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+Project Gutenberg's Mes Origines. Memoires et Recits, by Frederic Mistral
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mes Origines. Memoires et Recits
+
+Author: Frederic Mistral
+
+Posting Date: April 9, 2013 [EBook #7012]
+Release Date: December, 2004
+First Posted: February 22, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS ***
+
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+Produced by Walter Debeuf
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+Mes Origines.
+
+Mémoires et récits.
+(Traduction du provençal)
+
+par Frédéric Mistral.
+
+
+CHAPITRE I.
+
+AU MAS DU JUGE.
+
+Les Alpilles. -- La chanson de Maillane. -- Ma famille. -- Maître
+François, mon père. -- Délaïde, ma mère. -- Jean du Porc. -- L'aïeul
+Étienne. -- La mère-grand Nanon. -- La foire de Beaucaire. -- Les
+fleurs de glais.
+
+D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant mes yeux, au Midi
+là-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les rampes, les
+falaises et les vallons bleuissaient du matin aux vêpres, plus ou
+moins clairs ou foncés, en hautes ondes. C'est la chaîne des
+Alpilles, ceinturée d'oliviers comme un massif de roches grecques, un
+véritable belvédère de gloire et de légendes.
+
+Le sauveur de Rome, Caïus Marius, encore populaire dans toute la
+contrée, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit les Barbares,
+derrière les murs de son camp; et ses trophées triomphaux, à
+Saint-Rey sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans, dorés par le
+soleil. C'est au penchant de cette côte qu'on rencontre les tronçons
+du grand aqueduc romain qui menait les eaux de Vaucluse dans les
+Arènes d'Arles: conduit que des gens du pays nomment _Ouide di
+Sarrasin_ (pierrée des Sarrasins), parce que c'est par là que les
+Maures d'Espagne s'introduisirent dans Arles. C'est sur les rocs
+escarpés de ces collines que les princes des Baux avaient leur
+château fort. C'est dans ces vals aromatiques, aux Baux, à Romanin
+et à Roque-Martine, que tenaient cour d'amour les belles châtelaines
+du temps des troubadours. C'est à Mont-Majour que dorment, sous les
+dalles du cloître, nos vieux rois arlésiens. C'est dans les grottes
+du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent encore nos fées. C'est sous
+ces ruines, romaines ou féodales, que gît la Chèvre d'Or.
+
+Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient le milieu de la
+plaine, une large et riche plaine, qu'en mémoire peut-être du consul
+Caïus Marius on nomme encore _Le Caieou_.
+
+-- Quand je luttais, me disait une fois le petit Maillanais, -- un
+vieux lutteur de l'endroit, -- j'ai beaucoup voyagé, en Languedoc
+comme en Provence... Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie que
+ce terroir. Si, depuis la Durance jusqu'à la mer, là-bas, on tirait
+un trait de charrue droit comme une chandelle, un sillon de vingt
+lieues, l'eau y courrait toute seule, rien qu'au niveau pendant.
+Aussi, quoique nos voisins nous traitent de _mange-grenouilles_, les
+Maillanais convinrent toujours que, sous la chape du soleil, il n'est
+pas de pays plus joli que le leur et, un jour qu'ils m'avaient
+demandé quelques couplets pour la chorale du village, voici, à ce
+propos, les vers que je leur fis:
+
+_Maillane est beau, Maillane plaît -- et se fait beau de plus en
+plus; Maillane ne s'oublie jamais; -- il est l'honneur de la contrée
+-- et tient son nom du mois de Mai.
+
+Que vous soyez à Paris ou à Rome, -- pauvres conscrits, rien ne vous
+charme; -- Maillane est pour vous sans pareil -- et vous aimeriez y
+manger une pomme -- que dans Paris un perdreau.
+
+Notre patrie n'a pour remparts -- que les grandes haies de cyprès --
+que Dieu fit tout exprès pour elle; -- et quand se lève le mistral,
+-- il ne fait que branler le berceau.
+
+Tout le dimanche on fait l'amour; -- puis au travail, sans trêve, --
+s'il faut le lundi se ployer, --nous buvons le vin de nos vignes,
+nous mangeons le pain de nos blés._
+
+La vieille bastide où je naquis, en face des Alpilles, touchant le
+Clos-Créma, avait nom le Mas du Juge, un tènement de quatre paires de
+bêtes de labour, avec son premier charretier, ses valets de charrue,
+son pâtre, sa servante (que nous appelions la _tante_) et plus ou
+moins d'hommes au mois, de journaliers ou journalières, qui venaient
+aider au travail, soit pour les vers à soie, pour les sarclages, pour
+les foins, pour les moissons ou les vendanges, soit pour la saison
+des semailles ou celles de l'olivaison.
+
+Mes parents, des _ménagers_, étaient de ces familles qui vivent sur
+leur bien, au labeur de la terre, d'une génération à l'autre! Les
+ménagers, au pays d'Arles, forment une classe à part: sorte
+d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et bourgeois, et
+qui comme toute autre, a son orgueil de caste. Car si le paysan,
+habitant du village, cultive de ses bras, avec la bêche ou le hoyau,
+ses petits lopins de terre, le ménager, agriculteur en grand, dans
+les _mas_ de Camargue, de Crau ou d'autre part, lui, travaille debout
+en chantant sa chanson, la main à la charrue.
+
+C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets suivants, chantés
+aux noces de mon neveu:
+
+_Nous avons tenu la charrue -- avec assez d'honneur -- et conquis le
+terroir -- avec cet instrument.
+
+Nous avons fait du blé -- pour le pain de Noël -- et de la toile
+rousse pour nipper la maison.
+
+Tout chemin va à Rome: ne quittez donc pas le mas, -- et vous
+mangerez des pommes, -- puisque vous les aimez._
+
+Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos fenêtres, comme le font
+tant d'autres, sans trop d'outrecuidance nous pourrions avancer que
+la gent mistralienne descend des Mistral dauphinois, devenus, par
+alliance, seigneurs de Montdragon et puis de Romanin. Le célèbre
+pendentif qu'on montre à Valence est le tombeau de ces Mistral. Et,
+à Saint-Remy, nid de ma famille (car mon père en sortait), on peut
+voir encore l'hôtel des Mistral de Romanin, connu sous le nom de
+Palais de la Reine Jeanne.
+
+Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de trèfle avec cette
+devise assez présomptueuse: _"Tout ou Rien."_ Pour ceux, et nous en
+sommes, qui voient un horoscope dans la fatalité des noms
+patronymiques ou le mystère des rencontres, il est curieux de trouver
+la Cour d'Amour de Romanin unie, dans le passé, à la seigneurie de
+Mistral désignant le grand souffle de la terre de Provence, et,
+enfin, ces trois trèfles marquant la destinée de notre famille
+terrienne.
+
+-- Le trèfle, nous déclara, un jour, le Sâr Peladan, qui, lorsqu'il a
+quatre feuilles, devient talismanique, exprime symboliquement l'idée
+de Verbe autochtone, de développement sur place, de lente croissance
+en un lieu toujours le même. Le nombre trois signifie la maison
+(père, mère, fils),
+au sens divinatoire. Trois trèfles signifient donc trois harmonies
+familiales succédentes, ou neuf, qui est le nombre du sage à l'écart.
+ La devise _Tout ou Rien_ rimerait aisément à ces fleurs sédentaires
+et qui ne se transplantent pas: devise, comme emblème, de terrien
+endurci.
+
+Mais laissons là ces bagatelles. Mon père, devenu veuf de sa
+première femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se remaria, et je
+suis le croît de ce second lit. Voici comment il avait fait la
+connaissance de ma mère:
+
+Une année, à la Saint-Jean, maître François Mistral était au milieu
+de ses blés, qu'une troupe de moissonneurs abattait à la faucille.
+Un essaim de glaneuses suivait les tâcherons et ramassait les épis
+qui échappaient au râteau. Et voilà que mon seigneur père remarqua
+une belle fille qui restait en arrière, comme si elle eût eu peur de
+glaner comme les autres. Il s'avança près d'elle et lui dit:
+
+-- Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom?
+
+La jeune fille répondit:
+
+-- Je suis la fille d'Étienne Poulinet, le maire de Maillane. Mon
+nom est Délaïde.
+
+-- Comment! dit mont père, la fille de Poulinet, qui est le maire de
+Maillane, va glaner?
+
+-- Maître, répliqua-t-elle, nous sommes une grosse famille: six
+filles et deux garçons, et notre père, quoiqu'il ait assez de bien,
+quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous répond: "Mes
+petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en." Et voilà pourquoi
+je suis venue glaner.
+
+Six mois après cette rencontre, qui rappelle l'antique scène de Ruth
+et de Booz, le vaillant ménager demanda Délaïde à maître Poulinet, et
+je suis né de ce mariage.
+
+Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 8 septembre de l'an 1830,
+dans l'après-midi, la gaillarde accouchée envoya quérir mon père, qui
+était en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses champs. En
+courant, et du plus loin qu'il put se faire entendre:
+
+-- Maître, cria le messager, venez! car la maîtresse vient
+d'accoucher maintenant même.
+
+-- Combien en a-t-elle fait? demanda mon père.
+
+-- Un beau, ma foi.
+
+-- Un fils! Que le bon Dieu le fasse grand et sage!
+
+Et sans plus, comme si de rien n'était, ayant achevé son labour, le
+brave homme, lentement, s'en revint à la ferme. Non point qu'il fût
+moins tendre pour cela; mais élevé, endoctriné, comme les Provençaux
+anciens, avec la tradition romaine, il avait dans ses manières,
+l'apparente rudesse du vieux _pater familias_.
+
+On me baptisa Frédéric, en mémoire, paraît-il, d'un pauvre petit gars
+qui, au temps où mon père et ma mère se _parlaient_, avait fait
+gentiment leurs commissions d'amour, et qui, peu de temps après,
+était mort d'une insolation. Mais, comme elle m'avait eu à
+Notre-Dame de Septembre, ma mère m'a toujours dit qu'elle m'avait
+voulu donner le prénom de Nostradamus, d'abord pour remercier la Mère
+de Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des _Centuries_, le
+fameux astrologue natif de Saint-Remy. Seulement, ce nom mystique et
+mirifique, n'est-ce pas? que l'instinct maternel avait si bien
+trouvé, on ne voulut l'accepter ni à la mairie ni au presbytère.
+
+Ma première sortie sur les bras de ma mère, qui me nourrissait de son
+lait, lorsqu'elle fit ses relevailles, -- tout cela vaguement, dans
+une lointaine brume, il me semble le revoir: elle, ma pauvre mère,
+dans la beauté, l'éclat de sa pleine jeunesse, présentant avec
+orgueil son "roi" à ses amies, et, cérémonieuses, les amies et
+parentes nous accueillant avec les félicitations d'usage et m'offrant
+une couple d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et une
+allumette, avec ces mots sacramentels:
+
+-- Mignon, sois plein comme un oeuf, sois bon comme le pain, sois
+sage comme le sel, sois droit comme une allumette.
+
+On trouvera peut-être tant soit peut enfantin de raconter ces choses.
+ Mais, après tout, chacun est libre, et, à moi, il m'agrée de
+revenir, par songerie, dans mon premier maillot et dans mon berceau
+de mûrier et dans mon chariot à roulettes, car, là, je ressuscite le
+bonheur de ma mère dans ses plus doux tressaillements.
+
+Quand j'eus six mois, on me délivra de la bande qui enveloppait mes
+langes (car Nanounet, ma mère-grand, avait très fort recommandé de me
+tenir serré à point, parce que, disait-elle, les enfants bien
+emmaillotés ne sont ni bancals ni bancroches), et, le jour de la
+Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on me "donna les pieds" et,
+triomphalement, ma mère m'apporta à l'église de Maillane; et sur
+l'autel du saint, en me tenant par les lisières, pendant que ma
+marraine me chantait : _Avène, Avène, Avène_ (Viens, viens, viens),
+on me fit faire mes premiers pas.
+
+A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour la messe. C’était une
+demi-lieue de chemin pour le moins. Ma mère, tout le long, me
+dorlotait dans ses bras. Oh! le sein nourricier, ce nid doux et
+moelleux! Je voulais toujours, toujours, qu’il me portât encore un
+peu... Mais, une fois, -- j’avais cinq ans, -- à mi-chemin du
+village, ma pauvre mère me déposa en disant:
+
+-- Oh! tu pèses trop, maintenant; je ne puis plus te porter.
+
+Après la messe, avec ma mère, nous’ allions voir mes grands-parents,
+dans leur belle cuisine voûtée en pierre blanche, où, de coutume, les
+bourgeois du lieu, M. Deville, M. Dumas, M. Ravoux, le Cadet Rivière,
+en se promenant sur les dalles, entre l’évier et la cheminée,
+venaient parler du gouvernement.
+
+M. Dumas, qui avait été juge et qui s’était démis en 1830, aimait,
+sur toute chose, à donner des conseils, comme celui- ci, par exemple,
+qu’avec sa grosse voix, il répétait, tous les dimanches, aux jeunes
+mères qui dodelinaient leurs mioches:
+
+-- Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni clé, ni livre : parce
+qu'avec un couteau l’enfant peut se couper; une clé, il peut la
+perdre et, un livre, le déchirer.
+
+M. Durnas ne venait pas seul: avec son opulente épouse et leurs onze
+ou douze enfants, ils remplissaient le salon, le beau salon des
+ancêtres, tout tapissé de toile peinte, de Mar- seille, représentant
+des oisillons et des paniers en fleurs, et là, pour étaler
+l’éducation de sa lignée, il faisait, non sans orgueil, déclamer,
+vers à vers, mot à mot, un peu à l’un, un peu à l’autre, le récit de
+_Théramène_:
+
+ _A peine nous sortions des portes de Trézène...
+ De Trégène... Il était sur son char... sur chon sar...
+ Ses gardes affligés... affizés...
+ Imitaient son silence autour de lui rangés...
+ Lui ranzés._
+
+Ensuite, il disait à ma mère:
+
+-- Et le vôtre, Délaïde, lui apprenez-vous rien pour réciter?
+
+-- Si répondait naïvement ma mère: il sait la sornette de Jean du
+Porc.
+
+-- Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait tout le monde.
+
+Et alors en baissant la tête, j’ânonnais timidement:
+
+_Qui est mort? — Jean du Porc. — Qui le pleure? — Le roi Maure — Qui
+le rit? — La perdrix. — Qui le chante? — La calandre — Qui en sonne
+le glas? — Le cul de la poêle. — Qui en porte le deuil? — Le cul du
+chaudron._
+
+C'est avec ces contes-là, chants de nourrices et sornettes, que nos
+parents, à cette époque, nous apprenaient à parler la bonne langue
+provençale; tandis qu’à présent, la vanité ayant pris le dessus dans
+la plupart des familles, c’est avec le système de l’excellent M.
+Dumas que l’on enseigne les enfants et qu’on en fait de petits niais
+qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouvés, sans attaches
+ni racines, car il est de mode, aujourd’hui, de renier absolument
+tout ce qui est de tradition.
+
+Il faut que je parle un peu, maintenant, du bonhomme Etienne, mon
+aïeul maternel. Il était, comme mon père, ménager propriétaire,
+d’une bonne maison comme lui, et d’un bon sang : avec cette
+différence que, du côté des Mistral, c’étaient des laborieux, des
+économes, des amasseurs de biens, qui, en tout le pays, n’avaient pas
+leurs pareils, et que, du côté de ma mère, tout à fait insouciants et
+n’étant jamais prêts pour aller au labour, ils laissaient l’eau
+courir et mangeaient leur avoir. L’aïeul Étienne, pour tout dire,
+était (devant Dieu soit-il) un vrai Roger Bontemps.
+
+Bien qu’il eût huit enfants, entre lesquels six filles (qui, à
+l’heure des repas, se faisaient servir leur part et puis allaient
+manger dehors, sur le seuil de la maison, leur assiette à la main),
+dès qu’il y avait fête quelque part, en avant! Il partait pour trois
+jours avec les camarades. Il jouait, bambochait tant que duraient les
+écus; puis, souple comme un gant, quand les deux toiles se touchaient
+(1), le quatrième jour il rentrait au logis et, alors, grand’maman
+Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait:
+
+-- N’as-tu pas honte, dissipateur que tu es, de manger comme ça le
+bien de tes filles I
+
+(1) Quand la poche est vide.
+
+-- Hé! bonasse, répondait-il, de quoi vas-tu t'inquiéter? Nos
+fillettes sont jolies, elles se marieront sans dot. Et tu verras,
+Nanon, ma mie, nous n'en aurons pas pour les derniers.
+
+Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, il lui faisait donner
+sur son douaire des hypothèques aux usuriers, qui lui prêtaient de
+l'argent à cinquante ou à cent pour cent, ce qui ne l'empêchait pas,
+quand ses compagnons de jeu venaient, de faire, avec eux, le branle
+devant la cheminée, en chantant tous ensemble:
+
+ _Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs!
+ Ce sont de braves gens,
+ Quand ils n'ont plus d'argent._
+
+Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de rire:
+
+_Nous sommes trois qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons pas le sou,
+-- Qui n'avons pas le sou. -- Et le compère qui est derrière, -- N'a
+pas un denier, -- N'a pas un denier._
+
+Et quand ma pauvre aïeule se désolait de voir ainsi partir, l'un
+après l'autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son beau
+patrimoine:
+
+-- Eh! bécasse, que pleures-tu? lui faisait mon grand-père, pour
+quelques lopins de terre? Il y pleuvait comme à la rue.
+
+Ou bien:
+
+-- Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, ne payait pas les
+impositions!
+
+Ou bien:
+
+-- Cette friche-là? les arbres du voisin la desséchaient comme
+bruyère.
+
+Et toujours, de cette façon, il avait la riposte aussi prompte que
+joyeuse... Si bien qu'il disait même, en parlant des usuriers:
+
+-- Eh! morbleu, c'est bien heureux qu'il y ait des gens pareils.
+Car, sans eux, comment ferions-nous, les dépensiers, les gaspilleurs,
+pour trouver du quibus, en un temps où comme on sait, l'argent est
+marchandise?
+
+C'était l'époque, en ce temps-là, où Beaucaire, avec sa foire,
+faisait merveille sur le Rhône; il venait là du monde, soit par eau,
+soit par terre, de toutes les nations, jusqu'à des Turcs et des
+nègres.
+
+Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes espèces de choses qu'il
+faut pour le nourrir, pour le vêtir, pour le loger, pour l'amuser,
+pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pièces de toile,
+les rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre portant au chaton un
+rat, vous l'y trouviez à profusion, à monceaux, à faisceaux ou en
+piles, dans les grands magasins voûtés, sous les arceaux des Halles,
+aux navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du Pré.
+
+C'était comme nous dirions, mais avec un côté plus populaire et
+grouillant de vie, c'était là tous les ans, au soleil de juillet,
+l'exposition universelle de l'industrie du Midi.
+
+Mon grand-père Étienne, comme vous pensez bien, ne manquait pas telle
+occasion d'aller, quatre ou cinq jours, faire à Beaucaire ses
+bamboches. Donc, sous prétexte d'aller acheter du poivre, du girofle
+ou du gingembre avec, dans chaque poche de sa veste, un mouchoir de
+fil, car il prenait du tabac, et trois autres mouchoirs, en pièce,
+non coupés, dont en guise de ceinture il se ceignait les reins; et il
+flânait ainsi, tout le franc jour de Dieu, autour des bateleurs, des
+charlatans, des comédiens, surtout des bohémiens, lorsqu'ils
+discutent et se harpaillent pour le marché et marchandage de quelque
+bourrique maigre.
+
+Un délicieux régal pour lui: Polichinelle avec Rosette! Il y était
+toujours plus neuf et ravi, bouche bée, il y riait comme un pauvre
+aux pantalonnades et aux coups de batte qui pleuvaient là sans cesse
+sur le propriétaire et sur le commissaire. A ce point les filous (et
+imaginez-vous si, à Beaucaire, ils pullulaient!) lui tiraient chaque
+année, tout doucement, l'un après l'autre, sans qu'il se retournât,
+tous ses mouchoirs; et quand il n'en avait plus, chose qu'il savait
+d'avance, il dénouait sa ceinture, sans plus de chagrin que ça, et
+s'en torchait le nez. Mais, quand il rentrait à Maillane, avec le
+nez tout bleu, -- de la teinture des mouchoirs, des mouchoirs neufs
+qui avaient déteint:
+
+-- Allons, lui disait ma grand'mère, on t'a encore volé tes
+mouchoirs.
+
+-- Qui te l'a dit? faisait l'aïeul.
+
+-- Pardi, tu as le nez tout bleu: tu t'es mouché avec ta ceinture.
+
+-- Bah! je n'en ai pas regret, répondait le bon humain; ce
+Polichinelle m'a tant fait rire!
+
+Bref, quand ses filles (et ma mère en était une) furent d'âge à se
+marier, comme elles n'étaient pas gauches, ni bien désagréables, les
+galants, malgré tout, vinrent tout de même à l'appeau. Seulement,
+quand les pères disaient à mon aïeul:
+
+-- Autrement, le cas échéant, combien faites-vous à vos filles?
+
+-- Combien je fais à mes filles? répondait maître Étienne, tout rouge
+de colère; ô graine d'imbécile, c'est dommage! A ton gars je
+donnerais une belle gouge, tout élevée, toute nippée, et j'y
+ajouterais encore des terres et de l'argent! Qui ne veut pas mes
+filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu merci, à la huche de
+maître Étienne il y a du pain.
+
+Or, n'est-il pas vrai que les filles du grand-père furent prises,
+toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et même qu'elles
+firent toutes de bons mariages? _Fille jolie_, dit le proverbe,
+_porte sur le front sa dot._
+
+Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans en
+cueillir encore un tout petit bouquet.
+
+Derrière le Mas du Juge, c'est l'endroit où je suis né, il y avait le
+long du chemin un fossé qui menait son eau à notre vieux Puits à
+roue. Cette eau n'était pas profonde, mais elle était claire et
+riante, et, quand j'étais petit, je ne pouvais m'empêcher, surtout
+les jours d'été, d'aller jouer le long de sa rive.
+
+Le fossé du Puits à roue! Ce fut le premier livre où j'appris, en
+m'amusant, l'histoire naturelle. Il y avait là des poissons,
+épinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que j'essayais
+de pêcher dans un sachet de canevas, qui avait servi à mettre des
+clous et que je suspendais au bout d'un roseau. Il y avait des
+demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout doucement,
+lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes petits
+doigts, quand elles ne s'échappaient pas, légères, silencieuses, en
+faisant frissonner le crêpe de leurs ailes; il y avait des
+"notonectes", espèces d'insectes bruns avec le ventre blanc, qui
+sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes à la façon des
+cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des grenouilles, qui
+sortaient de la mousse une échine glauque, chamarrée d'or, et qui, en
+me voyant, lestement faisaient leur plongeon; des tritons, sorte de
+salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de gros
+escarbots qui rôdaient dans les flaches et qu'on nommait des
+"mange-anguilles".
+
+Ajoutez à cela un fouillis de plantes aquatiques, telles que ces
+"massettes", cotonnées et allongées, qui sont les fleurs du typha;
+telles que le nénuphar qui étale, magnifique, sur la nappe de l'eau,
+ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que le
+"butome" au trochet de fleurs roses, et le pâle narcisse qui se mire
+dans le ru, et la lentille d'eau aux feuilles minuscules, et la
+"langue de boeuf" qui fleurit comme un lustre, avec les "yeux de
+l'Enfant Jésus" qui est le myosotis.
+
+Mais de tout ce monde-là, ce qui m'engageait le plus, c'était la
+fleur des "glais". C'est une grande plante qui croît au bord des
+eaux par grosses touffes, avec de longues feuilles cultriformes et de
+belles fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des hallebardes
+d'or. Il est à croire même que les fleurs de lis d'or, armes de
+France et de Provence, qui brillent sur le fond d'azur, n'étaient que
+des fleurs de glais: "fleur de lis" vient de "fleur d'iris", car le
+glais est un iris, et l'azur du blason représente bien l'eau où croît
+le glais.
+
+Toujours est-il, qu'un jour d'été, quelque temps après la moisson, on
+foulait nos gerbes, et tous les gens du "mas" étaient dans l'aire à
+travailler. A l'entour des chevaux et des mulets qui piétinaient,
+ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien vingt hommes qui,
+les bras retroussés, en cheminant au pas, deux par deux, quatre par
+quatre, retournaient les épis ou enlevaient la paille avec des
+fourches de bois. Ce joli travail se faisait gaiement, en dansant au
+soleil, nu-pieds, sur le grain battu.
+
+Au haut de l'aire, porté par les trois jambes d'une chèvre rustique,
+formée de trois perches, était suspendu le van. Deux ou trois filles
+ou femmes jetaient avec des corbeilles dans le cerceau du crible le
+blé mêlé aux balles; et le "maître", mon père, vigoureux et de haute
+taille, remuait le crible au vent, en ramenant ensemble les mauvaises
+graines au-dessus; et quand le vent faiblissait, ou que, par
+intervalles, il cessait de souffler, mon père, avec le crible
+immobile dans ses mains se retournait vers le vent, et, sérieux,
+l'oeil dans l'espace, comme s'il s'adressait à un dieu ami, il lui
+disait:
+
+-- Allons, souffle, souffle, mignon!
+
+Et le mistral, ma foi, obéissant au patriarche, haletait de nouveau
+en emportant la poussière; et le beau blé béni tombait en blonde
+averse sur le monceau conique qui, à vue d'oeil, montait entres les
+jambes du vanneur.
+
+Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncelé le grain avec la
+pelle, que les hommes poussiéreux allaient se laver au puits ou tirer
+de l'eau pour les bêtes, mon père, à grandes enjambées, mesurait le
+tas de blé et y traçait une croix avec le manche de la pelle en
+disant: "Que Dieu te croisse!"
+
+Par une belle après-midi de cette saison d'aires, -- je portais
+encore les jupes: j'avais à peine quatre ou cinq ans -- après m'être
+bien roulé, comme font les enfants, sur la paille nouvelle, je
+m'acheminai donc seul vers le fossé du Puits à roue.
+
+Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais commençaient à
+s'épanouir et les mains me démangeaient d'aller cueillir quelques-uns
+de ces beaux bouquets d'or.
+
+J'arrive au fossé; doucement, je descends au bord de l'eau; j'envoie
+la main pour attraper les fleurs... Mais, comme elles étaient trop
+éloignées, je me courbe, je m'allonge, et patatras dedans: je tombe
+dans l'eau jusqu'au cou.
+
+Je crie. Ma mère accourt; elle me tire de l'eau, me donne quelques
+claques, et, devant elle, trempé comme un caneton, me faisant filer
+vers le Mas:
+
+-- Que je t'y voie encore, vaurien, vers le fossé!
+
+-- J'allais cueillir des fleurs de glais.
+
+-- Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et encore tes glais. Tu
+ne sais donc pas qu'il y a un serpent dans les herbes cachés, un gros
+serpent qui hume les oiseaux et les enfants, vaurien?
+
+Et elle me déshabilla, me quitta mes petits souliers, mes
+chaussettes, ma chemisette, et pour faire sécher ma robe trempée et
+ma chaussure, elle me chaussa mes sabots et me mit ma robe du
+dimanche, en me disant:
+
+-- Au moins, fais attention de ne pas te salir.
+
+Et me voilà dans l'aire; je fais sur la paille fraîche quelques
+jolies cabrioles; j'aperçois un papillon blanc qui voltige dans un
+chaume. Je cours, je cours après, avec mes cheveux blonds flottant
+au vent hors de mon béguin... et paf! me voilà encore vers le fossé
+du Puits à roue...
+
+Oh! mes belles fleurs jaunes! Elles étaient toujours là, fières au
+milieu de l'eau, me faisant montre d'elles, au point qu'il ne me fut
+plus possible d'y tenir. Je descends bien doucement, bien doucement
+sur le talus; je place mes petons biens ras, bien ras de l'eau;
+j'envoie la main, je m'allonge', je m'étire tant que je puis... et
+patatras! je me fiche jusqu'au derrière dans la vase.
+
+Aïe! aïe! aïe! Autour de moi, pendant que je regardais les bulles
+gargouiller et qu'à travers les herbes je croyais entrevoir le gros
+serpent, j'entendais crier dans l'aire:
+
+-- Maîtresse! courez vite, je crois que le petit est encore tombé à
+l'eau!
+
+Ma mère accourt, elle me saisit, elle m'arrache tout noir de la boue
+puante, et la première chose, troussant ma petite robe, vlin! vlan!
+elle m'applique une fessée retentissante.
+
+-- Y retourneras-tu, entêté, aux fleurs de glais? Y retourneras-tu
+pour te noyer?... Une robe toute neuve que voilà perdue, fripe-tout,
+petit monstre! qui me feras mourir de transes!
+
+Et, crotté et pleurant, je m'en revins donc au Mas la tête basse, et
+de nouveau on me dévêtit et on me mit, cette fois, ma robe des jours
+de fête... Oh! la galante robe! Je l'ai encore devant les yeux,
+avec ses raies de velours noir, pointillée d'or sur fond bleuâtre.
+
+Mais bref, quand j'eus ma belle robe de velours:
+
+-- Et maintenant, dis-je à ma mère, que vais-je faire?
+
+-- Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles n'aillent pas dans
+l'aire... Et toi, tiens-toi à l'ombre.
+
+Plein de zèle, je vole vers les poules qui rôdaient par les chaumes,
+becquetant les épis que le râteau avait laissés. Tout en gardant,
+voici qu'une poulette huppée -- n'est-ce pas drôle? -- se met à
+pourchasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles qui ont les
+ailes rouges et bleues... Et toutes deux, avec moi après, qui
+voulais voir la sauterelle, de sauter à travers champs, si bien que
+nous arrivâmes au fossé du Puits à roue!
+
+Et voilà encore les fleurs d'or qui se miraient dans le ruisseau et
+qui réveillaient mon envie, mais une envie passionnée, délirante,
+excessive, à me faire oublier mes deux plongeons dans le fossé:
+
+"Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tomberas pas!"
+
+Et, descendant le talus, j'entortille à ma main un jonc qui croissait
+là; et me penchant sur l'eau avec prudence, j'essaie encore
+d'atteindre de l'autre main les fleurs de glais... Ah! malheur, le
+jonc se casse et va te faire teindre! Au milieu du fossé, je plonge
+la tête première.
+
+Je me dresse comme je puis, je crie comme un perdu, tous les gens de
+l'aire accourent:
+
+-- C'est encore ce petit diable qui est tombé dans le fossé. Ta
+mère, cette fois, enragé polisson, va te fouailler d'importance!
+
+Eh bien! non; dans le chemin, je la vis venir, pauvrette, tout en
+larmes et qui disait:
+
+-- Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il aurait peut-être un
+"accident". Mais ce gars, sainte Vierge, n'est pas comme les autres:
+il ne fait que courir pour ramasser des fleurs; il perd tous ses
+jouets en allant dans les blés chercher des bouquets sauvages...
+Maintenant, pour comble, il va se jeter trois fois, depuis peut-être
+une heure, dans le fossé du Puits à roue... Ah! tiens-toi, pauvre
+mère, morfonds-toi pour l'approprier. Qui lui en tiendrait, des
+robes? Et bienheureuse encore -- mon Dieu, je vous rends grâce --
+qu'il ne soit pas noyé!
+
+Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du fossé. Puis, une
+fois dans le Mas, m'ayant quitté mon vêtement, la sainte femme
+m'essuya, nu, de son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant fait
+boire une cuillerée de vermifuge elle me coucha dans ma berce, où,
+lassé de pleurer, au bout d'un peu je m'endormis.
+
+Et savez-vous ce que je songeai: pardi! mes fleurs de glais... Dans
+un beau courant d'eau, qui serpentait autour du Mas, limpide,
+transparent, azuré comme les eaux de la Fontaine de Vaucluse, je
+voyais de belles touffes de grands et verts glaïeuls, qui étalaient
+dans l'air une féerie de fleurs d'or!
+
+Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles avec leurs ailes de
+soie bleue, et moi je nageais nu dans l'eau riante; et je cueillais à
+pleines mains, à jointées, à brassées, les fleurs de lis blondines.
+Plus j'en cueillais, plus il en surgissait.
+
+Tout à coup, j'entends une voix qui me crie: "Frédéri!"
+
+Je m'éveille et que vois-je! Une grosse poignée de fleurs de glais
+couleur d'or qui bondissaient sur ma couchette.
+
+Lui-même, le patriarche, le Maître, mon seigneur père, était allé
+cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la Maîtresse, ma mère
+belle, les avait mises sur mon lit.
+
+CHAPITRE II.
+
+MON PÈRE.
+
+L'enfant de ferme. -- La vie rurale. -- Mon père à la Révolution. --
+La bûche bénite. -- Les récits de la Noël. -- Le capitaine Perrin.
+-- Le maire de Maillane en 1793 -- Le jour de l'an.
+
+Mon enfance première se passa donc au Mas, en compagnie des
+laboureurs, des faucheurs et des pâtres, et quand, parfois, passait
+au Mas quelque bourgeois, de ceux-là qui affectent de ne parler que
+français, moi, tout interloqué et même humilié de voir que mes
+parents devenaient soudain révérencieux pour lui, comme s'il était
+plus qu'eux:
+
+-- D'où vient, leur demandais-je, que cet homme ne parle pas comme
+nous?
+
+-- Parce que c'est un monsieur, me répondait-on.
+
+-- Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je ne veux
+pas être _monsieur_.
+
+J'avais remarqué aussi que, quand nous avions des visites, comme
+celle, par exemple du marquis de Barbentane (un de nos voisins de
+terres), mon père qui, à l'ordinaire lorsqu'il parlait de ma mère,
+devant les serviteurs, l'appelait "la maîtresse", là, en cérémonie,
+il la dénommait _ma mouié_ (mon épouse). Le beau marquis et la
+marquise, qui se trouvait être la soeur du général de Galliffet,
+chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et autres
+gâteries; mais moi, sitôt que je les voyais descendre de voiture,
+comme un sauvageon que j'étais, je courais tout de suite me cacher
+dans le fenil... Et la pauvre Délaïde de crier:
+
+-- Frédéric!
+
+Mais en vain: dans le foin, blotti et ne soufflant mot, j'attendais,
+moi, d'entendre les roues de la voiture emporter le marquis, pendant
+que ma mère clamait, là-bas, devant la ferme:
+
+-- M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le voir,
+cet insupportable, et il va se cacher!
+
+Et au lieu de dragées, quand je sortais ensuite, craintif, de ma
+tanière, vlan! j'avais ma fessée.
+
+J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre maître-valet, quand,
+derrière la charrue tirée par ses deux mules, les mains au mancheron,
+il me criait, patelin:
+
+-- Petiot, viens vite, viens. Je t'apprendrai à labourer.
+
+Et tout de suite, nu-pieds, nu-tête, émoustillé, me voilà dans le
+sillon, trottinant, farfouillant, le long de la tranchée, pour
+cueillir les primevères ou les muscaris bleus, que le soc arrachait.
+
+-- Ramasse des colimaçons, me disais le Papoty.
+
+Et quand j'avais les colimaçons, une poignée dans chaque main:
+
+-- Maintenant, me faisait-il, avec les colimaçons, tiens, empoigne
+les cornes du manche de la charrue.
+
+Et comme, moi crédule, avec mes petits doigts, je prenais les
+mancherons, lui, pressant de ses doigts rudes mes deux mains pleines
+d'escargots qui s'écrabouillaient dans ma chair:
+
+-- A présent, me disait le valet de labour en riant aux éclats, tu
+pourras dire, petit, que tu as tenu la charrue!
+
+On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs. C'est ainsi que,
+dans les fermes, on déniaise les enfants. Quelquefois, en venant de
+traire, notre berger Rouquet me criait:
+
+-- Viens, petit, boire à même dans le _piau_.
+
+Le _piau_ est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans lequel on
+trait le lait... Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les bras
+troussés, sortir de la bergerie en portant à la main le vase à traire
+écumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais, affriolé, pour
+le humer tout chaud. Mais, sitôt qu'à genoux je m'abreuvais à la
+"seille", paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la tête
+jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le museau
+ruisselants, ébouriffés, je courais, comme un jeune chien, me vautrer
+dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant, à part moi, qu'on ne m'y
+attraperait plus... jusqu'à nouvelle attrape.
+
+Après, c'était un faucheur qui me disait:
+
+-- Petiot, j'ai trouvé un nid, un nid de _frappe-talon_; veux-tu me
+faire la courte échelle? Je garderai la mère et tu auras les
+passereaux.
+
+Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain.
+
+-- Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce gros
+saule; c'est là qu'est le nid... Allons, courbe-toi.
+
+Et je m'inclinais, la tête contre l'arbre, et alors, faisant mine de
+grimper sur mon dos, le farceur me battait l'échine du talon.
+
+C'est ainsi que commença, au milieu des gouailleries de nos
+travailleurs des champs (et je n'an ai point regret), mon éducation
+d'enfance.
+
+Comme il était gai, ce milieu de labeurs rustiques! Chaque saison
+renouvelait la série des travaux. Les labours, les semailles, la
+tonte, la fauche, les vers à soie, les moissons, le dépiquage, les
+vendanges et la cueillette des olives, déployaient à ma vue les actes
+majestueux de la vie agricole, éternellement dure, mais éternellement
+indépendante et calme.
+
+Tout un peuple de serviteurs, d'hommes loués au mois ou à la journée,
+de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du Mas,
+qui avec l'aiguillon, qui avec le râteau ou bien la fourche sur
+l'épaule, et travaillant toujours avec des gestes nobles, comme dans
+les peintures de Léopold Robert.
+
+Quand, pour dîner ou pour souper, les hommes, l'un après l'autre,
+entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son rang,
+autour de la grande table, avec mon seigneur père qui tenait le haut
+bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des
+observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail du
+jour, s'il était avantageux, si la terre était dure ou molle ou en
+état. Puis, le repas fini, le premier charretier fermait la lame de
+son couteau et, sur le coup, tous se levaient.
+
+Tous ces gens de campagne, mon père les dominait par la taille, par
+le sens, comme aussi par la noblesse. C'était un beau et grand
+vieillard, digne dans son langage, ferme dans son commandement,
+bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul.
+
+Engagé volontaire pour défendre la France, pendant la Révolution, il
+se plaisait, le soir, à raconter ses vieilles guerres. Au fort de la
+Terreur, il avait été requis pour porter du blé à Paris, ou régnait
+la famine. C'était dans l'intervalle où l'on avait tué le roi. La
+France, épouvantée, était dans la consternation. En retournant, un
+jour d'hiver, à travers la Bourgogne, avec une pluie froide qui lui
+battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu des
+roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays. Les
+deux compatriotes se tendirent la main, et mon père, prenant la
+parole:
+
+-- Tiens, où vas-tu, voisin, par ce temps diabolique?
+
+-- Citoyen, répliqua l'autre, je vais à Paris porter les saints et
+les cloches.
+
+Mon père devint pâle, les larmes lui jaillirent et, ôtant son chapeau
+devant les saints de son pays et les cloches de son église, qu'il
+rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne:
+
+-- Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu'à ton retour, on te nomme,
+pour cela, représentant du peuple?
+
+L'iconoclaste courba la tête de honte et, avec un blasphème, il fit
+tirer ses bêtes.
+
+Mon père, dois-je dire, avait un foi profonde. Le soir, en été comme
+en hiver, agenouillé sur sa chaise, la tête découverte, les mains
+croisées sur le front, avec sa cadenette, serrée d'un ruban de fil,
+qui lui pendait sur la nuque, il faisait, à voix haute, la prière
+pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veillées s'allongeaient,
+il lisait l'Évangile à ses enfants et domestiques.
+
+Mon père, dans sa vie, n'avait lu que trois livres: le _Nouveau
+Testament, l'Imitation_ et _Don Quichotte_ (lequel lui rappelait sa
+campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie).
+
+-- Comme de notre temps les écoles étaient rares, c'est un pauvre,
+nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par semaine,
+m'avait appris ma croix de par Dieu.
+
+Et le dimanche, après les vêpres, selon l'us et coutume des anciens
+pères de famille, il écrivait ses affaires, ses comptes et dépenses,
+avec ses réflexions, sur un grand mémorial dénommé _Cartabèou._
+
+Lui, quelque temps qu'il fît, était toujours content, et si, parfois,
+il entendait les gens se plaindre, soit des vents tempétueux, soit
+des pluies torrentielles:
+
+-- Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est là-haut sait fort bien
+ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut... Eh! s'il ne
+soufflait jamais de ces grands vents qui dégourdissent la Provence,
+qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et si,
+pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui
+alimenteraient les puits, les fontaines, les rivières? Il faut de
+tout, mes enfants.
+
+Bien que, le long du chemin, il ramassât une bûchette pour l'apporter
+au foyer; bien qu'il se contentât, pour son humble ordinaire, de
+légumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il fût sobre
+toujours et mît de l'eau dans son vin, toujours sa table était
+ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant. Puis, si
+l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il était bon
+travailleur; et, si l'on répondait oui:
+
+-- Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son ami.
+
+Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la grande fête, c'était la
+veillée de Noël. Ce jour-la, les laboureurs dételaient de bonne
+heure; ma mère leur donnait à chacun, dans une serviette, une belle
+galette à l'huile, une rouelle de nougat, une jointée de figues
+sèches, un fromage du troupeau, une salade de céleri et une bouteille
+de vin cuit. Et qui de-ci, et qui de-là, les serviteurs s'en
+allaient, pour "poser la bûche au feu", dans leur pays et dans leur
+maison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres hères qui
+n'avaient pas de famille; et, parfois des parents, quelque vieux
+garçon, par exemple, arrivaient à la nuit, en disant:
+
+-- Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la bûche au feu, avec
+vous autres.
+
+Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la "bûche de Noël",
+qui -- c'était de tradition -- devait être un arbre fruitier. Nous
+l'apportions dans le Mas, tous à la file, le plus âgé la tenant d'un
+bout, moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous lui faisions
+faire le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la dalle du foyer,
+mon père, solennellement, répandait sur la bûche un verre de vin
+cuit, en disant:
+
+_Allégresse! Allégresse,
+Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse!
+Avec Noël, tout bien vient:
+Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine.
+Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins._
+
+Et, nous écriant tous: "Allégresse, allégresse, allégresse!", on
+posait l'arbre sur les landiers et, dès que s'élançait le premier jet
+de flamme:
+
+_A la bûche
+Boute feu!_
+
+disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous mettions à table.
+
+Oh! la sainte tablée, sainte réellement, avec, tout à l'entour, la
+famille complète, pacifique et heureuse. A la place du _caleil_,
+suspendu à un roseau, qui, dans le courant de l'année, nous éclairait
+de son lumignon, ce jour-là, sur la table, trois chandelles
+brillaient; et si, parfois, la mèche tournait devers quelqu'un,
+c'était de mauvais augure. A chaque bout, dans une assiette,
+verdoyait du blé en herbe, qu'on avait mis germer dans l'eau le jour
+de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour à tour
+apparaissaient les plats sacramentels: les escargots, qu'avec un long
+clou chacun tirait de la coquille; la morue frite et le _muge_ aux
+olives, le cardon, le scolyme, le céleri à la poivrade, suivis d'un
+tas de friandises réservées pour ce jour-là, comme: fouaces à
+l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis; puis,
+au-dessus de tout, le grand _pain calendal_, que l'on n'entamait
+jamais qu'après en avoir donné, religieusement, un quart au premier
+pauvre qui passait.
+
+La veillée, en attendant la messe de minuit, était longue ce jour-là;
+et longuement, autour du feu, on y parlait des ancêtres et on louait
+leurs actions. Mais, peu à peu et volontiers, mon brave homme de
+père revenait à l'Espagne et à ses souvenirs du siège de Figuières.
+
+Si je vous disais, commençait-il, qu'étant là-bas en Catalogne, et
+faisant partie de l'armée, je trouvai le moyen, au fort de la
+Révolution, de venir de l'Espagne, malgré la guerre et malgré tout,
+passer avec les miens les fêtes de Noël! Voici, ma foi de Dieu,
+comment s'arrangea la chose:
+
+"Au pied du Canigou, qui est une grande montagne entre Perpignan et
+Figuières, nous tournions, retournions depuis passablement de temps,
+en bataillant, à toi, à moi, contre les troupes espagnoles. Aïe! que
+de morts, que de blessés et de souffrances et de misères! Il faut
+l'avoir vu, pour savoir cela. De plus, au camp, -- c'était en
+décembre, -- il y avait manque de tout; et les mulets et les chevaux,
+à défaut de pâture, rongeaient, hélas! les roues des fourgons et des
+affûts.
+
+"Or, ne voilà-t-il pas qu'en rôdant, moi, au fond d'une gorge, du
+côté de la mer, je vais découvrir un arbre d'oranges, qui étaient
+rousses comme l'or!
+
+"-- Ha! dis-je au propriétaire, à n'importe quel prix, vous allez me
+les vendre.
+
+"Et, les ayant achetées, je m'en reviens de suite au camp et, tout
+droit à la tente du capitaine Perrin (qui était de Cabanes), je vais
+avec mon panier et je lui dis:
+
+"-- Capitaine, je vous apporte quelques oranges...
+
+"-- Mais où as-tu pris !ça?
+
+"-- Où j'ai pu, capitaine.
+
+"-- Oh! luron, tu ne saurais me faire plus de plaisir... Aussi,
+demande-moi, vois-tu, ce que tu voudras, et tu l'obtiendras ou je ne
+pourrai.
+
+"-- Je voudrais bien, lui fis-je alors, avant qu'un boulet de canon
+me coupe en deux, comme tant d'autres, aller, encore une fois, "poser
+le bûche de Noël" en Provence, dans ma famille.
+
+"-- Rien de plus simple, me fit-il; tiens, passe l'écritoire.
+
+Et mon capitaine Perrin (que Dieu, en paradis, l'ait renfermé, cher
+homme) sur un papier, que j'ai encore, me griffonna ce que je vais
+dire:
+
+ _"Armée des Pyrenées-Orientales.
+
+"Nous Perrin, capitaine aux transports militaires, donnons congé au
+citoyen François Mistral, brave soldat républicain, âgé de vingt-deux
+ans, taille de cinq pieds six pouces, nez ordinaire, bouche idem,
+menton rond, front moyen, visage ovale, de s'en aller dans son pays,
+par toute la République, et au diable, si bon lui semble._
+
+"Et voilà, mes amis, que j'arrive à Maillane, la belle veille de
+Noël, et vous pouvez penser l'ahurissement de tous, les embrassades
+et les fêtes. Mais, le lendemain, le maire (je vous tairai le nom de
+ce fanfaron braillard, car ses enfants sont encore vivants) me fait
+venir à la commune et m'interpelle comme ceci:
+
+"-- Au nom de la loi, citoyen, comment va que tu as quitté l'armée?
+
+"-- Cela va, répondis-je, qu'il ma pris fantaisie de venir, cette
+année, "poser la bûche" à Maillane.
+
+"-- Ah oui? En ce cas-là, tu iras, citoyen, t'expliquer au tribunal
+du district, à Tarascon.
+
+"-- Et, tel que je vous le dis, je me laissai conduire par deux
+gardes nationaux, devant les juges du district. Ceux-ci, trois faces
+rogues, avec le bonnet rouge et des barbes jusque-là:
+
+"-- Citoyen, me firent-ils en roulant de gros yeux, comment ça se
+fait-il que tu aies déserté?
+
+"Aussitôt, de ma poche ayant tiré mon passeport:
+
+"-- Tenez, lisez, leur dis-je.
+
+"Ah! mes amis de Dieu, dès avoir lu, ils se dressent en me secouant
+la main:
+
+"-- Bon citoyen, bon citoyen! me crièrent-ils. Va, va, avec des
+papiers pareils, tu peux l'envoyer coucher, le maire de Maillane.
+
+"Et après le Jour de l'An, j'aurais pu rester, n'est-ce pas? Mais il
+y avait le devoir et je m'en retournai rejoindre."
+
+Voilà, lecteur, au naturel, la portraiture de famille, d'intérieur
+patriarcal et de noblesse et de simplicité, que je tenais à te
+montrer.
+
+Au Jour de l'An, -- nous clôturerons par cet autre souvenir, -- une
+foule d'enfants, de vieillards, de femmes, de filles, venaient, de
+grand matin, nous saluer comme ceci:
+
+_Bonjour, nous vous souhaitons à tous la bonne année,
+Maîtresse, maître, accompagnée
+D'autant que le bon Dieu voudra._
+
+-- Allons, nous vous la souhaitons bonne, répondaient mon père et ma
+mère en donnant à chacun, bonnement, sous forme d'étrennes, une
+couple de pains longs et de miches rebondies.
+
+Par tradition, dans notre maison, comme dans plusieurs autres, on
+distribuait ainsi, au nouvel an, deux fournées de pain aux pauvres
+gens du village.
+
+_Vivrais-je cent ans,
+Cent ans, je cuirai,
+Cent ans, je donnerai aux pauvres._
+
+Cette formule, tous les soirs revenait dans la prière que mon père
+faisait avant d'aller au lit. Et aussi, à ses obsèques, les pauvres
+gens, avec raison, purent dire, en le plaignant:
+
+_-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges dans le ciel
+l'accompagnaient. Amen!_
+
+CHAPTER III
+
+LES ROIS MAGES
+
+A la rencontre des Rois. -- La crèche. -- Les sornettes
+maternelles. -- Dame Renaude. -- Les hantises de la nuit. -- Le
+cheval de Cambaud. -- Les Sorciers. -- Les Matagots. --L'Esprit
+Fantastique.
+
+-- C'est demain la fête des Rois; si vous voulez les voir arriver,
+allez vite, petits, à leur rencontre, et portez-leur quelques
+offrandes.
+
+Voilà, de notre temps, la veille du jour des Rois, ce que nous
+disaient nos mères.
+
+Et en avant! Toute la marmaille, les enfants du village, nous
+partions enthousiastes au-devant des Rois Mages, qui venaient à
+Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite, pour
+adorer l'Enfant Jésus.
+
+-- Où allez-vous, petits?
+
+-- Nous allons au-devant des Rois.
+
+Et ainsi, tous ensemble, mioches ébouriffés et blondines fillettes,
+en béguins et petits sabots, nous partions sur le Chemin d'Arles, le
+coeur tressailli de joie, les yeux pleins de visions, et nous
+portions à la main, comme on nous l'avait dit, des galettes pour les
+Rois, des figues sèches pour les pages, avec du foin pour les
+chameaux.
+
+ _Jours croissants,
+ Jours cuisants._
+
+La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid. Le soleil
+descendait, blafard, devers le Rhône. Les ruisseaux étaient gelés.
+L'herbe des bords était brouie. Des saules défeuillés, les branches
+rougeoyaient. Le rouge-gorge, le troglodyte, sautillaient,
+frémissants, familiers, de branche en branche... Et l'on ne voyait
+personne aux champs, à part quelque pauvre veuve qui rechargeait sur
+la tête son tablier plein de bois sec, ou quelque vieux dépenaillé
+qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte.
+
+-- Où allez-vous si tard, petits?
+
+-- Nous allons au-devant des Rois!
+
+Et la tête en arrière, fiers comme jeune coqs, en riant, en chantant,
+en courant à cloche-pied ou en faisant des glissades, nous allions
+devant nous sur le chemin blanchâtre, balayé par le vent.
+
+Puis, le jour déclinait. Le clocher de Maillane disparaissait
+derrière les arbres, derrière les grands cyprès aux pointes noires;
+et la campagne, vaste et nue, s'épandait au lointain... Nous
+portions nos regards si loin que nous pouvions, à perte de vue, mais
+en vain! Rien ne se montrait à nous, hormis quelque faisceau
+d'épines emporté dans les chaumes par le vent. Comme les soirs
+d'hiver et de janvier, tout était triste, souffreteux et muet.
+
+Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui, plié dans sa
+cape, venait de faire paître ses brebis.
+
+-- Mais où allez-vous, enfants si tard?
+
+-- Nous allons au-devant des Rois... Ne pourriez-vous pas nous dire
+s'ils sont encore bien loin?
+
+-- Ah! oui, les Rois? c'est vrai... Ils sont là derrière qui
+viennent; vous allez bientôt les voir.
+
+Et de courir, et de courir, à la rencontre des Rois avec nos gâteaux,
+nos petites galettes, et les poignées de foin pour les chameaux.
+
+Puis, le jour défaillait. Le soleil, obstrué par un nuage énorme,
+s'évanouissait peu à peu. Les babils folâtres calmaient un brin. La
+bise fraîchissait et les plus courageux marchaient en retenant.
+
+Tout à coup:
+
+-- Les voilà!
+
+Un cri de joie folle partait de toutes les bouches... et la
+magnificence de la pompe royale éblouissait nos yeux. Un
+rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides, fastueuses,
+enflammait, embrasait la zone du couchant; de gros lambeaux de
+pourpre flamboyaient; et d'or et de rubis, une demi-couronne, dardant
+un cercle de long rayons au ciel, illuminait l'horizon.
+
+-- Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs manteaux!
+voyez leurs drapeaux! et leur cavalerie et les chameaux qui viennent!
+
+Et nous demeurions ébaubis... Mais bientôt cette splendeur, mais
+bientôt cette gloire, dernière échappée du soleil couchant, se
+fondait, s'éteignait peu à peu dans les nues; et, penauds, bouche
+béante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout seuls:
+
+-- Où ont passé les Rois?
+
+-- Derrière la montagne.
+
+La chevêche miaulait. La peur nous saisissait; et, dans le
+crépuscule, nous retournions confus, en grignotant les gâteaux, les
+galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois.
+
+Et quand nous arrivions, ensuite, à nos maisons:
+
+-- Eh bien! les avez-vous vu? nos mères nous disaient.
+
+-- Non, ils ont passé en delà, de l'autre côté de la montagne.
+
+-- Mais quel chemin avez-vous pris?
+
+-- Le Chemin Arlatan...
+
+-- Ah! mes pauvres agneaux! Les Rois ne viennent pas de là. C'est
+du Levant qu'ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le vieux
+Chemin de Rome... Ah! comme c'était beau, si vous aviez vu, si vous
+aviez vu, lorsqu'ils sont entrés dans Maillane! Les tambours, les
+trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon Dieu!...
+Maintenant, ils sont à l'église, où ils font leur adoration. Après
+souper, vous irez les voir.
+
+Nous soupions vite, -- moi, chez ma mère-grand Nanan; puis, nous
+courions à l'église... Et, dans l'église pleine, dès notre entrée,
+l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, entamait,
+lentement, puis déployait, formidable, le superbe noël:
+
+_Ce matin,
+J'ai rencontré le train
+De trois grands Rois qui allaient en voyage,
+Ce matin,
+J'ai rencontré le train
+De trois grands Rois dessus le grand chemin._
+
+Nous autres, affolés, nous nous faufilions, entre les jupons des
+femmes, jusques à la chapelle de la Nativité, et là, suspendue sur
+l'autel, nous voyions la Belle Étoile! nous voyions les trois Rois
+Mages, en manteaux rouge, jaune, et bleu, qui saluaient l'Enfant
+Jésus: le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi Melchior avec son
+encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe! Nous
+admirions les charmants pages portant la queue de leurs manteaux
+traînants; puis, les chameaux bossus qui élevaient la tête sur l'âne
+et le boeuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout autour, sur
+une petite montagne en papier barbouillé, les bergers, les bergères,
+qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes; le
+meunier, chargé d'un sac de farine; la bonne vieille qui filait;
+l'ébahi qui admirait; le gagne-petit qui remoulait; l'hôtelier ahuri
+qui ouvrait sa fenêtre, et, bref, tous les _santons_ qui figurent à
+la Crèche. Mais c'était le _Roi Maure_ que nous regardions le plus.
+
+Maintes fois, depuis lors, il m'est arrivé, quand viennent les Rois,
+d'aller me promener, à la chute du jour, dans le Chemin d'Arles. Le
+rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des haies
+d'aubépine. Toujours quelque pauvre vieux y cherche, comme jadis,
+des escargots dans l'herbe et la chevêche toujours y miaule; mais,
+dans les nuées du couchant, je n'y vois plus la gloire, ni la
+couronne des vieux Rois.
+
+-- Où ont passé les Rois?
+
+-- Derrière la montagne.
+
+Hélas! mélancolie, tristesse des choses vues, autrefois dans la
+jeunesse! Si grand, si beau que fût le paysage connu, quand nous
+voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y manque
+toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose!
+
+_Oh! vers les plaines de froment
+Laissez-moi me perdre pensif,
+Dans les grands blés pleins de ponceaux
+Où, petit gars, je me perdais!
+Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe,
+En récitant son angélus;
+Et, chantantes, les alouettes,
+Moi, je les suis dans le soleil...
+Ah! pauvre mère, beau coeur aimant,
+Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!_
+
+(Iles d'Or).
+
+Qui me rendra le délice, le bonheur idéal de mon âme ignorante,
+quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux chansons,
+aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma mère en filant,
+cependant que j'étais blotti sur ses genoux, me disait, me chantait,
+en douce langue de Provence: le _Pater des Calendes, Marie-Madeleine
+la Pauvre Pécheresse_, le _Mousse de Marseille_, la _Porcheronne_, le
+_Mauvais Riche_, et tant d'autres récits, légendes et croyances de
+notre race provençale, qui bercèrent mon jeune âge d'un balancement
+de rêves et de poésie émue! Après le lait que m'avait donné son
+sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel des
+traditions et du bon Dieu.
+
+Aujourd'hui, avec l'étroitesse du système brutal qui ne veut plus
+tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts angéliques de
+l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui fait
+les saints et les héros, les poètes et les artistes, -- aujourd'hui,
+dès que l'enfant naît, avec la science nue et crue on lui dessèche
+coeur et âme... Eh! pauvres lunatiques! avec l'âge et l'école,
+surtout l'école de la vie vécue, on ne l'apprend que trop tôt, la
+réalité mesquine et la désillusion analytique, scientifique, de tout
+ce qui nous enchanta.
+
+Si, à vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend pour une belle
+fille rayonnante de jeunesse, quelque fâcheux anatomiste venait nous
+tenir ce propos:
+
+-- Veux-tu savoir le vrai de cette créature qui a tant d'attrait pour
+toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette!
+
+Ne croyez-vous pas qu'à l'instant nous l'enverrions faire paître?
+
+Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de vérité autant
+vaudrait, ma foi, retourner au moyen âge qui, partant du contraire de
+la science moderne, en était arrivé au même résultat, en représentant
+la vie par la Danse macabre.
+
+Bref, pour donner idée des imaginations, hantises, peurs et spectres
+qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en scène
+quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la vieille
+Renaude, et m'est avis qu'à ce sujet ce morceau-là viendra à point.
+
+La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant sa
+maisonnette. Elle est flétrie, ratatinée et ridée, la pauvre femme,
+comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les mouches qui
+se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et puis
+sommeille.
+
+-- Eh bien! tante Renaude, par là, au bon soleil, vous faites un
+petit somme?
+
+-- Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis là, à dire vrai, sans
+dormir ni veiller... Je rêvasse, je dis des patenôtres. Mais, puis en
+priant Dieu, on finit par s'assoupir... Oh! la mauvaise chose, quand
+on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux chiens.
+
+-- Vous attraperez un rhume, à ce grand soleil-là, avec la
+réverbération.
+
+-- Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis sèche,
+hélas! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne fournirais
+pas, peut-être, une maille d'huile.
+
+-- A votre place, moi, je m'en irais un peu voir les commères de
+votre âge, tout doucement. Cela vous ferait passer le temps.
+
+-- Allons donc, bonne gens! Les commères de mon âge? bientôt il n'en
+restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre Geneviève
+sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote; Catherine
+du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de mes
+peines à moi: autant vaut demeurer seule.
+
+-- Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec les
+lavandières.
+
+-- Allons donc, les lavandières! des péronnelles, qui, tout le jour,
+frappent à tort et à travers sur les uns et sur les autres. Elles ne
+disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout le
+monde; puis, elles rient comme des niaises. Quelque jour, le bon Dieu
+les punira par un exemple... Oh! non, non, ce n'est pas comme de
+notre temps.
+
+-- Et de quoi parliez-vous, dans votre temps?
+
+-- dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes, des
+sornettes, que l'on se délectait d'entendre: la _Bête des Sept Têtes,
+Jean Cherche-la-Peur,_ le _Grand Corps sans Ame..._
+
+Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou quatre
+veillées.
+
+"A cette époque-là, on filait de l'étai, du chanvre. L'hiver, après
+souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous réunissions
+dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral qui
+soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien au
+chaud, nous nous accroupissions sur la litière des brebis; et,
+pendant que les hommes étaient en train de traire ou de pâturer les
+bêtes, et que les beaux agneaux agenouillés cognaient sur le pis de
+leurs mères en remuant la queue, nous, les femmes, comme je vous le
+dis, en tournant nos fuseaux nous écoutions ou disions des contes.
+
+"Mais je ne sais comment ça va; on parlait, en ce temps, d'une foule
+de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que bien des
+personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes dignes de
+foi, assuraient avoir vues.
+
+"Tenez, ma tante Mïan, la femme du Chaisier, dont les petits-fils
+habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser du
+bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on aurait
+dite apprivoisée. Ma tante se courba pour lui envoyer la main...
+Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu plus
+loin picorer dans le gazon. Mïan, avec précaution, s'approcha encore
+de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper. Mais,
+tout en lui disant: "_Petite, tite, tite!_", dès qu'elle croyait
+l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus ardente,
+la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-être une heure de
+chemin. Puis comme le soleil était déjà couché, Mïan, prenant peur,
+retourna chez elle. Or, il paraît qu'elle fit bien, car, si elle
+avait voulu suivre, malgré la nuit, cette geline blanche, qui sait,
+Vierge Marie, où elle l'aurait conduite!
+
+"On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient une
+grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins qui
+sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de vauriens,
+qui venaient de faire la noce, aperçurent un cheval noir qui sortait
+de l'égout de Cambaud.
+
+"-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que je saute
+dessus.
+
+"Et le cheval se laissa monter.
+
+"-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi, je
+vais l'enfourcher.
+
+"Et voilà qu’il l’enfourche aussi.
+
+"-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre jouvenceau.
+
+"Et celui-là grimpa aussi; et, à mesure qu’ils montaient, le cheval
+noir s’allongeait, s’allongeait, s’allongeait, tellement que, ma foi,
+douze de ces jeunes fous étaient à cheval déjà quand le treizième
+s'écria :
+
+"-- Jésus! Marie! grand saint Joseph! je crois qu’il’ y a encore une
+place!
+
+"Mais, à ces mots, l’animal disparut et nos douze bambocheurs se
+retrouvèrent penauds, tous debout sur leurs jambes... Heureusement,
+heureusement pour eux! car, si le beau dernier n’avait pas crié :
+"Jésus! Marie! grand saint Joseph!" la malebête, assurément, les
+emportait tous au diable.
+
+"Savez-vous de quoi l’on parlait encore? D’une espèce de gens qui
+allaient, à minuit, faire le branle dans les landes, puis buvaient
+tour à tour à la Tasse d’Argent. On les appelait: sorciers ou
+_mascs_, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque pays. J’en
+ai même connu plusieurs, —- que je ne nommerai pas, à cause de leurs
+enfants. Bref, à ce qu’il paraît, c’étaient de mauvaises gens, car,
+une fois, mon grand-père, qui était pâtre là-bas au Grès, en passant
+dans la nuit, derrière le Mas des Prêtres, voulut regarder par la
+barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de ce
+vieux Mas abandonné, des hommes qui jouaient à la paume avec des
+enfants, de petits enfants tout nus qu’ils avaient pris dans le
+berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains en
+mains! Cela fait frémir.
+
+"Mais quoi! n’y avait-il pas aussi des chats sorciers?
+
+Oui, il y avait des chats noirs qu’on appelait _mutagots_ et qui
+faisaient venir l’argent dans les maisons où ils restaient... Tu as
+connu, n’est-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant d’écus
+lorsqu’elle trépassa? Eh bien! elle avait un chat noir, auquel, à
+tous ses repas, elle jetait sous la table sa première bouchée.
+
+"J’ai toujours ouï dire qu’un soir, à la veillée, mon pauvre oncle
+Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une espèce
+de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser à mal, lui lance
+un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit à notre oncle,
+avec un mauvais regard :
+
+"-— _Tu as touché Robert_!
+
+"Quelles singulières choses! Aujourd’hui, tout cela a l’air de
+songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait bien
+qu’il y eût quelque chose, puisque tous en avaient peur.
+
+"Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d’autres, de ces êtres
+étranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la Chauche-Vieille,
+qui, la nuit, s’accroupissait 1à sur votre poitrine et vous ôtait le
+souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y avait le
+Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que sais-je,
+moi?...
+
+"Mais tiens,je l’oubliais : et l’Esprit Fantastique! Celui-là, on ne
+peut pas dire qu’il n’ait pas existé : je l’ai entendu et vu. Il
+hantait notre écurie. Feu mon père (devant Dieu soit-il!) une fois
+sommeillait dans le grenier à foin. Tout à coup, il entend là-bas
+ouvrir la porte. Il veut regarder d’une fente, une fente de la
+fenêtre, et sais-tu ce qu’il voit? Il voit nos bêtes, le mulet, la
+mule, l’âne, la jument et le petit poulain qui, fort bien couplés
+ensemble, s’en allaient, sous la lune, boire à l’abreuvoir, tout
+seuls. Mon père comprit vite, car il n’était pas neuf à pareille
+hantise, que c’était le Fantastique qui les conduisait boire. Il se
+recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il trouva
+l’écurie ouverte à deux battants.
+
+"Ce qui attire le Fantastique dans les étables, c’est, dit-on, les
+grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel qu’un enfant
+d’un an, lorsqu’on agite le hochet. Mais il n’est pas méchant, il
+s’en faut de beaucoup; il est capricieux et se plaît à faire des
+niches. S’il est de bonne humeur, il vous étrillera vos bêtes, il
+leur tresse la crinière, il leur met de la paille blanche, il nettoie
+leur mangeoire... il est même à remarquer que, là où est le
+Fantastique, il y a toujours une bête mieux portante que les autres,
+parce que le farfadet l’a prise en grâce par caprice, et alors, dans
+la nuit, il va et vient dans la crèche et lui soutire le foin des
+autres.
+
+"Mais, par mégarde et par hasard, si, dans votre écurie, vous
+dérangez quelque chose contre sa volonté, aïe, aïe, aïe! la nuit
+suivante, il fait un sabbat de malédiction. Il embrouille la queue
+des bêtes, il leur entortille les pieds dans leurs chevêtres et
+licous; il renverse, patatras! l’étagère des colliers; il remue, dans
+la cuisine, la poêle et la crémaillère; enfin, il tarabuste de toutes
+les manières... Tellement qu’une fois, mon père, ennuyé de tout ce
+vacarme, dit:
+
+"-— Il faut en finir!
+
+"Il prend, à cette fin, un picotin de vesces, monte au fenil,
+éparpille la menue graine dans le foin et dans la paille et crie au
+Fantastique :
+
+"—- Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces graines de
+pois gris.
+
+"Or, l’Esprit Fantastique, qui se complaît aux minuties et qui aime
+que tout soit bien rangé en ordre, se mit, à ce qu’il paraît, à trier
+les pois gris; et de vétiller, Dieu sait! car nous trouvâmes de
+petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon père le
+savait) ce travail méticuleux à la fin l’ennuya, et il détala du
+fenil, et jamais nous ne le revîmes.
+
+"Si! car, pour achever, moi, je le vis encore une fois. Imagine-toi
+qu’un jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du catéchisme.
+Passant près d’un peuplier, j’entendis rire à la cime de l’arbre : je
+lève la tête, je regarde, et tout en haut du peuplier, j’aperçois
+l’Esprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me faisait
+signe de grimper... Ah !
+je te demande un peu! Pas pour un cent d’oignons je n’y aurais
+grimpé; je déguerpis comme une folle et depuis, ç’a été fini.
+
+"C’est égal, je t’assure que quand venait la nuit et qu’autour de la
+lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de sortir!
+Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous devînmes
+grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors, à la
+veillée, les garçons nous criaient :
+
+"-— Allons, venez, les filles! Nous ferons, à la lune, un tour de
+farandole.
+
+"-— Pas si sottes! répondions-nous. Si nous allions rencontrer
+l’Esprit Fantastique ou la Poule Blanche...
+
+"-— Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc pas que ce
+sont là des contes de mère-grand l’aveugle! N’ayez pas peur, venez,
+nous vous tiendrons compagnie.
+
+"Et c’est ainsi que nous sortîmes et, peu à peu, ma foi, en causant
+avec les gars, —- les garçons de cet âge, tu sais, n’ont pas de bon
+sens, ils ne disent que des bêtises et vous font rire par foroe, —-
+peu à peu, peu à peu, nous n’eûmes plus de peur... Et depuis lors, te
+dis-je, je n’ai plus ouï parler de ces hantises de nuit.
+
+"Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez d’ouvrage pour nous
+ôter l’ennui. Telle que tu me vois, j’ai eu, moi, onze enfants, que
+j’ai tous menés à bien, et, sans compter les miens, j’en ai nourri
+quatorze!
+
+"Ah! va, quand on n’est pas riche et qu’on a tant de marmaille, qu’il
+faut emmailloter, bercer, allaiter, ébréner, c’est un joli son de
+musette!"
+
+-- Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne.
+
+-- Oh! à présent, nous sommes mûrs; il viendra nous cueillir quand il
+voudra.
+
+Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches; et,
+abaissant la tête, elle se reblottit tranquille pour boire son
+soleil.
+
+CHAPITRE IV
+
+L’ÉCOLE BUISSONNIÈRE
+
+Vagabondage par les champs. — Les bestioles du bon Dieu. — La vieille
+de Papeligosse. -- Les bohémiens. — Le tonneau du loup : rêve.
+
+Vers les huit ans, et pas plus tôt, —- avec mon sachet bleu pour y
+porter mon livre, mon cahier et mon goûter, —- on m’envoya à
+l’éco1e..., pas plus tôt, Dieu merci! Car, en ce qui a trait à mon
+développement intime et naturel, à l’éducation et trempe de ma jeune
+âme de poète, j’en ai plus appris, bien sûr, dans les sauts et
+gambades de mon enfance populaire que dans le rabâchage de tous les
+rudiments.
+
+De notre temps, le rêve de tous les polissons qui allions à l’école
+était de faire un _plantié_. Celui qui en avait fait un était regardé
+par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un luron
+fieffé!
+
+Un _plantié_ désigne, en Provence, l’escapade que fait l’enfant loin
+de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir où
+il va. Les petits Provençaux font cette école buissonnière lorsque,
+après quelque faute, quelque grave méfait, quelque désobéissance, ils
+redoutent, pour leur rentrée au logis, quelque bonne rossée.
+
+Donc, sitôt pressentir ce qui leur pend à l’oreille, mes péteux
+_plantent_ là l’école et père et mère; advienne que pourra, ils
+partent à l’aventure et vive la liberté!
+
+C’est chose délicieuse, incomparable, à cet âge, de se sentir maître
+absolu, la bride sur le cou, d’aller partout où l’on veut et en avant
+dans les garrigues! et en avant aux marécages! et en avant par la
+montagne!
+
+Seulement, puis vient la faim. Si c’est un _plantié_ d’été, encore
+c’est pain bénit. Il y a les carrés de fèves, les jardins avec leurs
+pommes, leurs poires et leurs pêches, les arbres de cerises, qui vous
+prennent par l’oeil, les figuiers qui vous offrent leurs figues bien
+mûries, et les melons ventrus qui vous crient : "Mangez-moi" Et puis,
+les belles vignes, les ceps aux grappes d’or, ha! il me semble les
+voir !
+
+Mais si c’est un _plantié_ d’hiver, il faut alors s’industrier...
+Parbleu, il est de petits drôles qui, passant par les fermes où ils
+ne sont pas connus, demandent l’hospitalité. Puis, s’ils peuvent, les
+fripons volent les oeufs aux poulaillers et même les nichets, qu’ils
+boivent tout crus, avale!
+
+Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont délaissé l’école et
+la famille, non tant par cagnardise que par soif d’indépendance ou
+pour quelque injustice qui les a blessés au coeur, ceux-là fuient
+l’homme et son habitation. Ils passent le jour, couchés dans les
+blés, dans les fossés, dans les champs de mil, sous les ponts ou dans
+les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien dans les
+tas de foin. Vienne faim, ils mangent des mûres (celles des haies,
+celles des chaumes), des prunelles, des amandes qu’on oublia sur
+l’arbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le fruit de
+l’orme (qu’ils appellent du _pain blanc_), des oignons remontés, des
+poires d’étranguillon, des faînes, et, s’il le faut, des glands. Tout
+le jour n’est qu’un jeu, tous les sauts sont des cabrioles...
+Qu’est-il besoin de camarades? Toutes les bêtes et bestioles là vous
+tiennent compagnie; vous comprenez ce qu’elles font, ce qu’elles
+disent, ce qu’elles pensent, et il semble qu’elles comprennent tout
+ce que vous leur dites.
+
+Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous la
+froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la lâchez
+avec une paille dans l’anus.
+
+Ou, couchés le long d’un talus, voilà une bête-à-Dieu qui vous grimpe
+sur le doigt? Vous lui chantez aussitôt :
+
+ _Coccinelle, vole!
+ Va-t’en à l’école.
+ Prends donc tes matines,
+ Va à la doctrine..._
+
+Et la bête-à-Dieu déployant ses ailes, vous dit en s’envolant :
+
+-— Vas-y toi-même, à l’école. J’en sais assez pour moi.
+Une mante religieuse, agenouillée, vous regarde-t-elle?
+Vous l’interrogez ainsi :
+
+ _Mante, toi qui sais tout,
+ Où est le loup?_
+
+L’insecte étend la patte et vous montre la montagne.
+
+Vous découvrez un lézard qui se chauffe au soleil? Vous lui adressez
+ces paroles :
+
+_Lézard, lézard,
+Défends-moi des serpents :
+Quand tu passeras vers ma maison
+Je te donnerai un grain de sel._
+
+-— A ta maison, que n’y retournes-tu? a l’air de dire le finaud.
+
+Et psitt, il s’enfuit dans son trou.
+
+Enfin, si vous voyez un limaçon, voici la formule :
+
+_Colimaçon borgne,
+Montre-moi tes cornes,
+Ou j’appelle le forgeron
+Pour qu’il te brise ta maison._
+
+Et encore la maison, et toujours la maison, où l’esprit revient sans
+cesse, tellement qu’à la fin, quand vous avez gâté assez de nids, -—
+et de culottes, -— quand vous avez avec de l’orge, fait assez de
+chalumeaux et assez décortiqué de brindilles de saule pour fabriquer
+des sifflets, et qu’avec des pommes vertes ou tout autre fruit suret
+vous avez agacé vos dents, aïe! la nostalgie vous prend, le coeur
+vous devient gros -— et vous rentrez, la tête basse.
+
+Moi, comme les copains, en provençal de race que j’étais ou devais
+être (ne vous en étonnez pas), au bout de trois mois à peine que
+j’étais à l’école, je fis aussi mon _plantié_. Et en voici le motif :
+
+Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous prétexte d’aller couper
+de l’herbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le jour)
+venaient m’attendre à mon départ pour l’école de Maillane et me
+disaient :
+
+-- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire à l’école, pour rester tout
+le jour entre quatre murs! pour être mis en pénitence! pour avoir sur
+les doigts, puis, des coups de férule! Viens jouer avec nous...
+
+Hélas I l’eau claire riait dans les ruisseaux; là-haut, chantaient
+les alouettes; les bleuets, les glaïeuls, les coquelicots, les
+nielles, fleurissaient au soleil dans les blés verdoyants...
+
+Et je disais :
+
+-- L’école, eh bien! tu iras demain.
+
+Et, alors, dans les cours d’eau, avec culottes retroussées, houp! on
+allait "guéer". Nous barbotions, nous pataugions, nous pêchions des
+têtards, nous faisions des pâtés, pif! paf!
+avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir jusqu’à
+mi-jambes (pour se faire des bottes). Et après, dans la poussière de
+quelque chemin creux, vite! à bride abattue :
+
+ _Les soldats s’en vont!
+ A la guerre ils vont,
+ Et ra-pa-ta-plan,
+ Garez-vous devant!_
+
+Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi n’étaient pas nos
+cousins! Sans compter qu’avec le pain et la pitance de mon bissac, on
+faisait sur l’herbe, ensuite, un beau petit goûter... Mais il faut
+que tout finisse!
+
+Voici qu’un jour mon père, que le maître d’école avait dû prévenir,
+me dit :
+
+-— Écoute, Frédéric, s’il t’arrive encore une fois de manquer l’école
+pour aller patauger dans les fossés, vois, rappelle-toi ceci : je te
+brise une verge de saule sur le dos...
+
+Trois jours après, par étourderie, je manquai encore la classe et je
+retournai "guéer".
+
+M’avait-il épié, ou est-ce le hasard qui l’amena? Voilà que, sans
+culotte, pendant qu’avec les autres polissons habituels nous
+gambadions encore dans l’eau, soudain, à trente pas de moi, je vois
+apparaître mon père. Mon sang ne fit qu’un tour.
+
+Mon père s’arrêta et me cria :
+
+-— Cela va bien... Tu sais ce que je t’ai promis? Va, je t’attends ce
+soir.
+
+Rien de plus, et il s’en alla.
+
+Mon seigneur père, bon comme le pain bénit, ne m’avait jamais donné
+une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et je le
+craignais comme le feu.
+
+"Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton père te tue... Sûrement,
+il doit être allé préparer la verge."
+
+Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts, me
+chantaient par-dessus : —
+-- Aïe! aïe! aïe! la raclée; aïe! aïe! aïe! sur ta peau!
+
+"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut déguerpir et
+faire un _plantié_."
+
+Et je partis. Je pris, autant qu’il me souvient, un chemin qui
+conduisait, là-haut, vers la Crau d’Eyragues. Mais, en ce temps,
+pauvre petit, savais-je bien où j’allais? Et aussi, lorsque j’eus
+cheminé peut-être une heure ou une heure et demie, il me parut, à
+dire vrai, que j’étais dans l’Amérique.
+
+Le soleil commençait à baisser vers son couchant; j’étais las,
+j’avais peur...
+
+"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, où vas-tu souper? Il
+faut aller demander l’hospitalité dans quelque ferme."
+
+Et, m’écartant de la route, doucement je me dirigeai vers un petit
+Mas blanc, qui m’avait l’air tout avenant, avec son toit à porcs, sa
+fosse à fumier, son puits, sa treille, le tout abrité du mistral par
+une haie de cyprès.
+
+Timide, je m’avançais sur le pas de la porte et je vis une vieille
+qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal peignée. Pour
+manger ce qu’elle touchait, il eût fallu avoir bien faim. La vieille
+avait décroché la marmite de la crémaillère, l’avait posée par terre
+au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se grattant,
+avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement, elle
+épandait sur les lèches de pain moisi.
+
+-— Eh bien! mère-grand, vous trempez la soupe?
+
+—- Oui, me répondit-elle... Et d’où sors-tu, petit?
+
+-— Je suis de Maillane, lui dis-je; j’ai fait une escapade et je
+viens vous demander... l’hospitalité.
+
+-— En ce cas, me répliqua la vilaine vieille d’un ton grognon,
+assieds-toi sur l’escalier pour ne pas user mes chaises.
+
+Et je me pelotonnai sur la première marche.
+
+-— Ma grand, comment s’appelle ce pays?
+
+-— Papeligosse.
+
+-— Papeligosse!
+
+Vous savez que, lorsqu’on parle aux enfants d’un pays lointain, les
+gens, pour badiner, disent, parfois : _Papeligosse_. Jugez donc, à
+cet âge-là, moi je croyais à Papeligosse, à Zibe-Zoube, à Gafe-1’Ase
+et autres pays fantastiques, comme à mon saint pater. Et aussi, à
+peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de chez
+moi, la sueur froide me vint dans le dos.
+
+-— Ah çà! me fit la vieille, quand elle eut fini sa besogne, à
+présent ce n’est pas le tout, petit : en ce pays-ci, les paresseux ne
+mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il faut
+la gagner.
+
+-— Bien volontiers... Et que faut-il faire?
+
+-— Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de l’escalier
+et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon ami,
+aura sa part du bon potage... et l’autre mangera des yeux.
+
+-— Je veux bien.
+
+Sans compter que j’étais fier, ma foi, de gagner mon souper, surtout
+en m’amusant. Je pensais :
+
+"Ça ira bien mal, si la vieille éclopée saute plus loin que toi."
+
+Et les pieds joints, aussitôt dit, nous nous plaçons au pied de
+l’escalier —- qui, dans les Mas, comme vous savez, se trouve en face
+de la porte, tout près du seuil.
+
+-— Et je dis : un, cria la vieille en balançant les bras pour prendre
+élan.
+
+-— Et je dis : deux.
+
+-— Et je dis: trois!
+
+Moi, je m’élance de toutes mes forces et je franchis le seuil. Mais
+la vieille coquine, qui n’avait fait que le semblant, ferme aussitôt
+la porte, pousse vite le verrou et me crie :
+
+-— Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent être en peine,
+va!
+
+Je restai sot, pauvret, comme un panier percé... Et, maintenant, où
+faut-il aller? A la maison? Je n’y serais pas retourné pour un
+empire, car je voyais, me semblait-il, à la main de mon père, la
+verge menaçante. Et puis, il était presque nuit et je ne me rappelais
+plus le chemin qu’il fallait prendre.
+
+-— A la garde de Dieu!
+
+Derrière le Mas, était un sentier qui, entre deux hauts talus,
+montait vers la colline. Je m’y engage à tout hasard; et marche,
+petit Frédéric.
+
+Après avoir monté, descendu tant et plus, j’étais rendu de fatigue...
+Pensez-vous? A cet âge, avec rien dans le ventre depuis midi. Enfin,
+je vais découvrir, dans une vigne inculte, une chaumière délabrée. Il
+devait, autrefois, s’y être mis le feu, car les murs, pleins de
+lézardes, étaient noircis par la fumée; ni portes ni fenêtres; et les
+poutres, qui ne tenaient plus que d’un bout, traînaient, de l’autre,
+sur le sol. Vous eussiez dit la tanière où niche le Cauchemar.
+
+Mais (comme on dit), par force, à Aix, on les pendait. Las,
+défaillant, mort de sommeil, je grimpai et m’allongeai sur la plus
+grosse des poutres... Et, dans un clin d’oeil.
+J’étais endormi.
+
+Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi. Toujours
+est-il qu’au milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir tout à coup
+un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui
+causaient et riaient.
+
+"Songes-tu? me disais-je en moi-même, dans mon sommeil, songes-tu ou
+est-ce réel?"
+
+Mais ce pesant bien-être, où l’assoupissement vous plonge, m’enlevait
+toute peur et je continuais tout doucement à dormir.
+
+Il faut croire qu’à la longue la fumée finit par me suffoquer; je
+sursaute soudain et je jette un cri d’effroi... Oh! quand je ne suis
+pas mort, mort d’épouvante, là, je ne mourrai jamais plus!
+
+Figurez-vous trois faces de bohèmes qui, tous les trois à la fois, se
+retournèrent vers moi, avec des yeux, des yeux terribles...
+
+-— Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me tuez pas!
+
+Lors, les trois bohémiens, qui avaient eu, bien sûr, autant de peur
+que moi, se prirent à rire et l’un d’eux me dit :
+
+-— C’est égal! tu peux te vanter, mauvais petit moutard, de nous
+avoir fichu une belle venette!
+
+Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un peu
+courage, et je sentis, en même temps, extrêmement agréable, une odeur
+de rôti me monter dans les narines.
+
+Ils me firent descendre de mon perchoir, me demandèrent d’où j'étais,
+de qui j'étais, comment je me trouvais là, que sais-je encore?
+
+Et rassuré, enfin, complètement, un des voleurs (c’étaient, en effet,
+trois voleurs) :
+
+-— Puisque tu as fait un _plantié_, me dit-il, tu dois avoir faim...
+Tiens, mords là.
+
+Et il me jeta, comme à un chien, une éclanche d’agneau saignante, à
+moitié cuite. Alors, je m’aperçus seulement qu’ils venaient de faire
+rôtir un jeune mouton, —- qu’ils devaient avoir dérobé, probablement,
+à quelque pâtre.
+
+Aussitôt que nous eûmes, de cette façon, tous bien mangé, les trois
+hommes se levèrent, ramassèrent leurs hardes, se parlèrent à voix
+basse; puis, l’un d’eux :
+
+-- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne voulons
+pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas où
+nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est là. Quand
+il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira, s’il
+veut.
+
+-- Mettez-moi dans le tonneau, répondis-je d’un air soumis.
+
+J’étais encore bien content de m’en tirer à si bon marché.
+
+Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par hasard un
+tonneau défoncé ou, sans doute à la vendange, les maîtres de la vigne
+devaient faire cuver le moût.
+
+On m’attrape par le derrière et, paf! dans le tonneau. Me voilà donc
+tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond d’une chaumière en
+ruine!
+
+Je m’y blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout en
+attendant l’aube, je priais à voix basse pour éloigner les mauvais
+esprits.
+
+Mais figurez-vous que soudain j’entends, dans l’obscurité, quelque
+chose qui rôdait, qui s’ébrouait, autour de ma tonne!
+
+Je retiens mon haleine comme si j’étais mort, en me recommandant à
+Dieu et à la grande Sainte Vierge... Et j’entendais tourner et
+retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis s’en aller, puis
+revenir... Que diable est-ce là encore? Mon coeur battait et
+bruissait comme une horloge.
+
+Pour en finir, le jour commençait à blanchir et le piétinement qui
+m’effrayait s’étant éloigné un peu, je veux, tout doucement, épier
+par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un petit
+âne! Un loup énorme avec deux yeux qui brillaient comme deux
+chandelles!
+
+Il était, parait-il, venu à l’odeur de l’agneau, et, n’ayant trouvé
+que les os, ma tendre chair d’enfant et de chrétien lui faisait
+envie.
+
+Et, chose singulière, une fois que je vis ce dont il s’agissait,
+n’est-il pas vrai que mon sang se calma légèrement! J’avais tellement
+craint quelque apparition nocturne que la vue du loup lui-même me
+rendit du courage.
+
+--Ah çà! dis-je, ce n’est pas tout : si cette bête vient a
+s’apercevoir que la tonne est défoncée, elle va sauter dedans et,
+d’un coup de dent, elle t’étrangle... Si tu pouvais trouver quelque
+stratagème...
+
+A un mouvement que je fis, le loup, qui l’entendit, revint d’un bond
+vers le tonneau, et le voilà qui tourne autour et qui fouette les
+douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par la
+bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je l’empoigne des
+deux mains.
+
+Le loup, comme s’il eût eu les cinq cents diables à ses trousses,
+part, traînant le tonneau, à travers cultures, à travers cailloux, à
+travers vignobles. Nous dûmes rouler ensemble toutes les montées et
+descentes d’Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel.
+
+-- Aïe! mon Dieu! Jésus! Marie! Jésus, Marie, Joseph ! pleurais-je
+ainsi, qui sait où le loup t’emportera! Et, si le tonneau s’effondre,
+il te saignera, il te mangera...
+
+Mais, tout à coup, patatras! le tonneau se crève, la queue
+m’échappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui galopait, et,
+regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route qui
+va de Maillane à Saint-Remy, à un quart d’heure de notre Mas. La
+barrique, sans doute, avait frappé du ventre au parapet du pont et
+s’y était rompue.
+
+Pas nécessaire de vous dire qu’avec de telles émotions la verge
+paternelle ne me faisait plus guère peur. En courant comme si j’avais
+encore le loup à ma poursuite, je m'en revins à la maison.
+
+Derrière le Mas, le long du chemin, mon père émottait un labour. Il
+se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit :
+
+-- Ah! mon gaillard, cours vite auprès de ta mère qui pas dormi de la
+nuit.
+
+Auprès de ma mère, je courus...
+
+Point par point, à mes parents, je racontai tout chaud mes belles
+aventures. Mais, arrivé à l’histoire des voleurs, du tonneau ainsi
+que du gros loup :
+
+-- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que c’est la peur qui
+t’a fait rêver tout cela!
+
+Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstinément que rien
+n’était plus vrain. Ce fut en vain Personne ne voulut y ajouter foi.
+
+CHAPITRE V
+
+A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET
+
+L’Abbaye en ruines. — M. Donnat. — La chapelle dorée. — La
+Montagnette. — Frère Philippe. — La procession des bouteilles. —
+Saint Antoine de Graveson. — Le pensionnat en débandade. -- Le
+couvent des Prémontrés.
+
+Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me dévoyait par
+trop et que je manquais l’école sans discontinuité pour aller tout le
+jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils dirent
+:
+
+-- Faut l’enfermer.
+
+Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs chargèrent un
+petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes papiers,
+et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle
+recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le coeur
+gros, accompagné de ma mère qui me consolait en route et du gros
+chien de garde qu’on appelait le "Juif" pour un endroit nommé
+Saint-Michel-de-Frigolet.
+
+C’était un ancien monastère, situé dans la Montagnette, à. deux
+heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane. Les
+terres de Saint-Michel, à la Révolution, s’étaient vendues au détail
+pour quelques assignats, et l’abbaye à l’abandon, dépouillée de ses
+biens, inhabitée et solitaire, restait veuve, là-haut, au milieu d’un
+désert, ouverte aux quatre vents et aux bêtes sauvages. Certains
+contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les bergers,
+lorsqu’il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans l’église. Les
+joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de Maillane,
+le Gelé de Barbentane, le Dangereux de Château-Renard, pour se garer
+des gendarmes, y venaient en cachette, l’hiver, à minuit, tailler le
+_vendôme_, et là, à la clarté de quelques chandelles pâles, pendant
+que l’or roulait au mouvement des cartes, les jurons, les blasphèmes,
+retentissaient sous les voûtes, à la place des psaumes qu’on y
+entendait jadis. Puis, la partie achevée, les bambocheurs buvaient,
+mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu’à l’aube.
+
+Vers 1832, quelques frères quêteurs étaient venus s’y établir. Ils
+avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le
+dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul ne
+montait à leurs offices, car on n’avait pas foi en eux. Et comme, à
+cette époque, la duchesse de Berry avait débarqué en Provence, pour y
+soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me souvient
+qu’on murmurait que ces frères marrons, sous leurs souquenilles
+noires n’étaient que des miquelets, qui devaient cabaler pour quelque
+intrigue louche.
+
+C’est à la suite de ces frères qu’un brave Cavaillonnais, appelé M.
+Donnat, était venu fonder, au couvent de Saint-Michel, par lui acheté
+à crédit, un pensionnat de garçons.
+
+C’était un vieux célibataire, au teint jaune et bistré, avec cheveux
+plats, nez épaté, bouche grande et grosses dents, longue lévite noire
+et les souliers bronzés. Très dévot, pauvre comme un rat d’église, il
+avait trouvé un biais pour monter son école et ramasser des
+pensionnaires sans un sou en bourse.
+
+Il allait, par exemple, à Graveson, à Tarascon, à Barbentane ou à
+Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils.
+
+-- Je vous apprends, lui disait-il, que j’ai ouvert un pensionnat à
+Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez là, à votre portée, une
+excellente institution pour enseigner vos enfants et leur faire
+passer leurs classes.
+
+-- Ho! monsieur, répondait le père de famille, cela est bon pour les
+gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner tant
+de lecture à nos gars... Ils en sauront toujours assez pour labourer
+la terre.
+
+-- Voyez, faisait M. Donnat, rien n’est plus beau que l’instruction.
+N’ayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an, tant de
+_charges_ de blé, tant de _barraux_ de vin ou tant de _cannes_
+d’huile... ; puis, après, nous réglerons tout.
+
+Et le bon ménager envoyait ses petits à Saint-Michel-de-Frigolet.
+
+Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier, et il
+lui tenait ce propos:
+
+-- Le joli gars que vous avez là! Et comme il a l’air éveillé! Vous
+ne voudriez pas, peut-être, en faire un pileur de poivre?
+
+-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de même
+un peu d’éducation; mais les collèges sont coûteux, et, quand on
+n’est pas riche...
+
+-- Est-ce besoin de collèges? faisait M. Donnat. Amenez-le à ma
+pension, là-haut, à Saint-Michel : nous lui apprendrons le latin et
+nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous prendrons
+_taille_ à la boutique... Vous aurez en moi un chaland de plus, un
+bon chaland, je vous assure.
+
+Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils.
+
+Un autre jour, il passait devant la maison d’un menuisier, et
+admettons qu’il aperçût un enfant tout pâlot, qui jouait près de sa
+mère, dans la rigole de l’évier.
+
+-- Mais ce beau mignon, qu’a-t-il? demandait M. Donnat à la maman. Il
+est bien blême? A-t-il les fièvres, ou mangerait-il de la cendres par
+malice?
+
+-- Eh non! répliquait la femme, c’est la passion du jeu qui le fait
+se chêmer. Le jeu, monsieur, lui ôte le manger et le boire.
+
+-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat, dans mon
+institution, à Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon air, dans
+une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et puis
+l’enfant sera surveillé et fera ses études; et, ses études faites il
+aura une place et n’aura jamais tant de peine comme en poussant le
+rabot.
+
+-- Ah! monsieur, quand on est pauvre!
+
+-- Ne vous inquiétez pas de ça. Nous avons, par là-haut, je ne sais
+combien de fenêtres et de portes à réparer... A votre mari, qui est
+menuisier, je promets, moi, plus d’ouvrage que ce qu’il en pourra
+faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension.
+
+Et voilà! Le mignon allait aussi à Saint-Michel; et ainsi du
+bouclier, et du tailleur, et d’autres. Par ce moyen, M. Donnat avait
+recueilli, dans son pensionnat, près de quarante enfants du
+voisinage, et j’étais du nombre. Sur le tas, quelques-uns, tels que
+moi, s’acquittaient en argent; mais les trois quarts payaient en
+nature, en provisions, ou en denrées, ou en travail de leurs parents.
+En un mot, M. Donnat, avant la République démocratique et sociale,
+avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, résolu le problème de
+la Banque d’Echange, —- qu’après lui, le fameux Proudhon, en 1848,
+essaya vainement de faire prendre dans Paris.
+
+Un de ces écoliers me reste dans le souvenir. Je crois qu’il était de
+Nîmes, et on l’appelait Agnel; doux, joli de visage, un air de jeune
+fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens, à
+nous, venaient fréquemment nous voir, et, pour nos goûters, nous
+apportaient des friandises. Mais, Agnel, on eût dit qu’il n’avait pas
+de parents, car il n’en parlait jamais, personne ne venait le voir,
+et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une seule
+fois arriva un gros monsieur qui lui parla en tête à tête,
+mystérieux, hautain, pendant une demi-heure à peine. Puis, il s’en
+alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu’Agnel était un
+enfant d’une extraction supérieure, mais né du côté gauche et qu’on
+faisait élever en cachette à Saint-Michel. Je ne l’ai jamais revu.
+
+Notre personnel enseignant se composait, d’abord, du maître, le bon
+M. Donnat, lequel, lorsqu’il était présent, faisait les basses
+classes (mais, la moitié du temps, il était en voyage, pour
+grappiller des élèves); puis, de deux ou trois pauvres hères, anciens
+séminaristes, qui avaient jeté le froc aux orties et qui étaient bien
+contents d’être nourris, blanchis, et de tirer quelques écus;
+ensuite, d’un prestolet, qu’on appelait M. Talon, pour nous dire la
+messe; enfin, d’un petit bossu, nommé M. Lavagne, pour professeur de
+musique. De plus, nous avions un nègre qui nous faisait la cuisine et
+une Tarasconaise, d’une trentaine d’années, pour nous servir à table
+et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le père, un
+pauvre vieux coiffé d’un bonnet roux, qui allait avec son âne,
+chercher les provisions, et la mère, une pauvre vieille, en coiffe
+blanche de piqué, qui nous peignait quelquefois, lorsque c’était
+nécessaire.
+
+Saint-Michel, en ce temps-là, était beaucoup moins important que ce
+que, de nos jours, on l’a vu devenir. Il y avait simplement le
+cloître des anciens moines Augustins, avec son petit préau, au milieu
+du carré; au midi, le réfectoire, avec la salle du chapitre; puis,
+l’église de Saint-Michel,
+toute délabrée, avec des fresques sur les murs, représentant l’enfer,
+ses flammes rouges, ses damnés et ses démons, armés de fourches, et
+le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine et les
+étables.
+
+Mais en dehors, à part ce corps de bâtisse, il y avait, au midi, une
+chapelle à contreforts, dédiée à Notre-Dame-du-Remède, avec un porche
+à la façade. De grosses touffes de lierre en recouvraient les murs
+et, à l’intérieur, elle était toute revêtue de boiseries dorées qui
+encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, où était représentée
+la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d’Autriche, mère de Louis
+XIV, l’avait fait décorer ainsi, en reconnaissance d’un voeu qu’elle
+avait, dans le temps, fait à la Sainte Vierge, pour devenir mère d’un
+fils.
+
+Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, à la Révolution,
+de braves gens l’avaient sauvée en empilant sous le porche un grand
+tas de fagots qui en cachaient la porte. C’est là que, le matin, —-
+et tous les matins de l’an, -- a cinq heures l’été, à six heures
+l’hiver, on nous menait à la messe; c’est là qu’avec une foi, une foi
+vraiment angélique, il me souvient que je priais et que nous priions
+tous. C’est là que, le dimanche, nous chantions messe et vêpres, en
+tenant à la main nos livres d’Heures et nos Vespéraux, et c'est là
+que les campagnards, aux jours de grandes fêtes, admiraient la voix
+du petit Frédéric : car j’avais, à cet âge, une jolie voix claire
+comme une voix de jeune fille, et, à l’Élévation, lorsqu’on chantait
+des motets, c’est moi qui faisais le solo; et je me souviens d’un où
+je me distinguais, paraît-il, spécialement, et où se trouvaient ces
+mots :
+
+ _O mystère incompréhensible!
+ Grand Dieu, vous n’êtes pas aimé_.
+
+Devant la petite chapelle, et autour du couvent, étaient quelques
+micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous déchirions nos culottes
+en allant, quand venait l’automne, cueillir les micocoules,
+douceâtres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y avait aussi un
+puits, creusé et taillé dans le roc, qui, par un égout souterrain,
+laissait écouler son eau dans un bassin en contrebas et, de là,
+arrosait un jardin potager. Sous le jardin, à l’entrée du vallon, un
+bouquet de peupliers blancs égayait un peu le désert.
+
+Car c’était un vrai désert que ce plateau de Saint-Michel où l’on
+nous avait mis en cage; et elle le disait bien; l’inscription qui
+était sur la porte du couvent :
+
+"Voilà qu’en fuyant, je me suis éloigné et arrêté dans la solitude,
+parce que, dans la cité, j’ai vu l’injustice et la contradiction.
+J’aurai ici mon repos pour toujours, car c’est le lieu que j ‘ai
+choisi pour habiter. »
+
+Le vieux couvent était bâti sur le plateau étroit d’un passage de
+montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce qu’il
+est remarquable que, partout où se trouvent des chapelles consacrées
+à l’archange Michel, ce sont des endroits solitaires qui avaient dû
+impressionner.
+
+Les mamelons d’alentour étaient couverts de thym, de romarin,
+d’asphodèle, de buis, et de lavande. Quelques coins de vigne, qui
+produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de Frigolet;
+quelques lopins d’oliviers plantés dans les bas-fonds; quelques
+allées d’amandiers, tortus, noirauds et rabougris, dans la
+pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers sauvages.
+C’était là, clairsemée, toute la végétation de ce massif de collines.
+Le reste n’était que friche et roche concassée, mais qui sentait si
+bon ! L’odeur de la montagne, dès qu’il faisait du soleil, nous
+rendait ivres.
+
+Dans les collèges, d’ordinaire, les écoliers sont parqués dans de
+grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, pour
+courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, ou
+même aux heures de la récréation, on nous lâchait tel qu’un troupeau
+et en avant dans la montagne, jusqu’à ce que la cloche nous sonnât le
+rappel.
+
+Aussi, au bout de quelque temps, nous étions devenus sauvages, ma
+foi, autant qu’une nichée de lapins de garrigue. Et il n’y avait pas
+danger que l’ennui nous gagnât.
+
+Une fois hors de l’étude, nous partions comme des perdreaux, à
+travers les vallons et sur les mamelons.
+
+Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, les
+ortolans chantaient : _tsi, tsi, bégu_!
+
+Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous allions
+grappiller, soit les amandes oubliées, soit les raisins verts laissés
+dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions des
+champignons; nous tendions des pièges aux petits oiseaux; nous
+cherchions dans les ravins les pétrifications qu’on nomme, dans le
+pays, _pierres de saint Étienne_; nous furetions aux grottes pour
+dénicher la Chèvre
+d’Or; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous
+dégringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous tenir de
+vêtements ni de chaussures.
+
+Nous étions déguenillés comme une troupe de bohémiens.
+
+Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs noms
+superbes en langue provençale, -- noms sonores et parlants où le
+peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprimé son génie, --
+comme ils nous émerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, d’où l’on voyait
+à l’horizon blanchir le littoral de la Méditerranée, au coucher du
+soleil, nous allions, à la Saint-Jean, y allumer le feu de joie; la
+Baume-de-l’Argent, où les faux monnayeurs avaient, jadis, battu
+monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, où nous voyions gravée une sole
+bovine, comme si un taureau y eût empreint sa ruade; et la
+Roque-d’Acier, qui domine le Rhône, avec les barques et radeaux qui
+passaient à côté : monuments éternels du pays et de sa langue, tout
+embaumés de thym, de romarin et de lavande, tout illuminés d’or et
+d’azur. O arômes! ô clartés! ô délices! ô mirage! ô paix de la nature
+douce! Quels espaces de bonheur, de rêve paradisiaque, vous avez
+ouverts sur ma vie d’enfant!
+
+L’hiver, ou lorsqu’il pleuvait, nous demeurions sous le cloître, nous
+amusant à la marelle, à coupe-tête, au cheval fondu. Et dans l’église
+du couvent, qui était, nous l’avons dit, complètement abandonnée,
+nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des caveaux
+béants, pleins de têtes de morts et d’ossements des anciens moines.
+
+Un jour d’hiver, la brise bramait dans les longs couloirs; c’était le
+soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. Donnat, le
+maître, nous gardait à l’étude, et l’on n’entendait que nos plumes
+qui égratignaient le papier et, à travers les portes, le sifflement
+du vent.
+
+Tout à coup, à l’extérieur, nous entendons une voix sourde,
+sépulcrale, qui criait : —
+
+-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche!
+
+Tous, épouvantés, nous regardâmes le maître, et, pâle comme un mort,
+M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus grands
+de l’accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous sortîmes
+tous après, en nous blottissant derrière.
+
+Avec la lune qui donnait, là-haut sur un rocher, en face du couvent,
+nous vîmes alors une ombre, ou, plutôt, un géant en longue robe noire
+et qui dans le vent disait :
+-- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche.
+
+D’entendre et de voir cette apparition, nous étions tous là
+tremblants. M. Donnat ne fit que dire à demi-voix :
+
+-- C’est frère Philippe.
+
+Et, sans lui répondre, il rentra au couvent, avec nous tous après,
+qui le suivions en tournant la tête. Nous nous remîmes, fort
+troublés, à notre étude. Mais, cette soirée-là, nous n’en sûmes pas
+plus.
+
+Ce frère Philippe, nous l’apprîmes plus tard, faisait partie
+paraît-il, de ces sortes d’ermites qui avaient occupé Saint-Michel
+quelques années avant nous et qui, au clocher vide, avaient mis une
+cloche. Puis, quand ils étaient partis, comme, on n’emporte pas cela
+comme un grelot, la cloche était restée sur l’église, là-haut, et,
+naturellement, M. Donnat l’avait gardée.
+
+Frère Philippe était un bonhomme qui s’était donné pour tâche de
+remettre en état les ermitages en ruines qu’il y a, de-ci de-là, dans
+les montagnes de Provence. Je l’ai rencontré quelquefois, longtemps
+après, grand, maigre, un peu voûté et taciturne, avec sa soutane
+rapiécée, son chapeau noir à larges bords, et portant sur l’épaule,
+moitié devant, moitié derrière, un long bissac de toile bleue.
+
+Lorsqu’il avait dessein de restaurer ainsi quelque ermitage à
+l’abandon, avec le produit de ses quêtes il le rachetait au
+propriétaire, il en réparait les parois, il y suspendait une cloche.
+Ensuite, ayant cherché et déniché quelque bon diable qui voulût se
+faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et lui
+se remettait, en faisant maigre chère, à quêter avec patience, pour
+relever un autre ermitage.
+
+La dernière fois que je le vis, il en avait rétabli, me dit-il près
+d’une trentaine. C'était à la gare d’Avignon où j’allais, comme lui,
+prendre le train d’une heure et demie. Il faisait rudement chaud, et
+le pauvre frère Philippe, qui avait, vers ce temps-là, près de
+quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire, incliné
+sous son sac, qui était presque plein de blé.
+
+-- Frère Philippe, frère Philippe, lui cria un grand gars cravaté et
+ceinturé de rouge, vous pèse-t-il pas, le sac? Laissez que je le
+porte un peu.
+
+Et le brave garçon chargea le sac du frère et le porta jusqu’à la
+salle où l’on donne les billets. Or, ce jeune homme, que je
+connaissais un peu, était un rouge de Barbentane, et, comme nos
+démocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires, cela me
+rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la popularité de
+cet homme du bon Dieu.
+
+Frère Philippe, en dernier lieu, s’était retiré chez des moines qui
+l’avaient hospitalisé. Mais comme le gouvernement, vers cette
+époque-là, fit fermer les couvents, le pauvre vieux saint homme alla,
+je crois, mourir à l’hôpital d’Avignon.
+
+Pour revenir à Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un certain
+aumônier qu’on appelait M. Talon : petit abbé avignonnais, ragot,
+ventru, avec un visage rubicond comme la gourde d’un mendiant.
+L’archevêque d’Avignon lui avait ôté la confession parce qu’il
+haussait trop le coude et nous l’avait envoyé pour s’en débarrasser.
+
+Or, à la Fête-Dieu, il se trouve qu’un jeudi, on nous avait conduits
+à Boulbon, village voisin, pour aller à la procession, les grands
+comme thuriféraires, les petits pour jeter des fleurs, et à M. Talon,
+bien imprudemment, hélas! on fit les honneurs du dais.
+
+Au moment où les hommes, les femmes, les jeunes filles, déployaient
+leurs théories dans les rues tapissées avec des draps de lit, au
+moment où les confréries faisaient au soleil flotter leurs bannières,
+que les choristes, vêtues de blanc, de leurs voix virginales
+entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant le
+Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et répandions nos
+fleurs, voici que, tout à coup, une rumeur s’élève et que
+voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme une
+clochette, avec l’ostensoir aux mains, la cape d’or sur le dos, aïe!
+tenait toute la rue.
+
+En dînant au presbytère, il avait bu, paraît-il, ou, peut-être, on
+l’avait fait boire un peu plus qu’il ne faut de ce bon piot de
+Frigolet qui tape si vite à la tête; et le malheureux, rouge de sa
+honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout... Deux
+clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre, le
+prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors, M.
+Talon, une fois devant l’autel, se mit à répéter : _Oremus, oremus,
+oremus, et n’en put dire davantage. On l’emmena à deux dans la
+sacristie.
+
+Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que cela
+se passa dans une paroisse où la _dive bouteille_, comme au temps de
+Bacchus, a conservé son rite. Près de Bouibon, vers la montagne, se
+trouve une vieille chapelle dénommée Saint-Marcellin, et le premier
+du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en portant
+tous à la main une bouteille de vin. Le sexe n’y est pas admis,
+attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne buvaient
+que de l’eau; et, pour habituer les jeunes filles à ce régime, on
+leur disait toujours -- et même on leur dit encore -- que "l’eau fait
+devenir jolie"
+
+L’abbé Talon ne manquait pas de nous mener, tous les ans, à la
+Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le curé de
+Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait :
+
+-- Mes frères, débouchez vos bouteilles, et qu’on fasse silence pour
+la bénédiction!
+
+Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule voulue
+pour la bénédiction du vin. Puis, ayant dit _amen_, nous faisions un
+signe de croix et nous tirions une gorgée. Le curé et le maire
+choquant le verre ensemble sur l’escalier de l’autel, religieusement,
+buvaient. Et, le lendemain, fête chômée, lorsqu’il y avait
+sécheresse, on portait en procession le buste de saint Marcellin à
+travers le terroir, car les Boulbonnais disent :
+
+ _Saint Marcellin,
+ Bon pour l’eau, bon pour le vin_
+
+Un autre pèlerinage assez joyeux aussi, que nous voyions à la
+Montagnette et qui est passé de mode, était celui de saint Anthime.
+Les Gravesonais le faisaient.
+
+Quand la pluie était en retard, les pénitents de Graveson, en
+ânonnant leur litanies et suivis d’un flot de gens qui avaient des
+sacs sur la tête, apportaient saint Anthime -- un buste aux yeux
+proéminents, mitré, barbu, haut en couleurs -- à l’église de
+Saint-Michel, et là, dans le bosquet, la provende épandue sur l’herbe
+odoriférante, toute la sainte journée, pour attendre la pluie, on
+chopinait dévotement avec le vin de Frigolet; et, le croiriez-vous
+bien? plus d’une fois l’averse inondait le retour... Que voulez-vous!
+chanter fait pleuvoir, disaient nos pères.
+
+Mais gare! Si saint Anthime, malgré les litanies et les libations
+pieuses, n’avait pu faire naître de nuages, les joviaux pénitents, en
+revenant à Graveson, patatras! pour le punir de ne les avoir pas
+exaucés, le plongeaient, par trois fois, dans le Fossé des Lones. Ce
+curieux usage de tremper les corps saints dans l’eau, pour les forcer
+de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, à Toulouse par
+exemple, et jusqu’en Portugal.
+
+Quand, étant tout petits, nous allions à Graveson avec nos mères,
+elles ne manquaient pas de nous mener à l’église pour nous montrer
+saint Anthime, et ensuite Béluguet, -- un jacquemart qui frappait les
+heures à l’horloge du clocher.
+
+Maintenant, pour achever ce qu’il me reste à dire sur mon séjour à
+Saint-Michel, il me revient comme un songe qu’à la premier an, avant
+de nous donner vacances, on nous fit jouer _les Enfants d’Edouard_,
+de Casimir Delavigne. On m’y avait donné le rôle d’une jeune
+princesse; et, pour me costumer, ma mère m’apporta une robe de
+mousseline qu’elle était allée emprunter chez de jeunes demoiselles
+de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus tard
+d’un petit roman d’amour dont nous parlerons en son lieu.
+
+La seconde année de mon internat, comme on m’avait mis au latin,
+j’écrivis à mes parents d’aller m’acheter des livres, et quelques
+jours après, nous vîmes, du vallon de Roque- Pied-de-Boeuf, monter,
+vers le couvent, mon seigneur père enfourché sur Babache, vieux mulet
+familier qui avait bien trente ans et qui était connu sur tous les
+marchés voisins, -- où mon père le conduisait lorsqu’il allait en
+voyage. Car il aimait tant cette brave bête, que, lorsqu’il se
+promenait, au printemps, dans ses blés, toujours avec lui il menait
+Babache ; et à califourchon, armé d’un sarcloir à long manche, du
+haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes.
+
+Arrivé au couvent, mon père déchargea un sac énorme qui était attaché
+sur le bât avec une corde, -- et, tout en déliant le lien :
+
+-- Frédéric, me cria-t-il, je t’ai apporté quelques livres et du
+papier.
+
+Et, là-dessus, du sac, il tira, un à un, quatre ou cinq dictionnaires
+reliés en parchemin, une trimbalée de livres cartonnés (_Epitome, De
+Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones_, etc.), un gros
+cruchon d’encre, un fagot de plumes d’oie, et puis un tel ballot de
+rames de papier que j’en eus pour sept ans, jusqu’à la fin de mes
+études. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon, père du cher
+félibre de la _Grenade entr’ouverte_ (à cette époque, nous étions
+encore bien loin de nous connaître), que le bon patriarche, avec
+grand empressement, était allé faire pour son fils cette provision de
+science.
+
+Mais, au gentil monastère de Saint-Michel-de-Frigolet, je n’eus pas
+le loisir d’user force papier. M. Donnat, notre maître, pour un motif
+ou pour l’autre, ne résidait pas dans son établissement, et, quand le
+chat n’y est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour quêter des
+élèves ou se procurer de l’argent, il était toujours en course. Mal
+payés, les professeurs avaient toujours quelque prétexte pour abréger
+la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne trouvaient
+personne.
+
+-- Où sont donc les enfants?
+
+Tantôt le long d’un gradin soutenant un terrain en pente, nous étions
+à réparer quelque mur en pierres sèches. Tantôt nous étions par les
+vignes où à notre grande joie, nous glanions des grappillons ou
+cherchions des morilles. Tout cela n’amenait pas la confiance à notre
+maître. De plus, le malheur était que, pour grossir le pensionnat, M.
+Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas grand’chose,
+et ce n’étaient pas ceux qui mangeaient le moins aux repas. Mais un
+drôle d’incident précipita la déconfiture.
+
+Nous avions pour cuisinier, je l’ai déjà dit, un nègre et pour
+domestique femme, une Tarasconaise, qui était, dans la maison, la
+seule de son sexe. (Je ne compte pas la mère de notre principal, qui
+avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne perd
+jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on dit
+ici, se trouva "embarrassée", et ce fut, dans le pensionnat, un
+esclandre épouvantable.
+
+Qui disait que la maritorne était grosse du fait de M. Donnat
+lui-même, qui affirmait qu’elle l’était du professeur d’humanités,
+qui de l’abbé Talon, qui du maître d’études.
+Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du nègre.
+Celui-ci, qui se sentait peut-être suspect à bon droit, soit par
+colère, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la Tarasconaise,
+qui avait gardé son secret, déguerpit, à son tour, pour aller déposer
+son faix.
+
+Ce fut le signal de la débandade; plus de cuisinier, plus de brouet
+pour nous; les professeurs, l’un après l’autre, nous laissèrent sur
+nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa mère, la pauvre vieille, nous
+fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis, son
+père, un matin, nous dit :
+
+-- Mes enfants, il n’y a plus rien pour vous faire manger : il faut
+retourner chez vous.
+
+Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage qu’on élargit du
+bercail, nous allâmes, en courant, avant de nous séparer, arracher
+des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir de
+notre beau quartier du ‘Thym (1). Puis, avec nos petits paquets,
+quatre à quatre, six à six, qui en amont, qui en aval, nous nous
+éparpillâmes dans les vallons et les sentiers, mais non sans
+retourner la tête, ni sans regret à la descente.
+
+Pauvre M. Donnat! Après avoir essayé, de toutes les manières et d’un
+pays à l’autre, de remonter son institution (car nous avons tous
+notre grain de folie), il alla, comme frère Philippe, finir, hélas! à
+l’hôpital.
+
+Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire un mot,
+pourtant, de ce que l’antique abbaye devint après nous autres.
+Retombée de nouveau à l’abandon pendant douze ans, un moine blanc, le
+Père Edmond, à son tour, l’acheta (1854) et y restaura, sous la loi
+de saint Norbert, l’ordre de Prémontré, -- qui n’existait plus en
+France. Grâce à l’activité, aux prédications, aux quêtes de ce
+zélateur ardent, le petit monastère prit des proportions grandioses.
+De nombreuses constructions, avec un couronnement, de murailles
+crénelées, s’y ajoutèrent à l’entour; une église nouvelle,
+magnifiquement ornée, y éleva ses trois nefs surmontées de deux
+clochers. Une centaine de moines ou de frères convers peuplèrent les
+cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y
+montaient à charretées pour contempler la pompe de leurs majestueux
+offices; et l’abbaye des Pères Blancs était devenue si populaire que,
+quand la République fit fermer les couvents (1880), un millier de
+paysans ou d’habitants de la plaine vinrent s’y enfermer pour
+protester en personne contre l’exécution des décrets radicaux. Et
+c’est alors que nous vîmes toute une armée en marche, cavalerie,
+infanterie, généraux et capitaines, venir,
+
+(1) Frigo1et, en provençal _Ferigoulet_, signifie "lieu où le thym
+abonde" avec ses fourgons de son attirail de guerre, camper autour du
+couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, sérieusement, entreprendre le
+siège d’une citadelle d’opéra-comique, que quatre ou cinq gendarmes
+auraient, s’ils avaient voulu, fait venir à jubé.
+
+Il me souvient que le matin, tant que dura l’investissement, -- et il
+dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres et
+allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui dominent
+l’abbaye pour épier, de loin, le mouvement de la journée. Le plus
+joli, c’étaient les filles de Barbentane, de Boulbon, de Saint-Remy
+ou de Maillane, qui, pour encourager les assiégés de Saint-Michel,
+chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs :
+
+ _Provençaux et catholiques,
+ Notre foi, notre foi, n’a pas failli :
+ Chantons, tous tressaillants,
+ Provençaux et catholiques.
+
+Tout cela, mêlé d’invectives, de railleries et de huées à l’adresse
+des fonctionnaires, qui défilaient farouches, là-bas, dans leurs
+voitures.
+
+A part l’indignation qui soulevait dans les coeurs l’iniquité de ces
+choses, le _Siège de Caderousse_, par le vice-légat Sinibaldi Doria,
+-- qui a fourni à l’abbé Favre le sujet d’une héroïde extrêmement
+comique, était, certes, moins burlesque que celui de Frigolet; et
+aussi un autre abbé en tira-t-il un poème qui se vendit en France à
+des milliers d’exemplaires. Enfin, à son tour, Daudet, qui avait déjà
+placé dans le couvent des Pères Blancs son conte intitulé l’_Élixir
+du Frère Gaucher_, Daudet, dans son dernier roman sur Tarascon, nous
+montre Tartarin s’enfermant bravement dans l’abbaye de Saint-Michel.
+
+CHAPITRE VI
+
+CHEZ MONSIEUR MILLET
+
+L’oncle Bénoni -- La farandole au cimetière. -- Le voyage en Avignon.
+-- Avignon il y a cinquante ans. -- Le maître de pension. -- Le siège
+de Caderousse. -- La première communion. -- Mlle Praxède. --
+Pélerinage de Saint-Gent. -- Au collège Royal. -- Le poète Jasmin. --
+La nostalgie de mes quatorze ans.
+
+Et, alors, il fallut me chercher une autre école pas trop éloignée de
+Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres campagnards,
+nous n’étions pas orgueilleux et l’on me mit en Avignon chez un M.
+Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Pétramale.
+
+Cette fois, c’est l’oncle Bénoni qui conduisit la voiture. Bien que
+Maillane ne soit qu’à trois lieues d’Avignon, à cette époque où le
+chemin de fer n’existait pas, où les routes étaient abîmées par le
+roulage et où il fallait passer avec un bac le large lit de la
+Durance, le voyage d’Avignon était encore une affaire.
+
+Trois de mes tantes, avec ma mère, l’oncle Bénoni et moi, tous gîtés
+sur un long drap plein de paille d’avoine qui rembourrait la
+charrette, nous partîmes en caravane après le lever du soleil.
+
+J’ai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet, qui se
+soient vu, à la fois, autant de tantes que moi; j’en avais bien une
+douzaine; d’abord, la grand’Mistrale, puis la tante Jeanneton, la
+tante Madelon, la tante Véronique, la tante Poulinette et la tante
+Bourdette, la tante Françoise, la tante Marie, la tante Rion, la
+tante Thérèse, la tante Mélanie et la tante Lisa. Tout ce monde,
+aujourd’hui, est mort et enterré; mais j’aime à redire ici les noms
+de ces bonnes femmes que j’ai vues circuler, comme autant de bonnes
+fées, chacune avec son allure, autour de mon berceau. Ajoutez à mes
+tantes le même nombre d’oncles et les cousins et cousines qui en
+avaient essaimé, et vous aurez une idée de notre parentage.
+
+L’oncle Bénoni était un frère de ma mère et le plus jeune de la
+lignée. Brun, maigre, délié, il avait le nez retroussé et deux yeux
+noirs comme du jais. Arpenteur de son état, il passait pour
+paresseux, et même il s’en vantait. Mais il avait trois passions : la
+danse, la musique et la plaisanterie.
+
+Il n’y avait pas, dans Maillane, de plus charmant danseur, ni de plus
+jovial. Quand, dans "la salle verte", à la Saint-Eloi ou à la
+Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jésette le lutteur, les
+gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient à
+l’entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes sortes
+d’instruments : violon, basson, cor, clarinette; mais c’est au
+galoubet qu’il s’était adonné le plus. Il n’avait pas son pareil, au
+temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou pour
+chanter des réveillons dans les nuits du mois de mai. Et, chaque fois
+qu’il y avait un pèlerinage à faire, à Notre-Dame-de-Lumière, à
+Saint-Gent, à Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en était le
+boute-en-train et qui conduisait la charrette? Bénoni, toujours
+dispos et toujours enchanté de laisser son labeur, son équerre et sa
+maison pour aller courir le pays.
+
+Et l’on voyait des charretées de quinze ou vingt fillettes qui
+partaient en chantant :
+
+ _A l’honneur de saint Gent_.
+
+Ou
+
+ _Alix, ma bonne amie,
+ Il est temps de quitter
+ Le monde et ses intrigues,
+ Avec ses vanités_.
+
+Ou bien :
+
+ _Les trois Maries,
+ Parties avant le jour,
+ S’en vont adorer le Seigneur_.
+
+Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui les
+accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et chatouille-moi,
+en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du chemin!
+
+Seulement, dans la tête, il s’était mis une idée assez extraordinaire
+: c’était, en se mariant, de prendre une fille noble.
+
+-- Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent épouser des
+nobles, et jamais tu n’en trouveras.
+
+-- Hé ! ripostait Bénoni, ne sommes-nous pas nobles, tous, dans la
+famille? Croyez-vous que nous sommes des manants comme vous autres?
+Notre aïeul était émigré; il portait le manteau doublé de velours
+rouge, les boudes à ses souliers, les bas de soie.
+
+Il fit tant, tourna tant, que, du côté de Carpentras, il entendit
+dire, un jour, qu’il y avait une famille de noblesse authentique,
+mais à peu près ruinée, où se trouvaient sept filles, toutes à
+marier. Le père, un dissipateur, vendait un morceau de terre tous les
+ans à son fermier, qui finit même par attraper le château. Mon brave
+oncle Bénoni s’attifa, se présenta, et l’aînée des demoiselles, une
+fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en passe de
+coiffer sainte Catherine, se décida à l’épouser. C’est sur la donnée
+de ces nobles comtadins, tombés dans la roture, qu’un romancier
+Carpentrassien, Henri de la Madeleine, a fait son joli roman : la
+_Fin du Marquisat d’Aurel_. (Paris, Charpentier, 1878.)
+
+J’ai dit que mon oncle était paresseux. Quand, vers milieu du jour,
+il allait à son jardin, pour bêcher ou reterser, il portait toujours
+son flûteau. Bientôt, il jetait son outil, allait s’asseoir à l’ombre
+et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les champs
+d’alentour accouraient vite à la musique et, aussitôt, il leur
+faisait danser la saltarelle.
+
+En hiver, rarement il se levait avant midi.
+
+-- Eh! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit, où
+pouvez-vous être mieux?
+
+-- Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y ennuyez-vous pas?
+
+-- Oh! jamais. Quand j’ai sommeil, je dors; quand je n’ai plus
+sommeil, je dis des psaumes pour les morts.
+
+Et, chose singulière, cet homme guilleret ne manquait pas un
+enterrement. Après la cérémonie, il demeurait toujours le dernier au
+cimetière, d’où il s’en revenait seul, en priant pour les siens et
+pour les autres, ce qui ne l’empêchait pas de répéter, chaque fois,
+cette bouffonnerie :
+
+-- Un de plus, charrié à la Cité du Saint-Repos!
+
+Il dut bien, à son tour, y aller aussi. Il avait quatre-vingt-trois
+ans, et le docteur, ayant laissé entendre à la famille qu’il n’y
+avait plus rien à faire :
+
+-- Bah! répondit Bénoni, à quoi bon s’effrayer! il n’en mourra que
+plus malade.
+
+Et, comme il avait son flûteau sur sa table de nuit :
+
+-- Que faites-vous de ce fifre-là, mon oncle? lui demandai-je, un
+jour que je venais le voir.
+
+-- Ces nigauds, me dit-il, m’avaient donné une sonnette pour que je
+la remue quand j’aurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas mieux mon
+fifre? Sitôt que je veux boire, au lieu d’appeler ou de sonner, je
+prends mon fifre et je joue un air.
+
+Si bien qu’il mourut son flûteau en main, et qu’on le lui mit dans
+son cercueil, chose qui donna lieu, le lendemain de sa mort, à
+l’histoire que voici :
+
+A la filature de soie, -- où allaient travailler les filles de
+Maillane, le lendemain du jour où l’oncle fut mis en terre, -- une
+jeune luronne, le matin, en entrant, fit d’un air effaré, aux autres
+jeunes filles :
+
+-- Vous n’avez rien entendu, fillettes, cette nuit?
+
+-- Non, le mistral seulement... et le chant de la chouette...
+
+-- Oh! écoutez : nous autres, mes belles, qui habitons du cote du
+cimetière, nous n’avons pas fermé l’oeil. Figurez- vous qu’à minuit
+sonnant, le vieux Bénoni a pris son flûteau (qu’on avait mis dans son
+cercueil) ; il est sorti de sa fosse et s’est mis à jouer une
+farandole endiablée. Tous les morts se sont levés, ont porté leurs
+cercueils au milieu du Grand Clos, les ont, pour se chauffer, allumés
+au feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait Bénoni, ils ont
+dansé un branle fou, autour du feu, jusqu’à l’aurore.
+
+Donc, avec l’oncle Bénoni, que vous connaissez maintenant, avec ma
+mère et mes trois tantes, nous nous étions mis en route pour la ville
+d’Avignon. Vous connaissez peut-être la façon des villageois,
+lorsqu’ils vont quelque part en troupe : tout le long, au trantran de
+notre véhicule, ce furent qu’exclamations et observations diverses au
+sujet des plantations, des luzernes, des blés, des fenouils, des
+semis, que la charrette côtoyait.
+
+Quand nous passâmes dans Graveson, -- où l’on voit
+un beau clocher, tout fleuronné d’artichauts de pierre :
+
+-- Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais, les
+vois-tu cloués au clocher?
+
+Et de rire et de rire, de cette facétie qui égaie les Maillanais
+depuis sept ou huit cents ans, facétie à laquelle les Gravesonais
+répliquent par une chanson qui dit :
+
+ _A Graveson, avons un clocher...
+ Ceux qui le voient disent qu’il est bien droit!
+ Mais, à Maillane, leur clocher est rond;
+ C’est une cage pour moineaux; dit-on_.
+
+Et l’on m’égrenait ainsi, les uns après les autres, les racontages
+coutumiers de la route d’Avignon : le pont de la Folie où les
+sorciers faisaient le branle, la Croisière où l’on arrêtait parfois à
+main armée, et la Croix de la Lieue et le Rocher d’Aiguille.
+
+Enfin, nous arrivâmes aux sablières de la Durance; les grandes eaux,
+un an avant, avaient emporté le pont, et il fallait passer la rivière
+avec un bac. Nous trouvâmes là, qui attendaient leur tour, une
+centaine de charrettes. Nous attendîmes comme les autres, une couple
+d’heures, au marchepied; puis, nous nous embarquâmes, après avoir
+chassé, en lui criant : "Au Mas" le Juif, notre gros chien, qui nous
+avait suivis.
+
+Il était plus de midi quand nous fûmes en Avignon. Nous allâmes
+établer, comme les gens de notre village, à l’_Hôtel de Provence_,
+une petite auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du jour,
+on alla bayer par la ville.
+
+-- Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie la comédie? Ce soir,
+on joue _Maniclo où Lou Groulié bèl esprit_ avec l’_Abbaye de Castro.
+— Ho! reprîmes-nous tous, il faut aller voir Maniclo_.
+
+C’était la première fois que j’allais au théâtre, et l’étoile voulût
+qu’on donnât, ce jour-là, une comédie provençale. A l’_Abbaye de
+Castro_, qui était un drame sombre, on ne comprit pas grand’chose.
+Mais mes tantes trouvèrent que _Maniclo_, à Maillane, était beaucoup
+mieux joué. Car, en ce temps, dans nos villages, il s’organisait,
+l’hiver, des représentations comiques et tragiques. J’y ai vu jouer,
+par nos paysans, la _Mort de César, Zaïre_ et _Joseph vendu par ses
+frères_. Ils se faisaient des costumes avec les jupes de leurs femmes
+et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la tragédie,
+suivait, avec grand plaisir, la déclamation morne de ces pièces en
+cinq actes. Mais on jouait aussi l’_Avocat Pathelin_, traduit en
+provençal, et diverses comédies du répertoire marseillais, telles que
+_Moussu Just, Fresquerio_ ou la _Co de l’Ai, Lou Groulié bèl esprit_
+et _Misè Galineto_. C’était toujours Bénoni le directeur de ces
+soirées, où, avec son violon, en dodelinant de la tête, il
+accompagnait les chants. Vers l’âge de dix-sept ans, il me souvient
+d’avoir rempli un rôle dans _Galineto_ et dans la _Co de l’Ai_, et
+même d’y avoir eu, devant mes compatriotes, assez d’applaudissements.
+
+Mais bref : le lendemain, après avoir embrassé ma mère et le coeur
+gros comme un pois qui aurait trempé neuf jours, il fallut s’enfermer
+dans la rue Pétramale, au pensionnat Millet. M. Millet était un gros
+homme, de haute taille, aux épais sourcils, à figure rougeaude, mal
+rasé et crasseux, en plus, des yeux de porc, des pieds d’éléphant, et
+de vilains doigts carrés qui enfournaient sans cesse la prise dans
+son nez. Sa chambrière, Catherine, montagnarde jaune et grasse, qui
+nous faisait la cuisine, gouvernait la maison. Je n’ai jamais tant
+mangé de carottes comme là, des carottes au maigre en une sauce de
+farine. Dans trois mois, pauvre petit, je devins tout exténué.
+
+Avignon, la prédestinée, où devait le Gai-Savoir faire un jour sa
+renaissance, n’avait pas, il s’en faut, la gaieté d’aujourd’hui; elle
+n’avait pas encore élargi telle qu’elle est à sa place de l’Horloge,
+ni agrandi sa place Pie, ni percé sa Grande-Rue. La Roque-de-Dom, qui
+domine la ville, complantée, maintenant, comme un jardin de roi,
+était alors pelée : il y avait un cimetière. Les remparts, à moitié
+ruinés, étaient entourés de fossés pleins de décombres avec des mares
+d’eau vaseuse. Les portefaix brutaux, organisés en corporation,
+faisaient la loi au bord du Rhône, et en ville, quand ils voulaient.
+Avec leur chef, espèce d’hercule, dénommé Quatre-Bras, c’est eux qui
+balayèrent, en 1848, l’Hôtel de Ville d’Avignon.
+
+Ainsi qu’en Italie, une fois par semaine passait par toutes les
+maisons, en remuant sa tirelire, un pénitent noir, qui, la cagoule
+sur le visage et deux trous devant les yeux, disait d’une voix grave
+:
+
+-- Pour les pauvres prisonniers!
+
+Inévitablement, on se heurtait, par les rues, à des types locaux,
+tels que la soeur Boute-Cuire, son panier à couvercle au bras, un
+crucifix d’argent sur sa grosse poitrine, ou bien le plâtrier Barret
+qui, dans une bagarre avec les libéraux,
+ayant perdu son chapeau, avait fait le serment de ne plus porter de
+chapeau jusqu’à ce qu’Henri V fût sur le trône, et qui, toute sa vie,
+s’en alla tête nue.
+
+Mais ce qu’on rencontrait le plus, avec leurs grands chapeaux montés
+et leurs longues capotes bleues, c’étaient les invalides installés en
+Avignon (où était une succursale de l’Hôtel de Paris), vénérables
+débris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, manchots, qui, de
+leurs jambes de bois, martelaient, à pas comptés, les pavés pointus
+des rues.
+
+La ville traversait une sorte de mue, embrouillée, difficultueuse,
+entre les deux régimes, l’ancien et le nouveau, qui n’avait pas cessé
+de s’y combattre à la sourdine. Les souvenirs atroces, les injures,
+les reproches des discordes passées, étaient encore vivants, étaient
+encore amers entre les gens d’un certain âge. Les carlistes ne
+parlaient que du tribunal d’Orange, de Jourdan Coupe-Têtes, des
+massacres de la Glacière. Les libéraux, en bouche, avaient 1815,
+remémorant sans cesse l’assassinat du maréchal Brune, son cadavre
+jeté au Rhône, ses valises pillées, ses assassins impunis, entre
+autres le Pointu, qui avait laissé un renom terrible, et, si quelque
+parvenu tant soit peu insolent réussissait dans ses affaires :
+
+-- Allons! disait le peuple, les louis du maréchal Brune commencent à
+sortir.
+
+Le peuple d’Avignon comme celui d’Aix et de Marseille et de, pour
+ainsi dire, toutes les villes de Provence, était pourtant, en général
+(depuis il a bien changé), regretteux de fleurs de lis comme du
+drapeau blanc. Cet échauffement de nos devanciers pour la cause
+royale n’était pas tant, ce me semble, une opinion politique qu’une
+protestation inconsciente et populaire contre la centralisation, de
+plus en plus excessive, que le jacobinisme et le premier Empire
+avaient rendue odieuse.
+
+La fleur de lis d’autrefois était, pour les Provençaux (qui l’avaient
+toujours vue dans le blason de la Provence), le symbole d’une époque
+où nos coutumes, nos traditions et nos franchises étaient plus
+respectées par les gouvernements. Mais de croire que nos pères
+voulussent revenir au régime abusif d’avant la Révolution serait une
+erreur complète, puisque c’est la Provence qui envoya Mirabeau aux
+Etats généraux et que la Révolution fut particulièrement passionnée
+en Provence.
+
+Je me souviens, à ce propos, d’une fois où Berryer venait d’être élu
+député par la ville de Marseille. Comme l’illustre orateur devait
+passer par Avignon, le préfet fit fermer les portes de la ville pour
+empêcher d’entrer les légitimistes du dehors qui arrivaient en foule
+pour lui faire un triomphe. Et bon nombre de Blancs furent, à cette
+occasion, emprisonnés au palais des papes.
+
+Mgr le duc d’Aumale, qui revenait d’Afrique, passa quelque temps
+après. On nous mena le voir à la porte Saint-Lazare, accompagné de
+ses soldats, qui étaient, comme lui, brunis par le soleil d’Alger. Il
+était tout blanc de poussière, blondin, avec des yeux bleus et le
+rayonnement de la jeunesse et de la gloire.
+
+-- Vive notre beau prince! criaient, à tout moment, les femmes des
+faubourgs.
+
+Me trouvant à Paris, en 1889, et ayant eu l’honneur d’être convié à
+Chantilly, je rappelai à Son Altesse cet infime détail de son passage
+en Provence; et Mgr d’Aumale, après quarante-cinq ans, se rappela de
+bonne grâce les braves femmes qui criaient en le voyant passer :
+
+-- Qu’il est joli! qu’il est galant!
+
+Ce vieil Avignon est pétri de tant de gloires qu’on n’y peut faire un
+pas sans fouler quelque souvenir. Ne se trouve-t-il pas que, dans
+l’île de maisons où était notre pensionnat, s’élevait, autrefois, le
+couvent de Sainte-Claire! C’est dans la chapelle de ce couvent que,
+le matin du 6 avril 1327, Pétrarque vit Laure pour la première fois.
+
+Nous étions aussi tout près de la rue des Etudes, qui, encore à cette
+époque, avait, dans le bas peuple, une réputation lugubre. Nous
+n’avions jamais pu décider les petits Savoyards, soit ramoneurs, soit
+décrotteurs, à venir ramoner dans notre pensionnat ou cirer nos
+chaussures. Comme, dans la rue des Etudes, se trouvaient, autrefois,
+l’Université d’Avignon ainsi que l’Ecole de médecine, le bruit
+courait que les étudiants attrapaient, quand ils pouvaient, les
+petits, vagabonds, pour les saigner, les écorcher, et étudier sur
+leurs cadavres.
+
+Il n’en était pas moins intéressant pour nous, enfants de villages
+pour la plupart, de rôder, quand nous sortions, dans ce labyrinthe de
+ruelles qui nous avoisinaient, comme le _Petit Paradis_, qui avait
+été jadis une "rue chaude" et qui s’en tenait encore; la rue de
+l’_Eau-de-Vie_, la rue du _Chat_, la rue du _Coq_, la rue du
+_Diable_. Mais quelle différence avec nos beaux vallons tout fleuris
+d’asphodèles, avec notre bon air, notre paix, notre liberté, de
+Saint-Michel-de-Frigolet!
+
+J’en avais, à certains jours, le coeur serré de nostalgie, et
+cependant, M. Millet, qui était fort bon diable au fond, avait
+quelque chose en lui qui finit par m’apprivoiser. Comme il était de
+Caderousse, fils, comme moi, d’agriculteur, et qu’il avait dans sa
+famille toujours parlé provençal, il professait, pour le poème du
+Siège de Caderousse, une admiration extraordinaire; il le savait tout
+par coeur, et à la classe, quelquefois, en pleine explication de
+quelque beau combat des Grecs et des Troyens, remuant tout à coup,
+par un mouvement de front qui lui était particulier, le toupet gris
+de ses cheveux :
+
+-- Eh bien! disait-il, tenez! c’est là l’un des morceaux les plus
+beaux de Virgile, n’est-ce pas? Écoutez, pourtant, mes enfants, le
+fragment que je vais vous citer, et vous reconnaîtrez que Favre, le
+chantre du _Siège de Caderousse_, à Virgile lui-même serre souvent
+les talons :
+
+ _Un nommé Pergori Latrousse,
+ Le plus ventru de Caderousse,
+ S’était rué contre un tailleur...
+ Ayant bronché contre une motte,
+ Il fut rouler comme un tonneau_.
+
+Si elles nous allaient, ces citations de notre langue, si pleine de
+saveur! Le gros Millet riait aux éclats, et, pour moi qui, dans le
+sang, avais, comme nul autre, gardé l’âcre douceur du miel de mon
+enfance, rien de plus appétissant que ces hors-d’oeuvre du pays.
+
+M. Millet, tous les jours, par là, vers les cinq heures, allait lire
+la gazette au café Baretta, -- qu’il appelait le "Café des Animaux
+parlants", -- et qui, si je ne me trompe, était, tenu par l’oncle ou,
+peut-être, par l’aïeul de Mlle Baretta, du Théâtre-Français; ensuite,
+le lendemain, lorsqu’il était de bonne humeur, il nous redisait, non
+sans malice, les éternelles grogneries des vieux politiciens de cet
+établissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, que du Petit,
+comme ils appelaient Henri V.
+
+Je fis, cette année-là, ma première communion à l’église
+Saint-Didier, qui était notre paroisse, et c’était le sonneur Fanot,
+chanté plus tard par Roumanille dans sa _Cloche montée_, qui nous
+sonnait le catéchisme. Deux mois avant la cérémonie, M. Millet nous
+menait à l’église pour y être interrogés. Et là, mêlés aux autres
+enfants, garçonnets et fillettes, qui devions communier ensemble, on
+nous faisait asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le hasard
+fit que moi, qui étais le dernier de la rangée des garçons, je me
+trouvai placé près d’une charmante fille qui était la première de la
+rangée des demoiselles. On l’appelait Praxède et elle avait, sur les
+joues, deux fleurs de vermillon semblables à deux roses fraîchement
+épanouies.
+
+Ce que c’est que les enfants : attendu que, tous les jours, on se
+rencontrait ensemble, assis l’un près de l’autre; que, sans penser à
+rien, nous nous touchions le coude, et que nous nous communiquions,
+dans la moiteur de notre haleine, à l’oreille, en chuchotant, nos
+petits sujets de rire, ne finîmes-nous pas (le bon Dieu me pardonne
+!) par nous rendre amoureux?
+
+Mais c’était un amour d’une telle innocence, et tellement emprunt
+d’aspirations mystiques, que les anges, là-haut, s’ils éprouvent
+entre eux des affections réciproques, doivent en avoir de pareilles.
+L’un comme l’autre, nous avions douze ans : l’âge de Béatrix, lorsque
+Dante la vit; et c’est cette vision de la jeune vierge en fleur qui a
+fait le _Paradis_ du grand poète florentin. Il est un mot, dans notre
+langue, qui exprime très bien ce délice de l’âme dont s’enivrent les
+couples dans la prime jeunesse : nous nous agréions. Nous avions
+plaisir à nous voir. Nous ne nous vîmes jamais, il est vrai, que dans
+l’église; mais, rien que de nous voir notre coeur était plein. Je lui
+souriais, elle souriait; nous unissions nos voix dans les mêmes
+cantiques d’amour, d’actions de grâces; vers les mêmes mystères nous
+exaltions, naïfs, notre foi spontanée... Oh! aube de l’amour, où
+s’épanouit en joie l’innocence, comme la marguerite dans le frais du
+ruisseau, première aube de l’amour, aube pure envolée!
+
+Voici mon souvenir de Mlle Praxède, telle que je la vis pour la
+dernière fois : tout de blanc vêtue, couronnée de fleurs d’aubépine,
+et jolie à ravir sous son voile transparent, elle montait à l’autel,
+tout près de moi, comme une épousée, belle petite épousée de
+l’Agneau!
+
+Notre communion faite, la chose finit là. C’est en vain que
+longtemps, quand nous passions dans sa rue (elle habitait rue de la
+Lice), je portais mes regards avides sous les abat-jour verts de la
+maison de Praxède. Je ne pus jamais la revoir. On l’avait mise au
+couvent et, alors, de songer que ma charmante amie avec le vermillon
+et le sourire de son visage, m’était enlevée pour toujours, soit de
+cela, soit d’autre chose, je tombai dans une langueur à me dégoûter
+de tout.
+
+Aussi les vacances venues, quand je retournai au Mas, ma mère en me
+voyant tout pâle, avec, de temps en temps, des atteintes de fièvre,
+décida dans sa foi, autant pour me guérir que pour me récréer, de me
+conduire à saint Gent, qui est le patron des fiévreux.
+
+Saint Gent, qui a pareillement la vertu de faire pleuvoir, est une
+sorte de demi-dieu pour les paysans des deux côtés de la Durance.
+
+-- Moi, nous disait mon père, j'ai été à Saint-Gent avant la
+Révolution. Nous y allâmes les pieds nus, avec ma pauvre mère, je
+n’avais pas plus de dix ans. Mais, en ce temps, il y avait plus de
+foi.
+
+Nous, avec l’oncle Bénoni qui conduisait le voyage et que vous
+connaissez déjà, par une lune claire comme il en fait en septembre,
+vers minuit, nous partîmes donc, sur une charrette bâchée, et, après
+nous être joints aux autres pèlerins qui allaient à la fête, à
+Château-Renard, à Noves, au Thor, ou bien à Pernes, nous voyions
+après nous, tout le long du chemin, quantité d’autres charrettes,
+recouvertes, comme la nôtre, de toiles étendues sur des cerceaux de
+bois, venir grossir la caravane.
+
+Chantant ensemble, pêle-mêle, le cantique de saint Gent, -- qui, du
+reste, est superbe, puisque Gounod en a mis l’air dans l’opéra de
+_Mireille, -- nous traversions de nuit, au bruit des coups de fouet,
+les villages endormis, et le lendemain soir, par là, vers les quatre
+heures, nous arrivions en foule au cri de : "Vive saint Gent!", dans
+la gorge du Bausset.
+
+Et là, sur les lieux mêmes, où l’ermite vénéré avait passé sa
+pénitence, les vieux, avec animation, racontaient aux jeunes gens ce
+qu’ils avaient entendu dire :
+
+-- Gent, disait-il, était comme nous un enfant de paysans, un brave
+gars de Monteux, qui, à l’âge de quinze ans, se retira dans le
+désert, pour se consacrer à Dieu. Il labourait la terre avec deux
+vaches. Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le loup,
+l’attela à sa charrue, et le fit labourer, sous le joug, avec l’autre
+vache. Mais à Monteux, depuis que Gent était parti, il n’avait pas
+plu de sept ans, et les Montelais dirent à la mère de Gent :
+
+-- Imberte, il faut aller à la recherche de votre fils, parce que,
+depuis son départ, il n’est plus tombé une goutte d’eau.
+
+Et la mère de Gent, à force de chercher, à force de crier, trouva
+enfin son gars, là où nous sommes à présent, dans la gorge du
+Bausset, et, comme sa mère avait soif, Gent, pour la faire boire,
+planta deux de ses doigts dans le roc escarpé, et il en jaillit deux
+fontaines : une de vin et l’autre d’eau. Celle du vin est tarie, mais
+celle de l’eau coule toujours, -- et c’est la main de Dieu pour les
+mauvaises fièvres.
+
+On va, deux fois par an, à l’ermitage de Saint-Gent. D’abord, au mois
+de mai, où les Montelais, ses compatriotes, emportent sa statue de
+Monteux au Bausset, pèlerinage de trois lieues, qui se fait à la
+course, en mémoire et symbole de la fuite du saint.
+
+Voici la lettre enthousiaste qu’Aubanel m’écrivait, un an qu’il y
+était allé (1886) :
+
+"Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de Saint-Gent. C’est une
+fête étonnante, admirable, sublime; ce qui est d’une poésie inouïe,
+ce qui m’a laissé dans l’âme une impression délicieuse, c’est la
+course nocturne des porteurs de saint Gent. Le maire nous avait donné
+une voiture et nous avons suivi ce pèlerinage dans les champs, les
+bois et les rochers au clair de lune, au chant des rossignols, depuis
+huit heures du soir, jusqu’à minuit et demi. C’est saisissant: et
+mystérieux; c’est étrange et beau à faire pleurer. Ces quatre enfants
+en culotte et en guêtres nankin, courant comme des lièvres, volant
+comme des oiseaux, précédés d’un homme à cheval galopant et tirant
+des coups de pistolet; les gens des fermes venant sur les chemins au
+passage du saint; les hommes, les femmes, les enfants et les vieux,
+arrêtant les porteurs, baisant la statue, criant, pleurant,
+gesticulant; et puis, lorsqu’on repart toujours vite, les femmes qui
+leur crient :
+
+"-- Heureux voyage! garçons!
+"Et les hommes qui ajoutent :
+"-- Le grand saint Gent vous maintienne la force!
+"-- Et de courir encore, de courir à perdre haleine. Oh! ce voyage
+dans la nuit, cette petite troupe partant à la garde de Dieu et de
+saint Gent, et s’enfonçant dans les ténèbres, dans le désert, pour
+aller je ne sais où, tout cela, je te le redis, est d’une poésie si
+profonde et si grande qu’elle vous laisse une impression
+ineffaçable."
+
+Le second pèlerinage de Saint Gent est en septembre, et c’est celui
+où nous allâmes. Comme saint Gent, en somme, n’a été canonisé que par
+la voix du peuple, les prêtres y viennent peu, les bourgeois encore
+moins; mais le peuple de la glèbe, dans ce bon saint tout simple qui
+était de son terroir, qui parlait comme lui, qui, sans temps de
+longueurs, lui envoie la pluie, lui guérit ses fièvres, le peuple
+reconnaît sa propre déification et son culte pour lui est si fervent
+que, dans l’étroite gorge où la légende vit, on a vu, quelquefois,
+jusqu’à vingt mille pèlerins.
+
+La tradition dit que saint Gent couchait la tête en bas, les pieds en
+haut, dans un lit de pierre ; et tous les pèlerins, dévotement,
+gaiement, font l’arbre fourchu au lit de saint Gent, qui est une auge
+dressée ; -- les femmes mêmes le font aussi, en se tenant, de l’une à
+l’autre, les jupes décemment serrées.
+
+Nous fîmes l’arbre fourchu dans le lit, comme les autres; nous
+allâmes, avec ma mère, voir le _Fontaine du Loup et la Fontaine de la
+Vache_; et ensuite, entourés de quelques vieux noyers, la chapelle de
+saint Gent, où se trouve son tombeau et le "rocher affreux", comme
+dit le cantique, d’où sort, pour les fiévreux, la miraculeuse source.
+
+Or, émerveillé de tous ces récits, de toutes ces croyances, de toutes
+ces visions, moi donc, l’âme enivrée par la vue de l’endroit, par la
+senteur des plantes, -- encore embaumées, semblait-il, de l’empreinte
+des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzième année, je
+m’abreuvai au jet d’eau; et (dites ce qu’il vous plaira), à partir de
+là, je n’eus plus de fièvre. Ne vous étonnez pas si la fille du
+félibre, si la pauvret Mireille, perdue dans la Crau, mourante de
+soif, se recommande au bon saint Gent.
+
+ _O bel et jeune laboureur -- qui attelâtes à votre charrue — le
+ loup de la montagne, etc._
+ (Mireille, chant VIII.)
+
+souvenir de jeunesse qu’il m’est doux encore de me remémorer.
+
+A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre nos
+classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant pensioinnaires
+chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour, au
+Collège Royal, pour y suivre comme externes les cours universitaires,
+et c’est dans ce lycée et de cette façon que, dans cinq ans (de 1843
+à 1847), je terminai mes études.
+
+Nos maîtres du collège n’étaient pas, comme aujourd’hui, de jeunes
+normaliens stylés et élégants. Nous avions encore, dans leurs
+chaires, les vieux barbons sévères de l’ancienne Université : en
+quatrième, par exemple, le brave M. Blanc, ancien sergent-major de
+l’époque impériale, qui, lorsque nos réponses étaient insuffisantes,
+_ex abrupto_ nous lançait par la tête les bouquins qu’il avait en
+main; en troisième, M. Monbet, au parler nasillard (il conservait,
+sur sa cheminée dans un bocal d’eau-de-vie, un foetus de sa femme);
+en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur le
+renouveau de Victor Hugo; enfin, en rhétorique, un rude patriote
+appelé M. Chanlaire, qui détestait les Anglais, et qui, ému, nous
+déclamait, en frappant sur son pupitre, les chants guerriers de
+Béranger.
+
+Je me vois encore, un an, à la distribution des prix dans l’église du
+collège, avec tout le beau monde d’Avignon qui l’emplissait. J’avais,
+cette année-là, et je ne sais comment, remporté tous les prix, même
+celui d’excellence. Chaque fois qu’on me nommait, j’allais chercher,
+timide, aux mains du proviseur, le beau livre de prix et la couronne
+de laurier puis, traversant la foule et ses applaudissements, je
+venais jeter ma gloire dans le tablier de ma mère; et tous
+considéraient d’un regard curieux, d’un regard étonné, cette belle
+Provençale qui, dans son cabas de jonc, entassait avec bonheur, mais
+digne et calme, les lauriers de son fils; puis au Mas, pour les
+conserver, _sic transit gloria mundi_, nous mettions lesdits lauriers
+sur la cheminée, derrière les chaudrons.
+
+Quoi qu’il se fît, pourtant, pour me détourner de mon naturel, comme
+on ne fait que trop, aujourd’hui plus que jamais, aux enfants du
+Midi, je ne pouvais me sevrer des souvenances de ma langue, et tout
+m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais plus quel journal,
+ces vers de Jasmin à Loïsa Puget :
+
+ _Quand dins l’aire
+ Pèr nous plaire
+ Sones l'aire --
+ _De tas nouvellos causous,
+ Sus la terro tout s’amaiso,
+ Tout se taiso,
+ Al refrin que fas souna :
+ Mai d’un cop se derebelho
+ E fremis coumo la felho
+ Qu’un vent fres lai frissouna._
+
+Et voyant que ma langue avait encore des poètes qui la mettaient en
+gloire, pris d’un bel enthousiasme, je fis aussitôt, pour le célèbre
+perruquier, une piécette admirative qui commençait ainsi :
+
+ _Pouèto, ounour de ta maire Gascougno_.
+
+Mais, petit criquet, je n’eus pas de réponse. Je sais bien que mes
+vers, pauvres vers d’apprenti, n’en méritaient guère; cependant, --
+pourquoi le nier? -- ce dédain me fut sensible; et plus tard, à mon
+tour, quand j’ai reçu des lettres de tout pauvre venant, me rappelant
+ma déconvenue, je me suis fait un devoir de les bien accueillir
+toujours.
+
+Vers l’âge de quatorze ans, ce regret de mes champs et de ma langue
+provençale, qui ne m’avait jamais quitté, finit par me jeter dans une
+nostalgie profonde.
+
+"Combien sont plus heureux, me disais-je à part moi, comme l’Enfant
+Prodigue, les valets et les bergers de notre Mas, là-bas, qui mangent
+le bon pain que ma mère leur apprête, et mes amis d’enfance, les
+camarades de Maillane, qui vivent libres à la campagne et labourent,
+et moissonnent, et vendangent, et olivent, sous le saint soleil de
+Dieu, tandis que je me chême, moi, entre quatre murs, sur des
+versions et sur des thèmes!"
+
+Et mon chagrin se mélangeait d’un violent dégoût pour ce monde
+factice où j’étais claquemuré et d’une attraction vers un vague idéal
+que je voyais bleuir dans le lointain, à l’horizon. Or, voici qu’un
+jour, en lisant, je crois, le _Magasin des Familles_, je vais tomber
+sur une page où était la description de la chartreuse de Valbonne et
+de la vie contemplative et silencieuse des Chartreux.
+
+N’est-il pas vrai, lecteur, que je me monte la tête, et, m’échappant
+du pensionnat, par une belle après-midi, je pars, tout seul,
+éperdument, prenant, le long du Rhône la route du Pont-Saint-Esprit,
+car je savais que Vaibonne n’en était pas éloigné.
+
+"Tu iras, me dis-je, frapper à la porte du couvent; tu prieras, tu
+pleureras, jusqu’à ce qu’on veuille te recevoir; puis, une fois reçu,
+tu vas, comme un bienheureux, te promener tout le jour sous les
+arbres de la forêt, et, te plongeant dans l’amour de Dieu, tu te
+sanctifieras comme fit le bon saint Gent."
+
+Ce ressouvenir de saint Gent, dont la légende me hantait, sur le coup
+m’arrêta.
+
+"Et ta mère, me dis-je, à laquelle, misérable, tu n’as pas dit adieu,
+et qui, en apprenant que tu as disparu, va être au désespoir et, par
+monts et par vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant, désolée
+comme la mère de saint Gent.!"
+
+Et alors, tournant bride, le coeur gros, hésitant, je gagnai vers
+Maillane, autant dire pour embrasser, avant de fuir le monde, mes
+parents encore une fois; mais, à mesure que j’avançais vers la maison
+paternelle, voilà, pauvre petit, que mes projets de cénobite et mes
+fières résolutions fondaient dans l’émotion de mon amour filial comme
+un peloton de neige à un feu de cheminée; et lorsque, au seuil du
+Mas, j’arrivai sur le tard et que ma mère, étonnée de me voir tomber
+là, me dit :
+
+-- Mais pourquoi donc as-tu quitté le pensionnat avant d’être aux
+vacances?
+
+-- Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux de ma fugue, et
+je ne veux plus y aller, chez ce gros monsieur Millet.
+
+-- où l’on ne mange que des carottes!
+
+Le lendemain, on me fit reconduire, par notre berger Rouquet, dans ma
+geôle abhorrée, en me promettant, cependant, de m’en libérer bientôt,
+après les vacances.
+
+CHAPITRE VII
+
+CHEZ M. DUPUY
+
+Joseph Roumanille. — Notre liaison. — Les poètes du "Boui-Abaisso".
+-- L’épuration de notre langue. -- Anselme Matbieu. — L’amour sur les
+toits. — Les processions avignonnaises. — Celle des Pénitents Blancs.
+-- Le sergent Monnier. — L’achèvement des études.
+
+Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de place, ma
+mère, à la rentrée de cette année scolaire, m’amena chez M. Dupuy,
+Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un pensionnat
+à Avignon, au quartier du Pont-Troué. Mais, ici, pour mes goûts de
+provençaliste en herbe, j’eus, comme on dit, le museau dans le sac.
+
+M. Dupuy était le frère de ce Charles Dupuy, mort député de la Drôme,
+auteur du _Petit Papillon_, un des morceaux délicats de notre
+anthologie provençale moderne. Lui, le cadet Dupuy, rimait aussi en
+provençal, mais ne s’en vantait pas, et il avait raison.
+
+Voici que, quelque temps après, il nous arriva de Nyons un jeune
+professeur à fine barbe noire, qui était de Saint-Remy. On l’appelait
+Joseph Roumanille. Comme nous étions pays, -- Mailane et Saint-Remy
+sont du même canton, -- et que nos parents, tous cultivateurs, se
+connaissaient de, longue date, nous fûmes bientôt liés. Néanmoins,
+j’ignorais que le Saint-Remyen s’occupait, lui aussi, de poésie
+provençale.
+
+Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les vêpres, à
+l’église des Carmes. Là, on nous faisait mettre derrière le
+maître-autel, dans les stalles du choeur, et, de nos voix jeunettes,
+nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels Denis
+Cassan, autre poète provençal, on ne peut plus populaire dans les
+veillées du quartier, et que nous voyions en surplis, avec son air
+falot, son flegme, sa tête chauve, entonner les antiennes et les
+hymnes. La rue où il demeurait porte, aujourd’hui, son nom.
+
+Or, un dimanche, pendant que l’on chantait vêpres, il me vint dans
+l’idée de traduire en vers provençaux les _Psaumes de la Pénitence_,
+et, alors, en tapinois, dans mon livre entr’ouvert, j’écrivais à
+mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version :
+
+ _Que l’isop bagne ma caro,
+ Sarai pur : lavas-me lèu
+ E vendrai pu blanc encaro
+ Que la tafo de la nèu_.
+
+Mais M. Roumanille, qui était le surveillant, vient par derrière,
+saisit le papier où j’écrivais, le lit, puis le fait lire au prudent
+M. Dupuy, -- qui fut, paraît-il, d’avis de ne pas me contrarier; et,
+après vêpres, quand, autour des remparts d’Avignon, nous allions à la
+promenade, il m’interpella en ces termes :
+
+-- De cette façon, mon petit Mistral, tu t’amuses à faire des vers
+provençaux?
+
+-- Oui, quelquefois, lui répondis-je.
+
+Et Roumanille, d’une voix sympathique et bien timbrée, me récita les
+Deux Agneaux :
+
+ _Entendès pas l’agnèu que bèlo?
+ Vès-lou que cour après l’enfant...
+ Coume fan bèn tout ço que fan!
+ E l’innoucènci, ccnnme es bello!
+
+Et puis, le _Petit Joseph_ :
+
+ _Lou paire es ana rebrounda
+ E, pèr vendre lou jardinage,
+ La maire es anado au village,
+ E Jejè rèsto pèr garda.
+
+Et puis _Paulon_, et puis le _Pauvre_, et _Madeleine et Louisette_,
+une vraie éclosion de fleurs d’avril, de fleurs de prés, fleurs
+annonciatrices du printemps félibréen qui me ravirent de plaisir et
+je m’écriai :
+
+-- Voilà l’aube que mon âme attendait pour s’éveiller à la lumière!
+
+J’avais bien, jusque-là, lu à bâtons rompus un peu de provençal;
+mais, ce qui m’ennuyait, c’était de voir notre langue, chez les
+écrivains modernes (à l’exception de Jasmin et du marquis de Lafare
+-- que je ne connaissais pas), employée, en général, comme on eût dit
+par dérision. Et Roumanille, beau premier, dans le parler populaire
+des Provençaux du jour, chantait, lui, dignement, sous une forme
+simple et fraîche, tous les sentiments du coeur.
+
+En conséquence, et nonobstant une différence d’âge d’une douzaine
+d’années (Roumanille était né en 1818), lui, heureux de trouver un
+confident de sa Muse tout préparé pour le comprendre, moi,
+tressaillant d’entrer au sanctuaire de mon rêve, nous nous donnâmes
+la main, tels que des fils du même Dieu, et nous liâmes amitié sous
+une étoile si heureuse que, pendant un demi-siècle, nous avons marché
+ensemble pour la même oeuvre ethnique, sans que notre affection ou
+notre zèle se soient ralentis jamais.
+
+Roumanille avait donné ses premiers vers au _Boui-A baisso_, un
+journal provençal que Joseph Désanat publiait à Marseule une fois par
+semaine et qui, pour les trouvères de cette époque-là, fut un foyer
+d’exposition. Car la langue du terroir n’a jamais manqué d’ouvriers;
+et principalement au temps du _Boui-A baisso_ (1841-1846), il y eut
+devers Marseile un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien fait que
+maintenir l’usage d’écrire en provençal, mérite d’être salué.
+
+De plus, nous devons reconnaître que des poètes populaires, tels que
+le valeureux Désanat de Tarascon, tels que Bellot, Chailan, Bénédit
+et Gelu, Gelu éminemment, qui ont à leur manière exprimé la
+gaillardise du gros rire marseillais, n’ont pas été depuis, pour ces
+sortes d’atellanes, remplacés ni dépassés. Et Camille Reybaud, un
+poète de Carpentras, mais poète de noble allure, dans une grande
+épître qu’il envoyait à Roumanille, tout en désespérant du sort du
+provençal délaissé par les imbéciles qui, disait-il :
+
+_Laissent, pour imiter les messieurs de la ville, -- aux sages
+pères-grands notre langue trop vile -- et nous font du français,
+qu’ils estropient à fond, -- de tous les patois le plus affreux
+peut-être.
+
+Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait; lorsqu’il
+faisait cet appel aux rédacteurs du _Boui-A baisso_:
+
+_Quittons-nous : mais avant de nous séparer, -- frères, contre
+l’oubli songeons de nous défendre; -- tous ensemble faisons quelque
+oeuvre colossale, -- quelque tour de Babel en brique provençale; --
+au sommet, en chantant, gravez ensuite votre nom, -- car vous autres,
+amis, êtes dignes de renommée! -- Moi qu’un grain d’encens étourdit
+et enivre, -- qui chante pour chanter comme fait la cigale -- et qui
+n’apporterais, pour votre monument, -- qu’une pincée de gravier et de
+mauvais ciment, je creuserai pour ma muse un tombeau dans le sable;
+-- et quand vous aurez fini votre oeuvre impérissable, -- si, des
+hauteurs de votre ciel si bleu, vous regardez en bas, frères, vous ne
+me verrez plus_.
+
+Seulement, imbus de cette idée fausse que le parler du peuple n’était
+bon qu’à traiter des sujets bas ou drolatiques, ces messieurs
+n’avaient cure ni de le nettoyer, ni de le réhabiliter.
+
+Depuis Louis XIV, les traditions usitées pour écrire notre langue
+s’étaient à peu près perdues. Les poètes méridionaux avaient, par
+insouciance ou plutôt par ignorance, accepté la graphie de la langue
+française. Et à ce système-là qui, n’étant pas fait pour lui,
+disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite ses
+fantaisies orthographiques à tel point que les dialectes de l’idiome
+d’Oc, à force d’être défigurés par l’écriture, paraissaient
+complètement étrangers les uns aux autres.
+
+Roumanille, en lisant à la bibliothèque d’Avignon les manuscrits de
+Saboly, fut frappé du bon effet que produisait notre langue,
+orthographiée là selon le génie national et d’après les usages de nos
+vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse, prendre mon
+sentiment pour rendre au provençal son orthographe naturelle; et,
+d’accord tous les deux sur le plan de réforme, on partit hardiment de
+là pour muer ou changer de peau. Nous sentions instinctivement que,
+pour l’oeuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous fallait
+un outil léger, un outil frais émoulu.
+
+L’orthographe n’était pas tout. Par esprit d’imitation et par un
+préjugé bourgeois qui, malheureusement, descend toujours davantage,
+l’on s’était accoutumé à délaisser comme "grossiers" les mots les
+plus grenus du parler provençal. Par suite, les poètes précurseurs
+des félibres, même ceux en renom, employaient communément, sans aucun
+sens critique, les formes corrompues, bâtardes, du patois francisé
+qui court les rues. Ayant donc Roumanille et moi, considéré qu’à tant
+faire que d’écrire nos vers dans le langage du peuple, il fallait
+mettre en lumière, il fallait faire valoir l’énergie, la franchise,
+la richesse d’expression qui la caractérisent, nous convînmes
+d’écrire la langue purement et telle qu’on la parle dans les milieux
+affranchis des influences extérieures. C’est ainsi que les Roumains,
+comme nous le contait le poète Alexandri, lorsqu’ils voulurent
+relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises avaient
+perdue ou corrompue, allèrent la rechercher dans les campagnes et les
+montagnes chez les paysans les moins cultivés.
+
+Enfin, pour conformer le provençal écrit à la prononciation générale
+en Provence, on décida de supprimer quelques lettres finales ou
+étymologiques tombées en désuétude, telles que l’S du pluriel, le T
+des participes, l’R des infinitifs et le CH de quelques mots, tels
+que _fach, dich, puech_, etc.
+
+Mais qu’on n’aille pas croire que ces innovations, bien qu’elles
+n’eussent de rapport qu’avec un cercle restreint des poètes "patois"
+comme on disait alors, se fussent introduites dans l’usage commun,
+sans combat ni résistance. D’Avignon à Marseille, tous ceux qui
+écrivaient ou rimaillaient dans la langue, contestés dans leur
+routine ou leur manière d’être, soudain se gendarmèrent contre les
+réformateurs. Une guerre de brochures et d’articles venimeux, entre
+les jeunes d’Avignon et nos contradicteurs, dura plus de vingt ans.
+
+A Marseille, les amateurs de trivialités, les rimeurs à barbe
+blanche, les jaloux, les grognons, se réunissaient le soir dans
+l’arrière-boutique du bouquiniste Boy pour y gémir amèrement sur la
+suppression des S et aiguiser les armes contre les novateurs.
+Roumanille, vaillamment et toujours sur la brèche, lançait aux
+adversaires le feu grégeois que nous apprêtions, un peu l’un, un peu
+l’autre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous avions pour
+nous, outre les bonnes raisons, la foi, l’enthousiasme, l’entrain de
+la jeunesse, avec quelque autre chose, nous finîmes par rester, ainsi
+que vous verrez plus tard, maîtres du champ de bataille.
+
+...................................................
+
+Dans la cour, une après-midi où, avec les camarades, nous jouions aux
+trois sauts, entra et s’avança dans notre groupe un nouveau
+pensionnaire aux fines jambes, le nez à l’Henri IV, le chapeau sur
+l’oreille, l’air quelque peu vieillot et dans la bouche un bout de
+cigare éteint. Et les mains dans les poches de sa veste arrondie,
+sans plus de façons que s’il était des nôtres :
+
+-- Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que j’essaye, moi,
+un peu, aux trois sauts?
+
+Et aussitôt, sans plus de gêne, le voilà qui prend sa course, et
+léger comme un chat, il dépasse peut-être d’environ trois mains
+ouvertes la marque du plus fort qui venait de sauter.
+Nous battîmes tous des mains et lui dîmes :
+
+-- Collègue, d’où sors-tu comme cela?
+
+-- Je sors, dit-il, de Châteauneuf, le pays du bon vin... Vous n’en
+avez jamais ouï parler, de Châteauneuf, de Châteauneuf-du-Pape?
+
+-- Si, et quel est ton nom?
+
+-- Mon nom? Anselme Mathieu.
+
+A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses poches, et
+il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de façon
+courtoise, souriante et aisée, il nous offrit à tour de rôle.
+
+Nous qui, pour la plupart, n’avions jamais osé fumer (sinon, comme
+les enfants, quelques racines de mûrier), nous prîmes sur-le-champ en
+grande considération le nouveau qui faisait si largement les choses
+et qui, à ce qu’il montrait, devait connaître la haute vie.
+
+C’est ainsi qu’avec Mathieu, le gentil auteur de la _Farandole_, nous
+fîmes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le racontai à
+notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut tant
+que, dans son roman de Jack, il a mis à l’actif de son petit prince
+nègre la susdite largesse des vieux bouts de cigare.
+
+Avec Roumanille et Mathieu nous étions donc trois, _tres faciunt
+capitulum_, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder le
+Félibrige. Mais le brave Mathieu (comment s’arrangeait-il?) on ne le
+voyait guère qu’à l’heure des repas ou de la récréation. Attendu
+qu’il avait l’air déjà d’un petit vieux, bien qu’il n’eût pas
+beaucoup plus de seize ans, et qu il était quelque peu en retard dans
+ses études, il s’était fait donner une chambre sous les tuiles, sous
+prétexte de pouvoir y travailler plus librement, et là, dans sa
+soupente, où l’on voyait, sur les murs, des images clouées et, sur
+des
+étagères, des figurines de Pradier, nudités en plâtre, tout le jour
+il rêvassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du temps,
+accoudé sur sa fenêtre, regardait les gens passer dans la rue ou bien
+les passereaux apporter la becquée, dans leurs nids, à leurs petits.
+Puis il disait des gaudrioles à Mariette, la chambrière, envoyait des
+lorgnades à la demoiselle du maître et, lorsqu’il descendait nous
+voir, nous contait toutes sortes de fariboles de village.
+
+Mais, où il ne riait pas, c’était lorsqu’il nous parlait de ses
+parchemins de noble.
+
+-- Mes aïeux étaient marquis, disait-il d’une voix grave, marquis de
+Montredon. Lors de la Révolution, mon grand père quitta son titre ;
+et, après, se trouvant ruiné, il ne voulut plus le reprendre, parce
+qu’il ne pouvait plus le porter convenablement.
+
+Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque chose de
+romanesque, de nébuleux. Quelquefois, il disparaissait, comme les
+chats lorsqu’ils vont à Rome. Nous le hélions :
+
+-- Mathieu!
+
+Point de Mathieu... Où était-il? Là-haut sur les toits, qui courait
+dans les tuiles, pour aller à des rendez-vous qu’il avait, nous
+racontait-il, avec une fillette belle comme le jour!
+
+Voici qu’au Pont-Troué, qui était notre quartier, le jour de la
+Fête-Dieu, nous regardions, comme d’usage, passer la procession, et
+Mathieu me dit :
+
+-- Frédéric, veux-tu que je te fasse connaître mon amante?
+
+-- Volontiers.
+
+-- Eh bien! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe des choristes,
+ennuagées de blanc dans leurs voiles de tulle, tu remarqueras que
+toutes ont une fleur épinglée au milieu de la poitrine :
+
+ _Fleur au milan
+ Cherche galant_.
+
+Mais tu en verras une, blonde comme un fil d’or, qui aura la fleur
+sur le côté :
+
+ _Fleur au côté,
+ Galant trouvé._
+
+-- Tiens, la voilà : c’est elle!
+
+-- C’est ton amie?
+
+-- Celle-là même.
+
+-- Mon cher, c’est un soleil! Mais comment t’y es-tu pris pour faire
+la conquête d’une si fine demoiselle?
+
+-- Je vais, dit-il, te le conter. C’est la fille du confiseur qui est
+à la Carretterie. J’y allais, de temps en temps, acheter des _boutons
+de guêtre_ (pastilles à la menthe) ou des _crottes de rat_ (pâte de
+réglisse); si bien qu’ayant fini par me familiariser avec l’aimable
+petite et m’étant fait connaître pour marquis de Montredon, un jour
+qu’elle était seule derrière son comptoir, je lui dis :
+
+"-- Belle fille, si je vous connaissais pour aussi peu sensée que
+moi, je vous proposerais de faire une excursion...
+
+"-- Où?
+
+"-- Dans la lune, répondis-je.
+
+"La fillette éclata de rire et, moi, je continuai :
+
+"-- Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la terrasse
+qui se trouve au haut de votre maison, à l’heure que vous voudrez ou
+à celle où vous pourrez; et moi, qui mets mon coeur et ma fortune à
+vos pieds, je viendrai tous les jours, là, sous le ciel, vous conter
+fleurette.
+
+Et ainsi s’est passée la chose... Au haut de la maison de ma belle,
+il y a, comme en beaucoup d’autres, une de ces plates-formes où l’on
+fait sécher le linge. Je n’ai donc, chaque jour, qu’à monter sur les
+toits et, de gouttière en gouttière, je vais trouver ma blondine, qui
+y étend ou plie sa petite lessive ; et puis là, les lèvres sur les
+lèvres, la main pressant la main, toujours courtoisement, comme entre
+dame et chevalier, nous sommes dans le paradis.
+
+Voilà comme notre Anselme, futur _Félibre des Baisers_, en étudiant à
+l’aise le Bréviaire de l’Amour, passa tout doucement ses classes sur
+les toitures d’Avignon.
+
+A propos des processions, et avant de quitter la cité pontificale, il
+faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans notre
+jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en émoi.
+Notre-Dame-de-Dom qui est la métropole, et les quatre paroisses :
+Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien,
+rivalisaient à qui se montrerait plus belle.
+
+Dès que le sacristain, agitant sa clochette, avait parcouru les rues
+dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on
+balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on attachait
+les tentures. Les riches, à leurs balcons, étendaient leurs
+tapisseries de soie brodée et damassée; les
+pauvres, à leurs fenêtres, exhibaient leurs couvertures piquées à
+petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes-pointes. Au
+portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les murs de
+draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pavé, d’une litière
+de buis.
+
+Ensuite s’élevaient, de distance en distance, les reposoirs
+monumentaux, hauts comme des pyramides, chargés de candélabres et de
+vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais sur
+des chaises, attendaient le cortège, en mangeant des petits pâtés. La
+jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane, se
+promenaient, se dandinaient, lorgnant les filles et leur jetant des
+roses, sous les tentes des rues qu’embaumait, tout le long, la fumée
+des encensoirs.
+
+Lorsque enfin la procession, avec son suisse en tête, de rouge tout
+vêtu, avec ses théories de vierges voilées de blanc, ses
+congrégations, ses frères, ses moines, ses abbés, ses choeurs et ses
+musiques, s’égrenait lentement au battement des tambours, vous
+entendiez, au passage, le murmure des dévotes qui récitaient leur
+rosaire.
+
+Puis, dans un grand silence, agenouillés ou inclinés, tous se
+prosternaient à la fois, et, là-bas, sous une pluie de fleurs de
+genêt blondes, l’officiant haussait le Saint-Sacrement splendide!
+
+Mais ce qui frappait le plus, c’étaient les Pénitents, qui faisaient
+leurs sorties après le coucher du soleil, à la clarté des flambeaux.
+Les Pénitents Blancs, entre autres, lorsque, encapuchonnés de leurs
+capuces et cagoules, ils déifiaient pas à pas, comme des spectres,
+par la ville, portant à bras, les uns des tabernacles portatifs, les
+autres des reliquaires ou des bustes barbus, d’autres des
+brûle-parfums, ceux-ci un oeil énorme dans un triangle, ceux-là un
+grand serpent entortillé autour d’un arbre, vous auriez dit la
+procession indienne de Brahma.
+
+Contemporaines de la Ligue et même du Schisme d’Occident, ces
+confréries, en général, avaient pour chefs et dignitaires les
+premiers nobles d’Avignon, et Aubanel le grand félibre, qui avait,
+toute sa vie, été Pénitent Blanc zélé, fut, à sa mort, enseveli dans
+son froc de confrère.
+
+Nous avions, chez M. Dupuy, comme maître d’étude, un ancien sergent
+d’Afrique appelé M. Monnier, qui aurait bien été, nous disait-il,
+pénitent rouge, si une confrérie de cette couleur-là eût existé dans
+Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt à sacrer, il
+était, avec sa moustache et sa barbiche rêche, toujours, de pied en
+cap, ciré et astiqué.
+
+Au Collège Royal, où nous apprenions l’histoire, il n’était jamais
+question de la politique du siècle. Mais le sergent Monnier,
+républicain enthousiaste, s’était, à cet égard, chargé de nous
+instruire. Pendant les récréations, il se promenait de long en large,
+tenant en main l’histoire de la Révolution. Et s’enflammant à la
+lecture, gesticulant, sacrant et pleurant d’enthousiasme :
+
+"Que c’est beau! nous criait-il, que c’est beau! quels hommes!
+Camille Desmoulins, Mirabeau, Bailly, Vergniaud, Danton, Saint-Just,
+Boissy-d’Anglas! nous sommes des vermisseaux aujourd’hui, nom de
+Dieu, à côté des géants de la Convention nationale!"
+-- "Quelque chose de beau, tes géants conventionnels!" lui répondait
+Roumanille, quand parfois il se trouvait là, -- "des coupeurs de
+têtes! des traîneurs de crucifix! des monstres dénaturés, qui se
+mangeaient les uns les autres et que, lorsqu’il les voulut, Bonaparte
+acheta comme pourceaux en foire!"
+Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux, jusqu’à ce que le
+bon Mathieu, avec quelque calembredaine, vint les réconcilier.
+
+Bref, un jour poussant l’autre, ce fut dans ce milieu bonasse et
+familier qu’au mois d’août de l’année 1847 je terminai mes études.
+Roumanille, pour accroître ses petits émoluments était entré comme
+prote à l’imprimerie Seguin; et, grâce à cet emploi, il imprimait là,
+à peu de frais, son premier recueil de vers, les _Pâquerettes_, dont
+il nous régalait délicieusement, lorsqu’il en voyait les épreuves; et
+gai comme un poulain, comme un jeune poulain qu’on élargit et met au
+vert, je m’en revins à notre Mas.
+
+CHAPITRE VIII
+
+COMMENT JE PASSAI BACHELIER
+
+Le voyage de Nîmes. -- Le Petit Saint-Jean. -- Les jardiniers. -- Le
+Remontrant. -- L’explication du baccalauréat. -- Le retour aux
+champs. -- Les camarades du village. -- Les veillées. -- Les notaires
+de Mailiane. -- L’oncle Jérôme.
+
+-- Eh bien, me dit mon père, cette fois, as-tu achevé?
+
+-- J’ai achevé, répondis-je; seulement... il faudra que j’aille à
+Nîmes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne me laisse
+pas sans quelque appréhension.
+
+-- Marche, marche : nous autres, quand nous étions soldats, au siège
+de Figuières, nous en avons passé, mon fils, de plus mauvais.
+
+Je me préparai donc pour le voyage de Nîmes, où, en ce temps, se
+faisaient les bacheliers. Ma mère me plia deux chemises repassées,
+avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir à carreaux, piqué de
+quatre épingles, bien proprement. Mon père me donna, dans un petit
+sachet de toile, cent cinquante francs d’écus, en me disant :
+
+-- Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas les
+gaspiller.
+
+Et je partis du Mas pour la ville de Nîmes, mon petit paquet sous le
+bras, le chapeau sur l’oreille, un bâton de vigne à la main.
+
+Quand j’arrivai à Nîmes je rencontrai un gros d’écoliers des environs
+qui venaient comme moi passer leur baccalauréat. Ils étaient, pour la
+plupart, accompagnés de leurs parents, beaux messieurs et belles
+dames, avec les poches pleines
+de recommandations : l’un avait une lettre pour le recteur, un autre
+pour l’inspecteur, un autre pour le préfet, celui-là pour le
+grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le talon,
+avec un petit air de dire : "Nous sommes sûrs de notre affaire."
+
+Moi, petit campagnard, je n’étais pas plus gros qu’un pois, car je ne
+connaissais absolument personne; et tout mon recours, pauvret, était
+de dire à part quelque prière à saint Baudile, qui est le patron de
+Nîmes (j’avais, étant enfant, porté son cordon votif), pour qu’il mît
+dans le coeur des examinateurs un peu de bonté pour moi.
+
+On nous enferma à l’Hôtel de Ville, dans une grande salle nue, et là
+un vieux professeur nous dicta, d’un ton nasillard, une version
+latine, après quoi, humant une prise, il nous dit :
+
+-- Messieurs, vous avez une heure pour traduire en français la dictée
+que je vous ai faite... Maintenant, débrouillez- vous.
+
+Et, dare-dare pleins d’ardeur, nous nous mîmes à l’oeuvre; à coups de
+dictionnaire, le grimoire latin fut épluché; puis à l’heure sonnante,
+notre vieux priseur de tabac ramassa les versions de tous et nous
+ouvrit la porte en disant :
+
+-- A demain!
+
+Ce fut la première épreuve.
+
+Messieurs les écoliers s’éparpillèrent par la ville et je me trouvai
+seul, avec mon petit paquet et mon bâton de vigne en main, sur le
+pavé de Nîmes, à bayer autour des Arènes et de la Maison-Carrée.
+
+"Il faut pourtant, me dis-je, penser à se loger", et je me mis en
+quête d’une auberge pas trop chère, mais néanmoins sortable; et,
+comme j’avais le temps, je fis dix fois peut-être, en guignant les
+enseignes, le tour de la ville de Nîmes. Mais les hôtels, avec leurs
+larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avalent l’air de me
+toiser, et les salamalecs et façons du grand monde, tout cela me
+tenait en crainte.
+
+Comme je passais au faubourg, j’aperçus une enseigne avec cette
+inscription : _Au Petit Saint-Jean_.
+
+Ce _Petit Saint-Jean_ me remplit d’aise. Il me sembla soudain être en
+pays de connaissance. Saint-Jean est, en effet, un saint qui paraît
+de chez nous. Saint Jean amène la moisson, nous avons les feux de
+Saint-Jean, il y a l’herbe de Saint-Jean, les pommes de Saint-Jean...
+Et j’entrai au _Petit Saint-Jean_... J’avais deviné juste.
+
+Dans la cour de l’auberge, il y avait des charrettes bâchées, des
+camions dételés et des groupes de Provençales qui babillaient et
+riaient. Je me glissai dans la salle et m’assis à table.
+
+La salle était déjà pleine, et la grande table aussi, rien que des
+jardiniers : maraîchers de Saint-Rémy, de Château-Renard, de
+Barbentane, qui se connaissaient tous, car ils venaient au marché une
+fois par semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du jardinage.
+
+-- O Bénézet, combien as-tu vendu tes aubergines?
+
+-- Mon cher, je n’ai pas réussi : il y en avait abondance : j’ai dû
+les laisser à vil prix.
+
+-- Et la graine de porreau, qu’en dit-on?
+
+-- Elle se vendra, paraît-il; il court des bruits de guerre et l’on
+m’a assuré qu’on en faisait de la poudre.
+
+-- Et les haricots "quarantains"?
+
+-- Ils ont claqué.
+
+-- Et les oignons?
+
+-- Enlevés sur place.
+
+-- Et les courges?
+
+-- Il faudra les donner aux cochons.
+
+-- Et les melons, les carottes, les céleris, les pommes de terre?
+
+Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur le
+jardinage.
+
+Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot.
+
+Lorsqu’ils eurent tout dit, mon vis-à-vis me fait :
+
+-- Et vous, jeune homme, s’il n’y a pas indiscrétion, êtes-vous dans
+le jardinage? Vous n’en avez pas l’air.
+
+-- Moi, non... je suis venu à Nîmes, répondis-je timide- ment, pour
+passer bachelier.
+
+-- Bachelier! Batelier! fit toute la tablée. Comment a-t-il dit ça?
+
+-- Eh! oui, hasarda l’un d’eux, je crois qu’il a dit "batelier" : il
+doit être venu, oui, c’est cela, pour passer le bac!... Pourtant il
+n’y a pas de Rhône à Nîmes!
+
+-- Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu pas que
+c’est un conscrit, qui vient passer à la "batterie"?
+
+Je me mis à rire, et, prenant la parole, j’expliquai de mon mieux ce
+que c’était qu’un _bachelier_.
+
+-- Quand nous sortons des écoles, leur dis-je, que nos maîtres nous
+ont appris... tout : le français, le latin, le grec, l’histoire, la
+rhétorique, les mathématiques, la physique, la chimie, l’astronomie,
+la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous imaginer,
+alors on nous envoie à Nîmes, où des messieurs très savants nous font
+subir un examen...
+
+-- Oui! comme quand nous allions, nous autres, au catéchisme, et
+qu’on nous demandait : _Êtes-vous chrétien_?
+
+-- C’est cela. Ces savants nous questionnent sur toutes sortes de
+mystères qu’il y a dans les livres; et, si nous répondons bien, ils
+nous nomment bacheliers, grâce à quoi nous pouvons être notaires,
+médecins, avocats, contrôleurs, juges, sous-préfets, tout ce que nous
+voudrez.
+
+-- Et si vous répondez mal?
+
+-- Ils nous renvoient au " banc des ânes"... On a fait aujourd’hui,
+parmi nous, le premier triage ; mais c’est demain matin que nous
+passerons à l’étamine.
+
+-- Oh! coquin de bon sort! cria toute la tablée, nous voudrions bien
+y être, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au trou... Et
+que va-t-on vous demander, par exemple, voyons?
+
+-- Eh bien! on nous demandera, je suppose, les dates de toutes les
+batailles qui se sont livrées dans le monde depuis que les hommes se
+battent : les batailles des Juifs, les batailles des Grecs, les
+batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands, des
+Espagnols, des Français, des Anglais, des Polonais et des Hongrois...
+Non seulement les batailles, mais encore les noms des généraux qui
+commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs ministres,
+de tous leurs enfants et même de leurs bâtards!
+
+-- Oh! tonnerre de nom de nom ! mais quel intérêt y a-t-il à vous
+faire rappeler tout ce qui s’est passé du temps et depuis le temps
+que saint Joseph était garçon? Il ne semble pas possible que des
+hommes pareils s’occupent de telles vétilles! On voit bien là qu’ils
+n’ont pas autre chose à faire. S’il leur fallait, comme nous, aller
+tous les matins retourner la terre à la bêche, je ne crois pas qu’ils
+s’amusassent à parler des Sarrasins ou des bâtards du roi Hérode...
+Mais allons, continuez...
+
+-- Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de toutes
+les nations, de toutes les contrées, de toutes les montagnes et de
+toutes les rivières... et, à propos des rivières, il faut dire d’où
+elles sortent et où elles vont se jeter.
+
+-- Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un jardinier de
+Château-Renard qui parlait du gosier, ils doivent donc vous demander
+d’où sourd la Fontaine de Vaucluse? En voilà une d’eau! On conte
+qu’elle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. Je me suis
+laissé dire qu’un berger dans le gouffre d’où elle sort de terre,
+laissa tomber son bâton, et qu’on le retrouva à sept bonnes lieues de
+là, dans une source de Saint Rémy... Est-ce vrai ou non?
+
+-- Tout ça peut-être... Ensuite, il nous faut savoir les noms de
+toutes les mers qu’il y a sous la "chape du soleil".
+
+-- Pardon, si je vous interromps! dit encore le Remontrant.
+Savez-vous comment il se fait que la mer soit salée?
+
+-- Parce qu’elle contient du sulfate de magnésie, du chlorure...
+
+-- Oh! que non! un poissonnier -- tenez, qui était du Martigue, --
+m’assura que ça venait des bâtiments chargés de sel qui y ont fait
+naufrage depuis tant et tant d’années!
+
+-- Si ça vous plaît, à moi aussi... On nous demande comment se forme
+la rosée, la pluie, la gelée blanche, l’orage, le tonnerre...
+
+-- Pardon, si je vous interromps! reprit le Remontrant; pour la
+pluie, nous savons bien que les nuages, dans des outres, vont la
+chercher à la mer. Mais, la foudre, est-ce vrai qu’elle est ronde
+comme un panier?
+
+-- Cela dépend, lui répliquai-je. On nous demande aussi l’origine du
+vent, et ce qu’il fait de chemin à l’heure, à la minute, à la
+seconde...
+
+-- Que je vous interrompe! fit encore le Remontrant, vous devez donc
+savoir, jeune homme, d’où sort le mistral? J’ai toujours entendu dire
+qu’il sortait d’un rocher troué et que, si on bouchait le trou, il ne
+soufflerait jamais plus, le sacré mangeur de fange! C’en serait une,
+celle-là, d’invention!
+
+-- Le gouvernement s’y oppose, dit un Barbentanais; si n’était le
+mistral, la Provence serait le jardin de la France! Et qui nous
+tiendrait? Nous serions trop riches.
+
+Je repris:
+
+-- On nous interroge sur le règne animal, sur les oiseaux, sur les
+poissons, jusque sur les dragons.
+
+-- Attendez, attendez, cria le Remontrant, les mains levées, et la
+Tarasque? n’en parlent-ils pas, les livres? Certains prétendent que
+ce n’est qu’une fable; pourtant j’ai vu sa tanière, moi, à Tarascon,
+derrière le Château, le long du Rhône. On sait d’ailleurs
+parfaitement qu’elle est enterrée sous la Croix-Couverte.
+
+Et je repris pour en finir:
+
+-- On nous questionne, bref, sur le nombre, la grosseur et la
+distance des étoiles, combien de milliers de lieues séparent la terre
+du soleil.
+
+-- Celle-là ne passe pas, cria le Palamard de Noves, qui est-ce qui
+va là-haut pour mesurer les lieues? Vous ne voyez donc pas que les
+savants se moquent de nous : qu’ils voudraient nous faire accroire
+que les pigeonneaux tètent? Une jolie science que de vouloir compter
+les lieues du soleil à la lune : qu’est-ce que cela peut bien nous
+faire? Ah! si vous me parliez de connaître la lune pour semer le
+céleri, ou bien d’ôter les poux des fèves ou de guérir le mal des
+porcs, je vous dirais : voilà une science, mais tout ce que nous
+conte ce garçon, c’est des fariboles.
+
+-- Tais-toi donc, va, gros bouc, cria toute la bande, ce jeune
+dégourdi en a plus oublié peut-être que tout ce que tu peux savoir...
+C’est égal, mes amis, il faut une fameuse tête pour pouvoir y serrer
+tout ce qu’il nous a dit!
+
+-- Pauvre petit, disaient de moi les jeunes filles, regardez comme il
+est pâlot! On voit bien que la lecture, allez, ça ne fait pas du
+bien. S’il avait passé son temps à la queue de la charrue, il aurait
+assurément plus de couleur que ça... Puis, à quoi sert d’en savoir
+tant?
+
+-- Moi, fit alors le Rond, je n’ai été, en fait d’école, qu’à celle
+de M. Bêta! Je ne sais ni A ni B. Mais je vous certifie que s’il
+m’avait fallu faire entrer dans le "coco" la cent millième part de ce
+qu’on leur demande pour passer bachelier, on aurait pu, voyez-vous,
+prendre la mailloche et les coins et me taper sur la caboche.
+Inutile! les coins se seraient épointés.
+
+-- Eh bien! les camarades, conclut le Remontrant, savez-vous ce qu’il
+faut faire? Quand nous allons à quelque fête, où l’on fait courir les
+taureaux, soit qu’il y ait de belles luttes il nous arrive souvent de
+rester un jour de plus pour voir qui enlèvera le prix ou la
+cocarde... Nous sommes à Nîmes : voilà un gars de Maillane qui,
+demain matin, va passer bachelier. Au lieu de partir ce soir,
+messieurs, couchons à Nîmes et demain nous saurons au moins si notre
+Maillanais a passé bachelier.
+
+-- Ça va! dirent les autres, de toutes les façons la journée est
+perdue : allons, il faut voir la fin.
+
+Le lendemain matin, le coeur passablement ému, je retournai a l’Hôtel
+de Ville avec tous les candidats qui devaient se présenter. Mais déjà
+pas mal d’entre eux n’étaient pas si fiers que la veille. Dans une
+grande salle devant une grande table chargée d’écritoires, de papiers
+et de livres, il y avait, assis gravement sur leurs chaises, cinq
+professeurs, en robes jaunes, cinq fameux professeurs venus exprès de
+Montpellier avec le chaperon bordé d’hermine sur l’épaule et la toque
+sur la tête. C’était la Faculté des Lettres, et voyez le hasard : un
+d’eux était M. Saint-René Taillandier, qui devait quelques ans après
+devenir le patron, le chaleureux patron de notre langue provençale.
+Mais à cette époque, nous ne nous connaissions pas et l’illustre
+professeur ne se doutait certes pas que le petit campagnard qui
+bredouillait devant lui deviendrait quelque jour un de ses bons amis.
+
+Je jouai de bonheur : je fus reçu, et je m’en allai par la ville,
+comme porté par les anges. Mais, comme il faisait chaud, je me
+rappelle que j’avais soif; et, en passant devant les cafés, avec ma
+houssine en l’air, je pantelais de voir, blanchissante dans les
+verres, la bonne bière écumeuse. Mais j'étais si craintif et si
+novice dans la vie, que je n’avais jamais mis les pieds dans un café,
+et je n’osais pas y entrer!
+
+Que faisais-je pour lors? je parcourais les rues de Nîmes, flambant,
+resplendissant, si bien que tous me regardaient et que d’aucuns,
+même, disaient :
+
+-- Celui-là est bachelier!
+
+Et quand je rencontrai une borne fontaine, je m’abreuvais à son eau
+fraîche et le roi de Paris n’était pas mon cousin.
+
+Mais le plus beau, ensuite, fut au _Petit Saint-Jean_. Nos braves
+jardiniers m’attendaient impatients, et me voyant venir, rayonnant à
+fondre les brumes, ils s’écrièrent :
+
+-- Il a passé!
+
+Les hommes, les femmes, les filles, tout le monde sortit, et en
+veux-tu des embrassades et des poignées de main! On eût dit que la
+manne venait de leur tomber.
+
+Alors, le Remontrant (celui qui parlait du gosier) demanda la parole.
+Ses yeux étaient humides et il dit :
+
+-- Maillanais, allez, nous sommes bien contents! vous leur avez fait
+voir, à ces petits messieurs, que de la terre, il ne sort pas que des
+fourmis, il en sort aussi des hommes.
+Allons, petites, en avant et un tour de farandole.
+
+Et nous nous prîmes par les mains et, dans la cour du _Petit
+Saint-Jean_, un bon moment nous farandolâmes. Puis on s’en fut dîner,
+nous mangeâmes une brandade, on but et on chanta jusqu’à l’heure du
+départ.
+
+Il y a de cela cinquante-huit ans passés. Toutes les fois que je vais
+à Nîmes et que je vois de loin l’enseigne du _Petit Saint-Jean_, ce
+moment de ma jeunesse reparaît à mes yeux dans toute sa clarté -- et
+je pense avec plaisir à ces braves gens qui, pour la première fois,
+me firent connaître la bonhomie du peuple et la popularité.
+
+Enfin me voilà libre dans mon Mas paternel et dans ma belle plaine de
+froment et de fruits, à la vue pacifique de mes Alpiles bleues, avec
+leur Caume au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres, si
+connus, si familiers, le Rocher-Troué, le Monceau-de-Blé, le
+Mamelon-Bâti, la Grosse-Femme! me voilà libre de revoir, quand venait
+le dimanche, ces compagnons de mon jeune âge si regrettés, si
+enviés, quand j’étais dans la geôle. Avec quel plaisir, quels
+enthousiasmes, en nous promenant farauds, sur le cours, après vêpres,
+nous nous contions ce qui nous était arrivé, depuis qu’on ne s’était
+vu : Raphel à la course des hommes avait remporté le prix; Noël avait
+enlevé la cocarde à un taureau; Gion, à la
+charrette qu’on fait courir à la Saint-Eloi avait mis la plus belle
+des mules de Maillane; Tanin s’était loué pour le mois de semailles
+au grand Mas Merlata et Paulet avait riboté, pendant trois jours et
+trois nuits, à la foire de Beaucaire.
+
+Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, ou, pour mieux
+dire, une promise, avec laquelle ils coquetaient depuis leur première
+communion. Quelques-uns même avaient l’entrée, c’est-à-dire, le droit
+d’aller, le dimanche au soir faire un brin de veillée à la maison de
+leur belle.
+
+Moi qu’avaient dépaysé mes sept années d’école, j’étais hélas! le
+seul à garder les manteaux, et, quand nous rencontrions les volées de
+fillettes qui, se tenant par le bras, nous barraient la rue, je
+remarquai qu’avec moi elles n’étaient pas à l’aise comme avec les
+camarades. Elles et eux, se comprenant sur la moindre des choses,
+faisaient leurs gognettes de rien; mais moi j’étais pour elles devenu
+un "monsieur" et si à l’une d’elles j’avais conté fleurette, elle
+n’eût à coup sûr pas voulu croire à mes paroles.
+
+De plus, ces gars, élevés dans un cercle d’idées toutes primaires,
+avaient des admirations toujours renouvelées pour des choses qui moi
+ne disaient que peu ou rien : par exemple, une emblavure qui avait
+décuplé ou rendu douze pour un, un haquet dont les roues battaient
+ferme sur l’essieu, un mulet qui tirait fort, une charrette bien
+chargée, ou un fumier
+bien empilé.
+
+Et alors je me rabattais, l’hiver, sur les veillées où j’eus
+l’occasion ainsi d’écouter nos derniers conteurs : entre autres le
+Bramaire, un ancien grenadier de l’armée d’Italie, qui mangeait
+toutes vivantes les cigales et les rainettes, si bien que ces
+bestioles lui chantaient dans le ventre. Il me semble l’entendre,
+lorsqu’il voulait réveiller les auditeurs qui sommeillaient :
+
+ _-- Cric! -- Crac!
+ -- De la m... dans ton sac,
+ Du butin dans le mien!_
+
+un souvenir de la caserne ou du temps où, en campagne, on était campé
+sous la tente.
+
+Un autre qui en savait, des sornettes, à ne plus finir, c’était le
+vieux Dévot auquel je suis heureux de payer ici ma dette car, si
+simple qu’elle fût, je lui dois la donnée de mon poème de _Nerto_. Et
+à propos de ces veillées, nous allons en toucher un mot. Aujourd’hui
+dans nos villages, les paysans, après souper, vont au café faire leur
+partie de billard, de manille ou d’un jeu de cartes quelconque, et,
+des veillées anciennes, c’est à peine s’il en reste une espèce de
+semblant chez quelques artisans qui travaillent à la lampe, tels que
+les menuisiers ou bien les cordonniers.
+
+Mais en ce temps, la mode de ces réunions joyeuses était loin d’être
+perdue : et elles se tenaient en général dans les étables ou dans les
+bergeries, parce que là avec le bétail, on se trouvait plus
+chaudement. L’usage était que chaque veilleur ou habitué de la
+veillée fournît la chandelle à son tour, et il fallait que la
+chandelle durât deux soirées, de sorte que, quand les assistants la
+voyaient à moitié usée, ils se levaient et allaient au lit.
+
+Seulement pour que la chandelle s’usât moins rapidement, on mettait
+sur le lumignon, savez-vous quoi? un grain de sel; on la posait
+debout sur le fond d’une portoire ou d’un cuvier renversé, et les
+femmes qui filaient ou qui berçaient leurs petits (car les mères
+apportaient les berceaux à la veillée) avec leurs hommes et leurs
+enfants s’asseyaient tout autour, sur la litière ou sur des billots.
+Lorsqu’il n’y avait pas de sièges, les fileuses, une devant l’autre,
+la quenouille au côté (quenouille de roseau renflée et coiffée de
+chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin d’éclairer
+leur fil, et l’on y disait des contes, interrompus souvent par un
+ébrouement des bestiaux, un bêlement ou un braiment. Parmi ces contes
+de veillée, celui que je vais vous dire se répétait fréquemment,
+parce qu’un de mes oncles, le bon M. Jérôme, y avait joué un rôle et
+que c’était un conte vrai.
+
+Vers 1820 ou 25, peu importe la date, à Maillane mourut un certain
+Claudillon; et comme il n’avait pas d’enfants, sa maison resta close
+pendant cinq ou six mois. Pourtant un locataire à la fin vint
+l’habiter et les fenêtres se rouvrirent.
+
+Mais, quelques jours après, il courut dans Maillane une rumeur
+étrange : la maison de Claudillon était hantée. Le nouvel habitant et
+sa femme entendaient ravauder et far- fouiller toute la nuit : un
+bruit particulier, comme si on remuait du papier, du parchemin. Dès
+qu’on allumait la lampe, on n’entendait plus rien; et dès qu’on
+l’éteignait, recommençait de plus belle le froissement mystérieux.
+Ils eurent beau, les locataires, fureter, virer, tourner dans tous
+les coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous le lit,
+sous l’escalier, sous les planches de l’évier, ils ne virent rien qui
+pût expliquer peu ou prou le remuement nocturne, et ce bruit tous les
+jours renaissait dans la nuit; à ce point vous dirai-je que ces gens
+prirent peur et déménagèrent en disant aux voisins : "Y couche qui
+voudra, dans la maison de Claudillon : les revenants la hantent." Et
+ils partirent.
+
+Les voisins assez effrayés voulurent voir aussi ce qui se passait là;
+et les plus courageux, armés de fourches et de fusils, vinrent tour à
+tour coucher dans la maison de Claudillon. Mais sitôt la lampe
+éteinte, le maudit remuement avait lieu de nouveau; les parchemins se
+maniaient -- et on ne pouvait jamais voir d’où provenait le bruit.
+
+Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles qu’on adresse
+aux revenants pour les exorciser :
+
+ -- _Si tu es bonne âme, parle-moi!
+ -- Si tu es mauvaise, disparais!_
+
+Cela ne leur faisait pas plus qu’une pâtée de son aux chats, et le
+bruit s’entendait toujours la même chose ; et au four, au moulin, aux
+lavoirs à la veillée, on ne parlait que des revenants.
+
+-- Si l’on pouvait, disaient les gens, savoir qui est-ce qui revient,
+en faisant prier pour elle, la pauvre âme, bien sûr, entrerait en
+repos.
+
+-- Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez-vous que ce soit? ce ne peut
+être que Claudillon... Le pauvre Claudillon, n ayant pas laissé
+d’enfants, n’aura pas eu de service, et l’âme du défunt certainement
+doit être en peine.
+
+-- C’est cela, conclut-on, Claudillon doit être en peine.
+
+Et aussitôt les femmes, entre voisines et liard à liard ramassèrent
+de quoi faire dire une messe au pauvre Claudillon. Le prêtre dit la
+messe ; il fit pour Claudillon les prières voulues, et quelques
+Maillanais de bonne volonté retournèrent voir, la nuit, s’il y avait
+toujours hantise.
+
+Hantise de plus en plus : c’était un remuement de papiers, de
+parchemins, qui faisait dresser les cheveux! et chacun ajoutait la
+sienne : au haut de l’escalier on avait trouvé une botte, une botte
+toute cirée : d’autres avaient aperçu, par le trou de l’évier, un
+spectre entouré de flammes qui descendait de la cheminée ! Isabeau la
+boisselière conta que le matin, en faisant la chasse aux puces, elle
+trouvait sur son corps des bleus -- qui sont des pinçons des morts;
+et Nanon de la Veuve assurait que, la nuit, on l’avait tirée par les
+pieds.
+
+Les hommes, le dimanche, près du puits de la Place, s’entretenaient
+tous de la chose et disaient:
+
+-- Claudillon, le pauvre Claudillon, était pourtant un brave homme :
+il n’est pas croyable que ce soit lui.
+
+-- Mais alors qui serait-ce?
+
+Le grand Charles, un pince-sans-rire que tout le monde respectait,
+car il les dominait tous, autant par la stature de son corps de
+géant, que par l’aplomb de sa parole, dit après avoir toussé :
+
+-- N’est-ce pas clair? Du moment qu’on remue des papiers, ce doit
+être des notaires.
+
+Tout le monde s’écria :
+
+-- Le grand Charles a raison, ce doit être des notaires puisqu’ils
+remuent des papiers : -- et tenez, ajouta le vieux Maître Ferrut, je
+m’en souviens maintenant, cette maison s’était vendue, dans ma
+jeunesse, au tribunal; elle venait d’un héritage où l’on avait
+plaidé, vingt ans peut-être, à Tarascon; et tant grattèrent les
+notaires, les avocats, les procureurs, que ma, foi, tout se mangea...
+Parbleu, ces gens doivent brûler comme des chaufferettes; et rien
+d’étonnant qu’ils reviennent fureter dans les actes et les écrits
+qu’ils ont passés.
+
+-- Ce sont des notaires! ce sont des notaires! L’on n’entendait plus
+que cela dans les rues de Maillane. Les Maillanais n’en dormaient
+plus et, lorsqu’ils en parlaient, en avaient la chair de poule.
+
+-- Ha! nous le verrons bien, si ce sont des notaires! dit
+flegmatiquement M. Jérôme le moulinier de soie.
+
+Feu mon oncle Jérôme avait servi dans les Dragons où il fut
+brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait fièrement au haut du
+nez, la glorieuse balafre d’un beau coup de bancal qu’un hussard
+allemand, à la bataille d’Austerlitz, ne lui donna pas pour rire.
+Acculé près d’un mur, il s’était défendu seul contre vingt cavaliers
+qui le sabraient, jusqu’à ce qu’il tombât, la face coupée en deux par
+un revers de lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept sous
+par jour, dont il avait tout juste pour le tabac qu’il prisait.
+
+Il était, cet oncle Jérôme, le plus fameux chasseur à la pipée que
+j’aie connu. Peu lui importaient les affaires, la famille, le négoce
+: quand venait la saison, tous les matins, il partait en chasse. Sa
+pincette dans une main, portant sur les épaules la grande cage de
+verdure sous laquelle il se cachait, lorsqu’il traversait des
+chaumes, on aurait dit un arbre en marche. Et il ne revenait jamais
+sans avoir attrapé trois ou quatre douzaines de culs-blancs ronds de
+graisse, dont il se régalait avec M. Chabert, ancien chirurgien de
+l’armée d’Espagne, qui avait vu Madrid avec le roi Joseph. On
+débouchait alors le vin de Frigolet et, nargue du souci, ils buvaient
+à la santé des Espagnoles et des Hongroises.
+
+Mais bref, M. Jérôme chargea ses pistolets et, tranquille comme quand
+il allait à la pipée, il vint, à la nuit close, se blottir dans la
+maison du pauvre Claudillon. Muni d’une lanterne sourde, qu’il
+recouvrit de son manteau, il s’étendit là sur deux chaises, attendant
+que les "notaires" remuassent leurs papiers.
+
+Tout à coup, frou-frou! cra-cra! voilà les papiers qui se froissent,
+et que voit-il? deux rats, deux gros rats qui s’enfuient là-haut sous
+la soupente.
+
+Car dans cette maison, comme on en voit dans beaucoup d’autres, il y
+avait, pour recouvrir l’escalier, une soupente.
+
+M. Jérôme monta sur une chaise, et sur le plancher du réduit trouva
+tout bonnement des feuilles de vigne sèches.
+
+Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, parait-il, rentré
+ses raisins et les avait étendus sur les ais de la soupente, en un
+lit de feuilles de vigne. Lorsqu’il fut mort, les rats mangèrent les
+raisins et, les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits, venaient
+fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains qu’il pouvait y
+avoir encore.
+
+Mon oncle enleva les feuilles et s’en revint coucher. Le lendemain
+matin, lorsqu’il alla sur la place :
+
+-- Eh bien! monsieur Jérôme, lui dirent les paysans, vous avez l’air
+quelque peu pâle! les notaires sont revenus?
+
+M. Jérôme répondit :
+
+-- Vos notaires, c’était un couple de rats qui remuaient des feuilles
+au-dessus de la soupente, des feuilles de vigne sèches.
+
+Un immense éclat de rire prit les bons Maillanais; et, depuis ce
+jour-là, les gens de mon village n’ont plus cru aux revenants.
+
+CHAPITRE IX
+
+LA RÉPUBLIQUE DE 1848
+
+La vieille Riquelle. -- Mon père nous raconte l’ancienne Révolution.
+-- La déesse Raison. -- Le père du banquier Millaud. -- Les
+républicains de Provence. -- Le Thym. -- Le carnaval. -- Les
+remontrances paternelles. -- M. Durand-Maillane. -- Les machines
+agricoles. -- Les moissons d’autrefois. -- Les trois beaux
+moissonneurs.
+
+Cet hiver-là, les gens étant unis, tranquilles et contents, car les
+récoltes ne se vendaient pas trop mal et l’on ne parlait plus, grâce
+à Dieu, de politique, il s’était organisé, dans notre pays de
+Maillane, en manière d’amusement, des représentations de tragédies et
+de comédies; et je l’ai déjà dit, avec toute l’ardeur de mes dix-sept
+ans, j’y jouais mon petit rôle. Mais sur ces entrefaites, vers la fin
+de février, adieu la paix bénie! éclata la Révolution de 1848.
+
+A l’entrée du village, dans une maisonnette de pisé, dont une treille
+ombrageait la porte, demeurait à cette époque une bonne vieille femme
+qu’on appelait Riquelle. Habillée à la mode des Arlésiennes
+d’autrefois, elle portait une grande coiffe aplatie sur la tête et
+sur cette coiffe un chapeau à larges bords, plat et en feutre noir.
+De plus, un bandeau de gaze, espèce de voilette blonde attachée sous
+le menton, lui encadrait les joues. Elle vivait de sa quenouille et
+de ses quelques coins de terre. Mais proprette, soignée et diserte en
+paroles, on voyait qu’elle avait dû être jadis une élégante.
+
+Lorsque à sept ou huit ans, avec mon sachet sur le dos, je venais à
+l’école, je passais tous les jours devant la maison de Riquelle; et
+la vieille qui filait, assise vers sa porte, sur son petit banc de
+pierre, m’appelait et me disait :
+
+-- N’avez-vous point, à votre Mas, des pommes rouges?
+
+-- Je ne sais pas, lui répondais-je.
+
+-- Quand tu viendras encore, mignon, apporte-m’en quelqu’une.
+
+Et j’oubliais toujours de faire la commission, et toujours dame
+Riquelle, en me voyant passer, me parlait de ces pommes, si bien qu’à
+la fin je dis à mon père :
+
+-- Il y a la vieille Riquelle qui toujours me demande de lui porter
+des _pommes rouges_.
+
+-- La sacrée vieille masque! me grommela mon père, lorsqu’elle t’en
+parlera encore, dis-lui : "Elles ne sont pas mûres, ni à présent, ni
+de longtemps."
+
+Et ensuite quand la vieille me réclama ses pommes rouges :
+
+-- Mon père, lui criai-je, m’a dit qu’elles n’étaient pas mûres, ni à
+présent, ni de longtemps.
+
+Et Riquelle, à partir de là, ne me parla plus de ses pommes.
+
+Mais le lendemain du jour où l’on connut dans nos campagnes les
+journées de février et la proclamation de la République, à Paris, en
+venant au village pour savoir les nouvelles, la première personne que
+je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son seuil,
+requinquée, animée, avec une topaze qui scintillait à son doigt, elle
+me dit :
+
+-- Les pommes rouges sont donc mûres cette fois! on dit qu’on va
+planter les arbres de la liberté? Nous allons en manger, mignon, de
+ces bonnes pommes du paradis terrestre...
+O sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir! Frédéric, mon
+enfant, fais-toi républicain!
+
+-- Mais lui dis-je, Rîquelle, la belle bague que vous avez!
+
+-- Ha! fit-elle, tu peux le dire, qu’elle est belle, cette bague !
+Tiens, je ne l’avais plus mise depuis que Bonaparte était parti pour
+l'île d’Elbe... C’est un ami que nous avions, un ami de la famille,
+qui me l’avait donnée, dans le temps (ah! quel temps) où nous
+dansions la Carmagnole...
+
+Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas de danse, la vieille
+dans sa maison rentra en crevant de rire.
+
+Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en soupant, les nouvelles
+de Paris, et puis, comme en riant je rapportais le propos de la
+vieille Riquelle, mon père gravement prit la parole et dit :
+
+-- La République, je l’ai vue une fois. Il est à souhaiter que
+celle-ci ne fasse pas des choses atroces comme l’autre. On tua Louis
+XVI et la reine son épouse : et de belles princesses, des prêtres,
+des religieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit mourir en
+France, qui sait combien? Les autres rois, coalisés, nous déclarèrent
+la guerre. Pour défendre la République, il y eut la réquisition et la
+levée en masse. Tout partit : les boiteux, les mal conformés, les
+borgnes, allèrent au dépôt faire de la charpie. Je me souviens du
+passage des bandes d’Allobroges qui descendaient vers Toulon: "Qui
+vive? -- "Allobroge!" L’un d’eux saisit mon frère, qui n’avait que
+douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : Crie _Vive la
+République_! lui fit-il, ou tu es mort!" Le pauvre enfant cria, mais
+son sang se tourna et il en mourut. Les nobles, les bons prêtres,
+tous ceux qui étaient suspects, furent obligés d’émigrer pour
+échapper à la guillotine; l’abbé Riousset déguisé en berger, gagna le
+Piémont avec les troupeaux de M. de Lubières. Nous autres, nous
+sauvâmes M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien à ferme.
+C’était le capiscol de Saint-Marthe à Tarascon. Trois mois nous le
+gardâmes caché dans un caveau que nous avions creusé sous les
+futailles; et quand venaient au Mas les officiers municipaux ou les
+gendarmes du district, pour compter les agneaux que nous avions au
+bercail, les pains que nous avions sous la claie ou dans la huche (en
+vertu de la loi dite du maximum), vite ma pauvre mère faisait frire à
+la poêle une grosse omelette au lard. Une fois qu’ils avaient mangé
+et bu leur soûl, ils oubliaient (ou faisaient semblant) de faire
+leurs perquisitions, et ils repartaient portant des branches de
+laurier pour fêter les victoires des armées républicaines. Les
+pigeonniers furent démolis, on pilla les châteaux, on brisa les
+croix, on fondit les cloches. Dans les églises on éleva des montagnes
+de terre, où l’on planta des pins, des genévriers, des chênes nains.
+Dans la nôtre, à Maillane, était tenu le club; et si vous négligiez
+d’aller aux réunions civiques, vous étiez dénoncés, notés comme
+suspects. Le curé, qui était un poltron et un pleutre, dit un jour du
+haut de la chaire (je m'en souviens, car j’y étais) : "Citoyens,
+jusqu’à présent, tout ce que nous vous contions, ce n’était que
+mensonges." Il fit frémir d’indignation; et s’ils n’avaient pas eu
+peur, les gens, les uns des autres, on l’aurait lapidé. C’est le même
+qui dit une autre fois, à la fin de son prône : "Je vous avertis, mes
+frères, que si vous aviez connaissance de quelque émigré caché, vous
+êtes nus en conscience, et sous cas de péché mortel, de venir le
+dénoncer tout de suite à la commune." Enfin, on avait aboli les,
+fêtes et les dimanches, et chaque dixième jour, qu’on appelait le
+_décadi_, on adorait en grande pompe la déesse RAISON. Or, savez-vous
+qui était la déesse à Maillane?
+
+-- Non, répondîmes-nous.
+
+-- C’était la vieille Riquelle.
+
+-- Est-ce possible! criâmes-nous.
+
+-- Riquelle, poursuivit mon vénérable père, était la fille du
+cordonnier Jacques Riquel qui, au temps de la Terreur, fut le maire
+de Maillane.
+
+Oh! la garce! A cette époque, elle avait dix-huit ans peut-être, et
+fraîche et belle fille, des plus jolies du pays. Nous étions de la
+même jeunesse; son père mêmement m’avait fait des souliers, des
+souliers en museau de tanche, que je portai à l’armée lorsque je
+m’engageai... Eh bien! si je vous disais que je l’ai vue, Riquelle,
+habillée en déesse, la cuisse demi-nue, un sein décolleté, le bonnet
+rouge sur la tête, et assise en ce costume sur l’autel de l’église!
+
+A la table, en soupant, vers la fin de février de 1848, voilà ce que
+racontait maître François, mon père.
+
+Maintenant vous allez voir.
+
+Quand je publiai _Mireille_ environ onze ans après, me trouvant à
+Paris, je fus invité par le banquier Millaud, celui qui fonda _le
+Petit Journal_, à un des grands dîners que l’aimable Mécène offrait,
+chaque semaine, aux artistes, savants et gens de lettres en renom.
+Nous étions une cinquantaine; et Mme Millaud, une juive superbe,
+avait d’un côté Méry et moi de l’autre, ce me semble. Sur la fin du
+repas, un vieillard mis simplement, avec une longue veste, et coiffé
+d’une calotte, du haut bout de la table me cria en provençal :
+
+-- Monsieur Mistral, vous êtes de Maillane?
+
+-- C’est le père, me dit-on, du banquier qui nous reçoit.
+
+Et, la table étant trop longue pour pouvoir converser, je me levai et
+vins causer avec le bon vieillard.
+
+-- Vous êtes de Maillane? reprit-il.
+
+-- Oui, répondis-je.
+
+-- Connaissez-vous la fille du nommé Jacques Riquel, qui a été jadis
+maire de votre commune?
+
+-- Si je la connais! Riquelle la déesse? mais nous sommes bons amis.
+
+-- Eh bien! dit le vieillard, quand nous venions à Maillane, pour
+vendre nos poulains, car en ce temps nous vendions des chevaux, des
+mulets, je vous parle de cinquante ans au moins...
+
+-- Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas vous, monsieur
+Millaud, qui lui auriez fait cadeau d’une bague de topaze?
+
+-- Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif tout en branlant
+la tête et notant émoustillé, vous a parlé de cela? Ah! mon brave
+monsieur, qui nous a vus et qui nous voit...
+
+A ce moment, le banquier Millaud, qui s’était levé de table, vint,
+ainsi qu’il faisait après tous ses repas, s’incliner devant son père
+qui, lui imposant les mains à la façon des patriarches, lui donna sa
+bénédiction.
+
+Pour en revenir à moi, en dépit des récits entendus dans ma famille,
+cette irruption de liberté, de nouveauté qui crève les digues lorsque
+arrive une révolution, m’avait, il faut bien le dire, trouvé tout
+flambant neuf et prêt à suivre l’élan. Aux premières proclamations
+signées et illustrées du nom de Lamartine, mon lyrisme bondit en un
+chant incandescent que les petits journaux d’Arles et d’Avignon
+donnèrent :
+
+ _Réveillez-vous, enfants de la Gironde,
+ Et tressaillez dans vos sépulcres froids :
+ La liberté va rajeunir le monde...
+ Guerre éternelle entre nous et les rois!_
+
+Un enthousiasme fou m’avait enivré soudain pour ces idées libérales,
+humanitaires, que je voyais dans leur fleur : et mon républicanisme,
+tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me traitèrent de
+"peau retournée" faisait la félicité des républicains du lieu qui,
+étant le petit nombre, étaient fiers et ravis de me voir avec eux
+chanter la
+_Marseillaise_.
+
+Or, chez ces hommes-là, descendants pour la plupart des démagogues
+populaires qu’à la Révolution on nommait "les braillards" tous les
+vieux préjugés, rancunes et rengaines de l’ancienne République
+s’étaient, de père en fils, transmis comme un levain.
+
+Une fois, que j’essayais de leur faire comprendre les rêves généreux
+de la République nouvelle, sans cacher mon horreur pour les crimes
+qui firent, au temps de la première, périr tant d’innocents :
+
+-- Innocents, me cria d’une voix de tonnerre le vieux Pantès, mais
+vous ignorez donc que les aristocrates avaient juré, les monstres, de
+jouer aux boules avec les têtes des patriotes?
+
+Et, me voyant sourire, le vieux Brulé me dit :
+
+-- Connaissez-vous l’histoire du château de Tarascon?
+
+-- Quelle histoire? répondis-je.
+
+-- L’histoire de la fois où le représentant Cadroy vint donner
+l’impulsion aux contre-révolutionnaires... Écoutez-la et vous saurez
+le motif de ce refrain que les Blancs, de temps à autre, nous
+chantent sur la moustache :
+
+ _De bric ou de broc
+ Ils feront le saut
+ De la fenêtre
+ De Tarascon,
+ Dedans le Rhône:
+ Nous n’en voulons plus
+ De ces gueux-là,
+ De Ces gueux
+ De sans-culottes_
+
+Vous savez, ou vous ignorez, qu’à la chute de Robespierre, les
+modérés tombèrent sur les bons patriotes et en remplirent les
+prisons. A Tarascon ils firent monter les prisonniers, tout nus comme
+des vers, au sommet du château, et de là, ils les forçaient, à coups
+de baïonnettes, de sauter dans le Rhône par la fenêtre qui s’y
+trouve. C’est alors qu’un nommé Liautard, de Graveson, qui est encore
+en vie, étant resté le dernier pour faire le plongeon, profita d’un
+moment où on l’avait laissé seul, dépouilla sa chemise, qu’il jeta
+avec les autres, et alla se cacher dans un tuyau de cheminée, de
+sorte que les brigands, lorsqu’ils revinrent de là-haut et qu’ils
+comptèrent les chemises, crurent avoir tout noyé, et vidèrent les
+lieux. Liautard, la nuit venue, gagna le haut du château; puis par
+une corde qu’il avait faite avec les vêtements des autres, ils
+descendit aussi bas qu’il put, puis plongea dans le Rhône, qu’il
+traversa à la nage, et s’en vint à Beaucaire frapper chez un ami qui
+lui donna l’hospitalité.
+
+-- Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme rageur
+qui sans cesse cognait sur le casaquin des prêtres), le pauvre
+Balarin qui pêchait à la ligne en 1815 là-bas dans la
+Font-Mourguette, et qu’ils assassinèrent parce qu’il ne voulait pas
+crier : "Vive le roi!"
+
+-- Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui, vers
+la même époque, fut abattu d’un coup de fusil tiré à travers la
+porte!
+
+-- Et Trestaillon! avançait l’un.
+
+-- Et le Pointu! ajoutait l’autre.
+
+Telles étaient les invectives qui, d’un côté comme de l’autre, avec
+la république étaient revenues sur l’eau. Et, ici comme ailleurs,
+cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les Rouges
+commencèrent de porter la ceinture et la cravate rouge, et les Blancs
+les portèrent vertes. Les premiers se fleurirent avec des bouquets de
+thym, emblème de la Montagne; les seconds arborèrent les fleurs de
+lis royales. Les républicains plantaient des arbres de la liberté; la
+nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent les
+bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple, ces
+Provençaux de même race qui, un mois avant, jouaient, plaisantaient,
+banquetaient ensemble, maintenant, pour des vétilles qui
+n’aboutissaient à rien, se seraient mangé le foie.
+
+Par suite, les jeunes gens, c’est-à-dire tous ceux de la même
+conscription, nous nous séparâmes en deux partis; et chaque fois,
+hélas! que le dimanche au soir, après avoir bu un coup, on
+s’entre-croisait à la farandole, pour rien on en venait aux mains.
+
+Aux derniers jours du carnaval, les garçons ont coutume de faire le
+tour des fermes pour quêter des oeufs, du petit salé, et ramasser de
+quoi manger quelques omelettes. Ils font ces tournées-là en dansant
+la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant
+d’ordinaire des couplets comme ceux-ci :
+
+ _Mettez la main, dame, au clayon:
+ De chaque main un petit fromage !
+ Mettez la main dans le saloir,
+ Donnez un morceau de jarret!
+ Mettez la main au panier d’oeufs,
+ Donnez-en trois ou six ou neuf_
+
+Mais nous, cette année-là, en faisant la quête aux oeufs, comme des
+niais que nous étions, nous ne chantions que la politique. Les Blancs
+disaient:
+
+ _Si Henri V venait demain,
+ Oh! que de fétes, oh! que de fétes;
+ _Si Henri V venait demain,
+ Oh! que de fétes nous ferions_.
+
+Et les Rouges répondaient :
+
+_Henri V est aux îles
+Qui pèle de l’osier,
+Pour en coiffer les filles
+Amies du vert et blanc_.
+
+Quand nous eûmes, le soir, dans notre coterie, mangé l’omelette au
+lard et vidé nombre de bouteilles, nous sortîmes du cabaret, comme on
+le fait dans les villages, en manches de chemise avec la serviette au
+cou; et au son du tambour, les falots à la main, nous dansâmes la
+Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue :
+
+ _La fleur du thym, ô mes amis,
+ Va embaumer notre pays:
+ Plantons le thym, plantons le thym,
+ Républicains, il reprendra!
+ Faisons, faisons la farandole
+ Et la montagne fleurira_.
+
+Puis nous brûlâmes Carême-prenant, nous criâmes : "Vive Marianne!" en
+faisant flotter nos ceintures rouges, bref, nous fîmes grand tapage.
+
+Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce jour-là,
+mon père qui m’attendait, sérieux, solennel, comme aux grandes
+circonstances, me dit :
+
+-- Viens par ici, Frédéric, j’ai à te parler.
+
+Je me songeai : Aïe! aïe! aïe! Cette fois nous y voici, aux bouillons
+de la lessive!
+
+Et sortant de la maison, lui devant, moi derrière, -- le suivant sans
+souffler mot, -- il me mena vers un fossé qui était à environ cent
+pas de la ferme, et m’ayant fait asseoir auprès de lui sur le talus,
+il commença :
+
+-- Que m’a-t-on dit? qu’hier, tu as fait bande avec ces polissons qui
+braillent "Vive Marianne", que tu dansas la Carmagnole! que vous
+fîtes flotter vos ceintures rouges en l’air! Ah! mon fils tu es
+jeune! C’est avec cette danse et c’est avec ces cris que les
+révolutionnaires fêtaient l’échafaud. Non content d’avoir fait mettre
+sur les journaux une chanson où tu méprises les rois... Mais que
+t'ont fait, voyons, ces pauvres rois?
+
+A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris pour
+répondre et mon père continuant:
+
+-- M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisqu’il avait
+présidé la fameuse Convention, mais aussi sage que savant, ne la
+voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour qu’il causait
+avec Pélissier le jeune, qui était son neveu (nous étions voisins de
+mas et mon père, maître Antoine, se trouvait avec eux), un jour,
+dis-je, qu’il causait avec son neveu Pélissier, conventionnel aussi,
+et que celui-ci se vantait d’avoir voté la mort : "Tu es jeune,
+Pélissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et quelque jour
+tu le verras, le peuple va payer par des millions de têtes celles de
+son roi!" Ce qui ne fut que trop vérifié, hélas! que trop vérifié par
+vingt années de rude guerre.
+
+-- Mais, répondis-je, cette République-ci ne veut pas faire de mal;
+on vient d’abolir la mort en matière politique. Au gouvernement
+provisoire figurent les premiers de France, l’astronome Arago, le
+grand poète Lamartine, et les prêtres bénissent les arbres de la
+liberté... D’ailleurs, mon père, si vous me permettez de vous le
+demander, n’est-il pas vrai qu’avant 1789 les seigneurs opprimaient
+un peu trop les manants?
+
+-- Oui, fit mon brave père, je ne conteste pas qu’il y eut des abus,
+de gros abus... Je vais t’en citer un exemple : Un jour, je n’avais
+pas plus de quatorze ans, peut-être, je venais de Saint-Remy,
+conduisant une charretée de paille roulée en trousses, et, par le
+mistral qui soufflait, je n’entendais pas la voix d’un monsieur dans
+sa voiture qui venait derrière moi et qui criait paraît-il, pour me
+faire garer. Ce personnage, qui était, ma foi, un prêtre noble (on
+l’appelait M. de Verclos) finit par passer ma charrette et, sitôt
+vis-à-vis de moi, il me cingla un coup de fouet à travers le visage,
+qui me met tout en sang. Il y avait, tout près de là, quelques
+paysans qui bêchaient : leur indignation fut telle que, mon ami de
+Dieu, malgré que la noblesse fût alors sacrée pour tous, à coups de
+mottes, ils l’assaillirent, tant qu’il fut à leur portée. Ah! je ne
+dis pas non, il y en avait de mauvais, parmi ces "Ci- devant" et la
+Révolution, à ses premiers débuts, nous avait assez séduits...
+Seulement, peu à peu, les choses se gâtèrent et, comme toujours, les
+bons payèrent pour les méchants.
+
+Cela suffit pour vous montrer l’effet produit sur moi, et dans nos
+villages par les événements de 1848. Dès l’abord, on aurait dit que
+le chemin était uni. Pour les représenter, dans l’Assemblée
+Nationale, les Provençaux, pleins de sagesse, avaient parmi les bons
+envoyé les meilleurs : des hommes comme Berryer, Lamartine,
+Lamennais, Béranger, Lacordaire, Garnier-Pagès, Marie et un portefaix
+poète qui avait nom Astouin. Mais les perturbateurs, les sectaires
+endiablés, bientôt empoisonnèrent tout. Les Journées de Juin avec
+leurs tueries, leurs massacres, épouvantèrent la nation. Les modérés
+se refroidirent, les enragés s’envenimèrent; et sur mes jeunes rêves
+de république platonique une brume se répandit. Heureusement qu’une
+éclaircie versait, à cette époque, ses rayons autour de moi. C’était
+le libre espace de la grande nature, c’était l’ordre, la paix de la
+vie rustique; c’était, comme disaient les poètes de Rome, le triomphe
+de Cérès au moment de la moisson.
+
+Aujourd’hui que les machines ont envahi l’agriculture, le travail de
+la terre va perdant, de plus en plus, son coloris idyllique, sa noble
+allure d’art sacré. Maintenant, les
+moissons venues, vous voyez des espèces d’araignées monstrueuses, des
+crabes gigantesques appelés “moissonneuses" qui agitent leurs griffes
+au travers de la plaine, qui scient les épis avec des coutelas, qui
+lient les javelles avec des fils de fer; puis, les moissons tombées,
+d’autres monstres à vapeur, des sortes de tarasques, les "batteuses"
+nous arrivent, qui dans leurs trémies engloutissent les gerbes, en
+froissent les épis, en hachent la paille, en criblent le grain. Tout
+cela à 1'américaine, tristement, hâtivement, sans allégresse ni
+chansons, autour d’un fourneau de houille embrasée, au milieu de la
+poussière, de la fumée horrible, avec l’appréhension, si l’on ne
+prend pas garde, de se faire broyer ou trancher quelque membre. C’est
+le Progrès, la herse terriblement fatale, contre laquelle il n’y a
+rien à faire ni à dire : fruit amer de la science, de l’arbre de la
+science du bien comme du mal.
+
+Mais au temps dont je parle on avait conservé encore tous les us,
+tout l’apparat de la tradition antique.
+
+Dès que les blés à demi-mûrs prenaient la couleur d’abricot, un
+messager partait de la commune d’Arles, et parcourant les montagnes,
+de village en village, il criait à son de trompe: "On fait savoir
+qu’en Arles les blés vont être mûrs."
+
+Aussitôt, les Gavots, se groupant trois par trois, avec leurs femmes,
+avec leurs filles, leurs mulets ou leurs ânes, y descendaient en
+bandes pour faire les moissons. Un couple de moissonneurs, avec un
+jeune gars ou une jeune fille pour mettre en gerbes les javelles,
+composaient une solque. Les hommes se louaient par chiourmes de tant
+de solques, selon la contenance des champs qu’ils prenaient à
+forfait. En tête de la chiounne marchait le capoulié, qui faisait la
+trouée dans les pièces de blé; le balle organisait la marche du
+travail.
+
+Comme au temps de Cincinnatus, de Caton et de Virgile, on moissonnait
+à la faucille _falce recurva_, les doigts de la main gauche protégés
+par des doigtiers en tuyaux de roseau ou canne de Provence, pour ne
+pas se blesser en coupant le froment. A Arles, vers la Saint-Jean,
+sur la place des Hommes on voyait des milliers de ces tâcherons de
+moisson, les uns debout, avec leur faucille attachée dans un carquois
+qu’ils nommaient la _badoque_ et pendue derrière le dos, les autres
+couchés à terre en attendant qu’on les louât.
+
+Dans la montagne, un homme qui n’avait jamais fait les moissons en
+terre d’Arles avait, dit-on, de la peine pour trouver à se marier, et
+c’est sur cet usage que roule l’épopée des _Charbonniers_, de Félix
+Gras.
+
+Une année portant l’autre, nous louions dans notre Mas sept ou huit
+solques. Le beau remue-ménage, quand ce monde arrivait! Toutes sortes
+d’ustensiles spéciaux à la moisson étaient tirés de leurs réduits :
+les barillets en bois de saule, les énormes terrines, les grands pots
+de brocs à vin, toute une artillerie de poterie grossière qui se
+fabriquait à Apt. C’était une fête incessante, une fête surtout
+lorsqu’ils faisaient la chanson des _Gavots_ du Ventoux. :
+
+ _L’autre mercredi à Sault
+ Nous fûmes huit cents solques_.
+
+Les moissonneurs, au point du jour, après le _capoulié_ qui leur
+ouvrait la voie dans les grandes emblavures où l’aiguail luisait sur
+les épis d’or, joyeux s’alignaient, dégainant leurs lames, et
+javelles de choir! Les lieuses, dont plus d’une le plus souvent était
+charmante, se courbaient sur les gerbes en jasant et riant que
+c’était plaisir de voir. Et puis, lorsque au levant, dans le ciel
+couleur de rose, le soleil paraissait avec sa gerbe de rayons, de
+rayons resplendissants, le _capoulié_, levant sa faucille dans l’air,
+s’écriait: "Un de plus!" et tous, de la faucille ayant fait le salut
+à l’astre éblouissant, en avant: sous le geste harmonieux de leurs
+bras nus, le blé tombait à pleine poigne. De temps en temps le
+_baïle_, se retournant vers la chiourme, criait: "La _truie_
+vient-elle? et la _truie_ (c’était le nom du dernier de la bande)
+répondait: "La truie vient". Enfin, après quatre heures de vaillante
+poussée, le _capoulié_ s’écriait: "Lave!" Tous se redressaient,
+s’essuyaient le front du revers de la main, allaient à quelque source
+laver le tranchant des faucilles et, au milieu des chaumes,
+s’asseyant sur les gerbes et répétant ce gai dicton :
+
+ _Bénédicité de Crau,
+ Bon bissac et bon baril_,
+
+ils prenaient leur premier repas.
+
+C’était moi qui, avec notre mulet Babache, leur apportais les vivres,
+dans les cabas de sparterie. Les moissonneurs faisaient leurs cinq
+repas par jour: vers sept heures, le déjeuner, avec un anchois
+rougeâtre qu’on écrasait sur le pain, sur le pain qu’on trempait dans
+le vinaigre et l’huile, le tout accompagné d’oignon, violemment
+piquant aux lèvres; vers dix heures le _grand-boire_, consistant en
+un oeuf dur et un morceau de fromage; à une heure, le dîner, soupe et
+légumes cuits à l’eau; vers quatre heures le goûter, une grosse
+salade avec croûton frotté d’ail; et le soir le souper, chair de porc
+ou de brebis, ou bien omelette d’oignon appelé _moissonienne_. Au
+champ et tour à tour, ils buvaient au baril, que le _capoulié_
+penchait, en le tenant sur un bâton appuyé par un bout sur l’épaule
+du buveur. Ils avaient une tasse à trois ou un gobelet de fer-blanc,
+c’est-à-dire un par _solque_. De même, pour manger, ils n’avaient à
+trois qu’un plat, où chacun d’eux tirait avec sa cuiller de bois.
+
+Cela me remémore le vieux Maître Igoulen, un de nos moissonneurs, de
+Saint-Saturnin-lès-Apt, qui croyait qu’une sorcière lui avait "ôté
+l’eau" et qui, depuis trente ans, n’avait plus goûté à l’eau ni pu
+manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de salade,
+d’oignon, de fromage et de vin pur. Lorsqu’on lui demandait la raison
+pour laquelle il se privait de l’ordinaire, le vieillard se taisait,
+mais voici le récit que faisaient ses compagnons.
+
+Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle Igoulen en compagnie
+mangeait au cabaret, passa sur la route une bohémienne, et lui, pour
+plaisanter, levant son verre plein de vin: "A la santé, grand’mère,
+lui cria-t-il, à la santé!" "Grand bien te fasse, répondit la
+bohémienne, et, mon petit, prie Dieu de ne jamais abhorrer l’eau".
+
+C’était un sort que la sorcière venait de lui jeter.
+
+Ce fut fini; à partir de là, Igoulen jamais plus ne put ingurgiter
+l’eau. Ce cas d’impression morale, que j’ai vu de mes yeux, peut
+s’ajouter, ce me semble, aux faits les plus curieux que la science
+aujourd’hui explique par la suggestion.
+
+En arrière des moissonneurs venaient enfin les glaneuses, ramassant
+les épis laissés parmi les chaumes. A Arles on en voyait des troupes
+qui, un mois consécutif, parcouraient le terroir. Elles couchaient
+dans les champs, sous de petites tentes appelées tibaneou qui leur
+servaient de moustiquaires, et le tiers de leurs glanes, selon
+l’usage d’Arles, était pour l’hôpital.
+
+Lecteur, voilà les gens, braves enfants de la nature, qui, je puis te
+le dire, ont été mes modèles et mes maîtres en poésie. C’est avec
+eux, c’est là, au beau milieu des grands soleils, qu’étendu sous un
+saule, nous apprîmes, lecteurs, à jouer du chalumeau dans un poème en
+quatre chants, ayant pour titre _Les Moissons_, dont faisait partie
+le lai de
+_Margaï_, qui est dans nos _Iles d’Or_. Cet essai de géorgiques, qui
+commençait ainsi :
+
+ _Le mois de juin et les blés qui blondissent
+ Et le grand-boire et la moisson joyeuse,
+ Et de Saint Jean les feux qui étincellent,
+ Voilà de quoi parleront mes chansons_,
+
+finissait par une allusion, dans la manière de Virgile, à la
+révolution de 1848.
+
+ _Muse, avec toi, depuis la Madeleine,
+ Si en cachette nous chantons en accord,
+ Depuis le monde a fait pleine culbute:
+ Et cependant que noyés dans la paix,
+ Le long des ruisseaux nous mêlions nos voix
+ Les rois roulaient pêle-mêle du trône
+ Sous les assauts des peuples trop ployés
+ Et, misérables, les peuples se hachaient
+ Ainsi que les épis de blé sur l’aire_.
+
+Mais ce n’était pas là encore la justesse de ton que nous cherchions.
+Voilà pourquoi ce poème ne s’est jamais publié. Une simple légende,
+que nos bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui trouve ici
+sa place comme la pierre à la bague, valait mieux, à coup sûr, que ce
+millier de vers.
+
+Les froments, cette année-là, contait maître Igoulen, avaient mûri
+presque tous à la fois, courant le risque d’être hachés par une
+grêle, égrenés par le mistral ou brouïs par le brouillard, et les
+hommes, cette année-là, se trouvaient rares.
+
+Et voilà qu’un fermier, un gros fermier avare, sur la porte de sa
+ferme était debout, inquiet, les bras croisés, et dans l’attente.
+
+-- Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un écu par jour, un bel écu
+et la nourriture, à qui se viendrait louer.
+
+Mais à ces mots le jour se lève, et voici que trois hommes s’avancent
+vers le Mas, trois robustes moissonneurs: l’un à la barbe blonde,
+l’un à la barbe blanche, l’un à la barbe noire. L’aube les accompagne
+en les auréolant.
+
+-- Maître, dit le _capoulié_ (celui de la barbe blonde), Dieu vous
+donne le bonjour: nous sommes trois _gavots_ de la montagne, et nous
+avons appris que vous aviez du blé mûr, du blé en quantité: maître,
+si vous voulez nous donner de l’ouvrage, à la journée ou à la tâche,
+nous sommes prêts à travailler.
+
+-- Mes blés ne pressent guère, le maître répondit; mais pourtant,
+pour ne pas vous refuser l’ouvrage, je vous baille, si vous voulez,
+trente sous et la vie. C’est bien assez par le temps qui court.
+
+Or c’était le bon Dieu, saint Pierre avec saint Jean.
+
+A l’approche des sept heures, le petit valet de la ferme vient, avec
+l’ânesse blanche, leur apporter le déjeuner et, de retour au Mas :
+
+-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?
+
+-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui
+aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupè un épi.
+
+A l’approche des dix heures, le petit valet de la ferme vient, avec
+l’ânesse blanche, leur apporter le _grand-boire_ et, de retour au
+Mas:
+
+-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?
+
+-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui
+aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi.
+
+A l’approche de midi, le petit valet de la ferme vient, avec l’ânesse
+blanche, leur apporter le dîner, et de retour au Mas:
+
+-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?
+
+-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui
+aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi.
+
+A l’approche des quatre heures, le petit valet de la ferme vient,
+avec l’ânesse blanche, leur apporter le goûter, et de retour au Mas:
+
+-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?
+
+-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui
+aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi.
+
+-- Ce sont là, dit le maître, ce sont de ces fainéants qui cherchent
+du travail et prient Dieu de n’en point trouver. Pourtant il faut
+aller voir.
+
+Et cela dit, l’avare, pas à pas, vient à son champ, se cache dans un
+fossé et observe ses hommes.
+
+Mais alors le bon Dieu fait ainsi à saint Pierre:
+
+-- Pierre, bats du feu.
+
+-- J'y vais, Seigneur, répond saint Pierre.
+
+Et saint Pierre de sa veste tire la clé du paradis, applique à un
+caillou quelques fibres d’arbre creux et bat du feu avec la clé.
+
+Puis le bon Dieu fait à saint Jean:
+
+-- Souffle, Jean!
+
+-- J’y vais, Seigneur, répond saint Jean.
+
+Et saint Jean souffle aussitôt les étincelles dans le blé avec sa
+bouche; et d’une rive à l’autre un tourbillon de flamme, un gros
+nuage de fumée enveloppe le champ. Bientôt la flamme tombe, la fumée
+se dissipe, et mille gerbes tout à coup apparaissent, coupées comme
+il faut, comme il faut liées, et comme il faut aussi en gerbiers
+entassées.
+
+Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au Mas
+lentement s’en revient pour souper, et tout en soupant:
+
+-— Maître, dit le chef des moissonneurs, nous avons terminé le
+champ... Demain pour moissonner, où voulez-vous que nous allions?
+
+-- _Capoulié_, répondît le maître avaricieux, mes blés, dont j’ai
+fait le tour, ne sont pas mûrs de reste. Voici votre payement; je ne
+puis plus vous occuper.
+
+Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs, disent au
+maître: adieu! Et chargeant leurs faucilles rengainées derrière le
+dos, s’en vont tranquilles en leur chemin: le bon Dieu au milieu,
+saint Pierre à droite, saint Jean à gauche, et les derniers rayons du
+soleil qui se couche les accompagnent au loin, au loin.
+
+Le lendemain le maître de grand matin se lève et joyeusement se dit
+en lui-même:
+
+-- N’importe! hier j’ai gagné ma journée en allant épier ces trois
+hommes sorciers; maintenant j’en sais autant qu’eux.
+
+Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et l’autre
+Pierre, il les conduit à la plus grande des emblavures de la ferme.
+Sitôt arrivés au champ, le maître dit à Pierre :
+-- Pierre, toi, bats du feu.
+-- Maître, j’y vais, répliqua Pierre.
+
+Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique à un silex
+quelques fibres d’arbre creux et le couteau bat du feu. Mais le
+maître dit à Jean:
+
+-- Souffle, Jean!
+
+-- Maître, j’y vais, répliqua Jean.
+
+Et Jean avec sa bouche souffle au blé les étincelles... Aïe! aïe! aïe
+! la flamme en langues, une flamme affolée, enveloppe la moisson; les
+épis s’allument, les chaumes pétillent, le grain se charbonne; et
+penaud, l’exploiteur, quand la fumée s’est dissipée, ne voit, au lieu
+de gerbes, que braise et poussier noir!
+
+CHAPITRE X
+
+A AIX—EN-PROVENCE
+
+Mlle Louise. -- L’amour dans les cyprès. -- La ville d’Aix. --
+L’école de droit -- L’ami Mathieu vient me rejoindre. -- La
+blanchisseuse de la Torse. -- La baronne idéale. -- L’anthologie _Les
+Provençales_.
+
+Cette année-là (1848), après les vendanges, mes parents, qui me
+voyaient baver à la chouette ou à la lune, si l’on veut, m'envoyèrent
+à Aix pour étudier le droit, car ils avaient compris, les braves
+gens, que mon diplôme de bachelier ès lettres n’était pas un brevet
+suffisant de sagesse ni de science non plus. Mais, avant de partir
+pour la cité Sextienne, une aventure m’arriva, sympathique et
+touchante, que je veux conter ici.
+
+Dans un Mas rapproché du nôtre était venue s’établir une famille de
+la ville où il y avait des demoiselles que nous rencontrions parfois
+en allant à la messe. Vers la fin de l’été, ces jeunes filles, avec
+leur mère, nous firent une visite; et ma mère, avenante, leur offrit
+le "caillé" Car nous avions, au Mas, un beau troupeau de brebis et du
+lait en abondance. C’était ma mère elle-même qui mettait la présure
+au lait, dès qu’on venait de le traire, et elle-même qui, quand le
+lait était pris, faisait les petits fromages, ces jonchées du pays
+d’Arles que Belaud de la Belaudière, le poète provençal de l’époque
+des Valoîs, trouvait si bonnes :
+
+ _A la ville des Baux, pour un florin vaillant,
+ Vous avez un tablier plein de fromages
+ Qui fondent au gosier comme sucre fin_.
+
+Ma mère, chaque jour, telle que les bergères chantées par Virgile,
+portant sur la hanche la terrine pleine, venait dans le cellier avec
+son écumoire, et là, tirant du pot à beaux flocons le caillé blanc,
+elle en emplissait les formes percées de trous et rondes; et, après
+les jonchées faites, elle les laissait proprement s’égoutter sur du
+jonc, que je me plaisais moi-même à aller couper au bord des eaux.
+
+Et voilà que nous mangeâmes, avec ces demoiselles, une jatte de
+caillé. Et l’une d’elles, qui paraissait de mon âge, et qui, par son
+visage, rappelait ces médailles qu’on trouve à Saint-Remy, au ravin
+des Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux langoureux, qui
+toujours me regardaient. On l’appelait Louise.
+
+Nous allâmes voir les paons, qui, dans l’aire, étalaient leur queue
+en arc-en-ciel, les abeilles et leurs ruches alignées à l’abri du
+vent, les agneaux qui bêlaient enfermés dans le bercail, le puits
+avec sa treille portée par des piliers de pierre; enfin tout ce qui,
+au Mas, pouvait les intéresser. Louise, elle, semblait marcher dans
+l’extase.
+
+Quand nous fûmes au jardin, dans le temps que ma mère causait avec la
+sienne et cueillait à ses soeurs quelques poires beurrées, nous nous
+étions, nous deux, assis sur le parapet de notre vieux Puits à roue.
+
+-- Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous dise ceci: ne
+vous souvient-il pas, monsieur, d’une petite robe, une robe de
+mousseline, que votre mère vous porta, quand vous étiez en pension à
+Saint-Michel-de-Frigolet?
+
+-- Mais oui, pour jouer un rôle dans les _Enfants d’Édouard_.
+
+-- Eh bien! cette robe, monsieur, c’était ma robe.
+
+-- Mais ne vous l’a-t-on pas rendue? répondis-je comme un sot.
+
+-- Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai parlé de cela, moi,
+comme d’autre chose.
+
+Et sa mère l’appela.
+
+-- Louise!
+
+La jouvencelle me tendit sa main glacée; et, comme il se faisait
+tard, elles partirent pour leur Mas.
+
+Huit jours après, vers le coucher du soleil, voici encore à notre
+seuil Louise, cette fois accompagnée seulement d’une amie.
+
+-- Bonsoir, fit-elle. Nous venions vous acheter quelques livres de
+ces poires beurrées que vous nous fites goûter, l’autre jour, à votre
+jardin.
+
+-- Asseyez-vous, mesdemoiselles, ma mère leur dit.
+
+-- Oh! non! répondit Louise, nous sommes pressées, car il va être
+bientôt nuit.
+
+Et je les accompagnai, moi tout seul cette fois, pour aller cueillir
+les poires.
+
+L’amie de Louise, qui était de Saint-Remy (on l’appelait Courrade),
+était une belle fille à chevelure brune, abondante, annelée sous un
+ruban arlésien, que la pauvre demoiselle, si gentille qu’elle fût,
+eut l’imprudence d’amener avec elle pour compagne.
+
+Au jardin, arrivés à l’arbre, pendant que j’abaissais une branche un
+peu haute, Courrade, rengorgeant son corsage bombé et levant ses bras
+nus, ses bras ronds, hors de ses manches, se mit à cueillir. Mais
+Louise, toute pâle, lui dit :
+
+-- Courrade, cueille, toi, et choisis les plus mûres.
+
+Et, comme si elle voulait me dire quelque chose, s’écartant avec moi,
+qui étais déjà troublé (sans trop savoir par laquelle), nous allâmes
+pas à pas dans un kiosque de cyprès, où était un banc de pierre. Là,
+moi dans l’embarras, elle me buvant des yeux, nous nous assîmes l’un
+près de l’autre.
+
+-- Frédéric, me dit-elle, l’autre jour je vous parlais d’une robe
+qu’à l’âge de onze ans je vous avais prêtée pour jouer la tragédie à
+Saint-Michel-de-Frigolet... Vous avez lu, n’est- ce pas, l’histoire
+de Déjanire et d’Hercule?
+
+-- Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que la belle Déjanire
+donna au pauvre Hercule et qui lui brûla le sang.
+
+-- Ah! dit la jeune fille, aujourd’hui c’est bien le rebours : car
+cette petite robe de mousseline blanche que vous aviez touchée, que
+vous aviez vêtue..., quand je la mis encore, je vous aimai à partir
+de là... Et ne m’en veuillez pas de cet aveu, qui doit vous paraître
+étrange, qui doit vous paraître fou! Ah! ne m’en veuillez pas,
+continua-t-elle en pleurant, car ce feu divin, ce feu qui me vient de
+la robe fatale, ce feu, ô Frédéric, qui me consume depuis lors, je
+l’avais jusqu’à présent, depuis sept années peut-être, tenu caché
+dans mon coeur!
+
+Moi, couvrant de baisers sa petite main fiévreuse, je voulus aussitôt
+répondre en l’embrassant. Mais, doucement, elle me repoussa.
+
+-- Non, dit-elle, Frédéric, nous ne pouvons savoir si le poème, dont
+j’ai fait le premier chant, aura jamais une suite... Je vous laisse.
+Pensez à ce que je vous ai dit, et, comme je suis de celles qui ne se
+dédisent pas, quelle que soit la réponse, vous avez en moi une âme
+qui s’est donnée pour toujours.
+
+Elle se leva et, courant vers Courrade sa compagne :
+
+-- Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer les poires.
+
+Et nous rentrâmes. Elles réglèrent, s’en allèrent; et moi, le coeur
+houleux, enchanté et troublé de cette apparition de vierges -- dont
+je trouvais chacune séduisante à sa façon, - longtemps sous les
+derniers rayons du jour failli; longtemps entre les arbres, je
+regardai là-bas s’envoler les tourterelles.
+
+Mais, tout émoustillé, tout heureux que je fusse, bientôt, en me
+sondant, je me vis dans l’imbroglio. Le _Pervigilium Veneris_ a beau
+dire:
+
+ _Qu’il aime demain, celui qui n’aima jamais:
+ Et celui qui aima, qu’il aime encore demain_,
+
+l’amour ne se commande pas. Cette vaillante jeune fille, armée
+seulement de sa grâce et de sa virginité, pouvait bien, dans sa
+passion, croire remporter la victoire; elle pouvait, charmante
+qu’elle était, et charmée elle-même par son long rêve d’amour,
+croire, conformément au vers de Dante,
+
+ _Amor ch’a null' amato amor perdona_,
+
+qu’un jeune homme, isolé comme moi dans un Mas, à la fleur de l’âge,
+devait tressaillir d’emblée à son premier roucoulement. Mais l’amour
+étant le don et l’abandon de tout notre être, n’est-il pas vrai que
+l’âme qui se sent poursuivie pour être capturée fait comme l’oiseau
+qui fuit l’appelant? N’est-il pas vrai, aussi, que le nageur, au
+moment de plonger dans un gouffre d’eau profonde, a toujours une
+passe d’instinctive appréhension?
+
+Toujours est-il que, devant la chaîne de fleurs, devant les roses
+embaumées qui s’épanouissaient pour moi, j’allais avec réserve;
+tandis que vers l’autre, vers la confidente qui, toute à son devoir
+d’amie dévouée, semblait éviter mon abord, mon regard, je me sentais
+porté involontairement. Car, à cet âge, s’il faut tout dire, je
+m’étais formé une idée, et de l'amante et de l’amour, toute
+particulière. Oui, je m’étais imaginé que, tôt ou tard, au pays
+d’Arles je rencontrerais, quelque part, une superbe campagnarde,
+portant comme une reine le costume arlésien, galopant sur sa cavale,
+un trident à la main, dans les _ferrades_ de la Crau, et qui,
+longtemps priée par mes chansons d’amour, se serait, un beau jour,
+laissé conduire à notre Mas, pour y régner comme ma mère
+sur un peuple de pâtres, de _gardians_, de laboureurs et de
+_magnanarelles_. Il semblait que, déjà, je rêvais de ma Mireille; et
+la vision de ce type de beauté plantureuse qui, déjà, couvait en moi,
+sans qu’il me fût possible ni permis de l’avouer, portait grand
+préjudice à la pauvre Louise, un peu trop demoiselle au compte de ma
+rêverie.
+
+Et alors, entre elle et moi, s’engagea une correspondance ou, plutôt,
+un échange d’amour et d’amitié qui dura plus de trois ans (tout le
+temps que je fus à Aix): moi, galamment, abondant vers son faible,
+pour la sevrer, peu à peu, si je pouvais; elle, de plus en plus
+endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux
+désespérés... De ces lettres, voici la dernière que je reçus. Je la
+reproduis telle quelle :
+
+"Je n’ai aimé qu’une fois, et je mourrai, je le jure, avec le nom de
+Frédéric gravé seul dans mon coeur. Que de nuits blanches j’ai
+passées en songeant à mon mauvais sort! Mais, hier, en lisant tes
+consolations vaines, je me fis tant de violence pour retenir mes
+pleurs que le coeur me défaillit. Le médecin dit que j’avais la
+fièvre, que c’était de l’agitation nerveuse, qu'il me fallait le
+repos.
+
+"-- La fièvre! m’écriai-je; ah! que ce fût la bonne!
+
+"Et, déjà, je me sentais heureuse de mourir pour aller t’attendre
+là-bas où ta lettre me donne rendez-vous... Mais écoute, Frédéric,
+puisqu’il en est ainsi, lorsqu’on te dira, et va, ce n’est pas pour
+longtemps, lorsqu’on t’annoncera que j’aurai quitté la terre,
+donne-moi, je t’en prie, une larme et un regret. Il y a deux ans, je
+te fis une promesse : c’était de demander tous les jours à Dieu qu’il
+te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien ! je n’y ai jamais
+manqué, et j'y serai fidèle, jusqu’à mon dernier soupir. Mais toi, ô
+Frédéric, je te le demande en grâce: lorsqu’en te promenant tu verras
+des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu à ma vie,
+flétrie par les larmes, séchée par la douleur; et si tu vois un
+ruisseau qui murmure doucement, écoute sa plainte: il te dira comme
+je t’aimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile, prête
+l’oreille à son gazouillis, et il te dira, pauvrette! que je suis
+toujours avec toi... O Frédéric!
+je t’en prie, n’oublie jamais Louise!"
+
+Voilà l’adieu suprême que, scellé de son sang, m’envoya la jeune
+vierge -- avec une médaille de la Vierge Marie, qu’elle avait
+couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de velours
+cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brodé, avec ses cheveux
+châtains, mes initiales au milieu d’un rameau de lierre.
+
+ _Je me ferai la touffe de lierre,
+ Je t’embrasserai_.
+
+Pauvre et chère Louise! A quelque temps de là, elle prit le voile de
+nonne et mourut peu d'années après. Moi, encore tout ému, au bout
+d’un si long temps, par la mélancolie de cet amour étiolé, défleuri
+avant l’heure, je te consacre, ô Louise, ce souvenir de pitié et je
+l’offre à tes mânes errant peut-être autour de moi!
+
+La ville d’Aix (_cap de justice_, comme on disait jadis), où nous
+étions venu pour étudier le "droit écrit" en raison de son passé de
+capitale de Provence et de cité parlementaire, a un renom de gravité
+et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec l’allure
+provençale. Le grand air que lui donnent les beaux ombrages de son
+Cours, ses fontaines monumentales et ses hôtels nobiliaires, puis la
+quantité d’avocats, de magistrats, de professeurs, de gens de robe de
+tout ordre, qu’on y rencontre dans les rues, ne contribuent pas peu à
+l’aspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la caractérise. Mais,
+de mon temps du moins, cela n’était qu’en surface, et, dans ces
+Cadets d’Aix, il y avait, s’il me souvient, une humeur familière, une
+gaieté de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des traditions
+laissées par le bon roi René.
+
+Vous aviez des conseillers, des présidents de cour, qui, pour se
+divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient le
+tambourin. Des hommes graves, comme le docteur d’Astros, frère du
+cardinal, lisaient à l’Académie des compositions de leur cru en
+joyeux parler de Provence : manière comme une autre de maintenir le
+culte de l’âme nationale et qui, dans Aix, n’eut jamais cesse. Car le
+comte Portais, un des grands jurisconsultes du Code Napoléon,
+n'avait-il pas écrit une comédie provençale? Et M. Diouloufet, un
+bibliothécaire de l’Athènes du Midi, comme Aix s’intitule parfois,
+n’avait-il pas, sous Louis XVIII, chanté en provençal les _magnans_
+ou vers à soie? M. Mignet, l’historien, l’académicien illustre,
+venait tous les ans à Aix pour jouer à la boule. Il avait même
+formulé la maxime suivante :
+
+"Rien n’est plus propre à refaire un homme que de vivre au clair
+soleil, parler provençal, manger de la brandade et faire tous les
+matins une partie de boules."
+
+M. Borély, un ancien procureur général, entrait dans la ville, à
+cheval, guêtré comme un riche toucheur, conduisant fièrement un
+troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient:
+
+-- N’est pas porcher celui qui conduit ses porcs lui-même.
+
+Le lendemain de la Noël, nous allions à Saint-Sauveur entendre les
+_Plaintes de saint Étienne_, récitées en provençal (comme on le fait
+encore) par un chanoine du Chapitre et, dans cette cathédrale, on
+exécutait, le jour des Rois (comme on y exécute encore), avec une
+admirable pompe, le Noël _De matin ai rescountra lou trin_.
+
+Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient à venir entendre les prônes
+provençaux de l’abbé Émery, et celles du grand monde, pour ne pas
+laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval et le
+temps des soirées, se faisaient dodiner dans des chaises à porteurs,
+accompagnées de torches qu’on éteignait, en arrivant, à l’éteignoir
+des vestibules.
+
+Point rare qu’il y eût, au courant de l’hiver, quelque esclandre
+mondain, tel que l’enlèvement d’une superbe juive avec M. de
+Castillon, qui avait su dépenser royalement une fortune, lorsqu’il
+fut _Prince d’amour_ aux jeux de la Fête-Dieu.
+
+A propos de ces jeux, nous eûmes l’occasion, dans notre séjour à Aix,
+de les voir sortir, je crois, pour une des dernières fois: _le Roi de
+la Basoche, l’Abbé de la Jeunesse_, les _Tirassons_, les _Diables_,
+le _Guet_, la _Reine de Saba_, les _Chevaux-Frus_ en particulier,
+avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour l’_Arlésienne_, de Daudet
+:
+
+_Madame de Limagne
+Fait danser les Chevaux-Frus;
+Elle leur donne des châtaignes,
+Ils disent qu’ils n’en veulent plus;
+Et danse, ô gueux! Et danse, ô gueux!
+Madame de Limagne
+Fait danser les Chevaux-Frus_.
+
+Cette résurrection du passé provençal, avec ses vieilles joies naïves
+(et surannées, hélas !), nous impressionna vivement, comme vous
+pourriez le voir au chant dixième de _Calendal_, où elles sont
+décrites, telles que nous les vîmes.
+
+Or, figurez-vous qu’à Aix, quelques mois seulement après mon arrivée,
+faisant ma promenade une après-midi sur le Cours, oh! charmante
+surprise, je vis se profiler, près de la Fontaine-Chaude, le nez de
+mon ami Anselme Mathieu, de Châteauneuf.
+
+-- Ça n’est pas une blague, me fit Mathieu en me voyant, avec son
+flegme habituel; cette eau, mon cher, est vraiment chaude, et c’est
+bien le cas de dire : "Celle-là fume."
+
+-- Mais depuis quand à Aix? lui dis-je en lui serrant la main.
+
+-- Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au soir.
+
+-- Et quel bon vent t’amène?
+
+-- Ma foi, répondit-il, je me suis dît : Puisque Mistral est allé
+faire à Aix son droit, il faut y aller aussi et tu feras le tien."
+
+-- C’est bien pensé, lui dis-je, et tu peux croire, Anselme, que j’en
+suis ravi, sais-tu? Mais as-tu passé bachelier?
+
+-- Oui, dit-il en riant, j’ai passé, comme la piquette sur le marc de
+vendange.
+
+-- C’est que, mon pauvre Anselme, pour être admis aux grades de la
+Faculté de Droit, je crois qu’il faut avoir son baccalauréat ès
+lettres.
+
+-- Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, supposons qu’on ne
+veuille pas me diplômer comme les autres, pourra-t—on m'empêcher de
+prendre ma licence, voyons, en droit d’amour?... Tiens, pas plus tard
+que tantôt, en allant me promener dans une espèce de vallon qu’on
+appelle la Torse, j’ai fait la connaissance d’une jeune
+blanchisseuse, un peu brune, c’est vrai, mais ayant bouche rouge,
+quenottes de petit chien qui ne demandent qu’à mordre, deux frisons
+folletant hors de sa coiffe blanche, la nuque nue, le nez en l’air,
+les bras joliment potelés...
+
+-- Allons, grivois, il me paraît que tu ne l’as pas mal lorgnée.
+
+-- Non, dit-il, Frédéric, il ne faudrait pas croire que moi, un
+rejeton des marquis de Montredon, si peu sensé que je sois, j’aille
+m’amouracher d’un minois de lavoir. Mais vois- tu je ne sais pas si
+tu es comme moi: quand je fais la rencontre de quelque friand museau,
+serait-ce un museau de chatte je ne puis m’empêcher de me retourner
+pour voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes convenus
+qu’elle me blanchirait mon linge et qu’elle viendrait le prendre la
+semaine prochaine.
+
+-- Mathieu, tu es un gueusard, un friponneau, tu sens le roussi...
+
+-- Non, mon ami, tu n’y es pas, laisse donc que j’achève. Ayant ainsi
+traité avec ma blanchisseuse, comme, tout en causant, je vis, à
+travers l’écume qui lui giclait entre les doigts, qu’elle froissait
+et chiffonnait une chemise de dentelle: "Diable, quel linge fin!
+dis-je à la jeune fille, cette chemise-là n’est pas faite pour
+couvrir les fruits d’automne d'une gaupe!" "Il s’en faut!
+répondit-elle. Ça, c’est la chemisette d’une des plus belles dames de
+la rue des Nobles: une baronne de trente ans, mariée, la pauvrette, à
+un vieux barbon d’homme qui est juge à la cour et jaloux comme un
+Turc." "Mais elle doit transir d’ennui!" "Transir? ah! tant et tant
+qu’elle est toujours à son balcon, comme en attente du galant, tenez,
+qui viendra la distraire." "Et on l’appelle?" "Mais monsieur vous en
+voulez trop savoir... Moi, voyez-vous je lave la lessive qu’on me
+donne, mais je ne me mêle pas de ce qui après tout, ne me regarde
+pas." Il ne m’a pas été possible d’en tirer plus pour le moment...
+Mais ajouta Matthieu, lorsqu'elle viendra chercher mon blanchissage
+dans ma chambre, vois-tu, dussé-je bien lui faire deux et trois
+caresses, il faut qu’elle soit fine si elle n’ouvre pas la bouche.
+
+-- Et après, quand tu sauras le nom de la baronne?
+
+-- Eh ! mon cher, j’ai du pain sur la planche pour trois ans!
+Cependant que vous autres, les pauvres étudiants en droit vous allez
+vous morfondre à éplucher le Code, moi, tel que les troubadours de
+l’antique Provence, je vais, sous le balcon de ma belle baronne,
+étudier à loisir les douces _Lois d’Amour_.
+
+Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois ans que nous
+restâmes à Aix, et la tâche et l’étude du chevalier Mathieu.
+
+Oh! les belles excursions, là-bas, au pont de l’Arc, sur la
+grand'route de Marseille, dans la poussière jusqu’à mi-jambe et les
+parties au Tholonet, -- où nous allions humer le vin cuit de
+Langesse; et les duels entre étudiants, dans le vallon des Infernets,
+avec les pistolets chargés de crottes de chèvre; et ce joli voyage
+qu’avec la diligence nous fîmes à Toulon, en passant par le bois de
+Cuge et à travers les gorges d’Ollioules!
+
+Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce qu’avaient fait, mon
+Dieu! les étudiants du temps des papes d’Avignon et du temps de la
+reine Jeanne. Écoutez ce qu’en écrivait, du temps de François 1er, le
+poète macaronique Antonius de Arena :
+
+ _Genti gallantes sunt omnes Instudiantes
+ Et bellas garsas semper amare soient;
+ Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi;
+ Inter mignonos gloria prima manet:
+ Banquetant, bragant, faciunt miracula plura,
+ Et de bonitate sunt sine fine boni_.
+
+ (De gentillessiis Instudiantium.)
+
+Tandis qu’au Gai-Savoir, dans la noble cité des comtes de Provence,
+nous nous initions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en Avignon,
+dans un journal de guerre appelé la _Commun, ces dialogues pleins de
+sens, de saveur, de vaillance, tels que le _Thym, Un Rouge et un
+Blanc_, les _Prêtres_, qui mettaient en valeur et popularisaient la
+prose provençale.
+Puis, avec la décision, avec l’autorité que lui donnait déjà le
+succès de ses _Pâquerettes_ et de ses hardis pamphlets, au
+rez-de-chaussée de son journal, il convoquait, tant vieux que jeunes,
+les trouvères de ce temps; et de ce ralliement sortait une
+anthologie, les _Provençales_, qu’un professeur éminent, M.
+Saint-René Taillandier, alors à Montpellier, présentait au public
+dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon, librairie
+Séguin, 1852).
+
+Ce précoce recueil contenait des poésies du vieux docteur d’Astros et
+de Gaut, d’Aix; des Marseillais Aubert, Bellot, Bénédit, Bourrelly et
+de Barthélemy (celui de la _Némésis_,); des Avignonnais Boudin,
+Cassan, Giéra; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais Gautier; de
+Reybaud, de Dupuy, qui étaient de Carpentras; de Castil-Blaze, de
+Cavaillon; de Crousillat,de Salon; de Garcin, "fils ardent du
+maréchal d’Alleins" (mentionné dans _Mireille_) ; de Mathieu, de
+Chàteauneuf; de Chalvet, de Nyons; et d’autres; puis un groupe du
+Languedoc: Moquin-Tondon, Peyrottes, Lafare-Alais; et une pièce de
+Jasmin.
+
+Mais les morceaux les plus nombreux étaient de Roumanille, alors en
+pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salué les Crèches
+comme "dignes de Klopstock". Théodore Aubanel, dans ses vingt-deux
+ans, donnait là, lui aussi, ses premiers coups de maître: _le 9
+Thermidor, les Faucheurs, A la Toussaint_. Moi, enfin, enflammé de la
+plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pièces (_Amertume, le
+Mistral, Une Course de Taureaux_) et d’un _Bonjour à Tous_ qui
+disait, pour noter notre point de départ :
+
+ _Nous trouvâmes dans les berges
+ Revêtue d’un méchant haillon,
+ La langue provençale:
+ En allant paître les brebis,
+ La chaleur avait bruni sa peau,
+ La pauvre n’avait que ses longs cheveux
+ Pour couvrir ses épaules.
+ Et voilà que des jeunes hommes,
+ En vaguant par là
+ Et la voyant si belle,
+ Se sentirent émus.
+ Qu’ils soient donc les bienvenus,
+ Car ils l’ont vêtue dûment
+ Comme une demoiselle_.
+
+Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne d’Aix, dont je
+n’ai pas terminé l’histoire.
+
+Chaque fois que je rencontrais mon étudiant "en lois d’amour", je
+l’interpellais ainsi:
+
+-- Eh bien!, Mathieu, où en sommes-nous?
+
+-- Nous en sommes, me répondit-il un jour, que Lélette (c’était le
+nom de la blanchisseuse) a fini par m’indiquer l’hôtel de la baronne;
+que j’ai passé et repassé, mon ami, tant de fois sous les cariatides
+de son balcon, que, rendons grâce à Dieu, j’ai été remarqué... et la
+dame, une beauté comme tu n’en vis oncques, la dame enjôlée, charmée
+de son cavalier servant, a daigné, l’autre soir, me laisser tomber du
+ciel, tiens, une fleur d’oeillet.
+
+Et, disant cela, Mathieu m’exhibait une fleur fanée et, faisant les
+yeux tendres, lançait à la volée un baiser dans l’azur. Un mois, deux
+mois passèrent, je ne rencontrais plus Mathieu. Je dis:
+
+-- Allons le voir.
+
+Je monte donc à sa chambrette -- et qu’est-ce que je trouve? Mon
+Anselme, qui, le pied sur une chaise, me fait:
+
+-- Arrive vite, que je te conte mon accident... Figure-t-on, mon bon,
+que j’avais trouvé le joint, une nuit sur les onze heures, pour
+entrer dans le jardin de ma divine baronne. Tout était arrangé.
+Lélette, ma brave blanchisseuse, nous prêtait la main... et je
+pensais grimper, par un de ces rosiers qui, tu sais? fleurissent en
+treillage, jusqu’à une fenêtre où devait ma souveraine tendre le bras
+à mes baisers. J’escaladais déjà. Le coeur, tu peux m'en croire, me
+battait fortement... O ciel! tout à coup la fenêtre s’entr'ouvre
+doucement; les liteaux de la jalousie se haussent: une main,
+Frédéric, une main... (ah! je le connus vite, ce n’était pas celle de
+la baronne) me secoue sur le nez la cendre d’une pipe! Comme tu peux
+imaginer, je n’attendis pas mon reste... Je glisse à terre, je
+m’enfuis, je franchis le mur du jardin, et, patatras! morbleu, je me
+foule le pied!
+
+Vous pouvez penser si nous rîmes à nous démonter la mâchoire!
+
+-- Mais, au moins, tu as fait venir un médecin?
+
+-- Oh! ça ne vaut pas la peine, dit-il... La mère de Lélette se
+trouve une conjuratrice (tu les connais peut-être elles tiennent un
+bouchon vers la porte d’Italie). Elles m’ont fait tremper le pied
+dans un baquet de saumure. La vieille, en marmottant quelques
+exécrations, m’y a fait trois signes de croix avec son gros orteil,
+puis on me l’a serré de bandes...
+Et, maintenant, j’attends, en lisant les _Pâquerettes_ de l’ami
+Roumanille, que Dieu y mette sa sainte main... Mais le temps ne me
+dure pas: car Lélette m’apporte, deux fois par jour, mon ordinaire;
+et, à défaut de grives, comme dit le proverbe, on mange des
+merlettes.
+
+Or ça, l’ami Mathieu, futur (et bien nommé) _Félibre des Baisers_,
+qui fut toute sa vie le plus beau songe-fêtes que j’aie jamais connu,
+avait-il rêvassé l’histoire que je viens de dire? Je n’ai jamais pu
+l’éclaircir, et j’ai raconté la chose telle qu’il me la narra.
+
+CHAPITRE XI
+
+LA RENTRÉE AU MAS
+
+L’éclosion de Mireille. -- L’origine de ce nom. -- Le cousin
+Tourette. -- Le moulin à l’huile. -- Le bûcheron Siboul. --
+L’herborisateur Xavier. -- Le coup d’Etat (1851). -- L’excursion
+dans les astres, -- Le Congrès des Trouvères: Jean Reboul. -- Le
+Romévage d'Aix : Brizeux, Zola.
+
+Une fois "licencié", ma foi, comme tant d’autres (et, vous avez pu le
+voir, je ne me surmenai pas trop), fier comme un jeune coq qui a
+trouvé un ver de terre, j’arrivai au Mas à l’heure où on allait
+souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle, aux
+derniers rayons du jour.
+
+-- Bonsoir toute la compagnie!
+
+-- Dieu te le donne, Frédéric!
+
+-- Père, mère tout va bien... A ce coup, c’est bien fini!
+
+-- Et belle délivrance! ajouta Madeleine, la jeune Piémontaise qui
+était servante au Mas.
+
+Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs, j’eus rendu
+compte de ma dernière suée, mon vénérable père, sans autre
+observation, me dit seulement ceci:
+
+-- Maintenant, mon beau gars, moi j’ai fait mon devoir. Tu en sais
+beaucoup plus que ce qu’on m’en a appris... C’est à toi de choisir la
+voie qui te convient: je te laisse libre.
+
+-- Grand merci! répondis-je.
+
+Et là même, -- à cette heure, j’avais mes vingt et un ans, -- le pied
+sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi et
+de moi-même, je pris la résolution: premièrement, de relever, de
+raviver en Provence le sentiment de race que je voyais s’annihiler
+sous l’éducation fausse et antinaturelle de toutes les écoles;
+secondement, de provoquer cette résurrection par la restauration de
+la langue naturelle et historique du pays, à laquelle les écoles font
+toutes une guerre à mort; troisièmement, de rendre la vogue au
+provençal par l’influx et la flamme de la divine poésie.
+
+Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon âme; mais je le sentais
+comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement de
+sève provençale, qui me gonflait le coeur, libre d’inclination envers
+toute maîtrise ou influence littéraire, fort de l’indépendance qui me
+donnait des ailes, assuré que plus rien ne viendrait me déranger, un
+soir, par les semailles, à la vue des laboureurs qui suivaient la
+charrue dans la raie, j’entamai, gloire à Dieu! le premier chant de
+_Mireille_.
+
+Ce poème, enfant d’amour, fit son éclosion paisible, peu à peu, à
+loisir, au souffle du vent large, à la chaleur du soleil ou aux
+rafales du mistral, en même temps que je prenais la surveillance de
+la ferme, sous la direction de mon père qui, à quatre-vingts ans,
+était devenu aveugle.
+
+Me plaire à moi, d’abord, puis à quelques amis de ma première
+jeunesse, -- comme je l’ai rappelé dans un des chants de _Mireille_:
+
+ _O doux amis de ma jeunesse,
+ Aérez mon chemin de votre sainte haleine_,
+
+c’était tout ce que je voulais. Nous ne pensions pas à Paris, dans
+ces temps d’innocence. Pourvu qu’Arles -- que j ‘avais à mon horizon,
+comme Virgile avait Mantoue -- reconnût, un jour, sa poésie dans la
+mienne, c’était mon ambition lointaine. Voilà pourquoi, songeant aux
+campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire:
+
+_Nous ne chantons que pour vous, pâtres et gens des Mas_.
+
+De plan, en vérité, je n’en avais qu’un à grands traits, et seulement
+dans ma tête. Voici:
+
+Je m’étais proposé de faire naître une passion entre deux beaux
+enfants de la nature provençale, de conditions différentes, puis de
+laisser à terre courir le peloton, comme dans l’imprévu de la vie
+réelle, au gré des vents!
+
+Mireille, ce nom fortuné qui porte en lui sa poésie, devait
+fatalement être celui de mon héroïne: car je l’avais, depuis le
+berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre maison.
+Quand la pauvre Nanon, mon aïeule maternelle, voulait gracieuser
+quelqu’une de ses filles:
+
+-- C’est Mireille, disait-elle, c’est la belle Mireille, c’est
+Mireille, mes amours.
+
+Et ma mère, en plaisantant, disait parfois de quelque fillette:
+
+-- Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours!
+
+Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne n’en savait
+davantage: une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom de
+l’héroïne et un rayon de beauté dans une brume d’amour. C’était assez
+pour porter bonheur à un qui, peut-être, -- sait-on? -- fut, par
+cette intuition lui appartient aux poètes, la reconstitution d’un
+roman véritable.
+
+Le Mas du Juge, à cette époque, était un vrai foyer de poésie
+limpide, biblique et idyllique. N’était-il pas vivant, chantant
+autour de moi, ce poème de Provence avec son fond d’azur et son
+encadrement d’Alpille? L’on n’avait qu’à sortir pour s’en trouver
+tout ébloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non seulement dans mes
+rêves de jeune homme, mais encore en personne, tantôt dans ces
+gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers à soie,
+cueillir la feuille des mûriers, tantôt dans l’allégresse de ces
+sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient et
+venaient, leur poitrine entrouvertes, leur coiffe cravatée de blanc,
+dans les blés, dans les foins, dans les oliviers et dans les vignes?
+
+Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, mes moissonneurs, mes
+bouviers et mes pâtres, ne circulaient-ils pas, du point de l’aube au
+crépuscule, devant mon jeune enthousiasme? Vouliez-vous un plus beau
+vieillard, plus patriarcal, plus digue d’être le prototype de mon
+maître Ramon, que le vieux François Mistral, celui que tout le monde
+et ma mère elle-même n’appelaient que le "maître"? Pauvre père!
+Quelquefois, quand le travail était pressant, il fallait donner aide,
+soit pour rentrer les foins, soit pour dériver l’eau de notre puits à
+roue, il criait dehors:
+
+-- Où est Frédéric?
+
+Bien qu’à ce moment-là je fusse allongé sous un saule, paressant à la
+recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre mère répondait:
+
+-- Il écrit.
+
+Et aussitôt, la voix rude du brave homme s’apaisait en disant:
+
+-- Ne le dérange pas.
+
+Car, pour lui, qui n’avait lu que l’Écriture Sainte et _Don
+Quichotte_ en sa jeunesse, écrire était vraiment un office religieux,
+Et il montre bien ce respect pour le mystère de la plume, le début
+d’un récitatif, usité jadis chez nous, et dont nous reparlerons au
+sujet du mot _Félibre_:
+
+ _Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait.
+ Un jour, de sa sainte écriture,
+ Il est monté au haut du ciel_.
+
+Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le don d’intéresser ma
+Muse épique, c’était le cousin Tourrette, du village de Mouriès: une
+espèce de colosse, membru et éclopé, avec de grosses guêtres de cuir
+sur les souliers et connu à la ronde, dans les plaines de Crau, sous
+le nom du _Major_, ayant, en 1815, été tambour-major des gardes
+nationaux qui, sous le commandement du duc d’Angoulême, voulaient
+arrêter Napoléon, à son retour de l’île d’Elbe. Il avait, dans sa
+jeunesse, dissipé son bien au jeu; et dans ses vieux jours, réduit
+aux abois, il venait, tous les hivers, passer une quinzaine avec nous
+autres, au Mas. Lorsqu’il repartait, mon père lui donnait, dans un
+sac, quelques boisseaux de blé. L’été, il parcourait la Crau et la
+Camargue, allant aider aux bergers, lorsqu’on tondait les troupeaux,
+aux fermiers pour le dépiquage, aux faucheurs de marais pour engerber
+les roseaux ou, enfin, aux sauniers pour mettre le sel en meules.
+Aussi connaissait-il la terre d’Arles et ses travaux, assurément,
+comme personne. Il savait le nom des Mas, des pâturages, des chefs de
+bergers, des haras de chevaux et de taureaux sauvages, ainsi que de
+leurs gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un
+pittoresque, une noblesse
+d’expressions provençales, qu’il y avait plaisir d’entendre. Pour
+dire, par exemple, que le comte de Mailly était riche, fort riche en
+propriétés bâties:
+
+-- Il possède, disait-il, sept arpents de toitures.
+
+Les filles qui s’engagent pour la cueillette des olives -- à Mouriés,
+elles sont nombreuses -- le louaient pour leur dire des contes à la
+veillée. Elles lui donnaient, je crois, un sou chacune par veillée.
+Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les contes, plus ou
+moins croustilleux, qui, d’une bouche à l’autre, se transmettent dans
+le peuple, tels que: _Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean de
+l’Ours, le Doreur_, etc.
+
+Une fois que la neige commençait à tomber :
+
+-- Allons, disions-nous, le cousin apparaîtra bientôt.
+
+Et il ne manquait jamais.
+
+-- Bonjour, cousin!
+
+-- Cousin, bonjour!
+
+Et voilà. La main touchée et son bâton déposé, humblement, derrière
+la porte, et s’attablait, mangeait une belle tartine de fromage pétri
+et entamait, ensuite, le sujet de l’olivaison, Et il contait que les
+meules, en son bourg de Mouriès, ne pouvaient tenir pied à la récolte
+des olives. Et il disait:
+
+-- Comme on est bien, l’hiver, lorsqu’il fait froid, dans ces moulins
+à huile! Ecarquillé sur le marc tout chaud, on regarde, à la clarté
+des caleils à quatre mèches, les presseurs d’huile moitié nus qui,
+lestes comme chats, poussent tous à la barre, au commandement du
+chef:
+
+-- Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un bon coup! Houp! que
+tout claque! Là!
+
+Étant, le cousin Tourrette, comme tous les songeurs, tant soit peu
+fainéant, il avait, toute sa vie, rêvé de trouver une place où il y
+eût peu de travail.
+
+-- Je voudrais, nous disait-il, la place de compteur de mornes, à
+Marseille par exemple, dans un de ces grands magasins où, lorsqu’on
+les débarque, un homme, étant assis, peut, en comptant les douzaines,
+gagner (me suis-je laissé dire) ses douze cents francs par an.
+
+Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant d’autres, sans avoir vu
+réaliser sa rêverie sur les mornes.
+
+Je n’oublierai pas non plus, parmi mes collaborateurs, ou, tant vaut
+dire, mes fauteurs de la poésie de _Mireille_, le bûcheron Siboul :
+un brave homme de Montfrin, habillé de velours, qui venait tous les
+ans, à la fin de l’automne, avec sa grande serpe, tailler joliment
+nos bourrées de saule. Pendant qu’il découpait et appareillait ses
+rondins, que d’observations justes il me faisait sur le Rhône, sur
+ses courants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies, sur
+ses graviers et sur ses îles, puis sur les animaux qui fréquentent
+ses digues, les loutres qui gîtent dans les arbres creux, les bièvres
+qui coupent des troncs comme la cuisse, et sur les pendulines qui,
+dans les Ségonnaux, suspendent leurs nids aux peupliers blancs, et
+sur les coupeurs d’osier et les vanniers de Valiabrègue!
+
+Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui me disait les noms
+en langue provençale et les vertus des simples et de toutes les
+herbes de Saint-Jean et de Saint-Roch. Si bien que mon bagage de
+botanique littéraire, c’est ainsi que je le formai... Heureusement!
+car m’est avis, sans vouloir les mépriser, que nos professeurs des
+écoles, tant les hautes que les basses, auraient été, bien sûr,
+entrepris pour me montrer ce qu’était un chardon ou un laiteron.
+
+Comme une bombe, dans l’entrefaite de ce prodrome de _Mireille_,
+éclata la nouvelle du coup d’État du 2 décembre 1851.
+
+Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez qui la République
+tient lieu de religion, de justice et de patrie, quoique les
+Jacobins, par leur intolérance, par leur manie du niveau, par la
+sécheresse, la brutalité de leur matérialisme, m'eussent découragé et
+blessé plus d’une fois, le crime d’un gouvernant qui déchirait la loi
+jurée par lui m’indigna. Il
+m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur les fédérations
+futures dont la République en France pouvait être le couvain.
+
+Quelques-uns des collègues de l’École de Droit allèrent se mettre à
+la tête des bandes d’insurgés qui se soulevaient dans le Var au nom
+de la Constitution; mais le grand nombre, en Provence comme ailleurs,
+les uns par dégoût de la turbulence des partis, les autres éberlués
+par le reflet du premier Empire, applaudirent, il est vrai, au
+changement de régime. Qui pouvait deviner que l’Empire nouveau dût
+s’effondrer dans une effroyable guerre et l’écroulement national ?
+
+Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un jour, après 1870
+par Taxile Delord, républicain pourtant et député de Vaucluse, un
+jour qu’en Avignon, sur la place de l’Horloge, nous nous promenions
+ensemble:
+
+-- La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se soit jamais faite
+dans le parti avancé, fut la Révolution de 1848. Nous avions au
+gouvernement une belle famille, française, nationale, libérale entre
+toutes et compromise même avec la Révolution, sous les auspices de
+laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les libertés que le
+progrès comporte... Et nous l’avons bannie. Pourquoi? Pour faire
+place à ce bas empire qui a mis la France en débâcle!
+
+Quoi qu’il en soit, en conséquence, je laissai de côté -- et pour
+toujours -- la politique inflammatoire, comme ces embarras qu’on
+abandonne en route pour marcher plus léger, et à toi, ma Provence, et
+à toi, poésie, qui ne m’avez jamais donné que pure joie, je me livrai
+tout entier.
+
+Et voici que, rentré dans la contemplation, un soir, me promenant en
+quête de mes rimes, car mes vers, tant que j’en ai fait, je les ai
+trouvés tous par voies et par chemins, je rencontrai un vieux qui
+gardait les brebis. Il avait nom "le galant jean". Le ciel était
+étoilé, la chouette miaulait, et le dialogue suivant (que vous avez
+lu peut-être, traduit par l’ami Daudet) eut lieu dans cette
+rencontre.
+
+LE BERGER
+
+Vous voilà bien écarté, monsieur Frédéric?
+
+MOI
+
+Je vais prendre un peu l’air, maître Jean.
+
+LE BERGER
+
+Vous allez faire un tour dans les astres?
+
+MOI
+
+Maître Jean, vous l’avez dit. Je suis tellement soûl, désabusé et
+écoeuré des choses de la terre que je voudrais, cette nuit, m’enlever
+et me perdre dans le royaume des étoiles.
+
+LE BERGER
+
+Tel que vous me voyez, j'y fais, moi, une excursion presque toutes
+les nuits, et je vous certifie que le voyage est des plus beaux.
+
+MOI
+
+Mais comment faire pour y aller, dans cet abîme de lumière?
+
+LE BERGER
+
+Si vous voulez me suivre, pendant que les brebis mangent, tout
+doucement, monsieur, je vous y conduirai et vous ferai tout voir.
+
+MOI
+
+Galant Jean, je vous prends au mot.
+
+LE BERGER
+
+Tenez, montons par cette voie qui blanchit du nord au sud: c’est le
+chemin de Saint Jacques. Il va de France droit sur l’Espagne. Quand
+l’empereur Charlemagne faisait la guerre aux Sarrasins, le grand
+saint Jacques de Galice le marqua devant lui pour lui indiquer la
+route.
+
+MOI
+
+C’est ce que les païens désignaient par Voie Lactée.
+
+LE BERGER
+
+C’est possible; moi je vous dis ce que j’ai toujours ouï dire...
+Voyez-vous ce beau chariot, avec ces quatre roues qui éblouissent
+tout le nord? C’est le Chariot des Ames. Les trois étoiles qui
+précèdent sont les trois bêtes de l’attelage; et la toute petite qui
+va prés de la troisième, nous l’appelons le Charretier.
+
+MOI
+
+C’est ce que dans les livres on nomme la Grande Ourse.
+
+LE BERGER
+
+Comme il vous plaira... Voyez, voyez tout à l’entour les étoiles qui
+tombent: ce sont de pauvres âmes qui viennent d’entrer au Paradis.
+Signons-nous, monsieur Frédéric.
+
+MOI
+
+Beaux anges (comme on dit), que Dieu vous accompagne!
+
+LE BERGER
+
+Mais tenez, un bel astre est celui qui resplendit pas loin du
+Chariot, là-haut: c’est le Bouvier du ciel.
+
+MOI
+
+Que dans l’astronomie on dénomme Arcturus.
+
+LE BERGER
+
+Peu importe. Maintenant regardez là sur le nord, l’étoile qui
+scintille à peine: c’est l’étoile Marine, autrement dit la
+Tramontane. Elle est toujours visible et sert de signal aux marins--
+lesquels se voient perdus, lorsqu’ils perdent la Tramontane.
+
+MOI
+
+L’étoile Polaire, comme on l’appelle aussi, se trouve donc dans la
+Petite Ourse; et comme la bise vient de là, les marins de Provence,
+comme ceux d’Italie, disent qu’ils vont à l’Ourse, lorsqu’ils vont
+contre le vent.
+
+LE BERGER
+
+Tournons la tête, nous verrons clignoter la Poussînière ou le
+Pouillier, si vous préférez.
+
+MOI
+
+Que les savants nomment Pléiades et les Gascons Charrette des Chiens.
+
+LE BERGER
+
+C’est cela. Un peu plus bas resplendissent les Enseigres, -- qui,
+spécialement, marquent les heures aux bergers. D’aucuns les nomment
+les Trois Rois, d’autres les Trois Bourdons ou le Râteau ou le Faux
+Manche.
+
+MOI
+
+Précisément, c’est Orion et la ceinture d’Orion.
+
+LE BERGER
+
+Très bien. Encore plus bas, toujours vers le midi, brille Jean de
+Milan.
+
+MOI
+
+Sirius, si je ne me trompe.
+
+LE BERGER
+
+Jean de Milan est le flambeau des astres. Jean de Milan, un jour,
+avec les Enseignes et la Poussinière, avait été, dit-on, convié à une
+noce. (La noce de la belle Maguelone, dont nous parlerons tantôt.) La
+Poussinière, matinale, partit, paraît-il, la première et prit le
+chemin haut. Les Enseignes, trois filles sémillantes, ayant coupé
+plus bas, finirent par l’atteindre. Jean de Milan, resté endormi,
+prit, lorsqu’il se leva, le raccourci et, pour les arrêter, leur
+lança son bâton à la volée... Ce qui fait que le Faux Manche est
+appelé depuis le Bâton de Jean de Milan.
+
+MOI
+
+Et celle qui, au loin, vient de montrer le nez et qui rase la
+montagne?
+
+LE BERGER
+
+C’est le Boiteux. Lui aussi était de la noce. Mais comme il boite,
+pauvre diable, il n'avance que lentement. Il se lève tard du reste et
+se couche de bonne heure.
+
+MOI
+
+Et celle qui descend, là-bas, sur le ponant, étincelante comme une
+épousée?
+
+LE BERGER
+
+Eh bien ! c’est elle! l’étoile du Berger, 1’Étoile du Matin, qui nous
+éclaire à l’aube, quand nous lâchons le troupeau, et le soir, quand
+nous le rentrons: c’est elle, l’étoile reine, la belle étoile,
+Maguelone, la belle Maguelone, sans cesse poursuivie par Pierre de
+Provence, avec lequel a lieu, tous les sept ans son mariage.
+
+MOI
+
+La conjonction, je crois, de Vénus et de Jupiter ou de Saturne
+quelquefois.
+
+LE BERGER
+
+A votre goût... mais tiens, Labrit! Pendant que nous causions, les
+brebis se sont dispersées, tai! tai! ramène-les! Oh! le mauvais
+coquin de chien, une vraie rosse... Il faut que j’y aille moi-même.
+Allons, monsieur Frédéric, vous, prenez garde de ne pas vous égarer!
+
+MOI
+
+Bonsoir! Galant Jean.
+
+Retournons aussi, comme le pâtre, à nos moutons. A partir des
+_Provençales_, recueil poétique où avaient collaboré les trouvères
+vieux et jeunes de cette époque-là, quelques-uns, dont j’étais,
+engagèrent entre eux une correspondance au sujet de la langue et de
+nos productions. De ces rapports, de plus en plus ardents, naquit
+l’idée d’un congrès de poètes
+provençaux. Et, sur la convocation de Roumanille et de Gaut qui
+avaient écrit ensemble dans le journal _Lou Boui-Abaisse_, la réunion
+eut lien le 29 août 1852, à Arles, dans une salle de l’ancien
+archevêché, sous la présidence de l’aimable docteur d’Astros, doyen
+d’âge des trouvères. Ce fut là qu’entre tous nous fîmes connaissance,
+Aubanel, Aubert, Bourrelly, Cassan, Crousillat, Désanat, Garcin,
+Gaut, Gelu, Giéra, Mathieu, Roumanille, moi et d’autres. Grâce au bon
+Carpentrassien, Bonaventure Laurent, nos portraits eurent les
+honneurs de l’_Illustration_ (18 septembre 1852).
+
+Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, professeur à la faculté des
+sciences de Toulouse et spirituel poète en son parler montpelliérain,
+l’avait chargé d’amener Jasmin à Arles. Mais, quand Moquin-Tandon
+écrivit à l’auteur de _Marthe la folle_, savez-vous ce que répondit
+l’illustre poète gascon: "Puisque vous allez à Arles, dites-leur
+qu’ils auront beau se réunir quarante et cent, jamais ils ne feront
+le bruit que j’ai fait tout seul."
+
+-- Voilà Jasmin de pied en cap, me disait Roumanille.
+
+Cette réponse le reproduit beaucoup plus fidèlement que le bronze
+élevé à Agen, en son honneur. Il était ce que l’on appelle, Jasmin,
+un fier bougre.
+
+D’ailleurs, le perruquier d’Agen, en dépit de son génie, fut toujours
+aussi maussade pour ceux qui, comme lui, voulaient chanter dans notre
+langue. Roumanille, puisque nous y sommes, quelques années
+auparavant, lui avait envoyé ses _Pâquerettes_, avec la dédicace de
+Madeleine, une des poésies les meilleures du recueil. Jasmin ne
+daigna pas remercier le Provençal. Mais ayant, le Gascon, vers 1848,
+passé par Avignon, où il donna un concert avec Mlle Roaldès, qui
+jouait de la harpe, Roumanile, après la séance, vint avec quelques
+autres saluer le poète qui avait fait couler les larmes en déclamant
+ses _Souvenirs_ :
+
+ _-- Où vas-tu grand-père? -- Mon fils à l’hôpital...
+ C’est là que meurent les Jasmins_.
+
+-- Qui êtes-vous donc? fit l’Agenais au poète de Saint-Remy.
+
+-- Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille.
+
+-- Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais je croyais qu’il fût
+celui d’un auteur mort.
+
+-- Monsieur, vous le voyez, répondit l’auteur des _Pâquerettes_, qui
+ne laissa jamais personne lui marcher sur le pied, je suis assez
+jeune encore pour pouvoir, s’il plaît à Dieu, faire un jour votre
+épitaphe.
+
+Qui fut bien plus gracieux pour la réunion d’Arles, ce fut ce bon
+Reboul, qui nous écrivit ceci: "Que Dieu bénisse votre table... Que
+vos luttes soient des fêtes, que les rivaux soient des amis! Celui
+qui fit les cieux a fait celui de notre pays si grand et si bleu
+qu’il y a de l’espace pour toutes les étoiles."
+
+Et cet autre Nîmois, Jules Canonge, qui disait: "Mes amis, si vous
+aviez un jour à défendre notre cause, n’oubliez pas qu’en Arles se
+fit votre assemblée première et que vous fûtes étoilés dans la cité
+noble et fière qui a pour armes et pour devise: _l’épée et l’ire du
+lion_."
+
+Je ne me souviens pas de ce que je dis ou chantai là, mais je sais
+seulement qu’en voyant le jour renaître, j’étais dans le ravissement;
+et, Roumanille l’a dit dans son discours de Montmajour, en 1889. Il
+paraît que, songeur, plongé dans ma pensée, dans mes yeux de jeune
+homme "resplendissaient déjà les sept rayons de l’Étoile".
+
+Le Congrès d’Arles avait trop bien réussi pour ne pas se renouveler.
+L’année suivante, 21 août 1853, sous l’impulsion de Gaut, le jovial
+poète d’Aix, à Aix se tint une assemblée (le Festival des Trouvères)
+deux fois nombreuse comme l’assemblée d’Arles. C’est là que Brizeux,
+le grand barde breton, nous adressa le salut et les souhaits où il
+disait:
+
+ _Le rameau d’olivier couronnera vos têtes,
+ Moi je n’ai que la lande en fleurs:
+ L’un symbole riant de la paix et des fêtes
+ L’autre symbole des douleurs.
+
+ Unissons-les, amis; les fils qui vont nous suivre
+ De ces fleurs n’ornent plus leurs fronts:
+ Aucun ne redira le son qui nous enivre,
+ Quand nous, fidèles, nous mourrons...
+
+ Mais peut-elle mourir la brise fraîche et douce?
+ L’aquilon l’emporte en son vol,
+ Et puis elle revient légère sur la mousse
+ Meurt-il le chant du rossignol?
+
+ Non, tu ranimeras l’idiome sonore,
+ Belle Provence, à son déclin;
+ Sur ma tombe longtemps doit soupirer encore
+ La voix errante de Merlin_.
+
+Outre ceux que j'ai cités comme figurant au Congrès d’Arles, voici
+les noms nouveaux qui émergèrent au Congrès d’Aix : Léon Alègre,
+l’abbé Aubert, Autheman, Bellot, Brunet, Chalvet, l’abbé Emery,
+Laidet, Mathieu Lacroix, l’abbé Lambert, Lejourdan, Peyrottes,
+Ricard-Bérard, Tavan, Vidal etc., avec trois trouveresses, Mlles
+Reine Garde, Léonide Constans et Hortense Rolland.
+
+Une séance littéraire, devant tout le beau monde d’Aix, se tint,
+après midi, dans la grande salle de la mairie, courtoisement ornée
+des couleurs de Provence et des blasons de toutes les cités
+provençales. Et sur une bannière en velours cramoisi étaient inscrits
+les noms des principaux poètes provençaux des derniers siècles. Le
+maire d’Aix, maire et député, était alors M. Rigaud, le même qui plus
+tard donna une traduction de _Mirèio_ en vers français.
+
+Après l’ouverture faite par un choeur de chanteurs,
+
+ _Trouvères de Provence,
+ Pour nous tous quel beau jour!
+ Voici la Renaissance
+ Du parler du Midi_,
+
+dont Jean-Baptiste Gaut avait fait les paroles, le président d’Astros
+discourut gentiment en langue provençale; puis, tour à tour, chacun y
+alla de son morceau. Roumanille, très applaudi, récita un de ses
+contes et chanta la _Jeune Aveugle_; Aubanel dévida sa pièce des
+_Jumeaux_, et moi _la Fin du Moissonneur_. Mais le plus grand succès
+fut pour la chansonnette du paysan Tavan, _les Frisons de Mariette_,
+et pour le maçon Lacroix, qui fit tous frissonner avec sa _Pauvre
+Martine_.
+
+Emile Zola, alors écolier au collège d’Aix, assistait à cette séance
+et, quarante ans après, voici ce qu’il disait dans le discours qu’il
+prononça à la félibrée de Sceaux (1892) :
+
+"J’avais quinze ou seize ans, et je me revois, écolier échappé du
+collège, assistant à Aix, dans la grande salle de l’Hôtel de Ville, à
+une fête poétique un peu semblable à celle que j’ai l’honneur de
+présider aujourd’hui. Il y avait là Mistral déclamant la _Mort du
+Moissonneur_, Roumanille et Aubanel sans doute, d’autres encore, tous
+ceux qui, quelques années plus tard, allaient être les félibres et
+qui n’étaient alors que les troubadours."
+
+Enfin, au banquet du soir, où l’on en dit, conta et chanta de toutes
+sortes, nous eûmes le plaisir d’élever nos verres à la santé du vieux
+Bellot, qui s’était, dans Marseille et toute la Provence, fait une
+renommée, méritée assurément, de poète drolatique, et qui, ébahi de
+voir ce débordement de sève, nous répondait tristement :
+
+ _Je ne suis qu’un gâcheur;
+ J’ai dans ma pauvre vie, noirci bien du papier:
+ Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, n’ont pas la flemme,
+ De notre provençal débrouilleront l’écheveau_.
+
+CHAPITRE XII
+
+FONT-SÉGUGNE
+
+Le groupe avignonnais. -- La fête de sainte Agathe. -- Le père de
+Roumanille. -- Crousiflat de Salon, -- Le chanoine Aubanel. -- La
+famille Giéra. -- Les amours d’Aubanel et de Zani. -- Le banquet de
+Font-Ségugne. -- L’institution du Félibrige. — L’oraison de saint
+Anselme. -- Le premier chant des félibres.
+
+Nous étions, dans la contrée, un groupe de jeunes, étroitement unis,
+et qui nous accordions on ne peut mieux pour cette oeuvre de
+renaissance provençale. Nous y allions de tout coeur.
+
+Presque tous les dimanches, tantôt dans Avignon, tantôt aux plaines
+de Maillane ou aux Jardins de Saint-Rémy, tantôt sur les hauteurs de
+Châteauneuf-de-Gadagne ou de Châteauneuf-du-Pape, nous nous
+réunissions pour nos parties intimes, régals de jeunesse, banquets de
+Provence, exquis en poésie bien plus qu’en mets, ivres d’enthousiasme
+et de ferveur, plus que de vin. C’est là que Roumanille nous chantait
+ses Noëls, là qu’il nous lisait les _Songeuses_, toutes fraîches, et
+_la Part du Bon Dieu_ encore flambant neuve; c’est là que, croyant,
+mais sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Aubanel récitait
+_le Massacre des Innocents_; c’était là que _Mireille_ venait, de
+loin en loin, dévider ses strophes nouvellement surgies.
+
+A Maillane, lors de la Sainte-Agathe, qui est la fête de l’endroit,
+les "poètes" (comme on nous appelait déjà) arrivaient tous les ans
+pour y passer trois jours, comme les bohémiens. La vierge Agathe
+était Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les seins. On dit
+même qu’à Arles, dans le trésor de Saint-Trophime, est conservé un
+plat d’agate qui, selon la tradition, aurait contenu les seins de la
+jeune bienheureuse. Mais d’où pouvait venir aux Arlésiens et aux
+Maillanais cette dévotion pour une sainte de Catane? Je me
+l’expliquerais de la façon suivante:
+
+Un seigneur de Maillane, originaire d’Arles, Guillaume des
+Porcellets, fut, d’après l’histoire, le seul Français épargné aux
+Vêpres Siciliennes, en considération de sa droiture et de sa vertu.
+Ne nous aurait-il pas, lui ou ses descendants, apporté le culte de la
+vierge catanaise? Toujours est-il qu’en Sicile, sainte Agathe est
+invoquée contre les feux de l’Etna et à Maillane contre la foudre et
+l’incendie. Un honneur recherché par nos jeunes Maillanaises, c’est,
+avant leur mariage, d’être trois ans _prieuresses_ (comme on dirait
+prêtresses) de l’autel de sainte Agathe, et voici qui est bien joli:
+la veille de la fête, les couples, la jeunesse, avant d’ouvrir les
+danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une sérénade devant
+l’église, à sainte Agathe.
+
+Avec les galants du pays, nous venions, nous aussi, derrière les
+ménétriers, à la clarté des falots errants et au bruit des pétards,
+serpenteaux et fusées, offrir à la patronne de Maillane nos
+hommages... Et, à propos de ces saints honorés sur l’autel, dans les
+villes et les villages, de-ci de-là, au Nord comme au Midi, depuis
+des siècles et des siècles, je me suis demandé, parfois: Qu’est-ce, à
+côté de cela, notre gloire mondaine de poètes, d’artistes, de
+savants, de guerriers, à peine connus de quelques admirateurs? Victor
+Hugo lui-même n’aura jamais le culte du moindre saint du calendrier,
+ne serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, voit, toutes
+les années, des milliers de fidèles venir le supplier dans sa vallée
+perdue! Et aussi, un jour qu’à sa table (les flatteurs avaient posé
+cette question:
+
+-- Y a-t-il, en ce monde, gloire supérieure à celle du poète?
+
+-- Celle du saint, répondit l’auteur des _Contemplations_.
+
+Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser l’ami
+Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines. Nous
+allions, dans le pré du moulin, voir les luttes s’ouvrir, au
+battement du tambour:
+
+_Qui voudra lutter, qu’il se présente...
+Qui voudra lutter...
+Qu’il vienne au pré!_
+
+les luttes d’hommes et d’éphèbes où l’ancien lutteur Jésette, qui
+était surveillant du jeu, tournait et retournait autour des lutteurs,
+butés l’un contre l’autre, nus, les jarrets tendus, et d’une voix
+sévère leur rappelait parfois le précepte: _défense de déchirer les
+chairs..._
+
+-- O Jésette... vous souvient-il de quand vous fîtes mordre la
+poussière à Quéquine?
+
+-- Et de quand je terrassai Bel-Arbre d’Aramon, nous répondait le
+vieil athlète, enchanté de redire ses victoires d’antan. On
+m’appelait, savez-vous comme? Le Petit Maillanais ou, autrement, le
+Flexible. Nul jamais ne put dire qu’il m’avait renversé et, pourtant,
+j'eus à lutter avec le fameux Meissonnier, l’hercule avignonnais qui
+tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste d’Apt... Mais nous
+ne pûmes rien nous faire.
+
+A Saint-Remy, nous descendions chez les parents de Roumanille,
+Jean-Denis et Pierrette, de vaillants maraîchers qui exploitaient un
+jardin vers le Portail-du-Trou. Nous y dînions en plein air, à
+l’ombre claire d’une treille, dans les assiettes peintes qui
+sortaient en notre honneur, avec les cuillers d’étain et les
+fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les soeurs de notre ami,
+deux brunettes dans la vingtaine, nous servaient, souriantes, la
+blanquette d’agneau qu’elles venaient d’apprêter.
+
+Un rude homme, tout de même, ce vieux Jean-Denis, le père de
+Roumanille. Il avait, étant soldat de Bonaparte (ainsi qu’assez
+dédaigneux il dénommait l’empereur), vu la bataille de Waterloo et
+racontait volontiers qu’il y avait gagné la croix.
+
+-- Mais, avec la défaite, disait-il, on n’y pensa plus.
+
+Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon, reçut la décoration,
+Jean-Denis, fièrement, se contenta de dire:
+
+-- Le père l’avait gagnée, c’est le garçon qui l’a.
+
+Et voici l’épitaphe que Roumanille écrivit sur la tombe de ses
+parents, au cimetière de Saint-Remy :
+
+ A JEAN-DENIS ROUMANILLE
+ JARDINIER, HOMME DE BIEN ET DE VALEUR (1791-1875)
+ A PIERRETTE PIQUET, SON ÉPOUSE,
+ BONNE, PIEUSE ET FORTE (1793-1895.
+ ILS VÉCURENT CHRÉTIENNEMENT ET MOURURENT
+ TRANQUILLES, DEVANT DIEU SOIENT-ILS!
+
+Crousillat, de Salon, un dévot de la langue et des Muses de Crau,
+était assez souvent de ces réunions d’amis et c’est au lendemain
+d’une lecture poétique qu’il me gratifia du sonnet que je transcris:
+
+ _J’entendis un écho de ta pure harmonie,
+ Le jour que nous pûmes, chez Roumanille,
+ Cinq trouvères joyeux, francs de cérémonie,
+ Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille.
+
+ Mais quand finiras-tu de tresser ton panier,
+ Quand de nous attifer ta belle jeune fille?
+ Que je m’écrie content et jamais façonnier
+ Ta Mireille, ô Mistral, est une merveille!...
+
+ Si donc, comme le vent dont le nom te convient,
+ Fort est le souffle saint qui t’inspire, jeune homme,
+ Allons, au monde avide épanche les accents:
+
+ A tes flambants accords les monts vont s’émouvoir
+ Les arbres tressaillir, les torrents s’arrêter,
+ Comme aux sons modulés sur les lyres antiques_.
+
+On allait, en Avignon, à la maison d’Aubanel, dans la rue Saint-Marc
+(qui, aujourd’hui, porte le nom du glorieux félibre): un hôtel à
+tourelles, ancien palais cardinalice, qu’on a démoli depuis pour
+percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, on voyait, avec
+sa vis, une presse de bois semblable à un pressoir qui, depuis deux
+cents ans, servait pour imprimer les livres paroissiaux et scolaires
+du Comtat. Là, nous nous installions, un peu intimidés par le parfum
+d’église qui était dans les murs, mais surtout par Jeanneton, la
+vieille cuisinière, qui avait toujours l’air de grommeler:
+
+-- Les voilà encore!
+
+Cependant, la bonhomie du père d’Aubanel, imprimeur officiel de notre
+Saint-Père le Pape, et la jovialité de son oncle le chanoine nous
+avaient bientôt mis à l’aise. Et venu le moment où l’on choque le
+verre, le bon vieux prêtre racontait.
+
+-- Une nuit, disait-il, quelqu’un vint m’appeler pour porter
+l’extrême-onction à une malheureuse de ces mauvaises maisons du préau
+de la Madeleine. Quand j'eus administré la pauvre agonisante, et que
+nous redescendions avec le sacristain, les dames, alignées le long de
+l’escalier, décolletées et accoutrées d’oripeaux de carnaval, me
+saluèrent au passage, la tête penchée, d’un air si contrit qu’on leur
+aurait donné, selon l’expression populaire, l’absolution sans les
+confesser. Et la mère catin, tout en m’accompagnant, m’alléguait des
+prétextes pour excuser sa vie... Moi, sans répondre, je dévalais les
+degrés; mais dès qu’elle m’eut ouvert la porte du logis, je me
+retourne et je lui fais:
+
+-- Vieille brehaigne! s’il n’y avait point de matrones, il n’y aurait
+pas tant de gueuses!
+
+Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons plus tard) nous
+faisions aussi nos frairies. Mais l’endroit bienheureux, l’endroit
+prédestiné, c’était, ensuite, Font-Ségugne, bastide de plaisance près
+du village de Gadagne, où nous conviait la famille Giéra: il y avait
+la mère, aimable et digne dame; l’aîné qu’on appelait Paul, notaire à
+Avignon, passionné pour la Gaie-Science; le cadet Jules, qui rêvait
+la rénovation du monde par l’oeuvre des
+Pénitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes et accortes:
+Clarisse et Joséphine, douceur et joie de ce nid.
+
+Font-Ségugne, au penchant du plateau de Camp-Cabel; regarde le
+Ventoux, au loin, et la gorge de Vaucluse qui se voit à quelques
+lieues. Le domaine prend son nom d’une petite source qui y coule au
+pied du castel. Un délicieux bouquet de chênes, d’acacias et de
+platanes le tient abrité du vent et de l’ardeur du soleil.
+
+"Font-Ségugne, dit Tavan (le félibre de Gadagne), est encore
+l’endroit où viennent, le dimanche, les amoureux du village. Là, ils
+ont l’ombre, le silence, la fraîcheur, les
+cachettes; il y a là des viviers avec leurs bancs de pierre que le
+lierre enveloppe; il y a des sentiers qui montent, qui descendent,
+tortueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants d’oiseaux,
+murmure de feuillage, gazouillis de fontaine. Partout, sur le gazon,
+vous pouvez vous asseoir, rêver d’amour, si l’on est seul et, si l’on
+est deux, aimer."
+
+Voi1à où nous venions nous récréer comme perdreaux, Roumanille Giéra,
+Mathieu, Brunet, Tavan, Crousillat, moi et autres, Aubanel plus que
+tous, retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny Manivet de
+son vrai nom), Zani l’Avignonnaise, une amie et compagne des
+demoiselles du castel.
+
+"Avec sa taille mince et sa robe de laine,-- couleur de la grenade,
+-- avec son front si lisse et ses grands yeux si beaux, -- avec ses
+longs cheveux noirs et son brun visage, -- je la verrai tantôt, la
+jeune vierge, -- qui me dira: "Bonsoir." O Zani, venez vite!"
+
+C’est le portrait qu’Aubanel, dans son _Livre de l’Amour_, en fit
+lui-même... Mais, à présent, écoutons-le, lorsque, après que Zani eut
+pris le voile, il se rappelle
+Font-Ségugne :
+
+"Voici l’été, les nuits sont claires. -- A Châteauneuf, le soir est
+beau. -- Dans les bosquets la lune encore-- monte la nuit sur
+Camp-Cabel. -- T’en souvient-il? Parmi les pierres, -- avec ta face
+d’Espagnole, -- quand tu courais comme une folle, -- quand nous
+courions comme des fous -- au plus sombre et qu’on avait peur?
+
+"Et par ta taille déliée -- je te prenais: que c’était doux! -- Au
+chant des bêtes du bocage, -- nous dansions alors tous les deux. --
+Grillons, rossignols et rainettes --
+disaient, chacun, leurs chansonnettes; -- tu y ajoutais ta voix
+claire... -- Belle amie, où sont, maintenant, -- tant de branles et
+de chansons?
+
+"Mais, à la fin? las de courir, -- las de rire, las de danser, --
+nous nous asseyions sous les chênes -- un moment pour nous reposer;
+-- tes longs cheveux qui s’épandaient. -- mon amoureuse main aimait
+-- à les reprendre; et toi, bonne, tu me laissais faire, tout doux,
+-- comme une mère son enfant."
+
+Et les vers écrits par lui, au châtelet de Font-Ségugne, sur les murs
+de la chambre où sa Zani couchait.
+
+"O chambrette, chambrette, -- bien sûr que tu es petite, mais que de
+souvenirs! -- Quand je passe ton seuil, je me dis: "Elles viennent!"
+-- Il me semble vous voir, ô belles jouvencelles, -- toi, pauvre
+Julia, toi, ma chère Zani! -- Et pourtant, c’en est fait! -- Ah! vous
+ne viendrez plus dormir dans la chambrette! -- Julia, tu es morte!
+Zani, tu es nonnain!"
+
+Vouliez-vous, pour berceau d’un rêve glorieux, pour l’épanouissement
+d’une fleur d’idéal, un lieu plus favorable que cette cour d’amour
+discrète, au belvédère d’un coteau, au milieu des lointains azurés et
+sereins, avec une volée de jeunes qui adoraient le Beau sous les
+trois espèces: Poésie, Amour, Provence, identiques pour eux, et
+quelques demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire compagnie!
+
+Il fut écrit au ciel qu’un dimanche fleuri, le 21 mai 1854, en pleine
+primevère de la vie et de l’an, sept poètes devaient se rencontrer au
+castel de Font-Ségugne: Paul Giéra, un esprit railleur qui signait
+Glaup (par anagramme de Paul G.); Roumanille, un propagandiste qui,
+sans en avoir l’air, attisait incessamment le feu sacré autour de
+lui; Aubanel, que Roumanille avait conquis à notre langue et qui, au
+soleil d’amour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa _grenade_;
+Mathieu, ennuagé dans les visions de la Provence redevenue, comme
+jadis, chevaleresque et amoureuse; Brunet, avec sa face de Christ de
+Galilée, rêvant son utopie de Paradis terrestre; le paysan Tavan qui,
+ployé sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon sur la
+glèbe; et Frédéric, tout prêt à jeter au mistral, comme les pâtres
+des montagnes, le cri de race pour héler, et tout prêt à planter le
+gonfalon sur le Ventoux...
+
+A table, on reparla, comme c’était l’habitude, de ce qu’il faudrait
+pour tirer notre idiome de l’abandon où il gisait depuis que,
+trahissant l’honneur de la Provence, les classes dirigeantes
+l’avaient réduit, hélas! à la domesticité. Et alors, considérant que,
+des deux derniers Congrès, celui d’Arles et celui d’Aix, il n’était
+rien sorti qui fit prévoir un accord pour la réhabilitation de la
+langue provençale; qu’au contraire, les réformes, proposées par les
+jeunes de l’Ecole avignonnaise, s’étaient vues, chez beaucoup, mal
+accueillies et mal voulues, les Sept de Font-Ségugne délibérèrent,
+unanimes, de faire bande à part et, prenant le but en main, de le
+jeter où ils voulaient.
+
+-- Seulement, observa Glaup, puisque nous faisons corps neuf, il nous
+faut un nom nouveau. Car, entre rimeurs, vous le voyez, bien qu’ils
+ne trouvent rien du tout, ils se disent tous _trouvères_. D’autre
+part, il y a aussi le mot de _troubadour_. Mais, usité pour désigner
+les poètes d’une époque, ce nom est décati par l’abus qu’on en a
+fait. Et à renouveau enseigne nouvelle!
+
+Je pris alors la parole.
+
+-- Mes amis, dis-je, à Maillane, il existe dans le peuple, un vieux
+récitatif qui s’est transmis de bouche en bouche et qui contient, je
+crois, le mot prédestiné.
+
+Et je commençai :
+
+"Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait. -- Un jour de sa
+sainte écriture, -- il est monté au haut du ciel. -- Près de l’Enfant
+Jésus, son fils très précieux, -- il a trouvé la Vierge assise -- et
+aussitôt l’a saluée. -- Soyez le bienvenu, neveu! a dit la Vierge. --
+Belle compagne, a dit son enfant, qu’avez-vous? -- J’ai souffert sept
+douleurs amères -- que je désire vous conter.
+
+"La première douleur que je souffris pour vous, ô mon fils précieux,
+-- c’est lorsque, allant ouïr messe de relevailles, au temple je me
+présentai, -- qu’entre les mains de saint Siméon je vous mis. -- Ce
+fut un couteau de douleur -- qui me trancha le coeur, qui me traversa
+l’âme, - ainsi qu’à vous, -- ô mon fils précieux!
+
+"La seconde douleur que je souffris pour vous, etc. -- La troisième
+douleur que je souffris pour vous, etc. -- La quatrième douleur que
+je souffris pour vous, -- ô mon fils précieux! -- c’est quand je vous
+perdis, -- que de trois jours, trois nuits, je ne vous trouvai plus,
+-- car vous étiez dans le temple, -- où vous vous disputiez, avec les
+scribes de la loi, -- avec les sept _félibres_ de la Loi (1)."
+
+-- Les sept félibres de la Loi, mais c’est nous autres, écria la
+tablée. Va pour _félibre_.
+
+Et Glaup ayant versé dans les verres taillés une bouteille de
+châteauneuf qui avait sept ans de cave, dit solennellement:
+
+-- A la santé des félibres! Et, puisque nous voici en train de
+baptiser, adaptons au vocable de notre Renaissance tous les dérivés
+qui doivent en naître. Je vous propose donc d’appeler _félibrerie_
+toute école de félibres qui comptera au moins sept membres, en
+mémoire, messieurs, de la pléiade d’Avignon.
+
+-- Et moi, dit Roumanille, je vous propose, s’il vous plaît, le joli
+mot _félibriser_ pour dire "se réunir, comme nous faisons, entre
+félibres".
+
+ (1) Ce poème populaire se dit aussi en Catalogne. Voici la
+traduction du Catalan correspondant au provençal que nous venons de
+citer: Le troisième (couteau) fut quand vous eûtes, -- près de trois
+jours, perdu votre Fils; -- vous le trouvâtes dans le temple, --
+disputant avec des savants, -- prêchant sous les voûtes -- la
+ céleste doctrine.
+
+-- Moi, dit Mathieu, j’ajoute le terme _félibrée_ pour dire "une
+frairie de poètes provençaux".
+
+-- Moi, dit Tavan, je crois que le mot _félibréen_ n’exprimerait pas
+mal ce qui concerne les félibres.
+
+-- Moi je dédie, fit Aubanel, le nom de _félibresse_ aux dames qui
+chanteront en langue de Provence.
+
+-- Moi, je trouve, dit Brunet, que le mot _félibrillon_ siérait aux
+enfants des félibres.
+
+-- Moi, dit Mistral, je clos par ce mot national: _félibrige,
+félibrige_! qui désignera l’oeuvre et l’association.
+
+Et, alors, Glaup reprit:
+
+-- Ce n’est pas tout, collègues! nous sommes les félibres de la
+loi... Mais, la Loi, qui la fait?
+
+-- Moi, dis-je, et je vous jure que, devrais-je y mettre vingt ans de
+ma vie, je veux, pour faire voir que notre langue est une langue,
+rédiger les articles de loi qui la régissent.
+
+Drôle de chose! elle a l’air d’un conte et, pourtant, c’est de là, de
+cet engagement pris un jour de fête, un jour de poésie et d’ivresse
+idéale, que sortit cette énorme et
+absorbante tâche du _Trésor du Félibrige_ ou dictionnaire de la
+langue provençale, où se sont fondus vingt ans d’une carrière de
+poète.
+
+Et qui en douterait n’aura qu’à lire le prologue de Glaup (P. Giéra)
+dans _l’Almanach Provençal_ de 1885, où cela est clairement consigné
+comme suit:
+
+"Quand nous aurons toute prête la Loi qu’un félibre prépare et qui
+dit, beaucoup mieux que vous ne sauriez le croire, pourquoi ceci,
+pourquoi cela, les opposants devront se taire."
+
+C’est dans cette séance, mémorable à juste titre et passée,
+aujourd’hui, à l’état de légende, qu’on décida la publication, sous
+forme d’almanach, d’un petit recueil annuel qui serait le fanion de
+notre poésie, l’étendard de notre idée, le trait d’union entre
+félibres, la communication du Félibrige avec le peuple.
+
+Puis, tout cela réglé, l’on s’aperçut, ma foi, que le 21 de mai, date
+de notre réunion, était le jour de sainte Estelle; et, tels que les
+rois Mages, reconnaissant par là l’influx mystérieux de quelque haute
+conjoncture, nous saluâmes l’Étoile qui présidait au berceau de notre
+rédemption.
+
+L’_Almanach Provençal pour le Bel An de Dieu 1855_ parut la même
+année avec ses cent douze pages. A la première, en belle place, tel
+qu’un trophée de victoire, notre _Chant des Félibres_ exposait le
+programme de ce réveil de sève et de joie populaire:
+
+ --Nous sommes des amis, des frères,
+ Étant les chanteurs du pays!
+ Tout jeune enfant aime sa mère,
+ Tout oisillon aime son nid:
+ Notre ciel bleu, notre terroir
+ Sont, pour nous autres, un paradis.
+
+ Tous des amis, joyeux et libres,
+ De la Provence tous épris,
+ C’est nous qui sommes les félibres,
+ Les gais félibres provençaux!
+
+ En provençal ce que l’on pense
+ Vient sur les lèvres aisément.
+ O douce langue de Provence,
+ Voilà pourquoi nous t’aimerons!
+ Sur les galets de la Durance
+ Nous le jurons tous aujourd’hui!
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Les fauvettes n’oublient jamais
+ Ce que leur gazouilla leur père,
+ Le rossignol ne l’oublie guère,
+ Ce que son père lui chanta;
+ Et le langage de nos mères,
+ Pourrions-nous l’oublier, nous autres?
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Cependant que les jouvencelles
+ Dansent au bruit du tambourin,
+ Le dimanche, à l’ombre légère,
+ A l’ombre d’un figuier, d’un pin,
+ Nous aimons à goûter ensemble,
+ A humer le vin d'un flacon.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Alors, quand le moût de la Nerthe
+ Dans le verre sautille et rit,
+ De la chanson qu’il a trouvée
+ Dès qu’un félibre lance un mot,
+ Toutes les bouches sont ouvertes
+ Et nous chantons tous à la loi.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Des jeunes filles sémillantes
+ Nous aimons le rire enfantin;
+ Et, si quelqu’une nous agrée,
+ Dans nos vers de galanterie
+ Elle est chantée et rechantée
+ Avec des mots plus que jolis.
+
+ Tous des amis, etc.
+
+ Quand les moissons seront venues,
+ Si la poêle frit quelquefois,
+ Quand vous foulerez vos vendanges,
+ Si le suc du raisin foisonne
+ Et que vous ayez besoin d’aide,
+ Pour aider, nous y courrons tous.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Nous conduisons les farandoles;
+ A la Saint-Éloi, nous trinquons;
+ S’il faut lutter, à bas la veste;
+ De saint Jean nous sautons le feu;
+ A la Noël, la grande fête,
+ Ensemble nous posons la Bûche.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Dans le moulin lorsqu’on détrite
+ Les sacs d’olives, s’il vous faut
+ Des lurons pour pousser la barre,
+ Venez, nous sommes toujours prêts
+ Vous aurez là des gouailleurs comme
+ Il n’en est pas dix nulle part.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Vienne la rôtie des châtaignes
+ Aux veillées de la Saint-Martin,
+
+ Si vous aimez les contes bleus,
+ Appelez-nous, voisins, voisines:
+ Nous vous en dirons des brochées
+ Dont vous rirez jusqu’au matin.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ A votre fête patronale
+ Faut-il des prieurs, nous voici...
+ Et vous, pimpantes mariées,
+ Voulez-vous un joyeux couplet?
+ Conviez-nous: pour vous, mignonnes,
+ Nous en avons des cents au choix!
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Quand vous égorgerez la truie,
+ Ne manquez pas de faire signe!
+ Serait-ce par un jour de pluie,
+ Pour la saigner on lie la queue:
+ Un bon morceau de la fressure,
+ Rien de pareil pour bien dîner.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Dans le travail le peuple ahane:
+ Ce fut, hélas! toujours ainsi...
+ Eh! s’il fallait toujours se taire,
+ Il y aurait de quoi crever!
+ Il en faut pour le faire rire,
+ Et il en faut pour lui chanter!
+
+ Tous des amis, joyeux et libres,
+ De la Provence tous épris,
+ C’est nous qui sommes les félibres,
+ Les gais félibres provençaux!_
+
+Le Félibrige, vous le voyez, était loin d’engendrer mélancolie et
+pessimisme. Tout s’y faisait de gaieté de coeur, sans arrière-pensée
+de profit ni de gloire. Les collaborateurs des premiers almanachs
+avaient tous pris des pseudonymes: le Félibre des Jardins
+(Roumanille), le Félibre de la Grenade (Aubanel), le Félibre des
+Baisers (Mathieu), le Félibre Enjoué (Glaup, Paul Giéra), le Félibre
+du Mas on bien de Belle-Viste (Mistral), le Félibre de l’Armée
+(Tavan, pris par la conscription), le Félibre de l’Arc-en-Ciel (G.
+Brunet, quiétait peintre); tous ceux, ensuite, qui vinrent peu à peu
+grossir le bataillon : le Félibre de Verre (D. Cassan), le Félibre
+des Glands (T. Poussel), le Félibre de la Sainte-Braise (E. Garcin),
+le Félibre de Lusène (Crousillat, de Salon), le Félibre de l’Ail
+(J.-B. Martin, surnommé le Grec), le Félibre des Melons (V. Martin,
+de Cavaillon), la Félibresse du Caulon (fille du précédent), le
+Félibre Sentimental (B. Laurens), le Félibre des Chartes (Achard,
+archiviste de Vaucluse), le Félibre du Pontias (B. Chalvet, de
+Nyons), le Félibre de Maguelone (Moquin-Tandon), le Félibre de la
+Tour-Magne (Roumieux, de Nîmes), le Félibre de la Mer (M. Bourrelly),
+le Félibre des Crayons (l’abbé Cotton) et le Félibre Myope (premier
+nom du _Cascarelet_, qui a signé, plus tard, les facéties et contes
+naïfs de Roumanille et de Mistral).
+
+CHAPITRE XIII
+
+L’ALMANACH PROVENÇAL
+
+Le bon pèlerin. -- Jarjaye au paradis. -- La Grenouille de Narbonne.
+-- La Montelaise -- L’homme populaire.
+
+L’_Almanach Provençal_, bien venu des paysans, goûté par les
+patriotes, estimé par les lettrés, recherché par les artistes, gagna
+rapidement la faveur du public; et son tirage, qui fut, la première
+année, de cinq cents exemplaires, monta vite à douze cents, à trois
+mille, à cinq mille, à sept mille, à dix mille, qui est le chiffre
+moyen depuis quinze ou vingt ans.
+
+Comme il s’agit d’une oeuvre de famille et de veillée, ce chiffre
+représente, je ne crois guère me tromper, cinquante mille lecteurs.
+Impossible de dire le soin, le zèle, l’amour- propre que Roumanille
+et moi avions mis sans relâche à ce cher petit livre, pendant les
+quarante premières années. Et sans parler ici des innombrables
+poésies qui s’y sont publiées, sans parler de ses _Chroniques_, où
+est contenue, peut-on dire, l’histoire du Félibrige, la quantité de
+contes, de légendes, de sornettes, de facéties et de gaudrioles, tous
+recueillis dans le terroir, qui s’y sont ramassés, font de cette
+entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute la
+raillerie, tout l’esprit de notre race se trouvent serrés là dedans;
+et si le peuple provençal, un jour, pouvait disparaître, sa façon
+d’être et de penser se retrouverait telle quelle dans l’almanach des
+félibres.
+
+Roumanille a publié, dans un volume à part (_Li Conte Prouvençau et
+li Cascareleto_), la fleur des contes et gais devis qu’il égrena à
+profusion dans notre almanach populaire. Nous aurions pu en faire
+autant; mais nous nous contenterons de donner, en spécimen de notre
+prose d’almanach, quelques-uns des morceaux qui eurent le plus de
+succès et qui ont été, du reste, traduits et répandus par Alphonse
+Daudet, Paul Arène, E. Blavet, et autres bons amis.
+
+LE BON PÈLERIN
+
+Légende provençale.
+
+I
+
+Maître Archimbaud avait près de cent ans. Il avait été jadis un rude
+homme de guerre; mais à présent, tout éclopé et perclus par la
+vieillesse, il tenait le lit toujours et ne pouvait plus bouger.
+
+Le vieux maître Archimbaud avait trois fils. Un matin, il appela
+l’aîné et lui dit :
+
+-- Viens ici, Archimbalet! En me retournant dans mon lit et
+rêvassant, car, va, au fond d’un lit, on a le temps de réfléchir je
+me suis remémoré que, dans une bataille, me rencontrant un jour en
+danger de périr je promis à Dieu de faire le voyage de Rome... Aïe!
+je suis Vieux comme terre et ne puis plus aller en guerre! Je
+voudrais bien, mon fils, que tu fisses à ma place ce pèlerinage-là,
+car il me peine de mourir sans avoir accompli mon voeu.
+
+L’aîné répondit:
+
+-- Que diable allez-vous donc vous mettre en tête, un pèlerinage à
+Rome et je ne sais où encore! Père, mangez, buvez, et puis dans votre
+lit, autant qu'il vous plaira, dites des patenôtres! Nous avons,
+nous, autre chose à faire.
+
+Maître Archimbaud, le lendemain matin, appelle son fils cadet;
+
+-- Cadet, écoute, lui fait-il: en rêvassant et en calculant, car,
+vois-tu, au fond d’un lit on a le loisir de rêver, je me suis souvenu
+que, dans une tuerie, me trouvant un jour en danger mortel, je me
+vouai à Dieu pour le grand voyage de Rome... Aïe! je suis vieux comme
+terre! je ne puis plus aller en guerre! et je voudrais qu’à ma place
+tu ailles faire, toi, le pèlerinage promis.
+
+Le cadet répondit:
+
+-- Père, dans quinze jours va venir le beau temps! Il faudra labourer
+les chaumes, il faut cultiver les vignes, il faut faucher les
+foins... Notre aîné doit conduire le troupeau dans la montagne; le
+jeune est un enfant... Qui commandera, si je m’en vais à Rome
+fainéanter par les chemins? Père, mangez, dormez, et laissez-nous
+tranquilles.
+
+Le bon maître Archimbaud, le lendemain matin appelle le plus jeune:
+
+-- Espérit, mon enfant, approche, lui fait-il. J’ai promis au bon
+Dieu de faire un pèlerinage à Rome... Mais je suis vieux comme terre!
+Je ne puis plus aller en guerre... Je t’y enverrais bien à ma place,
+pauvret! Mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas la route; Rome est
+très loin, mon Dieu! et s’il t’arrivait malheur...
+
+-- Mon père, j’irai, répondit le jeune. Mais la mère cria: Je ne veux
+pas que tu y ailles! Ce vieux radoteur avec sa guerre, avec sa Rome,
+finit par donner sur les nerfs: non content de grogner, de se
+plaindre, de geindre, toute l’année durant, il enverrait maintenant
+ce bel enfant se perdre!
+
+-- Mère, dit le jeune, la volonté d’un père est un ordre de Dieu!
+Quand Dieu commande, il faut partir.
+
+Et Espérit, sans dire plus, alla tirer du vin dans une petite gourde,
+mit un pain dans sa besace avec quelques oignons, chaussa ses
+souliers neufs, chercha dans le bûcher un bon bâton de chêne, jeta
+son manteau sur l’épaule, embrassa son vieux père, qui lui donna
+force conseils, fit ses adieux à toute sa parenté et partit.
+
+II
+
+Mais avant de se mettre en voie, il alla dévotement ouïr la sainte
+messe; et n’est-ce pas merveille qu'en sortant de l’église, il trouva
+sur le seuil un beau jeune homme qui lui adressa ces mots:
+
+-- Ami, n’allez-vous pas à Rome?
+
+-- Mais oui, dit Espérit.
+
+-- Et moi aussi, camarade; si cela vous plaisait, nous pourrions
+faire route ensemble.
+
+-- Volontiers, mon bel ami.
+
+Or cet aimable jouvenceau était un ange envoyé par Dieu.
+
+Espérit avec l’ange prirent donc la voie romaine; et ainsi tout
+gaiement, tantôt au soleil, tantôt à l’aiguail, en mendiant leur pain
+et chantant des cantiques, la petite gourde au bout du bâton, enfin
+ils arrivèrent à la cité de Rome.
+
+Une fois reposés, ils firent leurs dévotions à la grande église de
+Saint-Pierre, visitèrent tour à tour les basiliques, les chapelles,
+les oratoires, les sanctuaires, et tous les piliers sacrés, baisèrent
+les reliques des apôtres Pierre et Paul, des vierges, des martyrs et
+de la vraie Croix; bref avant de repartir, ils furent voir le pape,
+qui leur donna sa bénédiction.
+
+Et alors Espérit avec son compagnon allèrent se coucher sous le
+porche de Saint-Pierre et Espérit s'endormit.
+
+Or, voici qu’en dormant le pèlerin vit en songe ses frères et sa mère
+qui brûlaient en enfer, et il se vit lui-même avec son père dans la
+gloire éternelle des paradis de Dieu.
+
+-- Hélas! pour lors, s’écria-t-il, je voudrais bien, mon Dieu,
+retirer du feu ma mère, ma pauvre mère et mes frères!
+
+Et Dieu lui répondit:
+
+-- Tes frères, c’est impossible, car ils ont désobéi mon
+commandement; mais ta mère, peut-être, si tu peux, avant sa mort, lui
+faire faire trois charités.
+
+Et Espérit se réveilla. L’ange avait disparu. Il eut beau l’attendre,
+le chercher, le demander, il ne le retrouva plus et il dut tout seul
+s’en retourner à Rome.
+
+Il se dirigea donc vers le rivage de la mer, ramassa des coquillages,
+en garnit son habit ainsi que son chapeau, et de là, lentement, par
+voies et par chemins, par vallées et par montagnes, il regagna le
+pays en mendiant et en priant.
+
+III
+
+C’est ainsi qu’il arriva dans son endroit et à sa maison.
+
+Il en manquait depuis deux ans. Amaigri et chétif, hâlé, poudreux, en
+haillons, les pieds nus, avec sa petite gourde au bout de son
+bourdon, son chapelet et ses coquilles, il était méconnaissable.
+Personne ne le reconnut, et il s’en vint tout droit au logis paternel
+et dit doucement à la porte:
+
+-- Au pauvre pèlerin, au nom de Dieu, faites l’aumône!
+
+-- Ho! sa mère cria, vous êtes ennuyeux! Tous les jours il en passe,
+de ces garnements, de ces vagabonds, de ces truandailles.
+
+-- Hélas! épouse, fit au fond de son lit le bon vieil Archimbaud,
+donne-lui quelque chose: qui sait si notre fils n’est pas à cette
+même heure dans le même besoin!
+
+Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un croûton et l’alla porter
+au pauvre. Le lendemain, le pèlerin retourne encore à la porte de la
+maison paternelle en disant:
+
+-- Au nom de Dieu, maîtresse, faites un peu d’aumône au pauvre
+pèlerin.
+
+-- Vous êtes encore là! cria la vieille, vous savez bien qu’hier on
+vous donna; ces gloutons mangeraient tout le bien du Chapitre!
+
+-- Hélas! épouse, dit Archimbaud le bon vieillard, hier as-tu pas
+mangé? et aujourd’hui toi-même ne manges-tu pas encore? Qui sait si
+notre fils ne se trouve pas aussi dans la même misère!
+
+Et voilà que l’épouse, attendrie de nouveau, va couper un autre
+croûton et le porte encore au pauvre.
+
+Le lendemain enfin, Espérit revient à la porte de ses gens et dit:
+
+-- Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, maîtresse, donner
+l’hospitalité au pauvre pèlerin?
+
+-- Nenni, cria la dure vieille, allez-vous-en coucher où l’on loge
+les gueux!
+
+-- Hélas! épouse, dit le bon vieil Archimbaud, donne-lui
+l’hospitalité: qui sait si notre enfant, notre pauvre Espérit, n’est
+pas errant, à cette heure, à la rigueur du mauvais temps!
+
+-- Oui, tu as raison, dit la mère, et elle alla aussitôt ouvrir la
+porte de l'étable et le pauvre Espérit, sur la paille, derrière les
+bêtes, alla se gîter dans un coin.
+
+Au petit jour, le lendemain, la mère d’Espérit, les frères d’Espérit
+viennent pour ouvrir l’étable... L’étable, mes amis, était tout
+illuminée: le pèlerin était mort, était roidi et blanc, entre quatre
+grands cierges qui brûlaient autour de lui; la paille où il gisait
+était étincelante; les toiles d’araignées, luisantes de rayons,
+pendaient là-haut des poutres, telles que les courtines d’une
+chapelle ardente; les bêtes de l’étable, les mulets et les boeufs,
+chauvissaient effarés avec de grands yeux pleins de larmes; un parfum
+de, violette embaumait l’écurie; et le pauvre pèlerin, la face
+glorieuse, tenait dans ses mains jointes un papier où était écrit:
+"Je suis votre fils."
+
+Alors éclatèrent les pleurs et tous en se signant tombèrent à genoux:
+Espérit était un saint.
+
+( _Almanach Provençal de 1879_.)
+
+JARJAYE AU PARADIS
+
+Jarjaye, un portefaix de Tarascon, vient à mourir et, les yeux
+fermés, tombe dans l’autre monde. Et de rouler et de rouler!
+L’éternité est vaste, noire comme la poix, démesurée, lugubre à
+donner le frisson. Jarjaye ne sait où gagner, il est dans
+l’incertitude, il claque des dents et bat l’espace. Mais à force
+d’errer il aperçoit au loin une petite lumière, là-bas au loin, bien
+loin... Il s’y dirige ; c’était la porte du bon Dieu.
+
+Jarjaye frappe: pan! pan! à la porte.
+
+-- Qui est là? crie saint Pierre.
+
+--C’est moi.
+
+-- Qui, toi?
+
+-- Jarjaye.
+
+-- Jarjaye de Tarascon?
+
+-- C’est ça, lui-même.
+
+-- Mais, garnement, lui fait saint Pierre, comment as-tu le front de
+vouloir entrer au saint paradis, toi qui jamais depuis vingt ans n’as
+récité tes prières; toi qui, lorsqu'on te disait: "Jarjaye, viens à
+la messe" répondais: "Je ne vais qu’à celle de l’après-midi"; toi
+qui, par moquerie, appelais le tonnerre "le tambour des escargot";
+toi qui mangeais gras, le vendredi quand tu pouvais, le samedi quand
+tu en avais, en disant: "Qu’il en vienne! c’est la chair qui fait la
+chair; ce qui entre dans le corps ne peut faire mal à l'âme"; toi
+qui, quand sonnait l’angélus, au lieu de te signer comme doit faire
+un bon chrétien: "Allons, disais-tu, un porc est pendu à la cloche!";
+toi qui, aux avis de ton père: "Jarjaye, Dieu te punira"! ripostais
+de coutume: "Le Bon Dieu qui l’a vu? Une fois mort on est bien
+mort!"; toi enfin qui blasphémais et reniais chrême et baptême, se
+peut-il que tu oses te présenter ici, abandonné de Dieu?
+
+Le pauvre Jarjaye répliqua:
+
+-- Je ne dis pas le contraire, je suis un pécheur. Mais qui savait
+qu’après la mort il y eût tant de mystères! Enfin, oui, j’ai failli,
+et la piquette est tirée; s’il faut la boire, on la boira. Mais au
+moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle, pour
+lui conter ce qui se passe à Tarascon.
+
+-- Quel oncle?
+
+-- Mon oncle Matéry, qui était pénitent blanc.
+
+-- Ton oncle Matéry? Il a pour cent ans de purgatoire.
+
+-- Malédiction! pour cent ans! et qu’avait-il fait?
+
+-- Tu te rappelles qu’il portait la croix aux processions. Un jour,
+des mauvais plaisants se donnèrent le mot, et l’un d’eux se met à
+dire: "Voyez Matéry qui porte la croix!" Un peu plus loin un autre
+répète: "Voyez Matéry qui porte la croix! » Un autre finalement lui
+fait comme ceci: "Voyez, voyez Matéry, qu’est-ce qu’il porte?" Matéry
+impatienté répliqua, paraît-il: "Un viédaze comme toi". Et il eut un
+coup de sang et mourut sur sa colère.
+
+-- Alors, faites-moi voir ma tante Dorothée, qui était tant, tant
+dévote.
+
+-- Fi! elle doit être au diable, je ne la connais pas...
+
+-- Que celle-là soit au diable, cela ne m’étonne guère, car pour la
+dévotion si elle fut outrée, pour la méchanceté c’était une vraie
+vipère... Figurez-vous que...
+
+-- Jarjaye, je n’ai pas loisir; il me faut aller ouvrir à un pauvre
+balayeur que son âne vient d’envoyer au paradis d’un coup de pied.
+
+-- O grand saint Pierre, puisque vous avez tant fait et que la vue ne
+coûte rien, laissez-moi voir un peu le paradis, qu’on dit si beau!
+
+-- Oui, parbleu! tout de suite, vilain huguenot que tu es!
+
+-- Allons, saint Pierre, souvenez-vous que par là-bas mon père, qui
+est pêcheur, porte votre bannière aux processions, et les pieds
+nus...
+
+-- Soit, dit le saint, pour ton père, je te l’accorde; mais vois,
+canaille, c’est entendu, tu n’y mettras que le bout du nez.
+
+-- Ça suffit.
+
+Donc le céleste portier entrebâille sans bruit la porte et dit à
+Jarjaye: "Tiens, regarde."
+
+Mais celui-ci, tournant soudainement le dos, entre à reculons dans le
+paradis.
+
+-- Que fais-tu? lui demande saint Pierre.
+
+-- La grande clarté m’offusque, répond le Tarasconnais; il me faut
+entrer par le dos; mais selon votre parole, lorsque ne j’y aurai mis
+le nez, soyez tranquille, je n’irai pas plus loin "Allons, pensa le
+bienheureux, j’ai mis le pied dans la musette." Et le Tarasconnais
+est dans le paradis.
+
+-- Oh! dit-il, comme on est bien! comme c’est beau! quelle musique.
+
+Au bout d’un certain moment, le porte-clefs lui fait:
+
+-- Quand tu auras assez bayé, voyons, tu sortiras, parce que je n’ai
+pas le temps de te donner la réplique...
+
+-- Ne vous gênez pas, dit Jarjaye, si vous avez quelque chose à
+faire, allez à vos occupations... Moi je sortirai quand je
+sortirai... Je ne suis pas pressé du tout.
+
+-- Mais tels ne sont pas nos accords.
+
+-- Mon Dieu, saint homme, vous voilà bien ému! Ce serait différent
+s’il n’y avait point de large; mais, grâce à Dieu, la place ne manque
+pas.
+
+-- Et moi je te prie de sortir, car si le bon Dieu passait....
+
+-- Ho! puis, arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours ouï
+dire: qui se trouve bien, qu’il ne bouge. Je suis ici, j’y reste.
+
+Saint Pierre hochait la tête, frappait du pied. Il va trouver Saint
+Yves.
+
+-- Yves, lui fait-il, toi qui es avocat, tu vas me donner un conseil.
+
+-- Deux, s’il t’en faut, répond saint Yves.
+
+-- Sais-tu que je suis bien campé? Je me trouve dans tel cas, comme
+ceci, comme cela... Maintenant que dois-je faire?
+
+-- Il te faut, lui dit saint Yves, prendre un bon avoué et citer par
+huissier le dit Jarjaye pardevant Dieu.
+
+Ils cherchent un bon avoué; mais d’avoué en paradis, jamais personne
+n’en avait vu. Ils demandent un huissier. Encore moins! Saint Pierre
+ne savait plus de quel bois faire flèche.
+
+Vient à passer saint Luc:
+
+-- Pierre, tu es bien sourcilleux! Notre-Seigneur t’aurait-il fait
+quelque nouvelle semonce?
+
+-- Oh ! mon cher, ne m’en parle pas! Il m’arrive un embarras,
+vois-tu, de tous les diables. Un certain nommé Jarjaye est entré par
+une ruse dans le paradis et je ne sais plus comment le mettre dehors.
+
+-- Et d’où est-il, ce Jarjaye?
+
+-- De Tarascon.
+
+-- Un Tarasconnais? dit saint Luc. Oh! mon Dieu, que tu es bon? Pour
+le faire sortir, rien, rien de plus facile... Moi, étant, comme tu
+sais, l’ami des boeufs, le patron des toucheurs, je fréquente la
+Camargue, Arles, Beaucaire, Nîmes, Tarascon, et je connais ce peuple:
+je sais où il lui démange et comment il faut le prendre... Tiens, tu
+vas voir.
+
+A ce moment voletait par là une volée d’anges bouffis.
+
+-- Petits! leur fait saint Luc, psitt, psitt!
+
+Les angelots descendent.
+
+-- Allez en cachette hors du paradis; et quand vous serez devant la
+porte, vous passerez en courant et en criant: "Les boeufs, les
+boeufs!"
+
+Sitôt les angelots sortent du paradis et comme ils sont devant la
+porte, ils s’élancent en criant: "Les boeufs, les boeufs! Oh tiens!
+oh tiens! la pique!"
+
+Jarjaye, bon Dieu de Dieu! se retourne ahuri.
+
+-- Tron de l’air! quoi! ici on fait courir les boeufs! En avant!
+s’écrie-t-il.
+
+Et il s’élance vers la porte comme un tourbillon et, pauvre imbécile,
+sort du paradis.
+Saint Pierre vivement pousse la porte et ferme à clef, puis mettant
+la tête au guichet:
+
+-- Eh bien! Jarjaye, lui dit-il goguenard, comment te trouves-tu à
+cette heure?
+
+-- Oh! n’importe, riposte Jarjaye. Si ç’avait été les boeufs, je ne
+regretterais pas ma part de paradis.
+
+Cela disant, il plonge, la tête la première, dans l’abîme.
+
+(_Almanach provençal de 1864._)
+
+LA GRENOUILLE DE NARBONNE
+
+I
+
+Le camarade Pignolet compagnon menuisier, -- surnommé la "Fleur de
+Grasse", -- par une après-midi du mois de juin, revenait tout joyeux
+de faire son Tour de France. La chaleur était assommante et, sa canne
+garnie de rubans à la main, avec son affûtage (ciseaux, rabots,
+maillet), plié derrière le dos dans son tablier de toile, Pignolet
+gravissait le grand chemin de Grasse, d’où il était parti depuis
+quelque trois ou quatre ans.
+
+Il venait, selon l’usage des Compagnons du Devoir, de monter à la
+Sainte-Baume pour voir et saluer le tombeau de maître Jacques, père
+des Compagnons. Ensuite, après avoir inscrit sur une roche son surnom
+compagnonique, il était descendu jusqu’à Saint-Maximin, pour prendre
+ses couleurs chez maître Fabre, le maréchal qui sacre les Enfants du
+Devoir. Et, fier comme un César, le mouchoir sur la nuque, le chapeau
+égayé d’un flot de faveurs multicolores et, pendus à ses oreilles,
+deux petits compas d’argent, il tendait vaillamment la guêtre dans un
+tourbillon de poussière. Il en était tout blanc.
+
+Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait aux figuiers s’il n’y
+avait pas de figues; mais elles n’étaient pas mûres, et les lézards
+bayaient dans les herbes havies; et les cigales folles, sur les
+oliviers poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil qui
+dardait, chantaient rageusement.
+
+-- Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse Pignolet.
+
+Ayant, depuis des heures, vidé sa gourde d’eau-de-vie, il pantelait
+de soif et sa chemise était trempée.
+
+-- Mais en avant! disait-il. Bientôt, nous serons à Grasse.
+
+Oh ! sacré nom de sort! Quel bonheur, quelle joie d’embrasser père et
+mère et de boire à la cruche l’eau des fontaines de Grasse, et de
+conter mon Tour de France, et d’embrasser Mion sur ses joues
+fraîches, et de nous marier, vienne la Madeleine, et ne plus quitter
+la maison! En marche, Pignolet! Plus qu’une petite traite!
+
+Enfin, le voilà au portail de Grasse et, dans quatre enjambées, à
+l’atelier de son père.
+
+II
+
+-- Mon gars, ô mon beau gars, cria le vieux Pignol en quittant son
+établi, sois le bien arrivé! Marguerite, le petit!
+Cours, va tirer du vin; mets la poêle, la nappe... Oh! la
+bénédiction! Comment te portes-tu?
+
+-- Pas trop mal, grâce à Dieu! Et vous autres, par ici, père,
+êtes-vous tous gaillards?
+
+-- Eh! comme de pauvres vieux... Mais s’est-il donc fait grand!
+
+Et tout le monde l’embrasse, père, mère, voisins, et les amis, et les
+fillettes. On lui décharge son paquet, et les enfants manient les
+beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne. La vieille
+Marguerite, les yeux larmoyants, allume vivement le feu avec une
+poignée de copeaux; et, pendant qu’elle enfarine quelques morceaux de
+merluche pour régaler le garçon, maître Pignol, le père, s’assied à
+table avec Pignolet, et de trinquer: "A la santé!" Et l’on commence à
+mouiller l’anche.
+
+-- Par exemple, faisait le vieux maître Pignol en frappant avec son
+verre, toi, dans moins de quatre ans, tu as achevé ton Tour de France
+et te voilà déjà, à ce que tu m’assures, passé et reçu Compagnon du
+Devoir! Comme tout change, cependant! De mon temps, il fallait sept
+ans, oui, sept belles années, pour gagner les _couleurs_... Il est
+vrai, mon enfant, que là, dans la boutique, je t’avais assez dégauchi
+et que, pour un apprenti, tu ne poussais pas déjà, tu ne poussais pas
+trop mal le rabot et la varlope... Mais, enfin, l’essentiel est que
+tu saches ton métier et que, je le crois du moins, tu aies vu et
+appris tout ce que doit connaître un luron qui est fils de maître.
+
+-- Oh! père! pour cela, répondit le jeune homme, voyez, sans me
+vanter, je ne crois pas que personne, dans la menuiserie, me passe la
+plume par le bec.
+
+-- Eh bien! dit le vieux, voyons, raconte-moi un peu, tandis que la
+morue chante et cuit dans la poêle, ce que tu remarquas de beau, tout
+en courant le pays.
+
+III
+
+-- D’abord, père, vous savez qu’en partant d’ici, de Grasse, je filai
+sur Toulon, où j’entrai à l’arsenal. Pas besoin de relever tout ce
+qui est là-dedans: vous l’avez vu comme moi.
+
+-- Passe, oui, c’est connu.
+
+-- En partant de Toulon, j’allai m’embaucher à Marseille, fort belle
+et grande ville, avantageuse pour l’ouvrier, où les _coteries_ ou
+camarades me firent observer, père, un _cheval marin_ qui sert
+d’enseigne à une auberge.
+
+-- C’est bien.
+
+-- De là, ma foi, je remontai sur Aix, où j’admirai les sculptures du
+portail de Saint-Sauveur.
+
+-- Nous avons vu tout cela.
+
+-- Puis, de là, nous gagnâmes Arles, et nous vîmes la voûte de la
+commune d’Arles.
+
+-- Si bien appareillée qu’on ne peut pas comprendre comment ça tient
+en l’air.
+
+-- D’Arles, père, nous tirâmes sur le bourg de Saint-Gille, et là,
+nous vîmes la fameuse _Vis_...
+
+-- Oui, oui, une merveille pour le _trait_ et pour la _taille_.
+
+Ce qui fait voir, mon fils, qu’autrefois, tout de même, aussi bien
+qu’aujourd’hui, il y eut de bons ouvriers.
+
+-- Puis, nous nous dirigeâmes de Saint-Gille à Montpellier, et là, on
+nous montra la célèbre _Coquille_...
+
+-- Oui, qui est dans le Vignoble, et que le livre appelle la "trompe
+de Montpellier".
+
+-- C’est cela... Et, après, nous marchâmes sur Narbonne.
+
+-- C’est là que je t’attendais.
+
+-- Quoi donc, père? A Narbonne, j’ai vu les Trois-Nourrices, et puis
+l’archevêché, ainsi que les boiseries de l’église Saint-Paul.
+
+-- Et puis?
+
+-- Mon père, la chanson n’en dit pas davantage: "Carcassonne et
+Narbonne -- sont deux villes fort bonnes -- pour aller à Béziers; --
+Pézénas est gentille, -- mais les plus jolies filles -- n’en sont à
+Montpellier."
+
+-- Alors, bousilleur, tu n’as pas vu la Grenouille?
+
+-- Mais quelle grenouille?
+
+-- La Grenouille qui est au fond du bénitier de l’église Saint-Paul.
+Ah! je ne m’étonne plus que tu aies sitôt fait, bambin, ton Tour de
+France! La Grenouille de Narbonne! le chef-d’oeuvre des
+chefs-d’oeuvre, que l’on vient voir de tous les diables. Et ce
+saute-ruisseau! criait le vieux Pignol en s’animant de plus en plus,
+ce méchant gâte-bois qui se donne pour compagnon n’a pas vu seulement
+la Grenouille de Narbonne! Oh! mais, qu’un fils de maître ait fait
+baisser la tête, dans la maison, à son père, mignon, ça ne sera pas
+dit! Mange, bois, va dormir, et, dès demain matin, si tu veux qu’on
+soit _coterie_, tu regagneras Narbonne pour voir la Grenouille.
+
+IV
+
+Le pauvre Pignolet, qui savait que son père ne démordait pas aisément
+et qu’il ne plaisantait pas, mangea, but, alla au lit, et le
+lendemain, à l’aube, sans répliquer davantage, après avoir muni de
+vivres son bissac, il repartit pour Narbonne.
+
+Avec ses pieds meurtris et enflés par la marche, avec la chaleur, la
+soif, par voies et par chemins, va donc mon Pignolet!
+
+Aussitôt arrivé, au bout de sept ou huit jours, dans la ville de
+Narbonne, -- d’où selon le proverbe, "ne vient ni bon vent ni bonne
+personne", -- Pignolet qui, cette fois, ne chantait pas, je vous
+l’assure, sans prendre le temps même de manger un morceau ou boire un
+coup au cabaret, s'achemine de suite vers l’église Saint-Paul et,
+droit au bénitier, s’en vient voir la Grenouille.
+
+Dans la vasque de marbre, en effet, sous l’eau claire, une grenouille
+rayée de roux, tellement bien sculptée qu’on l’aurait dite vivante,
+regardait accroupie, avec ses deux yeux d’or et son museau narquois,
+le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir.
+
+-- Ah! petite vilaine, s’écria tout à coup, farouche, le menuisier.
+Ah! c’est toi qui m’as fait faire, par ce soleil ardent, deux cents
+lieues de chemin! Va, tu te souviendras de Pignolet de Grasse!
+
+Et voilà le sacripant qui, de son baluchon, tire son maillet, son
+ciseau, et pan! d’un coup, à la grenouille il fait sauter une patte.
+On dit que l’eau bénite, comme teinte de sang, devînt rouge soudain,
+et la vasque du bénitier, depuis lors, est restée rougeâtre.
+
+(_Almanach Provençal de 1890_.)
+
+LA MONTELAISE
+
+I
+
+Une fois, à Monteux, qui est l’endroit du grand saint Gent et de
+Nicolas Saboly, il y avait une fillette blonde comme l’or. On lui
+disait Rose. C’était la fille d’un cafetier. Et, comme elle était
+sage et qu’elle chantait comme un ange, le curé de Monteux l’avait
+mise à la tête des choristes de son église.
+
+Voici que, pour la Saint-Gent, fête patronale de Monteux, le père de
+Rose avait loué un chanteur.
+
+Le chanteur, qui était jeune, tomba amoureux de la blondine; la
+blondine, ma foi, devint amoureuse aussi. Puis, un beau jour, les
+deux enfants, sans tant aller chercher, se marièrent; la petite Rose
+fut Mme Bordas.
+
+Adieu, Monteux! Ils partirent ensemble. Ah! que c’était charmant,
+libres comme l’air et jeunes comme l’eau, de n’avoir aucun souci, que
+de vivre en plein amour et chanter pour gagner sa vie!
+
+La belle première fête où Rose chanta, ce fut pour sainte Agathe, la
+_vote_ des Maillanais.
+
+Je m’en souviens comme si c’était hier.
+
+C’était au café de la Place (aujourd’hui _Café du Soleil_): la salle
+était pleine comme un oeuf. Rose, pas plus effrayée qu’un passereau
+de saule, était droite, là-bas au fond, sur une estrade, avec ses
+cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari à ses pieds
+l’accompagnant sur la guitare.
+
+Il y avait une fumée! C’était rempli de paysans, de Graveson, de
+Saint-Remy, d’Eyrague et de Maillane. Mais on n’entendait pas une
+mauvaise parole. Ils ne faisaient que dire:
+
+-- Comme elle est jolie ! le galant biais! Elle chante comme un
+orgue, et elle n’est pas de loin, elle n’est que de Monteux!
+
+Il est vrai que Rose ne chantait que de belles chansons. Elle parlait
+de patrie, de drapeau, de bataille, de liberté, de gloire, et cela
+avec une passion, une flamme, un _tron de l’air_, qui faisaient
+tressaillir toutes ces poitrines d’hommes. Puis, quand elle avait
+fini, elle criait:
+
+174
+
+-- Vive saint Gent!
+
+Des applaudissements à démolir la salle. La petite descendait,
+faisait, toute joyeuse, la quête autour des tables; les pièces de
+deux sous pleuvaient dans la sébile et, riante et contente comme si
+elle avait cent mille francs, elle versait l’argent dans la guitare
+de son homme, en lui disant:
+
+-- Tiens! vois; si cela dure, nous serons bientôt riches...
+
+II
+
+Quand Mme Bordas eut fait toutes les fêtes de notre voisinage,
+l’envie lui vint de s’essayer dans les villes.
+
+Là, comme au village, la Montelaise fit florès. Elle chantait la
+Pologne avec son drapeau à la main; elle y mettait tant d’âme, tant
+de frisson, qu’elle faisait frémir.
+
+En Avignon, à Cette, à Toulouse, à Bordeaux, elle était adorée du
+peuple. Tellement qu’elle se dit:
+
+-- Maintenant, il n’y a plus que Paris!
+
+Elle monta donc à Paris. Paris est l’entonnoir qui aspire tout. Là
+comme ailleurs, et plus encore, elle fut l’idole de la foule.
+
+Nous étions aux derniers jours de l’Empire; la châtaigne commençait à
+fumer, et Mme Bordas chanta la _Marseillaise_. Jamais cantatrice
+n’avait dit cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle frénésie;
+les ouvriers des barricades crurent voir, devant eux, la liberté
+resplendissante, et Tony Réveillon, un poète de Paris, disait, dans
+la journal :
+
+ _Elle nous vient de la Provence,
+ Où soufflent les vents de la mer,
+ Où l’on respire l’éloquence,
+ Tout enfant, en respirant l’air.
+ Tous les bras sont tendus vers elle...
+ Nous te saluons, ô Beauté:
+ Pour suivre tes pas, immortelle,
+ Nous quitterons notre Cité.
+ Tu nous mèneras aux frontières,
+ A ton moindre geste soumis,
+ Car tous les peuples sont nos frères,
+ Et les tyrans nos ennemis_.
+
+III
+
+Hélas! à la frontière, trop vite il fallut aller. La guerre, la
+défaite, la révolution, le siège s’amoncelèrent coup sur coup. Puis
+vint la Commune et son train du diable.
+
+La folle Montelaise, éperdue là-dedans comme un oiseau dans la
+tempête, ivre d’ailleurs de fumée, de tourbillonnement, de
+popularité, leur chanta _Marianne_ comme un petit démon. Elle aurait
+chanté dans l’eau; encore mieux dans le feu!
+
+Un jour, l’émeute l’enveloppa dans la rue et l’emporta comme une
+paille dans le palais des Tuileries.
+
+La populace reine se donnait une fête dans les salons impériaux. Des
+bras noirs de poudre saisirent Marianne -- car Mme Bordas était pour
+eux Marianne -- et la campèrent sur le trône, au milieu des drapeaux
+rouges.
+
+-- Chante-nous, lui crièrent-ils, la dernière chanson que vont
+entendre les voûtes de ce palais maudit!
+
+Et la petite de Monteux, avec le bonnet rouge coiffant ses cheveux
+blonds, leur chanta... _la Canaille_.
+
+Un formidable cri: "Vive la République!" suivit le dernier refrain.
+Seulement, une voix perdue dans la foule répondit:
+
+-- _Vivo sant Gent!_
+
+La Montelaise n’y vit plus, deux larmes brillèrent dans ses yeux
+bleus, et elle devint pâle comme une morte.
+
+-- Ouvrez, donnez-lui de l’air! cria-t-on en voyant que le coeur lui
+manquait...
+
+Ah! non, pauvre Rose! ce n’était pas l’air qui lui manquait: c’était
+Monteux, c’était saint Gent dans la montagne, et l’innocente joie des
+fêtes de Provence.
+
+La foule, cependant, avec ses drapeaux rouges, s’écoulait en hurlant
+par les portails ouverts.
+
+Sur Paris, de plus en plus, tonnait la canonnade: des bruits sombres,
+sinistres couraient dans les rues, de longues fusillades
+s’entendaient au lointain, l’odeur du pétrole vous coupait l’haleine,
+et quelques heures après, le feu des Tuileries montait jusqu’aux
+nues.
+
+Pauvre petite Montelaise: nul n’en a plus ouï parler.
+
+ (_Almanach Provençal de 1873_.)
+
+L'HOMME POPULAIRE
+
+Le maire de Gigognan m’avait invité, l’autre année, à la fête de son
+village. Nous avions été sept ans camarades d’écritoire aux écoles
+d’Avignon, mais depuis lors, nous ne nous étions plus vus.
+
+-- Bénédiction de Dieu, s’écria-t-il en m’apercevant, tu es toujours
+le même: frais comme un barbeau, joli comme un sou, droit comme une
+quille... Je t’aurais reconnu sur mille.
+
+-- Oui, je suis toujours le même, lui répondis-je, seulement la vue
+baisse un peu, les tempes rient, les cheveux blanchissent et, quand
+les cimes sont blanches, les vallons ne sont guère chauds.
+
+-- Bah! me fit-il, bon garçon, vieux taureau fait sillon droit et ne
+devient pas vieux qui veut... Allons, allons dîner.
+
+Vous savez comme on mange aux fêtes de village, et chez l’ami
+Lassagne, je vous réponds qu’il ne fait pas froid; il y eut un dîner
+qui se faisait dire "vous": des coquilles d’écrevisses, des truites
+de la Sorgue, rien que des viandes fines et du vin cacheté, le petit
+verre du milieu, des liqueurs de toute sorte et, pour nous servir à
+table, un tendron de vingt ans qui... Je n’en dis pas plus.
+
+Arrivés au dessert, nous entendons dans la rue un bourdonnement:
+_vounvoun; vounvoun_; c’était le tambourin. La jeunesse du lieu
+venait, selon l’usage, toucher l’aubade au consul.
+
+-- Ouvre la porte; Françonnette, cria mon ami Lassagne, va quérir les
+fouaces et, allons, rince les verres.
+
+Cependant les ménétriers battaient leur tambourinade. Quand ils
+eurent fini, les abbés de la jeunesse, le bouquet à la veste,
+entrèrent dans la salle avec les tambourins, avec le valet de ville
+qui portait fièrement les prix des jeux au haut d’une perche, avec
+les farandoleurs et la foule des filles.
+
+Les verres se remplirent de bon vin d’Alicante. Tous les cavaliers,
+chacun à son tour, coupèrent une corne de galette, on trinqua
+pêle-mêle à la santé de M. le maire, et puis,
+
+M. le maire, lorsque tout le monde eut bu et plaisanté un moment,
+leur adressa ces paroles :
+
+-- Mes enfants, dansez tant que vous voudrez, amusez-vous tant que
+vous pourrez, soyez toujours polis avec les étrangers; sauf de vous
+battre et de lancer des projectiles, vous avez toute permission.
+
+-- Vive monsieur Lassagne! s’écria la jeunesse.
+
+On sortit et la farandole se mit en train. Lorsque tous furent
+dehors, je demandai à Lassagne:
+
+-- Combien y a-t-il de temps que tu es maire de Gigognan?
+
+-- Il y a cinquante ans, mon cher.
+
+-- Sérieusement? il y a cinquante ans?
+
+-- Oui, oui, il y a cinquante ans. J’ai vu passer, mon beau, onze
+gouvernements, et je ne crois pas mourir, si le bon Dieu m’aide, sans
+en enterrer encore une demi-douzaine.
+
+-- Mais comment as-tu fait pour sauver ton écharpe entre tant de
+gâchis et de révolutions?
+
+-- Eh! mon ami de Dieu, c’est là le pont aux ânes. Le peuple, le
+brave peuple, ne demande qu’à être mené. Seulement, pour le mener,
+tous n’ont pas le bon biais. Il en est qui te disent: il le faut
+mener raide. D’autres te disent: il le faut mener doux; et moi,
+sais-tu ce que je dis? il le faut mener gaiement.
+
+"Regarde les bergers: les bons bergers ne sont pas ceux qui ont
+toujours le bâton levé; ce n’est pas non plus ceux qui se couchent
+sous un saule et dorment au talus des champs. Les bons bergers sont
+ceux qui, devant leur troupeau, tranquillement cheminent en jouant du
+chalumeau. Le bétail qui se sent libre, et qui l’est effectivement,
+broute avec appétit le pâturin et le laiteron. Puis lorsqu’il a le
+ventre plein et que vient l’heure de rentrer, le berger sur son fifre
+joue l’air de la retraite et le troupeau content reprend la route du
+bercail.
+
+"Mon ami, je fais de même, je joue du chalumeau, mon troupeau suit.
+
+-- Tu joues du chalumeau: c’est bon à dire... Mais enfin, dans ta
+commune, tu as des blancs, tu as des rouges, tu as des têtus et tu as
+des drôles, comme partout! allons, et quand viennent les élections
+pour un député, par exemple, comment fais-tu?
+
+-- Comment je fais? Eh! mon bon, je laisse faire... Car, de dire aux
+blancs: "Votez pour la république" serait perdre sa peine et son
+latin, comme de dire aux rouges: "Votez pour Henri V." autant cracher
+contre ce mur.
+
+-- Mais les indécis, ceux qui n’ont pas d’opinion, les pauvres
+innocents, toutes les bonnes gens qui louvoient où le vent les
+pousse?
+
+-- Ah! ceux-là, quand parfois, dans la boutique du barbier, ils me
+demandent mon avis:
+
+-- Tenez, leur dis-je, Bassaquin ne vaut pas mieux que Bassacan. Si
+vous votez pour Bassaquin, cet été vous aurez des puces; et si vous
+votez pour Bassacan, vous aurez des puces cet été. Pour Gigognan,
+voyez-vous, mieux vaut une bonne pluie que toutes les promesses que
+font les candidats... Ah! ce serait différent, si vous nommiez des
+paysans: tant que, pour députés, vous ne nommerez pas des paysans,
+comme cela se fait en Suède et en Danemark, vous ne serez pas
+représentés. Les avocats, les médecins, les journalistes, les petits
+bourgeois de toute espèce que vous envoyez là-haut ne demandent
+qu’une chose: rester à Paris autant que possible pour traire la vache
+et tirer au râtelier. Ils se fichent pas mal de notre Gigognan! Mais
+si, comme je le dis, vous, vous déléguiez des paysans, ils
+penseraient à l’épargne, ils diminueraient les gros traitements, ils
+ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux, ils
+aboliraient les Droits-Réunis, et se hâteraient de régler les
+affaires pour s’en revenir avant la moisson... Dire pourtant qu’il y
+a en France plus de vingt millions de _pieds-terreux_ et qu’ils n’ont
+pas l’adresse d’envoyer trois cents d’entre eux pour représenter la
+_terre!_ Que risqueraient-ils d’essayer? Ce serait bien difficile
+qu’ils fissent plus mal que les autres!
+
+"Et chacun de me répondre: "Ah! ce M. Lassagne: tout en badinant, il
+a raison peut-être."
+
+-- Mais revenons, lui dis-je; toi personnellement, toi Lassagne,
+comment as-tu fait pour conserver dans Gigognan ta popularité et ton
+autorité pendant cinquante ans de suite?
+
+-- Ho! c’est la moindre des choses. Tiens, levons-nous de table, nous
+irons prendre l’air et quand tu auras fait avec moi, une ou deux
+fois, le tour de Gigognan, tu en sauras autant que moi.
+
+Et nous nous levâmes de table, nous allumâmes un cigare et nous
+allâmes voir les _joies_.
+
+Devant nous, en sortant, une partie de boules était engagée sur la
+route. Le tireur enleva le but et le remplaça par sa boule. Du coup,
+sans le vouloir, il donna deux points aux autres.
+
+-- Sacré coquin de sort! cria M. Lassagne, voilà qui s’appelle tirer!
+Mes compliments, Jean-Claude, j’ai vu bien des parties, mais je
+t’assure que jamais je ne vis enlever comme cela un cochonnet! Tu es
+un fameux tireur!
+
+Et nous filâmes. Peu après, nous rencontrions deux jeunes filles qui
+allaient se promener.
+
+-- Regarde-moi donc ça, dit Lassagne à haute voix, si on ne croirait
+pas deux reines! La jolie tournure! Quels fins minois! Et ces
+pendants d’oreilles à la dernière mode! C’est la fleur de Gigognan.
+
+Les deux fillettes tournèrent la tête et souriantes nous saluèrent.
+
+En traversant la place, nous passâmes près d’un vieillard qui était
+assis devant sa porte.
+
+-- Eh bien! maître Guintrand, lui dit M. Lassagne, cette année-ci
+luttons-nous pour homme ou demi-homme?
+
+-- Ah! mon pauvre monsieur, nous ne luttons pour rien du tout,
+répondit maître Guintrand.
+
+-- Vous rappelez-vous, maître Guintrand, cette année où, sur le pré,
+se présentèrent Meissonier, Quéquine, Rabasson, les trois plus fiers
+lutteurs de la Provence, et que vous les renversâtes sur les épaules
+tous les trois?
+
+-- Vous ne voulez pas que je me rappelle? fit le vieux lutteur en
+s’allumant: c’est l’année où l’on prit la citadelle d’Anvers. La
+_joie était de cent écus, avec un mouton pour les demi-hommes. Le
+préfet d’Avignon qui me toucha la main! Les gens de Bédarride qui
+pensèrent se battre avec ceux de Courtezon, car qui était pour moi,
+qui était contre... Ah! quel temps! à côté d’à présent où leurs
+luttes... Mieux vaut n’en point parler, car on ne voit plus d’hommes,
+plus d’hommes, cher monsieur... D’ailleurs ils s’entendent entre eux.
+
+Nous serrâmes la main au vieux et continuâmes la promenade.
+Justement, le curé sortait de son presbytère.
+
+-- Bonjour, messieurs.
+
+-- Bonjour; ah! tenez, dit Lassagne, monsieur le Curé, puisque je
+vous vois, je vais vous parler de ceci: ce matin, à la messe, je
+m’avisais que notre église se fait par trop étroite, surtout les
+jours de fête... Croyez-vous que nous ferions mal de penser à
+l’agrandir?
+
+-- Sur ce point, monsieur le Maire, je suis en plein de votre avis:
+vrai, les jours de cérémonie, on ne peut plus s’y retourner.
+
+-- Monsieur le Curé, je vais m’en occuper; à la première réunion du
+conseil municipal je poserai la question, nous la mettrons à l’étude,
+et si à la préfecture on veut nous venir en aide...
+
+-- Monsieur le Maire, je suis ravi et je ne peux que vous remercier.
+
+Un moment après, nous nous heurtâmes à un gros gars qui, la veste sur
+l’épaule, allait entrer au café.
+
+-- C’est égal, lui dit Lassagne, il paraît, mon garçon, que tu n’es
+pas moisi: on dit que tu l’as secoué, le marjolet qui en contait à
+Madelon pour prendre ta place.
+
+-- N’ai-je pas bien fait, monsieur le Maire?
+
+-- Bravo, mon Joselet: ne te laisse pas manger ta soupe... Seulement,
+une autre fois, vois-tu? ne tape pas si fort.
+
+-- Allons, dis-je à Lassagne, je commence à comprendre: tu emploies
+la savonnette.
+
+-- Attends encore, me répondit-il.
+
+Comme nous sortions des remparts, nous voyons venir un troupeau qui
+tenait tout le chemin, et Lassagne cria au pâtre:
+
+-- Rien qu’au bruit de tes sonnailles, j’ai dit: ce doit être
+Georges! Et je ne me suis pas trompé: le joli groupement d’ouailles!
+les gaillardes brebis! Mais que leur fais-tu manger? J’en suis sûr:
+l’une portant l’autre, tu ne les donnerais pas pour dix écus au
+moins...
+
+-- Ah! certes non, répliqua Georges... Je les achetai à la Foire
+Froide, cet hiver: presque toutes m’ont fait l’agneau, et elles m’en
+feront un second, m’est avis.
+
+-- Non seulement un second, mais des bêtes pareilles pourront te
+donner des jumeaux.
+
+-- Dieu vous entende, monsieur Lassagne!
+
+Nous finissions à peine de causer avec le pâtre que nous vîmes venir,
+cahin-caha un charretier, qui avait nom Sabaton.
+
+-- Dis, Sabaton? l’interpella ainsi Lassagne, tu vas m’en croire ou
+non: niais avec ta charrette tu étais encore, j’estime, à une
+demi-lieue d’ici que j’ai deviné ton coup de fouet.
+
+-- Vraiment? monsieur Lassagne.
+
+-- Mon ami, il n’y a que toi pour faire ainsi claquer la mèche.
+
+Et Sabaton, pour prouver que Lassagne disait vrai, décocha un coup de
+fouet qui nous fendit les oreilles.
+
+Bref, en nous avançant, nous atteignîmes une vieille qui, le long des
+fossés, ramassait de la chicorée.
+
+-- Tiens, c’est toi, Bérengère? lui dit Lassagne en l’accostant; eh
+bien! par derrière, avec ton fichu rouge, je te prenais pour Téréson,
+la belle-fille du Cacha: tu lui ressembles tout à fait!
+
+-- Moi? oh! monsieur Lassagne, mais songez que j'ai septante ans!
+
+-- Oh! va, va, par derrière, si tu pouvais te voir, tu ne montres pas
+misère et l’on vendangerait avec de plus vilains paniers.
+
+-- Ce monsieur Lassagne! il faut toujours qu’il plaisante, disait la
+vieille en pouffant de rire. Puis se tournant vers moi, la commère me
+fit:
+
+-- Voyez, monsieur, ce n’est pas façon de parler, mais ce M. Lassagne
+est une crème d’homme. Il est familier avec tous. Il parlerait,
+voyez-vous, au dernier du pays, à un
+enfant d’un an! Aussi il y a cinquante ans qu’il est maire de
+Gigognan et il le sera toute sa vie.
+
+-- Eh bien! collègue, me fit Lassagne, ce n’est pas moi, n’est-ce
+pas? qui le lui ai fait dire. Tous, nous aimons les bons morceaux;
+tous nous aimons les compliments; et nous nous complaisons tous aux
+bonnes manières. Que ce soit avec les femmes, que ce soit avec les
+rois, que ce soit avec le peuple, qui veut régner doit plaire. Et
+voilà le secret du maire de Gigognan.
+
+(_Almanach provençal de 1883_.)
+
+CHAPITRE XIV
+
+LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES
+
+La caravane de Beaucaire. -- Le charretier Lamouroux. -- Les rouliers
+de Provence. -- Alarde la folle. -- La Camargue en pataugeant. -- Les
+filles sur le dos. -- La Mecque du golfe. -- La descente des chasses,
+-- Le retour par Aigues-Mortes.
+
+J’avais toute ma vie ouï parler de la Camargue et des Saintes-Maries
+et de leur pèlerinage, mais je n’y étais jamais allé. Au printemps de
+cette année-là (1855), j’écrivis à l’ami Mathieu, toujours prêt pour
+les excursions: "Veux- tu venir avec moi aux Saintes?"
+
+"Oui," me répondit-il. L’on se donna rendez-vous à Beaucaire, au
+quartier de la Condamine, d’où tous les ans, le 24 mai, partait une
+caravane pour les Saintes-Maries de la Mer; et avec une multitude de
+femmes, de jeunes filles, d’enfants, d’hommes du peuple, tassés sur
+des charrettes, un peu après minuit nous nous mîmes en route. Je vous
+laisse à penser si les carrioles avaient leur charge: nous étions sur
+la nôtre quatorze pèlerins.
+
+Le brave charretier, un nommé Lamouroux, de ces Provençaux diserts
+qui ne sont entrepris sur rien, nous fit placer devant, assis sur le
+brancard et les jambes pendantes. Lui, la moitié du temps, à la
+gauche de sa bête, tout en battant du feu pour allumer sa pipe, nous
+marchait côte à côte et le fouet sur la nuque. Lorsqu’il était
+fatigué, il se nichait dans un siège suspendu devant la roue et que
+les charretiers nomment _porte-fainéant_.
+
+Derrière moi, embéguinée dans sa mante de laine, il y avait une
+jeunesse qu’on appelait Alarde et qui, sur un matelas blottie avec sa
+mère, me tenait ses pieds dans le dos. Mais n’ayant pas fait encore
+connaissance avec nos voisines, qui entre elles babillaient, nous
+causions, Mathieu et moi, avec le charretier.
+
+-- Ainsi, vous autres, d’où êtes-vous, s’il n’y a pas d’indiscrétion?
+commença maître Lamouroux.
+
+Nous répondîmes:
+
+-- De Maillane.
+
+-- Ho! vous n’êtes donc pas de loin... Je l’avais bien vu à votre
+parler. _Charretier de Maillane verse en pays de plaine_.
+
+-- Mais pas tous, mon bonhomme.
+
+-- Allons, fit Lamouroux, c’est un dicton pour plaisanter... Et
+tenez, j’ai connu, quand j’allais sur la route, un roulier de
+Maillane qui était équipé, vraiment, comme saint Georges: on
+l’appelait l’Ortolan.
+
+-- Vous parlez de quelques années!
+
+-- Ah! messieurs, je vous parle de l’époque du roulage, avant, que
+les mangeurs, avec leurs chemins de fer, nous eussent tous ruinés. Je
+vous parle, moi, de quand la foire de Beaucaire était dans sa
+splendeur, de quand la première tartane qui arrivait à la foire
+gagnait la prime du mouton dont la peau était pendue par les
+mariniers vainqueurs au bout du grand mât du navire; je vous parle,
+moi, de quand les chevaux de halage étaient insuffisants pour
+remonter sur le Rhône les monceaux de marchandises qui à Beaucaire se
+vendaient, et du temps où les charretiers, -- vous ne vous en
+souvenez pas, vous qui êtes jeunes, -- les rouliers, les voituriers,
+qui baffaient les grandes routes et s’en croyaient les maîtres,
+faisaient claquer leur fouet de Marseille à Paris et de Paris à Lille
+en Flandre!
+
+Et Lamouroux, une fois lancé sur le chapitre du roulage, pendant
+qu’au clair de lune sa bête cheminait tout doux, nous en tint de
+taillé jusqu’au lever du soleil.
+
+-- Ah! disait-il, il fallait voir, vers le Pont de Bon-Pas ou à la
+Viste de Marseille, sur ce grand chemin de vingt-quatre pas de large,
+il fallait voir ces files de charrettes chargées, de carrioles
+bâchées, de haquets bien garrottés, lesquels se touchaient tous, ces
+rangées d’attelages superbes, équipages de trois, de quatre, de six
+bêtes, qui descendaient sur Marseille ou qui montaient sur Paris,
+charriant le blé, le vin, les poches d’avoine, les ballots de morues,
+les barils d’anchois ou les pains de savon, cahin-caha, bredi-breda,
+et à la garde de Dieu, comme disaient alors les lettres de voiture!
+
+Et quand nous traversions un village, messieurs, des tas de polissons
+se pendaient au barreau de la queue de la charrette et s’y faisaient
+traînasser, pendant que criaient les autres:
+
+"Derrière, derrière, charretier!"
+
+De loin en loin, le long de la route, il y avait pour le dîner, pour
+le souper ou le coucher une auberge célèbre avec sa belle hôtesse au
+visage riant, avec sa grande cuisine et sa grande cheminée où la
+broche tournait des porcs entiers sut les landiers, avec sa porte
+large ouverte, avec ses écuries vastes comme des églises, où deux
+rangées de crèches allaient se prolongeant et où sur la muraille
+était collée l’image coloriée de saint Eloi. Ces cabarets
+s’appelaient: la Graille (en français la _Corneille_), Saint-Martin,
+le Lion- d’Or, le Cheval-Blanc, la Mule-Noire, le Chapeau-Rouge, la
+Belle-Hôtesse, le Grand-Logis, que sais-je, moi? et il se parlait
+d’eux à cent lieues à l’entour.
+
+De loin en loin, le long de la route, il y avait des bourreliers qui
+mettaient en montre un collier neuf, des charrons qui au besoin
+pouvaient réparer les roues, des forgerons mâchurés qui pour enseigne
+avaient un fer à cheval, de petits boutiquiers qui, derrière leurs
+vitres, exposaient des paquets de cordelette à fouet ainsi que des
+chapeaux de pipe; et de petites buvettes qui avaient devant leur
+porte un treillage blanchi par la poussière du chemin -- où venaient
+les charretiers siroter pour un sou leur goutte d’eau-de-vie.
+
+Tanguant du dos, réglant leur pas sur le cahot des attelages, et
+saluant du fouet tout ce monde connu, les fameux charretiers
+marchaient arrogamment, une main à la rêne et de l’autre le fouet,
+avec la blouse bleue, la culotte de velours, le bonnet multicolore,
+la limousine au vent, aux jambes les houseaux, tantôt criant: "Hue!"
+tantôt criant: "Dia!"
+tantôt criant: "Hurhau!" Et quand la route était luisante et que le
+voyage allait bien et que les roues claquaient aux boîtes des moyeux,
+ils chantaient, au pas des bêtes et au tintement des grelots, la
+chanson des rouliers :
+
+ _Un roulier qui est bien monté
+ Doit avoir des roues
+ De six pouces, à la Marlborough:
+ Ça, c’est à la mode!
+ Un essieu de dix empans
+ Et un petit bidet blanc
+ Pour le gouvernage
+ De son équipage_.
+
+Comment ne pas chanter? La voiture se payait bien: d’Arles à Lyon,
+sept livres par quintal... Franc d'accident, un charretier avec sa
+couple pouvait gagner sans peine son louis d’or par jour.
+
+Aussi on portait beau sur les routes de France! Nos rouliers étaient
+glorieux. Oh! les chevaux superbes! Quels mulets! Les gaillardes
+bêtes! Les limoniers, les brancardiers, les cordiers, les chefs de
+file, tout cela était garni, harnaché à faire plaisir. Les muselières
+avaient des franges, les licous avaient des clochettes, les bridons
+avaient des houppes de toutes les couleurs. Les colliers redressaient
+leurs chaperons cornus; les attelles des colliers, comme de grandes
+pennes, tenaient en l’air la longe dans des anneaux de verre bleu; la
+laine des housses moutonnait sur le dos de leurs bêtes; les
+couvertures brodées avaient des émouchettes; les surdos, les
+ventrières, les croupières, les harnais, tout était contrepointé,
+ajusté de main de maître...
+
+Comment n’auraient-ils pas chanté?
+
+ _En arrivant à Lyon,
+ Ils nous cherchent noise
+ Et nous font passer dessus
+ Le pont à bascule:
+ Tout cela, ce sont des gens
+ Qui ne demandent qu'argent
+ Pour faire des dentelles
+ A leur demoiselles_.
+
+De Marseille à Lyon, les charretiers marchaient à la gauche de leurs
+bêtes, ou, pour parler comme eux, _à dia et de la main_, parce qu’en
+ce temps-là la longe de la rêne se tenait du côté gauche. Ils
+nommaient _hors la main_ l’autre côté de l’attelage.
+
+Mais l’usage de Provence ne dépassait pas Lyon. A Lyon le climat, le
+parler, tout changeait. Il fallait donc changer de main et tenir la
+rêne à la droite. Ensuite la pluie venait, la laide pluie
+continuelle, avec sa fange et ses ornières, où il fallait cartayer,
+si vous ne vouliez pas vous perdre. Puis les employés des bascules
+qui vous cherchaient querelle en parlant _franchimand_... Alors en
+vouliez-vous des mauvaises paroles, des "tonnerres" des "Sacré Dieu"!
+Ils juraient, reniaient commue des charretiers: "Hue, Mouret! hue,
+Robin! hue, charogne! haïe donc, vieille rosse! ah monstre de
+brigand, la charrette est embourbée."
+
+Mais les renforts venaient, avec leurs conducteurs: on doublait
+l'attelage, on doublait, on triplait, et l’épaule à la roue, on
+dépêtrait la charrette... Nous voici à l’auberge. Au bruit des coups
+de fouet, l’hôtesse, la chambrière, et le valet d’écurie la lanterne
+à la main sortaient à la rencontre des charretiers crottés. On
+rentrait l’équipage; les bêtes dételées, les mangeoires garnies, on
+s’en venait souper.
+
+Bénédiction de Dieu! avec trente sous par tête, on faisait, sur les
+routes, des crevailles! Les charretiers mangeaient les coudes sur la
+table. Sur la table bedonnait une bouteille de neuf pintes; et quand
+ils avaient bu, ils jetaient derrière eux la dernière goutte du
+verre. Au milieu du repas, ils se levaient, c était l’usage, pour
+abreuver leurs bêtes et leur donner l’avoine; puis ils s'attablaient
+de nouveau pour le rôti. Nous y voilà! Et vous ne vouliez pas qu’ils
+chantent:
+
+ _Le matin à son lever
+ La soupe au fromage:
+ C’est là .un friand manger,
+ Qui aime le laitage.
+ Puis, ça nous réveillera,
+ Un verre de ratafia,
+ Et le long de la route
+ La petite goutte!_
+
+Ils appelaient cela "tuer le ver". Ayant battu la pierre à feu, ils
+allumaient alors la pipe, passaient leur rude main sous le joli
+menton de la gaie chambrière -- qui attendait sur la porte, donnaient
+un tour de garrot à la liure du chargement, et derechef, en route!
+
+Maintenant, s’il faut tout dire, la journée sur la route n'était pas
+toujours commode. Sans compter les fondrières avec la boue jusqu’aux
+moyeux, les montées à toute force, les descentes à enrayures, sans
+compter le bris des rais, les essieux qui rompaient, les gendarmes à
+moustaches qui épiaient la plaque des charretiers endormis et
+dressaient, leurs verbaux, des fois, pour épargner ou gagner du
+chemin, il fallait brûler l’étape, c’est-à-dire passer devant
+l’auberge sans manger.
+
+D’autres fois, deux charretiers, têtus comme leurs mulets, se
+rencontraient sur la voie: "Coupe, toi! Coupe, moi! Tu ne veux pas
+couper, capon?" Vlan! sur le mufle du limonier un coup de fouet qui
+l’aveuglait et ruait la charrette contre un tas de cailloux! Alors de
+courir aux pieux, aux billots en bois d’yeuse; et il y avait sur la
+route des bagarres effroyables où, d’un coup de roulon, on vous
+décervelait un homme.
+
+Pour la règle du train régnait pourtant un vieil usage qui était
+respecté de tous: le charretier dont le devant, la bête de devant,
+avait les quatre pieds blancs, à la montée comme à la descente, avait
+le droit, messieurs, de ne pas quitter la voie: "_Qui a les quatre
+pieds blancs_, comme on dit, _peut passer partout_."
+
+Enfin les charretiers arrivaient à Paris et allaient remiser à la
+Grand’Pinte, quartier si populaire, disait mon père-grand, qu’avec un
+coup de sifflet le gouvernement, quand il veut, peut y lever cent
+mille hommes!
+
+ _En arrivant à Paris,
+ Usances nouvelles:
+ Des tailloles, n’y en a plus,
+ Culottes à bretelles.
+ Ce ne sont que franchimands
+ Qui attellent à l’envers
+ Et font tout au beurre...
+ Sur eux le tonnerre!_
+
+Mais en entrant au Grand Village, vive Dieu! c’est là qu’ils
+s’appliquaient à faire claquer le fouet: c’était un éclat répété, un
+vacarme, un cliquetis qui ressemblait à la foudre.
+
+-- Allons, disaient les Parisiens, en bouchant des deux mains leurs
+oreilles qui cornaient, les Provençaux arrivent! et marche, _tron de
+l’air!_ crains-tu que la terre te manque?
+
+Il faut dire qu’en ce temps, pour faire péter le fouet, les rouliers
+de Provence étaient les sans-pareils. Mangechair de Tarascon, dans
+l’affaire d’une lieue, en faisant les coups quadruples, avait
+consommé quatre livres de mèche. Maître Imbert de Beaucaire, rien que
+d’un coup de fouet, mouchait une chandelle sans l’éteindre! Le
+Puceron de Château-Renard débouchait une bouteille sans la jeter à
+terre; enfin le gros Charlon de la
+Pierre-Plantade, d’un coup de mèche de son fouet, vous déferrait,
+dit-on, un mulet des quatre pieds.
+
+Bref, lorsque les rouliers avaient déchargé leurs voitures, serré le
+payement dans le ceinturon de cuir, rechargé pour Marseille et fait
+une tournée dans le Palais-Royal, ils entonnaient joyeux ce dernier
+couplet:
+
+ _Tiens, garçon, voilà pour toi,
+ Va mettre en cheville...
+ Mais l’hôtesse a répondu:
+ Moi qui suis jolie,
+ Moi qui te fais tant de bien,
+ Tu ne me donnes donc rien?
+ Par une caresse
+ Calme ma tendresse_.
+
+Ayant mis les colliers, ils attelaient alors, et dans vingt jours,
+vingt-deux, vingt-quatre, au bruit régulier des grelots, ils
+retournaient dans la Provence, pour venir triompher, le jour de la
+Saint-Éloi, à la _Charrette de Verdure_: ... Et alors au cabaret, en
+vouliez-vous des récits, avec des hâbleries et des mensonges gros
+comme le mont Ventoux! L’un, en voyageant de nuit, avait vu le falot
+du feu Saint-Elme, et le follet fantastique s’était assis sur sa
+charrette, peut-être deux heures de chemin. Un autre, sur la route,
+avait trouvé une valise, qui pesait! Il devait y avoir dedans, pour
+le moins, cent mille francs... Mais un cavalier masqué était venu à
+bride abattue et l’avait réclamée au moment où notre homme la
+ramassait pour l’emporter. Un autre avait été arrêté à main armée;
+heureusement pour lui qu’il avait lié ses louis dans le boudin de son
+catogan, qui était de mode à cette époque, -- et les voleurs à
+grandes barbes, avec stylets et pistolets doubles, eurent beau
+visiter et fouiller le caisson, ils n’y trouvèrent que le _fiasque_
+(bouteille clissée).
+
+Un autre avait couché au pays des Polacres, qui en naissant ne sont
+pas chrétiens. Un autre avait passé au pays des Pelles de Bois. Il y
+en a qui croient, racontait-il, que les pelles de bois se font comme
+les sabots ou comme les cuillers, en taillant un morceau de bois.
+Mais c’est là une erreur. Les pelles de bois, qui servent pour remuer
+le blé, viennent sur des arbres toutes faites, comme ici les amandes
+et les caroubes. Quand nous y passâmes, messieurs, la récolte était
+rentrée et nous ne pûmes pas les voir. Mais nous nous laissâmes dire
+par des gens du pays que, lorsqu’elles sont sur les arbres, qu’elles
+vont être mûres et que le mistral souffle, elles font un tintamarre
+tel que celui des crécelles à l’office des Ténèbres.
+
+Un autre affirmait avoir vu, à Paris, une princesse, une belle
+princesse qui avait un groin de porc; ses parents la promenaient
+d’une grande ville à l’autre et la faisaient voir, la pauvre, dans la
+lanterne magique et offraient des millions à celui qui l’épouserait.
+
+-- Sacré coquin de Goï! disait le vieux Brayasse, tout cela est
+beaucoup et tout cela n’est rien. Ce qui m’a le plus surpris, le plus
+épaté à Paris, je m’en vais vous le dire. Ici dans nos endroits, si
+quelqu’un parle français, c’est gens qui ont étudié, des bourgeois,
+des avocats, des commissaires de police, qui ont passé peut-être dix
+ans et plus dans les écoles... Mais là-haut, saprelotte! tous savent
+le français. Vous voyez des moutards qui n’ont pas encore sept ans,
+des mioches pas plus haut que ça, avec la mèche au nez, et qui
+parlent français comme de grandes personnes. Je ne sais comment
+diable ils font.
+
+Le brave Lamouroux, au trantran des charrettes, nous en aurait conté
+encore. Seulement nous venions d’arriver au pont de Fourques, et au
+soleil levant s’épandaient devant nous, dans le delta des deux
+Rhônes, les immenses plaines basses de la lisière de Camargue.
+
+Mais ce qui nous charma plus encore que le soleil (nous avions
+vingt-cinq ans), ce fut la jeune fille qui, comme je l’ai dit, était
+derrière nous accroupie avec sa mère et qui, toute riante et se
+débarrassant du capuce de sa mante, apparut au grand jour comme une
+reine de Jouvence. Un ruban zinzolin entourait gentiment sa chevelure
+cendrée qui regorgeait de la coiffe: un regard de sibylle quelque peu
+égaré, le teint délicat et clair, la bouche arquée, ouverte au rire,
+elle semblait une tulipe qui, le matin, sort de l’aiguail. Nous la
+saluâmes, ravis. Mais elle, Alarde, sans faire attention à nous:
+
+-- Mère, dit-elle, sommes-nous loin encore des Grandes Saintes?
+
+-- Ma fille, nous en sommes, peut-être bien, à neuf ou dix lieues.
+
+-- Y sera-t-il mon cadet? y sera t-il?
+
+-- Chut ! mignonne.
+
+Et avec un bâillement qui montra toutes ses dents, ses blanches dents
+de lait, la jouvencelle dit:
+
+-- Le temps me dure! j’ai une faim à n’y plus tenir... Dis, si nous
+déjeunions?
+
+Et elle déploya aussitôt sur ses genoux un essuie-main de toile
+écrue; sa mère, d’un cabas sortit du pain, des figues, une orange,
+des dattes, un peu de cervelas et sans cérémonie se mirent à manger.
+
+-- Bon appétit leur dîmes-nous.
+
+-- Messieurs, à votre service, nous fit la gentille Alarde en
+plantant ses quenottes dans un grignon de pain.
+
+-- A condition, mademoiselle, que nous mêlerons nos vivres.
+
+-- Volontiers.
+
+Mathieu, dans sa gibecière, avait apporté deux bouteilles de bon vin
+de la Nerthe. Il en déboucha une, et, après avoir pris chacun une
+bouchée, à tour de rôle, tous, Alarde, sa mère, moi, Mathien et le
+charretier, nous bûmes, l’un après l’autre, dans le même coco, et
+nous voilà en famille.
+
+Puis pour nous déroidir, étant descendus un moment:
+
+-- Quelle est donc cette fille qui a si bonne façon? demandâmes-nous
+à Lamouroux.
+
+-- En la voyant, nous fit à demi-voix le charretier, vous ne diriez
+pas, n’est-ce pas, qu’elle a une fêlure? Et, pourtant, depuis trois
+mois que son "Cadet" l’a délaissée, il paraît qu’elle n’a plus,
+messieurs, la tête à elle.
+
+-- Quoi ! cette jolie fille, abandonnée par son galant?
+
+-- Le gredin l’avait enlevée; ensuite il l’a plantée là, pour en
+aller voir une autre, laide comme péché, mais qui a beaucoup
+d’argent. Et Alarde, la fleur de notre Condamine, --
+vous la voyez avec sa mère, - qui la conduit aux Saintes, la
+distraire de son rêve ou la guérir, si c’est possible.
+
+-- Pauvre petite!
+
+Nous arrivions aux Jasses d’Albaron, où l’on fit une halte pour faire
+manger les bêtes dans le drap au fourrage, devant la roue de la
+charrette. Les filles de Beaucaire qui étaient avec nous, leurs têtes
+enrubannées de toutes les couleurs vinrent pendant ce temps faire une
+ronde autour d’Alarde :
+
+ _Au branle de ma tante
+ Le rossignol y chante:
+ Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!
+ Belle, belle Alarde, tournez-vous.
+ La belle s’est tournée,
+ Son beau l’a regardée:
+ Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!
+ Belle, belle Alarde, embrassez-vous_.
+
+Et devant elle, la pauvrette partit, les bras levés, riant comme une
+folle et criant: Mon cadet! mon cadet! mon cadet!
+
+Mais le ciel qui, depuis l’aube, était tacheté de nuées, se couvrait
+de plus en plus. Le vent de mer soufflait, faisant monter vers Arles
+de grands nuages lourds qui
+obscurcissaient peu à peu toute l’étendue céleste. Les grenouilles,
+les crapauds coassaient dans les marais, et la longue traînée de
+notre caravane s’espaçait, se perdait dans les terrains a salicornes,
+dans les landes salées à plaques blanchissantes, sur un chemin
+mouvant, bordé de tamaris à floraison rosée. La terre sentait le
+relent. Des volées de halbrans, des volées de sarcelles et de canards
+sauvages criaient en passant sur nos têtes.
+
+-- Lamouroux, demandaient les femmes, serons-nous la pluie?
+
+-- Ha! l’homme répondait, les yeux en l’air et soucieux, une fois les
+nuages, dit-on, firent pleuvoir.
+
+-- Eh bien! nous serons jolies, si l’averse nous prend au milieu de
+la Camargue!
+
+-- Vous mettrez, mes pauvres filles, les jupons sur les têtes.
+
+Un gardien à cheval qui, le trident en main, ramenait ses taureaux
+noirs dispersés dans les friches, nous cria: "Vous serez mouillés!"
+
+Les bruines commençaient; puis peu à peu la pluie s’y mit pour tout
+de bon, et l’eau de tomber. En rien de temps ces plaines basses
+furent transformées en mares. Et nous autres, assis sous la tente des
+charrettes, nous voyions au lointain les troupes de chevaux
+camargues, secouant leurs crinières et leurs longues queues flasques,
+gagner les levées de terre et les dunes sablonneuses. Et l’eau de
+tomber! La route, noyée par le déluge, devenait impraticable. Les
+roues s’embourbaient. Les bêtes s’arrêtaient. A la fin, à perte de
+vue, ce ne fut qu’un étang immense, et les charretiers dirent:
+
+-- Allons, il faut descendre! femmes, filles, à terre toutes, si vous
+ne voulez coucher au milieu des tamaris!
+
+-- Mais il faut donc marcher dans l’eau?
+
+-- Marchant nu-pieds, les belles, vous gagnerez le Grand Pardon: car
+vous en avez besoin, et vos péchés diablement pèsent!
+
+Jeunes et vieux, filles et femmes, tout le monde descendit. Avec des
+rires, des cris aigus, chacun pour patauger se déchaussa et se
+troussa. Les charretiers prirent les enfants sur les épaules à
+califourchon, et Mathieu, tendant le dos à la mère du tendron de
+notre charretée!
+
+-- Tenez, mettez-vous là brave femme, lui fit-il, je vous porterai à
+la chèvre-morte.
+
+Celle-ci, une dondon qui avait peine à cheminer, ne dit non.
+
+-- Et toi, ajouta-t-il en me guignant de l’oeil, charge-toi d'Alarde,
+hein? Puis, pour nous soulager, nous changerons de temps en temps.
+
+Et du coup, sur le dos, sans plus de formalité nous primes chacun la
+nôtre, et tous les gars du pèlerinage ayant comme nous autres endossé
+chacun la sienne, figurez-vous la bonne farce!
+
+Mathieu et sa gagui riaient comme des fous. Moi, autour de mon cou,
+sentant ces bras frais et ronds, ces bras d'Alarde qui sur nos têtes
+tenait ouvert le parapluie, quand j’eus sur les deux hanches, les
+mollets de la petite qui, pauvrette, par pudeur n’osait pas les
+serrer, je n’aurais pas donné (je l’avoue aujourd’hui encore), pas
+donné pour beaucoup notre voyage de Camargue avec la pluie et le
+gâchis.
+
+-- Mon Dieu! répétait Alarde, si mon cadet me voyait ainsi! mon cadet
+qui ne me veut plus, mon beau cadet! mon beau cadet!
+
+J’avais beau, moi, lui parler, lui faire en tapinois mes, petits
+compliments, elle n’entendait pas et ne me voyait pas... Mais sa
+bouche haletait sur mon cou, sur mon épaule et je n’aurais eu
+vraiment qu’à tourner un peu la tête pour lui faire un baiser; sa
+chevelure effleurait la mienne; l’odeur tiède de sa chair, de sa
+chair jeune, m’embaumait; tremblante, sa poitrine était agitée sur
+moi; et, m’illusionnant comme elle qui était toute à son cadet, moi
+je croyais, comme Paul, porter aussi ma Virginie.
+
+Au meilleur de mon rêve, Mathieu qui s’éreintait sous sa grosse
+maman, me dit: "Changeons un peu! je n’en puis plus, mon cher!" Et,
+au pied d’une _agachole_ (c’est le nom qu’en Camargue on donne aux
+tamaris laissés en baliveaux) ayant fait pose tous les deux, Mathieu
+reprit la fille et moi hélas! la mère. Et c’est ainsi qu’on pataugea
+avec de l’eau jusqu a mi-jambes, durant plus d’une lieue, sans
+éprouver trop de fatigue, et tour à tour nous délassant de la façon
+que je vous dis, avec la rêverie d’une intrigue idéale.
+
+A la longue pourtant, nous parvînmes en vue du château d’Avignon: la
+grosse pluie cessa, le temps se mit au clair, le chemin se ressuya;
+on remonta sur les charrettes et, par là, vers les quatre heures,
+nous vîmes tout à coup s’élever, dans l’azur de la mer et du ciel,
+avec les trois baies de son clocher roman, ses merlons roux, ses
+contreforts, l’église des Saintes-Maries.
+
+Il n’y eut qu’un cri: "O grandes Saintes!" car ce sanctuaire perdu,
+là-bas au fond du Vacarés, dans les sables du littoral, est, comme on
+dirait, la Mecque de tout le golfe du Lion. Et ce qui frappe là, par
+sa grandeur harmonieuse, par sa voûte incommensurable, c’est cette
+ample surface de terre et de mer où l’oeil, mieux que partout
+ailleurs, peut embrasser le cercle de l’horizon terrestre, l’_orbis
+terrarum_ des anciens.
+
+Et Lamouroux nous dit:
+
+-- Nous arriverons à temps pour descendre les châsses, car,
+messieurs, vous le savez, c’est nous, les Beaucairois, qui avons,
+avant tous, le droit de tourner le treuil pour la descente des
+Saintes.
+
+Ce propos se rapporte à l’usage que voici:
+
+Les reliques vénérées de Marie Jacobé, de Marie Salomé, et de Sara
+leur servante sont renfermées, sous la voûte du choeur et de
+l’abside, dans une chapelle haute, d’où, par un orifice qui donne
+dans l’église, la veille de la fête et au moyen
+d’un câble, on les descend lentement sur la foule enthousiaste.
+
+Dès qu’on eut dételé, au milieu des dunes couvertes d'arroches et de
+tamaris, qui entourent le bourg, nous courûmes à l’église.
+
+"Éclaire-les, ces Saintes chéries!" criaient des Montpelliéraines qui
+vendaient, devant la porte, des cierges, des bougies, des images et
+des médailles.
+
+L’église était bondée de gens du Languedoc, de femmes du pays
+d’Arles, d’infirmes, de bohémiennes, tous les uns sur les autres. Ce
+sont d’ailleurs les bohémiens qui font brûler les plus gros cierges,
+mais exclusivement à l’autel de Sara, qui, d’après leur croyance,
+était de leur nation. C’est même aux Saintes-Maries que ces nomades
+tiennent leurs assemblées annuelles, y faisant de loin en loin
+l’élection de leur reine.
+
+Pour entrer ce fut difficile. Des commères de Nîmes embéguinées de
+noir, qui traînaient avec elles leurs coussins (le coutil pour
+coucher dans l’église, se disputaient les chaises :
+
+"Je l’avais avant vous! -- Moi je l’avais louée!" Un prêtre faisait
+baiser de bouche en bouche _le Saint Bras_; aux malades on donnait
+des verres d’eau saumâtre, de l’eau du puits des Saintes qui est au
+milieu de la nef et qui, à ce qu’on dit, ce jour-là devient douce.
+Certains, pour s’en servir en guise de remède, raclaient avec leurs
+ongles la poussière d’un marbre antique, sculpture encastrée dans le
+mur, qui fut "l’oreiller des Saintes". Une odeur, une touffeur de
+cierges brûlants, d’encens, d’échauffé, de faguenas, vous suffoquait.
+Et chaque groupe, à pleine voix et pêle-mêle, y chantait son
+cantique.
+
+Mais en l’air, quand apparurent les deux châsses en forme d’arches,
+aïe! quels cris "Grandes Saintes Maries!" Et à mesure que la corde se
+déroulait dans l’espace, les cris aigus, les spasmes s’exaspéraient
+de plus belle. Les fronts, les bras levés, la foule pantelante
+attendait un miracle... Oh! du fond de l’église, soudain s’est
+élancée, comme si elle avait des ailes, une superbe jeune fille,
+blonde, déchevelée; et frôlant de ses pieds les têtes de la foule,
+elle vole, comme un spectre, au travers de la nef, vers les châsses
+flottantes et crie: "O Grandes Saintes! Rendez-moi, par pitié,
+l’amour de mon cadet! "
+
+Tous se levèrent. "C’est Alarde " criaient les Beaucairois. "C’est
+sainte Madeleine qui vient visiter ses soeurs!" disaient d’autres
+effarés... Et en somme nous pleurions tous.
+
+Pour finir, le lendemain, il y eut la procession sur le sable de la
+plage, au mugissement, au souffle des ondes blanchissantes qui s’y
+éclaboussaient. Au loin, sur la haute mer louvoyaient deux ou trois
+navires qui avaient l’air en panne et les gens se montraient une
+traînée resplendissante que le remous des vagues prolongeait sur la
+mer: "C’est ce chemin, disait-on, que les Saintes Maries, dans leur
+nacelle, tinrent pour aborder en Provence après la mort de
+Notre-Seigneur". Sur le rivage vaste, au milieu de ces visions
+qu’illuminait un soleil clair, il nous semblait vraiment que nous
+étions en paradis.
+
+Alarde, la belle fille, un peu pâlie depuis la veille, portait sur
+les épaules, avec d’autres Beaucairoises, la "Nacelle des Saintes" et
+tous disaient: "Hélas ! c’est une pauvre folle que son cadet a
+délaissée."
+
+Mais comme nous voulions aller voir Aigues-Mortes et qu’était de
+partance un omnibus qui y passait, aussitôt que les Saintes eurent
+(vers les quatre heures) remonté dans leur chapelle, nous nous
+embarquâmes de suite avec un troupeau de commères de Montpellier ou
+de Lunel, revendeuses et tripières à coiffes bouillonnées, qui, dès
+qu’ou fut en route, se mirent à chanter derechef à plein gosier:
+
+ _Courons aux Saintes Maries
+ Pour leur donner notre foi;
+ Que nos coeurs se multiplient
+ Pour Jésus et pour sa croix!_
+
+et cet autre cantique si répété pendant la fête:
+
+ _Désarmez le Christ, désarmez le Christ
+ Par vos prières
+ Désarmez le Christ, désarmez le Christ
+ Et soyez au ciel nos bonnes mères!_
+
+-- C’est pourtant dame Roque, rien qu’elle et son mari, qui le
+firent, ce joli chant, disait une poissarde en achevant ses
+victuailles, et toute cette nuit on ne chante plus que ça.
+
+Les femmes de Provence ne savaient rien chanter que les anciens
+cantiques de leur _Ame dévote_ (1):
+
+ _J’ai vu sous de sombres voiles
+ Onze étoiles,
+ La lune avec le soleil_.
+
+-- Ah ! combien sont plus beaux nos chants de Montpellier!
+
+-- Et les langues d’aller. Nous passâmes sur un banc le petit Rhône,
+à Sylve-Réal. Il y avait là un fort, un joli petit fort, doré par le
+soleil et bâti par Vauban, que le Génie très sottement a fait
+détruire depuis lors.
+
+Nous traversâmes le désert et la _pinède_ du Sauvage, et sur le soir
+enfin, du milieu des marais, nous vîmes émerger, noirs et farouches
+dans la pourpre du couchant, les gigantesques tours, les créneaux,
+les remparts de la ville d’Aigues-Mortes.
+
+-- N’importe! fit alors une des bonnes femmes, si, pendant le voyage
+de l’omnibus aux Saintes il y avait à Montpellier plus d’enterrements
+qu’il ne faut, les croque-morts, peut-être, seraient embarrassés.
+
+-- Eh bien! on porterait à bras.
+
+-- Oh! je crois qu’ils en ont deux, de voitures pour les morts...
+
+A ces mots, nous apercevant que l’horrible guimbarde, aïe! était
+peinte en noir:
+
+-- Mais par hasard, demandâmes-nous, cet omnibus serait...
+
+-- Le carrosse, messieurs, des pompes funèbres de Montpellier.
+
+-- Sacré coquin de sort!
+
+Affolés, d’un coup de pied nous ouvrîmes la portière, nous sautâmes
+sur la route, nous payâmes le conducteur et, ayant secoué nos hardes
+au grand air, à pied et à notre aise nous gagnâmes Aigues-Mortes.
+
+Une vraie ville forte de Syrie ou d’Égypte, cette silencieuse cité
+des Ventres-Bleus (comme les gens d’Aigues—Mortes sont dénommés
+quelquefois, par allusion aux fièvres endémiques du pays), avec son
+quadrilatère de remparts formidables calcinés au soleil, qu’on dirait
+de tantôt abandonné par saint Louis, avec sa tour de Constance, où,
+sous Louis XIV, après les dragonnades, furent emprisonnées quarante
+protestantes qui y restèrent oubliées dans une horrible détention,
+jusqu’à la fin du règne, durant peut-être quarante ans.
+
+(1) Titre d’un recueil de cantiques fort populaires autrefois, oeuvre
+d'un prêtre de Provence.
+
+Un jour, longtemps après, avec deux belles dames du monde protestant
+de Nîmes, nous retournions visiter la grosse tour d'Aigues-Mortes, et
+en lisant les noms des malheureuses prisonnières, gravés par
+elles-mêmes dans les pierres du donjon: "Poète, nous dirent-elles,
+suffocantes d’émotion, ne vous étonnez pas de nous voir pleurer
+ainsi: pour nous autres huguenotes, ces pauvres femmes, martyres de
+leur foi, sont nos Saintes Maries! "
+
+CHAPITRE XV
+
+JEAN ROUSSIÈRE
+
+L’adroit laboureur. -- Le char de verdure. -- La légende de saint
+Éloi -- L’air de _Magali_. -- La mort de mon père. -- Les
+funérailles, -- Le deuil. -- Le partage.
+
+-- Bonjour, monsieur Frédéric.
+
+-- Ha! bonjour.
+
+-- Que m’a-t-on dit? que vous avez besoin d’un homme à gages!
+
+-- Oui... D’où es-tu?
+
+-- De Villeneuve, le pays des "lézards", près d’Avignon.
+
+-- Et que sais-tu faire?
+
+-- Un peu tout. J’ai été valet aux moulins à huile, muletier,
+carrier, garçon de labour, meunier, tondeur, faucheur lorsqu’il le
+faut, lutteur à l’occasion, émondeur de peupliers, un métier élevé!
+et même cureur de puits, qui est le plus bas de tous.
+
+-- Et l’on t’appelle?
+
+-- Jean Roussière, et Rousseyron (et Seyron pour abréger ).
+
+-- Combien veux-tu gagner? C’est pour mener les bêtes.
+
+-- Dans les quinze louis.
+
+-- Je te donne cent écus.
+
+-- Va donc pour cent écus!
+
+Voilà comment je louai le laboureur Jean Roussière, celui-là qui
+m’apprit l’air populaire de _Magali_: un luron jovial et taillé en
+hercule, qui, la dernière année que je passai au Mas, avec mon père
+aveugle, dans les longues veillées de notre solitude savait me garder
+d'ennui, en bon vivant qu'il était.
+
+Fin laboureur, il avait toujours aux lèvres quelque chanson joyeuse:
+
+_"L'araire est composé -- de trente et une pièces; -- celui qui
+l'inventa -- devait en savoir long! -- Pour sûr, c'est quelque
+monsieur."_
+
+Et naturellement adroit ou artiste, si l'on veut, quoi qu'il fît,
+soit le comble d'une meule de paille ou une pile de fumier, ou
+l'arrimage d'un chargement, il savait donner la ligne harmonieuse ou,
+comme on dit, le galbe. Seulement, il avait le défaut de son maître:
+il aimait quelque peu à dormir et à faire la méridienne.
+
+Charmant causeur, du reste. Et il fallait l'entendre lorsqu'il
+parlait du temps où, sur le chemin de halage, il conduisait les
+grands chevaux qui remorquaient, attachées l'une à l'autre, les
+gabares du Rhône, à Valence, à Lyon.
+
+-- Croyez-vous, disait-il, qu'à l'âge de vingt ans, j'ai mené
+bravement le plus bel équipage des rivages du Rhône? Un équipage de
+quatre-vingts étalons, couplés quatre par quatre, qui traînaient six
+bateaux! Que c'était beau, pourtant, le matin, quand nous partions,
+sur les digues du grand fleuve, et que, silencieuse, cette flotte,
+lentement, remontait le cours de l'eau!
+
+Et Jean Roussière énumérait tous les endroits des deux rives: les
+auberges, les hôtesses, les rivières, les palées, les pavés et les
+gués, d'Arles au Revestidou, de la Coucourde à l'Ermitage.
+
+Mais son bonheur, mais son triomphe, à notre brave Rousseyron,
+c'était lors de la Saint-Éloi.
+
+-- A vos Maillanais, disait-il, s'ils ne l'ont pas vu encore, nous
+montrerons comment on monte une petite mule.
+
+Saint-Éloi est, en Provence, la fête des agriculteurs. Par toute la
+Provence, les curés, comme vous savez, ce jour-là, bénissent les
+bêtes, ânes, mulets et chevaux, et les gens aux bestiaux font goûter
+le pain bénit, cet excellent pain bénit, parfumé avec l'anis et doré
+avec des oeufs, qu'on appelle _tortillades_. Mais chez nous, ce
+jour-là, on fait courir la charrette, un chariot de verdure attelé de
+quarante ou cinquante bêtes, caparaçonnées comme au temps des
+tournois,
+harnachées de sous-barbes, de housses brodées, de plumets, de miroirs
+et de lunes de laiton, et on met le fouet à l'encan, c'est-à-dire
+qu'à l'enchère on met publiquement la charge de Prieur:
+
+-- A trente francs le fouet! à cent francs! à deux cents francs! Une
+fois, deux fois, trois fois!
+
+Au plus offrant échoit la royauté de la fête. La _Charrette Ramée_ va
+à la procession, avec la cavalcade de laboureurs allègres qui
+marchent fièrement, chacun près de sa bête, en faisant claquer son
+fouet. Sur la charrette, accompagnés d'un tambour et d'un fifre, les
+Prieurs sont assis. Sur les mulets, les pères enfourchent leurs
+petits qui s'accrochent heureux aux attelles des colliers. Les
+colliers, à leur chaperon, ont tous une _tortillade_ (gâteau en forme
+de couronne) et un fanion en papier avec l'image de saint Éloi. Et,
+porté sur les épaules des Prieurs de l'an passé, le saint, en pleine
+gloire, tel qu'un évêque d'or, s'avance la crosse à la main.
+
+Puis, la procession faite, la Charrette emportée par les cinquante
+mulets ou mules, roule autour du village, dans un tourbillon, avec
+les garçons de labour courant éperdument à côté de leurs bêtes, tous
+en corps de chemise, le bonnet sur l'oreille, aux pieds les souliers
+minces et la ceinture aux flancs.
+
+C'est là que Jean Roussière, montant, cette année-là, notre mule
+"Falette" à la croupe d'amande, épata les spectateurs. Preste comme
+un chat, il sautait sur la bête, descendait, remontait, tantôt assis
+d'un seul côté, tantôt se tenant debout sur la croupe de la mule et
+tantôt sur son dos faisant le pied de grue, l'arbre fourchu ou la
+grenouille, en un mot la fantasia, comme les cavaliers arabes.
+
+Le plus joli, c'est là que je voulais en venir, fut au repas de
+Saint-Éloi (car, après la charrette, les Prieurs paient le festin).
+Lorsqu'on eut mangé et bu et que le ventre plein, chaque convive dit
+la sienne, Roussière se leva et fit à la tablée:
+
+-- Camarades! vous voilà tout un peuple de _pieds-poudreux_ et de
+bélîtres, qui faites la Saint-Éloi depuis mille ans peut-être et vous
+ne connaissez pas, j'en suis à peu près sûr, l'histoire de votre
+grand patron.
+
+-- Non, dirent les convives... N'était-il pas maréchal?
+
+-- Si, mais je vais vous conter comment il se convertit.
+
+Et tout en trempant dans son verre, plein de vin de Tavel, la
+_tortillade_ fine qu'il croquait à mesure, mon laboureur commença:
+
+"Notre Seigneur Dieu le père, un jour, en paradis, était tout
+soucieux. L'enfant Jésus lui dit:
+
+-- Qu'avez-vous? père.
+
+-- J'ai, répondit Dieu, un souci qui me tarabuste... Tiens, regarde
+là-bas.
+
+-- Où? dit Jésus.
+
+-- Par là-bas, dans le Limousin, droit de mon doigt: tu vois bien,
+dans ce village, vers le faubourg, une boutique de maréchal ferrant,
+une belle grande boutique?
+
+-- Je vois, je vois.
+
+-- Eh bien! mon fils, là est un homme que j'aurais voulu sauver: on
+l'appelle maître Éloi. C'est un gaillard solide, observateur fidèle
+de mes commandements, charitable au pauvre monde, serviable à
+n'importe qui, d'un bon compte avec la pratique, et martelant du
+matin au soir sans mal parler ni blasphémer... Oui, il me semble
+digne de devenir un rand saint.
+
+-- Et qui empêche? dit Jésus.
+
+-- Son orgueil, mon enfant. Parce qu'il est bon ouvrier, ouvrier de
+premier ordre, Éloi croit que sur terre nul n'est au-dessus de lui,
+et présomption est perdition.
+
+-- Seigneur Père, fit Jésus, si vous me vouliez permettre de
+descendre sur la terre, j'essaierais de le convertir.
+
+-- Va, mon cher fils.
+
+Et le bon Jésus descendit. Vêtu en apprenti, son baluchon derrière le
+dos, le divin ouvrier arrive droit dans la rue où demeurait Éloi. Sur
+la porte d'Éloi, selon l'usage était l'enseigne, et l'enseigne
+portait: _Éloi le maréchal, maître sur tous les maîtres, en deux
+chaudes forge un fer_.
+
+Le petit apprenti met donc le pied sur le seuil et, ôtant son
+chapeau:
+
+-- Dieu vous donne le bonjour, maître, et à la compagnie: si vous
+aviez besoin d'un peu d'aide?
+
+-- Pas pour le moment, répond Éloi.
+
+-- Adieu donc, maître: ce sera pour une autre fois.
+
+Et Jésus, le bon Jésus, continue son chemin. Il y avait, dans la rue,
+un groupe d'hommes qui causaient et Jésus dit en passant:
+
+-- Je n'aurais pas cru que dans une boutique telle, où il doit y
+avoir, ce semble, tant d'ouvrage, on me refusât le travail.
+
+-- Attends un peu, mignon, lui fait un des voisins. Comment as-tu
+salué en entrant chez maître Éloi?
+
+-- J'ai dit comme l'on dit: "Dieu vous donne le bonjour, maître, et à
+la compagnie!"
+
+-- Ha! ce n'est pas ainsi qu'il fallait dire... Il fallait l'appeler
+_maître sur tous les maîtres_... Tiens, regarde l'écriteau.
+
+-- C'est vrai, dit Jésus, je vais essayer de nouveau.
+
+Et de ce pas il retourne à la boutique.
+
+-- Dieu vous le donne bon, maître sur tous les maîtres! N'auriez-vous
+pas besoin d'ouvrier?
+
+-- Entre, entre, répond Éloi, j'ai pensé depuis tantôt que nous
+t'occuperions aussi... Mais écoute ceci pour une bonne fois: quand tu
+me salueras, tu dois m'appeler _maître_, vois-tu? _sur tous les
+maîtres_, car ce n'est pas pour me vanter, mais d'hommes comme moi,
+qui forgent un fer en deux chaudes, le Limousin n'en a pas deux!
+
+-- Oh! repliqua l'apprenti, dans notre pays, à nous, nous forgeons ça
+en une chaude!
+
+-- Rien que dans une chaude? Tais-toi donc, va, gamin, car cela n'est
+pas possible...
+
+-- Eh bien! vous allez voir, maître sur tous les maîtres!
+
+Jésus prend un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle,
+attise le feu; et quand le fer est rouge, rouge et incandescent, il
+va le prendre avec la main.
+
+-- Aïe! mon pauvre nigaud! le premier compagnon lui crie, tu vas te
+roussir les doigts!
+
+-- N'ayez pas peur, répond Jésus, grâce à Dieu, dans notre pays, nous
+n'avons pas besoin de tenailles. Et le petit ouvrier saisit avec la
+main le fer rougi à blanc, le porte sur l'enclume et avec son
+martelet, pif! paf! patati! patata! en un clin d'oeil l'étire,
+l'aplatit, l'arrondit et l'étampe si bien qu'on le dirait moulé.
+
+-- Oh! moi aussi, fit maître Éloi, si je voulais bien.
+
+Il prend donc un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle,
+attise le feu; et quand le fer est rouge, il vient pour le saisir
+comme son apprenti et l'apporter à l'enclume... Mais il se brûle les
+doigts: il a beau se hâter, beau faire son dur à cuire, il lui faut
+lâcher prise pour courir aux tenailles. Le fer de cheval cependant
+froidit... Et allons, pif! et paf! quelques étincelles jaillissent...
+Ah! pauvre maître Éloi! il eut beau frapper, se mettre tout en nage,
+il ne put parvenir à l'achever dans une chaude.
+
+-- Mais chut! fit l'apprenti, il m'a semblé ouïr le galop d'un
+cheval...
+
+Maître Éloi aussitôt se carre sur la porte et voit un cavalier, un
+superbe cavalier qui s'arrête devant la boutique. Or c'était saint
+Martin.
+
+-- Je viens de loin, dit celui-ci, mon cheval a perdu une couple de
+fers et il me tardait fort de trouver un maréchal.
+
+Maître Éloi se rengorge, et lui parle en ces termes:
+
+-- Seigneur, en vérité, vous ne pouviez mieux rencontrer. Vous êtes
+chez le premier forgeron de Limousin, de Limousin et de France, qui
+peut se dire maître au-dessus de tous les maîtres et qui forge un fer
+en deux chaudes... Petit, va tenir le pied.
+
+-- Tenir le pied! répartit Jésus. Nous trouvons, dans notre pays, que
+ce n'est pas nécessaire.
+
+-- Par exemple! s'écria le maître maréchal, celle-là est par trop
+drôle: et comment peut-on ferrer, chez toi, sans tenir le pied?
+
+-- Mais rien de si facile, mon Dieu! vous allez le voir.
+
+Et voilà le petit qui saisit le boutoir, s'approche du cheval et,
+crac! lui coupe le pied. Il apporte le pied dans la boutique, le
+serre dans l'étau, lui cure bien la corne, y applique le fer neuf
+qu'il venait d'étamper, avec le brochoir y plante les clous; puis,
+desserrant l'étau, retourne le pied au cheval, y crache dessus,
+l'adapte; et n'ayant fait que dire avec un signe de croix: "Mon Dieu!
+que le sang se caille", le pied se trouve arrangé, et ferré et
+solide, comme on n'avait jamais vu, comme on ne verra plus jamais.
+
+Le premier compagnon ouvrait des yeux comme des paumes, et maître
+Éloi, collègues, commençait à suer.
+
+-- Ho! dit-il enfin, pardi! en faisant comme ça, je ferrai tout aussi
+bien.
+
+Éloi se met à l'oeuvre: le boutoir à la main, il s'approche du cheval
+et, crac, lui coupe le pied. Il l'apporte dans la boutique, le serre
+dans l'étau et le ferre à son aise comme avait fait le petit. Puis,
+c'est ici le hic! il faut le remettre en place! Il s'avance près du
+cheval, crache sur le sabot, l'applique de son mieux au boulet de la
+jambe... Hélas! l'onguent ne colle pas: le sang ruisselle et le pied
+tombe.
+
+Alors l'âme hautaine de maître Éloi s'illumina: et, pour se
+prosterner aux pieds de l'apprenti, il rentra dans la boutique. Mais
+le petit avait disparu et aussi le cheval avec le cavalier. Les
+larmes débondèrent des yeux de maître Éloi; il reconnut qu'il avait
+un maître au-dessus de lui, pauvre homme! et au-dessus de tout, et il
+quitta son tablier et laissa sa boutique et il partit de là pour
+aller dans le monde annoncer la parole de notre Seigneur Jésus."
+
+Ah! il y en eut un, de battement de mains, pour saint Éloi et Jean
+Roussière! Baste! voici pourquoi je me suis fait un devoir de
+rappeler ce brave Jean dans ce livre de _Mémoires_. C'est lui qui
+m'avait chanté, mais sur d'autres paroles que je vais dire tout à
+l'heure, l'air populaire sur lequel je mis l'aubade de _Magali_, air
+si mélodieux, si agréable et si caressant, que beaucoup ont regretté
+de ne plus le retrouver dans la _Mireille_ de Gounod.
+
+Ce que c'est que l'heur des choses! La seule personne au monde à
+laquelle, dans ma vie, j'ai entendu chanter l'air populaire en
+question, ç'a été Jean Roussière, qui était apparemment le dernier
+qui l'eût retenu; et il fallut qu'il vint, par hasard, me le chanter,
+à l'heure où je cherchais la note provençale de ma chanson d'amour,
+pour que je l'aie recueilli, juste au moment où il allait, comme tant
+d'autres choses, se perdre dans l'oubli.
+
+Voici donc la chanson, ou plutôt le duo, qui me donna le rythme de
+l'air de _Magali_:
+
+ _-- Bonjour, gai rossignol sauvage,
+ Puisqu'en Provence te voilà!
+ Tu aurais pu prendre dommage
+ Dans le combat de Gibraltar:
+ Mais puisqu'enfin je t'ai ouï,
+ Ton doux ramage.
+ Mais puisqu'enfin je t'ai ouï,
+ M'a réjoui.
+
+ Vous avez bonne souvenance,
+ Monsieur, pour ne pas m'oublier;
+ Vous aurez donc ma préférence,
+ Ici je passerai l'été,
+ Je répondrai à votre amour
+ Par mon ramage
+ Et je vais chanter nuit et jour
+ Aux alentours.
+
+ _-- Je te donne la jouissance,
+ L'avantage de mon jardin;
+ Au jardinier je fais défense
+ De te donner aucun chagrin,
+ Tu pourras y cacher ton nid
+ Dans le feuillage
+ Et tu te trouveras fourni
+ Pour tes petits.
+
+ -- Je le connais à votre mine,
+ Monsieur, vous aimez les oiseaux;
+ J'inviterai la cardeline.
+ Pour vous chanter des airs nouveaux
+ La cardeline a un beau chant,
+ Quand elle est seule;
+ Elle a des airs sur le plain-chant
+ Qui sont charmants.
+
+ Jusque vers le mois de septembre
+ Nous serons toujours vos voisins.
+ Vous aurez la joie de m'entendre
+ Autant le soir que le matin.
+ Mais lorsqu'il faudra s'envoler
+ Quelle tristesse!
+ Tout le bocage aura le deuil
+ Du rossignol.
+
+ -- Monsieur, nous voici de partance;
+ Hélas! c'est là notre destin.
+ Lorsqu'il faut quitter la Provence,
+ Certes, ce n'est pas sans chagrin.
+ Il nous faut aller hiverner
+ Dedans les Indes;
+ Les hirondelles, elles aussi,
+ Partent aussi.
+
+ -- Ne passez pas vers l'Amérique.
+ Car vous pourriez avoir du plomb
+ Du côté de la Martinique
+ On tire des coups de canon.
+ Depuis longtemps est assiégé
+ Le roi d'Espagne:
+ De crainte d'y être arrêtés,
+ Au loin passez_.
+
+Oeuvre de quelque illettré contemporain de l'Empire et, à coup sûr,
+indigène de la rive du Rhône, ces couplets naïfs ont du moins le
+mérite d'avoir conservé l'air que _Magali_ a fait connaître. Quant au
+thème mis en vogue par l'aubade de _Mireille_, les métamorphoses de
+l'amour, nous le prîmes expressément dans un chant populaire qui
+commençait comme suit:
+
+ _--Marguerite, ma mie,
+ Marguerite, mes amours,
+ Ceci, sont les aubades
+ Qu'on va jouer pour vous.
+ -- Nargue de tes aubades
+ Comme de tes violons:
+ Je vais dans la mer blanche
+ Pour me rendre poisson_.
+
+Enfin, le nom de Magali, abréviation de Marguerite, je l'entendis un
+jour que je revenais de Saint-Remy. Une jeune bergère gardait
+quelques brebis le long de la Grande Roubine. -- "O Magali! tu ne
+viens pas encore?" lui cria un garçonnet qui passait au chemin; et
+tant me parut joli ce nom limpide que je chantai sur-le-champ:
+
+ _O Magali, ma tant aimée,
+ Mets ta tête à la fenêtre.
+ Écoute un peu cette aubade
+ De tambourins et de violons:
+ Le ciel est là-haut plein d'étoiles,
+ Le vent est tombé...
+ Mais les étoiles pâliront
+ En te voyant_.
+
+C'est quelque temps après que, première brouée de ma claire jeunesse,
+j'eus la douleur de perdre mon père. Aux dernières Calendes (1), --
+lui que la fête de Noël emplissait toujours de joie, maintenant
+devenu aveugle, nous l'avions vu d'une tristesse qui nous fit mal
+augurer. C'est en vain que, sur la table et sur la nappe blanche,
+luisaient, comme d'usage, les chandelles sacrées; en vain, je lui
+avais offert le verre de vin cuit pour entendre de sa bouche le
+sacramentel: "Allégresse!" En tâtonnant, hélas! avec ses grands bras
+maigres, il s'était assis sans mot dire. Ma mère eut beau lui
+présenter, un après l'autre, les mets de Noël: le plat d'escargots,
+le poisson du Martigue, le nougat d'amandes, la galette à l'huile. Le
+pauvre vieux, pensif, avait soupé dans le silence. Une ombre
+avant-courrière de la mort était sur lui. Ayant totalement perdu la
+vue, il dit:
+
+-- L'an passé, à la Noël, je voyais encore un peu le mignon des
+chandelles; mais cette année, rien, rien! Soutenez-moi, ô sainte
+Vierge!
+
+(1) Nom de la Noël, en Provence.
+
+A l'entrée de septembre de 1855, il s'éteignit dans le Seigneur, et,
+lorsqu'il eut reçu les derniers sacrements avec la candeur, la foi,
+la bonne foi des âmes simples, et que, toute la famille, nous
+pleurions autour du lit:
+
+-- Mes enfants, nous dit-il, allons! moi je m'en vais... et à Dieu je
+rends grâce pour tout ce que je lui dois: ma longue vie et mon
+bonheur, qui a été béni.
+
+Ensuite, il m'appela et me dit:
+
+-- Frédéric, quel temps fait-il?
+
+-- Il pleut, mon père, répondis-je.
+
+-- Eh bien! dit-il, s'il pleut, il fait beau temps pour les
+semailles.
+
+Et il rendit son âme à Dieu. Ah! quel moment! On releva sur sa tête
+le drap. Près du lit, ce grand lit où, dans l'alcôve blanche, j'étais
+né en pleine lumière, on alluma un cierge pâle. On ferma à demi les
+volets de la chambre. On manda aux laboureurs de dételer tout de
+suite. La servante, à la cuisine, renversa sur la gueule les
+chaudrons de l'étagère. Autour des cendres du foyer, qu'on éteignit,
+toute la maisonnée, silencieusement, nous nous assîmes en cercle. Ma
+mère au coin de la grande cheminée, et, selon la coutume des veuves
+de Provence, elle avait, en signe de deuil, mis sur la tête un fichu
+blanc; et toute la journée, les voisins, les voisines, les parents,
+les amis vinrent nous apporter le salut de condoléance en disant,
+l'un après l'autre:
+
+-- Que Notre Seigneur vous conserve!
+
+Et, longuement, pieusement eurent lieu les complaintes en l'honneur
+du "pauvre maître".
+
+Le lendemain, tout Maillane assistait aux funérailles. En priant Dieu
+pour lui, les pauvres ajoutaient:
+
+-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges puissent-ils
+l'accompagner au ciel!
+
+Derrière le cercueil, porté à bras avec des serviettes, et le
+couvercle enlevé pour qu'une dernière fois les gens vissent le
+défunt, les mains croisées, dans son blanc suaire, -- Jean Roussière
+portait le cierge mortuaire qui avait veillé son maître.
+
+Et moi, pendant que les glas sonnaient dans le lointain, j'allai
+verser mes larmes, tout seul, au milieu des champs, car l'arbre de la
+maison était tombé. Le Mas du Juge, le Mas de mon enfance, comme s'il
+eût perdu son ombre haute, maintenant, à mes yeux était désolé et
+vaste. L'ancien de la famille, maître François mon père, avait été le
+dernier des patriarches de Provence, conservateur fidèle des
+traditions et des coutumes, et le dernier, du moins pour moi, de
+cette génération austère, religieuse, humble, disciplinée, qui avait
+patiemment traversé les misères et les affres de la Révolution et
+fourni à la France les désintéressés de ses grands holocaustes et les
+infatigables de ses grandes armées.
+
+Une semaine après, au retour du _service_, le partage se fit. Les
+denrées et les feurres, bêtes de trait, brebis, oiseaux de
+basse-cour, tout cela fut loti. Le mobilier, nos chers vieux meubles,
+les grands lits à quenouilles, le pétrin à ferrures, le coffre du
+blutoir, les armoires cirées, la huche au pain sculptée, la table, le
+verrier, que, depuis ma naissance, j'avais vus à demeure autour de
+ces murailles; les douzaines d'assiettes, la faïence fleurie, qui
+n'avait jamais quitté les étagères du dressoir; les draps de chanvre,
+que ma mère de sa main avait filés; l'équipage agricole, les
+charrettes, les charrues, les harnais, les outils, ustensiles et
+objets divers, de toute sorte et de tout genre: tout cela déplacé,
+transporté au dehors dans l'aire de la ferme, il fallut le voir
+diviser, en trois parts, à dire d'expert.
+
+Les domestiques, les serviteurs à l'année ou au mois, l'un après
+l'autre, s'en allèrent. Et au Mas paternel, qui n'était pas dans mon
+lot, il fallut dire adieu. Une après-midi, avec ma mère, avec le
+chien, -- et Jean Roussière, qui sur le camion, charriait notre part,
+-- nous vînmes, le coeur gros, habiter désormais la maison de
+Maillane qui, en partage, m'était échue. Et maintenant, ami lecteur,
+tu peux comprendre la nostalgie de ce vers de _Mireille_:
+
+_Comme au Mas, comme au temps de mon père, hélas! hélas!
+
+CHAPITRE XVI
+
+MIREILLE
+
+Adolphe Dumas à Maillane. -- Sa soeur Laure. -- Mon premier voyage à
+Paris. Lecture de _Mireille_ en manuscrit. -- La lettre de Dumas à la
+_Gazette de France_. -- Ma présentation à Lamartine. -- Le
+quarantaine "Entretien de littérature". -- Ma mère et l'étoile.
+
+L'année suivante (1856) lors de la Sainte-Agathe, fête votive de
+Maillane, je reçus la visite d'un poète de Paris que le hasard (ou,
+plutôt, la bonne étoile des félibres) amena, à son heure, dans la
+maison de ma mère. C'était Adolphe Dumas: une belle figure d'homme de
+cinquante ans, d'une pâleur ascétique, cheveux longs et
+blanchissants, moustache brune avec barbiche, des yeux noirs pleins
+de flamme et, pour accompagner une voix retentissante, la main
+toujours en l'air dans un geste superbe. D'une taille élevée, mais
+boiteux et traînant une jambe percluse, lorsqu'il marchait, on aurait
+dit un cyprès de Provence agité par le vent.
+
+-- C'est donc vous, monsieur Mistral, qui faites des vers provençaux?
+me dit-il tout d'abord et d'un ton goguenard, en me tendant la main.
+
+-- Oui, c'est moi, répondis-je, à vous servir, monsieur!
+
+-- Certainement, j'espère que vous pourrez me servir. Le ministre,
+celui de l'Instruction publique, M. Fortoul, de Digne, m'a donné la
+mission de venir ramasser les chants populaires de Provence, comme
+_le Mousse de Marseille, la Belle de Margoton, les Noces du
+Papillon_, et, si vous en saviez quelqu'un, je suis ici pour les
+recueillir.
+
+Et, en causant à ce propos, je lui chantai ma foi, l'aubade de
+_Magali_, toute fraîche arrangée pour le poème de _Mireille_.
+
+Mon Adolphe Dumas, enlevé,épaté, s'écria:
+
+-- Mais où donc avez-vous pêché cette perle?
+
+-- Elle fait partie, lui dis-je, d'un roman provençal (ou, plutôt,
+d'un poème provençal en douze chants) que je suis en train d'affiner.
+
+-- Oh! ces bons Provençaux! Vous voilà bien toujours les mêmes,
+obstinés à garder votre langue en haillons, comme les ânes qui
+s'entêtent à longer le bord des routes pour y brouter quelque
+chardon... C'est en français, mon cher ami, c'est dans la langue de
+Paris que nous devons aujourd'hui, si nous voulons être entendus,
+chanter notre Provence. Tenez! écoutez ceci:
+
+ _J'ai revu sur son roc, vieille, nue, appauvrie,
+ La maison des parents, la première patrie,
+ L'ombre du vieux mûrier, le banc de pierre étroit.
+ Le nid que l'hirondelle avait au bord du toit,
+ Et la treille, à présent sur les murs égarée,
+ Qui regrette son maître et retombe éplorée;
+ Et, dans l'herbe et l'oubli qui poussent sur le seuil,
+ J'ai fait pieusement agenouiller l'orgueil,
+ J'ai rouvert la fenêtre où me vint la lumière,
+ Et j'ai rempli de chants la couche de ma mère_.
+
+Mais allons, dites-moi, puisque poème il y a, dites-moi quelque chose
+de votre poème provençal.
+
+Et je lui lus alors un morceau de _Mireille_, je ne me souviens plus
+lequel.
+
+-- Ah! si vous parlez comme cela, met fit Dumas après ma lecture, je
+vous tire mon chapeau, et je salue la source d'une poésie neuve,
+d'une poésie indigène dont personne ne se doutait. Cela m'apprend, à
+moi, qui, depuis trente ans, ai quitté la Provence et qui croyais sa
+langue morte, cela m'apprend, cela me prouve qu'en dessous de ce
+_patois_ usité chez les farauds, les demi-bourgeois et les demi-dames
+existe une seconde langue, celle de Dante et de Pétrarque. Mais
+suivez bien leur méthode, qui n'a pas consisté, comme certains le
+croient, à employer tels quels, ni à fondre en macédoine les
+dialectes de Florence, de Bologne ou de Milan. Eux ont ramassé
+l'huile et en ont fait la langue qu'ils rendirent parfaite en la
+généralisant. Tout ce qui a précédé les écrivains latins du grand
+siècle d'Auguste, à l'exception de Térence, c'est le "Fumier
+d'Ennius". Du parler populaire ne prenez que la paille blanche avec
+le grain qui peut s'y trouver. Je suis persuadé qu'avec le goût, la
+sève de votre juvénile ardeur, vous êtes fait pour réussir. Et je
+vois déjà poindre la renaissance d'une langue provignée du latin, et
+jolie et sonore comme le meilleur italien.
+
+L'histoire d'Adolphe Dumas était un vrai conte de fées. Enfant du
+peuple, ses parents tenaient une petite auberge entre Orgon et
+Cabane, à la Pierre-Plantée. Et Dumas avait une soeur appelée Laure,
+belle comme le jour et innocente comme l'eau qui naît: et voici que
+sur la route passèrent une fois des comédiens ambulants qui, dans la
+petite auberge, donnèrent, à la veillée, une représentation. L'un
+d'eux y jouait un rôle de prince. Les oripeaux de son costume qui
+scintillait sous les falots lui donnaient sur les tréteaux
+l'apparence d'un fils de roi, si bien que la pauvre Laure, naïve,
+hélas! comme pas une, se laissa, à ce que racontent les vieillards de
+la contrée, enjôler et enlever par ce prince de grand chemin. Elle
+partit avec la troupe, débarqua à Marseille, et ayant reconnu bientôt
+son erreur folle, et n'osant plus rentrer chez elle, elle prit à tout
+hasard la diligence de Paris, où elle arriva un matin par une pluie
+battante. Et la voilà sur le pavé, seule et dénuée de tout. Un
+monsieur qui passait en landau, et qui vit tout en larmes la jeune
+Provençale, fit arrêter sa voiture et lui dit:
+
+-- Belle enfant, mais qu'avez-vous à tant pleurer?
+
+Laure naïvement conta son équipée. Le monsieur, qui était riche, ému,
+épris soudain, la fit monter dans sa voiture, la conduisit dans un
+couvent, lui fit donner une éducation soignée et l'épousa ensuite.
+Mais la belle épousée, qui avait le coeur noble, n'oublia pas ses
+parents. Elle fit venir à Paris son petit frère Adolphe, lui fit
+faire ses études, et voilà comment Dumas Adolphe, déjà poète de
+nature et de nature enthousiaste, se trouva un jour mêlé au mouvement
+littéraire de 1830. Vers de toute façon, drames, comédies, poèmes,
+jaillirent, coup sur coup, de son cerveau bouillonnant: _la Cité des
+hommes, la Mort de Faust et de Don Juan, le Camp des Croisés,
+Provence, Mademoiselle de la Vallière, l'École des Familles, les
+Servitudes volontaires_, etc. Mais vous savez, dans les batailles,
+bien qu'on y fasse son devoir, tout le monde n'est pas porté pour la
+Légion d'honneur; et malgré sa valeur et des succès relatifs dans le
+théâtres de Paris, le poète Dumas, comme notre Tambour d'Arcole,
+était resté simple soldat, ce qui lui faisait dire plus tard en
+provençal:
+
+_A quarante ans passés, quand tout le monde pêche -- dans la soupe
+des gueux on y trempe son pain, -- Nous devons être heureux d'avoir
+-- L'âme en repos, le coeur net et la main lavée. -- Et qu'a-t-il?
+dira-t-on. -- Il a la tête haute. -- Que fait-il? Il fait son
+devoir_.
+
+Seulement, s'il n'était pas devenu capitaine, il avait conquis
+l'estime de ses plus fiers compagnons d'armes; et Hugo, Lamartine,
+Béranger, de Vigny, le grand Dumas, Jules Janin, Mignet, Barbey
+d'Aurevilly, étaient de ses amis.
+
+Adolphe Dumas, avec son tempérament ardent, avec on expérience de
+vieux lutteur parisien et tous ses souvenirs d'enfant de la Durance,
+arrivait donc à point nommé pour donner au Félibrige le billet de
+passage entre Avignon et Paris.
+
+Mon poème provençal étant terminé enfin, mais non imprimé encore, un
+jeune Marseillais qui fréquentait Font-Ségugne, mon ami Ludovic
+Segré, me dit, un jour:
+
+-- Je vais à Paris... Veux-tu venir avec moi?
+
+J'acceptai l'invitation, et c'est ainsi qu'à l'improviste, et pour la
+première fois, je fis le voyage de Paris, où je passai une semaine.
+J'avais, bien entendu, porté mon manuscrit, et, quand nous eûmes
+quelques jours couru et admiré, de Notre-Dame au Louvre, de la place
+Vendôme au grand Arc de Triomphe, nous vînmes, comme de juste, saluer
+le bon Dumas.
+
+-- Eh bien! cette _Mireille_, me fit-il, est-elle achevée?
+
+-- Elle est achevée, lui dis-je, et la voici... en manuscrit.
+
+-- Voyons donc; puisque nous y sommes, vous allez m'en lire un chant.
+
+Et quand j'eus lu le premier chant:
+
+-- Continuez, me dit Dumas.
+
+Et je lus le second, puis le troisième, puis le quatrième.
+
+-- C'est assez pour aujourd'hui, me dit l'excellent homme. Venez
+demain à la même heure, nous continuerons la lecture; mais je puis,
+dès maintenant, vous assurer que, si votre oeuvre s'en va toujours
+avec ce souffle, vous pourriez gagner une palme plus blle que vous ne
+pensez.
+
+Je retournai, le lendemain, en lire encore quatre chants, et le
+surlendemain, nous achevâmes le poème.
+
+Le même jour (26 août 1856), Adolphe Dumas adressa au directeur de la
+_Gazette de France_ la lettre que voici:
+
+"_La Gazette du Midi_ a déjà fait connaître à la _Gazette de France-
+l'arrivée du jeune Mistral, le grand poète de la Provence. Qu'est-ce
+que Mistral? On n'en sait rien. On me le demande et je crains de
+répondre des paroles qu'on ne croira pas, tant elles sont
+inattendues, dans ce moment de poésie d'imitation qui fait croire à
+la mort de la poésie et des poètes.
+
+"L'Académie française viendra dans dix ans consacrer une gloire de
+plus, quand tout le monde l'aura faite. L'horloge de l'Institut a
+souvent de ces retards d'une heure avec les siècles; mais je veux
+être le premier qui aura découvert ce qu'on peut appeler,
+aujourd'hui, le Virgile de la Provence, le pâtre de Mantoue arrivant
+à Rome avec des chants dignes de Gallus et des Scipion...
+
+"On a souvent demandé, pour notre beau pays du Midi, deux fois
+romain, romain latin et romain catholique, le poème de sa langue
+éternelle, de ses croyances saintes et de ses moeurs pures. J'ai le
+poème dans les mains, il a douze chants. Il est signé Frédéric
+Mistral, du village de Maillane, et je le contresigne de ma parole
+d'honneur, que je n'ai jamais engagée à faux, et de ma
+responsabilité, qui n'a que l'ambition d'être juste."
+
+Cette lettre ébouriffante fut accueillie par des lazzi: "Allons,
+disaient certains journaux, le mistral s'est incarné, paraît-il, dans
+un poème. Nous verrons si ce sera autre chose que du vent."
+
+Mais Dumas, lui, content de l'effet de sa bombe, me dit en me serrant
+la main:
+
+-- Maintenant, cher ami, retournez à Avignon pour imprimer votre
+_Mireille_. Nous avons, en plein Paris, lancé le but au caniveau, et
+laissons courir la critique: il faudra bien qu'elle y ajoute les
+boules de son jeu, toutes, l'une après l'autre.
+
+Avant mon départ, mon dévoué compatriote voulut bien me présenter à
+Lamartine, son ami, et voici comment le grand homme raconta cette
+visite dans son _Cours familiers de Littérature_ (quarantième
+entretien, 1859):
+
+"Au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un beau et
+modeste jeune homme, vêtu avec un sobre élégance, comme l'amant de
+Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse
+chevelure dans les rues d'Avignon. C'était Frédéric Mistral, le jeune
+poète villageois, destiné à devenir, comme Burns le laboureur
+écossais, l'Homère de la Provence.
+
+"Sa physionomie simple, modeste et douce, n'avait rien de cette
+tension orgueilleuse des traits ou de cette évaporation des yeux qui
+caractérise trop souvent ces hommes de vanité plus que de génie,
+qu'on appelle les poètes populaires. Il avait la bienséance de la
+vérité; il plaisait, il intéressait, il émouvait; on sentait, dans sa
+mâle beauté, le fils d'une de ces belles Arlésiennes, statues
+vivantes de la Grèce, qui palpitent dans notre Midi.
+
+"Mistral s'assit sans façon à ma table d'acajou de Paris, selon les
+lois de l'hospitalité antique, comme je me serais assis à la table de
+noyer de sa mère, dans son Mas de Maillane. Le dîner fut sobre,
+l'entretien à coeur ouvert, la soirée courte et causeuse, à la
+fraîcheur du soir et au gazouillement des merles, dans mon petit
+jardin grand comme le mouchoir de Mireille.
+
+"Le jeune homme nous récita quelques vers dans ce doux et nerveux
+idiome provençal, qui rappelle tantôt l'accent latin, tantôt la grâce
+attique, tantôt l'âpreté toscane. Mon habitude des patois latins,
+parlés uniquement par moi jusqu'à l'âge de douze ans dans les
+montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome intelligible.
+C'étaient quelques vers lyriques; ils me plurent mais sans m'enivrer.
+Le génie du jeune homme n'était pas là, le cadre était trop étroit
+pour son âme; il lui fallait, comme à Jasmin, cet autre chanteur sans
+langue, son épopée pour se répandre. Il retournait dans son village
+pour y recueillir, auprès de sa mère et à côté de ses troupeaux, ses
+dernières inspirations. Il me promit de m'envoyer un des premiers
+exemplaires de son poème; il sortit."
+
+Avant de repartir, j'allai saluer Lamartine, qui habitait au
+rez-de-chaussée du numéro 41 de la rue Ville-L'Évêque. C'était dans
+la soirée. Écrasé par ses dettes et assez délaissé, le grand homme
+somnolait dans un fauteuil en fumant un cigare, pendant que quelques
+visiteurs causaient à voix basse, autour de lui.
+
+Tout à coup, un domestique vint annoncer qu'un Espagnol, un harpiste
+appelé Herrera, demandait à jouer un air de son pays devant M. de
+Lamartine.
+
+-- Qu'il entre, dit le poète.
+
+Le harpiste joua son aire, et Lamartine, à demi-voix, demanda à sa
+nièce, Mme de Cessia, s'il y avait quelque argent dans les tiroirs de
+son bureau.
+
+-- Il reste deux louis, répondit celle-ci.
+
+-- Donnez-les à Herrera, fit le bon Lamartine.
+
+Je revins donc en Provence pour l'impression de mon poème, et la
+chose s'étant faite à l'imprimerie Seguin, à Avignon, j'adressai le
+premier exemplaire à Lamartine, qui écrivit à Reboul la lettre
+suivante:
+
+"Jai lu _Mirèio..._ Rien n'avait encore paru de cette sève nationale,
+féconde, inimitable du Midi. Il y a une vertu dans le soleil. J'ai
+tellement été frappé à l'esprit et au coeur que j'écris un
+_Entretien_ sur ce poème. Dites-le à M. Mistral. Oui, depuis les
+Homérides de l'Archipel, un tel jet de poésie primitive n'avait pas
+coulé. J'ai crié, comme vous: c'est Homère."
+
+Adolphe Dumas m'écrivait, de son côté:
+
+(mars 1859).
+
+"Encore une lettre de joie pour vous, mon cher ami. J'ai été, hier au
+soir, chez Lamartine. En me voyant entrer, il m'a reçu avec des
+exclamations et il m'en a dit autant que ma lettre à la _Gazette de
+France_. Il a lu et compris, dit-il, votre poème d'un bout à l'autre.
+Il l'a lu et relu trois fois, il ne le quitte plus et ne lit pas
+autre chose. Sa nièce, cette belle personne que vous avez vue, a
+ajouté qu'elle n'avait pas pu le lui dérober un instant pour le lire,
+et il va faire un _Entretien_ tout entier sur vous et _Mirèio_. Il
+m'a demandé des notes biographiques sur vous et sur Maillane. Je les
+lui envoie ce matin. Vous avez été l'objet de la conversation
+générale toute la soirée et votre poème a été détaillé par Lamartine
+et par moi depuis le premier mot jusqu'au dernier. Si son _Entretien_
+parle ainsi de vous, votre gloire est faite dans le monde entier. Il
+dit que vous êtes "un Grec des Cyclades". Il a écrit à Reboul: "C'est
+un Homère!" Il me charge de vous écrire _tout ce que je veux_ et il
+ajoute que je ne puis trop vous en dire, tant il est ravi. Soyez donc
+bien heureux, vous et votre chère mère, dont j'ai gardé un si bon
+souvenir."
+
+Je tiens à consigner ici un fait très singulier d'intuition
+maternelle. J'avais donné à ma mère une exemplaire de _Mirèio_, mais
+sans lui avoir parlé du jugement de Lamartine, que je ne connaissais
+pas encore. A la fin de la journée, quand je crus qu'elle avait pris
+connaissance de l'oeuvre, je lui demandai ce qu'elle en pensait et
+elle me répondit, profondément émue:
+
+-- Il m'est arrivé, en ouvrant ton livre, une chose bien étrange: un
+éclat de lumière, pareil à une étoile, m'a éblouie sur le coup, et
+j'ai dû renvoyer la lecture à plus tard!
+
+Qu'on en pense ce qu'on voudra; j'ai toujours cru que cette vision de
+la bonne et sainte femme était un signe très réel de l'influx de
+sainte Estelle, autrement dit de l'étoile qui avait présidé à la
+fondation du Félibrige.
+
+Le quarantième Entretien du _Cours Familier de Littérature_ parut un
+mois après (1859), sous le titre "Apparition d'un poème épique en
+Provence". Lamartine y consacrait quatre-vingt pages au poème de
+_Mireille_ et cette glorification était le couronnement des articles
+sans nombre qui avaient accueilli notre épopée rustique dans la
+presse de Provence, du Midi et de Paris. Je témoignai ma
+reconnaissance dans ce quatrain provençal que j'inscrivis en tête de
+la seconde édition:
+
+A LAMARTINE
+
+_Je te consacre Mireille; c'est mon coeur et mon âme,
+C'est la fleur de mes années,
+C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles
+T'offre un paysan_.
+
+8 septembre 1859
+
+Et voici l'élégie que je publiai à la mort du grand homme (1):
+
+SUR LA MORT DE LAMARTINE
+
+_Quand l'heure du déclin est venue pour l'astre -- sur les collines
+envahies par le soir, les pâtres -- élargissent leurs moutons, leurs
+brebis et leurs chiens; -- et dans les bas-fonds des marais, -- tout
+ce qui grouille râle en braiment unanime:
+-- Ce soleil était assommant!"
+
+Des paroles de Dieu magnanime épancheur, -- ainsi, ô Lamartine, ô mon
+maître, ô mon père, -- en cantiques, en actions, en larmes
+consolantes, -- quand vous eûtes à notre monde -- épanché sa satiété
+d'amour et de lumière, -- et que le monde fut las,
+
+Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, -- chacun vous
+décocha la pierre de sa fronde, -- car votre splendeur nous faisait
+mal aux yeux, -- car une étoile qui s'éteint, -- car un dieu crucifié
+plaît à la foule, -- et les crapauds aiment la nuit...
+
+Et l'on vit en ce moment des choses prodigieuses! Lui, cette grande
+source de pure poésie -- qui avait rajeuni l'âme de l'univers, -- les
+jeunes poètes rirent -- de sa mélancolie de prophète et dirent --
+qu'il ne savait pas l'art des vers.
+
+Du Très-Haut Adonaï lui sublime grand prêtre, -- qui dans ses hymnes
+saints éleva nos croyances -- sur les cordes d'or de la harpe de
+Sion, -- en attestant les Écritures -- les dévots pharisiens crièrent
+sur les toits -- qu'il n'avait point de religion.
+
+Lui, le grand coeur ému, qui, sur la catastrophe -- de nos anciens
+rois, avait versé ses strophes, -- et en marbre pompeux leur avait
+fait un mausolée, -- les ébahis du Royalisme -- trouvèrent qu'il
+était un révolutionnaire, -- et tous s'éloignèrent vite.
+
+Lui, le grand orateur, la voix apostolique, -- qui avait fulguré le
+mot de République -- sur le front, dans le ciel des peuples
+tressaillants, -- par une étrange frénésie, -- sous les chiens
+enragés de la Démocratie -- le mordirent en grommelant.
+
+Lui, le grand citoyen, qui dans le cratère embrasé -- avait jeté ses
+biens, et son corps et son âme, -- pour sauver du volcan la patrie en
+combustion, -- lorsque, pauvre, il demanda son pain, -- les bourgeois
+et les gros l'appelèrent mangeur -- et s'enfermèrent dans leur bourg.
+
+Alors, se voyant seul dans sa calamité, -- dolent, avec sa croix il
+gravit son Calvaire... -- Et quelques bonnes âmes, vers la tombée du
+jour, -- entendirent un long gémissement, -- et puis, dans les
+espaces, ce cri suprême_: Eli, lamma sabacthani!
+
+_Mais nul ne s'aventura vers la cime déserte. -- Avec les yeux fermés
+et les deux mains ouvertes, -- dans un silence grave il s'enveloppa
+donc; -- et, calme comme sont les montagnes, au milieu de sa gloire
+et de son infortune, -- sans dire mot il expira_.
+
+_21 mars 1869_
+
+Me voilà arrivé au terme de _l'élucidari_ (comme auraient dit les
+troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de ma
+jeunesse. Désormais, mon histoire, qui est celle de mes oeuvres,
+appartient, comme tant d'autres, à la publicité.
+
+Je terminerai ces _Mémoires_ par quelques épisodes des l'existence
+franche et libre que s'étaient faite, en Avignon, les musagètes ou
+coryphées de notre Renaissance, pour montrer comme, au bord du Rhône,
+on pratiquait le Gai-Savoir.
+
+CHAPITRE XVII
+
+AUTOUR DU MONT VENTOUX
+
+Courses félibréennes avec Aubanel et Grivolas. -- L'ascension et la
+descente. -- Les gendarmes nous arrêtent. -- La fête de Montbrun. --
+Le devineur de sources. -- Le curé de Monieux. -- La Nesque et les
+Bessons. -- Le maire de Méthamis. -- Le charron de Vénasque.
+
+Avec Théodore Aubanel, qui était toujours dispos, pour organiser les
+courses, et notre camarade le peintre avignonnais Pierre Grivolas,
+qui était de toutes nos fêtes, voici comment nous fîmes, un beau jour
+de septembre, l'ascension du mont Ventoux.
+
+Partis, vers minuit, du village de Bédoin, au pied de la montagne,
+nous atteignîmes le sommet une demi-heure environ avant le lever du
+soleil. Je ne vous dirai rien de l'escalade, que nous fîmes à l'aise,
+sur le bât de mulets que conduisaient des guides, à travers les
+rochers, escarpements et mamelons de la Combe-Fillole.
+
+Nous vîmes le soleil surgir, tel qu'un superbe roi de gloire, d'entre
+les cimes éblouissantes des Alpes couvertes de neige, et l'ombre du
+Ventoux élargir, prolonger, là-bas dans l'étendue du Comtat
+Venaissin, par là-bas sur le Rhône et jusqu'au Languedoc, la
+triangulation de son immense cône.
+
+En même temps, de grosses nues blanchâtres et fuyantes roulaient
+au-dessous de nous, embrumant les vallées; et, si beau que fût le
+temps, il ne faisait pas chaud.
+
+Vers les neuf heures, -- mais, cette fois, à pied, avec les bâtons
+ferrés et le havresac au dos, -- après un léger déjeuner, nous primes
+la descente. Seulement, nous dévalâmes par le côté opposé,
+c'est-à-dire par les Ubacs, ainsi qu'on nomme le versant nord de
+toutes nos montagnes et du Ventoux en particulier.
+
+Or, tellement est âpre et tellement est raide ce revers du mont
+Ventoux, que le père Laval raconte ce qui suit:
+
+Les montagnards qui, de son temps (au dix-huitième siècle), le 14
+septembre, montaient en pèlerinage à la chapelle qui est en haut,
+redescendaient par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser, assis à
+croupetons sur une double planche de trois empans carrés, qu'ils
+enrayaient soudain en plantant leur bâton devant, lorsqu'elle allait
+trop vite ou qu'elle frôlait un précipice.
+
+Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une demi-heure; et il faut
+songer que le mont Ventoux a dix-neuf cent soixante mètres d'altitude
+sur la mer!
+
+Désireux, nous aussi, de raccourcir notre descente, mais ignorant les
+chemins, nous allâmes nous fourvoyer dans une ravine ardue, la
+Loubatière du Ventoux, si encombrée de rocailles et si périlleuse
+aussi que, pour arriver en bas, nous mîmes le jour entier.
+
+Le ravin de la Loubatière, comme son nom le dit, n'est fréquenté que
+par les loups, et il se rue subitement, du sommet au pied du mont,
+entre des berges si scabreuses qu'il est presque impossible, une fois
+qu'on y est rentré, d'en sortir pour changer de route.
+
+Nous y voilà, arrive qui plante! Dans les rocs détachés et dans les
+éboulis, à travers les troncs d'arbres, pins, hêtres et mélèzes,
+arrachés, entraînés par la fureur des orages et qui, à tous les pas,
+entravaient notre marche, nous descendions, nous dévalions, quand,
+tout à coup, le lit du torrent, coupé à pic devant nos pas, montre à
+nos yeux, béant, un précipice de cent toises peut-être en contrebas.
+
+Comment faire? Remonter? C'était fort difficile, d'autant plus que,
+sur nos têtes, nous voyions s'avancer de gros nuages noirs qui, s'ils
+eussent crevé, nous auraient submergés sous l'irruption des eaux...
+Il fallait donc, de façon ou d'autre, descendre par la gorge, cette
+épouvantable gorge où nous étions perdus. Et alors, dans l'abîme,
+nous jetâmes là-bas nos cabans et nos sacs et, ma foi, recommandant à
+Dieu notre vie, en rampant, en nous traînant, mais surtout par
+glissades, nous nous laissâmes couler sur la paroi presque verticale
+où, seules, quelques racines de buis ou de lavande nous empêchèrent
+de dégringoler, la tête la première.
+
+Rendus au fond du précipice, nous croyions être hors de danger, et,
+remettant nos hardes, nous avions, guillerets, recommencé de
+descendre dans le ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore plus
+forte et plus rapide, vint nous arrêter de nouveau, et, au péril de
+nos vies, il fallut de nouveau glisser en se cramponnant, et puis une
+troisième fois après les autres ci-dessus.
+
+Au crépuscule, enfin nous atteignîmes Saint-Léger, pauvre petit
+village qui est au pied du Ventoux, habité par des charbonniers, tout
+jonché de lavande en guise de litière. Nous ne pûmes trouver à nous y
+héberger.
+
+Malgré la nuit, haletants, harassés, il nous fallut encore marcher
+une couple d'heures jusqu'au village de Brantes, perché sur les
+rochers, en face du Ventoux, où nous fûmes fort heureux de pouvoir
+nous faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, au grenier
+à foin.
+
+Le plus joli, -- car il paraît qu'on n'avait pas très bonne mine, -
+fut que notre hôtelier, de peur qu'on n'emportât ses draps, nous
+avait enfermés sous clé... Aussi, le lendemain, ayant appris que
+c'était fête au village de Montbrun, et à peu près remis des suées de
+la veille, nous partîmes joyeux du pays qui _branle sans vent_ (comme
+l'appellent ses voisins) et nous fîmes le tour des Ubacs du Ventoux
+par Savoillants et Reillanette.
+
+Mais, pendant que, sur le bord de la rivière gazouilleuse qui a nom
+le Toulourenc, nous admirions la hauteur des escarpes effrayantes,
+des roches sourcilleuses qui touchaient les nuées, deux gendarmes,
+qui venaient sur la route après nous, et auxquels l'hôtelier de
+Brantes avait donné peut-être notre signalement, nous accostent:
+
+-- Vos papiers?
+
+Nous avions échappé aux loups, aux orages, aux précipices; ais,
+croyez-m'en, qui que vous soyez, si vous êtes jamais forcé de vous
+garer devant les happe-chair, évitez toujours les routes.
+
+-- Vos papiers? D'où venez-vous? Où allez-vous, voyons?
+
+Moi, je sortis de ma poche un gribouillage provençal et, pendant
+qu'un des archers, pour pouvoir déchiffrer ce que ça voulait dire, se
+désorbitait les yeux en tordant sa moustache:
+
+-- Nous sommes, disait Aubanel, des félibres, qui venons faire le
+tour du Ventoux.
+
+-- Et des artistes, ajoutait Grivolas, qui étudions la beauté du
+paysage...
+
+-- Ah! oui, c'est bon! nous faire accroire qu'on est venu dans le
+Ventoux pour étudier ses agréments! répliqua le gendarme qui
+essayait, mais vainement, de lire mon provençal; vous irez, mes
+farceurs, dire cela demain à M. le procureur impérial à Nyons... Et
+suivez-nous pour le quart d'heure.
+
+Nous rappelant le mot du général Philopémen: "qu'il faut porter la
+peine de sa mauvaise mine", et, en effet, reconnaissant qu'avec nos
+grands chapeaux de feutre aux bords retroussés arrogamment, nos
+bâtons ferrés et nos havresacs, nous étions faits comme des brigands,
+-- et comme d'autre part, cela nous amusait, nous suivîmes les
+chasse-coquins.
+
+Chemin faisant, un bon fermier, portant la veste sur l'épaule, nous
+atteignit et nous dit:
+
+-- Que Dieu vous donne le bonjour! Ces messieurs vont, sans doute, à
+la fête de Montbrun?
+
+-- Ah! oui, une jolie fête! lui répondîmes-nous. Nous descendions du
+Ventoux, de la cime du mont Ventoux, pour voir s'il est réel que le
+soleil, en se levant, y fait trois sauts, comme on affirme, et voilà
+que les gendarmes, parce que nous avions oublié nos papiers, nous ont
+pris pour des voleurs et nous emmènent à Nyons...
+
+-- Par exemple! Mais ne voyez-vous pas, à leur façon de s'exprimer,
+dit aux gendarmes le brave homme, que ces messieurs ne sont pas de
+loin? qu'ils parlent provençal? qu'ils sentent leur bonne maison? Eh
+bien! je n'hésite pas, moi, à répondre pour eux et je les invite
+même, quand nous serons à Montbrun, à venir boire un coup à la
+maison, et vous aussi, messieurs du gouvernement, si vous voulez,
+pourtant, me faire cet honneur!
+
+-- En ce cas-là, nous dit la maréchaussée dauphinoise, après avoir
+délibéré, messieurs, vous pouvez aller. Et, mais, voyons, est-ce
+positif, ce que vous disiez tout à l'heure, que le soleil, là-haut,
+vu du sommet du Ventoux, fait trois sauts en se levant?
+
+-- Ça, répliquâmes-nous, il faut le voir pour le croire... Mais
+autrement, c'est vrai comme vous êtes de braves gens.
+
+Et, les laissant sur ce goût (nous venions d'entrer à Montbrun), avec
+l'honnête paysan qui avait répondu pour nous, nous fûmes tout droit à
+l'auberge nous restaurer quelque peu.
+
+Rien qui fasse plaisir, lorsqu'on cour le pays et qu'on est fatigué,
+comme une auberge indigène, où l'on arrive un jour de fête patronale.
+Or, songez qu'à Montbrun, dès notre entrée au cabaret, nos yeux
+virent par terre un monceau de poulardes, de poulets, de dindons, de
+lapins, de levrauts et de perdrix, vous dis-je, qui n'annonçaient pas
+misère! Qui plumait d'ici, qui saignait de là. Une paire de longues
+broches, toutes chargées de lardoires et de gibier odorant,
+tournaient et dégouttaient sur le carré des lèchefrites,
+doucettement, devant le feu. L'hôtelier, l'hôtelière, en mouvement,
+posaient sur chaque table les bouteilles, les couteaux, les
+fourchettes qu'il fallait. Et tout cela pour les premiers qui
+demanderaient à dîner, c'est-à-dire pour nous autres. Oh! coquin de
+bon sort! Une bénédiction. Et, chose pardessus qui ne coûtait pas
+davantage, les filles de l'hôtesse avaient si gentille accortise que
+nous restâmes là tant que dura la fête, rien que pour l'agrément
+d'être servis par elles.
+
+A _Montbrun_, disait-on autrefois en Dauphiné, _arrivé à deux heures,
+à trois on est pendu_. Cela montre qu'un proverbe n'est pas toujours
+véridique, mais ça devait se rapporter (je le crois) au renom du
+terrible Montbrun, le capitaine huguenot qui fut seigneur de ce
+village. C'est lui, Charles du Puy, dit "le brave Montbrun", qui fit
+face au roi de France, alléguant pour raison que "les armes et le jeu
+rendaient les hommes égaux". C'est le même qui, au siège de Mornas,
+place catholique, lorsqu'il eut pris le château, en précipita la
+garnison sur la pointe, là-bas, des hallebardes de sa troupe (1562).
+D'où les gens de Mornas ont gardé jusqu'à nos jours le sobriquet de
+_saute-remparts_, et voici ce qu'on raconte:
+
+Un de ces malheureux, dont le tour était venu de faire le plongeon,
+reculait pour prendre élan, mais arrivé au bord de l'affreux
+casse-cou, il s'arrêtait épouvanté. Il revenait prendre sa course, et
+chose facile à comprendre, il lâchait pied de nouveau.
+
+-- O poltron, lui cria le farouche Montbrun, en deux fois que tu pris
+escousse, tu ne peux pas faire le saut?
+
+-- Monseigneur, répliqua le pauvre catholique, s'il vous plaît
+d'essayer, je vous le donne en trois.
+
+Et pour la repartie, Montbrun, à ce qu'on dit, lui accorda sa grâce.
+
+Nous allâmes visiter le château du baron - que François II fit
+démolir. -- Il y reste quelques fresques, attribuées à André del
+Sarto. Sur la terrasse, on nous montra l'endroit d'où parfois, pour
+s'amuser, le seigneur huguenot abattait d'un coup d'arquebuse les
+moines qui, là-bas, lisaient leur bréviaire, dans le jardin d'un
+couvent qu'il y avait en dessous.
+
+Enfin, derrière le Ventoux, le long du Toulourenc, rivière qui sépare
+le Dauphiné de la Provence, ayant repris notre tournée, nous vîmes en
+passant au pied du Ventouret et en longeant le Gourg des Oules
+déboucher dans une vallée, la riante vallée de Sault.
+
+-- Faisons la méridienne? dîmes-nous.. Et tous trois, à l'orée d'une
+prairie limitrophe avec la route, nous nous couchâmes pour dormir et
+laisser passer la chaleur.
+
+-- Adieu, Ventoux! s'écria Aubanel, tu nous fis, ô gueusard, assez
+suer et essouffler!
+
+Grivolas regardait les ombres et les clairs que remuaient entre eux
+les noyers et les chênes, et moi, épiant l'heure qu'il était au
+soleil, je tétais à la gourde une gorgée d'eau-de-vie.
+
+A ce moment, dans le grand hâle, nous vîmes sur la route blanche
+s'acheminer avec sa blouse, ses gros souliers à clous, son chapeau à
+larges bords, un vieillard qui tenait une houssine à la main. Quelque
+chose d'imposant et de particulier dans sa figure ouverte, rôtie par
+le soleil, attira, comme il passait, notre attention vers lui et nous
+lui dîmes bonjour.
+
+-- Bonjour, toute la compagnie, nous fit-il d'une voix douce, vous
+faites un peu halte?
+
+-- Eh oui! brave homme; à vous d'en faire autant, si vous voulez.
+
+-- Eh bien! je ne dis pas non... Je viens de la ville de Sault, où
+j'avais quelques affaires et je commençais d'être las. Ce n'est plus,
+mes amis, comme quand j'avais votre âge! Berthe filait alors, et
+maintenant Marthe dévide.
+
+Et il s'assit en causant à côté de nous sur l'herbe.
+
+-- Je suis bien curieux peut-être, poursuivit-il, mais par hasard ne
+seriez-vous pas herboristes?
+
+Ah! parbleu, si nous connaissions la vertu des simples que nos pieds
+foulent, nous n'aurions jamais besoin d'apothicaires ni de médecins.
+
+-- Non, répondîmes-nous, nous venons du mont Ventoux.
+
+-- _Sage qui n'y retourne pas, mais fou celui qui y retourne!_ dit le
+vieillard sentencieusement... "Allons, je vois, je vois, vous êtes
+peut-être bien des triacleurs de Venise.
+
+-- Triacleurs? Qu'est-ce que c'est?
+
+--Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'un remède souverain est ce qu'on
+nomme la _thériaque_, qui se fait à ce qu'on dit, avec de la graisse
+de vipère... Et, ici, dans nos montagnes, au Ventoux, au Ventouret,
+et, dans cette vallée même, les vipères ne manquent pas. Si c'est
+elles que vous cherchiez...
+
+-- Ah! les cherche qui voudra! nous écriâmes-nous.
+
+-- Veuillez m'excuser, reprit le bonhomme, si je vous ai offensés,
+mais il n'est pas de sot métier:
+
+ _Comme dit le renard
+ Chacun joue de son art_.
+
+Le bon Dieu, que je salue, a répandu sa lumière, voyez-vous un peu à
+tous. Pris à part, l'homme ne sait rien; entre tous, nous savons
+tout... Et, sans aller plus loin, moi, je suis devineur d'eau.
+
+-- Ah! tonnerre de nom de nom!
+
+-- Oui, tel que vous me voyez, par la vertu de la baguette que je
+tiens entre mes mains, je déniche les veines d'eau.
+
+-- Par exemple, et à notre tour, s'il n'y a pas d'indiscrétion,
+comment faites-vous donc pour découvrir les sources qu'il y a dans la
+terre?
+
+-- Comment je fais? De vous le dire, répondit l'hydroscope, ce serait
+malaisé peut-être... C'est affaire de bonne foi. Il m'arrive, tenez,
+quand le soleil est ardent, de voir fumer les eaux, de les voir
+s'évaporer, à sept lieues de distance... je les vois, oui, je les
+vois (mon Dieu! je vous rends grâces!) aspirées, colorées par
+l'ardeur du soleil. Ensuite la baguette, qui tourne d'elle-même et se
+tord entre mes doigts, achève le restant... Mais il faut, comme je
+vous le dis, sentir cela pour le comprendre: c'est à la bonne foi.
+Vous pouvez d’ailleurs parler de moi à Sault, à Villes, à Verdolier,
+dans tous les villages qui avoisinent: je suis d’Aurel (que vous
+voyez là), mon nom est Fortuné Aubert. On vous montrera partout les
+sources que j’ai mises en vue.
+
+Nous lui dîmes en plaisantant:
+
+-- Compère Fortuné, si vous pouviez, avec la baguette, trouver un
+jour la Chèvre d’Or?
+
+-- Et pourquoi non? Si Dieu voulait, je n’aurais pas plus de peine à
+cela, voyez-vous, que d’être assis sur ce talus... Mais Celui de
+là-haut a plus de sens que nous tous. Une
+fontaine d’eau, quand on a soif, ne vaut-elle pas mieux qu’une
+fontaine d’or? Et ce pré! Ne croyez-vous pas que la moindre rosée
+fasse plus de bien à son herbe, -- que si la traversait le carrosse
+d’un roi, chargé d’or et d’argent? Rendre service, quand on peut, à
+notre frère prochain, comme il nous est recommandé, mes amis, voilà,
+voilà où le bon Dieu vient en aide! Et pour preuve, permettez que je
+vous conte encore ceci:
+
+"L’an passé, la servante de notre curé d’Aurel (qui vous le
+certifierait) me fit appeler à la cure.
+
+"-- Maître Fortuné, me dit-elle, vous me voyez en grand souci. M. le
+curé, ce matin, est allé à Carpentras, où l’on juge aux assises un
+jeune parent à lui, inculpé comme incendiaire. Il devait, me l’ayant
+promis, retourner de bonne heure, et la nuit déjà descend, et je ne
+vois venir personne: je ne sais que m’imaginer. Si au moyen de votre
+science vous pouviez me rendre instruite de ce qui là-bas se passe,
+ah! que vous me feriez plaisir!
+
+"-- Nous essayerons, répondis-je... Donnez-moi quelques oublies, ce
+avec quoi les hosties se font.
+
+Et alors, sur la table, je plaçai les oublies, en représentation de
+Celui qu’on ne voit pas, l’Amour suprême, le bon Dieu.
+
+"A côté des oublies, je mis un verre de vin pur, pour représenter la
+Justice.
+
+"Devant l’Amour et la Justice, je mis un verre d’eau -- qui
+représentait l’inculpé. Et derrière l’inculpé je posai un gobelet de
+vin troublé avec de l’eau: ça représentait
+l’avocat.
+
+"Je saisis la baguette et, à la bonne foi, humblement, je demande à
+Dieu, l’Amour suprême, si l’accusé était condamné.
+
+"La baguette, mes amis, ne branla pas plus que ces pierres.
+
+"Bon! je demandai alors si on l’avait acquitté. La baguette entre mes
+doigts tourna joyeuse, comme en danse.
+
+"-- Mademoiselle, dis-je pour lors à la servante, vous pouvez dormir
+tranquille: l'inculpé est acquitté.
+
+"-- Puisque nous y voilà, me fit la demoiselle, Fortuné informez-vous
+un peu sur les témoins.
+
+"Je reprends en main la baguette et je demande au vin pur ou, pour
+mieux dire, à la Justice, si les témoins retournaient et s’ils
+étaient en chemin.
+
+"La verge demeura muette.
+
+"Humblement, je demande s’ils étaient poursuivis. ..Il me fut répondu
+qu’ils étaient poursuivis très sérieusement... Eh bien! n’est-il pas
+vrai que le lendemain, messieurs, le curé d’Aurel vint nous confirmer
+tout ce que nous avions vu la veille avec la verge! On avait à
+Carpentras acquitté l’inculpé et retenu les témoins.
+
+"-- Mais, allons, vous devez dire que je suis un franc bavard. A Dieu
+soyez, dit le vieillard en se relevant du talus, et prenez garde, là
+au frais, prenez garde de vous morfondre.
+
+Le devineur, avec sa baguette, gagna du côté des collines, vers ces
+quartiers d’Aurel, de Saint-Trinit, chantés plus tard par Félix Gras
+dans son grand et frais poème qui a nom _Les charbonniers_, et nous
+allâmes, nous autres, par un raidillon de chemin, prendre notre logis
+à Sault, la ville des _Étrangleurs de truie_.
+
+Après avoir salué, dans le château fort en ruine, le blason et la
+gloire de ses anciens seigneurs, les grands barons d’Agoult (qui est
+Wolf en allemand et qui signifie loup) et le nom historique de cette
+comtesse de Sault qui, au temps (de la Ligue, maîtrisait la Provence,
+nous descendîmes sur Monieux, dont le curé figure dans le gai
+répertoire des contes populaires.
+
+Ce curé avait une vache... Et voici qu’un pauvre homme, qui avait un
+tas d’enfants, vola et tua la vache, la fit manger à ses marmots et,
+après la bombance, en manière de grâces, leur fit dire la petite
+prière que voici:
+
+ _Nous rendons grâces, mon Dieu,
+ Au bon curé de Monieux:
+ Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!_
+
+Mais les enfants répètent tout. Le curé en eut vent, et ayant
+questionné un des petits mangeurs, il lui dit:
+
+-- Est-ce vrai, mignon, que votre père vous a appris pour vos grâces
+une prière si jolie? Comment est-elle? voyons un peu...
+
+Et le petit répéta:
+
+ _Nous rendons grâces, mon Dieu,
+ Au bon curé de Monieux:
+ Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!_
+
+-- Oh ! la galante prière! fit le prêtre au petit. Eh bien ! sais-tu,
+mignon, ce qu’il faut faire? Demain, jour de dimanche, tu viendras me
+trouver à la première messe; tu monteras en chaire avec moi, n’est-ce
+pas, mignon? et devant tous, pour que tout le monde l’apprenne, tu
+diras la prière que ton père vous fait dire.
+
+-- Il suffit, monsieur le curé.
+
+Et l’enfant, tout de suite, va conter à son père le propos du curé;
+et le père, un fin matois, dit alors à l’enfant:
+
+-- Ah! oui, venir parler de vache en pleine chaire! Mais tu les
+ferais rire tous... Je vais t’en apprendre une autre, mon fils,
+d’action de grâces, qui est bien plus belle encore:
+
+ _Je rends grâce au bon Dieu!
+ Les hommes de Monieux
+ Ont tous porté du bois de leur curé joyeux:
+ Mais lui tout seul, mon père
+ Ne s’est pas laissé faire_.
+
+"T’en souviendras-tu demain?
+
+-- Je m’en souviendrai, père.
+
+Le curé, le lendemain, au prône de la messe, monte donc à la chaire,
+accompagné du petit, et commence:
+
+-- Mes frères, vous l’avez tous appris, on nous a volé notre vache...
+Je ne veux pas vous en parler; seulement la vérité est toujours bonne
+à connaître, et toujours la vérité sort de la bouche innocente...
+Allons, mignon, dis ce que tu sais.
+
+Et le petit alors:
+
+ _Je rends grâce au bon Dieu!
+ Les hommes de Monieux
+ Ont tous porté du bois de leur curé joyeux_:
+ _Mais lui tout seul, mon père
+ Ne s’est pas laissé faire_.
+
+Je vous laisse à penser le rire...
+
+Nous prîmes à Monieux la combe de la Nesque, petit cours d’eau
+sauvage, qui bondit, comme dit Gras,
+
+ _Entre deux falaises à pic, couvertes de halliers,
+ Où les bergers pendent l'appât
+ Pour attraper les merles_.
+
+et nous marchâmes là dans les rochers, à tout hasard, pour gagner, si
+nous pouvions, le même jour, Vénasque. Mais qui compte sans l’hôte,
+dit-on, compte deux fois: le soleil se couchait que nous errions
+encore parmi les précipices, au pied d’un haut escarpement qu’on
+nomme le Rocher du Cire, où plus tard nous plaçâmes l’épisode de
+_Calendal_ lorsqu’il dénicha les ruches d’abeilles,
+
+ _La Nesque, par-dessous, affreuse,
+ Ouvrait sa ténébreuse gorge_
+
+et, la nuit nous couvrant peu à peu de son ombre, voici qu’à un
+endroit appelé le Pas de l’Ascle, un véritable labyrinthe, nous n’y,
+voyions plus devant nous, en danger, à tout pas, de glisser et
+tomber, la tête la première, par là-bas je ne sais ou.
+
+-- Mes amis, dis-je alors, ce serait une sottise que de laisser nos
+os ici dans quelque gouffre, avant d’avoir accompli notre oeuvre
+félibréenne. Je serais d’avis de retourner.
+
+-- Hé! en avant, fit Grivolas, nous venons tout à l’heure "les effets
+de la lune" sur les roches de la Nesque.
+
+-- Si tu veux te précipiter, lui cria Aubanel, libre à toi, mon ami
+Pierre! Pour moi, je ne me sens nulle envie de me faire dévorer par
+les loups.
+
+Et là-dessus nous remontâmes, en tâtonnant de-ci de-là, pour nous
+sortir des précipices, harassés, défaillants, tout en nage. Nous
+vîmes alors par bonheur, dans l’obscurité, au loin, poindre une
+petite lumière.
+
+Nous y allâmes. C’était une masure écartée dans la montagne, qu’on
+appelait les Bessons. Nous frappâmes. On nous ouvrit; et de leur
+mieux ces braves gens (une famille de chevriers) nous firent
+l’hospitalité et ils nous dirent:
+
+"Vous avez certes bien fait de retourner sur vos pas; l’autre année,
+une nuit d’hiver, nous avions entendu des cris, sans savoir ce qui
+arrivait...
+
+"Quand le matin nous allâmes voir, nous trouvâmes mort dans la
+Nesque, là-bas vers le Pas de l’Ascle, un pauvre prêtre qui s’était
+décroché et tout meurtri."
+
+-- Eh bien! tu vois, nigaud, si nous t’avions suivi? fit Aubanel à
+Grivolas.
+
+-- Bah! repartit le peintre, vous êtes des soldats du pape.
+
+La ménagère, en même temps, avait mis la marmite sur le feu, avec de
+l’ail, de la sauge, et une poignée de sel, tout aspergé d’huile. Elle
+nous trempa bientôt une odorante eau bouillie, si bonne qu’Aubanel,
+tout petit homme qu’il fût, en vida onze assiettées, et le grand
+félibre garda un tel souvenir de cette savoureuse soupe et du bon
+sommeil que nous fîmes à la grange des Bessons que, dans son _Livre
+de l’Amour_, il y fait l’allusion suivante:
+
+_La femme vivement avec le tranchoir -- Taille le beau pain brun, va
+quérir de l’eau fraîche -- Avec son broc de cuivre; ensuite sur le
+seuil -- Elle sort et appelle ses gens qui rentrent à la maison. --
+Et la soupe est versée; pendant qu’elle s’imbibe,-- L’hôte amical
+vous fait boire un coup de sa piquette; -- Puis, chacun à son tour,
+aïeul, mari, femme et enfants, -- Tirent une assiettée et apaisent
+leur faim. -- Et vous mangez la soupe et êtes de la famille. -- Mais,
+le repas fini, déjà chacun sommeille: -- L’hôtesse avec une lampe va
+vous quérir un drap, -- Un beau drap de toile blonde, tout rude et
+tout neuf. -- Du corps la lassitude est un baume pour l’âme. -- Ah!
+qu’il fait bon dormir, dans les bergeries, sur le feuillage, --
+Dormir sans rêves, au milieu des troupeaux, -- N’être ensuite
+réveillé que par les grelots -- Des chèvres, le matin, et aller avec
+les plâtres -- Se coucher tout le jour et sentir le marrube!_
+
+Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, toute bourdonnante
+d’abeilles, des abeilles en essaims qui y humaient le miel des
+fleurs, nous arrivâmes enfin, et par une chaleur qui faisait béer les
+lézards, au village de Méthamîs. Nous demandâmes l’auberge. Mais
+va-t’en voir s’ils viennent! Nous y trouvâmes porte close; l’hôte et
+l’hôtesse
+moissonnaient.
+
+Nous entrâmes au café, pour voir si en payant on voudrait nous
+apprêter quelque chose pour dîner.
+
+-- Cela m’est défendu, nous dit le cafetier, comme de tuer un homme!
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- C’est que l’auberge, appartenant à la commune, s’afferme sous
+condition que personne autre n’ait le droit de donner à manger aussi.
+
+-- Il nous faut donc crever de faim?
+
+-- Allez trouver M. le Maire... Je ne puis, moi, vous offrir autre
+chose qu’à boire.
+Nous bûmes un coup pour nous rafraîchir, et de là, tout poussiéreux,
+nous allâmes chez M. le Maire de Méthamis.
+
+Le maire, un grand rustaud, moricaud et grêlé comme une poêle à
+châtaignes, croyant avoir affaire à des batteurs d’estrade, nous fait
+brutalement, comme quelqu’un que l’on dérange:
+
+-- Que voulez-vous?
+
+-- Nous voudrions, lui dis-je, que vous donniez au cafe-tier
+l’autorisation nécessaire pour nous servir à manger, du moment,
+monsieur le Maire, que votre auberge est fermée...
+
+-- Avez-vous des papiers?
+
+-- Que diable! nous sommes d’ici d’Avignon: si l’on ne peut plus
+faire un pas, ni manger une omelette dans le département, sans avoir
+des papiers...
+
+-- Ça, point tant de raisons! vous irez vous expliquer, accompagnés
+de mes deux gardes, devant le commissaire de police du canton.
+
+-- Mais peste! vous voulez rire? nous voilà n’en pouvant plus...
+
+-- Oh! je vous ferai charrier sur ma charrette; j’ai un bon mulet.
+
+Cela commençait, parbleu! à ne plus tant nous amuser, d’autant plus,
+saperlotte! que nous n’avions rien dans le ventre.
+
+-- Monsieur le Maire, dit Aubanel, si vous vouliez nous conduire chez
+M. le curé, je suis sûr qu’il nous connaîtra.
+
+-- Allons-y, allons-y, fit le maire hargneux.
+
+Et arrivés au presbytère, en présence du prêtre:
+
+-- Voyez, lui dit-il, monsieur le Curé, si vous connaissez ces
+individus.
+
+Le curé de Mathamis, dans son petit salon, nous offrit d’abord des
+chaises, et puis tournant autour de nous et examinant nos visages:
+
+-- Non, dit-il, monsieur le Maire, je ne connais pas ces messieurs.
+
+-- Mais regardez-moi bien, monsieur le curé, fit Aubanel, ne vous
+souvient-il pas de m’avoir vu en Avignon, dans ma librairie?
+
+-- Ah! monsieur Aubanel?
+
+-- Précisément.
+
+-- Monsieur Aubanel, cria le curé de Méthamis, libraire et imprimeur
+de notre Saint Père le Pape! Jacomone, Jacomone! apporte vite les
+petits verres, que nous buvions une goutte de ratafia de Gouit à la
+santé de l’Almanach provençal et des félibres!
+
+Et comme nous tournions la tête, pour voir un peu la mine du maire de
+Méthamis, celui-ci, en cherchant la porte qu’il ne pouvait retrouver,
+grommelait:
+
+-- Je ne bois pas, je ne bois pas, monsieur le Curé. Il faut que
+j’aille mettre au joug.
+
+C’est bien. Quand nous sortîmes, au bout d’un moment, l’aubergiste
+sur son seuil, le cafetier devant sa porte, nous appelaient:
+
+-- Messieurs, messieurs, vous pouvez venir... M. le Maire vient de
+dire que si vous désiriez manger...
+
+Mais dépités et dédaigneux, nous, tels que des apôtres qui ont été
+méconnus, en resserrant nos ceintures nous secouâmes sur Méthamis la
+poussière de nos souliers et nous reprîmes clopin-clopant la descente
+de la Nesque.
+
+-- Eh bien! mon vaillant Pierre, disait Aubanel à Grivolas, tu vois
+que les soldats du Pape sont encore bons à quelque chose?
+
+-- Je ne dis pas, mais à Venasque, répondait notre artiste en se
+léchant la barbe, si nous tombions sur un monceau de lapins, de
+poulets, de levrauts et de dindes, comme à la fête de Montbrun, il me
+semble que tout à l’heure, mes amis, nous y taperions.
+
+Hélas! les jours se suivent, mais ne se ressemblent pas. A Venasque,
+l’aubergiste, charron de son métier, nous fit souper, l’animal, avec
+un épais ragoût de pommes de terre au plat, rissolées dans de l’huile
+infecte, que nous ne pûmes avaler.
+
+Non content de cela, le pendard nous fit coucher sur une pile de bois
+d’yeuse, avec, pour matelas, quelques fourchées de paille qui, dans
+la nuit, s’éparpillèrent, et, à cause des bûches anguleuses et
+noueuses qui nous entraient dans le dos, nous ne pûmes fermer l'oeil.
+
+Bref, les habits fripés, les chaussures trouées, le visage hâlé, mais
+allègres, mais pleins de la saveur de la Provence, nous revînmes à
+travers une croupe de montagnes pelées qui a pour nom la Barbarenque,
+en passant par Vaucluse, l'abbaye de Sénanque, Gordes et le Calavon
+(non sans autres aventures dont le récit serait trop long), nous
+revînmes de là aux plaines d'Avignon.
+
+CHAPITRE XVIII
+
+LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE
+
+Alphonse Daudet dans sa jeunesse. -- La descente en Arles. -- La
+Roquette et les Roquettières. -- Le patron Gafet. -- Le souper chez
+Le Counënc. -- Les chansons de table. -- Le registre du cabaret. --
+Le pont de bateaux. -- La noce arlésienne. -- Le spectre des
+Aliscamps. -- Une lettre de Daudet pendant le siège de Paris.
+
+I
+
+Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse (_Lettres de mon
+Moulin et Trente Ans de Paris_), a raconté, à fleur de plume,
+quelques échappées qu'il fit, avec les premiers félibres, à Maillane,
+en Barthelasse, aux Baux, à Châteauneuf; je dis avec les félibres de
+la première pousse, qui, en ce temps, couraient sans cesse le pays de
+Provence, pour le plaisir de courir, de se donner du mouvement,
+surtout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le vieux fonds du
+peuple. Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut, et je veux vous
+conter la joyeuse équipée que nous fîmes ensemble, il y a quelque
+quarante ans.
+
+Daudet, à cette époque, était secrétaire du duc de Morny, secrétaire
+honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le jeune
+homme allait, une fois par mois, voir si le président du Sénat, son
+patron, était gaillard et de bonne humeur. Et sa vigne de côté, qui
+depuis a donné de si belles pressées, n'était qu'à sa première
+feuille. Mais entre autres choses exquises, Daudet avait composé une
+poésie d'amour, pièce toute mignonne, qui avait nom: _les Prunes_.
+Tout Paris la savait par coeur, et M. de Morny, l'ayant ouïe dans son
+salon, s'était fait présenter l'auteur, qui lui avait plu, et il
+l'avait pris en grâce.
+
+Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit des
+pierres fines, Daudet était joli garçon, brun, d'une pâleur mate,
+avec des yeux noirs à longs cils qui battaient, une barbe naissante
+et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la nuque,
+tellement que le duc, chaque fois que l'auteur de la chanson des
+_Prunes_ lui rendait visite au Sénat, lui disait, en lui touchant les
+cheveux de son doigt hautain:
+
+-- Eh bien! poète, cette perruque, quand la faisons-nous abattre?
+
+-- La semaine prochaine, monseigneur! en s'inclinant répondait le
+poète.
+
+Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au petit
+Daudet la même observation, et toujours le poète lui répondait la
+même chose. Et le duc tomba plus tôt que la crinière de Daudet.
+
+A cet age, devons-nous dire, le futur chroniqueur des aventures
+prodigieuses de _Tartarin de Tarascon_ était déjà un gaillard qui
+voyait courir le vent: impatient de tout connaître, audacieux en
+bohème, franc et libre de langue, se lançant à la nage dans tout ce
+qui était vie, lumière, bruit et joie, et ne demandant qu'aventures.
+Il avait, comme on dit, du vif-argent dans les veines.
+
+Je me souviens d'un soir où nous soupions au _Chêne-Vert_, un
+plaisant cabaret des environs d' Avignons. Entendant la musique d'un
+bal qui se trouvait en contrebas de la terrasse où nous étions
+attablés, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de neuf ou dix
+pieds de haut) et tomba, à travers les sarments d'un treille, au beau
+milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable.
+
+Une autre fois, du haut du chemin qui passe au pied du Pont du Gard,
+il se jeta, sans savoir nager, dans la rivière du Gardon, pour voir,
+avait-il dit, s'il y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans un
+pêcheur qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse à coup sûr,
+buvait bouillon de onze heures.
+
+Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon à l'île de la
+Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y courant
+dessus au risque de culbuter, par là-bas, dans le Rhône, il criait,
+pour épater quelques bourgeois qui l'entendaient:
+
+-- C'est de là, tron de l'air! que nous jetâmes au Rhône le cadavre
+de Brune, oui, du maréchal Brune! Et que cela serve d'exemple aux
+Franchimands et Allobroges qui reviendraient nous embêter!
+
+II
+
+Donc, un jour de septembre, je reçus à Maillane une petite lettre du
+camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de persil,
+bien connues de ses amis, et dans laquelle il me disait:
+
+"Mon Frédéric, demain mercredi, je partirai de Fontvieille pour venir
+à ta rencontre jusqu'à Saint-Gabriel. Mathieu et Grivolas viendront
+nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est à la
+buvette, où nous t'attendons vers les neuf heures ou neuf heures et
+demie. Et là, chez Sarrasine, la belle hôtesse du quartier, ayant
+ensemble bu un coup, nous partirons à pied pour Arles. Ne manque pas!
+Ton
+
+Chaperon Rouge."
+
+Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous trouvâmes tous
+à Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la montagne. Chez
+Sarrasine, nous croquâmes une cerise à l'eau-de-vie, et en avant sur
+la route blanche.
+
+Nous demandâmes au cantonnier:
+
+-- Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici à Arles?
+
+-- Quand vous serez, nous répondit-il, droit à la Tombe de Roland,
+vous en aurez encore pour deux heures.
+
+-- Et où est cette tombe?
+
+-- Là-bas, où vous voyez un bouquet de cyprès, sur la berge du
+Vigueirat.
+
+-- Et ce Roland?
+
+-- C'était, à ce qu'on dit, un fameux capitaine du temps des
+Sarasins... Les dents, allez, bien sûr, ne doivent pas lui faire mal.
+
+Salut, Roland! Nous n'aurions pas soupçonné, dès nous mettre en
+chemin, de rencontrer vivantes, au milieu des guérets et des chaumes
+du Trébon, la légende et la gloire du compagnon de Charlemagne. Mais
+poursuivons. Allégrement nous voilà descendant en Arles, où l'Homme
+de Bronze frappait midi, quand, tout blancs de poussière, nous
+entrâmes à la porte de la Cavalerie. Et, comme nous avions le ventre
+à l'espagnole, nous allâmes aussitôt, déjeuner à l'hôtel Pinus.
+
+III
+
+On ne nous servit pas trop mal... Et, vous savez, quand on est jeune,
+que l'on est entre amis et heureux d'être en vie, rien de tel que la
+table pour décliquer le rire et les folâtreries.
+
+Il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. Un garçon en habit
+noir, la tête pommadée, avec deux favoris hérissés comme des
+houssoirs, était sans cesse autour de nous, la serviette sous le
+bras, ne nous quittant pas de l'oeil et, sous prétexte de changer nos
+assiettes, écoutant bonnement toutes nos paroles folles.
+
+-- Voulez-vous, dit enfin Daudet impatienté, que nous fassions partir
+cette espèce de patelin?... Garçon!
+
+-- Plaît-il, monsieur?
+
+-- Vite, va nous chercher un plateau, un plat d'argent.
+
+-- Pour de quoi mettre? demanda le garçon interloqué.
+
+-- Pour y mettre un _viédase!_ repliqua Daudet d'une voix tonnante.
+
+Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup, nous
+laissa tranquilles.
+
+-- Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces hôtels, fit alors le bon
+Mathieu, c'est que, remarquez-le, depuis qu'aux tables d'hôte les
+commis voyageurs ont introduit les goûts du Nord, que ce soit en
+Avignon, en Angoulême, à Draguignan ou bien à Brive-la-Gaillarde, on
+vous sert, aujourd'hui, partout les mêmes plats: des brouets de
+carottes, du veau à l'oseille, du rosbif à moitié cuit, des
+choux-fleurs au beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont ni
+saveur ni goût. De telle sorte qu'en Provence, si l'on veut retrouver
+la cuisine indigène, notre vieille cuisine appétissante et
+savoureuse, il n'y a que les cabarets où va manger le peuple.
+
+-- Si nous y allions ce soir? dit le peintre Grivolas.
+
+-- Allons-y, criâmes-nous tous.
+
+IV
+
+On paya, sans plus tarder. Le cigare allumé, on alla prendre se
+demi-tasse dans un _cafeton_ populaire. Puis, dans les rues étroites,
+blanches de chaux et fraîches, et bordées de vieux hôtels, on flâna
+doucement jusqu'à la nuit tombante, pour regarder sur leurs portes ou
+derrière le rideau de canevas transparent ces Arlésiennes reines qui
+étaient pour beaucoup dans le motif latent de notre descente en
+Arles.
+
+Nous vîmes les Arènes avec leurs grands portails béants, le Théâtre
+Antique avec son couple de majestueuses colonnes, Saint-Trophime et
+son cloître, la Tête sans nez, le palais du Lion, celui des
+Porcelets, celui de Constantin et celui du Grand-Prieur.
+
+Parfois, sur les pavés, nous nous heurtions à l'âne de quelque
+_barralière_ qui vendait de l'eau du Rhône. Nous rencontrions aussi
+les _tibanières_ brunes qui rentraient en ville, la tête chargée de
+leurs faix de glanes, et les _cacalausières_ qui criaient:
+
+-- Femmes, qui en veut des colimaçons de chaumes?
+
+Mais, en passant à la Roquette, devers la Poissonnerie, voyant que le
+jour déclinait, nous demandâmes à une femme en train de tricoter son
+bas:
+
+-- Pourriez-vous nous indiquer quelque petite auberge, ne serait-ce
+qu'une taverne, où l'on mange proprement et à la bonne apostolique?
+
+La commère, croyant que nous voulions railler, cria aux autres
+Roquettières, qui, à son éclat de rire, étaient sorties sur leurs
+seuils, coquettement coiffées de leurs cravates blanches, aux bouts
+noués en crête:
+
+-- Hé! voilà des messieurs qui cherchent une taverne pour souper: en
+auriez-vous une?
+
+-- Envoie-les, cria l'une d'elles, dans la rue Pique-Moute.
+
+-- Ou chez la Catasse, dit une autre.
+
+-- Ou chez la veuve Viens-Ici.
+
+-- Ou à la porte des Châtaignes.
+
+-- Pardon, pardon, leur dis-je, ne plaisantons pas, mes belles: nous
+voulons un cabaret, quelque chose de modeste, à la portée de tous, et
+où aillent les braves gens.
+
+V
+
+-- Eh bien! dit un gros homme qui fumait là sa pipe assis sur une
+borne, la trogne enluminée comme une gourde de mendiant, que ne
+vont-ils chez le Counënc? Tenez, messieurs, venez, je vous y
+conduirai, poursuivit-il en se levant et en secouant sa pipe, il faut
+que j'aille de ce côté. C'est sur l'autre bord du Rhône, au faubourg
+de Trinquetaille... Ce n'est pas une hôtellerie, mon Dieu! de premier
+ordre; mais les gens de rivière, les _radeliers_, les bateliers qui
+viennent de condrieu y font leur gargotage et n'en sont pas
+mécontents.
+
+-- Et d'où vient, dit Grivolas, qu'on l'appelle le Counënc?
+
+-- L'hôtelier? Parce qu'il est de Combs, un village près de
+Beaucaire, qui fournit quelques mariniers... Moi-même, qui vous
+parle, je suis patron de barque, et j'ai navigué ma part.
+
+-- Êtes-vous allé loin?
+
+-- Oh! non, je n'ai fait voile qu'au petit cabotage, jusqu'au
+Havre-de-Grâce... Mais.
+
+ _Pas de marinier
+ Qui ne se trouve en danger_.
+
+Et, allez, si n'étaient les grandes Saintes Maries qui nous ont
+toujours gardé, il y a beau temps, camarades, que nous aurions sombré
+en mer.
+
+-- Et l'on vous nomme?
+
+-- Patron Gafet, tout à votre service, si vous vouliez, quelque
+moment, descendre au Sambruc ou au Graz, vers les îlots de
+l'embouchure, pour voir les bâtiments qui y sont ensablés.
+
+VI
+
+Et au pont de Trinquetaille, qui, encore à cette époque, était un
+pont de bateaux, tout en causant nous arrivâmes. Lorsqu'on le
+traversait sur le plancher mouvant, entablé sur des bateaux plats
+juxtaposés bord à bord, on sentait sous soi, puissante et vivante, la
+respiration du fleuve, dont le poitrail houleux vous soulevait en
+s'élevant, vous abaissait en s'abaissant.
+
+Passé le Rhône, nous prîmes à gauche, sur le quai, et, sous un vieux
+treillage, courbée sur l'auge de son puits, nous vîmes, comment
+dirai-je? une espèce de gaupe, et borgne par-dessus, qui raclait et
+écaillait des anguilles frétillantes. A ses pieds, deux ou trois
+chats rongeaient, en grommelant, les têtes qu'elle leur jetait.
+
+-- C'est la Counënque, nous dit soudain maître Gafet.
+
+Pour des poèetes qui, depuis le matin, ne rêvions que de belles et
+nobles Arlésiennes, il y avait de quoi demeurer interdits... Mais,
+enfin, nous y étions.
+
+-- Counënque, ces messieurs voudraient souper ici.
+
+-- Oh! ça, mais, patron Gafet, vous n'y pensez pas, sans doute? Qui
+diable nous charriez-vous? Nous n'avons rien, nous autres, pour des
+gens comme ça...
+
+-- Voyons, nigaude, n'as-tu pas là un superbe plat d'anguilles!
+
+-- Ah! si un _catigot_ d'anguilles peut faire leur félicité... Mais,
+voyez, nous n'avons rien autre.
+
+-- Ho! s'écria Daudet, rien que nous aimions tant que le _catigot_.
+Entrons, entrons, et vous maître Gafet, veuillez bien vous attabler,
+nous vous en prions, avec nous autres.
+
+-- Grand merci! vous êtes bien bons.
+
+Et bref, le gros patron s'étant laissé gagner, nous entrâmes tous les
+cinq au cabaret de Trinquetaille.
+
+VII
+
+Dans une salle basse, dont le sol était couvert d'un corroi de
+mortier battu, mais dont les murs étaient bien blancs, il y avait une
+longue table oµ l'on voyait assis quinze ou vingt mariniers en train
+de manger un cabri, et le Counënc soupait avec eux.
+
+Aux poutres du plafond, peint en noir de fumée, étaient pendus des
+_chasse-mouches_ (faisceaux de tamaris où viennent se poser les
+mouches, qu'on prend ensuite avec un sac), et, vis-à-vis de ces
+hommes qui, en nous voyant entrer, devinrent silencieux, autour d'une
+autre table, nous prîmes place sur des bancs.
+
+Mais, pendant qu'au potager se cuisinait le _caligot_, la Counënque,
+pour nous mettre en appétit, apporta deux oignons énormes (de ceux de
+Bellegarde), un plat de piments vinaigrés, du fromage pétri, des
+olives confites, de la boutargue du Martigue, avec quelques morceaux
+de merluche braisée.
+
+-- Et tu reviendras dire que tu n'avais rien? s'écria patron Gafet
+qui chapelait du pain avec son couteau crochu; mais c'est un festin
+de noces!
+
+-- Dame! repartit la borgne, si vous nous aviez prévenus, nous
+aurions pu tout de même vous apprêter une blanquette à la mode des
+_gardians_ ou quelque omelette baveuse... Mais quand les gens vous
+tombent là, entre chien et loup, comme cheveux sur une soupe,
+messieurs, vous comprendrez qu'on leur donne ce qu'on peut.
+
+C'est bien. Daudet, qui de sa vie ne s'était vu à pareille gogaille
+de Camargue, saisit un des oignons, de ces beaux oignons épatés,
+dorés comme un pain de Noël, et hardi! à belles dents, et feuillet à
+feuillet, il le croque et l'avale, tantôt l'accompagnant du fromage
+pétri, tantôt de la merluche. Il est juste d'ajouter que, pour le
+seconder, tous nous faisions notre possible.
+
+Patron Gafet, lui soulevant de temps en temps la cruche pleine d'un
+vin de Crau, flambant comme on n'en voit plus:
+
+-- Ça, jeunesse, disait-il, si nous abattions un bourgeon? L'oignon
+fait boire et maintient la soif.
+
+En moins d'une demi-heure, on aurait enflammé sur nos joues une
+allumette. Puis, arriva le _catigot_, où le bâton d'un pâtre se
+serait tenu droit, -- salé comme mer, poivré comme diable...
+
+-- Salaison et poivrade, disait le gros Gafet, font trouver le vin
+bon... Allume et trinque, Antoine, puisque ton père est prieur!
+
+VIII
+
+Les mariniers, pourtant, ayant achevé leur cabri, terminaient leur
+repas, ainsi que c'est l'usage des bateliers de Condrieu, avec un
+plat de soupe grasse. Chacun, à son bouillon mêlait un grand verre de
+vin; puis, portant des deux mains leurs assiettes à la bouche, tous
+ensemble vidèrent d'un seul trait le mélange, savoureusement, en
+claquant des lèvres.
+
+Un conducteur de radeau, qui portait la barbe en collier, chanta
+alors une chanson qui, s'il m'en souvient bien, finissait comme ceci:
+
+ _Quand notre flotte arrive
+ En rade de Toulon,
+ Nous saluons la ville
+ A grands coups de canon_.
+
+Daudet nous dit:
+
+-- Tonnerre! n'allons-nous pas aussi faire craquer la nôtre?
+
+Et il entama celle-ci (du temps où l'on faisait la guerre aux Vaudois
+du Léberon):
+
+ _Chevau-léger, mon bon ami,
+ A Lourmarin, l'on s'éventre!
+ Chevau-léger, mon bon ami,
+ Mon coeur s'évanouit_.
+
+Mais les gens de rivière, ne voulant pas être en reste, chantèrent
+lors en choeur:
+
+ _Les filles de Valence
+ Ne savent pas faire l'amour:
+ Celles de la Provence
+ Le font la nuit, le jour.
+
+-- A nous autres, collègues, criâmes-nous aux chanteurs. Et tous à
+l'unisson, nous servant de nos doigts comme de castagnettes, nous
+répliquions superbement:
+
+ _Les filles d'Avignon
+ Sont comme les melons:
+ Sur cent cinquante
+ N'y en a pas de mûr;
+ La plus galante...
+
+-- Chut! nous fit la borgnesse, car si passait la police, elle vous
+dresserait "verbal" pour tapage nocturne.
+
+-- La police? criâmes-nous, on se fiche pas mal d'elle.
+
+-- Tenez, ajouta Daudet, allez nous quérir le registre où vous
+inscrivez ceux qui logent dans l'auberge.
+
+La Counënque apporta le livre, et le gentil secrétaire de M. de Morny
+écrivit aussitôt de sa plus belle plume:
+
+A. Daudet, secrétaire du président du Sénat;
+F. Mistral, chevalier de la Légion d'Honneur;
+A. Mathieu, le félibre de Châteauneuf-du-Pape;
+P. Grivolas, maître peintre de l'École d'Avignon.
+
+-- Et si quelqu'un, poursuivit-il, si quelqu'un, ô Counënque, venait
+jamais te chercher noise, que ce soit commissaire, gendarme ou
+sous-préfet, tu n'auras qu'à lui mettre ces pattes de mouches sous la
+moustache, et puis, si l'on t'embête, tu nous écriras à Paris, et,
+va, moi je me charge de les faire danser.
+
+IX
+
+Nous soldâmes, et, accompagnés de la vénération publique, nous
+sortîmes tels que des princes qui viennent de se révéler.
+
+Parvenus au marchepied du pont Trinquetaille:
+
+-- Si nous faisions, sur le pont, un brin de farandole? proposa
+l'infatigable et charmant nouvelliste de la _Mule du Pape_, les ponts
+de la Provence ne sont faits que pour ça...
+
+Et en avant! au clair limpide de la lune de septembre, qui se mirait
+dans l'eau, nous voilà faisant le branle sur le pont en chantant:
+
+ _La farandole de Trinquetaille,
+ Tous les danseurs sont des canailles!
+ La farandole de Saint-Remy,
+ Une salade de pissenlits!
+
+Tout à coup - nous arrivions sur le milieu du Rhône, -- voici que,
+dans la pénombre, au-devant de nous autres, nous voyons s'avancer une
+rangée d'Arlésiennes, de délicieuses Arlésiennes, chacune avec son
+cavalier, qui lentement cheminaient, tout en babillant et riant... Le
+frôlement des jupes, le frou-frou de la soie, le gazouillis des
+couples qui se parlaient à voix basse dans la nuitée pacifique, dans
+le tressaillement du Rhône qui se glissait entre les barques, c'était
+vraiment chose suave.
+
+-- Une noce, dit le gros patron Gafet, qui ne nous avait pas quittés.
+
+-- Une noce? fit Daudet, qui avec sa myopie, ne se rendait pas bien
+compte de cette agitation, une noce arlésienne! Une noce à la lune!
+Une noce en plein Rhône!
+
+Et, pris d'un vertigo, notre luron s'élance, saute au cou de la
+mariée, et en veux-tu des baisers...
+
+Aïe! quelle mêlée, mon Dieu! Si jamais de la vie nous nous vîmes en
+presse, ce fut bien cette fois-là... Vingt gars, le poing levé, nous
+entourent et nous serrent:
+
+-- Au Rhône, les marauds!
+
+-- Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? s'écria patron Gafet, en refoulant
+la troupe; mais ne voyez-vous pas que nous venons de boire, de boire
+en Trinquetaille, à la santé de l'épousée, et que de reboire nous
+ferait du mal?
+
+-- Vivent les mariés! nous écriâmes-nous. Et, grâce à la poigne de ce
+brave Gafet, qui était connu de tous, et à sa présence d'esprit, les
+choses en restèrent là.
+
+X
+
+Maintenant, où allons-nous? L'Homme de Bronze venait de frapper onze
+heures... Et nous dîmes:
+
+-- Il faut aller faire un tour aux Aliscamps.
+
+Nous prenons les Lices d'Arles, nous contournons les remparts, et, au
+clair de la lune, nous voilà descendant l'allée de peupliers qui mène
+au cimetière du vieil Arles romain. Et, ma foi, en errant au milieu
+des sépulcres éclairés par la lune et des auges mortuaires alignées
+sur le sol, voici que, gravement, nous répétions entre nous
+l'admirable ballade de Camille Reybaud:
+
+ _Les peupliers du cimetière
+ Ont salué les trépassés.
+ As-tu peur des pieux mystères?
+ Passe plus loin du cimetière!_
+
+ MOI
+
+ _Des blancs lombeaux du cimetière
+ Le couvercle s'est renversé._
+
+ TOUS
+
+ _As-tu peur des pieux mystères?
+ Passe plus loin du cimetière._
+
+ MOI
+
+ _Sur le gazon du cimetière
+ Tous les défunts se sont dressés._
+
+ TOUS
+
+ __As-tu peur des pieux mystères?
+ Passe plus loin du cimetière._
+
+ MOI
+
+ _Frères muets, au cimetière
+ Tous les morts se sont embrassés.
+
+ TOUS
+
+ __As-tu peur des pieux mystères?
+ Passe plus loin du cimetière._
+
+ MOI
+
+ _C'est la fête du cimetière,
+ Les morts se mettent à danser._
+
+ TOUS
+
+ __As-tu peur des pieux mystères?
+ Passe plus loin du cimetière._
+
+ MOI
+
+ _La lune est claire: au cimetière,
+ Les vierges cherchent leurs fiancés._
+
+ TOUS
+
+ __As-tu peur des pieux mystères?
+ Passe plus loin du cimetière._
+
+ MOI
+
+ _Leurs amoureux, au cimetière,
+ Ne sont plus là, si empressés.
+
+ TOUS
+
+ __As-tu peur des pieux mystères?
+ Passe plus loin du cimetière._
+
+ MOI
+
+ _Oh! ouvrez-moi le cimetière,
+ Mon amour va les caresser..._
+
+XI
+
+Le croirez-vous? Soudain, d'une tombe béante, à trois pas de nous
+autres, mes chers amis, une voix sombre, dolente, sépulcrale, nous
+fait entendre ces mots:
+
+_-- Laissez dormir ceux qui dorment!_
+
+Nous restâmes pétrifiés, et à l'entour, sous la lune, tout retomba
+dans le silence.
+
+Mathieu disait doucement à Grivolas:
+
+-- As-tu entendu?
+
+-- Oui, répondit le peintre, c'est là-bas, dans ce sarcophage.
+
+-- Cela, dit patron Gafet en crevant de rire, c'est un couche-vêtu,
+un de ces _galimands_, comme nous les nommons en Arles, qui viennent
+se gîter, la nuit, dans ces auges vides.
+
+Et Daudet:
+
+-- Quel dommage, pourtant, que ça n'ait pas été une apparition
+réelle! Quelque belle Vestale, qui, à la voix des poètes, eût
+interrompu son somme, et, ô mon Grivolas, fût venue t'embrasser!
+
+Puis, d'une voix retentissante, il chanta et nous chantâmes:
+
+ _De l'abbaye passant les portes,
+ Autour de moi, tu trouverais
+ Des nonnes l'errante cohorte,
+ Car en suaire je serais!
+ -- O Magali, si tu te fais
+ La pauvre morte,
+ La terre alors je me ferai:
+ La je t'aurai_.
+
+Là-dessus, au patron Gafet nous serrâmes tous la main, et nous
+allâmes vite, de ce pas, au chemin de fer, prendre le train pour
+Avignon.
+
+Sept ans après, hélas! l'année de la catastrophe, je reçus cette
+lettre:
+
+Paris, 31 décembre 1870.
+
+"Mon Capoulié, je t'envoie par le ballon monté un gros tas de
+baisers. Et il me fait plaisir de pouvoir te les envoyer en langue
+provençale; comme ça je suis assuré que les Allemands, si le ballon
+leur tombe dans les mains, ne pourront par lire mon écriture et
+publier ma lettre dans le _Mercure de Souabe_.
+
+"Il fait froid, il fait noir; nous mangeons du cheval, du chat, du
+chameau, de l'hippopotame (ah! si nous avions les bons oignons, le
+_catigot_ et la _cachat_ de la Ribote de Trinquetaille!) Les fusils
+nous brûlent les doigts. Le bois se fait
+rare. Les armées de la Loire ne viennent pas. Mais cela ne fait rien.
+Les gens de Berlin s'ennuieront quelque temps encore devant les
+remparts de Paris ....................................................
+......................................................................
+......................................................................
+"Adieu, mon Capoulié, trois gros baisers: un pour moi, l'autre pour
+ma femme, l'autre pour mon fils. Avec ça, bonne année, comme toujours
+d'aujourd'hui à un an.
+
+Ton félibre,
+Alphonse DAUDET."
+
+Et puis, on viendra me dire que Daudet n'étais pas un excellent
+Provençal! Parce qu'en plaisantant il aura ridiculisé les Tartarin,
+les Roumestan et les Tante Portal et tous les imbéciles du pays de
+Provence qui veulent franciser le parler provençal, pour cela
+Tarascon lui garderait rancune?
+
+Non! la mère lionne n'en veut pas, n'en voudra jamais au lionceau
+qui, pour s'ébattre, l'égratigne quelquefois.
+
+ FIN
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mes Origines. Memoires et Recits, by
+Frederic Mistral
+
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at 809
+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
+contact links and up to date contact information can be found at the
+Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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