à coups<br> + de baïonnettes, de sauter dans le Rhône par la +fenêtre qui s’y<br> + trouve. C’est alors qu’un nommé Liautard, de +Graveson, qui est encore<br> + en vie, étant resté le dernier pour faire le +plongeon, profita d’un<br> + moment où on l’avait laissé seul, +dépouilla sa chemise, qu’il jeta<br> + avec les autres, et alla se cacher dans un tuyau de +cheminée, de<br> + sorte que les brigands, lorsqu’ils revinrent de +là-haut et qu’ils<br> + comptèrent les chemises, crurent avoir tout noyé, +et vidèrent les<br> + lieux. Liautard, la nuit venue, gagna le haut du château; +puis par<br> + une corde qu’il avait faite avec les vêtements des +autres, ils<br> + descendit aussi bas qu’il put, puis plongea dans le +Rhône, qu’il<br> + traversa à la nage, et s’en vint à Beaucaire +frapper chez un ami qui<br> + lui donna l’hospitalité.</p> + +<p>-- Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme +rageur<br> + qui sans cesse cognait sur le casaquin des prêtres), le +pauvre<br> + Balarin qui pêchait à la ligne en 1815 +là-bas dans la<br> + Font-Mourguette, et qu’ils assassinèrent parce +qu’il ne voulait pas<br> + crier : "Vive le roi!"</p> + +<p>-- Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui, +vers<br> + la même époque, fut abattu d’un coup de fusil +tiré à travers la<br> + porte!</p> + +<p>-- Et Trestaillon! avançait l’un.</p> + +<p>-- Et le Pointu! ajoutait l’autre.</p> + +<p>Telles étaient les invectives qui, d’un +côté comme de l’autre, avec<br> + la république étaient revenues sur l’eau. Et, +ici comme ailleurs,<br> + cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les +Rouges<br> + commencèrent de porter la ceinture et la cravate rouge, +et les Blancs<br> + les portèrent vertes. Les premiers se fleurirent avec des +bouquets de<br> + thym, emblème de la Montagne; les seconds +arborèrent les fleurs de<br> + lis royales. Les républicains plantaient des arbres de la +liberté; la<br> + nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent +les<br> + bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple, +ces<br> + Provençaux de même race qui, un mois avant, +jouaient, plaisantaient,<br> + banquetaient ensemble, maintenant, pour des vétilles +qui<br> + n’aboutissaient à rien, se seraient mangé le +foie.</p> + +<p>Par suite, les jeunes gens, c’est-à-dire tous ceux +de la même<br> + conscription, nous nous séparâmes en deux partis; +et chaque fois,<br> + hélas! que le dimanche au soir, après avoir bu un +coup, on<br> + s’entre-croisait à la farandole, pour rien on en +venait aux mains.</p> + +<p>Aux derniers jours du carnaval, les garçons ont coutume +de faire le<br> + tour des fermes pour quêter des oeufs, du petit +salé, et ramasser de<br> + quoi manger quelques omelettes. Ils font ces +tournées-là en dansant<br> + la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant<br> + d’ordinaire des couplets comme ceux-ci :</p> + +<blockquote> +<p><i>Mettez la main, dame, au clayon:<br> + De chaque main un petit fromage !<br> + Mettez la main dans le saloir,<br> + Donnez un morceau de jarret!<br> + Mettez la main au panier d’oeufs,<br> + Donnez-en trois ou six ou neuf</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais nous, cette année-là, en faisant la +quête aux oeufs, comme des<br> + niais que nous étions, nous ne chantions que la +politique. Les Blancs<br> + disaient:</p> + +<blockquote> +<p><i>Si Henri V venait demain,<br> + Oh! que de fétes, oh! que de fétes;<br> + Si Henri V venait demain,<br> + Oh! que de fétes nous ferions.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et les Rouges répondaient :</p> + +<blockquote> +<p><i>Henri V est aux îles<br> + Qui pèle de l’osier,<br> + Pour en coiffer les filles<br> + Amies du vert et blanc.</i></p> +</blockquote> + +<p>Quand nous eûmes, le soir, dans notre coterie, +mangé l’omelette au<br> + lard et vidé nombre de bouteilles, nous sortîmes du +cabaret, comme on<br> + le fait dans les villages, en manches de chemise avec la +serviette au<br> + cou; et au son du tambour, les falots à la main, nous +dansâmes la<br> + Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue :</p> + +<blockquote> +<p><i>La fleur du thym, ô mes amis,<br> + Va embaumer notre pays:<br> + Plantons le thym, plantons le thym,<br> + Républicains, il reprendra!<br> + Faisons, faisons la farandole<br> + Et la montagne fleurira.</i></p> +</blockquote> + +<p>Puis nous brûlâmes Carême-prenant, nous +criâmes : "Vive Marianne!" en<br> + faisant flotter nos ceintures rouges, bref, nous fîmes +grand tapage.</p> + +<p>Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce +jour-là,<br> + mon père qui m’attendait, sérieux, solennel, +comme aux grandes<br> + circonstances, me dit :</p> + +<p>-- Viens par ici, Frédéric, j’ai à +te parler.</p> + +<p>Je me songeai : Aïe! aïe! aïe! Cette fois nous +y voici, aux bouillons<br> + de la lessive!</p> + +<p>Et sortant de la maison, lui devant, moi derrière, -- +le suivant sans<br> + souffler mot, -- il me mena vers un fossé qui +était à environ cent<br> + pas de la ferme, et m’ayant fait asseoir auprès de +lui sur le talus,<br> + il commença :</p> + +<p>-- Que m’a-t-on dit? qu’hier, tu as fait bande avec +ces polissons qui<br> + braillent "Vive Marianne", que tu dansas la Carmagnole! que +vous<br> + fîtes flotter vos ceintures rouges en l’air! Ah! mon +fils tu es<br> + jeune! C’est avec cette danse et c’est avec ces cris +que les<br> + révolutionnaires fêtaient l’échafaud. +Non content d’avoir fait mettre<br> + sur les journaux une chanson où tu méprises les +rois... Mais que<br> + t'ont fait, voyons, ces pauvres rois?</p> + +<p>A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris +pour<br> + répondre et mon père continuant:</p> + +<p>-- M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisqu’il +avait<br> + présidé la fameuse Convention, mais aussi sage que +savant, ne la<br> + voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour +qu’il causait<br> + avec Pélissier le jeune, qui était son neveu (nous +étions voisins de<br> + mas et mon père, maître Antoine, se trouvait avec +eux), un jour,<br> + dis-je, qu’il causait avec son neveu Pélissier, +conventionnel aussi,<br> + et que celui-ci se vantait d’avoir voté la mort : +"Tu es jeune,<br> + Pélissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et +quelque jour<br> + tu le verras, le peuple va payer par des millions de têtes +celles de<br> + son roi!" Ce qui ne fut que trop vérifié, +hélas! que trop vérifié par<br> + vingt années de rude guerre.</p> + +<p>-- Mais, répondis-je, cette République-ci ne +veut pas faire de mal;<br> + on vient d’abolir la mort en matière politique. Au +gouvernement<br> + provisoire figurent les premiers de France, l’astronome +Arago, le<br> + grand poète Lamartine, et les prêtres +bénissent les arbres de la<br> + liberté... D’ailleurs, mon père, si vous me +permettez de vous le<br> + demander, n’est-il pas vrai qu’avant 1789 les +seigneurs opprimaient<br> + un peu trop les manants?</p> + +<p>-- Oui, fit mon brave père, je ne conteste pas +qu’il y eut des abus,<br> + de gros abus... Je vais t’en citer un exemple : Un jour, je +n’avais<br> + pas plus de quatorze ans, peut-être, je venais de +Saint-Remy,<br> + conduisant une charretée de paille roulée en +trousses, et, par le<br> + mistral qui soufflait, je n’entendais pas la voix d’un +monsieur dans<br> + sa voiture qui venait derrière moi et qui criait +paraît-il, pour me<br> + faire garer. Ce personnage, qui était, ma foi, un +prêtre noble (on<br> + l’appelait M. de Verclos) finit par passer ma charrette et, +sitôt<br> + vis-à-vis de moi, il me cingla un coup de fouet à +travers le visage,<br> + qui me met tout en sang. Il y avait, tout près de +là, quelques<br> + paysans qui bêchaient : leur indignation fut telle que, +mon ami de<br> + Dieu, malgré que la noblesse fût alors +sacrée pour tous, à coups de<br> + mottes, ils l’assaillirent, tant qu’il fut à +leur portée. Ah! je ne<br> + dis pas non, il y en avait de mauvais, parmi ces "Ci- devant" et +la<br> + Révolution, à ses premiers débuts, nous +avait assez séduits...<br> + Seulement, peu à peu, les choses se gâtèrent +et, comme toujours, les<br> + bons payèrent pour les méchants.</p> + +<p>Cela suffit pour vous montrer l’effet produit sur moi, et +dans nos<br> + villages par les événements de 1848. Dès +l’abord, on aurait dit que<br> + le chemin était uni. Pour les représenter, dans +l’Assemblée<br> + Nationale, les Provençaux, pleins de sagesse, avaient +parmi les bons<br> + envoyé les meilleurs : des hommes comme Berryer, +Lamartine,<br> + Lamennais, Béranger, Lacordaire, Garnier-Pagès, +Marie et un portefaix<br> + poète qui avait nom Astouin. Mais les perturbateurs, les +sectaires<br> + endiablés, bientôt empoisonnèrent tout. Les +Journées de Juin avec<br> + leurs tueries, leurs massacres, épouvantèrent la +nation. Les modérés<br> + se refroidirent, les enragés s’envenimèrent; +et sur mes jeunes rêves<br> + de république platonique une brume se répandit. +Heureusement qu’une<br> + éclaircie versait, à cette époque, ses +rayons autour de moi. C’était<br> + le libre espace de la grande nature, c’était +l’ordre, la paix de la<br> + vie rustique; c’était, comme disaient les +poètes de Rome, le triomphe<br> + de Cérès au moment de la moisson.</p> + +<p>Aujourd’hui que les machines ont envahi +l’agriculture, le travail de<br> + la terre va perdant, de plus en plus, son coloris idyllique, sa +noble<br> + allure d’art sacré. Maintenant, les<br> + moissons venues, vous voyez des espèces +d’araignées monstrueuses, des<br> + crabes gigantesques appelés “moissonneuses" qui +agitent leurs griffes<br> + au travers de la plaine, qui scient les épis avec des +coutelas, qui<br> + lient les javelles avec des fils de fer; puis, les moissons +tombées,<br> + d’autres monstres à vapeur, des sortes de tarasques, +les "batteuses"<br> + nous arrivent, qui dans leurs trémies engloutissent les +gerbes, en<br> + froissent les épis, en hachent la paille, en criblent le +grain. Tout<br> + cela à 1'américaine, tristement, hâtivement, +sans allégresse ni<br> + chansons, autour d’un fourneau de houille embrasée, +au milieu de la<br> + poussière, de la fumée horrible, avec +l’appréhension, si l’on ne<br> + prend pas garde, de se faire broyer ou trancher quelque membre. +C’est<br> + le Progrès, la herse terriblement fatale, contre laquelle +il n’y a<br> + rien à faire ni à dire : fruit amer de la science, +de l’arbre de la<br> + science du bien comme du mal.</p> + +<p>Mais au temps dont je parle on avait conservé encore +tous les us,<br> + tout l’apparat de la tradition antique.</p> + +<p>Dès que les blés à demi-mûrs +prenaient la couleur d’abricot, un<br> + messager partait de la commune d’Arles, et parcourant les +montagnes,<br> + de village en village, il criait à son de trompe: "On +fait savoir<br> + qu’en Arles les blés vont être +mûrs."</p> + +<p>Aussitôt, les Gavots, se groupant trois par trois, avec +leurs femmes,<br> + avec leurs filles, leurs mulets ou leurs ânes, y +descendaient en<br> + bandes pour faire les moissons. Un couple de moissonneurs, avec +un<br> + jeune gars ou une jeune fille pour mettre en gerbes les +javelles,<br> + composaient une solque. Les hommes se louaient par chiourmes de +tant<br> + de solques, selon la contenance des champs qu’ils prenaient +à<br> + forfait. En tête de la chiounne marchait le +capoulié, qui faisait la<br> + trouée dans les pièces de blé; le balle +organisait la marche du<br> + travail.</p> + +<p>Comme au temps de Cincinnatus, de Caton et de Virgile, on +moissonnait<br> + à la faucille <i>falce recurva</i>, les doigts de la main +gauche protégés<br> + par des doigtiers en tuyaux de roseau ou canne de Provence, pour +ne<br> + pas se blesser en coupant le froment. A Arles, vers la +Saint-Jean,<br> + sur la place des Hommes on voyait des milliers de ces +tâcherons de<br> + moisson, les uns debout, avec leur faucille attachée dans +un carquois<br> + qu’ils nommaient la <i>badoque</i> et pendue +derrière le dos, les autres<br> + couchés à terre en attendant qu’on les +louât.</p> + +<p>Dans la montagne, un homme qui n’avait jamais fait les +moissons en<br> + terre d’Arles avait, dit-on, de la peine pour trouver +à se marier, et<br> + c’est sur cet usage que roule l’épopée +des <i>Charbonniers</i>, de Félix<br> + Gras.</p> + +<p>Une année portant l’autre, nous louions dans notre +Mas sept ou huit<br> + solques. Le beau remue-ménage, quand ce monde arrivait! +Toutes sortes<br> + d’ustensiles spéciaux à la moisson +étaient tirés de leurs réduits :<br> + les barillets en bois de saule, les énormes terrines, les +grands pots<br> + de brocs à vin, toute une artillerie de poterie +grossière qui se<br> + fabriquait à Apt. C’était une fête +incessante, une fête surtout<br> + lorsqu’ils faisaient la chanson des <i>Gavots</i> du +Ventoux. :</p> + +<p><i>L’autre mercredi à Sault<br> + Nous fûmes huit cents solques.</i></p> + +<p>Les moissonneurs, au point du jour, après le +<i>capoulié</i> qui leur<br> + ouvrait la voie dans les grandes emblavures où +l’aiguail luisait sur<br> + les épis d’or, joyeux s’alignaient, +dégainant leurs lames, et<br> + javelles de choir! Les lieuses, dont plus d’une le plus +souvent était<br> + charmante, se courbaient sur les gerbes en jasant et riant +que<br> + c’était plaisir de voir. Et puis, lorsque au levant, +dans le ciel<br> + couleur de rose, le soleil paraissait avec sa gerbe de rayons, +de<br> + rayons resplendissants, le <i>capoulié</i>, levant sa +faucille dans l’air,<br> + s’écriait: "Un de plus!" et tous, de la faucille +ayant fait le salut<br> + à l’astre éblouissant, en avant: sous le +geste harmonieux de leurs<br> + bras nus, le blé tombait à pleine poigne. De temps +en temps le<br> + <i>baïle</i>, se retournant vers la chiourme, criait: "La +<i>truie</i><br> + vient-elle? et la <i>truie</i> (c’était le nom du +dernier de la bande)<br> + répondait: "La truie vient". Enfin, après quatre +heures de vaillante<br> + poussée, le <i>capoulié</i> s’écriait: +"Lave!" Tous se redressaient,<br> + s’essuyaient le front du revers de la main, allaient +à quelque source<br> + laver le tranchant des faucilles et, au milieu des chaumes,<br> + s’asseyant sur les gerbes et répétant ce gai +dicton :</p> + +<blockquote> +<p><i>Bénédicité de Crau,<br> + Bon bissac et bon baril,</i></p> +</blockquote> + +<p>ils prenaient leur premier repas.</p> + +<p>C’était moi qui, avec notre mulet Babache, leur +apportais les vivres,<br> + dans les cabas de sparterie. Les moissonneurs faisaient leurs +cinq<br> + repas par jour: vers sept heures, le déjeuner, avec un +anchois<br> + rougeâtre qu’on écrasait sur le pain, sur le +pain qu’on trempait dans<br> + le vinaigre et l’huile, le tout accompagné +d’oignon, violemment<br> + piquant aux lèvres; vers dix heures le +<i>grand-boire</i>, consistant en<br> + un oeuf dur et un morceau de fromage; à une heure, le +dîner, soupe et<br> + légumes cuits à l’eau; vers quatre heures le +goûter, une grosse<br> + salade avec croûton frotté d’ail; et le soir +le souper, chair de porc<br> + ou de brebis, ou bien omelette d’oignon appelé +<i>moissonienne</i>. Au<br> + champ et tour à tour, ils buvaient au baril, que le +<i>capoulié</i><br> + penchait, en le tenant sur un bâton appuyé par un +bout sur l’épaule<br> + du buveur. Ils avaient une tasse à trois ou un gobelet de +fer-blanc,<br> + c’est-à-dire un par <i>solque</i>. De même, +pour manger, ils n’avaient à<br> + trois qu’un plat, où chacun d’eux tirait avec +sa cuiller de bois.</p> + +<p>Cela me remémore le vieux Maître Igoulen, un de +nos moissonneurs, de<br> + Saint-Saturnin-lès-Apt, qui croyait qu’une +sorcière lui avait "ôté<br> + l’eau" et qui, depuis trente ans, n’avait plus +goûté à l’eau ni pu<br> + manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de salade,<br> + d’oignon, de fromage et de vin pur. Lorsqu’on lui +demandait la raison<br> + pour laquelle il se privait de l’ordinaire, le vieillard se +taisait,<br> + mais voici le récit que faisaient ses compagnons.</p> + +<p>Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle Igoulen en +compagnie<br> + mangeait au cabaret, passa sur la route une bohémienne, +et lui, pour<br> + plaisanter, levant son verre plein de vin: "A la santé, +grand’mère,<br> + lui cria-t-il, à la santé!" "Grand bien te fasse, +répondit la<br> + bohémienne, et, mon petit, prie Dieu de ne jamais +abhorrer l’eau".</p> + +<p>C’était un sort que la sorcière venait de +lui jeter.</p> + +<p>Ce fut fini; à partir de là, Igoulen jamais plus +ne put ingurgiter<br> + l’eau. Ce cas d’impression morale, que j’ai vu de +mes yeux, peut<br> + s’ajouter, ce me semble, aux faits les plus curieux que la +science<br> + aujourd’hui explique par la suggestion.</p> + +<p>En arrière des moissonneurs venaient enfin les +glaneuses, ramassant<br> + les épis laissés parmi les chaumes. A Arles on en +voyait des troupes<br> + qui, un mois consécutif, parcouraient le terroir. Elles +couchaient<br> + dans les champs, sous de petites tentes appelées tibaneou +qui leur<br> + servaient de moustiquaires, et le tiers de leurs glanes, +selon<br> + l’usage d’Arles, était pour +l’hôpital.</p> + +<p>Lecteur, voilà les gens, braves enfants de la nature, +qui, je puis te<br> + le dire, ont été mes modèles et mes +maîtres en poésie. C’est avec<br> + eux, c’est là, au beau milieu des grands soleils, +qu’étendu sous un<br> + saule, nous apprîmes, lecteurs, à jouer du +chalumeau dans un poème en<br> + quatre chants, ayant pour titre <i>Les Moissons</i>, dont +faisait partie<br> + le lai de<br> + <i>Margaï</i>, qui est dans nos <i>Iles d’Or</i>. Cet +essai de géorgiques, qui<br> + commençait ainsi :</p> + +<blockquote> +<p><i>Le mois de juin et les blés qui blondissent<br> + Et le grand-boire et la moisson joyeuse,<br> + Et de Saint Jean les feux qui étincellent,<br> + Voilà de quoi parleront mes chansons,</i></p> +</blockquote> + +<p>finissait par une allusion, dans la manière de Virgile, +à la<br> + révolution de 1848.</p> + +<blockquote> +<p><i>Muse, avec toi, depuis la Madeleine,<br> + Si en cachette nous chantons en accord,<br> + Depuis le monde a fait pleine culbute:<br> + Et cependant que noyés dans la paix,<br> + Le long des ruisseaux nous mêlions nos voix<br> + Les rois roulaient pêle-mêle du trône<br> + Sous les assauts des peuples trop ployés<br> + Et, misérables, les peuples se hachaient<br> + Ainsi que les épis de blé sur l’aire.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais ce n’était pas là encore la justesse +de ton que nous cherchions.<br> + Voilà pourquoi ce poème ne s’est jamais +publié. Une simple légende,<br> + que nos bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui trouve +ici<br> + sa place comme la pierre à la bague, valait mieux, +à coup sûr, que ce<br> + millier de vers.</p> + +<p>Les froments, cette année-là, contait +maître Igoulen, avaient mûri<br> + presque tous à la fois, courant le risque +d’être hachés par une<br> + grêle, égrenés par le mistral ou brouïs +par le brouillard, et les<br> + hommes, cette année-là, se trouvaient rares.</p> + +<p>Et voilà qu’un fermier, un gros fermier avare, sur +la porte de sa<br> + ferme était debout, inquiet, les bras croisés, et +dans l’attente.</p> + +<p>-- Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un écu par +jour, un bel écu<br> + et la nourriture, à qui se viendrait louer.</p> + +<p>Mais à ces mots le jour se lève, et voici que +trois hommes s’avancent<br> + vers le Mas, trois robustes moissonneurs: l’un à la +barbe blonde,<br> + l’un à la barbe blanche, l’un à la barbe +noire. L’aube les accompagne<br> + en les auréolant.</p> + +<p>-- Maître, dit le <i>capoulié</i> (celui de la +barbe blonde), Dieu vous<br> + donne le bonjour: nous sommes trois <i>gavots</i> de la +montagne, et nous<br> + avons appris que vous aviez du blé mûr, du +blé en quantité: maître,<br> + si vous voulez nous donner de l’ouvrage, à la +journée ou à la tâche,<br> + nous sommes prêts à travailler.</p> + +<p>-- Mes blés ne pressent guère, le maître +répondit; mais pourtant,<br> + pour ne pas vous refuser l’ouvrage, je vous baille, si vous +voulez,<br> + trente sous et la vie. C’est bien assez par le temps qui +court.</p> + +<p>Or c’était le bon Dieu, saint Pierre avec saint +Jean.</p> + +<p>A l’approche des sept heures, le petit valet de la ferme +vient, avec<br> + l’ânesse blanche, leur apporter le déjeuner +et, de retour au Mas :</p> + +<p>-- Valet, lui dit le maître, que font les +moissonneurs?</p> + +<p>-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus +du champ, qui<br> + aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas +coupè un épi.</p> + +<p>A l’approche des dix heures, le petit valet de la ferme +vient, avec<br> + l’ânesse blanche, leur apporter le <i>grand-boire</i> +et, de retour au<br> + Mas:</p> + +<p>-- Valet, lui dit le maître, que font les +moissonneurs?</p> + +<p>-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus +du champ, qui<br> + aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas +coupé un épi.</p> + +<p>A l’approche de midi, le petit valet de la ferme vient, +avec l’ânesse<br> + blanche, leur apporter le dîner, et de retour au Mas:</p> + +<p>-- Valet, lui dit le maître, que font les +moissonneurs?</p> + +<p>-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus +du champ, qui<br> + aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas +coupé un épi.</p> + +<p>A l’approche des quatre heures, le petit valet de la +ferme vient,<br> + avec l’ânesse blanche, leur apporter le goûter, +et de retour au Mas:</p> + +<p>-- Valet, lui dit le maître, que font les +moissonneurs?</p> + +<p>-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus +du champ, qui<br> + aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas +coupé un épi.</p> + +<p>-- Ce sont là, dit le maître, ce sont de ces +fainéants qui cherchent<br> + du travail et prient Dieu de n’en point trouver. Pourtant +il faut<br> + aller voir.</p> + +<p>Et cela dit, l’avare, pas à pas, vient à +son champ, se cache dans un<br> + fossé et observe ses hommes.</p> + +<p>Mais alors le bon Dieu fait ainsi à saint Pierre:</p> + +<p>-- Pierre, bats du feu.</p> + +<p>-- J'y vais, Seigneur, répond saint Pierre.</p> + +<p>Et saint Pierre de sa veste tire la clé du paradis, +applique à un<br> + caillou quelques fibres d’arbre creux et bat du feu avec la +clé.</p> + +<p>Puis le bon Dieu fait à saint Jean:</p> + +<p>-- Souffle, Jean!</p> + +<p>-- J’y vais, Seigneur, répond saint Jean.</p> + +<p>Et saint Jean souffle aussitôt les étincelles +dans le blé avec sa<br> + bouche; et d’une rive à l’autre un tourbillon +de flamme, un gros<br> + nuage de fumée enveloppe le champ. Bientôt la +flamme tombe, la fumée<br> + se dissipe, et mille gerbes tout à coup apparaissent, +coupées comme<br> + il faut, comme il faut liées, et comme il faut aussi en +gerbiers<br> + entassées.</p> + +<p>Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au +Mas<br> + lentement s’en revient pour souper, et tout en soupant:</p> + +<p>-— Maître, dit le chef des moissonneurs, nous avons +terminé le<br> + champ... Demain pour moissonner, où voulez-vous que nous +allions?</p> + +<p>-- <i>Capoulié</i>, répondît le +maître avaricieux, mes blés, dont j’ai<br> + fait le tour, ne sont pas mûrs de reste. Voici votre +payement; je ne<br> + puis plus vous occuper.</p> + +<p>Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs, +disent au<br> + maître: adieu! Et chargeant leurs faucilles +rengainées derrière le<br> + dos, s’en vont tranquilles en leur chemin: le bon Dieu au +milieu,<br> + saint Pierre à droite, saint Jean à gauche, et les +derniers rayons du<br> + soleil qui se couche les accompagnent au loin, au loin.</p> + +<p>Le lendemain le maître de grand matin se lève et +joyeusement se dit<br> + en lui-même:</p> + +<p>-- N’importe! hier j’ai gagné ma +journée en allant épier ces trois<br> + hommes sorciers; maintenant j’en sais autant +qu’eux.</p> + +<p>Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et +l’autre<br> + Pierre, il les conduit à la plus grande des emblavures de +la ferme.<br> + Sitôt arrivés au champ, le maître dit +à Pierre :<br> + -- Pierre, toi, bats du feu.<br> + -- Maître, j’y vais, répliqua Pierre.</p> + +<p>Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique +à un silex<br> + quelques fibres d’arbre creux et le couteau bat du feu. +Mais le<br> + maître dit à Jean:</p> + +<p>-- Souffle, Jean!</p> + +<p>-- Maître, j’y vais, répliqua Jean.</p> + +<p>Et Jean avec sa bouche souffle au blé les +étincelles... Aïe! aïe! aïe<br> + ! la flamme en langues, une flamme affolée, enveloppe la +moisson; les<br> + épis s’allument, les chaumes pétillent, le +grain se charbonne; et<br> + penaud, l’exploiteur, quand la fumée s’est +dissipée, ne voit, au lieu<br> + de gerbes, que braise et poussier noir!</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE X</h2> + +<h3>A AIX-EN-PROVENCE</h3> + +<p>Mlle Louise. -- L’amour dans les cyprès. -- La +ville d’Aix. --<br> + L’école de droit -- L’ami Mathieu vient me +rejoindre. -- La<br> + blanchisseuse de la Torse. -- La baronne idéale. -- +L’anthologie <i>Les</i><br> + <i>Provençales</i>.</p> + +<p>Cette année-là (1848), après les +vendanges, mes parents, qui me<br> + voyaient baver à la chouette ou à la lune, si +l’on veut, m'envoyèrent<br> + à Aix pour étudier le droit, car ils avaient +compris, les braves<br> + gens, que mon diplôme de bachelier ès lettres +n’était pas un brevet<br> + suffisant de sagesse ni de science non plus. Mais, avant de +partir<br> + pour la cité Sextienne, une aventure m’arriva, +sympathique et<br> + touchante, que je veux conter ici.</p> + +<p>Dans un Mas rapproché du nôtre était venue +s’établir une famille de<br> + la ville où il y avait des demoiselles que nous +rencontrions parfois<br> + en allant à la messe. Vers la fin de +l’été, ces jeunes filles, avec<br> + leur mère, nous firent une visite; et ma mère, +avenante, leur offrit<br> + le "caillé" Car nous avions, au Mas, un beau troupeau de +brebis et du<br> + lait en abondance. C’était ma mère +elle-même qui mettait la présure<br> + au lait, dès qu’on venait de le traire, et +elle-même qui, quand le<br> + lait était pris, faisait les petits fromages, ces +jonchées du pays<br> + d’Arles que Belaud de la Belaudière, le poète +provençal de l’époque<br> + des Valoîs, trouvait si bonnes :</p> + +<p><i>A la ville des Baux, pour un florin vaillant,<br> + Vous avez un tablier plein de fromages<br> + Qui fondent au gosier comme sucre fin.</i></p> + +<p>Ma mère, chaque jour, telle que les bergères +chantées par Virgile,<br> + portant sur la hanche la terrine pleine, venait dans le cellier +avec<br> + son écumoire, et là, tirant du pot à beaux +flocons le caillé blanc,<br> + elle en emplissait les formes percées de trous et rondes; +et, après<br> + les jonchées faites, elle les laissait proprement +s’égoutter sur du<br> + jonc, que je me plaisais moi-même à aller couper au +bord des eaux.</p> + +<p>Et voilà que nous mangeâmes, avec ces +demoiselles, une jatte de<br> + caillé. Et l’une d’elles, qui paraissait de mon +âge, et qui, par son<br> + visage, rappelait ces médailles qu’on trouve +à Saint-Remy, au ravin<br> + des Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux langoureux, +qui<br> + toujours me regardaient. On l’appelait Louise.</p> + +<p>Nous allâmes voir les paons, qui, dans l’aire, +étalaient leur queue<br> + en arc-en-ciel, les abeilles et leurs ruches alignées +à l’abri du<br> + vent, les agneaux qui bêlaient enfermés dans le +bercail, le puits<br> + avec sa treille portée par des piliers de pierre; enfin +tout ce qui,<br> + au Mas, pouvait les intéresser. Louise, elle, semblait +marcher dans<br> + l’extase.</p> + +<p>Quand nous fûmes au jardin, dans le temps que ma +mère causait avec la<br> + sienne et cueillait à ses soeurs quelques poires +beurrées, nous nous<br> + étions, nous deux, assis sur le parapet de notre vieux +Puits à roue.</p> + +<p>-- Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous dise ceci: +ne<br> + vous souvient-il pas, monsieur, d’une petite robe, une robe +de<br> + mousseline, que votre mère vous porta, quand vous +étiez en pension à<br> + Saint-Michel-de-Frigolet?</p> + +<p>-- Mais oui, pour jouer un rôle dans les <i>Enfants +d’Édouard</i>.</p> + +<p>-- Eh bien! cette robe, monsieur, c’était ma +robe.</p> + +<p>-- Mais ne vous l’a-t-on pas rendue? répondis-je +comme un sot.</p> + +<p>-- Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai parlé +de cela, moi,<br> + comme d’autre chose.</p> + +<p>Et sa mère l’appela.</p> + +<p>-- Louise!</p> + +<p>La jouvencelle me tendit sa main glacée; et, comme il +se faisait<br> + tard, elles partirent pour leur Mas.</p> + +<p>Huit jours après, vers le coucher du soleil, voici +encore à notre<br> + seuil Louise, cette fois accompagnée seulement d’une +amie.</p> + +<p>-- Bonsoir, fit-elle. Nous venions vous acheter quelques +livres de<br> + ces poires beurrées que vous nous fites goûter, +l’autre jour, à votre<br> + jardin.</p> + +<p>-- Asseyez-vous, mesdemoiselles, ma mère leur dit.</p> + +<p>-- Oh! non! répondit Louise, nous sommes +pressées, car il va être<br> + bientôt nuit.</p> + +<p>Et je les accompagnai, moi tout seul cette fois, pour aller +cueillir<br> + les poires.</p> + +<p>L’amie de Louise, qui était de Saint-Remy (on +l’appelait Courrade),<br> + était une belle fille à chevelure brune, +abondante, annelée sous un<br> + ruban arlésien, que la pauvre demoiselle, si gentille +qu’elle fût,<br> + eut l’imprudence d’amener avec elle pour compagne.</p> + +<p>Au jardin, arrivés à l’arbre, pendant que +j’abaissais une branche un<br> + peu haute, Courrade, rengorgeant son corsage bombé et +levant ses bras<br> + nus, ses bras ronds, hors de ses manches, se mit à +cueillir. Mais<br> + Louise, toute pâle, lui dit :</p> + +<p>-- Courrade, cueille, toi, et choisis les plus +mûres.</p> + +<p>Et, comme si elle voulait me dire quelque chose, +s’écartant avec moi,<br> + qui étais déjà troublé (sans trop +savoir par laquelle), nous allâmes<br> + pas à pas dans un kiosque de cyprès, où +était un banc de pierre. Là,<br> + moi dans l’embarras, elle me buvant des yeux, nous nous +assîmes l’un<br> + près de l’autre.</p> + +<p>-- Frédéric, me dit-elle, l’autre jour je +vous parlais d’une robe<br> + qu’à l’âge de onze ans je vous avais +prêtée pour jouer la tragédie à<br> + Saint-Michel-de-Frigolet... Vous avez lu, n’est- ce pas, +l’histoire<br> + de Déjanire et d’Hercule?</p> + +<p>-- Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que la belle +Déjanire<br> + donna au pauvre Hercule et qui lui brûla le sang.</p> + +<p>-- Ah! dit la jeune fille, aujourd’hui c’est bien le +rebours : car<br> + cette petite robe de mousseline blanche que vous aviez +touchée, que<br> + vous aviez vêtue..., quand je la mis encore, je vous aimai +à partir<br> + de là... Et ne m’en veuillez pas de cet aveu, qui +doit vous paraître<br> + étrange, qui doit vous paraître fou! Ah! ne +m’en veuillez pas,<br> + continua-t-elle en pleurant, car ce feu divin, ce feu qui me +vient de<br> + la robe fatale, ce feu, ô Frédéric, qui me +consume depuis lors, je<br> + l’avais jusqu’à présent, depuis sept +années peut-être, tenu caché<br> + dans mon coeur!</p> + +<p>Moi, couvrant de baisers sa petite main fiévreuse, je +voulus aussitôt<br> + répondre en l’embrassant. Mais, doucement, elle me +repoussa.</p> + +<p>-- Non, dit-elle, Frédéric, nous ne pouvons +savoir si le poème, dont<br> + j’ai fait le premier chant, aura jamais une suite... Je +vous laisse.<br> + Pensez à ce que je vous ai dit, et, comme je suis de +celles qui ne se<br> + dédisent pas, quelle que soit la réponse, vous +avez en moi une âme<br> + qui s’est donnée pour toujours.</p> + +<p>Elle se leva et, courant vers Courrade sa compagne :</p> + +<p>-- Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer les +poires.</p> + +<p>Et nous rentrâmes. Elles réglèrent, +s’en allèrent; et moi, le coeur<br> + houleux, enchanté et troublé de cette apparition +de vierges -- dont<br> + je trouvais chacune séduisante à sa façon, +- longtemps sous les<br> + derniers rayons du jour failli; longtemps entre les arbres, +je<br> + regardai là-bas s’envoler les tourterelles.</p> + +<p>Mais, tout émoustillé, tout heureux que je +fusse, bientôt, en me<br> + sondant, je me vis dans l’imbroglio. Le <i>Pervigilium +Veneris</i> a beau<br> + dire:</p> + +<blockquote> +<p><i>Qu’il aime demain, celui qui n’aima jamais:<br> + Et celui qui aima, qu’il aime encore demain,</i></p> +</blockquote> + +<p>l’amour ne se commande pas. Cette vaillante jeune fille, +armée<br> + seulement de sa grâce et de sa virginité, pouvait +bien, dans sa<br> + passion, croire remporter la victoire; elle pouvait, +charmante<br> + qu’elle était, et charmée elle-même par +son long rêve d’amour,<br> + croire, conformément au vers de Dante,</p> + +<blockquote> +<p><i>Amor ch’a null' amato amor perdona</i>,</p> +</blockquote> + +<p>qu’un jeune homme, isolé comme moi dans un Mas, +à la fleur de l’âge,<br> + devait tressaillir d’emblée à son premier +roucoulement. Mais l’amour<br> + étant le don et l’abandon de tout notre être, +n’est-il pas vrai que<br> + l’âme qui se sent poursuivie pour être +capturée fait comme l’oiseau<br> + qui fuit l’appelant? N’est-il pas vrai, aussi, que le +nageur, au<br> + moment de plonger dans un gouffre d’eau profonde, a +toujours une<br> + passe d’instinctive appréhension?</p> + +<p>Toujours est-il que, devant la chaîne de fleurs, devant +les roses<br> + embaumées qui s’épanouissaient pour moi, +j’allais avec réserve;<br> + tandis que vers l’autre, vers la confidente qui, toute +à son devoir<br> + d’amie dévouée, semblait éviter mon +abord, mon regard, je me sentais<br> + porté involontairement. Car, à cet âge, +s’il faut tout dire, je<br> + m’étais formé une idée, et de l'amante +et de l’amour, toute<br> + particulière. Oui, je m’étais imaginé +que, tôt ou tard, au pays<br> + d’Arles je rencontrerais, quelque part, une superbe +campagnarde,<br> + portant comme une reine le costume arlésien, galopant sur +sa cavale,<br> + un trident à la main, dans les <i>ferrades</i> de la +Crau, et qui,<br> + longtemps priée par mes chansons d’amour, se serait, +un beau jour,<br> + laissé conduire à notre Mas, pour y régner +comme ma mère<br> + sur un peuple de pâtres, de <i>gardians</i>, de laboureurs +et de<br> + <i>magnanarelles</i>. Il semblait que, déjà, je +rêvais de ma Mireille; et<br> + la vision de ce type de beauté plantureuse qui, +déjà, couvait en moi,<br> + sans qu’il me fût possible ni permis de +l’avouer, portait grand<br> + préjudice à la pauvre Louise, un peu trop +demoiselle au compte de ma<br> + rêverie.</p> + +<p>Et alors, entre elle et moi, s’engagea une correspondance +ou, plutôt,<br> + un échange d’amour et d’amitié qui dura +plus de trois ans (tout le<br> + temps que je fus à Aix): moi, galamment, abondant vers +son faible,<br> + pour la sevrer, peu à peu, si je pouvais; elle, de plus +en plus<br> + endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux<br> + désespérés... De ces lettres, voici la +dernière que je reçus. Je la<br> + reproduis telle quelle :</p> + +<p>"Je n’ai aimé qu’une fois, et je mourrai, je +le jure, avec le nom de<br> + Frédéric gravé seul dans mon coeur. Que de +nuits blanches j’ai<br> + passées en songeant à mon mauvais sort! Mais, +hier, en lisant tes<br> + consolations vaines, je me fis tant de violence pour retenir +mes<br> + pleurs que le coeur me défaillit. Le médecin dit +que j’avais la<br> + fièvre, que c’était de l’agitation +nerveuse, qu'il me fallait le<br> + repos.</p> + +<p>"-- La fièvre! m’écriai-je; ah! que ce +fût la bonne!</p> + +<p>"Et, déjà, je me sentais heureuse de mourir pour +aller t’attendre<br> + là-bas où ta lettre me donne rendez-vous... Mais +écoute, Frédéric,<br> + puisqu’il en est ainsi, lorsqu’on te dira, et va, ce +n’est pas pour<br> + longtemps, lorsqu’on t’annoncera que j’aurai +quitté la terre,<br> + donne-moi, je t’en prie, une larme et un regret. Il y a +deux ans, je<br> + te fis une promesse : c’était de demander tous les +jours à Dieu qu’il<br> + te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien ! je n’y +ai jamais<br> + manqué, et j'y serai fidèle, jusqu’à +mon dernier soupir. Mais toi, ô<br> + Frédéric, je te le demande en grâce: +lorsqu’en te promenant tu verras<br> + des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu +à ma vie,<br> + flétrie par les larmes, séchée par la +douleur; et si tu vois un<br> + ruisseau qui murmure doucement, écoute sa plainte: il te +dira comme<br> + je t’aimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile, +prête<br> + l’oreille à son gazouillis, et il te dira, +pauvrette! que je suis<br> + toujours avec toi... O Frédéric!<br> + je t’en prie, n’oublie jamais Louise!"</p> + +<p>Voilà l’adieu suprême que, scellé de +son sang, m’envoya la jeune<br> + vierge -- avec une médaille de la Vierge Marie, +qu’elle avait<br> + couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de +velours<br> + cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brodé, avec +ses cheveux<br> + châtains, mes initiales au milieu d’un rameau de +lierre.</p> + +<blockquote> +<p><i>Je me ferai la touffe de lierre,<br> + Je t’embrasserai.</i></p> +</blockquote> + +<p>Pauvre et chère Louise! A quelque temps de là, +elle prit le voile de<br> + nonne et mourut peu d'années après. Moi, encore +tout ému, au bout<br> + d’un si long temps, par la mélancolie de cet amour +étiolé, défleuri<br> + avant l’heure, je te consacre, ô Louise, ce souvenir +de pitié et je<br> + l’offre à tes mânes errant peut-être +autour de moi!</p> + +<p>La ville d’Aix (<i>cap de justice</i>, comme on disait +jadis), où nous<br> + étions venu pour étudier le "droit écrit" +en raison de son passé de<br> + capitale de Provence et de cité parlementaire, a un renom +de gravité<br> + et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec +l’allure<br> + provençale. Le grand air que lui donnent les beaux +ombrages de son<br> + Cours, ses fontaines monumentales et ses hôtels +nobiliaires, puis la<br> + quantité d’avocats, de magistrats, de professeurs, +de gens de robe de<br> + tout ordre, qu’on y rencontre dans les rues, ne contribuent +pas peu à<br> + l’aspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la +caractérise. Mais,<br> + de mon temps du moins, cela n’était qu’en +surface, et, dans ces<br> + Cadets d’Aix, il y avait, s’il me souvient, une humeur +familière, une<br> + gaieté de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des +traditions<br> + laissées par le bon roi René.</p> + +<p>Vous aviez des conseillers, des présidents de cour, +qui, pour se<br> + divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient +le<br> + tambourin. Des hommes graves, comme le docteur d’Astros, +frère du<br> + cardinal, lisaient à l’Académie des +compositions de leur cru en<br> + joyeux parler de Provence : manière comme une autre de +maintenir le<br> + culte de l’âme nationale et qui, dans Aix, n’eut +jamais cesse. Car le<br> + comte Portais, un des grands jurisconsultes du Code +Napoléon,<br> + n'avait-il pas écrit une comédie +provençale? Et M. Diouloufet, un<br> + bibliothécaire de l’Athènes du Midi, comme +Aix s’intitule parfois,<br> + n’avait-il pas, sous Louis XVIII, chanté en +provençal les <i>magnans</i><br> + ou vers à soie? M. Mignet, l’historien, +l’académicien illustre,<br> + venait tous les ans à Aix pour jouer à la boule. +Il avait même<br> + formulé la maxime suivante :</p> + +<p>"Rien n’est plus propre à refaire un homme que de +vivre au clair<br> + soleil, parler provençal, manger de la brandade et faire +tous les<br> + matins une partie de boules."</p> + +<p>M. Borély, un ancien procureur général, +entrait dans la ville, à<br> + cheval, guêtré comme un riche toucheur, conduisant +fièrement un<br> + troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient:</p> + +<p>-- N’est pas porcher celui qui conduit ses porcs +lui-même.</p> + +<p>Le lendemain de la Noël, nous allions à +Saint-Sauveur entendre les<br> + <i>Plaintes de saint Étienne</i>, récitées +en provençal (comme on le fait<br> + encore) par un chanoine du Chapitre et, dans cette +cathédrale, on<br> + exécutait, le jour des Rois (comme on y exécute +encore), avec une<br> + admirable pompe, le Noël <i>De matin ai rescountra lou +trin</i>.</p> + +<p>Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient à venir +entendre les prônes<br> + provençaux de l’abbé Émery, et celles +du grand monde, pour ne pas<br> + laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval +et le<br> + temps des soirées, se faisaient dodiner dans des chaises +à porteurs,<br> + accompagnées de torches qu’on éteignait, en +arrivant, à l’éteignoir<br> + des vestibules.</p> + +<p>Point rare qu’il y eût, au courant de l’hiver, +quelque esclandre<br> + mondain, tel que l’enlèvement d’une superbe +juive avec M. de<br> + Castillon, qui avait su dépenser royalement une fortune, +lorsqu’il<br> + fut <i>Prince d’amour</i> aux jeux de la +Fête-Dieu.</p> + +<p>A propos de ces jeux, nous eûmes l’occasion, dans +notre séjour à Aix,<br> + de les voir sortir, je crois, pour une des dernières +fois: <i>le Roi de</i><br> + <i>la Basoche, l’Abbé de la Jeunesse</i>, les +<i>Tirassons</i>, les <i>Diables</i>,<br> + le <i>Guet</i>, la <i>Reine de Saba</i>, les <i>Chevaux-Frus</i> +en particulier,<br> + avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour +l’<i>Arlésienne</i>, de Daudet<br> + :</p> + +<blockquote> +<p><i>Madame de Limagne<br> + Fait danser les Chevaux-Frus;<br> + Elle leur donne des châtaignes,<br> + Ils disent qu’ils n’en veulent plus;<br> + Et danse, ô gueux! Et danse, ô gueux!<br> + Madame de Limagne<br> + Fait danser les Chevaux-Frus.</i></p> +</blockquote> + +<p>Cette résurrection du passé provençal, +avec ses vieilles joies naïves<br> + (et surannées, hélas !), nous impressionna +vivement, comme vous<br> + pourriez le voir au chant dixième de <i>Calendal</i>, +où elles sont<br> + décrites, telles que nous les vîmes.</p> + +<p>Or, figurez-vous qu’à Aix, quelques mois seulement +après mon arrivée,<br> + faisant ma promenade une après-midi sur le Cours, oh! +charmante<br> + surprise, je vis se profiler, près de la Fontaine-Chaude, +le nez de<br> + mon ami Anselme Mathieu, de Châteauneuf.</p> + +<p>-- Ça n’est pas une blague, me fit Mathieu en me +voyant, avec son<br> + flegme habituel; cette eau, mon cher, est vraiment chaude, et +c’est<br> + bien le cas de dire : "Celle-là fume."</p> + +<p>-- Mais depuis quand à Aix? lui dis-je en lui serrant +la main.</p> + +<p>-- Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au soir.</p> + +<p>-- Et quel bon vent t’amène?</p> + +<p>-- Ma foi, répondit-il, je me suis dît : Puisque +Mistral est allé<br> + faire à Aix son droit, il faut y aller aussi et tu feras +le tien."</p> + +<p>-- C’est bien pensé, lui dis-je, et tu peux +croire, Anselme, que j’en<br> + suis ravi, sais-tu? Mais as-tu passé bachelier?</p> + +<p>-- Oui, dit-il en riant, j’ai passé, comme la +piquette sur le marc de<br> + vendange.</p> + +<p>-- C’est que, mon pauvre Anselme, pour être admis +aux grades de la<br> + Faculté de Droit, je crois qu’il faut avoir son +baccalauréat ès<br> + lettres.</p> + +<p>-- Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, supposons +qu’on ne<br> + veuille pas me diplômer comme les autres, pourra-t—on +m'empêcher de<br> + prendre ma licence, voyons, en droit d’amour?... Tiens, pas +plus tard<br> + que tantôt, en allant me promener dans une espèce +de vallon qu’on<br> + appelle la Torse, j’ai fait la connaissance d’une +jeune<br> + blanchisseuse, un peu brune, c’est vrai, mais ayant bouche +rouge,<br> + quenottes de petit chien qui ne demandent qu’à +mordre, deux frisons<br> + folletant hors de sa coiffe blanche, la nuque nue, le nez en +l’air,<br> + les bras joliment potelés...</p> + +<p>-- Allons, grivois, il me paraît que tu ne l’as pas +mal lorgnée.</p> + +<p>-- Non, dit-il, Frédéric, il ne faudrait pas +croire que moi, un<br> + rejeton des marquis de Montredon, si peu sensé que je +sois, j’aille<br> + m’amouracher d’un minois de lavoir. Mais vois- tu je +ne sais pas si<br> + tu es comme moi: quand je fais la rencontre de quelque friand +museau,<br> + serait-ce un museau de chatte je ne puis m’empêcher +de me retourner<br> + pour voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes +convenus<br> + qu’elle me blanchirait mon linge et qu’elle viendrait +le prendre la<br> + semaine prochaine.</p> + +<p>-- Mathieu, tu es un gueusard, un friponneau, tu sens le +roussi...</p> + +<p>-- Non, mon ami, tu n’y es pas, laisse donc que +j’achève. Ayant ainsi<br> + traité avec ma blanchisseuse, comme, tout en causant, je +vis, à<br> + travers l’écume qui lui giclait entre les doigts, +qu’elle froissait<br> + et chiffonnait une chemise de dentelle: "Diable, quel linge +fin!<br> + dis-je à la jeune fille, cette chemise-là +n’est pas faite pour<br> + couvrir les fruits d’automne d'une gaupe!" "Il s’en +faut!<br> + répondit-elle. Ça, c’est la chemisette +d’une des plus belles dames de<br> + la rue des Nobles: une baronne de trente ans, mariée, la +pauvrette, à<br> + un vieux barbon d’homme qui est juge à la cour et +jaloux comme un<br> + Turc." "Mais elle doit transir d’ennui!" "Transir? ah! tant +et tant<br> + qu’elle est toujours à son balcon, comme en attente +du galant, tenez,<br> + qui viendra la distraire." "Et on l’appelle?" "Mais +monsieur vous en<br> + voulez trop savoir... Moi, voyez-vous je lave la lessive +qu’on me<br> + donne, mais je ne me mêle pas de ce qui après tout, +ne me regarde<br> + pas." Il ne m’a pas été possible d’en +tirer plus pour le moment...<br> + Mais ajouta Matthieu, lorsqu'elle viendra chercher mon +blanchissage<br> + dans ma chambre, vois-tu, dussé-je bien lui faire deux et +trois<br> + caresses, il faut qu’elle soit fine si elle n’ouvre +pas la bouche.</p> + +<p>-- Et après, quand tu sauras le nom de la baronne?</p> + +<p>-- Eh ! mon cher, j’ai du pain sur la planche pour trois +ans!<br> + Cependant que vous autres, les pauvres étudiants en droit +vous allez<br> + vous morfondre à éplucher le Code, moi, tel que +les troubadours de<br> + l’antique Provence, je vais, sous le balcon de ma belle +baronne,<br> + étudier à loisir les douces <i>Lois +d’Amour</i>.</p> + +<p>Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois ans que +nous<br> + restâmes à Aix, et la tâche et +l’étude du chevalier Mathieu.</p> + +<p>Oh! les belles excursions, là-bas, au pont de +l’Arc, sur la<br> + grand'route de Marseille, dans la poussière +jusqu’à mi-jambe et les<br> + parties au Tholonet, -- où nous allions humer le vin cuit +de<br> + Langesse; et les duels entre étudiants, dans le vallon +des Infernets,<br> + avec les pistolets chargés de crottes de chèvre; +et ce joli voyage<br> + qu’avec la diligence nous fîmes à Toulon, en +passant par le bois de<br> + Cuge et à travers les gorges d’Ollioules!</p> + +<p>Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce qu’avaient +fait, mon<br> + Dieu! les étudiants du temps des papes d’Avignon et +du temps de la<br> + reine Jeanne. Écoutez ce qu’en écrivait, du +temps de François 1er, le<br> + poète macaronique Antonius de Arena :</p> + +<blockquote> +<p><i>Genti gallantes sunt omnes Instudiantes<br> + Et bellas garsas semper amare soient;<br> + Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi;<br> + Inter mignonos gloria prima manet:<br> + Banquetant, bragant, faciunt miracula plura,<br> + Et de bonitate sunt sine fine boni.</i></p> + +<p>(De gentillessiis Instudiantium.)</p> +</blockquote> + +<p>Tandis qu’au Gai-Savoir, dans la noble cité des +comtes de Provence,<br> + nous nous initions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en +Avignon,<br> + dans un journal de guerre appelé la <i>Commun,</i> ces +dialogues pleins de<br> + sens, de saveur, de vaillance, tels que le <i>Thym, Un Rouge et +un</i><br> + <i>Blanc</i>, les <i>Prêtres</i>, qui mettaient en valeur +et popularisaient la<br> + prose provençale.<br> + Puis, avec la décision, avec l’autorité que +lui donnait déjà le<br> + succès de ses <i>Pâquerettes</i> et de ses hardis +pamphlets, au<br> + rez-de-chaussée de son journal, il convoquait, tant vieux +que jeunes,<br> + les trouvères de ce temps; et de ce ralliement sortait +une<br> + anthologie, les <i>Provençales</i>, qu’un professeur +éminent, M.<br> + Saint-René Taillandier, alors à Montpellier, +présentait au public<br> + dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon, +librairie<br> + Séguin, 1852).</p> + +<p>Ce précoce recueil contenait des poésies du +vieux docteur d’Astros et<br> + de Gaut, d’Aix; des Marseillais Aubert, Bellot, +Bénédit, Bourrelly et<br> + de Barthélemy (celui de la +<i>Némésis</i>,); des Avignonnais Boudin,<br> + Cassan, Giéra; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais +Gautier; de<br> + Reybaud, de Dupuy, qui étaient de Carpentras; de +Castil-Blaze, de<br> + Cavaillon; de Crousillat,de Salon; de Garcin, "fils ardent +du<br> + maréchal d’Alleins" (mentionné dans +<i>Mireille</i>) ; de Mathieu, de<br> + Chàteauneuf; de Chalvet, de Nyons; et d’autres; puis +un groupe du<br> + Languedoc: Moquin-Tondon, Peyrottes, Lafare-Alais; et une +pièce de<br> + Jasmin.</p> + +<p>Mais les morceaux les plus nombreux étaient de +Roumanille, alors en<br> + pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salué les +Crèches<br> + comme "dignes de Klopstock". Théodore Aubanel, dans ses +vingt-deux<br> + ans, donnait là, lui aussi, ses premiers coups de +maître: <i>le 9<br> + Thermidor, les Faucheurs, A la Toussaint</i>. Moi, enfin, +enflammé de la<br> + plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pièces +(<i>Amertume, le<br> + Mistral, Une Course de Taureaux</i>) et d’un <i>Bonjour +à Tous</i> qui<br> + disait, pour noter notre point de départ :</p> + +<blockquote> +<p><i>Nous trouvâmes dans les berges<br> + Revêtue d’un méchant haillon,<br> + La langue provençale:<br> + En allant paître les brebis,<br> + La chaleur avait bruni sa peau,<br> + La pauvre n’avait que ses longs cheveux<br> + Pour couvrir ses épaules.<br> + Et voilà que des jeunes hommes,<br> + En vaguant par là<br> + Et la voyant si belle,<br> + Se sentirent émus.<br> + Qu’ils soient donc les bienvenus,<br> + Car ils l’ont vêtue dûment<br> + Comme une demoiselle.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne +d’Aix, dont je<br> + n’ai pas terminé l’histoire.</p> + +<p>Chaque fois que je rencontrais mon étudiant "en lois +d’amour", je<br> + l’interpellais ainsi:</p> + +<p>-- Eh bien!, Mathieu, où en sommes-nous?</p> + +<p>-- Nous en sommes, me répondit-il un jour, que +Lélette (c’était le<br> + nom de la blanchisseuse) a fini par m’indiquer +l’hôtel de la baronne;<br> + que j’ai passé et repassé, mon ami, tant de +fois sous les cariatides<br> + de son balcon, que, rendons grâce à Dieu, j’ai +été remarqué... et la<br> + dame, une beauté comme tu n’en vis oncques, la dame +enjôlée, charmée<br> + de son cavalier servant, a daigné, l’autre soir, me +laisser tomber du<br> + ciel, tiens, une fleur d’oeillet.</p> + +<p>Et, disant cela, Mathieu m’exhibait une fleur +fanée et, faisant les<br> + yeux tendres, lançait à la volée un baiser +dans l’azur. Un mois, deux<br> + mois passèrent, je ne rencontrais plus Mathieu. Je +dis:</p> + +<p>-- Allons le voir.</p> + +<p>Je monte donc à sa chambrette -- et qu’est-ce que +je trouve? Mon<br> + Anselme, qui, le pied sur une chaise, me fait:</p> + +<p>-- Arrive vite, que je te conte mon accident... Figure-t-on, +mon bon,<br> + que j’avais trouvé le joint, une nuit sur les onze +heures, pour<br> + entrer dans le jardin de ma divine baronne. Tout était +arrangé.<br> + Lélette, ma brave blanchisseuse, nous prêtait la +main... et je<br> + pensais grimper, par un de ces rosiers qui, tu sais? fleurissent +en<br> + treillage, jusqu’à une fenêtre où +devait ma souveraine tendre le bras<br> + à mes baisers. J’escaladais déjà. Le +coeur, tu peux m'en croire, me<br> + battait fortement... O ciel! tout à coup la fenêtre +s’entr'ouvre<br> + doucement; les liteaux de la jalousie se haussent: une main,<br> + Frédéric, une main... (ah! je le connus vite, ce +n’était pas celle de<br> + la baronne) me secoue sur le nez la cendre d’une pipe! +Comme tu peux<br> + imaginer, je n’attendis pas mon reste... Je glisse à +terre, je<br> + m’enfuis, je franchis le mur du jardin, et, patatras! +morbleu, je me<br> + foule le pied!</p> + +<p>Vous pouvez penser si nous rîmes à nous +démonter la mâchoire!</p> + +<p>-- Mais, au moins, tu as fait venir un médecin?</p> + +<p>-- Oh! ça ne vaut pas la peine, dit-il... La +mère de Lélette se<br> + trouve une conjuratrice (tu les connais peut-être elles +tiennent un<br> + bouchon vers la porte d’Italie). Elles m’ont fait +tremper le pied<br> + dans un baquet de saumure. La vieille, en marmottant +quelques<br> + exécrations, m’y a fait trois signes de croix avec +son gros orteil,<br> + puis on me l’a serré de bandes...<br> + Et, maintenant, j’attends, en lisant les +<i>Pâquerettes</i> de l’ami<br> + Roumanille, que Dieu y mette sa sainte main... Mais le temps ne +me<br> + dure pas: car Lélette m’apporte, deux fois par jour, +mon ordinaire;<br> + et, à défaut de grives, comme dit le proverbe, on +mange des<br> + merlettes.</p> + +<p>Or ça, l’ami Mathieu, futur (et bien nommé) +<i>Félibre des Baisers</i>,<br> + qui fut toute sa vie le plus beau songe-fêtes que +j’aie jamais connu,<br> + avait-il rêvassé l’histoire que je viens de +dire? Je n’ai jamais pu<br> + l’éclaircir, et j’ai raconté la chose +telle qu’il me la narra.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XI</h2> + +<h3>LA RENTRÉE AU MAS</h3> + +<p>L’éclosion de Mireille. -- L’origine de ce +nom. -- Le cousin<br> + Tourette. -- Le moulin à l’huile. -- Le +bûcheron Siboul. --<br> + L’herborisateur Xavier. -- Le coup d’Etat (1851). -- +L’excursion<br> + dans les astres, -- Le Congrès des Trouvères: Jean +Reboul. -- Le<br> + Romévage d'Aix : Brizeux, Zola.</p> + +<p>Une fois "licencié", ma foi, comme tant d’autres +(et, vous avez pu le<br> + voir, je ne me surmenai pas trop), fier comme un jeune coq qui +a<br> + trouvé un ver de terre, j’arrivai au Mas à +l’heure où on allait<br> + souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle, +aux<br> + derniers rayons du jour.</p> + +<p>-- Bonsoir toute la compagnie!</p> + +<p>-- Dieu te le donne, Frédéric!</p> + +<p>-- Père, mère tout va bien... A ce coup, +c’est bien fini!</p> + +<p>-- Et belle délivrance! ajouta Madeleine, la jeune +Piémontaise qui<br> + était servante au Mas.</p> + +<p>Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs, +j’eus rendu<br> + compte de ma dernière suée, mon +vénérable père, sans autre<br> + observation, me dit seulement ceci:</p> + +<p>-- Maintenant, mon beau gars, moi j’ai fait mon devoir. +Tu en sais<br> + beaucoup plus que ce qu’on m’en a appris... C’est +à toi de choisir la<br> + voie qui te convient: je te laisse libre.</p> + +<p>-- Grand merci! répondis-je.</p> + +<p>Et là même, -- à cette heure, j’avais +mes vingt et un ans, -- le pied<br> + sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi +et<br> + de moi-même, je pris la résolution: +premièrement, de relever, de<br> + raviver en Provence le sentiment de race que je voyais +s’annihiler<br> + sous l’éducation fausse et antinaturelle de toutes +les écoles;<br> + secondement, de provoquer cette résurrection par la +restauration de<br> + la langue naturelle et historique du pays, à laquelle les +écoles font<br> + toutes une guerre à mort; troisièmement, de rendre +la vogue au<br> + provençal par l’influx et la flamme de la divine +poésie.</p> + +<p>Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon âme; mais je le +sentais<br> + comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement +de<br> + sève provençale, qui me gonflait le coeur, libre +d’inclination envers<br> + toute maîtrise ou influence littéraire, fort de +l’indépendance qui me<br> + donnait des ailes, assuré que plus rien ne viendrait me +déranger, un<br> + soir, par les semailles, à la vue des laboureurs qui +suivaient la<br> + charrue dans la raie, j’entamai, gloire à Dieu! le +premier chant de<br> + <i>Mireille</i>.</p> + +<p>Ce poème, enfant d’amour, fit son éclosion +paisible, peu à peu, à<br> + loisir, au souffle du vent large, à la chaleur du soleil +ou aux<br> + rafales du mistral, en même temps que je prenais la +surveillance de<br> + la ferme, sous la direction de mon père qui, à +quatre-vingts ans,<br> + était devenu aveugle.</p> + +<p>Me plaire à moi, d’abord, puis à quelques +amis de ma première<br> + jeunesse, -- comme je l’ai rappelé dans un des +chants de <i>Mireille</i>:</p> + +<blockquote> +<p><i>O doux amis de ma jeunesse,<br> + Aérez mon chemin de votre sainte haleine</i>,</p> +</blockquote> + +<p>c’était tout ce que je voulais. Nous ne pensions +pas à Paris, dans<br> + ces temps d’innocence. Pourvu qu’Arles -- que j +‘avais à mon horizon,<br> + comme Virgile avait Mantoue -- reconnût, un jour, sa +poésie dans la<br> + mienne, c’était mon ambition lointaine. Voilà +pourquoi, songeant aux<br> + campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire:</p> + +<p><i>Nous ne chantons que pour vous, pâtres et gens des +Mas.</i></p> + +<p>De plan, en vérité, je n’en avais +qu’un à grands traits, et seulement<br> + dans ma tête. Voici:</p> + +<p>Je m’étais proposé de faire naître +une passion entre deux beaux<br> + enfants de la nature provençale, de conditions +différentes, puis de<br> + laisser à terre courir le peloton, comme dans +l’imprévu de la vie<br> + réelle, au gré des vents!</p> + +<p>Mireille, ce nom fortuné qui porte en lui sa +poésie, devait<br> + fatalement être celui de mon héroïne: car je +l’avais, depuis le<br> + berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre +maison.<br> + Quand la pauvre Nanon, mon aïeule maternelle, voulait +gracieuser<br> + quelqu’une de ses filles:</p> + +<p>-- C’est Mireille, disait-elle, c’est la belle +Mireille, c’est<br> + Mireille, mes amours.</p> + +<p>Et ma mère, en plaisantant, disait parfois de quelque +fillette:</p> + +<p>-- Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours!</p> + +<p>Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne n’en +savait<br> + davantage: une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom +de<br> + l’héroïne et un rayon de beauté dans une +brume d’amour. C’était assez<br> + pour porter bonheur à un qui, peut-être, -- +sait-on? -- fut, par<br> + cette intuition lui appartient aux poètes, la +reconstitution d’un<br> + roman véritable.</p> + +<p>Le Mas du Juge, à cette époque, était un +vrai foyer de poésie<br> + limpide, biblique et idyllique. N’était-il pas +vivant, chantant<br> + autour de moi, ce poème de Provence avec son fond +d’azur et son<br> + encadrement d’Alpille? L’on n’avait +qu’à sortir pour s’en trouver<br> + tout ébloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non +seulement dans mes<br> + rêves de jeune homme, mais encore en personne, +tantôt dans ces<br> + gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers +à soie,<br> + cueillir la feuille des mûriers, tantôt dans +l’allégresse de ces<br> + sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient +et<br> + venaient, leur poitrine entrouvertes, leur coiffe +cravatée de blanc,<br> + dans les blés, dans les foins, dans les oliviers et dans +les vignes?</p> + +<p>Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, mes moissonneurs, +mes<br> + bouviers et mes pâtres, ne circulaient-ils pas, du point +de l’aube au<br> + crépuscule, devant mon jeune enthousiasme? Vouliez-vous +un plus beau<br> + vieillard, plus patriarcal, plus digue d’être le +prototype de mon<br> + maître Ramon, que le vieux François Mistral, celui +que tout le monde<br> + et ma mère elle-même n’appelaient que le +"maître"? Pauvre père!<br> + Quelquefois, quand le travail était pressant, il fallait +donner aide,<br> + soit pour rentrer les foins, soit pour dériver l’eau +de notre puits à<br> + roue, il criait dehors:</p> + +<p>-- Où est Frédéric?</p> + +<p>Bien qu’à ce moment-là je fusse +allongé sous un saule, paressant à la<br> + recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre mère +répondait:</p> + +<p>-- Il écrit.</p> + +<p>Et aussitôt, la voix rude du brave homme s’apaisait +en disant:</p> + +<p>-- Ne le dérange pas.</p> + +<p>Car, pour lui, qui n’avait lu que l’Écriture +Sainte et <i>Don</i><br> + <i>Quichotte</i> en sa jeunesse, écrire était +vraiment un office religieux,<br> + Et il montre bien ce respect pour le mystère de la plume, +le début<br> + d’un récitatif, usité jadis chez nous, et +dont nous reparlerons au<br> + sujet du mot <i>Félibre</i>:</p> + +<p><i>Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait.<br> + Un jour, de sa sainte écriture,<br> + Il est monté au haut du ciel.</i></p> + +<p>Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le don +d’intéresser ma<br> + Muse épique, c’était le cousin Tourrette, du +village de Mouriès: une<br> + espèce de colosse, membru et éclopé, avec +de grosses guêtres de cuir<br> + sur les souliers et connu à la ronde, dans les plaines de +Crau, sous<br> + le nom du <i>Major</i>, ayant, en 1815, été +tambour-major des gardes<br> + nationaux qui, sous le commandement du duc +d’Angoulême, voulaient<br> + arrêter Napoléon, à son retour de +l’île d’Elbe. Il avait, dans sa<br> + jeunesse, dissipé son bien au jeu; et dans ses vieux +jours, réduit<br> + aux abois, il venait, tous les hivers, passer une quinzaine avec +nous<br> + autres, au Mas. Lorsqu’il repartait, mon père lui +donnait, dans un<br> + sac, quelques boisseaux de blé. L’été, +il parcourait la Crau et la<br> + Camargue, allant aider aux bergers, lorsqu’on tondait les +troupeaux,<br> + aux fermiers pour le dépiquage, aux faucheurs de marais +pour engerber<br> + les roseaux ou, enfin, aux sauniers pour mettre le sel en +meules.<br> + Aussi connaissait-il la terre d’Arles et ses travaux, +assurément,<br> + comme personne. Il savait le nom des Mas, des pâturages, +des chefs de<br> + bergers, des haras de chevaux et de taureaux sauvages, ainsi que +de<br> + leurs gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un<br> + pittoresque, une noblesse<br> + d’expressions provençales, qu’il y avait +plaisir d’entendre. Pour<br> + dire, par exemple, que le comte de Mailly était riche, +fort riche en<br> + propriétés bâties:</p> + +<p>-- Il possède, disait-il, sept arpents de toitures.</p> + +<p>Les filles qui s’engagent pour la cueillette des olives +-- à Mouriés,<br> + elles sont nombreuses -- le louaient pour leur dire des contes +à la<br> + veillée. Elles lui donnaient, je crois, un sou chacune +par veillée.<br> + Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les contes, +plus ou<br> + moins croustilleux, qui, d’une bouche à +l’autre, se transmettent dans<br> + le peuple, tels que: <i>Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean +de<br> + l’Ours, le Doreur</i>, etc.</p> + +<p>Une fois que la neige commençait à tomber :</p> + +<p>-- Allons, disions-nous, le cousin apparaîtra +bientôt.</p> + +<p>Et il ne manquait jamais.</p> + +<p>-- Bonjour, cousin!</p> + +<p>-- Cousin, bonjour!</p> + +<p>Et voilà. La main touchée et son bâton +déposé, humblement, derrière<br> + la porte, et s’attablait, mangeait une belle tartine de +fromage pétri<br> + et entamait, ensuite, le sujet de l’olivaison, Et il +contait que les<br> + meules, en son bourg de Mouriès, ne pouvaient tenir pied +à la récolte<br> + des olives. Et il disait:</p> + +<p>-- Comme on est bien, l’hiver, lorsqu’il fait froid, +dans ces moulins<br> + à huile! Ecarquillé sur le marc tout chaud, on +regarde, à la clarté<br> + des caleils à quatre mèches, les presseurs +d’huile moitié nus qui,<br> + lestes comme chats, poussent tous à la barre, au +commandement du<br> + chef:</p> + +<p>-- Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un bon coup! Houp! +que<br> + tout claque! Là!</p> + +<p>Étant, le cousin Tourrette, comme tous les songeurs, +tant soit peu<br> + fainéant, il avait, toute sa vie, rêvé de +trouver une place où il y<br> + eût peu de travail.</p> + +<p>-- Je voudrais, nous disait-il, la place de compteur de +mornes, à<br> + Marseille par exemple, dans un de ces grands magasins où, +lorsqu’on<br> + les débarque, un homme, étant assis, peut, en +comptant les douzaines,<br> + gagner (me suis-je laissé dire) ses douze cents francs +par an.</p> + +<p>Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant d’autres, +sans avoir vu<br> + réaliser sa rêverie sur les mornes.</p> + +<p>Je n’oublierai pas non plus, parmi mes collaborateurs, +ou, tant vaut<br> + dire, mes fauteurs de la poésie de <i>Mireille</i>, le +bûcheron Siboul :<br> + un brave homme de Montfrin, habillé de velours, qui +venait tous les<br> + ans, à la fin de l’automne, avec sa grande serpe, +tailler joliment<br> + nos bourrées de saule. Pendant qu’il +découpait et appareillait ses<br> + rondins, que d’observations justes il me faisait sur le +Rhône, sur<br> + ses courants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies, +sur<br> + ses graviers et sur ses îles, puis sur les animaux qui +fréquentent<br> + ses digues, les loutres qui gîtent dans les arbres creux, +les bièvres<br> + qui coupent des troncs comme la cuisse, et sur les pendulines +qui,<br> + dans les Ségonnaux, suspendent leurs nids aux peupliers +blancs, et<br> + sur les coupeurs d’osier et les vanniers de +Valiabrègue!</p> + +<p>Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui me disait +les noms<br> + en langue provençale et les vertus des simples et de +toutes les<br> + herbes de Saint-Jean et de Saint-Roch. Si bien que mon bagage +de<br> + botanique littéraire, c’est ainsi que je le +formai... Heureusement!<br> + car m’est avis, sans vouloir les mépriser, que nos +professeurs des<br> + écoles, tant les hautes que les basses, auraient +été, bien sûr,<br> + entrepris pour me montrer ce qu’était un chardon ou +un laiteron.</p> + +<p>Comme une bombe, dans l’entrefaite de ce prodrome de +<i>Mireille</i>,<br> + éclata la nouvelle du coup d’État du 2 +décembre 1851.</p> + +<p>Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez qui la +République<br> + tient lieu de religion, de justice et de patrie, quoique les<br> + Jacobins, par leur intolérance, par leur manie du niveau, +par la<br> + sécheresse, la brutalité de leur +matérialisme, m'eussent découragé et<br> + blessé plus d’une fois, le crime d’un +gouvernant qui déchirait la loi<br> + jurée par lui m’indigna. Il<br> + m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur les +fédérations<br> + futures dont la République en France pouvait être +le couvain.</p> + +<p>Quelques-uns des collègues de l’École de +Droit allèrent se mettre à<br> + la tête des bandes d’insurgés qui se +soulevaient dans le Var au nom<br> + de la Constitution; mais le grand nombre, en Provence comme +ailleurs,<br> + les uns par dégoût de la turbulence des partis, les +autres éberlués<br> + par le reflet du premier Empire, applaudirent, il est vrai, +au<br> + changement de régime. Qui pouvait deviner que +l’Empire nouveau dût<br> + s’effondrer dans une effroyable guerre et +l’écroulement national ?</p> + +<p>Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un jour, +après 1870<br> + par Taxile Delord, républicain pourtant et +député de Vaucluse, un<br> + jour qu’en Avignon, sur la place de l’Horloge, nous +nous promenions<br> + ensemble:</p> + +<p>-- La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se soit jamais +faite<br> + dans le parti avancé, fut la Révolution de 1848. +Nous avions au<br> + gouvernement une belle famille, française, nationale, +libérale entre<br> + toutes et compromise même avec la Révolution, sous +les auspices de<br> + laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les +libertés que le<br> + progrès comporte... Et nous l’avons bannie. +Pourquoi? Pour faire<br> + place à ce bas empire qui a mis la France en +débâcle!</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, en conséquence, je laissai de +côté -- et pour<br> + toujours -- la politique inflammatoire, comme ces embarras +qu’on<br> + abandonne en route pour marcher plus léger, et à +toi, ma Provence, et<br> + à toi, poésie, qui ne m’avez jamais +donné que pure joie, je me livrai<br> + tout entier.</p> + +<p>Et voici que, rentré dans la contemplation, un soir, me +promenant en<br> + quête de mes rimes, car mes vers, tant que j’en ai +fait, je les ai<br> + trouvés tous par voies et par chemins, je rencontrai un +vieux qui<br> + gardait les brebis. Il avait nom "le galant jean". Le ciel +était<br> + étoilé, la chouette miaulait, et le dialogue +suivant (que vous avez<br> + lu peut-être, traduit par l’ami Daudet) eut lieu dans +cette<br> + rencontre.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Vous voilà bien écarté, monsieur +Frédéric?</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Je vais prendre un peu l’air, maître Jean.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Vous allez faire un tour dans les astres?</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Maître Jean, vous l’avez dit. Je suis tellement +soûl, désabusé et<br> + écoeuré des choses de la terre que je voudrais, +cette nuit, m’enlever<br> + et me perdre dans le royaume des étoiles.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Tel que vous me voyez, j'y fais, moi, une excursion presque +toutes<br> + les nuits, et je vous certifie que le voyage est des plus +beaux.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Mais comment faire pour y aller, dans cet abîme de +lumière?</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Si vous voulez me suivre, pendant que les brebis mangent, +tout<br> + doucement, monsieur, je vous y conduirai et vous ferai tout +voir.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Galant Jean, je vous prends au mot.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Tenez, montons par cette voie qui blanchit du nord au sud: +c’est le<br> + chemin de Saint Jacques. Il va de France droit sur +l’Espagne. Quand<br> + l’empereur Charlemagne faisait la guerre aux Sarrasins, le +grand<br> + saint Jacques de Galice le marqua devant lui pour lui indiquer +la<br> + route.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>C’est ce que les païens désignaient par Voie +Lactée.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>C’est possible; moi je vous dis ce que j’ai toujours +ouï dire...<br> + Voyez-vous ce beau chariot, avec ces quatre roues qui +éblouissent<br> + tout le nord? C’est le Chariot des Ames. Les trois +étoiles qui<br> + précèdent sont les trois bêtes de +l’attelage; et la toute petite qui<br> + va prés de la troisième, nous l’appelons le +Charretier.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>C’est ce que dans les livres on nomme la Grande +Ourse.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Comme il vous plaira... Voyez, voyez tout à +l’entour les étoiles qui<br> + tombent: ce sont de pauvres âmes qui viennent +d’entrer au Paradis.<br> + Signons-nous, monsieur Frédéric.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Beaux anges (comme on dit), que Dieu vous accompagne!</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Mais tenez, un bel astre est celui qui resplendit pas loin +du<br> + Chariot, là-haut: c’est le Bouvier du ciel.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Que dans l’astronomie on dénomme Arcturus.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Peu importe. Maintenant regardez là sur le nord, +l’étoile qui<br> + scintille à peine: c’est l’étoile +Marine, autrement dit la<br> + Tramontane. Elle est toujours visible et sert de signal aux +marins--<br> + lesquels se voient perdus, lorsqu’ils perdent la +Tramontane.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>L’étoile Polaire, comme on l’appelle aussi, +se trouve donc dans la<br> + Petite Ourse; et comme la bise vient de là, les marins de +Provence,<br> + comme ceux d’Italie, disent qu’ils vont à +l’Ourse, lorsqu’ils vont<br> + contre le vent.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Tournons la tête, nous verrons clignoter la +Poussînière ou le<br> + Pouillier, si vous préférez.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Que les savants nomment Pléiades et les Gascons +Charrette des Chiens.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>C’est cela. Un peu plus bas resplendissent les Enseigres, +-- qui,<br> + spécialement, marquent les heures aux bergers. +D’aucuns les nomment<br> + les Trois Rois, d’autres les Trois Bourdons ou le +Râteau ou le Faux<br> + Manche.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Précisément, c’est Orion et la ceinture +d’Orion.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Très bien. Encore plus bas, toujours vers le midi, +brille Jean de<br> + Milan.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Sirius, si je ne me trompe.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Jean de Milan est le flambeau des astres. Jean de Milan, un +jour,<br> + avec les Enseignes et la Poussinière, avait +été, dit-on, convié à une<br> + noce. (La noce de la belle Maguelone, dont nous parlerons +tantôt.) La<br> + Poussinière, matinale, partit, paraît-il, la +première et prit le<br> + chemin haut. Les Enseignes, trois filles sémillantes, +ayant coupé<br> + plus bas, finirent par l’atteindre. Jean de Milan, +resté endormi,<br> + prit, lorsqu’il se leva, le raccourci et, pour les +arrêter, leur<br> + lança son bâton à la volée... Ce qui +fait que le Faux Manche est<br> + appelé depuis le Bâton de Jean de Milan.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Et celle qui, au loin, vient de montrer le nez et qui rase +la<br> + montagne?</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>C’est le Boiteux. Lui aussi était de la noce. Mais +comme il boite,<br> + pauvre diable, il n'avance que lentement. Il se lève tard +du reste et<br> + se couche de bonne heure.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Et celle qui descend, là-bas, sur le ponant, +étincelante comme une<br> + épousée?</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Eh bien ! c’est elle! l’étoile du Berger, +1’Étoile du Matin, qui nous<br> + éclaire à l’aube, quand nous lâchons le +troupeau, et le soir, quand<br> + nous le rentrons: c’est elle, l’étoile reine, +la belle étoile,<br> + Maguelone, la belle Maguelone, sans cesse poursuivie par Pierre +de<br> + Provence, avec lequel a lieu, tous les sept ans son mariage.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>La conjonction, je crois, de Vénus et de Jupiter ou de +Saturne<br> + quelquefois.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>A votre goût... mais tiens, Labrit! Pendant que nous +causions, les<br> + brebis se sont dispersées, tai! tai! ramène-les! +Oh! le mauvais<br> + coquin de chien, une vraie rosse... Il faut que j’y aille +moi-même.<br> + Allons, monsieur Frédéric, vous, prenez garde de +ne pas vous égarer!</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Bonsoir! Galant Jean.</p> + +<p>Retournons aussi, comme le pâtre, à nos moutons. +A partir des<br> + <i>Provençales</i>, recueil poétique où +avaient collaboré les trouvères<br> + vieux et jeunes de cette époque-là, quelques-uns, +dont j’étais,<br> + engagèrent entre eux une correspondance au sujet de la +langue et de<br> + nos productions. De ces rapports, de plus en plus ardents, +naquit<br> + l’idée d’un congrès de poètes<br> + provençaux. Et, sur la convocation de Roumanille et de +Gaut qui<br> + avaient écrit ensemble dans le journal <i>Lou +Boui-Abaisse</i>, la réunion<br> + eut lien le 29 août 1852, à Arles, dans une salle +de l’ancien<br> + archevêché, sous la présidence de +l’aimable docteur d’Astros, doyen<br> + d’âge des trouvères. Ce fut là +qu’entre tous nous fîmes connaissance,<br> + Aubanel, Aubert, Bourrelly, Cassan, Crousillat, Désanat, +Garcin,<br> + Gaut, Gelu, Giéra, Mathieu, Roumanille, moi et +d’autres. Grâce au bon<br> + Carpentrassien, Bonaventure Laurent, nos portraits eurent +les<br> + honneurs de l’<i>Illustration</i> (18 septembre 1852).</p> + +<p>Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, professeur à +la faculté des<br> + sciences de Toulouse et spirituel poète en son parler +montpelliérain,<br> + l’avait chargé d’amener Jasmin à Arles. +Mais, quand Moquin-Tandon<br> + écrivit à l’auteur de <i>Marthe la folle</i>, +savez-vous ce que répondit<br> + l’illustre poète gascon: "Puisque vous allez +à Arles, dites-leur<br> + qu’ils auront beau se réunir quarante et cent, +jamais ils ne feront<br> + le bruit que j’ai fait tout seul."</p> + +<p>-- Voilà Jasmin de pied en cap, me disait +Roumanille.</p> + +<p>Cette réponse le reproduit beaucoup plus +fidèlement que le bronze<br> + élevé à Agen, en son honneur. Il +était ce que l’on appelle, Jasmin,<br> + un fier bougre.</p> + +<p>D’ailleurs, le perruquier d’Agen, en dépit de +son génie, fut toujours<br> + aussi maussade pour ceux qui, comme lui, voulaient chanter dans +notre<br> + langue. Roumanille, puisque nous y sommes, quelques +années<br> + auparavant, lui avait envoyé ses +<i>Pâquerettes</i>, avec la dédicace de<br> + Madeleine, une des poésies les meilleures du recueil. +Jasmin ne<br> + daigna pas remercier le Provençal. Mais ayant, le Gascon, +vers 1848,<br> + passé par Avignon, où il donna un concert avec +Mlle Roaldès, qui<br> + jouait de la harpe, Roumanile, après la séance, +vint avec quelques<br> + autres saluer le poète qui avait fait couler les larmes +en déclamant<br> + ses <i>Souvenirs</i> :</p> + +<p><i>-- Où vas-tu grand-père? -- Mon fils à +l’hôpital...<br> + C’est là que meurent les Jasmins.</i></p> + +<p>-- Qui êtes-vous donc? fit l’Agenais au +poète de Saint-Remy.</p> + +<p>-- Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille.</p> + +<p>-- Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais je croyais +qu’il fût<br> + celui d’un auteur mort.</p> + +<p>-- Monsieur, vous le voyez, répondit l’auteur des +<i>Pâquerettes</i>, qui<br> + ne laissa jamais personne lui marcher sur le pied, je suis +assez<br> + jeune encore pour pouvoir, s’il plaît à Dieu, +faire un jour votre<br> + épitaphe.</p> + +<p>Qui fut bien plus gracieux pour la réunion +d’Arles, ce fut ce bon<br> + Reboul, qui nous écrivit ceci: "Que Dieu bénisse +votre table... Que<br> + vos luttes soient des fêtes, que les rivaux soient des +amis! Celui<br> + qui fit les cieux a fait celui de notre pays si grand et si +bleu<br> + qu’il y a de l’espace pour toutes les +étoiles."</p> + +<p>Et cet autre Nîmois, Jules Canonge, qui disait: "Mes +amis, si vous<br> + aviez un jour à défendre notre cause, +n’oubliez pas qu’en Arles se<br> + fit votre assemblée première et que vous +fûtes étoilés dans la cité<br> + noble et fière qui a pour armes et pour devise: +<i>l’épée et l’ire du<br> + lion."</i></p> + +<p>Je ne me souviens pas de ce que je dis ou chantai là, +mais je sais<br> + seulement qu’en voyant le jour renaître, +j’étais dans le ravissement;<br> + et, Roumanille l’a dit dans son discours de Montmajour, en +1889. Il<br> + paraît que, songeur, plongé dans ma pensée, +dans mes yeux de jeune<br> + homme "resplendissaient déjà les sept rayons de +l’Étoile".</p> + +<p>Le Congrès d’Arles avait trop bien réussi +pour ne pas se renouveler.<br> + L’année suivante, 21 août 1853, sous +l’impulsion de Gaut, le jovial<br> + poète d’Aix, à Aix se tint une +assemblée (le Festival des Trouvères)<br> + deux fois nombreuse comme l’assemblée d’Arles. +C’est là que Brizeux,<br> + le grand barde breton, nous adressa le salut et les souhaits +où il<br> + disait:</p> + +<blockquote> +<p><i>Le rameau d’olivier couronnera vos têtes,<br> + Moi je n’ai que la lande en fleurs:<br> + L’un symbole riant de la paix et des fêtes<br> + L’autre symbole des douleurs.</i></p> + +<p><i>Unissons-les, amis; les fils qui vont nous suivre<br> + De ces fleurs n’ornent plus leurs fronts:<br> + Aucun ne redira le son qui nous enivre,<br> + Quand nous, fidèles, nous mourrons...</i></p> + +<p><i>Mais peut-elle mourir la brise fraîche et douce?<br> + L’aquilon l’emporte en son vol,<br> + Et puis elle revient légère sur la mousse<br> + Meurt-il le chant du rossignol?</i></p> + +<p><i>Non, tu ranimeras l’idiome sonore,<br> + Belle Provence, à son déclin;<br> + Sur ma tombe longtemps doit soupirer encore<br> + La voix errante de Merlin.</i></p> +</blockquote> + +<p>Outre ceux que j'ai cités comme figurant au +Congrès d’Arles, voici<br> + les noms nouveaux qui émergèrent au Congrès +d’Aix : Léon Alègre,<br> + l’abbé Aubert, Autheman, Bellot, Brunet, Chalvet, +l’abbé Emery,<br> + Laidet, Mathieu Lacroix, l’abbé Lambert, Lejourdan, +Peyrottes,<br> + Ricard-Bérard, Tavan, Vidal etc., avec trois +trouveresses, Mlles<br> + Reine Garde, Léonide Constans et Hortense Rolland.</p> + +<p>Une séance littéraire, devant tout le beau monde +d’Aix, se tint,<br> + après midi, dans la grande salle de la mairie, +courtoisement ornée<br> + des couleurs de Provence et des blasons de toutes les +cités<br> + provençales. Et sur une bannière en velours +cramoisi étaient inscrits<br> + les noms des principaux poètes provençaux des +derniers siècles. Le<br> + maire d’Aix, maire et député, était +alors M. Rigaud, le même qui plus<br> + tard donna une traduction de <i>Mirèio</i> en vers +français.</p> + +<p>Après l’ouverture faite par un choeur de +chanteurs,</p> + +<blockquote> +<p><i>Trouvères de Provence,<br> + Pour nous tous quel beau jour!<br> + Voici la Renaissance<br> + Du parler du Midi,</i></p> +</blockquote> + +<p>dont Jean-Baptiste Gaut avait fait les paroles, le +président d’Astros<br> + discourut gentiment en langue provençale; puis, tour +à tour, chacun y<br> + alla de son morceau. Roumanille, très applaudi, +récita un de ses<br> + contes et chanta la <i>Jeune Aveugle</i>; Aubanel dévida +sa pièce des<br> + <i>Jumeaux</i>, et moi <i>la Fin du Moissonneur</i>. Mais le +plus grand succès<br> + fut pour la chansonnette du paysan Tavan, <i>les Frisons de +Mariette</i>,<br> + et pour le maçon Lacroix, qui fit tous frissonner avec sa +<i>Pauvre</i><br> + <i>Martine</i>.</p> + +<p>Emile Zola, alors écolier au collège d’Aix, +assistait à cette séance<br> + et, quarante ans après, voici ce qu’il disait dans +le discours qu’il<br> + prononça à la félibrée de Sceaux +(1892) :</p> + +<p>"J’avais quinze ou seize ans, et je me revois, +écolier échappé du<br> + collège, assistant à Aix, dans la grande salle de +l’Hôtel de Ville, à<br> + une fête poétique un peu semblable à celle +que j’ai l’honneur de<br> + présider aujourd’hui. Il y avait là Mistral +déclamant la <i>Mort du<br> + Moissonneur,</i> Roumanille et Aubanel sans doute, d’autres +encore, tous<br> + ceux qui, quelques années plus tard, allaient être +les félibres et<br> + qui n’étaient alors que les troubadours."</p> + +<p>Enfin, au banquet du soir, où l’on en dit, conta +et chanta de toutes<br> + sortes, nous eûmes le plaisir d’élever nos +verres à la santé du vieux<br> + Bellot, qui s’était, dans Marseille et toute la +Provence, fait une<br> + renommée, méritée assurément, de +poète drolatique, et qui, ébahi de<br> + voir ce débordement de sève, nous répondait +tristement :</p> + +<blockquote> +<p><i>Je ne suis qu’un gâcheur;<br> + J’ai dans ma pauvre vie, noirci bien du papier:<br> + Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, n’ont pas la +flemme,<br> + De notre provençal débrouilleront +l’écheveau.</i></p> +</blockquote> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XII</h2> + +<h3>FONT-SÉGUGNE</h3> + +<p>Le groupe avignonnais. -- La fête de sainte Agathe. -- +Le père de<br> + Roumanille. -- Crousiflat de Salon, -- Le chanoine Aubanel. -- +La<br> + famille Giéra. -- Les amours d’Aubanel et de Zani. +-- Le banquet de<br> + Font-Ségugne. -- L’institution du Félibrige. +— L’oraison de saint<br> + Anselme. -- Le premier chant des félibres.</p> + +<p>Nous étions, dans la contrée, un groupe de +jeunes, étroitement unis,<br> + et qui nous accordions on ne peut mieux pour cette oeuvre de<br> + renaissance provençale. Nous y allions de tout coeur.</p> + +<p>Presque tous les dimanches, tantôt dans Avignon, +tantôt aux plaines<br> + de Maillane ou aux Jardins de Saint-Rémy, tantôt +sur les hauteurs de<br> + Châteauneuf-de-Gadagne ou de Châteauneuf-du-Pape, +nous nous<br> + réunissions pour nos parties intimes, régals de +jeunesse, banquets de<br> + Provence, exquis en poésie bien plus qu’en mets, +ivres d’enthousiasme<br> + et de ferveur, plus que de vin. C’est là que +Roumanille nous chantait<br> + ses Noëls, là qu’il nous lisait les +<i>Songeuses</i>, toutes fraîches, et<br> + <i>la Part du Bon Dieu</i> encore flambant neuve; c’est +là que, croyant,<br> + mais sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Aubanel +récitait<br> + <i>le Massacre des Innocents</i>; c’était là +que <i>Mireille</i> venait, de<br> + loin en loin, dévider ses strophes nouvellement +surgies.</p> + +<p>A Maillane, lors de la Sainte-Agathe, qui est la fête de +l’endroit,<br> + les "poètes" (comme on nous appelait déjà) +arrivaient tous les ans<br> + pour y passer trois jours, comme les bohémiens. La vierge +Agathe<br> + était Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les +seins. On dit<br> + même qu’à Arles, dans le trésor de +Saint-Trophime, est conservé un<br> + plat d’agate qui, selon la tradition, aurait contenu les +seins de la<br> + jeune bienheureuse. Mais d’où pouvait venir aux +Arlésiens et aux<br> + Maillanais cette dévotion pour une sainte de Catane? Je +me<br> + l’expliquerais de la façon suivante:</p> + +<p>Un seigneur de Maillane, originaire d’Arles, Guillaume +des<br> + Porcellets, fut, d’après l’histoire, le seul +Français épargné aux<br> + Vêpres Siciliennes, en considération de sa droiture +et de sa vertu.<br> + Ne nous aurait-il pas, lui ou ses descendants, apporté le +culte de la<br> + vierge catanaise? Toujours est-il qu’en Sicile, sainte +Agathe est<br> + invoquée contre les feux de l’Etna et à +Maillane contre la foudre et<br> + l’incendie. Un honneur recherché par nos jeunes +Maillanaises, c’est,<br> + avant leur mariage, d’être trois ans +<i>prieuresses</i> (comme on dirait<br> + prêtresses) de l’autel de sainte Agathe, et voici qui +est bien joli:<br> + la veille de la fête, les couples, la jeunesse, avant +d’ouvrir les<br> + danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une +sérénade devant<br> + l’église, à sainte Agathe.</p> + +<p>Avec les galants du pays, nous venions, nous aussi, +derrière les<br> + ménétriers, à la clarté des falots +errants et au bruit des pétards,<br> + serpenteaux et fusées, offrir à la patronne de +Maillane nos<br> + hommages... Et, à propos de ces saints honorés sur +l’autel, dans les<br> + villes et les villages, de-ci de-là, au Nord comme au +Midi, depuis<br> + des siècles et des siècles, je me suis +demandé, parfois: Qu’est-ce, à<br> + côté de cela, notre gloire mondaine de +poètes, d’artistes, de<br> + savants, de guerriers, à peine connus de quelques +admirateurs? Victor<br> + Hugo lui-même n’aura jamais le culte du moindre saint +du calendrier,<br> + ne serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, voit, +toutes<br> + les années, des milliers de fidèles venir le +supplier dans sa vallée<br> + perdue! Et aussi, un jour qu’à sa table (les +flatteurs avaient posé<br> + cette question:</p> + +<p>-- Y a-t-il, en ce monde, gloire supérieure à +celle du poète?</p> + +<p>-- Celle du saint, répondit l’auteur des +<i>Contemplations</i>.</p> + +<p>Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser +l’ami<br> + Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines. +Nous<br> + allions, dans le pré du moulin, voir les luttes +s’ouvrir, au<br> + battement du tambour:</p> + +<blockquote> +<p><i>Qui voudra lutter, qu’il se présente...<br> + Qui voudra lutter...<br> + Qu’il vienne au pré!</i></p> +</blockquote> + +<p>les luttes d’hommes et d’éphèbes +où l’ancien lutteur Jésette, qui<br> + était surveillant du jeu, tournait et retournait autour +des lutteurs,<br> + butés l’un contre l’autre, nus, les jarrets +tendus, et d’une voix<br> + sévère leur rappelait parfois le précepte: +<i>défense de déchirer les<br> + chairs...</i></p> + +<p>-- O Jésette... vous souvient-il de quand vous +fîtes mordre la<br> + poussière à Quéquine?</p> + +<p>-- Et de quand je terrassai Bel-Arbre d’Aramon, nous +répondait le<br> + vieil athlète, enchanté de redire ses victoires +d’antan. On<br> + m’appelait, savez-vous comme? Le Petit Maillanais ou, +autrement, le<br> + Flexible. Nul jamais ne put dire qu’il m’avait +renversé et, pourtant,<br> + j'eus à lutter avec le fameux Meissonnier, l’hercule +avignonnais qui<br> + tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste d’Apt... +Mais nous<br> + ne pûmes rien nous faire.</p> + +<p>A Saint-Remy, nous descendions chez les parents de +Roumanille,<br> + Jean-Denis et Pierrette, de vaillants maraîchers qui +exploitaient un<br> + jardin vers le Portail-du-Trou. Nous y dînions en plein +air, à<br> + l’ombre claire d’une treille, dans les assiettes +peintes qui<br> + sortaient en notre honneur, avec les cuillers +d’étain et les<br> + fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les soeurs de notre +ami,<br> + deux brunettes dans la vingtaine, nous servaient, souriantes, +la<br> + blanquette d’agneau qu’elles venaient +d’apprêter.</p> + +<p>Un rude homme, tout de même, ce vieux Jean-Denis, le +père de<br> + Roumanille. Il avait, étant soldat de Bonaparte (ainsi +qu’assez<br> + dédaigneux il dénommait l’empereur), vu la +bataille de Waterloo et<br> + racontait volontiers qu’il y avait gagné la +croix.</p> + +<p>-- Mais, avec la défaite, disait-il, on n’y pensa +plus.</p> + +<p>Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon, reçut +la décoration,<br> + Jean-Denis, fièrement, se contenta de dire:</p> + +<p>-- Le père l’avait gagnée, c’est le +garçon qui l’a.</p> + +<p>Et voici l’épitaphe que Roumanille écrivit +sur la tombe de ses<br> + parents, au cimetière de Saint-Remy :</p> + +<p>A JEAN-DENIS ROUMANILLE<br> + JARDINIER, HOMME DE BIEN ET DE VALEUR (1791-1875)<br> + A PIERRETTE PIQUET, SON ÉPOUSE,<br> + BONNE, PIEUSE ET FORTE (1793-1895.<br> + ILS VÉCURENT CHRÉTIENNEMENT ET MOURURENT<br> + TRANQUILLES, DEVANT DIEU SOIENT-ILS!</p> + +<p>Crousillat, de Salon, un dévot de la langue et des +Muses de Crau,<br> + était assez souvent de ces réunions d’amis et +c’est au lendemain<br> + d’une lecture poétique qu’il me gratifia du +sonnet que je transcris:</p> + +<blockquote> +<p><i>J’entendis un écho de ta pure harmonie,<br> + Le jour que nous pûmes, chez Roumanille,<br> + Cinq trouvères joyeux, francs de +cérémonie,<br> + Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille.</i></p> + +<p><i>Mais quand finiras-tu de tresser ton panier,<br> + Quand de nous attifer ta belle jeune fille?<br> + Que je m’écrie content et jamais +façonnier<br> + Ta Mireille, ô Mistral, est une merveille!...</i></p> + +<p><i>Si donc, comme le vent dont le nom te convient,<br> + Fort est le souffle saint qui t’inspire, jeune homme,<br> + Allons, au monde avide épanche les accents:</i></p> + +<p><i>A tes flambants accords les monts vont +s’émouvoir<br> + Les arbres tressaillir, les torrents s’arrêter,<br> + Comme aux sons modulés sur les lyres antiques.</i></p> +</blockquote> + +<p>On allait, en Avignon, à la maison d’Aubanel, dans +la rue Saint-Marc<br> + (qui, aujourd’hui, porte le nom du glorieux +félibre): un hôtel à<br> + tourelles, ancien palais cardinalice, qu’on a démoli +depuis pour<br> + percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, on voyait, +avec<br> + sa vis, une presse de bois semblable à un pressoir qui, +depuis deux<br> + cents ans, servait pour imprimer les livres paroissiaux et +scolaires<br> + du Comtat. Là, nous nous installions, un peu +intimidés par le parfum<br> + d’église qui était dans les murs, mais +surtout par Jeanneton, la<br> + vieille cuisinière, qui avait toujours l’air de +grommeler:</p> + +<p>-- Les voilà encore!</p> + +<p>Cependant, la bonhomie du père d’Aubanel, +imprimeur officiel de notre<br> + Saint-Père le Pape, et la jovialité de son oncle +le chanoine nous<br> + avaient bientôt mis à l’aise. Et venu le +moment où l’on choque le<br> + verre, le bon vieux prêtre racontait.</p> + +<p>-- Une nuit, disait-il, quelqu’un vint m’appeler +pour porter<br> + l’extrême-onction à une malheureuse de ces +mauvaises maisons du préau<br> + de la Madeleine. Quand j'eus administré la pauvre +agonisante, et que<br> + nous redescendions avec le sacristain, les dames, +alignées le long de<br> + l’escalier, décolletées et accoutrées +d’oripeaux de carnaval, me<br> + saluèrent au passage, la tête penchée, +d’un air si contrit qu’on leur<br> + aurait donné, selon l’expression populaire, +l’absolution sans les<br> + confesser. Et la mère catin, tout en m’accompagnant, +m’alléguait des<br> + prétextes pour excuser sa vie... Moi, sans +répondre, je dévalais les<br> + degrés; mais dès qu’elle m’eut ouvert la +porte du logis, je me<br> + retourne et je lui fais:</p> + +<p>-- Vieille brehaigne! s’il n’y avait point de +matrones, il n’y aurait<br> + pas tant de gueuses!</p> + +<p>Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons plus tard) +nous<br> + faisions aussi nos frairies. Mais l’endroit bienheureux, +l’endroit<br> + prédestiné, c’était, ensuite, +Font-Ségugne, bastide de plaisance près<br> + du village de Gadagne, où nous conviait la famille +Giéra: il y avait<br> + la mère, aimable et digne dame; l’aîné +qu’on appelait Paul, notaire à<br> + Avignon, passionné pour la Gaie-Science; le cadet Jules, +qui rêvait<br> + la rénovation du monde par l’oeuvre des<br> + Pénitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes et +accortes:<br> + Clarisse et Joséphine, douceur et joie de ce nid.</p> + +<p>Font-Ségugne, au penchant du plateau de Camp-Cabel; +regarde le<br> + Ventoux, au loin, et la gorge de Vaucluse qui se voit à +quelques<br> + lieues. Le domaine prend son nom d’une petite source qui y +coule au<br> + pied du castel. Un délicieux bouquet de chênes, +d’acacias et de<br> + platanes le tient abrité du vent et de l’ardeur du +soleil.</p> + +<p>"Font-Ségugne, dit Tavan (le félibre de +Gadagne), est encore<br> + l’endroit où viennent, le dimanche, les amoureux du +village. Là, ils<br> + ont l’ombre, le silence, la fraîcheur, les<br> + cachettes; il y a là des viviers avec leurs bancs de +pierre que le<br> + lierre enveloppe; il y a des sentiers qui montent, qui +descendent,<br> + tortueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants +d’oiseaux,<br> + murmure de feuillage, gazouillis de fontaine. Partout, sur le +gazon,<br> + vous pouvez vous asseoir, rêver d’amour, si l’on +est seul et, si l’on<br> + est deux, aimer."</p> + +<p>Voi1à où nous venions nous récréer +comme perdreaux, Roumanille Giéra,<br> + Mathieu, Brunet, Tavan, Crousillat, moi et autres, Aubanel plus +que<br> + tous, retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny Manivet +de<br> + son vrai nom), Zani l’Avignonnaise, une amie et compagne +des<br> + demoiselles du castel.</p> + +<p>"Avec sa taille mince et sa robe de laine,-- couleur de la +grenade,<br> + -- avec son front si lisse et ses grands yeux si beaux, -- avec +ses<br> + longs cheveux noirs et son brun visage, -- je la verrai +tantôt, la<br> + jeune vierge, -- qui me dira: "Bonsoir." O Zani, venez +vite!"</p> + +<p>C’est le portrait qu’Aubanel, dans son <i>Livre de +l’Amour</i>, en fit<br> + lui-même... Mais, à présent, +écoutons-le, lorsque, après que Zani eut<br> + pris le voile, il se rappelle<br> + Font-Ségugne :</p> + +<p>"Voici l’été, les nuits sont claires. -- A +Châteauneuf, le soir est<br> + beau. -- Dans les bosquets la lune encore-- monte la nuit +sur<br> + Camp-Cabel. -- T’en souvient-il? Parmi les pierres, -- avec +ta face<br> + d’Espagnole, -- quand tu courais comme une folle, -- quand +nous<br> + courions comme des fous -- au plus sombre et qu’on avait +peur?</p> + +<p>"Et par ta taille déliée -- je te prenais: que +c’était doux! -- Au<br> + chant des bêtes du bocage, -- nous dansions alors tous les +deux. --<br> + Grillons, rossignols et rainettes --<br> + disaient, chacun, leurs chansonnettes; -- tu y ajoutais ta +voix<br> + claire... -- Belle amie, où sont, maintenant, -- tant de +branles et<br> + de chansons?</p> + +<p>"Mais, à la fin? las de courir, -- las de rire, las de +danser, --<br> + nous nous asseyions sous les chênes -- un moment pour nous +reposer;<br> + -- tes longs cheveux qui s’épandaient. -- mon +amoureuse main aimait<br> + -- à les reprendre; et toi, bonne, tu me laissais faire, +tout doux,<br> + -- comme une mère son enfant."</p> + +<p>Et les vers écrits par lui, au châtelet de +Font-Ségugne, sur les murs<br> + de la chambre où sa Zani couchait.</p> + +<p>"O chambrette, chambrette, -- bien sûr que tu es petite, +mais que de<br> + souvenirs! -- Quand je passe ton seuil, je me dis: "Elles +viennent!"<br> + -- Il me semble vous voir, ô belles jouvencelles, -- toi, +pauvre<br> + Julia, toi, ma chère Zani! -- Et pourtant, c’en est +fait! -- Ah! vous<br> + ne viendrez plus dormir dans la chambrette! -- Julia, tu es +morte!<br> + Zani, tu es nonnain!"</p> + +<p>Vouliez-vous, pour berceau d’un rêve glorieux, pour +l’épanouissement<br> + d’une fleur d’idéal, un lieu plus favorable que +cette cour d’amour<br> + discrète, au belvédère d’un coteau, au +milieu des lointains azurés et<br> + sereins, avec une volée de jeunes qui adoraient le Beau +sous les<br> + trois espèces: Poésie, Amour, Provence, identiques +pour eux, et<br> + quelques demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire +compagnie!</p> + +<p>Il fut écrit au ciel qu’un dimanche fleuri, le 21 +mai 1854, en pleine<br> + primevère de la vie et de l’an, sept poètes +devaient se rencontrer au<br> + castel de Font-Ségugne: Paul Giéra, un esprit +railleur qui signait<br> + Glaup (par anagramme de Paul G.); Roumanille, un propagandiste +qui,<br> + sans en avoir l’air, attisait incessamment le feu +sacré autour de<br> + lui; Aubanel, que Roumanille avait conquis à notre langue +et qui, au<br> + soleil d’amour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa +<i>grenade</i>;<br> + Mathieu, ennuagé dans les visions de la Provence +redevenue, comme<br> + jadis, chevaleresque et amoureuse; Brunet, avec sa face de +Christ de<br> + Galilée, rêvant son utopie de Paradis terrestre; le +paysan Tavan qui,<br> + ployé sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon +sur la<br> + glèbe; et Frédéric, tout prêt +à jeter au mistral, comme les pâtres<br> + des montagnes, le cri de race pour héler, et tout +prêt à planter le<br> + gonfalon sur le Ventoux...</p> + +<p>A table, on reparla, comme c’était +l’habitude, de ce qu’il faudrait<br> + pour tirer notre idiome de l’abandon où il gisait +depuis que,<br> + trahissant l’honneur de la Provence, les classes +dirigeantes<br> + l’avaient réduit, hélas! à la +domesticité. Et alors, considérant que,<br> + des deux derniers Congrès, celui d’Arles et celui +d’Aix, il n’était<br> + rien sorti qui fit prévoir un accord pour la +réhabilitation de la<br> + langue provençale; qu’au contraire, les +réformes, proposées par les<br> + jeunes de l’Ecole avignonnaise, s’étaient vues, +chez beaucoup, mal<br> + accueillies et mal voulues, les Sept de Font-Ségugne +délibérèrent,<br> + unanimes, de faire bande à part et, prenant le but en +main, de le<br> + jeter où ils voulaient.</p> + +<p>-- Seulement, observa Glaup, puisque nous faisons corps neuf, +il nous<br> + faut un nom nouveau. Car, entre rimeurs, vous le voyez, bien +qu’ils<br> + ne trouvent rien du tout, ils se disent tous +<i>trouvères</i>. D’autre<br> + part, il y a aussi le mot de <i>troubadour</i>. Mais, +usité pour désigner<br> + les poètes d’une époque, ce nom est +décati par l’abus qu’on en a<br> + fait. Et à renouveau enseigne nouvelle!</p> + +<p>Je pris alors la parole.</p> + +<p>-- Mes amis, dis-je, à Maillane, il existe dans le +peuple, un vieux<br> + récitatif qui s’est transmis de bouche en bouche et +qui contient, je<br> + crois, le mot prédestiné.</p> + +<p>Et je commençai :</p> + +<p>"Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait. -- Un +jour de sa<br> + sainte écriture, -- il est monté au haut du ciel. +-- Près de l’Enfant<br> + Jésus, son fils très précieux, -- il a +trouvé la Vierge assise -- et<br> + aussitôt l’a saluée. -- Soyez le bienvenu, +neveu! a dit la Vierge. --<br> + Belle compagne, a dit son enfant, qu’avez-vous? -- +J’ai souffert sept<br> + douleurs amères -- que je désire vous conter.</p> + +<p>"La première douleur que je souffris pour vous, ô +mon fils précieux,<br> + -- c’est lorsque, allant ouïr messe de relevailles, au +temple je me<br> + présentai, -- qu’entre les mains de saint +Siméon je vous mis. -- Ce<br> + fut un couteau de douleur -- qui me trancha le coeur, qui me +traversa<br> + l’âme, - ainsi qu’à vous, -- ô mon +fils précieux!</p> + +<p>"La seconde douleur que je souffris pour vous, etc. -- La +troisième<br> + douleur que je souffris pour vous, etc. -- La quatrième +douleur que<br> + je souffris pour vous, -- ô mon fils précieux! -- +c’est quand je vous<br> + perdis, -- que de trois jours, trois nuits, je ne vous trouvai +plus,<br> + -- car vous étiez dans le temple, -- où vous vous +disputiez, avec les<br> + scribes de la loi, -- avec les sept <i>félibres</i> de la +Loi (1)."</p> + +<p>-- Les sept félibres de la Loi, mais c’est nous +autres, écria la<br> + tablée. Va pour <i>félibre</i>.</p> + +<p>Et Glaup ayant versé dans les verres taillés une +bouteille de<br> + châteauneuf qui avait sept ans de cave, dit +solennellement:</p> + +<p>-- A la santé des félibres! Et, puisque nous +voici en train de<br> + baptiser, adaptons au vocable de notre Renaissance tous les +dérivés<br> + qui doivent en naître. Je vous propose donc d’appeler +<i>félibrerie</i><br> + toute école de félibres qui comptera au moins sept +membres, en<br> + mémoire, messieurs, de la pléiade +d’Avignon.</p> + +<p>-- Et moi, dit Roumanille, je vous propose, s’il vous +plaît, le joli<br> + mot <i>félibriser</i> pour dire "se réunir, comme +nous faisons, entre<br> + félibres".</p> + +<p>(1) Ce poème populaire se dit aussi en Catalogne. Voici +la<br> + traduction du Catalan correspondant au provençal que nous +venons de<br> + citer: Le troisième (couteau) fut quand vous eûtes, +-- près de trois<br> + jours, perdu votre Fils; -- vous le trouvâtes dans le +temple, --<br> + disputant avec des savants, -- prêchant sous les +voûtes -- la<br> + céleste doctrine.</p> + +<p>-- Moi, dit Mathieu, j’ajoute le terme +<i>félibrée</i> pour dire "une<br> + frairie de poètes provençaux".</p> + +<p>-- Moi, dit Tavan, je crois que le mot +<i>félibréen</i> n’exprimerait pas<br> + mal ce qui concerne les félibres.</p> + +<p>-- Moi je dédie, fit Aubanel, le nom de +<i>félibresse</i> aux dames qui<br> + chanteront en langue de Provence.</p> + +<p>-- Moi, je trouve, dit Brunet, que le mot +<i>félibrillon</i> siérait aux<br> + enfants des félibres.</p> + +<p>-- Moi, dit Mistral, je clos par ce mot national: +<i>félibrige,<br> + félibrige</i>! qui désignera l’oeuvre et +l’association.</p> + +<p>Et, alors, Glaup reprit:</p> + +<p>-- Ce n’est pas tout, collègues! nous sommes les +félibres de la<br> + loi... Mais, la Loi, qui la fait?</p> + +<p>-- Moi, dis-je, et je vous jure que, devrais-je y mettre vingt +ans de<br> + ma vie, je veux, pour faire voir que notre langue est une +langue,<br> + rédiger les articles de loi qui la régissent.</p> + +<p>Drôle de chose! elle a l’air d’un conte et, +pourtant, c’est de là, de<br> + cet engagement pris un jour de fête, un jour de +poésie et d’ivresse<br> + idéale, que sortit cette énorme et<br> + absorbante tâche du <i>Trésor du +Félibrige</i> ou dictionnaire de la<br> + langue provençale, où se sont fondus vingt ans +d’une carrière de<br> + poète.</p> + +<p>Et qui en douterait n’aura qu’à lire le +prologue de Glaup (P. Giéra)<br> + dans <i>l’Almanach Provençal</i> de 1885, où +cela est clairement consigné<br> + comme suit:</p> + +<p>"Quand nous aurons toute prête la Loi qu’un +félibre prépare et qui<br> + dit, beaucoup mieux que vous ne sauriez le croire, pourquoi +ceci,<br> + pourquoi cela, les opposants devront se taire."</p> + +<p>C’est dans cette séance, mémorable à +juste titre et passée,<br> + aujourd’hui, à l’état de légende, +qu’on décida la publication, sous<br> + forme d’almanach, d’un petit recueil annuel qui serait +le fanion de<br> + notre poésie, l’étendard de notre +idée, le trait d’union entre<br> + félibres, la communication du Félibrige avec le +peuple.</p> + +<p>Puis, tout cela réglé, l’on +s’aperçut, ma foi, que le 21 de mai, date<br> + de notre réunion, était le jour de sainte Estelle; +et, tels que les<br> + rois Mages, reconnaissant par là l’influx +mystérieux de quelque haute<br> + conjoncture, nous saluâmes l’Étoile qui +présidait au berceau de notre<br> + rédemption.</p> + +<p>L’<i>Almanach Provençal pour le Bel An de Dieu +1855</i> parut la même<br> + année avec ses cent douze pages. A la première, en +belle place, tel<br> + qu’un trophée de victoire, notre <i>Chant des +Félibres</i> exposait le<br> + programme de ce réveil de sève et de joie +populaire:</p> + +<blockquote> +<p><i>--Nous sommes des amis, des frères,<br> + Étant les chanteurs du pays!<br> + Tout jeune enfant aime sa mère,<br> + Tout oisillon aime son nid:<br> + Notre ciel bleu, notre terroir<br> + Sont, pour nous autres, un paradis.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, joyeux et libres,<br> + De la Provence tous épris,<br> + C’est nous qui sommes les félibres,<br> + Les gais félibres provençaux!</i></p> + +<p><i>En provençal ce que l’on pense<br> + Vient sur les lèvres aisément.<br> + O douce langue de Provence,<br> + Voilà pourquoi nous t’aimerons!<br> + Sur les galets de la Durance<br> + Nous le jurons tous aujourd’hui!</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Les fauvettes n’oublient jamais<br> + Ce que leur gazouilla leur père,<br> + Le rossignol ne l’oublie guère,<br> + Ce que son père lui chanta;<br> + Et le langage de nos mères,<br> + Pourrions-nous l’oublier, nous autres?</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Cependant que les jouvencelles<br> + Dansent au bruit du tambourin,<br> + Le dimanche, à l’ombre légère,<br> + A l’ombre d’un figuier, d’un pin,<br> + Nous aimons à goûter ensemble,<br> + A humer le vin d'un flacon.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Alors, quand le moût de la Nerthe<br> + Dans le verre sautille et rit,<br> + De la chanson qu’il a trouvée<br> + Dès qu’un félibre lance un mot,<br> + Toutes les bouches sont ouvertes<br> + Et nous chantons tous à la loi.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Des jeunes filles sémillantes<br> + Nous aimons le rire enfantin;<br> + Et, si quelqu’une nous agrée,<br> + Dans nos vers de galanterie<br> + Elle est chantée et rechantée<br> + Avec des mots plus que jolis.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc.</i></p> + +<p><i>Quand les moissons seront venues,<br> + Si la poêle frit quelquefois,<br> + Quand vous foulerez vos vendanges,<br> + Si le suc du raisin foisonne<br> + Et que vous ayez besoin d’aide,<br> + Pour aider, nous y courrons tous.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Nous conduisons les farandoles;<br> + A la Saint-Éloi, nous trinquons;<br> + S’il faut lutter, à bas la veste;<br> + De saint Jean nous sautons le feu;<br> + A la Noël, la grande fête,<br> + Ensemble nous posons la Bûche.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Dans le moulin lorsqu’on détrite<br> + Les sacs d’olives, s’il vous faut<br> + Des lurons pour pousser la barre,<br> + Venez, nous sommes toujours prêts<br> + Vous aurez là des gouailleurs comme<br> + Il n’en est pas dix nulle part.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Vienne la rôtie des châtaignes<br> + Aux veillées de la Saint-Martin,</i></p> + +<p><i>Si vous aimez les contes bleus,<br> + Appelez-nous, voisins, voisines:<br> + Nous vous en dirons des brochées<br> + Dont vous rirez jusqu’au matin.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>A votre fête patronale<br> + Faut-il des prieurs, nous voici...<br> + Et vous, pimpantes mariées,<br> + Voulez-vous un joyeux couplet?<br> + Conviez-nous: pour vous, mignonnes,<br> + Nous en avons des cents au choix!</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Quand vous égorgerez la truie,<br> + Ne manquez pas de faire signe!<br> + Serait-ce par un jour de pluie,<br> + Pour la saigner on lie la queue:<br> + Un bon morceau de la fressure,<br> + Rien de pareil pour bien dîner.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Dans le travail le peuple ahane:<br> + Ce fut, hélas! toujours ainsi...<br> + Eh! s’il fallait toujours se taire,<br> + Il y aurait de quoi crever!<br> + Il en faut pour le faire rire,<br> + Et il en faut pour lui chanter!</i></p> + +<p><i>Tous des amis, joyeux et libres,<br> + De la Provence tous épris,<br> + C’est nous qui sommes les félibres,<br> + Les gais félibres provençaux!</i></p> +</blockquote> + +<p>Le Félibrige, vous le voyez, était loin +d’engendrer mélancolie et<br> + pessimisme. Tout s’y faisait de gaieté de coeur, +sans arrière-pensée<br> + de profit ni de gloire. Les collaborateurs des premiers +almanachs<br> + avaient tous pris des pseudonymes: le Félibre des +Jardins<br> + (Roumanille), le Félibre de la Grenade (Aubanel), le +Félibre des<br> + Baisers (Mathieu), le Félibre Enjoué (Glaup, Paul +Giéra), le Félibre<br> + du Mas on bien de Belle-Viste (Mistral), le Félibre de +l’Armée<br> + (Tavan, pris par la conscription), le Félibre de +l’Arc-en-Ciel (G.<br> + Brunet, quiétait peintre); tous ceux, ensuite, qui +vinrent peu à peu<br> + grossir le bataillon : le Félibre de Verre (D. Cassan), +le Félibre<br> + des Glands (T. Poussel), le Félibre de la Sainte-Braise +(E. Garcin),<br> + le Félibre de Lusène (Crousillat, de Salon), le +Félibre de l’Ail<br> + (J.-B. Martin, surnommé le Grec), le Félibre des +Melons (V. Martin,<br> + de Cavaillon), la Félibresse du Caulon (fille du +précédent), le<br> + Félibre Sentimental (B. Laurens), le Félibre des +Chartes (Achard,<br> + archiviste de Vaucluse), le Félibre du Pontias (B. +Chalvet, de<br> + Nyons), le Félibre de Maguelone (Moquin-Tandon), le +Félibre de la<br> + Tour-Magne (Roumieux, de Nîmes), le Félibre de la +Mer (M. Bourrelly),<br> + le Félibre des Crayons (l’abbé Cotton) et le +Félibre Myope (premier<br> + nom du <i>Cascarelet</i>, qui a signé, plus tard, les +facéties et contes<br> + naïfs de Roumanille et de Mistral).</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XIII</h2> + +<h3>L’ALMANACH PROVENÇAL</h3> + +<p>Le bon pèlerin. -- Jarjaye au paradis. -- La Grenouille +de Narbonne.<br> + -- La Montelaise -- L’homme populaire.</p> + +<p>L’<i>Almanach Provençal</i>, bien venu des +paysans, goûté par les<br> + patriotes, estimé par les lettrés, +recherché par les artistes, gagna<br> + rapidement la faveur du public; et son tirage, qui fut, la +première<br> + année, de cinq cents exemplaires, monta vite à +douze cents, à trois<br> + mille, à cinq mille, à sept mille, à dix +mille, qui est le chiffre<br> + moyen depuis quinze ou vingt ans.</p> + +<p>Comme il s’agit d’une oeuvre de famille et de +veillée, ce chiffre<br> + représente, je ne crois guère me tromper, +cinquante mille lecteurs.<br> + Impossible de dire le soin, le zèle, l’amour- propre +que Roumanille<br> + et moi avions mis sans relâche à ce cher petit +livre, pendant les<br> + quarante premières années. Et sans parler ici des +innombrables<br> + poésies qui s’y sont publiées, sans parler de +ses <i>Chroniques</i>, où<br> + est contenue, peut-on dire, l’histoire du Félibrige, +la quantité de<br> + contes, de légendes, de sornettes, de facéties et +de gaudrioles, tous<br> + recueillis dans le terroir, qui s’y sont ramassés, +font de cette<br> + entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute +la<br> + raillerie, tout l’esprit de notre race se trouvent +serrés là dedans;<br> + et si le peuple provençal, un jour, pouvait +disparaître, sa façon<br> + d’être et de penser se retrouverait telle quelle dans +l’almanach des<br> + félibres.</p> + +<p>Roumanille a publié, dans un volume à part +(<i>Li Conte Prouvençau et<br> + li Cascareleto</i>), la fleur des contes et gais devis +qu’il égrena à<br> + profusion dans notre almanach populaire. Nous aurions pu en +faire<br> + autant; mais nous nous contenterons de donner, en +spécimen de notre<br> + prose d’almanach, quelques-uns des morceaux qui eurent le +plus de<br> + succès et qui ont été, du reste, traduits +et répandus par Alphonse<br> + Daudet, Paul Arène, E. Blavet, et autres bons amis.</p> + +<p> </p> + +<h4>LE BON PÈLERIN</h4> + +<h5>Légende provençale.</h5> + +<p>I</p> + +<p>Maître Archimbaud avait près de cent ans. Il +avait été jadis un rude<br> + homme de guerre; mais à présent, tout +éclopé et perclus par la<br> + vieillesse, il tenait le lit toujours et ne pouvait plus +bouger.</p> + +<p>Le vieux maître Archimbaud avait trois fils. Un matin, +il appela<br> + l’aîné et lui dit :</p> + +<p>-- Viens ici, Archimbalet! En me retournant dans mon lit +et<br> + rêvassant, car, va, au fond d’un lit, on a le temps +de réfléchir je<br> + me suis remémoré que, dans une bataille, me +rencontrant un jour en<br> + danger de périr je promis à Dieu de faire le +voyage de Rome... Aïe!<br> + je suis Vieux comme terre et ne puis plus aller en guerre! +Je<br> + voudrais bien, mon fils, que tu fisses à ma place ce +pèlerinage-là,<br> + car il me peine de mourir sans avoir accompli mon voeu.</p> + +<p>L’aîné répondit:</p> + +<p>-- Que diable allez-vous donc vous mettre en tête, un +pèlerinage à<br> + Rome et je ne sais où encore! Père, mangez, buvez, +et puis dans votre<br> + lit, autant qu'il vous plaira, dites des patenôtres! Nous +avons,<br> + nous, autre chose à faire.</p> + +<p>Maître Archimbaud, le lendemain matin, appelle son fils +cadet;</p> + +<p>-- Cadet, écoute, lui fait-il: en rêvassant et en +calculant, car,<br> + vois-tu, au fond d’un lit on a le loisir de rêver, je +me suis souvenu<br> + que, dans une tuerie, me trouvant un jour en danger mortel, je +me<br> + vouai à Dieu pour le grand voyage de Rome... Aïe! je +suis vieux comme<br> + terre! je ne puis plus aller en guerre! et je voudrais +qu’à ma place<br> + tu ailles faire, toi, le pèlerinage promis.</p> + +<p>Le cadet répondit:</p> + +<p>-- Père, dans quinze jours va venir le beau temps! Il +faudra labourer<br> + les chaumes, il faut cultiver les vignes, il faut faucher +les<br> + foins... Notre aîné doit conduire le troupeau dans +la montagne; le<br> + jeune est un enfant... Qui commandera, si je m’en vais +à Rome<br> + fainéanter par les chemins? Père, mangez, dormez, +et laissez-nous<br> + tranquilles.</p> + +<p>Le bon maître Archimbaud, le lendemain matin appelle le +plus jeune:</p> + +<p>-- Espérit, mon enfant, approche, lui fait-il. +J’ai promis au bon<br> + Dieu de faire un pèlerinage à Rome... Mais je suis +vieux comme terre!<br> + Je ne puis plus aller en guerre... Je t’y enverrais bien +à ma place,<br> + pauvret! Mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas la route; Rome +est<br> + très loin, mon Dieu! et s’il t’arrivait +malheur...</p> + +<p>-- Mon père, j’irai, répondit le jeune. +Mais la mère cria: Je ne veux<br> + pas que tu y ailles! Ce vieux radoteur avec sa guerre, avec sa +Rome,<br> + finit par donner sur les nerfs: non content de grogner, de +se<br> + plaindre, de geindre, toute l’année durant, il +enverrait maintenant<br> + ce bel enfant se perdre!</p> + +<p>-- Mère, dit le jeune, la volonté d’un +père est un ordre de Dieu!<br> + Quand Dieu commande, il faut partir.</p> + +<p>Et Espérit, sans dire plus, alla tirer du vin dans une +petite gourde,<br> + mit un pain dans sa besace avec quelques oignons, chaussa +ses<br> + souliers neufs, chercha dans le bûcher un bon bâton +de chêne, jeta<br> + son manteau sur l’épaule, embrassa son vieux +père, qui lui donna<br> + force conseils, fit ses adieux à toute sa parenté +et partit.</p> + +<p>II</p> + +<p>Mais avant de se mettre en voie, il alla dévotement +ouïr la sainte<br> + messe; et n’est-ce pas merveille qu'en sortant de +l’église, il trouva<br> + sur le seuil un beau jeune homme qui lui adressa ces mots:</p> + +<p>-- Ami, n’allez-vous pas à Rome?</p> + +<p>-- Mais oui, dit Espérit.</p> + +<p>-- Et moi aussi, camarade; si cela vous plaisait, nous +pourrions<br> + faire route ensemble.</p> + +<p>-- Volontiers, mon bel ami.</p> + +<p>Or cet aimable jouvenceau était un ange envoyé +par Dieu.</p> + +<p>Espérit avec l’ange prirent donc la voie romaine; +et ainsi tout<br> + gaiement, tantôt au soleil, tantôt à +l’aiguail, en mendiant leur pain<br> + et chantant des cantiques, la petite gourde au bout du +bâton, enfin<br> + ils arrivèrent à la cité de Rome.</p> + +<p>Une fois reposés, ils firent leurs dévotions +à la grande église de<br> + Saint-Pierre, visitèrent tour à tour les +basiliques, les chapelles,<br> + les oratoires, les sanctuaires, et tous les piliers +sacrés, baisèrent<br> + les reliques des apôtres Pierre et Paul, des vierges, des +martyrs et<br> + de la vraie Croix; bref avant de repartir, ils furent voir le +pape,<br> + qui leur donna sa bénédiction.</p> + +<p>Et alors Espérit avec son compagnon allèrent se +coucher sous le<br> + porche de Saint-Pierre et Espérit s'endormit.</p> + +<p>Or, voici qu’en dormant le pèlerin vit en songe +ses frères et sa mère<br> + qui brûlaient en enfer, et il se vit lui-même avec +son père dans la<br> + gloire éternelle des paradis de Dieu.</p> + +<p>-- Hélas! pour lors, s’écria-t-il, je +voudrais bien, mon Dieu,<br> + retirer du feu ma mère, ma pauvre mère et mes +frères!</p> + +<p>Et Dieu lui répondit:</p> + +<p>-- Tes frères, c’est impossible, car ils ont +désobéi mon<br> + commandement; mais ta mère, peut-être, si tu peux, +avant sa mort, lui<br> + faire faire trois charités.</p> + +<p>Et Espérit se réveilla. L’ange avait +disparu. Il eut beau l’attendre,<br> + le chercher, le demander, il ne le retrouva plus et il dut tout +seul<br> + s’en retourner à Rome.</p> + +<p>Il se dirigea donc vers le rivage de la mer, ramassa des +coquillages,<br> + en garnit son habit ainsi que son chapeau, et de là, +lentement, par<br> + voies et par chemins, par vallées et par montagnes, il +regagna le<br> + pays en mendiant et en priant.</p> + +<p>III</p> + +<p>C’est ainsi qu’il arriva dans son endroit et +à sa maison.</p> + +<p>Il en manquait depuis deux ans. Amaigri et chétif, +hâlé, poudreux, en<br> + haillons, les pieds nus, avec sa petite gourde au bout de +son<br> + bourdon, son chapelet et ses coquilles, il était +méconnaissable.<br> + Personne ne le reconnut, et il s’en vint tout droit au +logis paternel<br> + et dit doucement à la porte:</p> + +<p>-- Au pauvre pèlerin, au nom de Dieu, faites +l’aumône!</p> + +<p>-- Ho! sa mère cria, vous êtes ennuyeux! Tous les +jours il en passe,<br> + de ces garnements, de ces vagabonds, de ces truandailles.</p> + +<p>-- Hélas! épouse, fit au fond de son lit le bon +vieil Archimbaud,<br> + donne-lui quelque chose: qui sait si notre fils n’est pas +à cette<br> + même heure dans le même besoin!</p> + +<p>Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un croûton et +l’alla porter<br> + au pauvre. Le lendemain, le pèlerin retourne encore +à la porte de la<br> + maison paternelle en disant:</p> + +<p>-- Au nom de Dieu, maîtresse, faites un peu +d’aumône au pauvre<br> + pèlerin.</p> + +<p>-- Vous êtes encore là! cria la vieille, vous +savez bien qu’hier on<br> + vous donna; ces gloutons mangeraient tout le bien du +Chapitre!</p> + +<p>-- Hélas! épouse, dit Archimbaud le bon +vieillard, hier as-tu pas<br> + mangé? et aujourd’hui toi-même ne manges-tu +pas encore? Qui sait si<br> + notre fils ne se trouve pas aussi dans la même +misère!</p> + +<p>Et voilà que l’épouse, attendrie de +nouveau, va couper un autre<br> + croûton et le porte encore au pauvre.</p> + +<p>Le lendemain enfin, Espérit revient à la porte +de ses gens et dit:</p> + +<p>-- Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, maîtresse, +donner<br> + l’hospitalité au pauvre pèlerin?</p> + +<p>-- Nenni, cria la dure vieille, allez-vous-en coucher +où l’on loge<br> + les gueux!</p> + +<p>-- Hélas! épouse, dit le bon vieil Archimbaud, +donne-lui<br> + l’hospitalité: qui sait si notre enfant, notre +pauvre Espérit, n’est<br> + pas errant, à cette heure, à la rigueur du mauvais +temps!</p> + +<p>-- Oui, tu as raison, dit la mère, et elle alla +aussitôt ouvrir la<br> + porte de l'étable et le pauvre Espérit, sur la +paille, derrière les<br> + bêtes, alla se gîter dans un coin.</p> + +<p>Au petit jour, le lendemain, la mère +d’Espérit, les frères +d’Espérit<br> + viennent pour ouvrir l’étable... +L’étable, mes amis, était tout<br> + illuminée: le pèlerin était mort, +était roidi et blanc, entre quatre<br> + grands cierges qui brûlaient autour de lui; la paille +où il gisait<br> + était étincelante; les toiles +d’araignées, luisantes de rayons,<br> + pendaient là-haut des poutres, telles que les courtines +d’une<br> + chapelle ardente; les bêtes de l’étable, les +mulets et les boeufs,<br> + chauvissaient effarés avec de grands yeux pleins de +larmes; un parfum<br> + de, violette embaumait l’écurie; et le pauvre +pèlerin, la face<br> + glorieuse, tenait dans ses mains jointes un papier où +était écrit:<br> + "Je suis votre fils."</p> + +<p>Alors éclatèrent les pleurs et tous en se +signant tombèrent à genoux:<br> + Espérit était un saint.</p> + +<p>( <i>Almanach Provençal de 1879</i>.)</p> + +<p> </p> + +<h4>JARJAYE AU PARADIS</h4> + +<p>Jarjaye, un portefaix de Tarascon, vient à mourir et, +les yeux<br> + fermés, tombe dans l’autre monde. Et de rouler et de +rouler!<br> + L’éternité est vaste, noire comme la poix, +démesurée, lugubre à<br> + donner le frisson. Jarjaye ne sait où gagner, il est +dans<br> + l’incertitude, il claque des dents et bat l’espace. +Mais à force<br> + d’errer il aperçoit au loin une petite +lumière, là-bas au loin, bien<br> + loin... Il s’y dirige ; c’était la porte du bon +Dieu.</p> + +<p>Jarjaye frappe: pan! pan! à la porte.</p> + +<p>-- Qui est là? crie saint Pierre.</p> + +<p>--C’est moi.</p> + +<p>-- Qui, toi?</p> + +<p>-- Jarjaye.</p> + +<p>-- Jarjaye de Tarascon?</p> + +<p>-- C’est ça, lui-même.</p> + +<p>-- Mais, garnement, lui fait saint Pierre, comment as-tu le +front de<br> + vouloir entrer au saint paradis, toi qui jamais depuis vingt ans +n’as<br> + récité tes prières; toi qui, lorsqu'on te +disait: "Jarjaye, viens à<br> + la messe" répondais: "Je ne vais qu’à celle +de l’après-midi"; toi<br> + qui, par moquerie, appelais le tonnerre "le tambour des +escargot";<br> + toi qui mangeais gras, le vendredi quand tu pouvais, le samedi +quand<br> + tu en avais, en disant: "Qu’il en vienne! c’est la +chair qui fait la<br> + chair; ce qui entre dans le corps ne peut faire mal à +l'âme"; toi<br> + qui, quand sonnait l’angélus, au lieu de te signer +comme doit faire<br> + un bon chrétien: "Allons, disais-tu, un porc est pendu +à la cloche!";<br> + toi qui, aux avis de ton père: "Jarjaye, Dieu te punira"! +ripostais<br> + de coutume: "Le Bon Dieu qui l’a vu? Une fois mort on est +bien<br> + mort!"; toi enfin qui blasphémais et reniais chrême +et baptême, se<br> + peut-il que tu oses te présenter ici, abandonné de +Dieu?</p> + +<p>Le pauvre Jarjaye répliqua:</p> + +<p>-- Je ne dis pas le contraire, je suis un pécheur. Mais +qui savait<br> + qu’après la mort il y eût tant de +mystères! Enfin, oui, j’ai failli,<br> + et la piquette est tirée; s’il faut la boire, on la +boira. Mais au<br> + moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle, +pour<br> + lui conter ce qui se passe à Tarascon.</p> + +<p>-- Quel oncle?</p> + +<p>-- Mon oncle Matéry, qui était pénitent +blanc.</p> + +<p>-- Ton oncle Matéry? Il a pour cent ans de +purgatoire.</p> + +<p>-- Malédiction! pour cent ans! et qu’avait-il +fait?</p> + +<p>-- Tu te rappelles qu’il portait la croix aux +processions. Un jour,<br> + des mauvais plaisants se donnèrent le mot, et l’un +d’eux se met à<br> + dire: "Voyez Matéry qui porte la croix!" Un peu plus loin +un autre<br> + répète: "Voyez Matéry qui porte la croix! +» Un autre finalement lui<br> + fait comme ceci: "Voyez, voyez Matéry, qu’est-ce +qu’il porte?" Matéry<br> + impatienté répliqua, paraît-il: "Un +viédaze comme toi". Et il eut un<br> + coup de sang et mourut sur sa colère.</p> + +<p>-- Alors, faites-moi voir ma tante Dorothée, qui +était tant, tant<br> + dévote.</p> + +<p>-- Fi! elle doit être au diable, je ne la connais +pas...</p> + +<p>-- Que celle-là soit au diable, cela ne +m’étonne guère, car pour la<br> + dévotion si elle fut outrée, pour la +méchanceté c’était une vraie<br> + vipère... Figurez-vous que...</p> + +<p>-- Jarjaye, je n’ai pas loisir; il me faut aller ouvrir +à un pauvre<br> + balayeur que son âne vient d’envoyer au paradis +d’un coup de pied.</p> + +<p>-- O grand saint Pierre, puisque vous avez tant fait et que la +vue ne<br> + coûte rien, laissez-moi voir un peu le paradis, qu’on +dit si beau!</p> + +<p>-- Oui, parbleu! tout de suite, vilain huguenot que tu es!</p> + +<p>-- Allons, saint Pierre, souvenez-vous que par là-bas +mon père, qui<br> + est pêcheur, porte votre bannière aux processions, +et les pieds<br> + nus...</p> + +<p>-- Soit, dit le saint, pour ton père, je te +l’accorde; mais vois,<br> + canaille, c’est entendu, tu n’y mettras que le bout du +nez.</p> + +<p>-- Ça suffit.</p> + +<p>Donc le céleste portier entrebâille sans bruit la +porte et dit à<br> + Jarjaye: "Tiens, regarde."</p> + +<p>Mais celui-ci, tournant soudainement le dos, entre à +reculons dans le<br> + paradis.</p> + +<p>-- Que fais-tu? lui demande saint Pierre.</p> + +<p>-- La grande clarté m’offusque, répond le +Tarasconnais; il me faut<br> + entrer par le dos; mais selon votre parole, lorsque ne j’y +aurai mis<br> + le nez, soyez tranquille, je n’irai pas plus loin "Allons, +pensa le<br> + bienheureux, j’ai mis le pied dans la musette." Et le +Tarasconnais<br> + est dans le paradis.</p> + +<p>-- Oh! dit-il, comme on est bien! comme c’est beau! +quelle musique.</p> + +<p>Au bout d’un certain moment, le porte-clefs lui fait:</p> + +<p>-- Quand tu auras assez bayé, voyons, tu sortiras, +parce que je n’ai<br> + pas le temps de te donner la réplique...</p> + +<p>-- Ne vous gênez pas, dit Jarjaye, si vous avez quelque +chose à<br> + faire, allez à vos occupations... Moi je sortirai quand +je<br> + sortirai... Je ne suis pas pressé du tout.</p> + +<p>-- Mais tels ne sont pas nos accords.</p> + +<p>-- Mon Dieu, saint homme, vous voilà bien ému! +Ce serait différent<br> + s’il n’y avait point de large; mais, grâce +à Dieu, la place ne manque<br> + pas.</p> + +<p>-- Et moi je te prie de sortir, car si le bon Dieu +passait....</p> + +<p>-- Ho! puis, arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours +ouï<br> + dire: qui se trouve bien, qu’il ne bouge. Je suis ici, +j’y reste.</p> + +<p>Saint Pierre hochait la tête, frappait du pied. Il va +trouver Saint<br> + Yves.</p> + +<p>-- Yves, lui fait-il, toi qui es avocat, tu vas me donner un +conseil.</p> + +<p>-- Deux, s’il t’en faut, répond saint +Yves.</p> + +<p>-- Sais-tu que je suis bien campé? Je me trouve dans +tel cas, comme<br> + ceci, comme cela... Maintenant que dois-je faire?</p> + +<p>-- Il te faut, lui dit saint Yves, prendre un bon avoué +et citer par<br> + huissier le dit Jarjaye pardevant Dieu.</p> + +<p>Ils cherchent un bon avoué; mais d’avoué en +paradis, jamais personne<br> + n’en avait vu. Ils demandent un huissier. Encore moins! +Saint Pierre<br> + ne savait plus de quel bois faire flèche.</p> + +<p>Vient à passer saint Luc:</p> + +<p>-- Pierre, tu es bien sourcilleux! Notre-Seigneur +t’aurait-il fait<br> + quelque nouvelle semonce?</p> + +<p>-- Oh ! mon cher, ne m’en parle pas! Il m’arrive un +embarras,<br> + vois-tu, de tous les diables. Un certain nommé Jarjaye +est entré par<br> + une ruse dans le paradis et je ne sais plus comment le mettre +dehors.</p> + +<p>-- Et d’où est-il, ce Jarjaye?</p> + +<p>-- De Tarascon.</p> + +<p>-- Un Tarasconnais? dit saint Luc. Oh! mon Dieu, que tu es +bon? Pour<br> + le faire sortir, rien, rien de plus facile... Moi, étant, +comme tu<br> + sais, l’ami des boeufs, le patron des toucheurs, je +fréquente la<br> + Camargue, Arles, Beaucaire, Nîmes, Tarascon, et je connais +ce peuple:<br> + je sais où il lui démange et comment il faut le +prendre... Tiens, tu<br> + vas voir.</p> + +<p>A ce moment voletait par là une volée +d’anges bouffis.</p> + +<p>-- Petits! leur fait saint Luc, psitt, psitt!</p> + +<p>Les angelots descendent.</p> + +<p>-- Allez en cachette hors du paradis; et quand vous serez +devant la<br> + porte, vous passerez en courant et en criant: "Les boeufs, +les<br> + boeufs!"</p> + +<p>Sitôt les angelots sortent du paradis et comme ils sont +devant la<br> + porte, ils s’élancent en criant: "Les boeufs, les +boeufs! Oh tiens!<br> + oh tiens! la pique!"</p> + +<p>Jarjaye, bon Dieu de Dieu! se retourne ahuri.</p> + +<p>-- Tron de l’air! quoi! ici on fait courir les boeufs! En +avant!<br> + s’écrie-t-il.</p> + +<p>Et il s’élance vers la porte comme un tourbillon +et, pauvre imbécile,<br> + sort du paradis.<br> + Saint Pierre vivement pousse la porte et ferme à clef, +puis mettant<br> + la tête au guichet:</p> + +<p>-- Eh bien! Jarjaye, lui dit-il goguenard, comment te +trouves-tu à<br> + cette heure?</p> + +<p>-- Oh! n’importe, riposte Jarjaye. Si ç’avait +été les boeufs, je ne<br> + regretterais pas ma part de paradis.</p> + +<p>Cela disant, il plonge, la tête la première, dans +l’abîme.</p> + +<p>(<i>Almanach provençal de 1864.</i>)</p> + +<p> </p> + +<h4>LA GRENOUILLE DE NARBONNE</h4> + +<p>I</p> + +<p>Le camarade Pignolet compagnon menuisier, -- surnommé +la "Fleur de<br> + Grasse", -- par une après-midi du mois de juin, revenait +tout joyeux<br> + de faire son Tour de France. La chaleur était assommante +et, sa canne<br> + garnie de rubans à la main, avec son affûtage +(ciseaux, rabots,<br> + maillet), plié derrière le dos dans son tablier de +toile, Pignolet<br> + gravissait le grand chemin de Grasse, d’où il +était parti depuis<br> + quelque trois ou quatre ans.</p> + +<p>Il venait, selon l’usage des Compagnons du Devoir, de +monter à la<br> + Sainte-Baume pour voir et saluer le tombeau de maître +Jacques, père<br> + des Compagnons. Ensuite, après avoir inscrit sur une +roche son surnom<br> + compagnonique, il était descendu jusqu’à +Saint-Maximin, pour prendre<br> + ses couleurs chez maître Fabre, le maréchal qui +sacre les Enfants du<br> + Devoir. Et, fier comme un César, le mouchoir sur la +nuque, le chapeau<br> + égayé d’un flot de faveurs multicolores et, +pendus à ses oreilles,<br> + deux petits compas d’argent, il tendait vaillamment la +guêtre dans un<br> + tourbillon de poussière. Il en était tout +blanc.</p> + +<p>Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait aux figuiers +s’il n’y<br> + avait pas de figues; mais elles n’étaient pas +mûres, et les lézards<br> + bayaient dans les herbes havies; et les cigales folles, sur +les<br> + oliviers poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil +qui<br> + dardait, chantaient rageusement.</p> + +<p>-- Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse Pignolet.</p> + +<p>Ayant, depuis des heures, vidé sa gourde +d’eau-de-vie, il pantelait<br> + de soif et sa chemise était trempée.</p> + +<p>-- Mais en avant! disait-il. Bientôt, nous serons +à Grasse.</p> + +<p>Oh ! sacré nom de sort! Quel bonheur, quelle joie +d’embrasser père et<br> + mère et de boire à la cruche l’eau des +fontaines de Grasse, et de<br> + conter mon Tour de France, et d’embrasser Mion sur ses +joues<br> + fraîches, et de nous marier, vienne la Madeleine, et ne +plus quitter<br> + la maison! En marche, Pignolet! Plus qu’une petite +traite!</p> + +<p>Enfin, le voilà au portail de Grasse et, dans quatre +enjambées, à<br> + l’atelier de son père.</p> + +<p>II</p> + +<p>-- Mon gars, ô mon beau gars, cria le vieux Pignol en +quittant son<br> + établi, sois le bien arrivé! Marguerite, le +petit!<br> + Cours, va tirer du vin; mets la poêle, la nappe... Oh! +la<br> + bénédiction! Comment te portes-tu?</p> + +<p>-- Pas trop mal, grâce à Dieu! Et vous autres, +par ici, père,<br> + êtes-vous tous gaillards?</p> + +<p>-- Eh! comme de pauvres vieux... Mais s’est-il donc fait +grand!</p> + +<p>Et tout le monde l’embrasse, père, mère, +voisins, et les amis, et les<br> + fillettes. On lui décharge son paquet, et les enfants +manient les<br> + beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne. La +vieille<br> + Marguerite, les yeux larmoyants, allume vivement le feu avec +une<br> + poignée de copeaux; et, pendant qu’elle enfarine +quelques morceaux de<br> + merluche pour régaler le garçon, maître +Pignol, le père, s’assied à<br> + table avec Pignolet, et de trinquer: "A la santé!" Et +l’on commence à<br> + mouiller l’anche.</p> + +<p>-- Par exemple, faisait le vieux maître Pignol en +frappant avec son<br> + verre, toi, dans moins de quatre ans, tu as achevé ton +Tour de France<br> + et te voilà déjà, à ce que tu +m’assures, passé et reçu Compagnon du<br> + Devoir! Comme tout change, cependant! De mon temps, il fallait +sept<br> + ans, oui, sept belles années, pour gagner les +<i>couleurs</i>... Il est<br> + vrai, mon enfant, que là, dans la boutique, je +t’avais assez dégauchi<br> + et que, pour un apprenti, tu ne poussais pas déjà, +tu ne poussais pas<br> + trop mal le rabot et la varlope... Mais, enfin, l’essentiel +est que<br> + tu saches ton métier et que, je le crois du moins, tu +aies vu et<br> + appris tout ce que doit connaître un luron qui est fils de +maître.</p> + +<p>-- Oh! père! pour cela, répondit le jeune homme, +voyez, sans me<br> + vanter, je ne crois pas que personne, dans la menuiserie, me +passe la<br> + plume par le bec.</p> + +<p>-- Eh bien! dit le vieux, voyons, raconte-moi un peu, tandis +que la<br> + morue chante et cuit dans la poêle, ce que tu remarquas de +beau, tout<br> + en courant le pays.</p> + +<p>III</p> + +<p>-- D’abord, père, vous savez qu’en partant +d’ici, de Grasse, je filai<br> + sur Toulon, où j’entrai à l’arsenal. Pas +besoin de relever tout ce<br> + qui est là-dedans: vous l’avez vu comme moi.</p> + +<p>-- Passe, oui, c’est connu.</p> + +<p>-- En partant de Toulon, j’allai m’embaucher +à Marseille, fort belle<br> + et grande ville, avantageuse pour l’ouvrier, où les +<i>coteries</i> ou<br> + camarades me firent observer, père, un <i>cheval +marin</i> qui sert<br> + d’enseigne à une auberge.</p> + +<p>-- C’est bien.</p> + +<p>-- De là, ma foi, je remontai sur Aix, où +j’admirai les sculptures du<br> + portail de Saint-Sauveur.</p> + +<p>-- Nous avons vu tout cela.</p> + +<p>-- Puis, de là, nous gagnâmes Arles, et nous +vîmes la voûte de la<br> + commune d’Arles.</p> + +<p>-- Si bien appareillée qu’on ne peut pas +comprendre comment ça tient<br> + en l’air.</p> + +<p>-- D’Arles, père, nous tirâmes sur le bourg +de Saint-Gille, et là,<br> + nous vîmes la fameuse <i>Vis</i>...</p> + +<p>-- Oui, oui, une merveille pour le <i>trait</i> et pour la +<i>taille</i>.</p> + +<p>Ce qui fait voir, mon fils, qu’autrefois, tout de +même, aussi bien<br> + qu’aujourd’hui, il y eut de bons ouvriers.</p> + +<p>-- Puis, nous nous dirigeâmes de Saint-Gille à +Montpellier, et là, on<br> + nous montra la célèbre <i>Coquille</i>...</p> + +<p>-- Oui, qui est dans le Vignoble, et que le livre appelle la +"trompe<br> + de Montpellier".</p> + +<p>-- C’est cela... Et, après, nous marchâmes +sur Narbonne.</p> + +<p>-- C’est là que je t’attendais.</p> + +<p>-- Quoi donc, père? A Narbonne, j’ai vu les +Trois-Nourrices, et puis<br> + l’archevêché, ainsi que les boiseries de +l’église Saint-Paul.</p> + +<p>-- Et puis?</p> + +<p>-- Mon père, la chanson n’en dit pas davantage: +"Carcassonne et<br> + Narbonne -- sont deux villes fort bonnes -- pour aller à +Béziers; --<br> + Pézénas est gentille, -- mais les plus jolies +filles -- n’en sont à<br> + Montpellier."</p> + +<p>-- Alors, bousilleur, tu n’as pas vu la Grenouille?</p> + +<p>-- Mais quelle grenouille?</p> + +<p>-- La Grenouille qui est au fond du bénitier de +l’église Saint-Paul.<br> + Ah! je ne m’étonne plus que tu aies sitôt +fait, bambin, ton Tour de<br> + France! La Grenouille de Narbonne! le chef-d’oeuvre des<br> + chefs-d’oeuvre, que l’on vient voir de tous les +diables. Et ce<br> + saute-ruisseau! criait le vieux Pignol en s’animant de plus +en plus,<br> + ce méchant gâte-bois qui se donne pour compagnon +n’a pas vu seulement<br> + la Grenouille de Narbonne! Oh! mais, qu’un fils de +maître ait fait<br> + baisser la tête, dans la maison, à son père, +mignon, ça ne sera pas<br> + dit! Mange, bois, va dormir, et, dès demain matin, si tu +veux qu’on<br> + soit <i>coterie</i>, tu regagneras Narbonne pour voir la +Grenouille.</p> + +<p>IV</p> + +<p>Le pauvre Pignolet, qui savait que son père ne +démordait pas aisément<br> + et qu’il ne plaisantait pas, mangea, but, alla au lit, et +le<br> + lendemain, à l’aube, sans répliquer +davantage, après avoir muni de<br> + vivres son bissac, il repartit pour Narbonne.</p> + +<p>Avec ses pieds meurtris et enflés par la marche, avec +la chaleur, la<br> + soif, par voies et par chemins, va donc mon Pignolet!</p> + +<p>Aussitôt arrivé, au bout de sept ou huit jours, +dans la ville de<br> + Narbonne, -- d’où selon le proverbe, "ne vient ni +bon vent ni bonne<br> + personne", -- Pignolet qui, cette fois, ne chantait pas, je +vous<br> + l’assure, sans prendre le temps même de manger un +morceau ou boire un<br> + coup au cabaret, s'achemine de suite vers l’église +Saint-Paul et,<br> + droit au bénitier, s’en vient voir la +Grenouille.</p> + +<p>Dans la vasque de marbre, en effet, sous l’eau claire, +une grenouille<br> + rayée de roux, tellement bien sculptée qu’on +l’aurait dite vivante,<br> + regardait accroupie, avec ses deux yeux d’or et son museau +narquois,<br> + le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir.</p> + +<p>-- Ah! petite vilaine, s’écria tout à coup, +farouche, le menuisier.<br> + Ah! c’est toi qui m’as fait faire, par ce soleil +ardent, deux cents<br> + lieues de chemin! Va, tu te souviendras de Pignolet de +Grasse!</p> + +<p>Et voilà le sacripant qui, de son baluchon, tire son +maillet, son<br> + ciseau, et pan! d’un coup, à la grenouille il fait +sauter une patte.<br> + On dit que l’eau bénite, comme teinte de sang, +devînt rouge soudain,<br> + et la vasque du bénitier, depuis lors, est restée +rougeâtre.</p> + +<p>(<i>Almanach Provençal de 1890</i>.)</p> + +<p> </p> + +<h4>LA MONTELAISE</h4> + +<p>I</p> + +<p>Une fois, à Monteux, qui est l’endroit du grand +saint Gent et de<br> + Nicolas Saboly, il y avait une fillette blonde comme l’or. +On lui<br> + disait Rose. C’était la fille d’un cafetier. +Et, comme elle était<br> + sage et qu’elle chantait comme un ange, le curé de +Monteux l’avait<br> + mise à la tête des choristes de son +église.</p> + +<p>Voici que, pour la Saint-Gent, fête patronale de +Monteux, le père de<br> + Rose avait loué un chanteur.</p> + +<p>Le chanteur, qui était jeune, tomba amoureux de la +blondine; la<br> + blondine, ma foi, devint amoureuse aussi. Puis, un beau jour, +les<br> + deux enfants, sans tant aller chercher, se marièrent; la +petite Rose<br> + fut Mme Bordas.</p> + +<p>Adieu, Monteux! Ils partirent ensemble. Ah! que +c’était charmant,<br> + libres comme l’air et jeunes comme l’eau, de +n’avoir aucun souci, que<br> + de vivre en plein amour et chanter pour gagner sa vie!</p> + +<p>La belle première fête où Rose chanta, ce +fut pour sainte Agathe, la<br> + <i>vote</i> des Maillanais.</p> + +<p>Je m’en souviens comme si c’était hier.</p> + +<p>C’était au café de la Place +(aujourd’hui <i>Café du Soleil</i>): la salle<br> + était pleine comme un oeuf. Rose, pas plus +effrayée qu’un passereau<br> + de saule, était droite, là-bas au fond, sur une +estrade, avec ses<br> + cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari à +ses pieds<br> + l’accompagnant sur la guitare.</p> + +<p>Il y avait une fumée! C’était rempli de +paysans, de Graveson, de<br> + Saint-Remy, d’Eyrague et de Maillane. Mais on +n’entendait pas une<br> + mauvaise parole. Ils ne faisaient que dire:</p> + +<p>-- Comme elle est jolie ! le galant biais! Elle chante comme +un<br> + orgue, et elle n’est pas de loin, elle n’est que de +Monteux!</p> + +<p>Il est vrai que Rose ne chantait que de belles chansons. Elle +parlait<br> + de patrie, de drapeau, de bataille, de liberté, de +gloire, et cela<br> + avec une passion, une flamme, un <i>tron de l’air</i>, qui +faisaient<br> + tressaillir toutes ces poitrines d’hommes. Puis, quand elle +avait<br> + fini, elle criait:</p> + +<p>-- Vive saint Gent!</p> + +<p>Des applaudissements à démolir la salle. La +petite descendait,<br> + faisait, toute joyeuse, la quête autour des tables; les +pièces de<br> + deux sous pleuvaient dans la sébile et, riante et +contente comme si<br> + elle avait cent mille francs, elle versait l’argent dans la +guitare<br> + de son homme, en lui disant:</p> + +<p>-- Tiens! vois; si cela dure, nous serons bientôt +riches...</p> + +<p>II</p> + +<p>Quand Mme Bordas eut fait toutes les fêtes de notre +voisinage,<br> + l’envie lui vint de s’essayer dans les villes.</p> + +<p>Là, comme au village, la Montelaise fit florès. +Elle chantait la<br> + Pologne avec son drapeau à la main; elle y mettait tant +d’âme, tant<br> + de frisson, qu’elle faisait frémir.</p> + +<p>En Avignon, à Cette, à Toulouse, à +Bordeaux, elle était adorée du<br> + peuple. Tellement qu’elle se dit:</p> + +<p>-- Maintenant, il n’y a plus que Paris!</p> + +<p>Elle monta donc à Paris. Paris est l’entonnoir qui +aspire tout. Là<br> + comme ailleurs, et plus encore, elle fut l’idole de la +foule.</p> + +<p>Nous étions aux derniers jours de l’Empire; la +châtaigne commençait à<br> + fumer, et Mme Bordas chanta la <i>Marseillaise</i>. Jamais +cantatrice<br> + n’avait dit cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle +frénésie;<br> + les ouvriers des barricades crurent voir, devant eux, la +liberté<br> + resplendissante, et Tony Réveillon, un poète de +Paris, disait, dans<br> + la journal :</p> + +<blockquote> +<p><i>Elle nous vient de la Provence,<br> + Où soufflent les vents de la mer,<br> + Où l’on respire l’éloquence,<br> + Tout enfant, en respirant l’air.<br> + Tous les bras sont tendus vers elle...<br> + Nous te saluons, ô Beauté:<br> + Pour suivre tes pas, immortelle,<br> + Nous quitterons notre Cité.<br> + Tu nous mèneras aux frontières,<br> + A ton moindre geste soumis,<br> + Car tous les peuples sont nos frères,<br> + Et les tyrans nos ennemis.</i></p> +</blockquote> + +<p>III</p> + +<p>Hélas! à la frontière, trop vite il +fallut aller. La guerre, la<br> + défaite, la révolution, le siège +s’amoncelèrent coup sur coup. Puis<br> + vint la Commune et son train du diable.</p> + +<p>La folle Montelaise, éperdue là-dedans comme un +oiseau dans la<br> + tempête, ivre d’ailleurs de fumée, de +tourbillonnement, de<br> + popularité, leur chanta <i>Marianne</i> comme un petit +démon. Elle aurait<br> + chanté dans l’eau; encore mieux dans le feu!</p> + +<p>Un jour, l’émeute l’enveloppa dans la rue et +l’emporta comme une<br> + paille dans le palais des Tuileries.</p> + +<p>La populace reine se donnait une fête dans les salons +impériaux. Des<br> + bras noirs de poudre saisirent Marianne -- car Mme Bordas +était pour<br> + eux Marianne -- et la campèrent sur le trône, au +milieu des drapeaux<br> + rouges.</p> + +<p>-- Chante-nous, lui crièrent-ils, la dernière +chanson que vont<br> + entendre les voûtes de ce palais maudit!</p> + +<p>Et la petite de Monteux, avec le bonnet rouge coiffant ses +cheveux<br> + blonds, leur chanta... <i>la Canaille</i>.</p> + +<p>Un formidable cri: "Vive la République!" suivit le +dernier refrain.<br> + Seulement, une voix perdue dans la foule répondit:</p> + +<p>-- <i>Vivo sant Gent!</i></p> + +<p>La Montelaise n’y vit plus, deux larmes brillèrent +dans ses yeux<br> + bleus, et elle devint pâle comme une morte.</p> + +<p>-- Ouvrez, donnez-lui de l’air! cria-t-on en voyant que +le coeur lui<br> + manquait...</p> + +<p>Ah! non, pauvre Rose! ce n’était pas l’air +qui lui manquait: c’était<br> + Monteux, c’était saint Gent dans la montagne, et +l’innocente joie des<br> + fêtes de Provence.</p> + +<p>La foule, cependant, avec ses drapeaux rouges, +s’écoulait en hurlant<br> + par les portails ouverts.</p> + +<p>Sur Paris, de plus en plus, tonnait la canonnade: des bruits +sombres,<br> + sinistres couraient dans les rues, de longues fusillades<br> + s’entendaient au lointain, l’odeur du pétrole +vous coupait l’haleine,<br> + et quelques heures après, le feu des Tuileries montait +jusqu’aux<br> + nues.</p> + +<p>Pauvre petite Montelaise: nul n’en a plus ouï +parler.</p> + +<p>(<i>Almanach Provençal de 1873</i>.)</p> + +<p> </p> + +<h4>L'HOMME POPULAIRE</h4> + +<p>Le maire de Gigognan m’avait invité, l’autre +année, à la fête de son<br> + village. Nous avions été sept ans camarades +d’écritoire aux écoles<br> + d’Avignon, mais depuis lors, nous ne nous étions +plus vus.</p> + +<p>-- Bénédiction de Dieu, s’écria-t-il +en m’apercevant, tu es toujours<br> + le même: frais comme un barbeau, joli comme un sou, droit +comme une<br> + quille... Je t’aurais reconnu sur mille.</p> + +<p>-- Oui, je suis toujours le même, lui +répondis-je, seulement la vue<br> + baisse un peu, les tempes rient, les cheveux blanchissent et, +quand<br> + les cimes sont blanches, les vallons ne sont guère +chauds.</p> + +<p>-- Bah! me fit-il, bon garçon, vieux taureau fait +sillon droit et ne<br> + devient pas vieux qui veut... Allons, allons dîner.</p> + +<p>Vous savez comme on mange aux fêtes de village, et chez +l’ami<br> + Lassagne, je vous réponds qu’il ne fait pas froid; +il y eut un dîner<br> + qui se faisait dire "vous": des coquilles +d’écrevisses, des truites<br> + de la Sorgue, rien que des viandes fines et du vin +cacheté, le petit<br> + verre du milieu, des liqueurs de toute sorte et, pour nous +servir à<br> + table, un tendron de vingt ans qui... Je n’en dis pas +plus.</p> + +<p>Arrivés au dessert, nous entendons dans la rue un +bourdonnement:<br> + <i>vounvoun; vounvoun</i>; c’était le tambourin. La +jeunesse du lieu<br> + venait, selon l’usage, toucher l’aubade au consul.</p> + +<p>-- Ouvre la porte; Françonnette, cria mon ami Lassagne, +va quérir les<br> + fouaces et, allons, rince les verres.</p> + +<p>Cependant les ménétriers battaient leur +tambourinade. Quand ils<br> + eurent fini, les abbés de la jeunesse, le bouquet +à la veste,<br> + entrèrent dans la salle avec les tambourins, avec le +valet de ville<br> + qui portait fièrement les prix des jeux au haut +d’une perche, avec<br> + les farandoleurs et la foule des filles.</p> + +<p>Les verres se remplirent de bon vin d’Alicante. Tous les +cavaliers,<br> + chacun à son tour, coupèrent une corne de galette, +on trinqua<br> + pêle-mêle à la santé de M. le maire, +et puis,</p> + +<p>M. le maire, lorsque tout le monde eut bu et plaisanté +un moment,<br> + leur adressa ces paroles :</p> + +<p>-- Mes enfants, dansez tant que vous voudrez, amusez-vous tant +que<br> + vous pourrez, soyez toujours polis avec les étrangers; +sauf de vous<br> + battre et de lancer des projectiles, vous avez toute +permission.</p> + +<p>-- Vive monsieur Lassagne! s’écria la +jeunesse.</p> + +<p>On sortit et la farandole se mit en train. Lorsque tous +furent<br> + dehors, je demandai à Lassagne:</p> + +<p>-- Combien y a-t-il de temps que tu es maire de Gigognan?</p> + +<p>-- Il y a cinquante ans, mon cher.</p> + +<p>-- Sérieusement? il y a cinquante ans?</p> + +<p>-- Oui, oui, il y a cinquante ans. J’ai vu passer, mon +beau, onze<br> + gouvernements, et je ne crois pas mourir, si le bon Dieu +m’aide, sans<br> + en enterrer encore une demi-douzaine.</p> + +<p>-- Mais comment as-tu fait pour sauver ton écharpe +entre tant de<br> + gâchis et de révolutions?</p> + +<p>-- Eh! mon ami de Dieu, c’est là le pont aux +ânes. Le peuple, le<br> + brave peuple, ne demande qu’à être +mené. Seulement, pour le mener,<br> + tous n’ont pas le bon biais. Il en est qui te disent: il le +faut<br> + mener raide. D’autres te disent: il le faut mener doux; et +moi,<br> + sais-tu ce que je dis? il le faut mener gaiement.</p> + +<p>"Regarde les bergers: les bons bergers ne sont pas ceux qui +ont<br> + toujours le bâton levé; ce n’est pas non plus +ceux qui se couchent<br> + sous un saule et dorment au talus des champs. Les bons bergers +sont<br> + ceux qui, devant leur troupeau, tranquillement cheminent en +jouant du<br> + chalumeau. Le bétail qui se sent libre, et qui l’est +effectivement,<br> + broute avec appétit le pâturin et le laiteron. Puis +lorsqu’il a le<br> + ventre plein et que vient l’heure de rentrer, le berger sur +son fifre<br> + joue l’air de la retraite et le troupeau content reprend la +route du<br> + bercail.</p> + +<p>"Mon ami, je fais de même, je joue du chalumeau, mon +troupeau suit.</p> + +<p>-- Tu joues du chalumeau: c’est bon à dire... Mais +enfin, dans ta<br> + commune, tu as des blancs, tu as des rouges, tu as des +têtus et tu as<br> + des drôles, comme partout! allons, et quand viennent les +élections<br> + pour un député, par exemple, comment fais-tu?</p> + +<p>-- Comment je fais? Eh! mon bon, je laisse faire... Car, de +dire aux<br> + blancs: "Votez pour la république" serait perdre sa peine +et son<br> + latin, comme de dire aux rouges: "Votez pour Henri V." autant +cracher<br> + contre ce mur.</p> + +<p>-- Mais les indécis, ceux qui n’ont pas +d’opinion, les pauvres<br> + innocents, toutes les bonnes gens qui louvoient où le +vent les<br> + pousse?</p> + +<p>-- Ah! ceux-là, quand parfois, dans la boutique du +barbier, ils me<br> + demandent mon avis:</p> + +<p>-- Tenez, leur dis-je, Bassaquin ne vaut pas mieux que +Bassacan. Si<br> + vous votez pour Bassaquin, cet été vous aurez des +puces; et si vous<br> + votez pour Bassacan, vous aurez des puces cet été. +Pour Gigognan,<br> + voyez-vous, mieux vaut une bonne pluie que toutes les promesses +que<br> + font les candidats... Ah! ce serait différent, si vous +nommiez des<br> + paysans: tant que, pour députés, vous ne nommerez +pas des paysans,<br> + comme cela se fait en Suède et en Danemark, vous ne serez +pas<br> + représentés. Les avocats, les médecins, les +journalistes, les petits<br> + bourgeois de toute espèce que vous envoyez là-haut +ne demandent<br> + qu’une chose: rester à Paris autant que possible +pour traire la vache<br> + et tirer au râtelier. Ils se fichent pas mal de notre +Gigognan! Mais<br> + si, comme je le dis, vous, vous déléguiez des +paysans, ils<br> + penseraient à l’épargne, ils diminueraient +les gros traitements, ils<br> + ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux, +ils<br> + aboliraient les Droits-Réunis, et se hâteraient de +régler les<br> + affaires pour s’en revenir avant la moisson... Dire +pourtant qu’il y<br> + a en France plus de vingt millions de <i>pieds-terreux</i> et +qu’ils n’ont<br> + pas l’adresse d’envoyer trois cents d’entre eux +pour représenter la<br> + <i>terre</i>! Que risqueraient-ils d’essayer? Ce serait +bien difficile<br> + qu’ils fissent plus mal que les autres!</p> + +<p>"Et chacun de me répondre: "Ah! ce M. Lassagne: tout en +badinant, il<br> + a raison peut-être."</p> + +<p>-- Mais revenons, lui dis-je; toi personnellement, toi +Lassagne,<br> + comment as-tu fait pour conserver dans Gigognan ta +popularité et ton<br> + autorité pendant cinquante ans de suite?</p> + +<p>-- Ho! c’est la moindre des choses. Tiens, levons-nous de +table, nous<br> + irons prendre l’air et quand tu auras fait avec moi, une ou +deux<br> + fois, le tour de Gigognan, tu en sauras autant que moi.</p> + +<p>Et nous nous levâmes de table, nous allumâmes un +cigare et nous<br> + allâmes voir les <i>joies</i>.</p> + +<p>Devant nous, en sortant, une partie de boules était +engagée sur la<br> + route. Le tireur enleva le but et le remplaça par sa +boule. Du coup,<br> + sans le vouloir, il donna deux points aux autres.</p> + +<p>-- Sacré coquin de sort! cria M. Lassagne, voilà +qui s’appelle tirer!<br> + Mes compliments, Jean-Claude, j’ai vu bien des parties, +mais je<br> + t’assure que jamais je ne vis enlever comme cela un +cochonnet! Tu es<br> + un fameux tireur!</p> + +<p>Et nous filâmes. Peu après, nous rencontrions +deux jeunes filles qui<br> + allaient se promener.</p> + +<p>-- Regarde-moi donc ça, dit Lassagne à haute +voix, si on ne croirait<br> + pas deux reines! La jolie tournure! Quels fins minois! Et +ces<br> + pendants d’oreilles à la dernière mode! +C’est la fleur de Gigognan.</p> + +<p>Les deux fillettes tournèrent la tête et +souriantes nous saluèrent.</p> + +<p>En traversant la place, nous passâmes près +d’un vieillard qui était<br> + assis devant sa porte.</p> + +<p>-- Eh bien! maître Guintrand, lui dit M. Lassagne, cette +année-ci<br> + luttons-nous pour homme ou demi-homme?</p> + +<p>-- Ah! mon pauvre monsieur, nous ne luttons pour rien du +tout,<br> + répondit maître Guintrand.</p> + +<p>-- Vous rappelez-vous, maître Guintrand, cette +année où, sur le pré,<br> + se présentèrent Meissonier, Quéquine, +Rabasson, les trois plus fiers<br> + lutteurs de la Provence, et que vous les renversâtes sur +les épaules<br> + tous les trois?</p> + +<p>-- Vous ne voulez pas que je me rappelle? fit le vieux lutteur +en<br> + s’allumant: c’est l’année où +l’on prit la citadelle d’Anvers. La<br> + <i>joie</i> était de cent écus, avec un mouton +pour les demi-hommes. Le<br> + préfet d’Avignon qui me toucha la main! Les gens de +Bédarride qui<br> + pensèrent se battre avec ceux de Courtezon, car qui +était pour moi,<br> + qui était contre... Ah! quel temps! à +côté d’à présent où +leurs<br> + luttes... Mieux vaut n’en point parler, car on ne voit plus +d’hommes,<br> + plus d’hommes, cher monsieur... D’ailleurs ils +s’entendent entre eux.</p> + +<p>Nous serrâmes la main au vieux et continuâmes la +promenade.<br> + Justement, le curé sortait de son presbytère.</p> + +<p>-- Bonjour, messieurs.</p> + +<p>-- Bonjour; ah! tenez, dit Lassagne, monsieur le Curé, +puisque je<br> + vous vois, je vais vous parler de ceci: ce matin, à la +messe, je<br> + m’avisais que notre église se fait par trop +étroite, surtout les<br> + jours de fête... Croyez-vous que nous ferions mal de +penser à<br> + l’agrandir?</p> + +<p>-- Sur ce point, monsieur le Maire, je suis en plein de votre +avis:<br> + vrai, les jours de cérémonie, on ne peut plus +s’y retourner.</p> + +<p>-- Monsieur le Curé, je vais m’en occuper; +à la première réunion du<br> + conseil municipal je poserai la question, nous la mettrons +à l’étude,<br> + et si à la préfecture on veut nous venir en +aide...</p> + +<p>-- Monsieur le Maire, je suis ravi et je ne peux que vous +remercier.</p> + +<p>Un moment après, nous nous heurtâmes à un +gros gars qui, la veste sur<br> + l’épaule, allait entrer au café.</p> + +<p>-- C’est égal, lui dit Lassagne, il paraît, +mon garçon, que tu n’es<br> + pas moisi: on dit que tu l’as secoué, le marjolet +qui en contait à<br> + Madelon pour prendre ta place.</p> + +<p>-- N’ai-je pas bien fait, monsieur le Maire?</p> + +<p>-- Bravo, mon Joselet: ne te laisse pas manger ta soupe... +Seulement,<br> + une autre fois, vois-tu? ne tape pas si fort.</p> + +<p>-- Allons, dis-je à Lassagne, je commence à +comprendre: tu emploies<br> + la savonnette.</p> + +<p>-- Attends encore, me répondit-il.</p> + +<p>Comme nous sortions des remparts, nous voyons venir un +troupeau qui<br> + tenait tout le chemin, et Lassagne cria au pâtre:</p> + +<p>-- Rien qu’au bruit de tes sonnailles, j’ai dit: ce +doit être<br> + Georges! Et je ne me suis pas trompé: le joli groupement +d’ouailles!<br> + les gaillardes brebis! Mais que leur fais-tu manger? J’en +suis sûr:<br> + l’une portant l’autre, tu ne les donnerais pas pour +dix écus au<br> + moins...</p> + +<p>-- Ah! certes non, répliqua Georges... Je les achetai +à la Foire<br> + Froide, cet hiver: presque toutes m’ont fait l’agneau, +et elles m’en<br> + feront un second, m’est avis.</p> + +<p>-- Non seulement un second, mais des bêtes pareilles +pourront te<br> + donner des jumeaux.</p> + +<p>-- Dieu vous entende, monsieur Lassagne!</p> + +<p>Nous finissions à peine de causer avec le pâtre +que nous vîmes venir,<br> + cahin-caha un charretier, qui avait nom Sabaton.</p> + +<p>-- Dis, Sabaton? l’interpella ainsi Lassagne, tu vas +m’en croire ou<br> + non: niais avec ta charrette tu étais encore, +j’estime, à une<br> + demi-lieue d’ici que j’ai deviné ton coup de +fouet.</p> + +<p>-- Vraiment? monsieur Lassagne.</p> + +<p>-- Mon ami, il n’y a que toi pour faire ainsi claquer la +mèche.</p> + +<p>Et Sabaton, pour prouver que Lassagne disait vrai, +décocha un coup de<br> + fouet qui nous fendit les oreilles.</p> + +<p>Bref, en nous avançant, nous atteignîmes une +vieille qui, le long des<br> + fossés, ramassait de la chicorée.</p> + +<p>-- Tiens, c’est toi, Bérengère? lui dit +Lassagne en l’accostant; eh<br> + bien! par derrière, avec ton fichu rouge, je te prenais +pour Téréson,<br> + la belle-fille du Cacha: tu lui ressembles tout à +fait!</p> + +<p>-- Moi? oh! monsieur Lassagne, mais songez que j'ai septante +ans!</p> + +<p>-- Oh! va, va, par derrière, si tu pouvais te voir, tu +ne montres pas<br> + misère et l’on vendangerait avec de plus vilains +paniers.</p> + +<p>-- Ce monsieur Lassagne! il faut toujours qu’il +plaisante, disait la<br> + vieille en pouffant de rire. Puis se tournant vers moi, la +commère me<br> + fit:</p> + +<p>-- Voyez, monsieur, ce n’est pas façon de parler, +mais ce M. Lassagne<br> + est une crème d’homme. Il est familier avec tous. Il +parlerait,<br> + voyez-vous, au dernier du pays, à un<br> + enfant d’un an! Aussi il y a cinquante ans qu’il est +maire de<br> + Gigognan et il le sera toute sa vie.</p> + +<p>-- Eh bien! collègue, me fit Lassagne, ce n’est +pas moi, n’est-ce<br> + pas? qui le lui ai fait dire. Tous, nous aimons les bons +morceaux;<br> + tous nous aimons les compliments; et nous nous complaisons tous +aux<br> + bonnes manières. Que ce soit avec les femmes, que ce soit +avec les<br> + rois, que ce soit avec le peuple, qui veut régner doit +plaire. Et<br> + voilà le secret du maire de Gigognan.</p> + +<p>(<i>Almanach provençal de 1883</i>.)</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XIV</h2> + +<h3>LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES</h3> + +<p>La caravane de Beaucaire. -- Le charretier Lamouroux. -- Les +rouliers<br> + de Provence. -- Alarde la folle. -- La Camargue en pataugeant. +-- Les<br> + filles sur le dos. -- La Mecque du golfe. -- La descente des +chasses,<br> + -- Le retour par Aigues-Mortes.</p> + +<p>J’avais toute ma vie ouï parler de la Camargue et +des Saintes-Maries<br> + et de leur pèlerinage, mais je n’y étais +jamais allé. Au printemps de<br> + cette année-là (1855), j’écrivis +à l’ami Mathieu, toujours prêt pour<br> + les excursions: "Veux- tu venir avec moi aux Saintes?"</p> + +<p>"Oui," me répondit-il. L’on se donna rendez-vous +à Beaucaire, au<br> + quartier de la Condamine, d’où tous les ans, le 24 +mai, partait une<br> + caravane pour les Saintes-Maries de la Mer; et avec une +multitude de<br> + femmes, de jeunes filles, d’enfants, d’hommes du +peuple, tassés sur<br> + des charrettes, un peu après minuit nous nous mîmes +en route. Je vous<br> + laisse à penser si les carrioles avaient leur charge: +nous étions sur<br> + la nôtre quatorze pèlerins.</p> + +<p>Le brave charretier, un nommé Lamouroux, de ces +Provençaux diserts<br> + qui ne sont entrepris sur rien, nous fit placer devant, assis +sur le<br> + brancard et les jambes pendantes. Lui, la moitié du +temps, à la<br> + gauche de sa bête, tout en battant du feu pour allumer sa +pipe, nous<br> + marchait côte à côte et le fouet sur la +nuque. Lorsqu’il était<br> + fatigué, il se nichait dans un siège suspendu +devant la roue et que<br> + les charretiers nomment <i>porte-fainéant</i>.</p> + +<p>Derrière moi, embéguinée dans sa mante de +laine, il y avait une<br> + jeunesse qu’on appelait Alarde et qui, sur un matelas +blottie avec sa<br> + mère, me tenait ses pieds dans le dos. Mais n’ayant +pas fait encore<br> + connaissance avec nos voisines, qui entre elles babillaient, +nous<br> + causions, Mathieu et moi, avec le charretier.</p> + +<p>-- Ainsi, vous autres, d’où êtes-vous, +s’il n’y a pas d’indiscrétion?<br> + commença maître Lamouroux.</p> + +<p>Nous répondîmes:</p> + +<p>-- De Maillane.</p> + +<p>-- Ho! vous n’êtes donc pas de loin... Je +l’avais bien vu à votre<br> + parler. <i>Charretier de Maillane verse en pays de +plaine.</i></p> + +<p>-- Mais pas tous, mon bonhomme.</p> + +<p>-- Allons, fit Lamouroux, c’est un dicton pour +plaisanter... Et<br> + tenez, j’ai connu, quand j’allais sur la route, un +roulier de<br> + Maillane qui était équipé, vraiment, comme +saint Georges: on<br> + l’appelait l’Ortolan.</p> + +<p>-- Vous parlez de quelques années!</p> + +<p>-- Ah! messieurs, je vous parle de l’époque du +roulage, avant, que<br> + les mangeurs, avec leurs chemins de fer, nous eussent tous +ruinés. Je<br> + vous parle, moi, de quand la foire de Beaucaire était +dans sa<br> + splendeur, de quand la première tartane qui arrivait +à la foire<br> + gagnait la prime du mouton dont la peau était pendue par +les<br> + mariniers vainqueurs au bout du grand mât du navire; je +vous parle,<br> + moi, de quand les chevaux de halage étaient insuffisants +pour<br> + remonter sur le Rhône les monceaux de marchandises qui +à Beaucaire se<br> + vendaient, et du temps où les charretiers, -- vous ne +vous en<br> + souvenez pas, vous qui êtes jeunes, -- les rouliers, les +voituriers,<br> + qui baffaient les grandes routes et s’en croyaient les +maîtres,<br> + faisaient claquer leur fouet de Marseille à Paris et de +Paris à Lille<br> + en Flandre!</p> + +<p>Et Lamouroux, une fois lancé sur le chapitre du +roulage, pendant<br> + qu’au clair de lune sa bête cheminait tout doux, nous +en tint de<br> + taillé jusqu’au lever du soleil.</p> + +<p>-- Ah! disait-il, il fallait voir, vers le Pont de Bon-Pas ou +à la<br> + Viste de Marseille, sur ce grand chemin de vingt-quatre pas de +large,<br> + il fallait voir ces files de charrettes chargées, de +carrioles<br> + bâchées, de haquets bien garrottés, lesquels +se touchaient tous, ces<br> + rangées d’attelages superbes, équipages de +trois, de quatre, de six<br> + bêtes, qui descendaient sur Marseille ou qui montaient sur +Paris,<br> + charriant le blé, le vin, les poches d’avoine, les +ballots de morues,<br> + les barils d’anchois ou les pains de savon, cahin-caha, +bredi-breda,<br> + et à la garde de Dieu, comme disaient alors les lettres +de voiture!</p> + +<p>Et quand nous traversions un village, messieurs, des tas de +polissons<br> + se pendaient au barreau de la queue de la charrette et s’y +faisaient<br> + traînasser, pendant que criaient les autres:</p> + +<p>"Derrière, derrière, charretier!"</p> + +<p>De loin en loin, le long de la route, il y avait pour le +dîner, pour<br> + le souper ou le coucher une auberge célèbre avec +sa belle hôtesse au<br> + visage riant, avec sa grande cuisine et sa grande +cheminée où la<br> + broche tournait des porcs entiers sut les landiers, avec sa +porte<br> + large ouverte, avec ses écuries vastes comme des +églises, où deux<br> + rangées de crèches allaient se prolongeant et +où sur la muraille<br> + était collée l’image coloriée de saint +Eloi. Ces cabarets<br> + s’appelaient: la Graille (en français la +<i>Corneille</i>), Saint-Martin,<br> + le Lion- d’Or, le Cheval-Blanc, la Mule-Noire, le +Chapeau-Rouge, la<br> + Belle-Hôtesse, le Grand-Logis, que sais-je, moi? et il se +parlait<br> + d’eux à cent lieues à l’entour.</p> + +<p>De loin en loin, le long de la route, il y avait des +bourreliers qui<br> + mettaient en montre un collier neuf, des charrons qui au +besoin<br> + pouvaient réparer les roues, des forgerons +mâchurés qui pour enseigne<br> + avaient un fer à cheval, de petits boutiquiers qui, +derrière leurs<br> + vitres, exposaient des paquets de cordelette à fouet +ainsi que des<br> + chapeaux de pipe; et de petites buvettes qui avaient devant +leur<br> + porte un treillage blanchi par la poussière du chemin -- +où venaient<br> + les charretiers siroter pour un sou leur goutte +d’eau-de-vie.</p> + +<p>Tanguant du dos, réglant leur pas sur le cahot des +attelages, et<br> + saluant du fouet tout ce monde connu, les fameux charretiers<br> + marchaient arrogamment, une main à la rêne et de +l’autre le fouet,<br> + avec la blouse bleue, la culotte de velours, le bonnet +multicolore,<br> + la limousine au vent, aux jambes les houseaux, tantôt +criant: "Hue!"<br> + tantôt criant: "Dia!"<br> + tantôt criant: "Hurhau!" Et quand la route était +luisante et que le<br> + voyage allait bien et que les roues claquaient aux boîtes +des moyeux,<br> + ils chantaient, au pas des bêtes et au tintement des +grelots, la<br> + chanson des rouliers :</p> + +<blockquote> +<p><i>Un roulier qui est bien monté<br> + Doit avoir des roues<br> + De six pouces, à la Marlborough:<br> + Ça, c’est à la mode!<br> + Un essieu de dix empans<br> + Et un petit bidet blanc<br> + Pour le gouvernage<br> + De son équipage.</i></p> +</blockquote> + +<p>Comment ne pas chanter? La voiture se payait bien: +d’Arles à Lyon,<br> + sept livres par quintal... Franc d'accident, un charretier avec +sa<br> + couple pouvait gagner sans peine son louis d’or par +jour.</p> + +<p>Aussi on portait beau sur les routes de France! Nos rouliers +étaient<br> + glorieux. Oh! les chevaux superbes! Quels mulets! Les +gaillardes<br> + bêtes! Les limoniers, les brancardiers, les cordiers, les +chefs de<br> + file, tout cela était garni, harnaché à +faire plaisir. Les muselières<br> + avaient des franges, les licous avaient des clochettes, les +bridons<br> + avaient des houppes de toutes les couleurs. Les colliers +redressaient<br> + leurs chaperons cornus; les attelles des colliers, comme de +grandes<br> + pennes, tenaient en l’air la longe dans des anneaux de +verre bleu; la<br> + laine des housses moutonnait sur le dos de leurs bêtes; +les<br> + couvertures brodées avaient des émouchettes; les +surdos, les<br> + ventrières, les croupières, les harnais, tout +était contrepointé,<br> + ajusté de main de maître...</p> + +<p>Comment n’auraient-ils pas chanté?</p> + +<blockquote> +<p><i>En arrivant à Lyon,<br> + Ils nous cherchent noise<br> + Et nous font passer dessus<br> + Le pont à bascule:<br> + Tout cela, ce sont des gens<br> + Qui ne demandent qu'argent<br> + Pour faire des dentelles<br> + A leur demoiselles.</i></p> +</blockquote> + +<p>De Marseille à Lyon, les charretiers marchaient +à la gauche de leurs<br> + bêtes, ou, pour parler comme eux, <i>à dia et de la +main,</i> parce qu’en<br> + ce temps-là la longe de la rêne se tenait du +côté gauche. Ils<br> + nommaient <i>hors la main</i> l’autre côté de +l’attelage.</p> + +<p>Mais l’usage de Provence ne dépassait pas Lyon. A +Lyon le climat, le<br> + parler, tout changeait. Il fallait donc changer de main et tenir +la<br> + rêne à la droite. Ensuite la pluie venait, la laide +pluie<br> + continuelle, avec sa fange et ses ornières, où il +fallait cartayer,<br> + si vous ne vouliez pas vous perdre. Puis les employés des +bascules<br> + qui vous cherchaient querelle en parlant <i>franchimand</i>... +Alors en<br> + vouliez-vous des mauvaises paroles, des "tonnerres" des +"Sacré Dieu"!<br> + Ils juraient, reniaient commue des charretiers: "Hue, Mouret! +hue,<br> + Robin! hue, charogne! haïe donc, vieille rosse! ah monstre +de<br> + brigand, la charrette est embourbée."</p> + +<p>Mais les renforts venaient, avec leurs conducteurs: on +doublait<br> + l'attelage, on doublait, on triplait, et l’épaule +à la roue, on<br> + dépêtrait la charrette... Nous voici à +l’auberge. Au bruit des coups<br> + de fouet, l’hôtesse, la chambrière, et le +valet d’écurie la lanterne<br> + à la main sortaient à la rencontre des charretiers +crottés. On<br> + rentrait l’équipage; les bêtes +dételées, les mangeoires garnies, on<br> + s’en venait souper.</p> + +<p>Bénédiction de Dieu! avec trente sous par +tête, on faisait, sur les<br> + routes, des crevailles! Les charretiers mangeaient les coudes +sur la<br> + table. Sur la table bedonnait une bouteille de neuf pintes; et +quand<br> + ils avaient bu, ils jetaient derrière eux la +dernière goutte du<br> + verre. Au milieu du repas, ils se levaient, c était +l’usage, pour<br> + abreuver leurs bêtes et leur donner l’avoine; puis +ils s'attablaient<br> + de nouveau pour le rôti. Nous y voilà! Et vous ne +vouliez pas qu’ils<br> + chantent:</p> + +<blockquote> +<p><i>Le matin à son lever<br> + La soupe au fromage:<br> + C’est là .un friand manger,<br> + Qui aime le laitage.<br> + Puis, ça nous réveillera,<br> + Un verre de ratafia,<br> + Et le long de la route<br> + La petite goutte!</i></p> +</blockquote> + +<p>Ils appelaient cela "tuer le ver". Ayant battu la pierre +à feu, ils<br> + allumaient alors la pipe, passaient leur rude main sous le +joli<br> + menton de la gaie chambrière -- qui attendait sur la +porte, donnaient<br> + un tour de garrot à la liure du chargement, et derechef, +en route!</p> + +<p>Maintenant, s’il faut tout dire, la journée sur la +route n'était pas<br> + toujours commode. Sans compter les fondrières avec la +boue jusqu’aux<br> + moyeux, les montées à toute force, les descentes +à enrayures, sans<br> + compter le bris des rais, les essieux qui rompaient, les +gendarmes à<br> + moustaches qui épiaient la plaque des charretiers +endormis et<br> + dressaient, leurs verbaux, des fois, pour épargner ou +gagner du<br> + chemin, il fallait brûler l’étape, +c’est-à-dire passer devant<br> + l’auberge sans manger.</p> + +<p>D’autres fois, deux charretiers, têtus comme leurs +mulets, se<br> + rencontraient sur la voie: "Coupe, toi! Coupe, moi! Tu ne veux +pas<br> + couper, capon?" Vlan! sur le mufle du limonier un coup de fouet +qui<br> + l’aveuglait et ruait la charrette contre un tas de +cailloux! Alors de<br> + courir aux pieux, aux billots en bois d’yeuse; et il y +avait sur la<br> + route des bagarres effroyables où, d’un coup de +roulon, on vous<br> + décervelait un homme.</p> + +<p>Pour la règle du train régnait pourtant un vieil +usage qui était<br> + respecté de tous: le charretier dont le devant, la +bête de devant,<br> + avait les quatre pieds blancs, à la montée comme +à la descente, avait<br> + le droit, messieurs, de ne pas quitter la voie: "<i>Qui a les +quatre<br> + pieds blancs</i>, comme on dit, <i>peut passer partout</i>."</p> + +<p>Enfin les charretiers arrivaient à Paris et allaient +remiser à la<br> + Grand’Pinte, quartier si populaire, disait mon +père-grand, qu’avec un<br> + coup de sifflet le gouvernement, quand il veut, peut y lever +cent<br> + mille hommes!</p> + +<blockquote> +<p><i>En arrivant à Paris,<br> + Usances nouvelles:<br> + Des tailloles, n’y en a plus,<br> + Culottes à bretelles.<br> + Ce ne sont que franchimands<br> + Qui attellent à l’envers<br> + Et font tout au beurre...<br> + Sur eux le tonnerre!</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais en entrant au Grand Village, vive Dieu! c’est +là qu’ils<br> + s’appliquaient à faire claquer le fouet: +c’était un éclat répété, +un<br> + vacarme, un cliquetis qui ressemblait à la foudre.</p> + +<p>-- Allons, disaient les Parisiens, en bouchant des deux mains +leurs<br> + oreilles qui cornaient, les Provençaux arrivent! et +marche, <i>tron de<br> + l’air!</i> crains-tu que la terre te manque?</p> + +<p>Il faut dire qu’en ce temps, pour faire péter le +fouet, les rouliers<br> + de Provence étaient les sans-pareils. Mangechair de +Tarascon, dans<br> + l’affaire d’une lieue, en faisant les coups +quadruples, avait<br> + consommé quatre livres de mèche. Maître +Imbert de Beaucaire, rien que<br> + d’un coup de fouet, mouchait une chandelle sans +l’éteindre! Le<br> + Puceron de Château-Renard débouchait une bouteille +sans la jeter à<br> + terre; enfin le gros Charlon de la<br> + Pierre-Plantade, d’un coup de mèche de son fouet, +vous déferrait,<br> + dit-on, un mulet des quatre pieds.</p> + +<p>Bref, lorsque les rouliers avaient déchargé +leurs voitures, serré le<br> + payement dans le ceinturon de cuir, rechargé pour +Marseille et fait<br> + une tournée dans le Palais-Royal, ils entonnaient joyeux +ce dernier<br> + couplet:</p> + +<blockquote> +<p><i>Tiens, garçon, voilà pour toi,<br> + Va mettre en cheville...<br> + Mais l’hôtesse a répondu:<br> + Moi qui suis jolie,<br> + Moi qui te fais tant de bien,<br> + Tu ne me donnes donc rien?<br> + Par une caresse<br> + Calme ma tendresse.</i></p> +</blockquote> + +<p>Ayant mis les colliers, ils attelaient alors, et dans vingt +jours,<br> + vingt-deux, vingt-quatre, au bruit régulier des grelots, +ils<br> + retournaient dans la Provence, pour venir triompher, le jour de +la<br> + Saint-Éloi, à la <i>Charrette de Verdure</i>: ... +Et alors au cabaret, en<br> + vouliez-vous des récits, avec des hâbleries et des +mensonges gros<br> + comme le mont Ventoux! L’un, en voyageant de nuit, avait vu +le falot<br> + du feu Saint-Elme, et le follet fantastique s’était +assis sur sa<br> + charrette, peut-être deux heures de chemin. Un autre, sur +la route,<br> + avait trouvé une valise, qui pesait! Il devait y avoir +dedans, pour<br> + le moins, cent mille francs... Mais un cavalier masqué +était venu à<br> + bride abattue et l’avait réclamée au moment +où notre homme la<br> + ramassait pour l’emporter. Un autre avait été +arrêté à main armée;<br> + heureusement pour lui qu’il avait lié ses louis dans +le boudin de son<br> + catogan, qui était de mode à cette époque, +-- et les voleurs à<br> + grandes barbes, avec stylets et pistolets doubles, eurent +beau<br> + visiter et fouiller le caisson, ils n’y trouvèrent +que le <i>fiasque</i><br> + (bouteille clissée).</p> + +<p>Un autre avait couché au pays des Polacres, qui en +naissant ne sont<br> + pas chrétiens. Un autre avait passé au pays des +Pelles de Bois. Il y<br> + en a qui croient, racontait-il, que les pelles de bois se font +comme<br> + les sabots ou comme les cuillers, en taillant un morceau de +bois.<br> + Mais c’est là une erreur. Les pelles de bois, qui +servent pour remuer<br> + le blé, viennent sur des arbres toutes faites, comme ici +les amandes<br> + et les caroubes. Quand nous y passâmes, messieurs, la +récolte était<br> + rentrée et nous ne pûmes pas les voir. Mais nous +nous laissâmes dire<br> + par des gens du pays que, lorsqu’elles sont sur les arbres, +qu’elles<br> + vont être mûres et que le mistral souffle, elles +font un tintamarre<br> + tel que celui des crécelles à l’office des +Ténèbres.</p> + +<p>Un autre affirmait avoir vu, à Paris, une princesse, +une belle<br> + princesse qui avait un groin de porc; ses parents la +promenaient<br> + d’une grande ville à l’autre et la faisaient +voir, la pauvre, dans la<br> + lanterne magique et offraient des millions à celui qui +l’épouserait.</p> + +<p>-- Sacré coquin de Goï! disait le vieux Brayasse, +tout cela est<br> + beaucoup et tout cela n’est rien. Ce qui m’a le plus +surpris, le plus<br> + épaté à Paris, je m’en vais vous le +dire. Ici dans nos endroits, si<br> + quelqu’un parle français, c’est gens qui ont +étudié, des bourgeois,<br> + des avocats, des commissaires de police, qui ont passé +peut-être dix<br> + ans et plus dans les écoles... Mais là-haut, +saprelotte! tous savent<br> + le français. Vous voyez des moutards qui n’ont pas +encore sept ans,<br> + des mioches pas plus haut que ça, avec la mèche au +nez, et qui<br> + parlent français comme de grandes personnes. Je ne sais +comment<br> + diable ils font.</p> + +<p>Le brave Lamouroux, au trantran des charrettes, nous en aurait +conté<br> + encore. Seulement nous venions d’arriver au pont de +Fourques, et au<br> + soleil levant s’épandaient devant nous, dans le +delta des deux<br> + Rhônes, les immenses plaines basses de la lisière +de Camargue.</p> + +<p>Mais ce qui nous charma plus encore que le soleil (nous +avions<br> + vingt-cinq ans), ce fut la jeune fille qui, comme je l’ai +dit, était<br> + derrière nous accroupie avec sa mère et qui, toute +riante et se<br> + débarrassant du capuce de sa mante, apparut au grand jour +comme une<br> + reine de Jouvence. Un ruban zinzolin entourait gentiment sa +chevelure<br> + cendrée qui regorgeait de la coiffe: un regard de sibylle +quelque peu<br> + égaré, le teint délicat et clair, la bouche +arquée, ouverte au rire,<br> + elle semblait une tulipe qui, le matin, sort de l’aiguail. +Nous la<br> + saluâmes, ravis. Mais elle, Alarde, sans faire attention +à nous:</p> + +<p>-- Mère, dit-elle, sommes-nous loin encore des Grandes +Saintes?</p> + +<p>-- Ma fille, nous en sommes, peut-être bien, à +neuf ou dix lieues.</p> + +<p>-- Y sera-t-il mon cadet? y sera t-il?</p> + +<p>-- Chut ! mignonne.</p> + +<p>Et avec un bâillement qui montra toutes ses dents, ses +blanches dents<br> + de lait, la jouvencelle dit:</p> + +<p>-- Le temps me dure! j’ai une faim à n’y plus +tenir... Dis, si nous<br> + déjeunions?</p> + +<p>Et elle déploya aussitôt sur ses genoux un +essuie-main de toile<br> + écrue; sa mère, d’un cabas sortit du pain, +des figues, une orange,<br> + des dattes, un peu de cervelas et sans cérémonie +se mirent à manger.</p> + +<p>-- Bon appétit leur dîmes-nous.</p> + +<p>-- Messieurs, à votre service, nous fit la gentille +Alarde en<br> + plantant ses quenottes dans un grignon de pain.</p> + +<p>-- A condition, mademoiselle, que nous mêlerons nos +vivres.</p> + +<p>-- Volontiers.</p> + +<p>Mathieu, dans sa gibecière, avait apporté deux +bouteilles de bon vin<br> + de la Nerthe. Il en déboucha une, et, après avoir +pris chacun une<br> + bouchée, à tour de rôle, tous, Alarde, sa +mère, moi, Mathien et le<br> + charretier, nous bûmes, l’un après +l’autre, dans le même coco, et<br> + nous voilà en famille.</p> + +<p>Puis pour nous déroidir, étant descendus un +moment:</p> + +<p>-- Quelle est donc cette fille qui a si bonne façon? +demandâmes-nous<br> + à Lamouroux.</p> + +<p>-- En la voyant, nous fit à demi-voix le charretier, +vous ne diriez<br> + pas, n’est-ce pas, qu’elle a une fêlure? Et, +pourtant, depuis trois<br> + mois que son "Cadet" l’a délaissée, il +paraît qu’elle n’a plus,<br> + messieurs, la tête à elle.</p> + +<p>-- Quoi ! cette jolie fille, abandonnée par son +galant?</p> + +<p>-- Le gredin l’avait enlevée; ensuite il l’a +plantée là, pour en<br> + aller voir une autre, laide comme péché, mais qui +a beaucoup<br> + d’argent. Et Alarde, la fleur de notre Condamine, --<br> + vous la voyez avec sa mère, - qui la conduit aux Saintes, +la<br> + distraire de son rêve ou la guérir, si c’est +possible.</p> + +<p>-- Pauvre petite!</p> + +<p>Nous arrivions aux Jasses d’Albaron, où l’on +fit une halte pour faire<br> + manger les bêtes dans le drap au fourrage, devant la roue +de la<br> + charrette. Les filles de Beaucaire qui étaient avec nous, +leurs têtes<br> + enrubannées de toutes les couleurs vinrent pendant ce +temps faire une<br> + ronde autour d’Alarde :</p> + +<blockquote> +<p><i>Au branle de ma tante<br> + Le rossignol y chante:<br> + Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!<br> + Belle, belle Alarde, tournez-vous.<br> + La belle s’est tournée,<br> + Son beau l’a regardée:<br> + Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!<br> + Belle, belle Alarde, embrassez-vous.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et devant elle, la pauvrette partit, les bras levés, +riant comme une<br> + folle et criant: Mon cadet! mon cadet! mon cadet!</p> + +<p>Mais le ciel qui, depuis l’aube, était +tacheté de nuées, se couvrait<br> + de plus en plus. Le vent de mer soufflait, faisant monter vers +Arles<br> + de grands nuages lourds qui<br> + obscurcissaient peu à peu toute l’étendue +céleste. Les grenouilles,<br> + les crapauds coassaient dans les marais, et la longue +traînée de<br> + notre caravane s’espaçait, se perdait dans les +terrains a salicornes,<br> + dans les landes salées à plaques blanchissantes, +sur un chemin<br> + mouvant, bordé de tamaris à floraison +rosée. La terre sentait le<br> + relent. Des volées de halbrans, des volées de +sarcelles et de canards<br> + sauvages criaient en passant sur nos têtes.</p> + +<p>-- Lamouroux, demandaient les femmes, serons-nous la +pluie?</p> + +<p>-- Ha! l’homme répondait, les yeux en l’air +et soucieux, une fois les<br> + nuages, dit-on, firent pleuvoir.</p> + +<p>-- Eh bien! nous serons jolies, si l’averse nous prend au +milieu de<br> + la Camargue!</p> + +<p>-- Vous mettrez, mes pauvres filles, les jupons sur les +têtes.</p> + +<p>Un gardien à cheval qui, le trident en main, ramenait +ses taureaux<br> + noirs dispersés dans les friches, nous cria: "Vous serez +mouillés!"</p> + +<p>Les bruines commençaient; puis peu à peu la +pluie s’y mit pour tout<br> + de bon, et l’eau de tomber. En rien de temps ces plaines +basses<br> + furent transformées en mares. Et nous autres, assis sous +la tente des<br> + charrettes, nous voyions au lointain les troupes de chevaux<br> + camargues, secouant leurs crinières et leurs longues +queues flasques,<br> + gagner les levées de terre et les dunes sablonneuses. Et +l’eau de<br> + tomber! La route, noyée par le déluge, devenait +impraticable. Les<br> + roues s’embourbaient. Les bêtes +s’arrêtaient. A la fin, à perte de<br> + vue, ce ne fut qu’un étang immense, et les +charretiers dirent:</p> + +<p>-- Allons, il faut descendre! femmes, filles, à terre +toutes, si vous<br> + ne voulez coucher au milieu des tamaris!</p> + +<p>-- Mais il faut donc marcher dans l’eau?</p> + +<p>-- Marchant nu-pieds, les belles, vous gagnerez le Grand +Pardon: car<br> + vous en avez besoin, et vos péchés diablement +pèsent!</p> + +<p>Jeunes et vieux, filles et femmes, tout le monde descendit. +Avec des<br> + rires, des cris aigus, chacun pour patauger se déchaussa +et se<br> + troussa. Les charretiers prirent les enfants sur les +épaules à<br> + califourchon, et Mathieu, tendant le dos à la mère +du tendron de<br> + notre charretée!</p> + +<p>-- Tenez, mettez-vous là brave femme, lui fit-il, je +vous porterai à<br> + la chèvre-morte.</p> + +<p>Celle-ci, une dondon qui avait peine à cheminer, ne dit +non.</p> + +<p>-- Et toi, ajouta-t-il en me guignant de l’oeil, +charge-toi d'Alarde,<br> + hein? Puis, pour nous soulager, nous changerons de temps en +temps.</p> + +<p>Et du coup, sur le dos, sans plus de formalité nous +primes chacun la<br> + nôtre, et tous les gars du pèlerinage ayant comme +nous autres endossé<br> + chacun la sienne, figurez-vous la bonne farce!</p> + +<p>Mathieu et sa gagui riaient comme des fous. Moi, autour de mon +cou,<br> + sentant ces bras frais et ronds, ces bras d'Alarde qui sur nos +têtes<br> + tenait ouvert le parapluie, quand j’eus sur les deux +hanches, les<br> + mollets de la petite qui, pauvrette, par pudeur n’osait pas +les<br> + serrer, je n’aurais pas donné (je l’avoue +aujourd’hui encore), pas<br> + donné pour beaucoup notre voyage de Camargue avec la +pluie et le<br> + gâchis.</p> + +<p>-- Mon Dieu! répétait Alarde, si mon cadet me +voyait ainsi! mon cadet<br> + qui ne me veut plus, mon beau cadet! mon beau cadet!</p> + +<p>J’avais beau, moi, lui parler, lui faire en tapinois mes, +petits<br> + compliments, elle n’entendait pas et ne me voyait pas... +Mais sa<br> + bouche haletait sur mon cou, sur mon épaule et je +n’aurais eu<br> + vraiment qu’à tourner un peu la tête pour lui +faire un baiser; sa<br> + chevelure effleurait la mienne; l’odeur tiède de sa +chair, de sa<br> + chair jeune, m’embaumait; tremblante, sa poitrine +était agitée sur<br> + moi; et, m’illusionnant comme elle qui était toute +à son cadet, moi<br> + je croyais, comme Paul, porter aussi ma Virginie.</p> + +<p>Au meilleur de mon rêve, Mathieu qui +s’éreintait sous sa grosse<br> + maman, me dit: "Changeons un peu! je n’en puis plus, mon +cher!" Et,<br> + au pied d’une <i>agachole</i> (c’est le nom qu’en +Camargue on donne aux<br> + tamaris laissés en baliveaux) ayant fait pose tous les +deux, Mathieu<br> + reprit la fille et moi hélas! la mère. Et +c’est ainsi qu’on pataugea<br> + avec de l’eau jusqu a mi-jambes, durant plus d’une +lieue, sans<br> + éprouver trop de fatigue, et tour à tour nous +délassant de la façon<br> + que je vous dis, avec la rêverie d’une intrigue +idéale.</p> + +<p>A la longue pourtant, nous parvînmes en vue du +château d’Avignon: la<br> + grosse pluie cessa, le temps se mit au clair, le chemin se +ressuya;<br> + on remonta sur les charrettes et, par là, vers les quatre +heures,<br> + nous vîmes tout à coup s’élever, dans +l’azur de la mer et du ciel,<br> + avec les trois baies de son clocher roman, ses merlons roux, +ses<br> + contreforts, l’église des Saintes-Maries.</p> + +<p>Il n’y eut qu’un cri: "O grandes Saintes!" car ce +sanctuaire perdu,<br> + là-bas au fond du Vacarés, dans les sables du +littoral, est, comme on<br> + dirait, la Mecque de tout le golfe du Lion. Et ce qui frappe +là, par<br> + sa grandeur harmonieuse, par sa voûte incommensurable, +c’est cette<br> + ample surface de terre et de mer où l’oeil, mieux +que partout<br> + ailleurs, peut embrasser le cercle de l’horizon terrestre, +l’<i>orbis<br> + terrarum</i> des anciens.</p> + +<p>Et Lamouroux nous dit:</p> + +<p>-- Nous arriverons à temps pour descendre les +châsses, car,<br> + messieurs, vous le savez, c’est nous, les Beaucairois, qui +avons,<br> + avant tous, le droit de tourner le treuil pour la descente +des<br> + Saintes.</p> + +<p>Ce propos se rapporte à l’usage que voici:</p> + +<p>Les reliques vénérées de Marie +Jacobé, de Marie Salomé, et de Sara<br> + leur servante sont renfermées, sous la voûte du +choeur et de<br> + l’abside, dans une chapelle haute, d’où, par un +orifice qui donne<br> + dans l’église, la veille de la fête et au +moyen<br> + d’un câble, on les descend lentement sur la foule +enthousiaste.</p> + +<p>Dès qu’on eut dételé, au milieu des +dunes couvertes d'arroches et de<br> + tamaris, qui entourent le bourg, nous courûmes à +l’église.</p> + +<p>"Éclaire-les, ces Saintes chéries!" criaient des +Montpelliéraines qui<br> + vendaient, devant la porte, des cierges, des bougies, des images +et<br> + des médailles.</p> + +<p>L’église était bondée de gens du +Languedoc, de femmes du pays<br> + d’Arles, d’infirmes, de bohémiennes, tous les +uns sur les autres. Ce<br> + sont d’ailleurs les bohémiens qui font brûler +les plus gros cierges,<br> + mais exclusivement à l’autel de Sara, qui, +d’après leur croyance,<br> + était de leur nation. C’est même aux +Saintes-Maries que ces nomades<br> + tiennent leurs assemblées annuelles, y faisant de loin en +loin<br> + l’élection de leur reine.</p> + +<p>Pour entrer ce fut difficile. Des commères de +Nîmes embéguinées de<br> + noir, qui traînaient avec elles leurs coussins (le coutil +pour<br> + coucher dans l’église, se disputaient les chaises +:</p> + +<p>"Je l’avais avant vous! -- Moi je l’avais +louée!" Un prêtre faisait<br> + baiser de bouche en bouche <i>le Saint Bras</i>; aux malades on +donnait<br> + des verres d’eau saumâtre, de l’eau du puits des +Saintes qui est au<br> + milieu de la nef et qui, à ce qu’on dit, ce +jour-là devient douce.<br> + Certains, pour s’en servir en guise de remède, +raclaient avec leurs<br> + ongles la poussière d’un marbre antique, sculpture +encastrée dans le<br> + mur, qui fut "l’oreiller des Saintes". Une odeur, une +touffeur de<br> + cierges brûlants, d’encens, +d’échauffé, de faguenas, vous suffoquait.<br> + Et chaque groupe, à pleine voix et pêle-mêle, +y chantait son<br> + cantique.</p> + +<p>Mais en l’air, quand apparurent les deux châsses en +forme d’arches,<br> + aïe! quels cris "Grandes Saintes Maries!" Et à +mesure que la corde se<br> + déroulait dans l’espace, les cris aigus, les spasmes +s’exaspéraient<br> + de plus belle. Les fronts, les bras levés, la foule +pantelante<br> + attendait un miracle... Oh! du fond de l’église, +soudain s’est<br> + élancée, comme si elle avait des ailes, une +superbe jeune fille,<br> + blonde, déchevelée; et frôlant de ses pieds +les têtes de la foule,<br> + elle vole, comme un spectre, au travers de la nef, vers les +châsses<br> + flottantes et crie: "O Grandes Saintes! Rendez-moi, par +pitié,<br> + l’amour de mon cadet! "</p> + +<p>Tous se levèrent. "C’est Alarde " criaient les +Beaucairois. "C’est<br> + sainte Madeleine qui vient visiter ses soeurs!" disaient +d’autres<br> + effarés... Et en somme nous pleurions tous.</p> + +<p>Pour finir, le lendemain, il y eut la procession sur le sable +de la<br> + plage, au mugissement, au souffle des ondes blanchissantes qui +s’y<br> + éclaboussaient. Au loin, sur la haute mer louvoyaient +deux ou trois<br> + navires qui avaient l’air en panne et les gens se +montraient une<br> + traînée resplendissante que le remous des vagues +prolongeait sur la<br> + mer: "C’est ce chemin, disait-on, que les Saintes Maries, +dans leur<br> + nacelle, tinrent pour aborder en Provence après la mort +de<br> + Notre-Seigneur". Sur le rivage vaste, au milieu de ces +visions<br> + qu’illuminait un soleil clair, il nous semblait vraiment +que nous<br> + étions en paradis.</p> + +<p>Alarde, la belle fille, un peu pâlie depuis la veille, +portait sur<br> + les épaules, avec d’autres Beaucairoises, la +"Nacelle des Saintes" et<br> + tous disaient: "Hélas ! c’est une pauvre folle que +son cadet a<br> + délaissée."</p> + +<p>Mais comme nous voulions aller voir Aigues-Mortes et +qu’était de<br> + partance un omnibus qui y passait, aussitôt que les +Saintes eurent<br> + (vers les quatre heures) remonté dans leur chapelle, nous +nous<br> + embarquâmes de suite avec un troupeau de commères +de Montpellier ou<br> + de Lunel, revendeuses et tripières à coiffes +bouillonnées, qui, dès<br> + qu’ou fut en route, se mirent à chanter derechef +à plein gosier:</p> + +<blockquote> +<p><i>Courons aux Saintes Maries<br> + Pour leur donner notre foi;<br> + Que nos coeurs se multiplient<br> + Pour Jésus et pour sa croix!</i></p> +</blockquote> + +<p>et cet autre cantique si répété pendant +la fête:</p> + +<blockquote> +<p><i>Désarmez le Christ, désarmez le Christ<br> + Par vos prières<br> + Désarmez le Christ, désarmez le Christ<br> + Et soyez au ciel nos bonnes mères!</i></p> +</blockquote> + +<p>-- C’est pourtant dame Roque, rien qu’elle et son +mari, qui le<br> + firent, ce joli chant, disait une poissarde en achevant ses<br> + victuailles, et toute cette nuit on ne chante plus que +ça.</p> + +<p>Les femmes de Provence ne savaient rien chanter que les +anciens<br> + cantiques de leur <i>Ame dévote</i> (1):</p> + +<blockquote> +<p><i>J’ai vu sous de sombres voiles<br> + Onze étoiles,<br> + La lune avec le soleil</i>.</p> +</blockquote> + +<p>-- Ah ! combien sont plus beaux nos chants de Montpellier!</p> + +<p>-- Et les langues d’aller. Nous passâmes sur un +banc le petit Rhône,<br> + à Sylve-Réal. Il y avait là un fort, un +joli petit fort, doré par le<br> + soleil et bâti par Vauban, que le Génie très +sottement a fait<br> + détruire depuis lors.</p> + +<p>Nous traversâmes le désert et la +<i>pinède</i> du Sauvage, et sur le soir<br> + enfin, du milieu des marais, nous vîmes émerger, +noirs et farouches<br> + dans la pourpre du couchant, les gigantesques tours, les +créneaux,<br> + les remparts de la ville d’Aigues-Mortes.</p> + +<p>-- N’importe! fit alors une des bonnes femmes, si, +pendant le voyage<br> + de l’omnibus aux Saintes il y avait à Montpellier +plus d’enterrements<br> + qu’il ne faut, les croque-morts, peut-être, seraient +embarrassés.</p> + +<p>-- Eh bien! on porterait à bras.</p> + +<p>-- Oh! je crois qu’ils en ont deux, de voitures pour les +morts...</p> + +<p>A ces mots, nous apercevant que l’horrible guimbarde, +aïe! était<br> + peinte en noir:</p> + +<p>-- Mais par hasard, demandâmes-nous, cet omnibus +serait...</p> + +<p>-- Le carrosse, messieurs, des pompes funèbres de +Montpellier.</p> + +<p>-- Sacré coquin de sort!</p> + +<p>Affolés, d’un coup de pied nous ouvrîmes la +portière, nous sautâmes<br> + sur la route, nous payâmes le conducteur et, ayant +secoué nos hardes<br> + au grand air, à pied et à notre aise nous +gagnâmes Aigues-Mortes.</p> + +<p>Une vraie ville forte de Syrie ou d’Égypte, cette +silencieuse cité<br> + des Ventres-Bleus (comme les gens d’Aigues—Mortes sont +dénommés<br> + quelquefois, par allusion aux fièvres endémiques +du pays), avec son<br> + quadrilatère de remparts formidables calcinés au +soleil, qu’on dirait<br> + de tantôt abandonné par saint Louis, avec sa tour +de Constance, où,<br> + sous Louis XIV, après les dragonnades, furent +emprisonnées quarante<br> + protestantes qui y restèrent oubliées dans une +horrible détention,<br> + jusqu’à la fin du règne, durant +peut-être quarante ans.</p> + +<p>(1) Titre d’un recueil de cantiques fort populaires +autrefois, oeuvre<br> + d'un prêtre de Provence.</p> + +<p>Un jour, longtemps après, avec deux belles dames du +monde protestant<br> + de Nîmes, nous retournions visiter la grosse tour +d'Aigues-Mortes, et<br> + en lisant les noms des malheureuses prisonnières, +gravés par<br> + elles-mêmes dans les pierres du donjon: "Poète, +nous dirent-elles,<br> + suffocantes d’émotion, ne vous étonnez pas de +nous voir pleurer<br> + ainsi: pour nous autres huguenotes, ces pauvres femmes, martyres +de<br> + leur foi, sont nos Saintes Maries! "</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XV</h2> + +<h3>JEAN ROUSSIÈRE</h3> + +<p>L’adroit laboureur. -- Le char de verdure. -- La +légende de saint<br> + Éloi -- L’air de <i>Magali</i>. -- La mort de mon +père. -- Les<br> + funérailles, -- Le deuil. -- Le partage.</p> + +<p>-- Bonjour, monsieur Frédéric.</p> + +<p>-- Ha! bonjour.</p> + +<p>-- Que m’a-t-on dit? que vous avez besoin d’un homme +à gages!</p> + +<p>-- Oui... D’où es-tu?</p> + +<p>-- De Villeneuve, le pays des "lézards", près +d’Avignon.</p> + +<p>-- Et que sais-tu faire?</p> + +<p>-- Un peu tout. J’ai été valet aux moulins +à huile, muletier,<br> + carrier, garçon de labour, meunier, tondeur, faucheur +lorsqu’il le<br> + faut, lutteur à l’occasion, émondeur de +peupliers, un métier élevé!<br> + et même cureur de puits, qui est le plus bas de tous.</p> + +<p>-- Et l’on t’appelle?</p> + +<p>-- Jean Roussière, et Rousseyron (et Seyron pour +abréger ).</p> + +<p>-- Combien veux-tu gagner? C’est pour mener les +bêtes.</p> + +<p>-- Dans les quinze louis.</p> + +<p>-- Je te donne cent écus.</p> + +<p>-- Va donc pour cent écus!</p> + +<p>Voilà comment je louai le laboureur Jean +Roussière, celui-là qui<br> + m’apprit l’air populaire de <i>Magali</i>: un luron +jovial et taillé en<br> + hercule, qui, la dernière année que je passai au +Mas, avec mon père<br> + aveugle, dans les longues veillées de notre solitude +savait me garder<br> + d'ennui, en bon vivant qu'il était.</p> + +<p>Fin laboureur, il avait toujours aux lèvres quelque +chanson joyeuse:</p> + +<p><i>"L'araire est composé -- de trente et une +pièces; -- celui qui<br> + l'inventa -- devait en savoir long! -- Pour sûr, c'est +quelque<br> + monsieur."</i></p> + +<p>Et naturellement adroit ou artiste, si l'on veut, quoi qu'il +fît,<br> + soit le comble d'une meule de paille ou une pile de fumier, +ou<br> + l'arrimage d'un chargement, il savait donner la ligne +harmonieuse ou,<br> + comme on dit, le galbe. Seulement, il avait le défaut de +son maître:<br> + il aimait quelque peu à dormir et à faire la +méridienne.</p> + +<p>Charmant causeur, du reste. Et il fallait l'entendre +lorsqu'il<br> + parlait du temps où, sur le chemin de halage, il +conduisait les<br> + grands chevaux qui remorquaient, attachées l'une à +l'autre, les<br> + gabares du Rhône, à Valence, à Lyon.</p> + +<p>-- Croyez-vous, disait-il, qu'à l'âge de vingt +ans, j'ai mené<br> + bravement le plus bel équipage des rivages du +Rhône? Un équipage de<br> + quatre-vingts étalons, couplés quatre par quatre, +qui traînaient six<br> + bateaux! Que c'était beau, pourtant, le matin, quand nous +partions,<br> + sur les digues du grand fleuve, et que, silencieuse, cette +flotte,<br> + lentement, remontait le cours de l'eau!</p> + +<p>Et Jean Roussière énumérait tous les +endroits des deux rives: les<br> + auberges, les hôtesses, les rivières, les +palées, les pavés et les<br> + gués, d'Arles au Revestidou, de la Coucourde à +l'Ermitage.</p> + +<p>Mais son bonheur, mais son triomphe, à notre brave +Rousseyron,<br> + c'était lors de la Saint-Éloi.</p> + +<p>-- A vos Maillanais, disait-il, s'ils ne l'ont pas vu encore, +nous<br> + montrerons comment on monte une petite mule.</p> + +<p>Saint-Éloi est, en Provence, la fête des +agriculteurs. Par toute la<br> + Provence, les curés, comme vous savez, ce jour-là, +bénissent les<br> + bêtes, ânes, mulets et chevaux, et les gens aux +bestiaux font goûter<br> + le pain bénit, cet excellent pain bénit, +parfumé avec l'anis et doré<br> + avec des oeufs, qu'on appelle <i>tortillades</i>. Mais chez +nous, ce<br> + jour-là, on fait courir la charrette, un chariot de +verdure attelé de<br> + quarante ou cinquante bêtes, caparaçonnées +comme au temps des<br> + tournois,<br> + harnachées de sous-barbes, de housses brodées, de +plumets, de miroirs<br> + et de lunes de laiton, et on met le fouet à l'encan, +c'est-à-dire<br> + qu'à l'enchère on met publiquement la charge de +Prieur:</p> + +<p>-- A trente francs le fouet! à cent francs! à +deux cents francs! Une<br> + fois, deux fois, trois fois!</p> + +<p>Au plus offrant échoit la royauté de la +fête. La <i>Charrette Ramée</i> va<br> + à la procession, avec la cavalcade de laboureurs +allègres qui<br> + marchent fièrement, chacun près de sa bête, +en faisant claquer son<br> + fouet. Sur la charrette, accompagnés d'un tambour et d'un +fifre, les<br> + Prieurs sont assis. Sur les mulets, les pères enfourchent +leurs<br> + petits qui s'accrochent heureux aux attelles des colliers. +Les<br> + colliers, à leur chaperon, ont tous une <i>tortillade</i> +(gâteau en forme<br> + de couronne) et un fanion en papier avec l'image de saint +Éloi. Et,<br> + porté sur les épaules des Prieurs de l'an +passé, le saint, en pleine<br> + gloire, tel qu'un évêque d'or, s'avance la crosse +à la main.</p> + +<p>Puis, la procession faite, la Charrette emportée par +les cinquante<br> + mulets ou mules, roule autour du village, dans un tourbillon, +avec<br> + les garçons de labour courant éperdument à +côté de leurs bêtes, tous<br> + en corps de chemise, le bonnet sur l'oreille, aux pieds les +souliers<br> + minces et la ceinture aux flancs.</p> + +<p>C'est là que Jean Roussière, montant, cette +année-là, notre mule<br> + "Falette" à la croupe d'amande, épata les +spectateurs. Preste comme<br> + un chat, il sautait sur la bête, descendait, remontait, +tantôt assis<br> + d'un seul côté, tantôt se tenant debout sur +la croupe de la mule et<br> + tantôt sur son dos faisant le pied de grue, l'arbre +fourchu ou la<br> + grenouille, en un mot la fantasia, comme les cavaliers +arabes.</p> + +<p>Le plus joli, c'est là que je voulais en venir, fut au +repas de<br> + Saint-Éloi (car, après la charrette, les Prieurs +paient le festin).<br> + Lorsqu'on eut mangé et bu et que le ventre plein, chaque +convive dit<br> + la sienne, Roussière se leva et fit à la +tablée:</p> + +<p>-- Camarades! vous voilà tout un peuple de +<i>pieds-poudreux</i> et de<br> + bélîtres, qui faites la Saint-Éloi depuis +mille ans peut-être et vous<br> + ne connaissez pas, j'en suis à peu près sûr, +l'histoire de votre<br> + grand patron.</p> + +<p>-- Non, dirent les convives... N'était-il pas +maréchal?</p> + +<p>-- Si, mais je vais vous conter comment il se convertit.</p> + +<p>Et tout en trempant dans son verre, plein de vin de Tavel, +la<br> + <i>tortillade</i> fine qu'il croquait à mesure, mon +laboureur commença:</p> + +<p>"Notre Seigneur Dieu le père, un jour, en paradis, +était tout<br> + soucieux. L'enfant Jésus lui dit:</p> + +<p>-- Qu'avez-vous? père.</p> + +<p>-- J'ai, répondit Dieu, un souci qui me tarabuste... +Tiens, regarde<br> + là-bas.</p> + +<p>-- Où? dit Jésus.</p> + +<p>-- Par là-bas, dans le Limousin, droit de mon doigt: tu +vois bien,<br> + dans ce village, vers le faubourg, une boutique de +maréchal ferrant,<br> + une belle grande boutique?</p> + +<p>-- Je vois, je vois.</p> + +<p>-- Eh bien! mon fils, là est un homme que j'aurais +voulu sauver: on<br> + l'appelle maître Éloi. C'est un gaillard solide, +observateur fidèle<br> + de mes commandements, charitable au pauvre monde, serviable +à<br> + n'importe qui, d'un bon compte avec la pratique, et martelant +du<br> + matin au soir sans mal parler ni blasphémer... Oui, il me +semble<br> + digne de devenir un rand saint.</p> + +<p>-- Et qui empêche? dit Jésus.</p> + +<p>-- Son orgueil, mon enfant. Parce qu'il est bon ouvrier, +ouvrier de<br> + premier ordre, Éloi croit que sur terre nul n'est +au-dessus de lui,<br> + et présomption est perdition.</p> + +<p>-- Seigneur Père, fit Jésus, si vous me vouliez +permettre de<br> + descendre sur la terre, j'essaierais de le convertir.</p> + +<p>-- Va, mon cher fils.</p> + +<p>Et le bon Jésus descendit. Vêtu en apprenti, son +baluchon derrière le<br> + dos, le divin ouvrier arrive droit dans la rue où +demeurait Éloi. Sur<br> + la porte d'Éloi, selon l'usage était l'enseigne, +et l'enseigne<br> + portait: <i>Éloi le maréchal, maître sur +tous les maîtres, en deux<br> + chaudes forge un fer.</i></p> + +<p>Le petit apprenti met donc le pied sur le seuil et, +ôtant son<br> + chapeau:</p> + +<p>-- Dieu vous donne le bonjour, maître, et à la +compagnie: si vous<br> + aviez besoin d'un peu d'aide?</p> + +<p>-- Pas pour le moment, répond Éloi.</p> + +<p>-- Adieu donc, maître: ce sera pour une autre fois.</p> + +<p>Et Jésus, le bon Jésus, continue son chemin. Il +y avait, dans la rue,<br> + un groupe d'hommes qui causaient et Jésus dit en +passant:</p> + +<p>-- Je n'aurais pas cru que dans une boutique telle, où +il doit y<br> + avoir, ce semble, tant d'ouvrage, on me refusât le +travail.</p> + +<p>-- Attends un peu, mignon, lui fait un des voisins. Comment +as-tu<br> + salué en entrant chez maître Éloi?</p> + +<p>-- J'ai dit comme l'on dit: "Dieu vous donne le bonjour, +maître, et à<br> + la compagnie!"</p> + +<p>-- Ha! ce n'est pas ainsi qu'il fallait dire... Il fallait +l'appeler<br> + <i>maître sur tous les maîtres</i>... Tiens, regarde +l'écriteau.</p> + +<p>-- C'est vrai, dit Jésus, je vais essayer de +nouveau.</p> + +<p>Et de ce pas il retourne à la boutique.</p> + +<p>-- Dieu vous le donne bon, maître sur tous les +maîtres! N'auriez-vous<br> + pas besoin d'ouvrier?</p> + +<p>-- Entre, entre, répond Éloi, j'ai pensé +depuis tantôt que nous<br> + t'occuperions aussi... Mais écoute ceci pour une bonne +fois: quand tu<br> + me salueras, tu dois m'appeler <i>maître</i>, vois-tu? +<i>sur tous les<br> + maîtres</i>, car ce n'est pas pour me vanter, mais +d'hommes comme moi,<br> + qui forgent un fer en deux chaudes, le Limousin n'en a pas +deux!</p> + +<p>-- Oh! repliqua l'apprenti, dans notre pays, à nous, +nous forgeons ça<br> + en une chaude!</p> + +<p>-- Rien que dans une chaude? Tais-toi donc, va, gamin, car +cela n'est<br> + pas possible...</p> + +<p>-- Eh bien! vous allez voir, maître sur tous les +maîtres!</p> + +<p>Jésus prend un morceau de fer, le jette dans la forge, +souffle,<br> + attise le feu; et quand le fer est rouge, rouge et incandescent, +il<br> + va le prendre avec la main.</p> + +<p>-- Aïe! mon pauvre nigaud! le premier compagnon lui crie, +tu vas te<br> + roussir les doigts!</p> + +<p>-- N'ayez pas peur, répond Jésus, grâce +à Dieu, dans notre pays, nous<br> + n'avons pas besoin de tenailles. Et le petit ouvrier saisit avec +la<br> + main le fer rougi à blanc, le porte sur l'enclume et avec +son<br> + martelet, pif! paf! patati! patata! en un clin d'oeil +l'étire,<br> + l'aplatit, l'arrondit et l'étampe si bien qu'on le dirait +moulé.</p> + +<p>-- Oh! moi aussi, fit maître Éloi, si je voulais +bien.</p> + +<p>Il prend donc un morceau de fer, le jette dans la forge, +souffle,<br> + attise le feu; et quand le fer est rouge, il vient pour le +saisir<br> + comme son apprenti et l'apporter à l'enclume... Mais il +se brûle les<br> + doigts: il a beau se hâter, beau faire son dur à +cuire, il lui faut<br> + lâcher prise pour courir aux tenailles. Le fer de cheval +cependant<br> + froidit... Et allons, pif! et paf! quelques étincelles +jaillissent...<br> + Ah! pauvre maître Éloi! il eut beau frapper, se +mettre tout en nage,<br> + il ne put parvenir à l'achever dans une chaude.</p> + +<p>-- Mais chut! fit l'apprenti, il m'a semblé ouïr +le galop d'un<br> + cheval...</p> + +<p>Maître Éloi aussitôt se carre sur la porte +et voit un cavalier, un<br> + superbe cavalier qui s'arrête devant la boutique. Or +c'était saint<br> + Martin.</p> + +<p>-- Je viens de loin, dit celui-ci, mon cheval a perdu une +couple de<br> + fers et il me tardait fort de trouver un maréchal.</p> + +<p>Maître Éloi se rengorge, et lui parle en ces +termes:</p> + +<p>-- Seigneur, en vérité, vous ne pouviez mieux +rencontrer. Vous êtes<br> + chez le premier forgeron de Limousin, de Limousin et de France, +qui<br> + peut se dire maître au-dessus de tous les maîtres et +qui forge un fer<br> + en deux chaudes... Petit, va tenir le pied.</p> + +<p>-- Tenir le pied! répartit Jésus. Nous trouvons, +dans notre pays, que<br> + ce n'est pas nécessaire.</p> + +<p>-- Par exemple! s'écria le maître +maréchal, celle-là est par trop<br> + drôle: et comment peut-on ferrer, chez toi, sans tenir le +pied?</p> + +<p>-- Mais rien de si facile, mon Dieu! vous allez le voir.</p> + +<p>Et voilà le petit qui saisit le boutoir, s'approche du +cheval et,<br> + crac! lui coupe le pied. Il apporte le pied dans la boutique, +le<br> + serre dans l'étau, lui cure bien la corne, y applique le +fer neuf<br> + qu'il venait d'étamper, avec le brochoir y plante les +clous; puis,<br> + desserrant l'étau, retourne le pied au cheval, y crache +dessus,<br> + l'adapte; et n'ayant fait que dire avec un signe de croix: "Mon +Dieu!<br> + que le sang se caille", le pied se trouve arrangé, et +ferré et<br> + solide, comme on n'avait jamais vu, comme on ne verra plus +jamais.</p> + +<p>Le premier compagnon ouvrait des yeux comme des paumes, et +maître<br> + Éloi, collègues, commençait à +suer.</p> + +<p>-- Ho! dit-il enfin, pardi! en faisant comme ça, je +ferrai tout aussi<br> + bien.</p> + +<p>Éloi se met à l'oeuvre: le boutoir à la +main, il s'approche du cheval<br> + et, crac, lui coupe le pied. Il l'apporte dans la boutique, le +serre<br> + dans l'étau et le ferre à son aise comme avait +fait le petit. Puis,<br> + c'est ici le hic! il faut le remettre en place! Il s'avance +près du<br> + cheval, crache sur le sabot, l'applique de son mieux au boulet +de la<br> + jambe... Hélas! l'onguent ne colle pas: le sang ruisselle +et le pied<br> + tombe.</p> + +<p>Alors l'âme hautaine de maître Éloi +s'illumina: et, pour se<br> + prosterner aux pieds de l'apprenti, il rentra dans la boutique. +Mais<br> + le petit avait disparu et aussi le cheval avec le cavalier. +Les<br> + larmes débondèrent des yeux de maître +Éloi; il reconnut qu'il avait<br> + un maître au-dessus de lui, pauvre homme! et au-dessus de +tout, et il<br> + quitta son tablier et laissa sa boutique et il partit de +là pour<br> + aller dans le monde annoncer la parole de notre Seigneur +Jésus."</p> + +<p>Ah! il y en eut un, de battement de mains, pour saint +Éloi et Jean<br> + Roussière! Baste! voici pourquoi je me suis fait un +devoir de<br> + rappeler ce brave Jean dans ce livre de <i>Mémoires</i>. +C'est lui qui<br> + m'avait chanté, mais sur d'autres paroles que je vais +dire tout à<br> + l'heure, l'air populaire sur lequel je mis l'aubade de +<i>Magali</i>, air<br> + si mélodieux, si agréable et si caressant, que +beaucoup ont regretté<br> + de ne plus le retrouver dans la <i>Mireille</i> de Gounod.</p> + +<p>Ce que c'est que l'heur des choses! La seule personne au monde +à<br> + laquelle, dans ma vie, j'ai entendu chanter l'air populaire +en<br> + question, ç'a été Jean Roussière, +qui était apparemment le dernier<br> + qui l'eût retenu; et il fallut qu'il vint, par hasard, me +le chanter,<br> + à l'heure où je cherchais la note +provençale de ma chanson d'amour,<br> + pour que je l'aie recueilli, juste au moment où il +allait, comme tant<br> + d'autres choses, se perdre dans l'oubli.</p> + +<p>Voici donc la chanson, ou plutôt le duo, qui me donna le +rythme de<br> + l'air de <i>Magali</i>:</p> + +<blockquote> +<p><i>-- Bonjour, gai rossignol sauvage,<br> + Puisqu'en Provence te voilà!<br> + Tu aurais pu prendre dommage<br> + Dans le combat de Gibraltar:<br> + Mais puisqu'enfin je t'ai ouï,<br> + Ton doux ramage.<br> + Mais puisqu'enfin je t'ai ouï,<br> + M'a réjoui.</i></p> + +<p><i>Vous avez bonne souvenance,<br> + Monsieur, pour ne pas m'oublier;<br> + Vous aurez donc ma préférence,<br> + Ici je passerai l'été,<br> + Je répondrai à votre amour<br> + Par mon ramage<br> + Et je vais chanter nuit et jour<br> + Aux alentours.</i></p> + +<p><i>-- Je te donne la jouissance,<br> + L'avantage de mon jardin;<br> + Au jardinier je fais défense<br> + De te donner aucun chagrin,<br> + Tu pourras y cacher ton nid<br> + Dans le feuillage<br> + Et tu te trouveras fourni<br> + Pour tes petits.</i></p> + +<p><i>-- Je le connais à votre mine,<br> + Monsieur, vous aimez les oiseaux;<br> + J'inviterai la cardeline.<br> + Pour vous chanter des airs nouveaux<br> + La cardeline a un beau chant,<br> + Quand elle est seule;<br> + Elle a des airs sur le plain-chant<br> + Qui sont charmants.</i></p> + +<p><i>Jusque vers le mois de septembre<br> + Nous serons toujours vos voisins.<br> + Vous aurez la joie de m'entendre<br> + Autant le soir que le matin.<br> + Mais lorsqu'il faudra s'envoler<br> + Quelle tristesse!<br> + Tout le bocage aura le deuil<br> + Du rossignol.</i></p> + +<p><i>-- Monsieur, nous voici de partance;<br> + Hélas! c'est là notre destin.<br> + Lorsqu'il faut quitter la Provence,<br> + Certes, ce n'est pas sans chagrin.<br> + Il nous faut aller hiverner<br> + Dedans les Indes;<br> + Les hirondelles, elles aussi,<br> + Partent aussi.</i></p> + +<p><i>-- Ne passez pas vers l'Amérique.<br> + Car vous pourriez avoir du plomb<br> + Du côté de la Martinique<br> + On tire des coups de canon.<br> + Depuis longtemps est assiégé<br> + Le roi d'Espagne:<br> + De crainte d'y être arrêtés,<br> + Au loin passez.</i></p> +</blockquote> + +<p>Oeuvre de quelque illettré contemporain de l'Empire et, +à coup sûr,<br> + indigène de la rive du Rhône, ces couplets +naïfs ont du moins le<br> + mérite d'avoir conservé l'air que <i>Magali</i> a +fait connaître. Quant au<br> + thème mis en vogue par l'aubade de <i>Mireille</i>, les +métamorphoses de<br> + l'amour, nous le prîmes expressément dans un chant +populaire qui<br> + commençait comme suit:</p> + +<blockquote> +<p><i>--Marguerite, ma mie,<br> + Marguerite, mes amours,<br> + Ceci, sont les aubades<br> + Qu'on va jouer pour vous.<br> + -- Nargue de tes aubades<br> + Comme de tes violons:<br> + Je vais dans la mer blanche<br> + Pour me rendre poisson.</i></p> +</blockquote> + +<p>Enfin, le nom de Magali, abréviation de Marguerite, je +l'entendis un<br> + jour que je revenais de Saint-Remy. Une jeune bergère +gardait<br> + quelques brebis le long de la Grande Roubine. -- "O Magali! tu +ne<br> + viens pas encore?" lui cria un garçonnet qui passait au +chemin; et<br> + tant me parut joli ce nom limpide que je chantai +sur-le-champ:</p> + +<blockquote> +<p><i>O Magali, ma tant aimée,<br> + Mets ta tête à la fenêtre.<br> + Écoute un peu cette aubade<br> + De tambourins et de violons:<br> + Le ciel est là-haut plein d'étoiles,<br> + Le vent est tombé...<br> + Mais les étoiles pâliront<br> + En te voyant.</i></p> +</blockquote> + +<p>C'est quelque temps après que, première +brouée de ma claire jeunesse,<br> + j'eus la douleur de perdre mon père. Aux dernières +Calendes (1), --<br> + lui que la fête de Noël emplissait toujours de joie, +maintenant<br> + devenu aveugle, nous l'avions vu d'une tristesse qui nous fit +mal<br> + augurer. C'est en vain que, sur la table et sur la nappe +blanche,<br> + luisaient, comme d'usage, les chandelles sacrées; en +vain, je lui<br> + avais offert le verre de vin cuit pour entendre de sa bouche +le<br> + sacramentel: "Allégresse!" En tâtonnant, +hélas! avec ses grands bras<br> + maigres, il s'était assis sans mot dire. Ma mère +eut beau lui<br> + présenter, un après l'autre, les mets de +Noël: le plat d'escargots,<br> + le poisson du Martigue, le nougat d'amandes, la galette à +l'huile. Le<br> + pauvre vieux, pensif, avait soupé dans le silence. Une +ombre<br> + avant-courrière de la mort était sur lui. Ayant +totalement perdu la<br> + vue, il dit:</p> + +<p>-- L'an passé, à la Noël, je voyais encore +un peu le mignon des<br> + chandelles; mais cette année, rien, rien! Soutenez-moi, +ô sainte<br> + Vierge!</p> + +<p>(1) Nom de la Noël, en Provence.</p> + +<p>A l'entrée de septembre de 1855, il s'éteignit +dans le Seigneur, et,<br> + lorsqu'il eut reçu les derniers sacrements avec la +candeur, la foi,<br> + la bonne foi des âmes simples, et que, toute la famille, +nous<br> + pleurions autour du lit:</p> + +<p>-- Mes enfants, nous dit-il, allons! moi je m'en vais... et +à Dieu je<br> + rends grâce pour tout ce que je lui dois: ma longue vie et +mon<br> + bonheur, qui a été béni.</p> + +<p>Ensuite, il m'appela et me dit:</p> + +<p>-- Frédéric, quel temps fait-il?</p> + +<p>-- Il pleut, mon père, répondis-je.</p> + +<p>-- Eh bien! dit-il, s'il pleut, il fait beau temps pour +les<br> + semailles.</p> + +<p>Et il rendit son âme à Dieu. Ah! quel moment! On +releva sur sa tête<br> + le drap. Près du lit, ce grand lit où, dans +l'alcôve blanche, j'étais<br> + né en pleine lumière, on alluma un cierge +pâle. On ferma à demi les<br> + volets de la chambre. On manda aux laboureurs de dételer +tout de<br> + suite. La servante, à la cuisine, renversa sur la gueule +les<br> + chaudrons de l'étagère. Autour des cendres du +foyer, qu'on éteignit,<br> + toute la maisonnée, silencieusement, nous nous +assîmes en cercle. Ma<br> + mère au coin de la grande cheminée, et, selon la +coutume des veuves<br> + de Provence, elle avait, en signe de deuil, mis sur la +tête un fichu<br> + blanc; et toute la journée, les voisins, les voisines, +les parents,<br> + les amis vinrent nous apporter le salut de condoléance en +disant,<br> + l'un après l'autre:</p> + +<p>-- Que Notre Seigneur vous conserve!</p> + +<p>Et, longuement, pieusement eurent lieu les complaintes en +l'honneur<br> + du "pauvre maître".</p> + +<p>Le lendemain, tout Maillane assistait aux funérailles. +En priant Dieu<br> + pour lui, les pauvres ajoutaient:</p> + +<p>-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges +puissent-ils<br> + l'accompagner au ciel!</p> + +<p>Derrière le cercueil, porté à bras avec +des serviettes, et le<br> + couvercle enlevé pour qu'une dernière fois les +gens vissent le<br> + défunt, les mains croisées, dans son blanc suaire, +-- Jean Roussière<br> + portait le cierge mortuaire qui avait veillé son +maître.</p> + +<p>Et moi, pendant que les glas sonnaient dans le lointain, +j'allai<br> + verser mes larmes, tout seul, au milieu des champs, car l'arbre +de la<br> + maison était tombé. Le Mas du Juge, le Mas de mon +enfance, comme s'il<br> + eût perdu son ombre haute, maintenant, à mes yeux +était désolé et<br> + vaste. L'ancien de la famille, maître François mon +père, avait été le<br> + dernier des patriarches de Provence, conservateur fidèle +des<br> + traditions et des coutumes, et le dernier, du moins pour moi, +de<br> + cette génération austère, religieuse, +humble, disciplinée, qui avait<br> + patiemment traversé les misères et les affres de +la Révolution et<br> + fourni à la France les désintéressés +de ses grands holocaustes et les<br> + infatigables de ses grandes armées.</p> + +<p>Une semaine après, au retour du <i>service</i>, le +partage se fit. Les<br> + denrées et les feurres, bêtes de trait, brebis, +oiseaux de<br> + basse-cour, tout cela fut loti. Le mobilier, nos chers vieux +meubles,<br> + les grands lits à quenouilles, le pétrin à +ferrures, le coffre du<br> + blutoir, les armoires cirées, la huche au pain +sculptée, la table, le<br> + verrier, que, depuis ma naissance, j'avais vus à demeure +autour de<br> + ces murailles; les douzaines d'assiettes, la faïence +fleurie, qui<br> + n'avait jamais quitté les étagères du +dressoir; les draps de chanvre,<br> + que ma mère de sa main avait filés; +l'équipage agricole, les<br> + charrettes, les charrues, les harnais, les outils, ustensiles +et<br> + objets divers, de toute sorte et de tout genre: tout cela +déplacé,<br> + transporté au dehors dans l'aire de la ferme, il fallut +le voir<br> + diviser, en trois parts, à dire d'expert.</p> + +<p>Les domestiques, les serviteurs à l'année ou au +mois, l'un après<br> + l'autre, s'en allèrent. Et au Mas paternel, qui +n'était pas dans mon<br> + lot, il fallut dire adieu. Une après-midi, avec ma +mère, avec le<br> + chien, -- et Jean Roussière, qui sur le camion, charriait +notre part,<br> + -- nous vînmes, le coeur gros, habiter désormais la +maison de<br> + Maillane qui, en partage, m'était échue. Et +maintenant, ami lecteur,<br> + tu peux comprendre la nostalgie de ce vers de +<i>Mireille</i>:</p> + +<p><i>Comme au Mas, comme au temps de mon père, +hélas! hélas!</i></p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XVI</h2> + +<h3>MIREILLE</h3> + +<p>Adolphe Dumas à Maillane. -- Sa soeur Laure. -- Mon +premier voyage à<br> + Paris. Lecture de <i>Mireille</i> en manuscrit. -- La lettre de +Dumas à la<br> + <i>Gazette de France</i>. -- Ma présentation à +Lamartine. -- Le<br> + quarantaine "Entretien de littérature". -- Ma mère +et l'étoile.</p> + +<p>L'année suivante (1856) lors de la Sainte-Agathe, +fête votive de<br> + Maillane, je reçus la visite d'un poète de Paris +que le hasard (ou,<br> + plutôt, la bonne étoile des félibres) amena, +à son heure, dans la<br> + maison de ma mère. C'était Adolphe Dumas: une +belle figure d'homme de<br> + cinquante ans, d'une pâleur ascétique, cheveux +longs et<br> + blanchissants, moustache brune avec barbiche, des yeux noirs +pleins<br> + de flamme et, pour accompagner une voix retentissante, la +main<br> + toujours en l'air dans un geste superbe. D'une taille +élevée, mais<br> + boiteux et traînant une jambe percluse, lorsqu'il +marchait, on aurait<br> + dit un cyprès de Provence agité par le vent.</p> + +<p>-- C'est donc vous, monsieur Mistral, qui faites des vers +provençaux?<br> + me dit-il tout d'abord et d'un ton goguenard, en me tendant la +main.</p> + +<p>-- Oui, c'est moi, répondis-je, à vous servir, +monsieur!</p> + +<p>-- Certainement, j'espère que vous pourrez me servir. +Le ministre,<br> + celui de l'Instruction publique, M. Fortoul, de Digne, m'a +donné la<br> + mission de venir ramasser les chants populaires de Provence, +comme<br> + <i>le Mousse de Marseille, la Belle de Margoton, les Noces +du<br> + Papillon</i>, et, si vous en saviez quelqu'un, je suis ici pour +les<br> + recueillir.</p> + +<p>Et, en causant à ce propos, je lui chantai ma foi, +l'aubade de<br> + <i>Magali</i>, toute fraîche arrangée pour le +poème de <i>Mireille</i>.</p> + +<p>Mon Adolphe Dumas, enlevé,épaté, +s'écria:</p> + +<p>-- Mais où donc avez-vous pêché cette +perle?</p> + +<p>-- Elle fait partie, lui dis-je, d'un roman provençal +(ou, plutôt,<br> + d'un poème provençal en douze chants) que je suis +en train d'affiner.</p> + +<p>-- Oh! ces bons Provençaux! Vous voilà bien +toujours les mêmes,<br> + obstinés à garder votre langue en haillons, comme +les ânes qui<br> + s'entêtent à longer le bord des routes pour y +brouter quelque<br> + chardon... C'est en français, mon cher ami, c'est dans la +langue de<br> + Paris que nous devons aujourd'hui, si nous voulons être +entendus,<br> + chanter notre Provence. Tenez! écoutez ceci:</p> + +<blockquote> +<p><i>J'ai revu sur son roc, vieille, nue, appauvrie,<br> + La maison des parents, la première patrie,<br> + L'ombre du vieux mûrier, le banc de pierre +étroit.<br> + Le nid que l'hirondelle avait au bord du toit,<br> + Et la treille, à présent sur les murs +égarée,<br> + Qui regrette son maître et retombe +éplorée;<br> + Et, dans l'herbe et l'oubli qui poussent sur le seuil,<br> + J'ai fait pieusement agenouiller l'orgueil,<br> + J'ai rouvert la fenêtre où me vint la +lumière,<br> + Et j'ai rempli de chants la couche de ma mère.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais allons, dites-moi, puisque poème il y a, dites-moi +quelque chose<br> + de votre poème provençal.</p> + +<p>Et je lui lus alors un morceau de <i>Mireille</i>, je ne me +souviens plus<br> + lequel.</p> + +<p>-- Ah! si vous parlez comme cela, met fit Dumas après +ma lecture, je<br> + vous tire mon chapeau, et je salue la source d'une poésie +neuve,<br> + d'une poésie indigène dont personne ne se doutait. +Cela m'apprend, à<br> + moi, qui, depuis trente ans, ai quitté la Provence et qui +croyais sa<br> + langue morte, cela m'apprend, cela me prouve qu'en dessous de +ce<br> + <i>patois</i> usité chez les farauds, les demi-bourgeois +et les demi-dames<br> + existe une seconde langue, celle de Dante et de +Pétrarque. Mais<br> + suivez bien leur méthode, qui n'a pas consisté, +comme certains le<br> + croient, à employer tels quels, ni à fondre en +macédoine les<br> + dialectes de Florence, de Bologne ou de Milan. Eux ont +ramassé<br> + l'huile et en ont fait la langue qu'ils rendirent parfaite en +la<br> + généralisant. Tout ce qui a +précédé les écrivains latins du +grand<br> + siècle d'Auguste, à l'exception de Térence, +c'est le "Fumier<br> + d'Ennius". Du parler populaire ne prenez que la paille blanche +avec<br> + le grain qui peut s'y trouver. Je suis persuadé qu'avec +le goût, la<br> + sève de votre juvénile ardeur, vous êtes +fait pour réussir. Et je<br> + vois déjà poindre la renaissance d'une langue +provignée du latin, et<br> + jolie et sonore comme le meilleur italien.</p> + +<p>L'histoire d'Adolphe Dumas était un vrai conte de +fées. Enfant du<br> + peuple, ses parents tenaient une petite auberge entre Orgon +et<br> + Cabane, à la Pierre-Plantée. Et Dumas avait une +soeur appelée Laure,<br> + belle comme le jour et innocente comme l'eau qui naît: et +voici que<br> + sur la route passèrent une fois des comédiens +ambulants qui, dans la<br> + petite auberge, donnèrent, à la veillée, +une représentation. L'un<br> + d'eux y jouait un rôle de prince. Les oripeaux de son +costume qui<br> + scintillait sous les falots lui donnaient sur les +tréteaux<br> + l'apparence d'un fils de roi, si bien que la pauvre Laure, +naïve,<br> + hélas! comme pas une, se laissa, à ce que +racontent les vieillards de<br> + la contrée, enjôler et enlever par ce prince de +grand chemin. Elle<br> + partit avec la troupe, débarqua à Marseille, et +ayant reconnu bientôt<br> + son erreur folle, et n'osant plus rentrer chez elle, elle prit +à tout<br> + hasard la diligence de Paris, où elle arriva un matin par +une pluie<br> + battante. Et la voilà sur le pavé, seule et +dénuée de tout. Un<br> + monsieur qui passait en landau, et qui vit tout en larmes la +jeune<br> + Provençale, fit arrêter sa voiture et lui dit:</p> + +<p>-- Belle enfant, mais qu'avez-vous à tant pleurer?</p> + +<p>Laure naïvement conta son équipée. Le +monsieur, qui était riche, ému,<br> + épris soudain, la fit monter dans sa voiture, la +conduisit dans un<br> + couvent, lui fit donner une éducation soignée et +l'épousa ensuite.<br> + Mais la belle épousée, qui avait le coeur noble, +n'oublia pas ses<br> + parents. Elle fit venir à Paris son petit frère +Adolphe, lui fit<br> + faire ses études, et voilà comment Dumas Adolphe, +déjà poète de<br> + nature et de nature enthousiaste, se trouva un jour +mêlé au mouvement<br> + littéraire de 1830. Vers de toute façon, drames, +comédies, poèmes,<br> + jaillirent, coup sur coup, de son cerveau bouillonnant: <i>la +Cité des<br> + hommes, la Mort de Faust et de Don Juan, le Camp des +Croisés,<br> + Provence, Mademoiselle de la Vallière, l'École des +Familles, les<br> + Servitudes volontaires</i>, etc. Mais vous savez, dans les +batailles,<br> + bien qu'on y fasse son devoir, tout le monde n'est pas +porté pour la<br> + Légion d'honneur; et malgré sa valeur et des +succès relatifs dans le<br> + théâtres de Paris, le poète Dumas, comme +notre Tambour d'Arcole,<br> + était resté simple soldat, ce qui lui faisait dire +plus tard en<br> + provençal:</p> + +<p><i>A quarante ans passés, quand tout le monde +pêche -- dans la soupe<br> + des gueux on y trempe son pain, -- Nous devons être +heureux d'avoir<br> + -- L'âme en repos, le coeur net et la main lavée. +-- Et qu'a-t-il?<br> + dira-t-on. -- Il a la tête haute. -- Que fait-il? Il fait +son<br> + devoir.</i></p> + +<p>Seulement, s'il n'était pas devenu capitaine, il avait +conquis<br> + l'estime de ses plus fiers compagnons d'armes; et Hugo, +Lamartine,<br> + Béranger, de Vigny, le grand Dumas, Jules Janin, Mignet, +Barbey<br> + d'Aurevilly, étaient de ses amis.</p> + +<p>Adolphe Dumas, avec son tempérament ardent, avec on +expérience de<br> + vieux lutteur parisien et tous ses souvenirs d'enfant de la +Durance,<br> + arrivait donc à point nommé pour donner au +Félibrige le billet de<br> + passage entre Avignon et Paris.</p> + +<p>Mon poème provençal étant terminé +enfin, mais non imprimé encore, un<br> + jeune Marseillais qui fréquentait Font-Ségugne, +mon ami Ludovic<br> + Segré, me dit, un jour:</p> + +<p>-- Je vais à Paris... Veux-tu venir avec moi?</p> + +<p>J'acceptai l'invitation, et c'est ainsi qu'à +l'improviste, et pour la<br> + première fois, je fis le voyage de Paris, où je +passai une semaine.<br> + J'avais, bien entendu, porté mon manuscrit, et, quand +nous eûmes<br> + quelques jours couru et admiré, de Notre-Dame au Louvre, +de la place<br> + Vendôme au grand Arc de Triomphe, nous vînmes, comme +de juste, saluer<br> + le bon Dumas.</p> + +<p>-- Eh bien! cette <i>Mireille</i>, me fit-il, est-elle +achevée?</p> + +<p>-- Elle est achevée, lui dis-je, et la voici... en +manuscrit.</p> + +<p>-- Voyons donc; puisque nous y sommes, vous allez m'en lire un +chant.</p> + +<p>Et quand j'eus lu le premier chant:</p> + +<p>-- Continuez, me dit Dumas.</p> + +<p>Et je lus le second, puis le troisième, puis le +quatrième.</p> + +<p>-- C'est assez pour aujourd'hui, me dit l'excellent homme. +Venez<br> + demain à la même heure, nous continuerons la +lecture; mais je puis,<br> + dès maintenant, vous assurer que, si votre oeuvre s'en va +toujours<br> + avec ce souffle, vous pourriez gagner une palme plus blle que +vous ne<br> + pensez.</p> + +<p>Je retournai, le lendemain, en lire encore quatre chants, et +le<br> + surlendemain, nous achevâmes le poème.</p> + +<p>Le même jour (26 août 1856), Adolphe Dumas adressa +au directeur de la<br> + <i>Gazette de France</i> la lettre que voici:</p> + +<p>"<i>La Gazette du Midi</i> a déjà fait +connaître à la <i>Gazette de France</i><br> + l'arrivée du jeune Mistral, le grand poète de la +Provence. Qu'est-ce<br> + que Mistral? On n'en sait rien. On me le demande et je crains +de<br> + répondre des paroles qu'on ne croira pas, tant elles +sont<br> + inattendues, dans ce moment de poésie d'imitation qui +fait croire à<br> + la mort de la poésie et des poètes.</p> + +<p>"L'Académie française viendra dans dix ans +consacrer une gloire de<br> + plus, quand tout le monde l'aura faite. L'horloge de l'Institut +a<br> + souvent de ces retards d'une heure avec les siècles; mais +je veux<br> + être le premier qui aura découvert ce qu'on peut +appeler,<br> + aujourd'hui, le Virgile de la Provence, le pâtre de +Mantoue arrivant<br> + à Rome avec des chants dignes de Gallus et des +Scipion...</p> + +<p>"On a souvent demandé, pour notre beau pays du Midi, +deux fois<br> + romain, romain latin et romain catholique, le poème de sa +langue<br> + éternelle, de ses croyances saintes et de ses moeurs +pures. J'ai le<br> + poème dans les mains, il a douze chants. Il est +signé Frédéric<br> + Mistral, du village de Maillane, et je le contresigne de ma +parole<br> + d'honneur, que je n'ai jamais engagée à faux, et +de ma<br> + responsabilité, qui n'a que l'ambition d'être +juste."</p> + +<p>Cette lettre ébouriffante fut accueillie par des lazzi: +"Allons,<br> + disaient certains journaux, le mistral s'est incarné, +paraît-il, dans<br> + un poème. Nous verrons si ce sera autre chose que du +vent."</p> + +<p>Mais Dumas, lui, content de l'effet de sa bombe, me dit en me +serrant<br> + la main:</p> + +<p>-- Maintenant, cher ami, retournez à Avignon pour +imprimer votre<br> + <i>Mireille</i>. Nous avons, en plein Paris, lancé le but +au caniveau, et<br> + laissons courir la critique: il faudra bien qu'elle y ajoute +les<br> + boules de son jeu, toutes, l'une après l'autre.</p> + +<p>Avant mon départ, mon dévoué compatriote +voulut bien me présenter à<br> + Lamartine, son ami, et voici comment le grand homme raconta +cette<br> + visite dans son <i>Cours familiers de Littérature</i> +(quarantième<br> + entretien, 1859):</p> + +<p>"Au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un +beau et<br> + modeste jeune homme, vêtu avec un sobre +élégance, comme l'amant de<br> + Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa +lisse<br> + chevelure dans les rues d'Avignon. C'était +Frédéric Mistral, le jeune<br> + poète villageois, destiné à devenir, comme +Burns le laboureur<br> + écossais, l'Homère de la Provence.</p> + +<p>"Sa physionomie simple, modeste et douce, n'avait rien de +cette<br> + tension orgueilleuse des traits ou de cette évaporation +des yeux qui<br> + caractérise trop souvent ces hommes de vanité plus +que de génie,<br> + qu'on appelle les poètes populaires. Il avait la +bienséance de la<br> + vérité; il plaisait, il intéressait, il +émouvait; on sentait, dans sa<br> + mâle beauté, le fils d'une de ces belles +Arlésiennes, statues<br> + vivantes de la Grèce, qui palpitent dans notre Midi.</p> + +<p>"Mistral s'assit sans façon à ma table d'acajou +de Paris, selon les<br> + lois de l'hospitalité antique, comme je me serais assis +à la table de<br> + noyer de sa mère, dans son Mas de Maillane. Le +dîner fut sobre,<br> + l'entretien à coeur ouvert, la soirée courte et +causeuse, à la<br> + fraîcheur du soir et au gazouillement des merles, dans mon +petit<br> + jardin grand comme le mouchoir de Mireille.</p> + +<p>"Le jeune homme nous récita quelques vers dans ce doux +et nerveux<br> + idiome provençal, qui rappelle tantôt l'accent +latin, tantôt la grâce<br> + attique, tantôt l'âpreté toscane. Mon +habitude des patois latins,<br> + parlés uniquement par moi jusqu'à l'âge de +douze ans dans les<br> + montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome +intelligible.<br> + C'étaient quelques vers lyriques; ils me plurent mais +sans m'enivrer.<br> + Le génie du jeune homme n'était pas là, le +cadre était trop étroit<br> + pour son âme; il lui fallait, comme à Jasmin, cet +autre chanteur sans<br> + langue, son épopée pour se répandre. Il +retournait dans son village<br> + pour y recueillir, auprès de sa mère et à +côté de ses troupeaux, ses<br> + dernières inspirations. Il me promit de m'envoyer un des +premiers<br> + exemplaires de son poème; il sortit."</p> + +<p>Avant de repartir, j'allai saluer Lamartine, qui habitait +au<br> + rez-de-chaussée du numéro 41 de la rue +Ville-L'Évêque. C'était dans<br> + la soirée. Écrasé par ses dettes et assez +délaissé, le grand homme<br> + somnolait dans un fauteuil en fumant un cigare, pendant que +quelques<br> + visiteurs causaient à voix basse, autour de lui.</p> + +<p>Tout à coup, un domestique vint annoncer qu'un +Espagnol, un harpiste<br> + appelé Herrera, demandait à jouer un air de son +pays devant M. de<br> + Lamartine.</p> + +<p>-- Qu'il entre, dit le poète.</p> + +<p>Le harpiste joua son aire, et Lamartine, à demi-voix, +demanda à sa<br> + nièce, Mme de Cessia, s'il y avait quelque argent dans +les tiroirs de<br> + son bureau.</p> + +<p>-- Il reste deux louis, répondit celle-ci.</p> + +<p>-- Donnez-les à Herrera, fit le bon Lamartine.</p> + +<p>Je revins donc en Provence pour l'impression de mon +poème, et la<br> + chose s'étant faite à l'imprimerie Seguin, +à Avignon, j'adressai le<br> + premier exemplaire à Lamartine, qui écrivit +à Reboul la lettre<br> + suivante:</p> + +<p>"Jai lu <i>Mirèio</i>... Rien n'avait encore paru de +cette sève nationale,<br> + féconde, inimitable du Midi. Il y a une vertu dans le +soleil. J'ai<br> + tellement été frappé à l'esprit et +au coeur que j'écris un<br> + <i>Entretien</i> sur ce poème. Dites-le à M. +Mistral. Oui, depuis les<br> + Homérides de l'Archipel, un tel jet de poésie +primitive n'avait pas<br> + coulé. J'ai crié, comme vous: c'est +Homère."</p> + +<p>Adolphe Dumas m'écrivait, de son côté:</p> + +<p>(mars 1859).</p> + +<p>"Encore une lettre de joie pour vous, mon cher ami. J'ai +été, hier au<br> + soir, chez Lamartine. En me voyant entrer, il m'a reçu +avec des<br> + exclamations et il m'en a dit autant que ma lettre à la +<i>Gazette de<br> + France</i>. Il a lu et compris, dit-il, votre poème d'un +bout à l'autre.<br> + Il l'a lu et relu trois fois, il ne le quitte plus et ne lit +pas<br> + autre chose. Sa nièce, cette belle personne que vous avez +vue, a<br> + ajouté qu'elle n'avait pas pu le lui dérober un +instant pour le lire,<br> + et il va faire un <i>Entretien</i> tout entier sur vous et +<i>Mirèio</i>. Il<br> + m'a demandé des notes biographiques sur vous et sur +Maillane. Je les<br> + lui envoie ce matin. Vous avez été l'objet de la +conversation<br> + générale toute la soirée et votre +poème a été détaillé par +Lamartine<br> + et par moi depuis le premier mot jusqu'au dernier. Si son +<i>Entretien</i><br> + parle ainsi de vous, votre gloire est faite dans le monde +entier. Il<br> + dit que vous êtes "un Grec des Cyclades". Il a +écrit à Reboul: "C'est<br> + un Homère!" Il me charge de vous écrire <i>tout ce +que je veux</i> et il<br> + ajoute que je ne puis trop vous en dire, tant il est ravi. Soyez +donc<br> + bien heureux, vous et votre chère mère, dont j'ai +gardé un si bon<br> + souvenir."</p> + +<p>Je tiens à consigner ici un fait très singulier +d'intuition<br> + maternelle. J'avais donné à ma mère une +exemplaire de <i>Mirèio</i>, mais<br> + sans lui avoir parlé du jugement de Lamartine, que je ne +connaissais<br> + pas encore. A la fin de la journée, quand je crus qu'elle +avait pris<br> + connaissance de l'oeuvre, je lui demandai ce qu'elle en pensait +et<br> + elle me répondit, profondément émue:</p> + +<p>-- Il m'est arrivé, en ouvrant ton livre, une chose +bien étrange: un<br> + éclat de lumière, pareil à une +étoile, m'a éblouie sur le coup, et<br> + j'ai dû renvoyer la lecture à plus tard!</p> + +<p>Qu'on en pense ce qu'on voudra; j'ai toujours cru que cette +vision de<br> + la bonne et sainte femme était un signe très +réel de l'influx de<br> + sainte Estelle, autrement dit de l'étoile qui avait +présidé à la<br> + fondation du Félibrige.</p> + +<p>Le quarantième Entretien du <i>Cours Familier de +Littérature</i> parut un<br> + mois après (1859), sous le titre "Apparition d'un +poème épique en<br> + Provence". Lamartine y consacrait quatre-vingt pages au +poème de<br> + <i>Mireille</i> et cette glorification était le +couronnement des articles<br> + sans nombre qui avaient accueilli notre épopée +rustique dans la<br> + presse de Provence, du Midi et de Paris. Je témoignai +ma<br> + reconnaissance dans ce quatrain provençal que j'inscrivis +en tête de<br> + la seconde édition:</p> + +<p> </p> + +<h4>A LAMARTINE</h4> + +<blockquote> +<p><i>Je te consacre Mireille; c'est mon coeur et mon +âme,<br> + C'est la fleur de mes années,<br> + C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles<br> + T'offre un paysan.</i></p> + +<p>8 septembre 1859</p> +</blockquote> + +<p>Et voici l'élégie que je publiai à la +mort du grand homme (1):</p> + +<p> </p> + +<h4>SUR LA MORT DE LAMARTINE</h4> + +<p><i>Quand l'heure du déclin est venue pour l'astre -- +sur les collines<br> + envahies par le soir, les pâtres -- élargissent +leurs moutons, leurs<br> + brebis et leurs chiens; -- et dans les bas-fonds des marais, -- +tout<br> + ce qui grouille râle en braiment unanime:<br> + -- Ce soleil était assommant!"</i></p> + +<p><i>Des paroles de Dieu magnanime épancheur, -- ainsi, +ô Lamartine, ô mon<br> + maître, ô mon père, -- en cantiques, en +actions, en larmes<br> + consolantes, -- quand vous eûtes à notre monde -- +épanché sa satiété<br> + d'amour et de lumière, -- et que le monde fut +las,</i></p> + +<p><i>Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, -- chacun +vous<br> + décocha la pierre de sa fronde, -- car votre splendeur +nous faisait<br> + mal aux yeux, -- car une étoile qui s'éteint, -- +car un dieu crucifié<br> + plaît à la foule, -- et les crapauds aiment la +nuit...</i></p> + +<p><i>Et l'on vit en ce moment des choses prodigieuses! Lui, +cette grande<br> + source de pure poésie -- qui avait rajeuni l'âme de +l'univers, -- les<br> + jeunes poètes rirent -- de sa mélancolie de +prophète et dirent --<br> + qu'il ne savait pas l'art des vers.</i></p> + +<p><i>Du Très-Haut Adonaï lui sublime grand +prêtre, -- qui dans ses hymnes<br> + saints éleva nos croyances -- sur les cordes d'or de la +harpe de<br> + Sion, -- en attestant les Écritures -- les dévots +pharisiens crièrent<br> + sur les toits -- qu'il n'avait point de religion.</i></p> + +<p><i>Lui, le grand coeur ému, qui, sur la catastrophe -- +de nos anciens<br> + rois, avait versé ses strophes, -- et en marbre pompeux +leur avait<br> + fait un mausolée, -- les ébahis du Royalisme -- +trouvèrent qu'il<br> + était un révolutionnaire, -- et tous +s'éloignèrent vite.</i></p> + +<p><i>Lui, le grand orateur, la voix apostolique, -- qui avait +fulguré le<br> + mot de République -- sur le front, dans le ciel des +peuples<br> + tressaillants, -- par une étrange frénésie, +-- sous les chiens<br> + enragés de la Démocratie -- le mordirent en +grommelant.</i></p> + +<p><i>Lui, le grand citoyen, qui dans le cratère +embrasé -- avait jeté ses<br> + biens, et son corps et son âme, -- pour sauver du volcan +la patrie en<br> + combustion, -- lorsque, pauvre, il demanda son pain, -- les +bourgeois<br> + et les gros l'appelèrent mangeur -- et +s'enfermèrent dans leur bourg.</i></p> + +<p><i>Alors, se voyant seul dans sa calamité, -- dolent, +avec sa croix il<br> + gravit son Calvaire... -- Et quelques bonnes âmes, vers la +tombée du<br> + jour, -- entendirent un long gémissement, -- et puis, +dans les<br> + espaces, ce cri suprême: Eli, lamma sabacthani!</i></p> + +<p><i>Mais nul ne s'aventura vers la cime déserte. -- Avec +les yeux fermés<br> + et les deux mains ouvertes, -- dans un silence grave il +s'enveloppa<br> + donc; -- et, calme comme sont les montagnes, au milieu de sa +gloire<br> + et de son infortune, -- sans dire mot il expira.</i></p> + +<p><i>21 mars 1869</i></p> + +<p>Me voilà arrivé au terme de +l'<i>élucidari</i> (comme auraient dit les<br> + troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de +ma<br> + jeunesse. Désormais, mon histoire, qui est celle de mes +oeuvres,<br> + appartient, comme tant d'autres, à la +publicité.</p> + +<p>Je terminerai ces <i>Mémoires</i> par quelques +épisodes des l'existence<br> + franche et libre que s'étaient faite, en Avignon, les +musagètes ou<br> + coryphées de notre Renaissance, pour montrer comme, au +bord du Rhône,<br> + on pratiquait le Gai-Savoir.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XVII</h2> + +<h3>AUTOUR DU MONT VENTOUX</h3> + +<p>Courses félibréennes avec Aubanel et Grivolas. +-- L'ascension et la<br> + descente. -- Les gendarmes nous arrêtent. -- La fête +de Montbrun. --<br> + Le devineur de sources. -- Le curé de Monieux. -- La +Nesque et les<br> + Bessons. -- Le maire de Méthamis. -- Le charron de +Vénasque.</p> + +<p>Avec Théodore Aubanel, qui était toujours +dispos, pour organiser les<br> + courses, et notre camarade le peintre avignonnais Pierre +Grivolas,<br> + qui était de toutes nos fêtes, voici comment nous +fîmes, un beau jour<br> + de septembre, l'ascension du mont Ventoux.</p> + +<p>Partis, vers minuit, du village de Bédoin, au pied de +la montagne,<br> + nous atteignîmes le sommet une demi-heure environ avant le +lever du<br> + soleil. Je ne vous dirai rien de l'escalade, que nous +fîmes à l'aise,<br> + sur le bât de mulets que conduisaient des guides, à +travers les<br> + rochers, escarpements et mamelons de la Combe-Fillole.</p> + +<p>Nous vîmes le soleil surgir, tel qu'un superbe roi de +gloire, d'entre<br> + les cimes éblouissantes des Alpes couvertes de neige, et +l'ombre du<br> + Ventoux élargir, prolonger, là-bas dans +l'étendue du Comtat<br> + Venaissin, par là-bas sur le Rhône et jusqu'au +Languedoc, la<br> + triangulation de son immense cône.</p> + +<p>En même temps, de grosses nues blanchâtres et +fuyantes roulaient<br> + au-dessous de nous, embrumant les vallées; et, si beau +que fût le<br> + temps, il ne faisait pas chaud.</p> + +<p>Vers les neuf heures, -- mais, cette fois, à pied, avec +les bâtons<br> + ferrés et le havresac au dos, -- après un +léger déjeuner, nous primes<br> + la descente. Seulement, nous dévalâmes par le +côté opposé,<br> + c'est-à-dire par les Ubacs, ainsi qu'on nomme le versant +nord de<br> + toutes nos montagnes et du Ventoux en particulier.</p> + +<p>Or, tellement est âpre et tellement est raide ce revers +du mont<br> + Ventoux, que le père Laval raconte ce qui suit:</p> + +<p>Les montagnards qui, de son temps (au dix-huitième +siècle), le 14<br> + septembre, montaient en pèlerinage à la chapelle +qui est en haut,<br> + redescendaient par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser, +assis à<br> + croupetons sur une double planche de trois empans carrés, +qu'ils<br> + enrayaient soudain en plantant leur bâton devant, +lorsqu'elle allait<br> + trop vite ou qu'elle frôlait un précipice.</p> + +<p>Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une demi-heure; et +il faut<br> + songer que le mont Ventoux a dix-neuf cent soixante +mètres d'altitude<br> + sur la mer!</p> + +<p>Désireux, nous aussi, de raccourcir notre descente, +mais ignorant les<br> + chemins, nous allâmes nous fourvoyer dans une ravine +ardue, la<br> + Loubatière du Ventoux, si encombrée de rocailles +et si périlleuse<br> + aussi que, pour arriver en bas, nous mîmes le jour +entier.</p> + +<p>Le ravin de la Loubatière, comme son nom le dit, n'est +fréquenté que<br> + par les loups, et il se rue subitement, du sommet au pied du +mont,<br> + entre des berges si scabreuses qu'il est presque impossible, une +fois<br> + qu'on y est rentré, d'en sortir pour changer de +route.</p> + +<p>Nous y voilà, arrive qui plante! Dans les rocs +détachés et dans les<br> + éboulis, à travers les troncs d'arbres, pins, +hêtres et mélèzes,<br> + arrachés, entraînés par la fureur des orages +et qui, à tous les pas,<br> + entravaient notre marche, nous descendions, nous +dévalions, quand,<br> + tout à coup, le lit du torrent, coupé à pic +devant nos pas, montre à<br> + nos yeux, béant, un précipice de cent toises +peut-être en contrebas.</p> + +<p>Comment faire? Remonter? C'était fort difficile, +d'autant plus que,<br> + sur nos têtes, nous voyions s'avancer de gros nuages noirs +qui, s'ils<br> + eussent crevé, nous auraient submergés sous +l'irruption des eaux...<br> + Il fallait donc, de façon ou d'autre, descendre par la +gorge, cette<br> + épouvantable gorge où nous étions perdus. +Et alors, dans l'abîme,<br> + nous jetâmes là-bas nos cabans et nos sacs et, ma +foi, recommandant à<br> + Dieu notre vie, en rampant, en nous traînant, mais surtout +par<br> + glissades, nous nous laissâmes couler sur la paroi presque +verticale<br> + où, seules, quelques racines de buis ou de lavande nous +empêchèrent<br> + de dégringoler, la tête la première.</p> + +<p>Rendus au fond du précipice, nous croyions être +hors de danger, et,<br> + remettant nos hardes, nous avions, guillerets, recommencé +de<br> + descendre dans le ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore +plus<br> + forte et plus rapide, vint nous arrêter de nouveau, et, au +péril de<br> + nos vies, il fallut de nouveau glisser en se cramponnant, et +puis une<br> + troisième fois après les autres ci-dessus.</p> + +<p>Au crépuscule, enfin nous atteignîmes +Saint-Léger, pauvre petit<br> + village qui est au pied du Ventoux, habité par des +charbonniers, tout<br> + jonché de lavande en guise de litière. Nous ne +pûmes trouver à nous y<br> + héberger.</p> + +<p>Malgré la nuit, haletants, harassés, il nous +fallut encore marcher<br> + une couple d'heures jusqu'au village de Brantes, perché +sur les<br> + rochers, en face du Ventoux, où nous fûmes fort +heureux de pouvoir<br> + nous faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, au +grenier<br> + à foin.</p> + +<p>Le plus joli, -- car il paraît qu'on n'avait pas +très bonne mine, -<br> + fut que notre hôtelier, de peur qu'on n'emportât ses +draps, nous<br> + avait enfermés sous clé... Aussi, le lendemain, +ayant appris que<br> + c'était fête au village de Montbrun, et à +peu près remis des suées de<br> + la veille, nous partîmes joyeux du pays qui <i>branle sans +vent</i> (comme<br> + l'appellent ses voisins) et nous fîmes le tour des Ubacs +du Ventoux<br> + par Savoillants et Reillanette.</p> + +<p>Mais, pendant que, sur le bord de la rivière +gazouilleuse qui a nom<br> + le Toulourenc, nous admirions la hauteur des escarpes +effrayantes,<br> + des roches sourcilleuses qui touchaient les nuées, deux +gendarmes,<br> + qui venaient sur la route après nous, et auxquels +l'hôtelier de<br> + Brantes avait donné peut-être notre signalement, +nous accostent:</p> + +<p>-- Vos papiers?</p> + +<p>Nous avions échappé aux loups, aux orages, aux +précipices; ais,<br> + croyez-m'en, qui que vous soyez, si vous êtes jamais +forcé de vous<br> + garer devant les happe-chair, évitez toujours les +routes.</p> + +<p>-- Vos papiers? D'où venez-vous? Où allez-vous, +voyons?</p> + +<p>Moi, je sortis de ma poche un gribouillage provençal +et, pendant<br> + qu'un des archers, pour pouvoir déchiffrer ce que +ça voulait dire, se<br> + désorbitait les yeux en tordant sa moustache:</p> + +<p>-- Nous sommes, disait Aubanel, des félibres, qui +venons faire le<br> + tour du Ventoux.</p> + +<p>-- Et des artistes, ajoutait Grivolas, qui étudions la +beauté du<br> + paysage...</p> + +<p>-- Ah! oui, c'est bon! nous faire accroire qu'on est venu dans +le<br> + Ventoux pour étudier ses agréments! +répliqua le gendarme qui<br> + essayait, mais vainement, de lire mon provençal; vous +irez, mes<br> + farceurs, dire cela demain à M. le procureur +impérial à Nyons... Et<br> + suivez-nous pour le quart d'heure.</p> + +<p>Nous rappelant le mot du général +Philopémen: "qu'il faut porter la<br> + peine de sa mauvaise mine", et, en effet, reconnaissant qu'avec +nos<br> + grands chapeaux de feutre aux bords retroussés +arrogamment, nos<br> + bâtons ferrés et nos havresacs, nous étions +faits comme des brigands,<br> + -- et comme d'autre part, cela nous amusait, nous suivîmes +les<br> + chasse-coquins.</p> + +<p>Chemin faisant, un bon fermier, portant la veste sur +l'épaule, nous<br> + atteignit et nous dit:</p> + +<p>-- Que Dieu vous donne le bonjour! Ces messieurs vont, sans +doute, à<br> + la fête de Montbrun?</p> + +<p>-- Ah! oui, une jolie fête! lui +répondîmes-nous. Nous descendions du<br> + Ventoux, de la cime du mont Ventoux, pour voir s'il est +réel que le<br> + soleil, en se levant, y fait trois sauts, comme on affirme, et +voilà<br> + que les gendarmes, parce que nous avions oublié nos +papiers, nous ont<br> + pris pour des voleurs et nous emmènent à +Nyons...</p> + +<p>-- Par exemple! Mais ne voyez-vous pas, à leur +façon de s'exprimer,<br> + dit aux gendarmes le brave homme, que ces messieurs ne sont pas +de<br> + loin? qu'ils parlent provençal? qu'ils sentent leur bonne +maison? Eh<br> + bien! je n'hésite pas, moi, à répondre pour +eux et je les invite<br> + même, quand nous serons à Montbrun, à venir +boire un coup à la<br> + maison, et vous aussi, messieurs du gouvernement, si vous +voulez,<br> + pourtant, me faire cet honneur!</p> + +<p>-- En ce cas-là, nous dit la maréchaussée +dauphinoise, après avoir<br> + délibéré, messieurs, vous pouvez aller. Et, +mais, voyons, est-ce<br> + positif, ce que vous disiez tout à l'heure, que le +soleil, là-haut,<br> + vu du sommet du Ventoux, fait trois sauts en se levant?</p> + +<p>-- Ça, répliquâmes-nous, il faut le voir +pour le croire... Mais<br> + autrement, c'est vrai comme vous êtes de braves gens.</p> + +<p>Et, les laissant sur ce goût (nous venions d'entrer +à Montbrun), avec<br> + l'honnête paysan qui avait répondu pour nous, nous +fûmes tout droit à<br> + l'auberge nous restaurer quelque peu.</p> + +<p>Rien qui fasse plaisir, lorsqu'on cour le pays et qu'on est +fatigué,<br> + comme une auberge indigène, où l'on arrive un jour +de fête patronale.<br> + Or, songez qu'à Montbrun, dès notre entrée +au cabaret, nos yeux<br> + virent par terre un monceau de poulardes, de poulets, de +dindons, de<br> + lapins, de levrauts et de perdrix, vous dis-je, qui +n'annonçaient pas<br> + misère! Qui plumait d'ici, qui saignait de là. Une +paire de longues<br> + broches, toutes chargées de lardoires et de gibier +odorant,<br> + tournaient et dégouttaient sur le carré des +lèchefrites,<br> + doucettement, devant le feu. L'hôtelier, +l'hôtelière, en mouvement,<br> + posaient sur chaque table les bouteilles, les couteaux, les<br> + fourchettes qu'il fallait. Et tout cela pour les premiers +qui<br> + demanderaient à dîner, c'est-à-dire pour +nous autres. Oh! coquin de<br> + bon sort! Une bénédiction. Et, chose pardessus qui +ne coûtait pas<br> + davantage, les filles de l'hôtesse avaient si gentille +accortise que<br> + nous restâmes là tant que dura la fête, rien +que pour l'agrément<br> + d'être servis par elles.</p> + +<p>A <i>Montbrun</i>, disait-on autrefois en Dauphiné, +<i>arrivé à deux heures,<br> + à trois on est pendu</i>. Cela montre qu'un proverbe +n'est pas toujours<br> + véridique, mais ça devait se rapporter (je le +crois) au renom du<br> + terrible Montbrun, le capitaine huguenot qui fut seigneur de +ce<br> + village. C'est lui, Charles du Puy, dit "le brave Montbrun", qui +fit<br> + face au roi de France, alléguant pour raison que "les +armes et le jeu<br> + rendaient les hommes égaux". C'est le même qui, au +siège de Mornas,<br> + place catholique, lorsqu'il eut pris le château, en +précipita la<br> + garnison sur la pointe, là-bas, des hallebardes de sa +troupe (1562).<br> + D'où les gens de Mornas ont gardé jusqu'à +nos jours le sobriquet de<br> + <i>saute-remparts</i>, et voici ce qu'on raconte:</p> + +<p>Un de ces malheureux, dont le tour était venu de faire +le plongeon,<br> + reculait pour prendre élan, mais arrivé au bord de +l'affreux<br> + casse-cou, il s'arrêtait épouvanté. Il +revenait prendre sa course, et<br> + chose facile à comprendre, il lâchait pied de +nouveau.</p> + +<p>-- O poltron, lui cria le farouche Montbrun, en deux fois que +tu pris<br> + escousse, tu ne peux pas faire le saut?</p> + +<p>-- Monseigneur, répliqua le pauvre catholique, s'il +vous plaît<br> + d'essayer, je vous le donne en trois.</p> + +<p>Et pour la repartie, Montbrun, à ce qu'on dit, lui +accorda sa grâce.</p> + +<p>Nous allâmes visiter le château du baron - que +François II fit<br> + démolir. -- Il y reste quelques fresques, +attribuées à André del<br> + Sarto. Sur la terrasse, on nous montra l'endroit d'où +parfois, pour<br> + s'amuser, le seigneur huguenot abattait d'un coup d'arquebuse +les<br> + moines qui, là-bas, lisaient leur bréviaire, dans +le jardin d'un<br> + couvent qu'il y avait en dessous.</p> + +<p>Enfin, derrière le Ventoux, le long du Toulourenc, +rivière qui sépare<br> + le Dauphiné de la Provence, ayant repris notre +tournée, nous vîmes en<br> + passant au pied du Ventouret et en longeant le Gourg des +Oules<br> + déboucher dans une vallée, la riante vallée +de Sault.</p> + +<p>-- Faisons la méridienne? dîmes-nous.. Et tous +trois, à l'orée d'une<br> + prairie limitrophe avec la route, nous nous couchâmes pour +dormir et<br> + laisser passer la chaleur.</p> + +<p>-- Adieu, Ventoux! s'écria Aubanel, tu nous fis, +ô gueusard, assez<br> + suer et essouffler!</p> + +<p>Grivolas regardait les ombres et les clairs que remuaient +entre eux<br> + les noyers et les chênes, et moi, épiant l'heure +qu'il était au<br> + soleil, je tétais à la gourde une gorgée +d'eau-de-vie.</p> + +<p>A ce moment, dans le grand hâle, nous vîmes sur la +route blanche<br> + s'acheminer avec sa blouse, ses gros souliers à clous, +son chapeau à<br> + larges bords, un vieillard qui tenait une houssine à la +main. Quelque<br> + chose d'imposant et de particulier dans sa figure ouverte, +rôtie par<br> + le soleil, attira, comme il passait, notre attention vers lui et +nous<br> + lui dîmes bonjour.</p> + +<p>-- Bonjour, toute la compagnie, nous fit-il d'une voix douce, +vous<br> + faites un peu halte?</p> + +<p>-- Eh oui! brave homme; à vous d'en faire autant, si +vous voulez.</p> + +<p>-- Eh bien! je ne dis pas non... Je viens de la ville de +Sault, où<br> + j'avais quelques affaires et je commençais d'être +las. Ce n'est plus,<br> + mes amis, comme quand j'avais votre âge! Berthe filait +alors, et<br> + maintenant Marthe dévide.</p> + +<p>Et il s'assit en causant à côté de nous +sur l'herbe.</p> + +<p>-- Je suis bien curieux peut-être, poursuivit-il, mais +par hasard ne<br> + seriez-vous pas herboristes?</p> + +<p>Ah! parbleu, si nous connaissions la vertu des simples que nos +pieds<br> + foulent, nous n'aurions jamais besoin d'apothicaires ni de +médecins.</p> + +<p>-- Non, répondîmes-nous, nous venons du mont +Ventoux.</p> + +<p>-- <i>Sage qui n'y retourne pas, mais fou celui qui y +retourne!</i> dit le<br> + vieillard sentencieusement... "Allons, je vois, je vois, vous +êtes<br> + peut-être bien des triacleurs de Venise.</p> + +<p>-- Triacleurs? Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>--Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'un remède souverain +est ce qu'on<br> + nomme la <i>thériaque</i>, qui se fait à ce qu'on +dit, avec de la graisse<br> + de vipère... Et, ici, dans nos montagnes, au Ventoux, au +Ventouret,<br> + et, dans cette vallée même, les vipères ne +manquent pas. Si c'est<br> + elles que vous cherchiez...</p> + +<p>-- Ah! les cherche qui voudra! nous +écriâmes-nous.</p> + +<p>-- Veuillez m'excuser, reprit le bonhomme, si je vous ai +offensés,<br> + mais il n'est pas de sot métier:</p> + +<blockquote> +<p><i>Comme dit le renard<br> + Chacun joue de son art.</i></p> +</blockquote> + +<p>Le bon Dieu, que je salue, a répandu sa lumière, +voyez-vous un peu à<br> + tous. Pris à part, l'homme ne sait rien; entre tous, nous +savons<br> + tout... Et, sans aller plus loin, moi, je suis devineur +d'eau.</p> + +<p>-- Ah! tonnerre de nom de nom!</p> + +<p>-- Oui, tel que vous me voyez, par la vertu de la baguette que +je<br> + tiens entre mes mains, je déniche les veines d'eau.</p> + +<p>-- Par exemple, et à notre tour, s'il n'y a pas +d'indiscrétion,<br> + comment faites-vous donc pour découvrir les sources qu'il +y a dans la<br> + terre?</p> + +<p>-- Comment je fais? De vous le dire, répondit +l'hydroscope, ce serait<br> + malaisé peut-être... C'est affaire de bonne foi. Il +m'arrive, tenez,<br> + quand le soleil est ardent, de voir fumer les eaux, de les +voir<br> + s'évaporer, à sept lieues de distance... je les +vois, oui, je les<br> + vois (mon Dieu! je vous rends grâces!) aspirées, +colorées par<br> + l'ardeur du soleil. Ensuite la baguette, qui tourne +d'elle-même et se<br> + tord entre mes doigts, achève le restant... Mais il faut, +comme je<br> + vous le dis, sentir cela pour le comprendre: c'est à la +bonne foi.<br> + Vous pouvez d’ailleurs parler de moi à Sault, +à Villes, à Verdolier,<br> + dans tous les villages qui avoisinent: je suis d’Aurel (que +vous<br> + voyez là), mon nom est Fortuné Aubert. On vous +montrera partout les<br> + sources que j’ai mises en vue.</p> + +<p>Nous lui dîmes en plaisantant:</p> + +<p>-- Compère Fortuné, si vous pouviez, avec la +baguette, trouver un<br> + jour la Chèvre d’Or?</p> + +<p>-- Et pourquoi non? Si Dieu voulait, je n’aurais pas plus +de peine à<br> + cela, voyez-vous, que d’être assis sur ce talus... +Mais Celui de<br> + là-haut a plus de sens que nous tous. Une<br> + fontaine d’eau, quand on a soif, ne vaut-elle pas mieux +qu’une<br> + fontaine d’or? Et ce pré! Ne croyez-vous pas que la +moindre rosée<br> + fasse plus de bien à son herbe, -- que si la traversait +le carrosse<br> + d’un roi, chargé d’or et d’argent? Rendre +service, quand on peut, à<br> + notre frère prochain, comme il nous est +recommandé, mes amis, voilà,<br> + voilà où le bon Dieu vient en aide! Et pour +preuve, permettez que je<br> + vous conte encore ceci:</p> + +<p>"L’an passé, la servante de notre curé +d’Aurel (qui vous le<br> + certifierait) me fit appeler à la cure.</p> + +<p>"-- Maître Fortuné, me dit-elle, vous me voyez en +grand souci. M. le<br> + curé, ce matin, est allé à Carpentras, +où l’on juge aux assises un<br> + jeune parent à lui, inculpé comme incendiaire. Il +devait, me l’ayant<br> + promis, retourner de bonne heure, et la nuit déjà +descend, et je ne<br> + vois venir personne: je ne sais que m’imaginer. Si au moyen +de votre<br> + science vous pouviez me rendre instruite de ce qui là-bas +se passe,<br> + ah! que vous me feriez plaisir!</p> + +<p>"-- Nous essayerons, répondis-je... Donnez-moi quelques +oublies, ce<br> + avec quoi les hosties se font.</p> + +<p>Et alors, sur la table, je plaçai les oublies, en +représentation de<br> + Celui qu’on ne voit pas, l’Amour suprême, le bon +Dieu.</p> + +<p>"A côté des oublies, je mis un verre de vin pur, +pour représenter la<br> + Justice.</p> + +<p>"Devant l’Amour et la Justice, je mis un verre d’eau +-- qui<br> + représentait l’inculpé. Et derrière +l’inculpé je posai un gobelet de<br> + vin troublé avec de l’eau: ça +représentait<br> + l’avocat.</p> + +<p>"Je saisis la baguette et, à la bonne foi, humblement, +je demande à<br> + Dieu, l’Amour suprême, si l’accusé +était condamné.</p> + +<p>"La baguette, mes amis, ne branla pas plus que ces +pierres.</p> + +<p>"Bon! je demandai alors si on l’avait acquitté. La +baguette entre mes<br> + doigts tourna joyeuse, comme en danse.</p> + +<p>"-- Mademoiselle, dis-je pour lors à la servante, vous +pouvez dormir<br> + tranquille: l'inculpé est acquitté.</p> + +<p>"-- Puisque nous y voilà, me fit la demoiselle, +Fortuné informez-vous<br> + un peu sur les témoins.</p> + +<p>"Je reprends en main la baguette et je demande au vin pur ou, +pour<br> + mieux dire, à la Justice, si les témoins +retournaient et s’ils<br> + étaient en chemin.</p> + +<p>"La verge demeura muette.</p> + +<p>"Humblement, je demande s’ils étaient poursuivis. +..Il me fut répondu<br> + qu’ils étaient poursuivis très +sérieusement... Eh bien! n’est-il pas<br> + vrai que le lendemain, messieurs, le curé d’Aurel +vint nous confirmer<br> + tout ce que nous avions vu la veille avec la verge! On avait +à<br> + Carpentras acquitté l’inculpé et retenu les +témoins.</p> + +<p>"-- Mais, allons, vous devez dire que je suis un franc bavard. +A Dieu<br> + soyez, dit le vieillard en se relevant du talus, et prenez +garde, là<br> + au frais, prenez garde de vous morfondre.</p> + +<p>Le devineur, avec sa baguette, gagna du côté des +collines, vers ces<br> + quartiers d’Aurel, de Saint-Trinit, chantés plus +tard par Félix Gras<br> + dans son grand et frais poème qui a nom <i>Les +charbonniers</i>, et nous<br> + allâmes, nous autres, par un raidillon de chemin, prendre +notre logis<br> + à Sault, la ville des <i>Étrangleurs de +truie.</i></p> + +<p>Après avoir salué, dans le château fort en +ruine, le blason et la<br> + gloire de ses anciens seigneurs, les grands barons d’Agoult +(qui est<br> + Wolf en allemand et qui signifie loup) et le nom historique de +cette<br> + comtesse de Sault qui, au temps (de la Ligue, maîtrisait +la Provence,<br> + nous descendîmes sur Monieux, dont le curé figure +dans le gai<br> + répertoire des contes populaires.</p> + +<p>Ce curé avait une vache... Et voici qu’un pauvre +homme, qui avait un<br> + tas d’enfants, vola et tua la vache, la fit manger à +ses marmots et,<br> + après la bombance, en manière de grâces, +leur fit dire la petite<br> + prière que voici:</p> + +<blockquote> +<p><i>Nous rendons grâces, mon Dieu,<br> + Au bon curé de Monieux:<br> + Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais les enfants répètent tout. Le curé +en eut vent, et ayant<br> + questionné un des petits mangeurs, il lui dit:</p> + +<p>-- Est-ce vrai, mignon, que votre père vous a appris +pour vos grâces<br> + une prière si jolie? Comment est-elle? voyons un +peu...</p> + +<p>Et le petit répéta:</p> + +<blockquote> +<p><i>Nous rendons grâces, mon Dieu,<br> + Au bon curé de Monieux:<br> + Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!</i></p> +</blockquote> + +<p>-- Oh ! la galante prière! fit le prêtre au +petit. Eh bien ! sais-tu,<br> + mignon, ce qu’il faut faire? Demain, jour de dimanche, tu +viendras me<br> + trouver à la première messe; tu monteras en chaire +avec moi, n’est-ce<br> + pas, mignon? et devant tous, pour que tout le monde +l’apprenne, tu<br> + diras la prière que ton père vous fait dire.</p> + +<p>-- Il suffit, monsieur le curé.</p> + +<p>Et l’enfant, tout de suite, va conter à son +père le propos du curé;<br> + et le père, un fin matois, dit alors à +l’enfant:</p> + +<p>-- Ah! oui, venir parler de vache en pleine chaire! Mais tu +les<br> + ferais rire tous... Je vais t’en apprendre une autre, mon +fils,<br> + d’action de grâces, qui est bien plus belle +encore:</p> + +<blockquote> +<p><i>Je rends grâce au bon Dieu!<br> + Les hommes de Monieux<br> + Ont tous porté du bois de leur curé joyeux:<br> + Mais lui tout seul, mon père<br> + Ne s’est pas laissé faire.</i></p> +</blockquote> + +<p>"T’en souviendras-tu demain?</p> + +<p>-- Je m’en souviendrai, père.</p> + +<p>Le curé, le lendemain, au prône de la messe, +monte donc à la chaire,<br> + accompagné du petit, et commence:</p> + +<p>-- Mes frères, vous l’avez tous appris, on nous a +volé notre vache...<br> + Je ne veux pas vous en parler; seulement la vérité +est toujours bonne<br> + à connaître, et toujours la vérité +sort de la bouche innocente...<br> + Allons, mignon, dis ce que tu sais.</p> + +<p>Et le petit alors:</p> + +<blockquote> +<p><i>Je rends grâce au bon Dieu!<br> + Les hommes de Monieux<br> + Ont tous porté du bois de leur curé joyeux:<br> + Mais lui tout seul, mon père<br> + Ne s’est pas laissé faire.</i></p> + +<p>Je vous laisse à penser le rire...</p> +</blockquote> + +<p>Nous prîmes à Monieux la combe de la Nesque, +petit cours d’eau<br> + sauvage, qui bondit, comme dit Gras,</p> + +<blockquote> +<p><i>Entre deux falaises à pic, couvertes de +halliers,<br> + Où les bergers pendent l'appât<br> + Pour attraper les merles.</i></p> +</blockquote> + +<p>et nous marchâmes là dans les rochers, à +tout hasard, pour gagner, si<br> + nous pouvions, le même jour, Vénasque. Mais qui +compte sans l’hôte,<br> + dit-on, compte deux fois: le soleil se couchait que nous +errions<br> + encore parmi les précipices, au pied d’un haut +escarpement qu’on<br> + nomme le Rocher du Cire, où plus tard nous +plaçâmes l’épisode de<br> + <i>Calendal</i> lorsqu’il dénicha les ruches +d’abeilles,</p> + +<blockquote> +<p><i>La Nesque, par-dessous, affreuse,<br> + Ouvrait sa ténébreuse gorge</i></p> +</blockquote> + +<p>et, la nuit nous couvrant peu à peu de son ombre, voici +qu’à un<br> + endroit appelé le Pas de l’Ascle, un +véritable labyrinthe, nous n’y,<br> + voyions plus devant nous, en danger, à tout pas, de +glisser et<br> + tomber, la tête la première, par là-bas je +ne sais ou.</p> + +<p>-- Mes amis, dis-je alors, ce serait une sottise que de +laisser nos<br> + os ici dans quelque gouffre, avant d’avoir accompli notre +oeuvre<br> + félibréenne. Je serais d’avis de +retourner.</p> + +<p>-- Hé! en avant, fit Grivolas, nous venons tout +à l’heure "les effets<br> + de la lune" sur les roches de la Nesque.</p> + +<p>-- Si tu veux te précipiter, lui cria Aubanel, libre +à toi, mon ami<br> + Pierre! Pour moi, je ne me sens nulle envie de me faire +dévorer par<br> + les loups.</p> + +<p>Et là-dessus nous remontâmes, en tâtonnant +de-ci de-là, pour nous<br> + sortir des précipices, harassés, +défaillants, tout en nage. Nous<br> + vîmes alors par bonheur, dans l’obscurité, au +loin, poindre une<br> + petite lumière.</p> + +<p>Nous y allâmes. C’était une masure +écartée dans la montagne, qu’on<br> + appelait les Bessons. Nous frappâmes. On nous ouvrit; et +de leur<br> + mieux ces braves gens (une famille de chevriers) nous firent<br> + l’hospitalité et ils nous dirent:</p> + +<p>"Vous avez certes bien fait de retourner sur vos pas; +l’autre année,<br> + une nuit d’hiver, nous avions entendu des cris, sans savoir +ce qui<br> + arrivait...</p> + +<p>"Quand le matin nous allâmes voir, nous trouvâmes +mort dans la<br> + Nesque, là-bas vers le Pas de l’Ascle, un pauvre +prêtre qui s’était<br> + décroché et tout meurtri."</p> + +<p>-- Eh bien! tu vois, nigaud, si nous t’avions suivi? fit +Aubanel à<br> + Grivolas.</p> + +<p>-- Bah! repartit le peintre, vous êtes des soldats du +pape.</p> + +<p>La ménagère, en même temps, avait mis la +marmite sur le feu, avec de<br> + l’ail, de la sauge, et une poignée de sel, tout +aspergé d’huile. Elle<br> + nous trempa bientôt une odorante eau bouillie, si bonne +qu’Aubanel,<br> + tout petit homme qu’il fût, en vida onze +assiettées, et le grand<br> + félibre garda un tel souvenir de cette savoureuse soupe +et du bon<br> + sommeil que nous fîmes à la grange des Bessons que, +dans son <i>Livre<br> + de l’Amour</i>, il y fait l’allusion suivante:</p> + +<p><i>La femme vivement avec le tranchoir -- Taille le beau pain +brun, va<br> + quérir de l’eau fraîche -- Avec son broc de +cuivre; ensuite sur le<br> + seuil -- Elle sort et appelle ses gens qui rentrent à la +maison. --<br> + Et la soupe est versée; pendant qu’elle +s’imbibe,-- L’hôte amical<br> + vous fait boire un coup de sa piquette; -- Puis, chacun à +son tour,<br> + aïeul, mari, femme et enfants, -- Tirent une +assiettée et apaisent<br> + leur faim. -- Et vous mangez la soupe et êtes de la +famille. -- Mais,<br> + le repas fini, déjà chacun sommeille: -- +L’hôtesse avec une lampe va<br> + vous quérir un drap, -- Un beau drap de toile blonde, +tout rude et<br> + tout neuf. -- Du corps la lassitude est un baume pour +l’âme. -- Ah!<br> + qu’il fait bon dormir, dans les bergeries, sur le +feuillage, --<br> + Dormir sans rêves, au milieu des troupeaux, -- +N’être ensuite<br> + réveillé que par les grelots -- Des +chèvres, le matin, et aller avec<br> + les plâtres -- Se coucher tout le jour et sentir le +marrube!</i></p> + +<p>Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, toute +bourdonnante<br> + d’abeilles, des abeilles en essaims qui y humaient le miel +des<br> + fleurs, nous arrivâmes enfin, et par une chaleur qui +faisait béer les<br> + lézards, au village de Méthamîs. Nous +demandâmes l’auberge. Mais<br> + va-t’en voir s’ils viennent! Nous y trouvâmes +porte close; l’hôte et<br> + l’hôtesse<br> + moissonnaient.</p> + +<p>Nous entrâmes au café, pour voir si en payant on +voudrait nous<br> + apprêter quelque chose pour dîner.</p> + +<p>-- Cela m’est défendu, nous dit le cafetier, comme +de tuer un homme!</p> + +<p>-- Et pourquoi?</p> + +<p>-- C’est que l’auberge, appartenant à la +commune, s’afferme sous<br> + condition que personne autre n’ait le droit de donner +à manger aussi.</p> + +<p>-- Il nous faut donc crever de faim?</p> + +<p>-- Allez trouver M. le Maire... Je ne puis, moi, vous offrir +autre<br> + chose qu’à boire.<br> + Nous bûmes un coup pour nous rafraîchir, et de +là, tout poussiéreux,<br> + nous allâmes chez M. le Maire de Méthamis.</p> + +<p>Le maire, un grand rustaud, moricaud et grêlé +comme une poêle à<br> + châtaignes, croyant avoir affaire à des batteurs +d’estrade, nous fait<br> + brutalement, comme quelqu’un que l’on +dérange:</p> + +<p>-- Que voulez-vous?</p> + +<p>-- Nous voudrions, lui dis-je, que vous donniez au +cafe-tier<br> + l’autorisation nécessaire pour nous servir à +manger, du moment,<br> + monsieur le Maire, que votre auberge est fermée...</p> + +<p>-- Avez-vous des papiers?</p> + +<p>-- Que diable! nous sommes d’ici d’Avignon: si +l’on ne peut plus<br> + faire un pas, ni manger une omelette dans le département, +sans avoir<br> + des papiers...</p> + +<p>-- Ça, point tant de raisons! vous irez vous expliquer, +accompagnés<br> + de mes deux gardes, devant le commissaire de police du +canton.</p> + +<p>-- Mais peste! vous voulez rire? nous voilà n’en +pouvant plus...</p> + +<p>-- Oh! je vous ferai charrier sur ma charrette; j’ai un +bon mulet.</p> + +<p>Cela commençait, parbleu! à ne plus tant nous +amuser, d’autant plus,<br> + saperlotte! que nous n’avions rien dans le ventre.</p> + +<p>-- Monsieur le Maire, dit Aubanel, si vous vouliez nous +conduire chez<br> + M. le curé, je suis sûr qu’il nous +connaîtra.</p> + +<p>-- Allons-y, allons-y, fit le maire hargneux.</p> + +<p>Et arrivés au presbytère, en présence du +prêtre:</p> + +<p>-- Voyez, lui dit-il, monsieur le Curé, si vous +connaissez ces<br> + individus.</p> + +<p>Le curé de Mathamis, dans son petit salon, nous offrit +d’abord des<br> + chaises, et puis tournant autour de nous et examinant nos +visages:</p> + +<p>-- Non, dit-il, monsieur le Maire, je ne connais pas ces +messieurs.</p> + +<p>-- Mais regardez-moi bien, monsieur le curé, fit +Aubanel, ne vous<br> + souvient-il pas de m’avoir vu en Avignon, dans ma +librairie?</p> + +<p>-- Ah! monsieur Aubanel?</p> + +<p>-- Précisément.</p> + +<p>-- Monsieur Aubanel, cria le curé de Méthamis, +libraire et imprimeur<br> + de notre Saint Père le Pape! Jacomone, Jacomone! apporte +vite les<br> + petits verres, que nous buvions une goutte de ratafia de Gouit +à la<br> + santé de l’Almanach provençal et des +félibres!</p> + +<p>Et comme nous tournions la tête, pour voir un peu la +mine du maire de<br> + Méthamis, celui-ci, en cherchant la porte qu’il ne +pouvait retrouver,<br> + grommelait:</p> + +<p>-- Je ne bois pas, je ne bois pas, monsieur le Curé. Il +faut que<br> + j’aille mettre au joug.</p> + +<p>C’est bien. Quand nous sortîmes, au bout d’un +moment, l’aubergiste<br> + sur son seuil, le cafetier devant sa porte, nous appelaient:</p> + +<p>-- Messieurs, messieurs, vous pouvez venir... M. le Maire +vient de<br> + dire que si vous désiriez manger...</p> + +<p>Mais dépités et dédaigneux, nous, tels +que des apôtres qui ont été<br> + méconnus, en resserrant nos ceintures nous +secouâmes sur Méthamis la<br> + poussière de nos souliers et nous reprîmes +clopin-clopant la descente<br> + de la Nesque.</p> + +<p>-- Eh bien! mon vaillant Pierre, disait Aubanel à +Grivolas, tu vois<br> + que les soldats du Pape sont encore bons à quelque +chose?</p> + +<p>-- Je ne dis pas, mais à Venasque, répondait +notre artiste en se<br> + léchant la barbe, si nous tombions sur un monceau de +lapins, de<br> + poulets, de levrauts et de dindes, comme à la fête +de Montbrun, il me<br> + semble que tout à l’heure, mes amis, nous y +taperions.</p> + +<p>Hélas! les jours se suivent, mais ne se ressemblent +pas. A Venasque,<br> + l’aubergiste, charron de son métier, nous fit +souper, l’animal, avec<br> + un épais ragoût de pommes de terre au plat, +rissolées dans de l’huile<br> + infecte, que nous ne pûmes avaler.</p> + +<p>Non content de cela, le pendard nous fit coucher sur une pile +de bois<br> + d’yeuse, avec, pour matelas, quelques fourchées de +paille qui, dans<br> + la nuit, s’éparpillèrent, et, à cause +des bûches anguleuses et<br> + noueuses qui nous entraient dans le dos, nous ne pûmes +fermer l'oeil.</p> + +<p>Bref, les habits fripés, les chaussures trouées, +le visage hâlé, mais<br> + allègres, mais pleins de la saveur de la Provence, nous +revînmes à<br> + travers une croupe de montagnes pelées qui a pour nom la +Barbarenque,<br> + en passant par Vaucluse, l'abbaye de Sénanque, Gordes et +le Calavon<br> + (non sans autres aventures dont le récit serait trop +long), nous<br> + revînmes de là aux plaines d'Avignon.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XVIII</h2> + +<h3>LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE</h3> + +<p>Alphonse Daudet dans sa jeunesse. -- La descente en Arles. -- +La<br> + Roquette et les Roquettières. -- Le patron Gafet. -- Le +souper chez<br> + Le Counënc. -- Les chansons de table. -- Le registre du +cabaret. --<br> + Le pont de bateaux. -- La noce arlésienne. -- Le spectre +des<br> + Aliscamps. -- Une lettre de Daudet pendant le siège de +Paris.</p> + +<p>I</p> + +<p>Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse (<i>Lettres de +mon<br> + Moulin et Trente Ans de Paris</i>), a raconté, à +fleur de plume,<br> + quelques échappées qu'il fit, avec les premiers +félibres, à Maillane,<br> + en Barthelasse, aux Baux, à Châteauneuf; je dis +avec les félibres de<br> + la première pousse, qui, en ce temps, couraient sans +cesse le pays de<br> + Provence, pour le plaisir de courir, de se donner du +mouvement,<br> + surtout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le vieux fonds +du<br> + peuple. Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut, et je veux +vous<br> + conter la joyeuse équipée que nous fîmes +ensemble, il y a quelque<br> + quarante ans.</p> + +<p>Daudet, à cette époque, était +secrétaire du duc de Morny, secrétaire<br> + honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le +jeune<br> + homme allait, une fois par mois, voir si le président du +Sénat, son<br> + patron, était gaillard et de bonne humeur. Et sa vigne de +côté, qui<br> + depuis a donné de si belles pressées, +n'était qu'à sa première<br> + feuille. Mais entre autres choses exquises, Daudet avait +composé une<br> + poésie d'amour, pièce toute mignonne, qui avait +nom: <i>les Prunes</i>.<br> + Tout Paris la savait par coeur, et M. de Morny, l'ayant +ouïe dans son<br> + salon, s'était fait présenter l'auteur, qui lui +avait plu, et il<br> + l'avait pris en grâce.</p> + +<p>Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit +des<br> + pierres fines, Daudet était joli garçon, brun, +d'une pâleur mate,<br> + avec des yeux noirs à longs cils qui battaient, une barbe +naissante<br> + et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la +nuque,<br> + tellement que le duc, chaque fois que l'auteur de la chanson +des<br> + <i>Prunes</i> lui rendait visite au Sénat, lui disait, en +lui touchant les<br> + cheveux de son doigt hautain:</p> + +<p>-- Eh bien! poète, cette perruque, quand la +faisons-nous abattre?</p> + +<p>-- La semaine prochaine, monseigneur! en s'inclinant +répondait le<br> + poète.</p> + +<p>Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au +petit<br> + Daudet la même observation, et toujours le poète +lui répondait la<br> + même chose. Et le duc tomba plus tôt que la +crinière de Daudet.</p> + +<p>A cet age, devons-nous dire, le futur chroniqueur des +aventures<br> + prodigieuses de <i>Tartarin de Tarascon</i> était +déjà un gaillard qui<br> + voyait courir le vent: impatient de tout connaître, +audacieux en<br> + bohème, franc et libre de langue, se lançant +à la nage dans tout ce<br> + qui était vie, lumière, bruit et joie, et ne +demandant qu'aventures.<br> + Il avait, comme on dit, du vif-argent dans les veines.</p> + +<p>Je me souviens d'un soir où nous soupions au +<i>Chêne-Vert</i>, un<br> + plaisant cabaret des environs d' Avignons. Entendant la musique +d'un<br> + bal qui se trouvait en contrebas de la terrasse où nous +étions<br> + attablés, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de +neuf ou dix<br> + pieds de haut) et tomba, à travers les sarments d'un +treille, au beau<br> + milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable.</p> + +<p>Une autre fois, du haut du chemin qui passe au pied du Pont du +Gard,<br> + il se jeta, sans savoir nager, dans la rivière du Gardon, +pour voir,<br> + avait-il dit, s'il y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans +un<br> + pêcheur qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse +à coup sûr,<br> + buvait bouillon de onze heures.</p> + +<p>Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon à +l'île de la<br> + Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y +courant<br> + dessus au risque de culbuter, par là-bas, dans le +Rhône, il criait,<br> + pour épater quelques bourgeois qui l'entendaient:</p> + +<p>-- C'est de là, tron de l'air! que nous jetâmes +au Rhône le cadavre<br> + de Brune, oui, du maréchal Brune! Et que cela serve +d'exemple aux<br> + Franchimands et Allobroges qui reviendraient nous +embêter!</p> + +<p>II</p> + +<p>Donc, un jour de septembre, je reçus à Maillane +une petite lettre du<br> + camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de +persil,<br> + bien connues de ses amis, et dans laquelle il me disait:</p> + +<p>"Mon Frédéric, demain mercredi, je partirai de +Fontvieille pour venir<br> + à ta rencontre jusqu'à Saint-Gabriel. Mathieu et +Grivolas viendront<br> + nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est +à la<br> + buvette, où nous t'attendons vers les neuf heures ou neuf +heures et<br> + demie. Et là, chez Sarrasine, la belle hôtesse du +quartier, ayant<br> + ensemble bu un coup, nous partirons à pied pour Arles. Ne +manque pas!<br> + Ton</p> + +<p>Chaperon Rouge."</p> + +<p>Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous +trouvâmes tous<br> + à Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la +montagne. Chez<br> + Sarrasine, nous croquâmes une cerise à +l'eau-de-vie, et en avant sur<br> + la route blanche.</p> + +<p>Nous demandâmes au cantonnier:</p> + +<p>-- Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici à +Arles?</p> + +<p>-- Quand vous serez, nous répondit-il, droit à +la Tombe de Roland,<br> + vous en aurez encore pour deux heures.</p> + +<p>-- Et où est cette tombe?</p> + +<p>-- Là-bas, où vous voyez un bouquet de +cyprès, sur la berge du<br> + Vigueirat.</p> + +<p>-- Et ce Roland?</p> + +<p>-- C'était, à ce qu'on dit, un fameux capitaine +du temps des<br> + Sarasins... Les dents, allez, bien sûr, ne doivent pas lui +faire mal.</p> + +<p>Salut, Roland! Nous n'aurions pas soupçonné, +dès nous mettre en<br> + chemin, de rencontrer vivantes, au milieu des guérets et +des chaumes<br> + du Trébon, la légende et la gloire du compagnon de +Charlemagne. Mais<br> + poursuivons. Allégrement nous voilà descendant en +Arles, où l'Homme<br> + de Bronze frappait midi, quand, tout blancs de poussière, +nous<br> + entrâmes à la porte de la Cavalerie. Et, comme nous +avions le ventre<br> + à l'espagnole, nous allâmes aussitôt, +déjeuner à l'hôtel Pinus.</p> + +<p>III</p> + +<p>On ne nous servit pas trop mal... Et, vous savez, quand on est +jeune,<br> + que l'on est entre amis et heureux d'être en vie, rien de +tel que la<br> + table pour décliquer le rire et les +folâtreries.</p> + +<p>Il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. Un +garçon en habit<br> + noir, la tête pommadée, avec deux favoris +hérissés comme des<br> + houssoirs, était sans cesse autour de nous, la serviette +sous le<br> + bras, ne nous quittant pas de l'oeil et, sous prétexte de +changer nos<br> + assiettes, écoutant bonnement toutes nos paroles +folles.</p> + +<p>-- Voulez-vous, dit enfin Daudet impatienté, que nous +fassions partir<br> + cette espèce de patelin?... Garçon!</p> + +<p>-- Plaît-il, monsieur?</p> + +<p>-- Vite, va nous chercher un plateau, un plat d'argent.</p> + +<p>-- Pour de quoi mettre? demanda le garçon +interloqué.</p> + +<p>-- Pour y mettre un <i>viédase</i>! repliqua Daudet +d'une voix tonnante.</p> + +<p>Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup, +nous<br> + laissa tranquilles.</p> + +<p>-- Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces hôtels, fit +alors le bon<br> + Mathieu, c'est que, remarquez-le, depuis qu'aux tables +d'hôte les<br> + commis voyageurs ont introduit les goûts du Nord, que ce +soit en<br> + Avignon, en Angoulême, à Draguignan ou bien +à Brive-la-Gaillarde, on<br> + vous sert, aujourd'hui, partout les mêmes plats: des +brouets de<br> + carottes, du veau à l'oseille, du rosbif à +moitié cuit, des<br> + choux-fleurs au beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont +ni<br> + saveur ni goût. De telle sorte qu'en Provence, si l'on +veut retrouver<br> + la cuisine indigène, notre vieille cuisine +appétissante et<br> + savoureuse, il n'y a que les cabarets où va manger le +peuple.</p> + +<p>-- Si nous y allions ce soir? dit le peintre Grivolas.</p> + +<p>-- Allons-y, criâmes-nous tous.</p> + +<p>IV</p> + +<p>On paya, sans plus tarder. Le cigare allumé, on alla +prendre se<br> + demi-tasse dans un <i>cafeton</i> populaire. Puis, dans les rues +étroites,<br> + blanches de chaux et fraîches, et bordées de vieux +hôtels, on flâna<br> + doucement jusqu'à la nuit tombante, pour regarder sur +leurs portes ou<br> + derrière le rideau de canevas transparent ces +Arlésiennes reines qui<br> + étaient pour beaucoup dans le motif latent de notre +descente en<br> + Arles.</p> + +<p>Nous vîmes les Arènes avec leurs grands portails +béants, le Théâtre<br> + Antique avec son couple de majestueuses colonnes, Saint-Trophime +et<br> + son cloître, la Tête sans nez, le palais du Lion, +celui des<br> + Porcelets, celui de Constantin et celui du Grand-Prieur.</p> + +<p>Parfois, sur les pavés, nous nous heurtions à +l'âne de quelque<br> + <i>barralière</i> qui vendait de l'eau du Rhône. +Nous rencontrions aussi<br> + les <i>tibanières</i> brunes qui rentraient en ville, la +tête chargée de<br> + leurs faix de glanes, et les <i>cacalausières</i> qui +criaient:</p> + +<p>-- Femmes, qui en veut des colimaçons de chaumes?</p> + +<p>Mais, en passant à la Roquette, devers la Poissonnerie, +voyant que le<br> + jour déclinait, nous demandâmes à une femme +en train de tricoter son<br> + bas:</p> + +<p>-- Pourriez-vous nous indiquer quelque petite auberge, ne +serait-ce<br> + qu'une taverne, où l'on mange proprement et à la +bonne apostolique?</p> + +<p>La commère, croyant que nous voulions railler, cria aux +autres<br> + Roquettières, qui, à son éclat de rire, +étaient sorties sur leurs<br> + seuils, coquettement coiffées de leurs cravates blanches, +aux bouts<br> + noués en crête:</p> + +<p>-- Hé! voilà des messieurs qui cherchent une +taverne pour souper: en<br> + auriez-vous une?</p> + +<p>-- Envoie-les, cria l'une d'elles, dans la rue +Pique-Moute.</p> + +<p>-- Ou chez la Catasse, dit une autre.</p> + +<p>-- Ou chez la veuve Viens-Ici.</p> + +<p>-- Ou à la porte des Châtaignes.</p> + +<p>-- Pardon, pardon, leur dis-je, ne plaisantons pas, mes +belles: nous<br> + voulons un cabaret, quelque chose de modeste, à la +portée de tous, et<br> + où aillent les braves gens.</p> + +<p>V</p> + +<p>-- Eh bien! dit un gros homme qui fumait là sa pipe +assis sur une<br> + borne, la trogne enluminée comme une gourde de mendiant, +que ne<br> + vont-ils chez le Counënc? Tenez, messieurs, venez, je vous +y<br> + conduirai, poursuivit-il en se levant et en secouant sa pipe, il +faut<br> + que j'aille de ce côté. C'est sur l'autre bord du +Rhône, au faubourg<br> + de Trinquetaille... Ce n'est pas une hôtellerie, mon Dieu! +de premier<br> + ordre; mais les gens de rivière, les <i>radeliers</i>, +les bateliers qui<br> + viennent de condrieu y font leur gargotage et n'en sont pas<br> + mécontents.</p> + +<p>-- Et d'où vient, dit Grivolas, qu'on l'appelle le +Counënc?</p> + +<p>-- L'hôtelier? Parce qu'il est de Combs, un village +près de<br> + Beaucaire, qui fournit quelques mariniers... Moi-même, qui +vous<br> + parle, je suis patron de barque, et j'ai navigué ma +part.</p> + +<p>-- Êtes-vous allé loin?</p> + +<p>-- Oh! non, je n'ai fait voile qu'au petit cabotage, +jusqu'au<br> + Havre-de-Grâce... Mais.</p> + +<blockquote> +<p><i>Pas de marinier<br> + Qui ne se trouve en danger.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et, allez, si n'étaient les grandes Saintes Maries qui +nous ont<br> + toujours gardé, il y a beau temps, camarades, que nous +aurions sombré<br> + en mer.</p> + +<p>-- Et l'on vous nomme?</p> + +<p>-- Patron Gafet, tout à votre service, si vous vouliez, +quelque<br> + moment, descendre au Sambruc ou au Graz, vers les îlots +de<br> + l'embouchure, pour voir les bâtiments qui y sont +ensablés.</p> + +<p>VI</p> + +<p>Et au pont de Trinquetaille, qui, encore à cette +époque, était un<br> + pont de bateaux, tout en causant nous arrivâmes. Lorsqu'on +le<br> + traversait sur le plancher mouvant, entablé sur des +bateaux plats<br> + juxtaposés bord à bord, on sentait sous soi, +puissante et vivante, la<br> + respiration du fleuve, dont le poitrail houleux vous soulevait +en<br> + s'élevant, vous abaissait en s'abaissant.</p> + +<p>Passé le Rhône, nous prîmes à +gauche, sur le quai, et, sous un vieux<br> + treillage, courbée sur l'auge de son puits, nous +vîmes, comment<br> + dirai-je? une espèce de gaupe, et borgne par-dessus, qui +raclait et<br> + écaillait des anguilles frétillantes. A ses pieds, +deux ou trois<br> + chats rongeaient, en grommelant, les têtes qu'elle leur +jetait.</p> + +<p>-- C'est la Counënque, nous dit soudain maître +Gafet.</p> + +<p>Pour des poèetes qui, depuis le matin, ne rêvions +que de belles et<br> + nobles Arlésiennes, il y avait de quoi demeurer +interdits... Mais,<br> + enfin, nous y étions.</p> + +<p>-- Counënque, ces messieurs voudraient souper ici.</p> + +<p>-- Oh! ça, mais, patron Gafet, vous n'y pensez pas, +sans doute? Qui<br> + diable nous charriez-vous? Nous n'avons rien, nous autres, pour +des<br> + gens comme ça...</p> + +<p>-- Voyons, nigaude, n'as-tu pas là un superbe plat +d'anguilles!</p> + +<p>-- Ah! si un <i>catigot</i> d'anguilles peut faire leur +félicité... Mais,<br> + voyez, nous n'avons rien autre.</p> + +<p>-- Ho! s'écria Daudet, rien que nous aimions tant que +le <i>catigot</i>.<br> + Entrons, entrons, et vous maître Gafet, veuillez bien vous +attabler,<br> + nous vous en prions, avec nous autres.</p> + +<p>-- Grand merci! vous êtes bien bons.</p> + +<p>Et bref, le gros patron s'étant laissé gagner, +nous entrâmes tous les<br> + cinq au cabaret de Trinquetaille.</p> + +<p>VII</p> + +<p>Dans une salle basse, dont le sol était couvert d'un +corroi de<br> + mortier battu, mais dont les murs étaient bien blancs, il +y avait une<br> + longue table oµ l'on voyait assis quinze ou vingt +mariniers en train<br> + de manger un cabri, et le Counënc soupait avec eux.</p> + +<p>Aux poutres du plafond, peint en noir de fumée, +étaient pendus des<br> + <i>chasse-mouches</i> (faisceaux de tamaris où viennent +se poser les<br> + mouches, qu'on prend ensuite avec un sac), et, vis-à-vis +de ces<br> + hommes qui, en nous voyant entrer, devinrent silencieux, autour +d'une<br> + autre table, nous prîmes place sur des bancs.</p> + +<p>Mais, pendant qu'au potager se cuisinait le <i>caligot</i>, la +Counënque,<br> + pour nous mettre en appétit, apporta deux oignons +énormes (de ceux de<br> + Bellegarde), un plat de piments vinaigrés, du fromage +pétri, des<br> + olives confites, de la boutargue du Martigue, avec quelques +morceaux<br> + de merluche braisée.</p> + +<p>-- Et tu reviendras dire que tu n'avais rien? s'écria +patron Gafet<br> + qui chapelait du pain avec son couteau crochu; mais c'est un +festin<br> + de noces!</p> + +<p>-- Dame! repartit la borgne, si vous nous aviez +prévenus, nous<br> + aurions pu tout de même vous apprêter une blanquette +à la mode des<br> + <i>gardians</i> ou quelque omelette baveuse... Mais quand les +gens vous<br> + tombent là, entre chien et loup, comme cheveux sur une +soupe,<br> + messieurs, vous comprendrez qu'on leur donne ce qu'on peut.</p> + +<p>C'est bien. Daudet, qui de sa vie ne s'était vu +à pareille gogaille<br> + de Camargue, saisit un des oignons, de ces beaux oignons +épatés,<br> + dorés comme un pain de Noël, et hardi! à +belles dents, et feuillet à<br> + feuillet, il le croque et l'avale, tantôt l'accompagnant +du fromage<br> + pétri, tantôt de la merluche. Il est juste +d'ajouter que, pour le<br> + seconder, tous nous faisions notre possible.</p> + +<p>Patron Gafet, lui soulevant de temps en temps la cruche pleine +d'un<br> + vin de Crau, flambant comme on n'en voit plus:</p> + +<p>-- Ça, jeunesse, disait-il, si nous abattions un +bourgeon? L'oignon<br> + fait boire et maintient la soif.</p> + +<p>En moins d'une demi-heure, on aurait enflammé sur nos +joues une<br> + allumette. Puis, arriva le <i>catigot</i>, où le +bâton d'un pâtre se<br> + serait tenu droit, -- salé comme mer, poivré comme +diable...</p> + +<p>-- Salaison et poivrade, disait le gros Gafet, font trouver le +vin<br> + bon... Allume et trinque, Antoine, puisque ton père est +prieur!</p> + +<p>VIII</p> + +<p>Les mariniers, pourtant, ayant achevé leur cabri, +terminaient leur<br> + repas, ainsi que c'est l'usage des bateliers de Condrieu, avec +un<br> + plat de soupe grasse. Chacun, à son bouillon mêlait +un grand verre de<br> + vin; puis, portant des deux mains leurs assiettes à la +bouche, tous<br> + ensemble vidèrent d'un seul trait le mélange, +savoureusement, en<br> + claquant des lèvres.</p> + +<p>Un conducteur de radeau, qui portait la barbe en collier, +chanta<br> + alors une chanson qui, s'il m'en souvient bien, finissait comme +ceci:</p> + +<blockquote> +<p><i>Quand notre flotte arrive<br> + En rade de Toulon,<br> + Nous saluons la ville<br> + A grands coups de canon.</i></p> +</blockquote> + +<p>Daudet nous dit:</p> + +<p>-- Tonnerre! n'allons-nous pas aussi faire craquer la +nôtre?</p> + +<p>Et il entama celle-ci (du temps où l'on faisait la +guerre aux Vaudois<br> + du Léberon):</p> + +<blockquote> +<p><i>Chevau-léger, mon bon ami,<br> + A Lourmarin, l'on s'éventre!<br> + Chevau-léger, mon bon ami,<br> + Mon coeur s'évanouit.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais les gens de rivière, ne voulant pas être en +reste, chantèrent<br> + lors en choeur:</p> + +<blockquote> +<p><i>Les filles de Valence<br> + Ne savent pas faire l'amour:<br> + Celles de la Provence<br> + Le font la nuit, le jour.</i></p> +</blockquote> + +<p>-- A nous autres, collègues, criâmes-nous aux +chanteurs. Et tous à<br> + l'unisson, nous servant de nos doigts comme de castagnettes, +nous<br> + répliquions superbement:</p> + +<blockquote> +<p><i>Les filles d'Avignon<br> + Sont comme les melons:<br> + Sur cent cinquante<br> + N'y en a pas de mûr;<br> + La plus galante...</i></p> +</blockquote> + +<p>-- Chut! nous fit la borgnesse, car si passait la police, elle +vous<br> + dresserait "verbal" pour tapage nocturne.</p> + +<p>-- La police? criâmes-nous, on se fiche pas mal +d'elle.</p> + +<p>-- Tenez, ajouta Daudet, allez nous quérir le registre +où vous<br> + inscrivez ceux qui logent dans l'auberge.</p> + +<p>La Counënque apporta le livre, et le gentil +secrétaire de M. de Morny<br> + écrivit aussitôt de sa plus belle plume:</p> + +<p>A. Daudet, secrétaire du président du +Sénat;<br> + F. Mistral, chevalier de la Légion d'Honneur;<br> + A. Mathieu, le félibre de Châteauneuf-du-Pape;<br> + P. Grivolas, maître peintre de l'École +d'Avignon.</p> + +<p>-- Et si quelqu'un, poursuivit-il, si quelqu'un, ô +Counënque, venait<br> + jamais te chercher noise, que ce soit commissaire, gendarme +ou<br> + sous-préfet, tu n'auras qu'à lui mettre ces pattes +de mouches sous la<br> + moustache, et puis, si l'on t'embête, tu nous +écriras à Paris, et,<br> + va, moi je me charge de les faire danser.</p> + +<p>IX</p> + +<p>Nous soldâmes, et, accompagnés de la +vénération publique, nous<br> + sortîmes tels que des princes qui viennent de se +révéler.</p> + +<p>Parvenus au marchepied du pont Trinquetaille:</p> + +<p>-- Si nous faisions, sur le pont, un brin de farandole? +proposa<br> + l'infatigable et charmant nouvelliste de la <i>Mule du Pape</i>, +les ponts<br> + de la Provence ne sont faits que pour ça...</p> + +<p>Et en avant! au clair limpide de la lune de septembre, qui se +mirait<br> + dans l'eau, nous voilà faisant le branle sur le pont en +chantant:</p> + +<blockquote> +<p><i>La farandole de Trinquetaille,<br> + Tous les danseurs sont des canailles!<br> + La farandole de Saint-Remy,<br> + Une salade de pissenlits!</i></p> +</blockquote> + +<p>Tout à coup - nous arrivions sur le milieu du +Rhône, -- voici que,<br> + dans la pénombre, au-devant de nous autres, nous voyons +s'avancer une<br> + rangée d'Arlésiennes, de délicieuses +Arlésiennes, chacune avec son<br> + cavalier, qui lentement cheminaient, tout en babillant et +riant... Le<br> + frôlement des jupes, le frou-frou de la soie, le +gazouillis des<br> + couples qui se parlaient à voix basse dans la +nuitée pacifique, dans<br> + le tressaillement du Rhône qui se glissait entre les +barques, c'était<br> + vraiment chose suave.</p> + +<p>-- Une noce, dit le gros patron Gafet, qui ne nous avait pas +quittés.</p> + +<p>-- Une noce? fit Daudet, qui avec sa myopie, ne se rendait pas +bien<br> + compte de cette agitation, une noce arlésienne! Une noce +à la lune!<br> + Une noce en plein Rhône!</p> + +<p>Et, pris d'un vertigo, notre luron s'élance, saute au +cou de la<br> + mariée, et en veux-tu des baisers...</p> + +<p>Aïe! quelle mêlée, mon Dieu! Si jamais de la +vie nous nous vîmes en<br> + presse, ce fut bien cette fois-là... Vingt gars, le poing +levé, nous<br> + entourent et nous serrent:</p> + +<p>-- Au Rhône, les marauds!</p> + +<p>-- Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? s'écria patron +Gafet, en refoulant<br> + la troupe; mais ne voyez-vous pas que nous venons de boire, de +boire<br> + en Trinquetaille, à la santé de +l'épousée, et que de reboire nous<br> + ferait du mal?</p> + +<p>-- Vivent les mariés! nous écriâmes-nous. +Et, grâce à la poigne de ce<br> + brave Gafet, qui était connu de tous, et à sa +présence d'esprit, les<br> + choses en restèrent là.</p> + +<p>X</p> + +<p>Maintenant, où allons-nous? L'Homme de Bronze venait de +frapper onze<br> + heures... Et nous dîmes:</p> + +<p>-- Il faut aller faire un tour aux Aliscamps.</p> + +<p>Nous prenons les Lices d'Arles, nous contournons les remparts, +et, au<br> + clair de la lune, nous voilà descendant l'allée de +peupliers qui mène<br> + au cimetière du vieil Arles romain. Et, ma foi, en errant +au milieu<br> + des sépulcres éclairés par la lune et des +auges mortuaires alignées<br> + sur le sol, voici que, gravement, nous répétions +entre nous<br> + l'admirable ballade de Camille Reybaud:</p> + +<blockquote> +<p><i>Les peupliers du cimetière<br> + Ont salué les trépassés.<br> + As-tu peur des pieux mystères?<br> + Passe plus loin du cimetière!</i></p> +</blockquote> + +<p>MOI</p> + +<blockquote> +<p><i>Des blancs lombeaux du cimetière<br> + Le couvercle s'est renversé.</i></p> +</blockquote> + +<p>TOUS</p> + +<blockquote> +<p><i>As-tu peur des pieux mystères?<br> + Passe plus loin du cimetière.</i></p> +</blockquote> + +<p>MOI</p> + +<blockquote> +<p><i>Sur le gazon du cimetière<br> + Tous les défunts se sont dressés.</i></p> +</blockquote> + +<p>TOUS</p> + +<blockquote> +<p><i>As-tu peur des pieux mystères?<br> + Passe plus loin du cimetière.</i></p> +</blockquote> + +<p>MOI</p> + +<blockquote> +<p><i>Frères muets, au cimetière<br> + Tous les morts se sont embrassés.</i></p> +</blockquote> + +<p>TOUS</p> + +<blockquote> +<p><i>As-tu peur des pieux mystères?<br> + Passe plus loin du cimetière.</i></p> +</blockquote> + +<p>MOI</p> + +<blockquote> +<p><i>C'est la fête du cimetière,<br> + Les morts se mettent à danser.</i></p> +</blockquote> + +<p>TOUS</p> + +<blockquote> +<p><i>As-tu peur des pieux mystères?<br> + Passe plus loin du cimetière.</i></p> +</blockquote> + +<p>MOI</p> + +<blockquote> +<p><i>La lune est claire: au cimetière,<br> + Les vierges cherchent leurs fiancés.</i></p> +</blockquote> + +<p>TOUS</p> + +<blockquote> +<p><i>As-tu peur des pieux mystères?<br> + Passe plus loin du cimetière.</i></p> +</blockquote> + +<p>MOI</p> + +<blockquote> +<p><i>Leurs amoureux, au cimetière,<br> + Ne sont plus là, si empressés.</i></p> +</blockquote> + +<p>TOUS</p> + +<blockquote> +<p><i>As-tu peur des pieux mystères?<br> + Passe plus loin du cimetière.</i></p> +</blockquote> + +<p>MOI</p> + +<blockquote> +<p><i>Oh! ouvrez-moi le cimetière,<br> + Mon amour va les caresser...</i></p> +</blockquote> + +<p>XI</p> + +<p>Le croirez-vous? Soudain, d'une tombe béante, à +trois pas de nous<br> + autres, mes chers amis, une voix sombre, dolente, +sépulcrale, nous<br> + fait entendre ces mots:</p> + +<p><i>-- Laissez dormir ceux qui dorment!</i></p> + +<p>Nous restâmes pétrifiés, et à +l'entour, sous la lune, tout retomba<br> + dans le silence.</p> + +<p>Mathieu disait doucement à Grivolas:</p> + +<p>-- As-tu entendu?</p> + +<p>-- Oui, répondit le peintre, c'est là-bas, dans +ce sarcophage.</p> + +<p>-- Cela, dit patron Gafet en crevant de rire, c'est un +couche-vêtu,<br> + un de ces <i>galimands</i>, comme nous les nommons en Arles, qui +viennent<br> + se gîter, la nuit, dans ces auges vides.</p> + +<p>Et Daudet:</p> + +<p>-- Quel dommage, pourtant, que ça n'ait pas +été une apparition<br> + réelle! Quelque belle Vestale, qui, à la voix des +poètes, eût<br> + interrompu son somme, et, ô mon Grivolas, fût venue +t'embrasser!</p> + +<p>Puis, d'une voix retentissante, il chanta et nous +chantâmes:</p> + +<blockquote> +<p><i>De l'abbaye passant les portes,<br> + Autour de moi, tu trouverais<br> + Des nonnes l'errante cohorte,<br> + Car en suaire je serais!<br> + -- O Magali, si tu te fais<br> + La pauvre morte,<br> + La terre alors je me ferai:<br> + La je t'aurai.</i></p> +</blockquote> + +<p>Là-dessus, au patron Gafet nous serrâmes tous la +main, et nous<br> + allâmes vite, de ce pas, au chemin de fer, prendre le +train pour<br> + Avignon.</p> + +<p>Sept ans après, hélas! l'année de la +catastrophe, je reçus cette<br> + lettre:</p> + +<p>Paris, 31 décembre 1870.</p> + +<p>"Mon Capoulié, je t'envoie par le ballon monté +un gros tas de<br> + baisers. Et il me fait plaisir de pouvoir te les envoyer en +langue<br> + provençale; comme ça je suis assuré que les +Allemands, si le ballon<br> + leur tombe dans les mains, ne pourront par lire mon +écriture et<br> + publier ma lettre dans le <i>Mercure de Souabe</i>.</p> + +<p>"Il fait froid, il fait noir; nous mangeons du cheval, du +chat, du<br> + chameau, de l'hippopotame (ah! si nous avions les bons oignons, +le<br> + <i>catigot</i> et la <i>cachat</i> de la Ribote de +Trinquetaille!) Les fusils<br> + nous brûlent les doigts. Le bois se fait<br> + rare. Les armées de la Loire ne viennent pas. Mais cela +ne fait rien.<br> + Les gens de Berlin s'ennuieront quelque temps encore devant +les<br> + remparts de Paris +......................................................................<br> + + ..................................................................................................<br> + + ..................................................................................................<br> + + "Adieu, mon Capoulié, trois gros baisers: un pour moi, +l'autre pour<br> + ma femme, l'autre pour mon fils. Avec ça, bonne +année, comme toujours<br> + d'aujourd'hui à un an.</p> + +<p>Ton félibre,<br> + Alphonse DAUDET."</p> + +<p>Et puis, on viendra me dire que Daudet n'étais pas un +excellent<br> + Provençal! Parce qu'en plaisantant il aura +ridiculisé les Tartarin,<br> + les Roumestan et les Tante Portal et tous les imbéciles +du pays de<br> + Provence qui veulent franciser le parler provençal, pour +cela<br> + Tarascon lui garderait rancune?</p> + +<p>Non! la mère lionne n'en veut pas, n'en voudra jamais +au lionceau<br> + qui, pour s'ébattre, l'égratigne quelquefois.</p> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mes Origines. Memoires et Recits, by +Frederic Mistral + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS *** + +***** This file should be named 7012-h.htm or 7012-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/7/0/1/7012/ + +Produced by Walter Debeuf + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License available with this file or online at + www.gutenberg.org/license. + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation information page at www.gutenberg.org + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at 809 +North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email +contact links and up to date contact information can be found at the +Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit www.gutenberg.org/donate + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + |
