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diff --git a/7012-8.txt b/7012-8.txt new file mode 100644 index 0000000..e21e6c3 --- /dev/null +++ b/7012-8.txt @@ -0,0 +1,10965 @@ +Project Gutenberg's Mes Origines. Memoires et Recits, by Frederic Mistral + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mes Origines. Memoires et Recits + +Author: Frederic Mistral + +Posting Date: April 9, 2013 [EBook #7012] +Release Date: December, 2004 +First Posted: February 22, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS *** + + + + +Produced by Walter Debeuf + + + + + + + + + + +Mes Origines. + +Mémoires et récits. +(Traduction du provençal) + +par Frédéric Mistral. + + +CHAPITRE I. + +AU MAS DU JUGE. + +Les Alpilles. -- La chanson de Maillane. -- Ma famille. -- Maître +François, mon père. -- Délaïde, ma mère. -- Jean du Porc. -- L'aïeul +Étienne. -- La mère-grand Nanon. -- La foire de Beaucaire. -- Les +fleurs de glais. + +D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant mes yeux, au Midi +là-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les rampes, les +falaises et les vallons bleuissaient du matin aux vêpres, plus ou +moins clairs ou foncés, en hautes ondes. C'est la chaîne des +Alpilles, ceinturée d'oliviers comme un massif de roches grecques, un +véritable belvédère de gloire et de légendes. + +Le sauveur de Rome, Caïus Marius, encore populaire dans toute la +contrée, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit les Barbares, +derrière les murs de son camp; et ses trophées triomphaux, à +Saint-Rey sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans, dorés par le +soleil. C'est au penchant de cette côte qu'on rencontre les tronçons +du grand aqueduc romain qui menait les eaux de Vaucluse dans les +Arènes d'Arles: conduit que des gens du pays nomment _Ouide di +Sarrasin_ (pierrée des Sarrasins), parce que c'est par là que les +Maures d'Espagne s'introduisirent dans Arles. C'est sur les rocs +escarpés de ces collines que les princes des Baux avaient leur +château fort. C'est dans ces vals aromatiques, aux Baux, à Romanin +et à Roque-Martine, que tenaient cour d'amour les belles châtelaines +du temps des troubadours. C'est à Mont-Majour que dorment, sous les +dalles du cloître, nos vieux rois arlésiens. C'est dans les grottes +du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent encore nos fées. C'est sous +ces ruines, romaines ou féodales, que gît la Chèvre d'Or. + +Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient le milieu de la +plaine, une large et riche plaine, qu'en mémoire peut-être du consul +Caïus Marius on nomme encore _Le Caieou_. + +-- Quand je luttais, me disait une fois le petit Maillanais, -- un +vieux lutteur de l'endroit, -- j'ai beaucoup voyagé, en Languedoc +comme en Provence... Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie que +ce terroir. Si, depuis la Durance jusqu'à la mer, là-bas, on tirait +un trait de charrue droit comme une chandelle, un sillon de vingt +lieues, l'eau y courrait toute seule, rien qu'au niveau pendant. +Aussi, quoique nos voisins nous traitent de _mange-grenouilles_, les +Maillanais convinrent toujours que, sous la chape du soleil, il n'est +pas de pays plus joli que le leur et, un jour qu'ils m'avaient +demandé quelques couplets pour la chorale du village, voici, à ce +propos, les vers que je leur fis: + +_Maillane est beau, Maillane plaît -- et se fait beau de plus en +plus; Maillane ne s'oublie jamais; -- il est l'honneur de la contrée +-- et tient son nom du mois de Mai. + +Que vous soyez à Paris ou à Rome, -- pauvres conscrits, rien ne vous +charme; -- Maillane est pour vous sans pareil -- et vous aimeriez y +manger une pomme -- que dans Paris un perdreau. + +Notre patrie n'a pour remparts -- que les grandes haies de cyprès -- +que Dieu fit tout exprès pour elle; -- et quand se lève le mistral, +-- il ne fait que branler le berceau. + +Tout le dimanche on fait l'amour; -- puis au travail, sans trêve, -- +s'il faut le lundi se ployer, --nous buvons le vin de nos vignes, +nous mangeons le pain de nos blés._ + +La vieille bastide où je naquis, en face des Alpilles, touchant le +Clos-Créma, avait nom le Mas du Juge, un tènement de quatre paires de +bêtes de labour, avec son premier charretier, ses valets de charrue, +son pâtre, sa servante (que nous appelions la _tante_) et plus ou +moins d'hommes au mois, de journaliers ou journalières, qui venaient +aider au travail, soit pour les vers à soie, pour les sarclages, pour +les foins, pour les moissons ou les vendanges, soit pour la saison +des semailles ou celles de l'olivaison. + +Mes parents, des _ménagers_, étaient de ces familles qui vivent sur +leur bien, au labeur de la terre, d'une génération à l'autre! Les +ménagers, au pays d'Arles, forment une classe à part: sorte +d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et bourgeois, et +qui comme toute autre, a son orgueil de caste. Car si le paysan, +habitant du village, cultive de ses bras, avec la bêche ou le hoyau, +ses petits lopins de terre, le ménager, agriculteur en grand, dans +les _mas_ de Camargue, de Crau ou d'autre part, lui, travaille debout +en chantant sa chanson, la main à la charrue. + +C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets suivants, chantés +aux noces de mon neveu: + +_Nous avons tenu la charrue -- avec assez d'honneur -- et conquis le +terroir -- avec cet instrument. + +Nous avons fait du blé -- pour le pain de Noël -- et de la toile +rousse pour nipper la maison. + +Tout chemin va à Rome: ne quittez donc pas le mas, -- et vous +mangerez des pommes, -- puisque vous les aimez._ + +Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos fenêtres, comme le font +tant d'autres, sans trop d'outrecuidance nous pourrions avancer que +la gent mistralienne descend des Mistral dauphinois, devenus, par +alliance, seigneurs de Montdragon et puis de Romanin. Le célèbre +pendentif qu'on montre à Valence est le tombeau de ces Mistral. Et, +à Saint-Remy, nid de ma famille (car mon père en sortait), on peut +voir encore l'hôtel des Mistral de Romanin, connu sous le nom de +Palais de la Reine Jeanne. + +Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de trèfle avec cette +devise assez présomptueuse: _"Tout ou Rien."_ Pour ceux, et nous en +sommes, qui voient un horoscope dans la fatalité des noms +patronymiques ou le mystère des rencontres, il est curieux de trouver +la Cour d'Amour de Romanin unie, dans le passé, à la seigneurie de +Mistral désignant le grand souffle de la terre de Provence, et, +enfin, ces trois trèfles marquant la destinée de notre famille +terrienne. + +-- Le trèfle, nous déclara, un jour, le Sâr Peladan, qui, lorsqu'il a +quatre feuilles, devient talismanique, exprime symboliquement l'idée +de Verbe autochtone, de développement sur place, de lente croissance +en un lieu toujours le même. Le nombre trois signifie la maison +(père, mère, fils), +au sens divinatoire. Trois trèfles signifient donc trois harmonies +familiales succédentes, ou neuf, qui est le nombre du sage à l'écart. + La devise _Tout ou Rien_ rimerait aisément à ces fleurs sédentaires +et qui ne se transplantent pas: devise, comme emblème, de terrien +endurci. + +Mais laissons là ces bagatelles. Mon père, devenu veuf de sa +première femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se remaria, et je +suis le croît de ce second lit. Voici comment il avait fait la +connaissance de ma mère: + +Une année, à la Saint-Jean, maître François Mistral était au milieu +de ses blés, qu'une troupe de moissonneurs abattait à la faucille. +Un essaim de glaneuses suivait les tâcherons et ramassait les épis +qui échappaient au râteau. Et voilà que mon seigneur père remarqua +une belle fille qui restait en arrière, comme si elle eût eu peur de +glaner comme les autres. Il s'avança près d'elle et lui dit: + +-- Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom? + +La jeune fille répondit: + +-- Je suis la fille d'Étienne Poulinet, le maire de Maillane. Mon +nom est Délaïde. + +-- Comment! dit mont père, la fille de Poulinet, qui est le maire de +Maillane, va glaner? + +-- Maître, répliqua-t-elle, nous sommes une grosse famille: six +filles et deux garçons, et notre père, quoiqu'il ait assez de bien, +quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous répond: "Mes +petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en." Et voilà pourquoi +je suis venue glaner. + +Six mois après cette rencontre, qui rappelle l'antique scène de Ruth +et de Booz, le vaillant ménager demanda Délaïde à maître Poulinet, et +je suis né de ce mariage. + +Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 8 septembre de l'an 1830, +dans l'après-midi, la gaillarde accouchée envoya quérir mon père, qui +était en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses champs. En +courant, et du plus loin qu'il put se faire entendre: + +-- Maître, cria le messager, venez! car la maîtresse vient +d'accoucher maintenant même. + +-- Combien en a-t-elle fait? demanda mon père. + +-- Un beau, ma foi. + +-- Un fils! Que le bon Dieu le fasse grand et sage! + +Et sans plus, comme si de rien n'était, ayant achevé son labour, le +brave homme, lentement, s'en revint à la ferme. Non point qu'il fût +moins tendre pour cela; mais élevé, endoctriné, comme les Provençaux +anciens, avec la tradition romaine, il avait dans ses manières, +l'apparente rudesse du vieux _pater familias_. + +On me baptisa Frédéric, en mémoire, paraît-il, d'un pauvre petit gars +qui, au temps où mon père et ma mère se _parlaient_, avait fait +gentiment leurs commissions d'amour, et qui, peu de temps après, +était mort d'une insolation. Mais, comme elle m'avait eu à +Notre-Dame de Septembre, ma mère m'a toujours dit qu'elle m'avait +voulu donner le prénom de Nostradamus, d'abord pour remercier la Mère +de Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des _Centuries_, le +fameux astrologue natif de Saint-Remy. Seulement, ce nom mystique et +mirifique, n'est-ce pas? que l'instinct maternel avait si bien +trouvé, on ne voulut l'accepter ni à la mairie ni au presbytère. + +Ma première sortie sur les bras de ma mère, qui me nourrissait de son +lait, lorsqu'elle fit ses relevailles, -- tout cela vaguement, dans +une lointaine brume, il me semble le revoir: elle, ma pauvre mère, +dans la beauté, l'éclat de sa pleine jeunesse, présentant avec +orgueil son "roi" à ses amies, et, cérémonieuses, les amies et +parentes nous accueillant avec les félicitations d'usage et m'offrant +une couple d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et une +allumette, avec ces mots sacramentels: + +-- Mignon, sois plein comme un oeuf, sois bon comme le pain, sois +sage comme le sel, sois droit comme une allumette. + +On trouvera peut-être tant soit peut enfantin de raconter ces choses. + Mais, après tout, chacun est libre, et, à moi, il m'agrée de +revenir, par songerie, dans mon premier maillot et dans mon berceau +de mûrier et dans mon chariot à roulettes, car, là, je ressuscite le +bonheur de ma mère dans ses plus doux tressaillements. + +Quand j'eus six mois, on me délivra de la bande qui enveloppait mes +langes (car Nanounet, ma mère-grand, avait très fort recommandé de me +tenir serré à point, parce que, disait-elle, les enfants bien +emmaillotés ne sont ni bancals ni bancroches), et, le jour de la +Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on me "donna les pieds" et, +triomphalement, ma mère m'apporta à l'église de Maillane; et sur +l'autel du saint, en me tenant par les lisières, pendant que ma +marraine me chantait : _Avène, Avène, Avène_ (Viens, viens, viens), +on me fit faire mes premiers pas. + +A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour la messe. C’était une +demi-lieue de chemin pour le moins. Ma mère, tout le long, me +dorlotait dans ses bras. Oh! le sein nourricier, ce nid doux et +moelleux! Je voulais toujours, toujours, qu’il me portât encore un +peu... Mais, une fois, -- j’avais cinq ans, -- à mi-chemin du +village, ma pauvre mère me déposa en disant: + +-- Oh! tu pèses trop, maintenant; je ne puis plus te porter. + +Après la messe, avec ma mère, nous’ allions voir mes grands-parents, +dans leur belle cuisine voûtée en pierre blanche, où, de coutume, les +bourgeois du lieu, M. Deville, M. Dumas, M. Ravoux, le Cadet Rivière, +en se promenant sur les dalles, entre l’évier et la cheminée, +venaient parler du gouvernement. + +M. Dumas, qui avait été juge et qui s’était démis en 1830, aimait, +sur toute chose, à donner des conseils, comme celui- ci, par exemple, +qu’avec sa grosse voix, il répétait, tous les dimanches, aux jeunes +mères qui dodelinaient leurs mioches: + +-- Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni clé, ni livre : parce +qu'avec un couteau l’enfant peut se couper; une clé, il peut la +perdre et, un livre, le déchirer. + +M. Durnas ne venait pas seul: avec son opulente épouse et leurs onze +ou douze enfants, ils remplissaient le salon, le beau salon des +ancêtres, tout tapissé de toile peinte, de Mar- seille, représentant +des oisillons et des paniers en fleurs, et là, pour étaler +l’éducation de sa lignée, il faisait, non sans orgueil, déclamer, +vers à vers, mot à mot, un peu à l’un, un peu à l’autre, le récit de +_Théramène_: + + _A peine nous sortions des portes de Trézène... + De Trégène... Il était sur son char... sur chon sar... + Ses gardes affligés... affizés... + Imitaient son silence autour de lui rangés... + Lui ranzés._ + +Ensuite, il disait à ma mère: + +-- Et le vôtre, Délaïde, lui apprenez-vous rien pour réciter? + +-- Si répondait naïvement ma mère: il sait la sornette de Jean du +Porc. + +-- Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait tout le monde. + +Et alors en baissant la tête, j’ânonnais timidement: + +_Qui est mort? — Jean du Porc. — Qui le pleure? — Le roi Maure — Qui +le rit? — La perdrix. — Qui le chante? — La calandre — Qui en sonne +le glas? — Le cul de la poêle. — Qui en porte le deuil? — Le cul du +chaudron._ + +C'est avec ces contes-là, chants de nourrices et sornettes, que nos +parents, à cette époque, nous apprenaient à parler la bonne langue +provençale; tandis qu’à présent, la vanité ayant pris le dessus dans +la plupart des familles, c’est avec le système de l’excellent M. +Dumas que l’on enseigne les enfants et qu’on en fait de petits niais +qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouvés, sans attaches +ni racines, car il est de mode, aujourd’hui, de renier absolument +tout ce qui est de tradition. + +Il faut que je parle un peu, maintenant, du bonhomme Etienne, mon +aïeul maternel. Il était, comme mon père, ménager propriétaire, +d’une bonne maison comme lui, et d’un bon sang : avec cette +différence que, du côté des Mistral, c’étaient des laborieux, des +économes, des amasseurs de biens, qui, en tout le pays, n’avaient pas +leurs pareils, et que, du côté de ma mère, tout à fait insouciants et +n’étant jamais prêts pour aller au labour, ils laissaient l’eau +courir et mangeaient leur avoir. L’aïeul Étienne, pour tout dire, +était (devant Dieu soit-il) un vrai Roger Bontemps. + +Bien qu’il eût huit enfants, entre lesquels six filles (qui, à +l’heure des repas, se faisaient servir leur part et puis allaient +manger dehors, sur le seuil de la maison, leur assiette à la main), +dès qu’il y avait fête quelque part, en avant! Il partait pour trois +jours avec les camarades. Il jouait, bambochait tant que duraient les +écus; puis, souple comme un gant, quand les deux toiles se touchaient +(1), le quatrième jour il rentrait au logis et, alors, grand’maman +Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait: + +-- N’as-tu pas honte, dissipateur que tu es, de manger comme ça le +bien de tes filles I + +(1) Quand la poche est vide. + +-- Hé! bonasse, répondait-il, de quoi vas-tu t'inquiéter? Nos +fillettes sont jolies, elles se marieront sans dot. Et tu verras, +Nanon, ma mie, nous n'en aurons pas pour les derniers. + +Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, il lui faisait donner +sur son douaire des hypothèques aux usuriers, qui lui prêtaient de +l'argent à cinquante ou à cent pour cent, ce qui ne l'empêchait pas, +quand ses compagnons de jeu venaient, de faire, avec eux, le branle +devant la cheminée, en chantant tous ensemble: + + _Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs! + Ce sont de braves gens, + Quand ils n'ont plus d'argent._ + +Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de rire: + +_Nous sommes trois qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons pas le sou, +-- Qui n'avons pas le sou. -- Et le compère qui est derrière, -- N'a +pas un denier, -- N'a pas un denier._ + +Et quand ma pauvre aïeule se désolait de voir ainsi partir, l'un +après l'autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son beau +patrimoine: + +-- Eh! bécasse, que pleures-tu? lui faisait mon grand-père, pour +quelques lopins de terre? Il y pleuvait comme à la rue. + +Ou bien: + +-- Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, ne payait pas les +impositions! + +Ou bien: + +-- Cette friche-là? les arbres du voisin la desséchaient comme +bruyère. + +Et toujours, de cette façon, il avait la riposte aussi prompte que +joyeuse... Si bien qu'il disait même, en parlant des usuriers: + +-- Eh! morbleu, c'est bien heureux qu'il y ait des gens pareils. +Car, sans eux, comment ferions-nous, les dépensiers, les gaspilleurs, +pour trouver du quibus, en un temps où comme on sait, l'argent est +marchandise? + +C'était l'époque, en ce temps-là, où Beaucaire, avec sa foire, +faisait merveille sur le Rhône; il venait là du monde, soit par eau, +soit par terre, de toutes les nations, jusqu'à des Turcs et des +nègres. + +Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes espèces de choses qu'il +faut pour le nourrir, pour le vêtir, pour le loger, pour l'amuser, +pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pièces de toile, +les rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre portant au chaton un +rat, vous l'y trouviez à profusion, à monceaux, à faisceaux ou en +piles, dans les grands magasins voûtés, sous les arceaux des Halles, +aux navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du Pré. + +C'était comme nous dirions, mais avec un côté plus populaire et +grouillant de vie, c'était là tous les ans, au soleil de juillet, +l'exposition universelle de l'industrie du Midi. + +Mon grand-père Étienne, comme vous pensez bien, ne manquait pas telle +occasion d'aller, quatre ou cinq jours, faire à Beaucaire ses +bamboches. Donc, sous prétexte d'aller acheter du poivre, du girofle +ou du gingembre avec, dans chaque poche de sa veste, un mouchoir de +fil, car il prenait du tabac, et trois autres mouchoirs, en pièce, +non coupés, dont en guise de ceinture il se ceignait les reins; et il +flânait ainsi, tout le franc jour de Dieu, autour des bateleurs, des +charlatans, des comédiens, surtout des bohémiens, lorsqu'ils +discutent et se harpaillent pour le marché et marchandage de quelque +bourrique maigre. + +Un délicieux régal pour lui: Polichinelle avec Rosette! Il y était +toujours plus neuf et ravi, bouche bée, il y riait comme un pauvre +aux pantalonnades et aux coups de batte qui pleuvaient là sans cesse +sur le propriétaire et sur le commissaire. A ce point les filous (et +imaginez-vous si, à Beaucaire, ils pullulaient!) lui tiraient chaque +année, tout doucement, l'un après l'autre, sans qu'il se retournât, +tous ses mouchoirs; et quand il n'en avait plus, chose qu'il savait +d'avance, il dénouait sa ceinture, sans plus de chagrin que ça, et +s'en torchait le nez. Mais, quand il rentrait à Maillane, avec le +nez tout bleu, -- de la teinture des mouchoirs, des mouchoirs neufs +qui avaient déteint: + +-- Allons, lui disait ma grand'mère, on t'a encore volé tes +mouchoirs. + +-- Qui te l'a dit? faisait l'aïeul. + +-- Pardi, tu as le nez tout bleu: tu t'es mouché avec ta ceinture. + +-- Bah! je n'en ai pas regret, répondait le bon humain; ce +Polichinelle m'a tant fait rire! + +Bref, quand ses filles (et ma mère en était une) furent d'âge à se +marier, comme elles n'étaient pas gauches, ni bien désagréables, les +galants, malgré tout, vinrent tout de même à l'appeau. Seulement, +quand les pères disaient à mon aïeul: + +-- Autrement, le cas échéant, combien faites-vous à vos filles? + +-- Combien je fais à mes filles? répondait maître Étienne, tout rouge +de colère; ô graine d'imbécile, c'est dommage! A ton gars je +donnerais une belle gouge, tout élevée, toute nippée, et j'y +ajouterais encore des terres et de l'argent! Qui ne veut pas mes +filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu merci, à la huche de +maître Étienne il y a du pain. + +Or, n'est-il pas vrai que les filles du grand-père furent prises, +toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et même qu'elles +firent toutes de bons mariages? _Fille jolie_, dit le proverbe, +_porte sur le front sa dot._ + +Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans en +cueillir encore un tout petit bouquet. + +Derrière le Mas du Juge, c'est l'endroit où je suis né, il y avait le +long du chemin un fossé qui menait son eau à notre vieux Puits à +roue. Cette eau n'était pas profonde, mais elle était claire et +riante, et, quand j'étais petit, je ne pouvais m'empêcher, surtout +les jours d'été, d'aller jouer le long de sa rive. + +Le fossé du Puits à roue! Ce fut le premier livre où j'appris, en +m'amusant, l'histoire naturelle. Il y avait là des poissons, +épinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que j'essayais +de pêcher dans un sachet de canevas, qui avait servi à mettre des +clous et que je suspendais au bout d'un roseau. Il y avait des +demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout doucement, +lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes petits +doigts, quand elles ne s'échappaient pas, légères, silencieuses, en +faisant frissonner le crêpe de leurs ailes; il y avait des +"notonectes", espèces d'insectes bruns avec le ventre blanc, qui +sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes à la façon des +cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des grenouilles, qui +sortaient de la mousse une échine glauque, chamarrée d'or, et qui, en +me voyant, lestement faisaient leur plongeon; des tritons, sorte de +salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de gros +escarbots qui rôdaient dans les flaches et qu'on nommait des +"mange-anguilles". + +Ajoutez à cela un fouillis de plantes aquatiques, telles que ces +"massettes", cotonnées et allongées, qui sont les fleurs du typha; +telles que le nénuphar qui étale, magnifique, sur la nappe de l'eau, +ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que le +"butome" au trochet de fleurs roses, et le pâle narcisse qui se mire +dans le ru, et la lentille d'eau aux feuilles minuscules, et la +"langue de boeuf" qui fleurit comme un lustre, avec les "yeux de +l'Enfant Jésus" qui est le myosotis. + +Mais de tout ce monde-là, ce qui m'engageait le plus, c'était la +fleur des "glais". C'est une grande plante qui croît au bord des +eaux par grosses touffes, avec de longues feuilles cultriformes et de +belles fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des hallebardes +d'or. Il est à croire même que les fleurs de lis d'or, armes de +France et de Provence, qui brillent sur le fond d'azur, n'étaient que +des fleurs de glais: "fleur de lis" vient de "fleur d'iris", car le +glais est un iris, et l'azur du blason représente bien l'eau où croît +le glais. + +Toujours est-il, qu'un jour d'été, quelque temps après la moisson, on +foulait nos gerbes, et tous les gens du "mas" étaient dans l'aire à +travailler. A l'entour des chevaux et des mulets qui piétinaient, +ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien vingt hommes qui, +les bras retroussés, en cheminant au pas, deux par deux, quatre par +quatre, retournaient les épis ou enlevaient la paille avec des +fourches de bois. Ce joli travail se faisait gaiement, en dansant au +soleil, nu-pieds, sur le grain battu. + +Au haut de l'aire, porté par les trois jambes d'une chèvre rustique, +formée de trois perches, était suspendu le van. Deux ou trois filles +ou femmes jetaient avec des corbeilles dans le cerceau du crible le +blé mêlé aux balles; et le "maître", mon père, vigoureux et de haute +taille, remuait le crible au vent, en ramenant ensemble les mauvaises +graines au-dessus; et quand le vent faiblissait, ou que, par +intervalles, il cessait de souffler, mon père, avec le crible +immobile dans ses mains se retournait vers le vent, et, sérieux, +l'oeil dans l'espace, comme s'il s'adressait à un dieu ami, il lui +disait: + +-- Allons, souffle, souffle, mignon! + +Et le mistral, ma foi, obéissant au patriarche, haletait de nouveau +en emportant la poussière; et le beau blé béni tombait en blonde +averse sur le monceau conique qui, à vue d'oeil, montait entres les +jambes du vanneur. + +Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncelé le grain avec la +pelle, que les hommes poussiéreux allaient se laver au puits ou tirer +de l'eau pour les bêtes, mon père, à grandes enjambées, mesurait le +tas de blé et y traçait une croix avec le manche de la pelle en +disant: "Que Dieu te croisse!" + +Par une belle après-midi de cette saison d'aires, -- je portais +encore les jupes: j'avais à peine quatre ou cinq ans -- après m'être +bien roulé, comme font les enfants, sur la paille nouvelle, je +m'acheminai donc seul vers le fossé du Puits à roue. + +Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais commençaient à +s'épanouir et les mains me démangeaient d'aller cueillir quelques-uns +de ces beaux bouquets d'or. + +J'arrive au fossé; doucement, je descends au bord de l'eau; j'envoie +la main pour attraper les fleurs... Mais, comme elles étaient trop +éloignées, je me courbe, je m'allonge, et patatras dedans: je tombe +dans l'eau jusqu'au cou. + +Je crie. Ma mère accourt; elle me tire de l'eau, me donne quelques +claques, et, devant elle, trempé comme un caneton, me faisant filer +vers le Mas: + +-- Que je t'y voie encore, vaurien, vers le fossé! + +-- J'allais cueillir des fleurs de glais. + +-- Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et encore tes glais. Tu +ne sais donc pas qu'il y a un serpent dans les herbes cachés, un gros +serpent qui hume les oiseaux et les enfants, vaurien? + +Et elle me déshabilla, me quitta mes petits souliers, mes +chaussettes, ma chemisette, et pour faire sécher ma robe trempée et +ma chaussure, elle me chaussa mes sabots et me mit ma robe du +dimanche, en me disant: + +-- Au moins, fais attention de ne pas te salir. + +Et me voilà dans l'aire; je fais sur la paille fraîche quelques +jolies cabrioles; j'aperçois un papillon blanc qui voltige dans un +chaume. Je cours, je cours après, avec mes cheveux blonds flottant +au vent hors de mon béguin... et paf! me voilà encore vers le fossé +du Puits à roue... + +Oh! mes belles fleurs jaunes! Elles étaient toujours là, fières au +milieu de l'eau, me faisant montre d'elles, au point qu'il ne me fut +plus possible d'y tenir. Je descends bien doucement, bien doucement +sur le talus; je place mes petons biens ras, bien ras de l'eau; +j'envoie la main, je m'allonge', je m'étire tant que je puis... et +patatras! je me fiche jusqu'au derrière dans la vase. + +Aïe! aïe! aïe! Autour de moi, pendant que je regardais les bulles +gargouiller et qu'à travers les herbes je croyais entrevoir le gros +serpent, j'entendais crier dans l'aire: + +-- Maîtresse! courez vite, je crois que le petit est encore tombé à +l'eau! + +Ma mère accourt, elle me saisit, elle m'arrache tout noir de la boue +puante, et la première chose, troussant ma petite robe, vlin! vlan! +elle m'applique une fessée retentissante. + +-- Y retourneras-tu, entêté, aux fleurs de glais? Y retourneras-tu +pour te noyer?... Une robe toute neuve que voilà perdue, fripe-tout, +petit monstre! qui me feras mourir de transes! + +Et, crotté et pleurant, je m'en revins donc au Mas la tête basse, et +de nouveau on me dévêtit et on me mit, cette fois, ma robe des jours +de fête... Oh! la galante robe! Je l'ai encore devant les yeux, +avec ses raies de velours noir, pointillée d'or sur fond bleuâtre. + +Mais bref, quand j'eus ma belle robe de velours: + +-- Et maintenant, dis-je à ma mère, que vais-je faire? + +-- Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles n'aillent pas dans +l'aire... Et toi, tiens-toi à l'ombre. + +Plein de zèle, je vole vers les poules qui rôdaient par les chaumes, +becquetant les épis que le râteau avait laissés. Tout en gardant, +voici qu'une poulette huppée -- n'est-ce pas drôle? -- se met à +pourchasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles qui ont les +ailes rouges et bleues... Et toutes deux, avec moi après, qui +voulais voir la sauterelle, de sauter à travers champs, si bien que +nous arrivâmes au fossé du Puits à roue! + +Et voilà encore les fleurs d'or qui se miraient dans le ruisseau et +qui réveillaient mon envie, mais une envie passionnée, délirante, +excessive, à me faire oublier mes deux plongeons dans le fossé: + +"Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tomberas pas!" + +Et, descendant le talus, j'entortille à ma main un jonc qui croissait +là; et me penchant sur l'eau avec prudence, j'essaie encore +d'atteindre de l'autre main les fleurs de glais... Ah! malheur, le +jonc se casse et va te faire teindre! Au milieu du fossé, je plonge +la tête première. + +Je me dresse comme je puis, je crie comme un perdu, tous les gens de +l'aire accourent: + +-- C'est encore ce petit diable qui est tombé dans le fossé. Ta +mère, cette fois, enragé polisson, va te fouailler d'importance! + +Eh bien! non; dans le chemin, je la vis venir, pauvrette, tout en +larmes et qui disait: + +-- Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il aurait peut-être un +"accident". Mais ce gars, sainte Vierge, n'est pas comme les autres: +il ne fait que courir pour ramasser des fleurs; il perd tous ses +jouets en allant dans les blés chercher des bouquets sauvages... +Maintenant, pour comble, il va se jeter trois fois, depuis peut-être +une heure, dans le fossé du Puits à roue... Ah! tiens-toi, pauvre +mère, morfonds-toi pour l'approprier. Qui lui en tiendrait, des +robes? Et bienheureuse encore -- mon Dieu, je vous rends grâce -- +qu'il ne soit pas noyé! + +Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du fossé. Puis, une +fois dans le Mas, m'ayant quitté mon vêtement, la sainte femme +m'essuya, nu, de son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant fait +boire une cuillerée de vermifuge elle me coucha dans ma berce, où, +lassé de pleurer, au bout d'un peu je m'endormis. + +Et savez-vous ce que je songeai: pardi! mes fleurs de glais... Dans +un beau courant d'eau, qui serpentait autour du Mas, limpide, +transparent, azuré comme les eaux de la Fontaine de Vaucluse, je +voyais de belles touffes de grands et verts glaïeuls, qui étalaient +dans l'air une féerie de fleurs d'or! + +Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles avec leurs ailes de +soie bleue, et moi je nageais nu dans l'eau riante; et je cueillais à +pleines mains, à jointées, à brassées, les fleurs de lis blondines. +Plus j'en cueillais, plus il en surgissait. + +Tout à coup, j'entends une voix qui me crie: "Frédéri!" + +Je m'éveille et que vois-je! Une grosse poignée de fleurs de glais +couleur d'or qui bondissaient sur ma couchette. + +Lui-même, le patriarche, le Maître, mon seigneur père, était allé +cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la Maîtresse, ma mère +belle, les avait mises sur mon lit. + +CHAPITRE II. + +MON PÈRE. + +L'enfant de ferme. -- La vie rurale. -- Mon père à la Révolution. -- +La bûche bénite. -- Les récits de la Noël. -- Le capitaine Perrin. +-- Le maire de Maillane en 1793 -- Le jour de l'an. + +Mon enfance première se passa donc au Mas, en compagnie des +laboureurs, des faucheurs et des pâtres, et quand, parfois, passait +au Mas quelque bourgeois, de ceux-là qui affectent de ne parler que +français, moi, tout interloqué et même humilié de voir que mes +parents devenaient soudain révérencieux pour lui, comme s'il était +plus qu'eux: + +-- D'où vient, leur demandais-je, que cet homme ne parle pas comme +nous? + +-- Parce que c'est un monsieur, me répondait-on. + +-- Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je ne veux +pas être _monsieur_. + +J'avais remarqué aussi que, quand nous avions des visites, comme +celle, par exemple du marquis de Barbentane (un de nos voisins de +terres), mon père qui, à l'ordinaire lorsqu'il parlait de ma mère, +devant les serviteurs, l'appelait "la maîtresse", là, en cérémonie, +il la dénommait _ma mouié_ (mon épouse). Le beau marquis et la +marquise, qui se trouvait être la soeur du général de Galliffet, +chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et autres +gâteries; mais moi, sitôt que je les voyais descendre de voiture, +comme un sauvageon que j'étais, je courais tout de suite me cacher +dans le fenil... Et la pauvre Délaïde de crier: + +-- Frédéric! + +Mais en vain: dans le foin, blotti et ne soufflant mot, j'attendais, +moi, d'entendre les roues de la voiture emporter le marquis, pendant +que ma mère clamait, là-bas, devant la ferme: + +-- M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le voir, +cet insupportable, et il va se cacher! + +Et au lieu de dragées, quand je sortais ensuite, craintif, de ma +tanière, vlan! j'avais ma fessée. + +J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre maître-valet, quand, +derrière la charrue tirée par ses deux mules, les mains au mancheron, +il me criait, patelin: + +-- Petiot, viens vite, viens. Je t'apprendrai à labourer. + +Et tout de suite, nu-pieds, nu-tête, émoustillé, me voilà dans le +sillon, trottinant, farfouillant, le long de la tranchée, pour +cueillir les primevères ou les muscaris bleus, que le soc arrachait. + +-- Ramasse des colimaçons, me disais le Papoty. + +Et quand j'avais les colimaçons, une poignée dans chaque main: + +-- Maintenant, me faisait-il, avec les colimaçons, tiens, empoigne +les cornes du manche de la charrue. + +Et comme, moi crédule, avec mes petits doigts, je prenais les +mancherons, lui, pressant de ses doigts rudes mes deux mains pleines +d'escargots qui s'écrabouillaient dans ma chair: + +-- A présent, me disait le valet de labour en riant aux éclats, tu +pourras dire, petit, que tu as tenu la charrue! + +On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs. C'est ainsi que, +dans les fermes, on déniaise les enfants. Quelquefois, en venant de +traire, notre berger Rouquet me criait: + +-- Viens, petit, boire à même dans le _piau_. + +Le _piau_ est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans lequel on +trait le lait... Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les bras +troussés, sortir de la bergerie en portant à la main le vase à traire +écumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais, affriolé, pour +le humer tout chaud. Mais, sitôt qu'à genoux je m'abreuvais à la +"seille", paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la tête +jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le museau +ruisselants, ébouriffés, je courais, comme un jeune chien, me vautrer +dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant, à part moi, qu'on ne m'y +attraperait plus... jusqu'à nouvelle attrape. + +Après, c'était un faucheur qui me disait: + +-- Petiot, j'ai trouvé un nid, un nid de _frappe-talon_; veux-tu me +faire la courte échelle? Je garderai la mère et tu auras les +passereaux. + +Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain. + +-- Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce gros +saule; c'est là qu'est le nid... Allons, courbe-toi. + +Et je m'inclinais, la tête contre l'arbre, et alors, faisant mine de +grimper sur mon dos, le farceur me battait l'échine du talon. + +C'est ainsi que commença, au milieu des gouailleries de nos +travailleurs des champs (et je n'an ai point regret), mon éducation +d'enfance. + +Comme il était gai, ce milieu de labeurs rustiques! Chaque saison +renouvelait la série des travaux. Les labours, les semailles, la +tonte, la fauche, les vers à soie, les moissons, le dépiquage, les +vendanges et la cueillette des olives, déployaient à ma vue les actes +majestueux de la vie agricole, éternellement dure, mais éternellement +indépendante et calme. + +Tout un peuple de serviteurs, d'hommes loués au mois ou à la journée, +de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du Mas, +qui avec l'aiguillon, qui avec le râteau ou bien la fourche sur +l'épaule, et travaillant toujours avec des gestes nobles, comme dans +les peintures de Léopold Robert. + +Quand, pour dîner ou pour souper, les hommes, l'un après l'autre, +entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son rang, +autour de la grande table, avec mon seigneur père qui tenait le haut +bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des +observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail du +jour, s'il était avantageux, si la terre était dure ou molle ou en +état. Puis, le repas fini, le premier charretier fermait la lame de +son couteau et, sur le coup, tous se levaient. + +Tous ces gens de campagne, mon père les dominait par la taille, par +le sens, comme aussi par la noblesse. C'était un beau et grand +vieillard, digne dans son langage, ferme dans son commandement, +bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul. + +Engagé volontaire pour défendre la France, pendant la Révolution, il +se plaisait, le soir, à raconter ses vieilles guerres. Au fort de la +Terreur, il avait été requis pour porter du blé à Paris, ou régnait +la famine. C'était dans l'intervalle où l'on avait tué le roi. La +France, épouvantée, était dans la consternation. En retournant, un +jour d'hiver, à travers la Bourgogne, avec une pluie froide qui lui +battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu des +roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays. Les +deux compatriotes se tendirent la main, et mon père, prenant la +parole: + +-- Tiens, où vas-tu, voisin, par ce temps diabolique? + +-- Citoyen, répliqua l'autre, je vais à Paris porter les saints et +les cloches. + +Mon père devint pâle, les larmes lui jaillirent et, ôtant son chapeau +devant les saints de son pays et les cloches de son église, qu'il +rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne: + +-- Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu'à ton retour, on te nomme, +pour cela, représentant du peuple? + +L'iconoclaste courba la tête de honte et, avec un blasphème, il fit +tirer ses bêtes. + +Mon père, dois-je dire, avait un foi profonde. Le soir, en été comme +en hiver, agenouillé sur sa chaise, la tête découverte, les mains +croisées sur le front, avec sa cadenette, serrée d'un ruban de fil, +qui lui pendait sur la nuque, il faisait, à voix haute, la prière +pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veillées s'allongeaient, +il lisait l'Évangile à ses enfants et domestiques. + +Mon père, dans sa vie, n'avait lu que trois livres: le _Nouveau +Testament, l'Imitation_ et _Don Quichotte_ (lequel lui rappelait sa +campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie). + +-- Comme de notre temps les écoles étaient rares, c'est un pauvre, +nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par semaine, +m'avait appris ma croix de par Dieu. + +Et le dimanche, après les vêpres, selon l'us et coutume des anciens +pères de famille, il écrivait ses affaires, ses comptes et dépenses, +avec ses réflexions, sur un grand mémorial dénommé _Cartabèou._ + +Lui, quelque temps qu'il fît, était toujours content, et si, parfois, +il entendait les gens se plaindre, soit des vents tempétueux, soit +des pluies torrentielles: + +-- Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est là-haut sait fort bien +ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut... Eh! s'il ne +soufflait jamais de ces grands vents qui dégourdissent la Provence, +qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et si, +pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui +alimenteraient les puits, les fontaines, les rivières? Il faut de +tout, mes enfants. + +Bien que, le long du chemin, il ramassât une bûchette pour l'apporter +au foyer; bien qu'il se contentât, pour son humble ordinaire, de +légumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il fût sobre +toujours et mît de l'eau dans son vin, toujours sa table était +ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant. Puis, si +l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il était bon +travailleur; et, si l'on répondait oui: + +-- Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son ami. + +Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la grande fête, c'était la +veillée de Noël. Ce jour-la, les laboureurs dételaient de bonne +heure; ma mère leur donnait à chacun, dans une serviette, une belle +galette à l'huile, une rouelle de nougat, une jointée de figues +sèches, un fromage du troupeau, une salade de céleri et une bouteille +de vin cuit. Et qui de-ci, et qui de-là, les serviteurs s'en +allaient, pour "poser la bûche au feu", dans leur pays et dans leur +maison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres hères qui +n'avaient pas de famille; et, parfois des parents, quelque vieux +garçon, par exemple, arrivaient à la nuit, en disant: + +-- Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la bûche au feu, avec +vous autres. + +Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la "bûche de Noël", +qui -- c'était de tradition -- devait être un arbre fruitier. Nous +l'apportions dans le Mas, tous à la file, le plus âgé la tenant d'un +bout, moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous lui faisions +faire le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la dalle du foyer, +mon père, solennellement, répandait sur la bûche un verre de vin +cuit, en disant: + +_Allégresse! Allégresse, +Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse! +Avec Noël, tout bien vient: +Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine. +Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins._ + +Et, nous écriant tous: "Allégresse, allégresse, allégresse!", on +posait l'arbre sur les landiers et, dès que s'élançait le premier jet +de flamme: + +_A la bûche +Boute feu!_ + +disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous mettions à table. + +Oh! la sainte tablée, sainte réellement, avec, tout à l'entour, la +famille complète, pacifique et heureuse. A la place du _caleil_, +suspendu à un roseau, qui, dans le courant de l'année, nous éclairait +de son lumignon, ce jour-là, sur la table, trois chandelles +brillaient; et si, parfois, la mèche tournait devers quelqu'un, +c'était de mauvais augure. A chaque bout, dans une assiette, +verdoyait du blé en herbe, qu'on avait mis germer dans l'eau le jour +de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour à tour +apparaissaient les plats sacramentels: les escargots, qu'avec un long +clou chacun tirait de la coquille; la morue frite et le _muge_ aux +olives, le cardon, le scolyme, le céleri à la poivrade, suivis d'un +tas de friandises réservées pour ce jour-là, comme: fouaces à +l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis; puis, +au-dessus de tout, le grand _pain calendal_, que l'on n'entamait +jamais qu'après en avoir donné, religieusement, un quart au premier +pauvre qui passait. + +La veillée, en attendant la messe de minuit, était longue ce jour-là; +et longuement, autour du feu, on y parlait des ancêtres et on louait +leurs actions. Mais, peu à peu et volontiers, mon brave homme de +père revenait à l'Espagne et à ses souvenirs du siège de Figuières. + +Si je vous disais, commençait-il, qu'étant là-bas en Catalogne, et +faisant partie de l'armée, je trouvai le moyen, au fort de la +Révolution, de venir de l'Espagne, malgré la guerre et malgré tout, +passer avec les miens les fêtes de Noël! Voici, ma foi de Dieu, +comment s'arrangea la chose: + +"Au pied du Canigou, qui est une grande montagne entre Perpignan et +Figuières, nous tournions, retournions depuis passablement de temps, +en bataillant, à toi, à moi, contre les troupes espagnoles. Aïe! que +de morts, que de blessés et de souffrances et de misères! Il faut +l'avoir vu, pour savoir cela. De plus, au camp, -- c'était en +décembre, -- il y avait manque de tout; et les mulets et les chevaux, +à défaut de pâture, rongeaient, hélas! les roues des fourgons et des +affûts. + +"Or, ne voilà-t-il pas qu'en rôdant, moi, au fond d'une gorge, du +côté de la mer, je vais découvrir un arbre d'oranges, qui étaient +rousses comme l'or! + +"-- Ha! dis-je au propriétaire, à n'importe quel prix, vous allez me +les vendre. + +"Et, les ayant achetées, je m'en reviens de suite au camp et, tout +droit à la tente du capitaine Perrin (qui était de Cabanes), je vais +avec mon panier et je lui dis: + +"-- Capitaine, je vous apporte quelques oranges... + +"-- Mais où as-tu pris !ça? + +"-- Où j'ai pu, capitaine. + +"-- Oh! luron, tu ne saurais me faire plus de plaisir... Aussi, +demande-moi, vois-tu, ce que tu voudras, et tu l'obtiendras ou je ne +pourrai. + +"-- Je voudrais bien, lui fis-je alors, avant qu'un boulet de canon +me coupe en deux, comme tant d'autres, aller, encore une fois, "poser +le bûche de Noël" en Provence, dans ma famille. + +"-- Rien de plus simple, me fit-il; tiens, passe l'écritoire. + +Et mon capitaine Perrin (que Dieu, en paradis, l'ait renfermé, cher +homme) sur un papier, que j'ai encore, me griffonna ce que je vais +dire: + + _"Armée des Pyrenées-Orientales. + +"Nous Perrin, capitaine aux transports militaires, donnons congé au +citoyen François Mistral, brave soldat républicain, âgé de vingt-deux +ans, taille de cinq pieds six pouces, nez ordinaire, bouche idem, +menton rond, front moyen, visage ovale, de s'en aller dans son pays, +par toute la République, et au diable, si bon lui semble._ + +"Et voilà, mes amis, que j'arrive à Maillane, la belle veille de +Noël, et vous pouvez penser l'ahurissement de tous, les embrassades +et les fêtes. Mais, le lendemain, le maire (je vous tairai le nom de +ce fanfaron braillard, car ses enfants sont encore vivants) me fait +venir à la commune et m'interpelle comme ceci: + +"-- Au nom de la loi, citoyen, comment va que tu as quitté l'armée? + +"-- Cela va, répondis-je, qu'il ma pris fantaisie de venir, cette +année, "poser la bûche" à Maillane. + +"-- Ah oui? En ce cas-là, tu iras, citoyen, t'expliquer au tribunal +du district, à Tarascon. + +"-- Et, tel que je vous le dis, je me laissai conduire par deux +gardes nationaux, devant les juges du district. Ceux-ci, trois faces +rogues, avec le bonnet rouge et des barbes jusque-là: + +"-- Citoyen, me firent-ils en roulant de gros yeux, comment ça se +fait-il que tu aies déserté? + +"Aussitôt, de ma poche ayant tiré mon passeport: + +"-- Tenez, lisez, leur dis-je. + +"Ah! mes amis de Dieu, dès avoir lu, ils se dressent en me secouant +la main: + +"-- Bon citoyen, bon citoyen! me crièrent-ils. Va, va, avec des +papiers pareils, tu peux l'envoyer coucher, le maire de Maillane. + +"Et après le Jour de l'An, j'aurais pu rester, n'est-ce pas? Mais il +y avait le devoir et je m'en retournai rejoindre." + +Voilà, lecteur, au naturel, la portraiture de famille, d'intérieur +patriarcal et de noblesse et de simplicité, que je tenais à te +montrer. + +Au Jour de l'An, -- nous clôturerons par cet autre souvenir, -- une +foule d'enfants, de vieillards, de femmes, de filles, venaient, de +grand matin, nous saluer comme ceci: + +_Bonjour, nous vous souhaitons à tous la bonne année, +Maîtresse, maître, accompagnée +D'autant que le bon Dieu voudra._ + +-- Allons, nous vous la souhaitons bonne, répondaient mon père et ma +mère en donnant à chacun, bonnement, sous forme d'étrennes, une +couple de pains longs et de miches rebondies. + +Par tradition, dans notre maison, comme dans plusieurs autres, on +distribuait ainsi, au nouvel an, deux fournées de pain aux pauvres +gens du village. + +_Vivrais-je cent ans, +Cent ans, je cuirai, +Cent ans, je donnerai aux pauvres._ + +Cette formule, tous les soirs revenait dans la prière que mon père +faisait avant d'aller au lit. Et aussi, à ses obsèques, les pauvres +gens, avec raison, purent dire, en le plaignant: + +_-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges dans le ciel +l'accompagnaient. Amen!_ + +CHAPTER III + +LES ROIS MAGES + +A la rencontre des Rois. -- La crèche. -- Les sornettes +maternelles. -- Dame Renaude. -- Les hantises de la nuit. -- Le +cheval de Cambaud. -- Les Sorciers. -- Les Matagots. --L'Esprit +Fantastique. + +-- C'est demain la fête des Rois; si vous voulez les voir arriver, +allez vite, petits, à leur rencontre, et portez-leur quelques +offrandes. + +Voilà, de notre temps, la veille du jour des Rois, ce que nous +disaient nos mères. + +Et en avant! Toute la marmaille, les enfants du village, nous +partions enthousiastes au-devant des Rois Mages, qui venaient à +Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite, pour +adorer l'Enfant Jésus. + +-- Où allez-vous, petits? + +-- Nous allons au-devant des Rois. + +Et ainsi, tous ensemble, mioches ébouriffés et blondines fillettes, +en béguins et petits sabots, nous partions sur le Chemin d'Arles, le +coeur tressailli de joie, les yeux pleins de visions, et nous +portions à la main, comme on nous l'avait dit, des galettes pour les +Rois, des figues sèches pour les pages, avec du foin pour les +chameaux. + + _Jours croissants, + Jours cuisants._ + +La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid. Le soleil +descendait, blafard, devers le Rhône. Les ruisseaux étaient gelés. +L'herbe des bords était brouie. Des saules défeuillés, les branches +rougeoyaient. Le rouge-gorge, le troglodyte, sautillaient, +frémissants, familiers, de branche en branche... Et l'on ne voyait +personne aux champs, à part quelque pauvre veuve qui rechargeait sur +la tête son tablier plein de bois sec, ou quelque vieux dépenaillé +qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte. + +-- Où allez-vous si tard, petits? + +-- Nous allons au-devant des Rois! + +Et la tête en arrière, fiers comme jeune coqs, en riant, en chantant, +en courant à cloche-pied ou en faisant des glissades, nous allions +devant nous sur le chemin blanchâtre, balayé par le vent. + +Puis, le jour déclinait. Le clocher de Maillane disparaissait +derrière les arbres, derrière les grands cyprès aux pointes noires; +et la campagne, vaste et nue, s'épandait au lointain... Nous +portions nos regards si loin que nous pouvions, à perte de vue, mais +en vain! Rien ne se montrait à nous, hormis quelque faisceau +d'épines emporté dans les chaumes par le vent. Comme les soirs +d'hiver et de janvier, tout était triste, souffreteux et muet. + +Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui, plié dans sa +cape, venait de faire paître ses brebis. + +-- Mais où allez-vous, enfants si tard? + +-- Nous allons au-devant des Rois... Ne pourriez-vous pas nous dire +s'ils sont encore bien loin? + +-- Ah! oui, les Rois? c'est vrai... Ils sont là derrière qui +viennent; vous allez bientôt les voir. + +Et de courir, et de courir, à la rencontre des Rois avec nos gâteaux, +nos petites galettes, et les poignées de foin pour les chameaux. + +Puis, le jour défaillait. Le soleil, obstrué par un nuage énorme, +s'évanouissait peu à peu. Les babils folâtres calmaient un brin. La +bise fraîchissait et les plus courageux marchaient en retenant. + +Tout à coup: + +-- Les voilà! + +Un cri de joie folle partait de toutes les bouches... et la +magnificence de la pompe royale éblouissait nos yeux. Un +rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides, fastueuses, +enflammait, embrasait la zone du couchant; de gros lambeaux de +pourpre flamboyaient; et d'or et de rubis, une demi-couronne, dardant +un cercle de long rayons au ciel, illuminait l'horizon. + +-- Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs manteaux! +voyez leurs drapeaux! et leur cavalerie et les chameaux qui viennent! + +Et nous demeurions ébaubis... Mais bientôt cette splendeur, mais +bientôt cette gloire, dernière échappée du soleil couchant, se +fondait, s'éteignait peu à peu dans les nues; et, penauds, bouche +béante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout seuls: + +-- Où ont passé les Rois? + +-- Derrière la montagne. + +La chevêche miaulait. La peur nous saisissait; et, dans le +crépuscule, nous retournions confus, en grignotant les gâteaux, les +galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois. + +Et quand nous arrivions, ensuite, à nos maisons: + +-- Eh bien! les avez-vous vu? nos mères nous disaient. + +-- Non, ils ont passé en delà, de l'autre côté de la montagne. + +-- Mais quel chemin avez-vous pris? + +-- Le Chemin Arlatan... + +-- Ah! mes pauvres agneaux! Les Rois ne viennent pas de là. C'est +du Levant qu'ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le vieux +Chemin de Rome... Ah! comme c'était beau, si vous aviez vu, si vous +aviez vu, lorsqu'ils sont entrés dans Maillane! Les tambours, les +trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon Dieu!... +Maintenant, ils sont à l'église, où ils font leur adoration. Après +souper, vous irez les voir. + +Nous soupions vite, -- moi, chez ma mère-grand Nanan; puis, nous +courions à l'église... Et, dans l'église pleine, dès notre entrée, +l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, entamait, +lentement, puis déployait, formidable, le superbe noël: + +_Ce matin, +J'ai rencontré le train +De trois grands Rois qui allaient en voyage, +Ce matin, +J'ai rencontré le train +De trois grands Rois dessus le grand chemin._ + +Nous autres, affolés, nous nous faufilions, entre les jupons des +femmes, jusques à la chapelle de la Nativité, et là, suspendue sur +l'autel, nous voyions la Belle Étoile! nous voyions les trois Rois +Mages, en manteaux rouge, jaune, et bleu, qui saluaient l'Enfant +Jésus: le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi Melchior avec son +encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe! Nous +admirions les charmants pages portant la queue de leurs manteaux +traînants; puis, les chameaux bossus qui élevaient la tête sur l'âne +et le boeuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout autour, sur +une petite montagne en papier barbouillé, les bergers, les bergères, +qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes; le +meunier, chargé d'un sac de farine; la bonne vieille qui filait; +l'ébahi qui admirait; le gagne-petit qui remoulait; l'hôtelier ahuri +qui ouvrait sa fenêtre, et, bref, tous les _santons_ qui figurent à +la Crèche. Mais c'était le _Roi Maure_ que nous regardions le plus. + +Maintes fois, depuis lors, il m'est arrivé, quand viennent les Rois, +d'aller me promener, à la chute du jour, dans le Chemin d'Arles. Le +rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des haies +d'aubépine. Toujours quelque pauvre vieux y cherche, comme jadis, +des escargots dans l'herbe et la chevêche toujours y miaule; mais, +dans les nuées du couchant, je n'y vois plus la gloire, ni la +couronne des vieux Rois. + +-- Où ont passé les Rois? + +-- Derrière la montagne. + +Hélas! mélancolie, tristesse des choses vues, autrefois dans la +jeunesse! Si grand, si beau que fût le paysage connu, quand nous +voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y manque +toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose! + +_Oh! vers les plaines de froment +Laissez-moi me perdre pensif, +Dans les grands blés pleins de ponceaux +Où, petit gars, je me perdais! +Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe, +En récitant son angélus; +Et, chantantes, les alouettes, +Moi, je les suis dans le soleil... +Ah! pauvre mère, beau coeur aimant, +Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!_ + +(Iles d'Or). + +Qui me rendra le délice, le bonheur idéal de mon âme ignorante, +quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux chansons, +aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma mère en filant, +cependant que j'étais blotti sur ses genoux, me disait, me chantait, +en douce langue de Provence: le _Pater des Calendes, Marie-Madeleine +la Pauvre Pécheresse_, le _Mousse de Marseille_, la _Porcheronne_, le +_Mauvais Riche_, et tant d'autres récits, légendes et croyances de +notre race provençale, qui bercèrent mon jeune âge d'un balancement +de rêves et de poésie émue! Après le lait que m'avait donné son +sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel des +traditions et du bon Dieu. + +Aujourd'hui, avec l'étroitesse du système brutal qui ne veut plus +tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts angéliques de +l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui fait +les saints et les héros, les poètes et les artistes, -- aujourd'hui, +dès que l'enfant naît, avec la science nue et crue on lui dessèche +coeur et âme... Eh! pauvres lunatiques! avec l'âge et l'école, +surtout l'école de la vie vécue, on ne l'apprend que trop tôt, la +réalité mesquine et la désillusion analytique, scientifique, de tout +ce qui nous enchanta. + +Si, à vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend pour une belle +fille rayonnante de jeunesse, quelque fâcheux anatomiste venait nous +tenir ce propos: + +-- Veux-tu savoir le vrai de cette créature qui a tant d'attrait pour +toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette! + +Ne croyez-vous pas qu'à l'instant nous l'enverrions faire paître? + +Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de vérité autant +vaudrait, ma foi, retourner au moyen âge qui, partant du contraire de +la science moderne, en était arrivé au même résultat, en représentant +la vie par la Danse macabre. + +Bref, pour donner idée des imaginations, hantises, peurs et spectres +qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en scène +quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la vieille +Renaude, et m'est avis qu'à ce sujet ce morceau-là viendra à point. + +La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant sa +maisonnette. Elle est flétrie, ratatinée et ridée, la pauvre femme, +comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les mouches qui +se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et puis +sommeille. + +-- Eh bien! tante Renaude, par là, au bon soleil, vous faites un +petit somme? + +-- Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis là, à dire vrai, sans +dormir ni veiller... Je rêvasse, je dis des patenôtres. Mais, puis en +priant Dieu, on finit par s'assoupir... Oh! la mauvaise chose, quand +on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux chiens. + +-- Vous attraperez un rhume, à ce grand soleil-là, avec la +réverbération. + +-- Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis sèche, +hélas! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne fournirais +pas, peut-être, une maille d'huile. + +-- A votre place, moi, je m'en irais un peu voir les commères de +votre âge, tout doucement. Cela vous ferait passer le temps. + +-- Allons donc, bonne gens! Les commères de mon âge? bientôt il n'en +restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre Geneviève +sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote; Catherine +du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de mes +peines à moi: autant vaut demeurer seule. + +-- Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec les +lavandières. + +-- Allons donc, les lavandières! des péronnelles, qui, tout le jour, +frappent à tort et à travers sur les uns et sur les autres. Elles ne +disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout le +monde; puis, elles rient comme des niaises. Quelque jour, le bon Dieu +les punira par un exemple... Oh! non, non, ce n'est pas comme de +notre temps. + +-- Et de quoi parliez-vous, dans votre temps? + +-- dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes, des +sornettes, que l'on se délectait d'entendre: la _Bête des Sept Têtes, +Jean Cherche-la-Peur,_ le _Grand Corps sans Ame..._ + +Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou quatre +veillées. + +"A cette époque-là, on filait de l'étai, du chanvre. L'hiver, après +souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous réunissions +dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral qui +soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien au +chaud, nous nous accroupissions sur la litière des brebis; et, +pendant que les hommes étaient en train de traire ou de pâturer les +bêtes, et que les beaux agneaux agenouillés cognaient sur le pis de +leurs mères en remuant la queue, nous, les femmes, comme je vous le +dis, en tournant nos fuseaux nous écoutions ou disions des contes. + +"Mais je ne sais comment ça va; on parlait, en ce temps, d'une foule +de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que bien des +personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes dignes de +foi, assuraient avoir vues. + +"Tenez, ma tante Mïan, la femme du Chaisier, dont les petits-fils +habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser du +bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on aurait +dite apprivoisée. Ma tante se courba pour lui envoyer la main... +Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu plus +loin picorer dans le gazon. Mïan, avec précaution, s'approcha encore +de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper. Mais, +tout en lui disant: "_Petite, tite, tite!_", dès qu'elle croyait +l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus ardente, +la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-être une heure de +chemin. Puis comme le soleil était déjà couché, Mïan, prenant peur, +retourna chez elle. Or, il paraît qu'elle fit bien, car, si elle +avait voulu suivre, malgré la nuit, cette geline blanche, qui sait, +Vierge Marie, où elle l'aurait conduite! + +"On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient une +grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins qui +sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de vauriens, +qui venaient de faire la noce, aperçurent un cheval noir qui sortait +de l'égout de Cambaud. + +"-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que je saute +dessus. + +"Et le cheval se laissa monter. + +"-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi, je +vais l'enfourcher. + +"Et voilà qu’il l’enfourche aussi. + +"-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre jouvenceau. + +"Et celui-là grimpa aussi; et, à mesure qu’ils montaient, le cheval +noir s’allongeait, s’allongeait, s’allongeait, tellement que, ma foi, +douze de ces jeunes fous étaient à cheval déjà quand le treizième +s'écria : + +"-- Jésus! Marie! grand saint Joseph! je crois qu’il’ y a encore une +place! + +"Mais, à ces mots, l’animal disparut et nos douze bambocheurs se +retrouvèrent penauds, tous debout sur leurs jambes... Heureusement, +heureusement pour eux! car, si le beau dernier n’avait pas crié : +"Jésus! Marie! grand saint Joseph!" la malebête, assurément, les +emportait tous au diable. + +"Savez-vous de quoi l’on parlait encore? D’une espèce de gens qui +allaient, à minuit, faire le branle dans les landes, puis buvaient +tour à tour à la Tasse d’Argent. On les appelait: sorciers ou +_mascs_, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque pays. J’en +ai même connu plusieurs, —- que je ne nommerai pas, à cause de leurs +enfants. Bref, à ce qu’il paraît, c’étaient de mauvaises gens, car, +une fois, mon grand-père, qui était pâtre là-bas au Grès, en passant +dans la nuit, derrière le Mas des Prêtres, voulut regarder par la +barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de ce +vieux Mas abandonné, des hommes qui jouaient à la paume avec des +enfants, de petits enfants tout nus qu’ils avaient pris dans le +berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains en +mains! Cela fait frémir. + +"Mais quoi! n’y avait-il pas aussi des chats sorciers? + +Oui, il y avait des chats noirs qu’on appelait _mutagots_ et qui +faisaient venir l’argent dans les maisons où ils restaient... Tu as +connu, n’est-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant d’écus +lorsqu’elle trépassa? Eh bien! elle avait un chat noir, auquel, à +tous ses repas, elle jetait sous la table sa première bouchée. + +"J’ai toujours ouï dire qu’un soir, à la veillée, mon pauvre oncle +Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une espèce +de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser à mal, lui lance +un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit à notre oncle, +avec un mauvais regard : + +"-— _Tu as touché Robert_! + +"Quelles singulières choses! Aujourd’hui, tout cela a l’air de +songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait bien +qu’il y eût quelque chose, puisque tous en avaient peur. + +"Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d’autres, de ces êtres +étranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la Chauche-Vieille, +qui, la nuit, s’accroupissait 1à sur votre poitrine et vous ôtait le +souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y avait le +Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que sais-je, +moi?... + +"Mais tiens,je l’oubliais : et l’Esprit Fantastique! Celui-là, on ne +peut pas dire qu’il n’ait pas existé : je l’ai entendu et vu. Il +hantait notre écurie. Feu mon père (devant Dieu soit-il!) une fois +sommeillait dans le grenier à foin. Tout à coup, il entend là-bas +ouvrir la porte. Il veut regarder d’une fente, une fente de la +fenêtre, et sais-tu ce qu’il voit? Il voit nos bêtes, le mulet, la +mule, l’âne, la jument et le petit poulain qui, fort bien couplés +ensemble, s’en allaient, sous la lune, boire à l’abreuvoir, tout +seuls. Mon père comprit vite, car il n’était pas neuf à pareille +hantise, que c’était le Fantastique qui les conduisait boire. Il se +recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il trouva +l’écurie ouverte à deux battants. + +"Ce qui attire le Fantastique dans les étables, c’est, dit-on, les +grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel qu’un enfant +d’un an, lorsqu’on agite le hochet. Mais il n’est pas méchant, il +s’en faut de beaucoup; il est capricieux et se plaît à faire des +niches. S’il est de bonne humeur, il vous étrillera vos bêtes, il +leur tresse la crinière, il leur met de la paille blanche, il nettoie +leur mangeoire... il est même à remarquer que, là où est le +Fantastique, il y a toujours une bête mieux portante que les autres, +parce que le farfadet l’a prise en grâce par caprice, et alors, dans +la nuit, il va et vient dans la crèche et lui soutire le foin des +autres. + +"Mais, par mégarde et par hasard, si, dans votre écurie, vous +dérangez quelque chose contre sa volonté, aïe, aïe, aïe! la nuit +suivante, il fait un sabbat de malédiction. Il embrouille la queue +des bêtes, il leur entortille les pieds dans leurs chevêtres et +licous; il renverse, patatras! l’étagère des colliers; il remue, dans +la cuisine, la poêle et la crémaillère; enfin, il tarabuste de toutes +les manières... Tellement qu’une fois, mon père, ennuyé de tout ce +vacarme, dit: + +"-— Il faut en finir! + +"Il prend, à cette fin, un picotin de vesces, monte au fenil, +éparpille la menue graine dans le foin et dans la paille et crie au +Fantastique : + +"—- Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces graines de +pois gris. + +"Or, l’Esprit Fantastique, qui se complaît aux minuties et qui aime +que tout soit bien rangé en ordre, se mit, à ce qu’il paraît, à trier +les pois gris; et de vétiller, Dieu sait! car nous trouvâmes de +petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon père le +savait) ce travail méticuleux à la fin l’ennuya, et il détala du +fenil, et jamais nous ne le revîmes. + +"Si! car, pour achever, moi, je le vis encore une fois. Imagine-toi +qu’un jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du catéchisme. +Passant près d’un peuplier, j’entendis rire à la cime de l’arbre : je +lève la tête, je regarde, et tout en haut du peuplier, j’aperçois +l’Esprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me faisait +signe de grimper... Ah ! +je te demande un peu! Pas pour un cent d’oignons je n’y aurais +grimpé; je déguerpis comme une folle et depuis, ç’a été fini. + +"C’est égal, je t’assure que quand venait la nuit et qu’autour de la +lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de sortir! +Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous devînmes +grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors, à la +veillée, les garçons nous criaient : + +"-— Allons, venez, les filles! Nous ferons, à la lune, un tour de +farandole. + +"-— Pas si sottes! répondions-nous. Si nous allions rencontrer +l’Esprit Fantastique ou la Poule Blanche... + +"-— Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc pas que ce +sont là des contes de mère-grand l’aveugle! N’ayez pas peur, venez, +nous vous tiendrons compagnie. + +"Et c’est ainsi que nous sortîmes et, peu à peu, ma foi, en causant +avec les gars, —- les garçons de cet âge, tu sais, n’ont pas de bon +sens, ils ne disent que des bêtises et vous font rire par foroe, —- +peu à peu, peu à peu, nous n’eûmes plus de peur... Et depuis lors, te +dis-je, je n’ai plus ouï parler de ces hantises de nuit. + +"Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez d’ouvrage pour nous +ôter l’ennui. Telle que tu me vois, j’ai eu, moi, onze enfants, que +j’ai tous menés à bien, et, sans compter les miens, j’en ai nourri +quatorze! + +"Ah! va, quand on n’est pas riche et qu’on a tant de marmaille, qu’il +faut emmailloter, bercer, allaiter, ébréner, c’est un joli son de +musette!" + +-- Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne. + +-- Oh! à présent, nous sommes mûrs; il viendra nous cueillir quand il +voudra. + +Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches; et, +abaissant la tête, elle se reblottit tranquille pour boire son +soleil. + +CHAPITRE IV + +L’ÉCOLE BUISSONNIÈRE + +Vagabondage par les champs. — Les bestioles du bon Dieu. — La vieille +de Papeligosse. -- Les bohémiens. — Le tonneau du loup : rêve. + +Vers les huit ans, et pas plus tôt, —- avec mon sachet bleu pour y +porter mon livre, mon cahier et mon goûter, —- on m’envoya à +l’éco1e..., pas plus tôt, Dieu merci! Car, en ce qui a trait à mon +développement intime et naturel, à l’éducation et trempe de ma jeune +âme de poète, j’en ai plus appris, bien sûr, dans les sauts et +gambades de mon enfance populaire que dans le rabâchage de tous les +rudiments. + +De notre temps, le rêve de tous les polissons qui allions à l’école +était de faire un _plantié_. Celui qui en avait fait un était regardé +par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un luron +fieffé! + +Un _plantié_ désigne, en Provence, l’escapade que fait l’enfant loin +de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir où +il va. Les petits Provençaux font cette école buissonnière lorsque, +après quelque faute, quelque grave méfait, quelque désobéissance, ils +redoutent, pour leur rentrée au logis, quelque bonne rossée. + +Donc, sitôt pressentir ce qui leur pend à l’oreille, mes péteux +_plantent_ là l’école et père et mère; advienne que pourra, ils +partent à l’aventure et vive la liberté! + +C’est chose délicieuse, incomparable, à cet âge, de se sentir maître +absolu, la bride sur le cou, d’aller partout où l’on veut et en avant +dans les garrigues! et en avant aux marécages! et en avant par la +montagne! + +Seulement, puis vient la faim. Si c’est un _plantié_ d’été, encore +c’est pain bénit. Il y a les carrés de fèves, les jardins avec leurs +pommes, leurs poires et leurs pêches, les arbres de cerises, qui vous +prennent par l’oeil, les figuiers qui vous offrent leurs figues bien +mûries, et les melons ventrus qui vous crient : "Mangez-moi" Et puis, +les belles vignes, les ceps aux grappes d’or, ha! il me semble les +voir ! + +Mais si c’est un _plantié_ d’hiver, il faut alors s’industrier... +Parbleu, il est de petits drôles qui, passant par les fermes où ils +ne sont pas connus, demandent l’hospitalité. Puis, s’ils peuvent, les +fripons volent les oeufs aux poulaillers et même les nichets, qu’ils +boivent tout crus, avale! + +Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont délaissé l’école et +la famille, non tant par cagnardise que par soif d’indépendance ou +pour quelque injustice qui les a blessés au coeur, ceux-là fuient +l’homme et son habitation. Ils passent le jour, couchés dans les +blés, dans les fossés, dans les champs de mil, sous les ponts ou dans +les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien dans les +tas de foin. Vienne faim, ils mangent des mûres (celles des haies, +celles des chaumes), des prunelles, des amandes qu’on oublia sur +l’arbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le fruit de +l’orme (qu’ils appellent du _pain blanc_), des oignons remontés, des +poires d’étranguillon, des faînes, et, s’il le faut, des glands. Tout +le jour n’est qu’un jeu, tous les sauts sont des cabrioles... +Qu’est-il besoin de camarades? Toutes les bêtes et bestioles là vous +tiennent compagnie; vous comprenez ce qu’elles font, ce qu’elles +disent, ce qu’elles pensent, et il semble qu’elles comprennent tout +ce que vous leur dites. + +Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous la +froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la lâchez +avec une paille dans l’anus. + +Ou, couchés le long d’un talus, voilà une bête-à-Dieu qui vous grimpe +sur le doigt? Vous lui chantez aussitôt : + + _Coccinelle, vole! + Va-t’en à l’école. + Prends donc tes matines, + Va à la doctrine..._ + +Et la bête-à-Dieu déployant ses ailes, vous dit en s’envolant : + +-— Vas-y toi-même, à l’école. J’en sais assez pour moi. +Une mante religieuse, agenouillée, vous regarde-t-elle? +Vous l’interrogez ainsi : + + _Mante, toi qui sais tout, + Où est le loup?_ + +L’insecte étend la patte et vous montre la montagne. + +Vous découvrez un lézard qui se chauffe au soleil? Vous lui adressez +ces paroles : + +_Lézard, lézard, +Défends-moi des serpents : +Quand tu passeras vers ma maison +Je te donnerai un grain de sel._ + +-— A ta maison, que n’y retournes-tu? a l’air de dire le finaud. + +Et psitt, il s’enfuit dans son trou. + +Enfin, si vous voyez un limaçon, voici la formule : + +_Colimaçon borgne, +Montre-moi tes cornes, +Ou j’appelle le forgeron +Pour qu’il te brise ta maison._ + +Et encore la maison, et toujours la maison, où l’esprit revient sans +cesse, tellement qu’à la fin, quand vous avez gâté assez de nids, -— +et de culottes, -— quand vous avez avec de l’orge, fait assez de +chalumeaux et assez décortiqué de brindilles de saule pour fabriquer +des sifflets, et qu’avec des pommes vertes ou tout autre fruit suret +vous avez agacé vos dents, aïe! la nostalgie vous prend, le coeur +vous devient gros -— et vous rentrez, la tête basse. + +Moi, comme les copains, en provençal de race que j’étais ou devais +être (ne vous en étonnez pas), au bout de trois mois à peine que +j’étais à l’école, je fis aussi mon _plantié_. Et en voici le motif : + +Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous prétexte d’aller couper +de l’herbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le jour) +venaient m’attendre à mon départ pour l’école de Maillane et me +disaient : + +-- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire à l’école, pour rester tout +le jour entre quatre murs! pour être mis en pénitence! pour avoir sur +les doigts, puis, des coups de férule! Viens jouer avec nous... + +Hélas I l’eau claire riait dans les ruisseaux; là-haut, chantaient +les alouettes; les bleuets, les glaïeuls, les coquelicots, les +nielles, fleurissaient au soleil dans les blés verdoyants... + +Et je disais : + +-- L’école, eh bien! tu iras demain. + +Et, alors, dans les cours d’eau, avec culottes retroussées, houp! on +allait "guéer". Nous barbotions, nous pataugions, nous pêchions des +têtards, nous faisions des pâtés, pif! paf! +avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir jusqu’à +mi-jambes (pour se faire des bottes). Et après, dans la poussière de +quelque chemin creux, vite! à bride abattue : + + _Les soldats s’en vont! + A la guerre ils vont, + Et ra-pa-ta-plan, + Garez-vous devant!_ + +Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi n’étaient pas nos +cousins! Sans compter qu’avec le pain et la pitance de mon bissac, on +faisait sur l’herbe, ensuite, un beau petit goûter... Mais il faut +que tout finisse! + +Voici qu’un jour mon père, que le maître d’école avait dû prévenir, +me dit : + +-— Écoute, Frédéric, s’il t’arrive encore une fois de manquer l’école +pour aller patauger dans les fossés, vois, rappelle-toi ceci : je te +brise une verge de saule sur le dos... + +Trois jours après, par étourderie, je manquai encore la classe et je +retournai "guéer". + +M’avait-il épié, ou est-ce le hasard qui l’amena? Voilà que, sans +culotte, pendant qu’avec les autres polissons habituels nous +gambadions encore dans l’eau, soudain, à trente pas de moi, je vois +apparaître mon père. Mon sang ne fit qu’un tour. + +Mon père s’arrêta et me cria : + +-— Cela va bien... Tu sais ce que je t’ai promis? Va, je t’attends ce +soir. + +Rien de plus, et il s’en alla. + +Mon seigneur père, bon comme le pain bénit, ne m’avait jamais donné +une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et je le +craignais comme le feu. + +"Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton père te tue... Sûrement, +il doit être allé préparer la verge." + +Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts, me +chantaient par-dessus : — +-- Aïe! aïe! aïe! la raclée; aïe! aïe! aïe! sur ta peau! + +"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut déguerpir et +faire un _plantié_." + +Et je partis. Je pris, autant qu’il me souvient, un chemin qui +conduisait, là-haut, vers la Crau d’Eyragues. Mais, en ce temps, +pauvre petit, savais-je bien où j’allais? Et aussi, lorsque j’eus +cheminé peut-être une heure ou une heure et demie, il me parut, à +dire vrai, que j’étais dans l’Amérique. + +Le soleil commençait à baisser vers son couchant; j’étais las, +j’avais peur... + +"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, où vas-tu souper? Il +faut aller demander l’hospitalité dans quelque ferme." + +Et, m’écartant de la route, doucement je me dirigeai vers un petit +Mas blanc, qui m’avait l’air tout avenant, avec son toit à porcs, sa +fosse à fumier, son puits, sa treille, le tout abrité du mistral par +une haie de cyprès. + +Timide, je m’avançais sur le pas de la porte et je vis une vieille +qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal peignée. Pour +manger ce qu’elle touchait, il eût fallu avoir bien faim. La vieille +avait décroché la marmite de la crémaillère, l’avait posée par terre +au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se grattant, +avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement, elle +épandait sur les lèches de pain moisi. + +-— Eh bien! mère-grand, vous trempez la soupe? + +—- Oui, me répondit-elle... Et d’où sors-tu, petit? + +-— Je suis de Maillane, lui dis-je; j’ai fait une escapade et je +viens vous demander... l’hospitalité. + +-— En ce cas, me répliqua la vilaine vieille d’un ton grognon, +assieds-toi sur l’escalier pour ne pas user mes chaises. + +Et je me pelotonnai sur la première marche. + +-— Ma grand, comment s’appelle ce pays? + +-— Papeligosse. + +-— Papeligosse! + +Vous savez que, lorsqu’on parle aux enfants d’un pays lointain, les +gens, pour badiner, disent, parfois : _Papeligosse_. Jugez donc, à +cet âge-là, moi je croyais à Papeligosse, à Zibe-Zoube, à Gafe-1’Ase +et autres pays fantastiques, comme à mon saint pater. Et aussi, à +peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de chez +moi, la sueur froide me vint dans le dos. + +-— Ah çà! me fit la vieille, quand elle eut fini sa besogne, à +présent ce n’est pas le tout, petit : en ce pays-ci, les paresseux ne +mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il faut +la gagner. + +-— Bien volontiers... Et que faut-il faire? + +-— Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de l’escalier +et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon ami, +aura sa part du bon potage... et l’autre mangera des yeux. + +-— Je veux bien. + +Sans compter que j’étais fier, ma foi, de gagner mon souper, surtout +en m’amusant. Je pensais : + +"Ça ira bien mal, si la vieille éclopée saute plus loin que toi." + +Et les pieds joints, aussitôt dit, nous nous plaçons au pied de +l’escalier —- qui, dans les Mas, comme vous savez, se trouve en face +de la porte, tout près du seuil. + +-— Et je dis : un, cria la vieille en balançant les bras pour prendre +élan. + +-— Et je dis : deux. + +-— Et je dis: trois! + +Moi, je m’élance de toutes mes forces et je franchis le seuil. Mais +la vieille coquine, qui n’avait fait que le semblant, ferme aussitôt +la porte, pousse vite le verrou et me crie : + +-— Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent être en peine, +va! + +Je restai sot, pauvret, comme un panier percé... Et, maintenant, où +faut-il aller? A la maison? Je n’y serais pas retourné pour un +empire, car je voyais, me semblait-il, à la main de mon père, la +verge menaçante. Et puis, il était presque nuit et je ne me rappelais +plus le chemin qu’il fallait prendre. + +-— A la garde de Dieu! + +Derrière le Mas, était un sentier qui, entre deux hauts talus, +montait vers la colline. Je m’y engage à tout hasard; et marche, +petit Frédéric. + +Après avoir monté, descendu tant et plus, j’étais rendu de fatigue... +Pensez-vous? A cet âge, avec rien dans le ventre depuis midi. Enfin, +je vais découvrir, dans une vigne inculte, une chaumière délabrée. Il +devait, autrefois, s’y être mis le feu, car les murs, pleins de +lézardes, étaient noircis par la fumée; ni portes ni fenêtres; et les +poutres, qui ne tenaient plus que d’un bout, traînaient, de l’autre, +sur le sol. Vous eussiez dit la tanière où niche le Cauchemar. + +Mais (comme on dit), par force, à Aix, on les pendait. Las, +défaillant, mort de sommeil, je grimpai et m’allongeai sur la plus +grosse des poutres... Et, dans un clin d’oeil. +J’étais endormi. + +Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi. Toujours +est-il qu’au milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir tout à coup +un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui +causaient et riaient. + +"Songes-tu? me disais-je en moi-même, dans mon sommeil, songes-tu ou +est-ce réel?" + +Mais ce pesant bien-être, où l’assoupissement vous plonge, m’enlevait +toute peur et je continuais tout doucement à dormir. + +Il faut croire qu’à la longue la fumée finit par me suffoquer; je +sursaute soudain et je jette un cri d’effroi... Oh! quand je ne suis +pas mort, mort d’épouvante, là, je ne mourrai jamais plus! + +Figurez-vous trois faces de bohèmes qui, tous les trois à la fois, se +retournèrent vers moi, avec des yeux, des yeux terribles... + +-— Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me tuez pas! + +Lors, les trois bohémiens, qui avaient eu, bien sûr, autant de peur +que moi, se prirent à rire et l’un d’eux me dit : + +-— C’est égal! tu peux te vanter, mauvais petit moutard, de nous +avoir fichu une belle venette! + +Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un peu +courage, et je sentis, en même temps, extrêmement agréable, une odeur +de rôti me monter dans les narines. + +Ils me firent descendre de mon perchoir, me demandèrent d’où j'étais, +de qui j'étais, comment je me trouvais là, que sais-je encore? + +Et rassuré, enfin, complètement, un des voleurs (c’étaient, en effet, +trois voleurs) : + +-— Puisque tu as fait un _plantié_, me dit-il, tu dois avoir faim... +Tiens, mords là. + +Et il me jeta, comme à un chien, une éclanche d’agneau saignante, à +moitié cuite. Alors, je m’aperçus seulement qu’ils venaient de faire +rôtir un jeune mouton, —- qu’ils devaient avoir dérobé, probablement, +à quelque pâtre. + +Aussitôt que nous eûmes, de cette façon, tous bien mangé, les trois +hommes se levèrent, ramassèrent leurs hardes, se parlèrent à voix +basse; puis, l’un d’eux : + +-- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne voulons +pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas où +nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est là. Quand +il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira, s’il +veut. + +-- Mettez-moi dans le tonneau, répondis-je d’un air soumis. + +J’étais encore bien content de m’en tirer à si bon marché. + +Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par hasard un +tonneau défoncé ou, sans doute à la vendange, les maîtres de la vigne +devaient faire cuver le moût. + +On m’attrape par le derrière et, paf! dans le tonneau. Me voilà donc +tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond d’une chaumière en +ruine! + +Je m’y blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout en +attendant l’aube, je priais à voix basse pour éloigner les mauvais +esprits. + +Mais figurez-vous que soudain j’entends, dans l’obscurité, quelque +chose qui rôdait, qui s’ébrouait, autour de ma tonne! + +Je retiens mon haleine comme si j’étais mort, en me recommandant à +Dieu et à la grande Sainte Vierge... Et j’entendais tourner et +retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis s’en aller, puis +revenir... Que diable est-ce là encore? Mon coeur battait et +bruissait comme une horloge. + +Pour en finir, le jour commençait à blanchir et le piétinement qui +m’effrayait s’étant éloigné un peu, je veux, tout doucement, épier +par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un petit +âne! Un loup énorme avec deux yeux qui brillaient comme deux +chandelles! + +Il était, parait-il, venu à l’odeur de l’agneau, et, n’ayant trouvé +que les os, ma tendre chair d’enfant et de chrétien lui faisait +envie. + +Et, chose singulière, une fois que je vis ce dont il s’agissait, +n’est-il pas vrai que mon sang se calma légèrement! J’avais tellement +craint quelque apparition nocturne que la vue du loup lui-même me +rendit du courage. + +--Ah çà! dis-je, ce n’est pas tout : si cette bête vient a +s’apercevoir que la tonne est défoncée, elle va sauter dedans et, +d’un coup de dent, elle t’étrangle... Si tu pouvais trouver quelque +stratagème... + +A un mouvement que je fis, le loup, qui l’entendit, revint d’un bond +vers le tonneau, et le voilà qui tourne autour et qui fouette les +douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par la +bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je l’empoigne des +deux mains. + +Le loup, comme s’il eût eu les cinq cents diables à ses trousses, +part, traînant le tonneau, à travers cultures, à travers cailloux, à +travers vignobles. Nous dûmes rouler ensemble toutes les montées et +descentes d’Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel. + +-- Aïe! mon Dieu! Jésus! Marie! Jésus, Marie, Joseph ! pleurais-je +ainsi, qui sait où le loup t’emportera! Et, si le tonneau s’effondre, +il te saignera, il te mangera... + +Mais, tout à coup, patatras! le tonneau se crève, la queue +m’échappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui galopait, et, +regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route qui +va de Maillane à Saint-Remy, à un quart d’heure de notre Mas. La +barrique, sans doute, avait frappé du ventre au parapet du pont et +s’y était rompue. + +Pas nécessaire de vous dire qu’avec de telles émotions la verge +paternelle ne me faisait plus guère peur. En courant comme si j’avais +encore le loup à ma poursuite, je m'en revins à la maison. + +Derrière le Mas, le long du chemin, mon père émottait un labour. Il +se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit : + +-- Ah! mon gaillard, cours vite auprès de ta mère qui pas dormi de la +nuit. + +Auprès de ma mère, je courus... + +Point par point, à mes parents, je racontai tout chaud mes belles +aventures. Mais, arrivé à l’histoire des voleurs, du tonneau ainsi +que du gros loup : + +-- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que c’est la peur qui +t’a fait rêver tout cela! + +Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstinément que rien +n’était plus vrain. Ce fut en vain Personne ne voulut y ajouter foi. + +CHAPITRE V + +A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET + +L’Abbaye en ruines. — M. Donnat. — La chapelle dorée. — La +Montagnette. — Frère Philippe. — La procession des bouteilles. — +Saint Antoine de Graveson. — Le pensionnat en débandade. -- Le +couvent des Prémontrés. + +Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me dévoyait par +trop et que je manquais l’école sans discontinuité pour aller tout le +jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils dirent +: + +-- Faut l’enfermer. + +Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs chargèrent un +petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes papiers, +et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle +recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le coeur +gros, accompagné de ma mère qui me consolait en route et du gros +chien de garde qu’on appelait le "Juif" pour un endroit nommé +Saint-Michel-de-Frigolet. + +C’était un ancien monastère, situé dans la Montagnette, à. deux +heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane. Les +terres de Saint-Michel, à la Révolution, s’étaient vendues au détail +pour quelques assignats, et l’abbaye à l’abandon, dépouillée de ses +biens, inhabitée et solitaire, restait veuve, là-haut, au milieu d’un +désert, ouverte aux quatre vents et aux bêtes sauvages. Certains +contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les bergers, +lorsqu’il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans l’église. Les +joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de Maillane, +le Gelé de Barbentane, le Dangereux de Château-Renard, pour se garer +des gendarmes, y venaient en cachette, l’hiver, à minuit, tailler le +_vendôme_, et là, à la clarté de quelques chandelles pâles, pendant +que l’or roulait au mouvement des cartes, les jurons, les blasphèmes, +retentissaient sous les voûtes, à la place des psaumes qu’on y +entendait jadis. Puis, la partie achevée, les bambocheurs buvaient, +mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu’à l’aube. + +Vers 1832, quelques frères quêteurs étaient venus s’y établir. Ils +avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le +dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul ne +montait à leurs offices, car on n’avait pas foi en eux. Et comme, à +cette époque, la duchesse de Berry avait débarqué en Provence, pour y +soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me souvient +qu’on murmurait que ces frères marrons, sous leurs souquenilles +noires n’étaient que des miquelets, qui devaient cabaler pour quelque +intrigue louche. + +C’est à la suite de ces frères qu’un brave Cavaillonnais, appelé M. +Donnat, était venu fonder, au couvent de Saint-Michel, par lui acheté +à crédit, un pensionnat de garçons. + +C’était un vieux célibataire, au teint jaune et bistré, avec cheveux +plats, nez épaté, bouche grande et grosses dents, longue lévite noire +et les souliers bronzés. Très dévot, pauvre comme un rat d’église, il +avait trouvé un biais pour monter son école et ramasser des +pensionnaires sans un sou en bourse. + +Il allait, par exemple, à Graveson, à Tarascon, à Barbentane ou à +Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils. + +-- Je vous apprends, lui disait-il, que j’ai ouvert un pensionnat à +Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez là, à votre portée, une +excellente institution pour enseigner vos enfants et leur faire +passer leurs classes. + +-- Ho! monsieur, répondait le père de famille, cela est bon pour les +gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner tant +de lecture à nos gars... Ils en sauront toujours assez pour labourer +la terre. + +-- Voyez, faisait M. Donnat, rien n’est plus beau que l’instruction. +N’ayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an, tant de +_charges_ de blé, tant de _barraux_ de vin ou tant de _cannes_ +d’huile... ; puis, après, nous réglerons tout. + +Et le bon ménager envoyait ses petits à Saint-Michel-de-Frigolet. + +Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier, et il +lui tenait ce propos: + +-- Le joli gars que vous avez là! Et comme il a l’air éveillé! Vous +ne voudriez pas, peut-être, en faire un pileur de poivre? + +-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de même +un peu d’éducation; mais les collèges sont coûteux, et, quand on +n’est pas riche... + +-- Est-ce besoin de collèges? faisait M. Donnat. Amenez-le à ma +pension, là-haut, à Saint-Michel : nous lui apprendrons le latin et +nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous prendrons +_taille_ à la boutique... Vous aurez en moi un chaland de plus, un +bon chaland, je vous assure. + +Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils. + +Un autre jour, il passait devant la maison d’un menuisier, et +admettons qu’il aperçût un enfant tout pâlot, qui jouait près de sa +mère, dans la rigole de l’évier. + +-- Mais ce beau mignon, qu’a-t-il? demandait M. Donnat à la maman. Il +est bien blême? A-t-il les fièvres, ou mangerait-il de la cendres par +malice? + +-- Eh non! répliquait la femme, c’est la passion du jeu qui le fait +se chêmer. Le jeu, monsieur, lui ôte le manger et le boire. + +-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat, dans mon +institution, à Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon air, dans +une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et puis +l’enfant sera surveillé et fera ses études; et, ses études faites il +aura une place et n’aura jamais tant de peine comme en poussant le +rabot. + +-- Ah! monsieur, quand on est pauvre! + +-- Ne vous inquiétez pas de ça. Nous avons, par là-haut, je ne sais +combien de fenêtres et de portes à réparer... A votre mari, qui est +menuisier, je promets, moi, plus d’ouvrage que ce qu’il en pourra +faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension. + +Et voilà! Le mignon allait aussi à Saint-Michel; et ainsi du +bouclier, et du tailleur, et d’autres. Par ce moyen, M. Donnat avait +recueilli, dans son pensionnat, près de quarante enfants du +voisinage, et j’étais du nombre. Sur le tas, quelques-uns, tels que +moi, s’acquittaient en argent; mais les trois quarts payaient en +nature, en provisions, ou en denrées, ou en travail de leurs parents. +En un mot, M. Donnat, avant la République démocratique et sociale, +avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, résolu le problème de +la Banque d’Echange, —- qu’après lui, le fameux Proudhon, en 1848, +essaya vainement de faire prendre dans Paris. + +Un de ces écoliers me reste dans le souvenir. Je crois qu’il était de +Nîmes, et on l’appelait Agnel; doux, joli de visage, un air de jeune +fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens, à +nous, venaient fréquemment nous voir, et, pour nos goûters, nous +apportaient des friandises. Mais, Agnel, on eût dit qu’il n’avait pas +de parents, car il n’en parlait jamais, personne ne venait le voir, +et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une seule +fois arriva un gros monsieur qui lui parla en tête à tête, +mystérieux, hautain, pendant une demi-heure à peine. Puis, il s’en +alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu’Agnel était un +enfant d’une extraction supérieure, mais né du côté gauche et qu’on +faisait élever en cachette à Saint-Michel. Je ne l’ai jamais revu. + +Notre personnel enseignant se composait, d’abord, du maître, le bon +M. Donnat, lequel, lorsqu’il était présent, faisait les basses +classes (mais, la moitié du temps, il était en voyage, pour +grappiller des élèves); puis, de deux ou trois pauvres hères, anciens +séminaristes, qui avaient jeté le froc aux orties et qui étaient bien +contents d’être nourris, blanchis, et de tirer quelques écus; +ensuite, d’un prestolet, qu’on appelait M. Talon, pour nous dire la +messe; enfin, d’un petit bossu, nommé M. Lavagne, pour professeur de +musique. De plus, nous avions un nègre qui nous faisait la cuisine et +une Tarasconaise, d’une trentaine d’années, pour nous servir à table +et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le père, un +pauvre vieux coiffé d’un bonnet roux, qui allait avec son âne, +chercher les provisions, et la mère, une pauvre vieille, en coiffe +blanche de piqué, qui nous peignait quelquefois, lorsque c’était +nécessaire. + +Saint-Michel, en ce temps-là, était beaucoup moins important que ce +que, de nos jours, on l’a vu devenir. Il y avait simplement le +cloître des anciens moines Augustins, avec son petit préau, au milieu +du carré; au midi, le réfectoire, avec la salle du chapitre; puis, +l’église de Saint-Michel, +toute délabrée, avec des fresques sur les murs, représentant l’enfer, +ses flammes rouges, ses damnés et ses démons, armés de fourches, et +le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine et les +étables. + +Mais en dehors, à part ce corps de bâtisse, il y avait, au midi, une +chapelle à contreforts, dédiée à Notre-Dame-du-Remède, avec un porche +à la façade. De grosses touffes de lierre en recouvraient les murs +et, à l’intérieur, elle était toute revêtue de boiseries dorées qui +encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, où était représentée +la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d’Autriche, mère de Louis +XIV, l’avait fait décorer ainsi, en reconnaissance d’un voeu qu’elle +avait, dans le temps, fait à la Sainte Vierge, pour devenir mère d’un +fils. + +Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, à la Révolution, +de braves gens l’avaient sauvée en empilant sous le porche un grand +tas de fagots qui en cachaient la porte. C’est là que, le matin, —- +et tous les matins de l’an, -- a cinq heures l’été, à six heures +l’hiver, on nous menait à la messe; c’est là qu’avec une foi, une foi +vraiment angélique, il me souvient que je priais et que nous priions +tous. C’est là que, le dimanche, nous chantions messe et vêpres, en +tenant à la main nos livres d’Heures et nos Vespéraux, et c'est là +que les campagnards, aux jours de grandes fêtes, admiraient la voix +du petit Frédéric : car j’avais, à cet âge, une jolie voix claire +comme une voix de jeune fille, et, à l’Élévation, lorsqu’on chantait +des motets, c’est moi qui faisais le solo; et je me souviens d’un où +je me distinguais, paraît-il, spécialement, et où se trouvaient ces +mots : + + _O mystère incompréhensible! + Grand Dieu, vous n’êtes pas aimé_. + +Devant la petite chapelle, et autour du couvent, étaient quelques +micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous déchirions nos culottes +en allant, quand venait l’automne, cueillir les micocoules, +douceâtres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y avait aussi un +puits, creusé et taillé dans le roc, qui, par un égout souterrain, +laissait écouler son eau dans un bassin en contrebas et, de là, +arrosait un jardin potager. Sous le jardin, à l’entrée du vallon, un +bouquet de peupliers blancs égayait un peu le désert. + +Car c’était un vrai désert que ce plateau de Saint-Michel où l’on +nous avait mis en cage; et elle le disait bien; l’inscription qui +était sur la porte du couvent : + +"Voilà qu’en fuyant, je me suis éloigné et arrêté dans la solitude, +parce que, dans la cité, j’ai vu l’injustice et la contradiction. +J’aurai ici mon repos pour toujours, car c’est le lieu que j ‘ai +choisi pour habiter. » + +Le vieux couvent était bâti sur le plateau étroit d’un passage de +montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce qu’il +est remarquable que, partout où se trouvent des chapelles consacrées +à l’archange Michel, ce sont des endroits solitaires qui avaient dû +impressionner. + +Les mamelons d’alentour étaient couverts de thym, de romarin, +d’asphodèle, de buis, et de lavande. Quelques coins de vigne, qui +produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de Frigolet; +quelques lopins d’oliviers plantés dans les bas-fonds; quelques +allées d’amandiers, tortus, noirauds et rabougris, dans la +pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers sauvages. +C’était là, clairsemée, toute la végétation de ce massif de collines. +Le reste n’était que friche et roche concassée, mais qui sentait si +bon ! L’odeur de la montagne, dès qu’il faisait du soleil, nous +rendait ivres. + +Dans les collèges, d’ordinaire, les écoliers sont parqués dans de +grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, pour +courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, ou +même aux heures de la récréation, on nous lâchait tel qu’un troupeau +et en avant dans la montagne, jusqu’à ce que la cloche nous sonnât le +rappel. + +Aussi, au bout de quelque temps, nous étions devenus sauvages, ma +foi, autant qu’une nichée de lapins de garrigue. Et il n’y avait pas +danger que l’ennui nous gagnât. + +Une fois hors de l’étude, nous partions comme des perdreaux, à +travers les vallons et sur les mamelons. + +Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, les +ortolans chantaient : _tsi, tsi, bégu_! + +Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous allions +grappiller, soit les amandes oubliées, soit les raisins verts laissés +dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions des +champignons; nous tendions des pièges aux petits oiseaux; nous +cherchions dans les ravins les pétrifications qu’on nomme, dans le +pays, _pierres de saint Étienne_; nous furetions aux grottes pour +dénicher la Chèvre +d’Or; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous +dégringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous tenir de +vêtements ni de chaussures. + +Nous étions déguenillés comme une troupe de bohémiens. + +Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs noms +superbes en langue provençale, -- noms sonores et parlants où le +peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprimé son génie, -- +comme ils nous émerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, d’où l’on voyait +à l’horizon blanchir le littoral de la Méditerranée, au coucher du +soleil, nous allions, à la Saint-Jean, y allumer le feu de joie; la +Baume-de-l’Argent, où les faux monnayeurs avaient, jadis, battu +monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, où nous voyions gravée une sole +bovine, comme si un taureau y eût empreint sa ruade; et la +Roque-d’Acier, qui domine le Rhône, avec les barques et radeaux qui +passaient à côté : monuments éternels du pays et de sa langue, tout +embaumés de thym, de romarin et de lavande, tout illuminés d’or et +d’azur. O arômes! ô clartés! ô délices! ô mirage! ô paix de la nature +douce! Quels espaces de bonheur, de rêve paradisiaque, vous avez +ouverts sur ma vie d’enfant! + +L’hiver, ou lorsqu’il pleuvait, nous demeurions sous le cloître, nous +amusant à la marelle, à coupe-tête, au cheval fondu. Et dans l’église +du couvent, qui était, nous l’avons dit, complètement abandonnée, +nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des caveaux +béants, pleins de têtes de morts et d’ossements des anciens moines. + +Un jour d’hiver, la brise bramait dans les longs couloirs; c’était le +soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. Donnat, le +maître, nous gardait à l’étude, et l’on n’entendait que nos plumes +qui égratignaient le papier et, à travers les portes, le sifflement +du vent. + +Tout à coup, à l’extérieur, nous entendons une voix sourde, +sépulcrale, qui criait : — + +-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche! + +Tous, épouvantés, nous regardâmes le maître, et, pâle comme un mort, +M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus grands +de l’accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous sortîmes +tous après, en nous blottissant derrière. + +Avec la lune qui donnait, là-haut sur un rocher, en face du couvent, +nous vîmes alors une ombre, ou, plutôt, un géant en longue robe noire +et qui dans le vent disait : +-- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche. + +D’entendre et de voir cette apparition, nous étions tous là +tremblants. M. Donnat ne fit que dire à demi-voix : + +-- C’est frère Philippe. + +Et, sans lui répondre, il rentra au couvent, avec nous tous après, +qui le suivions en tournant la tête. Nous nous remîmes, fort +troublés, à notre étude. Mais, cette soirée-là, nous n’en sûmes pas +plus. + +Ce frère Philippe, nous l’apprîmes plus tard, faisait partie +paraît-il, de ces sortes d’ermites qui avaient occupé Saint-Michel +quelques années avant nous et qui, au clocher vide, avaient mis une +cloche. Puis, quand ils étaient partis, comme, on n’emporte pas cela +comme un grelot, la cloche était restée sur l’église, là-haut, et, +naturellement, M. Donnat l’avait gardée. + +Frère Philippe était un bonhomme qui s’était donné pour tâche de +remettre en état les ermitages en ruines qu’il y a, de-ci de-là, dans +les montagnes de Provence. Je l’ai rencontré quelquefois, longtemps +après, grand, maigre, un peu voûté et taciturne, avec sa soutane +rapiécée, son chapeau noir à larges bords, et portant sur l’épaule, +moitié devant, moitié derrière, un long bissac de toile bleue. + +Lorsqu’il avait dessein de restaurer ainsi quelque ermitage à +l’abandon, avec le produit de ses quêtes il le rachetait au +propriétaire, il en réparait les parois, il y suspendait une cloche. +Ensuite, ayant cherché et déniché quelque bon diable qui voulût se +faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et lui +se remettait, en faisant maigre chère, à quêter avec patience, pour +relever un autre ermitage. + +La dernière fois que je le vis, il en avait rétabli, me dit-il près +d’une trentaine. C'était à la gare d’Avignon où j’allais, comme lui, +prendre le train d’une heure et demie. Il faisait rudement chaud, et +le pauvre frère Philippe, qui avait, vers ce temps-là, près de +quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire, incliné +sous son sac, qui était presque plein de blé. + +-- Frère Philippe, frère Philippe, lui cria un grand gars cravaté et +ceinturé de rouge, vous pèse-t-il pas, le sac? Laissez que je le +porte un peu. + +Et le brave garçon chargea le sac du frère et le porta jusqu’à la +salle où l’on donne les billets. Or, ce jeune homme, que je +connaissais un peu, était un rouge de Barbentane, et, comme nos +démocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires, cela me +rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la popularité de +cet homme du bon Dieu. + +Frère Philippe, en dernier lieu, s’était retiré chez des moines qui +l’avaient hospitalisé. Mais comme le gouvernement, vers cette +époque-là, fit fermer les couvents, le pauvre vieux saint homme alla, +je crois, mourir à l’hôpital d’Avignon. + +Pour revenir à Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un certain +aumônier qu’on appelait M. Talon : petit abbé avignonnais, ragot, +ventru, avec un visage rubicond comme la gourde d’un mendiant. +L’archevêque d’Avignon lui avait ôté la confession parce qu’il +haussait trop le coude et nous l’avait envoyé pour s’en débarrasser. + +Or, à la Fête-Dieu, il se trouve qu’un jeudi, on nous avait conduits +à Boulbon, village voisin, pour aller à la procession, les grands +comme thuriféraires, les petits pour jeter des fleurs, et à M. Talon, +bien imprudemment, hélas! on fit les honneurs du dais. + +Au moment où les hommes, les femmes, les jeunes filles, déployaient +leurs théories dans les rues tapissées avec des draps de lit, au +moment où les confréries faisaient au soleil flotter leurs bannières, +que les choristes, vêtues de blanc, de leurs voix virginales +entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant le +Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et répandions nos +fleurs, voici que, tout à coup, une rumeur s’élève et que +voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme une +clochette, avec l’ostensoir aux mains, la cape d’or sur le dos, aïe! +tenait toute la rue. + +En dînant au presbytère, il avait bu, paraît-il, ou, peut-être, on +l’avait fait boire un peu plus qu’il ne faut de ce bon piot de +Frigolet qui tape si vite à la tête; et le malheureux, rouge de sa +honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout... Deux +clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre, le +prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors, M. +Talon, une fois devant l’autel, se mit à répéter : _Oremus, oremus, +oremus, et n’en put dire davantage. On l’emmena à deux dans la +sacristie. + +Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que cela +se passa dans une paroisse où la _dive bouteille_, comme au temps de +Bacchus, a conservé son rite. Près de Bouibon, vers la montagne, se +trouve une vieille chapelle dénommée Saint-Marcellin, et le premier +du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en portant +tous à la main une bouteille de vin. Le sexe n’y est pas admis, +attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne buvaient +que de l’eau; et, pour habituer les jeunes filles à ce régime, on +leur disait toujours -- et même on leur dit encore -- que "l’eau fait +devenir jolie" + +L’abbé Talon ne manquait pas de nous mener, tous les ans, à la +Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le curé de +Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait : + +-- Mes frères, débouchez vos bouteilles, et qu’on fasse silence pour +la bénédiction! + +Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule voulue +pour la bénédiction du vin. Puis, ayant dit _amen_, nous faisions un +signe de croix et nous tirions une gorgée. Le curé et le maire +choquant le verre ensemble sur l’escalier de l’autel, religieusement, +buvaient. Et, le lendemain, fête chômée, lorsqu’il y avait +sécheresse, on portait en procession le buste de saint Marcellin à +travers le terroir, car les Boulbonnais disent : + + _Saint Marcellin, + Bon pour l’eau, bon pour le vin_ + +Un autre pèlerinage assez joyeux aussi, que nous voyions à la +Montagnette et qui est passé de mode, était celui de saint Anthime. +Les Gravesonais le faisaient. + +Quand la pluie était en retard, les pénitents de Graveson, en +ânonnant leur litanies et suivis d’un flot de gens qui avaient des +sacs sur la tête, apportaient saint Anthime -- un buste aux yeux +proéminents, mitré, barbu, haut en couleurs -- à l’église de +Saint-Michel, et là, dans le bosquet, la provende épandue sur l’herbe +odoriférante, toute la sainte journée, pour attendre la pluie, on +chopinait dévotement avec le vin de Frigolet; et, le croiriez-vous +bien? plus d’une fois l’averse inondait le retour... Que voulez-vous! +chanter fait pleuvoir, disaient nos pères. + +Mais gare! Si saint Anthime, malgré les litanies et les libations +pieuses, n’avait pu faire naître de nuages, les joviaux pénitents, en +revenant à Graveson, patatras! pour le punir de ne les avoir pas +exaucés, le plongeaient, par trois fois, dans le Fossé des Lones. Ce +curieux usage de tremper les corps saints dans l’eau, pour les forcer +de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, à Toulouse par +exemple, et jusqu’en Portugal. + +Quand, étant tout petits, nous allions à Graveson avec nos mères, +elles ne manquaient pas de nous mener à l’église pour nous montrer +saint Anthime, et ensuite Béluguet, -- un jacquemart qui frappait les +heures à l’horloge du clocher. + +Maintenant, pour achever ce qu’il me reste à dire sur mon séjour à +Saint-Michel, il me revient comme un songe qu’à la premier an, avant +de nous donner vacances, on nous fit jouer _les Enfants d’Edouard_, +de Casimir Delavigne. On m’y avait donné le rôle d’une jeune +princesse; et, pour me costumer, ma mère m’apporta une robe de +mousseline qu’elle était allée emprunter chez de jeunes demoiselles +de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus tard +d’un petit roman d’amour dont nous parlerons en son lieu. + +La seconde année de mon internat, comme on m’avait mis au latin, +j’écrivis à mes parents d’aller m’acheter des livres, et quelques +jours après, nous vîmes, du vallon de Roque- Pied-de-Boeuf, monter, +vers le couvent, mon seigneur père enfourché sur Babache, vieux mulet +familier qui avait bien trente ans et qui était connu sur tous les +marchés voisins, -- où mon père le conduisait lorsqu’il allait en +voyage. Car il aimait tant cette brave bête, que, lorsqu’il se +promenait, au printemps, dans ses blés, toujours avec lui il menait +Babache ; et à califourchon, armé d’un sarcloir à long manche, du +haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes. + +Arrivé au couvent, mon père déchargea un sac énorme qui était attaché +sur le bât avec une corde, -- et, tout en déliant le lien : + +-- Frédéric, me cria-t-il, je t’ai apporté quelques livres et du +papier. + +Et, là-dessus, du sac, il tira, un à un, quatre ou cinq dictionnaires +reliés en parchemin, une trimbalée de livres cartonnés (_Epitome, De +Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones_, etc.), un gros +cruchon d’encre, un fagot de plumes d’oie, et puis un tel ballot de +rames de papier que j’en eus pour sept ans, jusqu’à la fin de mes +études. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon, père du cher +félibre de la _Grenade entr’ouverte_ (à cette époque, nous étions +encore bien loin de nous connaître), que le bon patriarche, avec +grand empressement, était allé faire pour son fils cette provision de +science. + +Mais, au gentil monastère de Saint-Michel-de-Frigolet, je n’eus pas +le loisir d’user force papier. M. Donnat, notre maître, pour un motif +ou pour l’autre, ne résidait pas dans son établissement, et, quand le +chat n’y est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour quêter des +élèves ou se procurer de l’argent, il était toujours en course. Mal +payés, les professeurs avaient toujours quelque prétexte pour abréger +la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne trouvaient +personne. + +-- Où sont donc les enfants? + +Tantôt le long d’un gradin soutenant un terrain en pente, nous étions +à réparer quelque mur en pierres sèches. Tantôt nous étions par les +vignes où à notre grande joie, nous glanions des grappillons ou +cherchions des morilles. Tout cela n’amenait pas la confiance à notre +maître. De plus, le malheur était que, pour grossir le pensionnat, M. +Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas grand’chose, +et ce n’étaient pas ceux qui mangeaient le moins aux repas. Mais un +drôle d’incident précipita la déconfiture. + +Nous avions pour cuisinier, je l’ai déjà dit, un nègre et pour +domestique femme, une Tarasconaise, qui était, dans la maison, la +seule de son sexe. (Je ne compte pas la mère de notre principal, qui +avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne perd +jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on dit +ici, se trouva "embarrassée", et ce fut, dans le pensionnat, un +esclandre épouvantable. + +Qui disait que la maritorne était grosse du fait de M. Donnat +lui-même, qui affirmait qu’elle l’était du professeur d’humanités, +qui de l’abbé Talon, qui du maître d’études. +Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du nègre. +Celui-ci, qui se sentait peut-être suspect à bon droit, soit par +colère, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la Tarasconaise, +qui avait gardé son secret, déguerpit, à son tour, pour aller déposer +son faix. + +Ce fut le signal de la débandade; plus de cuisinier, plus de brouet +pour nous; les professeurs, l’un après l’autre, nous laissèrent sur +nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa mère, la pauvre vieille, nous +fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis, son +père, un matin, nous dit : + +-- Mes enfants, il n’y a plus rien pour vous faire manger : il faut +retourner chez vous. + +Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage qu’on élargit du +bercail, nous allâmes, en courant, avant de nous séparer, arracher +des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir de +notre beau quartier du ‘Thym (1). Puis, avec nos petits paquets, +quatre à quatre, six à six, qui en amont, qui en aval, nous nous +éparpillâmes dans les vallons et les sentiers, mais non sans +retourner la tête, ni sans regret à la descente. + +Pauvre M. Donnat! Après avoir essayé, de toutes les manières et d’un +pays à l’autre, de remonter son institution (car nous avons tous +notre grain de folie), il alla, comme frère Philippe, finir, hélas! à +l’hôpital. + +Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire un mot, +pourtant, de ce que l’antique abbaye devint après nous autres. +Retombée de nouveau à l’abandon pendant douze ans, un moine blanc, le +Père Edmond, à son tour, l’acheta (1854) et y restaura, sous la loi +de saint Norbert, l’ordre de Prémontré, -- qui n’existait plus en +France. Grâce à l’activité, aux prédications, aux quêtes de ce +zélateur ardent, le petit monastère prit des proportions grandioses. +De nombreuses constructions, avec un couronnement, de murailles +crénelées, s’y ajoutèrent à l’entour; une église nouvelle, +magnifiquement ornée, y éleva ses trois nefs surmontées de deux +clochers. Une centaine de moines ou de frères convers peuplèrent les +cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y +montaient à charretées pour contempler la pompe de leurs majestueux +offices; et l’abbaye des Pères Blancs était devenue si populaire que, +quand la République fit fermer les couvents (1880), un millier de +paysans ou d’habitants de la plaine vinrent s’y enfermer pour +protester en personne contre l’exécution des décrets radicaux. Et +c’est alors que nous vîmes toute une armée en marche, cavalerie, +infanterie, généraux et capitaines, venir, + +(1) Frigo1et, en provençal _Ferigoulet_, signifie "lieu où le thym +abonde" avec ses fourgons de son attirail de guerre, camper autour du +couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, sérieusement, entreprendre le +siège d’une citadelle d’opéra-comique, que quatre ou cinq gendarmes +auraient, s’ils avaient voulu, fait venir à jubé. + +Il me souvient que le matin, tant que dura l’investissement, -- et il +dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres et +allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui dominent +l’abbaye pour épier, de loin, le mouvement de la journée. Le plus +joli, c’étaient les filles de Barbentane, de Boulbon, de Saint-Remy +ou de Maillane, qui, pour encourager les assiégés de Saint-Michel, +chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs : + + _Provençaux et catholiques, + Notre foi, notre foi, n’a pas failli : + Chantons, tous tressaillants, + Provençaux et catholiques. + +Tout cela, mêlé d’invectives, de railleries et de huées à l’adresse +des fonctionnaires, qui défilaient farouches, là-bas, dans leurs +voitures. + +A part l’indignation qui soulevait dans les coeurs l’iniquité de ces +choses, le _Siège de Caderousse_, par le vice-légat Sinibaldi Doria, +-- qui a fourni à l’abbé Favre le sujet d’une héroïde extrêmement +comique, était, certes, moins burlesque que celui de Frigolet; et +aussi un autre abbé en tira-t-il un poème qui se vendit en France à +des milliers d’exemplaires. Enfin, à son tour, Daudet, qui avait déjà +placé dans le couvent des Pères Blancs son conte intitulé l’_Élixir +du Frère Gaucher_, Daudet, dans son dernier roman sur Tarascon, nous +montre Tartarin s’enfermant bravement dans l’abbaye de Saint-Michel. + +CHAPITRE VI + +CHEZ MONSIEUR MILLET + +L’oncle Bénoni -- La farandole au cimetière. -- Le voyage en Avignon. +-- Avignon il y a cinquante ans. -- Le maître de pension. -- Le siège +de Caderousse. -- La première communion. -- Mlle Praxède. -- +Pélerinage de Saint-Gent. -- Au collège Royal. -- Le poète Jasmin. -- +La nostalgie de mes quatorze ans. + +Et, alors, il fallut me chercher une autre école pas trop éloignée de +Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres campagnards, +nous n’étions pas orgueilleux et l’on me mit en Avignon chez un M. +Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Pétramale. + +Cette fois, c’est l’oncle Bénoni qui conduisit la voiture. Bien que +Maillane ne soit qu’à trois lieues d’Avignon, à cette époque où le +chemin de fer n’existait pas, où les routes étaient abîmées par le +roulage et où il fallait passer avec un bac le large lit de la +Durance, le voyage d’Avignon était encore une affaire. + +Trois de mes tantes, avec ma mère, l’oncle Bénoni et moi, tous gîtés +sur un long drap plein de paille d’avoine qui rembourrait la +charrette, nous partîmes en caravane après le lever du soleil. + +J’ai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet, qui se +soient vu, à la fois, autant de tantes que moi; j’en avais bien une +douzaine; d’abord, la grand’Mistrale, puis la tante Jeanneton, la +tante Madelon, la tante Véronique, la tante Poulinette et la tante +Bourdette, la tante Françoise, la tante Marie, la tante Rion, la +tante Thérèse, la tante Mélanie et la tante Lisa. Tout ce monde, +aujourd’hui, est mort et enterré; mais j’aime à redire ici les noms +de ces bonnes femmes que j’ai vues circuler, comme autant de bonnes +fées, chacune avec son allure, autour de mon berceau. Ajoutez à mes +tantes le même nombre d’oncles et les cousins et cousines qui en +avaient essaimé, et vous aurez une idée de notre parentage. + +L’oncle Bénoni était un frère de ma mère et le plus jeune de la +lignée. Brun, maigre, délié, il avait le nez retroussé et deux yeux +noirs comme du jais. Arpenteur de son état, il passait pour +paresseux, et même il s’en vantait. Mais il avait trois passions : la +danse, la musique et la plaisanterie. + +Il n’y avait pas, dans Maillane, de plus charmant danseur, ni de plus +jovial. Quand, dans "la salle verte", à la Saint-Eloi ou à la +Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jésette le lutteur, les +gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient à +l’entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes sortes +d’instruments : violon, basson, cor, clarinette; mais c’est au +galoubet qu’il s’était adonné le plus. Il n’avait pas son pareil, au +temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou pour +chanter des réveillons dans les nuits du mois de mai. Et, chaque fois +qu’il y avait un pèlerinage à faire, à Notre-Dame-de-Lumière, à +Saint-Gent, à Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en était le +boute-en-train et qui conduisait la charrette? Bénoni, toujours +dispos et toujours enchanté de laisser son labeur, son équerre et sa +maison pour aller courir le pays. + +Et l’on voyait des charretées de quinze ou vingt fillettes qui +partaient en chantant : + + _A l’honneur de saint Gent_. + +Ou + + _Alix, ma bonne amie, + Il est temps de quitter + Le monde et ses intrigues, + Avec ses vanités_. + +Ou bien : + + _Les trois Maries, + Parties avant le jour, + S’en vont adorer le Seigneur_. + +Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui les +accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et chatouille-moi, +en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du chemin! + +Seulement, dans la tête, il s’était mis une idée assez extraordinaire +: c’était, en se mariant, de prendre une fille noble. + +-- Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent épouser des +nobles, et jamais tu n’en trouveras. + +-- Hé ! ripostait Bénoni, ne sommes-nous pas nobles, tous, dans la +famille? Croyez-vous que nous sommes des manants comme vous autres? +Notre aïeul était émigré; il portait le manteau doublé de velours +rouge, les boudes à ses souliers, les bas de soie. + +Il fit tant, tourna tant, que, du côté de Carpentras, il entendit +dire, un jour, qu’il y avait une famille de noblesse authentique, +mais à peu près ruinée, où se trouvaient sept filles, toutes à +marier. Le père, un dissipateur, vendait un morceau de terre tous les +ans à son fermier, qui finit même par attraper le château. Mon brave +oncle Bénoni s’attifa, se présenta, et l’aînée des demoiselles, une +fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en passe de +coiffer sainte Catherine, se décida à l’épouser. C’est sur la donnée +de ces nobles comtadins, tombés dans la roture, qu’un romancier +Carpentrassien, Henri de la Madeleine, a fait son joli roman : la +_Fin du Marquisat d’Aurel_. (Paris, Charpentier, 1878.) + +J’ai dit que mon oncle était paresseux. Quand, vers milieu du jour, +il allait à son jardin, pour bêcher ou reterser, il portait toujours +son flûteau. Bientôt, il jetait son outil, allait s’asseoir à l’ombre +et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les champs +d’alentour accouraient vite à la musique et, aussitôt, il leur +faisait danser la saltarelle. + +En hiver, rarement il se levait avant midi. + +-- Eh! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit, où +pouvez-vous être mieux? + +-- Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y ennuyez-vous pas? + +-- Oh! jamais. Quand j’ai sommeil, je dors; quand je n’ai plus +sommeil, je dis des psaumes pour les morts. + +Et, chose singulière, cet homme guilleret ne manquait pas un +enterrement. Après la cérémonie, il demeurait toujours le dernier au +cimetière, d’où il s’en revenait seul, en priant pour les siens et +pour les autres, ce qui ne l’empêchait pas de répéter, chaque fois, +cette bouffonnerie : + +-- Un de plus, charrié à la Cité du Saint-Repos! + +Il dut bien, à son tour, y aller aussi. Il avait quatre-vingt-trois +ans, et le docteur, ayant laissé entendre à la famille qu’il n’y +avait plus rien à faire : + +-- Bah! répondit Bénoni, à quoi bon s’effrayer! il n’en mourra que +plus malade. + +Et, comme il avait son flûteau sur sa table de nuit : + +-- Que faites-vous de ce fifre-là, mon oncle? lui demandai-je, un +jour que je venais le voir. + +-- Ces nigauds, me dit-il, m’avaient donné une sonnette pour que je +la remue quand j’aurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas mieux mon +fifre? Sitôt que je veux boire, au lieu d’appeler ou de sonner, je +prends mon fifre et je joue un air. + +Si bien qu’il mourut son flûteau en main, et qu’on le lui mit dans +son cercueil, chose qui donna lieu, le lendemain de sa mort, à +l’histoire que voici : + +A la filature de soie, -- où allaient travailler les filles de +Maillane, le lendemain du jour où l’oncle fut mis en terre, -- une +jeune luronne, le matin, en entrant, fit d’un air effaré, aux autres +jeunes filles : + +-- Vous n’avez rien entendu, fillettes, cette nuit? + +-- Non, le mistral seulement... et le chant de la chouette... + +-- Oh! écoutez : nous autres, mes belles, qui habitons du cote du +cimetière, nous n’avons pas fermé l’oeil. Figurez- vous qu’à minuit +sonnant, le vieux Bénoni a pris son flûteau (qu’on avait mis dans son +cercueil) ; il est sorti de sa fosse et s’est mis à jouer une +farandole endiablée. Tous les morts se sont levés, ont porté leurs +cercueils au milieu du Grand Clos, les ont, pour se chauffer, allumés +au feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait Bénoni, ils ont +dansé un branle fou, autour du feu, jusqu’à l’aurore. + +Donc, avec l’oncle Bénoni, que vous connaissez maintenant, avec ma +mère et mes trois tantes, nous nous étions mis en route pour la ville +d’Avignon. Vous connaissez peut-être la façon des villageois, +lorsqu’ils vont quelque part en troupe : tout le long, au trantran de +notre véhicule, ce furent qu’exclamations et observations diverses au +sujet des plantations, des luzernes, des blés, des fenouils, des +semis, que la charrette côtoyait. + +Quand nous passâmes dans Graveson, -- où l’on voit +un beau clocher, tout fleuronné d’artichauts de pierre : + +-- Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais, les +vois-tu cloués au clocher? + +Et de rire et de rire, de cette facétie qui égaie les Maillanais +depuis sept ou huit cents ans, facétie à laquelle les Gravesonais +répliquent par une chanson qui dit : + + _A Graveson, avons un clocher... + Ceux qui le voient disent qu’il est bien droit! + Mais, à Maillane, leur clocher est rond; + C’est une cage pour moineaux; dit-on_. + +Et l’on m’égrenait ainsi, les uns après les autres, les racontages +coutumiers de la route d’Avignon : le pont de la Folie où les +sorciers faisaient le branle, la Croisière où l’on arrêtait parfois à +main armée, et la Croix de la Lieue et le Rocher d’Aiguille. + +Enfin, nous arrivâmes aux sablières de la Durance; les grandes eaux, +un an avant, avaient emporté le pont, et il fallait passer la rivière +avec un bac. Nous trouvâmes là, qui attendaient leur tour, une +centaine de charrettes. Nous attendîmes comme les autres, une couple +d’heures, au marchepied; puis, nous nous embarquâmes, après avoir +chassé, en lui criant : "Au Mas" le Juif, notre gros chien, qui nous +avait suivis. + +Il était plus de midi quand nous fûmes en Avignon. Nous allâmes +établer, comme les gens de notre village, à l’_Hôtel de Provence_, +une petite auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du jour, +on alla bayer par la ville. + +-- Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie la comédie? Ce soir, +on joue _Maniclo où Lou Groulié bèl esprit_ avec l’_Abbaye de Castro. +— Ho! reprîmes-nous tous, il faut aller voir Maniclo_. + +C’était la première fois que j’allais au théâtre, et l’étoile voulût +qu’on donnât, ce jour-là, une comédie provençale. A l’_Abbaye de +Castro_, qui était un drame sombre, on ne comprit pas grand’chose. +Mais mes tantes trouvèrent que _Maniclo_, à Maillane, était beaucoup +mieux joué. Car, en ce temps, dans nos villages, il s’organisait, +l’hiver, des représentations comiques et tragiques. J’y ai vu jouer, +par nos paysans, la _Mort de César, Zaïre_ et _Joseph vendu par ses +frères_. Ils se faisaient des costumes avec les jupes de leurs femmes +et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la tragédie, +suivait, avec grand plaisir, la déclamation morne de ces pièces en +cinq actes. Mais on jouait aussi l’_Avocat Pathelin_, traduit en +provençal, et diverses comédies du répertoire marseillais, telles que +_Moussu Just, Fresquerio_ ou la _Co de l’Ai, Lou Groulié bèl esprit_ +et _Misè Galineto_. C’était toujours Bénoni le directeur de ces +soirées, où, avec son violon, en dodelinant de la tête, il +accompagnait les chants. Vers l’âge de dix-sept ans, il me souvient +d’avoir rempli un rôle dans _Galineto_ et dans la _Co de l’Ai_, et +même d’y avoir eu, devant mes compatriotes, assez d’applaudissements. + +Mais bref : le lendemain, après avoir embrassé ma mère et le coeur +gros comme un pois qui aurait trempé neuf jours, il fallut s’enfermer +dans la rue Pétramale, au pensionnat Millet. M. Millet était un gros +homme, de haute taille, aux épais sourcils, à figure rougeaude, mal +rasé et crasseux, en plus, des yeux de porc, des pieds d’éléphant, et +de vilains doigts carrés qui enfournaient sans cesse la prise dans +son nez. Sa chambrière, Catherine, montagnarde jaune et grasse, qui +nous faisait la cuisine, gouvernait la maison. Je n’ai jamais tant +mangé de carottes comme là, des carottes au maigre en une sauce de +farine. Dans trois mois, pauvre petit, je devins tout exténué. + +Avignon, la prédestinée, où devait le Gai-Savoir faire un jour sa +renaissance, n’avait pas, il s’en faut, la gaieté d’aujourd’hui; elle +n’avait pas encore élargi telle qu’elle est à sa place de l’Horloge, +ni agrandi sa place Pie, ni percé sa Grande-Rue. La Roque-de-Dom, qui +domine la ville, complantée, maintenant, comme un jardin de roi, +était alors pelée : il y avait un cimetière. Les remparts, à moitié +ruinés, étaient entourés de fossés pleins de décombres avec des mares +d’eau vaseuse. Les portefaix brutaux, organisés en corporation, +faisaient la loi au bord du Rhône, et en ville, quand ils voulaient. +Avec leur chef, espèce d’hercule, dénommé Quatre-Bras, c’est eux qui +balayèrent, en 1848, l’Hôtel de Ville d’Avignon. + +Ainsi qu’en Italie, une fois par semaine passait par toutes les +maisons, en remuant sa tirelire, un pénitent noir, qui, la cagoule +sur le visage et deux trous devant les yeux, disait d’une voix grave +: + +-- Pour les pauvres prisonniers! + +Inévitablement, on se heurtait, par les rues, à des types locaux, +tels que la soeur Boute-Cuire, son panier à couvercle au bras, un +crucifix d’argent sur sa grosse poitrine, ou bien le plâtrier Barret +qui, dans une bagarre avec les libéraux, +ayant perdu son chapeau, avait fait le serment de ne plus porter de +chapeau jusqu’à ce qu’Henri V fût sur le trône, et qui, toute sa vie, +s’en alla tête nue. + +Mais ce qu’on rencontrait le plus, avec leurs grands chapeaux montés +et leurs longues capotes bleues, c’étaient les invalides installés en +Avignon (où était une succursale de l’Hôtel de Paris), vénérables +débris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, manchots, qui, de +leurs jambes de bois, martelaient, à pas comptés, les pavés pointus +des rues. + +La ville traversait une sorte de mue, embrouillée, difficultueuse, +entre les deux régimes, l’ancien et le nouveau, qui n’avait pas cessé +de s’y combattre à la sourdine. Les souvenirs atroces, les injures, +les reproches des discordes passées, étaient encore vivants, étaient +encore amers entre les gens d’un certain âge. Les carlistes ne +parlaient que du tribunal d’Orange, de Jourdan Coupe-Têtes, des +massacres de la Glacière. Les libéraux, en bouche, avaient 1815, +remémorant sans cesse l’assassinat du maréchal Brune, son cadavre +jeté au Rhône, ses valises pillées, ses assassins impunis, entre +autres le Pointu, qui avait laissé un renom terrible, et, si quelque +parvenu tant soit peu insolent réussissait dans ses affaires : + +-- Allons! disait le peuple, les louis du maréchal Brune commencent à +sortir. + +Le peuple d’Avignon comme celui d’Aix et de Marseille et de, pour +ainsi dire, toutes les villes de Provence, était pourtant, en général +(depuis il a bien changé), regretteux de fleurs de lis comme du +drapeau blanc. Cet échauffement de nos devanciers pour la cause +royale n’était pas tant, ce me semble, une opinion politique qu’une +protestation inconsciente et populaire contre la centralisation, de +plus en plus excessive, que le jacobinisme et le premier Empire +avaient rendue odieuse. + +La fleur de lis d’autrefois était, pour les Provençaux (qui l’avaient +toujours vue dans le blason de la Provence), le symbole d’une époque +où nos coutumes, nos traditions et nos franchises étaient plus +respectées par les gouvernements. Mais de croire que nos pères +voulussent revenir au régime abusif d’avant la Révolution serait une +erreur complète, puisque c’est la Provence qui envoya Mirabeau aux +Etats généraux et que la Révolution fut particulièrement passionnée +en Provence. + +Je me souviens, à ce propos, d’une fois où Berryer venait d’être élu +député par la ville de Marseille. Comme l’illustre orateur devait +passer par Avignon, le préfet fit fermer les portes de la ville pour +empêcher d’entrer les légitimistes du dehors qui arrivaient en foule +pour lui faire un triomphe. Et bon nombre de Blancs furent, à cette +occasion, emprisonnés au palais des papes. + +Mgr le duc d’Aumale, qui revenait d’Afrique, passa quelque temps +après. On nous mena le voir à la porte Saint-Lazare, accompagné de +ses soldats, qui étaient, comme lui, brunis par le soleil d’Alger. Il +était tout blanc de poussière, blondin, avec des yeux bleus et le +rayonnement de la jeunesse et de la gloire. + +-- Vive notre beau prince! criaient, à tout moment, les femmes des +faubourgs. + +Me trouvant à Paris, en 1889, et ayant eu l’honneur d’être convié à +Chantilly, je rappelai à Son Altesse cet infime détail de son passage +en Provence; et Mgr d’Aumale, après quarante-cinq ans, se rappela de +bonne grâce les braves femmes qui criaient en le voyant passer : + +-- Qu’il est joli! qu’il est galant! + +Ce vieil Avignon est pétri de tant de gloires qu’on n’y peut faire un +pas sans fouler quelque souvenir. Ne se trouve-t-il pas que, dans +l’île de maisons où était notre pensionnat, s’élevait, autrefois, le +couvent de Sainte-Claire! C’est dans la chapelle de ce couvent que, +le matin du 6 avril 1327, Pétrarque vit Laure pour la première fois. + +Nous étions aussi tout près de la rue des Etudes, qui, encore à cette +époque, avait, dans le bas peuple, une réputation lugubre. Nous +n’avions jamais pu décider les petits Savoyards, soit ramoneurs, soit +décrotteurs, à venir ramoner dans notre pensionnat ou cirer nos +chaussures. Comme, dans la rue des Etudes, se trouvaient, autrefois, +l’Université d’Avignon ainsi que l’Ecole de médecine, le bruit +courait que les étudiants attrapaient, quand ils pouvaient, les +petits, vagabonds, pour les saigner, les écorcher, et étudier sur +leurs cadavres. + +Il n’en était pas moins intéressant pour nous, enfants de villages +pour la plupart, de rôder, quand nous sortions, dans ce labyrinthe de +ruelles qui nous avoisinaient, comme le _Petit Paradis_, qui avait +été jadis une "rue chaude" et qui s’en tenait encore; la rue de +l’_Eau-de-Vie_, la rue du _Chat_, la rue du _Coq_, la rue du +_Diable_. Mais quelle différence avec nos beaux vallons tout fleuris +d’asphodèles, avec notre bon air, notre paix, notre liberté, de +Saint-Michel-de-Frigolet! + +J’en avais, à certains jours, le coeur serré de nostalgie, et +cependant, M. Millet, qui était fort bon diable au fond, avait +quelque chose en lui qui finit par m’apprivoiser. Comme il était de +Caderousse, fils, comme moi, d’agriculteur, et qu’il avait dans sa +famille toujours parlé provençal, il professait, pour le poème du +Siège de Caderousse, une admiration extraordinaire; il le savait tout +par coeur, et à la classe, quelquefois, en pleine explication de +quelque beau combat des Grecs et des Troyens, remuant tout à coup, +par un mouvement de front qui lui était particulier, le toupet gris +de ses cheveux : + +-- Eh bien! disait-il, tenez! c’est là l’un des morceaux les plus +beaux de Virgile, n’est-ce pas? Écoutez, pourtant, mes enfants, le +fragment que je vais vous citer, et vous reconnaîtrez que Favre, le +chantre du _Siège de Caderousse_, à Virgile lui-même serre souvent +les talons : + + _Un nommé Pergori Latrousse, + Le plus ventru de Caderousse, + S’était rué contre un tailleur... + Ayant bronché contre une motte, + Il fut rouler comme un tonneau_. + +Si elles nous allaient, ces citations de notre langue, si pleine de +saveur! Le gros Millet riait aux éclats, et, pour moi qui, dans le +sang, avais, comme nul autre, gardé l’âcre douceur du miel de mon +enfance, rien de plus appétissant que ces hors-d’oeuvre du pays. + +M. Millet, tous les jours, par là, vers les cinq heures, allait lire +la gazette au café Baretta, -- qu’il appelait le "Café des Animaux +parlants", -- et qui, si je ne me trompe, était, tenu par l’oncle ou, +peut-être, par l’aïeul de Mlle Baretta, du Théâtre-Français; ensuite, +le lendemain, lorsqu’il était de bonne humeur, il nous redisait, non +sans malice, les éternelles grogneries des vieux politiciens de cet +établissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, que du Petit, +comme ils appelaient Henri V. + +Je fis, cette année-là, ma première communion à l’église +Saint-Didier, qui était notre paroisse, et c’était le sonneur Fanot, +chanté plus tard par Roumanille dans sa _Cloche montée_, qui nous +sonnait le catéchisme. Deux mois avant la cérémonie, M. Millet nous +menait à l’église pour y être interrogés. Et là, mêlés aux autres +enfants, garçonnets et fillettes, qui devions communier ensemble, on +nous faisait asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le hasard +fit que moi, qui étais le dernier de la rangée des garçons, je me +trouvai placé près d’une charmante fille qui était la première de la +rangée des demoiselles. On l’appelait Praxède et elle avait, sur les +joues, deux fleurs de vermillon semblables à deux roses fraîchement +épanouies. + +Ce que c’est que les enfants : attendu que, tous les jours, on se +rencontrait ensemble, assis l’un près de l’autre; que, sans penser à +rien, nous nous touchions le coude, et que nous nous communiquions, +dans la moiteur de notre haleine, à l’oreille, en chuchotant, nos +petits sujets de rire, ne finîmes-nous pas (le bon Dieu me pardonne +!) par nous rendre amoureux? + +Mais c’était un amour d’une telle innocence, et tellement emprunt +d’aspirations mystiques, que les anges, là-haut, s’ils éprouvent +entre eux des affections réciproques, doivent en avoir de pareilles. +L’un comme l’autre, nous avions douze ans : l’âge de Béatrix, lorsque +Dante la vit; et c’est cette vision de la jeune vierge en fleur qui a +fait le _Paradis_ du grand poète florentin. Il est un mot, dans notre +langue, qui exprime très bien ce délice de l’âme dont s’enivrent les +couples dans la prime jeunesse : nous nous agréions. Nous avions +plaisir à nous voir. Nous ne nous vîmes jamais, il est vrai, que dans +l’église; mais, rien que de nous voir notre coeur était plein. Je lui +souriais, elle souriait; nous unissions nos voix dans les mêmes +cantiques d’amour, d’actions de grâces; vers les mêmes mystères nous +exaltions, naïfs, notre foi spontanée... Oh! aube de l’amour, où +s’épanouit en joie l’innocence, comme la marguerite dans le frais du +ruisseau, première aube de l’amour, aube pure envolée! + +Voici mon souvenir de Mlle Praxède, telle que je la vis pour la +dernière fois : tout de blanc vêtue, couronnée de fleurs d’aubépine, +et jolie à ravir sous son voile transparent, elle montait à l’autel, +tout près de moi, comme une épousée, belle petite épousée de +l’Agneau! + +Notre communion faite, la chose finit là. C’est en vain que +longtemps, quand nous passions dans sa rue (elle habitait rue de la +Lice), je portais mes regards avides sous les abat-jour verts de la +maison de Praxède. Je ne pus jamais la revoir. On l’avait mise au +couvent et, alors, de songer que ma charmante amie avec le vermillon +et le sourire de son visage, m’était enlevée pour toujours, soit de +cela, soit d’autre chose, je tombai dans une langueur à me dégoûter +de tout. + +Aussi les vacances venues, quand je retournai au Mas, ma mère en me +voyant tout pâle, avec, de temps en temps, des atteintes de fièvre, +décida dans sa foi, autant pour me guérir que pour me récréer, de me +conduire à saint Gent, qui est le patron des fiévreux. + +Saint Gent, qui a pareillement la vertu de faire pleuvoir, est une +sorte de demi-dieu pour les paysans des deux côtés de la Durance. + +-- Moi, nous disait mon père, j'ai été à Saint-Gent avant la +Révolution. Nous y allâmes les pieds nus, avec ma pauvre mère, je +n’avais pas plus de dix ans. Mais, en ce temps, il y avait plus de +foi. + +Nous, avec l’oncle Bénoni qui conduisait le voyage et que vous +connaissez déjà, par une lune claire comme il en fait en septembre, +vers minuit, nous partîmes donc, sur une charrette bâchée, et, après +nous être joints aux autres pèlerins qui allaient à la fête, à +Château-Renard, à Noves, au Thor, ou bien à Pernes, nous voyions +après nous, tout le long du chemin, quantité d’autres charrettes, +recouvertes, comme la nôtre, de toiles étendues sur des cerceaux de +bois, venir grossir la caravane. + +Chantant ensemble, pêle-mêle, le cantique de saint Gent, -- qui, du +reste, est superbe, puisque Gounod en a mis l’air dans l’opéra de +_Mireille, -- nous traversions de nuit, au bruit des coups de fouet, +les villages endormis, et le lendemain soir, par là, vers les quatre +heures, nous arrivions en foule au cri de : "Vive saint Gent!", dans +la gorge du Bausset. + +Et là, sur les lieux mêmes, où l’ermite vénéré avait passé sa +pénitence, les vieux, avec animation, racontaient aux jeunes gens ce +qu’ils avaient entendu dire : + +-- Gent, disait-il, était comme nous un enfant de paysans, un brave +gars de Monteux, qui, à l’âge de quinze ans, se retira dans le +désert, pour se consacrer à Dieu. Il labourait la terre avec deux +vaches. Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le loup, +l’attela à sa charrue, et le fit labourer, sous le joug, avec l’autre +vache. Mais à Monteux, depuis que Gent était parti, il n’avait pas +plu de sept ans, et les Montelais dirent à la mère de Gent : + +-- Imberte, il faut aller à la recherche de votre fils, parce que, +depuis son départ, il n’est plus tombé une goutte d’eau. + +Et la mère de Gent, à force de chercher, à force de crier, trouva +enfin son gars, là où nous sommes à présent, dans la gorge du +Bausset, et, comme sa mère avait soif, Gent, pour la faire boire, +planta deux de ses doigts dans le roc escarpé, et il en jaillit deux +fontaines : une de vin et l’autre d’eau. Celle du vin est tarie, mais +celle de l’eau coule toujours, -- et c’est la main de Dieu pour les +mauvaises fièvres. + +On va, deux fois par an, à l’ermitage de Saint-Gent. D’abord, au mois +de mai, où les Montelais, ses compatriotes, emportent sa statue de +Monteux au Bausset, pèlerinage de trois lieues, qui se fait à la +course, en mémoire et symbole de la fuite du saint. + +Voici la lettre enthousiaste qu’Aubanel m’écrivait, un an qu’il y +était allé (1886) : + +"Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de Saint-Gent. C’est une +fête étonnante, admirable, sublime; ce qui est d’une poésie inouïe, +ce qui m’a laissé dans l’âme une impression délicieuse, c’est la +course nocturne des porteurs de saint Gent. Le maire nous avait donné +une voiture et nous avons suivi ce pèlerinage dans les champs, les +bois et les rochers au clair de lune, au chant des rossignols, depuis +huit heures du soir, jusqu’à minuit et demi. C’est saisissant: et +mystérieux; c’est étrange et beau à faire pleurer. Ces quatre enfants +en culotte et en guêtres nankin, courant comme des lièvres, volant +comme des oiseaux, précédés d’un homme à cheval galopant et tirant +des coups de pistolet; les gens des fermes venant sur les chemins au +passage du saint; les hommes, les femmes, les enfants et les vieux, +arrêtant les porteurs, baisant la statue, criant, pleurant, +gesticulant; et puis, lorsqu’on repart toujours vite, les femmes qui +leur crient : + +"-- Heureux voyage! garçons! +"Et les hommes qui ajoutent : +"-- Le grand saint Gent vous maintienne la force! +"-- Et de courir encore, de courir à perdre haleine. Oh! ce voyage +dans la nuit, cette petite troupe partant à la garde de Dieu et de +saint Gent, et s’enfonçant dans les ténèbres, dans le désert, pour +aller je ne sais où, tout cela, je te le redis, est d’une poésie si +profonde et si grande qu’elle vous laisse une impression +ineffaçable." + +Le second pèlerinage de Saint Gent est en septembre, et c’est celui +où nous allâmes. Comme saint Gent, en somme, n’a été canonisé que par +la voix du peuple, les prêtres y viennent peu, les bourgeois encore +moins; mais le peuple de la glèbe, dans ce bon saint tout simple qui +était de son terroir, qui parlait comme lui, qui, sans temps de +longueurs, lui envoie la pluie, lui guérit ses fièvres, le peuple +reconnaît sa propre déification et son culte pour lui est si fervent +que, dans l’étroite gorge où la légende vit, on a vu, quelquefois, +jusqu’à vingt mille pèlerins. + +La tradition dit que saint Gent couchait la tête en bas, les pieds en +haut, dans un lit de pierre ; et tous les pèlerins, dévotement, +gaiement, font l’arbre fourchu au lit de saint Gent, qui est une auge +dressée ; -- les femmes mêmes le font aussi, en se tenant, de l’une à +l’autre, les jupes décemment serrées. + +Nous fîmes l’arbre fourchu dans le lit, comme les autres; nous +allâmes, avec ma mère, voir le _Fontaine du Loup et la Fontaine de la +Vache_; et ensuite, entourés de quelques vieux noyers, la chapelle de +saint Gent, où se trouve son tombeau et le "rocher affreux", comme +dit le cantique, d’où sort, pour les fiévreux, la miraculeuse source. + +Or, émerveillé de tous ces récits, de toutes ces croyances, de toutes +ces visions, moi donc, l’âme enivrée par la vue de l’endroit, par la +senteur des plantes, -- encore embaumées, semblait-il, de l’empreinte +des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzième année, je +m’abreuvai au jet d’eau; et (dites ce qu’il vous plaira), à partir de +là, je n’eus plus de fièvre. Ne vous étonnez pas si la fille du +félibre, si la pauvret Mireille, perdue dans la Crau, mourante de +soif, se recommande au bon saint Gent. + + _O bel et jeune laboureur -- qui attelâtes à votre charrue — le + loup de la montagne, etc._ + (Mireille, chant VIII.) + +souvenir de jeunesse qu’il m’est doux encore de me remémorer. + +A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre nos +classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant pensioinnaires +chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour, au +Collège Royal, pour y suivre comme externes les cours universitaires, +et c’est dans ce lycée et de cette façon que, dans cinq ans (de 1843 +à 1847), je terminai mes études. + +Nos maîtres du collège n’étaient pas, comme aujourd’hui, de jeunes +normaliens stylés et élégants. Nous avions encore, dans leurs +chaires, les vieux barbons sévères de l’ancienne Université : en +quatrième, par exemple, le brave M. Blanc, ancien sergent-major de +l’époque impériale, qui, lorsque nos réponses étaient insuffisantes, +_ex abrupto_ nous lançait par la tête les bouquins qu’il avait en +main; en troisième, M. Monbet, au parler nasillard (il conservait, +sur sa cheminée dans un bocal d’eau-de-vie, un foetus de sa femme); +en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur le +renouveau de Victor Hugo; enfin, en rhétorique, un rude patriote +appelé M. Chanlaire, qui détestait les Anglais, et qui, ému, nous +déclamait, en frappant sur son pupitre, les chants guerriers de +Béranger. + +Je me vois encore, un an, à la distribution des prix dans l’église du +collège, avec tout le beau monde d’Avignon qui l’emplissait. J’avais, +cette année-là, et je ne sais comment, remporté tous les prix, même +celui d’excellence. Chaque fois qu’on me nommait, j’allais chercher, +timide, aux mains du proviseur, le beau livre de prix et la couronne +de laurier puis, traversant la foule et ses applaudissements, je +venais jeter ma gloire dans le tablier de ma mère; et tous +considéraient d’un regard curieux, d’un regard étonné, cette belle +Provençale qui, dans son cabas de jonc, entassait avec bonheur, mais +digne et calme, les lauriers de son fils; puis au Mas, pour les +conserver, _sic transit gloria mundi_, nous mettions lesdits lauriers +sur la cheminée, derrière les chaudrons. + +Quoi qu’il se fît, pourtant, pour me détourner de mon naturel, comme +on ne fait que trop, aujourd’hui plus que jamais, aux enfants du +Midi, je ne pouvais me sevrer des souvenances de ma langue, et tout +m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais plus quel journal, +ces vers de Jasmin à Loïsa Puget : + + _Quand dins l’aire + Pèr nous plaire + Sones l'aire -- + _De tas nouvellos causous, + Sus la terro tout s’amaiso, + Tout se taiso, + Al refrin que fas souna : + Mai d’un cop se derebelho + E fremis coumo la felho + Qu’un vent fres lai frissouna._ + +Et voyant que ma langue avait encore des poètes qui la mettaient en +gloire, pris d’un bel enthousiasme, je fis aussitôt, pour le célèbre +perruquier, une piécette admirative qui commençait ainsi : + + _Pouèto, ounour de ta maire Gascougno_. + +Mais, petit criquet, je n’eus pas de réponse. Je sais bien que mes +vers, pauvres vers d’apprenti, n’en méritaient guère; cependant, -- +pourquoi le nier? -- ce dédain me fut sensible; et plus tard, à mon +tour, quand j’ai reçu des lettres de tout pauvre venant, me rappelant +ma déconvenue, je me suis fait un devoir de les bien accueillir +toujours. + +Vers l’âge de quatorze ans, ce regret de mes champs et de ma langue +provençale, qui ne m’avait jamais quitté, finit par me jeter dans une +nostalgie profonde. + +"Combien sont plus heureux, me disais-je à part moi, comme l’Enfant +Prodigue, les valets et les bergers de notre Mas, là-bas, qui mangent +le bon pain que ma mère leur apprête, et mes amis d’enfance, les +camarades de Maillane, qui vivent libres à la campagne et labourent, +et moissonnent, et vendangent, et olivent, sous le saint soleil de +Dieu, tandis que je me chême, moi, entre quatre murs, sur des +versions et sur des thèmes!" + +Et mon chagrin se mélangeait d’un violent dégoût pour ce monde +factice où j’étais claquemuré et d’une attraction vers un vague idéal +que je voyais bleuir dans le lointain, à l’horizon. Or, voici qu’un +jour, en lisant, je crois, le _Magasin des Familles_, je vais tomber +sur une page où était la description de la chartreuse de Valbonne et +de la vie contemplative et silencieuse des Chartreux. + +N’est-il pas vrai, lecteur, que je me monte la tête, et, m’échappant +du pensionnat, par une belle après-midi, je pars, tout seul, +éperdument, prenant, le long du Rhône la route du Pont-Saint-Esprit, +car je savais que Vaibonne n’en était pas éloigné. + +"Tu iras, me dis-je, frapper à la porte du couvent; tu prieras, tu +pleureras, jusqu’à ce qu’on veuille te recevoir; puis, une fois reçu, +tu vas, comme un bienheureux, te promener tout le jour sous les +arbres de la forêt, et, te plongeant dans l’amour de Dieu, tu te +sanctifieras comme fit le bon saint Gent." + +Ce ressouvenir de saint Gent, dont la légende me hantait, sur le coup +m’arrêta. + +"Et ta mère, me dis-je, à laquelle, misérable, tu n’as pas dit adieu, +et qui, en apprenant que tu as disparu, va être au désespoir et, par +monts et par vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant, désolée +comme la mère de saint Gent.!" + +Et alors, tournant bride, le coeur gros, hésitant, je gagnai vers +Maillane, autant dire pour embrasser, avant de fuir le monde, mes +parents encore une fois; mais, à mesure que j’avançais vers la maison +paternelle, voilà, pauvre petit, que mes projets de cénobite et mes +fières résolutions fondaient dans l’émotion de mon amour filial comme +un peloton de neige à un feu de cheminée; et lorsque, au seuil du +Mas, j’arrivai sur le tard et que ma mère, étonnée de me voir tomber +là, me dit : + +-- Mais pourquoi donc as-tu quitté le pensionnat avant d’être aux +vacances? + +-- Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux de ma fugue, et +je ne veux plus y aller, chez ce gros monsieur Millet. + +-- où l’on ne mange que des carottes! + +Le lendemain, on me fit reconduire, par notre berger Rouquet, dans ma +geôle abhorrée, en me promettant, cependant, de m’en libérer bientôt, +après les vacances. + +CHAPITRE VII + +CHEZ M. DUPUY + +Joseph Roumanille. — Notre liaison. — Les poètes du "Boui-Abaisso". +-- L’épuration de notre langue. -- Anselme Matbieu. — L’amour sur les +toits. — Les processions avignonnaises. — Celle des Pénitents Blancs. +-- Le sergent Monnier. — L’achèvement des études. + +Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de place, ma +mère, à la rentrée de cette année scolaire, m’amena chez M. Dupuy, +Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un pensionnat +à Avignon, au quartier du Pont-Troué. Mais, ici, pour mes goûts de +provençaliste en herbe, j’eus, comme on dit, le museau dans le sac. + +M. Dupuy était le frère de ce Charles Dupuy, mort député de la Drôme, +auteur du _Petit Papillon_, un des morceaux délicats de notre +anthologie provençale moderne. Lui, le cadet Dupuy, rimait aussi en +provençal, mais ne s’en vantait pas, et il avait raison. + +Voici que, quelque temps après, il nous arriva de Nyons un jeune +professeur à fine barbe noire, qui était de Saint-Remy. On l’appelait +Joseph Roumanille. Comme nous étions pays, -- Mailane et Saint-Remy +sont du même canton, -- et que nos parents, tous cultivateurs, se +connaissaient de, longue date, nous fûmes bientôt liés. Néanmoins, +j’ignorais que le Saint-Remyen s’occupait, lui aussi, de poésie +provençale. + +Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les vêpres, à +l’église des Carmes. Là, on nous faisait mettre derrière le +maître-autel, dans les stalles du choeur, et, de nos voix jeunettes, +nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels Denis +Cassan, autre poète provençal, on ne peut plus populaire dans les +veillées du quartier, et que nous voyions en surplis, avec son air +falot, son flegme, sa tête chauve, entonner les antiennes et les +hymnes. La rue où il demeurait porte, aujourd’hui, son nom. + +Or, un dimanche, pendant que l’on chantait vêpres, il me vint dans +l’idée de traduire en vers provençaux les _Psaumes de la Pénitence_, +et, alors, en tapinois, dans mon livre entr’ouvert, j’écrivais à +mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version : + + _Que l’isop bagne ma caro, + Sarai pur : lavas-me lèu + E vendrai pu blanc encaro + Que la tafo de la nèu_. + +Mais M. Roumanille, qui était le surveillant, vient par derrière, +saisit le papier où j’écrivais, le lit, puis le fait lire au prudent +M. Dupuy, -- qui fut, paraît-il, d’avis de ne pas me contrarier; et, +après vêpres, quand, autour des remparts d’Avignon, nous allions à la +promenade, il m’interpella en ces termes : + +-- De cette façon, mon petit Mistral, tu t’amuses à faire des vers +provençaux? + +-- Oui, quelquefois, lui répondis-je. + +Et Roumanille, d’une voix sympathique et bien timbrée, me récita les +Deux Agneaux : + + _Entendès pas l’agnèu que bèlo? + Vès-lou que cour après l’enfant... + Coume fan bèn tout ço que fan! + E l’innoucènci, ccnnme es bello! + +Et puis, le _Petit Joseph_ : + + _Lou paire es ana rebrounda + E, pèr vendre lou jardinage, + La maire es anado au village, + E Jejè rèsto pèr garda. + +Et puis _Paulon_, et puis le _Pauvre_, et _Madeleine et Louisette_, +une vraie éclosion de fleurs d’avril, de fleurs de prés, fleurs +annonciatrices du printemps félibréen qui me ravirent de plaisir et +je m’écriai : + +-- Voilà l’aube que mon âme attendait pour s’éveiller à la lumière! + +J’avais bien, jusque-là, lu à bâtons rompus un peu de provençal; +mais, ce qui m’ennuyait, c’était de voir notre langue, chez les +écrivains modernes (à l’exception de Jasmin et du marquis de Lafare +-- que je ne connaissais pas), employée, en général, comme on eût dit +par dérision. Et Roumanille, beau premier, dans le parler populaire +des Provençaux du jour, chantait, lui, dignement, sous une forme +simple et fraîche, tous les sentiments du coeur. + +En conséquence, et nonobstant une différence d’âge d’une douzaine +d’années (Roumanille était né en 1818), lui, heureux de trouver un +confident de sa Muse tout préparé pour le comprendre, moi, +tressaillant d’entrer au sanctuaire de mon rêve, nous nous donnâmes +la main, tels que des fils du même Dieu, et nous liâmes amitié sous +une étoile si heureuse que, pendant un demi-siècle, nous avons marché +ensemble pour la même oeuvre ethnique, sans que notre affection ou +notre zèle se soient ralentis jamais. + +Roumanille avait donné ses premiers vers au _Boui-A baisso_, un +journal provençal que Joseph Désanat publiait à Marseule une fois par +semaine et qui, pour les trouvères de cette époque-là, fut un foyer +d’exposition. Car la langue du terroir n’a jamais manqué d’ouvriers; +et principalement au temps du _Boui-A baisso_ (1841-1846), il y eut +devers Marseile un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien fait que +maintenir l’usage d’écrire en provençal, mérite d’être salué. + +De plus, nous devons reconnaître que des poètes populaires, tels que +le valeureux Désanat de Tarascon, tels que Bellot, Chailan, Bénédit +et Gelu, Gelu éminemment, qui ont à leur manière exprimé la +gaillardise du gros rire marseillais, n’ont pas été depuis, pour ces +sortes d’atellanes, remplacés ni dépassés. Et Camille Reybaud, un +poète de Carpentras, mais poète de noble allure, dans une grande +épître qu’il envoyait à Roumanille, tout en désespérant du sort du +provençal délaissé par les imbéciles qui, disait-il : + +_Laissent, pour imiter les messieurs de la ville, -- aux sages +pères-grands notre langue trop vile -- et nous font du français, +qu’ils estropient à fond, -- de tous les patois le plus affreux +peut-être. + +Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait; lorsqu’il +faisait cet appel aux rédacteurs du _Boui-A baisso_: + +_Quittons-nous : mais avant de nous séparer, -- frères, contre +l’oubli songeons de nous défendre; -- tous ensemble faisons quelque +oeuvre colossale, -- quelque tour de Babel en brique provençale; -- +au sommet, en chantant, gravez ensuite votre nom, -- car vous autres, +amis, êtes dignes de renommée! -- Moi qu’un grain d’encens étourdit +et enivre, -- qui chante pour chanter comme fait la cigale -- et qui +n’apporterais, pour votre monument, -- qu’une pincée de gravier et de +mauvais ciment, je creuserai pour ma muse un tombeau dans le sable; +-- et quand vous aurez fini votre oeuvre impérissable, -- si, des +hauteurs de votre ciel si bleu, vous regardez en bas, frères, vous ne +me verrez plus_. + +Seulement, imbus de cette idée fausse que le parler du peuple n’était +bon qu’à traiter des sujets bas ou drolatiques, ces messieurs +n’avaient cure ni de le nettoyer, ni de le réhabiliter. + +Depuis Louis XIV, les traditions usitées pour écrire notre langue +s’étaient à peu près perdues. Les poètes méridionaux avaient, par +insouciance ou plutôt par ignorance, accepté la graphie de la langue +française. Et à ce système-là qui, n’étant pas fait pour lui, +disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite ses +fantaisies orthographiques à tel point que les dialectes de l’idiome +d’Oc, à force d’être défigurés par l’écriture, paraissaient +complètement étrangers les uns aux autres. + +Roumanille, en lisant à la bibliothèque d’Avignon les manuscrits de +Saboly, fut frappé du bon effet que produisait notre langue, +orthographiée là selon le génie national et d’après les usages de nos +vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse, prendre mon +sentiment pour rendre au provençal son orthographe naturelle; et, +d’accord tous les deux sur le plan de réforme, on partit hardiment de +là pour muer ou changer de peau. Nous sentions instinctivement que, +pour l’oeuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous fallait +un outil léger, un outil frais émoulu. + +L’orthographe n’était pas tout. Par esprit d’imitation et par un +préjugé bourgeois qui, malheureusement, descend toujours davantage, +l’on s’était accoutumé à délaisser comme "grossiers" les mots les +plus grenus du parler provençal. Par suite, les poètes précurseurs +des félibres, même ceux en renom, employaient communément, sans aucun +sens critique, les formes corrompues, bâtardes, du patois francisé +qui court les rues. Ayant donc Roumanille et moi, considéré qu’à tant +faire que d’écrire nos vers dans le langage du peuple, il fallait +mettre en lumière, il fallait faire valoir l’énergie, la franchise, +la richesse d’expression qui la caractérisent, nous convînmes +d’écrire la langue purement et telle qu’on la parle dans les milieux +affranchis des influences extérieures. C’est ainsi que les Roumains, +comme nous le contait le poète Alexandri, lorsqu’ils voulurent +relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises avaient +perdue ou corrompue, allèrent la rechercher dans les campagnes et les +montagnes chez les paysans les moins cultivés. + +Enfin, pour conformer le provençal écrit à la prononciation générale +en Provence, on décida de supprimer quelques lettres finales ou +étymologiques tombées en désuétude, telles que l’S du pluriel, le T +des participes, l’R des infinitifs et le CH de quelques mots, tels +que _fach, dich, puech_, etc. + +Mais qu’on n’aille pas croire que ces innovations, bien qu’elles +n’eussent de rapport qu’avec un cercle restreint des poètes "patois" +comme on disait alors, se fussent introduites dans l’usage commun, +sans combat ni résistance. D’Avignon à Marseille, tous ceux qui +écrivaient ou rimaillaient dans la langue, contestés dans leur +routine ou leur manière d’être, soudain se gendarmèrent contre les +réformateurs. Une guerre de brochures et d’articles venimeux, entre +les jeunes d’Avignon et nos contradicteurs, dura plus de vingt ans. + +A Marseille, les amateurs de trivialités, les rimeurs à barbe +blanche, les jaloux, les grognons, se réunissaient le soir dans +l’arrière-boutique du bouquiniste Boy pour y gémir amèrement sur la +suppression des S et aiguiser les armes contre les novateurs. +Roumanille, vaillamment et toujours sur la brèche, lançait aux +adversaires le feu grégeois que nous apprêtions, un peu l’un, un peu +l’autre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous avions pour +nous, outre les bonnes raisons, la foi, l’enthousiasme, l’entrain de +la jeunesse, avec quelque autre chose, nous finîmes par rester, ainsi +que vous verrez plus tard, maîtres du champ de bataille. + +................................................... + +Dans la cour, une après-midi où, avec les camarades, nous jouions aux +trois sauts, entra et s’avança dans notre groupe un nouveau +pensionnaire aux fines jambes, le nez à l’Henri IV, le chapeau sur +l’oreille, l’air quelque peu vieillot et dans la bouche un bout de +cigare éteint. Et les mains dans les poches de sa veste arrondie, +sans plus de façons que s’il était des nôtres : + +-- Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que j’essaye, moi, +un peu, aux trois sauts? + +Et aussitôt, sans plus de gêne, le voilà qui prend sa course, et +léger comme un chat, il dépasse peut-être d’environ trois mains +ouvertes la marque du plus fort qui venait de sauter. +Nous battîmes tous des mains et lui dîmes : + +-- Collègue, d’où sors-tu comme cela? + +-- Je sors, dit-il, de Châteauneuf, le pays du bon vin... Vous n’en +avez jamais ouï parler, de Châteauneuf, de Châteauneuf-du-Pape? + +-- Si, et quel est ton nom? + +-- Mon nom? Anselme Mathieu. + +A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses poches, et +il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de façon +courtoise, souriante et aisée, il nous offrit à tour de rôle. + +Nous qui, pour la plupart, n’avions jamais osé fumer (sinon, comme +les enfants, quelques racines de mûrier), nous prîmes sur-le-champ en +grande considération le nouveau qui faisait si largement les choses +et qui, à ce qu’il montrait, devait connaître la haute vie. + +C’est ainsi qu’avec Mathieu, le gentil auteur de la _Farandole_, nous +fîmes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le racontai à +notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut tant +que, dans son roman de Jack, il a mis à l’actif de son petit prince +nègre la susdite largesse des vieux bouts de cigare. + +Avec Roumanille et Mathieu nous étions donc trois, _tres faciunt +capitulum_, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder le +Félibrige. Mais le brave Mathieu (comment s’arrangeait-il?) on ne le +voyait guère qu’à l’heure des repas ou de la récréation. Attendu +qu’il avait l’air déjà d’un petit vieux, bien qu’il n’eût pas +beaucoup plus de seize ans, et qu il était quelque peu en retard dans +ses études, il s’était fait donner une chambre sous les tuiles, sous +prétexte de pouvoir y travailler plus librement, et là, dans sa +soupente, où l’on voyait, sur les murs, des images clouées et, sur +des +étagères, des figurines de Pradier, nudités en plâtre, tout le jour +il rêvassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du temps, +accoudé sur sa fenêtre, regardait les gens passer dans la rue ou bien +les passereaux apporter la becquée, dans leurs nids, à leurs petits. +Puis il disait des gaudrioles à Mariette, la chambrière, envoyait des +lorgnades à la demoiselle du maître et, lorsqu’il descendait nous +voir, nous contait toutes sortes de fariboles de village. + +Mais, où il ne riait pas, c’était lorsqu’il nous parlait de ses +parchemins de noble. + +-- Mes aïeux étaient marquis, disait-il d’une voix grave, marquis de +Montredon. Lors de la Révolution, mon grand père quitta son titre ; +et, après, se trouvant ruiné, il ne voulut plus le reprendre, parce +qu’il ne pouvait plus le porter convenablement. + +Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque chose de +romanesque, de nébuleux. Quelquefois, il disparaissait, comme les +chats lorsqu’ils vont à Rome. Nous le hélions : + +-- Mathieu! + +Point de Mathieu... Où était-il? Là-haut sur les toits, qui courait +dans les tuiles, pour aller à des rendez-vous qu’il avait, nous +racontait-il, avec une fillette belle comme le jour! + +Voici qu’au Pont-Troué, qui était notre quartier, le jour de la +Fête-Dieu, nous regardions, comme d’usage, passer la procession, et +Mathieu me dit : + +-- Frédéric, veux-tu que je te fasse connaître mon amante? + +-- Volontiers. + +-- Eh bien! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe des choristes, +ennuagées de blanc dans leurs voiles de tulle, tu remarqueras que +toutes ont une fleur épinglée au milieu de la poitrine : + + _Fleur au milan + Cherche galant_. + +Mais tu en verras une, blonde comme un fil d’or, qui aura la fleur +sur le côté : + + _Fleur au côté, + Galant trouvé._ + +-- Tiens, la voilà : c’est elle! + +-- C’est ton amie? + +-- Celle-là même. + +-- Mon cher, c’est un soleil! Mais comment t’y es-tu pris pour faire +la conquête d’une si fine demoiselle? + +-- Je vais, dit-il, te le conter. C’est la fille du confiseur qui est +à la Carretterie. J’y allais, de temps en temps, acheter des _boutons +de guêtre_ (pastilles à la menthe) ou des _crottes de rat_ (pâte de +réglisse); si bien qu’ayant fini par me familiariser avec l’aimable +petite et m’étant fait connaître pour marquis de Montredon, un jour +qu’elle était seule derrière son comptoir, je lui dis : + +"-- Belle fille, si je vous connaissais pour aussi peu sensée que +moi, je vous proposerais de faire une excursion... + +"-- Où? + +"-- Dans la lune, répondis-je. + +"La fillette éclata de rire et, moi, je continuai : + +"-- Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la terrasse +qui se trouve au haut de votre maison, à l’heure que vous voudrez ou +à celle où vous pourrez; et moi, qui mets mon coeur et ma fortune à +vos pieds, je viendrai tous les jours, là, sous le ciel, vous conter +fleurette. + +Et ainsi s’est passée la chose... Au haut de la maison de ma belle, +il y a, comme en beaucoup d’autres, une de ces plates-formes où l’on +fait sécher le linge. Je n’ai donc, chaque jour, qu’à monter sur les +toits et, de gouttière en gouttière, je vais trouver ma blondine, qui +y étend ou plie sa petite lessive ; et puis là, les lèvres sur les +lèvres, la main pressant la main, toujours courtoisement, comme entre +dame et chevalier, nous sommes dans le paradis. + +Voilà comme notre Anselme, futur _Félibre des Baisers_, en étudiant à +l’aise le Bréviaire de l’Amour, passa tout doucement ses classes sur +les toitures d’Avignon. + +A propos des processions, et avant de quitter la cité pontificale, il +faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans notre +jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en émoi. +Notre-Dame-de-Dom qui est la métropole, et les quatre paroisses : +Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien, +rivalisaient à qui se montrerait plus belle. + +Dès que le sacristain, agitant sa clochette, avait parcouru les rues +dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on +balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on attachait +les tentures. Les riches, à leurs balcons, étendaient leurs +tapisseries de soie brodée et damassée; les +pauvres, à leurs fenêtres, exhibaient leurs couvertures piquées à +petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes-pointes. Au +portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les murs de +draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pavé, d’une litière +de buis. + +Ensuite s’élevaient, de distance en distance, les reposoirs +monumentaux, hauts comme des pyramides, chargés de candélabres et de +vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais sur +des chaises, attendaient le cortège, en mangeant des petits pâtés. La +jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane, se +promenaient, se dandinaient, lorgnant les filles et leur jetant des +roses, sous les tentes des rues qu’embaumait, tout le long, la fumée +des encensoirs. + +Lorsque enfin la procession, avec son suisse en tête, de rouge tout +vêtu, avec ses théories de vierges voilées de blanc, ses +congrégations, ses frères, ses moines, ses abbés, ses choeurs et ses +musiques, s’égrenait lentement au battement des tambours, vous +entendiez, au passage, le murmure des dévotes qui récitaient leur +rosaire. + +Puis, dans un grand silence, agenouillés ou inclinés, tous se +prosternaient à la fois, et, là-bas, sous une pluie de fleurs de +genêt blondes, l’officiant haussait le Saint-Sacrement splendide! + +Mais ce qui frappait le plus, c’étaient les Pénitents, qui faisaient +leurs sorties après le coucher du soleil, à la clarté des flambeaux. +Les Pénitents Blancs, entre autres, lorsque, encapuchonnés de leurs +capuces et cagoules, ils déifiaient pas à pas, comme des spectres, +par la ville, portant à bras, les uns des tabernacles portatifs, les +autres des reliquaires ou des bustes barbus, d’autres des +brûle-parfums, ceux-ci un oeil énorme dans un triangle, ceux-là un +grand serpent entortillé autour d’un arbre, vous auriez dit la +procession indienne de Brahma. + +Contemporaines de la Ligue et même du Schisme d’Occident, ces +confréries, en général, avaient pour chefs et dignitaires les +premiers nobles d’Avignon, et Aubanel le grand félibre, qui avait, +toute sa vie, été Pénitent Blanc zélé, fut, à sa mort, enseveli dans +son froc de confrère. + +Nous avions, chez M. Dupuy, comme maître d’étude, un ancien sergent +d’Afrique appelé M. Monnier, qui aurait bien été, nous disait-il, +pénitent rouge, si une confrérie de cette couleur-là eût existé dans +Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt à sacrer, il +était, avec sa moustache et sa barbiche rêche, toujours, de pied en +cap, ciré et astiqué. + +Au Collège Royal, où nous apprenions l’histoire, il n’était jamais +question de la politique du siècle. Mais le sergent Monnier, +républicain enthousiaste, s’était, à cet égard, chargé de nous +instruire. Pendant les récréations, il se promenait de long en large, +tenant en main l’histoire de la Révolution. Et s’enflammant à la +lecture, gesticulant, sacrant et pleurant d’enthousiasme : + +"Que c’est beau! nous criait-il, que c’est beau! quels hommes! +Camille Desmoulins, Mirabeau, Bailly, Vergniaud, Danton, Saint-Just, +Boissy-d’Anglas! nous sommes des vermisseaux aujourd’hui, nom de +Dieu, à côté des géants de la Convention nationale!" +-- "Quelque chose de beau, tes géants conventionnels!" lui répondait +Roumanille, quand parfois il se trouvait là, -- "des coupeurs de +têtes! des traîneurs de crucifix! des monstres dénaturés, qui se +mangeaient les uns les autres et que, lorsqu’il les voulut, Bonaparte +acheta comme pourceaux en foire!" +Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux, jusqu’à ce que le +bon Mathieu, avec quelque calembredaine, vint les réconcilier. + +Bref, un jour poussant l’autre, ce fut dans ce milieu bonasse et +familier qu’au mois d’août de l’année 1847 je terminai mes études. +Roumanille, pour accroître ses petits émoluments était entré comme +prote à l’imprimerie Seguin; et, grâce à cet emploi, il imprimait là, +à peu de frais, son premier recueil de vers, les _Pâquerettes_, dont +il nous régalait délicieusement, lorsqu’il en voyait les épreuves; et +gai comme un poulain, comme un jeune poulain qu’on élargit et met au +vert, je m’en revins à notre Mas. + +CHAPITRE VIII + +COMMENT JE PASSAI BACHELIER + +Le voyage de Nîmes. -- Le Petit Saint-Jean. -- Les jardiniers. -- Le +Remontrant. -- L’explication du baccalauréat. -- Le retour aux +champs. -- Les camarades du village. -- Les veillées. -- Les notaires +de Mailiane. -- L’oncle Jérôme. + +-- Eh bien, me dit mon père, cette fois, as-tu achevé? + +-- J’ai achevé, répondis-je; seulement... il faudra que j’aille à +Nîmes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne me laisse +pas sans quelque appréhension. + +-- Marche, marche : nous autres, quand nous étions soldats, au siège +de Figuières, nous en avons passé, mon fils, de plus mauvais. + +Je me préparai donc pour le voyage de Nîmes, où, en ce temps, se +faisaient les bacheliers. Ma mère me plia deux chemises repassées, +avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir à carreaux, piqué de +quatre épingles, bien proprement. Mon père me donna, dans un petit +sachet de toile, cent cinquante francs d’écus, en me disant : + +-- Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas les +gaspiller. + +Et je partis du Mas pour la ville de Nîmes, mon petit paquet sous le +bras, le chapeau sur l’oreille, un bâton de vigne à la main. + +Quand j’arrivai à Nîmes je rencontrai un gros d’écoliers des environs +qui venaient comme moi passer leur baccalauréat. Ils étaient, pour la +plupart, accompagnés de leurs parents, beaux messieurs et belles +dames, avec les poches pleines +de recommandations : l’un avait une lettre pour le recteur, un autre +pour l’inspecteur, un autre pour le préfet, celui-là pour le +grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le talon, +avec un petit air de dire : "Nous sommes sûrs de notre affaire." + +Moi, petit campagnard, je n’étais pas plus gros qu’un pois, car je ne +connaissais absolument personne; et tout mon recours, pauvret, était +de dire à part quelque prière à saint Baudile, qui est le patron de +Nîmes (j’avais, étant enfant, porté son cordon votif), pour qu’il mît +dans le coeur des examinateurs un peu de bonté pour moi. + +On nous enferma à l’Hôtel de Ville, dans une grande salle nue, et là +un vieux professeur nous dicta, d’un ton nasillard, une version +latine, après quoi, humant une prise, il nous dit : + +-- Messieurs, vous avez une heure pour traduire en français la dictée +que je vous ai faite... Maintenant, débrouillez- vous. + +Et, dare-dare pleins d’ardeur, nous nous mîmes à l’oeuvre; à coups de +dictionnaire, le grimoire latin fut épluché; puis à l’heure sonnante, +notre vieux priseur de tabac ramassa les versions de tous et nous +ouvrit la porte en disant : + +-- A demain! + +Ce fut la première épreuve. + +Messieurs les écoliers s’éparpillèrent par la ville et je me trouvai +seul, avec mon petit paquet et mon bâton de vigne en main, sur le +pavé de Nîmes, à bayer autour des Arènes et de la Maison-Carrée. + +"Il faut pourtant, me dis-je, penser à se loger", et je me mis en +quête d’une auberge pas trop chère, mais néanmoins sortable; et, +comme j’avais le temps, je fis dix fois peut-être, en guignant les +enseignes, le tour de la ville de Nîmes. Mais les hôtels, avec leurs +larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avalent l’air de me +toiser, et les salamalecs et façons du grand monde, tout cela me +tenait en crainte. + +Comme je passais au faubourg, j’aperçus une enseigne avec cette +inscription : _Au Petit Saint-Jean_. + +Ce _Petit Saint-Jean_ me remplit d’aise. Il me sembla soudain être en +pays de connaissance. Saint-Jean est, en effet, un saint qui paraît +de chez nous. Saint Jean amène la moisson, nous avons les feux de +Saint-Jean, il y a l’herbe de Saint-Jean, les pommes de Saint-Jean... +Et j’entrai au _Petit Saint-Jean_... J’avais deviné juste. + +Dans la cour de l’auberge, il y avait des charrettes bâchées, des +camions dételés et des groupes de Provençales qui babillaient et +riaient. Je me glissai dans la salle et m’assis à table. + +La salle était déjà pleine, et la grande table aussi, rien que des +jardiniers : maraîchers de Saint-Rémy, de Château-Renard, de +Barbentane, qui se connaissaient tous, car ils venaient au marché une +fois par semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du jardinage. + +-- O Bénézet, combien as-tu vendu tes aubergines? + +-- Mon cher, je n’ai pas réussi : il y en avait abondance : j’ai dû +les laisser à vil prix. + +-- Et la graine de porreau, qu’en dit-on? + +-- Elle se vendra, paraît-il; il court des bruits de guerre et l’on +m’a assuré qu’on en faisait de la poudre. + +-- Et les haricots "quarantains"? + +-- Ils ont claqué. + +-- Et les oignons? + +-- Enlevés sur place. + +-- Et les courges? + +-- Il faudra les donner aux cochons. + +-- Et les melons, les carottes, les céleris, les pommes de terre? + +Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur le +jardinage. + +Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot. + +Lorsqu’ils eurent tout dit, mon vis-à-vis me fait : + +-- Et vous, jeune homme, s’il n’y a pas indiscrétion, êtes-vous dans +le jardinage? Vous n’en avez pas l’air. + +-- Moi, non... je suis venu à Nîmes, répondis-je timide- ment, pour +passer bachelier. + +-- Bachelier! Batelier! fit toute la tablée. Comment a-t-il dit ça? + +-- Eh! oui, hasarda l’un d’eux, je crois qu’il a dit "batelier" : il +doit être venu, oui, c’est cela, pour passer le bac!... Pourtant il +n’y a pas de Rhône à Nîmes! + +-- Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu pas que +c’est un conscrit, qui vient passer à la "batterie"? + +Je me mis à rire, et, prenant la parole, j’expliquai de mon mieux ce +que c’était qu’un _bachelier_. + +-- Quand nous sortons des écoles, leur dis-je, que nos maîtres nous +ont appris... tout : le français, le latin, le grec, l’histoire, la +rhétorique, les mathématiques, la physique, la chimie, l’astronomie, +la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous imaginer, +alors on nous envoie à Nîmes, où des messieurs très savants nous font +subir un examen... + +-- Oui! comme quand nous allions, nous autres, au catéchisme, et +qu’on nous demandait : _Êtes-vous chrétien_? + +-- C’est cela. Ces savants nous questionnent sur toutes sortes de +mystères qu’il y a dans les livres; et, si nous répondons bien, ils +nous nomment bacheliers, grâce à quoi nous pouvons être notaires, +médecins, avocats, contrôleurs, juges, sous-préfets, tout ce que nous +voudrez. + +-- Et si vous répondez mal? + +-- Ils nous renvoient au " banc des ânes"... On a fait aujourd’hui, +parmi nous, le premier triage ; mais c’est demain matin que nous +passerons à l’étamine. + +-- Oh! coquin de bon sort! cria toute la tablée, nous voudrions bien +y être, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au trou... Et +que va-t-on vous demander, par exemple, voyons? + +-- Eh bien! on nous demandera, je suppose, les dates de toutes les +batailles qui se sont livrées dans le monde depuis que les hommes se +battent : les batailles des Juifs, les batailles des Grecs, les +batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands, des +Espagnols, des Français, des Anglais, des Polonais et des Hongrois... +Non seulement les batailles, mais encore les noms des généraux qui +commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs ministres, +de tous leurs enfants et même de leurs bâtards! + +-- Oh! tonnerre de nom de nom ! mais quel intérêt y a-t-il à vous +faire rappeler tout ce qui s’est passé du temps et depuis le temps +que saint Joseph était garçon? Il ne semble pas possible que des +hommes pareils s’occupent de telles vétilles! On voit bien là qu’ils +n’ont pas autre chose à faire. S’il leur fallait, comme nous, aller +tous les matins retourner la terre à la bêche, je ne crois pas qu’ils +s’amusassent à parler des Sarrasins ou des bâtards du roi Hérode... +Mais allons, continuez... + +-- Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de toutes +les nations, de toutes les contrées, de toutes les montagnes et de +toutes les rivières... et, à propos des rivières, il faut dire d’où +elles sortent et où elles vont se jeter. + +-- Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un jardinier de +Château-Renard qui parlait du gosier, ils doivent donc vous demander +d’où sourd la Fontaine de Vaucluse? En voilà une d’eau! On conte +qu’elle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. Je me suis +laissé dire qu’un berger dans le gouffre d’où elle sort de terre, +laissa tomber son bâton, et qu’on le retrouva à sept bonnes lieues de +là, dans une source de Saint Rémy... Est-ce vrai ou non? + +-- Tout ça peut-être... Ensuite, il nous faut savoir les noms de +toutes les mers qu’il y a sous la "chape du soleil". + +-- Pardon, si je vous interromps! dit encore le Remontrant. +Savez-vous comment il se fait que la mer soit salée? + +-- Parce qu’elle contient du sulfate de magnésie, du chlorure... + +-- Oh! que non! un poissonnier -- tenez, qui était du Martigue, -- +m’assura que ça venait des bâtiments chargés de sel qui y ont fait +naufrage depuis tant et tant d’années! + +-- Si ça vous plaît, à moi aussi... On nous demande comment se forme +la rosée, la pluie, la gelée blanche, l’orage, le tonnerre... + +-- Pardon, si je vous interromps! reprit le Remontrant; pour la +pluie, nous savons bien que les nuages, dans des outres, vont la +chercher à la mer. Mais, la foudre, est-ce vrai qu’elle est ronde +comme un panier? + +-- Cela dépend, lui répliquai-je. On nous demande aussi l’origine du +vent, et ce qu’il fait de chemin à l’heure, à la minute, à la +seconde... + +-- Que je vous interrompe! fit encore le Remontrant, vous devez donc +savoir, jeune homme, d’où sort le mistral? J’ai toujours entendu dire +qu’il sortait d’un rocher troué et que, si on bouchait le trou, il ne +soufflerait jamais plus, le sacré mangeur de fange! C’en serait une, +celle-là, d’invention! + +-- Le gouvernement s’y oppose, dit un Barbentanais; si n’était le +mistral, la Provence serait le jardin de la France! Et qui nous +tiendrait? Nous serions trop riches. + +Je repris: + +-- On nous interroge sur le règne animal, sur les oiseaux, sur les +poissons, jusque sur les dragons. + +-- Attendez, attendez, cria le Remontrant, les mains levées, et la +Tarasque? n’en parlent-ils pas, les livres? Certains prétendent que +ce n’est qu’une fable; pourtant j’ai vu sa tanière, moi, à Tarascon, +derrière le Château, le long du Rhône. On sait d’ailleurs +parfaitement qu’elle est enterrée sous la Croix-Couverte. + +Et je repris pour en finir: + +-- On nous questionne, bref, sur le nombre, la grosseur et la +distance des étoiles, combien de milliers de lieues séparent la terre +du soleil. + +-- Celle-là ne passe pas, cria le Palamard de Noves, qui est-ce qui +va là-haut pour mesurer les lieues? Vous ne voyez donc pas que les +savants se moquent de nous : qu’ils voudraient nous faire accroire +que les pigeonneaux tètent? Une jolie science que de vouloir compter +les lieues du soleil à la lune : qu’est-ce que cela peut bien nous +faire? Ah! si vous me parliez de connaître la lune pour semer le +céleri, ou bien d’ôter les poux des fèves ou de guérir le mal des +porcs, je vous dirais : voilà une science, mais tout ce que nous +conte ce garçon, c’est des fariboles. + +-- Tais-toi donc, va, gros bouc, cria toute la bande, ce jeune +dégourdi en a plus oublié peut-être que tout ce que tu peux savoir... +C’est égal, mes amis, il faut une fameuse tête pour pouvoir y serrer +tout ce qu’il nous a dit! + +-- Pauvre petit, disaient de moi les jeunes filles, regardez comme il +est pâlot! On voit bien que la lecture, allez, ça ne fait pas du +bien. S’il avait passé son temps à la queue de la charrue, il aurait +assurément plus de couleur que ça... Puis, à quoi sert d’en savoir +tant? + +-- Moi, fit alors le Rond, je n’ai été, en fait d’école, qu’à celle +de M. Bêta! Je ne sais ni A ni B. Mais je vous certifie que s’il +m’avait fallu faire entrer dans le "coco" la cent millième part de ce +qu’on leur demande pour passer bachelier, on aurait pu, voyez-vous, +prendre la mailloche et les coins et me taper sur la caboche. +Inutile! les coins se seraient épointés. + +-- Eh bien! les camarades, conclut le Remontrant, savez-vous ce qu’il +faut faire? Quand nous allons à quelque fête, où l’on fait courir les +taureaux, soit qu’il y ait de belles luttes il nous arrive souvent de +rester un jour de plus pour voir qui enlèvera le prix ou la +cocarde... Nous sommes à Nîmes : voilà un gars de Maillane qui, +demain matin, va passer bachelier. Au lieu de partir ce soir, +messieurs, couchons à Nîmes et demain nous saurons au moins si notre +Maillanais a passé bachelier. + +-- Ça va! dirent les autres, de toutes les façons la journée est +perdue : allons, il faut voir la fin. + +Le lendemain matin, le coeur passablement ému, je retournai a l’Hôtel +de Ville avec tous les candidats qui devaient se présenter. Mais déjà +pas mal d’entre eux n’étaient pas si fiers que la veille. Dans une +grande salle devant une grande table chargée d’écritoires, de papiers +et de livres, il y avait, assis gravement sur leurs chaises, cinq +professeurs, en robes jaunes, cinq fameux professeurs venus exprès de +Montpellier avec le chaperon bordé d’hermine sur l’épaule et la toque +sur la tête. C’était la Faculté des Lettres, et voyez le hasard : un +d’eux était M. Saint-René Taillandier, qui devait quelques ans après +devenir le patron, le chaleureux patron de notre langue provençale. +Mais à cette époque, nous ne nous connaissions pas et l’illustre +professeur ne se doutait certes pas que le petit campagnard qui +bredouillait devant lui deviendrait quelque jour un de ses bons amis. + +Je jouai de bonheur : je fus reçu, et je m’en allai par la ville, +comme porté par les anges. Mais, comme il faisait chaud, je me +rappelle que j’avais soif; et, en passant devant les cafés, avec ma +houssine en l’air, je pantelais de voir, blanchissante dans les +verres, la bonne bière écumeuse. Mais j'étais si craintif et si +novice dans la vie, que je n’avais jamais mis les pieds dans un café, +et je n’osais pas y entrer! + +Que faisais-je pour lors? je parcourais les rues de Nîmes, flambant, +resplendissant, si bien que tous me regardaient et que d’aucuns, +même, disaient : + +-- Celui-là est bachelier! + +Et quand je rencontrai une borne fontaine, je m’abreuvais à son eau +fraîche et le roi de Paris n’était pas mon cousin. + +Mais le plus beau, ensuite, fut au _Petit Saint-Jean_. Nos braves +jardiniers m’attendaient impatients, et me voyant venir, rayonnant à +fondre les brumes, ils s’écrièrent : + +-- Il a passé! + +Les hommes, les femmes, les filles, tout le monde sortit, et en +veux-tu des embrassades et des poignées de main! On eût dit que la +manne venait de leur tomber. + +Alors, le Remontrant (celui qui parlait du gosier) demanda la parole. +Ses yeux étaient humides et il dit : + +-- Maillanais, allez, nous sommes bien contents! vous leur avez fait +voir, à ces petits messieurs, que de la terre, il ne sort pas que des +fourmis, il en sort aussi des hommes. +Allons, petites, en avant et un tour de farandole. + +Et nous nous prîmes par les mains et, dans la cour du _Petit +Saint-Jean_, un bon moment nous farandolâmes. Puis on s’en fut dîner, +nous mangeâmes une brandade, on but et on chanta jusqu’à l’heure du +départ. + +Il y a de cela cinquante-huit ans passés. Toutes les fois que je vais +à Nîmes et que je vois de loin l’enseigne du _Petit Saint-Jean_, ce +moment de ma jeunesse reparaît à mes yeux dans toute sa clarté -- et +je pense avec plaisir à ces braves gens qui, pour la première fois, +me firent connaître la bonhomie du peuple et la popularité. + +Enfin me voilà libre dans mon Mas paternel et dans ma belle plaine de +froment et de fruits, à la vue pacifique de mes Alpiles bleues, avec +leur Caume au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres, si +connus, si familiers, le Rocher-Troué, le Monceau-de-Blé, le +Mamelon-Bâti, la Grosse-Femme! me voilà libre de revoir, quand venait +le dimanche, ces compagnons de mon jeune âge si regrettés, si +enviés, quand j’étais dans la geôle. Avec quel plaisir, quels +enthousiasmes, en nous promenant farauds, sur le cours, après vêpres, +nous nous contions ce qui nous était arrivé, depuis qu’on ne s’était +vu : Raphel à la course des hommes avait remporté le prix; Noël avait +enlevé la cocarde à un taureau; Gion, à la +charrette qu’on fait courir à la Saint-Eloi avait mis la plus belle +des mules de Maillane; Tanin s’était loué pour le mois de semailles +au grand Mas Merlata et Paulet avait riboté, pendant trois jours et +trois nuits, à la foire de Beaucaire. + +Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, ou, pour mieux +dire, une promise, avec laquelle ils coquetaient depuis leur première +communion. Quelques-uns même avaient l’entrée, c’est-à-dire, le droit +d’aller, le dimanche au soir faire un brin de veillée à la maison de +leur belle. + +Moi qu’avaient dépaysé mes sept années d’école, j’étais hélas! le +seul à garder les manteaux, et, quand nous rencontrions les volées de +fillettes qui, se tenant par le bras, nous barraient la rue, je +remarquai qu’avec moi elles n’étaient pas à l’aise comme avec les +camarades. Elles et eux, se comprenant sur la moindre des choses, +faisaient leurs gognettes de rien; mais moi j’étais pour elles devenu +un "monsieur" et si à l’une d’elles j’avais conté fleurette, elle +n’eût à coup sûr pas voulu croire à mes paroles. + +De plus, ces gars, élevés dans un cercle d’idées toutes primaires, +avaient des admirations toujours renouvelées pour des choses qui moi +ne disaient que peu ou rien : par exemple, une emblavure qui avait +décuplé ou rendu douze pour un, un haquet dont les roues battaient +ferme sur l’essieu, un mulet qui tirait fort, une charrette bien +chargée, ou un fumier +bien empilé. + +Et alors je me rabattais, l’hiver, sur les veillées où j’eus +l’occasion ainsi d’écouter nos derniers conteurs : entre autres le +Bramaire, un ancien grenadier de l’armée d’Italie, qui mangeait +toutes vivantes les cigales et les rainettes, si bien que ces +bestioles lui chantaient dans le ventre. Il me semble l’entendre, +lorsqu’il voulait réveiller les auditeurs qui sommeillaient : + + _-- Cric! -- Crac! + -- De la m... dans ton sac, + Du butin dans le mien!_ + +un souvenir de la caserne ou du temps où, en campagne, on était campé +sous la tente. + +Un autre qui en savait, des sornettes, à ne plus finir, c’était le +vieux Dévot auquel je suis heureux de payer ici ma dette car, si +simple qu’elle fût, je lui dois la donnée de mon poème de _Nerto_. Et +à propos de ces veillées, nous allons en toucher un mot. Aujourd’hui +dans nos villages, les paysans, après souper, vont au café faire leur +partie de billard, de manille ou d’un jeu de cartes quelconque, et, +des veillées anciennes, c’est à peine s’il en reste une espèce de +semblant chez quelques artisans qui travaillent à la lampe, tels que +les menuisiers ou bien les cordonniers. + +Mais en ce temps, la mode de ces réunions joyeuses était loin d’être +perdue : et elles se tenaient en général dans les étables ou dans les +bergeries, parce que là avec le bétail, on se trouvait plus +chaudement. L’usage était que chaque veilleur ou habitué de la +veillée fournît la chandelle à son tour, et il fallait que la +chandelle durât deux soirées, de sorte que, quand les assistants la +voyaient à moitié usée, ils se levaient et allaient au lit. + +Seulement pour que la chandelle s’usât moins rapidement, on mettait +sur le lumignon, savez-vous quoi? un grain de sel; on la posait +debout sur le fond d’une portoire ou d’un cuvier renversé, et les +femmes qui filaient ou qui berçaient leurs petits (car les mères +apportaient les berceaux à la veillée) avec leurs hommes et leurs +enfants s’asseyaient tout autour, sur la litière ou sur des billots. +Lorsqu’il n’y avait pas de sièges, les fileuses, une devant l’autre, +la quenouille au côté (quenouille de roseau renflée et coiffée de +chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin d’éclairer +leur fil, et l’on y disait des contes, interrompus souvent par un +ébrouement des bestiaux, un bêlement ou un braiment. Parmi ces contes +de veillée, celui que je vais vous dire se répétait fréquemment, +parce qu’un de mes oncles, le bon M. Jérôme, y avait joué un rôle et +que c’était un conte vrai. + +Vers 1820 ou 25, peu importe la date, à Maillane mourut un certain +Claudillon; et comme il n’avait pas d’enfants, sa maison resta close +pendant cinq ou six mois. Pourtant un locataire à la fin vint +l’habiter et les fenêtres se rouvrirent. + +Mais, quelques jours après, il courut dans Maillane une rumeur +étrange : la maison de Claudillon était hantée. Le nouvel habitant et +sa femme entendaient ravauder et far- fouiller toute la nuit : un +bruit particulier, comme si on remuait du papier, du parchemin. Dès +qu’on allumait la lampe, on n’entendait plus rien; et dès qu’on +l’éteignait, recommençait de plus belle le froissement mystérieux. +Ils eurent beau, les locataires, fureter, virer, tourner dans tous +les coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous le lit, +sous l’escalier, sous les planches de l’évier, ils ne virent rien qui +pût expliquer peu ou prou le remuement nocturne, et ce bruit tous les +jours renaissait dans la nuit; à ce point vous dirai-je que ces gens +prirent peur et déménagèrent en disant aux voisins : "Y couche qui +voudra, dans la maison de Claudillon : les revenants la hantent." Et +ils partirent. + +Les voisins assez effrayés voulurent voir aussi ce qui se passait là; +et les plus courageux, armés de fourches et de fusils, vinrent tour à +tour coucher dans la maison de Claudillon. Mais sitôt la lampe +éteinte, le maudit remuement avait lieu de nouveau; les parchemins se +maniaient -- et on ne pouvait jamais voir d’où provenait le bruit. + +Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles qu’on adresse +aux revenants pour les exorciser : + + -- _Si tu es bonne âme, parle-moi! + -- Si tu es mauvaise, disparais!_ + +Cela ne leur faisait pas plus qu’une pâtée de son aux chats, et le +bruit s’entendait toujours la même chose ; et au four, au moulin, aux +lavoirs à la veillée, on ne parlait que des revenants. + +-- Si l’on pouvait, disaient les gens, savoir qui est-ce qui revient, +en faisant prier pour elle, la pauvre âme, bien sûr, entrerait en +repos. + +-- Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez-vous que ce soit? ce ne peut +être que Claudillon... Le pauvre Claudillon, n ayant pas laissé +d’enfants, n’aura pas eu de service, et l’âme du défunt certainement +doit être en peine. + +-- C’est cela, conclut-on, Claudillon doit être en peine. + +Et aussitôt les femmes, entre voisines et liard à liard ramassèrent +de quoi faire dire une messe au pauvre Claudillon. Le prêtre dit la +messe ; il fit pour Claudillon les prières voulues, et quelques +Maillanais de bonne volonté retournèrent voir, la nuit, s’il y avait +toujours hantise. + +Hantise de plus en plus : c’était un remuement de papiers, de +parchemins, qui faisait dresser les cheveux! et chacun ajoutait la +sienne : au haut de l’escalier on avait trouvé une botte, une botte +toute cirée : d’autres avaient aperçu, par le trou de l’évier, un +spectre entouré de flammes qui descendait de la cheminée ! Isabeau la +boisselière conta que le matin, en faisant la chasse aux puces, elle +trouvait sur son corps des bleus -- qui sont des pinçons des morts; +et Nanon de la Veuve assurait que, la nuit, on l’avait tirée par les +pieds. + +Les hommes, le dimanche, près du puits de la Place, s’entretenaient +tous de la chose et disaient: + +-- Claudillon, le pauvre Claudillon, était pourtant un brave homme : +il n’est pas croyable que ce soit lui. + +-- Mais alors qui serait-ce? + +Le grand Charles, un pince-sans-rire que tout le monde respectait, +car il les dominait tous, autant par la stature de son corps de +géant, que par l’aplomb de sa parole, dit après avoir toussé : + +-- N’est-ce pas clair? Du moment qu’on remue des papiers, ce doit +être des notaires. + +Tout le monde s’écria : + +-- Le grand Charles a raison, ce doit être des notaires puisqu’ils +remuent des papiers : -- et tenez, ajouta le vieux Maître Ferrut, je +m’en souviens maintenant, cette maison s’était vendue, dans ma +jeunesse, au tribunal; elle venait d’un héritage où l’on avait +plaidé, vingt ans peut-être, à Tarascon; et tant grattèrent les +notaires, les avocats, les procureurs, que ma, foi, tout se mangea... +Parbleu, ces gens doivent brûler comme des chaufferettes; et rien +d’étonnant qu’ils reviennent fureter dans les actes et les écrits +qu’ils ont passés. + +-- Ce sont des notaires! ce sont des notaires! L’on n’entendait plus +que cela dans les rues de Maillane. Les Maillanais n’en dormaient +plus et, lorsqu’ils en parlaient, en avaient la chair de poule. + +-- Ha! nous le verrons bien, si ce sont des notaires! dit +flegmatiquement M. Jérôme le moulinier de soie. + +Feu mon oncle Jérôme avait servi dans les Dragons où il fut +brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait fièrement au haut du +nez, la glorieuse balafre d’un beau coup de bancal qu’un hussard +allemand, à la bataille d’Austerlitz, ne lui donna pas pour rire. +Acculé près d’un mur, il s’était défendu seul contre vingt cavaliers +qui le sabraient, jusqu’à ce qu’il tombât, la face coupée en deux par +un revers de lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept sous +par jour, dont il avait tout juste pour le tabac qu’il prisait. + +Il était, cet oncle Jérôme, le plus fameux chasseur à la pipée que +j’aie connu. Peu lui importaient les affaires, la famille, le négoce +: quand venait la saison, tous les matins, il partait en chasse. Sa +pincette dans une main, portant sur les épaules la grande cage de +verdure sous laquelle il se cachait, lorsqu’il traversait des +chaumes, on aurait dit un arbre en marche. Et il ne revenait jamais +sans avoir attrapé trois ou quatre douzaines de culs-blancs ronds de +graisse, dont il se régalait avec M. Chabert, ancien chirurgien de +l’armée d’Espagne, qui avait vu Madrid avec le roi Joseph. On +débouchait alors le vin de Frigolet et, nargue du souci, ils buvaient +à la santé des Espagnoles et des Hongroises. + +Mais bref, M. Jérôme chargea ses pistolets et, tranquille comme quand +il allait à la pipée, il vint, à la nuit close, se blottir dans la +maison du pauvre Claudillon. Muni d’une lanterne sourde, qu’il +recouvrit de son manteau, il s’étendit là sur deux chaises, attendant +que les "notaires" remuassent leurs papiers. + +Tout à coup, frou-frou! cra-cra! voilà les papiers qui se froissent, +et que voit-il? deux rats, deux gros rats qui s’enfuient là-haut sous +la soupente. + +Car dans cette maison, comme on en voit dans beaucoup d’autres, il y +avait, pour recouvrir l’escalier, une soupente. + +M. Jérôme monta sur une chaise, et sur le plancher du réduit trouva +tout bonnement des feuilles de vigne sèches. + +Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, parait-il, rentré +ses raisins et les avait étendus sur les ais de la soupente, en un +lit de feuilles de vigne. Lorsqu’il fut mort, les rats mangèrent les +raisins et, les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits, venaient +fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains qu’il pouvait y +avoir encore. + +Mon oncle enleva les feuilles et s’en revint coucher. Le lendemain +matin, lorsqu’il alla sur la place : + +-- Eh bien! monsieur Jérôme, lui dirent les paysans, vous avez l’air +quelque peu pâle! les notaires sont revenus? + +M. Jérôme répondit : + +-- Vos notaires, c’était un couple de rats qui remuaient des feuilles +au-dessus de la soupente, des feuilles de vigne sèches. + +Un immense éclat de rire prit les bons Maillanais; et, depuis ce +jour-là, les gens de mon village n’ont plus cru aux revenants. + +CHAPITRE IX + +LA RÉPUBLIQUE DE 1848 + +La vieille Riquelle. -- Mon père nous raconte l’ancienne Révolution. +-- La déesse Raison. -- Le père du banquier Millaud. -- Les +républicains de Provence. -- Le Thym. -- Le carnaval. -- Les +remontrances paternelles. -- M. Durand-Maillane. -- Les machines +agricoles. -- Les moissons d’autrefois. -- Les trois beaux +moissonneurs. + +Cet hiver-là, les gens étant unis, tranquilles et contents, car les +récoltes ne se vendaient pas trop mal et l’on ne parlait plus, grâce +à Dieu, de politique, il s’était organisé, dans notre pays de +Maillane, en manière d’amusement, des représentations de tragédies et +de comédies; et je l’ai déjà dit, avec toute l’ardeur de mes dix-sept +ans, j’y jouais mon petit rôle. Mais sur ces entrefaites, vers la fin +de février, adieu la paix bénie! éclata la Révolution de 1848. + +A l’entrée du village, dans une maisonnette de pisé, dont une treille +ombrageait la porte, demeurait à cette époque une bonne vieille femme +qu’on appelait Riquelle. Habillée à la mode des Arlésiennes +d’autrefois, elle portait une grande coiffe aplatie sur la tête et +sur cette coiffe un chapeau à larges bords, plat et en feutre noir. +De plus, un bandeau de gaze, espèce de voilette blonde attachée sous +le menton, lui encadrait les joues. Elle vivait de sa quenouille et +de ses quelques coins de terre. Mais proprette, soignée et diserte en +paroles, on voyait qu’elle avait dû être jadis une élégante. + +Lorsque à sept ou huit ans, avec mon sachet sur le dos, je venais à +l’école, je passais tous les jours devant la maison de Riquelle; et +la vieille qui filait, assise vers sa porte, sur son petit banc de +pierre, m’appelait et me disait : + +-- N’avez-vous point, à votre Mas, des pommes rouges? + +-- Je ne sais pas, lui répondais-je. + +-- Quand tu viendras encore, mignon, apporte-m’en quelqu’une. + +Et j’oubliais toujours de faire la commission, et toujours dame +Riquelle, en me voyant passer, me parlait de ces pommes, si bien qu’à +la fin je dis à mon père : + +-- Il y a la vieille Riquelle qui toujours me demande de lui porter +des _pommes rouges_. + +-- La sacrée vieille masque! me grommela mon père, lorsqu’elle t’en +parlera encore, dis-lui : "Elles ne sont pas mûres, ni à présent, ni +de longtemps." + +Et ensuite quand la vieille me réclama ses pommes rouges : + +-- Mon père, lui criai-je, m’a dit qu’elles n’étaient pas mûres, ni à +présent, ni de longtemps. + +Et Riquelle, à partir de là, ne me parla plus de ses pommes. + +Mais le lendemain du jour où l’on connut dans nos campagnes les +journées de février et la proclamation de la République, à Paris, en +venant au village pour savoir les nouvelles, la première personne que +je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son seuil, +requinquée, animée, avec une topaze qui scintillait à son doigt, elle +me dit : + +-- Les pommes rouges sont donc mûres cette fois! on dit qu’on va +planter les arbres de la liberté? Nous allons en manger, mignon, de +ces bonnes pommes du paradis terrestre... +O sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir! Frédéric, mon +enfant, fais-toi républicain! + +-- Mais lui dis-je, Rîquelle, la belle bague que vous avez! + +-- Ha! fit-elle, tu peux le dire, qu’elle est belle, cette bague ! +Tiens, je ne l’avais plus mise depuis que Bonaparte était parti pour +l'île d’Elbe... C’est un ami que nous avions, un ami de la famille, +qui me l’avait donnée, dans le temps (ah! quel temps) où nous +dansions la Carmagnole... + +Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas de danse, la vieille +dans sa maison rentra en crevant de rire. + +Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en soupant, les nouvelles +de Paris, et puis, comme en riant je rapportais le propos de la +vieille Riquelle, mon père gravement prit la parole et dit : + +-- La République, je l’ai vue une fois. Il est à souhaiter que +celle-ci ne fasse pas des choses atroces comme l’autre. On tua Louis +XVI et la reine son épouse : et de belles princesses, des prêtres, +des religieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit mourir en +France, qui sait combien? Les autres rois, coalisés, nous déclarèrent +la guerre. Pour défendre la République, il y eut la réquisition et la +levée en masse. Tout partit : les boiteux, les mal conformés, les +borgnes, allèrent au dépôt faire de la charpie. Je me souviens du +passage des bandes d’Allobroges qui descendaient vers Toulon: "Qui +vive? -- "Allobroge!" L’un d’eux saisit mon frère, qui n’avait que +douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : Crie _Vive la +République_! lui fit-il, ou tu es mort!" Le pauvre enfant cria, mais +son sang se tourna et il en mourut. Les nobles, les bons prêtres, +tous ceux qui étaient suspects, furent obligés d’émigrer pour +échapper à la guillotine; l’abbé Riousset déguisé en berger, gagna le +Piémont avec les troupeaux de M. de Lubières. Nous autres, nous +sauvâmes M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien à ferme. +C’était le capiscol de Saint-Marthe à Tarascon. Trois mois nous le +gardâmes caché dans un caveau que nous avions creusé sous les +futailles; et quand venaient au Mas les officiers municipaux ou les +gendarmes du district, pour compter les agneaux que nous avions au +bercail, les pains que nous avions sous la claie ou dans la huche (en +vertu de la loi dite du maximum), vite ma pauvre mère faisait frire à +la poêle une grosse omelette au lard. Une fois qu’ils avaient mangé +et bu leur soûl, ils oubliaient (ou faisaient semblant) de faire +leurs perquisitions, et ils repartaient portant des branches de +laurier pour fêter les victoires des armées républicaines. Les +pigeonniers furent démolis, on pilla les châteaux, on brisa les +croix, on fondit les cloches. Dans les églises on éleva des montagnes +de terre, où l’on planta des pins, des genévriers, des chênes nains. +Dans la nôtre, à Maillane, était tenu le club; et si vous négligiez +d’aller aux réunions civiques, vous étiez dénoncés, notés comme +suspects. Le curé, qui était un poltron et un pleutre, dit un jour du +haut de la chaire (je m'en souviens, car j’y étais) : "Citoyens, +jusqu’à présent, tout ce que nous vous contions, ce n’était que +mensonges." Il fit frémir d’indignation; et s’ils n’avaient pas eu +peur, les gens, les uns des autres, on l’aurait lapidé. C’est le même +qui dit une autre fois, à la fin de son prône : "Je vous avertis, mes +frères, que si vous aviez connaissance de quelque émigré caché, vous +êtes nus en conscience, et sous cas de péché mortel, de venir le +dénoncer tout de suite à la commune." Enfin, on avait aboli les, +fêtes et les dimanches, et chaque dixième jour, qu’on appelait le +_décadi_, on adorait en grande pompe la déesse RAISON. Or, savez-vous +qui était la déesse à Maillane? + +-- Non, répondîmes-nous. + +-- C’était la vieille Riquelle. + +-- Est-ce possible! criâmes-nous. + +-- Riquelle, poursuivit mon vénérable père, était la fille du +cordonnier Jacques Riquel qui, au temps de la Terreur, fut le maire +de Maillane. + +Oh! la garce! A cette époque, elle avait dix-huit ans peut-être, et +fraîche et belle fille, des plus jolies du pays. Nous étions de la +même jeunesse; son père mêmement m’avait fait des souliers, des +souliers en museau de tanche, que je portai à l’armée lorsque je +m’engageai... Eh bien! si je vous disais que je l’ai vue, Riquelle, +habillée en déesse, la cuisse demi-nue, un sein décolleté, le bonnet +rouge sur la tête, et assise en ce costume sur l’autel de l’église! + +A la table, en soupant, vers la fin de février de 1848, voilà ce que +racontait maître François, mon père. + +Maintenant vous allez voir. + +Quand je publiai _Mireille_ environ onze ans après, me trouvant à +Paris, je fus invité par le banquier Millaud, celui qui fonda _le +Petit Journal_, à un des grands dîners que l’aimable Mécène offrait, +chaque semaine, aux artistes, savants et gens de lettres en renom. +Nous étions une cinquantaine; et Mme Millaud, une juive superbe, +avait d’un côté Méry et moi de l’autre, ce me semble. Sur la fin du +repas, un vieillard mis simplement, avec une longue veste, et coiffé +d’une calotte, du haut bout de la table me cria en provençal : + +-- Monsieur Mistral, vous êtes de Maillane? + +-- C’est le père, me dit-on, du banquier qui nous reçoit. + +Et, la table étant trop longue pour pouvoir converser, je me levai et +vins causer avec le bon vieillard. + +-- Vous êtes de Maillane? reprit-il. + +-- Oui, répondis-je. + +-- Connaissez-vous la fille du nommé Jacques Riquel, qui a été jadis +maire de votre commune? + +-- Si je la connais! Riquelle la déesse? mais nous sommes bons amis. + +-- Eh bien! dit le vieillard, quand nous venions à Maillane, pour +vendre nos poulains, car en ce temps nous vendions des chevaux, des +mulets, je vous parle de cinquante ans au moins... + +-- Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas vous, monsieur +Millaud, qui lui auriez fait cadeau d’une bague de topaze? + +-- Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif tout en branlant +la tête et notant émoustillé, vous a parlé de cela? Ah! mon brave +monsieur, qui nous a vus et qui nous voit... + +A ce moment, le banquier Millaud, qui s’était levé de table, vint, +ainsi qu’il faisait après tous ses repas, s’incliner devant son père +qui, lui imposant les mains à la façon des patriarches, lui donna sa +bénédiction. + +Pour en revenir à moi, en dépit des récits entendus dans ma famille, +cette irruption de liberté, de nouveauté qui crève les digues lorsque +arrive une révolution, m’avait, il faut bien le dire, trouvé tout +flambant neuf et prêt à suivre l’élan. Aux premières proclamations +signées et illustrées du nom de Lamartine, mon lyrisme bondit en un +chant incandescent que les petits journaux d’Arles et d’Avignon +donnèrent : + + _Réveillez-vous, enfants de la Gironde, + Et tressaillez dans vos sépulcres froids : + La liberté va rajeunir le monde... + Guerre éternelle entre nous et les rois!_ + +Un enthousiasme fou m’avait enivré soudain pour ces idées libérales, +humanitaires, que je voyais dans leur fleur : et mon républicanisme, +tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me traitèrent de +"peau retournée" faisait la félicité des républicains du lieu qui, +étant le petit nombre, étaient fiers et ravis de me voir avec eux +chanter la +_Marseillaise_. + +Or, chez ces hommes-là, descendants pour la plupart des démagogues +populaires qu’à la Révolution on nommait "les braillards" tous les +vieux préjugés, rancunes et rengaines de l’ancienne République +s’étaient, de père en fils, transmis comme un levain. + +Une fois, que j’essayais de leur faire comprendre les rêves généreux +de la République nouvelle, sans cacher mon horreur pour les crimes +qui firent, au temps de la première, périr tant d’innocents : + +-- Innocents, me cria d’une voix de tonnerre le vieux Pantès, mais +vous ignorez donc que les aristocrates avaient juré, les monstres, de +jouer aux boules avec les têtes des patriotes? + +Et, me voyant sourire, le vieux Brulé me dit : + +-- Connaissez-vous l’histoire du château de Tarascon? + +-- Quelle histoire? répondis-je. + +-- L’histoire de la fois où le représentant Cadroy vint donner +l’impulsion aux contre-révolutionnaires... Écoutez-la et vous saurez +le motif de ce refrain que les Blancs, de temps à autre, nous +chantent sur la moustache : + + _De bric ou de broc + Ils feront le saut + De la fenêtre + De Tarascon, + Dedans le Rhône: + Nous n’en voulons plus + De ces gueux-là, + De Ces gueux + De sans-culottes_ + +Vous savez, ou vous ignorez, qu’à la chute de Robespierre, les +modérés tombèrent sur les bons patriotes et en remplirent les +prisons. A Tarascon ils firent monter les prisonniers, tout nus comme +des vers, au sommet du château, et de là, ils les forçaient, à coups +de baïonnettes, de sauter dans le Rhône par la fenêtre qui s’y +trouve. C’est alors qu’un nommé Liautard, de Graveson, qui est encore +en vie, étant resté le dernier pour faire le plongeon, profita d’un +moment où on l’avait laissé seul, dépouilla sa chemise, qu’il jeta +avec les autres, et alla se cacher dans un tuyau de cheminée, de +sorte que les brigands, lorsqu’ils revinrent de là-haut et qu’ils +comptèrent les chemises, crurent avoir tout noyé, et vidèrent les +lieux. Liautard, la nuit venue, gagna le haut du château; puis par +une corde qu’il avait faite avec les vêtements des autres, ils +descendit aussi bas qu’il put, puis plongea dans le Rhône, qu’il +traversa à la nage, et s’en vint à Beaucaire frapper chez un ami qui +lui donna l’hospitalité. + +-- Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme rageur +qui sans cesse cognait sur le casaquin des prêtres), le pauvre +Balarin qui pêchait à la ligne en 1815 là-bas dans la +Font-Mourguette, et qu’ils assassinèrent parce qu’il ne voulait pas +crier : "Vive le roi!" + +-- Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui, vers +la même époque, fut abattu d’un coup de fusil tiré à travers la +porte! + +-- Et Trestaillon! avançait l’un. + +-- Et le Pointu! ajoutait l’autre. + +Telles étaient les invectives qui, d’un côté comme de l’autre, avec +la république étaient revenues sur l’eau. Et, ici comme ailleurs, +cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les Rouges +commencèrent de porter la ceinture et la cravate rouge, et les Blancs +les portèrent vertes. Les premiers se fleurirent avec des bouquets de +thym, emblème de la Montagne; les seconds arborèrent les fleurs de +lis royales. Les républicains plantaient des arbres de la liberté; la +nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent les +bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple, ces +Provençaux de même race qui, un mois avant, jouaient, plaisantaient, +banquetaient ensemble, maintenant, pour des vétilles qui +n’aboutissaient à rien, se seraient mangé le foie. + +Par suite, les jeunes gens, c’est-à-dire tous ceux de la même +conscription, nous nous séparâmes en deux partis; et chaque fois, +hélas! que le dimanche au soir, après avoir bu un coup, on +s’entre-croisait à la farandole, pour rien on en venait aux mains. + +Aux derniers jours du carnaval, les garçons ont coutume de faire le +tour des fermes pour quêter des oeufs, du petit salé, et ramasser de +quoi manger quelques omelettes. Ils font ces tournées-là en dansant +la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant +d’ordinaire des couplets comme ceux-ci : + + _Mettez la main, dame, au clayon: + De chaque main un petit fromage ! + Mettez la main dans le saloir, + Donnez un morceau de jarret! + Mettez la main au panier d’oeufs, + Donnez-en trois ou six ou neuf_ + +Mais nous, cette année-là, en faisant la quête aux oeufs, comme des +niais que nous étions, nous ne chantions que la politique. Les Blancs +disaient: + + _Si Henri V venait demain, + Oh! que de fétes, oh! que de fétes; + _Si Henri V venait demain, + Oh! que de fétes nous ferions_. + +Et les Rouges répondaient : + +_Henri V est aux îles +Qui pèle de l’osier, +Pour en coiffer les filles +Amies du vert et blanc_. + +Quand nous eûmes, le soir, dans notre coterie, mangé l’omelette au +lard et vidé nombre de bouteilles, nous sortîmes du cabaret, comme on +le fait dans les villages, en manches de chemise avec la serviette au +cou; et au son du tambour, les falots à la main, nous dansâmes la +Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue : + + _La fleur du thym, ô mes amis, + Va embaumer notre pays: + Plantons le thym, plantons le thym, + Républicains, il reprendra! + Faisons, faisons la farandole + Et la montagne fleurira_. + +Puis nous brûlâmes Carême-prenant, nous criâmes : "Vive Marianne!" en +faisant flotter nos ceintures rouges, bref, nous fîmes grand tapage. + +Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce jour-là, +mon père qui m’attendait, sérieux, solennel, comme aux grandes +circonstances, me dit : + +-- Viens par ici, Frédéric, j’ai à te parler. + +Je me songeai : Aïe! aïe! aïe! Cette fois nous y voici, aux bouillons +de la lessive! + +Et sortant de la maison, lui devant, moi derrière, -- le suivant sans +souffler mot, -- il me mena vers un fossé qui était à environ cent +pas de la ferme, et m’ayant fait asseoir auprès de lui sur le talus, +il commença : + +-- Que m’a-t-on dit? qu’hier, tu as fait bande avec ces polissons qui +braillent "Vive Marianne", que tu dansas la Carmagnole! que vous +fîtes flotter vos ceintures rouges en l’air! Ah! mon fils tu es +jeune! C’est avec cette danse et c’est avec ces cris que les +révolutionnaires fêtaient l’échafaud. Non content d’avoir fait mettre +sur les journaux une chanson où tu méprises les rois... Mais que +t'ont fait, voyons, ces pauvres rois? + +A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris pour +répondre et mon père continuant: + +-- M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisqu’il avait +présidé la fameuse Convention, mais aussi sage que savant, ne la +voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour qu’il causait +avec Pélissier le jeune, qui était son neveu (nous étions voisins de +mas et mon père, maître Antoine, se trouvait avec eux), un jour, +dis-je, qu’il causait avec son neveu Pélissier, conventionnel aussi, +et que celui-ci se vantait d’avoir voté la mort : "Tu es jeune, +Pélissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et quelque jour +tu le verras, le peuple va payer par des millions de têtes celles de +son roi!" Ce qui ne fut que trop vérifié, hélas! que trop vérifié par +vingt années de rude guerre. + +-- Mais, répondis-je, cette République-ci ne veut pas faire de mal; +on vient d’abolir la mort en matière politique. Au gouvernement +provisoire figurent les premiers de France, l’astronome Arago, le +grand poète Lamartine, et les prêtres bénissent les arbres de la +liberté... D’ailleurs, mon père, si vous me permettez de vous le +demander, n’est-il pas vrai qu’avant 1789 les seigneurs opprimaient +un peu trop les manants? + +-- Oui, fit mon brave père, je ne conteste pas qu’il y eut des abus, +de gros abus... Je vais t’en citer un exemple : Un jour, je n’avais +pas plus de quatorze ans, peut-être, je venais de Saint-Remy, +conduisant une charretée de paille roulée en trousses, et, par le +mistral qui soufflait, je n’entendais pas la voix d’un monsieur dans +sa voiture qui venait derrière moi et qui criait paraît-il, pour me +faire garer. Ce personnage, qui était, ma foi, un prêtre noble (on +l’appelait M. de Verclos) finit par passer ma charrette et, sitôt +vis-à-vis de moi, il me cingla un coup de fouet à travers le visage, +qui me met tout en sang. Il y avait, tout près de là, quelques +paysans qui bêchaient : leur indignation fut telle que, mon ami de +Dieu, malgré que la noblesse fût alors sacrée pour tous, à coups de +mottes, ils l’assaillirent, tant qu’il fut à leur portée. Ah! je ne +dis pas non, il y en avait de mauvais, parmi ces "Ci- devant" et la +Révolution, à ses premiers débuts, nous avait assez séduits... +Seulement, peu à peu, les choses se gâtèrent et, comme toujours, les +bons payèrent pour les méchants. + +Cela suffit pour vous montrer l’effet produit sur moi, et dans nos +villages par les événements de 1848. Dès l’abord, on aurait dit que +le chemin était uni. Pour les représenter, dans l’Assemblée +Nationale, les Provençaux, pleins de sagesse, avaient parmi les bons +envoyé les meilleurs : des hommes comme Berryer, Lamartine, +Lamennais, Béranger, Lacordaire, Garnier-Pagès, Marie et un portefaix +poète qui avait nom Astouin. Mais les perturbateurs, les sectaires +endiablés, bientôt empoisonnèrent tout. Les Journées de Juin avec +leurs tueries, leurs massacres, épouvantèrent la nation. Les modérés +se refroidirent, les enragés s’envenimèrent; et sur mes jeunes rêves +de république platonique une brume se répandit. Heureusement qu’une +éclaircie versait, à cette époque, ses rayons autour de moi. C’était +le libre espace de la grande nature, c’était l’ordre, la paix de la +vie rustique; c’était, comme disaient les poètes de Rome, le triomphe +de Cérès au moment de la moisson. + +Aujourd’hui que les machines ont envahi l’agriculture, le travail de +la terre va perdant, de plus en plus, son coloris idyllique, sa noble +allure d’art sacré. Maintenant, les +moissons venues, vous voyez des espèces d’araignées monstrueuses, des +crabes gigantesques appelés “moissonneuses" qui agitent leurs griffes +au travers de la plaine, qui scient les épis avec des coutelas, qui +lient les javelles avec des fils de fer; puis, les moissons tombées, +d’autres monstres à vapeur, des sortes de tarasques, les "batteuses" +nous arrivent, qui dans leurs trémies engloutissent les gerbes, en +froissent les épis, en hachent la paille, en criblent le grain. Tout +cela à 1'américaine, tristement, hâtivement, sans allégresse ni +chansons, autour d’un fourneau de houille embrasée, au milieu de la +poussière, de la fumée horrible, avec l’appréhension, si l’on ne +prend pas garde, de se faire broyer ou trancher quelque membre. C’est +le Progrès, la herse terriblement fatale, contre laquelle il n’y a +rien à faire ni à dire : fruit amer de la science, de l’arbre de la +science du bien comme du mal. + +Mais au temps dont je parle on avait conservé encore tous les us, +tout l’apparat de la tradition antique. + +Dès que les blés à demi-mûrs prenaient la couleur d’abricot, un +messager partait de la commune d’Arles, et parcourant les montagnes, +de village en village, il criait à son de trompe: "On fait savoir +qu’en Arles les blés vont être mûrs." + +Aussitôt, les Gavots, se groupant trois par trois, avec leurs femmes, +avec leurs filles, leurs mulets ou leurs ânes, y descendaient en +bandes pour faire les moissons. Un couple de moissonneurs, avec un +jeune gars ou une jeune fille pour mettre en gerbes les javelles, +composaient une solque. Les hommes se louaient par chiourmes de tant +de solques, selon la contenance des champs qu’ils prenaient à +forfait. En tête de la chiounne marchait le capoulié, qui faisait la +trouée dans les pièces de blé; le balle organisait la marche du +travail. + +Comme au temps de Cincinnatus, de Caton et de Virgile, on moissonnait +à la faucille _falce recurva_, les doigts de la main gauche protégés +par des doigtiers en tuyaux de roseau ou canne de Provence, pour ne +pas se blesser en coupant le froment. A Arles, vers la Saint-Jean, +sur la place des Hommes on voyait des milliers de ces tâcherons de +moisson, les uns debout, avec leur faucille attachée dans un carquois +qu’ils nommaient la _badoque_ et pendue derrière le dos, les autres +couchés à terre en attendant qu’on les louât. + +Dans la montagne, un homme qui n’avait jamais fait les moissons en +terre d’Arles avait, dit-on, de la peine pour trouver à se marier, et +c’est sur cet usage que roule l’épopée des _Charbonniers_, de Félix +Gras. + +Une année portant l’autre, nous louions dans notre Mas sept ou huit +solques. Le beau remue-ménage, quand ce monde arrivait! Toutes sortes +d’ustensiles spéciaux à la moisson étaient tirés de leurs réduits : +les barillets en bois de saule, les énormes terrines, les grands pots +de brocs à vin, toute une artillerie de poterie grossière qui se +fabriquait à Apt. C’était une fête incessante, une fête surtout +lorsqu’ils faisaient la chanson des _Gavots_ du Ventoux. : + + _L’autre mercredi à Sault + Nous fûmes huit cents solques_. + +Les moissonneurs, au point du jour, après le _capoulié_ qui leur +ouvrait la voie dans les grandes emblavures où l’aiguail luisait sur +les épis d’or, joyeux s’alignaient, dégainant leurs lames, et +javelles de choir! Les lieuses, dont plus d’une le plus souvent était +charmante, se courbaient sur les gerbes en jasant et riant que +c’était plaisir de voir. Et puis, lorsque au levant, dans le ciel +couleur de rose, le soleil paraissait avec sa gerbe de rayons, de +rayons resplendissants, le _capoulié_, levant sa faucille dans l’air, +s’écriait: "Un de plus!" et tous, de la faucille ayant fait le salut +à l’astre éblouissant, en avant: sous le geste harmonieux de leurs +bras nus, le blé tombait à pleine poigne. De temps en temps le +_baïle_, se retournant vers la chiourme, criait: "La _truie_ +vient-elle? et la _truie_ (c’était le nom du dernier de la bande) +répondait: "La truie vient". Enfin, après quatre heures de vaillante +poussée, le _capoulié_ s’écriait: "Lave!" Tous se redressaient, +s’essuyaient le front du revers de la main, allaient à quelque source +laver le tranchant des faucilles et, au milieu des chaumes, +s’asseyant sur les gerbes et répétant ce gai dicton : + + _Bénédicité de Crau, + Bon bissac et bon baril_, + +ils prenaient leur premier repas. + +C’était moi qui, avec notre mulet Babache, leur apportais les vivres, +dans les cabas de sparterie. Les moissonneurs faisaient leurs cinq +repas par jour: vers sept heures, le déjeuner, avec un anchois +rougeâtre qu’on écrasait sur le pain, sur le pain qu’on trempait dans +le vinaigre et l’huile, le tout accompagné d’oignon, violemment +piquant aux lèvres; vers dix heures le _grand-boire_, consistant en +un oeuf dur et un morceau de fromage; à une heure, le dîner, soupe et +légumes cuits à l’eau; vers quatre heures le goûter, une grosse +salade avec croûton frotté d’ail; et le soir le souper, chair de porc +ou de brebis, ou bien omelette d’oignon appelé _moissonienne_. Au +champ et tour à tour, ils buvaient au baril, que le _capoulié_ +penchait, en le tenant sur un bâton appuyé par un bout sur l’épaule +du buveur. Ils avaient une tasse à trois ou un gobelet de fer-blanc, +c’est-à-dire un par _solque_. De même, pour manger, ils n’avaient à +trois qu’un plat, où chacun d’eux tirait avec sa cuiller de bois. + +Cela me remémore le vieux Maître Igoulen, un de nos moissonneurs, de +Saint-Saturnin-lès-Apt, qui croyait qu’une sorcière lui avait "ôté +l’eau" et qui, depuis trente ans, n’avait plus goûté à l’eau ni pu +manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de salade, +d’oignon, de fromage et de vin pur. Lorsqu’on lui demandait la raison +pour laquelle il se privait de l’ordinaire, le vieillard se taisait, +mais voici le récit que faisaient ses compagnons. + +Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle Igoulen en compagnie +mangeait au cabaret, passa sur la route une bohémienne, et lui, pour +plaisanter, levant son verre plein de vin: "A la santé, grand’mère, +lui cria-t-il, à la santé!" "Grand bien te fasse, répondit la +bohémienne, et, mon petit, prie Dieu de ne jamais abhorrer l’eau". + +C’était un sort que la sorcière venait de lui jeter. + +Ce fut fini; à partir de là, Igoulen jamais plus ne put ingurgiter +l’eau. Ce cas d’impression morale, que j’ai vu de mes yeux, peut +s’ajouter, ce me semble, aux faits les plus curieux que la science +aujourd’hui explique par la suggestion. + +En arrière des moissonneurs venaient enfin les glaneuses, ramassant +les épis laissés parmi les chaumes. A Arles on en voyait des troupes +qui, un mois consécutif, parcouraient le terroir. Elles couchaient +dans les champs, sous de petites tentes appelées tibaneou qui leur +servaient de moustiquaires, et le tiers de leurs glanes, selon +l’usage d’Arles, était pour l’hôpital. + +Lecteur, voilà les gens, braves enfants de la nature, qui, je puis te +le dire, ont été mes modèles et mes maîtres en poésie. C’est avec +eux, c’est là, au beau milieu des grands soleils, qu’étendu sous un +saule, nous apprîmes, lecteurs, à jouer du chalumeau dans un poème en +quatre chants, ayant pour titre _Les Moissons_, dont faisait partie +le lai de +_Margaï_, qui est dans nos _Iles d’Or_. Cet essai de géorgiques, qui +commençait ainsi : + + _Le mois de juin et les blés qui blondissent + Et le grand-boire et la moisson joyeuse, + Et de Saint Jean les feux qui étincellent, + Voilà de quoi parleront mes chansons_, + +finissait par une allusion, dans la manière de Virgile, à la +révolution de 1848. + + _Muse, avec toi, depuis la Madeleine, + Si en cachette nous chantons en accord, + Depuis le monde a fait pleine culbute: + Et cependant que noyés dans la paix, + Le long des ruisseaux nous mêlions nos voix + Les rois roulaient pêle-mêle du trône + Sous les assauts des peuples trop ployés + Et, misérables, les peuples se hachaient + Ainsi que les épis de blé sur l’aire_. + +Mais ce n’était pas là encore la justesse de ton que nous cherchions. +Voilà pourquoi ce poème ne s’est jamais publié. Une simple légende, +que nos bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui trouve ici +sa place comme la pierre à la bague, valait mieux, à coup sûr, que ce +millier de vers. + +Les froments, cette année-là, contait maître Igoulen, avaient mûri +presque tous à la fois, courant le risque d’être hachés par une +grêle, égrenés par le mistral ou brouïs par le brouillard, et les +hommes, cette année-là, se trouvaient rares. + +Et voilà qu’un fermier, un gros fermier avare, sur la porte de sa +ferme était debout, inquiet, les bras croisés, et dans l’attente. + +-- Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un écu par jour, un bel écu +et la nourriture, à qui se viendrait louer. + +Mais à ces mots le jour se lève, et voici que trois hommes s’avancent +vers le Mas, trois robustes moissonneurs: l’un à la barbe blonde, +l’un à la barbe blanche, l’un à la barbe noire. L’aube les accompagne +en les auréolant. + +-- Maître, dit le _capoulié_ (celui de la barbe blonde), Dieu vous +donne le bonjour: nous sommes trois _gavots_ de la montagne, et nous +avons appris que vous aviez du blé mûr, du blé en quantité: maître, +si vous voulez nous donner de l’ouvrage, à la journée ou à la tâche, +nous sommes prêts à travailler. + +-- Mes blés ne pressent guère, le maître répondit; mais pourtant, +pour ne pas vous refuser l’ouvrage, je vous baille, si vous voulez, +trente sous et la vie. C’est bien assez par le temps qui court. + +Or c’était le bon Dieu, saint Pierre avec saint Jean. + +A l’approche des sept heures, le petit valet de la ferme vient, avec +l’ânesse blanche, leur apporter le déjeuner et, de retour au Mas : + +-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs? + +-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui +aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupè un épi. + +A l’approche des dix heures, le petit valet de la ferme vient, avec +l’ânesse blanche, leur apporter le _grand-boire_ et, de retour au +Mas: + +-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs? + +-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui +aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi. + +A l’approche de midi, le petit valet de la ferme vient, avec l’ânesse +blanche, leur apporter le dîner, et de retour au Mas: + +-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs? + +-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui +aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi. + +A l’approche des quatre heures, le petit valet de la ferme vient, +avec l’ânesse blanche, leur apporter le goûter, et de retour au Mas: + +-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs? + +-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui +aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi. + +-- Ce sont là, dit le maître, ce sont de ces fainéants qui cherchent +du travail et prient Dieu de n’en point trouver. Pourtant il faut +aller voir. + +Et cela dit, l’avare, pas à pas, vient à son champ, se cache dans un +fossé et observe ses hommes. + +Mais alors le bon Dieu fait ainsi à saint Pierre: + +-- Pierre, bats du feu. + +-- J'y vais, Seigneur, répond saint Pierre. + +Et saint Pierre de sa veste tire la clé du paradis, applique à un +caillou quelques fibres d’arbre creux et bat du feu avec la clé. + +Puis le bon Dieu fait à saint Jean: + +-- Souffle, Jean! + +-- J’y vais, Seigneur, répond saint Jean. + +Et saint Jean souffle aussitôt les étincelles dans le blé avec sa +bouche; et d’une rive à l’autre un tourbillon de flamme, un gros +nuage de fumée enveloppe le champ. Bientôt la flamme tombe, la fumée +se dissipe, et mille gerbes tout à coup apparaissent, coupées comme +il faut, comme il faut liées, et comme il faut aussi en gerbiers +entassées. + +Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au Mas +lentement s’en revient pour souper, et tout en soupant: + +-— Maître, dit le chef des moissonneurs, nous avons terminé le +champ... Demain pour moissonner, où voulez-vous que nous allions? + +-- _Capoulié_, répondît le maître avaricieux, mes blés, dont j’ai +fait le tour, ne sont pas mûrs de reste. Voici votre payement; je ne +puis plus vous occuper. + +Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs, disent au +maître: adieu! Et chargeant leurs faucilles rengainées derrière le +dos, s’en vont tranquilles en leur chemin: le bon Dieu au milieu, +saint Pierre à droite, saint Jean à gauche, et les derniers rayons du +soleil qui se couche les accompagnent au loin, au loin. + +Le lendemain le maître de grand matin se lève et joyeusement se dit +en lui-même: + +-- N’importe! hier j’ai gagné ma journée en allant épier ces trois +hommes sorciers; maintenant j’en sais autant qu’eux. + +Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et l’autre +Pierre, il les conduit à la plus grande des emblavures de la ferme. +Sitôt arrivés au champ, le maître dit à Pierre : +-- Pierre, toi, bats du feu. +-- Maître, j’y vais, répliqua Pierre. + +Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique à un silex +quelques fibres d’arbre creux et le couteau bat du feu. Mais le +maître dit à Jean: + +-- Souffle, Jean! + +-- Maître, j’y vais, répliqua Jean. + +Et Jean avec sa bouche souffle au blé les étincelles... Aïe! aïe! aïe +! la flamme en langues, une flamme affolée, enveloppe la moisson; les +épis s’allument, les chaumes pétillent, le grain se charbonne; et +penaud, l’exploiteur, quand la fumée s’est dissipée, ne voit, au lieu +de gerbes, que braise et poussier noir! + +CHAPITRE X + +A AIX—EN-PROVENCE + +Mlle Louise. -- L’amour dans les cyprès. -- La ville d’Aix. -- +L’école de droit -- L’ami Mathieu vient me rejoindre. -- La +blanchisseuse de la Torse. -- La baronne idéale. -- L’anthologie _Les +Provençales_. + +Cette année-là (1848), après les vendanges, mes parents, qui me +voyaient baver à la chouette ou à la lune, si l’on veut, m'envoyèrent +à Aix pour étudier le droit, car ils avaient compris, les braves +gens, que mon diplôme de bachelier ès lettres n’était pas un brevet +suffisant de sagesse ni de science non plus. Mais, avant de partir +pour la cité Sextienne, une aventure m’arriva, sympathique et +touchante, que je veux conter ici. + +Dans un Mas rapproché du nôtre était venue s’établir une famille de +la ville où il y avait des demoiselles que nous rencontrions parfois +en allant à la messe. Vers la fin de l’été, ces jeunes filles, avec +leur mère, nous firent une visite; et ma mère, avenante, leur offrit +le "caillé" Car nous avions, au Mas, un beau troupeau de brebis et du +lait en abondance. C’était ma mère elle-même qui mettait la présure +au lait, dès qu’on venait de le traire, et elle-même qui, quand le +lait était pris, faisait les petits fromages, ces jonchées du pays +d’Arles que Belaud de la Belaudière, le poète provençal de l’époque +des Valoîs, trouvait si bonnes : + + _A la ville des Baux, pour un florin vaillant, + Vous avez un tablier plein de fromages + Qui fondent au gosier comme sucre fin_. + +Ma mère, chaque jour, telle que les bergères chantées par Virgile, +portant sur la hanche la terrine pleine, venait dans le cellier avec +son écumoire, et là, tirant du pot à beaux flocons le caillé blanc, +elle en emplissait les formes percées de trous et rondes; et, après +les jonchées faites, elle les laissait proprement s’égoutter sur du +jonc, que je me plaisais moi-même à aller couper au bord des eaux. + +Et voilà que nous mangeâmes, avec ces demoiselles, une jatte de +caillé. Et l’une d’elles, qui paraissait de mon âge, et qui, par son +visage, rappelait ces médailles qu’on trouve à Saint-Remy, au ravin +des Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux langoureux, qui +toujours me regardaient. On l’appelait Louise. + +Nous allâmes voir les paons, qui, dans l’aire, étalaient leur queue +en arc-en-ciel, les abeilles et leurs ruches alignées à l’abri du +vent, les agneaux qui bêlaient enfermés dans le bercail, le puits +avec sa treille portée par des piliers de pierre; enfin tout ce qui, +au Mas, pouvait les intéresser. Louise, elle, semblait marcher dans +l’extase. + +Quand nous fûmes au jardin, dans le temps que ma mère causait avec la +sienne et cueillait à ses soeurs quelques poires beurrées, nous nous +étions, nous deux, assis sur le parapet de notre vieux Puits à roue. + +-- Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous dise ceci: ne +vous souvient-il pas, monsieur, d’une petite robe, une robe de +mousseline, que votre mère vous porta, quand vous étiez en pension à +Saint-Michel-de-Frigolet? + +-- Mais oui, pour jouer un rôle dans les _Enfants d’Édouard_. + +-- Eh bien! cette robe, monsieur, c’était ma robe. + +-- Mais ne vous l’a-t-on pas rendue? répondis-je comme un sot. + +-- Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai parlé de cela, moi, +comme d’autre chose. + +Et sa mère l’appela. + +-- Louise! + +La jouvencelle me tendit sa main glacée; et, comme il se faisait +tard, elles partirent pour leur Mas. + +Huit jours après, vers le coucher du soleil, voici encore à notre +seuil Louise, cette fois accompagnée seulement d’une amie. + +-- Bonsoir, fit-elle. Nous venions vous acheter quelques livres de +ces poires beurrées que vous nous fites goûter, l’autre jour, à votre +jardin. + +-- Asseyez-vous, mesdemoiselles, ma mère leur dit. + +-- Oh! non! répondit Louise, nous sommes pressées, car il va être +bientôt nuit. + +Et je les accompagnai, moi tout seul cette fois, pour aller cueillir +les poires. + +L’amie de Louise, qui était de Saint-Remy (on l’appelait Courrade), +était une belle fille à chevelure brune, abondante, annelée sous un +ruban arlésien, que la pauvre demoiselle, si gentille qu’elle fût, +eut l’imprudence d’amener avec elle pour compagne. + +Au jardin, arrivés à l’arbre, pendant que j’abaissais une branche un +peu haute, Courrade, rengorgeant son corsage bombé et levant ses bras +nus, ses bras ronds, hors de ses manches, se mit à cueillir. Mais +Louise, toute pâle, lui dit : + +-- Courrade, cueille, toi, et choisis les plus mûres. + +Et, comme si elle voulait me dire quelque chose, s’écartant avec moi, +qui étais déjà troublé (sans trop savoir par laquelle), nous allâmes +pas à pas dans un kiosque de cyprès, où était un banc de pierre. Là, +moi dans l’embarras, elle me buvant des yeux, nous nous assîmes l’un +près de l’autre. + +-- Frédéric, me dit-elle, l’autre jour je vous parlais d’une robe +qu’à l’âge de onze ans je vous avais prêtée pour jouer la tragédie à +Saint-Michel-de-Frigolet... Vous avez lu, n’est- ce pas, l’histoire +de Déjanire et d’Hercule? + +-- Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que la belle Déjanire +donna au pauvre Hercule et qui lui brûla le sang. + +-- Ah! dit la jeune fille, aujourd’hui c’est bien le rebours : car +cette petite robe de mousseline blanche que vous aviez touchée, que +vous aviez vêtue..., quand je la mis encore, je vous aimai à partir +de là... Et ne m’en veuillez pas de cet aveu, qui doit vous paraître +étrange, qui doit vous paraître fou! Ah! ne m’en veuillez pas, +continua-t-elle en pleurant, car ce feu divin, ce feu qui me vient de +la robe fatale, ce feu, ô Frédéric, qui me consume depuis lors, je +l’avais jusqu’à présent, depuis sept années peut-être, tenu caché +dans mon coeur! + +Moi, couvrant de baisers sa petite main fiévreuse, je voulus aussitôt +répondre en l’embrassant. Mais, doucement, elle me repoussa. + +-- Non, dit-elle, Frédéric, nous ne pouvons savoir si le poème, dont +j’ai fait le premier chant, aura jamais une suite... Je vous laisse. +Pensez à ce que je vous ai dit, et, comme je suis de celles qui ne se +dédisent pas, quelle que soit la réponse, vous avez en moi une âme +qui s’est donnée pour toujours. + +Elle se leva et, courant vers Courrade sa compagne : + +-- Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer les poires. + +Et nous rentrâmes. Elles réglèrent, s’en allèrent; et moi, le coeur +houleux, enchanté et troublé de cette apparition de vierges -- dont +je trouvais chacune séduisante à sa façon, - longtemps sous les +derniers rayons du jour failli; longtemps entre les arbres, je +regardai là-bas s’envoler les tourterelles. + +Mais, tout émoustillé, tout heureux que je fusse, bientôt, en me +sondant, je me vis dans l’imbroglio. Le _Pervigilium Veneris_ a beau +dire: + + _Qu’il aime demain, celui qui n’aima jamais: + Et celui qui aima, qu’il aime encore demain_, + +l’amour ne se commande pas. Cette vaillante jeune fille, armée +seulement de sa grâce et de sa virginité, pouvait bien, dans sa +passion, croire remporter la victoire; elle pouvait, charmante +qu’elle était, et charmée elle-même par son long rêve d’amour, +croire, conformément au vers de Dante, + + _Amor ch’a null' amato amor perdona_, + +qu’un jeune homme, isolé comme moi dans un Mas, à la fleur de l’âge, +devait tressaillir d’emblée à son premier roucoulement. Mais l’amour +étant le don et l’abandon de tout notre être, n’est-il pas vrai que +l’âme qui se sent poursuivie pour être capturée fait comme l’oiseau +qui fuit l’appelant? N’est-il pas vrai, aussi, que le nageur, au +moment de plonger dans un gouffre d’eau profonde, a toujours une +passe d’instinctive appréhension? + +Toujours est-il que, devant la chaîne de fleurs, devant les roses +embaumées qui s’épanouissaient pour moi, j’allais avec réserve; +tandis que vers l’autre, vers la confidente qui, toute à son devoir +d’amie dévouée, semblait éviter mon abord, mon regard, je me sentais +porté involontairement. Car, à cet âge, s’il faut tout dire, je +m’étais formé une idée, et de l'amante et de l’amour, toute +particulière. Oui, je m’étais imaginé que, tôt ou tard, au pays +d’Arles je rencontrerais, quelque part, une superbe campagnarde, +portant comme une reine le costume arlésien, galopant sur sa cavale, +un trident à la main, dans les _ferrades_ de la Crau, et qui, +longtemps priée par mes chansons d’amour, se serait, un beau jour, +laissé conduire à notre Mas, pour y régner comme ma mère +sur un peuple de pâtres, de _gardians_, de laboureurs et de +_magnanarelles_. Il semblait que, déjà, je rêvais de ma Mireille; et +la vision de ce type de beauté plantureuse qui, déjà, couvait en moi, +sans qu’il me fût possible ni permis de l’avouer, portait grand +préjudice à la pauvre Louise, un peu trop demoiselle au compte de ma +rêverie. + +Et alors, entre elle et moi, s’engagea une correspondance ou, plutôt, +un échange d’amour et d’amitié qui dura plus de trois ans (tout le +temps que je fus à Aix): moi, galamment, abondant vers son faible, +pour la sevrer, peu à peu, si je pouvais; elle, de plus en plus +endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux +désespérés... De ces lettres, voici la dernière que je reçus. Je la +reproduis telle quelle : + +"Je n’ai aimé qu’une fois, et je mourrai, je le jure, avec le nom de +Frédéric gravé seul dans mon coeur. Que de nuits blanches j’ai +passées en songeant à mon mauvais sort! Mais, hier, en lisant tes +consolations vaines, je me fis tant de violence pour retenir mes +pleurs que le coeur me défaillit. Le médecin dit que j’avais la +fièvre, que c’était de l’agitation nerveuse, qu'il me fallait le +repos. + +"-- La fièvre! m’écriai-je; ah! que ce fût la bonne! + +"Et, déjà, je me sentais heureuse de mourir pour aller t’attendre +là-bas où ta lettre me donne rendez-vous... Mais écoute, Frédéric, +puisqu’il en est ainsi, lorsqu’on te dira, et va, ce n’est pas pour +longtemps, lorsqu’on t’annoncera que j’aurai quitté la terre, +donne-moi, je t’en prie, une larme et un regret. Il y a deux ans, je +te fis une promesse : c’était de demander tous les jours à Dieu qu’il +te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien ! je n’y ai jamais +manqué, et j'y serai fidèle, jusqu’à mon dernier soupir. Mais toi, ô +Frédéric, je te le demande en grâce: lorsqu’en te promenant tu verras +des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu à ma vie, +flétrie par les larmes, séchée par la douleur; et si tu vois un +ruisseau qui murmure doucement, écoute sa plainte: il te dira comme +je t’aimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile, prête +l’oreille à son gazouillis, et il te dira, pauvrette! que je suis +toujours avec toi... O Frédéric! +je t’en prie, n’oublie jamais Louise!" + +Voilà l’adieu suprême que, scellé de son sang, m’envoya la jeune +vierge -- avec une médaille de la Vierge Marie, qu’elle avait +couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de velours +cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brodé, avec ses cheveux +châtains, mes initiales au milieu d’un rameau de lierre. + + _Je me ferai la touffe de lierre, + Je t’embrasserai_. + +Pauvre et chère Louise! A quelque temps de là, elle prit le voile de +nonne et mourut peu d'années après. Moi, encore tout ému, au bout +d’un si long temps, par la mélancolie de cet amour étiolé, défleuri +avant l’heure, je te consacre, ô Louise, ce souvenir de pitié et je +l’offre à tes mânes errant peut-être autour de moi! + +La ville d’Aix (_cap de justice_, comme on disait jadis), où nous +étions venu pour étudier le "droit écrit" en raison de son passé de +capitale de Provence et de cité parlementaire, a un renom de gravité +et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec l’allure +provençale. Le grand air que lui donnent les beaux ombrages de son +Cours, ses fontaines monumentales et ses hôtels nobiliaires, puis la +quantité d’avocats, de magistrats, de professeurs, de gens de robe de +tout ordre, qu’on y rencontre dans les rues, ne contribuent pas peu à +l’aspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la caractérise. Mais, +de mon temps du moins, cela n’était qu’en surface, et, dans ces +Cadets d’Aix, il y avait, s’il me souvient, une humeur familière, une +gaieté de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des traditions +laissées par le bon roi René. + +Vous aviez des conseillers, des présidents de cour, qui, pour se +divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient le +tambourin. Des hommes graves, comme le docteur d’Astros, frère du +cardinal, lisaient à l’Académie des compositions de leur cru en +joyeux parler de Provence : manière comme une autre de maintenir le +culte de l’âme nationale et qui, dans Aix, n’eut jamais cesse. Car le +comte Portais, un des grands jurisconsultes du Code Napoléon, +n'avait-il pas écrit une comédie provençale? Et M. Diouloufet, un +bibliothécaire de l’Athènes du Midi, comme Aix s’intitule parfois, +n’avait-il pas, sous Louis XVIII, chanté en provençal les _magnans_ +ou vers à soie? M. Mignet, l’historien, l’académicien illustre, +venait tous les ans à Aix pour jouer à la boule. Il avait même +formulé la maxime suivante : + +"Rien n’est plus propre à refaire un homme que de vivre au clair +soleil, parler provençal, manger de la brandade et faire tous les +matins une partie de boules." + +M. Borély, un ancien procureur général, entrait dans la ville, à +cheval, guêtré comme un riche toucheur, conduisant fièrement un +troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient: + +-- N’est pas porcher celui qui conduit ses porcs lui-même. + +Le lendemain de la Noël, nous allions à Saint-Sauveur entendre les +_Plaintes de saint Étienne_, récitées en provençal (comme on le fait +encore) par un chanoine du Chapitre et, dans cette cathédrale, on +exécutait, le jour des Rois (comme on y exécute encore), avec une +admirable pompe, le Noël _De matin ai rescountra lou trin_. + +Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient à venir entendre les prônes +provençaux de l’abbé Émery, et celles du grand monde, pour ne pas +laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval et le +temps des soirées, se faisaient dodiner dans des chaises à porteurs, +accompagnées de torches qu’on éteignait, en arrivant, à l’éteignoir +des vestibules. + +Point rare qu’il y eût, au courant de l’hiver, quelque esclandre +mondain, tel que l’enlèvement d’une superbe juive avec M. de +Castillon, qui avait su dépenser royalement une fortune, lorsqu’il +fut _Prince d’amour_ aux jeux de la Fête-Dieu. + +A propos de ces jeux, nous eûmes l’occasion, dans notre séjour à Aix, +de les voir sortir, je crois, pour une des dernières fois: _le Roi de +la Basoche, l’Abbé de la Jeunesse_, les _Tirassons_, les _Diables_, +le _Guet_, la _Reine de Saba_, les _Chevaux-Frus_ en particulier, +avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour l’_Arlésienne_, de Daudet +: + +_Madame de Limagne +Fait danser les Chevaux-Frus; +Elle leur donne des châtaignes, +Ils disent qu’ils n’en veulent plus; +Et danse, ô gueux! Et danse, ô gueux! +Madame de Limagne +Fait danser les Chevaux-Frus_. + +Cette résurrection du passé provençal, avec ses vieilles joies naïves +(et surannées, hélas !), nous impressionna vivement, comme vous +pourriez le voir au chant dixième de _Calendal_, où elles sont +décrites, telles que nous les vîmes. + +Or, figurez-vous qu’à Aix, quelques mois seulement après mon arrivée, +faisant ma promenade une après-midi sur le Cours, oh! charmante +surprise, je vis se profiler, près de la Fontaine-Chaude, le nez de +mon ami Anselme Mathieu, de Châteauneuf. + +-- Ça n’est pas une blague, me fit Mathieu en me voyant, avec son +flegme habituel; cette eau, mon cher, est vraiment chaude, et c’est +bien le cas de dire : "Celle-là fume." + +-- Mais depuis quand à Aix? lui dis-je en lui serrant la main. + +-- Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au soir. + +-- Et quel bon vent t’amène? + +-- Ma foi, répondit-il, je me suis dît : Puisque Mistral est allé +faire à Aix son droit, il faut y aller aussi et tu feras le tien." + +-- C’est bien pensé, lui dis-je, et tu peux croire, Anselme, que j’en +suis ravi, sais-tu? Mais as-tu passé bachelier? + +-- Oui, dit-il en riant, j’ai passé, comme la piquette sur le marc de +vendange. + +-- C’est que, mon pauvre Anselme, pour être admis aux grades de la +Faculté de Droit, je crois qu’il faut avoir son baccalauréat ès +lettres. + +-- Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, supposons qu’on ne +veuille pas me diplômer comme les autres, pourra-t—on m'empêcher de +prendre ma licence, voyons, en droit d’amour?... Tiens, pas plus tard +que tantôt, en allant me promener dans une espèce de vallon qu’on +appelle la Torse, j’ai fait la connaissance d’une jeune +blanchisseuse, un peu brune, c’est vrai, mais ayant bouche rouge, +quenottes de petit chien qui ne demandent qu’à mordre, deux frisons +folletant hors de sa coiffe blanche, la nuque nue, le nez en l’air, +les bras joliment potelés... + +-- Allons, grivois, il me paraît que tu ne l’as pas mal lorgnée. + +-- Non, dit-il, Frédéric, il ne faudrait pas croire que moi, un +rejeton des marquis de Montredon, si peu sensé que je sois, j’aille +m’amouracher d’un minois de lavoir. Mais vois- tu je ne sais pas si +tu es comme moi: quand je fais la rencontre de quelque friand museau, +serait-ce un museau de chatte je ne puis m’empêcher de me retourner +pour voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes convenus +qu’elle me blanchirait mon linge et qu’elle viendrait le prendre la +semaine prochaine. + +-- Mathieu, tu es un gueusard, un friponneau, tu sens le roussi... + +-- Non, mon ami, tu n’y es pas, laisse donc que j’achève. Ayant ainsi +traité avec ma blanchisseuse, comme, tout en causant, je vis, à +travers l’écume qui lui giclait entre les doigts, qu’elle froissait +et chiffonnait une chemise de dentelle: "Diable, quel linge fin! +dis-je à la jeune fille, cette chemise-là n’est pas faite pour +couvrir les fruits d’automne d'une gaupe!" "Il s’en faut! +répondit-elle. Ça, c’est la chemisette d’une des plus belles dames de +la rue des Nobles: une baronne de trente ans, mariée, la pauvrette, à +un vieux barbon d’homme qui est juge à la cour et jaloux comme un +Turc." "Mais elle doit transir d’ennui!" "Transir? ah! tant et tant +qu’elle est toujours à son balcon, comme en attente du galant, tenez, +qui viendra la distraire." "Et on l’appelle?" "Mais monsieur vous en +voulez trop savoir... Moi, voyez-vous je lave la lessive qu’on me +donne, mais je ne me mêle pas de ce qui après tout, ne me regarde +pas." Il ne m’a pas été possible d’en tirer plus pour le moment... +Mais ajouta Matthieu, lorsqu'elle viendra chercher mon blanchissage +dans ma chambre, vois-tu, dussé-je bien lui faire deux et trois +caresses, il faut qu’elle soit fine si elle n’ouvre pas la bouche. + +-- Et après, quand tu sauras le nom de la baronne? + +-- Eh ! mon cher, j’ai du pain sur la planche pour trois ans! +Cependant que vous autres, les pauvres étudiants en droit vous allez +vous morfondre à éplucher le Code, moi, tel que les troubadours de +l’antique Provence, je vais, sous le balcon de ma belle baronne, +étudier à loisir les douces _Lois d’Amour_. + +Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois ans que nous +restâmes à Aix, et la tâche et l’étude du chevalier Mathieu. + +Oh! les belles excursions, là-bas, au pont de l’Arc, sur la +grand'route de Marseille, dans la poussière jusqu’à mi-jambe et les +parties au Tholonet, -- où nous allions humer le vin cuit de +Langesse; et les duels entre étudiants, dans le vallon des Infernets, +avec les pistolets chargés de crottes de chèvre; et ce joli voyage +qu’avec la diligence nous fîmes à Toulon, en passant par le bois de +Cuge et à travers les gorges d’Ollioules! + +Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce qu’avaient fait, mon +Dieu! les étudiants du temps des papes d’Avignon et du temps de la +reine Jeanne. Écoutez ce qu’en écrivait, du temps de François 1er, le +poète macaronique Antonius de Arena : + + _Genti gallantes sunt omnes Instudiantes + Et bellas garsas semper amare soient; + Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi; + Inter mignonos gloria prima manet: + Banquetant, bragant, faciunt miracula plura, + Et de bonitate sunt sine fine boni_. + + (De gentillessiis Instudiantium.) + +Tandis qu’au Gai-Savoir, dans la noble cité des comtes de Provence, +nous nous initions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en Avignon, +dans un journal de guerre appelé la _Commun, ces dialogues pleins de +sens, de saveur, de vaillance, tels que le _Thym, Un Rouge et un +Blanc_, les _Prêtres_, qui mettaient en valeur et popularisaient la +prose provençale. +Puis, avec la décision, avec l’autorité que lui donnait déjà le +succès de ses _Pâquerettes_ et de ses hardis pamphlets, au +rez-de-chaussée de son journal, il convoquait, tant vieux que jeunes, +les trouvères de ce temps; et de ce ralliement sortait une +anthologie, les _Provençales_, qu’un professeur éminent, M. +Saint-René Taillandier, alors à Montpellier, présentait au public +dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon, librairie +Séguin, 1852). + +Ce précoce recueil contenait des poésies du vieux docteur d’Astros et +de Gaut, d’Aix; des Marseillais Aubert, Bellot, Bénédit, Bourrelly et +de Barthélemy (celui de la _Némésis_,); des Avignonnais Boudin, +Cassan, Giéra; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais Gautier; de +Reybaud, de Dupuy, qui étaient de Carpentras; de Castil-Blaze, de +Cavaillon; de Crousillat,de Salon; de Garcin, "fils ardent du +maréchal d’Alleins" (mentionné dans _Mireille_) ; de Mathieu, de +Chàteauneuf; de Chalvet, de Nyons; et d’autres; puis un groupe du +Languedoc: Moquin-Tondon, Peyrottes, Lafare-Alais; et une pièce de +Jasmin. + +Mais les morceaux les plus nombreux étaient de Roumanille, alors en +pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salué les Crèches +comme "dignes de Klopstock". Théodore Aubanel, dans ses vingt-deux +ans, donnait là, lui aussi, ses premiers coups de maître: _le 9 +Thermidor, les Faucheurs, A la Toussaint_. Moi, enfin, enflammé de la +plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pièces (_Amertume, le +Mistral, Une Course de Taureaux_) et d’un _Bonjour à Tous_ qui +disait, pour noter notre point de départ : + + _Nous trouvâmes dans les berges + Revêtue d’un méchant haillon, + La langue provençale: + En allant paître les brebis, + La chaleur avait bruni sa peau, + La pauvre n’avait que ses longs cheveux + Pour couvrir ses épaules. + Et voilà que des jeunes hommes, + En vaguant par là + Et la voyant si belle, + Se sentirent émus. + Qu’ils soient donc les bienvenus, + Car ils l’ont vêtue dûment + Comme une demoiselle_. + +Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne d’Aix, dont je +n’ai pas terminé l’histoire. + +Chaque fois que je rencontrais mon étudiant "en lois d’amour", je +l’interpellais ainsi: + +-- Eh bien!, Mathieu, où en sommes-nous? + +-- Nous en sommes, me répondit-il un jour, que Lélette (c’était le +nom de la blanchisseuse) a fini par m’indiquer l’hôtel de la baronne; +que j’ai passé et repassé, mon ami, tant de fois sous les cariatides +de son balcon, que, rendons grâce à Dieu, j’ai été remarqué... et la +dame, une beauté comme tu n’en vis oncques, la dame enjôlée, charmée +de son cavalier servant, a daigné, l’autre soir, me laisser tomber du +ciel, tiens, une fleur d’oeillet. + +Et, disant cela, Mathieu m’exhibait une fleur fanée et, faisant les +yeux tendres, lançait à la volée un baiser dans l’azur. Un mois, deux +mois passèrent, je ne rencontrais plus Mathieu. Je dis: + +-- Allons le voir. + +Je monte donc à sa chambrette -- et qu’est-ce que je trouve? Mon +Anselme, qui, le pied sur une chaise, me fait: + +-- Arrive vite, que je te conte mon accident... Figure-t-on, mon bon, +que j’avais trouvé le joint, une nuit sur les onze heures, pour +entrer dans le jardin de ma divine baronne. Tout était arrangé. +Lélette, ma brave blanchisseuse, nous prêtait la main... et je +pensais grimper, par un de ces rosiers qui, tu sais? fleurissent en +treillage, jusqu’à une fenêtre où devait ma souveraine tendre le bras +à mes baisers. J’escaladais déjà. Le coeur, tu peux m'en croire, me +battait fortement... O ciel! tout à coup la fenêtre s’entr'ouvre +doucement; les liteaux de la jalousie se haussent: une main, +Frédéric, une main... (ah! je le connus vite, ce n’était pas celle de +la baronne) me secoue sur le nez la cendre d’une pipe! Comme tu peux +imaginer, je n’attendis pas mon reste... Je glisse à terre, je +m’enfuis, je franchis le mur du jardin, et, patatras! morbleu, je me +foule le pied! + +Vous pouvez penser si nous rîmes à nous démonter la mâchoire! + +-- Mais, au moins, tu as fait venir un médecin? + +-- Oh! ça ne vaut pas la peine, dit-il... La mère de Lélette se +trouve une conjuratrice (tu les connais peut-être elles tiennent un +bouchon vers la porte d’Italie). Elles m’ont fait tremper le pied +dans un baquet de saumure. La vieille, en marmottant quelques +exécrations, m’y a fait trois signes de croix avec son gros orteil, +puis on me l’a serré de bandes... +Et, maintenant, j’attends, en lisant les _Pâquerettes_ de l’ami +Roumanille, que Dieu y mette sa sainte main... Mais le temps ne me +dure pas: car Lélette m’apporte, deux fois par jour, mon ordinaire; +et, à défaut de grives, comme dit le proverbe, on mange des +merlettes. + +Or ça, l’ami Mathieu, futur (et bien nommé) _Félibre des Baisers_, +qui fut toute sa vie le plus beau songe-fêtes que j’aie jamais connu, +avait-il rêvassé l’histoire que je viens de dire? Je n’ai jamais pu +l’éclaircir, et j’ai raconté la chose telle qu’il me la narra. + +CHAPITRE XI + +LA RENTRÉE AU MAS + +L’éclosion de Mireille. -- L’origine de ce nom. -- Le cousin +Tourette. -- Le moulin à l’huile. -- Le bûcheron Siboul. -- +L’herborisateur Xavier. -- Le coup d’Etat (1851). -- L’excursion +dans les astres, -- Le Congrès des Trouvères: Jean Reboul. -- Le +Romévage d'Aix : Brizeux, Zola. + +Une fois "licencié", ma foi, comme tant d’autres (et, vous avez pu le +voir, je ne me surmenai pas trop), fier comme un jeune coq qui a +trouvé un ver de terre, j’arrivai au Mas à l’heure où on allait +souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle, aux +derniers rayons du jour. + +-- Bonsoir toute la compagnie! + +-- Dieu te le donne, Frédéric! + +-- Père, mère tout va bien... A ce coup, c’est bien fini! + +-- Et belle délivrance! ajouta Madeleine, la jeune Piémontaise qui +était servante au Mas. + +Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs, j’eus rendu +compte de ma dernière suée, mon vénérable père, sans autre +observation, me dit seulement ceci: + +-- Maintenant, mon beau gars, moi j’ai fait mon devoir. Tu en sais +beaucoup plus que ce qu’on m’en a appris... C’est à toi de choisir la +voie qui te convient: je te laisse libre. + +-- Grand merci! répondis-je. + +Et là même, -- à cette heure, j’avais mes vingt et un ans, -- le pied +sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi et +de moi-même, je pris la résolution: premièrement, de relever, de +raviver en Provence le sentiment de race que je voyais s’annihiler +sous l’éducation fausse et antinaturelle de toutes les écoles; +secondement, de provoquer cette résurrection par la restauration de +la langue naturelle et historique du pays, à laquelle les écoles font +toutes une guerre à mort; troisièmement, de rendre la vogue au +provençal par l’influx et la flamme de la divine poésie. + +Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon âme; mais je le sentais +comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement de +sève provençale, qui me gonflait le coeur, libre d’inclination envers +toute maîtrise ou influence littéraire, fort de l’indépendance qui me +donnait des ailes, assuré que plus rien ne viendrait me déranger, un +soir, par les semailles, à la vue des laboureurs qui suivaient la +charrue dans la raie, j’entamai, gloire à Dieu! le premier chant de +_Mireille_. + +Ce poème, enfant d’amour, fit son éclosion paisible, peu à peu, à +loisir, au souffle du vent large, à la chaleur du soleil ou aux +rafales du mistral, en même temps que je prenais la surveillance de +la ferme, sous la direction de mon père qui, à quatre-vingts ans, +était devenu aveugle. + +Me plaire à moi, d’abord, puis à quelques amis de ma première +jeunesse, -- comme je l’ai rappelé dans un des chants de _Mireille_: + + _O doux amis de ma jeunesse, + Aérez mon chemin de votre sainte haleine_, + +c’était tout ce que je voulais. Nous ne pensions pas à Paris, dans +ces temps d’innocence. Pourvu qu’Arles -- que j ‘avais à mon horizon, +comme Virgile avait Mantoue -- reconnût, un jour, sa poésie dans la +mienne, c’était mon ambition lointaine. Voilà pourquoi, songeant aux +campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire: + +_Nous ne chantons que pour vous, pâtres et gens des Mas_. + +De plan, en vérité, je n’en avais qu’un à grands traits, et seulement +dans ma tête. Voici: + +Je m’étais proposé de faire naître une passion entre deux beaux +enfants de la nature provençale, de conditions différentes, puis de +laisser à terre courir le peloton, comme dans l’imprévu de la vie +réelle, au gré des vents! + +Mireille, ce nom fortuné qui porte en lui sa poésie, devait +fatalement être celui de mon héroïne: car je l’avais, depuis le +berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre maison. +Quand la pauvre Nanon, mon aïeule maternelle, voulait gracieuser +quelqu’une de ses filles: + +-- C’est Mireille, disait-elle, c’est la belle Mireille, c’est +Mireille, mes amours. + +Et ma mère, en plaisantant, disait parfois de quelque fillette: + +-- Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours! + +Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne n’en savait +davantage: une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom de +l’héroïne et un rayon de beauté dans une brume d’amour. C’était assez +pour porter bonheur à un qui, peut-être, -- sait-on? -- fut, par +cette intuition lui appartient aux poètes, la reconstitution d’un +roman véritable. + +Le Mas du Juge, à cette époque, était un vrai foyer de poésie +limpide, biblique et idyllique. N’était-il pas vivant, chantant +autour de moi, ce poème de Provence avec son fond d’azur et son +encadrement d’Alpille? L’on n’avait qu’à sortir pour s’en trouver +tout ébloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non seulement dans mes +rêves de jeune homme, mais encore en personne, tantôt dans ces +gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers à soie, +cueillir la feuille des mûriers, tantôt dans l’allégresse de ces +sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient et +venaient, leur poitrine entrouvertes, leur coiffe cravatée de blanc, +dans les blés, dans les foins, dans les oliviers et dans les vignes? + +Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, mes moissonneurs, mes +bouviers et mes pâtres, ne circulaient-ils pas, du point de l’aube au +crépuscule, devant mon jeune enthousiasme? Vouliez-vous un plus beau +vieillard, plus patriarcal, plus digue d’être le prototype de mon +maître Ramon, que le vieux François Mistral, celui que tout le monde +et ma mère elle-même n’appelaient que le "maître"? Pauvre père! +Quelquefois, quand le travail était pressant, il fallait donner aide, +soit pour rentrer les foins, soit pour dériver l’eau de notre puits à +roue, il criait dehors: + +-- Où est Frédéric? + +Bien qu’à ce moment-là je fusse allongé sous un saule, paressant à la +recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre mère répondait: + +-- Il écrit. + +Et aussitôt, la voix rude du brave homme s’apaisait en disant: + +-- Ne le dérange pas. + +Car, pour lui, qui n’avait lu que l’Écriture Sainte et _Don +Quichotte_ en sa jeunesse, écrire était vraiment un office religieux, +Et il montre bien ce respect pour le mystère de la plume, le début +d’un récitatif, usité jadis chez nous, et dont nous reparlerons au +sujet du mot _Félibre_: + + _Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait. + Un jour, de sa sainte écriture, + Il est monté au haut du ciel_. + +Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le don d’intéresser ma +Muse épique, c’était le cousin Tourrette, du village de Mouriès: une +espèce de colosse, membru et éclopé, avec de grosses guêtres de cuir +sur les souliers et connu à la ronde, dans les plaines de Crau, sous +le nom du _Major_, ayant, en 1815, été tambour-major des gardes +nationaux qui, sous le commandement du duc d’Angoulême, voulaient +arrêter Napoléon, à son retour de l’île d’Elbe. Il avait, dans sa +jeunesse, dissipé son bien au jeu; et dans ses vieux jours, réduit +aux abois, il venait, tous les hivers, passer une quinzaine avec nous +autres, au Mas. Lorsqu’il repartait, mon père lui donnait, dans un +sac, quelques boisseaux de blé. L’été, il parcourait la Crau et la +Camargue, allant aider aux bergers, lorsqu’on tondait les troupeaux, +aux fermiers pour le dépiquage, aux faucheurs de marais pour engerber +les roseaux ou, enfin, aux sauniers pour mettre le sel en meules. +Aussi connaissait-il la terre d’Arles et ses travaux, assurément, +comme personne. Il savait le nom des Mas, des pâturages, des chefs de +bergers, des haras de chevaux et de taureaux sauvages, ainsi que de +leurs gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un +pittoresque, une noblesse +d’expressions provençales, qu’il y avait plaisir d’entendre. Pour +dire, par exemple, que le comte de Mailly était riche, fort riche en +propriétés bâties: + +-- Il possède, disait-il, sept arpents de toitures. + +Les filles qui s’engagent pour la cueillette des olives -- à Mouriés, +elles sont nombreuses -- le louaient pour leur dire des contes à la +veillée. Elles lui donnaient, je crois, un sou chacune par veillée. +Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les contes, plus ou +moins croustilleux, qui, d’une bouche à l’autre, se transmettent dans +le peuple, tels que: _Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean de +l’Ours, le Doreur_, etc. + +Une fois que la neige commençait à tomber : + +-- Allons, disions-nous, le cousin apparaîtra bientôt. + +Et il ne manquait jamais. + +-- Bonjour, cousin! + +-- Cousin, bonjour! + +Et voilà. La main touchée et son bâton déposé, humblement, derrière +la porte, et s’attablait, mangeait une belle tartine de fromage pétri +et entamait, ensuite, le sujet de l’olivaison, Et il contait que les +meules, en son bourg de Mouriès, ne pouvaient tenir pied à la récolte +des olives. Et il disait: + +-- Comme on est bien, l’hiver, lorsqu’il fait froid, dans ces moulins +à huile! Ecarquillé sur le marc tout chaud, on regarde, à la clarté +des caleils à quatre mèches, les presseurs d’huile moitié nus qui, +lestes comme chats, poussent tous à la barre, au commandement du +chef: + +-- Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un bon coup! Houp! que +tout claque! Là! + +Étant, le cousin Tourrette, comme tous les songeurs, tant soit peu +fainéant, il avait, toute sa vie, rêvé de trouver une place où il y +eût peu de travail. + +-- Je voudrais, nous disait-il, la place de compteur de mornes, à +Marseille par exemple, dans un de ces grands magasins où, lorsqu’on +les débarque, un homme, étant assis, peut, en comptant les douzaines, +gagner (me suis-je laissé dire) ses douze cents francs par an. + +Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant d’autres, sans avoir vu +réaliser sa rêverie sur les mornes. + +Je n’oublierai pas non plus, parmi mes collaborateurs, ou, tant vaut +dire, mes fauteurs de la poésie de _Mireille_, le bûcheron Siboul : +un brave homme de Montfrin, habillé de velours, qui venait tous les +ans, à la fin de l’automne, avec sa grande serpe, tailler joliment +nos bourrées de saule. Pendant qu’il découpait et appareillait ses +rondins, que d’observations justes il me faisait sur le Rhône, sur +ses courants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies, sur +ses graviers et sur ses îles, puis sur les animaux qui fréquentent +ses digues, les loutres qui gîtent dans les arbres creux, les bièvres +qui coupent des troncs comme la cuisse, et sur les pendulines qui, +dans les Ségonnaux, suspendent leurs nids aux peupliers blancs, et +sur les coupeurs d’osier et les vanniers de Valiabrègue! + +Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui me disait les noms +en langue provençale et les vertus des simples et de toutes les +herbes de Saint-Jean et de Saint-Roch. Si bien que mon bagage de +botanique littéraire, c’est ainsi que je le formai... Heureusement! +car m’est avis, sans vouloir les mépriser, que nos professeurs des +écoles, tant les hautes que les basses, auraient été, bien sûr, +entrepris pour me montrer ce qu’était un chardon ou un laiteron. + +Comme une bombe, dans l’entrefaite de ce prodrome de _Mireille_, +éclata la nouvelle du coup d’État du 2 décembre 1851. + +Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez qui la République +tient lieu de religion, de justice et de patrie, quoique les +Jacobins, par leur intolérance, par leur manie du niveau, par la +sécheresse, la brutalité de leur matérialisme, m'eussent découragé et +blessé plus d’une fois, le crime d’un gouvernant qui déchirait la loi +jurée par lui m’indigna. Il +m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur les fédérations +futures dont la République en France pouvait être le couvain. + +Quelques-uns des collègues de l’École de Droit allèrent se mettre à +la tête des bandes d’insurgés qui se soulevaient dans le Var au nom +de la Constitution; mais le grand nombre, en Provence comme ailleurs, +les uns par dégoût de la turbulence des partis, les autres éberlués +par le reflet du premier Empire, applaudirent, il est vrai, au +changement de régime. Qui pouvait deviner que l’Empire nouveau dût +s’effondrer dans une effroyable guerre et l’écroulement national ? + +Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un jour, après 1870 +par Taxile Delord, républicain pourtant et député de Vaucluse, un +jour qu’en Avignon, sur la place de l’Horloge, nous nous promenions +ensemble: + +-- La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se soit jamais faite +dans le parti avancé, fut la Révolution de 1848. Nous avions au +gouvernement une belle famille, française, nationale, libérale entre +toutes et compromise même avec la Révolution, sous les auspices de +laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les libertés que le +progrès comporte... Et nous l’avons bannie. Pourquoi? Pour faire +place à ce bas empire qui a mis la France en débâcle! + +Quoi qu’il en soit, en conséquence, je laissai de côté -- et pour +toujours -- la politique inflammatoire, comme ces embarras qu’on +abandonne en route pour marcher plus léger, et à toi, ma Provence, et +à toi, poésie, qui ne m’avez jamais donné que pure joie, je me livrai +tout entier. + +Et voici que, rentré dans la contemplation, un soir, me promenant en +quête de mes rimes, car mes vers, tant que j’en ai fait, je les ai +trouvés tous par voies et par chemins, je rencontrai un vieux qui +gardait les brebis. Il avait nom "le galant jean". Le ciel était +étoilé, la chouette miaulait, et le dialogue suivant (que vous avez +lu peut-être, traduit par l’ami Daudet) eut lieu dans cette +rencontre. + +LE BERGER + +Vous voilà bien écarté, monsieur Frédéric? + +MOI + +Je vais prendre un peu l’air, maître Jean. + +LE BERGER + +Vous allez faire un tour dans les astres? + +MOI + +Maître Jean, vous l’avez dit. Je suis tellement soûl, désabusé et +écoeuré des choses de la terre que je voudrais, cette nuit, m’enlever +et me perdre dans le royaume des étoiles. + +LE BERGER + +Tel que vous me voyez, j'y fais, moi, une excursion presque toutes +les nuits, et je vous certifie que le voyage est des plus beaux. + +MOI + +Mais comment faire pour y aller, dans cet abîme de lumière? + +LE BERGER + +Si vous voulez me suivre, pendant que les brebis mangent, tout +doucement, monsieur, je vous y conduirai et vous ferai tout voir. + +MOI + +Galant Jean, je vous prends au mot. + +LE BERGER + +Tenez, montons par cette voie qui blanchit du nord au sud: c’est le +chemin de Saint Jacques. Il va de France droit sur l’Espagne. Quand +l’empereur Charlemagne faisait la guerre aux Sarrasins, le grand +saint Jacques de Galice le marqua devant lui pour lui indiquer la +route. + +MOI + +C’est ce que les païens désignaient par Voie Lactée. + +LE BERGER + +C’est possible; moi je vous dis ce que j’ai toujours ouï dire... +Voyez-vous ce beau chariot, avec ces quatre roues qui éblouissent +tout le nord? C’est le Chariot des Ames. Les trois étoiles qui +précèdent sont les trois bêtes de l’attelage; et la toute petite qui +va prés de la troisième, nous l’appelons le Charretier. + +MOI + +C’est ce que dans les livres on nomme la Grande Ourse. + +LE BERGER + +Comme il vous plaira... Voyez, voyez tout à l’entour les étoiles qui +tombent: ce sont de pauvres âmes qui viennent d’entrer au Paradis. +Signons-nous, monsieur Frédéric. + +MOI + +Beaux anges (comme on dit), que Dieu vous accompagne! + +LE BERGER + +Mais tenez, un bel astre est celui qui resplendit pas loin du +Chariot, là-haut: c’est le Bouvier du ciel. + +MOI + +Que dans l’astronomie on dénomme Arcturus. + +LE BERGER + +Peu importe. Maintenant regardez là sur le nord, l’étoile qui +scintille à peine: c’est l’étoile Marine, autrement dit la +Tramontane. Elle est toujours visible et sert de signal aux marins-- +lesquels se voient perdus, lorsqu’ils perdent la Tramontane. + +MOI + +L’étoile Polaire, comme on l’appelle aussi, se trouve donc dans la +Petite Ourse; et comme la bise vient de là, les marins de Provence, +comme ceux d’Italie, disent qu’ils vont à l’Ourse, lorsqu’ils vont +contre le vent. + +LE BERGER + +Tournons la tête, nous verrons clignoter la Poussînière ou le +Pouillier, si vous préférez. + +MOI + +Que les savants nomment Pléiades et les Gascons Charrette des Chiens. + +LE BERGER + +C’est cela. Un peu plus bas resplendissent les Enseigres, -- qui, +spécialement, marquent les heures aux bergers. D’aucuns les nomment +les Trois Rois, d’autres les Trois Bourdons ou le Râteau ou le Faux +Manche. + +MOI + +Précisément, c’est Orion et la ceinture d’Orion. + +LE BERGER + +Très bien. Encore plus bas, toujours vers le midi, brille Jean de +Milan. + +MOI + +Sirius, si je ne me trompe. + +LE BERGER + +Jean de Milan est le flambeau des astres. Jean de Milan, un jour, +avec les Enseignes et la Poussinière, avait été, dit-on, convié à une +noce. (La noce de la belle Maguelone, dont nous parlerons tantôt.) La +Poussinière, matinale, partit, paraît-il, la première et prit le +chemin haut. Les Enseignes, trois filles sémillantes, ayant coupé +plus bas, finirent par l’atteindre. Jean de Milan, resté endormi, +prit, lorsqu’il se leva, le raccourci et, pour les arrêter, leur +lança son bâton à la volée... Ce qui fait que le Faux Manche est +appelé depuis le Bâton de Jean de Milan. + +MOI + +Et celle qui, au loin, vient de montrer le nez et qui rase la +montagne? + +LE BERGER + +C’est le Boiteux. Lui aussi était de la noce. Mais comme il boite, +pauvre diable, il n'avance que lentement. Il se lève tard du reste et +se couche de bonne heure. + +MOI + +Et celle qui descend, là-bas, sur le ponant, étincelante comme une +épousée? + +LE BERGER + +Eh bien ! c’est elle! l’étoile du Berger, 1’Étoile du Matin, qui nous +éclaire à l’aube, quand nous lâchons le troupeau, et le soir, quand +nous le rentrons: c’est elle, l’étoile reine, la belle étoile, +Maguelone, la belle Maguelone, sans cesse poursuivie par Pierre de +Provence, avec lequel a lieu, tous les sept ans son mariage. + +MOI + +La conjonction, je crois, de Vénus et de Jupiter ou de Saturne +quelquefois. + +LE BERGER + +A votre goût... mais tiens, Labrit! Pendant que nous causions, les +brebis se sont dispersées, tai! tai! ramène-les! Oh! le mauvais +coquin de chien, une vraie rosse... Il faut que j’y aille moi-même. +Allons, monsieur Frédéric, vous, prenez garde de ne pas vous égarer! + +MOI + +Bonsoir! Galant Jean. + +Retournons aussi, comme le pâtre, à nos moutons. A partir des +_Provençales_, recueil poétique où avaient collaboré les trouvères +vieux et jeunes de cette époque-là, quelques-uns, dont j’étais, +engagèrent entre eux une correspondance au sujet de la langue et de +nos productions. De ces rapports, de plus en plus ardents, naquit +l’idée d’un congrès de poètes +provençaux. Et, sur la convocation de Roumanille et de Gaut qui +avaient écrit ensemble dans le journal _Lou Boui-Abaisse_, la réunion +eut lien le 29 août 1852, à Arles, dans une salle de l’ancien +archevêché, sous la présidence de l’aimable docteur d’Astros, doyen +d’âge des trouvères. Ce fut là qu’entre tous nous fîmes connaissance, +Aubanel, Aubert, Bourrelly, Cassan, Crousillat, Désanat, Garcin, +Gaut, Gelu, Giéra, Mathieu, Roumanille, moi et d’autres. Grâce au bon +Carpentrassien, Bonaventure Laurent, nos portraits eurent les +honneurs de l’_Illustration_ (18 septembre 1852). + +Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, professeur à la faculté des +sciences de Toulouse et spirituel poète en son parler montpelliérain, +l’avait chargé d’amener Jasmin à Arles. Mais, quand Moquin-Tandon +écrivit à l’auteur de _Marthe la folle_, savez-vous ce que répondit +l’illustre poète gascon: "Puisque vous allez à Arles, dites-leur +qu’ils auront beau se réunir quarante et cent, jamais ils ne feront +le bruit que j’ai fait tout seul." + +-- Voilà Jasmin de pied en cap, me disait Roumanille. + +Cette réponse le reproduit beaucoup plus fidèlement que le bronze +élevé à Agen, en son honneur. Il était ce que l’on appelle, Jasmin, +un fier bougre. + +D’ailleurs, le perruquier d’Agen, en dépit de son génie, fut toujours +aussi maussade pour ceux qui, comme lui, voulaient chanter dans notre +langue. Roumanille, puisque nous y sommes, quelques années +auparavant, lui avait envoyé ses _Pâquerettes_, avec la dédicace de +Madeleine, une des poésies les meilleures du recueil. Jasmin ne +daigna pas remercier le Provençal. Mais ayant, le Gascon, vers 1848, +passé par Avignon, où il donna un concert avec Mlle Roaldès, qui +jouait de la harpe, Roumanile, après la séance, vint avec quelques +autres saluer le poète qui avait fait couler les larmes en déclamant +ses _Souvenirs_ : + + _-- Où vas-tu grand-père? -- Mon fils à l’hôpital... + C’est là que meurent les Jasmins_. + +-- Qui êtes-vous donc? fit l’Agenais au poète de Saint-Remy. + +-- Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille. + +-- Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais je croyais qu’il fût +celui d’un auteur mort. + +-- Monsieur, vous le voyez, répondit l’auteur des _Pâquerettes_, qui +ne laissa jamais personne lui marcher sur le pied, je suis assez +jeune encore pour pouvoir, s’il plaît à Dieu, faire un jour votre +épitaphe. + +Qui fut bien plus gracieux pour la réunion d’Arles, ce fut ce bon +Reboul, qui nous écrivit ceci: "Que Dieu bénisse votre table... Que +vos luttes soient des fêtes, que les rivaux soient des amis! Celui +qui fit les cieux a fait celui de notre pays si grand et si bleu +qu’il y a de l’espace pour toutes les étoiles." + +Et cet autre Nîmois, Jules Canonge, qui disait: "Mes amis, si vous +aviez un jour à défendre notre cause, n’oubliez pas qu’en Arles se +fit votre assemblée première et que vous fûtes étoilés dans la cité +noble et fière qui a pour armes et pour devise: _l’épée et l’ire du +lion_." + +Je ne me souviens pas de ce que je dis ou chantai là, mais je sais +seulement qu’en voyant le jour renaître, j’étais dans le ravissement; +et, Roumanille l’a dit dans son discours de Montmajour, en 1889. Il +paraît que, songeur, plongé dans ma pensée, dans mes yeux de jeune +homme "resplendissaient déjà les sept rayons de l’Étoile". + +Le Congrès d’Arles avait trop bien réussi pour ne pas se renouveler. +L’année suivante, 21 août 1853, sous l’impulsion de Gaut, le jovial +poète d’Aix, à Aix se tint une assemblée (le Festival des Trouvères) +deux fois nombreuse comme l’assemblée d’Arles. C’est là que Brizeux, +le grand barde breton, nous adressa le salut et les souhaits où il +disait: + + _Le rameau d’olivier couronnera vos têtes, + Moi je n’ai que la lande en fleurs: + L’un symbole riant de la paix et des fêtes + L’autre symbole des douleurs. + + Unissons-les, amis; les fils qui vont nous suivre + De ces fleurs n’ornent plus leurs fronts: + Aucun ne redira le son qui nous enivre, + Quand nous, fidèles, nous mourrons... + + Mais peut-elle mourir la brise fraîche et douce? + L’aquilon l’emporte en son vol, + Et puis elle revient légère sur la mousse + Meurt-il le chant du rossignol? + + Non, tu ranimeras l’idiome sonore, + Belle Provence, à son déclin; + Sur ma tombe longtemps doit soupirer encore + La voix errante de Merlin_. + +Outre ceux que j'ai cités comme figurant au Congrès d’Arles, voici +les noms nouveaux qui émergèrent au Congrès d’Aix : Léon Alègre, +l’abbé Aubert, Autheman, Bellot, Brunet, Chalvet, l’abbé Emery, +Laidet, Mathieu Lacroix, l’abbé Lambert, Lejourdan, Peyrottes, +Ricard-Bérard, Tavan, Vidal etc., avec trois trouveresses, Mlles +Reine Garde, Léonide Constans et Hortense Rolland. + +Une séance littéraire, devant tout le beau monde d’Aix, se tint, +après midi, dans la grande salle de la mairie, courtoisement ornée +des couleurs de Provence et des blasons de toutes les cités +provençales. Et sur une bannière en velours cramoisi étaient inscrits +les noms des principaux poètes provençaux des derniers siècles. Le +maire d’Aix, maire et député, était alors M. Rigaud, le même qui plus +tard donna une traduction de _Mirèio_ en vers français. + +Après l’ouverture faite par un choeur de chanteurs, + + _Trouvères de Provence, + Pour nous tous quel beau jour! + Voici la Renaissance + Du parler du Midi_, + +dont Jean-Baptiste Gaut avait fait les paroles, le président d’Astros +discourut gentiment en langue provençale; puis, tour à tour, chacun y +alla de son morceau. Roumanille, très applaudi, récita un de ses +contes et chanta la _Jeune Aveugle_; Aubanel dévida sa pièce des +_Jumeaux_, et moi _la Fin du Moissonneur_. Mais le plus grand succès +fut pour la chansonnette du paysan Tavan, _les Frisons de Mariette_, +et pour le maçon Lacroix, qui fit tous frissonner avec sa _Pauvre +Martine_. + +Emile Zola, alors écolier au collège d’Aix, assistait à cette séance +et, quarante ans après, voici ce qu’il disait dans le discours qu’il +prononça à la félibrée de Sceaux (1892) : + +"J’avais quinze ou seize ans, et je me revois, écolier échappé du +collège, assistant à Aix, dans la grande salle de l’Hôtel de Ville, à +une fête poétique un peu semblable à celle que j’ai l’honneur de +présider aujourd’hui. Il y avait là Mistral déclamant la _Mort du +Moissonneur_, Roumanille et Aubanel sans doute, d’autres encore, tous +ceux qui, quelques années plus tard, allaient être les félibres et +qui n’étaient alors que les troubadours." + +Enfin, au banquet du soir, où l’on en dit, conta et chanta de toutes +sortes, nous eûmes le plaisir d’élever nos verres à la santé du vieux +Bellot, qui s’était, dans Marseille et toute la Provence, fait une +renommée, méritée assurément, de poète drolatique, et qui, ébahi de +voir ce débordement de sève, nous répondait tristement : + + _Je ne suis qu’un gâcheur; + J’ai dans ma pauvre vie, noirci bien du papier: + Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, n’ont pas la flemme, + De notre provençal débrouilleront l’écheveau_. + +CHAPITRE XII + +FONT-SÉGUGNE + +Le groupe avignonnais. -- La fête de sainte Agathe. -- Le père de +Roumanille. -- Crousiflat de Salon, -- Le chanoine Aubanel. -- La +famille Giéra. -- Les amours d’Aubanel et de Zani. -- Le banquet de +Font-Ségugne. -- L’institution du Félibrige. — L’oraison de saint +Anselme. -- Le premier chant des félibres. + +Nous étions, dans la contrée, un groupe de jeunes, étroitement unis, +et qui nous accordions on ne peut mieux pour cette oeuvre de +renaissance provençale. Nous y allions de tout coeur. + +Presque tous les dimanches, tantôt dans Avignon, tantôt aux plaines +de Maillane ou aux Jardins de Saint-Rémy, tantôt sur les hauteurs de +Châteauneuf-de-Gadagne ou de Châteauneuf-du-Pape, nous nous +réunissions pour nos parties intimes, régals de jeunesse, banquets de +Provence, exquis en poésie bien plus qu’en mets, ivres d’enthousiasme +et de ferveur, plus que de vin. C’est là que Roumanille nous chantait +ses Noëls, là qu’il nous lisait les _Songeuses_, toutes fraîches, et +_la Part du Bon Dieu_ encore flambant neuve; c’est là que, croyant, +mais sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Aubanel récitait +_le Massacre des Innocents_; c’était là que _Mireille_ venait, de +loin en loin, dévider ses strophes nouvellement surgies. + +A Maillane, lors de la Sainte-Agathe, qui est la fête de l’endroit, +les "poètes" (comme on nous appelait déjà) arrivaient tous les ans +pour y passer trois jours, comme les bohémiens. La vierge Agathe +était Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les seins. On dit +même qu’à Arles, dans le trésor de Saint-Trophime, est conservé un +plat d’agate qui, selon la tradition, aurait contenu les seins de la +jeune bienheureuse. Mais d’où pouvait venir aux Arlésiens et aux +Maillanais cette dévotion pour une sainte de Catane? Je me +l’expliquerais de la façon suivante: + +Un seigneur de Maillane, originaire d’Arles, Guillaume des +Porcellets, fut, d’après l’histoire, le seul Français épargné aux +Vêpres Siciliennes, en considération de sa droiture et de sa vertu. +Ne nous aurait-il pas, lui ou ses descendants, apporté le culte de la +vierge catanaise? Toujours est-il qu’en Sicile, sainte Agathe est +invoquée contre les feux de l’Etna et à Maillane contre la foudre et +l’incendie. Un honneur recherché par nos jeunes Maillanaises, c’est, +avant leur mariage, d’être trois ans _prieuresses_ (comme on dirait +prêtresses) de l’autel de sainte Agathe, et voici qui est bien joli: +la veille de la fête, les couples, la jeunesse, avant d’ouvrir les +danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une sérénade devant +l’église, à sainte Agathe. + +Avec les galants du pays, nous venions, nous aussi, derrière les +ménétriers, à la clarté des falots errants et au bruit des pétards, +serpenteaux et fusées, offrir à la patronne de Maillane nos +hommages... Et, à propos de ces saints honorés sur l’autel, dans les +villes et les villages, de-ci de-là, au Nord comme au Midi, depuis +des siècles et des siècles, je me suis demandé, parfois: Qu’est-ce, à +côté de cela, notre gloire mondaine de poètes, d’artistes, de +savants, de guerriers, à peine connus de quelques admirateurs? Victor +Hugo lui-même n’aura jamais le culte du moindre saint du calendrier, +ne serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, voit, toutes +les années, des milliers de fidèles venir le supplier dans sa vallée +perdue! Et aussi, un jour qu’à sa table (les flatteurs avaient posé +cette question: + +-- Y a-t-il, en ce monde, gloire supérieure à celle du poète? + +-- Celle du saint, répondit l’auteur des _Contemplations_. + +Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser l’ami +Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines. Nous +allions, dans le pré du moulin, voir les luttes s’ouvrir, au +battement du tambour: + +_Qui voudra lutter, qu’il se présente... +Qui voudra lutter... +Qu’il vienne au pré!_ + +les luttes d’hommes et d’éphèbes où l’ancien lutteur Jésette, qui +était surveillant du jeu, tournait et retournait autour des lutteurs, +butés l’un contre l’autre, nus, les jarrets tendus, et d’une voix +sévère leur rappelait parfois le précepte: _défense de déchirer les +chairs..._ + +-- O Jésette... vous souvient-il de quand vous fîtes mordre la +poussière à Quéquine? + +-- Et de quand je terrassai Bel-Arbre d’Aramon, nous répondait le +vieil athlète, enchanté de redire ses victoires d’antan. On +m’appelait, savez-vous comme? Le Petit Maillanais ou, autrement, le +Flexible. Nul jamais ne put dire qu’il m’avait renversé et, pourtant, +j'eus à lutter avec le fameux Meissonnier, l’hercule avignonnais qui +tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste d’Apt... Mais nous +ne pûmes rien nous faire. + +A Saint-Remy, nous descendions chez les parents de Roumanille, +Jean-Denis et Pierrette, de vaillants maraîchers qui exploitaient un +jardin vers le Portail-du-Trou. Nous y dînions en plein air, à +l’ombre claire d’une treille, dans les assiettes peintes qui +sortaient en notre honneur, avec les cuillers d’étain et les +fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les soeurs de notre ami, +deux brunettes dans la vingtaine, nous servaient, souriantes, la +blanquette d’agneau qu’elles venaient d’apprêter. + +Un rude homme, tout de même, ce vieux Jean-Denis, le père de +Roumanille. Il avait, étant soldat de Bonaparte (ainsi qu’assez +dédaigneux il dénommait l’empereur), vu la bataille de Waterloo et +racontait volontiers qu’il y avait gagné la croix. + +-- Mais, avec la défaite, disait-il, on n’y pensa plus. + +Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon, reçut la décoration, +Jean-Denis, fièrement, se contenta de dire: + +-- Le père l’avait gagnée, c’est le garçon qui l’a. + +Et voici l’épitaphe que Roumanille écrivit sur la tombe de ses +parents, au cimetière de Saint-Remy : + + A JEAN-DENIS ROUMANILLE + JARDINIER, HOMME DE BIEN ET DE VALEUR (1791-1875) + A PIERRETTE PIQUET, SON ÉPOUSE, + BONNE, PIEUSE ET FORTE (1793-1895. + ILS VÉCURENT CHRÉTIENNEMENT ET MOURURENT + TRANQUILLES, DEVANT DIEU SOIENT-ILS! + +Crousillat, de Salon, un dévot de la langue et des Muses de Crau, +était assez souvent de ces réunions d’amis et c’est au lendemain +d’une lecture poétique qu’il me gratifia du sonnet que je transcris: + + _J’entendis un écho de ta pure harmonie, + Le jour que nous pûmes, chez Roumanille, + Cinq trouvères joyeux, francs de cérémonie, + Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille. + + Mais quand finiras-tu de tresser ton panier, + Quand de nous attifer ta belle jeune fille? + Que je m’écrie content et jamais façonnier + Ta Mireille, ô Mistral, est une merveille!... + + Si donc, comme le vent dont le nom te convient, + Fort est le souffle saint qui t’inspire, jeune homme, + Allons, au monde avide épanche les accents: + + A tes flambants accords les monts vont s’émouvoir + Les arbres tressaillir, les torrents s’arrêter, + Comme aux sons modulés sur les lyres antiques_. + +On allait, en Avignon, à la maison d’Aubanel, dans la rue Saint-Marc +(qui, aujourd’hui, porte le nom du glorieux félibre): un hôtel à +tourelles, ancien palais cardinalice, qu’on a démoli depuis pour +percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, on voyait, avec +sa vis, une presse de bois semblable à un pressoir qui, depuis deux +cents ans, servait pour imprimer les livres paroissiaux et scolaires +du Comtat. Là, nous nous installions, un peu intimidés par le parfum +d’église qui était dans les murs, mais surtout par Jeanneton, la +vieille cuisinière, qui avait toujours l’air de grommeler: + +-- Les voilà encore! + +Cependant, la bonhomie du père d’Aubanel, imprimeur officiel de notre +Saint-Père le Pape, et la jovialité de son oncle le chanoine nous +avaient bientôt mis à l’aise. Et venu le moment où l’on choque le +verre, le bon vieux prêtre racontait. + +-- Une nuit, disait-il, quelqu’un vint m’appeler pour porter +l’extrême-onction à une malheureuse de ces mauvaises maisons du préau +de la Madeleine. Quand j'eus administré la pauvre agonisante, et que +nous redescendions avec le sacristain, les dames, alignées le long de +l’escalier, décolletées et accoutrées d’oripeaux de carnaval, me +saluèrent au passage, la tête penchée, d’un air si contrit qu’on leur +aurait donné, selon l’expression populaire, l’absolution sans les +confesser. Et la mère catin, tout en m’accompagnant, m’alléguait des +prétextes pour excuser sa vie... Moi, sans répondre, je dévalais les +degrés; mais dès qu’elle m’eut ouvert la porte du logis, je me +retourne et je lui fais: + +-- Vieille brehaigne! s’il n’y avait point de matrones, il n’y aurait +pas tant de gueuses! + +Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons plus tard) nous +faisions aussi nos frairies. Mais l’endroit bienheureux, l’endroit +prédestiné, c’était, ensuite, Font-Ségugne, bastide de plaisance près +du village de Gadagne, où nous conviait la famille Giéra: il y avait +la mère, aimable et digne dame; l’aîné qu’on appelait Paul, notaire à +Avignon, passionné pour la Gaie-Science; le cadet Jules, qui rêvait +la rénovation du monde par l’oeuvre des +Pénitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes et accortes: +Clarisse et Joséphine, douceur et joie de ce nid. + +Font-Ségugne, au penchant du plateau de Camp-Cabel; regarde le +Ventoux, au loin, et la gorge de Vaucluse qui se voit à quelques +lieues. Le domaine prend son nom d’une petite source qui y coule au +pied du castel. Un délicieux bouquet de chênes, d’acacias et de +platanes le tient abrité du vent et de l’ardeur du soleil. + +"Font-Ségugne, dit Tavan (le félibre de Gadagne), est encore +l’endroit où viennent, le dimanche, les amoureux du village. Là, ils +ont l’ombre, le silence, la fraîcheur, les +cachettes; il y a là des viviers avec leurs bancs de pierre que le +lierre enveloppe; il y a des sentiers qui montent, qui descendent, +tortueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants d’oiseaux, +murmure de feuillage, gazouillis de fontaine. Partout, sur le gazon, +vous pouvez vous asseoir, rêver d’amour, si l’on est seul et, si l’on +est deux, aimer." + +Voi1à où nous venions nous récréer comme perdreaux, Roumanille Giéra, +Mathieu, Brunet, Tavan, Crousillat, moi et autres, Aubanel plus que +tous, retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny Manivet de +son vrai nom), Zani l’Avignonnaise, une amie et compagne des +demoiselles du castel. + +"Avec sa taille mince et sa robe de laine,-- couleur de la grenade, +-- avec son front si lisse et ses grands yeux si beaux, -- avec ses +longs cheveux noirs et son brun visage, -- je la verrai tantôt, la +jeune vierge, -- qui me dira: "Bonsoir." O Zani, venez vite!" + +C’est le portrait qu’Aubanel, dans son _Livre de l’Amour_, en fit +lui-même... Mais, à présent, écoutons-le, lorsque, après que Zani eut +pris le voile, il se rappelle +Font-Ségugne : + +"Voici l’été, les nuits sont claires. -- A Châteauneuf, le soir est +beau. -- Dans les bosquets la lune encore-- monte la nuit sur +Camp-Cabel. -- T’en souvient-il? Parmi les pierres, -- avec ta face +d’Espagnole, -- quand tu courais comme une folle, -- quand nous +courions comme des fous -- au plus sombre et qu’on avait peur? + +"Et par ta taille déliée -- je te prenais: que c’était doux! -- Au +chant des bêtes du bocage, -- nous dansions alors tous les deux. -- +Grillons, rossignols et rainettes -- +disaient, chacun, leurs chansonnettes; -- tu y ajoutais ta voix +claire... -- Belle amie, où sont, maintenant, -- tant de branles et +de chansons? + +"Mais, à la fin? las de courir, -- las de rire, las de danser, -- +nous nous asseyions sous les chênes -- un moment pour nous reposer; +-- tes longs cheveux qui s’épandaient. -- mon amoureuse main aimait +-- à les reprendre; et toi, bonne, tu me laissais faire, tout doux, +-- comme une mère son enfant." + +Et les vers écrits par lui, au châtelet de Font-Ségugne, sur les murs +de la chambre où sa Zani couchait. + +"O chambrette, chambrette, -- bien sûr que tu es petite, mais que de +souvenirs! -- Quand je passe ton seuil, je me dis: "Elles viennent!" +-- Il me semble vous voir, ô belles jouvencelles, -- toi, pauvre +Julia, toi, ma chère Zani! -- Et pourtant, c’en est fait! -- Ah! vous +ne viendrez plus dormir dans la chambrette! -- Julia, tu es morte! +Zani, tu es nonnain!" + +Vouliez-vous, pour berceau d’un rêve glorieux, pour l’épanouissement +d’une fleur d’idéal, un lieu plus favorable que cette cour d’amour +discrète, au belvédère d’un coteau, au milieu des lointains azurés et +sereins, avec une volée de jeunes qui adoraient le Beau sous les +trois espèces: Poésie, Amour, Provence, identiques pour eux, et +quelques demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire compagnie! + +Il fut écrit au ciel qu’un dimanche fleuri, le 21 mai 1854, en pleine +primevère de la vie et de l’an, sept poètes devaient se rencontrer au +castel de Font-Ségugne: Paul Giéra, un esprit railleur qui signait +Glaup (par anagramme de Paul G.); Roumanille, un propagandiste qui, +sans en avoir l’air, attisait incessamment le feu sacré autour de +lui; Aubanel, que Roumanille avait conquis à notre langue et qui, au +soleil d’amour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa _grenade_; +Mathieu, ennuagé dans les visions de la Provence redevenue, comme +jadis, chevaleresque et amoureuse; Brunet, avec sa face de Christ de +Galilée, rêvant son utopie de Paradis terrestre; le paysan Tavan qui, +ployé sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon sur la +glèbe; et Frédéric, tout prêt à jeter au mistral, comme les pâtres +des montagnes, le cri de race pour héler, et tout prêt à planter le +gonfalon sur le Ventoux... + +A table, on reparla, comme c’était l’habitude, de ce qu’il faudrait +pour tirer notre idiome de l’abandon où il gisait depuis que, +trahissant l’honneur de la Provence, les classes dirigeantes +l’avaient réduit, hélas! à la domesticité. Et alors, considérant que, +des deux derniers Congrès, celui d’Arles et celui d’Aix, il n’était +rien sorti qui fit prévoir un accord pour la réhabilitation de la +langue provençale; qu’au contraire, les réformes, proposées par les +jeunes de l’Ecole avignonnaise, s’étaient vues, chez beaucoup, mal +accueillies et mal voulues, les Sept de Font-Ségugne délibérèrent, +unanimes, de faire bande à part et, prenant le but en main, de le +jeter où ils voulaient. + +-- Seulement, observa Glaup, puisque nous faisons corps neuf, il nous +faut un nom nouveau. Car, entre rimeurs, vous le voyez, bien qu’ils +ne trouvent rien du tout, ils se disent tous _trouvères_. D’autre +part, il y a aussi le mot de _troubadour_. Mais, usité pour désigner +les poètes d’une époque, ce nom est décati par l’abus qu’on en a +fait. Et à renouveau enseigne nouvelle! + +Je pris alors la parole. + +-- Mes amis, dis-je, à Maillane, il existe dans le peuple, un vieux +récitatif qui s’est transmis de bouche en bouche et qui contient, je +crois, le mot prédestiné. + +Et je commençai : + +"Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait. -- Un jour de sa +sainte écriture, -- il est monté au haut du ciel. -- Près de l’Enfant +Jésus, son fils très précieux, -- il a trouvé la Vierge assise -- et +aussitôt l’a saluée. -- Soyez le bienvenu, neveu! a dit la Vierge. -- +Belle compagne, a dit son enfant, qu’avez-vous? -- J’ai souffert sept +douleurs amères -- que je désire vous conter. + +"La première douleur que je souffris pour vous, ô mon fils précieux, +-- c’est lorsque, allant ouïr messe de relevailles, au temple je me +présentai, -- qu’entre les mains de saint Siméon je vous mis. -- Ce +fut un couteau de douleur -- qui me trancha le coeur, qui me traversa +l’âme, - ainsi qu’à vous, -- ô mon fils précieux! + +"La seconde douleur que je souffris pour vous, etc. -- La troisième +douleur que je souffris pour vous, etc. -- La quatrième douleur que +je souffris pour vous, -- ô mon fils précieux! -- c’est quand je vous +perdis, -- que de trois jours, trois nuits, je ne vous trouvai plus, +-- car vous étiez dans le temple, -- où vous vous disputiez, avec les +scribes de la loi, -- avec les sept _félibres_ de la Loi (1)." + +-- Les sept félibres de la Loi, mais c’est nous autres, écria la +tablée. Va pour _félibre_. + +Et Glaup ayant versé dans les verres taillés une bouteille de +châteauneuf qui avait sept ans de cave, dit solennellement: + +-- A la santé des félibres! Et, puisque nous voici en train de +baptiser, adaptons au vocable de notre Renaissance tous les dérivés +qui doivent en naître. Je vous propose donc d’appeler _félibrerie_ +toute école de félibres qui comptera au moins sept membres, en +mémoire, messieurs, de la pléiade d’Avignon. + +-- Et moi, dit Roumanille, je vous propose, s’il vous plaît, le joli +mot _félibriser_ pour dire "se réunir, comme nous faisons, entre +félibres". + + (1) Ce poème populaire se dit aussi en Catalogne. Voici la +traduction du Catalan correspondant au provençal que nous venons de +citer: Le troisième (couteau) fut quand vous eûtes, -- près de trois +jours, perdu votre Fils; -- vous le trouvâtes dans le temple, -- +disputant avec des savants, -- prêchant sous les voûtes -- la + céleste doctrine. + +-- Moi, dit Mathieu, j’ajoute le terme _félibrée_ pour dire "une +frairie de poètes provençaux". + +-- Moi, dit Tavan, je crois que le mot _félibréen_ n’exprimerait pas +mal ce qui concerne les félibres. + +-- Moi je dédie, fit Aubanel, le nom de _félibresse_ aux dames qui +chanteront en langue de Provence. + +-- Moi, je trouve, dit Brunet, que le mot _félibrillon_ siérait aux +enfants des félibres. + +-- Moi, dit Mistral, je clos par ce mot national: _félibrige, +félibrige_! qui désignera l’oeuvre et l’association. + +Et, alors, Glaup reprit: + +-- Ce n’est pas tout, collègues! nous sommes les félibres de la +loi... Mais, la Loi, qui la fait? + +-- Moi, dis-je, et je vous jure que, devrais-je y mettre vingt ans de +ma vie, je veux, pour faire voir que notre langue est une langue, +rédiger les articles de loi qui la régissent. + +Drôle de chose! elle a l’air d’un conte et, pourtant, c’est de là, de +cet engagement pris un jour de fête, un jour de poésie et d’ivresse +idéale, que sortit cette énorme et +absorbante tâche du _Trésor du Félibrige_ ou dictionnaire de la +langue provençale, où se sont fondus vingt ans d’une carrière de +poète. + +Et qui en douterait n’aura qu’à lire le prologue de Glaup (P. Giéra) +dans _l’Almanach Provençal_ de 1885, où cela est clairement consigné +comme suit: + +"Quand nous aurons toute prête la Loi qu’un félibre prépare et qui +dit, beaucoup mieux que vous ne sauriez le croire, pourquoi ceci, +pourquoi cela, les opposants devront se taire." + +C’est dans cette séance, mémorable à juste titre et passée, +aujourd’hui, à l’état de légende, qu’on décida la publication, sous +forme d’almanach, d’un petit recueil annuel qui serait le fanion de +notre poésie, l’étendard de notre idée, le trait d’union entre +félibres, la communication du Félibrige avec le peuple. + +Puis, tout cela réglé, l’on s’aperçut, ma foi, que le 21 de mai, date +de notre réunion, était le jour de sainte Estelle; et, tels que les +rois Mages, reconnaissant par là l’influx mystérieux de quelque haute +conjoncture, nous saluâmes l’Étoile qui présidait au berceau de notre +rédemption. + +L’_Almanach Provençal pour le Bel An de Dieu 1855_ parut la même +année avec ses cent douze pages. A la première, en belle place, tel +qu’un trophée de victoire, notre _Chant des Félibres_ exposait le +programme de ce réveil de sève et de joie populaire: + + --Nous sommes des amis, des frères, + Étant les chanteurs du pays! + Tout jeune enfant aime sa mère, + Tout oisillon aime son nid: + Notre ciel bleu, notre terroir + Sont, pour nous autres, un paradis. + + Tous des amis, joyeux et libres, + De la Provence tous épris, + C’est nous qui sommes les félibres, + Les gais félibres provençaux! + + En provençal ce que l’on pense + Vient sur les lèvres aisément. + O douce langue de Provence, + Voilà pourquoi nous t’aimerons! + Sur les galets de la Durance + Nous le jurons tous aujourd’hui! + + Tous des amis, etc... + + Les fauvettes n’oublient jamais + Ce que leur gazouilla leur père, + Le rossignol ne l’oublie guère, + Ce que son père lui chanta; + Et le langage de nos mères, + Pourrions-nous l’oublier, nous autres? + + Tous des amis, etc... + + Cependant que les jouvencelles + Dansent au bruit du tambourin, + Le dimanche, à l’ombre légère, + A l’ombre d’un figuier, d’un pin, + Nous aimons à goûter ensemble, + A humer le vin d'un flacon. + + Tous des amis, etc... + + Alors, quand le moût de la Nerthe + Dans le verre sautille et rit, + De la chanson qu’il a trouvée + Dès qu’un félibre lance un mot, + Toutes les bouches sont ouvertes + Et nous chantons tous à la loi. + + Tous des amis, etc... + + Des jeunes filles sémillantes + Nous aimons le rire enfantin; + Et, si quelqu’une nous agrée, + Dans nos vers de galanterie + Elle est chantée et rechantée + Avec des mots plus que jolis. + + Tous des amis, etc. + + Quand les moissons seront venues, + Si la poêle frit quelquefois, + Quand vous foulerez vos vendanges, + Si le suc du raisin foisonne + Et que vous ayez besoin d’aide, + Pour aider, nous y courrons tous. + + Tous des amis, etc... + + Nous conduisons les farandoles; + A la Saint-Éloi, nous trinquons; + S’il faut lutter, à bas la veste; + De saint Jean nous sautons le feu; + A la Noël, la grande fête, + Ensemble nous posons la Bûche. + + Tous des amis, etc... + + Dans le moulin lorsqu’on détrite + Les sacs d’olives, s’il vous faut + Des lurons pour pousser la barre, + Venez, nous sommes toujours prêts + Vous aurez là des gouailleurs comme + Il n’en est pas dix nulle part. + + Tous des amis, etc... + + Vienne la rôtie des châtaignes + Aux veillées de la Saint-Martin, + + Si vous aimez les contes bleus, + Appelez-nous, voisins, voisines: + Nous vous en dirons des brochées + Dont vous rirez jusqu’au matin. + + Tous des amis, etc... + + A votre fête patronale + Faut-il des prieurs, nous voici... + Et vous, pimpantes mariées, + Voulez-vous un joyeux couplet? + Conviez-nous: pour vous, mignonnes, + Nous en avons des cents au choix! + + Tous des amis, etc... + + Quand vous égorgerez la truie, + Ne manquez pas de faire signe! + Serait-ce par un jour de pluie, + Pour la saigner on lie la queue: + Un bon morceau de la fressure, + Rien de pareil pour bien dîner. + + Tous des amis, etc... + + Dans le travail le peuple ahane: + Ce fut, hélas! toujours ainsi... + Eh! s’il fallait toujours se taire, + Il y aurait de quoi crever! + Il en faut pour le faire rire, + Et il en faut pour lui chanter! + + Tous des amis, joyeux et libres, + De la Provence tous épris, + C’est nous qui sommes les félibres, + Les gais félibres provençaux!_ + +Le Félibrige, vous le voyez, était loin d’engendrer mélancolie et +pessimisme. Tout s’y faisait de gaieté de coeur, sans arrière-pensée +de profit ni de gloire. Les collaborateurs des premiers almanachs +avaient tous pris des pseudonymes: le Félibre des Jardins +(Roumanille), le Félibre de la Grenade (Aubanel), le Félibre des +Baisers (Mathieu), le Félibre Enjoué (Glaup, Paul Giéra), le Félibre +du Mas on bien de Belle-Viste (Mistral), le Félibre de l’Armée +(Tavan, pris par la conscription), le Félibre de l’Arc-en-Ciel (G. +Brunet, quiétait peintre); tous ceux, ensuite, qui vinrent peu à peu +grossir le bataillon : le Félibre de Verre (D. Cassan), le Félibre +des Glands (T. Poussel), le Félibre de la Sainte-Braise (E. Garcin), +le Félibre de Lusène (Crousillat, de Salon), le Félibre de l’Ail +(J.-B. Martin, surnommé le Grec), le Félibre des Melons (V. Martin, +de Cavaillon), la Félibresse du Caulon (fille du précédent), le +Félibre Sentimental (B. Laurens), le Félibre des Chartes (Achard, +archiviste de Vaucluse), le Félibre du Pontias (B. Chalvet, de +Nyons), le Félibre de Maguelone (Moquin-Tandon), le Félibre de la +Tour-Magne (Roumieux, de Nîmes), le Félibre de la Mer (M. Bourrelly), +le Félibre des Crayons (l’abbé Cotton) et le Félibre Myope (premier +nom du _Cascarelet_, qui a signé, plus tard, les facéties et contes +naïfs de Roumanille et de Mistral). + +CHAPITRE XIII + +L’ALMANACH PROVENÇAL + +Le bon pèlerin. -- Jarjaye au paradis. -- La Grenouille de Narbonne. +-- La Montelaise -- L’homme populaire. + +L’_Almanach Provençal_, bien venu des paysans, goûté par les +patriotes, estimé par les lettrés, recherché par les artistes, gagna +rapidement la faveur du public; et son tirage, qui fut, la première +année, de cinq cents exemplaires, monta vite à douze cents, à trois +mille, à cinq mille, à sept mille, à dix mille, qui est le chiffre +moyen depuis quinze ou vingt ans. + +Comme il s’agit d’une oeuvre de famille et de veillée, ce chiffre +représente, je ne crois guère me tromper, cinquante mille lecteurs. +Impossible de dire le soin, le zèle, l’amour- propre que Roumanille +et moi avions mis sans relâche à ce cher petit livre, pendant les +quarante premières années. Et sans parler ici des innombrables +poésies qui s’y sont publiées, sans parler de ses _Chroniques_, où +est contenue, peut-on dire, l’histoire du Félibrige, la quantité de +contes, de légendes, de sornettes, de facéties et de gaudrioles, tous +recueillis dans le terroir, qui s’y sont ramassés, font de cette +entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute la +raillerie, tout l’esprit de notre race se trouvent serrés là dedans; +et si le peuple provençal, un jour, pouvait disparaître, sa façon +d’être et de penser se retrouverait telle quelle dans l’almanach des +félibres. + +Roumanille a publié, dans un volume à part (_Li Conte Prouvençau et +li Cascareleto_), la fleur des contes et gais devis qu’il égrena à +profusion dans notre almanach populaire. Nous aurions pu en faire +autant; mais nous nous contenterons de donner, en spécimen de notre +prose d’almanach, quelques-uns des morceaux qui eurent le plus de +succès et qui ont été, du reste, traduits et répandus par Alphonse +Daudet, Paul Arène, E. Blavet, et autres bons amis. + +LE BON PÈLERIN + +Légende provençale. + +I + +Maître Archimbaud avait près de cent ans. Il avait été jadis un rude +homme de guerre; mais à présent, tout éclopé et perclus par la +vieillesse, il tenait le lit toujours et ne pouvait plus bouger. + +Le vieux maître Archimbaud avait trois fils. Un matin, il appela +l’aîné et lui dit : + +-- Viens ici, Archimbalet! En me retournant dans mon lit et +rêvassant, car, va, au fond d’un lit, on a le temps de réfléchir je +me suis remémoré que, dans une bataille, me rencontrant un jour en +danger de périr je promis à Dieu de faire le voyage de Rome... Aïe! +je suis Vieux comme terre et ne puis plus aller en guerre! Je +voudrais bien, mon fils, que tu fisses à ma place ce pèlerinage-là, +car il me peine de mourir sans avoir accompli mon voeu. + +L’aîné répondit: + +-- Que diable allez-vous donc vous mettre en tête, un pèlerinage à +Rome et je ne sais où encore! Père, mangez, buvez, et puis dans votre +lit, autant qu'il vous plaira, dites des patenôtres! Nous avons, +nous, autre chose à faire. + +Maître Archimbaud, le lendemain matin, appelle son fils cadet; + +-- Cadet, écoute, lui fait-il: en rêvassant et en calculant, car, +vois-tu, au fond d’un lit on a le loisir de rêver, je me suis souvenu +que, dans une tuerie, me trouvant un jour en danger mortel, je me +vouai à Dieu pour le grand voyage de Rome... Aïe! je suis vieux comme +terre! je ne puis plus aller en guerre! et je voudrais qu’à ma place +tu ailles faire, toi, le pèlerinage promis. + +Le cadet répondit: + +-- Père, dans quinze jours va venir le beau temps! Il faudra labourer +les chaumes, il faut cultiver les vignes, il faut faucher les +foins... Notre aîné doit conduire le troupeau dans la montagne; le +jeune est un enfant... Qui commandera, si je m’en vais à Rome +fainéanter par les chemins? Père, mangez, dormez, et laissez-nous +tranquilles. + +Le bon maître Archimbaud, le lendemain matin appelle le plus jeune: + +-- Espérit, mon enfant, approche, lui fait-il. J’ai promis au bon +Dieu de faire un pèlerinage à Rome... Mais je suis vieux comme terre! +Je ne puis plus aller en guerre... Je t’y enverrais bien à ma place, +pauvret! Mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas la route; Rome est +très loin, mon Dieu! et s’il t’arrivait malheur... + +-- Mon père, j’irai, répondit le jeune. Mais la mère cria: Je ne veux +pas que tu y ailles! Ce vieux radoteur avec sa guerre, avec sa Rome, +finit par donner sur les nerfs: non content de grogner, de se +plaindre, de geindre, toute l’année durant, il enverrait maintenant +ce bel enfant se perdre! + +-- Mère, dit le jeune, la volonté d’un père est un ordre de Dieu! +Quand Dieu commande, il faut partir. + +Et Espérit, sans dire plus, alla tirer du vin dans une petite gourde, +mit un pain dans sa besace avec quelques oignons, chaussa ses +souliers neufs, chercha dans le bûcher un bon bâton de chêne, jeta +son manteau sur l’épaule, embrassa son vieux père, qui lui donna +force conseils, fit ses adieux à toute sa parenté et partit. + +II + +Mais avant de se mettre en voie, il alla dévotement ouïr la sainte +messe; et n’est-ce pas merveille qu'en sortant de l’église, il trouva +sur le seuil un beau jeune homme qui lui adressa ces mots: + +-- Ami, n’allez-vous pas à Rome? + +-- Mais oui, dit Espérit. + +-- Et moi aussi, camarade; si cela vous plaisait, nous pourrions +faire route ensemble. + +-- Volontiers, mon bel ami. + +Or cet aimable jouvenceau était un ange envoyé par Dieu. + +Espérit avec l’ange prirent donc la voie romaine; et ainsi tout +gaiement, tantôt au soleil, tantôt à l’aiguail, en mendiant leur pain +et chantant des cantiques, la petite gourde au bout du bâton, enfin +ils arrivèrent à la cité de Rome. + +Une fois reposés, ils firent leurs dévotions à la grande église de +Saint-Pierre, visitèrent tour à tour les basiliques, les chapelles, +les oratoires, les sanctuaires, et tous les piliers sacrés, baisèrent +les reliques des apôtres Pierre et Paul, des vierges, des martyrs et +de la vraie Croix; bref avant de repartir, ils furent voir le pape, +qui leur donna sa bénédiction. + +Et alors Espérit avec son compagnon allèrent se coucher sous le +porche de Saint-Pierre et Espérit s'endormit. + +Or, voici qu’en dormant le pèlerin vit en songe ses frères et sa mère +qui brûlaient en enfer, et il se vit lui-même avec son père dans la +gloire éternelle des paradis de Dieu. + +-- Hélas! pour lors, s’écria-t-il, je voudrais bien, mon Dieu, +retirer du feu ma mère, ma pauvre mère et mes frères! + +Et Dieu lui répondit: + +-- Tes frères, c’est impossible, car ils ont désobéi mon +commandement; mais ta mère, peut-être, si tu peux, avant sa mort, lui +faire faire trois charités. + +Et Espérit se réveilla. L’ange avait disparu. Il eut beau l’attendre, +le chercher, le demander, il ne le retrouva plus et il dut tout seul +s’en retourner à Rome. + +Il se dirigea donc vers le rivage de la mer, ramassa des coquillages, +en garnit son habit ainsi que son chapeau, et de là, lentement, par +voies et par chemins, par vallées et par montagnes, il regagna le +pays en mendiant et en priant. + +III + +C’est ainsi qu’il arriva dans son endroit et à sa maison. + +Il en manquait depuis deux ans. Amaigri et chétif, hâlé, poudreux, en +haillons, les pieds nus, avec sa petite gourde au bout de son +bourdon, son chapelet et ses coquilles, il était méconnaissable. +Personne ne le reconnut, et il s’en vint tout droit au logis paternel +et dit doucement à la porte: + +-- Au pauvre pèlerin, au nom de Dieu, faites l’aumône! + +-- Ho! sa mère cria, vous êtes ennuyeux! Tous les jours il en passe, +de ces garnements, de ces vagabonds, de ces truandailles. + +-- Hélas! épouse, fit au fond de son lit le bon vieil Archimbaud, +donne-lui quelque chose: qui sait si notre fils n’est pas à cette +même heure dans le même besoin! + +Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un croûton et l’alla porter +au pauvre. Le lendemain, le pèlerin retourne encore à la porte de la +maison paternelle en disant: + +-- Au nom de Dieu, maîtresse, faites un peu d’aumône au pauvre +pèlerin. + +-- Vous êtes encore là! cria la vieille, vous savez bien qu’hier on +vous donna; ces gloutons mangeraient tout le bien du Chapitre! + +-- Hélas! épouse, dit Archimbaud le bon vieillard, hier as-tu pas +mangé? et aujourd’hui toi-même ne manges-tu pas encore? Qui sait si +notre fils ne se trouve pas aussi dans la même misère! + +Et voilà que l’épouse, attendrie de nouveau, va couper un autre +croûton et le porte encore au pauvre. + +Le lendemain enfin, Espérit revient à la porte de ses gens et dit: + +-- Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, maîtresse, donner +l’hospitalité au pauvre pèlerin? + +-- Nenni, cria la dure vieille, allez-vous-en coucher où l’on loge +les gueux! + +-- Hélas! épouse, dit le bon vieil Archimbaud, donne-lui +l’hospitalité: qui sait si notre enfant, notre pauvre Espérit, n’est +pas errant, à cette heure, à la rigueur du mauvais temps! + +-- Oui, tu as raison, dit la mère, et elle alla aussitôt ouvrir la +porte de l'étable et le pauvre Espérit, sur la paille, derrière les +bêtes, alla se gîter dans un coin. + +Au petit jour, le lendemain, la mère d’Espérit, les frères d’Espérit +viennent pour ouvrir l’étable... L’étable, mes amis, était tout +illuminée: le pèlerin était mort, était roidi et blanc, entre quatre +grands cierges qui brûlaient autour de lui; la paille où il gisait +était étincelante; les toiles d’araignées, luisantes de rayons, +pendaient là-haut des poutres, telles que les courtines d’une +chapelle ardente; les bêtes de l’étable, les mulets et les boeufs, +chauvissaient effarés avec de grands yeux pleins de larmes; un parfum +de, violette embaumait l’écurie; et le pauvre pèlerin, la face +glorieuse, tenait dans ses mains jointes un papier où était écrit: +"Je suis votre fils." + +Alors éclatèrent les pleurs et tous en se signant tombèrent à genoux: +Espérit était un saint. + +( _Almanach Provençal de 1879_.) + +JARJAYE AU PARADIS + +Jarjaye, un portefaix de Tarascon, vient à mourir et, les yeux +fermés, tombe dans l’autre monde. Et de rouler et de rouler! +L’éternité est vaste, noire comme la poix, démesurée, lugubre à +donner le frisson. Jarjaye ne sait où gagner, il est dans +l’incertitude, il claque des dents et bat l’espace. Mais à force +d’errer il aperçoit au loin une petite lumière, là-bas au loin, bien +loin... Il s’y dirige ; c’était la porte du bon Dieu. + +Jarjaye frappe: pan! pan! à la porte. + +-- Qui est là? crie saint Pierre. + +--C’est moi. + +-- Qui, toi? + +-- Jarjaye. + +-- Jarjaye de Tarascon? + +-- C’est ça, lui-même. + +-- Mais, garnement, lui fait saint Pierre, comment as-tu le front de +vouloir entrer au saint paradis, toi qui jamais depuis vingt ans n’as +récité tes prières; toi qui, lorsqu'on te disait: "Jarjaye, viens à +la messe" répondais: "Je ne vais qu’à celle de l’après-midi"; toi +qui, par moquerie, appelais le tonnerre "le tambour des escargot"; +toi qui mangeais gras, le vendredi quand tu pouvais, le samedi quand +tu en avais, en disant: "Qu’il en vienne! c’est la chair qui fait la +chair; ce qui entre dans le corps ne peut faire mal à l'âme"; toi +qui, quand sonnait l’angélus, au lieu de te signer comme doit faire +un bon chrétien: "Allons, disais-tu, un porc est pendu à la cloche!"; +toi qui, aux avis de ton père: "Jarjaye, Dieu te punira"! ripostais +de coutume: "Le Bon Dieu qui l’a vu? Une fois mort on est bien +mort!"; toi enfin qui blasphémais et reniais chrême et baptême, se +peut-il que tu oses te présenter ici, abandonné de Dieu? + +Le pauvre Jarjaye répliqua: + +-- Je ne dis pas le contraire, je suis un pécheur. Mais qui savait +qu’après la mort il y eût tant de mystères! Enfin, oui, j’ai failli, +et la piquette est tirée; s’il faut la boire, on la boira. Mais au +moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle, pour +lui conter ce qui se passe à Tarascon. + +-- Quel oncle? + +-- Mon oncle Matéry, qui était pénitent blanc. + +-- Ton oncle Matéry? Il a pour cent ans de purgatoire. + +-- Malédiction! pour cent ans! et qu’avait-il fait? + +-- Tu te rappelles qu’il portait la croix aux processions. Un jour, +des mauvais plaisants se donnèrent le mot, et l’un d’eux se met à +dire: "Voyez Matéry qui porte la croix!" Un peu plus loin un autre +répète: "Voyez Matéry qui porte la croix! » Un autre finalement lui +fait comme ceci: "Voyez, voyez Matéry, qu’est-ce qu’il porte?" Matéry +impatienté répliqua, paraît-il: "Un viédaze comme toi". Et il eut un +coup de sang et mourut sur sa colère. + +-- Alors, faites-moi voir ma tante Dorothée, qui était tant, tant +dévote. + +-- Fi! elle doit être au diable, je ne la connais pas... + +-- Que celle-là soit au diable, cela ne m’étonne guère, car pour la +dévotion si elle fut outrée, pour la méchanceté c’était une vraie +vipère... Figurez-vous que... + +-- Jarjaye, je n’ai pas loisir; il me faut aller ouvrir à un pauvre +balayeur que son âne vient d’envoyer au paradis d’un coup de pied. + +-- O grand saint Pierre, puisque vous avez tant fait et que la vue ne +coûte rien, laissez-moi voir un peu le paradis, qu’on dit si beau! + +-- Oui, parbleu! tout de suite, vilain huguenot que tu es! + +-- Allons, saint Pierre, souvenez-vous que par là-bas mon père, qui +est pêcheur, porte votre bannière aux processions, et les pieds +nus... + +-- Soit, dit le saint, pour ton père, je te l’accorde; mais vois, +canaille, c’est entendu, tu n’y mettras que le bout du nez. + +-- Ça suffit. + +Donc le céleste portier entrebâille sans bruit la porte et dit à +Jarjaye: "Tiens, regarde." + +Mais celui-ci, tournant soudainement le dos, entre à reculons dans le +paradis. + +-- Que fais-tu? lui demande saint Pierre. + +-- La grande clarté m’offusque, répond le Tarasconnais; il me faut +entrer par le dos; mais selon votre parole, lorsque ne j’y aurai mis +le nez, soyez tranquille, je n’irai pas plus loin "Allons, pensa le +bienheureux, j’ai mis le pied dans la musette." Et le Tarasconnais +est dans le paradis. + +-- Oh! dit-il, comme on est bien! comme c’est beau! quelle musique. + +Au bout d’un certain moment, le porte-clefs lui fait: + +-- Quand tu auras assez bayé, voyons, tu sortiras, parce que je n’ai +pas le temps de te donner la réplique... + +-- Ne vous gênez pas, dit Jarjaye, si vous avez quelque chose à +faire, allez à vos occupations... Moi je sortirai quand je +sortirai... Je ne suis pas pressé du tout. + +-- Mais tels ne sont pas nos accords. + +-- Mon Dieu, saint homme, vous voilà bien ému! Ce serait différent +s’il n’y avait point de large; mais, grâce à Dieu, la place ne manque +pas. + +-- Et moi je te prie de sortir, car si le bon Dieu passait.... + +-- Ho! puis, arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours ouï +dire: qui se trouve bien, qu’il ne bouge. Je suis ici, j’y reste. + +Saint Pierre hochait la tête, frappait du pied. Il va trouver Saint +Yves. + +-- Yves, lui fait-il, toi qui es avocat, tu vas me donner un conseil. + +-- Deux, s’il t’en faut, répond saint Yves. + +-- Sais-tu que je suis bien campé? Je me trouve dans tel cas, comme +ceci, comme cela... Maintenant que dois-je faire? + +-- Il te faut, lui dit saint Yves, prendre un bon avoué et citer par +huissier le dit Jarjaye pardevant Dieu. + +Ils cherchent un bon avoué; mais d’avoué en paradis, jamais personne +n’en avait vu. Ils demandent un huissier. Encore moins! Saint Pierre +ne savait plus de quel bois faire flèche. + +Vient à passer saint Luc: + +-- Pierre, tu es bien sourcilleux! Notre-Seigneur t’aurait-il fait +quelque nouvelle semonce? + +-- Oh ! mon cher, ne m’en parle pas! Il m’arrive un embarras, +vois-tu, de tous les diables. Un certain nommé Jarjaye est entré par +une ruse dans le paradis et je ne sais plus comment le mettre dehors. + +-- Et d’où est-il, ce Jarjaye? + +-- De Tarascon. + +-- Un Tarasconnais? dit saint Luc. Oh! mon Dieu, que tu es bon? Pour +le faire sortir, rien, rien de plus facile... Moi, étant, comme tu +sais, l’ami des boeufs, le patron des toucheurs, je fréquente la +Camargue, Arles, Beaucaire, Nîmes, Tarascon, et je connais ce peuple: +je sais où il lui démange et comment il faut le prendre... Tiens, tu +vas voir. + +A ce moment voletait par là une volée d’anges bouffis. + +-- Petits! leur fait saint Luc, psitt, psitt! + +Les angelots descendent. + +-- Allez en cachette hors du paradis; et quand vous serez devant la +porte, vous passerez en courant et en criant: "Les boeufs, les +boeufs!" + +Sitôt les angelots sortent du paradis et comme ils sont devant la +porte, ils s’élancent en criant: "Les boeufs, les boeufs! Oh tiens! +oh tiens! la pique!" + +Jarjaye, bon Dieu de Dieu! se retourne ahuri. + +-- Tron de l’air! quoi! ici on fait courir les boeufs! En avant! +s’écrie-t-il. + +Et il s’élance vers la porte comme un tourbillon et, pauvre imbécile, +sort du paradis. +Saint Pierre vivement pousse la porte et ferme à clef, puis mettant +la tête au guichet: + +-- Eh bien! Jarjaye, lui dit-il goguenard, comment te trouves-tu à +cette heure? + +-- Oh! n’importe, riposte Jarjaye. Si ç’avait été les boeufs, je ne +regretterais pas ma part de paradis. + +Cela disant, il plonge, la tête la première, dans l’abîme. + +(_Almanach provençal de 1864._) + +LA GRENOUILLE DE NARBONNE + +I + +Le camarade Pignolet compagnon menuisier, -- surnommé la "Fleur de +Grasse", -- par une après-midi du mois de juin, revenait tout joyeux +de faire son Tour de France. La chaleur était assommante et, sa canne +garnie de rubans à la main, avec son affûtage (ciseaux, rabots, +maillet), plié derrière le dos dans son tablier de toile, Pignolet +gravissait le grand chemin de Grasse, d’où il était parti depuis +quelque trois ou quatre ans. + +Il venait, selon l’usage des Compagnons du Devoir, de monter à la +Sainte-Baume pour voir et saluer le tombeau de maître Jacques, père +des Compagnons. Ensuite, après avoir inscrit sur une roche son surnom +compagnonique, il était descendu jusqu’à Saint-Maximin, pour prendre +ses couleurs chez maître Fabre, le maréchal qui sacre les Enfants du +Devoir. Et, fier comme un César, le mouchoir sur la nuque, le chapeau +égayé d’un flot de faveurs multicolores et, pendus à ses oreilles, +deux petits compas d’argent, il tendait vaillamment la guêtre dans un +tourbillon de poussière. Il en était tout blanc. + +Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait aux figuiers s’il n’y +avait pas de figues; mais elles n’étaient pas mûres, et les lézards +bayaient dans les herbes havies; et les cigales folles, sur les +oliviers poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil qui +dardait, chantaient rageusement. + +-- Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse Pignolet. + +Ayant, depuis des heures, vidé sa gourde d’eau-de-vie, il pantelait +de soif et sa chemise était trempée. + +-- Mais en avant! disait-il. Bientôt, nous serons à Grasse. + +Oh ! sacré nom de sort! Quel bonheur, quelle joie d’embrasser père et +mère et de boire à la cruche l’eau des fontaines de Grasse, et de +conter mon Tour de France, et d’embrasser Mion sur ses joues +fraîches, et de nous marier, vienne la Madeleine, et ne plus quitter +la maison! En marche, Pignolet! Plus qu’une petite traite! + +Enfin, le voilà au portail de Grasse et, dans quatre enjambées, à +l’atelier de son père. + +II + +-- Mon gars, ô mon beau gars, cria le vieux Pignol en quittant son +établi, sois le bien arrivé! Marguerite, le petit! +Cours, va tirer du vin; mets la poêle, la nappe... Oh! la +bénédiction! Comment te portes-tu? + +-- Pas trop mal, grâce à Dieu! Et vous autres, par ici, père, +êtes-vous tous gaillards? + +-- Eh! comme de pauvres vieux... Mais s’est-il donc fait grand! + +Et tout le monde l’embrasse, père, mère, voisins, et les amis, et les +fillettes. On lui décharge son paquet, et les enfants manient les +beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne. La vieille +Marguerite, les yeux larmoyants, allume vivement le feu avec une +poignée de copeaux; et, pendant qu’elle enfarine quelques morceaux de +merluche pour régaler le garçon, maître Pignol, le père, s’assied à +table avec Pignolet, et de trinquer: "A la santé!" Et l’on commence à +mouiller l’anche. + +-- Par exemple, faisait le vieux maître Pignol en frappant avec son +verre, toi, dans moins de quatre ans, tu as achevé ton Tour de France +et te voilà déjà, à ce que tu m’assures, passé et reçu Compagnon du +Devoir! Comme tout change, cependant! De mon temps, il fallait sept +ans, oui, sept belles années, pour gagner les _couleurs_... Il est +vrai, mon enfant, que là, dans la boutique, je t’avais assez dégauchi +et que, pour un apprenti, tu ne poussais pas déjà, tu ne poussais pas +trop mal le rabot et la varlope... Mais, enfin, l’essentiel est que +tu saches ton métier et que, je le crois du moins, tu aies vu et +appris tout ce que doit connaître un luron qui est fils de maître. + +-- Oh! père! pour cela, répondit le jeune homme, voyez, sans me +vanter, je ne crois pas que personne, dans la menuiserie, me passe la +plume par le bec. + +-- Eh bien! dit le vieux, voyons, raconte-moi un peu, tandis que la +morue chante et cuit dans la poêle, ce que tu remarquas de beau, tout +en courant le pays. + +III + +-- D’abord, père, vous savez qu’en partant d’ici, de Grasse, je filai +sur Toulon, où j’entrai à l’arsenal. Pas besoin de relever tout ce +qui est là-dedans: vous l’avez vu comme moi. + +-- Passe, oui, c’est connu. + +-- En partant de Toulon, j’allai m’embaucher à Marseille, fort belle +et grande ville, avantageuse pour l’ouvrier, où les _coteries_ ou +camarades me firent observer, père, un _cheval marin_ qui sert +d’enseigne à une auberge. + +-- C’est bien. + +-- De là, ma foi, je remontai sur Aix, où j’admirai les sculptures du +portail de Saint-Sauveur. + +-- Nous avons vu tout cela. + +-- Puis, de là, nous gagnâmes Arles, et nous vîmes la voûte de la +commune d’Arles. + +-- Si bien appareillée qu’on ne peut pas comprendre comment ça tient +en l’air. + +-- D’Arles, père, nous tirâmes sur le bourg de Saint-Gille, et là, +nous vîmes la fameuse _Vis_... + +-- Oui, oui, une merveille pour le _trait_ et pour la _taille_. + +Ce qui fait voir, mon fils, qu’autrefois, tout de même, aussi bien +qu’aujourd’hui, il y eut de bons ouvriers. + +-- Puis, nous nous dirigeâmes de Saint-Gille à Montpellier, et là, on +nous montra la célèbre _Coquille_... + +-- Oui, qui est dans le Vignoble, et que le livre appelle la "trompe +de Montpellier". + +-- C’est cela... Et, après, nous marchâmes sur Narbonne. + +-- C’est là que je t’attendais. + +-- Quoi donc, père? A Narbonne, j’ai vu les Trois-Nourrices, et puis +l’archevêché, ainsi que les boiseries de l’église Saint-Paul. + +-- Et puis? + +-- Mon père, la chanson n’en dit pas davantage: "Carcassonne et +Narbonne -- sont deux villes fort bonnes -- pour aller à Béziers; -- +Pézénas est gentille, -- mais les plus jolies filles -- n’en sont à +Montpellier." + +-- Alors, bousilleur, tu n’as pas vu la Grenouille? + +-- Mais quelle grenouille? + +-- La Grenouille qui est au fond du bénitier de l’église Saint-Paul. +Ah! je ne m’étonne plus que tu aies sitôt fait, bambin, ton Tour de +France! La Grenouille de Narbonne! le chef-d’oeuvre des +chefs-d’oeuvre, que l’on vient voir de tous les diables. Et ce +saute-ruisseau! criait le vieux Pignol en s’animant de plus en plus, +ce méchant gâte-bois qui se donne pour compagnon n’a pas vu seulement +la Grenouille de Narbonne! Oh! mais, qu’un fils de maître ait fait +baisser la tête, dans la maison, à son père, mignon, ça ne sera pas +dit! Mange, bois, va dormir, et, dès demain matin, si tu veux qu’on +soit _coterie_, tu regagneras Narbonne pour voir la Grenouille. + +IV + +Le pauvre Pignolet, qui savait que son père ne démordait pas aisément +et qu’il ne plaisantait pas, mangea, but, alla au lit, et le +lendemain, à l’aube, sans répliquer davantage, après avoir muni de +vivres son bissac, il repartit pour Narbonne. + +Avec ses pieds meurtris et enflés par la marche, avec la chaleur, la +soif, par voies et par chemins, va donc mon Pignolet! + +Aussitôt arrivé, au bout de sept ou huit jours, dans la ville de +Narbonne, -- d’où selon le proverbe, "ne vient ni bon vent ni bonne +personne", -- Pignolet qui, cette fois, ne chantait pas, je vous +l’assure, sans prendre le temps même de manger un morceau ou boire un +coup au cabaret, s'achemine de suite vers l’église Saint-Paul et, +droit au bénitier, s’en vient voir la Grenouille. + +Dans la vasque de marbre, en effet, sous l’eau claire, une grenouille +rayée de roux, tellement bien sculptée qu’on l’aurait dite vivante, +regardait accroupie, avec ses deux yeux d’or et son museau narquois, +le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir. + +-- Ah! petite vilaine, s’écria tout à coup, farouche, le menuisier. +Ah! c’est toi qui m’as fait faire, par ce soleil ardent, deux cents +lieues de chemin! Va, tu te souviendras de Pignolet de Grasse! + +Et voilà le sacripant qui, de son baluchon, tire son maillet, son +ciseau, et pan! d’un coup, à la grenouille il fait sauter une patte. +On dit que l’eau bénite, comme teinte de sang, devînt rouge soudain, +et la vasque du bénitier, depuis lors, est restée rougeâtre. + +(_Almanach Provençal de 1890_.) + +LA MONTELAISE + +I + +Une fois, à Monteux, qui est l’endroit du grand saint Gent et de +Nicolas Saboly, il y avait une fillette blonde comme l’or. On lui +disait Rose. C’était la fille d’un cafetier. Et, comme elle était +sage et qu’elle chantait comme un ange, le curé de Monteux l’avait +mise à la tête des choristes de son église. + +Voici que, pour la Saint-Gent, fête patronale de Monteux, le père de +Rose avait loué un chanteur. + +Le chanteur, qui était jeune, tomba amoureux de la blondine; la +blondine, ma foi, devint amoureuse aussi. Puis, un beau jour, les +deux enfants, sans tant aller chercher, se marièrent; la petite Rose +fut Mme Bordas. + +Adieu, Monteux! Ils partirent ensemble. Ah! que c’était charmant, +libres comme l’air et jeunes comme l’eau, de n’avoir aucun souci, que +de vivre en plein amour et chanter pour gagner sa vie! + +La belle première fête où Rose chanta, ce fut pour sainte Agathe, la +_vote_ des Maillanais. + +Je m’en souviens comme si c’était hier. + +C’était au café de la Place (aujourd’hui _Café du Soleil_): la salle +était pleine comme un oeuf. Rose, pas plus effrayée qu’un passereau +de saule, était droite, là-bas au fond, sur une estrade, avec ses +cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari à ses pieds +l’accompagnant sur la guitare. + +Il y avait une fumée! C’était rempli de paysans, de Graveson, de +Saint-Remy, d’Eyrague et de Maillane. Mais on n’entendait pas une +mauvaise parole. Ils ne faisaient que dire: + +-- Comme elle est jolie ! le galant biais! Elle chante comme un +orgue, et elle n’est pas de loin, elle n’est que de Monteux! + +Il est vrai que Rose ne chantait que de belles chansons. Elle parlait +de patrie, de drapeau, de bataille, de liberté, de gloire, et cela +avec une passion, une flamme, un _tron de l’air_, qui faisaient +tressaillir toutes ces poitrines d’hommes. Puis, quand elle avait +fini, elle criait: + +174 + +-- Vive saint Gent! + +Des applaudissements à démolir la salle. La petite descendait, +faisait, toute joyeuse, la quête autour des tables; les pièces de +deux sous pleuvaient dans la sébile et, riante et contente comme si +elle avait cent mille francs, elle versait l’argent dans la guitare +de son homme, en lui disant: + +-- Tiens! vois; si cela dure, nous serons bientôt riches... + +II + +Quand Mme Bordas eut fait toutes les fêtes de notre voisinage, +l’envie lui vint de s’essayer dans les villes. + +Là, comme au village, la Montelaise fit florès. Elle chantait la +Pologne avec son drapeau à la main; elle y mettait tant d’âme, tant +de frisson, qu’elle faisait frémir. + +En Avignon, à Cette, à Toulouse, à Bordeaux, elle était adorée du +peuple. Tellement qu’elle se dit: + +-- Maintenant, il n’y a plus que Paris! + +Elle monta donc à Paris. Paris est l’entonnoir qui aspire tout. Là +comme ailleurs, et plus encore, elle fut l’idole de la foule. + +Nous étions aux derniers jours de l’Empire; la châtaigne commençait à +fumer, et Mme Bordas chanta la _Marseillaise_. Jamais cantatrice +n’avait dit cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle frénésie; +les ouvriers des barricades crurent voir, devant eux, la liberté +resplendissante, et Tony Réveillon, un poète de Paris, disait, dans +la journal : + + _Elle nous vient de la Provence, + Où soufflent les vents de la mer, + Où l’on respire l’éloquence, + Tout enfant, en respirant l’air. + Tous les bras sont tendus vers elle... + Nous te saluons, ô Beauté: + Pour suivre tes pas, immortelle, + Nous quitterons notre Cité. + Tu nous mèneras aux frontières, + A ton moindre geste soumis, + Car tous les peuples sont nos frères, + Et les tyrans nos ennemis_. + +III + +Hélas! à la frontière, trop vite il fallut aller. La guerre, la +défaite, la révolution, le siège s’amoncelèrent coup sur coup. Puis +vint la Commune et son train du diable. + +La folle Montelaise, éperdue là-dedans comme un oiseau dans la +tempête, ivre d’ailleurs de fumée, de tourbillonnement, de +popularité, leur chanta _Marianne_ comme un petit démon. Elle aurait +chanté dans l’eau; encore mieux dans le feu! + +Un jour, l’émeute l’enveloppa dans la rue et l’emporta comme une +paille dans le palais des Tuileries. + +La populace reine se donnait une fête dans les salons impériaux. Des +bras noirs de poudre saisirent Marianne -- car Mme Bordas était pour +eux Marianne -- et la campèrent sur le trône, au milieu des drapeaux +rouges. + +-- Chante-nous, lui crièrent-ils, la dernière chanson que vont +entendre les voûtes de ce palais maudit! + +Et la petite de Monteux, avec le bonnet rouge coiffant ses cheveux +blonds, leur chanta... _la Canaille_. + +Un formidable cri: "Vive la République!" suivit le dernier refrain. +Seulement, une voix perdue dans la foule répondit: + +-- _Vivo sant Gent!_ + +La Montelaise n’y vit plus, deux larmes brillèrent dans ses yeux +bleus, et elle devint pâle comme une morte. + +-- Ouvrez, donnez-lui de l’air! cria-t-on en voyant que le coeur lui +manquait... + +Ah! non, pauvre Rose! ce n’était pas l’air qui lui manquait: c’était +Monteux, c’était saint Gent dans la montagne, et l’innocente joie des +fêtes de Provence. + +La foule, cependant, avec ses drapeaux rouges, s’écoulait en hurlant +par les portails ouverts. + +Sur Paris, de plus en plus, tonnait la canonnade: des bruits sombres, +sinistres couraient dans les rues, de longues fusillades +s’entendaient au lointain, l’odeur du pétrole vous coupait l’haleine, +et quelques heures après, le feu des Tuileries montait jusqu’aux +nues. + +Pauvre petite Montelaise: nul n’en a plus ouï parler. + + (_Almanach Provençal de 1873_.) + +L'HOMME POPULAIRE + +Le maire de Gigognan m’avait invité, l’autre année, à la fête de son +village. Nous avions été sept ans camarades d’écritoire aux écoles +d’Avignon, mais depuis lors, nous ne nous étions plus vus. + +-- Bénédiction de Dieu, s’écria-t-il en m’apercevant, tu es toujours +le même: frais comme un barbeau, joli comme un sou, droit comme une +quille... Je t’aurais reconnu sur mille. + +-- Oui, je suis toujours le même, lui répondis-je, seulement la vue +baisse un peu, les tempes rient, les cheveux blanchissent et, quand +les cimes sont blanches, les vallons ne sont guère chauds. + +-- Bah! me fit-il, bon garçon, vieux taureau fait sillon droit et ne +devient pas vieux qui veut... Allons, allons dîner. + +Vous savez comme on mange aux fêtes de village, et chez l’ami +Lassagne, je vous réponds qu’il ne fait pas froid; il y eut un dîner +qui se faisait dire "vous": des coquilles d’écrevisses, des truites +de la Sorgue, rien que des viandes fines et du vin cacheté, le petit +verre du milieu, des liqueurs de toute sorte et, pour nous servir à +table, un tendron de vingt ans qui... Je n’en dis pas plus. + +Arrivés au dessert, nous entendons dans la rue un bourdonnement: +_vounvoun; vounvoun_; c’était le tambourin. La jeunesse du lieu +venait, selon l’usage, toucher l’aubade au consul. + +-- Ouvre la porte; Françonnette, cria mon ami Lassagne, va quérir les +fouaces et, allons, rince les verres. + +Cependant les ménétriers battaient leur tambourinade. Quand ils +eurent fini, les abbés de la jeunesse, le bouquet à la veste, +entrèrent dans la salle avec les tambourins, avec le valet de ville +qui portait fièrement les prix des jeux au haut d’une perche, avec +les farandoleurs et la foule des filles. + +Les verres se remplirent de bon vin d’Alicante. Tous les cavaliers, +chacun à son tour, coupèrent une corne de galette, on trinqua +pêle-mêle à la santé de M. le maire, et puis, + +M. le maire, lorsque tout le monde eut bu et plaisanté un moment, +leur adressa ces paroles : + +-- Mes enfants, dansez tant que vous voudrez, amusez-vous tant que +vous pourrez, soyez toujours polis avec les étrangers; sauf de vous +battre et de lancer des projectiles, vous avez toute permission. + +-- Vive monsieur Lassagne! s’écria la jeunesse. + +On sortit et la farandole se mit en train. Lorsque tous furent +dehors, je demandai à Lassagne: + +-- Combien y a-t-il de temps que tu es maire de Gigognan? + +-- Il y a cinquante ans, mon cher. + +-- Sérieusement? il y a cinquante ans? + +-- Oui, oui, il y a cinquante ans. J’ai vu passer, mon beau, onze +gouvernements, et je ne crois pas mourir, si le bon Dieu m’aide, sans +en enterrer encore une demi-douzaine. + +-- Mais comment as-tu fait pour sauver ton écharpe entre tant de +gâchis et de révolutions? + +-- Eh! mon ami de Dieu, c’est là le pont aux ânes. Le peuple, le +brave peuple, ne demande qu’à être mené. Seulement, pour le mener, +tous n’ont pas le bon biais. Il en est qui te disent: il le faut +mener raide. D’autres te disent: il le faut mener doux; et moi, +sais-tu ce que je dis? il le faut mener gaiement. + +"Regarde les bergers: les bons bergers ne sont pas ceux qui ont +toujours le bâton levé; ce n’est pas non plus ceux qui se couchent +sous un saule et dorment au talus des champs. Les bons bergers sont +ceux qui, devant leur troupeau, tranquillement cheminent en jouant du +chalumeau. Le bétail qui se sent libre, et qui l’est effectivement, +broute avec appétit le pâturin et le laiteron. Puis lorsqu’il a le +ventre plein et que vient l’heure de rentrer, le berger sur son fifre +joue l’air de la retraite et le troupeau content reprend la route du +bercail. + +"Mon ami, je fais de même, je joue du chalumeau, mon troupeau suit. + +-- Tu joues du chalumeau: c’est bon à dire... Mais enfin, dans ta +commune, tu as des blancs, tu as des rouges, tu as des têtus et tu as +des drôles, comme partout! allons, et quand viennent les élections +pour un député, par exemple, comment fais-tu? + +-- Comment je fais? Eh! mon bon, je laisse faire... Car, de dire aux +blancs: "Votez pour la république" serait perdre sa peine et son +latin, comme de dire aux rouges: "Votez pour Henri V." autant cracher +contre ce mur. + +-- Mais les indécis, ceux qui n’ont pas d’opinion, les pauvres +innocents, toutes les bonnes gens qui louvoient où le vent les +pousse? + +-- Ah! ceux-là, quand parfois, dans la boutique du barbier, ils me +demandent mon avis: + +-- Tenez, leur dis-je, Bassaquin ne vaut pas mieux que Bassacan. Si +vous votez pour Bassaquin, cet été vous aurez des puces; et si vous +votez pour Bassacan, vous aurez des puces cet été. Pour Gigognan, +voyez-vous, mieux vaut une bonne pluie que toutes les promesses que +font les candidats... Ah! ce serait différent, si vous nommiez des +paysans: tant que, pour députés, vous ne nommerez pas des paysans, +comme cela se fait en Suède et en Danemark, vous ne serez pas +représentés. Les avocats, les médecins, les journalistes, les petits +bourgeois de toute espèce que vous envoyez là-haut ne demandent +qu’une chose: rester à Paris autant que possible pour traire la vache +et tirer au râtelier. Ils se fichent pas mal de notre Gigognan! Mais +si, comme je le dis, vous, vous déléguiez des paysans, ils +penseraient à l’épargne, ils diminueraient les gros traitements, ils +ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux, ils +aboliraient les Droits-Réunis, et se hâteraient de régler les +affaires pour s’en revenir avant la moisson... Dire pourtant qu’il y +a en France plus de vingt millions de _pieds-terreux_ et qu’ils n’ont +pas l’adresse d’envoyer trois cents d’entre eux pour représenter la +_terre!_ Que risqueraient-ils d’essayer? Ce serait bien difficile +qu’ils fissent plus mal que les autres! + +"Et chacun de me répondre: "Ah! ce M. Lassagne: tout en badinant, il +a raison peut-être." + +-- Mais revenons, lui dis-je; toi personnellement, toi Lassagne, +comment as-tu fait pour conserver dans Gigognan ta popularité et ton +autorité pendant cinquante ans de suite? + +-- Ho! c’est la moindre des choses. Tiens, levons-nous de table, nous +irons prendre l’air et quand tu auras fait avec moi, une ou deux +fois, le tour de Gigognan, tu en sauras autant que moi. + +Et nous nous levâmes de table, nous allumâmes un cigare et nous +allâmes voir les _joies_. + +Devant nous, en sortant, une partie de boules était engagée sur la +route. Le tireur enleva le but et le remplaça par sa boule. Du coup, +sans le vouloir, il donna deux points aux autres. + +-- Sacré coquin de sort! cria M. Lassagne, voilà qui s’appelle tirer! +Mes compliments, Jean-Claude, j’ai vu bien des parties, mais je +t’assure que jamais je ne vis enlever comme cela un cochonnet! Tu es +un fameux tireur! + +Et nous filâmes. Peu après, nous rencontrions deux jeunes filles qui +allaient se promener. + +-- Regarde-moi donc ça, dit Lassagne à haute voix, si on ne croirait +pas deux reines! La jolie tournure! Quels fins minois! Et ces +pendants d’oreilles à la dernière mode! C’est la fleur de Gigognan. + +Les deux fillettes tournèrent la tête et souriantes nous saluèrent. + +En traversant la place, nous passâmes près d’un vieillard qui était +assis devant sa porte. + +-- Eh bien! maître Guintrand, lui dit M. Lassagne, cette année-ci +luttons-nous pour homme ou demi-homme? + +-- Ah! mon pauvre monsieur, nous ne luttons pour rien du tout, +répondit maître Guintrand. + +-- Vous rappelez-vous, maître Guintrand, cette année où, sur le pré, +se présentèrent Meissonier, Quéquine, Rabasson, les trois plus fiers +lutteurs de la Provence, et que vous les renversâtes sur les épaules +tous les trois? + +-- Vous ne voulez pas que je me rappelle? fit le vieux lutteur en +s’allumant: c’est l’année où l’on prit la citadelle d’Anvers. La +_joie était de cent écus, avec un mouton pour les demi-hommes. Le +préfet d’Avignon qui me toucha la main! Les gens de Bédarride qui +pensèrent se battre avec ceux de Courtezon, car qui était pour moi, +qui était contre... Ah! quel temps! à côté d’à présent où leurs +luttes... Mieux vaut n’en point parler, car on ne voit plus d’hommes, +plus d’hommes, cher monsieur... D’ailleurs ils s’entendent entre eux. + +Nous serrâmes la main au vieux et continuâmes la promenade. +Justement, le curé sortait de son presbytère. + +-- Bonjour, messieurs. + +-- Bonjour; ah! tenez, dit Lassagne, monsieur le Curé, puisque je +vous vois, je vais vous parler de ceci: ce matin, à la messe, je +m’avisais que notre église se fait par trop étroite, surtout les +jours de fête... Croyez-vous que nous ferions mal de penser à +l’agrandir? + +-- Sur ce point, monsieur le Maire, je suis en plein de votre avis: +vrai, les jours de cérémonie, on ne peut plus s’y retourner. + +-- Monsieur le Curé, je vais m’en occuper; à la première réunion du +conseil municipal je poserai la question, nous la mettrons à l’étude, +et si à la préfecture on veut nous venir en aide... + +-- Monsieur le Maire, je suis ravi et je ne peux que vous remercier. + +Un moment après, nous nous heurtâmes à un gros gars qui, la veste sur +l’épaule, allait entrer au café. + +-- C’est égal, lui dit Lassagne, il paraît, mon garçon, que tu n’es +pas moisi: on dit que tu l’as secoué, le marjolet qui en contait à +Madelon pour prendre ta place. + +-- N’ai-je pas bien fait, monsieur le Maire? + +-- Bravo, mon Joselet: ne te laisse pas manger ta soupe... Seulement, +une autre fois, vois-tu? ne tape pas si fort. + +-- Allons, dis-je à Lassagne, je commence à comprendre: tu emploies +la savonnette. + +-- Attends encore, me répondit-il. + +Comme nous sortions des remparts, nous voyons venir un troupeau qui +tenait tout le chemin, et Lassagne cria au pâtre: + +-- Rien qu’au bruit de tes sonnailles, j’ai dit: ce doit être +Georges! Et je ne me suis pas trompé: le joli groupement d’ouailles! +les gaillardes brebis! Mais que leur fais-tu manger? J’en suis sûr: +l’une portant l’autre, tu ne les donnerais pas pour dix écus au +moins... + +-- Ah! certes non, répliqua Georges... Je les achetai à la Foire +Froide, cet hiver: presque toutes m’ont fait l’agneau, et elles m’en +feront un second, m’est avis. + +-- Non seulement un second, mais des bêtes pareilles pourront te +donner des jumeaux. + +-- Dieu vous entende, monsieur Lassagne! + +Nous finissions à peine de causer avec le pâtre que nous vîmes venir, +cahin-caha un charretier, qui avait nom Sabaton. + +-- Dis, Sabaton? l’interpella ainsi Lassagne, tu vas m’en croire ou +non: niais avec ta charrette tu étais encore, j’estime, à une +demi-lieue d’ici que j’ai deviné ton coup de fouet. + +-- Vraiment? monsieur Lassagne. + +-- Mon ami, il n’y a que toi pour faire ainsi claquer la mèche. + +Et Sabaton, pour prouver que Lassagne disait vrai, décocha un coup de +fouet qui nous fendit les oreilles. + +Bref, en nous avançant, nous atteignîmes une vieille qui, le long des +fossés, ramassait de la chicorée. + +-- Tiens, c’est toi, Bérengère? lui dit Lassagne en l’accostant; eh +bien! par derrière, avec ton fichu rouge, je te prenais pour Téréson, +la belle-fille du Cacha: tu lui ressembles tout à fait! + +-- Moi? oh! monsieur Lassagne, mais songez que j'ai septante ans! + +-- Oh! va, va, par derrière, si tu pouvais te voir, tu ne montres pas +misère et l’on vendangerait avec de plus vilains paniers. + +-- Ce monsieur Lassagne! il faut toujours qu’il plaisante, disait la +vieille en pouffant de rire. Puis se tournant vers moi, la commère me +fit: + +-- Voyez, monsieur, ce n’est pas façon de parler, mais ce M. Lassagne +est une crème d’homme. Il est familier avec tous. Il parlerait, +voyez-vous, au dernier du pays, à un +enfant d’un an! Aussi il y a cinquante ans qu’il est maire de +Gigognan et il le sera toute sa vie. + +-- Eh bien! collègue, me fit Lassagne, ce n’est pas moi, n’est-ce +pas? qui le lui ai fait dire. Tous, nous aimons les bons morceaux; +tous nous aimons les compliments; et nous nous complaisons tous aux +bonnes manières. Que ce soit avec les femmes, que ce soit avec les +rois, que ce soit avec le peuple, qui veut régner doit plaire. Et +voilà le secret du maire de Gigognan. + +(_Almanach provençal de 1883_.) + +CHAPITRE XIV + +LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES + +La caravane de Beaucaire. -- Le charretier Lamouroux. -- Les rouliers +de Provence. -- Alarde la folle. -- La Camargue en pataugeant. -- Les +filles sur le dos. -- La Mecque du golfe. -- La descente des chasses, +-- Le retour par Aigues-Mortes. + +J’avais toute ma vie ouï parler de la Camargue et des Saintes-Maries +et de leur pèlerinage, mais je n’y étais jamais allé. Au printemps de +cette année-là (1855), j’écrivis à l’ami Mathieu, toujours prêt pour +les excursions: "Veux- tu venir avec moi aux Saintes?" + +"Oui," me répondit-il. L’on se donna rendez-vous à Beaucaire, au +quartier de la Condamine, d’où tous les ans, le 24 mai, partait une +caravane pour les Saintes-Maries de la Mer; et avec une multitude de +femmes, de jeunes filles, d’enfants, d’hommes du peuple, tassés sur +des charrettes, un peu après minuit nous nous mîmes en route. Je vous +laisse à penser si les carrioles avaient leur charge: nous étions sur +la nôtre quatorze pèlerins. + +Le brave charretier, un nommé Lamouroux, de ces Provençaux diserts +qui ne sont entrepris sur rien, nous fit placer devant, assis sur le +brancard et les jambes pendantes. Lui, la moitié du temps, à la +gauche de sa bête, tout en battant du feu pour allumer sa pipe, nous +marchait côte à côte et le fouet sur la nuque. Lorsqu’il était +fatigué, il se nichait dans un siège suspendu devant la roue et que +les charretiers nomment _porte-fainéant_. + +Derrière moi, embéguinée dans sa mante de laine, il y avait une +jeunesse qu’on appelait Alarde et qui, sur un matelas blottie avec sa +mère, me tenait ses pieds dans le dos. Mais n’ayant pas fait encore +connaissance avec nos voisines, qui entre elles babillaient, nous +causions, Mathieu et moi, avec le charretier. + +-- Ainsi, vous autres, d’où êtes-vous, s’il n’y a pas d’indiscrétion? +commença maître Lamouroux. + +Nous répondîmes: + +-- De Maillane. + +-- Ho! vous n’êtes donc pas de loin... Je l’avais bien vu à votre +parler. _Charretier de Maillane verse en pays de plaine_. + +-- Mais pas tous, mon bonhomme. + +-- Allons, fit Lamouroux, c’est un dicton pour plaisanter... Et +tenez, j’ai connu, quand j’allais sur la route, un roulier de +Maillane qui était équipé, vraiment, comme saint Georges: on +l’appelait l’Ortolan. + +-- Vous parlez de quelques années! + +-- Ah! messieurs, je vous parle de l’époque du roulage, avant, que +les mangeurs, avec leurs chemins de fer, nous eussent tous ruinés. Je +vous parle, moi, de quand la foire de Beaucaire était dans sa +splendeur, de quand la première tartane qui arrivait à la foire +gagnait la prime du mouton dont la peau était pendue par les +mariniers vainqueurs au bout du grand mât du navire; je vous parle, +moi, de quand les chevaux de halage étaient insuffisants pour +remonter sur le Rhône les monceaux de marchandises qui à Beaucaire se +vendaient, et du temps où les charretiers, -- vous ne vous en +souvenez pas, vous qui êtes jeunes, -- les rouliers, les voituriers, +qui baffaient les grandes routes et s’en croyaient les maîtres, +faisaient claquer leur fouet de Marseille à Paris et de Paris à Lille +en Flandre! + +Et Lamouroux, une fois lancé sur le chapitre du roulage, pendant +qu’au clair de lune sa bête cheminait tout doux, nous en tint de +taillé jusqu’au lever du soleil. + +-- Ah! disait-il, il fallait voir, vers le Pont de Bon-Pas ou à la +Viste de Marseille, sur ce grand chemin de vingt-quatre pas de large, +il fallait voir ces files de charrettes chargées, de carrioles +bâchées, de haquets bien garrottés, lesquels se touchaient tous, ces +rangées d’attelages superbes, équipages de trois, de quatre, de six +bêtes, qui descendaient sur Marseille ou qui montaient sur Paris, +charriant le blé, le vin, les poches d’avoine, les ballots de morues, +les barils d’anchois ou les pains de savon, cahin-caha, bredi-breda, +et à la garde de Dieu, comme disaient alors les lettres de voiture! + +Et quand nous traversions un village, messieurs, des tas de polissons +se pendaient au barreau de la queue de la charrette et s’y faisaient +traînasser, pendant que criaient les autres: + +"Derrière, derrière, charretier!" + +De loin en loin, le long de la route, il y avait pour le dîner, pour +le souper ou le coucher une auberge célèbre avec sa belle hôtesse au +visage riant, avec sa grande cuisine et sa grande cheminée où la +broche tournait des porcs entiers sut les landiers, avec sa porte +large ouverte, avec ses écuries vastes comme des églises, où deux +rangées de crèches allaient se prolongeant et où sur la muraille +était collée l’image coloriée de saint Eloi. Ces cabarets +s’appelaient: la Graille (en français la _Corneille_), Saint-Martin, +le Lion- d’Or, le Cheval-Blanc, la Mule-Noire, le Chapeau-Rouge, la +Belle-Hôtesse, le Grand-Logis, que sais-je, moi? et il se parlait +d’eux à cent lieues à l’entour. + +De loin en loin, le long de la route, il y avait des bourreliers qui +mettaient en montre un collier neuf, des charrons qui au besoin +pouvaient réparer les roues, des forgerons mâchurés qui pour enseigne +avaient un fer à cheval, de petits boutiquiers qui, derrière leurs +vitres, exposaient des paquets de cordelette à fouet ainsi que des +chapeaux de pipe; et de petites buvettes qui avaient devant leur +porte un treillage blanchi par la poussière du chemin -- où venaient +les charretiers siroter pour un sou leur goutte d’eau-de-vie. + +Tanguant du dos, réglant leur pas sur le cahot des attelages, et +saluant du fouet tout ce monde connu, les fameux charretiers +marchaient arrogamment, une main à la rêne et de l’autre le fouet, +avec la blouse bleue, la culotte de velours, le bonnet multicolore, +la limousine au vent, aux jambes les houseaux, tantôt criant: "Hue!" +tantôt criant: "Dia!" +tantôt criant: "Hurhau!" Et quand la route était luisante et que le +voyage allait bien et que les roues claquaient aux boîtes des moyeux, +ils chantaient, au pas des bêtes et au tintement des grelots, la +chanson des rouliers : + + _Un roulier qui est bien monté + Doit avoir des roues + De six pouces, à la Marlborough: + Ça, c’est à la mode! + Un essieu de dix empans + Et un petit bidet blanc + Pour le gouvernage + De son équipage_. + +Comment ne pas chanter? La voiture se payait bien: d’Arles à Lyon, +sept livres par quintal... Franc d'accident, un charretier avec sa +couple pouvait gagner sans peine son louis d’or par jour. + +Aussi on portait beau sur les routes de France! Nos rouliers étaient +glorieux. Oh! les chevaux superbes! Quels mulets! Les gaillardes +bêtes! Les limoniers, les brancardiers, les cordiers, les chefs de +file, tout cela était garni, harnaché à faire plaisir. Les muselières +avaient des franges, les licous avaient des clochettes, les bridons +avaient des houppes de toutes les couleurs. Les colliers redressaient +leurs chaperons cornus; les attelles des colliers, comme de grandes +pennes, tenaient en l’air la longe dans des anneaux de verre bleu; la +laine des housses moutonnait sur le dos de leurs bêtes; les +couvertures brodées avaient des émouchettes; les surdos, les +ventrières, les croupières, les harnais, tout était contrepointé, +ajusté de main de maître... + +Comment n’auraient-ils pas chanté? + + _En arrivant à Lyon, + Ils nous cherchent noise + Et nous font passer dessus + Le pont à bascule: + Tout cela, ce sont des gens + Qui ne demandent qu'argent + Pour faire des dentelles + A leur demoiselles_. + +De Marseille à Lyon, les charretiers marchaient à la gauche de leurs +bêtes, ou, pour parler comme eux, _à dia et de la main_, parce qu’en +ce temps-là la longe de la rêne se tenait du côté gauche. Ils +nommaient _hors la main_ l’autre côté de l’attelage. + +Mais l’usage de Provence ne dépassait pas Lyon. A Lyon le climat, le +parler, tout changeait. Il fallait donc changer de main et tenir la +rêne à la droite. Ensuite la pluie venait, la laide pluie +continuelle, avec sa fange et ses ornières, où il fallait cartayer, +si vous ne vouliez pas vous perdre. Puis les employés des bascules +qui vous cherchaient querelle en parlant _franchimand_... Alors en +vouliez-vous des mauvaises paroles, des "tonnerres" des "Sacré Dieu"! +Ils juraient, reniaient commue des charretiers: "Hue, Mouret! hue, +Robin! hue, charogne! haïe donc, vieille rosse! ah monstre de +brigand, la charrette est embourbée." + +Mais les renforts venaient, avec leurs conducteurs: on doublait +l'attelage, on doublait, on triplait, et l’épaule à la roue, on +dépêtrait la charrette... Nous voici à l’auberge. Au bruit des coups +de fouet, l’hôtesse, la chambrière, et le valet d’écurie la lanterne +à la main sortaient à la rencontre des charretiers crottés. On +rentrait l’équipage; les bêtes dételées, les mangeoires garnies, on +s’en venait souper. + +Bénédiction de Dieu! avec trente sous par tête, on faisait, sur les +routes, des crevailles! Les charretiers mangeaient les coudes sur la +table. Sur la table bedonnait une bouteille de neuf pintes; et quand +ils avaient bu, ils jetaient derrière eux la dernière goutte du +verre. Au milieu du repas, ils se levaient, c était l’usage, pour +abreuver leurs bêtes et leur donner l’avoine; puis ils s'attablaient +de nouveau pour le rôti. Nous y voilà! Et vous ne vouliez pas qu’ils +chantent: + + _Le matin à son lever + La soupe au fromage: + C’est là .un friand manger, + Qui aime le laitage. + Puis, ça nous réveillera, + Un verre de ratafia, + Et le long de la route + La petite goutte!_ + +Ils appelaient cela "tuer le ver". Ayant battu la pierre à feu, ils +allumaient alors la pipe, passaient leur rude main sous le joli +menton de la gaie chambrière -- qui attendait sur la porte, donnaient +un tour de garrot à la liure du chargement, et derechef, en route! + +Maintenant, s’il faut tout dire, la journée sur la route n'était pas +toujours commode. Sans compter les fondrières avec la boue jusqu’aux +moyeux, les montées à toute force, les descentes à enrayures, sans +compter le bris des rais, les essieux qui rompaient, les gendarmes à +moustaches qui épiaient la plaque des charretiers endormis et +dressaient, leurs verbaux, des fois, pour épargner ou gagner du +chemin, il fallait brûler l’étape, c’est-à-dire passer devant +l’auberge sans manger. + +D’autres fois, deux charretiers, têtus comme leurs mulets, se +rencontraient sur la voie: "Coupe, toi! Coupe, moi! Tu ne veux pas +couper, capon?" Vlan! sur le mufle du limonier un coup de fouet qui +l’aveuglait et ruait la charrette contre un tas de cailloux! Alors de +courir aux pieux, aux billots en bois d’yeuse; et il y avait sur la +route des bagarres effroyables où, d’un coup de roulon, on vous +décervelait un homme. + +Pour la règle du train régnait pourtant un vieil usage qui était +respecté de tous: le charretier dont le devant, la bête de devant, +avait les quatre pieds blancs, à la montée comme à la descente, avait +le droit, messieurs, de ne pas quitter la voie: "_Qui a les quatre +pieds blancs_, comme on dit, _peut passer partout_." + +Enfin les charretiers arrivaient à Paris et allaient remiser à la +Grand’Pinte, quartier si populaire, disait mon père-grand, qu’avec un +coup de sifflet le gouvernement, quand il veut, peut y lever cent +mille hommes! + + _En arrivant à Paris, + Usances nouvelles: + Des tailloles, n’y en a plus, + Culottes à bretelles. + Ce ne sont que franchimands + Qui attellent à l’envers + Et font tout au beurre... + Sur eux le tonnerre!_ + +Mais en entrant au Grand Village, vive Dieu! c’est là qu’ils +s’appliquaient à faire claquer le fouet: c’était un éclat répété, un +vacarme, un cliquetis qui ressemblait à la foudre. + +-- Allons, disaient les Parisiens, en bouchant des deux mains leurs +oreilles qui cornaient, les Provençaux arrivent! et marche, _tron de +l’air!_ crains-tu que la terre te manque? + +Il faut dire qu’en ce temps, pour faire péter le fouet, les rouliers +de Provence étaient les sans-pareils. Mangechair de Tarascon, dans +l’affaire d’une lieue, en faisant les coups quadruples, avait +consommé quatre livres de mèche. Maître Imbert de Beaucaire, rien que +d’un coup de fouet, mouchait une chandelle sans l’éteindre! Le +Puceron de Château-Renard débouchait une bouteille sans la jeter à +terre; enfin le gros Charlon de la +Pierre-Plantade, d’un coup de mèche de son fouet, vous déferrait, +dit-on, un mulet des quatre pieds. + +Bref, lorsque les rouliers avaient déchargé leurs voitures, serré le +payement dans le ceinturon de cuir, rechargé pour Marseille et fait +une tournée dans le Palais-Royal, ils entonnaient joyeux ce dernier +couplet: + + _Tiens, garçon, voilà pour toi, + Va mettre en cheville... + Mais l’hôtesse a répondu: + Moi qui suis jolie, + Moi qui te fais tant de bien, + Tu ne me donnes donc rien? + Par une caresse + Calme ma tendresse_. + +Ayant mis les colliers, ils attelaient alors, et dans vingt jours, +vingt-deux, vingt-quatre, au bruit régulier des grelots, ils +retournaient dans la Provence, pour venir triompher, le jour de la +Saint-Éloi, à la _Charrette de Verdure_: ... Et alors au cabaret, en +vouliez-vous des récits, avec des hâbleries et des mensonges gros +comme le mont Ventoux! L’un, en voyageant de nuit, avait vu le falot +du feu Saint-Elme, et le follet fantastique s’était assis sur sa +charrette, peut-être deux heures de chemin. Un autre, sur la route, +avait trouvé une valise, qui pesait! Il devait y avoir dedans, pour +le moins, cent mille francs... Mais un cavalier masqué était venu à +bride abattue et l’avait réclamée au moment où notre homme la +ramassait pour l’emporter. Un autre avait été arrêté à main armée; +heureusement pour lui qu’il avait lié ses louis dans le boudin de son +catogan, qui était de mode à cette époque, -- et les voleurs à +grandes barbes, avec stylets et pistolets doubles, eurent beau +visiter et fouiller le caisson, ils n’y trouvèrent que le _fiasque_ +(bouteille clissée). + +Un autre avait couché au pays des Polacres, qui en naissant ne sont +pas chrétiens. Un autre avait passé au pays des Pelles de Bois. Il y +en a qui croient, racontait-il, que les pelles de bois se font comme +les sabots ou comme les cuillers, en taillant un morceau de bois. +Mais c’est là une erreur. Les pelles de bois, qui servent pour remuer +le blé, viennent sur des arbres toutes faites, comme ici les amandes +et les caroubes. Quand nous y passâmes, messieurs, la récolte était +rentrée et nous ne pûmes pas les voir. Mais nous nous laissâmes dire +par des gens du pays que, lorsqu’elles sont sur les arbres, qu’elles +vont être mûres et que le mistral souffle, elles font un tintamarre +tel que celui des crécelles à l’office des Ténèbres. + +Un autre affirmait avoir vu, à Paris, une princesse, une belle +princesse qui avait un groin de porc; ses parents la promenaient +d’une grande ville à l’autre et la faisaient voir, la pauvre, dans la +lanterne magique et offraient des millions à celui qui l’épouserait. + +-- Sacré coquin de Goï! disait le vieux Brayasse, tout cela est +beaucoup et tout cela n’est rien. Ce qui m’a le plus surpris, le plus +épaté à Paris, je m’en vais vous le dire. Ici dans nos endroits, si +quelqu’un parle français, c’est gens qui ont étudié, des bourgeois, +des avocats, des commissaires de police, qui ont passé peut-être dix +ans et plus dans les écoles... Mais là-haut, saprelotte! tous savent +le français. Vous voyez des moutards qui n’ont pas encore sept ans, +des mioches pas plus haut que ça, avec la mèche au nez, et qui +parlent français comme de grandes personnes. Je ne sais comment +diable ils font. + +Le brave Lamouroux, au trantran des charrettes, nous en aurait conté +encore. Seulement nous venions d’arriver au pont de Fourques, et au +soleil levant s’épandaient devant nous, dans le delta des deux +Rhônes, les immenses plaines basses de la lisière de Camargue. + +Mais ce qui nous charma plus encore que le soleil (nous avions +vingt-cinq ans), ce fut la jeune fille qui, comme je l’ai dit, était +derrière nous accroupie avec sa mère et qui, toute riante et se +débarrassant du capuce de sa mante, apparut au grand jour comme une +reine de Jouvence. Un ruban zinzolin entourait gentiment sa chevelure +cendrée qui regorgeait de la coiffe: un regard de sibylle quelque peu +égaré, le teint délicat et clair, la bouche arquée, ouverte au rire, +elle semblait une tulipe qui, le matin, sort de l’aiguail. Nous la +saluâmes, ravis. Mais elle, Alarde, sans faire attention à nous: + +-- Mère, dit-elle, sommes-nous loin encore des Grandes Saintes? + +-- Ma fille, nous en sommes, peut-être bien, à neuf ou dix lieues. + +-- Y sera-t-il mon cadet? y sera t-il? + +-- Chut ! mignonne. + +Et avec un bâillement qui montra toutes ses dents, ses blanches dents +de lait, la jouvencelle dit: + +-- Le temps me dure! j’ai une faim à n’y plus tenir... Dis, si nous +déjeunions? + +Et elle déploya aussitôt sur ses genoux un essuie-main de toile +écrue; sa mère, d’un cabas sortit du pain, des figues, une orange, +des dattes, un peu de cervelas et sans cérémonie se mirent à manger. + +-- Bon appétit leur dîmes-nous. + +-- Messieurs, à votre service, nous fit la gentille Alarde en +plantant ses quenottes dans un grignon de pain. + +-- A condition, mademoiselle, que nous mêlerons nos vivres. + +-- Volontiers. + +Mathieu, dans sa gibecière, avait apporté deux bouteilles de bon vin +de la Nerthe. Il en déboucha une, et, après avoir pris chacun une +bouchée, à tour de rôle, tous, Alarde, sa mère, moi, Mathien et le +charretier, nous bûmes, l’un après l’autre, dans le même coco, et +nous voilà en famille. + +Puis pour nous déroidir, étant descendus un moment: + +-- Quelle est donc cette fille qui a si bonne façon? demandâmes-nous +à Lamouroux. + +-- En la voyant, nous fit à demi-voix le charretier, vous ne diriez +pas, n’est-ce pas, qu’elle a une fêlure? Et, pourtant, depuis trois +mois que son "Cadet" l’a délaissée, il paraît qu’elle n’a plus, +messieurs, la tête à elle. + +-- Quoi ! cette jolie fille, abandonnée par son galant? + +-- Le gredin l’avait enlevée; ensuite il l’a plantée là, pour en +aller voir une autre, laide comme péché, mais qui a beaucoup +d’argent. Et Alarde, la fleur de notre Condamine, -- +vous la voyez avec sa mère, - qui la conduit aux Saintes, la +distraire de son rêve ou la guérir, si c’est possible. + +-- Pauvre petite! + +Nous arrivions aux Jasses d’Albaron, où l’on fit une halte pour faire +manger les bêtes dans le drap au fourrage, devant la roue de la +charrette. Les filles de Beaucaire qui étaient avec nous, leurs têtes +enrubannées de toutes les couleurs vinrent pendant ce temps faire une +ronde autour d’Alarde : + + _Au branle de ma tante + Le rossignol y chante: + Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs! + Belle, belle Alarde, tournez-vous. + La belle s’est tournée, + Son beau l’a regardée: + Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs! + Belle, belle Alarde, embrassez-vous_. + +Et devant elle, la pauvrette partit, les bras levés, riant comme une +folle et criant: Mon cadet! mon cadet! mon cadet! + +Mais le ciel qui, depuis l’aube, était tacheté de nuées, se couvrait +de plus en plus. Le vent de mer soufflait, faisant monter vers Arles +de grands nuages lourds qui +obscurcissaient peu à peu toute l’étendue céleste. Les grenouilles, +les crapauds coassaient dans les marais, et la longue traînée de +notre caravane s’espaçait, se perdait dans les terrains a salicornes, +dans les landes salées à plaques blanchissantes, sur un chemin +mouvant, bordé de tamaris à floraison rosée. La terre sentait le +relent. Des volées de halbrans, des volées de sarcelles et de canards +sauvages criaient en passant sur nos têtes. + +-- Lamouroux, demandaient les femmes, serons-nous la pluie? + +-- Ha! l’homme répondait, les yeux en l’air et soucieux, une fois les +nuages, dit-on, firent pleuvoir. + +-- Eh bien! nous serons jolies, si l’averse nous prend au milieu de +la Camargue! + +-- Vous mettrez, mes pauvres filles, les jupons sur les têtes. + +Un gardien à cheval qui, le trident en main, ramenait ses taureaux +noirs dispersés dans les friches, nous cria: "Vous serez mouillés!" + +Les bruines commençaient; puis peu à peu la pluie s’y mit pour tout +de bon, et l’eau de tomber. En rien de temps ces plaines basses +furent transformées en mares. Et nous autres, assis sous la tente des +charrettes, nous voyions au lointain les troupes de chevaux +camargues, secouant leurs crinières et leurs longues queues flasques, +gagner les levées de terre et les dunes sablonneuses. Et l’eau de +tomber! La route, noyée par le déluge, devenait impraticable. Les +roues s’embourbaient. Les bêtes s’arrêtaient. A la fin, à perte de +vue, ce ne fut qu’un étang immense, et les charretiers dirent: + +-- Allons, il faut descendre! femmes, filles, à terre toutes, si vous +ne voulez coucher au milieu des tamaris! + +-- Mais il faut donc marcher dans l’eau? + +-- Marchant nu-pieds, les belles, vous gagnerez le Grand Pardon: car +vous en avez besoin, et vos péchés diablement pèsent! + +Jeunes et vieux, filles et femmes, tout le monde descendit. Avec des +rires, des cris aigus, chacun pour patauger se déchaussa et se +troussa. Les charretiers prirent les enfants sur les épaules à +califourchon, et Mathieu, tendant le dos à la mère du tendron de +notre charretée! + +-- Tenez, mettez-vous là brave femme, lui fit-il, je vous porterai à +la chèvre-morte. + +Celle-ci, une dondon qui avait peine à cheminer, ne dit non. + +-- Et toi, ajouta-t-il en me guignant de l’oeil, charge-toi d'Alarde, +hein? Puis, pour nous soulager, nous changerons de temps en temps. + +Et du coup, sur le dos, sans plus de formalité nous primes chacun la +nôtre, et tous les gars du pèlerinage ayant comme nous autres endossé +chacun la sienne, figurez-vous la bonne farce! + +Mathieu et sa gagui riaient comme des fous. Moi, autour de mon cou, +sentant ces bras frais et ronds, ces bras d'Alarde qui sur nos têtes +tenait ouvert le parapluie, quand j’eus sur les deux hanches, les +mollets de la petite qui, pauvrette, par pudeur n’osait pas les +serrer, je n’aurais pas donné (je l’avoue aujourd’hui encore), pas +donné pour beaucoup notre voyage de Camargue avec la pluie et le +gâchis. + +-- Mon Dieu! répétait Alarde, si mon cadet me voyait ainsi! mon cadet +qui ne me veut plus, mon beau cadet! mon beau cadet! + +J’avais beau, moi, lui parler, lui faire en tapinois mes, petits +compliments, elle n’entendait pas et ne me voyait pas... Mais sa +bouche haletait sur mon cou, sur mon épaule et je n’aurais eu +vraiment qu’à tourner un peu la tête pour lui faire un baiser; sa +chevelure effleurait la mienne; l’odeur tiède de sa chair, de sa +chair jeune, m’embaumait; tremblante, sa poitrine était agitée sur +moi; et, m’illusionnant comme elle qui était toute à son cadet, moi +je croyais, comme Paul, porter aussi ma Virginie. + +Au meilleur de mon rêve, Mathieu qui s’éreintait sous sa grosse +maman, me dit: "Changeons un peu! je n’en puis plus, mon cher!" Et, +au pied d’une _agachole_ (c’est le nom qu’en Camargue on donne aux +tamaris laissés en baliveaux) ayant fait pose tous les deux, Mathieu +reprit la fille et moi hélas! la mère. Et c’est ainsi qu’on pataugea +avec de l’eau jusqu a mi-jambes, durant plus d’une lieue, sans +éprouver trop de fatigue, et tour à tour nous délassant de la façon +que je vous dis, avec la rêverie d’une intrigue idéale. + +A la longue pourtant, nous parvînmes en vue du château d’Avignon: la +grosse pluie cessa, le temps se mit au clair, le chemin se ressuya; +on remonta sur les charrettes et, par là, vers les quatre heures, +nous vîmes tout à coup s’élever, dans l’azur de la mer et du ciel, +avec les trois baies de son clocher roman, ses merlons roux, ses +contreforts, l’église des Saintes-Maries. + +Il n’y eut qu’un cri: "O grandes Saintes!" car ce sanctuaire perdu, +là-bas au fond du Vacarés, dans les sables du littoral, est, comme on +dirait, la Mecque de tout le golfe du Lion. Et ce qui frappe là, par +sa grandeur harmonieuse, par sa voûte incommensurable, c’est cette +ample surface de terre et de mer où l’oeil, mieux que partout +ailleurs, peut embrasser le cercle de l’horizon terrestre, l’_orbis +terrarum_ des anciens. + +Et Lamouroux nous dit: + +-- Nous arriverons à temps pour descendre les châsses, car, +messieurs, vous le savez, c’est nous, les Beaucairois, qui avons, +avant tous, le droit de tourner le treuil pour la descente des +Saintes. + +Ce propos se rapporte à l’usage que voici: + +Les reliques vénérées de Marie Jacobé, de Marie Salomé, et de Sara +leur servante sont renfermées, sous la voûte du choeur et de +l’abside, dans une chapelle haute, d’où, par un orifice qui donne +dans l’église, la veille de la fête et au moyen +d’un câble, on les descend lentement sur la foule enthousiaste. + +Dès qu’on eut dételé, au milieu des dunes couvertes d'arroches et de +tamaris, qui entourent le bourg, nous courûmes à l’église. + +"Éclaire-les, ces Saintes chéries!" criaient des Montpelliéraines qui +vendaient, devant la porte, des cierges, des bougies, des images et +des médailles. + +L’église était bondée de gens du Languedoc, de femmes du pays +d’Arles, d’infirmes, de bohémiennes, tous les uns sur les autres. Ce +sont d’ailleurs les bohémiens qui font brûler les plus gros cierges, +mais exclusivement à l’autel de Sara, qui, d’après leur croyance, +était de leur nation. C’est même aux Saintes-Maries que ces nomades +tiennent leurs assemblées annuelles, y faisant de loin en loin +l’élection de leur reine. + +Pour entrer ce fut difficile. Des commères de Nîmes embéguinées de +noir, qui traînaient avec elles leurs coussins (le coutil pour +coucher dans l’église, se disputaient les chaises : + +"Je l’avais avant vous! -- Moi je l’avais louée!" Un prêtre faisait +baiser de bouche en bouche _le Saint Bras_; aux malades on donnait +des verres d’eau saumâtre, de l’eau du puits des Saintes qui est au +milieu de la nef et qui, à ce qu’on dit, ce jour-là devient douce. +Certains, pour s’en servir en guise de remède, raclaient avec leurs +ongles la poussière d’un marbre antique, sculpture encastrée dans le +mur, qui fut "l’oreiller des Saintes". Une odeur, une touffeur de +cierges brûlants, d’encens, d’échauffé, de faguenas, vous suffoquait. +Et chaque groupe, à pleine voix et pêle-mêle, y chantait son +cantique. + +Mais en l’air, quand apparurent les deux châsses en forme d’arches, +aïe! quels cris "Grandes Saintes Maries!" Et à mesure que la corde se +déroulait dans l’espace, les cris aigus, les spasmes s’exaspéraient +de plus belle. Les fronts, les bras levés, la foule pantelante +attendait un miracle... Oh! du fond de l’église, soudain s’est +élancée, comme si elle avait des ailes, une superbe jeune fille, +blonde, déchevelée; et frôlant de ses pieds les têtes de la foule, +elle vole, comme un spectre, au travers de la nef, vers les châsses +flottantes et crie: "O Grandes Saintes! Rendez-moi, par pitié, +l’amour de mon cadet! " + +Tous se levèrent. "C’est Alarde " criaient les Beaucairois. "C’est +sainte Madeleine qui vient visiter ses soeurs!" disaient d’autres +effarés... Et en somme nous pleurions tous. + +Pour finir, le lendemain, il y eut la procession sur le sable de la +plage, au mugissement, au souffle des ondes blanchissantes qui s’y +éclaboussaient. Au loin, sur la haute mer louvoyaient deux ou trois +navires qui avaient l’air en panne et les gens se montraient une +traînée resplendissante que le remous des vagues prolongeait sur la +mer: "C’est ce chemin, disait-on, que les Saintes Maries, dans leur +nacelle, tinrent pour aborder en Provence après la mort de +Notre-Seigneur". Sur le rivage vaste, au milieu de ces visions +qu’illuminait un soleil clair, il nous semblait vraiment que nous +étions en paradis. + +Alarde, la belle fille, un peu pâlie depuis la veille, portait sur +les épaules, avec d’autres Beaucairoises, la "Nacelle des Saintes" et +tous disaient: "Hélas ! c’est une pauvre folle que son cadet a +délaissée." + +Mais comme nous voulions aller voir Aigues-Mortes et qu’était de +partance un omnibus qui y passait, aussitôt que les Saintes eurent +(vers les quatre heures) remonté dans leur chapelle, nous nous +embarquâmes de suite avec un troupeau de commères de Montpellier ou +de Lunel, revendeuses et tripières à coiffes bouillonnées, qui, dès +qu’ou fut en route, se mirent à chanter derechef à plein gosier: + + _Courons aux Saintes Maries + Pour leur donner notre foi; + Que nos coeurs se multiplient + Pour Jésus et pour sa croix!_ + +et cet autre cantique si répété pendant la fête: + + _Désarmez le Christ, désarmez le Christ + Par vos prières + Désarmez le Christ, désarmez le Christ + Et soyez au ciel nos bonnes mères!_ + +-- C’est pourtant dame Roque, rien qu’elle et son mari, qui le +firent, ce joli chant, disait une poissarde en achevant ses +victuailles, et toute cette nuit on ne chante plus que ça. + +Les femmes de Provence ne savaient rien chanter que les anciens +cantiques de leur _Ame dévote_ (1): + + _J’ai vu sous de sombres voiles + Onze étoiles, + La lune avec le soleil_. + +-- Ah ! combien sont plus beaux nos chants de Montpellier! + +-- Et les langues d’aller. Nous passâmes sur un banc le petit Rhône, +à Sylve-Réal. Il y avait là un fort, un joli petit fort, doré par le +soleil et bâti par Vauban, que le Génie très sottement a fait +détruire depuis lors. + +Nous traversâmes le désert et la _pinède_ du Sauvage, et sur le soir +enfin, du milieu des marais, nous vîmes émerger, noirs et farouches +dans la pourpre du couchant, les gigantesques tours, les créneaux, +les remparts de la ville d’Aigues-Mortes. + +-- N’importe! fit alors une des bonnes femmes, si, pendant le voyage +de l’omnibus aux Saintes il y avait à Montpellier plus d’enterrements +qu’il ne faut, les croque-morts, peut-être, seraient embarrassés. + +-- Eh bien! on porterait à bras. + +-- Oh! je crois qu’ils en ont deux, de voitures pour les morts... + +A ces mots, nous apercevant que l’horrible guimbarde, aïe! était +peinte en noir: + +-- Mais par hasard, demandâmes-nous, cet omnibus serait... + +-- Le carrosse, messieurs, des pompes funèbres de Montpellier. + +-- Sacré coquin de sort! + +Affolés, d’un coup de pied nous ouvrîmes la portière, nous sautâmes +sur la route, nous payâmes le conducteur et, ayant secoué nos hardes +au grand air, à pied et à notre aise nous gagnâmes Aigues-Mortes. + +Une vraie ville forte de Syrie ou d’Égypte, cette silencieuse cité +des Ventres-Bleus (comme les gens d’Aigues—Mortes sont dénommés +quelquefois, par allusion aux fièvres endémiques du pays), avec son +quadrilatère de remparts formidables calcinés au soleil, qu’on dirait +de tantôt abandonné par saint Louis, avec sa tour de Constance, où, +sous Louis XIV, après les dragonnades, furent emprisonnées quarante +protestantes qui y restèrent oubliées dans une horrible détention, +jusqu’à la fin du règne, durant peut-être quarante ans. + +(1) Titre d’un recueil de cantiques fort populaires autrefois, oeuvre +d'un prêtre de Provence. + +Un jour, longtemps après, avec deux belles dames du monde protestant +de Nîmes, nous retournions visiter la grosse tour d'Aigues-Mortes, et +en lisant les noms des malheureuses prisonnières, gravés par +elles-mêmes dans les pierres du donjon: "Poète, nous dirent-elles, +suffocantes d’émotion, ne vous étonnez pas de nous voir pleurer +ainsi: pour nous autres huguenotes, ces pauvres femmes, martyres de +leur foi, sont nos Saintes Maries! " + +CHAPITRE XV + +JEAN ROUSSIÈRE + +L’adroit laboureur. -- Le char de verdure. -- La légende de saint +Éloi -- L’air de _Magali_. -- La mort de mon père. -- Les +funérailles, -- Le deuil. -- Le partage. + +-- Bonjour, monsieur Frédéric. + +-- Ha! bonjour. + +-- Que m’a-t-on dit? que vous avez besoin d’un homme à gages! + +-- Oui... D’où es-tu? + +-- De Villeneuve, le pays des "lézards", près d’Avignon. + +-- Et que sais-tu faire? + +-- Un peu tout. J’ai été valet aux moulins à huile, muletier, +carrier, garçon de labour, meunier, tondeur, faucheur lorsqu’il le +faut, lutteur à l’occasion, émondeur de peupliers, un métier élevé! +et même cureur de puits, qui est le plus bas de tous. + +-- Et l’on t’appelle? + +-- Jean Roussière, et Rousseyron (et Seyron pour abréger ). + +-- Combien veux-tu gagner? C’est pour mener les bêtes. + +-- Dans les quinze louis. + +-- Je te donne cent écus. + +-- Va donc pour cent écus! + +Voilà comment je louai le laboureur Jean Roussière, celui-là qui +m’apprit l’air populaire de _Magali_: un luron jovial et taillé en +hercule, qui, la dernière année que je passai au Mas, avec mon père +aveugle, dans les longues veillées de notre solitude savait me garder +d'ennui, en bon vivant qu'il était. + +Fin laboureur, il avait toujours aux lèvres quelque chanson joyeuse: + +_"L'araire est composé -- de trente et une pièces; -- celui qui +l'inventa -- devait en savoir long! -- Pour sûr, c'est quelque +monsieur."_ + +Et naturellement adroit ou artiste, si l'on veut, quoi qu'il fît, +soit le comble d'une meule de paille ou une pile de fumier, ou +l'arrimage d'un chargement, il savait donner la ligne harmonieuse ou, +comme on dit, le galbe. Seulement, il avait le défaut de son maître: +il aimait quelque peu à dormir et à faire la méridienne. + +Charmant causeur, du reste. Et il fallait l'entendre lorsqu'il +parlait du temps où, sur le chemin de halage, il conduisait les +grands chevaux qui remorquaient, attachées l'une à l'autre, les +gabares du Rhône, à Valence, à Lyon. + +-- Croyez-vous, disait-il, qu'à l'âge de vingt ans, j'ai mené +bravement le plus bel équipage des rivages du Rhône? Un équipage de +quatre-vingts étalons, couplés quatre par quatre, qui traînaient six +bateaux! Que c'était beau, pourtant, le matin, quand nous partions, +sur les digues du grand fleuve, et que, silencieuse, cette flotte, +lentement, remontait le cours de l'eau! + +Et Jean Roussière énumérait tous les endroits des deux rives: les +auberges, les hôtesses, les rivières, les palées, les pavés et les +gués, d'Arles au Revestidou, de la Coucourde à l'Ermitage. + +Mais son bonheur, mais son triomphe, à notre brave Rousseyron, +c'était lors de la Saint-Éloi. + +-- A vos Maillanais, disait-il, s'ils ne l'ont pas vu encore, nous +montrerons comment on monte une petite mule. + +Saint-Éloi est, en Provence, la fête des agriculteurs. Par toute la +Provence, les curés, comme vous savez, ce jour-là, bénissent les +bêtes, ânes, mulets et chevaux, et les gens aux bestiaux font goûter +le pain bénit, cet excellent pain bénit, parfumé avec l'anis et doré +avec des oeufs, qu'on appelle _tortillades_. Mais chez nous, ce +jour-là, on fait courir la charrette, un chariot de verdure attelé de +quarante ou cinquante bêtes, caparaçonnées comme au temps des +tournois, +harnachées de sous-barbes, de housses brodées, de plumets, de miroirs +et de lunes de laiton, et on met le fouet à l'encan, c'est-à-dire +qu'à l'enchère on met publiquement la charge de Prieur: + +-- A trente francs le fouet! à cent francs! à deux cents francs! Une +fois, deux fois, trois fois! + +Au plus offrant échoit la royauté de la fête. La _Charrette Ramée_ va +à la procession, avec la cavalcade de laboureurs allègres qui +marchent fièrement, chacun près de sa bête, en faisant claquer son +fouet. Sur la charrette, accompagnés d'un tambour et d'un fifre, les +Prieurs sont assis. Sur les mulets, les pères enfourchent leurs +petits qui s'accrochent heureux aux attelles des colliers. Les +colliers, à leur chaperon, ont tous une _tortillade_ (gâteau en forme +de couronne) et un fanion en papier avec l'image de saint Éloi. Et, +porté sur les épaules des Prieurs de l'an passé, le saint, en pleine +gloire, tel qu'un évêque d'or, s'avance la crosse à la main. + +Puis, la procession faite, la Charrette emportée par les cinquante +mulets ou mules, roule autour du village, dans un tourbillon, avec +les garçons de labour courant éperdument à côté de leurs bêtes, tous +en corps de chemise, le bonnet sur l'oreille, aux pieds les souliers +minces et la ceinture aux flancs. + +C'est là que Jean Roussière, montant, cette année-là, notre mule +"Falette" à la croupe d'amande, épata les spectateurs. Preste comme +un chat, il sautait sur la bête, descendait, remontait, tantôt assis +d'un seul côté, tantôt se tenant debout sur la croupe de la mule et +tantôt sur son dos faisant le pied de grue, l'arbre fourchu ou la +grenouille, en un mot la fantasia, comme les cavaliers arabes. + +Le plus joli, c'est là que je voulais en venir, fut au repas de +Saint-Éloi (car, après la charrette, les Prieurs paient le festin). +Lorsqu'on eut mangé et bu et que le ventre plein, chaque convive dit +la sienne, Roussière se leva et fit à la tablée: + +-- Camarades! vous voilà tout un peuple de _pieds-poudreux_ et de +bélîtres, qui faites la Saint-Éloi depuis mille ans peut-être et vous +ne connaissez pas, j'en suis à peu près sûr, l'histoire de votre +grand patron. + +-- Non, dirent les convives... N'était-il pas maréchal? + +-- Si, mais je vais vous conter comment il se convertit. + +Et tout en trempant dans son verre, plein de vin de Tavel, la +_tortillade_ fine qu'il croquait à mesure, mon laboureur commença: + +"Notre Seigneur Dieu le père, un jour, en paradis, était tout +soucieux. L'enfant Jésus lui dit: + +-- Qu'avez-vous? père. + +-- J'ai, répondit Dieu, un souci qui me tarabuste... Tiens, regarde +là-bas. + +-- Où? dit Jésus. + +-- Par là-bas, dans le Limousin, droit de mon doigt: tu vois bien, +dans ce village, vers le faubourg, une boutique de maréchal ferrant, +une belle grande boutique? + +-- Je vois, je vois. + +-- Eh bien! mon fils, là est un homme que j'aurais voulu sauver: on +l'appelle maître Éloi. C'est un gaillard solide, observateur fidèle +de mes commandements, charitable au pauvre monde, serviable à +n'importe qui, d'un bon compte avec la pratique, et martelant du +matin au soir sans mal parler ni blasphémer... Oui, il me semble +digne de devenir un rand saint. + +-- Et qui empêche? dit Jésus. + +-- Son orgueil, mon enfant. Parce qu'il est bon ouvrier, ouvrier de +premier ordre, Éloi croit que sur terre nul n'est au-dessus de lui, +et présomption est perdition. + +-- Seigneur Père, fit Jésus, si vous me vouliez permettre de +descendre sur la terre, j'essaierais de le convertir. + +-- Va, mon cher fils. + +Et le bon Jésus descendit. Vêtu en apprenti, son baluchon derrière le +dos, le divin ouvrier arrive droit dans la rue où demeurait Éloi. Sur +la porte d'Éloi, selon l'usage était l'enseigne, et l'enseigne +portait: _Éloi le maréchal, maître sur tous les maîtres, en deux +chaudes forge un fer_. + +Le petit apprenti met donc le pied sur le seuil et, ôtant son +chapeau: + +-- Dieu vous donne le bonjour, maître, et à la compagnie: si vous +aviez besoin d'un peu d'aide? + +-- Pas pour le moment, répond Éloi. + +-- Adieu donc, maître: ce sera pour une autre fois. + +Et Jésus, le bon Jésus, continue son chemin. Il y avait, dans la rue, +un groupe d'hommes qui causaient et Jésus dit en passant: + +-- Je n'aurais pas cru que dans une boutique telle, où il doit y +avoir, ce semble, tant d'ouvrage, on me refusât le travail. + +-- Attends un peu, mignon, lui fait un des voisins. Comment as-tu +salué en entrant chez maître Éloi? + +-- J'ai dit comme l'on dit: "Dieu vous donne le bonjour, maître, et à +la compagnie!" + +-- Ha! ce n'est pas ainsi qu'il fallait dire... Il fallait l'appeler +_maître sur tous les maîtres_... Tiens, regarde l'écriteau. + +-- C'est vrai, dit Jésus, je vais essayer de nouveau. + +Et de ce pas il retourne à la boutique. + +-- Dieu vous le donne bon, maître sur tous les maîtres! N'auriez-vous +pas besoin d'ouvrier? + +-- Entre, entre, répond Éloi, j'ai pensé depuis tantôt que nous +t'occuperions aussi... Mais écoute ceci pour une bonne fois: quand tu +me salueras, tu dois m'appeler _maître_, vois-tu? _sur tous les +maîtres_, car ce n'est pas pour me vanter, mais d'hommes comme moi, +qui forgent un fer en deux chaudes, le Limousin n'en a pas deux! + +-- Oh! repliqua l'apprenti, dans notre pays, à nous, nous forgeons ça +en une chaude! + +-- Rien que dans une chaude? Tais-toi donc, va, gamin, car cela n'est +pas possible... + +-- Eh bien! vous allez voir, maître sur tous les maîtres! + +Jésus prend un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle, +attise le feu; et quand le fer est rouge, rouge et incandescent, il +va le prendre avec la main. + +-- Aïe! mon pauvre nigaud! le premier compagnon lui crie, tu vas te +roussir les doigts! + +-- N'ayez pas peur, répond Jésus, grâce à Dieu, dans notre pays, nous +n'avons pas besoin de tenailles. Et le petit ouvrier saisit avec la +main le fer rougi à blanc, le porte sur l'enclume et avec son +martelet, pif! paf! patati! patata! en un clin d'oeil l'étire, +l'aplatit, l'arrondit et l'étampe si bien qu'on le dirait moulé. + +-- Oh! moi aussi, fit maître Éloi, si je voulais bien. + +Il prend donc un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle, +attise le feu; et quand le fer est rouge, il vient pour le saisir +comme son apprenti et l'apporter à l'enclume... Mais il se brûle les +doigts: il a beau se hâter, beau faire son dur à cuire, il lui faut +lâcher prise pour courir aux tenailles. Le fer de cheval cependant +froidit... Et allons, pif! et paf! quelques étincelles jaillissent... +Ah! pauvre maître Éloi! il eut beau frapper, se mettre tout en nage, +il ne put parvenir à l'achever dans une chaude. + +-- Mais chut! fit l'apprenti, il m'a semblé ouïr le galop d'un +cheval... + +Maître Éloi aussitôt se carre sur la porte et voit un cavalier, un +superbe cavalier qui s'arrête devant la boutique. Or c'était saint +Martin. + +-- Je viens de loin, dit celui-ci, mon cheval a perdu une couple de +fers et il me tardait fort de trouver un maréchal. + +Maître Éloi se rengorge, et lui parle en ces termes: + +-- Seigneur, en vérité, vous ne pouviez mieux rencontrer. Vous êtes +chez le premier forgeron de Limousin, de Limousin et de France, qui +peut se dire maître au-dessus de tous les maîtres et qui forge un fer +en deux chaudes... Petit, va tenir le pied. + +-- Tenir le pied! répartit Jésus. Nous trouvons, dans notre pays, que +ce n'est pas nécessaire. + +-- Par exemple! s'écria le maître maréchal, celle-là est par trop +drôle: et comment peut-on ferrer, chez toi, sans tenir le pied? + +-- Mais rien de si facile, mon Dieu! vous allez le voir. + +Et voilà le petit qui saisit le boutoir, s'approche du cheval et, +crac! lui coupe le pied. Il apporte le pied dans la boutique, le +serre dans l'étau, lui cure bien la corne, y applique le fer neuf +qu'il venait d'étamper, avec le brochoir y plante les clous; puis, +desserrant l'étau, retourne le pied au cheval, y crache dessus, +l'adapte; et n'ayant fait que dire avec un signe de croix: "Mon Dieu! +que le sang se caille", le pied se trouve arrangé, et ferré et +solide, comme on n'avait jamais vu, comme on ne verra plus jamais. + +Le premier compagnon ouvrait des yeux comme des paumes, et maître +Éloi, collègues, commençait à suer. + +-- Ho! dit-il enfin, pardi! en faisant comme ça, je ferrai tout aussi +bien. + +Éloi se met à l'oeuvre: le boutoir à la main, il s'approche du cheval +et, crac, lui coupe le pied. Il l'apporte dans la boutique, le serre +dans l'étau et le ferre à son aise comme avait fait le petit. Puis, +c'est ici le hic! il faut le remettre en place! Il s'avance près du +cheval, crache sur le sabot, l'applique de son mieux au boulet de la +jambe... Hélas! l'onguent ne colle pas: le sang ruisselle et le pied +tombe. + +Alors l'âme hautaine de maître Éloi s'illumina: et, pour se +prosterner aux pieds de l'apprenti, il rentra dans la boutique. Mais +le petit avait disparu et aussi le cheval avec le cavalier. Les +larmes débondèrent des yeux de maître Éloi; il reconnut qu'il avait +un maître au-dessus de lui, pauvre homme! et au-dessus de tout, et il +quitta son tablier et laissa sa boutique et il partit de là pour +aller dans le monde annoncer la parole de notre Seigneur Jésus." + +Ah! il y en eut un, de battement de mains, pour saint Éloi et Jean +Roussière! Baste! voici pourquoi je me suis fait un devoir de +rappeler ce brave Jean dans ce livre de _Mémoires_. C'est lui qui +m'avait chanté, mais sur d'autres paroles que je vais dire tout à +l'heure, l'air populaire sur lequel je mis l'aubade de _Magali_, air +si mélodieux, si agréable et si caressant, que beaucoup ont regretté +de ne plus le retrouver dans la _Mireille_ de Gounod. + +Ce que c'est que l'heur des choses! La seule personne au monde à +laquelle, dans ma vie, j'ai entendu chanter l'air populaire en +question, ç'a été Jean Roussière, qui était apparemment le dernier +qui l'eût retenu; et il fallut qu'il vint, par hasard, me le chanter, +à l'heure où je cherchais la note provençale de ma chanson d'amour, +pour que je l'aie recueilli, juste au moment où il allait, comme tant +d'autres choses, se perdre dans l'oubli. + +Voici donc la chanson, ou plutôt le duo, qui me donna le rythme de +l'air de _Magali_: + + _-- Bonjour, gai rossignol sauvage, + Puisqu'en Provence te voilà! + Tu aurais pu prendre dommage + Dans le combat de Gibraltar: + Mais puisqu'enfin je t'ai ouï, + Ton doux ramage. + Mais puisqu'enfin je t'ai ouï, + M'a réjoui. + + Vous avez bonne souvenance, + Monsieur, pour ne pas m'oublier; + Vous aurez donc ma préférence, + Ici je passerai l'été, + Je répondrai à votre amour + Par mon ramage + Et je vais chanter nuit et jour + Aux alentours. + + _-- Je te donne la jouissance, + L'avantage de mon jardin; + Au jardinier je fais défense + De te donner aucun chagrin, + Tu pourras y cacher ton nid + Dans le feuillage + Et tu te trouveras fourni + Pour tes petits. + + -- Je le connais à votre mine, + Monsieur, vous aimez les oiseaux; + J'inviterai la cardeline. + Pour vous chanter des airs nouveaux + La cardeline a un beau chant, + Quand elle est seule; + Elle a des airs sur le plain-chant + Qui sont charmants. + + Jusque vers le mois de septembre + Nous serons toujours vos voisins. + Vous aurez la joie de m'entendre + Autant le soir que le matin. + Mais lorsqu'il faudra s'envoler + Quelle tristesse! + Tout le bocage aura le deuil + Du rossignol. + + -- Monsieur, nous voici de partance; + Hélas! c'est là notre destin. + Lorsqu'il faut quitter la Provence, + Certes, ce n'est pas sans chagrin. + Il nous faut aller hiverner + Dedans les Indes; + Les hirondelles, elles aussi, + Partent aussi. + + -- Ne passez pas vers l'Amérique. + Car vous pourriez avoir du plomb + Du côté de la Martinique + On tire des coups de canon. + Depuis longtemps est assiégé + Le roi d'Espagne: + De crainte d'y être arrêtés, + Au loin passez_. + +Oeuvre de quelque illettré contemporain de l'Empire et, à coup sûr, +indigène de la rive du Rhône, ces couplets naïfs ont du moins le +mérite d'avoir conservé l'air que _Magali_ a fait connaître. Quant au +thème mis en vogue par l'aubade de _Mireille_, les métamorphoses de +l'amour, nous le prîmes expressément dans un chant populaire qui +commençait comme suit: + + _--Marguerite, ma mie, + Marguerite, mes amours, + Ceci, sont les aubades + Qu'on va jouer pour vous. + -- Nargue de tes aubades + Comme de tes violons: + Je vais dans la mer blanche + Pour me rendre poisson_. + +Enfin, le nom de Magali, abréviation de Marguerite, je l'entendis un +jour que je revenais de Saint-Remy. Une jeune bergère gardait +quelques brebis le long de la Grande Roubine. -- "O Magali! tu ne +viens pas encore?" lui cria un garçonnet qui passait au chemin; et +tant me parut joli ce nom limpide que je chantai sur-le-champ: + + _O Magali, ma tant aimée, + Mets ta tête à la fenêtre. + Écoute un peu cette aubade + De tambourins et de violons: + Le ciel est là-haut plein d'étoiles, + Le vent est tombé... + Mais les étoiles pâliront + En te voyant_. + +C'est quelque temps après que, première brouée de ma claire jeunesse, +j'eus la douleur de perdre mon père. Aux dernières Calendes (1), -- +lui que la fête de Noël emplissait toujours de joie, maintenant +devenu aveugle, nous l'avions vu d'une tristesse qui nous fit mal +augurer. C'est en vain que, sur la table et sur la nappe blanche, +luisaient, comme d'usage, les chandelles sacrées; en vain, je lui +avais offert le verre de vin cuit pour entendre de sa bouche le +sacramentel: "Allégresse!" En tâtonnant, hélas! avec ses grands bras +maigres, il s'était assis sans mot dire. Ma mère eut beau lui +présenter, un après l'autre, les mets de Noël: le plat d'escargots, +le poisson du Martigue, le nougat d'amandes, la galette à l'huile. Le +pauvre vieux, pensif, avait soupé dans le silence. Une ombre +avant-courrière de la mort était sur lui. Ayant totalement perdu la +vue, il dit: + +-- L'an passé, à la Noël, je voyais encore un peu le mignon des +chandelles; mais cette année, rien, rien! Soutenez-moi, ô sainte +Vierge! + +(1) Nom de la Noël, en Provence. + +A l'entrée de septembre de 1855, il s'éteignit dans le Seigneur, et, +lorsqu'il eut reçu les derniers sacrements avec la candeur, la foi, +la bonne foi des âmes simples, et que, toute la famille, nous +pleurions autour du lit: + +-- Mes enfants, nous dit-il, allons! moi je m'en vais... et à Dieu je +rends grâce pour tout ce que je lui dois: ma longue vie et mon +bonheur, qui a été béni. + +Ensuite, il m'appela et me dit: + +-- Frédéric, quel temps fait-il? + +-- Il pleut, mon père, répondis-je. + +-- Eh bien! dit-il, s'il pleut, il fait beau temps pour les +semailles. + +Et il rendit son âme à Dieu. Ah! quel moment! On releva sur sa tête +le drap. Près du lit, ce grand lit où, dans l'alcôve blanche, j'étais +né en pleine lumière, on alluma un cierge pâle. On ferma à demi les +volets de la chambre. On manda aux laboureurs de dételer tout de +suite. La servante, à la cuisine, renversa sur la gueule les +chaudrons de l'étagère. Autour des cendres du foyer, qu'on éteignit, +toute la maisonnée, silencieusement, nous nous assîmes en cercle. Ma +mère au coin de la grande cheminée, et, selon la coutume des veuves +de Provence, elle avait, en signe de deuil, mis sur la tête un fichu +blanc; et toute la journée, les voisins, les voisines, les parents, +les amis vinrent nous apporter le salut de condoléance en disant, +l'un après l'autre: + +-- Que Notre Seigneur vous conserve! + +Et, longuement, pieusement eurent lieu les complaintes en l'honneur +du "pauvre maître". + +Le lendemain, tout Maillane assistait aux funérailles. En priant Dieu +pour lui, les pauvres ajoutaient: + +-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges puissent-ils +l'accompagner au ciel! + +Derrière le cercueil, porté à bras avec des serviettes, et le +couvercle enlevé pour qu'une dernière fois les gens vissent le +défunt, les mains croisées, dans son blanc suaire, -- Jean Roussière +portait le cierge mortuaire qui avait veillé son maître. + +Et moi, pendant que les glas sonnaient dans le lointain, j'allai +verser mes larmes, tout seul, au milieu des champs, car l'arbre de la +maison était tombé. Le Mas du Juge, le Mas de mon enfance, comme s'il +eût perdu son ombre haute, maintenant, à mes yeux était désolé et +vaste. L'ancien de la famille, maître François mon père, avait été le +dernier des patriarches de Provence, conservateur fidèle des +traditions et des coutumes, et le dernier, du moins pour moi, de +cette génération austère, religieuse, humble, disciplinée, qui avait +patiemment traversé les misères et les affres de la Révolution et +fourni à la France les désintéressés de ses grands holocaustes et les +infatigables de ses grandes armées. + +Une semaine après, au retour du _service_, le partage se fit. Les +denrées et les feurres, bêtes de trait, brebis, oiseaux de +basse-cour, tout cela fut loti. Le mobilier, nos chers vieux meubles, +les grands lits à quenouilles, le pétrin à ferrures, le coffre du +blutoir, les armoires cirées, la huche au pain sculptée, la table, le +verrier, que, depuis ma naissance, j'avais vus à demeure autour de +ces murailles; les douzaines d'assiettes, la faïence fleurie, qui +n'avait jamais quitté les étagères du dressoir; les draps de chanvre, +que ma mère de sa main avait filés; l'équipage agricole, les +charrettes, les charrues, les harnais, les outils, ustensiles et +objets divers, de toute sorte et de tout genre: tout cela déplacé, +transporté au dehors dans l'aire de la ferme, il fallut le voir +diviser, en trois parts, à dire d'expert. + +Les domestiques, les serviteurs à l'année ou au mois, l'un après +l'autre, s'en allèrent. Et au Mas paternel, qui n'était pas dans mon +lot, il fallut dire adieu. Une après-midi, avec ma mère, avec le +chien, -- et Jean Roussière, qui sur le camion, charriait notre part, +-- nous vînmes, le coeur gros, habiter désormais la maison de +Maillane qui, en partage, m'était échue. Et maintenant, ami lecteur, +tu peux comprendre la nostalgie de ce vers de _Mireille_: + +_Comme au Mas, comme au temps de mon père, hélas! hélas! + +CHAPITRE XVI + +MIREILLE + +Adolphe Dumas à Maillane. -- Sa soeur Laure. -- Mon premier voyage à +Paris. Lecture de _Mireille_ en manuscrit. -- La lettre de Dumas à la +_Gazette de France_. -- Ma présentation à Lamartine. -- Le +quarantaine "Entretien de littérature". -- Ma mère et l'étoile. + +L'année suivante (1856) lors de la Sainte-Agathe, fête votive de +Maillane, je reçus la visite d'un poète de Paris que le hasard (ou, +plutôt, la bonne étoile des félibres) amena, à son heure, dans la +maison de ma mère. C'était Adolphe Dumas: une belle figure d'homme de +cinquante ans, d'une pâleur ascétique, cheveux longs et +blanchissants, moustache brune avec barbiche, des yeux noirs pleins +de flamme et, pour accompagner une voix retentissante, la main +toujours en l'air dans un geste superbe. D'une taille élevée, mais +boiteux et traînant une jambe percluse, lorsqu'il marchait, on aurait +dit un cyprès de Provence agité par le vent. + +-- C'est donc vous, monsieur Mistral, qui faites des vers provençaux? +me dit-il tout d'abord et d'un ton goguenard, en me tendant la main. + +-- Oui, c'est moi, répondis-je, à vous servir, monsieur! + +-- Certainement, j'espère que vous pourrez me servir. Le ministre, +celui de l'Instruction publique, M. Fortoul, de Digne, m'a donné la +mission de venir ramasser les chants populaires de Provence, comme +_le Mousse de Marseille, la Belle de Margoton, les Noces du +Papillon_, et, si vous en saviez quelqu'un, je suis ici pour les +recueillir. + +Et, en causant à ce propos, je lui chantai ma foi, l'aubade de +_Magali_, toute fraîche arrangée pour le poème de _Mireille_. + +Mon Adolphe Dumas, enlevé,épaté, s'écria: + +-- Mais où donc avez-vous pêché cette perle? + +-- Elle fait partie, lui dis-je, d'un roman provençal (ou, plutôt, +d'un poème provençal en douze chants) que je suis en train d'affiner. + +-- Oh! ces bons Provençaux! Vous voilà bien toujours les mêmes, +obstinés à garder votre langue en haillons, comme les ânes qui +s'entêtent à longer le bord des routes pour y brouter quelque +chardon... C'est en français, mon cher ami, c'est dans la langue de +Paris que nous devons aujourd'hui, si nous voulons être entendus, +chanter notre Provence. Tenez! écoutez ceci: + + _J'ai revu sur son roc, vieille, nue, appauvrie, + La maison des parents, la première patrie, + L'ombre du vieux mûrier, le banc de pierre étroit. + Le nid que l'hirondelle avait au bord du toit, + Et la treille, à présent sur les murs égarée, + Qui regrette son maître et retombe éplorée; + Et, dans l'herbe et l'oubli qui poussent sur le seuil, + J'ai fait pieusement agenouiller l'orgueil, + J'ai rouvert la fenêtre où me vint la lumière, + Et j'ai rempli de chants la couche de ma mère_. + +Mais allons, dites-moi, puisque poème il y a, dites-moi quelque chose +de votre poème provençal. + +Et je lui lus alors un morceau de _Mireille_, je ne me souviens plus +lequel. + +-- Ah! si vous parlez comme cela, met fit Dumas après ma lecture, je +vous tire mon chapeau, et je salue la source d'une poésie neuve, +d'une poésie indigène dont personne ne se doutait. Cela m'apprend, à +moi, qui, depuis trente ans, ai quitté la Provence et qui croyais sa +langue morte, cela m'apprend, cela me prouve qu'en dessous de ce +_patois_ usité chez les farauds, les demi-bourgeois et les demi-dames +existe une seconde langue, celle de Dante et de Pétrarque. Mais +suivez bien leur méthode, qui n'a pas consisté, comme certains le +croient, à employer tels quels, ni à fondre en macédoine les +dialectes de Florence, de Bologne ou de Milan. Eux ont ramassé +l'huile et en ont fait la langue qu'ils rendirent parfaite en la +généralisant. Tout ce qui a précédé les écrivains latins du grand +siècle d'Auguste, à l'exception de Térence, c'est le "Fumier +d'Ennius". Du parler populaire ne prenez que la paille blanche avec +le grain qui peut s'y trouver. Je suis persuadé qu'avec le goût, la +sève de votre juvénile ardeur, vous êtes fait pour réussir. Et je +vois déjà poindre la renaissance d'une langue provignée du latin, et +jolie et sonore comme le meilleur italien. + +L'histoire d'Adolphe Dumas était un vrai conte de fées. Enfant du +peuple, ses parents tenaient une petite auberge entre Orgon et +Cabane, à la Pierre-Plantée. Et Dumas avait une soeur appelée Laure, +belle comme le jour et innocente comme l'eau qui naît: et voici que +sur la route passèrent une fois des comédiens ambulants qui, dans la +petite auberge, donnèrent, à la veillée, une représentation. L'un +d'eux y jouait un rôle de prince. Les oripeaux de son costume qui +scintillait sous les falots lui donnaient sur les tréteaux +l'apparence d'un fils de roi, si bien que la pauvre Laure, naïve, +hélas! comme pas une, se laissa, à ce que racontent les vieillards de +la contrée, enjôler et enlever par ce prince de grand chemin. Elle +partit avec la troupe, débarqua à Marseille, et ayant reconnu bientôt +son erreur folle, et n'osant plus rentrer chez elle, elle prit à tout +hasard la diligence de Paris, où elle arriva un matin par une pluie +battante. Et la voilà sur le pavé, seule et dénuée de tout. Un +monsieur qui passait en landau, et qui vit tout en larmes la jeune +Provençale, fit arrêter sa voiture et lui dit: + +-- Belle enfant, mais qu'avez-vous à tant pleurer? + +Laure naïvement conta son équipée. Le monsieur, qui était riche, ému, +épris soudain, la fit monter dans sa voiture, la conduisit dans un +couvent, lui fit donner une éducation soignée et l'épousa ensuite. +Mais la belle épousée, qui avait le coeur noble, n'oublia pas ses +parents. Elle fit venir à Paris son petit frère Adolphe, lui fit +faire ses études, et voilà comment Dumas Adolphe, déjà poète de +nature et de nature enthousiaste, se trouva un jour mêlé au mouvement +littéraire de 1830. Vers de toute façon, drames, comédies, poèmes, +jaillirent, coup sur coup, de son cerveau bouillonnant: _la Cité des +hommes, la Mort de Faust et de Don Juan, le Camp des Croisés, +Provence, Mademoiselle de la Vallière, l'École des Familles, les +Servitudes volontaires_, etc. Mais vous savez, dans les batailles, +bien qu'on y fasse son devoir, tout le monde n'est pas porté pour la +Légion d'honneur; et malgré sa valeur et des succès relatifs dans le +théâtres de Paris, le poète Dumas, comme notre Tambour d'Arcole, +était resté simple soldat, ce qui lui faisait dire plus tard en +provençal: + +_A quarante ans passés, quand tout le monde pêche -- dans la soupe +des gueux on y trempe son pain, -- Nous devons être heureux d'avoir +-- L'âme en repos, le coeur net et la main lavée. -- Et qu'a-t-il? +dira-t-on. -- Il a la tête haute. -- Que fait-il? Il fait son +devoir_. + +Seulement, s'il n'était pas devenu capitaine, il avait conquis +l'estime de ses plus fiers compagnons d'armes; et Hugo, Lamartine, +Béranger, de Vigny, le grand Dumas, Jules Janin, Mignet, Barbey +d'Aurevilly, étaient de ses amis. + +Adolphe Dumas, avec son tempérament ardent, avec on expérience de +vieux lutteur parisien et tous ses souvenirs d'enfant de la Durance, +arrivait donc à point nommé pour donner au Félibrige le billet de +passage entre Avignon et Paris. + +Mon poème provençal étant terminé enfin, mais non imprimé encore, un +jeune Marseillais qui fréquentait Font-Ségugne, mon ami Ludovic +Segré, me dit, un jour: + +-- Je vais à Paris... Veux-tu venir avec moi? + +J'acceptai l'invitation, et c'est ainsi qu'à l'improviste, et pour la +première fois, je fis le voyage de Paris, où je passai une semaine. +J'avais, bien entendu, porté mon manuscrit, et, quand nous eûmes +quelques jours couru et admiré, de Notre-Dame au Louvre, de la place +Vendôme au grand Arc de Triomphe, nous vînmes, comme de juste, saluer +le bon Dumas. + +-- Eh bien! cette _Mireille_, me fit-il, est-elle achevée? + +-- Elle est achevée, lui dis-je, et la voici... en manuscrit. + +-- Voyons donc; puisque nous y sommes, vous allez m'en lire un chant. + +Et quand j'eus lu le premier chant: + +-- Continuez, me dit Dumas. + +Et je lus le second, puis le troisième, puis le quatrième. + +-- C'est assez pour aujourd'hui, me dit l'excellent homme. Venez +demain à la même heure, nous continuerons la lecture; mais je puis, +dès maintenant, vous assurer que, si votre oeuvre s'en va toujours +avec ce souffle, vous pourriez gagner une palme plus blle que vous ne +pensez. + +Je retournai, le lendemain, en lire encore quatre chants, et le +surlendemain, nous achevâmes le poème. + +Le même jour (26 août 1856), Adolphe Dumas adressa au directeur de la +_Gazette de France_ la lettre que voici: + +"_La Gazette du Midi_ a déjà fait connaître à la _Gazette de France- +l'arrivée du jeune Mistral, le grand poète de la Provence. Qu'est-ce +que Mistral? On n'en sait rien. On me le demande et je crains de +répondre des paroles qu'on ne croira pas, tant elles sont +inattendues, dans ce moment de poésie d'imitation qui fait croire à +la mort de la poésie et des poètes. + +"L'Académie française viendra dans dix ans consacrer une gloire de +plus, quand tout le monde l'aura faite. L'horloge de l'Institut a +souvent de ces retards d'une heure avec les siècles; mais je veux +être le premier qui aura découvert ce qu'on peut appeler, +aujourd'hui, le Virgile de la Provence, le pâtre de Mantoue arrivant +à Rome avec des chants dignes de Gallus et des Scipion... + +"On a souvent demandé, pour notre beau pays du Midi, deux fois +romain, romain latin et romain catholique, le poème de sa langue +éternelle, de ses croyances saintes et de ses moeurs pures. J'ai le +poème dans les mains, il a douze chants. Il est signé Frédéric +Mistral, du village de Maillane, et je le contresigne de ma parole +d'honneur, que je n'ai jamais engagée à faux, et de ma +responsabilité, qui n'a que l'ambition d'être juste." + +Cette lettre ébouriffante fut accueillie par des lazzi: "Allons, +disaient certains journaux, le mistral s'est incarné, paraît-il, dans +un poème. Nous verrons si ce sera autre chose que du vent." + +Mais Dumas, lui, content de l'effet de sa bombe, me dit en me serrant +la main: + +-- Maintenant, cher ami, retournez à Avignon pour imprimer votre +_Mireille_. Nous avons, en plein Paris, lancé le but au caniveau, et +laissons courir la critique: il faudra bien qu'elle y ajoute les +boules de son jeu, toutes, l'une après l'autre. + +Avant mon départ, mon dévoué compatriote voulut bien me présenter à +Lamartine, son ami, et voici comment le grand homme raconta cette +visite dans son _Cours familiers de Littérature_ (quarantième +entretien, 1859): + +"Au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un beau et +modeste jeune homme, vêtu avec un sobre élégance, comme l'amant de +Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse +chevelure dans les rues d'Avignon. C'était Frédéric Mistral, le jeune +poète villageois, destiné à devenir, comme Burns le laboureur +écossais, l'Homère de la Provence. + +"Sa physionomie simple, modeste et douce, n'avait rien de cette +tension orgueilleuse des traits ou de cette évaporation des yeux qui +caractérise trop souvent ces hommes de vanité plus que de génie, +qu'on appelle les poètes populaires. Il avait la bienséance de la +vérité; il plaisait, il intéressait, il émouvait; on sentait, dans sa +mâle beauté, le fils d'une de ces belles Arlésiennes, statues +vivantes de la Grèce, qui palpitent dans notre Midi. + +"Mistral s'assit sans façon à ma table d'acajou de Paris, selon les +lois de l'hospitalité antique, comme je me serais assis à la table de +noyer de sa mère, dans son Mas de Maillane. Le dîner fut sobre, +l'entretien à coeur ouvert, la soirée courte et causeuse, à la +fraîcheur du soir et au gazouillement des merles, dans mon petit +jardin grand comme le mouchoir de Mireille. + +"Le jeune homme nous récita quelques vers dans ce doux et nerveux +idiome provençal, qui rappelle tantôt l'accent latin, tantôt la grâce +attique, tantôt l'âpreté toscane. Mon habitude des patois latins, +parlés uniquement par moi jusqu'à l'âge de douze ans dans les +montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome intelligible. +C'étaient quelques vers lyriques; ils me plurent mais sans m'enivrer. +Le génie du jeune homme n'était pas là, le cadre était trop étroit +pour son âme; il lui fallait, comme à Jasmin, cet autre chanteur sans +langue, son épopée pour se répandre. Il retournait dans son village +pour y recueillir, auprès de sa mère et à côté de ses troupeaux, ses +dernières inspirations. Il me promit de m'envoyer un des premiers +exemplaires de son poème; il sortit." + +Avant de repartir, j'allai saluer Lamartine, qui habitait au +rez-de-chaussée du numéro 41 de la rue Ville-L'Évêque. C'était dans +la soirée. Écrasé par ses dettes et assez délaissé, le grand homme +somnolait dans un fauteuil en fumant un cigare, pendant que quelques +visiteurs causaient à voix basse, autour de lui. + +Tout à coup, un domestique vint annoncer qu'un Espagnol, un harpiste +appelé Herrera, demandait à jouer un air de son pays devant M. de +Lamartine. + +-- Qu'il entre, dit le poète. + +Le harpiste joua son aire, et Lamartine, à demi-voix, demanda à sa +nièce, Mme de Cessia, s'il y avait quelque argent dans les tiroirs de +son bureau. + +-- Il reste deux louis, répondit celle-ci. + +-- Donnez-les à Herrera, fit le bon Lamartine. + +Je revins donc en Provence pour l'impression de mon poème, et la +chose s'étant faite à l'imprimerie Seguin, à Avignon, j'adressai le +premier exemplaire à Lamartine, qui écrivit à Reboul la lettre +suivante: + +"Jai lu _Mirèio..._ Rien n'avait encore paru de cette sève nationale, +féconde, inimitable du Midi. Il y a une vertu dans le soleil. J'ai +tellement été frappé à l'esprit et au coeur que j'écris un +_Entretien_ sur ce poème. Dites-le à M. Mistral. Oui, depuis les +Homérides de l'Archipel, un tel jet de poésie primitive n'avait pas +coulé. J'ai crié, comme vous: c'est Homère." + +Adolphe Dumas m'écrivait, de son côté: + +(mars 1859). + +"Encore une lettre de joie pour vous, mon cher ami. J'ai été, hier au +soir, chez Lamartine. En me voyant entrer, il m'a reçu avec des +exclamations et il m'en a dit autant que ma lettre à la _Gazette de +France_. Il a lu et compris, dit-il, votre poème d'un bout à l'autre. +Il l'a lu et relu trois fois, il ne le quitte plus et ne lit pas +autre chose. Sa nièce, cette belle personne que vous avez vue, a +ajouté qu'elle n'avait pas pu le lui dérober un instant pour le lire, +et il va faire un _Entretien_ tout entier sur vous et _Mirèio_. Il +m'a demandé des notes biographiques sur vous et sur Maillane. Je les +lui envoie ce matin. Vous avez été l'objet de la conversation +générale toute la soirée et votre poème a été détaillé par Lamartine +et par moi depuis le premier mot jusqu'au dernier. Si son _Entretien_ +parle ainsi de vous, votre gloire est faite dans le monde entier. Il +dit que vous êtes "un Grec des Cyclades". Il a écrit à Reboul: "C'est +un Homère!" Il me charge de vous écrire _tout ce que je veux_ et il +ajoute que je ne puis trop vous en dire, tant il est ravi. Soyez donc +bien heureux, vous et votre chère mère, dont j'ai gardé un si bon +souvenir." + +Je tiens à consigner ici un fait très singulier d'intuition +maternelle. J'avais donné à ma mère une exemplaire de _Mirèio_, mais +sans lui avoir parlé du jugement de Lamartine, que je ne connaissais +pas encore. A la fin de la journée, quand je crus qu'elle avait pris +connaissance de l'oeuvre, je lui demandai ce qu'elle en pensait et +elle me répondit, profondément émue: + +-- Il m'est arrivé, en ouvrant ton livre, une chose bien étrange: un +éclat de lumière, pareil à une étoile, m'a éblouie sur le coup, et +j'ai dû renvoyer la lecture à plus tard! + +Qu'on en pense ce qu'on voudra; j'ai toujours cru que cette vision de +la bonne et sainte femme était un signe très réel de l'influx de +sainte Estelle, autrement dit de l'étoile qui avait présidé à la +fondation du Félibrige. + +Le quarantième Entretien du _Cours Familier de Littérature_ parut un +mois après (1859), sous le titre "Apparition d'un poème épique en +Provence". Lamartine y consacrait quatre-vingt pages au poème de +_Mireille_ et cette glorification était le couronnement des articles +sans nombre qui avaient accueilli notre épopée rustique dans la +presse de Provence, du Midi et de Paris. Je témoignai ma +reconnaissance dans ce quatrain provençal que j'inscrivis en tête de +la seconde édition: + +A LAMARTINE + +_Je te consacre Mireille; c'est mon coeur et mon âme, +C'est la fleur de mes années, +C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles +T'offre un paysan_. + +8 septembre 1859 + +Et voici l'élégie que je publiai à la mort du grand homme (1): + +SUR LA MORT DE LAMARTINE + +_Quand l'heure du déclin est venue pour l'astre -- sur les collines +envahies par le soir, les pâtres -- élargissent leurs moutons, leurs +brebis et leurs chiens; -- et dans les bas-fonds des marais, -- tout +ce qui grouille râle en braiment unanime: +-- Ce soleil était assommant!" + +Des paroles de Dieu magnanime épancheur, -- ainsi, ô Lamartine, ô mon +maître, ô mon père, -- en cantiques, en actions, en larmes +consolantes, -- quand vous eûtes à notre monde -- épanché sa satiété +d'amour et de lumière, -- et que le monde fut las, + +Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, -- chacun vous +décocha la pierre de sa fronde, -- car votre splendeur nous faisait +mal aux yeux, -- car une étoile qui s'éteint, -- car un dieu crucifié +plaît à la foule, -- et les crapauds aiment la nuit... + +Et l'on vit en ce moment des choses prodigieuses! Lui, cette grande +source de pure poésie -- qui avait rajeuni l'âme de l'univers, -- les +jeunes poètes rirent -- de sa mélancolie de prophète et dirent -- +qu'il ne savait pas l'art des vers. + +Du Très-Haut Adonaï lui sublime grand prêtre, -- qui dans ses hymnes +saints éleva nos croyances -- sur les cordes d'or de la harpe de +Sion, -- en attestant les Écritures -- les dévots pharisiens crièrent +sur les toits -- qu'il n'avait point de religion. + +Lui, le grand coeur ému, qui, sur la catastrophe -- de nos anciens +rois, avait versé ses strophes, -- et en marbre pompeux leur avait +fait un mausolée, -- les ébahis du Royalisme -- trouvèrent qu'il +était un révolutionnaire, -- et tous s'éloignèrent vite. + +Lui, le grand orateur, la voix apostolique, -- qui avait fulguré le +mot de République -- sur le front, dans le ciel des peuples +tressaillants, -- par une étrange frénésie, -- sous les chiens +enragés de la Démocratie -- le mordirent en grommelant. + +Lui, le grand citoyen, qui dans le cratère embrasé -- avait jeté ses +biens, et son corps et son âme, -- pour sauver du volcan la patrie en +combustion, -- lorsque, pauvre, il demanda son pain, -- les bourgeois +et les gros l'appelèrent mangeur -- et s'enfermèrent dans leur bourg. + +Alors, se voyant seul dans sa calamité, -- dolent, avec sa croix il +gravit son Calvaire... -- Et quelques bonnes âmes, vers la tombée du +jour, -- entendirent un long gémissement, -- et puis, dans les +espaces, ce cri suprême_: Eli, lamma sabacthani! + +_Mais nul ne s'aventura vers la cime déserte. -- Avec les yeux fermés +et les deux mains ouvertes, -- dans un silence grave il s'enveloppa +donc; -- et, calme comme sont les montagnes, au milieu de sa gloire +et de son infortune, -- sans dire mot il expira_. + +_21 mars 1869_ + +Me voilà arrivé au terme de _l'élucidari_ (comme auraient dit les +troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de ma +jeunesse. Désormais, mon histoire, qui est celle de mes oeuvres, +appartient, comme tant d'autres, à la publicité. + +Je terminerai ces _Mémoires_ par quelques épisodes des l'existence +franche et libre que s'étaient faite, en Avignon, les musagètes ou +coryphées de notre Renaissance, pour montrer comme, au bord du Rhône, +on pratiquait le Gai-Savoir. + +CHAPITRE XVII + +AUTOUR DU MONT VENTOUX + +Courses félibréennes avec Aubanel et Grivolas. -- L'ascension et la +descente. -- Les gendarmes nous arrêtent. -- La fête de Montbrun. -- +Le devineur de sources. -- Le curé de Monieux. -- La Nesque et les +Bessons. -- Le maire de Méthamis. -- Le charron de Vénasque. + +Avec Théodore Aubanel, qui était toujours dispos, pour organiser les +courses, et notre camarade le peintre avignonnais Pierre Grivolas, +qui était de toutes nos fêtes, voici comment nous fîmes, un beau jour +de septembre, l'ascension du mont Ventoux. + +Partis, vers minuit, du village de Bédoin, au pied de la montagne, +nous atteignîmes le sommet une demi-heure environ avant le lever du +soleil. Je ne vous dirai rien de l'escalade, que nous fîmes à l'aise, +sur le bât de mulets que conduisaient des guides, à travers les +rochers, escarpements et mamelons de la Combe-Fillole. + +Nous vîmes le soleil surgir, tel qu'un superbe roi de gloire, d'entre +les cimes éblouissantes des Alpes couvertes de neige, et l'ombre du +Ventoux élargir, prolonger, là-bas dans l'étendue du Comtat +Venaissin, par là-bas sur le Rhône et jusqu'au Languedoc, la +triangulation de son immense cône. + +En même temps, de grosses nues blanchâtres et fuyantes roulaient +au-dessous de nous, embrumant les vallées; et, si beau que fût le +temps, il ne faisait pas chaud. + +Vers les neuf heures, -- mais, cette fois, à pied, avec les bâtons +ferrés et le havresac au dos, -- après un léger déjeuner, nous primes +la descente. Seulement, nous dévalâmes par le côté opposé, +c'est-à-dire par les Ubacs, ainsi qu'on nomme le versant nord de +toutes nos montagnes et du Ventoux en particulier. + +Or, tellement est âpre et tellement est raide ce revers du mont +Ventoux, que le père Laval raconte ce qui suit: + +Les montagnards qui, de son temps (au dix-huitième siècle), le 14 +septembre, montaient en pèlerinage à la chapelle qui est en haut, +redescendaient par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser, assis à +croupetons sur une double planche de trois empans carrés, qu'ils +enrayaient soudain en plantant leur bâton devant, lorsqu'elle allait +trop vite ou qu'elle frôlait un précipice. + +Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une demi-heure; et il faut +songer que le mont Ventoux a dix-neuf cent soixante mètres d'altitude +sur la mer! + +Désireux, nous aussi, de raccourcir notre descente, mais ignorant les +chemins, nous allâmes nous fourvoyer dans une ravine ardue, la +Loubatière du Ventoux, si encombrée de rocailles et si périlleuse +aussi que, pour arriver en bas, nous mîmes le jour entier. + +Le ravin de la Loubatière, comme son nom le dit, n'est fréquenté que +par les loups, et il se rue subitement, du sommet au pied du mont, +entre des berges si scabreuses qu'il est presque impossible, une fois +qu'on y est rentré, d'en sortir pour changer de route. + +Nous y voilà, arrive qui plante! Dans les rocs détachés et dans les +éboulis, à travers les troncs d'arbres, pins, hêtres et mélèzes, +arrachés, entraînés par la fureur des orages et qui, à tous les pas, +entravaient notre marche, nous descendions, nous dévalions, quand, +tout à coup, le lit du torrent, coupé à pic devant nos pas, montre à +nos yeux, béant, un précipice de cent toises peut-être en contrebas. + +Comment faire? Remonter? C'était fort difficile, d'autant plus que, +sur nos têtes, nous voyions s'avancer de gros nuages noirs qui, s'ils +eussent crevé, nous auraient submergés sous l'irruption des eaux... +Il fallait donc, de façon ou d'autre, descendre par la gorge, cette +épouvantable gorge où nous étions perdus. Et alors, dans l'abîme, +nous jetâmes là-bas nos cabans et nos sacs et, ma foi, recommandant à +Dieu notre vie, en rampant, en nous traînant, mais surtout par +glissades, nous nous laissâmes couler sur la paroi presque verticale +où, seules, quelques racines de buis ou de lavande nous empêchèrent +de dégringoler, la tête la première. + +Rendus au fond du précipice, nous croyions être hors de danger, et, +remettant nos hardes, nous avions, guillerets, recommencé de +descendre dans le ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore plus +forte et plus rapide, vint nous arrêter de nouveau, et, au péril de +nos vies, il fallut de nouveau glisser en se cramponnant, et puis une +troisième fois après les autres ci-dessus. + +Au crépuscule, enfin nous atteignîmes Saint-Léger, pauvre petit +village qui est au pied du Ventoux, habité par des charbonniers, tout +jonché de lavande en guise de litière. Nous ne pûmes trouver à nous y +héberger. + +Malgré la nuit, haletants, harassés, il nous fallut encore marcher +une couple d'heures jusqu'au village de Brantes, perché sur les +rochers, en face du Ventoux, où nous fûmes fort heureux de pouvoir +nous faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, au grenier +à foin. + +Le plus joli, -- car il paraît qu'on n'avait pas très bonne mine, - +fut que notre hôtelier, de peur qu'on n'emportât ses draps, nous +avait enfermés sous clé... Aussi, le lendemain, ayant appris que +c'était fête au village de Montbrun, et à peu près remis des suées de +la veille, nous partîmes joyeux du pays qui _branle sans vent_ (comme +l'appellent ses voisins) et nous fîmes le tour des Ubacs du Ventoux +par Savoillants et Reillanette. + +Mais, pendant que, sur le bord de la rivière gazouilleuse qui a nom +le Toulourenc, nous admirions la hauteur des escarpes effrayantes, +des roches sourcilleuses qui touchaient les nuées, deux gendarmes, +qui venaient sur la route après nous, et auxquels l'hôtelier de +Brantes avait donné peut-être notre signalement, nous accostent: + +-- Vos papiers? + +Nous avions échappé aux loups, aux orages, aux précipices; ais, +croyez-m'en, qui que vous soyez, si vous êtes jamais forcé de vous +garer devant les happe-chair, évitez toujours les routes. + +-- Vos papiers? D'où venez-vous? Où allez-vous, voyons? + +Moi, je sortis de ma poche un gribouillage provençal et, pendant +qu'un des archers, pour pouvoir déchiffrer ce que ça voulait dire, se +désorbitait les yeux en tordant sa moustache: + +-- Nous sommes, disait Aubanel, des félibres, qui venons faire le +tour du Ventoux. + +-- Et des artistes, ajoutait Grivolas, qui étudions la beauté du +paysage... + +-- Ah! oui, c'est bon! nous faire accroire qu'on est venu dans le +Ventoux pour étudier ses agréments! répliqua le gendarme qui +essayait, mais vainement, de lire mon provençal; vous irez, mes +farceurs, dire cela demain à M. le procureur impérial à Nyons... Et +suivez-nous pour le quart d'heure. + +Nous rappelant le mot du général Philopémen: "qu'il faut porter la +peine de sa mauvaise mine", et, en effet, reconnaissant qu'avec nos +grands chapeaux de feutre aux bords retroussés arrogamment, nos +bâtons ferrés et nos havresacs, nous étions faits comme des brigands, +-- et comme d'autre part, cela nous amusait, nous suivîmes les +chasse-coquins. + +Chemin faisant, un bon fermier, portant la veste sur l'épaule, nous +atteignit et nous dit: + +-- Que Dieu vous donne le bonjour! Ces messieurs vont, sans doute, à +la fête de Montbrun? + +-- Ah! oui, une jolie fête! lui répondîmes-nous. Nous descendions du +Ventoux, de la cime du mont Ventoux, pour voir s'il est réel que le +soleil, en se levant, y fait trois sauts, comme on affirme, et voilà +que les gendarmes, parce que nous avions oublié nos papiers, nous ont +pris pour des voleurs et nous emmènent à Nyons... + +-- Par exemple! Mais ne voyez-vous pas, à leur façon de s'exprimer, +dit aux gendarmes le brave homme, que ces messieurs ne sont pas de +loin? qu'ils parlent provençal? qu'ils sentent leur bonne maison? Eh +bien! je n'hésite pas, moi, à répondre pour eux et je les invite +même, quand nous serons à Montbrun, à venir boire un coup à la +maison, et vous aussi, messieurs du gouvernement, si vous voulez, +pourtant, me faire cet honneur! + +-- En ce cas-là, nous dit la maréchaussée dauphinoise, après avoir +délibéré, messieurs, vous pouvez aller. Et, mais, voyons, est-ce +positif, ce que vous disiez tout à l'heure, que le soleil, là-haut, +vu du sommet du Ventoux, fait trois sauts en se levant? + +-- Ça, répliquâmes-nous, il faut le voir pour le croire... Mais +autrement, c'est vrai comme vous êtes de braves gens. + +Et, les laissant sur ce goût (nous venions d'entrer à Montbrun), avec +l'honnête paysan qui avait répondu pour nous, nous fûmes tout droit à +l'auberge nous restaurer quelque peu. + +Rien qui fasse plaisir, lorsqu'on cour le pays et qu'on est fatigué, +comme une auberge indigène, où l'on arrive un jour de fête patronale. +Or, songez qu'à Montbrun, dès notre entrée au cabaret, nos yeux +virent par terre un monceau de poulardes, de poulets, de dindons, de +lapins, de levrauts et de perdrix, vous dis-je, qui n'annonçaient pas +misère! Qui plumait d'ici, qui saignait de là. Une paire de longues +broches, toutes chargées de lardoires et de gibier odorant, +tournaient et dégouttaient sur le carré des lèchefrites, +doucettement, devant le feu. L'hôtelier, l'hôtelière, en mouvement, +posaient sur chaque table les bouteilles, les couteaux, les +fourchettes qu'il fallait. Et tout cela pour les premiers qui +demanderaient à dîner, c'est-à-dire pour nous autres. Oh! coquin de +bon sort! Une bénédiction. Et, chose pardessus qui ne coûtait pas +davantage, les filles de l'hôtesse avaient si gentille accortise que +nous restâmes là tant que dura la fête, rien que pour l'agrément +d'être servis par elles. + +A _Montbrun_, disait-on autrefois en Dauphiné, _arrivé à deux heures, +à trois on est pendu_. Cela montre qu'un proverbe n'est pas toujours +véridique, mais ça devait se rapporter (je le crois) au renom du +terrible Montbrun, le capitaine huguenot qui fut seigneur de ce +village. C'est lui, Charles du Puy, dit "le brave Montbrun", qui fit +face au roi de France, alléguant pour raison que "les armes et le jeu +rendaient les hommes égaux". C'est le même qui, au siège de Mornas, +place catholique, lorsqu'il eut pris le château, en précipita la +garnison sur la pointe, là-bas, des hallebardes de sa troupe (1562). +D'où les gens de Mornas ont gardé jusqu'à nos jours le sobriquet de +_saute-remparts_, et voici ce qu'on raconte: + +Un de ces malheureux, dont le tour était venu de faire le plongeon, +reculait pour prendre élan, mais arrivé au bord de l'affreux +casse-cou, il s'arrêtait épouvanté. Il revenait prendre sa course, et +chose facile à comprendre, il lâchait pied de nouveau. + +-- O poltron, lui cria le farouche Montbrun, en deux fois que tu pris +escousse, tu ne peux pas faire le saut? + +-- Monseigneur, répliqua le pauvre catholique, s'il vous plaît +d'essayer, je vous le donne en trois. + +Et pour la repartie, Montbrun, à ce qu'on dit, lui accorda sa grâce. + +Nous allâmes visiter le château du baron - que François II fit +démolir. -- Il y reste quelques fresques, attribuées à André del +Sarto. Sur la terrasse, on nous montra l'endroit d'où parfois, pour +s'amuser, le seigneur huguenot abattait d'un coup d'arquebuse les +moines qui, là-bas, lisaient leur bréviaire, dans le jardin d'un +couvent qu'il y avait en dessous. + +Enfin, derrière le Ventoux, le long du Toulourenc, rivière qui sépare +le Dauphiné de la Provence, ayant repris notre tournée, nous vîmes en +passant au pied du Ventouret et en longeant le Gourg des Oules +déboucher dans une vallée, la riante vallée de Sault. + +-- Faisons la méridienne? dîmes-nous.. Et tous trois, à l'orée d'une +prairie limitrophe avec la route, nous nous couchâmes pour dormir et +laisser passer la chaleur. + +-- Adieu, Ventoux! s'écria Aubanel, tu nous fis, ô gueusard, assez +suer et essouffler! + +Grivolas regardait les ombres et les clairs que remuaient entre eux +les noyers et les chênes, et moi, épiant l'heure qu'il était au +soleil, je tétais à la gourde une gorgée d'eau-de-vie. + +A ce moment, dans le grand hâle, nous vîmes sur la route blanche +s'acheminer avec sa blouse, ses gros souliers à clous, son chapeau à +larges bords, un vieillard qui tenait une houssine à la main. Quelque +chose d'imposant et de particulier dans sa figure ouverte, rôtie par +le soleil, attira, comme il passait, notre attention vers lui et nous +lui dîmes bonjour. + +-- Bonjour, toute la compagnie, nous fit-il d'une voix douce, vous +faites un peu halte? + +-- Eh oui! brave homme; à vous d'en faire autant, si vous voulez. + +-- Eh bien! je ne dis pas non... Je viens de la ville de Sault, où +j'avais quelques affaires et je commençais d'être las. Ce n'est plus, +mes amis, comme quand j'avais votre âge! Berthe filait alors, et +maintenant Marthe dévide. + +Et il s'assit en causant à côté de nous sur l'herbe. + +-- Je suis bien curieux peut-être, poursuivit-il, mais par hasard ne +seriez-vous pas herboristes? + +Ah! parbleu, si nous connaissions la vertu des simples que nos pieds +foulent, nous n'aurions jamais besoin d'apothicaires ni de médecins. + +-- Non, répondîmes-nous, nous venons du mont Ventoux. + +-- _Sage qui n'y retourne pas, mais fou celui qui y retourne!_ dit le +vieillard sentencieusement... "Allons, je vois, je vois, vous êtes +peut-être bien des triacleurs de Venise. + +-- Triacleurs? Qu'est-ce que c'est? + +--Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'un remède souverain est ce qu'on +nomme la _thériaque_, qui se fait à ce qu'on dit, avec de la graisse +de vipère... Et, ici, dans nos montagnes, au Ventoux, au Ventouret, +et, dans cette vallée même, les vipères ne manquent pas. Si c'est +elles que vous cherchiez... + +-- Ah! les cherche qui voudra! nous écriâmes-nous. + +-- Veuillez m'excuser, reprit le bonhomme, si je vous ai offensés, +mais il n'est pas de sot métier: + + _Comme dit le renard + Chacun joue de son art_. + +Le bon Dieu, que je salue, a répandu sa lumière, voyez-vous un peu à +tous. Pris à part, l'homme ne sait rien; entre tous, nous savons +tout... Et, sans aller plus loin, moi, je suis devineur d'eau. + +-- Ah! tonnerre de nom de nom! + +-- Oui, tel que vous me voyez, par la vertu de la baguette que je +tiens entre mes mains, je déniche les veines d'eau. + +-- Par exemple, et à notre tour, s'il n'y a pas d'indiscrétion, +comment faites-vous donc pour découvrir les sources qu'il y a dans la +terre? + +-- Comment je fais? De vous le dire, répondit l'hydroscope, ce serait +malaisé peut-être... C'est affaire de bonne foi. Il m'arrive, tenez, +quand le soleil est ardent, de voir fumer les eaux, de les voir +s'évaporer, à sept lieues de distance... je les vois, oui, je les +vois (mon Dieu! je vous rends grâces!) aspirées, colorées par +l'ardeur du soleil. Ensuite la baguette, qui tourne d'elle-même et se +tord entre mes doigts, achève le restant... Mais il faut, comme je +vous le dis, sentir cela pour le comprendre: c'est à la bonne foi. +Vous pouvez d’ailleurs parler de moi à Sault, à Villes, à Verdolier, +dans tous les villages qui avoisinent: je suis d’Aurel (que vous +voyez là), mon nom est Fortuné Aubert. On vous montrera partout les +sources que j’ai mises en vue. + +Nous lui dîmes en plaisantant: + +-- Compère Fortuné, si vous pouviez, avec la baguette, trouver un +jour la Chèvre d’Or? + +-- Et pourquoi non? Si Dieu voulait, je n’aurais pas plus de peine à +cela, voyez-vous, que d’être assis sur ce talus... Mais Celui de +là-haut a plus de sens que nous tous. Une +fontaine d’eau, quand on a soif, ne vaut-elle pas mieux qu’une +fontaine d’or? Et ce pré! Ne croyez-vous pas que la moindre rosée +fasse plus de bien à son herbe, -- que si la traversait le carrosse +d’un roi, chargé d’or et d’argent? Rendre service, quand on peut, à +notre frère prochain, comme il nous est recommandé, mes amis, voilà, +voilà où le bon Dieu vient en aide! Et pour preuve, permettez que je +vous conte encore ceci: + +"L’an passé, la servante de notre curé d’Aurel (qui vous le +certifierait) me fit appeler à la cure. + +"-- Maître Fortuné, me dit-elle, vous me voyez en grand souci. M. le +curé, ce matin, est allé à Carpentras, où l’on juge aux assises un +jeune parent à lui, inculpé comme incendiaire. Il devait, me l’ayant +promis, retourner de bonne heure, et la nuit déjà descend, et je ne +vois venir personne: je ne sais que m’imaginer. Si au moyen de votre +science vous pouviez me rendre instruite de ce qui là-bas se passe, +ah! que vous me feriez plaisir! + +"-- Nous essayerons, répondis-je... Donnez-moi quelques oublies, ce +avec quoi les hosties se font. + +Et alors, sur la table, je plaçai les oublies, en représentation de +Celui qu’on ne voit pas, l’Amour suprême, le bon Dieu. + +"A côté des oublies, je mis un verre de vin pur, pour représenter la +Justice. + +"Devant l’Amour et la Justice, je mis un verre d’eau -- qui +représentait l’inculpé. Et derrière l’inculpé je posai un gobelet de +vin troublé avec de l’eau: ça représentait +l’avocat. + +"Je saisis la baguette et, à la bonne foi, humblement, je demande à +Dieu, l’Amour suprême, si l’accusé était condamné. + +"La baguette, mes amis, ne branla pas plus que ces pierres. + +"Bon! je demandai alors si on l’avait acquitté. La baguette entre mes +doigts tourna joyeuse, comme en danse. + +"-- Mademoiselle, dis-je pour lors à la servante, vous pouvez dormir +tranquille: l'inculpé est acquitté. + +"-- Puisque nous y voilà, me fit la demoiselle, Fortuné informez-vous +un peu sur les témoins. + +"Je reprends en main la baguette et je demande au vin pur ou, pour +mieux dire, à la Justice, si les témoins retournaient et s’ils +étaient en chemin. + +"La verge demeura muette. + +"Humblement, je demande s’ils étaient poursuivis. ..Il me fut répondu +qu’ils étaient poursuivis très sérieusement... Eh bien! n’est-il pas +vrai que le lendemain, messieurs, le curé d’Aurel vint nous confirmer +tout ce que nous avions vu la veille avec la verge! On avait à +Carpentras acquitté l’inculpé et retenu les témoins. + +"-- Mais, allons, vous devez dire que je suis un franc bavard. A Dieu +soyez, dit le vieillard en se relevant du talus, et prenez garde, là +au frais, prenez garde de vous morfondre. + +Le devineur, avec sa baguette, gagna du côté des collines, vers ces +quartiers d’Aurel, de Saint-Trinit, chantés plus tard par Félix Gras +dans son grand et frais poème qui a nom _Les charbonniers_, et nous +allâmes, nous autres, par un raidillon de chemin, prendre notre logis +à Sault, la ville des _Étrangleurs de truie_. + +Après avoir salué, dans le château fort en ruine, le blason et la +gloire de ses anciens seigneurs, les grands barons d’Agoult (qui est +Wolf en allemand et qui signifie loup) et le nom historique de cette +comtesse de Sault qui, au temps (de la Ligue, maîtrisait la Provence, +nous descendîmes sur Monieux, dont le curé figure dans le gai +répertoire des contes populaires. + +Ce curé avait une vache... Et voici qu’un pauvre homme, qui avait un +tas d’enfants, vola et tua la vache, la fit manger à ses marmots et, +après la bombance, en manière de grâces, leur fit dire la petite +prière que voici: + + _Nous rendons grâces, mon Dieu, + Au bon curé de Monieux: + Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!_ + +Mais les enfants répètent tout. Le curé en eut vent, et ayant +questionné un des petits mangeurs, il lui dit: + +-- Est-ce vrai, mignon, que votre père vous a appris pour vos grâces +une prière si jolie? Comment est-elle? voyons un peu... + +Et le petit répéta: + + _Nous rendons grâces, mon Dieu, + Au bon curé de Monieux: + Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!_ + +-- Oh ! la galante prière! fit le prêtre au petit. Eh bien ! sais-tu, +mignon, ce qu’il faut faire? Demain, jour de dimanche, tu viendras me +trouver à la première messe; tu monteras en chaire avec moi, n’est-ce +pas, mignon? et devant tous, pour que tout le monde l’apprenne, tu +diras la prière que ton père vous fait dire. + +-- Il suffit, monsieur le curé. + +Et l’enfant, tout de suite, va conter à son père le propos du curé; +et le père, un fin matois, dit alors à l’enfant: + +-- Ah! oui, venir parler de vache en pleine chaire! Mais tu les +ferais rire tous... Je vais t’en apprendre une autre, mon fils, +d’action de grâces, qui est bien plus belle encore: + + _Je rends grâce au bon Dieu! + Les hommes de Monieux + Ont tous porté du bois de leur curé joyeux: + Mais lui tout seul, mon père + Ne s’est pas laissé faire_. + +"T’en souviendras-tu demain? + +-- Je m’en souviendrai, père. + +Le curé, le lendemain, au prône de la messe, monte donc à la chaire, +accompagné du petit, et commence: + +-- Mes frères, vous l’avez tous appris, on nous a volé notre vache... +Je ne veux pas vous en parler; seulement la vérité est toujours bonne +à connaître, et toujours la vérité sort de la bouche innocente... +Allons, mignon, dis ce que tu sais. + +Et le petit alors: + + _Je rends grâce au bon Dieu! + Les hommes de Monieux + Ont tous porté du bois de leur curé joyeux_: + _Mais lui tout seul, mon père + Ne s’est pas laissé faire_. + +Je vous laisse à penser le rire... + +Nous prîmes à Monieux la combe de la Nesque, petit cours d’eau +sauvage, qui bondit, comme dit Gras, + + _Entre deux falaises à pic, couvertes de halliers, + Où les bergers pendent l'appât + Pour attraper les merles_. + +et nous marchâmes là dans les rochers, à tout hasard, pour gagner, si +nous pouvions, le même jour, Vénasque. Mais qui compte sans l’hôte, +dit-on, compte deux fois: le soleil se couchait que nous errions +encore parmi les précipices, au pied d’un haut escarpement qu’on +nomme le Rocher du Cire, où plus tard nous plaçâmes l’épisode de +_Calendal_ lorsqu’il dénicha les ruches d’abeilles, + + _La Nesque, par-dessous, affreuse, + Ouvrait sa ténébreuse gorge_ + +et, la nuit nous couvrant peu à peu de son ombre, voici qu’à un +endroit appelé le Pas de l’Ascle, un véritable labyrinthe, nous n’y, +voyions plus devant nous, en danger, à tout pas, de glisser et +tomber, la tête la première, par là-bas je ne sais ou. + +-- Mes amis, dis-je alors, ce serait une sottise que de laisser nos +os ici dans quelque gouffre, avant d’avoir accompli notre oeuvre +félibréenne. Je serais d’avis de retourner. + +-- Hé! en avant, fit Grivolas, nous venons tout à l’heure "les effets +de la lune" sur les roches de la Nesque. + +-- Si tu veux te précipiter, lui cria Aubanel, libre à toi, mon ami +Pierre! Pour moi, je ne me sens nulle envie de me faire dévorer par +les loups. + +Et là-dessus nous remontâmes, en tâtonnant de-ci de-là, pour nous +sortir des précipices, harassés, défaillants, tout en nage. Nous +vîmes alors par bonheur, dans l’obscurité, au loin, poindre une +petite lumière. + +Nous y allâmes. C’était une masure écartée dans la montagne, qu’on +appelait les Bessons. Nous frappâmes. On nous ouvrit; et de leur +mieux ces braves gens (une famille de chevriers) nous firent +l’hospitalité et ils nous dirent: + +"Vous avez certes bien fait de retourner sur vos pas; l’autre année, +une nuit d’hiver, nous avions entendu des cris, sans savoir ce qui +arrivait... + +"Quand le matin nous allâmes voir, nous trouvâmes mort dans la +Nesque, là-bas vers le Pas de l’Ascle, un pauvre prêtre qui s’était +décroché et tout meurtri." + +-- Eh bien! tu vois, nigaud, si nous t’avions suivi? fit Aubanel à +Grivolas. + +-- Bah! repartit le peintre, vous êtes des soldats du pape. + +La ménagère, en même temps, avait mis la marmite sur le feu, avec de +l’ail, de la sauge, et une poignée de sel, tout aspergé d’huile. Elle +nous trempa bientôt une odorante eau bouillie, si bonne qu’Aubanel, +tout petit homme qu’il fût, en vida onze assiettées, et le grand +félibre garda un tel souvenir de cette savoureuse soupe et du bon +sommeil que nous fîmes à la grange des Bessons que, dans son _Livre +de l’Amour_, il y fait l’allusion suivante: + +_La femme vivement avec le tranchoir -- Taille le beau pain brun, va +quérir de l’eau fraîche -- Avec son broc de cuivre; ensuite sur le +seuil -- Elle sort et appelle ses gens qui rentrent à la maison. -- +Et la soupe est versée; pendant qu’elle s’imbibe,-- L’hôte amical +vous fait boire un coup de sa piquette; -- Puis, chacun à son tour, +aïeul, mari, femme et enfants, -- Tirent une assiettée et apaisent +leur faim. -- Et vous mangez la soupe et êtes de la famille. -- Mais, +le repas fini, déjà chacun sommeille: -- L’hôtesse avec une lampe va +vous quérir un drap, -- Un beau drap de toile blonde, tout rude et +tout neuf. -- Du corps la lassitude est un baume pour l’âme. -- Ah! +qu’il fait bon dormir, dans les bergeries, sur le feuillage, -- +Dormir sans rêves, au milieu des troupeaux, -- N’être ensuite +réveillé que par les grelots -- Des chèvres, le matin, et aller avec +les plâtres -- Se coucher tout le jour et sentir le marrube!_ + +Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, toute bourdonnante +d’abeilles, des abeilles en essaims qui y humaient le miel des +fleurs, nous arrivâmes enfin, et par une chaleur qui faisait béer les +lézards, au village de Méthamîs. Nous demandâmes l’auberge. Mais +va-t’en voir s’ils viennent! Nous y trouvâmes porte close; l’hôte et +l’hôtesse +moissonnaient. + +Nous entrâmes au café, pour voir si en payant on voudrait nous +apprêter quelque chose pour dîner. + +-- Cela m’est défendu, nous dit le cafetier, comme de tuer un homme! + +-- Et pourquoi? + +-- C’est que l’auberge, appartenant à la commune, s’afferme sous +condition que personne autre n’ait le droit de donner à manger aussi. + +-- Il nous faut donc crever de faim? + +-- Allez trouver M. le Maire... Je ne puis, moi, vous offrir autre +chose qu’à boire. +Nous bûmes un coup pour nous rafraîchir, et de là, tout poussiéreux, +nous allâmes chez M. le Maire de Méthamis. + +Le maire, un grand rustaud, moricaud et grêlé comme une poêle à +châtaignes, croyant avoir affaire à des batteurs d’estrade, nous fait +brutalement, comme quelqu’un que l’on dérange: + +-- Que voulez-vous? + +-- Nous voudrions, lui dis-je, que vous donniez au cafe-tier +l’autorisation nécessaire pour nous servir à manger, du moment, +monsieur le Maire, que votre auberge est fermée... + +-- Avez-vous des papiers? + +-- Que diable! nous sommes d’ici d’Avignon: si l’on ne peut plus +faire un pas, ni manger une omelette dans le département, sans avoir +des papiers... + +-- Ça, point tant de raisons! vous irez vous expliquer, accompagnés +de mes deux gardes, devant le commissaire de police du canton. + +-- Mais peste! vous voulez rire? nous voilà n’en pouvant plus... + +-- Oh! je vous ferai charrier sur ma charrette; j’ai un bon mulet. + +Cela commençait, parbleu! à ne plus tant nous amuser, d’autant plus, +saperlotte! que nous n’avions rien dans le ventre. + +-- Monsieur le Maire, dit Aubanel, si vous vouliez nous conduire chez +M. le curé, je suis sûr qu’il nous connaîtra. + +-- Allons-y, allons-y, fit le maire hargneux. + +Et arrivés au presbytère, en présence du prêtre: + +-- Voyez, lui dit-il, monsieur le Curé, si vous connaissez ces +individus. + +Le curé de Mathamis, dans son petit salon, nous offrit d’abord des +chaises, et puis tournant autour de nous et examinant nos visages: + +-- Non, dit-il, monsieur le Maire, je ne connais pas ces messieurs. + +-- Mais regardez-moi bien, monsieur le curé, fit Aubanel, ne vous +souvient-il pas de m’avoir vu en Avignon, dans ma librairie? + +-- Ah! monsieur Aubanel? + +-- Précisément. + +-- Monsieur Aubanel, cria le curé de Méthamis, libraire et imprimeur +de notre Saint Père le Pape! Jacomone, Jacomone! apporte vite les +petits verres, que nous buvions une goutte de ratafia de Gouit à la +santé de l’Almanach provençal et des félibres! + +Et comme nous tournions la tête, pour voir un peu la mine du maire de +Méthamis, celui-ci, en cherchant la porte qu’il ne pouvait retrouver, +grommelait: + +-- Je ne bois pas, je ne bois pas, monsieur le Curé. Il faut que +j’aille mettre au joug. + +C’est bien. Quand nous sortîmes, au bout d’un moment, l’aubergiste +sur son seuil, le cafetier devant sa porte, nous appelaient: + +-- Messieurs, messieurs, vous pouvez venir... M. le Maire vient de +dire que si vous désiriez manger... + +Mais dépités et dédaigneux, nous, tels que des apôtres qui ont été +méconnus, en resserrant nos ceintures nous secouâmes sur Méthamis la +poussière de nos souliers et nous reprîmes clopin-clopant la descente +de la Nesque. + +-- Eh bien! mon vaillant Pierre, disait Aubanel à Grivolas, tu vois +que les soldats du Pape sont encore bons à quelque chose? + +-- Je ne dis pas, mais à Venasque, répondait notre artiste en se +léchant la barbe, si nous tombions sur un monceau de lapins, de +poulets, de levrauts et de dindes, comme à la fête de Montbrun, il me +semble que tout à l’heure, mes amis, nous y taperions. + +Hélas! les jours se suivent, mais ne se ressemblent pas. A Venasque, +l’aubergiste, charron de son métier, nous fit souper, l’animal, avec +un épais ragoût de pommes de terre au plat, rissolées dans de l’huile +infecte, que nous ne pûmes avaler. + +Non content de cela, le pendard nous fit coucher sur une pile de bois +d’yeuse, avec, pour matelas, quelques fourchées de paille qui, dans +la nuit, s’éparpillèrent, et, à cause des bûches anguleuses et +noueuses qui nous entraient dans le dos, nous ne pûmes fermer l'oeil. + +Bref, les habits fripés, les chaussures trouées, le visage hâlé, mais +allègres, mais pleins de la saveur de la Provence, nous revînmes à +travers une croupe de montagnes pelées qui a pour nom la Barbarenque, +en passant par Vaucluse, l'abbaye de Sénanque, Gordes et le Calavon +(non sans autres aventures dont le récit serait trop long), nous +revînmes de là aux plaines d'Avignon. + +CHAPITRE XVIII + +LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE + +Alphonse Daudet dans sa jeunesse. -- La descente en Arles. -- La +Roquette et les Roquettières. -- Le patron Gafet. -- Le souper chez +Le Counënc. -- Les chansons de table. -- Le registre du cabaret. -- +Le pont de bateaux. -- La noce arlésienne. -- Le spectre des +Aliscamps. -- Une lettre de Daudet pendant le siège de Paris. + +I + +Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse (_Lettres de mon +Moulin et Trente Ans de Paris_), a raconté, à fleur de plume, +quelques échappées qu'il fit, avec les premiers félibres, à Maillane, +en Barthelasse, aux Baux, à Châteauneuf; je dis avec les félibres de +la première pousse, qui, en ce temps, couraient sans cesse le pays de +Provence, pour le plaisir de courir, de se donner du mouvement, +surtout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le vieux fonds du +peuple. Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut, et je veux vous +conter la joyeuse équipée que nous fîmes ensemble, il y a quelque +quarante ans. + +Daudet, à cette époque, était secrétaire du duc de Morny, secrétaire +honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le jeune +homme allait, une fois par mois, voir si le président du Sénat, son +patron, était gaillard et de bonne humeur. Et sa vigne de côté, qui +depuis a donné de si belles pressées, n'était qu'à sa première +feuille. Mais entre autres choses exquises, Daudet avait composé une +poésie d'amour, pièce toute mignonne, qui avait nom: _les Prunes_. +Tout Paris la savait par coeur, et M. de Morny, l'ayant ouïe dans son +salon, s'était fait présenter l'auteur, qui lui avait plu, et il +l'avait pris en grâce. + +Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit des +pierres fines, Daudet était joli garçon, brun, d'une pâleur mate, +avec des yeux noirs à longs cils qui battaient, une barbe naissante +et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la nuque, +tellement que le duc, chaque fois que l'auteur de la chanson des +_Prunes_ lui rendait visite au Sénat, lui disait, en lui touchant les +cheveux de son doigt hautain: + +-- Eh bien! poète, cette perruque, quand la faisons-nous abattre? + +-- La semaine prochaine, monseigneur! en s'inclinant répondait le +poète. + +Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au petit +Daudet la même observation, et toujours le poète lui répondait la +même chose. Et le duc tomba plus tôt que la crinière de Daudet. + +A cet age, devons-nous dire, le futur chroniqueur des aventures +prodigieuses de _Tartarin de Tarascon_ était déjà un gaillard qui +voyait courir le vent: impatient de tout connaître, audacieux en +bohème, franc et libre de langue, se lançant à la nage dans tout ce +qui était vie, lumière, bruit et joie, et ne demandant qu'aventures. +Il avait, comme on dit, du vif-argent dans les veines. + +Je me souviens d'un soir où nous soupions au _Chêne-Vert_, un +plaisant cabaret des environs d' Avignons. Entendant la musique d'un +bal qui se trouvait en contrebas de la terrasse où nous étions +attablés, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de neuf ou dix +pieds de haut) et tomba, à travers les sarments d'un treille, au beau +milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable. + +Une autre fois, du haut du chemin qui passe au pied du Pont du Gard, +il se jeta, sans savoir nager, dans la rivière du Gardon, pour voir, +avait-il dit, s'il y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans un +pêcheur qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse à coup sûr, +buvait bouillon de onze heures. + +Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon à l'île de la +Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y courant +dessus au risque de culbuter, par là-bas, dans le Rhône, il criait, +pour épater quelques bourgeois qui l'entendaient: + +-- C'est de là, tron de l'air! que nous jetâmes au Rhône le cadavre +de Brune, oui, du maréchal Brune! Et que cela serve d'exemple aux +Franchimands et Allobroges qui reviendraient nous embêter! + +II + +Donc, un jour de septembre, je reçus à Maillane une petite lettre du +camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de persil, +bien connues de ses amis, et dans laquelle il me disait: + +"Mon Frédéric, demain mercredi, je partirai de Fontvieille pour venir +à ta rencontre jusqu'à Saint-Gabriel. Mathieu et Grivolas viendront +nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est à la +buvette, où nous t'attendons vers les neuf heures ou neuf heures et +demie. Et là, chez Sarrasine, la belle hôtesse du quartier, ayant +ensemble bu un coup, nous partirons à pied pour Arles. Ne manque pas! +Ton + +Chaperon Rouge." + +Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous trouvâmes tous +à Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la montagne. Chez +Sarrasine, nous croquâmes une cerise à l'eau-de-vie, et en avant sur +la route blanche. + +Nous demandâmes au cantonnier: + +-- Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici à Arles? + +-- Quand vous serez, nous répondit-il, droit à la Tombe de Roland, +vous en aurez encore pour deux heures. + +-- Et où est cette tombe? + +-- Là-bas, où vous voyez un bouquet de cyprès, sur la berge du +Vigueirat. + +-- Et ce Roland? + +-- C'était, à ce qu'on dit, un fameux capitaine du temps des +Sarasins... Les dents, allez, bien sûr, ne doivent pas lui faire mal. + +Salut, Roland! Nous n'aurions pas soupçonné, dès nous mettre en +chemin, de rencontrer vivantes, au milieu des guérets et des chaumes +du Trébon, la légende et la gloire du compagnon de Charlemagne. Mais +poursuivons. Allégrement nous voilà descendant en Arles, où l'Homme +de Bronze frappait midi, quand, tout blancs de poussière, nous +entrâmes à la porte de la Cavalerie. Et, comme nous avions le ventre +à l'espagnole, nous allâmes aussitôt, déjeuner à l'hôtel Pinus. + +III + +On ne nous servit pas trop mal... Et, vous savez, quand on est jeune, +que l'on est entre amis et heureux d'être en vie, rien de tel que la +table pour décliquer le rire et les folâtreries. + +Il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. Un garçon en habit +noir, la tête pommadée, avec deux favoris hérissés comme des +houssoirs, était sans cesse autour de nous, la serviette sous le +bras, ne nous quittant pas de l'oeil et, sous prétexte de changer nos +assiettes, écoutant bonnement toutes nos paroles folles. + +-- Voulez-vous, dit enfin Daudet impatienté, que nous fassions partir +cette espèce de patelin?... Garçon! + +-- Plaît-il, monsieur? + +-- Vite, va nous chercher un plateau, un plat d'argent. + +-- Pour de quoi mettre? demanda le garçon interloqué. + +-- Pour y mettre un _viédase!_ repliqua Daudet d'une voix tonnante. + +Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup, nous +laissa tranquilles. + +-- Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces hôtels, fit alors le bon +Mathieu, c'est que, remarquez-le, depuis qu'aux tables d'hôte les +commis voyageurs ont introduit les goûts du Nord, que ce soit en +Avignon, en Angoulême, à Draguignan ou bien à Brive-la-Gaillarde, on +vous sert, aujourd'hui, partout les mêmes plats: des brouets de +carottes, du veau à l'oseille, du rosbif à moitié cuit, des +choux-fleurs au beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont ni +saveur ni goût. De telle sorte qu'en Provence, si l'on veut retrouver +la cuisine indigène, notre vieille cuisine appétissante et +savoureuse, il n'y a que les cabarets où va manger le peuple. + +-- Si nous y allions ce soir? dit le peintre Grivolas. + +-- Allons-y, criâmes-nous tous. + +IV + +On paya, sans plus tarder. Le cigare allumé, on alla prendre se +demi-tasse dans un _cafeton_ populaire. Puis, dans les rues étroites, +blanches de chaux et fraîches, et bordées de vieux hôtels, on flâna +doucement jusqu'à la nuit tombante, pour regarder sur leurs portes ou +derrière le rideau de canevas transparent ces Arlésiennes reines qui +étaient pour beaucoup dans le motif latent de notre descente en +Arles. + +Nous vîmes les Arènes avec leurs grands portails béants, le Théâtre +Antique avec son couple de majestueuses colonnes, Saint-Trophime et +son cloître, la Tête sans nez, le palais du Lion, celui des +Porcelets, celui de Constantin et celui du Grand-Prieur. + +Parfois, sur les pavés, nous nous heurtions à l'âne de quelque +_barralière_ qui vendait de l'eau du Rhône. Nous rencontrions aussi +les _tibanières_ brunes qui rentraient en ville, la tête chargée de +leurs faix de glanes, et les _cacalausières_ qui criaient: + +-- Femmes, qui en veut des colimaçons de chaumes? + +Mais, en passant à la Roquette, devers la Poissonnerie, voyant que le +jour déclinait, nous demandâmes à une femme en train de tricoter son +bas: + +-- Pourriez-vous nous indiquer quelque petite auberge, ne serait-ce +qu'une taverne, où l'on mange proprement et à la bonne apostolique? + +La commère, croyant que nous voulions railler, cria aux autres +Roquettières, qui, à son éclat de rire, étaient sorties sur leurs +seuils, coquettement coiffées de leurs cravates blanches, aux bouts +noués en crête: + +-- Hé! voilà des messieurs qui cherchent une taverne pour souper: en +auriez-vous une? + +-- Envoie-les, cria l'une d'elles, dans la rue Pique-Moute. + +-- Ou chez la Catasse, dit une autre. + +-- Ou chez la veuve Viens-Ici. + +-- Ou à la porte des Châtaignes. + +-- Pardon, pardon, leur dis-je, ne plaisantons pas, mes belles: nous +voulons un cabaret, quelque chose de modeste, à la portée de tous, et +où aillent les braves gens. + +V + +-- Eh bien! dit un gros homme qui fumait là sa pipe assis sur une +borne, la trogne enluminée comme une gourde de mendiant, que ne +vont-ils chez le Counënc? Tenez, messieurs, venez, je vous y +conduirai, poursuivit-il en se levant et en secouant sa pipe, il faut +que j'aille de ce côté. C'est sur l'autre bord du Rhône, au faubourg +de Trinquetaille... Ce n'est pas une hôtellerie, mon Dieu! de premier +ordre; mais les gens de rivière, les _radeliers_, les bateliers qui +viennent de condrieu y font leur gargotage et n'en sont pas +mécontents. + +-- Et d'où vient, dit Grivolas, qu'on l'appelle le Counënc? + +-- L'hôtelier? Parce qu'il est de Combs, un village près de +Beaucaire, qui fournit quelques mariniers... Moi-même, qui vous +parle, je suis patron de barque, et j'ai navigué ma part. + +-- Êtes-vous allé loin? + +-- Oh! non, je n'ai fait voile qu'au petit cabotage, jusqu'au +Havre-de-Grâce... Mais. + + _Pas de marinier + Qui ne se trouve en danger_. + +Et, allez, si n'étaient les grandes Saintes Maries qui nous ont +toujours gardé, il y a beau temps, camarades, que nous aurions sombré +en mer. + +-- Et l'on vous nomme? + +-- Patron Gafet, tout à votre service, si vous vouliez, quelque +moment, descendre au Sambruc ou au Graz, vers les îlots de +l'embouchure, pour voir les bâtiments qui y sont ensablés. + +VI + +Et au pont de Trinquetaille, qui, encore à cette époque, était un +pont de bateaux, tout en causant nous arrivâmes. Lorsqu'on le +traversait sur le plancher mouvant, entablé sur des bateaux plats +juxtaposés bord à bord, on sentait sous soi, puissante et vivante, la +respiration du fleuve, dont le poitrail houleux vous soulevait en +s'élevant, vous abaissait en s'abaissant. + +Passé le Rhône, nous prîmes à gauche, sur le quai, et, sous un vieux +treillage, courbée sur l'auge de son puits, nous vîmes, comment +dirai-je? une espèce de gaupe, et borgne par-dessus, qui raclait et +écaillait des anguilles frétillantes. A ses pieds, deux ou trois +chats rongeaient, en grommelant, les têtes qu'elle leur jetait. + +-- C'est la Counënque, nous dit soudain maître Gafet. + +Pour des poèetes qui, depuis le matin, ne rêvions que de belles et +nobles Arlésiennes, il y avait de quoi demeurer interdits... Mais, +enfin, nous y étions. + +-- Counënque, ces messieurs voudraient souper ici. + +-- Oh! ça, mais, patron Gafet, vous n'y pensez pas, sans doute? Qui +diable nous charriez-vous? Nous n'avons rien, nous autres, pour des +gens comme ça... + +-- Voyons, nigaude, n'as-tu pas là un superbe plat d'anguilles! + +-- Ah! si un _catigot_ d'anguilles peut faire leur félicité... Mais, +voyez, nous n'avons rien autre. + +-- Ho! s'écria Daudet, rien que nous aimions tant que le _catigot_. +Entrons, entrons, et vous maître Gafet, veuillez bien vous attabler, +nous vous en prions, avec nous autres. + +-- Grand merci! vous êtes bien bons. + +Et bref, le gros patron s'étant laissé gagner, nous entrâmes tous les +cinq au cabaret de Trinquetaille. + +VII + +Dans une salle basse, dont le sol était couvert d'un corroi de +mortier battu, mais dont les murs étaient bien blancs, il y avait une +longue table oµ l'on voyait assis quinze ou vingt mariniers en train +de manger un cabri, et le Counënc soupait avec eux. + +Aux poutres du plafond, peint en noir de fumée, étaient pendus des +_chasse-mouches_ (faisceaux de tamaris où viennent se poser les +mouches, qu'on prend ensuite avec un sac), et, vis-à-vis de ces +hommes qui, en nous voyant entrer, devinrent silencieux, autour d'une +autre table, nous prîmes place sur des bancs. + +Mais, pendant qu'au potager se cuisinait le _caligot_, la Counënque, +pour nous mettre en appétit, apporta deux oignons énormes (de ceux de +Bellegarde), un plat de piments vinaigrés, du fromage pétri, des +olives confites, de la boutargue du Martigue, avec quelques morceaux +de merluche braisée. + +-- Et tu reviendras dire que tu n'avais rien? s'écria patron Gafet +qui chapelait du pain avec son couteau crochu; mais c'est un festin +de noces! + +-- Dame! repartit la borgne, si vous nous aviez prévenus, nous +aurions pu tout de même vous apprêter une blanquette à la mode des +_gardians_ ou quelque omelette baveuse... Mais quand les gens vous +tombent là, entre chien et loup, comme cheveux sur une soupe, +messieurs, vous comprendrez qu'on leur donne ce qu'on peut. + +C'est bien. Daudet, qui de sa vie ne s'était vu à pareille gogaille +de Camargue, saisit un des oignons, de ces beaux oignons épatés, +dorés comme un pain de Noël, et hardi! à belles dents, et feuillet à +feuillet, il le croque et l'avale, tantôt l'accompagnant du fromage +pétri, tantôt de la merluche. Il est juste d'ajouter que, pour le +seconder, tous nous faisions notre possible. + +Patron Gafet, lui soulevant de temps en temps la cruche pleine d'un +vin de Crau, flambant comme on n'en voit plus: + +-- Ça, jeunesse, disait-il, si nous abattions un bourgeon? L'oignon +fait boire et maintient la soif. + +En moins d'une demi-heure, on aurait enflammé sur nos joues une +allumette. Puis, arriva le _catigot_, où le bâton d'un pâtre se +serait tenu droit, -- salé comme mer, poivré comme diable... + +-- Salaison et poivrade, disait le gros Gafet, font trouver le vin +bon... Allume et trinque, Antoine, puisque ton père est prieur! + +VIII + +Les mariniers, pourtant, ayant achevé leur cabri, terminaient leur +repas, ainsi que c'est l'usage des bateliers de Condrieu, avec un +plat de soupe grasse. Chacun, à son bouillon mêlait un grand verre de +vin; puis, portant des deux mains leurs assiettes à la bouche, tous +ensemble vidèrent d'un seul trait le mélange, savoureusement, en +claquant des lèvres. + +Un conducteur de radeau, qui portait la barbe en collier, chanta +alors une chanson qui, s'il m'en souvient bien, finissait comme ceci: + + _Quand notre flotte arrive + En rade de Toulon, + Nous saluons la ville + A grands coups de canon_. + +Daudet nous dit: + +-- Tonnerre! n'allons-nous pas aussi faire craquer la nôtre? + +Et il entama celle-ci (du temps où l'on faisait la guerre aux Vaudois +du Léberon): + + _Chevau-léger, mon bon ami, + A Lourmarin, l'on s'éventre! + Chevau-léger, mon bon ami, + Mon coeur s'évanouit_. + +Mais les gens de rivière, ne voulant pas être en reste, chantèrent +lors en choeur: + + _Les filles de Valence + Ne savent pas faire l'amour: + Celles de la Provence + Le font la nuit, le jour. + +-- A nous autres, collègues, criâmes-nous aux chanteurs. Et tous à +l'unisson, nous servant de nos doigts comme de castagnettes, nous +répliquions superbement: + + _Les filles d'Avignon + Sont comme les melons: + Sur cent cinquante + N'y en a pas de mûr; + La plus galante... + +-- Chut! nous fit la borgnesse, car si passait la police, elle vous +dresserait "verbal" pour tapage nocturne. + +-- La police? criâmes-nous, on se fiche pas mal d'elle. + +-- Tenez, ajouta Daudet, allez nous quérir le registre où vous +inscrivez ceux qui logent dans l'auberge. + +La Counënque apporta le livre, et le gentil secrétaire de M. de Morny +écrivit aussitôt de sa plus belle plume: + +A. Daudet, secrétaire du président du Sénat; +F. Mistral, chevalier de la Légion d'Honneur; +A. Mathieu, le félibre de Châteauneuf-du-Pape; +P. Grivolas, maître peintre de l'École d'Avignon. + +-- Et si quelqu'un, poursuivit-il, si quelqu'un, ô Counënque, venait +jamais te chercher noise, que ce soit commissaire, gendarme ou +sous-préfet, tu n'auras qu'à lui mettre ces pattes de mouches sous la +moustache, et puis, si l'on t'embête, tu nous écriras à Paris, et, +va, moi je me charge de les faire danser. + +IX + +Nous soldâmes, et, accompagnés de la vénération publique, nous +sortîmes tels que des princes qui viennent de se révéler. + +Parvenus au marchepied du pont Trinquetaille: + +-- Si nous faisions, sur le pont, un brin de farandole? proposa +l'infatigable et charmant nouvelliste de la _Mule du Pape_, les ponts +de la Provence ne sont faits que pour ça... + +Et en avant! au clair limpide de la lune de septembre, qui se mirait +dans l'eau, nous voilà faisant le branle sur le pont en chantant: + + _La farandole de Trinquetaille, + Tous les danseurs sont des canailles! + La farandole de Saint-Remy, + Une salade de pissenlits! + +Tout à coup - nous arrivions sur le milieu du Rhône, -- voici que, +dans la pénombre, au-devant de nous autres, nous voyons s'avancer une +rangée d'Arlésiennes, de délicieuses Arlésiennes, chacune avec son +cavalier, qui lentement cheminaient, tout en babillant et riant... Le +frôlement des jupes, le frou-frou de la soie, le gazouillis des +couples qui se parlaient à voix basse dans la nuitée pacifique, dans +le tressaillement du Rhône qui se glissait entre les barques, c'était +vraiment chose suave. + +-- Une noce, dit le gros patron Gafet, qui ne nous avait pas quittés. + +-- Une noce? fit Daudet, qui avec sa myopie, ne se rendait pas bien +compte de cette agitation, une noce arlésienne! Une noce à la lune! +Une noce en plein Rhône! + +Et, pris d'un vertigo, notre luron s'élance, saute au cou de la +mariée, et en veux-tu des baisers... + +Aïe! quelle mêlée, mon Dieu! Si jamais de la vie nous nous vîmes en +presse, ce fut bien cette fois-là... Vingt gars, le poing levé, nous +entourent et nous serrent: + +-- Au Rhône, les marauds! + +-- Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? s'écria patron Gafet, en refoulant +la troupe; mais ne voyez-vous pas que nous venons de boire, de boire +en Trinquetaille, à la santé de l'épousée, et que de reboire nous +ferait du mal? + +-- Vivent les mariés! nous écriâmes-nous. Et, grâce à la poigne de ce +brave Gafet, qui était connu de tous, et à sa présence d'esprit, les +choses en restèrent là. + +X + +Maintenant, où allons-nous? L'Homme de Bronze venait de frapper onze +heures... Et nous dîmes: + +-- Il faut aller faire un tour aux Aliscamps. + +Nous prenons les Lices d'Arles, nous contournons les remparts, et, au +clair de la lune, nous voilà descendant l'allée de peupliers qui mène +au cimetière du vieil Arles romain. Et, ma foi, en errant au milieu +des sépulcres éclairés par la lune et des auges mortuaires alignées +sur le sol, voici que, gravement, nous répétions entre nous +l'admirable ballade de Camille Reybaud: + + _Les peupliers du cimetière + Ont salué les trépassés. + As-tu peur des pieux mystères? + Passe plus loin du cimetière!_ + + MOI + + _Des blancs lombeaux du cimetière + Le couvercle s'est renversé._ + + TOUS + + _As-tu peur des pieux mystères? + Passe plus loin du cimetière._ + + MOI + + _Sur le gazon du cimetière + Tous les défunts se sont dressés._ + + TOUS + + __As-tu peur des pieux mystères? + Passe plus loin du cimetière._ + + MOI + + _Frères muets, au cimetière + Tous les morts se sont embrassés. + + TOUS + + __As-tu peur des pieux mystères? + Passe plus loin du cimetière._ + + MOI + + _C'est la fête du cimetière, + Les morts se mettent à danser._ + + TOUS + + __As-tu peur des pieux mystères? + Passe plus loin du cimetière._ + + MOI + + _La lune est claire: au cimetière, + Les vierges cherchent leurs fiancés._ + + TOUS + + __As-tu peur des pieux mystères? + Passe plus loin du cimetière._ + + MOI + + _Leurs amoureux, au cimetière, + Ne sont plus là, si empressés. + + TOUS + + __As-tu peur des pieux mystères? + Passe plus loin du cimetière._ + + MOI + + _Oh! ouvrez-moi le cimetière, + Mon amour va les caresser..._ + +XI + +Le croirez-vous? Soudain, d'une tombe béante, à trois pas de nous +autres, mes chers amis, une voix sombre, dolente, sépulcrale, nous +fait entendre ces mots: + +_-- Laissez dormir ceux qui dorment!_ + +Nous restâmes pétrifiés, et à l'entour, sous la lune, tout retomba +dans le silence. + +Mathieu disait doucement à Grivolas: + +-- As-tu entendu? + +-- Oui, répondit le peintre, c'est là-bas, dans ce sarcophage. + +-- Cela, dit patron Gafet en crevant de rire, c'est un couche-vêtu, +un de ces _galimands_, comme nous les nommons en Arles, qui viennent +se gîter, la nuit, dans ces auges vides. + +Et Daudet: + +-- Quel dommage, pourtant, que ça n'ait pas été une apparition +réelle! Quelque belle Vestale, qui, à la voix des poètes, eût +interrompu son somme, et, ô mon Grivolas, fût venue t'embrasser! + +Puis, d'une voix retentissante, il chanta et nous chantâmes: + + _De l'abbaye passant les portes, + Autour de moi, tu trouverais + Des nonnes l'errante cohorte, + Car en suaire je serais! + -- O Magali, si tu te fais + La pauvre morte, + La terre alors je me ferai: + La je t'aurai_. + +Là-dessus, au patron Gafet nous serrâmes tous la main, et nous +allâmes vite, de ce pas, au chemin de fer, prendre le train pour +Avignon. + +Sept ans après, hélas! l'année de la catastrophe, je reçus cette +lettre: + +Paris, 31 décembre 1870. + +"Mon Capoulié, je t'envoie par le ballon monté un gros tas de +baisers. Et il me fait plaisir de pouvoir te les envoyer en langue +provençale; comme ça je suis assuré que les Allemands, si le ballon +leur tombe dans les mains, ne pourront par lire mon écriture et +publier ma lettre dans le _Mercure de Souabe_. + +"Il fait froid, il fait noir; nous mangeons du cheval, du chat, du +chameau, de l'hippopotame (ah! si nous avions les bons oignons, le +_catigot_ et la _cachat_ de la Ribote de Trinquetaille!) Les fusils +nous brûlent les doigts. Le bois se fait +rare. Les armées de la Loire ne viennent pas. Mais cela ne fait rien. +Les gens de Berlin s'ennuieront quelque temps encore devant les +remparts de Paris .................................................... +...................................................................... +...................................................................... +"Adieu, mon Capoulié, trois gros baisers: un pour moi, l'autre pour +ma femme, l'autre pour mon fils. Avec ça, bonne année, comme toujours +d'aujourd'hui à un an. + +Ton félibre, +Alphonse DAUDET." + +Et puis, on viendra me dire que Daudet n'étais pas un excellent +Provençal! Parce qu'en plaisantant il aura ridiculisé les Tartarin, +les Roumestan et les Tante Portal et tous les imbéciles du pays de +Provence qui veulent franciser le parler provençal, pour cela +Tarascon lui garderait rancune? + +Non! la mère lionne n'en veut pas, n'en voudra jamais au lionceau +qui, pour s'ébattre, l'égratigne quelquefois. + + FIN + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mes Origines. Memoires et Recits, by +Frederic Mistral + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS *** + +***** This file should be named 7012-8.txt or 7012-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/7/0/1/7012/ + +Produced by Walter Debeuf + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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