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+Project Gutenberg's Mes Origines. Memoires et Recits, by Frederic Mistral
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mes Origines. Memoires et Recits
+
+Author: Frederic Mistral
+
+Posting Date: April 9, 2013 [EBook #7012]
+Release Date: December, 2004
+First Posted: February 22, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS ***
+
+
+
+
+Produced by Walter Debeuf
+
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+
+Mes Origines.
+
+Mémoires et récits.
+(Traduction du provençal)
+
+par Frédéric Mistral.
+
+
+CHAPITRE I.
+
+AU MAS DU JUGE.
+
+Les Alpilles. -- La chanson de Maillane. -- Ma famille. -- Maître
+François, mon père. -- Délaïde, ma mère. -- Jean du Porc. -- L'aïeul
+Étienne. -- La mère-grand Nanon. -- La foire de Beaucaire. -- Les
+fleurs de glais.
+
+D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant mes yeux, au Midi
+là-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les rampes, les
+falaises et les vallons bleuissaient du matin aux vêpres, plus ou
+moins clairs ou foncés, en hautes ondes. C'est la chaîne des
+Alpilles, ceinturée d'oliviers comme un massif de roches grecques, un
+véritable belvédère de gloire et de légendes.
+
+Le sauveur de Rome, Caïus Marius, encore populaire dans toute la
+contrée, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit les Barbares,
+derrière les murs de son camp; et ses trophées triomphaux, à
+Saint-Rey sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans, dorés par le
+soleil. C'est au penchant de cette côte qu'on rencontre les tronçons
+du grand aqueduc romain qui menait les eaux de Vaucluse dans les
+Arènes d'Arles: conduit que des gens du pays nomment _Ouide di
+Sarrasin_ (pierrée des Sarrasins), parce que c'est par là que les
+Maures d'Espagne s'introduisirent dans Arles. C'est sur les rocs
+escarpés de ces collines que les princes des Baux avaient leur
+château fort. C'est dans ces vals aromatiques, aux Baux, à Romanin
+et à Roque-Martine, que tenaient cour d'amour les belles châtelaines
+du temps des troubadours. C'est à Mont-Majour que dorment, sous les
+dalles du cloître, nos vieux rois arlésiens. C'est dans les grottes
+du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent encore nos fées. C'est sous
+ces ruines, romaines ou féodales, que gît la Chèvre d'Or.
+
+Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient le milieu de la
+plaine, une large et riche plaine, qu'en mémoire peut-être du consul
+Caïus Marius on nomme encore _Le Caieou_.
+
+-- Quand je luttais, me disait une fois le petit Maillanais, -- un
+vieux lutteur de l'endroit, -- j'ai beaucoup voyagé, en Languedoc
+comme en Provence... Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie que
+ce terroir. Si, depuis la Durance jusqu'à la mer, là-bas, on tirait
+un trait de charrue droit comme une chandelle, un sillon de vingt
+lieues, l'eau y courrait toute seule, rien qu'au niveau pendant.
+Aussi, quoique nos voisins nous traitent de _mange-grenouilles_, les
+Maillanais convinrent toujours que, sous la chape du soleil, il n'est
+pas de pays plus joli que le leur et, un jour qu'ils m'avaient
+demandé quelques couplets pour la chorale du village, voici, à ce
+propos, les vers que je leur fis:
+
+_Maillane est beau, Maillane plaît -- et se fait beau de plus en
+plus; Maillane ne s'oublie jamais; -- il est l'honneur de la contrée
+-- et tient son nom du mois de Mai.
+
+Que vous soyez à Paris ou à Rome, -- pauvres conscrits, rien ne vous
+charme; -- Maillane est pour vous sans pareil -- et vous aimeriez y
+manger une pomme -- que dans Paris un perdreau.
+
+Notre patrie n'a pour remparts -- que les grandes haies de cyprès --
+que Dieu fit tout exprès pour elle; -- et quand se lève le mistral,
+-- il ne fait que branler le berceau.
+
+Tout le dimanche on fait l'amour; -- puis au travail, sans trêve, --
+s'il faut le lundi se ployer, --nous buvons le vin de nos vignes,
+nous mangeons le pain de nos blés._
+
+La vieille bastide où je naquis, en face des Alpilles, touchant le
+Clos-Créma, avait nom le Mas du Juge, un tènement de quatre paires de
+bêtes de labour, avec son premier charretier, ses valets de charrue,
+son pâtre, sa servante (que nous appelions la _tante_) et plus ou
+moins d'hommes au mois, de journaliers ou journalières, qui venaient
+aider au travail, soit pour les vers à soie, pour les sarclages, pour
+les foins, pour les moissons ou les vendanges, soit pour la saison
+des semailles ou celles de l'olivaison.
+
+Mes parents, des _ménagers_, étaient de ces familles qui vivent sur
+leur bien, au labeur de la terre, d'une génération à l'autre! Les
+ménagers, au pays d'Arles, forment une classe à part: sorte
+d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et bourgeois, et
+qui comme toute autre, a son orgueil de caste. Car si le paysan,
+habitant du village, cultive de ses bras, avec la bêche ou le hoyau,
+ses petits lopins de terre, le ménager, agriculteur en grand, dans
+les _mas_ de Camargue, de Crau ou d'autre part, lui, travaille debout
+en chantant sa chanson, la main à la charrue.
+
+C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets suivants, chantés
+aux noces de mon neveu:
+
+_Nous avons tenu la charrue -- avec assez d'honneur -- et conquis le
+terroir -- avec cet instrument.
+
+Nous avons fait du blé -- pour le pain de Noël -- et de la toile
+rousse pour nipper la maison.
+
+Tout chemin va à Rome: ne quittez donc pas le mas, -- et vous
+mangerez des pommes, -- puisque vous les aimez._
+
+Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos fenêtres, comme le font
+tant d'autres, sans trop d'outrecuidance nous pourrions avancer que
+la gent mistralienne descend des Mistral dauphinois, devenus, par
+alliance, seigneurs de Montdragon et puis de Romanin. Le célèbre
+pendentif qu'on montre à Valence est le tombeau de ces Mistral. Et,
+à Saint-Remy, nid de ma famille (car mon père en sortait), on peut
+voir encore l'hôtel des Mistral de Romanin, connu sous le nom de
+Palais de la Reine Jeanne.
+
+Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de trèfle avec cette
+devise assez présomptueuse: _"Tout ou Rien."_ Pour ceux, et nous en
+sommes, qui voient un horoscope dans la fatalité des noms
+patronymiques ou le mystère des rencontres, il est curieux de trouver
+la Cour d'Amour de Romanin unie, dans le passé, à la seigneurie de
+Mistral désignant le grand souffle de la terre de Provence, et,
+enfin, ces trois trèfles marquant la destinée de notre famille
+terrienne.
+
+-- Le trèfle, nous déclara, un jour, le Sâr Peladan, qui, lorsqu'il a
+quatre feuilles, devient talismanique, exprime symboliquement l'idée
+de Verbe autochtone, de développement sur place, de lente croissance
+en un lieu toujours le même. Le nombre trois signifie la maison
+(père, mère, fils),
+au sens divinatoire. Trois trèfles signifient donc trois harmonies
+familiales succédentes, ou neuf, qui est le nombre du sage à l'écart.
+ La devise _Tout ou Rien_ rimerait aisément à ces fleurs sédentaires
+et qui ne se transplantent pas: devise, comme emblème, de terrien
+endurci.
+
+Mais laissons là ces bagatelles. Mon père, devenu veuf de sa
+première femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se remaria, et je
+suis le croît de ce second lit. Voici comment il avait fait la
+connaissance de ma mère:
+
+Une année, à la Saint-Jean, maître François Mistral était au milieu
+de ses blés, qu'une troupe de moissonneurs abattait à la faucille.
+Un essaim de glaneuses suivait les tâcherons et ramassait les épis
+qui échappaient au râteau. Et voilà que mon seigneur père remarqua
+une belle fille qui restait en arrière, comme si elle eût eu peur de
+glaner comme les autres. Il s'avança près d'elle et lui dit:
+
+-- Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom?
+
+La jeune fille répondit:
+
+-- Je suis la fille d'Étienne Poulinet, le maire de Maillane. Mon
+nom est Délaïde.
+
+-- Comment! dit mont père, la fille de Poulinet, qui est le maire de
+Maillane, va glaner?
+
+-- Maître, répliqua-t-elle, nous sommes une grosse famille: six
+filles et deux garçons, et notre père, quoiqu'il ait assez de bien,
+quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous répond: "Mes
+petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en." Et voilà pourquoi
+je suis venue glaner.
+
+Six mois après cette rencontre, qui rappelle l'antique scène de Ruth
+et de Booz, le vaillant ménager demanda Délaïde à maître Poulinet, et
+je suis né de ce mariage.
+
+Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 8 septembre de l'an 1830,
+dans l'après-midi, la gaillarde accouchée envoya quérir mon père, qui
+était en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses champs. En
+courant, et du plus loin qu'il put se faire entendre:
+
+-- Maître, cria le messager, venez! car la maîtresse vient
+d'accoucher maintenant même.
+
+-- Combien en a-t-elle fait? demanda mon père.
+
+-- Un beau, ma foi.
+
+-- Un fils! Que le bon Dieu le fasse grand et sage!
+
+Et sans plus, comme si de rien n'était, ayant achevé son labour, le
+brave homme, lentement, s'en revint à la ferme. Non point qu'il fût
+moins tendre pour cela; mais élevé, endoctriné, comme les Provençaux
+anciens, avec la tradition romaine, il avait dans ses manières,
+l'apparente rudesse du vieux _pater familias_.
+
+On me baptisa Frédéric, en mémoire, paraît-il, d'un pauvre petit gars
+qui, au temps où mon père et ma mère se _parlaient_, avait fait
+gentiment leurs commissions d'amour, et qui, peu de temps après,
+était mort d'une insolation. Mais, comme elle m'avait eu à
+Notre-Dame de Septembre, ma mère m'a toujours dit qu'elle m'avait
+voulu donner le prénom de Nostradamus, d'abord pour remercier la Mère
+de Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des _Centuries_, le
+fameux astrologue natif de Saint-Remy. Seulement, ce nom mystique et
+mirifique, n'est-ce pas? que l'instinct maternel avait si bien
+trouvé, on ne voulut l'accepter ni à la mairie ni au presbytère.
+
+Ma première sortie sur les bras de ma mère, qui me nourrissait de son
+lait, lorsqu'elle fit ses relevailles, -- tout cela vaguement, dans
+une lointaine brume, il me semble le revoir: elle, ma pauvre mère,
+dans la beauté, l'éclat de sa pleine jeunesse, présentant avec
+orgueil son "roi" à ses amies, et, cérémonieuses, les amies et
+parentes nous accueillant avec les félicitations d'usage et m'offrant
+une couple d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et une
+allumette, avec ces mots sacramentels:
+
+-- Mignon, sois plein comme un oeuf, sois bon comme le pain, sois
+sage comme le sel, sois droit comme une allumette.
+
+On trouvera peut-être tant soit peut enfantin de raconter ces choses.
+ Mais, après tout, chacun est libre, et, à moi, il m'agrée de
+revenir, par songerie, dans mon premier maillot et dans mon berceau
+de mûrier et dans mon chariot à roulettes, car, là, je ressuscite le
+bonheur de ma mère dans ses plus doux tressaillements.
+
+Quand j'eus six mois, on me délivra de la bande qui enveloppait mes
+langes (car Nanounet, ma mère-grand, avait très fort recommandé de me
+tenir serré à point, parce que, disait-elle, les enfants bien
+emmaillotés ne sont ni bancals ni bancroches), et, le jour de la
+Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on me "donna les pieds" et,
+triomphalement, ma mère m'apporta à l'église de Maillane; et sur
+l'autel du saint, en me tenant par les lisières, pendant que ma
+marraine me chantait : _Avène, Avène, Avène_ (Viens, viens, viens),
+on me fit faire mes premiers pas.
+
+A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour la messe. C’était une
+demi-lieue de chemin pour le moins. Ma mère, tout le long, me
+dorlotait dans ses bras. Oh! le sein nourricier, ce nid doux et
+moelleux! Je voulais toujours, toujours, qu’il me portât encore un
+peu... Mais, une fois, -- j’avais cinq ans, -- à mi-chemin du
+village, ma pauvre mère me déposa en disant:
+
+-- Oh! tu pèses trop, maintenant; je ne puis plus te porter.
+
+Après la messe, avec ma mère, nous’ allions voir mes grands-parents,
+dans leur belle cuisine voûtée en pierre blanche, où, de coutume, les
+bourgeois du lieu, M. Deville, M. Dumas, M. Ravoux, le Cadet Rivière,
+en se promenant sur les dalles, entre l’évier et la cheminée,
+venaient parler du gouvernement.
+
+M. Dumas, qui avait été juge et qui s’était démis en 1830, aimait,
+sur toute chose, à donner des conseils, comme celui- ci, par exemple,
+qu’avec sa grosse voix, il répétait, tous les dimanches, aux jeunes
+mères qui dodelinaient leurs mioches:
+
+-- Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni clé, ni livre : parce
+qu'avec un couteau l’enfant peut se couper; une clé, il peut la
+perdre et, un livre, le déchirer.
+
+M. Durnas ne venait pas seul: avec son opulente épouse et leurs onze
+ou douze enfants, ils remplissaient le salon, le beau salon des
+ancêtres, tout tapissé de toile peinte, de Mar- seille, représentant
+des oisillons et des paniers en fleurs, et là, pour étaler
+l’éducation de sa lignée, il faisait, non sans orgueil, déclamer,
+vers à vers, mot à mot, un peu à l’un, un peu à l’autre, le récit de
+_Théramène_:
+
+ _A peine nous sortions des portes de Trézène...
+ De Trégène... Il était sur son char... sur chon sar...
+ Ses gardes affligés... affizés...
+ Imitaient son silence autour de lui rangés...
+ Lui ranzés._
+
+Ensuite, il disait à ma mère:
+
+-- Et le vôtre, Délaïde, lui apprenez-vous rien pour réciter?
+
+-- Si répondait naïvement ma mère: il sait la sornette de Jean du
+Porc.
+
+-- Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait tout le monde.
+
+Et alors en baissant la tête, j’ânonnais timidement:
+
+_Qui est mort? — Jean du Porc. — Qui le pleure? — Le roi Maure — Qui
+le rit? — La perdrix. — Qui le chante? — La calandre — Qui en sonne
+le glas? — Le cul de la poêle. — Qui en porte le deuil? — Le cul du
+chaudron._
+
+C'est avec ces contes-là, chants de nourrices et sornettes, que nos
+parents, à cette époque, nous apprenaient à parler la bonne langue
+provençale; tandis qu’à présent, la vanité ayant pris le dessus dans
+la plupart des familles, c’est avec le système de l’excellent M.
+Dumas que l’on enseigne les enfants et qu’on en fait de petits niais
+qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouvés, sans attaches
+ni racines, car il est de mode, aujourd’hui, de renier absolument
+tout ce qui est de tradition.
+
+Il faut que je parle un peu, maintenant, du bonhomme Etienne, mon
+aïeul maternel. Il était, comme mon père, ménager propriétaire,
+d’une bonne maison comme lui, et d’un bon sang : avec cette
+différence que, du côté des Mistral, c’étaient des laborieux, des
+économes, des amasseurs de biens, qui, en tout le pays, n’avaient pas
+leurs pareils, et que, du côté de ma mère, tout à fait insouciants et
+n’étant jamais prêts pour aller au labour, ils laissaient l’eau
+courir et mangeaient leur avoir. L’aïeul Étienne, pour tout dire,
+était (devant Dieu soit-il) un vrai Roger Bontemps.
+
+Bien qu’il eût huit enfants, entre lesquels six filles (qui, à
+l’heure des repas, se faisaient servir leur part et puis allaient
+manger dehors, sur le seuil de la maison, leur assiette à la main),
+dès qu’il y avait fête quelque part, en avant! Il partait pour trois
+jours avec les camarades. Il jouait, bambochait tant que duraient les
+écus; puis, souple comme un gant, quand les deux toiles se touchaient
+(1), le quatrième jour il rentrait au logis et, alors, grand’maman
+Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait:
+
+-- N’as-tu pas honte, dissipateur que tu es, de manger comme ça le
+bien de tes filles I
+
+(1) Quand la poche est vide.
+
+-- Hé! bonasse, répondait-il, de quoi vas-tu t'inquiéter? Nos
+fillettes sont jolies, elles se marieront sans dot. Et tu verras,
+Nanon, ma mie, nous n'en aurons pas pour les derniers.
+
+Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, il lui faisait donner
+sur son douaire des hypothèques aux usuriers, qui lui prêtaient de
+l'argent à cinquante ou à cent pour cent, ce qui ne l'empêchait pas,
+quand ses compagnons de jeu venaient, de faire, avec eux, le branle
+devant la cheminée, en chantant tous ensemble:
+
+ _Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs!
+ Ce sont de braves gens,
+ Quand ils n'ont plus d'argent._
+
+Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de rire:
+
+_Nous sommes trois qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons pas le sou,
+-- Qui n'avons pas le sou. -- Et le compère qui est derrière, -- N'a
+pas un denier, -- N'a pas un denier._
+
+Et quand ma pauvre aïeule se désolait de voir ainsi partir, l'un
+après l'autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son beau
+patrimoine:
+
+-- Eh! bécasse, que pleures-tu? lui faisait mon grand-père, pour
+quelques lopins de terre? Il y pleuvait comme à la rue.
+
+Ou bien:
+
+-- Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, ne payait pas les
+impositions!
+
+Ou bien:
+
+-- Cette friche-là? les arbres du voisin la desséchaient comme
+bruyère.
+
+Et toujours, de cette façon, il avait la riposte aussi prompte que
+joyeuse... Si bien qu'il disait même, en parlant des usuriers:
+
+-- Eh! morbleu, c'est bien heureux qu'il y ait des gens pareils.
+Car, sans eux, comment ferions-nous, les dépensiers, les gaspilleurs,
+pour trouver du quibus, en un temps où comme on sait, l'argent est
+marchandise?
+
+C'était l'époque, en ce temps-là, où Beaucaire, avec sa foire,
+faisait merveille sur le Rhône; il venait là du monde, soit par eau,
+soit par terre, de toutes les nations, jusqu'à des Turcs et des
+nègres.
+
+Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes espèces de choses qu'il
+faut pour le nourrir, pour le vêtir, pour le loger, pour l'amuser,
+pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pièces de toile,
+les rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre portant au chaton un
+rat, vous l'y trouviez à profusion, à monceaux, à faisceaux ou en
+piles, dans les grands magasins voûtés, sous les arceaux des Halles,
+aux navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du Pré.
+
+C'était comme nous dirions, mais avec un côté plus populaire et
+grouillant de vie, c'était là tous les ans, au soleil de juillet,
+l'exposition universelle de l'industrie du Midi.
+
+Mon grand-père Étienne, comme vous pensez bien, ne manquait pas telle
+occasion d'aller, quatre ou cinq jours, faire à Beaucaire ses
+bamboches. Donc, sous prétexte d'aller acheter du poivre, du girofle
+ou du gingembre avec, dans chaque poche de sa veste, un mouchoir de
+fil, car il prenait du tabac, et trois autres mouchoirs, en pièce,
+non coupés, dont en guise de ceinture il se ceignait les reins; et il
+flânait ainsi, tout le franc jour de Dieu, autour des bateleurs, des
+charlatans, des comédiens, surtout des bohémiens, lorsqu'ils
+discutent et se harpaillent pour le marché et marchandage de quelque
+bourrique maigre.
+
+Un délicieux régal pour lui: Polichinelle avec Rosette! Il y était
+toujours plus neuf et ravi, bouche bée, il y riait comme un pauvre
+aux pantalonnades et aux coups de batte qui pleuvaient là sans cesse
+sur le propriétaire et sur le commissaire. A ce point les filous (et
+imaginez-vous si, à Beaucaire, ils pullulaient!) lui tiraient chaque
+année, tout doucement, l'un après l'autre, sans qu'il se retournât,
+tous ses mouchoirs; et quand il n'en avait plus, chose qu'il savait
+d'avance, il dénouait sa ceinture, sans plus de chagrin que ça, et
+s'en torchait le nez. Mais, quand il rentrait à Maillane, avec le
+nez tout bleu, -- de la teinture des mouchoirs, des mouchoirs neufs
+qui avaient déteint:
+
+-- Allons, lui disait ma grand'mère, on t'a encore volé tes
+mouchoirs.
+
+-- Qui te l'a dit? faisait l'aïeul.
+
+-- Pardi, tu as le nez tout bleu: tu t'es mouché avec ta ceinture.
+
+-- Bah! je n'en ai pas regret, répondait le bon humain; ce
+Polichinelle m'a tant fait rire!
+
+Bref, quand ses filles (et ma mère en était une) furent d'âge à se
+marier, comme elles n'étaient pas gauches, ni bien désagréables, les
+galants, malgré tout, vinrent tout de même à l'appeau. Seulement,
+quand les pères disaient à mon aïeul:
+
+-- Autrement, le cas échéant, combien faites-vous à vos filles?
+
+-- Combien je fais à mes filles? répondait maître Étienne, tout rouge
+de colère; ô graine d'imbécile, c'est dommage! A ton gars je
+donnerais une belle gouge, tout élevée, toute nippée, et j'y
+ajouterais encore des terres et de l'argent! Qui ne veut pas mes
+filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu merci, à la huche de
+maître Étienne il y a du pain.
+
+Or, n'est-il pas vrai que les filles du grand-père furent prises,
+toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et même qu'elles
+firent toutes de bons mariages? _Fille jolie_, dit le proverbe,
+_porte sur le front sa dot._
+
+Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans en
+cueillir encore un tout petit bouquet.
+
+Derrière le Mas du Juge, c'est l'endroit où je suis né, il y avait le
+long du chemin un fossé qui menait son eau à notre vieux Puits à
+roue. Cette eau n'était pas profonde, mais elle était claire et
+riante, et, quand j'étais petit, je ne pouvais m'empêcher, surtout
+les jours d'été, d'aller jouer le long de sa rive.
+
+Le fossé du Puits à roue! Ce fut le premier livre où j'appris, en
+m'amusant, l'histoire naturelle. Il y avait là des poissons,
+épinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que j'essayais
+de pêcher dans un sachet de canevas, qui avait servi à mettre des
+clous et que je suspendais au bout d'un roseau. Il y avait des
+demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout doucement,
+lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes petits
+doigts, quand elles ne s'échappaient pas, légères, silencieuses, en
+faisant frissonner le crêpe de leurs ailes; il y avait des
+"notonectes", espèces d'insectes bruns avec le ventre blanc, qui
+sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes à la façon des
+cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des grenouilles, qui
+sortaient de la mousse une échine glauque, chamarrée d'or, et qui, en
+me voyant, lestement faisaient leur plongeon; des tritons, sorte de
+salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de gros
+escarbots qui rôdaient dans les flaches et qu'on nommait des
+"mange-anguilles".
+
+Ajoutez à cela un fouillis de plantes aquatiques, telles que ces
+"massettes", cotonnées et allongées, qui sont les fleurs du typha;
+telles que le nénuphar qui étale, magnifique, sur la nappe de l'eau,
+ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que le
+"butome" au trochet de fleurs roses, et le pâle narcisse qui se mire
+dans le ru, et la lentille d'eau aux feuilles minuscules, et la
+"langue de boeuf" qui fleurit comme un lustre, avec les "yeux de
+l'Enfant Jésus" qui est le myosotis.
+
+Mais de tout ce monde-là, ce qui m'engageait le plus, c'était la
+fleur des "glais". C'est une grande plante qui croît au bord des
+eaux par grosses touffes, avec de longues feuilles cultriformes et de
+belles fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des hallebardes
+d'or. Il est à croire même que les fleurs de lis d'or, armes de
+France et de Provence, qui brillent sur le fond d'azur, n'étaient que
+des fleurs de glais: "fleur de lis" vient de "fleur d'iris", car le
+glais est un iris, et l'azur du blason représente bien l'eau où croît
+le glais.
+
+Toujours est-il, qu'un jour d'été, quelque temps après la moisson, on
+foulait nos gerbes, et tous les gens du "mas" étaient dans l'aire à
+travailler. A l'entour des chevaux et des mulets qui piétinaient,
+ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien vingt hommes qui,
+les bras retroussés, en cheminant au pas, deux par deux, quatre par
+quatre, retournaient les épis ou enlevaient la paille avec des
+fourches de bois. Ce joli travail se faisait gaiement, en dansant au
+soleil, nu-pieds, sur le grain battu.
+
+Au haut de l'aire, porté par les trois jambes d'une chèvre rustique,
+formée de trois perches, était suspendu le van. Deux ou trois filles
+ou femmes jetaient avec des corbeilles dans le cerceau du crible le
+blé mêlé aux balles; et le "maître", mon père, vigoureux et de haute
+taille, remuait le crible au vent, en ramenant ensemble les mauvaises
+graines au-dessus; et quand le vent faiblissait, ou que, par
+intervalles, il cessait de souffler, mon père, avec le crible
+immobile dans ses mains se retournait vers le vent, et, sérieux,
+l'oeil dans l'espace, comme s'il s'adressait à un dieu ami, il lui
+disait:
+
+-- Allons, souffle, souffle, mignon!
+
+Et le mistral, ma foi, obéissant au patriarche, haletait de nouveau
+en emportant la poussière; et le beau blé béni tombait en blonde
+averse sur le monceau conique qui, à vue d'oeil, montait entres les
+jambes du vanneur.
+
+Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncelé le grain avec la
+pelle, que les hommes poussiéreux allaient se laver au puits ou tirer
+de l'eau pour les bêtes, mon père, à grandes enjambées, mesurait le
+tas de blé et y traçait une croix avec le manche de la pelle en
+disant: "Que Dieu te croisse!"
+
+Par une belle après-midi de cette saison d'aires, -- je portais
+encore les jupes: j'avais à peine quatre ou cinq ans -- après m'être
+bien roulé, comme font les enfants, sur la paille nouvelle, je
+m'acheminai donc seul vers le fossé du Puits à roue.
+
+Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais commençaient à
+s'épanouir et les mains me démangeaient d'aller cueillir quelques-uns
+de ces beaux bouquets d'or.
+
+J'arrive au fossé; doucement, je descends au bord de l'eau; j'envoie
+la main pour attraper les fleurs... Mais, comme elles étaient trop
+éloignées, je me courbe, je m'allonge, et patatras dedans: je tombe
+dans l'eau jusqu'au cou.
+
+Je crie. Ma mère accourt; elle me tire de l'eau, me donne quelques
+claques, et, devant elle, trempé comme un caneton, me faisant filer
+vers le Mas:
+
+-- Que je t'y voie encore, vaurien, vers le fossé!
+
+-- J'allais cueillir des fleurs de glais.
+
+-- Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et encore tes glais. Tu
+ne sais donc pas qu'il y a un serpent dans les herbes cachés, un gros
+serpent qui hume les oiseaux et les enfants, vaurien?
+
+Et elle me déshabilla, me quitta mes petits souliers, mes
+chaussettes, ma chemisette, et pour faire sécher ma robe trempée et
+ma chaussure, elle me chaussa mes sabots et me mit ma robe du
+dimanche, en me disant:
+
+-- Au moins, fais attention de ne pas te salir.
+
+Et me voilà dans l'aire; je fais sur la paille fraîche quelques
+jolies cabrioles; j'aperçois un papillon blanc qui voltige dans un
+chaume. Je cours, je cours après, avec mes cheveux blonds flottant
+au vent hors de mon béguin... et paf! me voilà encore vers le fossé
+du Puits à roue...
+
+Oh! mes belles fleurs jaunes! Elles étaient toujours là, fières au
+milieu de l'eau, me faisant montre d'elles, au point qu'il ne me fut
+plus possible d'y tenir. Je descends bien doucement, bien doucement
+sur le talus; je place mes petons biens ras, bien ras de l'eau;
+j'envoie la main, je m'allonge', je m'étire tant que je puis... et
+patatras! je me fiche jusqu'au derrière dans la vase.
+
+Aïe! aïe! aïe! Autour de moi, pendant que je regardais les bulles
+gargouiller et qu'à travers les herbes je croyais entrevoir le gros
+serpent, j'entendais crier dans l'aire:
+
+-- Maîtresse! courez vite, je crois que le petit est encore tombé à
+l'eau!
+
+Ma mère accourt, elle me saisit, elle m'arrache tout noir de la boue
+puante, et la première chose, troussant ma petite robe, vlin! vlan!
+elle m'applique une fessée retentissante.
+
+-- Y retourneras-tu, entêté, aux fleurs de glais? Y retourneras-tu
+pour te noyer?... Une robe toute neuve que voilà perdue, fripe-tout,
+petit monstre! qui me feras mourir de transes!
+
+Et, crotté et pleurant, je m'en revins donc au Mas la tête basse, et
+de nouveau on me dévêtit et on me mit, cette fois, ma robe des jours
+de fête... Oh! la galante robe! Je l'ai encore devant les yeux,
+avec ses raies de velours noir, pointillée d'or sur fond bleuâtre.
+
+Mais bref, quand j'eus ma belle robe de velours:
+
+-- Et maintenant, dis-je à ma mère, que vais-je faire?
+
+-- Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles n'aillent pas dans
+l'aire... Et toi, tiens-toi à l'ombre.
+
+Plein de zèle, je vole vers les poules qui rôdaient par les chaumes,
+becquetant les épis que le râteau avait laissés. Tout en gardant,
+voici qu'une poulette huppée -- n'est-ce pas drôle? -- se met à
+pourchasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles qui ont les
+ailes rouges et bleues... Et toutes deux, avec moi après, qui
+voulais voir la sauterelle, de sauter à travers champs, si bien que
+nous arrivâmes au fossé du Puits à roue!
+
+Et voilà encore les fleurs d'or qui se miraient dans le ruisseau et
+qui réveillaient mon envie, mais une envie passionnée, délirante,
+excessive, à me faire oublier mes deux plongeons dans le fossé:
+
+"Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tomberas pas!"
+
+Et, descendant le talus, j'entortille à ma main un jonc qui croissait
+là; et me penchant sur l'eau avec prudence, j'essaie encore
+d'atteindre de l'autre main les fleurs de glais... Ah! malheur, le
+jonc se casse et va te faire teindre! Au milieu du fossé, je plonge
+la tête première.
+
+Je me dresse comme je puis, je crie comme un perdu, tous les gens de
+l'aire accourent:
+
+-- C'est encore ce petit diable qui est tombé dans le fossé. Ta
+mère, cette fois, enragé polisson, va te fouailler d'importance!
+
+Eh bien! non; dans le chemin, je la vis venir, pauvrette, tout en
+larmes et qui disait:
+
+-- Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il aurait peut-être un
+"accident". Mais ce gars, sainte Vierge, n'est pas comme les autres:
+il ne fait que courir pour ramasser des fleurs; il perd tous ses
+jouets en allant dans les blés chercher des bouquets sauvages...
+Maintenant, pour comble, il va se jeter trois fois, depuis peut-être
+une heure, dans le fossé du Puits à roue... Ah! tiens-toi, pauvre
+mère, morfonds-toi pour l'approprier. Qui lui en tiendrait, des
+robes? Et bienheureuse encore -- mon Dieu, je vous rends grâce --
+qu'il ne soit pas noyé!
+
+Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du fossé. Puis, une
+fois dans le Mas, m'ayant quitté mon vêtement, la sainte femme
+m'essuya, nu, de son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant fait
+boire une cuillerée de vermifuge elle me coucha dans ma berce, où,
+lassé de pleurer, au bout d'un peu je m'endormis.
+
+Et savez-vous ce que je songeai: pardi! mes fleurs de glais... Dans
+un beau courant d'eau, qui serpentait autour du Mas, limpide,
+transparent, azuré comme les eaux de la Fontaine de Vaucluse, je
+voyais de belles touffes de grands et verts glaïeuls, qui étalaient
+dans l'air une féerie de fleurs d'or!
+
+Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles avec leurs ailes de
+soie bleue, et moi je nageais nu dans l'eau riante; et je cueillais à
+pleines mains, à jointées, à brassées, les fleurs de lis blondines.
+Plus j'en cueillais, plus il en surgissait.
+
+Tout à coup, j'entends une voix qui me crie: "Frédéri!"
+
+Je m'éveille et que vois-je! Une grosse poignée de fleurs de glais
+couleur d'or qui bondissaient sur ma couchette.
+
+Lui-même, le patriarche, le Maître, mon seigneur père, était allé
+cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la Maîtresse, ma mère
+belle, les avait mises sur mon lit.
+
+CHAPITRE II.
+
+MON PÈRE.
+
+L'enfant de ferme. -- La vie rurale. -- Mon père à la Révolution. --
+La bûche bénite. -- Les récits de la Noël. -- Le capitaine Perrin.
+-- Le maire de Maillane en 1793 -- Le jour de l'an.
+
+Mon enfance première se passa donc au Mas, en compagnie des
+laboureurs, des faucheurs et des pâtres, et quand, parfois, passait
+au Mas quelque bourgeois, de ceux-là qui affectent de ne parler que
+français, moi, tout interloqué et même humilié de voir que mes
+parents devenaient soudain révérencieux pour lui, comme s'il était
+plus qu'eux:
+
+-- D'où vient, leur demandais-je, que cet homme ne parle pas comme
+nous?
+
+-- Parce que c'est un monsieur, me répondait-on.
+
+-- Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je ne veux
+pas être _monsieur_.
+
+J'avais remarqué aussi que, quand nous avions des visites, comme
+celle, par exemple du marquis de Barbentane (un de nos voisins de
+terres), mon père qui, à l'ordinaire lorsqu'il parlait de ma mère,
+devant les serviteurs, l'appelait "la maîtresse", là, en cérémonie,
+il la dénommait _ma mouié_ (mon épouse). Le beau marquis et la
+marquise, qui se trouvait être la soeur du général de Galliffet,
+chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et autres
+gâteries; mais moi, sitôt que je les voyais descendre de voiture,
+comme un sauvageon que j'étais, je courais tout de suite me cacher
+dans le fenil... Et la pauvre Délaïde de crier:
+
+-- Frédéric!
+
+Mais en vain: dans le foin, blotti et ne soufflant mot, j'attendais,
+moi, d'entendre les roues de la voiture emporter le marquis, pendant
+que ma mère clamait, là-bas, devant la ferme:
+
+-- M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le voir,
+cet insupportable, et il va se cacher!
+
+Et au lieu de dragées, quand je sortais ensuite, craintif, de ma
+tanière, vlan! j'avais ma fessée.
+
+J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre maître-valet, quand,
+derrière la charrue tirée par ses deux mules, les mains au mancheron,
+il me criait, patelin:
+
+-- Petiot, viens vite, viens. Je t'apprendrai à labourer.
+
+Et tout de suite, nu-pieds, nu-tête, émoustillé, me voilà dans le
+sillon, trottinant, farfouillant, le long de la tranchée, pour
+cueillir les primevères ou les muscaris bleus, que le soc arrachait.
+
+-- Ramasse des colimaçons, me disais le Papoty.
+
+Et quand j'avais les colimaçons, une poignée dans chaque main:
+
+-- Maintenant, me faisait-il, avec les colimaçons, tiens, empoigne
+les cornes du manche de la charrue.
+
+Et comme, moi crédule, avec mes petits doigts, je prenais les
+mancherons, lui, pressant de ses doigts rudes mes deux mains pleines
+d'escargots qui s'écrabouillaient dans ma chair:
+
+-- A présent, me disait le valet de labour en riant aux éclats, tu
+pourras dire, petit, que tu as tenu la charrue!
+
+On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs. C'est ainsi que,
+dans les fermes, on déniaise les enfants. Quelquefois, en venant de
+traire, notre berger Rouquet me criait:
+
+-- Viens, petit, boire à même dans le _piau_.
+
+Le _piau_ est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans lequel on
+trait le lait... Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les bras
+troussés, sortir de la bergerie en portant à la main le vase à traire
+écumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais, affriolé, pour
+le humer tout chaud. Mais, sitôt qu'à genoux je m'abreuvais à la
+"seille", paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la tête
+jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le museau
+ruisselants, ébouriffés, je courais, comme un jeune chien, me vautrer
+dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant, à part moi, qu'on ne m'y
+attraperait plus... jusqu'à nouvelle attrape.
+
+Après, c'était un faucheur qui me disait:
+
+-- Petiot, j'ai trouvé un nid, un nid de _frappe-talon_; veux-tu me
+faire la courte échelle? Je garderai la mère et tu auras les
+passereaux.
+
+Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain.
+
+-- Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce gros
+saule; c'est là qu'est le nid... Allons, courbe-toi.
+
+Et je m'inclinais, la tête contre l'arbre, et alors, faisant mine de
+grimper sur mon dos, le farceur me battait l'échine du talon.
+
+C'est ainsi que commença, au milieu des gouailleries de nos
+travailleurs des champs (et je n'an ai point regret), mon éducation
+d'enfance.
+
+Comme il était gai, ce milieu de labeurs rustiques! Chaque saison
+renouvelait la série des travaux. Les labours, les semailles, la
+tonte, la fauche, les vers à soie, les moissons, le dépiquage, les
+vendanges et la cueillette des olives, déployaient à ma vue les actes
+majestueux de la vie agricole, éternellement dure, mais éternellement
+indépendante et calme.
+
+Tout un peuple de serviteurs, d'hommes loués au mois ou à la journée,
+de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du Mas,
+qui avec l'aiguillon, qui avec le râteau ou bien la fourche sur
+l'épaule, et travaillant toujours avec des gestes nobles, comme dans
+les peintures de Léopold Robert.
+
+Quand, pour dîner ou pour souper, les hommes, l'un après l'autre,
+entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son rang,
+autour de la grande table, avec mon seigneur père qui tenait le haut
+bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des
+observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail du
+jour, s'il était avantageux, si la terre était dure ou molle ou en
+état. Puis, le repas fini, le premier charretier fermait la lame de
+son couteau et, sur le coup, tous se levaient.
+
+Tous ces gens de campagne, mon père les dominait par la taille, par
+le sens, comme aussi par la noblesse. C'était un beau et grand
+vieillard, digne dans son langage, ferme dans son commandement,
+bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul.
+
+Engagé volontaire pour défendre la France, pendant la Révolution, il
+se plaisait, le soir, à raconter ses vieilles guerres. Au fort de la
+Terreur, il avait été requis pour porter du blé à Paris, ou régnait
+la famine. C'était dans l'intervalle où l'on avait tué le roi. La
+France, épouvantée, était dans la consternation. En retournant, un
+jour d'hiver, à travers la Bourgogne, avec une pluie froide qui lui
+battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu des
+roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays. Les
+deux compatriotes se tendirent la main, et mon père, prenant la
+parole:
+
+-- Tiens, où vas-tu, voisin, par ce temps diabolique?
+
+-- Citoyen, répliqua l'autre, je vais à Paris porter les saints et
+les cloches.
+
+Mon père devint pâle, les larmes lui jaillirent et, ôtant son chapeau
+devant les saints de son pays et les cloches de son église, qu'il
+rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne:
+
+-- Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu'à ton retour, on te nomme,
+pour cela, représentant du peuple?
+
+L'iconoclaste courba la tête de honte et, avec un blasphème, il fit
+tirer ses bêtes.
+
+Mon père, dois-je dire, avait un foi profonde. Le soir, en été comme
+en hiver, agenouillé sur sa chaise, la tête découverte, les mains
+croisées sur le front, avec sa cadenette, serrée d'un ruban de fil,
+qui lui pendait sur la nuque, il faisait, à voix haute, la prière
+pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veillées s'allongeaient,
+il lisait l'Évangile à ses enfants et domestiques.
+
+Mon père, dans sa vie, n'avait lu que trois livres: le _Nouveau
+Testament, l'Imitation_ et _Don Quichotte_ (lequel lui rappelait sa
+campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie).
+
+-- Comme de notre temps les écoles étaient rares, c'est un pauvre,
+nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par semaine,
+m'avait appris ma croix de par Dieu.
+
+Et le dimanche, après les vêpres, selon l'us et coutume des anciens
+pères de famille, il écrivait ses affaires, ses comptes et dépenses,
+avec ses réflexions, sur un grand mémorial dénommé _Cartabèou._
+
+Lui, quelque temps qu'il fît, était toujours content, et si, parfois,
+il entendait les gens se plaindre, soit des vents tempétueux, soit
+des pluies torrentielles:
+
+-- Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est là-haut sait fort bien
+ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut... Eh! s'il ne
+soufflait jamais de ces grands vents qui dégourdissent la Provence,
+qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et si,
+pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui
+alimenteraient les puits, les fontaines, les rivières? Il faut de
+tout, mes enfants.
+
+Bien que, le long du chemin, il ramassât une bûchette pour l'apporter
+au foyer; bien qu'il se contentât, pour son humble ordinaire, de
+légumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il fût sobre
+toujours et mît de l'eau dans son vin, toujours sa table était
+ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant. Puis, si
+l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il était bon
+travailleur; et, si l'on répondait oui:
+
+-- Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son ami.
+
+Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la grande fête, c'était la
+veillée de Noël. Ce jour-la, les laboureurs dételaient de bonne
+heure; ma mère leur donnait à chacun, dans une serviette, une belle
+galette à l'huile, une rouelle de nougat, une jointée de figues
+sèches, un fromage du troupeau, une salade de céleri et une bouteille
+de vin cuit. Et qui de-ci, et qui de-là, les serviteurs s'en
+allaient, pour "poser la bûche au feu", dans leur pays et dans leur
+maison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres hères qui
+n'avaient pas de famille; et, parfois des parents, quelque vieux
+garçon, par exemple, arrivaient à la nuit, en disant:
+
+-- Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la bûche au feu, avec
+vous autres.
+
+Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la "bûche de Noël",
+qui -- c'était de tradition -- devait être un arbre fruitier. Nous
+l'apportions dans le Mas, tous à la file, le plus âgé la tenant d'un
+bout, moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous lui faisions
+faire le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la dalle du foyer,
+mon père, solennellement, répandait sur la bûche un verre de vin
+cuit, en disant:
+
+_Allégresse! Allégresse,
+Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse!
+Avec Noël, tout bien vient:
+Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine.
+Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins._
+
+Et, nous écriant tous: "Allégresse, allégresse, allégresse!", on
+posait l'arbre sur les landiers et, dès que s'élançait le premier jet
+de flamme:
+
+_A la bûche
+Boute feu!_
+
+disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous mettions à table.
+
+Oh! la sainte tablée, sainte réellement, avec, tout à l'entour, la
+famille complète, pacifique et heureuse. A la place du _caleil_,
+suspendu à un roseau, qui, dans le courant de l'année, nous éclairait
+de son lumignon, ce jour-là, sur la table, trois chandelles
+brillaient; et si, parfois, la mèche tournait devers quelqu'un,
+c'était de mauvais augure. A chaque bout, dans une assiette,
+verdoyait du blé en herbe, qu'on avait mis germer dans l'eau le jour
+de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour à tour
+apparaissaient les plats sacramentels: les escargots, qu'avec un long
+clou chacun tirait de la coquille; la morue frite et le _muge_ aux
+olives, le cardon, le scolyme, le céleri à la poivrade, suivis d'un
+tas de friandises réservées pour ce jour-là, comme: fouaces à
+l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis; puis,
+au-dessus de tout, le grand _pain calendal_, que l'on n'entamait
+jamais qu'après en avoir donné, religieusement, un quart au premier
+pauvre qui passait.
+
+La veillée, en attendant la messe de minuit, était longue ce jour-là;
+et longuement, autour du feu, on y parlait des ancêtres et on louait
+leurs actions. Mais, peu à peu et volontiers, mon brave homme de
+père revenait à l'Espagne et à ses souvenirs du siège de Figuières.
+
+Si je vous disais, commençait-il, qu'étant là-bas en Catalogne, et
+faisant partie de l'armée, je trouvai le moyen, au fort de la
+Révolution, de venir de l'Espagne, malgré la guerre et malgré tout,
+passer avec les miens les fêtes de Noël! Voici, ma foi de Dieu,
+comment s'arrangea la chose:
+
+"Au pied du Canigou, qui est une grande montagne entre Perpignan et
+Figuières, nous tournions, retournions depuis passablement de temps,
+en bataillant, à toi, à moi, contre les troupes espagnoles. Aïe! que
+de morts, que de blessés et de souffrances et de misères! Il faut
+l'avoir vu, pour savoir cela. De plus, au camp, -- c'était en
+décembre, -- il y avait manque de tout; et les mulets et les chevaux,
+à défaut de pâture, rongeaient, hélas! les roues des fourgons et des
+affûts.
+
+"Or, ne voilà-t-il pas qu'en rôdant, moi, au fond d'une gorge, du
+côté de la mer, je vais découvrir un arbre d'oranges, qui étaient
+rousses comme l'or!
+
+"-- Ha! dis-je au propriétaire, à n'importe quel prix, vous allez me
+les vendre.
+
+"Et, les ayant achetées, je m'en reviens de suite au camp et, tout
+droit à la tente du capitaine Perrin (qui était de Cabanes), je vais
+avec mon panier et je lui dis:
+
+"-- Capitaine, je vous apporte quelques oranges...
+
+"-- Mais où as-tu pris !ça?
+
+"-- Où j'ai pu, capitaine.
+
+"-- Oh! luron, tu ne saurais me faire plus de plaisir... Aussi,
+demande-moi, vois-tu, ce que tu voudras, et tu l'obtiendras ou je ne
+pourrai.
+
+"-- Je voudrais bien, lui fis-je alors, avant qu'un boulet de canon
+me coupe en deux, comme tant d'autres, aller, encore une fois, "poser
+le bûche de Noël" en Provence, dans ma famille.
+
+"-- Rien de plus simple, me fit-il; tiens, passe l'écritoire.
+
+Et mon capitaine Perrin (que Dieu, en paradis, l'ait renfermé, cher
+homme) sur un papier, que j'ai encore, me griffonna ce que je vais
+dire:
+
+ _"Armée des Pyrenées-Orientales.
+
+"Nous Perrin, capitaine aux transports militaires, donnons congé au
+citoyen François Mistral, brave soldat républicain, âgé de vingt-deux
+ans, taille de cinq pieds six pouces, nez ordinaire, bouche idem,
+menton rond, front moyen, visage ovale, de s'en aller dans son pays,
+par toute la République, et au diable, si bon lui semble._
+
+"Et voilà, mes amis, que j'arrive à Maillane, la belle veille de
+Noël, et vous pouvez penser l'ahurissement de tous, les embrassades
+et les fêtes. Mais, le lendemain, le maire (je vous tairai le nom de
+ce fanfaron braillard, car ses enfants sont encore vivants) me fait
+venir à la commune et m'interpelle comme ceci:
+
+"-- Au nom de la loi, citoyen, comment va que tu as quitté l'armée?
+
+"-- Cela va, répondis-je, qu'il ma pris fantaisie de venir, cette
+année, "poser la bûche" à Maillane.
+
+"-- Ah oui? En ce cas-là, tu iras, citoyen, t'expliquer au tribunal
+du district, à Tarascon.
+
+"-- Et, tel que je vous le dis, je me laissai conduire par deux
+gardes nationaux, devant les juges du district. Ceux-ci, trois faces
+rogues, avec le bonnet rouge et des barbes jusque-là:
+
+"-- Citoyen, me firent-ils en roulant de gros yeux, comment ça se
+fait-il que tu aies déserté?
+
+"Aussitôt, de ma poche ayant tiré mon passeport:
+
+"-- Tenez, lisez, leur dis-je.
+
+"Ah! mes amis de Dieu, dès avoir lu, ils se dressent en me secouant
+la main:
+
+"-- Bon citoyen, bon citoyen! me crièrent-ils. Va, va, avec des
+papiers pareils, tu peux l'envoyer coucher, le maire de Maillane.
+
+"Et après le Jour de l'An, j'aurais pu rester, n'est-ce pas? Mais il
+y avait le devoir et je m'en retournai rejoindre."
+
+Voilà, lecteur, au naturel, la portraiture de famille, d'intérieur
+patriarcal et de noblesse et de simplicité, que je tenais à te
+montrer.
+
+Au Jour de l'An, -- nous clôturerons par cet autre souvenir, -- une
+foule d'enfants, de vieillards, de femmes, de filles, venaient, de
+grand matin, nous saluer comme ceci:
+
+_Bonjour, nous vous souhaitons à tous la bonne année,
+Maîtresse, maître, accompagnée
+D'autant que le bon Dieu voudra._
+
+-- Allons, nous vous la souhaitons bonne, répondaient mon père et ma
+mère en donnant à chacun, bonnement, sous forme d'étrennes, une
+couple de pains longs et de miches rebondies.
+
+Par tradition, dans notre maison, comme dans plusieurs autres, on
+distribuait ainsi, au nouvel an, deux fournées de pain aux pauvres
+gens du village.
+
+_Vivrais-je cent ans,
+Cent ans, je cuirai,
+Cent ans, je donnerai aux pauvres._
+
+Cette formule, tous les soirs revenait dans la prière que mon père
+faisait avant d'aller au lit. Et aussi, à ses obsèques, les pauvres
+gens, avec raison, purent dire, en le plaignant:
+
+_-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges dans le ciel
+l'accompagnaient. Amen!_
+
+CHAPTER III
+
+LES ROIS MAGES
+
+A la rencontre des Rois. -- La crèche. -- Les sornettes
+maternelles. -- Dame Renaude. -- Les hantises de la nuit. -- Le
+cheval de Cambaud. -- Les Sorciers. -- Les Matagots. --L'Esprit
+Fantastique.
+
+-- C'est demain la fête des Rois; si vous voulez les voir arriver,
+allez vite, petits, à leur rencontre, et portez-leur quelques
+offrandes.
+
+Voilà, de notre temps, la veille du jour des Rois, ce que nous
+disaient nos mères.
+
+Et en avant! Toute la marmaille, les enfants du village, nous
+partions enthousiastes au-devant des Rois Mages, qui venaient à
+Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite, pour
+adorer l'Enfant Jésus.
+
+-- Où allez-vous, petits?
+
+-- Nous allons au-devant des Rois.
+
+Et ainsi, tous ensemble, mioches ébouriffés et blondines fillettes,
+en béguins et petits sabots, nous partions sur le Chemin d'Arles, le
+coeur tressailli de joie, les yeux pleins de visions, et nous
+portions à la main, comme on nous l'avait dit, des galettes pour les
+Rois, des figues sèches pour les pages, avec du foin pour les
+chameaux.
+
+ _Jours croissants,
+ Jours cuisants._
+
+La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid. Le soleil
+descendait, blafard, devers le Rhône. Les ruisseaux étaient gelés.
+L'herbe des bords était brouie. Des saules défeuillés, les branches
+rougeoyaient. Le rouge-gorge, le troglodyte, sautillaient,
+frémissants, familiers, de branche en branche... Et l'on ne voyait
+personne aux champs, à part quelque pauvre veuve qui rechargeait sur
+la tête son tablier plein de bois sec, ou quelque vieux dépenaillé
+qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte.
+
+-- Où allez-vous si tard, petits?
+
+-- Nous allons au-devant des Rois!
+
+Et la tête en arrière, fiers comme jeune coqs, en riant, en chantant,
+en courant à cloche-pied ou en faisant des glissades, nous allions
+devant nous sur le chemin blanchâtre, balayé par le vent.
+
+Puis, le jour déclinait. Le clocher de Maillane disparaissait
+derrière les arbres, derrière les grands cyprès aux pointes noires;
+et la campagne, vaste et nue, s'épandait au lointain... Nous
+portions nos regards si loin que nous pouvions, à perte de vue, mais
+en vain! Rien ne se montrait à nous, hormis quelque faisceau
+d'épines emporté dans les chaumes par le vent. Comme les soirs
+d'hiver et de janvier, tout était triste, souffreteux et muet.
+
+Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui, plié dans sa
+cape, venait de faire paître ses brebis.
+
+-- Mais où allez-vous, enfants si tard?
+
+-- Nous allons au-devant des Rois... Ne pourriez-vous pas nous dire
+s'ils sont encore bien loin?
+
+-- Ah! oui, les Rois? c'est vrai... Ils sont là derrière qui
+viennent; vous allez bientôt les voir.
+
+Et de courir, et de courir, à la rencontre des Rois avec nos gâteaux,
+nos petites galettes, et les poignées de foin pour les chameaux.
+
+Puis, le jour défaillait. Le soleil, obstrué par un nuage énorme,
+s'évanouissait peu à peu. Les babils folâtres calmaient un brin. La
+bise fraîchissait et les plus courageux marchaient en retenant.
+
+Tout à coup:
+
+-- Les voilà!
+
+Un cri de joie folle partait de toutes les bouches... et la
+magnificence de la pompe royale éblouissait nos yeux. Un
+rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides, fastueuses,
+enflammait, embrasait la zone du couchant; de gros lambeaux de
+pourpre flamboyaient; et d'or et de rubis, une demi-couronne, dardant
+un cercle de long rayons au ciel, illuminait l'horizon.
+
+-- Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs manteaux!
+voyez leurs drapeaux! et leur cavalerie et les chameaux qui viennent!
+
+Et nous demeurions ébaubis... Mais bientôt cette splendeur, mais
+bientôt cette gloire, dernière échappée du soleil couchant, se
+fondait, s'éteignait peu à peu dans les nues; et, penauds, bouche
+béante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout seuls:
+
+-- Où ont passé les Rois?
+
+-- Derrière la montagne.
+
+La chevêche miaulait. La peur nous saisissait; et, dans le
+crépuscule, nous retournions confus, en grignotant les gâteaux, les
+galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois.
+
+Et quand nous arrivions, ensuite, à nos maisons:
+
+-- Eh bien! les avez-vous vu? nos mères nous disaient.
+
+-- Non, ils ont passé en delà, de l'autre côté de la montagne.
+
+-- Mais quel chemin avez-vous pris?
+
+-- Le Chemin Arlatan...
+
+-- Ah! mes pauvres agneaux! Les Rois ne viennent pas de là. C'est
+du Levant qu'ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le vieux
+Chemin de Rome... Ah! comme c'était beau, si vous aviez vu, si vous
+aviez vu, lorsqu'ils sont entrés dans Maillane! Les tambours, les
+trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon Dieu!...
+Maintenant, ils sont à l'église, où ils font leur adoration. Après
+souper, vous irez les voir.
+
+Nous soupions vite, -- moi, chez ma mère-grand Nanan; puis, nous
+courions à l'église... Et, dans l'église pleine, dès notre entrée,
+l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, entamait,
+lentement, puis déployait, formidable, le superbe noël:
+
+_Ce matin,
+J'ai rencontré le train
+De trois grands Rois qui allaient en voyage,
+Ce matin,
+J'ai rencontré le train
+De trois grands Rois dessus le grand chemin._
+
+Nous autres, affolés, nous nous faufilions, entre les jupons des
+femmes, jusques à la chapelle de la Nativité, et là, suspendue sur
+l'autel, nous voyions la Belle Étoile! nous voyions les trois Rois
+Mages, en manteaux rouge, jaune, et bleu, qui saluaient l'Enfant
+Jésus: le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi Melchior avec son
+encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe! Nous
+admirions les charmants pages portant la queue de leurs manteaux
+traînants; puis, les chameaux bossus qui élevaient la tête sur l'âne
+et le boeuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout autour, sur
+une petite montagne en papier barbouillé, les bergers, les bergères,
+qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes; le
+meunier, chargé d'un sac de farine; la bonne vieille qui filait;
+l'ébahi qui admirait; le gagne-petit qui remoulait; l'hôtelier ahuri
+qui ouvrait sa fenêtre, et, bref, tous les _santons_ qui figurent à
+la Crèche. Mais c'était le _Roi Maure_ que nous regardions le plus.
+
+Maintes fois, depuis lors, il m'est arrivé, quand viennent les Rois,
+d'aller me promener, à la chute du jour, dans le Chemin d'Arles. Le
+rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des haies
+d'aubépine. Toujours quelque pauvre vieux y cherche, comme jadis,
+des escargots dans l'herbe et la chevêche toujours y miaule; mais,
+dans les nuées du couchant, je n'y vois plus la gloire, ni la
+couronne des vieux Rois.
+
+-- Où ont passé les Rois?
+
+-- Derrière la montagne.
+
+Hélas! mélancolie, tristesse des choses vues, autrefois dans la
+jeunesse! Si grand, si beau que fût le paysage connu, quand nous
+voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y manque
+toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose!
+
+_Oh! vers les plaines de froment
+Laissez-moi me perdre pensif,
+Dans les grands blés pleins de ponceaux
+Où, petit gars, je me perdais!
+Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe,
+En récitant son angélus;
+Et, chantantes, les alouettes,
+Moi, je les suis dans le soleil...
+Ah! pauvre mère, beau coeur aimant,
+Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!_
+
+(Iles d'Or).
+
+Qui me rendra le délice, le bonheur idéal de mon âme ignorante,
+quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux chansons,
+aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma mère en filant,
+cependant que j'étais blotti sur ses genoux, me disait, me chantait,
+en douce langue de Provence: le _Pater des Calendes, Marie-Madeleine
+la Pauvre Pécheresse_, le _Mousse de Marseille_, la _Porcheronne_, le
+_Mauvais Riche_, et tant d'autres récits, légendes et croyances de
+notre race provençale, qui bercèrent mon jeune âge d'un balancement
+de rêves et de poésie émue! Après le lait que m'avait donné son
+sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel des
+traditions et du bon Dieu.
+
+Aujourd'hui, avec l'étroitesse du système brutal qui ne veut plus
+tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts angéliques de
+l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui fait
+les saints et les héros, les poètes et les artistes, -- aujourd'hui,
+dès que l'enfant naît, avec la science nue et crue on lui dessèche
+coeur et âme... Eh! pauvres lunatiques! avec l'âge et l'école,
+surtout l'école de la vie vécue, on ne l'apprend que trop tôt, la
+réalité mesquine et la désillusion analytique, scientifique, de tout
+ce qui nous enchanta.
+
+Si, à vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend pour une belle
+fille rayonnante de jeunesse, quelque fâcheux anatomiste venait nous
+tenir ce propos:
+
+-- Veux-tu savoir le vrai de cette créature qui a tant d'attrait pour
+toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette!
+
+Ne croyez-vous pas qu'à l'instant nous l'enverrions faire paître?
+
+Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de vérité autant
+vaudrait, ma foi, retourner au moyen âge qui, partant du contraire de
+la science moderne, en était arrivé au même résultat, en représentant
+la vie par la Danse macabre.
+
+Bref, pour donner idée des imaginations, hantises, peurs et spectres
+qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en scène
+quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la vieille
+Renaude, et m'est avis qu'à ce sujet ce morceau-là viendra à point.
+
+La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant sa
+maisonnette. Elle est flétrie, ratatinée et ridée, la pauvre femme,
+comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les mouches qui
+se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et puis
+sommeille.
+
+-- Eh bien! tante Renaude, par là, au bon soleil, vous faites un
+petit somme?
+
+-- Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis là, à dire vrai, sans
+dormir ni veiller... Je rêvasse, je dis des patenôtres. Mais, puis en
+priant Dieu, on finit par s'assoupir... Oh! la mauvaise chose, quand
+on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux chiens.
+
+-- Vous attraperez un rhume, à ce grand soleil-là, avec la
+réverbération.
+
+-- Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis sèche,
+hélas! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne fournirais
+pas, peut-être, une maille d'huile.
+
+-- A votre place, moi, je m'en irais un peu voir les commères de
+votre âge, tout doucement. Cela vous ferait passer le temps.
+
+-- Allons donc, bonne gens! Les commères de mon âge? bientôt il n'en
+restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre Geneviève
+sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote; Catherine
+du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de mes
+peines à moi: autant vaut demeurer seule.
+
+-- Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec les
+lavandières.
+
+-- Allons donc, les lavandières! des péronnelles, qui, tout le jour,
+frappent à tort et à travers sur les uns et sur les autres. Elles ne
+disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout le
+monde; puis, elles rient comme des niaises. Quelque jour, le bon Dieu
+les punira par un exemple... Oh! non, non, ce n'est pas comme de
+notre temps.
+
+-- Et de quoi parliez-vous, dans votre temps?
+
+-- dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes, des
+sornettes, que l'on se délectait d'entendre: la _Bête des Sept Têtes,
+Jean Cherche-la-Peur,_ le _Grand Corps sans Ame..._
+
+Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou quatre
+veillées.
+
+"A cette époque-là, on filait de l'étai, du chanvre. L'hiver, après
+souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous réunissions
+dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral qui
+soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien au
+chaud, nous nous accroupissions sur la litière des brebis; et,
+pendant que les hommes étaient en train de traire ou de pâturer les
+bêtes, et que les beaux agneaux agenouillés cognaient sur le pis de
+leurs mères en remuant la queue, nous, les femmes, comme je vous le
+dis, en tournant nos fuseaux nous écoutions ou disions des contes.
+
+"Mais je ne sais comment ça va; on parlait, en ce temps, d'une foule
+de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que bien des
+personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes dignes de
+foi, assuraient avoir vues.
+
+"Tenez, ma tante Mïan, la femme du Chaisier, dont les petits-fils
+habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser du
+bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on aurait
+dite apprivoisée. Ma tante se courba pour lui envoyer la main...
+Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu plus
+loin picorer dans le gazon. Mïan, avec précaution, s'approcha encore
+de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper. Mais,
+tout en lui disant: "_Petite, tite, tite!_", dès qu'elle croyait
+l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus ardente,
+la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-être une heure de
+chemin. Puis comme le soleil était déjà couché, Mïan, prenant peur,
+retourna chez elle. Or, il paraît qu'elle fit bien, car, si elle
+avait voulu suivre, malgré la nuit, cette geline blanche, qui sait,
+Vierge Marie, où elle l'aurait conduite!
+
+"On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient une
+grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins qui
+sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de vauriens,
+qui venaient de faire la noce, aperçurent un cheval noir qui sortait
+de l'égout de Cambaud.
+
+"-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que je saute
+dessus.
+
+"Et le cheval se laissa monter.
+
+"-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi, je
+vais l'enfourcher.
+
+"Et voilà qu’il l’enfourche aussi.
+
+"-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre jouvenceau.
+
+"Et celui-là grimpa aussi; et, à mesure qu’ils montaient, le cheval
+noir s’allongeait, s’allongeait, s’allongeait, tellement que, ma foi,
+douze de ces jeunes fous étaient à cheval déjà quand le treizième
+s'écria :
+
+"-- Jésus! Marie! grand saint Joseph! je crois qu’il’ y a encore une
+place!
+
+"Mais, à ces mots, l’animal disparut et nos douze bambocheurs se
+retrouvèrent penauds, tous debout sur leurs jambes... Heureusement,
+heureusement pour eux! car, si le beau dernier n’avait pas crié :
+"Jésus! Marie! grand saint Joseph!" la malebête, assurément, les
+emportait tous au diable.
+
+"Savez-vous de quoi l’on parlait encore? D’une espèce de gens qui
+allaient, à minuit, faire le branle dans les landes, puis buvaient
+tour à tour à la Tasse d’Argent. On les appelait: sorciers ou
+_mascs_, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque pays. J’en
+ai même connu plusieurs, —- que je ne nommerai pas, à cause de leurs
+enfants. Bref, à ce qu’il paraît, c’étaient de mauvaises gens, car,
+une fois, mon grand-père, qui était pâtre là-bas au Grès, en passant
+dans la nuit, derrière le Mas des Prêtres, voulut regarder par la
+barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de ce
+vieux Mas abandonné, des hommes qui jouaient à la paume avec des
+enfants, de petits enfants tout nus qu’ils avaient pris dans le
+berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains en
+mains! Cela fait frémir.
+
+"Mais quoi! n’y avait-il pas aussi des chats sorciers?
+
+Oui, il y avait des chats noirs qu’on appelait _mutagots_ et qui
+faisaient venir l’argent dans les maisons où ils restaient... Tu as
+connu, n’est-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant d’écus
+lorsqu’elle trépassa? Eh bien! elle avait un chat noir, auquel, à
+tous ses repas, elle jetait sous la table sa première bouchée.
+
+"J’ai toujours ouï dire qu’un soir, à la veillée, mon pauvre oncle
+Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une espèce
+de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser à mal, lui lance
+un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit à notre oncle,
+avec un mauvais regard :
+
+"-— _Tu as touché Robert_!
+
+"Quelles singulières choses! Aujourd’hui, tout cela a l’air de
+songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait bien
+qu’il y eût quelque chose, puisque tous en avaient peur.
+
+"Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d’autres, de ces êtres
+étranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la Chauche-Vieille,
+qui, la nuit, s’accroupissait 1à sur votre poitrine et vous ôtait le
+souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y avait le
+Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que sais-je,
+moi?...
+
+"Mais tiens,je l’oubliais : et l’Esprit Fantastique! Celui-là, on ne
+peut pas dire qu’il n’ait pas existé : je l’ai entendu et vu. Il
+hantait notre écurie. Feu mon père (devant Dieu soit-il!) une fois
+sommeillait dans le grenier à foin. Tout à coup, il entend là-bas
+ouvrir la porte. Il veut regarder d’une fente, une fente de la
+fenêtre, et sais-tu ce qu’il voit? Il voit nos bêtes, le mulet, la
+mule, l’âne, la jument et le petit poulain qui, fort bien couplés
+ensemble, s’en allaient, sous la lune, boire à l’abreuvoir, tout
+seuls. Mon père comprit vite, car il n’était pas neuf à pareille
+hantise, que c’était le Fantastique qui les conduisait boire. Il se
+recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il trouva
+l’écurie ouverte à deux battants.
+
+"Ce qui attire le Fantastique dans les étables, c’est, dit-on, les
+grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel qu’un enfant
+d’un an, lorsqu’on agite le hochet. Mais il n’est pas méchant, il
+s’en faut de beaucoup; il est capricieux et se plaît à faire des
+niches. S’il est de bonne humeur, il vous étrillera vos bêtes, il
+leur tresse la crinière, il leur met de la paille blanche, il nettoie
+leur mangeoire... il est même à remarquer que, là où est le
+Fantastique, il y a toujours une bête mieux portante que les autres,
+parce que le farfadet l’a prise en grâce par caprice, et alors, dans
+la nuit, il va et vient dans la crèche et lui soutire le foin des
+autres.
+
+"Mais, par mégarde et par hasard, si, dans votre écurie, vous
+dérangez quelque chose contre sa volonté, aïe, aïe, aïe! la nuit
+suivante, il fait un sabbat de malédiction. Il embrouille la queue
+des bêtes, il leur entortille les pieds dans leurs chevêtres et
+licous; il renverse, patatras! l’étagère des colliers; il remue, dans
+la cuisine, la poêle et la crémaillère; enfin, il tarabuste de toutes
+les manières... Tellement qu’une fois, mon père, ennuyé de tout ce
+vacarme, dit:
+
+"-— Il faut en finir!
+
+"Il prend, à cette fin, un picotin de vesces, monte au fenil,
+éparpille la menue graine dans le foin et dans la paille et crie au
+Fantastique :
+
+"—- Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces graines de
+pois gris.
+
+"Or, l’Esprit Fantastique, qui se complaît aux minuties et qui aime
+que tout soit bien rangé en ordre, se mit, à ce qu’il paraît, à trier
+les pois gris; et de vétiller, Dieu sait! car nous trouvâmes de
+petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon père le
+savait) ce travail méticuleux à la fin l’ennuya, et il détala du
+fenil, et jamais nous ne le revîmes.
+
+"Si! car, pour achever, moi, je le vis encore une fois. Imagine-toi
+qu’un jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du catéchisme.
+Passant près d’un peuplier, j’entendis rire à la cime de l’arbre : je
+lève la tête, je regarde, et tout en haut du peuplier, j’aperçois
+l’Esprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me faisait
+signe de grimper... Ah !
+je te demande un peu! Pas pour un cent d’oignons je n’y aurais
+grimpé; je déguerpis comme une folle et depuis, ç’a été fini.
+
+"C’est égal, je t’assure que quand venait la nuit et qu’autour de la
+lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de sortir!
+Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous devînmes
+grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors, à la
+veillée, les garçons nous criaient :
+
+"-— Allons, venez, les filles! Nous ferons, à la lune, un tour de
+farandole.
+
+"-— Pas si sottes! répondions-nous. Si nous allions rencontrer
+l’Esprit Fantastique ou la Poule Blanche...
+
+"-— Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc pas que ce
+sont là des contes de mère-grand l’aveugle! N’ayez pas peur, venez,
+nous vous tiendrons compagnie.
+
+"Et c’est ainsi que nous sortîmes et, peu à peu, ma foi, en causant
+avec les gars, —- les garçons de cet âge, tu sais, n’ont pas de bon
+sens, ils ne disent que des bêtises et vous font rire par foroe, —-
+peu à peu, peu à peu, nous n’eûmes plus de peur... Et depuis lors, te
+dis-je, je n’ai plus ouï parler de ces hantises de nuit.
+
+"Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez d’ouvrage pour nous
+ôter l’ennui. Telle que tu me vois, j’ai eu, moi, onze enfants, que
+j’ai tous menés à bien, et, sans compter les miens, j’en ai nourri
+quatorze!
+
+"Ah! va, quand on n’est pas riche et qu’on a tant de marmaille, qu’il
+faut emmailloter, bercer, allaiter, ébréner, c’est un joli son de
+musette!"
+
+-- Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne.
+
+-- Oh! à présent, nous sommes mûrs; il viendra nous cueillir quand il
+voudra.
+
+Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches; et,
+abaissant la tête, elle se reblottit tranquille pour boire son
+soleil.
+
+CHAPITRE IV
+
+L’ÉCOLE BUISSONNIÈRE
+
+Vagabondage par les champs. — Les bestioles du bon Dieu. — La vieille
+de Papeligosse. -- Les bohémiens. — Le tonneau du loup : rêve.
+
+Vers les huit ans, et pas plus tôt, —- avec mon sachet bleu pour y
+porter mon livre, mon cahier et mon goûter, —- on m’envoya à
+l’éco1e..., pas plus tôt, Dieu merci! Car, en ce qui a trait à mon
+développement intime et naturel, à l’éducation et trempe de ma jeune
+âme de poète, j’en ai plus appris, bien sûr, dans les sauts et
+gambades de mon enfance populaire que dans le rabâchage de tous les
+rudiments.
+
+De notre temps, le rêve de tous les polissons qui allions à l’école
+était de faire un _plantié_. Celui qui en avait fait un était regardé
+par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un luron
+fieffé!
+
+Un _plantié_ désigne, en Provence, l’escapade que fait l’enfant loin
+de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir où
+il va. Les petits Provençaux font cette école buissonnière lorsque,
+après quelque faute, quelque grave méfait, quelque désobéissance, ils
+redoutent, pour leur rentrée au logis, quelque bonne rossée.
+
+Donc, sitôt pressentir ce qui leur pend à l’oreille, mes péteux
+_plantent_ là l’école et père et mère; advienne que pourra, ils
+partent à l’aventure et vive la liberté!
+
+C’est chose délicieuse, incomparable, à cet âge, de se sentir maître
+absolu, la bride sur le cou, d’aller partout où l’on veut et en avant
+dans les garrigues! et en avant aux marécages! et en avant par la
+montagne!
+
+Seulement, puis vient la faim. Si c’est un _plantié_ d’été, encore
+c’est pain bénit. Il y a les carrés de fèves, les jardins avec leurs
+pommes, leurs poires et leurs pêches, les arbres de cerises, qui vous
+prennent par l’oeil, les figuiers qui vous offrent leurs figues bien
+mûries, et les melons ventrus qui vous crient : "Mangez-moi" Et puis,
+les belles vignes, les ceps aux grappes d’or, ha! il me semble les
+voir !
+
+Mais si c’est un _plantié_ d’hiver, il faut alors s’industrier...
+Parbleu, il est de petits drôles qui, passant par les fermes où ils
+ne sont pas connus, demandent l’hospitalité. Puis, s’ils peuvent, les
+fripons volent les oeufs aux poulaillers et même les nichets, qu’ils
+boivent tout crus, avale!
+
+Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont délaissé l’école et
+la famille, non tant par cagnardise que par soif d’indépendance ou
+pour quelque injustice qui les a blessés au coeur, ceux-là fuient
+l’homme et son habitation. Ils passent le jour, couchés dans les
+blés, dans les fossés, dans les champs de mil, sous les ponts ou dans
+les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien dans les
+tas de foin. Vienne faim, ils mangent des mûres (celles des haies,
+celles des chaumes), des prunelles, des amandes qu’on oublia sur
+l’arbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le fruit de
+l’orme (qu’ils appellent du _pain blanc_), des oignons remontés, des
+poires d’étranguillon, des faînes, et, s’il le faut, des glands. Tout
+le jour n’est qu’un jeu, tous les sauts sont des cabrioles...
+Qu’est-il besoin de camarades? Toutes les bêtes et bestioles là vous
+tiennent compagnie; vous comprenez ce qu’elles font, ce qu’elles
+disent, ce qu’elles pensent, et il semble qu’elles comprennent tout
+ce que vous leur dites.
+
+Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous la
+froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la lâchez
+avec une paille dans l’anus.
+
+Ou, couchés le long d’un talus, voilà une bête-à-Dieu qui vous grimpe
+sur le doigt? Vous lui chantez aussitôt :
+
+ _Coccinelle, vole!
+ Va-t’en à l’école.
+ Prends donc tes matines,
+ Va à la doctrine..._
+
+Et la bête-à-Dieu déployant ses ailes, vous dit en s’envolant :
+
+-— Vas-y toi-même, à l’école. J’en sais assez pour moi.
+Une mante religieuse, agenouillée, vous regarde-t-elle?
+Vous l’interrogez ainsi :
+
+ _Mante, toi qui sais tout,
+ Où est le loup?_
+
+L’insecte étend la patte et vous montre la montagne.
+
+Vous découvrez un lézard qui se chauffe au soleil? Vous lui adressez
+ces paroles :
+
+_Lézard, lézard,
+Défends-moi des serpents :
+Quand tu passeras vers ma maison
+Je te donnerai un grain de sel._
+
+-— A ta maison, que n’y retournes-tu? a l’air de dire le finaud.
+
+Et psitt, il s’enfuit dans son trou.
+
+Enfin, si vous voyez un limaçon, voici la formule :
+
+_Colimaçon borgne,
+Montre-moi tes cornes,
+Ou j’appelle le forgeron
+Pour qu’il te brise ta maison._
+
+Et encore la maison, et toujours la maison, où l’esprit revient sans
+cesse, tellement qu’à la fin, quand vous avez gâté assez de nids, -—
+et de culottes, -— quand vous avez avec de l’orge, fait assez de
+chalumeaux et assez décortiqué de brindilles de saule pour fabriquer
+des sifflets, et qu’avec des pommes vertes ou tout autre fruit suret
+vous avez agacé vos dents, aïe! la nostalgie vous prend, le coeur
+vous devient gros -— et vous rentrez, la tête basse.
+
+Moi, comme les copains, en provençal de race que j’étais ou devais
+être (ne vous en étonnez pas), au bout de trois mois à peine que
+j’étais à l’école, je fis aussi mon _plantié_. Et en voici le motif :
+
+Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous prétexte d’aller couper
+de l’herbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le jour)
+venaient m’attendre à mon départ pour l’école de Maillane et me
+disaient :
+
+-- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire à l’école, pour rester tout
+le jour entre quatre murs! pour être mis en pénitence! pour avoir sur
+les doigts, puis, des coups de férule! Viens jouer avec nous...
+
+Hélas I l’eau claire riait dans les ruisseaux; là-haut, chantaient
+les alouettes; les bleuets, les glaïeuls, les coquelicots, les
+nielles, fleurissaient au soleil dans les blés verdoyants...
+
+Et je disais :
+
+-- L’école, eh bien! tu iras demain.
+
+Et, alors, dans les cours d’eau, avec culottes retroussées, houp! on
+allait "guéer". Nous barbotions, nous pataugions, nous pêchions des
+têtards, nous faisions des pâtés, pif! paf!
+avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir jusqu’à
+mi-jambes (pour se faire des bottes). Et après, dans la poussière de
+quelque chemin creux, vite! à bride abattue :
+
+ _Les soldats s’en vont!
+ A la guerre ils vont,
+ Et ra-pa-ta-plan,
+ Garez-vous devant!_
+
+Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi n’étaient pas nos
+cousins! Sans compter qu’avec le pain et la pitance de mon bissac, on
+faisait sur l’herbe, ensuite, un beau petit goûter... Mais il faut
+que tout finisse!
+
+Voici qu’un jour mon père, que le maître d’école avait dû prévenir,
+me dit :
+
+-— Écoute, Frédéric, s’il t’arrive encore une fois de manquer l’école
+pour aller patauger dans les fossés, vois, rappelle-toi ceci : je te
+brise une verge de saule sur le dos...
+
+Trois jours après, par étourderie, je manquai encore la classe et je
+retournai "guéer".
+
+M’avait-il épié, ou est-ce le hasard qui l’amena? Voilà que, sans
+culotte, pendant qu’avec les autres polissons habituels nous
+gambadions encore dans l’eau, soudain, à trente pas de moi, je vois
+apparaître mon père. Mon sang ne fit qu’un tour.
+
+Mon père s’arrêta et me cria :
+
+-— Cela va bien... Tu sais ce que je t’ai promis? Va, je t’attends ce
+soir.
+
+Rien de plus, et il s’en alla.
+
+Mon seigneur père, bon comme le pain bénit, ne m’avait jamais donné
+une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et je le
+craignais comme le feu.
+
+"Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton père te tue... Sûrement,
+il doit être allé préparer la verge."
+
+Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts, me
+chantaient par-dessus : —
+-- Aïe! aïe! aïe! la raclée; aïe! aïe! aïe! sur ta peau!
+
+"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut déguerpir et
+faire un _plantié_."
+
+Et je partis. Je pris, autant qu’il me souvient, un chemin qui
+conduisait, là-haut, vers la Crau d’Eyragues. Mais, en ce temps,
+pauvre petit, savais-je bien où j’allais? Et aussi, lorsque j’eus
+cheminé peut-être une heure ou une heure et demie, il me parut, à
+dire vrai, que j’étais dans l’Amérique.
+
+Le soleil commençait à baisser vers son couchant; j’étais las,
+j’avais peur...
+
+"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, où vas-tu souper? Il
+faut aller demander l’hospitalité dans quelque ferme."
+
+Et, m’écartant de la route, doucement je me dirigeai vers un petit
+Mas blanc, qui m’avait l’air tout avenant, avec son toit à porcs, sa
+fosse à fumier, son puits, sa treille, le tout abrité du mistral par
+une haie de cyprès.
+
+Timide, je m’avançais sur le pas de la porte et je vis une vieille
+qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal peignée. Pour
+manger ce qu’elle touchait, il eût fallu avoir bien faim. La vieille
+avait décroché la marmite de la crémaillère, l’avait posée par terre
+au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se grattant,
+avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement, elle
+épandait sur les lèches de pain moisi.
+
+-— Eh bien! mère-grand, vous trempez la soupe?
+
+—- Oui, me répondit-elle... Et d’où sors-tu, petit?
+
+-— Je suis de Maillane, lui dis-je; j’ai fait une escapade et je
+viens vous demander... l’hospitalité.
+
+-— En ce cas, me répliqua la vilaine vieille d’un ton grognon,
+assieds-toi sur l’escalier pour ne pas user mes chaises.
+
+Et je me pelotonnai sur la première marche.
+
+-— Ma grand, comment s’appelle ce pays?
+
+-— Papeligosse.
+
+-— Papeligosse!
+
+Vous savez que, lorsqu’on parle aux enfants d’un pays lointain, les
+gens, pour badiner, disent, parfois : _Papeligosse_. Jugez donc, à
+cet âge-là, moi je croyais à Papeligosse, à Zibe-Zoube, à Gafe-1’Ase
+et autres pays fantastiques, comme à mon saint pater. Et aussi, à
+peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de chez
+moi, la sueur froide me vint dans le dos.
+
+-— Ah çà! me fit la vieille, quand elle eut fini sa besogne, à
+présent ce n’est pas le tout, petit : en ce pays-ci, les paresseux ne
+mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il faut
+la gagner.
+
+-— Bien volontiers... Et que faut-il faire?
+
+-— Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de l’escalier
+et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon ami,
+aura sa part du bon potage... et l’autre mangera des yeux.
+
+-— Je veux bien.
+
+Sans compter que j’étais fier, ma foi, de gagner mon souper, surtout
+en m’amusant. Je pensais :
+
+"Ça ira bien mal, si la vieille éclopée saute plus loin que toi."
+
+Et les pieds joints, aussitôt dit, nous nous plaçons au pied de
+l’escalier —- qui, dans les Mas, comme vous savez, se trouve en face
+de la porte, tout près du seuil.
+
+-— Et je dis : un, cria la vieille en balançant les bras pour prendre
+élan.
+
+-— Et je dis : deux.
+
+-— Et je dis: trois!
+
+Moi, je m’élance de toutes mes forces et je franchis le seuil. Mais
+la vieille coquine, qui n’avait fait que le semblant, ferme aussitôt
+la porte, pousse vite le verrou et me crie :
+
+-— Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent être en peine,
+va!
+
+Je restai sot, pauvret, comme un panier percé... Et, maintenant, où
+faut-il aller? A la maison? Je n’y serais pas retourné pour un
+empire, car je voyais, me semblait-il, à la main de mon père, la
+verge menaçante. Et puis, il était presque nuit et je ne me rappelais
+plus le chemin qu’il fallait prendre.
+
+-— A la garde de Dieu!
+
+Derrière le Mas, était un sentier qui, entre deux hauts talus,
+montait vers la colline. Je m’y engage à tout hasard; et marche,
+petit Frédéric.
+
+Après avoir monté, descendu tant et plus, j’étais rendu de fatigue...
+Pensez-vous? A cet âge, avec rien dans le ventre depuis midi. Enfin,
+je vais découvrir, dans une vigne inculte, une chaumière délabrée. Il
+devait, autrefois, s’y être mis le feu, car les murs, pleins de
+lézardes, étaient noircis par la fumée; ni portes ni fenêtres; et les
+poutres, qui ne tenaient plus que d’un bout, traînaient, de l’autre,
+sur le sol. Vous eussiez dit la tanière où niche le Cauchemar.
+
+Mais (comme on dit), par force, à Aix, on les pendait. Las,
+défaillant, mort de sommeil, je grimpai et m’allongeai sur la plus
+grosse des poutres... Et, dans un clin d’oeil.
+J’étais endormi.
+
+Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi. Toujours
+est-il qu’au milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir tout à coup
+un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui
+causaient et riaient.
+
+"Songes-tu? me disais-je en moi-même, dans mon sommeil, songes-tu ou
+est-ce réel?"
+
+Mais ce pesant bien-être, où l’assoupissement vous plonge, m’enlevait
+toute peur et je continuais tout doucement à dormir.
+
+Il faut croire qu’à la longue la fumée finit par me suffoquer; je
+sursaute soudain et je jette un cri d’effroi... Oh! quand je ne suis
+pas mort, mort d’épouvante, là, je ne mourrai jamais plus!
+
+Figurez-vous trois faces de bohèmes qui, tous les trois à la fois, se
+retournèrent vers moi, avec des yeux, des yeux terribles...
+
+-— Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me tuez pas!
+
+Lors, les trois bohémiens, qui avaient eu, bien sûr, autant de peur
+que moi, se prirent à rire et l’un d’eux me dit :
+
+-— C’est égal! tu peux te vanter, mauvais petit moutard, de nous
+avoir fichu une belle venette!
+
+Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un peu
+courage, et je sentis, en même temps, extrêmement agréable, une odeur
+de rôti me monter dans les narines.
+
+Ils me firent descendre de mon perchoir, me demandèrent d’où j'étais,
+de qui j'étais, comment je me trouvais là, que sais-je encore?
+
+Et rassuré, enfin, complètement, un des voleurs (c’étaient, en effet,
+trois voleurs) :
+
+-— Puisque tu as fait un _plantié_, me dit-il, tu dois avoir faim...
+Tiens, mords là.
+
+Et il me jeta, comme à un chien, une éclanche d’agneau saignante, à
+moitié cuite. Alors, je m’aperçus seulement qu’ils venaient de faire
+rôtir un jeune mouton, —- qu’ils devaient avoir dérobé, probablement,
+à quelque pâtre.
+
+Aussitôt que nous eûmes, de cette façon, tous bien mangé, les trois
+hommes se levèrent, ramassèrent leurs hardes, se parlèrent à voix
+basse; puis, l’un d’eux :
+
+-- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne voulons
+pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas où
+nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est là. Quand
+il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira, s’il
+veut.
+
+-- Mettez-moi dans le tonneau, répondis-je d’un air soumis.
+
+J’étais encore bien content de m’en tirer à si bon marché.
+
+Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par hasard un
+tonneau défoncé ou, sans doute à la vendange, les maîtres de la vigne
+devaient faire cuver le moût.
+
+On m’attrape par le derrière et, paf! dans le tonneau. Me voilà donc
+tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond d’une chaumière en
+ruine!
+
+Je m’y blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout en
+attendant l’aube, je priais à voix basse pour éloigner les mauvais
+esprits.
+
+Mais figurez-vous que soudain j’entends, dans l’obscurité, quelque
+chose qui rôdait, qui s’ébrouait, autour de ma tonne!
+
+Je retiens mon haleine comme si j’étais mort, en me recommandant à
+Dieu et à la grande Sainte Vierge... Et j’entendais tourner et
+retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis s’en aller, puis
+revenir... Que diable est-ce là encore? Mon coeur battait et
+bruissait comme une horloge.
+
+Pour en finir, le jour commençait à blanchir et le piétinement qui
+m’effrayait s’étant éloigné un peu, je veux, tout doucement, épier
+par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un petit
+âne! Un loup énorme avec deux yeux qui brillaient comme deux
+chandelles!
+
+Il était, parait-il, venu à l’odeur de l’agneau, et, n’ayant trouvé
+que les os, ma tendre chair d’enfant et de chrétien lui faisait
+envie.
+
+Et, chose singulière, une fois que je vis ce dont il s’agissait,
+n’est-il pas vrai que mon sang se calma légèrement! J’avais tellement
+craint quelque apparition nocturne que la vue du loup lui-même me
+rendit du courage.
+
+--Ah çà! dis-je, ce n’est pas tout : si cette bête vient a
+s’apercevoir que la tonne est défoncée, elle va sauter dedans et,
+d’un coup de dent, elle t’étrangle... Si tu pouvais trouver quelque
+stratagème...
+
+A un mouvement que je fis, le loup, qui l’entendit, revint d’un bond
+vers le tonneau, et le voilà qui tourne autour et qui fouette les
+douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par la
+bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je l’empoigne des
+deux mains.
+
+Le loup, comme s’il eût eu les cinq cents diables à ses trousses,
+part, traînant le tonneau, à travers cultures, à travers cailloux, à
+travers vignobles. Nous dûmes rouler ensemble toutes les montées et
+descentes d’Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel.
+
+-- Aïe! mon Dieu! Jésus! Marie! Jésus, Marie, Joseph ! pleurais-je
+ainsi, qui sait où le loup t’emportera! Et, si le tonneau s’effondre,
+il te saignera, il te mangera...
+
+Mais, tout à coup, patatras! le tonneau se crève, la queue
+m’échappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui galopait, et,
+regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route qui
+va de Maillane à Saint-Remy, à un quart d’heure de notre Mas. La
+barrique, sans doute, avait frappé du ventre au parapet du pont et
+s’y était rompue.
+
+Pas nécessaire de vous dire qu’avec de telles émotions la verge
+paternelle ne me faisait plus guère peur. En courant comme si j’avais
+encore le loup à ma poursuite, je m'en revins à la maison.
+
+Derrière le Mas, le long du chemin, mon père émottait un labour. Il
+se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit :
+
+-- Ah! mon gaillard, cours vite auprès de ta mère qui pas dormi de la
+nuit.
+
+Auprès de ma mère, je courus...
+
+Point par point, à mes parents, je racontai tout chaud mes belles
+aventures. Mais, arrivé à l’histoire des voleurs, du tonneau ainsi
+que du gros loup :
+
+-- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que c’est la peur qui
+t’a fait rêver tout cela!
+
+Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstinément que rien
+n’était plus vrain. Ce fut en vain Personne ne voulut y ajouter foi.
+
+CHAPITRE V
+
+A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET
+
+L’Abbaye en ruines. — M. Donnat. — La chapelle dorée. — La
+Montagnette. — Frère Philippe. — La procession des bouteilles. —
+Saint Antoine de Graveson. — Le pensionnat en débandade. -- Le
+couvent des Prémontrés.
+
+Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me dévoyait par
+trop et que je manquais l’école sans discontinuité pour aller tout le
+jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils dirent
+:
+
+-- Faut l’enfermer.
+
+Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs chargèrent un
+petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes papiers,
+et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle
+recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le coeur
+gros, accompagné de ma mère qui me consolait en route et du gros
+chien de garde qu’on appelait le "Juif" pour un endroit nommé
+Saint-Michel-de-Frigolet.
+
+C’était un ancien monastère, situé dans la Montagnette, à. deux
+heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane. Les
+terres de Saint-Michel, à la Révolution, s’étaient vendues au détail
+pour quelques assignats, et l’abbaye à l’abandon, dépouillée de ses
+biens, inhabitée et solitaire, restait veuve, là-haut, au milieu d’un
+désert, ouverte aux quatre vents et aux bêtes sauvages. Certains
+contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les bergers,
+lorsqu’il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans l’église. Les
+joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de Maillane,
+le Gelé de Barbentane, le Dangereux de Château-Renard, pour se garer
+des gendarmes, y venaient en cachette, l’hiver, à minuit, tailler le
+_vendôme_, et là, à la clarté de quelques chandelles pâles, pendant
+que l’or roulait au mouvement des cartes, les jurons, les blasphèmes,
+retentissaient sous les voûtes, à la place des psaumes qu’on y
+entendait jadis. Puis, la partie achevée, les bambocheurs buvaient,
+mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu’à l’aube.
+
+Vers 1832, quelques frères quêteurs étaient venus s’y établir. Ils
+avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le
+dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul ne
+montait à leurs offices, car on n’avait pas foi en eux. Et comme, à
+cette époque, la duchesse de Berry avait débarqué en Provence, pour y
+soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me souvient
+qu’on murmurait que ces frères marrons, sous leurs souquenilles
+noires n’étaient que des miquelets, qui devaient cabaler pour quelque
+intrigue louche.
+
+C’est à la suite de ces frères qu’un brave Cavaillonnais, appelé M.
+Donnat, était venu fonder, au couvent de Saint-Michel, par lui acheté
+à crédit, un pensionnat de garçons.
+
+C’était un vieux célibataire, au teint jaune et bistré, avec cheveux
+plats, nez épaté, bouche grande et grosses dents, longue lévite noire
+et les souliers bronzés. Très dévot, pauvre comme un rat d’église, il
+avait trouvé un biais pour monter son école et ramasser des
+pensionnaires sans un sou en bourse.
+
+Il allait, par exemple, à Graveson, à Tarascon, à Barbentane ou à
+Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils.
+
+-- Je vous apprends, lui disait-il, que j’ai ouvert un pensionnat à
+Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez là, à votre portée, une
+excellente institution pour enseigner vos enfants et leur faire
+passer leurs classes.
+
+-- Ho! monsieur, répondait le père de famille, cela est bon pour les
+gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner tant
+de lecture à nos gars... Ils en sauront toujours assez pour labourer
+la terre.
+
+-- Voyez, faisait M. Donnat, rien n’est plus beau que l’instruction.
+N’ayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an, tant de
+_charges_ de blé, tant de _barraux_ de vin ou tant de _cannes_
+d’huile... ; puis, après, nous réglerons tout.
+
+Et le bon ménager envoyait ses petits à Saint-Michel-de-Frigolet.
+
+Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier, et il
+lui tenait ce propos:
+
+-- Le joli gars que vous avez là! Et comme il a l’air éveillé! Vous
+ne voudriez pas, peut-être, en faire un pileur de poivre?
+
+-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de même
+un peu d’éducation; mais les collèges sont coûteux, et, quand on
+n’est pas riche...
+
+-- Est-ce besoin de collèges? faisait M. Donnat. Amenez-le à ma
+pension, là-haut, à Saint-Michel : nous lui apprendrons le latin et
+nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous prendrons
+_taille_ à la boutique... Vous aurez en moi un chaland de plus, un
+bon chaland, je vous assure.
+
+Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils.
+
+Un autre jour, il passait devant la maison d’un menuisier, et
+admettons qu’il aperçût un enfant tout pâlot, qui jouait près de sa
+mère, dans la rigole de l’évier.
+
+-- Mais ce beau mignon, qu’a-t-il? demandait M. Donnat à la maman. Il
+est bien blême? A-t-il les fièvres, ou mangerait-il de la cendres par
+malice?
+
+-- Eh non! répliquait la femme, c’est la passion du jeu qui le fait
+se chêmer. Le jeu, monsieur, lui ôte le manger et le boire.
+
+-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat, dans mon
+institution, à Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon air, dans
+une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et puis
+l’enfant sera surveillé et fera ses études; et, ses études faites il
+aura une place et n’aura jamais tant de peine comme en poussant le
+rabot.
+
+-- Ah! monsieur, quand on est pauvre!
+
+-- Ne vous inquiétez pas de ça. Nous avons, par là-haut, je ne sais
+combien de fenêtres et de portes à réparer... A votre mari, qui est
+menuisier, je promets, moi, plus d’ouvrage que ce qu’il en pourra
+faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension.
+
+Et voilà! Le mignon allait aussi à Saint-Michel; et ainsi du
+bouclier, et du tailleur, et d’autres. Par ce moyen, M. Donnat avait
+recueilli, dans son pensionnat, près de quarante enfants du
+voisinage, et j’étais du nombre. Sur le tas, quelques-uns, tels que
+moi, s’acquittaient en argent; mais les trois quarts payaient en
+nature, en provisions, ou en denrées, ou en travail de leurs parents.
+En un mot, M. Donnat, avant la République démocratique et sociale,
+avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, résolu le problème de
+la Banque d’Echange, —- qu’après lui, le fameux Proudhon, en 1848,
+essaya vainement de faire prendre dans Paris.
+
+Un de ces écoliers me reste dans le souvenir. Je crois qu’il était de
+Nîmes, et on l’appelait Agnel; doux, joli de visage, un air de jeune
+fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens, à
+nous, venaient fréquemment nous voir, et, pour nos goûters, nous
+apportaient des friandises. Mais, Agnel, on eût dit qu’il n’avait pas
+de parents, car il n’en parlait jamais, personne ne venait le voir,
+et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une seule
+fois arriva un gros monsieur qui lui parla en tête à tête,
+mystérieux, hautain, pendant une demi-heure à peine. Puis, il s’en
+alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu’Agnel était un
+enfant d’une extraction supérieure, mais né du côté gauche et qu’on
+faisait élever en cachette à Saint-Michel. Je ne l’ai jamais revu.
+
+Notre personnel enseignant se composait, d’abord, du maître, le bon
+M. Donnat, lequel, lorsqu’il était présent, faisait les basses
+classes (mais, la moitié du temps, il était en voyage, pour
+grappiller des élèves); puis, de deux ou trois pauvres hères, anciens
+séminaristes, qui avaient jeté le froc aux orties et qui étaient bien
+contents d’être nourris, blanchis, et de tirer quelques écus;
+ensuite, d’un prestolet, qu’on appelait M. Talon, pour nous dire la
+messe; enfin, d’un petit bossu, nommé M. Lavagne, pour professeur de
+musique. De plus, nous avions un nègre qui nous faisait la cuisine et
+une Tarasconaise, d’une trentaine d’années, pour nous servir à table
+et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le père, un
+pauvre vieux coiffé d’un bonnet roux, qui allait avec son âne,
+chercher les provisions, et la mère, une pauvre vieille, en coiffe
+blanche de piqué, qui nous peignait quelquefois, lorsque c’était
+nécessaire.
+
+Saint-Michel, en ce temps-là, était beaucoup moins important que ce
+que, de nos jours, on l’a vu devenir. Il y avait simplement le
+cloître des anciens moines Augustins, avec son petit préau, au milieu
+du carré; au midi, le réfectoire, avec la salle du chapitre; puis,
+l’église de Saint-Michel,
+toute délabrée, avec des fresques sur les murs, représentant l’enfer,
+ses flammes rouges, ses damnés et ses démons, armés de fourches, et
+le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine et les
+étables.
+
+Mais en dehors, à part ce corps de bâtisse, il y avait, au midi, une
+chapelle à contreforts, dédiée à Notre-Dame-du-Remède, avec un porche
+à la façade. De grosses touffes de lierre en recouvraient les murs
+et, à l’intérieur, elle était toute revêtue de boiseries dorées qui
+encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, où était représentée
+la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d’Autriche, mère de Louis
+XIV, l’avait fait décorer ainsi, en reconnaissance d’un voeu qu’elle
+avait, dans le temps, fait à la Sainte Vierge, pour devenir mère d’un
+fils.
+
+Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, à la Révolution,
+de braves gens l’avaient sauvée en empilant sous le porche un grand
+tas de fagots qui en cachaient la porte. C’est là que, le matin, —-
+et tous les matins de l’an, -- a cinq heures l’été, à six heures
+l’hiver, on nous menait à la messe; c’est là qu’avec une foi, une foi
+vraiment angélique, il me souvient que je priais et que nous priions
+tous. C’est là que, le dimanche, nous chantions messe et vêpres, en
+tenant à la main nos livres d’Heures et nos Vespéraux, et c'est là
+que les campagnards, aux jours de grandes fêtes, admiraient la voix
+du petit Frédéric : car j’avais, à cet âge, une jolie voix claire
+comme une voix de jeune fille, et, à l’Élévation, lorsqu’on chantait
+des motets, c’est moi qui faisais le solo; et je me souviens d’un où
+je me distinguais, paraît-il, spécialement, et où se trouvaient ces
+mots :
+
+ _O mystère incompréhensible!
+ Grand Dieu, vous n’êtes pas aimé_.
+
+Devant la petite chapelle, et autour du couvent, étaient quelques
+micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous déchirions nos culottes
+en allant, quand venait l’automne, cueillir les micocoules,
+douceâtres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y avait aussi un
+puits, creusé et taillé dans le roc, qui, par un égout souterrain,
+laissait écouler son eau dans un bassin en contrebas et, de là,
+arrosait un jardin potager. Sous le jardin, à l’entrée du vallon, un
+bouquet de peupliers blancs égayait un peu le désert.
+
+Car c’était un vrai désert que ce plateau de Saint-Michel où l’on
+nous avait mis en cage; et elle le disait bien; l’inscription qui
+était sur la porte du couvent :
+
+"Voilà qu’en fuyant, je me suis éloigné et arrêté dans la solitude,
+parce que, dans la cité, j’ai vu l’injustice et la contradiction.
+J’aurai ici mon repos pour toujours, car c’est le lieu que j ‘ai
+choisi pour habiter. »
+
+Le vieux couvent était bâti sur le plateau étroit d’un passage de
+montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce qu’il
+est remarquable que, partout où se trouvent des chapelles consacrées
+à l’archange Michel, ce sont des endroits solitaires qui avaient dû
+impressionner.
+
+Les mamelons d’alentour étaient couverts de thym, de romarin,
+d’asphodèle, de buis, et de lavande. Quelques coins de vigne, qui
+produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de Frigolet;
+quelques lopins d’oliviers plantés dans les bas-fonds; quelques
+allées d’amandiers, tortus, noirauds et rabougris, dans la
+pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers sauvages.
+C’était là, clairsemée, toute la végétation de ce massif de collines.
+Le reste n’était que friche et roche concassée, mais qui sentait si
+bon ! L’odeur de la montagne, dès qu’il faisait du soleil, nous
+rendait ivres.
+
+Dans les collèges, d’ordinaire, les écoliers sont parqués dans de
+grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, pour
+courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, ou
+même aux heures de la récréation, on nous lâchait tel qu’un troupeau
+et en avant dans la montagne, jusqu’à ce que la cloche nous sonnât le
+rappel.
+
+Aussi, au bout de quelque temps, nous étions devenus sauvages, ma
+foi, autant qu’une nichée de lapins de garrigue. Et il n’y avait pas
+danger que l’ennui nous gagnât.
+
+Une fois hors de l’étude, nous partions comme des perdreaux, à
+travers les vallons et sur les mamelons.
+
+Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, les
+ortolans chantaient : _tsi, tsi, bégu_!
+
+Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous allions
+grappiller, soit les amandes oubliées, soit les raisins verts laissés
+dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions des
+champignons; nous tendions des pièges aux petits oiseaux; nous
+cherchions dans les ravins les pétrifications qu’on nomme, dans le
+pays, _pierres de saint Étienne_; nous furetions aux grottes pour
+dénicher la Chèvre
+d’Or; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous
+dégringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous tenir de
+vêtements ni de chaussures.
+
+Nous étions déguenillés comme une troupe de bohémiens.
+
+Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs noms
+superbes en langue provençale, -- noms sonores et parlants où le
+peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprimé son génie, --
+comme ils nous émerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, d’où l’on voyait
+à l’horizon blanchir le littoral de la Méditerranée, au coucher du
+soleil, nous allions, à la Saint-Jean, y allumer le feu de joie; la
+Baume-de-l’Argent, où les faux monnayeurs avaient, jadis, battu
+monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, où nous voyions gravée une sole
+bovine, comme si un taureau y eût empreint sa ruade; et la
+Roque-d’Acier, qui domine le Rhône, avec les barques et radeaux qui
+passaient à côté : monuments éternels du pays et de sa langue, tout
+embaumés de thym, de romarin et de lavande, tout illuminés d’or et
+d’azur. O arômes! ô clartés! ô délices! ô mirage! ô paix de la nature
+douce! Quels espaces de bonheur, de rêve paradisiaque, vous avez
+ouverts sur ma vie d’enfant!
+
+L’hiver, ou lorsqu’il pleuvait, nous demeurions sous le cloître, nous
+amusant à la marelle, à coupe-tête, au cheval fondu. Et dans l’église
+du couvent, qui était, nous l’avons dit, complètement abandonnée,
+nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des caveaux
+béants, pleins de têtes de morts et d’ossements des anciens moines.
+
+Un jour d’hiver, la brise bramait dans les longs couloirs; c’était le
+soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. Donnat, le
+maître, nous gardait à l’étude, et l’on n’entendait que nos plumes
+qui égratignaient le papier et, à travers les portes, le sifflement
+du vent.
+
+Tout à coup, à l’extérieur, nous entendons une voix sourde,
+sépulcrale, qui criait : —
+
+-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche!
+
+Tous, épouvantés, nous regardâmes le maître, et, pâle comme un mort,
+M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus grands
+de l’accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous sortîmes
+tous après, en nous blottissant derrière.
+
+Avec la lune qui donnait, là-haut sur un rocher, en face du couvent,
+nous vîmes alors une ombre, ou, plutôt, un géant en longue robe noire
+et qui dans le vent disait :
+-- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche.
+
+D’entendre et de voir cette apparition, nous étions tous là
+tremblants. M. Donnat ne fit que dire à demi-voix :
+
+-- C’est frère Philippe.
+
+Et, sans lui répondre, il rentra au couvent, avec nous tous après,
+qui le suivions en tournant la tête. Nous nous remîmes, fort
+troublés, à notre étude. Mais, cette soirée-là, nous n’en sûmes pas
+plus.
+
+Ce frère Philippe, nous l’apprîmes plus tard, faisait partie
+paraît-il, de ces sortes d’ermites qui avaient occupé Saint-Michel
+quelques années avant nous et qui, au clocher vide, avaient mis une
+cloche. Puis, quand ils étaient partis, comme, on n’emporte pas cela
+comme un grelot, la cloche était restée sur l’église, là-haut, et,
+naturellement, M. Donnat l’avait gardée.
+
+Frère Philippe était un bonhomme qui s’était donné pour tâche de
+remettre en état les ermitages en ruines qu’il y a, de-ci de-là, dans
+les montagnes de Provence. Je l’ai rencontré quelquefois, longtemps
+après, grand, maigre, un peu voûté et taciturne, avec sa soutane
+rapiécée, son chapeau noir à larges bords, et portant sur l’épaule,
+moitié devant, moitié derrière, un long bissac de toile bleue.
+
+Lorsqu’il avait dessein de restaurer ainsi quelque ermitage à
+l’abandon, avec le produit de ses quêtes il le rachetait au
+propriétaire, il en réparait les parois, il y suspendait une cloche.
+Ensuite, ayant cherché et déniché quelque bon diable qui voulût se
+faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et lui
+se remettait, en faisant maigre chère, à quêter avec patience, pour
+relever un autre ermitage.
+
+La dernière fois que je le vis, il en avait rétabli, me dit-il près
+d’une trentaine. C'était à la gare d’Avignon où j’allais, comme lui,
+prendre le train d’une heure et demie. Il faisait rudement chaud, et
+le pauvre frère Philippe, qui avait, vers ce temps-là, près de
+quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire, incliné
+sous son sac, qui était presque plein de blé.
+
+-- Frère Philippe, frère Philippe, lui cria un grand gars cravaté et
+ceinturé de rouge, vous pèse-t-il pas, le sac? Laissez que je le
+porte un peu.
+
+Et le brave garçon chargea le sac du frère et le porta jusqu’à la
+salle où l’on donne les billets. Or, ce jeune homme, que je
+connaissais un peu, était un rouge de Barbentane, et, comme nos
+démocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires, cela me
+rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la popularité de
+cet homme du bon Dieu.
+
+Frère Philippe, en dernier lieu, s’était retiré chez des moines qui
+l’avaient hospitalisé. Mais comme le gouvernement, vers cette
+époque-là, fit fermer les couvents, le pauvre vieux saint homme alla,
+je crois, mourir à l’hôpital d’Avignon.
+
+Pour revenir à Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un certain
+aumônier qu’on appelait M. Talon : petit abbé avignonnais, ragot,
+ventru, avec un visage rubicond comme la gourde d’un mendiant.
+L’archevêque d’Avignon lui avait ôté la confession parce qu’il
+haussait trop le coude et nous l’avait envoyé pour s’en débarrasser.
+
+Or, à la Fête-Dieu, il se trouve qu’un jeudi, on nous avait conduits
+à Boulbon, village voisin, pour aller à la procession, les grands
+comme thuriféraires, les petits pour jeter des fleurs, et à M. Talon,
+bien imprudemment, hélas! on fit les honneurs du dais.
+
+Au moment où les hommes, les femmes, les jeunes filles, déployaient
+leurs théories dans les rues tapissées avec des draps de lit, au
+moment où les confréries faisaient au soleil flotter leurs bannières,
+que les choristes, vêtues de blanc, de leurs voix virginales
+entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant le
+Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et répandions nos
+fleurs, voici que, tout à coup, une rumeur s’élève et que
+voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme une
+clochette, avec l’ostensoir aux mains, la cape d’or sur le dos, aïe!
+tenait toute la rue.
+
+En dînant au presbytère, il avait bu, paraît-il, ou, peut-être, on
+l’avait fait boire un peu plus qu’il ne faut de ce bon piot de
+Frigolet qui tape si vite à la tête; et le malheureux, rouge de sa
+honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout... Deux
+clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre, le
+prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors, M.
+Talon, une fois devant l’autel, se mit à répéter : _Oremus, oremus,
+oremus, et n’en put dire davantage. On l’emmena à deux dans la
+sacristie.
+
+Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que cela
+se passa dans une paroisse où la _dive bouteille_, comme au temps de
+Bacchus, a conservé son rite. Près de Bouibon, vers la montagne, se
+trouve une vieille chapelle dénommée Saint-Marcellin, et le premier
+du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en portant
+tous à la main une bouteille de vin. Le sexe n’y est pas admis,
+attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne buvaient
+que de l’eau; et, pour habituer les jeunes filles à ce régime, on
+leur disait toujours -- et même on leur dit encore -- que "l’eau fait
+devenir jolie"
+
+L’abbé Talon ne manquait pas de nous mener, tous les ans, à la
+Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le curé de
+Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait :
+
+-- Mes frères, débouchez vos bouteilles, et qu’on fasse silence pour
+la bénédiction!
+
+Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule voulue
+pour la bénédiction du vin. Puis, ayant dit _amen_, nous faisions un
+signe de croix et nous tirions une gorgée. Le curé et le maire
+choquant le verre ensemble sur l’escalier de l’autel, religieusement,
+buvaient. Et, le lendemain, fête chômée, lorsqu’il y avait
+sécheresse, on portait en procession le buste de saint Marcellin à
+travers le terroir, car les Boulbonnais disent :
+
+ _Saint Marcellin,
+ Bon pour l’eau, bon pour le vin_
+
+Un autre pèlerinage assez joyeux aussi, que nous voyions à la
+Montagnette et qui est passé de mode, était celui de saint Anthime.
+Les Gravesonais le faisaient.
+
+Quand la pluie était en retard, les pénitents de Graveson, en
+ânonnant leur litanies et suivis d’un flot de gens qui avaient des
+sacs sur la tête, apportaient saint Anthime -- un buste aux yeux
+proéminents, mitré, barbu, haut en couleurs -- à l’église de
+Saint-Michel, et là, dans le bosquet, la provende épandue sur l’herbe
+odoriférante, toute la sainte journée, pour attendre la pluie, on
+chopinait dévotement avec le vin de Frigolet; et, le croiriez-vous
+bien? plus d’une fois l’averse inondait le retour... Que voulez-vous!
+chanter fait pleuvoir, disaient nos pères.
+
+Mais gare! Si saint Anthime, malgré les litanies et les libations
+pieuses, n’avait pu faire naître de nuages, les joviaux pénitents, en
+revenant à Graveson, patatras! pour le punir de ne les avoir pas
+exaucés, le plongeaient, par trois fois, dans le Fossé des Lones. Ce
+curieux usage de tremper les corps saints dans l’eau, pour les forcer
+de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, à Toulouse par
+exemple, et jusqu’en Portugal.
+
+Quand, étant tout petits, nous allions à Graveson avec nos mères,
+elles ne manquaient pas de nous mener à l’église pour nous montrer
+saint Anthime, et ensuite Béluguet, -- un jacquemart qui frappait les
+heures à l’horloge du clocher.
+
+Maintenant, pour achever ce qu’il me reste à dire sur mon séjour à
+Saint-Michel, il me revient comme un songe qu’à la premier an, avant
+de nous donner vacances, on nous fit jouer _les Enfants d’Edouard_,
+de Casimir Delavigne. On m’y avait donné le rôle d’une jeune
+princesse; et, pour me costumer, ma mère m’apporta une robe de
+mousseline qu’elle était allée emprunter chez de jeunes demoiselles
+de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus tard
+d’un petit roman d’amour dont nous parlerons en son lieu.
+
+La seconde année de mon internat, comme on m’avait mis au latin,
+j’écrivis à mes parents d’aller m’acheter des livres, et quelques
+jours après, nous vîmes, du vallon de Roque- Pied-de-Boeuf, monter,
+vers le couvent, mon seigneur père enfourché sur Babache, vieux mulet
+familier qui avait bien trente ans et qui était connu sur tous les
+marchés voisins, -- où mon père le conduisait lorsqu’il allait en
+voyage. Car il aimait tant cette brave bête, que, lorsqu’il se
+promenait, au printemps, dans ses blés, toujours avec lui il menait
+Babache ; et à califourchon, armé d’un sarcloir à long manche, du
+haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes.
+
+Arrivé au couvent, mon père déchargea un sac énorme qui était attaché
+sur le bât avec une corde, -- et, tout en déliant le lien :
+
+-- Frédéric, me cria-t-il, je t’ai apporté quelques livres et du
+papier.
+
+Et, là-dessus, du sac, il tira, un à un, quatre ou cinq dictionnaires
+reliés en parchemin, une trimbalée de livres cartonnés (_Epitome, De
+Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones_, etc.), un gros
+cruchon d’encre, un fagot de plumes d’oie, et puis un tel ballot de
+rames de papier que j’en eus pour sept ans, jusqu’à la fin de mes
+études. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon, père du cher
+félibre de la _Grenade entr’ouverte_ (à cette époque, nous étions
+encore bien loin de nous connaître), que le bon patriarche, avec
+grand empressement, était allé faire pour son fils cette provision de
+science.
+
+Mais, au gentil monastère de Saint-Michel-de-Frigolet, je n’eus pas
+le loisir d’user force papier. M. Donnat, notre maître, pour un motif
+ou pour l’autre, ne résidait pas dans son établissement, et, quand le
+chat n’y est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour quêter des
+élèves ou se procurer de l’argent, il était toujours en course. Mal
+payés, les professeurs avaient toujours quelque prétexte pour abréger
+la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne trouvaient
+personne.
+
+-- Où sont donc les enfants?
+
+Tantôt le long d’un gradin soutenant un terrain en pente, nous étions
+à réparer quelque mur en pierres sèches. Tantôt nous étions par les
+vignes où à notre grande joie, nous glanions des grappillons ou
+cherchions des morilles. Tout cela n’amenait pas la confiance à notre
+maître. De plus, le malheur était que, pour grossir le pensionnat, M.
+Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas grand’chose,
+et ce n’étaient pas ceux qui mangeaient le moins aux repas. Mais un
+drôle d’incident précipita la déconfiture.
+
+Nous avions pour cuisinier, je l’ai déjà dit, un nègre et pour
+domestique femme, une Tarasconaise, qui était, dans la maison, la
+seule de son sexe. (Je ne compte pas la mère de notre principal, qui
+avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne perd
+jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on dit
+ici, se trouva "embarrassée", et ce fut, dans le pensionnat, un
+esclandre épouvantable.
+
+Qui disait que la maritorne était grosse du fait de M. Donnat
+lui-même, qui affirmait qu’elle l’était du professeur d’humanités,
+qui de l’abbé Talon, qui du maître d’études.
+Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du nègre.
+Celui-ci, qui se sentait peut-être suspect à bon droit, soit par
+colère, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la Tarasconaise,
+qui avait gardé son secret, déguerpit, à son tour, pour aller déposer
+son faix.
+
+Ce fut le signal de la débandade; plus de cuisinier, plus de brouet
+pour nous; les professeurs, l’un après l’autre, nous laissèrent sur
+nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa mère, la pauvre vieille, nous
+fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis, son
+père, un matin, nous dit :
+
+-- Mes enfants, il n’y a plus rien pour vous faire manger : il faut
+retourner chez vous.
+
+Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage qu’on élargit du
+bercail, nous allâmes, en courant, avant de nous séparer, arracher
+des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir de
+notre beau quartier du ‘Thym (1). Puis, avec nos petits paquets,
+quatre à quatre, six à six, qui en amont, qui en aval, nous nous
+éparpillâmes dans les vallons et les sentiers, mais non sans
+retourner la tête, ni sans regret à la descente.
+
+Pauvre M. Donnat! Après avoir essayé, de toutes les manières et d’un
+pays à l’autre, de remonter son institution (car nous avons tous
+notre grain de folie), il alla, comme frère Philippe, finir, hélas! à
+l’hôpital.
+
+Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire un mot,
+pourtant, de ce que l’antique abbaye devint après nous autres.
+Retombée de nouveau à l’abandon pendant douze ans, un moine blanc, le
+Père Edmond, à son tour, l’acheta (1854) et y restaura, sous la loi
+de saint Norbert, l’ordre de Prémontré, -- qui n’existait plus en
+France. Grâce à l’activité, aux prédications, aux quêtes de ce
+zélateur ardent, le petit monastère prit des proportions grandioses.
+De nombreuses constructions, avec un couronnement, de murailles
+crénelées, s’y ajoutèrent à l’entour; une église nouvelle,
+magnifiquement ornée, y éleva ses trois nefs surmontées de deux
+clochers. Une centaine de moines ou de frères convers peuplèrent les
+cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y
+montaient à charretées pour contempler la pompe de leurs majestueux
+offices; et l’abbaye des Pères Blancs était devenue si populaire que,
+quand la République fit fermer les couvents (1880), un millier de
+paysans ou d’habitants de la plaine vinrent s’y enfermer pour
+protester en personne contre l’exécution des décrets radicaux. Et
+c’est alors que nous vîmes toute une armée en marche, cavalerie,
+infanterie, généraux et capitaines, venir,
+
+(1) Frigo1et, en provençal _Ferigoulet_, signifie "lieu où le thym
+abonde" avec ses fourgons de son attirail de guerre, camper autour du
+couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, sérieusement, entreprendre le
+siège d’une citadelle d’opéra-comique, que quatre ou cinq gendarmes
+auraient, s’ils avaient voulu, fait venir à jubé.
+
+Il me souvient que le matin, tant que dura l’investissement, -- et il
+dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres et
+allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui dominent
+l’abbaye pour épier, de loin, le mouvement de la journée. Le plus
+joli, c’étaient les filles de Barbentane, de Boulbon, de Saint-Remy
+ou de Maillane, qui, pour encourager les assiégés de Saint-Michel,
+chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs :
+
+ _Provençaux et catholiques,
+ Notre foi, notre foi, n’a pas failli :
+ Chantons, tous tressaillants,
+ Provençaux et catholiques.
+
+Tout cela, mêlé d’invectives, de railleries et de huées à l’adresse
+des fonctionnaires, qui défilaient farouches, là-bas, dans leurs
+voitures.
+
+A part l’indignation qui soulevait dans les coeurs l’iniquité de ces
+choses, le _Siège de Caderousse_, par le vice-légat Sinibaldi Doria,
+-- qui a fourni à l’abbé Favre le sujet d’une héroïde extrêmement
+comique, était, certes, moins burlesque que celui de Frigolet; et
+aussi un autre abbé en tira-t-il un poème qui se vendit en France à
+des milliers d’exemplaires. Enfin, à son tour, Daudet, qui avait déjà
+placé dans le couvent des Pères Blancs son conte intitulé l’_Élixir
+du Frère Gaucher_, Daudet, dans son dernier roman sur Tarascon, nous
+montre Tartarin s’enfermant bravement dans l’abbaye de Saint-Michel.
+
+CHAPITRE VI
+
+CHEZ MONSIEUR MILLET
+
+L’oncle Bénoni -- La farandole au cimetière. -- Le voyage en Avignon.
+-- Avignon il y a cinquante ans. -- Le maître de pension. -- Le siège
+de Caderousse. -- La première communion. -- Mlle Praxède. --
+Pélerinage de Saint-Gent. -- Au collège Royal. -- Le poète Jasmin. --
+La nostalgie de mes quatorze ans.
+
+Et, alors, il fallut me chercher une autre école pas trop éloignée de
+Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres campagnards,
+nous n’étions pas orgueilleux et l’on me mit en Avignon chez un M.
+Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Pétramale.
+
+Cette fois, c’est l’oncle Bénoni qui conduisit la voiture. Bien que
+Maillane ne soit qu’à trois lieues d’Avignon, à cette époque où le
+chemin de fer n’existait pas, où les routes étaient abîmées par le
+roulage et où il fallait passer avec un bac le large lit de la
+Durance, le voyage d’Avignon était encore une affaire.
+
+Trois de mes tantes, avec ma mère, l’oncle Bénoni et moi, tous gîtés
+sur un long drap plein de paille d’avoine qui rembourrait la
+charrette, nous partîmes en caravane après le lever du soleil.
+
+J’ai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet, qui se
+soient vu, à la fois, autant de tantes que moi; j’en avais bien une
+douzaine; d’abord, la grand’Mistrale, puis la tante Jeanneton, la
+tante Madelon, la tante Véronique, la tante Poulinette et la tante
+Bourdette, la tante Françoise, la tante Marie, la tante Rion, la
+tante Thérèse, la tante Mélanie et la tante Lisa. Tout ce monde,
+aujourd’hui, est mort et enterré; mais j’aime à redire ici les noms
+de ces bonnes femmes que j’ai vues circuler, comme autant de bonnes
+fées, chacune avec son allure, autour de mon berceau. Ajoutez à mes
+tantes le même nombre d’oncles et les cousins et cousines qui en
+avaient essaimé, et vous aurez une idée de notre parentage.
+
+L’oncle Bénoni était un frère de ma mère et le plus jeune de la
+lignée. Brun, maigre, délié, il avait le nez retroussé et deux yeux
+noirs comme du jais. Arpenteur de son état, il passait pour
+paresseux, et même il s’en vantait. Mais il avait trois passions : la
+danse, la musique et la plaisanterie.
+
+Il n’y avait pas, dans Maillane, de plus charmant danseur, ni de plus
+jovial. Quand, dans "la salle verte", à la Saint-Eloi ou à la
+Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jésette le lutteur, les
+gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient à
+l’entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes sortes
+d’instruments : violon, basson, cor, clarinette; mais c’est au
+galoubet qu’il s’était adonné le plus. Il n’avait pas son pareil, au
+temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou pour
+chanter des réveillons dans les nuits du mois de mai. Et, chaque fois
+qu’il y avait un pèlerinage à faire, à Notre-Dame-de-Lumière, à
+Saint-Gent, à Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en était le
+boute-en-train et qui conduisait la charrette? Bénoni, toujours
+dispos et toujours enchanté de laisser son labeur, son équerre et sa
+maison pour aller courir le pays.
+
+Et l’on voyait des charretées de quinze ou vingt fillettes qui
+partaient en chantant :
+
+ _A l’honneur de saint Gent_.
+
+Ou
+
+ _Alix, ma bonne amie,
+ Il est temps de quitter
+ Le monde et ses intrigues,
+ Avec ses vanités_.
+
+Ou bien :
+
+ _Les trois Maries,
+ Parties avant le jour,
+ S’en vont adorer le Seigneur_.
+
+Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui les
+accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et chatouille-moi,
+en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du chemin!
+
+Seulement, dans la tête, il s’était mis une idée assez extraordinaire
+: c’était, en se mariant, de prendre une fille noble.
+
+-- Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent épouser des
+nobles, et jamais tu n’en trouveras.
+
+-- Hé ! ripostait Bénoni, ne sommes-nous pas nobles, tous, dans la
+famille? Croyez-vous que nous sommes des manants comme vous autres?
+Notre aïeul était émigré; il portait le manteau doublé de velours
+rouge, les boudes à ses souliers, les bas de soie.
+
+Il fit tant, tourna tant, que, du côté de Carpentras, il entendit
+dire, un jour, qu’il y avait une famille de noblesse authentique,
+mais à peu près ruinée, où se trouvaient sept filles, toutes à
+marier. Le père, un dissipateur, vendait un morceau de terre tous les
+ans à son fermier, qui finit même par attraper le château. Mon brave
+oncle Bénoni s’attifa, se présenta, et l’aînée des demoiselles, une
+fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en passe de
+coiffer sainte Catherine, se décida à l’épouser. C’est sur la donnée
+de ces nobles comtadins, tombés dans la roture, qu’un romancier
+Carpentrassien, Henri de la Madeleine, a fait son joli roman : la
+_Fin du Marquisat d’Aurel_. (Paris, Charpentier, 1878.)
+
+J’ai dit que mon oncle était paresseux. Quand, vers milieu du jour,
+il allait à son jardin, pour bêcher ou reterser, il portait toujours
+son flûteau. Bientôt, il jetait son outil, allait s’asseoir à l’ombre
+et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les champs
+d’alentour accouraient vite à la musique et, aussitôt, il leur
+faisait danser la saltarelle.
+
+En hiver, rarement il se levait avant midi.
+
+-- Eh! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit, où
+pouvez-vous être mieux?
+
+-- Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y ennuyez-vous pas?
+
+-- Oh! jamais. Quand j’ai sommeil, je dors; quand je n’ai plus
+sommeil, je dis des psaumes pour les morts.
+
+Et, chose singulière, cet homme guilleret ne manquait pas un
+enterrement. Après la cérémonie, il demeurait toujours le dernier au
+cimetière, d’où il s’en revenait seul, en priant pour les siens et
+pour les autres, ce qui ne l’empêchait pas de répéter, chaque fois,
+cette bouffonnerie :
+
+-- Un de plus, charrié à la Cité du Saint-Repos!
+
+Il dut bien, à son tour, y aller aussi. Il avait quatre-vingt-trois
+ans, et le docteur, ayant laissé entendre à la famille qu’il n’y
+avait plus rien à faire :
+
+-- Bah! répondit Bénoni, à quoi bon s’effrayer! il n’en mourra que
+plus malade.
+
+Et, comme il avait son flûteau sur sa table de nuit :
+
+-- Que faites-vous de ce fifre-là, mon oncle? lui demandai-je, un
+jour que je venais le voir.
+
+-- Ces nigauds, me dit-il, m’avaient donné une sonnette pour que je
+la remue quand j’aurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas mieux mon
+fifre? Sitôt que je veux boire, au lieu d’appeler ou de sonner, je
+prends mon fifre et je joue un air.
+
+Si bien qu’il mourut son flûteau en main, et qu’on le lui mit dans
+son cercueil, chose qui donna lieu, le lendemain de sa mort, à
+l’histoire que voici :
+
+A la filature de soie, -- où allaient travailler les filles de
+Maillane, le lendemain du jour où l’oncle fut mis en terre, -- une
+jeune luronne, le matin, en entrant, fit d’un air effaré, aux autres
+jeunes filles :
+
+-- Vous n’avez rien entendu, fillettes, cette nuit?
+
+-- Non, le mistral seulement... et le chant de la chouette...
+
+-- Oh! écoutez : nous autres, mes belles, qui habitons du cote du
+cimetière, nous n’avons pas fermé l’oeil. Figurez- vous qu’à minuit
+sonnant, le vieux Bénoni a pris son flûteau (qu’on avait mis dans son
+cercueil) ; il est sorti de sa fosse et s’est mis à jouer une
+farandole endiablée. Tous les morts se sont levés, ont porté leurs
+cercueils au milieu du Grand Clos, les ont, pour se chauffer, allumés
+au feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait Bénoni, ils ont
+dansé un branle fou, autour du feu, jusqu’à l’aurore.
+
+Donc, avec l’oncle Bénoni, que vous connaissez maintenant, avec ma
+mère et mes trois tantes, nous nous étions mis en route pour la ville
+d’Avignon. Vous connaissez peut-être la façon des villageois,
+lorsqu’ils vont quelque part en troupe : tout le long, au trantran de
+notre véhicule, ce furent qu’exclamations et observations diverses au
+sujet des plantations, des luzernes, des blés, des fenouils, des
+semis, que la charrette côtoyait.
+
+Quand nous passâmes dans Graveson, -- où l’on voit
+un beau clocher, tout fleuronné d’artichauts de pierre :
+
+-- Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais, les
+vois-tu cloués au clocher?
+
+Et de rire et de rire, de cette facétie qui égaie les Maillanais
+depuis sept ou huit cents ans, facétie à laquelle les Gravesonais
+répliquent par une chanson qui dit :
+
+ _A Graveson, avons un clocher...
+ Ceux qui le voient disent qu’il est bien droit!
+ Mais, à Maillane, leur clocher est rond;
+ C’est une cage pour moineaux; dit-on_.
+
+Et l’on m’égrenait ainsi, les uns après les autres, les racontages
+coutumiers de la route d’Avignon : le pont de la Folie où les
+sorciers faisaient le branle, la Croisière où l’on arrêtait parfois à
+main armée, et la Croix de la Lieue et le Rocher d’Aiguille.
+
+Enfin, nous arrivâmes aux sablières de la Durance; les grandes eaux,
+un an avant, avaient emporté le pont, et il fallait passer la rivière
+avec un bac. Nous trouvâmes là, qui attendaient leur tour, une
+centaine de charrettes. Nous attendîmes comme les autres, une couple
+d’heures, au marchepied; puis, nous nous embarquâmes, après avoir
+chassé, en lui criant : "Au Mas" le Juif, notre gros chien, qui nous
+avait suivis.
+
+Il était plus de midi quand nous fûmes en Avignon. Nous allâmes
+établer, comme les gens de notre village, à l’_Hôtel de Provence_,
+une petite auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du jour,
+on alla bayer par la ville.
+
+-- Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie la comédie? Ce soir,
+on joue _Maniclo où Lou Groulié bèl esprit_ avec l’_Abbaye de Castro.
+— Ho! reprîmes-nous tous, il faut aller voir Maniclo_.
+
+C’était la première fois que j’allais au théâtre, et l’étoile voulût
+qu’on donnât, ce jour-là, une comédie provençale. A l’_Abbaye de
+Castro_, qui était un drame sombre, on ne comprit pas grand’chose.
+Mais mes tantes trouvèrent que _Maniclo_, à Maillane, était beaucoup
+mieux joué. Car, en ce temps, dans nos villages, il s’organisait,
+l’hiver, des représentations comiques et tragiques. J’y ai vu jouer,
+par nos paysans, la _Mort de César, Zaïre_ et _Joseph vendu par ses
+frères_. Ils se faisaient des costumes avec les jupes de leurs femmes
+et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la tragédie,
+suivait, avec grand plaisir, la déclamation morne de ces pièces en
+cinq actes. Mais on jouait aussi l’_Avocat Pathelin_, traduit en
+provençal, et diverses comédies du répertoire marseillais, telles que
+_Moussu Just, Fresquerio_ ou la _Co de l’Ai, Lou Groulié bèl esprit_
+et _Misè Galineto_. C’était toujours Bénoni le directeur de ces
+soirées, où, avec son violon, en dodelinant de la tête, il
+accompagnait les chants. Vers l’âge de dix-sept ans, il me souvient
+d’avoir rempli un rôle dans _Galineto_ et dans la _Co de l’Ai_, et
+même d’y avoir eu, devant mes compatriotes, assez d’applaudissements.
+
+Mais bref : le lendemain, après avoir embrassé ma mère et le coeur
+gros comme un pois qui aurait trempé neuf jours, il fallut s’enfermer
+dans la rue Pétramale, au pensionnat Millet. M. Millet était un gros
+homme, de haute taille, aux épais sourcils, à figure rougeaude, mal
+rasé et crasseux, en plus, des yeux de porc, des pieds d’éléphant, et
+de vilains doigts carrés qui enfournaient sans cesse la prise dans
+son nez. Sa chambrière, Catherine, montagnarde jaune et grasse, qui
+nous faisait la cuisine, gouvernait la maison. Je n’ai jamais tant
+mangé de carottes comme là, des carottes au maigre en une sauce de
+farine. Dans trois mois, pauvre petit, je devins tout exténué.
+
+Avignon, la prédestinée, où devait le Gai-Savoir faire un jour sa
+renaissance, n’avait pas, il s’en faut, la gaieté d’aujourd’hui; elle
+n’avait pas encore élargi telle qu’elle est à sa place de l’Horloge,
+ni agrandi sa place Pie, ni percé sa Grande-Rue. La Roque-de-Dom, qui
+domine la ville, complantée, maintenant, comme un jardin de roi,
+était alors pelée : il y avait un cimetière. Les remparts, à moitié
+ruinés, étaient entourés de fossés pleins de décombres avec des mares
+d’eau vaseuse. Les portefaix brutaux, organisés en corporation,
+faisaient la loi au bord du Rhône, et en ville, quand ils voulaient.
+Avec leur chef, espèce d’hercule, dénommé Quatre-Bras, c’est eux qui
+balayèrent, en 1848, l’Hôtel de Ville d’Avignon.
+
+Ainsi qu’en Italie, une fois par semaine passait par toutes les
+maisons, en remuant sa tirelire, un pénitent noir, qui, la cagoule
+sur le visage et deux trous devant les yeux, disait d’une voix grave
+:
+
+-- Pour les pauvres prisonniers!
+
+Inévitablement, on se heurtait, par les rues, à des types locaux,
+tels que la soeur Boute-Cuire, son panier à couvercle au bras, un
+crucifix d’argent sur sa grosse poitrine, ou bien le plâtrier Barret
+qui, dans une bagarre avec les libéraux,
+ayant perdu son chapeau, avait fait le serment de ne plus porter de
+chapeau jusqu’à ce qu’Henri V fût sur le trône, et qui, toute sa vie,
+s’en alla tête nue.
+
+Mais ce qu’on rencontrait le plus, avec leurs grands chapeaux montés
+et leurs longues capotes bleues, c’étaient les invalides installés en
+Avignon (où était une succursale de l’Hôtel de Paris), vénérables
+débris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, manchots, qui, de
+leurs jambes de bois, martelaient, à pas comptés, les pavés pointus
+des rues.
+
+La ville traversait une sorte de mue, embrouillée, difficultueuse,
+entre les deux régimes, l’ancien et le nouveau, qui n’avait pas cessé
+de s’y combattre à la sourdine. Les souvenirs atroces, les injures,
+les reproches des discordes passées, étaient encore vivants, étaient
+encore amers entre les gens d’un certain âge. Les carlistes ne
+parlaient que du tribunal d’Orange, de Jourdan Coupe-Têtes, des
+massacres de la Glacière. Les libéraux, en bouche, avaient 1815,
+remémorant sans cesse l’assassinat du maréchal Brune, son cadavre
+jeté au Rhône, ses valises pillées, ses assassins impunis, entre
+autres le Pointu, qui avait laissé un renom terrible, et, si quelque
+parvenu tant soit peu insolent réussissait dans ses affaires :
+
+-- Allons! disait le peuple, les louis du maréchal Brune commencent à
+sortir.
+
+Le peuple d’Avignon comme celui d’Aix et de Marseille et de, pour
+ainsi dire, toutes les villes de Provence, était pourtant, en général
+(depuis il a bien changé), regretteux de fleurs de lis comme du
+drapeau blanc. Cet échauffement de nos devanciers pour la cause
+royale n’était pas tant, ce me semble, une opinion politique qu’une
+protestation inconsciente et populaire contre la centralisation, de
+plus en plus excessive, que le jacobinisme et le premier Empire
+avaient rendue odieuse.
+
+La fleur de lis d’autrefois était, pour les Provençaux (qui l’avaient
+toujours vue dans le blason de la Provence), le symbole d’une époque
+où nos coutumes, nos traditions et nos franchises étaient plus
+respectées par les gouvernements. Mais de croire que nos pères
+voulussent revenir au régime abusif d’avant la Révolution serait une
+erreur complète, puisque c’est la Provence qui envoya Mirabeau aux
+Etats généraux et que la Révolution fut particulièrement passionnée
+en Provence.
+
+Je me souviens, à ce propos, d’une fois où Berryer venait d’être élu
+député par la ville de Marseille. Comme l’illustre orateur devait
+passer par Avignon, le préfet fit fermer les portes de la ville pour
+empêcher d’entrer les légitimistes du dehors qui arrivaient en foule
+pour lui faire un triomphe. Et bon nombre de Blancs furent, à cette
+occasion, emprisonnés au palais des papes.
+
+Mgr le duc d’Aumale, qui revenait d’Afrique, passa quelque temps
+après. On nous mena le voir à la porte Saint-Lazare, accompagné de
+ses soldats, qui étaient, comme lui, brunis par le soleil d’Alger. Il
+était tout blanc de poussière, blondin, avec des yeux bleus et le
+rayonnement de la jeunesse et de la gloire.
+
+-- Vive notre beau prince! criaient, à tout moment, les femmes des
+faubourgs.
+
+Me trouvant à Paris, en 1889, et ayant eu l’honneur d’être convié à
+Chantilly, je rappelai à Son Altesse cet infime détail de son passage
+en Provence; et Mgr d’Aumale, après quarante-cinq ans, se rappela de
+bonne grâce les braves femmes qui criaient en le voyant passer :
+
+-- Qu’il est joli! qu’il est galant!
+
+Ce vieil Avignon est pétri de tant de gloires qu’on n’y peut faire un
+pas sans fouler quelque souvenir. Ne se trouve-t-il pas que, dans
+l’île de maisons où était notre pensionnat, s’élevait, autrefois, le
+couvent de Sainte-Claire! C’est dans la chapelle de ce couvent que,
+le matin du 6 avril 1327, Pétrarque vit Laure pour la première fois.
+
+Nous étions aussi tout près de la rue des Etudes, qui, encore à cette
+époque, avait, dans le bas peuple, une réputation lugubre. Nous
+n’avions jamais pu décider les petits Savoyards, soit ramoneurs, soit
+décrotteurs, à venir ramoner dans notre pensionnat ou cirer nos
+chaussures. Comme, dans la rue des Etudes, se trouvaient, autrefois,
+l’Université d’Avignon ainsi que l’Ecole de médecine, le bruit
+courait que les étudiants attrapaient, quand ils pouvaient, les
+petits, vagabonds, pour les saigner, les écorcher, et étudier sur
+leurs cadavres.
+
+Il n’en était pas moins intéressant pour nous, enfants de villages
+pour la plupart, de rôder, quand nous sortions, dans ce labyrinthe de
+ruelles qui nous avoisinaient, comme le _Petit Paradis_, qui avait
+été jadis une "rue chaude" et qui s’en tenait encore; la rue de
+l’_Eau-de-Vie_, la rue du _Chat_, la rue du _Coq_, la rue du
+_Diable_. Mais quelle différence avec nos beaux vallons tout fleuris
+d’asphodèles, avec notre bon air, notre paix, notre liberté, de
+Saint-Michel-de-Frigolet!
+
+J’en avais, à certains jours, le coeur serré de nostalgie, et
+cependant, M. Millet, qui était fort bon diable au fond, avait
+quelque chose en lui qui finit par m’apprivoiser. Comme il était de
+Caderousse, fils, comme moi, d’agriculteur, et qu’il avait dans sa
+famille toujours parlé provençal, il professait, pour le poème du
+Siège de Caderousse, une admiration extraordinaire; il le savait tout
+par coeur, et à la classe, quelquefois, en pleine explication de
+quelque beau combat des Grecs et des Troyens, remuant tout à coup,
+par un mouvement de front qui lui était particulier, le toupet gris
+de ses cheveux :
+
+-- Eh bien! disait-il, tenez! c’est là l’un des morceaux les plus
+beaux de Virgile, n’est-ce pas? Écoutez, pourtant, mes enfants, le
+fragment que je vais vous citer, et vous reconnaîtrez que Favre, le
+chantre du _Siège de Caderousse_, à Virgile lui-même serre souvent
+les talons :
+
+ _Un nommé Pergori Latrousse,
+ Le plus ventru de Caderousse,
+ S’était rué contre un tailleur...
+ Ayant bronché contre une motte,
+ Il fut rouler comme un tonneau_.
+
+Si elles nous allaient, ces citations de notre langue, si pleine de
+saveur! Le gros Millet riait aux éclats, et, pour moi qui, dans le
+sang, avais, comme nul autre, gardé l’âcre douceur du miel de mon
+enfance, rien de plus appétissant que ces hors-d’oeuvre du pays.
+
+M. Millet, tous les jours, par là, vers les cinq heures, allait lire
+la gazette au café Baretta, -- qu’il appelait le "Café des Animaux
+parlants", -- et qui, si je ne me trompe, était, tenu par l’oncle ou,
+peut-être, par l’aïeul de Mlle Baretta, du Théâtre-Français; ensuite,
+le lendemain, lorsqu’il était de bonne humeur, il nous redisait, non
+sans malice, les éternelles grogneries des vieux politiciens de cet
+établissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, que du Petit,
+comme ils appelaient Henri V.
+
+Je fis, cette année-là, ma première communion à l’église
+Saint-Didier, qui était notre paroisse, et c’était le sonneur Fanot,
+chanté plus tard par Roumanille dans sa _Cloche montée_, qui nous
+sonnait le catéchisme. Deux mois avant la cérémonie, M. Millet nous
+menait à l’église pour y être interrogés. Et là, mêlés aux autres
+enfants, garçonnets et fillettes, qui devions communier ensemble, on
+nous faisait asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le hasard
+fit que moi, qui étais le dernier de la rangée des garçons, je me
+trouvai placé près d’une charmante fille qui était la première de la
+rangée des demoiselles. On l’appelait Praxède et elle avait, sur les
+joues, deux fleurs de vermillon semblables à deux roses fraîchement
+épanouies.
+
+Ce que c’est que les enfants : attendu que, tous les jours, on se
+rencontrait ensemble, assis l’un près de l’autre; que, sans penser à
+rien, nous nous touchions le coude, et que nous nous communiquions,
+dans la moiteur de notre haleine, à l’oreille, en chuchotant, nos
+petits sujets de rire, ne finîmes-nous pas (le bon Dieu me pardonne
+!) par nous rendre amoureux?
+
+Mais c’était un amour d’une telle innocence, et tellement emprunt
+d’aspirations mystiques, que les anges, là-haut, s’ils éprouvent
+entre eux des affections réciproques, doivent en avoir de pareilles.
+L’un comme l’autre, nous avions douze ans : l’âge de Béatrix, lorsque
+Dante la vit; et c’est cette vision de la jeune vierge en fleur qui a
+fait le _Paradis_ du grand poète florentin. Il est un mot, dans notre
+langue, qui exprime très bien ce délice de l’âme dont s’enivrent les
+couples dans la prime jeunesse : nous nous agréions. Nous avions
+plaisir à nous voir. Nous ne nous vîmes jamais, il est vrai, que dans
+l’église; mais, rien que de nous voir notre coeur était plein. Je lui
+souriais, elle souriait; nous unissions nos voix dans les mêmes
+cantiques d’amour, d’actions de grâces; vers les mêmes mystères nous
+exaltions, naïfs, notre foi spontanée... Oh! aube de l’amour, où
+s’épanouit en joie l’innocence, comme la marguerite dans le frais du
+ruisseau, première aube de l’amour, aube pure envolée!
+
+Voici mon souvenir de Mlle Praxède, telle que je la vis pour la
+dernière fois : tout de blanc vêtue, couronnée de fleurs d’aubépine,
+et jolie à ravir sous son voile transparent, elle montait à l’autel,
+tout près de moi, comme une épousée, belle petite épousée de
+l’Agneau!
+
+Notre communion faite, la chose finit là. C’est en vain que
+longtemps, quand nous passions dans sa rue (elle habitait rue de la
+Lice), je portais mes regards avides sous les abat-jour verts de la
+maison de Praxède. Je ne pus jamais la revoir. On l’avait mise au
+couvent et, alors, de songer que ma charmante amie avec le vermillon
+et le sourire de son visage, m’était enlevée pour toujours, soit de
+cela, soit d’autre chose, je tombai dans une langueur à me dégoûter
+de tout.
+
+Aussi les vacances venues, quand je retournai au Mas, ma mère en me
+voyant tout pâle, avec, de temps en temps, des atteintes de fièvre,
+décida dans sa foi, autant pour me guérir que pour me récréer, de me
+conduire à saint Gent, qui est le patron des fiévreux.
+
+Saint Gent, qui a pareillement la vertu de faire pleuvoir, est une
+sorte de demi-dieu pour les paysans des deux côtés de la Durance.
+
+-- Moi, nous disait mon père, j'ai été à Saint-Gent avant la
+Révolution. Nous y allâmes les pieds nus, avec ma pauvre mère, je
+n’avais pas plus de dix ans. Mais, en ce temps, il y avait plus de
+foi.
+
+Nous, avec l’oncle Bénoni qui conduisait le voyage et que vous
+connaissez déjà, par une lune claire comme il en fait en septembre,
+vers minuit, nous partîmes donc, sur une charrette bâchée, et, après
+nous être joints aux autres pèlerins qui allaient à la fête, à
+Château-Renard, à Noves, au Thor, ou bien à Pernes, nous voyions
+après nous, tout le long du chemin, quantité d’autres charrettes,
+recouvertes, comme la nôtre, de toiles étendues sur des cerceaux de
+bois, venir grossir la caravane.
+
+Chantant ensemble, pêle-mêle, le cantique de saint Gent, -- qui, du
+reste, est superbe, puisque Gounod en a mis l’air dans l’opéra de
+_Mireille, -- nous traversions de nuit, au bruit des coups de fouet,
+les villages endormis, et le lendemain soir, par là, vers les quatre
+heures, nous arrivions en foule au cri de : "Vive saint Gent!", dans
+la gorge du Bausset.
+
+Et là, sur les lieux mêmes, où l’ermite vénéré avait passé sa
+pénitence, les vieux, avec animation, racontaient aux jeunes gens ce
+qu’ils avaient entendu dire :
+
+-- Gent, disait-il, était comme nous un enfant de paysans, un brave
+gars de Monteux, qui, à l’âge de quinze ans, se retira dans le
+désert, pour se consacrer à Dieu. Il labourait la terre avec deux
+vaches. Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le loup,
+l’attela à sa charrue, et le fit labourer, sous le joug, avec l’autre
+vache. Mais à Monteux, depuis que Gent était parti, il n’avait pas
+plu de sept ans, et les Montelais dirent à la mère de Gent :
+
+-- Imberte, il faut aller à la recherche de votre fils, parce que,
+depuis son départ, il n’est plus tombé une goutte d’eau.
+
+Et la mère de Gent, à force de chercher, à force de crier, trouva
+enfin son gars, là où nous sommes à présent, dans la gorge du
+Bausset, et, comme sa mère avait soif, Gent, pour la faire boire,
+planta deux de ses doigts dans le roc escarpé, et il en jaillit deux
+fontaines : une de vin et l’autre d’eau. Celle du vin est tarie, mais
+celle de l’eau coule toujours, -- et c’est la main de Dieu pour les
+mauvaises fièvres.
+
+On va, deux fois par an, à l’ermitage de Saint-Gent. D’abord, au mois
+de mai, où les Montelais, ses compatriotes, emportent sa statue de
+Monteux au Bausset, pèlerinage de trois lieues, qui se fait à la
+course, en mémoire et symbole de la fuite du saint.
+
+Voici la lettre enthousiaste qu’Aubanel m’écrivait, un an qu’il y
+était allé (1886) :
+
+"Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de Saint-Gent. C’est une
+fête étonnante, admirable, sublime; ce qui est d’une poésie inouïe,
+ce qui m’a laissé dans l’âme une impression délicieuse, c’est la
+course nocturne des porteurs de saint Gent. Le maire nous avait donné
+une voiture et nous avons suivi ce pèlerinage dans les champs, les
+bois et les rochers au clair de lune, au chant des rossignols, depuis
+huit heures du soir, jusqu’à minuit et demi. C’est saisissant: et
+mystérieux; c’est étrange et beau à faire pleurer. Ces quatre enfants
+en culotte et en guêtres nankin, courant comme des lièvres, volant
+comme des oiseaux, précédés d’un homme à cheval galopant et tirant
+des coups de pistolet; les gens des fermes venant sur les chemins au
+passage du saint; les hommes, les femmes, les enfants et les vieux,
+arrêtant les porteurs, baisant la statue, criant, pleurant,
+gesticulant; et puis, lorsqu’on repart toujours vite, les femmes qui
+leur crient :
+
+"-- Heureux voyage! garçons!
+"Et les hommes qui ajoutent :
+"-- Le grand saint Gent vous maintienne la force!
+"-- Et de courir encore, de courir à perdre haleine. Oh! ce voyage
+dans la nuit, cette petite troupe partant à la garde de Dieu et de
+saint Gent, et s’enfonçant dans les ténèbres, dans le désert, pour
+aller je ne sais où, tout cela, je te le redis, est d’une poésie si
+profonde et si grande qu’elle vous laisse une impression
+ineffaçable."
+
+Le second pèlerinage de Saint Gent est en septembre, et c’est celui
+où nous allâmes. Comme saint Gent, en somme, n’a été canonisé que par
+la voix du peuple, les prêtres y viennent peu, les bourgeois encore
+moins; mais le peuple de la glèbe, dans ce bon saint tout simple qui
+était de son terroir, qui parlait comme lui, qui, sans temps de
+longueurs, lui envoie la pluie, lui guérit ses fièvres, le peuple
+reconnaît sa propre déification et son culte pour lui est si fervent
+que, dans l’étroite gorge où la légende vit, on a vu, quelquefois,
+jusqu’à vingt mille pèlerins.
+
+La tradition dit que saint Gent couchait la tête en bas, les pieds en
+haut, dans un lit de pierre ; et tous les pèlerins, dévotement,
+gaiement, font l’arbre fourchu au lit de saint Gent, qui est une auge
+dressée ; -- les femmes mêmes le font aussi, en se tenant, de l’une à
+l’autre, les jupes décemment serrées.
+
+Nous fîmes l’arbre fourchu dans le lit, comme les autres; nous
+allâmes, avec ma mère, voir le _Fontaine du Loup et la Fontaine de la
+Vache_; et ensuite, entourés de quelques vieux noyers, la chapelle de
+saint Gent, où se trouve son tombeau et le "rocher affreux", comme
+dit le cantique, d’où sort, pour les fiévreux, la miraculeuse source.
+
+Or, émerveillé de tous ces récits, de toutes ces croyances, de toutes
+ces visions, moi donc, l’âme enivrée par la vue de l’endroit, par la
+senteur des plantes, -- encore embaumées, semblait-il, de l’empreinte
+des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzième année, je
+m’abreuvai au jet d’eau; et (dites ce qu’il vous plaira), à partir de
+là, je n’eus plus de fièvre. Ne vous étonnez pas si la fille du
+félibre, si la pauvret Mireille, perdue dans la Crau, mourante de
+soif, se recommande au bon saint Gent.
+
+ _O bel et jeune laboureur -- qui attelâtes à votre charrue — le
+ loup de la montagne, etc._
+ (Mireille, chant VIII.)
+
+souvenir de jeunesse qu’il m’est doux encore de me remémorer.
+
+A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre nos
+classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant pensioinnaires
+chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour, au
+Collège Royal, pour y suivre comme externes les cours universitaires,
+et c’est dans ce lycée et de cette façon que, dans cinq ans (de 1843
+à 1847), je terminai mes études.
+
+Nos maîtres du collège n’étaient pas, comme aujourd’hui, de jeunes
+normaliens stylés et élégants. Nous avions encore, dans leurs
+chaires, les vieux barbons sévères de l’ancienne Université : en
+quatrième, par exemple, le brave M. Blanc, ancien sergent-major de
+l’époque impériale, qui, lorsque nos réponses étaient insuffisantes,
+_ex abrupto_ nous lançait par la tête les bouquins qu’il avait en
+main; en troisième, M. Monbet, au parler nasillard (il conservait,
+sur sa cheminée dans un bocal d’eau-de-vie, un foetus de sa femme);
+en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur le
+renouveau de Victor Hugo; enfin, en rhétorique, un rude patriote
+appelé M. Chanlaire, qui détestait les Anglais, et qui, ému, nous
+déclamait, en frappant sur son pupitre, les chants guerriers de
+Béranger.
+
+Je me vois encore, un an, à la distribution des prix dans l’église du
+collège, avec tout le beau monde d’Avignon qui l’emplissait. J’avais,
+cette année-là, et je ne sais comment, remporté tous les prix, même
+celui d’excellence. Chaque fois qu’on me nommait, j’allais chercher,
+timide, aux mains du proviseur, le beau livre de prix et la couronne
+de laurier puis, traversant la foule et ses applaudissements, je
+venais jeter ma gloire dans le tablier de ma mère; et tous
+considéraient d’un regard curieux, d’un regard étonné, cette belle
+Provençale qui, dans son cabas de jonc, entassait avec bonheur, mais
+digne et calme, les lauriers de son fils; puis au Mas, pour les
+conserver, _sic transit gloria mundi_, nous mettions lesdits lauriers
+sur la cheminée, derrière les chaudrons.
+
+Quoi qu’il se fît, pourtant, pour me détourner de mon naturel, comme
+on ne fait que trop, aujourd’hui plus que jamais, aux enfants du
+Midi, je ne pouvais me sevrer des souvenances de ma langue, et tout
+m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais plus quel journal,
+ces vers de Jasmin à Loïsa Puget :
+
+ _Quand dins l’aire
+ Pèr nous plaire
+ Sones l'aire --
+ _De tas nouvellos causous,
+ Sus la terro tout s’amaiso,
+ Tout se taiso,
+ Al refrin que fas souna :
+ Mai d’un cop se derebelho
+ E fremis coumo la felho
+ Qu’un vent fres lai frissouna._
+
+Et voyant que ma langue avait encore des poètes qui la mettaient en
+gloire, pris d’un bel enthousiasme, je fis aussitôt, pour le célèbre
+perruquier, une piécette admirative qui commençait ainsi :
+
+ _Pouèto, ounour de ta maire Gascougno_.
+
+Mais, petit criquet, je n’eus pas de réponse. Je sais bien que mes
+vers, pauvres vers d’apprenti, n’en méritaient guère; cependant, --
+pourquoi le nier? -- ce dédain me fut sensible; et plus tard, à mon
+tour, quand j’ai reçu des lettres de tout pauvre venant, me rappelant
+ma déconvenue, je me suis fait un devoir de les bien accueillir
+toujours.
+
+Vers l’âge de quatorze ans, ce regret de mes champs et de ma langue
+provençale, qui ne m’avait jamais quitté, finit par me jeter dans une
+nostalgie profonde.
+
+"Combien sont plus heureux, me disais-je à part moi, comme l’Enfant
+Prodigue, les valets et les bergers de notre Mas, là-bas, qui mangent
+le bon pain que ma mère leur apprête, et mes amis d’enfance, les
+camarades de Maillane, qui vivent libres à la campagne et labourent,
+et moissonnent, et vendangent, et olivent, sous le saint soleil de
+Dieu, tandis que je me chême, moi, entre quatre murs, sur des
+versions et sur des thèmes!"
+
+Et mon chagrin se mélangeait d’un violent dégoût pour ce monde
+factice où j’étais claquemuré et d’une attraction vers un vague idéal
+que je voyais bleuir dans le lointain, à l’horizon. Or, voici qu’un
+jour, en lisant, je crois, le _Magasin des Familles_, je vais tomber
+sur une page où était la description de la chartreuse de Valbonne et
+de la vie contemplative et silencieuse des Chartreux.
+
+N’est-il pas vrai, lecteur, que je me monte la tête, et, m’échappant
+du pensionnat, par une belle après-midi, je pars, tout seul,
+éperdument, prenant, le long du Rhône la route du Pont-Saint-Esprit,
+car je savais que Vaibonne n’en était pas éloigné.
+
+"Tu iras, me dis-je, frapper à la porte du couvent; tu prieras, tu
+pleureras, jusqu’à ce qu’on veuille te recevoir; puis, une fois reçu,
+tu vas, comme un bienheureux, te promener tout le jour sous les
+arbres de la forêt, et, te plongeant dans l’amour de Dieu, tu te
+sanctifieras comme fit le bon saint Gent."
+
+Ce ressouvenir de saint Gent, dont la légende me hantait, sur le coup
+m’arrêta.
+
+"Et ta mère, me dis-je, à laquelle, misérable, tu n’as pas dit adieu,
+et qui, en apprenant que tu as disparu, va être au désespoir et, par
+monts et par vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant, désolée
+comme la mère de saint Gent.!"
+
+Et alors, tournant bride, le coeur gros, hésitant, je gagnai vers
+Maillane, autant dire pour embrasser, avant de fuir le monde, mes
+parents encore une fois; mais, à mesure que j’avançais vers la maison
+paternelle, voilà, pauvre petit, que mes projets de cénobite et mes
+fières résolutions fondaient dans l’émotion de mon amour filial comme
+un peloton de neige à un feu de cheminée; et lorsque, au seuil du
+Mas, j’arrivai sur le tard et que ma mère, étonnée de me voir tomber
+là, me dit :
+
+-- Mais pourquoi donc as-tu quitté le pensionnat avant d’être aux
+vacances?
+
+-- Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux de ma fugue, et
+je ne veux plus y aller, chez ce gros monsieur Millet.
+
+-- où l’on ne mange que des carottes!
+
+Le lendemain, on me fit reconduire, par notre berger Rouquet, dans ma
+geôle abhorrée, en me promettant, cependant, de m’en libérer bientôt,
+après les vacances.
+
+CHAPITRE VII
+
+CHEZ M. DUPUY
+
+Joseph Roumanille. — Notre liaison. — Les poètes du "Boui-Abaisso".
+-- L’épuration de notre langue. -- Anselme Matbieu. — L’amour sur les
+toits. — Les processions avignonnaises. — Celle des Pénitents Blancs.
+-- Le sergent Monnier. — L’achèvement des études.
+
+Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de place, ma
+mère, à la rentrée de cette année scolaire, m’amena chez M. Dupuy,
+Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un pensionnat
+à Avignon, au quartier du Pont-Troué. Mais, ici, pour mes goûts de
+provençaliste en herbe, j’eus, comme on dit, le museau dans le sac.
+
+M. Dupuy était le frère de ce Charles Dupuy, mort député de la Drôme,
+auteur du _Petit Papillon_, un des morceaux délicats de notre
+anthologie provençale moderne. Lui, le cadet Dupuy, rimait aussi en
+provençal, mais ne s’en vantait pas, et il avait raison.
+
+Voici que, quelque temps après, il nous arriva de Nyons un jeune
+professeur à fine barbe noire, qui était de Saint-Remy. On l’appelait
+Joseph Roumanille. Comme nous étions pays, -- Mailane et Saint-Remy
+sont du même canton, -- et que nos parents, tous cultivateurs, se
+connaissaient de, longue date, nous fûmes bientôt liés. Néanmoins,
+j’ignorais que le Saint-Remyen s’occupait, lui aussi, de poésie
+provençale.
+
+Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les vêpres, à
+l’église des Carmes. Là, on nous faisait mettre derrière le
+maître-autel, dans les stalles du choeur, et, de nos voix jeunettes,
+nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels Denis
+Cassan, autre poète provençal, on ne peut plus populaire dans les
+veillées du quartier, et que nous voyions en surplis, avec son air
+falot, son flegme, sa tête chauve, entonner les antiennes et les
+hymnes. La rue où il demeurait porte, aujourd’hui, son nom.
+
+Or, un dimanche, pendant que l’on chantait vêpres, il me vint dans
+l’idée de traduire en vers provençaux les _Psaumes de la Pénitence_,
+et, alors, en tapinois, dans mon livre entr’ouvert, j’écrivais à
+mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version :
+
+ _Que l’isop bagne ma caro,
+ Sarai pur : lavas-me lèu
+ E vendrai pu blanc encaro
+ Que la tafo de la nèu_.
+
+Mais M. Roumanille, qui était le surveillant, vient par derrière,
+saisit le papier où j’écrivais, le lit, puis le fait lire au prudent
+M. Dupuy, -- qui fut, paraît-il, d’avis de ne pas me contrarier; et,
+après vêpres, quand, autour des remparts d’Avignon, nous allions à la
+promenade, il m’interpella en ces termes :
+
+-- De cette façon, mon petit Mistral, tu t’amuses à faire des vers
+provençaux?
+
+-- Oui, quelquefois, lui répondis-je.
+
+Et Roumanille, d’une voix sympathique et bien timbrée, me récita les
+Deux Agneaux :
+
+ _Entendès pas l’agnèu que bèlo?
+ Vès-lou que cour après l’enfant...
+ Coume fan bèn tout ço que fan!
+ E l’innoucènci, ccnnme es bello!
+
+Et puis, le _Petit Joseph_ :
+
+ _Lou paire es ana rebrounda
+ E, pèr vendre lou jardinage,
+ La maire es anado au village,
+ E Jejè rèsto pèr garda.
+
+Et puis _Paulon_, et puis le _Pauvre_, et _Madeleine et Louisette_,
+une vraie éclosion de fleurs d’avril, de fleurs de prés, fleurs
+annonciatrices du printemps félibréen qui me ravirent de plaisir et
+je m’écriai :
+
+-- Voilà l’aube que mon âme attendait pour s’éveiller à la lumière!
+
+J’avais bien, jusque-là, lu à bâtons rompus un peu de provençal;
+mais, ce qui m’ennuyait, c’était de voir notre langue, chez les
+écrivains modernes (à l’exception de Jasmin et du marquis de Lafare
+-- que je ne connaissais pas), employée, en général, comme on eût dit
+par dérision. Et Roumanille, beau premier, dans le parler populaire
+des Provençaux du jour, chantait, lui, dignement, sous une forme
+simple et fraîche, tous les sentiments du coeur.
+
+En conséquence, et nonobstant une différence d’âge d’une douzaine
+d’années (Roumanille était né en 1818), lui, heureux de trouver un
+confident de sa Muse tout préparé pour le comprendre, moi,
+tressaillant d’entrer au sanctuaire de mon rêve, nous nous donnâmes
+la main, tels que des fils du même Dieu, et nous liâmes amitié sous
+une étoile si heureuse que, pendant un demi-siècle, nous avons marché
+ensemble pour la même oeuvre ethnique, sans que notre affection ou
+notre zèle se soient ralentis jamais.
+
+Roumanille avait donné ses premiers vers au _Boui-A baisso_, un
+journal provençal que Joseph Désanat publiait à Marseule une fois par
+semaine et qui, pour les trouvères de cette époque-là, fut un foyer
+d’exposition. Car la langue du terroir n’a jamais manqué d’ouvriers;
+et principalement au temps du _Boui-A baisso_ (1841-1846), il y eut
+devers Marseile un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien fait que
+maintenir l’usage d’écrire en provençal, mérite d’être salué.
+
+De plus, nous devons reconnaître que des poètes populaires, tels que
+le valeureux Désanat de Tarascon, tels que Bellot, Chailan, Bénédit
+et Gelu, Gelu éminemment, qui ont à leur manière exprimé la
+gaillardise du gros rire marseillais, n’ont pas été depuis, pour ces
+sortes d’atellanes, remplacés ni dépassés. Et Camille Reybaud, un
+poète de Carpentras, mais poète de noble allure, dans une grande
+épître qu’il envoyait à Roumanille, tout en désespérant du sort du
+provençal délaissé par les imbéciles qui, disait-il :
+
+_Laissent, pour imiter les messieurs de la ville, -- aux sages
+pères-grands notre langue trop vile -- et nous font du français,
+qu’ils estropient à fond, -- de tous les patois le plus affreux
+peut-être.
+
+Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait; lorsqu’il
+faisait cet appel aux rédacteurs du _Boui-A baisso_:
+
+_Quittons-nous : mais avant de nous séparer, -- frères, contre
+l’oubli songeons de nous défendre; -- tous ensemble faisons quelque
+oeuvre colossale, -- quelque tour de Babel en brique provençale; --
+au sommet, en chantant, gravez ensuite votre nom, -- car vous autres,
+amis, êtes dignes de renommée! -- Moi qu’un grain d’encens étourdit
+et enivre, -- qui chante pour chanter comme fait la cigale -- et qui
+n’apporterais, pour votre monument, -- qu’une pincée de gravier et de
+mauvais ciment, je creuserai pour ma muse un tombeau dans le sable;
+-- et quand vous aurez fini votre oeuvre impérissable, -- si, des
+hauteurs de votre ciel si bleu, vous regardez en bas, frères, vous ne
+me verrez plus_.
+
+Seulement, imbus de cette idée fausse que le parler du peuple n’était
+bon qu’à traiter des sujets bas ou drolatiques, ces messieurs
+n’avaient cure ni de le nettoyer, ni de le réhabiliter.
+
+Depuis Louis XIV, les traditions usitées pour écrire notre langue
+s’étaient à peu près perdues. Les poètes méridionaux avaient, par
+insouciance ou plutôt par ignorance, accepté la graphie de la langue
+française. Et à ce système-là qui, n’étant pas fait pour lui,
+disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite ses
+fantaisies orthographiques à tel point que les dialectes de l’idiome
+d’Oc, à force d’être défigurés par l’écriture, paraissaient
+complètement étrangers les uns aux autres.
+
+Roumanille, en lisant à la bibliothèque d’Avignon les manuscrits de
+Saboly, fut frappé du bon effet que produisait notre langue,
+orthographiée là selon le génie national et d’après les usages de nos
+vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse, prendre mon
+sentiment pour rendre au provençal son orthographe naturelle; et,
+d’accord tous les deux sur le plan de réforme, on partit hardiment de
+là pour muer ou changer de peau. Nous sentions instinctivement que,
+pour l’oeuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous fallait
+un outil léger, un outil frais émoulu.
+
+L’orthographe n’était pas tout. Par esprit d’imitation et par un
+préjugé bourgeois qui, malheureusement, descend toujours davantage,
+l’on s’était accoutumé à délaisser comme "grossiers" les mots les
+plus grenus du parler provençal. Par suite, les poètes précurseurs
+des félibres, même ceux en renom, employaient communément, sans aucun
+sens critique, les formes corrompues, bâtardes, du patois francisé
+qui court les rues. Ayant donc Roumanille et moi, considéré qu’à tant
+faire que d’écrire nos vers dans le langage du peuple, il fallait
+mettre en lumière, il fallait faire valoir l’énergie, la franchise,
+la richesse d’expression qui la caractérisent, nous convînmes
+d’écrire la langue purement et telle qu’on la parle dans les milieux
+affranchis des influences extérieures. C’est ainsi que les Roumains,
+comme nous le contait le poète Alexandri, lorsqu’ils voulurent
+relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises avaient
+perdue ou corrompue, allèrent la rechercher dans les campagnes et les
+montagnes chez les paysans les moins cultivés.
+
+Enfin, pour conformer le provençal écrit à la prononciation générale
+en Provence, on décida de supprimer quelques lettres finales ou
+étymologiques tombées en désuétude, telles que l’S du pluriel, le T
+des participes, l’R des infinitifs et le CH de quelques mots, tels
+que _fach, dich, puech_, etc.
+
+Mais qu’on n’aille pas croire que ces innovations, bien qu’elles
+n’eussent de rapport qu’avec un cercle restreint des poètes "patois"
+comme on disait alors, se fussent introduites dans l’usage commun,
+sans combat ni résistance. D’Avignon à Marseille, tous ceux qui
+écrivaient ou rimaillaient dans la langue, contestés dans leur
+routine ou leur manière d’être, soudain se gendarmèrent contre les
+réformateurs. Une guerre de brochures et d’articles venimeux, entre
+les jeunes d’Avignon et nos contradicteurs, dura plus de vingt ans.
+
+A Marseille, les amateurs de trivialités, les rimeurs à barbe
+blanche, les jaloux, les grognons, se réunissaient le soir dans
+l’arrière-boutique du bouquiniste Boy pour y gémir amèrement sur la
+suppression des S et aiguiser les armes contre les novateurs.
+Roumanille, vaillamment et toujours sur la brèche, lançait aux
+adversaires le feu grégeois que nous apprêtions, un peu l’un, un peu
+l’autre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous avions pour
+nous, outre les bonnes raisons, la foi, l’enthousiasme, l’entrain de
+la jeunesse, avec quelque autre chose, nous finîmes par rester, ainsi
+que vous verrez plus tard, maîtres du champ de bataille.
+
+...................................................
+
+Dans la cour, une après-midi où, avec les camarades, nous jouions aux
+trois sauts, entra et s’avança dans notre groupe un nouveau
+pensionnaire aux fines jambes, le nez à l’Henri IV, le chapeau sur
+l’oreille, l’air quelque peu vieillot et dans la bouche un bout de
+cigare éteint. Et les mains dans les poches de sa veste arrondie,
+sans plus de façons que s’il était des nôtres :
+
+-- Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que j’essaye, moi,
+un peu, aux trois sauts?
+
+Et aussitôt, sans plus de gêne, le voilà qui prend sa course, et
+léger comme un chat, il dépasse peut-être d’environ trois mains
+ouvertes la marque du plus fort qui venait de sauter.
+Nous battîmes tous des mains et lui dîmes :
+
+-- Collègue, d’où sors-tu comme cela?
+
+-- Je sors, dit-il, de Châteauneuf, le pays du bon vin... Vous n’en
+avez jamais ouï parler, de Châteauneuf, de Châteauneuf-du-Pape?
+
+-- Si, et quel est ton nom?
+
+-- Mon nom? Anselme Mathieu.
+
+A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses poches, et
+il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de façon
+courtoise, souriante et aisée, il nous offrit à tour de rôle.
+
+Nous qui, pour la plupart, n’avions jamais osé fumer (sinon, comme
+les enfants, quelques racines de mûrier), nous prîmes sur-le-champ en
+grande considération le nouveau qui faisait si largement les choses
+et qui, à ce qu’il montrait, devait connaître la haute vie.
+
+C’est ainsi qu’avec Mathieu, le gentil auteur de la _Farandole_, nous
+fîmes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le racontai à
+notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut tant
+que, dans son roman de Jack, il a mis à l’actif de son petit prince
+nègre la susdite largesse des vieux bouts de cigare.
+
+Avec Roumanille et Mathieu nous étions donc trois, _tres faciunt
+capitulum_, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder le
+Félibrige. Mais le brave Mathieu (comment s’arrangeait-il?) on ne le
+voyait guère qu’à l’heure des repas ou de la récréation. Attendu
+qu’il avait l’air déjà d’un petit vieux, bien qu’il n’eût pas
+beaucoup plus de seize ans, et qu il était quelque peu en retard dans
+ses études, il s’était fait donner une chambre sous les tuiles, sous
+prétexte de pouvoir y travailler plus librement, et là, dans sa
+soupente, où l’on voyait, sur les murs, des images clouées et, sur
+des
+étagères, des figurines de Pradier, nudités en plâtre, tout le jour
+il rêvassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du temps,
+accoudé sur sa fenêtre, regardait les gens passer dans la rue ou bien
+les passereaux apporter la becquée, dans leurs nids, à leurs petits.
+Puis il disait des gaudrioles à Mariette, la chambrière, envoyait des
+lorgnades à la demoiselle du maître et, lorsqu’il descendait nous
+voir, nous contait toutes sortes de fariboles de village.
+
+Mais, où il ne riait pas, c’était lorsqu’il nous parlait de ses
+parchemins de noble.
+
+-- Mes aïeux étaient marquis, disait-il d’une voix grave, marquis de
+Montredon. Lors de la Révolution, mon grand père quitta son titre ;
+et, après, se trouvant ruiné, il ne voulut plus le reprendre, parce
+qu’il ne pouvait plus le porter convenablement.
+
+Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque chose de
+romanesque, de nébuleux. Quelquefois, il disparaissait, comme les
+chats lorsqu’ils vont à Rome. Nous le hélions :
+
+-- Mathieu!
+
+Point de Mathieu... Où était-il? Là-haut sur les toits, qui courait
+dans les tuiles, pour aller à des rendez-vous qu’il avait, nous
+racontait-il, avec une fillette belle comme le jour!
+
+Voici qu’au Pont-Troué, qui était notre quartier, le jour de la
+Fête-Dieu, nous regardions, comme d’usage, passer la procession, et
+Mathieu me dit :
+
+-- Frédéric, veux-tu que je te fasse connaître mon amante?
+
+-- Volontiers.
+
+-- Eh bien! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe des choristes,
+ennuagées de blanc dans leurs voiles de tulle, tu remarqueras que
+toutes ont une fleur épinglée au milieu de la poitrine :
+
+ _Fleur au milan
+ Cherche galant_.
+
+Mais tu en verras une, blonde comme un fil d’or, qui aura la fleur
+sur le côté :
+
+ _Fleur au côté,
+ Galant trouvé._
+
+-- Tiens, la voilà : c’est elle!
+
+-- C’est ton amie?
+
+-- Celle-là même.
+
+-- Mon cher, c’est un soleil! Mais comment t’y es-tu pris pour faire
+la conquête d’une si fine demoiselle?
+
+-- Je vais, dit-il, te le conter. C’est la fille du confiseur qui est
+à la Carretterie. J’y allais, de temps en temps, acheter des _boutons
+de guêtre_ (pastilles à la menthe) ou des _crottes de rat_ (pâte de
+réglisse); si bien qu’ayant fini par me familiariser avec l’aimable
+petite et m’étant fait connaître pour marquis de Montredon, un jour
+qu’elle était seule derrière son comptoir, je lui dis :
+
+"-- Belle fille, si je vous connaissais pour aussi peu sensée que
+moi, je vous proposerais de faire une excursion...
+
+"-- Où?
+
+"-- Dans la lune, répondis-je.
+
+"La fillette éclata de rire et, moi, je continuai :
+
+"-- Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la terrasse
+qui se trouve au haut de votre maison, à l’heure que vous voudrez ou
+à celle où vous pourrez; et moi, qui mets mon coeur et ma fortune à
+vos pieds, je viendrai tous les jours, là, sous le ciel, vous conter
+fleurette.
+
+Et ainsi s’est passée la chose... Au haut de la maison de ma belle,
+il y a, comme en beaucoup d’autres, une de ces plates-formes où l’on
+fait sécher le linge. Je n’ai donc, chaque jour, qu’à monter sur les
+toits et, de gouttière en gouttière, je vais trouver ma blondine, qui
+y étend ou plie sa petite lessive ; et puis là, les lèvres sur les
+lèvres, la main pressant la main, toujours courtoisement, comme entre
+dame et chevalier, nous sommes dans le paradis.
+
+Voilà comme notre Anselme, futur _Félibre des Baisers_, en étudiant à
+l’aise le Bréviaire de l’Amour, passa tout doucement ses classes sur
+les toitures d’Avignon.
+
+A propos des processions, et avant de quitter la cité pontificale, il
+faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans notre
+jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en émoi.
+Notre-Dame-de-Dom qui est la métropole, et les quatre paroisses :
+Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien,
+rivalisaient à qui se montrerait plus belle.
+
+Dès que le sacristain, agitant sa clochette, avait parcouru les rues
+dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on
+balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on attachait
+les tentures. Les riches, à leurs balcons, étendaient leurs
+tapisseries de soie brodée et damassée; les
+pauvres, à leurs fenêtres, exhibaient leurs couvertures piquées à
+petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes-pointes. Au
+portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les murs de
+draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pavé, d’une litière
+de buis.
+
+Ensuite s’élevaient, de distance en distance, les reposoirs
+monumentaux, hauts comme des pyramides, chargés de candélabres et de
+vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais sur
+des chaises, attendaient le cortège, en mangeant des petits pâtés. La
+jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane, se
+promenaient, se dandinaient, lorgnant les filles et leur jetant des
+roses, sous les tentes des rues qu’embaumait, tout le long, la fumée
+des encensoirs.
+
+Lorsque enfin la procession, avec son suisse en tête, de rouge tout
+vêtu, avec ses théories de vierges voilées de blanc, ses
+congrégations, ses frères, ses moines, ses abbés, ses choeurs et ses
+musiques, s’égrenait lentement au battement des tambours, vous
+entendiez, au passage, le murmure des dévotes qui récitaient leur
+rosaire.
+
+Puis, dans un grand silence, agenouillés ou inclinés, tous se
+prosternaient à la fois, et, là-bas, sous une pluie de fleurs de
+genêt blondes, l’officiant haussait le Saint-Sacrement splendide!
+
+Mais ce qui frappait le plus, c’étaient les Pénitents, qui faisaient
+leurs sorties après le coucher du soleil, à la clarté des flambeaux.
+Les Pénitents Blancs, entre autres, lorsque, encapuchonnés de leurs
+capuces et cagoules, ils déifiaient pas à pas, comme des spectres,
+par la ville, portant à bras, les uns des tabernacles portatifs, les
+autres des reliquaires ou des bustes barbus, d’autres des
+brûle-parfums, ceux-ci un oeil énorme dans un triangle, ceux-là un
+grand serpent entortillé autour d’un arbre, vous auriez dit la
+procession indienne de Brahma.
+
+Contemporaines de la Ligue et même du Schisme d’Occident, ces
+confréries, en général, avaient pour chefs et dignitaires les
+premiers nobles d’Avignon, et Aubanel le grand félibre, qui avait,
+toute sa vie, été Pénitent Blanc zélé, fut, à sa mort, enseveli dans
+son froc de confrère.
+
+Nous avions, chez M. Dupuy, comme maître d’étude, un ancien sergent
+d’Afrique appelé M. Monnier, qui aurait bien été, nous disait-il,
+pénitent rouge, si une confrérie de cette couleur-là eût existé dans
+Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt à sacrer, il
+était, avec sa moustache et sa barbiche rêche, toujours, de pied en
+cap, ciré et astiqué.
+
+Au Collège Royal, où nous apprenions l’histoire, il n’était jamais
+question de la politique du siècle. Mais le sergent Monnier,
+républicain enthousiaste, s’était, à cet égard, chargé de nous
+instruire. Pendant les récréations, il se promenait de long en large,
+tenant en main l’histoire de la Révolution. Et s’enflammant à la
+lecture, gesticulant, sacrant et pleurant d’enthousiasme :
+
+"Que c’est beau! nous criait-il, que c’est beau! quels hommes!
+Camille Desmoulins, Mirabeau, Bailly, Vergniaud, Danton, Saint-Just,
+Boissy-d’Anglas! nous sommes des vermisseaux aujourd’hui, nom de
+Dieu, à côté des géants de la Convention nationale!"
+-- "Quelque chose de beau, tes géants conventionnels!" lui répondait
+Roumanille, quand parfois il se trouvait là, -- "des coupeurs de
+têtes! des traîneurs de crucifix! des monstres dénaturés, qui se
+mangeaient les uns les autres et que, lorsqu’il les voulut, Bonaparte
+acheta comme pourceaux en foire!"
+Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux, jusqu’à ce que le
+bon Mathieu, avec quelque calembredaine, vint les réconcilier.
+
+Bref, un jour poussant l’autre, ce fut dans ce milieu bonasse et
+familier qu’au mois d’août de l’année 1847 je terminai mes études.
+Roumanille, pour accroître ses petits émoluments était entré comme
+prote à l’imprimerie Seguin; et, grâce à cet emploi, il imprimait là,
+à peu de frais, son premier recueil de vers, les _Pâquerettes_, dont
+il nous régalait délicieusement, lorsqu’il en voyait les épreuves; et
+gai comme un poulain, comme un jeune poulain qu’on élargit et met au
+vert, je m’en revins à notre Mas.
+
+CHAPITRE VIII
+
+COMMENT JE PASSAI BACHELIER
+
+Le voyage de Nîmes. -- Le Petit Saint-Jean. -- Les jardiniers. -- Le
+Remontrant. -- L’explication du baccalauréat. -- Le retour aux
+champs. -- Les camarades du village. -- Les veillées. -- Les notaires
+de Mailiane. -- L’oncle Jérôme.
+
+-- Eh bien, me dit mon père, cette fois, as-tu achevé?
+
+-- J’ai achevé, répondis-je; seulement... il faudra que j’aille à
+Nîmes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne me laisse
+pas sans quelque appréhension.
+
+-- Marche, marche : nous autres, quand nous étions soldats, au siège
+de Figuières, nous en avons passé, mon fils, de plus mauvais.
+
+Je me préparai donc pour le voyage de Nîmes, où, en ce temps, se
+faisaient les bacheliers. Ma mère me plia deux chemises repassées,
+avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir à carreaux, piqué de
+quatre épingles, bien proprement. Mon père me donna, dans un petit
+sachet de toile, cent cinquante francs d’écus, en me disant :
+
+-- Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas les
+gaspiller.
+
+Et je partis du Mas pour la ville de Nîmes, mon petit paquet sous le
+bras, le chapeau sur l’oreille, un bâton de vigne à la main.
+
+Quand j’arrivai à Nîmes je rencontrai un gros d’écoliers des environs
+qui venaient comme moi passer leur baccalauréat. Ils étaient, pour la
+plupart, accompagnés de leurs parents, beaux messieurs et belles
+dames, avec les poches pleines
+de recommandations : l’un avait une lettre pour le recteur, un autre
+pour l’inspecteur, un autre pour le préfet, celui-là pour le
+grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le talon,
+avec un petit air de dire : "Nous sommes sûrs de notre affaire."
+
+Moi, petit campagnard, je n’étais pas plus gros qu’un pois, car je ne
+connaissais absolument personne; et tout mon recours, pauvret, était
+de dire à part quelque prière à saint Baudile, qui est le patron de
+Nîmes (j’avais, étant enfant, porté son cordon votif), pour qu’il mît
+dans le coeur des examinateurs un peu de bonté pour moi.
+
+On nous enferma à l’Hôtel de Ville, dans une grande salle nue, et là
+un vieux professeur nous dicta, d’un ton nasillard, une version
+latine, après quoi, humant une prise, il nous dit :
+
+-- Messieurs, vous avez une heure pour traduire en français la dictée
+que je vous ai faite... Maintenant, débrouillez- vous.
+
+Et, dare-dare pleins d’ardeur, nous nous mîmes à l’oeuvre; à coups de
+dictionnaire, le grimoire latin fut épluché; puis à l’heure sonnante,
+notre vieux priseur de tabac ramassa les versions de tous et nous
+ouvrit la porte en disant :
+
+-- A demain!
+
+Ce fut la première épreuve.
+
+Messieurs les écoliers s’éparpillèrent par la ville et je me trouvai
+seul, avec mon petit paquet et mon bâton de vigne en main, sur le
+pavé de Nîmes, à bayer autour des Arènes et de la Maison-Carrée.
+
+"Il faut pourtant, me dis-je, penser à se loger", et je me mis en
+quête d’une auberge pas trop chère, mais néanmoins sortable; et,
+comme j’avais le temps, je fis dix fois peut-être, en guignant les
+enseignes, le tour de la ville de Nîmes. Mais les hôtels, avec leurs
+larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avalent l’air de me
+toiser, et les salamalecs et façons du grand monde, tout cela me
+tenait en crainte.
+
+Comme je passais au faubourg, j’aperçus une enseigne avec cette
+inscription : _Au Petit Saint-Jean_.
+
+Ce _Petit Saint-Jean_ me remplit d’aise. Il me sembla soudain être en
+pays de connaissance. Saint-Jean est, en effet, un saint qui paraît
+de chez nous. Saint Jean amène la moisson, nous avons les feux de
+Saint-Jean, il y a l’herbe de Saint-Jean, les pommes de Saint-Jean...
+Et j’entrai au _Petit Saint-Jean_... J’avais deviné juste.
+
+Dans la cour de l’auberge, il y avait des charrettes bâchées, des
+camions dételés et des groupes de Provençales qui babillaient et
+riaient. Je me glissai dans la salle et m’assis à table.
+
+La salle était déjà pleine, et la grande table aussi, rien que des
+jardiniers : maraîchers de Saint-Rémy, de Château-Renard, de
+Barbentane, qui se connaissaient tous, car ils venaient au marché une
+fois par semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du jardinage.
+
+-- O Bénézet, combien as-tu vendu tes aubergines?
+
+-- Mon cher, je n’ai pas réussi : il y en avait abondance : j’ai dû
+les laisser à vil prix.
+
+-- Et la graine de porreau, qu’en dit-on?
+
+-- Elle se vendra, paraît-il; il court des bruits de guerre et l’on
+m’a assuré qu’on en faisait de la poudre.
+
+-- Et les haricots "quarantains"?
+
+-- Ils ont claqué.
+
+-- Et les oignons?
+
+-- Enlevés sur place.
+
+-- Et les courges?
+
+-- Il faudra les donner aux cochons.
+
+-- Et les melons, les carottes, les céleris, les pommes de terre?
+
+Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur le
+jardinage.
+
+Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot.
+
+Lorsqu’ils eurent tout dit, mon vis-à-vis me fait :
+
+-- Et vous, jeune homme, s’il n’y a pas indiscrétion, êtes-vous dans
+le jardinage? Vous n’en avez pas l’air.
+
+-- Moi, non... je suis venu à Nîmes, répondis-je timide- ment, pour
+passer bachelier.
+
+-- Bachelier! Batelier! fit toute la tablée. Comment a-t-il dit ça?
+
+-- Eh! oui, hasarda l’un d’eux, je crois qu’il a dit "batelier" : il
+doit être venu, oui, c’est cela, pour passer le bac!... Pourtant il
+n’y a pas de Rhône à Nîmes!
+
+-- Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu pas que
+c’est un conscrit, qui vient passer à la "batterie"?
+
+Je me mis à rire, et, prenant la parole, j’expliquai de mon mieux ce
+que c’était qu’un _bachelier_.
+
+-- Quand nous sortons des écoles, leur dis-je, que nos maîtres nous
+ont appris... tout : le français, le latin, le grec, l’histoire, la
+rhétorique, les mathématiques, la physique, la chimie, l’astronomie,
+la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous imaginer,
+alors on nous envoie à Nîmes, où des messieurs très savants nous font
+subir un examen...
+
+-- Oui! comme quand nous allions, nous autres, au catéchisme, et
+qu’on nous demandait : _Êtes-vous chrétien_?
+
+-- C’est cela. Ces savants nous questionnent sur toutes sortes de
+mystères qu’il y a dans les livres; et, si nous répondons bien, ils
+nous nomment bacheliers, grâce à quoi nous pouvons être notaires,
+médecins, avocats, contrôleurs, juges, sous-préfets, tout ce que nous
+voudrez.
+
+-- Et si vous répondez mal?
+
+-- Ils nous renvoient au " banc des ânes"... On a fait aujourd’hui,
+parmi nous, le premier triage ; mais c’est demain matin que nous
+passerons à l’étamine.
+
+-- Oh! coquin de bon sort! cria toute la tablée, nous voudrions bien
+y être, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au trou... Et
+que va-t-on vous demander, par exemple, voyons?
+
+-- Eh bien! on nous demandera, je suppose, les dates de toutes les
+batailles qui se sont livrées dans le monde depuis que les hommes se
+battent : les batailles des Juifs, les batailles des Grecs, les
+batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands, des
+Espagnols, des Français, des Anglais, des Polonais et des Hongrois...
+Non seulement les batailles, mais encore les noms des généraux qui
+commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs ministres,
+de tous leurs enfants et même de leurs bâtards!
+
+-- Oh! tonnerre de nom de nom ! mais quel intérêt y a-t-il à vous
+faire rappeler tout ce qui s’est passé du temps et depuis le temps
+que saint Joseph était garçon? Il ne semble pas possible que des
+hommes pareils s’occupent de telles vétilles! On voit bien là qu’ils
+n’ont pas autre chose à faire. S’il leur fallait, comme nous, aller
+tous les matins retourner la terre à la bêche, je ne crois pas qu’ils
+s’amusassent à parler des Sarrasins ou des bâtards du roi Hérode...
+Mais allons, continuez...
+
+-- Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de toutes
+les nations, de toutes les contrées, de toutes les montagnes et de
+toutes les rivières... et, à propos des rivières, il faut dire d’où
+elles sortent et où elles vont se jeter.
+
+-- Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un jardinier de
+Château-Renard qui parlait du gosier, ils doivent donc vous demander
+d’où sourd la Fontaine de Vaucluse? En voilà une d’eau! On conte
+qu’elle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. Je me suis
+laissé dire qu’un berger dans le gouffre d’où elle sort de terre,
+laissa tomber son bâton, et qu’on le retrouva à sept bonnes lieues de
+là, dans une source de Saint Rémy... Est-ce vrai ou non?
+
+-- Tout ça peut-être... Ensuite, il nous faut savoir les noms de
+toutes les mers qu’il y a sous la "chape du soleil".
+
+-- Pardon, si je vous interromps! dit encore le Remontrant.
+Savez-vous comment il se fait que la mer soit salée?
+
+-- Parce qu’elle contient du sulfate de magnésie, du chlorure...
+
+-- Oh! que non! un poissonnier -- tenez, qui était du Martigue, --
+m’assura que ça venait des bâtiments chargés de sel qui y ont fait
+naufrage depuis tant et tant d’années!
+
+-- Si ça vous plaît, à moi aussi... On nous demande comment se forme
+la rosée, la pluie, la gelée blanche, l’orage, le tonnerre...
+
+-- Pardon, si je vous interromps! reprit le Remontrant; pour la
+pluie, nous savons bien que les nuages, dans des outres, vont la
+chercher à la mer. Mais, la foudre, est-ce vrai qu’elle est ronde
+comme un panier?
+
+-- Cela dépend, lui répliquai-je. On nous demande aussi l’origine du
+vent, et ce qu’il fait de chemin à l’heure, à la minute, à la
+seconde...
+
+-- Que je vous interrompe! fit encore le Remontrant, vous devez donc
+savoir, jeune homme, d’où sort le mistral? J’ai toujours entendu dire
+qu’il sortait d’un rocher troué et que, si on bouchait le trou, il ne
+soufflerait jamais plus, le sacré mangeur de fange! C’en serait une,
+celle-là, d’invention!
+
+-- Le gouvernement s’y oppose, dit un Barbentanais; si n’était le
+mistral, la Provence serait le jardin de la France! Et qui nous
+tiendrait? Nous serions trop riches.
+
+Je repris:
+
+-- On nous interroge sur le règne animal, sur les oiseaux, sur les
+poissons, jusque sur les dragons.
+
+-- Attendez, attendez, cria le Remontrant, les mains levées, et la
+Tarasque? n’en parlent-ils pas, les livres? Certains prétendent que
+ce n’est qu’une fable; pourtant j’ai vu sa tanière, moi, à Tarascon,
+derrière le Château, le long du Rhône. On sait d’ailleurs
+parfaitement qu’elle est enterrée sous la Croix-Couverte.
+
+Et je repris pour en finir:
+
+-- On nous questionne, bref, sur le nombre, la grosseur et la
+distance des étoiles, combien de milliers de lieues séparent la terre
+du soleil.
+
+-- Celle-là ne passe pas, cria le Palamard de Noves, qui est-ce qui
+va là-haut pour mesurer les lieues? Vous ne voyez donc pas que les
+savants se moquent de nous : qu’ils voudraient nous faire accroire
+que les pigeonneaux tètent? Une jolie science que de vouloir compter
+les lieues du soleil à la lune : qu’est-ce que cela peut bien nous
+faire? Ah! si vous me parliez de connaître la lune pour semer le
+céleri, ou bien d’ôter les poux des fèves ou de guérir le mal des
+porcs, je vous dirais : voilà une science, mais tout ce que nous
+conte ce garçon, c’est des fariboles.
+
+-- Tais-toi donc, va, gros bouc, cria toute la bande, ce jeune
+dégourdi en a plus oublié peut-être que tout ce que tu peux savoir...
+C’est égal, mes amis, il faut une fameuse tête pour pouvoir y serrer
+tout ce qu’il nous a dit!
+
+-- Pauvre petit, disaient de moi les jeunes filles, regardez comme il
+est pâlot! On voit bien que la lecture, allez, ça ne fait pas du
+bien. S’il avait passé son temps à la queue de la charrue, il aurait
+assurément plus de couleur que ça... Puis, à quoi sert d’en savoir
+tant?
+
+-- Moi, fit alors le Rond, je n’ai été, en fait d’école, qu’à celle
+de M. Bêta! Je ne sais ni A ni B. Mais je vous certifie que s’il
+m’avait fallu faire entrer dans le "coco" la cent millième part de ce
+qu’on leur demande pour passer bachelier, on aurait pu, voyez-vous,
+prendre la mailloche et les coins et me taper sur la caboche.
+Inutile! les coins se seraient épointés.
+
+-- Eh bien! les camarades, conclut le Remontrant, savez-vous ce qu’il
+faut faire? Quand nous allons à quelque fête, où l’on fait courir les
+taureaux, soit qu’il y ait de belles luttes il nous arrive souvent de
+rester un jour de plus pour voir qui enlèvera le prix ou la
+cocarde... Nous sommes à Nîmes : voilà un gars de Maillane qui,
+demain matin, va passer bachelier. Au lieu de partir ce soir,
+messieurs, couchons à Nîmes et demain nous saurons au moins si notre
+Maillanais a passé bachelier.
+
+-- Ça va! dirent les autres, de toutes les façons la journée est
+perdue : allons, il faut voir la fin.
+
+Le lendemain matin, le coeur passablement ému, je retournai a l’Hôtel
+de Ville avec tous les candidats qui devaient se présenter. Mais déjà
+pas mal d’entre eux n’étaient pas si fiers que la veille. Dans une
+grande salle devant une grande table chargée d’écritoires, de papiers
+et de livres, il y avait, assis gravement sur leurs chaises, cinq
+professeurs, en robes jaunes, cinq fameux professeurs venus exprès de
+Montpellier avec le chaperon bordé d’hermine sur l’épaule et la toque
+sur la tête. C’était la Faculté des Lettres, et voyez le hasard : un
+d’eux était M. Saint-René Taillandier, qui devait quelques ans après
+devenir le patron, le chaleureux patron de notre langue provençale.
+Mais à cette époque, nous ne nous connaissions pas et l’illustre
+professeur ne se doutait certes pas que le petit campagnard qui
+bredouillait devant lui deviendrait quelque jour un de ses bons amis.
+
+Je jouai de bonheur : je fus reçu, et je m’en allai par la ville,
+comme porté par les anges. Mais, comme il faisait chaud, je me
+rappelle que j’avais soif; et, en passant devant les cafés, avec ma
+houssine en l’air, je pantelais de voir, blanchissante dans les
+verres, la bonne bière écumeuse. Mais j'étais si craintif et si
+novice dans la vie, que je n’avais jamais mis les pieds dans un café,
+et je n’osais pas y entrer!
+
+Que faisais-je pour lors? je parcourais les rues de Nîmes, flambant,
+resplendissant, si bien que tous me regardaient et que d’aucuns,
+même, disaient :
+
+-- Celui-là est bachelier!
+
+Et quand je rencontrai une borne fontaine, je m’abreuvais à son eau
+fraîche et le roi de Paris n’était pas mon cousin.
+
+Mais le plus beau, ensuite, fut au _Petit Saint-Jean_. Nos braves
+jardiniers m’attendaient impatients, et me voyant venir, rayonnant à
+fondre les brumes, ils s’écrièrent :
+
+-- Il a passé!
+
+Les hommes, les femmes, les filles, tout le monde sortit, et en
+veux-tu des embrassades et des poignées de main! On eût dit que la
+manne venait de leur tomber.
+
+Alors, le Remontrant (celui qui parlait du gosier) demanda la parole.
+Ses yeux étaient humides et il dit :
+
+-- Maillanais, allez, nous sommes bien contents! vous leur avez fait
+voir, à ces petits messieurs, que de la terre, il ne sort pas que des
+fourmis, il en sort aussi des hommes.
+Allons, petites, en avant et un tour de farandole.
+
+Et nous nous prîmes par les mains et, dans la cour du _Petit
+Saint-Jean_, un bon moment nous farandolâmes. Puis on s’en fut dîner,
+nous mangeâmes une brandade, on but et on chanta jusqu’à l’heure du
+départ.
+
+Il y a de cela cinquante-huit ans passés. Toutes les fois que je vais
+à Nîmes et que je vois de loin l’enseigne du _Petit Saint-Jean_, ce
+moment de ma jeunesse reparaît à mes yeux dans toute sa clarté -- et
+je pense avec plaisir à ces braves gens qui, pour la première fois,
+me firent connaître la bonhomie du peuple et la popularité.
+
+Enfin me voilà libre dans mon Mas paternel et dans ma belle plaine de
+froment et de fruits, à la vue pacifique de mes Alpiles bleues, avec
+leur Caume au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres, si
+connus, si familiers, le Rocher-Troué, le Monceau-de-Blé, le
+Mamelon-Bâti, la Grosse-Femme! me voilà libre de revoir, quand venait
+le dimanche, ces compagnons de mon jeune âge si regrettés, si
+enviés, quand j’étais dans la geôle. Avec quel plaisir, quels
+enthousiasmes, en nous promenant farauds, sur le cours, après vêpres,
+nous nous contions ce qui nous était arrivé, depuis qu’on ne s’était
+vu : Raphel à la course des hommes avait remporté le prix; Noël avait
+enlevé la cocarde à un taureau; Gion, à la
+charrette qu’on fait courir à la Saint-Eloi avait mis la plus belle
+des mules de Maillane; Tanin s’était loué pour le mois de semailles
+au grand Mas Merlata et Paulet avait riboté, pendant trois jours et
+trois nuits, à la foire de Beaucaire.
+
+Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, ou, pour mieux
+dire, une promise, avec laquelle ils coquetaient depuis leur première
+communion. Quelques-uns même avaient l’entrée, c’est-à-dire, le droit
+d’aller, le dimanche au soir faire un brin de veillée à la maison de
+leur belle.
+
+Moi qu’avaient dépaysé mes sept années d’école, j’étais hélas! le
+seul à garder les manteaux, et, quand nous rencontrions les volées de
+fillettes qui, se tenant par le bras, nous barraient la rue, je
+remarquai qu’avec moi elles n’étaient pas à l’aise comme avec les
+camarades. Elles et eux, se comprenant sur la moindre des choses,
+faisaient leurs gognettes de rien; mais moi j’étais pour elles devenu
+un "monsieur" et si à l’une d’elles j’avais conté fleurette, elle
+n’eût à coup sûr pas voulu croire à mes paroles.
+
+De plus, ces gars, élevés dans un cercle d’idées toutes primaires,
+avaient des admirations toujours renouvelées pour des choses qui moi
+ne disaient que peu ou rien : par exemple, une emblavure qui avait
+décuplé ou rendu douze pour un, un haquet dont les roues battaient
+ferme sur l’essieu, un mulet qui tirait fort, une charrette bien
+chargée, ou un fumier
+bien empilé.
+
+Et alors je me rabattais, l’hiver, sur les veillées où j’eus
+l’occasion ainsi d’écouter nos derniers conteurs : entre autres le
+Bramaire, un ancien grenadier de l’armée d’Italie, qui mangeait
+toutes vivantes les cigales et les rainettes, si bien que ces
+bestioles lui chantaient dans le ventre. Il me semble l’entendre,
+lorsqu’il voulait réveiller les auditeurs qui sommeillaient :
+
+ _-- Cric! -- Crac!
+ -- De la m... dans ton sac,
+ Du butin dans le mien!_
+
+un souvenir de la caserne ou du temps où, en campagne, on était campé
+sous la tente.
+
+Un autre qui en savait, des sornettes, à ne plus finir, c’était le
+vieux Dévot auquel je suis heureux de payer ici ma dette car, si
+simple qu’elle fût, je lui dois la donnée de mon poème de _Nerto_. Et
+à propos de ces veillées, nous allons en toucher un mot. Aujourd’hui
+dans nos villages, les paysans, après souper, vont au café faire leur
+partie de billard, de manille ou d’un jeu de cartes quelconque, et,
+des veillées anciennes, c’est à peine s’il en reste une espèce de
+semblant chez quelques artisans qui travaillent à la lampe, tels que
+les menuisiers ou bien les cordonniers.
+
+Mais en ce temps, la mode de ces réunions joyeuses était loin d’être
+perdue : et elles se tenaient en général dans les étables ou dans les
+bergeries, parce que là avec le bétail, on se trouvait plus
+chaudement. L’usage était que chaque veilleur ou habitué de la
+veillée fournît la chandelle à son tour, et il fallait que la
+chandelle durât deux soirées, de sorte que, quand les assistants la
+voyaient à moitié usée, ils se levaient et allaient au lit.
+
+Seulement pour que la chandelle s’usât moins rapidement, on mettait
+sur le lumignon, savez-vous quoi? un grain de sel; on la posait
+debout sur le fond d’une portoire ou d’un cuvier renversé, et les
+femmes qui filaient ou qui berçaient leurs petits (car les mères
+apportaient les berceaux à la veillée) avec leurs hommes et leurs
+enfants s’asseyaient tout autour, sur la litière ou sur des billots.
+Lorsqu’il n’y avait pas de sièges, les fileuses, une devant l’autre,
+la quenouille au côté (quenouille de roseau renflée et coiffée de
+chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin d’éclairer
+leur fil, et l’on y disait des contes, interrompus souvent par un
+ébrouement des bestiaux, un bêlement ou un braiment. Parmi ces contes
+de veillée, celui que je vais vous dire se répétait fréquemment,
+parce qu’un de mes oncles, le bon M. Jérôme, y avait joué un rôle et
+que c’était un conte vrai.
+
+Vers 1820 ou 25, peu importe la date, à Maillane mourut un certain
+Claudillon; et comme il n’avait pas d’enfants, sa maison resta close
+pendant cinq ou six mois. Pourtant un locataire à la fin vint
+l’habiter et les fenêtres se rouvrirent.
+
+Mais, quelques jours après, il courut dans Maillane une rumeur
+étrange : la maison de Claudillon était hantée. Le nouvel habitant et
+sa femme entendaient ravauder et far- fouiller toute la nuit : un
+bruit particulier, comme si on remuait du papier, du parchemin. Dès
+qu’on allumait la lampe, on n’entendait plus rien; et dès qu’on
+l’éteignait, recommençait de plus belle le froissement mystérieux.
+Ils eurent beau, les locataires, fureter, virer, tourner dans tous
+les coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous le lit,
+sous l’escalier, sous les planches de l’évier, ils ne virent rien qui
+pût expliquer peu ou prou le remuement nocturne, et ce bruit tous les
+jours renaissait dans la nuit; à ce point vous dirai-je que ces gens
+prirent peur et déménagèrent en disant aux voisins : "Y couche qui
+voudra, dans la maison de Claudillon : les revenants la hantent." Et
+ils partirent.
+
+Les voisins assez effrayés voulurent voir aussi ce qui se passait là;
+et les plus courageux, armés de fourches et de fusils, vinrent tour à
+tour coucher dans la maison de Claudillon. Mais sitôt la lampe
+éteinte, le maudit remuement avait lieu de nouveau; les parchemins se
+maniaient -- et on ne pouvait jamais voir d’où provenait le bruit.
+
+Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles qu’on adresse
+aux revenants pour les exorciser :
+
+ -- _Si tu es bonne âme, parle-moi!
+ -- Si tu es mauvaise, disparais!_
+
+Cela ne leur faisait pas plus qu’une pâtée de son aux chats, et le
+bruit s’entendait toujours la même chose ; et au four, au moulin, aux
+lavoirs à la veillée, on ne parlait que des revenants.
+
+-- Si l’on pouvait, disaient les gens, savoir qui est-ce qui revient,
+en faisant prier pour elle, la pauvre âme, bien sûr, entrerait en
+repos.
+
+-- Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez-vous que ce soit? ce ne peut
+être que Claudillon... Le pauvre Claudillon, n ayant pas laissé
+d’enfants, n’aura pas eu de service, et l’âme du défunt certainement
+doit être en peine.
+
+-- C’est cela, conclut-on, Claudillon doit être en peine.
+
+Et aussitôt les femmes, entre voisines et liard à liard ramassèrent
+de quoi faire dire une messe au pauvre Claudillon. Le prêtre dit la
+messe ; il fit pour Claudillon les prières voulues, et quelques
+Maillanais de bonne volonté retournèrent voir, la nuit, s’il y avait
+toujours hantise.
+
+Hantise de plus en plus : c’était un remuement de papiers, de
+parchemins, qui faisait dresser les cheveux! et chacun ajoutait la
+sienne : au haut de l’escalier on avait trouvé une botte, une botte
+toute cirée : d’autres avaient aperçu, par le trou de l’évier, un
+spectre entouré de flammes qui descendait de la cheminée ! Isabeau la
+boisselière conta que le matin, en faisant la chasse aux puces, elle
+trouvait sur son corps des bleus -- qui sont des pinçons des morts;
+et Nanon de la Veuve assurait que, la nuit, on l’avait tirée par les
+pieds.
+
+Les hommes, le dimanche, près du puits de la Place, s’entretenaient
+tous de la chose et disaient:
+
+-- Claudillon, le pauvre Claudillon, était pourtant un brave homme :
+il n’est pas croyable que ce soit lui.
+
+-- Mais alors qui serait-ce?
+
+Le grand Charles, un pince-sans-rire que tout le monde respectait,
+car il les dominait tous, autant par la stature de son corps de
+géant, que par l’aplomb de sa parole, dit après avoir toussé :
+
+-- N’est-ce pas clair? Du moment qu’on remue des papiers, ce doit
+être des notaires.
+
+Tout le monde s’écria :
+
+-- Le grand Charles a raison, ce doit être des notaires puisqu’ils
+remuent des papiers : -- et tenez, ajouta le vieux Maître Ferrut, je
+m’en souviens maintenant, cette maison s’était vendue, dans ma
+jeunesse, au tribunal; elle venait d’un héritage où l’on avait
+plaidé, vingt ans peut-être, à Tarascon; et tant grattèrent les
+notaires, les avocats, les procureurs, que ma, foi, tout se mangea...
+Parbleu, ces gens doivent brûler comme des chaufferettes; et rien
+d’étonnant qu’ils reviennent fureter dans les actes et les écrits
+qu’ils ont passés.
+
+-- Ce sont des notaires! ce sont des notaires! L’on n’entendait plus
+que cela dans les rues de Maillane. Les Maillanais n’en dormaient
+plus et, lorsqu’ils en parlaient, en avaient la chair de poule.
+
+-- Ha! nous le verrons bien, si ce sont des notaires! dit
+flegmatiquement M. Jérôme le moulinier de soie.
+
+Feu mon oncle Jérôme avait servi dans les Dragons où il fut
+brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait fièrement au haut du
+nez, la glorieuse balafre d’un beau coup de bancal qu’un hussard
+allemand, à la bataille d’Austerlitz, ne lui donna pas pour rire.
+Acculé près d’un mur, il s’était défendu seul contre vingt cavaliers
+qui le sabraient, jusqu’à ce qu’il tombât, la face coupée en deux par
+un revers de lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept sous
+par jour, dont il avait tout juste pour le tabac qu’il prisait.
+
+Il était, cet oncle Jérôme, le plus fameux chasseur à la pipée que
+j’aie connu. Peu lui importaient les affaires, la famille, le négoce
+: quand venait la saison, tous les matins, il partait en chasse. Sa
+pincette dans une main, portant sur les épaules la grande cage de
+verdure sous laquelle il se cachait, lorsqu’il traversait des
+chaumes, on aurait dit un arbre en marche. Et il ne revenait jamais
+sans avoir attrapé trois ou quatre douzaines de culs-blancs ronds de
+graisse, dont il se régalait avec M. Chabert, ancien chirurgien de
+l’armée d’Espagne, qui avait vu Madrid avec le roi Joseph. On
+débouchait alors le vin de Frigolet et, nargue du souci, ils buvaient
+à la santé des Espagnoles et des Hongroises.
+
+Mais bref, M. Jérôme chargea ses pistolets et, tranquille comme quand
+il allait à la pipée, il vint, à la nuit close, se blottir dans la
+maison du pauvre Claudillon. Muni d’une lanterne sourde, qu’il
+recouvrit de son manteau, il s’étendit là sur deux chaises, attendant
+que les "notaires" remuassent leurs papiers.
+
+Tout à coup, frou-frou! cra-cra! voilà les papiers qui se froissent,
+et que voit-il? deux rats, deux gros rats qui s’enfuient là-haut sous
+la soupente.
+
+Car dans cette maison, comme on en voit dans beaucoup d’autres, il y
+avait, pour recouvrir l’escalier, une soupente.
+
+M. Jérôme monta sur une chaise, et sur le plancher du réduit trouva
+tout bonnement des feuilles de vigne sèches.
+
+Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, parait-il, rentré
+ses raisins et les avait étendus sur les ais de la soupente, en un
+lit de feuilles de vigne. Lorsqu’il fut mort, les rats mangèrent les
+raisins et, les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits, venaient
+fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains qu’il pouvait y
+avoir encore.
+
+Mon oncle enleva les feuilles et s’en revint coucher. Le lendemain
+matin, lorsqu’il alla sur la place :
+
+-- Eh bien! monsieur Jérôme, lui dirent les paysans, vous avez l’air
+quelque peu pâle! les notaires sont revenus?
+
+M. Jérôme répondit :
+
+-- Vos notaires, c’était un couple de rats qui remuaient des feuilles
+au-dessus de la soupente, des feuilles de vigne sèches.
+
+Un immense éclat de rire prit les bons Maillanais; et, depuis ce
+jour-là, les gens de mon village n’ont plus cru aux revenants.
+
+CHAPITRE IX
+
+LA RÉPUBLIQUE DE 1848
+
+La vieille Riquelle. -- Mon père nous raconte l’ancienne Révolution.
+-- La déesse Raison. -- Le père du banquier Millaud. -- Les
+républicains de Provence. -- Le Thym. -- Le carnaval. -- Les
+remontrances paternelles. -- M. Durand-Maillane. -- Les machines
+agricoles. -- Les moissons d’autrefois. -- Les trois beaux
+moissonneurs.
+
+Cet hiver-là, les gens étant unis, tranquilles et contents, car les
+récoltes ne se vendaient pas trop mal et l’on ne parlait plus, grâce
+à Dieu, de politique, il s’était organisé, dans notre pays de
+Maillane, en manière d’amusement, des représentations de tragédies et
+de comédies; et je l’ai déjà dit, avec toute l’ardeur de mes dix-sept
+ans, j’y jouais mon petit rôle. Mais sur ces entrefaites, vers la fin
+de février, adieu la paix bénie! éclata la Révolution de 1848.
+
+A l’entrée du village, dans une maisonnette de pisé, dont une treille
+ombrageait la porte, demeurait à cette époque une bonne vieille femme
+qu’on appelait Riquelle. Habillée à la mode des Arlésiennes
+d’autrefois, elle portait une grande coiffe aplatie sur la tête et
+sur cette coiffe un chapeau à larges bords, plat et en feutre noir.
+De plus, un bandeau de gaze, espèce de voilette blonde attachée sous
+le menton, lui encadrait les joues. Elle vivait de sa quenouille et
+de ses quelques coins de terre. Mais proprette, soignée et diserte en
+paroles, on voyait qu’elle avait dû être jadis une élégante.
+
+Lorsque à sept ou huit ans, avec mon sachet sur le dos, je venais à
+l’école, je passais tous les jours devant la maison de Riquelle; et
+la vieille qui filait, assise vers sa porte, sur son petit banc de
+pierre, m’appelait et me disait :
+
+-- N’avez-vous point, à votre Mas, des pommes rouges?
+
+-- Je ne sais pas, lui répondais-je.
+
+-- Quand tu viendras encore, mignon, apporte-m’en quelqu’une.
+
+Et j’oubliais toujours de faire la commission, et toujours dame
+Riquelle, en me voyant passer, me parlait de ces pommes, si bien qu’à
+la fin je dis à mon père :
+
+-- Il y a la vieille Riquelle qui toujours me demande de lui porter
+des _pommes rouges_.
+
+-- La sacrée vieille masque! me grommela mon père, lorsqu’elle t’en
+parlera encore, dis-lui : "Elles ne sont pas mûres, ni à présent, ni
+de longtemps."
+
+Et ensuite quand la vieille me réclama ses pommes rouges :
+
+-- Mon père, lui criai-je, m’a dit qu’elles n’étaient pas mûres, ni à
+présent, ni de longtemps.
+
+Et Riquelle, à partir de là, ne me parla plus de ses pommes.
+
+Mais le lendemain du jour où l’on connut dans nos campagnes les
+journées de février et la proclamation de la République, à Paris, en
+venant au village pour savoir les nouvelles, la première personne que
+je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son seuil,
+requinquée, animée, avec une topaze qui scintillait à son doigt, elle
+me dit :
+
+-- Les pommes rouges sont donc mûres cette fois! on dit qu’on va
+planter les arbres de la liberté? Nous allons en manger, mignon, de
+ces bonnes pommes du paradis terrestre...
+O sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir! Frédéric, mon
+enfant, fais-toi républicain!
+
+-- Mais lui dis-je, Rîquelle, la belle bague que vous avez!
+
+-- Ha! fit-elle, tu peux le dire, qu’elle est belle, cette bague !
+Tiens, je ne l’avais plus mise depuis que Bonaparte était parti pour
+l'île d’Elbe... C’est un ami que nous avions, un ami de la famille,
+qui me l’avait donnée, dans le temps (ah! quel temps) où nous
+dansions la Carmagnole...
+
+Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas de danse, la vieille
+dans sa maison rentra en crevant de rire.
+
+Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en soupant, les nouvelles
+de Paris, et puis, comme en riant je rapportais le propos de la
+vieille Riquelle, mon père gravement prit la parole et dit :
+
+-- La République, je l’ai vue une fois. Il est à souhaiter que
+celle-ci ne fasse pas des choses atroces comme l’autre. On tua Louis
+XVI et la reine son épouse : et de belles princesses, des prêtres,
+des religieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit mourir en
+France, qui sait combien? Les autres rois, coalisés, nous déclarèrent
+la guerre. Pour défendre la République, il y eut la réquisition et la
+levée en masse. Tout partit : les boiteux, les mal conformés, les
+borgnes, allèrent au dépôt faire de la charpie. Je me souviens du
+passage des bandes d’Allobroges qui descendaient vers Toulon: "Qui
+vive? -- "Allobroge!" L’un d’eux saisit mon frère, qui n’avait que
+douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : Crie _Vive la
+République_! lui fit-il, ou tu es mort!" Le pauvre enfant cria, mais
+son sang se tourna et il en mourut. Les nobles, les bons prêtres,
+tous ceux qui étaient suspects, furent obligés d’émigrer pour
+échapper à la guillotine; l’abbé Riousset déguisé en berger, gagna le
+Piémont avec les troupeaux de M. de Lubières. Nous autres, nous
+sauvâmes M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien à ferme.
+C’était le capiscol de Saint-Marthe à Tarascon. Trois mois nous le
+gardâmes caché dans un caveau que nous avions creusé sous les
+futailles; et quand venaient au Mas les officiers municipaux ou les
+gendarmes du district, pour compter les agneaux que nous avions au
+bercail, les pains que nous avions sous la claie ou dans la huche (en
+vertu de la loi dite du maximum), vite ma pauvre mère faisait frire à
+la poêle une grosse omelette au lard. Une fois qu’ils avaient mangé
+et bu leur soûl, ils oubliaient (ou faisaient semblant) de faire
+leurs perquisitions, et ils repartaient portant des branches de
+laurier pour fêter les victoires des armées républicaines. Les
+pigeonniers furent démolis, on pilla les châteaux, on brisa les
+croix, on fondit les cloches. Dans les églises on éleva des montagnes
+de terre, où l’on planta des pins, des genévriers, des chênes nains.
+Dans la nôtre, à Maillane, était tenu le club; et si vous négligiez
+d’aller aux réunions civiques, vous étiez dénoncés, notés comme
+suspects. Le curé, qui était un poltron et un pleutre, dit un jour du
+haut de la chaire (je m'en souviens, car j’y étais) : "Citoyens,
+jusqu’à présent, tout ce que nous vous contions, ce n’était que
+mensonges." Il fit frémir d’indignation; et s’ils n’avaient pas eu
+peur, les gens, les uns des autres, on l’aurait lapidé. C’est le même
+qui dit une autre fois, à la fin de son prône : "Je vous avertis, mes
+frères, que si vous aviez connaissance de quelque émigré caché, vous
+êtes nus en conscience, et sous cas de péché mortel, de venir le
+dénoncer tout de suite à la commune." Enfin, on avait aboli les,
+fêtes et les dimanches, et chaque dixième jour, qu’on appelait le
+_décadi_, on adorait en grande pompe la déesse RAISON. Or, savez-vous
+qui était la déesse à Maillane?
+
+-- Non, répondîmes-nous.
+
+-- C’était la vieille Riquelle.
+
+-- Est-ce possible! criâmes-nous.
+
+-- Riquelle, poursuivit mon vénérable père, était la fille du
+cordonnier Jacques Riquel qui, au temps de la Terreur, fut le maire
+de Maillane.
+
+Oh! la garce! A cette époque, elle avait dix-huit ans peut-être, et
+fraîche et belle fille, des plus jolies du pays. Nous étions de la
+même jeunesse; son père mêmement m’avait fait des souliers, des
+souliers en museau de tanche, que je portai à l’armée lorsque je
+m’engageai... Eh bien! si je vous disais que je l’ai vue, Riquelle,
+habillée en déesse, la cuisse demi-nue, un sein décolleté, le bonnet
+rouge sur la tête, et assise en ce costume sur l’autel de l’église!
+
+A la table, en soupant, vers la fin de février de 1848, voilà ce que
+racontait maître François, mon père.
+
+Maintenant vous allez voir.
+
+Quand je publiai _Mireille_ environ onze ans après, me trouvant à
+Paris, je fus invité par le banquier Millaud, celui qui fonda _le
+Petit Journal_, à un des grands dîners que l’aimable Mécène offrait,
+chaque semaine, aux artistes, savants et gens de lettres en renom.
+Nous étions une cinquantaine; et Mme Millaud, une juive superbe,
+avait d’un côté Méry et moi de l’autre, ce me semble. Sur la fin du
+repas, un vieillard mis simplement, avec une longue veste, et coiffé
+d’une calotte, du haut bout de la table me cria en provençal :
+
+-- Monsieur Mistral, vous êtes de Maillane?
+
+-- C’est le père, me dit-on, du banquier qui nous reçoit.
+
+Et, la table étant trop longue pour pouvoir converser, je me levai et
+vins causer avec le bon vieillard.
+
+-- Vous êtes de Maillane? reprit-il.
+
+-- Oui, répondis-je.
+
+-- Connaissez-vous la fille du nommé Jacques Riquel, qui a été jadis
+maire de votre commune?
+
+-- Si je la connais! Riquelle la déesse? mais nous sommes bons amis.
+
+-- Eh bien! dit le vieillard, quand nous venions à Maillane, pour
+vendre nos poulains, car en ce temps nous vendions des chevaux, des
+mulets, je vous parle de cinquante ans au moins...
+
+-- Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas vous, monsieur
+Millaud, qui lui auriez fait cadeau d’une bague de topaze?
+
+-- Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif tout en branlant
+la tête et notant émoustillé, vous a parlé de cela? Ah! mon brave
+monsieur, qui nous a vus et qui nous voit...
+
+A ce moment, le banquier Millaud, qui s’était levé de table, vint,
+ainsi qu’il faisait après tous ses repas, s’incliner devant son père
+qui, lui imposant les mains à la façon des patriarches, lui donna sa
+bénédiction.
+
+Pour en revenir à moi, en dépit des récits entendus dans ma famille,
+cette irruption de liberté, de nouveauté qui crève les digues lorsque
+arrive une révolution, m’avait, il faut bien le dire, trouvé tout
+flambant neuf et prêt à suivre l’élan. Aux premières proclamations
+signées et illustrées du nom de Lamartine, mon lyrisme bondit en un
+chant incandescent que les petits journaux d’Arles et d’Avignon
+donnèrent :
+
+ _Réveillez-vous, enfants de la Gironde,
+ Et tressaillez dans vos sépulcres froids :
+ La liberté va rajeunir le monde...
+ Guerre éternelle entre nous et les rois!_
+
+Un enthousiasme fou m’avait enivré soudain pour ces idées libérales,
+humanitaires, que je voyais dans leur fleur : et mon républicanisme,
+tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me traitèrent de
+"peau retournée" faisait la félicité des républicains du lieu qui,
+étant le petit nombre, étaient fiers et ravis de me voir avec eux
+chanter la
+_Marseillaise_.
+
+Or, chez ces hommes-là, descendants pour la plupart des démagogues
+populaires qu’à la Révolution on nommait "les braillards" tous les
+vieux préjugés, rancunes et rengaines de l’ancienne République
+s’étaient, de père en fils, transmis comme un levain.
+
+Une fois, que j’essayais de leur faire comprendre les rêves généreux
+de la République nouvelle, sans cacher mon horreur pour les crimes
+qui firent, au temps de la première, périr tant d’innocents :
+
+-- Innocents, me cria d’une voix de tonnerre le vieux Pantès, mais
+vous ignorez donc que les aristocrates avaient juré, les monstres, de
+jouer aux boules avec les têtes des patriotes?
+
+Et, me voyant sourire, le vieux Brulé me dit :
+
+-- Connaissez-vous l’histoire du château de Tarascon?
+
+-- Quelle histoire? répondis-je.
+
+-- L’histoire de la fois où le représentant Cadroy vint donner
+l’impulsion aux contre-révolutionnaires... Écoutez-la et vous saurez
+le motif de ce refrain que les Blancs, de temps à autre, nous
+chantent sur la moustache :
+
+ _De bric ou de broc
+ Ils feront le saut
+ De la fenêtre
+ De Tarascon,
+ Dedans le Rhône:
+ Nous n’en voulons plus
+ De ces gueux-là,
+ De Ces gueux
+ De sans-culottes_
+
+Vous savez, ou vous ignorez, qu’à la chute de Robespierre, les
+modérés tombèrent sur les bons patriotes et en remplirent les
+prisons. A Tarascon ils firent monter les prisonniers, tout nus comme
+des vers, au sommet du château, et de là, ils les forçaient, à coups
+de baïonnettes, de sauter dans le Rhône par la fenêtre qui s’y
+trouve. C’est alors qu’un nommé Liautard, de Graveson, qui est encore
+en vie, étant resté le dernier pour faire le plongeon, profita d’un
+moment où on l’avait laissé seul, dépouilla sa chemise, qu’il jeta
+avec les autres, et alla se cacher dans un tuyau de cheminée, de
+sorte que les brigands, lorsqu’ils revinrent de là-haut et qu’ils
+comptèrent les chemises, crurent avoir tout noyé, et vidèrent les
+lieux. Liautard, la nuit venue, gagna le haut du château; puis par
+une corde qu’il avait faite avec les vêtements des autres, ils
+descendit aussi bas qu’il put, puis plongea dans le Rhône, qu’il
+traversa à la nage, et s’en vint à Beaucaire frapper chez un ami qui
+lui donna l’hospitalité.
+
+-- Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme rageur
+qui sans cesse cognait sur le casaquin des prêtres), le pauvre
+Balarin qui pêchait à la ligne en 1815 là-bas dans la
+Font-Mourguette, et qu’ils assassinèrent parce qu’il ne voulait pas
+crier : "Vive le roi!"
+
+-- Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui, vers
+la même époque, fut abattu d’un coup de fusil tiré à travers la
+porte!
+
+-- Et Trestaillon! avançait l’un.
+
+-- Et le Pointu! ajoutait l’autre.
+
+Telles étaient les invectives qui, d’un côté comme de l’autre, avec
+la république étaient revenues sur l’eau. Et, ici comme ailleurs,
+cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les Rouges
+commencèrent de porter la ceinture et la cravate rouge, et les Blancs
+les portèrent vertes. Les premiers se fleurirent avec des bouquets de
+thym, emblème de la Montagne; les seconds arborèrent les fleurs de
+lis royales. Les républicains plantaient des arbres de la liberté; la
+nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent les
+bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple, ces
+Provençaux de même race qui, un mois avant, jouaient, plaisantaient,
+banquetaient ensemble, maintenant, pour des vétilles qui
+n’aboutissaient à rien, se seraient mangé le foie.
+
+Par suite, les jeunes gens, c’est-à-dire tous ceux de la même
+conscription, nous nous séparâmes en deux partis; et chaque fois,
+hélas! que le dimanche au soir, après avoir bu un coup, on
+s’entre-croisait à la farandole, pour rien on en venait aux mains.
+
+Aux derniers jours du carnaval, les garçons ont coutume de faire le
+tour des fermes pour quêter des oeufs, du petit salé, et ramasser de
+quoi manger quelques omelettes. Ils font ces tournées-là en dansant
+la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant
+d’ordinaire des couplets comme ceux-ci :
+
+ _Mettez la main, dame, au clayon:
+ De chaque main un petit fromage !
+ Mettez la main dans le saloir,
+ Donnez un morceau de jarret!
+ Mettez la main au panier d’oeufs,
+ Donnez-en trois ou six ou neuf_
+
+Mais nous, cette année-là, en faisant la quête aux oeufs, comme des
+niais que nous étions, nous ne chantions que la politique. Les Blancs
+disaient:
+
+ _Si Henri V venait demain,
+ Oh! que de fétes, oh! que de fétes;
+ _Si Henri V venait demain,
+ Oh! que de fétes nous ferions_.
+
+Et les Rouges répondaient :
+
+_Henri V est aux îles
+Qui pèle de l’osier,
+Pour en coiffer les filles
+Amies du vert et blanc_.
+
+Quand nous eûmes, le soir, dans notre coterie, mangé l’omelette au
+lard et vidé nombre de bouteilles, nous sortîmes du cabaret, comme on
+le fait dans les villages, en manches de chemise avec la serviette au
+cou; et au son du tambour, les falots à la main, nous dansâmes la
+Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue :
+
+ _La fleur du thym, ô mes amis,
+ Va embaumer notre pays:
+ Plantons le thym, plantons le thym,
+ Républicains, il reprendra!
+ Faisons, faisons la farandole
+ Et la montagne fleurira_.
+
+Puis nous brûlâmes Carême-prenant, nous criâmes : "Vive Marianne!" en
+faisant flotter nos ceintures rouges, bref, nous fîmes grand tapage.
+
+Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce jour-là,
+mon père qui m’attendait, sérieux, solennel, comme aux grandes
+circonstances, me dit :
+
+-- Viens par ici, Frédéric, j’ai à te parler.
+
+Je me songeai : Aïe! aïe! aïe! Cette fois nous y voici, aux bouillons
+de la lessive!
+
+Et sortant de la maison, lui devant, moi derrière, -- le suivant sans
+souffler mot, -- il me mena vers un fossé qui était à environ cent
+pas de la ferme, et m’ayant fait asseoir auprès de lui sur le talus,
+il commença :
+
+-- Que m’a-t-on dit? qu’hier, tu as fait bande avec ces polissons qui
+braillent "Vive Marianne", que tu dansas la Carmagnole! que vous
+fîtes flotter vos ceintures rouges en l’air! Ah! mon fils tu es
+jeune! C’est avec cette danse et c’est avec ces cris que les
+révolutionnaires fêtaient l’échafaud. Non content d’avoir fait mettre
+sur les journaux une chanson où tu méprises les rois... Mais que
+t'ont fait, voyons, ces pauvres rois?
+
+A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris pour
+répondre et mon père continuant:
+
+-- M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisqu’il avait
+présidé la fameuse Convention, mais aussi sage que savant, ne la
+voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour qu’il causait
+avec Pélissier le jeune, qui était son neveu (nous étions voisins de
+mas et mon père, maître Antoine, se trouvait avec eux), un jour,
+dis-je, qu’il causait avec son neveu Pélissier, conventionnel aussi,
+et que celui-ci se vantait d’avoir voté la mort : "Tu es jeune,
+Pélissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et quelque jour
+tu le verras, le peuple va payer par des millions de têtes celles de
+son roi!" Ce qui ne fut que trop vérifié, hélas! que trop vérifié par
+vingt années de rude guerre.
+
+-- Mais, répondis-je, cette République-ci ne veut pas faire de mal;
+on vient d’abolir la mort en matière politique. Au gouvernement
+provisoire figurent les premiers de France, l’astronome Arago, le
+grand poète Lamartine, et les prêtres bénissent les arbres de la
+liberté... D’ailleurs, mon père, si vous me permettez de vous le
+demander, n’est-il pas vrai qu’avant 1789 les seigneurs opprimaient
+un peu trop les manants?
+
+-- Oui, fit mon brave père, je ne conteste pas qu’il y eut des abus,
+de gros abus... Je vais t’en citer un exemple : Un jour, je n’avais
+pas plus de quatorze ans, peut-être, je venais de Saint-Remy,
+conduisant une charretée de paille roulée en trousses, et, par le
+mistral qui soufflait, je n’entendais pas la voix d’un monsieur dans
+sa voiture qui venait derrière moi et qui criait paraît-il, pour me
+faire garer. Ce personnage, qui était, ma foi, un prêtre noble (on
+l’appelait M. de Verclos) finit par passer ma charrette et, sitôt
+vis-à-vis de moi, il me cingla un coup de fouet à travers le visage,
+qui me met tout en sang. Il y avait, tout près de là, quelques
+paysans qui bêchaient : leur indignation fut telle que, mon ami de
+Dieu, malgré que la noblesse fût alors sacrée pour tous, à coups de
+mottes, ils l’assaillirent, tant qu’il fut à leur portée. Ah! je ne
+dis pas non, il y en avait de mauvais, parmi ces "Ci- devant" et la
+Révolution, à ses premiers débuts, nous avait assez séduits...
+Seulement, peu à peu, les choses se gâtèrent et, comme toujours, les
+bons payèrent pour les méchants.
+
+Cela suffit pour vous montrer l’effet produit sur moi, et dans nos
+villages par les événements de 1848. Dès l’abord, on aurait dit que
+le chemin était uni. Pour les représenter, dans l’Assemblée
+Nationale, les Provençaux, pleins de sagesse, avaient parmi les bons
+envoyé les meilleurs : des hommes comme Berryer, Lamartine,
+Lamennais, Béranger, Lacordaire, Garnier-Pagès, Marie et un portefaix
+poète qui avait nom Astouin. Mais les perturbateurs, les sectaires
+endiablés, bientôt empoisonnèrent tout. Les Journées de Juin avec
+leurs tueries, leurs massacres, épouvantèrent la nation. Les modérés
+se refroidirent, les enragés s’envenimèrent; et sur mes jeunes rêves
+de république platonique une brume se répandit. Heureusement qu’une
+éclaircie versait, à cette époque, ses rayons autour de moi. C’était
+le libre espace de la grande nature, c’était l’ordre, la paix de la
+vie rustique; c’était, comme disaient les poètes de Rome, le triomphe
+de Cérès au moment de la moisson.
+
+Aujourd’hui que les machines ont envahi l’agriculture, le travail de
+la terre va perdant, de plus en plus, son coloris idyllique, sa noble
+allure d’art sacré. Maintenant, les
+moissons venues, vous voyez des espèces d’araignées monstrueuses, des
+crabes gigantesques appelés “moissonneuses" qui agitent leurs griffes
+au travers de la plaine, qui scient les épis avec des coutelas, qui
+lient les javelles avec des fils de fer; puis, les moissons tombées,
+d’autres monstres à vapeur, des sortes de tarasques, les "batteuses"
+nous arrivent, qui dans leurs trémies engloutissent les gerbes, en
+froissent les épis, en hachent la paille, en criblent le grain. Tout
+cela à 1'américaine, tristement, hâtivement, sans allégresse ni
+chansons, autour d’un fourneau de houille embrasée, au milieu de la
+poussière, de la fumée horrible, avec l’appréhension, si l’on ne
+prend pas garde, de se faire broyer ou trancher quelque membre. C’est
+le Progrès, la herse terriblement fatale, contre laquelle il n’y a
+rien à faire ni à dire : fruit amer de la science, de l’arbre de la
+science du bien comme du mal.
+
+Mais au temps dont je parle on avait conservé encore tous les us,
+tout l’apparat de la tradition antique.
+
+Dès que les blés à demi-mûrs prenaient la couleur d’abricot, un
+messager partait de la commune d’Arles, et parcourant les montagnes,
+de village en village, il criait à son de trompe: "On fait savoir
+qu’en Arles les blés vont être mûrs."
+
+Aussitôt, les Gavots, se groupant trois par trois, avec leurs femmes,
+avec leurs filles, leurs mulets ou leurs ânes, y descendaient en
+bandes pour faire les moissons. Un couple de moissonneurs, avec un
+jeune gars ou une jeune fille pour mettre en gerbes les javelles,
+composaient une solque. Les hommes se louaient par chiourmes de tant
+de solques, selon la contenance des champs qu’ils prenaient à
+forfait. En tête de la chiounne marchait le capoulié, qui faisait la
+trouée dans les pièces de blé; le balle organisait la marche du
+travail.
+
+Comme au temps de Cincinnatus, de Caton et de Virgile, on moissonnait
+à la faucille _falce recurva_, les doigts de la main gauche protégés
+par des doigtiers en tuyaux de roseau ou canne de Provence, pour ne
+pas se blesser en coupant le froment. A Arles, vers la Saint-Jean,
+sur la place des Hommes on voyait des milliers de ces tâcherons de
+moisson, les uns debout, avec leur faucille attachée dans un carquois
+qu’ils nommaient la _badoque_ et pendue derrière le dos, les autres
+couchés à terre en attendant qu’on les louât.
+
+Dans la montagne, un homme qui n’avait jamais fait les moissons en
+terre d’Arles avait, dit-on, de la peine pour trouver à se marier, et
+c’est sur cet usage que roule l’épopée des _Charbonniers_, de Félix
+Gras.
+
+Une année portant l’autre, nous louions dans notre Mas sept ou huit
+solques. Le beau remue-ménage, quand ce monde arrivait! Toutes sortes
+d’ustensiles spéciaux à la moisson étaient tirés de leurs réduits :
+les barillets en bois de saule, les énormes terrines, les grands pots
+de brocs à vin, toute une artillerie de poterie grossière qui se
+fabriquait à Apt. C’était une fête incessante, une fête surtout
+lorsqu’ils faisaient la chanson des _Gavots_ du Ventoux. :
+
+ _L’autre mercredi à Sault
+ Nous fûmes huit cents solques_.
+
+Les moissonneurs, au point du jour, après le _capoulié_ qui leur
+ouvrait la voie dans les grandes emblavures où l’aiguail luisait sur
+les épis d’or, joyeux s’alignaient, dégainant leurs lames, et
+javelles de choir! Les lieuses, dont plus d’une le plus souvent était
+charmante, se courbaient sur les gerbes en jasant et riant que
+c’était plaisir de voir. Et puis, lorsque au levant, dans le ciel
+couleur de rose, le soleil paraissait avec sa gerbe de rayons, de
+rayons resplendissants, le _capoulié_, levant sa faucille dans l’air,
+s’écriait: "Un de plus!" et tous, de la faucille ayant fait le salut
+à l’astre éblouissant, en avant: sous le geste harmonieux de leurs
+bras nus, le blé tombait à pleine poigne. De temps en temps le
+_baïle_, se retournant vers la chiourme, criait: "La _truie_
+vient-elle? et la _truie_ (c’était le nom du dernier de la bande)
+répondait: "La truie vient". Enfin, après quatre heures de vaillante
+poussée, le _capoulié_ s’écriait: "Lave!" Tous se redressaient,
+s’essuyaient le front du revers de la main, allaient à quelque source
+laver le tranchant des faucilles et, au milieu des chaumes,
+s’asseyant sur les gerbes et répétant ce gai dicton :
+
+ _Bénédicité de Crau,
+ Bon bissac et bon baril_,
+
+ils prenaient leur premier repas.
+
+C’était moi qui, avec notre mulet Babache, leur apportais les vivres,
+dans les cabas de sparterie. Les moissonneurs faisaient leurs cinq
+repas par jour: vers sept heures, le déjeuner, avec un anchois
+rougeâtre qu’on écrasait sur le pain, sur le pain qu’on trempait dans
+le vinaigre et l’huile, le tout accompagné d’oignon, violemment
+piquant aux lèvres; vers dix heures le _grand-boire_, consistant en
+un oeuf dur et un morceau de fromage; à une heure, le dîner, soupe et
+légumes cuits à l’eau; vers quatre heures le goûter, une grosse
+salade avec croûton frotté d’ail; et le soir le souper, chair de porc
+ou de brebis, ou bien omelette d’oignon appelé _moissonienne_. Au
+champ et tour à tour, ils buvaient au baril, que le _capoulié_
+penchait, en le tenant sur un bâton appuyé par un bout sur l’épaule
+du buveur. Ils avaient une tasse à trois ou un gobelet de fer-blanc,
+c’est-à-dire un par _solque_. De même, pour manger, ils n’avaient à
+trois qu’un plat, où chacun d’eux tirait avec sa cuiller de bois.
+
+Cela me remémore le vieux Maître Igoulen, un de nos moissonneurs, de
+Saint-Saturnin-lès-Apt, qui croyait qu’une sorcière lui avait "ôté
+l’eau" et qui, depuis trente ans, n’avait plus goûté à l’eau ni pu
+manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de salade,
+d’oignon, de fromage et de vin pur. Lorsqu’on lui demandait la raison
+pour laquelle il se privait de l’ordinaire, le vieillard se taisait,
+mais voici le récit que faisaient ses compagnons.
+
+Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle Igoulen en compagnie
+mangeait au cabaret, passa sur la route une bohémienne, et lui, pour
+plaisanter, levant son verre plein de vin: "A la santé, grand’mère,
+lui cria-t-il, à la santé!" "Grand bien te fasse, répondit la
+bohémienne, et, mon petit, prie Dieu de ne jamais abhorrer l’eau".
+
+C’était un sort que la sorcière venait de lui jeter.
+
+Ce fut fini; à partir de là, Igoulen jamais plus ne put ingurgiter
+l’eau. Ce cas d’impression morale, que j’ai vu de mes yeux, peut
+s’ajouter, ce me semble, aux faits les plus curieux que la science
+aujourd’hui explique par la suggestion.
+
+En arrière des moissonneurs venaient enfin les glaneuses, ramassant
+les épis laissés parmi les chaumes. A Arles on en voyait des troupes
+qui, un mois consécutif, parcouraient le terroir. Elles couchaient
+dans les champs, sous de petites tentes appelées tibaneou qui leur
+servaient de moustiquaires, et le tiers de leurs glanes, selon
+l’usage d’Arles, était pour l’hôpital.
+
+Lecteur, voilà les gens, braves enfants de la nature, qui, je puis te
+le dire, ont été mes modèles et mes maîtres en poésie. C’est avec
+eux, c’est là, au beau milieu des grands soleils, qu’étendu sous un
+saule, nous apprîmes, lecteurs, à jouer du chalumeau dans un poème en
+quatre chants, ayant pour titre _Les Moissons_, dont faisait partie
+le lai de
+_Margaï_, qui est dans nos _Iles d’Or_. Cet essai de géorgiques, qui
+commençait ainsi :
+
+ _Le mois de juin et les blés qui blondissent
+ Et le grand-boire et la moisson joyeuse,
+ Et de Saint Jean les feux qui étincellent,
+ Voilà de quoi parleront mes chansons_,
+
+finissait par une allusion, dans la manière de Virgile, à la
+révolution de 1848.
+
+ _Muse, avec toi, depuis la Madeleine,
+ Si en cachette nous chantons en accord,
+ Depuis le monde a fait pleine culbute:
+ Et cependant que noyés dans la paix,
+ Le long des ruisseaux nous mêlions nos voix
+ Les rois roulaient pêle-mêle du trône
+ Sous les assauts des peuples trop ployés
+ Et, misérables, les peuples se hachaient
+ Ainsi que les épis de blé sur l’aire_.
+
+Mais ce n’était pas là encore la justesse de ton que nous cherchions.
+Voilà pourquoi ce poème ne s’est jamais publié. Une simple légende,
+que nos bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui trouve ici
+sa place comme la pierre à la bague, valait mieux, à coup sûr, que ce
+millier de vers.
+
+Les froments, cette année-là, contait maître Igoulen, avaient mûri
+presque tous à la fois, courant le risque d’être hachés par une
+grêle, égrenés par le mistral ou brouïs par le brouillard, et les
+hommes, cette année-là, se trouvaient rares.
+
+Et voilà qu’un fermier, un gros fermier avare, sur la porte de sa
+ferme était debout, inquiet, les bras croisés, et dans l’attente.
+
+-- Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un écu par jour, un bel écu
+et la nourriture, à qui se viendrait louer.
+
+Mais à ces mots le jour se lève, et voici que trois hommes s’avancent
+vers le Mas, trois robustes moissonneurs: l’un à la barbe blonde,
+l’un à la barbe blanche, l’un à la barbe noire. L’aube les accompagne
+en les auréolant.
+
+-- Maître, dit le _capoulié_ (celui de la barbe blonde), Dieu vous
+donne le bonjour: nous sommes trois _gavots_ de la montagne, et nous
+avons appris que vous aviez du blé mûr, du blé en quantité: maître,
+si vous voulez nous donner de l’ouvrage, à la journée ou à la tâche,
+nous sommes prêts à travailler.
+
+-- Mes blés ne pressent guère, le maître répondit; mais pourtant,
+pour ne pas vous refuser l’ouvrage, je vous baille, si vous voulez,
+trente sous et la vie. C’est bien assez par le temps qui court.
+
+Or c’était le bon Dieu, saint Pierre avec saint Jean.
+
+A l’approche des sept heures, le petit valet de la ferme vient, avec
+l’ânesse blanche, leur apporter le déjeuner et, de retour au Mas :
+
+-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?
+
+-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui
+aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupè un épi.
+
+A l’approche des dix heures, le petit valet de la ferme vient, avec
+l’ânesse blanche, leur apporter le _grand-boire_ et, de retour au
+Mas:
+
+-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?
+
+-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui
+aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi.
+
+A l’approche de midi, le petit valet de la ferme vient, avec l’ânesse
+blanche, leur apporter le dîner, et de retour au Mas:
+
+-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?
+
+-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui
+aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi.
+
+A l’approche des quatre heures, le petit valet de la ferme vient,
+avec l’ânesse blanche, leur apporter le goûter, et de retour au Mas:
+
+-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?
+
+-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui
+aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi.
+
+-- Ce sont là, dit le maître, ce sont de ces fainéants qui cherchent
+du travail et prient Dieu de n’en point trouver. Pourtant il faut
+aller voir.
+
+Et cela dit, l’avare, pas à pas, vient à son champ, se cache dans un
+fossé et observe ses hommes.
+
+Mais alors le bon Dieu fait ainsi à saint Pierre:
+
+-- Pierre, bats du feu.
+
+-- J'y vais, Seigneur, répond saint Pierre.
+
+Et saint Pierre de sa veste tire la clé du paradis, applique à un
+caillou quelques fibres d’arbre creux et bat du feu avec la clé.
+
+Puis le bon Dieu fait à saint Jean:
+
+-- Souffle, Jean!
+
+-- J’y vais, Seigneur, répond saint Jean.
+
+Et saint Jean souffle aussitôt les étincelles dans le blé avec sa
+bouche; et d’une rive à l’autre un tourbillon de flamme, un gros
+nuage de fumée enveloppe le champ. Bientôt la flamme tombe, la fumée
+se dissipe, et mille gerbes tout à coup apparaissent, coupées comme
+il faut, comme il faut liées, et comme il faut aussi en gerbiers
+entassées.
+
+Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au Mas
+lentement s’en revient pour souper, et tout en soupant:
+
+-— Maître, dit le chef des moissonneurs, nous avons terminé le
+champ... Demain pour moissonner, où voulez-vous que nous allions?
+
+-- _Capoulié_, répondît le maître avaricieux, mes blés, dont j’ai
+fait le tour, ne sont pas mûrs de reste. Voici votre payement; je ne
+puis plus vous occuper.
+
+Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs, disent au
+maître: adieu! Et chargeant leurs faucilles rengainées derrière le
+dos, s’en vont tranquilles en leur chemin: le bon Dieu au milieu,
+saint Pierre à droite, saint Jean à gauche, et les derniers rayons du
+soleil qui se couche les accompagnent au loin, au loin.
+
+Le lendemain le maître de grand matin se lève et joyeusement se dit
+en lui-même:
+
+-- N’importe! hier j’ai gagné ma journée en allant épier ces trois
+hommes sorciers; maintenant j’en sais autant qu’eux.
+
+Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et l’autre
+Pierre, il les conduit à la plus grande des emblavures de la ferme.
+Sitôt arrivés au champ, le maître dit à Pierre :
+-- Pierre, toi, bats du feu.
+-- Maître, j’y vais, répliqua Pierre.
+
+Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique à un silex
+quelques fibres d’arbre creux et le couteau bat du feu. Mais le
+maître dit à Jean:
+
+-- Souffle, Jean!
+
+-- Maître, j’y vais, répliqua Jean.
+
+Et Jean avec sa bouche souffle au blé les étincelles... Aïe! aïe! aïe
+! la flamme en langues, une flamme affolée, enveloppe la moisson; les
+épis s’allument, les chaumes pétillent, le grain se charbonne; et
+penaud, l’exploiteur, quand la fumée s’est dissipée, ne voit, au lieu
+de gerbes, que braise et poussier noir!
+
+CHAPITRE X
+
+A AIX—EN-PROVENCE
+
+Mlle Louise. -- L’amour dans les cyprès. -- La ville d’Aix. --
+L’école de droit -- L’ami Mathieu vient me rejoindre. -- La
+blanchisseuse de la Torse. -- La baronne idéale. -- L’anthologie _Les
+Provençales_.
+
+Cette année-là (1848), après les vendanges, mes parents, qui me
+voyaient baver à la chouette ou à la lune, si l’on veut, m'envoyèrent
+à Aix pour étudier le droit, car ils avaient compris, les braves
+gens, que mon diplôme de bachelier ès lettres n’était pas un brevet
+suffisant de sagesse ni de science non plus. Mais, avant de partir
+pour la cité Sextienne, une aventure m’arriva, sympathique et
+touchante, que je veux conter ici.
+
+Dans un Mas rapproché du nôtre était venue s’établir une famille de
+la ville où il y avait des demoiselles que nous rencontrions parfois
+en allant à la messe. Vers la fin de l’été, ces jeunes filles, avec
+leur mère, nous firent une visite; et ma mère, avenante, leur offrit
+le "caillé" Car nous avions, au Mas, un beau troupeau de brebis et du
+lait en abondance. C’était ma mère elle-même qui mettait la présure
+au lait, dès qu’on venait de le traire, et elle-même qui, quand le
+lait était pris, faisait les petits fromages, ces jonchées du pays
+d’Arles que Belaud de la Belaudière, le poète provençal de l’époque
+des Valoîs, trouvait si bonnes :
+
+ _A la ville des Baux, pour un florin vaillant,
+ Vous avez un tablier plein de fromages
+ Qui fondent au gosier comme sucre fin_.
+
+Ma mère, chaque jour, telle que les bergères chantées par Virgile,
+portant sur la hanche la terrine pleine, venait dans le cellier avec
+son écumoire, et là, tirant du pot à beaux flocons le caillé blanc,
+elle en emplissait les formes percées de trous et rondes; et, après
+les jonchées faites, elle les laissait proprement s’égoutter sur du
+jonc, que je me plaisais moi-même à aller couper au bord des eaux.
+
+Et voilà que nous mangeâmes, avec ces demoiselles, une jatte de
+caillé. Et l’une d’elles, qui paraissait de mon âge, et qui, par son
+visage, rappelait ces médailles qu’on trouve à Saint-Remy, au ravin
+des Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux langoureux, qui
+toujours me regardaient. On l’appelait Louise.
+
+Nous allâmes voir les paons, qui, dans l’aire, étalaient leur queue
+en arc-en-ciel, les abeilles et leurs ruches alignées à l’abri du
+vent, les agneaux qui bêlaient enfermés dans le bercail, le puits
+avec sa treille portée par des piliers de pierre; enfin tout ce qui,
+au Mas, pouvait les intéresser. Louise, elle, semblait marcher dans
+l’extase.
+
+Quand nous fûmes au jardin, dans le temps que ma mère causait avec la
+sienne et cueillait à ses soeurs quelques poires beurrées, nous nous
+étions, nous deux, assis sur le parapet de notre vieux Puits à roue.
+
+-- Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous dise ceci: ne
+vous souvient-il pas, monsieur, d’une petite robe, une robe de
+mousseline, que votre mère vous porta, quand vous étiez en pension à
+Saint-Michel-de-Frigolet?
+
+-- Mais oui, pour jouer un rôle dans les _Enfants d’Édouard_.
+
+-- Eh bien! cette robe, monsieur, c’était ma robe.
+
+-- Mais ne vous l’a-t-on pas rendue? répondis-je comme un sot.
+
+-- Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai parlé de cela, moi,
+comme d’autre chose.
+
+Et sa mère l’appela.
+
+-- Louise!
+
+La jouvencelle me tendit sa main glacée; et, comme il se faisait
+tard, elles partirent pour leur Mas.
+
+Huit jours après, vers le coucher du soleil, voici encore à notre
+seuil Louise, cette fois accompagnée seulement d’une amie.
+
+-- Bonsoir, fit-elle. Nous venions vous acheter quelques livres de
+ces poires beurrées que vous nous fites goûter, l’autre jour, à votre
+jardin.
+
+-- Asseyez-vous, mesdemoiselles, ma mère leur dit.
+
+-- Oh! non! répondit Louise, nous sommes pressées, car il va être
+bientôt nuit.
+
+Et je les accompagnai, moi tout seul cette fois, pour aller cueillir
+les poires.
+
+L’amie de Louise, qui était de Saint-Remy (on l’appelait Courrade),
+était une belle fille à chevelure brune, abondante, annelée sous un
+ruban arlésien, que la pauvre demoiselle, si gentille qu’elle fût,
+eut l’imprudence d’amener avec elle pour compagne.
+
+Au jardin, arrivés à l’arbre, pendant que j’abaissais une branche un
+peu haute, Courrade, rengorgeant son corsage bombé et levant ses bras
+nus, ses bras ronds, hors de ses manches, se mit à cueillir. Mais
+Louise, toute pâle, lui dit :
+
+-- Courrade, cueille, toi, et choisis les plus mûres.
+
+Et, comme si elle voulait me dire quelque chose, s’écartant avec moi,
+qui étais déjà troublé (sans trop savoir par laquelle), nous allâmes
+pas à pas dans un kiosque de cyprès, où était un banc de pierre. Là,
+moi dans l’embarras, elle me buvant des yeux, nous nous assîmes l’un
+près de l’autre.
+
+-- Frédéric, me dit-elle, l’autre jour je vous parlais d’une robe
+qu’à l’âge de onze ans je vous avais prêtée pour jouer la tragédie à
+Saint-Michel-de-Frigolet... Vous avez lu, n’est- ce pas, l’histoire
+de Déjanire et d’Hercule?
+
+-- Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que la belle Déjanire
+donna au pauvre Hercule et qui lui brûla le sang.
+
+-- Ah! dit la jeune fille, aujourd’hui c’est bien le rebours : car
+cette petite robe de mousseline blanche que vous aviez touchée, que
+vous aviez vêtue..., quand je la mis encore, je vous aimai à partir
+de là... Et ne m’en veuillez pas de cet aveu, qui doit vous paraître
+étrange, qui doit vous paraître fou! Ah! ne m’en veuillez pas,
+continua-t-elle en pleurant, car ce feu divin, ce feu qui me vient de
+la robe fatale, ce feu, ô Frédéric, qui me consume depuis lors, je
+l’avais jusqu’à présent, depuis sept années peut-être, tenu caché
+dans mon coeur!
+
+Moi, couvrant de baisers sa petite main fiévreuse, je voulus aussitôt
+répondre en l’embrassant. Mais, doucement, elle me repoussa.
+
+-- Non, dit-elle, Frédéric, nous ne pouvons savoir si le poème, dont
+j’ai fait le premier chant, aura jamais une suite... Je vous laisse.
+Pensez à ce que je vous ai dit, et, comme je suis de celles qui ne se
+dédisent pas, quelle que soit la réponse, vous avez en moi une âme
+qui s’est donnée pour toujours.
+
+Elle se leva et, courant vers Courrade sa compagne :
+
+-- Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer les poires.
+
+Et nous rentrâmes. Elles réglèrent, s’en allèrent; et moi, le coeur
+houleux, enchanté et troublé de cette apparition de vierges -- dont
+je trouvais chacune séduisante à sa façon, - longtemps sous les
+derniers rayons du jour failli; longtemps entre les arbres, je
+regardai là-bas s’envoler les tourterelles.
+
+Mais, tout émoustillé, tout heureux que je fusse, bientôt, en me
+sondant, je me vis dans l’imbroglio. Le _Pervigilium Veneris_ a beau
+dire:
+
+ _Qu’il aime demain, celui qui n’aima jamais:
+ Et celui qui aima, qu’il aime encore demain_,
+
+l’amour ne se commande pas. Cette vaillante jeune fille, armée
+seulement de sa grâce et de sa virginité, pouvait bien, dans sa
+passion, croire remporter la victoire; elle pouvait, charmante
+qu’elle était, et charmée elle-même par son long rêve d’amour,
+croire, conformément au vers de Dante,
+
+ _Amor ch’a null' amato amor perdona_,
+
+qu’un jeune homme, isolé comme moi dans un Mas, à la fleur de l’âge,
+devait tressaillir d’emblée à son premier roucoulement. Mais l’amour
+étant le don et l’abandon de tout notre être, n’est-il pas vrai que
+l’âme qui se sent poursuivie pour être capturée fait comme l’oiseau
+qui fuit l’appelant? N’est-il pas vrai, aussi, que le nageur, au
+moment de plonger dans un gouffre d’eau profonde, a toujours une
+passe d’instinctive appréhension?
+
+Toujours est-il que, devant la chaîne de fleurs, devant les roses
+embaumées qui s’épanouissaient pour moi, j’allais avec réserve;
+tandis que vers l’autre, vers la confidente qui, toute à son devoir
+d’amie dévouée, semblait éviter mon abord, mon regard, je me sentais
+porté involontairement. Car, à cet âge, s’il faut tout dire, je
+m’étais formé une idée, et de l'amante et de l’amour, toute
+particulière. Oui, je m’étais imaginé que, tôt ou tard, au pays
+d’Arles je rencontrerais, quelque part, une superbe campagnarde,
+portant comme une reine le costume arlésien, galopant sur sa cavale,
+un trident à la main, dans les _ferrades_ de la Crau, et qui,
+longtemps priée par mes chansons d’amour, se serait, un beau jour,
+laissé conduire à notre Mas, pour y régner comme ma mère
+sur un peuple de pâtres, de _gardians_, de laboureurs et de
+_magnanarelles_. Il semblait que, déjà, je rêvais de ma Mireille; et
+la vision de ce type de beauté plantureuse qui, déjà, couvait en moi,
+sans qu’il me fût possible ni permis de l’avouer, portait grand
+préjudice à la pauvre Louise, un peu trop demoiselle au compte de ma
+rêverie.
+
+Et alors, entre elle et moi, s’engagea une correspondance ou, plutôt,
+un échange d’amour et d’amitié qui dura plus de trois ans (tout le
+temps que je fus à Aix): moi, galamment, abondant vers son faible,
+pour la sevrer, peu à peu, si je pouvais; elle, de plus en plus
+endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux
+désespérés... De ces lettres, voici la dernière que je reçus. Je la
+reproduis telle quelle :
+
+"Je n’ai aimé qu’une fois, et je mourrai, je le jure, avec le nom de
+Frédéric gravé seul dans mon coeur. Que de nuits blanches j’ai
+passées en songeant à mon mauvais sort! Mais, hier, en lisant tes
+consolations vaines, je me fis tant de violence pour retenir mes
+pleurs que le coeur me défaillit. Le médecin dit que j’avais la
+fièvre, que c’était de l’agitation nerveuse, qu'il me fallait le
+repos.
+
+"-- La fièvre! m’écriai-je; ah! que ce fût la bonne!
+
+"Et, déjà, je me sentais heureuse de mourir pour aller t’attendre
+là-bas où ta lettre me donne rendez-vous... Mais écoute, Frédéric,
+puisqu’il en est ainsi, lorsqu’on te dira, et va, ce n’est pas pour
+longtemps, lorsqu’on t’annoncera que j’aurai quitté la terre,
+donne-moi, je t’en prie, une larme et un regret. Il y a deux ans, je
+te fis une promesse : c’était de demander tous les jours à Dieu qu’il
+te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien ! je n’y ai jamais
+manqué, et j'y serai fidèle, jusqu’à mon dernier soupir. Mais toi, ô
+Frédéric, je te le demande en grâce: lorsqu’en te promenant tu verras
+des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu à ma vie,
+flétrie par les larmes, séchée par la douleur; et si tu vois un
+ruisseau qui murmure doucement, écoute sa plainte: il te dira comme
+je t’aimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile, prête
+l’oreille à son gazouillis, et il te dira, pauvrette! que je suis
+toujours avec toi... O Frédéric!
+je t’en prie, n’oublie jamais Louise!"
+
+Voilà l’adieu suprême que, scellé de son sang, m’envoya la jeune
+vierge -- avec une médaille de la Vierge Marie, qu’elle avait
+couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de velours
+cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brodé, avec ses cheveux
+châtains, mes initiales au milieu d’un rameau de lierre.
+
+ _Je me ferai la touffe de lierre,
+ Je t’embrasserai_.
+
+Pauvre et chère Louise! A quelque temps de là, elle prit le voile de
+nonne et mourut peu d'années après. Moi, encore tout ému, au bout
+d’un si long temps, par la mélancolie de cet amour étiolé, défleuri
+avant l’heure, je te consacre, ô Louise, ce souvenir de pitié et je
+l’offre à tes mânes errant peut-être autour de moi!
+
+La ville d’Aix (_cap de justice_, comme on disait jadis), où nous
+étions venu pour étudier le "droit écrit" en raison de son passé de
+capitale de Provence et de cité parlementaire, a un renom de gravité
+et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec l’allure
+provençale. Le grand air que lui donnent les beaux ombrages de son
+Cours, ses fontaines monumentales et ses hôtels nobiliaires, puis la
+quantité d’avocats, de magistrats, de professeurs, de gens de robe de
+tout ordre, qu’on y rencontre dans les rues, ne contribuent pas peu à
+l’aspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la caractérise. Mais,
+de mon temps du moins, cela n’était qu’en surface, et, dans ces
+Cadets d’Aix, il y avait, s’il me souvient, une humeur familière, une
+gaieté de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des traditions
+laissées par le bon roi René.
+
+Vous aviez des conseillers, des présidents de cour, qui, pour se
+divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient le
+tambourin. Des hommes graves, comme le docteur d’Astros, frère du
+cardinal, lisaient à l’Académie des compositions de leur cru en
+joyeux parler de Provence : manière comme une autre de maintenir le
+culte de l’âme nationale et qui, dans Aix, n’eut jamais cesse. Car le
+comte Portais, un des grands jurisconsultes du Code Napoléon,
+n'avait-il pas écrit une comédie provençale? Et M. Diouloufet, un
+bibliothécaire de l’Athènes du Midi, comme Aix s’intitule parfois,
+n’avait-il pas, sous Louis XVIII, chanté en provençal les _magnans_
+ou vers à soie? M. Mignet, l’historien, l’académicien illustre,
+venait tous les ans à Aix pour jouer à la boule. Il avait même
+formulé la maxime suivante :
+
+"Rien n’est plus propre à refaire un homme que de vivre au clair
+soleil, parler provençal, manger de la brandade et faire tous les
+matins une partie de boules."
+
+M. Borély, un ancien procureur général, entrait dans la ville, à
+cheval, guêtré comme un riche toucheur, conduisant fièrement un
+troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient:
+
+-- N’est pas porcher celui qui conduit ses porcs lui-même.
+
+Le lendemain de la Noël, nous allions à Saint-Sauveur entendre les
+_Plaintes de saint Étienne_, récitées en provençal (comme on le fait
+encore) par un chanoine du Chapitre et, dans cette cathédrale, on
+exécutait, le jour des Rois (comme on y exécute encore), avec une
+admirable pompe, le Noël _De matin ai rescountra lou trin_.
+
+Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient à venir entendre les prônes
+provençaux de l’abbé Émery, et celles du grand monde, pour ne pas
+laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval et le
+temps des soirées, se faisaient dodiner dans des chaises à porteurs,
+accompagnées de torches qu’on éteignait, en arrivant, à l’éteignoir
+des vestibules.
+
+Point rare qu’il y eût, au courant de l’hiver, quelque esclandre
+mondain, tel que l’enlèvement d’une superbe juive avec M. de
+Castillon, qui avait su dépenser royalement une fortune, lorsqu’il
+fut _Prince d’amour_ aux jeux de la Fête-Dieu.
+
+A propos de ces jeux, nous eûmes l’occasion, dans notre séjour à Aix,
+de les voir sortir, je crois, pour une des dernières fois: _le Roi de
+la Basoche, l’Abbé de la Jeunesse_, les _Tirassons_, les _Diables_,
+le _Guet_, la _Reine de Saba_, les _Chevaux-Frus_ en particulier,
+avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour l’_Arlésienne_, de Daudet
+:
+
+_Madame de Limagne
+Fait danser les Chevaux-Frus;
+Elle leur donne des châtaignes,
+Ils disent qu’ils n’en veulent plus;
+Et danse, ô gueux! Et danse, ô gueux!
+Madame de Limagne
+Fait danser les Chevaux-Frus_.
+
+Cette résurrection du passé provençal, avec ses vieilles joies naïves
+(et surannées, hélas !), nous impressionna vivement, comme vous
+pourriez le voir au chant dixième de _Calendal_, où elles sont
+décrites, telles que nous les vîmes.
+
+Or, figurez-vous qu’à Aix, quelques mois seulement après mon arrivée,
+faisant ma promenade une après-midi sur le Cours, oh! charmante
+surprise, je vis se profiler, près de la Fontaine-Chaude, le nez de
+mon ami Anselme Mathieu, de Châteauneuf.
+
+-- Ça n’est pas une blague, me fit Mathieu en me voyant, avec son
+flegme habituel; cette eau, mon cher, est vraiment chaude, et c’est
+bien le cas de dire : "Celle-là fume."
+
+-- Mais depuis quand à Aix? lui dis-je en lui serrant la main.
+
+-- Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au soir.
+
+-- Et quel bon vent t’amène?
+
+-- Ma foi, répondit-il, je me suis dît : Puisque Mistral est allé
+faire à Aix son droit, il faut y aller aussi et tu feras le tien."
+
+-- C’est bien pensé, lui dis-je, et tu peux croire, Anselme, que j’en
+suis ravi, sais-tu? Mais as-tu passé bachelier?
+
+-- Oui, dit-il en riant, j’ai passé, comme la piquette sur le marc de
+vendange.
+
+-- C’est que, mon pauvre Anselme, pour être admis aux grades de la
+Faculté de Droit, je crois qu’il faut avoir son baccalauréat ès
+lettres.
+
+-- Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, supposons qu’on ne
+veuille pas me diplômer comme les autres, pourra-t—on m'empêcher de
+prendre ma licence, voyons, en droit d’amour?... Tiens, pas plus tard
+que tantôt, en allant me promener dans une espèce de vallon qu’on
+appelle la Torse, j’ai fait la connaissance d’une jeune
+blanchisseuse, un peu brune, c’est vrai, mais ayant bouche rouge,
+quenottes de petit chien qui ne demandent qu’à mordre, deux frisons
+folletant hors de sa coiffe blanche, la nuque nue, le nez en l’air,
+les bras joliment potelés...
+
+-- Allons, grivois, il me paraît que tu ne l’as pas mal lorgnée.
+
+-- Non, dit-il, Frédéric, il ne faudrait pas croire que moi, un
+rejeton des marquis de Montredon, si peu sensé que je sois, j’aille
+m’amouracher d’un minois de lavoir. Mais vois- tu je ne sais pas si
+tu es comme moi: quand je fais la rencontre de quelque friand museau,
+serait-ce un museau de chatte je ne puis m’empêcher de me retourner
+pour voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes convenus
+qu’elle me blanchirait mon linge et qu’elle viendrait le prendre la
+semaine prochaine.
+
+-- Mathieu, tu es un gueusard, un friponneau, tu sens le roussi...
+
+-- Non, mon ami, tu n’y es pas, laisse donc que j’achève. Ayant ainsi
+traité avec ma blanchisseuse, comme, tout en causant, je vis, à
+travers l’écume qui lui giclait entre les doigts, qu’elle froissait
+et chiffonnait une chemise de dentelle: "Diable, quel linge fin!
+dis-je à la jeune fille, cette chemise-là n’est pas faite pour
+couvrir les fruits d’automne d'une gaupe!" "Il s’en faut!
+répondit-elle. Ça, c’est la chemisette d’une des plus belles dames de
+la rue des Nobles: une baronne de trente ans, mariée, la pauvrette, à
+un vieux barbon d’homme qui est juge à la cour et jaloux comme un
+Turc." "Mais elle doit transir d’ennui!" "Transir? ah! tant et tant
+qu’elle est toujours à son balcon, comme en attente du galant, tenez,
+qui viendra la distraire." "Et on l’appelle?" "Mais monsieur vous en
+voulez trop savoir... Moi, voyez-vous je lave la lessive qu’on me
+donne, mais je ne me mêle pas de ce qui après tout, ne me regarde
+pas." Il ne m’a pas été possible d’en tirer plus pour le moment...
+Mais ajouta Matthieu, lorsqu'elle viendra chercher mon blanchissage
+dans ma chambre, vois-tu, dussé-je bien lui faire deux et trois
+caresses, il faut qu’elle soit fine si elle n’ouvre pas la bouche.
+
+-- Et après, quand tu sauras le nom de la baronne?
+
+-- Eh ! mon cher, j’ai du pain sur la planche pour trois ans!
+Cependant que vous autres, les pauvres étudiants en droit vous allez
+vous morfondre à éplucher le Code, moi, tel que les troubadours de
+l’antique Provence, je vais, sous le balcon de ma belle baronne,
+étudier à loisir les douces _Lois d’Amour_.
+
+Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois ans que nous
+restâmes à Aix, et la tâche et l’étude du chevalier Mathieu.
+
+Oh! les belles excursions, là-bas, au pont de l’Arc, sur la
+grand'route de Marseille, dans la poussière jusqu’à mi-jambe et les
+parties au Tholonet, -- où nous allions humer le vin cuit de
+Langesse; et les duels entre étudiants, dans le vallon des Infernets,
+avec les pistolets chargés de crottes de chèvre; et ce joli voyage
+qu’avec la diligence nous fîmes à Toulon, en passant par le bois de
+Cuge et à travers les gorges d’Ollioules!
+
+Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce qu’avaient fait, mon
+Dieu! les étudiants du temps des papes d’Avignon et du temps de la
+reine Jeanne. Écoutez ce qu’en écrivait, du temps de François 1er, le
+poète macaronique Antonius de Arena :
+
+ _Genti gallantes sunt omnes Instudiantes
+ Et bellas garsas semper amare soient;
+ Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi;
+ Inter mignonos gloria prima manet:
+ Banquetant, bragant, faciunt miracula plura,
+ Et de bonitate sunt sine fine boni_.
+
+ (De gentillessiis Instudiantium.)
+
+Tandis qu’au Gai-Savoir, dans la noble cité des comtes de Provence,
+nous nous initions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en Avignon,
+dans un journal de guerre appelé la _Commun, ces dialogues pleins de
+sens, de saveur, de vaillance, tels que le _Thym, Un Rouge et un
+Blanc_, les _Prêtres_, qui mettaient en valeur et popularisaient la
+prose provençale.
+Puis, avec la décision, avec l’autorité que lui donnait déjà le
+succès de ses _Pâquerettes_ et de ses hardis pamphlets, au
+rez-de-chaussée de son journal, il convoquait, tant vieux que jeunes,
+les trouvères de ce temps; et de ce ralliement sortait une
+anthologie, les _Provençales_, qu’un professeur éminent, M.
+Saint-René Taillandier, alors à Montpellier, présentait au public
+dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon, librairie
+Séguin, 1852).
+
+Ce précoce recueil contenait des poésies du vieux docteur d’Astros et
+de Gaut, d’Aix; des Marseillais Aubert, Bellot, Bénédit, Bourrelly et
+de Barthélemy (celui de la _Némésis_,); des Avignonnais Boudin,
+Cassan, Giéra; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais Gautier; de
+Reybaud, de Dupuy, qui étaient de Carpentras; de Castil-Blaze, de
+Cavaillon; de Crousillat,de Salon; de Garcin, "fils ardent du
+maréchal d’Alleins" (mentionné dans _Mireille_) ; de Mathieu, de
+Chàteauneuf; de Chalvet, de Nyons; et d’autres; puis un groupe du
+Languedoc: Moquin-Tondon, Peyrottes, Lafare-Alais; et une pièce de
+Jasmin.
+
+Mais les morceaux les plus nombreux étaient de Roumanille, alors en
+pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salué les Crèches
+comme "dignes de Klopstock". Théodore Aubanel, dans ses vingt-deux
+ans, donnait là, lui aussi, ses premiers coups de maître: _le 9
+Thermidor, les Faucheurs, A la Toussaint_. Moi, enfin, enflammé de la
+plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pièces (_Amertume, le
+Mistral, Une Course de Taureaux_) et d’un _Bonjour à Tous_ qui
+disait, pour noter notre point de départ :
+
+ _Nous trouvâmes dans les berges
+ Revêtue d’un méchant haillon,
+ La langue provençale:
+ En allant paître les brebis,
+ La chaleur avait bruni sa peau,
+ La pauvre n’avait que ses longs cheveux
+ Pour couvrir ses épaules.
+ Et voilà que des jeunes hommes,
+ En vaguant par là
+ Et la voyant si belle,
+ Se sentirent émus.
+ Qu’ils soient donc les bienvenus,
+ Car ils l’ont vêtue dûment
+ Comme une demoiselle_.
+
+Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne d’Aix, dont je
+n’ai pas terminé l’histoire.
+
+Chaque fois que je rencontrais mon étudiant "en lois d’amour", je
+l’interpellais ainsi:
+
+-- Eh bien!, Mathieu, où en sommes-nous?
+
+-- Nous en sommes, me répondit-il un jour, que Lélette (c’était le
+nom de la blanchisseuse) a fini par m’indiquer l’hôtel de la baronne;
+que j’ai passé et repassé, mon ami, tant de fois sous les cariatides
+de son balcon, que, rendons grâce à Dieu, j’ai été remarqué... et la
+dame, une beauté comme tu n’en vis oncques, la dame enjôlée, charmée
+de son cavalier servant, a daigné, l’autre soir, me laisser tomber du
+ciel, tiens, une fleur d’oeillet.
+
+Et, disant cela, Mathieu m’exhibait une fleur fanée et, faisant les
+yeux tendres, lançait à la volée un baiser dans l’azur. Un mois, deux
+mois passèrent, je ne rencontrais plus Mathieu. Je dis:
+
+-- Allons le voir.
+
+Je monte donc à sa chambrette -- et qu’est-ce que je trouve? Mon
+Anselme, qui, le pied sur une chaise, me fait:
+
+-- Arrive vite, que je te conte mon accident... Figure-t-on, mon bon,
+que j’avais trouvé le joint, une nuit sur les onze heures, pour
+entrer dans le jardin de ma divine baronne. Tout était arrangé.
+Lélette, ma brave blanchisseuse, nous prêtait la main... et je
+pensais grimper, par un de ces rosiers qui, tu sais? fleurissent en
+treillage, jusqu’à une fenêtre où devait ma souveraine tendre le bras
+à mes baisers. J’escaladais déjà. Le coeur, tu peux m'en croire, me
+battait fortement... O ciel! tout à coup la fenêtre s’entr'ouvre
+doucement; les liteaux de la jalousie se haussent: une main,
+Frédéric, une main... (ah! je le connus vite, ce n’était pas celle de
+la baronne) me secoue sur le nez la cendre d’une pipe! Comme tu peux
+imaginer, je n’attendis pas mon reste... Je glisse à terre, je
+m’enfuis, je franchis le mur du jardin, et, patatras! morbleu, je me
+foule le pied!
+
+Vous pouvez penser si nous rîmes à nous démonter la mâchoire!
+
+-- Mais, au moins, tu as fait venir un médecin?
+
+-- Oh! ça ne vaut pas la peine, dit-il... La mère de Lélette se
+trouve une conjuratrice (tu les connais peut-être elles tiennent un
+bouchon vers la porte d’Italie). Elles m’ont fait tremper le pied
+dans un baquet de saumure. La vieille, en marmottant quelques
+exécrations, m’y a fait trois signes de croix avec son gros orteil,
+puis on me l’a serré de bandes...
+Et, maintenant, j’attends, en lisant les _Pâquerettes_ de l’ami
+Roumanille, que Dieu y mette sa sainte main... Mais le temps ne me
+dure pas: car Lélette m’apporte, deux fois par jour, mon ordinaire;
+et, à défaut de grives, comme dit le proverbe, on mange des
+merlettes.
+
+Or ça, l’ami Mathieu, futur (et bien nommé) _Félibre des Baisers_,
+qui fut toute sa vie le plus beau songe-fêtes que j’aie jamais connu,
+avait-il rêvassé l’histoire que je viens de dire? Je n’ai jamais pu
+l’éclaircir, et j’ai raconté la chose telle qu’il me la narra.
+
+CHAPITRE XI
+
+LA RENTRÉE AU MAS
+
+L’éclosion de Mireille. -- L’origine de ce nom. -- Le cousin
+Tourette. -- Le moulin à l’huile. -- Le bûcheron Siboul. --
+L’herborisateur Xavier. -- Le coup d’Etat (1851). -- L’excursion
+dans les astres, -- Le Congrès des Trouvères: Jean Reboul. -- Le
+Romévage d'Aix : Brizeux, Zola.
+
+Une fois "licencié", ma foi, comme tant d’autres (et, vous avez pu le
+voir, je ne me surmenai pas trop), fier comme un jeune coq qui a
+trouvé un ver de terre, j’arrivai au Mas à l’heure où on allait
+souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle, aux
+derniers rayons du jour.
+
+-- Bonsoir toute la compagnie!
+
+-- Dieu te le donne, Frédéric!
+
+-- Père, mère tout va bien... A ce coup, c’est bien fini!
+
+-- Et belle délivrance! ajouta Madeleine, la jeune Piémontaise qui
+était servante au Mas.
+
+Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs, j’eus rendu
+compte de ma dernière suée, mon vénérable père, sans autre
+observation, me dit seulement ceci:
+
+-- Maintenant, mon beau gars, moi j’ai fait mon devoir. Tu en sais
+beaucoup plus que ce qu’on m’en a appris... C’est à toi de choisir la
+voie qui te convient: je te laisse libre.
+
+-- Grand merci! répondis-je.
+
+Et là même, -- à cette heure, j’avais mes vingt et un ans, -- le pied
+sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi et
+de moi-même, je pris la résolution: premièrement, de relever, de
+raviver en Provence le sentiment de race que je voyais s’annihiler
+sous l’éducation fausse et antinaturelle de toutes les écoles;
+secondement, de provoquer cette résurrection par la restauration de
+la langue naturelle et historique du pays, à laquelle les écoles font
+toutes une guerre à mort; troisièmement, de rendre la vogue au
+provençal par l’influx et la flamme de la divine poésie.
+
+Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon âme; mais je le sentais
+comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement de
+sève provençale, qui me gonflait le coeur, libre d’inclination envers
+toute maîtrise ou influence littéraire, fort de l’indépendance qui me
+donnait des ailes, assuré que plus rien ne viendrait me déranger, un
+soir, par les semailles, à la vue des laboureurs qui suivaient la
+charrue dans la raie, j’entamai, gloire à Dieu! le premier chant de
+_Mireille_.
+
+Ce poème, enfant d’amour, fit son éclosion paisible, peu à peu, à
+loisir, au souffle du vent large, à la chaleur du soleil ou aux
+rafales du mistral, en même temps que je prenais la surveillance de
+la ferme, sous la direction de mon père qui, à quatre-vingts ans,
+était devenu aveugle.
+
+Me plaire à moi, d’abord, puis à quelques amis de ma première
+jeunesse, -- comme je l’ai rappelé dans un des chants de _Mireille_:
+
+ _O doux amis de ma jeunesse,
+ Aérez mon chemin de votre sainte haleine_,
+
+c’était tout ce que je voulais. Nous ne pensions pas à Paris, dans
+ces temps d’innocence. Pourvu qu’Arles -- que j ‘avais à mon horizon,
+comme Virgile avait Mantoue -- reconnût, un jour, sa poésie dans la
+mienne, c’était mon ambition lointaine. Voilà pourquoi, songeant aux
+campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire:
+
+_Nous ne chantons que pour vous, pâtres et gens des Mas_.
+
+De plan, en vérité, je n’en avais qu’un à grands traits, et seulement
+dans ma tête. Voici:
+
+Je m’étais proposé de faire naître une passion entre deux beaux
+enfants de la nature provençale, de conditions différentes, puis de
+laisser à terre courir le peloton, comme dans l’imprévu de la vie
+réelle, au gré des vents!
+
+Mireille, ce nom fortuné qui porte en lui sa poésie, devait
+fatalement être celui de mon héroïne: car je l’avais, depuis le
+berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre maison.
+Quand la pauvre Nanon, mon aïeule maternelle, voulait gracieuser
+quelqu’une de ses filles:
+
+-- C’est Mireille, disait-elle, c’est la belle Mireille, c’est
+Mireille, mes amours.
+
+Et ma mère, en plaisantant, disait parfois de quelque fillette:
+
+-- Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours!
+
+Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne n’en savait
+davantage: une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom de
+l’héroïne et un rayon de beauté dans une brume d’amour. C’était assez
+pour porter bonheur à un qui, peut-être, -- sait-on? -- fut, par
+cette intuition lui appartient aux poètes, la reconstitution d’un
+roman véritable.
+
+Le Mas du Juge, à cette époque, était un vrai foyer de poésie
+limpide, biblique et idyllique. N’était-il pas vivant, chantant
+autour de moi, ce poème de Provence avec son fond d’azur et son
+encadrement d’Alpille? L’on n’avait qu’à sortir pour s’en trouver
+tout ébloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non seulement dans mes
+rêves de jeune homme, mais encore en personne, tantôt dans ces
+gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers à soie,
+cueillir la feuille des mûriers, tantôt dans l’allégresse de ces
+sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient et
+venaient, leur poitrine entrouvertes, leur coiffe cravatée de blanc,
+dans les blés, dans les foins, dans les oliviers et dans les vignes?
+
+Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, mes moissonneurs, mes
+bouviers et mes pâtres, ne circulaient-ils pas, du point de l’aube au
+crépuscule, devant mon jeune enthousiasme? Vouliez-vous un plus beau
+vieillard, plus patriarcal, plus digue d’être le prototype de mon
+maître Ramon, que le vieux François Mistral, celui que tout le monde
+et ma mère elle-même n’appelaient que le "maître"? Pauvre père!
+Quelquefois, quand le travail était pressant, il fallait donner aide,
+soit pour rentrer les foins, soit pour dériver l’eau de notre puits à
+roue, il criait dehors:
+
+-- Où est Frédéric?
+
+Bien qu’à ce moment-là je fusse allongé sous un saule, paressant à la
+recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre mère répondait:
+
+-- Il écrit.
+
+Et aussitôt, la voix rude du brave homme s’apaisait en disant:
+
+-- Ne le dérange pas.
+
+Car, pour lui, qui n’avait lu que l’Écriture Sainte et _Don
+Quichotte_ en sa jeunesse, écrire était vraiment un office religieux,
+Et il montre bien ce respect pour le mystère de la plume, le début
+d’un récitatif, usité jadis chez nous, et dont nous reparlerons au
+sujet du mot _Félibre_:
+
+ _Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait.
+ Un jour, de sa sainte écriture,
+ Il est monté au haut du ciel_.
+
+Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le don d’intéresser ma
+Muse épique, c’était le cousin Tourrette, du village de Mouriès: une
+espèce de colosse, membru et éclopé, avec de grosses guêtres de cuir
+sur les souliers et connu à la ronde, dans les plaines de Crau, sous
+le nom du _Major_, ayant, en 1815, été tambour-major des gardes
+nationaux qui, sous le commandement du duc d’Angoulême, voulaient
+arrêter Napoléon, à son retour de l’île d’Elbe. Il avait, dans sa
+jeunesse, dissipé son bien au jeu; et dans ses vieux jours, réduit
+aux abois, il venait, tous les hivers, passer une quinzaine avec nous
+autres, au Mas. Lorsqu’il repartait, mon père lui donnait, dans un
+sac, quelques boisseaux de blé. L’été, il parcourait la Crau et la
+Camargue, allant aider aux bergers, lorsqu’on tondait les troupeaux,
+aux fermiers pour le dépiquage, aux faucheurs de marais pour engerber
+les roseaux ou, enfin, aux sauniers pour mettre le sel en meules.
+Aussi connaissait-il la terre d’Arles et ses travaux, assurément,
+comme personne. Il savait le nom des Mas, des pâturages, des chefs de
+bergers, des haras de chevaux et de taureaux sauvages, ainsi que de
+leurs gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un
+pittoresque, une noblesse
+d’expressions provençales, qu’il y avait plaisir d’entendre. Pour
+dire, par exemple, que le comte de Mailly était riche, fort riche en
+propriétés bâties:
+
+-- Il possède, disait-il, sept arpents de toitures.
+
+Les filles qui s’engagent pour la cueillette des olives -- à Mouriés,
+elles sont nombreuses -- le louaient pour leur dire des contes à la
+veillée. Elles lui donnaient, je crois, un sou chacune par veillée.
+Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les contes, plus ou
+moins croustilleux, qui, d’une bouche à l’autre, se transmettent dans
+le peuple, tels que: _Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean de
+l’Ours, le Doreur_, etc.
+
+Une fois que la neige commençait à tomber :
+
+-- Allons, disions-nous, le cousin apparaîtra bientôt.
+
+Et il ne manquait jamais.
+
+-- Bonjour, cousin!
+
+-- Cousin, bonjour!
+
+Et voilà. La main touchée et son bâton déposé, humblement, derrière
+la porte, et s’attablait, mangeait une belle tartine de fromage pétri
+et entamait, ensuite, le sujet de l’olivaison, Et il contait que les
+meules, en son bourg de Mouriès, ne pouvaient tenir pied à la récolte
+des olives. Et il disait:
+
+-- Comme on est bien, l’hiver, lorsqu’il fait froid, dans ces moulins
+à huile! Ecarquillé sur le marc tout chaud, on regarde, à la clarté
+des caleils à quatre mèches, les presseurs d’huile moitié nus qui,
+lestes comme chats, poussent tous à la barre, au commandement du
+chef:
+
+-- Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un bon coup! Houp! que
+tout claque! Là!
+
+Étant, le cousin Tourrette, comme tous les songeurs, tant soit peu
+fainéant, il avait, toute sa vie, rêvé de trouver une place où il y
+eût peu de travail.
+
+-- Je voudrais, nous disait-il, la place de compteur de mornes, à
+Marseille par exemple, dans un de ces grands magasins où, lorsqu’on
+les débarque, un homme, étant assis, peut, en comptant les douzaines,
+gagner (me suis-je laissé dire) ses douze cents francs par an.
+
+Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant d’autres, sans avoir vu
+réaliser sa rêverie sur les mornes.
+
+Je n’oublierai pas non plus, parmi mes collaborateurs, ou, tant vaut
+dire, mes fauteurs de la poésie de _Mireille_, le bûcheron Siboul :
+un brave homme de Montfrin, habillé de velours, qui venait tous les
+ans, à la fin de l’automne, avec sa grande serpe, tailler joliment
+nos bourrées de saule. Pendant qu’il découpait et appareillait ses
+rondins, que d’observations justes il me faisait sur le Rhône, sur
+ses courants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies, sur
+ses graviers et sur ses îles, puis sur les animaux qui fréquentent
+ses digues, les loutres qui gîtent dans les arbres creux, les bièvres
+qui coupent des troncs comme la cuisse, et sur les pendulines qui,
+dans les Ségonnaux, suspendent leurs nids aux peupliers blancs, et
+sur les coupeurs d’osier et les vanniers de Valiabrègue!
+
+Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui me disait les noms
+en langue provençale et les vertus des simples et de toutes les
+herbes de Saint-Jean et de Saint-Roch. Si bien que mon bagage de
+botanique littéraire, c’est ainsi que je le formai... Heureusement!
+car m’est avis, sans vouloir les mépriser, que nos professeurs des
+écoles, tant les hautes que les basses, auraient été, bien sûr,
+entrepris pour me montrer ce qu’était un chardon ou un laiteron.
+
+Comme une bombe, dans l’entrefaite de ce prodrome de _Mireille_,
+éclata la nouvelle du coup d’État du 2 décembre 1851.
+
+Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez qui la République
+tient lieu de religion, de justice et de patrie, quoique les
+Jacobins, par leur intolérance, par leur manie du niveau, par la
+sécheresse, la brutalité de leur matérialisme, m'eussent découragé et
+blessé plus d’une fois, le crime d’un gouvernant qui déchirait la loi
+jurée par lui m’indigna. Il
+m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur les fédérations
+futures dont la République en France pouvait être le couvain.
+
+Quelques-uns des collègues de l’École de Droit allèrent se mettre à
+la tête des bandes d’insurgés qui se soulevaient dans le Var au nom
+de la Constitution; mais le grand nombre, en Provence comme ailleurs,
+les uns par dégoût de la turbulence des partis, les autres éberlués
+par le reflet du premier Empire, applaudirent, il est vrai, au
+changement de régime. Qui pouvait deviner que l’Empire nouveau dût
+s’effondrer dans une effroyable guerre et l’écroulement national ?
+
+Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un jour, après 1870
+par Taxile Delord, républicain pourtant et député de Vaucluse, un
+jour qu’en Avignon, sur la place de l’Horloge, nous nous promenions
+ensemble:
+
+-- La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se soit jamais faite
+dans le parti avancé, fut la Révolution de 1848. Nous avions au
+gouvernement une belle famille, française, nationale, libérale entre
+toutes et compromise même avec la Révolution, sous les auspices de
+laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les libertés que le
+progrès comporte... Et nous l’avons bannie. Pourquoi? Pour faire
+place à ce bas empire qui a mis la France en débâcle!
+
+Quoi qu’il en soit, en conséquence, je laissai de côté -- et pour
+toujours -- la politique inflammatoire, comme ces embarras qu’on
+abandonne en route pour marcher plus léger, et à toi, ma Provence, et
+à toi, poésie, qui ne m’avez jamais donné que pure joie, je me livrai
+tout entier.
+
+Et voici que, rentré dans la contemplation, un soir, me promenant en
+quête de mes rimes, car mes vers, tant que j’en ai fait, je les ai
+trouvés tous par voies et par chemins, je rencontrai un vieux qui
+gardait les brebis. Il avait nom "le galant jean". Le ciel était
+étoilé, la chouette miaulait, et le dialogue suivant (que vous avez
+lu peut-être, traduit par l’ami Daudet) eut lieu dans cette
+rencontre.
+
+LE BERGER
+
+Vous voilà bien écarté, monsieur Frédéric?
+
+MOI
+
+Je vais prendre un peu l’air, maître Jean.
+
+LE BERGER
+
+Vous allez faire un tour dans les astres?
+
+MOI
+
+Maître Jean, vous l’avez dit. Je suis tellement soûl, désabusé et
+écoeuré des choses de la terre que je voudrais, cette nuit, m’enlever
+et me perdre dans le royaume des étoiles.
+
+LE BERGER
+
+Tel que vous me voyez, j'y fais, moi, une excursion presque toutes
+les nuits, et je vous certifie que le voyage est des plus beaux.
+
+MOI
+
+Mais comment faire pour y aller, dans cet abîme de lumière?
+
+LE BERGER
+
+Si vous voulez me suivre, pendant que les brebis mangent, tout
+doucement, monsieur, je vous y conduirai et vous ferai tout voir.
+
+MOI
+
+Galant Jean, je vous prends au mot.
+
+LE BERGER
+
+Tenez, montons par cette voie qui blanchit du nord au sud: c’est le
+chemin de Saint Jacques. Il va de France droit sur l’Espagne. Quand
+l’empereur Charlemagne faisait la guerre aux Sarrasins, le grand
+saint Jacques de Galice le marqua devant lui pour lui indiquer la
+route.
+
+MOI
+
+C’est ce que les païens désignaient par Voie Lactée.
+
+LE BERGER
+
+C’est possible; moi je vous dis ce que j’ai toujours ouï dire...
+Voyez-vous ce beau chariot, avec ces quatre roues qui éblouissent
+tout le nord? C’est le Chariot des Ames. Les trois étoiles qui
+précèdent sont les trois bêtes de l’attelage; et la toute petite qui
+va prés de la troisième, nous l’appelons le Charretier.
+
+MOI
+
+C’est ce que dans les livres on nomme la Grande Ourse.
+
+LE BERGER
+
+Comme il vous plaira... Voyez, voyez tout à l’entour les étoiles qui
+tombent: ce sont de pauvres âmes qui viennent d’entrer au Paradis.
+Signons-nous, monsieur Frédéric.
+
+MOI
+
+Beaux anges (comme on dit), que Dieu vous accompagne!
+
+LE BERGER
+
+Mais tenez, un bel astre est celui qui resplendit pas loin du
+Chariot, là-haut: c’est le Bouvier du ciel.
+
+MOI
+
+Que dans l’astronomie on dénomme Arcturus.
+
+LE BERGER
+
+Peu importe. Maintenant regardez là sur le nord, l’étoile qui
+scintille à peine: c’est l’étoile Marine, autrement dit la
+Tramontane. Elle est toujours visible et sert de signal aux marins--
+lesquels se voient perdus, lorsqu’ils perdent la Tramontane.
+
+MOI
+
+L’étoile Polaire, comme on l’appelle aussi, se trouve donc dans la
+Petite Ourse; et comme la bise vient de là, les marins de Provence,
+comme ceux d’Italie, disent qu’ils vont à l’Ourse, lorsqu’ils vont
+contre le vent.
+
+LE BERGER
+
+Tournons la tête, nous verrons clignoter la Poussînière ou le
+Pouillier, si vous préférez.
+
+MOI
+
+Que les savants nomment Pléiades et les Gascons Charrette des Chiens.
+
+LE BERGER
+
+C’est cela. Un peu plus bas resplendissent les Enseigres, -- qui,
+spécialement, marquent les heures aux bergers. D’aucuns les nomment
+les Trois Rois, d’autres les Trois Bourdons ou le Râteau ou le Faux
+Manche.
+
+MOI
+
+Précisément, c’est Orion et la ceinture d’Orion.
+
+LE BERGER
+
+Très bien. Encore plus bas, toujours vers le midi, brille Jean de
+Milan.
+
+MOI
+
+Sirius, si je ne me trompe.
+
+LE BERGER
+
+Jean de Milan est le flambeau des astres. Jean de Milan, un jour,
+avec les Enseignes et la Poussinière, avait été, dit-on, convié à une
+noce. (La noce de la belle Maguelone, dont nous parlerons tantôt.) La
+Poussinière, matinale, partit, paraît-il, la première et prit le
+chemin haut. Les Enseignes, trois filles sémillantes, ayant coupé
+plus bas, finirent par l’atteindre. Jean de Milan, resté endormi,
+prit, lorsqu’il se leva, le raccourci et, pour les arrêter, leur
+lança son bâton à la volée... Ce qui fait que le Faux Manche est
+appelé depuis le Bâton de Jean de Milan.
+
+MOI
+
+Et celle qui, au loin, vient de montrer le nez et qui rase la
+montagne?
+
+LE BERGER
+
+C’est le Boiteux. Lui aussi était de la noce. Mais comme il boite,
+pauvre diable, il n'avance que lentement. Il se lève tard du reste et
+se couche de bonne heure.
+
+MOI
+
+Et celle qui descend, là-bas, sur le ponant, étincelante comme une
+épousée?
+
+LE BERGER
+
+Eh bien ! c’est elle! l’étoile du Berger, 1’Étoile du Matin, qui nous
+éclaire à l’aube, quand nous lâchons le troupeau, et le soir, quand
+nous le rentrons: c’est elle, l’étoile reine, la belle étoile,
+Maguelone, la belle Maguelone, sans cesse poursuivie par Pierre de
+Provence, avec lequel a lieu, tous les sept ans son mariage.
+
+MOI
+
+La conjonction, je crois, de Vénus et de Jupiter ou de Saturne
+quelquefois.
+
+LE BERGER
+
+A votre goût... mais tiens, Labrit! Pendant que nous causions, les
+brebis se sont dispersées, tai! tai! ramène-les! Oh! le mauvais
+coquin de chien, une vraie rosse... Il faut que j’y aille moi-même.
+Allons, monsieur Frédéric, vous, prenez garde de ne pas vous égarer!
+
+MOI
+
+Bonsoir! Galant Jean.
+
+Retournons aussi, comme le pâtre, à nos moutons. A partir des
+_Provençales_, recueil poétique où avaient collaboré les trouvères
+vieux et jeunes de cette époque-là, quelques-uns, dont j’étais,
+engagèrent entre eux une correspondance au sujet de la langue et de
+nos productions. De ces rapports, de plus en plus ardents, naquit
+l’idée d’un congrès de poètes
+provençaux. Et, sur la convocation de Roumanille et de Gaut qui
+avaient écrit ensemble dans le journal _Lou Boui-Abaisse_, la réunion
+eut lien le 29 août 1852, à Arles, dans une salle de l’ancien
+archevêché, sous la présidence de l’aimable docteur d’Astros, doyen
+d’âge des trouvères. Ce fut là qu’entre tous nous fîmes connaissance,
+Aubanel, Aubert, Bourrelly, Cassan, Crousillat, Désanat, Garcin,
+Gaut, Gelu, Giéra, Mathieu, Roumanille, moi et d’autres. Grâce au bon
+Carpentrassien, Bonaventure Laurent, nos portraits eurent les
+honneurs de l’_Illustration_ (18 septembre 1852).
+
+Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, professeur à la faculté des
+sciences de Toulouse et spirituel poète en son parler montpelliérain,
+l’avait chargé d’amener Jasmin à Arles. Mais, quand Moquin-Tandon
+écrivit à l’auteur de _Marthe la folle_, savez-vous ce que répondit
+l’illustre poète gascon: "Puisque vous allez à Arles, dites-leur
+qu’ils auront beau se réunir quarante et cent, jamais ils ne feront
+le bruit que j’ai fait tout seul."
+
+-- Voilà Jasmin de pied en cap, me disait Roumanille.
+
+Cette réponse le reproduit beaucoup plus fidèlement que le bronze
+élevé à Agen, en son honneur. Il était ce que l’on appelle, Jasmin,
+un fier bougre.
+
+D’ailleurs, le perruquier d’Agen, en dépit de son génie, fut toujours
+aussi maussade pour ceux qui, comme lui, voulaient chanter dans notre
+langue. Roumanille, puisque nous y sommes, quelques années
+auparavant, lui avait envoyé ses _Pâquerettes_, avec la dédicace de
+Madeleine, une des poésies les meilleures du recueil. Jasmin ne
+daigna pas remercier le Provençal. Mais ayant, le Gascon, vers 1848,
+passé par Avignon, où il donna un concert avec Mlle Roaldès, qui
+jouait de la harpe, Roumanile, après la séance, vint avec quelques
+autres saluer le poète qui avait fait couler les larmes en déclamant
+ses _Souvenirs_ :
+
+ _-- Où vas-tu grand-père? -- Mon fils à l’hôpital...
+ C’est là que meurent les Jasmins_.
+
+-- Qui êtes-vous donc? fit l’Agenais au poète de Saint-Remy.
+
+-- Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille.
+
+-- Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais je croyais qu’il fût
+celui d’un auteur mort.
+
+-- Monsieur, vous le voyez, répondit l’auteur des _Pâquerettes_, qui
+ne laissa jamais personne lui marcher sur le pied, je suis assez
+jeune encore pour pouvoir, s’il plaît à Dieu, faire un jour votre
+épitaphe.
+
+Qui fut bien plus gracieux pour la réunion d’Arles, ce fut ce bon
+Reboul, qui nous écrivit ceci: "Que Dieu bénisse votre table... Que
+vos luttes soient des fêtes, que les rivaux soient des amis! Celui
+qui fit les cieux a fait celui de notre pays si grand et si bleu
+qu’il y a de l’espace pour toutes les étoiles."
+
+Et cet autre Nîmois, Jules Canonge, qui disait: "Mes amis, si vous
+aviez un jour à défendre notre cause, n’oubliez pas qu’en Arles se
+fit votre assemblée première et que vous fûtes étoilés dans la cité
+noble et fière qui a pour armes et pour devise: _l’épée et l’ire du
+lion_."
+
+Je ne me souviens pas de ce que je dis ou chantai là, mais je sais
+seulement qu’en voyant le jour renaître, j’étais dans le ravissement;
+et, Roumanille l’a dit dans son discours de Montmajour, en 1889. Il
+paraît que, songeur, plongé dans ma pensée, dans mes yeux de jeune
+homme "resplendissaient déjà les sept rayons de l’Étoile".
+
+Le Congrès d’Arles avait trop bien réussi pour ne pas se renouveler.
+L’année suivante, 21 août 1853, sous l’impulsion de Gaut, le jovial
+poète d’Aix, à Aix se tint une assemblée (le Festival des Trouvères)
+deux fois nombreuse comme l’assemblée d’Arles. C’est là que Brizeux,
+le grand barde breton, nous adressa le salut et les souhaits où il
+disait:
+
+ _Le rameau d’olivier couronnera vos têtes,
+ Moi je n’ai que la lande en fleurs:
+ L’un symbole riant de la paix et des fêtes
+ L’autre symbole des douleurs.
+
+ Unissons-les, amis; les fils qui vont nous suivre
+ De ces fleurs n’ornent plus leurs fronts:
+ Aucun ne redira le son qui nous enivre,
+ Quand nous, fidèles, nous mourrons...
+
+ Mais peut-elle mourir la brise fraîche et douce?
+ L’aquilon l’emporte en son vol,
+ Et puis elle revient légère sur la mousse
+ Meurt-il le chant du rossignol?
+
+ Non, tu ranimeras l’idiome sonore,
+ Belle Provence, à son déclin;
+ Sur ma tombe longtemps doit soupirer encore
+ La voix errante de Merlin_.
+
+Outre ceux que j'ai cités comme figurant au Congrès d’Arles, voici
+les noms nouveaux qui émergèrent au Congrès d’Aix : Léon Alègre,
+l’abbé Aubert, Autheman, Bellot, Brunet, Chalvet, l’abbé Emery,
+Laidet, Mathieu Lacroix, l’abbé Lambert, Lejourdan, Peyrottes,
+Ricard-Bérard, Tavan, Vidal etc., avec trois trouveresses, Mlles
+Reine Garde, Léonide Constans et Hortense Rolland.
+
+Une séance littéraire, devant tout le beau monde d’Aix, se tint,
+après midi, dans la grande salle de la mairie, courtoisement ornée
+des couleurs de Provence et des blasons de toutes les cités
+provençales. Et sur une bannière en velours cramoisi étaient inscrits
+les noms des principaux poètes provençaux des derniers siècles. Le
+maire d’Aix, maire et député, était alors M. Rigaud, le même qui plus
+tard donna une traduction de _Mirèio_ en vers français.
+
+Après l’ouverture faite par un choeur de chanteurs,
+
+ _Trouvères de Provence,
+ Pour nous tous quel beau jour!
+ Voici la Renaissance
+ Du parler du Midi_,
+
+dont Jean-Baptiste Gaut avait fait les paroles, le président d’Astros
+discourut gentiment en langue provençale; puis, tour à tour, chacun y
+alla de son morceau. Roumanille, très applaudi, récita un de ses
+contes et chanta la _Jeune Aveugle_; Aubanel dévida sa pièce des
+_Jumeaux_, et moi _la Fin du Moissonneur_. Mais le plus grand succès
+fut pour la chansonnette du paysan Tavan, _les Frisons de Mariette_,
+et pour le maçon Lacroix, qui fit tous frissonner avec sa _Pauvre
+Martine_.
+
+Emile Zola, alors écolier au collège d’Aix, assistait à cette séance
+et, quarante ans après, voici ce qu’il disait dans le discours qu’il
+prononça à la félibrée de Sceaux (1892) :
+
+"J’avais quinze ou seize ans, et je me revois, écolier échappé du
+collège, assistant à Aix, dans la grande salle de l’Hôtel de Ville, à
+une fête poétique un peu semblable à celle que j’ai l’honneur de
+présider aujourd’hui. Il y avait là Mistral déclamant la _Mort du
+Moissonneur_, Roumanille et Aubanel sans doute, d’autres encore, tous
+ceux qui, quelques années plus tard, allaient être les félibres et
+qui n’étaient alors que les troubadours."
+
+Enfin, au banquet du soir, où l’on en dit, conta et chanta de toutes
+sortes, nous eûmes le plaisir d’élever nos verres à la santé du vieux
+Bellot, qui s’était, dans Marseille et toute la Provence, fait une
+renommée, méritée assurément, de poète drolatique, et qui, ébahi de
+voir ce débordement de sève, nous répondait tristement :
+
+ _Je ne suis qu’un gâcheur;
+ J’ai dans ma pauvre vie, noirci bien du papier:
+ Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, n’ont pas la flemme,
+ De notre provençal débrouilleront l’écheveau_.
+
+CHAPITRE XII
+
+FONT-SÉGUGNE
+
+Le groupe avignonnais. -- La fête de sainte Agathe. -- Le père de
+Roumanille. -- Crousiflat de Salon, -- Le chanoine Aubanel. -- La
+famille Giéra. -- Les amours d’Aubanel et de Zani. -- Le banquet de
+Font-Ségugne. -- L’institution du Félibrige. — L’oraison de saint
+Anselme. -- Le premier chant des félibres.
+
+Nous étions, dans la contrée, un groupe de jeunes, étroitement unis,
+et qui nous accordions on ne peut mieux pour cette oeuvre de
+renaissance provençale. Nous y allions de tout coeur.
+
+Presque tous les dimanches, tantôt dans Avignon, tantôt aux plaines
+de Maillane ou aux Jardins de Saint-Rémy, tantôt sur les hauteurs de
+Châteauneuf-de-Gadagne ou de Châteauneuf-du-Pape, nous nous
+réunissions pour nos parties intimes, régals de jeunesse, banquets de
+Provence, exquis en poésie bien plus qu’en mets, ivres d’enthousiasme
+et de ferveur, plus que de vin. C’est là que Roumanille nous chantait
+ses Noëls, là qu’il nous lisait les _Songeuses_, toutes fraîches, et
+_la Part du Bon Dieu_ encore flambant neuve; c’est là que, croyant,
+mais sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Aubanel récitait
+_le Massacre des Innocents_; c’était là que _Mireille_ venait, de
+loin en loin, dévider ses strophes nouvellement surgies.
+
+A Maillane, lors de la Sainte-Agathe, qui est la fête de l’endroit,
+les "poètes" (comme on nous appelait déjà) arrivaient tous les ans
+pour y passer trois jours, comme les bohémiens. La vierge Agathe
+était Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les seins. On dit
+même qu’à Arles, dans le trésor de Saint-Trophime, est conservé un
+plat d’agate qui, selon la tradition, aurait contenu les seins de la
+jeune bienheureuse. Mais d’où pouvait venir aux Arlésiens et aux
+Maillanais cette dévotion pour une sainte de Catane? Je me
+l’expliquerais de la façon suivante:
+
+Un seigneur de Maillane, originaire d’Arles, Guillaume des
+Porcellets, fut, d’après l’histoire, le seul Français épargné aux
+Vêpres Siciliennes, en considération de sa droiture et de sa vertu.
+Ne nous aurait-il pas, lui ou ses descendants, apporté le culte de la
+vierge catanaise? Toujours est-il qu’en Sicile, sainte Agathe est
+invoquée contre les feux de l’Etna et à Maillane contre la foudre et
+l’incendie. Un honneur recherché par nos jeunes Maillanaises, c’est,
+avant leur mariage, d’être trois ans _prieuresses_ (comme on dirait
+prêtresses) de l’autel de sainte Agathe, et voici qui est bien joli:
+la veille de la fête, les couples, la jeunesse, avant d’ouvrir les
+danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une sérénade devant
+l’église, à sainte Agathe.
+
+Avec les galants du pays, nous venions, nous aussi, derrière les
+ménétriers, à la clarté des falots errants et au bruit des pétards,
+serpenteaux et fusées, offrir à la patronne de Maillane nos
+hommages... Et, à propos de ces saints honorés sur l’autel, dans les
+villes et les villages, de-ci de-là, au Nord comme au Midi, depuis
+des siècles et des siècles, je me suis demandé, parfois: Qu’est-ce, à
+côté de cela, notre gloire mondaine de poètes, d’artistes, de
+savants, de guerriers, à peine connus de quelques admirateurs? Victor
+Hugo lui-même n’aura jamais le culte du moindre saint du calendrier,
+ne serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, voit, toutes
+les années, des milliers de fidèles venir le supplier dans sa vallée
+perdue! Et aussi, un jour qu’à sa table (les flatteurs avaient posé
+cette question:
+
+-- Y a-t-il, en ce monde, gloire supérieure à celle du poète?
+
+-- Celle du saint, répondit l’auteur des _Contemplations_.
+
+Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser l’ami
+Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines. Nous
+allions, dans le pré du moulin, voir les luttes s’ouvrir, au
+battement du tambour:
+
+_Qui voudra lutter, qu’il se présente...
+Qui voudra lutter...
+Qu’il vienne au pré!_
+
+les luttes d’hommes et d’éphèbes où l’ancien lutteur Jésette, qui
+était surveillant du jeu, tournait et retournait autour des lutteurs,
+butés l’un contre l’autre, nus, les jarrets tendus, et d’une voix
+sévère leur rappelait parfois le précepte: _défense de déchirer les
+chairs..._
+
+-- O Jésette... vous souvient-il de quand vous fîtes mordre la
+poussière à Quéquine?
+
+-- Et de quand je terrassai Bel-Arbre d’Aramon, nous répondait le
+vieil athlète, enchanté de redire ses victoires d’antan. On
+m’appelait, savez-vous comme? Le Petit Maillanais ou, autrement, le
+Flexible. Nul jamais ne put dire qu’il m’avait renversé et, pourtant,
+j'eus à lutter avec le fameux Meissonnier, l’hercule avignonnais qui
+tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste d’Apt... Mais nous
+ne pûmes rien nous faire.
+
+A Saint-Remy, nous descendions chez les parents de Roumanille,
+Jean-Denis et Pierrette, de vaillants maraîchers qui exploitaient un
+jardin vers le Portail-du-Trou. Nous y dînions en plein air, à
+l’ombre claire d’une treille, dans les assiettes peintes qui
+sortaient en notre honneur, avec les cuillers d’étain et les
+fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les soeurs de notre ami,
+deux brunettes dans la vingtaine, nous servaient, souriantes, la
+blanquette d’agneau qu’elles venaient d’apprêter.
+
+Un rude homme, tout de même, ce vieux Jean-Denis, le père de
+Roumanille. Il avait, étant soldat de Bonaparte (ainsi qu’assez
+dédaigneux il dénommait l’empereur), vu la bataille de Waterloo et
+racontait volontiers qu’il y avait gagné la croix.
+
+-- Mais, avec la défaite, disait-il, on n’y pensa plus.
+
+Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon, reçut la décoration,
+Jean-Denis, fièrement, se contenta de dire:
+
+-- Le père l’avait gagnée, c’est le garçon qui l’a.
+
+Et voici l’épitaphe que Roumanille écrivit sur la tombe de ses
+parents, au cimetière de Saint-Remy :
+
+ A JEAN-DENIS ROUMANILLE
+ JARDINIER, HOMME DE BIEN ET DE VALEUR (1791-1875)
+ A PIERRETTE PIQUET, SON ÉPOUSE,
+ BONNE, PIEUSE ET FORTE (1793-1895.
+ ILS VÉCURENT CHRÉTIENNEMENT ET MOURURENT
+ TRANQUILLES, DEVANT DIEU SOIENT-ILS!
+
+Crousillat, de Salon, un dévot de la langue et des Muses de Crau,
+était assez souvent de ces réunions d’amis et c’est au lendemain
+d’une lecture poétique qu’il me gratifia du sonnet que je transcris:
+
+ _J’entendis un écho de ta pure harmonie,
+ Le jour que nous pûmes, chez Roumanille,
+ Cinq trouvères joyeux, francs de cérémonie,
+ Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille.
+
+ Mais quand finiras-tu de tresser ton panier,
+ Quand de nous attifer ta belle jeune fille?
+ Que je m’écrie content et jamais façonnier
+ Ta Mireille, ô Mistral, est une merveille!...
+
+ Si donc, comme le vent dont le nom te convient,
+ Fort est le souffle saint qui t’inspire, jeune homme,
+ Allons, au monde avide épanche les accents:
+
+ A tes flambants accords les monts vont s’émouvoir
+ Les arbres tressaillir, les torrents s’arrêter,
+ Comme aux sons modulés sur les lyres antiques_.
+
+On allait, en Avignon, à la maison d’Aubanel, dans la rue Saint-Marc
+(qui, aujourd’hui, porte le nom du glorieux félibre): un hôtel à
+tourelles, ancien palais cardinalice, qu’on a démoli depuis pour
+percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, on voyait, avec
+sa vis, une presse de bois semblable à un pressoir qui, depuis deux
+cents ans, servait pour imprimer les livres paroissiaux et scolaires
+du Comtat. Là, nous nous installions, un peu intimidés par le parfum
+d’église qui était dans les murs, mais surtout par Jeanneton, la
+vieille cuisinière, qui avait toujours l’air de grommeler:
+
+-- Les voilà encore!
+
+Cependant, la bonhomie du père d’Aubanel, imprimeur officiel de notre
+Saint-Père le Pape, et la jovialité de son oncle le chanoine nous
+avaient bientôt mis à l’aise. Et venu le moment où l’on choque le
+verre, le bon vieux prêtre racontait.
+
+-- Une nuit, disait-il, quelqu’un vint m’appeler pour porter
+l’extrême-onction à une malheureuse de ces mauvaises maisons du préau
+de la Madeleine. Quand j'eus administré la pauvre agonisante, et que
+nous redescendions avec le sacristain, les dames, alignées le long de
+l’escalier, décolletées et accoutrées d’oripeaux de carnaval, me
+saluèrent au passage, la tête penchée, d’un air si contrit qu’on leur
+aurait donné, selon l’expression populaire, l’absolution sans les
+confesser. Et la mère catin, tout en m’accompagnant, m’alléguait des
+prétextes pour excuser sa vie... Moi, sans répondre, je dévalais les
+degrés; mais dès qu’elle m’eut ouvert la porte du logis, je me
+retourne et je lui fais:
+
+-- Vieille brehaigne! s’il n’y avait point de matrones, il n’y aurait
+pas tant de gueuses!
+
+Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons plus tard) nous
+faisions aussi nos frairies. Mais l’endroit bienheureux, l’endroit
+prédestiné, c’était, ensuite, Font-Ségugne, bastide de plaisance près
+du village de Gadagne, où nous conviait la famille Giéra: il y avait
+la mère, aimable et digne dame; l’aîné qu’on appelait Paul, notaire à
+Avignon, passionné pour la Gaie-Science; le cadet Jules, qui rêvait
+la rénovation du monde par l’oeuvre des
+Pénitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes et accortes:
+Clarisse et Joséphine, douceur et joie de ce nid.
+
+Font-Ségugne, au penchant du plateau de Camp-Cabel; regarde le
+Ventoux, au loin, et la gorge de Vaucluse qui se voit à quelques
+lieues. Le domaine prend son nom d’une petite source qui y coule au
+pied du castel. Un délicieux bouquet de chênes, d’acacias et de
+platanes le tient abrité du vent et de l’ardeur du soleil.
+
+"Font-Ségugne, dit Tavan (le félibre de Gadagne), est encore
+l’endroit où viennent, le dimanche, les amoureux du village. Là, ils
+ont l’ombre, le silence, la fraîcheur, les
+cachettes; il y a là des viviers avec leurs bancs de pierre que le
+lierre enveloppe; il y a des sentiers qui montent, qui descendent,
+tortueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants d’oiseaux,
+murmure de feuillage, gazouillis de fontaine. Partout, sur le gazon,
+vous pouvez vous asseoir, rêver d’amour, si l’on est seul et, si l’on
+est deux, aimer."
+
+Voi1à où nous venions nous récréer comme perdreaux, Roumanille Giéra,
+Mathieu, Brunet, Tavan, Crousillat, moi et autres, Aubanel plus que
+tous, retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny Manivet de
+son vrai nom), Zani l’Avignonnaise, une amie et compagne des
+demoiselles du castel.
+
+"Avec sa taille mince et sa robe de laine,-- couleur de la grenade,
+-- avec son front si lisse et ses grands yeux si beaux, -- avec ses
+longs cheveux noirs et son brun visage, -- je la verrai tantôt, la
+jeune vierge, -- qui me dira: "Bonsoir." O Zani, venez vite!"
+
+C’est le portrait qu’Aubanel, dans son _Livre de l’Amour_, en fit
+lui-même... Mais, à présent, écoutons-le, lorsque, après que Zani eut
+pris le voile, il se rappelle
+Font-Ségugne :
+
+"Voici l’été, les nuits sont claires. -- A Châteauneuf, le soir est
+beau. -- Dans les bosquets la lune encore-- monte la nuit sur
+Camp-Cabel. -- T’en souvient-il? Parmi les pierres, -- avec ta face
+d’Espagnole, -- quand tu courais comme une folle, -- quand nous
+courions comme des fous -- au plus sombre et qu’on avait peur?
+
+"Et par ta taille déliée -- je te prenais: que c’était doux! -- Au
+chant des bêtes du bocage, -- nous dansions alors tous les deux. --
+Grillons, rossignols et rainettes --
+disaient, chacun, leurs chansonnettes; -- tu y ajoutais ta voix
+claire... -- Belle amie, où sont, maintenant, -- tant de branles et
+de chansons?
+
+"Mais, à la fin? las de courir, -- las de rire, las de danser, --
+nous nous asseyions sous les chênes -- un moment pour nous reposer;
+-- tes longs cheveux qui s’épandaient. -- mon amoureuse main aimait
+-- à les reprendre; et toi, bonne, tu me laissais faire, tout doux,
+-- comme une mère son enfant."
+
+Et les vers écrits par lui, au châtelet de Font-Ségugne, sur les murs
+de la chambre où sa Zani couchait.
+
+"O chambrette, chambrette, -- bien sûr que tu es petite, mais que de
+souvenirs! -- Quand je passe ton seuil, je me dis: "Elles viennent!"
+-- Il me semble vous voir, ô belles jouvencelles, -- toi, pauvre
+Julia, toi, ma chère Zani! -- Et pourtant, c’en est fait! -- Ah! vous
+ne viendrez plus dormir dans la chambrette! -- Julia, tu es morte!
+Zani, tu es nonnain!"
+
+Vouliez-vous, pour berceau d’un rêve glorieux, pour l’épanouissement
+d’une fleur d’idéal, un lieu plus favorable que cette cour d’amour
+discrète, au belvédère d’un coteau, au milieu des lointains azurés et
+sereins, avec une volée de jeunes qui adoraient le Beau sous les
+trois espèces: Poésie, Amour, Provence, identiques pour eux, et
+quelques demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire compagnie!
+
+Il fut écrit au ciel qu’un dimanche fleuri, le 21 mai 1854, en pleine
+primevère de la vie et de l’an, sept poètes devaient se rencontrer au
+castel de Font-Ségugne: Paul Giéra, un esprit railleur qui signait
+Glaup (par anagramme de Paul G.); Roumanille, un propagandiste qui,
+sans en avoir l’air, attisait incessamment le feu sacré autour de
+lui; Aubanel, que Roumanille avait conquis à notre langue et qui, au
+soleil d’amour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa _grenade_;
+Mathieu, ennuagé dans les visions de la Provence redevenue, comme
+jadis, chevaleresque et amoureuse; Brunet, avec sa face de Christ de
+Galilée, rêvant son utopie de Paradis terrestre; le paysan Tavan qui,
+ployé sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon sur la
+glèbe; et Frédéric, tout prêt à jeter au mistral, comme les pâtres
+des montagnes, le cri de race pour héler, et tout prêt à planter le
+gonfalon sur le Ventoux...
+
+A table, on reparla, comme c’était l’habitude, de ce qu’il faudrait
+pour tirer notre idiome de l’abandon où il gisait depuis que,
+trahissant l’honneur de la Provence, les classes dirigeantes
+l’avaient réduit, hélas! à la domesticité. Et alors, considérant que,
+des deux derniers Congrès, celui d’Arles et celui d’Aix, il n’était
+rien sorti qui fit prévoir un accord pour la réhabilitation de la
+langue provençale; qu’au contraire, les réformes, proposées par les
+jeunes de l’Ecole avignonnaise, s’étaient vues, chez beaucoup, mal
+accueillies et mal voulues, les Sept de Font-Ségugne délibérèrent,
+unanimes, de faire bande à part et, prenant le but en main, de le
+jeter où ils voulaient.
+
+-- Seulement, observa Glaup, puisque nous faisons corps neuf, il nous
+faut un nom nouveau. Car, entre rimeurs, vous le voyez, bien qu’ils
+ne trouvent rien du tout, ils se disent tous _trouvères_. D’autre
+part, il y a aussi le mot de _troubadour_. Mais, usité pour désigner
+les poètes d’une époque, ce nom est décati par l’abus qu’on en a
+fait. Et à renouveau enseigne nouvelle!
+
+Je pris alors la parole.
+
+-- Mes amis, dis-je, à Maillane, il existe dans le peuple, un vieux
+récitatif qui s’est transmis de bouche en bouche et qui contient, je
+crois, le mot prédestiné.
+
+Et je commençai :
+
+"Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait. -- Un jour de sa
+sainte écriture, -- il est monté au haut du ciel. -- Près de l’Enfant
+Jésus, son fils très précieux, -- il a trouvé la Vierge assise -- et
+aussitôt l’a saluée. -- Soyez le bienvenu, neveu! a dit la Vierge. --
+Belle compagne, a dit son enfant, qu’avez-vous? -- J’ai souffert sept
+douleurs amères -- que je désire vous conter.
+
+"La première douleur que je souffris pour vous, ô mon fils précieux,
+-- c’est lorsque, allant ouïr messe de relevailles, au temple je me
+présentai, -- qu’entre les mains de saint Siméon je vous mis. -- Ce
+fut un couteau de douleur -- qui me trancha le coeur, qui me traversa
+l’âme, - ainsi qu’à vous, -- ô mon fils précieux!
+
+"La seconde douleur que je souffris pour vous, etc. -- La troisième
+douleur que je souffris pour vous, etc. -- La quatrième douleur que
+je souffris pour vous, -- ô mon fils précieux! -- c’est quand je vous
+perdis, -- que de trois jours, trois nuits, je ne vous trouvai plus,
+-- car vous étiez dans le temple, -- où vous vous disputiez, avec les
+scribes de la loi, -- avec les sept _félibres_ de la Loi (1)."
+
+-- Les sept félibres de la Loi, mais c’est nous autres, écria la
+tablée. Va pour _félibre_.
+
+Et Glaup ayant versé dans les verres taillés une bouteille de
+châteauneuf qui avait sept ans de cave, dit solennellement:
+
+-- A la santé des félibres! Et, puisque nous voici en train de
+baptiser, adaptons au vocable de notre Renaissance tous les dérivés
+qui doivent en naître. Je vous propose donc d’appeler _félibrerie_
+toute école de félibres qui comptera au moins sept membres, en
+mémoire, messieurs, de la pléiade d’Avignon.
+
+-- Et moi, dit Roumanille, je vous propose, s’il vous plaît, le joli
+mot _félibriser_ pour dire "se réunir, comme nous faisons, entre
+félibres".
+
+ (1) Ce poème populaire se dit aussi en Catalogne. Voici la
+traduction du Catalan correspondant au provençal que nous venons de
+citer: Le troisième (couteau) fut quand vous eûtes, -- près de trois
+jours, perdu votre Fils; -- vous le trouvâtes dans le temple, --
+disputant avec des savants, -- prêchant sous les voûtes -- la
+ céleste doctrine.
+
+-- Moi, dit Mathieu, j’ajoute le terme _félibrée_ pour dire "une
+frairie de poètes provençaux".
+
+-- Moi, dit Tavan, je crois que le mot _félibréen_ n’exprimerait pas
+mal ce qui concerne les félibres.
+
+-- Moi je dédie, fit Aubanel, le nom de _félibresse_ aux dames qui
+chanteront en langue de Provence.
+
+-- Moi, je trouve, dit Brunet, que le mot _félibrillon_ siérait aux
+enfants des félibres.
+
+-- Moi, dit Mistral, je clos par ce mot national: _félibrige,
+félibrige_! qui désignera l’oeuvre et l’association.
+
+Et, alors, Glaup reprit:
+
+-- Ce n’est pas tout, collègues! nous sommes les félibres de la
+loi... Mais, la Loi, qui la fait?
+
+-- Moi, dis-je, et je vous jure que, devrais-je y mettre vingt ans de
+ma vie, je veux, pour faire voir que notre langue est une langue,
+rédiger les articles de loi qui la régissent.
+
+Drôle de chose! elle a l’air d’un conte et, pourtant, c’est de là, de
+cet engagement pris un jour de fête, un jour de poésie et d’ivresse
+idéale, que sortit cette énorme et
+absorbante tâche du _Trésor du Félibrige_ ou dictionnaire de la
+langue provençale, où se sont fondus vingt ans d’une carrière de
+poète.
+
+Et qui en douterait n’aura qu’à lire le prologue de Glaup (P. Giéra)
+dans _l’Almanach Provençal_ de 1885, où cela est clairement consigné
+comme suit:
+
+"Quand nous aurons toute prête la Loi qu’un félibre prépare et qui
+dit, beaucoup mieux que vous ne sauriez le croire, pourquoi ceci,
+pourquoi cela, les opposants devront se taire."
+
+C’est dans cette séance, mémorable à juste titre et passée,
+aujourd’hui, à l’état de légende, qu’on décida la publication, sous
+forme d’almanach, d’un petit recueil annuel qui serait le fanion de
+notre poésie, l’étendard de notre idée, le trait d’union entre
+félibres, la communication du Félibrige avec le peuple.
+
+Puis, tout cela réglé, l’on s’aperçut, ma foi, que le 21 de mai, date
+de notre réunion, était le jour de sainte Estelle; et, tels que les
+rois Mages, reconnaissant par là l’influx mystérieux de quelque haute
+conjoncture, nous saluâmes l’Étoile qui présidait au berceau de notre
+rédemption.
+
+L’_Almanach Provençal pour le Bel An de Dieu 1855_ parut la même
+année avec ses cent douze pages. A la première, en belle place, tel
+qu’un trophée de victoire, notre _Chant des Félibres_ exposait le
+programme de ce réveil de sève et de joie populaire:
+
+ --Nous sommes des amis, des frères,
+ Étant les chanteurs du pays!
+ Tout jeune enfant aime sa mère,
+ Tout oisillon aime son nid:
+ Notre ciel bleu, notre terroir
+ Sont, pour nous autres, un paradis.
+
+ Tous des amis, joyeux et libres,
+ De la Provence tous épris,
+ C’est nous qui sommes les félibres,
+ Les gais félibres provençaux!
+
+ En provençal ce que l’on pense
+ Vient sur les lèvres aisément.
+ O douce langue de Provence,
+ Voilà pourquoi nous t’aimerons!
+ Sur les galets de la Durance
+ Nous le jurons tous aujourd’hui!
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Les fauvettes n’oublient jamais
+ Ce que leur gazouilla leur père,
+ Le rossignol ne l’oublie guère,
+ Ce que son père lui chanta;
+ Et le langage de nos mères,
+ Pourrions-nous l’oublier, nous autres?
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Cependant que les jouvencelles
+ Dansent au bruit du tambourin,
+ Le dimanche, à l’ombre légère,
+ A l’ombre d’un figuier, d’un pin,
+ Nous aimons à goûter ensemble,
+ A humer le vin d'un flacon.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Alors, quand le moût de la Nerthe
+ Dans le verre sautille et rit,
+ De la chanson qu’il a trouvée
+ Dès qu’un félibre lance un mot,
+ Toutes les bouches sont ouvertes
+ Et nous chantons tous à la loi.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Des jeunes filles sémillantes
+ Nous aimons le rire enfantin;
+ Et, si quelqu’une nous agrée,
+ Dans nos vers de galanterie
+ Elle est chantée et rechantée
+ Avec des mots plus que jolis.
+
+ Tous des amis, etc.
+
+ Quand les moissons seront venues,
+ Si la poêle frit quelquefois,
+ Quand vous foulerez vos vendanges,
+ Si le suc du raisin foisonne
+ Et que vous ayez besoin d’aide,
+ Pour aider, nous y courrons tous.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Nous conduisons les farandoles;
+ A la Saint-Éloi, nous trinquons;
+ S’il faut lutter, à bas la veste;
+ De saint Jean nous sautons le feu;
+ A la Noël, la grande fête,
+ Ensemble nous posons la Bûche.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Dans le moulin lorsqu’on détrite
+ Les sacs d’olives, s’il vous faut
+ Des lurons pour pousser la barre,
+ Venez, nous sommes toujours prêts
+ Vous aurez là des gouailleurs comme
+ Il n’en est pas dix nulle part.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Vienne la rôtie des châtaignes
+ Aux veillées de la Saint-Martin,
+
+ Si vous aimez les contes bleus,
+ Appelez-nous, voisins, voisines:
+ Nous vous en dirons des brochées
+ Dont vous rirez jusqu’au matin.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ A votre fête patronale
+ Faut-il des prieurs, nous voici...
+ Et vous, pimpantes mariées,
+ Voulez-vous un joyeux couplet?
+ Conviez-nous: pour vous, mignonnes,
+ Nous en avons des cents au choix!
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Quand vous égorgerez la truie,
+ Ne manquez pas de faire signe!
+ Serait-ce par un jour de pluie,
+ Pour la saigner on lie la queue:
+ Un bon morceau de la fressure,
+ Rien de pareil pour bien dîner.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Dans le travail le peuple ahane:
+ Ce fut, hélas! toujours ainsi...
+ Eh! s’il fallait toujours se taire,
+ Il y aurait de quoi crever!
+ Il en faut pour le faire rire,
+ Et il en faut pour lui chanter!
+
+ Tous des amis, joyeux et libres,
+ De la Provence tous épris,
+ C’est nous qui sommes les félibres,
+ Les gais félibres provençaux!_
+
+Le Félibrige, vous le voyez, était loin d’engendrer mélancolie et
+pessimisme. Tout s’y faisait de gaieté de coeur, sans arrière-pensée
+de profit ni de gloire. Les collaborateurs des premiers almanachs
+avaient tous pris des pseudonymes: le Félibre des Jardins
+(Roumanille), le Félibre de la Grenade (Aubanel), le Félibre des
+Baisers (Mathieu), le Félibre Enjoué (Glaup, Paul Giéra), le Félibre
+du Mas on bien de Belle-Viste (Mistral), le Félibre de l’Armée
+(Tavan, pris par la conscription), le Félibre de l’Arc-en-Ciel (G.
+Brunet, quiétait peintre); tous ceux, ensuite, qui vinrent peu à peu
+grossir le bataillon : le Félibre de Verre (D. Cassan), le Félibre
+des Glands (T. Poussel), le Félibre de la Sainte-Braise (E. Garcin),
+le Félibre de Lusène (Crousillat, de Salon), le Félibre de l’Ail
+(J.-B. Martin, surnommé le Grec), le Félibre des Melons (V. Martin,
+de Cavaillon), la Félibresse du Caulon (fille du précédent), le
+Félibre Sentimental (B. Laurens), le Félibre des Chartes (Achard,
+archiviste de Vaucluse), le Félibre du Pontias (B. Chalvet, de
+Nyons), le Félibre de Maguelone (Moquin-Tandon), le Félibre de la
+Tour-Magne (Roumieux, de Nîmes), le Félibre de la Mer (M. Bourrelly),
+le Félibre des Crayons (l’abbé Cotton) et le Félibre Myope (premier
+nom du _Cascarelet_, qui a signé, plus tard, les facéties et contes
+naïfs de Roumanille et de Mistral).
+
+CHAPITRE XIII
+
+L’ALMANACH PROVENÇAL
+
+Le bon pèlerin. -- Jarjaye au paradis. -- La Grenouille de Narbonne.
+-- La Montelaise -- L’homme populaire.
+
+L’_Almanach Provençal_, bien venu des paysans, goûté par les
+patriotes, estimé par les lettrés, recherché par les artistes, gagna
+rapidement la faveur du public; et son tirage, qui fut, la première
+année, de cinq cents exemplaires, monta vite à douze cents, à trois
+mille, à cinq mille, à sept mille, à dix mille, qui est le chiffre
+moyen depuis quinze ou vingt ans.
+
+Comme il s’agit d’une oeuvre de famille et de veillée, ce chiffre
+représente, je ne crois guère me tromper, cinquante mille lecteurs.
+Impossible de dire le soin, le zèle, l’amour- propre que Roumanille
+et moi avions mis sans relâche à ce cher petit livre, pendant les
+quarante premières années. Et sans parler ici des innombrables
+poésies qui s’y sont publiées, sans parler de ses _Chroniques_, où
+est contenue, peut-on dire, l’histoire du Félibrige, la quantité de
+contes, de légendes, de sornettes, de facéties et de gaudrioles, tous
+recueillis dans le terroir, qui s’y sont ramassés, font de cette
+entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute la
+raillerie, tout l’esprit de notre race se trouvent serrés là dedans;
+et si le peuple provençal, un jour, pouvait disparaître, sa façon
+d’être et de penser se retrouverait telle quelle dans l’almanach des
+félibres.
+
+Roumanille a publié, dans un volume à part (_Li Conte Prouvençau et
+li Cascareleto_), la fleur des contes et gais devis qu’il égrena à
+profusion dans notre almanach populaire. Nous aurions pu en faire
+autant; mais nous nous contenterons de donner, en spécimen de notre
+prose d’almanach, quelques-uns des morceaux qui eurent le plus de
+succès et qui ont été, du reste, traduits et répandus par Alphonse
+Daudet, Paul Arène, E. Blavet, et autres bons amis.
+
+LE BON PÈLERIN
+
+Légende provençale.
+
+I
+
+Maître Archimbaud avait près de cent ans. Il avait été jadis un rude
+homme de guerre; mais à présent, tout éclopé et perclus par la
+vieillesse, il tenait le lit toujours et ne pouvait plus bouger.
+
+Le vieux maître Archimbaud avait trois fils. Un matin, il appela
+l’aîné et lui dit :
+
+-- Viens ici, Archimbalet! En me retournant dans mon lit et
+rêvassant, car, va, au fond d’un lit, on a le temps de réfléchir je
+me suis remémoré que, dans une bataille, me rencontrant un jour en
+danger de périr je promis à Dieu de faire le voyage de Rome... Aïe!
+je suis Vieux comme terre et ne puis plus aller en guerre! Je
+voudrais bien, mon fils, que tu fisses à ma place ce pèlerinage-là,
+car il me peine de mourir sans avoir accompli mon voeu.
+
+L’aîné répondit:
+
+-- Que diable allez-vous donc vous mettre en tête, un pèlerinage à
+Rome et je ne sais où encore! Père, mangez, buvez, et puis dans votre
+lit, autant qu'il vous plaira, dites des patenôtres! Nous avons,
+nous, autre chose à faire.
+
+Maître Archimbaud, le lendemain matin, appelle son fils cadet;
+
+-- Cadet, écoute, lui fait-il: en rêvassant et en calculant, car,
+vois-tu, au fond d’un lit on a le loisir de rêver, je me suis souvenu
+que, dans une tuerie, me trouvant un jour en danger mortel, je me
+vouai à Dieu pour le grand voyage de Rome... Aïe! je suis vieux comme
+terre! je ne puis plus aller en guerre! et je voudrais qu’à ma place
+tu ailles faire, toi, le pèlerinage promis.
+
+Le cadet répondit:
+
+-- Père, dans quinze jours va venir le beau temps! Il faudra labourer
+les chaumes, il faut cultiver les vignes, il faut faucher les
+foins... Notre aîné doit conduire le troupeau dans la montagne; le
+jeune est un enfant... Qui commandera, si je m’en vais à Rome
+fainéanter par les chemins? Père, mangez, dormez, et laissez-nous
+tranquilles.
+
+Le bon maître Archimbaud, le lendemain matin appelle le plus jeune:
+
+-- Espérit, mon enfant, approche, lui fait-il. J’ai promis au bon
+Dieu de faire un pèlerinage à Rome... Mais je suis vieux comme terre!
+Je ne puis plus aller en guerre... Je t’y enverrais bien à ma place,
+pauvret! Mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas la route; Rome est
+très loin, mon Dieu! et s’il t’arrivait malheur...
+
+-- Mon père, j’irai, répondit le jeune. Mais la mère cria: Je ne veux
+pas que tu y ailles! Ce vieux radoteur avec sa guerre, avec sa Rome,
+finit par donner sur les nerfs: non content de grogner, de se
+plaindre, de geindre, toute l’année durant, il enverrait maintenant
+ce bel enfant se perdre!
+
+-- Mère, dit le jeune, la volonté d’un père est un ordre de Dieu!
+Quand Dieu commande, il faut partir.
+
+Et Espérit, sans dire plus, alla tirer du vin dans une petite gourde,
+mit un pain dans sa besace avec quelques oignons, chaussa ses
+souliers neufs, chercha dans le bûcher un bon bâton de chêne, jeta
+son manteau sur l’épaule, embrassa son vieux père, qui lui donna
+force conseils, fit ses adieux à toute sa parenté et partit.
+
+II
+
+Mais avant de se mettre en voie, il alla dévotement ouïr la sainte
+messe; et n’est-ce pas merveille qu'en sortant de l’église, il trouva
+sur le seuil un beau jeune homme qui lui adressa ces mots:
+
+-- Ami, n’allez-vous pas à Rome?
+
+-- Mais oui, dit Espérit.
+
+-- Et moi aussi, camarade; si cela vous plaisait, nous pourrions
+faire route ensemble.
+
+-- Volontiers, mon bel ami.
+
+Or cet aimable jouvenceau était un ange envoyé par Dieu.
+
+Espérit avec l’ange prirent donc la voie romaine; et ainsi tout
+gaiement, tantôt au soleil, tantôt à l’aiguail, en mendiant leur pain
+et chantant des cantiques, la petite gourde au bout du bâton, enfin
+ils arrivèrent à la cité de Rome.
+
+Une fois reposés, ils firent leurs dévotions à la grande église de
+Saint-Pierre, visitèrent tour à tour les basiliques, les chapelles,
+les oratoires, les sanctuaires, et tous les piliers sacrés, baisèrent
+les reliques des apôtres Pierre et Paul, des vierges, des martyrs et
+de la vraie Croix; bref avant de repartir, ils furent voir le pape,
+qui leur donna sa bénédiction.
+
+Et alors Espérit avec son compagnon allèrent se coucher sous le
+porche de Saint-Pierre et Espérit s'endormit.
+
+Or, voici qu’en dormant le pèlerin vit en songe ses frères et sa mère
+qui brûlaient en enfer, et il se vit lui-même avec son père dans la
+gloire éternelle des paradis de Dieu.
+
+-- Hélas! pour lors, s’écria-t-il, je voudrais bien, mon Dieu,
+retirer du feu ma mère, ma pauvre mère et mes frères!
+
+Et Dieu lui répondit:
+
+-- Tes frères, c’est impossible, car ils ont désobéi mon
+commandement; mais ta mère, peut-être, si tu peux, avant sa mort, lui
+faire faire trois charités.
+
+Et Espérit se réveilla. L’ange avait disparu. Il eut beau l’attendre,
+le chercher, le demander, il ne le retrouva plus et il dut tout seul
+s’en retourner à Rome.
+
+Il se dirigea donc vers le rivage de la mer, ramassa des coquillages,
+en garnit son habit ainsi que son chapeau, et de là, lentement, par
+voies et par chemins, par vallées et par montagnes, il regagna le
+pays en mendiant et en priant.
+
+III
+
+C’est ainsi qu’il arriva dans son endroit et à sa maison.
+
+Il en manquait depuis deux ans. Amaigri et chétif, hâlé, poudreux, en
+haillons, les pieds nus, avec sa petite gourde au bout de son
+bourdon, son chapelet et ses coquilles, il était méconnaissable.
+Personne ne le reconnut, et il s’en vint tout droit au logis paternel
+et dit doucement à la porte:
+
+-- Au pauvre pèlerin, au nom de Dieu, faites l’aumône!
+
+-- Ho! sa mère cria, vous êtes ennuyeux! Tous les jours il en passe,
+de ces garnements, de ces vagabonds, de ces truandailles.
+
+-- Hélas! épouse, fit au fond de son lit le bon vieil Archimbaud,
+donne-lui quelque chose: qui sait si notre fils n’est pas à cette
+même heure dans le même besoin!
+
+Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un croûton et l’alla porter
+au pauvre. Le lendemain, le pèlerin retourne encore à la porte de la
+maison paternelle en disant:
+
+-- Au nom de Dieu, maîtresse, faites un peu d’aumône au pauvre
+pèlerin.
+
+-- Vous êtes encore là! cria la vieille, vous savez bien qu’hier on
+vous donna; ces gloutons mangeraient tout le bien du Chapitre!
+
+-- Hélas! épouse, dit Archimbaud le bon vieillard, hier as-tu pas
+mangé? et aujourd’hui toi-même ne manges-tu pas encore? Qui sait si
+notre fils ne se trouve pas aussi dans la même misère!
+
+Et voilà que l’épouse, attendrie de nouveau, va couper un autre
+croûton et le porte encore au pauvre.
+
+Le lendemain enfin, Espérit revient à la porte de ses gens et dit:
+
+-- Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, maîtresse, donner
+l’hospitalité au pauvre pèlerin?
+
+-- Nenni, cria la dure vieille, allez-vous-en coucher où l’on loge
+les gueux!
+
+-- Hélas! épouse, dit le bon vieil Archimbaud, donne-lui
+l’hospitalité: qui sait si notre enfant, notre pauvre Espérit, n’est
+pas errant, à cette heure, à la rigueur du mauvais temps!
+
+-- Oui, tu as raison, dit la mère, et elle alla aussitôt ouvrir la
+porte de l'étable et le pauvre Espérit, sur la paille, derrière les
+bêtes, alla se gîter dans un coin.
+
+Au petit jour, le lendemain, la mère d’Espérit, les frères d’Espérit
+viennent pour ouvrir l’étable... L’étable, mes amis, était tout
+illuminée: le pèlerin était mort, était roidi et blanc, entre quatre
+grands cierges qui brûlaient autour de lui; la paille où il gisait
+était étincelante; les toiles d’araignées, luisantes de rayons,
+pendaient là-haut des poutres, telles que les courtines d’une
+chapelle ardente; les bêtes de l’étable, les mulets et les boeufs,
+chauvissaient effarés avec de grands yeux pleins de larmes; un parfum
+de, violette embaumait l’écurie; et le pauvre pèlerin, la face
+glorieuse, tenait dans ses mains jointes un papier où était écrit:
+"Je suis votre fils."
+
+Alors éclatèrent les pleurs et tous en se signant tombèrent à genoux:
+Espérit était un saint.
+
+( _Almanach Provençal de 1879_.)
+
+JARJAYE AU PARADIS
+
+Jarjaye, un portefaix de Tarascon, vient à mourir et, les yeux
+fermés, tombe dans l’autre monde. Et de rouler et de rouler!
+L’éternité est vaste, noire comme la poix, démesurée, lugubre à
+donner le frisson. Jarjaye ne sait où gagner, il est dans
+l’incertitude, il claque des dents et bat l’espace. Mais à force
+d’errer il aperçoit au loin une petite lumière, là-bas au loin, bien
+loin... Il s’y dirige ; c’était la porte du bon Dieu.
+
+Jarjaye frappe: pan! pan! à la porte.
+
+-- Qui est là? crie saint Pierre.
+
+--C’est moi.
+
+-- Qui, toi?
+
+-- Jarjaye.
+
+-- Jarjaye de Tarascon?
+
+-- C’est ça, lui-même.
+
+-- Mais, garnement, lui fait saint Pierre, comment as-tu le front de
+vouloir entrer au saint paradis, toi qui jamais depuis vingt ans n’as
+récité tes prières; toi qui, lorsqu'on te disait: "Jarjaye, viens à
+la messe" répondais: "Je ne vais qu’à celle de l’après-midi"; toi
+qui, par moquerie, appelais le tonnerre "le tambour des escargot";
+toi qui mangeais gras, le vendredi quand tu pouvais, le samedi quand
+tu en avais, en disant: "Qu’il en vienne! c’est la chair qui fait la
+chair; ce qui entre dans le corps ne peut faire mal à l'âme"; toi
+qui, quand sonnait l’angélus, au lieu de te signer comme doit faire
+un bon chrétien: "Allons, disais-tu, un porc est pendu à la cloche!";
+toi qui, aux avis de ton père: "Jarjaye, Dieu te punira"! ripostais
+de coutume: "Le Bon Dieu qui l’a vu? Une fois mort on est bien
+mort!"; toi enfin qui blasphémais et reniais chrême et baptême, se
+peut-il que tu oses te présenter ici, abandonné de Dieu?
+
+Le pauvre Jarjaye répliqua:
+
+-- Je ne dis pas le contraire, je suis un pécheur. Mais qui savait
+qu’après la mort il y eût tant de mystères! Enfin, oui, j’ai failli,
+et la piquette est tirée; s’il faut la boire, on la boira. Mais au
+moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle, pour
+lui conter ce qui se passe à Tarascon.
+
+-- Quel oncle?
+
+-- Mon oncle Matéry, qui était pénitent blanc.
+
+-- Ton oncle Matéry? Il a pour cent ans de purgatoire.
+
+-- Malédiction! pour cent ans! et qu’avait-il fait?
+
+-- Tu te rappelles qu’il portait la croix aux processions. Un jour,
+des mauvais plaisants se donnèrent le mot, et l’un d’eux se met à
+dire: "Voyez Matéry qui porte la croix!" Un peu plus loin un autre
+répète: "Voyez Matéry qui porte la croix! » Un autre finalement lui
+fait comme ceci: "Voyez, voyez Matéry, qu’est-ce qu’il porte?" Matéry
+impatienté répliqua, paraît-il: "Un viédaze comme toi". Et il eut un
+coup de sang et mourut sur sa colère.
+
+-- Alors, faites-moi voir ma tante Dorothée, qui était tant, tant
+dévote.
+
+-- Fi! elle doit être au diable, je ne la connais pas...
+
+-- Que celle-là soit au diable, cela ne m’étonne guère, car pour la
+dévotion si elle fut outrée, pour la méchanceté c’était une vraie
+vipère... Figurez-vous que...
+
+-- Jarjaye, je n’ai pas loisir; il me faut aller ouvrir à un pauvre
+balayeur que son âne vient d’envoyer au paradis d’un coup de pied.
+
+-- O grand saint Pierre, puisque vous avez tant fait et que la vue ne
+coûte rien, laissez-moi voir un peu le paradis, qu’on dit si beau!
+
+-- Oui, parbleu! tout de suite, vilain huguenot que tu es!
+
+-- Allons, saint Pierre, souvenez-vous que par là-bas mon père, qui
+est pêcheur, porte votre bannière aux processions, et les pieds
+nus...
+
+-- Soit, dit le saint, pour ton père, je te l’accorde; mais vois,
+canaille, c’est entendu, tu n’y mettras que le bout du nez.
+
+-- Ça suffit.
+
+Donc le céleste portier entrebâille sans bruit la porte et dit à
+Jarjaye: "Tiens, regarde."
+
+Mais celui-ci, tournant soudainement le dos, entre à reculons dans le
+paradis.
+
+-- Que fais-tu? lui demande saint Pierre.
+
+-- La grande clarté m’offusque, répond le Tarasconnais; il me faut
+entrer par le dos; mais selon votre parole, lorsque ne j’y aurai mis
+le nez, soyez tranquille, je n’irai pas plus loin "Allons, pensa le
+bienheureux, j’ai mis le pied dans la musette." Et le Tarasconnais
+est dans le paradis.
+
+-- Oh! dit-il, comme on est bien! comme c’est beau! quelle musique.
+
+Au bout d’un certain moment, le porte-clefs lui fait:
+
+-- Quand tu auras assez bayé, voyons, tu sortiras, parce que je n’ai
+pas le temps de te donner la réplique...
+
+-- Ne vous gênez pas, dit Jarjaye, si vous avez quelque chose à
+faire, allez à vos occupations... Moi je sortirai quand je
+sortirai... Je ne suis pas pressé du tout.
+
+-- Mais tels ne sont pas nos accords.
+
+-- Mon Dieu, saint homme, vous voilà bien ému! Ce serait différent
+s’il n’y avait point de large; mais, grâce à Dieu, la place ne manque
+pas.
+
+-- Et moi je te prie de sortir, car si le bon Dieu passait....
+
+-- Ho! puis, arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours ouï
+dire: qui se trouve bien, qu’il ne bouge. Je suis ici, j’y reste.
+
+Saint Pierre hochait la tête, frappait du pied. Il va trouver Saint
+Yves.
+
+-- Yves, lui fait-il, toi qui es avocat, tu vas me donner un conseil.
+
+-- Deux, s’il t’en faut, répond saint Yves.
+
+-- Sais-tu que je suis bien campé? Je me trouve dans tel cas, comme
+ceci, comme cela... Maintenant que dois-je faire?
+
+-- Il te faut, lui dit saint Yves, prendre un bon avoué et citer par
+huissier le dit Jarjaye pardevant Dieu.
+
+Ils cherchent un bon avoué; mais d’avoué en paradis, jamais personne
+n’en avait vu. Ils demandent un huissier. Encore moins! Saint Pierre
+ne savait plus de quel bois faire flèche.
+
+Vient à passer saint Luc:
+
+-- Pierre, tu es bien sourcilleux! Notre-Seigneur t’aurait-il fait
+quelque nouvelle semonce?
+
+-- Oh ! mon cher, ne m’en parle pas! Il m’arrive un embarras,
+vois-tu, de tous les diables. Un certain nommé Jarjaye est entré par
+une ruse dans le paradis et je ne sais plus comment le mettre dehors.
+
+-- Et d’où est-il, ce Jarjaye?
+
+-- De Tarascon.
+
+-- Un Tarasconnais? dit saint Luc. Oh! mon Dieu, que tu es bon? Pour
+le faire sortir, rien, rien de plus facile... Moi, étant, comme tu
+sais, l’ami des boeufs, le patron des toucheurs, je fréquente la
+Camargue, Arles, Beaucaire, Nîmes, Tarascon, et je connais ce peuple:
+je sais où il lui démange et comment il faut le prendre... Tiens, tu
+vas voir.
+
+A ce moment voletait par là une volée d’anges bouffis.
+
+-- Petits! leur fait saint Luc, psitt, psitt!
+
+Les angelots descendent.
+
+-- Allez en cachette hors du paradis; et quand vous serez devant la
+porte, vous passerez en courant et en criant: "Les boeufs, les
+boeufs!"
+
+Sitôt les angelots sortent du paradis et comme ils sont devant la
+porte, ils s’élancent en criant: "Les boeufs, les boeufs! Oh tiens!
+oh tiens! la pique!"
+
+Jarjaye, bon Dieu de Dieu! se retourne ahuri.
+
+-- Tron de l’air! quoi! ici on fait courir les boeufs! En avant!
+s’écrie-t-il.
+
+Et il s’élance vers la porte comme un tourbillon et, pauvre imbécile,
+sort du paradis.
+Saint Pierre vivement pousse la porte et ferme à clef, puis mettant
+la tête au guichet:
+
+-- Eh bien! Jarjaye, lui dit-il goguenard, comment te trouves-tu à
+cette heure?
+
+-- Oh! n’importe, riposte Jarjaye. Si ç’avait été les boeufs, je ne
+regretterais pas ma part de paradis.
+
+Cela disant, il plonge, la tête la première, dans l’abîme.
+
+(_Almanach provençal de 1864._)
+
+LA GRENOUILLE DE NARBONNE
+
+I
+
+Le camarade Pignolet compagnon menuisier, -- surnommé la "Fleur de
+Grasse", -- par une après-midi du mois de juin, revenait tout joyeux
+de faire son Tour de France. La chaleur était assommante et, sa canne
+garnie de rubans à la main, avec son affûtage (ciseaux, rabots,
+maillet), plié derrière le dos dans son tablier de toile, Pignolet
+gravissait le grand chemin de Grasse, d’où il était parti depuis
+quelque trois ou quatre ans.
+
+Il venait, selon l’usage des Compagnons du Devoir, de monter à la
+Sainte-Baume pour voir et saluer le tombeau de maître Jacques, père
+des Compagnons. Ensuite, après avoir inscrit sur une roche son surnom
+compagnonique, il était descendu jusqu’à Saint-Maximin, pour prendre
+ses couleurs chez maître Fabre, le maréchal qui sacre les Enfants du
+Devoir. Et, fier comme un César, le mouchoir sur la nuque, le chapeau
+égayé d’un flot de faveurs multicolores et, pendus à ses oreilles,
+deux petits compas d’argent, il tendait vaillamment la guêtre dans un
+tourbillon de poussière. Il en était tout blanc.
+
+Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait aux figuiers s’il n’y
+avait pas de figues; mais elles n’étaient pas mûres, et les lézards
+bayaient dans les herbes havies; et les cigales folles, sur les
+oliviers poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil qui
+dardait, chantaient rageusement.
+
+-- Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse Pignolet.
+
+Ayant, depuis des heures, vidé sa gourde d’eau-de-vie, il pantelait
+de soif et sa chemise était trempée.
+
+-- Mais en avant! disait-il. Bientôt, nous serons à Grasse.
+
+Oh ! sacré nom de sort! Quel bonheur, quelle joie d’embrasser père et
+mère et de boire à la cruche l’eau des fontaines de Grasse, et de
+conter mon Tour de France, et d’embrasser Mion sur ses joues
+fraîches, et de nous marier, vienne la Madeleine, et ne plus quitter
+la maison! En marche, Pignolet! Plus qu’une petite traite!
+
+Enfin, le voilà au portail de Grasse et, dans quatre enjambées, à
+l’atelier de son père.
+
+II
+
+-- Mon gars, ô mon beau gars, cria le vieux Pignol en quittant son
+établi, sois le bien arrivé! Marguerite, le petit!
+Cours, va tirer du vin; mets la poêle, la nappe... Oh! la
+bénédiction! Comment te portes-tu?
+
+-- Pas trop mal, grâce à Dieu! Et vous autres, par ici, père,
+êtes-vous tous gaillards?
+
+-- Eh! comme de pauvres vieux... Mais s’est-il donc fait grand!
+
+Et tout le monde l’embrasse, père, mère, voisins, et les amis, et les
+fillettes. On lui décharge son paquet, et les enfants manient les
+beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne. La vieille
+Marguerite, les yeux larmoyants, allume vivement le feu avec une
+poignée de copeaux; et, pendant qu’elle enfarine quelques morceaux de
+merluche pour régaler le garçon, maître Pignol, le père, s’assied à
+table avec Pignolet, et de trinquer: "A la santé!" Et l’on commence à
+mouiller l’anche.
+
+-- Par exemple, faisait le vieux maître Pignol en frappant avec son
+verre, toi, dans moins de quatre ans, tu as achevé ton Tour de France
+et te voilà déjà, à ce que tu m’assures, passé et reçu Compagnon du
+Devoir! Comme tout change, cependant! De mon temps, il fallait sept
+ans, oui, sept belles années, pour gagner les _couleurs_... Il est
+vrai, mon enfant, que là, dans la boutique, je t’avais assez dégauchi
+et que, pour un apprenti, tu ne poussais pas déjà, tu ne poussais pas
+trop mal le rabot et la varlope... Mais, enfin, l’essentiel est que
+tu saches ton métier et que, je le crois du moins, tu aies vu et
+appris tout ce que doit connaître un luron qui est fils de maître.
+
+-- Oh! père! pour cela, répondit le jeune homme, voyez, sans me
+vanter, je ne crois pas que personne, dans la menuiserie, me passe la
+plume par le bec.
+
+-- Eh bien! dit le vieux, voyons, raconte-moi un peu, tandis que la
+morue chante et cuit dans la poêle, ce que tu remarquas de beau, tout
+en courant le pays.
+
+III
+
+-- D’abord, père, vous savez qu’en partant d’ici, de Grasse, je filai
+sur Toulon, où j’entrai à l’arsenal. Pas besoin de relever tout ce
+qui est là-dedans: vous l’avez vu comme moi.
+
+-- Passe, oui, c’est connu.
+
+-- En partant de Toulon, j’allai m’embaucher à Marseille, fort belle
+et grande ville, avantageuse pour l’ouvrier, où les _coteries_ ou
+camarades me firent observer, père, un _cheval marin_ qui sert
+d’enseigne à une auberge.
+
+-- C’est bien.
+
+-- De là, ma foi, je remontai sur Aix, où j’admirai les sculptures du
+portail de Saint-Sauveur.
+
+-- Nous avons vu tout cela.
+
+-- Puis, de là, nous gagnâmes Arles, et nous vîmes la voûte de la
+commune d’Arles.
+
+-- Si bien appareillée qu’on ne peut pas comprendre comment ça tient
+en l’air.
+
+-- D’Arles, père, nous tirâmes sur le bourg de Saint-Gille, et là,
+nous vîmes la fameuse _Vis_...
+
+-- Oui, oui, une merveille pour le _trait_ et pour la _taille_.
+
+Ce qui fait voir, mon fils, qu’autrefois, tout de même, aussi bien
+qu’aujourd’hui, il y eut de bons ouvriers.
+
+-- Puis, nous nous dirigeâmes de Saint-Gille à Montpellier, et là, on
+nous montra la célèbre _Coquille_...
+
+-- Oui, qui est dans le Vignoble, et que le livre appelle la "trompe
+de Montpellier".
+
+-- C’est cela... Et, après, nous marchâmes sur Narbonne.
+
+-- C’est là que je t’attendais.
+
+-- Quoi donc, père? A Narbonne, j’ai vu les Trois-Nourrices, et puis
+l’archevêché, ainsi que les boiseries de l’église Saint-Paul.
+
+-- Et puis?
+
+-- Mon père, la chanson n’en dit pas davantage: "Carcassonne et
+Narbonne -- sont deux villes fort bonnes -- pour aller à Béziers; --
+Pézénas est gentille, -- mais les plus jolies filles -- n’en sont à
+Montpellier."
+
+-- Alors, bousilleur, tu n’as pas vu la Grenouille?
+
+-- Mais quelle grenouille?
+
+-- La Grenouille qui est au fond du bénitier de l’église Saint-Paul.
+Ah! je ne m’étonne plus que tu aies sitôt fait, bambin, ton Tour de
+France! La Grenouille de Narbonne! le chef-d’oeuvre des
+chefs-d’oeuvre, que l’on vient voir de tous les diables. Et ce
+saute-ruisseau! criait le vieux Pignol en s’animant de plus en plus,
+ce méchant gâte-bois qui se donne pour compagnon n’a pas vu seulement
+la Grenouille de Narbonne! Oh! mais, qu’un fils de maître ait fait
+baisser la tête, dans la maison, à son père, mignon, ça ne sera pas
+dit! Mange, bois, va dormir, et, dès demain matin, si tu veux qu’on
+soit _coterie_, tu regagneras Narbonne pour voir la Grenouille.
+
+IV
+
+Le pauvre Pignolet, qui savait que son père ne démordait pas aisément
+et qu’il ne plaisantait pas, mangea, but, alla au lit, et le
+lendemain, à l’aube, sans répliquer davantage, après avoir muni de
+vivres son bissac, il repartit pour Narbonne.
+
+Avec ses pieds meurtris et enflés par la marche, avec la chaleur, la
+soif, par voies et par chemins, va donc mon Pignolet!
+
+Aussitôt arrivé, au bout de sept ou huit jours, dans la ville de
+Narbonne, -- d’où selon le proverbe, "ne vient ni bon vent ni bonne
+personne", -- Pignolet qui, cette fois, ne chantait pas, je vous
+l’assure, sans prendre le temps même de manger un morceau ou boire un
+coup au cabaret, s'achemine de suite vers l’église Saint-Paul et,
+droit au bénitier, s’en vient voir la Grenouille.
+
+Dans la vasque de marbre, en effet, sous l’eau claire, une grenouille
+rayée de roux, tellement bien sculptée qu’on l’aurait dite vivante,
+regardait accroupie, avec ses deux yeux d’or et son museau narquois,
+le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir.
+
+-- Ah! petite vilaine, s’écria tout à coup, farouche, le menuisier.
+Ah! c’est toi qui m’as fait faire, par ce soleil ardent, deux cents
+lieues de chemin! Va, tu te souviendras de Pignolet de Grasse!
+
+Et voilà le sacripant qui, de son baluchon, tire son maillet, son
+ciseau, et pan! d’un coup, à la grenouille il fait sauter une patte.
+On dit que l’eau bénite, comme teinte de sang, devînt rouge soudain,
+et la vasque du bénitier, depuis lors, est restée rougeâtre.
+
+(_Almanach Provençal de 1890_.)
+
+LA MONTELAISE
+
+I
+
+Une fois, à Monteux, qui est l’endroit du grand saint Gent et de
+Nicolas Saboly, il y avait une fillette blonde comme l’or. On lui
+disait Rose. C’était la fille d’un cafetier. Et, comme elle était
+sage et qu’elle chantait comme un ange, le curé de Monteux l’avait
+mise à la tête des choristes de son église.
+
+Voici que, pour la Saint-Gent, fête patronale de Monteux, le père de
+Rose avait loué un chanteur.
+
+Le chanteur, qui était jeune, tomba amoureux de la blondine; la
+blondine, ma foi, devint amoureuse aussi. Puis, un beau jour, les
+deux enfants, sans tant aller chercher, se marièrent; la petite Rose
+fut Mme Bordas.
+
+Adieu, Monteux! Ils partirent ensemble. Ah! que c’était charmant,
+libres comme l’air et jeunes comme l’eau, de n’avoir aucun souci, que
+de vivre en plein amour et chanter pour gagner sa vie!
+
+La belle première fête où Rose chanta, ce fut pour sainte Agathe, la
+_vote_ des Maillanais.
+
+Je m’en souviens comme si c’était hier.
+
+C’était au café de la Place (aujourd’hui _Café du Soleil_): la salle
+était pleine comme un oeuf. Rose, pas plus effrayée qu’un passereau
+de saule, était droite, là-bas au fond, sur une estrade, avec ses
+cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari à ses pieds
+l’accompagnant sur la guitare.
+
+Il y avait une fumée! C’était rempli de paysans, de Graveson, de
+Saint-Remy, d’Eyrague et de Maillane. Mais on n’entendait pas une
+mauvaise parole. Ils ne faisaient que dire:
+
+-- Comme elle est jolie ! le galant biais! Elle chante comme un
+orgue, et elle n’est pas de loin, elle n’est que de Monteux!
+
+Il est vrai que Rose ne chantait que de belles chansons. Elle parlait
+de patrie, de drapeau, de bataille, de liberté, de gloire, et cela
+avec une passion, une flamme, un _tron de l’air_, qui faisaient
+tressaillir toutes ces poitrines d’hommes. Puis, quand elle avait
+fini, elle criait:
+
+174
+
+-- Vive saint Gent!
+
+Des applaudissements à démolir la salle. La petite descendait,
+faisait, toute joyeuse, la quête autour des tables; les pièces de
+deux sous pleuvaient dans la sébile et, riante et contente comme si
+elle avait cent mille francs, elle versait l’argent dans la guitare
+de son homme, en lui disant:
+
+-- Tiens! vois; si cela dure, nous serons bientôt riches...
+
+II
+
+Quand Mme Bordas eut fait toutes les fêtes de notre voisinage,
+l’envie lui vint de s’essayer dans les villes.
+
+Là, comme au village, la Montelaise fit florès. Elle chantait la
+Pologne avec son drapeau à la main; elle y mettait tant d’âme, tant
+de frisson, qu’elle faisait frémir.
+
+En Avignon, à Cette, à Toulouse, à Bordeaux, elle était adorée du
+peuple. Tellement qu’elle se dit:
+
+-- Maintenant, il n’y a plus que Paris!
+
+Elle monta donc à Paris. Paris est l’entonnoir qui aspire tout. Là
+comme ailleurs, et plus encore, elle fut l’idole de la foule.
+
+Nous étions aux derniers jours de l’Empire; la châtaigne commençait à
+fumer, et Mme Bordas chanta la _Marseillaise_. Jamais cantatrice
+n’avait dit cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle frénésie;
+les ouvriers des barricades crurent voir, devant eux, la liberté
+resplendissante, et Tony Réveillon, un poète de Paris, disait, dans
+la journal :
+
+ _Elle nous vient de la Provence,
+ Où soufflent les vents de la mer,
+ Où l’on respire l’éloquence,
+ Tout enfant, en respirant l’air.
+ Tous les bras sont tendus vers elle...
+ Nous te saluons, ô Beauté:
+ Pour suivre tes pas, immortelle,
+ Nous quitterons notre Cité.
+ Tu nous mèneras aux frontières,
+ A ton moindre geste soumis,
+ Car tous les peuples sont nos frères,
+ Et les tyrans nos ennemis_.
+
+III
+
+Hélas! à la frontière, trop vite il fallut aller. La guerre, la
+défaite, la révolution, le siège s’amoncelèrent coup sur coup. Puis
+vint la Commune et son train du diable.
+
+La folle Montelaise, éperdue là-dedans comme un oiseau dans la
+tempête, ivre d’ailleurs de fumée, de tourbillonnement, de
+popularité, leur chanta _Marianne_ comme un petit démon. Elle aurait
+chanté dans l’eau; encore mieux dans le feu!
+
+Un jour, l’émeute l’enveloppa dans la rue et l’emporta comme une
+paille dans le palais des Tuileries.
+
+La populace reine se donnait une fête dans les salons impériaux. Des
+bras noirs de poudre saisirent Marianne -- car Mme Bordas était pour
+eux Marianne -- et la campèrent sur le trône, au milieu des drapeaux
+rouges.
+
+-- Chante-nous, lui crièrent-ils, la dernière chanson que vont
+entendre les voûtes de ce palais maudit!
+
+Et la petite de Monteux, avec le bonnet rouge coiffant ses cheveux
+blonds, leur chanta... _la Canaille_.
+
+Un formidable cri: "Vive la République!" suivit le dernier refrain.
+Seulement, une voix perdue dans la foule répondit:
+
+-- _Vivo sant Gent!_
+
+La Montelaise n’y vit plus, deux larmes brillèrent dans ses yeux
+bleus, et elle devint pâle comme une morte.
+
+-- Ouvrez, donnez-lui de l’air! cria-t-on en voyant que le coeur lui
+manquait...
+
+Ah! non, pauvre Rose! ce n’était pas l’air qui lui manquait: c’était
+Monteux, c’était saint Gent dans la montagne, et l’innocente joie des
+fêtes de Provence.
+
+La foule, cependant, avec ses drapeaux rouges, s’écoulait en hurlant
+par les portails ouverts.
+
+Sur Paris, de plus en plus, tonnait la canonnade: des bruits sombres,
+sinistres couraient dans les rues, de longues fusillades
+s’entendaient au lointain, l’odeur du pétrole vous coupait l’haleine,
+et quelques heures après, le feu des Tuileries montait jusqu’aux
+nues.
+
+Pauvre petite Montelaise: nul n’en a plus ouï parler.
+
+ (_Almanach Provençal de 1873_.)
+
+L'HOMME POPULAIRE
+
+Le maire de Gigognan m’avait invité, l’autre année, à la fête de son
+village. Nous avions été sept ans camarades d’écritoire aux écoles
+d’Avignon, mais depuis lors, nous ne nous étions plus vus.
+
+-- Bénédiction de Dieu, s’écria-t-il en m’apercevant, tu es toujours
+le même: frais comme un barbeau, joli comme un sou, droit comme une
+quille... Je t’aurais reconnu sur mille.
+
+-- Oui, je suis toujours le même, lui répondis-je, seulement la vue
+baisse un peu, les tempes rient, les cheveux blanchissent et, quand
+les cimes sont blanches, les vallons ne sont guère chauds.
+
+-- Bah! me fit-il, bon garçon, vieux taureau fait sillon droit et ne
+devient pas vieux qui veut... Allons, allons dîner.
+
+Vous savez comme on mange aux fêtes de village, et chez l’ami
+Lassagne, je vous réponds qu’il ne fait pas froid; il y eut un dîner
+qui se faisait dire "vous": des coquilles d’écrevisses, des truites
+de la Sorgue, rien que des viandes fines et du vin cacheté, le petit
+verre du milieu, des liqueurs de toute sorte et, pour nous servir à
+table, un tendron de vingt ans qui... Je n’en dis pas plus.
+
+Arrivés au dessert, nous entendons dans la rue un bourdonnement:
+_vounvoun; vounvoun_; c’était le tambourin. La jeunesse du lieu
+venait, selon l’usage, toucher l’aubade au consul.
+
+-- Ouvre la porte; Françonnette, cria mon ami Lassagne, va quérir les
+fouaces et, allons, rince les verres.
+
+Cependant les ménétriers battaient leur tambourinade. Quand ils
+eurent fini, les abbés de la jeunesse, le bouquet à la veste,
+entrèrent dans la salle avec les tambourins, avec le valet de ville
+qui portait fièrement les prix des jeux au haut d’une perche, avec
+les farandoleurs et la foule des filles.
+
+Les verres se remplirent de bon vin d’Alicante. Tous les cavaliers,
+chacun à son tour, coupèrent une corne de galette, on trinqua
+pêle-mêle à la santé de M. le maire, et puis,
+
+M. le maire, lorsque tout le monde eut bu et plaisanté un moment,
+leur adressa ces paroles :
+
+-- Mes enfants, dansez tant que vous voudrez, amusez-vous tant que
+vous pourrez, soyez toujours polis avec les étrangers; sauf de vous
+battre et de lancer des projectiles, vous avez toute permission.
+
+-- Vive monsieur Lassagne! s’écria la jeunesse.
+
+On sortit et la farandole se mit en train. Lorsque tous furent
+dehors, je demandai à Lassagne:
+
+-- Combien y a-t-il de temps que tu es maire de Gigognan?
+
+-- Il y a cinquante ans, mon cher.
+
+-- Sérieusement? il y a cinquante ans?
+
+-- Oui, oui, il y a cinquante ans. J’ai vu passer, mon beau, onze
+gouvernements, et je ne crois pas mourir, si le bon Dieu m’aide, sans
+en enterrer encore une demi-douzaine.
+
+-- Mais comment as-tu fait pour sauver ton écharpe entre tant de
+gâchis et de révolutions?
+
+-- Eh! mon ami de Dieu, c’est là le pont aux ânes. Le peuple, le
+brave peuple, ne demande qu’à être mené. Seulement, pour le mener,
+tous n’ont pas le bon biais. Il en est qui te disent: il le faut
+mener raide. D’autres te disent: il le faut mener doux; et moi,
+sais-tu ce que je dis? il le faut mener gaiement.
+
+"Regarde les bergers: les bons bergers ne sont pas ceux qui ont
+toujours le bâton levé; ce n’est pas non plus ceux qui se couchent
+sous un saule et dorment au talus des champs. Les bons bergers sont
+ceux qui, devant leur troupeau, tranquillement cheminent en jouant du
+chalumeau. Le bétail qui se sent libre, et qui l’est effectivement,
+broute avec appétit le pâturin et le laiteron. Puis lorsqu’il a le
+ventre plein et que vient l’heure de rentrer, le berger sur son fifre
+joue l’air de la retraite et le troupeau content reprend la route du
+bercail.
+
+"Mon ami, je fais de même, je joue du chalumeau, mon troupeau suit.
+
+-- Tu joues du chalumeau: c’est bon à dire... Mais enfin, dans ta
+commune, tu as des blancs, tu as des rouges, tu as des têtus et tu as
+des drôles, comme partout! allons, et quand viennent les élections
+pour un député, par exemple, comment fais-tu?
+
+-- Comment je fais? Eh! mon bon, je laisse faire... Car, de dire aux
+blancs: "Votez pour la république" serait perdre sa peine et son
+latin, comme de dire aux rouges: "Votez pour Henri V." autant cracher
+contre ce mur.
+
+-- Mais les indécis, ceux qui n’ont pas d’opinion, les pauvres
+innocents, toutes les bonnes gens qui louvoient où le vent les
+pousse?
+
+-- Ah! ceux-là, quand parfois, dans la boutique du barbier, ils me
+demandent mon avis:
+
+-- Tenez, leur dis-je, Bassaquin ne vaut pas mieux que Bassacan. Si
+vous votez pour Bassaquin, cet été vous aurez des puces; et si vous
+votez pour Bassacan, vous aurez des puces cet été. Pour Gigognan,
+voyez-vous, mieux vaut une bonne pluie que toutes les promesses que
+font les candidats... Ah! ce serait différent, si vous nommiez des
+paysans: tant que, pour députés, vous ne nommerez pas des paysans,
+comme cela se fait en Suède et en Danemark, vous ne serez pas
+représentés. Les avocats, les médecins, les journalistes, les petits
+bourgeois de toute espèce que vous envoyez là-haut ne demandent
+qu’une chose: rester à Paris autant que possible pour traire la vache
+et tirer au râtelier. Ils se fichent pas mal de notre Gigognan! Mais
+si, comme je le dis, vous, vous déléguiez des paysans, ils
+penseraient à l’épargne, ils diminueraient les gros traitements, ils
+ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux, ils
+aboliraient les Droits-Réunis, et se hâteraient de régler les
+affaires pour s’en revenir avant la moisson... Dire pourtant qu’il y
+a en France plus de vingt millions de _pieds-terreux_ et qu’ils n’ont
+pas l’adresse d’envoyer trois cents d’entre eux pour représenter la
+_terre!_ Que risqueraient-ils d’essayer? Ce serait bien difficile
+qu’ils fissent plus mal que les autres!
+
+"Et chacun de me répondre: "Ah! ce M. Lassagne: tout en badinant, il
+a raison peut-être."
+
+-- Mais revenons, lui dis-je; toi personnellement, toi Lassagne,
+comment as-tu fait pour conserver dans Gigognan ta popularité et ton
+autorité pendant cinquante ans de suite?
+
+-- Ho! c’est la moindre des choses. Tiens, levons-nous de table, nous
+irons prendre l’air et quand tu auras fait avec moi, une ou deux
+fois, le tour de Gigognan, tu en sauras autant que moi.
+
+Et nous nous levâmes de table, nous allumâmes un cigare et nous
+allâmes voir les _joies_.
+
+Devant nous, en sortant, une partie de boules était engagée sur la
+route. Le tireur enleva le but et le remplaça par sa boule. Du coup,
+sans le vouloir, il donna deux points aux autres.
+
+-- Sacré coquin de sort! cria M. Lassagne, voilà qui s’appelle tirer!
+Mes compliments, Jean-Claude, j’ai vu bien des parties, mais je
+t’assure que jamais je ne vis enlever comme cela un cochonnet! Tu es
+un fameux tireur!
+
+Et nous filâmes. Peu après, nous rencontrions deux jeunes filles qui
+allaient se promener.
+
+-- Regarde-moi donc ça, dit Lassagne à haute voix, si on ne croirait
+pas deux reines! La jolie tournure! Quels fins minois! Et ces
+pendants d’oreilles à la dernière mode! C’est la fleur de Gigognan.
+
+Les deux fillettes tournèrent la tête et souriantes nous saluèrent.
+
+En traversant la place, nous passâmes près d’un vieillard qui était
+assis devant sa porte.
+
+-- Eh bien! maître Guintrand, lui dit M. Lassagne, cette année-ci
+luttons-nous pour homme ou demi-homme?
+
+-- Ah! mon pauvre monsieur, nous ne luttons pour rien du tout,
+répondit maître Guintrand.
+
+-- Vous rappelez-vous, maître Guintrand, cette année où, sur le pré,
+se présentèrent Meissonier, Quéquine, Rabasson, les trois plus fiers
+lutteurs de la Provence, et que vous les renversâtes sur les épaules
+tous les trois?
+
+-- Vous ne voulez pas que je me rappelle? fit le vieux lutteur en
+s’allumant: c’est l’année où l’on prit la citadelle d’Anvers. La
+_joie était de cent écus, avec un mouton pour les demi-hommes. Le
+préfet d’Avignon qui me toucha la main! Les gens de Bédarride qui
+pensèrent se battre avec ceux de Courtezon, car qui était pour moi,
+qui était contre... Ah! quel temps! à côté d’à présent où leurs
+luttes... Mieux vaut n’en point parler, car on ne voit plus d’hommes,
+plus d’hommes, cher monsieur... D’ailleurs ils s’entendent entre eux.
+
+Nous serrâmes la main au vieux et continuâmes la promenade.
+Justement, le curé sortait de son presbytère.
+
+-- Bonjour, messieurs.
+
+-- Bonjour; ah! tenez, dit Lassagne, monsieur le Curé, puisque je
+vous vois, je vais vous parler de ceci: ce matin, à la messe, je
+m’avisais que notre église se fait par trop étroite, surtout les
+jours de fête... Croyez-vous que nous ferions mal de penser à
+l’agrandir?
+
+-- Sur ce point, monsieur le Maire, je suis en plein de votre avis:
+vrai, les jours de cérémonie, on ne peut plus s’y retourner.
+
+-- Monsieur le Curé, je vais m’en occuper; à la première réunion du
+conseil municipal je poserai la question, nous la mettrons à l’étude,
+et si à la préfecture on veut nous venir en aide...
+
+-- Monsieur le Maire, je suis ravi et je ne peux que vous remercier.
+
+Un moment après, nous nous heurtâmes à un gros gars qui, la veste sur
+l’épaule, allait entrer au café.
+
+-- C’est égal, lui dit Lassagne, il paraît, mon garçon, que tu n’es
+pas moisi: on dit que tu l’as secoué, le marjolet qui en contait à
+Madelon pour prendre ta place.
+
+-- N’ai-je pas bien fait, monsieur le Maire?
+
+-- Bravo, mon Joselet: ne te laisse pas manger ta soupe... Seulement,
+une autre fois, vois-tu? ne tape pas si fort.
+
+-- Allons, dis-je à Lassagne, je commence à comprendre: tu emploies
+la savonnette.
+
+-- Attends encore, me répondit-il.
+
+Comme nous sortions des remparts, nous voyons venir un troupeau qui
+tenait tout le chemin, et Lassagne cria au pâtre:
+
+-- Rien qu’au bruit de tes sonnailles, j’ai dit: ce doit être
+Georges! Et je ne me suis pas trompé: le joli groupement d’ouailles!
+les gaillardes brebis! Mais que leur fais-tu manger? J’en suis sûr:
+l’une portant l’autre, tu ne les donnerais pas pour dix écus au
+moins...
+
+-- Ah! certes non, répliqua Georges... Je les achetai à la Foire
+Froide, cet hiver: presque toutes m’ont fait l’agneau, et elles m’en
+feront un second, m’est avis.
+
+-- Non seulement un second, mais des bêtes pareilles pourront te
+donner des jumeaux.
+
+-- Dieu vous entende, monsieur Lassagne!
+
+Nous finissions à peine de causer avec le pâtre que nous vîmes venir,
+cahin-caha un charretier, qui avait nom Sabaton.
+
+-- Dis, Sabaton? l’interpella ainsi Lassagne, tu vas m’en croire ou
+non: niais avec ta charrette tu étais encore, j’estime, à une
+demi-lieue d’ici que j’ai deviné ton coup de fouet.
+
+-- Vraiment? monsieur Lassagne.
+
+-- Mon ami, il n’y a que toi pour faire ainsi claquer la mèche.
+
+Et Sabaton, pour prouver que Lassagne disait vrai, décocha un coup de
+fouet qui nous fendit les oreilles.
+
+Bref, en nous avançant, nous atteignîmes une vieille qui, le long des
+fossés, ramassait de la chicorée.
+
+-- Tiens, c’est toi, Bérengère? lui dit Lassagne en l’accostant; eh
+bien! par derrière, avec ton fichu rouge, je te prenais pour Téréson,
+la belle-fille du Cacha: tu lui ressembles tout à fait!
+
+-- Moi? oh! monsieur Lassagne, mais songez que j'ai septante ans!
+
+-- Oh! va, va, par derrière, si tu pouvais te voir, tu ne montres pas
+misère et l’on vendangerait avec de plus vilains paniers.
+
+-- Ce monsieur Lassagne! il faut toujours qu’il plaisante, disait la
+vieille en pouffant de rire. Puis se tournant vers moi, la commère me
+fit:
+
+-- Voyez, monsieur, ce n’est pas façon de parler, mais ce M. Lassagne
+est une crème d’homme. Il est familier avec tous. Il parlerait,
+voyez-vous, au dernier du pays, à un
+enfant d’un an! Aussi il y a cinquante ans qu’il est maire de
+Gigognan et il le sera toute sa vie.
+
+-- Eh bien! collègue, me fit Lassagne, ce n’est pas moi, n’est-ce
+pas? qui le lui ai fait dire. Tous, nous aimons les bons morceaux;
+tous nous aimons les compliments; et nous nous complaisons tous aux
+bonnes manières. Que ce soit avec les femmes, que ce soit avec les
+rois, que ce soit avec le peuple, qui veut régner doit plaire. Et
+voilà le secret du maire de Gigognan.
+
+(_Almanach provençal de 1883_.)
+
+CHAPITRE XIV
+
+LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES
+
+La caravane de Beaucaire. -- Le charretier Lamouroux. -- Les rouliers
+de Provence. -- Alarde la folle. -- La Camargue en pataugeant. -- Les
+filles sur le dos. -- La Mecque du golfe. -- La descente des chasses,
+-- Le retour par Aigues-Mortes.
+
+J’avais toute ma vie ouï parler de la Camargue et des Saintes-Maries
+et de leur pèlerinage, mais je n’y étais jamais allé. Au printemps de
+cette année-là (1855), j’écrivis à l’ami Mathieu, toujours prêt pour
+les excursions: "Veux- tu venir avec moi aux Saintes?"
+
+"Oui," me répondit-il. L’on se donna rendez-vous à Beaucaire, au
+quartier de la Condamine, d’où tous les ans, le 24 mai, partait une
+caravane pour les Saintes-Maries de la Mer; et avec une multitude de
+femmes, de jeunes filles, d’enfants, d’hommes du peuple, tassés sur
+des charrettes, un peu après minuit nous nous mîmes en route. Je vous
+laisse à penser si les carrioles avaient leur charge: nous étions sur
+la nôtre quatorze pèlerins.
+
+Le brave charretier, un nommé Lamouroux, de ces Provençaux diserts
+qui ne sont entrepris sur rien, nous fit placer devant, assis sur le
+brancard et les jambes pendantes. Lui, la moitié du temps, à la
+gauche de sa bête, tout en battant du feu pour allumer sa pipe, nous
+marchait côte à côte et le fouet sur la nuque. Lorsqu’il était
+fatigué, il se nichait dans un siège suspendu devant la roue et que
+les charretiers nomment _porte-fainéant_.
+
+Derrière moi, embéguinée dans sa mante de laine, il y avait une
+jeunesse qu’on appelait Alarde et qui, sur un matelas blottie avec sa
+mère, me tenait ses pieds dans le dos. Mais n’ayant pas fait encore
+connaissance avec nos voisines, qui entre elles babillaient, nous
+causions, Mathieu et moi, avec le charretier.
+
+-- Ainsi, vous autres, d’où êtes-vous, s’il n’y a pas d’indiscrétion?
+commença maître Lamouroux.
+
+Nous répondîmes:
+
+-- De Maillane.
+
+-- Ho! vous n’êtes donc pas de loin... Je l’avais bien vu à votre
+parler. _Charretier de Maillane verse en pays de plaine_.
+
+-- Mais pas tous, mon bonhomme.
+
+-- Allons, fit Lamouroux, c’est un dicton pour plaisanter... Et
+tenez, j’ai connu, quand j’allais sur la route, un roulier de
+Maillane qui était équipé, vraiment, comme saint Georges: on
+l’appelait l’Ortolan.
+
+-- Vous parlez de quelques années!
+
+-- Ah! messieurs, je vous parle de l’époque du roulage, avant, que
+les mangeurs, avec leurs chemins de fer, nous eussent tous ruinés. Je
+vous parle, moi, de quand la foire de Beaucaire était dans sa
+splendeur, de quand la première tartane qui arrivait à la foire
+gagnait la prime du mouton dont la peau était pendue par les
+mariniers vainqueurs au bout du grand mât du navire; je vous parle,
+moi, de quand les chevaux de halage étaient insuffisants pour
+remonter sur le Rhône les monceaux de marchandises qui à Beaucaire se
+vendaient, et du temps où les charretiers, -- vous ne vous en
+souvenez pas, vous qui êtes jeunes, -- les rouliers, les voituriers,
+qui baffaient les grandes routes et s’en croyaient les maîtres,
+faisaient claquer leur fouet de Marseille à Paris et de Paris à Lille
+en Flandre!
+
+Et Lamouroux, une fois lancé sur le chapitre du roulage, pendant
+qu’au clair de lune sa bête cheminait tout doux, nous en tint de
+taillé jusqu’au lever du soleil.
+
+-- Ah! disait-il, il fallait voir, vers le Pont de Bon-Pas ou à la
+Viste de Marseille, sur ce grand chemin de vingt-quatre pas de large,
+il fallait voir ces files de charrettes chargées, de carrioles
+bâchées, de haquets bien garrottés, lesquels se touchaient tous, ces
+rangées d’attelages superbes, équipages de trois, de quatre, de six
+bêtes, qui descendaient sur Marseille ou qui montaient sur Paris,
+charriant le blé, le vin, les poches d’avoine, les ballots de morues,
+les barils d’anchois ou les pains de savon, cahin-caha, bredi-breda,
+et à la garde de Dieu, comme disaient alors les lettres de voiture!
+
+Et quand nous traversions un village, messieurs, des tas de polissons
+se pendaient au barreau de la queue de la charrette et s’y faisaient
+traînasser, pendant que criaient les autres:
+
+"Derrière, derrière, charretier!"
+
+De loin en loin, le long de la route, il y avait pour le dîner, pour
+le souper ou le coucher une auberge célèbre avec sa belle hôtesse au
+visage riant, avec sa grande cuisine et sa grande cheminée où la
+broche tournait des porcs entiers sut les landiers, avec sa porte
+large ouverte, avec ses écuries vastes comme des églises, où deux
+rangées de crèches allaient se prolongeant et où sur la muraille
+était collée l’image coloriée de saint Eloi. Ces cabarets
+s’appelaient: la Graille (en français la _Corneille_), Saint-Martin,
+le Lion- d’Or, le Cheval-Blanc, la Mule-Noire, le Chapeau-Rouge, la
+Belle-Hôtesse, le Grand-Logis, que sais-je, moi? et il se parlait
+d’eux à cent lieues à l’entour.
+
+De loin en loin, le long de la route, il y avait des bourreliers qui
+mettaient en montre un collier neuf, des charrons qui au besoin
+pouvaient réparer les roues, des forgerons mâchurés qui pour enseigne
+avaient un fer à cheval, de petits boutiquiers qui, derrière leurs
+vitres, exposaient des paquets de cordelette à fouet ainsi que des
+chapeaux de pipe; et de petites buvettes qui avaient devant leur
+porte un treillage blanchi par la poussière du chemin -- où venaient
+les charretiers siroter pour un sou leur goutte d’eau-de-vie.
+
+Tanguant du dos, réglant leur pas sur le cahot des attelages, et
+saluant du fouet tout ce monde connu, les fameux charretiers
+marchaient arrogamment, une main à la rêne et de l’autre le fouet,
+avec la blouse bleue, la culotte de velours, le bonnet multicolore,
+la limousine au vent, aux jambes les houseaux, tantôt criant: "Hue!"
+tantôt criant: "Dia!"
+tantôt criant: "Hurhau!" Et quand la route était luisante et que le
+voyage allait bien et que les roues claquaient aux boîtes des moyeux,
+ils chantaient, au pas des bêtes et au tintement des grelots, la
+chanson des rouliers :
+
+ _Un roulier qui est bien monté
+ Doit avoir des roues
+ De six pouces, à la Marlborough:
+ Ça, c’est à la mode!
+ Un essieu de dix empans
+ Et un petit bidet blanc
+ Pour le gouvernage
+ De son équipage_.
+
+Comment ne pas chanter? La voiture se payait bien: d’Arles à Lyon,
+sept livres par quintal... Franc d'accident, un charretier avec sa
+couple pouvait gagner sans peine son louis d’or par jour.
+
+Aussi on portait beau sur les routes de France! Nos rouliers étaient
+glorieux. Oh! les chevaux superbes! Quels mulets! Les gaillardes
+bêtes! Les limoniers, les brancardiers, les cordiers, les chefs de
+file, tout cela était garni, harnaché à faire plaisir. Les muselières
+avaient des franges, les licous avaient des clochettes, les bridons
+avaient des houppes de toutes les couleurs. Les colliers redressaient
+leurs chaperons cornus; les attelles des colliers, comme de grandes
+pennes, tenaient en l’air la longe dans des anneaux de verre bleu; la
+laine des housses moutonnait sur le dos de leurs bêtes; les
+couvertures brodées avaient des émouchettes; les surdos, les
+ventrières, les croupières, les harnais, tout était contrepointé,
+ajusté de main de maître...
+
+Comment n’auraient-ils pas chanté?
+
+ _En arrivant à Lyon,
+ Ils nous cherchent noise
+ Et nous font passer dessus
+ Le pont à bascule:
+ Tout cela, ce sont des gens
+ Qui ne demandent qu'argent
+ Pour faire des dentelles
+ A leur demoiselles_.
+
+De Marseille à Lyon, les charretiers marchaient à la gauche de leurs
+bêtes, ou, pour parler comme eux, _à dia et de la main_, parce qu’en
+ce temps-là la longe de la rêne se tenait du côté gauche. Ils
+nommaient _hors la main_ l’autre côté de l’attelage.
+
+Mais l’usage de Provence ne dépassait pas Lyon. A Lyon le climat, le
+parler, tout changeait. Il fallait donc changer de main et tenir la
+rêne à la droite. Ensuite la pluie venait, la laide pluie
+continuelle, avec sa fange et ses ornières, où il fallait cartayer,
+si vous ne vouliez pas vous perdre. Puis les employés des bascules
+qui vous cherchaient querelle en parlant _franchimand_... Alors en
+vouliez-vous des mauvaises paroles, des "tonnerres" des "Sacré Dieu"!
+Ils juraient, reniaient commue des charretiers: "Hue, Mouret! hue,
+Robin! hue, charogne! haïe donc, vieille rosse! ah monstre de
+brigand, la charrette est embourbée."
+
+Mais les renforts venaient, avec leurs conducteurs: on doublait
+l'attelage, on doublait, on triplait, et l’épaule à la roue, on
+dépêtrait la charrette... Nous voici à l’auberge. Au bruit des coups
+de fouet, l’hôtesse, la chambrière, et le valet d’écurie la lanterne
+à la main sortaient à la rencontre des charretiers crottés. On
+rentrait l’équipage; les bêtes dételées, les mangeoires garnies, on
+s’en venait souper.
+
+Bénédiction de Dieu! avec trente sous par tête, on faisait, sur les
+routes, des crevailles! Les charretiers mangeaient les coudes sur la
+table. Sur la table bedonnait une bouteille de neuf pintes; et quand
+ils avaient bu, ils jetaient derrière eux la dernière goutte du
+verre. Au milieu du repas, ils se levaient, c était l’usage, pour
+abreuver leurs bêtes et leur donner l’avoine; puis ils s'attablaient
+de nouveau pour le rôti. Nous y voilà! Et vous ne vouliez pas qu’ils
+chantent:
+
+ _Le matin à son lever
+ La soupe au fromage:
+ C’est là .un friand manger,
+ Qui aime le laitage.
+ Puis, ça nous réveillera,
+ Un verre de ratafia,
+ Et le long de la route
+ La petite goutte!_
+
+Ils appelaient cela "tuer le ver". Ayant battu la pierre à feu, ils
+allumaient alors la pipe, passaient leur rude main sous le joli
+menton de la gaie chambrière -- qui attendait sur la porte, donnaient
+un tour de garrot à la liure du chargement, et derechef, en route!
+
+Maintenant, s’il faut tout dire, la journée sur la route n'était pas
+toujours commode. Sans compter les fondrières avec la boue jusqu’aux
+moyeux, les montées à toute force, les descentes à enrayures, sans
+compter le bris des rais, les essieux qui rompaient, les gendarmes à
+moustaches qui épiaient la plaque des charretiers endormis et
+dressaient, leurs verbaux, des fois, pour épargner ou gagner du
+chemin, il fallait brûler l’étape, c’est-à-dire passer devant
+l’auberge sans manger.
+
+D’autres fois, deux charretiers, têtus comme leurs mulets, se
+rencontraient sur la voie: "Coupe, toi! Coupe, moi! Tu ne veux pas
+couper, capon?" Vlan! sur le mufle du limonier un coup de fouet qui
+l’aveuglait et ruait la charrette contre un tas de cailloux! Alors de
+courir aux pieux, aux billots en bois d’yeuse; et il y avait sur la
+route des bagarres effroyables où, d’un coup de roulon, on vous
+décervelait un homme.
+
+Pour la règle du train régnait pourtant un vieil usage qui était
+respecté de tous: le charretier dont le devant, la bête de devant,
+avait les quatre pieds blancs, à la montée comme à la descente, avait
+le droit, messieurs, de ne pas quitter la voie: "_Qui a les quatre
+pieds blancs_, comme on dit, _peut passer partout_."
+
+Enfin les charretiers arrivaient à Paris et allaient remiser à la
+Grand’Pinte, quartier si populaire, disait mon père-grand, qu’avec un
+coup de sifflet le gouvernement, quand il veut, peut y lever cent
+mille hommes!
+
+ _En arrivant à Paris,
+ Usances nouvelles:
+ Des tailloles, n’y en a plus,
+ Culottes à bretelles.
+ Ce ne sont que franchimands
+ Qui attellent à l’envers
+ Et font tout au beurre...
+ Sur eux le tonnerre!_
+
+Mais en entrant au Grand Village, vive Dieu! c’est là qu’ils
+s’appliquaient à faire claquer le fouet: c’était un éclat répété, un
+vacarme, un cliquetis qui ressemblait à la foudre.
+
+-- Allons, disaient les Parisiens, en bouchant des deux mains leurs
+oreilles qui cornaient, les Provençaux arrivent! et marche, _tron de
+l’air!_ crains-tu que la terre te manque?
+
+Il faut dire qu’en ce temps, pour faire péter le fouet, les rouliers
+de Provence étaient les sans-pareils. Mangechair de Tarascon, dans
+l’affaire d’une lieue, en faisant les coups quadruples, avait
+consommé quatre livres de mèche. Maître Imbert de Beaucaire, rien que
+d’un coup de fouet, mouchait une chandelle sans l’éteindre! Le
+Puceron de Château-Renard débouchait une bouteille sans la jeter à
+terre; enfin le gros Charlon de la
+Pierre-Plantade, d’un coup de mèche de son fouet, vous déferrait,
+dit-on, un mulet des quatre pieds.
+
+Bref, lorsque les rouliers avaient déchargé leurs voitures, serré le
+payement dans le ceinturon de cuir, rechargé pour Marseille et fait
+une tournée dans le Palais-Royal, ils entonnaient joyeux ce dernier
+couplet:
+
+ _Tiens, garçon, voilà pour toi,
+ Va mettre en cheville...
+ Mais l’hôtesse a répondu:
+ Moi qui suis jolie,
+ Moi qui te fais tant de bien,
+ Tu ne me donnes donc rien?
+ Par une caresse
+ Calme ma tendresse_.
+
+Ayant mis les colliers, ils attelaient alors, et dans vingt jours,
+vingt-deux, vingt-quatre, au bruit régulier des grelots, ils
+retournaient dans la Provence, pour venir triompher, le jour de la
+Saint-Éloi, à la _Charrette de Verdure_: ... Et alors au cabaret, en
+vouliez-vous des récits, avec des hâbleries et des mensonges gros
+comme le mont Ventoux! L’un, en voyageant de nuit, avait vu le falot
+du feu Saint-Elme, et le follet fantastique s’était assis sur sa
+charrette, peut-être deux heures de chemin. Un autre, sur la route,
+avait trouvé une valise, qui pesait! Il devait y avoir dedans, pour
+le moins, cent mille francs... Mais un cavalier masqué était venu à
+bride abattue et l’avait réclamée au moment où notre homme la
+ramassait pour l’emporter. Un autre avait été arrêté à main armée;
+heureusement pour lui qu’il avait lié ses louis dans le boudin de son
+catogan, qui était de mode à cette époque, -- et les voleurs à
+grandes barbes, avec stylets et pistolets doubles, eurent beau
+visiter et fouiller le caisson, ils n’y trouvèrent que le _fiasque_
+(bouteille clissée).
+
+Un autre avait couché au pays des Polacres, qui en naissant ne sont
+pas chrétiens. Un autre avait passé au pays des Pelles de Bois. Il y
+en a qui croient, racontait-il, que les pelles de bois se font comme
+les sabots ou comme les cuillers, en taillant un morceau de bois.
+Mais c’est là une erreur. Les pelles de bois, qui servent pour remuer
+le blé, viennent sur des arbres toutes faites, comme ici les amandes
+et les caroubes. Quand nous y passâmes, messieurs, la récolte était
+rentrée et nous ne pûmes pas les voir. Mais nous nous laissâmes dire
+par des gens du pays que, lorsqu’elles sont sur les arbres, qu’elles
+vont être mûres et que le mistral souffle, elles font un tintamarre
+tel que celui des crécelles à l’office des Ténèbres.
+
+Un autre affirmait avoir vu, à Paris, une princesse, une belle
+princesse qui avait un groin de porc; ses parents la promenaient
+d’une grande ville à l’autre et la faisaient voir, la pauvre, dans la
+lanterne magique et offraient des millions à celui qui l’épouserait.
+
+-- Sacré coquin de Goï! disait le vieux Brayasse, tout cela est
+beaucoup et tout cela n’est rien. Ce qui m’a le plus surpris, le plus
+épaté à Paris, je m’en vais vous le dire. Ici dans nos endroits, si
+quelqu’un parle français, c’est gens qui ont étudié, des bourgeois,
+des avocats, des commissaires de police, qui ont passé peut-être dix
+ans et plus dans les écoles... Mais là-haut, saprelotte! tous savent
+le français. Vous voyez des moutards qui n’ont pas encore sept ans,
+des mioches pas plus haut que ça, avec la mèche au nez, et qui
+parlent français comme de grandes personnes. Je ne sais comment
+diable ils font.
+
+Le brave Lamouroux, au trantran des charrettes, nous en aurait conté
+encore. Seulement nous venions d’arriver au pont de Fourques, et au
+soleil levant s’épandaient devant nous, dans le delta des deux
+Rhônes, les immenses plaines basses de la lisière de Camargue.
+
+Mais ce qui nous charma plus encore que le soleil (nous avions
+vingt-cinq ans), ce fut la jeune fille qui, comme je l’ai dit, était
+derrière nous accroupie avec sa mère et qui, toute riante et se
+débarrassant du capuce de sa mante, apparut au grand jour comme une
+reine de Jouvence. Un ruban zinzolin entourait gentiment sa chevelure
+cendrée qui regorgeait de la coiffe: un regard de sibylle quelque peu
+égaré, le teint délicat et clair, la bouche arquée, ouverte au rire,
+elle semblait une tulipe qui, le matin, sort de l’aiguail. Nous la
+saluâmes, ravis. Mais elle, Alarde, sans faire attention à nous:
+
+-- Mère, dit-elle, sommes-nous loin encore des Grandes Saintes?
+
+-- Ma fille, nous en sommes, peut-être bien, à neuf ou dix lieues.
+
+-- Y sera-t-il mon cadet? y sera t-il?
+
+-- Chut ! mignonne.
+
+Et avec un bâillement qui montra toutes ses dents, ses blanches dents
+de lait, la jouvencelle dit:
+
+-- Le temps me dure! j’ai une faim à n’y plus tenir... Dis, si nous
+déjeunions?
+
+Et elle déploya aussitôt sur ses genoux un essuie-main de toile
+écrue; sa mère, d’un cabas sortit du pain, des figues, une orange,
+des dattes, un peu de cervelas et sans cérémonie se mirent à manger.
+
+-- Bon appétit leur dîmes-nous.
+
+-- Messieurs, à votre service, nous fit la gentille Alarde en
+plantant ses quenottes dans un grignon de pain.
+
+-- A condition, mademoiselle, que nous mêlerons nos vivres.
+
+-- Volontiers.
+
+Mathieu, dans sa gibecière, avait apporté deux bouteilles de bon vin
+de la Nerthe. Il en déboucha une, et, après avoir pris chacun une
+bouchée, à tour de rôle, tous, Alarde, sa mère, moi, Mathien et le
+charretier, nous bûmes, l’un après l’autre, dans le même coco, et
+nous voilà en famille.
+
+Puis pour nous déroidir, étant descendus un moment:
+
+-- Quelle est donc cette fille qui a si bonne façon? demandâmes-nous
+à Lamouroux.
+
+-- En la voyant, nous fit à demi-voix le charretier, vous ne diriez
+pas, n’est-ce pas, qu’elle a une fêlure? Et, pourtant, depuis trois
+mois que son "Cadet" l’a délaissée, il paraît qu’elle n’a plus,
+messieurs, la tête à elle.
+
+-- Quoi ! cette jolie fille, abandonnée par son galant?
+
+-- Le gredin l’avait enlevée; ensuite il l’a plantée là, pour en
+aller voir une autre, laide comme péché, mais qui a beaucoup
+d’argent. Et Alarde, la fleur de notre Condamine, --
+vous la voyez avec sa mère, - qui la conduit aux Saintes, la
+distraire de son rêve ou la guérir, si c’est possible.
+
+-- Pauvre petite!
+
+Nous arrivions aux Jasses d’Albaron, où l’on fit une halte pour faire
+manger les bêtes dans le drap au fourrage, devant la roue de la
+charrette. Les filles de Beaucaire qui étaient avec nous, leurs têtes
+enrubannées de toutes les couleurs vinrent pendant ce temps faire une
+ronde autour d’Alarde :
+
+ _Au branle de ma tante
+ Le rossignol y chante:
+ Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!
+ Belle, belle Alarde, tournez-vous.
+ La belle s’est tournée,
+ Son beau l’a regardée:
+ Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!
+ Belle, belle Alarde, embrassez-vous_.
+
+Et devant elle, la pauvrette partit, les bras levés, riant comme une
+folle et criant: Mon cadet! mon cadet! mon cadet!
+
+Mais le ciel qui, depuis l’aube, était tacheté de nuées, se couvrait
+de plus en plus. Le vent de mer soufflait, faisant monter vers Arles
+de grands nuages lourds qui
+obscurcissaient peu à peu toute l’étendue céleste. Les grenouilles,
+les crapauds coassaient dans les marais, et la longue traînée de
+notre caravane s’espaçait, se perdait dans les terrains a salicornes,
+dans les landes salées à plaques blanchissantes, sur un chemin
+mouvant, bordé de tamaris à floraison rosée. La terre sentait le
+relent. Des volées de halbrans, des volées de sarcelles et de canards
+sauvages criaient en passant sur nos têtes.
+
+-- Lamouroux, demandaient les femmes, serons-nous la pluie?
+
+-- Ha! l’homme répondait, les yeux en l’air et soucieux, une fois les
+nuages, dit-on, firent pleuvoir.
+
+-- Eh bien! nous serons jolies, si l’averse nous prend au milieu de
+la Camargue!
+
+-- Vous mettrez, mes pauvres filles, les jupons sur les têtes.
+
+Un gardien à cheval qui, le trident en main, ramenait ses taureaux
+noirs dispersés dans les friches, nous cria: "Vous serez mouillés!"
+
+Les bruines commençaient; puis peu à peu la pluie s’y mit pour tout
+de bon, et l’eau de tomber. En rien de temps ces plaines basses
+furent transformées en mares. Et nous autres, assis sous la tente des
+charrettes, nous voyions au lointain les troupes de chevaux
+camargues, secouant leurs crinières et leurs longues queues flasques,
+gagner les levées de terre et les dunes sablonneuses. Et l’eau de
+tomber! La route, noyée par le déluge, devenait impraticable. Les
+roues s’embourbaient. Les bêtes s’arrêtaient. A la fin, à perte de
+vue, ce ne fut qu’un étang immense, et les charretiers dirent:
+
+-- Allons, il faut descendre! femmes, filles, à terre toutes, si vous
+ne voulez coucher au milieu des tamaris!
+
+-- Mais il faut donc marcher dans l’eau?
+
+-- Marchant nu-pieds, les belles, vous gagnerez le Grand Pardon: car
+vous en avez besoin, et vos péchés diablement pèsent!
+
+Jeunes et vieux, filles et femmes, tout le monde descendit. Avec des
+rires, des cris aigus, chacun pour patauger se déchaussa et se
+troussa. Les charretiers prirent les enfants sur les épaules à
+califourchon, et Mathieu, tendant le dos à la mère du tendron de
+notre charretée!
+
+-- Tenez, mettez-vous là brave femme, lui fit-il, je vous porterai à
+la chèvre-morte.
+
+Celle-ci, une dondon qui avait peine à cheminer, ne dit non.
+
+-- Et toi, ajouta-t-il en me guignant de l’oeil, charge-toi d'Alarde,
+hein? Puis, pour nous soulager, nous changerons de temps en temps.
+
+Et du coup, sur le dos, sans plus de formalité nous primes chacun la
+nôtre, et tous les gars du pèlerinage ayant comme nous autres endossé
+chacun la sienne, figurez-vous la bonne farce!
+
+Mathieu et sa gagui riaient comme des fous. Moi, autour de mon cou,
+sentant ces bras frais et ronds, ces bras d'Alarde qui sur nos têtes
+tenait ouvert le parapluie, quand j’eus sur les deux hanches, les
+mollets de la petite qui, pauvrette, par pudeur n’osait pas les
+serrer, je n’aurais pas donné (je l’avoue aujourd’hui encore), pas
+donné pour beaucoup notre voyage de Camargue avec la pluie et le
+gâchis.
+
+-- Mon Dieu! répétait Alarde, si mon cadet me voyait ainsi! mon cadet
+qui ne me veut plus, mon beau cadet! mon beau cadet!
+
+J’avais beau, moi, lui parler, lui faire en tapinois mes, petits
+compliments, elle n’entendait pas et ne me voyait pas... Mais sa
+bouche haletait sur mon cou, sur mon épaule et je n’aurais eu
+vraiment qu’à tourner un peu la tête pour lui faire un baiser; sa
+chevelure effleurait la mienne; l’odeur tiède de sa chair, de sa
+chair jeune, m’embaumait; tremblante, sa poitrine était agitée sur
+moi; et, m’illusionnant comme elle qui était toute à son cadet, moi
+je croyais, comme Paul, porter aussi ma Virginie.
+
+Au meilleur de mon rêve, Mathieu qui s’éreintait sous sa grosse
+maman, me dit: "Changeons un peu! je n’en puis plus, mon cher!" Et,
+au pied d’une _agachole_ (c’est le nom qu’en Camargue on donne aux
+tamaris laissés en baliveaux) ayant fait pose tous les deux, Mathieu
+reprit la fille et moi hélas! la mère. Et c’est ainsi qu’on pataugea
+avec de l’eau jusqu a mi-jambes, durant plus d’une lieue, sans
+éprouver trop de fatigue, et tour à tour nous délassant de la façon
+que je vous dis, avec la rêverie d’une intrigue idéale.
+
+A la longue pourtant, nous parvînmes en vue du château d’Avignon: la
+grosse pluie cessa, le temps se mit au clair, le chemin se ressuya;
+on remonta sur les charrettes et, par là, vers les quatre heures,
+nous vîmes tout à coup s’élever, dans l’azur de la mer et du ciel,
+avec les trois baies de son clocher roman, ses merlons roux, ses
+contreforts, l’église des Saintes-Maries.
+
+Il n’y eut qu’un cri: "O grandes Saintes!" car ce sanctuaire perdu,
+là-bas au fond du Vacarés, dans les sables du littoral, est, comme on
+dirait, la Mecque de tout le golfe du Lion. Et ce qui frappe là, par
+sa grandeur harmonieuse, par sa voûte incommensurable, c’est cette
+ample surface de terre et de mer où l’oeil, mieux que partout
+ailleurs, peut embrasser le cercle de l’horizon terrestre, l’_orbis
+terrarum_ des anciens.
+
+Et Lamouroux nous dit:
+
+-- Nous arriverons à temps pour descendre les châsses, car,
+messieurs, vous le savez, c’est nous, les Beaucairois, qui avons,
+avant tous, le droit de tourner le treuil pour la descente des
+Saintes.
+
+Ce propos se rapporte à l’usage que voici:
+
+Les reliques vénérées de Marie Jacobé, de Marie Salomé, et de Sara
+leur servante sont renfermées, sous la voûte du choeur et de
+l’abside, dans une chapelle haute, d’où, par un orifice qui donne
+dans l’église, la veille de la fête et au moyen
+d’un câble, on les descend lentement sur la foule enthousiaste.
+
+Dès qu’on eut dételé, au milieu des dunes couvertes d'arroches et de
+tamaris, qui entourent le bourg, nous courûmes à l’église.
+
+"Éclaire-les, ces Saintes chéries!" criaient des Montpelliéraines qui
+vendaient, devant la porte, des cierges, des bougies, des images et
+des médailles.
+
+L’église était bondée de gens du Languedoc, de femmes du pays
+d’Arles, d’infirmes, de bohémiennes, tous les uns sur les autres. Ce
+sont d’ailleurs les bohémiens qui font brûler les plus gros cierges,
+mais exclusivement à l’autel de Sara, qui, d’après leur croyance,
+était de leur nation. C’est même aux Saintes-Maries que ces nomades
+tiennent leurs assemblées annuelles, y faisant de loin en loin
+l’élection de leur reine.
+
+Pour entrer ce fut difficile. Des commères de Nîmes embéguinées de
+noir, qui traînaient avec elles leurs coussins (le coutil pour
+coucher dans l’église, se disputaient les chaises :
+
+"Je l’avais avant vous! -- Moi je l’avais louée!" Un prêtre faisait
+baiser de bouche en bouche _le Saint Bras_; aux malades on donnait
+des verres d’eau saumâtre, de l’eau du puits des Saintes qui est au
+milieu de la nef et qui, à ce qu’on dit, ce jour-là devient douce.
+Certains, pour s’en servir en guise de remède, raclaient avec leurs
+ongles la poussière d’un marbre antique, sculpture encastrée dans le
+mur, qui fut "l’oreiller des Saintes". Une odeur, une touffeur de
+cierges brûlants, d’encens, d’échauffé, de faguenas, vous suffoquait.
+Et chaque groupe, à pleine voix et pêle-mêle, y chantait son
+cantique.
+
+Mais en l’air, quand apparurent les deux châsses en forme d’arches,
+aïe! quels cris "Grandes Saintes Maries!" Et à mesure que la corde se
+déroulait dans l’espace, les cris aigus, les spasmes s’exaspéraient
+de plus belle. Les fronts, les bras levés, la foule pantelante
+attendait un miracle... Oh! du fond de l’église, soudain s’est
+élancée, comme si elle avait des ailes, une superbe jeune fille,
+blonde, déchevelée; et frôlant de ses pieds les têtes de la foule,
+elle vole, comme un spectre, au travers de la nef, vers les châsses
+flottantes et crie: "O Grandes Saintes! Rendez-moi, par pitié,
+l’amour de mon cadet! "
+
+Tous se levèrent. "C’est Alarde " criaient les Beaucairois. "C’est
+sainte Madeleine qui vient visiter ses soeurs!" disaient d’autres
+effarés... Et en somme nous pleurions tous.
+
+Pour finir, le lendemain, il y eut la procession sur le sable de la
+plage, au mugissement, au souffle des ondes blanchissantes qui s’y
+éclaboussaient. Au loin, sur la haute mer louvoyaient deux ou trois
+navires qui avaient l’air en panne et les gens se montraient une
+traînée resplendissante que le remous des vagues prolongeait sur la
+mer: "C’est ce chemin, disait-on, que les Saintes Maries, dans leur
+nacelle, tinrent pour aborder en Provence après la mort de
+Notre-Seigneur". Sur le rivage vaste, au milieu de ces visions
+qu’illuminait un soleil clair, il nous semblait vraiment que nous
+étions en paradis.
+
+Alarde, la belle fille, un peu pâlie depuis la veille, portait sur
+les épaules, avec d’autres Beaucairoises, la "Nacelle des Saintes" et
+tous disaient: "Hélas ! c’est une pauvre folle que son cadet a
+délaissée."
+
+Mais comme nous voulions aller voir Aigues-Mortes et qu’était de
+partance un omnibus qui y passait, aussitôt que les Saintes eurent
+(vers les quatre heures) remonté dans leur chapelle, nous nous
+embarquâmes de suite avec un troupeau de commères de Montpellier ou
+de Lunel, revendeuses et tripières à coiffes bouillonnées, qui, dès
+qu’ou fut en route, se mirent à chanter derechef à plein gosier:
+
+ _Courons aux Saintes Maries
+ Pour leur donner notre foi;
+ Que nos coeurs se multiplient
+ Pour Jésus et pour sa croix!_
+
+et cet autre cantique si répété pendant la fête:
+
+ _Désarmez le Christ, désarmez le Christ
+ Par vos prières
+ Désarmez le Christ, désarmez le Christ
+ Et soyez au ciel nos bonnes mères!_
+
+-- C’est pourtant dame Roque, rien qu’elle et son mari, qui le
+firent, ce joli chant, disait une poissarde en achevant ses
+victuailles, et toute cette nuit on ne chante plus que ça.
+
+Les femmes de Provence ne savaient rien chanter que les anciens
+cantiques de leur _Ame dévote_ (1):
+
+ _J’ai vu sous de sombres voiles
+ Onze étoiles,
+ La lune avec le soleil_.
+
+-- Ah ! combien sont plus beaux nos chants de Montpellier!
+
+-- Et les langues d’aller. Nous passâmes sur un banc le petit Rhône,
+à Sylve-Réal. Il y avait là un fort, un joli petit fort, doré par le
+soleil et bâti par Vauban, que le Génie très sottement a fait
+détruire depuis lors.
+
+Nous traversâmes le désert et la _pinède_ du Sauvage, et sur le soir
+enfin, du milieu des marais, nous vîmes émerger, noirs et farouches
+dans la pourpre du couchant, les gigantesques tours, les créneaux,
+les remparts de la ville d’Aigues-Mortes.
+
+-- N’importe! fit alors une des bonnes femmes, si, pendant le voyage
+de l’omnibus aux Saintes il y avait à Montpellier plus d’enterrements
+qu’il ne faut, les croque-morts, peut-être, seraient embarrassés.
+
+-- Eh bien! on porterait à bras.
+
+-- Oh! je crois qu’ils en ont deux, de voitures pour les morts...
+
+A ces mots, nous apercevant que l’horrible guimbarde, aïe! était
+peinte en noir:
+
+-- Mais par hasard, demandâmes-nous, cet omnibus serait...
+
+-- Le carrosse, messieurs, des pompes funèbres de Montpellier.
+
+-- Sacré coquin de sort!
+
+Affolés, d’un coup de pied nous ouvrîmes la portière, nous sautâmes
+sur la route, nous payâmes le conducteur et, ayant secoué nos hardes
+au grand air, à pied et à notre aise nous gagnâmes Aigues-Mortes.
+
+Une vraie ville forte de Syrie ou d’Égypte, cette silencieuse cité
+des Ventres-Bleus (comme les gens d’Aigues—Mortes sont dénommés
+quelquefois, par allusion aux fièvres endémiques du pays), avec son
+quadrilatère de remparts formidables calcinés au soleil, qu’on dirait
+de tantôt abandonné par saint Louis, avec sa tour de Constance, où,
+sous Louis XIV, après les dragonnades, furent emprisonnées quarante
+protestantes qui y restèrent oubliées dans une horrible détention,
+jusqu’à la fin du règne, durant peut-être quarante ans.
+
+(1) Titre d’un recueil de cantiques fort populaires autrefois, oeuvre
+d'un prêtre de Provence.
+
+Un jour, longtemps après, avec deux belles dames du monde protestant
+de Nîmes, nous retournions visiter la grosse tour d'Aigues-Mortes, et
+en lisant les noms des malheureuses prisonnières, gravés par
+elles-mêmes dans les pierres du donjon: "Poète, nous dirent-elles,
+suffocantes d’émotion, ne vous étonnez pas de nous voir pleurer
+ainsi: pour nous autres huguenotes, ces pauvres femmes, martyres de
+leur foi, sont nos Saintes Maries! "
+
+CHAPITRE XV
+
+JEAN ROUSSIÈRE
+
+L’adroit laboureur. -- Le char de verdure. -- La légende de saint
+Éloi -- L’air de _Magali_. -- La mort de mon père. -- Les
+funérailles, -- Le deuil. -- Le partage.
+
+-- Bonjour, monsieur Frédéric.
+
+-- Ha! bonjour.
+
+-- Que m’a-t-on dit? que vous avez besoin d’un homme à gages!
+
+-- Oui... D’où es-tu?
+
+-- De Villeneuve, le pays des "lézards", près d’Avignon.
+
+-- Et que sais-tu faire?
+
+-- Un peu tout. J’ai été valet aux moulins à huile, muletier,
+carrier, garçon de labour, meunier, tondeur, faucheur lorsqu’il le
+faut, lutteur à l’occasion, émondeur de peupliers, un métier élevé!
+et même cureur de puits, qui est le plus bas de tous.
+
+-- Et l’on t’appelle?
+
+-- Jean Roussière, et Rousseyron (et Seyron pour abréger ).
+
+-- Combien veux-tu gagner? C’est pour mener les bêtes.
+
+-- Dans les quinze louis.
+
+-- Je te donne cent écus.
+
+-- Va donc pour cent écus!
+
+Voilà comment je louai le laboureur Jean Roussière, celui-là qui
+m’apprit l’air populaire de _Magali_: un luron jovial et taillé en
+hercule, qui, la dernière année que je passai au Mas, avec mon père
+aveugle, dans les longues veillées de notre solitude savait me garder
+d'ennui, en bon vivant qu'il était.
+
+Fin laboureur, il avait toujours aux lèvres quelque chanson joyeuse:
+
+_"L'araire est composé -- de trente et une pièces; -- celui qui
+l'inventa -- devait en savoir long! -- Pour sûr, c'est quelque
+monsieur."_
+
+Et naturellement adroit ou artiste, si l'on veut, quoi qu'il fît,
+soit le comble d'une meule de paille ou une pile de fumier, ou
+l'arrimage d'un chargement, il savait donner la ligne harmonieuse ou,
+comme on dit, le galbe. Seulement, il avait le défaut de son maître:
+il aimait quelque peu à dormir et à faire la méridienne.
+
+Charmant causeur, du reste. Et il fallait l'entendre lorsqu'il
+parlait du temps où, sur le chemin de halage, il conduisait les
+grands chevaux qui remorquaient, attachées l'une à l'autre, les
+gabares du Rhône, à Valence, à Lyon.
+
+-- Croyez-vous, disait-il, qu'à l'âge de vingt ans, j'ai mené
+bravement le plus bel équipage des rivages du Rhône? Un équipage de
+quatre-vingts étalons, couplés quatre par quatre, qui traînaient six
+bateaux! Que c'était beau, pourtant, le matin, quand nous partions,
+sur les digues du grand fleuve, et que, silencieuse, cette flotte,
+lentement, remontait le cours de l'eau!
+
+Et Jean Roussière énumérait tous les endroits des deux rives: les
+auberges, les hôtesses, les rivières, les palées, les pavés et les
+gués, d'Arles au Revestidou, de la Coucourde à l'Ermitage.
+
+Mais son bonheur, mais son triomphe, à notre brave Rousseyron,
+c'était lors de la Saint-Éloi.
+
+-- A vos Maillanais, disait-il, s'ils ne l'ont pas vu encore, nous
+montrerons comment on monte une petite mule.
+
+Saint-Éloi est, en Provence, la fête des agriculteurs. Par toute la
+Provence, les curés, comme vous savez, ce jour-là, bénissent les
+bêtes, ânes, mulets et chevaux, et les gens aux bestiaux font goûter
+le pain bénit, cet excellent pain bénit, parfumé avec l'anis et doré
+avec des oeufs, qu'on appelle _tortillades_. Mais chez nous, ce
+jour-là, on fait courir la charrette, un chariot de verdure attelé de
+quarante ou cinquante bêtes, caparaçonnées comme au temps des
+tournois,
+harnachées de sous-barbes, de housses brodées, de plumets, de miroirs
+et de lunes de laiton, et on met le fouet à l'encan, c'est-à-dire
+qu'à l'enchère on met publiquement la charge de Prieur:
+
+-- A trente francs le fouet! à cent francs! à deux cents francs! Une
+fois, deux fois, trois fois!
+
+Au plus offrant échoit la royauté de la fête. La _Charrette Ramée_ va
+à la procession, avec la cavalcade de laboureurs allègres qui
+marchent fièrement, chacun près de sa bête, en faisant claquer son
+fouet. Sur la charrette, accompagnés d'un tambour et d'un fifre, les
+Prieurs sont assis. Sur les mulets, les pères enfourchent leurs
+petits qui s'accrochent heureux aux attelles des colliers. Les
+colliers, à leur chaperon, ont tous une _tortillade_ (gâteau en forme
+de couronne) et un fanion en papier avec l'image de saint Éloi. Et,
+porté sur les épaules des Prieurs de l'an passé, le saint, en pleine
+gloire, tel qu'un évêque d'or, s'avance la crosse à la main.
+
+Puis, la procession faite, la Charrette emportée par les cinquante
+mulets ou mules, roule autour du village, dans un tourbillon, avec
+les garçons de labour courant éperdument à côté de leurs bêtes, tous
+en corps de chemise, le bonnet sur l'oreille, aux pieds les souliers
+minces et la ceinture aux flancs.
+
+C'est là que Jean Roussière, montant, cette année-là, notre mule
+"Falette" à la croupe d'amande, épata les spectateurs. Preste comme
+un chat, il sautait sur la bête, descendait, remontait, tantôt assis
+d'un seul côté, tantôt se tenant debout sur la croupe de la mule et
+tantôt sur son dos faisant le pied de grue, l'arbre fourchu ou la
+grenouille, en un mot la fantasia, comme les cavaliers arabes.
+
+Le plus joli, c'est là que je voulais en venir, fut au repas de
+Saint-Éloi (car, après la charrette, les Prieurs paient le festin).
+Lorsqu'on eut mangé et bu et que le ventre plein, chaque convive dit
+la sienne, Roussière se leva et fit à la tablée:
+
+-- Camarades! vous voilà tout un peuple de _pieds-poudreux_ et de
+bélîtres, qui faites la Saint-Éloi depuis mille ans peut-être et vous
+ne connaissez pas, j'en suis à peu près sûr, l'histoire de votre
+grand patron.
+
+-- Non, dirent les convives... N'était-il pas maréchal?
+
+-- Si, mais je vais vous conter comment il se convertit.
+
+Et tout en trempant dans son verre, plein de vin de Tavel, la
+_tortillade_ fine qu'il croquait à mesure, mon laboureur commença:
+
+"Notre Seigneur Dieu le père, un jour, en paradis, était tout
+soucieux. L'enfant Jésus lui dit:
+
+-- Qu'avez-vous? père.
+
+-- J'ai, répondit Dieu, un souci qui me tarabuste... Tiens, regarde
+là-bas.
+
+-- Où? dit Jésus.
+
+-- Par là-bas, dans le Limousin, droit de mon doigt: tu vois bien,
+dans ce village, vers le faubourg, une boutique de maréchal ferrant,
+une belle grande boutique?
+
+-- Je vois, je vois.
+
+-- Eh bien! mon fils, là est un homme que j'aurais voulu sauver: on
+l'appelle maître Éloi. C'est un gaillard solide, observateur fidèle
+de mes commandements, charitable au pauvre monde, serviable à
+n'importe qui, d'un bon compte avec la pratique, et martelant du
+matin au soir sans mal parler ni blasphémer... Oui, il me semble
+digne de devenir un rand saint.
+
+-- Et qui empêche? dit Jésus.
+
+-- Son orgueil, mon enfant. Parce qu'il est bon ouvrier, ouvrier de
+premier ordre, Éloi croit que sur terre nul n'est au-dessus de lui,
+et présomption est perdition.
+
+-- Seigneur Père, fit Jésus, si vous me vouliez permettre de
+descendre sur la terre, j'essaierais de le convertir.
+
+-- Va, mon cher fils.
+
+Et le bon Jésus descendit. Vêtu en apprenti, son baluchon derrière le
+dos, le divin ouvrier arrive droit dans la rue où demeurait Éloi. Sur
+la porte d'Éloi, selon l'usage était l'enseigne, et l'enseigne
+portait: _Éloi le maréchal, maître sur tous les maîtres, en deux
+chaudes forge un fer_.
+
+Le petit apprenti met donc le pied sur le seuil et, ôtant son
+chapeau:
+
+-- Dieu vous donne le bonjour, maître, et à la compagnie: si vous
+aviez besoin d'un peu d'aide?
+
+-- Pas pour le moment, répond Éloi.
+
+-- Adieu donc, maître: ce sera pour une autre fois.
+
+Et Jésus, le bon Jésus, continue son chemin. Il y avait, dans la rue,
+un groupe d'hommes qui causaient et Jésus dit en passant:
+
+-- Je n'aurais pas cru que dans une boutique telle, où il doit y
+avoir, ce semble, tant d'ouvrage, on me refusât le travail.
+
+-- Attends un peu, mignon, lui fait un des voisins. Comment as-tu
+salué en entrant chez maître Éloi?
+
+-- J'ai dit comme l'on dit: "Dieu vous donne le bonjour, maître, et à
+la compagnie!"
+
+-- Ha! ce n'est pas ainsi qu'il fallait dire... Il fallait l'appeler
+_maître sur tous les maîtres_... Tiens, regarde l'écriteau.
+
+-- C'est vrai, dit Jésus, je vais essayer de nouveau.
+
+Et de ce pas il retourne à la boutique.
+
+-- Dieu vous le donne bon, maître sur tous les maîtres! N'auriez-vous
+pas besoin d'ouvrier?
+
+-- Entre, entre, répond Éloi, j'ai pensé depuis tantôt que nous
+t'occuperions aussi... Mais écoute ceci pour une bonne fois: quand tu
+me salueras, tu dois m'appeler _maître_, vois-tu? _sur tous les
+maîtres_, car ce n'est pas pour me vanter, mais d'hommes comme moi,
+qui forgent un fer en deux chaudes, le Limousin n'en a pas deux!
+
+-- Oh! repliqua l'apprenti, dans notre pays, à nous, nous forgeons ça
+en une chaude!
+
+-- Rien que dans une chaude? Tais-toi donc, va, gamin, car cela n'est
+pas possible...
+
+-- Eh bien! vous allez voir, maître sur tous les maîtres!
+
+Jésus prend un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle,
+attise le feu; et quand le fer est rouge, rouge et incandescent, il
+va le prendre avec la main.
+
+-- Aïe! mon pauvre nigaud! le premier compagnon lui crie, tu vas te
+roussir les doigts!
+
+-- N'ayez pas peur, répond Jésus, grâce à Dieu, dans notre pays, nous
+n'avons pas besoin de tenailles. Et le petit ouvrier saisit avec la
+main le fer rougi à blanc, le porte sur l'enclume et avec son
+martelet, pif! paf! patati! patata! en un clin d'oeil l'étire,
+l'aplatit, l'arrondit et l'étampe si bien qu'on le dirait moulé.
+
+-- Oh! moi aussi, fit maître Éloi, si je voulais bien.
+
+Il prend donc un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle,
+attise le feu; et quand le fer est rouge, il vient pour le saisir
+comme son apprenti et l'apporter à l'enclume... Mais il se brûle les
+doigts: il a beau se hâter, beau faire son dur à cuire, il lui faut
+lâcher prise pour courir aux tenailles. Le fer de cheval cependant
+froidit... Et allons, pif! et paf! quelques étincelles jaillissent...
+Ah! pauvre maître Éloi! il eut beau frapper, se mettre tout en nage,
+il ne put parvenir à l'achever dans une chaude.
+
+-- Mais chut! fit l'apprenti, il m'a semblé ouïr le galop d'un
+cheval...
+
+Maître Éloi aussitôt se carre sur la porte et voit un cavalier, un
+superbe cavalier qui s'arrête devant la boutique. Or c'était saint
+Martin.
+
+-- Je viens de loin, dit celui-ci, mon cheval a perdu une couple de
+fers et il me tardait fort de trouver un maréchal.
+
+Maître Éloi se rengorge, et lui parle en ces termes:
+
+-- Seigneur, en vérité, vous ne pouviez mieux rencontrer. Vous êtes
+chez le premier forgeron de Limousin, de Limousin et de France, qui
+peut se dire maître au-dessus de tous les maîtres et qui forge un fer
+en deux chaudes... Petit, va tenir le pied.
+
+-- Tenir le pied! répartit Jésus. Nous trouvons, dans notre pays, que
+ce n'est pas nécessaire.
+
+-- Par exemple! s'écria le maître maréchal, celle-là est par trop
+drôle: et comment peut-on ferrer, chez toi, sans tenir le pied?
+
+-- Mais rien de si facile, mon Dieu! vous allez le voir.
+
+Et voilà le petit qui saisit le boutoir, s'approche du cheval et,
+crac! lui coupe le pied. Il apporte le pied dans la boutique, le
+serre dans l'étau, lui cure bien la corne, y applique le fer neuf
+qu'il venait d'étamper, avec le brochoir y plante les clous; puis,
+desserrant l'étau, retourne le pied au cheval, y crache dessus,
+l'adapte; et n'ayant fait que dire avec un signe de croix: "Mon Dieu!
+que le sang se caille", le pied se trouve arrangé, et ferré et
+solide, comme on n'avait jamais vu, comme on ne verra plus jamais.
+
+Le premier compagnon ouvrait des yeux comme des paumes, et maître
+Éloi, collègues, commençait à suer.
+
+-- Ho! dit-il enfin, pardi! en faisant comme ça, je ferrai tout aussi
+bien.
+
+Éloi se met à l'oeuvre: le boutoir à la main, il s'approche du cheval
+et, crac, lui coupe le pied. Il l'apporte dans la boutique, le serre
+dans l'étau et le ferre à son aise comme avait fait le petit. Puis,
+c'est ici le hic! il faut le remettre en place! Il s'avance près du
+cheval, crache sur le sabot, l'applique de son mieux au boulet de la
+jambe... Hélas! l'onguent ne colle pas: le sang ruisselle et le pied
+tombe.
+
+Alors l'âme hautaine de maître Éloi s'illumina: et, pour se
+prosterner aux pieds de l'apprenti, il rentra dans la boutique. Mais
+le petit avait disparu et aussi le cheval avec le cavalier. Les
+larmes débondèrent des yeux de maître Éloi; il reconnut qu'il avait
+un maître au-dessus de lui, pauvre homme! et au-dessus de tout, et il
+quitta son tablier et laissa sa boutique et il partit de là pour
+aller dans le monde annoncer la parole de notre Seigneur Jésus."
+
+Ah! il y en eut un, de battement de mains, pour saint Éloi et Jean
+Roussière! Baste! voici pourquoi je me suis fait un devoir de
+rappeler ce brave Jean dans ce livre de _Mémoires_. C'est lui qui
+m'avait chanté, mais sur d'autres paroles que je vais dire tout à
+l'heure, l'air populaire sur lequel je mis l'aubade de _Magali_, air
+si mélodieux, si agréable et si caressant, que beaucoup ont regretté
+de ne plus le retrouver dans la _Mireille_ de Gounod.
+
+Ce que c'est que l'heur des choses! La seule personne au monde à
+laquelle, dans ma vie, j'ai entendu chanter l'air populaire en
+question, ç'a été Jean Roussière, qui était apparemment le dernier
+qui l'eût retenu; et il fallut qu'il vint, par hasard, me le chanter,
+à l'heure où je cherchais la note provençale de ma chanson d'amour,
+pour que je l'aie recueilli, juste au moment où il allait, comme tant
+d'autres choses, se perdre dans l'oubli.
+
+Voici donc la chanson, ou plutôt le duo, qui me donna le rythme de
+l'air de _Magali_:
+
+ _-- Bonjour, gai rossignol sauvage,
+ Puisqu'en Provence te voilà!
+ Tu aurais pu prendre dommage
+ Dans le combat de Gibraltar:
+ Mais puisqu'enfin je t'ai ouï,
+ Ton doux ramage.
+ Mais puisqu'enfin je t'ai ouï,
+ M'a réjoui.
+
+ Vous avez bonne souvenance,
+ Monsieur, pour ne pas m'oublier;
+ Vous aurez donc ma préférence,
+ Ici je passerai l'été,
+ Je répondrai à votre amour
+ Par mon ramage
+ Et je vais chanter nuit et jour
+ Aux alentours.
+
+ _-- Je te donne la jouissance,
+ L'avantage de mon jardin;
+ Au jardinier je fais défense
+ De te donner aucun chagrin,
+ Tu pourras y cacher ton nid
+ Dans le feuillage
+ Et tu te trouveras fourni
+ Pour tes petits.
+
+ -- Je le connais à votre mine,
+ Monsieur, vous aimez les oiseaux;
+ J'inviterai la cardeline.
+ Pour vous chanter des airs nouveaux
+ La cardeline a un beau chant,
+ Quand elle est seule;
+ Elle a des airs sur le plain-chant
+ Qui sont charmants.
+
+ Jusque vers le mois de septembre
+ Nous serons toujours vos voisins.
+ Vous aurez la joie de m'entendre
+ Autant le soir que le matin.
+ Mais lorsqu'il faudra s'envoler
+ Quelle tristesse!
+ Tout le bocage aura le deuil
+ Du rossignol.
+
+ -- Monsieur, nous voici de partance;
+ Hélas! c'est là notre destin.
+ Lorsqu'il faut quitter la Provence,
+ Certes, ce n'est pas sans chagrin.
+ Il nous faut aller hiverner
+ Dedans les Indes;
+ Les hirondelles, elles aussi,
+ Partent aussi.
+
+ -- Ne passez pas vers l'Amérique.
+ Car vous pourriez avoir du plomb
+ Du côté de la Martinique
+ On tire des coups de canon.
+ Depuis longtemps est assiégé
+ Le roi d'Espagne:
+ De crainte d'y être arrêtés,
+ Au loin passez_.
+
+Oeuvre de quelque illettré contemporain de l'Empire et, à coup sûr,
+indigène de la rive du Rhône, ces couplets naïfs ont du moins le
+mérite d'avoir conservé l'air que _Magali_ a fait connaître. Quant au
+thème mis en vogue par l'aubade de _Mireille_, les métamorphoses de
+l'amour, nous le prîmes expressément dans un chant populaire qui
+commençait comme suit:
+
+ _--Marguerite, ma mie,
+ Marguerite, mes amours,
+ Ceci, sont les aubades
+ Qu'on va jouer pour vous.
+ -- Nargue de tes aubades
+ Comme de tes violons:
+ Je vais dans la mer blanche
+ Pour me rendre poisson_.
+
+Enfin, le nom de Magali, abréviation de Marguerite, je l'entendis un
+jour que je revenais de Saint-Remy. Une jeune bergère gardait
+quelques brebis le long de la Grande Roubine. -- "O Magali! tu ne
+viens pas encore?" lui cria un garçonnet qui passait au chemin; et
+tant me parut joli ce nom limpide que je chantai sur-le-champ:
+
+ _O Magali, ma tant aimée,
+ Mets ta tête à la fenêtre.
+ Écoute un peu cette aubade
+ De tambourins et de violons:
+ Le ciel est là-haut plein d'étoiles,
+ Le vent est tombé...
+ Mais les étoiles pâliront
+ En te voyant_.
+
+C'est quelque temps après que, première brouée de ma claire jeunesse,
+j'eus la douleur de perdre mon père. Aux dernières Calendes (1), --
+lui que la fête de Noël emplissait toujours de joie, maintenant
+devenu aveugle, nous l'avions vu d'une tristesse qui nous fit mal
+augurer. C'est en vain que, sur la table et sur la nappe blanche,
+luisaient, comme d'usage, les chandelles sacrées; en vain, je lui
+avais offert le verre de vin cuit pour entendre de sa bouche le
+sacramentel: "Allégresse!" En tâtonnant, hélas! avec ses grands bras
+maigres, il s'était assis sans mot dire. Ma mère eut beau lui
+présenter, un après l'autre, les mets de Noël: le plat d'escargots,
+le poisson du Martigue, le nougat d'amandes, la galette à l'huile. Le
+pauvre vieux, pensif, avait soupé dans le silence. Une ombre
+avant-courrière de la mort était sur lui. Ayant totalement perdu la
+vue, il dit:
+
+-- L'an passé, à la Noël, je voyais encore un peu le mignon des
+chandelles; mais cette année, rien, rien! Soutenez-moi, ô sainte
+Vierge!
+
+(1) Nom de la Noël, en Provence.
+
+A l'entrée de septembre de 1855, il s'éteignit dans le Seigneur, et,
+lorsqu'il eut reçu les derniers sacrements avec la candeur, la foi,
+la bonne foi des âmes simples, et que, toute la famille, nous
+pleurions autour du lit:
+
+-- Mes enfants, nous dit-il, allons! moi je m'en vais... et à Dieu je
+rends grâce pour tout ce que je lui dois: ma longue vie et mon
+bonheur, qui a été béni.
+
+Ensuite, il m'appela et me dit:
+
+-- Frédéric, quel temps fait-il?
+
+-- Il pleut, mon père, répondis-je.
+
+-- Eh bien! dit-il, s'il pleut, il fait beau temps pour les
+semailles.
+
+Et il rendit son âme à Dieu. Ah! quel moment! On releva sur sa tête
+le drap. Près du lit, ce grand lit où, dans l'alcôve blanche, j'étais
+né en pleine lumière, on alluma un cierge pâle. On ferma à demi les
+volets de la chambre. On manda aux laboureurs de dételer tout de
+suite. La servante, à la cuisine, renversa sur la gueule les
+chaudrons de l'étagère. Autour des cendres du foyer, qu'on éteignit,
+toute la maisonnée, silencieusement, nous nous assîmes en cercle. Ma
+mère au coin de la grande cheminée, et, selon la coutume des veuves
+de Provence, elle avait, en signe de deuil, mis sur la tête un fichu
+blanc; et toute la journée, les voisins, les voisines, les parents,
+les amis vinrent nous apporter le salut de condoléance en disant,
+l'un après l'autre:
+
+-- Que Notre Seigneur vous conserve!
+
+Et, longuement, pieusement eurent lieu les complaintes en l'honneur
+du "pauvre maître".
+
+Le lendemain, tout Maillane assistait aux funérailles. En priant Dieu
+pour lui, les pauvres ajoutaient:
+
+-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges puissent-ils
+l'accompagner au ciel!
+
+Derrière le cercueil, porté à bras avec des serviettes, et le
+couvercle enlevé pour qu'une dernière fois les gens vissent le
+défunt, les mains croisées, dans son blanc suaire, -- Jean Roussière
+portait le cierge mortuaire qui avait veillé son maître.
+
+Et moi, pendant que les glas sonnaient dans le lointain, j'allai
+verser mes larmes, tout seul, au milieu des champs, car l'arbre de la
+maison était tombé. Le Mas du Juge, le Mas de mon enfance, comme s'il
+eût perdu son ombre haute, maintenant, à mes yeux était désolé et
+vaste. L'ancien de la famille, maître François mon père, avait été le
+dernier des patriarches de Provence, conservateur fidèle des
+traditions et des coutumes, et le dernier, du moins pour moi, de
+cette génération austère, religieuse, humble, disciplinée, qui avait
+patiemment traversé les misères et les affres de la Révolution et
+fourni à la France les désintéressés de ses grands holocaustes et les
+infatigables de ses grandes armées.
+
+Une semaine après, au retour du _service_, le partage se fit. Les
+denrées et les feurres, bêtes de trait, brebis, oiseaux de
+basse-cour, tout cela fut loti. Le mobilier, nos chers vieux meubles,
+les grands lits à quenouilles, le pétrin à ferrures, le coffre du
+blutoir, les armoires cirées, la huche au pain sculptée, la table, le
+verrier, que, depuis ma naissance, j'avais vus à demeure autour de
+ces murailles; les douzaines d'assiettes, la faïence fleurie, qui
+n'avait jamais quitté les étagères du dressoir; les draps de chanvre,
+que ma mère de sa main avait filés; l'équipage agricole, les
+charrettes, les charrues, les harnais, les outils, ustensiles et
+objets divers, de toute sorte et de tout genre: tout cela déplacé,
+transporté au dehors dans l'aire de la ferme, il fallut le voir
+diviser, en trois parts, à dire d'expert.
+
+Les domestiques, les serviteurs à l'année ou au mois, l'un après
+l'autre, s'en allèrent. Et au Mas paternel, qui n'était pas dans mon
+lot, il fallut dire adieu. Une après-midi, avec ma mère, avec le
+chien, -- et Jean Roussière, qui sur le camion, charriait notre part,
+-- nous vînmes, le coeur gros, habiter désormais la maison de
+Maillane qui, en partage, m'était échue. Et maintenant, ami lecteur,
+tu peux comprendre la nostalgie de ce vers de _Mireille_:
+
+_Comme au Mas, comme au temps de mon père, hélas! hélas!
+
+CHAPITRE XVI
+
+MIREILLE
+
+Adolphe Dumas à Maillane. -- Sa soeur Laure. -- Mon premier voyage à
+Paris. Lecture de _Mireille_ en manuscrit. -- La lettre de Dumas à la
+_Gazette de France_. -- Ma présentation à Lamartine. -- Le
+quarantaine "Entretien de littérature". -- Ma mère et l'étoile.
+
+L'année suivante (1856) lors de la Sainte-Agathe, fête votive de
+Maillane, je reçus la visite d'un poète de Paris que le hasard (ou,
+plutôt, la bonne étoile des félibres) amena, à son heure, dans la
+maison de ma mère. C'était Adolphe Dumas: une belle figure d'homme de
+cinquante ans, d'une pâleur ascétique, cheveux longs et
+blanchissants, moustache brune avec barbiche, des yeux noirs pleins
+de flamme et, pour accompagner une voix retentissante, la main
+toujours en l'air dans un geste superbe. D'une taille élevée, mais
+boiteux et traînant une jambe percluse, lorsqu'il marchait, on aurait
+dit un cyprès de Provence agité par le vent.
+
+-- C'est donc vous, monsieur Mistral, qui faites des vers provençaux?
+me dit-il tout d'abord et d'un ton goguenard, en me tendant la main.
+
+-- Oui, c'est moi, répondis-je, à vous servir, monsieur!
+
+-- Certainement, j'espère que vous pourrez me servir. Le ministre,
+celui de l'Instruction publique, M. Fortoul, de Digne, m'a donné la
+mission de venir ramasser les chants populaires de Provence, comme
+_le Mousse de Marseille, la Belle de Margoton, les Noces du
+Papillon_, et, si vous en saviez quelqu'un, je suis ici pour les
+recueillir.
+
+Et, en causant à ce propos, je lui chantai ma foi, l'aubade de
+_Magali_, toute fraîche arrangée pour le poème de _Mireille_.
+
+Mon Adolphe Dumas, enlevé,épaté, s'écria:
+
+-- Mais où donc avez-vous pêché cette perle?
+
+-- Elle fait partie, lui dis-je, d'un roman provençal (ou, plutôt,
+d'un poème provençal en douze chants) que je suis en train d'affiner.
+
+-- Oh! ces bons Provençaux! Vous voilà bien toujours les mêmes,
+obstinés à garder votre langue en haillons, comme les ânes qui
+s'entêtent à longer le bord des routes pour y brouter quelque
+chardon... C'est en français, mon cher ami, c'est dans la langue de
+Paris que nous devons aujourd'hui, si nous voulons être entendus,
+chanter notre Provence. Tenez! écoutez ceci:
+
+ _J'ai revu sur son roc, vieille, nue, appauvrie,
+ La maison des parents, la première patrie,
+ L'ombre du vieux mûrier, le banc de pierre étroit.
+ Le nid que l'hirondelle avait au bord du toit,
+ Et la treille, à présent sur les murs égarée,
+ Qui regrette son maître et retombe éplorée;
+ Et, dans l'herbe et l'oubli qui poussent sur le seuil,
+ J'ai fait pieusement agenouiller l'orgueil,
+ J'ai rouvert la fenêtre où me vint la lumière,
+ Et j'ai rempli de chants la couche de ma mère_.
+
+Mais allons, dites-moi, puisque poème il y a, dites-moi quelque chose
+de votre poème provençal.
+
+Et je lui lus alors un morceau de _Mireille_, je ne me souviens plus
+lequel.
+
+-- Ah! si vous parlez comme cela, met fit Dumas après ma lecture, je
+vous tire mon chapeau, et je salue la source d'une poésie neuve,
+d'une poésie indigène dont personne ne se doutait. Cela m'apprend, à
+moi, qui, depuis trente ans, ai quitté la Provence et qui croyais sa
+langue morte, cela m'apprend, cela me prouve qu'en dessous de ce
+_patois_ usité chez les farauds, les demi-bourgeois et les demi-dames
+existe une seconde langue, celle de Dante et de Pétrarque. Mais
+suivez bien leur méthode, qui n'a pas consisté, comme certains le
+croient, à employer tels quels, ni à fondre en macédoine les
+dialectes de Florence, de Bologne ou de Milan. Eux ont ramassé
+l'huile et en ont fait la langue qu'ils rendirent parfaite en la
+généralisant. Tout ce qui a précédé les écrivains latins du grand
+siècle d'Auguste, à l'exception de Térence, c'est le "Fumier
+d'Ennius". Du parler populaire ne prenez que la paille blanche avec
+le grain qui peut s'y trouver. Je suis persuadé qu'avec le goût, la
+sève de votre juvénile ardeur, vous êtes fait pour réussir. Et je
+vois déjà poindre la renaissance d'une langue provignée du latin, et
+jolie et sonore comme le meilleur italien.
+
+L'histoire d'Adolphe Dumas était un vrai conte de fées. Enfant du
+peuple, ses parents tenaient une petite auberge entre Orgon et
+Cabane, à la Pierre-Plantée. Et Dumas avait une soeur appelée Laure,
+belle comme le jour et innocente comme l'eau qui naît: et voici que
+sur la route passèrent une fois des comédiens ambulants qui, dans la
+petite auberge, donnèrent, à la veillée, une représentation. L'un
+d'eux y jouait un rôle de prince. Les oripeaux de son costume qui
+scintillait sous les falots lui donnaient sur les tréteaux
+l'apparence d'un fils de roi, si bien que la pauvre Laure, naïve,
+hélas! comme pas une, se laissa, à ce que racontent les vieillards de
+la contrée, enjôler et enlever par ce prince de grand chemin. Elle
+partit avec la troupe, débarqua à Marseille, et ayant reconnu bientôt
+son erreur folle, et n'osant plus rentrer chez elle, elle prit à tout
+hasard la diligence de Paris, où elle arriva un matin par une pluie
+battante. Et la voilà sur le pavé, seule et dénuée de tout. Un
+monsieur qui passait en landau, et qui vit tout en larmes la jeune
+Provençale, fit arrêter sa voiture et lui dit:
+
+-- Belle enfant, mais qu'avez-vous à tant pleurer?
+
+Laure naïvement conta son équipée. Le monsieur, qui était riche, ému,
+épris soudain, la fit monter dans sa voiture, la conduisit dans un
+couvent, lui fit donner une éducation soignée et l'épousa ensuite.
+Mais la belle épousée, qui avait le coeur noble, n'oublia pas ses
+parents. Elle fit venir à Paris son petit frère Adolphe, lui fit
+faire ses études, et voilà comment Dumas Adolphe, déjà poète de
+nature et de nature enthousiaste, se trouva un jour mêlé au mouvement
+littéraire de 1830. Vers de toute façon, drames, comédies, poèmes,
+jaillirent, coup sur coup, de son cerveau bouillonnant: _la Cité des
+hommes, la Mort de Faust et de Don Juan, le Camp des Croisés,
+Provence, Mademoiselle de la Vallière, l'École des Familles, les
+Servitudes volontaires_, etc. Mais vous savez, dans les batailles,
+bien qu'on y fasse son devoir, tout le monde n'est pas porté pour la
+Légion d'honneur; et malgré sa valeur et des succès relatifs dans le
+théâtres de Paris, le poète Dumas, comme notre Tambour d'Arcole,
+était resté simple soldat, ce qui lui faisait dire plus tard en
+provençal:
+
+_A quarante ans passés, quand tout le monde pêche -- dans la soupe
+des gueux on y trempe son pain, -- Nous devons être heureux d'avoir
+-- L'âme en repos, le coeur net et la main lavée. -- Et qu'a-t-il?
+dira-t-on. -- Il a la tête haute. -- Que fait-il? Il fait son
+devoir_.
+
+Seulement, s'il n'était pas devenu capitaine, il avait conquis
+l'estime de ses plus fiers compagnons d'armes; et Hugo, Lamartine,
+Béranger, de Vigny, le grand Dumas, Jules Janin, Mignet, Barbey
+d'Aurevilly, étaient de ses amis.
+
+Adolphe Dumas, avec son tempérament ardent, avec on expérience de
+vieux lutteur parisien et tous ses souvenirs d'enfant de la Durance,
+arrivait donc à point nommé pour donner au Félibrige le billet de
+passage entre Avignon et Paris.
+
+Mon poème provençal étant terminé enfin, mais non imprimé encore, un
+jeune Marseillais qui fréquentait Font-Ségugne, mon ami Ludovic
+Segré, me dit, un jour:
+
+-- Je vais à Paris... Veux-tu venir avec moi?
+
+J'acceptai l'invitation, et c'est ainsi qu'à l'improviste, et pour la
+première fois, je fis le voyage de Paris, où je passai une semaine.
+J'avais, bien entendu, porté mon manuscrit, et, quand nous eûmes
+quelques jours couru et admiré, de Notre-Dame au Louvre, de la place
+Vendôme au grand Arc de Triomphe, nous vînmes, comme de juste, saluer
+le bon Dumas.
+
+-- Eh bien! cette _Mireille_, me fit-il, est-elle achevée?
+
+-- Elle est achevée, lui dis-je, et la voici... en manuscrit.
+
+-- Voyons donc; puisque nous y sommes, vous allez m'en lire un chant.
+
+Et quand j'eus lu le premier chant:
+
+-- Continuez, me dit Dumas.
+
+Et je lus le second, puis le troisième, puis le quatrième.
+
+-- C'est assez pour aujourd'hui, me dit l'excellent homme. Venez
+demain à la même heure, nous continuerons la lecture; mais je puis,
+dès maintenant, vous assurer que, si votre oeuvre s'en va toujours
+avec ce souffle, vous pourriez gagner une palme plus blle que vous ne
+pensez.
+
+Je retournai, le lendemain, en lire encore quatre chants, et le
+surlendemain, nous achevâmes le poème.
+
+Le même jour (26 août 1856), Adolphe Dumas adressa au directeur de la
+_Gazette de France_ la lettre que voici:
+
+"_La Gazette du Midi_ a déjà fait connaître à la _Gazette de France-
+l'arrivée du jeune Mistral, le grand poète de la Provence. Qu'est-ce
+que Mistral? On n'en sait rien. On me le demande et je crains de
+répondre des paroles qu'on ne croira pas, tant elles sont
+inattendues, dans ce moment de poésie d'imitation qui fait croire à
+la mort de la poésie et des poètes.
+
+"L'Académie française viendra dans dix ans consacrer une gloire de
+plus, quand tout le monde l'aura faite. L'horloge de l'Institut a
+souvent de ces retards d'une heure avec les siècles; mais je veux
+être le premier qui aura découvert ce qu'on peut appeler,
+aujourd'hui, le Virgile de la Provence, le pâtre de Mantoue arrivant
+à Rome avec des chants dignes de Gallus et des Scipion...
+
+"On a souvent demandé, pour notre beau pays du Midi, deux fois
+romain, romain latin et romain catholique, le poème de sa langue
+éternelle, de ses croyances saintes et de ses moeurs pures. J'ai le
+poème dans les mains, il a douze chants. Il est signé Frédéric
+Mistral, du village de Maillane, et je le contresigne de ma parole
+d'honneur, que je n'ai jamais engagée à faux, et de ma
+responsabilité, qui n'a que l'ambition d'être juste."
+
+Cette lettre ébouriffante fut accueillie par des lazzi: "Allons,
+disaient certains journaux, le mistral s'est incarné, paraît-il, dans
+un poème. Nous verrons si ce sera autre chose que du vent."
+
+Mais Dumas, lui, content de l'effet de sa bombe, me dit en me serrant
+la main:
+
+-- Maintenant, cher ami, retournez à Avignon pour imprimer votre
+_Mireille_. Nous avons, en plein Paris, lancé le but au caniveau, et
+laissons courir la critique: il faudra bien qu'elle y ajoute les
+boules de son jeu, toutes, l'une après l'autre.
+
+Avant mon départ, mon dévoué compatriote voulut bien me présenter à
+Lamartine, son ami, et voici comment le grand homme raconta cette
+visite dans son _Cours familiers de Littérature_ (quarantième
+entretien, 1859):
+
+"Au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un beau et
+modeste jeune homme, vêtu avec un sobre élégance, comme l'amant de
+Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse
+chevelure dans les rues d'Avignon. C'était Frédéric Mistral, le jeune
+poète villageois, destiné à devenir, comme Burns le laboureur
+écossais, l'Homère de la Provence.
+
+"Sa physionomie simple, modeste et douce, n'avait rien de cette
+tension orgueilleuse des traits ou de cette évaporation des yeux qui
+caractérise trop souvent ces hommes de vanité plus que de génie,
+qu'on appelle les poètes populaires. Il avait la bienséance de la
+vérité; il plaisait, il intéressait, il émouvait; on sentait, dans sa
+mâle beauté, le fils d'une de ces belles Arlésiennes, statues
+vivantes de la Grèce, qui palpitent dans notre Midi.
+
+"Mistral s'assit sans façon à ma table d'acajou de Paris, selon les
+lois de l'hospitalité antique, comme je me serais assis à la table de
+noyer de sa mère, dans son Mas de Maillane. Le dîner fut sobre,
+l'entretien à coeur ouvert, la soirée courte et causeuse, à la
+fraîcheur du soir et au gazouillement des merles, dans mon petit
+jardin grand comme le mouchoir de Mireille.
+
+"Le jeune homme nous récita quelques vers dans ce doux et nerveux
+idiome provençal, qui rappelle tantôt l'accent latin, tantôt la grâce
+attique, tantôt l'âpreté toscane. Mon habitude des patois latins,
+parlés uniquement par moi jusqu'à l'âge de douze ans dans les
+montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome intelligible.
+C'étaient quelques vers lyriques; ils me plurent mais sans m'enivrer.
+Le génie du jeune homme n'était pas là, le cadre était trop étroit
+pour son âme; il lui fallait, comme à Jasmin, cet autre chanteur sans
+langue, son épopée pour se répandre. Il retournait dans son village
+pour y recueillir, auprès de sa mère et à côté de ses troupeaux, ses
+dernières inspirations. Il me promit de m'envoyer un des premiers
+exemplaires de son poème; il sortit."
+
+Avant de repartir, j'allai saluer Lamartine, qui habitait au
+rez-de-chaussée du numéro 41 de la rue Ville-L'Évêque. C'était dans
+la soirée. Écrasé par ses dettes et assez délaissé, le grand homme
+somnolait dans un fauteuil en fumant un cigare, pendant que quelques
+visiteurs causaient à voix basse, autour de lui.
+
+Tout à coup, un domestique vint annoncer qu'un Espagnol, un harpiste
+appelé Herrera, demandait à jouer un air de son pays devant M. de
+Lamartine.
+
+-- Qu'il entre, dit le poète.
+
+Le harpiste joua son aire, et Lamartine, à demi-voix, demanda à sa
+nièce, Mme de Cessia, s'il y avait quelque argent dans les tiroirs de
+son bureau.
+
+-- Il reste deux louis, répondit celle-ci.
+
+-- Donnez-les à Herrera, fit le bon Lamartine.
+
+Je revins donc en Provence pour l'impression de mon poème, et la
+chose s'étant faite à l'imprimerie Seguin, à Avignon, j'adressai le
+premier exemplaire à Lamartine, qui écrivit à Reboul la lettre
+suivante:
+
+"Jai lu _Mirèio..._ Rien n'avait encore paru de cette sève nationale,
+féconde, inimitable du Midi. Il y a une vertu dans le soleil. J'ai
+tellement été frappé à l'esprit et au coeur que j'écris un
+_Entretien_ sur ce poème. Dites-le à M. Mistral. Oui, depuis les
+Homérides de l'Archipel, un tel jet de poésie primitive n'avait pas
+coulé. J'ai crié, comme vous: c'est Homère."
+
+Adolphe Dumas m'écrivait, de son côté:
+
+(mars 1859).
+
+"Encore une lettre de joie pour vous, mon cher ami. J'ai été, hier au
+soir, chez Lamartine. En me voyant entrer, il m'a reçu avec des
+exclamations et il m'en a dit autant que ma lettre à la _Gazette de
+France_. Il a lu et compris, dit-il, votre poème d'un bout à l'autre.
+Il l'a lu et relu trois fois, il ne le quitte plus et ne lit pas
+autre chose. Sa nièce, cette belle personne que vous avez vue, a
+ajouté qu'elle n'avait pas pu le lui dérober un instant pour le lire,
+et il va faire un _Entretien_ tout entier sur vous et _Mirèio_. Il
+m'a demandé des notes biographiques sur vous et sur Maillane. Je les
+lui envoie ce matin. Vous avez été l'objet de la conversation
+générale toute la soirée et votre poème a été détaillé par Lamartine
+et par moi depuis le premier mot jusqu'au dernier. Si son _Entretien_
+parle ainsi de vous, votre gloire est faite dans le monde entier. Il
+dit que vous êtes "un Grec des Cyclades". Il a écrit à Reboul: "C'est
+un Homère!" Il me charge de vous écrire _tout ce que je veux_ et il
+ajoute que je ne puis trop vous en dire, tant il est ravi. Soyez donc
+bien heureux, vous et votre chère mère, dont j'ai gardé un si bon
+souvenir."
+
+Je tiens à consigner ici un fait très singulier d'intuition
+maternelle. J'avais donné à ma mère une exemplaire de _Mirèio_, mais
+sans lui avoir parlé du jugement de Lamartine, que je ne connaissais
+pas encore. A la fin de la journée, quand je crus qu'elle avait pris
+connaissance de l'oeuvre, je lui demandai ce qu'elle en pensait et
+elle me répondit, profondément émue:
+
+-- Il m'est arrivé, en ouvrant ton livre, une chose bien étrange: un
+éclat de lumière, pareil à une étoile, m'a éblouie sur le coup, et
+j'ai dû renvoyer la lecture à plus tard!
+
+Qu'on en pense ce qu'on voudra; j'ai toujours cru que cette vision de
+la bonne et sainte femme était un signe très réel de l'influx de
+sainte Estelle, autrement dit de l'étoile qui avait présidé à la
+fondation du Félibrige.
+
+Le quarantième Entretien du _Cours Familier de Littérature_ parut un
+mois après (1859), sous le titre "Apparition d'un poème épique en
+Provence". Lamartine y consacrait quatre-vingt pages au poème de
+_Mireille_ et cette glorification était le couronnement des articles
+sans nombre qui avaient accueilli notre épopée rustique dans la
+presse de Provence, du Midi et de Paris. Je témoignai ma
+reconnaissance dans ce quatrain provençal que j'inscrivis en tête de
+la seconde édition:
+
+A LAMARTINE
+
+_Je te consacre Mireille; c'est mon coeur et mon âme,
+C'est la fleur de mes années,
+C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles
+T'offre un paysan_.
+
+8 septembre 1859
+
+Et voici l'élégie que je publiai à la mort du grand homme (1):
+
+SUR LA MORT DE LAMARTINE
+
+_Quand l'heure du déclin est venue pour l'astre -- sur les collines
+envahies par le soir, les pâtres -- élargissent leurs moutons, leurs
+brebis et leurs chiens; -- et dans les bas-fonds des marais, -- tout
+ce qui grouille râle en braiment unanime:
+-- Ce soleil était assommant!"
+
+Des paroles de Dieu magnanime épancheur, -- ainsi, ô Lamartine, ô mon
+maître, ô mon père, -- en cantiques, en actions, en larmes
+consolantes, -- quand vous eûtes à notre monde -- épanché sa satiété
+d'amour et de lumière, -- et que le monde fut las,
+
+Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, -- chacun vous
+décocha la pierre de sa fronde, -- car votre splendeur nous faisait
+mal aux yeux, -- car une étoile qui s'éteint, -- car un dieu crucifié
+plaît à la foule, -- et les crapauds aiment la nuit...
+
+Et l'on vit en ce moment des choses prodigieuses! Lui, cette grande
+source de pure poésie -- qui avait rajeuni l'âme de l'univers, -- les
+jeunes poètes rirent -- de sa mélancolie de prophète et dirent --
+qu'il ne savait pas l'art des vers.
+
+Du Très-Haut Adonaï lui sublime grand prêtre, -- qui dans ses hymnes
+saints éleva nos croyances -- sur les cordes d'or de la harpe de
+Sion, -- en attestant les Écritures -- les dévots pharisiens crièrent
+sur les toits -- qu'il n'avait point de religion.
+
+Lui, le grand coeur ému, qui, sur la catastrophe -- de nos anciens
+rois, avait versé ses strophes, -- et en marbre pompeux leur avait
+fait un mausolée, -- les ébahis du Royalisme -- trouvèrent qu'il
+était un révolutionnaire, -- et tous s'éloignèrent vite.
+
+Lui, le grand orateur, la voix apostolique, -- qui avait fulguré le
+mot de République -- sur le front, dans le ciel des peuples
+tressaillants, -- par une étrange frénésie, -- sous les chiens
+enragés de la Démocratie -- le mordirent en grommelant.
+
+Lui, le grand citoyen, qui dans le cratère embrasé -- avait jeté ses
+biens, et son corps et son âme, -- pour sauver du volcan la patrie en
+combustion, -- lorsque, pauvre, il demanda son pain, -- les bourgeois
+et les gros l'appelèrent mangeur -- et s'enfermèrent dans leur bourg.
+
+Alors, se voyant seul dans sa calamité, -- dolent, avec sa croix il
+gravit son Calvaire... -- Et quelques bonnes âmes, vers la tombée du
+jour, -- entendirent un long gémissement, -- et puis, dans les
+espaces, ce cri suprême_: Eli, lamma sabacthani!
+
+_Mais nul ne s'aventura vers la cime déserte. -- Avec les yeux fermés
+et les deux mains ouvertes, -- dans un silence grave il s'enveloppa
+donc; -- et, calme comme sont les montagnes, au milieu de sa gloire
+et de son infortune, -- sans dire mot il expira_.
+
+_21 mars 1869_
+
+Me voilà arrivé au terme de _l'élucidari_ (comme auraient dit les
+troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de ma
+jeunesse. Désormais, mon histoire, qui est celle de mes oeuvres,
+appartient, comme tant d'autres, à la publicité.
+
+Je terminerai ces _Mémoires_ par quelques épisodes des l'existence
+franche et libre que s'étaient faite, en Avignon, les musagètes ou
+coryphées de notre Renaissance, pour montrer comme, au bord du Rhône,
+on pratiquait le Gai-Savoir.
+
+CHAPITRE XVII
+
+AUTOUR DU MONT VENTOUX
+
+Courses félibréennes avec Aubanel et Grivolas. -- L'ascension et la
+descente. -- Les gendarmes nous arrêtent. -- La fête de Montbrun. --
+Le devineur de sources. -- Le curé de Monieux. -- La Nesque et les
+Bessons. -- Le maire de Méthamis. -- Le charron de Vénasque.
+
+Avec Théodore Aubanel, qui était toujours dispos, pour organiser les
+courses, et notre camarade le peintre avignonnais Pierre Grivolas,
+qui était de toutes nos fêtes, voici comment nous fîmes, un beau jour
+de septembre, l'ascension du mont Ventoux.
+
+Partis, vers minuit, du village de Bédoin, au pied de la montagne,
+nous atteignîmes le sommet une demi-heure environ avant le lever du
+soleil. Je ne vous dirai rien de l'escalade, que nous fîmes à l'aise,
+sur le bât de mulets que conduisaient des guides, à travers les
+rochers, escarpements et mamelons de la Combe-Fillole.
+
+Nous vîmes le soleil surgir, tel qu'un superbe roi de gloire, d'entre
+les cimes éblouissantes des Alpes couvertes de neige, et l'ombre du
+Ventoux élargir, prolonger, là-bas dans l'étendue du Comtat
+Venaissin, par là-bas sur le Rhône et jusqu'au Languedoc, la
+triangulation de son immense cône.
+
+En même temps, de grosses nues blanchâtres et fuyantes roulaient
+au-dessous de nous, embrumant les vallées; et, si beau que fût le
+temps, il ne faisait pas chaud.
+
+Vers les neuf heures, -- mais, cette fois, à pied, avec les bâtons
+ferrés et le havresac au dos, -- après un léger déjeuner, nous primes
+la descente. Seulement, nous dévalâmes par le côté opposé,
+c'est-à-dire par les Ubacs, ainsi qu'on nomme le versant nord de
+toutes nos montagnes et du Ventoux en particulier.
+
+Or, tellement est âpre et tellement est raide ce revers du mont
+Ventoux, que le père Laval raconte ce qui suit:
+
+Les montagnards qui, de son temps (au dix-huitième siècle), le 14
+septembre, montaient en pèlerinage à la chapelle qui est en haut,
+redescendaient par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser, assis à
+croupetons sur une double planche de trois empans carrés, qu'ils
+enrayaient soudain en plantant leur bâton devant, lorsqu'elle allait
+trop vite ou qu'elle frôlait un précipice.
+
+Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une demi-heure; et il faut
+songer que le mont Ventoux a dix-neuf cent soixante mètres d'altitude
+sur la mer!
+
+Désireux, nous aussi, de raccourcir notre descente, mais ignorant les
+chemins, nous allâmes nous fourvoyer dans une ravine ardue, la
+Loubatière du Ventoux, si encombrée de rocailles et si périlleuse
+aussi que, pour arriver en bas, nous mîmes le jour entier.
+
+Le ravin de la Loubatière, comme son nom le dit, n'est fréquenté que
+par les loups, et il se rue subitement, du sommet au pied du mont,
+entre des berges si scabreuses qu'il est presque impossible, une fois
+qu'on y est rentré, d'en sortir pour changer de route.
+
+Nous y voilà, arrive qui plante! Dans les rocs détachés et dans les
+éboulis, à travers les troncs d'arbres, pins, hêtres et mélèzes,
+arrachés, entraînés par la fureur des orages et qui, à tous les pas,
+entravaient notre marche, nous descendions, nous dévalions, quand,
+tout à coup, le lit du torrent, coupé à pic devant nos pas, montre à
+nos yeux, béant, un précipice de cent toises peut-être en contrebas.
+
+Comment faire? Remonter? C'était fort difficile, d'autant plus que,
+sur nos têtes, nous voyions s'avancer de gros nuages noirs qui, s'ils
+eussent crevé, nous auraient submergés sous l'irruption des eaux...
+Il fallait donc, de façon ou d'autre, descendre par la gorge, cette
+épouvantable gorge où nous étions perdus. Et alors, dans l'abîme,
+nous jetâmes là-bas nos cabans et nos sacs et, ma foi, recommandant à
+Dieu notre vie, en rampant, en nous traînant, mais surtout par
+glissades, nous nous laissâmes couler sur la paroi presque verticale
+où, seules, quelques racines de buis ou de lavande nous empêchèrent
+de dégringoler, la tête la première.
+
+Rendus au fond du précipice, nous croyions être hors de danger, et,
+remettant nos hardes, nous avions, guillerets, recommencé de
+descendre dans le ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore plus
+forte et plus rapide, vint nous arrêter de nouveau, et, au péril de
+nos vies, il fallut de nouveau glisser en se cramponnant, et puis une
+troisième fois après les autres ci-dessus.
+
+Au crépuscule, enfin nous atteignîmes Saint-Léger, pauvre petit
+village qui est au pied du Ventoux, habité par des charbonniers, tout
+jonché de lavande en guise de litière. Nous ne pûmes trouver à nous y
+héberger.
+
+Malgré la nuit, haletants, harassés, il nous fallut encore marcher
+une couple d'heures jusqu'au village de Brantes, perché sur les
+rochers, en face du Ventoux, où nous fûmes fort heureux de pouvoir
+nous faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, au grenier
+à foin.
+
+Le plus joli, -- car il paraît qu'on n'avait pas très bonne mine, -
+fut que notre hôtelier, de peur qu'on n'emportât ses draps, nous
+avait enfermés sous clé... Aussi, le lendemain, ayant appris que
+c'était fête au village de Montbrun, et à peu près remis des suées de
+la veille, nous partîmes joyeux du pays qui _branle sans vent_ (comme
+l'appellent ses voisins) et nous fîmes le tour des Ubacs du Ventoux
+par Savoillants et Reillanette.
+
+Mais, pendant que, sur le bord de la rivière gazouilleuse qui a nom
+le Toulourenc, nous admirions la hauteur des escarpes effrayantes,
+des roches sourcilleuses qui touchaient les nuées, deux gendarmes,
+qui venaient sur la route après nous, et auxquels l'hôtelier de
+Brantes avait donné peut-être notre signalement, nous accostent:
+
+-- Vos papiers?
+
+Nous avions échappé aux loups, aux orages, aux précipices; ais,
+croyez-m'en, qui que vous soyez, si vous êtes jamais forcé de vous
+garer devant les happe-chair, évitez toujours les routes.
+
+-- Vos papiers? D'où venez-vous? Où allez-vous, voyons?
+
+Moi, je sortis de ma poche un gribouillage provençal et, pendant
+qu'un des archers, pour pouvoir déchiffrer ce que ça voulait dire, se
+désorbitait les yeux en tordant sa moustache:
+
+-- Nous sommes, disait Aubanel, des félibres, qui venons faire le
+tour du Ventoux.
+
+-- Et des artistes, ajoutait Grivolas, qui étudions la beauté du
+paysage...
+
+-- Ah! oui, c'est bon! nous faire accroire qu'on est venu dans le
+Ventoux pour étudier ses agréments! répliqua le gendarme qui
+essayait, mais vainement, de lire mon provençal; vous irez, mes
+farceurs, dire cela demain à M. le procureur impérial à Nyons... Et
+suivez-nous pour le quart d'heure.
+
+Nous rappelant le mot du général Philopémen: "qu'il faut porter la
+peine de sa mauvaise mine", et, en effet, reconnaissant qu'avec nos
+grands chapeaux de feutre aux bords retroussés arrogamment, nos
+bâtons ferrés et nos havresacs, nous étions faits comme des brigands,
+-- et comme d'autre part, cela nous amusait, nous suivîmes les
+chasse-coquins.
+
+Chemin faisant, un bon fermier, portant la veste sur l'épaule, nous
+atteignit et nous dit:
+
+-- Que Dieu vous donne le bonjour! Ces messieurs vont, sans doute, à
+la fête de Montbrun?
+
+-- Ah! oui, une jolie fête! lui répondîmes-nous. Nous descendions du
+Ventoux, de la cime du mont Ventoux, pour voir s'il est réel que le
+soleil, en se levant, y fait trois sauts, comme on affirme, et voilà
+que les gendarmes, parce que nous avions oublié nos papiers, nous ont
+pris pour des voleurs et nous emmènent à Nyons...
+
+-- Par exemple! Mais ne voyez-vous pas, à leur façon de s'exprimer,
+dit aux gendarmes le brave homme, que ces messieurs ne sont pas de
+loin? qu'ils parlent provençal? qu'ils sentent leur bonne maison? Eh
+bien! je n'hésite pas, moi, à répondre pour eux et je les invite
+même, quand nous serons à Montbrun, à venir boire un coup à la
+maison, et vous aussi, messieurs du gouvernement, si vous voulez,
+pourtant, me faire cet honneur!
+
+-- En ce cas-là, nous dit la maréchaussée dauphinoise, après avoir
+délibéré, messieurs, vous pouvez aller. Et, mais, voyons, est-ce
+positif, ce que vous disiez tout à l'heure, que le soleil, là-haut,
+vu du sommet du Ventoux, fait trois sauts en se levant?
+
+-- Ça, répliquâmes-nous, il faut le voir pour le croire... Mais
+autrement, c'est vrai comme vous êtes de braves gens.
+
+Et, les laissant sur ce goût (nous venions d'entrer à Montbrun), avec
+l'honnête paysan qui avait répondu pour nous, nous fûmes tout droit à
+l'auberge nous restaurer quelque peu.
+
+Rien qui fasse plaisir, lorsqu'on cour le pays et qu'on est fatigué,
+comme une auberge indigène, où l'on arrive un jour de fête patronale.
+Or, songez qu'à Montbrun, dès notre entrée au cabaret, nos yeux
+virent par terre un monceau de poulardes, de poulets, de dindons, de
+lapins, de levrauts et de perdrix, vous dis-je, qui n'annonçaient pas
+misère! Qui plumait d'ici, qui saignait de là. Une paire de longues
+broches, toutes chargées de lardoires et de gibier odorant,
+tournaient et dégouttaient sur le carré des lèchefrites,
+doucettement, devant le feu. L'hôtelier, l'hôtelière, en mouvement,
+posaient sur chaque table les bouteilles, les couteaux, les
+fourchettes qu'il fallait. Et tout cela pour les premiers qui
+demanderaient à dîner, c'est-à-dire pour nous autres. Oh! coquin de
+bon sort! Une bénédiction. Et, chose pardessus qui ne coûtait pas
+davantage, les filles de l'hôtesse avaient si gentille accortise que
+nous restâmes là tant que dura la fête, rien que pour l'agrément
+d'être servis par elles.
+
+A _Montbrun_, disait-on autrefois en Dauphiné, _arrivé à deux heures,
+à trois on est pendu_. Cela montre qu'un proverbe n'est pas toujours
+véridique, mais ça devait se rapporter (je le crois) au renom du
+terrible Montbrun, le capitaine huguenot qui fut seigneur de ce
+village. C'est lui, Charles du Puy, dit "le brave Montbrun", qui fit
+face au roi de France, alléguant pour raison que "les armes et le jeu
+rendaient les hommes égaux". C'est le même qui, au siège de Mornas,
+place catholique, lorsqu'il eut pris le château, en précipita la
+garnison sur la pointe, là-bas, des hallebardes de sa troupe (1562).
+D'où les gens de Mornas ont gardé jusqu'à nos jours le sobriquet de
+_saute-remparts_, et voici ce qu'on raconte:
+
+Un de ces malheureux, dont le tour était venu de faire le plongeon,
+reculait pour prendre élan, mais arrivé au bord de l'affreux
+casse-cou, il s'arrêtait épouvanté. Il revenait prendre sa course, et
+chose facile à comprendre, il lâchait pied de nouveau.
+
+-- O poltron, lui cria le farouche Montbrun, en deux fois que tu pris
+escousse, tu ne peux pas faire le saut?
+
+-- Monseigneur, répliqua le pauvre catholique, s'il vous plaît
+d'essayer, je vous le donne en trois.
+
+Et pour la repartie, Montbrun, à ce qu'on dit, lui accorda sa grâce.
+
+Nous allâmes visiter le château du baron - que François II fit
+démolir. -- Il y reste quelques fresques, attribuées à André del
+Sarto. Sur la terrasse, on nous montra l'endroit d'où parfois, pour
+s'amuser, le seigneur huguenot abattait d'un coup d'arquebuse les
+moines qui, là-bas, lisaient leur bréviaire, dans le jardin d'un
+couvent qu'il y avait en dessous.
+
+Enfin, derrière le Ventoux, le long du Toulourenc, rivière qui sépare
+le Dauphiné de la Provence, ayant repris notre tournée, nous vîmes en
+passant au pied du Ventouret et en longeant le Gourg des Oules
+déboucher dans une vallée, la riante vallée de Sault.
+
+-- Faisons la méridienne? dîmes-nous.. Et tous trois, à l'orée d'une
+prairie limitrophe avec la route, nous nous couchâmes pour dormir et
+laisser passer la chaleur.
+
+-- Adieu, Ventoux! s'écria Aubanel, tu nous fis, ô gueusard, assez
+suer et essouffler!
+
+Grivolas regardait les ombres et les clairs que remuaient entre eux
+les noyers et les chênes, et moi, épiant l'heure qu'il était au
+soleil, je tétais à la gourde une gorgée d'eau-de-vie.
+
+A ce moment, dans le grand hâle, nous vîmes sur la route blanche
+s'acheminer avec sa blouse, ses gros souliers à clous, son chapeau à
+larges bords, un vieillard qui tenait une houssine à la main. Quelque
+chose d'imposant et de particulier dans sa figure ouverte, rôtie par
+le soleil, attira, comme il passait, notre attention vers lui et nous
+lui dîmes bonjour.
+
+-- Bonjour, toute la compagnie, nous fit-il d'une voix douce, vous
+faites un peu halte?
+
+-- Eh oui! brave homme; à vous d'en faire autant, si vous voulez.
+
+-- Eh bien! je ne dis pas non... Je viens de la ville de Sault, où
+j'avais quelques affaires et je commençais d'être las. Ce n'est plus,
+mes amis, comme quand j'avais votre âge! Berthe filait alors, et
+maintenant Marthe dévide.
+
+Et il s'assit en causant à côté de nous sur l'herbe.
+
+-- Je suis bien curieux peut-être, poursuivit-il, mais par hasard ne
+seriez-vous pas herboristes?
+
+Ah! parbleu, si nous connaissions la vertu des simples que nos pieds
+foulent, nous n'aurions jamais besoin d'apothicaires ni de médecins.
+
+-- Non, répondîmes-nous, nous venons du mont Ventoux.
+
+-- _Sage qui n'y retourne pas, mais fou celui qui y retourne!_ dit le
+vieillard sentencieusement... "Allons, je vois, je vois, vous êtes
+peut-être bien des triacleurs de Venise.
+
+-- Triacleurs? Qu'est-ce que c'est?
+
+--Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'un remède souverain est ce qu'on
+nomme la _thériaque_, qui se fait à ce qu'on dit, avec de la graisse
+de vipère... Et, ici, dans nos montagnes, au Ventoux, au Ventouret,
+et, dans cette vallée même, les vipères ne manquent pas. Si c'est
+elles que vous cherchiez...
+
+-- Ah! les cherche qui voudra! nous écriâmes-nous.
+
+-- Veuillez m'excuser, reprit le bonhomme, si je vous ai offensés,
+mais il n'est pas de sot métier:
+
+ _Comme dit le renard
+ Chacun joue de son art_.
+
+Le bon Dieu, que je salue, a répandu sa lumière, voyez-vous un peu à
+tous. Pris à part, l'homme ne sait rien; entre tous, nous savons
+tout... Et, sans aller plus loin, moi, je suis devineur d'eau.
+
+-- Ah! tonnerre de nom de nom!
+
+-- Oui, tel que vous me voyez, par la vertu de la baguette que je
+tiens entre mes mains, je déniche les veines d'eau.
+
+-- Par exemple, et à notre tour, s'il n'y a pas d'indiscrétion,
+comment faites-vous donc pour découvrir les sources qu'il y a dans la
+terre?
+
+-- Comment je fais? De vous le dire, répondit l'hydroscope, ce serait
+malaisé peut-être... C'est affaire de bonne foi. Il m'arrive, tenez,
+quand le soleil est ardent, de voir fumer les eaux, de les voir
+s'évaporer, à sept lieues de distance... je les vois, oui, je les
+vois (mon Dieu! je vous rends grâces!) aspirées, colorées par
+l'ardeur du soleil. Ensuite la baguette, qui tourne d'elle-même et se
+tord entre mes doigts, achève le restant... Mais il faut, comme je
+vous le dis, sentir cela pour le comprendre: c'est à la bonne foi.
+Vous pouvez d’ailleurs parler de moi à Sault, à Villes, à Verdolier,
+dans tous les villages qui avoisinent: je suis d’Aurel (que vous
+voyez là), mon nom est Fortuné Aubert. On vous montrera partout les
+sources que j’ai mises en vue.
+
+Nous lui dîmes en plaisantant:
+
+-- Compère Fortuné, si vous pouviez, avec la baguette, trouver un
+jour la Chèvre d’Or?
+
+-- Et pourquoi non? Si Dieu voulait, je n’aurais pas plus de peine à
+cela, voyez-vous, que d’être assis sur ce talus... Mais Celui de
+là-haut a plus de sens que nous tous. Une
+fontaine d’eau, quand on a soif, ne vaut-elle pas mieux qu’une
+fontaine d’or? Et ce pré! Ne croyez-vous pas que la moindre rosée
+fasse plus de bien à son herbe, -- que si la traversait le carrosse
+d’un roi, chargé d’or et d’argent? Rendre service, quand on peut, à
+notre frère prochain, comme il nous est recommandé, mes amis, voilà,
+voilà où le bon Dieu vient en aide! Et pour preuve, permettez que je
+vous conte encore ceci:
+
+"L’an passé, la servante de notre curé d’Aurel (qui vous le
+certifierait) me fit appeler à la cure.
+
+"-- Maître Fortuné, me dit-elle, vous me voyez en grand souci. M. le
+curé, ce matin, est allé à Carpentras, où l’on juge aux assises un
+jeune parent à lui, inculpé comme incendiaire. Il devait, me l’ayant
+promis, retourner de bonne heure, et la nuit déjà descend, et je ne
+vois venir personne: je ne sais que m’imaginer. Si au moyen de votre
+science vous pouviez me rendre instruite de ce qui là-bas se passe,
+ah! que vous me feriez plaisir!
+
+"-- Nous essayerons, répondis-je... Donnez-moi quelques oublies, ce
+avec quoi les hosties se font.
+
+Et alors, sur la table, je plaçai les oublies, en représentation de
+Celui qu’on ne voit pas, l’Amour suprême, le bon Dieu.
+
+"A côté des oublies, je mis un verre de vin pur, pour représenter la
+Justice.
+
+"Devant l’Amour et la Justice, je mis un verre d’eau -- qui
+représentait l’inculpé. Et derrière l’inculpé je posai un gobelet de
+vin troublé avec de l’eau: ça représentait
+l’avocat.
+
+"Je saisis la baguette et, à la bonne foi, humblement, je demande à
+Dieu, l’Amour suprême, si l’accusé était condamné.
+
+"La baguette, mes amis, ne branla pas plus que ces pierres.
+
+"Bon! je demandai alors si on l’avait acquitté. La baguette entre mes
+doigts tourna joyeuse, comme en danse.
+
+"-- Mademoiselle, dis-je pour lors à la servante, vous pouvez dormir
+tranquille: l'inculpé est acquitté.
+
+"-- Puisque nous y voilà, me fit la demoiselle, Fortuné informez-vous
+un peu sur les témoins.
+
+"Je reprends en main la baguette et je demande au vin pur ou, pour
+mieux dire, à la Justice, si les témoins retournaient et s’ils
+étaient en chemin.
+
+"La verge demeura muette.
+
+"Humblement, je demande s’ils étaient poursuivis. ..Il me fut répondu
+qu’ils étaient poursuivis très sérieusement... Eh bien! n’est-il pas
+vrai que le lendemain, messieurs, le curé d’Aurel vint nous confirmer
+tout ce que nous avions vu la veille avec la verge! On avait à
+Carpentras acquitté l’inculpé et retenu les témoins.
+
+"-- Mais, allons, vous devez dire que je suis un franc bavard. A Dieu
+soyez, dit le vieillard en se relevant du talus, et prenez garde, là
+au frais, prenez garde de vous morfondre.
+
+Le devineur, avec sa baguette, gagna du côté des collines, vers ces
+quartiers d’Aurel, de Saint-Trinit, chantés plus tard par Félix Gras
+dans son grand et frais poème qui a nom _Les charbonniers_, et nous
+allâmes, nous autres, par un raidillon de chemin, prendre notre logis
+à Sault, la ville des _Étrangleurs de truie_.
+
+Après avoir salué, dans le château fort en ruine, le blason et la
+gloire de ses anciens seigneurs, les grands barons d’Agoult (qui est
+Wolf en allemand et qui signifie loup) et le nom historique de cette
+comtesse de Sault qui, au temps (de la Ligue, maîtrisait la Provence,
+nous descendîmes sur Monieux, dont le curé figure dans le gai
+répertoire des contes populaires.
+
+Ce curé avait une vache... Et voici qu’un pauvre homme, qui avait un
+tas d’enfants, vola et tua la vache, la fit manger à ses marmots et,
+après la bombance, en manière de grâces, leur fit dire la petite
+prière que voici:
+
+ _Nous rendons grâces, mon Dieu,
+ Au bon curé de Monieux:
+ Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!_
+
+Mais les enfants répètent tout. Le curé en eut vent, et ayant
+questionné un des petits mangeurs, il lui dit:
+
+-- Est-ce vrai, mignon, que votre père vous a appris pour vos grâces
+une prière si jolie? Comment est-elle? voyons un peu...
+
+Et le petit répéta:
+
+ _Nous rendons grâces, mon Dieu,
+ Au bon curé de Monieux:
+ Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!_
+
+-- Oh ! la galante prière! fit le prêtre au petit. Eh bien ! sais-tu,
+mignon, ce qu’il faut faire? Demain, jour de dimanche, tu viendras me
+trouver à la première messe; tu monteras en chaire avec moi, n’est-ce
+pas, mignon? et devant tous, pour que tout le monde l’apprenne, tu
+diras la prière que ton père vous fait dire.
+
+-- Il suffit, monsieur le curé.
+
+Et l’enfant, tout de suite, va conter à son père le propos du curé;
+et le père, un fin matois, dit alors à l’enfant:
+
+-- Ah! oui, venir parler de vache en pleine chaire! Mais tu les
+ferais rire tous... Je vais t’en apprendre une autre, mon fils,
+d’action de grâces, qui est bien plus belle encore:
+
+ _Je rends grâce au bon Dieu!
+ Les hommes de Monieux
+ Ont tous porté du bois de leur curé joyeux:
+ Mais lui tout seul, mon père
+ Ne s’est pas laissé faire_.
+
+"T’en souviendras-tu demain?
+
+-- Je m’en souviendrai, père.
+
+Le curé, le lendemain, au prône de la messe, monte donc à la chaire,
+accompagné du petit, et commence:
+
+-- Mes frères, vous l’avez tous appris, on nous a volé notre vache...
+Je ne veux pas vous en parler; seulement la vérité est toujours bonne
+à connaître, et toujours la vérité sort de la bouche innocente...
+Allons, mignon, dis ce que tu sais.
+
+Et le petit alors:
+
+ _Je rends grâce au bon Dieu!
+ Les hommes de Monieux
+ Ont tous porté du bois de leur curé joyeux_:
+ _Mais lui tout seul, mon père
+ Ne s’est pas laissé faire_.
+
+Je vous laisse à penser le rire...
+
+Nous prîmes à Monieux la combe de la Nesque, petit cours d’eau
+sauvage, qui bondit, comme dit Gras,
+
+ _Entre deux falaises à pic, couvertes de halliers,
+ Où les bergers pendent l'appât
+ Pour attraper les merles_.
+
+et nous marchâmes là dans les rochers, à tout hasard, pour gagner, si
+nous pouvions, le même jour, Vénasque. Mais qui compte sans l’hôte,
+dit-on, compte deux fois: le soleil se couchait que nous errions
+encore parmi les précipices, au pied d’un haut escarpement qu’on
+nomme le Rocher du Cire, où plus tard nous plaçâmes l’épisode de
+_Calendal_ lorsqu’il dénicha les ruches d’abeilles,
+
+ _La Nesque, par-dessous, affreuse,
+ Ouvrait sa ténébreuse gorge_
+
+et, la nuit nous couvrant peu à peu de son ombre, voici qu’à un
+endroit appelé le Pas de l’Ascle, un véritable labyrinthe, nous n’y,
+voyions plus devant nous, en danger, à tout pas, de glisser et
+tomber, la tête la première, par là-bas je ne sais ou.
+
+-- Mes amis, dis-je alors, ce serait une sottise que de laisser nos
+os ici dans quelque gouffre, avant d’avoir accompli notre oeuvre
+félibréenne. Je serais d’avis de retourner.
+
+-- Hé! en avant, fit Grivolas, nous venons tout à l’heure "les effets
+de la lune" sur les roches de la Nesque.
+
+-- Si tu veux te précipiter, lui cria Aubanel, libre à toi, mon ami
+Pierre! Pour moi, je ne me sens nulle envie de me faire dévorer par
+les loups.
+
+Et là-dessus nous remontâmes, en tâtonnant de-ci de-là, pour nous
+sortir des précipices, harassés, défaillants, tout en nage. Nous
+vîmes alors par bonheur, dans l’obscurité, au loin, poindre une
+petite lumière.
+
+Nous y allâmes. C’était une masure écartée dans la montagne, qu’on
+appelait les Bessons. Nous frappâmes. On nous ouvrit; et de leur
+mieux ces braves gens (une famille de chevriers) nous firent
+l’hospitalité et ils nous dirent:
+
+"Vous avez certes bien fait de retourner sur vos pas; l’autre année,
+une nuit d’hiver, nous avions entendu des cris, sans savoir ce qui
+arrivait...
+
+"Quand le matin nous allâmes voir, nous trouvâmes mort dans la
+Nesque, là-bas vers le Pas de l’Ascle, un pauvre prêtre qui s’était
+décroché et tout meurtri."
+
+-- Eh bien! tu vois, nigaud, si nous t’avions suivi? fit Aubanel à
+Grivolas.
+
+-- Bah! repartit le peintre, vous êtes des soldats du pape.
+
+La ménagère, en même temps, avait mis la marmite sur le feu, avec de
+l’ail, de la sauge, et une poignée de sel, tout aspergé d’huile. Elle
+nous trempa bientôt une odorante eau bouillie, si bonne qu’Aubanel,
+tout petit homme qu’il fût, en vida onze assiettées, et le grand
+félibre garda un tel souvenir de cette savoureuse soupe et du bon
+sommeil que nous fîmes à la grange des Bessons que, dans son _Livre
+de l’Amour_, il y fait l’allusion suivante:
+
+_La femme vivement avec le tranchoir -- Taille le beau pain brun, va
+quérir de l’eau fraîche -- Avec son broc de cuivre; ensuite sur le
+seuil -- Elle sort et appelle ses gens qui rentrent à la maison. --
+Et la soupe est versée; pendant qu’elle s’imbibe,-- L’hôte amical
+vous fait boire un coup de sa piquette; -- Puis, chacun à son tour,
+aïeul, mari, femme et enfants, -- Tirent une assiettée et apaisent
+leur faim. -- Et vous mangez la soupe et êtes de la famille. -- Mais,
+le repas fini, déjà chacun sommeille: -- L’hôtesse avec une lampe va
+vous quérir un drap, -- Un beau drap de toile blonde, tout rude et
+tout neuf. -- Du corps la lassitude est un baume pour l’âme. -- Ah!
+qu’il fait bon dormir, dans les bergeries, sur le feuillage, --
+Dormir sans rêves, au milieu des troupeaux, -- N’être ensuite
+réveillé que par les grelots -- Des chèvres, le matin, et aller avec
+les plâtres -- Se coucher tout le jour et sentir le marrube!_
+
+Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, toute bourdonnante
+d’abeilles, des abeilles en essaims qui y humaient le miel des
+fleurs, nous arrivâmes enfin, et par une chaleur qui faisait béer les
+lézards, au village de Méthamîs. Nous demandâmes l’auberge. Mais
+va-t’en voir s’ils viennent! Nous y trouvâmes porte close; l’hôte et
+l’hôtesse
+moissonnaient.
+
+Nous entrâmes au café, pour voir si en payant on voudrait nous
+apprêter quelque chose pour dîner.
+
+-- Cela m’est défendu, nous dit le cafetier, comme de tuer un homme!
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- C’est que l’auberge, appartenant à la commune, s’afferme sous
+condition que personne autre n’ait le droit de donner à manger aussi.
+
+-- Il nous faut donc crever de faim?
+
+-- Allez trouver M. le Maire... Je ne puis, moi, vous offrir autre
+chose qu’à boire.
+Nous bûmes un coup pour nous rafraîchir, et de là, tout poussiéreux,
+nous allâmes chez M. le Maire de Méthamis.
+
+Le maire, un grand rustaud, moricaud et grêlé comme une poêle à
+châtaignes, croyant avoir affaire à des batteurs d’estrade, nous fait
+brutalement, comme quelqu’un que l’on dérange:
+
+-- Que voulez-vous?
+
+-- Nous voudrions, lui dis-je, que vous donniez au cafe-tier
+l’autorisation nécessaire pour nous servir à manger, du moment,
+monsieur le Maire, que votre auberge est fermée...
+
+-- Avez-vous des papiers?
+
+-- Que diable! nous sommes d’ici d’Avignon: si l’on ne peut plus
+faire un pas, ni manger une omelette dans le département, sans avoir
+des papiers...
+
+-- Ça, point tant de raisons! vous irez vous expliquer, accompagnés
+de mes deux gardes, devant le commissaire de police du canton.
+
+-- Mais peste! vous voulez rire? nous voilà n’en pouvant plus...
+
+-- Oh! je vous ferai charrier sur ma charrette; j’ai un bon mulet.
+
+Cela commençait, parbleu! à ne plus tant nous amuser, d’autant plus,
+saperlotte! que nous n’avions rien dans le ventre.
+
+-- Monsieur le Maire, dit Aubanel, si vous vouliez nous conduire chez
+M. le curé, je suis sûr qu’il nous connaîtra.
+
+-- Allons-y, allons-y, fit le maire hargneux.
+
+Et arrivés au presbytère, en présence du prêtre:
+
+-- Voyez, lui dit-il, monsieur le Curé, si vous connaissez ces
+individus.
+
+Le curé de Mathamis, dans son petit salon, nous offrit d’abord des
+chaises, et puis tournant autour de nous et examinant nos visages:
+
+-- Non, dit-il, monsieur le Maire, je ne connais pas ces messieurs.
+
+-- Mais regardez-moi bien, monsieur le curé, fit Aubanel, ne vous
+souvient-il pas de m’avoir vu en Avignon, dans ma librairie?
+
+-- Ah! monsieur Aubanel?
+
+-- Précisément.
+
+-- Monsieur Aubanel, cria le curé de Méthamis, libraire et imprimeur
+de notre Saint Père le Pape! Jacomone, Jacomone! apporte vite les
+petits verres, que nous buvions une goutte de ratafia de Gouit à la
+santé de l’Almanach provençal et des félibres!
+
+Et comme nous tournions la tête, pour voir un peu la mine du maire de
+Méthamis, celui-ci, en cherchant la porte qu’il ne pouvait retrouver,
+grommelait:
+
+-- Je ne bois pas, je ne bois pas, monsieur le Curé. Il faut que
+j’aille mettre au joug.
+
+C’est bien. Quand nous sortîmes, au bout d’un moment, l’aubergiste
+sur son seuil, le cafetier devant sa porte, nous appelaient:
+
+-- Messieurs, messieurs, vous pouvez venir... M. le Maire vient de
+dire que si vous désiriez manger...
+
+Mais dépités et dédaigneux, nous, tels que des apôtres qui ont été
+méconnus, en resserrant nos ceintures nous secouâmes sur Méthamis la
+poussière de nos souliers et nous reprîmes clopin-clopant la descente
+de la Nesque.
+
+-- Eh bien! mon vaillant Pierre, disait Aubanel à Grivolas, tu vois
+que les soldats du Pape sont encore bons à quelque chose?
+
+-- Je ne dis pas, mais à Venasque, répondait notre artiste en se
+léchant la barbe, si nous tombions sur un monceau de lapins, de
+poulets, de levrauts et de dindes, comme à la fête de Montbrun, il me
+semble que tout à l’heure, mes amis, nous y taperions.
+
+Hélas! les jours se suivent, mais ne se ressemblent pas. A Venasque,
+l’aubergiste, charron de son métier, nous fit souper, l’animal, avec
+un épais ragoût de pommes de terre au plat, rissolées dans de l’huile
+infecte, que nous ne pûmes avaler.
+
+Non content de cela, le pendard nous fit coucher sur une pile de bois
+d’yeuse, avec, pour matelas, quelques fourchées de paille qui, dans
+la nuit, s’éparpillèrent, et, à cause des bûches anguleuses et
+noueuses qui nous entraient dans le dos, nous ne pûmes fermer l'oeil.
+
+Bref, les habits fripés, les chaussures trouées, le visage hâlé, mais
+allègres, mais pleins de la saveur de la Provence, nous revînmes à
+travers une croupe de montagnes pelées qui a pour nom la Barbarenque,
+en passant par Vaucluse, l'abbaye de Sénanque, Gordes et le Calavon
+(non sans autres aventures dont le récit serait trop long), nous
+revînmes de là aux plaines d'Avignon.
+
+CHAPITRE XVIII
+
+LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE
+
+Alphonse Daudet dans sa jeunesse. -- La descente en Arles. -- La
+Roquette et les Roquettières. -- Le patron Gafet. -- Le souper chez
+Le Counënc. -- Les chansons de table. -- Le registre du cabaret. --
+Le pont de bateaux. -- La noce arlésienne. -- Le spectre des
+Aliscamps. -- Une lettre de Daudet pendant le siège de Paris.
+
+I
+
+Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse (_Lettres de mon
+Moulin et Trente Ans de Paris_), a raconté, à fleur de plume,
+quelques échappées qu'il fit, avec les premiers félibres, à Maillane,
+en Barthelasse, aux Baux, à Châteauneuf; je dis avec les félibres de
+la première pousse, qui, en ce temps, couraient sans cesse le pays de
+Provence, pour le plaisir de courir, de se donner du mouvement,
+surtout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le vieux fonds du
+peuple. Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut, et je veux vous
+conter la joyeuse équipée que nous fîmes ensemble, il y a quelque
+quarante ans.
+
+Daudet, à cette époque, était secrétaire du duc de Morny, secrétaire
+honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le jeune
+homme allait, une fois par mois, voir si le président du Sénat, son
+patron, était gaillard et de bonne humeur. Et sa vigne de côté, qui
+depuis a donné de si belles pressées, n'était qu'à sa première
+feuille. Mais entre autres choses exquises, Daudet avait composé une
+poésie d'amour, pièce toute mignonne, qui avait nom: _les Prunes_.
+Tout Paris la savait par coeur, et M. de Morny, l'ayant ouïe dans son
+salon, s'était fait présenter l'auteur, qui lui avait plu, et il
+l'avait pris en grâce.
+
+Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit des
+pierres fines, Daudet était joli garçon, brun, d'une pâleur mate,
+avec des yeux noirs à longs cils qui battaient, une barbe naissante
+et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la nuque,
+tellement que le duc, chaque fois que l'auteur de la chanson des
+_Prunes_ lui rendait visite au Sénat, lui disait, en lui touchant les
+cheveux de son doigt hautain:
+
+-- Eh bien! poète, cette perruque, quand la faisons-nous abattre?
+
+-- La semaine prochaine, monseigneur! en s'inclinant répondait le
+poète.
+
+Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au petit
+Daudet la même observation, et toujours le poète lui répondait la
+même chose. Et le duc tomba plus tôt que la crinière de Daudet.
+
+A cet age, devons-nous dire, le futur chroniqueur des aventures
+prodigieuses de _Tartarin de Tarascon_ était déjà un gaillard qui
+voyait courir le vent: impatient de tout connaître, audacieux en
+bohème, franc et libre de langue, se lançant à la nage dans tout ce
+qui était vie, lumière, bruit et joie, et ne demandant qu'aventures.
+Il avait, comme on dit, du vif-argent dans les veines.
+
+Je me souviens d'un soir où nous soupions au _Chêne-Vert_, un
+plaisant cabaret des environs d' Avignons. Entendant la musique d'un
+bal qui se trouvait en contrebas de la terrasse où nous étions
+attablés, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de neuf ou dix
+pieds de haut) et tomba, à travers les sarments d'un treille, au beau
+milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable.
+
+Une autre fois, du haut du chemin qui passe au pied du Pont du Gard,
+il se jeta, sans savoir nager, dans la rivière du Gardon, pour voir,
+avait-il dit, s'il y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans un
+pêcheur qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse à coup sûr,
+buvait bouillon de onze heures.
+
+Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon à l'île de la
+Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y courant
+dessus au risque de culbuter, par là-bas, dans le Rhône, il criait,
+pour épater quelques bourgeois qui l'entendaient:
+
+-- C'est de là, tron de l'air! que nous jetâmes au Rhône le cadavre
+de Brune, oui, du maréchal Brune! Et que cela serve d'exemple aux
+Franchimands et Allobroges qui reviendraient nous embêter!
+
+II
+
+Donc, un jour de septembre, je reçus à Maillane une petite lettre du
+camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de persil,
+bien connues de ses amis, et dans laquelle il me disait:
+
+"Mon Frédéric, demain mercredi, je partirai de Fontvieille pour venir
+à ta rencontre jusqu'à Saint-Gabriel. Mathieu et Grivolas viendront
+nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est à la
+buvette, où nous t'attendons vers les neuf heures ou neuf heures et
+demie. Et là, chez Sarrasine, la belle hôtesse du quartier, ayant
+ensemble bu un coup, nous partirons à pied pour Arles. Ne manque pas!
+Ton
+
+Chaperon Rouge."
+
+Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous trouvâmes tous
+à Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la montagne. Chez
+Sarrasine, nous croquâmes une cerise à l'eau-de-vie, et en avant sur
+la route blanche.
+
+Nous demandâmes au cantonnier:
+
+-- Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici à Arles?
+
+-- Quand vous serez, nous répondit-il, droit à la Tombe de Roland,
+vous en aurez encore pour deux heures.
+
+-- Et où est cette tombe?
+
+-- Là-bas, où vous voyez un bouquet de cyprès, sur la berge du
+Vigueirat.
+
+-- Et ce Roland?
+
+-- C'était, à ce qu'on dit, un fameux capitaine du temps des
+Sarasins... Les dents, allez, bien sûr, ne doivent pas lui faire mal.
+
+Salut, Roland! Nous n'aurions pas soupçonné, dès nous mettre en
+chemin, de rencontrer vivantes, au milieu des guérets et des chaumes
+du Trébon, la légende et la gloire du compagnon de Charlemagne. Mais
+poursuivons. Allégrement nous voilà descendant en Arles, où l'Homme
+de Bronze frappait midi, quand, tout blancs de poussière, nous
+entrâmes à la porte de la Cavalerie. Et, comme nous avions le ventre
+à l'espagnole, nous allâmes aussitôt, déjeuner à l'hôtel Pinus.
+
+III
+
+On ne nous servit pas trop mal... Et, vous savez, quand on est jeune,
+que l'on est entre amis et heureux d'être en vie, rien de tel que la
+table pour décliquer le rire et les folâtreries.
+
+Il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. Un garçon en habit
+noir, la tête pommadée, avec deux favoris hérissés comme des
+houssoirs, était sans cesse autour de nous, la serviette sous le
+bras, ne nous quittant pas de l'oeil et, sous prétexte de changer nos
+assiettes, écoutant bonnement toutes nos paroles folles.
+
+-- Voulez-vous, dit enfin Daudet impatienté, que nous fassions partir
+cette espèce de patelin?... Garçon!
+
+-- Plaît-il, monsieur?
+
+-- Vite, va nous chercher un plateau, un plat d'argent.
+
+-- Pour de quoi mettre? demanda le garçon interloqué.
+
+-- Pour y mettre un _viédase!_ repliqua Daudet d'une voix tonnante.
+
+Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup, nous
+laissa tranquilles.
+
+-- Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces hôtels, fit alors le bon
+Mathieu, c'est que, remarquez-le, depuis qu'aux tables d'hôte les
+commis voyageurs ont introduit les goûts du Nord, que ce soit en
+Avignon, en Angoulême, à Draguignan ou bien à Brive-la-Gaillarde, on
+vous sert, aujourd'hui, partout les mêmes plats: des brouets de
+carottes, du veau à l'oseille, du rosbif à moitié cuit, des
+choux-fleurs au beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont ni
+saveur ni goût. De telle sorte qu'en Provence, si l'on veut retrouver
+la cuisine indigène, notre vieille cuisine appétissante et
+savoureuse, il n'y a que les cabarets où va manger le peuple.
+
+-- Si nous y allions ce soir? dit le peintre Grivolas.
+
+-- Allons-y, criâmes-nous tous.
+
+IV
+
+On paya, sans plus tarder. Le cigare allumé, on alla prendre se
+demi-tasse dans un _cafeton_ populaire. Puis, dans les rues étroites,
+blanches de chaux et fraîches, et bordées de vieux hôtels, on flâna
+doucement jusqu'à la nuit tombante, pour regarder sur leurs portes ou
+derrière le rideau de canevas transparent ces Arlésiennes reines qui
+étaient pour beaucoup dans le motif latent de notre descente en
+Arles.
+
+Nous vîmes les Arènes avec leurs grands portails béants, le Théâtre
+Antique avec son couple de majestueuses colonnes, Saint-Trophime et
+son cloître, la Tête sans nez, le palais du Lion, celui des
+Porcelets, celui de Constantin et celui du Grand-Prieur.
+
+Parfois, sur les pavés, nous nous heurtions à l'âne de quelque
+_barralière_ qui vendait de l'eau du Rhône. Nous rencontrions aussi
+les _tibanières_ brunes qui rentraient en ville, la tête chargée de
+leurs faix de glanes, et les _cacalausières_ qui criaient:
+
+-- Femmes, qui en veut des colimaçons de chaumes?
+
+Mais, en passant à la Roquette, devers la Poissonnerie, voyant que le
+jour déclinait, nous demandâmes à une femme en train de tricoter son
+bas:
+
+-- Pourriez-vous nous indiquer quelque petite auberge, ne serait-ce
+qu'une taverne, où l'on mange proprement et à la bonne apostolique?
+
+La commère, croyant que nous voulions railler, cria aux autres
+Roquettières, qui, à son éclat de rire, étaient sorties sur leurs
+seuils, coquettement coiffées de leurs cravates blanches, aux bouts
+noués en crête:
+
+-- Hé! voilà des messieurs qui cherchent une taverne pour souper: en
+auriez-vous une?
+
+-- Envoie-les, cria l'une d'elles, dans la rue Pique-Moute.
+
+-- Ou chez la Catasse, dit une autre.
+
+-- Ou chez la veuve Viens-Ici.
+
+-- Ou à la porte des Châtaignes.
+
+-- Pardon, pardon, leur dis-je, ne plaisantons pas, mes belles: nous
+voulons un cabaret, quelque chose de modeste, à la portée de tous, et
+où aillent les braves gens.
+
+V
+
+-- Eh bien! dit un gros homme qui fumait là sa pipe assis sur une
+borne, la trogne enluminée comme une gourde de mendiant, que ne
+vont-ils chez le Counënc? Tenez, messieurs, venez, je vous y
+conduirai, poursuivit-il en se levant et en secouant sa pipe, il faut
+que j'aille de ce côté. C'est sur l'autre bord du Rhône, au faubourg
+de Trinquetaille... Ce n'est pas une hôtellerie, mon Dieu! de premier
+ordre; mais les gens de rivière, les _radeliers_, les bateliers qui
+viennent de condrieu y font leur gargotage et n'en sont pas
+mécontents.
+
+-- Et d'où vient, dit Grivolas, qu'on l'appelle le Counënc?
+
+-- L'hôtelier? Parce qu'il est de Combs, un village près de
+Beaucaire, qui fournit quelques mariniers... Moi-même, qui vous
+parle, je suis patron de barque, et j'ai navigué ma part.
+
+-- Êtes-vous allé loin?
+
+-- Oh! non, je n'ai fait voile qu'au petit cabotage, jusqu'au
+Havre-de-Grâce... Mais.
+
+ _Pas de marinier
+ Qui ne se trouve en danger_.
+
+Et, allez, si n'étaient les grandes Saintes Maries qui nous ont
+toujours gardé, il y a beau temps, camarades, que nous aurions sombré
+en mer.
+
+-- Et l'on vous nomme?
+
+-- Patron Gafet, tout à votre service, si vous vouliez, quelque
+moment, descendre au Sambruc ou au Graz, vers les îlots de
+l'embouchure, pour voir les bâtiments qui y sont ensablés.
+
+VI
+
+Et au pont de Trinquetaille, qui, encore à cette époque, était un
+pont de bateaux, tout en causant nous arrivâmes. Lorsqu'on le
+traversait sur le plancher mouvant, entablé sur des bateaux plats
+juxtaposés bord à bord, on sentait sous soi, puissante et vivante, la
+respiration du fleuve, dont le poitrail houleux vous soulevait en
+s'élevant, vous abaissait en s'abaissant.
+
+Passé le Rhône, nous prîmes à gauche, sur le quai, et, sous un vieux
+treillage, courbée sur l'auge de son puits, nous vîmes, comment
+dirai-je? une espèce de gaupe, et borgne par-dessus, qui raclait et
+écaillait des anguilles frétillantes. A ses pieds, deux ou trois
+chats rongeaient, en grommelant, les têtes qu'elle leur jetait.
+
+-- C'est la Counënque, nous dit soudain maître Gafet.
+
+Pour des poèetes qui, depuis le matin, ne rêvions que de belles et
+nobles Arlésiennes, il y avait de quoi demeurer interdits... Mais,
+enfin, nous y étions.
+
+-- Counënque, ces messieurs voudraient souper ici.
+
+-- Oh! ça, mais, patron Gafet, vous n'y pensez pas, sans doute? Qui
+diable nous charriez-vous? Nous n'avons rien, nous autres, pour des
+gens comme ça...
+
+-- Voyons, nigaude, n'as-tu pas là un superbe plat d'anguilles!
+
+-- Ah! si un _catigot_ d'anguilles peut faire leur félicité... Mais,
+voyez, nous n'avons rien autre.
+
+-- Ho! s'écria Daudet, rien que nous aimions tant que le _catigot_.
+Entrons, entrons, et vous maître Gafet, veuillez bien vous attabler,
+nous vous en prions, avec nous autres.
+
+-- Grand merci! vous êtes bien bons.
+
+Et bref, le gros patron s'étant laissé gagner, nous entrâmes tous les
+cinq au cabaret de Trinquetaille.
+
+VII
+
+Dans une salle basse, dont le sol était couvert d'un corroi de
+mortier battu, mais dont les murs étaient bien blancs, il y avait une
+longue table oµ l'on voyait assis quinze ou vingt mariniers en train
+de manger un cabri, et le Counënc soupait avec eux.
+
+Aux poutres du plafond, peint en noir de fumée, étaient pendus des
+_chasse-mouches_ (faisceaux de tamaris où viennent se poser les
+mouches, qu'on prend ensuite avec un sac), et, vis-à-vis de ces
+hommes qui, en nous voyant entrer, devinrent silencieux, autour d'une
+autre table, nous prîmes place sur des bancs.
+
+Mais, pendant qu'au potager se cuisinait le _caligot_, la Counënque,
+pour nous mettre en appétit, apporta deux oignons énormes (de ceux de
+Bellegarde), un plat de piments vinaigrés, du fromage pétri, des
+olives confites, de la boutargue du Martigue, avec quelques morceaux
+de merluche braisée.
+
+-- Et tu reviendras dire que tu n'avais rien? s'écria patron Gafet
+qui chapelait du pain avec son couteau crochu; mais c'est un festin
+de noces!
+
+-- Dame! repartit la borgne, si vous nous aviez prévenus, nous
+aurions pu tout de même vous apprêter une blanquette à la mode des
+_gardians_ ou quelque omelette baveuse... Mais quand les gens vous
+tombent là, entre chien et loup, comme cheveux sur une soupe,
+messieurs, vous comprendrez qu'on leur donne ce qu'on peut.
+
+C'est bien. Daudet, qui de sa vie ne s'était vu à pareille gogaille
+de Camargue, saisit un des oignons, de ces beaux oignons épatés,
+dorés comme un pain de Noël, et hardi! à belles dents, et feuillet à
+feuillet, il le croque et l'avale, tantôt l'accompagnant du fromage
+pétri, tantôt de la merluche. Il est juste d'ajouter que, pour le
+seconder, tous nous faisions notre possible.
+
+Patron Gafet, lui soulevant de temps en temps la cruche pleine d'un
+vin de Crau, flambant comme on n'en voit plus:
+
+-- Ça, jeunesse, disait-il, si nous abattions un bourgeon? L'oignon
+fait boire et maintient la soif.
+
+En moins d'une demi-heure, on aurait enflammé sur nos joues une
+allumette. Puis, arriva le _catigot_, où le bâton d'un pâtre se
+serait tenu droit, -- salé comme mer, poivré comme diable...
+
+-- Salaison et poivrade, disait le gros Gafet, font trouver le vin
+bon... Allume et trinque, Antoine, puisque ton père est prieur!
+
+VIII
+
+Les mariniers, pourtant, ayant achevé leur cabri, terminaient leur
+repas, ainsi que c'est l'usage des bateliers de Condrieu, avec un
+plat de soupe grasse. Chacun, à son bouillon mêlait un grand verre de
+vin; puis, portant des deux mains leurs assiettes à la bouche, tous
+ensemble vidèrent d'un seul trait le mélange, savoureusement, en
+claquant des lèvres.
+
+Un conducteur de radeau, qui portait la barbe en collier, chanta
+alors une chanson qui, s'il m'en souvient bien, finissait comme ceci:
+
+ _Quand notre flotte arrive
+ En rade de Toulon,
+ Nous saluons la ville
+ A grands coups de canon_.
+
+Daudet nous dit:
+
+-- Tonnerre! n'allons-nous pas aussi faire craquer la nôtre?
+
+Et il entama celle-ci (du temps où l'on faisait la guerre aux Vaudois
+du Léberon):
+
+ _Chevau-léger, mon bon ami,
+ A Lourmarin, l'on s'éventre!
+ Chevau-léger, mon bon ami,
+ Mon coeur s'évanouit_.
+
+Mais les gens de rivière, ne voulant pas être en reste, chantèrent
+lors en choeur:
+
+ _Les filles de Valence
+ Ne savent pas faire l'amour:
+ Celles de la Provence
+ Le font la nuit, le jour.
+
+-- A nous autres, collègues, criâmes-nous aux chanteurs. Et tous à
+l'unisson, nous servant de nos doigts comme de castagnettes, nous
+répliquions superbement:
+
+ _Les filles d'Avignon
+ Sont comme les melons:
+ Sur cent cinquante
+ N'y en a pas de mûr;
+ La plus galante...
+
+-- Chut! nous fit la borgnesse, car si passait la police, elle vous
+dresserait "verbal" pour tapage nocturne.
+
+-- La police? criâmes-nous, on se fiche pas mal d'elle.
+
+-- Tenez, ajouta Daudet, allez nous quérir le registre où vous
+inscrivez ceux qui logent dans l'auberge.
+
+La Counënque apporta le livre, et le gentil secrétaire de M. de Morny
+écrivit aussitôt de sa plus belle plume:
+
+A. Daudet, secrétaire du président du Sénat;
+F. Mistral, chevalier de la Légion d'Honneur;
+A. Mathieu, le félibre de Châteauneuf-du-Pape;
+P. Grivolas, maître peintre de l'École d'Avignon.
+
+-- Et si quelqu'un, poursuivit-il, si quelqu'un, ô Counënque, venait
+jamais te chercher noise, que ce soit commissaire, gendarme ou
+sous-préfet, tu n'auras qu'à lui mettre ces pattes de mouches sous la
+moustache, et puis, si l'on t'embête, tu nous écriras à Paris, et,
+va, moi je me charge de les faire danser.
+
+IX
+
+Nous soldâmes, et, accompagnés de la vénération publique, nous
+sortîmes tels que des princes qui viennent de se révéler.
+
+Parvenus au marchepied du pont Trinquetaille:
+
+-- Si nous faisions, sur le pont, un brin de farandole? proposa
+l'infatigable et charmant nouvelliste de la _Mule du Pape_, les ponts
+de la Provence ne sont faits que pour ça...
+
+Et en avant! au clair limpide de la lune de septembre, qui se mirait
+dans l'eau, nous voilà faisant le branle sur le pont en chantant:
+
+ _La farandole de Trinquetaille,
+ Tous les danseurs sont des canailles!
+ La farandole de Saint-Remy,
+ Une salade de pissenlits!
+
+Tout à coup - nous arrivions sur le milieu du Rhône, -- voici que,
+dans la pénombre, au-devant de nous autres, nous voyons s'avancer une
+rangée d'Arlésiennes, de délicieuses Arlésiennes, chacune avec son
+cavalier, qui lentement cheminaient, tout en babillant et riant... Le
+frôlement des jupes, le frou-frou de la soie, le gazouillis des
+couples qui se parlaient à voix basse dans la nuitée pacifique, dans
+le tressaillement du Rhône qui se glissait entre les barques, c'était
+vraiment chose suave.
+
+-- Une noce, dit le gros patron Gafet, qui ne nous avait pas quittés.
+
+-- Une noce? fit Daudet, qui avec sa myopie, ne se rendait pas bien
+compte de cette agitation, une noce arlésienne! Une noce à la lune!
+Une noce en plein Rhône!
+
+Et, pris d'un vertigo, notre luron s'élance, saute au cou de la
+mariée, et en veux-tu des baisers...
+
+Aïe! quelle mêlée, mon Dieu! Si jamais de la vie nous nous vîmes en
+presse, ce fut bien cette fois-là... Vingt gars, le poing levé, nous
+entourent et nous serrent:
+
+-- Au Rhône, les marauds!
+
+-- Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? s'écria patron Gafet, en refoulant
+la troupe; mais ne voyez-vous pas que nous venons de boire, de boire
+en Trinquetaille, à la santé de l'épousée, et que de reboire nous
+ferait du mal?
+
+-- Vivent les mariés! nous écriâmes-nous. Et, grâce à la poigne de ce
+brave Gafet, qui était connu de tous, et à sa présence d'esprit, les
+choses en restèrent là.
+
+X
+
+Maintenant, où allons-nous? L'Homme de Bronze venait de frapper onze
+heures... Et nous dîmes:
+
+-- Il faut aller faire un tour aux Aliscamps.
+
+Nous prenons les Lices d'Arles, nous contournons les remparts, et, au
+clair de la lune, nous voilà descendant l'allée de peupliers qui mène
+au cimetière du vieil Arles romain. Et, ma foi, en errant au milieu
+des sépulcres éclairés par la lune et des auges mortuaires alignées
+sur le sol, voici que, gravement, nous répétions entre nous
+l'admirable ballade de Camille Reybaud:
+
+ _Les peupliers du cimetière
+ Ont salué les trépassés.
+ As-tu peur des pieux mystères?
+ Passe plus loin du cimetière!_
+
+ MOI
+
+ _Des blancs lombeaux du cimetière
+ Le couvercle s'est renversé._
+
+ TOUS
+
+ _As-tu peur des pieux mystères?
+ Passe plus loin du cimetière._
+
+ MOI
+
+ _Sur le gazon du cimetière
+ Tous les défunts se sont dressés._
+
+ TOUS
+
+ __As-tu peur des pieux mystères?
+ Passe plus loin du cimetière._
+
+ MOI
+
+ _Frères muets, au cimetière
+ Tous les morts se sont embrassés.
+
+ TOUS
+
+ __As-tu peur des pieux mystères?
+ Passe plus loin du cimetière._
+
+ MOI
+
+ _C'est la fête du cimetière,
+ Les morts se mettent à danser._
+
+ TOUS
+
+ __As-tu peur des pieux mystères?
+ Passe plus loin du cimetière._
+
+ MOI
+
+ _La lune est claire: au cimetière,
+ Les vierges cherchent leurs fiancés._
+
+ TOUS
+
+ __As-tu peur des pieux mystères?
+ Passe plus loin du cimetière._
+
+ MOI
+
+ _Leurs amoureux, au cimetière,
+ Ne sont plus là, si empressés.
+
+ TOUS
+
+ __As-tu peur des pieux mystères?
+ Passe plus loin du cimetière._
+
+ MOI
+
+ _Oh! ouvrez-moi le cimetière,
+ Mon amour va les caresser..._
+
+XI
+
+Le croirez-vous? Soudain, d'une tombe béante, à trois pas de nous
+autres, mes chers amis, une voix sombre, dolente, sépulcrale, nous
+fait entendre ces mots:
+
+_-- Laissez dormir ceux qui dorment!_
+
+Nous restâmes pétrifiés, et à l'entour, sous la lune, tout retomba
+dans le silence.
+
+Mathieu disait doucement à Grivolas:
+
+-- As-tu entendu?
+
+-- Oui, répondit le peintre, c'est là-bas, dans ce sarcophage.
+
+-- Cela, dit patron Gafet en crevant de rire, c'est un couche-vêtu,
+un de ces _galimands_, comme nous les nommons en Arles, qui viennent
+se gîter, la nuit, dans ces auges vides.
+
+Et Daudet:
+
+-- Quel dommage, pourtant, que ça n'ait pas été une apparition
+réelle! Quelque belle Vestale, qui, à la voix des poètes, eût
+interrompu son somme, et, ô mon Grivolas, fût venue t'embrasser!
+
+Puis, d'une voix retentissante, il chanta et nous chantâmes:
+
+ _De l'abbaye passant les portes,
+ Autour de moi, tu trouverais
+ Des nonnes l'errante cohorte,
+ Car en suaire je serais!
+ -- O Magali, si tu te fais
+ La pauvre morte,
+ La terre alors je me ferai:
+ La je t'aurai_.
+
+Là-dessus, au patron Gafet nous serrâmes tous la main, et nous
+allâmes vite, de ce pas, au chemin de fer, prendre le train pour
+Avignon.
+
+Sept ans après, hélas! l'année de la catastrophe, je reçus cette
+lettre:
+
+Paris, 31 décembre 1870.
+
+"Mon Capoulié, je t'envoie par le ballon monté un gros tas de
+baisers. Et il me fait plaisir de pouvoir te les envoyer en langue
+provençale; comme ça je suis assuré que les Allemands, si le ballon
+leur tombe dans les mains, ne pourront par lire mon écriture et
+publier ma lettre dans le _Mercure de Souabe_.
+
+"Il fait froid, il fait noir; nous mangeons du cheval, du chat, du
+chameau, de l'hippopotame (ah! si nous avions les bons oignons, le
+_catigot_ et la _cachat_ de la Ribote de Trinquetaille!) Les fusils
+nous brûlent les doigts. Le bois se fait
+rare. Les armées de la Loire ne viennent pas. Mais cela ne fait rien.
+Les gens de Berlin s'ennuieront quelque temps encore devant les
+remparts de Paris ....................................................
+......................................................................
+......................................................................
+"Adieu, mon Capoulié, trois gros baisers: un pour moi, l'autre pour
+ma femme, l'autre pour mon fils. Avec ça, bonne année, comme toujours
+d'aujourd'hui à un an.
+
+Ton félibre,
+Alphonse DAUDET."
+
+Et puis, on viendra me dire que Daudet n'étais pas un excellent
+Provençal! Parce qu'en plaisantant il aura ridiculisé les Tartarin,
+les Roumestan et les Tante Portal et tous les imbéciles du pays de
+Provence qui veulent franciser le parler provençal, pour cela
+Tarascon lui garderait rancune?
+
+Non! la mère lionne n'en veut pas, n'en voudra jamais au lionceau
+qui, pour s'ébattre, l'égratigne quelquefois.
+
+ FIN
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mes Origines. Memoires et Recits, by
+Frederic Mistral
+
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"
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+<html>
+<head>
+<title>M&eacute;moires et r&eacute;cits</title>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1">
+</head>
+
+
+
+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's Mes Origines. Memoires et Recits, by Frederic Mistral
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mes Origines. Memoires et Recits
+
+Author: Frederic Mistral
+
+Posting Date: April 9, 2013 [EBook #7012]
+Release Date: December, 2004
+First Posted: February 22, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS ***
+
+
+
+
+Produced by Walter Debeuf
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<h1>Mes Origines.</h1><br>
+
+<h2>M&eacute;moires et r&eacute;cits.<br>
+ (Traduction du proven&ccedil;al)</h2>
+<br>
+<h3>par Fr&eacute;d&eacute;ric Mistral.</h3>
+
+<br><br><br><br>
+
+<h2>CHAPITRE I.</h2>
+
+<h3>AU MAS DU JUGE.</h3>
+
+<p>Les Alpilles. -- La chanson de Maillane. -- Ma famille. --
+Ma&icirc;tre<br>
+ Fran&ccedil;ois, mon p&egrave;re. -- D&eacute;la&iuml;de, ma
+m&egrave;re. -- Jean du Porc. -- L'a&iuml;eul<br>
+ &Eacute;tienne. -- La m&egrave;re-grand Nanon. -- La foire de
+Beaucaire. -- Les<br>
+ fleurs de glais.</p>
+
+<p>D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant mes yeux, au
+Midi<br>
+ l&agrave;-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les
+rampes, les<br>
+ falaises et les vallons bleuissaient du matin aux v&ecirc;pres,
+plus ou<br>
+ moins clairs ou fonc&eacute;s, en hautes ondes. C'est la
+cha&icirc;ne des<br>
+ Alpilles, ceintur&eacute;e d'oliviers comme un massif de roches
+grecques, un<br>
+ v&eacute;ritable belv&eacute;d&egrave;re de gloire et de
+l&eacute;gendes.</p>
+
+<p>Le sauveur de Rome, Ca&iuml;us Marius, encore populaire dans
+toute la<br>
+ contr&eacute;e, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit les
+Barbares,<br>
+ derri&egrave;re les murs de son camp; et ses troph&eacute;es
+triomphaux, &agrave;<br>
+ Saint-Rey sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans,
+dor&eacute;s par le<br>
+ soleil. C'est au penchant de cette c&ocirc;te qu'on rencontre
+les tron&ccedil;ons<br>
+ du grand aqueduc romain qui menait les eaux de Vaucluse dans
+les<br>
+ Ar&egrave;nes d'Arles: conduit que des gens du pays nomment
+<i>Ouide d</i>i<br>
+ <i>Sarrasin</i> (pierr&eacute;e des Sarrasins), parce que c'est
+par l&agrave; que les<br>
+ Maures d'Espagne s'introduisirent dans Arles. C'est sur les
+rocs<br>
+ escarp&eacute;s de ces collines que les princes des Baux avaient
+leur<br>
+ ch&acirc;teau fort. C'est dans ces vals aromatiques, aux Baux,
+&agrave; Romanin<br>
+ et &agrave; Roque-Martine, que tenaient cour d'amour les belles
+ch&acirc;telaines<br>
+ du temps des troubadours. C'est &agrave; Mont-Majour que
+dorment, sous les<br>
+ dalles du clo&icirc;tre, nos vieux rois arl&eacute;siens. C'est
+dans les grottes<br>
+ du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent encore nos f&eacute;es.
+C'est sous<br>
+ ces ruines, romaines ou f&eacute;odales, que g&icirc;t la
+Ch&egrave;vre d'Or.</p>
+
+<p>Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient le milieu
+de la<br>
+ plaine, une large et riche plaine, qu'en m&eacute;moire
+peut-&ecirc;tre du consul<br>
+ Ca&iuml;us Marius on nomme encore <i>Le Caieou</i>.</p>
+
+<p>-- Quand je luttais, me disait une fois le petit Maillanais,
+-- un<br>
+ vieux lutteur de l'endroit, -- j'ai beaucoup voyag&eacute;, en
+Languedoc<br>
+ comme en Provence... Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie
+que<br>
+ ce terroir. Si, depuis la Durance jusqu'&agrave; la mer,
+l&agrave;-bas, on tirait<br>
+ un trait de charrue droit comme une chandelle, un sillon de
+vingt<br>
+ lieues, l'eau y courrait toute seule, rien qu'au niveau
+pendant.<br>
+ Aussi, quoique nos voisins nous traitent de
+<i>mange-grenouilles</i>, les<br>
+ Maillanais convinrent toujours que, sous la chape du soleil, il
+n'est<br>
+ pas de pays plus joli que le leur et, un jour qu'ils
+m'avaient<br>
+ demand&eacute; quelques couplets pour la chorale du village,
+voici, &agrave; ce<br>
+ propos, les vers que je leur fis:</p>
+
+<p><i>Maillane est beau, Maillane pla&icirc;t -- et se fait beau
+de plus en<br>
+ plus; Maillane ne s'oublie jamais; -- il est l'honneur de la
+contr&eacute;e<br>
+ -- et tient son nom du mois de Mai.</i></p>
+
+<p><i>Que vous soyez &agrave; Paris ou &agrave; Rome, -- pauvres
+conscrits, rien ne vous<br>
+ charme; -- Maillane est pour vous sans pareil -- et vous
+aimeriez y<br>
+ manger une pomme -- que dans Paris un perdreau.</i></p>
+
+<p><i>Notre patrie n'a pour remparts -- que les grandes haies de
+cypr&egrave;s --<br>
+ que Dieu fit tout expr&egrave;s pour elle; -- et quand se
+l&egrave;ve le mistral,<br>
+ -- il ne fait que branler le berceau.</i></p>
+
+<p><i>Tout le dimanche on fait l'amour; -- puis au travail, sans
+tr&ecirc;ve, --<br>
+ s'il faut le lundi se ployer, --nous buvons le vin de nos
+vignes,<br>
+ nous mangeons le pain de nos bl&eacute;s.</i></p>
+
+<p>La vieille bastide o&ugrave; je naquis, en face des Alpilles,
+touchant le<br>
+ Clos-Cr&eacute;ma, avait nom le Mas du Juge, un t&egrave;nement
+de quatre paires de<br>
+ b&ecirc;tes de labour, avec son premier charretier, ses valets
+de charrue,<br>
+ son p&acirc;tre, sa servante (que nous appelions la
+<i>tante</i>) et plus ou<br>
+ moins d'hommes au mois, de journaliers ou journali&egrave;res,
+qui venaient<br>
+ aider au travail, soit pour les vers &agrave; soie, pour les
+sarclages, pour<br>
+ les foins, pour les moissons ou les vendanges, soit pour la
+saison<br>
+ des semailles ou celles de l'olivaison.</p>
+
+<p>Mes parents, des <i>m&eacute;nagers</i>, &eacute;taient de ces
+familles qui vivent sur<br>
+ leur bien, au labeur de la terre, d'une g&eacute;n&eacute;ration
+&agrave; l'autre! Les<br>
+ m&eacute;nagers, au pays d'Arles, forment une classe &agrave;
+part: sorte<br>
+ d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et
+bourgeois, et<br>
+ qui comme toute autre, a son orgueil de caste. Car si le
+paysan,<br>
+ habitant du village, cultive de ses bras, avec la b&ecirc;che ou
+le hoyau,<br>
+ ses petits lopins de terre, le m&eacute;nager, agriculteur en
+grand, dans<br>
+ les <i>mas</i> de Camargue, de Crau ou d'autre part, lui,
+travaille debout<br>
+ en chantant sa chanson, la main &agrave; la charrue.</p>
+
+<p>C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets suivants,
+chant&eacute;s<br>
+ aux noces de mon neveu:</p>
+
+<p><i>Nous avons tenu la charrue -- avec assez d'honneur -- et
+conquis le<br>
+ terroir -- avec cet instrument.</i></p>
+
+<p><i>Nous avons fait du bl&eacute; -- pour le pain de No&euml;l
+-- et de la toile<br>
+ rousse pour nipper la maison.</i></p>
+
+<p><i>Tout chemin va &agrave; Rome: ne quittez donc pas le mas,
+-- et vous<br>
+ mangerez des pommes, -- puisque vous les aimez.</i></p>
+
+<p>Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos fen&ecirc;tres,
+comme le font<br>
+ tant d'autres, sans trop d'outrecuidance nous pourrions avancer
+que<br>
+ la gent mistralienne descend des Mistral dauphinois, devenus,
+par<br>
+ alliance, seigneurs de Montdragon et puis de Romanin. Le
+c&eacute;l&egrave;bre<br>
+ pendentif qu'on montre &agrave; Valence est le tombeau de ces
+Mistral. Et,<br>
+ &agrave; Saint-Remy, nid de ma famille (car mon p&egrave;re en
+sortait), on peut<br>
+ voir encore l'h&ocirc;tel des Mistral de Romanin, connu sous le
+nom de<br>
+ Palais de la Reine Jeanne.</p>
+
+<p>Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de tr&egrave;fle
+avec cette<br>
+ devise assez pr&eacute;somptueuse: <i>"Tout ou Rien."</i> Pour
+ceux, et nous en<br>
+ sommes, qui voient un horoscope dans la fatalit&eacute; des
+noms<br>
+ patronymiques ou le myst&egrave;re des rencontres, il est
+curieux de trouver<br>
+ la Cour d'Amour de Romanin unie, dans le pass&eacute;, &agrave;
+la seigneurie de<br>
+ Mistral d&eacute;signant le grand souffle de la terre de
+Provence, et,<br>
+ enfin, ces trois tr&egrave;fles marquant la destin&eacute;e de
+notre famille<br>
+ terrienne.</p>
+
+<p>-- Le tr&egrave;fle, nous d&eacute;clara, un jour, le
+S&acirc;r Peladan, qui, lorsqu'il a<br>
+ quatre feuilles, devient talismanique, exprime symboliquement
+l'id&eacute;e<br>
+ de Verbe autochtone, de d&eacute;veloppement sur place, de lente
+croissance<br>
+ en un lieu toujours le m&ecirc;me. Le nombre trois signifie la
+maison<br>
+ (p&egrave;re, m&egrave;re, fils),<br>
+ au sens divinatoire. Trois tr&egrave;fles signifient donc trois
+harmonies<br>
+ familiales succ&eacute;dentes, ou neuf, qui est le nombre du
+sage &agrave; l'&eacute;cart.<br>
+ La devise <i>Tout ou Rien</i> rimerait ais&eacute;ment &agrave;
+ces fleurs s&eacute;dentaires<br>
+ et qui ne se transplantent pas: devise, comme embl&egrave;me, de
+terrien<br>
+ endurci.</p>
+
+<p>Mais laissons l&agrave; ces bagatelles. Mon p&egrave;re,
+devenu veuf de sa<br>
+ premi&egrave;re femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se
+remaria, et je<br>
+ suis le cro&icirc;t de ce second lit. Voici comment il avait
+fait la<br>
+ connaissance de ma m&egrave;re:</p>
+
+<p>Une ann&eacute;e, &agrave; la Saint-Jean, ma&icirc;tre
+Fran&ccedil;ois Mistral &eacute;tait au milieu<br>
+ de ses bl&eacute;s, qu'une troupe de moissonneurs abattait
+&agrave; la faucille.<br>
+ Un essaim de glaneuses suivait les t&acirc;cherons et ramassait
+les &eacute;pis<br>
+ qui &eacute;chappaient au r&acirc;teau. Et voil&agrave; que mon
+seigneur p&egrave;re remarqua<br>
+ une belle fille qui restait en arri&egrave;re, comme si elle
+e&ucirc;t eu peur de<br>
+ glaner comme les autres. Il s'avan&ccedil;a pr&egrave;s d'elle
+et lui dit:</p>
+
+<p>-- Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom?</p>
+
+<p>La jeune fille r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>-- Je suis la fille d'&Eacute;tienne Poulinet, le maire de
+Maillane. Mon<br>
+ nom est D&eacute;la&iuml;de.</p>
+
+<p>-- Comment! dit mont p&egrave;re, la fille de Poulinet, qui
+est le maire de<br>
+ Maillane, va glaner?</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, r&eacute;pliqua-t-elle, nous sommes une
+grosse famille: six<br>
+ filles et deux gar&ccedil;ons, et notre p&egrave;re, quoiqu'il
+ait assez de bien,<br>
+ quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous
+r&eacute;pond: "Mes<br>
+ petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en." Et
+voil&agrave; pourquoi<br>
+ je suis venue glaner.</p>
+
+<p>Six mois apr&egrave;s cette rencontre, qui rappelle l'antique
+sc&egrave;ne de Ruth<br>
+ et de Booz, le vaillant m&eacute;nager demanda
+D&eacute;la&iuml;de &agrave; ma&icirc;tre Poulinet, et<br>
+ je suis n&eacute; de ce mariage.</p>
+
+<p>Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 8 septembre de
+l'an 1830,<br>
+ dans l'apr&egrave;s-midi, la gaillarde accouch&eacute;e envoya
+qu&eacute;rir mon p&egrave;re, qui<br>
+ &eacute;tait en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses
+champs. En<br>
+ courant, et du plus loin qu'il put se faire entendre:</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, cria le messager, venez! car la
+ma&icirc;tresse vient<br>
+ d'accoucher maintenant m&ecirc;me.</p>
+
+<p>-- Combien en a-t-elle fait? demanda mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>-- Un beau, ma foi.</p>
+
+<p>-- Un fils! Que le bon Dieu le fasse grand et sage!</p>
+
+<p>Et sans plus, comme si de rien n'&eacute;tait, ayant
+achev&eacute; son labour, le<br>
+ brave homme, lentement, s'en revint &agrave; la ferme. Non point
+qu'il f&ucirc;t<br>
+ moins tendre pour cela; mais &eacute;lev&eacute;,
+endoctrin&eacute;, comme les Proven&ccedil;aux<br>
+ anciens, avec la tradition romaine, il avait dans ses
+mani&egrave;res,<br>
+ l'apparente rudesse du vieux <i>pater familias</i>.</p>
+
+<p>On me baptisa Fr&eacute;d&eacute;ric, en m&eacute;moire,
+para&icirc;t-il, d'un pauvre petit gars<br>
+ qui, au temps o&ugrave; mon p&egrave;re et ma m&egrave;re se
+<i>parlaient</i>, avait fait<br>
+ gentiment leurs commissions d'amour, et qui, peu de temps
+apr&egrave;s,<br>
+ &eacute;tait mort d'une insolation. Mais, comme elle m'avait eu
+&agrave;<br>
+ Notre-Dame de Septembre, ma m&egrave;re m'a toujours dit qu'elle
+m'avait<br>
+ voulu donner le pr&eacute;nom de Nostradamus, d'abord pour
+remercier la M&egrave;re<br>
+ de Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des
+<i>Centuries</i>, le<br>
+ fameux astrologue natif de Saint-Remy. Seulement, ce nom
+mystique et<br>
+ mirifique, n'est-ce pas? que l'instinct maternel avait si
+bien<br>
+ trouv&eacute;, on ne voulut l'accepter ni &agrave; la mairie ni
+au presbyt&egrave;re.</p>
+
+<p>Ma premi&egrave;re sortie sur les bras de ma m&egrave;re, qui
+me nourrissait de son<br>
+ lait, lorsqu'elle fit ses relevailles, -- tout cela vaguement,
+dans<br>
+ une lointaine brume, il me semble le revoir: elle, ma pauvre
+m&egrave;re,<br>
+ dans la beaut&eacute;, l'&eacute;clat de sa pleine jeunesse,
+pr&eacute;sentant avec<br>
+ orgueil son "roi" &agrave; ses amies, et,
+c&eacute;r&eacute;monieuses, les amies et<br>
+ parentes nous accueillant avec les f&eacute;licitations d'usage
+et m'offrant<br>
+ une couple d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et
+une<br>
+ allumette, avec ces mots sacramentels:</p>
+
+<p>-- Mignon, sois plein comme un oeuf, sois bon comme le pain,
+sois<br>
+ sage comme le sel, sois droit comme une allumette.</p>
+
+<p>On trouvera peut-&ecirc;tre tant soit peut enfantin de
+raconter ces choses.<br>
+ Mais, apr&egrave;s tout, chacun est libre, et, &agrave; moi, il
+m'agr&eacute;e de<br>
+ revenir, par songerie, dans mon premier maillot et dans mon
+berceau<br>
+ de m&ucirc;rier et dans mon chariot &agrave; roulettes, car,
+l&agrave;, je ressuscite le<br>
+ bonheur de ma m&egrave;re dans ses plus doux
+tressaillements.</p>
+
+<p>Quand j'eus six mois, on me d&eacute;livra de la bande qui
+enveloppait mes<br>
+ langes (car Nanounet, ma m&egrave;re-grand, avait tr&egrave;s
+fort recommand&eacute; de me<br>
+ tenir serr&eacute; &agrave; point, parce que, disait-elle, les
+enfants bien<br>
+ emmaillot&eacute;s ne sont ni bancals ni bancroches), et, le
+jour de la<br>
+ Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on me "donna les pieds"
+et,<br>
+ triomphalement, ma m&egrave;re m'apporta &agrave;
+l'&eacute;glise de Maillane; et sur<br>
+ l'autel du saint, en me tenant par les lisi&egrave;res, pendant
+que ma<br>
+ marraine me chantait : <i>Av&egrave;ne, Av&egrave;ne,
+Av&egrave;ne</i> (Viens, viens, viens),<br>
+ on me fit faire mes premiers pas.</p>
+
+<p>A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour la messe.
+C&rsquo;&eacute;tait une<br>
+ demi-lieue de chemin pour le moins. Ma m&egrave;re, tout le
+long, me<br>
+ dorlotait dans ses bras. Oh! le sein nourricier, ce nid doux
+et<br>
+ moelleux! Je voulais toujours, toujours, qu&rsquo;il me
+port&acirc;t encore un<br>
+ peu... Mais, une fois, -- j&rsquo;avais cinq ans, -- &agrave;
+mi-chemin du<br>
+ village, ma pauvre m&egrave;re me d&eacute;posa en disant:</p>
+
+<p>-- Oh! tu p&egrave;ses trop, maintenant; je ne puis plus te
+porter.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la messe, avec ma m&egrave;re, nous&rsquo; allions
+voir mes grands-parents,<br>
+ dans leur belle cuisine vo&ucirc;t&eacute;e en pierre blanche,
+o&ugrave;, de coutume, les<br>
+ bourgeois du lieu, M. Deville, M. Dumas, M. Ravoux, le Cadet
+Rivi&egrave;re,<br>
+ en se promenant sur les dalles, entre l&rsquo;&eacute;vier et la
+chemin&eacute;e,<br>
+ venaient parler du gouvernement.</p>
+
+<p>M. Dumas, qui avait &eacute;t&eacute; juge et qui
+s&rsquo;&eacute;tait d&eacute;mis en 1830, aimait,<br>
+ sur toute chose, &agrave; donner des conseils, comme celui- ci,
+par exemple,<br>
+ qu&rsquo;avec sa grosse voix, il r&eacute;p&eacute;tait, tous les
+dimanches, aux jeunes<br>
+ m&egrave;res qui dodelinaient leurs mioches:</p>
+
+<p>-- Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni cl&eacute;, ni
+livre : parce<br>
+ qu'avec un couteau l&rsquo;enfant peut se couper; une cl&eacute;,
+il peut la<br>
+ perdre et, un livre, le d&eacute;chirer.</p>
+
+<p>M. Durnas ne venait pas seul: avec son opulente &eacute;pouse
+et leurs onze<br>
+ ou douze enfants, ils remplissaient le salon, le beau salon
+des<br>
+ anc&ecirc;tres, tout tapiss&eacute; de toile peinte, de Mar-
+seille, repr&eacute;sentant<br>
+ des oisillons et des paniers en fleurs, et l&agrave;, pour
+&eacute;taler<br>
+ l&rsquo;&eacute;ducation de sa lign&eacute;e, il faisait, non
+sans orgueil, d&eacute;clamer,<br>
+ vers &agrave; vers, mot &agrave; mot, un peu &agrave; l&rsquo;un,
+un peu &agrave; l&rsquo;autre, le r&eacute;cit de<br>
+ <i>Th&eacute;ram&egrave;ne</i>:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>A peine nous sortions des portes de
+Tr&eacute;z&egrave;ne...<br>
+ De Tr&eacute;g&egrave;ne... Il &eacute;tait sur son char... sur
+chon sar...<br>
+ Ses gardes afflig&eacute;s... affiz&eacute;s...<br>
+ Imitaient son silence autour de lui rang&eacute;s...<br>
+ Lui ranz&eacute;s.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Ensuite, il disait &agrave; ma m&egrave;re:</p>
+
+<p>-- Et le v&ocirc;tre, D&eacute;la&iuml;de, lui apprenez-vous
+rien pour r&eacute;citer?</p>
+
+<p>-- Si r&eacute;pondait na&iuml;vement ma m&egrave;re: il sait
+la sornette de Jean du<br>
+ Porc.</p>
+
+<p>-- Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait tout le
+monde.</p>
+
+<p>Et alors en baissant la t&ecirc;te, j&rsquo;&acirc;nonnais
+timidement:</p>
+
+<p><i>Qui est mort? &mdash; Jean du Porc. &mdash; Qui le pleure?
+&mdash; Le roi Maure &mdash; Qui<br>
+ le rit? &mdash; La perdrix. &mdash; Qui le chante? &mdash; La
+calandre &mdash; Qui en sonne<br>
+ le glas? &mdash; Le cul de la po&ecirc;le. &mdash; Qui en porte le
+deuil? &mdash; Le cul du<br>
+ chaudron.</i></p>
+
+<p>C'est avec ces contes-l&agrave;, chants de nourrices et
+sornettes, que nos<br>
+ parents, &agrave; cette &eacute;poque, nous apprenaient &agrave;
+parler la bonne langue<br>
+ proven&ccedil;ale; tandis qu&rsquo;&agrave; pr&eacute;sent, la
+vanit&eacute; ayant pris le dessus dans<br>
+ la plupart des familles, c&rsquo;est avec le syst&egrave;me de
+l&rsquo;excellent M.<br>
+ Dumas que l&rsquo;on enseigne les enfants et qu&rsquo;on en fait
+de petits niais<br>
+ qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouv&eacute;s,
+sans attaches<br>
+ ni racines, car il est de mode, aujourd&rsquo;hui, de renier
+absolument<br>
+ tout ce qui est de tradition.</p>
+
+<p>Il faut que je parle un peu, maintenant, du bonhomme Etienne,
+mon<br>
+ a&iuml;eul maternel. Il &eacute;tait, comme mon p&egrave;re,
+m&eacute;nager propri&eacute;taire,<br>
+ d&rsquo;une bonne maison comme lui, et d&rsquo;un bon sang : avec
+cette<br>
+ diff&eacute;rence que, du c&ocirc;t&eacute; des Mistral,
+c&rsquo;&eacute;taient des laborieux, des<br>
+ &eacute;conomes, des amasseurs de biens, qui, en tout le pays,
+n&rsquo;avaient pas<br>
+ leurs pareils, et que, du c&ocirc;t&eacute; de ma m&egrave;re,
+tout &agrave; fait insouciants et<br>
+ n&rsquo;&eacute;tant jamais pr&ecirc;ts pour aller au labour, ils
+laissaient l&rsquo;eau<br>
+ courir et mangeaient leur avoir. L&rsquo;a&iuml;eul
+&Eacute;tienne, pour tout dire,<br>
+ &eacute;tait (devant Dieu soit-il) un vrai Roger Bontemps.</p>
+
+<p>Bien qu&rsquo;il e&ucirc;t huit enfants, entre lesquels six
+filles (qui, &agrave;<br>
+ l&rsquo;heure des repas, se faisaient servir leur part et puis
+allaient<br>
+ manger dehors, sur le seuil de la maison, leur assiette &agrave;
+la main),<br>
+ d&egrave;s qu&rsquo;il y avait f&ecirc;te quelque part, en avant!
+Il partait pour trois<br>
+ jours avec les camarades. Il jouait, bambochait tant que
+duraient les<br>
+ &eacute;cus; puis, souple comme un gant, quand les deux toiles
+se touchaient<br>
+ (1), le quatri&egrave;me jour il rentrait au logis et, alors,
+grand&rsquo;maman<br>
+ Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait:</p>
+
+<p>-- N&rsquo;as-tu pas honte, dissipateur que tu es, de manger
+comme &ccedil;a le<br>
+ bien de tes filles I</p>
+
+<blockquote>
+<p>(1) Quand la poche est vide.</p>
+</blockquote>
+
+<p>-- H&eacute;! bonasse, r&eacute;pondait-il, de quoi vas-tu
+t'inqui&eacute;ter? Nos<br>
+ fillettes sont jolies, elles se marieront sans dot. Et tu
+verras,<br>
+ Nanon, ma mie, nous n'en aurons pas pour les derniers.</p>
+
+<p>Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, il lui faisait
+donner<br>
+ sur son douaire des hypoth&egrave;ques aux usuriers, qui lui
+pr&ecirc;taient de<br>
+ l'argent &agrave; cinquante ou &agrave; cent pour cent, ce qui
+ne l'emp&ecirc;chait pas,<br>
+ quand ses compagnons de jeu venaient, de faire, avec eux, le
+branle<br>
+ devant la chemin&eacute;e, en chantant tous ensemble:</p>
+
+<p><i>Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs!<br>
+ Ce sont de braves gens,<br>
+ Quand ils n'ont plus d'argent.</i></p>
+
+<p>Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de rire:</p>
+
+<p><i>Nous sommes trois qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons
+pas le sou,<br>
+ -- Qui n'avons pas le sou. -- Et le comp&egrave;re qui est
+derri&egrave;re, -- N'a<br>
+ pas un denier, -- N'a pas un denier.</i></p>
+
+<p>Et quand ma pauvre a&iuml;eule se d&eacute;solait de voir
+ainsi partir, l'un<br>
+ apr&egrave;s l'autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son
+beau<br>
+ patrimoine:</p>
+
+<p>-- Eh! b&eacute;casse, que pleures-tu? lui faisait mon
+grand-p&egrave;re, pour<br>
+ quelques lopins de terre? Il y pleuvait comme &agrave; la
+rue.</p>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<p>-- Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, ne payait
+pas les<br>
+ impositions!</p>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<p>-- Cette friche-l&agrave;? les arbres du voisin la
+dess&eacute;chaient comme<br>
+ bruy&egrave;re.</p>
+
+<p>Et toujours, de cette fa&ccedil;on, il avait la riposte aussi
+prompte que<br>
+ joyeuse... Si bien qu'il disait m&ecirc;me, en parlant des
+usuriers:</p>
+
+<p>-- Eh! morbleu, c'est bien heureux qu'il y ait des gens
+pareils.<br>
+ Car, sans eux, comment ferions-nous, les d&eacute;pensiers, les
+gaspilleurs,<br>
+ pour trouver du quibus, en un temps o&ugrave; comme on sait,
+l'argent est<br>
+ marchandise?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'&eacute;poque, en ce temps-l&agrave;,
+o&ugrave; Beaucaire, avec sa foire,<br>
+ faisait merveille sur le Rh&ocirc;ne; il venait l&agrave; du
+monde, soit par eau,<br>
+ soit par terre, de toutes les nations, jusqu'&agrave; des Turcs
+et des<br>
+ n&egrave;gres.</p>
+
+<p>Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes esp&egrave;ces
+de choses qu'il<br>
+ faut pour le nourrir, pour le v&ecirc;tir, pour le loger, pour
+l'amuser,<br>
+ pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pi&egrave;ces
+de toile,<br>
+ les rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre portant au
+chaton un<br>
+ rat, vous l'y trouviez &agrave; profusion, &agrave; monceaux,
+&agrave; faisceaux ou en<br>
+ piles, dans les grands magasins vo&ucirc;t&eacute;s, sous les
+arceaux des Halles,<br>
+ aux navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du
+Pr&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait comme nous dirions, mais avec un
+c&ocirc;t&eacute; plus populaire et<br>
+ grouillant de vie, c'&eacute;tait l&agrave; tous les ans, au
+soleil de juillet,<br>
+ l'exposition universelle de l'industrie du Midi.</p>
+
+<p>Mon grand-p&egrave;re &Eacute;tienne, comme vous pensez bien,
+ne manquait pas telle<br>
+ occasion d'aller, quatre ou cinq jours, faire &agrave; Beaucaire
+ses<br>
+ bamboches. Donc, sous pr&eacute;texte d'aller acheter du poivre,
+du girofle<br>
+ ou du gingembre avec, dans chaque poche de sa veste, un mouchoir
+de<br>
+ fil, car il prenait du tabac, et trois autres mouchoirs, en
+pi&egrave;ce,<br>
+ non coup&eacute;s, dont en guise de ceinture il se ceignait les
+reins; et il<br>
+ fl&acirc;nait ainsi, tout le franc jour de Dieu, autour des
+bateleurs, des<br>
+ charlatans, des com&eacute;diens, surtout des boh&eacute;miens,
+lorsqu'ils<br>
+ discutent et se harpaillent pour le march&eacute; et marchandage
+de quelque<br>
+ bourrique maigre.</p>
+
+<p>Un d&eacute;licieux r&eacute;gal pour lui: Polichinelle avec
+Rosette! Il y &eacute;tait<br>
+ toujours plus neuf et ravi, bouche b&eacute;e, il y riait comme
+un pauvre<br>
+ aux pantalonnades et aux coups de batte qui pleuvaient l&agrave;
+sans cesse<br>
+ sur le propri&eacute;taire et sur le commissaire. A ce point les
+filous (et<br>
+ imaginez-vous si, &agrave; Beaucaire, ils pullulaient!) lui
+tiraient chaque<br>
+ ann&eacute;e, tout doucement, l'un apr&egrave;s l'autre, sans
+qu'il se retourn&acirc;t,<br>
+ tous ses mouchoirs; et quand il n'en avait plus, chose qu'il
+savait<br>
+ d'avance, il d&eacute;nouait sa ceinture, sans plus de chagrin
+que &ccedil;a, et<br>
+ s'en torchait le nez. Mais, quand il rentrait &agrave; Maillane,
+avec le<br>
+ nez tout bleu, -- de la teinture des mouchoirs, des mouchoirs
+neufs<br>
+ qui avaient d&eacute;teint:</p>
+
+<p>-- Allons, lui disait ma grand'm&egrave;re, on t'a encore
+vol&eacute; tes<br>
+ mouchoirs.</p>
+
+<p>-- Qui te l'a dit? faisait l'a&iuml;eul.</p>
+
+<p>-- Pardi, tu as le nez tout bleu: tu t'es mouch&eacute; avec
+ta ceinture.</p>
+
+<p>-- Bah! je n'en ai pas regret, r&eacute;pondait le bon humain;
+ce<br>
+ Polichinelle m'a tant fait rire!</p>
+
+<p>Bref, quand ses filles (et ma m&egrave;re en &eacute;tait une)
+furent d'&acirc;ge &agrave; se<br>
+ marier, comme elles n'&eacute;taient pas gauches, ni bien
+d&eacute;sagr&eacute;ables, les<br>
+ galants, malgr&eacute; tout, vinrent tout de m&ecirc;me &agrave;
+l'appeau. Seulement,<br>
+ quand les p&egrave;res disaient &agrave; mon a&iuml;eul:</p>
+
+<p>-- Autrement, le cas &eacute;ch&eacute;ant, combien
+faites-vous &agrave; vos filles?</p>
+
+<p>-- Combien je fais &agrave; mes filles? r&eacute;pondait
+ma&icirc;tre &Eacute;tienne, tout rouge<br>
+ de col&egrave;re; &ocirc; graine d'imb&eacute;cile, c'est
+dommage! A ton gars je<br>
+ donnerais une belle gouge, tout &eacute;lev&eacute;e, toute
+nipp&eacute;e, et j'y<br>
+ ajouterais encore des terres et de l'argent! Qui ne veut pas
+mes<br>
+ filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu merci, &agrave;
+la huche de<br>
+ ma&icirc;tre &Eacute;tienne il y a du pain.</p>
+
+<p>Or, n'est-il pas vrai que les filles du grand-p&egrave;re
+furent prises,<br>
+ toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et m&ecirc;me
+qu'elles<br>
+ firent toutes de bons mariages? <i>Fille jolie</i>, dit le
+proverbe,<br>
+ <i>porte sur le front sa dot.</i></p>
+
+<p>Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans
+en<br>
+ cueillir encore un tout petit bouquet.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re le Mas du Juge, c'est l'endroit o&ugrave; je
+suis n&eacute;, il y avait le<br>
+ long du chemin un foss&eacute; qui menait son eau &agrave; notre
+vieux Puits &agrave;<br>
+ roue. Cette eau n'&eacute;tait pas profonde, mais elle
+&eacute;tait claire et<br>
+ riante, et, quand j'&eacute;tais petit, je ne pouvais
+m'emp&ecirc;cher, surtout<br>
+ les jours d'&eacute;t&eacute;, d'aller jouer le long de sa
+rive.</p>
+
+<p>Le foss&eacute; du Puits &agrave; roue! Ce fut le premier
+livre o&ugrave; j'appris, en<br>
+ m'amusant, l'histoire naturelle. Il y avait l&agrave; des
+poissons,<br>
+ &eacute;pinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que
+j'essayais<br>
+ de p&ecirc;cher dans un sachet de canevas, qui avait servi
+&agrave; mettre des<br>
+ clous et que je suspendais au bout d'un roseau. Il y avait
+des<br>
+ demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout
+doucement,<br>
+ lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes
+petits<br>
+ doigts, quand elles ne s'&eacute;chappaient pas,
+l&eacute;g&egrave;res, silencieuses, en<br>
+ faisant frissonner le cr&ecirc;pe de leurs ailes; il y avait
+des<br>
+ "notonectes", esp&egrave;ces d'insectes bruns avec le ventre
+blanc, qui<br>
+ sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes &agrave; la
+fa&ccedil;on des<br>
+ cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des grenouilles,
+qui<br>
+ sortaient de la mousse une &eacute;chine glauque,
+chamarr&eacute;e d'or, et qui, en<br>
+ me voyant, lestement faisaient leur plongeon; des tritons, sorte
+de<br>
+ salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de
+gros<br>
+ escarbots qui r&ocirc;daient dans les flaches et qu'on nommait
+des<br>
+ "mange-anguilles".</p>
+
+<p>Ajoutez &agrave; cela un fouillis de plantes aquatiques,
+telles que ces<br>
+ "massettes", cotonn&eacute;es et allong&eacute;es, qui sont les
+fleurs du typha;<br>
+ telles que le n&eacute;nuphar qui &eacute;tale, magnifique, sur
+la nappe de l'eau,<br>
+ ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que
+le<br>
+ "butome" au trochet de fleurs roses, et le p&acirc;le narcisse
+qui se mire<br>
+ dans le ru, et la lentille d'eau aux feuilles minuscules, et
+la<br>
+ "langue de boeuf" qui fleurit comme un lustre, avec les "yeux
+de<br>
+ l'Enfant J&eacute;sus" qui est le myosotis.</p>
+
+<p>Mais de tout ce monde-l&agrave;, ce qui m'engageait le plus,
+c'&eacute;tait la<br>
+ fleur des "glais". C'est une grande plante qui cro&icirc;t au
+bord des<br>
+ eaux par grosses touffes, avec de longues feuilles cultriformes
+et de<br>
+ belles fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des
+hallebardes<br>
+ d'or. Il est &agrave; croire m&ecirc;me que les fleurs de lis
+d'or, armes de<br>
+ France et de Provence, qui brillent sur le fond d'azur,
+n'&eacute;taient que<br>
+ des fleurs de glais: "fleur de lis" vient de "fleur d'iris", car
+le<br>
+ glais est un iris, et l'azur du blason repr&eacute;sente bien
+l'eau o&ugrave; cro&icirc;t<br>
+ le glais.</p>
+
+<p>Toujours est-il, qu'un jour d'&eacute;t&eacute;, quelque temps
+apr&egrave;s la moisson, on<br>
+ foulait nos gerbes, et tous les gens du "mas" &eacute;taient
+dans l'aire &agrave;<br>
+ travailler. A l'entour des chevaux et des mulets qui
+pi&eacute;tinaient,<br>
+ ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien vingt hommes
+qui,<br>
+ les bras retrouss&eacute;s, en cheminant au pas, deux par deux,
+quatre par<br>
+ quatre, retournaient les &eacute;pis ou enlevaient la paille
+avec des<br>
+ fourches de bois. Ce joli travail se faisait gaiement, en
+dansant au<br>
+ soleil, nu-pieds, sur le grain battu.</p>
+
+<p>Au haut de l'aire, port&eacute; par les trois jambes d'une
+ch&egrave;vre rustique,<br>
+ form&eacute;e de trois perches, &eacute;tait suspendu le van.
+Deux ou trois filles<br>
+ ou femmes jetaient avec des corbeilles dans le cerceau du crible
+le<br>
+ bl&eacute; m&ecirc;l&eacute; aux balles; et le "ma&icirc;tre",
+mon p&egrave;re, vigoureux et de haute<br>
+ taille, remuait le crible au vent, en ramenant ensemble les
+mauvaises<br>
+ graines au-dessus; et quand le vent faiblissait, ou que, par<br>
+ intervalles, il cessait de souffler, mon p&egrave;re, avec le
+crible<br>
+ immobile dans ses mains se retournait vers le vent, et,
+s&eacute;rieux,<br>
+ l'oeil dans l'espace, comme s'il s'adressait &agrave; un dieu
+ami, il lui<br>
+ disait:</p>
+
+<p>-- Allons, souffle, souffle, mignon!</p>
+
+<p>Et le mistral, ma foi, ob&eacute;issant au patriarche,
+haletait de nouveau<br>
+ en emportant la poussi&egrave;re; et le beau bl&eacute;
+b&eacute;ni tombait en blonde<br>
+ averse sur le monceau conique qui, &agrave; vue d'oeil, montait
+entres les<br>
+ jambes du vanneur.</p>
+
+<p>Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncel&eacute; le
+grain avec la<br>
+ pelle, que les hommes poussi&eacute;reux allaient se laver au
+puits ou tirer<br>
+ de l'eau pour les b&ecirc;tes, mon p&egrave;re, &agrave; grandes
+enjamb&eacute;es, mesurait le<br>
+ tas de bl&eacute; et y tra&ccedil;ait une croix avec le manche
+de la pelle en<br>
+ disant: "Que Dieu te croisse!"</p>
+
+<p>Par une belle apr&egrave;s-midi de cette saison d'aires, -- je
+portais<br>
+ encore les jupes: j'avais &agrave; peine quatre ou cinq ans --
+apr&egrave;s m'&ecirc;tre<br>
+ bien roul&eacute;, comme font les enfants, sur la paille
+nouvelle, je<br>
+ m'acheminai donc seul vers le foss&eacute; du Puits &agrave;
+roue.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais
+commen&ccedil;aient &agrave;<br>
+ s'&eacute;panouir et les mains me d&eacute;mangeaient d'aller
+cueillir quelques-uns<br>
+ de ces beaux bouquets d'or.</p>
+
+<p>J'arrive au foss&eacute;; doucement, je descends au bord de
+l'eau; j'envoie<br>
+ la main pour attraper les fleurs... Mais, comme elles
+&eacute;taient trop<br>
+ &eacute;loign&eacute;es, je me courbe, je m'allonge, et patatras
+dedans: je tombe<br>
+ dans l'eau jusqu'au cou.</p>
+
+<p>Je crie. Ma m&egrave;re accourt; elle me tire de l'eau, me
+donne quelques<br>
+ claques, et, devant elle, tremp&eacute; comme un caneton, me
+faisant filer<br>
+ vers le Mas:</p>
+
+<p>-- Que je t'y voie encore, vaurien, vers le foss&eacute;!</p>
+
+<p>-- J'allais cueillir des fleurs de glais.</p>
+
+<p>-- Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et encore tes
+glais. Tu<br>
+ ne sais donc pas qu'il y a un serpent dans les herbes
+cach&eacute;s, un gros<br>
+ serpent qui hume les oiseaux et les enfants, vaurien?</p>
+
+<p>Et elle me d&eacute;shabilla, me quitta mes petits souliers,
+mes<br>
+ chaussettes, ma chemisette, et pour faire s&eacute;cher ma robe
+tremp&eacute;e et<br>
+ ma chaussure, elle me chaussa mes sabots et me mit ma robe
+du<br>
+ dimanche, en me disant:</p>
+
+<p>-- Au moins, fais attention de ne pas te salir.</p>
+
+<p>Et me voil&agrave; dans l'aire; je fais sur la paille
+fra&icirc;che quelques<br>
+ jolies cabrioles; j'aper&ccedil;ois un papillon blanc qui
+voltige dans un<br>
+ chaume. Je cours, je cours apr&egrave;s, avec mes cheveux blonds
+flottant<br>
+ au vent hors de mon b&eacute;guin... et paf! me voil&agrave;
+encore vers le foss&eacute;<br>
+ du Puits &agrave; roue...</p>
+
+<p>Oh! mes belles fleurs jaunes! Elles &eacute;taient toujours
+l&agrave;, fi&egrave;res au<br>
+ milieu de l'eau, me faisant montre d'elles, au point qu'il ne me
+fut<br>
+ plus possible d'y tenir. Je descends bien doucement, bien
+doucement<br>
+ sur le talus; je place mes petons biens ras, bien ras de
+l'eau;<br>
+ j'envoie la main, je m'allonge', je m'&eacute;tire tant que je
+puis... et<br>
+ patatras! je me fiche jusqu'au derri&egrave;re dans la vase.</p>
+
+<p>A&iuml;e! a&iuml;e! a&iuml;e! Autour de moi, pendant que je
+regardais les bulles<br>
+ gargouiller et qu'&agrave; travers les herbes je croyais
+entrevoir le gros<br>
+ serpent, j'entendais crier dans l'aire:</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tresse! courez vite, je crois que le petit est
+encore tomb&eacute; &agrave;<br>
+ l'eau!</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re accourt, elle me saisit, elle m'arrache tout
+noir de la boue<br>
+ puante, et la premi&egrave;re chose, troussant ma petite robe,
+vlin! vlan!<br>
+ elle m'applique une fess&eacute;e retentissante.</p>
+
+<p>-- Y retourneras-tu, ent&ecirc;t&eacute;, aux fleurs de glais?
+Y retourneras-tu<br>
+ pour te noyer?... Une robe toute neuve que voil&agrave; perdue,
+fripe-tout,<br>
+ petit monstre! qui me feras mourir de transes!</p>
+
+<p>Et, crott&eacute; et pleurant, je m'en revins donc au Mas la
+t&ecirc;te basse, et<br>
+ de nouveau on me d&eacute;v&ecirc;tit et on me mit, cette fois,
+ma robe des jours<br>
+ de f&ecirc;te... Oh! la galante robe! Je l'ai encore devant les
+yeux,<br>
+ avec ses raies de velours noir, pointill&eacute;e d'or sur fond
+bleu&acirc;tre.</p>
+
+<p>Mais bref, quand j'eus ma belle robe de velours:</p>
+
+<p>-- Et maintenant, dis-je &agrave; ma m&egrave;re, que vais-je
+faire?</p>
+
+<p>-- Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles n'aillent pas
+dans<br>
+ l'aire... Et toi, tiens-toi &agrave; l'ombre.</p>
+
+<p>Plein de z&egrave;le, je vole vers les poules qui
+r&ocirc;daient par les chaumes,<br>
+ becquetant les &eacute;pis que le r&acirc;teau avait
+laiss&eacute;s. Tout en gardant,<br>
+ voici qu'une poulette hupp&eacute;e -- n'est-ce pas dr&ocirc;le?
+-- se met &agrave;<br>
+ pourchasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles qui ont
+les<br>
+ ailes rouges et bleues... Et toutes deux, avec moi apr&egrave;s,
+qui<br>
+ voulais voir la sauterelle, de sauter &agrave; travers champs,
+si bien que<br>
+ nous arriv&acirc;mes au foss&eacute; du Puits &agrave; roue!</p>
+
+<p>Et voil&agrave; encore les fleurs d'or qui se miraient dans le
+ruisseau et<br>
+ qui r&eacute;veillaient mon envie, mais une envie
+passionn&eacute;e, d&eacute;lirante,<br>
+ excessive, &agrave; me faire oublier mes deux plongeons dans le
+foss&eacute;:</p>
+
+<p>"Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tomberas pas!"</p>
+
+<p>Et, descendant le talus, j'entortille &agrave; ma main un jonc
+qui croissait<br>
+ l&agrave;; et me penchant sur l'eau avec prudence, j'essaie
+encore<br>
+ d'atteindre de l'autre main les fleurs de glais... Ah! malheur,
+le<br>
+ jonc se casse et va te faire teindre! Au milieu du foss&eacute;,
+je plonge<br>
+ la t&ecirc;te premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Je me dresse comme je puis, je crie comme un perdu, tous les
+gens de<br>
+ l'aire accourent:</p>
+
+<p>-- C'est encore ce petit diable qui est tomb&eacute; dans le
+foss&eacute;. Ta<br>
+ m&egrave;re, cette fois, enrag&eacute; polisson, va te fouailler
+d'importance!</p>
+
+<p>Eh bien! non; dans le chemin, je la vis venir, pauvrette, tout
+en<br>
+ larmes et qui disait:</p>
+
+<p>-- Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il aurait
+peut-&ecirc;tre un<br>
+ "accident". Mais ce gars, sainte Vierge, n'est pas comme les
+autres:<br>
+ il ne fait que courir pour ramasser des fleurs; il perd tous
+ses<br>
+ jouets en allant dans les bl&eacute;s chercher des bouquets
+sauvages...<br>
+ Maintenant, pour comble, il va se jeter trois fois, depuis
+peut-&ecirc;tre<br>
+ une heure, dans le foss&eacute; du Puits &agrave; roue... Ah!
+tiens-toi, pauvre<br>
+ m&egrave;re, morfonds-toi pour l'approprier. Qui lui en
+tiendrait, des<br>
+ robes? Et bienheureuse encore -- mon Dieu, je vous rends
+gr&acirc;ce --<br>
+ qu'il ne soit pas noy&eacute;!</p>
+
+<p>Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du
+foss&eacute;. Puis, une<br>
+ fois dans le Mas, m'ayant quitt&eacute; mon v&ecirc;tement, la
+sainte femme<br>
+ m'essuya, nu, de son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant
+fait<br>
+ boire une cuiller&eacute;e de vermifuge elle me coucha dans ma
+berce, o&ugrave;,<br>
+ lass&eacute; de pleurer, au bout d'un peu je m'endormis.</p>
+
+<p>Et savez-vous ce que je songeai: pardi! mes fleurs de glais...
+Dans<br>
+ un beau courant d'eau, qui serpentait autour du Mas,
+limpide,<br>
+ transparent, azur&eacute; comme les eaux de la Fontaine de
+Vaucluse, je<br>
+ voyais de belles touffes de grands et verts gla&iuml;euls, qui
+&eacute;talaient<br>
+ dans l'air une f&eacute;erie de fleurs d'or!</p>
+
+<p>Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles avec leurs
+ailes de<br>
+ soie bleue, et moi je nageais nu dans l'eau riante; et je
+cueillais &agrave;<br>
+ pleines mains, &agrave; joint&eacute;es, &agrave;
+brass&eacute;es, les fleurs de lis blondines.<br>
+ Plus j'en cueillais, plus il en surgissait.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, j'entends une voix qui me crie:
+"Fr&eacute;d&eacute;ri!"</p>
+
+<p>Je m'&eacute;veille et que vois-je! Une grosse poign&eacute;e
+de fleurs de glais<br>
+ couleur d'or qui bondissaient sur ma couchette.</p>
+
+<p>Lui-m&ecirc;me, le patriarche, le Ma&icirc;tre, mon seigneur
+p&egrave;re, &eacute;tait all&eacute;<br>
+ cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la
+Ma&icirc;tresse, ma m&egrave;re<br>
+ belle, les avait mises sur mon lit.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE II.</h2>
+
+<h3>MON P&Egrave;RE.</h3>
+
+<p>L'enfant de ferme. -- La vie rurale. -- Mon p&egrave;re
+&agrave; la R&eacute;volution. --<br>
+ La b&ucirc;che b&eacute;nite. -- Les r&eacute;cits de la
+No&euml;l. -- Le capitaine Perrin.<br>
+ -- Le maire de Maillane en 1793 -- Le jour de l'an.</p>
+
+<p>Mon enfance premi&egrave;re se passa donc au Mas, en compagnie
+des<br>
+ laboureurs, des faucheurs et des p&acirc;tres, et quand,
+parfois, passait<br>
+ au Mas quelque bourgeois, de ceux-l&agrave; qui affectent de ne
+parler que<br>
+ fran&ccedil;ais, moi, tout interloqu&eacute; et m&ecirc;me
+humili&eacute; de voir que mes<br>
+ parents devenaient soudain r&eacute;v&eacute;rencieux pour lui,
+comme s'il &eacute;tait<br>
+ plus qu'eux:</p>
+
+<p>-- D'o&ugrave; vient, leur demandais-je, que cet homme ne
+parle pas comme<br>
+ nous?</p>
+
+<p>-- Parce que c'est un monsieur, me r&eacute;pondait-on.</p>
+
+<p>-- Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je
+ne veux<br>
+ pas &ecirc;tre <i>monsieur</i>.</p>
+
+<p>J'avais remarqu&eacute; aussi que, quand nous avions des
+visites, comme<br>
+ celle, par exemple du marquis de Barbentane (un de nos voisins
+de<br>
+ terres), mon p&egrave;re qui, &agrave; l'ordinaire lorsqu'il
+parlait de ma m&egrave;re,<br>
+ devant les serviteurs, l'appelait "la ma&icirc;tresse",
+l&agrave;, en c&eacute;r&eacute;monie,<br>
+ il la d&eacute;nommait <i>ma moui&eacute;</i> (mon
+&eacute;pouse). Le beau marquis et la<br>
+ marquise, qui se trouvait &ecirc;tre la soeur du
+g&eacute;n&eacute;ral de Galliffet,<br>
+ chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et
+autres<br>
+ g&acirc;teries; mais moi, sit&ocirc;t que je les voyais
+descendre de voiture,<br>
+ comme un sauvageon que j'&eacute;tais, je courais tout de suite
+me cacher<br>
+ dans le fenil... Et la pauvre D&eacute;la&iuml;de de crier:</p>
+
+<p>-- Fr&eacute;d&eacute;ric!</p>
+
+<p>Mais en vain: dans le foin, blotti et ne soufflant mot,
+j'attendais,<br>
+ moi, d'entendre les roues de la voiture emporter le marquis,
+pendant<br>
+ que ma m&egrave;re clamait, l&agrave;-bas, devant la ferme:</p>
+
+<p>-- M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le
+voir,<br>
+ cet insupportable, et il va se cacher!</p>
+
+<p>Et au lieu de drag&eacute;es, quand je sortais ensuite,
+craintif, de ma<br>
+ tani&egrave;re, vlan! j'avais ma fess&eacute;e.</p>
+
+<p>J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre
+ma&icirc;tre-valet, quand,<br>
+ derri&egrave;re la charrue tir&eacute;e par ses deux mules, les
+mains au mancheron,<br>
+ il me criait, patelin:</p>
+
+<p>-- Petiot, viens vite, viens. Je t'apprendrai &agrave;
+labourer.</p>
+
+<p>Et tout de suite, nu-pieds, nu-t&ecirc;te,
+&eacute;moustill&eacute;, me voil&agrave; dans le<br>
+ sillon, trottinant, farfouillant, le long de la tranch&eacute;e,
+pour<br>
+ cueillir les primev&egrave;res ou les muscaris bleus, que le soc
+arrachait.</p>
+
+<p>-- Ramasse des colima&ccedil;ons, me disais le Papoty.</p>
+
+<p>Et quand j'avais les colima&ccedil;ons, une poign&eacute;e
+dans chaque main:</p>
+
+<p>-- Maintenant, me faisait-il, avec les colima&ccedil;ons,
+tiens, empoigne<br>
+ les cornes du manche de la charrue.</p>
+
+<p>Et comme, moi cr&eacute;dule, avec mes petits doigts, je
+prenais les<br>
+ mancherons, lui, pressant de ses doigts rudes mes deux mains
+pleines<br>
+ d'escargots qui s'&eacute;crabouillaient dans ma chair:</p>
+
+<p>-- A pr&eacute;sent, me disait le valet de labour en riant aux
+&eacute;clats, tu<br>
+ pourras dire, petit, que tu as tenu la charrue!</p>
+
+<p>On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs. C'est ainsi
+que,<br>
+ dans les fermes, on d&eacute;niaise les enfants. Quelquefois, en
+venant de<br>
+ traire, notre berger Rouquet me criait:</p>
+
+<p>-- Viens, petit, boire &agrave; m&ecirc;me dans le
+<i>piau</i>.</p>
+
+<p>Le <i>piau</i> est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans
+lequel on<br>
+ trait le lait... Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les
+bras<br>
+ trouss&eacute;s, sortir de la bergerie en portant &agrave; la
+main le vase &agrave; traire<br>
+ &eacute;cumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais,
+affriol&eacute;, pour<br>
+ le humer tout chaud. Mais, sit&ocirc;t qu'&agrave; genoux je
+m'abreuvais &agrave; la<br>
+ "seille", paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la
+t&ecirc;te<br>
+ jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le
+museau<br>
+ ruisselants, &eacute;bouriff&eacute;s, je courais, comme un
+jeune chien, me vautrer<br>
+ dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant, &agrave; part moi, qu'on
+ne m'y<br>
+ attraperait plus... jusqu'&agrave; nouvelle attrape.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, c'&eacute;tait un faucheur qui me disait:</p>
+
+<p>-- Petiot, j'ai trouv&eacute; un nid, un nid de
+<i>frappe-talon</i>; veux-tu me<br>
+ faire la courte &eacute;chelle? Je garderai la m&egrave;re et tu
+auras les<br>
+ passereaux.</p>
+
+<p>Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain.</p>
+
+<p>-- Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce
+gros<br>
+ saule; c'est l&agrave; qu'est le nid... Allons, courbe-toi.</p>
+
+<p>Et je m'inclinais, la t&ecirc;te contre l'arbre, et alors,
+faisant mine de<br>
+ grimper sur mon dos, le farceur me battait l'&eacute;chine du
+talon.</p>
+
+<p>C'est ainsi que commen&ccedil;a, au milieu des gouailleries de
+nos<br>
+ travailleurs des champs (et je n'an ai point regret), mon
+&eacute;ducation<br>
+ d'enfance.</p>
+
+<p>Comme il &eacute;tait gai, ce milieu de labeurs rustiques!
+Chaque saison<br>
+ renouvelait la s&eacute;rie des travaux. Les labours, les
+semailles, la<br>
+ tonte, la fauche, les vers &agrave; soie, les moissons, le
+d&eacute;piquage, les<br>
+ vendanges et la cueillette des olives, d&eacute;ployaient
+&agrave; ma vue les actes<br>
+ majestueux de la vie agricole, &eacute;ternellement dure, mais
+&eacute;ternellement<br>
+ ind&eacute;pendante et calme.</p>
+
+<p>Tout un peuple de serviteurs, d'hommes lou&eacute;s au mois ou
+&agrave; la journ&eacute;e,<br>
+ de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du
+Mas,<br>
+ qui avec l'aiguillon, qui avec le r&acirc;teau ou bien la
+fourche sur<br>
+ l'&eacute;paule, et travaillant toujours avec des gestes nobles,
+comme dans<br>
+ les peintures de L&eacute;opold Robert.</p>
+
+<p>Quand, pour d&icirc;ner ou pour souper, les hommes, l'un
+apr&egrave;s l'autre,<br>
+ entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son
+rang,<br>
+ autour de la grande table, avec mon seigneur p&egrave;re qui
+tenait le haut<br>
+ bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des<br>
+ observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail
+du<br>
+ jour, s'il &eacute;tait avantageux, si la terre &eacute;tait
+dure ou molle ou en<br>
+ &eacute;tat. Puis, le repas fini, le premier charretier fermait
+la lame de<br>
+ son couteau et, sur le coup, tous se levaient.</p>
+
+<p>Tous ces gens de campagne, mon p&egrave;re les dominait par la
+taille, par<br>
+ le sens, comme aussi par la noblesse. C'&eacute;tait un beau et
+grand<br>
+ vieillard, digne dans son langage, ferme dans son
+commandement,<br>
+ bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul.</p>
+
+<p>Engag&eacute; volontaire pour d&eacute;fendre la France,
+pendant la R&eacute;volution, il<br>
+ se plaisait, le soir, &agrave; raconter ses vieilles guerres. Au
+fort de la<br>
+ Terreur, il avait &eacute;t&eacute; requis pour porter du
+bl&eacute; &agrave; Paris, ou r&eacute;gnait<br>
+ la famine. C'&eacute;tait dans l'intervalle o&ugrave; l'on avait
+tu&eacute; le roi. La<br>
+ France, &eacute;pouvant&eacute;e, &eacute;tait dans la
+consternation. En retournant, un<br>
+ jour d'hiver, &agrave; travers la Bourgogne, avec une pluie
+froide qui lui<br>
+ battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu
+des<br>
+ roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays.
+Les<br>
+ deux compatriotes se tendirent la main, et mon p&egrave;re,
+prenant la<br>
+ parole:</p>
+
+<p>-- Tiens, o&ugrave; vas-tu, voisin, par ce temps
+diabolique?</p>
+
+<p>-- Citoyen, r&eacute;pliqua l'autre, je vais &agrave; Paris
+porter les saints et<br>
+ les cloches.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re devint p&acirc;le, les larmes lui jaillirent
+et, &ocirc;tant son chapeau<br>
+ devant les saints de son pays et les cloches de son
+&eacute;glise, qu'il<br>
+ rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne:</p>
+
+<p>-- Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu'&agrave; ton retour, on
+te nomme,<br>
+ pour cela, repr&eacute;sentant du peuple?</p>
+
+<p>L'iconoclaste courba la t&ecirc;te de honte et, avec un
+blasph&egrave;me, il fit<br>
+ tirer ses b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re, dois-je dire, avait un foi profonde. Le soir,
+en &eacute;t&eacute; comme<br>
+ en hiver, agenouill&eacute; sur sa chaise, la t&ecirc;te
+d&eacute;couverte, les mains<br>
+ crois&eacute;es sur le front, avec sa cadenette, serr&eacute;e
+d'un ruban de fil,<br>
+ qui lui pendait sur la nuque, il faisait, &agrave; voix haute,
+la pri&egrave;re<br>
+ pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veill&eacute;es
+s'allongeaient,<br>
+ il lisait l'&Eacute;vangile &agrave; ses enfants et
+domestiques.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re, dans sa vie, n'avait lu que trois livres: le
+<i>Nouveau</i><br>
+ <i>Testament, l'Imitation</i> et <i>Don Quichotte</i> (lequel
+lui rappelait sa<br>
+ campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie).</p>
+
+<p>-- Comme de notre temps les &eacute;coles &eacute;taient
+rares, c'est un pauvre,<br>
+ nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par
+semaine,<br>
+ m'avait appris ma croix de par Dieu.</p>
+
+<p>Et le dimanche, apr&egrave;s les v&ecirc;pres, selon l'us et
+coutume des anciens<br>
+ p&egrave;res de famille, il &eacute;crivait ses affaires, ses
+comptes et d&eacute;penses,<br>
+ avec ses r&eacute;flexions, sur un grand m&eacute;morial
+d&eacute;nomm&eacute; <i>Cartab&egrave;ou</i>.</p>
+
+<p>Lui, quelque temps qu'il f&icirc;t, &eacute;tait toujours
+content, et si, parfois,<br>
+ il entendait les gens se plaindre, soit des vents
+temp&eacute;tueux, soit<br>
+ des pluies torrentielles:</p>
+
+<p>-- Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est l&agrave;-haut
+sait fort bien<br>
+ ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut... Eh! s'il ne<br>
+ soufflait jamais de ces grands vents qui d&eacute;gourdissent la
+Provence,<br>
+ qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et
+si,<br>
+ pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui<br>
+ alimenteraient les puits, les fontaines, les rivi&egrave;res? Il
+faut de<br>
+ tout, mes enfants.</p>
+
+<p>Bien que, le long du chemin, il ramass&acirc;t une
+b&ucirc;chette pour l'apporter<br>
+ au foyer; bien qu'il se content&acirc;t, pour son humble
+ordinaire, de<br>
+ l&eacute;gumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il
+f&ucirc;t sobre<br>
+ toujours et m&icirc;t de l'eau dans son vin, toujours sa table
+&eacute;tait<br>
+ ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant. Puis,
+si<br>
+ l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il
+&eacute;tait bon<br>
+ travailleur; et, si l'on r&eacute;pondait oui:</p>
+
+<p>-- Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son
+ami.</p>
+
+<p>Fid&egrave;le aux anciens usages, pour mon p&egrave;re, la
+grande f&ecirc;te, c'&eacute;tait la<br>
+ veill&eacute;e de No&euml;l. Ce jour-la, les laboureurs
+d&eacute;telaient de bonne<br>
+ heure; ma m&egrave;re leur donnait &agrave; chacun, dans une
+serviette, une belle<br>
+ galette &agrave; l'huile, une rouelle de nougat, une
+joint&eacute;e de figues<br>
+ s&egrave;ches, un fromage du troupeau, une salade de
+c&eacute;leri et une bouteille<br>
+ de vin cuit. Et qui de-ci, et qui de-l&agrave;, les serviteurs
+s'en<br>
+ allaient, pour "poser la b&ucirc;che au feu", dans leur pays et
+dans leur<br>
+ maison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres
+h&egrave;res qui<br>
+ n'avaient pas de famille; et, parfois des parents, quelque
+vieux<br>
+ gar&ccedil;on, par exemple, arrivaient &agrave; la nuit, en
+disant:</p>
+
+<p>-- Bonnes f&ecirc;tes! Nous venons poser, cousins, la
+b&ucirc;che au feu, avec<br>
+ vous autres.</p>
+
+<p>Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la
+"b&ucirc;che de No&euml;l",<br>
+ qui -- c'&eacute;tait de tradition -- devait &ecirc;tre un arbre
+fruitier. Nous<br>
+ l'apportions dans le Mas, tous &agrave; la file, le plus
+&acirc;g&eacute; la tenant d'un<br>
+ bout, moi, le dernier-n&eacute;, de l'autre; trois fois, nous
+lui faisions<br>
+ faire le tour de la cuisine; puis, arriv&eacute;s devant la
+dalle du foyer,<br>
+ mon p&egrave;re, solennellement, r&eacute;pandait sur la
+b&ucirc;che un verre de vin<br>
+ cuit, en disant:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>All&eacute;gresse! All&eacute;gresse,<br>
+ Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'all&eacute;gresse!<br>
+ Avec No&euml;l, tout bien vient:<br>
+ Dieu nous fasse la gr&acirc;ce de voir l'ann&eacute;e
+prochaine.<br>
+ Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas &ecirc;tre
+moins.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et, nous &eacute;criant tous: "All&eacute;gresse,
+all&eacute;gresse, all&eacute;gresse!", on<br>
+ posait l'arbre sur les landiers et, d&egrave;s que
+s'&eacute;lan&ccedil;ait le premier jet<br>
+ de flamme:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>A la b&ucirc;che<br>
+ Boute feu!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>disait mon p&egrave;re en se signant. Et, tous, nous nous
+mettions &agrave; table.</p>
+
+<p>Oh! la sainte tabl&eacute;e, sainte r&eacute;ellement, avec,
+tout &agrave; l'entour, la<br>
+ famille compl&egrave;te, pacifique et heureuse. A la place du
+<i>caleil</i>,<br>
+ suspendu &agrave; un roseau, qui, dans le courant de
+l'ann&eacute;e, nous &eacute;clairait<br>
+ de son lumignon, ce jour-l&agrave;, sur la table, trois
+chandelles<br>
+ brillaient; et si, parfois, la m&egrave;che tournait devers
+quelqu'un,<br>
+ c'&eacute;tait de mauvais augure. A chaque bout, dans une
+assiette,<br>
+ verdoyait du bl&eacute; en herbe, qu'on avait mis germer dans
+l'eau le jour<br>
+ de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour &agrave;
+tour<br>
+ apparaissaient les plats sacramentels: les escargots, qu'avec un
+long<br>
+ clou chacun tirait de la coquille; la morue frite et le
+<i>muge</i> aux<br>
+ olives, le cardon, le scolyme, le c&eacute;leri &agrave; la
+poivrade, suivis d'un<br>
+ tas de friandises r&eacute;serv&eacute;es pour ce
+jour-l&agrave;, comme: fouaces &agrave;<br>
+ l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis;
+puis,<br>
+ au-dessus de tout, le grand <i>pain calendal</i>, que l'on
+n'entamait<br>
+ jamais qu'apr&egrave;s en avoir donn&eacute;, religieusement, un
+quart au premier<br>
+ pauvre qui passait.</p>
+
+<p>La veill&eacute;e, en attendant la messe de minuit,
+&eacute;tait longue ce jour-l&agrave;;<br>
+ et longuement, autour du feu, on y parlait des anc&ecirc;tres et
+on louait<br>
+ leurs actions. Mais, peu &agrave; peu et volontiers, mon brave
+homme de<br>
+ p&egrave;re revenait &agrave; l'Espagne et &agrave; ses
+souvenirs du si&egrave;ge de Figui&egrave;res.</p>
+
+<p>Si je vous disais, commen&ccedil;ait-il, qu'&eacute;tant
+l&agrave;-bas en Catalogne, et<br>
+ faisant partie de l'arm&eacute;e, je trouvai le moyen, au fort
+de la<br>
+ R&eacute;volution, de venir de l'Espagne, malgr&eacute; la
+guerre et malgr&eacute; tout,<br>
+ passer avec les miens les f&ecirc;tes de No&euml;l! Voici, ma
+foi de Dieu,<br>
+ comment s'arrangea la chose:</p>
+
+<p>"Au pied du Canigou, qui est une grande montagne entre
+Perpignan et<br>
+ Figui&egrave;res, nous tournions, retournions depuis
+passablement de temps,<br>
+ en bataillant, &agrave; toi, &agrave; moi, contre les troupes
+espagnoles. A&iuml;e! que<br>
+ de morts, que de bless&eacute;s et de souffrances et de
+mis&egrave;res! Il faut<br>
+ l'avoir vu, pour savoir cela. De plus, au camp, --
+c'&eacute;tait en<br>
+ d&eacute;cembre, -- il y avait manque de tout; et les mulets et
+les chevaux,<br>
+ &agrave; d&eacute;faut de p&acirc;ture, rongeaient,
+h&eacute;las! les roues des fourgons et des<br>
+ aff&ucirc;ts.</p>
+
+<p>"Or, ne voil&agrave;-t-il pas qu'en r&ocirc;dant, moi, au fond
+d'une gorge, du<br>
+ c&ocirc;t&eacute; de la mer, je vais d&eacute;couvrir un arbre
+d'oranges, qui &eacute;taient<br>
+ rousses comme l'or!</p>
+
+<p>"-- Ha! dis-je au propri&eacute;taire, &agrave; n'importe quel
+prix, vous allez me<br>
+ les vendre.</p>
+
+<p>"Et, les ayant achet&eacute;es, je m'en reviens de suite au
+camp et, tout<br>
+ droit &agrave; la tente du capitaine Perrin (qui &eacute;tait de
+Cabanes), je vais<br>
+ avec mon panier et je lui dis:</p>
+
+<p>"-- Capitaine, je vous apporte quelques oranges...</p>
+
+<p>"-- Mais o&ugrave; as-tu pris !&ccedil;a?</p>
+
+<p>"-- O&ugrave; j'ai pu, capitaine.</p>
+
+<p>"-- Oh! luron, tu ne saurais me faire plus de plaisir...
+Aussi,<br>
+ demande-moi, vois-tu, ce que tu voudras, et tu l'obtiendras ou
+je ne<br>
+ pourrai.</p>
+
+<p>"-- Je voudrais bien, lui fis-je alors, avant qu'un boulet de
+canon<br>
+ me coupe en deux, comme tant d'autres, aller, encore une fois,
+"poser<br>
+ le b&ucirc;che de No&euml;l" en Provence, dans ma famille.</p>
+
+<p>"-- Rien de plus simple, me fit-il; tiens, passe
+l'&eacute;critoire.</p>
+
+<p>Et mon capitaine Perrin (que Dieu, en paradis, l'ait
+renferm&eacute;, cher<br>
+ homme) sur un papier, que j'ai encore, me griffonna ce que je
+vais<br>
+ dire:</p>
+
+<p><i>"Arm&eacute;e des Pyren&eacute;es-Orientales.</i></p>
+
+<p><i>"Nous Perrin, capitaine aux transports militaires, donnons
+cong&eacute; au<br>
+ citoyen Fran&ccedil;ois Mistral, brave soldat
+r&eacute;publicain, &acirc;g&eacute; de vingt-deux<br>
+ ans, taille de cinq pieds six pouces, nez ordinaire, bouche
+idem,<br>
+ menton rond, front moyen, visage ovale, de s'en aller dans son
+pays,<br>
+ par toute la R&eacute;publique, et au diable, si bon lui
+semble.</i></p>
+
+<p>"Et voil&agrave;, mes amis, que j'arrive &agrave; Maillane, la
+belle veille de<br>
+ No&euml;l, et vous pouvez penser l'ahurissement de tous, les
+embrassades<br>
+ et les f&ecirc;tes. Mais, le lendemain, le maire (je vous tairai
+le nom de<br>
+ ce fanfaron braillard, car ses enfants sont encore vivants) me
+fait<br>
+ venir &agrave; la commune et m'interpelle comme ceci:</p>
+
+<p>"-- Au nom de la loi, citoyen, comment va que tu as
+quitt&eacute; l'arm&eacute;e?</p>
+
+<p>"-- Cela va, r&eacute;pondis-je, qu'il ma pris fantaisie de
+venir, cette<br>
+ ann&eacute;e, "poser la b&ucirc;che" &agrave; Maillane.</p>
+
+<p>"-- Ah oui? En ce cas-l&agrave;, tu iras, citoyen, t'expliquer
+au tribunal<br>
+ du district, &agrave; Tarascon.</p>
+
+<p>"-- Et, tel que je vous le dis, je me laissai conduire par
+deux<br>
+ gardes nationaux, devant les juges du district. Ceux-ci, trois
+faces<br>
+ rogues, avec le bonnet rouge et des barbes jusque-l&agrave;:</p>
+
+<p>"-- Citoyen, me firent-ils en roulant de gros yeux, comment
+&ccedil;a se<br>
+ fait-il que tu aies d&eacute;sert&eacute;?</p>
+
+<p>"Aussit&ocirc;t, de ma poche ayant tir&eacute; mon
+passeport:</p>
+
+<p>"-- Tenez, lisez, leur dis-je.</p>
+
+<p>"Ah! mes amis de Dieu, d&egrave;s avoir lu, ils se dressent en
+me secouant<br>
+ la main:</p>
+
+<p>"-- Bon citoyen, bon citoyen! me cri&egrave;rent-ils. Va, va,
+avec des<br>
+ papiers pareils, tu peux l'envoyer coucher, le maire de
+Maillane.</p>
+
+<p>"Et apr&egrave;s le Jour de l'An, j'aurais pu rester, n'est-ce
+pas? Mais il<br>
+ y avait le devoir et je m'en retournai rejoindre."</p>
+
+<p>Voil&agrave;, lecteur, au naturel, la portraiture de famille,
+d'int&eacute;rieur<br>
+ patriarcal et de noblesse et de simplicit&eacute;, que je tenais
+&agrave; te<br>
+ montrer.</p>
+
+<p>Au Jour de l'An, -- nous cl&ocirc;turerons par cet autre
+souvenir, -- une<br>
+ foule d'enfants, de vieillards, de femmes, de filles, venaient,
+de<br>
+ grand matin, nous saluer comme ceci:</p>
+
+<p><i>Bonjour, nous vous souhaitons &agrave; tous la bonne
+ann&eacute;e,<br>
+ Ma&icirc;tresse, ma&icirc;tre, accompagn&eacute;e<br>
+ D'autant que le bon Dieu voudra.</i></p>
+
+<p>-- Allons, nous vous la souhaitons bonne, r&eacute;pondaient
+mon p&egrave;re et ma<br>
+ m&egrave;re en donnant &agrave; chacun, bonnement, sous forme
+d'&eacute;trennes, une<br>
+ couple de pains longs et de miches rebondies.</p>
+
+<p>Par tradition, dans notre maison, comme dans plusieurs autres,
+on<br>
+ distribuait ainsi, au nouvel an, deux fourn&eacute;es de pain
+aux pauvres<br>
+ gens du village.</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Vivrais-je cent ans,<br>
+ Cent ans, je cuirai,<br>
+ Cent ans, je donnerai aux pauvres.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Cette formule, tous les soirs revenait dans la pri&egrave;re
+que mon p&egrave;re<br>
+ faisait avant d'aller au lit. Et aussi, &agrave; ses
+obs&egrave;ques, les pauvres<br>
+ gens, avec raison, purent dire, en le plaignant:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges dans le
+ciel<br>
+ l'accompagnaient. Amen!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPTER III</h2>
+
+<h3>LES ROIS MAGES</h3>
+
+<p>A la rencontre des Rois. -- La cr&egrave;che. -- Les
+sornettes<br>
+ maternelles. -- Dame Renaude. -- Les hantises de la nuit. --
+Le<br>
+ cheval de Cambaud. -- Les Sorciers. -- Les Matagots.
+--L'Esprit<br>
+ Fantastique.</p>
+
+<p>-- C'est demain la f&ecirc;te des Rois; si vous voulez les
+voir arriver,<br>
+ allez vite, petits, &agrave; leur rencontre, et portez-leur
+quelques<br>
+ offrandes.</p>
+
+<p>Voil&agrave;, de notre temps, la veille du jour des Rois, ce
+que nous<br>
+ disaient nos m&egrave;res.</p>
+
+<p>Et en avant! Toute la marmaille, les enfants du village,
+nous<br>
+ partions enthousiastes au-devant des Rois Mages, qui venaient
+&agrave;<br>
+ Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite,
+pour<br>
+ adorer l'Enfant J&eacute;sus.</p>
+
+<p>-- O&ugrave; allez-vous, petits?</p>
+
+<p>-- Nous allons au-devant des Rois.</p>
+
+<p>Et ainsi, tous ensemble, mioches &eacute;bouriff&eacute;s et
+blondines fillettes,<br>
+ en b&eacute;guins et petits sabots, nous partions sur le Chemin
+d'Arles, le<br>
+ coeur tressailli de joie, les yeux pleins de visions, et
+nous<br>
+ portions &agrave; la main, comme on nous l'avait dit, des
+galettes pour les<br>
+ Rois, des figues s&egrave;ches pour les pages, avec du foin pour
+les<br>
+ chameaux.</p>
+
+<p>Jours croissants,<br>
+ Jours cuisants.</p>
+
+<p>La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid. Le
+soleil<br>
+ descendait, blafard, devers le Rh&ocirc;ne. Les ruisseaux
+&eacute;taient gel&eacute;s.<br>
+ L'herbe des bords &eacute;tait brouie. Des saules
+d&eacute;feuill&eacute;s, les branches<br>
+ rougeoyaient. Le rouge-gorge, le troglodyte, sautillaient,<br>
+ fr&eacute;missants, familiers, de branche en branche... Et l'on
+ne voyait<br>
+ personne aux champs, &agrave; part quelque pauvre veuve qui
+rechargeait sur<br>
+ la t&ecirc;te son tablier plein de bois sec, ou quelque vieux
+d&eacute;penaill&eacute;<br>
+ qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte.</p>
+
+<p>-- O&ugrave; allez-vous si tard, petits?</p>
+
+<p>-- Nous allons au-devant des Rois!</p>
+
+<p>Et la t&ecirc;te en arri&egrave;re, fiers comme jeune coqs, en
+riant, en chantant,<br>
+ en courant &agrave; cloche-pied ou en faisant des glissades,
+nous allions<br>
+ devant nous sur le chemin blanch&acirc;tre, balay&eacute; par le
+vent.</p>
+
+<p>Puis, le jour d&eacute;clinait. Le clocher de Maillane
+disparaissait<br>
+ derri&egrave;re les arbres, derri&egrave;re les grands
+cypr&egrave;s aux pointes noires;<br>
+ et la campagne, vaste et nue, s'&eacute;pandait au lointain...
+Nous<br>
+ portions nos regards si loin que nous pouvions, &agrave; perte
+de vue, mais<br>
+ en vain! Rien ne se montrait &agrave; nous, hormis quelque
+faisceau<br>
+ d'&eacute;pines emport&eacute; dans les chaumes par le vent.
+Comme les soirs<br>
+ d'hiver et de janvier, tout &eacute;tait triste, souffreteux et
+muet.</p>
+
+<p>Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui,
+pli&eacute; dans sa<br>
+ cape, venait de faire pa&icirc;tre ses brebis.</p>
+
+<p>-- Mais o&ugrave; allez-vous, enfants si tard?</p>
+
+<p>-- Nous allons au-devant des Rois... Ne pourriez-vous pas nous
+dire<br>
+ s'ils sont encore bien loin?</p>
+
+<p>-- Ah! oui, les Rois? c'est vrai... Ils sont l&agrave;
+derri&egrave;re qui<br>
+ viennent; vous allez bient&ocirc;t les voir.</p>
+
+<p>Et de courir, et de courir, &agrave; la rencontre des Rois
+avec nos g&acirc;teaux,<br>
+ nos petites galettes, et les poign&eacute;es de foin pour les
+chameaux.</p>
+
+<p>Puis, le jour d&eacute;faillait. Le soleil, obstru&eacute; par
+un nuage &eacute;norme,<br>
+ s'&eacute;vanouissait peu &agrave; peu. Les babils
+fol&acirc;tres calmaient un brin. La<br>
+ bise fra&icirc;chissait et les plus courageux marchaient en
+retenant.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>-- Les voil&agrave;!</p>
+
+<p>Un cri de joie folle partait de toutes les bouches... et
+la<br>
+ magnificence de la pompe royale &eacute;blouissait nos yeux.
+Un<br>
+ rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides,
+fastueuses,<br>
+ enflammait, embrasait la zone du couchant; de gros lambeaux
+de<br>
+ pourpre flamboyaient; et d'or et de rubis, une demi-couronne,
+dardant<br>
+ un cercle de long rayons au ciel, illuminait l'horizon.</p>
+
+<p>-- Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs
+manteaux!<br>
+ voyez leurs drapeaux! et leur cavalerie et les chameaux qui
+viennent!</p>
+
+<p>Et nous demeurions &eacute;baubis... Mais bient&ocirc;t cette
+splendeur, mais<br>
+ bient&ocirc;t cette gloire, derni&egrave;re
+&eacute;chapp&eacute;e du soleil couchant, se<br>
+ fondait, s'&eacute;teignait peu &agrave; peu dans les nues; et,
+penauds, bouche<br>
+ b&eacute;ante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout
+seuls:</p>
+
+<p>-- O&ugrave; ont pass&eacute; les Rois?</p>
+
+<p>-- Derri&egrave;re la montagne.</p>
+
+<p>La chev&ecirc;che miaulait. La peur nous saisissait; et, dans
+le<br>
+ cr&eacute;puscule, nous retournions confus, en grignotant les
+g&acirc;teaux, les<br>
+ galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois.</p>
+
+<p>Et quand nous arrivions, ensuite, &agrave; nos maisons:</p>
+
+<p>-- Eh bien! les avez-vous vu? nos m&egrave;res nous
+disaient.</p>
+
+<p>-- Non, ils ont pass&eacute; en del&agrave;, de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la montagne.</p>
+
+<p>-- Mais quel chemin avez-vous pris?</p>
+
+<p>-- Le Chemin Arlatan...</p>
+
+<p>-- Ah! mes pauvres agneaux! Les Rois ne viennent pas de
+l&agrave;. C'est<br>
+ du Levant qu'ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le
+vieux<br>
+ Chemin de Rome... Ah! comme c'&eacute;tait beau, si vous aviez
+vu, si vous<br>
+ aviez vu, lorsqu'ils sont entr&eacute;s dans Maillane! Les
+tambours, les<br>
+ trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon
+Dieu!...<br>
+ Maintenant, ils sont &agrave; l'&eacute;glise, o&ugrave; ils
+font leur adoration. Apr&egrave;s<br>
+ souper, vous irez les voir.</p>
+
+<p>Nous soupions vite, -- moi, chez ma m&egrave;re-grand Nanan;
+puis, nous<br>
+ courions &agrave; l'&eacute;glise... Et, dans l'&eacute;glise
+pleine, d&egrave;s notre entr&eacute;e,<br>
+ l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, entamait,<br>
+ lentement, puis d&eacute;ployait, formidable, le superbe
+no&euml;l:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Ce matin,<br>
+ J'ai rencontr&eacute; le train<br>
+ De trois grands Rois qui allaient en voyage,<br>
+ Ce matin,<br>
+ J'ai rencontr&eacute; le train<br>
+ De trois grands Rois dessus le grand chemin.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Nous autres, affol&eacute;s, nous nous faufilions, entre les
+jupons des<br>
+ femmes, jusques &agrave; la chapelle de la Nativit&eacute;, et
+l&agrave;, suspendue sur<br>
+ l'autel, nous voyions la Belle &Eacute;toile! nous voyions les
+trois Rois<br>
+ Mages, en manteaux rouge, jaune, et bleu, qui saluaient
+l'Enfant<br>
+ J&eacute;sus: le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi
+Melchior avec son<br>
+ encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe! Nous<br>
+ admirions les charmants pages portant la queue de leurs
+manteaux<br>
+ tra&icirc;nants; puis, les chameaux bossus qui &eacute;levaient
+la t&ecirc;te sur l'&acirc;ne<br>
+ et le boeuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout
+autour, sur<br>
+ une petite montagne en papier barbouill&eacute;, les bergers,
+les berg&egrave;res,<br>
+ qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes;
+le<br>
+ meunier, charg&eacute; d'un sac de farine; la bonne vieille qui
+filait;<br>
+ l'&eacute;bahi qui admirait; le gagne-petit qui remoulait;
+l'h&ocirc;telier ahuri<br>
+ qui ouvrait sa fen&ecirc;tre, et, bref, tous les <i>santons</i>
+qui figurent &agrave;<br>
+ la Cr&egrave;che. Mais c'&eacute;tait le <i>Roi Maure</i> que
+nous regardions le plus.</p>
+
+<p>Maintes fois, depuis lors, il m'est arriv&eacute;, quand
+viennent les Rois,<br>
+ d'aller me promener, &agrave; la chute du jour, dans le Chemin
+d'Arles. Le<br>
+ rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des
+haies<br>
+ d'aub&eacute;pine. Toujours quelque pauvre vieux y cherche,
+comme jadis,<br>
+ des escargots dans l'herbe et la chev&ecirc;che toujours y
+miaule; mais,<br>
+ dans les nu&eacute;es du couchant, je n'y vois plus la gloire,
+ni la<br>
+ couronne des vieux Rois.</p>
+
+<p>-- O&ugrave; ont pass&eacute; les Rois?</p>
+
+<p>-- Derri&egrave;re la montagne.</p>
+
+<p>H&eacute;las! m&eacute;lancolie, tristesse des choses vues,
+autrefois dans la<br>
+ jeunesse! Si grand, si beau que f&ucirc;t le paysage connu,
+quand nous<br>
+ voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y
+manque<br>
+ toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose!</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Oh! vers les plaines de froment<br>
+ Laissez-moi me perdre pensif,<br>
+ Dans les grands bl&eacute;s pleins de ponceaux<br>
+ O&ugrave;, petit gars, je me perdais!<br>
+ Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe,<br>
+ En r&eacute;citant son ang&eacute;lus;<br>
+ Et, chantantes, les alouettes,<br>
+ Moi, je les suis dans le soleil...<br>
+ Ah! pauvre m&egrave;re, beau coeur aimant,<br>
+ Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!</i></p>
+
+<p>(Iles d'Or).</p>
+</blockquote>
+
+<p>Qui me rendra le d&eacute;lice, le bonheur id&eacute;al de mon
+&acirc;me ignorante,<br>
+ quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux
+chansons,<br>
+ aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma m&egrave;re
+en filant,<br>
+ cependant que j'&eacute;tais blotti sur ses genoux, me disait,
+me chantait,<br>
+ en douce langue de Provence: le <i>Pater des Calendes,
+Marie-Madeleine<br>
+</i> <i>la Pauvre P&eacute;cheresse</i>, le <i>Mousse de
+Marseille</i>, la <i>Porcheronne</i>, le<br>
+ <i>Mauvais Riche</i>, et tant d'autres r&eacute;cits,
+l&eacute;gendes et croyances de<br>
+ notre race proven&ccedil;ale, qui berc&egrave;rent mon jeune
+&acirc;ge d'un balancement<br>
+ de r&ecirc;ves et de po&eacute;sie &eacute;mue! Apr&egrave;s le
+lait que m'avait donn&eacute; son<br>
+ sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel
+des<br>
+ traditions et du bon Dieu.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, avec l'&eacute;troitesse du syst&egrave;me brutal
+qui ne veut plus<br>
+ tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts
+ang&eacute;liques de<br>
+ l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui
+fait<br>
+ les saints et les h&eacute;ros, les po&egrave;tes et les
+artistes, -- aujourd'hui,<br>
+ d&egrave;s que l'enfant na&icirc;t, avec la science nue et crue
+on lui dess&egrave;che<br>
+ coeur et &acirc;me... Eh! pauvres lunatiques! avec l'&acirc;ge
+et l'&eacute;cole,<br>
+ surtout l'&eacute;cole de la vie v&eacute;cue, on ne l'apprend
+que trop t&ocirc;t, la<br>
+ r&eacute;alit&eacute; mesquine et la d&eacute;sillusion
+analytique, scientifique, de tout<br>
+ ce qui nous enchanta.</p>
+
+<p>Si, &agrave; vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend
+pour une belle<br>
+ fille rayonnante de jeunesse, quelque f&acirc;cheux anatomiste
+venait nous<br>
+ tenir ce propos:</p>
+
+<p>-- Veux-tu savoir le vrai de cette cr&eacute;ature qui a tant
+d'attrait pour<br>
+ toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette!</p>
+
+<p>Ne croyez-vous pas qu'&agrave; l'instant nous l'enverrions
+faire pa&icirc;tre?</p>
+
+<p>Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de
+v&eacute;rit&eacute; autant<br>
+ vaudrait, ma foi, retourner au moyen &acirc;ge qui, partant du
+contraire de<br>
+ la science moderne, en &eacute;tait arriv&eacute; au m&ecirc;me
+r&eacute;sultat, en repr&eacute;sentant<br>
+ la vie par la Danse macabre.</p>
+
+<p>Bref, pour donner id&eacute;e des imaginations, hantises,
+peurs et spectres<br>
+ qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en
+sc&egrave;ne<br>
+ quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la
+vieille<br>
+ Renaude, et m'est avis qu'&agrave; ce sujet ce morceau-l&agrave;
+viendra &agrave; point.</p>
+
+<p>La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant
+sa<br>
+ maisonnette. Elle est fl&eacute;trie, ratatin&eacute;e et
+rid&eacute;e, la pauvre femme,<br>
+ comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les
+mouches qui<br>
+ se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et
+puis<br>
+ sommeille.</p>
+
+<p>-- Eh bien! tante Renaude, par l&agrave;, au bon soleil, vous
+faites un<br>
+ petit somme?</p>
+
+<p>-- Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis l&agrave;, &agrave;
+dire vrai, sans<br>
+ dormir ni veiller... Je r&ecirc;vasse, je dis des
+paten&ocirc;tres. Mais, puis en<br>
+ priant Dieu, on finit par s'assoupir... Oh! la mauvaise chose,
+quand<br>
+ on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux
+chiens.</p>
+
+<p>-- Vous attraperez un rhume, &agrave; ce grand
+soleil-l&agrave;, avec la<br>
+ r&eacute;verb&eacute;ration.</p>
+
+<p>-- Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis
+s&egrave;che,<br>
+ h&eacute;las! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne
+fournirais<br>
+ pas, peut-&ecirc;tre, une maille d'huile.</p>
+
+<p>-- A votre place, moi, je m'en irais un peu voir les
+comm&egrave;res de<br>
+ votre &acirc;ge, tout doucement. Cela vous ferait passer le
+temps.</p>
+
+<p>-- Allons donc, bonne gens! Les comm&egrave;res de mon
+&acirc;ge? bient&ocirc;t il n'en<br>
+ restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre
+Genevi&egrave;ve<br>
+ sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote;
+Catherine<br>
+ du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de
+mes<br>
+ peines &agrave; moi: autant vaut demeurer seule.</p>
+
+<p>-- Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec
+les<br>
+ lavandi&egrave;res.</p>
+
+<p>-- Allons donc, les lavandi&egrave;res! des
+p&eacute;ronnelles, qui, tout le jour,<br>
+ frappent &agrave; tort et &agrave; travers sur les uns et sur
+les autres. Elles ne<br>
+ disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout
+le<br>
+ monde; puis, elles rient comme des niaises. Quelque jour, le bon
+Dieu<br>
+ les punira par un exemple... Oh! non, non, ce n'est pas comme
+de<br>
+ notre temps.</p>
+
+<p>-- Et de quoi parliez-vous, dans votre temps?</p>
+
+<p>-- dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes,
+des<br>
+ sornettes, que l'on se d&eacute;lectait d'entendre: la
+B&ecirc;te des Sept T&ecirc;tes,<br>
+ <i>Jean Cherche-la-Peur,</i> le <i>Grand Corps sans
+Ame...</i></p>
+
+<p>Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou
+quatre<br>
+ veill&eacute;es.</p>
+
+<p>"A cette &eacute;poque-l&agrave;, on filait de l'&eacute;tai,
+du chanvre. L'hiver, apr&egrave;s<br>
+ souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous
+r&eacute;unissions<br>
+ dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral
+qui<br>
+ soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien
+au<br>
+ chaud, nous nous accroupissions sur la liti&egrave;re des
+brebis; et,<br>
+ pendant que les hommes &eacute;taient en train de traire ou de
+p&acirc;turer les<br>
+ b&ecirc;tes, et que les beaux agneaux agenouill&eacute;s
+cognaient sur le pis de<br>
+ leurs m&egrave;res en remuant la queue, nous, les femmes, comme
+je vous le<br>
+ dis, en tournant nos fuseaux nous &eacute;coutions ou disions
+des contes.</p>
+
+<p>"Mais je ne sais comment &ccedil;a va; on parlait, en ce
+temps, d'une foule<br>
+ de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que
+bien des<br>
+ personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes
+dignes de<br>
+ foi, assuraient avoir vues.</p>
+
+<p>"Tenez, ma tante M&iuml;an, la femme du Chaisier, dont les
+petits-fils<br>
+ habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser
+du<br>
+ bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on
+aurait<br>
+ dite apprivois&eacute;e. Ma tante se courba pour lui envoyer la
+main...<br>
+ Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu
+plus<br>
+ loin picorer dans le gazon. M&iuml;an, avec pr&eacute;caution,
+s'approcha encore<br>
+ de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper.
+Mais,<br>
+ tout en lui disant: "<i>Petite, tite, tite!</i>", d&egrave;s
+qu'elle croyait<br>
+ l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus
+ardente,<br>
+ la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-&ecirc;tre une
+heure de<br>
+ chemin. Puis comme le soleil &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+couch&eacute;, M&iuml;an, prenant peur,<br>
+ retourna chez elle. Or, il para&icirc;t qu'elle fit bien, car,
+si elle<br>
+ avait voulu suivre, malgr&eacute; la nuit, cette geline blanche,
+qui sait,<br>
+ Vierge Marie, o&ugrave; elle l'aurait conduite!</p>
+
+<p>"On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient
+une<br>
+ grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins
+qui<br>
+ sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de
+vauriens,<br>
+ qui venaient de faire la noce, aper&ccedil;urent un cheval noir
+qui sortait<br>
+ de l'&eacute;gout de Cambaud.</p>
+
+<p>"-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que
+je saute<br>
+ dessus.</p>
+
+<p>"Et le cheval se laissa monter.</p>
+
+<p>"-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi,
+je<br>
+ vais l'enfourcher.</p>
+
+<p>"Et voil&agrave; qu&rsquo;il l&rsquo;enfourche aussi.</p>
+
+<p>"-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre
+jouvenceau.</p>
+
+<p>"Et celui-l&agrave; grimpa aussi; et, &agrave; mesure
+qu&rsquo;ils montaient, le cheval<br>
+ noir s&rsquo;allongeait, s&rsquo;allongeait, s&rsquo;allongeait,
+tellement que, ma foi,<br>
+ douze de ces jeunes fous &eacute;taient &agrave; cheval
+d&eacute;j&agrave; quand le treizi&egrave;me<br>
+ s'&eacute;cria :</p>
+
+<p>"-- J&eacute;sus! Marie! grand saint Joseph! je crois
+qu&rsquo;il&rsquo; y a encore une<br>
+ place!</p>
+
+<p>"Mais, &agrave; ces mots, l&rsquo;animal disparut et nos douze
+bambocheurs se<br>
+ retrouv&egrave;rent penauds, tous debout sur leurs jambes...
+Heureusement,<br>
+ heureusement pour eux! car, si le beau dernier n&rsquo;avait pas
+cri&eacute; :<br>
+ "J&eacute;sus! Marie! grand saint Joseph!" la maleb&ecirc;te,
+assur&eacute;ment, les<br>
+ emportait tous au diable.</p>
+
+<p>"Savez-vous de quoi l&rsquo;on parlait encore? D&rsquo;une
+esp&egrave;ce de gens qui<br>
+ allaient, &agrave; minuit, faire le branle dans les landes, puis
+buvaient<br>
+ tour &agrave; tour &agrave; la Tasse d&rsquo;Argent. On les
+appelait: sorciers ou<br>
+ <i>mascs</i>, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque
+pays. J&rsquo;en<br>
+ ai m&ecirc;me connu plusieurs, &mdash;- que je ne nommerai pas,
+&agrave; cause de leurs<br>
+ enfants. Bref, &agrave; ce qu&rsquo;il para&icirc;t,
+c&rsquo;&eacute;taient de mauvaises gens, car,<br>
+ une fois, mon grand-p&egrave;re, qui &eacute;tait p&acirc;tre
+l&agrave;-bas au Gr&egrave;s, en passant<br>
+ dans la nuit, derri&egrave;re le Mas des Pr&ecirc;tres, voulut
+regarder par la<br>
+ barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de
+ce<br>
+ vieux Mas abandonn&eacute;, des hommes qui jouaient &agrave; la
+paume avec des<br>
+ enfants, de petits enfants tout nus qu&rsquo;ils avaient pris
+dans le<br>
+ berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains
+en<br>
+ mains! Cela fait fr&eacute;mir.</p>
+
+<p>"Mais quoi! n&rsquo;y avait-il pas aussi des chats
+sorciers?</p>
+
+<p>Oui, il y avait des chats noirs qu&rsquo;on appelait
+<i>mutagots</i> et qui<br>
+ faisaient venir l&rsquo;argent dans les maisons o&ugrave; ils
+restaient... Tu as<br>
+ connu, n&rsquo;est-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant
+d&rsquo;&eacute;cus<br>
+ lorsqu&rsquo;elle tr&eacute;passa? Eh bien! elle avait un chat
+noir, auquel, &agrave;<br>
+ tous ses repas, elle jetait sous la table sa premi&egrave;re
+bouch&eacute;e.</p>
+
+<p>"J&rsquo;ai toujours ou&iuml; dire qu&rsquo;un soir, &agrave; la
+veill&eacute;e, mon pauvre oncle<br>
+ Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une
+esp&egrave;ce<br>
+ de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser &agrave;
+mal, lui lance<br>
+ un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit &agrave;
+notre oncle,<br>
+ avec un mauvais regard :</p>
+
+<p>"-&mdash; <i>Tu as touch&eacute; Robert!</i></p>
+
+<p>"Quelles singuli&egrave;res choses! Aujourd&rsquo;hui, tout
+cela a l&rsquo;air de<br>
+ songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait
+bien<br>
+ qu&rsquo;il y e&ucirc;t quelque chose, puisque tous en avaient
+peur.</p>
+
+<p>"Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d&rsquo;autres, de
+ces &ecirc;tres<br>
+ &eacute;tranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la
+Chauche-Vieille,<br>
+ qui, la nuit, s&rsquo;accroupissait 1&agrave; sur votre poitrine
+et vous &ocirc;tait le<br>
+ souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y
+avait le<br>
+ Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que
+sais-je,<br>
+ moi?...</p>
+
+<p>"Mais tiens,je l&rsquo;oubliais : et l&rsquo;Esprit Fantastique!
+Celui-l&agrave;, on ne<br>
+ peut pas dire qu&rsquo;il n&rsquo;ait pas exist&eacute; : je
+l&rsquo;ai entendu et vu. Il<br>
+ hantait notre &eacute;curie. Feu mon p&egrave;re (devant Dieu
+soit-il!) une fois<br>
+ sommeillait dans le grenier &agrave; foin. Tout &agrave; coup,
+il entend l&agrave;-bas<br>
+ ouvrir la porte. Il veut regarder d&rsquo;une fente, une fente de
+la<br>
+ fen&ecirc;tre, et sais-tu ce qu&rsquo;il voit? Il voit nos
+b&ecirc;tes, le mulet, la<br>
+ mule, l&rsquo;&acirc;ne, la jument et le petit poulain qui, fort
+bien coupl&eacute;s<br>
+ ensemble, s&rsquo;en allaient, sous la lune, boire &agrave;
+l&rsquo;abreuvoir, tout<br>
+ seuls. Mon p&egrave;re comprit vite, car il n&rsquo;&eacute;tait
+pas neuf &agrave; pareille<br>
+ hantise, que c&rsquo;&eacute;tait le Fantastique qui les
+conduisait boire. Il se<br>
+ recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il
+trouva<br>
+ l&rsquo;&eacute;curie ouverte &agrave; deux battants.</p>
+
+<p>"Ce qui attire le Fantastique dans les &eacute;tables,
+c&rsquo;est, dit-on, les<br>
+ grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel qu&rsquo;un
+enfant<br>
+ d&rsquo;un an, lorsqu&rsquo;on agite le hochet. Mais il n&rsquo;est
+pas m&eacute;chant, il<br>
+ s&rsquo;en faut de beaucoup; il est capricieux et se pla&icirc;t
+&agrave; faire des<br>
+ niches. S&rsquo;il est de bonne humeur, il vous &eacute;trillera
+vos b&ecirc;tes, il<br>
+ leur tresse la crini&egrave;re, il leur met de la paille
+blanche, il nettoie<br>
+ leur mangeoire... il est m&ecirc;me &agrave; remarquer que,
+l&agrave; o&ugrave; est le<br>
+ Fantastique, il y a toujours une b&ecirc;te mieux portante que
+les autres,<br>
+ parce que le farfadet l&rsquo;a prise en gr&acirc;ce par caprice,
+et alors, dans<br>
+ la nuit, il va et vient dans la cr&egrave;che et lui soutire le
+foin des<br>
+ autres.</p>
+
+<p>"Mais, par m&eacute;garde et par hasard, si, dans votre
+&eacute;curie, vous<br>
+ d&eacute;rangez quelque chose contre sa volont&eacute;,
+a&iuml;e, a&iuml;e, a&iuml;e! la nuit<br>
+ suivante, il fait un sabbat de mal&eacute;diction. Il embrouille
+la queue<br>
+ des b&ecirc;tes, il leur entortille les pieds dans leurs
+chev&ecirc;tres et<br>
+ licous; il renverse, patatras! l&rsquo;&eacute;tag&egrave;re des
+colliers; il remue, dans<br>
+ la cuisine, la po&ecirc;le et la cr&eacute;maill&egrave;re;
+enfin, il tarabuste de toutes<br>
+ les mani&egrave;res... Tellement qu&rsquo;une fois, mon
+p&egrave;re, ennuy&eacute; de tout ce<br>
+ vacarme, dit:</p>
+
+<p>"-&mdash; Il faut en finir!</p>
+
+<p>"Il prend, &agrave; cette fin, un picotin de vesces, monte au
+fenil,<br>
+ &eacute;parpille la menue graine dans le foin et dans la paille
+et crie au<br>
+ Fantastique :</p>
+
+<p>"&mdash;- Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces
+graines de<br>
+ pois gris.</p>
+
+<p>"Or, l&rsquo;Esprit Fantastique, qui se compla&icirc;t aux
+minuties et qui aime<br>
+ que tout soit bien rang&eacute; en ordre, se mit, &agrave; ce
+qu&rsquo;il para&icirc;t, &agrave; trier<br>
+ les pois gris; et de v&eacute;tiller, Dieu sait! car nous
+trouv&acirc;mes de<br>
+ petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon
+p&egrave;re le<br>
+ savait) ce travail m&eacute;ticuleux &agrave; la fin
+l&rsquo;ennuya, et il d&eacute;tala du<br>
+ fenil, et jamais nous ne le rev&icirc;mes.</p>
+
+<p>"Si! car, pour achever, moi, je le vis encore une fois.
+Imagine-toi<br>
+ qu&rsquo;un jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du
+cat&eacute;chisme.<br>
+ Passant pr&egrave;s d&rsquo;un peuplier, j&rsquo;entendis rire
+&agrave; la cime de l&rsquo;arbre : je<br>
+ l&egrave;ve la t&ecirc;te, je regarde, et tout en haut du
+peuplier, j&rsquo;aper&ccedil;ois<br>
+ l&rsquo;Esprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me
+faisait<br>
+ signe de grimper... Ah !<br>
+ je te demande un peu! Pas pour un cent d&rsquo;oignons je
+n&rsquo;y aurais<br>
+ grimp&eacute;; je d&eacute;guerpis comme une folle et depuis,
+&ccedil;&rsquo;a &eacute;t&eacute; fini.</p>
+
+<p>"C&rsquo;est &eacute;gal, je t&rsquo;assure que quand venait la
+nuit et qu&rsquo;autour de la<br>
+ lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de
+sortir!<br>
+ Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous
+dev&icirc;nmes<br>
+ grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors,
+&agrave; la<br>
+ veill&eacute;e, les gar&ccedil;ons nous criaient :</p>
+
+<p>"-&mdash; Allons, venez, les filles! Nous ferons, &agrave; la
+lune, un tour de<br>
+ farandole.</p>
+
+<p>"-&mdash; Pas si sottes! r&eacute;pondions-nous. Si nous
+allions rencontrer<br>
+ l&rsquo;Esprit Fantastique ou la Poule Blanche...</p>
+
+<p>"-&mdash; Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc
+pas que ce<br>
+ sont l&agrave; des contes de m&egrave;re-grand l&rsquo;aveugle!
+N&rsquo;ayez pas peur, venez,<br>
+ nous vous tiendrons compagnie.</p>
+
+<p>"Et c&rsquo;est ainsi que nous sort&icirc;mes et, peu &agrave;
+peu, ma foi, en causant<br>
+ avec les gars, &mdash;- les gar&ccedil;ons de cet &acirc;ge, tu
+sais, n&rsquo;ont pas de bon<br>
+ sens, ils ne disent que des b&ecirc;tises et vous font rire par
+foroe, &mdash;-<br>
+ peu &agrave; peu, peu &agrave; peu, nous n&rsquo;e&ucirc;mes plus
+de peur... Et depuis lors, te<br>
+ dis-je, je n&rsquo;ai plus ou&iuml; parler de ces hantises de
+nuit.</p>
+
+<p>"Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez d&rsquo;ouvrage
+pour nous<br>
+ &ocirc;ter l&rsquo;ennui. Telle que tu me vois, j&rsquo;ai eu,
+moi, onze enfants, que<br>
+ j&rsquo;ai tous men&eacute;s &agrave; bien, et, sans compter les
+miens, j&rsquo;en ai nourri<br>
+ quatorze!</p>
+
+<p>"Ah! va, quand on n&rsquo;est pas riche et qu&rsquo;on a tant de
+marmaille, qu&rsquo;il<br>
+ faut emmailloter, bercer, allaiter, &eacute;br&eacute;ner,
+c&rsquo;est un joli son de<br>
+ musette!"</p>
+
+<p>-- Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne.</p>
+
+<p>-- Oh! &agrave; pr&eacute;sent, nous sommes m&ucirc;rs; il
+viendra nous cueillir quand il<br>
+ voudra.</p>
+
+<p>Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches;
+et,<br>
+ abaissant la t&ecirc;te, elle se reblottit tranquille pour boire
+son<br>
+ soleil.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE IV</h2>
+
+<h3>L&rsquo;&Eacute;COLE BUISSONNI&Egrave;RE</h3>
+
+<p>Vagabondage par les champs. &mdash; Les bestioles du bon Dieu.
+&mdash; La vieille<br>
+ de Papeligosse. -- Les boh&eacute;miens. &mdash; Le tonneau du
+loup : r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Vers les huit ans, et pas plus t&ocirc;t, &mdash;- avec mon
+sachet bleu pour y<br>
+ porter mon livre, mon cahier et mon go&ucirc;ter, &mdash;- on
+m&rsquo;envoya &agrave;<br>
+ l&rsquo;&eacute;co1e..., pas plus t&ocirc;t, Dieu merci! Car, en
+ce qui a trait &agrave; mon<br>
+ d&eacute;veloppement intime et naturel, &agrave;
+l&rsquo;&eacute;ducation et trempe de ma jeune<br>
+ &acirc;me de po&egrave;te, j&rsquo;en ai plus appris, bien
+s&ucirc;r, dans les sauts et<br>
+ gambades de mon enfance populaire que dans le rab&acirc;chage de
+tous les<br>
+ rudiments.</p>
+
+<p>De notre temps, le r&ecirc;ve de tous les polissons qui
+allions &agrave; l&rsquo;&eacute;cole<br>
+ &eacute;tait de faire un <i>planti&eacute;</i>. Celui qui en
+avait fait un &eacute;tait regard&eacute;<br>
+ par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un
+luron<br>
+ fieff&eacute;!</p>
+
+<p>Un <i>planti&eacute;</i> d&eacute;signe, en Provence,
+l&rsquo;escapade que fait l&rsquo;enfant loin<br>
+ de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir
+o&ugrave;<br>
+ il va. Les petits Proven&ccedil;aux font cette &eacute;cole
+buissonni&egrave;re lorsque,<br>
+ apr&egrave;s quelque faute, quelque grave m&eacute;fait, quelque
+d&eacute;sob&eacute;issance, ils<br>
+ redoutent, pour leur rentr&eacute;e au logis, quelque bonne
+ross&eacute;e.</p>
+
+<p>Donc, sit&ocirc;t pressentir ce qui leur pend &agrave;
+l&rsquo;oreille, mes p&eacute;teux<br>
+ <i>plantent</i> l&agrave; l&rsquo;&eacute;cole et p&egrave;re et
+m&egrave;re; advienne que pourra, ils<br>
+ partent &agrave; l&rsquo;aventure et vive la libert&eacute;!</p>
+
+<p>C&rsquo;est chose d&eacute;licieuse, incomparable, &agrave; cet
+&acirc;ge, de se sentir ma&icirc;tre<br>
+ absolu, la bride sur le cou, d&rsquo;aller partout o&ugrave;
+l&rsquo;on veut et en avant<br>
+ dans les garrigues! et en avant aux mar&eacute;cages! et en
+avant par la<br>
+ montagne!</p>
+
+<p>Seulement, puis vient la faim. Si c&rsquo;est un
+<i>planti&eacute;</i> d&rsquo;&eacute;t&eacute;, encore<br>
+ c&rsquo;est pain b&eacute;nit. Il y a les carr&eacute;s de
+f&egrave;ves, les jardins avec leurs<br>
+ pommes, leurs poires et leurs p&ecirc;ches, les arbres de
+cerises, qui vous<br>
+ prennent par l&rsquo;oeil, les figuiers qui vous offrent leurs
+figues bien<br>
+ m&ucirc;ries, et les melons ventrus qui vous crient :
+"Mangez-moi" Et puis,<br>
+ les belles vignes, les ceps aux grappes d&rsquo;or, ha! il me
+semble les<br>
+ voir !</p>
+
+<p>Mais si c&rsquo;est un <i>planti&eacute;</i> d&rsquo;hiver, il
+faut alors s&rsquo;industrier...<br>
+ Parbleu, il est de petits dr&ocirc;les qui, passant par les
+fermes o&ugrave; ils<br>
+ ne sont pas connus, demandent l&rsquo;hospitalit&eacute;. Puis,
+s&rsquo;ils peuvent, les<br>
+ fripons volent les oeufs aux poulaillers et m&ecirc;me les
+nichets, qu&rsquo;ils<br>
+ boivent tout crus, avale!</p>
+
+<p>Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont
+d&eacute;laiss&eacute; l&rsquo;&eacute;cole et<br>
+ la famille, non tant par cagnardise que par soif
+d&rsquo;ind&eacute;pendance ou<br>
+ pour quelque injustice qui les a bless&eacute;s au coeur,
+ceux-l&agrave; fuient<br>
+ l&rsquo;homme et son habitation. Ils passent le jour,
+couch&eacute;s dans les<br>
+ bl&eacute;s, dans les foss&eacute;s, dans les champs de mil,
+sous les ponts ou dans<br>
+ les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien
+dans les<br>
+ tas de foin. Vienne faim, ils mangent des m&ucirc;res (celles
+des haies,<br>
+ celles des chaumes), des prunelles, des amandes qu&rsquo;on
+oublia sur<br>
+ l&rsquo;arbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le
+fruit de<br>
+ l&rsquo;orme (qu&rsquo;ils appellent du <i>pain blanc</i>), des
+oignons remont&eacute;s, des<br>
+ poires d&rsquo;&eacute;tranguillon, des fa&icirc;nes, et,
+s&rsquo;il le faut, des glands. Tout<br>
+ le jour n&rsquo;est qu&rsquo;un jeu, tous les sauts sont des
+cabrioles...<br>
+ Qu&rsquo;est-il besoin de camarades? Toutes les b&ecirc;tes et
+bestioles l&agrave; vous<br>
+ tiennent compagnie; vous comprenez ce qu&rsquo;elles font, ce
+qu&rsquo;elles<br>
+ disent, ce qu&rsquo;elles pensent, et il semble qu&rsquo;elles
+comprennent tout<br>
+ ce que vous leur dites.</p>
+
+<p>Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous
+la<br>
+ froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la
+l&acirc;chez<br>
+ avec une paille dans l&rsquo;anus.</p>
+
+<p>Ou, couch&eacute;s le long d&rsquo;un talus, voil&agrave; une
+b&ecirc;te-&agrave;-Dieu qui vous grimpe<br>
+ sur le doigt? Vous lui chantez aussit&ocirc;t :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Coccinelle, vole!<br>
+ Va-t&rsquo;en &agrave; l&rsquo;&eacute;cole.<br>
+ Prends donc tes matines,<br>
+ Va &agrave; la doctrine...</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et la b&ecirc;te-&agrave;-Dieu d&eacute;ployant ses ailes,
+vous dit en s&rsquo;envolant :</p>
+
+<p>-&mdash; Vas-y toi-m&ecirc;me, &agrave; l&rsquo;&eacute;cole.
+J&rsquo;en sais assez pour moi.<br>
+ Une mante religieuse, agenouill&eacute;e, vous
+regarde-t-elle?<br>
+ Vous l&rsquo;interrogez ainsi :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Mante, toi qui sais tout,<br>
+ O&ugrave; est le loup?</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>L&rsquo;insecte &eacute;tend la patte et vous montre la
+montagne.</p>
+
+<p>Vous d&eacute;couvrez un l&eacute;zard qui se chauffe au
+soleil? Vous lui adressez<br>
+ ces paroles :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>L&eacute;zard, l&eacute;zard,<br>
+ D&eacute;fends-moi des serpents :<br>
+ Quand tu passeras vers ma maison<br>
+ Je te donnerai un grain de sel.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>-&mdash; A ta maison, que n&rsquo;y retournes-tu? a l&rsquo;air
+de dire le finaud.</p>
+
+<p>Et psitt, il s&rsquo;enfuit dans son trou.</p>
+
+<p>Enfin, si vous voyez un lima&ccedil;on, voici la formule :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Colima&ccedil;on borgne,<br>
+ Montre-moi tes cornes,<br>
+ Ou j&rsquo;appelle le forgeron<br>
+ Pour qu&rsquo;il te brise ta maison.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et encore la maison, et toujours la maison, o&ugrave;
+l&rsquo;esprit revient sans<br>
+ cesse, tellement qu&rsquo;&agrave; la fin, quand vous avez
+g&acirc;t&eacute; assez de nids, -&mdash;<br>
+ et de culottes, -&mdash; quand vous avez avec de l&rsquo;orge,
+fait assez de<br>
+ chalumeaux et assez d&eacute;cortiqu&eacute; de brindilles de
+saule pour fabriquer<br>
+ des sifflets, et qu&rsquo;avec des pommes vertes ou tout autre
+fruit suret<br>
+ vous avez agac&eacute; vos dents, a&iuml;e! la nostalgie vous
+prend, le coeur<br>
+ vous devient gros -&mdash; et vous rentrez, la t&ecirc;te
+basse.</p>
+
+<p>Moi, comme les copains, en proven&ccedil;al de race que
+j&rsquo;&eacute;tais ou devais<br>
+ &ecirc;tre (ne vous en &eacute;tonnez pas), au bout de trois
+mois &agrave; peine que<br>
+ j&rsquo;&eacute;tais &agrave; l&rsquo;&eacute;cole, je fis aussi
+mon <i>planti&eacute;</i>. Et en voici le motif :</p>
+
+<p>Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous pr&eacute;texte
+d&rsquo;aller couper<br>
+ de l&rsquo;herbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le
+jour)<br>
+ venaient m&rsquo;attendre &agrave; mon d&eacute;part pour
+l&rsquo;&eacute;cole de Maillane et me<br>
+ disaient :</p>
+
+<p>-- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire &agrave;
+l&rsquo;&eacute;cole, pour rester tout<br>
+ le jour entre quatre murs! pour &ecirc;tre mis en
+p&eacute;nitence! pour avoir sur<br>
+ les doigts, puis, des coups de f&eacute;rule! Viens jouer avec
+nous...</p>
+
+<p>H&eacute;las I l&rsquo;eau claire riait dans les ruisseaux;
+l&agrave;-haut, chantaient<br>
+ les alouettes; les bleuets, les gla&iuml;euls, les coquelicots,
+les<br>
+ nielles, fleurissaient au soleil dans les bl&eacute;s
+verdoyants...</p>
+
+<p>Et je disais :</p>
+
+<p>-- L&rsquo;&eacute;cole, eh bien! tu iras demain.</p>
+
+<p>Et, alors, dans les cours d&rsquo;eau, avec culottes
+retrouss&eacute;es, houp! on<br>
+ allait "gu&eacute;er". Nous barbotions, nous pataugions, nous
+p&ecirc;chions des<br>
+ t&ecirc;tards, nous faisions des p&acirc;t&eacute;s, pif!
+paf!<br>
+ avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir
+jusqu&rsquo;&agrave;<br>
+ mi-jambes (pour se faire des bottes). Et apr&egrave;s, dans la
+poussi&egrave;re de<br>
+ quelque chemin creux, vite! &agrave; bride abattue :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Les soldats s&rsquo;en vont!<br>
+ A la guerre ils vont,<br>
+ Et ra-pa-ta-plan,<br>
+ Garez-vous devant!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi
+n&rsquo;&eacute;taient pas nos<br>
+ cousins! Sans compter qu&rsquo;avec le pain et la pitance de mon
+bissac, on<br>
+ faisait sur l&rsquo;herbe, ensuite, un beau petit go&ucirc;ter...
+Mais il faut<br>
+ que tout finisse!</p>
+
+<p>Voici qu&rsquo;un jour mon p&egrave;re, que le ma&icirc;tre
+d&rsquo;&eacute;cole avait d&ucirc; pr&eacute;venir,<br>
+ me dit :</p>
+
+<p>-&mdash; &Eacute;coute, Fr&eacute;d&eacute;ric, s&rsquo;il
+t&rsquo;arrive encore une fois de manquer l&rsquo;&eacute;cole<br>
+ pour aller patauger dans les foss&eacute;s, vois, rappelle-toi
+ceci : je te<br>
+ brise une verge de saule sur le dos...</p>
+
+<p>Trois jours apr&egrave;s, par &eacute;tourderie, je manquai
+encore la classe et je<br>
+ retournai "gu&eacute;er".</p>
+
+<p>M&rsquo;avait-il &eacute;pi&eacute;, ou est-ce le hasard qui
+l&rsquo;amena? Voil&agrave; que, sans<br>
+ culotte, pendant qu&rsquo;avec les autres polissons habituels
+nous<br>
+ gambadions encore dans l&rsquo;eau, soudain, &agrave; trente pas
+de moi, je vois<br>
+ appara&icirc;tre mon p&egrave;re. Mon sang ne fit qu&rsquo;un
+tour.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re s&rsquo;arr&ecirc;ta et me cria :</p>
+
+<p>-&mdash; Cela va bien... Tu sais ce que je t&rsquo;ai promis?
+Va, je t&rsquo;attends ce<br>
+ soir.</p>
+
+<p>Rien de plus, et il s&rsquo;en alla.</p>
+
+<p>Mon seigneur p&egrave;re, bon comme le pain b&eacute;nit, ne
+m&rsquo;avait jamais donn&eacute;<br>
+ une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et
+je le<br>
+ craignais comme le feu.</p>
+
+<p>"Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton p&egrave;re te
+tue... S&ucirc;rement,<br>
+ il doit &ecirc;tre all&eacute; pr&eacute;parer la verge."</p>
+
+<p>Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts,
+me<br>
+ chantaient par-dessus : &mdash;<br>
+ -- A&iuml;e! a&iuml;e! a&iuml;e! la racl&eacute;e; a&iuml;e!
+a&iuml;e! a&iuml;e! sur ta peau!</p>
+
+<p>"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut
+d&eacute;guerpir et<br>
+ faire un <i>planti&eacute;</i>."</p>
+
+<p>Et je partis. Je pris, autant qu&rsquo;il me souvient, un
+chemin qui<br>
+ conduisait, l&agrave;-haut, vers la Crau d&rsquo;Eyragues. Mais,
+en ce temps,<br>
+ pauvre petit, savais-je bien o&ugrave; j&rsquo;allais? Et aussi,
+lorsque j&rsquo;eus<br>
+ chemin&eacute; peut-&ecirc;tre une heure ou une heure et demie,
+il me parut, &agrave;<br>
+ dire vrai, que j&rsquo;&eacute;tais dans
+l&rsquo;Am&eacute;rique.</p>
+
+<p>Le soleil commen&ccedil;ait &agrave; baisser vers son
+couchant; j&rsquo;&eacute;tais las,<br>
+ j&rsquo;avais peur...</p>
+
+<p>"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, o&ugrave; vas-tu
+souper? Il<br>
+ faut aller demander l&rsquo;hospitalit&eacute; dans quelque
+ferme."</p>
+
+<p>Et, m&rsquo;&eacute;cartant de la route, doucement je me
+dirigeai vers un petit<br>
+ Mas blanc, qui m&rsquo;avait l&rsquo;air tout avenant, avec son
+toit &agrave; porcs, sa<br>
+ fosse &agrave; fumier, son puits, sa treille, le tout
+abrit&eacute; du mistral par<br>
+ une haie de cypr&egrave;s.</p>
+
+<p>Timide, je m&rsquo;avan&ccedil;ais sur le pas de la porte et je
+vis une vieille<br>
+ qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal
+peign&eacute;e. Pour<br>
+ manger ce qu&rsquo;elle touchait, il e&ucirc;t fallu avoir bien
+faim. La vieille<br>
+ avait d&eacute;croch&eacute; la marmite de la
+cr&eacute;maill&egrave;re, l&rsquo;avait pos&eacute;e par
+terre<br>
+ au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se
+grattant,<br>
+ avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement,
+elle<br>
+ &eacute;pandait sur les l&egrave;ches de pain moisi.</p>
+
+<p>-&mdash; Eh bien! m&egrave;re-grand, vous trempez la soupe?</p>
+
+<p>&mdash;- Oui, me r&eacute;pondit-elle... Et d&rsquo;o&ugrave;
+sors-tu, petit?</p>
+
+<p>-&mdash; Je suis de Maillane, lui dis-je; j&rsquo;ai fait une
+escapade et je<br>
+ viens vous demander... l&rsquo;hospitalit&eacute;.</p>
+
+<p>-&mdash; En ce cas, me r&eacute;pliqua la vilaine vieille
+d&rsquo;un ton grognon,<br>
+ assieds-toi sur l&rsquo;escalier pour ne pas user mes
+chaises.</p>
+
+<p>Et je me pelotonnai sur la premi&egrave;re marche.</p>
+
+<p>-&mdash; Ma grand, comment s&rsquo;appelle ce pays?</p>
+
+<p>-&mdash; Papeligosse.</p>
+
+<p>-&mdash; Papeligosse!</p>
+
+<p>Vous savez que, lorsqu&rsquo;on parle aux enfants d&rsquo;un
+pays lointain, les<br>
+ gens, pour badiner, disent, parfois : <i>Papeligosse</i>. Jugez
+donc, &agrave;<br>
+ cet &acirc;ge-l&agrave;, moi je croyais &agrave; Papeligosse,
+&agrave; Zibe-Zoube, &agrave; Gafe-1&rsquo;Ase<br>
+ et autres pays fantastiques, comme &agrave; mon saint pater. Et
+aussi, &agrave;<br>
+ peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de
+chez<br>
+ moi, la sueur froide me vint dans le dos.</p>
+
+<p>-&mdash; Ah &ccedil;&agrave;! me fit la vieille, quand elle eut
+fini sa besogne, &agrave;<br>
+ pr&eacute;sent ce n&rsquo;est pas le tout, petit : en ce pays-ci,
+les paresseux ne<br>
+ mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il
+faut<br>
+ la gagner.</p>
+
+<p>-&mdash; Bien volontiers... Et que faut-il faire?</p>
+
+<p>-&mdash; Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de
+l&rsquo;escalier<br>
+ et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon
+ami,<br>
+ aura sa part du bon potage... et l&rsquo;autre mangera des
+yeux.</p>
+
+<p>-&mdash; Je veux bien.</p>
+
+<p>Sans compter que j&rsquo;&eacute;tais fier, ma foi, de gagner
+mon souper, surtout<br>
+ en m&rsquo;amusant. Je pensais :</p>
+
+<p>"&Ccedil;a ira bien mal, si la vieille &eacute;clop&eacute;e
+saute plus loin que toi."</p>
+
+<p>Et les pieds joints, aussit&ocirc;t dit, nous nous
+pla&ccedil;ons au pied de<br>
+ l&rsquo;escalier &mdash;- qui, dans les Mas, comme vous savez, se
+trouve en face<br>
+ de la porte, tout pr&egrave;s du seuil.</p>
+
+<p>-&mdash; Et je dis : un, cria la vieille en balan&ccedil;ant
+les bras pour prendre<br>
+ &eacute;lan.</p>
+
+<p>-&mdash; Et je dis : deux.</p>
+
+<p>-&mdash; Et je dis: trois!</p>
+
+<p>Moi, je m&rsquo;&eacute;lance de toutes mes forces et je
+franchis le seuil. Mais<br>
+ la vieille coquine, qui n&rsquo;avait fait que le semblant, ferme
+aussit&ocirc;t<br>
+ la porte, pousse vite le verrou et me crie :</p>
+
+<p>-&mdash; Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent
+&ecirc;tre en peine,<br>
+ va!</p>
+
+<p>Je restai sot, pauvret, comme un panier perc&eacute;... Et,
+maintenant, o&ugrave;<br>
+ faut-il aller? A la maison? Je n&rsquo;y serais pas
+retourn&eacute; pour un<br>
+ empire, car je voyais, me semblait-il, &agrave; la main de mon
+p&egrave;re, la<br>
+ verge mena&ccedil;ante. Et puis, il &eacute;tait presque nuit et
+je ne me rappelais<br>
+ plus le chemin qu&rsquo;il fallait prendre.</p>
+
+<p>-&mdash; A la garde de Dieu!</p>
+
+<p>Derri&egrave;re le Mas, &eacute;tait un sentier qui, entre
+deux hauts talus,<br>
+ montait vers la colline. Je m&rsquo;y engage &agrave; tout
+hasard; et marche,<br>
+ petit Fr&eacute;d&eacute;ric.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir mont&eacute;, descendu tant et plus,
+j&rsquo;&eacute;tais rendu de fatigue...<br>
+ Pensez-vous? A cet &acirc;ge, avec rien dans le ventre depuis
+midi. Enfin,<br>
+ je vais d&eacute;couvrir, dans une vigne inculte, une
+chaumi&egrave;re d&eacute;labr&eacute;e. Il<br>
+ devait, autrefois, s&rsquo;y &ecirc;tre mis le feu, car les murs,
+pleins de<br>
+ l&eacute;zardes, &eacute;taient noircis par la fum&eacute;e; ni
+portes ni fen&ecirc;tres; et les<br>
+ poutres, qui ne tenaient plus que d&rsquo;un bout,
+tra&icirc;naient, de l&rsquo;autre,<br>
+ sur le sol. Vous eussiez dit la tani&egrave;re o&ugrave; niche
+le Cauchemar.</p>
+
+<p>Mais (comme on dit), par force, &agrave; Aix, on les pendait.
+Las,<br>
+ d&eacute;faillant, mort de sommeil, je grimpai et
+m&rsquo;allongeai sur la plus<br>
+ grosse des poutres... Et, dans un clin d&rsquo;oeil.<br>
+ J&rsquo;&eacute;tais endormi.</p>
+
+<p>Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi.
+Toujours<br>
+ est-il qu&rsquo;au milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir
+tout &agrave; coup<br>
+ un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui<br>
+ causaient et riaient.</p>
+
+<p>"Songes-tu? me disais-je en moi-m&ecirc;me, dans mon sommeil,
+songes-tu ou<br>
+ est-ce r&eacute;el?"</p>
+
+<p>Mais ce pesant bien-&ecirc;tre, o&ugrave;
+l&rsquo;assoupissement vous plonge, m&rsquo;enlevait<br>
+ toute peur et je continuais tout doucement &agrave; dormir.</p>
+
+<p>Il faut croire qu&rsquo;&agrave; la longue la fum&eacute;e
+finit par me suffoquer; je<br>
+ sursaute soudain et je jette un cri d&rsquo;effroi... Oh! quand
+je ne suis<br>
+ pas mort, mort d&rsquo;&eacute;pouvante, l&agrave;, je ne mourrai
+jamais plus!</p>
+
+<p>Figurez-vous trois faces de boh&egrave;mes qui, tous les trois
+&agrave; la fois, se<br>
+ retourn&egrave;rent vers moi, avec des yeux, des yeux
+terribles...</p>
+
+<p>-&mdash; Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me
+tuez pas!</p>
+
+<p>Lors, les trois boh&eacute;miens, qui avaient eu, bien
+s&ucirc;r, autant de peur<br>
+ que moi, se prirent &agrave; rire et l&rsquo;un d&rsquo;eux me dit
+:</p>
+
+<p>-&mdash; C&rsquo;est &eacute;gal! tu peux te vanter, mauvais
+petit moutard, de nous<br>
+ avoir fichu une belle venette!</p>
+
+<p>Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un
+peu<br>
+ courage, et je sentis, en m&ecirc;me temps, extr&ecirc;mement
+agr&eacute;able, une odeur<br>
+ de r&ocirc;ti me monter dans les narines.</p>
+
+<p>Ils me firent descendre de mon perchoir, me demand&egrave;rent
+d&rsquo;o&ugrave; j'&eacute;tais,<br>
+ de qui j'&eacute;tais, comment je me trouvais l&agrave;, que
+sais-je encore?</p>
+
+<p>Et rassur&eacute;, enfin, compl&egrave;tement, un des voleurs
+(c&rsquo;&eacute;taient, en effet,<br>
+ trois voleurs) :</p>
+
+<p>-&mdash; Puisque tu as fait un <i>planti&eacute;</i>, me
+dit-il, tu dois avoir faim...<br>
+ Tiens, mords l&agrave;.</p>
+
+<p>Et il me jeta, comme &agrave; un chien, une &eacute;clanche
+d&rsquo;agneau saignante, &agrave;<br>
+ moiti&eacute; cuite. Alors, je m&rsquo;aper&ccedil;us seulement
+qu&rsquo;ils venaient de faire<br>
+ r&ocirc;tir un jeune mouton, &mdash;- qu&rsquo;ils devaient avoir
+d&eacute;rob&eacute;, probablement,<br>
+ &agrave; quelque p&acirc;tre.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t que nous e&ucirc;mes, de cette fa&ccedil;on,
+tous bien mang&eacute;, les trois<br>
+ hommes se lev&egrave;rent, ramass&egrave;rent leurs hardes, se
+parl&egrave;rent &agrave; voix<br>
+ basse; puis, l&rsquo;un d&rsquo;eux :</p>
+
+<p>-- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne
+voulons<br>
+ pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas
+o&ugrave;<br>
+ nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est
+l&agrave;. Quand<br>
+ il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira,
+s&rsquo;il<br>
+ veut.</p>
+
+<p>-- Mettez-moi dans le tonneau, r&eacute;pondis-je d&rsquo;un
+air soumis.</p>
+
+<p>J&rsquo;&eacute;tais encore bien content de m&rsquo;en tirer
+&agrave; si bon march&eacute;.</p>
+
+<p>Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par
+hasard un<br>
+ tonneau d&eacute;fonc&eacute; ou, sans doute &agrave; la
+vendange, les ma&icirc;tres de la vigne<br>
+ devaient faire cuver le mo&ucirc;t.</p>
+
+<p>On m&rsquo;attrape par le derri&egrave;re et, paf! dans le
+tonneau. Me voil&agrave; donc<br>
+ tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond d&rsquo;une
+chaumi&egrave;re en<br>
+ ruine!</p>
+
+<p>Je m&rsquo;y blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout
+en<br>
+ attendant l&rsquo;aube, je priais &agrave; voix basse pour
+&eacute;loigner les mauvais<br>
+ esprits.</p>
+
+<p>Mais figurez-vous que soudain j&rsquo;entends, dans
+l&rsquo;obscurit&eacute;, quelque<br>
+ chose qui r&ocirc;dait, qui s&rsquo;&eacute;brouait, autour de ma
+tonne!</p>
+
+<p>Je retiens mon haleine comme si j&rsquo;&eacute;tais mort, en
+me recommandant &agrave;<br>
+ Dieu et &agrave; la grande Sainte Vierge... Et j&rsquo;entendais
+tourner et<br>
+ retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis s&rsquo;en
+aller, puis<br>
+ revenir... Que diable est-ce l&agrave; encore? Mon coeur battait
+et<br>
+ bruissait comme une horloge.</p>
+
+<p>Pour en finir, le jour commen&ccedil;ait &agrave; blanchir et
+le pi&eacute;tinement qui<br>
+ m&rsquo;effrayait s&rsquo;&eacute;tant &eacute;loign&eacute; un
+peu, je veux, tout doucement, &eacute;pier<br>
+ par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un
+petit<br>
+ &acirc;ne! Un loup &eacute;norme avec deux yeux qui brillaient
+comme deux<br>
+ chandelles!</p>
+
+<p>Il &eacute;tait, parait-il, venu &agrave; l&rsquo;odeur de
+l&rsquo;agneau, et, n&rsquo;ayant trouv&eacute;<br>
+ que les os, ma tendre chair d&rsquo;enfant et de chr&eacute;tien
+lui faisait<br>
+ envie.</p>
+
+<p>Et, chose singuli&egrave;re, une fois que je vis ce dont il
+s&rsquo;agissait,<br>
+ n&rsquo;est-il pas vrai que mon sang se calma
+l&eacute;g&egrave;rement! J&rsquo;avais tellement<br>
+ craint quelque apparition nocturne que la vue du loup
+lui-m&ecirc;me me<br>
+ rendit du courage.</p>
+
+<p>--Ah &ccedil;&agrave;! dis-je, ce n&rsquo;est pas tout : si
+cette b&ecirc;te vient a<br>
+ s&rsquo;apercevoir que la tonne est d&eacute;fonc&eacute;e, elle
+va sauter dedans et,<br>
+ d&rsquo;un coup de dent, elle t&rsquo;&eacute;trangle... Si tu
+pouvais trouver quelque<br>
+ stratag&egrave;me...</p>
+
+<p>A un mouvement que je fis, le loup, qui l&rsquo;entendit,
+revint d&rsquo;un bond<br>
+ vers le tonneau, et le voil&agrave; qui tourne autour et qui
+fouette les<br>
+ douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par
+la<br>
+ bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je
+l&rsquo;empoigne des<br>
+ deux mains.</p>
+
+<p>Le loup, comme s&rsquo;il e&ucirc;t eu les cinq cents diables
+&agrave; ses trousses,<br>
+ part, tra&icirc;nant le tonneau, &agrave; travers cultures,
+&agrave; travers cailloux, &agrave;<br>
+ travers vignobles. Nous d&ucirc;mes rouler ensemble toutes les
+mont&eacute;es et<br>
+ descentes d&rsquo;Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel.</p>
+
+<p>-- A&iuml;e! mon Dieu! J&eacute;sus! Marie! J&eacute;sus,
+Marie, Joseph ! pleurais-je<br>
+ ainsi, qui sait o&ugrave; le loup t&rsquo;emportera! Et, si le
+tonneau s&rsquo;effondre,<br>
+ il te saignera, il te mangera...</p>
+
+<p>Mais, tout &agrave; coup, patatras! le tonneau se
+cr&egrave;ve, la queue<br>
+ m&rsquo;&eacute;chappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui
+galopait, et,<br>
+ regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route
+qui<br>
+ va de Maillane &agrave; Saint-Remy, &agrave; un quart
+d&rsquo;heure de notre Mas. La<br>
+ barrique, sans doute, avait frapp&eacute; du ventre au parapet
+du pont et<br>
+ s&rsquo;y &eacute;tait rompue.</p>
+
+<p>Pas n&eacute;cessaire de vous dire qu&rsquo;avec de telles
+&eacute;motions la verge<br>
+ paternelle ne me faisait plus gu&egrave;re peur. En courant
+comme si j&rsquo;avais<br>
+ encore le loup &agrave; ma poursuite, je m'en revins &agrave; la
+maison.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re le Mas, le long du chemin, mon p&egrave;re
+&eacute;mottait un labour. Il<br>
+ se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit :</p>
+
+<p>-- Ah! mon gaillard, cours vite aupr&egrave;s de ta
+m&egrave;re qui pas dormi de la<br>
+ nuit.</p>
+
+<p>Aupr&egrave;s de ma m&egrave;re, je courus...</p>
+
+<p>Point par point, &agrave; mes parents, je racontai tout chaud
+mes belles<br>
+ aventures. Mais, arriv&eacute; &agrave; l&rsquo;histoire des
+voleurs, du tonneau ainsi<br>
+ que du gros loup :</p>
+
+<p>-- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que c&rsquo;est la
+peur qui<br>
+ t&rsquo;a fait r&ecirc;ver tout cela!</p>
+
+<p>Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstin&eacute;ment
+que rien<br>
+ n&rsquo;&eacute;tait plus vrain. Ce fut en vain Personne ne
+voulut y ajouter foi.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE V</h2>
+
+<h3>A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET</h3>
+
+<p>L&rsquo;Abbaye en ruines. &mdash; M. Donnat. &mdash; La chapelle
+dor&eacute;e. &mdash; La<br>
+ Montagnette. &mdash; Fr&egrave;re Philippe. &mdash; La procession
+des bouteilles. &mdash;<br>
+ Saint Antoine de Graveson. &mdash; Le pensionnat en
+d&eacute;bandade. -- Le<br>
+ couvent des Pr&eacute;montr&eacute;s.</p>
+
+<p>Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me
+d&eacute;voyait par<br>
+ trop et que je manquais l&rsquo;&eacute;cole sans
+discontinuit&eacute; pour aller tout le<br>
+ jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils
+dirent<br>
+ :</p>
+
+<p>-- Faut l&rsquo;enfermer.</p>
+
+<p>Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs
+charg&egrave;rent un<br>
+ petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes
+papiers,<br>
+ et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle<br>
+ recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le
+coeur<br>
+ gros, accompagn&eacute; de ma m&egrave;re qui me consolait en
+route et du gros<br>
+ chien de garde qu&rsquo;on appelait le "Juif" pour un endroit
+nomm&eacute;<br>
+ Saint-Michel-de-Frigolet.</p>
+
+<p>C&rsquo;&eacute;tait un ancien monast&egrave;re, situ&eacute;
+dans la Montagnette, &agrave;. deux<br>
+ heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane.
+Les<br>
+ terres de Saint-Michel, &agrave; la R&eacute;volution,
+s&rsquo;&eacute;taient vendues au d&eacute;tail<br>
+ pour quelques assignats, et l&rsquo;abbaye &agrave;
+l&rsquo;abandon, d&eacute;pouill&eacute;e de ses<br>
+ biens, inhabit&eacute;e et solitaire, restait veuve,
+l&agrave;-haut, au milieu d&rsquo;un<br>
+ d&eacute;sert, ouverte aux quatre vents et aux b&ecirc;tes
+sauvages. Certains<br>
+ contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les
+bergers,<br>
+ lorsqu&rsquo;il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans
+l&rsquo;&eacute;glise. Les<br>
+ joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de
+Maillane,<br>
+ le Gel&eacute; de Barbentane, le Dangereux de
+Ch&acirc;teau-Renard, pour se garer<br>
+ des gendarmes, y venaient en cachette, l&rsquo;hiver, &agrave;
+minuit, tailler le<br>
+ <i>vend&ocirc;me</i>, et l&agrave;, &agrave; la clart&eacute; de
+quelques chandelles p&acirc;les, pendant<br>
+ que l&rsquo;or roulait au mouvement des cartes, les jurons, les
+blasph&egrave;mes,<br>
+ retentissaient sous les vo&ucirc;tes, &agrave; la place des
+psaumes qu&rsquo;on y<br>
+ entendait jadis. Puis, la partie achev&eacute;e, les bambocheurs
+buvaient,<br>
+ mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu&rsquo;&agrave;
+l&rsquo;aube.</p>
+
+<p>Vers 1832, quelques fr&egrave;res qu&ecirc;teurs
+&eacute;taient venus s&rsquo;y &eacute;tablir. Ils<br>
+ avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le<br>
+ dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul
+ne<br>
+ montait &agrave; leurs offices, car on n&rsquo;avait pas foi en
+eux. Et comme, &agrave;<br>
+ cette &eacute;poque, la duchesse de Berry avait
+d&eacute;barqu&eacute; en Provence, pour y<br>
+ soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me
+souvient<br>
+ qu&rsquo;on murmurait que ces fr&egrave;res marrons, sous leurs
+souquenilles<br>
+ noires n&rsquo;&eacute;taient que des miquelets, qui devaient
+cabaler pour quelque<br>
+ intrigue louche.</p>
+
+<p>C&rsquo;est &agrave; la suite de ces fr&egrave;res qu&rsquo;un
+brave Cavaillonnais, appel&eacute; M.<br>
+ Donnat, &eacute;tait venu fonder, au couvent de Saint-Michel,
+par lui achet&eacute;<br>
+ &agrave; cr&eacute;dit, un pensionnat de gar&ccedil;ons.</p>
+
+<p>C&rsquo;&eacute;tait un vieux c&eacute;libataire, au teint
+jaune et bistr&eacute;, avec cheveux<br>
+ plats, nez &eacute;pat&eacute;, bouche grande et grosses dents,
+longue l&eacute;vite noire<br>
+ et les souliers bronz&eacute;s. Tr&egrave;s d&eacute;vot, pauvre
+comme un rat d&rsquo;&eacute;glise, il<br>
+ avait trouv&eacute; un biais pour monter son &eacute;cole et
+ramasser des<br>
+ pensionnaires sans un sou en bourse.</p>
+
+<p>Il allait, par exemple, &agrave; Graveson, &agrave; Tarascon,
+&agrave; Barbentane ou &agrave;<br>
+ Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils.</p>
+
+<p>-- Je vous apprends, lui disait-il, que j&rsquo;ai ouvert un
+pensionnat &agrave;<br>
+ Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez l&agrave;, &agrave; votre
+port&eacute;e, une<br>
+ excellente institution pour enseigner vos enfants et leur
+faire<br>
+ passer leurs classes.</p>
+
+<p>-- Ho! monsieur, r&eacute;pondait le p&egrave;re de famille,
+cela est bon pour les<br>
+ gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner
+tant<br>
+ de lecture &agrave; nos gars... Ils en sauront toujours assez
+pour labourer<br>
+ la terre.</p>
+
+<p>-- Voyez, faisait M. Donnat, rien n&rsquo;est plus beau que
+l&rsquo;instruction.<br>
+ N&rsquo;ayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an,
+tant de<br>
+ <i>charges</i> de bl&eacute;, tant de <i>barraux</i> de vin ou
+tant de <i>cannes</i><br>
+ d&rsquo;huile... ; puis, apr&egrave;s, nous r&eacute;glerons
+tout.</p>
+
+<p>Et le bon m&eacute;nager envoyait ses petits &agrave;
+Saint-Michel-de-Frigolet.</p>
+
+<p>Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier,
+et il<br>
+ lui tenait ce propos:</p>
+
+<p>-- Le joli gars que vous avez l&agrave;! Et comme il a
+l&rsquo;air &eacute;veill&eacute;! Vous<br>
+ ne voudriez pas, peut-&ecirc;tre, en faire un pileur de
+poivre?</p>
+
+<p>-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de
+m&ecirc;me<br>
+ un peu d&rsquo;&eacute;ducation; mais les coll&egrave;ges sont
+co&ucirc;teux, et, quand on<br>
+ n&rsquo;est pas riche...</p>
+
+<p>-- Est-ce besoin de coll&egrave;ges? faisait M. Donnat.
+Amenez-le &agrave; ma<br>
+ pension, l&agrave;-haut, &agrave; Saint-Michel : nous lui
+apprendrons le latin et<br>
+ nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous
+prendrons<br>
+ <i>taille</i> &agrave; la boutique... Vous aurez en moi un
+chaland de plus, un<br>
+ bon chaland, je vous assure.</p>
+
+<p>Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils.</p>
+
+<p>Un autre jour, il passait devant la maison d&rsquo;un
+menuisier, et<br>
+ admettons qu&rsquo;il aper&ccedil;&ucirc;t un enfant tout
+p&acirc;lot, qui jouait pr&egrave;s de sa<br>
+ m&egrave;re, dans la rigole de l&rsquo;&eacute;vier.</p>
+
+<p>-- Mais ce beau mignon, qu&rsquo;a-t-il? demandait M. Donnat
+&agrave; la maman. Il<br>
+ est bien bl&ecirc;me? A-t-il les fi&egrave;vres, ou mangerait-il
+de la cendres par<br>
+ malice?</p>
+
+<p>-- Eh non! r&eacute;pliquait la femme, c&rsquo;est la passion
+du jeu qui le fait<br>
+ se ch&ecirc;mer. Le jeu, monsieur, lui &ocirc;te le manger et le
+boire.</p>
+
+<p>-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat,
+dans mon<br>
+ institution, &agrave; Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon
+air, dans<br>
+ une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et
+puis<br>
+ l&rsquo;enfant sera surveill&eacute; et fera ses &eacute;tudes;
+et, ses &eacute;tudes faites il<br>
+ aura une place et n&rsquo;aura jamais tant de peine comme en
+poussant le<br>
+ rabot.</p>
+
+<p>-- Ah! monsieur, quand on est pauvre!</p>
+
+<p>-- Ne vous inqui&eacute;tez pas de &ccedil;a. Nous avons, par
+l&agrave;-haut, je ne sais<br>
+ combien de fen&ecirc;tres et de portes &agrave;
+r&eacute;parer... A votre mari, qui est<br>
+ menuisier, je promets, moi, plus d&rsquo;ouvrage que ce
+qu&rsquo;il en pourra<br>
+ faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension.</p>
+
+<p>Et voil&agrave;! Le mignon allait aussi &agrave; Saint-Michel;
+et ainsi du<br>
+ bouclier, et du tailleur, et d&rsquo;autres. Par ce moyen, M.
+Donnat avait<br>
+ recueilli, dans son pensionnat, pr&egrave;s de quarante enfants
+du<br>
+ voisinage, et j&rsquo;&eacute;tais du nombre. Sur le tas,
+quelques-uns, tels que<br>
+ moi, s&rsquo;acquittaient en argent; mais les trois quarts
+payaient en<br>
+ nature, en provisions, ou en denr&eacute;es, ou en travail de
+leurs parents.<br>
+ En un mot, M. Donnat, avant la R&eacute;publique
+d&eacute;mocratique et sociale,<br>
+ avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, r&eacute;solu le
+probl&egrave;me de<br>
+ la Banque d&rsquo;Echange, &mdash;- qu&rsquo;apr&egrave;s lui, le
+fameux Proudhon, en 1848,<br>
+ essaya vainement de faire prendre dans Paris.</p>
+
+<p>Un de ces &eacute;coliers me reste dans le souvenir. Je crois
+qu&rsquo;il &eacute;tait de<br>
+ N&icirc;mes, et on l&rsquo;appelait Agnel; doux, joli de visage,
+un air de jeune<br>
+ fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens,
+&agrave;<br>
+ nous, venaient fr&eacute;quemment nous voir, et, pour nos
+go&ucirc;ters, nous<br>
+ apportaient des friandises. Mais, Agnel, on e&ucirc;t dit
+qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas<br>
+ de parents, car il n&rsquo;en parlait jamais, personne ne venait
+le voir,<br>
+ et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une
+seule<br>
+ fois arriva un gros monsieur qui lui parla en t&ecirc;te
+&agrave; t&ecirc;te,<br>
+ myst&eacute;rieux, hautain, pendant une demi-heure &agrave;
+peine. Puis, il s&rsquo;en<br>
+ alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu&rsquo;Agnel
+&eacute;tait un<br>
+ enfant d&rsquo;une extraction sup&eacute;rieure, mais n&eacute;
+du c&ocirc;t&eacute; gauche et qu&rsquo;on<br>
+ faisait &eacute;lever en cachette &agrave; Saint-Michel. Je ne
+l&rsquo;ai jamais revu.</p>
+
+<p>Notre personnel enseignant se composait, d&rsquo;abord, du
+ma&icirc;tre, le bon<br>
+ M. Donnat, lequel, lorsqu&rsquo;il &eacute;tait pr&eacute;sent,
+faisait les basses<br>
+ classes (mais, la moiti&eacute; du temps, il &eacute;tait en
+voyage, pour<br>
+ grappiller des &eacute;l&egrave;ves); puis, de deux ou trois
+pauvres h&egrave;res, anciens<br>
+ s&eacute;minaristes, qui avaient jet&eacute; le froc aux orties
+et qui &eacute;taient bien<br>
+ contents d&rsquo;&ecirc;tre nourris, blanchis, et de tirer
+quelques &eacute;cus;<br>
+ ensuite, d&rsquo;un prestolet, qu&rsquo;on appelait M. Talon, pour
+nous dire la<br>
+ messe; enfin, d&rsquo;un petit bossu, nomm&eacute; M. Lavagne,
+pour professeur de<br>
+ musique. De plus, nous avions un n&egrave;gre qui nous faisait
+la cuisine et<br>
+ une Tarasconaise, d&rsquo;une trentaine d&rsquo;ann&eacute;es,
+pour nous servir &agrave; table<br>
+ et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le
+p&egrave;re, un<br>
+ pauvre vieux coiff&eacute; d&rsquo;un bonnet roux, qui allait
+avec son &acirc;ne,<br>
+ chercher les provisions, et la m&egrave;re, une pauvre vieille,
+en coiffe<br>
+ blanche de piqu&eacute;, qui nous peignait quelquefois, lorsque
+c&rsquo;&eacute;tait<br>
+ n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>Saint-Michel, en ce temps-l&agrave;, &eacute;tait beaucoup
+moins important que ce<br>
+ que, de nos jours, on l&rsquo;a vu devenir. Il y avait simplement
+le<br>
+ clo&icirc;tre des anciens moines Augustins, avec son petit
+pr&eacute;au, au milieu<br>
+ du carr&eacute;; au midi, le r&eacute;fectoire, avec la salle du
+chapitre; puis,<br>
+ l&rsquo;&eacute;glise de Saint-Michel,<br>
+ toute d&eacute;labr&eacute;e, avec des fresques sur les murs,
+repr&eacute;sentant l&rsquo;enfer,<br>
+ ses flammes rouges, ses damn&eacute;s et ses d&eacute;mons,
+arm&eacute;s de fourches, et<br>
+ le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine
+et les<br>
+ &eacute;tables.</p>
+
+<p>Mais en dehors, &agrave; part ce corps de b&acirc;tisse, il y
+avait, au midi, une<br>
+ chapelle &agrave; contreforts, d&eacute;di&eacute;e &agrave;
+Notre-Dame-du-Rem&egrave;de, avec un porche<br>
+ &agrave; la fa&ccedil;ade. De grosses touffes de lierre en
+recouvraient les murs<br>
+ et, &agrave; l&rsquo;int&eacute;rieur, elle &eacute;tait toute
+rev&ecirc;tue de boiseries dor&eacute;es qui<br>
+ encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, o&ugrave;
+&eacute;tait repr&eacute;sent&eacute;e<br>
+ la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d&rsquo;Autriche,
+m&egrave;re de Louis<br>
+ XIV, l&rsquo;avait fait d&eacute;corer ainsi, en reconnaissance
+d&rsquo;un voeu qu&rsquo;elle<br>
+ avait, dans le temps, fait &agrave; la Sainte Vierge, pour
+devenir m&egrave;re d&rsquo;un<br>
+ fils.</p>
+
+<p>Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, &agrave; la
+R&eacute;volution,<br>
+ de braves gens l&rsquo;avaient sauv&eacute;e en empilant sous le
+porche un grand<br>
+ tas de fagots qui en cachaient la porte. C&rsquo;est l&agrave;
+que, le matin, &mdash;-<br>
+ et tous les matins de l&rsquo;an, -- a cinq heures
+l&rsquo;&eacute;t&eacute;, &agrave; six heures<br>
+ l&rsquo;hiver, on nous menait &agrave; la messe; c&rsquo;est
+l&agrave; qu&rsquo;avec une foi, une foi<br>
+ vraiment ang&eacute;lique, il me souvient que je priais et que
+nous priions<br>
+ tous. C&rsquo;est l&agrave; que, le dimanche, nous chantions
+messe et v&ecirc;pres, en<br>
+ tenant &agrave; la main nos livres d&rsquo;Heures et nos
+Vesp&eacute;raux, et c'est l&agrave;<br>
+ que les campagnards, aux jours de grandes f&ecirc;tes,
+admiraient la voix<br>
+ du petit Fr&eacute;d&eacute;ric : car j&rsquo;avais, &agrave; cet
+&acirc;ge, une jolie voix claire<br>
+ comme une voix de jeune fille, et, &agrave;
+l&rsquo;&Eacute;l&eacute;vation, lorsqu&rsquo;on chantait<br>
+ des motets, c&rsquo;est moi qui faisais le solo; et je me
+souviens d&rsquo;un o&ugrave;<br>
+ je me distinguais, para&icirc;t-il, sp&eacute;cialement, et
+o&ugrave; se trouvaient ces<br>
+ mots :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>O myst&egrave;re incompr&eacute;hensible!<br>
+ Grand Dieu, vous n&rsquo;&ecirc;tes pas aim&eacute;.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Devant la petite chapelle, et autour du couvent,
+&eacute;taient quelques<br>
+ micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous d&eacute;chirions
+nos culottes<br>
+ en allant, quand venait l&rsquo;automne, cueillir les
+micocoules,<br>
+ douce&acirc;tres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y
+avait aussi un<br>
+ puits, creus&eacute; et taill&eacute; dans le roc, qui, par un
+&eacute;gout souterrain,<br>
+ laissait &eacute;couler son eau dans un bassin en contrebas et,
+de l&agrave;,<br>
+ arrosait un jardin potager. Sous le jardin, &agrave;
+l&rsquo;entr&eacute;e du vallon, un<br>
+ bouquet de peupliers blancs &eacute;gayait un peu le
+d&eacute;sert.</p>
+
+<p>Car c&rsquo;&eacute;tait un vrai d&eacute;sert que ce plateau
+de Saint-Michel o&ugrave; l&rsquo;on<br>
+ nous avait mis en cage; et elle le disait bien;
+l&rsquo;inscription qui<br>
+ &eacute;tait sur la porte du couvent :</p>
+
+<p>"Voil&agrave; qu&rsquo;en fuyant, je me suis
+&eacute;loign&eacute; et arr&ecirc;t&eacute; dans la
+solitude,<br>
+ parce que, dans la cit&eacute;, j&rsquo;ai vu l&rsquo;injustice et
+la contradiction.<br>
+ J&rsquo;aurai ici mon repos pour toujours, car c&rsquo;est le lieu
+que j &lsquo;ai<br>
+ choisi pour habiter. &raquo;</p>
+
+<p>Le vieux couvent &eacute;tait b&acirc;ti sur le plateau
+&eacute;troit d&rsquo;un passage de<br>
+ montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce
+qu&rsquo;il<br>
+ est remarquable que, partout o&ugrave; se trouvent des chapelles
+consacr&eacute;es<br>
+ &agrave; l&rsquo;archange Michel, ce sont des endroits solitaires
+qui avaient d&ucirc;<br>
+ impressionner.</p>
+
+<p>Les mamelons d&rsquo;alentour &eacute;taient couverts de thym,
+de romarin,<br>
+ d&rsquo;asphod&egrave;le, de buis, et de lavande. Quelques coins
+de vigne, qui<br>
+ produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de
+Frigolet;<br>
+ quelques lopins d&rsquo;oliviers plant&eacute;s dans les
+bas-fonds; quelques<br>
+ all&eacute;es d&rsquo;amandiers, tortus, noirauds et rabougris,
+dans la<br>
+ pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers
+sauvages.<br>
+ C&rsquo;&eacute;tait l&agrave;, clairsem&eacute;e, toute la
+v&eacute;g&eacute;tation de ce massif de collines.<br>
+ Le reste n&rsquo;&eacute;tait que friche et roche
+concass&eacute;e, mais qui sentait si<br>
+ bon ! L&rsquo;odeur de la montagne, d&egrave;s qu&rsquo;il faisait
+du soleil, nous<br>
+ rendait ivres.</p>
+
+<p>Dans les coll&egrave;ges, d&rsquo;ordinaire, les
+&eacute;coliers sont parqu&eacute;s dans de<br>
+ grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres,
+pour<br>
+ courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi,
+ou<br>
+ m&ecirc;me aux heures de la r&eacute;cr&eacute;ation, on nous
+l&acirc;chait tel qu&rsquo;un troupeau<br>
+ et en avant dans la montagne, jusqu&rsquo;&agrave; ce que la
+cloche nous sonn&acirc;t le<br>
+ rappel.</p>
+
+<p>Aussi, au bout de quelque temps, nous &eacute;tions devenus
+sauvages, ma<br>
+ foi, autant qu&rsquo;une nich&eacute;e de lapins de garrigue. Et
+il n&rsquo;y avait pas<br>
+ danger que l&rsquo;ennui nous gagn&acirc;t.</p>
+
+<p>Une fois hors de l&rsquo;&eacute;tude, nous partions comme des
+perdreaux, &agrave;<br>
+ travers les vallons et sur les mamelons.</p>
+
+<p>Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain,
+les<br>
+ ortolans chantaient : <i>tsi, tsi, b&eacute;gu!</i></p>
+
+<p>Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous
+allions<br>
+ grappiller, soit les amandes oubli&eacute;es, soit les raisins
+verts laiss&eacute;s<br>
+ dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions
+des<br>
+ champignons; nous tendions des pi&egrave;ges aux petits oiseaux;
+nous<br>
+ cherchions dans les ravins les p&eacute;trifications qu&rsquo;on
+nomme, dans le<br>
+ pays, <i>pierres de saint &Eacute;tienne</i>; nous furetions aux
+grottes pour<br>
+ d&eacute;nicher la Ch&egrave;vre<br>
+ d&rsquo;Or; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous<br>
+ d&eacute;gringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous
+tenir de<br>
+ v&ecirc;tements ni de chaussures.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions d&eacute;guenill&eacute;s comme une troupe
+de boh&eacute;miens.</p>
+
+<p>Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs
+noms<br>
+ superbes en langue proven&ccedil;ale, -- noms sonores et
+parlants o&ugrave; le<br>
+ peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprim&eacute;
+son g&eacute;nie, --<br>
+ comme ils nous &eacute;merveillaient! Le Mourre-de-la-Mer,
+d&rsquo;o&ugrave; l&rsquo;on voyait<br>
+ &agrave; l&rsquo;horizon blanchir le littoral de la
+M&eacute;diterran&eacute;e, au coucher du<br>
+ soleil, nous allions, &agrave; la Saint-Jean, y allumer le feu
+de joie; la<br>
+ Baume-de-l&rsquo;Argent, o&ugrave; les faux monnayeurs avaient,
+jadis, battu<br>
+ monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, o&ugrave; nous voyions
+grav&eacute;e une sole<br>
+ bovine, comme si un taureau y e&ucirc;t empreint sa ruade; et
+la<br>
+ Roque-d&rsquo;Acier, qui domine le Rh&ocirc;ne, avec les barques
+et radeaux qui<br>
+ passaient &agrave; c&ocirc;t&eacute; : monuments &eacute;ternels
+du pays et de sa langue, tout<br>
+ embaum&eacute;s de thym, de romarin et de lavande, tout
+illumin&eacute;s d&rsquo;or et<br>
+ d&rsquo;azur. O ar&ocirc;mes! &ocirc; clart&eacute;s! &ocirc;
+d&eacute;lices! &ocirc; mirage! &ocirc; paix de la nature<br>
+ douce! Quels espaces de bonheur, de r&ecirc;ve paradisiaque,
+vous avez<br>
+ ouverts sur ma vie d&rsquo;enfant!</p>
+
+<p>L&rsquo;hiver, ou lorsqu&rsquo;il pleuvait, nous demeurions sous
+le clo&icirc;tre, nous<br>
+ amusant &agrave; la marelle, &agrave; coupe-t&ecirc;te, au
+cheval fondu. Et dans l&rsquo;&eacute;glise<br>
+ du couvent, qui &eacute;tait, nous l&rsquo;avons dit,
+compl&egrave;tement abandonn&eacute;e,<br>
+ nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des
+caveaux<br>
+ b&eacute;ants, pleins de t&ecirc;tes de morts et
+d&rsquo;ossements des anciens moines.</p>
+
+<p>Un jour d&rsquo;hiver, la brise bramait dans les longs
+couloirs; c&rsquo;&eacute;tait le<br>
+ soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M.
+Donnat, le<br>
+ ma&icirc;tre, nous gardait &agrave; l&rsquo;&eacute;tude, et
+l&rsquo;on n&rsquo;entendait que nos plumes<br>
+ qui &eacute;gratignaient le papier et, &agrave; travers les
+portes, le sifflement<br>
+ du vent.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, &agrave; l&rsquo;ext&eacute;rieur, nous
+entendons une voix sourde,<br>
+ s&eacute;pulcrale, qui criait : &mdash;</p>
+
+<p>-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche!</p>
+
+<p>Tous, &eacute;pouvant&eacute;s, nous regard&acirc;mes le
+ma&icirc;tre, et, p&acirc;le comme un mort,<br>
+ M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus
+grands<br>
+ de l&rsquo;accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous
+sort&icirc;mes<br>
+ tous apr&egrave;s, en nous blottissant derri&egrave;re.</p>
+
+<p>Avec la lune qui donnait, l&agrave;-haut sur un rocher, en
+face du couvent,<br>
+ nous v&icirc;mes alors une ombre, ou, plut&ocirc;t, un
+g&eacute;ant en longue robe noire<br>
+ et qui dans le vent disait :<br>
+ -- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche.</p>
+
+<p>D&rsquo;entendre et de voir cette apparition, nous
+&eacute;tions tous l&agrave;<br>
+ tremblants. M. Donnat ne fit que dire &agrave; demi-voix :</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est fr&egrave;re Philippe.</p>
+
+<p>Et, sans lui r&eacute;pondre, il rentra au couvent, avec nous
+tous apr&egrave;s,<br>
+ qui le suivions en tournant la t&ecirc;te. Nous nous
+rem&icirc;mes, fort<br>
+ troubl&eacute;s, &agrave; notre &eacute;tude. Mais, cette
+soir&eacute;e-l&agrave;, nous n&rsquo;en s&ucirc;mes pas<br>
+ plus.</p>
+
+<p>Ce fr&egrave;re Philippe, nous l&rsquo;appr&icirc;mes plus
+tard, faisait partie<br>
+ para&icirc;t-il, de ces sortes d&rsquo;ermites qui avaient
+occup&eacute; Saint-Michel<br>
+ quelques ann&eacute;es avant nous et qui, au clocher vide,
+avaient mis une<br>
+ cloche. Puis, quand ils &eacute;taient partis, comme, on
+n&rsquo;emporte pas cela<br>
+ comme un grelot, la cloche &eacute;tait rest&eacute;e sur
+l&rsquo;&eacute;glise, l&agrave;-haut, et,<br>
+ naturellement, M. Donnat l&rsquo;avait gard&eacute;e.</p>
+
+<p>Fr&egrave;re Philippe &eacute;tait un bonhomme qui
+s&rsquo;&eacute;tait donn&eacute; pour t&acirc;che de<br>
+ remettre en &eacute;tat les ermitages en ruines qu&rsquo;il y a,
+de-ci de-l&agrave;, dans<br>
+ les montagnes de Provence. Je l&rsquo;ai rencontr&eacute;
+quelquefois, longtemps<br>
+ apr&egrave;s, grand, maigre, un peu vo&ucirc;t&eacute; et
+taciturne, avec sa soutane<br>
+ rapi&eacute;c&eacute;e, son chapeau noir &agrave; larges bords,
+et portant sur l&rsquo;&eacute;paule,<br>
+ moiti&eacute; devant, moiti&eacute; derri&egrave;re, un long
+bissac de toile bleue.</p>
+
+<p>Lorsqu&rsquo;il avait dessein de restaurer ainsi quelque
+ermitage &agrave;<br>
+ l&rsquo;abandon, avec le produit de ses qu&ecirc;tes il le
+rachetait au<br>
+ propri&eacute;taire, il en r&eacute;parait les parois, il y
+suspendait une cloche.<br>
+ Ensuite, ayant cherch&eacute; et d&eacute;nich&eacute; quelque
+bon diable qui voul&ucirc;t se<br>
+ faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et
+lui<br>
+ se remettait, en faisant maigre ch&egrave;re, &agrave;
+qu&ecirc;ter avec patience, pour<br>
+ relever un autre ermitage.</p>
+
+<p>La derni&egrave;re fois que je le vis, il en avait
+r&eacute;tabli, me dit-il pr&egrave;s<br>
+ d&rsquo;une trentaine. C'&eacute;tait &agrave; la gare
+d&rsquo;Avignon o&ugrave; j&rsquo;allais, comme lui,<br>
+ prendre le train d&rsquo;une heure et demie. Il faisait rudement
+chaud, et<br>
+ le pauvre fr&egrave;re Philippe, qui avait, vers ce
+temps-l&agrave;, pr&egrave;s de<br>
+ quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire,
+inclin&eacute;<br>
+ sous son sac, qui &eacute;tait presque plein de bl&eacute;.</p>
+
+<p>-- Fr&egrave;re Philippe, fr&egrave;re Philippe, lui cria un
+grand gars cravat&eacute; et<br>
+ ceintur&eacute; de rouge, vous p&egrave;se-t-il pas, le sac?
+Laissez que je le<br>
+ porte un peu.</p>
+
+<p>Et le brave gar&ccedil;on chargea le sac du fr&egrave;re et le
+porta jusqu&rsquo;&agrave; la<br>
+ salle o&ugrave; l&rsquo;on donne les billets. Or, ce jeune homme,
+que je<br>
+ connaissais un peu, &eacute;tait un rouge de Barbentane, et,
+comme nos<br>
+ d&eacute;mocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires,
+cela me<br>
+ rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la
+popularit&eacute; de<br>
+ cet homme du bon Dieu.</p>
+
+<p>Fr&egrave;re Philippe, en dernier lieu, s&rsquo;&eacute;tait
+retir&eacute; chez des moines qui<br>
+ l&rsquo;avaient hospitalis&eacute;. Mais comme le gouvernement,
+vers cette<br>
+ &eacute;poque-l&agrave;, fit fermer les couvents, le pauvre
+vieux saint homme alla,<br>
+ je crois, mourir &agrave; l&rsquo;h&ocirc;pital
+d&rsquo;Avignon.</p>
+
+<p>Pour revenir &agrave; Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un
+certain<br>
+ aum&ocirc;nier qu&rsquo;on appelait M. Talon : petit abb&eacute;
+avignonnais, ragot,<br>
+ ventru, avec un visage rubicond comme la gourde d&rsquo;un
+mendiant.<br>
+ L&rsquo;archev&ecirc;que d&rsquo;Avignon lui avait
+&ocirc;t&eacute; la confession parce qu&rsquo;il<br>
+ haussait trop le coude et nous l&rsquo;avait envoy&eacute; pour
+s&rsquo;en d&eacute;barrasser.</p>
+
+<p>Or, &agrave; la F&ecirc;te-Dieu, il se trouve qu&rsquo;un
+jeudi, on nous avait conduits<br>
+ &agrave; Boulbon, village voisin, pour aller &agrave; la
+procession, les grands<br>
+ comme thurif&eacute;raires, les petits pour jeter des fleurs, et
+&agrave; M. Talon,<br>
+ bien imprudemment, h&eacute;las! on fit les honneurs du
+dais.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; les hommes, les femmes, les jeunes filles,
+d&eacute;ployaient<br>
+ leurs th&eacute;ories dans les rues tapiss&eacute;es avec des
+draps de lit, au<br>
+ moment o&ugrave; les confr&eacute;ries faisaient au soleil
+flotter leurs banni&egrave;res,<br>
+ que les choristes, v&ecirc;tues de blanc, de leurs voix
+virginales<br>
+ entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant
+le<br>
+ Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et
+r&eacute;pandions nos<br>
+ fleurs, voici que, tout &agrave; coup, une rumeur
+s&rsquo;&eacute;l&egrave;ve et que<br>
+ voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme
+une<br>
+ clochette, avec l&rsquo;ostensoir aux mains, la cape d&rsquo;or
+sur le dos, a&iuml;e!<br>
+ tenait toute la rue.</p>
+
+<p>En d&icirc;nant au presbyt&egrave;re, il avait bu,
+para&icirc;t-il, ou, peut-&ecirc;tre, on<br>
+ l&rsquo;avait fait boire un peu plus qu&rsquo;il ne faut de ce bon
+piot de<br>
+ Frigolet qui tape si vite &agrave; la t&ecirc;te; et le
+malheureux, rouge de sa<br>
+ honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout...
+Deux<br>
+ clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre,
+le<br>
+ prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors,
+M.<br>
+ Talon, une fois devant l&rsquo;autel, se mit &agrave;
+r&eacute;p&eacute;ter : <i>Oremus, oremus,<br>
+ oremus,</i> et n&rsquo;en put dire davantage. On l&rsquo;emmena
+&agrave; deux dans la<br>
+ sacristie.</p>
+
+<p>Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que
+cela<br>
+ se passa dans une paroisse o&ugrave; la <i>dive bouteille</i>,
+comme au temps de<br>
+ Bacchus, a conserv&eacute; son rite. Pr&egrave;s de Bouibon,
+vers la montagne, se<br>
+ trouve une vieille chapelle d&eacute;nomm&eacute;e
+Saint-Marcellin, et le premier<br>
+ du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en
+portant<br>
+ tous &agrave; la main une bouteille de vin. Le sexe n&rsquo;y est
+pas admis,<br>
+ attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne
+buvaient<br>
+ que de l&rsquo;eau; et, pour habituer les jeunes filles &agrave;
+ce r&eacute;gime, on<br>
+ leur disait toujours -- et m&ecirc;me on leur dit encore -- que
+"l&rsquo;eau fait<br>
+ devenir jolie"</p>
+
+<p>L&rsquo;abb&eacute; Talon ne manquait pas de nous mener, tous
+les ans, &agrave; la<br>
+ Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le
+cur&eacute; de<br>
+ Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait :</p>
+
+<p>-- Mes fr&egrave;res, d&eacute;bouchez vos bouteilles, et
+qu&rsquo;on fasse silence pour<br>
+ la b&eacute;n&eacute;diction!</p>
+
+<p>Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule
+voulue<br>
+ pour la b&eacute;n&eacute;diction du vin. Puis, ayant dit
+<i>amen</i>, nous faisions un<br>
+ signe de croix et nous tirions une gorg&eacute;e. Le cur&eacute;
+et le maire<br>
+ choquant le verre ensemble sur l&rsquo;escalier de l&rsquo;autel,
+religieusement,<br>
+ buvaient. Et, le lendemain, f&ecirc;te ch&ocirc;m&eacute;e,
+lorsqu&rsquo;il y avait<br>
+ s&eacute;cheresse, on portait en procession le buste de saint
+Marcellin &agrave;<br>
+ travers le terroir, car les Boulbonnais disent :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Saint Marcellin,<br>
+ Bon pour l&rsquo;eau, bon pour le vin</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Un autre p&egrave;lerinage assez joyeux aussi, que nous
+voyions &agrave; la<br>
+ Montagnette et qui est pass&eacute; de mode, &eacute;tait celui
+de saint Anthime.<br>
+ Les Gravesonais le faisaient.</p>
+
+<p>Quand la pluie &eacute;tait en retard, les p&eacute;nitents de
+Graveson, en<br>
+ &acirc;nonnant leur litanies et suivis d&rsquo;un flot de gens
+qui avaient des<br>
+ sacs sur la t&ecirc;te, apportaient saint Anthime -- un buste
+aux yeux<br>
+ pro&eacute;minents, mitr&eacute;, barbu, haut en couleurs --
+&agrave; l&rsquo;&eacute;glise de<br>
+ Saint-Michel, et l&agrave;, dans le bosquet, la provende
+&eacute;pandue sur l&rsquo;herbe<br>
+ odorif&eacute;rante, toute la sainte journ&eacute;e, pour
+attendre la pluie, on<br>
+ chopinait d&eacute;votement avec le vin de Frigolet; et, le
+croiriez-vous<br>
+ bien? plus d&rsquo;une fois l&rsquo;averse inondait le retour...
+Que voulez-vous!<br>
+ chanter fait pleuvoir, disaient nos p&egrave;res.</p>
+
+<p>Mais gare! Si saint Anthime, malgr&eacute; les litanies et les
+libations<br>
+ pieuses, n&rsquo;avait pu faire na&icirc;tre de nuages, les
+joviaux p&eacute;nitents, en<br>
+ revenant &agrave; Graveson, patatras! pour le punir de ne les
+avoir pas<br>
+ exauc&eacute;s, le plongeaient, par trois fois, dans le
+Foss&eacute; des Lones. Ce<br>
+ curieux usage de tremper les corps saints dans l&rsquo;eau, pour
+les forcer<br>
+ de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, &agrave;
+Toulouse par<br>
+ exemple, et jusqu&rsquo;en Portugal.</p>
+
+<p>Quand, &eacute;tant tout petits, nous allions &agrave;
+Graveson avec nos m&egrave;res,<br>
+ elles ne manquaient pas de nous mener &agrave;
+l&rsquo;&eacute;glise pour nous montrer<br>
+ saint Anthime, et ensuite B&eacute;luguet, -- un jacquemart qui
+frappait les<br>
+ heures &agrave; l&rsquo;horloge du clocher.</p>
+
+<p>Maintenant, pour achever ce qu&rsquo;il me reste &agrave; dire
+sur mon s&eacute;jour &agrave;<br>
+ Saint-Michel, il me revient comme un songe qu&rsquo;&agrave; la
+premier an, avant<br>
+ de nous donner vacances, on nous fit jouer <i>les Enfants
+d&rsquo;Edouard</i>,<br>
+ de Casimir Delavigne. On m&rsquo;y avait donn&eacute; le
+r&ocirc;le d&rsquo;une jeune<br>
+ princesse; et, pour me costumer, ma m&egrave;re m&rsquo;apporta
+une robe de<br>
+ mousseline qu&rsquo;elle &eacute;tait all&eacute;e emprunter chez
+de jeunes demoiselles<br>
+ de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus
+tard<br>
+ d&rsquo;un petit roman d&rsquo;amour dont nous parlerons en son
+lieu.</p>
+
+<p>La seconde ann&eacute;e de mon internat, comme on m&rsquo;avait
+mis au latin,<br>
+ j&rsquo;&eacute;crivis &agrave; mes parents d&rsquo;aller
+m&rsquo;acheter des livres, et quelques<br>
+ jours apr&egrave;s, nous v&icirc;mes, du vallon de Roque-
+Pied-de-Boeuf, monter,<br>
+ vers le couvent, mon seigneur p&egrave;re enfourch&eacute; sur
+Babache, vieux mulet<br>
+ familier qui avait bien trente ans et qui &eacute;tait connu sur
+tous les<br>
+ march&eacute;s voisins, -- o&ugrave; mon p&egrave;re le
+conduisait lorsqu&rsquo;il allait en<br>
+ voyage. Car il aimait tant cette brave b&ecirc;te, que,
+lorsqu&rsquo;il se<br>
+ promenait, au printemps, dans ses bl&eacute;s, toujours avec lui
+il menait<br>
+ Babache ; et &agrave; califourchon, arm&eacute; d&rsquo;un
+sarcloir &agrave; long manche, du<br>
+ haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; au couvent, mon p&egrave;re d&eacute;chargea un
+sac &eacute;norme qui &eacute;tait attach&eacute;<br>
+ sur le b&acirc;t avec une corde, -- et, tout en d&eacute;liant
+le lien :</p>
+
+<p>-- Fr&eacute;d&eacute;ric, me cria-t-il, je t&rsquo;ai
+apport&eacute; quelques livres et du<br>
+ papier.</p>
+
+<p>Et, l&agrave;-dessus, du sac, il tira, un &agrave; un, quatre
+ou cinq dictionnaires<br>
+ reli&eacute;s en parchemin, une trimbal&eacute;e de livres
+cartonn&eacute;s (<i>Epitome, De</i><br>
+ <i>Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones</i>, etc.),
+un gros<br>
+ cruchon d&rsquo;encre, un fagot de plumes d&rsquo;oie, et puis un
+tel ballot de<br>
+ rames de papier que j&rsquo;en eus pour sept ans,
+jusqu&rsquo;&agrave; la fin de mes<br>
+ &eacute;tudes. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon,
+p&egrave;re du cher<br>
+ f&eacute;libre de la <i>Grenade entr&rsquo;ouverte</i> (&agrave;
+cette &eacute;poque, nous &eacute;tions<br>
+ encore bien loin de nous conna&icirc;tre), que le bon
+patriarche, avec<br>
+ grand empressement, &eacute;tait all&eacute; faire pour son fils
+cette provision de<br>
+ science.</p>
+
+<p>Mais, au gentil monast&egrave;re de Saint-Michel-de-Frigolet,
+je n&rsquo;eus pas<br>
+ le loisir d&rsquo;user force papier. M. Donnat, notre
+ma&icirc;tre, pour un motif<br>
+ ou pour l&rsquo;autre, ne r&eacute;sidait pas dans son
+&eacute;tablissement, et, quand le<br>
+ chat n&rsquo;y est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour
+qu&ecirc;ter des<br>
+ &eacute;l&egrave;ves ou se procurer de l&rsquo;argent, il
+&eacute;tait toujours en course. Mal<br>
+ pay&eacute;s, les professeurs avaient toujours quelque
+pr&eacute;texte pour abr&eacute;ger<br>
+ la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne
+trouvaient<br>
+ personne.</p>
+
+<p>-- O&ugrave; sont donc les enfants?</p>
+
+<p>Tant&ocirc;t le long d&rsquo;un gradin soutenant un terrain en
+pente, nous &eacute;tions<br>
+ &agrave; r&eacute;parer quelque mur en pierres s&egrave;ches.
+Tant&ocirc;t nous &eacute;tions par les<br>
+ vignes o&ugrave; &agrave; notre grande joie, nous glanions des
+grappillons ou<br>
+ cherchions des morilles. Tout cela n&rsquo;amenait pas la
+confiance &agrave; notre<br>
+ ma&icirc;tre. De plus, le malheur &eacute;tait que, pour grossir
+le pensionnat, M.<br>
+ Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas
+grand&rsquo;chose,<br>
+ et ce n&rsquo;&eacute;taient pas ceux qui mangeaient le moins aux
+repas. Mais un<br>
+ dr&ocirc;le d&rsquo;incident pr&eacute;cipita la
+d&eacute;confiture.</p>
+
+<p>Nous avions pour cuisinier, je l&rsquo;ai d&eacute;j&agrave;
+dit, un n&egrave;gre et pour<br>
+ domestique femme, une Tarasconaise, qui &eacute;tait, dans la
+maison, la<br>
+ seule de son sexe. (Je ne compte pas la m&egrave;re de notre
+principal, qui<br>
+ avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne
+perd<br>
+ jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on
+dit<br>
+ ici, se trouva "embarrass&eacute;e", et ce fut, dans le
+pensionnat, un<br>
+ esclandre &eacute;pouvantable.</p>
+
+<p>Qui disait que la maritorne &eacute;tait grosse du fait de M.
+Donnat<br>
+ lui-m&ecirc;me, qui affirmait qu&rsquo;elle l&rsquo;&eacute;tait
+du professeur d&rsquo;humanit&eacute;s,<br>
+ qui de l&rsquo;abb&eacute; Talon, qui du ma&icirc;tre
+d&rsquo;&eacute;tudes.<br>
+ Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du
+n&egrave;gre.<br>
+ Celui-ci, qui se sentait peut-&ecirc;tre suspect &agrave; bon
+droit, soit par<br>
+ col&egrave;re, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la
+Tarasconaise,<br>
+ qui avait gard&eacute; son secret, d&eacute;guerpit, &agrave;
+son tour, pour aller d&eacute;poser<br>
+ son faix.</p>
+
+<p>Ce fut le signal de la d&eacute;bandade; plus de cuisinier,
+plus de brouet<br>
+ pour nous; les professeurs, l&rsquo;un apr&egrave;s l&rsquo;autre,
+nous laiss&egrave;rent sur<br>
+ nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa m&egrave;re, la pauvre
+vieille, nous<br>
+ fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis,
+son<br>
+ p&egrave;re, un matin, nous dit :</p>
+
+<p>-- Mes enfants, il n&rsquo;y a plus rien pour vous faire manger
+: il faut<br>
+ retourner chez vous.</p>
+
+<p>Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage qu&rsquo;on
+&eacute;largit du<br>
+ bercail, nous all&acirc;mes, en courant, avant de nous
+s&eacute;parer, arracher<br>
+ des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir
+de<br>
+ notre beau quartier du &lsquo;Thym (1). Puis, avec nos petits
+paquets,<br>
+ quatre &agrave; quatre, six &agrave; six, qui en amont, qui en
+aval, nous nous<br>
+ &eacute;parpill&acirc;mes dans les vallons et les sentiers, mais
+non sans<br>
+ retourner la t&ecirc;te, ni sans regret &agrave; la
+descente.</p>
+
+<p>Pauvre M. Donnat! Apr&egrave;s avoir essay&eacute;, de toutes
+les mani&egrave;res et d&rsquo;un<br>
+ pays &agrave; l&rsquo;autre, de remonter son institution (car
+nous avons tous<br>
+ notre grain de folie), il alla, comme fr&egrave;re Philippe,
+finir, h&eacute;las! &agrave;<br>
+ l&rsquo;h&ocirc;pital.</p>
+
+<p>Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire
+un mot,<br>
+ pourtant, de ce que l&rsquo;antique abbaye devint apr&egrave;s
+nous autres.<br>
+ Retomb&eacute;e de nouveau &agrave; l&rsquo;abandon pendant douze
+ans, un moine blanc, le<br>
+ P&egrave;re Edmond, &agrave; son tour, l&rsquo;acheta (1854) et y
+restaura, sous la loi<br>
+ de saint Norbert, l&rsquo;ordre de Pr&eacute;montr&eacute;, --
+qui n&rsquo;existait plus en<br>
+ France. Gr&acirc;ce &agrave; l&rsquo;activit&eacute;, aux
+pr&eacute;dications, aux qu&ecirc;tes de ce<br>
+ z&eacute;lateur ardent, le petit monast&egrave;re prit des
+proportions grandioses.<br>
+ De nombreuses constructions, avec un couronnement, de
+murailles<br>
+ cr&eacute;nel&eacute;es, s&rsquo;y ajout&egrave;rent &agrave;
+l&rsquo;entour; une &eacute;glise nouvelle,<br>
+ magnifiquement orn&eacute;e, y &eacute;leva ses trois nefs
+surmont&eacute;es de deux<br>
+ clochers. Une centaine de moines ou de fr&egrave;res convers
+peupl&egrave;rent les<br>
+ cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y<br>
+ montaient &agrave; charret&eacute;es pour contempler la pompe de
+leurs majestueux<br>
+ offices; et l&rsquo;abbaye des P&egrave;res Blancs &eacute;tait
+devenue si populaire que,<br>
+ quand la R&eacute;publique fit fermer les couvents (1880), un
+millier de<br>
+ paysans ou d&rsquo;habitants de la plaine vinrent s&rsquo;y
+enfermer pour<br>
+ protester en personne contre l&rsquo;ex&eacute;cution des
+d&eacute;crets radicaux. Et<br>
+ c&rsquo;est alors que nous v&icirc;mes toute une arm&eacute;e en
+marche, cavalerie,<br>
+ infanterie, g&eacute;n&eacute;raux et capitaines, venir, abonde"
+avec ses fourgons de<br>
+ son attirail de guerre, camper autour du<br>
+ couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, s&eacute;rieusement,
+entreprendre le<br>
+ si&egrave;ge d&rsquo;une citadelle d&rsquo;op&eacute;ra-comique,
+que quatre ou cinq gendarmes<br>
+ auraient, s&rsquo;ils avaient voulu, fait venir &agrave;
+jub&eacute;.</p>
+
+<p>(1) Frigo1et, en proven&ccedil;al <i>Ferigoulet</i>, signifie
+"lieu o&ugrave; le thym<br>
+</p>
+
+<p>Il me souvient que le matin, tant que dura
+l&rsquo;investissement, -- et il<br>
+ dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres
+et<br>
+ allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui
+dominent<br>
+ l&rsquo;abbaye pour &eacute;pier, de loin, le mouvement de la
+journ&eacute;e. Le plus<br>
+ joli, c&rsquo;&eacute;taient les filles de Barbentane, de
+Boulbon, de Saint-Remy<br>
+ ou de Maillane, qui, pour encourager les assi&eacute;g&eacute;s
+de Saint-Michel,<br>
+ chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Proven&ccedil;aux et catholiques,<br>
+ Notre foi, notre foi, n&rsquo;a pas failli :<br>
+ Chantons, tous tressaillants,<br>
+ Proven&ccedil;aux et catholiques.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Tout cela, m&ecirc;l&eacute; d&rsquo;invectives, de railleries
+et de hu&eacute;es &agrave; l&rsquo;adresse<br>
+ des fonctionnaires, qui d&eacute;filaient farouches,
+l&agrave;-bas, dans leurs<br>
+ voitures.</p>
+
+<p>A part l&rsquo;indignation qui soulevait dans les coeurs
+l&rsquo;iniquit&eacute; de ces<br>
+ choses, le <i>Si&egrave;ge de Caderousse</i>, par le
+vice-l&eacute;gat Sinibaldi Doria,<br>
+ -- qui a fourni &agrave; l&rsquo;abb&eacute; Favre le sujet
+d&rsquo;une h&eacute;ro&iuml;de extr&ecirc;mement<br>
+ comique, &eacute;tait, certes, moins burlesque que celui de
+Frigolet; et<br>
+ aussi un autre abb&eacute; en tira-t-il un po&egrave;me qui se
+vendit en France &agrave;<br>
+ des milliers d&rsquo;exemplaires. Enfin, &agrave; son tour,
+Daudet, qui avait d&eacute;j&agrave;<br>
+ plac&eacute; dans le couvent des P&egrave;res Blancs son conte
+intitul&eacute; l&rsquo;<i>&Eacute;lixir</i><br>
+ <i>du Fr&egrave;re Gaucher</i>, Daudet, dans son dernier roman
+sur Tarascon, nous<br>
+ montre Tartarin s&rsquo;enfermant bravement dans l&rsquo;abbaye de
+Saint-Michel.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE VI</h2>
+
+<h3>CHEZ MONSIEUR MILLET</h3>
+
+<p>L&rsquo;oncle B&eacute;noni -- La farandole au
+cimeti&egrave;re. -- Le voyage en Avignon.<br>
+ -- Avignon il y a cinquante ans. -- Le ma&icirc;tre de pension.
+-- Le si&egrave;ge<br>
+ de Caderousse. -- La premi&egrave;re communion. -- Mlle
+Prax&egrave;de. --<br>
+ P&eacute;lerinage de Saint-Gent. -- Au coll&egrave;ge Royal. --
+Le po&egrave;te Jasmin. --<br>
+ La nostalgie de mes quatorze ans.</p>
+
+<p>Et, alors, il fallut me chercher une autre &eacute;cole pas
+trop &eacute;loign&eacute;e de<br>
+ Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres
+campagnards,<br>
+ nous n&rsquo;&eacute;tions pas orgueilleux et l&rsquo;on me mit en
+Avignon chez un M.<br>
+ Millet, qui tenait pensionnat dans la rue P&eacute;tramale.</p>
+
+<p>Cette fois, c&rsquo;est l&rsquo;oncle B&eacute;noni qui
+conduisit la voiture. Bien que<br>
+ Maillane ne soit qu&rsquo;&agrave; trois lieues d&rsquo;Avignon,
+&agrave; cette &eacute;poque o&ugrave; le<br>
+ chemin de fer n&rsquo;existait pas, o&ugrave; les routes
+&eacute;taient ab&icirc;m&eacute;es par le<br>
+ roulage et o&ugrave; il fallait passer avec un bac le large lit
+de la<br>
+ Durance, le voyage d&rsquo;Avignon &eacute;tait encore une
+affaire.</p>
+
+<p>Trois de mes tantes, avec ma m&egrave;re, l&rsquo;oncle
+B&eacute;noni et moi, tous g&icirc;t&eacute;s<br>
+ sur un long drap plein de paille d&rsquo;avoine qui rembourrait
+la<br>
+ charrette, nous part&icirc;mes en caravane apr&egrave;s le lever
+du soleil.</p>
+
+<p>J&rsquo;ai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet,
+qui se<br>
+ soient vu, &agrave; la fois, autant de tantes que moi; j&rsquo;en
+avais bien une<br>
+ douzaine; d&rsquo;abord, la grand&rsquo;Mistrale, puis la tante
+Jeanneton, la<br>
+ tante Madelon, la tante V&eacute;ronique, la tante Poulinette et
+la tante<br>
+ Bourdette, la tante Fran&ccedil;oise, la tante Marie, la tante
+Rion, la<br>
+ tante Th&eacute;r&egrave;se, la tante M&eacute;lanie et la tante
+Lisa. Tout ce monde,<br>
+ aujourd&rsquo;hui, est mort et enterr&eacute;; mais j&rsquo;aime
+&agrave; redire ici les noms<br>
+ de ces bonnes femmes que j&rsquo;ai vues circuler, comme autant
+de bonnes<br>
+ f&eacute;es, chacune avec son allure, autour de mon berceau.
+Ajoutez &agrave; mes<br>
+ tantes le m&ecirc;me nombre d&rsquo;oncles et les cousins et
+cousines qui en<br>
+ avaient essaim&eacute;, et vous aurez une id&eacute;e de notre
+parentage.</p>
+
+<p>L&rsquo;oncle B&eacute;noni &eacute;tait un fr&egrave;re de ma
+m&egrave;re et le plus jeune de la<br>
+ lign&eacute;e. Brun, maigre, d&eacute;li&eacute;, il avait le
+nez retrouss&eacute; et deux yeux<br>
+ noirs comme du jais. Arpenteur de son &eacute;tat, il passait
+pour<br>
+ paresseux, et m&ecirc;me il s&rsquo;en vantait. Mais il avait
+trois passions : la<br>
+ danse, la musique et la plaisanterie.</p>
+
+<p>Il n&rsquo;y avait pas, dans Maillane, de plus charmant
+danseur, ni de plus<br>
+ jovial. Quand, dans "la salle verte", &agrave; la Saint-Eloi ou
+&agrave; la<br>
+ Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec J&eacute;sette le
+lutteur, les<br>
+ gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient
+&agrave;<br>
+ l&rsquo;entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes
+sortes<br>
+ d&rsquo;instruments : violon, basson, cor, clarinette; mais
+c&rsquo;est au<br>
+ galoubet qu&rsquo;il s&rsquo;&eacute;tait adonn&eacute; le plus.
+Il n&rsquo;avait pas son pareil, au<br>
+ temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou
+pour<br>
+ chanter des r&eacute;veillons dans les nuits du mois de mai. Et,
+chaque fois<br>
+ qu&rsquo;il y avait un p&egrave;lerinage &agrave; faire, &agrave;
+Notre-Dame-de-Lumi&egrave;re, &agrave;<br>
+ Saint-Gent, &agrave; Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en
+&eacute;tait le<br>
+ boute-en-train et qui conduisait la charrette? B&eacute;noni,
+toujours<br>
+ dispos et toujours enchant&eacute; de laisser son labeur, son
+&eacute;querre et sa<br>
+ maison pour aller courir le pays.</p>
+
+<p>Et l&rsquo;on voyait des charret&eacute;es de quinze ou vingt
+fillettes qui<br>
+ partaient en chantant :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>A l&rsquo;honneur de saint Gent</i>.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ou</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Alix, ma bonne amie,<br>
+ Il est temps de quitter<br>
+ Le monde et ses intrigues,<br>
+ Avec ses vanit&eacute;s.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Ou bien :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Les trois Maries,<br>
+ Parties avant le jour,<br>
+ S&rsquo;en vont adorer le Seigneur.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui
+les<br>
+ accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et
+chatouille-moi,<br>
+ en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du
+chemin!</p>
+
+<p>Seulement, dans la t&ecirc;te, il s&rsquo;&eacute;tait mis une
+id&eacute;e assez extraordinaire<br>
+ : c&rsquo;&eacute;tait, en se mariant, de prendre une fille
+noble.</p>
+
+<p>-- Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent
+&eacute;pouser des<br>
+ nobles, et jamais tu n&rsquo;en trouveras.</p>
+
+<p>-- H&eacute; ! ripostait B&eacute;noni, ne sommes-nous pas
+nobles, tous, dans la<br>
+ famille? Croyez-vous que nous sommes des manants comme vous
+autres?<br>
+ Notre a&iuml;eul &eacute;tait &eacute;migr&eacute;; il portait
+le manteau doubl&eacute; de velours<br>
+ rouge, les boudes &agrave; ses souliers, les bas de soie.</p>
+
+<p>Il fit tant, tourna tant, que, du c&ocirc;t&eacute; de
+Carpentras, il entendit<br>
+ dire, un jour, qu&rsquo;il y avait une famille de noblesse
+authentique,<br>
+ mais &agrave; peu pr&egrave;s ruin&eacute;e, o&ugrave; se
+trouvaient sept filles, toutes &agrave;<br>
+ marier. Le p&egrave;re, un dissipateur, vendait un morceau de
+terre tous les<br>
+ ans &agrave; son fermier, qui finit m&ecirc;me par attraper le
+ch&acirc;teau. Mon brave<br>
+ oncle B&eacute;noni s&rsquo;attifa, se pr&eacute;senta, et
+l&rsquo;a&icirc;n&eacute;e des demoiselles, une<br>
+ fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en
+passe de<br>
+ coiffer sainte Catherine, se d&eacute;cida &agrave;
+l&rsquo;&eacute;pouser. C&rsquo;est sur la donn&eacute;e<br>
+ de ces nobles comtadins, tomb&eacute;s dans la roture,
+qu&rsquo;un romancier<br>
+ Carpentrassien, Henri de la Madeleine, a fait son joli roman :
+la<br>
+ <i>Fin du Marquisat d&rsquo;Aurel</i>. (Paris, Charpentier,
+1878.)</p>
+
+<p>J&rsquo;ai dit que mon oncle &eacute;tait paresseux. Quand,
+vers milieu du jour,<br>
+ il allait &agrave; son jardin, pour b&ecirc;cher ou reterser, il
+portait toujours<br>
+ son fl&ucirc;teau. Bient&ocirc;t, il jetait son outil, allait
+s&rsquo;asseoir &agrave; l&rsquo;ombre<br>
+ et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les
+champs<br>
+ d&rsquo;alentour accouraient vite &agrave; la musique et,
+aussit&ocirc;t, il leur<br>
+ faisait danser la saltarelle.</p>
+
+<p>En hiver, rarement il se levait avant midi.</p>
+
+<p>-- Eh! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit,
+o&ugrave;<br>
+ pouvez-vous &ecirc;tre mieux?</p>
+
+<p>-- Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y ennuyez-vous
+pas?</p>
+
+<p>-- Oh! jamais. Quand j&rsquo;ai sommeil, je dors; quand je
+n&rsquo;ai plus<br>
+ sommeil, je dis des psaumes pour les morts.</p>
+
+<p>Et, chose singuli&egrave;re, cet homme guilleret ne manquait
+pas un<br>
+ enterrement. Apr&egrave;s la c&eacute;r&eacute;monie, il
+demeurait toujours le dernier au<br>
+ cimeti&egrave;re, d&rsquo;o&ugrave; il s&rsquo;en revenait seul,
+en priant pour les siens et<br>
+ pour les autres, ce qui ne l&rsquo;emp&ecirc;chait pas de
+r&eacute;p&eacute;ter, chaque fois,<br>
+ cette bouffonnerie :</p>
+
+<p>-- Un de plus, charri&eacute; &agrave; la Cit&eacute; du
+Saint-Repos!</p>
+
+<p>Il dut bien, &agrave; son tour, y aller aussi. Il avait
+quatre-vingt-trois<br>
+ ans, et le docteur, ayant laiss&eacute; entendre &agrave; la
+famille qu&rsquo;il n&rsquo;y<br>
+ avait plus rien &agrave; faire :</p>
+
+<p>-- Bah! r&eacute;pondit B&eacute;noni, &agrave; quoi bon
+s&rsquo;effrayer! il n&rsquo;en mourra que<br>
+ plus malade.</p>
+
+<p>Et, comme il avait son fl&ucirc;teau sur sa table de nuit
+:</p>
+
+<p>-- Que faites-vous de ce fifre-l&agrave;, mon oncle? lui
+demandai-je, un<br>
+ jour que je venais le voir.</p>
+
+<p>-- Ces nigauds, me dit-il, m&rsquo;avaient donn&eacute; une
+sonnette pour que je<br>
+ la remue quand j&rsquo;aurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas
+mieux mon<br>
+ fifre? Sit&ocirc;t que je veux boire, au lieu d&rsquo;appeler ou
+de sonner, je<br>
+ prends mon fifre et je joue un air.</p>
+
+<p>Si bien qu&rsquo;il mourut son fl&ucirc;teau en main, et
+qu&rsquo;on le lui mit dans<br>
+ son cercueil, chose qui donna lieu, le lendemain de sa mort,
+&agrave;<br>
+ l&rsquo;histoire que voici :</p>
+
+<p>A la filature de soie, -- o&ugrave; allaient travailler les
+filles de<br>
+ Maillane, le lendemain du jour o&ugrave; l&rsquo;oncle fut mis en
+terre, -- une<br>
+ jeune luronne, le matin, en entrant, fit d&rsquo;un air
+effar&eacute;, aux autres<br>
+ jeunes filles :</p>
+
+<p>-- Vous n&rsquo;avez rien entendu, fillettes, cette nuit?</p>
+
+<p>-- Non, le mistral seulement... et le chant de la
+chouette...</p>
+
+<p>-- Oh! &eacute;coutez : nous autres, mes belles, qui habitons
+du cote du<br>
+ cimeti&egrave;re, nous n&rsquo;avons pas ferm&eacute;
+l&rsquo;oeil. Figurez- vous qu&rsquo;&agrave; minuit<br>
+ sonnant, le vieux B&eacute;noni a pris son fl&ucirc;teau
+(qu&rsquo;on avait mis dans son<br>
+ cercueil) ; il est sorti de sa fosse et s&rsquo;est mis &agrave;
+jouer une<br>
+ farandole endiabl&eacute;e. Tous les morts se sont lev&eacute;s,
+ont port&eacute; leurs<br>
+ cercueils au milieu du Grand Clos, les ont, pour se chauffer,
+allum&eacute;s<br>
+ au feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait
+B&eacute;noni, ils ont<br>
+ dans&eacute; un branle fou, autour du feu, jusqu&rsquo;&agrave;
+l&rsquo;aurore.</p>
+
+<p>Donc, avec l&rsquo;oncle B&eacute;noni, que vous connaissez
+maintenant, avec ma<br>
+ m&egrave;re et mes trois tantes, nous nous &eacute;tions mis en
+route pour la ville<br>
+ d&rsquo;Avignon. Vous connaissez peut-&ecirc;tre la fa&ccedil;on
+des villageois,<br>
+ lorsqu&rsquo;ils vont quelque part en troupe : tout le long, au
+trantran de<br>
+ notre v&eacute;hicule, ce furent qu&rsquo;exclamations et
+observations diverses au<br>
+ sujet des plantations, des luzernes, des bl&eacute;s, des
+fenouils, des<br>
+ semis, que la charrette c&ocirc;toyait.</p>
+
+<p>Quand nous pass&acirc;mes dans Graveson, -- o&ugrave;
+l&rsquo;on voit<br>
+ un beau clocher, tout fleuronn&eacute; d&rsquo;artichauts de
+pierre :</p>
+
+<p>-- Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais,
+les<br>
+ vois-tu clou&eacute;s au clocher?</p>
+
+<p>Et de rire et de rire, de cette fac&eacute;tie qui
+&eacute;gaie les Maillanais<br>
+ depuis sept ou huit cents ans, fac&eacute;tie &agrave; laquelle
+les Gravesonais<br>
+ r&eacute;pliquent par une chanson qui dit :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>A Graveson, avons un clocher...<br>
+ Ceux qui le voient disent qu&rsquo;il est bien droit!<br>
+ Mais, &agrave; Maillane, leur clocher est rond;<br>
+ C&rsquo;est une cage pour moineaux; dit-on.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et l&rsquo;on m&rsquo;&eacute;grenait ainsi, les uns
+apr&egrave;s les autres, les racontages<br>
+ coutumiers de la route d&rsquo;Avignon : le pont de la Folie
+o&ugrave; les<br>
+ sorciers faisaient le branle, la Croisi&egrave;re o&ugrave;
+l&rsquo;on arr&ecirc;tait parfois &agrave;<br>
+ main arm&eacute;e, et la Croix de la Lieue et le Rocher
+d&rsquo;Aiguille.</p>
+
+<p>Enfin, nous arriv&acirc;mes aux sabli&egrave;res de la
+Durance; les grandes eaux,<br>
+ un an avant, avaient emport&eacute; le pont, et il fallait
+passer la rivi&egrave;re<br>
+ avec un bac. Nous trouv&acirc;mes l&agrave;, qui attendaient
+leur tour, une<br>
+ centaine de charrettes. Nous attend&icirc;mes comme les autres,
+une couple<br>
+ d&rsquo;heures, au marchepied; puis, nous nous embarqu&acirc;mes,
+apr&egrave;s avoir<br>
+ chass&eacute;, en lui criant : "Au Mas" le Juif, notre gros
+chien, qui nous<br>
+ avait suivis.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait plus de midi quand nous f&ucirc;mes en
+Avignon. Nous all&acirc;mes<br>
+ &eacute;tabler, comme les gens de notre village, &agrave;
+l&rsquo;<i>H&ocirc;tel de Provence</i>,<br>
+ une petite auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du
+jour,<br>
+ on alla bayer par la ville.</p>
+
+<p>-- Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie la
+com&eacute;die? Ce soir,<br>
+ on joue <i>Maniclo o&ugrave; Lou Grouli&eacute; b&egrave;l
+esprit</i> avec l&rsquo;<i>Abbaye de Castro</i>.<br>
+ &mdash; <i>Ho! repr&icirc;mes-nous tous, il faut aller voir
+Maniclo</i>.</p>
+
+<p>C&rsquo;&eacute;tait la premi&egrave;re fois que j&rsquo;allais
+au th&eacute;&acirc;tre, et l&rsquo;&eacute;toile voul&ucirc;t<br>
+ qu&rsquo;on donn&acirc;t, ce jour-l&agrave;, une com&eacute;die
+proven&ccedil;ale. A l&rsquo;<i>Abbaye de</i><br>
+ <i>Castro</i>, qui &eacute;tait un drame sombre, on ne comprit
+pas grand&rsquo;chose.<br>
+ Mais mes tantes trouv&egrave;rent que <i>Maniclo</i>, &agrave;
+Maillane, &eacute;tait beaucoup<br>
+ mieux jou&eacute;. Car, en ce temps, dans nos villages, il
+s&rsquo;organisait,<br>
+ l&rsquo;hiver, des repr&eacute;sentations comiques et tragiques.
+J&rsquo;y ai vu jouer,<br>
+ par nos paysans, la <i>Mort de C&eacute;sar, Za&iuml;re</i> et
+J<i>oseph vendu par ses</i><br>
+ <i>fr&egrave;res</i>. Ils se faisaient des costumes avec les
+jupes de leurs femmes<br>
+ et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la
+trag&eacute;die,<br>
+ suivait, avec grand plaisir, la d&eacute;clamation morne de ces
+pi&egrave;ces en<br>
+ cinq actes. Mais on jouait aussi l&rsquo;<i>Avocat Pathelin</i>,
+traduit en<br>
+ proven&ccedil;al, et diverses com&eacute;dies du
+r&eacute;pertoire marseillais, telles que<br>
+ <i>Moussu Just, Fresquerio</i> ou la <i>Co de l&rsquo;Ai, Lou
+Grouli&eacute; b&egrave;l esprit</i><br>
+ et <i>Mis&egrave; Galineto</i>. C&rsquo;&eacute;tait toujours
+B&eacute;noni le directeur de ces<br>
+ soir&eacute;es, o&ugrave;, avec son violon, en dodelinant de la
+t&ecirc;te, il<br>
+ accompagnait les chants. Vers l&rsquo;&acirc;ge de dix-sept ans,
+il me souvient<br>
+ d&rsquo;avoir rempli un r&ocirc;le dans <i>Galineto</i> et dans
+la <i>Co de l&rsquo;Ai</i>, et<br>
+ m&ecirc;me d&rsquo;y avoir eu, devant mes compatriotes, assez
+d&rsquo;applaudissements.</p>
+
+<p>Mais bref : le lendemain, apr&egrave;s avoir embrass&eacute;
+ma m&egrave;re et le coeur<br>
+ gros comme un pois qui aurait tremp&eacute; neuf jours, il
+fallut s&rsquo;enfermer<br>
+ dans la rue P&eacute;tramale, au pensionnat Millet. M. Millet
+&eacute;tait un gros<br>
+ homme, de haute taille, aux &eacute;pais sourcils, &agrave;
+figure rougeaude, mal<br>
+ ras&eacute; et crasseux, en plus, des yeux de porc, des pieds
+d&rsquo;&eacute;l&eacute;phant, et<br>
+ de vilains doigts carr&eacute;s qui enfournaient sans cesse la
+prise dans<br>
+ son nez. Sa chambri&egrave;re, Catherine, montagnarde jaune et
+grasse, qui<br>
+ nous faisait la cuisine, gouvernait la maison. Je n&rsquo;ai
+jamais tant<br>
+ mang&eacute; de carottes comme l&agrave;, des carottes au maigre
+en une sauce de<br>
+ farine. Dans trois mois, pauvre petit, je devins tout
+ext&eacute;nu&eacute;.</p>
+
+<p>Avignon, la pr&eacute;destin&eacute;e, o&ugrave; devait le
+Gai-Savoir faire un jour sa<br>
+ renaissance, n&rsquo;avait pas, il s&rsquo;en faut, la
+gaiet&eacute; d&rsquo;aujourd&rsquo;hui; elle<br>
+ n&rsquo;avait pas encore &eacute;largi telle qu&rsquo;elle est
+&agrave; sa place de l&rsquo;Horloge,<br>
+ ni agrandi sa place Pie, ni perc&eacute; sa Grande-Rue. La
+Roque-de-Dom, qui<br>
+ domine la ville, complant&eacute;e, maintenant, comme un jardin
+de roi,<br>
+ &eacute;tait alors pel&eacute;e : il y avait un
+cimeti&egrave;re. Les remparts, &agrave; moiti&eacute;<br>
+ ruin&eacute;s, &eacute;taient entour&eacute;s de foss&eacute;s
+pleins de d&eacute;combres avec des mares<br>
+ d&rsquo;eau vaseuse. Les portefaix brutaux, organis&eacute;s en
+corporation,<br>
+ faisaient la loi au bord du Rh&ocirc;ne, et en ville, quand ils
+voulaient.<br>
+ Avec leur chef, esp&egrave;ce d&rsquo;hercule,
+d&eacute;nomm&eacute; Quatre-Bras, c&rsquo;est eux qui<br>
+ balay&egrave;rent, en 1848, l&rsquo;H&ocirc;tel de Ville
+d&rsquo;Avignon.</p>
+
+<p>Ainsi qu&rsquo;en Italie, une fois par semaine passait par
+toutes les<br>
+ maisons, en remuant sa tirelire, un p&eacute;nitent noir, qui,
+la cagoule<br>
+ sur le visage et deux trous devant les yeux, disait d&rsquo;une
+voix grave<br>
+ :</p>
+
+<p>-- Pour les pauvres prisonniers!</p>
+
+<p>In&eacute;vitablement, on se heurtait, par les rues, &agrave;
+des types locaux,<br>
+ tels que la soeur Boute-Cuire, son panier &agrave; couvercle au
+bras, un<br>
+ crucifix d&rsquo;argent sur sa grosse poitrine, ou bien le
+pl&acirc;trier Barret<br>
+ qui, dans une bagarre avec les lib&eacute;raux,<br>
+ ayant perdu son chapeau, avait fait le serment de ne plus porter
+de<br>
+ chapeau jusqu&rsquo;&agrave; ce qu&rsquo;Henri V f&ucirc;t sur le
+tr&ocirc;ne, et qui, toute sa vie,<br>
+ s&rsquo;en alla t&ecirc;te nue.</p>
+
+<p>Mais ce qu&rsquo;on rencontrait le plus, avec leurs grands
+chapeaux mont&eacute;s<br>
+ et leurs longues capotes bleues, c&rsquo;&eacute;taient les
+invalides install&eacute;s en<br>
+ Avignon (o&ugrave; &eacute;tait une succursale de
+l&rsquo;H&ocirc;tel de Paris), v&eacute;n&eacute;rables<br>
+ d&eacute;bris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, manchots,
+qui, de<br>
+ leurs jambes de bois, martelaient, &agrave; pas compt&eacute;s,
+les pav&eacute;s pointus<br>
+ des rues.</p>
+
+<p>La ville traversait une sorte de mue, embrouill&eacute;e,
+difficultueuse,<br>
+ entre les deux r&eacute;gimes, l&rsquo;ancien et le nouveau, qui
+n&rsquo;avait pas cess&eacute;<br>
+ de s&rsquo;y combattre &agrave; la sourdine. Les souvenirs
+atroces, les injures,<br>
+ les reproches des discordes pass&eacute;es, &eacute;taient
+encore vivants, &eacute;taient<br>
+ encore amers entre les gens d&rsquo;un certain &acirc;ge. Les
+carlistes ne<br>
+ parlaient que du tribunal d&rsquo;Orange, de Jourdan
+Coupe-T&ecirc;tes, des<br>
+ massacres de la Glaci&egrave;re. Les lib&eacute;raux, en bouche,
+avaient 1815,<br>
+ rem&eacute;morant sans cesse l&rsquo;assassinat du
+mar&eacute;chal Brune, son cadavre<br>
+ jet&eacute; au Rh&ocirc;ne, ses valises pill&eacute;es, ses
+assassins impunis, entre<br>
+ autres le Pointu, qui avait laiss&eacute; un renom terrible, et,
+si quelque<br>
+ parvenu tant soit peu insolent r&eacute;ussissait dans ses
+affaires :</p>
+
+<p>-- Allons! disait le peuple, les louis du mar&eacute;chal
+Brune commencent &agrave;<br>
+ sortir.</p>
+
+<p>Le peuple d&rsquo;Avignon comme celui d&rsquo;Aix et de
+Marseille et de, pour<br>
+ ainsi dire, toutes les villes de Provence, &eacute;tait
+pourtant, en g&eacute;n&eacute;ral<br>
+ (depuis il a bien chang&eacute;), regretteux de fleurs de lis
+comme du<br>
+ drapeau blanc. Cet &eacute;chauffement de nos devanciers pour la
+cause<br>
+ royale n&rsquo;&eacute;tait pas tant, ce me semble, une opinion
+politique qu&rsquo;une<br>
+ protestation inconsciente et populaire contre la centralisation,
+de<br>
+ plus en plus excessive, que le jacobinisme et le premier
+Empire<br>
+ avaient rendue odieuse.</p>
+
+<p>La fleur de lis d&rsquo;autrefois &eacute;tait, pour les
+Proven&ccedil;aux (qui l&rsquo;avaient<br>
+ toujours vue dans le blason de la Provence), le symbole
+d&rsquo;une &eacute;poque<br>
+ o&ugrave; nos coutumes, nos traditions et nos franchises
+&eacute;taient plus<br>
+ respect&eacute;es par les gouvernements. Mais de croire que nos
+p&egrave;res<br>
+ voulussent revenir au r&eacute;gime abusif d&rsquo;avant la
+R&eacute;volution serait une<br>
+ erreur compl&egrave;te, puisque c&rsquo;est la Provence qui
+envoya Mirabeau aux<br>
+ Etats g&eacute;n&eacute;raux et que la R&eacute;volution fut
+particuli&egrave;rement passionn&eacute;e<br>
+ en Provence.</p>
+
+<p>Je me souviens, &agrave; ce propos, d&rsquo;une fois o&ugrave;
+Berryer venait d&rsquo;&ecirc;tre &eacute;lu<br>
+ d&eacute;put&eacute; par la ville de Marseille. Comme
+l&rsquo;illustre orateur devait<br>
+ passer par Avignon, le pr&eacute;fet fit fermer les portes de la
+ville pour<br>
+ emp&ecirc;cher d&rsquo;entrer les l&eacute;gitimistes du dehors
+qui arrivaient en foule<br>
+ pour lui faire un triomphe. Et bon nombre de Blancs furent,
+&agrave; cette<br>
+ occasion, emprisonn&eacute;s au palais des papes.</p>
+
+<p>Mgr le duc d&rsquo;Aumale, qui revenait d&rsquo;Afrique, passa
+quelque temps<br>
+ apr&egrave;s. On nous mena le voir &agrave; la porte
+Saint-Lazare, accompagn&eacute; de<br>
+ ses soldats, qui &eacute;taient, comme lui, brunis par le soleil
+d&rsquo;Alger. Il<br>
+ &eacute;tait tout blanc de poussi&egrave;re, blondin, avec des
+yeux bleus et le<br>
+ rayonnement de la jeunesse et de la gloire.</p>
+
+<p>-- Vive notre beau prince! criaient, &agrave; tout moment, les
+femmes des<br>
+ faubourgs.</p>
+
+<p>Me trouvant &agrave; Paris, en 1889, et ayant eu
+l&rsquo;honneur d&rsquo;&ecirc;tre convi&eacute; &agrave;<br>
+ Chantilly, je rappelai &agrave; Son Altesse cet infime
+d&eacute;tail de son passage<br>
+ en Provence; et Mgr d&rsquo;Aumale, apr&egrave;s quarante-cinq
+ans, se rappela de<br>
+ bonne gr&acirc;ce les braves femmes qui criaient en le voyant
+passer :</p>
+
+<p>-- Qu&rsquo;il est joli! qu&rsquo;il est galant!</p>
+
+<p>Ce vieil Avignon est p&eacute;tri de tant de gloires
+qu&rsquo;on n&rsquo;y peut faire un<br>
+ pas sans fouler quelque souvenir. Ne se trouve-t-il pas que,
+dans<br>
+ l&rsquo;&icirc;le de maisons o&ugrave; &eacute;tait notre
+pensionnat, s&rsquo;&eacute;levait, autrefois, le<br>
+ couvent de Sainte-Claire! C&rsquo;est dans la chapelle de ce
+couvent que,<br>
+ le matin du 6 avril 1327, P&eacute;trarque vit Laure pour la
+premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions aussi tout pr&egrave;s de la rue des
+Etudes, qui, encore &agrave; cette<br>
+ &eacute;poque, avait, dans le bas peuple, une r&eacute;putation
+lugubre. Nous<br>
+ n&rsquo;avions jamais pu d&eacute;cider les petits Savoyards,
+soit ramoneurs, soit<br>
+ d&eacute;crotteurs, &agrave; venir ramoner dans notre pensionnat
+ou cirer nos<br>
+ chaussures. Comme, dans la rue des Etudes, se trouvaient,
+autrefois,<br>
+ l&rsquo;Universit&eacute; d&rsquo;Avignon ainsi que l&rsquo;Ecole
+de m&eacute;decine, le bruit<br>
+ courait que les &eacute;tudiants attrapaient, quand ils
+pouvaient, les<br>
+ petits, vagabonds, pour les saigner, les &eacute;corcher, et
+&eacute;tudier sur<br>
+ leurs cadavres.</p>
+
+<p>Il n&rsquo;en &eacute;tait pas moins int&eacute;ressant pour
+nous, enfants de villages<br>
+ pour la plupart, de r&ocirc;der, quand nous sortions, dans ce
+labyrinthe de<br>
+ ruelles qui nous avoisinaient, comme le <i>Petit Paradis</i>,
+qui avait<br>
+ &eacute;t&eacute; jadis une "rue chaude" et qui s&rsquo;en tenait
+encore; la rue de<br>
+ l&rsquo;<i>Eau-de-Vie</i>, la rue du <i>Chat</i>, la rue du
+<i>Coq</i>, la rue du<br>
+ <i>Diable</i>. Mais quelle diff&eacute;rence avec nos beaux
+vallons tout fleuris<br>
+ d&rsquo;asphod&egrave;les, avec notre bon air, notre paix, notre
+libert&eacute;, de<br>
+ Saint-Michel-de-Frigolet!</p>
+
+<p>J&rsquo;en avais, &agrave; certains jours, le coeur
+serr&eacute; de nostalgie, et<br>
+ cependant, M. Millet, qui &eacute;tait fort bon diable au fond,
+avait<br>
+ quelque chose en lui qui finit par m&rsquo;apprivoiser. Comme il
+&eacute;tait de<br>
+ Caderousse, fils, comme moi, d&rsquo;agriculteur, et qu&rsquo;il
+avait dans sa<br>
+ famille toujours parl&eacute; proven&ccedil;al, il professait,
+pour le po&egrave;me du<br>
+ Si&egrave;ge de Caderousse, une admiration extraordinaire; il le
+savait tout<br>
+ par coeur, et &agrave; la classe, quelquefois, en pleine
+explication de<br>
+ quelque beau combat des Grecs et des Troyens, remuant tout
+&agrave; coup,<br>
+ par un mouvement de front qui lui &eacute;tait particulier, le
+toupet gris<br>
+ de ses cheveux :</p>
+
+<p>-- Eh bien! disait-il, tenez! c&rsquo;est l&agrave; l&rsquo;un
+des morceaux les plus<br>
+ beaux de Virgile, n&rsquo;est-ce pas? &Eacute;coutez, pourtant,
+mes enfants, le<br>
+ fragment que je vais vous citer, et vous reconna&icirc;trez que
+Favre, le<br>
+ chantre du <i>Si&egrave;ge de Caderousse</i>, &agrave; Virgile
+lui-m&ecirc;me serre souvent<br>
+ les talons :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Un nomm&eacute; Pergori Latrousse,<br>
+ Le plus ventru de Caderousse,<br>
+ S&rsquo;&eacute;tait ru&eacute; contre un tailleur...<br>
+ Ayant bronch&eacute; contre une motte,<br>
+ Il fut rouler comme un tonneau.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Si elles nous allaient, ces citations de notre langue, si
+pleine de<br>
+ saveur! Le gros Millet riait aux &eacute;clats, et, pour moi
+qui, dans le<br>
+ sang, avais, comme nul autre, gard&eacute; l&rsquo;&acirc;cre
+douceur du miel de mon<br>
+ enfance, rien de plus app&eacute;tissant que ces
+hors-d&rsquo;oeuvre du pays.</p>
+
+<p>M. Millet, tous les jours, par l&agrave;, vers les cinq
+heures, allait lire<br>
+ la gazette au caf&eacute; Baretta, -- qu&rsquo;il appelait le
+"Caf&eacute; des Animaux<br>
+ parlants", -- et qui, si je ne me trompe, &eacute;tait, tenu par
+l&rsquo;oncle ou,<br>
+ peut-&ecirc;tre, par l&rsquo;a&iuml;eul de Mlle Baretta, du
+Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais; ensuite,<br>
+ le lendemain, lorsqu&rsquo;il &eacute;tait de bonne humeur, il
+nous redisait, non<br>
+ sans malice, les &eacute;ternelles grogneries des vieux
+politiciens de cet<br>
+ &eacute;tablissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, que
+du Petit,<br>
+ comme ils appelaient Henri V.</p>
+
+<p>Je fis, cette ann&eacute;e-l&agrave;, ma premi&egrave;re
+communion &agrave; l&rsquo;&eacute;glise<br>
+ Saint-Didier, qui &eacute;tait notre paroisse, et
+c&rsquo;&eacute;tait le sonneur Fanot,<br>
+ chant&eacute; plus tard par Roumanille dans sa <i>Cloche
+mont&eacute;e</i>, qui nous<br>
+ sonnait le cat&eacute;chisme. Deux mois avant la
+c&eacute;r&eacute;monie, M. Millet nous<br>
+ menait &agrave; l&rsquo;&eacute;glise pour y &ecirc;tre
+interrog&eacute;s. Et l&agrave;, m&ecirc;l&eacute;s aux
+autres<br>
+ enfants, gar&ccedil;onnets et fillettes, qui devions communier
+ensemble, on<br>
+ nous faisait asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le
+hasard<br>
+ fit que moi, qui &eacute;tais le dernier de la rang&eacute;e des
+gar&ccedil;ons, je me<br>
+ trouvai plac&eacute; pr&egrave;s d&rsquo;une charmante fille qui
+&eacute;tait la premi&egrave;re de la<br>
+ rang&eacute;e des demoiselles. On l&rsquo;appelait Prax&egrave;de
+et elle avait, sur les<br>
+ joues, deux fleurs de vermillon semblables &agrave; deux roses
+fra&icirc;chement<br>
+ &eacute;panouies.</p>
+
+<p>Ce que c&rsquo;est que les enfants : attendu que, tous les
+jours, on se<br>
+ rencontrait ensemble, assis l&rsquo;un pr&egrave;s de
+l&rsquo;autre; que, sans penser &agrave;<br>
+ rien, nous nous touchions le coude, et que nous nous
+communiquions,<br>
+ dans la moiteur de notre haleine, &agrave; l&rsquo;oreille, en
+chuchotant, nos<br>
+ petits sujets de rire, ne fin&icirc;mes-nous pas (le bon Dieu me
+pardonne<br>
+ !) par nous rendre amoureux?</p>
+
+<p>Mais c&rsquo;&eacute;tait un amour d&rsquo;une telle innocence,
+et tellement emprunt<br>
+ d&rsquo;aspirations mystiques, que les anges, l&agrave;-haut,
+s&rsquo;ils &eacute;prouvent<br>
+ entre eux des affections r&eacute;ciproques, doivent en avoir de
+pareilles.<br>
+ L&rsquo;un comme l&rsquo;autre, nous avions douze ans :
+l&rsquo;&acirc;ge de B&eacute;atrix, lorsque<br>
+ Dante la vit; et c&rsquo;est cette vision de la jeune vierge en
+fleur qui a<br>
+ fait le <i>Paradis</i> du grand po&egrave;te florentin. Il est
+un mot, dans notre<br>
+ langue, qui exprime tr&egrave;s bien ce d&eacute;lice de
+l&rsquo;&acirc;me dont s&rsquo;enivrent les<br>
+ couples dans la prime jeunesse : nous nous agr&eacute;ions. Nous
+avions<br>
+ plaisir &agrave; nous voir. Nous ne nous v&icirc;mes jamais, il
+est vrai, que dans<br>
+ l&rsquo;&eacute;glise; mais, rien que de nous voir notre coeur
+&eacute;tait plein. Je lui<br>
+ souriais, elle souriait; nous unissions nos voix dans les
+m&ecirc;mes<br>
+ cantiques d&rsquo;amour, d&rsquo;actions de gr&acirc;ces; vers les
+m&ecirc;mes myst&egrave;res nous<br>
+ exaltions, na&iuml;fs, notre foi spontan&eacute;e... Oh! aube de
+l&rsquo;amour, o&ugrave;<br>
+ s&rsquo;&eacute;panouit en joie l&rsquo;innocence, comme la
+marguerite dans le frais du<br>
+ ruisseau, premi&egrave;re aube de l&rsquo;amour, aube pure
+envol&eacute;e!</p>
+
+<p>Voici mon souvenir de Mlle Prax&egrave;de, telle que je la vis
+pour la<br>
+ derni&egrave;re fois : tout de blanc v&ecirc;tue,
+couronn&eacute;e de fleurs d&rsquo;aub&eacute;pine,<br>
+ et jolie &agrave; ravir sous son voile transparent, elle montait
+&agrave; l&rsquo;autel,<br>
+ tout pr&egrave;s de moi, comme une &eacute;pous&eacute;e, belle
+petite &eacute;pous&eacute;e de<br>
+ l&rsquo;Agneau!</p>
+
+<p>Notre communion faite, la chose finit l&agrave;. C&rsquo;est en
+vain que<br>
+ longtemps, quand nous passions dans sa rue (elle habitait rue de
+la<br>
+ Lice), je portais mes regards avides sous les abat-jour verts de
+la<br>
+ maison de Prax&egrave;de. Je ne pus jamais la revoir. On
+l&rsquo;avait mise au<br>
+ couvent et, alors, de songer que ma charmante amie avec le
+vermillon<br>
+ et le sourire de son visage, m&rsquo;&eacute;tait enlev&eacute;e
+pour toujours, soit de<br>
+ cela, soit d&rsquo;autre chose, je tombai dans une langueur
+&agrave; me d&eacute;go&ucirc;ter<br>
+ de tout.</p>
+
+<p>Aussi les vacances venues, quand je retournai au Mas, ma
+m&egrave;re en me<br>
+ voyant tout p&acirc;le, avec, de temps en temps, des atteintes
+de fi&egrave;vre,<br>
+ d&eacute;cida dans sa foi, autant pour me gu&eacute;rir que pour
+me r&eacute;cr&eacute;er, de me<br>
+ conduire &agrave; saint Gent, qui est le patron des
+fi&eacute;vreux.</p>
+
+<p>Saint Gent, qui a pareillement la vertu de faire pleuvoir, est
+une<br>
+ sorte de demi-dieu pour les paysans des deux c&ocirc;t&eacute;s
+de la Durance.</p>
+
+<p>-- Moi, nous disait mon p&egrave;re, j'ai &eacute;t&eacute;
+&agrave; Saint-Gent avant la<br>
+ R&eacute;volution. Nous y all&acirc;mes les pieds nus, avec ma
+pauvre m&egrave;re, je<br>
+ n&rsquo;avais pas plus de dix ans. Mais, en ce temps, il y avait
+plus de<br>
+ foi.</p>
+
+<p>Nous, avec l&rsquo;oncle B&eacute;noni qui conduisait le voyage
+et que vous<br>
+ connaissez d&eacute;j&agrave;, par une lune claire comme il en
+fait en septembre,<br>
+ vers minuit, nous part&icirc;mes donc, sur une charrette
+b&acirc;ch&eacute;e, et, apr&egrave;s<br>
+ nous &ecirc;tre joints aux autres p&egrave;lerins qui allaient
+&agrave; la f&ecirc;te, &agrave;<br>
+ Ch&acirc;teau-Renard, &agrave; Noves, au Thor, ou bien &agrave;
+Pernes, nous voyions<br>
+ apr&egrave;s nous, tout le long du chemin, quantit&eacute;
+d&rsquo;autres charrettes,<br>
+ recouvertes, comme la n&ocirc;tre, de toiles &eacute;tendues sur
+des cerceaux de<br>
+ bois, venir grossir la caravane.</p>
+
+<p>Chantant ensemble, p&ecirc;le-m&ecirc;le, le cantique de saint
+Gent, -- qui, du<br>
+ reste, est superbe, puisque Gounod en a mis l&rsquo;air dans
+l&rsquo;op&eacute;ra de<br>
+ <i>Mireille</i>, -- nous traversions de nuit, au bruit des coups
+de fouet,<br>
+ les villages endormis, et le lendemain soir, par l&agrave;, vers
+les quatre<br>
+ heures, nous arrivions en foule au cri de : "Vive saint Gent!",
+dans<br>
+ la gorge du Bausset.</p>
+
+<p>Et l&agrave;, sur les lieux m&ecirc;mes, o&ugrave;
+l&rsquo;ermite v&eacute;n&eacute;r&eacute; avait pass&eacute;
+sa<br>
+ p&eacute;nitence, les vieux, avec animation, racontaient aux
+jeunes gens ce<br>
+ qu&rsquo;ils avaient entendu dire :</p>
+
+<p>-- Gent, disait-il, &eacute;tait comme nous un enfant de
+paysans, un brave<br>
+ gars de Monteux, qui, &agrave; l&rsquo;&acirc;ge de quinze ans,
+se retira dans le<br>
+ d&eacute;sert, pour se consacrer &agrave; Dieu. Il labourait la
+terre avec deux<br>
+ vaches. Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le
+loup,<br>
+ l&rsquo;attela &agrave; sa charrue, et le fit labourer, sous le
+joug, avec l&rsquo;autre<br>
+ vache. Mais &agrave; Monteux, depuis que Gent &eacute;tait
+parti, il n&rsquo;avait pas<br>
+ plu de sept ans, et les Montelais dirent &agrave; la m&egrave;re
+de Gent :</p>
+
+<p>-- Imberte, il faut aller &agrave; la recherche de votre fils,
+parce que,<br>
+ depuis son d&eacute;part, il n&rsquo;est plus tomb&eacute; une
+goutte d&rsquo;eau.</p>
+
+<p>Et la m&egrave;re de Gent, &agrave; force de chercher,
+&agrave; force de crier, trouva<br>
+ enfin son gars, l&agrave; o&ugrave; nous sommes &agrave;
+pr&eacute;sent, dans la gorge du<br>
+ Bausset, et, comme sa m&egrave;re avait soif, Gent, pour la
+faire boire,<br>
+ planta deux de ses doigts dans le roc escarp&eacute;, et il en
+jaillit deux<br>
+ fontaines : une de vin et l&rsquo;autre d&rsquo;eau. Celle du vin
+est tarie, mais<br>
+ celle de l&rsquo;eau coule toujours, -- et c&rsquo;est la main de
+Dieu pour les<br>
+ mauvaises fi&egrave;vres.</p>
+
+<p>On va, deux fois par an, &agrave; l&rsquo;ermitage de
+Saint-Gent. D&rsquo;abord, au mois<br>
+ de mai, o&ugrave; les Montelais, ses compatriotes, emportent sa
+statue de<br>
+ Monteux au Bausset, p&egrave;lerinage de trois lieues, qui se
+fait &agrave; la<br>
+ course, en m&eacute;moire et symbole de la fuite du saint.</p>
+
+<p>Voici la lettre enthousiaste qu&rsquo;Aubanel
+m&rsquo;&eacute;crivait, un an qu&rsquo;il y<br>
+ &eacute;tait all&eacute; (1886) :</p>
+
+<p>"Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de Saint-Gent.
+C&rsquo;est une<br>
+ f&ecirc;te &eacute;tonnante, admirable, sublime; ce qui est
+d&rsquo;une po&eacute;sie inou&iuml;e,<br>
+ ce qui m&rsquo;a laiss&eacute; dans l&rsquo;&acirc;me une
+impression d&eacute;licieuse, c&rsquo;est la<br>
+ course nocturne des porteurs de saint Gent. Le maire nous avait
+donn&eacute;<br>
+ une voiture et nous avons suivi ce p&egrave;lerinage dans les
+champs, les<br>
+ bois et les rochers au clair de lune, au chant des rossignols,
+depuis<br>
+ huit heures du soir, jusqu&rsquo;&agrave; minuit et demi.
+C&rsquo;est saisissant: et<br>
+ myst&eacute;rieux; c&rsquo;est &eacute;trange et beau &agrave;
+faire pleurer. Ces quatre enfants<br>
+ en culotte et en gu&ecirc;tres nankin, courant comme des
+li&egrave;vres, volant<br>
+ comme des oiseaux, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s d&rsquo;un homme
+&agrave; cheval galopant et tirant<br>
+ des coups de pistolet; les gens des fermes venant sur les
+chemins au<br>
+ passage du saint; les hommes, les femmes, les enfants et les
+vieux,<br>
+ arr&ecirc;tant les porteurs, baisant la statue, criant,
+pleurant,<br>
+ gesticulant; et puis, lorsqu&rsquo;on repart toujours vite, les
+femmes qui<br>
+ leur crient :</p>
+
+<p>"-- Heureux voyage! gar&ccedil;ons!<br>
+ "Et les hommes qui ajoutent :<br>
+ "-- Le grand saint Gent vous maintienne la force!<br>
+ "-- Et de courir encore, de courir &agrave; perdre haleine. Oh!
+ce voyage<br>
+ dans la nuit, cette petite troupe partant &agrave; la garde de
+Dieu et de<br>
+ saint Gent, et s&rsquo;enfon&ccedil;ant dans les
+t&eacute;n&egrave;bres, dans le d&eacute;sert, pour<br>
+ aller je ne sais o&ugrave;, tout cela, je te le redis, est
+d&rsquo;une po&eacute;sie si<br>
+ profonde et si grande qu&rsquo;elle vous laisse une
+impression<br>
+ ineffa&ccedil;able."</p>
+
+<p>Le second p&egrave;lerinage de Saint Gent est en septembre, et
+c&rsquo;est celui<br>
+ o&ugrave; nous all&acirc;mes. Comme saint Gent, en somme,
+n&rsquo;a &eacute;t&eacute; canonis&eacute; que par<br>
+ la voix du peuple, les pr&ecirc;tres y viennent peu, les
+bourgeois encore<br>
+ moins; mais le peuple de la gl&egrave;be, dans ce bon saint tout
+simple qui<br>
+ &eacute;tait de son terroir, qui parlait comme lui, qui, sans
+temps de<br>
+ longueurs, lui envoie la pluie, lui gu&eacute;rit ses
+fi&egrave;vres, le peuple<br>
+ reconna&icirc;t sa propre d&eacute;ification et son culte pour
+lui est si fervent<br>
+ que, dans l&rsquo;&eacute;troite gorge o&ugrave; la
+l&eacute;gende vit, on a vu, quelquefois,<br>
+ jusqu&rsquo;&agrave; vingt mille p&egrave;lerins.</p>
+
+<p>La tradition dit que saint Gent couchait la t&ecirc;te en bas,
+les pieds en<br>
+ haut, dans un lit de pierre ; et tous les p&egrave;lerins,
+d&eacute;votement,<br>
+ gaiement, font l&rsquo;arbre fourchu au lit de saint Gent, qui
+est une auge<br>
+ dress&eacute;e ; -- les femmes m&ecirc;mes le font aussi, en se
+tenant, de l&rsquo;une &agrave;<br>
+ l&rsquo;autre, les jupes d&eacute;cemment serr&eacute;es.</p>
+
+<p>Nous f&icirc;mes l&rsquo;arbre fourchu dans le lit, comme les
+autres; nous<br>
+ all&acirc;mes, avec ma m&egrave;re, voir le <i>Fontaine du Loup
+et la Fontaine de la<br>
+</i> <i>Vache</i>; et ensuite, entour&eacute;s de quelques vieux
+noyers, la chapelle de<br>
+ saint Gent, o&ugrave; se trouve son tombeau et le "rocher
+affreux", comme<br>
+ dit le cantique, d&rsquo;o&ugrave; sort, pour les
+fi&eacute;vreux, la miraculeuse source.</p>
+
+<p>Or, &eacute;merveill&eacute; de tous ces r&eacute;cits, de
+toutes ces croyances, de toutes<br>
+ ces visions, moi donc, l&rsquo;&acirc;me enivr&eacute;e par la
+vue de l&rsquo;endroit, par la<br>
+ senteur des plantes, -- encore embaum&eacute;es, semblait-il, de
+l&rsquo;empreinte<br>
+ des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzi&egrave;me
+ann&eacute;e, je<br>
+ m&rsquo;abreuvai au jet d&rsquo;eau; et (dites ce qu&rsquo;il vous
+plaira), &agrave; partir de<br>
+ l&agrave;, je n&rsquo;eus plus de fi&egrave;vre. Ne vous
+&eacute;tonnez pas si la fille du<br>
+ f&eacute;libre, si la pauvret Mireille, perdue dans la Crau,
+mourante de<br>
+ soif, se recommande au bon saint Gent.</p>
+
+<p><i>O bel et jeune laboureur -- qui attel&acirc;tes &agrave;
+votre charrue &mdash; le<br>
+ loup de la montagne, etc.<br>
+</i> (Mireille, chant VIII.)</p>
+
+<p>souvenir de jeunesse qu&rsquo;il m&rsquo;est doux encore de me
+rem&eacute;morer.</p>
+
+<p>A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre
+nos<br>
+ classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant
+pensioinnaires<br>
+ chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour,
+au<br>
+ Coll&egrave;ge Royal, pour y suivre comme externes les cours
+universitaires,<br>
+ et c&rsquo;est dans ce lyc&eacute;e et de cette fa&ccedil;on que,
+dans cinq ans (de 1843<br>
+ &agrave; 1847), je terminai mes &eacute;tudes.</p>
+
+<p>Nos ma&icirc;tres du coll&egrave;ge n&rsquo;&eacute;taient pas,
+comme aujourd&rsquo;hui, de jeunes<br>
+ normaliens styl&eacute;s et &eacute;l&eacute;gants. Nous avions
+encore, dans leurs<br>
+ chaires, les vieux barbons s&eacute;v&egrave;res de
+l&rsquo;ancienne Universit&eacute; : en<br>
+ quatri&egrave;me, par exemple, le brave M. Blanc, ancien
+sergent-major de<br>
+ l&rsquo;&eacute;poque imp&eacute;riale, qui, lorsque nos
+r&eacute;ponses &eacute;taient insuffisantes,<br>
+ <i>ex abrupto</i> nous lan&ccedil;ait par la t&ecirc;te les
+bouquins qu&rsquo;il avait en<br>
+ main; en troisi&egrave;me, M. Monbet, au parler nasillard (il
+conservait,<br>
+ sur sa chemin&eacute;e dans un bocal d&rsquo;eau-de-vie, un
+foetus de sa femme);<br>
+ en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur
+le<br>
+ renouveau de Victor Hugo; enfin, en rh&eacute;torique, un rude
+patriote<br>
+ appel&eacute; M. Chanlaire, qui d&eacute;testait les Anglais, et
+qui, &eacute;mu, nous<br>
+ d&eacute;clamait, en frappant sur son pupitre, les chants
+guerriers de<br>
+ B&eacute;ranger.</p>
+
+<p>Je me vois encore, un an, &agrave; la distribution des prix
+dans l&rsquo;&eacute;glise du<br>
+ coll&egrave;ge, avec tout le beau monde d&rsquo;Avignon qui
+l&rsquo;emplissait. J&rsquo;avais,<br>
+ cette ann&eacute;e-l&agrave;, et je ne sais comment,
+remport&eacute; tous les prix, m&ecirc;me<br>
+ celui d&rsquo;excellence. Chaque fois qu&rsquo;on me nommait,
+j&rsquo;allais chercher,<br>
+ timide, aux mains du proviseur, le beau livre de prix et la
+couronne<br>
+ de laurier puis, traversant la foule et ses applaudissements,
+je<br>
+ venais jeter ma gloire dans le tablier de ma m&egrave;re; et
+tous<br>
+ consid&eacute;raient d&rsquo;un regard curieux, d&rsquo;un regard
+&eacute;tonn&eacute;, cette belle<br>
+ Proven&ccedil;ale qui, dans son cabas de jonc, entassait avec
+bonheur, mais<br>
+ digne et calme, les lauriers de son fils; puis au Mas, pour
+les<br>
+ conserver, <i>sic transit gloria mundi</i>, nous mettions
+lesdits lauriers<br>
+ sur la chemin&eacute;e, derri&egrave;re les chaudrons.</p>
+
+<p>Quoi qu&rsquo;il se f&icirc;t, pourtant, pour me
+d&eacute;tourner de mon naturel, comme<br>
+ on ne fait que trop, aujourd&rsquo;hui plus que jamais, aux
+enfants du<br>
+ Midi, je ne pouvais me sevrer des souvenances de ma langue, et
+tout<br>
+ m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais plus quel
+journal,<br>
+ ces vers de Jasmin &agrave; Lo&iuml;sa Puget :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Quand dins l&rsquo;aire<br>
+ P&egrave;r nous plaire<br>
+ Sones l'aire --<br>
+ De tas nouvellos causous,<br>
+ Sus la terro tout s&rsquo;amaiso,<br>
+ Tout se taiso,<br>
+ Al refrin que fas souna :<br>
+ Mai d&rsquo;un cop se derebelho<br>
+ E fremis coumo la felho<br>
+ Qu&rsquo;un vent fres lai frissouna.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et voyant que ma langue avait encore des po&egrave;tes qui la
+mettaient en<br>
+ gloire, pris d&rsquo;un bel enthousiasme, je fis aussit&ocirc;t,
+pour le c&eacute;l&egrave;bre<br>
+ perruquier, une pi&eacute;cette admirative qui commen&ccedil;ait
+ainsi :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Pou&egrave;to, ounour de ta maire Gascougno.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais, petit criquet, je n&rsquo;eus pas de r&eacute;ponse. Je
+sais bien que mes<br>
+ vers, pauvres vers d&rsquo;apprenti, n&rsquo;en m&eacute;ritaient
+gu&egrave;re; cependant, --<br>
+ pourquoi le nier? -- ce d&eacute;dain me fut sensible; et plus
+tard, &agrave; mon<br>
+ tour, quand j&rsquo;ai re&ccedil;u des lettres de tout pauvre
+venant, me rappelant<br>
+ ma d&eacute;convenue, je me suis fait un devoir de les bien
+accueillir<br>
+ toujours.</p>
+
+<p>Vers l&rsquo;&acirc;ge de quatorze ans, ce regret de mes champs
+et de ma langue<br>
+ proven&ccedil;ale, qui ne m&rsquo;avait jamais quitt&eacute;,
+finit par me jeter dans une<br>
+ nostalgie profonde.</p>
+
+<p>"Combien sont plus heureux, me disais-je &agrave; part moi,
+comme l&rsquo;Enfant<br>
+ Prodigue, les valets et les bergers de notre Mas, l&agrave;-bas,
+qui mangent<br>
+ le bon pain que ma m&egrave;re leur appr&ecirc;te, et mes amis
+d&rsquo;enfance, les<br>
+ camarades de Maillane, qui vivent libres &agrave; la campagne et
+labourent,<br>
+ et moissonnent, et vendangent, et olivent, sous le saint soleil
+de<br>
+ Dieu, tandis que je me ch&ecirc;me, moi, entre quatre murs, sur
+des<br>
+ versions et sur des th&egrave;mes!"</p>
+
+<p>Et mon chagrin se m&eacute;langeait d&rsquo;un violent
+d&eacute;go&ucirc;t pour ce monde<br>
+ factice o&ugrave; j&rsquo;&eacute;tais claquemur&eacute; et
+d&rsquo;une attraction vers un vague id&eacute;al<br>
+ que je voyais bleuir dans le lointain, &agrave; l&rsquo;horizon.
+Or, voici qu&rsquo;un<br>
+ jour, en lisant, je crois, le <i>Magasin des Familles</i>, je
+vais tomber<br>
+ sur une page o&ugrave; &eacute;tait la description de la
+chartreuse de Valbonne et<br>
+ de la vie contemplative et silencieuse des Chartreux.</p>
+
+<p>N&rsquo;est-il pas vrai, lecteur, que je me monte la
+t&ecirc;te, et, m&rsquo;&eacute;chappant<br>
+ du pensionnat, par une belle apr&egrave;s-midi, je pars, tout
+seul,<br>
+ &eacute;perdument, prenant, le long du Rh&ocirc;ne la route du
+Pont-Saint-Esprit,<br>
+ car je savais que Vaibonne n&rsquo;en &eacute;tait pas
+&eacute;loign&eacute;.</p>
+
+<p>"Tu iras, me dis-je, frapper &agrave; la porte du couvent; tu
+prieras, tu<br>
+ pleureras, jusqu&rsquo;&agrave; ce qu&rsquo;on veuille te
+recevoir; puis, une fois re&ccedil;u,<br>
+ tu vas, comme un bienheureux, te promener tout le jour sous
+les<br>
+ arbres de la for&ecirc;t, et, te plongeant dans l&rsquo;amour de
+Dieu, tu te<br>
+ sanctifieras comme fit le bon saint Gent."</p>
+
+<p>Ce ressouvenir de saint Gent, dont la l&eacute;gende me
+hantait, sur le coup<br>
+ m&rsquo;arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>"Et ta m&egrave;re, me dis-je, &agrave; laquelle,
+mis&eacute;rable, tu n&rsquo;as pas dit adieu,<br>
+ et qui, en apprenant que tu as disparu, va &ecirc;tre au
+d&eacute;sespoir et, par<br>
+ monts et par vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant,
+d&eacute;sol&eacute;e<br>
+ comme la m&egrave;re de saint Gent.!"</p>
+
+<p>Et alors, tournant bride, le coeur gros, h&eacute;sitant, je
+gagnai vers<br>
+ Maillane, autant dire pour embrasser, avant de fuir le monde,
+mes<br>
+ parents encore une fois; mais, &agrave; mesure que
+j&rsquo;avan&ccedil;ais vers la maison<br>
+ paternelle, voil&agrave;, pauvre petit, que mes projets de
+c&eacute;nobite et mes<br>
+ fi&egrave;res r&eacute;solutions fondaient dans
+l&rsquo;&eacute;motion de mon amour filial comme<br>
+ un peloton de neige &agrave; un feu de chemin&eacute;e; et
+lorsque, au seuil du<br>
+ Mas, j&rsquo;arrivai sur le tard et que ma m&egrave;re,
+&eacute;tonn&eacute;e de me voir tomber<br>
+ l&agrave;, me dit :</p>
+
+<p>-- Mais pourquoi donc as-tu quitt&eacute; le pensionnat avant
+d&rsquo;&ecirc;tre aux<br>
+ vacances?</p>
+
+<p>-- Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux de ma
+fugue, et<br>
+ je ne veux plus y aller, chez ce gros monsieur Millet.</p>
+
+<p>-- o&ugrave; l&rsquo;on ne mange que des carottes!</p>
+
+<p>Le lendemain, on me fit reconduire, par notre berger Rouquet,
+dans ma<br>
+ ge&ocirc;le abhorr&eacute;e, en me promettant, cependant, de
+m&rsquo;en lib&eacute;rer bient&ocirc;t,<br>
+ apr&egrave;s les vacances.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE VII</h2>
+
+<h3>CHEZ M. DUPUY</h3>
+
+<p>Joseph Roumanille. &mdash; Notre liaison. &mdash; Les
+po&egrave;tes du "Boui-Abaisso".<br>
+ -- L&rsquo;&eacute;puration de notre langue. -- Anselme Matbieu.
+&mdash; L&rsquo;amour sur les<br>
+ toits. &mdash; Les processions avignonnaises. &mdash; Celle des
+P&eacute;nitents Blancs.<br>
+ -- Le sergent Monnier. &mdash; L&rsquo;ach&egrave;vement des
+&eacute;tudes.</p>
+
+<p>Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de
+place, ma<br>
+ m&egrave;re, &agrave; la rentr&eacute;e de cette ann&eacute;e
+scolaire, m&rsquo;amena chez M. Dupuy,<br>
+ Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un
+pensionnat<br>
+ &agrave; Avignon, au quartier du Pont-Trou&eacute;. Mais, ici,
+pour mes go&ucirc;ts de<br>
+ proven&ccedil;aliste en herbe, j&rsquo;eus, comme on dit, le
+museau dans le sac.</p>
+
+<p>M. Dupuy &eacute;tait le fr&egrave;re de ce Charles Dupuy,
+mort d&eacute;put&eacute; de la Dr&ocirc;me,<br>
+ auteur du <i>Petit Papillon</i>, un des morceaux d&eacute;licats
+de notre<br>
+ anthologie proven&ccedil;ale moderne. Lui, le cadet Dupuy,
+rimait aussi en<br>
+ proven&ccedil;al, mais ne s&rsquo;en vantait pas, et il avait
+raison.</p>
+
+<p>Voici que, quelque temps apr&egrave;s, il nous arriva de Nyons
+un jeune<br>
+ professeur &agrave; fine barbe noire, qui &eacute;tait de
+Saint-Remy. On l&rsquo;appelait<br>
+ Joseph Roumanille. Comme nous &eacute;tions pays, -- Mailane et
+Saint-Remy<br>
+ sont du m&ecirc;me canton, -- et que nos parents, tous
+cultivateurs, se<br>
+ connaissaient de, longue date, nous f&ucirc;mes bient&ocirc;t
+li&eacute;s. N&eacute;anmoins,<br>
+ j&rsquo;ignorais que le Saint-Remyen s&rsquo;occupait, lui aussi,
+de po&eacute;sie<br>
+ proven&ccedil;ale.</p>
+
+<p>Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les
+v&ecirc;pres, &agrave;<br>
+ l&rsquo;&eacute;glise des Carmes. L&agrave;, on nous faisait
+mettre derri&egrave;re le<br>
+ ma&icirc;tre-autel, dans les stalles du choeur, et, de nos voix
+jeunettes,<br>
+ nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels
+Denis<br>
+ Cassan, autre po&egrave;te proven&ccedil;al, on ne peut plus
+populaire dans les<br>
+ veill&eacute;es du quartier, et que nous voyions en surplis,
+avec son air<br>
+ falot, son flegme, sa t&ecirc;te chauve, entonner les antiennes
+et les<br>
+ hymnes. La rue o&ugrave; il demeurait porte, aujourd&rsquo;hui,
+son nom.</p>
+
+<p>Or, un dimanche, pendant que l&rsquo;on chantait v&ecirc;pres,
+il me vint dans<br>
+ l&rsquo;id&eacute;e de traduire en vers proven&ccedil;aux les
+<i>Psaumes de la P&eacute;nitence</i>,<br>
+ et, alors, en tapinois, dans mon livre entr&rsquo;ouvert,
+j&rsquo;&eacute;crivais &agrave;<br>
+ mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version
+:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Que l&rsquo;isop bagne ma caro,<br>
+ Sarai pur : lavas-me l&egrave;u<br>
+ E vendrai pu blanc encaro<br>
+ Que la tafo de la n&egrave;u.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais M. Roumanille, qui &eacute;tait le surveillant, vient par
+derri&egrave;re,<br>
+ saisit le papier o&ugrave; j&rsquo;&eacute;crivais, le lit, puis
+le fait lire au prudent<br>
+ M. Dupuy, -- qui fut, para&icirc;t-il, d&rsquo;avis de ne pas me
+contrarier; et,<br>
+ apr&egrave;s v&ecirc;pres, quand, autour des remparts
+d&rsquo;Avignon, nous allions &agrave; la<br>
+ promenade, il m&rsquo;interpella en ces termes :</p>
+
+<p>-- De cette fa&ccedil;on, mon petit Mistral, tu t&rsquo;amuses
+&agrave; faire des vers<br>
+ proven&ccedil;aux?</p>
+
+<p>-- Oui, quelquefois, lui r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>Et Roumanille, d&rsquo;une voix sympathique et bien
+timbr&eacute;e, me r&eacute;cita les<br>
+ Deux Agneaux :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Entend&egrave;s pas l&rsquo;agn&egrave;u que
+b&egrave;lo?<br>
+ V&egrave;s-lou que cour apr&egrave;s l&rsquo;enfant...<br>
+ Coume fan b&egrave;n tout &ccedil;o que fan!<br>
+ E l&rsquo;innouc&egrave;nci, ccnnme es bello!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et puis, le <i>Petit Joseph</i> :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Lou paire es ana rebrounda<br>
+ E, p&egrave;r vendre lou jardinage,<br>
+ La maire es anado au village,<br>
+ E Jej&egrave; r&egrave;sto p&egrave;r garda.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et puis <i>Paulon</i>, et puis le <i>Pauvre</i>, et
+<i>Madeleine et Louisette</i>,<br>
+ une vraie &eacute;closion de fleurs d&rsquo;avril, de fleurs de
+pr&eacute;s, fleurs<br>
+ annonciatrices du printemps f&eacute;libr&eacute;en qui me
+ravirent de plaisir et<br>
+ je m&rsquo;&eacute;criai :</p>
+
+<p>-- Voil&agrave; l&rsquo;aube que mon &acirc;me attendait pour
+s&rsquo;&eacute;veiller &agrave; la lumi&egrave;re!</p>
+
+<p>J&rsquo;avais bien, jusque-l&agrave;, lu &agrave; b&acirc;tons
+rompus un peu de proven&ccedil;al;<br>
+ mais, ce qui m&rsquo;ennuyait, c&rsquo;&eacute;tait de voir notre
+langue, chez les<br>
+ &eacute;crivains modernes (&agrave; l&rsquo;exception de Jasmin
+et du marquis de Lafare<br>
+ -- que je ne connaissais pas), employ&eacute;e, en
+g&eacute;n&eacute;ral, comme on e&ucirc;t dit<br>
+ par d&eacute;rision. Et Roumanille, beau premier, dans le parler
+populaire<br>
+ des Proven&ccedil;aux du jour, chantait, lui, dignement, sous
+une forme<br>
+ simple et fra&icirc;che, tous les sentiments du coeur.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, et nonobstant une diff&eacute;rence
+d&rsquo;&acirc;ge d&rsquo;une douzaine<br>
+ d&rsquo;ann&eacute;es (Roumanille &eacute;tait n&eacute; en
+1818), lui, heureux de trouver un<br>
+ confident de sa Muse tout pr&eacute;par&eacute; pour le
+comprendre, moi,<br>
+ tressaillant d&rsquo;entrer au sanctuaire de mon r&ecirc;ve, nous
+nous donn&acirc;mes<br>
+ la main, tels que des fils du m&ecirc;me Dieu, et nous
+li&acirc;mes amiti&eacute; sous<br>
+ une &eacute;toile si heureuse que, pendant un
+demi-si&egrave;cle, nous avons march&eacute;<br>
+ ensemble pour la m&ecirc;me oeuvre ethnique, sans que notre
+affection ou<br>
+ notre z&egrave;le se soient ralentis jamais.</p>
+
+<p>Roumanille avait donn&eacute; ses premiers vers au <i>Boui-A
+baisso</i>, un<br>
+ journal proven&ccedil;al que Joseph D&eacute;sanat publiait
+&agrave; Marseule une fois par<br>
+ semaine et qui, pour les trouv&egrave;res de cette
+&eacute;poque-l&agrave;, fut un foyer<br>
+ d&rsquo;exposition. Car la langue du terroir n&rsquo;a jamais
+manqu&eacute; d&rsquo;ouvriers;<br>
+ et principalement au temps du <i>Boui-A baisso</i> (1841-1846),
+il y eut<br>
+ devers Marseile un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien
+fait que<br>
+ maintenir l&rsquo;usage d&rsquo;&eacute;crire en proven&ccedil;al,
+m&eacute;rite d&rsquo;&ecirc;tre salu&eacute;.</p>
+
+<p>De plus, nous devons reconna&icirc;tre que des po&egrave;tes
+populaires, tels que<br>
+ le valeureux D&eacute;sanat de Tarascon, tels que Bellot,
+Chailan, B&eacute;n&eacute;dit<br>
+ et Gelu, Gelu &eacute;minemment, qui ont &agrave; leur
+mani&egrave;re exprim&eacute; la<br>
+ gaillardise du gros rire marseillais, n&rsquo;ont pas
+&eacute;t&eacute; depuis, pour ces<br>
+ sortes d&rsquo;atellanes, remplac&eacute;s ni
+d&eacute;pass&eacute;s. Et Camille Reybaud, un<br>
+ po&egrave;te de Carpentras, mais po&egrave;te de noble allure,
+dans une grande<br>
+ &eacute;p&icirc;tre qu&rsquo;il envoyait &agrave; Roumanille,
+tout en d&eacute;sesp&eacute;rant du sort du<br>
+ proven&ccedil;al d&eacute;laiss&eacute; par les imb&eacute;ciles
+qui, disait-il :</p>
+
+<p><i>Laissent, pour imiter les messieurs de la ville, -- aux
+sages<br>
+ p&egrave;res-grands notre langue trop vile -- et nous font du
+fran&ccedil;ais,<br>
+ qu&rsquo;ils estropient &agrave; fond, -- de tous les patois le
+plus affreux<br>
+ peut-&ecirc;tre.</i></p>
+
+<p>Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait;
+lorsqu&rsquo;il<br>
+ faisait cet appel aux r&eacute;dacteurs du <i>Boui-A
+baisso</i>:</p>
+
+<p><i>Quittons-nous : mais avant de nous s&eacute;parer, --
+fr&egrave;res, contre<br>
+ l&rsquo;oubli songeons de nous d&eacute;fendre; -- tous ensemble
+faisons quelque<br>
+ oeuvre colossale, -- quelque tour de Babel en brique
+proven&ccedil;ale; --<br>
+ au sommet, en chantant, gravez ensuite votre nom, -- car vous
+autres,<br>
+ amis, &ecirc;tes dignes de renomm&eacute;e! -- Moi qu&rsquo;un
+grain d&rsquo;encens &eacute;tourdit<br>
+ et enivre, -- qui chante pour chanter comme fait la cigale -- et
+qui<br>
+ n&rsquo;apporterais, pour votre monument, -- qu&rsquo;une
+pinc&eacute;e de gravier et de<br>
+ mauvais ciment, je creuserai pour ma muse un tombeau dans le
+sable;<br>
+ -- et quand vous aurez fini votre oeuvre imp&eacute;rissable, --
+si, des<br>
+ hauteurs de votre ciel si bleu, vous regardez en bas,
+fr&egrave;res, vous ne<br>
+ me verrez plus.</i></p>
+
+<p>Seulement, imbus de cette id&eacute;e fausse que le parler du
+peuple n&rsquo;&eacute;tait<br>
+ bon qu&rsquo;&agrave; traiter des sujets bas ou drolatiques, ces
+messieurs<br>
+ n&rsquo;avaient cure ni de le nettoyer, ni de le
+r&eacute;habiliter.</p>
+
+<p>Depuis Louis XIV, les traditions usit&eacute;es pour
+&eacute;crire notre langue<br>
+ s&rsquo;&eacute;taient &agrave; peu pr&egrave;s perdues. Les
+po&egrave;tes m&eacute;ridionaux avaient, par<br>
+ insouciance ou plut&ocirc;t par ignorance, accept&eacute; la
+graphie de la langue<br>
+ fran&ccedil;aise. Et &agrave; ce syst&egrave;me-l&agrave; qui,
+n&rsquo;&eacute;tant pas fait pour lui,<br>
+ disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite
+ses<br>
+ fantaisies orthographiques &agrave; tel point que les dialectes
+de l&rsquo;idiome<br>
+ d&rsquo;Oc, &agrave; force d&rsquo;&ecirc;tre
+d&eacute;figur&eacute;s par l&rsquo;&eacute;criture,
+paraissaient<br>
+ compl&egrave;tement &eacute;trangers les uns aux autres.</p>
+
+<p>Roumanille, en lisant &agrave; la biblioth&egrave;que
+d&rsquo;Avignon les manuscrits de<br>
+ Saboly, fut frapp&eacute; du bon effet que produisait notre
+langue,<br>
+ orthographi&eacute;e l&agrave; selon le g&eacute;nie national et
+d&rsquo;apr&egrave;s les usages de nos<br>
+ vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse,
+prendre mon<br>
+ sentiment pour rendre au proven&ccedil;al son orthographe
+naturelle; et,<br>
+ d&rsquo;accord tous les deux sur le plan de r&eacute;forme, on
+partit hardiment de<br>
+ l&agrave; pour muer ou changer de peau. Nous sentions
+instinctivement que,<br>
+ pour l&rsquo;oeuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous
+fallait<br>
+ un outil l&eacute;ger, un outil frais &eacute;moulu.</p>
+
+<p>L&rsquo;orthographe n&rsquo;&eacute;tait pas tout. Par esprit
+d&rsquo;imitation et par un<br>
+ pr&eacute;jug&eacute; bourgeois qui, malheureusement, descend
+toujours davantage,<br>
+ l&rsquo;on s&rsquo;&eacute;tait accoutum&eacute; &agrave;
+d&eacute;laisser comme "grossiers" les mots les<br>
+ plus grenus du parler proven&ccedil;al. Par suite, les
+po&egrave;tes pr&eacute;curseurs<br>
+ des f&eacute;libres, m&ecirc;me ceux en renom, employaient
+commun&eacute;ment, sans aucun<br>
+ sens critique, les formes corrompues, b&acirc;tardes, du patois
+francis&eacute;<br>
+ qui court les rues. Ayant donc Roumanille et moi,
+consid&eacute;r&eacute; qu&rsquo;&agrave; tant<br>
+ faire que d&rsquo;&eacute;crire nos vers dans le langage du
+peuple, il fallait<br>
+ mettre en lumi&egrave;re, il fallait faire valoir
+l&rsquo;&eacute;nergie, la franchise,<br>
+ la richesse d&rsquo;expression qui la caract&eacute;risent, nous
+conv&icirc;nmes<br>
+ d&rsquo;&eacute;crire la langue purement et telle qu&rsquo;on la
+parle dans les milieux<br>
+ affranchis des influences ext&eacute;rieures. C&rsquo;est ainsi
+que les Roumains,<br>
+ comme nous le contait le po&egrave;te Alexandri, lorsqu&rsquo;ils
+voulurent<br>
+ relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises
+avaient<br>
+ perdue ou corrompue, all&egrave;rent la rechercher dans les
+campagnes et les<br>
+ montagnes chez les paysans les moins cultiv&eacute;s.</p>
+
+<p>Enfin, pour conformer le proven&ccedil;al &eacute;crit
+&agrave; la prononciation g&eacute;n&eacute;rale<br>
+ en Provence, on d&eacute;cida de supprimer quelques lettres
+finales ou<br>
+ &eacute;tymologiques tomb&eacute;es en d&eacute;su&eacute;tude,
+telles que l&rsquo;S du pluriel, le T<br>
+ des participes, l&rsquo;R des infinitifs et le CH de quelques
+mots, tels<br>
+ que <i>fach, dich, puech</i>, etc.</p>
+
+<p>Mais qu&rsquo;on n&rsquo;aille pas croire que ces innovations,
+bien qu&rsquo;elles<br>
+ n&rsquo;eussent de rapport qu&rsquo;avec un cercle restreint des
+po&egrave;tes "patois"<br>
+ comme on disait alors, se fussent introduites dans l&rsquo;usage
+commun,<br>
+ sans combat ni r&eacute;sistance. D&rsquo;Avignon &agrave;
+Marseille, tous ceux qui<br>
+ &eacute;crivaient ou rimaillaient dans la langue,
+contest&eacute;s dans leur<br>
+ routine ou leur mani&egrave;re d&rsquo;&ecirc;tre, soudain se
+gendarm&egrave;rent contre les<br>
+ r&eacute;formateurs. Une guerre de brochures et d&rsquo;articles
+venimeux, entre<br>
+ les jeunes d&rsquo;Avignon et nos contradicteurs, dura plus de
+vingt ans.</p>
+
+<p>A Marseille, les amateurs de trivialit&eacute;s, les rimeurs
+&agrave; barbe<br>
+ blanche, les jaloux, les grognons, se r&eacute;unissaient le
+soir dans<br>
+ l&rsquo;arri&egrave;re-boutique du bouquiniste Boy pour y
+g&eacute;mir am&egrave;rement sur la<br>
+ suppression des S et aiguiser les armes contre les
+novateurs.<br>
+ Roumanille, vaillamment et toujours sur la br&egrave;che,
+lan&ccedil;ait aux<br>
+ adversaires le feu gr&eacute;geois que nous appr&ecirc;tions, un
+peu l&rsquo;un, un peu<br>
+ l&rsquo;autre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous
+avions pour<br>
+ nous, outre les bonnes raisons, la foi, l&rsquo;enthousiasme,
+l&rsquo;entrain de<br>
+ la jeunesse, avec quelque autre chose, nous fin&icirc;mes par
+rester, ainsi<br>
+ que vous verrez plus tard, ma&icirc;tres du champ de
+bataille.</p>
+
+<p>
+......................................................................................................</p>
+
+<p>Dans la cour, une apr&egrave;s-midi o&ugrave;, avec les
+camarades, nous jouions aux<br>
+ trois sauts, entra et s&rsquo;avan&ccedil;a dans notre groupe un
+nouveau<br>
+ pensionnaire aux fines jambes, le nez &agrave; l&rsquo;Henri IV,
+le chapeau sur<br>
+ l&rsquo;oreille, l&rsquo;air quelque peu vieillot et dans la
+bouche un bout de<br>
+ cigare &eacute;teint. Et les mains dans les poches de sa veste
+arrondie,<br>
+ sans plus de fa&ccedil;ons que s&rsquo;il &eacute;tait des
+n&ocirc;tres :</p>
+
+<p>-- Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que
+j&rsquo;essaye, moi,<br>
+ un peu, aux trois sauts?</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t, sans plus de g&ecirc;ne, le voil&agrave;
+qui prend sa course, et<br>
+ l&eacute;ger comme un chat, il d&eacute;passe peut-&ecirc;tre
+d&rsquo;environ trois mains<br>
+ ouvertes la marque du plus fort qui venait de sauter.<br>
+ Nous batt&icirc;mes tous des mains et lui d&icirc;mes :</p>
+
+<p>-- Coll&egrave;gue, d&rsquo;o&ugrave; sors-tu comme cela?</p>
+
+<p>-- Je sors, dit-il, de Ch&acirc;teauneuf, le pays du bon
+vin... Vous n&rsquo;en<br>
+ avez jamais ou&iuml; parler, de Ch&acirc;teauneuf, de
+Ch&acirc;teauneuf-du-Pape?</p>
+
+<p>-- Si, et quel est ton nom?</p>
+
+<p>-- Mon nom? Anselme Mathieu.</p>
+
+<p>A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses
+poches, et<br>
+ il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de
+fa&ccedil;on<br>
+ courtoise, souriante et ais&eacute;e, il nous offrit &agrave;
+tour de r&ocirc;le.</p>
+
+<p>Nous qui, pour la plupart, n&rsquo;avions jamais os&eacute;
+fumer (sinon, comme<br>
+ les enfants, quelques racines de m&ucirc;rier), nous
+pr&icirc;mes sur-le-champ en<br>
+ grande consid&eacute;ration le nouveau qui faisait si largement
+les choses<br>
+ et qui, &agrave; ce qu&rsquo;il montrait, devait conna&icirc;tre
+la haute vie.</p>
+
+<p>C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;avec Mathieu, le gentil auteur de la
+<i>Farandole</i>, nous<br>
+ f&icirc;mes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le
+racontai &agrave;<br>
+ notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut
+tant<br>
+ que, dans son roman de Jack, il a mis &agrave; l&rsquo;actif de
+son petit prince<br>
+ n&egrave;gre la susdite largesse des vieux bouts de cigare.</p>
+
+<p>Avec Roumanille et Mathieu nous &eacute;tions donc trois,
+<i>tres faciunt</i><br>
+ <i>capitulum</i>, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder
+le<br>
+ F&eacute;librige. Mais le brave Mathieu (comment
+s&rsquo;arrangeait-il?) on ne le<br>
+ voyait gu&egrave;re qu&rsquo;&agrave; l&rsquo;heure des repas ou
+de la r&eacute;cr&eacute;ation. Attendu<br>
+ qu&rsquo;il avait l&rsquo;air d&eacute;j&agrave; d&rsquo;un petit
+vieux, bien qu&rsquo;il n&rsquo;e&ucirc;t pas<br>
+ beaucoup plus de seize ans, et qu il &eacute;tait quelque peu en
+retard dans<br>
+ ses &eacute;tudes, il s&rsquo;&eacute;tait fait donner une
+chambre sous les tuiles, sous<br>
+ pr&eacute;texte de pouvoir y travailler plus librement, et
+l&agrave;, dans sa<br>
+ soupente, o&ugrave; l&rsquo;on voyait, sur les murs, des images
+clou&eacute;es et, sur<br>
+ des<br>
+ &eacute;tag&egrave;res, des figurines de Pradier, nudit&eacute;s
+en pl&acirc;tre, tout le jour<br>
+ il r&ecirc;vassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du
+temps,<br>
+ accoud&eacute; sur sa fen&ecirc;tre, regardait les gens passer
+dans la rue ou bien<br>
+ les passereaux apporter la becqu&eacute;e, dans leurs nids,
+&agrave; leurs petits.<br>
+ Puis il disait des gaudrioles &agrave; Mariette, la
+chambri&egrave;re, envoyait des<br>
+ lorgnades &agrave; la demoiselle du ma&icirc;tre et,
+lorsqu&rsquo;il descendait nous<br>
+ voir, nous contait toutes sortes de fariboles de village.</p>
+
+<p>Mais, o&ugrave; il ne riait pas, c&rsquo;&eacute;tait
+lorsqu&rsquo;il nous parlait de ses<br>
+ parchemins de noble.</p>
+
+<p>-- Mes a&iuml;eux &eacute;taient marquis, disait-il d&rsquo;une
+voix grave, marquis de<br>
+ Montredon. Lors de la R&eacute;volution, mon grand p&egrave;re
+quitta son titre ;<br>
+ et, apr&egrave;s, se trouvant ruin&eacute;, il ne voulut plus le
+reprendre, parce<br>
+ qu&rsquo;il ne pouvait plus le porter convenablement.</p>
+
+<p>Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque
+chose de<br>
+ romanesque, de n&eacute;buleux. Quelquefois, il disparaissait,
+comme les<br>
+ chats lorsqu&rsquo;ils vont &agrave; Rome. Nous le h&eacute;lions
+:</p>
+
+<p>-- Mathieu!</p>
+
+<p>Point de Mathieu... O&ugrave; &eacute;tait-il? L&agrave;-haut
+sur les toits, qui courait<br>
+ dans les tuiles, pour aller &agrave; des rendez-vous qu&rsquo;il
+avait, nous<br>
+ racontait-il, avec une fillette belle comme le jour!</p>
+
+<p>Voici qu&rsquo;au Pont-Trou&eacute;, qui &eacute;tait notre
+quartier, le jour de la<br>
+ F&ecirc;te-Dieu, nous regardions, comme d&rsquo;usage, passer la
+procession, et<br>
+ Mathieu me dit :</p>
+
+<p>-- Fr&eacute;d&eacute;ric, veux-tu que je te fasse
+conna&icirc;tre mon amante?</p>
+
+<p>-- Volontiers.</p>
+
+<p>-- Eh bien! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe des
+choristes,<br>
+ ennuag&eacute;es de blanc dans leurs voiles de tulle, tu
+remarqueras que<br>
+ toutes ont une fleur &eacute;pingl&eacute;e au milieu de la
+poitrine :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Fleur au milan<br>
+ Cherche galant.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais tu en verras une, blonde comme un fil d&rsquo;or, qui aura
+la fleur<br>
+ sur le c&ocirc;t&eacute; :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Fleur au c&ocirc;t&eacute;,<br>
+ Galant trouv&eacute;.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>-- Tiens, la voil&agrave; : c&rsquo;est elle!</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est ton amie?</p>
+
+<p>-- Celle-l&agrave; m&ecirc;me.</p>
+
+<p>-- Mon cher, c&rsquo;est un soleil! Mais comment t&rsquo;y es-tu
+pris pour faire<br>
+ la conqu&ecirc;te d&rsquo;une si fine demoiselle?</p>
+
+<p>-- Je vais, dit-il, te le conter. C&rsquo;est la fille du
+confiseur qui est<br>
+ &agrave; la Carretterie. J&rsquo;y allais, de temps en temps,
+acheter des <i>boutons</i><br>
+ <i>de gu&ecirc;tre</i> (pastilles &agrave; la menthe) ou des
+<i>crottes de rat</i> (p&acirc;te de<br>
+ r&eacute;glisse); si bien qu&rsquo;ayant fini par me familiariser
+avec l&rsquo;aimable<br>
+ petite et m&rsquo;&eacute;tant fait conna&icirc;tre pour marquis
+de Montredon, un jour<br>
+ qu&rsquo;elle &eacute;tait seule derri&egrave;re son comptoir, je
+lui dis :</p>
+
+<p>"-- Belle fille, si je vous connaissais pour aussi peu
+sens&eacute;e que<br>
+ moi, je vous proposerais de faire une excursion...</p>
+
+<p>"-- O&ugrave;?</p>
+
+<p>"-- Dans la lune, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>"La fillette &eacute;clata de rire et, moi, je continuai :</p>
+
+<p>"-- Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la
+terrasse<br>
+ qui se trouve au haut de votre maison, &agrave; l&rsquo;heure que
+vous voudrez ou<br>
+ &agrave; celle o&ugrave; vous pourrez; et moi, qui mets mon
+coeur et ma fortune &agrave;<br>
+ vos pieds, je viendrai tous les jours, l&agrave;, sous le ciel,
+vous conter<br>
+ fleurette.</p>
+
+<p>Et ainsi s&rsquo;est pass&eacute;e la chose... Au haut de la
+maison de ma belle,<br>
+ il y a, comme en beaucoup d&rsquo;autres, une de ces
+plates-formes o&ugrave; l&rsquo;on<br>
+ fait s&eacute;cher le linge. Je n&rsquo;ai donc, chaque jour,
+qu&rsquo;&agrave; monter sur les<br>
+ toits et, de goutti&egrave;re en goutti&egrave;re, je vais
+trouver ma blondine, qui<br>
+ y &eacute;tend ou plie sa petite lessive ; et puis l&agrave;,
+les l&egrave;vres sur les<br>
+ l&egrave;vres, la main pressant la main, toujours courtoisement,
+comme entre<br>
+ dame et chevalier, nous sommes dans le paradis.</p>
+
+<p>Voil&agrave; comme notre Anselme, futur <i>F&eacute;libre des
+Baisers</i>, en &eacute;tudiant &agrave;<br>
+ l&rsquo;aise le Br&eacute;viaire de l&rsquo;Amour, passa tout
+doucement ses classes sur<br>
+ les toitures d&rsquo;Avignon.</p>
+
+<p>A propos des processions, et avant de quitter la cit&eacute;
+pontificale, il<br>
+ faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans
+notre<br>
+ jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en
+&eacute;moi.<br>
+ Notre-Dame-de-Dom qui est la m&eacute;tropole, et les quatre
+paroisses :<br>
+ Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien,<br>
+ rivalisaient &agrave; qui se montrerait plus belle.</p>
+
+<p>D&egrave;s que le sacristain, agitant sa clochette, avait
+parcouru les rues<br>
+ dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on<br>
+ balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on
+attachait<br>
+ les tentures. Les riches, &agrave; leurs balcons,
+&eacute;tendaient leurs<br>
+ tapisseries de soie brod&eacute;e et damass&eacute;e; les<br>
+ pauvres, &agrave; leurs fen&ecirc;tres, exhibaient leurs
+couvertures piqu&eacute;es &agrave;<br>
+ petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes-pointes.
+Au<br>
+ portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les
+murs de<br>
+ draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pav&eacute;,
+d&rsquo;une liti&egrave;re<br>
+ de buis.</p>
+
+<p>Ensuite s&rsquo;&eacute;levaient, de distance en distance, les
+reposoirs<br>
+ monumentaux, hauts comme des pyramides, charg&eacute;s de
+cand&eacute;labres et de<br>
+ vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais
+sur<br>
+ des chaises, attendaient le cort&egrave;ge, en mangeant des
+petits p&acirc;t&eacute;s. La<br>
+ jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane,
+se<br>
+ promenaient, se dandinaient, lorgnant les filles et leur jetant
+des<br>
+ roses, sous les tentes des rues qu&rsquo;embaumait, tout le long,
+la fum&eacute;e<br>
+ des encensoirs.</p>
+
+<p>Lorsque enfin la procession, avec son suisse en t&ecirc;te, de
+rouge tout<br>
+ v&ecirc;tu, avec ses th&eacute;ories de vierges voil&eacute;es
+de blanc, ses<br>
+ congr&eacute;gations, ses fr&egrave;res, ses moines, ses
+abb&eacute;s, ses choeurs et ses<br>
+ musiques, s&rsquo;&eacute;grenait lentement au battement des
+tambours, vous<br>
+ entendiez, au passage, le murmure des d&eacute;votes qui
+r&eacute;citaient leur<br>
+ rosaire.</p>
+
+<p>Puis, dans un grand silence, agenouill&eacute;s ou
+inclin&eacute;s, tous se<br>
+ prosternaient &agrave; la fois, et, l&agrave;-bas, sous une
+pluie de fleurs de<br>
+ gen&ecirc;t blondes, l&rsquo;officiant haussait le
+Saint-Sacrement splendide!</p>
+
+<p>Mais ce qui frappait le plus, c&rsquo;&eacute;taient les
+P&eacute;nitents, qui faisaient<br>
+ leurs sorties apr&egrave;s le coucher du soleil, &agrave; la
+clart&eacute; des flambeaux.<br>
+ Les P&eacute;nitents Blancs, entre autres, lorsque,
+encapuchonn&eacute;s de leurs<br>
+ capuces et cagoules, ils d&eacute;ifiaient pas &agrave; pas,
+comme des spectres,<br>
+ par la ville, portant &agrave; bras, les uns des tabernacles
+portatifs, les<br>
+ autres des reliquaires ou des bustes barbus, d&rsquo;autres
+des<br>
+ br&ucirc;le-parfums, ceux-ci un oeil &eacute;norme dans un
+triangle, ceux-l&agrave; un<br>
+ grand serpent entortill&eacute; autour d&rsquo;un arbre, vous
+auriez dit la<br>
+ procession indienne de Brahma.</p>
+
+<p>Contemporaines de la Ligue et m&ecirc;me du Schisme
+d&rsquo;Occident, ces<br>
+ confr&eacute;ries, en g&eacute;n&eacute;ral, avaient pour chefs
+et dignitaires les<br>
+ premiers nobles d&rsquo;Avignon, et Aubanel le grand
+f&eacute;libre, qui avait,<br>
+ toute sa vie, &eacute;t&eacute; P&eacute;nitent Blanc
+z&eacute;l&eacute;, fut, &agrave; sa mort, enseveli dans<br>
+ son froc de confr&egrave;re.</p>
+
+<p>Nous avions, chez M. Dupuy, comme ma&icirc;tre
+d&rsquo;&eacute;tude, un ancien sergent<br>
+ d&rsquo;Afrique appel&eacute; M. Monnier, qui aurait bien
+&eacute;t&eacute;, nous disait-il,<br>
+ p&eacute;nitent rouge, si une confr&eacute;rie de cette
+couleur-l&agrave; e&ucirc;t exist&eacute; dans<br>
+ Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt &agrave;
+sacrer, il<br>
+ &eacute;tait, avec sa moustache et sa barbiche r&ecirc;che,
+toujours, de pied en<br>
+ cap, cir&eacute; et astiqu&eacute;.</p>
+
+<p>Au Coll&egrave;ge Royal, o&ugrave; nous apprenions
+l&rsquo;histoire, il n&rsquo;&eacute;tait jamais<br>
+ question de la politique du si&egrave;cle. Mais le sergent
+Monnier,<br>
+ r&eacute;publicain enthousiaste, s&rsquo;&eacute;tait, &agrave;
+cet &eacute;gard, charg&eacute; de nous<br>
+ instruire. Pendant les r&eacute;cr&eacute;ations, il se
+promenait de long en large,<br>
+ tenant en main l&rsquo;histoire de la R&eacute;volution. Et
+s&rsquo;enflammant &agrave; la<br>
+ lecture, gesticulant, sacrant et pleurant d&rsquo;enthousiasme
+:</p>
+
+<p>"Que c&rsquo;est beau! nous criait-il, que c&rsquo;est beau!
+quels hommes!<br>
+ Camille Desmoulins, Mirabeau, Bailly, Vergniaud, Danton,
+Saint-Just,<br>
+ Boissy-d&rsquo;Anglas! nous sommes des vermisseaux
+aujourd&rsquo;hui, nom de<br>
+ Dieu, &agrave; c&ocirc;t&eacute; des g&eacute;ants de la
+Convention nationale!"<br>
+ -- "Quelque chose de beau, tes g&eacute;ants conventionnels!"
+lui r&eacute;pondait<br>
+ Roumanille, quand parfois il se trouvait l&agrave;, -- "des
+coupeurs de<br>
+ t&ecirc;tes! des tra&icirc;neurs de crucifix! des monstres
+d&eacute;natur&eacute;s, qui se<br>
+ mangeaient les uns les autres et que, lorsqu&rsquo;il les voulut,
+Bonaparte<br>
+ acheta comme pourceaux en foire!"<br>
+ Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux,
+jusqu&rsquo;&agrave; ce que le<br>
+ bon Mathieu, avec quelque calembredaine, vint les
+r&eacute;concilier.</p>
+
+<p>Bref, un jour poussant l&rsquo;autre, ce fut dans ce milieu
+bonasse et<br>
+ familier qu&rsquo;au mois d&rsquo;ao&ucirc;t de
+l&rsquo;ann&eacute;e 1847 je terminai mes &eacute;tudes.<br>
+ Roumanille, pour accro&icirc;tre ses petits &eacute;moluments
+&eacute;tait entr&eacute; comme<br>
+ prote &agrave; l&rsquo;imprimerie Seguin; et, gr&acirc;ce
+&agrave; cet emploi, il imprimait l&agrave;,<br>
+ &agrave; peu de frais, son premier recueil de vers, les
+<i>P&acirc;querettes</i>, dont<br>
+ il nous r&eacute;galait d&eacute;licieusement, lorsqu&rsquo;il en
+voyait les &eacute;preuves; et<br>
+ gai comme un poulain, comme un jeune poulain qu&rsquo;on
+&eacute;largit et met au<br>
+ vert, je m&rsquo;en revins &agrave; notre Mas.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE VIII</h2>
+
+<h3>COMMENT JE PASSAI BACHELIER</h3>
+
+<p>Le voyage de N&icirc;mes. -- Le Petit Saint-Jean. -- Les
+jardiniers. -- Le<br>
+ Remontrant. -- L&rsquo;explication du baccalaur&eacute;at. -- Le
+retour aux<br>
+ champs. -- Les camarades du village. -- Les veill&eacute;es. --
+Les notaires<br>
+ de Mailiane. -- L&rsquo;oncle J&eacute;r&ocirc;me.</p>
+
+<p>-- Eh bien, me dit mon p&egrave;re, cette fois, as-tu
+achev&eacute;?</p>
+
+<p>-- J&rsquo;ai achev&eacute;, r&eacute;pondis-je; seulement...
+il faudra que j&rsquo;aille &agrave;<br>
+ N&icirc;mes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne
+me laisse<br>
+ pas sans quelque appr&eacute;hension.</p>
+
+<p>-- Marche, marche : nous autres, quand nous &eacute;tions
+soldats, au si&egrave;ge<br>
+ de Figui&egrave;res, nous en avons pass&eacute;, mon fils, de
+plus mauvais.</p>
+
+<p>Je me pr&eacute;parai donc pour le voyage de N&icirc;mes,
+o&ugrave;, en ce temps, se<br>
+ faisaient les bacheliers. Ma m&egrave;re me plia deux chemises
+repass&eacute;es,<br>
+ avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir &agrave;
+carreaux, piqu&eacute; de<br>
+ quatre &eacute;pingles, bien proprement. Mon p&egrave;re me
+donna, dans un petit<br>
+ sachet de toile, cent cinquante francs d&rsquo;&eacute;cus, en me
+disant :</p>
+
+<p>-- Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas
+les<br>
+ gaspiller.</p>
+
+<p>Et je partis du Mas pour la ville de N&icirc;mes, mon petit
+paquet sous le<br>
+ bras, le chapeau sur l&rsquo;oreille, un b&acirc;ton de vigne
+&agrave; la main.</p>
+
+<p>Quand j&rsquo;arrivai &agrave; N&icirc;mes je rencontrai un
+gros d&rsquo;&eacute;coliers des environs<br>
+ qui venaient comme moi passer leur baccalaur&eacute;at. Ils
+&eacute;taient, pour la<br>
+ plupart, accompagn&eacute;s de leurs parents, beaux messieurs et
+belles<br>
+ dames, avec les poches pleines<br>
+ de recommandations : l&rsquo;un avait une lettre pour le recteur,
+un autre<br>
+ pour l&rsquo;inspecteur, un autre pour le pr&eacute;fet,
+celui-l&agrave; pour le<br>
+ grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le
+talon,<br>
+ avec un petit air de dire : "Nous sommes s&ucirc;rs de notre
+affaire."</p>
+
+<p>Moi, petit campagnard, je n&rsquo;&eacute;tais pas plus gros
+qu&rsquo;un pois, car je ne<br>
+ connaissais absolument personne; et tout mon recours, pauvret,
+&eacute;tait<br>
+ de dire &agrave; part quelque pri&egrave;re &agrave; saint
+Baudile, qui est le patron de<br>
+ N&icirc;mes (j&rsquo;avais, &eacute;tant enfant, port&eacute; son
+cordon votif), pour qu&rsquo;il m&icirc;t<br>
+ dans le coeur des examinateurs un peu de bont&eacute; pour
+moi.</p>
+
+<p>On nous enferma &agrave; l&rsquo;H&ocirc;tel de Ville, dans une
+grande salle nue, et l&agrave;<br>
+ un vieux professeur nous dicta, d&rsquo;un ton nasillard, une
+version<br>
+ latine, apr&egrave;s quoi, humant une prise, il nous dit :</p>
+
+<p>-- Messieurs, vous avez une heure pour traduire en
+fran&ccedil;ais la dict&eacute;e<br>
+ que je vous ai faite... Maintenant, d&eacute;brouillez-
+vous.</p>
+
+<p>Et, dare-dare pleins d&rsquo;ardeur, nous nous m&icirc;mes
+&agrave; l&rsquo;oeuvre; &agrave; coups de<br>
+ dictionnaire, le grimoire latin fut &eacute;pluch&eacute;; puis
+&agrave; l&rsquo;heure sonnante,<br>
+ notre vieux priseur de tabac ramassa les versions de tous et
+nous<br>
+ ouvrit la porte en disant :</p>
+
+<p>-- A demain!</p>
+
+<p>Ce fut la premi&egrave;re &eacute;preuve.</p>
+
+<p>Messieurs les &eacute;coliers
+s&rsquo;&eacute;parpill&egrave;rent par la ville et je me
+trouvai<br>
+ seul, avec mon petit paquet et mon b&acirc;ton de vigne en main,
+sur le<br>
+ pav&eacute; de N&icirc;mes, &agrave; bayer autour des
+Ar&egrave;nes et de la Maison-Carr&eacute;e.</p>
+
+<p>"Il faut pourtant, me dis-je, penser &agrave; se loger", et je
+me mis en<br>
+ qu&ecirc;te d&rsquo;une auberge pas trop ch&egrave;re, mais
+n&eacute;anmoins sortable; et,<br>
+ comme j&rsquo;avais le temps, je fis dix fois peut-&ecirc;tre, en
+guignant les<br>
+ enseignes, le tour de la ville de N&icirc;mes. Mais les
+h&ocirc;tels, avec leurs<br>
+ larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avalent l&rsquo;air
+de me<br>
+ toiser, et les salamalecs et fa&ccedil;ons du grand monde, tout
+cela me<br>
+ tenait en crainte.</p>
+
+<p>Comme je passais au faubourg, j&rsquo;aper&ccedil;us une
+enseigne avec cette<br>
+ inscription : <i>Au Petit Saint-Jean.</i></p>
+
+<p>Ce <i>Petit Saint-Jean</i> me remplit d&rsquo;aise. Il me
+sembla soudain &ecirc;tre en<br>
+ pays de connaissance. Saint-Jean est, en effet, un saint qui
+para&icirc;t<br>
+ de chez nous. Saint Jean am&egrave;ne la moisson, nous avons les
+feux de<br>
+ Saint-Jean, il y a l&rsquo;herbe de Saint-Jean, les pommes de
+Saint-Jean...<br>
+ Et j&rsquo;entrai au <i>Petit Saint-Jean</i>... J&rsquo;avais
+devin&eacute; juste.</p>
+
+<p>Dans la cour de l&rsquo;auberge, il y avait des charrettes
+b&acirc;ch&eacute;es, des<br>
+ camions d&eacute;tel&eacute;s et des groupes de
+Proven&ccedil;ales qui babillaient et<br>
+ riaient. Je me glissai dans la salle et m&rsquo;assis &agrave;
+table.</p>
+
+<p>La salle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; pleine, et la grande
+table aussi, rien que des<br>
+ jardiniers : mara&icirc;chers de Saint-R&eacute;my, de
+Ch&acirc;teau-Renard, de<br>
+ Barbentane, qui se connaissaient tous, car ils venaient au
+march&eacute; une<br>
+ fois par semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du
+jardinage.</p>
+
+<p>-- O B&eacute;n&eacute;zet, combien as-tu vendu tes
+aubergines?</p>
+
+<p>-- Mon cher, je n&rsquo;ai pas r&eacute;ussi : il y en avait
+abondance : j&rsquo;ai d&ucirc;<br>
+ les laisser &agrave; vil prix.</p>
+
+<p>-- Et la graine de porreau, qu&rsquo;en dit-on?</p>
+
+<p>-- Elle se vendra, para&icirc;t-il; il court des bruits de
+guerre et l&rsquo;on<br>
+ m&rsquo;a assur&eacute; qu&rsquo;on en faisait de la poudre.</p>
+
+<p>-- Et les haricots "quarantains"?</p>
+
+<p>-- Ils ont claqu&eacute;.</p>
+
+<p>-- Et les oignons?</p>
+
+<p>-- Enlev&eacute;s sur place.</p>
+
+<p>-- Et les courges?</p>
+
+<p>-- Il faudra les donner aux cochons.</p>
+
+<p>-- Et les melons, les carottes, les c&eacute;leris, les pommes
+de terre?</p>
+
+<p>Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur
+le<br>
+ jardinage.</p>
+
+<p>Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot.</p>
+
+<p>Lorsqu&rsquo;ils eurent tout dit, mon vis-&agrave;-vis me fait
+:</p>
+
+<p>-- Et vous, jeune homme, s&rsquo;il n&rsquo;y a pas
+indiscr&eacute;tion, &ecirc;tes-vous dans<br>
+ le jardinage? Vous n&rsquo;en avez pas l&rsquo;air.</p>
+
+<p>-- Moi, non... je suis venu &agrave; N&icirc;mes,
+r&eacute;pondis-je timide- ment, pour<br>
+ passer bachelier.</p>
+
+<p>-- Bachelier! Batelier! fit toute la tabl&eacute;e. Comment
+a-t-il dit &ccedil;a?</p>
+
+<p>-- Eh! oui, hasarda l&rsquo;un d&rsquo;eux, je crois qu&rsquo;il
+a dit "batelier" : il<br>
+ doit &ecirc;tre venu, oui, c&rsquo;est cela, pour passer le
+bac!... Pourtant il<br>
+ n&rsquo;y a pas de Rh&ocirc;ne &agrave; N&icirc;mes!</p>
+
+<p>-- Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu
+pas que<br>
+ c&rsquo;est un conscrit, qui vient passer &agrave; la
+"batterie"?</p>
+
+<p>Je me mis &agrave; rire, et, prenant la parole,
+j&rsquo;expliquai de mon mieux ce<br>
+ que c&rsquo;&eacute;tait qu&rsquo;un <i>bachelier</i>.</p>
+
+<p>-- Quand nous sortons des &eacute;coles, leur dis-je, que nos
+ma&icirc;tres nous<br>
+ ont appris... tout : le fran&ccedil;ais, le latin, le grec,
+l&rsquo;histoire, la<br>
+ rh&eacute;torique, les math&eacute;matiques, la physique, la
+chimie, l&rsquo;astronomie,<br>
+ la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous
+imaginer,<br>
+ alors on nous envoie &agrave; N&icirc;mes, o&ugrave; des
+messieurs tr&egrave;s savants nous font<br>
+ subir un examen...</p>
+
+<p>-- Oui! comme quand nous allions, nous autres, au
+cat&eacute;chisme, et<br>
+ qu&rsquo;on nous demandait : <i>&Ecirc;tes-vous
+chr&eacute;tien</i>?</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est cela. Ces savants nous questionnent sur toutes
+sortes de<br>
+ myst&egrave;res qu&rsquo;il y a dans les livres; et, si nous
+r&eacute;pondons bien, ils<br>
+ nous nomment bacheliers, gr&acirc;ce &agrave; quoi nous pouvons
+&ecirc;tre notaires,<br>
+ m&eacute;decins, avocats, contr&ocirc;leurs, juges,
+sous-pr&eacute;fets, tout ce que nous<br>
+ voudrez.</p>
+
+<p>-- Et si vous r&eacute;pondez mal?</p>
+
+<p>-- Ils nous renvoient au " banc des &acirc;nes"... On a fait
+aujourd&rsquo;hui,<br>
+ parmi nous, le premier triage ; mais c&rsquo;est demain matin que
+nous<br>
+ passerons &agrave; l&rsquo;&eacute;tamine.</p>
+
+<p>-- Oh! coquin de bon sort! cria toute la tabl&eacute;e, nous
+voudrions bien<br>
+ y &ecirc;tre, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au
+trou... Et<br>
+ que va-t-on vous demander, par exemple, voyons?</p>
+
+<p>-- Eh bien! on nous demandera, je suppose, les dates de toutes
+les<br>
+ batailles qui se sont livr&eacute;es dans le monde depuis que
+les hommes se<br>
+ battent : les batailles des Juifs, les batailles des Grecs,
+les<br>
+ batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands,
+des<br>
+ Espagnols, des Fran&ccedil;ais, des Anglais, des Polonais et des
+Hongrois...<br>
+ Non seulement les batailles, mais encore les noms des
+g&eacute;n&eacute;raux qui<br>
+ commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs
+ministres,<br>
+ de tous leurs enfants et m&ecirc;me de leurs b&acirc;tards!</p>
+
+<p>-- Oh! tonnerre de nom de nom ! mais quel int&eacute;r&ecirc;t
+y a-t-il &agrave; vous<br>
+ faire rappeler tout ce qui s&rsquo;est pass&eacute; du temps et
+depuis le temps<br>
+ que saint Joseph &eacute;tait gar&ccedil;on? Il ne semble pas
+possible que des<br>
+ hommes pareils s&rsquo;occupent de telles v&eacute;tilles! On
+voit bien l&agrave; qu&rsquo;ils<br>
+ n&rsquo;ont pas autre chose &agrave; faire. S&rsquo;il leur
+fallait, comme nous, aller<br>
+ tous les matins retourner la terre &agrave; la b&ecirc;che, je
+ne crois pas qu&rsquo;ils<br>
+ s&rsquo;amusassent &agrave; parler des Sarrasins ou des
+b&acirc;tards du roi H&eacute;rode...<br>
+ Mais allons, continuez...</p>
+
+<p>-- Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de
+toutes<br>
+ les nations, de toutes les contr&eacute;es, de toutes les
+montagnes et de<br>
+ toutes les rivi&egrave;res... et, &agrave; propos des
+rivi&egrave;res, il faut dire d&rsquo;o&ugrave;<br>
+ elles sortent et o&ugrave; elles vont se jeter.</p>
+
+<p>-- Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un jardinier
+de<br>
+ Ch&acirc;teau-Renard qui parlait du gosier, ils doivent donc
+vous demander<br>
+ d&rsquo;o&ugrave; sourd la Fontaine de Vaucluse? En voil&agrave;
+une d&rsquo;eau! On conte<br>
+ qu&rsquo;elle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. Je me
+suis<br>
+ laiss&eacute; dire qu&rsquo;un berger dans le gouffre
+d&rsquo;o&ugrave; elle sort de terre,<br>
+ laissa tomber son b&acirc;ton, et qu&rsquo;on le retrouva
+&agrave; sept bonnes lieues de<br>
+ l&agrave;, dans une source de Saint R&eacute;my... Est-ce vrai
+ou non?</p>
+
+<p>-- Tout &ccedil;a peut-&ecirc;tre... Ensuite, il nous faut
+savoir les noms de<br>
+ toutes les mers qu&rsquo;il y a sous la "chape du soleil".</p>
+
+<p>-- Pardon, si je vous interromps! dit encore le
+Remontrant.<br>
+ Savez-vous comment il se fait que la mer soit sal&eacute;e?</p>
+
+<p>-- Parce qu&rsquo;elle contient du sulfate de magn&eacute;sie,
+du chlorure...</p>
+
+<p>-- Oh! que non! un poissonnier -- tenez, qui &eacute;tait du
+Martigue, --<br>
+ m&rsquo;assura que &ccedil;a venait des b&acirc;timents
+charg&eacute;s de sel qui y ont fait<br>
+ naufrage depuis tant et tant d&rsquo;ann&eacute;es!</p>
+
+<p>-- Si &ccedil;a vous pla&icirc;t, &agrave; moi aussi... On
+nous demande comment se forme<br>
+ la ros&eacute;e, la pluie, la gel&eacute;e blanche,
+l&rsquo;orage, le tonnerre...</p>
+
+<p>-- Pardon, si je vous interromps! reprit le Remontrant; pour
+la<br>
+ pluie, nous savons bien que les nuages, dans des outres, vont
+la<br>
+ chercher &agrave; la mer. Mais, la foudre, est-ce vrai
+qu&rsquo;elle est ronde<br>
+ comme un panier?</p>
+
+<p>-- Cela d&eacute;pend, lui r&eacute;pliquai-je. On nous
+demande aussi l&rsquo;origine du<br>
+ vent, et ce qu&rsquo;il fait de chemin &agrave; l&rsquo;heure,
+&agrave; la minute, &agrave; la<br>
+ seconde...</p>
+
+<p>-- Que je vous interrompe! fit encore le Remontrant, vous
+devez donc<br>
+ savoir, jeune homme, d&rsquo;o&ugrave; sort le mistral? J&rsquo;ai
+toujours entendu dire<br>
+ qu&rsquo;il sortait d&rsquo;un rocher trou&eacute; et que, si on
+bouchait le trou, il ne<br>
+ soufflerait jamais plus, le sacr&eacute; mangeur de fange!
+C&rsquo;en serait une,<br>
+ celle-l&agrave;, d&rsquo;invention!</p>
+
+<p>-- Le gouvernement s&rsquo;y oppose, dit un Barbentanais; si
+n&rsquo;&eacute;tait le<br>
+ mistral, la Provence serait le jardin de la France! Et qui
+nous<br>
+ tiendrait? Nous serions trop riches.</p>
+
+<p>Je repris:</p>
+
+<p>-- On nous interroge sur le r&egrave;gne animal, sur les
+oiseaux, sur les<br>
+ poissons, jusque sur les dragons.</p>
+
+<p>-- Attendez, attendez, cria le Remontrant, les mains
+lev&eacute;es, et la<br>
+ Tarasque? n&rsquo;en parlent-ils pas, les livres? Certains
+pr&eacute;tendent que<br>
+ ce n&rsquo;est qu&rsquo;une fable; pourtant j&rsquo;ai vu sa
+tani&egrave;re, moi, &agrave; Tarascon,<br>
+ derri&egrave;re le Ch&acirc;teau, le long du Rh&ocirc;ne. On
+sait d&rsquo;ailleurs<br>
+ parfaitement qu&rsquo;elle est enterr&eacute;e sous la
+Croix-Couverte.</p>
+
+<p>Et je repris pour en finir:</p>
+
+<p>-- On nous questionne, bref, sur le nombre, la grosseur et
+la<br>
+ distance des &eacute;toiles, combien de milliers de lieues
+s&eacute;parent la terre<br>
+ du soleil.</p>
+
+<p>-- Celle-l&agrave; ne passe pas, cria le Palamard de Noves,
+qui est-ce qui<br>
+ va l&agrave;-haut pour mesurer les lieues? Vous ne voyez donc
+pas que les<br>
+ savants se moquent de nous : qu&rsquo;ils voudraient nous faire
+accroire<br>
+ que les pigeonneaux t&egrave;tent? Une jolie science que de
+vouloir compter<br>
+ les lieues du soleil &agrave; la lune : qu&rsquo;est-ce que cela
+peut bien nous<br>
+ faire? Ah! si vous me parliez de conna&icirc;tre la lune pour
+semer le<br>
+ c&eacute;leri, ou bien d&rsquo;&ocirc;ter les poux des
+f&egrave;ves ou de gu&eacute;rir le mal des<br>
+ porcs, je vous dirais : voil&agrave; une science, mais tout ce
+que nous<br>
+ conte ce gar&ccedil;on, c&rsquo;est des fariboles.</p>
+
+<p>-- Tais-toi donc, va, gros bouc, cria toute la bande, ce
+jeune<br>
+ d&eacute;gourdi en a plus oubli&eacute; peut-&ecirc;tre que tout
+ce que tu peux savoir...<br>
+ C&rsquo;est &eacute;gal, mes amis, il faut une fameuse t&ecirc;te
+pour pouvoir y serrer<br>
+ tout ce qu&rsquo;il nous a dit!</p>
+
+<p>-- Pauvre petit, disaient de moi les jeunes filles, regardez
+comme il<br>
+ est p&acirc;lot! On voit bien que la lecture, allez, &ccedil;a
+ne fait pas du<br>
+ bien. S&rsquo;il avait pass&eacute; son temps &agrave; la queue
+de la charrue, il aurait<br>
+ assur&eacute;ment plus de couleur que &ccedil;a... Puis,
+&agrave; quoi sert d&rsquo;en savoir<br>
+ tant?</p>
+
+<p>-- Moi, fit alors le Rond, je n&rsquo;ai &eacute;t&eacute;, en
+fait d&rsquo;&eacute;cole, qu&rsquo;&agrave; celle<br>
+ de M. B&ecirc;ta! Je ne sais ni A ni B. Mais je vous certifie
+que s&rsquo;il<br>
+ m&rsquo;avait fallu faire entrer dans le "coco" la cent
+milli&egrave;me part de ce<br>
+ qu&rsquo;on leur demande pour passer bachelier, on aurait pu,
+voyez-vous,<br>
+ prendre la mailloche et les coins et me taper sur la
+caboche.<br>
+ Inutile! les coins se seraient &eacute;point&eacute;s.</p>
+
+<p>-- Eh bien! les camarades, conclut le Remontrant, savez-vous
+ce qu&rsquo;il<br>
+ faut faire? Quand nous allons &agrave; quelque f&ecirc;te,
+o&ugrave; l&rsquo;on fait courir les<br>
+ taureaux, soit qu&rsquo;il y ait de belles luttes il nous arrive
+souvent de<br>
+ rester un jour de plus pour voir qui enl&egrave;vera le prix ou
+la<br>
+ cocarde... Nous sommes &agrave; N&icirc;mes : voil&agrave; un
+gars de Maillane qui,<br>
+ demain matin, va passer bachelier. Au lieu de partir ce
+soir,<br>
+ messieurs, couchons &agrave; N&icirc;mes et demain nous saurons
+au moins si notre<br>
+ Maillanais a pass&eacute; bachelier.</p>
+
+<p>-- &Ccedil;a va! dirent les autres, de toutes les
+fa&ccedil;ons la journ&eacute;e est<br>
+ perdue : allons, il faut voir la fin.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le coeur passablement &eacute;mu, je
+retournai a l&rsquo;H&ocirc;tel<br>
+ de Ville avec tous les candidats qui devaient se
+pr&eacute;senter. Mais d&eacute;j&agrave;<br>
+ pas mal d&rsquo;entre eux n&rsquo;&eacute;taient pas si fiers que
+la veille. Dans une<br>
+ grande salle devant une grande table charg&eacute;e
+d&rsquo;&eacute;critoires, de papiers<br>
+ et de livres, il y avait, assis gravement sur leurs chaises,
+cinq<br>
+ professeurs, en robes jaunes, cinq fameux professeurs venus
+expr&egrave;s de<br>
+ Montpellier avec le chaperon bord&eacute; d&rsquo;hermine sur
+l&rsquo;&eacute;paule et la toque<br>
+ sur la t&ecirc;te. C&rsquo;&eacute;tait la Facult&eacute; des
+Lettres, et voyez le hasard : un<br>
+ d&rsquo;eux &eacute;tait M. Saint-Ren&eacute; Taillandier, qui
+devait quelques ans apr&egrave;s<br>
+ devenir le patron, le chaleureux patron de notre langue
+proven&ccedil;ale.<br>
+ Mais &agrave; cette &eacute;poque, nous ne nous connaissions pas
+et l&rsquo;illustre<br>
+ professeur ne se doutait certes pas que le petit campagnard
+qui<br>
+ bredouillait devant lui deviendrait quelque jour un de ses bons
+amis.</p>
+
+<p>Je jouai de bonheur : je fus re&ccedil;u, et je m&rsquo;en
+allai par la ville,<br>
+ comme port&eacute; par les anges. Mais, comme il faisait chaud,
+je me<br>
+ rappelle que j&rsquo;avais soif; et, en passant devant les
+caf&eacute;s, avec ma<br>
+ houssine en l&rsquo;air, je pantelais de voir, blanchissante dans
+les<br>
+ verres, la bonne bi&egrave;re &eacute;cumeuse. Mais
+j'&eacute;tais si craintif et si<br>
+ novice dans la vie, que je n&rsquo;avais jamais mis les pieds
+dans un caf&eacute;,<br>
+ et je n&rsquo;osais pas y entrer!</p>
+
+<p>Que faisais-je pour lors? je parcourais les rues de
+N&icirc;mes, flambant,<br>
+ resplendissant, si bien que tous me regardaient et que
+d&rsquo;aucuns,<br>
+ m&ecirc;me, disaient :</p>
+
+<p>-- Celui-l&agrave; est bachelier!</p>
+
+<p>Et quand je rencontrai une borne fontaine, je m&rsquo;abreuvais
+&agrave; son eau<br>
+ fra&icirc;che et le roi de Paris n&rsquo;&eacute;tait pas mon
+cousin.</p>
+
+<p>Mais le plus beau, ensuite, fut au <i>Petit Saint-Jean</i>.
+Nos braves<br>
+ jardiniers m&rsquo;attendaient impatients, et me voyant venir,
+rayonnant &agrave;<br>
+ fondre les brumes, ils s&rsquo;&eacute;cri&egrave;rent :</p>
+
+<p>-- Il a pass&eacute;!</p>
+
+<p>Les hommes, les femmes, les filles, tout le monde sortit, et
+en<br>
+ veux-tu des embrassades et des poign&eacute;es de main! On
+e&ucirc;t dit que la<br>
+ manne venait de leur tomber.</p>
+
+<p>Alors, le Remontrant (celui qui parlait du gosier) demanda la
+parole.<br>
+ Ses yeux &eacute;taient humides et il dit :</p>
+
+<p>-- Maillanais, allez, nous sommes bien contents! vous leur
+avez fait<br>
+ voir, &agrave; ces petits messieurs, que de la terre, il ne sort
+pas que des<br>
+ fourmis, il en sort aussi des hommes.<br>
+ Allons, petites, en avant et un tour de farandole.</p>
+
+<p>Et nous nous pr&icirc;mes par les mains et, dans la cour du
+<i>Petit</i><br>
+ <i>Saint-Jean</i>, un bon moment nous farandol&acirc;mes. Puis
+on s&rsquo;en fut d&icirc;ner,<br>
+ nous mange&acirc;mes une brandade, on but et on chanta
+jusqu&rsquo;&agrave; l&rsquo;heure du<br>
+ d&eacute;part.</p>
+
+<p>Il y a de cela cinquante-huit ans pass&eacute;s. Toutes les
+fois que je vais<br>
+ &agrave; N&icirc;mes et que je vois de loin l&rsquo;enseigne du
+<i>Petit Saint-Jean</i>, ce<br>
+ moment de ma jeunesse repara&icirc;t &agrave; mes yeux dans
+toute sa clart&eacute; -- et<br>
+ je pense avec plaisir &agrave; ces braves gens qui, pour la
+premi&egrave;re fois,<br>
+ me firent conna&icirc;tre la bonhomie du peuple et la
+popularit&eacute;.</p>
+
+<p>Enfin me voil&agrave; libre dans mon Mas paternel et dans ma
+belle plaine de<br>
+ froment et de fruits, &agrave; la vue pacifique de mes Alpiles
+bleues, avec<br>
+ leur Caume au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres,
+si<br>
+ connus, si familiers, le Rocher-Trou&eacute;, le
+Monceau-de-Bl&eacute;, le<br>
+ Mamelon-B&acirc;ti, la Grosse-Femme! me voil&agrave; libre de
+revoir, quand venait<br>
+ le dimanche, ces compagnons de mon jeune &acirc;ge si
+regrett&eacute;s, si<br>
+ envi&eacute;s, quand j&rsquo;&eacute;tais dans la ge&ocirc;le.
+Avec quel plaisir, quels<br>
+ enthousiasmes, en nous promenant farauds, sur le cours,
+apr&egrave;s v&ecirc;pres,<br>
+ nous nous contions ce qui nous &eacute;tait arriv&eacute;,
+depuis qu&rsquo;on ne s&rsquo;&eacute;tait<br>
+ vu : Raphel &agrave; la course des hommes avait remport&eacute;
+le prix; No&euml;l avait<br>
+ enlev&eacute; la cocarde &agrave; un taureau; Gion, &agrave;
+la<br>
+ charrette qu&rsquo;on fait courir &agrave; la Saint-Eloi avait
+mis la plus belle<br>
+ des mules de Maillane; Tanin s&rsquo;&eacute;tait lou&eacute;
+pour le mois de semailles<br>
+ au grand Mas Merlata et Paulet avait ribot&eacute;, pendant
+trois jours et<br>
+ trois nuits, &agrave; la foire de Beaucaire.</p>
+
+<p>Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, ou, pour
+mieux<br>
+ dire, une promise, avec laquelle ils coquetaient depuis leur
+premi&egrave;re<br>
+ communion. Quelques-uns m&ecirc;me avaient l&rsquo;entr&eacute;e,
+c&rsquo;est-&agrave;-dire, le droit<br>
+ d&rsquo;aller, le dimanche au soir faire un brin de
+veill&eacute;e &agrave; la maison de<br>
+ leur belle.</p>
+
+<p>Moi qu&rsquo;avaient d&eacute;pays&eacute; mes sept
+ann&eacute;es d&rsquo;&eacute;cole, j&rsquo;&eacute;tais
+h&eacute;las! le<br>
+ seul &agrave; garder les manteaux, et, quand nous rencontrions
+les vol&eacute;es de<br>
+ fillettes qui, se tenant par le bras, nous barraient la rue,
+je<br>
+ remarquai qu&rsquo;avec moi elles n&rsquo;&eacute;taient pas
+&agrave; l&rsquo;aise comme avec les<br>
+ camarades. Elles et eux, se comprenant sur la moindre des
+choses,<br>
+ faisaient leurs gognettes de rien; mais moi j&rsquo;&eacute;tais
+pour elles devenu<br>
+ un "monsieur" et si &agrave; l&rsquo;une d&rsquo;elles
+j&rsquo;avais cont&eacute; fleurette, elle<br>
+ n&rsquo;e&ucirc;t &agrave; coup s&ucirc;r pas voulu croire
+&agrave; mes paroles.</p>
+
+<p>De plus, ces gars, &eacute;lev&eacute;s dans un cercle
+d&rsquo;id&eacute;es toutes primaires,<br>
+ avaient des admirations toujours renouvel&eacute;es pour des
+choses qui moi<br>
+ ne disaient que peu ou rien : par exemple, une emblavure qui
+avait<br>
+ d&eacute;cupl&eacute; ou rendu douze pour un, un haquet dont les
+roues battaient<br>
+ ferme sur l&rsquo;essieu, un mulet qui tirait fort, une charrette
+bien<br>
+ charg&eacute;e, ou un fumier<br>
+ bien empil&eacute;.</p>
+
+<p>Et alors je me rabattais, l&rsquo;hiver, sur les
+veill&eacute;es o&ugrave; j&rsquo;eus<br>
+ l&rsquo;occasion ainsi d&rsquo;&eacute;couter nos derniers
+conteurs : entre autres le<br>
+ Bramaire, un ancien grenadier de l&rsquo;arm&eacute;e
+d&rsquo;Italie, qui mangeait<br>
+ toutes vivantes les cigales et les rainettes, si bien que
+ces<br>
+ bestioles lui chantaient dans le ventre. Il me semble
+l&rsquo;entendre,<br>
+ lorsqu&rsquo;il voulait r&eacute;veiller les auditeurs qui
+sommeillaient :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>-- Cric! -- Crac!<br>
+ -- De la m... dans ton sac,<br>
+ Du butin dans le mien!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>un souvenir de la caserne ou du temps o&ugrave;, en campagne,
+on &eacute;tait camp&eacute;<br>
+ sous la tente.</p>
+
+<p>Un autre qui en savait, des sornettes, &agrave; ne plus finir,
+c&rsquo;&eacute;tait le<br>
+ vieux D&eacute;vot auquel je suis heureux de payer ici ma dette
+car, si<br>
+ simple qu&rsquo;elle f&ucirc;t, je lui dois la donn&eacute;e de
+mon po&egrave;me de <i>Nerto</i>. Et<br>
+ &agrave; propos de ces veill&eacute;es, nous allons en toucher
+un mot. Aujourd&rsquo;hui<br>
+ dans nos villages, les paysans, apr&egrave;s souper, vont au
+caf&eacute; faire leur<br>
+ partie de billard, de manille ou d&rsquo;un jeu de cartes
+quelconque, et,<br>
+ des veill&eacute;es anciennes, c&rsquo;est &agrave; peine
+s&rsquo;il en reste une esp&egrave;ce de<br>
+ semblant chez quelques artisans qui travaillent &agrave; la
+lampe, tels que<br>
+ les menuisiers ou bien les cordonniers.</p>
+
+<p>Mais en ce temps, la mode de ces r&eacute;unions joyeuses
+&eacute;tait loin d&rsquo;&ecirc;tre<br>
+ perdue : et elles se tenaient en g&eacute;n&eacute;ral dans les
+&eacute;tables ou dans les<br>
+ bergeries, parce que l&agrave; avec le b&eacute;tail, on se
+trouvait plus<br>
+ chaudement. L&rsquo;usage &eacute;tait que chaque veilleur ou
+habitu&eacute; de la<br>
+ veill&eacute;e fourn&icirc;t la chandelle &agrave; son tour, et
+il fallait que la<br>
+ chandelle dur&acirc;t deux soir&eacute;es, de sorte que, quand
+les assistants la<br>
+ voyaient &agrave; moiti&eacute; us&eacute;e, ils se levaient et
+allaient au lit.</p>
+
+<p>Seulement pour que la chandelle s&rsquo;us&acirc;t moins
+rapidement, on mettait<br>
+ sur le lumignon, savez-vous quoi? un grain de sel; on la
+posait<br>
+ debout sur le fond d&rsquo;une portoire ou d&rsquo;un cuvier
+renvers&eacute;, et les<br>
+ femmes qui filaient ou qui ber&ccedil;aient leurs petits (car
+les m&egrave;res<br>
+ apportaient les berceaux &agrave; la veill&eacute;e) avec leurs
+hommes et leurs<br>
+ enfants s&rsquo;asseyaient tout autour, sur la liti&egrave;re ou
+sur des billots.<br>
+ Lorsqu&rsquo;il n&rsquo;y avait pas de si&egrave;ges, les
+fileuses, une devant l&rsquo;autre,<br>
+ la quenouille au c&ocirc;t&eacute; (quenouille de roseau
+renfl&eacute;e et coiff&eacute;e de<br>
+ chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin
+d&rsquo;&eacute;clairer<br>
+ leur fil, et l&rsquo;on y disait des contes, interrompus souvent
+par un<br>
+ &eacute;brouement des bestiaux, un b&ecirc;lement ou un
+braiment. Parmi ces contes<br>
+ de veill&eacute;e, celui que je vais vous dire se
+r&eacute;p&eacute;tait fr&eacute;quemment,<br>
+ parce qu&rsquo;un de mes oncles, le bon M. J&eacute;r&ocirc;me, y
+avait jou&eacute; un r&ocirc;le et<br>
+ que c&rsquo;&eacute;tait un conte vrai.</p>
+
+<p>Vers 1820 ou 25, peu importe la date, &agrave; Maillane mourut
+un certain<br>
+ Claudillon; et comme il n&rsquo;avait pas d&rsquo;enfants, sa
+maison resta close<br>
+ pendant cinq ou six mois. Pourtant un locataire &agrave; la fin
+vint<br>
+ l&rsquo;habiter et les fen&ecirc;tres se rouvrirent.</p>
+
+<p>Mais, quelques jours apr&egrave;s, il courut dans Maillane une
+rumeur<br>
+ &eacute;trange : la maison de Claudillon &eacute;tait
+hant&eacute;e. Le nouvel habitant et<br>
+ sa femme entendaient ravauder et far- fouiller toute la nuit :
+un<br>
+ bruit particulier, comme si on remuait du papier, du parchemin.
+D&egrave;s<br>
+ qu&rsquo;on allumait la lampe, on n&rsquo;entendait plus rien; et
+d&egrave;s qu&rsquo;on<br>
+ l&rsquo;&eacute;teignait, recommen&ccedil;ait de plus belle le
+froissement myst&eacute;rieux.<br>
+ Ils eurent beau, les locataires, fureter, virer, tourner dans
+tous<br>
+ les coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous le
+lit,<br>
+ sous l&rsquo;escalier, sous les planches de l&rsquo;&eacute;vier,
+ils ne virent rien qui<br>
+ p&ucirc;t expliquer peu ou prou le remuement nocturne, et ce
+bruit tous les<br>
+ jours renaissait dans la nuit; &agrave; ce point vous dirai-je
+que ces gens<br>
+ prirent peur et d&eacute;m&eacute;nag&egrave;rent en disant aux
+voisins : "Y couche qui<br>
+ voudra, dans la maison de Claudillon : les revenants la
+hantent." Et<br>
+ ils partirent.</p>
+
+<p>Les voisins assez effray&eacute;s voulurent voir aussi ce qui
+se passait l&agrave;;<br>
+ et les plus courageux, arm&eacute;s de fourches et de fusils,
+vinrent tour &agrave;<br>
+ tour coucher dans la maison de Claudillon. Mais sit&ocirc;t la
+lampe<br>
+ &eacute;teinte, le maudit remuement avait lieu de nouveau; les
+parchemins se<br>
+ maniaient -- et on ne pouvait jamais voir d&rsquo;o&ugrave;
+provenait le bruit.</p>
+
+<p>Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles
+qu&rsquo;on adresse<br>
+ aux revenants pour les exorciser :</p>
+
+<blockquote>
+<p>-- <i>Si tu es bonne &acirc;me, parle-moi!<br>
+ -- Si tu es mauvaise, disparais!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Cela ne leur faisait pas plus qu&rsquo;une p&acirc;t&eacute;e
+de son aux chats, et le<br>
+ bruit s&rsquo;entendait toujours la m&ecirc;me chose ; et au
+four, au moulin, aux<br>
+ lavoirs &agrave; la veill&eacute;e, on ne parlait que des
+revenants.</p>
+
+<p>-- Si l&rsquo;on pouvait, disaient les gens, savoir qui est-ce
+qui revient,<br>
+ en faisant prier pour elle, la pauvre &acirc;me, bien s&ucirc;r,
+entrerait en<br>
+ repos.</p>
+
+<p>-- Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez-vous que ce soit? ce
+ne peut<br>
+ &ecirc;tre que Claudillon... Le pauvre Claudillon, n ayant pas
+laiss&eacute;<br>
+ d&rsquo;enfants, n&rsquo;aura pas eu de service, et
+l&rsquo;&acirc;me du d&eacute;funt certainement<br>
+ doit &ecirc;tre en peine.</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est cela, conclut-on, Claudillon doit &ecirc;tre en
+peine.</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t les femmes, entre voisines et liard &agrave;
+liard ramass&egrave;rent<br>
+ de quoi faire dire une messe au pauvre Claudillon. Le
+pr&ecirc;tre dit la<br>
+ messe ; il fit pour Claudillon les pri&egrave;res voulues, et
+quelques<br>
+ Maillanais de bonne volont&eacute; retourn&egrave;rent voir, la
+nuit, s&rsquo;il y avait<br>
+ toujours hantise.</p>
+
+<p>Hantise de plus en plus : c&rsquo;&eacute;tait un remuement de
+papiers, de<br>
+ parchemins, qui faisait dresser les cheveux! et chacun ajoutait
+la<br>
+ sienne : au haut de l&rsquo;escalier on avait trouv&eacute; une
+botte, une botte<br>
+ toute cir&eacute;e : d&rsquo;autres avaient aper&ccedil;u, par le
+trou de l&rsquo;&eacute;vier, un<br>
+ spectre entour&eacute; de flammes qui descendait de la
+chemin&eacute;e ! Isabeau la<br>
+ boisseli&egrave;re conta que le matin, en faisant la chasse aux
+puces, elle<br>
+ trouvait sur son corps des bleus -- qui sont des pin&ccedil;ons
+des morts;<br>
+ et Nanon de la Veuve assurait que, la nuit, on l&rsquo;avait
+tir&eacute;e par les<br>
+ pieds.</p>
+
+<p>Les hommes, le dimanche, pr&egrave;s du puits de la Place,
+s&rsquo;entretenaient<br>
+ tous de la chose et disaient:</p>
+
+<p>-- Claudillon, le pauvre Claudillon, &eacute;tait pourtant un
+brave homme :<br>
+ il n&rsquo;est pas croyable que ce soit lui.</p>
+
+<p>-- Mais alors qui serait-ce?</p>
+
+<p>Le grand Charles, un pince-sans-rire que tout le monde
+respectait,<br>
+ car il les dominait tous, autant par la stature de son corps
+de<br>
+ g&eacute;ant, que par l&rsquo;aplomb de sa parole, dit
+apr&egrave;s avoir touss&eacute; :</p>
+
+<p>-- N&rsquo;est-ce pas clair? Du moment qu&rsquo;on remue des
+papiers, ce doit<br>
+ &ecirc;tre des notaires.</p>
+
+<p>Tout le monde s&rsquo;&eacute;cria :</p>
+
+<p>-- Le grand Charles a raison, ce doit &ecirc;tre des notaires
+puisqu&rsquo;ils<br>
+ remuent des papiers : -- et tenez, ajouta le vieux Ma&icirc;tre
+Ferrut, je<br>
+ m&rsquo;en souviens maintenant, cette maison s&rsquo;&eacute;tait
+vendue, dans ma<br>
+ jeunesse, au tribunal; elle venait d&rsquo;un h&eacute;ritage
+o&ugrave; l&rsquo;on avait<br>
+ plaid&eacute;, vingt ans peut-&ecirc;tre, &agrave; Tarascon; et
+tant gratt&egrave;rent les<br>
+ notaires, les avocats, les procureurs, que ma, foi, tout se
+mangea...<br>
+ Parbleu, ces gens doivent br&ucirc;ler comme des chaufferettes;
+et rien<br>
+ d&rsquo;&eacute;tonnant qu&rsquo;ils reviennent fureter dans les
+actes et les &eacute;crits<br>
+ qu&rsquo;ils ont pass&eacute;s.</p>
+
+<p>-- Ce sont des notaires! ce sont des notaires! L&rsquo;on
+n&rsquo;entendait plus<br>
+ que cela dans les rues de Maillane. Les Maillanais n&rsquo;en
+dormaient<br>
+ plus et, lorsqu&rsquo;ils en parlaient, en avaient la chair de
+poule.</p>
+
+<p>-- Ha! nous le verrons bien, si ce sont des notaires! dit<br>
+ flegmatiquement M. J&eacute;r&ocirc;me le moulinier de soie.</p>
+
+<p>Feu mon oncle J&eacute;r&ocirc;me avait servi dans les Dragons
+o&ugrave; il fut<br>
+ brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait fi&egrave;rement
+au haut du<br>
+ nez, la glorieuse balafre d&rsquo;un beau coup de bancal
+qu&rsquo;un hussard<br>
+ allemand, &agrave; la bataille d&rsquo;Austerlitz, ne lui donna
+pas pour rire.<br>
+ Accul&eacute; pr&egrave;s d&rsquo;un mur, il s&rsquo;&eacute;tait
+d&eacute;fendu seul contre vingt cavaliers<br>
+ qui le sabraient, jusqu&rsquo;&agrave; ce qu&rsquo;il
+tomb&acirc;t, la face coup&eacute;e en deux par<br>
+ un revers de lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept
+sous<br>
+ par jour, dont il avait tout juste pour le tabac qu&rsquo;il
+prisait.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait, cet oncle J&eacute;r&ocirc;me, le plus fameux
+chasseur &agrave; la pip&eacute;e que<br>
+ j&rsquo;aie connu. Peu lui importaient les affaires, la famille,
+le n&eacute;goce<br>
+ : quand venait la saison, tous les matins, il partait en chasse.
+Sa<br>
+ pincette dans une main, portant sur les &eacute;paules la grande
+cage de<br>
+ verdure sous laquelle il se cachait, lorsqu&rsquo;il traversait
+des<br>
+ chaumes, on aurait dit un arbre en marche. Et il ne revenait
+jamais<br>
+ sans avoir attrap&eacute; trois ou quatre douzaines de
+culs-blancs ronds de<br>
+ graisse, dont il se r&eacute;galait avec M. Chabert, ancien
+chirurgien de<br>
+ l&rsquo;arm&eacute;e d&rsquo;Espagne, qui avait vu Madrid avec le
+roi Joseph. On<br>
+ d&eacute;bouchait alors le vin de Frigolet et, nargue du souci,
+ils buvaient<br>
+ &agrave; la sant&eacute; des Espagnoles et des Hongroises.</p>
+
+<p>Mais bref, M. J&eacute;r&ocirc;me chargea ses pistolets et,
+tranquille comme quand<br>
+ il allait &agrave; la pip&eacute;e, il vint, &agrave; la nuit
+close, se blottir dans la<br>
+ maison du pauvre Claudillon. Muni d&rsquo;une lanterne sourde,
+qu&rsquo;il<br>
+ recouvrit de son manteau, il s&rsquo;&eacute;tendit l&agrave; sur
+deux chaises, attendant<br>
+ que les "notaires" remuassent leurs papiers.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, frou-frou! cra-cra! voil&agrave; les
+papiers qui se froissent,<br>
+ et que voit-il? deux rats, deux gros rats qui s&rsquo;enfuient
+l&agrave;-haut sous<br>
+ la soupente.</p>
+
+<p>Car dans cette maison, comme on en voit dans beaucoup
+d&rsquo;autres, il y<br>
+ avait, pour recouvrir l&rsquo;escalier, une soupente.</p>
+
+<p>M. J&eacute;r&ocirc;me monta sur une chaise, et sur le
+plancher du r&eacute;duit trouva<br>
+ tout bonnement des feuilles de vigne s&egrave;ches.</p>
+
+<p>Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, parait-il,
+rentr&eacute;<br>
+ ses raisins et les avait &eacute;tendus sur les ais de la
+soupente, en un<br>
+ lit de feuilles de vigne. Lorsqu&rsquo;il fut mort, les rats
+mang&egrave;rent les<br>
+ raisins et, les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits,
+venaient<br>
+ fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains qu&rsquo;il
+pouvait y<br>
+ avoir encore.</p>
+
+<p>Mon oncle enleva les feuilles et s&rsquo;en revint coucher. Le
+lendemain<br>
+ matin, lorsqu&rsquo;il alla sur la place :</p>
+
+<p>-- Eh bien! monsieur J&eacute;r&ocirc;me, lui dirent les
+paysans, vous avez l&rsquo;air<br>
+ quelque peu p&acirc;le! les notaires sont revenus?</p>
+
+<p>M. J&eacute;r&ocirc;me r&eacute;pondit :</p>
+
+<p>-- Vos notaires, c&rsquo;&eacute;tait un couple de rats qui
+remuaient des feuilles<br>
+ au-dessus de la soupente, des feuilles de vigne
+s&egrave;ches.</p>
+
+<p>Un immense &eacute;clat de rire prit les bons Maillanais; et,
+depuis ce<br>
+ jour-l&agrave;, les gens de mon village n&rsquo;ont plus cru aux
+revenants.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE IX</h2>
+
+<h3>LA R&Eacute;PUBLIQUE DE 1848</h3>
+
+<p>La vieille Riquelle. -- Mon p&egrave;re nous raconte
+l&rsquo;ancienne R&eacute;volution.<br>
+ -- La d&eacute;esse Raison. -- Le p&egrave;re du banquier
+Millaud. -- Les<br>
+ r&eacute;publicains de Provence. -- Le Thym. -- Le carnaval. --
+Les<br>
+ remontrances paternelles. -- M. Durand-Maillane. -- Les
+machines<br>
+ agricoles. -- Les moissons d&rsquo;autrefois. -- Les trois
+beaux<br>
+ moissonneurs.</p>
+
+<p>Cet hiver-l&agrave;, les gens &eacute;tant unis, tranquilles
+et contents, car les<br>
+ r&eacute;coltes ne se vendaient pas trop mal et l&rsquo;on ne
+parlait plus, gr&acirc;ce<br>
+ &agrave; Dieu, de politique, il s&rsquo;&eacute;tait
+organis&eacute;, dans notre pays de<br>
+ Maillane, en mani&egrave;re d&rsquo;amusement, des
+repr&eacute;sentations de trag&eacute;dies et<br>
+ de com&eacute;dies; et je l&rsquo;ai d&eacute;j&agrave; dit, avec
+toute l&rsquo;ardeur de mes dix-sept<br>
+ ans, j&rsquo;y jouais mon petit r&ocirc;le. Mais sur ces
+entrefaites, vers la fin<br>
+ de f&eacute;vrier, adieu la paix b&eacute;nie! &eacute;clata la
+R&eacute;volution de 1848.</p>
+
+<p>A l&rsquo;entr&eacute;e du village, dans une maisonnette de
+pis&eacute;, dont une treille<br>
+ ombrageait la porte, demeurait &agrave; cette &eacute;poque une
+bonne vieille femme<br>
+ qu&rsquo;on appelait Riquelle. Habill&eacute;e &agrave; la mode
+des Arl&eacute;siennes<br>
+ d&rsquo;autrefois, elle portait une grande coiffe aplatie sur la
+t&ecirc;te et<br>
+ sur cette coiffe un chapeau &agrave; larges bords, plat et en
+feutre noir.<br>
+ De plus, un bandeau de gaze, esp&egrave;ce de voilette blonde
+attach&eacute;e sous<br>
+ le menton, lui encadrait les joues. Elle vivait de sa quenouille
+et<br>
+ de ses quelques coins de terre. Mais proprette, soign&eacute;e
+et diserte en<br>
+ paroles, on voyait qu&rsquo;elle avait d&ucirc; &ecirc;tre jadis
+une &eacute;l&eacute;gante.</p>
+
+<p>Lorsque &agrave; sept ou huit ans, avec mon sachet sur le dos,
+je venais &agrave;<br>
+ l&rsquo;&eacute;cole, je passais tous les jours devant la maison
+de Riquelle; et<br>
+ la vieille qui filait, assise vers sa porte, sur son petit banc
+de<br>
+ pierre, m&rsquo;appelait et me disait :</p>
+
+<p>-- N&rsquo;avez-vous point, &agrave; votre Mas, des pommes
+rouges?</p>
+
+<p>-- Je ne sais pas, lui r&eacute;pondais-je.</p>
+
+<p>-- Quand tu viendras encore, mignon, apporte-m&rsquo;en
+quelqu&rsquo;une.</p>
+
+<p>Et j&rsquo;oubliais toujours de faire la commission, et
+toujours dame<br>
+ Riquelle, en me voyant passer, me parlait de ces pommes, si bien
+qu&rsquo;&agrave;<br>
+ la fin je dis &agrave; mon p&egrave;re :</p>
+
+<p>-- Il y a la vieille Riquelle qui toujours me demande de lui
+porter<br>
+ des <i>pommes rouges.</i></p>
+
+<p>-- La sacr&eacute;e vieille masque! me grommela mon
+p&egrave;re, lorsqu&rsquo;elle t&rsquo;en<br>
+ parlera encore, dis-lui : "Elles ne sont pas m&ucirc;res, ni
+&agrave; pr&eacute;sent, ni<br>
+ de longtemps."</p>
+
+<p>Et ensuite quand la vieille me r&eacute;clama ses pommes
+rouges :</p>
+
+<p>-- Mon p&egrave;re, lui criai-je, m&rsquo;a dit qu&rsquo;elles
+n&rsquo;&eacute;taient pas m&ucirc;res, ni &agrave;<br>
+ pr&eacute;sent, ni de longtemps.</p>
+
+<p>Et Riquelle, &agrave; partir de l&agrave;, ne me parla plus de
+ses pommes.</p>
+
+<p>Mais le lendemain du jour o&ugrave; l&rsquo;on connut dans nos
+campagnes les<br>
+ journ&eacute;es de f&eacute;vrier et la proclamation de la
+R&eacute;publique, &agrave; Paris, en<br>
+ venant au village pour savoir les nouvelles, la premi&egrave;re
+personne que<br>
+ je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son
+seuil,<br>
+ requinqu&eacute;e, anim&eacute;e, avec une topaze qui
+scintillait &agrave; son doigt, elle<br>
+ me dit :</p>
+
+<p>-- Les pommes rouges sont donc m&ucirc;res cette fois! on dit
+qu&rsquo;on va<br>
+ planter les arbres de la libert&eacute;? Nous allons en manger,
+mignon, de<br>
+ ces bonnes pommes du paradis terrestre...<br>
+ O sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir!
+Fr&eacute;d&eacute;ric, mon<br>
+ enfant, fais-toi r&eacute;publicain!</p>
+
+<p>-- Mais lui dis-je, R&icirc;quelle, la belle bague que vous
+avez!</p>
+
+<p>-- Ha! fit-elle, tu peux le dire, qu&rsquo;elle est belle,
+cette bague !<br>
+ Tiens, je ne l&rsquo;avais plus mise depuis que Bonaparte
+&eacute;tait parti pour<br>
+ l'&icirc;le d&rsquo;Elbe... C&rsquo;est un ami que nous avions, un
+ami de la famille,<br>
+ qui me l&rsquo;avait donn&eacute;e, dans le temps (ah! quel
+temps) o&ugrave; nous<br>
+ dansions la Carmagnole...</p>
+
+<p>Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas de danse, la
+vieille<br>
+ dans sa maison rentra en crevant de rire.</p>
+
+<p>Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en soupant, les
+nouvelles<br>
+ de Paris, et puis, comme en riant je rapportais le propos de
+la<br>
+ vieille Riquelle, mon p&egrave;re gravement prit la parole et
+dit :</p>
+
+<p>-- La R&eacute;publique, je l&rsquo;ai vue une fois. Il est
+&agrave; souhaiter que<br>
+ celle-ci ne fasse pas des choses atroces comme l&rsquo;autre. On
+tua Louis<br>
+ XVI et la reine son &eacute;pouse : et de belles princesses, des
+pr&ecirc;tres,<br>
+ des religieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit
+mourir en<br>
+ France, qui sait combien? Les autres rois, coalis&eacute;s, nous
+d&eacute;clar&egrave;rent<br>
+ la guerre. Pour d&eacute;fendre la R&eacute;publique, il y eut
+la r&eacute;quisition et la<br>
+ lev&eacute;e en masse. Tout partit : les boiteux, les mal
+conform&eacute;s, les<br>
+ borgnes, all&egrave;rent au d&eacute;p&ocirc;t faire de la
+charpie. Je me souviens du<br>
+ passage des bandes d&rsquo;Allobroges qui descendaient vers
+Toulon: "Qui<br>
+ vive? -- "Allobroge!" L&rsquo;un d&rsquo;eux saisit mon
+fr&egrave;re, qui n&rsquo;avait que<br>
+ douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : Crie <i>Vive
+la<br>
+</i> <i>R&eacute;publique</i>! lui fit-il, ou tu es mort!" Le
+pauvre enfant cria, mais<br>
+ son sang se tourna et il en mourut. Les nobles, les bons
+pr&ecirc;tres,<br>
+ tous ceux qui &eacute;taient suspects, furent oblig&eacute;s
+d&rsquo;&eacute;migrer pour<br>
+ &eacute;chapper &agrave; la guillotine; l&rsquo;abb&eacute;
+Riousset d&eacute;guis&eacute; en berger, gagna le<br>
+ Pi&eacute;mont avec les troupeaux de M. de Lubi&egrave;res. Nous
+autres, nous<br>
+ sauv&acirc;mes M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien
+&agrave; ferme.<br>
+ C&rsquo;&eacute;tait le capiscol de Saint-Marthe &agrave;
+Tarascon. Trois mois nous le<br>
+ gard&acirc;mes cach&eacute; dans un caveau que nous avions
+creus&eacute; sous les<br>
+ futailles; et quand venaient au Mas les officiers municipaux ou
+les<br>
+ gendarmes du district, pour compter les agneaux que nous avions
+au<br>
+ bercail, les pains que nous avions sous la claie ou dans la
+huche (en<br>
+ vertu de la loi dite du maximum), vite ma pauvre m&egrave;re
+faisait frire &agrave;<br>
+ la po&ecirc;le une grosse omelette au lard. Une fois qu&rsquo;ils
+avaient mang&eacute;<br>
+ et bu leur so&ucirc;l, ils oubliaient (ou faisaient semblant) de
+faire<br>
+ leurs perquisitions, et ils repartaient portant des branches
+de<br>
+ laurier pour f&ecirc;ter les victoires des arm&eacute;es
+r&eacute;publicaines. Les<br>
+ pigeonniers furent d&eacute;molis, on pilla les ch&acirc;teaux,
+on brisa les<br>
+ croix, on fondit les cloches. Dans les &eacute;glises on
+&eacute;leva des montagnes<br>
+ de terre, o&ugrave; l&rsquo;on planta des pins, des
+gen&eacute;vriers, des ch&ecirc;nes nains.<br>
+ Dans la n&ocirc;tre, &agrave; Maillane, &eacute;tait tenu le
+club; et si vous n&eacute;gligiez<br>
+ d&rsquo;aller aux r&eacute;unions civiques, vous &eacute;tiez
+d&eacute;nonc&eacute;s, not&eacute;s comme<br>
+ suspects. Le cur&eacute;, qui &eacute;tait un poltron et un
+pleutre, dit un jour du<br>
+ haut de la chaire (je m'en souviens, car j&rsquo;y &eacute;tais)
+: "Citoyens,<br>
+ jusqu&rsquo;&agrave; pr&eacute;sent, tout ce que nous vous
+contions, ce n&rsquo;&eacute;tait que<br>
+ mensonges." Il fit fr&eacute;mir d&rsquo;indignation; et
+s&rsquo;ils n&rsquo;avaient pas eu<br>
+ peur, les gens, les uns des autres, on l&rsquo;aurait
+lapid&eacute;. C&rsquo;est le m&ecirc;me<br>
+ qui dit une autre fois, &agrave; la fin de son pr&ocirc;ne : "Je
+vous avertis, mes<br>
+ fr&egrave;res, que si vous aviez connaissance de quelque
+&eacute;migr&eacute; cach&eacute;, vous<br>
+ &ecirc;tes nus en conscience, et sous cas de p&eacute;ch&eacute;
+mortel, de venir le<br>
+ d&eacute;noncer tout de suite &agrave; la commune." Enfin, on
+avait aboli les,<br>
+ f&ecirc;tes et les dimanches, et chaque dixi&egrave;me jour,
+qu&rsquo;on appelait le<br>
+ <i>d&eacute;cadi</i>, on adorait en grande pompe la
+d&eacute;esse RAISON. Or, savez-vous<br>
+ qui &eacute;tait la d&eacute;esse &agrave; Maillane?</p>
+
+<p>-- Non, r&eacute;pond&icirc;mes-nous.</p>
+
+<p>-- C&rsquo;&eacute;tait la vieille Riquelle.</p>
+
+<p>-- Est-ce possible! cri&acirc;mes-nous.</p>
+
+<p>-- Riquelle, poursuivit mon v&eacute;n&eacute;rable
+p&egrave;re, &eacute;tait la fille du<br>
+ cordonnier Jacques Riquel qui, au temps de la Terreur, fut le
+maire<br>
+ de Maillane.</p>
+
+<p>Oh! la garce! A cette &eacute;poque, elle avait dix-huit ans
+peut-&ecirc;tre, et<br>
+ fra&icirc;che et belle fille, des plus jolies du pays. Nous
+&eacute;tions de la<br>
+ m&ecirc;me jeunesse; son p&egrave;re m&ecirc;mement m&rsquo;avait
+fait des souliers, des<br>
+ souliers en museau de tanche, que je portai &agrave;
+l&rsquo;arm&eacute;e lorsque je<br>
+ m&rsquo;engageai... Eh bien! si je vous disais que je l&rsquo;ai
+vue, Riquelle,<br>
+ habill&eacute;e en d&eacute;esse, la cuisse demi-nue, un sein
+d&eacute;collet&eacute;, le bonnet<br>
+ rouge sur la t&ecirc;te, et assise en ce costume sur
+l&rsquo;autel de l&rsquo;&eacute;glise!</p>
+
+<p>A la table, en soupant, vers la fin de f&eacute;vrier de 1848,
+voil&agrave; ce que<br>
+ racontait ma&icirc;tre Fran&ccedil;ois, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>Maintenant vous allez voir.</p>
+
+<p>Quand je publiai <i>Mireille</i> environ onze ans
+apr&egrave;s, me trouvant &agrave;<br>
+ Paris, je fus invit&eacute; par le banquier Millaud, celui qui
+fonda <i>le</i><br>
+ <i>Petit Journal</i>, &agrave; un des grands d&icirc;ners que
+l&rsquo;aimable M&eacute;c&egrave;ne offrait,<br>
+ chaque semaine, aux artistes, savants et gens de lettres en
+renom.<br>
+ Nous &eacute;tions une cinquantaine; et Mme Millaud, une juive
+superbe,<br>
+ avait d&rsquo;un c&ocirc;t&eacute; M&eacute;ry et moi de
+l&rsquo;autre, ce me semble. Sur la fin du<br>
+ repas, un vieillard mis simplement, avec une longue veste, et
+coiff&eacute;<br>
+ d&rsquo;une calotte, du haut bout de la table me cria en
+proven&ccedil;al :</p>
+
+<p>-- Monsieur Mistral, vous &ecirc;tes de Maillane?</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est le p&egrave;re, me dit-on, du banquier qui nous
+re&ccedil;oit.</p>
+
+<p>Et, la table &eacute;tant trop longue pour pouvoir converser,
+je me levai et<br>
+ vins causer avec le bon vieillard.</p>
+
+<p>-- Vous &ecirc;tes de Maillane? reprit-il.</p>
+
+<p>-- Oui, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>-- Connaissez-vous la fille du nomm&eacute; Jacques Riquel,
+qui a &eacute;t&eacute; jadis<br>
+ maire de votre commune?</p>
+
+<p>-- Si je la connais! Riquelle la d&eacute;esse? mais nous
+sommes bons amis.</p>
+
+<p>-- Eh bien! dit le vieillard, quand nous venions &agrave;
+Maillane, pour<br>
+ vendre nos poulains, car en ce temps nous vendions des chevaux,
+des<br>
+ mulets, je vous parle de cinquante ans au moins...</p>
+
+<p>-- Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas vous,
+monsieur<br>
+ Millaud, qui lui auriez fait cadeau d&rsquo;une bague de
+topaze?</p>
+
+<p>-- Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif tout en
+branlant<br>
+ la t&ecirc;te et notant &eacute;moustill&eacute;, vous a
+parl&eacute; de cela? Ah! mon brave<br>
+ monsieur, qui nous a vus et qui nous voit...</p>
+
+<p>A ce moment, le banquier Millaud, qui s&rsquo;&eacute;tait
+lev&eacute; de table, vint,<br>
+ ainsi qu&rsquo;il faisait apr&egrave;s tous ses repas,
+s&rsquo;incliner devant son p&egrave;re<br>
+ qui, lui imposant les mains &agrave; la fa&ccedil;on des
+patriarches, lui donna sa<br>
+ b&eacute;n&eacute;diction.</p>
+
+<p>Pour en revenir &agrave; moi, en d&eacute;pit des
+r&eacute;cits entendus dans ma famille,<br>
+ cette irruption de libert&eacute;, de nouveaut&eacute; qui
+cr&egrave;ve les digues lorsque<br>
+ arrive une r&eacute;volution, m&rsquo;avait, il faut bien le
+dire, trouv&eacute; tout<br>
+ flambant neuf et pr&ecirc;t &agrave; suivre l&rsquo;&eacute;lan.
+Aux premi&egrave;res proclamations<br>
+ sign&eacute;es et illustr&eacute;es du nom de Lamartine, mon
+lyrisme bondit en un<br>
+ chant incandescent que les petits journaux d&rsquo;Arles et
+d&rsquo;Avignon<br>
+ donn&egrave;rent :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>R&eacute;veillez-vous, enfants de la Gironde,<br>
+ Et tressaillez dans vos s&eacute;pulcres froids :<br>
+ La libert&eacute; va rajeunir le monde...<br>
+ Guerre &eacute;ternelle entre nous et les rois!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Un enthousiasme fou m&rsquo;avait enivr&eacute; soudain pour
+ces id&eacute;es lib&eacute;rales,<br>
+ humanitaires, que je voyais dans leur fleur : et mon
+r&eacute;publicanisme,<br>
+ tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me
+trait&egrave;rent de<br>
+ "peau retourn&eacute;e" faisait la f&eacute;licit&eacute; des
+r&eacute;publicains du lieu qui,<br>
+ &eacute;tant le petit nombre, &eacute;taient fiers et ravis de
+me voir avec eux<br>
+ chanter la<br>
+ <i>Marseillaise</i>.</p>
+
+<p>Or, chez ces hommes-l&agrave;, descendants pour la plupart des
+d&eacute;magogues<br>
+ populaires qu&rsquo;&agrave; la R&eacute;volution on nommait "les
+braillards" tous les<br>
+ vieux pr&eacute;jug&eacute;s, rancunes et rengaines de
+l&rsquo;ancienne R&eacute;publique<br>
+ s&rsquo;&eacute;taient, de p&egrave;re en fils, transmis comme un
+levain.</p>
+
+<p>Une fois, que j&rsquo;essayais de leur faire comprendre les
+r&ecirc;ves g&eacute;n&eacute;reux<br>
+ de la R&eacute;publique nouvelle, sans cacher mon horreur pour
+les crimes<br>
+ qui firent, au temps de la premi&egrave;re, p&eacute;rir tant
+d&rsquo;innocents :</p>
+
+<p>-- Innocents, me cria d&rsquo;une voix de tonnerre le vieux
+Pant&egrave;s, mais<br>
+ vous ignorez donc que les aristocrates avaient jur&eacute;, les
+monstres, de<br>
+ jouer aux boules avec les t&ecirc;tes des patriotes?</p>
+
+<p>Et, me voyant sourire, le vieux Brul&eacute; me dit :</p>
+
+<p>-- Connaissez-vous l&rsquo;histoire du ch&acirc;teau de
+Tarascon?</p>
+
+<p>-- Quelle histoire? r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>-- L&rsquo;histoire de la fois o&ugrave; le repr&eacute;sentant
+Cadroy vint donner<br>
+ l&rsquo;impulsion aux contre-r&eacute;volutionnaires...
+&Eacute;coutez-la et vous saurez<br>
+ le motif de ce refrain que les Blancs, de temps &agrave; autre,
+nous<br>
+ chantent sur la moustache :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>De bric ou de broc<br>
+ Ils feront le saut<br>
+ De la fen&ecirc;tre<br>
+ De Tarascon,<br>
+ Dedans le Rh&ocirc;ne:<br>
+ Nous n&rsquo;en voulons plus<br>
+ De ces gueux-l&agrave;,<br>
+ De Ces gueux<br>
+ De sans-culottes</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Vous savez, ou vous ignorez, qu&rsquo;&agrave; la chute de
+Robespierre, les<br>
+ mod&eacute;r&eacute;s tomb&egrave;rent sur les bons patriotes et
+en remplirent les<br>
+ prisons. A Tarascon ils firent monter les prisonniers, tout nus
+comme<br>
+ des vers, au sommet du ch&acirc;teau, et de l&agrave;, ils les
+for&ccedil;aient, &agrave; coups<br>
+ de ba&iuml;onnettes, de sauter dans le Rh&ocirc;ne par la
+fen&ecirc;tre qui s&rsquo;y<br>
+ trouve. C&rsquo;est alors qu&rsquo;un nomm&eacute; Liautard, de
+Graveson, qui est encore<br>
+ en vie, &eacute;tant rest&eacute; le dernier pour faire le
+plongeon, profita d&rsquo;un<br>
+ moment o&ugrave; on l&rsquo;avait laiss&eacute; seul,
+d&eacute;pouilla sa chemise, qu&rsquo;il jeta<br>
+ avec les autres, et alla se cacher dans un tuyau de
+chemin&eacute;e, de<br>
+ sorte que les brigands, lorsqu&rsquo;ils revinrent de
+l&agrave;-haut et qu&rsquo;ils<br>
+ compt&egrave;rent les chemises, crurent avoir tout noy&eacute;,
+et vid&egrave;rent les<br>
+ lieux. Liautard, la nuit venue, gagna le haut du ch&acirc;teau;
+puis par<br>
+ une corde qu&rsquo;il avait faite avec les v&ecirc;tements des
+autres, ils<br>
+ descendit aussi bas qu&rsquo;il put, puis plongea dans le
+Rh&ocirc;ne, qu&rsquo;il<br>
+ traversa &agrave; la nage, et s&rsquo;en vint &agrave; Beaucaire
+frapper chez un ami qui<br>
+ lui donna l&rsquo;hospitalit&eacute;.</p>
+
+<p>-- Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme
+rageur<br>
+ qui sans cesse cognait sur le casaquin des pr&ecirc;tres), le
+pauvre<br>
+ Balarin qui p&ecirc;chait &agrave; la ligne en 1815
+l&agrave;-bas dans la<br>
+ Font-Mourguette, et qu&rsquo;ils assassin&egrave;rent parce
+qu&rsquo;il ne voulait pas<br>
+ crier : "Vive le roi!"</p>
+
+<p>-- Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui,
+vers<br>
+ la m&ecirc;me &eacute;poque, fut abattu d&rsquo;un coup de fusil
+tir&eacute; &agrave; travers la<br>
+ porte!</p>
+
+<p>-- Et Trestaillon! avan&ccedil;ait l&rsquo;un.</p>
+
+<p>-- Et le Pointu! ajoutait l&rsquo;autre.</p>
+
+<p>Telles &eacute;taient les invectives qui, d&rsquo;un
+c&ocirc;t&eacute; comme de l&rsquo;autre, avec<br>
+ la r&eacute;publique &eacute;taient revenues sur l&rsquo;eau. Et,
+ici comme ailleurs,<br>
+ cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les
+Rouges<br>
+ commenc&egrave;rent de porter la ceinture et la cravate rouge,
+et les Blancs<br>
+ les port&egrave;rent vertes. Les premiers se fleurirent avec des
+bouquets de<br>
+ thym, embl&egrave;me de la Montagne; les seconds
+arbor&egrave;rent les fleurs de<br>
+ lis royales. Les r&eacute;publicains plantaient des arbres de la
+libert&eacute;; la<br>
+ nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent
+les<br>
+ bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple,
+ces<br>
+ Proven&ccedil;aux de m&ecirc;me race qui, un mois avant,
+jouaient, plaisantaient,<br>
+ banquetaient ensemble, maintenant, pour des v&eacute;tilles
+qui<br>
+ n&rsquo;aboutissaient &agrave; rien, se seraient mang&eacute; le
+foie.</p>
+
+<p>Par suite, les jeunes gens, c&rsquo;est-&agrave;-dire tous ceux
+de la m&ecirc;me<br>
+ conscription, nous nous s&eacute;par&acirc;mes en deux partis;
+et chaque fois,<br>
+ h&eacute;las! que le dimanche au soir, apr&egrave;s avoir bu un
+coup, on<br>
+ s&rsquo;entre-croisait &agrave; la farandole, pour rien on en
+venait aux mains.</p>
+
+<p>Aux derniers jours du carnaval, les gar&ccedil;ons ont coutume
+de faire le<br>
+ tour des fermes pour qu&ecirc;ter des oeufs, du petit
+sal&eacute;, et ramasser de<br>
+ quoi manger quelques omelettes. Ils font ces
+tourn&eacute;es-l&agrave; en dansant<br>
+ la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant<br>
+ d&rsquo;ordinaire des couplets comme ceux-ci :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Mettez la main, dame, au clayon:<br>
+ De chaque main un petit fromage !<br>
+ Mettez la main dans le saloir,<br>
+ Donnez un morceau de jarret!<br>
+ Mettez la main au panier d&rsquo;oeufs,<br>
+ Donnez-en trois ou six ou neuf</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais nous, cette ann&eacute;e-l&agrave;, en faisant la
+qu&ecirc;te aux oeufs, comme des<br>
+ niais que nous &eacute;tions, nous ne chantions que la
+politique. Les Blancs<br>
+ disaient:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Si Henri V venait demain,<br>
+ Oh! que de f&eacute;tes, oh! que de f&eacute;tes;<br>
+ Si Henri V venait demain,<br>
+ Oh! que de f&eacute;tes nous ferions.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et les Rouges r&eacute;pondaient :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Henri V est aux &icirc;les<br>
+ Qui p&egrave;le de l&rsquo;osier,<br>
+ Pour en coiffer les filles<br>
+ Amies du vert et blanc.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Quand nous e&ucirc;mes, le soir, dans notre coterie,
+mang&eacute; l&rsquo;omelette au<br>
+ lard et vid&eacute; nombre de bouteilles, nous sort&icirc;mes du
+cabaret, comme on<br>
+ le fait dans les villages, en manches de chemise avec la
+serviette au<br>
+ cou; et au son du tambour, les falots &agrave; la main, nous
+dans&acirc;mes la<br>
+ Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>La fleur du thym, &ocirc; mes amis,<br>
+ Va embaumer notre pays:<br>
+ Plantons le thym, plantons le thym,<br>
+ R&eacute;publicains, il reprendra!<br>
+ Faisons, faisons la farandole<br>
+ Et la montagne fleurira.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Puis nous br&ucirc;l&acirc;mes Car&ecirc;me-prenant, nous
+cri&acirc;mes : "Vive Marianne!" en<br>
+ faisant flotter nos ceintures rouges, bref, nous f&icirc;mes
+grand tapage.</p>
+
+<p>Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce
+jour-l&agrave;,<br>
+ mon p&egrave;re qui m&rsquo;attendait, s&eacute;rieux, solennel,
+comme aux grandes<br>
+ circonstances, me dit :</p>
+
+<p>-- Viens par ici, Fr&eacute;d&eacute;ric, j&rsquo;ai &agrave;
+te parler.</p>
+
+<p>Je me songeai : A&iuml;e! a&iuml;e! a&iuml;e! Cette fois nous
+y voici, aux bouillons<br>
+ de la lessive!</p>
+
+<p>Et sortant de la maison, lui devant, moi derri&egrave;re, --
+le suivant sans<br>
+ souffler mot, -- il me mena vers un foss&eacute; qui
+&eacute;tait &agrave; environ cent<br>
+ pas de la ferme, et m&rsquo;ayant fait asseoir aupr&egrave;s de
+lui sur le talus,<br>
+ il commen&ccedil;a :</p>
+
+<p>-- Que m&rsquo;a-t-on dit? qu&rsquo;hier, tu as fait bande avec
+ces polissons qui<br>
+ braillent "Vive Marianne", que tu dansas la Carmagnole! que
+vous<br>
+ f&icirc;tes flotter vos ceintures rouges en l&rsquo;air! Ah! mon
+fils tu es<br>
+ jeune! C&rsquo;est avec cette danse et c&rsquo;est avec ces cris
+que les<br>
+ r&eacute;volutionnaires f&ecirc;taient l&rsquo;&eacute;chafaud.
+Non content d&rsquo;avoir fait mettre<br>
+ sur les journaux une chanson o&ugrave; tu m&eacute;prises les
+rois... Mais que<br>
+ t'ont fait, voyons, ces pauvres rois?</p>
+
+<p>A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris
+pour<br>
+ r&eacute;pondre et mon p&egrave;re continuant:</p>
+
+<p>-- M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisqu&rsquo;il
+avait<br>
+ pr&eacute;sid&eacute; la fameuse Convention, mais aussi sage que
+savant, ne la<br>
+ voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour
+qu&rsquo;il causait<br>
+ avec P&eacute;lissier le jeune, qui &eacute;tait son neveu (nous
+&eacute;tions voisins de<br>
+ mas et mon p&egrave;re, ma&icirc;tre Antoine, se trouvait avec
+eux), un jour,<br>
+ dis-je, qu&rsquo;il causait avec son neveu P&eacute;lissier,
+conventionnel aussi,<br>
+ et que celui-ci se vantait d&rsquo;avoir vot&eacute; la mort :
+"Tu es jeune,<br>
+ P&eacute;lissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et
+quelque jour<br>
+ tu le verras, le peuple va payer par des millions de t&ecirc;tes
+celles de<br>
+ son roi!" Ce qui ne fut que trop v&eacute;rifi&eacute;,
+h&eacute;las! que trop v&eacute;rifi&eacute; par<br>
+ vingt ann&eacute;es de rude guerre.</p>
+
+<p>-- Mais, r&eacute;pondis-je, cette R&eacute;publique-ci ne
+veut pas faire de mal;<br>
+ on vient d&rsquo;abolir la mort en mati&egrave;re politique. Au
+gouvernement<br>
+ provisoire figurent les premiers de France, l&rsquo;astronome
+Arago, le<br>
+ grand po&egrave;te Lamartine, et les pr&ecirc;tres
+b&eacute;nissent les arbres de la<br>
+ libert&eacute;... D&rsquo;ailleurs, mon p&egrave;re, si vous me
+permettez de vous le<br>
+ demander, n&rsquo;est-il pas vrai qu&rsquo;avant 1789 les
+seigneurs opprimaient<br>
+ un peu trop les manants?</p>
+
+<p>-- Oui, fit mon brave p&egrave;re, je ne conteste pas
+qu&rsquo;il y eut des abus,<br>
+ de gros abus... Je vais t&rsquo;en citer un exemple : Un jour, je
+n&rsquo;avais<br>
+ pas plus de quatorze ans, peut-&ecirc;tre, je venais de
+Saint-Remy,<br>
+ conduisant une charret&eacute;e de paille roul&eacute;e en
+trousses, et, par le<br>
+ mistral qui soufflait, je n&rsquo;entendais pas la voix d&rsquo;un
+monsieur dans<br>
+ sa voiture qui venait derri&egrave;re moi et qui criait
+para&icirc;t-il, pour me<br>
+ faire garer. Ce personnage, qui &eacute;tait, ma foi, un
+pr&ecirc;tre noble (on<br>
+ l&rsquo;appelait M. de Verclos) finit par passer ma charrette et,
+sit&ocirc;t<br>
+ vis-&agrave;-vis de moi, il me cingla un coup de fouet &agrave;
+travers le visage,<br>
+ qui me met tout en sang. Il y avait, tout pr&egrave;s de
+l&agrave;, quelques<br>
+ paysans qui b&ecirc;chaient : leur indignation fut telle que,
+mon ami de<br>
+ Dieu, malgr&eacute; que la noblesse f&ucirc;t alors
+sacr&eacute;e pour tous, &agrave; coups de<br>
+ mottes, ils l&rsquo;assaillirent, tant qu&rsquo;il fut &agrave;
+leur port&eacute;e. Ah! je ne<br>
+ dis pas non, il y en avait de mauvais, parmi ces "Ci- devant" et
+la<br>
+ R&eacute;volution, &agrave; ses premiers d&eacute;buts, nous
+avait assez s&eacute;duits...<br>
+ Seulement, peu &agrave; peu, les choses se g&acirc;t&egrave;rent
+et, comme toujours, les<br>
+ bons pay&egrave;rent pour les m&eacute;chants.</p>
+
+<p>Cela suffit pour vous montrer l&rsquo;effet produit sur moi, et
+dans nos<br>
+ villages par les &eacute;v&eacute;nements de 1848. D&egrave;s
+l&rsquo;abord, on aurait dit que<br>
+ le chemin &eacute;tait uni. Pour les repr&eacute;senter, dans
+l&rsquo;Assembl&eacute;e<br>
+ Nationale, les Proven&ccedil;aux, pleins de sagesse, avaient
+parmi les bons<br>
+ envoy&eacute; les meilleurs : des hommes comme Berryer,
+Lamartine,<br>
+ Lamennais, B&eacute;ranger, Lacordaire, Garnier-Pag&egrave;s,
+Marie et un portefaix<br>
+ po&egrave;te qui avait nom Astouin. Mais les perturbateurs, les
+sectaires<br>
+ endiabl&eacute;s, bient&ocirc;t empoisonn&egrave;rent tout. Les
+Journ&eacute;es de Juin avec<br>
+ leurs tueries, leurs massacres, &eacute;pouvant&egrave;rent la
+nation. Les mod&eacute;r&eacute;s<br>
+ se refroidirent, les enrag&eacute;s s&rsquo;envenim&egrave;rent;
+et sur mes jeunes r&ecirc;ves<br>
+ de r&eacute;publique platonique une brume se r&eacute;pandit.
+Heureusement qu&rsquo;une<br>
+ &eacute;claircie versait, &agrave; cette &eacute;poque, ses
+rayons autour de moi. C&rsquo;&eacute;tait<br>
+ le libre espace de la grande nature, c&rsquo;&eacute;tait
+l&rsquo;ordre, la paix de la<br>
+ vie rustique; c&rsquo;&eacute;tait, comme disaient les
+po&egrave;tes de Rome, le triomphe<br>
+ de C&eacute;r&egrave;s au moment de la moisson.</p>
+
+<p>Aujourd&rsquo;hui que les machines ont envahi
+l&rsquo;agriculture, le travail de<br>
+ la terre va perdant, de plus en plus, son coloris idyllique, sa
+noble<br>
+ allure d&rsquo;art sacr&eacute;. Maintenant, les<br>
+ moissons venues, vous voyez des esp&egrave;ces
+d&rsquo;araign&eacute;es monstrueuses, des<br>
+ crabes gigantesques appel&eacute;s &ldquo;moissonneuses" qui
+agitent leurs griffes<br>
+ au travers de la plaine, qui scient les &eacute;pis avec des
+coutelas, qui<br>
+ lient les javelles avec des fils de fer; puis, les moissons
+tomb&eacute;es,<br>
+ d&rsquo;autres monstres &agrave; vapeur, des sortes de tarasques,
+les "batteuses"<br>
+ nous arrivent, qui dans leurs tr&eacute;mies engloutissent les
+gerbes, en<br>
+ froissent les &eacute;pis, en hachent la paille, en criblent le
+grain. Tout<br>
+ cela &agrave; 1'am&eacute;ricaine, tristement, h&acirc;tivement,
+sans all&eacute;gresse ni<br>
+ chansons, autour d&rsquo;un fourneau de houille embras&eacute;e,
+au milieu de la<br>
+ poussi&egrave;re, de la fum&eacute;e horrible, avec
+l&rsquo;appr&eacute;hension, si l&rsquo;on ne<br>
+ prend pas garde, de se faire broyer ou trancher quelque membre.
+C&rsquo;est<br>
+ le Progr&egrave;s, la herse terriblement fatale, contre laquelle
+il n&rsquo;y a<br>
+ rien &agrave; faire ni &agrave; dire : fruit amer de la science,
+de l&rsquo;arbre de la<br>
+ science du bien comme du mal.</p>
+
+<p>Mais au temps dont je parle on avait conserv&eacute; encore
+tous les us,<br>
+ tout l&rsquo;apparat de la tradition antique.</p>
+
+<p>D&egrave;s que les bl&eacute;s &agrave; demi-m&ucirc;rs
+prenaient la couleur d&rsquo;abricot, un<br>
+ messager partait de la commune d&rsquo;Arles, et parcourant les
+montagnes,<br>
+ de village en village, il criait &agrave; son de trompe: "On
+fait savoir<br>
+ qu&rsquo;en Arles les bl&eacute;s vont &ecirc;tre
+m&ucirc;rs."</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t, les Gavots, se groupant trois par trois, avec
+leurs femmes,<br>
+ avec leurs filles, leurs mulets ou leurs &acirc;nes, y
+descendaient en<br>
+ bandes pour faire les moissons. Un couple de moissonneurs, avec
+un<br>
+ jeune gars ou une jeune fille pour mettre en gerbes les
+javelles,<br>
+ composaient une solque. Les hommes se louaient par chiourmes de
+tant<br>
+ de solques, selon la contenance des champs qu&rsquo;ils prenaient
+&agrave;<br>
+ forfait. En t&ecirc;te de la chiounne marchait le
+capouli&eacute;, qui faisait la<br>
+ trou&eacute;e dans les pi&egrave;ces de bl&eacute;; le balle
+organisait la marche du<br>
+ travail.</p>
+
+<p>Comme au temps de Cincinnatus, de Caton et de Virgile, on
+moissonnait<br>
+ &agrave; la faucille <i>falce recurva</i>, les doigts de la main
+gauche prot&eacute;g&eacute;s<br>
+ par des doigtiers en tuyaux de roseau ou canne de Provence, pour
+ne<br>
+ pas se blesser en coupant le froment. A Arles, vers la
+Saint-Jean,<br>
+ sur la place des Hommes on voyait des milliers de ces
+t&acirc;cherons de<br>
+ moisson, les uns debout, avec leur faucille attach&eacute;e dans
+un carquois<br>
+ qu&rsquo;ils nommaient la <i>badoque</i> et pendue
+derri&egrave;re le dos, les autres<br>
+ couch&eacute;s &agrave; terre en attendant qu&rsquo;on les
+lou&acirc;t.</p>
+
+<p>Dans la montagne, un homme qui n&rsquo;avait jamais fait les
+moissons en<br>
+ terre d&rsquo;Arles avait, dit-on, de la peine pour trouver
+&agrave; se marier, et<br>
+ c&rsquo;est sur cet usage que roule l&rsquo;&eacute;pop&eacute;e
+des <i>Charbonniers</i>, de F&eacute;lix<br>
+ Gras.</p>
+
+<p>Une ann&eacute;e portant l&rsquo;autre, nous louions dans notre
+Mas sept ou huit<br>
+ solques. Le beau remue-m&eacute;nage, quand ce monde arrivait!
+Toutes sortes<br>
+ d&rsquo;ustensiles sp&eacute;ciaux &agrave; la moisson
+&eacute;taient tir&eacute;s de leurs r&eacute;duits :<br>
+ les barillets en bois de saule, les &eacute;normes terrines, les
+grands pots<br>
+ de brocs &agrave; vin, toute une artillerie de poterie
+grossi&egrave;re qui se<br>
+ fabriquait &agrave; Apt. C&rsquo;&eacute;tait une f&ecirc;te
+incessante, une f&ecirc;te surtout<br>
+ lorsqu&rsquo;ils faisaient la chanson des <i>Gavots</i> du
+Ventoux. :</p>
+
+<p><i>L&rsquo;autre mercredi &agrave; Sault<br>
+ Nous f&ucirc;mes huit cents solques.</i></p>
+
+<p>Les moissonneurs, au point du jour, apr&egrave;s le
+<i>capouli&eacute;</i> qui leur<br>
+ ouvrait la voie dans les grandes emblavures o&ugrave;
+l&rsquo;aiguail luisait sur<br>
+ les &eacute;pis d&rsquo;or, joyeux s&rsquo;alignaient,
+d&eacute;gainant leurs lames, et<br>
+ javelles de choir! Les lieuses, dont plus d&rsquo;une le plus
+souvent &eacute;tait<br>
+ charmante, se courbaient sur les gerbes en jasant et riant
+que<br>
+ c&rsquo;&eacute;tait plaisir de voir. Et puis, lorsque au levant,
+dans le ciel<br>
+ couleur de rose, le soleil paraissait avec sa gerbe de rayons,
+de<br>
+ rayons resplendissants, le <i>capouli&eacute;</i>, levant sa
+faucille dans l&rsquo;air,<br>
+ s&rsquo;&eacute;criait: "Un de plus!" et tous, de la faucille
+ayant fait le salut<br>
+ &agrave; l&rsquo;astre &eacute;blouissant, en avant: sous le
+geste harmonieux de leurs<br>
+ bras nus, le bl&eacute; tombait &agrave; pleine poigne. De temps
+en temps le<br>
+ <i>ba&iuml;le</i>, se retournant vers la chiourme, criait: "La
+<i>truie</i><br>
+ vient-elle? et la <i>truie</i> (c&rsquo;&eacute;tait le nom du
+dernier de la bande)<br>
+ r&eacute;pondait: "La truie vient". Enfin, apr&egrave;s quatre
+heures de vaillante<br>
+ pouss&eacute;e, le <i>capouli&eacute;</i> s&rsquo;&eacute;criait:
+"Lave!" Tous se redressaient,<br>
+ s&rsquo;essuyaient le front du revers de la main, allaient
+&agrave; quelque source<br>
+ laver le tranchant des faucilles et, au milieu des chaumes,<br>
+ s&rsquo;asseyant sur les gerbes et r&eacute;p&eacute;tant ce gai
+dicton :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>B&eacute;n&eacute;dicit&eacute; de Crau,<br>
+ Bon bissac et bon baril,</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>ils prenaient leur premier repas.</p>
+
+<p>C&rsquo;&eacute;tait moi qui, avec notre mulet Babache, leur
+apportais les vivres,<br>
+ dans les cabas de sparterie. Les moissonneurs faisaient leurs
+cinq<br>
+ repas par jour: vers sept heures, le d&eacute;jeuner, avec un
+anchois<br>
+ rouge&acirc;tre qu&rsquo;on &eacute;crasait sur le pain, sur le
+pain qu&rsquo;on trempait dans<br>
+ le vinaigre et l&rsquo;huile, le tout accompagn&eacute;
+d&rsquo;oignon, violemment<br>
+ piquant aux l&egrave;vres; vers dix heures le
+<i>grand-boire</i>, consistant en<br>
+ un oeuf dur et un morceau de fromage; &agrave; une heure, le
+d&icirc;ner, soupe et<br>
+ l&eacute;gumes cuits &agrave; l&rsquo;eau; vers quatre heures le
+go&ucirc;ter, une grosse<br>
+ salade avec cro&ucirc;ton frott&eacute; d&rsquo;ail; et le soir
+le souper, chair de porc<br>
+ ou de brebis, ou bien omelette d&rsquo;oignon appel&eacute;
+<i>moissonienne</i>. Au<br>
+ champ et tour &agrave; tour, ils buvaient au baril, que le
+<i>capouli&eacute;</i><br>
+ penchait, en le tenant sur un b&acirc;ton appuy&eacute; par un
+bout sur l&rsquo;&eacute;paule<br>
+ du buveur. Ils avaient une tasse &agrave; trois ou un gobelet de
+fer-blanc,<br>
+ c&rsquo;est-&agrave;-dire un par <i>solque</i>. De m&ecirc;me,
+pour manger, ils n&rsquo;avaient &agrave;<br>
+ trois qu&rsquo;un plat, o&ugrave; chacun d&rsquo;eux tirait avec
+sa cuiller de bois.</p>
+
+<p>Cela me rem&eacute;more le vieux Ma&icirc;tre Igoulen, un de
+nos moissonneurs, de<br>
+ Saint-Saturnin-l&egrave;s-Apt, qui croyait qu&rsquo;une
+sorci&egrave;re lui avait "&ocirc;t&eacute;<br>
+ l&rsquo;eau" et qui, depuis trente ans, n&rsquo;avait plus
+go&ucirc;t&eacute; &agrave; l&rsquo;eau ni pu<br>
+ manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de salade,<br>
+ d&rsquo;oignon, de fromage et de vin pur. Lorsqu&rsquo;on lui
+demandait la raison<br>
+ pour laquelle il se privait de l&rsquo;ordinaire, le vieillard se
+taisait,<br>
+ mais voici le r&eacute;cit que faisaient ses compagnons.</p>
+
+<p>Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle Igoulen en
+compagnie<br>
+ mangeait au cabaret, passa sur la route une boh&eacute;mienne,
+et lui, pour<br>
+ plaisanter, levant son verre plein de vin: "A la sant&eacute;,
+grand&rsquo;m&egrave;re,<br>
+ lui cria-t-il, &agrave; la sant&eacute;!" "Grand bien te fasse,
+r&eacute;pondit la<br>
+ boh&eacute;mienne, et, mon petit, prie Dieu de ne jamais
+abhorrer l&rsquo;eau".</p>
+
+<p>C&rsquo;&eacute;tait un sort que la sorci&egrave;re venait de
+lui jeter.</p>
+
+<p>Ce fut fini; &agrave; partir de l&agrave;, Igoulen jamais plus
+ne put ingurgiter<br>
+ l&rsquo;eau. Ce cas d&rsquo;impression morale, que j&rsquo;ai vu de
+mes yeux, peut<br>
+ s&rsquo;ajouter, ce me semble, aux faits les plus curieux que la
+science<br>
+ aujourd&rsquo;hui explique par la suggestion.</p>
+
+<p>En arri&egrave;re des moissonneurs venaient enfin les
+glaneuses, ramassant<br>
+ les &eacute;pis laiss&eacute;s parmi les chaumes. A Arles on en
+voyait des troupes<br>
+ qui, un mois cons&eacute;cutif, parcouraient le terroir. Elles
+couchaient<br>
+ dans les champs, sous de petites tentes appel&eacute;es tibaneou
+qui leur<br>
+ servaient de moustiquaires, et le tiers de leurs glanes,
+selon<br>
+ l&rsquo;usage d&rsquo;Arles, &eacute;tait pour
+l&rsquo;h&ocirc;pital.</p>
+
+<p>Lecteur, voil&agrave; les gens, braves enfants de la nature,
+qui, je puis te<br>
+ le dire, ont &eacute;t&eacute; mes mod&egrave;les et mes
+ma&icirc;tres en po&eacute;sie. C&rsquo;est avec<br>
+ eux, c&rsquo;est l&agrave;, au beau milieu des grands soleils,
+qu&rsquo;&eacute;tendu sous un<br>
+ saule, nous appr&icirc;mes, lecteurs, &agrave; jouer du
+chalumeau dans un po&egrave;me en<br>
+ quatre chants, ayant pour titre <i>Les Moissons</i>, dont
+faisait partie<br>
+ le lai de<br>
+ <i>Marga&iuml;</i>, qui est dans nos <i>Iles d&rsquo;Or</i>. Cet
+essai de g&eacute;orgiques, qui<br>
+ commen&ccedil;ait ainsi :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Le mois de juin et les bl&eacute;s qui blondissent<br>
+ Et le grand-boire et la moisson joyeuse,<br>
+ Et de Saint Jean les feux qui &eacute;tincellent,<br>
+ Voil&agrave; de quoi parleront mes chansons,</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>finissait par une allusion, dans la mani&egrave;re de Virgile,
+&agrave; la<br>
+ r&eacute;volution de 1848.</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Muse, avec toi, depuis la Madeleine,<br>
+ Si en cachette nous chantons en accord,<br>
+ Depuis le monde a fait pleine culbute:<br>
+ Et cependant que noy&eacute;s dans la paix,<br>
+ Le long des ruisseaux nous m&ecirc;lions nos voix<br>
+ Les rois roulaient p&ecirc;le-m&ecirc;le du tr&ocirc;ne<br>
+ Sous les assauts des peuples trop ploy&eacute;s<br>
+ Et, mis&eacute;rables, les peuples se hachaient<br>
+ Ainsi que les &eacute;pis de bl&eacute; sur l&rsquo;aire.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais ce n&rsquo;&eacute;tait pas l&agrave; encore la justesse
+de ton que nous cherchions.<br>
+ Voil&agrave; pourquoi ce po&egrave;me ne s&rsquo;est jamais
+publi&eacute;. Une simple l&eacute;gende,<br>
+ que nos bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui trouve
+ici<br>
+ sa place comme la pierre &agrave; la bague, valait mieux,
+&agrave; coup s&ucirc;r, que ce<br>
+ millier de vers.</p>
+
+<p>Les froments, cette ann&eacute;e-l&agrave;, contait
+ma&icirc;tre Igoulen, avaient m&ucirc;ri<br>
+ presque tous &agrave; la fois, courant le risque
+d&rsquo;&ecirc;tre hach&eacute;s par une<br>
+ gr&ecirc;le, &eacute;gren&eacute;s par le mistral ou brou&iuml;s
+par le brouillard, et les<br>
+ hommes, cette ann&eacute;e-l&agrave;, se trouvaient rares.</p>
+
+<p>Et voil&agrave; qu&rsquo;un fermier, un gros fermier avare, sur
+la porte de sa<br>
+ ferme &eacute;tait debout, inquiet, les bras crois&eacute;s, et
+dans l&rsquo;attente.</p>
+
+<p>-- Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un &eacute;cu par
+jour, un bel &eacute;cu<br>
+ et la nourriture, &agrave; qui se viendrait louer.</p>
+
+<p>Mais &agrave; ces mots le jour se l&egrave;ve, et voici que
+trois hommes s&rsquo;avancent<br>
+ vers le Mas, trois robustes moissonneurs: l&rsquo;un &agrave; la
+barbe blonde,<br>
+ l&rsquo;un &agrave; la barbe blanche, l&rsquo;un &agrave; la barbe
+noire. L&rsquo;aube les accompagne<br>
+ en les aur&eacute;olant.</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, dit le <i>capouli&eacute;</i> (celui de la
+barbe blonde), Dieu vous<br>
+ donne le bonjour: nous sommes trois <i>gavots</i> de la
+montagne, et nous<br>
+ avons appris que vous aviez du bl&eacute; m&ucirc;r, du
+bl&eacute; en quantit&eacute;: ma&icirc;tre,<br>
+ si vous voulez nous donner de l&rsquo;ouvrage, &agrave; la
+journ&eacute;e ou &agrave; la t&acirc;che,<br>
+ nous sommes pr&ecirc;ts &agrave; travailler.</p>
+
+<p>-- Mes bl&eacute;s ne pressent gu&egrave;re, le ma&icirc;tre
+r&eacute;pondit; mais pourtant,<br>
+ pour ne pas vous refuser l&rsquo;ouvrage, je vous baille, si vous
+voulez,<br>
+ trente sous et la vie. C&rsquo;est bien assez par le temps qui
+court.</p>
+
+<p>Or c&rsquo;&eacute;tait le bon Dieu, saint Pierre avec saint
+Jean.</p>
+
+<p>A l&rsquo;approche des sept heures, le petit valet de la ferme
+vient, avec<br>
+ l&rsquo;&acirc;nesse blanche, leur apporter le d&eacute;jeuner
+et, de retour au Mas :</p>
+
+<p>-- Valet, lui dit le ma&icirc;tre, que font les
+moissonneurs?</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, je les trouvai, couch&eacute;s sur le talus
+du champ, qui<br>
+ aiguisaient leurs faucilles; mais ils n&rsquo;avaient pas
+coup&egrave; un &eacute;pi.</p>
+
+<p>A l&rsquo;approche des dix heures, le petit valet de la ferme
+vient, avec<br>
+ l&rsquo;&acirc;nesse blanche, leur apporter le <i>grand-boire</i>
+et, de retour au<br>
+ Mas:</p>
+
+<p>-- Valet, lui dit le ma&icirc;tre, que font les
+moissonneurs?</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, je les trouvai, couch&eacute;s sur le talus
+du champ, qui<br>
+ aiguisaient leurs faucilles; mais ils n&rsquo;avaient pas
+coup&eacute; un &eacute;pi.</p>
+
+<p>A l&rsquo;approche de midi, le petit valet de la ferme vient,
+avec l&rsquo;&acirc;nesse<br>
+ blanche, leur apporter le d&icirc;ner, et de retour au Mas:</p>
+
+<p>-- Valet, lui dit le ma&icirc;tre, que font les
+moissonneurs?</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, je les trouvai, couch&eacute;s sur le talus
+du champ, qui<br>
+ aiguisaient leurs faucilles; mais ils n&rsquo;avaient pas
+coup&eacute; un &eacute;pi.</p>
+
+<p>A l&rsquo;approche des quatre heures, le petit valet de la
+ferme vient,<br>
+ avec l&rsquo;&acirc;nesse blanche, leur apporter le go&ucirc;ter,
+et de retour au Mas:</p>
+
+<p>-- Valet, lui dit le ma&icirc;tre, que font les
+moissonneurs?</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, je les trouvai, couch&eacute;s sur le talus
+du champ, qui<br>
+ aiguisaient leurs faucilles; mais ils n&rsquo;avaient pas
+coup&eacute; un &eacute;pi.</p>
+
+<p>-- Ce sont l&agrave;, dit le ma&icirc;tre, ce sont de ces
+fain&eacute;ants qui cherchent<br>
+ du travail et prient Dieu de n&rsquo;en point trouver. Pourtant
+il faut<br>
+ aller voir.</p>
+
+<p>Et cela dit, l&rsquo;avare, pas &agrave; pas, vient &agrave;
+son champ, se cache dans un<br>
+ foss&eacute; et observe ses hommes.</p>
+
+<p>Mais alors le bon Dieu fait ainsi &agrave; saint Pierre:</p>
+
+<p>-- Pierre, bats du feu.</p>
+
+<p>-- J'y vais, Seigneur, r&eacute;pond saint Pierre.</p>
+
+<p>Et saint Pierre de sa veste tire la cl&eacute; du paradis,
+applique &agrave; un<br>
+ caillou quelques fibres d&rsquo;arbre creux et bat du feu avec la
+cl&eacute;.</p>
+
+<p>Puis le bon Dieu fait &agrave; saint Jean:</p>
+
+<p>-- Souffle, Jean!</p>
+
+<p>-- J&rsquo;y vais, Seigneur, r&eacute;pond saint Jean.</p>
+
+<p>Et saint Jean souffle aussit&ocirc;t les &eacute;tincelles
+dans le bl&eacute; avec sa<br>
+ bouche; et d&rsquo;une rive &agrave; l&rsquo;autre un tourbillon
+de flamme, un gros<br>
+ nuage de fum&eacute;e enveloppe le champ. Bient&ocirc;t la
+flamme tombe, la fum&eacute;e<br>
+ se dissipe, et mille gerbes tout &agrave; coup apparaissent,
+coup&eacute;es comme<br>
+ il faut, comme il faut li&eacute;es, et comme il faut aussi en
+gerbiers<br>
+ entass&eacute;es.</p>
+
+<p>Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au
+Mas<br>
+ lentement s&rsquo;en revient pour souper, et tout en soupant:</p>
+
+<p>-&mdash; Ma&icirc;tre, dit le chef des moissonneurs, nous avons
+termin&eacute; le<br>
+ champ... Demain pour moissonner, o&ugrave; voulez-vous que nous
+allions?</p>
+
+<p>-- <i>Capouli&eacute;</i>, r&eacute;pond&icirc;t le
+ma&icirc;tre avaricieux, mes bl&eacute;s, dont j&rsquo;ai<br>
+ fait le tour, ne sont pas m&ucirc;rs de reste. Voici votre
+payement; je ne<br>
+ puis plus vous occuper.</p>
+
+<p>Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs,
+disent au<br>
+ ma&icirc;tre: adieu! Et chargeant leurs faucilles
+rengain&eacute;es derri&egrave;re le<br>
+ dos, s&rsquo;en vont tranquilles en leur chemin: le bon Dieu au
+milieu,<br>
+ saint Pierre &agrave; droite, saint Jean &agrave; gauche, et les
+derniers rayons du<br>
+ soleil qui se couche les accompagnent au loin, au loin.</p>
+
+<p>Le lendemain le ma&icirc;tre de grand matin se l&egrave;ve et
+joyeusement se dit<br>
+ en lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>-- N&rsquo;importe! hier j&rsquo;ai gagn&eacute; ma
+journ&eacute;e en allant &eacute;pier ces trois<br>
+ hommes sorciers; maintenant j&rsquo;en sais autant
+qu&rsquo;eux.</p>
+
+<p>Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et
+l&rsquo;autre<br>
+ Pierre, il les conduit &agrave; la plus grande des emblavures de
+la ferme.<br>
+ Sit&ocirc;t arriv&eacute;s au champ, le ma&icirc;tre dit
+&agrave; Pierre :<br>
+ -- Pierre, toi, bats du feu.<br>
+ -- Ma&icirc;tre, j&rsquo;y vais, r&eacute;pliqua Pierre.</p>
+
+<p>Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique
+&agrave; un silex<br>
+ quelques fibres d&rsquo;arbre creux et le couteau bat du feu.
+Mais le<br>
+ ma&icirc;tre dit &agrave; Jean:</p>
+
+<p>-- Souffle, Jean!</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, j&rsquo;y vais, r&eacute;pliqua Jean.</p>
+
+<p>Et Jean avec sa bouche souffle au bl&eacute; les
+&eacute;tincelles... A&iuml;e! a&iuml;e! a&iuml;e<br>
+ ! la flamme en langues, une flamme affol&eacute;e, enveloppe la
+moisson; les<br>
+ &eacute;pis s&rsquo;allument, les chaumes p&eacute;tillent, le
+grain se charbonne; et<br>
+ penaud, l&rsquo;exploiteur, quand la fum&eacute;e s&rsquo;est
+dissip&eacute;e, ne voit, au lieu<br>
+ de gerbes, que braise et poussier noir!</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE X</h2>
+
+<h3>A AIX-EN-PROVENCE</h3>
+
+<p>Mlle Louise. -- L&rsquo;amour dans les cypr&egrave;s. -- La
+ville d&rsquo;Aix. --<br>
+ L&rsquo;&eacute;cole de droit -- L&rsquo;ami Mathieu vient me
+rejoindre. -- La<br>
+ blanchisseuse de la Torse. -- La baronne id&eacute;ale. --
+L&rsquo;anthologie <i>Les</i><br>
+ <i>Proven&ccedil;ales</i>.</p>
+
+<p>Cette ann&eacute;e-l&agrave; (1848), apr&egrave;s les
+vendanges, mes parents, qui me<br>
+ voyaient baver &agrave; la chouette ou &agrave; la lune, si
+l&rsquo;on veut, m'envoy&egrave;rent<br>
+ &agrave; Aix pour &eacute;tudier le droit, car ils avaient
+compris, les braves<br>
+ gens, que mon dipl&ocirc;me de bachelier &egrave;s lettres
+n&rsquo;&eacute;tait pas un brevet<br>
+ suffisant de sagesse ni de science non plus. Mais, avant de
+partir<br>
+ pour la cit&eacute; Sextienne, une aventure m&rsquo;arriva,
+sympathique et<br>
+ touchante, que je veux conter ici.</p>
+
+<p>Dans un Mas rapproch&eacute; du n&ocirc;tre &eacute;tait venue
+s&rsquo;&eacute;tablir une famille de<br>
+ la ville o&ugrave; il y avait des demoiselles que nous
+rencontrions parfois<br>
+ en allant &agrave; la messe. Vers la fin de
+l&rsquo;&eacute;t&eacute;, ces jeunes filles, avec<br>
+ leur m&egrave;re, nous firent une visite; et ma m&egrave;re,
+avenante, leur offrit<br>
+ le "caill&eacute;" Car nous avions, au Mas, un beau troupeau de
+brebis et du<br>
+ lait en abondance. C&rsquo;&eacute;tait ma m&egrave;re
+elle-m&ecirc;me qui mettait la pr&eacute;sure<br>
+ au lait, d&egrave;s qu&rsquo;on venait de le traire, et
+elle-m&ecirc;me qui, quand le<br>
+ lait &eacute;tait pris, faisait les petits fromages, ces
+jonch&eacute;es du pays<br>
+ d&rsquo;Arles que Belaud de la Belaudi&egrave;re, le po&egrave;te
+proven&ccedil;al de l&rsquo;&eacute;poque<br>
+ des Valo&icirc;s, trouvait si bonnes :</p>
+
+<p><i>A la ville des Baux, pour un florin vaillant,<br>
+ Vous avez un tablier plein de fromages<br>
+ Qui fondent au gosier comme sucre fin.</i></p>
+
+<p>Ma m&egrave;re, chaque jour, telle que les berg&egrave;res
+chant&eacute;es par Virgile,<br>
+ portant sur la hanche la terrine pleine, venait dans le cellier
+avec<br>
+ son &eacute;cumoire, et l&agrave;, tirant du pot &agrave; beaux
+flocons le caill&eacute; blanc,<br>
+ elle en emplissait les formes perc&eacute;es de trous et rondes;
+et, apr&egrave;s<br>
+ les jonch&eacute;es faites, elle les laissait proprement
+s&rsquo;&eacute;goutter sur du<br>
+ jonc, que je me plaisais moi-m&ecirc;me &agrave; aller couper au
+bord des eaux.</p>
+
+<p>Et voil&agrave; que nous mange&acirc;mes, avec ces
+demoiselles, une jatte de<br>
+ caill&eacute;. Et l&rsquo;une d&rsquo;elles, qui paraissait de mon
+&acirc;ge, et qui, par son<br>
+ visage, rappelait ces m&eacute;dailles qu&rsquo;on trouve
+&agrave; Saint-Remy, au ravin<br>
+ des Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux langoureux,
+qui<br>
+ toujours me regardaient. On l&rsquo;appelait Louise.</p>
+
+<p>Nous all&acirc;mes voir les paons, qui, dans l&rsquo;aire,
+&eacute;talaient leur queue<br>
+ en arc-en-ciel, les abeilles et leurs ruches align&eacute;es
+&agrave; l&rsquo;abri du<br>
+ vent, les agneaux qui b&ecirc;laient enferm&eacute;s dans le
+bercail, le puits<br>
+ avec sa treille port&eacute;e par des piliers de pierre; enfin
+tout ce qui,<br>
+ au Mas, pouvait les int&eacute;resser. Louise, elle, semblait
+marcher dans<br>
+ l&rsquo;extase.</p>
+
+<p>Quand nous f&ucirc;mes au jardin, dans le temps que ma
+m&egrave;re causait avec la<br>
+ sienne et cueillait &agrave; ses soeurs quelques poires
+beurr&eacute;es, nous nous<br>
+ &eacute;tions, nous deux, assis sur le parapet de notre vieux
+Puits &agrave; roue.</p>
+
+<p>-- Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous dise ceci:
+ne<br>
+ vous souvient-il pas, monsieur, d&rsquo;une petite robe, une robe
+de<br>
+ mousseline, que votre m&egrave;re vous porta, quand vous
+&eacute;tiez en pension &agrave;<br>
+ Saint-Michel-de-Frigolet?</p>
+
+<p>-- Mais oui, pour jouer un r&ocirc;le dans les <i>Enfants
+d&rsquo;&Eacute;douard</i>.</p>
+
+<p>-- Eh bien! cette robe, monsieur, c&rsquo;&eacute;tait ma
+robe.</p>
+
+<p>-- Mais ne vous l&rsquo;a-t-on pas rendue? r&eacute;pondis-je
+comme un sot.</p>
+
+<p>-- Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai parl&eacute;
+de cela, moi,<br>
+ comme d&rsquo;autre chose.</p>
+
+<p>Et sa m&egrave;re l&rsquo;appela.</p>
+
+<p>-- Louise!</p>
+
+<p>La jouvencelle me tendit sa main glac&eacute;e; et, comme il
+se faisait<br>
+ tard, elles partirent pour leur Mas.</p>
+
+<p>Huit jours apr&egrave;s, vers le coucher du soleil, voici
+encore &agrave; notre<br>
+ seuil Louise, cette fois accompagn&eacute;e seulement d&rsquo;une
+amie.</p>
+
+<p>-- Bonsoir, fit-elle. Nous venions vous acheter quelques
+livres de<br>
+ ces poires beurr&eacute;es que vous nous fites go&ucirc;ter,
+l&rsquo;autre jour, &agrave; votre<br>
+ jardin.</p>
+
+<p>-- Asseyez-vous, mesdemoiselles, ma m&egrave;re leur dit.</p>
+
+<p>-- Oh! non! r&eacute;pondit Louise, nous sommes
+press&eacute;es, car il va &ecirc;tre<br>
+ bient&ocirc;t nuit.</p>
+
+<p>Et je les accompagnai, moi tout seul cette fois, pour aller
+cueillir<br>
+ les poires.</p>
+
+<p>L&rsquo;amie de Louise, qui &eacute;tait de Saint-Remy (on
+l&rsquo;appelait Courrade),<br>
+ &eacute;tait une belle fille &agrave; chevelure brune,
+abondante, annel&eacute;e sous un<br>
+ ruban arl&eacute;sien, que la pauvre demoiselle, si gentille
+qu&rsquo;elle f&ucirc;t,<br>
+ eut l&rsquo;imprudence d&rsquo;amener avec elle pour compagne.</p>
+
+<p>Au jardin, arriv&eacute;s &agrave; l&rsquo;arbre, pendant que
+j&rsquo;abaissais une branche un<br>
+ peu haute, Courrade, rengorgeant son corsage bomb&eacute; et
+levant ses bras<br>
+ nus, ses bras ronds, hors de ses manches, se mit &agrave;
+cueillir. Mais<br>
+ Louise, toute p&acirc;le, lui dit :</p>
+
+<p>-- Courrade, cueille, toi, et choisis les plus
+m&ucirc;res.</p>
+
+<p>Et, comme si elle voulait me dire quelque chose,
+s&rsquo;&eacute;cartant avec moi,<br>
+ qui &eacute;tais d&eacute;j&agrave; troubl&eacute; (sans trop
+savoir par laquelle), nous all&acirc;mes<br>
+ pas &agrave; pas dans un kiosque de cypr&egrave;s, o&ugrave;
+&eacute;tait un banc de pierre. L&agrave;,<br>
+ moi dans l&rsquo;embarras, elle me buvant des yeux, nous nous
+ass&icirc;mes l&rsquo;un<br>
+ pr&egrave;s de l&rsquo;autre.</p>
+
+<p>-- Fr&eacute;d&eacute;ric, me dit-elle, l&rsquo;autre jour je
+vous parlais d&rsquo;une robe<br>
+ qu&rsquo;&agrave; l&rsquo;&acirc;ge de onze ans je vous avais
+pr&ecirc;t&eacute;e pour jouer la trag&eacute;die &agrave;<br>
+ Saint-Michel-de-Frigolet... Vous avez lu, n&rsquo;est- ce pas,
+l&rsquo;histoire<br>
+ de D&eacute;janire et d&rsquo;Hercule?</p>
+
+<p>-- Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que la belle
+D&eacute;janire<br>
+ donna au pauvre Hercule et qui lui br&ucirc;la le sang.</p>
+
+<p>-- Ah! dit la jeune fille, aujourd&rsquo;hui c&rsquo;est bien le
+rebours : car<br>
+ cette petite robe de mousseline blanche que vous aviez
+touch&eacute;e, que<br>
+ vous aviez v&ecirc;tue..., quand je la mis encore, je vous aimai
+&agrave; partir<br>
+ de l&agrave;... Et ne m&rsquo;en veuillez pas de cet aveu, qui
+doit vous para&icirc;tre<br>
+ &eacute;trange, qui doit vous para&icirc;tre fou! Ah! ne
+m&rsquo;en veuillez pas,<br>
+ continua-t-elle en pleurant, car ce feu divin, ce feu qui me
+vient de<br>
+ la robe fatale, ce feu, &ocirc; Fr&eacute;d&eacute;ric, qui me
+consume depuis lors, je<br>
+ l&rsquo;avais jusqu&rsquo;&agrave; pr&eacute;sent, depuis sept
+ann&eacute;es peut-&ecirc;tre, tenu cach&eacute;<br>
+ dans mon coeur!</p>
+
+<p>Moi, couvrant de baisers sa petite main fi&eacute;vreuse, je
+voulus aussit&ocirc;t<br>
+ r&eacute;pondre en l&rsquo;embrassant. Mais, doucement, elle me
+repoussa.</p>
+
+<p>-- Non, dit-elle, Fr&eacute;d&eacute;ric, nous ne pouvons
+savoir si le po&egrave;me, dont<br>
+ j&rsquo;ai fait le premier chant, aura jamais une suite... Je
+vous laisse.<br>
+ Pensez &agrave; ce que je vous ai dit, et, comme je suis de
+celles qui ne se<br>
+ d&eacute;disent pas, quelle que soit la r&eacute;ponse, vous
+avez en moi une &acirc;me<br>
+ qui s&rsquo;est donn&eacute;e pour toujours.</p>
+
+<p>Elle se leva et, courant vers Courrade sa compagne :</p>
+
+<p>-- Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer les
+poires.</p>
+
+<p>Et nous rentr&acirc;mes. Elles r&eacute;gl&egrave;rent,
+s&rsquo;en all&egrave;rent; et moi, le coeur<br>
+ houleux, enchant&eacute; et troubl&eacute; de cette apparition
+de vierges -- dont<br>
+ je trouvais chacune s&eacute;duisante &agrave; sa fa&ccedil;on,
+- longtemps sous les<br>
+ derniers rayons du jour failli; longtemps entre les arbres,
+je<br>
+ regardai l&agrave;-bas s&rsquo;envoler les tourterelles.</p>
+
+<p>Mais, tout &eacute;moustill&eacute;, tout heureux que je
+fusse, bient&ocirc;t, en me<br>
+ sondant, je me vis dans l&rsquo;imbroglio. Le <i>Pervigilium
+Veneris</i> a beau<br>
+ dire:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Qu&rsquo;il aime demain, celui qui n&rsquo;aima jamais:<br>
+ Et celui qui aima, qu&rsquo;il aime encore demain,</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>l&rsquo;amour ne se commande pas. Cette vaillante jeune fille,
+arm&eacute;e<br>
+ seulement de sa gr&acirc;ce et de sa virginit&eacute;, pouvait
+bien, dans sa<br>
+ passion, croire remporter la victoire; elle pouvait,
+charmante<br>
+ qu&rsquo;elle &eacute;tait, et charm&eacute;e elle-m&ecirc;me par
+son long r&ecirc;ve d&rsquo;amour,<br>
+ croire, conform&eacute;ment au vers de Dante,</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Amor ch&rsquo;a null' amato amor perdona</i>,</p>
+</blockquote>
+
+<p>qu&rsquo;un jeune homme, isol&eacute; comme moi dans un Mas,
+&agrave; la fleur de l&rsquo;&acirc;ge,<br>
+ devait tressaillir d&rsquo;embl&eacute;e &agrave; son premier
+roucoulement. Mais l&rsquo;amour<br>
+ &eacute;tant le don et l&rsquo;abandon de tout notre &ecirc;tre,
+n&rsquo;est-il pas vrai que<br>
+ l&rsquo;&acirc;me qui se sent poursuivie pour &ecirc;tre
+captur&eacute;e fait comme l&rsquo;oiseau<br>
+ qui fuit l&rsquo;appelant? N&rsquo;est-il pas vrai, aussi, que le
+nageur, au<br>
+ moment de plonger dans un gouffre d&rsquo;eau profonde, a
+toujours une<br>
+ passe d&rsquo;instinctive appr&eacute;hension?</p>
+
+<p>Toujours est-il que, devant la cha&icirc;ne de fleurs, devant
+les roses<br>
+ embaum&eacute;es qui s&rsquo;&eacute;panouissaient pour moi,
+j&rsquo;allais avec r&eacute;serve;<br>
+ tandis que vers l&rsquo;autre, vers la confidente qui, toute
+&agrave; son devoir<br>
+ d&rsquo;amie d&eacute;vou&eacute;e, semblait &eacute;viter mon
+abord, mon regard, je me sentais<br>
+ port&eacute; involontairement. Car, &agrave; cet &acirc;ge,
+s&rsquo;il faut tout dire, je<br>
+ m&rsquo;&eacute;tais form&eacute; une id&eacute;e, et de l'amante
+et de l&rsquo;amour, toute<br>
+ particuli&egrave;re. Oui, je m&rsquo;&eacute;tais imagin&eacute;
+que, t&ocirc;t ou tard, au pays<br>
+ d&rsquo;Arles je rencontrerais, quelque part, une superbe
+campagnarde,<br>
+ portant comme une reine le costume arl&eacute;sien, galopant sur
+sa cavale,<br>
+ un trident &agrave; la main, dans les <i>ferrades</i> de la
+Crau, et qui,<br>
+ longtemps pri&eacute;e par mes chansons d&rsquo;amour, se serait,
+un beau jour,<br>
+ laiss&eacute; conduire &agrave; notre Mas, pour y r&eacute;gner
+comme ma m&egrave;re<br>
+ sur un peuple de p&acirc;tres, de <i>gardians</i>, de laboureurs
+et de<br>
+ <i>magnanarelles</i>. Il semblait que, d&eacute;j&agrave;, je
+r&ecirc;vais de ma Mireille; et<br>
+ la vision de ce type de beaut&eacute; plantureuse qui,
+d&eacute;j&agrave;, couvait en moi,<br>
+ sans qu&rsquo;il me f&ucirc;t possible ni permis de
+l&rsquo;avouer, portait grand<br>
+ pr&eacute;judice &agrave; la pauvre Louise, un peu trop
+demoiselle au compte de ma<br>
+ r&ecirc;verie.</p>
+
+<p>Et alors, entre elle et moi, s&rsquo;engagea une correspondance
+ou, plut&ocirc;t,<br>
+ un &eacute;change d&rsquo;amour et d&rsquo;amiti&eacute; qui dura
+plus de trois ans (tout le<br>
+ temps que je fus &agrave; Aix): moi, galamment, abondant vers
+son faible,<br>
+ pour la sevrer, peu &agrave; peu, si je pouvais; elle, de plus
+en plus<br>
+ endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux<br>
+ d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s... De ces lettres, voici la
+derni&egrave;re que je re&ccedil;us. Je la<br>
+ reproduis telle quelle :</p>
+
+<p>"Je n&rsquo;ai aim&eacute; qu&rsquo;une fois, et je mourrai, je
+le jure, avec le nom de<br>
+ Fr&eacute;d&eacute;ric grav&eacute; seul dans mon coeur. Que de
+nuits blanches j&rsquo;ai<br>
+ pass&eacute;es en songeant &agrave; mon mauvais sort! Mais,
+hier, en lisant tes<br>
+ consolations vaines, je me fis tant de violence pour retenir
+mes<br>
+ pleurs que le coeur me d&eacute;faillit. Le m&eacute;decin dit
+que j&rsquo;avais la<br>
+ fi&egrave;vre, que c&rsquo;&eacute;tait de l&rsquo;agitation
+nerveuse, qu'il me fallait le<br>
+ repos.</p>
+
+<p>"-- La fi&egrave;vre! m&rsquo;&eacute;criai-je; ah! que ce
+f&ucirc;t la bonne!</p>
+
+<p>"Et, d&eacute;j&agrave;, je me sentais heureuse de mourir pour
+aller t&rsquo;attendre<br>
+ l&agrave;-bas o&ugrave; ta lettre me donne rendez-vous... Mais
+&eacute;coute, Fr&eacute;d&eacute;ric,<br>
+ puisqu&rsquo;il en est ainsi, lorsqu&rsquo;on te dira, et va, ce
+n&rsquo;est pas pour<br>
+ longtemps, lorsqu&rsquo;on t&rsquo;annoncera que j&rsquo;aurai
+quitt&eacute; la terre,<br>
+ donne-moi, je t&rsquo;en prie, une larme et un regret. Il y a
+deux ans, je<br>
+ te fis une promesse : c&rsquo;&eacute;tait de demander tous les
+jours &agrave; Dieu qu&rsquo;il<br>
+ te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien ! je n&rsquo;y
+ai jamais<br>
+ manqu&eacute;, et j'y serai fid&egrave;le, jusqu&rsquo;&agrave;
+mon dernier soupir. Mais toi, &ocirc;<br>
+ Fr&eacute;d&eacute;ric, je te le demande en gr&acirc;ce:
+lorsqu&rsquo;en te promenant tu verras<br>
+ des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu
+&agrave; ma vie,<br>
+ fl&eacute;trie par les larmes, s&eacute;ch&eacute;e par la
+douleur; et si tu vois un<br>
+ ruisseau qui murmure doucement, &eacute;coute sa plainte: il te
+dira comme<br>
+ je t&rsquo;aimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile,
+pr&ecirc;te<br>
+ l&rsquo;oreille &agrave; son gazouillis, et il te dira,
+pauvrette! que je suis<br>
+ toujours avec toi... O Fr&eacute;d&eacute;ric!<br>
+ je t&rsquo;en prie, n&rsquo;oublie jamais Louise!"</p>
+
+<p>Voil&agrave; l&rsquo;adieu supr&ecirc;me que, scell&eacute; de
+son sang, m&rsquo;envoya la jeune<br>
+ vierge -- avec une m&eacute;daille de la Vierge Marie,
+qu&rsquo;elle avait<br>
+ couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de
+velours<br>
+ cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brod&eacute;, avec
+ses cheveux<br>
+ ch&acirc;tains, mes initiales au milieu d&rsquo;un rameau de
+lierre.</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Je me ferai la touffe de lierre,<br>
+ Je t&rsquo;embrasserai.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Pauvre et ch&egrave;re Louise! A quelque temps de l&agrave;,
+elle prit le voile de<br>
+ nonne et mourut peu d'ann&eacute;es apr&egrave;s. Moi, encore
+tout &eacute;mu, au bout<br>
+ d&rsquo;un si long temps, par la m&eacute;lancolie de cet amour
+&eacute;tiol&eacute;, d&eacute;fleuri<br>
+ avant l&rsquo;heure, je te consacre, &ocirc; Louise, ce souvenir
+de piti&eacute; et je<br>
+ l&rsquo;offre &agrave; tes m&acirc;nes errant peut-&ecirc;tre
+autour de moi!</p>
+
+<p>La ville d&rsquo;Aix (<i>cap de justice</i>, comme on disait
+jadis), o&ugrave; nous<br>
+ &eacute;tions venu pour &eacute;tudier le "droit &eacute;crit"
+en raison de son pass&eacute; de<br>
+ capitale de Provence et de cit&eacute; parlementaire, a un renom
+de gravit&eacute;<br>
+ et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec
+l&rsquo;allure<br>
+ proven&ccedil;ale. Le grand air que lui donnent les beaux
+ombrages de son<br>
+ Cours, ses fontaines monumentales et ses h&ocirc;tels
+nobiliaires, puis la<br>
+ quantit&eacute; d&rsquo;avocats, de magistrats, de professeurs,
+de gens de robe de<br>
+ tout ordre, qu&rsquo;on y rencontre dans les rues, ne contribuent
+pas peu &agrave;<br>
+ l&rsquo;aspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la
+caract&eacute;rise. Mais,<br>
+ de mon temps du moins, cela n&rsquo;&eacute;tait qu&rsquo;en
+surface, et, dans ces<br>
+ Cadets d&rsquo;Aix, il y avait, s&rsquo;il me souvient, une humeur
+famili&egrave;re, une<br>
+ gaiet&eacute; de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des
+traditions<br>
+ laiss&eacute;es par le bon roi Ren&eacute;.</p>
+
+<p>Vous aviez des conseillers, des pr&eacute;sidents de cour,
+qui, pour se<br>
+ divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient
+le<br>
+ tambourin. Des hommes graves, comme le docteur d&rsquo;Astros,
+fr&egrave;re du<br>
+ cardinal, lisaient &agrave; l&rsquo;Acad&eacute;mie des
+compositions de leur cru en<br>
+ joyeux parler de Provence : mani&egrave;re comme une autre de
+maintenir le<br>
+ culte de l&rsquo;&acirc;me nationale et qui, dans Aix, n&rsquo;eut
+jamais cesse. Car le<br>
+ comte Portais, un des grands jurisconsultes du Code
+Napol&eacute;on,<br>
+ n'avait-il pas &eacute;crit une com&eacute;die
+proven&ccedil;ale? Et M. Diouloufet, un<br>
+ biblioth&eacute;caire de l&rsquo;Ath&egrave;nes du Midi, comme
+Aix s&rsquo;intitule parfois,<br>
+ n&rsquo;avait-il pas, sous Louis XVIII, chant&eacute; en
+proven&ccedil;al les <i>magnans</i><br>
+ ou vers &agrave; soie? M. Mignet, l&rsquo;historien,
+l&rsquo;acad&eacute;micien illustre,<br>
+ venait tous les ans &agrave; Aix pour jouer &agrave; la boule.
+Il avait m&ecirc;me<br>
+ formul&eacute; la maxime suivante :</p>
+
+<p>"Rien n&rsquo;est plus propre &agrave; refaire un homme que de
+vivre au clair<br>
+ soleil, parler proven&ccedil;al, manger de la brandade et faire
+tous les<br>
+ matins une partie de boules."</p>
+
+<p>M. Bor&eacute;ly, un ancien procureur g&eacute;n&eacute;ral,
+entrait dans la ville, &agrave;<br>
+ cheval, gu&ecirc;tr&eacute; comme un riche toucheur, conduisant
+fi&egrave;rement un<br>
+ troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient:</p>
+
+<p>-- N&rsquo;est pas porcher celui qui conduit ses porcs
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le lendemain de la No&euml;l, nous allions &agrave;
+Saint-Sauveur entendre les<br>
+ <i>Plaintes de saint &Eacute;tienne</i>, r&eacute;cit&eacute;es
+en proven&ccedil;al (comme on le fait<br>
+ encore) par un chanoine du Chapitre et, dans cette
+cath&eacute;drale, on<br>
+ ex&eacute;cutait, le jour des Rois (comme on y ex&eacute;cute
+encore), avec une<br>
+ admirable pompe, le No&euml;l <i>De matin ai rescountra lou
+trin</i>.</p>
+
+<p>Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient &agrave; venir
+entendre les pr&ocirc;nes<br>
+ proven&ccedil;aux de l&rsquo;abb&eacute; &Eacute;mery, et celles
+du grand monde, pour ne pas<br>
+ laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval
+et le<br>
+ temps des soir&eacute;es, se faisaient dodiner dans des chaises
+&agrave; porteurs,<br>
+ accompagn&eacute;es de torches qu&rsquo;on &eacute;teignait, en
+arrivant, &agrave; l&rsquo;&eacute;teignoir<br>
+ des vestibules.</p>
+
+<p>Point rare qu&rsquo;il y e&ucirc;t, au courant de l&rsquo;hiver,
+quelque esclandre<br>
+ mondain, tel que l&rsquo;enl&egrave;vement d&rsquo;une superbe
+juive avec M. de<br>
+ Castillon, qui avait su d&eacute;penser royalement une fortune,
+lorsqu&rsquo;il<br>
+ fut <i>Prince d&rsquo;amour</i> aux jeux de la
+F&ecirc;te-Dieu.</p>
+
+<p>A propos de ces jeux, nous e&ucirc;mes l&rsquo;occasion, dans
+notre s&eacute;jour &agrave; Aix,<br>
+ de les voir sortir, je crois, pour une des derni&egrave;res
+fois: <i>le Roi de</i><br>
+ <i>la Basoche, l&rsquo;Abb&eacute; de la Jeunesse</i>, les
+<i>Tirassons</i>, les <i>Diables</i>,<br>
+ le <i>Guet</i>, la <i>Reine de Saba</i>, les <i>Chevaux-Frus</i>
+en particulier,<br>
+ avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour
+l&rsquo;<i>Arl&eacute;sienne</i>, de Daudet<br>
+ :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Madame de Limagne<br>
+ Fait danser les Chevaux-Frus;<br>
+ Elle leur donne des ch&acirc;taignes,<br>
+ Ils disent qu&rsquo;ils n&rsquo;en veulent plus;<br>
+ Et danse, &ocirc; gueux! Et danse, &ocirc; gueux!<br>
+ Madame de Limagne<br>
+ Fait danser les Chevaux-Frus.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Cette r&eacute;surrection du pass&eacute; proven&ccedil;al,
+avec ses vieilles joies na&iuml;ves<br>
+ (et surann&eacute;es, h&eacute;las !), nous impressionna
+vivement, comme vous<br>
+ pourriez le voir au chant dixi&egrave;me de <i>Calendal</i>,
+o&ugrave; elles sont<br>
+ d&eacute;crites, telles que nous les v&icirc;mes.</p>
+
+<p>Or, figurez-vous qu&rsquo;&agrave; Aix, quelques mois seulement
+apr&egrave;s mon arriv&eacute;e,<br>
+ faisant ma promenade une apr&egrave;s-midi sur le Cours, oh!
+charmante<br>
+ surprise, je vis se profiler, pr&egrave;s de la Fontaine-Chaude,
+le nez de<br>
+ mon ami Anselme Mathieu, de Ch&acirc;teauneuf.</p>
+
+<p>-- &Ccedil;a n&rsquo;est pas une blague, me fit Mathieu en me
+voyant, avec son<br>
+ flegme habituel; cette eau, mon cher, est vraiment chaude, et
+c&rsquo;est<br>
+ bien le cas de dire : "Celle-l&agrave; fume."</p>
+
+<p>-- Mais depuis quand &agrave; Aix? lui dis-je en lui serrant
+la main.</p>
+
+<p>-- Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au soir.</p>
+
+<p>-- Et quel bon vent t&rsquo;am&egrave;ne?</p>
+
+<p>-- Ma foi, r&eacute;pondit-il, je me suis d&icirc;t : Puisque
+Mistral est all&eacute;<br>
+ faire &agrave; Aix son droit, il faut y aller aussi et tu feras
+le tien."</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est bien pens&eacute;, lui dis-je, et tu peux
+croire, Anselme, que j&rsquo;en<br>
+ suis ravi, sais-tu? Mais as-tu pass&eacute; bachelier?</p>
+
+<p>-- Oui, dit-il en riant, j&rsquo;ai pass&eacute;, comme la
+piquette sur le marc de<br>
+ vendange.</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est que, mon pauvre Anselme, pour &ecirc;tre admis
+aux grades de la<br>
+ Facult&eacute; de Droit, je crois qu&rsquo;il faut avoir son
+baccalaur&eacute;at &egrave;s<br>
+ lettres.</p>
+
+<p>-- Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, supposons
+qu&rsquo;on ne<br>
+ veuille pas me dipl&ocirc;mer comme les autres, pourra-t&mdash;on
+m'emp&ecirc;cher de<br>
+ prendre ma licence, voyons, en droit d&rsquo;amour?... Tiens, pas
+plus tard<br>
+ que tant&ocirc;t, en allant me promener dans une esp&egrave;ce
+de vallon qu&rsquo;on<br>
+ appelle la Torse, j&rsquo;ai fait la connaissance d&rsquo;une
+jeune<br>
+ blanchisseuse, un peu brune, c&rsquo;est vrai, mais ayant bouche
+rouge,<br>
+ quenottes de petit chien qui ne demandent qu&rsquo;&agrave;
+mordre, deux frisons<br>
+ folletant hors de sa coiffe blanche, la nuque nue, le nez en
+l&rsquo;air,<br>
+ les bras joliment potel&eacute;s...</p>
+
+<p>-- Allons, grivois, il me para&icirc;t que tu ne l&rsquo;as pas
+mal lorgn&eacute;e.</p>
+
+<p>-- Non, dit-il, Fr&eacute;d&eacute;ric, il ne faudrait pas
+croire que moi, un<br>
+ rejeton des marquis de Montredon, si peu sens&eacute; que je
+sois, j&rsquo;aille<br>
+ m&rsquo;amouracher d&rsquo;un minois de lavoir. Mais vois- tu je
+ne sais pas si<br>
+ tu es comme moi: quand je fais la rencontre de quelque friand
+museau,<br>
+ serait-ce un museau de chatte je ne puis m&rsquo;emp&ecirc;cher
+de me retourner<br>
+ pour voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes
+convenus<br>
+ qu&rsquo;elle me blanchirait mon linge et qu&rsquo;elle viendrait
+le prendre la<br>
+ semaine prochaine.</p>
+
+<p>-- Mathieu, tu es un gueusard, un friponneau, tu sens le
+roussi...</p>
+
+<p>-- Non, mon ami, tu n&rsquo;y es pas, laisse donc que
+j&rsquo;ach&egrave;ve. Ayant ainsi<br>
+ trait&eacute; avec ma blanchisseuse, comme, tout en causant, je
+vis, &agrave;<br>
+ travers l&rsquo;&eacute;cume qui lui giclait entre les doigts,
+qu&rsquo;elle froissait<br>
+ et chiffonnait une chemise de dentelle: "Diable, quel linge
+fin!<br>
+ dis-je &agrave; la jeune fille, cette chemise-l&agrave;
+n&rsquo;est pas faite pour<br>
+ couvrir les fruits d&rsquo;automne d'une gaupe!" "Il s&rsquo;en
+faut!<br>
+ r&eacute;pondit-elle. &Ccedil;a, c&rsquo;est la chemisette
+d&rsquo;une des plus belles dames de<br>
+ la rue des Nobles: une baronne de trente ans, mari&eacute;e, la
+pauvrette, &agrave;<br>
+ un vieux barbon d&rsquo;homme qui est juge &agrave; la cour et
+jaloux comme un<br>
+ Turc." "Mais elle doit transir d&rsquo;ennui!" "Transir? ah! tant
+et tant<br>
+ qu&rsquo;elle est toujours &agrave; son balcon, comme en attente
+du galant, tenez,<br>
+ qui viendra la distraire." "Et on l&rsquo;appelle?" "Mais
+monsieur vous en<br>
+ voulez trop savoir... Moi, voyez-vous je lave la lessive
+qu&rsquo;on me<br>
+ donne, mais je ne me m&ecirc;le pas de ce qui apr&egrave;s tout,
+ne me regarde<br>
+ pas." Il ne m&rsquo;a pas &eacute;t&eacute; possible d&rsquo;en
+tirer plus pour le moment...<br>
+ Mais ajouta Matthieu, lorsqu'elle viendra chercher mon
+blanchissage<br>
+ dans ma chambre, vois-tu, duss&eacute;-je bien lui faire deux et
+trois<br>
+ caresses, il faut qu&rsquo;elle soit fine si elle n&rsquo;ouvre
+pas la bouche.</p>
+
+<p>-- Et apr&egrave;s, quand tu sauras le nom de la baronne?</p>
+
+<p>-- Eh ! mon cher, j&rsquo;ai du pain sur la planche pour trois
+ans!<br>
+ Cependant que vous autres, les pauvres &eacute;tudiants en droit
+vous allez<br>
+ vous morfondre &agrave; &eacute;plucher le Code, moi, tel que
+les troubadours de<br>
+ l&rsquo;antique Provence, je vais, sous le balcon de ma belle
+baronne,<br>
+ &eacute;tudier &agrave; loisir les douces <i>Lois
+d&rsquo;Amour</i>.</p>
+
+<p>Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois ans que
+nous<br>
+ rest&acirc;mes &agrave; Aix, et la t&acirc;che et
+l&rsquo;&eacute;tude du chevalier Mathieu.</p>
+
+<p>Oh! les belles excursions, l&agrave;-bas, au pont de
+l&rsquo;Arc, sur la<br>
+ grand'route de Marseille, dans la poussi&egrave;re
+jusqu&rsquo;&agrave; mi-jambe et les<br>
+ parties au Tholonet, -- o&ugrave; nous allions humer le vin cuit
+de<br>
+ Langesse; et les duels entre &eacute;tudiants, dans le vallon
+des Infernets,<br>
+ avec les pistolets charg&eacute;s de crottes de ch&egrave;vre;
+et ce joli voyage<br>
+ qu&rsquo;avec la diligence nous f&icirc;mes &agrave; Toulon, en
+passant par le bois de<br>
+ Cuge et &agrave; travers les gorges d&rsquo;Ollioules!</p>
+
+<p>Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce qu&rsquo;avaient
+fait, mon<br>
+ Dieu! les &eacute;tudiants du temps des papes d&rsquo;Avignon et
+du temps de la<br>
+ reine Jeanne. &Eacute;coutez ce qu&rsquo;en &eacute;crivait, du
+temps de Fran&ccedil;ois 1er, le<br>
+ po&egrave;te macaronique Antonius de Arena :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Genti gallantes sunt omnes Instudiantes<br>
+ Et bellas garsas semper amare soient;<br>
+ Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi;<br>
+ Inter mignonos gloria prima manet:<br>
+ Banquetant, bragant, faciunt miracula plura,<br>
+ Et de bonitate sunt sine fine boni.</i></p>
+
+<p>(De gentillessiis Instudiantium.)</p>
+</blockquote>
+
+<p>Tandis qu&rsquo;au Gai-Savoir, dans la noble cit&eacute; des
+comtes de Provence,<br>
+ nous nous initions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en
+Avignon,<br>
+ dans un journal de guerre appel&eacute; la <i>Commun,</i> ces
+dialogues pleins de<br>
+ sens, de saveur, de vaillance, tels que le <i>Thym, Un Rouge et
+un</i><br>
+ <i>Blanc</i>, les <i>Pr&ecirc;tres</i>, qui mettaient en valeur
+et popularisaient la<br>
+ prose proven&ccedil;ale.<br>
+ Puis, avec la d&eacute;cision, avec l&rsquo;autorit&eacute; que
+lui donnait d&eacute;j&agrave; le<br>
+ succ&egrave;s de ses <i>P&acirc;querettes</i> et de ses hardis
+pamphlets, au<br>
+ rez-de-chauss&eacute;e de son journal, il convoquait, tant vieux
+que jeunes,<br>
+ les trouv&egrave;res de ce temps; et de ce ralliement sortait
+une<br>
+ anthologie, les <i>Proven&ccedil;ales</i>, qu&rsquo;un professeur
+&eacute;minent, M.<br>
+ Saint-Ren&eacute; Taillandier, alors &agrave; Montpellier,
+pr&eacute;sentait au public<br>
+ dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon,
+librairie<br>
+ S&eacute;guin, 1852).</p>
+
+<p>Ce pr&eacute;coce recueil contenait des po&eacute;sies du
+vieux docteur d&rsquo;Astros et<br>
+ de Gaut, d&rsquo;Aix; des Marseillais Aubert, Bellot,
+B&eacute;n&eacute;dit, Bourrelly et<br>
+ de Barth&eacute;lemy (celui de la
+<i>N&eacute;m&eacute;sis</i>,); des Avignonnais Boudin,<br>
+ Cassan, Gi&eacute;ra; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais
+Gautier; de<br>
+ Reybaud, de Dupuy, qui &eacute;taient de Carpentras; de
+Castil-Blaze, de<br>
+ Cavaillon; de Crousillat,de Salon; de Garcin, "fils ardent
+du<br>
+ mar&eacute;chal d&rsquo;Alleins" (mentionn&eacute; dans
+<i>Mireille</i>) ; de Mathieu, de<br>
+ Ch&agrave;teauneuf; de Chalvet, de Nyons; et d&rsquo;autres; puis
+un groupe du<br>
+ Languedoc: Moquin-Tondon, Peyrottes, Lafare-Alais; et une
+pi&egrave;ce de<br>
+ Jasmin.</p>
+
+<p>Mais les morceaux les plus nombreux &eacute;taient de
+Roumanille, alors en<br>
+ pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salu&eacute; les
+Cr&egrave;ches<br>
+ comme "dignes de Klopstock". Th&eacute;odore Aubanel, dans ses
+vingt-deux<br>
+ ans, donnait l&agrave;, lui aussi, ses premiers coups de
+ma&icirc;tre: <i>le 9<br>
+ Thermidor, les Faucheurs, A la Toussaint</i>. Moi, enfin,
+enflamm&eacute; de la<br>
+ plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pi&egrave;ces
+(<i>Amertume, le<br>
+ Mistral, Une Course de Taureaux</i>) et d&rsquo;un <i>Bonjour
+&agrave; Tous</i> qui<br>
+ disait, pour noter notre point de d&eacute;part :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Nous trouv&acirc;mes dans les berges<br>
+ Rev&ecirc;tue d&rsquo;un m&eacute;chant haillon,<br>
+ La langue proven&ccedil;ale:<br>
+ En allant pa&icirc;tre les brebis,<br>
+ La chaleur avait bruni sa peau,<br>
+ La pauvre n&rsquo;avait que ses longs cheveux<br>
+ Pour couvrir ses &eacute;paules.<br>
+ Et voil&agrave; que des jeunes hommes,<br>
+ En vaguant par l&agrave;<br>
+ Et la voyant si belle,<br>
+ Se sentirent &eacute;mus.<br>
+ Qu&rsquo;ils soient donc les bienvenus,<br>
+ Car ils l&rsquo;ont v&ecirc;tue d&ucirc;ment<br>
+ Comme une demoiselle.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne
+d&rsquo;Aix, dont je<br>
+ n&rsquo;ai pas termin&eacute; l&rsquo;histoire.</p>
+
+<p>Chaque fois que je rencontrais mon &eacute;tudiant "en lois
+d&rsquo;amour", je<br>
+ l&rsquo;interpellais ainsi:</p>
+
+<p>-- Eh bien!, Mathieu, o&ugrave; en sommes-nous?</p>
+
+<p>-- Nous en sommes, me r&eacute;pondit-il un jour, que
+L&eacute;lette (c&rsquo;&eacute;tait le<br>
+ nom de la blanchisseuse) a fini par m&rsquo;indiquer
+l&rsquo;h&ocirc;tel de la baronne;<br>
+ que j&rsquo;ai pass&eacute; et repass&eacute;, mon ami, tant de
+fois sous les cariatides<br>
+ de son balcon, que, rendons gr&acirc;ce &agrave; Dieu, j&rsquo;ai
+&eacute;t&eacute; remarqu&eacute;... et la<br>
+ dame, une beaut&eacute; comme tu n&rsquo;en vis oncques, la dame
+enj&ocirc;l&eacute;e, charm&eacute;e<br>
+ de son cavalier servant, a daign&eacute;, l&rsquo;autre soir, me
+laisser tomber du<br>
+ ciel, tiens, une fleur d&rsquo;oeillet.</p>
+
+<p>Et, disant cela, Mathieu m&rsquo;exhibait une fleur
+fan&eacute;e et, faisant les<br>
+ yeux tendres, lan&ccedil;ait &agrave; la vol&eacute;e un baiser
+dans l&rsquo;azur. Un mois, deux<br>
+ mois pass&egrave;rent, je ne rencontrais plus Mathieu. Je
+dis:</p>
+
+<p>-- Allons le voir.</p>
+
+<p>Je monte donc &agrave; sa chambrette -- et qu&rsquo;est-ce que
+je trouve? Mon<br>
+ Anselme, qui, le pied sur une chaise, me fait:</p>
+
+<p>-- Arrive vite, que je te conte mon accident... Figure-t-on,
+mon bon,<br>
+ que j&rsquo;avais trouv&eacute; le joint, une nuit sur les onze
+heures, pour<br>
+ entrer dans le jardin de ma divine baronne. Tout &eacute;tait
+arrang&eacute;.<br>
+ L&eacute;lette, ma brave blanchisseuse, nous pr&ecirc;tait la
+main... et je<br>
+ pensais grimper, par un de ces rosiers qui, tu sais? fleurissent
+en<br>
+ treillage, jusqu&rsquo;&agrave; une fen&ecirc;tre o&ugrave;
+devait ma souveraine tendre le bras<br>
+ &agrave; mes baisers. J&rsquo;escaladais d&eacute;j&agrave;. Le
+coeur, tu peux m'en croire, me<br>
+ battait fortement... O ciel! tout &agrave; coup la fen&ecirc;tre
+s&rsquo;entr'ouvre<br>
+ doucement; les liteaux de la jalousie se haussent: une main,<br>
+ Fr&eacute;d&eacute;ric, une main... (ah! je le connus vite, ce
+n&rsquo;&eacute;tait pas celle de<br>
+ la baronne) me secoue sur le nez la cendre d&rsquo;une pipe!
+Comme tu peux<br>
+ imaginer, je n&rsquo;attendis pas mon reste... Je glisse &agrave;
+terre, je<br>
+ m&rsquo;enfuis, je franchis le mur du jardin, et, patatras!
+morbleu, je me<br>
+ foule le pied!</p>
+
+<p>Vous pouvez penser si nous r&icirc;mes &agrave; nous
+d&eacute;monter la m&acirc;choire!</p>
+
+<p>-- Mais, au moins, tu as fait venir un m&eacute;decin?</p>
+
+<p>-- Oh! &ccedil;a ne vaut pas la peine, dit-il... La
+m&egrave;re de L&eacute;lette se<br>
+ trouve une conjuratrice (tu les connais peut-&ecirc;tre elles
+tiennent un<br>
+ bouchon vers la porte d&rsquo;Italie). Elles m&rsquo;ont fait
+tremper le pied<br>
+ dans un baquet de saumure. La vieille, en marmottant
+quelques<br>
+ ex&eacute;crations, m&rsquo;y a fait trois signes de croix avec
+son gros orteil,<br>
+ puis on me l&rsquo;a serr&eacute; de bandes...<br>
+ Et, maintenant, j&rsquo;attends, en lisant les
+<i>P&acirc;querettes</i> de l&rsquo;ami<br>
+ Roumanille, que Dieu y mette sa sainte main... Mais le temps ne
+me<br>
+ dure pas: car L&eacute;lette m&rsquo;apporte, deux fois par jour,
+mon ordinaire;<br>
+ et, &agrave; d&eacute;faut de grives, comme dit le proverbe, on
+mange des<br>
+ merlettes.</p>
+
+<p>Or &ccedil;a, l&rsquo;ami Mathieu, futur (et bien nomm&eacute;)
+<i>F&eacute;libre des Baisers</i>,<br>
+ qui fut toute sa vie le plus beau songe-f&ecirc;tes que
+j&rsquo;aie jamais connu,<br>
+ avait-il r&ecirc;vass&eacute; l&rsquo;histoire que je viens de
+dire? Je n&rsquo;ai jamais pu<br>
+ l&rsquo;&eacute;claircir, et j&rsquo;ai racont&eacute; la chose
+telle qu&rsquo;il me la narra.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XI</h2>
+
+<h3>LA RENTR&Eacute;E AU MAS</h3>
+
+<p>L&rsquo;&eacute;closion de Mireille. -- L&rsquo;origine de ce
+nom. -- Le cousin<br>
+ Tourette. -- Le moulin &agrave; l&rsquo;huile. -- Le
+b&ucirc;cheron Siboul. --<br>
+ L&rsquo;herborisateur Xavier. -- Le coup d&rsquo;Etat (1851). --
+L&rsquo;excursion<br>
+ dans les astres, -- Le Congr&egrave;s des Trouv&egrave;res: Jean
+Reboul. -- Le<br>
+ Rom&eacute;vage d'Aix : Brizeux, Zola.</p>
+
+<p>Une fois "licenci&eacute;", ma foi, comme tant d&rsquo;autres
+(et, vous avez pu le<br>
+ voir, je ne me surmenai pas trop), fier comme un jeune coq qui
+a<br>
+ trouv&eacute; un ver de terre, j&rsquo;arrivai au Mas &agrave;
+l&rsquo;heure o&ugrave; on allait<br>
+ souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle,
+aux<br>
+ derniers rayons du jour.</p>
+
+<p>-- Bonsoir toute la compagnie!</p>
+
+<p>-- Dieu te le donne, Fr&eacute;d&eacute;ric!</p>
+
+<p>-- P&egrave;re, m&egrave;re tout va bien... A ce coup,
+c&rsquo;est bien fini!</p>
+
+<p>-- Et belle d&eacute;livrance! ajouta Madeleine, la jeune
+Pi&eacute;montaise qui<br>
+ &eacute;tait servante au Mas.</p>
+
+<p>Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs,
+j&rsquo;eus rendu<br>
+ compte de ma derni&egrave;re su&eacute;e, mon
+v&eacute;n&eacute;rable p&egrave;re, sans autre<br>
+ observation, me dit seulement ceci:</p>
+
+<p>-- Maintenant, mon beau gars, moi j&rsquo;ai fait mon devoir.
+Tu en sais<br>
+ beaucoup plus que ce qu&rsquo;on m&rsquo;en a appris... C&rsquo;est
+&agrave; toi de choisir la<br>
+ voie qui te convient: je te laisse libre.</p>
+
+<p>-- Grand merci! r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>Et l&agrave; m&ecirc;me, -- &agrave; cette heure, j&rsquo;avais
+mes vingt et un ans, -- le pied<br>
+ sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi
+et<br>
+ de moi-m&ecirc;me, je pris la r&eacute;solution:
+premi&egrave;rement, de relever, de<br>
+ raviver en Provence le sentiment de race que je voyais
+s&rsquo;annihiler<br>
+ sous l&rsquo;&eacute;ducation fausse et antinaturelle de toutes
+les &eacute;coles;<br>
+ secondement, de provoquer cette r&eacute;surrection par la
+restauration de<br>
+ la langue naturelle et historique du pays, &agrave; laquelle les
+&eacute;coles font<br>
+ toutes une guerre &agrave; mort; troisi&egrave;mement, de rendre
+la vogue au<br>
+ proven&ccedil;al par l&rsquo;influx et la flamme de la divine
+po&eacute;sie.</p>
+
+<p>Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon &acirc;me; mais je le
+sentais<br>
+ comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement
+de<br>
+ s&egrave;ve proven&ccedil;ale, qui me gonflait le coeur, libre
+d&rsquo;inclination envers<br>
+ toute ma&icirc;trise ou influence litt&eacute;raire, fort de
+l&rsquo;ind&eacute;pendance qui me<br>
+ donnait des ailes, assur&eacute; que plus rien ne viendrait me
+d&eacute;ranger, un<br>
+ soir, par les semailles, &agrave; la vue des laboureurs qui
+suivaient la<br>
+ charrue dans la raie, j&rsquo;entamai, gloire &agrave; Dieu! le
+premier chant de<br>
+ <i>Mireille</i>.</p>
+
+<p>Ce po&egrave;me, enfant d&rsquo;amour, fit son &eacute;closion
+paisible, peu &agrave; peu, &agrave;<br>
+ loisir, au souffle du vent large, &agrave; la chaleur du soleil
+ou aux<br>
+ rafales du mistral, en m&ecirc;me temps que je prenais la
+surveillance de<br>
+ la ferme, sous la direction de mon p&egrave;re qui, &agrave;
+quatre-vingts ans,<br>
+ &eacute;tait devenu aveugle.</p>
+
+<p>Me plaire &agrave; moi, d&rsquo;abord, puis &agrave; quelques
+amis de ma premi&egrave;re<br>
+ jeunesse, -- comme je l&rsquo;ai rappel&eacute; dans un des
+chants de <i>Mireille</i>:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>O doux amis de ma jeunesse,<br>
+ A&eacute;rez mon chemin de votre sainte haleine</i>,</p>
+</blockquote>
+
+<p>c&rsquo;&eacute;tait tout ce que je voulais. Nous ne pensions
+pas &agrave; Paris, dans<br>
+ ces temps d&rsquo;innocence. Pourvu qu&rsquo;Arles -- que j
+&lsquo;avais &agrave; mon horizon,<br>
+ comme Virgile avait Mantoue -- reconn&ucirc;t, un jour, sa
+po&eacute;sie dans la<br>
+ mienne, c&rsquo;&eacute;tait mon ambition lointaine. Voil&agrave;
+pourquoi, songeant aux<br>
+ campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire:</p>
+
+<p><i>Nous ne chantons que pour vous, p&acirc;tres et gens des
+Mas.</i></p>
+
+<p>De plan, en v&eacute;rit&eacute;, je n&rsquo;en avais
+qu&rsquo;un &agrave; grands traits, et seulement<br>
+ dans ma t&ecirc;te. Voici:</p>
+
+<p>Je m&rsquo;&eacute;tais propos&eacute; de faire na&icirc;tre
+une passion entre deux beaux<br>
+ enfants de la nature proven&ccedil;ale, de conditions
+diff&eacute;rentes, puis de<br>
+ laisser &agrave; terre courir le peloton, comme dans
+l&rsquo;impr&eacute;vu de la vie<br>
+ r&eacute;elle, au gr&eacute; des vents!</p>
+
+<p>Mireille, ce nom fortun&eacute; qui porte en lui sa
+po&eacute;sie, devait<br>
+ fatalement &ecirc;tre celui de mon h&eacute;ro&iuml;ne: car je
+l&rsquo;avais, depuis le<br>
+ berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre
+maison.<br>
+ Quand la pauvre Nanon, mon a&iuml;eule maternelle, voulait
+gracieuser<br>
+ quelqu&rsquo;une de ses filles:</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est Mireille, disait-elle, c&rsquo;est la belle
+Mireille, c&rsquo;est<br>
+ Mireille, mes amours.</p>
+
+<p>Et ma m&egrave;re, en plaisantant, disait parfois de quelque
+fillette:</p>
+
+<p>-- Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours!</p>
+
+<p>Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne n&rsquo;en
+savait<br>
+ davantage: une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom
+de<br>
+ l&rsquo;h&eacute;ro&iuml;ne et un rayon de beaut&eacute; dans une
+brume d&rsquo;amour. C&rsquo;&eacute;tait assez<br>
+ pour porter bonheur &agrave; un qui, peut-&ecirc;tre, --
+sait-on? -- fut, par<br>
+ cette intuition lui appartient aux po&egrave;tes, la
+reconstitution d&rsquo;un<br>
+ roman v&eacute;ritable.</p>
+
+<p>Le Mas du Juge, &agrave; cette &eacute;poque, &eacute;tait un
+vrai foyer de po&eacute;sie<br>
+ limpide, biblique et idyllique. N&rsquo;&eacute;tait-il pas
+vivant, chantant<br>
+ autour de moi, ce po&egrave;me de Provence avec son fond
+d&rsquo;azur et son<br>
+ encadrement d&rsquo;Alpille? L&rsquo;on n&rsquo;avait
+qu&rsquo;&agrave; sortir pour s&rsquo;en trouver<br>
+ tout &eacute;bloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non
+seulement dans mes<br>
+ r&ecirc;ves de jeune homme, mais encore en personne,
+tant&ocirc;t dans ces<br>
+ gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers
+&agrave; soie,<br>
+ cueillir la feuille des m&ucirc;riers, tant&ocirc;t dans
+l&rsquo;all&eacute;gresse de ces<br>
+ sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient
+et<br>
+ venaient, leur poitrine entrouvertes, leur coiffe
+cravat&eacute;e de blanc,<br>
+ dans les bl&eacute;s, dans les foins, dans les oliviers et dans
+les vignes?</p>
+
+<p>Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, mes moissonneurs,
+mes<br>
+ bouviers et mes p&acirc;tres, ne circulaient-ils pas, du point
+de l&rsquo;aube au<br>
+ cr&eacute;puscule, devant mon jeune enthousiasme? Vouliez-vous
+un plus beau<br>
+ vieillard, plus patriarcal, plus digue d&rsquo;&ecirc;tre le
+prototype de mon<br>
+ ma&icirc;tre Ramon, que le vieux Fran&ccedil;ois Mistral, celui
+que tout le monde<br>
+ et ma m&egrave;re elle-m&ecirc;me n&rsquo;appelaient que le
+"ma&icirc;tre"? Pauvre p&egrave;re!<br>
+ Quelquefois, quand le travail &eacute;tait pressant, il fallait
+donner aide,<br>
+ soit pour rentrer les foins, soit pour d&eacute;river l&rsquo;eau
+de notre puits &agrave;<br>
+ roue, il criait dehors:</p>
+
+<p>-- O&ugrave; est Fr&eacute;d&eacute;ric?</p>
+
+<p>Bien qu&rsquo;&agrave; ce moment-l&agrave; je fusse
+allong&eacute; sous un saule, paressant &agrave; la<br>
+ recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre m&egrave;re
+r&eacute;pondait:</p>
+
+<p>-- Il &eacute;crit.</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t, la voix rude du brave homme s&rsquo;apaisait
+en disant:</p>
+
+<p>-- Ne le d&eacute;range pas.</p>
+
+<p>Car, pour lui, qui n&rsquo;avait lu que l&rsquo;&Eacute;criture
+Sainte et <i>Don</i><br>
+ <i>Quichotte</i> en sa jeunesse, &eacute;crire &eacute;tait
+vraiment un office religieux,<br>
+ Et il montre bien ce respect pour le myst&egrave;re de la plume,
+le d&eacute;but<br>
+ d&rsquo;un r&eacute;citatif, usit&eacute; jadis chez nous, et
+dont nous reparlerons au<br>
+ sujet du mot <i>F&eacute;libre</i>:</p>
+
+<p><i>Monseigneur saint Anselme lisait et &eacute;crivait.<br>
+ Un jour, de sa sainte &eacute;criture,<br>
+ Il est mont&eacute; au haut du ciel.</i></p>
+
+<p>Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le don
+d&rsquo;int&eacute;resser ma<br>
+ Muse &eacute;pique, c&rsquo;&eacute;tait le cousin Tourrette, du
+village de Mouri&egrave;s: une<br>
+ esp&egrave;ce de colosse, membru et &eacute;clop&eacute;, avec
+de grosses gu&ecirc;tres de cuir<br>
+ sur les souliers et connu &agrave; la ronde, dans les plaines de
+Crau, sous<br>
+ le nom du <i>Major</i>, ayant, en 1815, &eacute;t&eacute;
+tambour-major des gardes<br>
+ nationaux qui, sous le commandement du duc
+d&rsquo;Angoul&ecirc;me, voulaient<br>
+ arr&ecirc;ter Napol&eacute;on, &agrave; son retour de
+l&rsquo;&icirc;le d&rsquo;Elbe. Il avait, dans sa<br>
+ jeunesse, dissip&eacute; son bien au jeu; et dans ses vieux
+jours, r&eacute;duit<br>
+ aux abois, il venait, tous les hivers, passer une quinzaine avec
+nous<br>
+ autres, au Mas. Lorsqu&rsquo;il repartait, mon p&egrave;re lui
+donnait, dans un<br>
+ sac, quelques boisseaux de bl&eacute;. L&rsquo;&eacute;t&eacute;,
+il parcourait la Crau et la<br>
+ Camargue, allant aider aux bergers, lorsqu&rsquo;on tondait les
+troupeaux,<br>
+ aux fermiers pour le d&eacute;piquage, aux faucheurs de marais
+pour engerber<br>
+ les roseaux ou, enfin, aux sauniers pour mettre le sel en
+meules.<br>
+ Aussi connaissait-il la terre d&rsquo;Arles et ses travaux,
+assur&eacute;ment,<br>
+ comme personne. Il savait le nom des Mas, des p&acirc;turages,
+des chefs de<br>
+ bergers, des haras de chevaux et de taureaux sauvages, ainsi que
+de<br>
+ leurs gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un<br>
+ pittoresque, une noblesse<br>
+ d&rsquo;expressions proven&ccedil;ales, qu&rsquo;il y avait
+plaisir d&rsquo;entendre. Pour<br>
+ dire, par exemple, que le comte de Mailly &eacute;tait riche,
+fort riche en<br>
+ propri&eacute;t&eacute;s b&acirc;ties:</p>
+
+<p>-- Il poss&egrave;de, disait-il, sept arpents de toitures.</p>
+
+<p>Les filles qui s&rsquo;engagent pour la cueillette des olives
+-- &agrave; Mouri&eacute;s,<br>
+ elles sont nombreuses -- le louaient pour leur dire des contes
+&agrave; la<br>
+ veill&eacute;e. Elles lui donnaient, je crois, un sou chacune
+par veill&eacute;e.<br>
+ Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les contes,
+plus ou<br>
+ moins croustilleux, qui, d&rsquo;une bouche &agrave;
+l&rsquo;autre, se transmettent dans<br>
+ le peuple, tels que: <i>Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean
+de<br>
+ l&rsquo;Ours, le Doreur</i>, etc.</p>
+
+<p>Une fois que la neige commen&ccedil;ait &agrave; tomber :</p>
+
+<p>-- Allons, disions-nous, le cousin appara&icirc;tra
+bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Et il ne manquait jamais.</p>
+
+<p>-- Bonjour, cousin!</p>
+
+<p>-- Cousin, bonjour!</p>
+
+<p>Et voil&agrave;. La main touch&eacute;e et son b&acirc;ton
+d&eacute;pos&eacute;, humblement, derri&egrave;re<br>
+ la porte, et s&rsquo;attablait, mangeait une belle tartine de
+fromage p&eacute;tri<br>
+ et entamait, ensuite, le sujet de l&rsquo;olivaison, Et il
+contait que les<br>
+ meules, en son bourg de Mouri&egrave;s, ne pouvaient tenir pied
+&agrave; la r&eacute;colte<br>
+ des olives. Et il disait:</p>
+
+<p>-- Comme on est bien, l&rsquo;hiver, lorsqu&rsquo;il fait froid,
+dans ces moulins<br>
+ &agrave; huile! Ecarquill&eacute; sur le marc tout chaud, on
+regarde, &agrave; la clart&eacute;<br>
+ des caleils &agrave; quatre m&egrave;ches, les presseurs
+d&rsquo;huile moiti&eacute; nus qui,<br>
+ lestes comme chats, poussent tous &agrave; la barre, au
+commandement du<br>
+ chef:</p>
+
+<p>-- Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un bon coup! Houp!
+que<br>
+ tout claque! L&agrave;!</p>
+
+<p>&Eacute;tant, le cousin Tourrette, comme tous les songeurs,
+tant soit peu<br>
+ fain&eacute;ant, il avait, toute sa vie, r&ecirc;v&eacute; de
+trouver une place o&ugrave; il y<br>
+ e&ucirc;t peu de travail.</p>
+
+<p>-- Je voudrais, nous disait-il, la place de compteur de
+mornes, &agrave;<br>
+ Marseille par exemple, dans un de ces grands magasins o&ugrave;,
+lorsqu&rsquo;on<br>
+ les d&eacute;barque, un homme, &eacute;tant assis, peut, en
+comptant les douzaines,<br>
+ gagner (me suis-je laiss&eacute; dire) ses douze cents francs
+par an.</p>
+
+<p>Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant d&rsquo;autres,
+sans avoir vu<br>
+ r&eacute;aliser sa r&ecirc;verie sur les mornes.</p>
+
+<p>Je n&rsquo;oublierai pas non plus, parmi mes collaborateurs,
+ou, tant vaut<br>
+ dire, mes fauteurs de la po&eacute;sie de <i>Mireille</i>, le
+b&ucirc;cheron Siboul :<br>
+ un brave homme de Montfrin, habill&eacute; de velours, qui
+venait tous les<br>
+ ans, &agrave; la fin de l&rsquo;automne, avec sa grande serpe,
+tailler joliment<br>
+ nos bourr&eacute;es de saule. Pendant qu&rsquo;il
+d&eacute;coupait et appareillait ses<br>
+ rondins, que d&rsquo;observations justes il me faisait sur le
+Rh&ocirc;ne, sur<br>
+ ses courants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies,
+sur<br>
+ ses graviers et sur ses &icirc;les, puis sur les animaux qui
+fr&eacute;quentent<br>
+ ses digues, les loutres qui g&icirc;tent dans les arbres creux,
+les bi&egrave;vres<br>
+ qui coupent des troncs comme la cuisse, et sur les pendulines
+qui,<br>
+ dans les S&eacute;gonnaux, suspendent leurs nids aux peupliers
+blancs, et<br>
+ sur les coupeurs d&rsquo;osier et les vanniers de
+Valiabr&egrave;gue!</p>
+
+<p>Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui me disait
+les noms<br>
+ en langue proven&ccedil;ale et les vertus des simples et de
+toutes les<br>
+ herbes de Saint-Jean et de Saint-Roch. Si bien que mon bagage
+de<br>
+ botanique litt&eacute;raire, c&rsquo;est ainsi que je le
+formai... Heureusement!<br>
+ car m&rsquo;est avis, sans vouloir les m&eacute;priser, que nos
+professeurs des<br>
+ &eacute;coles, tant les hautes que les basses, auraient
+&eacute;t&eacute;, bien s&ucirc;r,<br>
+ entrepris pour me montrer ce qu&rsquo;&eacute;tait un chardon ou
+un laiteron.</p>
+
+<p>Comme une bombe, dans l&rsquo;entrefaite de ce prodrome de
+<i>Mireille</i>,<br>
+ &eacute;clata la nouvelle du coup d&rsquo;&Eacute;tat du 2
+d&eacute;cembre 1851.</p>
+
+<p>Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez qui la
+R&eacute;publique<br>
+ tient lieu de religion, de justice et de patrie, quoique les<br>
+ Jacobins, par leur intol&eacute;rance, par leur manie du niveau,
+par la<br>
+ s&eacute;cheresse, la brutalit&eacute; de leur
+mat&eacute;rialisme, m'eussent d&eacute;courag&eacute; et<br>
+ bless&eacute; plus d&rsquo;une fois, le crime d&rsquo;un
+gouvernant qui d&eacute;chirait la loi<br>
+ jur&eacute;e par lui m&rsquo;indigna. Il<br>
+ m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur les
+f&eacute;d&eacute;rations<br>
+ futures dont la R&eacute;publique en France pouvait &ecirc;tre
+le couvain.</p>
+
+<p>Quelques-uns des coll&egrave;gues de l&rsquo;&Eacute;cole de
+Droit all&egrave;rent se mettre &agrave;<br>
+ la t&ecirc;te des bandes d&rsquo;insurg&eacute;s qui se
+soulevaient dans le Var au nom<br>
+ de la Constitution; mais le grand nombre, en Provence comme
+ailleurs,<br>
+ les uns par d&eacute;go&ucirc;t de la turbulence des partis, les
+autres &eacute;berlu&eacute;s<br>
+ par le reflet du premier Empire, applaudirent, il est vrai,
+au<br>
+ changement de r&eacute;gime. Qui pouvait deviner que
+l&rsquo;Empire nouveau d&ucirc;t<br>
+ s&rsquo;effondrer dans une effroyable guerre et
+l&rsquo;&eacute;croulement national ?</p>
+
+<p>Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un jour,
+apr&egrave;s 1870<br>
+ par Taxile Delord, r&eacute;publicain pourtant et
+d&eacute;put&eacute; de Vaucluse, un<br>
+ jour qu&rsquo;en Avignon, sur la place de l&rsquo;Horloge, nous
+nous promenions<br>
+ ensemble:</p>
+
+<p>-- La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se soit jamais
+faite<br>
+ dans le parti avanc&eacute;, fut la R&eacute;volution de 1848.
+Nous avions au<br>
+ gouvernement une belle famille, fran&ccedil;aise, nationale,
+lib&eacute;rale entre<br>
+ toutes et compromise m&ecirc;me avec la R&eacute;volution, sous
+les auspices de<br>
+ laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les
+libert&eacute;s que le<br>
+ progr&egrave;s comporte... Et nous l&rsquo;avons bannie.
+Pourquoi? Pour faire<br>
+ place &agrave; ce bas empire qui a mis la France en
+d&eacute;b&acirc;cle!</p>
+
+<p>Quoi qu&rsquo;il en soit, en cons&eacute;quence, je laissai de
+c&ocirc;t&eacute; -- et pour<br>
+ toujours -- la politique inflammatoire, comme ces embarras
+qu&rsquo;on<br>
+ abandonne en route pour marcher plus l&eacute;ger, et &agrave;
+toi, ma Provence, et<br>
+ &agrave; toi, po&eacute;sie, qui ne m&rsquo;avez jamais
+donn&eacute; que pure joie, je me livrai<br>
+ tout entier.</p>
+
+<p>Et voici que, rentr&eacute; dans la contemplation, un soir, me
+promenant en<br>
+ qu&ecirc;te de mes rimes, car mes vers, tant que j&rsquo;en ai
+fait, je les ai<br>
+ trouv&eacute;s tous par voies et par chemins, je rencontrai un
+vieux qui<br>
+ gardait les brebis. Il avait nom "le galant jean". Le ciel
+&eacute;tait<br>
+ &eacute;toil&eacute;, la chouette miaulait, et le dialogue
+suivant (que vous avez<br>
+ lu peut-&ecirc;tre, traduit par l&rsquo;ami Daudet) eut lieu dans
+cette<br>
+ rencontre.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Vous voil&agrave; bien &eacute;cart&eacute;, monsieur
+Fr&eacute;d&eacute;ric?</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Je vais prendre un peu l&rsquo;air, ma&icirc;tre Jean.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Vous allez faire un tour dans les astres?</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Jean, vous l&rsquo;avez dit. Je suis tellement
+so&ucirc;l, d&eacute;sabus&eacute; et<br>
+ &eacute;coeur&eacute; des choses de la terre que je voudrais,
+cette nuit, m&rsquo;enlever<br>
+ et me perdre dans le royaume des &eacute;toiles.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Tel que vous me voyez, j'y fais, moi, une excursion presque
+toutes<br>
+ les nuits, et je vous certifie que le voyage est des plus
+beaux.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Mais comment faire pour y aller, dans cet ab&icirc;me de
+lumi&egrave;re?</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Si vous voulez me suivre, pendant que les brebis mangent,
+tout<br>
+ doucement, monsieur, je vous y conduirai et vous ferai tout
+voir.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Galant Jean, je vous prends au mot.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Tenez, montons par cette voie qui blanchit du nord au sud:
+c&rsquo;est le<br>
+ chemin de Saint Jacques. Il va de France droit sur
+l&rsquo;Espagne. Quand<br>
+ l&rsquo;empereur Charlemagne faisait la guerre aux Sarrasins, le
+grand<br>
+ saint Jacques de Galice le marqua devant lui pour lui indiquer
+la<br>
+ route.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>C&rsquo;est ce que les pa&iuml;ens d&eacute;signaient par Voie
+Lact&eacute;e.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>C&rsquo;est possible; moi je vous dis ce que j&rsquo;ai toujours
+ou&iuml; dire...<br>
+ Voyez-vous ce beau chariot, avec ces quatre roues qui
+&eacute;blouissent<br>
+ tout le nord? C&rsquo;est le Chariot des Ames. Les trois
+&eacute;toiles qui<br>
+ pr&eacute;c&egrave;dent sont les trois b&ecirc;tes de
+l&rsquo;attelage; et la toute petite qui<br>
+ va pr&eacute;s de la troisi&egrave;me, nous l&rsquo;appelons le
+Charretier.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>C&rsquo;est ce que dans les livres on nomme la Grande
+Ourse.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Comme il vous plaira... Voyez, voyez tout &agrave;
+l&rsquo;entour les &eacute;toiles qui<br>
+ tombent: ce sont de pauvres &acirc;mes qui viennent
+d&rsquo;entrer au Paradis.<br>
+ Signons-nous, monsieur Fr&eacute;d&eacute;ric.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Beaux anges (comme on dit), que Dieu vous accompagne!</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Mais tenez, un bel astre est celui qui resplendit pas loin
+du<br>
+ Chariot, l&agrave;-haut: c&rsquo;est le Bouvier du ciel.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Que dans l&rsquo;astronomie on d&eacute;nomme Arcturus.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Peu importe. Maintenant regardez l&agrave; sur le nord,
+l&rsquo;&eacute;toile qui<br>
+ scintille &agrave; peine: c&rsquo;est l&rsquo;&eacute;toile
+Marine, autrement dit la<br>
+ Tramontane. Elle est toujours visible et sert de signal aux
+marins--<br>
+ lesquels se voient perdus, lorsqu&rsquo;ils perdent la
+Tramontane.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>L&rsquo;&eacute;toile Polaire, comme on l&rsquo;appelle aussi,
+se trouve donc dans la<br>
+ Petite Ourse; et comme la bise vient de l&agrave;, les marins de
+Provence,<br>
+ comme ceux d&rsquo;Italie, disent qu&rsquo;ils vont &agrave;
+l&rsquo;Ourse, lorsqu&rsquo;ils vont<br>
+ contre le vent.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Tournons la t&ecirc;te, nous verrons clignoter la
+Pouss&icirc;ni&egrave;re ou le<br>
+ Pouillier, si vous pr&eacute;f&eacute;rez.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Que les savants nomment Pl&eacute;iades et les Gascons
+Charrette des Chiens.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>C&rsquo;est cela. Un peu plus bas resplendissent les Enseigres,
+-- qui,<br>
+ sp&eacute;cialement, marquent les heures aux bergers.
+D&rsquo;aucuns les nomment<br>
+ les Trois Rois, d&rsquo;autres les Trois Bourdons ou le
+R&acirc;teau ou le Faux<br>
+ Manche.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Pr&eacute;cis&eacute;ment, c&rsquo;est Orion et la ceinture
+d&rsquo;Orion.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Tr&egrave;s bien. Encore plus bas, toujours vers le midi,
+brille Jean de<br>
+ Milan.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Sirius, si je ne me trompe.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Jean de Milan est le flambeau des astres. Jean de Milan, un
+jour,<br>
+ avec les Enseignes et la Poussini&egrave;re, avait
+&eacute;t&eacute;, dit-on, convi&eacute; &agrave; une<br>
+ noce. (La noce de la belle Maguelone, dont nous parlerons
+tant&ocirc;t.) La<br>
+ Poussini&egrave;re, matinale, partit, para&icirc;t-il, la
+premi&egrave;re et prit le<br>
+ chemin haut. Les Enseignes, trois filles s&eacute;millantes,
+ayant coup&eacute;<br>
+ plus bas, finirent par l&rsquo;atteindre. Jean de Milan,
+rest&eacute; endormi,<br>
+ prit, lorsqu&rsquo;il se leva, le raccourci et, pour les
+arr&ecirc;ter, leur<br>
+ lan&ccedil;a son b&acirc;ton &agrave; la vol&eacute;e... Ce qui
+fait que le Faux Manche est<br>
+ appel&eacute; depuis le B&acirc;ton de Jean de Milan.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Et celle qui, au loin, vient de montrer le nez et qui rase
+la<br>
+ montagne?</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>C&rsquo;est le Boiteux. Lui aussi &eacute;tait de la noce. Mais
+comme il boite,<br>
+ pauvre diable, il n'avance que lentement. Il se l&egrave;ve tard
+du reste et<br>
+ se couche de bonne heure.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Et celle qui descend, l&agrave;-bas, sur le ponant,
+&eacute;tincelante comme une<br>
+ &eacute;pous&eacute;e?</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Eh bien ! c&rsquo;est elle! l&rsquo;&eacute;toile du Berger,
+1&rsquo;&Eacute;toile du Matin, qui nous<br>
+ &eacute;claire &agrave; l&rsquo;aube, quand nous l&acirc;chons le
+troupeau, et le soir, quand<br>
+ nous le rentrons: c&rsquo;est elle, l&rsquo;&eacute;toile reine,
+la belle &eacute;toile,<br>
+ Maguelone, la belle Maguelone, sans cesse poursuivie par Pierre
+de<br>
+ Provence, avec lequel a lieu, tous les sept ans son mariage.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>La conjonction, je crois, de V&eacute;nus et de Jupiter ou de
+Saturne<br>
+ quelquefois.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>A votre go&ucirc;t... mais tiens, Labrit! Pendant que nous
+causions, les<br>
+ brebis se sont dispers&eacute;es, tai! tai! ram&egrave;ne-les!
+Oh! le mauvais<br>
+ coquin de chien, une vraie rosse... Il faut que j&rsquo;y aille
+moi-m&ecirc;me.<br>
+ Allons, monsieur Fr&eacute;d&eacute;ric, vous, prenez garde de
+ne pas vous &eacute;garer!</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Bonsoir! Galant Jean.</p>
+
+<p>Retournons aussi, comme le p&acirc;tre, &agrave; nos moutons.
+A partir des<br>
+ <i>Proven&ccedil;ales</i>, recueil po&eacute;tique o&ugrave;
+avaient collabor&eacute; les trouv&egrave;res<br>
+ vieux et jeunes de cette &eacute;poque-l&agrave;, quelques-uns,
+dont j&rsquo;&eacute;tais,<br>
+ engag&egrave;rent entre eux une correspondance au sujet de la
+langue et de<br>
+ nos productions. De ces rapports, de plus en plus ardents,
+naquit<br>
+ l&rsquo;id&eacute;e d&rsquo;un congr&egrave;s de po&egrave;tes<br>
+ proven&ccedil;aux. Et, sur la convocation de Roumanille et de
+Gaut qui<br>
+ avaient &eacute;crit ensemble dans le journal <i>Lou
+Boui-Abaisse</i>, la r&eacute;union<br>
+ eut lien le 29 ao&ucirc;t 1852, &agrave; Arles, dans une salle
+de l&rsquo;ancien<br>
+ archev&ecirc;ch&eacute;, sous la pr&eacute;sidence de
+l&rsquo;aimable docteur d&rsquo;Astros, doyen<br>
+ d&rsquo;&acirc;ge des trouv&egrave;res. Ce fut l&agrave;
+qu&rsquo;entre tous nous f&icirc;mes connaissance,<br>
+ Aubanel, Aubert, Bourrelly, Cassan, Crousillat, D&eacute;sanat,
+Garcin,<br>
+ Gaut, Gelu, Gi&eacute;ra, Mathieu, Roumanille, moi et
+d&rsquo;autres. Gr&acirc;ce au bon<br>
+ Carpentrassien, Bonaventure Laurent, nos portraits eurent
+les<br>
+ honneurs de l&rsquo;<i>Illustration</i> (18 septembre 1852).</p>
+
+<p>Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, professeur &agrave;
+la facult&eacute; des<br>
+ sciences de Toulouse et spirituel po&egrave;te en son parler
+montpelli&eacute;rain,<br>
+ l&rsquo;avait charg&eacute; d&rsquo;amener Jasmin &agrave; Arles.
+Mais, quand Moquin-Tandon<br>
+ &eacute;crivit &agrave; l&rsquo;auteur de <i>Marthe la folle</i>,
+savez-vous ce que r&eacute;pondit<br>
+ l&rsquo;illustre po&egrave;te gascon: "Puisque vous allez
+&agrave; Arles, dites-leur<br>
+ qu&rsquo;ils auront beau se r&eacute;unir quarante et cent,
+jamais ils ne feront<br>
+ le bruit que j&rsquo;ai fait tout seul."</p>
+
+<p>-- Voil&agrave; Jasmin de pied en cap, me disait
+Roumanille.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse le reproduit beaucoup plus
+fid&egrave;lement que le bronze<br>
+ &eacute;lev&eacute; &agrave; Agen, en son honneur. Il
+&eacute;tait ce que l&rsquo;on appelle, Jasmin,<br>
+ un fier bougre.</p>
+
+<p>D&rsquo;ailleurs, le perruquier d&rsquo;Agen, en d&eacute;pit de
+son g&eacute;nie, fut toujours<br>
+ aussi maussade pour ceux qui, comme lui, voulaient chanter dans
+notre<br>
+ langue. Roumanille, puisque nous y sommes, quelques
+ann&eacute;es<br>
+ auparavant, lui avait envoy&eacute; ses
+<i>P&acirc;querettes</i>, avec la d&eacute;dicace de<br>
+ Madeleine, une des po&eacute;sies les meilleures du recueil.
+Jasmin ne<br>
+ daigna pas remercier le Proven&ccedil;al. Mais ayant, le Gascon,
+vers 1848,<br>
+ pass&eacute; par Avignon, o&ugrave; il donna un concert avec
+Mlle Roald&egrave;s, qui<br>
+ jouait de la harpe, Roumanile, apr&egrave;s la s&eacute;ance,
+vint avec quelques<br>
+ autres saluer le po&egrave;te qui avait fait couler les larmes
+en d&eacute;clamant<br>
+ ses <i>Souvenirs</i> :</p>
+
+<p><i>-- O&ugrave; vas-tu grand-p&egrave;re? -- Mon fils &agrave;
+l&rsquo;h&ocirc;pital...<br>
+ C&rsquo;est l&agrave; que meurent les Jasmins.</i></p>
+
+<p>-- Qui &ecirc;tes-vous donc? fit l&rsquo;Agenais au
+po&egrave;te de Saint-Remy.</p>
+
+<p>-- Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille.</p>
+
+<p>-- Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais je croyais
+qu&rsquo;il f&ucirc;t<br>
+ celui d&rsquo;un auteur mort.</p>
+
+<p>-- Monsieur, vous le voyez, r&eacute;pondit l&rsquo;auteur des
+<i>P&acirc;querettes</i>, qui<br>
+ ne laissa jamais personne lui marcher sur le pied, je suis
+assez<br>
+ jeune encore pour pouvoir, s&rsquo;il pla&icirc;t &agrave; Dieu,
+faire un jour votre<br>
+ &eacute;pitaphe.</p>
+
+<p>Qui fut bien plus gracieux pour la r&eacute;union
+d&rsquo;Arles, ce fut ce bon<br>
+ Reboul, qui nous &eacute;crivit ceci: "Que Dieu b&eacute;nisse
+votre table... Que<br>
+ vos luttes soient des f&ecirc;tes, que les rivaux soient des
+amis! Celui<br>
+ qui fit les cieux a fait celui de notre pays si grand et si
+bleu<br>
+ qu&rsquo;il y a de l&rsquo;espace pour toutes les
+&eacute;toiles."</p>
+
+<p>Et cet autre N&icirc;mois, Jules Canonge, qui disait: "Mes
+amis, si vous<br>
+ aviez un jour &agrave; d&eacute;fendre notre cause,
+n&rsquo;oubliez pas qu&rsquo;en Arles se<br>
+ fit votre assembl&eacute;e premi&egrave;re et que vous
+f&ucirc;tes &eacute;toil&eacute;s dans la cit&eacute;<br>
+ noble et fi&egrave;re qui a pour armes et pour devise:
+<i>l&rsquo;&eacute;p&eacute;e et l&rsquo;ire du<br>
+ lion."</i></p>
+
+<p>Je ne me souviens pas de ce que je dis ou chantai l&agrave;,
+mais je sais<br>
+ seulement qu&rsquo;en voyant le jour rena&icirc;tre,
+j&rsquo;&eacute;tais dans le ravissement;<br>
+ et, Roumanille l&rsquo;a dit dans son discours de Montmajour, en
+1889. Il<br>
+ para&icirc;t que, songeur, plong&eacute; dans ma pens&eacute;e,
+dans mes yeux de jeune<br>
+ homme "resplendissaient d&eacute;j&agrave; les sept rayons de
+l&rsquo;&Eacute;toile".</p>
+
+<p>Le Congr&egrave;s d&rsquo;Arles avait trop bien r&eacute;ussi
+pour ne pas se renouveler.<br>
+ L&rsquo;ann&eacute;e suivante, 21 ao&ucirc;t 1853, sous
+l&rsquo;impulsion de Gaut, le jovial<br>
+ po&egrave;te d&rsquo;Aix, &agrave; Aix se tint une
+assembl&eacute;e (le Festival des Trouv&egrave;res)<br>
+ deux fois nombreuse comme l&rsquo;assembl&eacute;e d&rsquo;Arles.
+C&rsquo;est l&agrave; que Brizeux,<br>
+ le grand barde breton, nous adressa le salut et les souhaits
+o&ugrave; il<br>
+ disait:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Le rameau d&rsquo;olivier couronnera vos t&ecirc;tes,<br>
+ Moi je n&rsquo;ai que la lande en fleurs:<br>
+ L&rsquo;un symbole riant de la paix et des f&ecirc;tes<br>
+ L&rsquo;autre symbole des douleurs.</i></p>
+
+<p><i>Unissons-les, amis; les fils qui vont nous suivre<br>
+ De ces fleurs n&rsquo;ornent plus leurs fronts:<br>
+ Aucun ne redira le son qui nous enivre,<br>
+ Quand nous, fid&egrave;les, nous mourrons...</i></p>
+
+<p><i>Mais peut-elle mourir la brise fra&icirc;che et douce?<br>
+ L&rsquo;aquilon l&rsquo;emporte en son vol,<br>
+ Et puis elle revient l&eacute;g&egrave;re sur la mousse<br>
+ Meurt-il le chant du rossignol?</i></p>
+
+<p><i>Non, tu ranimeras l&rsquo;idiome sonore,<br>
+ Belle Provence, &agrave; son d&eacute;clin;<br>
+ Sur ma tombe longtemps doit soupirer encore<br>
+ La voix errante de Merlin.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Outre ceux que j'ai cit&eacute;s comme figurant au
+Congr&egrave;s d&rsquo;Arles, voici<br>
+ les noms nouveaux qui &eacute;merg&egrave;rent au Congr&egrave;s
+d&rsquo;Aix : L&eacute;on Al&egrave;gre,<br>
+ l&rsquo;abb&eacute; Aubert, Autheman, Bellot, Brunet, Chalvet,
+l&rsquo;abb&eacute; Emery,<br>
+ Laidet, Mathieu Lacroix, l&rsquo;abb&eacute; Lambert, Lejourdan,
+Peyrottes,<br>
+ Ricard-B&eacute;rard, Tavan, Vidal etc., avec trois
+trouveresses, Mlles<br>
+ Reine Garde, L&eacute;onide Constans et Hortense Rolland.</p>
+
+<p>Une s&eacute;ance litt&eacute;raire, devant tout le beau monde
+d&rsquo;Aix, se tint,<br>
+ apr&egrave;s midi, dans la grande salle de la mairie,
+courtoisement orn&eacute;e<br>
+ des couleurs de Provence et des blasons de toutes les
+cit&eacute;s<br>
+ proven&ccedil;ales. Et sur une banni&egrave;re en velours
+cramoisi &eacute;taient inscrits<br>
+ les noms des principaux po&egrave;tes proven&ccedil;aux des
+derniers si&egrave;cles. Le<br>
+ maire d&rsquo;Aix, maire et d&eacute;put&eacute;, &eacute;tait
+alors M. Rigaud, le m&ecirc;me qui plus<br>
+ tard donna une traduction de <i>Mir&egrave;io</i> en vers
+fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l&rsquo;ouverture faite par un choeur de
+chanteurs,</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Trouv&egrave;res de Provence,<br>
+ Pour nous tous quel beau jour!<br>
+ Voici la Renaissance<br>
+ Du parler du Midi,</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>dont Jean-Baptiste Gaut avait fait les paroles, le
+pr&eacute;sident d&rsquo;Astros<br>
+ discourut gentiment en langue proven&ccedil;ale; puis, tour
+&agrave; tour, chacun y<br>
+ alla de son morceau. Roumanille, tr&egrave;s applaudi,
+r&eacute;cita un de ses<br>
+ contes et chanta la <i>Jeune Aveugle</i>; Aubanel d&eacute;vida
+sa pi&egrave;ce des<br>
+ <i>Jumeaux</i>, et moi <i>la Fin du Moissonneur</i>. Mais le
+plus grand succ&egrave;s<br>
+ fut pour la chansonnette du paysan Tavan, <i>les Frisons de
+Mariette</i>,<br>
+ et pour le ma&ccedil;on Lacroix, qui fit tous frissonner avec sa
+<i>Pauvre</i><br>
+ <i>Martine</i>.</p>
+
+<p>Emile Zola, alors &eacute;colier au coll&egrave;ge d&rsquo;Aix,
+assistait &agrave; cette s&eacute;ance<br>
+ et, quarante ans apr&egrave;s, voici ce qu&rsquo;il disait dans
+le discours qu&rsquo;il<br>
+ pronon&ccedil;a &agrave; la f&eacute;libr&eacute;e de Sceaux
+(1892) :</p>
+
+<p>"J&rsquo;avais quinze ou seize ans, et je me revois,
+&eacute;colier &eacute;chapp&eacute; du<br>
+ coll&egrave;ge, assistant &agrave; Aix, dans la grande salle de
+l&rsquo;H&ocirc;tel de Ville, &agrave;<br>
+ une f&ecirc;te po&eacute;tique un peu semblable &agrave; celle
+que j&rsquo;ai l&rsquo;honneur de<br>
+ pr&eacute;sider aujourd&rsquo;hui. Il y avait l&agrave; Mistral
+d&eacute;clamant la <i>Mort du<br>
+ Moissonneur,</i> Roumanille et Aubanel sans doute, d&rsquo;autres
+encore, tous<br>
+ ceux qui, quelques ann&eacute;es plus tard, allaient &ecirc;tre
+les f&eacute;libres et<br>
+ qui n&rsquo;&eacute;taient alors que les troubadours."</p>
+
+<p>Enfin, au banquet du soir, o&ugrave; l&rsquo;on en dit, conta
+et chanta de toutes<br>
+ sortes, nous e&ucirc;mes le plaisir d&rsquo;&eacute;lever nos
+verres &agrave; la sant&eacute; du vieux<br>
+ Bellot, qui s&rsquo;&eacute;tait, dans Marseille et toute la
+Provence, fait une<br>
+ renomm&eacute;e, m&eacute;rit&eacute;e assur&eacute;ment, de
+po&egrave;te drolatique, et qui, &eacute;bahi de<br>
+ voir ce d&eacute;bordement de s&egrave;ve, nous r&eacute;pondait
+tristement :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Je ne suis qu&rsquo;un g&acirc;cheur;<br>
+ J&rsquo;ai dans ma pauvre vie, noirci bien du papier:<br>
+ Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, n&rsquo;ont pas la
+flemme,<br>
+ De notre proven&ccedil;al d&eacute;brouilleront
+l&rsquo;&eacute;cheveau.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XII</h2>
+
+<h3>FONT-S&Eacute;GUGNE</h3>
+
+<p>Le groupe avignonnais. -- La f&ecirc;te de sainte Agathe. --
+Le p&egrave;re de<br>
+ Roumanille. -- Crousiflat de Salon, -- Le chanoine Aubanel. --
+La<br>
+ famille Gi&eacute;ra. -- Les amours d&rsquo;Aubanel et de Zani.
+-- Le banquet de<br>
+ Font-S&eacute;gugne. -- L&rsquo;institution du F&eacute;librige.
+&mdash; L&rsquo;oraison de saint<br>
+ Anselme. -- Le premier chant des f&eacute;libres.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions, dans la contr&eacute;e, un groupe de
+jeunes, &eacute;troitement unis,<br>
+ et qui nous accordions on ne peut mieux pour cette oeuvre de<br>
+ renaissance proven&ccedil;ale. Nous y allions de tout coeur.</p>
+
+<p>Presque tous les dimanches, tant&ocirc;t dans Avignon,
+tant&ocirc;t aux plaines<br>
+ de Maillane ou aux Jardins de Saint-R&eacute;my, tant&ocirc;t
+sur les hauteurs de<br>
+ Ch&acirc;teauneuf-de-Gadagne ou de Ch&acirc;teauneuf-du-Pape,
+nous nous<br>
+ r&eacute;unissions pour nos parties intimes, r&eacute;gals de
+jeunesse, banquets de<br>
+ Provence, exquis en po&eacute;sie bien plus qu&rsquo;en mets,
+ivres d&rsquo;enthousiasme<br>
+ et de ferveur, plus que de vin. C&rsquo;est l&agrave; que
+Roumanille nous chantait<br>
+ ses No&euml;ls, l&agrave; qu&rsquo;il nous lisait les
+<i>Songeuses</i>, toutes fra&icirc;ches, et<br>
+ <i>la Part du Bon Dieu</i> encore flambant neuve; c&rsquo;est
+l&agrave; que, croyant,<br>
+ mais sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Aubanel
+r&eacute;citait<br>
+ <i>le Massacre des Innocents</i>; c&rsquo;&eacute;tait l&agrave;
+que <i>Mireille</i> venait, de<br>
+ loin en loin, d&eacute;vider ses strophes nouvellement
+surgies.</p>
+
+<p>A Maillane, lors de la Sainte-Agathe, qui est la f&ecirc;te de
+l&rsquo;endroit,<br>
+ les "po&egrave;tes" (comme on nous appelait d&eacute;j&agrave;)
+arrivaient tous les ans<br>
+ pour y passer trois jours, comme les boh&eacute;miens. La vierge
+Agathe<br>
+ &eacute;tait Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les
+seins. On dit<br>
+ m&ecirc;me qu&rsquo;&agrave; Arles, dans le tr&eacute;sor de
+Saint-Trophime, est conserv&eacute; un<br>
+ plat d&rsquo;agate qui, selon la tradition, aurait contenu les
+seins de la<br>
+ jeune bienheureuse. Mais d&rsquo;o&ugrave; pouvait venir aux
+Arl&eacute;siens et aux<br>
+ Maillanais cette d&eacute;votion pour une sainte de Catane? Je
+me<br>
+ l&rsquo;expliquerais de la fa&ccedil;on suivante:</p>
+
+<p>Un seigneur de Maillane, originaire d&rsquo;Arles, Guillaume
+des<br>
+ Porcellets, fut, d&rsquo;apr&egrave;s l&rsquo;histoire, le seul
+Fran&ccedil;ais &eacute;pargn&eacute; aux<br>
+ V&ecirc;pres Siciliennes, en consid&eacute;ration de sa droiture
+et de sa vertu.<br>
+ Ne nous aurait-il pas, lui ou ses descendants, apport&eacute; le
+culte de la<br>
+ vierge catanaise? Toujours est-il qu&rsquo;en Sicile, sainte
+Agathe est<br>
+ invoqu&eacute;e contre les feux de l&rsquo;Etna et &agrave;
+Maillane contre la foudre et<br>
+ l&rsquo;incendie. Un honneur recherch&eacute; par nos jeunes
+Maillanaises, c&rsquo;est,<br>
+ avant leur mariage, d&rsquo;&ecirc;tre trois ans
+<i>prieuresses</i> (comme on dirait<br>
+ pr&ecirc;tresses) de l&rsquo;autel de sainte Agathe, et voici qui
+est bien joli:<br>
+ la veille de la f&ecirc;te, les couples, la jeunesse, avant
+d&rsquo;ouvrir les<br>
+ danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une
+s&eacute;r&eacute;nade devant<br>
+ l&rsquo;&eacute;glise, &agrave; sainte Agathe.</p>
+
+<p>Avec les galants du pays, nous venions, nous aussi,
+derri&egrave;re les<br>
+ m&eacute;n&eacute;triers, &agrave; la clart&eacute; des falots
+errants et au bruit des p&eacute;tards,<br>
+ serpenteaux et fus&eacute;es, offrir &agrave; la patronne de
+Maillane nos<br>
+ hommages... Et, &agrave; propos de ces saints honor&eacute;s sur
+l&rsquo;autel, dans les<br>
+ villes et les villages, de-ci de-l&agrave;, au Nord comme au
+Midi, depuis<br>
+ des si&egrave;cles et des si&egrave;cles, je me suis
+demand&eacute;, parfois: Qu&rsquo;est-ce, &agrave;<br>
+ c&ocirc;t&eacute; de cela, notre gloire mondaine de
+po&egrave;tes, d&rsquo;artistes, de<br>
+ savants, de guerriers, &agrave; peine connus de quelques
+admirateurs? Victor<br>
+ Hugo lui-m&ecirc;me n&rsquo;aura jamais le culte du moindre saint
+du calendrier,<br>
+ ne serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, voit,
+toutes<br>
+ les ann&eacute;es, des milliers de fid&egrave;les venir le
+supplier dans sa vall&eacute;e<br>
+ perdue! Et aussi, un jour qu&rsquo;&agrave; sa table (les
+flatteurs avaient pos&eacute;<br>
+ cette question:</p>
+
+<p>-- Y a-t-il, en ce monde, gloire sup&eacute;rieure &agrave;
+celle du po&egrave;te?</p>
+
+<p>-- Celle du saint, r&eacute;pondit l&rsquo;auteur des
+<i>Contemplations</i>.</p>
+
+<p>Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser
+l&rsquo;ami<br>
+ Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines.
+Nous<br>
+ allions, dans le pr&eacute; du moulin, voir les luttes
+s&rsquo;ouvrir, au<br>
+ battement du tambour:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Qui voudra lutter, qu&rsquo;il se pr&eacute;sente...<br>
+ Qui voudra lutter...<br>
+ Qu&rsquo;il vienne au pr&eacute;!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>les luttes d&rsquo;hommes et d&rsquo;&eacute;ph&egrave;bes
+o&ugrave; l&rsquo;ancien lutteur J&eacute;sette, qui<br>
+ &eacute;tait surveillant du jeu, tournait et retournait autour
+des lutteurs,<br>
+ but&eacute;s l&rsquo;un contre l&rsquo;autre, nus, les jarrets
+tendus, et d&rsquo;une voix<br>
+ s&eacute;v&egrave;re leur rappelait parfois le pr&eacute;cepte:
+<i>d&eacute;fense de d&eacute;chirer les<br>
+ chairs...</i></p>
+
+<p>-- O J&eacute;sette... vous souvient-il de quand vous
+f&icirc;tes mordre la<br>
+ poussi&egrave;re &agrave; Qu&eacute;quine?</p>
+
+<p>-- Et de quand je terrassai Bel-Arbre d&rsquo;Aramon, nous
+r&eacute;pondait le<br>
+ vieil athl&egrave;te, enchant&eacute; de redire ses victoires
+d&rsquo;antan. On<br>
+ m&rsquo;appelait, savez-vous comme? Le Petit Maillanais ou,
+autrement, le<br>
+ Flexible. Nul jamais ne put dire qu&rsquo;il m&rsquo;avait
+renvers&eacute; et, pourtant,<br>
+ j'eus &agrave; lutter avec le fameux Meissonnier, l&rsquo;hercule
+avignonnais qui<br>
+ tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste d&rsquo;Apt...
+Mais nous<br>
+ ne p&ucirc;mes rien nous faire.</p>
+
+<p>A Saint-Remy, nous descendions chez les parents de
+Roumanille,<br>
+ Jean-Denis et Pierrette, de vaillants mara&icirc;chers qui
+exploitaient un<br>
+ jardin vers le Portail-du-Trou. Nous y d&icirc;nions en plein
+air, &agrave;<br>
+ l&rsquo;ombre claire d&rsquo;une treille, dans les assiettes
+peintes qui<br>
+ sortaient en notre honneur, avec les cuillers
+d&rsquo;&eacute;tain et les<br>
+ fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les soeurs de notre
+ami,<br>
+ deux brunettes dans la vingtaine, nous servaient, souriantes,
+la<br>
+ blanquette d&rsquo;agneau qu&rsquo;elles venaient
+d&rsquo;appr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>Un rude homme, tout de m&ecirc;me, ce vieux Jean-Denis, le
+p&egrave;re de<br>
+ Roumanille. Il avait, &eacute;tant soldat de Bonaparte (ainsi
+qu&rsquo;assez<br>
+ d&eacute;daigneux il d&eacute;nommait l&rsquo;empereur), vu la
+bataille de Waterloo et<br>
+ racontait volontiers qu&rsquo;il y avait gagn&eacute; la
+croix.</p>
+
+<p>-- Mais, avec la d&eacute;faite, disait-il, on n&rsquo;y pensa
+plus.</p>
+
+<p>Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon, re&ccedil;ut
+la d&eacute;coration,<br>
+ Jean-Denis, fi&egrave;rement, se contenta de dire:</p>
+
+<p>-- Le p&egrave;re l&rsquo;avait gagn&eacute;e, c&rsquo;est le
+gar&ccedil;on qui l&rsquo;a.</p>
+
+<p>Et voici l&rsquo;&eacute;pitaphe que Roumanille &eacute;crivit
+sur la tombe de ses<br>
+ parents, au cimeti&egrave;re de Saint-Remy :</p>
+
+<p>A JEAN-DENIS ROUMANILLE<br>
+ JARDINIER, HOMME DE BIEN ET DE VALEUR (1791-1875)<br>
+ A PIERRETTE PIQUET, SON &Eacute;POUSE,<br>
+ BONNE, PIEUSE ET FORTE (1793-1895.<br>
+ ILS V&Eacute;CURENT CHR&Eacute;TIENNEMENT ET MOURURENT<br>
+ TRANQUILLES, DEVANT DIEU SOIENT-ILS!</p>
+
+<p>Crousillat, de Salon, un d&eacute;vot de la langue et des
+Muses de Crau,<br>
+ &eacute;tait assez souvent de ces r&eacute;unions d&rsquo;amis et
+c&rsquo;est au lendemain<br>
+ d&rsquo;une lecture po&eacute;tique qu&rsquo;il me gratifia du
+sonnet que je transcris:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>J&rsquo;entendis un &eacute;cho de ta pure harmonie,<br>
+ Le jour que nous p&ucirc;mes, chez Roumanille,<br>
+ Cinq trouv&egrave;res joyeux, francs de
+c&eacute;r&eacute;monie,<br>
+ Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille.</i></p>
+
+<p><i>Mais quand finiras-tu de tresser ton panier,<br>
+ Quand de nous attifer ta belle jeune fille?<br>
+ Que je m&rsquo;&eacute;crie content et jamais
+fa&ccedil;onnier<br>
+ Ta Mireille, &ocirc; Mistral, est une merveille!...</i></p>
+
+<p><i>Si donc, comme le vent dont le nom te convient,<br>
+ Fort est le souffle saint qui t&rsquo;inspire, jeune homme,<br>
+ Allons, au monde avide &eacute;panche les accents:</i></p>
+
+<p><i>A tes flambants accords les monts vont
+s&rsquo;&eacute;mouvoir<br>
+ Les arbres tressaillir, les torrents s&rsquo;arr&ecirc;ter,<br>
+ Comme aux sons modul&eacute;s sur les lyres antiques.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>On allait, en Avignon, &agrave; la maison d&rsquo;Aubanel, dans
+la rue Saint-Marc<br>
+ (qui, aujourd&rsquo;hui, porte le nom du glorieux
+f&eacute;libre): un h&ocirc;tel &agrave;<br>
+ tourelles, ancien palais cardinalice, qu&rsquo;on a d&eacute;moli
+depuis pour<br>
+ percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, on voyait,
+avec<br>
+ sa vis, une presse de bois semblable &agrave; un pressoir qui,
+depuis deux<br>
+ cents ans, servait pour imprimer les livres paroissiaux et
+scolaires<br>
+ du Comtat. L&agrave;, nous nous installions, un peu
+intimid&eacute;s par le parfum<br>
+ d&rsquo;&eacute;glise qui &eacute;tait dans les murs, mais
+surtout par Jeanneton, la<br>
+ vieille cuisini&egrave;re, qui avait toujours l&rsquo;air de
+grommeler:</p>
+
+<p>-- Les voil&agrave; encore!</p>
+
+<p>Cependant, la bonhomie du p&egrave;re d&rsquo;Aubanel,
+imprimeur officiel de notre<br>
+ Saint-P&egrave;re le Pape, et la jovialit&eacute; de son oncle
+le chanoine nous<br>
+ avaient bient&ocirc;t mis &agrave; l&rsquo;aise. Et venu le
+moment o&ugrave; l&rsquo;on choque le<br>
+ verre, le bon vieux pr&ecirc;tre racontait.</p>
+
+<p>-- Une nuit, disait-il, quelqu&rsquo;un vint m&rsquo;appeler
+pour porter<br>
+ l&rsquo;extr&ecirc;me-onction &agrave; une malheureuse de ces
+mauvaises maisons du pr&eacute;au<br>
+ de la Madeleine. Quand j'eus administr&eacute; la pauvre
+agonisante, et que<br>
+ nous redescendions avec le sacristain, les dames,
+align&eacute;es le long de<br>
+ l&rsquo;escalier, d&eacute;collet&eacute;es et accoutr&eacute;es
+d&rsquo;oripeaux de carnaval, me<br>
+ salu&egrave;rent au passage, la t&ecirc;te pench&eacute;e,
+d&rsquo;un air si contrit qu&rsquo;on leur<br>
+ aurait donn&eacute;, selon l&rsquo;expression populaire,
+l&rsquo;absolution sans les<br>
+ confesser. Et la m&egrave;re catin, tout en m&rsquo;accompagnant,
+m&rsquo;all&eacute;guait des<br>
+ pr&eacute;textes pour excuser sa vie... Moi, sans
+r&eacute;pondre, je d&eacute;valais les<br>
+ degr&eacute;s; mais d&egrave;s qu&rsquo;elle m&rsquo;eut ouvert la
+porte du logis, je me<br>
+ retourne et je lui fais:</p>
+
+<p>-- Vieille brehaigne! s&rsquo;il n&rsquo;y avait point de
+matrones, il n&rsquo;y aurait<br>
+ pas tant de gueuses!</p>
+
+<p>Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons plus tard)
+nous<br>
+ faisions aussi nos frairies. Mais l&rsquo;endroit bienheureux,
+l&rsquo;endroit<br>
+ pr&eacute;destin&eacute;, c&rsquo;&eacute;tait, ensuite,
+Font-S&eacute;gugne, bastide de plaisance pr&egrave;s<br>
+ du village de Gadagne, o&ugrave; nous conviait la famille
+Gi&eacute;ra: il y avait<br>
+ la m&egrave;re, aimable et digne dame; l&rsquo;a&icirc;n&eacute;
+qu&rsquo;on appelait Paul, notaire &agrave;<br>
+ Avignon, passionn&eacute; pour la Gaie-Science; le cadet Jules,
+qui r&ecirc;vait<br>
+ la r&eacute;novation du monde par l&rsquo;oeuvre des<br>
+ P&eacute;nitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes et
+accortes:<br>
+ Clarisse et Jos&eacute;phine, douceur et joie de ce nid.</p>
+
+<p>Font-S&eacute;gugne, au penchant du plateau de Camp-Cabel;
+regarde le<br>
+ Ventoux, au loin, et la gorge de Vaucluse qui se voit &agrave;
+quelques<br>
+ lieues. Le domaine prend son nom d&rsquo;une petite source qui y
+coule au<br>
+ pied du castel. Un d&eacute;licieux bouquet de ch&ecirc;nes,
+d&rsquo;acacias et de<br>
+ platanes le tient abrit&eacute; du vent et de l&rsquo;ardeur du
+soleil.</p>
+
+<p>"Font-S&eacute;gugne, dit Tavan (le f&eacute;libre de
+Gadagne), est encore<br>
+ l&rsquo;endroit o&ugrave; viennent, le dimanche, les amoureux du
+village. L&agrave;, ils<br>
+ ont l&rsquo;ombre, le silence, la fra&icirc;cheur, les<br>
+ cachettes; il y a l&agrave; des viviers avec leurs bancs de
+pierre que le<br>
+ lierre enveloppe; il y a des sentiers qui montent, qui
+descendent,<br>
+ tortueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants
+d&rsquo;oiseaux,<br>
+ murmure de feuillage, gazouillis de fontaine. Partout, sur le
+gazon,<br>
+ vous pouvez vous asseoir, r&ecirc;ver d&rsquo;amour, si l&rsquo;on
+est seul et, si l&rsquo;on<br>
+ est deux, aimer."</p>
+
+<p>Voi1&agrave; o&ugrave; nous venions nous r&eacute;cr&eacute;er
+comme perdreaux, Roumanille Gi&eacute;ra,<br>
+ Mathieu, Brunet, Tavan, Crousillat, moi et autres, Aubanel plus
+que<br>
+ tous, retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny Manivet
+de<br>
+ son vrai nom), Zani l&rsquo;Avignonnaise, une amie et compagne
+des<br>
+ demoiselles du castel.</p>
+
+<p>"Avec sa taille mince et sa robe de laine,-- couleur de la
+grenade,<br>
+ -- avec son front si lisse et ses grands yeux si beaux, -- avec
+ses<br>
+ longs cheveux noirs et son brun visage, -- je la verrai
+tant&ocirc;t, la<br>
+ jeune vierge, -- qui me dira: "Bonsoir." O Zani, venez
+vite!"</p>
+
+<p>C&rsquo;est le portrait qu&rsquo;Aubanel, dans son <i>Livre de
+l&rsquo;Amour</i>, en fit<br>
+ lui-m&ecirc;me... Mais, &agrave; pr&eacute;sent,
+&eacute;coutons-le, lorsque, apr&egrave;s que Zani eut<br>
+ pris le voile, il se rappelle<br>
+ Font-S&eacute;gugne :</p>
+
+<p>"Voici l&rsquo;&eacute;t&eacute;, les nuits sont claires. -- A
+Ch&acirc;teauneuf, le soir est<br>
+ beau. -- Dans les bosquets la lune encore-- monte la nuit
+sur<br>
+ Camp-Cabel. -- T&rsquo;en souvient-il? Parmi les pierres, -- avec
+ta face<br>
+ d&rsquo;Espagnole, -- quand tu courais comme une folle, -- quand
+nous<br>
+ courions comme des fous -- au plus sombre et qu&rsquo;on avait
+peur?</p>
+
+<p>"Et par ta taille d&eacute;li&eacute;e -- je te prenais: que
+c&rsquo;&eacute;tait doux! -- Au<br>
+ chant des b&ecirc;tes du bocage, -- nous dansions alors tous les
+deux. --<br>
+ Grillons, rossignols et rainettes --<br>
+ disaient, chacun, leurs chansonnettes; -- tu y ajoutais ta
+voix<br>
+ claire... -- Belle amie, o&ugrave; sont, maintenant, -- tant de
+branles et<br>
+ de chansons?</p>
+
+<p>"Mais, &agrave; la fin? las de courir, -- las de rire, las de
+danser, --<br>
+ nous nous asseyions sous les ch&ecirc;nes -- un moment pour nous
+reposer;<br>
+ -- tes longs cheveux qui s&rsquo;&eacute;pandaient. -- mon
+amoureuse main aimait<br>
+ -- &agrave; les reprendre; et toi, bonne, tu me laissais faire,
+tout doux,<br>
+ -- comme une m&egrave;re son enfant."</p>
+
+<p>Et les vers &eacute;crits par lui, au ch&acirc;telet de
+Font-S&eacute;gugne, sur les murs<br>
+ de la chambre o&ugrave; sa Zani couchait.</p>
+
+<p>"O chambrette, chambrette, -- bien s&ucirc;r que tu es petite,
+mais que de<br>
+ souvenirs! -- Quand je passe ton seuil, je me dis: "Elles
+viennent!"<br>
+ -- Il me semble vous voir, &ocirc; belles jouvencelles, -- toi,
+pauvre<br>
+ Julia, toi, ma ch&egrave;re Zani! -- Et pourtant, c&rsquo;en est
+fait! -- Ah! vous<br>
+ ne viendrez plus dormir dans la chambrette! -- Julia, tu es
+morte!<br>
+ Zani, tu es nonnain!"</p>
+
+<p>Vouliez-vous, pour berceau d&rsquo;un r&ecirc;ve glorieux, pour
+l&rsquo;&eacute;panouissement<br>
+ d&rsquo;une fleur d&rsquo;id&eacute;al, un lieu plus favorable que
+cette cour d&rsquo;amour<br>
+ discr&egrave;te, au belv&eacute;d&egrave;re d&rsquo;un coteau, au
+milieu des lointains azur&eacute;s et<br>
+ sereins, avec une vol&eacute;e de jeunes qui adoraient le Beau
+sous les<br>
+ trois esp&egrave;ces: Po&eacute;sie, Amour, Provence, identiques
+pour eux, et<br>
+ quelques demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire
+compagnie!</p>
+
+<p>Il fut &eacute;crit au ciel qu&rsquo;un dimanche fleuri, le 21
+mai 1854, en pleine<br>
+ primev&egrave;re de la vie et de l&rsquo;an, sept po&egrave;tes
+devaient se rencontrer au<br>
+ castel de Font-S&eacute;gugne: Paul Gi&eacute;ra, un esprit
+railleur qui signait<br>
+ Glaup (par anagramme de Paul G.); Roumanille, un propagandiste
+qui,<br>
+ sans en avoir l&rsquo;air, attisait incessamment le feu
+sacr&eacute; autour de<br>
+ lui; Aubanel, que Roumanille avait conquis &agrave; notre langue
+et qui, au<br>
+ soleil d&rsquo;amour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa
+<i>grenade</i>;<br>
+ Mathieu, ennuag&eacute; dans les visions de la Provence
+redevenue, comme<br>
+ jadis, chevaleresque et amoureuse; Brunet, avec sa face de
+Christ de<br>
+ Galil&eacute;e, r&ecirc;vant son utopie de Paradis terrestre; le
+paysan Tavan qui,<br>
+ ploy&eacute; sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon
+sur la<br>
+ gl&egrave;be; et Fr&eacute;d&eacute;ric, tout pr&ecirc;t
+&agrave; jeter au mistral, comme les p&acirc;tres<br>
+ des montagnes, le cri de race pour h&eacute;ler, et tout
+pr&ecirc;t &agrave; planter le<br>
+ gonfalon sur le Ventoux...</p>
+
+<p>A table, on reparla, comme c&rsquo;&eacute;tait
+l&rsquo;habitude, de ce qu&rsquo;il faudrait<br>
+ pour tirer notre idiome de l&rsquo;abandon o&ugrave; il gisait
+depuis que,<br>
+ trahissant l&rsquo;honneur de la Provence, les classes
+dirigeantes<br>
+ l&rsquo;avaient r&eacute;duit, h&eacute;las! &agrave; la
+domesticit&eacute;. Et alors, consid&eacute;rant que,<br>
+ des deux derniers Congr&egrave;s, celui d&rsquo;Arles et celui
+d&rsquo;Aix, il n&rsquo;&eacute;tait<br>
+ rien sorti qui fit pr&eacute;voir un accord pour la
+r&eacute;habilitation de la<br>
+ langue proven&ccedil;ale; qu&rsquo;au contraire, les
+r&eacute;formes, propos&eacute;es par les<br>
+ jeunes de l&rsquo;Ecole avignonnaise, s&rsquo;&eacute;taient vues,
+chez beaucoup, mal<br>
+ accueillies et mal voulues, les Sept de Font-S&eacute;gugne
+d&eacute;lib&eacute;r&egrave;rent,<br>
+ unanimes, de faire bande &agrave; part et, prenant le but en
+main, de le<br>
+ jeter o&ugrave; ils voulaient.</p>
+
+<p>-- Seulement, observa Glaup, puisque nous faisons corps neuf,
+il nous<br>
+ faut un nom nouveau. Car, entre rimeurs, vous le voyez, bien
+qu&rsquo;ils<br>
+ ne trouvent rien du tout, ils se disent tous
+<i>trouv&egrave;res</i>. D&rsquo;autre<br>
+ part, il y a aussi le mot de <i>troubadour</i>. Mais,
+usit&eacute; pour d&eacute;signer<br>
+ les po&egrave;tes d&rsquo;une &eacute;poque, ce nom est
+d&eacute;cati par l&rsquo;abus qu&rsquo;on en a<br>
+ fait. Et &agrave; renouveau enseigne nouvelle!</p>
+
+<p>Je pris alors la parole.</p>
+
+<p>-- Mes amis, dis-je, &agrave; Maillane, il existe dans le
+peuple, un vieux<br>
+ r&eacute;citatif qui s&rsquo;est transmis de bouche en bouche et
+qui contient, je<br>
+ crois, le mot pr&eacute;destin&eacute;.</p>
+
+<p>Et je commen&ccedil;ai :</p>
+
+<p>"Monseigneur saint Anselme lisait et &eacute;crivait. -- Un
+jour de sa<br>
+ sainte &eacute;criture, -- il est mont&eacute; au haut du ciel.
+-- Pr&egrave;s de l&rsquo;Enfant<br>
+ J&eacute;sus, son fils tr&egrave;s pr&eacute;cieux, -- il a
+trouv&eacute; la Vierge assise -- et<br>
+ aussit&ocirc;t l&rsquo;a salu&eacute;e. -- Soyez le bienvenu,
+neveu! a dit la Vierge. --<br>
+ Belle compagne, a dit son enfant, qu&rsquo;avez-vous? --
+J&rsquo;ai souffert sept<br>
+ douleurs am&egrave;res -- que je d&eacute;sire vous conter.</p>
+
+<p>"La premi&egrave;re douleur que je souffris pour vous, &ocirc;
+mon fils pr&eacute;cieux,<br>
+ -- c&rsquo;est lorsque, allant ou&iuml;r messe de relevailles, au
+temple je me<br>
+ pr&eacute;sentai, -- qu&rsquo;entre les mains de saint
+Sim&eacute;on je vous mis. -- Ce<br>
+ fut un couteau de douleur -- qui me trancha le coeur, qui me
+traversa<br>
+ l&rsquo;&acirc;me, - ainsi qu&rsquo;&agrave; vous, -- &ocirc; mon
+fils pr&eacute;cieux!</p>
+
+<p>"La seconde douleur que je souffris pour vous, etc. -- La
+troisi&egrave;me<br>
+ douleur que je souffris pour vous, etc. -- La quatri&egrave;me
+douleur que<br>
+ je souffris pour vous, -- &ocirc; mon fils pr&eacute;cieux! --
+c&rsquo;est quand je vous<br>
+ perdis, -- que de trois jours, trois nuits, je ne vous trouvai
+plus,<br>
+ -- car vous &eacute;tiez dans le temple, -- o&ugrave; vous vous
+disputiez, avec les<br>
+ scribes de la loi, -- avec les sept <i>f&eacute;libres</i> de la
+Loi (1)."</p>
+
+<p>-- Les sept f&eacute;libres de la Loi, mais c&rsquo;est nous
+autres, &eacute;cria la<br>
+ tabl&eacute;e. Va pour <i>f&eacute;libre</i>.</p>
+
+<p>Et Glaup ayant vers&eacute; dans les verres taill&eacute;s une
+bouteille de<br>
+ ch&acirc;teauneuf qui avait sept ans de cave, dit
+solennellement:</p>
+
+<p>-- A la sant&eacute; des f&eacute;libres! Et, puisque nous
+voici en train de<br>
+ baptiser, adaptons au vocable de notre Renaissance tous les
+d&eacute;riv&eacute;s<br>
+ qui doivent en na&icirc;tre. Je vous propose donc d&rsquo;appeler
+<i>f&eacute;librerie</i><br>
+ toute &eacute;cole de f&eacute;libres qui comptera au moins sept
+membres, en<br>
+ m&eacute;moire, messieurs, de la pl&eacute;iade
+d&rsquo;Avignon.</p>
+
+<p>-- Et moi, dit Roumanille, je vous propose, s&rsquo;il vous
+pla&icirc;t, le joli<br>
+ mot <i>f&eacute;libriser</i> pour dire "se r&eacute;unir, comme
+nous faisons, entre<br>
+ f&eacute;libres".</p>
+
+<p>(1) Ce po&egrave;me populaire se dit aussi en Catalogne. Voici
+la<br>
+ traduction du Catalan correspondant au proven&ccedil;al que nous
+venons de<br>
+ citer: Le troisi&egrave;me (couteau) fut quand vous e&ucirc;tes,
+-- pr&egrave;s de trois<br>
+ jours, perdu votre Fils; -- vous le trouv&acirc;tes dans le
+temple, --<br>
+ disputant avec des savants, -- pr&ecirc;chant sous les
+vo&ucirc;tes -- la<br>
+ c&eacute;leste doctrine.</p>
+
+<p>-- Moi, dit Mathieu, j&rsquo;ajoute le terme
+<i>f&eacute;libr&eacute;e</i> pour dire "une<br>
+ frairie de po&egrave;tes proven&ccedil;aux".</p>
+
+<p>-- Moi, dit Tavan, je crois que le mot
+<i>f&eacute;libr&eacute;en</i> n&rsquo;exprimerait pas<br>
+ mal ce qui concerne les f&eacute;libres.</p>
+
+<p>-- Moi je d&eacute;die, fit Aubanel, le nom de
+<i>f&eacute;libresse</i> aux dames qui<br>
+ chanteront en langue de Provence.</p>
+
+<p>-- Moi, je trouve, dit Brunet, que le mot
+<i>f&eacute;librillon</i> si&eacute;rait aux<br>
+ enfants des f&eacute;libres.</p>
+
+<p>-- Moi, dit Mistral, je clos par ce mot national:
+<i>f&eacute;librige,<br>
+ f&eacute;librige</i>! qui d&eacute;signera l&rsquo;oeuvre et
+l&rsquo;association.</p>
+
+<p>Et, alors, Glaup reprit:</p>
+
+<p>-- Ce n&rsquo;est pas tout, coll&egrave;gues! nous sommes les
+f&eacute;libres de la<br>
+ loi... Mais, la Loi, qui la fait?</p>
+
+<p>-- Moi, dis-je, et je vous jure que, devrais-je y mettre vingt
+ans de<br>
+ ma vie, je veux, pour faire voir que notre langue est une
+langue,<br>
+ r&eacute;diger les articles de loi qui la r&eacute;gissent.</p>
+
+<p>Dr&ocirc;le de chose! elle a l&rsquo;air d&rsquo;un conte et,
+pourtant, c&rsquo;est de l&agrave;, de<br>
+ cet engagement pris un jour de f&ecirc;te, un jour de
+po&eacute;sie et d&rsquo;ivresse<br>
+ id&eacute;ale, que sortit cette &eacute;norme et<br>
+ absorbante t&acirc;che du <i>Tr&eacute;sor du
+F&eacute;librige</i> ou dictionnaire de la<br>
+ langue proven&ccedil;ale, o&ugrave; se sont fondus vingt ans
+d&rsquo;une carri&egrave;re de<br>
+ po&egrave;te.</p>
+
+<p>Et qui en douterait n&rsquo;aura qu&rsquo;&agrave; lire le
+prologue de Glaup (P. Gi&eacute;ra)<br>
+ dans <i>l&rsquo;Almanach Proven&ccedil;al</i> de 1885, o&ugrave;
+cela est clairement consign&eacute;<br>
+ comme suit:</p>
+
+<p>"Quand nous aurons toute pr&ecirc;te la Loi qu&rsquo;un
+f&eacute;libre pr&eacute;pare et qui<br>
+ dit, beaucoup mieux que vous ne sauriez le croire, pourquoi
+ceci,<br>
+ pourquoi cela, les opposants devront se taire."</p>
+
+<p>C&rsquo;est dans cette s&eacute;ance, m&eacute;morable &agrave;
+juste titre et pass&eacute;e,<br>
+ aujourd&rsquo;hui, &agrave; l&rsquo;&eacute;tat de l&eacute;gende,
+qu&rsquo;on d&eacute;cida la publication, sous<br>
+ forme d&rsquo;almanach, d&rsquo;un petit recueil annuel qui serait
+le fanion de<br>
+ notre po&eacute;sie, l&rsquo;&eacute;tendard de notre
+id&eacute;e, le trait d&rsquo;union entre<br>
+ f&eacute;libres, la communication du F&eacute;librige avec le
+peuple.</p>
+
+<p>Puis, tout cela r&eacute;gl&eacute;, l&rsquo;on
+s&rsquo;aper&ccedil;ut, ma foi, que le 21 de mai, date<br>
+ de notre r&eacute;union, &eacute;tait le jour de sainte Estelle;
+et, tels que les<br>
+ rois Mages, reconnaissant par l&agrave; l&rsquo;influx
+myst&eacute;rieux de quelque haute<br>
+ conjoncture, nous salu&acirc;mes l&rsquo;&Eacute;toile qui
+pr&eacute;sidait au berceau de notre<br>
+ r&eacute;demption.</p>
+
+<p>L&rsquo;<i>Almanach Proven&ccedil;al pour le Bel An de Dieu
+1855</i> parut la m&ecirc;me<br>
+ ann&eacute;e avec ses cent douze pages. A la premi&egrave;re, en
+belle place, tel<br>
+ qu&rsquo;un troph&eacute;e de victoire, notre <i>Chant des
+F&eacute;libres</i> exposait le<br>
+ programme de ce r&eacute;veil de s&egrave;ve et de joie
+populaire:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>--Nous sommes des amis, des fr&egrave;res,<br>
+ &Eacute;tant les chanteurs du pays!<br>
+ Tout jeune enfant aime sa m&egrave;re,<br>
+ Tout oisillon aime son nid:<br>
+ Notre ciel bleu, notre terroir<br>
+ Sont, pour nous autres, un paradis.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, joyeux et libres,<br>
+ De la Provence tous &eacute;pris,<br>
+ C&rsquo;est nous qui sommes les f&eacute;libres,<br>
+ Les gais f&eacute;libres proven&ccedil;aux!</i></p>
+
+<p><i>En proven&ccedil;al ce que l&rsquo;on pense<br>
+ Vient sur les l&egrave;vres ais&eacute;ment.<br>
+ O douce langue de Provence,<br>
+ Voil&agrave; pourquoi nous t&rsquo;aimerons!<br>
+ Sur les galets de la Durance<br>
+ Nous le jurons tous aujourd&rsquo;hui!</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Les fauvettes n&rsquo;oublient jamais<br>
+ Ce que leur gazouilla leur p&egrave;re,<br>
+ Le rossignol ne l&rsquo;oublie gu&egrave;re,<br>
+ Ce que son p&egrave;re lui chanta;<br>
+ Et le langage de nos m&egrave;res,<br>
+ Pourrions-nous l&rsquo;oublier, nous autres?</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Cependant que les jouvencelles<br>
+ Dansent au bruit du tambourin,<br>
+ Le dimanche, &agrave; l&rsquo;ombre l&eacute;g&egrave;re,<br>
+ A l&rsquo;ombre d&rsquo;un figuier, d&rsquo;un pin,<br>
+ Nous aimons &agrave; go&ucirc;ter ensemble,<br>
+ A humer le vin d'un flacon.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Alors, quand le mo&ucirc;t de la Nerthe<br>
+ Dans le verre sautille et rit,<br>
+ De la chanson qu&rsquo;il a trouv&eacute;e<br>
+ D&egrave;s qu&rsquo;un f&eacute;libre lance un mot,<br>
+ Toutes les bouches sont ouvertes<br>
+ Et nous chantons tous &agrave; la loi.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Des jeunes filles s&eacute;millantes<br>
+ Nous aimons le rire enfantin;<br>
+ Et, si quelqu&rsquo;une nous agr&eacute;e,<br>
+ Dans nos vers de galanterie<br>
+ Elle est chant&eacute;e et rechant&eacute;e<br>
+ Avec des mots plus que jolis.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc.</i></p>
+
+<p><i>Quand les moissons seront venues,<br>
+ Si la po&ecirc;le frit quelquefois,<br>
+ Quand vous foulerez vos vendanges,<br>
+ Si le suc du raisin foisonne<br>
+ Et que vous ayez besoin d&rsquo;aide,<br>
+ Pour aider, nous y courrons tous.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Nous conduisons les farandoles;<br>
+ A la Saint-&Eacute;loi, nous trinquons;<br>
+ S&rsquo;il faut lutter, &agrave; bas la veste;<br>
+ De saint Jean nous sautons le feu;<br>
+ A la No&euml;l, la grande f&ecirc;te,<br>
+ Ensemble nous posons la B&ucirc;che.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Dans le moulin lorsqu&rsquo;on d&eacute;trite<br>
+ Les sacs d&rsquo;olives, s&rsquo;il vous faut<br>
+ Des lurons pour pousser la barre,<br>
+ Venez, nous sommes toujours pr&ecirc;ts<br>
+ Vous aurez l&agrave; des gouailleurs comme<br>
+ Il n&rsquo;en est pas dix nulle part.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Vienne la r&ocirc;tie des ch&acirc;taignes<br>
+ Aux veill&eacute;es de la Saint-Martin,</i></p>
+
+<p><i>Si vous aimez les contes bleus,<br>
+ Appelez-nous, voisins, voisines:<br>
+ Nous vous en dirons des broch&eacute;es<br>
+ Dont vous rirez jusqu&rsquo;au matin.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>A votre f&ecirc;te patronale<br>
+ Faut-il des prieurs, nous voici...<br>
+ Et vous, pimpantes mari&eacute;es,<br>
+ Voulez-vous un joyeux couplet?<br>
+ Conviez-nous: pour vous, mignonnes,<br>
+ Nous en avons des cents au choix!</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Quand vous &eacute;gorgerez la truie,<br>
+ Ne manquez pas de faire signe!<br>
+ Serait-ce par un jour de pluie,<br>
+ Pour la saigner on lie la queue:<br>
+ Un bon morceau de la fressure,<br>
+ Rien de pareil pour bien d&icirc;ner.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Dans le travail le peuple ahane:<br>
+ Ce fut, h&eacute;las! toujours ainsi...<br>
+ Eh! s&rsquo;il fallait toujours se taire,<br>
+ Il y aurait de quoi crever!<br>
+ Il en faut pour le faire rire,<br>
+ Et il en faut pour lui chanter!</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, joyeux et libres,<br>
+ De la Provence tous &eacute;pris,<br>
+ C&rsquo;est nous qui sommes les f&eacute;libres,<br>
+ Les gais f&eacute;libres proven&ccedil;aux!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Le F&eacute;librige, vous le voyez, &eacute;tait loin
+d&rsquo;engendrer m&eacute;lancolie et<br>
+ pessimisme. Tout s&rsquo;y faisait de gaiet&eacute; de coeur,
+sans arri&egrave;re-pens&eacute;e<br>
+ de profit ni de gloire. Les collaborateurs des premiers
+almanachs<br>
+ avaient tous pris des pseudonymes: le F&eacute;libre des
+Jardins<br>
+ (Roumanille), le F&eacute;libre de la Grenade (Aubanel), le
+F&eacute;libre des<br>
+ Baisers (Mathieu), le F&eacute;libre Enjou&eacute; (Glaup, Paul
+Gi&eacute;ra), le F&eacute;libre<br>
+ du Mas on bien de Belle-Viste (Mistral), le F&eacute;libre de
+l&rsquo;Arm&eacute;e<br>
+ (Tavan, pris par la conscription), le F&eacute;libre de
+l&rsquo;Arc-en-Ciel (G.<br>
+ Brunet, qui&eacute;tait peintre); tous ceux, ensuite, qui
+vinrent peu &agrave; peu<br>
+ grossir le bataillon : le F&eacute;libre de Verre (D. Cassan),
+le F&eacute;libre<br>
+ des Glands (T. Poussel), le F&eacute;libre de la Sainte-Braise
+(E. Garcin),<br>
+ le F&eacute;libre de Lus&egrave;ne (Crousillat, de Salon), le
+F&eacute;libre de l&rsquo;Ail<br>
+ (J.-B. Martin, surnomm&eacute; le Grec), le F&eacute;libre des
+Melons (V. Martin,<br>
+ de Cavaillon), la F&eacute;libresse du Caulon (fille du
+pr&eacute;c&eacute;dent), le<br>
+ F&eacute;libre Sentimental (B. Laurens), le F&eacute;libre des
+Chartes (Achard,<br>
+ archiviste de Vaucluse), le F&eacute;libre du Pontias (B.
+Chalvet, de<br>
+ Nyons), le F&eacute;libre de Maguelone (Moquin-Tandon), le
+F&eacute;libre de la<br>
+ Tour-Magne (Roumieux, de N&icirc;mes), le F&eacute;libre de la
+Mer (M. Bourrelly),<br>
+ le F&eacute;libre des Crayons (l&rsquo;abb&eacute; Cotton) et le
+F&eacute;libre Myope (premier<br>
+ nom du <i>Cascarelet</i>, qui a sign&eacute;, plus tard, les
+fac&eacute;ties et contes<br>
+ na&iuml;fs de Roumanille et de Mistral).</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XIII</h2>
+
+<h3>L&rsquo;ALMANACH PROVEN&Ccedil;AL</h3>
+
+<p>Le bon p&egrave;lerin. -- Jarjaye au paradis. -- La Grenouille
+de Narbonne.<br>
+ -- La Montelaise -- L&rsquo;homme populaire.</p>
+
+<p>L&rsquo;<i>Almanach Proven&ccedil;al</i>, bien venu des
+paysans, go&ucirc;t&eacute; par les<br>
+ patriotes, estim&eacute; par les lettr&eacute;s,
+recherch&eacute; par les artistes, gagna<br>
+ rapidement la faveur du public; et son tirage, qui fut, la
+premi&egrave;re<br>
+ ann&eacute;e, de cinq cents exemplaires, monta vite &agrave;
+douze cents, &agrave; trois<br>
+ mille, &agrave; cinq mille, &agrave; sept mille, &agrave; dix
+mille, qui est le chiffre<br>
+ moyen depuis quinze ou vingt ans.</p>
+
+<p>Comme il s&rsquo;agit d&rsquo;une oeuvre de famille et de
+veill&eacute;e, ce chiffre<br>
+ repr&eacute;sente, je ne crois gu&egrave;re me tromper,
+cinquante mille lecteurs.<br>
+ Impossible de dire le soin, le z&egrave;le, l&rsquo;amour- propre
+que Roumanille<br>
+ et moi avions mis sans rel&acirc;che &agrave; ce cher petit
+livre, pendant les<br>
+ quarante premi&egrave;res ann&eacute;es. Et sans parler ici des
+innombrables<br>
+ po&eacute;sies qui s&rsquo;y sont publi&eacute;es, sans parler de
+ses <i>Chroniques</i>, o&ugrave;<br>
+ est contenue, peut-on dire, l&rsquo;histoire du F&eacute;librige,
+la quantit&eacute; de<br>
+ contes, de l&eacute;gendes, de sornettes, de fac&eacute;ties et
+de gaudrioles, tous<br>
+ recueillis dans le terroir, qui s&rsquo;y sont ramass&eacute;s,
+font de cette<br>
+ entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute
+la<br>
+ raillerie, tout l&rsquo;esprit de notre race se trouvent
+serr&eacute;s l&agrave; dedans;<br>
+ et si le peuple proven&ccedil;al, un jour, pouvait
+dispara&icirc;tre, sa fa&ccedil;on<br>
+ d&rsquo;&ecirc;tre et de penser se retrouverait telle quelle dans
+l&rsquo;almanach des<br>
+ f&eacute;libres.</p>
+
+<p>Roumanille a publi&eacute;, dans un volume &agrave; part
+(<i>Li Conte Prouven&ccedil;au et<br>
+ li Cascareleto</i>), la fleur des contes et gais devis
+qu&rsquo;il &eacute;grena &agrave;<br>
+ profusion dans notre almanach populaire. Nous aurions pu en
+faire<br>
+ autant; mais nous nous contenterons de donner, en
+sp&eacute;cimen de notre<br>
+ prose d&rsquo;almanach, quelques-uns des morceaux qui eurent le
+plus de<br>
+ succ&egrave;s et qui ont &eacute;t&eacute;, du reste, traduits
+et r&eacute;pandus par Alphonse<br>
+ Daudet, Paul Ar&egrave;ne, E. Blavet, et autres bons amis.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>LE BON P&Egrave;LERIN</h4>
+
+<h5>L&eacute;gende proven&ccedil;ale.</h5>
+
+<p>I</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Archimbaud avait pr&egrave;s de cent ans. Il
+avait &eacute;t&eacute; jadis un rude<br>
+ homme de guerre; mais &agrave; pr&eacute;sent, tout
+&eacute;clop&eacute; et perclus par la<br>
+ vieillesse, il tenait le lit toujours et ne pouvait plus
+bouger.</p>
+
+<p>Le vieux ma&icirc;tre Archimbaud avait trois fils. Un matin,
+il appela<br>
+ l&rsquo;a&icirc;n&eacute; et lui dit :</p>
+
+<p>-- Viens ici, Archimbalet! En me retournant dans mon lit
+et<br>
+ r&ecirc;vassant, car, va, au fond d&rsquo;un lit, on a le temps
+de r&eacute;fl&eacute;chir je<br>
+ me suis rem&eacute;mor&eacute; que, dans une bataille, me
+rencontrant un jour en<br>
+ danger de p&eacute;rir je promis &agrave; Dieu de faire le
+voyage de Rome... A&iuml;e!<br>
+ je suis Vieux comme terre et ne puis plus aller en guerre!
+Je<br>
+ voudrais bien, mon fils, que tu fisses &agrave; ma place ce
+p&egrave;lerinage-l&agrave;,<br>
+ car il me peine de mourir sans avoir accompli mon voeu.</p>
+
+<p>L&rsquo;a&icirc;n&eacute; r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>-- Que diable allez-vous donc vous mettre en t&ecirc;te, un
+p&egrave;lerinage &agrave;<br>
+ Rome et je ne sais o&ugrave; encore! P&egrave;re, mangez, buvez,
+et puis dans votre<br>
+ lit, autant qu'il vous plaira, dites des paten&ocirc;tres! Nous
+avons,<br>
+ nous, autre chose &agrave; faire.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Archimbaud, le lendemain matin, appelle son fils
+cadet;</p>
+
+<p>-- Cadet, &eacute;coute, lui fait-il: en r&ecirc;vassant et en
+calculant, car,<br>
+ vois-tu, au fond d&rsquo;un lit on a le loisir de r&ecirc;ver, je
+me suis souvenu<br>
+ que, dans une tuerie, me trouvant un jour en danger mortel, je
+me<br>
+ vouai &agrave; Dieu pour le grand voyage de Rome... A&iuml;e! je
+suis vieux comme<br>
+ terre! je ne puis plus aller en guerre! et je voudrais
+qu&rsquo;&agrave; ma place<br>
+ tu ailles faire, toi, le p&egrave;lerinage promis.</p>
+
+<p>Le cadet r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>-- P&egrave;re, dans quinze jours va venir le beau temps! Il
+faudra labourer<br>
+ les chaumes, il faut cultiver les vignes, il faut faucher
+les<br>
+ foins... Notre a&icirc;n&eacute; doit conduire le troupeau dans
+la montagne; le<br>
+ jeune est un enfant... Qui commandera, si je m&rsquo;en vais
+&agrave; Rome<br>
+ fain&eacute;anter par les chemins? P&egrave;re, mangez, dormez,
+et laissez-nous<br>
+ tranquilles.</p>
+
+<p>Le bon ma&icirc;tre Archimbaud, le lendemain matin appelle le
+plus jeune:</p>
+
+<p>-- Esp&eacute;rit, mon enfant, approche, lui fait-il.
+J&rsquo;ai promis au bon<br>
+ Dieu de faire un p&egrave;lerinage &agrave; Rome... Mais je suis
+vieux comme terre!<br>
+ Je ne puis plus aller en guerre... Je t&rsquo;y enverrais bien
+&agrave; ma place,<br>
+ pauvret! Mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas la route; Rome
+est<br>
+ tr&egrave;s loin, mon Dieu! et s&rsquo;il t&rsquo;arrivait
+malheur...</p>
+
+<p>-- Mon p&egrave;re, j&rsquo;irai, r&eacute;pondit le jeune.
+Mais la m&egrave;re cria: Je ne veux<br>
+ pas que tu y ailles! Ce vieux radoteur avec sa guerre, avec sa
+Rome,<br>
+ finit par donner sur les nerfs: non content de grogner, de
+se<br>
+ plaindre, de geindre, toute l&rsquo;ann&eacute;e durant, il
+enverrait maintenant<br>
+ ce bel enfant se perdre!</p>
+
+<p>-- M&egrave;re, dit le jeune, la volont&eacute; d&rsquo;un
+p&egrave;re est un ordre de Dieu!<br>
+ Quand Dieu commande, il faut partir.</p>
+
+<p>Et Esp&eacute;rit, sans dire plus, alla tirer du vin dans une
+petite gourde,<br>
+ mit un pain dans sa besace avec quelques oignons, chaussa
+ses<br>
+ souliers neufs, chercha dans le b&ucirc;cher un bon b&acirc;ton
+de ch&ecirc;ne, jeta<br>
+ son manteau sur l&rsquo;&eacute;paule, embrassa son vieux
+p&egrave;re, qui lui donna<br>
+ force conseils, fit ses adieux &agrave; toute sa parent&eacute;
+et partit.</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p>Mais avant de se mettre en voie, il alla d&eacute;votement
+ou&iuml;r la sainte<br>
+ messe; et n&rsquo;est-ce pas merveille qu'en sortant de
+l&rsquo;&eacute;glise, il trouva<br>
+ sur le seuil un beau jeune homme qui lui adressa ces mots:</p>
+
+<p>-- Ami, n&rsquo;allez-vous pas &agrave; Rome?</p>
+
+<p>-- Mais oui, dit Esp&eacute;rit.</p>
+
+<p>-- Et moi aussi, camarade; si cela vous plaisait, nous
+pourrions<br>
+ faire route ensemble.</p>
+
+<p>-- Volontiers, mon bel ami.</p>
+
+<p>Or cet aimable jouvenceau &eacute;tait un ange envoy&eacute;
+par Dieu.</p>
+
+<p>Esp&eacute;rit avec l&rsquo;ange prirent donc la voie romaine;
+et ainsi tout<br>
+ gaiement, tant&ocirc;t au soleil, tant&ocirc;t &agrave;
+l&rsquo;aiguail, en mendiant leur pain<br>
+ et chantant des cantiques, la petite gourde au bout du
+b&acirc;ton, enfin<br>
+ ils arriv&egrave;rent &agrave; la cit&eacute; de Rome.</p>
+
+<p>Une fois repos&eacute;s, ils firent leurs d&eacute;votions
+&agrave; la grande &eacute;glise de<br>
+ Saint-Pierre, visit&egrave;rent tour &agrave; tour les
+basiliques, les chapelles,<br>
+ les oratoires, les sanctuaires, et tous les piliers
+sacr&eacute;s, bais&egrave;rent<br>
+ les reliques des ap&ocirc;tres Pierre et Paul, des vierges, des
+martyrs et<br>
+ de la vraie Croix; bref avant de repartir, ils furent voir le
+pape,<br>
+ qui leur donna sa b&eacute;n&eacute;diction.</p>
+
+<p>Et alors Esp&eacute;rit avec son compagnon all&egrave;rent se
+coucher sous le<br>
+ porche de Saint-Pierre et Esp&eacute;rit s'endormit.</p>
+
+<p>Or, voici qu&rsquo;en dormant le p&egrave;lerin vit en songe
+ses fr&egrave;res et sa m&egrave;re<br>
+ qui br&ucirc;laient en enfer, et il se vit lui-m&ecirc;me avec
+son p&egrave;re dans la<br>
+ gloire &eacute;ternelle des paradis de Dieu.</p>
+
+<p>-- H&eacute;las! pour lors, s&rsquo;&eacute;cria-t-il, je
+voudrais bien, mon Dieu,<br>
+ retirer du feu ma m&egrave;re, ma pauvre m&egrave;re et mes
+fr&egrave;res!</p>
+
+<p>Et Dieu lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>-- Tes fr&egrave;res, c&rsquo;est impossible, car ils ont
+d&eacute;sob&eacute;i mon<br>
+ commandement; mais ta m&egrave;re, peut-&ecirc;tre, si tu peux,
+avant sa mort, lui<br>
+ faire faire trois charit&eacute;s.</p>
+
+<p>Et Esp&eacute;rit se r&eacute;veilla. L&rsquo;ange avait
+disparu. Il eut beau l&rsquo;attendre,<br>
+ le chercher, le demander, il ne le retrouva plus et il dut tout
+seul<br>
+ s&rsquo;en retourner &agrave; Rome.</p>
+
+<p>Il se dirigea donc vers le rivage de la mer, ramassa des
+coquillages,<br>
+ en garnit son habit ainsi que son chapeau, et de l&agrave;,
+lentement, par<br>
+ voies et par chemins, par vall&eacute;es et par montagnes, il
+regagna le<br>
+ pays en mendiant et en priant.</p>
+
+<p>III</p>
+
+<p>C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;il arriva dans son endroit et
+&agrave; sa maison.</p>
+
+<p>Il en manquait depuis deux ans. Amaigri et ch&eacute;tif,
+h&acirc;l&eacute;, poudreux, en<br>
+ haillons, les pieds nus, avec sa petite gourde au bout de
+son<br>
+ bourdon, son chapelet et ses coquilles, il &eacute;tait
+m&eacute;connaissable.<br>
+ Personne ne le reconnut, et il s&rsquo;en vint tout droit au
+logis paternel<br>
+ et dit doucement &agrave; la porte:</p>
+
+<p>-- Au pauvre p&egrave;lerin, au nom de Dieu, faites
+l&rsquo;aum&ocirc;ne!</p>
+
+<p>-- Ho! sa m&egrave;re cria, vous &ecirc;tes ennuyeux! Tous les
+jours il en passe,<br>
+ de ces garnements, de ces vagabonds, de ces truandailles.</p>
+
+<p>-- H&eacute;las! &eacute;pouse, fit au fond de son lit le bon
+vieil Archimbaud,<br>
+ donne-lui quelque chose: qui sait si notre fils n&rsquo;est pas
+&agrave; cette<br>
+ m&ecirc;me heure dans le m&ecirc;me besoin!</p>
+
+<p>Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un cro&ucirc;ton et
+l&rsquo;alla porter<br>
+ au pauvre. Le lendemain, le p&egrave;lerin retourne encore
+&agrave; la porte de la<br>
+ maison paternelle en disant:</p>
+
+<p>-- Au nom de Dieu, ma&icirc;tresse, faites un peu
+d&rsquo;aum&ocirc;ne au pauvre<br>
+ p&egrave;lerin.</p>
+
+<p>-- Vous &ecirc;tes encore l&agrave;! cria la vieille, vous
+savez bien qu&rsquo;hier on<br>
+ vous donna; ces gloutons mangeraient tout le bien du
+Chapitre!</p>
+
+<p>-- H&eacute;las! &eacute;pouse, dit Archimbaud le bon
+vieillard, hier as-tu pas<br>
+ mang&eacute;? et aujourd&rsquo;hui toi-m&ecirc;me ne manges-tu
+pas encore? Qui sait si<br>
+ notre fils ne se trouve pas aussi dans la m&ecirc;me
+mis&egrave;re!</p>
+
+<p>Et voil&agrave; que l&rsquo;&eacute;pouse, attendrie de
+nouveau, va couper un autre<br>
+ cro&ucirc;ton et le porte encore au pauvre.</p>
+
+<p>Le lendemain enfin, Esp&eacute;rit revient &agrave; la porte
+de ses gens et dit:</p>
+
+<p>-- Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, ma&icirc;tresse,
+donner<br>
+ l&rsquo;hospitalit&eacute; au pauvre p&egrave;lerin?</p>
+
+<p>-- Nenni, cria la dure vieille, allez-vous-en coucher
+o&ugrave; l&rsquo;on loge<br>
+ les gueux!</p>
+
+<p>-- H&eacute;las! &eacute;pouse, dit le bon vieil Archimbaud,
+donne-lui<br>
+ l&rsquo;hospitalit&eacute;: qui sait si notre enfant, notre
+pauvre Esp&eacute;rit, n&rsquo;est<br>
+ pas errant, &agrave; cette heure, &agrave; la rigueur du mauvais
+temps!</p>
+
+<p>-- Oui, tu as raison, dit la m&egrave;re, et elle alla
+aussit&ocirc;t ouvrir la<br>
+ porte de l'&eacute;table et le pauvre Esp&eacute;rit, sur la
+paille, derri&egrave;re les<br>
+ b&ecirc;tes, alla se g&icirc;ter dans un coin.</p>
+
+<p>Au petit jour, le lendemain, la m&egrave;re
+d&rsquo;Esp&eacute;rit, les fr&egrave;res
+d&rsquo;Esp&eacute;rit<br>
+ viennent pour ouvrir l&rsquo;&eacute;table...
+L&rsquo;&eacute;table, mes amis, &eacute;tait tout<br>
+ illumin&eacute;e: le p&egrave;lerin &eacute;tait mort,
+&eacute;tait roidi et blanc, entre quatre<br>
+ grands cierges qui br&ucirc;laient autour de lui; la paille
+o&ugrave; il gisait<br>
+ &eacute;tait &eacute;tincelante; les toiles
+d&rsquo;araign&eacute;es, luisantes de rayons,<br>
+ pendaient l&agrave;-haut des poutres, telles que les courtines
+d&rsquo;une<br>
+ chapelle ardente; les b&ecirc;tes de l&rsquo;&eacute;table, les
+mulets et les boeufs,<br>
+ chauvissaient effar&eacute;s avec de grands yeux pleins de
+larmes; un parfum<br>
+ de, violette embaumait l&rsquo;&eacute;curie; et le pauvre
+p&egrave;lerin, la face<br>
+ glorieuse, tenait dans ses mains jointes un papier o&ugrave;
+&eacute;tait &eacute;crit:<br>
+ "Je suis votre fils."</p>
+
+<p>Alors &eacute;clat&egrave;rent les pleurs et tous en se
+signant tomb&egrave;rent &agrave; genoux:<br>
+ Esp&eacute;rit &eacute;tait un saint.</p>
+
+<p>( <i>Almanach Proven&ccedil;al de 1879</i>.)</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>JARJAYE AU PARADIS</h4>
+
+<p>Jarjaye, un portefaix de Tarascon, vient &agrave; mourir et,
+les yeux<br>
+ ferm&eacute;s, tombe dans l&rsquo;autre monde. Et de rouler et de
+rouler!<br>
+ L&rsquo;&eacute;ternit&eacute; est vaste, noire comme la poix,
+d&eacute;mesur&eacute;e, lugubre &agrave;<br>
+ donner le frisson. Jarjaye ne sait o&ugrave; gagner, il est
+dans<br>
+ l&rsquo;incertitude, il claque des dents et bat l&rsquo;espace.
+Mais &agrave; force<br>
+ d&rsquo;errer il aper&ccedil;oit au loin une petite
+lumi&egrave;re, l&agrave;-bas au loin, bien<br>
+ loin... Il s&rsquo;y dirige ; c&rsquo;&eacute;tait la porte du bon
+Dieu.</p>
+
+<p>Jarjaye frappe: pan! pan! &agrave; la porte.</p>
+
+<p>-- Qui est l&agrave;? crie saint Pierre.</p>
+
+<p>--C&rsquo;est moi.</p>
+
+<p>-- Qui, toi?</p>
+
+<p>-- Jarjaye.</p>
+
+<p>-- Jarjaye de Tarascon?</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est &ccedil;a, lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>-- Mais, garnement, lui fait saint Pierre, comment as-tu le
+front de<br>
+ vouloir entrer au saint paradis, toi qui jamais depuis vingt ans
+n&rsquo;as<br>
+ r&eacute;cit&eacute; tes pri&egrave;res; toi qui, lorsqu'on te
+disait: "Jarjaye, viens &agrave;<br>
+ la messe" r&eacute;pondais: "Je ne vais qu&rsquo;&agrave; celle
+de l&rsquo;apr&egrave;s-midi"; toi<br>
+ qui, par moquerie, appelais le tonnerre "le tambour des
+escargot";<br>
+ toi qui mangeais gras, le vendredi quand tu pouvais, le samedi
+quand<br>
+ tu en avais, en disant: "Qu&rsquo;il en vienne! c&rsquo;est la
+chair qui fait la<br>
+ chair; ce qui entre dans le corps ne peut faire mal &agrave;
+l'&acirc;me"; toi<br>
+ qui, quand sonnait l&rsquo;ang&eacute;lus, au lieu de te signer
+comme doit faire<br>
+ un bon chr&eacute;tien: "Allons, disais-tu, un porc est pendu
+&agrave; la cloche!";<br>
+ toi qui, aux avis de ton p&egrave;re: "Jarjaye, Dieu te punira"!
+ripostais<br>
+ de coutume: "Le Bon Dieu qui l&rsquo;a vu? Une fois mort on est
+bien<br>
+ mort!"; toi enfin qui blasph&eacute;mais et reniais chr&ecirc;me
+et bapt&ecirc;me, se<br>
+ peut-il que tu oses te pr&eacute;senter ici, abandonn&eacute; de
+Dieu?</p>
+
+<p>Le pauvre Jarjaye r&eacute;pliqua:</p>
+
+<p>-- Je ne dis pas le contraire, je suis un p&eacute;cheur. Mais
+qui savait<br>
+ qu&rsquo;apr&egrave;s la mort il y e&ucirc;t tant de
+myst&egrave;res! Enfin, oui, j&rsquo;ai failli,<br>
+ et la piquette est tir&eacute;e; s&rsquo;il faut la boire, on la
+boira. Mais au<br>
+ moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle,
+pour<br>
+ lui conter ce qui se passe &agrave; Tarascon.</p>
+
+<p>-- Quel oncle?</p>
+
+<p>-- Mon oncle Mat&eacute;ry, qui &eacute;tait p&eacute;nitent
+blanc.</p>
+
+<p>-- Ton oncle Mat&eacute;ry? Il a pour cent ans de
+purgatoire.</p>
+
+<p>-- Mal&eacute;diction! pour cent ans! et qu&rsquo;avait-il
+fait?</p>
+
+<p>-- Tu te rappelles qu&rsquo;il portait la croix aux
+processions. Un jour,<br>
+ des mauvais plaisants se donn&egrave;rent le mot, et l&rsquo;un
+d&rsquo;eux se met &agrave;<br>
+ dire: "Voyez Mat&eacute;ry qui porte la croix!" Un peu plus loin
+un autre<br>
+ r&eacute;p&egrave;te: "Voyez Mat&eacute;ry qui porte la croix!
+&raquo; Un autre finalement lui<br>
+ fait comme ceci: "Voyez, voyez Mat&eacute;ry, qu&rsquo;est-ce
+qu&rsquo;il porte?" Mat&eacute;ry<br>
+ impatient&eacute; r&eacute;pliqua, para&icirc;t-il: "Un
+vi&eacute;daze comme toi". Et il eut un<br>
+ coup de sang et mourut sur sa col&egrave;re.</p>
+
+<p>-- Alors, faites-moi voir ma tante Doroth&eacute;e, qui
+&eacute;tait tant, tant<br>
+ d&eacute;vote.</p>
+
+<p>-- Fi! elle doit &ecirc;tre au diable, je ne la connais
+pas...</p>
+
+<p>-- Que celle-l&agrave; soit au diable, cela ne
+m&rsquo;&eacute;tonne gu&egrave;re, car pour la<br>
+ d&eacute;votion si elle fut outr&eacute;e, pour la
+m&eacute;chancet&eacute; c&rsquo;&eacute;tait une vraie<br>
+ vip&egrave;re... Figurez-vous que...</p>
+
+<p>-- Jarjaye, je n&rsquo;ai pas loisir; il me faut aller ouvrir
+&agrave; un pauvre<br>
+ balayeur que son &acirc;ne vient d&rsquo;envoyer au paradis
+d&rsquo;un coup de pied.</p>
+
+<p>-- O grand saint Pierre, puisque vous avez tant fait et que la
+vue ne<br>
+ co&ucirc;te rien, laissez-moi voir un peu le paradis, qu&rsquo;on
+dit si beau!</p>
+
+<p>-- Oui, parbleu! tout de suite, vilain huguenot que tu es!</p>
+
+<p>-- Allons, saint Pierre, souvenez-vous que par l&agrave;-bas
+mon p&egrave;re, qui<br>
+ est p&ecirc;cheur, porte votre banni&egrave;re aux processions,
+et les pieds<br>
+ nus...</p>
+
+<p>-- Soit, dit le saint, pour ton p&egrave;re, je te
+l&rsquo;accorde; mais vois,<br>
+ canaille, c&rsquo;est entendu, tu n&rsquo;y mettras que le bout du
+nez.</p>
+
+<p>-- &Ccedil;a suffit.</p>
+
+<p>Donc le c&eacute;leste portier entreb&acirc;ille sans bruit la
+porte et dit &agrave;<br>
+ Jarjaye: "Tiens, regarde."</p>
+
+<p>Mais celui-ci, tournant soudainement le dos, entre &agrave;
+reculons dans le<br>
+ paradis.</p>
+
+<p>-- Que fais-tu? lui demande saint Pierre.</p>
+
+<p>-- La grande clart&eacute; m&rsquo;offusque, r&eacute;pond le
+Tarasconnais; il me faut<br>
+ entrer par le dos; mais selon votre parole, lorsque ne j&rsquo;y
+aurai mis<br>
+ le nez, soyez tranquille, je n&rsquo;irai pas plus loin "Allons,
+pensa le<br>
+ bienheureux, j&rsquo;ai mis le pied dans la musette." Et le
+Tarasconnais<br>
+ est dans le paradis.</p>
+
+<p>-- Oh! dit-il, comme on est bien! comme c&rsquo;est beau!
+quelle musique.</p>
+
+<p>Au bout d&rsquo;un certain moment, le porte-clefs lui fait:</p>
+
+<p>-- Quand tu auras assez bay&eacute;, voyons, tu sortiras,
+parce que je n&rsquo;ai<br>
+ pas le temps de te donner la r&eacute;plique...</p>
+
+<p>-- Ne vous g&ecirc;nez pas, dit Jarjaye, si vous avez quelque
+chose &agrave;<br>
+ faire, allez &agrave; vos occupations... Moi je sortirai quand
+je<br>
+ sortirai... Je ne suis pas press&eacute; du tout.</p>
+
+<p>-- Mais tels ne sont pas nos accords.</p>
+
+<p>-- Mon Dieu, saint homme, vous voil&agrave; bien &eacute;mu!
+Ce serait diff&eacute;rent<br>
+ s&rsquo;il n&rsquo;y avait point de large; mais, gr&acirc;ce
+&agrave; Dieu, la place ne manque<br>
+ pas.</p>
+
+<p>-- Et moi je te prie de sortir, car si le bon Dieu
+passait....</p>
+
+<p>-- Ho! puis, arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours
+ou&iuml;<br>
+ dire: qui se trouve bien, qu&rsquo;il ne bouge. Je suis ici,
+j&rsquo;y reste.</p>
+
+<p>Saint Pierre hochait la t&ecirc;te, frappait du pied. Il va
+trouver Saint<br>
+ Yves.</p>
+
+<p>-- Yves, lui fait-il, toi qui es avocat, tu vas me donner un
+conseil.</p>
+
+<p>-- Deux, s&rsquo;il t&rsquo;en faut, r&eacute;pond saint
+Yves.</p>
+
+<p>-- Sais-tu que je suis bien camp&eacute;? Je me trouve dans
+tel cas, comme<br>
+ ceci, comme cela... Maintenant que dois-je faire?</p>
+
+<p>-- Il te faut, lui dit saint Yves, prendre un bon avou&eacute;
+et citer par<br>
+ huissier le dit Jarjaye pardevant Dieu.</p>
+
+<p>Ils cherchent un bon avou&eacute;; mais d&rsquo;avou&eacute; en
+paradis, jamais personne<br>
+ n&rsquo;en avait vu. Ils demandent un huissier. Encore moins!
+Saint Pierre<br>
+ ne savait plus de quel bois faire fl&egrave;che.</p>
+
+<p>Vient &agrave; passer saint Luc:</p>
+
+<p>-- Pierre, tu es bien sourcilleux! Notre-Seigneur
+t&rsquo;aurait-il fait<br>
+ quelque nouvelle semonce?</p>
+
+<p>-- Oh ! mon cher, ne m&rsquo;en parle pas! Il m&rsquo;arrive un
+embarras,<br>
+ vois-tu, de tous les diables. Un certain nomm&eacute; Jarjaye
+est entr&eacute; par<br>
+ une ruse dans le paradis et je ne sais plus comment le mettre
+dehors.</p>
+
+<p>-- Et d&rsquo;o&ugrave; est-il, ce Jarjaye?</p>
+
+<p>-- De Tarascon.</p>
+
+<p>-- Un Tarasconnais? dit saint Luc. Oh! mon Dieu, que tu es
+bon? Pour<br>
+ le faire sortir, rien, rien de plus facile... Moi, &eacute;tant,
+comme tu<br>
+ sais, l&rsquo;ami des boeufs, le patron des toucheurs, je
+fr&eacute;quente la<br>
+ Camargue, Arles, Beaucaire, N&icirc;mes, Tarascon, et je connais
+ce peuple:<br>
+ je sais o&ugrave; il lui d&eacute;mange et comment il faut le
+prendre... Tiens, tu<br>
+ vas voir.</p>
+
+<p>A ce moment voletait par l&agrave; une vol&eacute;e
+d&rsquo;anges bouffis.</p>
+
+<p>-- Petits! leur fait saint Luc, psitt, psitt!</p>
+
+<p>Les angelots descendent.</p>
+
+<p>-- Allez en cachette hors du paradis; et quand vous serez
+devant la<br>
+ porte, vous passerez en courant et en criant: "Les boeufs,
+les<br>
+ boeufs!"</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t les angelots sortent du paradis et comme ils sont
+devant la<br>
+ porte, ils s&rsquo;&eacute;lancent en criant: "Les boeufs, les
+boeufs! Oh tiens!<br>
+ oh tiens! la pique!"</p>
+
+<p>Jarjaye, bon Dieu de Dieu! se retourne ahuri.</p>
+
+<p>-- Tron de l&rsquo;air! quoi! ici on fait courir les boeufs! En
+avant!<br>
+ s&rsquo;&eacute;crie-t-il.</p>
+
+<p>Et il s&rsquo;&eacute;lance vers la porte comme un tourbillon
+et, pauvre imb&eacute;cile,<br>
+ sort du paradis.<br>
+ Saint Pierre vivement pousse la porte et ferme &agrave; clef,
+puis mettant<br>
+ la t&ecirc;te au guichet:</p>
+
+<p>-- Eh bien! Jarjaye, lui dit-il goguenard, comment te
+trouves-tu &agrave;<br>
+ cette heure?</p>
+
+<p>-- Oh! n&rsquo;importe, riposte Jarjaye. Si &ccedil;&rsquo;avait
+&eacute;t&eacute; les boeufs, je ne<br>
+ regretterais pas ma part de paradis.</p>
+
+<p>Cela disant, il plonge, la t&ecirc;te la premi&egrave;re, dans
+l&rsquo;ab&icirc;me.</p>
+
+<p>(<i>Almanach proven&ccedil;al de 1864.</i>)</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>LA GRENOUILLE DE NARBONNE</h4>
+
+<p>I</p>
+
+<p>Le camarade Pignolet compagnon menuisier, -- surnomm&eacute;
+la "Fleur de<br>
+ Grasse", -- par une apr&egrave;s-midi du mois de juin, revenait
+tout joyeux<br>
+ de faire son Tour de France. La chaleur &eacute;tait assommante
+et, sa canne<br>
+ garnie de rubans &agrave; la main, avec son aff&ucirc;tage
+(ciseaux, rabots,<br>
+ maillet), pli&eacute; derri&egrave;re le dos dans son tablier de
+toile, Pignolet<br>
+ gravissait le grand chemin de Grasse, d&rsquo;o&ugrave; il
+&eacute;tait parti depuis<br>
+ quelque trois ou quatre ans.</p>
+
+<p>Il venait, selon l&rsquo;usage des Compagnons du Devoir, de
+monter &agrave; la<br>
+ Sainte-Baume pour voir et saluer le tombeau de ma&icirc;tre
+Jacques, p&egrave;re<br>
+ des Compagnons. Ensuite, apr&egrave;s avoir inscrit sur une
+roche son surnom<br>
+ compagnonique, il &eacute;tait descendu jusqu&rsquo;&agrave;
+Saint-Maximin, pour prendre<br>
+ ses couleurs chez ma&icirc;tre Fabre, le mar&eacute;chal qui
+sacre les Enfants du<br>
+ Devoir. Et, fier comme un C&eacute;sar, le mouchoir sur la
+nuque, le chapeau<br>
+ &eacute;gay&eacute; d&rsquo;un flot de faveurs multicolores et,
+pendus &agrave; ses oreilles,<br>
+ deux petits compas d&rsquo;argent, il tendait vaillamment la
+gu&ecirc;tre dans un<br>
+ tourbillon de poussi&egrave;re. Il en &eacute;tait tout
+blanc.</p>
+
+<p>Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait aux figuiers
+s&rsquo;il n&rsquo;y<br>
+ avait pas de figues; mais elles n&rsquo;&eacute;taient pas
+m&ucirc;res, et les l&eacute;zards<br>
+ bayaient dans les herbes havies; et les cigales folles, sur
+les<br>
+ oliviers poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil
+qui<br>
+ dardait, chantaient rageusement.</p>
+
+<p>-- Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse Pignolet.</p>
+
+<p>Ayant, depuis des heures, vid&eacute; sa gourde
+d&rsquo;eau-de-vie, il pantelait<br>
+ de soif et sa chemise &eacute;tait tremp&eacute;e.</p>
+
+<p>-- Mais en avant! disait-il. Bient&ocirc;t, nous serons
+&agrave; Grasse.</p>
+
+<p>Oh ! sacr&eacute; nom de sort! Quel bonheur, quelle joie
+d&rsquo;embrasser p&egrave;re et<br>
+ m&egrave;re et de boire &agrave; la cruche l&rsquo;eau des
+fontaines de Grasse, et de<br>
+ conter mon Tour de France, et d&rsquo;embrasser Mion sur ses
+joues<br>
+ fra&icirc;ches, et de nous marier, vienne la Madeleine, et ne
+plus quitter<br>
+ la maison! En marche, Pignolet! Plus qu&rsquo;une petite
+traite!</p>
+
+<p>Enfin, le voil&agrave; au portail de Grasse et, dans quatre
+enjamb&eacute;es, &agrave;<br>
+ l&rsquo;atelier de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p>-- Mon gars, &ocirc; mon beau gars, cria le vieux Pignol en
+quittant son<br>
+ &eacute;tabli, sois le bien arriv&eacute;! Marguerite, le
+petit!<br>
+ Cours, va tirer du vin; mets la po&ecirc;le, la nappe... Oh!
+la<br>
+ b&eacute;n&eacute;diction! Comment te portes-tu?</p>
+
+<p>-- Pas trop mal, gr&acirc;ce &agrave; Dieu! Et vous autres,
+par ici, p&egrave;re,<br>
+ &ecirc;tes-vous tous gaillards?</p>
+
+<p>-- Eh! comme de pauvres vieux... Mais s&rsquo;est-il donc fait
+grand!</p>
+
+<p>Et tout le monde l&rsquo;embrasse, p&egrave;re, m&egrave;re,
+voisins, et les amis, et les<br>
+ fillettes. On lui d&eacute;charge son paquet, et les enfants
+manient les<br>
+ beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne. La
+vieille<br>
+ Marguerite, les yeux larmoyants, allume vivement le feu avec
+une<br>
+ poign&eacute;e de copeaux; et, pendant qu&rsquo;elle enfarine
+quelques morceaux de<br>
+ merluche pour r&eacute;galer le gar&ccedil;on, ma&icirc;tre
+Pignol, le p&egrave;re, s&rsquo;assied &agrave;<br>
+ table avec Pignolet, et de trinquer: "A la sant&eacute;!" Et
+l&rsquo;on commence &agrave;<br>
+ mouiller l&rsquo;anche.</p>
+
+<p>-- Par exemple, faisait le vieux ma&icirc;tre Pignol en
+frappant avec son<br>
+ verre, toi, dans moins de quatre ans, tu as achev&eacute; ton
+Tour de France<br>
+ et te voil&agrave; d&eacute;j&agrave;, &agrave; ce que tu
+m&rsquo;assures, pass&eacute; et re&ccedil;u Compagnon du<br>
+ Devoir! Comme tout change, cependant! De mon temps, il fallait
+sept<br>
+ ans, oui, sept belles ann&eacute;es, pour gagner les
+<i>couleurs</i>... Il est<br>
+ vrai, mon enfant, que l&agrave;, dans la boutique, je
+t&rsquo;avais assez d&eacute;gauchi<br>
+ et que, pour un apprenti, tu ne poussais pas d&eacute;j&agrave;,
+tu ne poussais pas<br>
+ trop mal le rabot et la varlope... Mais, enfin, l&rsquo;essentiel
+est que<br>
+ tu saches ton m&eacute;tier et que, je le crois du moins, tu
+aies vu et<br>
+ appris tout ce que doit conna&icirc;tre un luron qui est fils de
+ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>-- Oh! p&egrave;re! pour cela, r&eacute;pondit le jeune homme,
+voyez, sans me<br>
+ vanter, je ne crois pas que personne, dans la menuiserie, me
+passe la<br>
+ plume par le bec.</p>
+
+<p>-- Eh bien! dit le vieux, voyons, raconte-moi un peu, tandis
+que la<br>
+ morue chante et cuit dans la po&ecirc;le, ce que tu remarquas de
+beau, tout<br>
+ en courant le pays.</p>
+
+<p>III</p>
+
+<p>-- D&rsquo;abord, p&egrave;re, vous savez qu&rsquo;en partant
+d&rsquo;ici, de Grasse, je filai<br>
+ sur Toulon, o&ugrave; j&rsquo;entrai &agrave; l&rsquo;arsenal. Pas
+besoin de relever tout ce<br>
+ qui est l&agrave;-dedans: vous l&rsquo;avez vu comme moi.</p>
+
+<p>-- Passe, oui, c&rsquo;est connu.</p>
+
+<p>-- En partant de Toulon, j&rsquo;allai m&rsquo;embaucher
+&agrave; Marseille, fort belle<br>
+ et grande ville, avantageuse pour l&rsquo;ouvrier, o&ugrave; les
+<i>coteries</i> ou<br>
+ camarades me firent observer, p&egrave;re, un <i>cheval
+marin</i> qui sert<br>
+ d&rsquo;enseigne &agrave; une auberge.</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est bien.</p>
+
+<p>-- De l&agrave;, ma foi, je remontai sur Aix, o&ugrave;
+j&rsquo;admirai les sculptures du<br>
+ portail de Saint-Sauveur.</p>
+
+<p>-- Nous avons vu tout cela.</p>
+
+<p>-- Puis, de l&agrave;, nous gagn&acirc;mes Arles, et nous
+v&icirc;mes la vo&ucirc;te de la<br>
+ commune d&rsquo;Arles.</p>
+
+<p>-- Si bien appareill&eacute;e qu&rsquo;on ne peut pas
+comprendre comment &ccedil;a tient<br>
+ en l&rsquo;air.</p>
+
+<p>-- D&rsquo;Arles, p&egrave;re, nous tir&acirc;mes sur le bourg
+de Saint-Gille, et l&agrave;,<br>
+ nous v&icirc;mes la fameuse <i>Vis</i>...</p>
+
+<p>-- Oui, oui, une merveille pour le <i>trait</i> et pour la
+<i>taille</i>.</p>
+
+<p>Ce qui fait voir, mon fils, qu&rsquo;autrefois, tout de
+m&ecirc;me, aussi bien<br>
+ qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui, il y eut de bons ouvriers.</p>
+
+<p>-- Puis, nous nous dirige&acirc;mes de Saint-Gille &agrave;
+Montpellier, et l&agrave;, on<br>
+ nous montra la c&eacute;l&egrave;bre <i>Coquille</i>...</p>
+
+<p>-- Oui, qui est dans le Vignoble, et que le livre appelle la
+"trompe<br>
+ de Montpellier".</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est cela... Et, apr&egrave;s, nous march&acirc;mes
+sur Narbonne.</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est l&agrave; que je t&rsquo;attendais.</p>
+
+<p>-- Quoi donc, p&egrave;re? A Narbonne, j&rsquo;ai vu les
+Trois-Nourrices, et puis<br>
+ l&rsquo;archev&ecirc;ch&eacute;, ainsi que les boiseries de
+l&rsquo;&eacute;glise Saint-Paul.</p>
+
+<p>-- Et puis?</p>
+
+<p>-- Mon p&egrave;re, la chanson n&rsquo;en dit pas davantage:
+"Carcassonne et<br>
+ Narbonne -- sont deux villes fort bonnes -- pour aller &agrave;
+B&eacute;ziers; --<br>
+ P&eacute;z&eacute;nas est gentille, -- mais les plus jolies
+filles -- n&rsquo;en sont &agrave;<br>
+ Montpellier."</p>
+
+<p>-- Alors, bousilleur, tu n&rsquo;as pas vu la Grenouille?</p>
+
+<p>-- Mais quelle grenouille?</p>
+
+<p>-- La Grenouille qui est au fond du b&eacute;nitier de
+l&rsquo;&eacute;glise Saint-Paul.<br>
+ Ah! je ne m&rsquo;&eacute;tonne plus que tu aies sit&ocirc;t
+fait, bambin, ton Tour de<br>
+ France! La Grenouille de Narbonne! le chef-d&rsquo;oeuvre des<br>
+ chefs-d&rsquo;oeuvre, que l&rsquo;on vient voir de tous les
+diables. Et ce<br>
+ saute-ruisseau! criait le vieux Pignol en s&rsquo;animant de plus
+en plus,<br>
+ ce m&eacute;chant g&acirc;te-bois qui se donne pour compagnon
+n&rsquo;a pas vu seulement<br>
+ la Grenouille de Narbonne! Oh! mais, qu&rsquo;un fils de
+ma&icirc;tre ait fait<br>
+ baisser la t&ecirc;te, dans la maison, &agrave; son p&egrave;re,
+mignon, &ccedil;a ne sera pas<br>
+ dit! Mange, bois, va dormir, et, d&egrave;s demain matin, si tu
+veux qu&rsquo;on<br>
+ soit <i>coterie</i>, tu regagneras Narbonne pour voir la
+Grenouille.</p>
+
+<p>IV</p>
+
+<p>Le pauvre Pignolet, qui savait que son p&egrave;re ne
+d&eacute;mordait pas ais&eacute;ment<br>
+ et qu&rsquo;il ne plaisantait pas, mangea, but, alla au lit, et
+le<br>
+ lendemain, &agrave; l&rsquo;aube, sans r&eacute;pliquer
+davantage, apr&egrave;s avoir muni de<br>
+ vivres son bissac, il repartit pour Narbonne.</p>
+
+<p>Avec ses pieds meurtris et enfl&eacute;s par la marche, avec
+la chaleur, la<br>
+ soif, par voies et par chemins, va donc mon Pignolet!</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t arriv&eacute;, au bout de sept ou huit jours,
+dans la ville de<br>
+ Narbonne, -- d&rsquo;o&ugrave; selon le proverbe, "ne vient ni
+bon vent ni bonne<br>
+ personne", -- Pignolet qui, cette fois, ne chantait pas, je
+vous<br>
+ l&rsquo;assure, sans prendre le temps m&ecirc;me de manger un
+morceau ou boire un<br>
+ coup au cabaret, s'achemine de suite vers l&rsquo;&eacute;glise
+Saint-Paul et,<br>
+ droit au b&eacute;nitier, s&rsquo;en vient voir la
+Grenouille.</p>
+
+<p>Dans la vasque de marbre, en effet, sous l&rsquo;eau claire,
+une grenouille<br>
+ ray&eacute;e de roux, tellement bien sculpt&eacute;e qu&rsquo;on
+l&rsquo;aurait dite vivante,<br>
+ regardait accroupie, avec ses deux yeux d&rsquo;or et son museau
+narquois,<br>
+ le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir.</p>
+
+<p>-- Ah! petite vilaine, s&rsquo;&eacute;cria tout &agrave; coup,
+farouche, le menuisier.<br>
+ Ah! c&rsquo;est toi qui m&rsquo;as fait faire, par ce soleil
+ardent, deux cents<br>
+ lieues de chemin! Va, tu te souviendras de Pignolet de
+Grasse!</p>
+
+<p>Et voil&agrave; le sacripant qui, de son baluchon, tire son
+maillet, son<br>
+ ciseau, et pan! d&rsquo;un coup, &agrave; la grenouille il fait
+sauter une patte.<br>
+ On dit que l&rsquo;eau b&eacute;nite, comme teinte de sang,
+dev&icirc;nt rouge soudain,<br>
+ et la vasque du b&eacute;nitier, depuis lors, est rest&eacute;e
+rouge&acirc;tre.</p>
+
+<p>(<i>Almanach Proven&ccedil;al de 1890</i>.)</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>LA MONTELAISE</h4>
+
+<p>I</p>
+
+<p>Une fois, &agrave; Monteux, qui est l&rsquo;endroit du grand
+saint Gent et de<br>
+ Nicolas Saboly, il y avait une fillette blonde comme l&rsquo;or.
+On lui<br>
+ disait Rose. C&rsquo;&eacute;tait la fille d&rsquo;un cafetier.
+Et, comme elle &eacute;tait<br>
+ sage et qu&rsquo;elle chantait comme un ange, le cur&eacute; de
+Monteux l&rsquo;avait<br>
+ mise &agrave; la t&ecirc;te des choristes de son
+&eacute;glise.</p>
+
+<p>Voici que, pour la Saint-Gent, f&ecirc;te patronale de
+Monteux, le p&egrave;re de<br>
+ Rose avait lou&eacute; un chanteur.</p>
+
+<p>Le chanteur, qui &eacute;tait jeune, tomba amoureux de la
+blondine; la<br>
+ blondine, ma foi, devint amoureuse aussi. Puis, un beau jour,
+les<br>
+ deux enfants, sans tant aller chercher, se mari&egrave;rent; la
+petite Rose<br>
+ fut Mme Bordas.</p>
+
+<p>Adieu, Monteux! Ils partirent ensemble. Ah! que
+c&rsquo;&eacute;tait charmant,<br>
+ libres comme l&rsquo;air et jeunes comme l&rsquo;eau, de
+n&rsquo;avoir aucun souci, que<br>
+ de vivre en plein amour et chanter pour gagner sa vie!</p>
+
+<p>La belle premi&egrave;re f&ecirc;te o&ugrave; Rose chanta, ce
+fut pour sainte Agathe, la<br>
+ <i>vote</i> des Maillanais.</p>
+
+<p>Je m&rsquo;en souviens comme si c&rsquo;&eacute;tait hier.</p>
+
+<p>C&rsquo;&eacute;tait au caf&eacute; de la Place
+(aujourd&rsquo;hui <i>Caf&eacute; du Soleil</i>): la salle<br>
+ &eacute;tait pleine comme un oeuf. Rose, pas plus
+effray&eacute;e qu&rsquo;un passereau<br>
+ de saule, &eacute;tait droite, l&agrave;-bas au fond, sur une
+estrade, avec ses<br>
+ cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari &agrave;
+ses pieds<br>
+ l&rsquo;accompagnant sur la guitare.</p>
+
+<p>Il y avait une fum&eacute;e! C&rsquo;&eacute;tait rempli de
+paysans, de Graveson, de<br>
+ Saint-Remy, d&rsquo;Eyrague et de Maillane. Mais on
+n&rsquo;entendait pas une<br>
+ mauvaise parole. Ils ne faisaient que dire:</p>
+
+<p>-- Comme elle est jolie ! le galant biais! Elle chante comme
+un<br>
+ orgue, et elle n&rsquo;est pas de loin, elle n&rsquo;est que de
+Monteux!</p>
+
+<p>Il est vrai que Rose ne chantait que de belles chansons. Elle
+parlait<br>
+ de patrie, de drapeau, de bataille, de libert&eacute;, de
+gloire, et cela<br>
+ avec une passion, une flamme, un <i>tron de l&rsquo;air</i>, qui
+faisaient<br>
+ tressaillir toutes ces poitrines d&rsquo;hommes. Puis, quand elle
+avait<br>
+ fini, elle criait:</p>
+
+<p>-- Vive saint Gent!</p>
+
+<p>Des applaudissements &agrave; d&eacute;molir la salle. La
+petite descendait,<br>
+ faisait, toute joyeuse, la qu&ecirc;te autour des tables; les
+pi&egrave;ces de<br>
+ deux sous pleuvaient dans la s&eacute;bile et, riante et
+contente comme si<br>
+ elle avait cent mille francs, elle versait l&rsquo;argent dans la
+guitare<br>
+ de son homme, en lui disant:</p>
+
+<p>-- Tiens! vois; si cela dure, nous serons bient&ocirc;t
+riches...</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p>Quand Mme Bordas eut fait toutes les f&ecirc;tes de notre
+voisinage,<br>
+ l&rsquo;envie lui vint de s&rsquo;essayer dans les villes.</p>
+
+<p>L&agrave;, comme au village, la Montelaise fit flor&egrave;s.
+Elle chantait la<br>
+ Pologne avec son drapeau &agrave; la main; elle y mettait tant
+d&rsquo;&acirc;me, tant<br>
+ de frisson, qu&rsquo;elle faisait fr&eacute;mir.</p>
+
+<p>En Avignon, &agrave; Cette, &agrave; Toulouse, &agrave;
+Bordeaux, elle &eacute;tait ador&eacute;e du<br>
+ peuple. Tellement qu&rsquo;elle se dit:</p>
+
+<p>-- Maintenant, il n&rsquo;y a plus que Paris!</p>
+
+<p>Elle monta donc &agrave; Paris. Paris est l&rsquo;entonnoir qui
+aspire tout. L&agrave;<br>
+ comme ailleurs, et plus encore, elle fut l&rsquo;idole de la
+foule.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions aux derniers jours de l&rsquo;Empire; la
+ch&acirc;taigne commen&ccedil;ait &agrave;<br>
+ fumer, et Mme Bordas chanta la <i>Marseillaise</i>. Jamais
+cantatrice<br>
+ n&rsquo;avait dit cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle
+fr&eacute;n&eacute;sie;<br>
+ les ouvriers des barricades crurent voir, devant eux, la
+libert&eacute;<br>
+ resplendissante, et Tony R&eacute;veillon, un po&egrave;te de
+Paris, disait, dans<br>
+ la journal :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Elle nous vient de la Provence,<br>
+ O&ugrave; soufflent les vents de la mer,<br>
+ O&ugrave; l&rsquo;on respire l&rsquo;&eacute;loquence,<br>
+ Tout enfant, en respirant l&rsquo;air.<br>
+ Tous les bras sont tendus vers elle...<br>
+ Nous te saluons, &ocirc; Beaut&eacute;:<br>
+ Pour suivre tes pas, immortelle,<br>
+ Nous quitterons notre Cit&eacute;.<br>
+ Tu nous m&egrave;neras aux fronti&egrave;res,<br>
+ A ton moindre geste soumis,<br>
+ Car tous les peuples sont nos fr&egrave;res,<br>
+ Et les tyrans nos ennemis.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>III</p>
+
+<p>H&eacute;las! &agrave; la fronti&egrave;re, trop vite il
+fallut aller. La guerre, la<br>
+ d&eacute;faite, la r&eacute;volution, le si&egrave;ge
+s&rsquo;amoncel&egrave;rent coup sur coup. Puis<br>
+ vint la Commune et son train du diable.</p>
+
+<p>La folle Montelaise, &eacute;perdue l&agrave;-dedans comme un
+oiseau dans la<br>
+ temp&ecirc;te, ivre d&rsquo;ailleurs de fum&eacute;e, de
+tourbillonnement, de<br>
+ popularit&eacute;, leur chanta <i>Marianne</i> comme un petit
+d&eacute;mon. Elle aurait<br>
+ chant&eacute; dans l&rsquo;eau; encore mieux dans le feu!</p>
+
+<p>Un jour, l&rsquo;&eacute;meute l&rsquo;enveloppa dans la rue et
+l&rsquo;emporta comme une<br>
+ paille dans le palais des Tuileries.</p>
+
+<p>La populace reine se donnait une f&ecirc;te dans les salons
+imp&eacute;riaux. Des<br>
+ bras noirs de poudre saisirent Marianne -- car Mme Bordas
+&eacute;tait pour<br>
+ eux Marianne -- et la camp&egrave;rent sur le tr&ocirc;ne, au
+milieu des drapeaux<br>
+ rouges.</p>
+
+<p>-- Chante-nous, lui cri&egrave;rent-ils, la derni&egrave;re
+chanson que vont<br>
+ entendre les vo&ucirc;tes de ce palais maudit!</p>
+
+<p>Et la petite de Monteux, avec le bonnet rouge coiffant ses
+cheveux<br>
+ blonds, leur chanta... <i>la Canaille</i>.</p>
+
+<p>Un formidable cri: "Vive la R&eacute;publique!" suivit le
+dernier refrain.<br>
+ Seulement, une voix perdue dans la foule r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>-- <i>Vivo sant Gent!</i></p>
+
+<p>La Montelaise n&rsquo;y vit plus, deux larmes brill&egrave;rent
+dans ses yeux<br>
+ bleus, et elle devint p&acirc;le comme une morte.</p>
+
+<p>-- Ouvrez, donnez-lui de l&rsquo;air! cria-t-on en voyant que
+le coeur lui<br>
+ manquait...</p>
+
+<p>Ah! non, pauvre Rose! ce n&rsquo;&eacute;tait pas l&rsquo;air
+qui lui manquait: c&rsquo;&eacute;tait<br>
+ Monteux, c&rsquo;&eacute;tait saint Gent dans la montagne, et
+l&rsquo;innocente joie des<br>
+ f&ecirc;tes de Provence.</p>
+
+<p>La foule, cependant, avec ses drapeaux rouges,
+s&rsquo;&eacute;coulait en hurlant<br>
+ par les portails ouverts.</p>
+
+<p>Sur Paris, de plus en plus, tonnait la canonnade: des bruits
+sombres,<br>
+ sinistres couraient dans les rues, de longues fusillades<br>
+ s&rsquo;entendaient au lointain, l&rsquo;odeur du p&eacute;trole
+vous coupait l&rsquo;haleine,<br>
+ et quelques heures apr&egrave;s, le feu des Tuileries montait
+jusqu&rsquo;aux<br>
+ nues.</p>
+
+<p>Pauvre petite Montelaise: nul n&rsquo;en a plus ou&iuml;
+parler.</p>
+
+<p>(<i>Almanach Proven&ccedil;al de 1873</i>.)</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>L'HOMME POPULAIRE</h4>
+
+<p>Le maire de Gigognan m&rsquo;avait invit&eacute;, l&rsquo;autre
+ann&eacute;e, &agrave; la f&ecirc;te de son<br>
+ village. Nous avions &eacute;t&eacute; sept ans camarades
+d&rsquo;&eacute;critoire aux &eacute;coles<br>
+ d&rsquo;Avignon, mais depuis lors, nous ne nous &eacute;tions
+plus vus.</p>
+
+<p>-- B&eacute;n&eacute;diction de Dieu, s&rsquo;&eacute;cria-t-il
+en m&rsquo;apercevant, tu es toujours<br>
+ le m&ecirc;me: frais comme un barbeau, joli comme un sou, droit
+comme une<br>
+ quille... Je t&rsquo;aurais reconnu sur mille.</p>
+
+<p>-- Oui, je suis toujours le m&ecirc;me, lui
+r&eacute;pondis-je, seulement la vue<br>
+ baisse un peu, les tempes rient, les cheveux blanchissent et,
+quand<br>
+ les cimes sont blanches, les vallons ne sont gu&egrave;re
+chauds.</p>
+
+<p>-- Bah! me fit-il, bon gar&ccedil;on, vieux taureau fait
+sillon droit et ne<br>
+ devient pas vieux qui veut... Allons, allons d&icirc;ner.</p>
+
+<p>Vous savez comme on mange aux f&ecirc;tes de village, et chez
+l&rsquo;ami<br>
+ Lassagne, je vous r&eacute;ponds qu&rsquo;il ne fait pas froid;
+il y eut un d&icirc;ner<br>
+ qui se faisait dire "vous": des coquilles
+d&rsquo;&eacute;crevisses, des truites<br>
+ de la Sorgue, rien que des viandes fines et du vin
+cachet&eacute;, le petit<br>
+ verre du milieu, des liqueurs de toute sorte et, pour nous
+servir &agrave;<br>
+ table, un tendron de vingt ans qui... Je n&rsquo;en dis pas
+plus.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;s au dessert, nous entendons dans la rue un
+bourdonnement:<br>
+ <i>vounvoun; vounvoun</i>; c&rsquo;&eacute;tait le tambourin. La
+jeunesse du lieu<br>
+ venait, selon l&rsquo;usage, toucher l&rsquo;aubade au consul.</p>
+
+<p>-- Ouvre la porte; Fran&ccedil;onnette, cria mon ami Lassagne,
+va qu&eacute;rir les<br>
+ fouaces et, allons, rince les verres.</p>
+
+<p>Cependant les m&eacute;n&eacute;triers battaient leur
+tambourinade. Quand ils<br>
+ eurent fini, les abb&eacute;s de la jeunesse, le bouquet
+&agrave; la veste,<br>
+ entr&egrave;rent dans la salle avec les tambourins, avec le
+valet de ville<br>
+ qui portait fi&egrave;rement les prix des jeux au haut
+d&rsquo;une perche, avec<br>
+ les farandoleurs et la foule des filles.</p>
+
+<p>Les verres se remplirent de bon vin d&rsquo;Alicante. Tous les
+cavaliers,<br>
+ chacun &agrave; son tour, coup&egrave;rent une corne de galette,
+on trinqua<br>
+ p&ecirc;le-m&ecirc;le &agrave; la sant&eacute; de M. le maire,
+et puis,</p>
+
+<p>M. le maire, lorsque tout le monde eut bu et plaisant&eacute;
+un moment,<br>
+ leur adressa ces paroles :</p>
+
+<p>-- Mes enfants, dansez tant que vous voudrez, amusez-vous tant
+que<br>
+ vous pourrez, soyez toujours polis avec les &eacute;trangers;
+sauf de vous<br>
+ battre et de lancer des projectiles, vous avez toute
+permission.</p>
+
+<p>-- Vive monsieur Lassagne! s&rsquo;&eacute;cria la
+jeunesse.</p>
+
+<p>On sortit et la farandole se mit en train. Lorsque tous
+furent<br>
+ dehors, je demandai &agrave; Lassagne:</p>
+
+<p>-- Combien y a-t-il de temps que tu es maire de Gigognan?</p>
+
+<p>-- Il y a cinquante ans, mon cher.</p>
+
+<p>-- S&eacute;rieusement? il y a cinquante ans?</p>
+
+<p>-- Oui, oui, il y a cinquante ans. J&rsquo;ai vu passer, mon
+beau, onze<br>
+ gouvernements, et je ne crois pas mourir, si le bon Dieu
+m&rsquo;aide, sans<br>
+ en enterrer encore une demi-douzaine.</p>
+
+<p>-- Mais comment as-tu fait pour sauver ton &eacute;charpe
+entre tant de<br>
+ g&acirc;chis et de r&eacute;volutions?</p>
+
+<p>-- Eh! mon ami de Dieu, c&rsquo;est l&agrave; le pont aux
+&acirc;nes. Le peuple, le<br>
+ brave peuple, ne demande qu&rsquo;&agrave; &ecirc;tre
+men&eacute;. Seulement, pour le mener,<br>
+ tous n&rsquo;ont pas le bon biais. Il en est qui te disent: il le
+faut<br>
+ mener raide. D&rsquo;autres te disent: il le faut mener doux; et
+moi,<br>
+ sais-tu ce que je dis? il le faut mener gaiement.</p>
+
+<p>"Regarde les bergers: les bons bergers ne sont pas ceux qui
+ont<br>
+ toujours le b&acirc;ton lev&eacute;; ce n&rsquo;est pas non plus
+ceux qui se couchent<br>
+ sous un saule et dorment au talus des champs. Les bons bergers
+sont<br>
+ ceux qui, devant leur troupeau, tranquillement cheminent en
+jouant du<br>
+ chalumeau. Le b&eacute;tail qui se sent libre, et qui l&rsquo;est
+effectivement,<br>
+ broute avec app&eacute;tit le p&acirc;turin et le laiteron. Puis
+lorsqu&rsquo;il a le<br>
+ ventre plein et que vient l&rsquo;heure de rentrer, le berger sur
+son fifre<br>
+ joue l&rsquo;air de la retraite et le troupeau content reprend la
+route du<br>
+ bercail.</p>
+
+<p>"Mon ami, je fais de m&ecirc;me, je joue du chalumeau, mon
+troupeau suit.</p>
+
+<p>-- Tu joues du chalumeau: c&rsquo;est bon &agrave; dire... Mais
+enfin, dans ta<br>
+ commune, tu as des blancs, tu as des rouges, tu as des
+t&ecirc;tus et tu as<br>
+ des dr&ocirc;les, comme partout! allons, et quand viennent les
+&eacute;lections<br>
+ pour un d&eacute;put&eacute;, par exemple, comment fais-tu?</p>
+
+<p>-- Comment je fais? Eh! mon bon, je laisse faire... Car, de
+dire aux<br>
+ blancs: "Votez pour la r&eacute;publique" serait perdre sa peine
+et son<br>
+ latin, comme de dire aux rouges: "Votez pour Henri V." autant
+cracher<br>
+ contre ce mur.</p>
+
+<p>-- Mais les ind&eacute;cis, ceux qui n&rsquo;ont pas
+d&rsquo;opinion, les pauvres<br>
+ innocents, toutes les bonnes gens qui louvoient o&ugrave; le
+vent les<br>
+ pousse?</p>
+
+<p>-- Ah! ceux-l&agrave;, quand parfois, dans la boutique du
+barbier, ils me<br>
+ demandent mon avis:</p>
+
+<p>-- Tenez, leur dis-je, Bassaquin ne vaut pas mieux que
+Bassacan. Si<br>
+ vous votez pour Bassaquin, cet &eacute;t&eacute; vous aurez des
+puces; et si vous<br>
+ votez pour Bassacan, vous aurez des puces cet &eacute;t&eacute;.
+Pour Gigognan,<br>
+ voyez-vous, mieux vaut une bonne pluie que toutes les promesses
+que<br>
+ font les candidats... Ah! ce serait diff&eacute;rent, si vous
+nommiez des<br>
+ paysans: tant que, pour d&eacute;put&eacute;s, vous ne nommerez
+pas des paysans,<br>
+ comme cela se fait en Su&egrave;de et en Danemark, vous ne serez
+pas<br>
+ repr&eacute;sent&eacute;s. Les avocats, les m&eacute;decins, les
+journalistes, les petits<br>
+ bourgeois de toute esp&egrave;ce que vous envoyez l&agrave;-haut
+ne demandent<br>
+ qu&rsquo;une chose: rester &agrave; Paris autant que possible
+pour traire la vache<br>
+ et tirer au r&acirc;telier. Ils se fichent pas mal de notre
+Gigognan! Mais<br>
+ si, comme je le dis, vous, vous d&eacute;l&eacute;guiez des
+paysans, ils<br>
+ penseraient &agrave; l&rsquo;&eacute;pargne, ils diminueraient
+les gros traitements, ils<br>
+ ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux,
+ils<br>
+ aboliraient les Droits-R&eacute;unis, et se h&acirc;teraient de
+r&eacute;gler les<br>
+ affaires pour s&rsquo;en revenir avant la moisson... Dire
+pourtant qu&rsquo;il y<br>
+ a en France plus de vingt millions de <i>pieds-terreux</i> et
+qu&rsquo;ils n&rsquo;ont<br>
+ pas l&rsquo;adresse d&rsquo;envoyer trois cents d&rsquo;entre eux
+pour repr&eacute;senter la<br>
+ <i>terre</i>! Que risqueraient-ils d&rsquo;essayer? Ce serait
+bien difficile<br>
+ qu&rsquo;ils fissent plus mal que les autres!</p>
+
+<p>"Et chacun de me r&eacute;pondre: "Ah! ce M. Lassagne: tout en
+badinant, il<br>
+ a raison peut-&ecirc;tre."</p>
+
+<p>-- Mais revenons, lui dis-je; toi personnellement, toi
+Lassagne,<br>
+ comment as-tu fait pour conserver dans Gigognan ta
+popularit&eacute; et ton<br>
+ autorit&eacute; pendant cinquante ans de suite?</p>
+
+<p>-- Ho! c&rsquo;est la moindre des choses. Tiens, levons-nous de
+table, nous<br>
+ irons prendre l&rsquo;air et quand tu auras fait avec moi, une ou
+deux<br>
+ fois, le tour de Gigognan, tu en sauras autant que moi.</p>
+
+<p>Et nous nous lev&acirc;mes de table, nous allum&acirc;mes un
+cigare et nous<br>
+ all&acirc;mes voir les <i>joies</i>.</p>
+
+<p>Devant nous, en sortant, une partie de boules &eacute;tait
+engag&eacute;e sur la<br>
+ route. Le tireur enleva le but et le rempla&ccedil;a par sa
+boule. Du coup,<br>
+ sans le vouloir, il donna deux points aux autres.</p>
+
+<p>-- Sacr&eacute; coquin de sort! cria M. Lassagne, voil&agrave;
+qui s&rsquo;appelle tirer!<br>
+ Mes compliments, Jean-Claude, j&rsquo;ai vu bien des parties,
+mais je<br>
+ t&rsquo;assure que jamais je ne vis enlever comme cela un
+cochonnet! Tu es<br>
+ un fameux tireur!</p>
+
+<p>Et nous fil&acirc;mes. Peu apr&egrave;s, nous rencontrions
+deux jeunes filles qui<br>
+ allaient se promener.</p>
+
+<p>-- Regarde-moi donc &ccedil;a, dit Lassagne &agrave; haute
+voix, si on ne croirait<br>
+ pas deux reines! La jolie tournure! Quels fins minois! Et
+ces<br>
+ pendants d&rsquo;oreilles &agrave; la derni&egrave;re mode!
+C&rsquo;est la fleur de Gigognan.</p>
+
+<p>Les deux fillettes tourn&egrave;rent la t&ecirc;te et
+souriantes nous salu&egrave;rent.</p>
+
+<p>En traversant la place, nous pass&acirc;mes pr&egrave;s
+d&rsquo;un vieillard qui &eacute;tait<br>
+ assis devant sa porte.</p>
+
+<p>-- Eh bien! ma&icirc;tre Guintrand, lui dit M. Lassagne, cette
+ann&eacute;e-ci<br>
+ luttons-nous pour homme ou demi-homme?</p>
+
+<p>-- Ah! mon pauvre monsieur, nous ne luttons pour rien du
+tout,<br>
+ r&eacute;pondit ma&icirc;tre Guintrand.</p>
+
+<p>-- Vous rappelez-vous, ma&icirc;tre Guintrand, cette
+ann&eacute;e o&ugrave;, sur le pr&eacute;,<br>
+ se pr&eacute;sent&egrave;rent Meissonier, Qu&eacute;quine,
+Rabasson, les trois plus fiers<br>
+ lutteurs de la Provence, et que vous les renvers&acirc;tes sur
+les &eacute;paules<br>
+ tous les trois?</p>
+
+<p>-- Vous ne voulez pas que je me rappelle? fit le vieux lutteur
+en<br>
+ s&rsquo;allumant: c&rsquo;est l&rsquo;ann&eacute;e o&ugrave;
+l&rsquo;on prit la citadelle d&rsquo;Anvers. La<br>
+ <i>joie</i> &eacute;tait de cent &eacute;cus, avec un mouton
+pour les demi-hommes. Le<br>
+ pr&eacute;fet d&rsquo;Avignon qui me toucha la main! Les gens de
+B&eacute;darride qui<br>
+ pens&egrave;rent se battre avec ceux de Courtezon, car qui
+&eacute;tait pour moi,<br>
+ qui &eacute;tait contre... Ah! quel temps! &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; d&rsquo;&agrave; pr&eacute;sent o&ugrave;
+leurs<br>
+ luttes... Mieux vaut n&rsquo;en point parler, car on ne voit plus
+d&rsquo;hommes,<br>
+ plus d&rsquo;hommes, cher monsieur... D&rsquo;ailleurs ils
+s&rsquo;entendent entre eux.</p>
+
+<p>Nous serr&acirc;mes la main au vieux et continu&acirc;mes la
+promenade.<br>
+ Justement, le cur&eacute; sortait de son presbyt&egrave;re.</p>
+
+<p>-- Bonjour, messieurs.</p>
+
+<p>-- Bonjour; ah! tenez, dit Lassagne, monsieur le Cur&eacute;,
+puisque je<br>
+ vous vois, je vais vous parler de ceci: ce matin, &agrave; la
+messe, je<br>
+ m&rsquo;avisais que notre &eacute;glise se fait par trop
+&eacute;troite, surtout les<br>
+ jours de f&ecirc;te... Croyez-vous que nous ferions mal de
+penser &agrave;<br>
+ l&rsquo;agrandir?</p>
+
+<p>-- Sur ce point, monsieur le Maire, je suis en plein de votre
+avis:<br>
+ vrai, les jours de c&eacute;r&eacute;monie, on ne peut plus
+s&rsquo;y retourner.</p>
+
+<p>-- Monsieur le Cur&eacute;, je vais m&rsquo;en occuper;
+&agrave; la premi&egrave;re r&eacute;union du<br>
+ conseil municipal je poserai la question, nous la mettrons
+&agrave; l&rsquo;&eacute;tude,<br>
+ et si &agrave; la pr&eacute;fecture on veut nous venir en
+aide...</p>
+
+<p>-- Monsieur le Maire, je suis ravi et je ne peux que vous
+remercier.</p>
+
+<p>Un moment apr&egrave;s, nous nous heurt&acirc;mes &agrave; un
+gros gars qui, la veste sur<br>
+ l&rsquo;&eacute;paule, allait entrer au caf&eacute;.</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est &eacute;gal, lui dit Lassagne, il para&icirc;t,
+mon gar&ccedil;on, que tu n&rsquo;es<br>
+ pas moisi: on dit que tu l&rsquo;as secou&eacute;, le marjolet
+qui en contait &agrave;<br>
+ Madelon pour prendre ta place.</p>
+
+<p>-- N&rsquo;ai-je pas bien fait, monsieur le Maire?</p>
+
+<p>-- Bravo, mon Joselet: ne te laisse pas manger ta soupe...
+Seulement,<br>
+ une autre fois, vois-tu? ne tape pas si fort.</p>
+
+<p>-- Allons, dis-je &agrave; Lassagne, je commence &agrave;
+comprendre: tu emploies<br>
+ la savonnette.</p>
+
+<p>-- Attends encore, me r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>Comme nous sortions des remparts, nous voyons venir un
+troupeau qui<br>
+ tenait tout le chemin, et Lassagne cria au p&acirc;tre:</p>
+
+<p>-- Rien qu&rsquo;au bruit de tes sonnailles, j&rsquo;ai dit: ce
+doit &ecirc;tre<br>
+ Georges! Et je ne me suis pas tromp&eacute;: le joli groupement
+d&rsquo;ouailles!<br>
+ les gaillardes brebis! Mais que leur fais-tu manger? J&rsquo;en
+suis s&ucirc;r:<br>
+ l&rsquo;une portant l&rsquo;autre, tu ne les donnerais pas pour
+dix &eacute;cus au<br>
+ moins...</p>
+
+<p>-- Ah! certes non, r&eacute;pliqua Georges... Je les achetai
+&agrave; la Foire<br>
+ Froide, cet hiver: presque toutes m&rsquo;ont fait l&rsquo;agneau,
+et elles m&rsquo;en<br>
+ feront un second, m&rsquo;est avis.</p>
+
+<p>-- Non seulement un second, mais des b&ecirc;tes pareilles
+pourront te<br>
+ donner des jumeaux.</p>
+
+<p>-- Dieu vous entende, monsieur Lassagne!</p>
+
+<p>Nous finissions &agrave; peine de causer avec le p&acirc;tre
+que nous v&icirc;mes venir,<br>
+ cahin-caha un charretier, qui avait nom Sabaton.</p>
+
+<p>-- Dis, Sabaton? l&rsquo;interpella ainsi Lassagne, tu vas
+m&rsquo;en croire ou<br>
+ non: niais avec ta charrette tu &eacute;tais encore,
+j&rsquo;estime, &agrave; une<br>
+ demi-lieue d&rsquo;ici que j&rsquo;ai devin&eacute; ton coup de
+fouet.</p>
+
+<p>-- Vraiment? monsieur Lassagne.</p>
+
+<p>-- Mon ami, il n&rsquo;y a que toi pour faire ainsi claquer la
+m&egrave;che.</p>
+
+<p>Et Sabaton, pour prouver que Lassagne disait vrai,
+d&eacute;cocha un coup de<br>
+ fouet qui nous fendit les oreilles.</p>
+
+<p>Bref, en nous avan&ccedil;ant, nous atteign&icirc;mes une
+vieille qui, le long des<br>
+ foss&eacute;s, ramassait de la chicor&eacute;e.</p>
+
+<p>-- Tiens, c&rsquo;est toi, B&eacute;reng&egrave;re? lui dit
+Lassagne en l&rsquo;accostant; eh<br>
+ bien! par derri&egrave;re, avec ton fichu rouge, je te prenais
+pour T&eacute;r&eacute;son,<br>
+ la belle-fille du Cacha: tu lui ressembles tout &agrave;
+fait!</p>
+
+<p>-- Moi? oh! monsieur Lassagne, mais songez que j'ai septante
+ans!</p>
+
+<p>-- Oh! va, va, par derri&egrave;re, si tu pouvais te voir, tu
+ne montres pas<br>
+ mis&egrave;re et l&rsquo;on vendangerait avec de plus vilains
+paniers.</p>
+
+<p>-- Ce monsieur Lassagne! il faut toujours qu&rsquo;il
+plaisante, disait la<br>
+ vieille en pouffant de rire. Puis se tournant vers moi, la
+comm&egrave;re me<br>
+ fit:</p>
+
+<p>-- Voyez, monsieur, ce n&rsquo;est pas fa&ccedil;on de parler,
+mais ce M. Lassagne<br>
+ est une cr&egrave;me d&rsquo;homme. Il est familier avec tous. Il
+parlerait,<br>
+ voyez-vous, au dernier du pays, &agrave; un<br>
+ enfant d&rsquo;un an! Aussi il y a cinquante ans qu&rsquo;il est
+maire de<br>
+ Gigognan et il le sera toute sa vie.</p>
+
+<p>-- Eh bien! coll&egrave;gue, me fit Lassagne, ce n&rsquo;est
+pas moi, n&rsquo;est-ce<br>
+ pas? qui le lui ai fait dire. Tous, nous aimons les bons
+morceaux;<br>
+ tous nous aimons les compliments; et nous nous complaisons tous
+aux<br>
+ bonnes mani&egrave;res. Que ce soit avec les femmes, que ce soit
+avec les<br>
+ rois, que ce soit avec le peuple, qui veut r&eacute;gner doit
+plaire. Et<br>
+ voil&agrave; le secret du maire de Gigognan.</p>
+
+<p>(<i>Almanach proven&ccedil;al de 1883</i>.)</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XIV</h2>
+
+<h3>LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES</h3>
+
+<p>La caravane de Beaucaire. -- Le charretier Lamouroux. -- Les
+rouliers<br>
+ de Provence. -- Alarde la folle. -- La Camargue en pataugeant.
+-- Les<br>
+ filles sur le dos. -- La Mecque du golfe. -- La descente des
+chasses,<br>
+ -- Le retour par Aigues-Mortes.</p>
+
+<p>J&rsquo;avais toute ma vie ou&iuml; parler de la Camargue et
+des Saintes-Maries<br>
+ et de leur p&egrave;lerinage, mais je n&rsquo;y &eacute;tais
+jamais all&eacute;. Au printemps de<br>
+ cette ann&eacute;e-l&agrave; (1855), j&rsquo;&eacute;crivis
+&agrave; l&rsquo;ami Mathieu, toujours pr&ecirc;t pour<br>
+ les excursions: "Veux- tu venir avec moi aux Saintes?"</p>
+
+<p>"Oui," me r&eacute;pondit-il. L&rsquo;on se donna rendez-vous
+&agrave; Beaucaire, au<br>
+ quartier de la Condamine, d&rsquo;o&ugrave; tous les ans, le 24
+mai, partait une<br>
+ caravane pour les Saintes-Maries de la Mer; et avec une
+multitude de<br>
+ femmes, de jeunes filles, d&rsquo;enfants, d&rsquo;hommes du
+peuple, tass&eacute;s sur<br>
+ des charrettes, un peu apr&egrave;s minuit nous nous m&icirc;mes
+en route. Je vous<br>
+ laisse &agrave; penser si les carrioles avaient leur charge:
+nous &eacute;tions sur<br>
+ la n&ocirc;tre quatorze p&egrave;lerins.</p>
+
+<p>Le brave charretier, un nomm&eacute; Lamouroux, de ces
+Proven&ccedil;aux diserts<br>
+ qui ne sont entrepris sur rien, nous fit placer devant, assis
+sur le<br>
+ brancard et les jambes pendantes. Lui, la moiti&eacute; du
+temps, &agrave; la<br>
+ gauche de sa b&ecirc;te, tout en battant du feu pour allumer sa
+pipe, nous<br>
+ marchait c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te et le fouet sur la
+nuque. Lorsqu&rsquo;il &eacute;tait<br>
+ fatigu&eacute;, il se nichait dans un si&egrave;ge suspendu
+devant la roue et que<br>
+ les charretiers nomment <i>porte-fain&eacute;ant</i>.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re moi, emb&eacute;guin&eacute;e dans sa mante de
+laine, il y avait une<br>
+ jeunesse qu&rsquo;on appelait Alarde et qui, sur un matelas
+blottie avec sa<br>
+ m&egrave;re, me tenait ses pieds dans le dos. Mais n&rsquo;ayant
+pas fait encore<br>
+ connaissance avec nos voisines, qui entre elles babillaient,
+nous<br>
+ causions, Mathieu et moi, avec le charretier.</p>
+
+<p>-- Ainsi, vous autres, d&rsquo;o&ugrave; &ecirc;tes-vous,
+s&rsquo;il n&rsquo;y a pas d&rsquo;indiscr&eacute;tion?<br>
+ commen&ccedil;a ma&icirc;tre Lamouroux.</p>
+
+<p>Nous r&eacute;pond&icirc;mes:</p>
+
+<p>-- De Maillane.</p>
+
+<p>-- Ho! vous n&rsquo;&ecirc;tes donc pas de loin... Je
+l&rsquo;avais bien vu &agrave; votre<br>
+ parler. <i>Charretier de Maillane verse en pays de
+plaine.</i></p>
+
+<p>-- Mais pas tous, mon bonhomme.</p>
+
+<p>-- Allons, fit Lamouroux, c&rsquo;est un dicton pour
+plaisanter... Et<br>
+ tenez, j&rsquo;ai connu, quand j&rsquo;allais sur la route, un
+roulier de<br>
+ Maillane qui &eacute;tait &eacute;quip&eacute;, vraiment, comme
+saint Georges: on<br>
+ l&rsquo;appelait l&rsquo;Ortolan.</p>
+
+<p>-- Vous parlez de quelques ann&eacute;es!</p>
+
+<p>-- Ah! messieurs, je vous parle de l&rsquo;&eacute;poque du
+roulage, avant, que<br>
+ les mangeurs, avec leurs chemins de fer, nous eussent tous
+ruin&eacute;s. Je<br>
+ vous parle, moi, de quand la foire de Beaucaire &eacute;tait
+dans sa<br>
+ splendeur, de quand la premi&egrave;re tartane qui arrivait
+&agrave; la foire<br>
+ gagnait la prime du mouton dont la peau &eacute;tait pendue par
+les<br>
+ mariniers vainqueurs au bout du grand m&acirc;t du navire; je
+vous parle,<br>
+ moi, de quand les chevaux de halage &eacute;taient insuffisants
+pour<br>
+ remonter sur le Rh&ocirc;ne les monceaux de marchandises qui
+&agrave; Beaucaire se<br>
+ vendaient, et du temps o&ugrave; les charretiers, -- vous ne
+vous en<br>
+ souvenez pas, vous qui &ecirc;tes jeunes, -- les rouliers, les
+voituriers,<br>
+ qui baffaient les grandes routes et s&rsquo;en croyaient les
+ma&icirc;tres,<br>
+ faisaient claquer leur fouet de Marseille &agrave; Paris et de
+Paris &agrave; Lille<br>
+ en Flandre!</p>
+
+<p>Et Lamouroux, une fois lanc&eacute; sur le chapitre du
+roulage, pendant<br>
+ qu&rsquo;au clair de lune sa b&ecirc;te cheminait tout doux, nous
+en tint de<br>
+ taill&eacute; jusqu&rsquo;au lever du soleil.</p>
+
+<p>-- Ah! disait-il, il fallait voir, vers le Pont de Bon-Pas ou
+&agrave; la<br>
+ Viste de Marseille, sur ce grand chemin de vingt-quatre pas de
+large,<br>
+ il fallait voir ces files de charrettes charg&eacute;es, de
+carrioles<br>
+ b&acirc;ch&eacute;es, de haquets bien garrott&eacute;s, lesquels
+se touchaient tous, ces<br>
+ rang&eacute;es d&rsquo;attelages superbes, &eacute;quipages de
+trois, de quatre, de six<br>
+ b&ecirc;tes, qui descendaient sur Marseille ou qui montaient sur
+Paris,<br>
+ charriant le bl&eacute;, le vin, les poches d&rsquo;avoine, les
+ballots de morues,<br>
+ les barils d&rsquo;anchois ou les pains de savon, cahin-caha,
+bredi-breda,<br>
+ et &agrave; la garde de Dieu, comme disaient alors les lettres
+de voiture!</p>
+
+<p>Et quand nous traversions un village, messieurs, des tas de
+polissons<br>
+ se pendaient au barreau de la queue de la charrette et s&rsquo;y
+faisaient<br>
+ tra&icirc;nasser, pendant que criaient les autres:</p>
+
+<p>"Derri&egrave;re, derri&egrave;re, charretier!"</p>
+
+<p>De loin en loin, le long de la route, il y avait pour le
+d&icirc;ner, pour<br>
+ le souper ou le coucher une auberge c&eacute;l&egrave;bre avec
+sa belle h&ocirc;tesse au<br>
+ visage riant, avec sa grande cuisine et sa grande
+chemin&eacute;e o&ugrave; la<br>
+ broche tournait des porcs entiers sut les landiers, avec sa
+porte<br>
+ large ouverte, avec ses &eacute;curies vastes comme des
+&eacute;glises, o&ugrave; deux<br>
+ rang&eacute;es de cr&egrave;ches allaient se prolongeant et
+o&ugrave; sur la muraille<br>
+ &eacute;tait coll&eacute;e l&rsquo;image colori&eacute;e de saint
+Eloi. Ces cabarets<br>
+ s&rsquo;appelaient: la Graille (en fran&ccedil;ais la
+<i>Corneille</i>), Saint-Martin,<br>
+ le Lion- d&rsquo;Or, le Cheval-Blanc, la Mule-Noire, le
+Chapeau-Rouge, la<br>
+ Belle-H&ocirc;tesse, le Grand-Logis, que sais-je, moi? et il se
+parlait<br>
+ d&rsquo;eux &agrave; cent lieues &agrave; l&rsquo;entour.</p>
+
+<p>De loin en loin, le long de la route, il y avait des
+bourreliers qui<br>
+ mettaient en montre un collier neuf, des charrons qui au
+besoin<br>
+ pouvaient r&eacute;parer les roues, des forgerons
+m&acirc;chur&eacute;s qui pour enseigne<br>
+ avaient un fer &agrave; cheval, de petits boutiquiers qui,
+derri&egrave;re leurs<br>
+ vitres, exposaient des paquets de cordelette &agrave; fouet
+ainsi que des<br>
+ chapeaux de pipe; et de petites buvettes qui avaient devant
+leur<br>
+ porte un treillage blanchi par la poussi&egrave;re du chemin --
+o&ugrave; venaient<br>
+ les charretiers siroter pour un sou leur goutte
+d&rsquo;eau-de-vie.</p>
+
+<p>Tanguant du dos, r&eacute;glant leur pas sur le cahot des
+attelages, et<br>
+ saluant du fouet tout ce monde connu, les fameux charretiers<br>
+ marchaient arrogamment, une main &agrave; la r&ecirc;ne et de
+l&rsquo;autre le fouet,<br>
+ avec la blouse bleue, la culotte de velours, le bonnet
+multicolore,<br>
+ la limousine au vent, aux jambes les houseaux, tant&ocirc;t
+criant: "Hue!"<br>
+ tant&ocirc;t criant: "Dia!"<br>
+ tant&ocirc;t criant: "Hurhau!" Et quand la route &eacute;tait
+luisante et que le<br>
+ voyage allait bien et que les roues claquaient aux bo&icirc;tes
+des moyeux,<br>
+ ils chantaient, au pas des b&ecirc;tes et au tintement des
+grelots, la<br>
+ chanson des rouliers :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Un roulier qui est bien mont&eacute;<br>
+ Doit avoir des roues<br>
+ De six pouces, &agrave; la Marlborough:<br>
+ &Ccedil;a, c&rsquo;est &agrave; la mode!<br>
+ Un essieu de dix empans<br>
+ Et un petit bidet blanc<br>
+ Pour le gouvernage<br>
+ De son &eacute;quipage.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Comment ne pas chanter? La voiture se payait bien:
+d&rsquo;Arles &agrave; Lyon,<br>
+ sept livres par quintal... Franc d'accident, un charretier avec
+sa<br>
+ couple pouvait gagner sans peine son louis d&rsquo;or par
+jour.</p>
+
+<p>Aussi on portait beau sur les routes de France! Nos rouliers
+&eacute;taient<br>
+ glorieux. Oh! les chevaux superbes! Quels mulets! Les
+gaillardes<br>
+ b&ecirc;tes! Les limoniers, les brancardiers, les cordiers, les
+chefs de<br>
+ file, tout cela &eacute;tait garni, harnach&eacute; &agrave;
+faire plaisir. Les museli&egrave;res<br>
+ avaient des franges, les licous avaient des clochettes, les
+bridons<br>
+ avaient des houppes de toutes les couleurs. Les colliers
+redressaient<br>
+ leurs chaperons cornus; les attelles des colliers, comme de
+grandes<br>
+ pennes, tenaient en l&rsquo;air la longe dans des anneaux de
+verre bleu; la<br>
+ laine des housses moutonnait sur le dos de leurs b&ecirc;tes;
+les<br>
+ couvertures brod&eacute;es avaient des &eacute;mouchettes; les
+surdos, les<br>
+ ventri&egrave;res, les croupi&egrave;res, les harnais, tout
+&eacute;tait contrepoint&eacute;,<br>
+ ajust&eacute; de main de ma&icirc;tre...</p>
+
+<p>Comment n&rsquo;auraient-ils pas chant&eacute;?</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>En arrivant &agrave; Lyon,<br>
+ Ils nous cherchent noise<br>
+ Et nous font passer dessus<br>
+ Le pont &agrave; bascule:<br>
+ Tout cela, ce sont des gens<br>
+ Qui ne demandent qu'argent<br>
+ Pour faire des dentelles<br>
+ A leur demoiselles.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>De Marseille &agrave; Lyon, les charretiers marchaient
+&agrave; la gauche de leurs<br>
+ b&ecirc;tes, ou, pour parler comme eux, <i>&agrave; dia et de la
+main,</i> parce qu&rsquo;en<br>
+ ce temps-l&agrave; la longe de la r&ecirc;ne se tenait du
+c&ocirc;t&eacute; gauche. Ils<br>
+ nommaient <i>hors la main</i> l&rsquo;autre c&ocirc;t&eacute; de
+l&rsquo;attelage.</p>
+
+<p>Mais l&rsquo;usage de Provence ne d&eacute;passait pas Lyon. A
+Lyon le climat, le<br>
+ parler, tout changeait. Il fallait donc changer de main et tenir
+la<br>
+ r&ecirc;ne &agrave; la droite. Ensuite la pluie venait, la laide
+pluie<br>
+ continuelle, avec sa fange et ses orni&egrave;res, o&ugrave; il
+fallait cartayer,<br>
+ si vous ne vouliez pas vous perdre. Puis les employ&eacute;s des
+bascules<br>
+ qui vous cherchaient querelle en parlant <i>franchimand</i>...
+Alors en<br>
+ vouliez-vous des mauvaises paroles, des "tonnerres" des
+"Sacr&eacute; Dieu"!<br>
+ Ils juraient, reniaient commue des charretiers: "Hue, Mouret!
+hue,<br>
+ Robin! hue, charogne! ha&iuml;e donc, vieille rosse! ah monstre
+de<br>
+ brigand, la charrette est embourb&eacute;e."</p>
+
+<p>Mais les renforts venaient, avec leurs conducteurs: on
+doublait<br>
+ l'attelage, on doublait, on triplait, et l&rsquo;&eacute;paule
+&agrave; la roue, on<br>
+ d&eacute;p&ecirc;trait la charrette... Nous voici &agrave;
+l&rsquo;auberge. Au bruit des coups<br>
+ de fouet, l&rsquo;h&ocirc;tesse, la chambri&egrave;re, et le
+valet d&rsquo;&eacute;curie la lanterne<br>
+ &agrave; la main sortaient &agrave; la rencontre des charretiers
+crott&eacute;s. On<br>
+ rentrait l&rsquo;&eacute;quipage; les b&ecirc;tes
+d&eacute;tel&eacute;es, les mangeoires garnies, on<br>
+ s&rsquo;en venait souper.</p>
+
+<p>B&eacute;n&eacute;diction de Dieu! avec trente sous par
+t&ecirc;te, on faisait, sur les<br>
+ routes, des crevailles! Les charretiers mangeaient les coudes
+sur la<br>
+ table. Sur la table bedonnait une bouteille de neuf pintes; et
+quand<br>
+ ils avaient bu, ils jetaient derri&egrave;re eux la
+derni&egrave;re goutte du<br>
+ verre. Au milieu du repas, ils se levaient, c &eacute;tait
+l&rsquo;usage, pour<br>
+ abreuver leurs b&ecirc;tes et leur donner l&rsquo;avoine; puis
+ils s'attablaient<br>
+ de nouveau pour le r&ocirc;ti. Nous y voil&agrave;! Et vous ne
+vouliez pas qu&rsquo;ils<br>
+ chantent:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Le matin &agrave; son lever<br>
+ La soupe au fromage:<br>
+ C&rsquo;est l&agrave; .un friand manger,<br>
+ Qui aime le laitage.<br>
+ Puis, &ccedil;a nous r&eacute;veillera,<br>
+ Un verre de ratafia,<br>
+ Et le long de la route<br>
+ La petite goutte!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Ils appelaient cela "tuer le ver". Ayant battu la pierre
+&agrave; feu, ils<br>
+ allumaient alors la pipe, passaient leur rude main sous le
+joli<br>
+ menton de la gaie chambri&egrave;re -- qui attendait sur la
+porte, donnaient<br>
+ un tour de garrot &agrave; la liure du chargement, et derechef,
+en route!</p>
+
+<p>Maintenant, s&rsquo;il faut tout dire, la journ&eacute;e sur la
+route n'&eacute;tait pas<br>
+ toujours commode. Sans compter les fondri&egrave;res avec la
+boue jusqu&rsquo;aux<br>
+ moyeux, les mont&eacute;es &agrave; toute force, les descentes
+&agrave; enrayures, sans<br>
+ compter le bris des rais, les essieux qui rompaient, les
+gendarmes &agrave;<br>
+ moustaches qui &eacute;piaient la plaque des charretiers
+endormis et<br>
+ dressaient, leurs verbaux, des fois, pour &eacute;pargner ou
+gagner du<br>
+ chemin, il fallait br&ucirc;ler l&rsquo;&eacute;tape,
+c&rsquo;est-&agrave;-dire passer devant<br>
+ l&rsquo;auberge sans manger.</p>
+
+<p>D&rsquo;autres fois, deux charretiers, t&ecirc;tus comme leurs
+mulets, se<br>
+ rencontraient sur la voie: "Coupe, toi! Coupe, moi! Tu ne veux
+pas<br>
+ couper, capon?" Vlan! sur le mufle du limonier un coup de fouet
+qui<br>
+ l&rsquo;aveuglait et ruait la charrette contre un tas de
+cailloux! Alors de<br>
+ courir aux pieux, aux billots en bois d&rsquo;yeuse; et il y
+avait sur la<br>
+ route des bagarres effroyables o&ugrave;, d&rsquo;un coup de
+roulon, on vous<br>
+ d&eacute;cervelait un homme.</p>
+
+<p>Pour la r&egrave;gle du train r&eacute;gnait pourtant un vieil
+usage qui &eacute;tait<br>
+ respect&eacute; de tous: le charretier dont le devant, la
+b&ecirc;te de devant,<br>
+ avait les quatre pieds blancs, &agrave; la mont&eacute;e comme
+&agrave; la descente, avait<br>
+ le droit, messieurs, de ne pas quitter la voie: "<i>Qui a les
+quatre<br>
+ pieds blancs</i>, comme on dit, <i>peut passer partout</i>."</p>
+
+<p>Enfin les charretiers arrivaient &agrave; Paris et allaient
+remiser &agrave; la<br>
+ Grand&rsquo;Pinte, quartier si populaire, disait mon
+p&egrave;re-grand, qu&rsquo;avec un<br>
+ coup de sifflet le gouvernement, quand il veut, peut y lever
+cent<br>
+ mille hommes!</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>En arrivant &agrave; Paris,<br>
+ Usances nouvelles:<br>
+ Des tailloles, n&rsquo;y en a plus,<br>
+ Culottes &agrave; bretelles.<br>
+ Ce ne sont que franchimands<br>
+ Qui attellent &agrave; l&rsquo;envers<br>
+ Et font tout au beurre...<br>
+ Sur eux le tonnerre!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais en entrant au Grand Village, vive Dieu! c&rsquo;est
+l&agrave; qu&rsquo;ils<br>
+ s&rsquo;appliquaient &agrave; faire claquer le fouet:
+c&rsquo;&eacute;tait un &eacute;clat r&eacute;p&eacute;t&eacute;,
+un<br>
+ vacarme, un cliquetis qui ressemblait &agrave; la foudre.</p>
+
+<p>-- Allons, disaient les Parisiens, en bouchant des deux mains
+leurs<br>
+ oreilles qui cornaient, les Proven&ccedil;aux arrivent! et
+marche, <i>tron de<br>
+ l&rsquo;air!</i> crains-tu que la terre te manque?</p>
+
+<p>Il faut dire qu&rsquo;en ce temps, pour faire p&eacute;ter le
+fouet, les rouliers<br>
+ de Provence &eacute;taient les sans-pareils. Mangechair de
+Tarascon, dans<br>
+ l&rsquo;affaire d&rsquo;une lieue, en faisant les coups
+quadruples, avait<br>
+ consomm&eacute; quatre livres de m&egrave;che. Ma&icirc;tre
+Imbert de Beaucaire, rien que<br>
+ d&rsquo;un coup de fouet, mouchait une chandelle sans
+l&rsquo;&eacute;teindre! Le<br>
+ Puceron de Ch&acirc;teau-Renard d&eacute;bouchait une bouteille
+sans la jeter &agrave;<br>
+ terre; enfin le gros Charlon de la<br>
+ Pierre-Plantade, d&rsquo;un coup de m&egrave;che de son fouet,
+vous d&eacute;ferrait,<br>
+ dit-on, un mulet des quatre pieds.</p>
+
+<p>Bref, lorsque les rouliers avaient d&eacute;charg&eacute;
+leurs voitures, serr&eacute; le<br>
+ payement dans le ceinturon de cuir, recharg&eacute; pour
+Marseille et fait<br>
+ une tourn&eacute;e dans le Palais-Royal, ils entonnaient joyeux
+ce dernier<br>
+ couplet:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Tiens, gar&ccedil;on, voil&agrave; pour toi,<br>
+ Va mettre en cheville...<br>
+ Mais l&rsquo;h&ocirc;tesse a r&eacute;pondu:<br>
+ Moi qui suis jolie,<br>
+ Moi qui te fais tant de bien,<br>
+ Tu ne me donnes donc rien?<br>
+ Par une caresse<br>
+ Calme ma tendresse.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Ayant mis les colliers, ils attelaient alors, et dans vingt
+jours,<br>
+ vingt-deux, vingt-quatre, au bruit r&eacute;gulier des grelots,
+ils<br>
+ retournaient dans la Provence, pour venir triompher, le jour de
+la<br>
+ Saint-&Eacute;loi, &agrave; la <i>Charrette de Verdure</i>: ...
+Et alors au cabaret, en<br>
+ vouliez-vous des r&eacute;cits, avec des h&acirc;bleries et des
+mensonges gros<br>
+ comme le mont Ventoux! L&rsquo;un, en voyageant de nuit, avait vu
+le falot<br>
+ du feu Saint-Elme, et le follet fantastique s&rsquo;&eacute;tait
+assis sur sa<br>
+ charrette, peut-&ecirc;tre deux heures de chemin. Un autre, sur
+la route,<br>
+ avait trouv&eacute; une valise, qui pesait! Il devait y avoir
+dedans, pour<br>
+ le moins, cent mille francs... Mais un cavalier masqu&eacute;
+&eacute;tait venu &agrave;<br>
+ bride abattue et l&rsquo;avait r&eacute;clam&eacute;e au moment
+o&ugrave; notre homme la<br>
+ ramassait pour l&rsquo;emporter. Un autre avait &eacute;t&eacute;
+arr&ecirc;t&eacute; &agrave; main arm&eacute;e;<br>
+ heureusement pour lui qu&rsquo;il avait li&eacute; ses louis dans
+le boudin de son<br>
+ catogan, qui &eacute;tait de mode &agrave; cette &eacute;poque,
+-- et les voleurs &agrave;<br>
+ grandes barbes, avec stylets et pistolets doubles, eurent
+beau<br>
+ visiter et fouiller le caisson, ils n&rsquo;y trouv&egrave;rent
+que le <i>fiasque</i><br>
+ (bouteille cliss&eacute;e).</p>
+
+<p>Un autre avait couch&eacute; au pays des Polacres, qui en
+naissant ne sont<br>
+ pas chr&eacute;tiens. Un autre avait pass&eacute; au pays des
+Pelles de Bois. Il y<br>
+ en a qui croient, racontait-il, que les pelles de bois se font
+comme<br>
+ les sabots ou comme les cuillers, en taillant un morceau de
+bois.<br>
+ Mais c&rsquo;est l&agrave; une erreur. Les pelles de bois, qui
+servent pour remuer<br>
+ le bl&eacute;, viennent sur des arbres toutes faites, comme ici
+les amandes<br>
+ et les caroubes. Quand nous y pass&acirc;mes, messieurs, la
+r&eacute;colte &eacute;tait<br>
+ rentr&eacute;e et nous ne p&ucirc;mes pas les voir. Mais nous
+nous laiss&acirc;mes dire<br>
+ par des gens du pays que, lorsqu&rsquo;elles sont sur les arbres,
+qu&rsquo;elles<br>
+ vont &ecirc;tre m&ucirc;res et que le mistral souffle, elles
+font un tintamarre<br>
+ tel que celui des cr&eacute;celles &agrave; l&rsquo;office des
+T&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>Un autre affirmait avoir vu, &agrave; Paris, une princesse,
+une belle<br>
+ princesse qui avait un groin de porc; ses parents la
+promenaient<br>
+ d&rsquo;une grande ville &agrave; l&rsquo;autre et la faisaient
+voir, la pauvre, dans la<br>
+ lanterne magique et offraient des millions &agrave; celui qui
+l&rsquo;&eacute;pouserait.</p>
+
+<p>-- Sacr&eacute; coquin de Go&iuml;! disait le vieux Brayasse,
+tout cela est<br>
+ beaucoup et tout cela n&rsquo;est rien. Ce qui m&rsquo;a le plus
+surpris, le plus<br>
+ &eacute;pat&eacute; &agrave; Paris, je m&rsquo;en vais vous le
+dire. Ici dans nos endroits, si<br>
+ quelqu&rsquo;un parle fran&ccedil;ais, c&rsquo;est gens qui ont
+&eacute;tudi&eacute;, des bourgeois,<br>
+ des avocats, des commissaires de police, qui ont pass&eacute;
+peut-&ecirc;tre dix<br>
+ ans et plus dans les &eacute;coles... Mais l&agrave;-haut,
+saprelotte! tous savent<br>
+ le fran&ccedil;ais. Vous voyez des moutards qui n&rsquo;ont pas
+encore sept ans,<br>
+ des mioches pas plus haut que &ccedil;a, avec la m&egrave;che au
+nez, et qui<br>
+ parlent fran&ccedil;ais comme de grandes personnes. Je ne sais
+comment<br>
+ diable ils font.</p>
+
+<p>Le brave Lamouroux, au trantran des charrettes, nous en aurait
+cont&eacute;<br>
+ encore. Seulement nous venions d&rsquo;arriver au pont de
+Fourques, et au<br>
+ soleil levant s&rsquo;&eacute;pandaient devant nous, dans le
+delta des deux<br>
+ Rh&ocirc;nes, les immenses plaines basses de la lisi&egrave;re
+de Camargue.</p>
+
+<p>Mais ce qui nous charma plus encore que le soleil (nous
+avions<br>
+ vingt-cinq ans), ce fut la jeune fille qui, comme je l&rsquo;ai
+dit, &eacute;tait<br>
+ derri&egrave;re nous accroupie avec sa m&egrave;re et qui, toute
+riante et se<br>
+ d&eacute;barrassant du capuce de sa mante, apparut au grand jour
+comme une<br>
+ reine de Jouvence. Un ruban zinzolin entourait gentiment sa
+chevelure<br>
+ cendr&eacute;e qui regorgeait de la coiffe: un regard de sibylle
+quelque peu<br>
+ &eacute;gar&eacute;, le teint d&eacute;licat et clair, la bouche
+arqu&eacute;e, ouverte au rire,<br>
+ elle semblait une tulipe qui, le matin, sort de l&rsquo;aiguail.
+Nous la<br>
+ salu&acirc;mes, ravis. Mais elle, Alarde, sans faire attention
+&agrave; nous:</p>
+
+<p>-- M&egrave;re, dit-elle, sommes-nous loin encore des Grandes
+Saintes?</p>
+
+<p>-- Ma fille, nous en sommes, peut-&ecirc;tre bien, &agrave;
+neuf ou dix lieues.</p>
+
+<p>-- Y sera-t-il mon cadet? y sera t-il?</p>
+
+<p>-- Chut ! mignonne.</p>
+
+<p>Et avec un b&acirc;illement qui montra toutes ses dents, ses
+blanches dents<br>
+ de lait, la jouvencelle dit:</p>
+
+<p>-- Le temps me dure! j&rsquo;ai une faim &agrave; n&rsquo;y plus
+tenir... Dis, si nous<br>
+ d&eacute;jeunions?</p>
+
+<p>Et elle d&eacute;ploya aussit&ocirc;t sur ses genoux un
+essuie-main de toile<br>
+ &eacute;crue; sa m&egrave;re, d&rsquo;un cabas sortit du pain,
+des figues, une orange,<br>
+ des dattes, un peu de cervelas et sans c&eacute;r&eacute;monie
+se mirent &agrave; manger.</p>
+
+<p>-- Bon app&eacute;tit leur d&icirc;mes-nous.</p>
+
+<p>-- Messieurs, &agrave; votre service, nous fit la gentille
+Alarde en<br>
+ plantant ses quenottes dans un grignon de pain.</p>
+
+<p>-- A condition, mademoiselle, que nous m&ecirc;lerons nos
+vivres.</p>
+
+<p>-- Volontiers.</p>
+
+<p>Mathieu, dans sa gibeci&egrave;re, avait apport&eacute; deux
+bouteilles de bon vin<br>
+ de la Nerthe. Il en d&eacute;boucha une, et, apr&egrave;s avoir
+pris chacun une<br>
+ bouch&eacute;e, &agrave; tour de r&ocirc;le, tous, Alarde, sa
+m&egrave;re, moi, Mathien et le<br>
+ charretier, nous b&ucirc;mes, l&rsquo;un apr&egrave;s
+l&rsquo;autre, dans le m&ecirc;me coco, et<br>
+ nous voil&agrave; en famille.</p>
+
+<p>Puis pour nous d&eacute;roidir, &eacute;tant descendus un
+moment:</p>
+
+<p>-- Quelle est donc cette fille qui a si bonne fa&ccedil;on?
+demand&acirc;mes-nous<br>
+ &agrave; Lamouroux.</p>
+
+<p>-- En la voyant, nous fit &agrave; demi-voix le charretier,
+vous ne diriez<br>
+ pas, n&rsquo;est-ce pas, qu&rsquo;elle a une f&ecirc;lure? Et,
+pourtant, depuis trois<br>
+ mois que son "Cadet" l&rsquo;a d&eacute;laiss&eacute;e, il
+para&icirc;t qu&rsquo;elle n&rsquo;a plus,<br>
+ messieurs, la t&ecirc;te &agrave; elle.</p>
+
+<p>-- Quoi ! cette jolie fille, abandonn&eacute;e par son
+galant?</p>
+
+<p>-- Le gredin l&rsquo;avait enlev&eacute;e; ensuite il l&rsquo;a
+plant&eacute;e l&agrave;, pour en<br>
+ aller voir une autre, laide comme p&eacute;ch&eacute;, mais qui
+a beaucoup<br>
+ d&rsquo;argent. Et Alarde, la fleur de notre Condamine, --<br>
+ vous la voyez avec sa m&egrave;re, - qui la conduit aux Saintes,
+la<br>
+ distraire de son r&ecirc;ve ou la gu&eacute;rir, si c&rsquo;est
+possible.</p>
+
+<p>-- Pauvre petite!</p>
+
+<p>Nous arrivions aux Jasses d&rsquo;Albaron, o&ugrave; l&rsquo;on
+fit une halte pour faire<br>
+ manger les b&ecirc;tes dans le drap au fourrage, devant la roue
+de la<br>
+ charrette. Les filles de Beaucaire qui &eacute;taient avec nous,
+leurs t&ecirc;tes<br>
+ enrubann&eacute;es de toutes les couleurs vinrent pendant ce
+temps faire une<br>
+ ronde autour d&rsquo;Alarde :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Au branle de ma tante<br>
+ Le rossignol y chante:<br>
+ Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!<br>
+ Belle, belle Alarde, tournez-vous.<br>
+ La belle s&rsquo;est tourn&eacute;e,<br>
+ Son beau l&rsquo;a regard&eacute;e:<br>
+ Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!<br>
+ Belle, belle Alarde, embrassez-vous.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et devant elle, la pauvrette partit, les bras lev&eacute;s,
+riant comme une<br>
+ folle et criant: Mon cadet! mon cadet! mon cadet!</p>
+
+<p>Mais le ciel qui, depuis l&rsquo;aube, &eacute;tait
+tachet&eacute; de nu&eacute;es, se couvrait<br>
+ de plus en plus. Le vent de mer soufflait, faisant monter vers
+Arles<br>
+ de grands nuages lourds qui<br>
+ obscurcissaient peu &agrave; peu toute l&rsquo;&eacute;tendue
+c&eacute;leste. Les grenouilles,<br>
+ les crapauds coassaient dans les marais, et la longue
+tra&icirc;n&eacute;e de<br>
+ notre caravane s&rsquo;espa&ccedil;ait, se perdait dans les
+terrains a salicornes,<br>
+ dans les landes sal&eacute;es &agrave; plaques blanchissantes,
+sur un chemin<br>
+ mouvant, bord&eacute; de tamaris &agrave; floraison
+ros&eacute;e. La terre sentait le<br>
+ relent. Des vol&eacute;es de halbrans, des vol&eacute;es de
+sarcelles et de canards<br>
+ sauvages criaient en passant sur nos t&ecirc;tes.</p>
+
+<p>-- Lamouroux, demandaient les femmes, serons-nous la
+pluie?</p>
+
+<p>-- Ha! l&rsquo;homme r&eacute;pondait, les yeux en l&rsquo;air
+et soucieux, une fois les<br>
+ nuages, dit-on, firent pleuvoir.</p>
+
+<p>-- Eh bien! nous serons jolies, si l&rsquo;averse nous prend au
+milieu de<br>
+ la Camargue!</p>
+
+<p>-- Vous mettrez, mes pauvres filles, les jupons sur les
+t&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Un gardien &agrave; cheval qui, le trident en main, ramenait
+ses taureaux<br>
+ noirs dispers&eacute;s dans les friches, nous cria: "Vous serez
+mouill&eacute;s!"</p>
+
+<p>Les bruines commen&ccedil;aient; puis peu &agrave; peu la
+pluie s&rsquo;y mit pour tout<br>
+ de bon, et l&rsquo;eau de tomber. En rien de temps ces plaines
+basses<br>
+ furent transform&eacute;es en mares. Et nous autres, assis sous
+la tente des<br>
+ charrettes, nous voyions au lointain les troupes de chevaux<br>
+ camargues, secouant leurs crini&egrave;res et leurs longues
+queues flasques,<br>
+ gagner les lev&eacute;es de terre et les dunes sablonneuses. Et
+l&rsquo;eau de<br>
+ tomber! La route, noy&eacute;e par le d&eacute;luge, devenait
+impraticable. Les<br>
+ roues s&rsquo;embourbaient. Les b&ecirc;tes
+s&rsquo;arr&ecirc;taient. A la fin, &agrave; perte de<br>
+ vue, ce ne fut qu&rsquo;un &eacute;tang immense, et les
+charretiers dirent:</p>
+
+<p>-- Allons, il faut descendre! femmes, filles, &agrave; terre
+toutes, si vous<br>
+ ne voulez coucher au milieu des tamaris!</p>
+
+<p>-- Mais il faut donc marcher dans l&rsquo;eau?</p>
+
+<p>-- Marchant nu-pieds, les belles, vous gagnerez le Grand
+Pardon: car<br>
+ vous en avez besoin, et vos p&eacute;ch&eacute;s diablement
+p&egrave;sent!</p>
+
+<p>Jeunes et vieux, filles et femmes, tout le monde descendit.
+Avec des<br>
+ rires, des cris aigus, chacun pour patauger se d&eacute;chaussa
+et se<br>
+ troussa. Les charretiers prirent les enfants sur les
+&eacute;paules &agrave;<br>
+ califourchon, et Mathieu, tendant le dos &agrave; la m&egrave;re
+du tendron de<br>
+ notre charret&eacute;e!</p>
+
+<p>-- Tenez, mettez-vous l&agrave; brave femme, lui fit-il, je
+vous porterai &agrave;<br>
+ la ch&egrave;vre-morte.</p>
+
+<p>Celle-ci, une dondon qui avait peine &agrave; cheminer, ne dit
+non.</p>
+
+<p>-- Et toi, ajouta-t-il en me guignant de l&rsquo;oeil,
+charge-toi d'Alarde,<br>
+ hein? Puis, pour nous soulager, nous changerons de temps en
+temps.</p>
+
+<p>Et du coup, sur le dos, sans plus de formalit&eacute; nous
+primes chacun la<br>
+ n&ocirc;tre, et tous les gars du p&egrave;lerinage ayant comme
+nous autres endoss&eacute;<br>
+ chacun la sienne, figurez-vous la bonne farce!</p>
+
+<p>Mathieu et sa gagui riaient comme des fous. Moi, autour de mon
+cou,<br>
+ sentant ces bras frais et ronds, ces bras d'Alarde qui sur nos
+t&ecirc;tes<br>
+ tenait ouvert le parapluie, quand j&rsquo;eus sur les deux
+hanches, les<br>
+ mollets de la petite qui, pauvrette, par pudeur n&rsquo;osait pas
+les<br>
+ serrer, je n&rsquo;aurais pas donn&eacute; (je l&rsquo;avoue
+aujourd&rsquo;hui encore), pas<br>
+ donn&eacute; pour beaucoup notre voyage de Camargue avec la
+pluie et le<br>
+ g&acirc;chis.</p>
+
+<p>-- Mon Dieu! r&eacute;p&eacute;tait Alarde, si mon cadet me
+voyait ainsi! mon cadet<br>
+ qui ne me veut plus, mon beau cadet! mon beau cadet!</p>
+
+<p>J&rsquo;avais beau, moi, lui parler, lui faire en tapinois mes,
+petits<br>
+ compliments, elle n&rsquo;entendait pas et ne me voyait pas...
+Mais sa<br>
+ bouche haletait sur mon cou, sur mon &eacute;paule et je
+n&rsquo;aurais eu<br>
+ vraiment qu&rsquo;&agrave; tourner un peu la t&ecirc;te pour lui
+faire un baiser; sa<br>
+ chevelure effleurait la mienne; l&rsquo;odeur ti&egrave;de de sa
+chair, de sa<br>
+ chair jeune, m&rsquo;embaumait; tremblante, sa poitrine
+&eacute;tait agit&eacute;e sur<br>
+ moi; et, m&rsquo;illusionnant comme elle qui &eacute;tait toute
+&agrave; son cadet, moi<br>
+ je croyais, comme Paul, porter aussi ma Virginie.</p>
+
+<p>Au meilleur de mon r&ecirc;ve, Mathieu qui
+s&rsquo;&eacute;reintait sous sa grosse<br>
+ maman, me dit: "Changeons un peu! je n&rsquo;en puis plus, mon
+cher!" Et,<br>
+ au pied d&rsquo;une <i>agachole</i> (c&rsquo;est le nom qu&rsquo;en
+Camargue on donne aux<br>
+ tamaris laiss&eacute;s en baliveaux) ayant fait pose tous les
+deux, Mathieu<br>
+ reprit la fille et moi h&eacute;las! la m&egrave;re. Et
+c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;on pataugea<br>
+ avec de l&rsquo;eau jusqu a mi-jambes, durant plus d&rsquo;une
+lieue, sans<br>
+ &eacute;prouver trop de fatigue, et tour &agrave; tour nous
+d&eacute;lassant de la fa&ccedil;on<br>
+ que je vous dis, avec la r&ecirc;verie d&rsquo;une intrigue
+id&eacute;ale.</p>
+
+<p>A la longue pourtant, nous parv&icirc;nmes en vue du
+ch&acirc;teau d&rsquo;Avignon: la<br>
+ grosse pluie cessa, le temps se mit au clair, le chemin se
+ressuya;<br>
+ on remonta sur les charrettes et, par l&agrave;, vers les quatre
+heures,<br>
+ nous v&icirc;mes tout &agrave; coup s&rsquo;&eacute;lever, dans
+l&rsquo;azur de la mer et du ciel,<br>
+ avec les trois baies de son clocher roman, ses merlons roux,
+ses<br>
+ contreforts, l&rsquo;&eacute;glise des Saintes-Maries.</p>
+
+<p>Il n&rsquo;y eut qu&rsquo;un cri: "O grandes Saintes!" car ce
+sanctuaire perdu,<br>
+ l&agrave;-bas au fond du Vacar&eacute;s, dans les sables du
+littoral, est, comme on<br>
+ dirait, la Mecque de tout le golfe du Lion. Et ce qui frappe
+l&agrave;, par<br>
+ sa grandeur harmonieuse, par sa vo&ucirc;te incommensurable,
+c&rsquo;est cette<br>
+ ample surface de terre et de mer o&ugrave; l&rsquo;oeil, mieux
+que partout<br>
+ ailleurs, peut embrasser le cercle de l&rsquo;horizon terrestre,
+l&rsquo;<i>orbis<br>
+ terrarum</i> des anciens.</p>
+
+<p>Et Lamouroux nous dit:</p>
+
+<p>-- Nous arriverons &agrave; temps pour descendre les
+ch&acirc;sses, car,<br>
+ messieurs, vous le savez, c&rsquo;est nous, les Beaucairois, qui
+avons,<br>
+ avant tous, le droit de tourner le treuil pour la descente
+des<br>
+ Saintes.</p>
+
+<p>Ce propos se rapporte &agrave; l&rsquo;usage que voici:</p>
+
+<p>Les reliques v&eacute;n&eacute;r&eacute;es de Marie
+Jacob&eacute;, de Marie Salom&eacute;, et de Sara<br>
+ leur servante sont renferm&eacute;es, sous la vo&ucirc;te du
+choeur et de<br>
+ l&rsquo;abside, dans une chapelle haute, d&rsquo;o&ugrave;, par un
+orifice qui donne<br>
+ dans l&rsquo;&eacute;glise, la veille de la f&ecirc;te et au
+moyen<br>
+ d&rsquo;un c&acirc;ble, on les descend lentement sur la foule
+enthousiaste.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu&rsquo;on eut d&eacute;tel&eacute;, au milieu des
+dunes couvertes d'arroches et de<br>
+ tamaris, qui entourent le bourg, nous cour&ucirc;mes &agrave;
+l&rsquo;&eacute;glise.</p>
+
+<p>"&Eacute;claire-les, ces Saintes ch&eacute;ries!" criaient des
+Montpelli&eacute;raines qui<br>
+ vendaient, devant la porte, des cierges, des bougies, des images
+et<br>
+ des m&eacute;dailles.</p>
+
+<p>L&rsquo;&eacute;glise &eacute;tait bond&eacute;e de gens du
+Languedoc, de femmes du pays<br>
+ d&rsquo;Arles, d&rsquo;infirmes, de boh&eacute;miennes, tous les
+uns sur les autres. Ce<br>
+ sont d&rsquo;ailleurs les boh&eacute;miens qui font br&ucirc;ler
+les plus gros cierges,<br>
+ mais exclusivement &agrave; l&rsquo;autel de Sara, qui,
+d&rsquo;apr&egrave;s leur croyance,<br>
+ &eacute;tait de leur nation. C&rsquo;est m&ecirc;me aux
+Saintes-Maries que ces nomades<br>
+ tiennent leurs assembl&eacute;es annuelles, y faisant de loin en
+loin<br>
+ l&rsquo;&eacute;lection de leur reine.</p>
+
+<p>Pour entrer ce fut difficile. Des comm&egrave;res de
+N&icirc;mes emb&eacute;guin&eacute;es de<br>
+ noir, qui tra&icirc;naient avec elles leurs coussins (le coutil
+pour<br>
+ coucher dans l&rsquo;&eacute;glise, se disputaient les chaises
+:</p>
+
+<p>"Je l&rsquo;avais avant vous! -- Moi je l&rsquo;avais
+lou&eacute;e!" Un pr&ecirc;tre faisait<br>
+ baiser de bouche en bouche <i>le Saint Bras</i>; aux malades on
+donnait<br>
+ des verres d&rsquo;eau saum&acirc;tre, de l&rsquo;eau du puits des
+Saintes qui est au<br>
+ milieu de la nef et qui, &agrave; ce qu&rsquo;on dit, ce
+jour-l&agrave; devient douce.<br>
+ Certains, pour s&rsquo;en servir en guise de rem&egrave;de,
+raclaient avec leurs<br>
+ ongles la poussi&egrave;re d&rsquo;un marbre antique, sculpture
+encastr&eacute;e dans le<br>
+ mur, qui fut "l&rsquo;oreiller des Saintes". Une odeur, une
+touffeur de<br>
+ cierges br&ucirc;lants, d&rsquo;encens,
+d&rsquo;&eacute;chauff&eacute;, de faguenas, vous suffoquait.<br>
+ Et chaque groupe, &agrave; pleine voix et p&ecirc;le-m&ecirc;le,
+y chantait son<br>
+ cantique.</p>
+
+<p>Mais en l&rsquo;air, quand apparurent les deux ch&acirc;sses en
+forme d&rsquo;arches,<br>
+ a&iuml;e! quels cris "Grandes Saintes Maries!" Et &agrave;
+mesure que la corde se<br>
+ d&eacute;roulait dans l&rsquo;espace, les cris aigus, les spasmes
+s&rsquo;exasp&eacute;raient<br>
+ de plus belle. Les fronts, les bras lev&eacute;s, la foule
+pantelante<br>
+ attendait un miracle... Oh! du fond de l&rsquo;&eacute;glise,
+soudain s&rsquo;est<br>
+ &eacute;lanc&eacute;e, comme si elle avait des ailes, une
+superbe jeune fille,<br>
+ blonde, d&eacute;chevel&eacute;e; et fr&ocirc;lant de ses pieds
+les t&ecirc;tes de la foule,<br>
+ elle vole, comme un spectre, au travers de la nef, vers les
+ch&acirc;sses<br>
+ flottantes et crie: "O Grandes Saintes! Rendez-moi, par
+piti&eacute;,<br>
+ l&rsquo;amour de mon cadet! "</p>
+
+<p>Tous se lev&egrave;rent. "C&rsquo;est Alarde " criaient les
+Beaucairois. "C&rsquo;est<br>
+ sainte Madeleine qui vient visiter ses soeurs!" disaient
+d&rsquo;autres<br>
+ effar&eacute;s... Et en somme nous pleurions tous.</p>
+
+<p>Pour finir, le lendemain, il y eut la procession sur le sable
+de la<br>
+ plage, au mugissement, au souffle des ondes blanchissantes qui
+s&rsquo;y<br>
+ &eacute;claboussaient. Au loin, sur la haute mer louvoyaient
+deux ou trois<br>
+ navires qui avaient l&rsquo;air en panne et les gens se
+montraient une<br>
+ tra&icirc;n&eacute;e resplendissante que le remous des vagues
+prolongeait sur la<br>
+ mer: "C&rsquo;est ce chemin, disait-on, que les Saintes Maries,
+dans leur<br>
+ nacelle, tinrent pour aborder en Provence apr&egrave;s la mort
+de<br>
+ Notre-Seigneur". Sur le rivage vaste, au milieu de ces
+visions<br>
+ qu&rsquo;illuminait un soleil clair, il nous semblait vraiment
+que nous<br>
+ &eacute;tions en paradis.</p>
+
+<p>Alarde, la belle fille, un peu p&acirc;lie depuis la veille,
+portait sur<br>
+ les &eacute;paules, avec d&rsquo;autres Beaucairoises, la
+"Nacelle des Saintes" et<br>
+ tous disaient: "H&eacute;las ! c&rsquo;est une pauvre folle que
+son cadet a<br>
+ d&eacute;laiss&eacute;e."</p>
+
+<p>Mais comme nous voulions aller voir Aigues-Mortes et
+qu&rsquo;&eacute;tait de<br>
+ partance un omnibus qui y passait, aussit&ocirc;t que les
+Saintes eurent<br>
+ (vers les quatre heures) remont&eacute; dans leur chapelle, nous
+nous<br>
+ embarqu&acirc;mes de suite avec un troupeau de comm&egrave;res
+de Montpellier ou<br>
+ de Lunel, revendeuses et tripi&egrave;res &agrave; coiffes
+bouillonn&eacute;es, qui, d&egrave;s<br>
+ qu&rsquo;ou fut en route, se mirent &agrave; chanter derechef
+&agrave; plein gosier:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Courons aux Saintes Maries<br>
+ Pour leur donner notre foi;<br>
+ Que nos coeurs se multiplient<br>
+ Pour J&eacute;sus et pour sa croix!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>et cet autre cantique si r&eacute;p&eacute;t&eacute; pendant
+la f&ecirc;te:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>D&eacute;sarmez le Christ, d&eacute;sarmez le Christ<br>
+ Par vos pri&egrave;res<br>
+ D&eacute;sarmez le Christ, d&eacute;sarmez le Christ<br>
+ Et soyez au ciel nos bonnes m&egrave;res!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>-- C&rsquo;est pourtant dame Roque, rien qu&rsquo;elle et son
+mari, qui le<br>
+ firent, ce joli chant, disait une poissarde en achevant ses<br>
+ victuailles, et toute cette nuit on ne chante plus que
+&ccedil;a.</p>
+
+<p>Les femmes de Provence ne savaient rien chanter que les
+anciens<br>
+ cantiques de leur <i>Ame d&eacute;vote</i> (1):</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>J&rsquo;ai vu sous de sombres voiles<br>
+ Onze &eacute;toiles,<br>
+ La lune avec le soleil</i>.</p>
+</blockquote>
+
+<p>-- Ah ! combien sont plus beaux nos chants de Montpellier!</p>
+
+<p>-- Et les langues d&rsquo;aller. Nous pass&acirc;mes sur un
+banc le petit Rh&ocirc;ne,<br>
+ &agrave; Sylve-R&eacute;al. Il y avait l&agrave; un fort, un
+joli petit fort, dor&eacute; par le<br>
+ soleil et b&acirc;ti par Vauban, que le G&eacute;nie tr&egrave;s
+sottement a fait<br>
+ d&eacute;truire depuis lors.</p>
+
+<p>Nous travers&acirc;mes le d&eacute;sert et la
+<i>pin&egrave;de</i> du Sauvage, et sur le soir<br>
+ enfin, du milieu des marais, nous v&icirc;mes &eacute;merger,
+noirs et farouches<br>
+ dans la pourpre du couchant, les gigantesques tours, les
+cr&eacute;neaux,<br>
+ les remparts de la ville d&rsquo;Aigues-Mortes.</p>
+
+<p>-- N&rsquo;importe! fit alors une des bonnes femmes, si,
+pendant le voyage<br>
+ de l&rsquo;omnibus aux Saintes il y avait &agrave; Montpellier
+plus d&rsquo;enterrements<br>
+ qu&rsquo;il ne faut, les croque-morts, peut-&ecirc;tre, seraient
+embarrass&eacute;s.</p>
+
+<p>-- Eh bien! on porterait &agrave; bras.</p>
+
+<p>-- Oh! je crois qu&rsquo;ils en ont deux, de voitures pour les
+morts...</p>
+
+<p>A ces mots, nous apercevant que l&rsquo;horrible guimbarde,
+a&iuml;e! &eacute;tait<br>
+ peinte en noir:</p>
+
+<p>-- Mais par hasard, demand&acirc;mes-nous, cet omnibus
+serait...</p>
+
+<p>-- Le carrosse, messieurs, des pompes fun&egrave;bres de
+Montpellier.</p>
+
+<p>-- Sacr&eacute; coquin de sort!</p>
+
+<p>Affol&eacute;s, d&rsquo;un coup de pied nous ouvr&icirc;mes la
+porti&egrave;re, nous saut&acirc;mes<br>
+ sur la route, nous pay&acirc;mes le conducteur et, ayant
+secou&eacute; nos hardes<br>
+ au grand air, &agrave; pied et &agrave; notre aise nous
+gagn&acirc;mes Aigues-Mortes.</p>
+
+<p>Une vraie ville forte de Syrie ou d&rsquo;&Eacute;gypte, cette
+silencieuse cit&eacute;<br>
+ des Ventres-Bleus (comme les gens d&rsquo;Aigues&mdash;Mortes sont
+d&eacute;nomm&eacute;s<br>
+ quelquefois, par allusion aux fi&egrave;vres end&eacute;miques
+du pays), avec son<br>
+ quadrilat&egrave;re de remparts formidables calcin&eacute;s au
+soleil, qu&rsquo;on dirait<br>
+ de tant&ocirc;t abandonn&eacute; par saint Louis, avec sa tour
+de Constance, o&ugrave;,<br>
+ sous Louis XIV, apr&egrave;s les dragonnades, furent
+emprisonn&eacute;es quarante<br>
+ protestantes qui y rest&egrave;rent oubli&eacute;es dans une
+horrible d&eacute;tention,<br>
+ jusqu&rsquo;&agrave; la fin du r&egrave;gne, durant
+peut-&ecirc;tre quarante ans.</p>
+
+<p>(1) Titre d&rsquo;un recueil de cantiques fort populaires
+autrefois, oeuvre<br>
+ d'un pr&ecirc;tre de Provence.</p>
+
+<p>Un jour, longtemps apr&egrave;s, avec deux belles dames du
+monde protestant<br>
+ de N&icirc;mes, nous retournions visiter la grosse tour
+d'Aigues-Mortes, et<br>
+ en lisant les noms des malheureuses prisonni&egrave;res,
+grav&eacute;s par<br>
+ elles-m&ecirc;mes dans les pierres du donjon: "Po&egrave;te,
+nous dirent-elles,<br>
+ suffocantes d&rsquo;&eacute;motion, ne vous &eacute;tonnez pas de
+nous voir pleurer<br>
+ ainsi: pour nous autres huguenotes, ces pauvres femmes, martyres
+de<br>
+ leur foi, sont nos Saintes Maries! "</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XV</h2>
+
+<h3>JEAN ROUSSI&Egrave;RE</h3>
+
+<p>L&rsquo;adroit laboureur. -- Le char de verdure. -- La
+l&eacute;gende de saint<br>
+ &Eacute;loi -- L&rsquo;air de <i>Magali</i>. -- La mort de mon
+p&egrave;re. -- Les<br>
+ fun&eacute;railles, -- Le deuil. -- Le partage.</p>
+
+<p>-- Bonjour, monsieur Fr&eacute;d&eacute;ric.</p>
+
+<p>-- Ha! bonjour.</p>
+
+<p>-- Que m&rsquo;a-t-on dit? que vous avez besoin d&rsquo;un homme
+&agrave; gages!</p>
+
+<p>-- Oui... D&rsquo;o&ugrave; es-tu?</p>
+
+<p>-- De Villeneuve, le pays des "l&eacute;zards", pr&egrave;s
+d&rsquo;Avignon.</p>
+
+<p>-- Et que sais-tu faire?</p>
+
+<p>-- Un peu tout. J&rsquo;ai &eacute;t&eacute; valet aux moulins
+&agrave; huile, muletier,<br>
+ carrier, gar&ccedil;on de labour, meunier, tondeur, faucheur
+lorsqu&rsquo;il le<br>
+ faut, lutteur &agrave; l&rsquo;occasion, &eacute;mondeur de
+peupliers, un m&eacute;tier &eacute;lev&eacute;!<br>
+ et m&ecirc;me cureur de puits, qui est le plus bas de tous.</p>
+
+<p>-- Et l&rsquo;on t&rsquo;appelle?</p>
+
+<p>-- Jean Roussi&egrave;re, et Rousseyron (et Seyron pour
+abr&eacute;ger ).</p>
+
+<p>-- Combien veux-tu gagner? C&rsquo;est pour mener les
+b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>-- Dans les quinze louis.</p>
+
+<p>-- Je te donne cent &eacute;cus.</p>
+
+<p>-- Va donc pour cent &eacute;cus!</p>
+
+<p>Voil&agrave; comment je louai le laboureur Jean
+Roussi&egrave;re, celui-l&agrave; qui<br>
+ m&rsquo;apprit l&rsquo;air populaire de <i>Magali</i>: un luron
+jovial et taill&eacute; en<br>
+ hercule, qui, la derni&egrave;re ann&eacute;e que je passai au
+Mas, avec mon p&egrave;re<br>
+ aveugle, dans les longues veill&eacute;es de notre solitude
+savait me garder<br>
+ d'ennui, en bon vivant qu'il &eacute;tait.</p>
+
+<p>Fin laboureur, il avait toujours aux l&egrave;vres quelque
+chanson joyeuse:</p>
+
+<p><i>"L'araire est compos&eacute; -- de trente et une
+pi&egrave;ces; -- celui qui<br>
+ l'inventa -- devait en savoir long! -- Pour s&ucirc;r, c'est
+quelque<br>
+ monsieur."</i></p>
+
+<p>Et naturellement adroit ou artiste, si l'on veut, quoi qu'il
+f&icirc;t,<br>
+ soit le comble d'une meule de paille ou une pile de fumier,
+ou<br>
+ l'arrimage d'un chargement, il savait donner la ligne
+harmonieuse ou,<br>
+ comme on dit, le galbe. Seulement, il avait le d&eacute;faut de
+son ma&icirc;tre:<br>
+ il aimait quelque peu &agrave; dormir et &agrave; faire la
+m&eacute;ridienne.</p>
+
+<p>Charmant causeur, du reste. Et il fallait l'entendre
+lorsqu'il<br>
+ parlait du temps o&ugrave;, sur le chemin de halage, il
+conduisait les<br>
+ grands chevaux qui remorquaient, attach&eacute;es l'une &agrave;
+l'autre, les<br>
+ gabares du Rh&ocirc;ne, &agrave; Valence, &agrave; Lyon.</p>
+
+<p>-- Croyez-vous, disait-il, qu'&agrave; l'&acirc;ge de vingt
+ans, j'ai men&eacute;<br>
+ bravement le plus bel &eacute;quipage des rivages du
+Rh&ocirc;ne? Un &eacute;quipage de<br>
+ quatre-vingts &eacute;talons, coupl&eacute;s quatre par quatre,
+qui tra&icirc;naient six<br>
+ bateaux! Que c'&eacute;tait beau, pourtant, le matin, quand nous
+partions,<br>
+ sur les digues du grand fleuve, et que, silencieuse, cette
+flotte,<br>
+ lentement, remontait le cours de l'eau!</p>
+
+<p>Et Jean Roussi&egrave;re &eacute;num&eacute;rait tous les
+endroits des deux rives: les<br>
+ auberges, les h&ocirc;tesses, les rivi&egrave;res, les
+pal&eacute;es, les pav&eacute;s et les<br>
+ gu&eacute;s, d'Arles au Revestidou, de la Coucourde &agrave;
+l'Ermitage.</p>
+
+<p>Mais son bonheur, mais son triomphe, &agrave; notre brave
+Rousseyron,<br>
+ c'&eacute;tait lors de la Saint-&Eacute;loi.</p>
+
+<p>-- A vos Maillanais, disait-il, s'ils ne l'ont pas vu encore,
+nous<br>
+ montrerons comment on monte une petite mule.</p>
+
+<p>Saint-&Eacute;loi est, en Provence, la f&ecirc;te des
+agriculteurs. Par toute la<br>
+ Provence, les cur&eacute;s, comme vous savez, ce jour-l&agrave;,
+b&eacute;nissent les<br>
+ b&ecirc;tes, &acirc;nes, mulets et chevaux, et les gens aux
+bestiaux font go&ucirc;ter<br>
+ le pain b&eacute;nit, cet excellent pain b&eacute;nit,
+parfum&eacute; avec l'anis et dor&eacute;<br>
+ avec des oeufs, qu'on appelle <i>tortillades</i>. Mais chez
+nous, ce<br>
+ jour-l&agrave;, on fait courir la charrette, un chariot de
+verdure attel&eacute; de<br>
+ quarante ou cinquante b&ecirc;tes, capara&ccedil;onn&eacute;es
+comme au temps des<br>
+ tournois,<br>
+ harnach&eacute;es de sous-barbes, de housses brod&eacute;es, de
+plumets, de miroirs<br>
+ et de lunes de laiton, et on met le fouet &agrave; l'encan,
+c'est-&agrave;-dire<br>
+ qu'&agrave; l'ench&egrave;re on met publiquement la charge de
+Prieur:</p>
+
+<p>-- A trente francs le fouet! &agrave; cent francs! &agrave;
+deux cents francs! Une<br>
+ fois, deux fois, trois fois!</p>
+
+<p>Au plus offrant &eacute;choit la royaut&eacute; de la
+f&ecirc;te. La <i>Charrette Ram&eacute;e</i> va<br>
+ &agrave; la procession, avec la cavalcade de laboureurs
+all&egrave;gres qui<br>
+ marchent fi&egrave;rement, chacun pr&egrave;s de sa b&ecirc;te,
+en faisant claquer son<br>
+ fouet. Sur la charrette, accompagn&eacute;s d'un tambour et d'un
+fifre, les<br>
+ Prieurs sont assis. Sur les mulets, les p&egrave;res enfourchent
+leurs<br>
+ petits qui s'accrochent heureux aux attelles des colliers.
+Les<br>
+ colliers, &agrave; leur chaperon, ont tous une <i>tortillade</i>
+(g&acirc;teau en forme<br>
+ de couronne) et un fanion en papier avec l'image de saint
+&Eacute;loi. Et,<br>
+ port&eacute; sur les &eacute;paules des Prieurs de l'an
+pass&eacute;, le saint, en pleine<br>
+ gloire, tel qu'un &eacute;v&ecirc;que d'or, s'avance la crosse
+&agrave; la main.</p>
+
+<p>Puis, la procession faite, la Charrette emport&eacute;e par
+les cinquante<br>
+ mulets ou mules, roule autour du village, dans un tourbillon,
+avec<br>
+ les gar&ccedil;ons de labour courant &eacute;perdument &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de leurs b&ecirc;tes, tous<br>
+ en corps de chemise, le bonnet sur l'oreille, aux pieds les
+souliers<br>
+ minces et la ceinture aux flancs.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; que Jean Roussi&egrave;re, montant, cette
+ann&eacute;e-l&agrave;, notre mule<br>
+ "Falette" &agrave; la croupe d'amande, &eacute;pata les
+spectateurs. Preste comme<br>
+ un chat, il sautait sur la b&ecirc;te, descendait, remontait,
+tant&ocirc;t assis<br>
+ d'un seul c&ocirc;t&eacute;, tant&ocirc;t se tenant debout sur
+la croupe de la mule et<br>
+ tant&ocirc;t sur son dos faisant le pied de grue, l'arbre
+fourchu ou la<br>
+ grenouille, en un mot la fantasia, comme les cavaliers
+arabes.</p>
+
+<p>Le plus joli, c'est l&agrave; que je voulais en venir, fut au
+repas de<br>
+ Saint-&Eacute;loi (car, apr&egrave;s la charrette, les Prieurs
+paient le festin).<br>
+ Lorsqu'on eut mang&eacute; et bu et que le ventre plein, chaque
+convive dit<br>
+ la sienne, Roussi&egrave;re se leva et fit &agrave; la
+tabl&eacute;e:</p>
+
+<p>-- Camarades! vous voil&agrave; tout un peuple de
+<i>pieds-poudreux</i> et de<br>
+ b&eacute;l&icirc;tres, qui faites la Saint-&Eacute;loi depuis
+mille ans peut-&ecirc;tre et vous<br>
+ ne connaissez pas, j'en suis &agrave; peu pr&egrave;s s&ucirc;r,
+l'histoire de votre<br>
+ grand patron.</p>
+
+<p>-- Non, dirent les convives... N'&eacute;tait-il pas
+mar&eacute;chal?</p>
+
+<p>-- Si, mais je vais vous conter comment il se convertit.</p>
+
+<p>Et tout en trempant dans son verre, plein de vin de Tavel,
+la<br>
+ <i>tortillade</i> fine qu'il croquait &agrave; mesure, mon
+laboureur commen&ccedil;a:</p>
+
+<p>"Notre Seigneur Dieu le p&egrave;re, un jour, en paradis,
+&eacute;tait tout<br>
+ soucieux. L'enfant J&eacute;sus lui dit:</p>
+
+<p>-- Qu'avez-vous? p&egrave;re.</p>
+
+<p>-- J'ai, r&eacute;pondit Dieu, un souci qui me tarabuste...
+Tiens, regarde<br>
+ l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>-- O&ugrave;? dit J&eacute;sus.</p>
+
+<p>-- Par l&agrave;-bas, dans le Limousin, droit de mon doigt: tu
+vois bien,<br>
+ dans ce village, vers le faubourg, une boutique de
+mar&eacute;chal ferrant,<br>
+ une belle grande boutique?</p>
+
+<p>-- Je vois, je vois.</p>
+
+<p>-- Eh bien! mon fils, l&agrave; est un homme que j'aurais
+voulu sauver: on<br>
+ l'appelle ma&icirc;tre &Eacute;loi. C'est un gaillard solide,
+observateur fid&egrave;le<br>
+ de mes commandements, charitable au pauvre monde, serviable
+&agrave;<br>
+ n'importe qui, d'un bon compte avec la pratique, et martelant
+du<br>
+ matin au soir sans mal parler ni blasph&eacute;mer... Oui, il me
+semble<br>
+ digne de devenir un rand saint.</p>
+
+<p>-- Et qui emp&ecirc;che? dit J&eacute;sus.</p>
+
+<p>-- Son orgueil, mon enfant. Parce qu'il est bon ouvrier,
+ouvrier de<br>
+ premier ordre, &Eacute;loi croit que sur terre nul n'est
+au-dessus de lui,<br>
+ et pr&eacute;somption est perdition.</p>
+
+<p>-- Seigneur P&egrave;re, fit J&eacute;sus, si vous me vouliez
+permettre de<br>
+ descendre sur la terre, j'essaierais de le convertir.</p>
+
+<p>-- Va, mon cher fils.</p>
+
+<p>Et le bon J&eacute;sus descendit. V&ecirc;tu en apprenti, son
+baluchon derri&egrave;re le<br>
+ dos, le divin ouvrier arrive droit dans la rue o&ugrave;
+demeurait &Eacute;loi. Sur<br>
+ la porte d'&Eacute;loi, selon l'usage &eacute;tait l'enseigne,
+et l'enseigne<br>
+ portait: <i>&Eacute;loi le mar&eacute;chal, ma&icirc;tre sur
+tous les ma&icirc;tres, en deux<br>
+ chaudes forge un fer.</i></p>
+
+<p>Le petit apprenti met donc le pied sur le seuil et,
+&ocirc;tant son<br>
+ chapeau:</p>
+
+<p>-- Dieu vous donne le bonjour, ma&icirc;tre, et &agrave; la
+compagnie: si vous<br>
+ aviez besoin d'un peu d'aide?</p>
+
+<p>-- Pas pour le moment, r&eacute;pond &Eacute;loi.</p>
+
+<p>-- Adieu donc, ma&icirc;tre: ce sera pour une autre fois.</p>
+
+<p>Et J&eacute;sus, le bon J&eacute;sus, continue son chemin. Il
+y avait, dans la rue,<br>
+ un groupe d'hommes qui causaient et J&eacute;sus dit en
+passant:</p>
+
+<p>-- Je n'aurais pas cru que dans une boutique telle, o&ugrave;
+il doit y<br>
+ avoir, ce semble, tant d'ouvrage, on me refus&acirc;t le
+travail.</p>
+
+<p>-- Attends un peu, mignon, lui fait un des voisins. Comment
+as-tu<br>
+ salu&eacute; en entrant chez ma&icirc;tre &Eacute;loi?</p>
+
+<p>-- J'ai dit comme l'on dit: "Dieu vous donne le bonjour,
+ma&icirc;tre, et &agrave;<br>
+ la compagnie!"</p>
+
+<p>-- Ha! ce n'est pas ainsi qu'il fallait dire... Il fallait
+l'appeler<br>
+ <i>ma&icirc;tre sur tous les ma&icirc;tres</i>... Tiens, regarde
+l'&eacute;criteau.</p>
+
+<p>-- C'est vrai, dit J&eacute;sus, je vais essayer de
+nouveau.</p>
+
+<p>Et de ce pas il retourne &agrave; la boutique.</p>
+
+<p>-- Dieu vous le donne bon, ma&icirc;tre sur tous les
+ma&icirc;tres! N'auriez-vous<br>
+ pas besoin d'ouvrier?</p>
+
+<p>-- Entre, entre, r&eacute;pond &Eacute;loi, j'ai pens&eacute;
+depuis tant&ocirc;t que nous<br>
+ t'occuperions aussi... Mais &eacute;coute ceci pour une bonne
+fois: quand tu<br>
+ me salueras, tu dois m'appeler <i>ma&icirc;tre</i>, vois-tu?
+<i>sur tous les<br>
+ ma&icirc;tres</i>, car ce n'est pas pour me vanter, mais
+d'hommes comme moi,<br>
+ qui forgent un fer en deux chaudes, le Limousin n'en a pas
+deux!</p>
+
+<p>-- Oh! repliqua l'apprenti, dans notre pays, &agrave; nous,
+nous forgeons &ccedil;a<br>
+ en une chaude!</p>
+
+<p>-- Rien que dans une chaude? Tais-toi donc, va, gamin, car
+cela n'est<br>
+ pas possible...</p>
+
+<p>-- Eh bien! vous allez voir, ma&icirc;tre sur tous les
+ma&icirc;tres!</p>
+
+<p>J&eacute;sus prend un morceau de fer, le jette dans la forge,
+souffle,<br>
+ attise le feu; et quand le fer est rouge, rouge et incandescent,
+il<br>
+ va le prendre avec la main.</p>
+
+<p>-- A&iuml;e! mon pauvre nigaud! le premier compagnon lui crie,
+tu vas te<br>
+ roussir les doigts!</p>
+
+<p>-- N'ayez pas peur, r&eacute;pond J&eacute;sus, gr&acirc;ce
+&agrave; Dieu, dans notre pays, nous<br>
+ n'avons pas besoin de tenailles. Et le petit ouvrier saisit avec
+la<br>
+ main le fer rougi &agrave; blanc, le porte sur l'enclume et avec
+son<br>
+ martelet, pif! paf! patati! patata! en un clin d'oeil
+l'&eacute;tire,<br>
+ l'aplatit, l'arrondit et l'&eacute;tampe si bien qu'on le dirait
+moul&eacute;.</p>
+
+<p>-- Oh! moi aussi, fit ma&icirc;tre &Eacute;loi, si je voulais
+bien.</p>
+
+<p>Il prend donc un morceau de fer, le jette dans la forge,
+souffle,<br>
+ attise le feu; et quand le fer est rouge, il vient pour le
+saisir<br>
+ comme son apprenti et l'apporter &agrave; l'enclume... Mais il
+se br&ucirc;le les<br>
+ doigts: il a beau se h&acirc;ter, beau faire son dur &agrave;
+cuire, il lui faut<br>
+ l&acirc;cher prise pour courir aux tenailles. Le fer de cheval
+cependant<br>
+ froidit... Et allons, pif! et paf! quelques &eacute;tincelles
+jaillissent...<br>
+ Ah! pauvre ma&icirc;tre &Eacute;loi! il eut beau frapper, se
+mettre tout en nage,<br>
+ il ne put parvenir &agrave; l'achever dans une chaude.</p>
+
+<p>-- Mais chut! fit l'apprenti, il m'a sembl&eacute; ou&iuml;r
+le galop d'un<br>
+ cheval...</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre &Eacute;loi aussit&ocirc;t se carre sur la porte
+et voit un cavalier, un<br>
+ superbe cavalier qui s'arr&ecirc;te devant la boutique. Or
+c'&eacute;tait saint<br>
+ Martin.</p>
+
+<p>-- Je viens de loin, dit celui-ci, mon cheval a perdu une
+couple de<br>
+ fers et il me tardait fort de trouver un mar&eacute;chal.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre &Eacute;loi se rengorge, et lui parle en ces
+termes:</p>
+
+<p>-- Seigneur, en v&eacute;rit&eacute;, vous ne pouviez mieux
+rencontrer. Vous &ecirc;tes<br>
+ chez le premier forgeron de Limousin, de Limousin et de France,
+qui<br>
+ peut se dire ma&icirc;tre au-dessus de tous les ma&icirc;tres et
+qui forge un fer<br>
+ en deux chaudes... Petit, va tenir le pied.</p>
+
+<p>-- Tenir le pied! r&eacute;partit J&eacute;sus. Nous trouvons,
+dans notre pays, que<br>
+ ce n'est pas n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>-- Par exemple! s'&eacute;cria le ma&icirc;tre
+mar&eacute;chal, celle-l&agrave; est par trop<br>
+ dr&ocirc;le: et comment peut-on ferrer, chez toi, sans tenir le
+pied?</p>
+
+<p>-- Mais rien de si facile, mon Dieu! vous allez le voir.</p>
+
+<p>Et voil&agrave; le petit qui saisit le boutoir, s'approche du
+cheval et,<br>
+ crac! lui coupe le pied. Il apporte le pied dans la boutique,
+le<br>
+ serre dans l'&eacute;tau, lui cure bien la corne, y applique le
+fer neuf<br>
+ qu'il venait d'&eacute;tamper, avec le brochoir y plante les
+clous; puis,<br>
+ desserrant l'&eacute;tau, retourne le pied au cheval, y crache
+dessus,<br>
+ l'adapte; et n'ayant fait que dire avec un signe de croix: "Mon
+Dieu!<br>
+ que le sang se caille", le pied se trouve arrang&eacute;, et
+ferr&eacute; et<br>
+ solide, comme on n'avait jamais vu, comme on ne verra plus
+jamais.</p>
+
+<p>Le premier compagnon ouvrait des yeux comme des paumes, et
+ma&icirc;tre<br>
+ &Eacute;loi, coll&egrave;gues, commen&ccedil;ait &agrave;
+suer.</p>
+
+<p>-- Ho! dit-il enfin, pardi! en faisant comme &ccedil;a, je
+ferrai tout aussi<br>
+ bien.</p>
+
+<p>&Eacute;loi se met &agrave; l'oeuvre: le boutoir &agrave; la
+main, il s'approche du cheval<br>
+ et, crac, lui coupe le pied. Il l'apporte dans la boutique, le
+serre<br>
+ dans l'&eacute;tau et le ferre &agrave; son aise comme avait
+fait le petit. Puis,<br>
+ c'est ici le hic! il faut le remettre en place! Il s'avance
+pr&egrave;s du<br>
+ cheval, crache sur le sabot, l'applique de son mieux au boulet
+de la<br>
+ jambe... H&eacute;las! l'onguent ne colle pas: le sang ruisselle
+et le pied<br>
+ tombe.</p>
+
+<p>Alors l'&acirc;me hautaine de ma&icirc;tre &Eacute;loi
+s'illumina: et, pour se<br>
+ prosterner aux pieds de l'apprenti, il rentra dans la boutique.
+Mais<br>
+ le petit avait disparu et aussi le cheval avec le cavalier.
+Les<br>
+ larmes d&eacute;bond&egrave;rent des yeux de ma&icirc;tre
+&Eacute;loi; il reconnut qu'il avait<br>
+ un ma&icirc;tre au-dessus de lui, pauvre homme! et au-dessus de
+tout, et il<br>
+ quitta son tablier et laissa sa boutique et il partit de
+l&agrave; pour<br>
+ aller dans le monde annoncer la parole de notre Seigneur
+J&eacute;sus."</p>
+
+<p>Ah! il y en eut un, de battement de mains, pour saint
+&Eacute;loi et Jean<br>
+ Roussi&egrave;re! Baste! voici pourquoi je me suis fait un
+devoir de<br>
+ rappeler ce brave Jean dans ce livre de <i>M&eacute;moires</i>.
+C'est lui qui<br>
+ m'avait chant&eacute;, mais sur d'autres paroles que je vais
+dire tout &agrave;<br>
+ l'heure, l'air populaire sur lequel je mis l'aubade de
+<i>Magali</i>, air<br>
+ si m&eacute;lodieux, si agr&eacute;able et si caressant, que
+beaucoup ont regrett&eacute;<br>
+ de ne plus le retrouver dans la <i>Mireille</i> de Gounod.</p>
+
+<p>Ce que c'est que l'heur des choses! La seule personne au monde
+&agrave;<br>
+ laquelle, dans ma vie, j'ai entendu chanter l'air populaire
+en<br>
+ question, &ccedil;'a &eacute;t&eacute; Jean Roussi&egrave;re,
+qui &eacute;tait apparemment le dernier<br>
+ qui l'e&ucirc;t retenu; et il fallut qu'il vint, par hasard, me
+le chanter,<br>
+ &agrave; l'heure o&ugrave; je cherchais la note
+proven&ccedil;ale de ma chanson d'amour,<br>
+ pour que je l'aie recueilli, juste au moment o&ugrave; il
+allait, comme tant<br>
+ d'autres choses, se perdre dans l'oubli.</p>
+
+<p>Voici donc la chanson, ou plut&ocirc;t le duo, qui me donna le
+rythme de<br>
+ l'air de <i>Magali</i>:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>-- Bonjour, gai rossignol sauvage,<br>
+ Puisqu'en Provence te voil&agrave;!<br>
+ Tu aurais pu prendre dommage<br>
+ Dans le combat de Gibraltar:<br>
+ Mais puisqu'enfin je t'ai ou&iuml;,<br>
+ Ton doux ramage.<br>
+ Mais puisqu'enfin je t'ai ou&iuml;,<br>
+ M'a r&eacute;joui.</i></p>
+
+<p><i>Vous avez bonne souvenance,<br>
+ Monsieur, pour ne pas m'oublier;<br>
+ Vous aurez donc ma pr&eacute;f&eacute;rence,<br>
+ Ici je passerai l'&eacute;t&eacute;,<br>
+ Je r&eacute;pondrai &agrave; votre amour<br>
+ Par mon ramage<br>
+ Et je vais chanter nuit et jour<br>
+ Aux alentours.</i></p>
+
+<p><i>-- Je te donne la jouissance,<br>
+ L'avantage de mon jardin;<br>
+ Au jardinier je fais d&eacute;fense<br>
+ De te donner aucun chagrin,<br>
+ Tu pourras y cacher ton nid<br>
+ Dans le feuillage<br>
+ Et tu te trouveras fourni<br>
+ Pour tes petits.</i></p>
+
+<p><i>-- Je le connais &agrave; votre mine,<br>
+ Monsieur, vous aimez les oiseaux;<br>
+ J'inviterai la cardeline.<br>
+ Pour vous chanter des airs nouveaux<br>
+ La cardeline a un beau chant,<br>
+ Quand elle est seule;<br>
+ Elle a des airs sur le plain-chant<br>
+ Qui sont charmants.</i></p>
+
+<p><i>Jusque vers le mois de septembre<br>
+ Nous serons toujours vos voisins.<br>
+ Vous aurez la joie de m'entendre<br>
+ Autant le soir que le matin.<br>
+ Mais lorsqu'il faudra s'envoler<br>
+ Quelle tristesse!<br>
+ Tout le bocage aura le deuil<br>
+ Du rossignol.</i></p>
+
+<p><i>-- Monsieur, nous voici de partance;<br>
+ H&eacute;las! c'est l&agrave; notre destin.<br>
+ Lorsqu'il faut quitter la Provence,<br>
+ Certes, ce n'est pas sans chagrin.<br>
+ Il nous faut aller hiverner<br>
+ Dedans les Indes;<br>
+ Les hirondelles, elles aussi,<br>
+ Partent aussi.</i></p>
+
+<p><i>-- Ne passez pas vers l'Am&eacute;rique.<br>
+ Car vous pourriez avoir du plomb<br>
+ Du c&ocirc;t&eacute; de la Martinique<br>
+ On tire des coups de canon.<br>
+ Depuis longtemps est assi&eacute;g&eacute;<br>
+ Le roi d'Espagne:<br>
+ De crainte d'y &ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;s,<br>
+ Au loin passez.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Oeuvre de quelque illettr&eacute; contemporain de l'Empire et,
+&agrave; coup s&ucirc;r,<br>
+ indig&egrave;ne de la rive du Rh&ocirc;ne, ces couplets
+na&iuml;fs ont du moins le<br>
+ m&eacute;rite d'avoir conserv&eacute; l'air que <i>Magali</i> a
+fait conna&icirc;tre. Quant au<br>
+ th&egrave;me mis en vogue par l'aubade de <i>Mireille</i>, les
+m&eacute;tamorphoses de<br>
+ l'amour, nous le pr&icirc;mes express&eacute;ment dans un chant
+populaire qui<br>
+ commen&ccedil;ait comme suit:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>--Marguerite, ma mie,<br>
+ Marguerite, mes amours,<br>
+ Ceci, sont les aubades<br>
+ Qu'on va jouer pour vous.<br>
+ -- Nargue de tes aubades<br>
+ Comme de tes violons:<br>
+ Je vais dans la mer blanche<br>
+ Pour me rendre poisson.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Enfin, le nom de Magali, abr&eacute;viation de Marguerite, je
+l'entendis un<br>
+ jour que je revenais de Saint-Remy. Une jeune berg&egrave;re
+gardait<br>
+ quelques brebis le long de la Grande Roubine. -- "O Magali! tu
+ne<br>
+ viens pas encore?" lui cria un gar&ccedil;onnet qui passait au
+chemin; et<br>
+ tant me parut joli ce nom limpide que je chantai
+sur-le-champ:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>O Magali, ma tant aim&eacute;e,<br>
+ Mets ta t&ecirc;te &agrave; la fen&ecirc;tre.<br>
+ &Eacute;coute un peu cette aubade<br>
+ De tambourins et de violons:<br>
+ Le ciel est l&agrave;-haut plein d'&eacute;toiles,<br>
+ Le vent est tomb&eacute;...<br>
+ Mais les &eacute;toiles p&acirc;liront<br>
+ En te voyant.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>C'est quelque temps apr&egrave;s que, premi&egrave;re
+brou&eacute;e de ma claire jeunesse,<br>
+ j'eus la douleur de perdre mon p&egrave;re. Aux derni&egrave;res
+Calendes (1), --<br>
+ lui que la f&ecirc;te de No&euml;l emplissait toujours de joie,
+maintenant<br>
+ devenu aveugle, nous l'avions vu d'une tristesse qui nous fit
+mal<br>
+ augurer. C'est en vain que, sur la table et sur la nappe
+blanche,<br>
+ luisaient, comme d'usage, les chandelles sacr&eacute;es; en
+vain, je lui<br>
+ avais offert le verre de vin cuit pour entendre de sa bouche
+le<br>
+ sacramentel: "All&eacute;gresse!" En t&acirc;tonnant,
+h&eacute;las! avec ses grands bras<br>
+ maigres, il s'&eacute;tait assis sans mot dire. Ma m&egrave;re
+eut beau lui<br>
+ pr&eacute;senter, un apr&egrave;s l'autre, les mets de
+No&euml;l: le plat d'escargots,<br>
+ le poisson du Martigue, le nougat d'amandes, la galette &agrave;
+l'huile. Le<br>
+ pauvre vieux, pensif, avait soup&eacute; dans le silence. Une
+ombre<br>
+ avant-courri&egrave;re de la mort &eacute;tait sur lui. Ayant
+totalement perdu la<br>
+ vue, il dit:</p>
+
+<p>-- L'an pass&eacute;, &agrave; la No&euml;l, je voyais encore
+un peu le mignon des<br>
+ chandelles; mais cette ann&eacute;e, rien, rien! Soutenez-moi,
+&ocirc; sainte<br>
+ Vierge!</p>
+
+<p>(1) Nom de la No&euml;l, en Provence.</p>
+
+<p>A l'entr&eacute;e de septembre de 1855, il s'&eacute;teignit
+dans le Seigneur, et,<br>
+ lorsqu'il eut re&ccedil;u les derniers sacrements avec la
+candeur, la foi,<br>
+ la bonne foi des &acirc;mes simples, et que, toute la famille,
+nous<br>
+ pleurions autour du lit:</p>
+
+<p>-- Mes enfants, nous dit-il, allons! moi je m'en vais... et
+&agrave; Dieu je<br>
+ rends gr&acirc;ce pour tout ce que je lui dois: ma longue vie et
+mon<br>
+ bonheur, qui a &eacute;t&eacute; b&eacute;ni.</p>
+
+<p>Ensuite, il m'appela et me dit:</p>
+
+<p>-- Fr&eacute;d&eacute;ric, quel temps fait-il?</p>
+
+<p>-- Il pleut, mon p&egrave;re, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>-- Eh bien! dit-il, s'il pleut, il fait beau temps pour
+les<br>
+ semailles.</p>
+
+<p>Et il rendit son &acirc;me &agrave; Dieu. Ah! quel moment! On
+releva sur sa t&ecirc;te<br>
+ le drap. Pr&egrave;s du lit, ce grand lit o&ugrave;, dans
+l'alc&ocirc;ve blanche, j'&eacute;tais<br>
+ n&eacute; en pleine lumi&egrave;re, on alluma un cierge
+p&acirc;le. On ferma &agrave; demi les<br>
+ volets de la chambre. On manda aux laboureurs de d&eacute;teler
+tout de<br>
+ suite. La servante, &agrave; la cuisine, renversa sur la gueule
+les<br>
+ chaudrons de l'&eacute;tag&egrave;re. Autour des cendres du
+foyer, qu'on &eacute;teignit,<br>
+ toute la maisonn&eacute;e, silencieusement, nous nous
+ass&icirc;mes en cercle. Ma<br>
+ m&egrave;re au coin de la grande chemin&eacute;e, et, selon la
+coutume des veuves<br>
+ de Provence, elle avait, en signe de deuil, mis sur la
+t&ecirc;te un fichu<br>
+ blanc; et toute la journ&eacute;e, les voisins, les voisines,
+les parents,<br>
+ les amis vinrent nous apporter le salut de condol&eacute;ance en
+disant,<br>
+ l'un apr&egrave;s l'autre:</p>
+
+<p>-- Que Notre Seigneur vous conserve!</p>
+
+<p>Et, longuement, pieusement eurent lieu les complaintes en
+l'honneur<br>
+ du "pauvre ma&icirc;tre".</p>
+
+<p>Le lendemain, tout Maillane assistait aux fun&eacute;railles.
+En priant Dieu<br>
+ pour lui, les pauvres ajoutaient:</p>
+
+<p>-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges
+puissent-ils<br>
+ l'accompagner au ciel!</p>
+
+<p>Derri&egrave;re le cercueil, port&eacute; &agrave; bras avec
+des serviettes, et le<br>
+ couvercle enlev&eacute; pour qu'une derni&egrave;re fois les
+gens vissent le<br>
+ d&eacute;funt, les mains crois&eacute;es, dans son blanc suaire,
+-- Jean Roussi&egrave;re<br>
+ portait le cierge mortuaire qui avait veill&eacute; son
+ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Et moi, pendant que les glas sonnaient dans le lointain,
+j'allai<br>
+ verser mes larmes, tout seul, au milieu des champs, car l'arbre
+de la<br>
+ maison &eacute;tait tomb&eacute;. Le Mas du Juge, le Mas de mon
+enfance, comme s'il<br>
+ e&ucirc;t perdu son ombre haute, maintenant, &agrave; mes yeux
+&eacute;tait d&eacute;sol&eacute; et<br>
+ vaste. L'ancien de la famille, ma&icirc;tre Fran&ccedil;ois mon
+p&egrave;re, avait &eacute;t&eacute; le<br>
+ dernier des patriarches de Provence, conservateur fid&egrave;le
+des<br>
+ traditions et des coutumes, et le dernier, du moins pour moi,
+de<br>
+ cette g&eacute;n&eacute;ration aust&egrave;re, religieuse,
+humble, disciplin&eacute;e, qui avait<br>
+ patiemment travers&eacute; les mis&egrave;res et les affres de
+la R&eacute;volution et<br>
+ fourni &agrave; la France les d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;s
+de ses grands holocaustes et les<br>
+ infatigables de ses grandes arm&eacute;es.</p>
+
+<p>Une semaine apr&egrave;s, au retour du <i>service</i>, le
+partage se fit. Les<br>
+ denr&eacute;es et les feurres, b&ecirc;tes de trait, brebis,
+oiseaux de<br>
+ basse-cour, tout cela fut loti. Le mobilier, nos chers vieux
+meubles,<br>
+ les grands lits &agrave; quenouilles, le p&eacute;trin &agrave;
+ferrures, le coffre du<br>
+ blutoir, les armoires cir&eacute;es, la huche au pain
+sculpt&eacute;e, la table, le<br>
+ verrier, que, depuis ma naissance, j'avais vus &agrave; demeure
+autour de<br>
+ ces murailles; les douzaines d'assiettes, la fa&iuml;ence
+fleurie, qui<br>
+ n'avait jamais quitt&eacute; les &eacute;tag&egrave;res du
+dressoir; les draps de chanvre,<br>
+ que ma m&egrave;re de sa main avait fil&eacute;s;
+l'&eacute;quipage agricole, les<br>
+ charrettes, les charrues, les harnais, les outils, ustensiles
+et<br>
+ objets divers, de toute sorte et de tout genre: tout cela
+d&eacute;plac&eacute;,<br>
+ transport&eacute; au dehors dans l'aire de la ferme, il fallut
+le voir<br>
+ diviser, en trois parts, &agrave; dire d'expert.</p>
+
+<p>Les domestiques, les serviteurs &agrave; l'ann&eacute;e ou au
+mois, l'un apr&egrave;s<br>
+ l'autre, s'en all&egrave;rent. Et au Mas paternel, qui
+n'&eacute;tait pas dans mon<br>
+ lot, il fallut dire adieu. Une apr&egrave;s-midi, avec ma
+m&egrave;re, avec le<br>
+ chien, -- et Jean Roussi&egrave;re, qui sur le camion, charriait
+notre part,<br>
+ -- nous v&icirc;nmes, le coeur gros, habiter d&eacute;sormais la
+maison de<br>
+ Maillane qui, en partage, m'&eacute;tait &eacute;chue. Et
+maintenant, ami lecteur,<br>
+ tu peux comprendre la nostalgie de ce vers de
+<i>Mireille</i>:</p>
+
+<p><i>Comme au Mas, comme au temps de mon p&egrave;re,
+h&eacute;las! h&eacute;las!</i></p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XVI</h2>
+
+<h3>MIREILLE</h3>
+
+<p>Adolphe Dumas &agrave; Maillane. -- Sa soeur Laure. -- Mon
+premier voyage &agrave;<br>
+ Paris. Lecture de <i>Mireille</i> en manuscrit. -- La lettre de
+Dumas &agrave; la<br>
+ <i>Gazette de France</i>. -- Ma pr&eacute;sentation &agrave;
+Lamartine. -- Le<br>
+ quarantaine "Entretien de litt&eacute;rature". -- Ma m&egrave;re
+et l'&eacute;toile.</p>
+
+<p>L'ann&eacute;e suivante (1856) lors de la Sainte-Agathe,
+f&ecirc;te votive de<br>
+ Maillane, je re&ccedil;us la visite d'un po&egrave;te de Paris
+que le hasard (ou,<br>
+ plut&ocirc;t, la bonne &eacute;toile des f&eacute;libres) amena,
+&agrave; son heure, dans la<br>
+ maison de ma m&egrave;re. C'&eacute;tait Adolphe Dumas: une
+belle figure d'homme de<br>
+ cinquante ans, d'une p&acirc;leur asc&eacute;tique, cheveux
+longs et<br>
+ blanchissants, moustache brune avec barbiche, des yeux noirs
+pleins<br>
+ de flamme et, pour accompagner une voix retentissante, la
+main<br>
+ toujours en l'air dans un geste superbe. D'une taille
+&eacute;lev&eacute;e, mais<br>
+ boiteux et tra&icirc;nant une jambe percluse, lorsqu'il
+marchait, on aurait<br>
+ dit un cypr&egrave;s de Provence agit&eacute; par le vent.</p>
+
+<p>-- C'est donc vous, monsieur Mistral, qui faites des vers
+proven&ccedil;aux?<br>
+ me dit-il tout d'abord et d'un ton goguenard, en me tendant la
+main.</p>
+
+<p>-- Oui, c'est moi, r&eacute;pondis-je, &agrave; vous servir,
+monsieur!</p>
+
+<p>-- Certainement, j'esp&egrave;re que vous pourrez me servir.
+Le ministre,<br>
+ celui de l'Instruction publique, M. Fortoul, de Digne, m'a
+donn&eacute; la<br>
+ mission de venir ramasser les chants populaires de Provence,
+comme<br>
+ <i>le Mousse de Marseille, la Belle de Margoton, les Noces
+du<br>
+ Papillon</i>, et, si vous en saviez quelqu'un, je suis ici pour
+les<br>
+ recueillir.</p>
+
+<p>Et, en causant &agrave; ce propos, je lui chantai ma foi,
+l'aubade de<br>
+ <i>Magali</i>, toute fra&icirc;che arrang&eacute;e pour le
+po&egrave;me de <i>Mireille</i>.</p>
+
+<p>Mon Adolphe Dumas, enlev&eacute;,&eacute;pat&eacute;,
+s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>-- Mais o&ugrave; donc avez-vous p&ecirc;ch&eacute; cette
+perle?</p>
+
+<p>-- Elle fait partie, lui dis-je, d'un roman proven&ccedil;al
+(ou, plut&ocirc;t,<br>
+ d'un po&egrave;me proven&ccedil;al en douze chants) que je suis
+en train d'affiner.</p>
+
+<p>-- Oh! ces bons Proven&ccedil;aux! Vous voil&agrave; bien
+toujours les m&ecirc;mes,<br>
+ obstin&eacute;s &agrave; garder votre langue en haillons, comme
+les &acirc;nes qui<br>
+ s'ent&ecirc;tent &agrave; longer le bord des routes pour y
+brouter quelque<br>
+ chardon... C'est en fran&ccedil;ais, mon cher ami, c'est dans la
+langue de<br>
+ Paris que nous devons aujourd'hui, si nous voulons &ecirc;tre
+entendus,<br>
+ chanter notre Provence. Tenez! &eacute;coutez ceci:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>J'ai revu sur son roc, vieille, nue, appauvrie,<br>
+ La maison des parents, la premi&egrave;re patrie,<br>
+ L'ombre du vieux m&ucirc;rier, le banc de pierre
+&eacute;troit.<br>
+ Le nid que l'hirondelle avait au bord du toit,<br>
+ Et la treille, &agrave; pr&eacute;sent sur les murs
+&eacute;gar&eacute;e,<br>
+ Qui regrette son ma&icirc;tre et retombe
+&eacute;plor&eacute;e;<br>
+ Et, dans l'herbe et l'oubli qui poussent sur le seuil,<br>
+ J'ai fait pieusement agenouiller l'orgueil,<br>
+ J'ai rouvert la fen&ecirc;tre o&ugrave; me vint la
+lumi&egrave;re,<br>
+ Et j'ai rempli de chants la couche de ma m&egrave;re.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais allons, dites-moi, puisque po&egrave;me il y a, dites-moi
+quelque chose<br>
+ de votre po&egrave;me proven&ccedil;al.</p>
+
+<p>Et je lui lus alors un morceau de <i>Mireille</i>, je ne me
+souviens plus<br>
+ lequel.</p>
+
+<p>-- Ah! si vous parlez comme cela, met fit Dumas apr&egrave;s
+ma lecture, je<br>
+ vous tire mon chapeau, et je salue la source d'une po&eacute;sie
+neuve,<br>
+ d'une po&eacute;sie indig&egrave;ne dont personne ne se doutait.
+Cela m'apprend, &agrave;<br>
+ moi, qui, depuis trente ans, ai quitt&eacute; la Provence et qui
+croyais sa<br>
+ langue morte, cela m'apprend, cela me prouve qu'en dessous de
+ce<br>
+ <i>patois</i> usit&eacute; chez les farauds, les demi-bourgeois
+et les demi-dames<br>
+ existe une seconde langue, celle de Dante et de
+P&eacute;trarque. Mais<br>
+ suivez bien leur m&eacute;thode, qui n'a pas consist&eacute;,
+comme certains le<br>
+ croient, &agrave; employer tels quels, ni &agrave; fondre en
+mac&eacute;doine les<br>
+ dialectes de Florence, de Bologne ou de Milan. Eux ont
+ramass&eacute;<br>
+ l'huile et en ont fait la langue qu'ils rendirent parfaite en
+la<br>
+ g&eacute;n&eacute;ralisant. Tout ce qui a
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; les &eacute;crivains latins du
+grand<br>
+ si&egrave;cle d'Auguste, &agrave; l'exception de T&eacute;rence,
+c'est le "Fumier<br>
+ d'Ennius". Du parler populaire ne prenez que la paille blanche
+avec<br>
+ le grain qui peut s'y trouver. Je suis persuad&eacute; qu'avec
+le go&ucirc;t, la<br>
+ s&egrave;ve de votre juv&eacute;nile ardeur, vous &ecirc;tes
+fait pour r&eacute;ussir. Et je<br>
+ vois d&eacute;j&agrave; poindre la renaissance d'une langue
+provign&eacute;e du latin, et<br>
+ jolie et sonore comme le meilleur italien.</p>
+
+<p>L'histoire d'Adolphe Dumas &eacute;tait un vrai conte de
+f&eacute;es. Enfant du<br>
+ peuple, ses parents tenaient une petite auberge entre Orgon
+et<br>
+ Cabane, &agrave; la Pierre-Plant&eacute;e. Et Dumas avait une
+soeur appel&eacute;e Laure,<br>
+ belle comme le jour et innocente comme l'eau qui na&icirc;t: et
+voici que<br>
+ sur la route pass&egrave;rent une fois des com&eacute;diens
+ambulants qui, dans la<br>
+ petite auberge, donn&egrave;rent, &agrave; la veill&eacute;e,
+une repr&eacute;sentation. L'un<br>
+ d'eux y jouait un r&ocirc;le de prince. Les oripeaux de son
+costume qui<br>
+ scintillait sous les falots lui donnaient sur les
+tr&eacute;teaux<br>
+ l'apparence d'un fils de roi, si bien que la pauvre Laure,
+na&iuml;ve,<br>
+ h&eacute;las! comme pas une, se laissa, &agrave; ce que
+racontent les vieillards de<br>
+ la contr&eacute;e, enj&ocirc;ler et enlever par ce prince de
+grand chemin. Elle<br>
+ partit avec la troupe, d&eacute;barqua &agrave; Marseille, et
+ayant reconnu bient&ocirc;t<br>
+ son erreur folle, et n'osant plus rentrer chez elle, elle prit
+&agrave; tout<br>
+ hasard la diligence de Paris, o&ugrave; elle arriva un matin par
+une pluie<br>
+ battante. Et la voil&agrave; sur le pav&eacute;, seule et
+d&eacute;nu&eacute;e de tout. Un<br>
+ monsieur qui passait en landau, et qui vit tout en larmes la
+jeune<br>
+ Proven&ccedil;ale, fit arr&ecirc;ter sa voiture et lui dit:</p>
+
+<p>-- Belle enfant, mais qu'avez-vous &agrave; tant pleurer?</p>
+
+<p>Laure na&iuml;vement conta son &eacute;quip&eacute;e. Le
+monsieur, qui &eacute;tait riche, &eacute;mu,<br>
+ &eacute;pris soudain, la fit monter dans sa voiture, la
+conduisit dans un<br>
+ couvent, lui fit donner une &eacute;ducation soign&eacute;e et
+l'&eacute;pousa ensuite.<br>
+ Mais la belle &eacute;pous&eacute;e, qui avait le coeur noble,
+n'oublia pas ses<br>
+ parents. Elle fit venir &agrave; Paris son petit fr&egrave;re
+Adolphe, lui fit<br>
+ faire ses &eacute;tudes, et voil&agrave; comment Dumas Adolphe,
+d&eacute;j&agrave; po&egrave;te de<br>
+ nature et de nature enthousiaste, se trouva un jour
+m&ecirc;l&eacute; au mouvement<br>
+ litt&eacute;raire de 1830. Vers de toute fa&ccedil;on, drames,
+com&eacute;dies, po&egrave;mes,<br>
+ jaillirent, coup sur coup, de son cerveau bouillonnant: <i>la
+Cit&eacute; des<br>
+ hommes, la Mort de Faust et de Don Juan, le Camp des
+Crois&eacute;s,<br>
+ Provence, Mademoiselle de la Valli&egrave;re, l'&Eacute;cole des
+Familles, les<br>
+ Servitudes volontaires</i>, etc. Mais vous savez, dans les
+batailles,<br>
+ bien qu'on y fasse son devoir, tout le monde n'est pas
+port&eacute; pour la<br>
+ L&eacute;gion d'honneur; et malgr&eacute; sa valeur et des
+succ&egrave;s relatifs dans le<br>
+ th&eacute;&acirc;tres de Paris, le po&egrave;te Dumas, comme
+notre Tambour d'Arcole,<br>
+ &eacute;tait rest&eacute; simple soldat, ce qui lui faisait dire
+plus tard en<br>
+ proven&ccedil;al:</p>
+
+<p><i>A quarante ans pass&eacute;s, quand tout le monde
+p&ecirc;che -- dans la soupe<br>
+ des gueux on y trempe son pain, -- Nous devons &ecirc;tre
+heureux d'avoir<br>
+ -- L'&acirc;me en repos, le coeur net et la main lav&eacute;e.
+-- Et qu'a-t-il?<br>
+ dira-t-on. -- Il a la t&ecirc;te haute. -- Que fait-il? Il fait
+son<br>
+ devoir.</i></p>
+
+<p>Seulement, s'il n'&eacute;tait pas devenu capitaine, il avait
+conquis<br>
+ l'estime de ses plus fiers compagnons d'armes; et Hugo,
+Lamartine,<br>
+ B&eacute;ranger, de Vigny, le grand Dumas, Jules Janin, Mignet,
+Barbey<br>
+ d'Aurevilly, &eacute;taient de ses amis.</p>
+
+<p>Adolphe Dumas, avec son temp&eacute;rament ardent, avec on
+exp&eacute;rience de<br>
+ vieux lutteur parisien et tous ses souvenirs d'enfant de la
+Durance,<br>
+ arrivait donc &agrave; point nomm&eacute; pour donner au
+F&eacute;librige le billet de<br>
+ passage entre Avignon et Paris.</p>
+
+<p>Mon po&egrave;me proven&ccedil;al &eacute;tant termin&eacute;
+enfin, mais non imprim&eacute; encore, un<br>
+ jeune Marseillais qui fr&eacute;quentait Font-S&eacute;gugne,
+mon ami Ludovic<br>
+ Segr&eacute;, me dit, un jour:</p>
+
+<p>-- Je vais &agrave; Paris... Veux-tu venir avec moi?</p>
+
+<p>J'acceptai l'invitation, et c'est ainsi qu'&agrave;
+l'improviste, et pour la<br>
+ premi&egrave;re fois, je fis le voyage de Paris, o&ugrave; je
+passai une semaine.<br>
+ J'avais, bien entendu, port&eacute; mon manuscrit, et, quand
+nous e&ucirc;mes<br>
+ quelques jours couru et admir&eacute;, de Notre-Dame au Louvre,
+de la place<br>
+ Vend&ocirc;me au grand Arc de Triomphe, nous v&icirc;nmes, comme
+de juste, saluer<br>
+ le bon Dumas.</p>
+
+<p>-- Eh bien! cette <i>Mireille</i>, me fit-il, est-elle
+achev&eacute;e?</p>
+
+<p>-- Elle est achev&eacute;e, lui dis-je, et la voici... en
+manuscrit.</p>
+
+<p>-- Voyons donc; puisque nous y sommes, vous allez m'en lire un
+chant.</p>
+
+<p>Et quand j'eus lu le premier chant:</p>
+
+<p>-- Continuez, me dit Dumas.</p>
+
+<p>Et je lus le second, puis le troisi&egrave;me, puis le
+quatri&egrave;me.</p>
+
+<p>-- C'est assez pour aujourd'hui, me dit l'excellent homme.
+Venez<br>
+ demain &agrave; la m&ecirc;me heure, nous continuerons la
+lecture; mais je puis,<br>
+ d&egrave;s maintenant, vous assurer que, si votre oeuvre s'en va
+toujours<br>
+ avec ce souffle, vous pourriez gagner une palme plus blle que
+vous ne<br>
+ pensez.</p>
+
+<p>Je retournai, le lendemain, en lire encore quatre chants, et
+le<br>
+ surlendemain, nous achev&acirc;mes le po&egrave;me.</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me jour (26 ao&ucirc;t 1856), Adolphe Dumas adressa
+au directeur de la<br>
+ <i>Gazette de France</i> la lettre que voici:</p>
+
+<p>"<i>La Gazette du Midi</i> a d&eacute;j&agrave; fait
+conna&icirc;tre &agrave; la <i>Gazette de France</i><br>
+ l'arriv&eacute;e du jeune Mistral, le grand po&egrave;te de la
+Provence. Qu'est-ce<br>
+ que Mistral? On n'en sait rien. On me le demande et je crains
+de<br>
+ r&eacute;pondre des paroles qu'on ne croira pas, tant elles
+sont<br>
+ inattendues, dans ce moment de po&eacute;sie d'imitation qui
+fait croire &agrave;<br>
+ la mort de la po&eacute;sie et des po&egrave;tes.</p>
+
+<p>"L'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise viendra dans dix ans
+consacrer une gloire de<br>
+ plus, quand tout le monde l'aura faite. L'horloge de l'Institut
+a<br>
+ souvent de ces retards d'une heure avec les si&egrave;cles; mais
+je veux<br>
+ &ecirc;tre le premier qui aura d&eacute;couvert ce qu'on peut
+appeler,<br>
+ aujourd'hui, le Virgile de la Provence, le p&acirc;tre de
+Mantoue arrivant<br>
+ &agrave; Rome avec des chants dignes de Gallus et des
+Scipion...</p>
+
+<p>"On a souvent demand&eacute;, pour notre beau pays du Midi,
+deux fois<br>
+ romain, romain latin et romain catholique, le po&egrave;me de sa
+langue<br>
+ &eacute;ternelle, de ses croyances saintes et de ses moeurs
+pures. J'ai le<br>
+ po&egrave;me dans les mains, il a douze chants. Il est
+sign&eacute; Fr&eacute;d&eacute;ric<br>
+ Mistral, du village de Maillane, et je le contresigne de ma
+parole<br>
+ d'honneur, que je n'ai jamais engag&eacute;e &agrave; faux, et
+de ma<br>
+ responsabilit&eacute;, qui n'a que l'ambition d'&ecirc;tre
+juste."</p>
+
+<p>Cette lettre &eacute;bouriffante fut accueillie par des lazzi:
+"Allons,<br>
+ disaient certains journaux, le mistral s'est incarn&eacute;,
+para&icirc;t-il, dans<br>
+ un po&egrave;me. Nous verrons si ce sera autre chose que du
+vent."</p>
+
+<p>Mais Dumas, lui, content de l'effet de sa bombe, me dit en me
+serrant<br>
+ la main:</p>
+
+<p>-- Maintenant, cher ami, retournez &agrave; Avignon pour
+imprimer votre<br>
+ <i>Mireille</i>. Nous avons, en plein Paris, lanc&eacute; le but
+au caniveau, et<br>
+ laissons courir la critique: il faudra bien qu'elle y ajoute
+les<br>
+ boules de son jeu, toutes, l'une apr&egrave;s l'autre.</p>
+
+<p>Avant mon d&eacute;part, mon d&eacute;vou&eacute; compatriote
+voulut bien me pr&eacute;senter &agrave;<br>
+ Lamartine, son ami, et voici comment le grand homme raconta
+cette<br>
+ visite dans son <i>Cours familiers de Litt&eacute;rature</i>
+(quaranti&egrave;me<br>
+ entretien, 1859):</p>
+
+<p>"Au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un
+beau et<br>
+ modeste jeune homme, v&ecirc;tu avec un sobre
+&eacute;l&eacute;gance, comme l'amant de<br>
+ Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa
+lisse<br>
+ chevelure dans les rues d'Avignon. C'&eacute;tait
+Fr&eacute;d&eacute;ric Mistral, le jeune<br>
+ po&egrave;te villageois, destin&eacute; &agrave; devenir, comme
+Burns le laboureur<br>
+ &eacute;cossais, l'Hom&egrave;re de la Provence.</p>
+
+<p>"Sa physionomie simple, modeste et douce, n'avait rien de
+cette<br>
+ tension orgueilleuse des traits ou de cette &eacute;vaporation
+des yeux qui<br>
+ caract&eacute;rise trop souvent ces hommes de vanit&eacute; plus
+que de g&eacute;nie,<br>
+ qu'on appelle les po&egrave;tes populaires. Il avait la
+biens&eacute;ance de la<br>
+ v&eacute;rit&eacute;; il plaisait, il int&eacute;ressait, il
+&eacute;mouvait; on sentait, dans sa<br>
+ m&acirc;le beaut&eacute;, le fils d'une de ces belles
+Arl&eacute;siennes, statues<br>
+ vivantes de la Gr&egrave;ce, qui palpitent dans notre Midi.</p>
+
+<p>"Mistral s'assit sans fa&ccedil;on &agrave; ma table d'acajou
+de Paris, selon les<br>
+ lois de l'hospitalit&eacute; antique, comme je me serais assis
+&agrave; la table de<br>
+ noyer de sa m&egrave;re, dans son Mas de Maillane. Le
+d&icirc;ner fut sobre,<br>
+ l'entretien &agrave; coeur ouvert, la soir&eacute;e courte et
+causeuse, &agrave; la<br>
+ fra&icirc;cheur du soir et au gazouillement des merles, dans mon
+petit<br>
+ jardin grand comme le mouchoir de Mireille.</p>
+
+<p>"Le jeune homme nous r&eacute;cita quelques vers dans ce doux
+et nerveux<br>
+ idiome proven&ccedil;al, qui rappelle tant&ocirc;t l'accent
+latin, tant&ocirc;t la gr&acirc;ce<br>
+ attique, tant&ocirc;t l'&acirc;pret&eacute; toscane. Mon
+habitude des patois latins,<br>
+ parl&eacute;s uniquement par moi jusqu'&agrave; l'&acirc;ge de
+douze ans dans les<br>
+ montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome
+intelligible.<br>
+ C'&eacute;taient quelques vers lyriques; ils me plurent mais
+sans m'enivrer.<br>
+ Le g&eacute;nie du jeune homme n'&eacute;tait pas l&agrave;, le
+cadre &eacute;tait trop &eacute;troit<br>
+ pour son &acirc;me; il lui fallait, comme &agrave; Jasmin, cet
+autre chanteur sans<br>
+ langue, son &eacute;pop&eacute;e pour se r&eacute;pandre. Il
+retournait dans son village<br>
+ pour y recueillir, aupr&egrave;s de sa m&egrave;re et &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de ses troupeaux, ses<br>
+ derni&egrave;res inspirations. Il me promit de m'envoyer un des
+premiers<br>
+ exemplaires de son po&egrave;me; il sortit."</p>
+
+<p>Avant de repartir, j'allai saluer Lamartine, qui habitait
+au<br>
+ rez-de-chauss&eacute;e du num&eacute;ro 41 de la rue
+Ville-L'&Eacute;v&ecirc;que. C'&eacute;tait dans<br>
+ la soir&eacute;e. &Eacute;cras&eacute; par ses dettes et assez
+d&eacute;laiss&eacute;, le grand homme<br>
+ somnolait dans un fauteuil en fumant un cigare, pendant que
+quelques<br>
+ visiteurs causaient &agrave; voix basse, autour de lui.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, un domestique vint annoncer qu'un
+Espagnol, un harpiste<br>
+ appel&eacute; Herrera, demandait &agrave; jouer un air de son
+pays devant M. de<br>
+ Lamartine.</p>
+
+<p>-- Qu'il entre, dit le po&egrave;te.</p>
+
+<p>Le harpiste joua son aire, et Lamartine, &agrave; demi-voix,
+demanda &agrave; sa<br>
+ ni&egrave;ce, Mme de Cessia, s'il y avait quelque argent dans
+les tiroirs de<br>
+ son bureau.</p>
+
+<p>-- Il reste deux louis, r&eacute;pondit celle-ci.</p>
+
+<p>-- Donnez-les &agrave; Herrera, fit le bon Lamartine.</p>
+
+<p>Je revins donc en Provence pour l'impression de mon
+po&egrave;me, et la<br>
+ chose s'&eacute;tant faite &agrave; l'imprimerie Seguin,
+&agrave; Avignon, j'adressai le<br>
+ premier exemplaire &agrave; Lamartine, qui &eacute;crivit
+&agrave; Reboul la lettre<br>
+ suivante:</p>
+
+<p>"Jai lu <i>Mir&egrave;io</i>... Rien n'avait encore paru de
+cette s&egrave;ve nationale,<br>
+ f&eacute;conde, inimitable du Midi. Il y a une vertu dans le
+soleil. J'ai<br>
+ tellement &eacute;t&eacute; frapp&eacute; &agrave; l'esprit et
+au coeur que j'&eacute;cris un<br>
+ <i>Entretien</i> sur ce po&egrave;me. Dites-le &agrave; M.
+Mistral. Oui, depuis les<br>
+ Hom&eacute;rides de l'Archipel, un tel jet de po&eacute;sie
+primitive n'avait pas<br>
+ coul&eacute;. J'ai cri&eacute;, comme vous: c'est
+Hom&egrave;re."</p>
+
+<p>Adolphe Dumas m'&eacute;crivait, de son c&ocirc;t&eacute;:</p>
+
+<p>(mars 1859).</p>
+
+<p>"Encore une lettre de joie pour vous, mon cher ami. J'ai
+&eacute;t&eacute;, hier au<br>
+ soir, chez Lamartine. En me voyant entrer, il m'a re&ccedil;u
+avec des<br>
+ exclamations et il m'en a dit autant que ma lettre &agrave; la
+<i>Gazette de<br>
+ France</i>. Il a lu et compris, dit-il, votre po&egrave;me d'un
+bout &agrave; l'autre.<br>
+ Il l'a lu et relu trois fois, il ne le quitte plus et ne lit
+pas<br>
+ autre chose. Sa ni&egrave;ce, cette belle personne que vous avez
+vue, a<br>
+ ajout&eacute; qu'elle n'avait pas pu le lui d&eacute;rober un
+instant pour le lire,<br>
+ et il va faire un <i>Entretien</i> tout entier sur vous et
+<i>Mir&egrave;io</i>. Il<br>
+ m'a demand&eacute; des notes biographiques sur vous et sur
+Maillane. Je les<br>
+ lui envoie ce matin. Vous avez &eacute;t&eacute; l'objet de la
+conversation<br>
+ g&eacute;n&eacute;rale toute la soir&eacute;e et votre
+po&egrave;me a &eacute;t&eacute; d&eacute;taill&eacute; par
+Lamartine<br>
+ et par moi depuis le premier mot jusqu'au dernier. Si son
+<i>Entretien</i><br>
+ parle ainsi de vous, votre gloire est faite dans le monde
+entier. Il<br>
+ dit que vous &ecirc;tes "un Grec des Cyclades". Il a
+&eacute;crit &agrave; Reboul: "C'est<br>
+ un Hom&egrave;re!" Il me charge de vous &eacute;crire <i>tout ce
+que je veux</i> et il<br>
+ ajoute que je ne puis trop vous en dire, tant il est ravi. Soyez
+donc<br>
+ bien heureux, vous et votre ch&egrave;re m&egrave;re, dont j'ai
+gard&eacute; un si bon<br>
+ souvenir."</p>
+
+<p>Je tiens &agrave; consigner ici un fait tr&egrave;s singulier
+d'intuition<br>
+ maternelle. J'avais donn&eacute; &agrave; ma m&egrave;re une
+exemplaire de <i>Mir&egrave;io</i>, mais<br>
+ sans lui avoir parl&eacute; du jugement de Lamartine, que je ne
+connaissais<br>
+ pas encore. A la fin de la journ&eacute;e, quand je crus qu'elle
+avait pris<br>
+ connaissance de l'oeuvre, je lui demandai ce qu'elle en pensait
+et<br>
+ elle me r&eacute;pondit, profond&eacute;ment &eacute;mue:</p>
+
+<p>-- Il m'est arriv&eacute;, en ouvrant ton livre, une chose
+bien &eacute;trange: un<br>
+ &eacute;clat de lumi&egrave;re, pareil &agrave; une
+&eacute;toile, m'a &eacute;blouie sur le coup, et<br>
+ j'ai d&ucirc; renvoyer la lecture &agrave; plus tard!</p>
+
+<p>Qu'on en pense ce qu'on voudra; j'ai toujours cru que cette
+vision de<br>
+ la bonne et sainte femme &eacute;tait un signe tr&egrave;s
+r&eacute;el de l'influx de<br>
+ sainte Estelle, autrement dit de l'&eacute;toile qui avait
+pr&eacute;sid&eacute; &agrave; la<br>
+ fondation du F&eacute;librige.</p>
+
+<p>Le quaranti&egrave;me Entretien du <i>Cours Familier de
+Litt&eacute;rature</i> parut un<br>
+ mois apr&egrave;s (1859), sous le titre "Apparition d'un
+po&egrave;me &eacute;pique en<br>
+ Provence". Lamartine y consacrait quatre-vingt pages au
+po&egrave;me de<br>
+ <i>Mireille</i> et cette glorification &eacute;tait le
+couronnement des articles<br>
+ sans nombre qui avaient accueilli notre &eacute;pop&eacute;e
+rustique dans la<br>
+ presse de Provence, du Midi et de Paris. Je t&eacute;moignai
+ma<br>
+ reconnaissance dans ce quatrain proven&ccedil;al que j'inscrivis
+en t&ecirc;te de<br>
+ la seconde &eacute;dition:</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>A LAMARTINE</h4>
+
+<blockquote>
+<p><i>Je te consacre Mireille; c'est mon coeur et mon
+&acirc;me,<br>
+ C'est la fleur de mes ann&eacute;es,<br>
+ C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles<br>
+ T'offre un paysan.</i></p>
+
+<p>8 septembre 1859</p>
+</blockquote>
+
+<p>Et voici l'&eacute;l&eacute;gie que je publiai &agrave; la
+mort du grand homme (1):</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>SUR LA MORT DE LAMARTINE</h4>
+
+<p><i>Quand l'heure du d&eacute;clin est venue pour l'astre --
+sur les collines<br>
+ envahies par le soir, les p&acirc;tres -- &eacute;largissent
+leurs moutons, leurs<br>
+ brebis et leurs chiens; -- et dans les bas-fonds des marais, --
+tout<br>
+ ce qui grouille r&acirc;le en braiment unanime:<br>
+ -- Ce soleil &eacute;tait assommant!"</i></p>
+
+<p><i>Des paroles de Dieu magnanime &eacute;pancheur, -- ainsi,
+&ocirc; Lamartine, &ocirc; mon<br>
+ ma&icirc;tre, &ocirc; mon p&egrave;re, -- en cantiques, en
+actions, en larmes<br>
+ consolantes, -- quand vous e&ucirc;tes &agrave; notre monde --
+&eacute;panch&eacute; sa sati&eacute;t&eacute;<br>
+ d'amour et de lumi&egrave;re, -- et que le monde fut
+las,</i></p>
+
+<p><i>Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, -- chacun
+vous<br>
+ d&eacute;cocha la pierre de sa fronde, -- car votre splendeur
+nous faisait<br>
+ mal aux yeux, -- car une &eacute;toile qui s'&eacute;teint, --
+car un dieu crucifi&eacute;<br>
+ pla&icirc;t &agrave; la foule, -- et les crapauds aiment la
+nuit...</i></p>
+
+<p><i>Et l'on vit en ce moment des choses prodigieuses! Lui,
+cette grande<br>
+ source de pure po&eacute;sie -- qui avait rajeuni l'&acirc;me de
+l'univers, -- les<br>
+ jeunes po&egrave;tes rirent -- de sa m&eacute;lancolie de
+proph&egrave;te et dirent --<br>
+ qu'il ne savait pas l'art des vers.</i></p>
+
+<p><i>Du Tr&egrave;s-Haut Adona&iuml; lui sublime grand
+pr&ecirc;tre, -- qui dans ses hymnes<br>
+ saints &eacute;leva nos croyances -- sur les cordes d'or de la
+harpe de<br>
+ Sion, -- en attestant les &Eacute;critures -- les d&eacute;vots
+pharisiens cri&egrave;rent<br>
+ sur les toits -- qu'il n'avait point de religion.</i></p>
+
+<p><i>Lui, le grand coeur &eacute;mu, qui, sur la catastrophe --
+de nos anciens<br>
+ rois, avait vers&eacute; ses strophes, -- et en marbre pompeux
+leur avait<br>
+ fait un mausol&eacute;e, -- les &eacute;bahis du Royalisme --
+trouv&egrave;rent qu'il<br>
+ &eacute;tait un r&eacute;volutionnaire, -- et tous
+s'&eacute;loign&egrave;rent vite.</i></p>
+
+<p><i>Lui, le grand orateur, la voix apostolique, -- qui avait
+fulgur&eacute; le<br>
+ mot de R&eacute;publique -- sur le front, dans le ciel des
+peuples<br>
+ tressaillants, -- par une &eacute;trange fr&eacute;n&eacute;sie,
+-- sous les chiens<br>
+ enrag&eacute;s de la D&eacute;mocratie -- le mordirent en
+grommelant.</i></p>
+
+<p><i>Lui, le grand citoyen, qui dans le crat&egrave;re
+embras&eacute; -- avait jet&eacute; ses<br>
+ biens, et son corps et son &acirc;me, -- pour sauver du volcan
+la patrie en<br>
+ combustion, -- lorsque, pauvre, il demanda son pain, -- les
+bourgeois<br>
+ et les gros l'appel&egrave;rent mangeur -- et
+s'enferm&egrave;rent dans leur bourg.</i></p>
+
+<p><i>Alors, se voyant seul dans sa calamit&eacute;, -- dolent,
+avec sa croix il<br>
+ gravit son Calvaire... -- Et quelques bonnes &acirc;mes, vers la
+tomb&eacute;e du<br>
+ jour, -- entendirent un long g&eacute;missement, -- et puis,
+dans les<br>
+ espaces, ce cri supr&ecirc;me: Eli, lamma sabacthani!</i></p>
+
+<p><i>Mais nul ne s'aventura vers la cime d&eacute;serte. -- Avec
+les yeux ferm&eacute;s<br>
+ et les deux mains ouvertes, -- dans un silence grave il
+s'enveloppa<br>
+ donc; -- et, calme comme sont les montagnes, au milieu de sa
+gloire<br>
+ et de son infortune, -- sans dire mot il expira.</i></p>
+
+<p><i>21 mars 1869</i></p>
+
+<p>Me voil&agrave; arriv&eacute; au terme de
+l'<i>&eacute;lucidari</i> (comme auraient dit les<br>
+ troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de
+ma<br>
+ jeunesse. D&eacute;sormais, mon histoire, qui est celle de mes
+oeuvres,<br>
+ appartient, comme tant d'autres, &agrave; la
+publicit&eacute;.</p>
+
+<p>Je terminerai ces <i>M&eacute;moires</i> par quelques
+&eacute;pisodes des l'existence<br>
+ franche et libre que s'&eacute;taient faite, en Avignon, les
+musag&egrave;tes ou<br>
+ coryph&eacute;es de notre Renaissance, pour montrer comme, au
+bord du Rh&ocirc;ne,<br>
+ on pratiquait le Gai-Savoir.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XVII</h2>
+
+<h3>AUTOUR DU MONT VENTOUX</h3>
+
+<p>Courses f&eacute;libr&eacute;ennes avec Aubanel et Grivolas.
+-- L'ascension et la<br>
+ descente. -- Les gendarmes nous arr&ecirc;tent. -- La f&ecirc;te
+de Montbrun. --<br>
+ Le devineur de sources. -- Le cur&eacute; de Monieux. -- La
+Nesque et les<br>
+ Bessons. -- Le maire de M&eacute;thamis. -- Le charron de
+V&eacute;nasque.</p>
+
+<p>Avec Th&eacute;odore Aubanel, qui &eacute;tait toujours
+dispos, pour organiser les<br>
+ courses, et notre camarade le peintre avignonnais Pierre
+Grivolas,<br>
+ qui &eacute;tait de toutes nos f&ecirc;tes, voici comment nous
+f&icirc;mes, un beau jour<br>
+ de septembre, l'ascension du mont Ventoux.</p>
+
+<p>Partis, vers minuit, du village de B&eacute;doin, au pied de
+la montagne,<br>
+ nous atteign&icirc;mes le sommet une demi-heure environ avant le
+lever du<br>
+ soleil. Je ne vous dirai rien de l'escalade, que nous
+f&icirc;mes &agrave; l'aise,<br>
+ sur le b&acirc;t de mulets que conduisaient des guides, &agrave;
+travers les<br>
+ rochers, escarpements et mamelons de la Combe-Fillole.</p>
+
+<p>Nous v&icirc;mes le soleil surgir, tel qu'un superbe roi de
+gloire, d'entre<br>
+ les cimes &eacute;blouissantes des Alpes couvertes de neige, et
+l'ombre du<br>
+ Ventoux &eacute;largir, prolonger, l&agrave;-bas dans
+l'&eacute;tendue du Comtat<br>
+ Venaissin, par l&agrave;-bas sur le Rh&ocirc;ne et jusqu'au
+Languedoc, la<br>
+ triangulation de son immense c&ocirc;ne.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, de grosses nues blanch&acirc;tres et
+fuyantes roulaient<br>
+ au-dessous de nous, embrumant les vall&eacute;es; et, si beau
+que f&ucirc;t le<br>
+ temps, il ne faisait pas chaud.</p>
+
+<p>Vers les neuf heures, -- mais, cette fois, &agrave; pied, avec
+les b&acirc;tons<br>
+ ferr&eacute;s et le havresac au dos, -- apr&egrave;s un
+l&eacute;ger d&eacute;jeuner, nous primes<br>
+ la descente. Seulement, nous d&eacute;val&acirc;mes par le
+c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;,<br>
+ c'est-&agrave;-dire par les Ubacs, ainsi qu'on nomme le versant
+nord de<br>
+ toutes nos montagnes et du Ventoux en particulier.</p>
+
+<p>Or, tellement est &acirc;pre et tellement est raide ce revers
+du mont<br>
+ Ventoux, que le p&egrave;re Laval raconte ce qui suit:</p>
+
+<p>Les montagnards qui, de son temps (au dix-huiti&egrave;me
+si&egrave;cle), le 14<br>
+ septembre, montaient en p&egrave;lerinage &agrave; la chapelle
+qui est en haut,<br>
+ redescendaient par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser,
+assis &agrave;<br>
+ croupetons sur une double planche de trois empans carr&eacute;s,
+qu'ils<br>
+ enrayaient soudain en plantant leur b&acirc;ton devant,
+lorsqu'elle allait<br>
+ trop vite ou qu'elle fr&ocirc;lait un pr&eacute;cipice.</p>
+
+<p>Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une demi-heure; et
+il faut<br>
+ songer que le mont Ventoux a dix-neuf cent soixante
+m&egrave;tres d'altitude<br>
+ sur la mer!</p>
+
+<p>D&eacute;sireux, nous aussi, de raccourcir notre descente,
+mais ignorant les<br>
+ chemins, nous all&acirc;mes nous fourvoyer dans une ravine
+ardue, la<br>
+ Loubati&egrave;re du Ventoux, si encombr&eacute;e de rocailles
+et si p&eacute;rilleuse<br>
+ aussi que, pour arriver en bas, nous m&icirc;mes le jour
+entier.</p>
+
+<p>Le ravin de la Loubati&egrave;re, comme son nom le dit, n'est
+fr&eacute;quent&eacute; que<br>
+ par les loups, et il se rue subitement, du sommet au pied du
+mont,<br>
+ entre des berges si scabreuses qu'il est presque impossible, une
+fois<br>
+ qu'on y est rentr&eacute;, d'en sortir pour changer de
+route.</p>
+
+<p>Nous y voil&agrave;, arrive qui plante! Dans les rocs
+d&eacute;tach&eacute;s et dans les<br>
+ &eacute;boulis, &agrave; travers les troncs d'arbres, pins,
+h&ecirc;tres et m&eacute;l&egrave;zes,<br>
+ arrach&eacute;s, entra&icirc;n&eacute;s par la fureur des orages
+et qui, &agrave; tous les pas,<br>
+ entravaient notre marche, nous descendions, nous
+d&eacute;valions, quand,<br>
+ tout &agrave; coup, le lit du torrent, coup&eacute; &agrave; pic
+devant nos pas, montre &agrave;<br>
+ nos yeux, b&eacute;ant, un pr&eacute;cipice de cent toises
+peut-&ecirc;tre en contrebas.</p>
+
+<p>Comment faire? Remonter? C'&eacute;tait fort difficile,
+d'autant plus que,<br>
+ sur nos t&ecirc;tes, nous voyions s'avancer de gros nuages noirs
+qui, s'ils<br>
+ eussent crev&eacute;, nous auraient submerg&eacute;s sous
+l'irruption des eaux...<br>
+ Il fallait donc, de fa&ccedil;on ou d'autre, descendre par la
+gorge, cette<br>
+ &eacute;pouvantable gorge o&ugrave; nous &eacute;tions perdus.
+Et alors, dans l'ab&icirc;me,<br>
+ nous jet&acirc;mes l&agrave;-bas nos cabans et nos sacs et, ma
+foi, recommandant &agrave;<br>
+ Dieu notre vie, en rampant, en nous tra&icirc;nant, mais surtout
+par<br>
+ glissades, nous nous laiss&acirc;mes couler sur la paroi presque
+verticale<br>
+ o&ugrave;, seules, quelques racines de buis ou de lavande nous
+emp&ecirc;ch&egrave;rent<br>
+ de d&eacute;gringoler, la t&ecirc;te la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Rendus au fond du pr&eacute;cipice, nous croyions &ecirc;tre
+hors de danger, et,<br>
+ remettant nos hardes, nous avions, guillerets, recommenc&eacute;
+de<br>
+ descendre dans le ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore
+plus<br>
+ forte et plus rapide, vint nous arr&ecirc;ter de nouveau, et, au
+p&eacute;ril de<br>
+ nos vies, il fallut de nouveau glisser en se cramponnant, et
+puis une<br>
+ troisi&egrave;me fois apr&egrave;s les autres ci-dessus.</p>
+
+<p>Au cr&eacute;puscule, enfin nous atteign&icirc;mes
+Saint-L&eacute;ger, pauvre petit<br>
+ village qui est au pied du Ventoux, habit&eacute; par des
+charbonniers, tout<br>
+ jonch&eacute; de lavande en guise de liti&egrave;re. Nous ne
+p&ucirc;mes trouver &agrave; nous y<br>
+ h&eacute;berger.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la nuit, haletants, harass&eacute;s, il nous
+fallut encore marcher<br>
+ une couple d'heures jusqu'au village de Brantes, perch&eacute;
+sur les<br>
+ rochers, en face du Ventoux, o&ugrave; nous f&ucirc;mes fort
+heureux de pouvoir<br>
+ nous faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, au
+grenier<br>
+ &agrave; foin.</p>
+
+<p>Le plus joli, -- car il para&icirc;t qu'on n'avait pas
+tr&egrave;s bonne mine, -<br>
+ fut que notre h&ocirc;telier, de peur qu'on n'emport&acirc;t ses
+draps, nous<br>
+ avait enferm&eacute;s sous cl&eacute;... Aussi, le lendemain,
+ayant appris que<br>
+ c'&eacute;tait f&ecirc;te au village de Montbrun, et &agrave;
+peu pr&egrave;s remis des su&eacute;es de<br>
+ la veille, nous part&icirc;mes joyeux du pays qui <i>branle sans
+vent</i> (comme<br>
+ l'appellent ses voisins) et nous f&icirc;mes le tour des Ubacs
+du Ventoux<br>
+ par Savoillants et Reillanette.</p>
+
+<p>Mais, pendant que, sur le bord de la rivi&egrave;re
+gazouilleuse qui a nom<br>
+ le Toulourenc, nous admirions la hauteur des escarpes
+effrayantes,<br>
+ des roches sourcilleuses qui touchaient les nu&eacute;es, deux
+gendarmes,<br>
+ qui venaient sur la route apr&egrave;s nous, et auxquels
+l'h&ocirc;telier de<br>
+ Brantes avait donn&eacute; peut-&ecirc;tre notre signalement,
+nous accostent:</p>
+
+<p>-- Vos papiers?</p>
+
+<p>Nous avions &eacute;chapp&eacute; aux loups, aux orages, aux
+pr&eacute;cipices; ais,<br>
+ croyez-m'en, qui que vous soyez, si vous &ecirc;tes jamais
+forc&eacute; de vous<br>
+ garer devant les happe-chair, &eacute;vitez toujours les
+routes.</p>
+
+<p>-- Vos papiers? D'o&ugrave; venez-vous? O&ugrave; allez-vous,
+voyons?</p>
+
+<p>Moi, je sortis de ma poche un gribouillage proven&ccedil;al
+et, pendant<br>
+ qu'un des archers, pour pouvoir d&eacute;chiffrer ce que
+&ccedil;a voulait dire, se<br>
+ d&eacute;sorbitait les yeux en tordant sa moustache:</p>
+
+<p>-- Nous sommes, disait Aubanel, des f&eacute;libres, qui
+venons faire le<br>
+ tour du Ventoux.</p>
+
+<p>-- Et des artistes, ajoutait Grivolas, qui &eacute;tudions la
+beaut&eacute; du<br>
+ paysage...</p>
+
+<p>-- Ah! oui, c'est bon! nous faire accroire qu'on est venu dans
+le<br>
+ Ventoux pour &eacute;tudier ses agr&eacute;ments!
+r&eacute;pliqua le gendarme qui<br>
+ essayait, mais vainement, de lire mon proven&ccedil;al; vous
+irez, mes<br>
+ farceurs, dire cela demain &agrave; M. le procureur
+imp&eacute;rial &agrave; Nyons... Et<br>
+ suivez-nous pour le quart d'heure.</p>
+
+<p>Nous rappelant le mot du g&eacute;n&eacute;ral
+Philop&eacute;men: "qu'il faut porter la<br>
+ peine de sa mauvaise mine", et, en effet, reconnaissant qu'avec
+nos<br>
+ grands chapeaux de feutre aux bords retrouss&eacute;s
+arrogamment, nos<br>
+ b&acirc;tons ferr&eacute;s et nos havresacs, nous &eacute;tions
+faits comme des brigands,<br>
+ -- et comme d'autre part, cela nous amusait, nous suiv&icirc;mes
+les<br>
+ chasse-coquins.</p>
+
+<p>Chemin faisant, un bon fermier, portant la veste sur
+l'&eacute;paule, nous<br>
+ atteignit et nous dit:</p>
+
+<p>-- Que Dieu vous donne le bonjour! Ces messieurs vont, sans
+doute, &agrave;<br>
+ la f&ecirc;te de Montbrun?</p>
+
+<p>-- Ah! oui, une jolie f&ecirc;te! lui
+r&eacute;pond&icirc;mes-nous. Nous descendions du<br>
+ Ventoux, de la cime du mont Ventoux, pour voir s'il est
+r&eacute;el que le<br>
+ soleil, en se levant, y fait trois sauts, comme on affirme, et
+voil&agrave;<br>
+ que les gendarmes, parce que nous avions oubli&eacute; nos
+papiers, nous ont<br>
+ pris pour des voleurs et nous emm&egrave;nent &agrave;
+Nyons...</p>
+
+<p>-- Par exemple! Mais ne voyez-vous pas, &agrave; leur
+fa&ccedil;on de s'exprimer,<br>
+ dit aux gendarmes le brave homme, que ces messieurs ne sont pas
+de<br>
+ loin? qu'ils parlent proven&ccedil;al? qu'ils sentent leur bonne
+maison? Eh<br>
+ bien! je n'h&eacute;site pas, moi, &agrave; r&eacute;pondre pour
+eux et je les invite<br>
+ m&ecirc;me, quand nous serons &agrave; Montbrun, &agrave; venir
+boire un coup &agrave; la<br>
+ maison, et vous aussi, messieurs du gouvernement, si vous
+voulez,<br>
+ pourtant, me faire cet honneur!</p>
+
+<p>-- En ce cas-l&agrave;, nous dit la mar&eacute;chauss&eacute;e
+dauphinoise, apr&egrave;s avoir<br>
+ d&eacute;lib&eacute;r&eacute;, messieurs, vous pouvez aller. Et,
+mais, voyons, est-ce<br>
+ positif, ce que vous disiez tout &agrave; l'heure, que le
+soleil, l&agrave;-haut,<br>
+ vu du sommet du Ventoux, fait trois sauts en se levant?</p>
+
+<p>-- &Ccedil;a, r&eacute;pliqu&acirc;mes-nous, il faut le voir
+pour le croire... Mais<br>
+ autrement, c'est vrai comme vous &ecirc;tes de braves gens.</p>
+
+<p>Et, les laissant sur ce go&ucirc;t (nous venions d'entrer
+&agrave; Montbrun), avec<br>
+ l'honn&ecirc;te paysan qui avait r&eacute;pondu pour nous, nous
+f&ucirc;mes tout droit &agrave;<br>
+ l'auberge nous restaurer quelque peu.</p>
+
+<p>Rien qui fasse plaisir, lorsqu'on cour le pays et qu'on est
+fatigu&eacute;,<br>
+ comme une auberge indig&egrave;ne, o&ugrave; l'on arrive un jour
+de f&ecirc;te patronale.<br>
+ Or, songez qu'&agrave; Montbrun, d&egrave;s notre entr&eacute;e
+au cabaret, nos yeux<br>
+ virent par terre un monceau de poulardes, de poulets, de
+dindons, de<br>
+ lapins, de levrauts et de perdrix, vous dis-je, qui
+n'annon&ccedil;aient pas<br>
+ mis&egrave;re! Qui plumait d'ici, qui saignait de l&agrave;. Une
+paire de longues<br>
+ broches, toutes charg&eacute;es de lardoires et de gibier
+odorant,<br>
+ tournaient et d&eacute;gouttaient sur le carr&eacute; des
+l&egrave;chefrites,<br>
+ doucettement, devant le feu. L'h&ocirc;telier,
+l'h&ocirc;teli&egrave;re, en mouvement,<br>
+ posaient sur chaque table les bouteilles, les couteaux, les<br>
+ fourchettes qu'il fallait. Et tout cela pour les premiers
+qui<br>
+ demanderaient &agrave; d&icirc;ner, c'est-&agrave;-dire pour
+nous autres. Oh! coquin de<br>
+ bon sort! Une b&eacute;n&eacute;diction. Et, chose pardessus qui
+ne co&ucirc;tait pas<br>
+ davantage, les filles de l'h&ocirc;tesse avaient si gentille
+accortise que<br>
+ nous rest&acirc;mes l&agrave; tant que dura la f&ecirc;te, rien
+que pour l'agr&eacute;ment<br>
+ d'&ecirc;tre servis par elles.</p>
+
+<p>A <i>Montbrun</i>, disait-on autrefois en Dauphin&eacute;,
+<i>arriv&eacute; &agrave; deux heures,<br>
+ &agrave; trois on est pendu</i>. Cela montre qu'un proverbe
+n'est pas toujours<br>
+ v&eacute;ridique, mais &ccedil;a devait se rapporter (je le
+crois) au renom du<br>
+ terrible Montbrun, le capitaine huguenot qui fut seigneur de
+ce<br>
+ village. C'est lui, Charles du Puy, dit "le brave Montbrun", qui
+fit<br>
+ face au roi de France, all&eacute;guant pour raison que "les
+armes et le jeu<br>
+ rendaient les hommes &eacute;gaux". C'est le m&ecirc;me qui, au
+si&egrave;ge de Mornas,<br>
+ place catholique, lorsqu'il eut pris le ch&acirc;teau, en
+pr&eacute;cipita la<br>
+ garnison sur la pointe, l&agrave;-bas, des hallebardes de sa
+troupe (1562).<br>
+ D'o&ugrave; les gens de Mornas ont gard&eacute; jusqu'&agrave;
+nos jours le sobriquet de<br>
+ <i>saute-remparts</i>, et voici ce qu'on raconte:</p>
+
+<p>Un de ces malheureux, dont le tour &eacute;tait venu de faire
+le plongeon,<br>
+ reculait pour prendre &eacute;lan, mais arriv&eacute; au bord de
+l'affreux<br>
+ casse-cou, il s'arr&ecirc;tait &eacute;pouvant&eacute;. Il
+revenait prendre sa course, et<br>
+ chose facile &agrave; comprendre, il l&acirc;chait pied de
+nouveau.</p>
+
+<p>-- O poltron, lui cria le farouche Montbrun, en deux fois que
+tu pris<br>
+ escousse, tu ne peux pas faire le saut?</p>
+
+<p>-- Monseigneur, r&eacute;pliqua le pauvre catholique, s'il
+vous pla&icirc;t<br>
+ d'essayer, je vous le donne en trois.</p>
+
+<p>Et pour la repartie, Montbrun, &agrave; ce qu'on dit, lui
+accorda sa gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Nous all&acirc;mes visiter le ch&acirc;teau du baron - que
+Fran&ccedil;ois II fit<br>
+ d&eacute;molir. -- Il y reste quelques fresques,
+attribu&eacute;es &agrave; Andr&eacute; del<br>
+ Sarto. Sur la terrasse, on nous montra l'endroit d'o&ugrave;
+parfois, pour<br>
+ s'amuser, le seigneur huguenot abattait d'un coup d'arquebuse
+les<br>
+ moines qui, l&agrave;-bas, lisaient leur br&eacute;viaire, dans
+le jardin d'un<br>
+ couvent qu'il y avait en dessous.</p>
+
+<p>Enfin, derri&egrave;re le Ventoux, le long du Toulourenc,
+rivi&egrave;re qui s&eacute;pare<br>
+ le Dauphin&eacute; de la Provence, ayant repris notre
+tourn&eacute;e, nous v&icirc;mes en<br>
+ passant au pied du Ventouret et en longeant le Gourg des
+Oules<br>
+ d&eacute;boucher dans une vall&eacute;e, la riante vall&eacute;e
+de Sault.</p>
+
+<p>-- Faisons la m&eacute;ridienne? d&icirc;mes-nous.. Et tous
+trois, &agrave; l'or&eacute;e d'une<br>
+ prairie limitrophe avec la route, nous nous couch&acirc;mes pour
+dormir et<br>
+ laisser passer la chaleur.</p>
+
+<p>-- Adieu, Ventoux! s'&eacute;cria Aubanel, tu nous fis,
+&ocirc; gueusard, assez<br>
+ suer et essouffler!</p>
+
+<p>Grivolas regardait les ombres et les clairs que remuaient
+entre eux<br>
+ les noyers et les ch&ecirc;nes, et moi, &eacute;piant l'heure
+qu'il &eacute;tait au<br>
+ soleil, je t&eacute;tais &agrave; la gourde une gorg&eacute;e
+d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>A ce moment, dans le grand h&acirc;le, nous v&icirc;mes sur la
+route blanche<br>
+ s'acheminer avec sa blouse, ses gros souliers &agrave; clous,
+son chapeau &agrave;<br>
+ larges bords, un vieillard qui tenait une houssine &agrave; la
+main. Quelque<br>
+ chose d'imposant et de particulier dans sa figure ouverte,
+r&ocirc;tie par<br>
+ le soleil, attira, comme il passait, notre attention vers lui et
+nous<br>
+ lui d&icirc;mes bonjour.</p>
+
+<p>-- Bonjour, toute la compagnie, nous fit-il d'une voix douce,
+vous<br>
+ faites un peu halte?</p>
+
+<p>-- Eh oui! brave homme; &agrave; vous d'en faire autant, si
+vous voulez.</p>
+
+<p>-- Eh bien! je ne dis pas non... Je viens de la ville de
+Sault, o&ugrave;<br>
+ j'avais quelques affaires et je commen&ccedil;ais d'&ecirc;tre
+las. Ce n'est plus,<br>
+ mes amis, comme quand j'avais votre &acirc;ge! Berthe filait
+alors, et<br>
+ maintenant Marthe d&eacute;vide.</p>
+
+<p>Et il s'assit en causant &agrave; c&ocirc;t&eacute; de nous
+sur l'herbe.</p>
+
+<p>-- Je suis bien curieux peut-&ecirc;tre, poursuivit-il, mais
+par hasard ne<br>
+ seriez-vous pas herboristes?</p>
+
+<p>Ah! parbleu, si nous connaissions la vertu des simples que nos
+pieds<br>
+ foulent, nous n'aurions jamais besoin d'apothicaires ni de
+m&eacute;decins.</p>
+
+<p>-- Non, r&eacute;pond&icirc;mes-nous, nous venons du mont
+Ventoux.</p>
+
+<p>-- <i>Sage qui n'y retourne pas, mais fou celui qui y
+retourne!</i> dit le<br>
+ vieillard sentencieusement... "Allons, je vois, je vois, vous
+&ecirc;tes<br>
+ peut-&ecirc;tre bien des triacleurs de Venise.</p>
+
+<p>-- Triacleurs? Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>--Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'un rem&egrave;de souverain
+est ce qu'on<br>
+ nomme la <i>th&eacute;riaque</i>, qui se fait &agrave; ce qu'on
+dit, avec de la graisse<br>
+ de vip&egrave;re... Et, ici, dans nos montagnes, au Ventoux, au
+Ventouret,<br>
+ et, dans cette vall&eacute;e m&ecirc;me, les vip&egrave;res ne
+manquent pas. Si c'est<br>
+ elles que vous cherchiez...</p>
+
+<p>-- Ah! les cherche qui voudra! nous
+&eacute;cri&acirc;mes-nous.</p>
+
+<p>-- Veuillez m'excuser, reprit le bonhomme, si je vous ai
+offens&eacute;s,<br>
+ mais il n'est pas de sot m&eacute;tier:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Comme dit le renard<br>
+ Chacun joue de son art.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Le bon Dieu, que je salue, a r&eacute;pandu sa lumi&egrave;re,
+voyez-vous un peu &agrave;<br>
+ tous. Pris &agrave; part, l'homme ne sait rien; entre tous, nous
+savons<br>
+ tout... Et, sans aller plus loin, moi, je suis devineur
+d'eau.</p>
+
+<p>-- Ah! tonnerre de nom de nom!</p>
+
+<p>-- Oui, tel que vous me voyez, par la vertu de la baguette que
+je<br>
+ tiens entre mes mains, je d&eacute;niche les veines d'eau.</p>
+
+<p>-- Par exemple, et &agrave; notre tour, s'il n'y a pas
+d'indiscr&eacute;tion,<br>
+ comment faites-vous donc pour d&eacute;couvrir les sources qu'il
+y a dans la<br>
+ terre?</p>
+
+<p>-- Comment je fais? De vous le dire, r&eacute;pondit
+l'hydroscope, ce serait<br>
+ malais&eacute; peut-&ecirc;tre... C'est affaire de bonne foi. Il
+m'arrive, tenez,<br>
+ quand le soleil est ardent, de voir fumer les eaux, de les
+voir<br>
+ s'&eacute;vaporer, &agrave; sept lieues de distance... je les
+vois, oui, je les<br>
+ vois (mon Dieu! je vous rends gr&acirc;ces!) aspir&eacute;es,
+color&eacute;es par<br>
+ l'ardeur du soleil. Ensuite la baguette, qui tourne
+d'elle-m&ecirc;me et se<br>
+ tord entre mes doigts, ach&egrave;ve le restant... Mais il faut,
+comme je<br>
+ vous le dis, sentir cela pour le comprendre: c'est &agrave; la
+bonne foi.<br>
+ Vous pouvez d&rsquo;ailleurs parler de moi &agrave; Sault,
+&agrave; Villes, &agrave; Verdolier,<br>
+ dans tous les villages qui avoisinent: je suis d&rsquo;Aurel (que
+vous<br>
+ voyez l&agrave;), mon nom est Fortun&eacute; Aubert. On vous
+montrera partout les<br>
+ sources que j&rsquo;ai mises en vue.</p>
+
+<p>Nous lui d&icirc;mes en plaisantant:</p>
+
+<p>-- Comp&egrave;re Fortun&eacute;, si vous pouviez, avec la
+baguette, trouver un<br>
+ jour la Ch&egrave;vre d&rsquo;Or?</p>
+
+<p>-- Et pourquoi non? Si Dieu voulait, je n&rsquo;aurais pas plus
+de peine &agrave;<br>
+ cela, voyez-vous, que d&rsquo;&ecirc;tre assis sur ce talus...
+Mais Celui de<br>
+ l&agrave;-haut a plus de sens que nous tous. Une<br>
+ fontaine d&rsquo;eau, quand on a soif, ne vaut-elle pas mieux
+qu&rsquo;une<br>
+ fontaine d&rsquo;or? Et ce pr&eacute;! Ne croyez-vous pas que la
+moindre ros&eacute;e<br>
+ fasse plus de bien &agrave; son herbe, -- que si la traversait
+le carrosse<br>
+ d&rsquo;un roi, charg&eacute; d&rsquo;or et d&rsquo;argent? Rendre
+service, quand on peut, &agrave;<br>
+ notre fr&egrave;re prochain, comme il nous est
+recommand&eacute;, mes amis, voil&agrave;,<br>
+ voil&agrave; o&ugrave; le bon Dieu vient en aide! Et pour
+preuve, permettez que je<br>
+ vous conte encore ceci:</p>
+
+<p>"L&rsquo;an pass&eacute;, la servante de notre cur&eacute;
+d&rsquo;Aurel (qui vous le<br>
+ certifierait) me fit appeler &agrave; la cure.</p>
+
+<p>"-- Ma&icirc;tre Fortun&eacute;, me dit-elle, vous me voyez en
+grand souci. M. le<br>
+ cur&eacute;, ce matin, est all&eacute; &agrave; Carpentras,
+o&ugrave; l&rsquo;on juge aux assises un<br>
+ jeune parent &agrave; lui, inculp&eacute; comme incendiaire. Il
+devait, me l&rsquo;ayant<br>
+ promis, retourner de bonne heure, et la nuit d&eacute;j&agrave;
+descend, et je ne<br>
+ vois venir personne: je ne sais que m&rsquo;imaginer. Si au moyen
+de votre<br>
+ science vous pouviez me rendre instruite de ce qui l&agrave;-bas
+se passe,<br>
+ ah! que vous me feriez plaisir!</p>
+
+<p>"-- Nous essayerons, r&eacute;pondis-je... Donnez-moi quelques
+oublies, ce<br>
+ avec quoi les hosties se font.</p>
+
+<p>Et alors, sur la table, je pla&ccedil;ai les oublies, en
+repr&eacute;sentation de<br>
+ Celui qu&rsquo;on ne voit pas, l&rsquo;Amour supr&ecirc;me, le bon
+Dieu.</p>
+
+<p>"A c&ocirc;t&eacute; des oublies, je mis un verre de vin pur,
+pour repr&eacute;senter la<br>
+ Justice.</p>
+
+<p>"Devant l&rsquo;Amour et la Justice, je mis un verre d&rsquo;eau
+-- qui<br>
+ repr&eacute;sentait l&rsquo;inculp&eacute;. Et derri&egrave;re
+l&rsquo;inculp&eacute; je posai un gobelet de<br>
+ vin troubl&eacute; avec de l&rsquo;eau: &ccedil;a
+repr&eacute;sentait<br>
+ l&rsquo;avocat.</p>
+
+<p>"Je saisis la baguette et, &agrave; la bonne foi, humblement,
+je demande &agrave;<br>
+ Dieu, l&rsquo;Amour supr&ecirc;me, si l&rsquo;accus&eacute;
+&eacute;tait condamn&eacute;.</p>
+
+<p>"La baguette, mes amis, ne branla pas plus que ces
+pierres.</p>
+
+<p>"Bon! je demandai alors si on l&rsquo;avait acquitt&eacute;. La
+baguette entre mes<br>
+ doigts tourna joyeuse, comme en danse.</p>
+
+<p>"-- Mademoiselle, dis-je pour lors &agrave; la servante, vous
+pouvez dormir<br>
+ tranquille: l'inculp&eacute; est acquitt&eacute;.</p>
+
+<p>"-- Puisque nous y voil&agrave;, me fit la demoiselle,
+Fortun&eacute; informez-vous<br>
+ un peu sur les t&eacute;moins.</p>
+
+<p>"Je reprends en main la baguette et je demande au vin pur ou,
+pour<br>
+ mieux dire, &agrave; la Justice, si les t&eacute;moins
+retournaient et s&rsquo;ils<br>
+ &eacute;taient en chemin.</p>
+
+<p>"La verge demeura muette.</p>
+
+<p>"Humblement, je demande s&rsquo;ils &eacute;taient poursuivis.
+..Il me fut r&eacute;pondu<br>
+ qu&rsquo;ils &eacute;taient poursuivis tr&egrave;s
+s&eacute;rieusement... Eh bien! n&rsquo;est-il pas<br>
+ vrai que le lendemain, messieurs, le cur&eacute; d&rsquo;Aurel
+vint nous confirmer<br>
+ tout ce que nous avions vu la veille avec la verge! On avait
+&agrave;<br>
+ Carpentras acquitt&eacute; l&rsquo;inculp&eacute; et retenu les
+t&eacute;moins.</p>
+
+<p>"-- Mais, allons, vous devez dire que je suis un franc bavard.
+A Dieu<br>
+ soyez, dit le vieillard en se relevant du talus, et prenez
+garde, l&agrave;<br>
+ au frais, prenez garde de vous morfondre.</p>
+
+<p>Le devineur, avec sa baguette, gagna du c&ocirc;t&eacute; des
+collines, vers ces<br>
+ quartiers d&rsquo;Aurel, de Saint-Trinit, chant&eacute;s plus
+tard par F&eacute;lix Gras<br>
+ dans son grand et frais po&egrave;me qui a nom <i>Les
+charbonniers</i>, et nous<br>
+ all&acirc;mes, nous autres, par un raidillon de chemin, prendre
+notre logis<br>
+ &agrave; Sault, la ville des <i>&Eacute;trangleurs de
+truie.</i></p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir salu&eacute;, dans le ch&acirc;teau fort en
+ruine, le blason et la<br>
+ gloire de ses anciens seigneurs, les grands barons d&rsquo;Agoult
+(qui est<br>
+ Wolf en allemand et qui signifie loup) et le nom historique de
+cette<br>
+ comtesse de Sault qui, au temps (de la Ligue, ma&icirc;trisait
+la Provence,<br>
+ nous descend&icirc;mes sur Monieux, dont le cur&eacute; figure
+dans le gai<br>
+ r&eacute;pertoire des contes populaires.</p>
+
+<p>Ce cur&eacute; avait une vache... Et voici qu&rsquo;un pauvre
+homme, qui avait un<br>
+ tas d&rsquo;enfants, vola et tua la vache, la fit manger &agrave;
+ses marmots et,<br>
+ apr&egrave;s la bombance, en mani&egrave;re de gr&acirc;ces,
+leur fit dire la petite<br>
+ pri&egrave;re que voici:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Nous rendons gr&acirc;ces, mon Dieu,<br>
+ Au bon cur&eacute; de Monieux:<br>
+ Nous avons bien soup&eacute;, Dieu merci et sa vache!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais les enfants r&eacute;p&egrave;tent tout. Le cur&eacute;
+en eut vent, et ayant<br>
+ questionn&eacute; un des petits mangeurs, il lui dit:</p>
+
+<p>-- Est-ce vrai, mignon, que votre p&egrave;re vous a appris
+pour vos gr&acirc;ces<br>
+ une pri&egrave;re si jolie? Comment est-elle? voyons un
+peu...</p>
+
+<p>Et le petit r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Nous rendons gr&acirc;ces, mon Dieu,<br>
+ Au bon cur&eacute; de Monieux:<br>
+ Nous avons bien soup&eacute;, Dieu merci et sa vache!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>-- Oh ! la galante pri&egrave;re! fit le pr&ecirc;tre au
+petit. Eh bien ! sais-tu,<br>
+ mignon, ce qu&rsquo;il faut faire? Demain, jour de dimanche, tu
+viendras me<br>
+ trouver &agrave; la premi&egrave;re messe; tu monteras en chaire
+avec moi, n&rsquo;est-ce<br>
+ pas, mignon? et devant tous, pour que tout le monde
+l&rsquo;apprenne, tu<br>
+ diras la pri&egrave;re que ton p&egrave;re vous fait dire.</p>
+
+<p>-- Il suffit, monsieur le cur&eacute;.</p>
+
+<p>Et l&rsquo;enfant, tout de suite, va conter &agrave; son
+p&egrave;re le propos du cur&eacute;;<br>
+ et le p&egrave;re, un fin matois, dit alors &agrave;
+l&rsquo;enfant:</p>
+
+<p>-- Ah! oui, venir parler de vache en pleine chaire! Mais tu
+les<br>
+ ferais rire tous... Je vais t&rsquo;en apprendre une autre, mon
+fils,<br>
+ d&rsquo;action de gr&acirc;ces, qui est bien plus belle
+encore:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Je rends gr&acirc;ce au bon Dieu!<br>
+ Les hommes de Monieux<br>
+ Ont tous port&eacute; du bois de leur cur&eacute; joyeux:<br>
+ Mais lui tout seul, mon p&egrave;re<br>
+ Ne s&rsquo;est pas laiss&eacute; faire.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>"T&rsquo;en souviendras-tu demain?</p>
+
+<p>-- Je m&rsquo;en souviendrai, p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le cur&eacute;, le lendemain, au pr&ocirc;ne de la messe,
+monte donc &agrave; la chaire,<br>
+ accompagn&eacute; du petit, et commence:</p>
+
+<p>-- Mes fr&egrave;res, vous l&rsquo;avez tous appris, on nous a
+vol&eacute; notre vache...<br>
+ Je ne veux pas vous en parler; seulement la v&eacute;rit&eacute;
+est toujours bonne<br>
+ &agrave; conna&icirc;tre, et toujours la v&eacute;rit&eacute;
+sort de la bouche innocente...<br>
+ Allons, mignon, dis ce que tu sais.</p>
+
+<p>Et le petit alors:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Je rends gr&acirc;ce au bon Dieu!<br>
+ Les hommes de Monieux<br>
+ Ont tous port&eacute; du bois de leur cur&eacute; joyeux:<br>
+ Mais lui tout seul, mon p&egrave;re<br>
+ Ne s&rsquo;est pas laiss&eacute; faire.</i></p>
+
+<p>Je vous laisse &agrave; penser le rire...</p>
+</blockquote>
+
+<p>Nous pr&icirc;mes &agrave; Monieux la combe de la Nesque,
+petit cours d&rsquo;eau<br>
+ sauvage, qui bondit, comme dit Gras,</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Entre deux falaises &agrave; pic, couvertes de
+halliers,<br>
+ O&ugrave; les bergers pendent l'app&acirc;t<br>
+ Pour attraper les merles.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>et nous march&acirc;mes l&agrave; dans les rochers, &agrave;
+tout hasard, pour gagner, si<br>
+ nous pouvions, le m&ecirc;me jour, V&eacute;nasque. Mais qui
+compte sans l&rsquo;h&ocirc;te,<br>
+ dit-on, compte deux fois: le soleil se couchait que nous
+errions<br>
+ encore parmi les pr&eacute;cipices, au pied d&rsquo;un haut
+escarpement qu&rsquo;on<br>
+ nomme le Rocher du Cire, o&ugrave; plus tard nous
+pla&ccedil;&acirc;mes l&rsquo;&eacute;pisode de<br>
+ <i>Calendal</i> lorsqu&rsquo;il d&eacute;nicha les ruches
+d&rsquo;abeilles,</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>La Nesque, par-dessous, affreuse,<br>
+ Ouvrait sa t&eacute;n&eacute;breuse gorge</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>et, la nuit nous couvrant peu &agrave; peu de son ombre, voici
+qu&rsquo;&agrave; un<br>
+ endroit appel&eacute; le Pas de l&rsquo;Ascle, un
+v&eacute;ritable labyrinthe, nous n&rsquo;y,<br>
+ voyions plus devant nous, en danger, &agrave; tout pas, de
+glisser et<br>
+ tomber, la t&ecirc;te la premi&egrave;re, par l&agrave;-bas je
+ne sais ou.</p>
+
+<p>-- Mes amis, dis-je alors, ce serait une sottise que de
+laisser nos<br>
+ os ici dans quelque gouffre, avant d&rsquo;avoir accompli notre
+oeuvre<br>
+ f&eacute;libr&eacute;enne. Je serais d&rsquo;avis de
+retourner.</p>
+
+<p>-- H&eacute;! en avant, fit Grivolas, nous venons tout
+&agrave; l&rsquo;heure "les effets<br>
+ de la lune" sur les roches de la Nesque.</p>
+
+<p>-- Si tu veux te pr&eacute;cipiter, lui cria Aubanel, libre
+&agrave; toi, mon ami<br>
+ Pierre! Pour moi, je ne me sens nulle envie de me faire
+d&eacute;vorer par<br>
+ les loups.</p>
+
+<p>Et l&agrave;-dessus nous remont&acirc;mes, en t&acirc;tonnant
+de-ci de-l&agrave;, pour nous<br>
+ sortir des pr&eacute;cipices, harass&eacute;s,
+d&eacute;faillants, tout en nage. Nous<br>
+ v&icirc;mes alors par bonheur, dans l&rsquo;obscurit&eacute;, au
+loin, poindre une<br>
+ petite lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Nous y all&acirc;mes. C&rsquo;&eacute;tait une masure
+&eacute;cart&eacute;e dans la montagne, qu&rsquo;on<br>
+ appelait les Bessons. Nous frapp&acirc;mes. On nous ouvrit; et
+de leur<br>
+ mieux ces braves gens (une famille de chevriers) nous firent<br>
+ l&rsquo;hospitalit&eacute; et ils nous dirent:</p>
+
+<p>"Vous avez certes bien fait de retourner sur vos pas;
+l&rsquo;autre ann&eacute;e,<br>
+ une nuit d&rsquo;hiver, nous avions entendu des cris, sans savoir
+ce qui<br>
+ arrivait...</p>
+
+<p>"Quand le matin nous all&acirc;mes voir, nous trouv&acirc;mes
+mort dans la<br>
+ Nesque, l&agrave;-bas vers le Pas de l&rsquo;Ascle, un pauvre
+pr&ecirc;tre qui s&rsquo;&eacute;tait<br>
+ d&eacute;croch&eacute; et tout meurtri."</p>
+
+<p>-- Eh bien! tu vois, nigaud, si nous t&rsquo;avions suivi? fit
+Aubanel &agrave;<br>
+ Grivolas.</p>
+
+<p>-- Bah! repartit le peintre, vous &ecirc;tes des soldats du
+pape.</p>
+
+<p>La m&eacute;nag&egrave;re, en m&ecirc;me temps, avait mis la
+marmite sur le feu, avec de<br>
+ l&rsquo;ail, de la sauge, et une poign&eacute;e de sel, tout
+asperg&eacute; d&rsquo;huile. Elle<br>
+ nous trempa bient&ocirc;t une odorante eau bouillie, si bonne
+qu&rsquo;Aubanel,<br>
+ tout petit homme qu&rsquo;il f&ucirc;t, en vida onze
+assiett&eacute;es, et le grand<br>
+ f&eacute;libre garda un tel souvenir de cette savoureuse soupe
+et du bon<br>
+ sommeil que nous f&icirc;mes &agrave; la grange des Bessons que,
+dans son <i>Livre<br>
+ de l&rsquo;Amour</i>, il y fait l&rsquo;allusion suivante:</p>
+
+<p><i>La femme vivement avec le tranchoir -- Taille le beau pain
+brun, va<br>
+ qu&eacute;rir de l&rsquo;eau fra&icirc;che -- Avec son broc de
+cuivre; ensuite sur le<br>
+ seuil -- Elle sort et appelle ses gens qui rentrent &agrave; la
+maison. --<br>
+ Et la soupe est vers&eacute;e; pendant qu&rsquo;elle
+s&rsquo;imbibe,-- L&rsquo;h&ocirc;te amical<br>
+ vous fait boire un coup de sa piquette; -- Puis, chacun &agrave;
+son tour,<br>
+ a&iuml;eul, mari, femme et enfants, -- Tirent une
+assiett&eacute;e et apaisent<br>
+ leur faim. -- Et vous mangez la soupe et &ecirc;tes de la
+famille. -- Mais,<br>
+ le repas fini, d&eacute;j&agrave; chacun sommeille: --
+L&rsquo;h&ocirc;tesse avec une lampe va<br>
+ vous qu&eacute;rir un drap, -- Un beau drap de toile blonde,
+tout rude et<br>
+ tout neuf. -- Du corps la lassitude est un baume pour
+l&rsquo;&acirc;me. -- Ah!<br>
+ qu&rsquo;il fait bon dormir, dans les bergeries, sur le
+feuillage, --<br>
+ Dormir sans r&ecirc;ves, au milieu des troupeaux, --
+N&rsquo;&ecirc;tre ensuite<br>
+ r&eacute;veill&eacute; que par les grelots -- Des
+ch&egrave;vres, le matin, et aller avec<br>
+ les pl&acirc;tres -- Se coucher tout le jour et sentir le
+marrube!</i></p>
+
+<p>Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, toute
+bourdonnante<br>
+ d&rsquo;abeilles, des abeilles en essaims qui y humaient le miel
+des<br>
+ fleurs, nous arriv&acirc;mes enfin, et par une chaleur qui
+faisait b&eacute;er les<br>
+ l&eacute;zards, au village de M&eacute;tham&icirc;s. Nous
+demand&acirc;mes l&rsquo;auberge. Mais<br>
+ va-t&rsquo;en voir s&rsquo;ils viennent! Nous y trouv&acirc;mes
+porte close; l&rsquo;h&ocirc;te et<br>
+ l&rsquo;h&ocirc;tesse<br>
+ moissonnaient.</p>
+
+<p>Nous entr&acirc;mes au caf&eacute;, pour voir si en payant on
+voudrait nous<br>
+ appr&ecirc;ter quelque chose pour d&icirc;ner.</p>
+
+<p>-- Cela m&rsquo;est d&eacute;fendu, nous dit le cafetier, comme
+de tuer un homme!</p>
+
+<p>-- Et pourquoi?</p>
+
+<p>-- C&rsquo;est que l&rsquo;auberge, appartenant &agrave; la
+commune, s&rsquo;afferme sous<br>
+ condition que personne autre n&rsquo;ait le droit de donner
+&agrave; manger aussi.</p>
+
+<p>-- Il nous faut donc crever de faim?</p>
+
+<p>-- Allez trouver M. le Maire... Je ne puis, moi, vous offrir
+autre<br>
+ chose qu&rsquo;&agrave; boire.<br>
+ Nous b&ucirc;mes un coup pour nous rafra&icirc;chir, et de
+l&agrave;, tout poussi&eacute;reux,<br>
+ nous all&acirc;mes chez M. le Maire de M&eacute;thamis.</p>
+
+<p>Le maire, un grand rustaud, moricaud et gr&ecirc;l&eacute;
+comme une po&ecirc;le &agrave;<br>
+ ch&acirc;taignes, croyant avoir affaire &agrave; des batteurs
+d&rsquo;estrade, nous fait<br>
+ brutalement, comme quelqu&rsquo;un que l&rsquo;on
+d&eacute;range:</p>
+
+<p>-- Que voulez-vous?</p>
+
+<p>-- Nous voudrions, lui dis-je, que vous donniez au
+cafe-tier<br>
+ l&rsquo;autorisation n&eacute;cessaire pour nous servir &agrave;
+manger, du moment,<br>
+ monsieur le Maire, que votre auberge est ferm&eacute;e...</p>
+
+<p>-- Avez-vous des papiers?</p>
+
+<p>-- Que diable! nous sommes d&rsquo;ici d&rsquo;Avignon: si
+l&rsquo;on ne peut plus<br>
+ faire un pas, ni manger une omelette dans le d&eacute;partement,
+sans avoir<br>
+ des papiers...</p>
+
+<p>-- &Ccedil;a, point tant de raisons! vous irez vous expliquer,
+accompagn&eacute;s<br>
+ de mes deux gardes, devant le commissaire de police du
+canton.</p>
+
+<p>-- Mais peste! vous voulez rire? nous voil&agrave; n&rsquo;en
+pouvant plus...</p>
+
+<p>-- Oh! je vous ferai charrier sur ma charrette; j&rsquo;ai un
+bon mulet.</p>
+
+<p>Cela commen&ccedil;ait, parbleu! &agrave; ne plus tant nous
+amuser, d&rsquo;autant plus,<br>
+ saperlotte! que nous n&rsquo;avions rien dans le ventre.</p>
+
+<p>-- Monsieur le Maire, dit Aubanel, si vous vouliez nous
+conduire chez<br>
+ M. le cur&eacute;, je suis s&ucirc;r qu&rsquo;il nous
+conna&icirc;tra.</p>
+
+<p>-- Allons-y, allons-y, fit le maire hargneux.</p>
+
+<p>Et arriv&eacute;s au presbyt&egrave;re, en pr&eacute;sence du
+pr&ecirc;tre:</p>
+
+<p>-- Voyez, lui dit-il, monsieur le Cur&eacute;, si vous
+connaissez ces<br>
+ individus.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; de Mathamis, dans son petit salon, nous offrit
+d&rsquo;abord des<br>
+ chaises, et puis tournant autour de nous et examinant nos
+visages:</p>
+
+<p>-- Non, dit-il, monsieur le Maire, je ne connais pas ces
+messieurs.</p>
+
+<p>-- Mais regardez-moi bien, monsieur le cur&eacute;, fit
+Aubanel, ne vous<br>
+ souvient-il pas de m&rsquo;avoir vu en Avignon, dans ma
+librairie?</p>
+
+<p>-- Ah! monsieur Aubanel?</p>
+
+<p>-- Pr&eacute;cis&eacute;ment.</p>
+
+<p>-- Monsieur Aubanel, cria le cur&eacute; de M&eacute;thamis,
+libraire et imprimeur<br>
+ de notre Saint P&egrave;re le Pape! Jacomone, Jacomone! apporte
+vite les<br>
+ petits verres, que nous buvions une goutte de ratafia de Gouit
+&agrave; la<br>
+ sant&eacute; de l&rsquo;Almanach proven&ccedil;al et des
+f&eacute;libres!</p>
+
+<p>Et comme nous tournions la t&ecirc;te, pour voir un peu la
+mine du maire de<br>
+ M&eacute;thamis, celui-ci, en cherchant la porte qu&rsquo;il ne
+pouvait retrouver,<br>
+ grommelait:</p>
+
+<p>-- Je ne bois pas, je ne bois pas, monsieur le Cur&eacute;. Il
+faut que<br>
+ j&rsquo;aille mettre au joug.</p>
+
+<p>C&rsquo;est bien. Quand nous sort&icirc;mes, au bout d&rsquo;un
+moment, l&rsquo;aubergiste<br>
+ sur son seuil, le cafetier devant sa porte, nous appelaient:</p>
+
+<p>-- Messieurs, messieurs, vous pouvez venir... M. le Maire
+vient de<br>
+ dire que si vous d&eacute;siriez manger...</p>
+
+<p>Mais d&eacute;pit&eacute;s et d&eacute;daigneux, nous, tels
+que des ap&ocirc;tres qui ont &eacute;t&eacute;<br>
+ m&eacute;connus, en resserrant nos ceintures nous
+secou&acirc;mes sur M&eacute;thamis la<br>
+ poussi&egrave;re de nos souliers et nous repr&icirc;mes
+clopin-clopant la descente<br>
+ de la Nesque.</p>
+
+<p>-- Eh bien! mon vaillant Pierre, disait Aubanel &agrave;
+Grivolas, tu vois<br>
+ que les soldats du Pape sont encore bons &agrave; quelque
+chose?</p>
+
+<p>-- Je ne dis pas, mais &agrave; Venasque, r&eacute;pondait
+notre artiste en se<br>
+ l&eacute;chant la barbe, si nous tombions sur un monceau de
+lapins, de<br>
+ poulets, de levrauts et de dindes, comme &agrave; la f&ecirc;te
+de Montbrun, il me<br>
+ semble que tout &agrave; l&rsquo;heure, mes amis, nous y
+taperions.</p>
+
+<p>H&eacute;las! les jours se suivent, mais ne se ressemblent
+pas. A Venasque,<br>
+ l&rsquo;aubergiste, charron de son m&eacute;tier, nous fit
+souper, l&rsquo;animal, avec<br>
+ un &eacute;pais rago&ucirc;t de pommes de terre au plat,
+rissol&eacute;es dans de l&rsquo;huile<br>
+ infecte, que nous ne p&ucirc;mes avaler.</p>
+
+<p>Non content de cela, le pendard nous fit coucher sur une pile
+de bois<br>
+ d&rsquo;yeuse, avec, pour matelas, quelques fourch&eacute;es de
+paille qui, dans<br>
+ la nuit, s&rsquo;&eacute;parpill&egrave;rent, et, &agrave; cause
+des b&ucirc;ches anguleuses et<br>
+ noueuses qui nous entraient dans le dos, nous ne p&ucirc;mes
+fermer l'oeil.</p>
+
+<p>Bref, les habits frip&eacute;s, les chaussures trou&eacute;es,
+le visage h&acirc;l&eacute;, mais<br>
+ all&egrave;gres, mais pleins de la saveur de la Provence, nous
+rev&icirc;nmes &agrave;<br>
+ travers une croupe de montagnes pel&eacute;es qui a pour nom la
+Barbarenque,<br>
+ en passant par Vaucluse, l'abbaye de S&eacute;nanque, Gordes et
+le Calavon<br>
+ (non sans autres aventures dont le r&eacute;cit serait trop
+long), nous<br>
+ rev&icirc;nmes de l&agrave; aux plaines d'Avignon.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XVIII</h2>
+
+<h3>LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE</h3>
+
+<p>Alphonse Daudet dans sa jeunesse. -- La descente en Arles. --
+La<br>
+ Roquette et les Roquetti&egrave;res. -- Le patron Gafet. -- Le
+souper chez<br>
+ Le Coun&euml;nc. -- Les chansons de table. -- Le registre du
+cabaret. --<br>
+ Le pont de bateaux. -- La noce arl&eacute;sienne. -- Le spectre
+des<br>
+ Aliscamps. -- Une lettre de Daudet pendant le si&egrave;ge de
+Paris.</p>
+
+<p>I</p>
+
+<p>Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse (<i>Lettres de
+mon<br>
+ Moulin et Trente Ans de Paris</i>), a racont&eacute;, &agrave;
+fleur de plume,<br>
+ quelques &eacute;chapp&eacute;es qu'il fit, avec les premiers
+f&eacute;libres, &agrave; Maillane,<br>
+ en Barthelasse, aux Baux, &agrave; Ch&acirc;teauneuf; je dis
+avec les f&eacute;libres de<br>
+ la premi&egrave;re pousse, qui, en ce temps, couraient sans
+cesse le pays de<br>
+ Provence, pour le plaisir de courir, de se donner du
+mouvement,<br>
+ surtout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le vieux fonds
+du<br>
+ peuple. Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut, et je veux
+vous<br>
+ conter la joyeuse &eacute;quip&eacute;e que nous f&icirc;mes
+ensemble, il y a quelque<br>
+ quarante ans.</p>
+
+<p>Daudet, &agrave; cette &eacute;poque, &eacute;tait
+secr&eacute;taire du duc de Morny, secr&eacute;taire<br>
+ honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le
+jeune<br>
+ homme allait, une fois par mois, voir si le pr&eacute;sident du
+S&eacute;nat, son<br>
+ patron, &eacute;tait gaillard et de bonne humeur. Et sa vigne de
+c&ocirc;t&eacute;, qui<br>
+ depuis a donn&eacute; de si belles press&eacute;es,
+n'&eacute;tait qu'&agrave; sa premi&egrave;re<br>
+ feuille. Mais entre autres choses exquises, Daudet avait
+compos&eacute; une<br>
+ po&eacute;sie d'amour, pi&egrave;ce toute mignonne, qui avait
+nom: <i>les Prunes</i>.<br>
+ Tout Paris la savait par coeur, et M. de Morny, l'ayant
+ou&iuml;e dans son<br>
+ salon, s'&eacute;tait fait pr&eacute;senter l'auteur, qui lui
+avait plu, et il<br>
+ l'avait pris en gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit
+des<br>
+ pierres fines, Daudet &eacute;tait joli gar&ccedil;on, brun,
+d'une p&acirc;leur mate,<br>
+ avec des yeux noirs &agrave; longs cils qui battaient, une barbe
+naissante<br>
+ et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la
+nuque,<br>
+ tellement que le duc, chaque fois que l'auteur de la chanson
+des<br>
+ <i>Prunes</i> lui rendait visite au S&eacute;nat, lui disait, en
+lui touchant les<br>
+ cheveux de son doigt hautain:</p>
+
+<p>-- Eh bien! po&egrave;te, cette perruque, quand la
+faisons-nous abattre?</p>
+
+<p>-- La semaine prochaine, monseigneur! en s'inclinant
+r&eacute;pondait le<br>
+ po&egrave;te.</p>
+
+<p>Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au
+petit<br>
+ Daudet la m&ecirc;me observation, et toujours le po&egrave;te
+lui r&eacute;pondait la<br>
+ m&ecirc;me chose. Et le duc tomba plus t&ocirc;t que la
+crini&egrave;re de Daudet.</p>
+
+<p>A cet age, devons-nous dire, le futur chroniqueur des
+aventures<br>
+ prodigieuses de <i>Tartarin de Tarascon</i> &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; un gaillard qui<br>
+ voyait courir le vent: impatient de tout conna&icirc;tre,
+audacieux en<br>
+ boh&egrave;me, franc et libre de langue, se lan&ccedil;ant
+&agrave; la nage dans tout ce<br>
+ qui &eacute;tait vie, lumi&egrave;re, bruit et joie, et ne
+demandant qu'aventures.<br>
+ Il avait, comme on dit, du vif-argent dans les veines.</p>
+
+<p>Je me souviens d'un soir o&ugrave; nous soupions au
+<i>Ch&ecirc;ne-Vert</i>, un<br>
+ plaisant cabaret des environs d' Avignons. Entendant la musique
+d'un<br>
+ bal qui se trouvait en contrebas de la terrasse o&ugrave; nous
+&eacute;tions<br>
+ attabl&eacute;s, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de
+neuf ou dix<br>
+ pieds de haut) et tomba, &agrave; travers les sarments d'un
+treille, au beau<br>
+ milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable.</p>
+
+<p>Une autre fois, du haut du chemin qui passe au pied du Pont du
+Gard,<br>
+ il se jeta, sans savoir nager, dans la rivi&egrave;re du Gardon,
+pour voir,<br>
+ avait-il dit, s'il y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans
+un<br>
+ p&ecirc;cheur qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse
+&agrave; coup s&ucirc;r,<br>
+ buvait bouillon de onze heures.</p>
+
+<p>Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon &agrave;
+l'&icirc;le de la<br>
+ Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y
+courant<br>
+ dessus au risque de culbuter, par l&agrave;-bas, dans le
+Rh&ocirc;ne, il criait,<br>
+ pour &eacute;pater quelques bourgeois qui l'entendaient:</p>
+
+<p>-- C'est de l&agrave;, tron de l'air! que nous jet&acirc;mes
+au Rh&ocirc;ne le cadavre<br>
+ de Brune, oui, du mar&eacute;chal Brune! Et que cela serve
+d'exemple aux<br>
+ Franchimands et Allobroges qui reviendraient nous
+emb&ecirc;ter!</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p>Donc, un jour de septembre, je re&ccedil;us &agrave; Maillane
+une petite lettre du<br>
+ camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de
+persil,<br>
+ bien connues de ses amis, et dans laquelle il me disait:</p>
+
+<p>"Mon Fr&eacute;d&eacute;ric, demain mercredi, je partirai de
+Fontvieille pour venir<br>
+ &agrave; ta rencontre jusqu'&agrave; Saint-Gabriel. Mathieu et
+Grivolas viendront<br>
+ nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est
+&agrave; la<br>
+ buvette, o&ugrave; nous t'attendons vers les neuf heures ou neuf
+heures et<br>
+ demie. Et l&agrave;, chez Sarrasine, la belle h&ocirc;tesse du
+quartier, ayant<br>
+ ensemble bu un coup, nous partirons &agrave; pied pour Arles. Ne
+manque pas!<br>
+ Ton</p>
+
+<p>Chaperon Rouge."</p>
+
+<p>Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous
+trouv&acirc;mes tous<br>
+ &agrave; Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la
+montagne. Chez<br>
+ Sarrasine, nous croqu&acirc;mes une cerise &agrave;
+l'eau-de-vie, et en avant sur<br>
+ la route blanche.</p>
+
+<p>Nous demand&acirc;mes au cantonnier:</p>
+
+<p>-- Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici &agrave;
+Arles?</p>
+
+<p>-- Quand vous serez, nous r&eacute;pondit-il, droit &agrave;
+la Tombe de Roland,<br>
+ vous en aurez encore pour deux heures.</p>
+
+<p>-- Et o&ugrave; est cette tombe?</p>
+
+<p>-- L&agrave;-bas, o&ugrave; vous voyez un bouquet de
+cypr&egrave;s, sur la berge du<br>
+ Vigueirat.</p>
+
+<p>-- Et ce Roland?</p>
+
+<p>-- C'&eacute;tait, &agrave; ce qu'on dit, un fameux capitaine
+du temps des<br>
+ Sarasins... Les dents, allez, bien s&ucirc;r, ne doivent pas lui
+faire mal.</p>
+
+<p>Salut, Roland! Nous n'aurions pas soup&ccedil;onn&eacute;,
+d&egrave;s nous mettre en<br>
+ chemin, de rencontrer vivantes, au milieu des gu&eacute;rets et
+des chaumes<br>
+ du Tr&eacute;bon, la l&eacute;gende et la gloire du compagnon de
+Charlemagne. Mais<br>
+ poursuivons. All&eacute;grement nous voil&agrave; descendant en
+Arles, o&ugrave; l'Homme<br>
+ de Bronze frappait midi, quand, tout blancs de poussi&egrave;re,
+nous<br>
+ entr&acirc;mes &agrave; la porte de la Cavalerie. Et, comme nous
+avions le ventre<br>
+ &agrave; l'espagnole, nous all&acirc;mes aussit&ocirc;t,
+d&eacute;jeuner &agrave; l'h&ocirc;tel Pinus.</p>
+
+<p>III</p>
+
+<p>On ne nous servit pas trop mal... Et, vous savez, quand on est
+jeune,<br>
+ que l'on est entre amis et heureux d'&ecirc;tre en vie, rien de
+tel que la<br>
+ table pour d&eacute;cliquer le rire et les
+fol&acirc;treries.</p>
+
+<p>Il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. Un
+gar&ccedil;on en habit<br>
+ noir, la t&ecirc;te pommad&eacute;e, avec deux favoris
+h&eacute;riss&eacute;s comme des<br>
+ houssoirs, &eacute;tait sans cesse autour de nous, la serviette
+sous le<br>
+ bras, ne nous quittant pas de l'oeil et, sous pr&eacute;texte de
+changer nos<br>
+ assiettes, &eacute;coutant bonnement toutes nos paroles
+folles.</p>
+
+<p>-- Voulez-vous, dit enfin Daudet impatient&eacute;, que nous
+fassions partir<br>
+ cette esp&egrave;ce de patelin?... Gar&ccedil;on!</p>
+
+<p>-- Pla&icirc;t-il, monsieur?</p>
+
+<p>-- Vite, va nous chercher un plateau, un plat d'argent.</p>
+
+<p>-- Pour de quoi mettre? demanda le gar&ccedil;on
+interloqu&eacute;.</p>
+
+<p>-- Pour y mettre un <i>vi&eacute;dase</i>! repliqua Daudet
+d'une voix tonnante.</p>
+
+<p>Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup,
+nous<br>
+ laissa tranquilles.</p>
+
+<p>-- Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces h&ocirc;tels, fit
+alors le bon<br>
+ Mathieu, c'est que, remarquez-le, depuis qu'aux tables
+d'h&ocirc;te les<br>
+ commis voyageurs ont introduit les go&ucirc;ts du Nord, que ce
+soit en<br>
+ Avignon, en Angoul&ecirc;me, &agrave; Draguignan ou bien
+&agrave; Brive-la-Gaillarde, on<br>
+ vous sert, aujourd'hui, partout les m&ecirc;mes plats: des
+brouets de<br>
+ carottes, du veau &agrave; l'oseille, du rosbif &agrave;
+moiti&eacute; cuit, des<br>
+ choux-fleurs au beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont
+ni<br>
+ saveur ni go&ucirc;t. De telle sorte qu'en Provence, si l'on
+veut retrouver<br>
+ la cuisine indig&egrave;ne, notre vieille cuisine
+app&eacute;tissante et<br>
+ savoureuse, il n'y a que les cabarets o&ugrave; va manger le
+peuple.</p>
+
+<p>-- Si nous y allions ce soir? dit le peintre Grivolas.</p>
+
+<p>-- Allons-y, cri&acirc;mes-nous tous.</p>
+
+<p>IV</p>
+
+<p>On paya, sans plus tarder. Le cigare allum&eacute;, on alla
+prendre se<br>
+ demi-tasse dans un <i>cafeton</i> populaire. Puis, dans les rues
+&eacute;troites,<br>
+ blanches de chaux et fra&icirc;ches, et bord&eacute;es de vieux
+h&ocirc;tels, on fl&acirc;na<br>
+ doucement jusqu'&agrave; la nuit tombante, pour regarder sur
+leurs portes ou<br>
+ derri&egrave;re le rideau de canevas transparent ces
+Arl&eacute;siennes reines qui<br>
+ &eacute;taient pour beaucoup dans le motif latent de notre
+descente en<br>
+ Arles.</p>
+
+<p>Nous v&icirc;mes les Ar&egrave;nes avec leurs grands portails
+b&eacute;ants, le Th&eacute;&acirc;tre<br>
+ Antique avec son couple de majestueuses colonnes, Saint-Trophime
+et<br>
+ son clo&icirc;tre, la T&ecirc;te sans nez, le palais du Lion,
+celui des<br>
+ Porcelets, celui de Constantin et celui du Grand-Prieur.</p>
+
+<p>Parfois, sur les pav&eacute;s, nous nous heurtions &agrave;
+l'&acirc;ne de quelque<br>
+ <i>barrali&egrave;re</i> qui vendait de l'eau du Rh&ocirc;ne.
+Nous rencontrions aussi<br>
+ les <i>tibani&egrave;res</i> brunes qui rentraient en ville, la
+t&ecirc;te charg&eacute;e de<br>
+ leurs faix de glanes, et les <i>cacalausi&egrave;res</i> qui
+criaient:</p>
+
+<p>-- Femmes, qui en veut des colima&ccedil;ons de chaumes?</p>
+
+<p>Mais, en passant &agrave; la Roquette, devers la Poissonnerie,
+voyant que le<br>
+ jour d&eacute;clinait, nous demand&acirc;mes &agrave; une femme
+en train de tricoter son<br>
+ bas:</p>
+
+<p>-- Pourriez-vous nous indiquer quelque petite auberge, ne
+serait-ce<br>
+ qu'une taverne, o&ugrave; l'on mange proprement et &agrave; la
+bonne apostolique?</p>
+
+<p>La comm&egrave;re, croyant que nous voulions railler, cria aux
+autres<br>
+ Roquetti&egrave;res, qui, &agrave; son &eacute;clat de rire,
+&eacute;taient sorties sur leurs<br>
+ seuils, coquettement coiff&eacute;es de leurs cravates blanches,
+aux bouts<br>
+ nou&eacute;s en cr&ecirc;te:</p>
+
+<p>-- H&eacute;! voil&agrave; des messieurs qui cherchent une
+taverne pour souper: en<br>
+ auriez-vous une?</p>
+
+<p>-- Envoie-les, cria l'une d'elles, dans la rue
+Pique-Moute.</p>
+
+<p>-- Ou chez la Catasse, dit une autre.</p>
+
+<p>-- Ou chez la veuve Viens-Ici.</p>
+
+<p>-- Ou &agrave; la porte des Ch&acirc;taignes.</p>
+
+<p>-- Pardon, pardon, leur dis-je, ne plaisantons pas, mes
+belles: nous<br>
+ voulons un cabaret, quelque chose de modeste, &agrave; la
+port&eacute;e de tous, et<br>
+ o&ugrave; aillent les braves gens.</p>
+
+<p>V</p>
+
+<p>-- Eh bien! dit un gros homme qui fumait l&agrave; sa pipe
+assis sur une<br>
+ borne, la trogne enlumin&eacute;e comme une gourde de mendiant,
+que ne<br>
+ vont-ils chez le Coun&euml;nc? Tenez, messieurs, venez, je vous
+y<br>
+ conduirai, poursuivit-il en se levant et en secouant sa pipe, il
+faut<br>
+ que j'aille de ce c&ocirc;t&eacute;. C'est sur l'autre bord du
+Rh&ocirc;ne, au faubourg<br>
+ de Trinquetaille... Ce n'est pas une h&ocirc;tellerie, mon Dieu!
+de premier<br>
+ ordre; mais les gens de rivi&egrave;re, les <i>radeliers</i>,
+les bateliers qui<br>
+ viennent de condrieu y font leur gargotage et n'en sont pas<br>
+ m&eacute;contents.</p>
+
+<p>-- Et d'o&ugrave; vient, dit Grivolas, qu'on l'appelle le
+Coun&euml;nc?</p>
+
+<p>-- L'h&ocirc;telier? Parce qu'il est de Combs, un village
+pr&egrave;s de<br>
+ Beaucaire, qui fournit quelques mariniers... Moi-m&ecirc;me, qui
+vous<br>
+ parle, je suis patron de barque, et j'ai navigu&eacute; ma
+part.</p>
+
+<p>-- &Ecirc;tes-vous all&eacute; loin?</p>
+
+<p>-- Oh! non, je n'ai fait voile qu'au petit cabotage,
+jusqu'au<br>
+ Havre-de-Gr&acirc;ce... Mais.</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Pas de marinier<br>
+ Qui ne se trouve en danger.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et, allez, si n'&eacute;taient les grandes Saintes Maries qui
+nous ont<br>
+ toujours gard&eacute;, il y a beau temps, camarades, que nous
+aurions sombr&eacute;<br>
+ en mer.</p>
+
+<p>-- Et l'on vous nomme?</p>
+
+<p>-- Patron Gafet, tout &agrave; votre service, si vous vouliez,
+quelque<br>
+ moment, descendre au Sambruc ou au Graz, vers les &icirc;lots
+de<br>
+ l'embouchure, pour voir les b&acirc;timents qui y sont
+ensabl&eacute;s.</p>
+
+<p>VI</p>
+
+<p>Et au pont de Trinquetaille, qui, encore &agrave; cette
+&eacute;poque, &eacute;tait un<br>
+ pont de bateaux, tout en causant nous arriv&acirc;mes. Lorsqu'on
+le<br>
+ traversait sur le plancher mouvant, entabl&eacute; sur des
+bateaux plats<br>
+ juxtapos&eacute;s bord &agrave; bord, on sentait sous soi,
+puissante et vivante, la<br>
+ respiration du fleuve, dont le poitrail houleux vous soulevait
+en<br>
+ s'&eacute;levant, vous abaissait en s'abaissant.</p>
+
+<p>Pass&eacute; le Rh&ocirc;ne, nous pr&icirc;mes &agrave;
+gauche, sur le quai, et, sous un vieux<br>
+ treillage, courb&eacute;e sur l'auge de son puits, nous
+v&icirc;mes, comment<br>
+ dirai-je? une esp&egrave;ce de gaupe, et borgne par-dessus, qui
+raclait et<br>
+ &eacute;caillait des anguilles fr&eacute;tillantes. A ses pieds,
+deux ou trois<br>
+ chats rongeaient, en grommelant, les t&ecirc;tes qu'elle leur
+jetait.</p>
+
+<p>-- C'est la Coun&euml;nque, nous dit soudain ma&icirc;tre
+Gafet.</p>
+
+<p>Pour des po&egrave;etes qui, depuis le matin, ne r&ecirc;vions
+que de belles et<br>
+ nobles Arl&eacute;siennes, il y avait de quoi demeurer
+interdits... Mais,<br>
+ enfin, nous y &eacute;tions.</p>
+
+<p>-- Coun&euml;nque, ces messieurs voudraient souper ici.</p>
+
+<p>-- Oh! &ccedil;a, mais, patron Gafet, vous n'y pensez pas,
+sans doute? Qui<br>
+ diable nous charriez-vous? Nous n'avons rien, nous autres, pour
+des<br>
+ gens comme &ccedil;a...</p>
+
+<p>-- Voyons, nigaude, n'as-tu pas l&agrave; un superbe plat
+d'anguilles!</p>
+
+<p>-- Ah! si un <i>catigot</i> d'anguilles peut faire leur
+f&eacute;licit&eacute;... Mais,<br>
+ voyez, nous n'avons rien autre.</p>
+
+<p>-- Ho! s'&eacute;cria Daudet, rien que nous aimions tant que
+le <i>catigot</i>.<br>
+ Entrons, entrons, et vous ma&icirc;tre Gafet, veuillez bien vous
+attabler,<br>
+ nous vous en prions, avec nous autres.</p>
+
+<p>-- Grand merci! vous &ecirc;tes bien bons.</p>
+
+<p>Et bref, le gros patron s'&eacute;tant laiss&eacute; gagner,
+nous entr&acirc;mes tous les<br>
+ cinq au cabaret de Trinquetaille.</p>
+
+<p>VII</p>
+
+<p>Dans une salle basse, dont le sol &eacute;tait couvert d'un
+corroi de<br>
+ mortier battu, mais dont les murs &eacute;taient bien blancs, il
+y avait une<br>
+ longue table o&micro; l'on voyait assis quinze ou vingt
+mariniers en train<br>
+ de manger un cabri, et le Coun&euml;nc soupait avec eux.</p>
+
+<p>Aux poutres du plafond, peint en noir de fum&eacute;e,
+&eacute;taient pendus des<br>
+ <i>chasse-mouches</i> (faisceaux de tamaris o&ugrave; viennent
+se poser les<br>
+ mouches, qu'on prend ensuite avec un sac), et, vis-&agrave;-vis
+de ces<br>
+ hommes qui, en nous voyant entrer, devinrent silencieux, autour
+d'une<br>
+ autre table, nous pr&icirc;mes place sur des bancs.</p>
+
+<p>Mais, pendant qu'au potager se cuisinait le <i>caligot</i>, la
+Coun&euml;nque,<br>
+ pour nous mettre en app&eacute;tit, apporta deux oignons
+&eacute;normes (de ceux de<br>
+ Bellegarde), un plat de piments vinaigr&eacute;s, du fromage
+p&eacute;tri, des<br>
+ olives confites, de la boutargue du Martigue, avec quelques
+morceaux<br>
+ de merluche brais&eacute;e.</p>
+
+<p>-- Et tu reviendras dire que tu n'avais rien? s'&eacute;cria
+patron Gafet<br>
+ qui chapelait du pain avec son couteau crochu; mais c'est un
+festin<br>
+ de noces!</p>
+
+<p>-- Dame! repartit la borgne, si vous nous aviez
+pr&eacute;venus, nous<br>
+ aurions pu tout de m&ecirc;me vous appr&ecirc;ter une blanquette
+&agrave; la mode des<br>
+ <i>gardians</i> ou quelque omelette baveuse... Mais quand les
+gens vous<br>
+ tombent l&agrave;, entre chien et loup, comme cheveux sur une
+soupe,<br>
+ messieurs, vous comprendrez qu'on leur donne ce qu'on peut.</p>
+
+<p>C'est bien. Daudet, qui de sa vie ne s'&eacute;tait vu
+&agrave; pareille gogaille<br>
+ de Camargue, saisit un des oignons, de ces beaux oignons
+&eacute;pat&eacute;s,<br>
+ dor&eacute;s comme un pain de No&euml;l, et hardi! &agrave;
+belles dents, et feuillet &agrave;<br>
+ feuillet, il le croque et l'avale, tant&ocirc;t l'accompagnant
+du fromage<br>
+ p&eacute;tri, tant&ocirc;t de la merluche. Il est juste
+d'ajouter que, pour le<br>
+ seconder, tous nous faisions notre possible.</p>
+
+<p>Patron Gafet, lui soulevant de temps en temps la cruche pleine
+d'un<br>
+ vin de Crau, flambant comme on n'en voit plus:</p>
+
+<p>-- &Ccedil;a, jeunesse, disait-il, si nous abattions un
+bourgeon? L'oignon<br>
+ fait boire et maintient la soif.</p>
+
+<p>En moins d'une demi-heure, on aurait enflamm&eacute; sur nos
+joues une<br>
+ allumette. Puis, arriva le <i>catigot</i>, o&ugrave; le
+b&acirc;ton d'un p&acirc;tre se<br>
+ serait tenu droit, -- sal&eacute; comme mer, poivr&eacute; comme
+diable...</p>
+
+<p>-- Salaison et poivrade, disait le gros Gafet, font trouver le
+vin<br>
+ bon... Allume et trinque, Antoine, puisque ton p&egrave;re est
+prieur!</p>
+
+<p>VIII</p>
+
+<p>Les mariniers, pourtant, ayant achev&eacute; leur cabri,
+terminaient leur<br>
+ repas, ainsi que c'est l'usage des bateliers de Condrieu, avec
+un<br>
+ plat de soupe grasse. Chacun, &agrave; son bouillon m&ecirc;lait
+un grand verre de<br>
+ vin; puis, portant des deux mains leurs assiettes &agrave; la
+bouche, tous<br>
+ ensemble vid&egrave;rent d'un seul trait le m&eacute;lange,
+savoureusement, en<br>
+ claquant des l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Un conducteur de radeau, qui portait la barbe en collier,
+chanta<br>
+ alors une chanson qui, s'il m'en souvient bien, finissait comme
+ceci:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Quand notre flotte arrive<br>
+ En rade de Toulon,<br>
+ Nous saluons la ville<br>
+ A grands coups de canon.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Daudet nous dit:</p>
+
+<p>-- Tonnerre! n'allons-nous pas aussi faire craquer la
+n&ocirc;tre?</p>
+
+<p>Et il entama celle-ci (du temps o&ugrave; l'on faisait la
+guerre aux Vaudois<br>
+ du L&eacute;beron):</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Chevau-l&eacute;ger, mon bon ami,<br>
+ A Lourmarin, l'on s'&eacute;ventre!<br>
+ Chevau-l&eacute;ger, mon bon ami,<br>
+ Mon coeur s'&eacute;vanouit.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais les gens de rivi&egrave;re, ne voulant pas &ecirc;tre en
+reste, chant&egrave;rent<br>
+ lors en choeur:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Les filles de Valence<br>
+ Ne savent pas faire l'amour:<br>
+ Celles de la Provence<br>
+ Le font la nuit, le jour.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>-- A nous autres, coll&egrave;gues, cri&acirc;mes-nous aux
+chanteurs. Et tous &agrave;<br>
+ l'unisson, nous servant de nos doigts comme de castagnettes,
+nous<br>
+ r&eacute;pliquions superbement:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Les filles d'Avignon<br>
+ Sont comme les melons:<br>
+ Sur cent cinquante<br>
+ N'y en a pas de m&ucirc;r;<br>
+ La plus galante...</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>-- Chut! nous fit la borgnesse, car si passait la police, elle
+vous<br>
+ dresserait "verbal" pour tapage nocturne.</p>
+
+<p>-- La police? cri&acirc;mes-nous, on se fiche pas mal
+d'elle.</p>
+
+<p>-- Tenez, ajouta Daudet, allez nous qu&eacute;rir le registre
+o&ugrave; vous<br>
+ inscrivez ceux qui logent dans l'auberge.</p>
+
+<p>La Coun&euml;nque apporta le livre, et le gentil
+secr&eacute;taire de M. de Morny<br>
+ &eacute;crivit aussit&ocirc;t de sa plus belle plume:</p>
+
+<p>A. Daudet, secr&eacute;taire du pr&eacute;sident du
+S&eacute;nat;<br>
+ F. Mistral, chevalier de la L&eacute;gion d'Honneur;<br>
+ A. Mathieu, le f&eacute;libre de Ch&acirc;teauneuf-du-Pape;<br>
+ P. Grivolas, ma&icirc;tre peintre de l'&Eacute;cole
+d'Avignon.</p>
+
+<p>-- Et si quelqu'un, poursuivit-il, si quelqu'un, &ocirc;
+Coun&euml;nque, venait<br>
+ jamais te chercher noise, que ce soit commissaire, gendarme
+ou<br>
+ sous-pr&eacute;fet, tu n'auras qu'&agrave; lui mettre ces pattes
+de mouches sous la<br>
+ moustache, et puis, si l'on t'emb&ecirc;te, tu nous
+&eacute;criras &agrave; Paris, et,<br>
+ va, moi je me charge de les faire danser.</p>
+
+<p>IX</p>
+
+<p>Nous sold&acirc;mes, et, accompagn&eacute;s de la
+v&eacute;n&eacute;ration publique, nous<br>
+ sort&icirc;mes tels que des princes qui viennent de se
+r&eacute;v&eacute;ler.</p>
+
+<p>Parvenus au marchepied du pont Trinquetaille:</p>
+
+<p>-- Si nous faisions, sur le pont, un brin de farandole?
+proposa<br>
+ l'infatigable et charmant nouvelliste de la <i>Mule du Pape</i>,
+les ponts<br>
+ de la Provence ne sont faits que pour &ccedil;a...</p>
+
+<p>Et en avant! au clair limpide de la lune de septembre, qui se
+mirait<br>
+ dans l'eau, nous voil&agrave; faisant le branle sur le pont en
+chantant:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>La farandole de Trinquetaille,<br>
+ Tous les danseurs sont des canailles!<br>
+ La farandole de Saint-Remy,<br>
+ Une salade de pissenlits!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Tout &agrave; coup - nous arrivions sur le milieu du
+Rh&ocirc;ne, -- voici que,<br>
+ dans la p&eacute;nombre, au-devant de nous autres, nous voyons
+s'avancer une<br>
+ rang&eacute;e d'Arl&eacute;siennes, de d&eacute;licieuses
+Arl&eacute;siennes, chacune avec son<br>
+ cavalier, qui lentement cheminaient, tout en babillant et
+riant... Le<br>
+ fr&ocirc;lement des jupes, le frou-frou de la soie, le
+gazouillis des<br>
+ couples qui se parlaient &agrave; voix basse dans la
+nuit&eacute;e pacifique, dans<br>
+ le tressaillement du Rh&ocirc;ne qui se glissait entre les
+barques, c'&eacute;tait<br>
+ vraiment chose suave.</p>
+
+<p>-- Une noce, dit le gros patron Gafet, qui ne nous avait pas
+quitt&eacute;s.</p>
+
+<p>-- Une noce? fit Daudet, qui avec sa myopie, ne se rendait pas
+bien<br>
+ compte de cette agitation, une noce arl&eacute;sienne! Une noce
+&agrave; la lune!<br>
+ Une noce en plein Rh&ocirc;ne!</p>
+
+<p>Et, pris d'un vertigo, notre luron s'&eacute;lance, saute au
+cou de la<br>
+ mari&eacute;e, et en veux-tu des baisers...</p>
+
+<p>A&iuml;e! quelle m&ecirc;l&eacute;e, mon Dieu! Si jamais de la
+vie nous nous v&icirc;mes en<br>
+ presse, ce fut bien cette fois-l&agrave;... Vingt gars, le poing
+lev&eacute;, nous<br>
+ entourent et nous serrent:</p>
+
+<p>-- Au Rh&ocirc;ne, les marauds!</p>
+
+<p>-- Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? s'&eacute;cria patron
+Gafet, en refoulant<br>
+ la troupe; mais ne voyez-vous pas que nous venons de boire, de
+boire<br>
+ en Trinquetaille, &agrave; la sant&eacute; de
+l'&eacute;pous&eacute;e, et que de reboire nous<br>
+ ferait du mal?</p>
+
+<p>-- Vivent les mari&eacute;s! nous &eacute;cri&acirc;mes-nous.
+Et, gr&acirc;ce &agrave; la poigne de ce<br>
+ brave Gafet, qui &eacute;tait connu de tous, et &agrave; sa
+pr&eacute;sence d'esprit, les<br>
+ choses en rest&egrave;rent l&agrave;.</p>
+
+<p>X</p>
+
+<p>Maintenant, o&ugrave; allons-nous? L'Homme de Bronze venait de
+frapper onze<br>
+ heures... Et nous d&icirc;mes:</p>
+
+<p>-- Il faut aller faire un tour aux Aliscamps.</p>
+
+<p>Nous prenons les Lices d'Arles, nous contournons les remparts,
+et, au<br>
+ clair de la lune, nous voil&agrave; descendant l'all&eacute;e de
+peupliers qui m&egrave;ne<br>
+ au cimeti&egrave;re du vieil Arles romain. Et, ma foi, en errant
+au milieu<br>
+ des s&eacute;pulcres &eacute;clair&eacute;s par la lune et des
+auges mortuaires align&eacute;es<br>
+ sur le sol, voici que, gravement, nous r&eacute;p&eacute;tions
+entre nous<br>
+ l'admirable ballade de Camille Reybaud:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Les peupliers du cimeti&egrave;re<br>
+ Ont salu&eacute; les tr&eacute;pass&eacute;s.<br>
+ As-tu peur des pieux myst&egrave;res?<br>
+ Passe plus loin du cimeti&egrave;re!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>MOI</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Des blancs lombeaux du cimeti&egrave;re<br>
+ Le couvercle s'est renvers&eacute;.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>TOUS</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>As-tu peur des pieux myst&egrave;res?<br>
+ Passe plus loin du cimeti&egrave;re.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>MOI</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Sur le gazon du cimeti&egrave;re<br>
+ Tous les d&eacute;funts se sont dress&eacute;s.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>TOUS</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>As-tu peur des pieux myst&egrave;res?<br>
+ Passe plus loin du cimeti&egrave;re.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>MOI</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Fr&egrave;res muets, au cimeti&egrave;re<br>
+ Tous les morts se sont embrass&eacute;s.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>TOUS</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>As-tu peur des pieux myst&egrave;res?<br>
+ Passe plus loin du cimeti&egrave;re.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>MOI</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>C'est la f&ecirc;te du cimeti&egrave;re,<br>
+ Les morts se mettent &agrave; danser.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>TOUS</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>As-tu peur des pieux myst&egrave;res?<br>
+ Passe plus loin du cimeti&egrave;re.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>MOI</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>La lune est claire: au cimeti&egrave;re,<br>
+ Les vierges cherchent leurs fianc&eacute;s.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>TOUS</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>As-tu peur des pieux myst&egrave;res?<br>
+ Passe plus loin du cimeti&egrave;re.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>MOI</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Leurs amoureux, au cimeti&egrave;re,<br>
+ Ne sont plus l&agrave;, si empress&eacute;s.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>TOUS</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>As-tu peur des pieux myst&egrave;res?<br>
+ Passe plus loin du cimeti&egrave;re.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>MOI</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Oh! ouvrez-moi le cimeti&egrave;re,<br>
+ Mon amour va les caresser...</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>XI</p>
+
+<p>Le croirez-vous? Soudain, d'une tombe b&eacute;ante, &agrave;
+trois pas de nous<br>
+ autres, mes chers amis, une voix sombre, dolente,
+s&eacute;pulcrale, nous<br>
+ fait entendre ces mots:</p>
+
+<p><i>-- Laissez dormir ceux qui dorment!</i></p>
+
+<p>Nous rest&acirc;mes p&eacute;trifi&eacute;s, et &agrave;
+l'entour, sous la lune, tout retomba<br>
+ dans le silence.</p>
+
+<p>Mathieu disait doucement &agrave; Grivolas:</p>
+
+<p>-- As-tu entendu?</p>
+
+<p>-- Oui, r&eacute;pondit le peintre, c'est l&agrave;-bas, dans
+ce sarcophage.</p>
+
+<p>-- Cela, dit patron Gafet en crevant de rire, c'est un
+couche-v&ecirc;tu,<br>
+ un de ces <i>galimands</i>, comme nous les nommons en Arles, qui
+viennent<br>
+ se g&icirc;ter, la nuit, dans ces auges vides.</p>
+
+<p>Et Daudet:</p>
+
+<p>-- Quel dommage, pourtant, que &ccedil;a n'ait pas
+&eacute;t&eacute; une apparition<br>
+ r&eacute;elle! Quelque belle Vestale, qui, &agrave; la voix des
+po&egrave;tes, e&ucirc;t<br>
+ interrompu son somme, et, &ocirc; mon Grivolas, f&ucirc;t venue
+t'embrasser!</p>
+
+<p>Puis, d'une voix retentissante, il chanta et nous
+chant&acirc;mes:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>De l'abbaye passant les portes,<br>
+ Autour de moi, tu trouverais<br>
+ Des nonnes l'errante cohorte,<br>
+ Car en suaire je serais!<br>
+ -- O Magali, si tu te fais<br>
+ La pauvre morte,<br>
+ La terre alors je me ferai:<br>
+ La je t'aurai.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>L&agrave;-dessus, au patron Gafet nous serr&acirc;mes tous la
+main, et nous<br>
+ all&acirc;mes vite, de ce pas, au chemin de fer, prendre le
+train pour<br>
+ Avignon.</p>
+
+<p>Sept ans apr&egrave;s, h&eacute;las! l'ann&eacute;e de la
+catastrophe, je re&ccedil;us cette<br>
+ lettre:</p>
+
+<p>Paris, 31 d&eacute;cembre 1870.</p>
+
+<p>"Mon Capouli&eacute;, je t'envoie par le ballon mont&eacute;
+un gros tas de<br>
+ baisers. Et il me fait plaisir de pouvoir te les envoyer en
+langue<br>
+ proven&ccedil;ale; comme &ccedil;a je suis assur&eacute; que les
+Allemands, si le ballon<br>
+ leur tombe dans les mains, ne pourront par lire mon
+&eacute;criture et<br>
+ publier ma lettre dans le <i>Mercure de Souabe</i>.</p>
+
+<p>"Il fait froid, il fait noir; nous mangeons du cheval, du
+chat, du<br>
+ chameau, de l'hippopotame (ah! si nous avions les bons oignons,
+le<br>
+ <i>catigot</i> et la <i>cachat</i> de la Ribote de
+Trinquetaille!) Les fusils<br>
+ nous br&ucirc;lent les doigts. Le bois se fait<br>
+ rare. Les arm&eacute;es de la Loire ne viennent pas. Mais cela
+ne fait rien.<br>
+ Les gens de Berlin s'ennuieront quelque temps encore devant
+les<br>
+ remparts de Paris
+......................................................................<br>
+
+ ..................................................................................................<br>
+
+ ..................................................................................................<br>
+
+ "Adieu, mon Capouli&eacute;, trois gros baisers: un pour moi,
+l'autre pour<br>
+ ma femme, l'autre pour mon fils. Avec &ccedil;a, bonne
+ann&eacute;e, comme toujours<br>
+ d'aujourd'hui &agrave; un an.</p>
+
+<p>Ton f&eacute;libre,<br>
+ Alphonse DAUDET."</p>
+
+<p>Et puis, on viendra me dire que Daudet n'&eacute;tais pas un
+excellent<br>
+ Proven&ccedil;al! Parce qu'en plaisantant il aura
+ridiculis&eacute; les Tartarin,<br>
+ les Roumestan et les Tante Portal et tous les imb&eacute;ciles
+du pays de<br>
+ Provence qui veulent franciser le parler proven&ccedil;al, pour
+cela<br>
+ Tarascon lui garderait rancune?</p>
+
+<p>Non! la m&egrave;re lionne n'en veut pas, n'en voudra jamais
+au lionceau<br>
+ qui, pour s'&eacute;battre, l'&eacute;gratigne quelquefois.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mes Origines. Memoires et Recits, by
+Frederic Mistral
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at 809
+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
+contact links and up to date contact information can be found at the
+Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #7012 (https://www.gutenberg.org/ebooks/7012)
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@@ -0,0 +1,10938 @@
+Project Gutenberg's Mes Origines. Memoires et Recits, by Frederic Mistral
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Mes Origines. Memoires et Recits
+
+Author: Frederic Mistral
+
+Release Date: December, 2004 [EBook #7012]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on February 22, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS ***
+
+
+
+
+This eBook was produced by Walter Debeuf
+
+
+
+
+
+Mes Origines.
+
+Memoires et recits.
+(Traduction du provencal)
+
+par Frederic Mistral.
+
+
+CHAPITRE I.
+
+AU MAS DU JUGE.
+
+Les Alpilles. -- La chanson de Maillane. -- Ma famille. -- Maitre
+Francois, mon pere. -- Delaide, ma mere. -- Jean du Porc. -- L'aieul
+Etienne. -- La mere-grand Nanon. -- La foire de Beaucaire. -- Les
+fleurs de glais.
+
+D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant mes yeux, au Midi
+la-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les rampes, les
+falaises et les vallons bleuissaient du matin aux vepres, plus ou
+moins clairs ou fonces, en hautes ondes. C'est la chaine des
+Alpilles, ceinturee d'oliviers comme un massif de roches grecques, un
+veritable belvedere de gloire et de legendes.
+
+Le sauveur de Rome, Caius Marius, encore populaire dans toute la
+contree, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit les Barbares,
+derriere les murs de son camp; et ses trophees triomphaux, a
+Saint-Rey sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans, dores par le
+soleil. C'est au penchant de cette cote qu'on rencontre les troncons
+du grand aqueduc romain qui menait les eaux de Vaucluse dans les
+Arenes d'Arles: conduit que des gens du pays nomment _Ouide di
+Sarrasin_ (pierree des Sarrasins), parce que c'est par la que les
+Maures d'Espagne s'introduisirent dans Arles. C'est sur les rocs
+escarpes de ces collines que les princes des Baux avaient leur
+chateau fort. C'est dans ces vals aromatiques, aux Baux, a Romanin
+et a Roque-Martine, que tenaient cour d'amour les belles chatelaines
+du temps des troubadours. C'est a Mont-Majour que dorment, sous les
+dalles du cloitre, nos vieux rois arlesiens. C'est dans les grottes
+du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent encore nos fees. C'est sous
+ces ruines, romaines ou feodales, que git la Chevre d'Or.
+
+Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient le milieu de la
+plaine, une large et riche plaine, qu'en memoire peut-etre du consul
+Caius Marius on nomme encore _Le Caieou_.
+
+-- Quand je luttais, me disait une fois le petit Maillanais, -- un
+vieux lutteur de l'endroit, -- j'ai beaucoup voyage, en Languedoc
+comme en Provence... Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie que
+ce terroir. Si, depuis la Durance jusqu'a la mer, la-bas, on tirait
+un trait de charrue droit comme une chandelle, un sillon de vingt
+lieues, l'eau y courrait toute seule, rien qu'au niveau pendant.
+Aussi, quoique nos voisins nous traitent de _mange-grenouilles_, les
+Maillanais convinrent toujours que, sous la chape du soleil, il n'est
+pas de pays plus joli que le leur et, un jour qu'ils m'avaient
+demande quelques couplets pour la chorale du village, voici, a ce
+propos, les vers que je leur fis:
+
+_Maillane est beau, Maillane plait -- et se fait beau de plus en
+plus; Maillane ne s'oublie jamais; -- il est l'honneur de la contree
+-- et tient son nom du mois de Mai.
+
+Que vous soyez a Paris ou a Rome, -- pauvres conscrits, rien ne vous
+charme; -- Maillane est pour vous sans pareil -- et vous aimeriez y
+manger une pomme -- que dans Paris un perdreau.
+
+Notre patrie n'a pour remparts -- que les grandes haies de cypres --
+que Dieu fit tout expres pour elle; -- et quand se leve le mistral,
+-- il ne fait que branler le berceau.
+
+Tout le dimanche on fait l'amour; -- puis au travail, sans treve, --
+s'il faut le lundi se ployer, --nous buvons le vin de nos vignes,
+nous mangeons le pain de nos bles._
+
+La vieille bastide ou je naquis, en face des Alpilles, touchant le
+Clos-Crema, avait nom le Mas du Juge, un tenement de quatre paires de
+betes de labour, avec son premier charretier, ses valets de charrue,
+son patre, sa servante (que nous appelions la _tante_) et plus ou
+moins d'hommes au mois, de journaliers ou journalieres, qui venaient
+aider au travail, soit pour les vers a soie, pour les sarclages, pour
+les foins, pour les moissons ou les vendanges, soit pour la saison
+des semailles ou celles de l'olivaison.
+
+Mes parents, des _menagers_, etaient de ces familles qui vivent sur
+leur bien, au labeur de la terre, d'une generation a l'autre! Les
+menagers, au pays d'Arles, forment une classe a part: sorte
+d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et bourgeois, et
+qui comme toute autre, a son orgueil de caste. Car si le paysan,
+habitant du village, cultive de ses bras, avec la beche ou le hoyau,
+ses petits lopins de terre, le menager, agriculteur en grand, dans
+les _mas_ de Camargue, de Crau ou d'autre part, lui, travaille debout
+en chantant sa chanson, la main a la charrue.
+
+C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets suivants, chantes
+aux noces de mon neveu:
+
+_Nous avons tenu la charrue -- avec assez d'honneur -- et conquis le
+terroir -- avec cet instrument.
+
+Nous avons fait du ble -- pour le pain de Noel -- et de la toile
+rousse pour nipper la maison.
+
+Tout chemin va a Rome: ne quittez donc pas le mas, -- et vous
+mangerez des pommes, -- puisque vous les aimez._
+
+Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos fenetres, comme le font
+tant d'autres, sans trop d'outrecuidance nous pourrions avancer que
+la gent mistralienne descend des Mistral dauphinois, devenus, par
+alliance, seigneurs de Montdragon et puis de Romanin. Le celebre
+pendentif qu'on montre a Valence est le tombeau de ces Mistral. Et,
+a Saint-Remy, nid de ma famille (car mon pere en sortait), on peut
+voir encore l'hotel des Mistral de Romanin, connu sous le nom de
+Palais de la Reine Jeanne.
+
+Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de trefle avec cette
+devise assez presomptueuse: _"Tout ou Rien."_ Pour ceux, et nous en
+sommes, qui voient un horoscope dans la fatalite des noms
+patronymiques ou le mystere des rencontres, il est curieux de trouver
+la Cour d'Amour de Romanin unie, dans le passe, a la seigneurie de
+Mistral designant le grand souffle de la terre de Provence, et,
+enfin, ces trois trefles marquant la destinee de notre famille
+terrienne.
+
+-- Le trefle, nous declara, un jour, le Sar Peladan, qui, lorsqu'il a
+quatre feuilles, devient talismanique, exprime symboliquement l'idee
+de Verbe autochtone, de developpement sur place, de lente croissance
+en un lieu toujours le meme. Le nombre trois signifie la maison
+(pere, mere, fils),
+au sens divinatoire. Trois trefles signifient donc trois harmonies
+familiales succedentes, ou neuf, qui est le nombre du sage a l'ecart.
+ La devise _Tout ou Rien_ rimerait aisement a ces fleurs sedentaires
+et qui ne se transplantent pas: devise, comme embleme, de terrien
+endurci.
+
+Mais laissons la ces bagatelles. Mon pere, devenu veuf de sa
+premiere femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se remaria, et je
+suis le croit de ce second lit. Voici comment il avait fait la
+connaissance de ma mere:
+
+Une annee, a la Saint-Jean, maitre Francois Mistral etait au milieu
+de ses bles, qu'une troupe de moissonneurs abattait a la faucille.
+Un essaim de glaneuses suivait les tacherons et ramassait les epis
+qui echappaient au rateau. Et voila que mon seigneur pere remarqua
+une belle fille qui restait en arriere, comme si elle eut eu peur de
+glaner comme les autres. Il s'avanca pres d'elle et lui dit:
+
+-- Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom?
+
+La jeune fille repondit:
+
+-- Je suis la fille d'Etienne Poulinet, le maire de Maillane. Mon
+nom est Delaide.
+
+-- Comment! dit mont pere, la fille de Poulinet, qui est le maire de
+Maillane, va glaner?
+
+-- Maitre, repliqua-t-elle, nous sommes une grosse famille: six
+filles et deux garcons, et notre pere, quoiqu'il ait assez de bien,
+quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous repond: "Mes
+petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en." Et voila pourquoi
+je suis venue glaner.
+
+Six mois apres cette rencontre, qui rappelle l'antique scene de Ruth
+et de Booz, le vaillant menager demanda Delaide a maitre Poulinet, et
+je suis ne de ce mariage.
+
+Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 8 septembre de l'an 1830,
+dans l'apres-midi, la gaillarde accouchee envoya querir mon pere, qui
+etait en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses champs. En
+courant, et du plus loin qu'il put se faire entendre:
+
+-- Maitre, cria le messager, venez! car la maitresse vient
+d'accoucher maintenant meme.
+
+-- Combien en a-t-elle fait? demanda mon pere.
+
+-- Un beau, ma foi.
+
+-- Un fils! Que le bon Dieu le fasse grand et sage!
+
+Et sans plus, comme si de rien n'etait, ayant acheve son labour, le
+brave homme, lentement, s'en revint a la ferme. Non point qu'il fut
+moins tendre pour cela; mais eleve, endoctrine, comme les Provencaux
+anciens, avec la tradition romaine, il avait dans ses manieres,
+l'apparente rudesse du vieux _pater familias_.
+
+On me baptisa Frederic, en memoire, parait-il, d'un pauvre petit gars
+qui, au temps ou mon pere et ma mere se _parlaient_, avait fait
+gentiment leurs commissions d'amour, et qui, peu de temps apres,
+etait mort d'une insolation. Mais, comme elle m'avait eu a
+Notre-Dame de Septembre, ma mere m'a toujours dit qu'elle m'avait
+voulu donner le prenom de Nostradamus, d'abord pour remercier la Mere
+de Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des _Centuries_, le
+fameux astrologue natif de Saint-Remy. Seulement, ce nom mystique et
+mirifique, n'est-ce pas? que l'instinct maternel avait si bien
+trouve, on ne voulut l'accepter ni a la mairie ni au presbytere.
+
+Ma premiere sortie sur les bras de ma mere, qui me nourrissait de son
+lait, lorsqu'elle fit ses relevailles, -- tout cela vaguement, dans
+une lointaine brume, il me semble le revoir: elle, ma pauvre mere,
+dans la beaute, l'eclat de sa pleine jeunesse, presentant avec
+orgueil son "roi" a ses amies, et, ceremonieuses, les amies et
+parentes nous accueillant avec les felicitations d'usage et m'offrant
+une couple d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et une
+allumette, avec ces mots sacramentels:
+
+-- Mignon, sois plein comme un oeuf, sois bon comme le pain, sois
+sage comme le sel, sois droit comme une allumette.
+
+On trouvera peut-etre tant soit peut enfantin de raconter ces choses.
+ Mais, apres tout, chacun est libre, et, a moi, il m'agree de
+revenir, par songerie, dans mon premier maillot et dans mon berceau
+de murier et dans mon chariot a roulettes, car, la, je ressuscite le
+bonheur de ma mere dans ses plus doux tressaillements.
+
+Quand j'eus six mois, on me delivra de la bande qui enveloppait mes
+langes (car Nanounet, ma mere-grand, avait tres fort recommande de me
+tenir serre a point, parce que, disait-elle, les enfants bien
+emmaillotes ne sont ni bancals ni bancroches), et, le jour de la
+Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on me "donna les pieds" et,
+triomphalement, ma mere m'apporta a l'eglise de Maillane; et sur
+l'autel du saint, en me tenant par les lisieres, pendant que ma
+marraine me chantait : _Avene, Avene, Avene_ (Viens, viens, viens),
+on me fit faire mes premiers pas.
+
+A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour la messe. C'etait une
+demi-lieue de chemin pour le moins. Ma mere, tout le long, me
+dorlotait dans ses bras. Oh! le sein nourricier, ce nid doux et
+moelleux! Je voulais toujours, toujours, qu'il me portat encore un
+peu... Mais, une fois, -- j'avais cinq ans, -- a mi-chemin du
+village, ma pauvre mere me deposa en disant:
+
+-- Oh! tu peses trop, maintenant; je ne puis plus te porter.
+
+Apres la messe, avec ma mere, nous' allions voir mes grands-parents,
+dans leur belle cuisine voutee en pierre blanche, ou, de coutume, les
+bourgeois du lieu, M. Deville, M. Dumas, M. Ravoux, le Cadet Riviere,
+en se promenant sur les dalles, entre l'evier et la cheminee,
+venaient parler du gouvernement.
+
+M. Dumas, qui avait ete juge et qui s'etait demis en 1830, aimait,
+sur toute chose, a donner des conseils, comme celui- ci, par exemple,
+qu'avec sa grosse voix, il repetait, tous les dimanches, aux jeunes
+meres qui dodelinaient leurs mioches:
+
+-- Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni cle, ni livre : parce
+qu'avec un couteau l'enfant peut se couper; une cle, il peut la
+perdre et, un livre, le dechirer.
+
+M. Durnas ne venait pas seul: avec son opulente epouse et leurs onze
+ou douze enfants, ils remplissaient le salon, le beau salon des
+ancetres, tout tapisse de toile peinte, de Mar- seille, representant
+des oisillons et des paniers en fleurs, et la, pour etaler
+l'education de sa lignee, il faisait, non sans orgueil, declamer,
+vers a vers, mot a mot, un peu a l'un, un peu a l'autre, le recit de
+_Theramene_:
+
+ _A peine nous sortions des portes de Trezene...
+ De Tregene... Il etait sur son char... sur chon sar...
+ Ses gardes affliges... affizes...
+ Imitaient son silence autour de lui ranges...
+ Lui ranzes._
+
+Ensuite, il disait a ma mere:
+
+-- Et le votre, Delaide, lui apprenez-vous rien pour reciter?
+
+-- Si repondait naivement ma mere: il sait la sornette de Jean du
+Porc.
+
+-- Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait tout le monde.
+
+Et alors en baissant la tete, j'anonnais timidement:
+
+_Qui est mort? -- Jean du Porc. -- Qui le pleure? -- Le roi Maure -- Qui
+le rit? -- La perdrix. -- Qui le chante? -- La calandre -- Qui en sonne
+le glas? -- Le cul de la poele. -- Qui en porte le deuil? -- Le cul du
+chaudron._
+
+C'est avec ces contes-la, chants de nourrices et sornettes, que nos
+parents, a cette epoque, nous apprenaient a parler la bonne langue
+provencale; tandis qu'a present, la vanite ayant pris le dessus dans
+la plupart des familles, c'est avec le systeme de l'excellent M.
+Dumas que l'on enseigne les enfants et qu'on en fait de petits niais
+qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouves, sans attaches
+ni racines, car il est de mode, aujourd'hui, de renier absolument
+tout ce qui est de tradition.
+
+Il faut que je parle un peu, maintenant, du bonhomme Etienne, mon
+aieul maternel. Il etait, comme mon pere, menager proprietaire,
+d'une bonne maison comme lui, et d'un bon sang : avec cette
+difference que, du cote des Mistral, c'etaient des laborieux, des
+economes, des amasseurs de biens, qui, en tout le pays, n'avaient pas
+leurs pareils, et que, du cote de ma mere, tout a fait insouciants et
+n'etant jamais prets pour aller au labour, ils laissaient l'eau
+courir et mangeaient leur avoir. L'aieul Etienne, pour tout dire,
+etait (devant Dieu soit-il) un vrai Roger Bontemps.
+
+Bien qu'il eut huit enfants, entre lesquels six filles (qui, a
+l'heure des repas, se faisaient servir leur part et puis allaient
+manger dehors, sur le seuil de la maison, leur assiette a la main),
+des qu'il y avait fete quelque part, en avant! Il partait pour trois
+jours avec les camarades. Il jouait, bambochait tant que duraient les
+ecus; puis, souple comme un gant, quand les deux toiles se touchaient
+(1), le quatrieme jour il rentrait au logis et, alors, grand'maman
+Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait:
+
+-- N'as-tu pas honte, dissipateur que tu es, de manger comme ca le
+bien de tes filles I
+
+(1) Quand la poche est vide.
+
+-- He! bonasse, repondait-il, de quoi vas-tu t'inquieter? Nos
+fillettes sont jolies, elles se marieront sans dot. Et tu verras,
+Nanon, ma mie, nous n'en aurons pas pour les derniers.
+
+Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, il lui faisait donner
+sur son douaire des hypotheques aux usuriers, qui lui pretaient de
+l'argent a cinquante ou a cent pour cent, ce qui ne l'empechait pas,
+quand ses compagnons de jeu venaient, de faire, avec eux, le branle
+devant la cheminee, en chantant tous ensemble:
+
+ _Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs!
+ Ce sont de braves gens,
+ Quand ils n'ont plus d'argent._
+
+Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de rire:
+
+_Nous sommes trois qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons pas le sou,
+-- Qui n'avons pas le sou. -- Et le compere qui est derriere, -- N'a
+pas un denier, -- N'a pas un denier._
+
+Et quand ma pauvre aieule se desolait de voir ainsi partir, l'un
+apres l'autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son beau
+patrimoine:
+
+-- Eh! becasse, que pleures-tu? lui faisait mon grand-pere, pour
+quelques lopins de terre? Il y pleuvait comme a la rue.
+
+Ou bien:
+
+-- Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, ne payait pas les
+impositions!
+
+Ou bien:
+
+-- Cette friche-la? les arbres du voisin la dessechaient comme
+bruyere.
+
+Et toujours, de cette facon, il avait la riposte aussi prompte que
+joyeuse... Si bien qu'il disait meme, en parlant des usuriers:
+
+-- Eh! morbleu, c'est bien heureux qu'il y ait des gens pareils.
+Car, sans eux, comment ferions-nous, les depensiers, les gaspilleurs,
+pour trouver du quibus, en un temps ou comme on sait, l'argent est
+marchandise?
+
+C'etait l'epoque, en ce temps-la, ou Beaucaire, avec sa foire,
+faisait merveille sur le Rhone; il venait la du monde, soit par eau,
+soit par terre, de toutes les nations, jusqu'a des Turcs et des
+negres.
+
+Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes especes de choses qu'il
+faut pour le nourrir, pour le vetir, pour le loger, pour l'amuser,
+pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pieces de toile,
+les rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre portant au chaton un
+rat, vous l'y trouviez a profusion, a monceaux, a faisceaux ou en
+piles, dans les grands magasins voutes, sous les arceaux des Halles,
+aux navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du Pre.
+
+C'etait comme nous dirions, mais avec un cote plus populaire et
+grouillant de vie, c'etait la tous les ans, au soleil de juillet,
+l'exposition universelle de l'industrie du Midi.
+
+Mon grand-pere Etienne, comme vous pensez bien, ne manquait pas telle
+occasion d'aller, quatre ou cinq jours, faire a Beaucaire ses
+bamboches. Donc, sous pretexte d'aller acheter du poivre, du girofle
+ou du gingembre avec, dans chaque poche de sa veste, un mouchoir de
+fil, car il prenait du tabac, et trois autres mouchoirs, en piece,
+non coupes, dont en guise de ceinture il se ceignait les reins; et il
+flanait ainsi, tout le franc jour de Dieu, autour des bateleurs, des
+charlatans, des comediens, surtout des bohemiens, lorsqu'ils
+discutent et se harpaillent pour le marche et marchandage de quelque
+bourrique maigre.
+
+Un delicieux regal pour lui: Polichinelle avec Rosette! Il y etait
+toujours plus neuf et ravi, bouche bee, il y riait comme un pauvre
+aux pantalonnades et aux coups de batte qui pleuvaient la sans cesse
+sur le proprietaire et sur le commissaire. A ce point les filous (et
+imaginez-vous si, a Beaucaire, ils pullulaient!) lui tiraient chaque
+annee, tout doucement, l'un apres l'autre, sans qu'il se retournat,
+tous ses mouchoirs; et quand il n'en avait plus, chose qu'il savait
+d'avance, il denouait sa ceinture, sans plus de chagrin que ca, et
+s'en torchait le nez. Mais, quand il rentrait a Maillane, avec le
+nez tout bleu, -- de la teinture des mouchoirs, des mouchoirs neufs
+qui avaient deteint:
+
+-- Allons, lui disait ma grand'mere, on t'a encore vole tes
+mouchoirs.
+
+-- Qui te l'a dit? faisait l'aieul.
+
+-- Pardi, tu as le nez tout bleu: tu t'es mouche avec ta ceinture.
+
+-- Bah! je n'en ai pas regret, repondait le bon humain; ce
+Polichinelle m'a tant fait rire!
+
+Bref, quand ses filles (et ma mere en etait une) furent d'age a se
+marier, comme elles n'etaient pas gauches, ni bien desagreables, les
+galants, malgre tout, vinrent tout de meme a l'appeau. Seulement,
+quand les peres disaient a mon aieul:
+
+-- Autrement, le cas echeant, combien faites-vous a vos filles?
+
+-- Combien je fais a mes filles? repondait maitre Etienne, tout rouge
+de colere; o graine d'imbecile, c'est dommage! A ton gars je
+donnerais une belle gouge, tout elevee, toute nippee, et j'y
+ajouterais encore des terres et de l'argent! Qui ne veut pas mes
+filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu merci, a la huche de
+maitre Etienne il y a du pain.
+
+Or, n'est-il pas vrai que les filles du grand-pere furent prises,
+toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et meme qu'elles
+firent toutes de bons mariages? _Fille jolie_, dit le proverbe,
+_porte sur le front sa dot._
+
+Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans en
+cueillir encore un tout petit bouquet.
+
+Derriere le Mas du Juge, c'est l'endroit ou je suis ne, il y avait le
+long du chemin un fosse qui menait son eau a notre vieux Puits a
+roue. Cette eau n'etait pas profonde, mais elle etait claire et
+riante, et, quand j'etais petit, je ne pouvais m'empecher, surtout
+les jours d'ete, d'aller jouer le long de sa rive.
+
+Le fosse du Puits a roue! Ce fut le premier livre ou j'appris, en
+m'amusant, l'histoire naturelle. Il y avait la des poissons,
+epinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que j'essayais
+de pecher dans un sachet de canevas, qui avait servi a mettre des
+clous et que je suspendais au bout d'un roseau. Il y avait des
+demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout doucement,
+lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes petits
+doigts, quand elles ne s'echappaient pas, legeres, silencieuses, en
+faisant frissonner le crepe de leurs ailes; il y avait des
+"notonectes", especes d'insectes bruns avec le ventre blanc, qui
+sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes a la facon des
+cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des grenouilles, qui
+sortaient de la mousse une echine glauque, chamarree d'or, et qui, en
+me voyant, lestement faisaient leur plongeon; des tritons, sorte de
+salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de gros
+escarbots qui rodaient dans les flaches et qu'on nommait des
+"mange-anguilles".
+
+Ajoutez a cela un fouillis de plantes aquatiques, telles que ces
+"massettes", cotonnees et allongees, qui sont les fleurs du typha;
+telles que le nenuphar qui etale, magnifique, sur la nappe de l'eau,
+ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que le
+"butome" au trochet de fleurs roses, et le pale narcisse qui se mire
+dans le ru, et la lentille d'eau aux feuilles minuscules, et la
+"langue de boeuf" qui fleurit comme un lustre, avec les "yeux de
+l'Enfant Jesus" qui est le myosotis.
+
+Mais de tout ce monde-la, ce qui m'engageait le plus, c'etait la
+fleur des "glais". C'est une grande plante qui croit au bord des
+eaux par grosses touffes, avec de longues feuilles cultriformes et de
+belles fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des hallebardes
+d'or. Il est a croire meme que les fleurs de lis d'or, armes de
+France et de Provence, qui brillent sur le fond d'azur, n'etaient que
+des fleurs de glais: "fleur de lis" vient de "fleur d'iris", car le
+glais est un iris, et l'azur du blason represente bien l'eau ou croit
+le glais.
+
+Toujours est-il, qu'un jour d'ete, quelque temps apres la moisson, on
+foulait nos gerbes, et tous les gens du "mas" etaient dans l'aire a
+travailler. A l'entour des chevaux et des mulets qui pietinaient,
+ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien vingt hommes qui,
+les bras retrousses, en cheminant au pas, deux par deux, quatre par
+quatre, retournaient les epis ou enlevaient la paille avec des
+fourches de bois. Ce joli travail se faisait gaiement, en dansant au
+soleil, nu-pieds, sur le grain battu.
+
+Au haut de l'aire, porte par les trois jambes d'une chevre rustique,
+formee de trois perches, etait suspendu le van. Deux ou trois filles
+ou femmes jetaient avec des corbeilles dans le cerceau du crible le
+ble mele aux balles; et le "maitre", mon pere, vigoureux et de haute
+taille, remuait le crible au vent, en ramenant ensemble les mauvaises
+graines au-dessus; et quand le vent faiblissait, ou que, par
+intervalles, il cessait de souffler, mon pere, avec le crible
+immobile dans ses mains se retournait vers le vent, et, serieux,
+l'oeil dans l'espace, comme s'il s'adressait a un dieu ami, il lui
+disait:
+
+-- Allons, souffle, souffle, mignon!
+
+Et le mistral, ma foi, obeissant au patriarche, haletait de nouveau
+en emportant la poussiere; et le beau ble beni tombait en blonde
+averse sur le monceau conique qui, a vue d'oeil, montait entres les
+jambes du vanneur.
+
+Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncele le grain avec la
+pelle, que les hommes poussiereux allaient se laver au puits ou tirer
+de l'eau pour les betes, mon pere, a grandes enjambees, mesurait le
+tas de ble et y tracait une croix avec le manche de la pelle en
+disant: "Que Dieu te croisse!"
+
+Par une belle apres-midi de cette saison d'aires, -- je portais
+encore les jupes: j'avais a peine quatre ou cinq ans -- apres m'etre
+bien roule, comme font les enfants, sur la paille nouvelle, je
+m'acheminai donc seul vers le fosse du Puits a roue.
+
+Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais commencaient a
+s'epanouir et les mains me demangeaient d'aller cueillir quelques-uns
+de ces beaux bouquets d'or.
+
+J'arrive au fosse; doucement, je descends au bord de l'eau; j'envoie
+la main pour attraper les fleurs... Mais, comme elles etaient trop
+eloignees, je me courbe, je m'allonge, et patatras dedans: je tombe
+dans l'eau jusqu'au cou.
+
+Je crie. Ma mere accourt; elle me tire de l'eau, me donne quelques
+claques, et, devant elle, trempe comme un caneton, me faisant filer
+vers le Mas:
+
+-- Que je t'y voie encore, vaurien, vers le fosse!
+
+-- J'allais cueillir des fleurs de glais.
+
+-- Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et encore tes glais. Tu
+ne sais donc pas qu'il y a un serpent dans les herbes caches, un gros
+serpent qui hume les oiseaux et les enfants, vaurien?
+
+Et elle me deshabilla, me quitta mes petits souliers, mes
+chaussettes, ma chemisette, et pour faire secher ma robe trempee et
+ma chaussure, elle me chaussa mes sabots et me mit ma robe du
+dimanche, en me disant:
+
+-- Au moins, fais attention de ne pas te salir.
+
+Et me voila dans l'aire; je fais sur la paille fraiche quelques
+jolies cabrioles; j'apercois un papillon blanc qui voltige dans un
+chaume. Je cours, je cours apres, avec mes cheveux blonds flottant
+au vent hors de mon beguin... et paf! me voila encore vers le fosse
+du Puits a roue...
+
+Oh! mes belles fleurs jaunes! Elles etaient toujours la, fieres au
+milieu de l'eau, me faisant montre d'elles, au point qu'il ne me fut
+plus possible d'y tenir. Je descends bien doucement, bien doucement
+sur le talus; je place mes petons biens ras, bien ras de l'eau;
+j'envoie la main, je m'allonge', je m'etire tant que je puis... et
+patatras! je me fiche jusqu'au derriere dans la vase.
+
+Aie! aie! aie! Autour de moi, pendant que je regardais les bulles
+gargouiller et qu'a travers les herbes je croyais entrevoir le gros
+serpent, j'entendais crier dans l'aire:
+
+-- Maitresse! courez vite, je crois que le petit est encore tombe a
+l'eau!
+
+Ma mere accourt, elle me saisit, elle m'arrache tout noir de la boue
+puante, et la premiere chose, troussant ma petite robe, vlin! vlan!
+elle m'applique une fessee retentissante.
+
+-- Y retourneras-tu, entete, aux fleurs de glais? Y retourneras-tu
+pour te noyer?... Une robe toute neuve que voila perdue, fripe-tout,
+petit monstre! qui me feras mourir de transes!
+
+Et, crotte et pleurant, je m'en revins donc au Mas la tete basse, et
+de nouveau on me devetit et on me mit, cette fois, ma robe des jours
+de fete... Oh! la galante robe! Je l'ai encore devant les yeux,
+avec ses raies de velours noir, pointillee d'or sur fond bleuatre.
+
+Mais bref, quand j'eus ma belle robe de velours:
+
+-- Et maintenant, dis-je a ma mere, que vais-je faire?
+
+-- Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles n'aillent pas dans
+l'aire... Et toi, tiens-toi a l'ombre.
+
+Plein de zele, je vole vers les poules qui rodaient par les chaumes,
+becquetant les epis que le rateau avait laisses. Tout en gardant,
+voici qu'une poulette huppee -- n'est-ce pas drole? -- se met a
+pourchasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles qui ont les
+ailes rouges et bleues... Et toutes deux, avec moi apres, qui
+voulais voir la sauterelle, de sauter a travers champs, si bien que
+nous arrivames au fosse du Puits a roue!
+
+Et voila encore les fleurs d'or qui se miraient dans le ruisseau et
+qui reveillaient mon envie, mais une envie passionnee, delirante,
+excessive, a me faire oublier mes deux plongeons dans le fosse:
+
+"Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tomberas pas!"
+
+Et, descendant le talus, j'entortille a ma main un jonc qui croissait
+la; et me penchant sur l'eau avec prudence, j'essaie encore
+d'atteindre de l'autre main les fleurs de glais... Ah! malheur, le
+jonc se casse et va te faire teindre! Au milieu du fosse, je plonge
+la tete premiere.
+
+Je me dresse comme je puis, je crie comme un perdu, tous les gens de
+l'aire accourent:
+
+-- C'est encore ce petit diable qui est tombe dans le fosse. Ta
+mere, cette fois, enrage polisson, va te fouailler d'importance!
+
+Eh bien! non; dans le chemin, je la vis venir, pauvrette, tout en
+larmes et qui disait:
+
+-- Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il aurait peut-etre un
+"accident". Mais ce gars, sainte Vierge, n'est pas comme les autres:
+il ne fait que courir pour ramasser des fleurs; il perd tous ses
+jouets en allant dans les bles chercher des bouquets sauvages...
+Maintenant, pour comble, il va se jeter trois fois, depuis peut-etre
+une heure, dans le fosse du Puits a roue... Ah! tiens-toi, pauvre
+mere, morfonds-toi pour l'approprier. Qui lui en tiendrait, des
+robes? Et bienheureuse encore -- mon Dieu, je vous rends grace --
+qu'il ne soit pas noye!
+
+Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du fosse. Puis, une
+fois dans le Mas, m'ayant quitte mon vetement, la sainte femme
+m'essuya, nu, de son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant fait
+boire une cuilleree de vermifuge elle me coucha dans ma berce, ou,
+lasse de pleurer, au bout d'un peu je m'endormis.
+
+Et savez-vous ce que je songeai: pardi! mes fleurs de glais... Dans
+un beau courant d'eau, qui serpentait autour du Mas, limpide,
+transparent, azure comme les eaux de la Fontaine de Vaucluse, je
+voyais de belles touffes de grands et verts glaieuls, qui etalaient
+dans l'air une feerie de fleurs d'or!
+
+Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles avec leurs ailes de
+soie bleue, et moi je nageais nu dans l'eau riante; et je cueillais a
+pleines mains, a jointees, a brassees, les fleurs de lis blondines.
+Plus j'en cueillais, plus il en surgissait.
+
+Tout a coup, j'entends une voix qui me crie: "Frederi!"
+
+Je m'eveille et que vois-je! Une grosse poignee de fleurs de glais
+couleur d'or qui bondissaient sur ma couchette.
+
+Lui-meme, le patriarche, le Maitre, mon seigneur pere, etait alle
+cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la Maitresse, ma mere
+belle, les avait mises sur mon lit.
+
+CHAPITRE II.
+
+MON PERE.
+
+L'enfant de ferme. -- La vie rurale. -- Mon pere a la Revolution. --
+La buche benite. -- Les recits de la Noel. -- Le capitaine Perrin.
+-- Le maire de Maillane en 1793 -- Le jour de l'an.
+
+Mon enfance premiere se passa donc au Mas, en compagnie des
+laboureurs, des faucheurs et des patres, et quand, parfois, passait
+au Mas quelque bourgeois, de ceux-la qui affectent de ne parler que
+francais, moi, tout interloque et meme humilie de voir que mes
+parents devenaient soudain reverencieux pour lui, comme s'il etait
+plus qu'eux:
+
+-- D'ou vient, leur demandais-je, que cet homme ne parle pas comme
+nous?
+
+-- Parce que c'est un monsieur, me repondait-on.
+
+-- Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je ne veux
+pas etre _monsieur_.
+
+J'avais remarque aussi que, quand nous avions des visites, comme
+celle, par exemple du marquis de Barbentane (un de nos voisins de
+terres), mon pere qui, a l'ordinaire lorsqu'il parlait de ma mere,
+devant les serviteurs, l'appelait "la maitresse", la, en ceremonie,
+il la denommait _ma mouie_ (mon epouse). Le beau marquis et la
+marquise, qui se trouvait etre la soeur du general de Galliffet,
+chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et autres
+gateries; mais moi, sitot que je les voyais descendre de voiture,
+comme un sauvageon que j'etais, je courais tout de suite me cacher
+dans le fenil... Et la pauvre Delaide de crier:
+
+-- Frederic!
+
+Mais en vain: dans le foin, blotti et ne soufflant mot, j'attendais,
+moi, d'entendre les roues de la voiture emporter le marquis, pendant
+que ma mere clamait, la-bas, devant la ferme:
+
+-- M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le voir,
+cet insupportable, et il va se cacher!
+
+Et au lieu de dragees, quand je sortais ensuite, craintif, de ma
+taniere, vlan! j'avais ma fessee.
+
+J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre maitre-valet, quand,
+derriere la charrue tiree par ses deux mules, les mains au mancheron,
+il me criait, patelin:
+
+-- Petiot, viens vite, viens. Je t'apprendrai a labourer.
+
+Et tout de suite, nu-pieds, nu-tete, emoustille, me voila dans le
+sillon, trottinant, farfouillant, le long de la tranchee, pour
+cueillir les primeveres ou les muscaris bleus, que le soc arrachait.
+
+-- Ramasse des colimacons, me disais le Papoty.
+
+Et quand j'avais les colimacons, une poignee dans chaque main:
+
+-- Maintenant, me faisait-il, avec les colimacons, tiens, empoigne
+les cornes du manche de la charrue.
+
+Et comme, moi credule, avec mes petits doigts, je prenais les
+mancherons, lui, pressant de ses doigts rudes mes deux mains pleines
+d'escargots qui s'ecrabouillaient dans ma chair:
+
+-- A present, me disait le valet de labour en riant aux eclats, tu
+pourras dire, petit, que tu as tenu la charrue!
+
+On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs. C'est ainsi que,
+dans les fermes, on deniaise les enfants. Quelquefois, en venant de
+traire, notre berger Rouquet me criait:
+
+-- Viens, petit, boire a meme dans le _piau_.
+
+Le _piau_ est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans lequel on
+trait le lait... Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les bras
+trousses, sortir de la bergerie en portant a la main le vase a traire
+ecumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais, affriole, pour
+le humer tout chaud. Mais, sitot qu'a genoux je m'abreuvais a la
+"seille", paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la tete
+jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le museau
+ruisselants, ebouriffes, je courais, comme un jeune chien, me vautrer
+dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant, a part moi, qu'on ne m'y
+attraperait plus... jusqu'a nouvelle attrape.
+
+Apres, c'etait un faucheur qui me disait:
+
+-- Petiot, j'ai trouve un nid, un nid de _frappe-talon_; veux-tu me
+faire la courte echelle? Je garderai la mere et tu auras les
+passereaux.
+
+Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain.
+
+-- Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce gros
+saule; c'est la qu'est le nid... Allons, courbe-toi.
+
+Et je m'inclinais, la tete contre l'arbre, et alors, faisant mine de
+grimper sur mon dos, le farceur me battait l'echine du talon.
+
+C'est ainsi que commenca, au milieu des gouailleries de nos
+travailleurs des champs (et je n'an ai point regret), mon education
+d'enfance.
+
+Comme il etait gai, ce milieu de labeurs rustiques! Chaque saison
+renouvelait la serie des travaux. Les labours, les semailles, la
+tonte, la fauche, les vers a soie, les moissons, le depiquage, les
+vendanges et la cueillette des olives, deployaient a ma vue les actes
+majestueux de la vie agricole, eternellement dure, mais eternellement
+independante et calme.
+
+Tout un peuple de serviteurs, d'hommes loues au mois ou a la journee,
+de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du Mas,
+qui avec l'aiguillon, qui avec le rateau ou bien la fourche sur
+l'epaule, et travaillant toujours avec des gestes nobles, comme dans
+les peintures de Leopold Robert.
+
+Quand, pour diner ou pour souper, les hommes, l'un apres l'autre,
+entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son rang,
+autour de la grande table, avec mon seigneur pere qui tenait le haut
+bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des
+observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail du
+jour, s'il etait avantageux, si la terre etait dure ou molle ou en
+etat. Puis, le repas fini, le premier charretier fermait la lame de
+son couteau et, sur le coup, tous se levaient.
+
+Tous ces gens de campagne, mon pere les dominait par la taille, par
+le sens, comme aussi par la noblesse. C'etait un beau et grand
+vieillard, digne dans son langage, ferme dans son commandement,
+bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul.
+
+Engage volontaire pour defendre la France, pendant la Revolution, il
+se plaisait, le soir, a raconter ses vieilles guerres. Au fort de la
+Terreur, il avait ete requis pour porter du ble a Paris, ou regnait
+la famine. C'etait dans l'intervalle ou l'on avait tue le roi. La
+France, epouvantee, etait dans la consternation. En retournant, un
+jour d'hiver, a travers la Bourgogne, avec une pluie froide qui lui
+battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu des
+roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays. Les
+deux compatriotes se tendirent la main, et mon pere, prenant la
+parole:
+
+-- Tiens, ou vas-tu, voisin, par ce temps diabolique?
+
+-- Citoyen, repliqua l'autre, je vais a Paris porter les saints et
+les cloches.
+
+Mon pere devint pale, les larmes lui jaillirent et, otant son chapeau
+devant les saints de son pays et les cloches de son eglise, qu'il
+rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne:
+
+-- Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu'a ton retour, on te nomme,
+pour cela, representant du peuple?
+
+L'iconoclaste courba la tete de honte et, avec un blaspheme, il fit
+tirer ses betes.
+
+Mon pere, dois-je dire, avait un foi profonde. Le soir, en ete comme
+en hiver, agenouille sur sa chaise, la tete decouverte, les mains
+croisees sur le front, avec sa cadenette, serree d'un ruban de fil,
+qui lui pendait sur la nuque, il faisait, a voix haute, la priere
+pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veillees s'allongeaient,
+il lisait l'Evangile a ses enfants et domestiques.
+
+Mon pere, dans sa vie, n'avait lu que trois livres: le _Nouveau
+Testament, l'Imitation_ et _Don Quichotte_ (lequel lui rappelait sa
+campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie).
+
+-- Comme de notre temps les ecoles etaient rares, c'est un pauvre,
+nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par semaine,
+m'avait appris ma croix de par Dieu.
+
+Et le dimanche, apres les vepres, selon l'us et coutume des anciens
+peres de famille, il ecrivait ses affaires, ses comptes et depenses,
+avec ses reflexions, sur un grand memorial denomme _Cartabeou._
+
+Lui, quelque temps qu'il fit, etait toujours content, et si, parfois,
+il entendait les gens se plaindre, soit des vents tempetueux, soit
+des pluies torrentielles:
+
+-- Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est la-haut sait fort bien
+ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut... Eh! s'il ne
+soufflait jamais de ces grands vents qui degourdissent la Provence,
+qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et si,
+pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui
+alimenteraient les puits, les fontaines, les rivieres? Il faut de
+tout, mes enfants.
+
+Bien que, le long du chemin, il ramassat une buchette pour l'apporter
+au foyer; bien qu'il se contentat, pour son humble ordinaire, de
+legumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il fut sobre
+toujours et mit de l'eau dans son vin, toujours sa table etait
+ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant. Puis, si
+l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il etait bon
+travailleur; et, si l'on repondait oui:
+
+-- Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son ami.
+
+Fidele aux anciens usages, pour mon pere, la grande fete, c'etait la
+veillee de Noel. Ce jour-la, les laboureurs detelaient de bonne
+heure; ma mere leur donnait a chacun, dans une serviette, une belle
+galette a l'huile, une rouelle de nougat, une jointee de figues
+seches, un fromage du troupeau, une salade de celeri et une bouteille
+de vin cuit. Et qui de-ci, et qui de-la, les serviteurs s'en
+allaient, pour "poser la buche au feu", dans leur pays et dans leur
+maison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres heres qui
+n'avaient pas de famille; et, parfois des parents, quelque vieux
+garcon, par exemple, arrivaient a la nuit, en disant:
+
+-- Bonnes fetes! Nous venons poser, cousins, la buche au feu, avec
+vous autres.
+
+Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la "buche de Noel",
+qui -- c'etait de tradition -- devait etre un arbre fruitier. Nous
+l'apportions dans le Mas, tous a la file, le plus age la tenant d'un
+bout, moi, le dernier-ne, de l'autre; trois fois, nous lui faisions
+faire le tour de la cuisine; puis, arrives devant la dalle du foyer,
+mon pere, solennellement, repandait sur la buche un verre de vin
+cuit, en disant:
+
+_Allegresse! Allegresse,
+Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allegresse!
+Avec Noel, tout bien vient:
+Dieu nous fasse la grace de voir l'annee prochaine.
+Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas etre moins._
+
+Et, nous ecriant tous: "Allegresse, allegresse, allegresse!", on
+posait l'arbre sur les landiers et, des que s'elancait le premier jet
+de flamme:
+
+_A la buche
+Boute feu!_
+
+disait mon pere en se signant. Et, tous, nous nous mettions a table.
+
+Oh! la sainte tablee, sainte reellement, avec, tout a l'entour, la
+famille complete, pacifique et heureuse. A la place du _caleil_,
+suspendu a un roseau, qui, dans le courant de l'annee, nous eclairait
+de son lumignon, ce jour-la, sur la table, trois chandelles
+brillaient; et si, parfois, la meche tournait devers quelqu'un,
+c'etait de mauvais augure. A chaque bout, dans une assiette,
+verdoyait du ble en herbe, qu'on avait mis germer dans l'eau le jour
+de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour a tour
+apparaissaient les plats sacramentels: les escargots, qu'avec un long
+clou chacun tirait de la coquille; la morue frite et le _muge_ aux
+olives, le cardon, le scolyme, le celeri a la poivrade, suivis d'un
+tas de friandises reservees pour ce jour-la, comme: fouaces a
+l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis; puis,
+au-dessus de tout, le grand _pain calendal_, que l'on n'entamait
+jamais qu'apres en avoir donne, religieusement, un quart au premier
+pauvre qui passait.
+
+La veillee, en attendant la messe de minuit, etait longue ce jour-la;
+et longuement, autour du feu, on y parlait des ancetres et on louait
+leurs actions. Mais, peu a peu et volontiers, mon brave homme de
+pere revenait a l'Espagne et a ses souvenirs du siege de Figuieres.
+
+Si je vous disais, commencait-il, qu'etant la-bas en Catalogne, et
+faisant partie de l'armee, je trouvai le moyen, au fort de la
+Revolution, de venir de l'Espagne, malgre la guerre et malgre tout,
+passer avec les miens les fetes de Noel! Voici, ma foi de Dieu,
+comment s'arrangea la chose:
+
+"Au pied du Canigou, qui est une grande montagne entre Perpignan et
+Figuieres, nous tournions, retournions depuis passablement de temps,
+en bataillant, a toi, a moi, contre les troupes espagnoles. Aie! que
+de morts, que de blesses et de souffrances et de miseres! Il faut
+l'avoir vu, pour savoir cela. De plus, au camp, -- c'etait en
+decembre, -- il y avait manque de tout; et les mulets et les chevaux,
+a defaut de pature, rongeaient, helas! les roues des fourgons et des
+affuts.
+
+"Or, ne voila-t-il pas qu'en rodant, moi, au fond d'une gorge, du
+cote de la mer, je vais decouvrir un arbre d'oranges, qui etaient
+rousses comme l'or!
+
+"-- Ha! dis-je au proprietaire, a n'importe quel prix, vous allez me
+les vendre.
+
+"Et, les ayant achetees, je m'en reviens de suite au camp et, tout
+droit a la tente du capitaine Perrin (qui etait de Cabanes), je vais
+avec mon panier et je lui dis:
+
+"-- Capitaine, je vous apporte quelques oranges...
+
+"-- Mais ou as-tu pris !ca?
+
+"-- Ou j'ai pu, capitaine.
+
+"-- Oh! luron, tu ne saurais me faire plus de plaisir... Aussi,
+demande-moi, vois-tu, ce que tu voudras, et tu l'obtiendras ou je ne
+pourrai.
+
+"-- Je voudrais bien, lui fis-je alors, avant qu'un boulet de canon
+me coupe en deux, comme tant d'autres, aller, encore une fois, "poser
+le buche de Noel" en Provence, dans ma famille.
+
+"-- Rien de plus simple, me fit-il; tiens, passe l'ecritoire.
+
+Et mon capitaine Perrin (que Dieu, en paradis, l'ait renferme, cher
+homme) sur un papier, que j'ai encore, me griffonna ce que je vais
+dire:
+
+ _"Armee des Pyrenees-Orientales.
+
+"Nous Perrin, capitaine aux transports militaires, donnons conge au
+citoyen Francois Mistral, brave soldat republicain, age de vingt-deux
+ans, taille de cinq pieds six pouces, nez ordinaire, bouche idem,
+menton rond, front moyen, visage ovale, de s'en aller dans son pays,
+par toute la Republique, et au diable, si bon lui semble._
+
+"Et voila, mes amis, que j'arrive a Maillane, la belle veille de
+Noel, et vous pouvez penser l'ahurissement de tous, les embrassades
+et les fetes. Mais, le lendemain, le maire (je vous tairai le nom de
+ce fanfaron braillard, car ses enfants sont encore vivants) me fait
+venir a la commune et m'interpelle comme ceci:
+
+"-- Au nom de la loi, citoyen, comment va que tu as quitte l'armee?
+
+"-- Cela va, repondis-je, qu'il ma pris fantaisie de venir, cette
+annee, "poser la buche" a Maillane.
+
+"-- Ah oui? En ce cas-la, tu iras, citoyen, t'expliquer au tribunal
+du district, a Tarascon.
+
+"-- Et, tel que je vous le dis, je me laissai conduire par deux
+gardes nationaux, devant les juges du district. Ceux-ci, trois faces
+rogues, avec le bonnet rouge et des barbes jusque-la:
+
+"-- Citoyen, me firent-ils en roulant de gros yeux, comment ca se
+fait-il que tu aies deserte?
+
+"Aussitot, de ma poche ayant tire mon passeport:
+
+"-- Tenez, lisez, leur dis-je.
+
+"Ah! mes amis de Dieu, des avoir lu, ils se dressent en me secouant
+la main:
+
+"-- Bon citoyen, bon citoyen! me crierent-ils. Va, va, avec des
+papiers pareils, tu peux l'envoyer coucher, le maire de Maillane.
+
+"Et apres le Jour de l'An, j'aurais pu rester, n'est-ce pas? Mais il
+y avait le devoir et je m'en retournai rejoindre."
+
+Voila, lecteur, au naturel, la portraiture de famille, d'interieur
+patriarcal et de noblesse et de simplicite, que je tenais a te
+montrer.
+
+Au Jour de l'An, -- nous cloturerons par cet autre souvenir, -- une
+foule d'enfants, de vieillards, de femmes, de filles, venaient, de
+grand matin, nous saluer comme ceci:
+
+_Bonjour, nous vous souhaitons a tous la bonne annee,
+Maitresse, maitre, accompagnee
+D'autant que le bon Dieu voudra._
+
+-- Allons, nous vous la souhaitons bonne, repondaient mon pere et ma
+mere en donnant a chacun, bonnement, sous forme d'etrennes, une
+couple de pains longs et de miches rebondies.
+
+Par tradition, dans notre maison, comme dans plusieurs autres, on
+distribuait ainsi, au nouvel an, deux fournees de pain aux pauvres
+gens du village.
+
+_Vivrais-je cent ans,
+Cent ans, je cuirai,
+Cent ans, je donnerai aux pauvres._
+
+Cette formule, tous les soirs revenait dans la priere que mon pere
+faisait avant d'aller au lit. Et aussi, a ses obseques, les pauvres
+gens, avec raison, purent dire, en le plaignant:
+
+_-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges dans le ciel
+l'accompagnaient. Amen!_
+
+CHAPTER III
+
+LES ROIS MAGES
+
+A la rencontre des Rois. -- La creche. -- Les sornettes
+maternelles. -- Dame Renaude. -- Les hantises de la nuit. -- Le
+cheval de Cambaud. -- Les Sorciers. -- Les Matagots. --L'Esprit
+Fantastique.
+
+-- C'est demain la fete des Rois; si vous voulez les voir arriver,
+allez vite, petits, a leur rencontre, et portez-leur quelques
+offrandes.
+
+Voila, de notre temps, la veille du jour des Rois, ce que nous
+disaient nos meres.
+
+Et en avant! Toute la marmaille, les enfants du village, nous
+partions enthousiastes au-devant des Rois Mages, qui venaient a
+Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite, pour
+adorer l'Enfant Jesus.
+
+-- Ou allez-vous, petits?
+
+-- Nous allons au-devant des Rois.
+
+Et ainsi, tous ensemble, mioches ebouriffes et blondines fillettes,
+en beguins et petits sabots, nous partions sur le Chemin d'Arles, le
+coeur tressailli de joie, les yeux pleins de visions, et nous
+portions a la main, comme on nous l'avait dit, des galettes pour les
+Rois, des figues seches pour les pages, avec du foin pour les
+chameaux.
+
+ _Jours croissants,
+ Jours cuisants._
+
+La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid. Le soleil
+descendait, blafard, devers le Rhone. Les ruisseaux etaient geles.
+L'herbe des bords etait brouie. Des saules defeuilles, les branches
+rougeoyaient. Le rouge-gorge, le troglodyte, sautillaient,
+fremissants, familiers, de branche en branche... Et l'on ne voyait
+personne aux champs, a part quelque pauvre veuve qui rechargeait sur
+la tete son tablier plein de bois sec, ou quelque vieux depenaille
+qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte.
+
+-- Ou allez-vous si tard, petits?
+
+-- Nous allons au-devant des Rois!
+
+Et la tete en arriere, fiers comme jeune coqs, en riant, en chantant,
+en courant a cloche-pied ou en faisant des glissades, nous allions
+devant nous sur le chemin blanchatre, balaye par le vent.
+
+Puis, le jour declinait. Le clocher de Maillane disparaissait
+derriere les arbres, derriere les grands cypres aux pointes noires;
+et la campagne, vaste et nue, s'epandait au lointain... Nous
+portions nos regards si loin que nous pouvions, a perte de vue, mais
+en vain! Rien ne se montrait a nous, hormis quelque faisceau
+d'epines emporte dans les chaumes par le vent. Comme les soirs
+d'hiver et de janvier, tout etait triste, souffreteux et muet.
+
+Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui, plie dans sa
+cape, venait de faire paitre ses brebis.
+
+-- Mais ou allez-vous, enfants si tard?
+
+-- Nous allons au-devant des Rois... Ne pourriez-vous pas nous dire
+s'ils sont encore bien loin?
+
+-- Ah! oui, les Rois? c'est vrai... Ils sont la derriere qui
+viennent; vous allez bientot les voir.
+
+Et de courir, et de courir, a la rencontre des Rois avec nos gateaux,
+nos petites galettes, et les poignees de foin pour les chameaux.
+
+Puis, le jour defaillait. Le soleil, obstrue par un nuage enorme,
+s'evanouissait peu a peu. Les babils folatres calmaient un brin. La
+bise fraichissait et les plus courageux marchaient en retenant.
+
+Tout a coup:
+
+-- Les voila!
+
+Un cri de joie folle partait de toutes les bouches... et la
+magnificence de la pompe royale eblouissait nos yeux. Un
+rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides, fastueuses,
+enflammait, embrasait la zone du couchant; de gros lambeaux de
+pourpre flamboyaient; et d'or et de rubis, une demi-couronne, dardant
+un cercle de long rayons au ciel, illuminait l'horizon.
+
+-- Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs manteaux!
+voyez leurs drapeaux! et leur cavalerie et les chameaux qui viennent!
+
+Et nous demeurions ebaubis... Mais bientot cette splendeur, mais
+bientot cette gloire, derniere echappee du soleil couchant, se
+fondait, s'eteignait peu a peu dans les nues; et, penauds, bouche
+beante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout seuls:
+
+-- Ou ont passe les Rois?
+
+-- Derriere la montagne.
+
+La cheveche miaulait. La peur nous saisissait; et, dans le
+crepuscule, nous retournions confus, en grignotant les gateaux, les
+galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois.
+
+Et quand nous arrivions, ensuite, a nos maisons:
+
+-- Eh bien! les avez-vous vu? nos meres nous disaient.
+
+-- Non, ils ont passe en dela, de l'autre cote de la montagne.
+
+-- Mais quel chemin avez-vous pris?
+
+-- Le Chemin Arlatan...
+
+-- Ah! mes pauvres agneaux! Les Rois ne viennent pas de la. C'est
+du Levant qu'ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le vieux
+Chemin de Rome... Ah! comme c'etait beau, si vous aviez vu, si vous
+aviez vu, lorsqu'ils sont entres dans Maillane! Les tambours, les
+trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon Dieu!...
+Maintenant, ils sont a l'eglise, ou ils font leur adoration. Apres
+souper, vous irez les voir.
+
+Nous soupions vite, -- moi, chez ma mere-grand Nanan; puis, nous
+courions a l'eglise... Et, dans l'eglise pleine, des notre entree,
+l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, entamait,
+lentement, puis deployait, formidable, le superbe noel:
+
+_Ce matin,
+J'ai rencontre le train
+De trois grands Rois qui allaient en voyage,
+Ce matin,
+J'ai rencontre le train
+De trois grands Rois dessus le grand chemin._
+
+Nous autres, affoles, nous nous faufilions, entre les jupons des
+femmes, jusques a la chapelle de la Nativite, et la, suspendue sur
+l'autel, nous voyions la Belle Etoile! nous voyions les trois Rois
+Mages, en manteaux rouge, jaune, et bleu, qui saluaient l'Enfant
+Jesus: le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi Melchior avec son
+encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe! Nous
+admirions les charmants pages portant la queue de leurs manteaux
+trainants; puis, les chameaux bossus qui elevaient la tete sur l'ane
+et le boeuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout autour, sur
+une petite montagne en papier barbouille, les bergers, les bergeres,
+qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes; le
+meunier, charge d'un sac de farine; la bonne vieille qui filait;
+l'ebahi qui admirait; le gagne-petit qui remoulait; l'hotelier ahuri
+qui ouvrait sa fenetre, et, bref, tous les _santons_ qui figurent a
+la Creche. Mais c'etait le _Roi Maure_ que nous regardions le plus.
+
+Maintes fois, depuis lors, il m'est arrive, quand viennent les Rois,
+d'aller me promener, a la chute du jour, dans le Chemin d'Arles. Le
+rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des haies
+d'aubepine. Toujours quelque pauvre vieux y cherche, comme jadis,
+des escargots dans l'herbe et la cheveche toujours y miaule; mais,
+dans les nuees du couchant, je n'y vois plus la gloire, ni la
+couronne des vieux Rois.
+
+-- Ou ont passe les Rois?
+
+-- Derriere la montagne.
+
+Helas! melancolie, tristesse des choses vues, autrefois dans la
+jeunesse! Si grand, si beau que fut le paysage connu, quand nous
+voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y manque
+toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose!
+
+_Oh! vers les plaines de froment
+Laissez-moi me perdre pensif,
+Dans les grands bles pleins de ponceaux
+Ou, petit gars, je me perdais!
+Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe,
+En recitant son angelus;
+Et, chantantes, les alouettes,
+Moi, je les suis dans le soleil...
+Ah! pauvre mere, beau coeur aimant,
+Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!_
+
+(Iles d'Or).
+
+Qui me rendra le delice, le bonheur ideal de mon ame ignorante,
+quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux chansons,
+aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma mere en filant,
+cependant que j'etais blotti sur ses genoux, me disait, me chantait,
+en douce langue de Provence: le _Pater des Calendes, Marie-Madeleine
+la Pauvre Pecheresse_, le _Mousse de Marseille_, la _Porcheronne_, le
+_Mauvais Riche_, et tant d'autres recits, legendes et croyances de
+notre race provencale, qui bercerent mon jeune age d'un balancement
+de reves et de poesie emue! Apres le lait que m'avait donne son
+sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel des
+traditions et du bon Dieu.
+
+Aujourd'hui, avec l'etroitesse du systeme brutal qui ne veut plus
+tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts angeliques de
+l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui fait
+les saints et les heros, les poetes et les artistes, -- aujourd'hui,
+des que l'enfant nait, avec la science nue et crue on lui desseche
+coeur et ame... Eh! pauvres lunatiques! avec l'age et l'ecole,
+surtout l'ecole de la vie vecue, on ne l'apprend que trop tot, la
+realite mesquine et la desillusion analytique, scientifique, de tout
+ce qui nous enchanta.
+
+Si, a vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend pour une belle
+fille rayonnante de jeunesse, quelque facheux anatomiste venait nous
+tenir ce propos:
+
+-- Veux-tu savoir le vrai de cette creature qui a tant d'attrait pour
+toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette!
+
+Ne croyez-vous pas qu'a l'instant nous l'enverrions faire paitre?
+
+Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de verite autant
+vaudrait, ma foi, retourner au moyen age qui, partant du contraire de
+la science moderne, en etait arrive au meme resultat, en representant
+la vie par la Danse macabre.
+
+Bref, pour donner idee des imaginations, hantises, peurs et spectres
+qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en scene
+quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la vieille
+Renaude, et m'est avis qu'a ce sujet ce morceau-la viendra a point.
+
+La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant sa
+maisonnette. Elle est fletrie, ratatinee et ridee, la pauvre femme,
+comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les mouches qui
+se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et puis
+sommeille.
+
+-- Eh bien! tante Renaude, par la, au bon soleil, vous faites un
+petit somme?
+
+-- Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis la, a dire vrai, sans
+dormir ni veiller... Je revasse, je dis des patenotres. Mais, puis en
+priant Dieu, on finit par s'assoupir... Oh! la mauvaise chose, quand
+on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux chiens.
+
+-- Vous attraperez un rhume, a ce grand soleil-la, avec la
+reverberation.
+
+-- Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis seche,
+helas! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne fournirais
+pas, peut-etre, une maille d'huile.
+
+-- A votre place, moi, je m'en irais un peu voir les commeres de
+votre age, tout doucement. Cela vous ferait passer le temps.
+
+-- Allons donc, bonne gens! Les commeres de mon age? bientot il n'en
+restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre Genevieve
+sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote; Catherine
+du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de mes
+peines a moi: autant vaut demeurer seule.
+
+-- Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec les
+lavandieres.
+
+-- Allons donc, les lavandieres! des peronnelles, qui, tout le jour,
+frappent a tort et a travers sur les uns et sur les autres. Elles ne
+disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout le
+monde; puis, elles rient comme des niaises. Quelque jour, le bon Dieu
+les punira par un exemple... Oh! non, non, ce n'est pas comme de
+notre temps.
+
+-- Et de quoi parliez-vous, dans votre temps?
+
+-- dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes, des
+sornettes, que l'on se delectait d'entendre: la _Bete des Sept Tetes,
+Jean Cherche-la-Peur,_ le _Grand Corps sans Ame..._
+
+Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou quatre
+veillees.
+
+"A cette epoque-la, on filait de l'etai, du chanvre. L'hiver, apres
+souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous reunissions
+dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral qui
+soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien au
+chaud, nous nous accroupissions sur la litiere des brebis; et,
+pendant que les hommes etaient en train de traire ou de paturer les
+betes, et que les beaux agneaux agenouilles cognaient sur le pis de
+leurs meres en remuant la queue, nous, les femmes, comme je vous le
+dis, en tournant nos fuseaux nous ecoutions ou disions des contes.
+
+"Mais je ne sais comment ca va; on parlait, en ce temps, d'une foule
+de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que bien des
+personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes dignes de
+foi, assuraient avoir vues.
+
+"Tenez, ma tante Mian, la femme du Chaisier, dont les petits-fils
+habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser du
+bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on aurait
+dite apprivoisee. Ma tante se courba pour lui envoyer la main...
+Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu plus
+loin picorer dans le gazon. Mian, avec precaution, s'approcha encore
+de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper. Mais,
+tout en lui disant: "_Petite, tite, tite!_", des qu'elle croyait
+l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus ardente,
+la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-etre une heure de
+chemin. Puis comme le soleil etait deja couche, Mian, prenant peur,
+retourna chez elle. Or, il parait qu'elle fit bien, car, si elle
+avait voulu suivre, malgre la nuit, cette geline blanche, qui sait,
+Vierge Marie, ou elle l'aurait conduite!
+
+"On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient une
+grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins qui
+sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de vauriens,
+qui venaient de faire la noce, apercurent un cheval noir qui sortait
+de l'egout de Cambaud.
+
+"-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que je saute
+dessus.
+
+"Et le cheval se laissa monter.
+
+"-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi, je
+vais l'enfourcher.
+
+"Et voila qu'il l'enfourche aussi.
+
+"-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre jouvenceau.
+
+"Et celui-la grimpa aussi; et, a mesure qu'ils montaient, le cheval
+noir s'allongeait, s'allongeait, s'allongeait, tellement que, ma foi,
+douze de ces jeunes fous etaient a cheval deja quand le treizieme
+s'ecria :
+
+"-- Jesus! Marie! grand saint Joseph! je crois qu'il' y a encore une
+place!
+
+"Mais, a ces mots, l'animal disparut et nos douze bambocheurs se
+retrouverent penauds, tous debout sur leurs jambes... Heureusement,
+heureusement pour eux! car, si le beau dernier n'avait pas crie :
+"Jesus! Marie! grand saint Joseph!" la malebete, assurement, les
+emportait tous au diable.
+
+"Savez-vous de quoi l'on parlait encore? D'une espece de gens qui
+allaient, a minuit, faire le branle dans les landes, puis buvaient
+tour a tour a la Tasse d'Argent. On les appelait: sorciers ou
+_mascs_, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque pays. J'en
+ai meme connu plusieurs, --- que je ne nommerai pas, a cause de leurs
+enfants. Bref, a ce qu'il parait, c'etaient de mauvaises gens, car,
+une fois, mon grand-pere, qui etait patre la-bas au Gres, en passant
+dans la nuit, derriere le Mas des Pretres, voulut regarder par la
+barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de ce
+vieux Mas abandonne, des hommes qui jouaient a la paume avec des
+enfants, de petits enfants tout nus qu'ils avaient pris dans le
+berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains en
+mains! Cela fait fremir.
+
+"Mais quoi! n'y avait-il pas aussi des chats sorciers?
+
+Oui, il y avait des chats noirs qu'on appelait _mutagots_ et qui
+faisaient venir l'argent dans les maisons ou ils restaient... Tu as
+connu, n'est-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant d'ecus
+lorsqu'elle trepassa? Eh bien! elle avait un chat noir, auquel, a
+tous ses repas, elle jetait sous la table sa premiere bouchee.
+
+"J'ai toujours oui dire qu'un soir, a la veillee, mon pauvre oncle
+Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une espece
+de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser a mal, lui lance
+un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit a notre oncle,
+avec un mauvais regard :
+
+"--- _Tu as touche Robert_!
+
+"Quelles singulieres choses! Aujourd'hui, tout cela a l'air de
+songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait bien
+qu'il y eut quelque chose, puisque tous en avaient peur.
+
+"Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d'autres, de ces etres
+etranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la Chauche-Vieille,
+qui, la nuit, s'accroupissait 1a sur votre poitrine et vous otait le
+souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y avait le
+Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que sais-je,
+moi?...
+
+"Mais tiens,je l'oubliais : et l'Esprit Fantastique! Celui-la, on ne
+peut pas dire qu'il n'ait pas existe : je l'ai entendu et vu. Il
+hantait notre ecurie. Feu mon pere (devant Dieu soit-il!) une fois
+sommeillait dans le grenier a foin. Tout a coup, il entend la-bas
+ouvrir la porte. Il veut regarder d'une fente, une fente de la
+fenetre, et sais-tu ce qu'il voit? Il voit nos betes, le mulet, la
+mule, l'ane, la jument et le petit poulain qui, fort bien couples
+ensemble, s'en allaient, sous la lune, boire a l'abreuvoir, tout
+seuls. Mon pere comprit vite, car il n'etait pas neuf a pareille
+hantise, que c'etait le Fantastique qui les conduisait boire. Il se
+recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il trouva
+l'ecurie ouverte a deux battants.
+
+"Ce qui attire le Fantastique dans les etables, c'est, dit-on, les
+grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel qu'un enfant
+d'un an, lorsqu'on agite le hochet. Mais il n'est pas mechant, il
+s'en faut de beaucoup; il est capricieux et se plait a faire des
+niches. S'il est de bonne humeur, il vous etrillera vos betes, il
+leur tresse la criniere, il leur met de la paille blanche, il nettoie
+leur mangeoire... il est meme a remarquer que, la ou est le
+Fantastique, il y a toujours une bete mieux portante que les autres,
+parce que le farfadet l'a prise en grace par caprice, et alors, dans
+la nuit, il va et vient dans la creche et lui soutire le foin des
+autres.
+
+"Mais, par megarde et par hasard, si, dans votre ecurie, vous
+derangez quelque chose contre sa volonte, aie, aie, aie! la nuit
+suivante, il fait un sabbat de malediction. Il embrouille la queue
+des betes, il leur entortille les pieds dans leurs chevetres et
+licous; il renverse, patatras! l'etagere des colliers; il remue, dans
+la cuisine, la poele et la cremaillere; enfin, il tarabuste de toutes
+les manieres... Tellement qu'une fois, mon pere, ennuye de tout ce
+vacarme, dit:
+
+"--- Il faut en finir!
+
+"Il prend, a cette fin, un picotin de vesces, monte au fenil,
+eparpille la menue graine dans le foin et dans la paille et crie au
+Fantastique :
+
+"--- Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces graines de
+pois gris.
+
+"Or, l'Esprit Fantastique, qui se complait aux minuties et qui aime
+que tout soit bien range en ordre, se mit, a ce qu'il parait, a trier
+les pois gris; et de vetiller, Dieu sait! car nous trouvames de
+petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon pere le
+savait) ce travail meticuleux a la fin l'ennuya, et il detala du
+fenil, et jamais nous ne le revimes.
+
+"Si! car, pour achever, moi, je le vis encore une fois. Imagine-toi
+qu'un jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du catechisme.
+Passant pres d'un peuplier, j'entendis rire a la cime de l'arbre : je
+leve la tete, je regarde, et tout en haut du peuplier, j'apercois
+l'Esprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me faisait
+signe de grimper... Ah !
+je te demande un peu! Pas pour un cent d'oignons je n'y aurais
+grimpe; je deguerpis comme une folle et depuis, c'a ete fini.
+
+"C'est egal, je t'assure que quand venait la nuit et qu'autour de la
+lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de sortir!
+Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous devinmes
+grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors, a la
+veillee, les garcons nous criaient :
+
+"--- Allons, venez, les filles! Nous ferons, a la lune, un tour de
+farandole.
+
+"--- Pas si sottes! repondions-nous. Si nous allions rencontrer
+l'Esprit Fantastique ou la Poule Blanche...
+
+"--- Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc pas que ce
+sont la des contes de mere-grand l'aveugle! N'ayez pas peur, venez,
+nous vous tiendrons compagnie.
+
+"Et c'est ainsi que nous sortimes et, peu a peu, ma foi, en causant
+avec les gars, --- les garcons de cet age, tu sais, n'ont pas de bon
+sens, ils ne disent que des betises et vous font rire par foroe, ---
+peu a peu, peu a peu, nous n'eumes plus de peur... Et depuis lors, te
+dis-je, je n'ai plus oui parler de ces hantises de nuit.
+
+"Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez d'ouvrage pour nous
+oter l'ennui. Telle que tu me vois, j'ai eu, moi, onze enfants, que
+j'ai tous menes a bien, et, sans compter les miens, j'en ai nourri
+quatorze!
+
+"Ah! va, quand on n'est pas riche et qu'on a tant de marmaille, qu'il
+faut emmailloter, bercer, allaiter, ebrener, c'est un joli son de
+musette!"
+
+-- Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne.
+
+-- Oh! a present, nous sommes murs; il viendra nous cueillir quand il
+voudra.
+
+Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches; et,
+abaissant la tete, elle se reblottit tranquille pour boire son
+soleil.
+
+CHAPITRE IV
+
+L'ECOLE BUISSONNIERE
+
+Vagabondage par les champs. -- Les bestioles du bon Dieu. -- La vieille
+de Papeligosse. -- Les bohemiens. -- Le tonneau du loup : reve.
+
+Vers les huit ans, et pas plus tot, --- avec mon sachet bleu pour y
+porter mon livre, mon cahier et mon gouter, --- on m'envoya a
+l'eco1e..., pas plus tot, Dieu merci! Car, en ce qui a trait a mon
+developpement intime et naturel, a l'education et trempe de ma jeune
+ame de poete, j'en ai plus appris, bien sur, dans les sauts et
+gambades de mon enfance populaire que dans le rabachage de tous les
+rudiments.
+
+De notre temps, le reve de tous les polissons qui allions a l'ecole
+etait de faire un _plantie_. Celui qui en avait fait un etait regarde
+par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un luron
+fieffe!
+
+Un _plantie_ designe, en Provence, l'escapade que fait l'enfant loin
+de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir ou
+il va. Les petits Provencaux font cette ecole buissonniere lorsque,
+apres quelque faute, quelque grave mefait, quelque desobeissance, ils
+redoutent, pour leur rentree au logis, quelque bonne rossee.
+
+Donc, sitot pressentir ce qui leur pend a l'oreille, mes peteux
+_plantent_ la l'ecole et pere et mere; advienne que pourra, ils
+partent a l'aventure et vive la liberte!
+
+C'est chose delicieuse, incomparable, a cet age, de se sentir maitre
+absolu, la bride sur le cou, d'aller partout ou l'on veut et en avant
+dans les garrigues! et en avant aux marecages! et en avant par la
+montagne!
+
+Seulement, puis vient la faim. Si c'est un _plantie_ d'ete, encore
+c'est pain benit. Il y a les carres de feves, les jardins avec leurs
+pommes, leurs poires et leurs peches, les arbres de cerises, qui vous
+prennent par l'oeil, les figuiers qui vous offrent leurs figues bien
+muries, et les melons ventrus qui vous crient : "Mangez-moi" Et puis,
+les belles vignes, les ceps aux grappes d'or, ha! il me semble les
+voir !
+
+Mais si c'est un _plantie_ d'hiver, il faut alors s'industrier...
+Parbleu, il est de petits droles qui, passant par les fermes ou ils
+ne sont pas connus, demandent l'hospitalite. Puis, s'ils peuvent, les
+fripons volent les oeufs aux poulaillers et meme les nichets, qu'ils
+boivent tout crus, avale!
+
+Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont delaisse l'ecole et
+la famille, non tant par cagnardise que par soif d'independance ou
+pour quelque injustice qui les a blesses au coeur, ceux-la fuient
+l'homme et son habitation. Ils passent le jour, couches dans les
+bles, dans les fosses, dans les champs de mil, sous les ponts ou dans
+les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien dans les
+tas de foin. Vienne faim, ils mangent des mures (celles des haies,
+celles des chaumes), des prunelles, des amandes qu'on oublia sur
+l'arbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le fruit de
+l'orme (qu'ils appellent du _pain blanc_), des oignons remontes, des
+poires d'etranguillon, des faines, et, s'il le faut, des glands. Tout
+le jour n'est qu'un jeu, tous les sauts sont des cabrioles...
+Qu'est-il besoin de camarades? Toutes les betes et bestioles la vous
+tiennent compagnie; vous comprenez ce qu'elles font, ce qu'elles
+disent, ce qu'elles pensent, et il semble qu'elles comprennent tout
+ce que vous leur dites.
+
+Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous la
+froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la lachez
+avec une paille dans l'anus.
+
+Ou, couches le long d'un talus, voila une bete-a-Dieu qui vous grimpe
+sur le doigt? Vous lui chantez aussitot :
+
+ _Coccinelle, vole!
+ Va-t'en a l'ecole.
+ Prends donc tes matines,
+ Va a la doctrine..._
+
+Et la bete-a-Dieu deployant ses ailes, vous dit en s'envolant :
+
+--- Vas-y toi-meme, a l'ecole. J'en sais assez pour moi.
+Une mante religieuse, agenouillee, vous regarde-t-elle?
+Vous l'interrogez ainsi :
+
+ _Mante, toi qui sais tout,
+ Ou est le loup?_
+
+L'insecte etend la patte et vous montre la montagne.
+
+Vous decouvrez un lezard qui se chauffe au soleil? Vous lui adressez
+ces paroles :
+
+_Lezard, lezard,
+Defends-moi des serpents :
+Quand tu passeras vers ma maison
+Je te donnerai un grain de sel._
+
+--- A ta maison, que n'y retournes-tu? a l'air de dire le finaud.
+
+Et psitt, il s'enfuit dans son trou.
+
+Enfin, si vous voyez un limacon, voici la formule :
+
+_Colimacon borgne,
+Montre-moi tes cornes,
+Ou j'appelle le forgeron
+Pour qu'il te brise ta maison._
+
+Et encore la maison, et toujours la maison, ou l'esprit revient sans
+cesse, tellement qu'a la fin, quand vous avez gate assez de nids, ---
+et de culottes, --- quand vous avez avec de l'orge, fait assez de
+chalumeaux et assez decortique de brindilles de saule pour fabriquer
+des sifflets, et qu'avec des pommes vertes ou tout autre fruit suret
+vous avez agace vos dents, aie! la nostalgie vous prend, le coeur
+vous devient gros --- et vous rentrez, la tete basse.
+
+Moi, comme les copains, en provencal de race que j'etais ou devais
+etre (ne vous en etonnez pas), au bout de trois mois a peine que
+j'etais a l'ecole, je fis aussi mon _plantie_. Et en voici le motif :
+
+Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous pretexte d'aller couper
+de l'herbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le jour)
+venaient m'attendre a mon depart pour l'ecole de Maillane et me
+disaient :
+
+-- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire a l'ecole, pour rester tout
+le jour entre quatre murs! pour etre mis en penitence! pour avoir sur
+les doigts, puis, des coups de ferule! Viens jouer avec nous...
+
+Helas I l'eau claire riait dans les ruisseaux; la-haut, chantaient
+les alouettes; les bleuets, les glaieuls, les coquelicots, les
+nielles, fleurissaient au soleil dans les bles verdoyants...
+
+Et je disais :
+
+-- L'ecole, eh bien! tu iras demain.
+
+Et, alors, dans les cours d'eau, avec culottes retroussees, houp! on
+allait "gueer". Nous barbotions, nous pataugions, nous pechions des
+tetards, nous faisions des pates, pif! paf!
+avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir jusqu'a
+mi-jambes (pour se faire des bottes). Et apres, dans la poussiere de
+quelque chemin creux, vite! a bride abattue :
+
+ _Les soldats s'en vont!
+ A la guerre ils vont,
+ Et ra-pa-ta-plan,
+ Garez-vous devant!_
+
+Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi n'etaient pas nos
+cousins! Sans compter qu'avec le pain et la pitance de mon bissac, on
+faisait sur l'herbe, ensuite, un beau petit gouter... Mais il faut
+que tout finisse!
+
+Voici qu'un jour mon pere, que le maitre d'ecole avait du prevenir,
+me dit :
+
+--- Ecoute, Frederic, s'il t'arrive encore une fois de manquer l'ecole
+pour aller patauger dans les fosses, vois, rappelle-toi ceci : je te
+brise une verge de saule sur le dos...
+
+Trois jours apres, par etourderie, je manquai encore la classe et je
+retournai "gueer".
+
+M'avait-il epie, ou est-ce le hasard qui l'amena? Voila que, sans
+culotte, pendant qu'avec les autres polissons habituels nous
+gambadions encore dans l'eau, soudain, a trente pas de moi, je vois
+apparaitre mon pere. Mon sang ne fit qu'un tour.
+
+Mon pere s'arreta et me cria :
+
+--- Cela va bien... Tu sais ce que je t'ai promis? Va, je t'attends ce
+soir.
+
+Rien de plus, et il s'en alla.
+
+Mon seigneur pere, bon comme le pain benit, ne m'avait jamais donne
+une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et je le
+craignais comme le feu.
+
+"Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton pere te tue... Surement,
+il doit etre alle preparer la verge."
+
+Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts, me
+chantaient par-dessus : --
+-- Aie! aie! aie! la raclee; aie! aie! aie! sur ta peau!
+
+"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut deguerpir et
+faire un _plantie_."
+
+Et je partis. Je pris, autant qu'il me souvient, un chemin qui
+conduisait, la-haut, vers la Crau d'Eyragues. Mais, en ce temps,
+pauvre petit, savais-je bien ou j'allais? Et aussi, lorsque j'eus
+chemine peut-etre une heure ou une heure et demie, il me parut, a
+dire vrai, que j'etais dans l'Amerique.
+
+Le soleil commencait a baisser vers son couchant; j'etais las,
+j'avais peur...
+
+"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, ou vas-tu souper? Il
+faut aller demander l'hospitalite dans quelque ferme."
+
+Et, m'ecartant de la route, doucement je me dirigeai vers un petit
+Mas blanc, qui m'avait l'air tout avenant, avec son toit a porcs, sa
+fosse a fumier, son puits, sa treille, le tout abrite du mistral par
+une haie de cypres.
+
+Timide, je m'avancais sur le pas de la porte et je vis une vieille
+qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal peignee. Pour
+manger ce qu'elle touchait, il eut fallu avoir bien faim. La vieille
+avait decroche la marmite de la cremaillere, l'avait posee par terre
+au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se grattant,
+avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement, elle
+epandait sur les leches de pain moisi.
+
+--- Eh bien! mere-grand, vous trempez la soupe?
+
+--- Oui, me repondit-elle... Et d'ou sors-tu, petit?
+
+--- Je suis de Maillane, lui dis-je; j'ai fait une escapade et je
+viens vous demander... l'hospitalite.
+
+--- En ce cas, me repliqua la vilaine vieille d'un ton grognon,
+assieds-toi sur l'escalier pour ne pas user mes chaises.
+
+Et je me pelotonnai sur la premiere marche.
+
+--- Ma grand, comment s'appelle ce pays?
+
+--- Papeligosse.
+
+--- Papeligosse!
+
+Vous savez que, lorsqu'on parle aux enfants d'un pays lointain, les
+gens, pour badiner, disent, parfois : _Papeligosse_. Jugez donc, a
+cet age-la, moi je croyais a Papeligosse, a Zibe-Zoube, a Gafe-1'Ase
+et autres pays fantastiques, comme a mon saint pater. Et aussi, a
+peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de chez
+moi, la sueur froide me vint dans le dos.
+
+--- Ah ca! me fit la vieille, quand elle eut fini sa besogne, a
+present ce n'est pas le tout, petit : en ce pays-ci, les paresseux ne
+mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il faut
+la gagner.
+
+--- Bien volontiers... Et que faut-il faire?
+
+--- Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de l'escalier
+et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon ami,
+aura sa part du bon potage... et l'autre mangera des yeux.
+
+--- Je veux bien.
+
+Sans compter que j'etais fier, ma foi, de gagner mon souper, surtout
+en m'amusant. Je pensais :
+
+"Ca ira bien mal, si la vieille eclopee saute plus loin que toi."
+
+Et les pieds joints, aussitot dit, nous nous placons au pied de
+l'escalier --- qui, dans les Mas, comme vous savez, se trouve en face
+de la porte, tout pres du seuil.
+
+--- Et je dis : un, cria la vieille en balancant les bras pour prendre
+elan.
+
+--- Et je dis : deux.
+
+--- Et je dis: trois!
+
+Moi, je m'elance de toutes mes forces et je franchis le seuil. Mais
+la vieille coquine, qui n'avait fait que le semblant, ferme aussitot
+la porte, pousse vite le verrou et me crie :
+
+--- Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent etre en peine,
+va!
+
+Je restai sot, pauvret, comme un panier perce... Et, maintenant, ou
+faut-il aller? A la maison? Je n'y serais pas retourne pour un
+empire, car je voyais, me semblait-il, a la main de mon pere, la
+verge menacante. Et puis, il etait presque nuit et je ne me rappelais
+plus le chemin qu'il fallait prendre.
+
+--- A la garde de Dieu!
+
+Derriere le Mas, etait un sentier qui, entre deux hauts talus,
+montait vers la colline. Je m'y engage a tout hasard; et marche,
+petit Frederic.
+
+Apres avoir monte, descendu tant et plus, j'etais rendu de fatigue...
+Pensez-vous? A cet age, avec rien dans le ventre depuis midi. Enfin,
+je vais decouvrir, dans une vigne inculte, une chaumiere delabree. Il
+devait, autrefois, s'y etre mis le feu, car les murs, pleins de
+lezardes, etaient noircis par la fumee; ni portes ni fenetres; et les
+poutres, qui ne tenaient plus que d'un bout, trainaient, de l'autre,
+sur le sol. Vous eussiez dit la taniere ou niche le Cauchemar.
+
+Mais (comme on dit), par force, a Aix, on les pendait. Las,
+defaillant, mort de sommeil, je grimpai et m'allongeai sur la plus
+grosse des poutres... Et, dans un clin d'oeil.
+J'etais endormi.
+
+Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi. Toujours
+est-il qu'au milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir tout a coup
+un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui
+causaient et riaient.
+
+"Songes-tu? me disais-je en moi-meme, dans mon sommeil, songes-tu ou
+est-ce reel?"
+
+Mais ce pesant bien-etre, ou l'assoupissement vous plonge, m'enlevait
+toute peur et je continuais tout doucement a dormir.
+
+Il faut croire qu'a la longue la fumee finit par me suffoquer; je
+sursaute soudain et je jette un cri d'effroi... Oh! quand je ne suis
+pas mort, mort d'epouvante, la, je ne mourrai jamais plus!
+
+Figurez-vous trois faces de bohemes qui, tous les trois a la fois, se
+retournerent vers moi, avec des yeux, des yeux terribles...
+
+--- Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me tuez pas!
+
+Lors, les trois bohemiens, qui avaient eu, bien sur, autant de peur
+que moi, se prirent a rire et l'un d'eux me dit :
+
+--- C'est egal! tu peux te vanter, mauvais petit moutard, de nous
+avoir fichu une belle venette!
+
+Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un peu
+courage, et je sentis, en meme temps, extremement agreable, une odeur
+de roti me monter dans les narines.
+
+Ils me firent descendre de mon perchoir, me demanderent d'ou j'etais,
+de qui j'etais, comment je me trouvais la, que sais-je encore?
+
+Et rassure, enfin, completement, un des voleurs (c'etaient, en effet,
+trois voleurs) :
+
+--- Puisque tu as fait un _plantie_, me dit-il, tu dois avoir faim...
+Tiens, mords la.
+
+Et il me jeta, comme a un chien, une eclanche d'agneau saignante, a
+moitie cuite. Alors, je m'apercus seulement qu'ils venaient de faire
+rotir un jeune mouton, --- qu'ils devaient avoir derobe, probablement,
+a quelque patre.
+
+Aussitot que nous eumes, de cette facon, tous bien mange, les trois
+hommes se leverent, ramasserent leurs hardes, se parlerent a voix
+basse; puis, l'un d'eux :
+
+-- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne voulons
+pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas ou
+nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est la. Quand
+il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira, s'il
+veut.
+
+-- Mettez-moi dans le tonneau, repondis-je d'un air soumis.
+
+J'etais encore bien content de m'en tirer a si bon marche.
+
+Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par hasard un
+tonneau defonce ou, sans doute a la vendange, les maitres de la vigne
+devaient faire cuver le mout.
+
+On m'attrape par le derriere et, paf! dans le tonneau. Me voila donc
+tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond d'une chaumiere en
+ruine!
+
+Je m'y blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout en
+attendant l'aube, je priais a voix basse pour eloigner les mauvais
+esprits.
+
+Mais figurez-vous que soudain j'entends, dans l'obscurite, quelque
+chose qui rodait, qui s'ebrouait, autour de ma tonne!
+
+Je retiens mon haleine comme si j'etais mort, en me recommandant a
+Dieu et a la grande Sainte Vierge... Et j'entendais tourner et
+retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis s'en aller, puis
+revenir... Que diable est-ce la encore? Mon coeur battait et
+bruissait comme une horloge.
+
+Pour en finir, le jour commencait a blanchir et le pietinement qui
+m'effrayait s'etant eloigne un peu, je veux, tout doucement, epier
+par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un petit
+ane! Un loup enorme avec deux yeux qui brillaient comme deux
+chandelles!
+
+Il etait, parait-il, venu a l'odeur de l'agneau, et, n'ayant trouve
+que les os, ma tendre chair d'enfant et de chretien lui faisait
+envie.
+
+Et, chose singuliere, une fois que je vis ce dont il s'agissait,
+n'est-il pas vrai que mon sang se calma legerement! J'avais tellement
+craint quelque apparition nocturne que la vue du loup lui-meme me
+rendit du courage.
+
+--Ah ca! dis-je, ce n'est pas tout : si cette bete vient a
+s'apercevoir que la tonne est defoncee, elle va sauter dedans et,
+d'un coup de dent, elle t'etrangle... Si tu pouvais trouver quelque
+stratageme...
+
+A un mouvement que je fis, le loup, qui l'entendit, revint d'un bond
+vers le tonneau, et le voila qui tourne autour et qui fouette les
+douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par la
+bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je l'empoigne des
+deux mains.
+
+Le loup, comme s'il eut eu les cinq cents diables a ses trousses,
+part, trainant le tonneau, a travers cultures, a travers cailloux, a
+travers vignobles. Nous dumes rouler ensemble toutes les montees et
+descentes d'Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel.
+
+-- Aie! mon Dieu! Jesus! Marie! Jesus, Marie, Joseph ! pleurais-je
+ainsi, qui sait ou le loup t'emportera! Et, si le tonneau s'effondre,
+il te saignera, il te mangera...
+
+Mais, tout a coup, patatras! le tonneau se creve, la queue
+m'echappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui galopait, et,
+regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route qui
+va de Maillane a Saint-Remy, a un quart d'heure de notre Mas. La
+barrique, sans doute, avait frappe du ventre au parapet du pont et
+s'y etait rompue.
+
+Pas necessaire de vous dire qu'avec de telles emotions la verge
+paternelle ne me faisait plus guere peur. En courant comme si j'avais
+encore le loup a ma poursuite, je m'en revins a la maison.
+
+Derriere le Mas, le long du chemin, mon pere emottait un labour. Il
+se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit :
+
+-- Ah! mon gaillard, cours vite aupres de ta mere qui pas dormi de la
+nuit.
+
+Aupres de ma mere, je courus...
+
+Point par point, a mes parents, je racontai tout chaud mes belles
+aventures. Mais, arrive a l'histoire des voleurs, du tonneau ainsi
+que du gros loup :
+
+-- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que c'est la peur qui
+t'a fait rever tout cela!
+
+Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstinement que rien
+n'etait plus vrain. Ce fut en vain Personne ne voulut y ajouter foi.
+
+CHAPITRE V
+
+A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET
+
+L'Abbaye en ruines. -- M. Donnat. -- La chapelle doree. -- La
+Montagnette. -- Frere Philippe. -- La procession des bouteilles. --
+Saint Antoine de Graveson. -- Le pensionnat en debandade. -- Le
+couvent des Premontres.
+
+Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me devoyait par
+trop et que je manquais l'ecole sans discontinuite pour aller tout le
+jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils dirent
+:
+
+-- Faut l'enfermer.
+
+Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs chargerent un
+petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes papiers,
+et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle
+recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le coeur
+gros, accompagne de ma mere qui me consolait en route et du gros
+chien de garde qu'on appelait le "Juif" pour un endroit nomme
+Saint-Michel-de-Frigolet.
+
+C'etait un ancien monastere, situe dans la Montagnette, a. deux
+heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane. Les
+terres de Saint-Michel, a la Revolution, s'etaient vendues au detail
+pour quelques assignats, et l'abbaye a l'abandon, depouillee de ses
+biens, inhabitee et solitaire, restait veuve, la-haut, au milieu d'un
+desert, ouverte aux quatre vents et aux betes sauvages. Certains
+contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les bergers,
+lorsqu'il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans l'eglise. Les
+joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de Maillane,
+le Gele de Barbentane, le Dangereux de Chateau-Renard, pour se garer
+des gendarmes, y venaient en cachette, l'hiver, a minuit, tailler le
+_vendome_, et la, a la clarte de quelques chandelles pales, pendant
+que l'or roulait au mouvement des cartes, les jurons, les blasphemes,
+retentissaient sous les voutes, a la place des psaumes qu'on y
+entendait jadis. Puis, la partie achevee, les bambocheurs buvaient,
+mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu'a l'aube.
+
+Vers 1832, quelques freres queteurs etaient venus s'y etablir. Ils
+avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le
+dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul ne
+montait a leurs offices, car on n'avait pas foi en eux. Et comme, a
+cette epoque, la duchesse de Berry avait debarque en Provence, pour y
+soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me souvient
+qu'on murmurait que ces freres marrons, sous leurs souquenilles
+noires n'etaient que des miquelets, qui devaient cabaler pour quelque
+intrigue louche.
+
+C'est a la suite de ces freres qu'un brave Cavaillonnais, appele M.
+Donnat, etait venu fonder, au couvent de Saint-Michel, par lui achete
+a credit, un pensionnat de garcons.
+
+C'etait un vieux celibataire, au teint jaune et bistre, avec cheveux
+plats, nez epate, bouche grande et grosses dents, longue levite noire
+et les souliers bronzes. Tres devot, pauvre comme un rat d'eglise, il
+avait trouve un biais pour monter son ecole et ramasser des
+pensionnaires sans un sou en bourse.
+
+Il allait, par exemple, a Graveson, a Tarascon, a Barbentane ou a
+Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils.
+
+-- Je vous apprends, lui disait-il, que j'ai ouvert un pensionnat a
+Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez la, a votre portee, une
+excellente institution pour enseigner vos enfants et leur faire
+passer leurs classes.
+
+-- Ho! monsieur, repondait le pere de famille, cela est bon pour les
+gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner tant
+de lecture a nos gars... Ils en sauront toujours assez pour labourer
+la terre.
+
+-- Voyez, faisait M. Donnat, rien n'est plus beau que l'instruction.
+N'ayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an, tant de
+_charges_ de ble, tant de _barraux_ de vin ou tant de _cannes_
+d'huile... ; puis, apres, nous reglerons tout.
+
+Et le bon menager envoyait ses petits a Saint-Michel-de-Frigolet.
+
+Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier, et il
+lui tenait ce propos:
+
+-- Le joli gars que vous avez la! Et comme il a l'air eveille! Vous
+ne voudriez pas, peut-etre, en faire un pileur de poivre?
+
+-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de meme
+un peu d'education; mais les colleges sont couteux, et, quand on
+n'est pas riche...
+
+-- Est-ce besoin de colleges? faisait M. Donnat. Amenez-le a ma
+pension, la-haut, a Saint-Michel : nous lui apprendrons le latin et
+nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous prendrons
+_taille_ a la boutique... Vous aurez en moi un chaland de plus, un
+bon chaland, je vous assure.
+
+Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils.
+
+Un autre jour, il passait devant la maison d'un menuisier, et
+admettons qu'il apercut un enfant tout palot, qui jouait pres de sa
+mere, dans la rigole de l'evier.
+
+-- Mais ce beau mignon, qu'a-t-il? demandait M. Donnat a la maman. Il
+est bien bleme? A-t-il les fievres, ou mangerait-il de la cendres par
+malice?
+
+-- Eh non! repliquait la femme, c'est la passion du jeu qui le fait
+se chemer. Le jeu, monsieur, lui ote le manger et le boire.
+
+-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat, dans mon
+institution, a Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon air, dans
+une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et puis
+l'enfant sera surveille et fera ses etudes; et, ses etudes faites il
+aura une place et n'aura jamais tant de peine comme en poussant le
+rabot.
+
+-- Ah! monsieur, quand on est pauvre!
+
+-- Ne vous inquietez pas de ca. Nous avons, par la-haut, je ne sais
+combien de fenetres et de portes a reparer... A votre mari, qui est
+menuisier, je promets, moi, plus d'ouvrage que ce qu'il en pourra
+faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension.
+
+Et voila! Le mignon allait aussi a Saint-Michel; et ainsi du
+bouclier, et du tailleur, et d'autres. Par ce moyen, M. Donnat avait
+recueilli, dans son pensionnat, pres de quarante enfants du
+voisinage, et j'etais du nombre. Sur le tas, quelques-uns, tels que
+moi, s'acquittaient en argent; mais les trois quarts payaient en
+nature, en provisions, ou en denrees, ou en travail de leurs parents.
+En un mot, M. Donnat, avant la Republique democratique et sociale,
+avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, resolu le probleme de
+la Banque d'Echange, --- qu'apres lui, le fameux Proudhon, en 1848,
+essaya vainement de faire prendre dans Paris.
+
+Un de ces ecoliers me reste dans le souvenir. Je crois qu'il etait de
+Nimes, et on l'appelait Agnel; doux, joli de visage, un air de jeune
+fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens, a
+nous, venaient frequemment nous voir, et, pour nos gouters, nous
+apportaient des friandises. Mais, Agnel, on eut dit qu'il n'avait pas
+de parents, car il n'en parlait jamais, personne ne venait le voir,
+et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une seule
+fois arriva un gros monsieur qui lui parla en tete a tete,
+mysterieux, hautain, pendant une demi-heure a peine. Puis, il s'en
+alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu'Agnel etait un
+enfant d'une extraction superieure, mais ne du cote gauche et qu'on
+faisait elever en cachette a Saint-Michel. Je ne l'ai jamais revu.
+
+Notre personnel enseignant se composait, d'abord, du maitre, le bon
+M. Donnat, lequel, lorsqu'il etait present, faisait les basses
+classes (mais, la moitie du temps, il etait en voyage, pour
+grappiller des eleves); puis, de deux ou trois pauvres heres, anciens
+seminaristes, qui avaient jete le froc aux orties et qui etaient bien
+contents d'etre nourris, blanchis, et de tirer quelques ecus;
+ensuite, d'un prestolet, qu'on appelait M. Talon, pour nous dire la
+messe; enfin, d'un petit bossu, nomme M. Lavagne, pour professeur de
+musique. De plus, nous avions un negre qui nous faisait la cuisine et
+une Tarasconaise, d'une trentaine d'annees, pour nous servir a table
+et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le pere, un
+pauvre vieux coiffe d'un bonnet roux, qui allait avec son ane,
+chercher les provisions, et la mere, une pauvre vieille, en coiffe
+blanche de pique, qui nous peignait quelquefois, lorsque c'etait
+necessaire.
+
+Saint-Michel, en ce temps-la, etait beaucoup moins important que ce
+que, de nos jours, on l'a vu devenir. Il y avait simplement le
+cloitre des anciens moines Augustins, avec son petit preau, au milieu
+du carre; au midi, le refectoire, avec la salle du chapitre; puis,
+l'eglise de Saint-Michel,
+toute delabree, avec des fresques sur les murs, representant l'enfer,
+ses flammes rouges, ses damnes et ses demons, armes de fourches, et
+le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine et les
+etables.
+
+Mais en dehors, a part ce corps de batisse, il y avait, au midi, une
+chapelle a contreforts, dediee a Notre-Dame-du-Remede, avec un porche
+a la facade. De grosses touffes de lierre en recouvraient les murs
+et, a l'interieur, elle etait toute revetue de boiseries dorees qui
+encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, ou etait representee
+la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d'Autriche, mere de Louis
+XIV, l'avait fait decorer ainsi, en reconnaissance d'un voeu qu'elle
+avait, dans le temps, fait a la Sainte Vierge, pour devenir mere d'un
+fils.
+
+Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, a la Revolution,
+de braves gens l'avaient sauvee en empilant sous le porche un grand
+tas de fagots qui en cachaient la porte. C'est la que, le matin, ---
+et tous les matins de l'an, -- a cinq heures l'ete, a six heures
+l'hiver, on nous menait a la messe; c'est la qu'avec une foi, une foi
+vraiment angelique, il me souvient que je priais et que nous priions
+tous. C'est la que, le dimanche, nous chantions messe et vepres, en
+tenant a la main nos livres d'Heures et nos Vesperaux, et c'est la
+que les campagnards, aux jours de grandes fetes, admiraient la voix
+du petit Frederic : car j'avais, a cet age, une jolie voix claire
+comme une voix de jeune fille, et, a l'Elevation, lorsqu'on chantait
+des motets, c'est moi qui faisais le solo; et je me souviens d'un ou
+je me distinguais, parait-il, specialement, et ou se trouvaient ces
+mots :
+
+ _O mystere incomprehensible!
+ Grand Dieu, vous n'etes pas aime_.
+
+Devant la petite chapelle, et autour du couvent, etaient quelques
+micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous dechirions nos culottes
+en allant, quand venait l'automne, cueillir les micocoules,
+douceatres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y avait aussi un
+puits, creuse et taille dans le roc, qui, par un egout souterrain,
+laissait ecouler son eau dans un bassin en contrebas et, de la,
+arrosait un jardin potager. Sous le jardin, a l'entree du vallon, un
+bouquet de peupliers blancs egayait un peu le desert.
+
+Car c'etait un vrai desert que ce plateau de Saint-Michel ou l'on
+nous avait mis en cage; et elle le disait bien; l'inscription qui
+etait sur la porte du couvent :
+
+"Voila qu'en fuyant, je me suis eloigne et arrete dans la solitude,
+parce que, dans la cite, j'ai vu l'injustice et la contradiction.
+J'aurai ici mon repos pour toujours, car c'est le lieu que j 'ai
+choisi pour habiter. "
+
+Le vieux couvent etait bati sur le plateau etroit d'un passage de
+montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce qu'il
+est remarquable que, partout ou se trouvent des chapelles consacrees
+a l'archange Michel, ce sont des endroits solitaires qui avaient du
+impressionner.
+
+Les mamelons d'alentour etaient couverts de thym, de romarin,
+d'asphodele, de buis, et de lavande. Quelques coins de vigne, qui
+produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de Frigolet;
+quelques lopins d'oliviers plantes dans les bas-fonds; quelques
+allees d'amandiers, tortus, noirauds et rabougris, dans la
+pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers sauvages.
+C'etait la, clairsemee, toute la vegetation de ce massif de collines.
+Le reste n'etait que friche et roche concassee, mais qui sentait si
+bon ! L'odeur de la montagne, des qu'il faisait du soleil, nous
+rendait ivres.
+
+Dans les colleges, d'ordinaire, les ecoliers sont parques dans de
+grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, pour
+courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, ou
+meme aux heures de la recreation, on nous lachait tel qu'un troupeau
+et en avant dans la montagne, jusqu'a ce que la cloche nous sonnat le
+rappel.
+
+Aussi, au bout de quelque temps, nous etions devenus sauvages, ma
+foi, autant qu'une nichee de lapins de garrigue. Et il n'y avait pas
+danger que l'ennui nous gagnat.
+
+Une fois hors de l'etude, nous partions comme des perdreaux, a
+travers les vallons et sur les mamelons.
+
+Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, les
+ortolans chantaient : _tsi, tsi, begu_!
+
+Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous allions
+grappiller, soit les amandes oubliees, soit les raisins verts laisses
+dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions des
+champignons; nous tendions des pieges aux petits oiseaux; nous
+cherchions dans les ravins les petrifications qu'on nomme, dans le
+pays, _pierres de saint Etienne_; nous furetions aux grottes pour
+denicher la Chevre
+d'Or; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous
+degringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous tenir de
+vetements ni de chaussures.
+
+Nous etions deguenilles comme une troupe de bohemiens.
+
+Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs noms
+superbes en langue provencale, -- noms sonores et parlants ou le
+peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprime son genie, --
+comme ils nous emerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, d'ou l'on voyait
+a l'horizon blanchir le littoral de la Mediterranee, au coucher du
+soleil, nous allions, a la Saint-Jean, y allumer le feu de joie; la
+Baume-de-l'Argent, ou les faux monnayeurs avaient, jadis, battu
+monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, ou nous voyions gravee une sole
+bovine, comme si un taureau y eut empreint sa ruade; et la
+Roque-d'Acier, qui domine le Rhone, avec les barques et radeaux qui
+passaient a cote : monuments eternels du pays et de sa langue, tout
+embaumes de thym, de romarin et de lavande, tout illumines d'or et
+d'azur. O aromes! o clartes! o delices! o mirage! o paix de la nature
+douce! Quels espaces de bonheur, de reve paradisiaque, vous avez
+ouverts sur ma vie d'enfant!
+
+L'hiver, ou lorsqu'il pleuvait, nous demeurions sous le cloitre, nous
+amusant a la marelle, a coupe-tete, au cheval fondu. Et dans l'eglise
+du couvent, qui etait, nous l'avons dit, completement abandonnee,
+nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des caveaux
+beants, pleins de tetes de morts et d'ossements des anciens moines.
+
+Un jour d'hiver, la brise bramait dans les longs couloirs; c'etait le
+soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. Donnat, le
+maitre, nous gardait a l'etude, et l'on n'entendait que nos plumes
+qui egratignaient le papier et, a travers les portes, le sifflement
+du vent.
+
+Tout a coup, a l'exterieur, nous entendons une voix sourde,
+sepulcrale, qui criait : --
+
+-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche!
+
+Tous, epouvantes, nous regardames le maitre, et, pale comme un mort,
+M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus grands
+de l'accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous sortimes
+tous apres, en nous blottissant derriere.
+
+Avec la lune qui donnait, la-haut sur un rocher, en face du couvent,
+nous vimes alors une ombre, ou, plutot, un geant en longue robe noire
+et qui dans le vent disait :
+-- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche.
+
+D'entendre et de voir cette apparition, nous etions tous la
+tremblants. M. Donnat ne fit que dire a demi-voix :
+
+-- C'est frere Philippe.
+
+Et, sans lui repondre, il rentra au couvent, avec nous tous apres,
+qui le suivions en tournant la tete. Nous nous remimes, fort
+troubles, a notre etude. Mais, cette soiree-la, nous n'en sumes pas
+plus.
+
+Ce frere Philippe, nous l'apprimes plus tard, faisait partie
+parait-il, de ces sortes d'ermites qui avaient occupe Saint-Michel
+quelques annees avant nous et qui, au clocher vide, avaient mis une
+cloche. Puis, quand ils etaient partis, comme, on n'emporte pas cela
+comme un grelot, la cloche etait restee sur l'eglise, la-haut, et,
+naturellement, M. Donnat l'avait gardee.
+
+Frere Philippe etait un bonhomme qui s'etait donne pour tache de
+remettre en etat les ermitages en ruines qu'il y a, de-ci de-la, dans
+les montagnes de Provence. Je l'ai rencontre quelquefois, longtemps
+apres, grand, maigre, un peu voute et taciturne, avec sa soutane
+rapiecee, son chapeau noir a larges bords, et portant sur l'epaule,
+moitie devant, moitie derriere, un long bissac de toile bleue.
+
+Lorsqu'il avait dessein de restaurer ainsi quelque ermitage a
+l'abandon, avec le produit de ses quetes il le rachetait au
+proprietaire, il en reparait les parois, il y suspendait une cloche.
+Ensuite, ayant cherche et deniche quelque bon diable qui voulut se
+faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et lui
+se remettait, en faisant maigre chere, a queter avec patience, pour
+relever un autre ermitage.
+
+La derniere fois que je le vis, il en avait retabli, me dit-il pres
+d'une trentaine. C'etait a la gare d'Avignon ou j'allais, comme lui,
+prendre le train d'une heure et demie. Il faisait rudement chaud, et
+le pauvre frere Philippe, qui avait, vers ce temps-la, pres de
+quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire, incline
+sous son sac, qui etait presque plein de ble.
+
+-- Frere Philippe, frere Philippe, lui cria un grand gars cravate et
+ceinture de rouge, vous pese-t-il pas, le sac? Laissez que je le
+porte un peu.
+
+Et le brave garcon chargea le sac du frere et le porta jusqu'a la
+salle ou l'on donne les billets. Or, ce jeune homme, que je
+connaissais un peu, etait un rouge de Barbentane, et, comme nos
+democrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires, cela me
+rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la popularite de
+cet homme du bon Dieu.
+
+Frere Philippe, en dernier lieu, s'etait retire chez des moines qui
+l'avaient hospitalise. Mais comme le gouvernement, vers cette
+epoque-la, fit fermer les couvents, le pauvre vieux saint homme alla,
+je crois, mourir a l'hopital d'Avignon.
+
+Pour revenir a Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un certain
+aumonier qu'on appelait M. Talon : petit abbe avignonnais, ragot,
+ventru, avec un visage rubicond comme la gourde d'un mendiant.
+L'archeveque d'Avignon lui avait ote la confession parce qu'il
+haussait trop le coude et nous l'avait envoye pour s'en debarrasser.
+
+Or, a la Fete-Dieu, il se trouve qu'un jeudi, on nous avait conduits
+a Boulbon, village voisin, pour aller a la procession, les grands
+comme thuriferaires, les petits pour jeter des fleurs, et a M. Talon,
+bien imprudemment, helas! on fit les honneurs du dais.
+
+Au moment ou les hommes, les femmes, les jeunes filles, deployaient
+leurs theories dans les rues tapissees avec des draps de lit, au
+moment ou les confreries faisaient au soleil flotter leurs bannieres,
+que les choristes, vetues de blanc, de leurs voix virginales
+entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant le
+Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et repandions nos
+fleurs, voici que, tout a coup, une rumeur s'eleve et que
+voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme une
+clochette, avec l'ostensoir aux mains, la cape d'or sur le dos, aie!
+tenait toute la rue.
+
+En dinant au presbytere, il avait bu, parait-il, ou, peut-etre, on
+l'avait fait boire un peu plus qu'il ne faut de ce bon piot de
+Frigolet qui tape si vite a la tete; et le malheureux, rouge de sa
+honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout... Deux
+clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre, le
+prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors, M.
+Talon, une fois devant l'autel, se mit a repeter : _Oremus, oremus,
+oremus, et n'en put dire davantage. On l'emmena a deux dans la
+sacristie.
+
+Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que cela
+se passa dans une paroisse ou la _dive bouteille_, comme au temps de
+Bacchus, a conserve son rite. Pres de Bouibon, vers la montagne, se
+trouve une vieille chapelle denommee Saint-Marcellin, et le premier
+du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en portant
+tous a la main une bouteille de vin. Le sexe n'y est pas admis,
+attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne buvaient
+que de l'eau; et, pour habituer les jeunes filles a ce regime, on
+leur disait toujours -- et meme on leur dit encore -- que "l'eau fait
+devenir jolie"
+
+L'abbe Talon ne manquait pas de nous mener, tous les ans, a la
+Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le cure de
+Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait :
+
+-- Mes freres, debouchez vos bouteilles, et qu'on fasse silence pour
+la benediction!
+
+Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule voulue
+pour la benediction du vin. Puis, ayant dit _amen_, nous faisions un
+signe de croix et nous tirions une gorgee. Le cure et le maire
+choquant le verre ensemble sur l'escalier de l'autel, religieusement,
+buvaient. Et, le lendemain, fete chomee, lorsqu'il y avait
+secheresse, on portait en procession le buste de saint Marcellin a
+travers le terroir, car les Boulbonnais disent :
+
+ _Saint Marcellin,
+ Bon pour l'eau, bon pour le vin_
+
+Un autre pelerinage assez joyeux aussi, que nous voyions a la
+Montagnette et qui est passe de mode, etait celui de saint Anthime.
+Les Gravesonais le faisaient.
+
+Quand la pluie etait en retard, les penitents de Graveson, en
+anonnant leur litanies et suivis d'un flot de gens qui avaient des
+sacs sur la tete, apportaient saint Anthime -- un buste aux yeux
+proeminents, mitre, barbu, haut en couleurs -- a l'eglise de
+Saint-Michel, et la, dans le bosquet, la provende epandue sur l'herbe
+odoriferante, toute la sainte journee, pour attendre la pluie, on
+chopinait devotement avec le vin de Frigolet; et, le croiriez-vous
+bien? plus d'une fois l'averse inondait le retour... Que voulez-vous!
+chanter fait pleuvoir, disaient nos peres.
+
+Mais gare! Si saint Anthime, malgre les litanies et les libations
+pieuses, n'avait pu faire naitre de nuages, les joviaux penitents, en
+revenant a Graveson, patatras! pour le punir de ne les avoir pas
+exauces, le plongeaient, par trois fois, dans le Fosse des Lones. Ce
+curieux usage de tremper les corps saints dans l'eau, pour les forcer
+de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, a Toulouse par
+exemple, et jusqu'en Portugal.
+
+Quand, etant tout petits, nous allions a Graveson avec nos meres,
+elles ne manquaient pas de nous mener a l'eglise pour nous montrer
+saint Anthime, et ensuite Beluguet, -- un jacquemart qui frappait les
+heures a l'horloge du clocher.
+
+Maintenant, pour achever ce qu'il me reste a dire sur mon sejour a
+Saint-Michel, il me revient comme un songe qu'a la premier an, avant
+de nous donner vacances, on nous fit jouer _les Enfants d'Edouard_,
+de Casimir Delavigne. On m'y avait donne le role d'une jeune
+princesse; et, pour me costumer, ma mere m'apporta une robe de
+mousseline qu'elle etait allee emprunter chez de jeunes demoiselles
+de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus tard
+d'un petit roman d'amour dont nous parlerons en son lieu.
+
+La seconde annee de mon internat, comme on m'avait mis au latin,
+j'ecrivis a mes parents d'aller m'acheter des livres, et quelques
+jours apres, nous vimes, du vallon de Roque- Pied-de-Boeuf, monter,
+vers le couvent, mon seigneur pere enfourche sur Babache, vieux mulet
+familier qui avait bien trente ans et qui etait connu sur tous les
+marches voisins, -- ou mon pere le conduisait lorsqu'il allait en
+voyage. Car il aimait tant cette brave bete, que, lorsqu'il se
+promenait, au printemps, dans ses bles, toujours avec lui il menait
+Babache ; et a califourchon, arme d'un sarcloir a long manche, du
+haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes.
+
+Arrive au couvent, mon pere dechargea un sac enorme qui etait attache
+sur le bat avec une corde, -- et, tout en deliant le lien :
+
+-- Frederic, me cria-t-il, je t'ai apporte quelques livres et du
+papier.
+
+Et, la-dessus, du sac, il tira, un a un, quatre ou cinq dictionnaires
+relies en parchemin, une trimbalee de livres cartonnes (_Epitome, De
+Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones_, etc.), un gros
+cruchon d'encre, un fagot de plumes d'oie, et puis un tel ballot de
+rames de papier que j'en eus pour sept ans, jusqu'a la fin de mes
+etudes. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon, pere du cher
+felibre de la _Grenade entr'ouverte_ (a cette epoque, nous etions
+encore bien loin de nous connaitre), que le bon patriarche, avec
+grand empressement, etait alle faire pour son fils cette provision de
+science.
+
+Mais, au gentil monastere de Saint-Michel-de-Frigolet, je n'eus pas
+le loisir d'user force papier. M. Donnat, notre maitre, pour un motif
+ou pour l'autre, ne residait pas dans son etablissement, et, quand le
+chat n'y est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour queter des
+eleves ou se procurer de l'argent, il etait toujours en course. Mal
+payes, les professeurs avaient toujours quelque pretexte pour abreger
+la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne trouvaient
+personne.
+
+-- Ou sont donc les enfants?
+
+Tantot le long d'un gradin soutenant un terrain en pente, nous etions
+a reparer quelque mur en pierres seches. Tantot nous etions par les
+vignes ou a notre grande joie, nous glanions des grappillons ou
+cherchions des morilles. Tout cela n'amenait pas la confiance a notre
+maitre. De plus, le malheur etait que, pour grossir le pensionnat, M.
+Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas grand'chose,
+et ce n'etaient pas ceux qui mangeaient le moins aux repas. Mais un
+drole d'incident precipita la deconfiture.
+
+Nous avions pour cuisinier, je l'ai deja dit, un negre et pour
+domestique femme, une Tarasconaise, qui etait, dans la maison, la
+seule de son sexe. (Je ne compte pas la mere de notre principal, qui
+avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne perd
+jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on dit
+ici, se trouva "embarrassee", et ce fut, dans le pensionnat, un
+esclandre epouvantable.
+
+Qui disait que la maritorne etait grosse du fait de M. Donnat
+lui-meme, qui affirmait qu'elle l'etait du professeur d'humanites,
+qui de l'abbe Talon, qui du maitre d'etudes.
+Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du negre.
+Celui-ci, qui se sentait peut-etre suspect a bon droit, soit par
+colere, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la Tarasconaise,
+qui avait garde son secret, deguerpit, a son tour, pour aller deposer
+son faix.
+
+Ce fut le signal de la debandade; plus de cuisinier, plus de brouet
+pour nous; les professeurs, l'un apres l'autre, nous laisserent sur
+nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa mere, la pauvre vieille, nous
+fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis, son
+pere, un matin, nous dit :
+
+-- Mes enfants, il n'y a plus rien pour vous faire manger : il faut
+retourner chez vous.
+
+Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage qu'on elargit du
+bercail, nous allames, en courant, avant de nous separer, arracher
+des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir de
+notre beau quartier du 'Thym (1). Puis, avec nos petits paquets,
+quatre a quatre, six a six, qui en amont, qui en aval, nous nous
+eparpillames dans les vallons et les sentiers, mais non sans
+retourner la tete, ni sans regret a la descente.
+
+Pauvre M. Donnat! Apres avoir essaye, de toutes les manieres et d'un
+pays a l'autre, de remonter son institution (car nous avons tous
+notre grain de folie), il alla, comme frere Philippe, finir, helas! a
+l'hopital.
+
+Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire un mot,
+pourtant, de ce que l'antique abbaye devint apres nous autres.
+Retombee de nouveau a l'abandon pendant douze ans, un moine blanc, le
+Pere Edmond, a son tour, l'acheta (1854) et y restaura, sous la loi
+de saint Norbert, l'ordre de Premontre, -- qui n'existait plus en
+France. Grace a l'activite, aux predications, aux quetes de ce
+zelateur ardent, le petit monastere prit des proportions grandioses.
+De nombreuses constructions, avec un couronnement, de murailles
+crenelees, s'y ajouterent a l'entour; une eglise nouvelle,
+magnifiquement ornee, y eleva ses trois nefs surmontees de deux
+clochers. Une centaine de moines ou de freres convers peuplerent les
+cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y
+montaient a charretees pour contempler la pompe de leurs majestueux
+offices; et l'abbaye des Peres Blancs etait devenue si populaire que,
+quand la Republique fit fermer les couvents (1880), un millier de
+paysans ou d'habitants de la plaine vinrent s'y enfermer pour
+protester en personne contre l'execution des decrets radicaux. Et
+c'est alors que nous vimes toute une armee en marche, cavalerie,
+infanterie, generaux et capitaines, venir,
+
+(1) Frigo1et, en provencal _Ferigoulet_, signifie "lieu ou le thym
+abonde" avec ses fourgons de son attirail de guerre, camper autour du
+couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, serieusement, entreprendre le
+siege d'une citadelle d'opera-comique, que quatre ou cinq gendarmes
+auraient, s'ils avaient voulu, fait venir a jube.
+
+Il me souvient que le matin, tant que dura l'investissement, -- et il
+dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres et
+allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui dominent
+l'abbaye pour epier, de loin, le mouvement de la journee. Le plus
+joli, c'etaient les filles de Barbentane, de Boulbon, de Saint-Remy
+ou de Maillane, qui, pour encourager les assieges de Saint-Michel,
+chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs :
+
+ _Provencaux et catholiques,
+ Notre foi, notre foi, n'a pas failli :
+ Chantons, tous tressaillants,
+ Provencaux et catholiques.
+
+Tout cela, mele d'invectives, de railleries et de huees a l'adresse
+des fonctionnaires, qui defilaient farouches, la-bas, dans leurs
+voitures.
+
+A part l'indignation qui soulevait dans les coeurs l'iniquite de ces
+choses, le _Siege de Caderousse_, par le vice-legat Sinibaldi Doria,
+-- qui a fourni a l'abbe Favre le sujet d'une heroide extremement
+comique, etait, certes, moins burlesque que celui de Frigolet; et
+aussi un autre abbe en tira-t-il un poeme qui se vendit en France a
+des milliers d'exemplaires. Enfin, a son tour, Daudet, qui avait deja
+place dans le couvent des Peres Blancs son conte intitule l'_Elixir
+du Frere Gaucher_, Daudet, dans son dernier roman sur Tarascon, nous
+montre Tartarin s'enfermant bravement dans l'abbaye de Saint-Michel.
+
+CHAPITRE VI
+
+CHEZ MONSIEUR MILLET
+
+L'oncle Benoni -- La farandole au cimetiere. -- Le voyage en Avignon.
+-- Avignon il y a cinquante ans. -- Le maitre de pension. -- Le siege
+de Caderousse. -- La premiere communion. -- Mlle Praxede. --
+Pelerinage de Saint-Gent. -- Au college Royal. -- Le poete Jasmin. --
+La nostalgie de mes quatorze ans.
+
+Et, alors, il fallut me chercher une autre ecole pas trop eloignee de
+Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres campagnards,
+nous n'etions pas orgueilleux et l'on me mit en Avignon chez un M.
+Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Petramale.
+
+Cette fois, c'est l'oncle Benoni qui conduisit la voiture. Bien que
+Maillane ne soit qu'a trois lieues d'Avignon, a cette epoque ou le
+chemin de fer n'existait pas, ou les routes etaient abimees par le
+roulage et ou il fallait passer avec un bac le large lit de la
+Durance, le voyage d'Avignon etait encore une affaire.
+
+Trois de mes tantes, avec ma mere, l'oncle Benoni et moi, tous gites
+sur un long drap plein de paille d'avoine qui rembourrait la
+charrette, nous partimes en caravane apres le lever du soleil.
+
+J'ai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet, qui se
+soient vu, a la fois, autant de tantes que moi; j'en avais bien une
+douzaine; d'abord, la grand'Mistrale, puis la tante Jeanneton, la
+tante Madelon, la tante Veronique, la tante Poulinette et la tante
+Bourdette, la tante Francoise, la tante Marie, la tante Rion, la
+tante Therese, la tante Melanie et la tante Lisa. Tout ce monde,
+aujourd'hui, est mort et enterre; mais j'aime a redire ici les noms
+de ces bonnes femmes que j'ai vues circuler, comme autant de bonnes
+fees, chacune avec son allure, autour de mon berceau. Ajoutez a mes
+tantes le meme nombre d'oncles et les cousins et cousines qui en
+avaient essaime, et vous aurez une idee de notre parentage.
+
+L'oncle Benoni etait un frere de ma mere et le plus jeune de la
+lignee. Brun, maigre, delie, il avait le nez retrousse et deux yeux
+noirs comme du jais. Arpenteur de son etat, il passait pour
+paresseux, et meme il s'en vantait. Mais il avait trois passions : la
+danse, la musique et la plaisanterie.
+
+Il n'y avait pas, dans Maillane, de plus charmant danseur, ni de plus
+jovial. Quand, dans "la salle verte", a la Saint-Eloi ou a la
+Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jesette le lutteur, les
+gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient a
+l'entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes sortes
+d'instruments : violon, basson, cor, clarinette; mais c'est au
+galoubet qu'il s'etait adonne le plus. Il n'avait pas son pareil, au
+temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou pour
+chanter des reveillons dans les nuits du mois de mai. Et, chaque fois
+qu'il y avait un pelerinage a faire, a Notre-Dame-de-Lumiere, a
+Saint-Gent, a Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en etait le
+boute-en-train et qui conduisait la charrette? Benoni, toujours
+dispos et toujours enchante de laisser son labeur, son equerre et sa
+maison pour aller courir le pays.
+
+Et l'on voyait des charretees de quinze ou vingt fillettes qui
+partaient en chantant :
+
+ _A l'honneur de saint Gent_.
+
+Ou
+
+ _Alix, ma bonne amie,
+ Il est temps de quitter
+ Le monde et ses intrigues,
+ Avec ses vanites_.
+
+Ou bien :
+
+ _Les trois Maries,
+ Parties avant le jour,
+ S'en vont adorer le Seigneur_.
+
+Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui les
+accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et chatouille-moi,
+en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du chemin!
+
+Seulement, dans la tete, il s'etait mis une idee assez extraordinaire
+: c'etait, en se mariant, de prendre une fille noble.
+
+-- Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent epouser des
+nobles, et jamais tu n'en trouveras.
+
+-- He ! ripostait Benoni, ne sommes-nous pas nobles, tous, dans la
+famille? Croyez-vous que nous sommes des manants comme vous autres?
+Notre aieul etait emigre; il portait le manteau double de velours
+rouge, les boudes a ses souliers, les bas de soie.
+
+Il fit tant, tourna tant, que, du cote de Carpentras, il entendit
+dire, un jour, qu'il y avait une famille de noblesse authentique,
+mais a peu pres ruinee, ou se trouvaient sept filles, toutes a
+marier. Le pere, un dissipateur, vendait un morceau de terre tous les
+ans a son fermier, qui finit meme par attraper le chateau. Mon brave
+oncle Benoni s'attifa, se presenta, et l'ainee des demoiselles, une
+fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en passe de
+coiffer sainte Catherine, se decida a l'epouser. C'est sur la donnee
+de ces nobles comtadins, tombes dans la roture, qu'un romancier
+Carpentrassien, Henri de la Madeleine, a fait son joli roman : la
+_Fin du Marquisat d'Aurel_. (Paris, Charpentier, 1878.)
+
+J'ai dit que mon oncle etait paresseux. Quand, vers milieu du jour,
+il allait a son jardin, pour becher ou reterser, il portait toujours
+son fluteau. Bientot, il jetait son outil, allait s'asseoir a l'ombre
+et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les champs
+d'alentour accouraient vite a la musique et, aussitot, il leur
+faisait danser la saltarelle.
+
+En hiver, rarement il se levait avant midi.
+
+-- Eh! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit, ou
+pouvez-vous etre mieux?
+
+-- Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y ennuyez-vous pas?
+
+-- Oh! jamais. Quand j'ai sommeil, je dors; quand je n'ai plus
+sommeil, je dis des psaumes pour les morts.
+
+Et, chose singuliere, cet homme guilleret ne manquait pas un
+enterrement. Apres la ceremonie, il demeurait toujours le dernier au
+cimetiere, d'ou il s'en revenait seul, en priant pour les siens et
+pour les autres, ce qui ne l'empechait pas de repeter, chaque fois,
+cette bouffonnerie :
+
+-- Un de plus, charrie a la Cite du Saint-Repos!
+
+Il dut bien, a son tour, y aller aussi. Il avait quatre-vingt-trois
+ans, et le docteur, ayant laisse entendre a la famille qu'il n'y
+avait plus rien a faire :
+
+-- Bah! repondit Benoni, a quoi bon s'effrayer! il n'en mourra que
+plus malade.
+
+Et, comme il avait son fluteau sur sa table de nuit :
+
+-- Que faites-vous de ce fifre-la, mon oncle? lui demandai-je, un
+jour que je venais le voir.
+
+-- Ces nigauds, me dit-il, m'avaient donne une sonnette pour que je
+la remue quand j'aurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas mieux mon
+fifre? Sitot que je veux boire, au lieu d'appeler ou de sonner, je
+prends mon fifre et je joue un air.
+
+Si bien qu'il mourut son fluteau en main, et qu'on le lui mit dans
+son cercueil, chose qui donna lieu, le lendemain de sa mort, a
+l'histoire que voici :
+
+A la filature de soie, -- ou allaient travailler les filles de
+Maillane, le lendemain du jour ou l'oncle fut mis en terre, -- une
+jeune luronne, le matin, en entrant, fit d'un air effare, aux autres
+jeunes filles :
+
+-- Vous n'avez rien entendu, fillettes, cette nuit?
+
+-- Non, le mistral seulement... et le chant de la chouette...
+
+-- Oh! ecoutez : nous autres, mes belles, qui habitons du cote du
+cimetiere, nous n'avons pas ferme l'oeil. Figurez- vous qu'a minuit
+sonnant, le vieux Benoni a pris son fluteau (qu'on avait mis dans son
+cercueil) ; il est sorti de sa fosse et s'est mis a jouer une
+farandole endiablee. Tous les morts se sont leves, ont porte leurs
+cercueils au milieu du Grand Clos, les ont, pour se chauffer, allumes
+au feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait Benoni, ils ont
+danse un branle fou, autour du feu, jusqu'a l'aurore.
+
+Donc, avec l'oncle Benoni, que vous connaissez maintenant, avec ma
+mere et mes trois tantes, nous nous etions mis en route pour la ville
+d'Avignon. Vous connaissez peut-etre la facon des villageois,
+lorsqu'ils vont quelque part en troupe : tout le long, au trantran de
+notre vehicule, ce furent qu'exclamations et observations diverses au
+sujet des plantations, des luzernes, des bles, des fenouils, des
+semis, que la charrette cotoyait.
+
+Quand nous passames dans Graveson, -- ou l'on voit
+un beau clocher, tout fleuronne d'artichauts de pierre :
+
+-- Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais, les
+vois-tu cloues au clocher?
+
+Et de rire et de rire, de cette facetie qui egaie les Maillanais
+depuis sept ou huit cents ans, facetie a laquelle les Gravesonais
+repliquent par une chanson qui dit :
+
+ _A Graveson, avons un clocher...
+ Ceux qui le voient disent qu'il est bien droit!
+ Mais, a Maillane, leur clocher est rond;
+ C'est une cage pour moineaux; dit-on_.
+
+Et l'on m'egrenait ainsi, les uns apres les autres, les racontages
+coutumiers de la route d'Avignon : le pont de la Folie ou les
+sorciers faisaient le branle, la Croisiere ou l'on arretait parfois a
+main armee, et la Croix de la Lieue et le Rocher d'Aiguille.
+
+Enfin, nous arrivames aux sablieres de la Durance; les grandes eaux,
+un an avant, avaient emporte le pont, et il fallait passer la riviere
+avec un bac. Nous trouvames la, qui attendaient leur tour, une
+centaine de charrettes. Nous attendimes comme les autres, une couple
+d'heures, au marchepied; puis, nous nous embarquames, apres avoir
+chasse, en lui criant : "Au Mas" le Juif, notre gros chien, qui nous
+avait suivis.
+
+Il etait plus de midi quand nous fumes en Avignon. Nous allames
+etabler, comme les gens de notre village, a l'_Hotel de Provence_,
+une petite auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du jour,
+on alla bayer par la ville.
+
+-- Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie la comedie? Ce soir,
+on joue _Maniclo ou Lou Groulie bel esprit_ avec l'_Abbaye de Castro.
+-- Ho! reprimes-nous tous, il faut aller voir Maniclo_.
+
+C'etait la premiere fois que j'allais au theatre, et l'etoile voulut
+qu'on donnat, ce jour-la, une comedie provencale. A l'_Abbaye de
+Castro_, qui etait un drame sombre, on ne comprit pas grand'chose.
+Mais mes tantes trouverent que _Maniclo_, a Maillane, etait beaucoup
+mieux joue. Car, en ce temps, dans nos villages, il s'organisait,
+l'hiver, des representations comiques et tragiques. J'y ai vu jouer,
+par nos paysans, la _Mort de Cesar, Zaire_ et _Joseph vendu par ses
+freres_. Ils se faisaient des costumes avec les jupes de leurs femmes
+et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la tragedie,
+suivait, avec grand plaisir, la declamation morne de ces pieces en
+cinq actes. Mais on jouait aussi l'_Avocat Pathelin_, traduit en
+provencal, et diverses comedies du repertoire marseillais, telles que
+_Moussu Just, Fresquerio_ ou la _Co de l'Ai, Lou Groulie bel esprit_
+et _Mise Galineto_. C'etait toujours Benoni le directeur de ces
+soirees, ou, avec son violon, en dodelinant de la tete, il
+accompagnait les chants. Vers l'age de dix-sept ans, il me souvient
+d'avoir rempli un role dans _Galineto_ et dans la _Co de l'Ai_, et
+meme d'y avoir eu, devant mes compatriotes, assez d'applaudissements.
+
+Mais bref : le lendemain, apres avoir embrasse ma mere et le coeur
+gros comme un pois qui aurait trempe neuf jours, il fallut s'enfermer
+dans la rue Petramale, au pensionnat Millet. M. Millet etait un gros
+homme, de haute taille, aux epais sourcils, a figure rougeaude, mal
+rase et crasseux, en plus, des yeux de porc, des pieds d'elephant, et
+de vilains doigts carres qui enfournaient sans cesse la prise dans
+son nez. Sa chambriere, Catherine, montagnarde jaune et grasse, qui
+nous faisait la cuisine, gouvernait la maison. Je n'ai jamais tant
+mange de carottes comme la, des carottes au maigre en une sauce de
+farine. Dans trois mois, pauvre petit, je devins tout extenue.
+
+Avignon, la predestinee, ou devait le Gai-Savoir faire un jour sa
+renaissance, n'avait pas, il s'en faut, la gaiete d'aujourd'hui; elle
+n'avait pas encore elargi telle qu'elle est a sa place de l'Horloge,
+ni agrandi sa place Pie, ni perce sa Grande-Rue. La Roque-de-Dom, qui
+domine la ville, complantee, maintenant, comme un jardin de roi,
+etait alors pelee : il y avait un cimetiere. Les remparts, a moitie
+ruines, etaient entoures de fosses pleins de decombres avec des mares
+d'eau vaseuse. Les portefaix brutaux, organises en corporation,
+faisaient la loi au bord du Rhone, et en ville, quand ils voulaient.
+Avec leur chef, espece d'hercule, denomme Quatre-Bras, c'est eux qui
+balayerent, en 1848, l'Hotel de Ville d'Avignon.
+
+Ainsi qu'en Italie, une fois par semaine passait par toutes les
+maisons, en remuant sa tirelire, un penitent noir, qui, la cagoule
+sur le visage et deux trous devant les yeux, disait d'une voix grave
+:
+
+-- Pour les pauvres prisonniers!
+
+Inevitablement, on se heurtait, par les rues, a des types locaux,
+tels que la soeur Boute-Cuire, son panier a couvercle au bras, un
+crucifix d'argent sur sa grosse poitrine, ou bien le platrier Barret
+qui, dans une bagarre avec les liberaux,
+ayant perdu son chapeau, avait fait le serment de ne plus porter de
+chapeau jusqu'a ce qu'Henri V fut sur le trone, et qui, toute sa vie,
+s'en alla tete nue.
+
+Mais ce qu'on rencontrait le plus, avec leurs grands chapeaux montes
+et leurs longues capotes bleues, c'etaient les invalides installes en
+Avignon (ou etait une succursale de l'Hotel de Paris), venerables
+debris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, manchots, qui, de
+leurs jambes de bois, martelaient, a pas comptes, les paves pointus
+des rues.
+
+La ville traversait une sorte de mue, embrouillee, difficultueuse,
+entre les deux regimes, l'ancien et le nouveau, qui n'avait pas cesse
+de s'y combattre a la sourdine. Les souvenirs atroces, les injures,
+les reproches des discordes passees, etaient encore vivants, etaient
+encore amers entre les gens d'un certain age. Les carlistes ne
+parlaient que du tribunal d'Orange, de Jourdan Coupe-Tetes, des
+massacres de la Glaciere. Les liberaux, en bouche, avaient 1815,
+rememorant sans cesse l'assassinat du marechal Brune, son cadavre
+jete au Rhone, ses valises pillees, ses assassins impunis, entre
+autres le Pointu, qui avait laisse un renom terrible, et, si quelque
+parvenu tant soit peu insolent reussissait dans ses affaires :
+
+-- Allons! disait le peuple, les louis du marechal Brune commencent a
+sortir.
+
+Le peuple d'Avignon comme celui d'Aix et de Marseille et de, pour
+ainsi dire, toutes les villes de Provence, etait pourtant, en general
+(depuis il a bien change), regretteux de fleurs de lis comme du
+drapeau blanc. Cet echauffement de nos devanciers pour la cause
+royale n'etait pas tant, ce me semble, une opinion politique qu'une
+protestation inconsciente et populaire contre la centralisation, de
+plus en plus excessive, que le jacobinisme et le premier Empire
+avaient rendue odieuse.
+
+La fleur de lis d'autrefois etait, pour les Provencaux (qui l'avaient
+toujours vue dans le blason de la Provence), le symbole d'une epoque
+ou nos coutumes, nos traditions et nos franchises etaient plus
+respectees par les gouvernements. Mais de croire que nos peres
+voulussent revenir au regime abusif d'avant la Revolution serait une
+erreur complete, puisque c'est la Provence qui envoya Mirabeau aux
+Etats generaux et que la Revolution fut particulierement passionnee
+en Provence.
+
+Je me souviens, a ce propos, d'une fois ou Berryer venait d'etre elu
+depute par la ville de Marseille. Comme l'illustre orateur devait
+passer par Avignon, le prefet fit fermer les portes de la ville pour
+empecher d'entrer les legitimistes du dehors qui arrivaient en foule
+pour lui faire un triomphe. Et bon nombre de Blancs furent, a cette
+occasion, emprisonnes au palais des papes.
+
+Mgr le duc d'Aumale, qui revenait d'Afrique, passa quelque temps
+apres. On nous mena le voir a la porte Saint-Lazare, accompagne de
+ses soldats, qui etaient, comme lui, brunis par le soleil d'Alger. Il
+etait tout blanc de poussiere, blondin, avec des yeux bleus et le
+rayonnement de la jeunesse et de la gloire.
+
+-- Vive notre beau prince! criaient, a tout moment, les femmes des
+faubourgs.
+
+Me trouvant a Paris, en 1889, et ayant eu l'honneur d'etre convie a
+Chantilly, je rappelai a Son Altesse cet infime detail de son passage
+en Provence; et Mgr d'Aumale, apres quarante-cinq ans, se rappela de
+bonne grace les braves femmes qui criaient en le voyant passer :
+
+-- Qu'il est joli! qu'il est galant!
+
+Ce vieil Avignon est petri de tant de gloires qu'on n'y peut faire un
+pas sans fouler quelque souvenir. Ne se trouve-t-il pas que, dans
+l'ile de maisons ou etait notre pensionnat, s'elevait, autrefois, le
+couvent de Sainte-Claire! C'est dans la chapelle de ce couvent que,
+le matin du 6 avril 1327, Petrarque vit Laure pour la premiere fois.
+
+Nous etions aussi tout pres de la rue des Etudes, qui, encore a cette
+epoque, avait, dans le bas peuple, une reputation lugubre. Nous
+n'avions jamais pu decider les petits Savoyards, soit ramoneurs, soit
+decrotteurs, a venir ramoner dans notre pensionnat ou cirer nos
+chaussures. Comme, dans la rue des Etudes, se trouvaient, autrefois,
+l'Universite d'Avignon ainsi que l'Ecole de medecine, le bruit
+courait que les etudiants attrapaient, quand ils pouvaient, les
+petits, vagabonds, pour les saigner, les ecorcher, et etudier sur
+leurs cadavres.
+
+Il n'en etait pas moins interessant pour nous, enfants de villages
+pour la plupart, de roder, quand nous sortions, dans ce labyrinthe de
+ruelles qui nous avoisinaient, comme le _Petit Paradis_, qui avait
+ete jadis une "rue chaude" et qui s'en tenait encore; la rue de
+l'_Eau-de-Vie_, la rue du _Chat_, la rue du _Coq_, la rue du
+_Diable_. Mais quelle difference avec nos beaux vallons tout fleuris
+d'asphodeles, avec notre bon air, notre paix, notre liberte, de
+Saint-Michel-de-Frigolet!
+
+J'en avais, a certains jours, le coeur serre de nostalgie, et
+cependant, M. Millet, qui etait fort bon diable au fond, avait
+quelque chose en lui qui finit par m'apprivoiser. Comme il etait de
+Caderousse, fils, comme moi, d'agriculteur, et qu'il avait dans sa
+famille toujours parle provencal, il professait, pour le poeme du
+Siege de Caderousse, une admiration extraordinaire; il le savait tout
+par coeur, et a la classe, quelquefois, en pleine explication de
+quelque beau combat des Grecs et des Troyens, remuant tout a coup,
+par un mouvement de front qui lui etait particulier, le toupet gris
+de ses cheveux :
+
+-- Eh bien! disait-il, tenez! c'est la l'un des morceaux les plus
+beaux de Virgile, n'est-ce pas? Ecoutez, pourtant, mes enfants, le
+fragment que je vais vous citer, et vous reconnaitrez que Favre, le
+chantre du _Siege de Caderousse_, a Virgile lui-meme serre souvent
+les talons :
+
+ _Un nomme Pergori Latrousse,
+ Le plus ventru de Caderousse,
+ S'etait rue contre un tailleur...
+ Ayant bronche contre une motte,
+ Il fut rouler comme un tonneau_.
+
+Si elles nous allaient, ces citations de notre langue, si pleine de
+saveur! Le gros Millet riait aux eclats, et, pour moi qui, dans le
+sang, avais, comme nul autre, garde l'acre douceur du miel de mon
+enfance, rien de plus appetissant que ces hors-d'oeuvre du pays.
+
+M. Millet, tous les jours, par la, vers les cinq heures, allait lire
+la gazette au cafe Baretta, -- qu'il appelait le "Cafe des Animaux
+parlants", -- et qui, si je ne me trompe, etait, tenu par l'oncle ou,
+peut-etre, par l'aieul de Mlle Baretta, du Theatre-Francais; ensuite,
+le lendemain, lorsqu'il etait de bonne humeur, il nous redisait, non
+sans malice, les eternelles grogneries des vieux politiciens de cet
+etablissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, que du Petit,
+comme ils appelaient Henri V.
+
+Je fis, cette annee-la, ma premiere communion a l'eglise
+Saint-Didier, qui etait notre paroisse, et c'etait le sonneur Fanot,
+chante plus tard par Roumanille dans sa _Cloche montee_, qui nous
+sonnait le catechisme. Deux mois avant la ceremonie, M. Millet nous
+menait a l'eglise pour y etre interroges. Et la, meles aux autres
+enfants, garconnets et fillettes, qui devions communier ensemble, on
+nous faisait asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le hasard
+fit que moi, qui etais le dernier de la rangee des garcons, je me
+trouvai place pres d'une charmante fille qui etait la premiere de la
+rangee des demoiselles. On l'appelait Praxede et elle avait, sur les
+joues, deux fleurs de vermillon semblables a deux roses fraichement
+epanouies.
+
+Ce que c'est que les enfants : attendu que, tous les jours, on se
+rencontrait ensemble, assis l'un pres de l'autre; que, sans penser a
+rien, nous nous touchions le coude, et que nous nous communiquions,
+dans la moiteur de notre haleine, a l'oreille, en chuchotant, nos
+petits sujets de rire, ne finimes-nous pas (le bon Dieu me pardonne
+!) par nous rendre amoureux?
+
+Mais c'etait un amour d'une telle innocence, et tellement emprunt
+d'aspirations mystiques, que les anges, la-haut, s'ils eprouvent
+entre eux des affections reciproques, doivent en avoir de pareilles.
+L'un comme l'autre, nous avions douze ans : l'age de Beatrix, lorsque
+Dante la vit; et c'est cette vision de la jeune vierge en fleur qui a
+fait le _Paradis_ du grand poete florentin. Il est un mot, dans notre
+langue, qui exprime tres bien ce delice de l'ame dont s'enivrent les
+couples dans la prime jeunesse : nous nous agreions. Nous avions
+plaisir a nous voir. Nous ne nous vimes jamais, il est vrai, que dans
+l'eglise; mais, rien que de nous voir notre coeur etait plein. Je lui
+souriais, elle souriait; nous unissions nos voix dans les memes
+cantiques d'amour, d'actions de graces; vers les memes mysteres nous
+exaltions, naifs, notre foi spontanee... Oh! aube de l'amour, ou
+s'epanouit en joie l'innocence, comme la marguerite dans le frais du
+ruisseau, premiere aube de l'amour, aube pure envolee!
+
+Voici mon souvenir de Mlle Praxede, telle que je la vis pour la
+derniere fois : tout de blanc vetue, couronnee de fleurs d'aubepine,
+et jolie a ravir sous son voile transparent, elle montait a l'autel,
+tout pres de moi, comme une epousee, belle petite epousee de
+l'Agneau!
+
+Notre communion faite, la chose finit la. C'est en vain que
+longtemps, quand nous passions dans sa rue (elle habitait rue de la
+Lice), je portais mes regards avides sous les abat-jour verts de la
+maison de Praxede. Je ne pus jamais la revoir. On l'avait mise au
+couvent et, alors, de songer que ma charmante amie avec le vermillon
+et le sourire de son visage, m'etait enlevee pour toujours, soit de
+cela, soit d'autre chose, je tombai dans une langueur a me degouter
+de tout.
+
+Aussi les vacances venues, quand je retournai au Mas, ma mere en me
+voyant tout pale, avec, de temps en temps, des atteintes de fievre,
+decida dans sa foi, autant pour me guerir que pour me recreer, de me
+conduire a saint Gent, qui est le patron des fievreux.
+
+Saint Gent, qui a pareillement la vertu de faire pleuvoir, est une
+sorte de demi-dieu pour les paysans des deux cotes de la Durance.
+
+-- Moi, nous disait mon pere, j'ai ete a Saint-Gent avant la
+Revolution. Nous y allames les pieds nus, avec ma pauvre mere, je
+n'avais pas plus de dix ans. Mais, en ce temps, il y avait plus de
+foi.
+
+Nous, avec l'oncle Benoni qui conduisait le voyage et que vous
+connaissez deja, par une lune claire comme il en fait en septembre,
+vers minuit, nous partimes donc, sur une charrette bachee, et, apres
+nous etre joints aux autres pelerins qui allaient a la fete, a
+Chateau-Renard, a Noves, au Thor, ou bien a Pernes, nous voyions
+apres nous, tout le long du chemin, quantite d'autres charrettes,
+recouvertes, comme la notre, de toiles etendues sur des cerceaux de
+bois, venir grossir la caravane.
+
+Chantant ensemble, pele-mele, le cantique de saint Gent, -- qui, du
+reste, est superbe, puisque Gounod en a mis l'air dans l'opera de
+_Mireille, -- nous traversions de nuit, au bruit des coups de fouet,
+les villages endormis, et le lendemain soir, par la, vers les quatre
+heures, nous arrivions en foule au cri de : "Vive saint Gent!", dans
+la gorge du Bausset.
+
+Et la, sur les lieux memes, ou l'ermite venere avait passe sa
+penitence, les vieux, avec animation, racontaient aux jeunes gens ce
+qu'ils avaient entendu dire :
+
+-- Gent, disait-il, etait comme nous un enfant de paysans, un brave
+gars de Monteux, qui, a l'age de quinze ans, se retira dans le
+desert, pour se consacrer a Dieu. Il labourait la terre avec deux
+vaches. Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le loup,
+l'attela a sa charrue, et le fit labourer, sous le joug, avec l'autre
+vache. Mais a Monteux, depuis que Gent etait parti, il n'avait pas
+plu de sept ans, et les Montelais dirent a la mere de Gent :
+
+-- Imberte, il faut aller a la recherche de votre fils, parce que,
+depuis son depart, il n'est plus tombe une goutte d'eau.
+
+Et la mere de Gent, a force de chercher, a force de crier, trouva
+enfin son gars, la ou nous sommes a present, dans la gorge du
+Bausset, et, comme sa mere avait soif, Gent, pour la faire boire,
+planta deux de ses doigts dans le roc escarpe, et il en jaillit deux
+fontaines : une de vin et l'autre d'eau. Celle du vin est tarie, mais
+celle de l'eau coule toujours, -- et c'est la main de Dieu pour les
+mauvaises fievres.
+
+On va, deux fois par an, a l'ermitage de Saint-Gent. D'abord, au mois
+de mai, ou les Montelais, ses compatriotes, emportent sa statue de
+Monteux au Bausset, pelerinage de trois lieues, qui se fait a la
+course, en memoire et symbole de la fuite du saint.
+
+Voici la lettre enthousiaste qu'Aubanel m'ecrivait, un an qu'il y
+etait alle (1886) :
+
+"Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de Saint-Gent. C'est une
+fete etonnante, admirable, sublime; ce qui est d'une poesie inouie,
+ce qui m'a laisse dans l'ame une impression delicieuse, c'est la
+course nocturne des porteurs de saint Gent. Le maire nous avait donne
+une voiture et nous avons suivi ce pelerinage dans les champs, les
+bois et les rochers au clair de lune, au chant des rossignols, depuis
+huit heures du soir, jusqu'a minuit et demi. C'est saisissant: et
+mysterieux; c'est etrange et beau a faire pleurer. Ces quatre enfants
+en culotte et en guetres nankin, courant comme des lievres, volant
+comme des oiseaux, precedes d'un homme a cheval galopant et tirant
+des coups de pistolet; les gens des fermes venant sur les chemins au
+passage du saint; les hommes, les femmes, les enfants et les vieux,
+arretant les porteurs, baisant la statue, criant, pleurant,
+gesticulant; et puis, lorsqu'on repart toujours vite, les femmes qui
+leur crient :
+
+"-- Heureux voyage! garcons!
+"Et les hommes qui ajoutent :
+"-- Le grand saint Gent vous maintienne la force!
+"-- Et de courir encore, de courir a perdre haleine. Oh! ce voyage
+dans la nuit, cette petite troupe partant a la garde de Dieu et de
+saint Gent, et s'enfoncant dans les tenebres, dans le desert, pour
+aller je ne sais ou, tout cela, je te le redis, est d'une poesie si
+profonde et si grande qu'elle vous laisse une impression
+ineffacable."
+
+Le second pelerinage de Saint Gent est en septembre, et c'est celui
+ou nous allames. Comme saint Gent, en somme, n'a ete canonise que par
+la voix du peuple, les pretres y viennent peu, les bourgeois encore
+moins; mais le peuple de la glebe, dans ce bon saint tout simple qui
+etait de son terroir, qui parlait comme lui, qui, sans temps de
+longueurs, lui envoie la pluie, lui guerit ses fievres, le peuple
+reconnait sa propre deification et son culte pour lui est si fervent
+que, dans l'etroite gorge ou la legende vit, on a vu, quelquefois,
+jusqu'a vingt mille pelerins.
+
+La tradition dit que saint Gent couchait la tete en bas, les pieds en
+haut, dans un lit de pierre ; et tous les pelerins, devotement,
+gaiement, font l'arbre fourchu au lit de saint Gent, qui est une auge
+dressee ; -- les femmes memes le font aussi, en se tenant, de l'une a
+l'autre, les jupes decemment serrees.
+
+Nous fimes l'arbre fourchu dans le lit, comme les autres; nous
+allames, avec ma mere, voir le _Fontaine du Loup et la Fontaine de la
+Vache_; et ensuite, entoures de quelques vieux noyers, la chapelle de
+saint Gent, ou se trouve son tombeau et le "rocher affreux", comme
+dit le cantique, d'ou sort, pour les fievreux, la miraculeuse source.
+
+Or, emerveille de tous ces recits, de toutes ces croyances, de toutes
+ces visions, moi donc, l'ame enivree par la vue de l'endroit, par la
+senteur des plantes, -- encore embaumees, semblait-il, de l'empreinte
+des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzieme annee, je
+m'abreuvai au jet d'eau; et (dites ce qu'il vous plaira), a partir de
+la, je n'eus plus de fievre. Ne vous etonnez pas si la fille du
+felibre, si la pauvret Mireille, perdue dans la Crau, mourante de
+soif, se recommande au bon saint Gent.
+
+ _O bel et jeune laboureur -- qui attelates a votre charrue -- le
+ loup de la montagne, etc._
+ (Mireille, chant VIII.)
+
+souvenir de jeunesse qu'il m'est doux encore de me rememorer.
+
+A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre nos
+classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant pensioinnaires
+chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour, au
+College Royal, pour y suivre comme externes les cours universitaires,
+et c'est dans ce lycee et de cette facon que, dans cinq ans (de 1843
+a 1847), je terminai mes etudes.
+
+Nos maitres du college n'etaient pas, comme aujourd'hui, de jeunes
+normaliens styles et elegants. Nous avions encore, dans leurs
+chaires, les vieux barbons severes de l'ancienne Universite : en
+quatrieme, par exemple, le brave M. Blanc, ancien sergent-major de
+l'epoque imperiale, qui, lorsque nos reponses etaient insuffisantes,
+_ex abrupto_ nous lancait par la tete les bouquins qu'il avait en
+main; en troisieme, M. Monbet, au parler nasillard (il conservait,
+sur sa cheminee dans un bocal d'eau-de-vie, un foetus de sa femme);
+en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur le
+renouveau de Victor Hugo; enfin, en rhetorique, un rude patriote
+appele M. Chanlaire, qui detestait les Anglais, et qui, emu, nous
+declamait, en frappant sur son pupitre, les chants guerriers de
+Beranger.
+
+Je me vois encore, un an, a la distribution des prix dans l'eglise du
+college, avec tout le beau monde d'Avignon qui l'emplissait. J'avais,
+cette annee-la, et je ne sais comment, remporte tous les prix, meme
+celui d'excellence. Chaque fois qu'on me nommait, j'allais chercher,
+timide, aux mains du proviseur, le beau livre de prix et la couronne
+de laurier puis, traversant la foule et ses applaudissements, je
+venais jeter ma gloire dans le tablier de ma mere; et tous
+consideraient d'un regard curieux, d'un regard etonne, cette belle
+Provencale qui, dans son cabas de jonc, entassait avec bonheur, mais
+digne et calme, les lauriers de son fils; puis au Mas, pour les
+conserver, _sic transit gloria mundi_, nous mettions lesdits lauriers
+sur la cheminee, derriere les chaudrons.
+
+Quoi qu'il se fit, pourtant, pour me detourner de mon naturel, comme
+on ne fait que trop, aujourd'hui plus que jamais, aux enfants du
+Midi, je ne pouvais me sevrer des souvenances de ma langue, et tout
+m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais plus quel journal,
+ces vers de Jasmin a Loisa Puget :
+
+ _Quand dins l'aire
+ Per nous plaire
+ Sones l'aire --
+ _De tas nouvellos causous,
+ Sus la terro tout s'amaiso,
+ Tout se taiso,
+ Al refrin que fas souna :
+ Mai d'un cop se derebelho
+ E fremis coumo la felho
+ Qu'un vent fres lai frissouna._
+
+Et voyant que ma langue avait encore des poetes qui la mettaient en
+gloire, pris d'un bel enthousiasme, je fis aussitot, pour le celebre
+perruquier, une piecette admirative qui commencait ainsi :
+
+ _Poueto, ounour de ta maire Gascougno_.
+
+Mais, petit criquet, je n'eus pas de reponse. Je sais bien que mes
+vers, pauvres vers d'apprenti, n'en meritaient guere; cependant, --
+pourquoi le nier? -- ce dedain me fut sensible; et plus tard, a mon
+tour, quand j'ai recu des lettres de tout pauvre venant, me rappelant
+ma deconvenue, je me suis fait un devoir de les bien accueillir
+toujours.
+
+Vers l'age de quatorze ans, ce regret de mes champs et de ma langue
+provencale, qui ne m'avait jamais quitte, finit par me jeter dans une
+nostalgie profonde.
+
+"Combien sont plus heureux, me disais-je a part moi, comme l'Enfant
+Prodigue, les valets et les bergers de notre Mas, la-bas, qui mangent
+le bon pain que ma mere leur apprete, et mes amis d'enfance, les
+camarades de Maillane, qui vivent libres a la campagne et labourent,
+et moissonnent, et vendangent, et olivent, sous le saint soleil de
+Dieu, tandis que je me cheme, moi, entre quatre murs, sur des
+versions et sur des themes!"
+
+Et mon chagrin se melangeait d'un violent degout pour ce monde
+factice ou j'etais claquemure et d'une attraction vers un vague ideal
+que je voyais bleuir dans le lointain, a l'horizon. Or, voici qu'un
+jour, en lisant, je crois, le _Magasin des Familles_, je vais tomber
+sur une page ou etait la description de la chartreuse de Valbonne et
+de la vie contemplative et silencieuse des Chartreux.
+
+N'est-il pas vrai, lecteur, que je me monte la tete, et, m'echappant
+du pensionnat, par une belle apres-midi, je pars, tout seul,
+eperdument, prenant, le long du Rhone la route du Pont-Saint-Esprit,
+car je savais que Vaibonne n'en etait pas eloigne.
+
+"Tu iras, me dis-je, frapper a la porte du couvent; tu prieras, tu
+pleureras, jusqu'a ce qu'on veuille te recevoir; puis, une fois recu,
+tu vas, comme un bienheureux, te promener tout le jour sous les
+arbres de la foret, et, te plongeant dans l'amour de Dieu, tu te
+sanctifieras comme fit le bon saint Gent."
+
+Ce ressouvenir de saint Gent, dont la legende me hantait, sur le coup
+m'arreta.
+
+"Et ta mere, me dis-je, a laquelle, miserable, tu n'as pas dit adieu,
+et qui, en apprenant que tu as disparu, va etre au desespoir et, par
+monts et par vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant, desolee
+comme la mere de saint Gent.!"
+
+Et alors, tournant bride, le coeur gros, hesitant, je gagnai vers
+Maillane, autant dire pour embrasser, avant de fuir le monde, mes
+parents encore une fois; mais, a mesure que j'avancais vers la maison
+paternelle, voila, pauvre petit, que mes projets de cenobite et mes
+fieres resolutions fondaient dans l'emotion de mon amour filial comme
+un peloton de neige a un feu de cheminee; et lorsque, au seuil du
+Mas, j'arrivai sur le tard et que ma mere, etonnee de me voir tomber
+la, me dit :
+
+-- Mais pourquoi donc as-tu quitte le pensionnat avant d'etre aux
+vacances?
+
+-- Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux de ma fugue, et
+je ne veux plus y aller, chez ce gros monsieur Millet.
+
+-- ou l'on ne mange que des carottes!
+
+Le lendemain, on me fit reconduire, par notre berger Rouquet, dans ma
+geole abhorree, en me promettant, cependant, de m'en liberer bientot,
+apres les vacances.
+
+CHAPITRE VII
+
+CHEZ M. DUPUY
+
+Joseph Roumanille. -- Notre liaison. -- Les poetes du "Boui-Abaisso".
+-- L'epuration de notre langue. -- Anselme Matbieu. -- L'amour sur les
+toits. -- Les processions avignonnaises. -- Celle des Penitents Blancs.
+-- Le sergent Monnier. -- L'achevement des etudes.
+
+Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de place, ma
+mere, a la rentree de cette annee scolaire, m'amena chez M. Dupuy,
+Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un pensionnat
+a Avignon, au quartier du Pont-Troue. Mais, ici, pour mes gouts de
+provencaliste en herbe, j'eus, comme on dit, le museau dans le sac.
+
+M. Dupuy etait le frere de ce Charles Dupuy, mort depute de la Drome,
+auteur du _Petit Papillon_, un des morceaux delicats de notre
+anthologie provencale moderne. Lui, le cadet Dupuy, rimait aussi en
+provencal, mais ne s'en vantait pas, et il avait raison.
+
+Voici que, quelque temps apres, il nous arriva de Nyons un jeune
+professeur a fine barbe noire, qui etait de Saint-Remy. On l'appelait
+Joseph Roumanille. Comme nous etions pays, -- Mailane et Saint-Remy
+sont du meme canton, -- et que nos parents, tous cultivateurs, se
+connaissaient de, longue date, nous fumes bientot lies. Neanmoins,
+j'ignorais que le Saint-Remyen s'occupait, lui aussi, de poesie
+provencale.
+
+Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les vepres, a
+l'eglise des Carmes. La, on nous faisait mettre derriere le
+maitre-autel, dans les stalles du choeur, et, de nos voix jeunettes,
+nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels Denis
+Cassan, autre poete provencal, on ne peut plus populaire dans les
+veillees du quartier, et que nous voyions en surplis, avec son air
+falot, son flegme, sa tete chauve, entonner les antiennes et les
+hymnes. La rue ou il demeurait porte, aujourd'hui, son nom.
+
+Or, un dimanche, pendant que l'on chantait vepres, il me vint dans
+l'idee de traduire en vers provencaux les _Psaumes de la Penitence_,
+et, alors, en tapinois, dans mon livre entr'ouvert, j'ecrivais a
+mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version :
+
+ _Que l'isop bagne ma caro,
+ Sarai pur : lavas-me leu
+ E vendrai pu blanc encaro
+ Que la tafo de la neu_.
+
+Mais M. Roumanille, qui etait le surveillant, vient par derriere,
+saisit le papier ou j'ecrivais, le lit, puis le fait lire au prudent
+M. Dupuy, -- qui fut, parait-il, d'avis de ne pas me contrarier; et,
+apres vepres, quand, autour des remparts d'Avignon, nous allions a la
+promenade, il m'interpella en ces termes :
+
+-- De cette facon, mon petit Mistral, tu t'amuses a faire des vers
+provencaux?
+
+-- Oui, quelquefois, lui repondis-je.
+
+Et Roumanille, d'une voix sympathique et bien timbree, me recita les
+Deux Agneaux :
+
+ _Entendes pas l'agneu que belo?
+ Ves-lou que cour apres l'enfant...
+ Coume fan ben tout co que fan!
+ E l'innoucenci, ccnnme es bello!
+
+Et puis, le _Petit Joseph_ :
+
+ _Lou paire es ana rebrounda
+ E, per vendre lou jardinage,
+ La maire es anado au village,
+ E Jeje resto per garda.
+
+Et puis _Paulon_, et puis le _Pauvre_, et _Madeleine et Louisette_,
+une vraie eclosion de fleurs d'avril, de fleurs de pres, fleurs
+annonciatrices du printemps felibreen qui me ravirent de plaisir et
+je m'ecriai :
+
+-- Voila l'aube que mon ame attendait pour s'eveiller a la lumiere!
+
+J'avais bien, jusque-la, lu a batons rompus un peu de provencal;
+mais, ce qui m'ennuyait, c'etait de voir notre langue, chez les
+ecrivains modernes (a l'exception de Jasmin et du marquis de Lafare
+-- que je ne connaissais pas), employee, en general, comme on eut dit
+par derision. Et Roumanille, beau premier, dans le parler populaire
+des Provencaux du jour, chantait, lui, dignement, sous une forme
+simple et fraiche, tous les sentiments du coeur.
+
+En consequence, et nonobstant une difference d'age d'une douzaine
+d'annees (Roumanille etait ne en 1818), lui, heureux de trouver un
+confident de sa Muse tout prepare pour le comprendre, moi,
+tressaillant d'entrer au sanctuaire de mon reve, nous nous donnames
+la main, tels que des fils du meme Dieu, et nous liames amitie sous
+une etoile si heureuse que, pendant un demi-siecle, nous avons marche
+ensemble pour la meme oeuvre ethnique, sans que notre affection ou
+notre zele se soient ralentis jamais.
+
+Roumanille avait donne ses premiers vers au _Boui-A baisso_, un
+journal provencal que Joseph Desanat publiait a Marseule une fois par
+semaine et qui, pour les trouveres de cette epoque-la, fut un foyer
+d'exposition. Car la langue du terroir n'a jamais manque d'ouvriers;
+et principalement au temps du _Boui-A baisso_ (1841-1846), il y eut
+devers Marseile un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien fait que
+maintenir l'usage d'ecrire en provencal, merite d'etre salue.
+
+De plus, nous devons reconnaitre que des poetes populaires, tels que
+le valeureux Desanat de Tarascon, tels que Bellot, Chailan, Benedit
+et Gelu, Gelu eminemment, qui ont a leur maniere exprime la
+gaillardise du gros rire marseillais, n'ont pas ete depuis, pour ces
+sortes d'atellanes, remplaces ni depasses. Et Camille Reybaud, un
+poete de Carpentras, mais poete de noble allure, dans une grande
+epitre qu'il envoyait a Roumanille, tout en desesperant du sort du
+provencal delaisse par les imbeciles qui, disait-il :
+
+_Laissent, pour imiter les messieurs de la ville, -- aux sages
+peres-grands notre langue trop vile -- et nous font du francais,
+qu'ils estropient a fond, -- de tous les patois le plus affreux
+peut-etre.
+
+Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait; lorsqu'il
+faisait cet appel aux redacteurs du _Boui-A baisso_:
+
+_Quittons-nous : mais avant de nous separer, -- freres, contre
+l'oubli songeons de nous defendre; -- tous ensemble faisons quelque
+oeuvre colossale, -- quelque tour de Babel en brique provencale; --
+au sommet, en chantant, gravez ensuite votre nom, -- car vous autres,
+amis, etes dignes de renommee! -- Moi qu'un grain d'encens etourdit
+et enivre, -- qui chante pour chanter comme fait la cigale -- et qui
+n'apporterais, pour votre monument, -- qu'une pincee de gravier et de
+mauvais ciment, je creuserai pour ma muse un tombeau dans le sable;
+-- et quand vous aurez fini votre oeuvre imperissable, -- si, des
+hauteurs de votre ciel si bleu, vous regardez en bas, freres, vous ne
+me verrez plus_.
+
+Seulement, imbus de cette idee fausse que le parler du peuple n'etait
+bon qu'a traiter des sujets bas ou drolatiques, ces messieurs
+n'avaient cure ni de le nettoyer, ni de le rehabiliter.
+
+Depuis Louis XIV, les traditions usitees pour ecrire notre langue
+s'etaient a peu pres perdues. Les poetes meridionaux avaient, par
+insouciance ou plutot par ignorance, accepte la graphie de la langue
+francaise. Et a ce systeme-la qui, n'etant pas fait pour lui,
+disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite ses
+fantaisies orthographiques a tel point que les dialectes de l'idiome
+d'Oc, a force d'etre defigures par l'ecriture, paraissaient
+completement etrangers les uns aux autres.
+
+Roumanille, en lisant a la bibliotheque d'Avignon les manuscrits de
+Saboly, fut frappe du bon effet que produisait notre langue,
+orthographiee la selon le genie national et d'apres les usages de nos
+vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse, prendre mon
+sentiment pour rendre au provencal son orthographe naturelle; et,
+d'accord tous les deux sur le plan de reforme, on partit hardiment de
+la pour muer ou changer de peau. Nous sentions instinctivement que,
+pour l'oeuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous fallait
+un outil leger, un outil frais emoulu.
+
+L'orthographe n'etait pas tout. Par esprit d'imitation et par un
+prejuge bourgeois qui, malheureusement, descend toujours davantage,
+l'on s'etait accoutume a delaisser comme "grossiers" les mots les
+plus grenus du parler provencal. Par suite, les poetes precurseurs
+des felibres, meme ceux en renom, employaient communement, sans aucun
+sens critique, les formes corrompues, batardes, du patois francise
+qui court les rues. Ayant donc Roumanille et moi, considere qu'a tant
+faire que d'ecrire nos vers dans le langage du peuple, il fallait
+mettre en lumiere, il fallait faire valoir l'energie, la franchise,
+la richesse d'expression qui la caracterisent, nous convinmes
+d'ecrire la langue purement et telle qu'on la parle dans les milieux
+affranchis des influences exterieures. C'est ainsi que les Roumains,
+comme nous le contait le poete Alexandri, lorsqu'ils voulurent
+relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises avaient
+perdue ou corrompue, allerent la rechercher dans les campagnes et les
+montagnes chez les paysans les moins cultives.
+
+Enfin, pour conformer le provencal ecrit a la prononciation generale
+en Provence, on decida de supprimer quelques lettres finales ou
+etymologiques tombees en desuetude, telles que l'S du pluriel, le T
+des participes, l'R des infinitifs et le CH de quelques mots, tels
+que _fach, dich, puech_, etc.
+
+Mais qu'on n'aille pas croire que ces innovations, bien qu'elles
+n'eussent de rapport qu'avec un cercle restreint des poetes "patois"
+comme on disait alors, se fussent introduites dans l'usage commun,
+sans combat ni resistance. D'Avignon a Marseille, tous ceux qui
+ecrivaient ou rimaillaient dans la langue, contestes dans leur
+routine ou leur maniere d'etre, soudain se gendarmerent contre les
+reformateurs. Une guerre de brochures et d'articles venimeux, entre
+les jeunes d'Avignon et nos contradicteurs, dura plus de vingt ans.
+
+A Marseille, les amateurs de trivialites, les rimeurs a barbe
+blanche, les jaloux, les grognons, se reunissaient le soir dans
+l'arriere-boutique du bouquiniste Boy pour y gemir amerement sur la
+suppression des S et aiguiser les armes contre les novateurs.
+Roumanille, vaillamment et toujours sur la breche, lancait aux
+adversaires le feu gregeois que nous appretions, un peu l'un, un peu
+l'autre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous avions pour
+nous, outre les bonnes raisons, la foi, l'enthousiasme, l'entrain de
+la jeunesse, avec quelque autre chose, nous finimes par rester, ainsi
+que vous verrez plus tard, maitres du champ de bataille.
+
+...................................................
+
+Dans la cour, une apres-midi ou, avec les camarades, nous jouions aux
+trois sauts, entra et s'avanca dans notre groupe un nouveau
+pensionnaire aux fines jambes, le nez a l'Henri IV, le chapeau sur
+l'oreille, l'air quelque peu vieillot et dans la bouche un bout de
+cigare eteint. Et les mains dans les poches de sa veste arrondie,
+sans plus de facons que s'il etait des notres :
+
+-- Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que j'essaye, moi,
+un peu, aux trois sauts?
+
+Et aussitot, sans plus de gene, le voila qui prend sa course, et
+leger comme un chat, il depasse peut-etre d'environ trois mains
+ouvertes la marque du plus fort qui venait de sauter.
+Nous battimes tous des mains et lui dimes :
+
+-- Collegue, d'ou sors-tu comme cela?
+
+-- Je sors, dit-il, de Chateauneuf, le pays du bon vin... Vous n'en
+avez jamais oui parler, de Chateauneuf, de Chateauneuf-du-Pape?
+
+-- Si, et quel est ton nom?
+
+-- Mon nom? Anselme Mathieu.
+
+A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses poches, et
+il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de facon
+courtoise, souriante et aisee, il nous offrit a tour de role.
+
+Nous qui, pour la plupart, n'avions jamais ose fumer (sinon, comme
+les enfants, quelques racines de murier), nous primes sur-le-champ en
+grande consideration le nouveau qui faisait si largement les choses
+et qui, a ce qu'il montrait, devait connaitre la haute vie.
+
+C'est ainsi qu'avec Mathieu, le gentil auteur de la _Farandole_, nous
+fimes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le racontai a
+notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut tant
+que, dans son roman de Jack, il a mis a l'actif de son petit prince
+negre la susdite largesse des vieux bouts de cigare.
+
+Avec Roumanille et Mathieu nous etions donc trois, _tres faciunt
+capitulum_, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder le
+Felibrige. Mais le brave Mathieu (comment s'arrangeait-il?) on ne le
+voyait guere qu'a l'heure des repas ou de la recreation. Attendu
+qu'il avait l'air deja d'un petit vieux, bien qu'il n'eut pas
+beaucoup plus de seize ans, et qu il etait quelque peu en retard dans
+ses etudes, il s'etait fait donner une chambre sous les tuiles, sous
+pretexte de pouvoir y travailler plus librement, et la, dans sa
+soupente, ou l'on voyait, sur les murs, des images clouees et, sur
+des
+etageres, des figurines de Pradier, nudites en platre, tout le jour
+il revassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du temps,
+accoude sur sa fenetre, regardait les gens passer dans la rue ou bien
+les passereaux apporter la becquee, dans leurs nids, a leurs petits.
+Puis il disait des gaudrioles a Mariette, la chambriere, envoyait des
+lorgnades a la demoiselle du maitre et, lorsqu'il descendait nous
+voir, nous contait toutes sortes de fariboles de village.
+
+Mais, ou il ne riait pas, c'etait lorsqu'il nous parlait de ses
+parchemins de noble.
+
+-- Mes aieux etaient marquis, disait-il d'une voix grave, marquis de
+Montredon. Lors de la Revolution, mon grand pere quitta son titre ;
+et, apres, se trouvant ruine, il ne voulut plus le reprendre, parce
+qu'il ne pouvait plus le porter convenablement.
+
+Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque chose de
+romanesque, de nebuleux. Quelquefois, il disparaissait, comme les
+chats lorsqu'ils vont a Rome. Nous le helions :
+
+-- Mathieu!
+
+Point de Mathieu... Ou etait-il? La-haut sur les toits, qui courait
+dans les tuiles, pour aller a des rendez-vous qu'il avait, nous
+racontait-il, avec une fillette belle comme le jour!
+
+Voici qu'au Pont-Troue, qui etait notre quartier, le jour de la
+Fete-Dieu, nous regardions, comme d'usage, passer la procession, et
+Mathieu me dit :
+
+-- Frederic, veux-tu que je te fasse connaitre mon amante?
+
+-- Volontiers.
+
+-- Eh bien! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe des choristes,
+ennuagees de blanc dans leurs voiles de tulle, tu remarqueras que
+toutes ont une fleur epinglee au milieu de la poitrine :
+
+ _Fleur au milan
+ Cherche galant_.
+
+Mais tu en verras une, blonde comme un fil d'or, qui aura la fleur
+sur le cote :
+
+ _Fleur au cote,
+ Galant trouve._
+
+-- Tiens, la voila : c'est elle!
+
+-- C'est ton amie?
+
+-- Celle-la meme.
+
+-- Mon cher, c'est un soleil! Mais comment t'y es-tu pris pour faire
+la conquete d'une si fine demoiselle?
+
+-- Je vais, dit-il, te le conter. C'est la fille du confiseur qui est
+a la Carretterie. J'y allais, de temps en temps, acheter des _boutons
+de guetre_ (pastilles a la menthe) ou des _crottes de rat_ (pate de
+reglisse); si bien qu'ayant fini par me familiariser avec l'aimable
+petite et m'etant fait connaitre pour marquis de Montredon, un jour
+qu'elle etait seule derriere son comptoir, je lui dis :
+
+"-- Belle fille, si je vous connaissais pour aussi peu sensee que
+moi, je vous proposerais de faire une excursion...
+
+"-- Ou?
+
+"-- Dans la lune, repondis-je.
+
+"La fillette eclata de rire et, moi, je continuai :
+
+"-- Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la terrasse
+qui se trouve au haut de votre maison, a l'heure que vous voudrez ou
+a celle ou vous pourrez; et moi, qui mets mon coeur et ma fortune a
+vos pieds, je viendrai tous les jours, la, sous le ciel, vous conter
+fleurette.
+
+Et ainsi s'est passee la chose... Au haut de la maison de ma belle,
+il y a, comme en beaucoup d'autres, une de ces plates-formes ou l'on
+fait secher le linge. Je n'ai donc, chaque jour, qu'a monter sur les
+toits et, de gouttiere en gouttiere, je vais trouver ma blondine, qui
+y etend ou plie sa petite lessive ; et puis la, les levres sur les
+levres, la main pressant la main, toujours courtoisement, comme entre
+dame et chevalier, nous sommes dans le paradis.
+
+Voila comme notre Anselme, futur _Felibre des Baisers_, en etudiant a
+l'aise le Breviaire de l'Amour, passa tout doucement ses classes sur
+les toitures d'Avignon.
+
+A propos des processions, et avant de quitter la cite pontificale, il
+faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans notre
+jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en emoi.
+Notre-Dame-de-Dom qui est la metropole, et les quatre paroisses :
+Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien,
+rivalisaient a qui se montrerait plus belle.
+
+Des que le sacristain, agitant sa clochette, avait parcouru les rues
+dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on
+balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on attachait
+les tentures. Les riches, a leurs balcons, etendaient leurs
+tapisseries de soie brodee et damassee; les
+pauvres, a leurs fenetres, exhibaient leurs couvertures piquees a
+petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes-pointes. Au
+portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les murs de
+draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pave, d'une litiere
+de buis.
+
+Ensuite s'elevaient, de distance en distance, les reposoirs
+monumentaux, hauts comme des pyramides, charges de candelabres et de
+vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais sur
+des chaises, attendaient le cortege, en mangeant des petits pates. La
+jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane, se
+promenaient, se dandinaient, lorgnant les filles et leur jetant des
+roses, sous les tentes des rues qu'embaumait, tout le long, la fumee
+des encensoirs.
+
+Lorsque enfin la procession, avec son suisse en tete, de rouge tout
+vetu, avec ses theories de vierges voilees de blanc, ses
+congregations, ses freres, ses moines, ses abbes, ses choeurs et ses
+musiques, s'egrenait lentement au battement des tambours, vous
+entendiez, au passage, le murmure des devotes qui recitaient leur
+rosaire.
+
+Puis, dans un grand silence, agenouilles ou inclines, tous se
+prosternaient a la fois, et, la-bas, sous une pluie de fleurs de
+genet blondes, l'officiant haussait le Saint-Sacrement splendide!
+
+Mais ce qui frappait le plus, c'etaient les Penitents, qui faisaient
+leurs sorties apres le coucher du soleil, a la clarte des flambeaux.
+Les Penitents Blancs, entre autres, lorsque, encapuchonnes de leurs
+capuces et cagoules, ils deifiaient pas a pas, comme des spectres,
+par la ville, portant a bras, les uns des tabernacles portatifs, les
+autres des reliquaires ou des bustes barbus, d'autres des
+brule-parfums, ceux-ci un oeil enorme dans un triangle, ceux-la un
+grand serpent entortille autour d'un arbre, vous auriez dit la
+procession indienne de Brahma.
+
+Contemporaines de la Ligue et meme du Schisme d'Occident, ces
+confreries, en general, avaient pour chefs et dignitaires les
+premiers nobles d'Avignon, et Aubanel le grand felibre, qui avait,
+toute sa vie, ete Penitent Blanc zele, fut, a sa mort, enseveli dans
+son froc de confrere.
+
+Nous avions, chez M. Dupuy, comme maitre d'etude, un ancien sergent
+d'Afrique appele M. Monnier, qui aurait bien ete, nous disait-il,
+penitent rouge, si une confrerie de cette couleur-la eut existe dans
+Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt a sacrer, il
+etait, avec sa moustache et sa barbiche reche, toujours, de pied en
+cap, cire et astique.
+
+Au College Royal, ou nous apprenions l'histoire, il n'etait jamais
+question de la politique du siecle. Mais le sergent Monnier,
+republicain enthousiaste, s'etait, a cet egard, charge de nous
+instruire. Pendant les recreations, il se promenait de long en large,
+tenant en main l'histoire de la Revolution. Et s'enflammant a la
+lecture, gesticulant, sacrant et pleurant d'enthousiasme :
+
+"Que c'est beau! nous criait-il, que c'est beau! quels hommes!
+Camille Desmoulins, Mirabeau, Bailly, Vergniaud, Danton, Saint-Just,
+Boissy-d'Anglas! nous sommes des vermisseaux aujourd'hui, nom de
+Dieu, a cote des geants de la Convention nationale!"
+-- "Quelque chose de beau, tes geants conventionnels!" lui repondait
+Roumanille, quand parfois il se trouvait la, -- "des coupeurs de
+tetes! des traineurs de crucifix! des monstres denatures, qui se
+mangeaient les uns les autres et que, lorsqu'il les voulut, Bonaparte
+acheta comme pourceaux en foire!"
+Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux, jusqu'a ce que le
+bon Mathieu, avec quelque calembredaine, vint les reconcilier.
+
+Bref, un jour poussant l'autre, ce fut dans ce milieu bonasse et
+familier qu'au mois d'aout de l'annee 1847 je terminai mes etudes.
+Roumanille, pour accroitre ses petits emoluments etait entre comme
+prote a l'imprimerie Seguin; et, grace a cet emploi, il imprimait la,
+a peu de frais, son premier recueil de vers, les _Paquerettes_, dont
+il nous regalait delicieusement, lorsqu'il en voyait les epreuves; et
+gai comme un poulain, comme un jeune poulain qu'on elargit et met au
+vert, je m'en revins a notre Mas.
+
+CHAPITRE VIII
+
+COMMENT JE PASSAI BACHELIER
+
+Le voyage de Nimes. -- Le Petit Saint-Jean. -- Les jardiniers. -- Le
+Remontrant. -- L'explication du baccalaureat. -- Le retour aux
+champs. -- Les camarades du village. -- Les veillees. -- Les notaires
+de Mailiane. -- L'oncle Jerome.
+
+-- Eh bien, me dit mon pere, cette fois, as-tu acheve?
+
+-- J'ai acheve, repondis-je; seulement... il faudra que j'aille a
+Nimes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne me laisse
+pas sans quelque apprehension.
+
+-- Marche, marche : nous autres, quand nous etions soldats, au siege
+de Figuieres, nous en avons passe, mon fils, de plus mauvais.
+
+Je me preparai donc pour le voyage de Nimes, ou, en ce temps, se
+faisaient les bacheliers. Ma mere me plia deux chemises repassees,
+avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir a carreaux, pique de
+quatre epingles, bien proprement. Mon pere me donna, dans un petit
+sachet de toile, cent cinquante francs d'ecus, en me disant :
+
+-- Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas les
+gaspiller.
+
+Et je partis du Mas pour la ville de Nimes, mon petit paquet sous le
+bras, le chapeau sur l'oreille, un baton de vigne a la main.
+
+Quand j'arrivai a Nimes je rencontrai un gros d'ecoliers des environs
+qui venaient comme moi passer leur baccalaureat. Ils etaient, pour la
+plupart, accompagnes de leurs parents, beaux messieurs et belles
+dames, avec les poches pleines
+de recommandations : l'un avait une lettre pour le recteur, un autre
+pour l'inspecteur, un autre pour le prefet, celui-la pour le
+grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le talon,
+avec un petit air de dire : "Nous sommes surs de notre affaire."
+
+Moi, petit campagnard, je n'etais pas plus gros qu'un pois, car je ne
+connaissais absolument personne; et tout mon recours, pauvret, etait
+de dire a part quelque priere a saint Baudile, qui est le patron de
+Nimes (j'avais, etant enfant, porte son cordon votif), pour qu'il mit
+dans le coeur des examinateurs un peu de bonte pour moi.
+
+On nous enferma a l'Hotel de Ville, dans une grande salle nue, et la
+un vieux professeur nous dicta, d'un ton nasillard, une version
+latine, apres quoi, humant une prise, il nous dit :
+
+-- Messieurs, vous avez une heure pour traduire en francais la dictee
+que je vous ai faite... Maintenant, debrouillez- vous.
+
+Et, dare-dare pleins d'ardeur, nous nous mimes a l'oeuvre; a coups de
+dictionnaire, le grimoire latin fut epluche; puis a l'heure sonnante,
+notre vieux priseur de tabac ramassa les versions de tous et nous
+ouvrit la porte en disant :
+
+-- A demain!
+
+Ce fut la premiere epreuve.
+
+Messieurs les ecoliers s'eparpillerent par la ville et je me trouvai
+seul, avec mon petit paquet et mon baton de vigne en main, sur le
+pave de Nimes, a bayer autour des Arenes et de la Maison-Carree.
+
+"Il faut pourtant, me dis-je, penser a se loger", et je me mis en
+quete d'une auberge pas trop chere, mais neanmoins sortable; et,
+comme j'avais le temps, je fis dix fois peut-etre, en guignant les
+enseignes, le tour de la ville de Nimes. Mais les hotels, avec leurs
+larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avalent l'air de me
+toiser, et les salamalecs et facons du grand monde, tout cela me
+tenait en crainte.
+
+Comme je passais au faubourg, j'apercus une enseigne avec cette
+inscription : _Au Petit Saint-Jean_.
+
+Ce _Petit Saint-Jean_ me remplit d'aise. Il me sembla soudain etre en
+pays de connaissance. Saint-Jean est, en effet, un saint qui parait
+de chez nous. Saint Jean amene la moisson, nous avons les feux de
+Saint-Jean, il y a l'herbe de Saint-Jean, les pommes de Saint-Jean...
+Et j'entrai au _Petit Saint-Jean_... J'avais devine juste.
+
+Dans la cour de l'auberge, il y avait des charrettes bachees, des
+camions deteles et des groupes de Provencales qui babillaient et
+riaient. Je me glissai dans la salle et m'assis a table.
+
+La salle etait deja pleine, et la grande table aussi, rien que des
+jardiniers : maraichers de Saint-Remy, de Chateau-Renard, de
+Barbentane, qui se connaissaient tous, car ils venaient au marche une
+fois par semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du jardinage.
+
+-- O Benezet, combien as-tu vendu tes aubergines?
+
+-- Mon cher, je n'ai pas reussi : il y en avait abondance : j'ai du
+les laisser a vil prix.
+
+-- Et la graine de porreau, qu'en dit-on?
+
+-- Elle se vendra, parait-il; il court des bruits de guerre et l'on
+m'a assure qu'on en faisait de la poudre.
+
+-- Et les haricots "quarantains"?
+
+-- Ils ont claque.
+
+-- Et les oignons?
+
+-- Enleves sur place.
+
+-- Et les courges?
+
+-- Il faudra les donner aux cochons.
+
+-- Et les melons, les carottes, les celeris, les pommes de terre?
+
+Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur le
+jardinage.
+
+Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot.
+
+Lorsqu'ils eurent tout dit, mon vis-a-vis me fait :
+
+-- Et vous, jeune homme, s'il n'y a pas indiscretion, etes-vous dans
+le jardinage? Vous n'en avez pas l'air.
+
+-- Moi, non... je suis venu a Nimes, repondis-je timide- ment, pour
+passer bachelier.
+
+-- Bachelier! Batelier! fit toute la tablee. Comment a-t-il dit ca?
+
+-- Eh! oui, hasarda l'un d'eux, je crois qu'il a dit "batelier" : il
+doit etre venu, oui, c'est cela, pour passer le bac!... Pourtant il
+n'y a pas de Rhone a Nimes!
+
+-- Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu pas que
+c'est un conscrit, qui vient passer a la "batterie"?
+
+Je me mis a rire, et, prenant la parole, j'expliquai de mon mieux ce
+que c'etait qu'un _bachelier_.
+
+-- Quand nous sortons des ecoles, leur dis-je, que nos maitres nous
+ont appris... tout : le francais, le latin, le grec, l'histoire, la
+rhetorique, les mathematiques, la physique, la chimie, l'astronomie,
+la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous imaginer,
+alors on nous envoie a Nimes, ou des messieurs tres savants nous font
+subir un examen...
+
+-- Oui! comme quand nous allions, nous autres, au catechisme, et
+qu'on nous demandait : _Etes-vous chretien_?
+
+-- C'est cela. Ces savants nous questionnent sur toutes sortes de
+mysteres qu'il y a dans les livres; et, si nous repondons bien, ils
+nous nomment bacheliers, grace a quoi nous pouvons etre notaires,
+medecins, avocats, controleurs, juges, sous-prefets, tout ce que nous
+voudrez.
+
+-- Et si vous repondez mal?
+
+-- Ils nous renvoient au " banc des anes"... On a fait aujourd'hui,
+parmi nous, le premier triage ; mais c'est demain matin que nous
+passerons a l'etamine.
+
+-- Oh! coquin de bon sort! cria toute la tablee, nous voudrions bien
+y etre, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au trou... Et
+que va-t-on vous demander, par exemple, voyons?
+
+-- Eh bien! on nous demandera, je suppose, les dates de toutes les
+batailles qui se sont livrees dans le monde depuis que les hommes se
+battent : les batailles des Juifs, les batailles des Grecs, les
+batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands, des
+Espagnols, des Francais, des Anglais, des Polonais et des Hongrois...
+Non seulement les batailles, mais encore les noms des generaux qui
+commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs ministres,
+de tous leurs enfants et meme de leurs batards!
+
+-- Oh! tonnerre de nom de nom ! mais quel interet y a-t-il a vous
+faire rappeler tout ce qui s'est passe du temps et depuis le temps
+que saint Joseph etait garcon? Il ne semble pas possible que des
+hommes pareils s'occupent de telles vetilles! On voit bien la qu'ils
+n'ont pas autre chose a faire. S'il leur fallait, comme nous, aller
+tous les matins retourner la terre a la beche, je ne crois pas qu'ils
+s'amusassent a parler des Sarrasins ou des batards du roi Herode...
+Mais allons, continuez...
+
+-- Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de toutes
+les nations, de toutes les contrees, de toutes les montagnes et de
+toutes les rivieres... et, a propos des rivieres, il faut dire d'ou
+elles sortent et ou elles vont se jeter.
+
+-- Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un jardinier de
+Chateau-Renard qui parlait du gosier, ils doivent donc vous demander
+d'ou sourd la Fontaine de Vaucluse? En voila une d'eau! On conte
+qu'elle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. Je me suis
+laisse dire qu'un berger dans le gouffre d'ou elle sort de terre,
+laissa tomber son baton, et qu'on le retrouva a sept bonnes lieues de
+la, dans une source de Saint Remy... Est-ce vrai ou non?
+
+-- Tout ca peut-etre... Ensuite, il nous faut savoir les noms de
+toutes les mers qu'il y a sous la "chape du soleil".
+
+-- Pardon, si je vous interromps! dit encore le Remontrant.
+Savez-vous comment il se fait que la mer soit salee?
+
+-- Parce qu'elle contient du sulfate de magnesie, du chlorure...
+
+-- Oh! que non! un poissonnier -- tenez, qui etait du Martigue, --
+m'assura que ca venait des batiments charges de sel qui y ont fait
+naufrage depuis tant et tant d'annees!
+
+-- Si ca vous plait, a moi aussi... On nous demande comment se forme
+la rosee, la pluie, la gelee blanche, l'orage, le tonnerre...
+
+-- Pardon, si je vous interromps! reprit le Remontrant; pour la
+pluie, nous savons bien que les nuages, dans des outres, vont la
+chercher a la mer. Mais, la foudre, est-ce vrai qu'elle est ronde
+comme un panier?
+
+-- Cela depend, lui repliquai-je. On nous demande aussi l'origine du
+vent, et ce qu'il fait de chemin a l'heure, a la minute, a la
+seconde...
+
+-- Que je vous interrompe! fit encore le Remontrant, vous devez donc
+savoir, jeune homme, d'ou sort le mistral? J'ai toujours entendu dire
+qu'il sortait d'un rocher troue et que, si on bouchait le trou, il ne
+soufflerait jamais plus, le sacre mangeur de fange! C'en serait une,
+celle-la, d'invention!
+
+-- Le gouvernement s'y oppose, dit un Barbentanais; si n'etait le
+mistral, la Provence serait le jardin de la France! Et qui nous
+tiendrait? Nous serions trop riches.
+
+Je repris:
+
+-- On nous interroge sur le regne animal, sur les oiseaux, sur les
+poissons, jusque sur les dragons.
+
+-- Attendez, attendez, cria le Remontrant, les mains levees, et la
+Tarasque? n'en parlent-ils pas, les livres? Certains pretendent que
+ce n'est qu'une fable; pourtant j'ai vu sa taniere, moi, a Tarascon,
+derriere le Chateau, le long du Rhone. On sait d'ailleurs
+parfaitement qu'elle est enterree sous la Croix-Couverte.
+
+Et je repris pour en finir:
+
+-- On nous questionne, bref, sur le nombre, la grosseur et la
+distance des etoiles, combien de milliers de lieues separent la terre
+du soleil.
+
+-- Celle-la ne passe pas, cria le Palamard de Noves, qui est-ce qui
+va la-haut pour mesurer les lieues? Vous ne voyez donc pas que les
+savants se moquent de nous : qu'ils voudraient nous faire accroire
+que les pigeonneaux tetent? Une jolie science que de vouloir compter
+les lieues du soleil a la lune : qu'est-ce que cela peut bien nous
+faire? Ah! si vous me parliez de connaitre la lune pour semer le
+celeri, ou bien d'oter les poux des feves ou de guerir le mal des
+porcs, je vous dirais : voila une science, mais tout ce que nous
+conte ce garcon, c'est des fariboles.
+
+-- Tais-toi donc, va, gros bouc, cria toute la bande, ce jeune
+degourdi en a plus oublie peut-etre que tout ce que tu peux savoir...
+C'est egal, mes amis, il faut une fameuse tete pour pouvoir y serrer
+tout ce qu'il nous a dit!
+
+-- Pauvre petit, disaient de moi les jeunes filles, regardez comme il
+est palot! On voit bien que la lecture, allez, ca ne fait pas du
+bien. S'il avait passe son temps a la queue de la charrue, il aurait
+assurement plus de couleur que ca... Puis, a quoi sert d'en savoir
+tant?
+
+-- Moi, fit alors le Rond, je n'ai ete, en fait d'ecole, qu'a celle
+de M. Beta! Je ne sais ni A ni B. Mais je vous certifie que s'il
+m'avait fallu faire entrer dans le "coco" la cent millieme part de ce
+qu'on leur demande pour passer bachelier, on aurait pu, voyez-vous,
+prendre la mailloche et les coins et me taper sur la caboche.
+Inutile! les coins se seraient epointes.
+
+-- Eh bien! les camarades, conclut le Remontrant, savez-vous ce qu'il
+faut faire? Quand nous allons a quelque fete, ou l'on fait courir les
+taureaux, soit qu'il y ait de belles luttes il nous arrive souvent de
+rester un jour de plus pour voir qui enlevera le prix ou la
+cocarde... Nous sommes a Nimes : voila un gars de Maillane qui,
+demain matin, va passer bachelier. Au lieu de partir ce soir,
+messieurs, couchons a Nimes et demain nous saurons au moins si notre
+Maillanais a passe bachelier.
+
+-- Ca va! dirent les autres, de toutes les facons la journee est
+perdue : allons, il faut voir la fin.
+
+Le lendemain matin, le coeur passablement emu, je retournai a l'Hotel
+de Ville avec tous les candidats qui devaient se presenter. Mais deja
+pas mal d'entre eux n'etaient pas si fiers que la veille. Dans une
+grande salle devant une grande table chargee d'ecritoires, de papiers
+et de livres, il y avait, assis gravement sur leurs chaises, cinq
+professeurs, en robes jaunes, cinq fameux professeurs venus expres de
+Montpellier avec le chaperon borde d'hermine sur l'epaule et la toque
+sur la tete. C'etait la Faculte des Lettres, et voyez le hasard : un
+d'eux etait M. Saint-Rene Taillandier, qui devait quelques ans apres
+devenir le patron, le chaleureux patron de notre langue provencale.
+Mais a cette epoque, nous ne nous connaissions pas et l'illustre
+professeur ne se doutait certes pas que le petit campagnard qui
+bredouillait devant lui deviendrait quelque jour un de ses bons amis.
+
+Je jouai de bonheur : je fus recu, et je m'en allai par la ville,
+comme porte par les anges. Mais, comme il faisait chaud, je me
+rappelle que j'avais soif; et, en passant devant les cafes, avec ma
+houssine en l'air, je pantelais de voir, blanchissante dans les
+verres, la bonne biere ecumeuse. Mais j'etais si craintif et si
+novice dans la vie, que je n'avais jamais mis les pieds dans un cafe,
+et je n'osais pas y entrer!
+
+Que faisais-je pour lors? je parcourais les rues de Nimes, flambant,
+resplendissant, si bien que tous me regardaient et que d'aucuns,
+meme, disaient :
+
+-- Celui-la est bachelier!
+
+Et quand je rencontrai une borne fontaine, je m'abreuvais a son eau
+fraiche et le roi de Paris n'etait pas mon cousin.
+
+Mais le plus beau, ensuite, fut au _Petit Saint-Jean_. Nos braves
+jardiniers m'attendaient impatients, et me voyant venir, rayonnant a
+fondre les brumes, ils s'ecrierent :
+
+-- Il a passe!
+
+Les hommes, les femmes, les filles, tout le monde sortit, et en
+veux-tu des embrassades et des poignees de main! On eut dit que la
+manne venait de leur tomber.
+
+Alors, le Remontrant (celui qui parlait du gosier) demanda la parole.
+Ses yeux etaient humides et il dit :
+
+-- Maillanais, allez, nous sommes bien contents! vous leur avez fait
+voir, a ces petits messieurs, que de la terre, il ne sort pas que des
+fourmis, il en sort aussi des hommes.
+Allons, petites, en avant et un tour de farandole.
+
+Et nous nous primes par les mains et, dans la cour du _Petit
+Saint-Jean_, un bon moment nous farandolames. Puis on s'en fut diner,
+nous mangeames une brandade, on but et on chanta jusqu'a l'heure du
+depart.
+
+Il y a de cela cinquante-huit ans passes. Toutes les fois que je vais
+a Nimes et que je vois de loin l'enseigne du _Petit Saint-Jean_, ce
+moment de ma jeunesse reparait a mes yeux dans toute sa clarte -- et
+je pense avec plaisir a ces braves gens qui, pour la premiere fois,
+me firent connaitre la bonhomie du peuple et la popularite.
+
+Enfin me voila libre dans mon Mas paternel et dans ma belle plaine de
+froment et de fruits, a la vue pacifique de mes Alpiles bleues, avec
+leur Caume au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres, si
+connus, si familiers, le Rocher-Troue, le Monceau-de-Ble, le
+Mamelon-Bati, la Grosse-Femme! me voila libre de revoir, quand venait
+le dimanche, ces compagnons de mon jeune age si regrettes, si
+envies, quand j'etais dans la geole. Avec quel plaisir, quels
+enthousiasmes, en nous promenant farauds, sur le cours, apres vepres,
+nous nous contions ce qui nous etait arrive, depuis qu'on ne s'etait
+vu : Raphel a la course des hommes avait remporte le prix; Noel avait
+enleve la cocarde a un taureau; Gion, a la
+charrette qu'on fait courir a la Saint-Eloi avait mis la plus belle
+des mules de Maillane; Tanin s'etait loue pour le mois de semailles
+au grand Mas Merlata et Paulet avait ribote, pendant trois jours et
+trois nuits, a la foire de Beaucaire.
+
+Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, ou, pour mieux
+dire, une promise, avec laquelle ils coquetaient depuis leur premiere
+communion. Quelques-uns meme avaient l'entree, c'est-a-dire, le droit
+d'aller, le dimanche au soir faire un brin de veillee a la maison de
+leur belle.
+
+Moi qu'avaient depayse mes sept annees d'ecole, j'etais helas! le
+seul a garder les manteaux, et, quand nous rencontrions les volees de
+fillettes qui, se tenant par le bras, nous barraient la rue, je
+remarquai qu'avec moi elles n'etaient pas a l'aise comme avec les
+camarades. Elles et eux, se comprenant sur la moindre des choses,
+faisaient leurs gognettes de rien; mais moi j'etais pour elles devenu
+un "monsieur" et si a l'une d'elles j'avais conte fleurette, elle
+n'eut a coup sur pas voulu croire a mes paroles.
+
+De plus, ces gars, eleves dans un cercle d'idees toutes primaires,
+avaient des admirations toujours renouvelees pour des choses qui moi
+ne disaient que peu ou rien : par exemple, une emblavure qui avait
+decuple ou rendu douze pour un, un haquet dont les roues battaient
+ferme sur l'essieu, un mulet qui tirait fort, une charrette bien
+chargee, ou un fumier
+bien empile.
+
+Et alors je me rabattais, l'hiver, sur les veillees ou j'eus
+l'occasion ainsi d'ecouter nos derniers conteurs : entre autres le
+Bramaire, un ancien grenadier de l'armee d'Italie, qui mangeait
+toutes vivantes les cigales et les rainettes, si bien que ces
+bestioles lui chantaient dans le ventre. Il me semble l'entendre,
+lorsqu'il voulait reveiller les auditeurs qui sommeillaient :
+
+ _-- Cric! -- Crac!
+ -- De la m... dans ton sac,
+ Du butin dans le mien!_
+
+un souvenir de la caserne ou du temps ou, en campagne, on etait campe
+sous la tente.
+
+Un autre qui en savait, des sornettes, a ne plus finir, c'etait le
+vieux Devot auquel je suis heureux de payer ici ma dette car, si
+simple qu'elle fut, je lui dois la donnee de mon poeme de _Nerto_. Et
+a propos de ces veillees, nous allons en toucher un mot. Aujourd'hui
+dans nos villages, les paysans, apres souper, vont au cafe faire leur
+partie de billard, de manille ou d'un jeu de cartes quelconque, et,
+des veillees anciennes, c'est a peine s'il en reste une espece de
+semblant chez quelques artisans qui travaillent a la lampe, tels que
+les menuisiers ou bien les cordonniers.
+
+Mais en ce temps, la mode de ces reunions joyeuses etait loin d'etre
+perdue : et elles se tenaient en general dans les etables ou dans les
+bergeries, parce que la avec le betail, on se trouvait plus
+chaudement. L'usage etait que chaque veilleur ou habitue de la
+veillee fournit la chandelle a son tour, et il fallait que la
+chandelle durat deux soirees, de sorte que, quand les assistants la
+voyaient a moitie usee, ils se levaient et allaient au lit.
+
+Seulement pour que la chandelle s'usat moins rapidement, on mettait
+sur le lumignon, savez-vous quoi? un grain de sel; on la posait
+debout sur le fond d'une portoire ou d'un cuvier renverse, et les
+femmes qui filaient ou qui bercaient leurs petits (car les meres
+apportaient les berceaux a la veillee) avec leurs hommes et leurs
+enfants s'asseyaient tout autour, sur la litiere ou sur des billots.
+Lorsqu'il n'y avait pas de sieges, les fileuses, une devant l'autre,
+la quenouille au cote (quenouille de roseau renflee et coiffee de
+chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin d'eclairer
+leur fil, et l'on y disait des contes, interrompus souvent par un
+ebrouement des bestiaux, un belement ou un braiment. Parmi ces contes
+de veillee, celui que je vais vous dire se repetait frequemment,
+parce qu'un de mes oncles, le bon M. Jerome, y avait joue un role et
+que c'etait un conte vrai.
+
+Vers 1820 ou 25, peu importe la date, a Maillane mourut un certain
+Claudillon; et comme il n'avait pas d'enfants, sa maison resta close
+pendant cinq ou six mois. Pourtant un locataire a la fin vint
+l'habiter et les fenetres se rouvrirent.
+
+Mais, quelques jours apres, il courut dans Maillane une rumeur
+etrange : la maison de Claudillon etait hantee. Le nouvel habitant et
+sa femme entendaient ravauder et far- fouiller toute la nuit : un
+bruit particulier, comme si on remuait du papier, du parchemin. Des
+qu'on allumait la lampe, on n'entendait plus rien; et des qu'on
+l'eteignait, recommencait de plus belle le froissement mysterieux.
+Ils eurent beau, les locataires, fureter, virer, tourner dans tous
+les coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous le lit,
+sous l'escalier, sous les planches de l'evier, ils ne virent rien qui
+put expliquer peu ou prou le remuement nocturne, et ce bruit tous les
+jours renaissait dans la nuit; a ce point vous dirai-je que ces gens
+prirent peur et demenagerent en disant aux voisins : "Y couche qui
+voudra, dans la maison de Claudillon : les revenants la hantent." Et
+ils partirent.
+
+Les voisins assez effrayes voulurent voir aussi ce qui se passait la;
+et les plus courageux, armes de fourches et de fusils, vinrent tour a
+tour coucher dans la maison de Claudillon. Mais sitot la lampe
+eteinte, le maudit remuement avait lieu de nouveau; les parchemins se
+maniaient -- et on ne pouvait jamais voir d'ou provenait le bruit.
+
+Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles qu'on adresse
+aux revenants pour les exorciser :
+
+ -- _Si tu es bonne ame, parle-moi!
+ -- Si tu es mauvaise, disparais!_
+
+Cela ne leur faisait pas plus qu'une patee de son aux chats, et le
+bruit s'entendait toujours la meme chose ; et au four, au moulin, aux
+lavoirs a la veillee, on ne parlait que des revenants.
+
+-- Si l'on pouvait, disaient les gens, savoir qui est-ce qui revient,
+en faisant prier pour elle, la pauvre ame, bien sur, entrerait en
+repos.
+
+-- Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez-vous que ce soit? ce ne peut
+etre que Claudillon... Le pauvre Claudillon, n ayant pas laisse
+d'enfants, n'aura pas eu de service, et l'ame du defunt certainement
+doit etre en peine.
+
+-- C'est cela, conclut-on, Claudillon doit etre en peine.
+
+Et aussitot les femmes, entre voisines et liard a liard ramasserent
+de quoi faire dire une messe au pauvre Claudillon. Le pretre dit la
+messe ; il fit pour Claudillon les prieres voulues, et quelques
+Maillanais de bonne volonte retournerent voir, la nuit, s'il y avait
+toujours hantise.
+
+Hantise de plus en plus : c'etait un remuement de papiers, de
+parchemins, qui faisait dresser les cheveux! et chacun ajoutait la
+sienne : au haut de l'escalier on avait trouve une botte, une botte
+toute ciree : d'autres avaient apercu, par le trou de l'evier, un
+spectre entoure de flammes qui descendait de la cheminee ! Isabeau la
+boisseliere conta que le matin, en faisant la chasse aux puces, elle
+trouvait sur son corps des bleus -- qui sont des pincons des morts;
+et Nanon de la Veuve assurait que, la nuit, on l'avait tiree par les
+pieds.
+
+Les hommes, le dimanche, pres du puits de la Place, s'entretenaient
+tous de la chose et disaient:
+
+-- Claudillon, le pauvre Claudillon, etait pourtant un brave homme :
+il n'est pas croyable que ce soit lui.
+
+-- Mais alors qui serait-ce?
+
+Le grand Charles, un pince-sans-rire que tout le monde respectait,
+car il les dominait tous, autant par la stature de son corps de
+geant, que par l'aplomb de sa parole, dit apres avoir tousse :
+
+-- N'est-ce pas clair? Du moment qu'on remue des papiers, ce doit
+etre des notaires.
+
+Tout le monde s'ecria :
+
+-- Le grand Charles a raison, ce doit etre des notaires puisqu'ils
+remuent des papiers : -- et tenez, ajouta le vieux Maitre Ferrut, je
+m'en souviens maintenant, cette maison s'etait vendue, dans ma
+jeunesse, au tribunal; elle venait d'un heritage ou l'on avait
+plaide, vingt ans peut-etre, a Tarascon; et tant gratterent les
+notaires, les avocats, les procureurs, que ma, foi, tout se mangea...
+Parbleu, ces gens doivent bruler comme des chaufferettes; et rien
+d'etonnant qu'ils reviennent fureter dans les actes et les ecrits
+qu'ils ont passes.
+
+-- Ce sont des notaires! ce sont des notaires! L'on n'entendait plus
+que cela dans les rues de Maillane. Les Maillanais n'en dormaient
+plus et, lorsqu'ils en parlaient, en avaient la chair de poule.
+
+-- Ha! nous le verrons bien, si ce sont des notaires! dit
+flegmatiquement M. Jerome le moulinier de soie.
+
+Feu mon oncle Jerome avait servi dans les Dragons ou il fut
+brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait fierement au haut du
+nez, la glorieuse balafre d'un beau coup de bancal qu'un hussard
+allemand, a la bataille d'Austerlitz, ne lui donna pas pour rire.
+Accule pres d'un mur, il s'etait defendu seul contre vingt cavaliers
+qui le sabraient, jusqu'a ce qu'il tombat, la face coupee en deux par
+un revers de lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept sous
+par jour, dont il avait tout juste pour le tabac qu'il prisait.
+
+Il etait, cet oncle Jerome, le plus fameux chasseur a la pipee que
+j'aie connu. Peu lui importaient les affaires, la famille, le negoce
+: quand venait la saison, tous les matins, il partait en chasse. Sa
+pincette dans une main, portant sur les epaules la grande cage de
+verdure sous laquelle il se cachait, lorsqu'il traversait des
+chaumes, on aurait dit un arbre en marche. Et il ne revenait jamais
+sans avoir attrape trois ou quatre douzaines de culs-blancs ronds de
+graisse, dont il se regalait avec M. Chabert, ancien chirurgien de
+l'armee d'Espagne, qui avait vu Madrid avec le roi Joseph. On
+debouchait alors le vin de Frigolet et, nargue du souci, ils buvaient
+a la sante des Espagnoles et des Hongroises.
+
+Mais bref, M. Jerome chargea ses pistolets et, tranquille comme quand
+il allait a la pipee, il vint, a la nuit close, se blottir dans la
+maison du pauvre Claudillon. Muni d'une lanterne sourde, qu'il
+recouvrit de son manteau, il s'etendit la sur deux chaises, attendant
+que les "notaires" remuassent leurs papiers.
+
+Tout a coup, frou-frou! cra-cra! voila les papiers qui se froissent,
+et que voit-il? deux rats, deux gros rats qui s'enfuient la-haut sous
+la soupente.
+
+Car dans cette maison, comme on en voit dans beaucoup d'autres, il y
+avait, pour recouvrir l'escalier, une soupente.
+
+M. Jerome monta sur une chaise, et sur le plancher du reduit trouva
+tout bonnement des feuilles de vigne seches.
+
+Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, parait-il, rentre
+ses raisins et les avait etendus sur les ais de la soupente, en un
+lit de feuilles de vigne. Lorsqu'il fut mort, les rats mangerent les
+raisins et, les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits, venaient
+fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains qu'il pouvait y
+avoir encore.
+
+Mon oncle enleva les feuilles et s'en revint coucher. Le lendemain
+matin, lorsqu'il alla sur la place :
+
+-- Eh bien! monsieur Jerome, lui dirent les paysans, vous avez l'air
+quelque peu pale! les notaires sont revenus?
+
+M. Jerome repondit :
+
+-- Vos notaires, c'etait un couple de rats qui remuaient des feuilles
+au-dessus de la soupente, des feuilles de vigne seches.
+
+Un immense eclat de rire prit les bons Maillanais; et, depuis ce
+jour-la, les gens de mon village n'ont plus cru aux revenants.
+
+CHAPITRE IX
+
+LA REPUBLIQUE DE 1848
+
+La vieille Riquelle. -- Mon pere nous raconte l'ancienne Revolution.
+-- La deesse Raison. -- Le pere du banquier Millaud. -- Les
+republicains de Provence. -- Le Thym. -- Le carnaval. -- Les
+remontrances paternelles. -- M. Durand-Maillane. -- Les machines
+agricoles. -- Les moissons d'autrefois. -- Les trois beaux
+moissonneurs.
+
+Cet hiver-la, les gens etant unis, tranquilles et contents, car les
+recoltes ne se vendaient pas trop mal et l'on ne parlait plus, grace
+a Dieu, de politique, il s'etait organise, dans notre pays de
+Maillane, en maniere d'amusement, des representations de tragedies et
+de comedies; et je l'ai deja dit, avec toute l'ardeur de mes dix-sept
+ans, j'y jouais mon petit role. Mais sur ces entrefaites, vers la fin
+de fevrier, adieu la paix benie! eclata la Revolution de 1848.
+
+A l'entree du village, dans une maisonnette de pise, dont une treille
+ombrageait la porte, demeurait a cette epoque une bonne vieille femme
+qu'on appelait Riquelle. Habillee a la mode des Arlesiennes
+d'autrefois, elle portait une grande coiffe aplatie sur la tete et
+sur cette coiffe un chapeau a larges bords, plat et en feutre noir.
+De plus, un bandeau de gaze, espece de voilette blonde attachee sous
+le menton, lui encadrait les joues. Elle vivait de sa quenouille et
+de ses quelques coins de terre. Mais proprette, soignee et diserte en
+paroles, on voyait qu'elle avait du etre jadis une elegante.
+
+Lorsque a sept ou huit ans, avec mon sachet sur le dos, je venais a
+l'ecole, je passais tous les jours devant la maison de Riquelle; et
+la vieille qui filait, assise vers sa porte, sur son petit banc de
+pierre, m'appelait et me disait :
+
+-- N'avez-vous point, a votre Mas, des pommes rouges?
+
+-- Je ne sais pas, lui repondais-je.
+
+-- Quand tu viendras encore, mignon, apporte-m'en quelqu'une.
+
+Et j'oubliais toujours de faire la commission, et toujours dame
+Riquelle, en me voyant passer, me parlait de ces pommes, si bien qu'a
+la fin je dis a mon pere :
+
+-- Il y a la vieille Riquelle qui toujours me demande de lui porter
+des _pommes rouges_.
+
+-- La sacree vieille masque! me grommela mon pere, lorsqu'elle t'en
+parlera encore, dis-lui : "Elles ne sont pas mures, ni a present, ni
+de longtemps."
+
+Et ensuite quand la vieille me reclama ses pommes rouges :
+
+-- Mon pere, lui criai-je, m'a dit qu'elles n'etaient pas mures, ni a
+present, ni de longtemps.
+
+Et Riquelle, a partir de la, ne me parla plus de ses pommes.
+
+Mais le lendemain du jour ou l'on connut dans nos campagnes les
+journees de fevrier et la proclamation de la Republique, a Paris, en
+venant au village pour savoir les nouvelles, la premiere personne que
+je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son seuil,
+requinquee, animee, avec une topaze qui scintillait a son doigt, elle
+me dit :
+
+-- Les pommes rouges sont donc mures cette fois! on dit qu'on va
+planter les arbres de la liberte? Nous allons en manger, mignon, de
+ces bonnes pommes du paradis terrestre...
+O sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir! Frederic, mon
+enfant, fais-toi republicain!
+
+-- Mais lui dis-je, Riquelle, la belle bague que vous avez!
+
+-- Ha! fit-elle, tu peux le dire, qu'elle est belle, cette bague !
+Tiens, je ne l'avais plus mise depuis que Bonaparte etait parti pour
+l'ile d'Elbe... C'est un ami que nous avions, un ami de la famille,
+qui me l'avait donnee, dans le temps (ah! quel temps) ou nous
+dansions la Carmagnole...
+
+Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas de danse, la vieille
+dans sa maison rentra en crevant de rire.
+
+Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en soupant, les nouvelles
+de Paris, et puis, comme en riant je rapportais le propos de la
+vieille Riquelle, mon pere gravement prit la parole et dit :
+
+-- La Republique, je l'ai vue une fois. Il est a souhaiter que
+celle-ci ne fasse pas des choses atroces comme l'autre. On tua Louis
+XVI et la reine son epouse : et de belles princesses, des pretres,
+des religieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit mourir en
+France, qui sait combien? Les autres rois, coalises, nous declarerent
+la guerre. Pour defendre la Republique, il y eut la requisition et la
+levee en masse. Tout partit : les boiteux, les mal conformes, les
+borgnes, allerent au depot faire de la charpie. Je me souviens du
+passage des bandes d'Allobroges qui descendaient vers Toulon: "Qui
+vive? -- "Allobroge!" L'un d'eux saisit mon frere, qui n'avait que
+douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : Crie _Vive la
+Republique_! lui fit-il, ou tu es mort!" Le pauvre enfant cria, mais
+son sang se tourna et il en mourut. Les nobles, les bons pretres,
+tous ceux qui etaient suspects, furent obliges d'emigrer pour
+echapper a la guillotine; l'abbe Riousset deguise en berger, gagna le
+Piemont avec les troupeaux de M. de Lubieres. Nous autres, nous
+sauvames M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien a ferme.
+C'etait le capiscol de Saint-Marthe a Tarascon. Trois mois nous le
+gardames cache dans un caveau que nous avions creuse sous les
+futailles; et quand venaient au Mas les officiers municipaux ou les
+gendarmes du district, pour compter les agneaux que nous avions au
+bercail, les pains que nous avions sous la claie ou dans la huche (en
+vertu de la loi dite du maximum), vite ma pauvre mere faisait frire a
+la poele une grosse omelette au lard. Une fois qu'ils avaient mange
+et bu leur soul, ils oubliaient (ou faisaient semblant) de faire
+leurs perquisitions, et ils repartaient portant des branches de
+laurier pour feter les victoires des armees republicaines. Les
+pigeonniers furent demolis, on pilla les chateaux, on brisa les
+croix, on fondit les cloches. Dans les eglises on eleva des montagnes
+de terre, ou l'on planta des pins, des genevriers, des chenes nains.
+Dans la notre, a Maillane, etait tenu le club; et si vous negligiez
+d'aller aux reunions civiques, vous etiez denonces, notes comme
+suspects. Le cure, qui etait un poltron et un pleutre, dit un jour du
+haut de la chaire (je m'en souviens, car j'y etais) : "Citoyens,
+jusqu'a present, tout ce que nous vous contions, ce n'etait que
+mensonges." Il fit fremir d'indignation; et s'ils n'avaient pas eu
+peur, les gens, les uns des autres, on l'aurait lapide. C'est le meme
+qui dit une autre fois, a la fin de son prone : "Je vous avertis, mes
+freres, que si vous aviez connaissance de quelque emigre cache, vous
+etes nus en conscience, et sous cas de peche mortel, de venir le
+denoncer tout de suite a la commune." Enfin, on avait aboli les,
+fetes et les dimanches, et chaque dixieme jour, qu'on appelait le
+_decadi_, on adorait en grande pompe la deesse RAISON. Or, savez-vous
+qui etait la deesse a Maillane?
+
+-- Non, repondimes-nous.
+
+-- C'etait la vieille Riquelle.
+
+-- Est-ce possible! criames-nous.
+
+-- Riquelle, poursuivit mon venerable pere, etait la fille du
+cordonnier Jacques Riquel qui, au temps de la Terreur, fut le maire
+de Maillane.
+
+Oh! la garce! A cette epoque, elle avait dix-huit ans peut-etre, et
+fraiche et belle fille, des plus jolies du pays. Nous etions de la
+meme jeunesse; son pere memement m'avait fait des souliers, des
+souliers en museau de tanche, que je portai a l'armee lorsque je
+m'engageai... Eh bien! si je vous disais que je l'ai vue, Riquelle,
+habillee en deesse, la cuisse demi-nue, un sein decollete, le bonnet
+rouge sur la tete, et assise en ce costume sur l'autel de l'eglise!
+
+A la table, en soupant, vers la fin de fevrier de 1848, voila ce que
+racontait maitre Francois, mon pere.
+
+Maintenant vous allez voir.
+
+Quand je publiai _Mireille_ environ onze ans apres, me trouvant a
+Paris, je fus invite par le banquier Millaud, celui qui fonda _le
+Petit Journal_, a un des grands diners que l'aimable Mecene offrait,
+chaque semaine, aux artistes, savants et gens de lettres en renom.
+Nous etions une cinquantaine; et Mme Millaud, une juive superbe,
+avait d'un cote Mery et moi de l'autre, ce me semble. Sur la fin du
+repas, un vieillard mis simplement, avec une longue veste, et coiffe
+d'une calotte, du haut bout de la table me cria en provencal :
+
+-- Monsieur Mistral, vous etes de Maillane?
+
+-- C'est le pere, me dit-on, du banquier qui nous recoit.
+
+Et, la table etant trop longue pour pouvoir converser, je me levai et
+vins causer avec le bon vieillard.
+
+-- Vous etes de Maillane? reprit-il.
+
+-- Oui, repondis-je.
+
+-- Connaissez-vous la fille du nomme Jacques Riquel, qui a ete jadis
+maire de votre commune?
+
+-- Si je la connais! Riquelle la deesse? mais nous sommes bons amis.
+
+-- Eh bien! dit le vieillard, quand nous venions a Maillane, pour
+vendre nos poulains, car en ce temps nous vendions des chevaux, des
+mulets, je vous parle de cinquante ans au moins...
+
+-- Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas vous, monsieur
+Millaud, qui lui auriez fait cadeau d'une bague de topaze?
+
+-- Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif tout en branlant
+la tete et notant emoustille, vous a parle de cela? Ah! mon brave
+monsieur, qui nous a vus et qui nous voit...
+
+A ce moment, le banquier Millaud, qui s'etait leve de table, vint,
+ainsi qu'il faisait apres tous ses repas, s'incliner devant son pere
+qui, lui imposant les mains a la facon des patriarches, lui donna sa
+benediction.
+
+Pour en revenir a moi, en depit des recits entendus dans ma famille,
+cette irruption de liberte, de nouveaute qui creve les digues lorsque
+arrive une revolution, m'avait, il faut bien le dire, trouve tout
+flambant neuf et pret a suivre l'elan. Aux premieres proclamations
+signees et illustrees du nom de Lamartine, mon lyrisme bondit en un
+chant incandescent que les petits journaux d'Arles et d'Avignon
+donnerent :
+
+ _Reveillez-vous, enfants de la Gironde,
+ Et tressaillez dans vos sepulcres froids :
+ La liberte va rajeunir le monde...
+ Guerre eternelle entre nous et les rois!_
+
+Un enthousiasme fou m'avait enivre soudain pour ces idees liberales,
+humanitaires, que je voyais dans leur fleur : et mon republicanisme,
+tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me traiterent de
+"peau retournee" faisait la felicite des republicains du lieu qui,
+etant le petit nombre, etaient fiers et ravis de me voir avec eux
+chanter la
+_Marseillaise_.
+
+Or, chez ces hommes-la, descendants pour la plupart des demagogues
+populaires qu'a la Revolution on nommait "les braillards" tous les
+vieux prejuges, rancunes et rengaines de l'ancienne Republique
+s'etaient, de pere en fils, transmis comme un levain.
+
+Une fois, que j'essayais de leur faire comprendre les reves genereux
+de la Republique nouvelle, sans cacher mon horreur pour les crimes
+qui firent, au temps de la premiere, perir tant d'innocents :
+
+-- Innocents, me cria d'une voix de tonnerre le vieux Pantes, mais
+vous ignorez donc que les aristocrates avaient jure, les monstres, de
+jouer aux boules avec les tetes des patriotes?
+
+Et, me voyant sourire, le vieux Brule me dit :
+
+-- Connaissez-vous l'histoire du chateau de Tarascon?
+
+-- Quelle histoire? repondis-je.
+
+-- L'histoire de la fois ou le representant Cadroy vint donner
+l'impulsion aux contre-revolutionnaires... Ecoutez-la et vous saurez
+le motif de ce refrain que les Blancs, de temps a autre, nous
+chantent sur la moustache :
+
+ _De bric ou de broc
+ Ils feront le saut
+ De la fenetre
+ De Tarascon,
+ Dedans le Rhone:
+ Nous n'en voulons plus
+ De ces gueux-la,
+ De Ces gueux
+ De sans-culottes_
+
+Vous savez, ou vous ignorez, qu'a la chute de Robespierre, les
+moderes tomberent sur les bons patriotes et en remplirent les
+prisons. A Tarascon ils firent monter les prisonniers, tout nus comme
+des vers, au sommet du chateau, et de la, ils les forcaient, a coups
+de baionnettes, de sauter dans le Rhone par la fenetre qui s'y
+trouve. C'est alors qu'un nomme Liautard, de Graveson, qui est encore
+en vie, etant reste le dernier pour faire le plongeon, profita d'un
+moment ou on l'avait laisse seul, depouilla sa chemise, qu'il jeta
+avec les autres, et alla se cacher dans un tuyau de cheminee, de
+sorte que les brigands, lorsqu'ils revinrent de la-haut et qu'ils
+compterent les chemises, crurent avoir tout noye, et viderent les
+lieux. Liautard, la nuit venue, gagna le haut du chateau; puis par
+une corde qu'il avait faite avec les vetements des autres, ils
+descendit aussi bas qu'il put, puis plongea dans le Rhone, qu'il
+traversa a la nage, et s'en vint a Beaucaire frapper chez un ami qui
+lui donna l'hospitalite.
+
+-- Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme rageur
+qui sans cesse cognait sur le casaquin des pretres), le pauvre
+Balarin qui pechait a la ligne en 1815 la-bas dans la
+Font-Mourguette, et qu'ils assassinerent parce qu'il ne voulait pas
+crier : "Vive le roi!"
+
+-- Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui, vers
+la meme epoque, fut abattu d'un coup de fusil tire a travers la
+porte!
+
+-- Et Trestaillon! avancait l'un.
+
+-- Et le Pointu! ajoutait l'autre.
+
+Telles etaient les invectives qui, d'un cote comme de l'autre, avec
+la republique etaient revenues sur l'eau. Et, ici comme ailleurs,
+cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les Rouges
+commencerent de porter la ceinture et la cravate rouge, et les Blancs
+les porterent vertes. Les premiers se fleurirent avec des bouquets de
+thym, embleme de la Montagne; les seconds arborerent les fleurs de
+lis royales. Les republicains plantaient des arbres de la liberte; la
+nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent les
+bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple, ces
+Provencaux de meme race qui, un mois avant, jouaient, plaisantaient,
+banquetaient ensemble, maintenant, pour des vetilles qui
+n'aboutissaient a rien, se seraient mange le foie.
+
+Par suite, les jeunes gens, c'est-a-dire tous ceux de la meme
+conscription, nous nous separames en deux partis; et chaque fois,
+helas! que le dimanche au soir, apres avoir bu un coup, on
+s'entre-croisait a la farandole, pour rien on en venait aux mains.
+
+Aux derniers jours du carnaval, les garcons ont coutume de faire le
+tour des fermes pour queter des oeufs, du petit sale, et ramasser de
+quoi manger quelques omelettes. Ils font ces tournees-la en dansant
+la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant
+d'ordinaire des couplets comme ceux-ci :
+
+ _Mettez la main, dame, au clayon:
+ De chaque main un petit fromage !
+ Mettez la main dans le saloir,
+ Donnez un morceau de jarret!
+ Mettez la main au panier d'oeufs,
+ Donnez-en trois ou six ou neuf_
+
+Mais nous, cette annee-la, en faisant la quete aux oeufs, comme des
+niais que nous etions, nous ne chantions que la politique. Les Blancs
+disaient:
+
+ _Si Henri V venait demain,
+ Oh! que de fetes, oh! que de fetes;
+ _Si Henri V venait demain,
+ Oh! que de fetes nous ferions_.
+
+Et les Rouges repondaient :
+
+_Henri V est aux iles
+Qui pele de l'osier,
+Pour en coiffer les filles
+Amies du vert et blanc_.
+
+Quand nous eumes, le soir, dans notre coterie, mange l'omelette au
+lard et vide nombre de bouteilles, nous sortimes du cabaret, comme on
+le fait dans les villages, en manches de chemise avec la serviette au
+cou; et au son du tambour, les falots a la main, nous dansames la
+Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue :
+
+ _La fleur du thym, o mes amis,
+ Va embaumer notre pays:
+ Plantons le thym, plantons le thym,
+ Republicains, il reprendra!
+ Faisons, faisons la farandole
+ Et la montagne fleurira_.
+
+Puis nous brulames Careme-prenant, nous criames : "Vive Marianne!" en
+faisant flotter nos ceintures rouges, bref, nous fimes grand tapage.
+
+Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce jour-la,
+mon pere qui m'attendait, serieux, solennel, comme aux grandes
+circonstances, me dit :
+
+-- Viens par ici, Frederic, j'ai a te parler.
+
+Je me songeai : Aie! aie! aie! Cette fois nous y voici, aux bouillons
+de la lessive!
+
+Et sortant de la maison, lui devant, moi derriere, -- le suivant sans
+souffler mot, -- il me mena vers un fosse qui etait a environ cent
+pas de la ferme, et m'ayant fait asseoir aupres de lui sur le talus,
+il commenca :
+
+-- Que m'a-t-on dit? qu'hier, tu as fait bande avec ces polissons qui
+braillent "Vive Marianne", que tu dansas la Carmagnole! que vous
+fites flotter vos ceintures rouges en l'air! Ah! mon fils tu es
+jeune! C'est avec cette danse et c'est avec ces cris que les
+revolutionnaires fetaient l'echafaud. Non content d'avoir fait mettre
+sur les journaux une chanson ou tu meprises les rois... Mais que
+t'ont fait, voyons, ces pauvres rois?
+
+A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris pour
+repondre et mon pere continuant:
+
+-- M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisqu'il avait
+preside la fameuse Convention, mais aussi sage que savant, ne la
+voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour qu'il causait
+avec Pelissier le jeune, qui etait son neveu (nous etions voisins de
+mas et mon pere, maitre Antoine, se trouvait avec eux), un jour,
+dis-je, qu'il causait avec son neveu Pelissier, conventionnel aussi,
+et que celui-ci se vantait d'avoir vote la mort : "Tu es jeune,
+Pelissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et quelque jour
+tu le verras, le peuple va payer par des millions de tetes celles de
+son roi!" Ce qui ne fut que trop verifie, helas! que trop verifie par
+vingt annees de rude guerre.
+
+-- Mais, repondis-je, cette Republique-ci ne veut pas faire de mal;
+on vient d'abolir la mort en matiere politique. Au gouvernement
+provisoire figurent les premiers de France, l'astronome Arago, le
+grand poete Lamartine, et les pretres benissent les arbres de la
+liberte... D'ailleurs, mon pere, si vous me permettez de vous le
+demander, n'est-il pas vrai qu'avant 1789 les seigneurs opprimaient
+un peu trop les manants?
+
+-- Oui, fit mon brave pere, je ne conteste pas qu'il y eut des abus,
+de gros abus... Je vais t'en citer un exemple : Un jour, je n'avais
+pas plus de quatorze ans, peut-etre, je venais de Saint-Remy,
+conduisant une charretee de paille roulee en trousses, et, par le
+mistral qui soufflait, je n'entendais pas la voix d'un monsieur dans
+sa voiture qui venait derriere moi et qui criait parait-il, pour me
+faire garer. Ce personnage, qui etait, ma foi, un pretre noble (on
+l'appelait M. de Verclos) finit par passer ma charrette et, sitot
+vis-a-vis de moi, il me cingla un coup de fouet a travers le visage,
+qui me met tout en sang. Il y avait, tout pres de la, quelques
+paysans qui bechaient : leur indignation fut telle que, mon ami de
+Dieu, malgre que la noblesse fut alors sacree pour tous, a coups de
+mottes, ils l'assaillirent, tant qu'il fut a leur portee. Ah! je ne
+dis pas non, il y en avait de mauvais, parmi ces "Ci- devant" et la
+Revolution, a ses premiers debuts, nous avait assez seduits...
+Seulement, peu a peu, les choses se gaterent et, comme toujours, les
+bons payerent pour les mechants.
+
+Cela suffit pour vous montrer l'effet produit sur moi, et dans nos
+villages par les evenements de 1848. Des l'abord, on aurait dit que
+le chemin etait uni. Pour les representer, dans l'Assemblee
+Nationale, les Provencaux, pleins de sagesse, avaient parmi les bons
+envoye les meilleurs : des hommes comme Berryer, Lamartine,
+Lamennais, Beranger, Lacordaire, Garnier-Pages, Marie et un portefaix
+poete qui avait nom Astouin. Mais les perturbateurs, les sectaires
+endiables, bientot empoisonnerent tout. Les Journees de Juin avec
+leurs tueries, leurs massacres, epouvanterent la nation. Les moderes
+se refroidirent, les enrages s'envenimerent; et sur mes jeunes reves
+de republique platonique une brume se repandit. Heureusement qu'une
+eclaircie versait, a cette epoque, ses rayons autour de moi. C'etait
+le libre espace de la grande nature, c'etait l'ordre, la paix de la
+vie rustique; c'etait, comme disaient les poetes de Rome, le triomphe
+de Ceres au moment de la moisson.
+
+Aujourd'hui que les machines ont envahi l'agriculture, le travail de
+la terre va perdant, de plus en plus, son coloris idyllique, sa noble
+allure d'art sacre. Maintenant, les
+moissons venues, vous voyez des especes d'araignees monstrueuses, des
+crabes gigantesques appeles "moissonneuses" qui agitent leurs griffes
+au travers de la plaine, qui scient les epis avec des coutelas, qui
+lient les javelles avec des fils de fer; puis, les moissons tombees,
+d'autres monstres a vapeur, des sortes de tarasques, les "batteuses"
+nous arrivent, qui dans leurs tremies engloutissent les gerbes, en
+froissent les epis, en hachent la paille, en criblent le grain. Tout
+cela a 1'americaine, tristement, hativement, sans allegresse ni
+chansons, autour d'un fourneau de houille embrasee, au milieu de la
+poussiere, de la fumee horrible, avec l'apprehension, si l'on ne
+prend pas garde, de se faire broyer ou trancher quelque membre. C'est
+le Progres, la herse terriblement fatale, contre laquelle il n'y a
+rien a faire ni a dire : fruit amer de la science, de l'arbre de la
+science du bien comme du mal.
+
+Mais au temps dont je parle on avait conserve encore tous les us,
+tout l'apparat de la tradition antique.
+
+Des que les bles a demi-murs prenaient la couleur d'abricot, un
+messager partait de la commune d'Arles, et parcourant les montagnes,
+de village en village, il criait a son de trompe: "On fait savoir
+qu'en Arles les bles vont etre murs."
+
+Aussitot, les Gavots, se groupant trois par trois, avec leurs femmes,
+avec leurs filles, leurs mulets ou leurs anes, y descendaient en
+bandes pour faire les moissons. Un couple de moissonneurs, avec un
+jeune gars ou une jeune fille pour mettre en gerbes les javelles,
+composaient une solque. Les hommes se louaient par chiourmes de tant
+de solques, selon la contenance des champs qu'ils prenaient a
+forfait. En tete de la chiounne marchait le capoulie, qui faisait la
+trouee dans les pieces de ble; le balle organisait la marche du
+travail.
+
+Comme au temps de Cincinnatus, de Caton et de Virgile, on moissonnait
+a la faucille _falce recurva_, les doigts de la main gauche proteges
+par des doigtiers en tuyaux de roseau ou canne de Provence, pour ne
+pas se blesser en coupant le froment. A Arles, vers la Saint-Jean,
+sur la place des Hommes on voyait des milliers de ces tacherons de
+moisson, les uns debout, avec leur faucille attachee dans un carquois
+qu'ils nommaient la _badoque_ et pendue derriere le dos, les autres
+couches a terre en attendant qu'on les louat.
+
+Dans la montagne, un homme qui n'avait jamais fait les moissons en
+terre d'Arles avait, dit-on, de la peine pour trouver a se marier, et
+c'est sur cet usage que roule l'epopee des _Charbonniers_, de Felix
+Gras.
+
+Une annee portant l'autre, nous louions dans notre Mas sept ou huit
+solques. Le beau remue-menage, quand ce monde arrivait! Toutes sortes
+d'ustensiles speciaux a la moisson etaient tires de leurs reduits :
+les barillets en bois de saule, les enormes terrines, les grands pots
+de brocs a vin, toute une artillerie de poterie grossiere qui se
+fabriquait a Apt. C'etait une fete incessante, une fete surtout
+lorsqu'ils faisaient la chanson des _Gavots_ du Ventoux. :
+
+ _L'autre mercredi a Sault
+ Nous fumes huit cents solques_.
+
+Les moissonneurs, au point du jour, apres le _capoulie_ qui leur
+ouvrait la voie dans les grandes emblavures ou l'aiguail luisait sur
+les epis d'or, joyeux s'alignaient, degainant leurs lames, et
+javelles de choir! Les lieuses, dont plus d'une le plus souvent etait
+charmante, se courbaient sur les gerbes en jasant et riant que
+c'etait plaisir de voir. Et puis, lorsque au levant, dans le ciel
+couleur de rose, le soleil paraissait avec sa gerbe de rayons, de
+rayons resplendissants, le _capoulie_, levant sa faucille dans l'air,
+s'ecriait: "Un de plus!" et tous, de la faucille ayant fait le salut
+a l'astre eblouissant, en avant: sous le geste harmonieux de leurs
+bras nus, le ble tombait a pleine poigne. De temps en temps le
+_baile_, se retournant vers la chiourme, criait: "La _truie_
+vient-elle? et la _truie_ (c'etait le nom du dernier de la bande)
+repondait: "La truie vient". Enfin, apres quatre heures de vaillante
+poussee, le _capoulie_ s'ecriait: "Lave!" Tous se redressaient,
+s'essuyaient le front du revers de la main, allaient a quelque source
+laver le tranchant des faucilles et, au milieu des chaumes,
+s'asseyant sur les gerbes et repetant ce gai dicton :
+
+ _Benedicite de Crau,
+ Bon bissac et bon baril_,
+
+ils prenaient leur premier repas.
+
+C'etait moi qui, avec notre mulet Babache, leur apportais les vivres,
+dans les cabas de sparterie. Les moissonneurs faisaient leurs cinq
+repas par jour: vers sept heures, le dejeuner, avec un anchois
+rougeatre qu'on ecrasait sur le pain, sur le pain qu'on trempait dans
+le vinaigre et l'huile, le tout accompagne d'oignon, violemment
+piquant aux levres; vers dix heures le _grand-boire_, consistant en
+un oeuf dur et un morceau de fromage; a une heure, le diner, soupe et
+legumes cuits a l'eau; vers quatre heures le gouter, une grosse
+salade avec crouton frotte d'ail; et le soir le souper, chair de porc
+ou de brebis, ou bien omelette d'oignon appele _moissonienne_. Au
+champ et tour a tour, ils buvaient au baril, que le _capoulie_
+penchait, en le tenant sur un baton appuye par un bout sur l'epaule
+du buveur. Ils avaient une tasse a trois ou un gobelet de fer-blanc,
+c'est-a-dire un par _solque_. De meme, pour manger, ils n'avaient a
+trois qu'un plat, ou chacun d'eux tirait avec sa cuiller de bois.
+
+Cela me rememore le vieux Maitre Igoulen, un de nos moissonneurs, de
+Saint-Saturnin-les-Apt, qui croyait qu'une sorciere lui avait "ote
+l'eau" et qui, depuis trente ans, n'avait plus goute a l'eau ni pu
+manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de salade,
+d'oignon, de fromage et de vin pur. Lorsqu'on lui demandait la raison
+pour laquelle il se privait de l'ordinaire, le vieillard se taisait,
+mais voici le recit que faisaient ses compagnons.
+
+Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle Igoulen en compagnie
+mangeait au cabaret, passa sur la route une bohemienne, et lui, pour
+plaisanter, levant son verre plein de vin: "A la sante, grand'mere,
+lui cria-t-il, a la sante!" "Grand bien te fasse, repondit la
+bohemienne, et, mon petit, prie Dieu de ne jamais abhorrer l'eau".
+
+C'etait un sort que la sorciere venait de lui jeter.
+
+Ce fut fini; a partir de la, Igoulen jamais plus ne put ingurgiter
+l'eau. Ce cas d'impression morale, que j'ai vu de mes yeux, peut
+s'ajouter, ce me semble, aux faits les plus curieux que la science
+aujourd'hui explique par la suggestion.
+
+En arriere des moissonneurs venaient enfin les glaneuses, ramassant
+les epis laisses parmi les chaumes. A Arles on en voyait des troupes
+qui, un mois consecutif, parcouraient le terroir. Elles couchaient
+dans les champs, sous de petites tentes appelees tibaneou qui leur
+servaient de moustiquaires, et le tiers de leurs glanes, selon
+l'usage d'Arles, etait pour l'hopital.
+
+Lecteur, voila les gens, braves enfants de la nature, qui, je puis te
+le dire, ont ete mes modeles et mes maitres en poesie. C'est avec
+eux, c'est la, au beau milieu des grands soleils, qu'etendu sous un
+saule, nous apprimes, lecteurs, a jouer du chalumeau dans un poeme en
+quatre chants, ayant pour titre _Les Moissons_, dont faisait partie
+le lai de
+_Margai_, qui est dans nos _Iles d'Or_. Cet essai de georgiques, qui
+commencait ainsi :
+
+ _Le mois de juin et les bles qui blondissent
+ Et le grand-boire et la moisson joyeuse,
+ Et de Saint Jean les feux qui etincellent,
+ Voila de quoi parleront mes chansons_,
+
+finissait par une allusion, dans la maniere de Virgile, a la
+revolution de 1848.
+
+ _Muse, avec toi, depuis la Madeleine,
+ Si en cachette nous chantons en accord,
+ Depuis le monde a fait pleine culbute:
+ Et cependant que noyes dans la paix,
+ Le long des ruisseaux nous melions nos voix
+ Les rois roulaient pele-mele du trone
+ Sous les assauts des peuples trop ployes
+ Et, miserables, les peuples se hachaient
+ Ainsi que les epis de ble sur l'aire_.
+
+Mais ce n'etait pas la encore la justesse de ton que nous cherchions.
+Voila pourquoi ce poeme ne s'est jamais publie. Une simple legende,
+que nos bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui trouve ici
+sa place comme la pierre a la bague, valait mieux, a coup sur, que ce
+millier de vers.
+
+Les froments, cette annee-la, contait maitre Igoulen, avaient muri
+presque tous a la fois, courant le risque d'etre haches par une
+grele, egrenes par le mistral ou brouis par le brouillard, et les
+hommes, cette annee-la, se trouvaient rares.
+
+Et voila qu'un fermier, un gros fermier avare, sur la porte de sa
+ferme etait debout, inquiet, les bras croises, et dans l'attente.
+
+-- Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un ecu par jour, un bel ecu
+et la nourriture, a qui se viendrait louer.
+
+Mais a ces mots le jour se leve, et voici que trois hommes s'avancent
+vers le Mas, trois robustes moissonneurs: l'un a la barbe blonde,
+l'un a la barbe blanche, l'un a la barbe noire. L'aube les accompagne
+en les aureolant.
+
+-- Maitre, dit le _capoulie_ (celui de la barbe blonde), Dieu vous
+donne le bonjour: nous sommes trois _gavots_ de la montagne, et nous
+avons appris que vous aviez du ble mur, du ble en quantite: maitre,
+si vous voulez nous donner de l'ouvrage, a la journee ou a la tache,
+nous sommes prets a travailler.
+
+-- Mes bles ne pressent guere, le maitre repondit; mais pourtant,
+pour ne pas vous refuser l'ouvrage, je vous baille, si vous voulez,
+trente sous et la vie. C'est bien assez par le temps qui court.
+
+Or c'etait le bon Dieu, saint Pierre avec saint Jean.
+
+A l'approche des sept heures, le petit valet de la ferme vient, avec
+l'anesse blanche, leur apporter le dejeuner et, de retour au Mas :
+
+-- Valet, lui dit le maitre, que font les moissonneurs?
+
+-- Maitre, je les trouvai, couches sur le talus du champ, qui
+aiguisaient leurs faucilles; mais ils n'avaient pas coupe un epi.
+
+A l'approche des dix heures, le petit valet de la ferme vient, avec
+l'anesse blanche, leur apporter le _grand-boire_ et, de retour au
+Mas:
+
+-- Valet, lui dit le maitre, que font les moissonneurs?
+
+-- Maitre, je les trouvai, couches sur le talus du champ, qui
+aiguisaient leurs faucilles; mais ils n'avaient pas coupe un epi.
+
+A l'approche de midi, le petit valet de la ferme vient, avec l'anesse
+blanche, leur apporter le diner, et de retour au Mas:
+
+-- Valet, lui dit le maitre, que font les moissonneurs?
+
+-- Maitre, je les trouvai, couches sur le talus du champ, qui
+aiguisaient leurs faucilles; mais ils n'avaient pas coupe un epi.
+
+A l'approche des quatre heures, le petit valet de la ferme vient,
+avec l'anesse blanche, leur apporter le gouter, et de retour au Mas:
+
+-- Valet, lui dit le maitre, que font les moissonneurs?
+
+-- Maitre, je les trouvai, couches sur le talus du champ, qui
+aiguisaient leurs faucilles; mais ils n'avaient pas coupe un epi.
+
+-- Ce sont la, dit le maitre, ce sont de ces faineants qui cherchent
+du travail et prient Dieu de n'en point trouver. Pourtant il faut
+aller voir.
+
+Et cela dit, l'avare, pas a pas, vient a son champ, se cache dans un
+fosse et observe ses hommes.
+
+Mais alors le bon Dieu fait ainsi a saint Pierre:
+
+-- Pierre, bats du feu.
+
+-- J'y vais, Seigneur, repond saint Pierre.
+
+Et saint Pierre de sa veste tire la cle du paradis, applique a un
+caillou quelques fibres d'arbre creux et bat du feu avec la cle.
+
+Puis le bon Dieu fait a saint Jean:
+
+-- Souffle, Jean!
+
+-- J'y vais, Seigneur, repond saint Jean.
+
+Et saint Jean souffle aussitot les etincelles dans le ble avec sa
+bouche; et d'une rive a l'autre un tourbillon de flamme, un gros
+nuage de fumee enveloppe le champ. Bientot la flamme tombe, la fumee
+se dissipe, et mille gerbes tout a coup apparaissent, coupees comme
+il faut, comme il faut liees, et comme il faut aussi en gerbiers
+entassees.
+
+Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au Mas
+lentement s'en revient pour souper, et tout en soupant:
+
+--- Maitre, dit le chef des moissonneurs, nous avons termine le
+champ... Demain pour moissonner, ou voulez-vous que nous allions?
+
+-- _Capoulie_, repondit le maitre avaricieux, mes bles, dont j'ai
+fait le tour, ne sont pas murs de reste. Voici votre payement; je ne
+puis plus vous occuper.
+
+Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs, disent au
+maitre: adieu! Et chargeant leurs faucilles rengainees derriere le
+dos, s'en vont tranquilles en leur chemin: le bon Dieu au milieu,
+saint Pierre a droite, saint Jean a gauche, et les derniers rayons du
+soleil qui se couche les accompagnent au loin, au loin.
+
+Le lendemain le maitre de grand matin se leve et joyeusement se dit
+en lui-meme:
+
+-- N'importe! hier j'ai gagne ma journee en allant epier ces trois
+hommes sorciers; maintenant j'en sais autant qu'eux.
+
+Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et l'autre
+Pierre, il les conduit a la plus grande des emblavures de la ferme.
+Sitot arrives au champ, le maitre dit a Pierre :
+-- Pierre, toi, bats du feu.
+-- Maitre, j'y vais, repliqua Pierre.
+
+Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique a un silex
+quelques fibres d'arbre creux et le couteau bat du feu. Mais le
+maitre dit a Jean:
+
+-- Souffle, Jean!
+
+-- Maitre, j'y vais, repliqua Jean.
+
+Et Jean avec sa bouche souffle au ble les etincelles... Aie! aie! aie
+! la flamme en langues, une flamme affolee, enveloppe la moisson; les
+epis s'allument, les chaumes petillent, le grain se charbonne; et
+penaud, l'exploiteur, quand la fumee s'est dissipee, ne voit, au lieu
+de gerbes, que braise et poussier noir!
+
+CHAPITRE X
+
+A AIX--EN-PROVENCE
+
+Mlle Louise. -- L'amour dans les cypres. -- La ville d'Aix. --
+L'ecole de droit -- L'ami Mathieu vient me rejoindre. -- La
+blanchisseuse de la Torse. -- La baronne ideale. -- L'anthologie _Les
+Provencales_.
+
+Cette annee-la (1848), apres les vendanges, mes parents, qui me
+voyaient baver a la chouette ou a la lune, si l'on veut, m'envoyerent
+a Aix pour etudier le droit, car ils avaient compris, les braves
+gens, que mon diplome de bachelier es lettres n'etait pas un brevet
+suffisant de sagesse ni de science non plus. Mais, avant de partir
+pour la cite Sextienne, une aventure m'arriva, sympathique et
+touchante, que je veux conter ici.
+
+Dans un Mas rapproche du notre etait venue s'etablir une famille de
+la ville ou il y avait des demoiselles que nous rencontrions parfois
+en allant a la messe. Vers la fin de l'ete, ces jeunes filles, avec
+leur mere, nous firent une visite; et ma mere, avenante, leur offrit
+le "caille" Car nous avions, au Mas, un beau troupeau de brebis et du
+lait en abondance. C'etait ma mere elle-meme qui mettait la presure
+au lait, des qu'on venait de le traire, et elle-meme qui, quand le
+lait etait pris, faisait les petits fromages, ces jonchees du pays
+d'Arles que Belaud de la Belaudiere, le poete provencal de l'epoque
+des Valois, trouvait si bonnes :
+
+ _A la ville des Baux, pour un florin vaillant,
+ Vous avez un tablier plein de fromages
+ Qui fondent au gosier comme sucre fin_.
+
+Ma mere, chaque jour, telle que les bergeres chantees par Virgile,
+portant sur la hanche la terrine pleine, venait dans le cellier avec
+son ecumoire, et la, tirant du pot a beaux flocons le caille blanc,
+elle en emplissait les formes percees de trous et rondes; et, apres
+les jonchees faites, elle les laissait proprement s'egoutter sur du
+jonc, que je me plaisais moi-meme a aller couper au bord des eaux.
+
+Et voila que nous mangeames, avec ces demoiselles, une jatte de
+caille. Et l'une d'elles, qui paraissait de mon age, et qui, par son
+visage, rappelait ces medailles qu'on trouve a Saint-Remy, au ravin
+des Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux langoureux, qui
+toujours me regardaient. On l'appelait Louise.
+
+Nous allames voir les paons, qui, dans l'aire, etalaient leur queue
+en arc-en-ciel, les abeilles et leurs ruches alignees a l'abri du
+vent, les agneaux qui belaient enfermes dans le bercail, le puits
+avec sa treille portee par des piliers de pierre; enfin tout ce qui,
+au Mas, pouvait les interesser. Louise, elle, semblait marcher dans
+l'extase.
+
+Quand nous fumes au jardin, dans le temps que ma mere causait avec la
+sienne et cueillait a ses soeurs quelques poires beurrees, nous nous
+etions, nous deux, assis sur le parapet de notre vieux Puits a roue.
+
+-- Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous dise ceci: ne
+vous souvient-il pas, monsieur, d'une petite robe, une robe de
+mousseline, que votre mere vous porta, quand vous etiez en pension a
+Saint-Michel-de-Frigolet?
+
+-- Mais oui, pour jouer un role dans les _Enfants d'Edouard_.
+
+-- Eh bien! cette robe, monsieur, c'etait ma robe.
+
+-- Mais ne vous l'a-t-on pas rendue? repondis-je comme un sot.
+
+-- Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai parle de cela, moi,
+comme d'autre chose.
+
+Et sa mere l'appela.
+
+-- Louise!
+
+La jouvencelle me tendit sa main glacee; et, comme il se faisait
+tard, elles partirent pour leur Mas.
+
+Huit jours apres, vers le coucher du soleil, voici encore a notre
+seuil Louise, cette fois accompagnee seulement d'une amie.
+
+-- Bonsoir, fit-elle. Nous venions vous acheter quelques livres de
+ces poires beurrees que vous nous fites gouter, l'autre jour, a votre
+jardin.
+
+-- Asseyez-vous, mesdemoiselles, ma mere leur dit.
+
+-- Oh! non! repondit Louise, nous sommes pressees, car il va etre
+bientot nuit.
+
+Et je les accompagnai, moi tout seul cette fois, pour aller cueillir
+les poires.
+
+L'amie de Louise, qui etait de Saint-Remy (on l'appelait Courrade),
+etait une belle fille a chevelure brune, abondante, annelee sous un
+ruban arlesien, que la pauvre demoiselle, si gentille qu'elle fut,
+eut l'imprudence d'amener avec elle pour compagne.
+
+Au jardin, arrives a l'arbre, pendant que j'abaissais une branche un
+peu haute, Courrade, rengorgeant son corsage bombe et levant ses bras
+nus, ses bras ronds, hors de ses manches, se mit a cueillir. Mais
+Louise, toute pale, lui dit :
+
+-- Courrade, cueille, toi, et choisis les plus mures.
+
+Et, comme si elle voulait me dire quelque chose, s'ecartant avec moi,
+qui etais deja trouble (sans trop savoir par laquelle), nous allames
+pas a pas dans un kiosque de cypres, ou etait un banc de pierre. La,
+moi dans l'embarras, elle me buvant des yeux, nous nous assimes l'un
+pres de l'autre.
+
+-- Frederic, me dit-elle, l'autre jour je vous parlais d'une robe
+qu'a l'age de onze ans je vous avais pretee pour jouer la tragedie a
+Saint-Michel-de-Frigolet... Vous avez lu, n'est- ce pas, l'histoire
+de Dejanire et d'Hercule?
+
+-- Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que la belle Dejanire
+donna au pauvre Hercule et qui lui brula le sang.
+
+-- Ah! dit la jeune fille, aujourd'hui c'est bien le rebours : car
+cette petite robe de mousseline blanche que vous aviez touchee, que
+vous aviez vetue..., quand je la mis encore, je vous aimai a partir
+de la... Et ne m'en veuillez pas de cet aveu, qui doit vous paraitre
+etrange, qui doit vous paraitre fou! Ah! ne m'en veuillez pas,
+continua-t-elle en pleurant, car ce feu divin, ce feu qui me vient de
+la robe fatale, ce feu, o Frederic, qui me consume depuis lors, je
+l'avais jusqu'a present, depuis sept annees peut-etre, tenu cache
+dans mon coeur!
+
+Moi, couvrant de baisers sa petite main fievreuse, je voulus aussitot
+repondre en l'embrassant. Mais, doucement, elle me repoussa.
+
+-- Non, dit-elle, Frederic, nous ne pouvons savoir si le poeme, dont
+j'ai fait le premier chant, aura jamais une suite... Je vous laisse.
+Pensez a ce que je vous ai dit, et, comme je suis de celles qui ne se
+dedisent pas, quelle que soit la reponse, vous avez en moi une ame
+qui s'est donnee pour toujours.
+
+Elle se leva et, courant vers Courrade sa compagne :
+
+-- Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer les poires.
+
+Et nous rentrames. Elles reglerent, s'en allerent; et moi, le coeur
+houleux, enchante et trouble de cette apparition de vierges -- dont
+je trouvais chacune seduisante a sa facon, - longtemps sous les
+derniers rayons du jour failli; longtemps entre les arbres, je
+regardai la-bas s'envoler les tourterelles.
+
+Mais, tout emoustille, tout heureux que je fusse, bientot, en me
+sondant, je me vis dans l'imbroglio. Le _Pervigilium Veneris_ a beau
+dire:
+
+ _Qu'il aime demain, celui qui n'aima jamais:
+ Et celui qui aima, qu'il aime encore demain_,
+
+l'amour ne se commande pas. Cette vaillante jeune fille, armee
+seulement de sa grace et de sa virginite, pouvait bien, dans sa
+passion, croire remporter la victoire; elle pouvait, charmante
+qu'elle etait, et charmee elle-meme par son long reve d'amour,
+croire, conformement au vers de Dante,
+
+ _Amor ch'a null' amato amor perdona_,
+
+qu'un jeune homme, isole comme moi dans un Mas, a la fleur de l'age,
+devait tressaillir d'emblee a son premier roucoulement. Mais l'amour
+etant le don et l'abandon de tout notre etre, n'est-il pas vrai que
+l'ame qui se sent poursuivie pour etre capturee fait comme l'oiseau
+qui fuit l'appelant? N'est-il pas vrai, aussi, que le nageur, au
+moment de plonger dans un gouffre d'eau profonde, a toujours une
+passe d'instinctive apprehension?
+
+Toujours est-il que, devant la chaine de fleurs, devant les roses
+embaumees qui s'epanouissaient pour moi, j'allais avec reserve;
+tandis que vers l'autre, vers la confidente qui, toute a son devoir
+d'amie devouee, semblait eviter mon abord, mon regard, je me sentais
+porte involontairement. Car, a cet age, s'il faut tout dire, je
+m'etais forme une idee, et de l'amante et de l'amour, toute
+particuliere. Oui, je m'etais imagine que, tot ou tard, au pays
+d'Arles je rencontrerais, quelque part, une superbe campagnarde,
+portant comme une reine le costume arlesien, galopant sur sa cavale,
+un trident a la main, dans les _ferrades_ de la Crau, et qui,
+longtemps priee par mes chansons d'amour, se serait, un beau jour,
+laisse conduire a notre Mas, pour y regner comme ma mere
+sur un peuple de patres, de _gardians_, de laboureurs et de
+_magnanarelles_. Il semblait que, deja, je revais de ma Mireille; et
+la vision de ce type de beaute plantureuse qui, deja, couvait en moi,
+sans qu'il me fut possible ni permis de l'avouer, portait grand
+prejudice a la pauvre Louise, un peu trop demoiselle au compte de ma
+reverie.
+
+Et alors, entre elle et moi, s'engagea une correspondance ou, plutot,
+un echange d'amour et d'amitie qui dura plus de trois ans (tout le
+temps que je fus a Aix): moi, galamment, abondant vers son faible,
+pour la sevrer, peu a peu, si je pouvais; elle, de plus en plus
+endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux
+desesperes... De ces lettres, voici la derniere que je recus. Je la
+reproduis telle quelle :
+
+"Je n'ai aime qu'une fois, et je mourrai, je le jure, avec le nom de
+Frederic grave seul dans mon coeur. Que de nuits blanches j'ai
+passees en songeant a mon mauvais sort! Mais, hier, en lisant tes
+consolations vaines, je me fis tant de violence pour retenir mes
+pleurs que le coeur me defaillit. Le medecin dit que j'avais la
+fievre, que c'etait de l'agitation nerveuse, qu'il me fallait le
+repos.
+
+"-- La fievre! m'ecriai-je; ah! que ce fut la bonne!
+
+"Et, deja, je me sentais heureuse de mourir pour aller t'attendre
+la-bas ou ta lettre me donne rendez-vous... Mais ecoute, Frederic,
+puisqu'il en est ainsi, lorsqu'on te dira, et va, ce n'est pas pour
+longtemps, lorsqu'on t'annoncera que j'aurai quitte la terre,
+donne-moi, je t'en prie, une larme et un regret. Il y a deux ans, je
+te fis une promesse : c'etait de demander tous les jours a Dieu qu'il
+te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien ! je n'y ai jamais
+manque, et j'y serai fidele, jusqu'a mon dernier soupir. Mais toi, o
+Frederic, je te le demande en grace: lorsqu'en te promenant tu verras
+des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu a ma vie,
+fletrie par les larmes, sechee par la douleur; et si tu vois un
+ruisseau qui murmure doucement, ecoute sa plainte: il te dira comme
+je t'aimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile, prete
+l'oreille a son gazouillis, et il te dira, pauvrette! que je suis
+toujours avec toi... O Frederic!
+je t'en prie, n'oublie jamais Louise!"
+
+Voila l'adieu supreme que, scelle de son sang, m'envoya la jeune
+vierge -- avec une medaille de la Vierge Marie, qu'elle avait
+couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de velours
+cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brode, avec ses cheveux
+chatains, mes initiales au milieu d'un rameau de lierre.
+
+ _Je me ferai la touffe de lierre,
+ Je t'embrasserai_.
+
+Pauvre et chere Louise! A quelque temps de la, elle prit le voile de
+nonne et mourut peu d'annees apres. Moi, encore tout emu, au bout
+d'un si long temps, par la melancolie de cet amour etiole, defleuri
+avant l'heure, je te consacre, o Louise, ce souvenir de pitie et je
+l'offre a tes manes errant peut-etre autour de moi!
+
+La ville d'Aix (_cap de justice_, comme on disait jadis), ou nous
+etions venu pour etudier le "droit ecrit" en raison de son passe de
+capitale de Provence et de cite parlementaire, a un renom de gravite
+et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec l'allure
+provencale. Le grand air que lui donnent les beaux ombrages de son
+Cours, ses fontaines monumentales et ses hotels nobiliaires, puis la
+quantite d'avocats, de magistrats, de professeurs, de gens de robe de
+tout ordre, qu'on y rencontre dans les rues, ne contribuent pas peu a
+l'aspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la caracterise. Mais,
+de mon temps du moins, cela n'etait qu'en surface, et, dans ces
+Cadets d'Aix, il y avait, s'il me souvient, une humeur familiere, une
+gaiete de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des traditions
+laissees par le bon roi Rene.
+
+Vous aviez des conseillers, des presidents de cour, qui, pour se
+divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient le
+tambourin. Des hommes graves, comme le docteur d'Astros, frere du
+cardinal, lisaient a l'Academie des compositions de leur cru en
+joyeux parler de Provence : maniere comme une autre de maintenir le
+culte de l'ame nationale et qui, dans Aix, n'eut jamais cesse. Car le
+comte Portais, un des grands jurisconsultes du Code Napoleon,
+n'avait-il pas ecrit une comedie provencale? Et M. Diouloufet, un
+bibliothecaire de l'Athenes du Midi, comme Aix s'intitule parfois,
+n'avait-il pas, sous Louis XVIII, chante en provencal les _magnans_
+ou vers a soie? M. Mignet, l'historien, l'academicien illustre,
+venait tous les ans a Aix pour jouer a la boule. Il avait meme
+formule la maxime suivante :
+
+"Rien n'est plus propre a refaire un homme que de vivre au clair
+soleil, parler provencal, manger de la brandade et faire tous les
+matins une partie de boules."
+
+M. Borely, un ancien procureur general, entrait dans la ville, a
+cheval, guetre comme un riche toucheur, conduisant fierement un
+troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient:
+
+-- N'est pas porcher celui qui conduit ses porcs lui-meme.
+
+Le lendemain de la Noel, nous allions a Saint-Sauveur entendre les
+_Plaintes de saint Etienne_, recitees en provencal (comme on le fait
+encore) par un chanoine du Chapitre et, dans cette cathedrale, on
+executait, le jour des Rois (comme on y execute encore), avec une
+admirable pompe, le Noel _De matin ai rescountra lou trin_.
+
+Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient a venir entendre les prones
+provencaux de l'abbe Emery, et celles du grand monde, pour ne pas
+laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval et le
+temps des soirees, se faisaient dodiner dans des chaises a porteurs,
+accompagnees de torches qu'on eteignait, en arrivant, a l'eteignoir
+des vestibules.
+
+Point rare qu'il y eut, au courant de l'hiver, quelque esclandre
+mondain, tel que l'enlevement d'une superbe juive avec M. de
+Castillon, qui avait su depenser royalement une fortune, lorsqu'il
+fut _Prince d'amour_ aux jeux de la Fete-Dieu.
+
+A propos de ces jeux, nous eumes l'occasion, dans notre sejour a Aix,
+de les voir sortir, je crois, pour une des dernieres fois: _le Roi de
+la Basoche, l'Abbe de la Jeunesse_, les _Tirassons_, les _Diables_,
+le _Guet_, la _Reine de Saba_, les _Chevaux-Frus_ en particulier,
+avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour l'_Arlesienne_, de Daudet
+:
+
+_Madame de Limagne
+Fait danser les Chevaux-Frus;
+Elle leur donne des chataignes,
+Ils disent qu'ils n'en veulent plus;
+Et danse, o gueux! Et danse, o gueux!
+Madame de Limagne
+Fait danser les Chevaux-Frus_.
+
+Cette resurrection du passe provencal, avec ses vieilles joies naives
+(et surannees, helas !), nous impressionna vivement, comme vous
+pourriez le voir au chant dixieme de _Calendal_, ou elles sont
+decrites, telles que nous les vimes.
+
+Or, figurez-vous qu'a Aix, quelques mois seulement apres mon arrivee,
+faisant ma promenade une apres-midi sur le Cours, oh! charmante
+surprise, je vis se profiler, pres de la Fontaine-Chaude, le nez de
+mon ami Anselme Mathieu, de Chateauneuf.
+
+-- Ca n'est pas une blague, me fit Mathieu en me voyant, avec son
+flegme habituel; cette eau, mon cher, est vraiment chaude, et c'est
+bien le cas de dire : "Celle-la fume."
+
+-- Mais depuis quand a Aix? lui dis-je en lui serrant la main.
+
+-- Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au soir.
+
+-- Et quel bon vent t'amene?
+
+-- Ma foi, repondit-il, je me suis dit : Puisque Mistral est alle
+faire a Aix son droit, il faut y aller aussi et tu feras le tien."
+
+-- C'est bien pense, lui dis-je, et tu peux croire, Anselme, que j'en
+suis ravi, sais-tu? Mais as-tu passe bachelier?
+
+-- Oui, dit-il en riant, j'ai passe, comme la piquette sur le marc de
+vendange.
+
+-- C'est que, mon pauvre Anselme, pour etre admis aux grades de la
+Faculte de Droit, je crois qu'il faut avoir son baccalaureat es
+lettres.
+
+-- Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, supposons qu'on ne
+veuille pas me diplomer comme les autres, pourra-t--on m'empecher de
+prendre ma licence, voyons, en droit d'amour?... Tiens, pas plus tard
+que tantot, en allant me promener dans une espece de vallon qu'on
+appelle la Torse, j'ai fait la connaissance d'une jeune
+blanchisseuse, un peu brune, c'est vrai, mais ayant bouche rouge,
+quenottes de petit chien qui ne demandent qu'a mordre, deux frisons
+folletant hors de sa coiffe blanche, la nuque nue, le nez en l'air,
+les bras joliment poteles...
+
+-- Allons, grivois, il me parait que tu ne l'as pas mal lorgnee.
+
+-- Non, dit-il, Frederic, il ne faudrait pas croire que moi, un
+rejeton des marquis de Montredon, si peu sense que je sois, j'aille
+m'amouracher d'un minois de lavoir. Mais vois- tu je ne sais pas si
+tu es comme moi: quand je fais la rencontre de quelque friand museau,
+serait-ce un museau de chatte je ne puis m'empecher de me retourner
+pour voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes convenus
+qu'elle me blanchirait mon linge et qu'elle viendrait le prendre la
+semaine prochaine.
+
+-- Mathieu, tu es un gueusard, un friponneau, tu sens le roussi...
+
+-- Non, mon ami, tu n'y es pas, laisse donc que j'acheve. Ayant ainsi
+traite avec ma blanchisseuse, comme, tout en causant, je vis, a
+travers l'ecume qui lui giclait entre les doigts, qu'elle froissait
+et chiffonnait une chemise de dentelle: "Diable, quel linge fin!
+dis-je a la jeune fille, cette chemise-la n'est pas faite pour
+couvrir les fruits d'automne d'une gaupe!" "Il s'en faut!
+repondit-elle. Ca, c'est la chemisette d'une des plus belles dames de
+la rue des Nobles: une baronne de trente ans, mariee, la pauvrette, a
+un vieux barbon d'homme qui est juge a la cour et jaloux comme un
+Turc." "Mais elle doit transir d'ennui!" "Transir? ah! tant et tant
+qu'elle est toujours a son balcon, comme en attente du galant, tenez,
+qui viendra la distraire." "Et on l'appelle?" "Mais monsieur vous en
+voulez trop savoir... Moi, voyez-vous je lave la lessive qu'on me
+donne, mais je ne me mele pas de ce qui apres tout, ne me regarde
+pas." Il ne m'a pas ete possible d'en tirer plus pour le moment...
+Mais ajouta Matthieu, lorsqu'elle viendra chercher mon blanchissage
+dans ma chambre, vois-tu, dusse-je bien lui faire deux et trois
+caresses, il faut qu'elle soit fine si elle n'ouvre pas la bouche.
+
+-- Et apres, quand tu sauras le nom de la baronne?
+
+-- Eh ! mon cher, j'ai du pain sur la planche pour trois ans!
+Cependant que vous autres, les pauvres etudiants en droit vous allez
+vous morfondre a eplucher le Code, moi, tel que les troubadours de
+l'antique Provence, je vais, sous le balcon de ma belle baronne,
+etudier a loisir les douces _Lois d'Amour_.
+
+Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois ans que nous
+restames a Aix, et la tache et l'etude du chevalier Mathieu.
+
+Oh! les belles excursions, la-bas, au pont de l'Arc, sur la
+grand'route de Marseille, dans la poussiere jusqu'a mi-jambe et les
+parties au Tholonet, -- ou nous allions humer le vin cuit de
+Langesse; et les duels entre etudiants, dans le vallon des Infernets,
+avec les pistolets charges de crottes de chevre; et ce joli voyage
+qu'avec la diligence nous fimes a Toulon, en passant par le bois de
+Cuge et a travers les gorges d'Ollioules!
+
+Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce qu'avaient fait, mon
+Dieu! les etudiants du temps des papes d'Avignon et du temps de la
+reine Jeanne. Ecoutez ce qu'en ecrivait, du temps de Francois 1er, le
+poete macaronique Antonius de Arena :
+
+ _Genti gallantes sunt omnes Instudiantes
+ Et bellas garsas semper amare soient;
+ Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi;
+ Inter mignonos gloria prima manet:
+ Banquetant, bragant, faciunt miracula plura,
+ Et de bonitate sunt sine fine boni_.
+
+ (De gentillessiis Instudiantium.)
+
+Tandis qu'au Gai-Savoir, dans la noble cite des comtes de Provence,
+nous nous initions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en Avignon,
+dans un journal de guerre appele la _Commun, ces dialogues pleins de
+sens, de saveur, de vaillance, tels que le _Thym, Un Rouge et un
+Blanc_, les _Pretres_, qui mettaient en valeur et popularisaient la
+prose provencale.
+Puis, avec la decision, avec l'autorite que lui donnait deja le
+succes de ses _Paquerettes_ et de ses hardis pamphlets, au
+rez-de-chaussee de son journal, il convoquait, tant vieux que jeunes,
+les trouveres de ce temps; et de ce ralliement sortait une
+anthologie, les _Provencales_, qu'un professeur eminent, M.
+Saint-Rene Taillandier, alors a Montpellier, presentait au public
+dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon, librairie
+Seguin, 1852).
+
+Ce precoce recueil contenait des poesies du vieux docteur d'Astros et
+de Gaut, d'Aix; des Marseillais Aubert, Bellot, Benedit, Bourrelly et
+de Barthelemy (celui de la _Nemesis_,); des Avignonnais Boudin,
+Cassan, Giera; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais Gautier; de
+Reybaud, de Dupuy, qui etaient de Carpentras; de Castil-Blaze, de
+Cavaillon; de Crousillat,de Salon; de Garcin, "fils ardent du
+marechal d'Alleins" (mentionne dans _Mireille_) ; de Mathieu, de
+Chateauneuf; de Chalvet, de Nyons; et d'autres; puis un groupe du
+Languedoc: Moquin-Tondon, Peyrottes, Lafare-Alais; et une piece de
+Jasmin.
+
+Mais les morceaux les plus nombreux etaient de Roumanille, alors en
+pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salue les Creches
+comme "dignes de Klopstock". Theodore Aubanel, dans ses vingt-deux
+ans, donnait la, lui aussi, ses premiers coups de maitre: _le 9
+Thermidor, les Faucheurs, A la Toussaint_. Moi, enfin, enflamme de la
+plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pieces (_Amertume, le
+Mistral, Une Course de Taureaux_) et d'un _Bonjour a Tous_ qui
+disait, pour noter notre point de depart :
+
+ _Nous trouvames dans les berges
+ Revetue d'un mechant haillon,
+ La langue provencale:
+ En allant paitre les brebis,
+ La chaleur avait bruni sa peau,
+ La pauvre n'avait que ses longs cheveux
+ Pour couvrir ses epaules.
+ Et voila que des jeunes hommes,
+ En vaguant par la
+ Et la voyant si belle,
+ Se sentirent emus.
+ Qu'ils soient donc les bienvenus,
+ Car ils l'ont vetue dument
+ Comme une demoiselle_.
+
+Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne d'Aix, dont je
+n'ai pas termine l'histoire.
+
+Chaque fois que je rencontrais mon etudiant "en lois d'amour", je
+l'interpellais ainsi:
+
+-- Eh bien!, Mathieu, ou en sommes-nous?
+
+-- Nous en sommes, me repondit-il un jour, que Lelette (c'etait le
+nom de la blanchisseuse) a fini par m'indiquer l'hotel de la baronne;
+que j'ai passe et repasse, mon ami, tant de fois sous les cariatides
+de son balcon, que, rendons grace a Dieu, j'ai ete remarque... et la
+dame, une beaute comme tu n'en vis oncques, la dame enjolee, charmee
+de son cavalier servant, a daigne, l'autre soir, me laisser tomber du
+ciel, tiens, une fleur d'oeillet.
+
+Et, disant cela, Mathieu m'exhibait une fleur fanee et, faisant les
+yeux tendres, lancait a la volee un baiser dans l'azur. Un mois, deux
+mois passerent, je ne rencontrais plus Mathieu. Je dis:
+
+-- Allons le voir.
+
+Je monte donc a sa chambrette -- et qu'est-ce que je trouve? Mon
+Anselme, qui, le pied sur une chaise, me fait:
+
+-- Arrive vite, que je te conte mon accident... Figure-t-on, mon bon,
+que j'avais trouve le joint, une nuit sur les onze heures, pour
+entrer dans le jardin de ma divine baronne. Tout etait arrange.
+Lelette, ma brave blanchisseuse, nous pretait la main... et je
+pensais grimper, par un de ces rosiers qui, tu sais? fleurissent en
+treillage, jusqu'a une fenetre ou devait ma souveraine tendre le bras
+a mes baisers. J'escaladais deja. Le coeur, tu peux m'en croire, me
+battait fortement... O ciel! tout a coup la fenetre s'entr'ouvre
+doucement; les liteaux de la jalousie se haussent: une main,
+Frederic, une main... (ah! je le connus vite, ce n'etait pas celle de
+la baronne) me secoue sur le nez la cendre d'une pipe! Comme tu peux
+imaginer, je n'attendis pas mon reste... Je glisse a terre, je
+m'enfuis, je franchis le mur du jardin, et, patatras! morbleu, je me
+foule le pied!
+
+Vous pouvez penser si nous rimes a nous demonter la machoire!
+
+-- Mais, au moins, tu as fait venir un medecin?
+
+-- Oh! ca ne vaut pas la peine, dit-il... La mere de Lelette se
+trouve une conjuratrice (tu les connais peut-etre elles tiennent un
+bouchon vers la porte d'Italie). Elles m'ont fait tremper le pied
+dans un baquet de saumure. La vieille, en marmottant quelques
+execrations, m'y a fait trois signes de croix avec son gros orteil,
+puis on me l'a serre de bandes...
+Et, maintenant, j'attends, en lisant les _Paquerettes_ de l'ami
+Roumanille, que Dieu y mette sa sainte main... Mais le temps ne me
+dure pas: car Lelette m'apporte, deux fois par jour, mon ordinaire;
+et, a defaut de grives, comme dit le proverbe, on mange des
+merlettes.
+
+Or ca, l'ami Mathieu, futur (et bien nomme) _Felibre des Baisers_,
+qui fut toute sa vie le plus beau songe-fetes que j'aie jamais connu,
+avait-il revasse l'histoire que je viens de dire? Je n'ai jamais pu
+l'eclaircir, et j'ai raconte la chose telle qu'il me la narra.
+
+CHAPITRE XI
+
+LA RENTREE AU MAS
+
+L'eclosion de Mireille. -- L'origine de ce nom. -- Le cousin
+Tourette. -- Le moulin a l'huile. -- Le bucheron Siboul. --
+L'herborisateur Xavier. -- Le coup d'Etat (1851). -- L'excursion
+dans les astres, -- Le Congres des Trouveres: Jean Reboul. -- Le
+Romevage d'Aix : Brizeux, Zola.
+
+Une fois "licencie", ma foi, comme tant d'autres (et, vous avez pu le
+voir, je ne me surmenai pas trop), fier comme un jeune coq qui a
+trouve un ver de terre, j'arrivai au Mas a l'heure ou on allait
+souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle, aux
+derniers rayons du jour.
+
+-- Bonsoir toute la compagnie!
+
+-- Dieu te le donne, Frederic!
+
+-- Pere, mere tout va bien... A ce coup, c'est bien fini!
+
+-- Et belle delivrance! ajouta Madeleine, la jeune Piemontaise qui
+etait servante au Mas.
+
+Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs, j'eus rendu
+compte de ma derniere suee, mon venerable pere, sans autre
+observation, me dit seulement ceci:
+
+-- Maintenant, mon beau gars, moi j'ai fait mon devoir. Tu en sais
+beaucoup plus que ce qu'on m'en a appris... C'est a toi de choisir la
+voie qui te convient: je te laisse libre.
+
+-- Grand merci! repondis-je.
+
+Et la meme, -- a cette heure, j'avais mes vingt et un ans, -- le pied
+sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi et
+de moi-meme, je pris la resolution: premierement, de relever, de
+raviver en Provence le sentiment de race que je voyais s'annihiler
+sous l'education fausse et antinaturelle de toutes les ecoles;
+secondement, de provoquer cette resurrection par la restauration de
+la langue naturelle et historique du pays, a laquelle les ecoles font
+toutes une guerre a mort; troisiemement, de rendre la vogue au
+provencal par l'influx et la flamme de la divine poesie.
+
+Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon ame; mais je le sentais
+comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement de
+seve provencale, qui me gonflait le coeur, libre d'inclination envers
+toute maitrise ou influence litteraire, fort de l'independance qui me
+donnait des ailes, assure que plus rien ne viendrait me deranger, un
+soir, par les semailles, a la vue des laboureurs qui suivaient la
+charrue dans la raie, j'entamai, gloire a Dieu! le premier chant de
+_Mireille_.
+
+Ce poeme, enfant d'amour, fit son eclosion paisible, peu a peu, a
+loisir, au souffle du vent large, a la chaleur du soleil ou aux
+rafales du mistral, en meme temps que je prenais la surveillance de
+la ferme, sous la direction de mon pere qui, a quatre-vingts ans,
+etait devenu aveugle.
+
+Me plaire a moi, d'abord, puis a quelques amis de ma premiere
+jeunesse, -- comme je l'ai rappele dans un des chants de _Mireille_:
+
+ _O doux amis de ma jeunesse,
+ Aerez mon chemin de votre sainte haleine_,
+
+c'etait tout ce que je voulais. Nous ne pensions pas a Paris, dans
+ces temps d'innocence. Pourvu qu'Arles -- que j 'avais a mon horizon,
+comme Virgile avait Mantoue -- reconnut, un jour, sa poesie dans la
+mienne, c'etait mon ambition lointaine. Voila pourquoi, songeant aux
+campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire:
+
+_Nous ne chantons que pour vous, patres et gens des Mas_.
+
+De plan, en verite, je n'en avais qu'un a grands traits, et seulement
+dans ma tete. Voici:
+
+Je m'etais propose de faire naitre une passion entre deux beaux
+enfants de la nature provencale, de conditions differentes, puis de
+laisser a terre courir le peloton, comme dans l'imprevu de la vie
+reelle, au gre des vents!
+
+Mireille, ce nom fortune qui porte en lui sa poesie, devait
+fatalement etre celui de mon heroine: car je l'avais, depuis le
+berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre maison.
+Quand la pauvre Nanon, mon aieule maternelle, voulait gracieuser
+quelqu'une de ses filles:
+
+-- C'est Mireille, disait-elle, c'est la belle Mireille, c'est
+Mireille, mes amours.
+
+Et ma mere, en plaisantant, disait parfois de quelque fillette:
+
+-- Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours!
+
+Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne n'en savait
+davantage: une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom de
+l'heroine et un rayon de beaute dans une brume d'amour. C'etait assez
+pour porter bonheur a un qui, peut-etre, -- sait-on? -- fut, par
+cette intuition lui appartient aux poetes, la reconstitution d'un
+roman veritable.
+
+Le Mas du Juge, a cette epoque, etait un vrai foyer de poesie
+limpide, biblique et idyllique. N'etait-il pas vivant, chantant
+autour de moi, ce poeme de Provence avec son fond d'azur et son
+encadrement d'Alpille? L'on n'avait qu'a sortir pour s'en trouver
+tout ebloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non seulement dans mes
+reves de jeune homme, mais encore en personne, tantot dans ces
+gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers a soie,
+cueillir la feuille des muriers, tantot dans l'allegresse de ces
+sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient et
+venaient, leur poitrine entrouvertes, leur coiffe cravatee de blanc,
+dans les bles, dans les foins, dans les oliviers et dans les vignes?
+
+Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, mes moissonneurs, mes
+bouviers et mes patres, ne circulaient-ils pas, du point de l'aube au
+crepuscule, devant mon jeune enthousiasme? Vouliez-vous un plus beau
+vieillard, plus patriarcal, plus digue d'etre le prototype de mon
+maitre Ramon, que le vieux Francois Mistral, celui que tout le monde
+et ma mere elle-meme n'appelaient que le "maitre"? Pauvre pere!
+Quelquefois, quand le travail etait pressant, il fallait donner aide,
+soit pour rentrer les foins, soit pour deriver l'eau de notre puits a
+roue, il criait dehors:
+
+-- Ou est Frederic?
+
+Bien qu'a ce moment-la je fusse allonge sous un saule, paressant a la
+recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre mere repondait:
+
+-- Il ecrit.
+
+Et aussitot, la voix rude du brave homme s'apaisait en disant:
+
+-- Ne le derange pas.
+
+Car, pour lui, qui n'avait lu que l'Ecriture Sainte et _Don
+Quichotte_ en sa jeunesse, ecrire etait vraiment un office religieux,
+Et il montre bien ce respect pour le mystere de la plume, le debut
+d'un recitatif, usite jadis chez nous, et dont nous reparlerons au
+sujet du mot _Felibre_:
+
+ _Monseigneur saint Anselme lisait et ecrivait.
+ Un jour, de sa sainte ecriture,
+ Il est monte au haut du ciel_.
+
+Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le don d'interesser ma
+Muse epique, c'etait le cousin Tourrette, du village de Mouries: une
+espece de colosse, membru et eclope, avec de grosses guetres de cuir
+sur les souliers et connu a la ronde, dans les plaines de Crau, sous
+le nom du _Major_, ayant, en 1815, ete tambour-major des gardes
+nationaux qui, sous le commandement du duc d'Angouleme, voulaient
+arreter Napoleon, a son retour de l'ile d'Elbe. Il avait, dans sa
+jeunesse, dissipe son bien au jeu; et dans ses vieux jours, reduit
+aux abois, il venait, tous les hivers, passer une quinzaine avec nous
+autres, au Mas. Lorsqu'il repartait, mon pere lui donnait, dans un
+sac, quelques boisseaux de ble. L'ete, il parcourait la Crau et la
+Camargue, allant aider aux bergers, lorsqu'on tondait les troupeaux,
+aux fermiers pour le depiquage, aux faucheurs de marais pour engerber
+les roseaux ou, enfin, aux sauniers pour mettre le sel en meules.
+Aussi connaissait-il la terre d'Arles et ses travaux, assurement,
+comme personne. Il savait le nom des Mas, des paturages, des chefs de
+bergers, des haras de chevaux et de taureaux sauvages, ainsi que de
+leurs gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un
+pittoresque, une noblesse
+d'expressions provencales, qu'il y avait plaisir d'entendre. Pour
+dire, par exemple, que le comte de Mailly etait riche, fort riche en
+proprietes baties:
+
+-- Il possede, disait-il, sept arpents de toitures.
+
+Les filles qui s'engagent pour la cueillette des olives -- a Mouries,
+elles sont nombreuses -- le louaient pour leur dire des contes a la
+veillee. Elles lui donnaient, je crois, un sou chacune par veillee.
+Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les contes, plus ou
+moins croustilleux, qui, d'une bouche a l'autre, se transmettent dans
+le peuple, tels que: _Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean de
+l'Ours, le Doreur_, etc.
+
+Une fois que la neige commencait a tomber :
+
+-- Allons, disions-nous, le cousin apparaitra bientot.
+
+Et il ne manquait jamais.
+
+-- Bonjour, cousin!
+
+-- Cousin, bonjour!
+
+Et voila. La main touchee et son baton depose, humblement, derriere
+la porte, et s'attablait, mangeait une belle tartine de fromage petri
+et entamait, ensuite, le sujet de l'olivaison, Et il contait que les
+meules, en son bourg de Mouries, ne pouvaient tenir pied a la recolte
+des olives. Et il disait:
+
+-- Comme on est bien, l'hiver, lorsqu'il fait froid, dans ces moulins
+a huile! Ecarquille sur le marc tout chaud, on regarde, a la clarte
+des caleils a quatre meches, les presseurs d'huile moitie nus qui,
+lestes comme chats, poussent tous a la barre, au commandement du
+chef:
+
+-- Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un bon coup! Houp! que
+tout claque! La!
+
+Etant, le cousin Tourrette, comme tous les songeurs, tant soit peu
+faineant, il avait, toute sa vie, reve de trouver une place ou il y
+eut peu de travail.
+
+-- Je voudrais, nous disait-il, la place de compteur de mornes, a
+Marseille par exemple, dans un de ces grands magasins ou, lorsqu'on
+les debarque, un homme, etant assis, peut, en comptant les douzaines,
+gagner (me suis-je laisse dire) ses douze cents francs par an.
+
+Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant d'autres, sans avoir vu
+realiser sa reverie sur les mornes.
+
+Je n'oublierai pas non plus, parmi mes collaborateurs, ou, tant vaut
+dire, mes fauteurs de la poesie de _Mireille_, le bucheron Siboul :
+un brave homme de Montfrin, habille de velours, qui venait tous les
+ans, a la fin de l'automne, avec sa grande serpe, tailler joliment
+nos bourrees de saule. Pendant qu'il decoupait et appareillait ses
+rondins, que d'observations justes il me faisait sur le Rhone, sur
+ses courants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies, sur
+ses graviers et sur ses iles, puis sur les animaux qui frequentent
+ses digues, les loutres qui gitent dans les arbres creux, les bievres
+qui coupent des troncs comme la cuisse, et sur les pendulines qui,
+dans les Segonnaux, suspendent leurs nids aux peupliers blancs, et
+sur les coupeurs d'osier et les vanniers de Valiabregue!
+
+Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui me disait les noms
+en langue provencale et les vertus des simples et de toutes les
+herbes de Saint-Jean et de Saint-Roch. Si bien que mon bagage de
+botanique litteraire, c'est ainsi que je le formai... Heureusement!
+car m'est avis, sans vouloir les mepriser, que nos professeurs des
+ecoles, tant les hautes que les basses, auraient ete, bien sur,
+entrepris pour me montrer ce qu'etait un chardon ou un laiteron.
+
+Comme une bombe, dans l'entrefaite de ce prodrome de _Mireille_,
+eclata la nouvelle du coup d'Etat du 2 decembre 1851.
+
+Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez qui la Republique
+tient lieu de religion, de justice et de patrie, quoique les
+Jacobins, par leur intolerance, par leur manie du niveau, par la
+secheresse, la brutalite de leur materialisme, m'eussent decourage et
+blesse plus d'une fois, le crime d'un gouvernant qui dechirait la loi
+juree par lui m'indigna. Il
+m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur les federations
+futures dont la Republique en France pouvait etre le couvain.
+
+Quelques-uns des collegues de l'Ecole de Droit allerent se mettre a
+la tete des bandes d'insurges qui se soulevaient dans le Var au nom
+de la Constitution; mais le grand nombre, en Provence comme ailleurs,
+les uns par degout de la turbulence des partis, les autres eberlues
+par le reflet du premier Empire, applaudirent, il est vrai, au
+changement de regime. Qui pouvait deviner que l'Empire nouveau dut
+s'effondrer dans une effroyable guerre et l'ecroulement national ?
+
+Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un jour, apres 1870
+par Taxile Delord, republicain pourtant et depute de Vaucluse, un
+jour qu'en Avignon, sur la place de l'Horloge, nous nous promenions
+ensemble:
+
+-- La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se soit jamais faite
+dans le parti avance, fut la Revolution de 1848. Nous avions au
+gouvernement une belle famille, francaise, nationale, liberale entre
+toutes et compromise meme avec la Revolution, sous les auspices de
+laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les libertes que le
+progres comporte... Et nous l'avons bannie. Pourquoi? Pour faire
+place a ce bas empire qui a mis la France en debacle!
+
+Quoi qu'il en soit, en consequence, je laissai de cote -- et pour
+toujours -- la politique inflammatoire, comme ces embarras qu'on
+abandonne en route pour marcher plus leger, et a toi, ma Provence, et
+a toi, poesie, qui ne m'avez jamais donne que pure joie, je me livrai
+tout entier.
+
+Et voici que, rentre dans la contemplation, un soir, me promenant en
+quete de mes rimes, car mes vers, tant que j'en ai fait, je les ai
+trouves tous par voies et par chemins, je rencontrai un vieux qui
+gardait les brebis. Il avait nom "le galant jean". Le ciel etait
+etoile, la chouette miaulait, et le dialogue suivant (que vous avez
+lu peut-etre, traduit par l'ami Daudet) eut lieu dans cette
+rencontre.
+
+LE BERGER
+
+Vous voila bien ecarte, monsieur Frederic?
+
+MOI
+
+Je vais prendre un peu l'air, maitre Jean.
+
+LE BERGER
+
+Vous allez faire un tour dans les astres?
+
+MOI
+
+Maitre Jean, vous l'avez dit. Je suis tellement soul, desabuse et
+ecoeure des choses de la terre que je voudrais, cette nuit, m'enlever
+et me perdre dans le royaume des etoiles.
+
+LE BERGER
+
+Tel que vous me voyez, j'y fais, moi, une excursion presque toutes
+les nuits, et je vous certifie que le voyage est des plus beaux.
+
+MOI
+
+Mais comment faire pour y aller, dans cet abime de lumiere?
+
+LE BERGER
+
+Si vous voulez me suivre, pendant que les brebis mangent, tout
+doucement, monsieur, je vous y conduirai et vous ferai tout voir.
+
+MOI
+
+Galant Jean, je vous prends au mot.
+
+LE BERGER
+
+Tenez, montons par cette voie qui blanchit du nord au sud: c'est le
+chemin de Saint Jacques. Il va de France droit sur l'Espagne. Quand
+l'empereur Charlemagne faisait la guerre aux Sarrasins, le grand
+saint Jacques de Galice le marqua devant lui pour lui indiquer la
+route.
+
+MOI
+
+C'est ce que les paiens designaient par Voie Lactee.
+
+LE BERGER
+
+C'est possible; moi je vous dis ce que j'ai toujours oui dire...
+Voyez-vous ce beau chariot, avec ces quatre roues qui eblouissent
+tout le nord? C'est le Chariot des Ames. Les trois etoiles qui
+precedent sont les trois betes de l'attelage; et la toute petite qui
+va pres de la troisieme, nous l'appelons le Charretier.
+
+MOI
+
+C'est ce que dans les livres on nomme la Grande Ourse.
+
+LE BERGER
+
+Comme il vous plaira... Voyez, voyez tout a l'entour les etoiles qui
+tombent: ce sont de pauvres ames qui viennent d'entrer au Paradis.
+Signons-nous, monsieur Frederic.
+
+MOI
+
+Beaux anges (comme on dit), que Dieu vous accompagne!
+
+LE BERGER
+
+Mais tenez, un bel astre est celui qui resplendit pas loin du
+Chariot, la-haut: c'est le Bouvier du ciel.
+
+MOI
+
+Que dans l'astronomie on denomme Arcturus.
+
+LE BERGER
+
+Peu importe. Maintenant regardez la sur le nord, l'etoile qui
+scintille a peine: c'est l'etoile Marine, autrement dit la
+Tramontane. Elle est toujours visible et sert de signal aux marins--
+lesquels se voient perdus, lorsqu'ils perdent la Tramontane.
+
+MOI
+
+L'etoile Polaire, comme on l'appelle aussi, se trouve donc dans la
+Petite Ourse; et comme la bise vient de la, les marins de Provence,
+comme ceux d'Italie, disent qu'ils vont a l'Ourse, lorsqu'ils vont
+contre le vent.
+
+LE BERGER
+
+Tournons la tete, nous verrons clignoter la Poussiniere ou le
+Pouillier, si vous preferez.
+
+MOI
+
+Que les savants nomment Pleiades et les Gascons Charrette des Chiens.
+
+LE BERGER
+
+C'est cela. Un peu plus bas resplendissent les Enseigres, -- qui,
+specialement, marquent les heures aux bergers. D'aucuns les nomment
+les Trois Rois, d'autres les Trois Bourdons ou le Rateau ou le Faux
+Manche.
+
+MOI
+
+Precisement, c'est Orion et la ceinture d'Orion.
+
+LE BERGER
+
+Tres bien. Encore plus bas, toujours vers le midi, brille Jean de
+Milan.
+
+MOI
+
+Sirius, si je ne me trompe.
+
+LE BERGER
+
+Jean de Milan est le flambeau des astres. Jean de Milan, un jour,
+avec les Enseignes et la Poussiniere, avait ete, dit-on, convie a une
+noce. (La noce de la belle Maguelone, dont nous parlerons tantot.) La
+Poussiniere, matinale, partit, parait-il, la premiere et prit le
+chemin haut. Les Enseignes, trois filles semillantes, ayant coupe
+plus bas, finirent par l'atteindre. Jean de Milan, reste endormi,
+prit, lorsqu'il se leva, le raccourci et, pour les arreter, leur
+lanca son baton a la volee... Ce qui fait que le Faux Manche est
+appele depuis le Baton de Jean de Milan.
+
+MOI
+
+Et celle qui, au loin, vient de montrer le nez et qui rase la
+montagne?
+
+LE BERGER
+
+C'est le Boiteux. Lui aussi etait de la noce. Mais comme il boite,
+pauvre diable, il n'avance que lentement. Il se leve tard du reste et
+se couche de bonne heure.
+
+MOI
+
+Et celle qui descend, la-bas, sur le ponant, etincelante comme une
+epousee?
+
+LE BERGER
+
+Eh bien ! c'est elle! l'etoile du Berger, 1'Etoile du Matin, qui nous
+eclaire a l'aube, quand nous lachons le troupeau, et le soir, quand
+nous le rentrons: c'est elle, l'etoile reine, la belle etoile,
+Maguelone, la belle Maguelone, sans cesse poursuivie par Pierre de
+Provence, avec lequel a lieu, tous les sept ans son mariage.
+
+MOI
+
+La conjonction, je crois, de Venus et de Jupiter ou de Saturne
+quelquefois.
+
+LE BERGER
+
+A votre gout... mais tiens, Labrit! Pendant que nous causions, les
+brebis se sont dispersees, tai! tai! ramene-les! Oh! le mauvais
+coquin de chien, une vraie rosse... Il faut que j'y aille moi-meme.
+Allons, monsieur Frederic, vous, prenez garde de ne pas vous egarer!
+
+MOI
+
+Bonsoir! Galant Jean.
+
+Retournons aussi, comme le patre, a nos moutons. A partir des
+_Provencales_, recueil poetique ou avaient collabore les trouveres
+vieux et jeunes de cette epoque-la, quelques-uns, dont j'etais,
+engagerent entre eux une correspondance au sujet de la langue et de
+nos productions. De ces rapports, de plus en plus ardents, naquit
+l'idee d'un congres de poetes
+provencaux. Et, sur la convocation de Roumanille et de Gaut qui
+avaient ecrit ensemble dans le journal _Lou Boui-Abaisse_, la reunion
+eut lien le 29 aout 1852, a Arles, dans une salle de l'ancien
+archeveche, sous la presidence de l'aimable docteur d'Astros, doyen
+d'age des trouveres. Ce fut la qu'entre tous nous fimes connaissance,
+Aubanel, Aubert, Bourrelly, Cassan, Crousillat, Desanat, Garcin,
+Gaut, Gelu, Giera, Mathieu, Roumanille, moi et d'autres. Grace au bon
+Carpentrassien, Bonaventure Laurent, nos portraits eurent les
+honneurs de l'_Illustration_ (18 septembre 1852).
+
+Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, professeur a la faculte des
+sciences de Toulouse et spirituel poete en son parler montpellierain,
+l'avait charge d'amener Jasmin a Arles. Mais, quand Moquin-Tandon
+ecrivit a l'auteur de _Marthe la folle_, savez-vous ce que repondit
+l'illustre poete gascon: "Puisque vous allez a Arles, dites-leur
+qu'ils auront beau se reunir quarante et cent, jamais ils ne feront
+le bruit que j'ai fait tout seul."
+
+-- Voila Jasmin de pied en cap, me disait Roumanille.
+
+Cette reponse le reproduit beaucoup plus fidelement que le bronze
+eleve a Agen, en son honneur. Il etait ce que l'on appelle, Jasmin,
+un fier bougre.
+
+D'ailleurs, le perruquier d'Agen, en depit de son genie, fut toujours
+aussi maussade pour ceux qui, comme lui, voulaient chanter dans notre
+langue. Roumanille, puisque nous y sommes, quelques annees
+auparavant, lui avait envoye ses _Paquerettes_, avec la dedicace de
+Madeleine, une des poesies les meilleures du recueil. Jasmin ne
+daigna pas remercier le Provencal. Mais ayant, le Gascon, vers 1848,
+passe par Avignon, ou il donna un concert avec Mlle Roaldes, qui
+jouait de la harpe, Roumanile, apres la seance, vint avec quelques
+autres saluer le poete qui avait fait couler les larmes en declamant
+ses _Souvenirs_ :
+
+ _-- Ou vas-tu grand-pere? -- Mon fils a l'hopital...
+ C'est la que meurent les Jasmins_.
+
+-- Qui etes-vous donc? fit l'Agenais au poete de Saint-Remy.
+
+-- Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille.
+
+-- Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais je croyais qu'il fut
+celui d'un auteur mort.
+
+-- Monsieur, vous le voyez, repondit l'auteur des _Paquerettes_, qui
+ne laissa jamais personne lui marcher sur le pied, je suis assez
+jeune encore pour pouvoir, s'il plait a Dieu, faire un jour votre
+epitaphe.
+
+Qui fut bien plus gracieux pour la reunion d'Arles, ce fut ce bon
+Reboul, qui nous ecrivit ceci: "Que Dieu benisse votre table... Que
+vos luttes soient des fetes, que les rivaux soient des amis! Celui
+qui fit les cieux a fait celui de notre pays si grand et si bleu
+qu'il y a de l'espace pour toutes les etoiles."
+
+Et cet autre Nimois, Jules Canonge, qui disait: "Mes amis, si vous
+aviez un jour a defendre notre cause, n'oubliez pas qu'en Arles se
+fit votre assemblee premiere et que vous futes etoiles dans la cite
+noble et fiere qui a pour armes et pour devise: _l'epee et l'ire du
+lion_."
+
+Je ne me souviens pas de ce que je dis ou chantai la, mais je sais
+seulement qu'en voyant le jour renaitre, j'etais dans le ravissement;
+et, Roumanille l'a dit dans son discours de Montmajour, en 1889. Il
+parait que, songeur, plonge dans ma pensee, dans mes yeux de jeune
+homme "resplendissaient deja les sept rayons de l'Etoile".
+
+Le Congres d'Arles avait trop bien reussi pour ne pas se renouveler.
+L'annee suivante, 21 aout 1853, sous l'impulsion de Gaut, le jovial
+poete d'Aix, a Aix se tint une assemblee (le Festival des Trouveres)
+deux fois nombreuse comme l'assemblee d'Arles. C'est la que Brizeux,
+le grand barde breton, nous adressa le salut et les souhaits ou il
+disait:
+
+ _Le rameau d'olivier couronnera vos tetes,
+ Moi je n'ai que la lande en fleurs:
+ L'un symbole riant de la paix et des fetes
+ L'autre symbole des douleurs.
+
+ Unissons-les, amis; les fils qui vont nous suivre
+ De ces fleurs n'ornent plus leurs fronts:
+ Aucun ne redira le son qui nous enivre,
+ Quand nous, fideles, nous mourrons...
+
+ Mais peut-elle mourir la brise fraiche et douce?
+ L'aquilon l'emporte en son vol,
+ Et puis elle revient legere sur la mousse
+ Meurt-il le chant du rossignol?
+
+ Non, tu ranimeras l'idiome sonore,
+ Belle Provence, a son declin;
+ Sur ma tombe longtemps doit soupirer encore
+ La voix errante de Merlin_.
+
+Outre ceux que j'ai cites comme figurant au Congres d'Arles, voici
+les noms nouveaux qui emergerent au Congres d'Aix : Leon Alegre,
+l'abbe Aubert, Autheman, Bellot, Brunet, Chalvet, l'abbe Emery,
+Laidet, Mathieu Lacroix, l'abbe Lambert, Lejourdan, Peyrottes,
+Ricard-Berard, Tavan, Vidal etc., avec trois trouveresses, Mlles
+Reine Garde, Leonide Constans et Hortense Rolland.
+
+Une seance litteraire, devant tout le beau monde d'Aix, se tint,
+apres midi, dans la grande salle de la mairie, courtoisement ornee
+des couleurs de Provence et des blasons de toutes les cites
+provencales. Et sur une banniere en velours cramoisi etaient inscrits
+les noms des principaux poetes provencaux des derniers siecles. Le
+maire d'Aix, maire et depute, etait alors M. Rigaud, le meme qui plus
+tard donna une traduction de _Mireio_ en vers francais.
+
+Apres l'ouverture faite par un choeur de chanteurs,
+
+ _Trouveres de Provence,
+ Pour nous tous quel beau jour!
+ Voici la Renaissance
+ Du parler du Midi_,
+
+dont Jean-Baptiste Gaut avait fait les paroles, le president d'Astros
+discourut gentiment en langue provencale; puis, tour a tour, chacun y
+alla de son morceau. Roumanille, tres applaudi, recita un de ses
+contes et chanta la _Jeune Aveugle_; Aubanel devida sa piece des
+_Jumeaux_, et moi _la Fin du Moissonneur_. Mais le plus grand succes
+fut pour la chansonnette du paysan Tavan, _les Frisons de Mariette_,
+et pour le macon Lacroix, qui fit tous frissonner avec sa _Pauvre
+Martine_.
+
+Emile Zola, alors ecolier au college d'Aix, assistait a cette seance
+et, quarante ans apres, voici ce qu'il disait dans le discours qu'il
+prononca a la felibree de Sceaux (1892) :
+
+"J'avais quinze ou seize ans, et je me revois, ecolier echappe du
+college, assistant a Aix, dans la grande salle de l'Hotel de Ville, a
+une fete poetique un peu semblable a celle que j'ai l'honneur de
+presider aujourd'hui. Il y avait la Mistral declamant la _Mort du
+Moissonneur_, Roumanille et Aubanel sans doute, d'autres encore, tous
+ceux qui, quelques annees plus tard, allaient etre les felibres et
+qui n'etaient alors que les troubadours."
+
+Enfin, au banquet du soir, ou l'on en dit, conta et chanta de toutes
+sortes, nous eumes le plaisir d'elever nos verres a la sante du vieux
+Bellot, qui s'etait, dans Marseille et toute la Provence, fait une
+renommee, meritee assurement, de poete drolatique, et qui, ebahi de
+voir ce debordement de seve, nous repondait tristement :
+
+ _Je ne suis qu'un gacheur;
+ J'ai dans ma pauvre vie, noirci bien du papier:
+ Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, n'ont pas la flemme,
+ De notre provencal debrouilleront l'echeveau_.
+
+CHAPITRE XII
+
+FONT-SEGUGNE
+
+Le groupe avignonnais. -- La fete de sainte Agathe. -- Le pere de
+Roumanille. -- Crousiflat de Salon, -- Le chanoine Aubanel. -- La
+famille Giera. -- Les amours d'Aubanel et de Zani. -- Le banquet de
+Font-Segugne. -- L'institution du Felibrige. -- L'oraison de saint
+Anselme. -- Le premier chant des felibres.
+
+Nous etions, dans la contree, un groupe de jeunes, etroitement unis,
+et qui nous accordions on ne peut mieux pour cette oeuvre de
+renaissance provencale. Nous y allions de tout coeur.
+
+Presque tous les dimanches, tantot dans Avignon, tantot aux plaines
+de Maillane ou aux Jardins de Saint-Remy, tantot sur les hauteurs de
+Chateauneuf-de-Gadagne ou de Chateauneuf-du-Pape, nous nous
+reunissions pour nos parties intimes, regals de jeunesse, banquets de
+Provence, exquis en poesie bien plus qu'en mets, ivres d'enthousiasme
+et de ferveur, plus que de vin. C'est la que Roumanille nous chantait
+ses Noels, la qu'il nous lisait les _Songeuses_, toutes fraiches, et
+_la Part du Bon Dieu_ encore flambant neuve; c'est la que, croyant,
+mais sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Aubanel recitait
+_le Massacre des Innocents_; c'etait la que _Mireille_ venait, de
+loin en loin, devider ses strophes nouvellement surgies.
+
+A Maillane, lors de la Sainte-Agathe, qui est la fete de l'endroit,
+les "poetes" (comme on nous appelait deja) arrivaient tous les ans
+pour y passer trois jours, comme les bohemiens. La vierge Agathe
+etait Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les seins. On dit
+meme qu'a Arles, dans le tresor de Saint-Trophime, est conserve un
+plat d'agate qui, selon la tradition, aurait contenu les seins de la
+jeune bienheureuse. Mais d'ou pouvait venir aux Arlesiens et aux
+Maillanais cette devotion pour une sainte de Catane? Je me
+l'expliquerais de la facon suivante:
+
+Un seigneur de Maillane, originaire d'Arles, Guillaume des
+Porcellets, fut, d'apres l'histoire, le seul Francais epargne aux
+Vepres Siciliennes, en consideration de sa droiture et de sa vertu.
+Ne nous aurait-il pas, lui ou ses descendants, apporte le culte de la
+vierge catanaise? Toujours est-il qu'en Sicile, sainte Agathe est
+invoquee contre les feux de l'Etna et a Maillane contre la foudre et
+l'incendie. Un honneur recherche par nos jeunes Maillanaises, c'est,
+avant leur mariage, d'etre trois ans _prieuresses_ (comme on dirait
+pretresses) de l'autel de sainte Agathe, et voici qui est bien joli:
+la veille de la fete, les couples, la jeunesse, avant d'ouvrir les
+danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une serenade devant
+l'eglise, a sainte Agathe.
+
+Avec les galants du pays, nous venions, nous aussi, derriere les
+menetriers, a la clarte des falots errants et au bruit des petards,
+serpenteaux et fusees, offrir a la patronne de Maillane nos
+hommages... Et, a propos de ces saints honores sur l'autel, dans les
+villes et les villages, de-ci de-la, au Nord comme au Midi, depuis
+des siecles et des siecles, je me suis demande, parfois: Qu'est-ce, a
+cote de cela, notre gloire mondaine de poetes, d'artistes, de
+savants, de guerriers, a peine connus de quelques admirateurs? Victor
+Hugo lui-meme n'aura jamais le culte du moindre saint du calendrier,
+ne serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, voit, toutes
+les annees, des milliers de fideles venir le supplier dans sa vallee
+perdue! Et aussi, un jour qu'a sa table (les flatteurs avaient pose
+cette question:
+
+-- Y a-t-il, en ce monde, gloire superieure a celle du poete?
+
+-- Celle du saint, repondit l'auteur des _Contemplations_.
+
+Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser l'ami
+Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines. Nous
+allions, dans le pre du moulin, voir les luttes s'ouvrir, au
+battement du tambour:
+
+_Qui voudra lutter, qu'il se presente...
+Qui voudra lutter...
+Qu'il vienne au pre!_
+
+les luttes d'hommes et d'ephebes ou l'ancien lutteur Jesette, qui
+etait surveillant du jeu, tournait et retournait autour des lutteurs,
+butes l'un contre l'autre, nus, les jarrets tendus, et d'une voix
+severe leur rappelait parfois le precepte: _defense de dechirer les
+chairs..._
+
+-- O Jesette... vous souvient-il de quand vous fites mordre la
+poussiere a Quequine?
+
+-- Et de quand je terrassai Bel-Arbre d'Aramon, nous repondait le
+vieil athlete, enchante de redire ses victoires d'antan. On
+m'appelait, savez-vous comme? Le Petit Maillanais ou, autrement, le
+Flexible. Nul jamais ne put dire qu'il m'avait renverse et, pourtant,
+j'eus a lutter avec le fameux Meissonnier, l'hercule avignonnais qui
+tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste d'Apt... Mais nous
+ne pumes rien nous faire.
+
+A Saint-Remy, nous descendions chez les parents de Roumanille,
+Jean-Denis et Pierrette, de vaillants maraichers qui exploitaient un
+jardin vers le Portail-du-Trou. Nous y dinions en plein air, a
+l'ombre claire d'une treille, dans les assiettes peintes qui
+sortaient en notre honneur, avec les cuillers d'etain et les
+fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les soeurs de notre ami,
+deux brunettes dans la vingtaine, nous servaient, souriantes, la
+blanquette d'agneau qu'elles venaient d'appreter.
+
+Un rude homme, tout de meme, ce vieux Jean-Denis, le pere de
+Roumanille. Il avait, etant soldat de Bonaparte (ainsi qu'assez
+dedaigneux il denommait l'empereur), vu la bataille de Waterloo et
+racontait volontiers qu'il y avait gagne la croix.
+
+-- Mais, avec la defaite, disait-il, on n'y pensa plus.
+
+Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon, recut la decoration,
+Jean-Denis, fierement, se contenta de dire:
+
+-- Le pere l'avait gagnee, c'est le garcon qui l'a.
+
+Et voici l'epitaphe que Roumanille ecrivit sur la tombe de ses
+parents, au cimetiere de Saint-Remy :
+
+ A JEAN-DENIS ROUMANILLE
+ JARDINIER, HOMME DE BIEN ET DE VALEUR (1791-1875)
+ A PIERRETTE PIQUET, SON EPOUSE,
+ BONNE, PIEUSE ET FORTE (1793-1895.
+ ILS VECURENT CHRETIENNEMENT ET MOURURENT
+ TRANQUILLES, DEVANT DIEU SOIENT-ILS!
+
+Crousillat, de Salon, un devot de la langue et des Muses de Crau,
+etait assez souvent de ces reunions d'amis et c'est au lendemain
+d'une lecture poetique qu'il me gratifia du sonnet que je transcris:
+
+ _J'entendis un echo de ta pure harmonie,
+ Le jour que nous pumes, chez Roumanille,
+ Cinq trouveres joyeux, francs de ceremonie,
+ Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille.
+
+ Mais quand finiras-tu de tresser ton panier,
+ Quand de nous attifer ta belle jeune fille?
+ Que je m'ecrie content et jamais faconnier
+ Ta Mireille, o Mistral, est une merveille!...
+
+ Si donc, comme le vent dont le nom te convient,
+ Fort est le souffle saint qui t'inspire, jeune homme,
+ Allons, au monde avide epanche les accents:
+
+ A tes flambants accords les monts vont s'emouvoir
+ Les arbres tressaillir, les torrents s'arreter,
+ Comme aux sons modules sur les lyres antiques_.
+
+On allait, en Avignon, a la maison d'Aubanel, dans la rue Saint-Marc
+(qui, aujourd'hui, porte le nom du glorieux felibre): un hotel a
+tourelles, ancien palais cardinalice, qu'on a demoli depuis pour
+percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, on voyait, avec
+sa vis, une presse de bois semblable a un pressoir qui, depuis deux
+cents ans, servait pour imprimer les livres paroissiaux et scolaires
+du Comtat. La, nous nous installions, un peu intimides par le parfum
+d'eglise qui etait dans les murs, mais surtout par Jeanneton, la
+vieille cuisiniere, qui avait toujours l'air de grommeler:
+
+-- Les voila encore!
+
+Cependant, la bonhomie du pere d'Aubanel, imprimeur officiel de notre
+Saint-Pere le Pape, et la jovialite de son oncle le chanoine nous
+avaient bientot mis a l'aise. Et venu le moment ou l'on choque le
+verre, le bon vieux pretre racontait.
+
+-- Une nuit, disait-il, quelqu'un vint m'appeler pour porter
+l'extreme-onction a une malheureuse de ces mauvaises maisons du preau
+de la Madeleine. Quand j'eus administre la pauvre agonisante, et que
+nous redescendions avec le sacristain, les dames, alignees le long de
+l'escalier, decolletees et accoutrees d'oripeaux de carnaval, me
+saluerent au passage, la tete penchee, d'un air si contrit qu'on leur
+aurait donne, selon l'expression populaire, l'absolution sans les
+confesser. Et la mere catin, tout en m'accompagnant, m'alleguait des
+pretextes pour excuser sa vie... Moi, sans repondre, je devalais les
+degres; mais des qu'elle m'eut ouvert la porte du logis, je me
+retourne et je lui fais:
+
+-- Vieille brehaigne! s'il n'y avait point de matrones, il n'y aurait
+pas tant de gueuses!
+
+Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons plus tard) nous
+faisions aussi nos frairies. Mais l'endroit bienheureux, l'endroit
+predestine, c'etait, ensuite, Font-Segugne, bastide de plaisance pres
+du village de Gadagne, ou nous conviait la famille Giera: il y avait
+la mere, aimable et digne dame; l'aine qu'on appelait Paul, notaire a
+Avignon, passionne pour la Gaie-Science; le cadet Jules, qui revait
+la renovation du monde par l'oeuvre des
+Penitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes et accortes:
+Clarisse et Josephine, douceur et joie de ce nid.
+
+Font-Segugne, au penchant du plateau de Camp-Cabel; regarde le
+Ventoux, au loin, et la gorge de Vaucluse qui se voit a quelques
+lieues. Le domaine prend son nom d'une petite source qui y coule au
+pied du castel. Un delicieux bouquet de chenes, d'acacias et de
+platanes le tient abrite du vent et de l'ardeur du soleil.
+
+"Font-Segugne, dit Tavan (le felibre de Gadagne), est encore
+l'endroit ou viennent, le dimanche, les amoureux du village. La, ils
+ont l'ombre, le silence, la fraicheur, les
+cachettes; il y a la des viviers avec leurs bancs de pierre que le
+lierre enveloppe; il y a des sentiers qui montent, qui descendent,
+tortueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants d'oiseaux,
+murmure de feuillage, gazouillis de fontaine. Partout, sur le gazon,
+vous pouvez vous asseoir, rever d'amour, si l'on est seul et, si l'on
+est deux, aimer."
+
+Voi1a ou nous venions nous recreer comme perdreaux, Roumanille Giera,
+Mathieu, Brunet, Tavan, Crousillat, moi et autres, Aubanel plus que
+tous, retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny Manivet de
+son vrai nom), Zani l'Avignonnaise, une amie et compagne des
+demoiselles du castel.
+
+"Avec sa taille mince et sa robe de laine,-- couleur de la grenade,
+-- avec son front si lisse et ses grands yeux si beaux, -- avec ses
+longs cheveux noirs et son brun visage, -- je la verrai tantot, la
+jeune vierge, -- qui me dira: "Bonsoir." O Zani, venez vite!"
+
+C'est le portrait qu'Aubanel, dans son _Livre de l'Amour_, en fit
+lui-meme... Mais, a present, ecoutons-le, lorsque, apres que Zani eut
+pris le voile, il se rappelle
+Font-Segugne :
+
+"Voici l'ete, les nuits sont claires. -- A Chateauneuf, le soir est
+beau. -- Dans les bosquets la lune encore-- monte la nuit sur
+Camp-Cabel. -- T'en souvient-il? Parmi les pierres, -- avec ta face
+d'Espagnole, -- quand tu courais comme une folle, -- quand nous
+courions comme des fous -- au plus sombre et qu'on avait peur?
+
+"Et par ta taille deliee -- je te prenais: que c'etait doux! -- Au
+chant des betes du bocage, -- nous dansions alors tous les deux. --
+Grillons, rossignols et rainettes --
+disaient, chacun, leurs chansonnettes; -- tu y ajoutais ta voix
+claire... -- Belle amie, ou sont, maintenant, -- tant de branles et
+de chansons?
+
+"Mais, a la fin? las de courir, -- las de rire, las de danser, --
+nous nous asseyions sous les chenes -- un moment pour nous reposer;
+-- tes longs cheveux qui s'epandaient. -- mon amoureuse main aimait
+-- a les reprendre; et toi, bonne, tu me laissais faire, tout doux,
+-- comme une mere son enfant."
+
+Et les vers ecrits par lui, au chatelet de Font-Segugne, sur les murs
+de la chambre ou sa Zani couchait.
+
+"O chambrette, chambrette, -- bien sur que tu es petite, mais que de
+souvenirs! -- Quand je passe ton seuil, je me dis: "Elles viennent!"
+-- Il me semble vous voir, o belles jouvencelles, -- toi, pauvre
+Julia, toi, ma chere Zani! -- Et pourtant, c'en est fait! -- Ah! vous
+ne viendrez plus dormir dans la chambrette! -- Julia, tu es morte!
+Zani, tu es nonnain!"
+
+Vouliez-vous, pour berceau d'un reve glorieux, pour l'epanouissement
+d'une fleur d'ideal, un lieu plus favorable que cette cour d'amour
+discrete, au belvedere d'un coteau, au milieu des lointains azures et
+sereins, avec une volee de jeunes qui adoraient le Beau sous les
+trois especes: Poesie, Amour, Provence, identiques pour eux, et
+quelques demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire compagnie!
+
+Il fut ecrit au ciel qu'un dimanche fleuri, le 21 mai 1854, en pleine
+primevere de la vie et de l'an, sept poetes devaient se rencontrer au
+castel de Font-Segugne: Paul Giera, un esprit railleur qui signait
+Glaup (par anagramme de Paul G.); Roumanille, un propagandiste qui,
+sans en avoir l'air, attisait incessamment le feu sacre autour de
+lui; Aubanel, que Roumanille avait conquis a notre langue et qui, au
+soleil d'amour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa _grenade_;
+Mathieu, ennuage dans les visions de la Provence redevenue, comme
+jadis, chevaleresque et amoureuse; Brunet, avec sa face de Christ de
+Galilee, revant son utopie de Paradis terrestre; le paysan Tavan qui,
+ploye sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon sur la
+glebe; et Frederic, tout pret a jeter au mistral, comme les patres
+des montagnes, le cri de race pour heler, et tout pret a planter le
+gonfalon sur le Ventoux...
+
+A table, on reparla, comme c'etait l'habitude, de ce qu'il faudrait
+pour tirer notre idiome de l'abandon ou il gisait depuis que,
+trahissant l'honneur de la Provence, les classes dirigeantes
+l'avaient reduit, helas! a la domesticite. Et alors, considerant que,
+des deux derniers Congres, celui d'Arles et celui d'Aix, il n'etait
+rien sorti qui fit prevoir un accord pour la rehabilitation de la
+langue provencale; qu'au contraire, les reformes, proposees par les
+jeunes de l'Ecole avignonnaise, s'etaient vues, chez beaucoup, mal
+accueillies et mal voulues, les Sept de Font-Segugne delibererent,
+unanimes, de faire bande a part et, prenant le but en main, de le
+jeter ou ils voulaient.
+
+-- Seulement, observa Glaup, puisque nous faisons corps neuf, il nous
+faut un nom nouveau. Car, entre rimeurs, vous le voyez, bien qu'ils
+ne trouvent rien du tout, ils se disent tous _trouveres_. D'autre
+part, il y a aussi le mot de _troubadour_. Mais, usite pour designer
+les poetes d'une epoque, ce nom est decati par l'abus qu'on en a
+fait. Et a renouveau enseigne nouvelle!
+
+Je pris alors la parole.
+
+-- Mes amis, dis-je, a Maillane, il existe dans le peuple, un vieux
+recitatif qui s'est transmis de bouche en bouche et qui contient, je
+crois, le mot predestine.
+
+Et je commencai :
+
+"Monseigneur saint Anselme lisait et ecrivait. -- Un jour de sa
+sainte ecriture, -- il est monte au haut du ciel. -- Pres de l'Enfant
+Jesus, son fils tres precieux, -- il a trouve la Vierge assise -- et
+aussitot l'a saluee. -- Soyez le bienvenu, neveu! a dit la Vierge. --
+Belle compagne, a dit son enfant, qu'avez-vous? -- J'ai souffert sept
+douleurs ameres -- que je desire vous conter.
+
+"La premiere douleur que je souffris pour vous, o mon fils precieux,
+-- c'est lorsque, allant ouir messe de relevailles, au temple je me
+presentai, -- qu'entre les mains de saint Simeon je vous mis. -- Ce
+fut un couteau de douleur -- qui me trancha le coeur, qui me traversa
+l'ame, - ainsi qu'a vous, -- o mon fils precieux!
+
+"La seconde douleur que je souffris pour vous, etc. -- La troisieme
+douleur que je souffris pour vous, etc. -- La quatrieme douleur que
+je souffris pour vous, -- o mon fils precieux! -- c'est quand je vous
+perdis, -- que de trois jours, trois nuits, je ne vous trouvai plus,
+-- car vous etiez dans le temple, -- ou vous vous disputiez, avec les
+scribes de la loi, -- avec les sept _felibres_ de la Loi (1)."
+
+-- Les sept felibres de la Loi, mais c'est nous autres, ecria la
+tablee. Va pour _felibre_.
+
+Et Glaup ayant verse dans les verres tailles une bouteille de
+chateauneuf qui avait sept ans de cave, dit solennellement:
+
+-- A la sante des felibres! Et, puisque nous voici en train de
+baptiser, adaptons au vocable de notre Renaissance tous les derives
+qui doivent en naitre. Je vous propose donc d'appeler _felibrerie_
+toute ecole de felibres qui comptera au moins sept membres, en
+memoire, messieurs, de la pleiade d'Avignon.
+
+-- Et moi, dit Roumanille, je vous propose, s'il vous plait, le joli
+mot _felibriser_ pour dire "se reunir, comme nous faisons, entre
+felibres".
+
+ (1) Ce poeme populaire se dit aussi en Catalogne. Voici la
+traduction du Catalan correspondant au provencal que nous venons de
+citer: Le troisieme (couteau) fut quand vous eutes, -- pres de trois
+jours, perdu votre Fils; -- vous le trouvates dans le temple, --
+disputant avec des savants, -- prechant sous les voutes -- la
+ celeste doctrine.
+
+-- Moi, dit Mathieu, j'ajoute le terme _felibree_ pour dire "une
+frairie de poetes provencaux".
+
+-- Moi, dit Tavan, je crois que le mot _felibreen_ n'exprimerait pas
+mal ce qui concerne les felibres.
+
+-- Moi je dedie, fit Aubanel, le nom de _felibresse_ aux dames qui
+chanteront en langue de Provence.
+
+-- Moi, je trouve, dit Brunet, que le mot _felibrillon_ sierait aux
+enfants des felibres.
+
+-- Moi, dit Mistral, je clos par ce mot national: _felibrige,
+felibrige_! qui designera l'oeuvre et l'association.
+
+Et, alors, Glaup reprit:
+
+-- Ce n'est pas tout, collegues! nous sommes les felibres de la
+loi... Mais, la Loi, qui la fait?
+
+-- Moi, dis-je, et je vous jure que, devrais-je y mettre vingt ans de
+ma vie, je veux, pour faire voir que notre langue est une langue,
+rediger les articles de loi qui la regissent.
+
+Drole de chose! elle a l'air d'un conte et, pourtant, c'est de la, de
+cet engagement pris un jour de fete, un jour de poesie et d'ivresse
+ideale, que sortit cette enorme et
+absorbante tache du _Tresor du Felibrige_ ou dictionnaire de la
+langue provencale, ou se sont fondus vingt ans d'une carriere de
+poete.
+
+Et qui en douterait n'aura qu'a lire le prologue de Glaup (P. Giera)
+dans _l'Almanach Provencal_ de 1885, ou cela est clairement consigne
+comme suit:
+
+"Quand nous aurons toute prete la Loi qu'un felibre prepare et qui
+dit, beaucoup mieux que vous ne sauriez le croire, pourquoi ceci,
+pourquoi cela, les opposants devront se taire."
+
+C'est dans cette seance, memorable a juste titre et passee,
+aujourd'hui, a l'etat de legende, qu'on decida la publication, sous
+forme d'almanach, d'un petit recueil annuel qui serait le fanion de
+notre poesie, l'etendard de notre idee, le trait d'union entre
+felibres, la communication du Felibrige avec le peuple.
+
+Puis, tout cela regle, l'on s'apercut, ma foi, que le 21 de mai, date
+de notre reunion, etait le jour de sainte Estelle; et, tels que les
+rois Mages, reconnaissant par la l'influx mysterieux de quelque haute
+conjoncture, nous saluames l'Etoile qui presidait au berceau de notre
+redemption.
+
+L'_Almanach Provencal pour le Bel An de Dieu 1855_ parut la meme
+annee avec ses cent douze pages. A la premiere, en belle place, tel
+qu'un trophee de victoire, notre _Chant des Felibres_ exposait le
+programme de ce reveil de seve et de joie populaire:
+
+ --Nous sommes des amis, des freres,
+ Etant les chanteurs du pays!
+ Tout jeune enfant aime sa mere,
+ Tout oisillon aime son nid:
+ Notre ciel bleu, notre terroir
+ Sont, pour nous autres, un paradis.
+
+ Tous des amis, joyeux et libres,
+ De la Provence tous epris,
+ C'est nous qui sommes les felibres,
+ Les gais felibres provencaux!
+
+ En provencal ce que l'on pense
+ Vient sur les levres aisement.
+ O douce langue de Provence,
+ Voila pourquoi nous t'aimerons!
+ Sur les galets de la Durance
+ Nous le jurons tous aujourd'hui!
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Les fauvettes n'oublient jamais
+ Ce que leur gazouilla leur pere,
+ Le rossignol ne l'oublie guere,
+ Ce que son pere lui chanta;
+ Et le langage de nos meres,
+ Pourrions-nous l'oublier, nous autres?
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Cependant que les jouvencelles
+ Dansent au bruit du tambourin,
+ Le dimanche, a l'ombre legere,
+ A l'ombre d'un figuier, d'un pin,
+ Nous aimons a gouter ensemble,
+ A humer le vin d'un flacon.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Alors, quand le mout de la Nerthe
+ Dans le verre sautille et rit,
+ De la chanson qu'il a trouvee
+ Des qu'un felibre lance un mot,
+ Toutes les bouches sont ouvertes
+ Et nous chantons tous a la loi.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Des jeunes filles semillantes
+ Nous aimons le rire enfantin;
+ Et, si quelqu'une nous agree,
+ Dans nos vers de galanterie
+ Elle est chantee et rechantee
+ Avec des mots plus que jolis.
+
+ Tous des amis, etc.
+
+ Quand les moissons seront venues,
+ Si la poele frit quelquefois,
+ Quand vous foulerez vos vendanges,
+ Si le suc du raisin foisonne
+ Et que vous ayez besoin d'aide,
+ Pour aider, nous y courrons tous.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Nous conduisons les farandoles;
+ A la Saint-Eloi, nous trinquons;
+ S'il faut lutter, a bas la veste;
+ De saint Jean nous sautons le feu;
+ A la Noel, la grande fete,
+ Ensemble nous posons la Buche.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Dans le moulin lorsqu'on detrite
+ Les sacs d'olives, s'il vous faut
+ Des lurons pour pousser la barre,
+ Venez, nous sommes toujours prets
+ Vous aurez la des gouailleurs comme
+ Il n'en est pas dix nulle part.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Vienne la rotie des chataignes
+ Aux veillees de la Saint-Martin,
+
+ Si vous aimez les contes bleus,
+ Appelez-nous, voisins, voisines:
+ Nous vous en dirons des brochees
+ Dont vous rirez jusqu'au matin.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ A votre fete patronale
+ Faut-il des prieurs, nous voici...
+ Et vous, pimpantes mariees,
+ Voulez-vous un joyeux couplet?
+ Conviez-nous: pour vous, mignonnes,
+ Nous en avons des cents au choix!
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Quand vous egorgerez la truie,
+ Ne manquez pas de faire signe!
+ Serait-ce par un jour de pluie,
+ Pour la saigner on lie la queue:
+ Un bon morceau de la fressure,
+ Rien de pareil pour bien diner.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Dans le travail le peuple ahane:
+ Ce fut, helas! toujours ainsi...
+ Eh! s'il fallait toujours se taire,
+ Il y aurait de quoi crever!
+ Il en faut pour le faire rire,
+ Et il en faut pour lui chanter!
+
+ Tous des amis, joyeux et libres,
+ De la Provence tous epris,
+ C'est nous qui sommes les felibres,
+ Les gais felibres provencaux!_
+
+Le Felibrige, vous le voyez, etait loin d'engendrer melancolie et
+pessimisme. Tout s'y faisait de gaiete de coeur, sans arriere-pensee
+de profit ni de gloire. Les collaborateurs des premiers almanachs
+avaient tous pris des pseudonymes: le Felibre des Jardins
+(Roumanille), le Felibre de la Grenade (Aubanel), le Felibre des
+Baisers (Mathieu), le Felibre Enjoue (Glaup, Paul Giera), le Felibre
+du Mas on bien de Belle-Viste (Mistral), le Felibre de l'Armee
+(Tavan, pris par la conscription), le Felibre de l'Arc-en-Ciel (G.
+Brunet, quietait peintre); tous ceux, ensuite, qui vinrent peu a peu
+grossir le bataillon : le Felibre de Verre (D. Cassan), le Felibre
+des Glands (T. Poussel), le Felibre de la Sainte-Braise (E. Garcin),
+le Felibre de Lusene (Crousillat, de Salon), le Felibre de l'Ail
+(J.-B. Martin, surnomme le Grec), le Felibre des Melons (V. Martin,
+de Cavaillon), la Felibresse du Caulon (fille du precedent), le
+Felibre Sentimental (B. Laurens), le Felibre des Chartes (Achard,
+archiviste de Vaucluse), le Felibre du Pontias (B. Chalvet, de
+Nyons), le Felibre de Maguelone (Moquin-Tandon), le Felibre de la
+Tour-Magne (Roumieux, de Nimes), le Felibre de la Mer (M. Bourrelly),
+le Felibre des Crayons (l'abbe Cotton) et le Felibre Myope (premier
+nom du _Cascarelet_, qui a signe, plus tard, les faceties et contes
+naifs de Roumanille et de Mistral).
+
+CHAPITRE XIII
+
+L'ALMANACH PROVENCAL
+
+Le bon pelerin. -- Jarjaye au paradis. -- La Grenouille de Narbonne.
+-- La Montelaise -- L'homme populaire.
+
+L'_Almanach Provencal_, bien venu des paysans, goute par les
+patriotes, estime par les lettres, recherche par les artistes, gagna
+rapidement la faveur du public; et son tirage, qui fut, la premiere
+annee, de cinq cents exemplaires, monta vite a douze cents, a trois
+mille, a cinq mille, a sept mille, a dix mille, qui est le chiffre
+moyen depuis quinze ou vingt ans.
+
+Comme il s'agit d'une oeuvre de famille et de veillee, ce chiffre
+represente, je ne crois guere me tromper, cinquante mille lecteurs.
+Impossible de dire le soin, le zele, l'amour- propre que Roumanille
+et moi avions mis sans relache a ce cher petit livre, pendant les
+quarante premieres annees. Et sans parler ici des innombrables
+poesies qui s'y sont publiees, sans parler de ses _Chroniques_, ou
+est contenue, peut-on dire, l'histoire du Felibrige, la quantite de
+contes, de legendes, de sornettes, de faceties et de gaudrioles, tous
+recueillis dans le terroir, qui s'y sont ramasses, font de cette
+entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute la
+raillerie, tout l'esprit de notre race se trouvent serres la dedans;
+et si le peuple provencal, un jour, pouvait disparaitre, sa facon
+d'etre et de penser se retrouverait telle quelle dans l'almanach des
+felibres.
+
+Roumanille a publie, dans un volume a part (_Li Conte Prouvencau et
+li Cascareleto_), la fleur des contes et gais devis qu'il egrena a
+profusion dans notre almanach populaire. Nous aurions pu en faire
+autant; mais nous nous contenterons de donner, en specimen de notre
+prose d'almanach, quelques-uns des morceaux qui eurent le plus de
+succes et qui ont ete, du reste, traduits et repandus par Alphonse
+Daudet, Paul Arene, E. Blavet, et autres bons amis.
+
+LE BON PELERIN
+
+Legende provencale.
+
+I
+
+Maitre Archimbaud avait pres de cent ans. Il avait ete jadis un rude
+homme de guerre; mais a present, tout eclope et perclus par la
+vieillesse, il tenait le lit toujours et ne pouvait plus bouger.
+
+Le vieux maitre Archimbaud avait trois fils. Un matin, il appela
+l'aine et lui dit :
+
+-- Viens ici, Archimbalet! En me retournant dans mon lit et
+revassant, car, va, au fond d'un lit, on a le temps de reflechir je
+me suis rememore que, dans une bataille, me rencontrant un jour en
+danger de perir je promis a Dieu de faire le voyage de Rome... Aie!
+je suis Vieux comme terre et ne puis plus aller en guerre! Je
+voudrais bien, mon fils, que tu fisses a ma place ce pelerinage-la,
+car il me peine de mourir sans avoir accompli mon voeu.
+
+L'aine repondit:
+
+-- Que diable allez-vous donc vous mettre en tete, un pelerinage a
+Rome et je ne sais ou encore! Pere, mangez, buvez, et puis dans votre
+lit, autant qu'il vous plaira, dites des patenotres! Nous avons,
+nous, autre chose a faire.
+
+Maitre Archimbaud, le lendemain matin, appelle son fils cadet;
+
+-- Cadet, ecoute, lui fait-il: en revassant et en calculant, car,
+vois-tu, au fond d'un lit on a le loisir de rever, je me suis souvenu
+que, dans une tuerie, me trouvant un jour en danger mortel, je me
+vouai a Dieu pour le grand voyage de Rome... Aie! je suis vieux comme
+terre! je ne puis plus aller en guerre! et je voudrais qu'a ma place
+tu ailles faire, toi, le pelerinage promis.
+
+Le cadet repondit:
+
+-- Pere, dans quinze jours va venir le beau temps! Il faudra labourer
+les chaumes, il faut cultiver les vignes, il faut faucher les
+foins... Notre aine doit conduire le troupeau dans la montagne; le
+jeune est un enfant... Qui commandera, si je m'en vais a Rome
+faineanter par les chemins? Pere, mangez, dormez, et laissez-nous
+tranquilles.
+
+Le bon maitre Archimbaud, le lendemain matin appelle le plus jeune:
+
+-- Esperit, mon enfant, approche, lui fait-il. J'ai promis au bon
+Dieu de faire un pelerinage a Rome... Mais je suis vieux comme terre!
+Je ne puis plus aller en guerre... Je t'y enverrais bien a ma place,
+pauvret! Mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas la route; Rome est
+tres loin, mon Dieu! et s'il t'arrivait malheur...
+
+-- Mon pere, j'irai, repondit le jeune. Mais la mere cria: Je ne veux
+pas que tu y ailles! Ce vieux radoteur avec sa guerre, avec sa Rome,
+finit par donner sur les nerfs: non content de grogner, de se
+plaindre, de geindre, toute l'annee durant, il enverrait maintenant
+ce bel enfant se perdre!
+
+-- Mere, dit le jeune, la volonte d'un pere est un ordre de Dieu!
+Quand Dieu commande, il faut partir.
+
+Et Esperit, sans dire plus, alla tirer du vin dans une petite gourde,
+mit un pain dans sa besace avec quelques oignons, chaussa ses
+souliers neufs, chercha dans le bucher un bon baton de chene, jeta
+son manteau sur l'epaule, embrassa son vieux pere, qui lui donna
+force conseils, fit ses adieux a toute sa parente et partit.
+
+II
+
+Mais avant de se mettre en voie, il alla devotement ouir la sainte
+messe; et n'est-ce pas merveille qu'en sortant de l'eglise, il trouva
+sur le seuil un beau jeune homme qui lui adressa ces mots:
+
+-- Ami, n'allez-vous pas a Rome?
+
+-- Mais oui, dit Esperit.
+
+-- Et moi aussi, camarade; si cela vous plaisait, nous pourrions
+faire route ensemble.
+
+-- Volontiers, mon bel ami.
+
+Or cet aimable jouvenceau etait un ange envoye par Dieu.
+
+Esperit avec l'ange prirent donc la voie romaine; et ainsi tout
+gaiement, tantot au soleil, tantot a l'aiguail, en mendiant leur pain
+et chantant des cantiques, la petite gourde au bout du baton, enfin
+ils arriverent a la cite de Rome.
+
+Une fois reposes, ils firent leurs devotions a la grande eglise de
+Saint-Pierre, visiterent tour a tour les basiliques, les chapelles,
+les oratoires, les sanctuaires, et tous les piliers sacres, baiserent
+les reliques des apotres Pierre et Paul, des vierges, des martyrs et
+de la vraie Croix; bref avant de repartir, ils furent voir le pape,
+qui leur donna sa benediction.
+
+Et alors Esperit avec son compagnon allerent se coucher sous le
+porche de Saint-Pierre et Esperit s'endormit.
+
+Or, voici qu'en dormant le pelerin vit en songe ses freres et sa mere
+qui brulaient en enfer, et il se vit lui-meme avec son pere dans la
+gloire eternelle des paradis de Dieu.
+
+-- Helas! pour lors, s'ecria-t-il, je voudrais bien, mon Dieu,
+retirer du feu ma mere, ma pauvre mere et mes freres!
+
+Et Dieu lui repondit:
+
+-- Tes freres, c'est impossible, car ils ont desobei mon
+commandement; mais ta mere, peut-etre, si tu peux, avant sa mort, lui
+faire faire trois charites.
+
+Et Esperit se reveilla. L'ange avait disparu. Il eut beau l'attendre,
+le chercher, le demander, il ne le retrouva plus et il dut tout seul
+s'en retourner a Rome.
+
+Il se dirigea donc vers le rivage de la mer, ramassa des coquillages,
+en garnit son habit ainsi que son chapeau, et de la, lentement, par
+voies et par chemins, par vallees et par montagnes, il regagna le
+pays en mendiant et en priant.
+
+III
+
+C'est ainsi qu'il arriva dans son endroit et a sa maison.
+
+Il en manquait depuis deux ans. Amaigri et chetif, hale, poudreux, en
+haillons, les pieds nus, avec sa petite gourde au bout de son
+bourdon, son chapelet et ses coquilles, il etait meconnaissable.
+Personne ne le reconnut, et il s'en vint tout droit au logis paternel
+et dit doucement a la porte:
+
+-- Au pauvre pelerin, au nom de Dieu, faites l'aumone!
+
+-- Ho! sa mere cria, vous etes ennuyeux! Tous les jours il en passe,
+de ces garnements, de ces vagabonds, de ces truandailles.
+
+-- Helas! epouse, fit au fond de son lit le bon vieil Archimbaud,
+donne-lui quelque chose: qui sait si notre fils n'est pas a cette
+meme heure dans le meme besoin!
+
+Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un crouton et l'alla porter
+au pauvre. Le lendemain, le pelerin retourne encore a la porte de la
+maison paternelle en disant:
+
+-- Au nom de Dieu, maitresse, faites un peu d'aumone au pauvre
+pelerin.
+
+-- Vous etes encore la! cria la vieille, vous savez bien qu'hier on
+vous donna; ces gloutons mangeraient tout le bien du Chapitre!
+
+-- Helas! epouse, dit Archimbaud le bon vieillard, hier as-tu pas
+mange? et aujourd'hui toi-meme ne manges-tu pas encore? Qui sait si
+notre fils ne se trouve pas aussi dans la meme misere!
+
+Et voila que l'epouse, attendrie de nouveau, va couper un autre
+crouton et le porte encore au pauvre.
+
+Le lendemain enfin, Esperit revient a la porte de ses gens et dit:
+
+-- Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, maitresse, donner
+l'hospitalite au pauvre pelerin?
+
+-- Nenni, cria la dure vieille, allez-vous-en coucher ou l'on loge
+les gueux!
+
+-- Helas! epouse, dit le bon vieil Archimbaud, donne-lui
+l'hospitalite: qui sait si notre enfant, notre pauvre Esperit, n'est
+pas errant, a cette heure, a la rigueur du mauvais temps!
+
+-- Oui, tu as raison, dit la mere, et elle alla aussitot ouvrir la
+porte de l'etable et le pauvre Esperit, sur la paille, derriere les
+betes, alla se giter dans un coin.
+
+Au petit jour, le lendemain, la mere d'Esperit, les freres d'Esperit
+viennent pour ouvrir l'etable... L'etable, mes amis, etait tout
+illuminee: le pelerin etait mort, etait roidi et blanc, entre quatre
+grands cierges qui brulaient autour de lui; la paille ou il gisait
+etait etincelante; les toiles d'araignees, luisantes de rayons,
+pendaient la-haut des poutres, telles que les courtines d'une
+chapelle ardente; les betes de l'etable, les mulets et les boeufs,
+chauvissaient effares avec de grands yeux pleins de larmes; un parfum
+de, violette embaumait l'ecurie; et le pauvre pelerin, la face
+glorieuse, tenait dans ses mains jointes un papier ou etait ecrit:
+"Je suis votre fils."
+
+Alors eclaterent les pleurs et tous en se signant tomberent a genoux:
+Esperit etait un saint.
+
+( _Almanach Provencal de 1879_.)
+
+JARJAYE AU PARADIS
+
+Jarjaye, un portefaix de Tarascon, vient a mourir et, les yeux
+fermes, tombe dans l'autre monde. Et de rouler et de rouler!
+L'eternite est vaste, noire comme la poix, demesuree, lugubre a
+donner le frisson. Jarjaye ne sait ou gagner, il est dans
+l'incertitude, il claque des dents et bat l'espace. Mais a force
+d'errer il apercoit au loin une petite lumiere, la-bas au loin, bien
+loin... Il s'y dirige ; c'etait la porte du bon Dieu.
+
+Jarjaye frappe: pan! pan! a la porte.
+
+-- Qui est la? crie saint Pierre.
+
+--C'est moi.
+
+-- Qui, toi?
+
+-- Jarjaye.
+
+-- Jarjaye de Tarascon?
+
+-- C'est ca, lui-meme.
+
+-- Mais, garnement, lui fait saint Pierre, comment as-tu le front de
+vouloir entrer au saint paradis, toi qui jamais depuis vingt ans n'as
+recite tes prieres; toi qui, lorsqu'on te disait: "Jarjaye, viens a
+la messe" repondais: "Je ne vais qu'a celle de l'apres-midi"; toi
+qui, par moquerie, appelais le tonnerre "le tambour des escargot";
+toi qui mangeais gras, le vendredi quand tu pouvais, le samedi quand
+tu en avais, en disant: "Qu'il en vienne! c'est la chair qui fait la
+chair; ce qui entre dans le corps ne peut faire mal a l'ame"; toi
+qui, quand sonnait l'angelus, au lieu de te signer comme doit faire
+un bon chretien: "Allons, disais-tu, un porc est pendu a la cloche!";
+toi qui, aux avis de ton pere: "Jarjaye, Dieu te punira"! ripostais
+de coutume: "Le Bon Dieu qui l'a vu? Une fois mort on est bien
+mort!"; toi enfin qui blasphemais et reniais chreme et bapteme, se
+peut-il que tu oses te presenter ici, abandonne de Dieu?
+
+Le pauvre Jarjaye repliqua:
+
+-- Je ne dis pas le contraire, je suis un pecheur. Mais qui savait
+qu'apres la mort il y eut tant de mysteres! Enfin, oui, j'ai failli,
+et la piquette est tiree; s'il faut la boire, on la boira. Mais au
+moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle, pour
+lui conter ce qui se passe a Tarascon.
+
+-- Quel oncle?
+
+-- Mon oncle Matery, qui etait penitent blanc.
+
+-- Ton oncle Matery? Il a pour cent ans de purgatoire.
+
+-- Malediction! pour cent ans! et qu'avait-il fait?
+
+-- Tu te rappelles qu'il portait la croix aux processions. Un jour,
+des mauvais plaisants se donnerent le mot, et l'un d'eux se met a
+dire: "Voyez Matery qui porte la croix!" Un peu plus loin un autre
+repete: "Voyez Matery qui porte la croix! " Un autre finalement lui
+fait comme ceci: "Voyez, voyez Matery, qu'est-ce qu'il porte?" Matery
+impatiente repliqua, parait-il: "Un viedaze comme toi". Et il eut un
+coup de sang et mourut sur sa colere.
+
+-- Alors, faites-moi voir ma tante Dorothee, qui etait tant, tant
+devote.
+
+-- Fi! elle doit etre au diable, je ne la connais pas...
+
+-- Que celle-la soit au diable, cela ne m'etonne guere, car pour la
+devotion si elle fut outree, pour la mechancete c'etait une vraie
+vipere... Figurez-vous que...
+
+-- Jarjaye, je n'ai pas loisir; il me faut aller ouvrir a un pauvre
+balayeur que son ane vient d'envoyer au paradis d'un coup de pied.
+
+-- O grand saint Pierre, puisque vous avez tant fait et que la vue ne
+coute rien, laissez-moi voir un peu le paradis, qu'on dit si beau!
+
+-- Oui, parbleu! tout de suite, vilain huguenot que tu es!
+
+-- Allons, saint Pierre, souvenez-vous que par la-bas mon pere, qui
+est pecheur, porte votre banniere aux processions, et les pieds
+nus...
+
+-- Soit, dit le saint, pour ton pere, je te l'accorde; mais vois,
+canaille, c'est entendu, tu n'y mettras que le bout du nez.
+
+-- Ca suffit.
+
+Donc le celeste portier entrebaille sans bruit la porte et dit a
+Jarjaye: "Tiens, regarde."
+
+Mais celui-ci, tournant soudainement le dos, entre a reculons dans le
+paradis.
+
+-- Que fais-tu? lui demande saint Pierre.
+
+-- La grande clarte m'offusque, repond le Tarasconnais; il me faut
+entrer par le dos; mais selon votre parole, lorsque ne j'y aurai mis
+le nez, soyez tranquille, je n'irai pas plus loin "Allons, pensa le
+bienheureux, j'ai mis le pied dans la musette." Et le Tarasconnais
+est dans le paradis.
+
+-- Oh! dit-il, comme on est bien! comme c'est beau! quelle musique.
+
+Au bout d'un certain moment, le porte-clefs lui fait:
+
+-- Quand tu auras assez baye, voyons, tu sortiras, parce que je n'ai
+pas le temps de te donner la replique...
+
+-- Ne vous genez pas, dit Jarjaye, si vous avez quelque chose a
+faire, allez a vos occupations... Moi je sortirai quand je
+sortirai... Je ne suis pas presse du tout.
+
+-- Mais tels ne sont pas nos accords.
+
+-- Mon Dieu, saint homme, vous voila bien emu! Ce serait different
+s'il n'y avait point de large; mais, grace a Dieu, la place ne manque
+pas.
+
+-- Et moi je te prie de sortir, car si le bon Dieu passait....
+
+-- Ho! puis, arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours oui
+dire: qui se trouve bien, qu'il ne bouge. Je suis ici, j'y reste.
+
+Saint Pierre hochait la tete, frappait du pied. Il va trouver Saint
+Yves.
+
+-- Yves, lui fait-il, toi qui es avocat, tu vas me donner un conseil.
+
+-- Deux, s'il t'en faut, repond saint Yves.
+
+-- Sais-tu que je suis bien campe? Je me trouve dans tel cas, comme
+ceci, comme cela... Maintenant que dois-je faire?
+
+-- Il te faut, lui dit saint Yves, prendre un bon avoue et citer par
+huissier le dit Jarjaye pardevant Dieu.
+
+Ils cherchent un bon avoue; mais d'avoue en paradis, jamais personne
+n'en avait vu. Ils demandent un huissier. Encore moins! Saint Pierre
+ne savait plus de quel bois faire fleche.
+
+Vient a passer saint Luc:
+
+-- Pierre, tu es bien sourcilleux! Notre-Seigneur t'aurait-il fait
+quelque nouvelle semonce?
+
+-- Oh ! mon cher, ne m'en parle pas! Il m'arrive un embarras,
+vois-tu, de tous les diables. Un certain nomme Jarjaye est entre par
+une ruse dans le paradis et je ne sais plus comment le mettre dehors.
+
+-- Et d'ou est-il, ce Jarjaye?
+
+-- De Tarascon.
+
+-- Un Tarasconnais? dit saint Luc. Oh! mon Dieu, que tu es bon? Pour
+le faire sortir, rien, rien de plus facile... Moi, etant, comme tu
+sais, l'ami des boeufs, le patron des toucheurs, je frequente la
+Camargue, Arles, Beaucaire, Nimes, Tarascon, et je connais ce peuple:
+je sais ou il lui demange et comment il faut le prendre... Tiens, tu
+vas voir.
+
+A ce moment voletait par la une volee d'anges bouffis.
+
+-- Petits! leur fait saint Luc, psitt, psitt!
+
+Les angelots descendent.
+
+-- Allez en cachette hors du paradis; et quand vous serez devant la
+porte, vous passerez en courant et en criant: "Les boeufs, les
+boeufs!"
+
+Sitot les angelots sortent du paradis et comme ils sont devant la
+porte, ils s'elancent en criant: "Les boeufs, les boeufs! Oh tiens!
+oh tiens! la pique!"
+
+Jarjaye, bon Dieu de Dieu! se retourne ahuri.
+
+-- Tron de l'air! quoi! ici on fait courir les boeufs! En avant!
+s'ecrie-t-il.
+
+Et il s'elance vers la porte comme un tourbillon et, pauvre imbecile,
+sort du paradis.
+Saint Pierre vivement pousse la porte et ferme a clef, puis mettant
+la tete au guichet:
+
+-- Eh bien! Jarjaye, lui dit-il goguenard, comment te trouves-tu a
+cette heure?
+
+-- Oh! n'importe, riposte Jarjaye. Si c'avait ete les boeufs, je ne
+regretterais pas ma part de paradis.
+
+Cela disant, il plonge, la tete la premiere, dans l'abime.
+
+(_Almanach provencal de 1864._)
+
+LA GRENOUILLE DE NARBONNE
+
+I
+
+Le camarade Pignolet compagnon menuisier, -- surnomme la "Fleur de
+Grasse", -- par une apres-midi du mois de juin, revenait tout joyeux
+de faire son Tour de France. La chaleur etait assommante et, sa canne
+garnie de rubans a la main, avec son affutage (ciseaux, rabots,
+maillet), plie derriere le dos dans son tablier de toile, Pignolet
+gravissait le grand chemin de Grasse, d'ou il etait parti depuis
+quelque trois ou quatre ans.
+
+Il venait, selon l'usage des Compagnons du Devoir, de monter a la
+Sainte-Baume pour voir et saluer le tombeau de maitre Jacques, pere
+des Compagnons. Ensuite, apres avoir inscrit sur une roche son surnom
+compagnonique, il etait descendu jusqu'a Saint-Maximin, pour prendre
+ses couleurs chez maitre Fabre, le marechal qui sacre les Enfants du
+Devoir. Et, fier comme un Cesar, le mouchoir sur la nuque, le chapeau
+egaye d'un flot de faveurs multicolores et, pendus a ses oreilles,
+deux petits compas d'argent, il tendait vaillamment la guetre dans un
+tourbillon de poussiere. Il en etait tout blanc.
+
+Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait aux figuiers s'il n'y
+avait pas de figues; mais elles n'etaient pas mures, et les lezards
+bayaient dans les herbes havies; et les cigales folles, sur les
+oliviers poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil qui
+dardait, chantaient rageusement.
+
+-- Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse Pignolet.
+
+Ayant, depuis des heures, vide sa gourde d'eau-de-vie, il pantelait
+de soif et sa chemise etait trempee.
+
+-- Mais en avant! disait-il. Bientot, nous serons a Grasse.
+
+Oh ! sacre nom de sort! Quel bonheur, quelle joie d'embrasser pere et
+mere et de boire a la cruche l'eau des fontaines de Grasse, et de
+conter mon Tour de France, et d'embrasser Mion sur ses joues
+fraiches, et de nous marier, vienne la Madeleine, et ne plus quitter
+la maison! En marche, Pignolet! Plus qu'une petite traite!
+
+Enfin, le voila au portail de Grasse et, dans quatre enjambees, a
+l'atelier de son pere.
+
+II
+
+-- Mon gars, o mon beau gars, cria le vieux Pignol en quittant son
+etabli, sois le bien arrive! Marguerite, le petit!
+Cours, va tirer du vin; mets la poele, la nappe... Oh! la
+benediction! Comment te portes-tu?
+
+-- Pas trop mal, grace a Dieu! Et vous autres, par ici, pere,
+etes-vous tous gaillards?
+
+-- Eh! comme de pauvres vieux... Mais s'est-il donc fait grand!
+
+Et tout le monde l'embrasse, pere, mere, voisins, et les amis, et les
+fillettes. On lui decharge son paquet, et les enfants manient les
+beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne. La vieille
+Marguerite, les yeux larmoyants, allume vivement le feu avec une
+poignee de copeaux; et, pendant qu'elle enfarine quelques morceaux de
+merluche pour regaler le garcon, maitre Pignol, le pere, s'assied a
+table avec Pignolet, et de trinquer: "A la sante!" Et l'on commence a
+mouiller l'anche.
+
+-- Par exemple, faisait le vieux maitre Pignol en frappant avec son
+verre, toi, dans moins de quatre ans, tu as acheve ton Tour de France
+et te voila deja, a ce que tu m'assures, passe et recu Compagnon du
+Devoir! Comme tout change, cependant! De mon temps, il fallait sept
+ans, oui, sept belles annees, pour gagner les _couleurs_... Il est
+vrai, mon enfant, que la, dans la boutique, je t'avais assez degauchi
+et que, pour un apprenti, tu ne poussais pas deja, tu ne poussais pas
+trop mal le rabot et la varlope... Mais, enfin, l'essentiel est que
+tu saches ton metier et que, je le crois du moins, tu aies vu et
+appris tout ce que doit connaitre un luron qui est fils de maitre.
+
+-- Oh! pere! pour cela, repondit le jeune homme, voyez, sans me
+vanter, je ne crois pas que personne, dans la menuiserie, me passe la
+plume par le bec.
+
+-- Eh bien! dit le vieux, voyons, raconte-moi un peu, tandis que la
+morue chante et cuit dans la poele, ce que tu remarquas de beau, tout
+en courant le pays.
+
+III
+
+-- D'abord, pere, vous savez qu'en partant d'ici, de Grasse, je filai
+sur Toulon, ou j'entrai a l'arsenal. Pas besoin de relever tout ce
+qui est la-dedans: vous l'avez vu comme moi.
+
+-- Passe, oui, c'est connu.
+
+-- En partant de Toulon, j'allai m'embaucher a Marseille, fort belle
+et grande ville, avantageuse pour l'ouvrier, ou les _coteries_ ou
+camarades me firent observer, pere, un _cheval marin_ qui sert
+d'enseigne a une auberge.
+
+-- C'est bien.
+
+-- De la, ma foi, je remontai sur Aix, ou j'admirai les sculptures du
+portail de Saint-Sauveur.
+
+-- Nous avons vu tout cela.
+
+-- Puis, de la, nous gagnames Arles, et nous vimes la voute de la
+commune d'Arles.
+
+-- Si bien appareillee qu'on ne peut pas comprendre comment ca tient
+en l'air.
+
+-- D'Arles, pere, nous tirames sur le bourg de Saint-Gille, et la,
+nous vimes la fameuse _Vis_...
+
+-- Oui, oui, une merveille pour le _trait_ et pour la _taille_.
+
+Ce qui fait voir, mon fils, qu'autrefois, tout de meme, aussi bien
+qu'aujourd'hui, il y eut de bons ouvriers.
+
+-- Puis, nous nous dirigeames de Saint-Gille a Montpellier, et la, on
+nous montra la celebre _Coquille_...
+
+-- Oui, qui est dans le Vignoble, et que le livre appelle la "trompe
+de Montpellier".
+
+-- C'est cela... Et, apres, nous marchames sur Narbonne.
+
+-- C'est la que je t'attendais.
+
+-- Quoi donc, pere? A Narbonne, j'ai vu les Trois-Nourrices, et puis
+l'archeveche, ainsi que les boiseries de l'eglise Saint-Paul.
+
+-- Et puis?
+
+-- Mon pere, la chanson n'en dit pas davantage: "Carcassonne et
+Narbonne -- sont deux villes fort bonnes -- pour aller a Beziers; --
+Pezenas est gentille, -- mais les plus jolies filles -- n'en sont a
+Montpellier."
+
+-- Alors, bousilleur, tu n'as pas vu la Grenouille?
+
+-- Mais quelle grenouille?
+
+-- La Grenouille qui est au fond du benitier de l'eglise Saint-Paul.
+Ah! je ne m'etonne plus que tu aies sitot fait, bambin, ton Tour de
+France! La Grenouille de Narbonne! le chef-d'oeuvre des
+chefs-d'oeuvre, que l'on vient voir de tous les diables. Et ce
+saute-ruisseau! criait le vieux Pignol en s'animant de plus en plus,
+ce mechant gate-bois qui se donne pour compagnon n'a pas vu seulement
+la Grenouille de Narbonne! Oh! mais, qu'un fils de maitre ait fait
+baisser la tete, dans la maison, a son pere, mignon, ca ne sera pas
+dit! Mange, bois, va dormir, et, des demain matin, si tu veux qu'on
+soit _coterie_, tu regagneras Narbonne pour voir la Grenouille.
+
+IV
+
+Le pauvre Pignolet, qui savait que son pere ne demordait pas aisement
+et qu'il ne plaisantait pas, mangea, but, alla au lit, et le
+lendemain, a l'aube, sans repliquer davantage, apres avoir muni de
+vivres son bissac, il repartit pour Narbonne.
+
+Avec ses pieds meurtris et enfles par la marche, avec la chaleur, la
+soif, par voies et par chemins, va donc mon Pignolet!
+
+Aussitot arrive, au bout de sept ou huit jours, dans la ville de
+Narbonne, -- d'ou selon le proverbe, "ne vient ni bon vent ni bonne
+personne", -- Pignolet qui, cette fois, ne chantait pas, je vous
+l'assure, sans prendre le temps meme de manger un morceau ou boire un
+coup au cabaret, s'achemine de suite vers l'eglise Saint-Paul et,
+droit au benitier, s'en vient voir la Grenouille.
+
+Dans la vasque de marbre, en effet, sous l'eau claire, une grenouille
+rayee de roux, tellement bien sculptee qu'on l'aurait dite vivante,
+regardait accroupie, avec ses deux yeux d'or et son museau narquois,
+le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir.
+
+-- Ah! petite vilaine, s'ecria tout a coup, farouche, le menuisier.
+Ah! c'est toi qui m'as fait faire, par ce soleil ardent, deux cents
+lieues de chemin! Va, tu te souviendras de Pignolet de Grasse!
+
+Et voila le sacripant qui, de son baluchon, tire son maillet, son
+ciseau, et pan! d'un coup, a la grenouille il fait sauter une patte.
+On dit que l'eau benite, comme teinte de sang, devint rouge soudain,
+et la vasque du benitier, depuis lors, est restee rougeatre.
+
+(_Almanach Provencal de 1890_.)
+
+LA MONTELAISE
+
+I
+
+Une fois, a Monteux, qui est l'endroit du grand saint Gent et de
+Nicolas Saboly, il y avait une fillette blonde comme l'or. On lui
+disait Rose. C'etait la fille d'un cafetier. Et, comme elle etait
+sage et qu'elle chantait comme un ange, le cure de Monteux l'avait
+mise a la tete des choristes de son eglise.
+
+Voici que, pour la Saint-Gent, fete patronale de Monteux, le pere de
+Rose avait loue un chanteur.
+
+Le chanteur, qui etait jeune, tomba amoureux de la blondine; la
+blondine, ma foi, devint amoureuse aussi. Puis, un beau jour, les
+deux enfants, sans tant aller chercher, se marierent; la petite Rose
+fut Mme Bordas.
+
+Adieu, Monteux! Ils partirent ensemble. Ah! que c'etait charmant,
+libres comme l'air et jeunes comme l'eau, de n'avoir aucun souci, que
+de vivre en plein amour et chanter pour gagner sa vie!
+
+La belle premiere fete ou Rose chanta, ce fut pour sainte Agathe, la
+_vote_ des Maillanais.
+
+Je m'en souviens comme si c'etait hier.
+
+C'etait au cafe de la Place (aujourd'hui _Cafe du Soleil_): la salle
+etait pleine comme un oeuf. Rose, pas plus effrayee qu'un passereau
+de saule, etait droite, la-bas au fond, sur une estrade, avec ses
+cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari a ses pieds
+l'accompagnant sur la guitare.
+
+Il y avait une fumee! C'etait rempli de paysans, de Graveson, de
+Saint-Remy, d'Eyrague et de Maillane. Mais on n'entendait pas une
+mauvaise parole. Ils ne faisaient que dire:
+
+-- Comme elle est jolie ! le galant biais! Elle chante comme un
+orgue, et elle n'est pas de loin, elle n'est que de Monteux!
+
+Il est vrai que Rose ne chantait que de belles chansons. Elle parlait
+de patrie, de drapeau, de bataille, de liberte, de gloire, et cela
+avec une passion, une flamme, un _tron de l'air_, qui faisaient
+tressaillir toutes ces poitrines d'hommes. Puis, quand elle avait
+fini, elle criait:
+
+174
+
+-- Vive saint Gent!
+
+Des applaudissements a demolir la salle. La petite descendait,
+faisait, toute joyeuse, la quete autour des tables; les pieces de
+deux sous pleuvaient dans la sebile et, riante et contente comme si
+elle avait cent mille francs, elle versait l'argent dans la guitare
+de son homme, en lui disant:
+
+-- Tiens! vois; si cela dure, nous serons bientot riches...
+
+II
+
+Quand Mme Bordas eut fait toutes les fetes de notre voisinage,
+l'envie lui vint de s'essayer dans les villes.
+
+La, comme au village, la Montelaise fit flores. Elle chantait la
+Pologne avec son drapeau a la main; elle y mettait tant d'ame, tant
+de frisson, qu'elle faisait fremir.
+
+En Avignon, a Cette, a Toulouse, a Bordeaux, elle etait adoree du
+peuple. Tellement qu'elle se dit:
+
+-- Maintenant, il n'y a plus que Paris!
+
+Elle monta donc a Paris. Paris est l'entonnoir qui aspire tout. La
+comme ailleurs, et plus encore, elle fut l'idole de la foule.
+
+Nous etions aux derniers jours de l'Empire; la chataigne commencait a
+fumer, et Mme Bordas chanta la _Marseillaise_. Jamais cantatrice
+n'avait dit cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle frenesie;
+les ouvriers des barricades crurent voir, devant eux, la liberte
+resplendissante, et Tony Reveillon, un poete de Paris, disait, dans
+la journal :
+
+ _Elle nous vient de la Provence,
+ Ou soufflent les vents de la mer,
+ Ou l'on respire l'eloquence,
+ Tout enfant, en respirant l'air.
+ Tous les bras sont tendus vers elle...
+ Nous te saluons, o Beaute:
+ Pour suivre tes pas, immortelle,
+ Nous quitterons notre Cite.
+ Tu nous meneras aux frontieres,
+ A ton moindre geste soumis,
+ Car tous les peuples sont nos freres,
+ Et les tyrans nos ennemis_.
+
+III
+
+Helas! a la frontiere, trop vite il fallut aller. La guerre, la
+defaite, la revolution, le siege s'amoncelerent coup sur coup. Puis
+vint la Commune et son train du diable.
+
+La folle Montelaise, eperdue la-dedans comme un oiseau dans la
+tempete, ivre d'ailleurs de fumee, de tourbillonnement, de
+popularite, leur chanta _Marianne_ comme un petit demon. Elle aurait
+chante dans l'eau; encore mieux dans le feu!
+
+Un jour, l'emeute l'enveloppa dans la rue et l'emporta comme une
+paille dans le palais des Tuileries.
+
+La populace reine se donnait une fete dans les salons imperiaux. Des
+bras noirs de poudre saisirent Marianne -- car Mme Bordas etait pour
+eux Marianne -- et la camperent sur le trone, au milieu des drapeaux
+rouges.
+
+-- Chante-nous, lui crierent-ils, la derniere chanson que vont
+entendre les voutes de ce palais maudit!
+
+Et la petite de Monteux, avec le bonnet rouge coiffant ses cheveux
+blonds, leur chanta... _la Canaille_.
+
+Un formidable cri: "Vive la Republique!" suivit le dernier refrain.
+Seulement, une voix perdue dans la foule repondit:
+
+-- _Vivo sant Gent!_
+
+La Montelaise n'y vit plus, deux larmes brillerent dans ses yeux
+bleus, et elle devint pale comme une morte.
+
+-- Ouvrez, donnez-lui de l'air! cria-t-on en voyant que le coeur lui
+manquait...
+
+Ah! non, pauvre Rose! ce n'etait pas l'air qui lui manquait: c'etait
+Monteux, c'etait saint Gent dans la montagne, et l'innocente joie des
+fetes de Provence.
+
+La foule, cependant, avec ses drapeaux rouges, s'ecoulait en hurlant
+par les portails ouverts.
+
+Sur Paris, de plus en plus, tonnait la canonnade: des bruits sombres,
+sinistres couraient dans les rues, de longues fusillades
+s'entendaient au lointain, l'odeur du petrole vous coupait l'haleine,
+et quelques heures apres, le feu des Tuileries montait jusqu'aux
+nues.
+
+Pauvre petite Montelaise: nul n'en a plus oui parler.
+
+ (_Almanach Provencal de 1873_.)
+
+L'HOMME POPULAIRE
+
+Le maire de Gigognan m'avait invite, l'autre annee, a la fete de son
+village. Nous avions ete sept ans camarades d'ecritoire aux ecoles
+d'Avignon, mais depuis lors, nous ne nous etions plus vus.
+
+-- Benediction de Dieu, s'ecria-t-il en m'apercevant, tu es toujours
+le meme: frais comme un barbeau, joli comme un sou, droit comme une
+quille... Je t'aurais reconnu sur mille.
+
+-- Oui, je suis toujours le meme, lui repondis-je, seulement la vue
+baisse un peu, les tempes rient, les cheveux blanchissent et, quand
+les cimes sont blanches, les vallons ne sont guere chauds.
+
+-- Bah! me fit-il, bon garcon, vieux taureau fait sillon droit et ne
+devient pas vieux qui veut... Allons, allons diner.
+
+Vous savez comme on mange aux fetes de village, et chez l'ami
+Lassagne, je vous reponds qu'il ne fait pas froid; il y eut un diner
+qui se faisait dire "vous": des coquilles d'ecrevisses, des truites
+de la Sorgue, rien que des viandes fines et du vin cachete, le petit
+verre du milieu, des liqueurs de toute sorte et, pour nous servir a
+table, un tendron de vingt ans qui... Je n'en dis pas plus.
+
+Arrives au dessert, nous entendons dans la rue un bourdonnement:
+_vounvoun; vounvoun_; c'etait le tambourin. La jeunesse du lieu
+venait, selon l'usage, toucher l'aubade au consul.
+
+-- Ouvre la porte; Franconnette, cria mon ami Lassagne, va querir les
+fouaces et, allons, rince les verres.
+
+Cependant les menetriers battaient leur tambourinade. Quand ils
+eurent fini, les abbes de la jeunesse, le bouquet a la veste,
+entrerent dans la salle avec les tambourins, avec le valet de ville
+qui portait fierement les prix des jeux au haut d'une perche, avec
+les farandoleurs et la foule des filles.
+
+Les verres se remplirent de bon vin d'Alicante. Tous les cavaliers,
+chacun a son tour, couperent une corne de galette, on trinqua
+pele-mele a la sante de M. le maire, et puis,
+
+M. le maire, lorsque tout le monde eut bu et plaisante un moment,
+leur adressa ces paroles :
+
+-- Mes enfants, dansez tant que vous voudrez, amusez-vous tant que
+vous pourrez, soyez toujours polis avec les etrangers; sauf de vous
+battre et de lancer des projectiles, vous avez toute permission.
+
+-- Vive monsieur Lassagne! s'ecria la jeunesse.
+
+On sortit et la farandole se mit en train. Lorsque tous furent
+dehors, je demandai a Lassagne:
+
+-- Combien y a-t-il de temps que tu es maire de Gigognan?
+
+-- Il y a cinquante ans, mon cher.
+
+-- Serieusement? il y a cinquante ans?
+
+-- Oui, oui, il y a cinquante ans. J'ai vu passer, mon beau, onze
+gouvernements, et je ne crois pas mourir, si le bon Dieu m'aide, sans
+en enterrer encore une demi-douzaine.
+
+-- Mais comment as-tu fait pour sauver ton echarpe entre tant de
+gachis et de revolutions?
+
+-- Eh! mon ami de Dieu, c'est la le pont aux anes. Le peuple, le
+brave peuple, ne demande qu'a etre mene. Seulement, pour le mener,
+tous n'ont pas le bon biais. Il en est qui te disent: il le faut
+mener raide. D'autres te disent: il le faut mener doux; et moi,
+sais-tu ce que je dis? il le faut mener gaiement.
+
+"Regarde les bergers: les bons bergers ne sont pas ceux qui ont
+toujours le baton leve; ce n'est pas non plus ceux qui se couchent
+sous un saule et dorment au talus des champs. Les bons bergers sont
+ceux qui, devant leur troupeau, tranquillement cheminent en jouant du
+chalumeau. Le betail qui se sent libre, et qui l'est effectivement,
+broute avec appetit le paturin et le laiteron. Puis lorsqu'il a le
+ventre plein et que vient l'heure de rentrer, le berger sur son fifre
+joue l'air de la retraite et le troupeau content reprend la route du
+bercail.
+
+"Mon ami, je fais de meme, je joue du chalumeau, mon troupeau suit.
+
+-- Tu joues du chalumeau: c'est bon a dire... Mais enfin, dans ta
+commune, tu as des blancs, tu as des rouges, tu as des tetus et tu as
+des droles, comme partout! allons, et quand viennent les elections
+pour un depute, par exemple, comment fais-tu?
+
+-- Comment je fais? Eh! mon bon, je laisse faire... Car, de dire aux
+blancs: "Votez pour la republique" serait perdre sa peine et son
+latin, comme de dire aux rouges: "Votez pour Henri V." autant cracher
+contre ce mur.
+
+-- Mais les indecis, ceux qui n'ont pas d'opinion, les pauvres
+innocents, toutes les bonnes gens qui louvoient ou le vent les
+pousse?
+
+-- Ah! ceux-la, quand parfois, dans la boutique du barbier, ils me
+demandent mon avis:
+
+-- Tenez, leur dis-je, Bassaquin ne vaut pas mieux que Bassacan. Si
+vous votez pour Bassaquin, cet ete vous aurez des puces; et si vous
+votez pour Bassacan, vous aurez des puces cet ete. Pour Gigognan,
+voyez-vous, mieux vaut une bonne pluie que toutes les promesses que
+font les candidats... Ah! ce serait different, si vous nommiez des
+paysans: tant que, pour deputes, vous ne nommerez pas des paysans,
+comme cela se fait en Suede et en Danemark, vous ne serez pas
+representes. Les avocats, les medecins, les journalistes, les petits
+bourgeois de toute espece que vous envoyez la-haut ne demandent
+qu'une chose: rester a Paris autant que possible pour traire la vache
+et tirer au ratelier. Ils se fichent pas mal de notre Gigognan! Mais
+si, comme je le dis, vous, vous deleguiez des paysans, ils
+penseraient a l'epargne, ils diminueraient les gros traitements, ils
+ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux, ils
+aboliraient les Droits-Reunis, et se hateraient de regler les
+affaires pour s'en revenir avant la moisson... Dire pourtant qu'il y
+a en France plus de vingt millions de _pieds-terreux_ et qu'ils n'ont
+pas l'adresse d'envoyer trois cents d'entre eux pour representer la
+_terre!_ Que risqueraient-ils d'essayer? Ce serait bien difficile
+qu'ils fissent plus mal que les autres!
+
+"Et chacun de me repondre: "Ah! ce M. Lassagne: tout en badinant, il
+a raison peut-etre."
+
+-- Mais revenons, lui dis-je; toi personnellement, toi Lassagne,
+comment as-tu fait pour conserver dans Gigognan ta popularite et ton
+autorite pendant cinquante ans de suite?
+
+-- Ho! c'est la moindre des choses. Tiens, levons-nous de table, nous
+irons prendre l'air et quand tu auras fait avec moi, une ou deux
+fois, le tour de Gigognan, tu en sauras autant que moi.
+
+Et nous nous levames de table, nous allumames un cigare et nous
+allames voir les _joies_.
+
+Devant nous, en sortant, une partie de boules etait engagee sur la
+route. Le tireur enleva le but et le remplaca par sa boule. Du coup,
+sans le vouloir, il donna deux points aux autres.
+
+-- Sacre coquin de sort! cria M. Lassagne, voila qui s'appelle tirer!
+Mes compliments, Jean-Claude, j'ai vu bien des parties, mais je
+t'assure que jamais je ne vis enlever comme cela un cochonnet! Tu es
+un fameux tireur!
+
+Et nous filames. Peu apres, nous rencontrions deux jeunes filles qui
+allaient se promener.
+
+-- Regarde-moi donc ca, dit Lassagne a haute voix, si on ne croirait
+pas deux reines! La jolie tournure! Quels fins minois! Et ces
+pendants d'oreilles a la derniere mode! C'est la fleur de Gigognan.
+
+Les deux fillettes tournerent la tete et souriantes nous saluerent.
+
+En traversant la place, nous passames pres d'un vieillard qui etait
+assis devant sa porte.
+
+-- Eh bien! maitre Guintrand, lui dit M. Lassagne, cette annee-ci
+luttons-nous pour homme ou demi-homme?
+
+-- Ah! mon pauvre monsieur, nous ne luttons pour rien du tout,
+repondit maitre Guintrand.
+
+-- Vous rappelez-vous, maitre Guintrand, cette annee ou, sur le pre,
+se presenterent Meissonier, Quequine, Rabasson, les trois plus fiers
+lutteurs de la Provence, et que vous les renversates sur les epaules
+tous les trois?
+
+-- Vous ne voulez pas que je me rappelle? fit le vieux lutteur en
+s'allumant: c'est l'annee ou l'on prit la citadelle d'Anvers. La
+_joie etait de cent ecus, avec un mouton pour les demi-hommes. Le
+prefet d'Avignon qui me toucha la main! Les gens de Bedarride qui
+penserent se battre avec ceux de Courtezon, car qui etait pour moi,
+qui etait contre... Ah! quel temps! a cote d'a present ou leurs
+luttes... Mieux vaut n'en point parler, car on ne voit plus d'hommes,
+plus d'hommes, cher monsieur... D'ailleurs ils s'entendent entre eux.
+
+Nous serrames la main au vieux et continuames la promenade.
+Justement, le cure sortait de son presbytere.
+
+-- Bonjour, messieurs.
+
+-- Bonjour; ah! tenez, dit Lassagne, monsieur le Cure, puisque je
+vous vois, je vais vous parler de ceci: ce matin, a la messe, je
+m'avisais que notre eglise se fait par trop etroite, surtout les
+jours de fete... Croyez-vous que nous ferions mal de penser a
+l'agrandir?
+
+-- Sur ce point, monsieur le Maire, je suis en plein de votre avis:
+vrai, les jours de ceremonie, on ne peut plus s'y retourner.
+
+-- Monsieur le Cure, je vais m'en occuper; a la premiere reunion du
+conseil municipal je poserai la question, nous la mettrons a l'etude,
+et si a la prefecture on veut nous venir en aide...
+
+-- Monsieur le Maire, je suis ravi et je ne peux que vous remercier.
+
+Un moment apres, nous nous heurtames a un gros gars qui, la veste sur
+l'epaule, allait entrer au cafe.
+
+-- C'est egal, lui dit Lassagne, il parait, mon garcon, que tu n'es
+pas moisi: on dit que tu l'as secoue, le marjolet qui en contait a
+Madelon pour prendre ta place.
+
+-- N'ai-je pas bien fait, monsieur le Maire?
+
+-- Bravo, mon Joselet: ne te laisse pas manger ta soupe... Seulement,
+une autre fois, vois-tu? ne tape pas si fort.
+
+-- Allons, dis-je a Lassagne, je commence a comprendre: tu emploies
+la savonnette.
+
+-- Attends encore, me repondit-il.
+
+Comme nous sortions des remparts, nous voyons venir un troupeau qui
+tenait tout le chemin, et Lassagne cria au patre:
+
+-- Rien qu'au bruit de tes sonnailles, j'ai dit: ce doit etre
+Georges! Et je ne me suis pas trompe: le joli groupement d'ouailles!
+les gaillardes brebis! Mais que leur fais-tu manger? J'en suis sur:
+l'une portant l'autre, tu ne les donnerais pas pour dix ecus au
+moins...
+
+-- Ah! certes non, repliqua Georges... Je les achetai a la Foire
+Froide, cet hiver: presque toutes m'ont fait l'agneau, et elles m'en
+feront un second, m'est avis.
+
+-- Non seulement un second, mais des betes pareilles pourront te
+donner des jumeaux.
+
+-- Dieu vous entende, monsieur Lassagne!
+
+Nous finissions a peine de causer avec le patre que nous vimes venir,
+cahin-caha un charretier, qui avait nom Sabaton.
+
+-- Dis, Sabaton? l'interpella ainsi Lassagne, tu vas m'en croire ou
+non: niais avec ta charrette tu etais encore, j'estime, a une
+demi-lieue d'ici que j'ai devine ton coup de fouet.
+
+-- Vraiment? monsieur Lassagne.
+
+-- Mon ami, il n'y a que toi pour faire ainsi claquer la meche.
+
+Et Sabaton, pour prouver que Lassagne disait vrai, decocha un coup de
+fouet qui nous fendit les oreilles.
+
+Bref, en nous avancant, nous atteignimes une vieille qui, le long des
+fosses, ramassait de la chicoree.
+
+-- Tiens, c'est toi, Berengere? lui dit Lassagne en l'accostant; eh
+bien! par derriere, avec ton fichu rouge, je te prenais pour Tereson,
+la belle-fille du Cacha: tu lui ressembles tout a fait!
+
+-- Moi? oh! monsieur Lassagne, mais songez que j'ai septante ans!
+
+-- Oh! va, va, par derriere, si tu pouvais te voir, tu ne montres pas
+misere et l'on vendangerait avec de plus vilains paniers.
+
+-- Ce monsieur Lassagne! il faut toujours qu'il plaisante, disait la
+vieille en pouffant de rire. Puis se tournant vers moi, la commere me
+fit:
+
+-- Voyez, monsieur, ce n'est pas facon de parler, mais ce M. Lassagne
+est une creme d'homme. Il est familier avec tous. Il parlerait,
+voyez-vous, au dernier du pays, a un
+enfant d'un an! Aussi il y a cinquante ans qu'il est maire de
+Gigognan et il le sera toute sa vie.
+
+-- Eh bien! collegue, me fit Lassagne, ce n'est pas moi, n'est-ce
+pas? qui le lui ai fait dire. Tous, nous aimons les bons morceaux;
+tous nous aimons les compliments; et nous nous complaisons tous aux
+bonnes manieres. Que ce soit avec les femmes, que ce soit avec les
+rois, que ce soit avec le peuple, qui veut regner doit plaire. Et
+voila le secret du maire de Gigognan.
+
+(_Almanach provencal de 1883_.)
+
+CHAPITRE XIV
+
+LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES
+
+La caravane de Beaucaire. -- Le charretier Lamouroux. -- Les rouliers
+de Provence. -- Alarde la folle. -- La Camargue en pataugeant. -- Les
+filles sur le dos. -- La Mecque du golfe. -- La descente des chasses,
+-- Le retour par Aigues-Mortes.
+
+J'avais toute ma vie oui parler de la Camargue et des Saintes-Maries
+et de leur pelerinage, mais je n'y etais jamais alle. Au printemps de
+cette annee-la (1855), j'ecrivis a l'ami Mathieu, toujours pret pour
+les excursions: "Veux- tu venir avec moi aux Saintes?"
+
+"Oui," me repondit-il. L'on se donna rendez-vous a Beaucaire, au
+quartier de la Condamine, d'ou tous les ans, le 24 mai, partait une
+caravane pour les Saintes-Maries de la Mer; et avec une multitude de
+femmes, de jeunes filles, d'enfants, d'hommes du peuple, tasses sur
+des charrettes, un peu apres minuit nous nous mimes en route. Je vous
+laisse a penser si les carrioles avaient leur charge: nous etions sur
+la notre quatorze pelerins.
+
+Le brave charretier, un nomme Lamouroux, de ces Provencaux diserts
+qui ne sont entrepris sur rien, nous fit placer devant, assis sur le
+brancard et les jambes pendantes. Lui, la moitie du temps, a la
+gauche de sa bete, tout en battant du feu pour allumer sa pipe, nous
+marchait cote a cote et le fouet sur la nuque. Lorsqu'il etait
+fatigue, il se nichait dans un siege suspendu devant la roue et que
+les charretiers nomment _porte-faineant_.
+
+Derriere moi, embeguinee dans sa mante de laine, il y avait une
+jeunesse qu'on appelait Alarde et qui, sur un matelas blottie avec sa
+mere, me tenait ses pieds dans le dos. Mais n'ayant pas fait encore
+connaissance avec nos voisines, qui entre elles babillaient, nous
+causions, Mathieu et moi, avec le charretier.
+
+-- Ainsi, vous autres, d'ou etes-vous, s'il n'y a pas d'indiscretion?
+commenca maitre Lamouroux.
+
+Nous repondimes:
+
+-- De Maillane.
+
+-- Ho! vous n'etes donc pas de loin... Je l'avais bien vu a votre
+parler. _Charretier de Maillane verse en pays de plaine_.
+
+-- Mais pas tous, mon bonhomme.
+
+-- Allons, fit Lamouroux, c'est un dicton pour plaisanter... Et
+tenez, j'ai connu, quand j'allais sur la route, un roulier de
+Maillane qui etait equipe, vraiment, comme saint Georges: on
+l'appelait l'Ortolan.
+
+-- Vous parlez de quelques annees!
+
+-- Ah! messieurs, je vous parle de l'epoque du roulage, avant, que
+les mangeurs, avec leurs chemins de fer, nous eussent tous ruines. Je
+vous parle, moi, de quand la foire de Beaucaire etait dans sa
+splendeur, de quand la premiere tartane qui arrivait a la foire
+gagnait la prime du mouton dont la peau etait pendue par les
+mariniers vainqueurs au bout du grand mat du navire; je vous parle,
+moi, de quand les chevaux de halage etaient insuffisants pour
+remonter sur le Rhone les monceaux de marchandises qui a Beaucaire se
+vendaient, et du temps ou les charretiers, -- vous ne vous en
+souvenez pas, vous qui etes jeunes, -- les rouliers, les voituriers,
+qui baffaient les grandes routes et s'en croyaient les maitres,
+faisaient claquer leur fouet de Marseille a Paris et de Paris a Lille
+en Flandre!
+
+Et Lamouroux, une fois lance sur le chapitre du roulage, pendant
+qu'au clair de lune sa bete cheminait tout doux, nous en tint de
+taille jusqu'au lever du soleil.
+
+-- Ah! disait-il, il fallait voir, vers le Pont de Bon-Pas ou a la
+Viste de Marseille, sur ce grand chemin de vingt-quatre pas de large,
+il fallait voir ces files de charrettes chargees, de carrioles
+bachees, de haquets bien garrottes, lesquels se touchaient tous, ces
+rangees d'attelages superbes, equipages de trois, de quatre, de six
+betes, qui descendaient sur Marseille ou qui montaient sur Paris,
+charriant le ble, le vin, les poches d'avoine, les ballots de morues,
+les barils d'anchois ou les pains de savon, cahin-caha, bredi-breda,
+et a la garde de Dieu, comme disaient alors les lettres de voiture!
+
+Et quand nous traversions un village, messieurs, des tas de polissons
+se pendaient au barreau de la queue de la charrette et s'y faisaient
+trainasser, pendant que criaient les autres:
+
+"Derriere, derriere, charretier!"
+
+De loin en loin, le long de la route, il y avait pour le diner, pour
+le souper ou le coucher une auberge celebre avec sa belle hotesse au
+visage riant, avec sa grande cuisine et sa grande cheminee ou la
+broche tournait des porcs entiers sut les landiers, avec sa porte
+large ouverte, avec ses ecuries vastes comme des eglises, ou deux
+rangees de creches allaient se prolongeant et ou sur la muraille
+etait collee l'image coloriee de saint Eloi. Ces cabarets
+s'appelaient: la Graille (en francais la _Corneille_), Saint-Martin,
+le Lion- d'Or, le Cheval-Blanc, la Mule-Noire, le Chapeau-Rouge, la
+Belle-Hotesse, le Grand-Logis, que sais-je, moi? et il se parlait
+d'eux a cent lieues a l'entour.
+
+De loin en loin, le long de la route, il y avait des bourreliers qui
+mettaient en montre un collier neuf, des charrons qui au besoin
+pouvaient reparer les roues, des forgerons machures qui pour enseigne
+avaient un fer a cheval, de petits boutiquiers qui, derriere leurs
+vitres, exposaient des paquets de cordelette a fouet ainsi que des
+chapeaux de pipe; et de petites buvettes qui avaient devant leur
+porte un treillage blanchi par la poussiere du chemin -- ou venaient
+les charretiers siroter pour un sou leur goutte d'eau-de-vie.
+
+Tanguant du dos, reglant leur pas sur le cahot des attelages, et
+saluant du fouet tout ce monde connu, les fameux charretiers
+marchaient arrogamment, une main a la rene et de l'autre le fouet,
+avec la blouse bleue, la culotte de velours, le bonnet multicolore,
+la limousine au vent, aux jambes les houseaux, tantot criant: "Hue!"
+tantot criant: "Dia!"
+tantot criant: "Hurhau!" Et quand la route etait luisante et que le
+voyage allait bien et que les roues claquaient aux boites des moyeux,
+ils chantaient, au pas des betes et au tintement des grelots, la
+chanson des rouliers :
+
+ _Un roulier qui est bien monte
+ Doit avoir des roues
+ De six pouces, a la Marlborough:
+ Ca, c'est a la mode!
+ Un essieu de dix empans
+ Et un petit bidet blanc
+ Pour le gouvernage
+ De son equipage_.
+
+Comment ne pas chanter? La voiture se payait bien: d'Arles a Lyon,
+sept livres par quintal... Franc d'accident, un charretier avec sa
+couple pouvait gagner sans peine son louis d'or par jour.
+
+Aussi on portait beau sur les routes de France! Nos rouliers etaient
+glorieux. Oh! les chevaux superbes! Quels mulets! Les gaillardes
+betes! Les limoniers, les brancardiers, les cordiers, les chefs de
+file, tout cela etait garni, harnache a faire plaisir. Les muselieres
+avaient des franges, les licous avaient des clochettes, les bridons
+avaient des houppes de toutes les couleurs. Les colliers redressaient
+leurs chaperons cornus; les attelles des colliers, comme de grandes
+pennes, tenaient en l'air la longe dans des anneaux de verre bleu; la
+laine des housses moutonnait sur le dos de leurs betes; les
+couvertures brodees avaient des emouchettes; les surdos, les
+ventrieres, les croupieres, les harnais, tout etait contrepointe,
+ajuste de main de maitre...
+
+Comment n'auraient-ils pas chante?
+
+ _En arrivant a Lyon,
+ Ils nous cherchent noise
+ Et nous font passer dessus
+ Le pont a bascule:
+ Tout cela, ce sont des gens
+ Qui ne demandent qu'argent
+ Pour faire des dentelles
+ A leur demoiselles_.
+
+De Marseille a Lyon, les charretiers marchaient a la gauche de leurs
+betes, ou, pour parler comme eux, _a dia et de la main_, parce qu'en
+ce temps-la la longe de la rene se tenait du cote gauche. Ils
+nommaient _hors la main_ l'autre cote de l'attelage.
+
+Mais l'usage de Provence ne depassait pas Lyon. A Lyon le climat, le
+parler, tout changeait. Il fallait donc changer de main et tenir la
+rene a la droite. Ensuite la pluie venait, la laide pluie
+continuelle, avec sa fange et ses ornieres, ou il fallait cartayer,
+si vous ne vouliez pas vous perdre. Puis les employes des bascules
+qui vous cherchaient querelle en parlant _franchimand_... Alors en
+vouliez-vous des mauvaises paroles, des "tonnerres" des "Sacre Dieu"!
+Ils juraient, reniaient commue des charretiers: "Hue, Mouret! hue,
+Robin! hue, charogne! haie donc, vieille rosse! ah monstre de
+brigand, la charrette est embourbee."
+
+Mais les renforts venaient, avec leurs conducteurs: on doublait
+l'attelage, on doublait, on triplait, et l'epaule a la roue, on
+depetrait la charrette... Nous voici a l'auberge. Au bruit des coups
+de fouet, l'hotesse, la chambriere, et le valet d'ecurie la lanterne
+a la main sortaient a la rencontre des charretiers crottes. On
+rentrait l'equipage; les betes detelees, les mangeoires garnies, on
+s'en venait souper.
+
+Benediction de Dieu! avec trente sous par tete, on faisait, sur les
+routes, des crevailles! Les charretiers mangeaient les coudes sur la
+table. Sur la table bedonnait une bouteille de neuf pintes; et quand
+ils avaient bu, ils jetaient derriere eux la derniere goutte du
+verre. Au milieu du repas, ils se levaient, c etait l'usage, pour
+abreuver leurs betes et leur donner l'avoine; puis ils s'attablaient
+de nouveau pour le roti. Nous y voila! Et vous ne vouliez pas qu'ils
+chantent:
+
+ _Le matin a son lever
+ La soupe au fromage:
+ C'est la .un friand manger,
+ Qui aime le laitage.
+ Puis, ca nous reveillera,
+ Un verre de ratafia,
+ Et le long de la route
+ La petite goutte!_
+
+Ils appelaient cela "tuer le ver". Ayant battu la pierre a feu, ils
+allumaient alors la pipe, passaient leur rude main sous le joli
+menton de la gaie chambriere -- qui attendait sur la porte, donnaient
+un tour de garrot a la liure du chargement, et derechef, en route!
+
+Maintenant, s'il faut tout dire, la journee sur la route n'etait pas
+toujours commode. Sans compter les fondrieres avec la boue jusqu'aux
+moyeux, les montees a toute force, les descentes a enrayures, sans
+compter le bris des rais, les essieux qui rompaient, les gendarmes a
+moustaches qui epiaient la plaque des charretiers endormis et
+dressaient, leurs verbaux, des fois, pour epargner ou gagner du
+chemin, il fallait bruler l'etape, c'est-a-dire passer devant
+l'auberge sans manger.
+
+D'autres fois, deux charretiers, tetus comme leurs mulets, se
+rencontraient sur la voie: "Coupe, toi! Coupe, moi! Tu ne veux pas
+couper, capon?" Vlan! sur le mufle du limonier un coup de fouet qui
+l'aveuglait et ruait la charrette contre un tas de cailloux! Alors de
+courir aux pieux, aux billots en bois d'yeuse; et il y avait sur la
+route des bagarres effroyables ou, d'un coup de roulon, on vous
+decervelait un homme.
+
+Pour la regle du train regnait pourtant un vieil usage qui etait
+respecte de tous: le charretier dont le devant, la bete de devant,
+avait les quatre pieds blancs, a la montee comme a la descente, avait
+le droit, messieurs, de ne pas quitter la voie: "_Qui a les quatre
+pieds blancs_, comme on dit, _peut passer partout_."
+
+Enfin les charretiers arrivaient a Paris et allaient remiser a la
+Grand'Pinte, quartier si populaire, disait mon pere-grand, qu'avec un
+coup de sifflet le gouvernement, quand il veut, peut y lever cent
+mille hommes!
+
+ _En arrivant a Paris,
+ Usances nouvelles:
+ Des tailloles, n'y en a plus,
+ Culottes a bretelles.
+ Ce ne sont que franchimands
+ Qui attellent a l'envers
+ Et font tout au beurre...
+ Sur eux le tonnerre!_
+
+Mais en entrant au Grand Village, vive Dieu! c'est la qu'ils
+s'appliquaient a faire claquer le fouet: c'etait un eclat repete, un
+vacarme, un cliquetis qui ressemblait a la foudre.
+
+-- Allons, disaient les Parisiens, en bouchant des deux mains leurs
+oreilles qui cornaient, les Provencaux arrivent! et marche, _tron de
+l'air!_ crains-tu que la terre te manque?
+
+Il faut dire qu'en ce temps, pour faire peter le fouet, les rouliers
+de Provence etaient les sans-pareils. Mangechair de Tarascon, dans
+l'affaire d'une lieue, en faisant les coups quadruples, avait
+consomme quatre livres de meche. Maitre Imbert de Beaucaire, rien que
+d'un coup de fouet, mouchait une chandelle sans l'eteindre! Le
+Puceron de Chateau-Renard debouchait une bouteille sans la jeter a
+terre; enfin le gros Charlon de la
+Pierre-Plantade, d'un coup de meche de son fouet, vous deferrait,
+dit-on, un mulet des quatre pieds.
+
+Bref, lorsque les rouliers avaient decharge leurs voitures, serre le
+payement dans le ceinturon de cuir, recharge pour Marseille et fait
+une tournee dans le Palais-Royal, ils entonnaient joyeux ce dernier
+couplet:
+
+ _Tiens, garcon, voila pour toi,
+ Va mettre en cheville...
+ Mais l'hotesse a repondu:
+ Moi qui suis jolie,
+ Moi qui te fais tant de bien,
+ Tu ne me donnes donc rien?
+ Par une caresse
+ Calme ma tendresse_.
+
+Ayant mis les colliers, ils attelaient alors, et dans vingt jours,
+vingt-deux, vingt-quatre, au bruit regulier des grelots, ils
+retournaient dans la Provence, pour venir triompher, le jour de la
+Saint-Eloi, a la _Charrette de Verdure_: ... Et alors au cabaret, en
+vouliez-vous des recits, avec des hableries et des mensonges gros
+comme le mont Ventoux! L'un, en voyageant de nuit, avait vu le falot
+du feu Saint-Elme, et le follet fantastique s'etait assis sur sa
+charrette, peut-etre deux heures de chemin. Un autre, sur la route,
+avait trouve une valise, qui pesait! Il devait y avoir dedans, pour
+le moins, cent mille francs... Mais un cavalier masque etait venu a
+bride abattue et l'avait reclamee au moment ou notre homme la
+ramassait pour l'emporter. Un autre avait ete arrete a main armee;
+heureusement pour lui qu'il avait lie ses louis dans le boudin de son
+catogan, qui etait de mode a cette epoque, -- et les voleurs a
+grandes barbes, avec stylets et pistolets doubles, eurent beau
+visiter et fouiller le caisson, ils n'y trouverent que le _fiasque_
+(bouteille clissee).
+
+Un autre avait couche au pays des Polacres, qui en naissant ne sont
+pas chretiens. Un autre avait passe au pays des Pelles de Bois. Il y
+en a qui croient, racontait-il, que les pelles de bois se font comme
+les sabots ou comme les cuillers, en taillant un morceau de bois.
+Mais c'est la une erreur. Les pelles de bois, qui servent pour remuer
+le ble, viennent sur des arbres toutes faites, comme ici les amandes
+et les caroubes. Quand nous y passames, messieurs, la recolte etait
+rentree et nous ne pumes pas les voir. Mais nous nous laissames dire
+par des gens du pays que, lorsqu'elles sont sur les arbres, qu'elles
+vont etre mures et que le mistral souffle, elles font un tintamarre
+tel que celui des crecelles a l'office des Tenebres.
+
+Un autre affirmait avoir vu, a Paris, une princesse, une belle
+princesse qui avait un groin de porc; ses parents la promenaient
+d'une grande ville a l'autre et la faisaient voir, la pauvre, dans la
+lanterne magique et offraient des millions a celui qui l'epouserait.
+
+-- Sacre coquin de Goi! disait le vieux Brayasse, tout cela est
+beaucoup et tout cela n'est rien. Ce qui m'a le plus surpris, le plus
+epate a Paris, je m'en vais vous le dire. Ici dans nos endroits, si
+quelqu'un parle francais, c'est gens qui ont etudie, des bourgeois,
+des avocats, des commissaires de police, qui ont passe peut-etre dix
+ans et plus dans les ecoles... Mais la-haut, saprelotte! tous savent
+le francais. Vous voyez des moutards qui n'ont pas encore sept ans,
+des mioches pas plus haut que ca, avec la meche au nez, et qui
+parlent francais comme de grandes personnes. Je ne sais comment
+diable ils font.
+
+Le brave Lamouroux, au trantran des charrettes, nous en aurait conte
+encore. Seulement nous venions d'arriver au pont de Fourques, et au
+soleil levant s'epandaient devant nous, dans le delta des deux
+Rhones, les immenses plaines basses de la lisiere de Camargue.
+
+Mais ce qui nous charma plus encore que le soleil (nous avions
+vingt-cinq ans), ce fut la jeune fille qui, comme je l'ai dit, etait
+derriere nous accroupie avec sa mere et qui, toute riante et se
+debarrassant du capuce de sa mante, apparut au grand jour comme une
+reine de Jouvence. Un ruban zinzolin entourait gentiment sa chevelure
+cendree qui regorgeait de la coiffe: un regard de sibylle quelque peu
+egare, le teint delicat et clair, la bouche arquee, ouverte au rire,
+elle semblait une tulipe qui, le matin, sort de l'aiguail. Nous la
+saluames, ravis. Mais elle, Alarde, sans faire attention a nous:
+
+-- Mere, dit-elle, sommes-nous loin encore des Grandes Saintes?
+
+-- Ma fille, nous en sommes, peut-etre bien, a neuf ou dix lieues.
+
+-- Y sera-t-il mon cadet? y sera t-il?
+
+-- Chut ! mignonne.
+
+Et avec un baillement qui montra toutes ses dents, ses blanches dents
+de lait, la jouvencelle dit:
+
+-- Le temps me dure! j'ai une faim a n'y plus tenir... Dis, si nous
+dejeunions?
+
+Et elle deploya aussitot sur ses genoux un essuie-main de toile
+ecrue; sa mere, d'un cabas sortit du pain, des figues, une orange,
+des dattes, un peu de cervelas et sans ceremonie se mirent a manger.
+
+-- Bon appetit leur dimes-nous.
+
+-- Messieurs, a votre service, nous fit la gentille Alarde en
+plantant ses quenottes dans un grignon de pain.
+
+-- A condition, mademoiselle, que nous melerons nos vivres.
+
+-- Volontiers.
+
+Mathieu, dans sa gibeciere, avait apporte deux bouteilles de bon vin
+de la Nerthe. Il en deboucha une, et, apres avoir pris chacun une
+bouchee, a tour de role, tous, Alarde, sa mere, moi, Mathien et le
+charretier, nous bumes, l'un apres l'autre, dans le meme coco, et
+nous voila en famille.
+
+Puis pour nous deroidir, etant descendus un moment:
+
+-- Quelle est donc cette fille qui a si bonne facon? demandames-nous
+a Lamouroux.
+
+-- En la voyant, nous fit a demi-voix le charretier, vous ne diriez
+pas, n'est-ce pas, qu'elle a une felure? Et, pourtant, depuis trois
+mois que son "Cadet" l'a delaissee, il parait qu'elle n'a plus,
+messieurs, la tete a elle.
+
+-- Quoi ! cette jolie fille, abandonnee par son galant?
+
+-- Le gredin l'avait enlevee; ensuite il l'a plantee la, pour en
+aller voir une autre, laide comme peche, mais qui a beaucoup
+d'argent. Et Alarde, la fleur de notre Condamine, --
+vous la voyez avec sa mere, - qui la conduit aux Saintes, la
+distraire de son reve ou la guerir, si c'est possible.
+
+-- Pauvre petite!
+
+Nous arrivions aux Jasses d'Albaron, ou l'on fit une halte pour faire
+manger les betes dans le drap au fourrage, devant la roue de la
+charrette. Les filles de Beaucaire qui etaient avec nous, leurs tetes
+enrubannees de toutes les couleurs vinrent pendant ce temps faire une
+ronde autour d'Alarde :
+
+ _Au branle de ma tante
+ Le rossignol y chante:
+ Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!
+ Belle, belle Alarde, tournez-vous.
+ La belle s'est tournee,
+ Son beau l'a regardee:
+ Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!
+ Belle, belle Alarde, embrassez-vous_.
+
+Et devant elle, la pauvrette partit, les bras leves, riant comme une
+folle et criant: Mon cadet! mon cadet! mon cadet!
+
+Mais le ciel qui, depuis l'aube, etait tachete de nuees, se couvrait
+de plus en plus. Le vent de mer soufflait, faisant monter vers Arles
+de grands nuages lourds qui
+obscurcissaient peu a peu toute l'etendue celeste. Les grenouilles,
+les crapauds coassaient dans les marais, et la longue trainee de
+notre caravane s'espacait, se perdait dans les terrains a salicornes,
+dans les landes salees a plaques blanchissantes, sur un chemin
+mouvant, borde de tamaris a floraison rosee. La terre sentait le
+relent. Des volees de halbrans, des volees de sarcelles et de canards
+sauvages criaient en passant sur nos tetes.
+
+-- Lamouroux, demandaient les femmes, serons-nous la pluie?
+
+-- Ha! l'homme repondait, les yeux en l'air et soucieux, une fois les
+nuages, dit-on, firent pleuvoir.
+
+-- Eh bien! nous serons jolies, si l'averse nous prend au milieu de
+la Camargue!
+
+-- Vous mettrez, mes pauvres filles, les jupons sur les tetes.
+
+Un gardien a cheval qui, le trident en main, ramenait ses taureaux
+noirs disperses dans les friches, nous cria: "Vous serez mouilles!"
+
+Les bruines commencaient; puis peu a peu la pluie s'y mit pour tout
+de bon, et l'eau de tomber. En rien de temps ces plaines basses
+furent transformees en mares. Et nous autres, assis sous la tente des
+charrettes, nous voyions au lointain les troupes de chevaux
+camargues, secouant leurs crinieres et leurs longues queues flasques,
+gagner les levees de terre et les dunes sablonneuses. Et l'eau de
+tomber! La route, noyee par le deluge, devenait impraticable. Les
+roues s'embourbaient. Les betes s'arretaient. A la fin, a perte de
+vue, ce ne fut qu'un etang immense, et les charretiers dirent:
+
+-- Allons, il faut descendre! femmes, filles, a terre toutes, si vous
+ne voulez coucher au milieu des tamaris!
+
+-- Mais il faut donc marcher dans l'eau?
+
+-- Marchant nu-pieds, les belles, vous gagnerez le Grand Pardon: car
+vous en avez besoin, et vos peches diablement pesent!
+
+Jeunes et vieux, filles et femmes, tout le monde descendit. Avec des
+rires, des cris aigus, chacun pour patauger se dechaussa et se
+troussa. Les charretiers prirent les enfants sur les epaules a
+califourchon, et Mathieu, tendant le dos a la mere du tendron de
+notre charretee!
+
+-- Tenez, mettez-vous la brave femme, lui fit-il, je vous porterai a
+la chevre-morte.
+
+Celle-ci, une dondon qui avait peine a cheminer, ne dit non.
+
+-- Et toi, ajouta-t-il en me guignant de l'oeil, charge-toi d'Alarde,
+hein? Puis, pour nous soulager, nous changerons de temps en temps.
+
+Et du coup, sur le dos, sans plus de formalite nous primes chacun la
+notre, et tous les gars du pelerinage ayant comme nous autres endosse
+chacun la sienne, figurez-vous la bonne farce!
+
+Mathieu et sa gagui riaient comme des fous. Moi, autour de mon cou,
+sentant ces bras frais et ronds, ces bras d'Alarde qui sur nos tetes
+tenait ouvert le parapluie, quand j'eus sur les deux hanches, les
+mollets de la petite qui, pauvrette, par pudeur n'osait pas les
+serrer, je n'aurais pas donne (je l'avoue aujourd'hui encore), pas
+donne pour beaucoup notre voyage de Camargue avec la pluie et le
+gachis.
+
+-- Mon Dieu! repetait Alarde, si mon cadet me voyait ainsi! mon cadet
+qui ne me veut plus, mon beau cadet! mon beau cadet!
+
+J'avais beau, moi, lui parler, lui faire en tapinois mes, petits
+compliments, elle n'entendait pas et ne me voyait pas... Mais sa
+bouche haletait sur mon cou, sur mon epaule et je n'aurais eu
+vraiment qu'a tourner un peu la tete pour lui faire un baiser; sa
+chevelure effleurait la mienne; l'odeur tiede de sa chair, de sa
+chair jeune, m'embaumait; tremblante, sa poitrine etait agitee sur
+moi; et, m'illusionnant comme elle qui etait toute a son cadet, moi
+je croyais, comme Paul, porter aussi ma Virginie.
+
+Au meilleur de mon reve, Mathieu qui s'ereintait sous sa grosse
+maman, me dit: "Changeons un peu! je n'en puis plus, mon cher!" Et,
+au pied d'une _agachole_ (c'est le nom qu'en Camargue on donne aux
+tamaris laisses en baliveaux) ayant fait pose tous les deux, Mathieu
+reprit la fille et moi helas! la mere. Et c'est ainsi qu'on pataugea
+avec de l'eau jusqu a mi-jambes, durant plus d'une lieue, sans
+eprouver trop de fatigue, et tour a tour nous delassant de la facon
+que je vous dis, avec la reverie d'une intrigue ideale.
+
+A la longue pourtant, nous parvinmes en vue du chateau d'Avignon: la
+grosse pluie cessa, le temps se mit au clair, le chemin se ressuya;
+on remonta sur les charrettes et, par la, vers les quatre heures,
+nous vimes tout a coup s'elever, dans l'azur de la mer et du ciel,
+avec les trois baies de son clocher roman, ses merlons roux, ses
+contreforts, l'eglise des Saintes-Maries.
+
+Il n'y eut qu'un cri: "O grandes Saintes!" car ce sanctuaire perdu,
+la-bas au fond du Vacares, dans les sables du littoral, est, comme on
+dirait, la Mecque de tout le golfe du Lion. Et ce qui frappe la, par
+sa grandeur harmonieuse, par sa voute incommensurable, c'est cette
+ample surface de terre et de mer ou l'oeil, mieux que partout
+ailleurs, peut embrasser le cercle de l'horizon terrestre, l'_orbis
+terrarum_ des anciens.
+
+Et Lamouroux nous dit:
+
+-- Nous arriverons a temps pour descendre les chasses, car,
+messieurs, vous le savez, c'est nous, les Beaucairois, qui avons,
+avant tous, le droit de tourner le treuil pour la descente des
+Saintes.
+
+Ce propos se rapporte a l'usage que voici:
+
+Les reliques venerees de Marie Jacobe, de Marie Salome, et de Sara
+leur servante sont renfermees, sous la voute du choeur et de
+l'abside, dans une chapelle haute, d'ou, par un orifice qui donne
+dans l'eglise, la veille de la fete et au moyen
+d'un cable, on les descend lentement sur la foule enthousiaste.
+
+Des qu'on eut detele, au milieu des dunes couvertes d'arroches et de
+tamaris, qui entourent le bourg, nous courumes a l'eglise.
+
+"Eclaire-les, ces Saintes cheries!" criaient des Montpellieraines qui
+vendaient, devant la porte, des cierges, des bougies, des images et
+des medailles.
+
+L'eglise etait bondee de gens du Languedoc, de femmes du pays
+d'Arles, d'infirmes, de bohemiennes, tous les uns sur les autres. Ce
+sont d'ailleurs les bohemiens qui font bruler les plus gros cierges,
+mais exclusivement a l'autel de Sara, qui, d'apres leur croyance,
+etait de leur nation. C'est meme aux Saintes-Maries que ces nomades
+tiennent leurs assemblees annuelles, y faisant de loin en loin
+l'election de leur reine.
+
+Pour entrer ce fut difficile. Des commeres de Nimes embeguinees de
+noir, qui trainaient avec elles leurs coussins (le coutil pour
+coucher dans l'eglise, se disputaient les chaises :
+
+"Je l'avais avant vous! -- Moi je l'avais louee!" Un pretre faisait
+baiser de bouche en bouche _le Saint Bras_; aux malades on donnait
+des verres d'eau saumatre, de l'eau du puits des Saintes qui est au
+milieu de la nef et qui, a ce qu'on dit, ce jour-la devient douce.
+Certains, pour s'en servir en guise de remede, raclaient avec leurs
+ongles la poussiere d'un marbre antique, sculpture encastree dans le
+mur, qui fut "l'oreiller des Saintes". Une odeur, une touffeur de
+cierges brulants, d'encens, d'echauffe, de faguenas, vous suffoquait.
+Et chaque groupe, a pleine voix et pele-mele, y chantait son
+cantique.
+
+Mais en l'air, quand apparurent les deux chasses en forme d'arches,
+aie! quels cris "Grandes Saintes Maries!" Et a mesure que la corde se
+deroulait dans l'espace, les cris aigus, les spasmes s'exasperaient
+de plus belle. Les fronts, les bras leves, la foule pantelante
+attendait un miracle... Oh! du fond de l'eglise, soudain s'est
+elancee, comme si elle avait des ailes, une superbe jeune fille,
+blonde, dechevelee; et frolant de ses pieds les tetes de la foule,
+elle vole, comme un spectre, au travers de la nef, vers les chasses
+flottantes et crie: "O Grandes Saintes! Rendez-moi, par pitie,
+l'amour de mon cadet! "
+
+Tous se leverent. "C'est Alarde " criaient les Beaucairois. "C'est
+sainte Madeleine qui vient visiter ses soeurs!" disaient d'autres
+effares... Et en somme nous pleurions tous.
+
+Pour finir, le lendemain, il y eut la procession sur le sable de la
+plage, au mugissement, au souffle des ondes blanchissantes qui s'y
+eclaboussaient. Au loin, sur la haute mer louvoyaient deux ou trois
+navires qui avaient l'air en panne et les gens se montraient une
+trainee resplendissante que le remous des vagues prolongeait sur la
+mer: "C'est ce chemin, disait-on, que les Saintes Maries, dans leur
+nacelle, tinrent pour aborder en Provence apres la mort de
+Notre-Seigneur". Sur le rivage vaste, au milieu de ces visions
+qu'illuminait un soleil clair, il nous semblait vraiment que nous
+etions en paradis.
+
+Alarde, la belle fille, un peu palie depuis la veille, portait sur
+les epaules, avec d'autres Beaucairoises, la "Nacelle des Saintes" et
+tous disaient: "Helas ! c'est une pauvre folle que son cadet a
+delaissee."
+
+Mais comme nous voulions aller voir Aigues-Mortes et qu'etait de
+partance un omnibus qui y passait, aussitot que les Saintes eurent
+(vers les quatre heures) remonte dans leur chapelle, nous nous
+embarquames de suite avec un troupeau de commeres de Montpellier ou
+de Lunel, revendeuses et tripieres a coiffes bouillonnees, qui, des
+qu'ou fut en route, se mirent a chanter derechef a plein gosier:
+
+ _Courons aux Saintes Maries
+ Pour leur donner notre foi;
+ Que nos coeurs se multiplient
+ Pour Jesus et pour sa croix!_
+
+et cet autre cantique si repete pendant la fete:
+
+ _Desarmez le Christ, desarmez le Christ
+ Par vos prieres
+ Desarmez le Christ, desarmez le Christ
+ Et soyez au ciel nos bonnes meres!_
+
+-- C'est pourtant dame Roque, rien qu'elle et son mari, qui le
+firent, ce joli chant, disait une poissarde en achevant ses
+victuailles, et toute cette nuit on ne chante plus que ca.
+
+Les femmes de Provence ne savaient rien chanter que les anciens
+cantiques de leur _Ame devote_ (1):
+
+ _J'ai vu sous de sombres voiles
+ Onze etoiles,
+ La lune avec le soleil_.
+
+-- Ah ! combien sont plus beaux nos chants de Montpellier!
+
+-- Et les langues d'aller. Nous passames sur un banc le petit Rhone,
+a Sylve-Real. Il y avait la un fort, un joli petit fort, dore par le
+soleil et bati par Vauban, que le Genie tres sottement a fait
+detruire depuis lors.
+
+Nous traversames le desert et la _pinede_ du Sauvage, et sur le soir
+enfin, du milieu des marais, nous vimes emerger, noirs et farouches
+dans la pourpre du couchant, les gigantesques tours, les creneaux,
+les remparts de la ville d'Aigues-Mortes.
+
+-- N'importe! fit alors une des bonnes femmes, si, pendant le voyage
+de l'omnibus aux Saintes il y avait a Montpellier plus d'enterrements
+qu'il ne faut, les croque-morts, peut-etre, seraient embarrasses.
+
+-- Eh bien! on porterait a bras.
+
+-- Oh! je crois qu'ils en ont deux, de voitures pour les morts...
+
+A ces mots, nous apercevant que l'horrible guimbarde, aie! etait
+peinte en noir:
+
+-- Mais par hasard, demandames-nous, cet omnibus serait...
+
+-- Le carrosse, messieurs, des pompes funebres de Montpellier.
+
+-- Sacre coquin de sort!
+
+Affoles, d'un coup de pied nous ouvrimes la portiere, nous sautames
+sur la route, nous payames le conducteur et, ayant secoue nos hardes
+au grand air, a pied et a notre aise nous gagnames Aigues-Mortes.
+
+Une vraie ville forte de Syrie ou d'Egypte, cette silencieuse cite
+des Ventres-Bleus (comme les gens d'Aigues--Mortes sont denommes
+quelquefois, par allusion aux fievres endemiques du pays), avec son
+quadrilatere de remparts formidables calcines au soleil, qu'on dirait
+de tantot abandonne par saint Louis, avec sa tour de Constance, ou,
+sous Louis XIV, apres les dragonnades, furent emprisonnees quarante
+protestantes qui y resterent oubliees dans une horrible detention,
+jusqu'a la fin du regne, durant peut-etre quarante ans.
+
+(1) Titre d'un recueil de cantiques fort populaires autrefois, oeuvre
+d'un pretre de Provence.
+
+Un jour, longtemps apres, avec deux belles dames du monde protestant
+de Nimes, nous retournions visiter la grosse tour d'Aigues-Mortes, et
+en lisant les noms des malheureuses prisonnieres, graves par
+elles-memes dans les pierres du donjon: "Poete, nous dirent-elles,
+suffocantes d'emotion, ne vous etonnez pas de nous voir pleurer
+ainsi: pour nous autres huguenotes, ces pauvres femmes, martyres de
+leur foi, sont nos Saintes Maries! "
+
+CHAPITRE XV
+
+JEAN ROUSSIERE
+
+L'adroit laboureur. -- Le char de verdure. -- La legende de saint
+Eloi -- L'air de _Magali_. -- La mort de mon pere. -- Les
+funerailles, -- Le deuil. -- Le partage.
+
+-- Bonjour, monsieur Frederic.
+
+-- Ha! bonjour.
+
+-- Que m'a-t-on dit? que vous avez besoin d'un homme a gages!
+
+-- Oui... D'ou es-tu?
+
+-- De Villeneuve, le pays des "lezards", pres d'Avignon.
+
+-- Et que sais-tu faire?
+
+-- Un peu tout. J'ai ete valet aux moulins a huile, muletier,
+carrier, garcon de labour, meunier, tondeur, faucheur lorsqu'il le
+faut, lutteur a l'occasion, emondeur de peupliers, un metier eleve!
+et meme cureur de puits, qui est le plus bas de tous.
+
+-- Et l'on t'appelle?
+
+-- Jean Roussiere, et Rousseyron (et Seyron pour abreger ).
+
+-- Combien veux-tu gagner? C'est pour mener les betes.
+
+-- Dans les quinze louis.
+
+-- Je te donne cent ecus.
+
+-- Va donc pour cent ecus!
+
+Voila comment je louai le laboureur Jean Roussiere, celui-la qui
+m'apprit l'air populaire de _Magali_: un luron jovial et taille en
+hercule, qui, la derniere annee que je passai au Mas, avec mon pere
+aveugle, dans les longues veillees de notre solitude savait me garder
+d'ennui, en bon vivant qu'il etait.
+
+Fin laboureur, il avait toujours aux levres quelque chanson joyeuse:
+
+_"L'araire est compose -- de trente et une pieces; -- celui qui
+l'inventa -- devait en savoir long! -- Pour sur, c'est quelque
+monsieur."_
+
+Et naturellement adroit ou artiste, si l'on veut, quoi qu'il fit,
+soit le comble d'une meule de paille ou une pile de fumier, ou
+l'arrimage d'un chargement, il savait donner la ligne harmonieuse ou,
+comme on dit, le galbe. Seulement, il avait le defaut de son maitre:
+il aimait quelque peu a dormir et a faire la meridienne.
+
+Charmant causeur, du reste. Et il fallait l'entendre lorsqu'il
+parlait du temps ou, sur le chemin de halage, il conduisait les
+grands chevaux qui remorquaient, attachees l'une a l'autre, les
+gabares du Rhone, a Valence, a Lyon.
+
+-- Croyez-vous, disait-il, qu'a l'age de vingt ans, j'ai mene
+bravement le plus bel equipage des rivages du Rhone? Un equipage de
+quatre-vingts etalons, couples quatre par quatre, qui trainaient six
+bateaux! Que c'etait beau, pourtant, le matin, quand nous partions,
+sur les digues du grand fleuve, et que, silencieuse, cette flotte,
+lentement, remontait le cours de l'eau!
+
+Et Jean Roussiere enumerait tous les endroits des deux rives: les
+auberges, les hotesses, les rivieres, les palees, les paves et les
+gues, d'Arles au Revestidou, de la Coucourde a l'Ermitage.
+
+Mais son bonheur, mais son triomphe, a notre brave Rousseyron,
+c'etait lors de la Saint-Eloi.
+
+-- A vos Maillanais, disait-il, s'ils ne l'ont pas vu encore, nous
+montrerons comment on monte une petite mule.
+
+Saint-Eloi est, en Provence, la fete des agriculteurs. Par toute la
+Provence, les cures, comme vous savez, ce jour-la, benissent les
+betes, anes, mulets et chevaux, et les gens aux bestiaux font gouter
+le pain benit, cet excellent pain benit, parfume avec l'anis et dore
+avec des oeufs, qu'on appelle _tortillades_. Mais chez nous, ce
+jour-la, on fait courir la charrette, un chariot de verdure attele de
+quarante ou cinquante betes, caparaconnees comme au temps des
+tournois,
+harnachees de sous-barbes, de housses brodees, de plumets, de miroirs
+et de lunes de laiton, et on met le fouet a l'encan, c'est-a-dire
+qu'a l'enchere on met publiquement la charge de Prieur:
+
+-- A trente francs le fouet! a cent francs! a deux cents francs! Une
+fois, deux fois, trois fois!
+
+Au plus offrant echoit la royaute de la fete. La _Charrette Ramee_ va
+a la procession, avec la cavalcade de laboureurs allegres qui
+marchent fierement, chacun pres de sa bete, en faisant claquer son
+fouet. Sur la charrette, accompagnes d'un tambour et d'un fifre, les
+Prieurs sont assis. Sur les mulets, les peres enfourchent leurs
+petits qui s'accrochent heureux aux attelles des colliers. Les
+colliers, a leur chaperon, ont tous une _tortillade_ (gateau en forme
+de couronne) et un fanion en papier avec l'image de saint Eloi. Et,
+porte sur les epaules des Prieurs de l'an passe, le saint, en pleine
+gloire, tel qu'un eveque d'or, s'avance la crosse a la main.
+
+Puis, la procession faite, la Charrette emportee par les cinquante
+mulets ou mules, roule autour du village, dans un tourbillon, avec
+les garcons de labour courant eperdument a cote de leurs betes, tous
+en corps de chemise, le bonnet sur l'oreille, aux pieds les souliers
+minces et la ceinture aux flancs.
+
+C'est la que Jean Roussiere, montant, cette annee-la, notre mule
+"Falette" a la croupe d'amande, epata les spectateurs. Preste comme
+un chat, il sautait sur la bete, descendait, remontait, tantot assis
+d'un seul cote, tantot se tenant debout sur la croupe de la mule et
+tantot sur son dos faisant le pied de grue, l'arbre fourchu ou la
+grenouille, en un mot la fantasia, comme les cavaliers arabes.
+
+Le plus joli, c'est la que je voulais en venir, fut au repas de
+Saint-Eloi (car, apres la charrette, les Prieurs paient le festin).
+Lorsqu'on eut mange et bu et que le ventre plein, chaque convive dit
+la sienne, Roussiere se leva et fit a la tablee:
+
+-- Camarades! vous voila tout un peuple de _pieds-poudreux_ et de
+belitres, qui faites la Saint-Eloi depuis mille ans peut-etre et vous
+ne connaissez pas, j'en suis a peu pres sur, l'histoire de votre
+grand patron.
+
+-- Non, dirent les convives... N'etait-il pas marechal?
+
+-- Si, mais je vais vous conter comment il se convertit.
+
+Et tout en trempant dans son verre, plein de vin de Tavel, la
+_tortillade_ fine qu'il croquait a mesure, mon laboureur commenca:
+
+"Notre Seigneur Dieu le pere, un jour, en paradis, etait tout
+soucieux. L'enfant Jesus lui dit:
+
+-- Qu'avez-vous? pere.
+
+-- J'ai, repondit Dieu, un souci qui me tarabuste... Tiens, regarde
+la-bas.
+
+-- Ou? dit Jesus.
+
+-- Par la-bas, dans le Limousin, droit de mon doigt: tu vois bien,
+dans ce village, vers le faubourg, une boutique de marechal ferrant,
+une belle grande boutique?
+
+-- Je vois, je vois.
+
+-- Eh bien! mon fils, la est un homme que j'aurais voulu sauver: on
+l'appelle maitre Eloi. C'est un gaillard solide, observateur fidele
+de mes commandements, charitable au pauvre monde, serviable a
+n'importe qui, d'un bon compte avec la pratique, et martelant du
+matin au soir sans mal parler ni blasphemer... Oui, il me semble
+digne de devenir un rand saint.
+
+-- Et qui empeche? dit Jesus.
+
+-- Son orgueil, mon enfant. Parce qu'il est bon ouvrier, ouvrier de
+premier ordre, Eloi croit que sur terre nul n'est au-dessus de lui,
+et presomption est perdition.
+
+-- Seigneur Pere, fit Jesus, si vous me vouliez permettre de
+descendre sur la terre, j'essaierais de le convertir.
+
+-- Va, mon cher fils.
+
+Et le bon Jesus descendit. Vetu en apprenti, son baluchon derriere le
+dos, le divin ouvrier arrive droit dans la rue ou demeurait Eloi. Sur
+la porte d'Eloi, selon l'usage etait l'enseigne, et l'enseigne
+portait: _Eloi le marechal, maitre sur tous les maitres, en deux
+chaudes forge un fer_.
+
+Le petit apprenti met donc le pied sur le seuil et, otant son
+chapeau:
+
+-- Dieu vous donne le bonjour, maitre, et a la compagnie: si vous
+aviez besoin d'un peu d'aide?
+
+-- Pas pour le moment, repond Eloi.
+
+-- Adieu donc, maitre: ce sera pour une autre fois.
+
+Et Jesus, le bon Jesus, continue son chemin. Il y avait, dans la rue,
+un groupe d'hommes qui causaient et Jesus dit en passant:
+
+-- Je n'aurais pas cru que dans une boutique telle, ou il doit y
+avoir, ce semble, tant d'ouvrage, on me refusat le travail.
+
+-- Attends un peu, mignon, lui fait un des voisins. Comment as-tu
+salue en entrant chez maitre Eloi?
+
+-- J'ai dit comme l'on dit: "Dieu vous donne le bonjour, maitre, et a
+la compagnie!"
+
+-- Ha! ce n'est pas ainsi qu'il fallait dire... Il fallait l'appeler
+_maitre sur tous les maitres_... Tiens, regarde l'ecriteau.
+
+-- C'est vrai, dit Jesus, je vais essayer de nouveau.
+
+Et de ce pas il retourne a la boutique.
+
+-- Dieu vous le donne bon, maitre sur tous les maitres! N'auriez-vous
+pas besoin d'ouvrier?
+
+-- Entre, entre, repond Eloi, j'ai pense depuis tantot que nous
+t'occuperions aussi... Mais ecoute ceci pour une bonne fois: quand tu
+me salueras, tu dois m'appeler _maitre_, vois-tu? _sur tous les
+maitres_, car ce n'est pas pour me vanter, mais d'hommes comme moi,
+qui forgent un fer en deux chaudes, le Limousin n'en a pas deux!
+
+-- Oh! repliqua l'apprenti, dans notre pays, a nous, nous forgeons ca
+en une chaude!
+
+-- Rien que dans une chaude? Tais-toi donc, va, gamin, car cela n'est
+pas possible...
+
+-- Eh bien! vous allez voir, maitre sur tous les maitres!
+
+Jesus prend un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle,
+attise le feu; et quand le fer est rouge, rouge et incandescent, il
+va le prendre avec la main.
+
+-- Aie! mon pauvre nigaud! le premier compagnon lui crie, tu vas te
+roussir les doigts!
+
+-- N'ayez pas peur, repond Jesus, grace a Dieu, dans notre pays, nous
+n'avons pas besoin de tenailles. Et le petit ouvrier saisit avec la
+main le fer rougi a blanc, le porte sur l'enclume et avec son
+martelet, pif! paf! patati! patata! en un clin d'oeil l'etire,
+l'aplatit, l'arrondit et l'etampe si bien qu'on le dirait moule.
+
+-- Oh! moi aussi, fit maitre Eloi, si je voulais bien.
+
+Il prend donc un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle,
+attise le feu; et quand le fer est rouge, il vient pour le saisir
+comme son apprenti et l'apporter a l'enclume... Mais il se brule les
+doigts: il a beau se hater, beau faire son dur a cuire, il lui faut
+lacher prise pour courir aux tenailles. Le fer de cheval cependant
+froidit... Et allons, pif! et paf! quelques etincelles jaillissent...
+Ah! pauvre maitre Eloi! il eut beau frapper, se mettre tout en nage,
+il ne put parvenir a l'achever dans une chaude.
+
+-- Mais chut! fit l'apprenti, il m'a semble ouir le galop d'un
+cheval...
+
+Maitre Eloi aussitot se carre sur la porte et voit un cavalier, un
+superbe cavalier qui s'arrete devant la boutique. Or c'etait saint
+Martin.
+
+-- Je viens de loin, dit celui-ci, mon cheval a perdu une couple de
+fers et il me tardait fort de trouver un marechal.
+
+Maitre Eloi se rengorge, et lui parle en ces termes:
+
+-- Seigneur, en verite, vous ne pouviez mieux rencontrer. Vous etes
+chez le premier forgeron de Limousin, de Limousin et de France, qui
+peut se dire maitre au-dessus de tous les maitres et qui forge un fer
+en deux chaudes... Petit, va tenir le pied.
+
+-- Tenir le pied! repartit Jesus. Nous trouvons, dans notre pays, que
+ce n'est pas necessaire.
+
+-- Par exemple! s'ecria le maitre marechal, celle-la est par trop
+drole: et comment peut-on ferrer, chez toi, sans tenir le pied?
+
+-- Mais rien de si facile, mon Dieu! vous allez le voir.
+
+Et voila le petit qui saisit le boutoir, s'approche du cheval et,
+crac! lui coupe le pied. Il apporte le pied dans la boutique, le
+serre dans l'etau, lui cure bien la corne, y applique le fer neuf
+qu'il venait d'etamper, avec le brochoir y plante les clous; puis,
+desserrant l'etau, retourne le pied au cheval, y crache dessus,
+l'adapte; et n'ayant fait que dire avec un signe de croix: "Mon Dieu!
+que le sang se caille", le pied se trouve arrange, et ferre et
+solide, comme on n'avait jamais vu, comme on ne verra plus jamais.
+
+Le premier compagnon ouvrait des yeux comme des paumes, et maitre
+Eloi, collegues, commencait a suer.
+
+-- Ho! dit-il enfin, pardi! en faisant comme ca, je ferrai tout aussi
+bien.
+
+Eloi se met a l'oeuvre: le boutoir a la main, il s'approche du cheval
+et, crac, lui coupe le pied. Il l'apporte dans la boutique, le serre
+dans l'etau et le ferre a son aise comme avait fait le petit. Puis,
+c'est ici le hic! il faut le remettre en place! Il s'avance pres du
+cheval, crache sur le sabot, l'applique de son mieux au boulet de la
+jambe... Helas! l'onguent ne colle pas: le sang ruisselle et le pied
+tombe.
+
+Alors l'ame hautaine de maitre Eloi s'illumina: et, pour se
+prosterner aux pieds de l'apprenti, il rentra dans la boutique. Mais
+le petit avait disparu et aussi le cheval avec le cavalier. Les
+larmes debonderent des yeux de maitre Eloi; il reconnut qu'il avait
+un maitre au-dessus de lui, pauvre homme! et au-dessus de tout, et il
+quitta son tablier et laissa sa boutique et il partit de la pour
+aller dans le monde annoncer la parole de notre Seigneur Jesus."
+
+Ah! il y en eut un, de battement de mains, pour saint Eloi et Jean
+Roussiere! Baste! voici pourquoi je me suis fait un devoir de
+rappeler ce brave Jean dans ce livre de _Memoires_. C'est lui qui
+m'avait chante, mais sur d'autres paroles que je vais dire tout a
+l'heure, l'air populaire sur lequel je mis l'aubade de _Magali_, air
+si melodieux, si agreable et si caressant, que beaucoup ont regrette
+de ne plus le retrouver dans la _Mireille_ de Gounod.
+
+Ce que c'est que l'heur des choses! La seule personne au monde a
+laquelle, dans ma vie, j'ai entendu chanter l'air populaire en
+question, c'a ete Jean Roussiere, qui etait apparemment le dernier
+qui l'eut retenu; et il fallut qu'il vint, par hasard, me le chanter,
+a l'heure ou je cherchais la note provencale de ma chanson d'amour,
+pour que je l'aie recueilli, juste au moment ou il allait, comme tant
+d'autres choses, se perdre dans l'oubli.
+
+Voici donc la chanson, ou plutot le duo, qui me donna le rythme de
+l'air de _Magali_:
+
+ _-- Bonjour, gai rossignol sauvage,
+ Puisqu'en Provence te voila!
+ Tu aurais pu prendre dommage
+ Dans le combat de Gibraltar:
+ Mais puisqu'enfin je t'ai oui,
+ Ton doux ramage.
+ Mais puisqu'enfin je t'ai oui,
+ M'a rejoui.
+
+ Vous avez bonne souvenance,
+ Monsieur, pour ne pas m'oublier;
+ Vous aurez donc ma preference,
+ Ici je passerai l'ete,
+ Je repondrai a votre amour
+ Par mon ramage
+ Et je vais chanter nuit et jour
+ Aux alentours.
+
+ _-- Je te donne la jouissance,
+ L'avantage de mon jardin;
+ Au jardinier je fais defense
+ De te donner aucun chagrin,
+ Tu pourras y cacher ton nid
+ Dans le feuillage
+ Et tu te trouveras fourni
+ Pour tes petits.
+
+ -- Je le connais a votre mine,
+ Monsieur, vous aimez les oiseaux;
+ J'inviterai la cardeline.
+ Pour vous chanter des airs nouveaux
+ La cardeline a un beau chant,
+ Quand elle est seule;
+ Elle a des airs sur le plain-chant
+ Qui sont charmants.
+
+ Jusque vers le mois de septembre
+ Nous serons toujours vos voisins.
+ Vous aurez la joie de m'entendre
+ Autant le soir que le matin.
+ Mais lorsqu'il faudra s'envoler
+ Quelle tristesse!
+ Tout le bocage aura le deuil
+ Du rossignol.
+
+ -- Monsieur, nous voici de partance;
+ Helas! c'est la notre destin.
+ Lorsqu'il faut quitter la Provence,
+ Certes, ce n'est pas sans chagrin.
+ Il nous faut aller hiverner
+ Dedans les Indes;
+ Les hirondelles, elles aussi,
+ Partent aussi.
+
+ -- Ne passez pas vers l'Amerique.
+ Car vous pourriez avoir du plomb
+ Du cote de la Martinique
+ On tire des coups de canon.
+ Depuis longtemps est assiege
+ Le roi d'Espagne:
+ De crainte d'y etre arretes,
+ Au loin passez_.
+
+Oeuvre de quelque illettre contemporain de l'Empire et, a coup sur,
+indigene de la rive du Rhone, ces couplets naifs ont du moins le
+merite d'avoir conserve l'air que _Magali_ a fait connaitre. Quant au
+theme mis en vogue par l'aubade de _Mireille_, les metamorphoses de
+l'amour, nous le primes expressement dans un chant populaire qui
+commencait comme suit:
+
+ _--Marguerite, ma mie,
+ Marguerite, mes amours,
+ Ceci, sont les aubades
+ Qu'on va jouer pour vous.
+ -- Nargue de tes aubades
+ Comme de tes violons:
+ Je vais dans la mer blanche
+ Pour me rendre poisson_.
+
+Enfin, le nom de Magali, abreviation de Marguerite, je l'entendis un
+jour que je revenais de Saint-Remy. Une jeune bergere gardait
+quelques brebis le long de la Grande Roubine. -- "O Magali! tu ne
+viens pas encore?" lui cria un garconnet qui passait au chemin; et
+tant me parut joli ce nom limpide que je chantai sur-le-champ:
+
+ _O Magali, ma tant aimee,
+ Mets ta tete a la fenetre.
+ Ecoute un peu cette aubade
+ De tambourins et de violons:
+ Le ciel est la-haut plein d'etoiles,
+ Le vent est tombe...
+ Mais les etoiles paliront
+ En te voyant_.
+
+C'est quelque temps apres que, premiere brouee de ma claire jeunesse,
+j'eus la douleur de perdre mon pere. Aux dernieres Calendes (1), --
+lui que la fete de Noel emplissait toujours de joie, maintenant
+devenu aveugle, nous l'avions vu d'une tristesse qui nous fit mal
+augurer. C'est en vain que, sur la table et sur la nappe blanche,
+luisaient, comme d'usage, les chandelles sacrees; en vain, je lui
+avais offert le verre de vin cuit pour entendre de sa bouche le
+sacramentel: "Allegresse!" En tatonnant, helas! avec ses grands bras
+maigres, il s'etait assis sans mot dire. Ma mere eut beau lui
+presenter, un apres l'autre, les mets de Noel: le plat d'escargots,
+le poisson du Martigue, le nougat d'amandes, la galette a l'huile. Le
+pauvre vieux, pensif, avait soupe dans le silence. Une ombre
+avant-courriere de la mort etait sur lui. Ayant totalement perdu la
+vue, il dit:
+
+-- L'an passe, a la Noel, je voyais encore un peu le mignon des
+chandelles; mais cette annee, rien, rien! Soutenez-moi, o sainte
+Vierge!
+
+(1) Nom de la Noel, en Provence.
+
+A l'entree de septembre de 1855, il s'eteignit dans le Seigneur, et,
+lorsqu'il eut recu les derniers sacrements avec la candeur, la foi,
+la bonne foi des ames simples, et que, toute la famille, nous
+pleurions autour du lit:
+
+-- Mes enfants, nous dit-il, allons! moi je m'en vais... et a Dieu je
+rends grace pour tout ce que je lui dois: ma longue vie et mon
+bonheur, qui a ete beni.
+
+Ensuite, il m'appela et me dit:
+
+-- Frederic, quel temps fait-il?
+
+-- Il pleut, mon pere, repondis-je.
+
+-- Eh bien! dit-il, s'il pleut, il fait beau temps pour les
+semailles.
+
+Et il rendit son ame a Dieu. Ah! quel moment! On releva sur sa tete
+le drap. Pres du lit, ce grand lit ou, dans l'alcove blanche, j'etais
+ne en pleine lumiere, on alluma un cierge pale. On ferma a demi les
+volets de la chambre. On manda aux laboureurs de deteler tout de
+suite. La servante, a la cuisine, renversa sur la gueule les
+chaudrons de l'etagere. Autour des cendres du foyer, qu'on eteignit,
+toute la maisonnee, silencieusement, nous nous assimes en cercle. Ma
+mere au coin de la grande cheminee, et, selon la coutume des veuves
+de Provence, elle avait, en signe de deuil, mis sur la tete un fichu
+blanc; et toute la journee, les voisins, les voisines, les parents,
+les amis vinrent nous apporter le salut de condoleance en disant,
+l'un apres l'autre:
+
+-- Que Notre Seigneur vous conserve!
+
+Et, longuement, pieusement eurent lieu les complaintes en l'honneur
+du "pauvre maitre".
+
+Le lendemain, tout Maillane assistait aux funerailles. En priant Dieu
+pour lui, les pauvres ajoutaient:
+
+-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges puissent-ils
+l'accompagner au ciel!
+
+Derriere le cercueil, porte a bras avec des serviettes, et le
+couvercle enleve pour qu'une derniere fois les gens vissent le
+defunt, les mains croisees, dans son blanc suaire, -- Jean Roussiere
+portait le cierge mortuaire qui avait veille son maitre.
+
+Et moi, pendant que les glas sonnaient dans le lointain, j'allai
+verser mes larmes, tout seul, au milieu des champs, car l'arbre de la
+maison etait tombe. Le Mas du Juge, le Mas de mon enfance, comme s'il
+eut perdu son ombre haute, maintenant, a mes yeux etait desole et
+vaste. L'ancien de la famille, maitre Francois mon pere, avait ete le
+dernier des patriarches de Provence, conservateur fidele des
+traditions et des coutumes, et le dernier, du moins pour moi, de
+cette generation austere, religieuse, humble, disciplinee, qui avait
+patiemment traverse les miseres et les affres de la Revolution et
+fourni a la France les desinteresses de ses grands holocaustes et les
+infatigables de ses grandes armees.
+
+Une semaine apres, au retour du _service_, le partage se fit. Les
+denrees et les feurres, betes de trait, brebis, oiseaux de
+basse-cour, tout cela fut loti. Le mobilier, nos chers vieux meubles,
+les grands lits a quenouilles, le petrin a ferrures, le coffre du
+blutoir, les armoires cirees, la huche au pain sculptee, la table, le
+verrier, que, depuis ma naissance, j'avais vus a demeure autour de
+ces murailles; les douzaines d'assiettes, la faience fleurie, qui
+n'avait jamais quitte les etageres du dressoir; les draps de chanvre,
+que ma mere de sa main avait files; l'equipage agricole, les
+charrettes, les charrues, les harnais, les outils, ustensiles et
+objets divers, de toute sorte et de tout genre: tout cela deplace,
+transporte au dehors dans l'aire de la ferme, il fallut le voir
+diviser, en trois parts, a dire d'expert.
+
+Les domestiques, les serviteurs a l'annee ou au mois, l'un apres
+l'autre, s'en allerent. Et au Mas paternel, qui n'etait pas dans mon
+lot, il fallut dire adieu. Une apres-midi, avec ma mere, avec le
+chien, -- et Jean Roussiere, qui sur le camion, charriait notre part,
+-- nous vinmes, le coeur gros, habiter desormais la maison de
+Maillane qui, en partage, m'etait echue. Et maintenant, ami lecteur,
+tu peux comprendre la nostalgie de ce vers de _Mireille_:
+
+_Comme au Mas, comme au temps de mon pere, helas! helas!
+
+CHAPITRE XVI
+
+MIREILLE
+
+Adolphe Dumas a Maillane. -- Sa soeur Laure. -- Mon premier voyage a
+Paris. Lecture de _Mireille_ en manuscrit. -- La lettre de Dumas a la
+_Gazette de France_. -- Ma presentation a Lamartine. -- Le
+quarantaine "Entretien de litterature". -- Ma mere et l'etoile.
+
+L'annee suivante (1856) lors de la Sainte-Agathe, fete votive de
+Maillane, je recus la visite d'un poete de Paris que le hasard (ou,
+plutot, la bonne etoile des felibres) amena, a son heure, dans la
+maison de ma mere. C'etait Adolphe Dumas: une belle figure d'homme de
+cinquante ans, d'une paleur ascetique, cheveux longs et
+blanchissants, moustache brune avec barbiche, des yeux noirs pleins
+de flamme et, pour accompagner une voix retentissante, la main
+toujours en l'air dans un geste superbe. D'une taille elevee, mais
+boiteux et trainant une jambe percluse, lorsqu'il marchait, on aurait
+dit un cypres de Provence agite par le vent.
+
+-- C'est donc vous, monsieur Mistral, qui faites des vers provencaux?
+me dit-il tout d'abord et d'un ton goguenard, en me tendant la main.
+
+-- Oui, c'est moi, repondis-je, a vous servir, monsieur!
+
+-- Certainement, j'espere que vous pourrez me servir. Le ministre,
+celui de l'Instruction publique, M. Fortoul, de Digne, m'a donne la
+mission de venir ramasser les chants populaires de Provence, comme
+_le Mousse de Marseille, la Belle de Margoton, les Noces du
+Papillon_, et, si vous en saviez quelqu'un, je suis ici pour les
+recueillir.
+
+Et, en causant a ce propos, je lui chantai ma foi, l'aubade de
+_Magali_, toute fraiche arrangee pour le poeme de _Mireille_.
+
+Mon Adolphe Dumas, enleve,epate, s'ecria:
+
+-- Mais ou donc avez-vous peche cette perle?
+
+-- Elle fait partie, lui dis-je, d'un roman provencal (ou, plutot,
+d'un poeme provencal en douze chants) que je suis en train d'affiner.
+
+-- Oh! ces bons Provencaux! Vous voila bien toujours les memes,
+obstines a garder votre langue en haillons, comme les anes qui
+s'entetent a longer le bord des routes pour y brouter quelque
+chardon... C'est en francais, mon cher ami, c'est dans la langue de
+Paris que nous devons aujourd'hui, si nous voulons etre entendus,
+chanter notre Provence. Tenez! ecoutez ceci:
+
+ _J'ai revu sur son roc, vieille, nue, appauvrie,
+ La maison des parents, la premiere patrie,
+ L'ombre du vieux murier, le banc de pierre etroit.
+ Le nid que l'hirondelle avait au bord du toit,
+ Et la treille, a present sur les murs egaree,
+ Qui regrette son maitre et retombe eploree;
+ Et, dans l'herbe et l'oubli qui poussent sur le seuil,
+ J'ai fait pieusement agenouiller l'orgueil,
+ J'ai rouvert la fenetre ou me vint la lumiere,
+ Et j'ai rempli de chants la couche de ma mere_.
+
+Mais allons, dites-moi, puisque poeme il y a, dites-moi quelque chose
+de votre poeme provencal.
+
+Et je lui lus alors un morceau de _Mireille_, je ne me souviens plus
+lequel.
+
+-- Ah! si vous parlez comme cela, met fit Dumas apres ma lecture, je
+vous tire mon chapeau, et je salue la source d'une poesie neuve,
+d'une poesie indigene dont personne ne se doutait. Cela m'apprend, a
+moi, qui, depuis trente ans, ai quitte la Provence et qui croyais sa
+langue morte, cela m'apprend, cela me prouve qu'en dessous de ce
+_patois_ usite chez les farauds, les demi-bourgeois et les demi-dames
+existe une seconde langue, celle de Dante et de Petrarque. Mais
+suivez bien leur methode, qui n'a pas consiste, comme certains le
+croient, a employer tels quels, ni a fondre en macedoine les
+dialectes de Florence, de Bologne ou de Milan. Eux ont ramasse
+l'huile et en ont fait la langue qu'ils rendirent parfaite en la
+generalisant. Tout ce qui a precede les ecrivains latins du grand
+siecle d'Auguste, a l'exception de Terence, c'est le "Fumier
+d'Ennius". Du parler populaire ne prenez que la paille blanche avec
+le grain qui peut s'y trouver. Je suis persuade qu'avec le gout, la
+seve de votre juvenile ardeur, vous etes fait pour reussir. Et je
+vois deja poindre la renaissance d'une langue provignee du latin, et
+jolie et sonore comme le meilleur italien.
+
+L'histoire d'Adolphe Dumas etait un vrai conte de fees. Enfant du
+peuple, ses parents tenaient une petite auberge entre Orgon et
+Cabane, a la Pierre-Plantee. Et Dumas avait une soeur appelee Laure,
+belle comme le jour et innocente comme l'eau qui nait: et voici que
+sur la route passerent une fois des comediens ambulants qui, dans la
+petite auberge, donnerent, a la veillee, une representation. L'un
+d'eux y jouait un role de prince. Les oripeaux de son costume qui
+scintillait sous les falots lui donnaient sur les treteaux
+l'apparence d'un fils de roi, si bien que la pauvre Laure, naive,
+helas! comme pas une, se laissa, a ce que racontent les vieillards de
+la contree, enjoler et enlever par ce prince de grand chemin. Elle
+partit avec la troupe, debarqua a Marseille, et ayant reconnu bientot
+son erreur folle, et n'osant plus rentrer chez elle, elle prit a tout
+hasard la diligence de Paris, ou elle arriva un matin par une pluie
+battante. Et la voila sur le pave, seule et denuee de tout. Un
+monsieur qui passait en landau, et qui vit tout en larmes la jeune
+Provencale, fit arreter sa voiture et lui dit:
+
+-- Belle enfant, mais qu'avez-vous a tant pleurer?
+
+Laure naivement conta son equipee. Le monsieur, qui etait riche, emu,
+epris soudain, la fit monter dans sa voiture, la conduisit dans un
+couvent, lui fit donner une education soignee et l'epousa ensuite.
+Mais la belle epousee, qui avait le coeur noble, n'oublia pas ses
+parents. Elle fit venir a Paris son petit frere Adolphe, lui fit
+faire ses etudes, et voila comment Dumas Adolphe, deja poete de
+nature et de nature enthousiaste, se trouva un jour mele au mouvement
+litteraire de 1830. Vers de toute facon, drames, comedies, poemes,
+jaillirent, coup sur coup, de son cerveau bouillonnant: _la Cite des
+hommes, la Mort de Faust et de Don Juan, le Camp des Croises,
+Provence, Mademoiselle de la Valliere, l'Ecole des Familles, les
+Servitudes volontaires_, etc. Mais vous savez, dans les batailles,
+bien qu'on y fasse son devoir, tout le monde n'est pas porte pour la
+Legion d'honneur; et malgre sa valeur et des succes relatifs dans le
+theatres de Paris, le poete Dumas, comme notre Tambour d'Arcole,
+etait reste simple soldat, ce qui lui faisait dire plus tard en
+provencal:
+
+_A quarante ans passes, quand tout le monde peche -- dans la soupe
+des gueux on y trempe son pain, -- Nous devons etre heureux d'avoir
+-- L'ame en repos, le coeur net et la main lavee. -- Et qu'a-t-il?
+dira-t-on. -- Il a la tete haute. -- Que fait-il? Il fait son
+devoir_.
+
+Seulement, s'il n'etait pas devenu capitaine, il avait conquis
+l'estime de ses plus fiers compagnons d'armes; et Hugo, Lamartine,
+Beranger, de Vigny, le grand Dumas, Jules Janin, Mignet, Barbey
+d'Aurevilly, etaient de ses amis.
+
+Adolphe Dumas, avec son temperament ardent, avec on experience de
+vieux lutteur parisien et tous ses souvenirs d'enfant de la Durance,
+arrivait donc a point nomme pour donner au Felibrige le billet de
+passage entre Avignon et Paris.
+
+Mon poeme provencal etant termine enfin, mais non imprime encore, un
+jeune Marseillais qui frequentait Font-Segugne, mon ami Ludovic
+Segre, me dit, un jour:
+
+-- Je vais a Paris... Veux-tu venir avec moi?
+
+J'acceptai l'invitation, et c'est ainsi qu'a l'improviste, et pour la
+premiere fois, je fis le voyage de Paris, ou je passai une semaine.
+J'avais, bien entendu, porte mon manuscrit, et, quand nous eumes
+quelques jours couru et admire, de Notre-Dame au Louvre, de la place
+Vendome au grand Arc de Triomphe, nous vinmes, comme de juste, saluer
+le bon Dumas.
+
+-- Eh bien! cette _Mireille_, me fit-il, est-elle achevee?
+
+-- Elle est achevee, lui dis-je, et la voici... en manuscrit.
+
+-- Voyons donc; puisque nous y sommes, vous allez m'en lire un chant.
+
+Et quand j'eus lu le premier chant:
+
+-- Continuez, me dit Dumas.
+
+Et je lus le second, puis le troisieme, puis le quatrieme.
+
+-- C'est assez pour aujourd'hui, me dit l'excellent homme. Venez
+demain a la meme heure, nous continuerons la lecture; mais je puis,
+des maintenant, vous assurer que, si votre oeuvre s'en va toujours
+avec ce souffle, vous pourriez gagner une palme plus blle que vous ne
+pensez.
+
+Je retournai, le lendemain, en lire encore quatre chants, et le
+surlendemain, nous achevames le poeme.
+
+Le meme jour (26 aout 1856), Adolphe Dumas adressa au directeur de la
+_Gazette de France_ la lettre que voici:
+
+"_La Gazette du Midi_ a deja fait connaitre a la _Gazette de France-
+l'arrivee du jeune Mistral, le grand poete de la Provence. Qu'est-ce
+que Mistral? On n'en sait rien. On me le demande et je crains de
+repondre des paroles qu'on ne croira pas, tant elles sont
+inattendues, dans ce moment de poesie d'imitation qui fait croire a
+la mort de la poesie et des poetes.
+
+"L'Academie francaise viendra dans dix ans consacrer une gloire de
+plus, quand tout le monde l'aura faite. L'horloge de l'Institut a
+souvent de ces retards d'une heure avec les siecles; mais je veux
+etre le premier qui aura decouvert ce qu'on peut appeler,
+aujourd'hui, le Virgile de la Provence, le patre de Mantoue arrivant
+a Rome avec des chants dignes de Gallus et des Scipion...
+
+"On a souvent demande, pour notre beau pays du Midi, deux fois
+romain, romain latin et romain catholique, le poeme de sa langue
+eternelle, de ses croyances saintes et de ses moeurs pures. J'ai le
+poeme dans les mains, il a douze chants. Il est signe Frederic
+Mistral, du village de Maillane, et je le contresigne de ma parole
+d'honneur, que je n'ai jamais engagee a faux, et de ma
+responsabilite, qui n'a que l'ambition d'etre juste."
+
+Cette lettre ebouriffante fut accueillie par des lazzi: "Allons,
+disaient certains journaux, le mistral s'est incarne, parait-il, dans
+un poeme. Nous verrons si ce sera autre chose que du vent."
+
+Mais Dumas, lui, content de l'effet de sa bombe, me dit en me serrant
+la main:
+
+-- Maintenant, cher ami, retournez a Avignon pour imprimer votre
+_Mireille_. Nous avons, en plein Paris, lance le but au caniveau, et
+laissons courir la critique: il faudra bien qu'elle y ajoute les
+boules de son jeu, toutes, l'une apres l'autre.
+
+Avant mon depart, mon devoue compatriote voulut bien me presenter a
+Lamartine, son ami, et voici comment le grand homme raconta cette
+visite dans son _Cours familiers de Litterature_ (quarantieme
+entretien, 1859):
+
+"Au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un beau et
+modeste jeune homme, vetu avec un sobre elegance, comme l'amant de
+Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse
+chevelure dans les rues d'Avignon. C'etait Frederic Mistral, le jeune
+poete villageois, destine a devenir, comme Burns le laboureur
+ecossais, l'Homere de la Provence.
+
+"Sa physionomie simple, modeste et douce, n'avait rien de cette
+tension orgueilleuse des traits ou de cette evaporation des yeux qui
+caracterise trop souvent ces hommes de vanite plus que de genie,
+qu'on appelle les poetes populaires. Il avait la bienseance de la
+verite; il plaisait, il interessait, il emouvait; on sentait, dans sa
+male beaute, le fils d'une de ces belles Arlesiennes, statues
+vivantes de la Grece, qui palpitent dans notre Midi.
+
+"Mistral s'assit sans facon a ma table d'acajou de Paris, selon les
+lois de l'hospitalite antique, comme je me serais assis a la table de
+noyer de sa mere, dans son Mas de Maillane. Le diner fut sobre,
+l'entretien a coeur ouvert, la soiree courte et causeuse, a la
+fraicheur du soir et au gazouillement des merles, dans mon petit
+jardin grand comme le mouchoir de Mireille.
+
+"Le jeune homme nous recita quelques vers dans ce doux et nerveux
+idiome provencal, qui rappelle tantot l'accent latin, tantot la grace
+attique, tantot l'aprete toscane. Mon habitude des patois latins,
+parles uniquement par moi jusqu'a l'age de douze ans dans les
+montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome intelligible.
+C'etaient quelques vers lyriques; ils me plurent mais sans m'enivrer.
+Le genie du jeune homme n'etait pas la, le cadre etait trop etroit
+pour son ame; il lui fallait, comme a Jasmin, cet autre chanteur sans
+langue, son epopee pour se repandre. Il retournait dans son village
+pour y recueillir, aupres de sa mere et a cote de ses troupeaux, ses
+dernieres inspirations. Il me promit de m'envoyer un des premiers
+exemplaires de son poeme; il sortit."
+
+Avant de repartir, j'allai saluer Lamartine, qui habitait au
+rez-de-chaussee du numero 41 de la rue Ville-L'Eveque. C'etait dans
+la soiree. Ecrase par ses dettes et assez delaisse, le grand homme
+somnolait dans un fauteuil en fumant un cigare, pendant que quelques
+visiteurs causaient a voix basse, autour de lui.
+
+Tout a coup, un domestique vint annoncer qu'un Espagnol, un harpiste
+appele Herrera, demandait a jouer un air de son pays devant M. de
+Lamartine.
+
+-- Qu'il entre, dit le poete.
+
+Le harpiste joua son aire, et Lamartine, a demi-voix, demanda a sa
+niece, Mme de Cessia, s'il y avait quelque argent dans les tiroirs de
+son bureau.
+
+-- Il reste deux louis, repondit celle-ci.
+
+-- Donnez-les a Herrera, fit le bon Lamartine.
+
+Je revins donc en Provence pour l'impression de mon poeme, et la
+chose s'etant faite a l'imprimerie Seguin, a Avignon, j'adressai le
+premier exemplaire a Lamartine, qui ecrivit a Reboul la lettre
+suivante:
+
+"Jai lu _Mireio..._ Rien n'avait encore paru de cette seve nationale,
+feconde, inimitable du Midi. Il y a une vertu dans le soleil. J'ai
+tellement ete frappe a l'esprit et au coeur que j'ecris un
+_Entretien_ sur ce poeme. Dites-le a M. Mistral. Oui, depuis les
+Homerides de l'Archipel, un tel jet de poesie primitive n'avait pas
+coule. J'ai crie, comme vous: c'est Homere."
+
+Adolphe Dumas m'ecrivait, de son cote:
+
+(mars 1859).
+
+"Encore une lettre de joie pour vous, mon cher ami. J'ai ete, hier au
+soir, chez Lamartine. En me voyant entrer, il m'a recu avec des
+exclamations et il m'en a dit autant que ma lettre a la _Gazette de
+France_. Il a lu et compris, dit-il, votre poeme d'un bout a l'autre.
+Il l'a lu et relu trois fois, il ne le quitte plus et ne lit pas
+autre chose. Sa niece, cette belle personne que vous avez vue, a
+ajoute qu'elle n'avait pas pu le lui derober un instant pour le lire,
+et il va faire un _Entretien_ tout entier sur vous et _Mireio_. Il
+m'a demande des notes biographiques sur vous et sur Maillane. Je les
+lui envoie ce matin. Vous avez ete l'objet de la conversation
+generale toute la soiree et votre poeme a ete detaille par Lamartine
+et par moi depuis le premier mot jusqu'au dernier. Si son _Entretien_
+parle ainsi de vous, votre gloire est faite dans le monde entier. Il
+dit que vous etes "un Grec des Cyclades". Il a ecrit a Reboul: "C'est
+un Homere!" Il me charge de vous ecrire _tout ce que je veux_ et il
+ajoute que je ne puis trop vous en dire, tant il est ravi. Soyez donc
+bien heureux, vous et votre chere mere, dont j'ai garde un si bon
+souvenir."
+
+Je tiens a consigner ici un fait tres singulier d'intuition
+maternelle. J'avais donne a ma mere une exemplaire de _Mireio_, mais
+sans lui avoir parle du jugement de Lamartine, que je ne connaissais
+pas encore. A la fin de la journee, quand je crus qu'elle avait pris
+connaissance de l'oeuvre, je lui demandai ce qu'elle en pensait et
+elle me repondit, profondement emue:
+
+-- Il m'est arrive, en ouvrant ton livre, une chose bien etrange: un
+eclat de lumiere, pareil a une etoile, m'a eblouie sur le coup, et
+j'ai du renvoyer la lecture a plus tard!
+
+Qu'on en pense ce qu'on voudra; j'ai toujours cru que cette vision de
+la bonne et sainte femme etait un signe tres reel de l'influx de
+sainte Estelle, autrement dit de l'etoile qui avait preside a la
+fondation du Felibrige.
+
+Le quarantieme Entretien du _Cours Familier de Litterature_ parut un
+mois apres (1859), sous le titre "Apparition d'un poeme epique en
+Provence". Lamartine y consacrait quatre-vingt pages au poeme de
+_Mireille_ et cette glorification etait le couronnement des articles
+sans nombre qui avaient accueilli notre epopee rustique dans la
+presse de Provence, du Midi et de Paris. Je temoignai ma
+reconnaissance dans ce quatrain provencal que j'inscrivis en tete de
+la seconde edition:
+
+A LAMARTINE
+
+_Je te consacre Mireille; c'est mon coeur et mon ame,
+C'est la fleur de mes annees,
+C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles
+T'offre un paysan_.
+
+8 septembre 1859
+
+Et voici l'elegie que je publiai a la mort du grand homme (1):
+
+SUR LA MORT DE LAMARTINE
+
+_Quand l'heure du declin est venue pour l'astre -- sur les collines
+envahies par le soir, les patres -- elargissent leurs moutons, leurs
+brebis et leurs chiens; -- et dans les bas-fonds des marais, -- tout
+ce qui grouille rale en braiment unanime:
+-- Ce soleil etait assommant!"
+
+Des paroles de Dieu magnanime epancheur, -- ainsi, o Lamartine, o mon
+maitre, o mon pere, -- en cantiques, en actions, en larmes
+consolantes, -- quand vous eutes a notre monde -- epanche sa satiete
+d'amour et de lumiere, -- et que le monde fut las,
+
+Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, -- chacun vous
+decocha la pierre de sa fronde, -- car votre splendeur nous faisait
+mal aux yeux, -- car une etoile qui s'eteint, -- car un dieu crucifie
+plait a la foule, -- et les crapauds aiment la nuit...
+
+Et l'on vit en ce moment des choses prodigieuses! Lui, cette grande
+source de pure poesie -- qui avait rajeuni l'ame de l'univers, -- les
+jeunes poetes rirent -- de sa melancolie de prophete et dirent --
+qu'il ne savait pas l'art des vers.
+
+Du Tres-Haut Adonai lui sublime grand pretre, -- qui dans ses hymnes
+saints eleva nos croyances -- sur les cordes d'or de la harpe de
+Sion, -- en attestant les Ecritures -- les devots pharisiens crierent
+sur les toits -- qu'il n'avait point de religion.
+
+Lui, le grand coeur emu, qui, sur la catastrophe -- de nos anciens
+rois, avait verse ses strophes, -- et en marbre pompeux leur avait
+fait un mausolee, -- les ebahis du Royalisme -- trouverent qu'il
+etait un revolutionnaire, -- et tous s'eloignerent vite.
+
+Lui, le grand orateur, la voix apostolique, -- qui avait fulgure le
+mot de Republique -- sur le front, dans le ciel des peuples
+tressaillants, -- par une etrange frenesie, -- sous les chiens
+enrages de la Democratie -- le mordirent en grommelant.
+
+Lui, le grand citoyen, qui dans le cratere embrase -- avait jete ses
+biens, et son corps et son ame, -- pour sauver du volcan la patrie en
+combustion, -- lorsque, pauvre, il demanda son pain, -- les bourgeois
+et les gros l'appelerent mangeur -- et s'enfermerent dans leur bourg.
+
+Alors, se voyant seul dans sa calamite, -- dolent, avec sa croix il
+gravit son Calvaire... -- Et quelques bonnes ames, vers la tombee du
+jour, -- entendirent un long gemissement, -- et puis, dans les
+espaces, ce cri supreme_: Eli, lamma sabacthani!
+
+_Mais nul ne s'aventura vers la cime deserte. -- Avec les yeux fermes
+et les deux mains ouvertes, -- dans un silence grave il s'enveloppa
+donc; -- et, calme comme sont les montagnes, au milieu de sa gloire
+et de son infortune, -- sans dire mot il expira_.
+
+_21 mars 1869_
+
+Me voila arrive au terme de _l'elucidari_ (comme auraient dit les
+troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de ma
+jeunesse. Desormais, mon histoire, qui est celle de mes oeuvres,
+appartient, comme tant d'autres, a la publicite.
+
+Je terminerai ces _Memoires_ par quelques episodes des l'existence
+franche et libre que s'etaient faite, en Avignon, les musagetes ou
+coryphees de notre Renaissance, pour montrer comme, au bord du Rhone,
+on pratiquait le Gai-Savoir.
+
+CHAPITRE XVII
+
+AUTOUR DU MONT VENTOUX
+
+Courses felibreennes avec Aubanel et Grivolas. -- L'ascension et la
+descente. -- Les gendarmes nous arretent. -- La fete de Montbrun. --
+Le devineur de sources. -- Le cure de Monieux. -- La Nesque et les
+Bessons. -- Le maire de Methamis. -- Le charron de Venasque.
+
+Avec Theodore Aubanel, qui etait toujours dispos, pour organiser les
+courses, et notre camarade le peintre avignonnais Pierre Grivolas,
+qui etait de toutes nos fetes, voici comment nous fimes, un beau jour
+de septembre, l'ascension du mont Ventoux.
+
+Partis, vers minuit, du village de Bedoin, au pied de la montagne,
+nous atteignimes le sommet une demi-heure environ avant le lever du
+soleil. Je ne vous dirai rien de l'escalade, que nous fimes a l'aise,
+sur le bat de mulets que conduisaient des guides, a travers les
+rochers, escarpements et mamelons de la Combe-Fillole.
+
+Nous vimes le soleil surgir, tel qu'un superbe roi de gloire, d'entre
+les cimes eblouissantes des Alpes couvertes de neige, et l'ombre du
+Ventoux elargir, prolonger, la-bas dans l'etendue du Comtat
+Venaissin, par la-bas sur le Rhone et jusqu'au Languedoc, la
+triangulation de son immense cone.
+
+En meme temps, de grosses nues blanchatres et fuyantes roulaient
+au-dessous de nous, embrumant les vallees; et, si beau que fut le
+temps, il ne faisait pas chaud.
+
+Vers les neuf heures, -- mais, cette fois, a pied, avec les batons
+ferres et le havresac au dos, -- apres un leger dejeuner, nous primes
+la descente. Seulement, nous devalames par le cote oppose,
+c'est-a-dire par les Ubacs, ainsi qu'on nomme le versant nord de
+toutes nos montagnes et du Ventoux en particulier.
+
+Or, tellement est apre et tellement est raide ce revers du mont
+Ventoux, que le pere Laval raconte ce qui suit:
+
+Les montagnards qui, de son temps (au dix-huitieme siecle), le 14
+septembre, montaient en pelerinage a la chapelle qui est en haut,
+redescendaient par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser, assis a
+croupetons sur une double planche de trois empans carres, qu'ils
+enrayaient soudain en plantant leur baton devant, lorsqu'elle allait
+trop vite ou qu'elle frolait un precipice.
+
+Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une demi-heure; et il faut
+songer que le mont Ventoux a dix-neuf cent soixante metres d'altitude
+sur la mer!
+
+Desireux, nous aussi, de raccourcir notre descente, mais ignorant les
+chemins, nous allames nous fourvoyer dans une ravine ardue, la
+Loubatiere du Ventoux, si encombree de rocailles et si perilleuse
+aussi que, pour arriver en bas, nous mimes le jour entier.
+
+Le ravin de la Loubatiere, comme son nom le dit, n'est frequente que
+par les loups, et il se rue subitement, du sommet au pied du mont,
+entre des berges si scabreuses qu'il est presque impossible, une fois
+qu'on y est rentre, d'en sortir pour changer de route.
+
+Nous y voila, arrive qui plante! Dans les rocs detaches et dans les
+eboulis, a travers les troncs d'arbres, pins, hetres et melezes,
+arraches, entraines par la fureur des orages et qui, a tous les pas,
+entravaient notre marche, nous descendions, nous devalions, quand,
+tout a coup, le lit du torrent, coupe a pic devant nos pas, montre a
+nos yeux, beant, un precipice de cent toises peut-etre en contrebas.
+
+Comment faire? Remonter? C'etait fort difficile, d'autant plus que,
+sur nos tetes, nous voyions s'avancer de gros nuages noirs qui, s'ils
+eussent creve, nous auraient submerges sous l'irruption des eaux...
+Il fallait donc, de facon ou d'autre, descendre par la gorge, cette
+epouvantable gorge ou nous etions perdus. Et alors, dans l'abime,
+nous jetames la-bas nos cabans et nos sacs et, ma foi, recommandant a
+Dieu notre vie, en rampant, en nous trainant, mais surtout par
+glissades, nous nous laissames couler sur la paroi presque verticale
+ou, seules, quelques racines de buis ou de lavande nous empecherent
+de degringoler, la tete la premiere.
+
+Rendus au fond du precipice, nous croyions etre hors de danger, et,
+remettant nos hardes, nous avions, guillerets, recommence de
+descendre dans le ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore plus
+forte et plus rapide, vint nous arreter de nouveau, et, au peril de
+nos vies, il fallut de nouveau glisser en se cramponnant, et puis une
+troisieme fois apres les autres ci-dessus.
+
+Au crepuscule, enfin nous atteignimes Saint-Leger, pauvre petit
+village qui est au pied du Ventoux, habite par des charbonniers, tout
+jonche de lavande en guise de litiere. Nous ne pumes trouver a nous y
+heberger.
+
+Malgre la nuit, haletants, harasses, il nous fallut encore marcher
+une couple d'heures jusqu'au village de Brantes, perche sur les
+rochers, en face du Ventoux, ou nous fumes fort heureux de pouvoir
+nous faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, au grenier
+a foin.
+
+Le plus joli, -- car il parait qu'on n'avait pas tres bonne mine, -
+fut que notre hotelier, de peur qu'on n'emportat ses draps, nous
+avait enfermes sous cle... Aussi, le lendemain, ayant appris que
+c'etait fete au village de Montbrun, et a peu pres remis des suees de
+la veille, nous partimes joyeux du pays qui _branle sans vent_ (comme
+l'appellent ses voisins) et nous fimes le tour des Ubacs du Ventoux
+par Savoillants et Reillanette.
+
+Mais, pendant que, sur le bord de la riviere gazouilleuse qui a nom
+le Toulourenc, nous admirions la hauteur des escarpes effrayantes,
+des roches sourcilleuses qui touchaient les nuees, deux gendarmes,
+qui venaient sur la route apres nous, et auxquels l'hotelier de
+Brantes avait donne peut-etre notre signalement, nous accostent:
+
+-- Vos papiers?
+
+Nous avions echappe aux loups, aux orages, aux precipices; ais,
+croyez-m'en, qui que vous soyez, si vous etes jamais force de vous
+garer devant les happe-chair, evitez toujours les routes.
+
+-- Vos papiers? D'ou venez-vous? Ou allez-vous, voyons?
+
+Moi, je sortis de ma poche un gribouillage provencal et, pendant
+qu'un des archers, pour pouvoir dechiffrer ce que ca voulait dire, se
+desorbitait les yeux en tordant sa moustache:
+
+-- Nous sommes, disait Aubanel, des felibres, qui venons faire le
+tour du Ventoux.
+
+-- Et des artistes, ajoutait Grivolas, qui etudions la beaute du
+paysage...
+
+-- Ah! oui, c'est bon! nous faire accroire qu'on est venu dans le
+Ventoux pour etudier ses agrements! repliqua le gendarme qui
+essayait, mais vainement, de lire mon provencal; vous irez, mes
+farceurs, dire cela demain a M. le procureur imperial a Nyons... Et
+suivez-nous pour le quart d'heure.
+
+Nous rappelant le mot du general Philopemen: "qu'il faut porter la
+peine de sa mauvaise mine", et, en effet, reconnaissant qu'avec nos
+grands chapeaux de feutre aux bords retrousses arrogamment, nos
+batons ferres et nos havresacs, nous etions faits comme des brigands,
+-- et comme d'autre part, cela nous amusait, nous suivimes les
+chasse-coquins.
+
+Chemin faisant, un bon fermier, portant la veste sur l'epaule, nous
+atteignit et nous dit:
+
+-- Que Dieu vous donne le bonjour! Ces messieurs vont, sans doute, a
+la fete de Montbrun?
+
+-- Ah! oui, une jolie fete! lui repondimes-nous. Nous descendions du
+Ventoux, de la cime du mont Ventoux, pour voir s'il est reel que le
+soleil, en se levant, y fait trois sauts, comme on affirme, et voila
+que les gendarmes, parce que nous avions oublie nos papiers, nous ont
+pris pour des voleurs et nous emmenent a Nyons...
+
+-- Par exemple! Mais ne voyez-vous pas, a leur facon de s'exprimer,
+dit aux gendarmes le brave homme, que ces messieurs ne sont pas de
+loin? qu'ils parlent provencal? qu'ils sentent leur bonne maison? Eh
+bien! je n'hesite pas, moi, a repondre pour eux et je les invite
+meme, quand nous serons a Montbrun, a venir boire un coup a la
+maison, et vous aussi, messieurs du gouvernement, si vous voulez,
+pourtant, me faire cet honneur!
+
+-- En ce cas-la, nous dit la marechaussee dauphinoise, apres avoir
+delibere, messieurs, vous pouvez aller. Et, mais, voyons, est-ce
+positif, ce que vous disiez tout a l'heure, que le soleil, la-haut,
+vu du sommet du Ventoux, fait trois sauts en se levant?
+
+-- Ca, repliquames-nous, il faut le voir pour le croire... Mais
+autrement, c'est vrai comme vous etes de braves gens.
+
+Et, les laissant sur ce gout (nous venions d'entrer a Montbrun), avec
+l'honnete paysan qui avait repondu pour nous, nous fumes tout droit a
+l'auberge nous restaurer quelque peu.
+
+Rien qui fasse plaisir, lorsqu'on cour le pays et qu'on est fatigue,
+comme une auberge indigene, ou l'on arrive un jour de fete patronale.
+Or, songez qu'a Montbrun, des notre entree au cabaret, nos yeux
+virent par terre un monceau de poulardes, de poulets, de dindons, de
+lapins, de levrauts et de perdrix, vous dis-je, qui n'annoncaient pas
+misere! Qui plumait d'ici, qui saignait de la. Une paire de longues
+broches, toutes chargees de lardoires et de gibier odorant,
+tournaient et degouttaient sur le carre des lechefrites,
+doucettement, devant le feu. L'hotelier, l'hoteliere, en mouvement,
+posaient sur chaque table les bouteilles, les couteaux, les
+fourchettes qu'il fallait. Et tout cela pour les premiers qui
+demanderaient a diner, c'est-a-dire pour nous autres. Oh! coquin de
+bon sort! Une benediction. Et, chose pardessus qui ne coutait pas
+davantage, les filles de l'hotesse avaient si gentille accortise que
+nous restames la tant que dura la fete, rien que pour l'agrement
+d'etre servis par elles.
+
+A _Montbrun_, disait-on autrefois en Dauphine, _arrive a deux heures,
+a trois on est pendu_. Cela montre qu'un proverbe n'est pas toujours
+veridique, mais ca devait se rapporter (je le crois) au renom du
+terrible Montbrun, le capitaine huguenot qui fut seigneur de ce
+village. C'est lui, Charles du Puy, dit "le brave Montbrun", qui fit
+face au roi de France, alleguant pour raison que "les armes et le jeu
+rendaient les hommes egaux". C'est le meme qui, au siege de Mornas,
+place catholique, lorsqu'il eut pris le chateau, en precipita la
+garnison sur la pointe, la-bas, des hallebardes de sa troupe (1562).
+D'ou les gens de Mornas ont garde jusqu'a nos jours le sobriquet de
+_saute-remparts_, et voici ce qu'on raconte:
+
+Un de ces malheureux, dont le tour etait venu de faire le plongeon,
+reculait pour prendre elan, mais arrive au bord de l'affreux
+casse-cou, il s'arretait epouvante. Il revenait prendre sa course, et
+chose facile a comprendre, il lachait pied de nouveau.
+
+-- O poltron, lui cria le farouche Montbrun, en deux fois que tu pris
+escousse, tu ne peux pas faire le saut?
+
+-- Monseigneur, repliqua le pauvre catholique, s'il vous plait
+d'essayer, je vous le donne en trois.
+
+Et pour la repartie, Montbrun, a ce qu'on dit, lui accorda sa grace.
+
+Nous allames visiter le chateau du baron - que Francois II fit
+demolir. -- Il y reste quelques fresques, attribuees a Andre del
+Sarto. Sur la terrasse, on nous montra l'endroit d'ou parfois, pour
+s'amuser, le seigneur huguenot abattait d'un coup d'arquebuse les
+moines qui, la-bas, lisaient leur breviaire, dans le jardin d'un
+couvent qu'il y avait en dessous.
+
+Enfin, derriere le Ventoux, le long du Toulourenc, riviere qui separe
+le Dauphine de la Provence, ayant repris notre tournee, nous vimes en
+passant au pied du Ventouret et en longeant le Gourg des Oules
+deboucher dans une vallee, la riante vallee de Sault.
+
+-- Faisons la meridienne? dimes-nous.. Et tous trois, a l'oree d'une
+prairie limitrophe avec la route, nous nous couchames pour dormir et
+laisser passer la chaleur.
+
+-- Adieu, Ventoux! s'ecria Aubanel, tu nous fis, o gueusard, assez
+suer et essouffler!
+
+Grivolas regardait les ombres et les clairs que remuaient entre eux
+les noyers et les chenes, et moi, epiant l'heure qu'il etait au
+soleil, je tetais a la gourde une gorgee d'eau-de-vie.
+
+A ce moment, dans le grand hale, nous vimes sur la route blanche
+s'acheminer avec sa blouse, ses gros souliers a clous, son chapeau a
+larges bords, un vieillard qui tenait une houssine a la main. Quelque
+chose d'imposant et de particulier dans sa figure ouverte, rotie par
+le soleil, attira, comme il passait, notre attention vers lui et nous
+lui dimes bonjour.
+
+-- Bonjour, toute la compagnie, nous fit-il d'une voix douce, vous
+faites un peu halte?
+
+-- Eh oui! brave homme; a vous d'en faire autant, si vous voulez.
+
+-- Eh bien! je ne dis pas non... Je viens de la ville de Sault, ou
+j'avais quelques affaires et je commencais d'etre las. Ce n'est plus,
+mes amis, comme quand j'avais votre age! Berthe filait alors, et
+maintenant Marthe devide.
+
+Et il s'assit en causant a cote de nous sur l'herbe.
+
+-- Je suis bien curieux peut-etre, poursuivit-il, mais par hasard ne
+seriez-vous pas herboristes?
+
+Ah! parbleu, si nous connaissions la vertu des simples que nos pieds
+foulent, nous n'aurions jamais besoin d'apothicaires ni de medecins.
+
+-- Non, repondimes-nous, nous venons du mont Ventoux.
+
+-- _Sage qui n'y retourne pas, mais fou celui qui y retourne!_ dit le
+vieillard sentencieusement... "Allons, je vois, je vois, vous etes
+peut-etre bien des triacleurs de Venise.
+
+-- Triacleurs? Qu'est-ce que c'est?
+
+--Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'un remede souverain est ce qu'on
+nomme la _theriaque_, qui se fait a ce qu'on dit, avec de la graisse
+de vipere... Et, ici, dans nos montagnes, au Ventoux, au Ventouret,
+et, dans cette vallee meme, les viperes ne manquent pas. Si c'est
+elles que vous cherchiez...
+
+-- Ah! les cherche qui voudra! nous ecriames-nous.
+
+-- Veuillez m'excuser, reprit le bonhomme, si je vous ai offenses,
+mais il n'est pas de sot metier:
+
+ _Comme dit le renard
+ Chacun joue de son art_.
+
+Le bon Dieu, que je salue, a repandu sa lumiere, voyez-vous un peu a
+tous. Pris a part, l'homme ne sait rien; entre tous, nous savons
+tout... Et, sans aller plus loin, moi, je suis devineur d'eau.
+
+-- Ah! tonnerre de nom de nom!
+
+-- Oui, tel que vous me voyez, par la vertu de la baguette que je
+tiens entre mes mains, je deniche les veines d'eau.
+
+-- Par exemple, et a notre tour, s'il n'y a pas d'indiscretion,
+comment faites-vous donc pour decouvrir les sources qu'il y a dans la
+terre?
+
+-- Comment je fais? De vous le dire, repondit l'hydroscope, ce serait
+malaise peut-etre... C'est affaire de bonne foi. Il m'arrive, tenez,
+quand le soleil est ardent, de voir fumer les eaux, de les voir
+s'evaporer, a sept lieues de distance... je les vois, oui, je les
+vois (mon Dieu! je vous rends graces!) aspirees, colorees par
+l'ardeur du soleil. Ensuite la baguette, qui tourne d'elle-meme et se
+tord entre mes doigts, acheve le restant... Mais il faut, comme je
+vous le dis, sentir cela pour le comprendre: c'est a la bonne foi.
+Vous pouvez d'ailleurs parler de moi a Sault, a Villes, a Verdolier,
+dans tous les villages qui avoisinent: je suis d'Aurel (que vous
+voyez la), mon nom est Fortune Aubert. On vous montrera partout les
+sources que j'ai mises en vue.
+
+Nous lui dimes en plaisantant:
+
+-- Compere Fortune, si vous pouviez, avec la baguette, trouver un
+jour la Chevre d'Or?
+
+-- Et pourquoi non? Si Dieu voulait, je n'aurais pas plus de peine a
+cela, voyez-vous, que d'etre assis sur ce talus... Mais Celui de
+la-haut a plus de sens que nous tous. Une
+fontaine d'eau, quand on a soif, ne vaut-elle pas mieux qu'une
+fontaine d'or? Et ce pre! Ne croyez-vous pas que la moindre rosee
+fasse plus de bien a son herbe, -- que si la traversait le carrosse
+d'un roi, charge d'or et d'argent? Rendre service, quand on peut, a
+notre frere prochain, comme il nous est recommande, mes amis, voila,
+voila ou le bon Dieu vient en aide! Et pour preuve, permettez que je
+vous conte encore ceci:
+
+"L'an passe, la servante de notre cure d'Aurel (qui vous le
+certifierait) me fit appeler a la cure.
+
+"-- Maitre Fortune, me dit-elle, vous me voyez en grand souci. M. le
+cure, ce matin, est alle a Carpentras, ou l'on juge aux assises un
+jeune parent a lui, inculpe comme incendiaire. Il devait, me l'ayant
+promis, retourner de bonne heure, et la nuit deja descend, et je ne
+vois venir personne: je ne sais que m'imaginer. Si au moyen de votre
+science vous pouviez me rendre instruite de ce qui la-bas se passe,
+ah! que vous me feriez plaisir!
+
+"-- Nous essayerons, repondis-je... Donnez-moi quelques oublies, ce
+avec quoi les hosties se font.
+
+Et alors, sur la table, je placai les oublies, en representation de
+Celui qu'on ne voit pas, l'Amour supreme, le bon Dieu.
+
+"A cote des oublies, je mis un verre de vin pur, pour representer la
+Justice.
+
+"Devant l'Amour et la Justice, je mis un verre d'eau -- qui
+representait l'inculpe. Et derriere l'inculpe je posai un gobelet de
+vin trouble avec de l'eau: ca representait
+l'avocat.
+
+"Je saisis la baguette et, a la bonne foi, humblement, je demande a
+Dieu, l'Amour supreme, si l'accuse etait condamne.
+
+"La baguette, mes amis, ne branla pas plus que ces pierres.
+
+"Bon! je demandai alors si on l'avait acquitte. La baguette entre mes
+doigts tourna joyeuse, comme en danse.
+
+"-- Mademoiselle, dis-je pour lors a la servante, vous pouvez dormir
+tranquille: l'inculpe est acquitte.
+
+"-- Puisque nous y voila, me fit la demoiselle, Fortune informez-vous
+un peu sur les temoins.
+
+"Je reprends en main la baguette et je demande au vin pur ou, pour
+mieux dire, a la Justice, si les temoins retournaient et s'ils
+etaient en chemin.
+
+"La verge demeura muette.
+
+"Humblement, je demande s'ils etaient poursuivis. ..Il me fut repondu
+qu'ils etaient poursuivis tres serieusement... Eh bien! n'est-il pas
+vrai que le lendemain, messieurs, le cure d'Aurel vint nous confirmer
+tout ce que nous avions vu la veille avec la verge! On avait a
+Carpentras acquitte l'inculpe et retenu les temoins.
+
+"-- Mais, allons, vous devez dire que je suis un franc bavard. A Dieu
+soyez, dit le vieillard en se relevant du talus, et prenez garde, la
+au frais, prenez garde de vous morfondre.
+
+Le devineur, avec sa baguette, gagna du cote des collines, vers ces
+quartiers d'Aurel, de Saint-Trinit, chantes plus tard par Felix Gras
+dans son grand et frais poeme qui a nom _Les charbonniers_, et nous
+allames, nous autres, par un raidillon de chemin, prendre notre logis
+a Sault, la ville des _Etrangleurs de truie_.
+
+Apres avoir salue, dans le chateau fort en ruine, le blason et la
+gloire de ses anciens seigneurs, les grands barons d'Agoult (qui est
+Wolf en allemand et qui signifie loup) et le nom historique de cette
+comtesse de Sault qui, au temps (de la Ligue, maitrisait la Provence,
+nous descendimes sur Monieux, dont le cure figure dans le gai
+repertoire des contes populaires.
+
+Ce cure avait une vache... Et voici qu'un pauvre homme, qui avait un
+tas d'enfants, vola et tua la vache, la fit manger a ses marmots et,
+apres la bombance, en maniere de graces, leur fit dire la petite
+priere que voici:
+
+ _Nous rendons graces, mon Dieu,
+ Au bon cure de Monieux:
+ Nous avons bien soupe, Dieu merci et sa vache!_
+
+Mais les enfants repetent tout. Le cure en eut vent, et ayant
+questionne un des petits mangeurs, il lui dit:
+
+-- Est-ce vrai, mignon, que votre pere vous a appris pour vos graces
+une priere si jolie? Comment est-elle? voyons un peu...
+
+Et le petit repeta:
+
+ _Nous rendons graces, mon Dieu,
+ Au bon cure de Monieux:
+ Nous avons bien soupe, Dieu merci et sa vache!_
+
+-- Oh ! la galante priere! fit le pretre au petit. Eh bien ! sais-tu,
+mignon, ce qu'il faut faire? Demain, jour de dimanche, tu viendras me
+trouver a la premiere messe; tu monteras en chaire avec moi, n'est-ce
+pas, mignon? et devant tous, pour que tout le monde l'apprenne, tu
+diras la priere que ton pere vous fait dire.
+
+-- Il suffit, monsieur le cure.
+
+Et l'enfant, tout de suite, va conter a son pere le propos du cure;
+et le pere, un fin matois, dit alors a l'enfant:
+
+-- Ah! oui, venir parler de vache en pleine chaire! Mais tu les
+ferais rire tous... Je vais t'en apprendre une autre, mon fils,
+d'action de graces, qui est bien plus belle encore:
+
+ _Je rends grace au bon Dieu!
+ Les hommes de Monieux
+ Ont tous porte du bois de leur cure joyeux:
+ Mais lui tout seul, mon pere
+ Ne s'est pas laisse faire_.
+
+"T'en souviendras-tu demain?
+
+-- Je m'en souviendrai, pere.
+
+Le cure, le lendemain, au prone de la messe, monte donc a la chaire,
+accompagne du petit, et commence:
+
+-- Mes freres, vous l'avez tous appris, on nous a vole notre vache...
+Je ne veux pas vous en parler; seulement la verite est toujours bonne
+a connaitre, et toujours la verite sort de la bouche innocente...
+Allons, mignon, dis ce que tu sais.
+
+Et le petit alors:
+
+ _Je rends grace au bon Dieu!
+ Les hommes de Monieux
+ Ont tous porte du bois de leur cure joyeux_:
+ _Mais lui tout seul, mon pere
+ Ne s'est pas laisse faire_.
+
+Je vous laisse a penser le rire...
+
+Nous primes a Monieux la combe de la Nesque, petit cours d'eau
+sauvage, qui bondit, comme dit Gras,
+
+ _Entre deux falaises a pic, couvertes de halliers,
+ Ou les bergers pendent l'appat
+ Pour attraper les merles_.
+
+et nous marchames la dans les rochers, a tout hasard, pour gagner, si
+nous pouvions, le meme jour, Venasque. Mais qui compte sans l'hote,
+dit-on, compte deux fois: le soleil se couchait que nous errions
+encore parmi les precipices, au pied d'un haut escarpement qu'on
+nomme le Rocher du Cire, ou plus tard nous placames l'episode de
+_Calendal_ lorsqu'il denicha les ruches d'abeilles,
+
+ _La Nesque, par-dessous, affreuse,
+ Ouvrait sa tenebreuse gorge_
+
+et, la nuit nous couvrant peu a peu de son ombre, voici qu'a un
+endroit appele le Pas de l'Ascle, un veritable labyrinthe, nous n'y,
+voyions plus devant nous, en danger, a tout pas, de glisser et
+tomber, la tete la premiere, par la-bas je ne sais ou.
+
+-- Mes amis, dis-je alors, ce serait une sottise que de laisser nos
+os ici dans quelque gouffre, avant d'avoir accompli notre oeuvre
+felibreenne. Je serais d'avis de retourner.
+
+-- He! en avant, fit Grivolas, nous venons tout a l'heure "les effets
+de la lune" sur les roches de la Nesque.
+
+-- Si tu veux te precipiter, lui cria Aubanel, libre a toi, mon ami
+Pierre! Pour moi, je ne me sens nulle envie de me faire devorer par
+les loups.
+
+Et la-dessus nous remontames, en tatonnant de-ci de-la, pour nous
+sortir des precipices, harasses, defaillants, tout en nage. Nous
+vimes alors par bonheur, dans l'obscurite, au loin, poindre une
+petite lumiere.
+
+Nous y allames. C'etait une masure ecartee dans la montagne, qu'on
+appelait les Bessons. Nous frappames. On nous ouvrit; et de leur
+mieux ces braves gens (une famille de chevriers) nous firent
+l'hospitalite et ils nous dirent:
+
+"Vous avez certes bien fait de retourner sur vos pas; l'autre annee,
+une nuit d'hiver, nous avions entendu des cris, sans savoir ce qui
+arrivait...
+
+"Quand le matin nous allames voir, nous trouvames mort dans la
+Nesque, la-bas vers le Pas de l'Ascle, un pauvre pretre qui s'etait
+decroche et tout meurtri."
+
+-- Eh bien! tu vois, nigaud, si nous t'avions suivi? fit Aubanel a
+Grivolas.
+
+-- Bah! repartit le peintre, vous etes des soldats du pape.
+
+La menagere, en meme temps, avait mis la marmite sur le feu, avec de
+l'ail, de la sauge, et une poignee de sel, tout asperge d'huile. Elle
+nous trempa bientot une odorante eau bouillie, si bonne qu'Aubanel,
+tout petit homme qu'il fut, en vida onze assiettees, et le grand
+felibre garda un tel souvenir de cette savoureuse soupe et du bon
+sommeil que nous fimes a la grange des Bessons que, dans son _Livre
+de l'Amour_, il y fait l'allusion suivante:
+
+_La femme vivement avec le tranchoir -- Taille le beau pain brun, va
+querir de l'eau fraiche -- Avec son broc de cuivre; ensuite sur le
+seuil -- Elle sort et appelle ses gens qui rentrent a la maison. --
+Et la soupe est versee; pendant qu'elle s'imbibe,-- L'hote amical
+vous fait boire un coup de sa piquette; -- Puis, chacun a son tour,
+aieul, mari, femme et enfants, -- Tirent une assiettee et apaisent
+leur faim. -- Et vous mangez la soupe et etes de la famille. -- Mais,
+le repas fini, deja chacun sommeille: -- L'hotesse avec une lampe va
+vous querir un drap, -- Un beau drap de toile blonde, tout rude et
+tout neuf. -- Du corps la lassitude est un baume pour l'ame. -- Ah!
+qu'il fait bon dormir, dans les bergeries, sur le feuillage, --
+Dormir sans reves, au milieu des troupeaux, -- N'etre ensuite
+reveille que par les grelots -- Des chevres, le matin, et aller avec
+les platres -- Se coucher tout le jour et sentir le marrube!_
+
+Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, toute bourdonnante
+d'abeilles, des abeilles en essaims qui y humaient le miel des
+fleurs, nous arrivames enfin, et par une chaleur qui faisait beer les
+lezards, au village de Methamis. Nous demandames l'auberge. Mais
+va-t'en voir s'ils viennent! Nous y trouvames porte close; l'hote et
+l'hotesse
+moissonnaient.
+
+Nous entrames au cafe, pour voir si en payant on voudrait nous
+appreter quelque chose pour diner.
+
+-- Cela m'est defendu, nous dit le cafetier, comme de tuer un homme!
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- C'est que l'auberge, appartenant a la commune, s'afferme sous
+condition que personne autre n'ait le droit de donner a manger aussi.
+
+-- Il nous faut donc crever de faim?
+
+-- Allez trouver M. le Maire... Je ne puis, moi, vous offrir autre
+chose qu'a boire.
+Nous bumes un coup pour nous rafraichir, et de la, tout poussiereux,
+nous allames chez M. le Maire de Methamis.
+
+Le maire, un grand rustaud, moricaud et grele comme une poele a
+chataignes, croyant avoir affaire a des batteurs d'estrade, nous fait
+brutalement, comme quelqu'un que l'on derange:
+
+-- Que voulez-vous?
+
+-- Nous voudrions, lui dis-je, que vous donniez au cafe-tier
+l'autorisation necessaire pour nous servir a manger, du moment,
+monsieur le Maire, que votre auberge est fermee...
+
+-- Avez-vous des papiers?
+
+-- Que diable! nous sommes d'ici d'Avignon: si l'on ne peut plus
+faire un pas, ni manger une omelette dans le departement, sans avoir
+des papiers...
+
+-- Ca, point tant de raisons! vous irez vous expliquer, accompagnes
+de mes deux gardes, devant le commissaire de police du canton.
+
+-- Mais peste! vous voulez rire? nous voila n'en pouvant plus...
+
+-- Oh! je vous ferai charrier sur ma charrette; j'ai un bon mulet.
+
+Cela commencait, parbleu! a ne plus tant nous amuser, d'autant plus,
+saperlotte! que nous n'avions rien dans le ventre.
+
+-- Monsieur le Maire, dit Aubanel, si vous vouliez nous conduire chez
+M. le cure, je suis sur qu'il nous connaitra.
+
+-- Allons-y, allons-y, fit le maire hargneux.
+
+Et arrives au presbytere, en presence du pretre:
+
+-- Voyez, lui dit-il, monsieur le Cure, si vous connaissez ces
+individus.
+
+Le cure de Mathamis, dans son petit salon, nous offrit d'abord des
+chaises, et puis tournant autour de nous et examinant nos visages:
+
+-- Non, dit-il, monsieur le Maire, je ne connais pas ces messieurs.
+
+-- Mais regardez-moi bien, monsieur le cure, fit Aubanel, ne vous
+souvient-il pas de m'avoir vu en Avignon, dans ma librairie?
+
+-- Ah! monsieur Aubanel?
+
+-- Precisement.
+
+-- Monsieur Aubanel, cria le cure de Methamis, libraire et imprimeur
+de notre Saint Pere le Pape! Jacomone, Jacomone! apporte vite les
+petits verres, que nous buvions une goutte de ratafia de Gouit a la
+sante de l'Almanach provencal et des felibres!
+
+Et comme nous tournions la tete, pour voir un peu la mine du maire de
+Methamis, celui-ci, en cherchant la porte qu'il ne pouvait retrouver,
+grommelait:
+
+-- Je ne bois pas, je ne bois pas, monsieur le Cure. Il faut que
+j'aille mettre au joug.
+
+C'est bien. Quand nous sortimes, au bout d'un moment, l'aubergiste
+sur son seuil, le cafetier devant sa porte, nous appelaient:
+
+-- Messieurs, messieurs, vous pouvez venir... M. le Maire vient de
+dire que si vous desiriez manger...
+
+Mais depites et dedaigneux, nous, tels que des apotres qui ont ete
+meconnus, en resserrant nos ceintures nous secouames sur Methamis la
+poussiere de nos souliers et nous reprimes clopin-clopant la descente
+de la Nesque.
+
+-- Eh bien! mon vaillant Pierre, disait Aubanel a Grivolas, tu vois
+que les soldats du Pape sont encore bons a quelque chose?
+
+-- Je ne dis pas, mais a Venasque, repondait notre artiste en se
+lechant la barbe, si nous tombions sur un monceau de lapins, de
+poulets, de levrauts et de dindes, comme a la fete de Montbrun, il me
+semble que tout a l'heure, mes amis, nous y taperions.
+
+Helas! les jours se suivent, mais ne se ressemblent pas. A Venasque,
+l'aubergiste, charron de son metier, nous fit souper, l'animal, avec
+un epais ragout de pommes de terre au plat, rissolees dans de l'huile
+infecte, que nous ne pumes avaler.
+
+Non content de cela, le pendard nous fit coucher sur une pile de bois
+d'yeuse, avec, pour matelas, quelques fourchees de paille qui, dans
+la nuit, s'eparpillerent, et, a cause des buches anguleuses et
+noueuses qui nous entraient dans le dos, nous ne pumes fermer l'oeil.
+
+Bref, les habits fripes, les chaussures trouees, le visage hale, mais
+allegres, mais pleins de la saveur de la Provence, nous revinmes a
+travers une croupe de montagnes pelees qui a pour nom la Barbarenque,
+en passant par Vaucluse, l'abbaye de Senanque, Gordes et le Calavon
+(non sans autres aventures dont le recit serait trop long), nous
+revinmes de la aux plaines d'Avignon.
+
+CHAPITRE XVIII
+
+LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE
+
+Alphonse Daudet dans sa jeunesse. -- La descente en Arles. -- La
+Roquette et les Roquettieres. -- Le patron Gafet. -- Le souper chez
+Le Counenc. -- Les chansons de table. -- Le registre du cabaret. --
+Le pont de bateaux. -- La noce arlesienne. -- Le spectre des
+Aliscamps. -- Une lettre de Daudet pendant le siege de Paris.
+
+I
+
+Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse (_Lettres de mon
+Moulin et Trente Ans de Paris_), a raconte, a fleur de plume,
+quelques echappees qu'il fit, avec les premiers felibres, a Maillane,
+en Barthelasse, aux Baux, a Chateauneuf; je dis avec les felibres de
+la premiere pousse, qui, en ce temps, couraient sans cesse le pays de
+Provence, pour le plaisir de courir, de se donner du mouvement,
+surtout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le vieux fonds du
+peuple. Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut, et je veux vous
+conter la joyeuse equipee que nous fimes ensemble, il y a quelque
+quarante ans.
+
+Daudet, a cette epoque, etait secretaire du duc de Morny, secretaire
+honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le jeune
+homme allait, une fois par mois, voir si le president du Senat, son
+patron, etait gaillard et de bonne humeur. Et sa vigne de cote, qui
+depuis a donne de si belles pressees, n'etait qu'a sa premiere
+feuille. Mais entre autres choses exquises, Daudet avait compose une
+poesie d'amour, piece toute mignonne, qui avait nom: _les Prunes_.
+Tout Paris la savait par coeur, et M. de Morny, l'ayant ouie dans son
+salon, s'etait fait presenter l'auteur, qui lui avait plu, et il
+l'avait pris en grace.
+
+Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit des
+pierres fines, Daudet etait joli garcon, brun, d'une paleur mate,
+avec des yeux noirs a longs cils qui battaient, une barbe naissante
+et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la nuque,
+tellement que le duc, chaque fois que l'auteur de la chanson des
+_Prunes_ lui rendait visite au Senat, lui disait, en lui touchant les
+cheveux de son doigt hautain:
+
+-- Eh bien! poete, cette perruque, quand la faisons-nous abattre?
+
+-- La semaine prochaine, monseigneur! en s'inclinant repondait le
+poete.
+
+Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au petit
+Daudet la meme observation, et toujours le poete lui repondait la
+meme chose. Et le duc tomba plus tot que la criniere de Daudet.
+
+A cet age, devons-nous dire, le futur chroniqueur des aventures
+prodigieuses de _Tartarin de Tarascon_ etait deja un gaillard qui
+voyait courir le vent: impatient de tout connaitre, audacieux en
+boheme, franc et libre de langue, se lancant a la nage dans tout ce
+qui etait vie, lumiere, bruit et joie, et ne demandant qu'aventures.
+Il avait, comme on dit, du vif-argent dans les veines.
+
+Je me souviens d'un soir ou nous soupions au _Chene-Vert_, un
+plaisant cabaret des environs d' Avignons. Entendant la musique d'un
+bal qui se trouvait en contrebas de la terrasse ou nous etions
+attables, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de neuf ou dix
+pieds de haut) et tomba, a travers les sarments d'un treille, au beau
+milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable.
+
+Une autre fois, du haut du chemin qui passe au pied du Pont du Gard,
+il se jeta, sans savoir nager, dans la riviere du Gardon, pour voir,
+avait-il dit, s'il y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans un
+pecheur qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse a coup sur,
+buvait bouillon de onze heures.
+
+Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon a l'ile de la
+Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y courant
+dessus au risque de culbuter, par la-bas, dans le Rhone, il criait,
+pour epater quelques bourgeois qui l'entendaient:
+
+-- C'est de la, tron de l'air! que nous jetames au Rhone le cadavre
+de Brune, oui, du marechal Brune! Et que cela serve d'exemple aux
+Franchimands et Allobroges qui reviendraient nous embeter!
+
+II
+
+Donc, un jour de septembre, je recus a Maillane une petite lettre du
+camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de persil,
+bien connues de ses amis, et dans laquelle il me disait:
+
+"Mon Frederic, demain mercredi, je partirai de Fontvieille pour venir
+a ta rencontre jusqu'a Saint-Gabriel. Mathieu et Grivolas viendront
+nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est a la
+buvette, ou nous t'attendons vers les neuf heures ou neuf heures et
+demie. Et la, chez Sarrasine, la belle hotesse du quartier, ayant
+ensemble bu un coup, nous partirons a pied pour Arles. Ne manque pas!
+Ton
+
+Chaperon Rouge."
+
+Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous trouvames tous
+a Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la montagne. Chez
+Sarrasine, nous croquames une cerise a l'eau-de-vie, et en avant sur
+la route blanche.
+
+Nous demandames au cantonnier:
+
+-- Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici a Arles?
+
+-- Quand vous serez, nous repondit-il, droit a la Tombe de Roland,
+vous en aurez encore pour deux heures.
+
+-- Et ou est cette tombe?
+
+-- La-bas, ou vous voyez un bouquet de cypres, sur la berge du
+Vigueirat.
+
+-- Et ce Roland?
+
+-- C'etait, a ce qu'on dit, un fameux capitaine du temps des
+Sarasins... Les dents, allez, bien sur, ne doivent pas lui faire mal.
+
+Salut, Roland! Nous n'aurions pas soupconne, des nous mettre en
+chemin, de rencontrer vivantes, au milieu des guerets et des chaumes
+du Trebon, la legende et la gloire du compagnon de Charlemagne. Mais
+poursuivons. Allegrement nous voila descendant en Arles, ou l'Homme
+de Bronze frappait midi, quand, tout blancs de poussiere, nous
+entrames a la porte de la Cavalerie. Et, comme nous avions le ventre
+a l'espagnole, nous allames aussitot, dejeuner a l'hotel Pinus.
+
+III
+
+On ne nous servit pas trop mal... Et, vous savez, quand on est jeune,
+que l'on est entre amis et heureux d'etre en vie, rien de tel que la
+table pour decliquer le rire et les folatreries.
+
+Il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. Un garcon en habit
+noir, la tete pommadee, avec deux favoris herisses comme des
+houssoirs, etait sans cesse autour de nous, la serviette sous le
+bras, ne nous quittant pas de l'oeil et, sous pretexte de changer nos
+assiettes, ecoutant bonnement toutes nos paroles folles.
+
+-- Voulez-vous, dit enfin Daudet impatiente, que nous fassions partir
+cette espece de patelin?... Garcon!
+
+-- Plait-il, monsieur?
+
+-- Vite, va nous chercher un plateau, un plat d'argent.
+
+-- Pour de quoi mettre? demanda le garcon interloque.
+
+-- Pour y mettre un _viedase!_ repliqua Daudet d'une voix tonnante.
+
+Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup, nous
+laissa tranquilles.
+
+-- Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces hotels, fit alors le bon
+Mathieu, c'est que, remarquez-le, depuis qu'aux tables d'hote les
+commis voyageurs ont introduit les gouts du Nord, que ce soit en
+Avignon, en Angouleme, a Draguignan ou bien a Brive-la-Gaillarde, on
+vous sert, aujourd'hui, partout les memes plats: des brouets de
+carottes, du veau a l'oseille, du rosbif a moitie cuit, des
+choux-fleurs au beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont ni
+saveur ni gout. De telle sorte qu'en Provence, si l'on veut retrouver
+la cuisine indigene, notre vieille cuisine appetissante et
+savoureuse, il n'y a que les cabarets ou va manger le peuple.
+
+-- Si nous y allions ce soir? dit le peintre Grivolas.
+
+-- Allons-y, criames-nous tous.
+
+IV
+
+On paya, sans plus tarder. Le cigare allume, on alla prendre se
+demi-tasse dans un _cafeton_ populaire. Puis, dans les rues etroites,
+blanches de chaux et fraiches, et bordees de vieux hotels, on flana
+doucement jusqu'a la nuit tombante, pour regarder sur leurs portes ou
+derriere le rideau de canevas transparent ces Arlesiennes reines qui
+etaient pour beaucoup dans le motif latent de notre descente en
+Arles.
+
+Nous vimes les Arenes avec leurs grands portails beants, le Theatre
+Antique avec son couple de majestueuses colonnes, Saint-Trophime et
+son cloitre, la Tete sans nez, le palais du Lion, celui des
+Porcelets, celui de Constantin et celui du Grand-Prieur.
+
+Parfois, sur les paves, nous nous heurtions a l'ane de quelque
+_barraliere_ qui vendait de l'eau du Rhone. Nous rencontrions aussi
+les _tibanieres_ brunes qui rentraient en ville, la tete chargee de
+leurs faix de glanes, et les _cacalausieres_ qui criaient:
+
+-- Femmes, qui en veut des colimacons de chaumes?
+
+Mais, en passant a la Roquette, devers la Poissonnerie, voyant que le
+jour declinait, nous demandames a une femme en train de tricoter son
+bas:
+
+-- Pourriez-vous nous indiquer quelque petite auberge, ne serait-ce
+qu'une taverne, ou l'on mange proprement et a la bonne apostolique?
+
+La commere, croyant que nous voulions railler, cria aux autres
+Roquettieres, qui, a son eclat de rire, etaient sorties sur leurs
+seuils, coquettement coiffees de leurs cravates blanches, aux bouts
+noues en crete:
+
+-- He! voila des messieurs qui cherchent une taverne pour souper: en
+auriez-vous une?
+
+-- Envoie-les, cria l'une d'elles, dans la rue Pique-Moute.
+
+-- Ou chez la Catasse, dit une autre.
+
+-- Ou chez la veuve Viens-Ici.
+
+-- Ou a la porte des Chataignes.
+
+-- Pardon, pardon, leur dis-je, ne plaisantons pas, mes belles: nous
+voulons un cabaret, quelque chose de modeste, a la portee de tous, et
+ou aillent les braves gens.
+
+V
+
+-- Eh bien! dit un gros homme qui fumait la sa pipe assis sur une
+borne, la trogne enluminee comme une gourde de mendiant, que ne
+vont-ils chez le Counenc? Tenez, messieurs, venez, je vous y
+conduirai, poursuivit-il en se levant et en secouant sa pipe, il faut
+que j'aille de ce cote. C'est sur l'autre bord du Rhone, au faubourg
+de Trinquetaille... Ce n'est pas une hotellerie, mon Dieu! de premier
+ordre; mais les gens de riviere, les _radeliers_, les bateliers qui
+viennent de condrieu y font leur gargotage et n'en sont pas
+mecontents.
+
+-- Et d'ou vient, dit Grivolas, qu'on l'appelle le Counenc?
+
+-- L'hotelier? Parce qu'il est de Combs, un village pres de
+Beaucaire, qui fournit quelques mariniers... Moi-meme, qui vous
+parle, je suis patron de barque, et j'ai navigue ma part.
+
+-- Etes-vous alle loin?
+
+-- Oh! non, je n'ai fait voile qu'au petit cabotage, jusqu'au
+Havre-de-Grace... Mais.
+
+ _Pas de marinier
+ Qui ne se trouve en danger_.
+
+Et, allez, si n'etaient les grandes Saintes Maries qui nous ont
+toujours garde, il y a beau temps, camarades, que nous aurions sombre
+en mer.
+
+-- Et l'on vous nomme?
+
+-- Patron Gafet, tout a votre service, si vous vouliez, quelque
+moment, descendre au Sambruc ou au Graz, vers les ilots de
+l'embouchure, pour voir les batiments qui y sont ensables.
+
+VI
+
+Et au pont de Trinquetaille, qui, encore a cette epoque, etait un
+pont de bateaux, tout en causant nous arrivames. Lorsqu'on le
+traversait sur le plancher mouvant, entable sur des bateaux plats
+juxtaposes bord a bord, on sentait sous soi, puissante et vivante, la
+respiration du fleuve, dont le poitrail houleux vous soulevait en
+s'elevant, vous abaissait en s'abaissant.
+
+Passe le Rhone, nous primes a gauche, sur le quai, et, sous un vieux
+treillage, courbee sur l'auge de son puits, nous vimes, comment
+dirai-je? une espece de gaupe, et borgne par-dessus, qui raclait et
+ecaillait des anguilles fretillantes. A ses pieds, deux ou trois
+chats rongeaient, en grommelant, les tetes qu'elle leur jetait.
+
+-- C'est la Counenque, nous dit soudain maitre Gafet.
+
+Pour des poeetes qui, depuis le matin, ne revions que de belles et
+nobles Arlesiennes, il y avait de quoi demeurer interdits... Mais,
+enfin, nous y etions.
+
+-- Counenque, ces messieurs voudraient souper ici.
+
+-- Oh! ca, mais, patron Gafet, vous n'y pensez pas, sans doute? Qui
+diable nous charriez-vous? Nous n'avons rien, nous autres, pour des
+gens comme ca...
+
+-- Voyons, nigaude, n'as-tu pas la un superbe plat d'anguilles!
+
+-- Ah! si un _catigot_ d'anguilles peut faire leur felicite... Mais,
+voyez, nous n'avons rien autre.
+
+-- Ho! s'ecria Daudet, rien que nous aimions tant que le _catigot_.
+Entrons, entrons, et vous maitre Gafet, veuillez bien vous attabler,
+nous vous en prions, avec nous autres.
+
+-- Grand merci! vous etes bien bons.
+
+Et bref, le gros patron s'etant laisse gagner, nous entrames tous les
+cinq au cabaret de Trinquetaille.
+
+VII
+
+Dans une salle basse, dont le sol etait couvert d'un corroi de
+mortier battu, mais dont les murs etaient bien blancs, il y avait une
+longue table o mu l'on voyait assis quinze ou vingt mariniers en train
+de manger un cabri, et le Counenc soupait avec eux.
+
+Aux poutres du plafond, peint en noir de fumee, etaient pendus des
+_chasse-mouches_ (faisceaux de tamaris ou viennent se poser les
+mouches, qu'on prend ensuite avec un sac), et, vis-a-vis de ces
+hommes qui, en nous voyant entrer, devinrent silencieux, autour d'une
+autre table, nous primes place sur des bancs.
+
+Mais, pendant qu'au potager se cuisinait le _caligot_, la Counenque,
+pour nous mettre en appetit, apporta deux oignons enormes (de ceux de
+Bellegarde), un plat de piments vinaigres, du fromage petri, des
+olives confites, de la boutargue du Martigue, avec quelques morceaux
+de merluche braisee.
+
+-- Et tu reviendras dire que tu n'avais rien? s'ecria patron Gafet
+qui chapelait du pain avec son couteau crochu; mais c'est un festin
+de noces!
+
+-- Dame! repartit la borgne, si vous nous aviez prevenus, nous
+aurions pu tout de meme vous appreter une blanquette a la mode des
+_gardians_ ou quelque omelette baveuse... Mais quand les gens vous
+tombent la, entre chien et loup, comme cheveux sur une soupe,
+messieurs, vous comprendrez qu'on leur donne ce qu'on peut.
+
+C'est bien. Daudet, qui de sa vie ne s'etait vu a pareille gogaille
+de Camargue, saisit un des oignons, de ces beaux oignons epates,
+dores comme un pain de Noel, et hardi! a belles dents, et feuillet a
+feuillet, il le croque et l'avale, tantot l'accompagnant du fromage
+petri, tantot de la merluche. Il est juste d'ajouter que, pour le
+seconder, tous nous faisions notre possible.
+
+Patron Gafet, lui soulevant de temps en temps la cruche pleine d'un
+vin de Crau, flambant comme on n'en voit plus:
+
+-- Ca, jeunesse, disait-il, si nous abattions un bourgeon? L'oignon
+fait boire et maintient la soif.
+
+En moins d'une demi-heure, on aurait enflamme sur nos joues une
+allumette. Puis, arriva le _catigot_, ou le baton d'un patre se
+serait tenu droit, -- sale comme mer, poivre comme diable...
+
+-- Salaison et poivrade, disait le gros Gafet, font trouver le vin
+bon... Allume et trinque, Antoine, puisque ton pere est prieur!
+
+VIII
+
+Les mariniers, pourtant, ayant acheve leur cabri, terminaient leur
+repas, ainsi que c'est l'usage des bateliers de Condrieu, avec un
+plat de soupe grasse. Chacun, a son bouillon melait un grand verre de
+vin; puis, portant des deux mains leurs assiettes a la bouche, tous
+ensemble viderent d'un seul trait le melange, savoureusement, en
+claquant des levres.
+
+Un conducteur de radeau, qui portait la barbe en collier, chanta
+alors une chanson qui, s'il m'en souvient bien, finissait comme ceci:
+
+ _Quand notre flotte arrive
+ En rade de Toulon,
+ Nous saluons la ville
+ A grands coups de canon_.
+
+Daudet nous dit:
+
+-- Tonnerre! n'allons-nous pas aussi faire craquer la notre?
+
+Et il entama celle-ci (du temps ou l'on faisait la guerre aux Vaudois
+du Leberon):
+
+ _Chevau-leger, mon bon ami,
+ A Lourmarin, l'on s'eventre!
+ Chevau-leger, mon bon ami,
+ Mon coeur s'evanouit_.
+
+Mais les gens de riviere, ne voulant pas etre en reste, chanterent
+lors en choeur:
+
+ _Les filles de Valence
+ Ne savent pas faire l'amour:
+ Celles de la Provence
+ Le font la nuit, le jour.
+
+-- A nous autres, collegues, criames-nous aux chanteurs. Et tous a
+l'unisson, nous servant de nos doigts comme de castagnettes, nous
+repliquions superbement:
+
+ _Les filles d'Avignon
+ Sont comme les melons:
+ Sur cent cinquante
+ N'y en a pas de mur;
+ La plus galante...
+
+-- Chut! nous fit la borgnesse, car si passait la police, elle vous
+dresserait "verbal" pour tapage nocturne.
+
+-- La police? criames-nous, on se fiche pas mal d'elle.
+
+-- Tenez, ajouta Daudet, allez nous querir le registre ou vous
+inscrivez ceux qui logent dans l'auberge.
+
+La Counenque apporta le livre, et le gentil secretaire de M. de Morny
+ecrivit aussitot de sa plus belle plume:
+
+A. Daudet, secretaire du president du Senat;
+F. Mistral, chevalier de la Legion d'Honneur;
+A. Mathieu, le felibre de Chateauneuf-du-Pape;
+P. Grivolas, maitre peintre de l'Ecole d'Avignon.
+
+-- Et si quelqu'un, poursuivit-il, si quelqu'un, o Counenque, venait
+jamais te chercher noise, que ce soit commissaire, gendarme ou
+sous-prefet, tu n'auras qu'a lui mettre ces pattes de mouches sous la
+moustache, et puis, si l'on t'embete, tu nous ecriras a Paris, et,
+va, moi je me charge de les faire danser.
+
+IX
+
+Nous soldames, et, accompagnes de la veneration publique, nous
+sortimes tels que des princes qui viennent de se reveler.
+
+Parvenus au marchepied du pont Trinquetaille:
+
+-- Si nous faisions, sur le pont, un brin de farandole? proposa
+l'infatigable et charmant nouvelliste de la _Mule du Pape_, les ponts
+de la Provence ne sont faits que pour ca...
+
+Et en avant! au clair limpide de la lune de septembre, qui se mirait
+dans l'eau, nous voila faisant le branle sur le pont en chantant:
+
+ _La farandole de Trinquetaille,
+ Tous les danseurs sont des canailles!
+ La farandole de Saint-Remy,
+ Une salade de pissenlits!
+
+Tout a coup - nous arrivions sur le milieu du Rhone, -- voici que,
+dans la penombre, au-devant de nous autres, nous voyons s'avancer une
+rangee d'Arlesiennes, de delicieuses Arlesiennes, chacune avec son
+cavalier, qui lentement cheminaient, tout en babillant et riant... Le
+frolement des jupes, le frou-frou de la soie, le gazouillis des
+couples qui se parlaient a voix basse dans la nuitee pacifique, dans
+le tressaillement du Rhone qui se glissait entre les barques, c'etait
+vraiment chose suave.
+
+-- Une noce, dit le gros patron Gafet, qui ne nous avait pas quittes.
+
+-- Une noce? fit Daudet, qui avec sa myopie, ne se rendait pas bien
+compte de cette agitation, une noce arlesienne! Une noce a la lune!
+Une noce en plein Rhone!
+
+Et, pris d'un vertigo, notre luron s'elance, saute au cou de la
+mariee, et en veux-tu des baisers...
+
+Aie! quelle melee, mon Dieu! Si jamais de la vie nous nous vimes en
+presse, ce fut bien cette fois-la... Vingt gars, le poing leve, nous
+entourent et nous serrent:
+
+-- Au Rhone, les marauds!
+
+-- Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? s'ecria patron Gafet, en refoulant
+la troupe; mais ne voyez-vous pas que nous venons de boire, de boire
+en Trinquetaille, a la sante de l'epousee, et que de reboire nous
+ferait du mal?
+
+-- Vivent les maries! nous ecriames-nous. Et, grace a la poigne de ce
+brave Gafet, qui etait connu de tous, et a sa presence d'esprit, les
+choses en resterent la.
+
+X
+
+Maintenant, ou allons-nous? L'Homme de Bronze venait de frapper onze
+heures... Et nous dimes:
+
+-- Il faut aller faire un tour aux Aliscamps.
+
+Nous prenons les Lices d'Arles, nous contournons les remparts, et, au
+clair de la lune, nous voila descendant l'allee de peupliers qui mene
+au cimetiere du vieil Arles romain. Et, ma foi, en errant au milieu
+des sepulcres eclaires par la lune et des auges mortuaires alignees
+sur le sol, voici que, gravement, nous repetions entre nous
+l'admirable ballade de Camille Reybaud:
+
+ _Les peupliers du cimetiere
+ Ont salue les trepasses.
+ As-tu peur des pieux mysteres?
+ Passe plus loin du cimetiere!_
+
+ MOI
+
+ _Des blancs lombeaux du cimetiere
+ Le couvercle s'est renverse._
+
+ TOUS
+
+ _As-tu peur des pieux mysteres?
+ Passe plus loin du cimetiere._
+
+ MOI
+
+ _Sur le gazon du cimetiere
+ Tous les defunts se sont dresses._
+
+ TOUS
+
+ __As-tu peur des pieux mysteres?
+ Passe plus loin du cimetiere._
+
+ MOI
+
+ _Freres muets, au cimetiere
+ Tous les morts se sont embrasses.
+
+ TOUS
+
+ __As-tu peur des pieux mysteres?
+ Passe plus loin du cimetiere._
+
+ MOI
+
+ _C'est la fete du cimetiere,
+ Les morts se mettent a danser._
+
+ TOUS
+
+ __As-tu peur des pieux mysteres?
+ Passe plus loin du cimetiere._
+
+ MOI
+
+ _La lune est claire: au cimetiere,
+ Les vierges cherchent leurs fiances._
+
+ TOUS
+
+ __As-tu peur des pieux mysteres?
+ Passe plus loin du cimetiere._
+
+ MOI
+
+ _Leurs amoureux, au cimetiere,
+ Ne sont plus la, si empresses.
+
+ TOUS
+
+ __As-tu peur des pieux mysteres?
+ Passe plus loin du cimetiere._
+
+ MOI
+
+ _Oh! ouvrez-moi le cimetiere,
+ Mon amour va les caresser..._
+
+XI
+
+Le croirez-vous? Soudain, d'une tombe beante, a trois pas de nous
+autres, mes chers amis, une voix sombre, dolente, sepulcrale, nous
+fait entendre ces mots:
+
+_-- Laissez dormir ceux qui dorment!_
+
+Nous restames petrifies, et a l'entour, sous la lune, tout retomba
+dans le silence.
+
+Mathieu disait doucement a Grivolas:
+
+-- As-tu entendu?
+
+-- Oui, repondit le peintre, c'est la-bas, dans ce sarcophage.
+
+-- Cela, dit patron Gafet en crevant de rire, c'est un couche-vetu,
+un de ces _galimands_, comme nous les nommons en Arles, qui viennent
+se giter, la nuit, dans ces auges vides.
+
+Et Daudet:
+
+-- Quel dommage, pourtant, que ca n'ait pas ete une apparition
+reelle! Quelque belle Vestale, qui, a la voix des poetes, eut
+interrompu son somme, et, o mon Grivolas, fut venue t'embrasser!
+
+Puis, d'une voix retentissante, il chanta et nous chantames:
+
+ _De l'abbaye passant les portes,
+ Autour de moi, tu trouverais
+ Des nonnes l'errante cohorte,
+ Car en suaire je serais!
+ -- O Magali, si tu te fais
+ La pauvre morte,
+ La terre alors je me ferai:
+ La je t'aurai_.
+
+La-dessus, au patron Gafet nous serrames tous la main, et nous
+allames vite, de ce pas, au chemin de fer, prendre le train pour
+Avignon.
+
+Sept ans apres, helas! l'annee de la catastrophe, je recus cette
+lettre:
+
+Paris, 31 decembre 1870.
+
+"Mon Capoulie, je t'envoie par le ballon monte un gros tas de
+baisers. Et il me fait plaisir de pouvoir te les envoyer en langue
+provencale; comme ca je suis assure que les Allemands, si le ballon
+leur tombe dans les mains, ne pourront par lire mon ecriture et
+publier ma lettre dans le _Mercure de Souabe_.
+
+"Il fait froid, il fait noir; nous mangeons du cheval, du chat, du
+chameau, de l'hippopotame (ah! si nous avions les bons oignons, le
+_catigot_ et la _cachat_ de la Ribote de Trinquetaille!) Les fusils
+nous brulent les doigts. Le bois se fait
+rare. Les armees de la Loire ne viennent pas. Mais cela ne fait rien.
+Les gens de Berlin s'ennuieront quelque temps encore devant les
+remparts de Paris ....................................................
+......................................................................
+......................................................................
+"Adieu, mon Capoulie, trois gros baisers: un pour moi, l'autre pour
+ma femme, l'autre pour mon fils. Avec ca, bonne annee, comme toujours
+d'aujourd'hui a un an.
+
+Ton felibre,
+Alphonse DAUDET."
+
+Et puis, on viendra me dire que Daudet n'etais pas un excellent
+Provencal! Parce qu'en plaisantant il aura ridiculise les Tartarin,
+les Roumestan et les Tante Portal et tous les imbeciles du pays de
+Provence qui veulent franciser le parler provencal, pour cela
+Tarascon lui garderait rancune?
+
+Non! la mere lionne n'en veut pas, n'en voudra jamais au lionceau
+qui, pour s'ebattre, l'egratigne quelquefois.
+
+ FIN
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mes Origines. Memoires et Recits
+by Frederic Mistral
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS ***
+
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+of the official release dates, leaving time for better editing.
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+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
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+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
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+Project Gutenberg's Mes Origines. Memoires et Recits, by Frederic Mistral
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+Title: Mes Origines. Memoires et Recits
+
+Author: Frederic Mistral
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+Release Date: December, 2004 [EBook #7012]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on February 22, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS ***
+
+
+
+
+This eBook was produced by Walter Debeuf
+
+
+
+
+
+Mes Origines.
+
+Mémoires et récits.
+(Traduction du provençal)
+
+par Frédéric Mistral.
+
+
+CHAPITRE I.
+
+AU MAS DU JUGE.
+
+Les Alpilles. -- La chanson de Maillane. -- Ma famille. -- Maître
+François, mon père. -- Délaïde, ma mère. -- Jean du Porc. -- L'aïeul
+Étienne. -- La mère-grand Nanon. -- La foire de Beaucaire. -- Les
+fleurs de glais.
+
+D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant mes yeux, au Midi
+là-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les rampes, les
+falaises et les vallons bleuissaient du matin aux vêpres, plus ou
+moins clairs ou foncés, en hautes ondes. C'est la chaîne des
+Alpilles, ceinturée d'oliviers comme un massif de roches grecques, un
+véritable belvédère de gloire et de légendes.
+
+Le sauveur de Rome, Caïus Marius, encore populaire dans toute la
+contrée, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit les Barbares,
+derrière les murs de son camp; et ses trophées triomphaux, à
+Saint-Rey sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans, dorés par le
+soleil. C'est au penchant de cette côte qu'on rencontre les tronçons
+du grand aqueduc romain qui menait les eaux de Vaucluse dans les
+Arènes d'Arles: conduit que des gens du pays nomment _Ouide di
+Sarrasin_ (pierrée des Sarrasins), parce que c'est par là que les
+Maures d'Espagne s'introduisirent dans Arles. C'est sur les rocs
+escarpés de ces collines que les princes des Baux avaient leur
+château fort. C'est dans ces vals aromatiques, aux Baux, à Romanin
+et à Roque-Martine, que tenaient cour d'amour les belles châtelaines
+du temps des troubadours. C'est à Mont-Majour que dorment, sous les
+dalles du cloître, nos vieux rois arlésiens. C'est dans les grottes
+du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent encore nos fées. C'est sous
+ces ruines, romaines ou féodales, que gît la Chèvre d'Or.
+
+Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient le milieu de la
+plaine, une large et riche plaine, qu'en mémoire peut-être du consul
+Caïus Marius on nomme encore _Le Caieou_.
+
+-- Quand je luttais, me disait une fois le petit Maillanais, -- un
+vieux lutteur de l'endroit, -- j'ai beaucoup voyagé, en Languedoc
+comme en Provence... Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie que
+ce terroir. Si, depuis la Durance jusqu'à la mer, là-bas, on tirait
+un trait de charrue droit comme une chandelle, un sillon de vingt
+lieues, l'eau y courrait toute seule, rien qu'au niveau pendant.
+Aussi, quoique nos voisins nous traitent de _mange-grenouilles_, les
+Maillanais convinrent toujours que, sous la chape du soleil, il n'est
+pas de pays plus joli que le leur et, un jour qu'ils m'avaient
+demandé quelques couplets pour la chorale du village, voici, à ce
+propos, les vers que je leur fis:
+
+_Maillane est beau, Maillane plaît -- et se fait beau de plus en
+plus; Maillane ne s'oublie jamais; -- il est l'honneur de la contrée
+-- et tient son nom du mois de Mai.
+
+Que vous soyez à Paris ou à Rome, -- pauvres conscrits, rien ne vous
+charme; -- Maillane est pour vous sans pareil -- et vous aimeriez y
+manger une pomme -- que dans Paris un perdreau.
+
+Notre patrie n'a pour remparts -- que les grandes haies de cyprès --
+que Dieu fit tout exprès pour elle; -- et quand se lève le mistral,
+-- il ne fait que branler le berceau.
+
+Tout le dimanche on fait l'amour; -- puis au travail, sans trêve, --
+s'il faut le lundi se ployer, --nous buvons le vin de nos vignes,
+nous mangeons le pain de nos blés._
+
+La vieille bastide où je naquis, en face des Alpilles, touchant le
+Clos-Créma, avait nom le Mas du Juge, un tènement de quatre paires de
+bêtes de labour, avec son premier charretier, ses valets de charrue,
+son pâtre, sa servante (que nous appelions la _tante_) et plus ou
+moins d'hommes au mois, de journaliers ou journalières, qui venaient
+aider au travail, soit pour les vers à soie, pour les sarclages, pour
+les foins, pour les moissons ou les vendanges, soit pour la saison
+des semailles ou celles de l'olivaison.
+
+Mes parents, des _ménagers_, étaient de ces familles qui vivent sur
+leur bien, au labeur de la terre, d'une génération à l'autre! Les
+ménagers, au pays d'Arles, forment une classe à part: sorte
+d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et bourgeois, et
+qui comme toute autre, a son orgueil de caste. Car si le paysan,
+habitant du village, cultive de ses bras, avec la bêche ou le hoyau,
+ses petits lopins de terre, le ménager, agriculteur en grand, dans
+les _mas_ de Camargue, de Crau ou d'autre part, lui, travaille debout
+en chantant sa chanson, la main à la charrue.
+
+C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets suivants, chantés
+aux noces de mon neveu:
+
+_Nous avons tenu la charrue -- avec assez d'honneur -- et conquis le
+terroir -- avec cet instrument.
+
+Nous avons fait du blé -- pour le pain de Noël -- et de la toile
+rousse pour nipper la maison.
+
+Tout chemin va à Rome: ne quittez donc pas le mas, -- et vous
+mangerez des pommes, -- puisque vous les aimez._
+
+Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos fenêtres, comme le font
+tant d'autres, sans trop d'outrecuidance nous pourrions avancer que
+la gent mistralienne descend des Mistral dauphinois, devenus, par
+alliance, seigneurs de Montdragon et puis de Romanin. Le célèbre
+pendentif qu'on montre à Valence est le tombeau de ces Mistral. Et,
+à Saint-Remy, nid de ma famille (car mon père en sortait), on peut
+voir encore l'hôtel des Mistral de Romanin, connu sous le nom de
+Palais de la Reine Jeanne.
+
+Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de trèfle avec cette
+devise assez présomptueuse: _"Tout ou Rien."_ Pour ceux, et nous en
+sommes, qui voient un horoscope dans la fatalité des noms
+patronymiques ou le mystère des rencontres, il est curieux de trouver
+la Cour d'Amour de Romanin unie, dans le passé, à la seigneurie de
+Mistral désignant le grand souffle de la terre de Provence, et,
+enfin, ces trois trèfles marquant la destinée de notre famille
+terrienne.
+
+-- Le trèfle, nous déclara, un jour, le Sâr Peladan, qui, lorsqu'il a
+quatre feuilles, devient talismanique, exprime symboliquement l'idée
+de Verbe autochtone, de développement sur place, de lente croissance
+en un lieu toujours le même. Le nombre trois signifie la maison
+(père, mère, fils),
+au sens divinatoire. Trois trèfles signifient donc trois harmonies
+familiales succédentes, ou neuf, qui est le nombre du sage à l'écart.
+ La devise _Tout ou Rien_ rimerait aisément à ces fleurs sédentaires
+et qui ne se transplantent pas: devise, comme emblème, de terrien
+endurci.
+
+Mais laissons là ces bagatelles. Mon père, devenu veuf de sa
+première femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se remaria, et je
+suis le croît de ce second lit. Voici comment il avait fait la
+connaissance de ma mère:
+
+Une année, à la Saint-Jean, maître François Mistral était au milieu
+de ses blés, qu'une troupe de moissonneurs abattait à la faucille.
+Un essaim de glaneuses suivait les tâcherons et ramassait les épis
+qui échappaient au râteau. Et voilà que mon seigneur père remarqua
+une belle fille qui restait en arrière, comme si elle eût eu peur de
+glaner comme les autres. Il s'avança près d'elle et lui dit:
+
+-- Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom?
+
+La jeune fille répondit:
+
+-- Je suis la fille d'Étienne Poulinet, le maire de Maillane. Mon
+nom est Délaïde.
+
+-- Comment! dit mont père, la fille de Poulinet, qui est le maire de
+Maillane, va glaner?
+
+-- Maître, répliqua-t-elle, nous sommes une grosse famille: six
+filles et deux garçons, et notre père, quoiqu'il ait assez de bien,
+quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous répond: "Mes
+petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en." Et voilà pourquoi
+je suis venue glaner.
+
+Six mois après cette rencontre, qui rappelle l'antique scène de Ruth
+et de Booz, le vaillant ménager demanda Délaïde à maître Poulinet, et
+je suis né de ce mariage.
+
+Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 8 septembre de l'an 1830,
+dans l'après-midi, la gaillarde accouchée envoya quérir mon père, qui
+était en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses champs. En
+courant, et du plus loin qu'il put se faire entendre:
+
+-- Maître, cria le messager, venez! car la maîtresse vient
+d'accoucher maintenant même.
+
+-- Combien en a-t-elle fait? demanda mon père.
+
+-- Un beau, ma foi.
+
+-- Un fils! Que le bon Dieu le fasse grand et sage!
+
+Et sans plus, comme si de rien n'était, ayant achevé son labour, le
+brave homme, lentement, s'en revint à la ferme. Non point qu'il fût
+moins tendre pour cela; mais élevé, endoctriné, comme les Provençaux
+anciens, avec la tradition romaine, il avait dans ses manières,
+l'apparente rudesse du vieux _pater familias_.
+
+On me baptisa Frédéric, en mémoire, paraît-il, d'un pauvre petit gars
+qui, au temps où mon père et ma mère se _parlaient_, avait fait
+gentiment leurs commissions d'amour, et qui, peu de temps après,
+était mort d'une insolation. Mais, comme elle m'avait eu à
+Notre-Dame de Septembre, ma mère m'a toujours dit qu'elle m'avait
+voulu donner le prénom de Nostradamus, d'abord pour remercier la Mère
+de Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des _Centuries_, le
+fameux astrologue natif de Saint-Remy. Seulement, ce nom mystique et
+mirifique, n'est-ce pas? que l'instinct maternel avait si bien
+trouvé, on ne voulut l'accepter ni à la mairie ni au presbytère.
+
+Ma première sortie sur les bras de ma mère, qui me nourrissait de son
+lait, lorsqu'elle fit ses relevailles, -- tout cela vaguement, dans
+une lointaine brume, il me semble le revoir: elle, ma pauvre mère,
+dans la beauté, l'éclat de sa pleine jeunesse, présentant avec
+orgueil son "roi" à ses amies, et, cérémonieuses, les amies et
+parentes nous accueillant avec les félicitations d'usage et m'offrant
+une couple d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et une
+allumette, avec ces mots sacramentels:
+
+-- Mignon, sois plein comme un oeuf, sois bon comme le pain, sois
+sage comme le sel, sois droit comme une allumette.
+
+On trouvera peut-être tant soit peut enfantin de raconter ces choses.
+ Mais, après tout, chacun est libre, et, à moi, il m'agrée de
+revenir, par songerie, dans mon premier maillot et dans mon berceau
+de mûrier et dans mon chariot à roulettes, car, là, je ressuscite le
+bonheur de ma mère dans ses plus doux tressaillements.
+
+Quand j'eus six mois, on me délivra de la bande qui enveloppait mes
+langes (car Nanounet, ma mère-grand, avait très fort recommandé de me
+tenir serré à point, parce que, disait-elle, les enfants bien
+emmaillotés ne sont ni bancals ni bancroches), et, le jour de la
+Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on me "donna les pieds" et,
+triomphalement, ma mère m'apporta à l'église de Maillane; et sur
+l'autel du saint, en me tenant par les lisières, pendant que ma
+marraine me chantait : _Avène, Avène, Avène_ (Viens, viens, viens),
+on me fit faire mes premiers pas.
+
+A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour la messe. C’était une
+demi-lieue de chemin pour le moins. Ma mère, tout le long, me
+dorlotait dans ses bras. Oh! le sein nourricier, ce nid doux et
+moelleux! Je voulais toujours, toujours, qu’il me portât encore un
+peu... Mais, une fois, -- j’avais cinq ans, -- à mi-chemin du
+village, ma pauvre mère me déposa en disant:
+
+-- Oh! tu pèses trop, maintenant; je ne puis plus te porter.
+
+Après la messe, avec ma mère, nous’ allions voir mes grands-parents,
+dans leur belle cuisine voûtée en pierre blanche, où, de coutume, les
+bourgeois du lieu, M. Deville, M. Dumas, M. Ravoux, le Cadet Rivière,
+en se promenant sur les dalles, entre l’évier et la cheminée,
+venaient parler du gouvernement.
+
+M. Dumas, qui avait été juge et qui s’était démis en 1830, aimait,
+sur toute chose, à donner des conseils, comme celui- ci, par exemple,
+qu’avec sa grosse voix, il répétait, tous les dimanches, aux jeunes
+mères qui dodelinaient leurs mioches:
+
+-- Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni clé, ni livre : parce
+qu'avec un couteau l’enfant peut se couper; une clé, il peut la
+perdre et, un livre, le déchirer.
+
+M. Durnas ne venait pas seul: avec son opulente épouse et leurs onze
+ou douze enfants, ils remplissaient le salon, le beau salon des
+ancêtres, tout tapissé de toile peinte, de Mar- seille, représentant
+des oisillons et des paniers en fleurs, et là, pour étaler
+l’éducation de sa lignée, il faisait, non sans orgueil, déclamer,
+vers à vers, mot à mot, un peu à l’un, un peu à l’autre, le récit de
+_Théramène_:
+
+ _A peine nous sortions des portes de Trézène...
+ De Trégène... Il était sur son char... sur chon sar...
+ Ses gardes affligés... affizés...
+ Imitaient son silence autour de lui rangés...
+ Lui ranzés._
+
+Ensuite, il disait à ma mère:
+
+-- Et le vôtre, Délaïde, lui apprenez-vous rien pour réciter?
+
+-- Si répondait naïvement ma mère: il sait la sornette de Jean du
+Porc.
+
+-- Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait tout le monde.
+
+Et alors en baissant la tête, j’ânonnais timidement:
+
+_Qui est mort? — Jean du Porc. — Qui le pleure? — Le roi Maure — Qui
+le rit? — La perdrix. — Qui le chante? — La calandre — Qui en sonne
+le glas? — Le cul de la poêle. — Qui en porte le deuil? — Le cul du
+chaudron._
+
+C'est avec ces contes-là, chants de nourrices et sornettes, que nos
+parents, à cette époque, nous apprenaient à parler la bonne langue
+provençale; tandis qu’à présent, la vanité ayant pris le dessus dans
+la plupart des familles, c’est avec le système de l’excellent M.
+Dumas que l’on enseigne les enfants et qu’on en fait de petits niais
+qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouvés, sans attaches
+ni racines, car il est de mode, aujourd’hui, de renier absolument
+tout ce qui est de tradition.
+
+Il faut que je parle un peu, maintenant, du bonhomme Etienne, mon
+aïeul maternel. Il était, comme mon père, ménager propriétaire,
+d’une bonne maison comme lui, et d’un bon sang : avec cette
+différence que, du côté des Mistral, c’étaient des laborieux, des
+économes, des amasseurs de biens, qui, en tout le pays, n’avaient pas
+leurs pareils, et que, du côté de ma mère, tout à fait insouciants et
+n’étant jamais prêts pour aller au labour, ils laissaient l’eau
+courir et mangeaient leur avoir. L’aïeul Étienne, pour tout dire,
+était (devant Dieu soit-il) un vrai Roger Bontemps.
+
+Bien qu’il eût huit enfants, entre lesquels six filles (qui, à
+l’heure des repas, se faisaient servir leur part et puis allaient
+manger dehors, sur le seuil de la maison, leur assiette à la main),
+dès qu’il y avait fête quelque part, en avant! Il partait pour trois
+jours avec les camarades. Il jouait, bambochait tant que duraient les
+écus; puis, souple comme un gant, quand les deux toiles se touchaient
+(1), le quatrième jour il rentrait au logis et, alors, grand’maman
+Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait:
+
+-- N’as-tu pas honte, dissipateur que tu es, de manger comme ça le
+bien de tes filles I
+
+(1) Quand la poche est vide.
+
+-- Hé! bonasse, répondait-il, de quoi vas-tu t'inquiéter? Nos
+fillettes sont jolies, elles se marieront sans dot. Et tu verras,
+Nanon, ma mie, nous n'en aurons pas pour les derniers.
+
+Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, il lui faisait donner
+sur son douaire des hypothèques aux usuriers, qui lui prêtaient de
+l'argent à cinquante ou à cent pour cent, ce qui ne l'empêchait pas,
+quand ses compagnons de jeu venaient, de faire, avec eux, le branle
+devant la cheminée, en chantant tous ensemble:
+
+ _Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs!
+ Ce sont de braves gens,
+ Quand ils n'ont plus d'argent._
+
+Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de rire:
+
+_Nous sommes trois qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons pas le sou,
+-- Qui n'avons pas le sou. -- Et le compère qui est derrière, -- N'a
+pas un denier, -- N'a pas un denier._
+
+Et quand ma pauvre aïeule se désolait de voir ainsi partir, l'un
+après l'autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son beau
+patrimoine:
+
+-- Eh! bécasse, que pleures-tu? lui faisait mon grand-père, pour
+quelques lopins de terre? Il y pleuvait comme à la rue.
+
+Ou bien:
+
+-- Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, ne payait pas les
+impositions!
+
+Ou bien:
+
+-- Cette friche-là? les arbres du voisin la desséchaient comme
+bruyère.
+
+Et toujours, de cette façon, il avait la riposte aussi prompte que
+joyeuse... Si bien qu'il disait même, en parlant des usuriers:
+
+-- Eh! morbleu, c'est bien heureux qu'il y ait des gens pareils.
+Car, sans eux, comment ferions-nous, les dépensiers, les gaspilleurs,
+pour trouver du quibus, en un temps où comme on sait, l'argent est
+marchandise?
+
+C'était l'époque, en ce temps-là, où Beaucaire, avec sa foire,
+faisait merveille sur le Rhône; il venait là du monde, soit par eau,
+soit par terre, de toutes les nations, jusqu'à des Turcs et des
+nègres.
+
+Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes espèces de choses qu'il
+faut pour le nourrir, pour le vêtir, pour le loger, pour l'amuser,
+pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pièces de toile,
+les rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre portant au chaton un
+rat, vous l'y trouviez à profusion, à monceaux, à faisceaux ou en
+piles, dans les grands magasins voûtés, sous les arceaux des Halles,
+aux navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du Pré.
+
+C'était comme nous dirions, mais avec un côté plus populaire et
+grouillant de vie, c'était là tous les ans, au soleil de juillet,
+l'exposition universelle de l'industrie du Midi.
+
+Mon grand-père Étienne, comme vous pensez bien, ne manquait pas telle
+occasion d'aller, quatre ou cinq jours, faire à Beaucaire ses
+bamboches. Donc, sous prétexte d'aller acheter du poivre, du girofle
+ou du gingembre avec, dans chaque poche de sa veste, un mouchoir de
+fil, car il prenait du tabac, et trois autres mouchoirs, en pièce,
+non coupés, dont en guise de ceinture il se ceignait les reins; et il
+flânait ainsi, tout le franc jour de Dieu, autour des bateleurs, des
+charlatans, des comédiens, surtout des bohémiens, lorsqu'ils
+discutent et se harpaillent pour le marché et marchandage de quelque
+bourrique maigre.
+
+Un délicieux régal pour lui: Polichinelle avec Rosette! Il y était
+toujours plus neuf et ravi, bouche bée, il y riait comme un pauvre
+aux pantalonnades et aux coups de batte qui pleuvaient là sans cesse
+sur le propriétaire et sur le commissaire. A ce point les filous (et
+imaginez-vous si, à Beaucaire, ils pullulaient!) lui tiraient chaque
+année, tout doucement, l'un après l'autre, sans qu'il se retournât,
+tous ses mouchoirs; et quand il n'en avait plus, chose qu'il savait
+d'avance, il dénouait sa ceinture, sans plus de chagrin que ça, et
+s'en torchait le nez. Mais, quand il rentrait à Maillane, avec le
+nez tout bleu, -- de la teinture des mouchoirs, des mouchoirs neufs
+qui avaient déteint:
+
+-- Allons, lui disait ma grand'mère, on t'a encore volé tes
+mouchoirs.
+
+-- Qui te l'a dit? faisait l'aïeul.
+
+-- Pardi, tu as le nez tout bleu: tu t'es mouché avec ta ceinture.
+
+-- Bah! je n'en ai pas regret, répondait le bon humain; ce
+Polichinelle m'a tant fait rire!
+
+Bref, quand ses filles (et ma mère en était une) furent d'âge à se
+marier, comme elles n'étaient pas gauches, ni bien désagréables, les
+galants, malgré tout, vinrent tout de même à l'appeau. Seulement,
+quand les pères disaient à mon aïeul:
+
+-- Autrement, le cas échéant, combien faites-vous à vos filles?
+
+-- Combien je fais à mes filles? répondait maître Étienne, tout rouge
+de colère; ô graine d'imbécile, c'est dommage! A ton gars je
+donnerais une belle gouge, tout élevée, toute nippée, et j'y
+ajouterais encore des terres et de l'argent! Qui ne veut pas mes
+filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu merci, à la huche de
+maître Étienne il y a du pain.
+
+Or, n'est-il pas vrai que les filles du grand-père furent prises,
+toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et même qu'elles
+firent toutes de bons mariages? _Fille jolie_, dit le proverbe,
+_porte sur le front sa dot._
+
+Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans en
+cueillir encore un tout petit bouquet.
+
+Derrière le Mas du Juge, c'est l'endroit où je suis né, il y avait le
+long du chemin un fossé qui menait son eau à notre vieux Puits à
+roue. Cette eau n'était pas profonde, mais elle était claire et
+riante, et, quand j'étais petit, je ne pouvais m'empêcher, surtout
+les jours d'été, d'aller jouer le long de sa rive.
+
+Le fossé du Puits à roue! Ce fut le premier livre où j'appris, en
+m'amusant, l'histoire naturelle. Il y avait là des poissons,
+épinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que j'essayais
+de pêcher dans un sachet de canevas, qui avait servi à mettre des
+clous et que je suspendais au bout d'un roseau. Il y avait des
+demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout doucement,
+lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes petits
+doigts, quand elles ne s'échappaient pas, légères, silencieuses, en
+faisant frissonner le crêpe de leurs ailes; il y avait des
+"notonectes", espèces d'insectes bruns avec le ventre blanc, qui
+sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes à la façon des
+cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des grenouilles, qui
+sortaient de la mousse une échine glauque, chamarrée d'or, et qui, en
+me voyant, lestement faisaient leur plongeon; des tritons, sorte de
+salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de gros
+escarbots qui rôdaient dans les flaches et qu'on nommait des
+"mange-anguilles".
+
+Ajoutez à cela un fouillis de plantes aquatiques, telles que ces
+"massettes", cotonnées et allongées, qui sont les fleurs du typha;
+telles que le nénuphar qui étale, magnifique, sur la nappe de l'eau,
+ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que le
+"butome" au trochet de fleurs roses, et le pâle narcisse qui se mire
+dans le ru, et la lentille d'eau aux feuilles minuscules, et la
+"langue de boeuf" qui fleurit comme un lustre, avec les "yeux de
+l'Enfant Jésus" qui est le myosotis.
+
+Mais de tout ce monde-là, ce qui m'engageait le plus, c'était la
+fleur des "glais". C'est une grande plante qui croît au bord des
+eaux par grosses touffes, avec de longues feuilles cultriformes et de
+belles fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des hallebardes
+d'or. Il est à croire même que les fleurs de lis d'or, armes de
+France et de Provence, qui brillent sur le fond d'azur, n'étaient que
+des fleurs de glais: "fleur de lis" vient de "fleur d'iris", car le
+glais est un iris, et l'azur du blason représente bien l'eau où croît
+le glais.
+
+Toujours est-il, qu'un jour d'été, quelque temps après la moisson, on
+foulait nos gerbes, et tous les gens du "mas" étaient dans l'aire à
+travailler. A l'entour des chevaux et des mulets qui piétinaient,
+ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien vingt hommes qui,
+les bras retroussés, en cheminant au pas, deux par deux, quatre par
+quatre, retournaient les épis ou enlevaient la paille avec des
+fourches de bois. Ce joli travail se faisait gaiement, en dansant au
+soleil, nu-pieds, sur le grain battu.
+
+Au haut de l'aire, porté par les trois jambes d'une chèvre rustique,
+formée de trois perches, était suspendu le van. Deux ou trois filles
+ou femmes jetaient avec des corbeilles dans le cerceau du crible le
+blé mêlé aux balles; et le "maître", mon père, vigoureux et de haute
+taille, remuait le crible au vent, en ramenant ensemble les mauvaises
+graines au-dessus; et quand le vent faiblissait, ou que, par
+intervalles, il cessait de souffler, mon père, avec le crible
+immobile dans ses mains se retournait vers le vent, et, sérieux,
+l'oeil dans l'espace, comme s'il s'adressait à un dieu ami, il lui
+disait:
+
+-- Allons, souffle, souffle, mignon!
+
+Et le mistral, ma foi, obéissant au patriarche, haletait de nouveau
+en emportant la poussière; et le beau blé béni tombait en blonde
+averse sur le monceau conique qui, à vue d'oeil, montait entres les
+jambes du vanneur.
+
+Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncelé le grain avec la
+pelle, que les hommes poussiéreux allaient se laver au puits ou tirer
+de l'eau pour les bêtes, mon père, à grandes enjambées, mesurait le
+tas de blé et y traçait une croix avec le manche de la pelle en
+disant: "Que Dieu te croisse!"
+
+Par une belle après-midi de cette saison d'aires, -- je portais
+encore les jupes: j'avais à peine quatre ou cinq ans -- après m'être
+bien roulé, comme font les enfants, sur la paille nouvelle, je
+m'acheminai donc seul vers le fossé du Puits à roue.
+
+Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais commençaient à
+s'épanouir et les mains me démangeaient d'aller cueillir quelques-uns
+de ces beaux bouquets d'or.
+
+J'arrive au fossé; doucement, je descends au bord de l'eau; j'envoie
+la main pour attraper les fleurs... Mais, comme elles étaient trop
+éloignées, je me courbe, je m'allonge, et patatras dedans: je tombe
+dans l'eau jusqu'au cou.
+
+Je crie. Ma mère accourt; elle me tire de l'eau, me donne quelques
+claques, et, devant elle, trempé comme un caneton, me faisant filer
+vers le Mas:
+
+-- Que je t'y voie encore, vaurien, vers le fossé!
+
+-- J'allais cueillir des fleurs de glais.
+
+-- Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et encore tes glais. Tu
+ne sais donc pas qu'il y a un serpent dans les herbes cachés, un gros
+serpent qui hume les oiseaux et les enfants, vaurien?
+
+Et elle me déshabilla, me quitta mes petits souliers, mes
+chaussettes, ma chemisette, et pour faire sécher ma robe trempée et
+ma chaussure, elle me chaussa mes sabots et me mit ma robe du
+dimanche, en me disant:
+
+-- Au moins, fais attention de ne pas te salir.
+
+Et me voilà dans l'aire; je fais sur la paille fraîche quelques
+jolies cabrioles; j'aperçois un papillon blanc qui voltige dans un
+chaume. Je cours, je cours après, avec mes cheveux blonds flottant
+au vent hors de mon béguin... et paf! me voilà encore vers le fossé
+du Puits à roue...
+
+Oh! mes belles fleurs jaunes! Elles étaient toujours là, fières au
+milieu de l'eau, me faisant montre d'elles, au point qu'il ne me fut
+plus possible d'y tenir. Je descends bien doucement, bien doucement
+sur le talus; je place mes petons biens ras, bien ras de l'eau;
+j'envoie la main, je m'allonge', je m'étire tant que je puis... et
+patatras! je me fiche jusqu'au derrière dans la vase.
+
+Aïe! aïe! aïe! Autour de moi, pendant que je regardais les bulles
+gargouiller et qu'à travers les herbes je croyais entrevoir le gros
+serpent, j'entendais crier dans l'aire:
+
+-- Maîtresse! courez vite, je crois que le petit est encore tombé à
+l'eau!
+
+Ma mère accourt, elle me saisit, elle m'arrache tout noir de la boue
+puante, et la première chose, troussant ma petite robe, vlin! vlan!
+elle m'applique une fessée retentissante.
+
+-- Y retourneras-tu, entêté, aux fleurs de glais? Y retourneras-tu
+pour te noyer?... Une robe toute neuve que voilà perdue, fripe-tout,
+petit monstre! qui me feras mourir de transes!
+
+Et, crotté et pleurant, je m'en revins donc au Mas la tête basse, et
+de nouveau on me dévêtit et on me mit, cette fois, ma robe des jours
+de fête... Oh! la galante robe! Je l'ai encore devant les yeux,
+avec ses raies de velours noir, pointillée d'or sur fond bleuâtre.
+
+Mais bref, quand j'eus ma belle robe de velours:
+
+-- Et maintenant, dis-je à ma mère, que vais-je faire?
+
+-- Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles n'aillent pas dans
+l'aire... Et toi, tiens-toi à l'ombre.
+
+Plein de zèle, je vole vers les poules qui rôdaient par les chaumes,
+becquetant les épis que le râteau avait laissés. Tout en gardant,
+voici qu'une poulette huppée -- n'est-ce pas drôle? -- se met à
+pourchasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles qui ont les
+ailes rouges et bleues... Et toutes deux, avec moi après, qui
+voulais voir la sauterelle, de sauter à travers champs, si bien que
+nous arrivâmes au fossé du Puits à roue!
+
+Et voilà encore les fleurs d'or qui se miraient dans le ruisseau et
+qui réveillaient mon envie, mais une envie passionnée, délirante,
+excessive, à me faire oublier mes deux plongeons dans le fossé:
+
+"Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tomberas pas!"
+
+Et, descendant le talus, j'entortille à ma main un jonc qui croissait
+là; et me penchant sur l'eau avec prudence, j'essaie encore
+d'atteindre de l'autre main les fleurs de glais... Ah! malheur, le
+jonc se casse et va te faire teindre! Au milieu du fossé, je plonge
+la tête première.
+
+Je me dresse comme je puis, je crie comme un perdu, tous les gens de
+l'aire accourent:
+
+-- C'est encore ce petit diable qui est tombé dans le fossé. Ta
+mère, cette fois, enragé polisson, va te fouailler d'importance!
+
+Eh bien! non; dans le chemin, je la vis venir, pauvrette, tout en
+larmes et qui disait:
+
+-- Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il aurait peut-être un
+"accident". Mais ce gars, sainte Vierge, n'est pas comme les autres:
+il ne fait que courir pour ramasser des fleurs; il perd tous ses
+jouets en allant dans les blés chercher des bouquets sauvages...
+Maintenant, pour comble, il va se jeter trois fois, depuis peut-être
+une heure, dans le fossé du Puits à roue... Ah! tiens-toi, pauvre
+mère, morfonds-toi pour l'approprier. Qui lui en tiendrait, des
+robes? Et bienheureuse encore -- mon Dieu, je vous rends grâce --
+qu'il ne soit pas noyé!
+
+Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du fossé. Puis, une
+fois dans le Mas, m'ayant quitté mon vêtement, la sainte femme
+m'essuya, nu, de son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant fait
+boire une cuillerée de vermifuge elle me coucha dans ma berce, où,
+lassé de pleurer, au bout d'un peu je m'endormis.
+
+Et savez-vous ce que je songeai: pardi! mes fleurs de glais... Dans
+un beau courant d'eau, qui serpentait autour du Mas, limpide,
+transparent, azuré comme les eaux de la Fontaine de Vaucluse, je
+voyais de belles touffes de grands et verts glaïeuls, qui étalaient
+dans l'air une féerie de fleurs d'or!
+
+Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles avec leurs ailes de
+soie bleue, et moi je nageais nu dans l'eau riante; et je cueillais à
+pleines mains, à jointées, à brassées, les fleurs de lis blondines.
+Plus j'en cueillais, plus il en surgissait.
+
+Tout à coup, j'entends une voix qui me crie: "Frédéri!"
+
+Je m'éveille et que vois-je! Une grosse poignée de fleurs de glais
+couleur d'or qui bondissaient sur ma couchette.
+
+Lui-même, le patriarche, le Maître, mon seigneur père, était allé
+cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la Maîtresse, ma mère
+belle, les avait mises sur mon lit.
+
+CHAPITRE II.
+
+MON PÈRE.
+
+L'enfant de ferme. -- La vie rurale. -- Mon père à la Révolution. --
+La bûche bénite. -- Les récits de la Noël. -- Le capitaine Perrin.
+-- Le maire de Maillane en 1793 -- Le jour de l'an.
+
+Mon enfance première se passa donc au Mas, en compagnie des
+laboureurs, des faucheurs et des pâtres, et quand, parfois, passait
+au Mas quelque bourgeois, de ceux-là qui affectent de ne parler que
+français, moi, tout interloqué et même humilié de voir que mes
+parents devenaient soudain révérencieux pour lui, comme s'il était
+plus qu'eux:
+
+-- D'où vient, leur demandais-je, que cet homme ne parle pas comme
+nous?
+
+-- Parce que c'est un monsieur, me répondait-on.
+
+-- Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je ne veux
+pas être _monsieur_.
+
+J'avais remarqué aussi que, quand nous avions des visites, comme
+celle, par exemple du marquis de Barbentane (un de nos voisins de
+terres), mon père qui, à l'ordinaire lorsqu'il parlait de ma mère,
+devant les serviteurs, l'appelait "la maîtresse", là, en cérémonie,
+il la dénommait _ma mouié_ (mon épouse). Le beau marquis et la
+marquise, qui se trouvait être la soeur du général de Galliffet,
+chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et autres
+gâteries; mais moi, sitôt que je les voyais descendre de voiture,
+comme un sauvageon que j'étais, je courais tout de suite me cacher
+dans le fenil... Et la pauvre Délaïde de crier:
+
+-- Frédéric!
+
+Mais en vain: dans le foin, blotti et ne soufflant mot, j'attendais,
+moi, d'entendre les roues de la voiture emporter le marquis, pendant
+que ma mère clamait, là-bas, devant la ferme:
+
+-- M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le voir,
+cet insupportable, et il va se cacher!
+
+Et au lieu de dragées, quand je sortais ensuite, craintif, de ma
+tanière, vlan! j'avais ma fessée.
+
+J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre maître-valet, quand,
+derrière la charrue tirée par ses deux mules, les mains au mancheron,
+il me criait, patelin:
+
+-- Petiot, viens vite, viens. Je t'apprendrai à labourer.
+
+Et tout de suite, nu-pieds, nu-tête, émoustillé, me voilà dans le
+sillon, trottinant, farfouillant, le long de la tranchée, pour
+cueillir les primevères ou les muscaris bleus, que le soc arrachait.
+
+-- Ramasse des colimaçons, me disais le Papoty.
+
+Et quand j'avais les colimaçons, une poignée dans chaque main:
+
+-- Maintenant, me faisait-il, avec les colimaçons, tiens, empoigne
+les cornes du manche de la charrue.
+
+Et comme, moi crédule, avec mes petits doigts, je prenais les
+mancherons, lui, pressant de ses doigts rudes mes deux mains pleines
+d'escargots qui s'écrabouillaient dans ma chair:
+
+-- A présent, me disait le valet de labour en riant aux éclats, tu
+pourras dire, petit, que tu as tenu la charrue!
+
+On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs. C'est ainsi que,
+dans les fermes, on déniaise les enfants. Quelquefois, en venant de
+traire, notre berger Rouquet me criait:
+
+-- Viens, petit, boire à même dans le _piau_.
+
+Le _piau_ est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans lequel on
+trait le lait... Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les bras
+troussés, sortir de la bergerie en portant à la main le vase à traire
+écumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais, affriolé, pour
+le humer tout chaud. Mais, sitôt qu'à genoux je m'abreuvais à la
+"seille", paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la tête
+jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le museau
+ruisselants, ébouriffés, je courais, comme un jeune chien, me vautrer
+dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant, à part moi, qu'on ne m'y
+attraperait plus... jusqu'à nouvelle attrape.
+
+Après, c'était un faucheur qui me disait:
+
+-- Petiot, j'ai trouvé un nid, un nid de _frappe-talon_; veux-tu me
+faire la courte échelle? Je garderai la mère et tu auras les
+passereaux.
+
+Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain.
+
+-- Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce gros
+saule; c'est là qu'est le nid... Allons, courbe-toi.
+
+Et je m'inclinais, la tête contre l'arbre, et alors, faisant mine de
+grimper sur mon dos, le farceur me battait l'échine du talon.
+
+C'est ainsi que commença, au milieu des gouailleries de nos
+travailleurs des champs (et je n'an ai point regret), mon éducation
+d'enfance.
+
+Comme il était gai, ce milieu de labeurs rustiques! Chaque saison
+renouvelait la série des travaux. Les labours, les semailles, la
+tonte, la fauche, les vers à soie, les moissons, le dépiquage, les
+vendanges et la cueillette des olives, déployaient à ma vue les actes
+majestueux de la vie agricole, éternellement dure, mais éternellement
+indépendante et calme.
+
+Tout un peuple de serviteurs, d'hommes loués au mois ou à la journée,
+de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du Mas,
+qui avec l'aiguillon, qui avec le râteau ou bien la fourche sur
+l'épaule, et travaillant toujours avec des gestes nobles, comme dans
+les peintures de Léopold Robert.
+
+Quand, pour dîner ou pour souper, les hommes, l'un après l'autre,
+entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son rang,
+autour de la grande table, avec mon seigneur père qui tenait le haut
+bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des
+observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail du
+jour, s'il était avantageux, si la terre était dure ou molle ou en
+état. Puis, le repas fini, le premier charretier fermait la lame de
+son couteau et, sur le coup, tous se levaient.
+
+Tous ces gens de campagne, mon père les dominait par la taille, par
+le sens, comme aussi par la noblesse. C'était un beau et grand
+vieillard, digne dans son langage, ferme dans son commandement,
+bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul.
+
+Engagé volontaire pour défendre la France, pendant la Révolution, il
+se plaisait, le soir, à raconter ses vieilles guerres. Au fort de la
+Terreur, il avait été requis pour porter du blé à Paris, ou régnait
+la famine. C'était dans l'intervalle où l'on avait tué le roi. La
+France, épouvantée, était dans la consternation. En retournant, un
+jour d'hiver, à travers la Bourgogne, avec une pluie froide qui lui
+battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu des
+roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays. Les
+deux compatriotes se tendirent la main, et mon père, prenant la
+parole:
+
+-- Tiens, où vas-tu, voisin, par ce temps diabolique?
+
+-- Citoyen, répliqua l'autre, je vais à Paris porter les saints et
+les cloches.
+
+Mon père devint pâle, les larmes lui jaillirent et, ôtant son chapeau
+devant les saints de son pays et les cloches de son église, qu'il
+rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne:
+
+-- Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu'à ton retour, on te nomme,
+pour cela, représentant du peuple?
+
+L'iconoclaste courba la tête de honte et, avec un blasphème, il fit
+tirer ses bêtes.
+
+Mon père, dois-je dire, avait un foi profonde. Le soir, en été comme
+en hiver, agenouillé sur sa chaise, la tête découverte, les mains
+croisées sur le front, avec sa cadenette, serrée d'un ruban de fil,
+qui lui pendait sur la nuque, il faisait, à voix haute, la prière
+pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veillées s'allongeaient,
+il lisait l'Évangile à ses enfants et domestiques.
+
+Mon père, dans sa vie, n'avait lu que trois livres: le _Nouveau
+Testament, l'Imitation_ et _Don Quichotte_ (lequel lui rappelait sa
+campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie).
+
+-- Comme de notre temps les écoles étaient rares, c'est un pauvre,
+nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par semaine,
+m'avait appris ma croix de par Dieu.
+
+Et le dimanche, après les vêpres, selon l'us et coutume des anciens
+pères de famille, il écrivait ses affaires, ses comptes et dépenses,
+avec ses réflexions, sur un grand mémorial dénommé _Cartabèou._
+
+Lui, quelque temps qu'il fît, était toujours content, et si, parfois,
+il entendait les gens se plaindre, soit des vents tempétueux, soit
+des pluies torrentielles:
+
+-- Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est là-haut sait fort bien
+ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut... Eh! s'il ne
+soufflait jamais de ces grands vents qui dégourdissent la Provence,
+qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et si,
+pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui
+alimenteraient les puits, les fontaines, les rivières? Il faut de
+tout, mes enfants.
+
+Bien que, le long du chemin, il ramassât une bûchette pour l'apporter
+au foyer; bien qu'il se contentât, pour son humble ordinaire, de
+légumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il fût sobre
+toujours et mît de l'eau dans son vin, toujours sa table était
+ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant. Puis, si
+l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il était bon
+travailleur; et, si l'on répondait oui:
+
+-- Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son ami.
+
+Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la grande fête, c'était la
+veillée de Noël. Ce jour-la, les laboureurs dételaient de bonne
+heure; ma mère leur donnait à chacun, dans une serviette, une belle
+galette à l'huile, une rouelle de nougat, une jointée de figues
+sèches, un fromage du troupeau, une salade de céleri et une bouteille
+de vin cuit. Et qui de-ci, et qui de-là, les serviteurs s'en
+allaient, pour "poser la bûche au feu", dans leur pays et dans leur
+maison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres hères qui
+n'avaient pas de famille; et, parfois des parents, quelque vieux
+garçon, par exemple, arrivaient à la nuit, en disant:
+
+-- Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la bûche au feu, avec
+vous autres.
+
+Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la "bûche de Noël",
+qui -- c'était de tradition -- devait être un arbre fruitier. Nous
+l'apportions dans le Mas, tous à la file, le plus âgé la tenant d'un
+bout, moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous lui faisions
+faire le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la dalle du foyer,
+mon père, solennellement, répandait sur la bûche un verre de vin
+cuit, en disant:
+
+_Allégresse! Allégresse,
+Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse!
+Avec Noël, tout bien vient:
+Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine.
+Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins._
+
+Et, nous écriant tous: "Allégresse, allégresse, allégresse!", on
+posait l'arbre sur les landiers et, dès que s'élançait le premier jet
+de flamme:
+
+_A la bûche
+Boute feu!_
+
+disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous mettions à table.
+
+Oh! la sainte tablée, sainte réellement, avec, tout à l'entour, la
+famille complète, pacifique et heureuse. A la place du _caleil_,
+suspendu à un roseau, qui, dans le courant de l'année, nous éclairait
+de son lumignon, ce jour-là, sur la table, trois chandelles
+brillaient; et si, parfois, la mèche tournait devers quelqu'un,
+c'était de mauvais augure. A chaque bout, dans une assiette,
+verdoyait du blé en herbe, qu'on avait mis germer dans l'eau le jour
+de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour à tour
+apparaissaient les plats sacramentels: les escargots, qu'avec un long
+clou chacun tirait de la coquille; la morue frite et le _muge_ aux
+olives, le cardon, le scolyme, le céleri à la poivrade, suivis d'un
+tas de friandises réservées pour ce jour-là, comme: fouaces à
+l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis; puis,
+au-dessus de tout, le grand _pain calendal_, que l'on n'entamait
+jamais qu'après en avoir donné, religieusement, un quart au premier
+pauvre qui passait.
+
+La veillée, en attendant la messe de minuit, était longue ce jour-là;
+et longuement, autour du feu, on y parlait des ancêtres et on louait
+leurs actions. Mais, peu à peu et volontiers, mon brave homme de
+père revenait à l'Espagne et à ses souvenirs du siège de Figuières.
+
+Si je vous disais, commençait-il, qu'étant là-bas en Catalogne, et
+faisant partie de l'armée, je trouvai le moyen, au fort de la
+Révolution, de venir de l'Espagne, malgré la guerre et malgré tout,
+passer avec les miens les fêtes de Noël! Voici, ma foi de Dieu,
+comment s'arrangea la chose:
+
+"Au pied du Canigou, qui est une grande montagne entre Perpignan et
+Figuières, nous tournions, retournions depuis passablement de temps,
+en bataillant, à toi, à moi, contre les troupes espagnoles. Aïe! que
+de morts, que de blessés et de souffrances et de misères! Il faut
+l'avoir vu, pour savoir cela. De plus, au camp, -- c'était en
+décembre, -- il y avait manque de tout; et les mulets et les chevaux,
+à défaut de pâture, rongeaient, hélas! les roues des fourgons et des
+affûts.
+
+"Or, ne voilà-t-il pas qu'en rôdant, moi, au fond d'une gorge, du
+côté de la mer, je vais découvrir un arbre d'oranges, qui étaient
+rousses comme l'or!
+
+"-- Ha! dis-je au propriétaire, à n'importe quel prix, vous allez me
+les vendre.
+
+"Et, les ayant achetées, je m'en reviens de suite au camp et, tout
+droit à la tente du capitaine Perrin (qui était de Cabanes), je vais
+avec mon panier et je lui dis:
+
+"-- Capitaine, je vous apporte quelques oranges...
+
+"-- Mais où as-tu pris !ça?
+
+"-- Où j'ai pu, capitaine.
+
+"-- Oh! luron, tu ne saurais me faire plus de plaisir... Aussi,
+demande-moi, vois-tu, ce que tu voudras, et tu l'obtiendras ou je ne
+pourrai.
+
+"-- Je voudrais bien, lui fis-je alors, avant qu'un boulet de canon
+me coupe en deux, comme tant d'autres, aller, encore une fois, "poser
+le bûche de Noël" en Provence, dans ma famille.
+
+"-- Rien de plus simple, me fit-il; tiens, passe l'écritoire.
+
+Et mon capitaine Perrin (que Dieu, en paradis, l'ait renfermé, cher
+homme) sur un papier, que j'ai encore, me griffonna ce que je vais
+dire:
+
+ _"Armée des Pyrenées-Orientales.
+
+"Nous Perrin, capitaine aux transports militaires, donnons congé au
+citoyen François Mistral, brave soldat républicain, âgé de vingt-deux
+ans, taille de cinq pieds six pouces, nez ordinaire, bouche idem,
+menton rond, front moyen, visage ovale, de s'en aller dans son pays,
+par toute la République, et au diable, si bon lui semble._
+
+"Et voilà, mes amis, que j'arrive à Maillane, la belle veille de
+Noël, et vous pouvez penser l'ahurissement de tous, les embrassades
+et les fêtes. Mais, le lendemain, le maire (je vous tairai le nom de
+ce fanfaron braillard, car ses enfants sont encore vivants) me fait
+venir à la commune et m'interpelle comme ceci:
+
+"-- Au nom de la loi, citoyen, comment va que tu as quitté l'armée?
+
+"-- Cela va, répondis-je, qu'il ma pris fantaisie de venir, cette
+année, "poser la bûche" à Maillane.
+
+"-- Ah oui? En ce cas-là, tu iras, citoyen, t'expliquer au tribunal
+du district, à Tarascon.
+
+"-- Et, tel que je vous le dis, je me laissai conduire par deux
+gardes nationaux, devant les juges du district. Ceux-ci, trois faces
+rogues, avec le bonnet rouge et des barbes jusque-là:
+
+"-- Citoyen, me firent-ils en roulant de gros yeux, comment ça se
+fait-il que tu aies déserté?
+
+"Aussitôt, de ma poche ayant tiré mon passeport:
+
+"-- Tenez, lisez, leur dis-je.
+
+"Ah! mes amis de Dieu, dès avoir lu, ils se dressent en me secouant
+la main:
+
+"-- Bon citoyen, bon citoyen! me crièrent-ils. Va, va, avec des
+papiers pareils, tu peux l'envoyer coucher, le maire de Maillane.
+
+"Et après le Jour de l'An, j'aurais pu rester, n'est-ce pas? Mais il
+y avait le devoir et je m'en retournai rejoindre."
+
+Voilà, lecteur, au naturel, la portraiture de famille, d'intérieur
+patriarcal et de noblesse et de simplicité, que je tenais à te
+montrer.
+
+Au Jour de l'An, -- nous clôturerons par cet autre souvenir, -- une
+foule d'enfants, de vieillards, de femmes, de filles, venaient, de
+grand matin, nous saluer comme ceci:
+
+_Bonjour, nous vous souhaitons à tous la bonne année,
+Maîtresse, maître, accompagnée
+D'autant que le bon Dieu voudra._
+
+-- Allons, nous vous la souhaitons bonne, répondaient mon père et ma
+mère en donnant à chacun, bonnement, sous forme d'étrennes, une
+couple de pains longs et de miches rebondies.
+
+Par tradition, dans notre maison, comme dans plusieurs autres, on
+distribuait ainsi, au nouvel an, deux fournées de pain aux pauvres
+gens du village.
+
+_Vivrais-je cent ans,
+Cent ans, je cuirai,
+Cent ans, je donnerai aux pauvres._
+
+Cette formule, tous les soirs revenait dans la prière que mon père
+faisait avant d'aller au lit. Et aussi, à ses obsèques, les pauvres
+gens, avec raison, purent dire, en le plaignant:
+
+_-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges dans le ciel
+l'accompagnaient. Amen!_
+
+CHAPTER III
+
+LES ROIS MAGES
+
+A la rencontre des Rois. -- La crèche. -- Les sornettes
+maternelles. -- Dame Renaude. -- Les hantises de la nuit. -- Le
+cheval de Cambaud. -- Les Sorciers. -- Les Matagots. --L'Esprit
+Fantastique.
+
+-- C'est demain la fête des Rois; si vous voulez les voir arriver,
+allez vite, petits, à leur rencontre, et portez-leur quelques
+offrandes.
+
+Voilà, de notre temps, la veille du jour des Rois, ce que nous
+disaient nos mères.
+
+Et en avant! Toute la marmaille, les enfants du village, nous
+partions enthousiastes au-devant des Rois Mages, qui venaient à
+Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite, pour
+adorer l'Enfant Jésus.
+
+-- Où allez-vous, petits?
+
+-- Nous allons au-devant des Rois.
+
+Et ainsi, tous ensemble, mioches ébouriffés et blondines fillettes,
+en béguins et petits sabots, nous partions sur le Chemin d'Arles, le
+coeur tressailli de joie, les yeux pleins de visions, et nous
+portions à la main, comme on nous l'avait dit, des galettes pour les
+Rois, des figues sèches pour les pages, avec du foin pour les
+chameaux.
+
+ _Jours croissants,
+ Jours cuisants._
+
+La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid. Le soleil
+descendait, blafard, devers le Rhône. Les ruisseaux étaient gelés.
+L'herbe des bords était brouie. Des saules défeuillés, les branches
+rougeoyaient. Le rouge-gorge, le troglodyte, sautillaient,
+frémissants, familiers, de branche en branche... Et l'on ne voyait
+personne aux champs, à part quelque pauvre veuve qui rechargeait sur
+la tête son tablier plein de bois sec, ou quelque vieux dépenaillé
+qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte.
+
+-- Où allez-vous si tard, petits?
+
+-- Nous allons au-devant des Rois!
+
+Et la tête en arrière, fiers comme jeune coqs, en riant, en chantant,
+en courant à cloche-pied ou en faisant des glissades, nous allions
+devant nous sur le chemin blanchâtre, balayé par le vent.
+
+Puis, le jour déclinait. Le clocher de Maillane disparaissait
+derrière les arbres, derrière les grands cyprès aux pointes noires;
+et la campagne, vaste et nue, s'épandait au lointain... Nous
+portions nos regards si loin que nous pouvions, à perte de vue, mais
+en vain! Rien ne se montrait à nous, hormis quelque faisceau
+d'épines emporté dans les chaumes par le vent. Comme les soirs
+d'hiver et de janvier, tout était triste, souffreteux et muet.
+
+Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui, plié dans sa
+cape, venait de faire paître ses brebis.
+
+-- Mais où allez-vous, enfants si tard?
+
+-- Nous allons au-devant des Rois... Ne pourriez-vous pas nous dire
+s'ils sont encore bien loin?
+
+-- Ah! oui, les Rois? c'est vrai... Ils sont là derrière qui
+viennent; vous allez bientôt les voir.
+
+Et de courir, et de courir, à la rencontre des Rois avec nos gâteaux,
+nos petites galettes, et les poignées de foin pour les chameaux.
+
+Puis, le jour défaillait. Le soleil, obstrué par un nuage énorme,
+s'évanouissait peu à peu. Les babils folâtres calmaient un brin. La
+bise fraîchissait et les plus courageux marchaient en retenant.
+
+Tout à coup:
+
+-- Les voilà!
+
+Un cri de joie folle partait de toutes les bouches... et la
+magnificence de la pompe royale éblouissait nos yeux. Un
+rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides, fastueuses,
+enflammait, embrasait la zone du couchant; de gros lambeaux de
+pourpre flamboyaient; et d'or et de rubis, une demi-couronne, dardant
+un cercle de long rayons au ciel, illuminait l'horizon.
+
+-- Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs manteaux!
+voyez leurs drapeaux! et leur cavalerie et les chameaux qui viennent!
+
+Et nous demeurions ébaubis... Mais bientôt cette splendeur, mais
+bientôt cette gloire, dernière échappée du soleil couchant, se
+fondait, s'éteignait peu à peu dans les nues; et, penauds, bouche
+béante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout seuls:
+
+-- Où ont passé les Rois?
+
+-- Derrière la montagne.
+
+La chevêche miaulait. La peur nous saisissait; et, dans le
+crépuscule, nous retournions confus, en grignotant les gâteaux, les
+galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois.
+
+Et quand nous arrivions, ensuite, à nos maisons:
+
+-- Eh bien! les avez-vous vu? nos mères nous disaient.
+
+-- Non, ils ont passé en delà, de l'autre côté de la montagne.
+
+-- Mais quel chemin avez-vous pris?
+
+-- Le Chemin Arlatan...
+
+-- Ah! mes pauvres agneaux! Les Rois ne viennent pas de là. C'est
+du Levant qu'ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le vieux
+Chemin de Rome... Ah! comme c'était beau, si vous aviez vu, si vous
+aviez vu, lorsqu'ils sont entrés dans Maillane! Les tambours, les
+trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon Dieu!...
+Maintenant, ils sont à l'église, où ils font leur adoration. Après
+souper, vous irez les voir.
+
+Nous soupions vite, -- moi, chez ma mère-grand Nanan; puis, nous
+courions à l'église... Et, dans l'église pleine, dès notre entrée,
+l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, entamait,
+lentement, puis déployait, formidable, le superbe noël:
+
+_Ce matin,
+J'ai rencontré le train
+De trois grands Rois qui allaient en voyage,
+Ce matin,
+J'ai rencontré le train
+De trois grands Rois dessus le grand chemin._
+
+Nous autres, affolés, nous nous faufilions, entre les jupons des
+femmes, jusques à la chapelle de la Nativité, et là, suspendue sur
+l'autel, nous voyions la Belle Étoile! nous voyions les trois Rois
+Mages, en manteaux rouge, jaune, et bleu, qui saluaient l'Enfant
+Jésus: le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi Melchior avec son
+encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe! Nous
+admirions les charmants pages portant la queue de leurs manteaux
+traînants; puis, les chameaux bossus qui élevaient la tête sur l'âne
+et le boeuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout autour, sur
+une petite montagne en papier barbouillé, les bergers, les bergères,
+qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes; le
+meunier, chargé d'un sac de farine; la bonne vieille qui filait;
+l'ébahi qui admirait; le gagne-petit qui remoulait; l'hôtelier ahuri
+qui ouvrait sa fenêtre, et, bref, tous les _santons_ qui figurent à
+la Crèche. Mais c'était le _Roi Maure_ que nous regardions le plus.
+
+Maintes fois, depuis lors, il m'est arrivé, quand viennent les Rois,
+d'aller me promener, à la chute du jour, dans le Chemin d'Arles. Le
+rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des haies
+d'aubépine. Toujours quelque pauvre vieux y cherche, comme jadis,
+des escargots dans l'herbe et la chevêche toujours y miaule; mais,
+dans les nuées du couchant, je n'y vois plus la gloire, ni la
+couronne des vieux Rois.
+
+-- Où ont passé les Rois?
+
+-- Derrière la montagne.
+
+Hélas! mélancolie, tristesse des choses vues, autrefois dans la
+jeunesse! Si grand, si beau que fût le paysage connu, quand nous
+voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y manque
+toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose!
+
+_Oh! vers les plaines de froment
+Laissez-moi me perdre pensif,
+Dans les grands blés pleins de ponceaux
+Où, petit gars, je me perdais!
+Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe,
+En récitant son angélus;
+Et, chantantes, les alouettes,
+Moi, je les suis dans le soleil...
+Ah! pauvre mère, beau coeur aimant,
+Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!_
+
+(Iles d'Or).
+
+Qui me rendra le délice, le bonheur idéal de mon âme ignorante,
+quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux chansons,
+aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma mère en filant,
+cependant que j'étais blotti sur ses genoux, me disait, me chantait,
+en douce langue de Provence: le _Pater des Calendes, Marie-Madeleine
+la Pauvre Pécheresse_, le _Mousse de Marseille_, la _Porcheronne_, le
+_Mauvais Riche_, et tant d'autres récits, légendes et croyances de
+notre race provençale, qui bercèrent mon jeune âge d'un balancement
+de rêves et de poésie émue! Après le lait que m'avait donné son
+sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel des
+traditions et du bon Dieu.
+
+Aujourd'hui, avec l'étroitesse du système brutal qui ne veut plus
+tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts angéliques de
+l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui fait
+les saints et les héros, les poètes et les artistes, -- aujourd'hui,
+dès que l'enfant naît, avec la science nue et crue on lui dessèche
+coeur et âme... Eh! pauvres lunatiques! avec l'âge et l'école,
+surtout l'école de la vie vécue, on ne l'apprend que trop tôt, la
+réalité mesquine et la désillusion analytique, scientifique, de tout
+ce qui nous enchanta.
+
+Si, à vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend pour une belle
+fille rayonnante de jeunesse, quelque fâcheux anatomiste venait nous
+tenir ce propos:
+
+-- Veux-tu savoir le vrai de cette créature qui a tant d'attrait pour
+toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette!
+
+Ne croyez-vous pas qu'à l'instant nous l'enverrions faire paître?
+
+Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de vérité autant
+vaudrait, ma foi, retourner au moyen âge qui, partant du contraire de
+la science moderne, en était arrivé au même résultat, en représentant
+la vie par la Danse macabre.
+
+Bref, pour donner idée des imaginations, hantises, peurs et spectres
+qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en scène
+quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la vieille
+Renaude, et m'est avis qu'à ce sujet ce morceau-là viendra à point.
+
+La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant sa
+maisonnette. Elle est flétrie, ratatinée et ridée, la pauvre femme,
+comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les mouches qui
+se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et puis
+sommeille.
+
+-- Eh bien! tante Renaude, par là, au bon soleil, vous faites un
+petit somme?
+
+-- Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis là, à dire vrai, sans
+dormir ni veiller... Je rêvasse, je dis des patenôtres. Mais, puis en
+priant Dieu, on finit par s'assoupir... Oh! la mauvaise chose, quand
+on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux chiens.
+
+-- Vous attraperez un rhume, à ce grand soleil-là, avec la
+réverbération.
+
+-- Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis sèche,
+hélas! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne fournirais
+pas, peut-être, une maille d'huile.
+
+-- A votre place, moi, je m'en irais un peu voir les commères de
+votre âge, tout doucement. Cela vous ferait passer le temps.
+
+-- Allons donc, bonne gens! Les commères de mon âge? bientôt il n'en
+restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre Geneviève
+sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote; Catherine
+du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de mes
+peines à moi: autant vaut demeurer seule.
+
+-- Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec les
+lavandières.
+
+-- Allons donc, les lavandières! des péronnelles, qui, tout le jour,
+frappent à tort et à travers sur les uns et sur les autres. Elles ne
+disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout le
+monde; puis, elles rient comme des niaises. Quelque jour, le bon Dieu
+les punira par un exemple... Oh! non, non, ce n'est pas comme de
+notre temps.
+
+-- Et de quoi parliez-vous, dans votre temps?
+
+-- dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes, des
+sornettes, que l'on se délectait d'entendre: la _Bête des Sept Têtes,
+Jean Cherche-la-Peur,_ le _Grand Corps sans Ame..._
+
+Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou quatre
+veillées.
+
+"A cette époque-là, on filait de l'étai, du chanvre. L'hiver, après
+souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous réunissions
+dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral qui
+soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien au
+chaud, nous nous accroupissions sur la litière des brebis; et,
+pendant que les hommes étaient en train de traire ou de pâturer les
+bêtes, et que les beaux agneaux agenouillés cognaient sur le pis de
+leurs mères en remuant la queue, nous, les femmes, comme je vous le
+dis, en tournant nos fuseaux nous écoutions ou disions des contes.
+
+"Mais je ne sais comment ça va; on parlait, en ce temps, d'une foule
+de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que bien des
+personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes dignes de
+foi, assuraient avoir vues.
+
+"Tenez, ma tante Mïan, la femme du Chaisier, dont les petits-fils
+habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser du
+bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on aurait
+dite apprivoisée. Ma tante se courba pour lui envoyer la main...
+Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu plus
+loin picorer dans le gazon. Mïan, avec précaution, s'approcha encore
+de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper. Mais,
+tout en lui disant: "_Petite, tite, tite!_", dès qu'elle croyait
+l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus ardente,
+la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-être une heure de
+chemin. Puis comme le soleil était déjà couché, Mïan, prenant peur,
+retourna chez elle. Or, il paraît qu'elle fit bien, car, si elle
+avait voulu suivre, malgré la nuit, cette geline blanche, qui sait,
+Vierge Marie, où elle l'aurait conduite!
+
+"On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient une
+grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins qui
+sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de vauriens,
+qui venaient de faire la noce, aperçurent un cheval noir qui sortait
+de l'égout de Cambaud.
+
+"-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que je saute
+dessus.
+
+"Et le cheval se laissa monter.
+
+"-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi, je
+vais l'enfourcher.
+
+"Et voilà qu’il l’enfourche aussi.
+
+"-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre jouvenceau.
+
+"Et celui-là grimpa aussi; et, à mesure qu’ils montaient, le cheval
+noir s’allongeait, s’allongeait, s’allongeait, tellement que, ma foi,
+douze de ces jeunes fous étaient à cheval déjà quand le treizième
+s'écria :
+
+"-- Jésus! Marie! grand saint Joseph! je crois qu’il’ y a encore une
+place!
+
+"Mais, à ces mots, l’animal disparut et nos douze bambocheurs se
+retrouvèrent penauds, tous debout sur leurs jambes... Heureusement,
+heureusement pour eux! car, si le beau dernier n’avait pas crié :
+"Jésus! Marie! grand saint Joseph!" la malebête, assurément, les
+emportait tous au diable.
+
+"Savez-vous de quoi l’on parlait encore? D’une espèce de gens qui
+allaient, à minuit, faire le branle dans les landes, puis buvaient
+tour à tour à la Tasse d’Argent. On les appelait: sorciers ou
+_mascs_, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque pays. J’en
+ai même connu plusieurs, —- que je ne nommerai pas, à cause de leurs
+enfants. Bref, à ce qu’il paraît, c’étaient de mauvaises gens, car,
+une fois, mon grand-père, qui était pâtre là-bas au Grès, en passant
+dans la nuit, derrière le Mas des Prêtres, voulut regarder par la
+barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de ce
+vieux Mas abandonné, des hommes qui jouaient à la paume avec des
+enfants, de petits enfants tout nus qu’ils avaient pris dans le
+berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains en
+mains! Cela fait frémir.
+
+"Mais quoi! n’y avait-il pas aussi des chats sorciers?
+
+Oui, il y avait des chats noirs qu’on appelait _mutagots_ et qui
+faisaient venir l’argent dans les maisons où ils restaient... Tu as
+connu, n’est-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant d’écus
+lorsqu’elle trépassa? Eh bien! elle avait un chat noir, auquel, à
+tous ses repas, elle jetait sous la table sa première bouchée.
+
+"J’ai toujours ouï dire qu’un soir, à la veillée, mon pauvre oncle
+Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une espèce
+de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser à mal, lui lance
+un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit à notre oncle,
+avec un mauvais regard :
+
+"-— _Tu as touché Robert_!
+
+"Quelles singulières choses! Aujourd’hui, tout cela a l’air de
+songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait bien
+qu’il y eût quelque chose, puisque tous en avaient peur.
+
+"Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d’autres, de ces êtres
+étranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la Chauche-Vieille,
+qui, la nuit, s’accroupissait 1à sur votre poitrine et vous ôtait le
+souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y avait le
+Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que sais-je,
+moi?...
+
+"Mais tiens,je l’oubliais : et l’Esprit Fantastique! Celui-là, on ne
+peut pas dire qu’il n’ait pas existé : je l’ai entendu et vu. Il
+hantait notre écurie. Feu mon père (devant Dieu soit-il!) une fois
+sommeillait dans le grenier à foin. Tout à coup, il entend là-bas
+ouvrir la porte. Il veut regarder d’une fente, une fente de la
+fenêtre, et sais-tu ce qu’il voit? Il voit nos bêtes, le mulet, la
+mule, l’âne, la jument et le petit poulain qui, fort bien couplés
+ensemble, s’en allaient, sous la lune, boire à l’abreuvoir, tout
+seuls. Mon père comprit vite, car il n’était pas neuf à pareille
+hantise, que c’était le Fantastique qui les conduisait boire. Il se
+recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il trouva
+l’écurie ouverte à deux battants.
+
+"Ce qui attire le Fantastique dans les étables, c’est, dit-on, les
+grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel qu’un enfant
+d’un an, lorsqu’on agite le hochet. Mais il n’est pas méchant, il
+s’en faut de beaucoup; il est capricieux et se plaît à faire des
+niches. S’il est de bonne humeur, il vous étrillera vos bêtes, il
+leur tresse la crinière, il leur met de la paille blanche, il nettoie
+leur mangeoire... il est même à remarquer que, là où est le
+Fantastique, il y a toujours une bête mieux portante que les autres,
+parce que le farfadet l’a prise en grâce par caprice, et alors, dans
+la nuit, il va et vient dans la crèche et lui soutire le foin des
+autres.
+
+"Mais, par mégarde et par hasard, si, dans votre écurie, vous
+dérangez quelque chose contre sa volonté, aïe, aïe, aïe! la nuit
+suivante, il fait un sabbat de malédiction. Il embrouille la queue
+des bêtes, il leur entortille les pieds dans leurs chevêtres et
+licous; il renverse, patatras! l’étagère des colliers; il remue, dans
+la cuisine, la poêle et la crémaillère; enfin, il tarabuste de toutes
+les manières... Tellement qu’une fois, mon père, ennuyé de tout ce
+vacarme, dit:
+
+"-— Il faut en finir!
+
+"Il prend, à cette fin, un picotin de vesces, monte au fenil,
+éparpille la menue graine dans le foin et dans la paille et crie au
+Fantastique :
+
+"—- Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces graines de
+pois gris.
+
+"Or, l’Esprit Fantastique, qui se complaît aux minuties et qui aime
+que tout soit bien rangé en ordre, se mit, à ce qu’il paraît, à trier
+les pois gris; et de vétiller, Dieu sait! car nous trouvâmes de
+petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon père le
+savait) ce travail méticuleux à la fin l’ennuya, et il détala du
+fenil, et jamais nous ne le revîmes.
+
+"Si! car, pour achever, moi, je le vis encore une fois. Imagine-toi
+qu’un jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du catéchisme.
+Passant près d’un peuplier, j’entendis rire à la cime de l’arbre : je
+lève la tête, je regarde, et tout en haut du peuplier, j’aperçois
+l’Esprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me faisait
+signe de grimper... Ah !
+je te demande un peu! Pas pour un cent d’oignons je n’y aurais
+grimpé; je déguerpis comme une folle et depuis, ç’a été fini.
+
+"C’est égal, je t’assure que quand venait la nuit et qu’autour de la
+lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de sortir!
+Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous devînmes
+grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors, à la
+veillée, les garçons nous criaient :
+
+"-— Allons, venez, les filles! Nous ferons, à la lune, un tour de
+farandole.
+
+"-— Pas si sottes! répondions-nous. Si nous allions rencontrer
+l’Esprit Fantastique ou la Poule Blanche...
+
+"-— Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc pas que ce
+sont là des contes de mère-grand l’aveugle! N’ayez pas peur, venez,
+nous vous tiendrons compagnie.
+
+"Et c’est ainsi que nous sortîmes et, peu à peu, ma foi, en causant
+avec les gars, —- les garçons de cet âge, tu sais, n’ont pas de bon
+sens, ils ne disent que des bêtises et vous font rire par foroe, —-
+peu à peu, peu à peu, nous n’eûmes plus de peur... Et depuis lors, te
+dis-je, je n’ai plus ouï parler de ces hantises de nuit.
+
+"Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez d’ouvrage pour nous
+ôter l’ennui. Telle que tu me vois, j’ai eu, moi, onze enfants, que
+j’ai tous menés à bien, et, sans compter les miens, j’en ai nourri
+quatorze!
+
+"Ah! va, quand on n’est pas riche et qu’on a tant de marmaille, qu’il
+faut emmailloter, bercer, allaiter, ébréner, c’est un joli son de
+musette!"
+
+-- Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne.
+
+-- Oh! à présent, nous sommes mûrs; il viendra nous cueillir quand il
+voudra.
+
+Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches; et,
+abaissant la tête, elle se reblottit tranquille pour boire son
+soleil.
+
+CHAPITRE IV
+
+L’ÉCOLE BUISSONNIÈRE
+
+Vagabondage par les champs. — Les bestioles du bon Dieu. — La vieille
+de Papeligosse. -- Les bohémiens. — Le tonneau du loup : rêve.
+
+Vers les huit ans, et pas plus tôt, —- avec mon sachet bleu pour y
+porter mon livre, mon cahier et mon goûter, —- on m’envoya à
+l’éco1e..., pas plus tôt, Dieu merci! Car, en ce qui a trait à mon
+développement intime et naturel, à l’éducation et trempe de ma jeune
+âme de poète, j’en ai plus appris, bien sûr, dans les sauts et
+gambades de mon enfance populaire que dans le rabâchage de tous les
+rudiments.
+
+De notre temps, le rêve de tous les polissons qui allions à l’école
+était de faire un _plantié_. Celui qui en avait fait un était regardé
+par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un luron
+fieffé!
+
+Un _plantié_ désigne, en Provence, l’escapade que fait l’enfant loin
+de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir où
+il va. Les petits Provençaux font cette école buissonnière lorsque,
+après quelque faute, quelque grave méfait, quelque désobéissance, ils
+redoutent, pour leur rentrée au logis, quelque bonne rossée.
+
+Donc, sitôt pressentir ce qui leur pend à l’oreille, mes péteux
+_plantent_ là l’école et père et mère; advienne que pourra, ils
+partent à l’aventure et vive la liberté!
+
+C’est chose délicieuse, incomparable, à cet âge, de se sentir maître
+absolu, la bride sur le cou, d’aller partout où l’on veut et en avant
+dans les garrigues! et en avant aux marécages! et en avant par la
+montagne!
+
+Seulement, puis vient la faim. Si c’est un _plantié_ d’été, encore
+c’est pain bénit. Il y a les carrés de fèves, les jardins avec leurs
+pommes, leurs poires et leurs pêches, les arbres de cerises, qui vous
+prennent par l’oeil, les figuiers qui vous offrent leurs figues bien
+mûries, et les melons ventrus qui vous crient : "Mangez-moi" Et puis,
+les belles vignes, les ceps aux grappes d’or, ha! il me semble les
+voir !
+
+Mais si c’est un _plantié_ d’hiver, il faut alors s’industrier...
+Parbleu, il est de petits drôles qui, passant par les fermes où ils
+ne sont pas connus, demandent l’hospitalité. Puis, s’ils peuvent, les
+fripons volent les oeufs aux poulaillers et même les nichets, qu’ils
+boivent tout crus, avale!
+
+Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont délaissé l’école et
+la famille, non tant par cagnardise que par soif d’indépendance ou
+pour quelque injustice qui les a blessés au coeur, ceux-là fuient
+l’homme et son habitation. Ils passent le jour, couchés dans les
+blés, dans les fossés, dans les champs de mil, sous les ponts ou dans
+les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien dans les
+tas de foin. Vienne faim, ils mangent des mûres (celles des haies,
+celles des chaumes), des prunelles, des amandes qu’on oublia sur
+l’arbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le fruit de
+l’orme (qu’ils appellent du _pain blanc_), des oignons remontés, des
+poires d’étranguillon, des faînes, et, s’il le faut, des glands. Tout
+le jour n’est qu’un jeu, tous les sauts sont des cabrioles...
+Qu’est-il besoin de camarades? Toutes les bêtes et bestioles là vous
+tiennent compagnie; vous comprenez ce qu’elles font, ce qu’elles
+disent, ce qu’elles pensent, et il semble qu’elles comprennent tout
+ce que vous leur dites.
+
+Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous la
+froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la lâchez
+avec une paille dans l’anus.
+
+Ou, couchés le long d’un talus, voilà une bête-à-Dieu qui vous grimpe
+sur le doigt? Vous lui chantez aussitôt :
+
+ _Coccinelle, vole!
+ Va-t’en à l’école.
+ Prends donc tes matines,
+ Va à la doctrine..._
+
+Et la bête-à-Dieu déployant ses ailes, vous dit en s’envolant :
+
+-— Vas-y toi-même, à l’école. J’en sais assez pour moi.
+Une mante religieuse, agenouillée, vous regarde-t-elle?
+Vous l’interrogez ainsi :
+
+ _Mante, toi qui sais tout,
+ Où est le loup?_
+
+L’insecte étend la patte et vous montre la montagne.
+
+Vous découvrez un lézard qui se chauffe au soleil? Vous lui adressez
+ces paroles :
+
+_Lézard, lézard,
+Défends-moi des serpents :
+Quand tu passeras vers ma maison
+Je te donnerai un grain de sel._
+
+-— A ta maison, que n’y retournes-tu? a l’air de dire le finaud.
+
+Et psitt, il s’enfuit dans son trou.
+
+Enfin, si vous voyez un limaçon, voici la formule :
+
+_Colimaçon borgne,
+Montre-moi tes cornes,
+Ou j’appelle le forgeron
+Pour qu’il te brise ta maison._
+
+Et encore la maison, et toujours la maison, où l’esprit revient sans
+cesse, tellement qu’à la fin, quand vous avez gâté assez de nids, -—
+et de culottes, -— quand vous avez avec de l’orge, fait assez de
+chalumeaux et assez décortiqué de brindilles de saule pour fabriquer
+des sifflets, et qu’avec des pommes vertes ou tout autre fruit suret
+vous avez agacé vos dents, aïe! la nostalgie vous prend, le coeur
+vous devient gros -— et vous rentrez, la tête basse.
+
+Moi, comme les copains, en provençal de race que j’étais ou devais
+être (ne vous en étonnez pas), au bout de trois mois à peine que
+j’étais à l’école, je fis aussi mon _plantié_. Et en voici le motif :
+
+Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous prétexte d’aller couper
+de l’herbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le jour)
+venaient m’attendre à mon départ pour l’école de Maillane et me
+disaient :
+
+-- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire à l’école, pour rester tout
+le jour entre quatre murs! pour être mis en pénitence! pour avoir sur
+les doigts, puis, des coups de férule! Viens jouer avec nous...
+
+Hélas I l’eau claire riait dans les ruisseaux; là-haut, chantaient
+les alouettes; les bleuets, les glaïeuls, les coquelicots, les
+nielles, fleurissaient au soleil dans les blés verdoyants...
+
+Et je disais :
+
+-- L’école, eh bien! tu iras demain.
+
+Et, alors, dans les cours d’eau, avec culottes retroussées, houp! on
+allait "guéer". Nous barbotions, nous pataugions, nous pêchions des
+têtards, nous faisions des pâtés, pif! paf!
+avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir jusqu’à
+mi-jambes (pour se faire des bottes). Et après, dans la poussière de
+quelque chemin creux, vite! à bride abattue :
+
+ _Les soldats s’en vont!
+ A la guerre ils vont,
+ Et ra-pa-ta-plan,
+ Garez-vous devant!_
+
+Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi n’étaient pas nos
+cousins! Sans compter qu’avec le pain et la pitance de mon bissac, on
+faisait sur l’herbe, ensuite, un beau petit goûter... Mais il faut
+que tout finisse!
+
+Voici qu’un jour mon père, que le maître d’école avait dû prévenir,
+me dit :
+
+-— Écoute, Frédéric, s’il t’arrive encore une fois de manquer l’école
+pour aller patauger dans les fossés, vois, rappelle-toi ceci : je te
+brise une verge de saule sur le dos...
+
+Trois jours après, par étourderie, je manquai encore la classe et je
+retournai "guéer".
+
+M’avait-il épié, ou est-ce le hasard qui l’amena? Voilà que, sans
+culotte, pendant qu’avec les autres polissons habituels nous
+gambadions encore dans l’eau, soudain, à trente pas de moi, je vois
+apparaître mon père. Mon sang ne fit qu’un tour.
+
+Mon père s’arrêta et me cria :
+
+-— Cela va bien... Tu sais ce que je t’ai promis? Va, je t’attends ce
+soir.
+
+Rien de plus, et il s’en alla.
+
+Mon seigneur père, bon comme le pain bénit, ne m’avait jamais donné
+une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et je le
+craignais comme le feu.
+
+"Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton père te tue... Sûrement,
+il doit être allé préparer la verge."
+
+Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts, me
+chantaient par-dessus : —
+-- Aïe! aïe! aïe! la raclée; aïe! aïe! aïe! sur ta peau!
+
+"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut déguerpir et
+faire un _plantié_."
+
+Et je partis. Je pris, autant qu’il me souvient, un chemin qui
+conduisait, là-haut, vers la Crau d’Eyragues. Mais, en ce temps,
+pauvre petit, savais-je bien où j’allais? Et aussi, lorsque j’eus
+cheminé peut-être une heure ou une heure et demie, il me parut, à
+dire vrai, que j’étais dans l’Amérique.
+
+Le soleil commençait à baisser vers son couchant; j’étais las,
+j’avais peur...
+
+"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, où vas-tu souper? Il
+faut aller demander l’hospitalité dans quelque ferme."
+
+Et, m’écartant de la route, doucement je me dirigeai vers un petit
+Mas blanc, qui m’avait l’air tout avenant, avec son toit à porcs, sa
+fosse à fumier, son puits, sa treille, le tout abrité du mistral par
+une haie de cyprès.
+
+Timide, je m’avançais sur le pas de la porte et je vis une vieille
+qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal peignée. Pour
+manger ce qu’elle touchait, il eût fallu avoir bien faim. La vieille
+avait décroché la marmite de la crémaillère, l’avait posée par terre
+au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se grattant,
+avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement, elle
+épandait sur les lèches de pain moisi.
+
+-— Eh bien! mère-grand, vous trempez la soupe?
+
+—- Oui, me répondit-elle... Et d’où sors-tu, petit?
+
+-— Je suis de Maillane, lui dis-je; j’ai fait une escapade et je
+viens vous demander... l’hospitalité.
+
+-— En ce cas, me répliqua la vilaine vieille d’un ton grognon,
+assieds-toi sur l’escalier pour ne pas user mes chaises.
+
+Et je me pelotonnai sur la première marche.
+
+-— Ma grand, comment s’appelle ce pays?
+
+-— Papeligosse.
+
+-— Papeligosse!
+
+Vous savez que, lorsqu’on parle aux enfants d’un pays lointain, les
+gens, pour badiner, disent, parfois : _Papeligosse_. Jugez donc, à
+cet âge-là, moi je croyais à Papeligosse, à Zibe-Zoube, à Gafe-1’Ase
+et autres pays fantastiques, comme à mon saint pater. Et aussi, à
+peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de chez
+moi, la sueur froide me vint dans le dos.
+
+-— Ah çà! me fit la vieille, quand elle eut fini sa besogne, à
+présent ce n’est pas le tout, petit : en ce pays-ci, les paresseux ne
+mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il faut
+la gagner.
+
+-— Bien volontiers... Et que faut-il faire?
+
+-— Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de l’escalier
+et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon ami,
+aura sa part du bon potage... et l’autre mangera des yeux.
+
+-— Je veux bien.
+
+Sans compter que j’étais fier, ma foi, de gagner mon souper, surtout
+en m’amusant. Je pensais :
+
+"Ça ira bien mal, si la vieille éclopée saute plus loin que toi."
+
+Et les pieds joints, aussitôt dit, nous nous plaçons au pied de
+l’escalier —- qui, dans les Mas, comme vous savez, se trouve en face
+de la porte, tout près du seuil.
+
+-— Et je dis : un, cria la vieille en balançant les bras pour prendre
+élan.
+
+-— Et je dis : deux.
+
+-— Et je dis: trois!
+
+Moi, je m’élance de toutes mes forces et je franchis le seuil. Mais
+la vieille coquine, qui n’avait fait que le semblant, ferme aussitôt
+la porte, pousse vite le verrou et me crie :
+
+-— Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent être en peine,
+va!
+
+Je restai sot, pauvret, comme un panier percé... Et, maintenant, où
+faut-il aller? A la maison? Je n’y serais pas retourné pour un
+empire, car je voyais, me semblait-il, à la main de mon père, la
+verge menaçante. Et puis, il était presque nuit et je ne me rappelais
+plus le chemin qu’il fallait prendre.
+
+-— A la garde de Dieu!
+
+Derrière le Mas, était un sentier qui, entre deux hauts talus,
+montait vers la colline. Je m’y engage à tout hasard; et marche,
+petit Frédéric.
+
+Après avoir monté, descendu tant et plus, j’étais rendu de fatigue...
+Pensez-vous? A cet âge, avec rien dans le ventre depuis midi. Enfin,
+je vais découvrir, dans une vigne inculte, une chaumière délabrée. Il
+devait, autrefois, s’y être mis le feu, car les murs, pleins de
+lézardes, étaient noircis par la fumée; ni portes ni fenêtres; et les
+poutres, qui ne tenaient plus que d’un bout, traînaient, de l’autre,
+sur le sol. Vous eussiez dit la tanière où niche le Cauchemar.
+
+Mais (comme on dit), par force, à Aix, on les pendait. Las,
+défaillant, mort de sommeil, je grimpai et m’allongeai sur la plus
+grosse des poutres... Et, dans un clin d’oeil.
+J’étais endormi.
+
+Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi. Toujours
+est-il qu’au milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir tout à coup
+un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui
+causaient et riaient.
+
+"Songes-tu? me disais-je en moi-même, dans mon sommeil, songes-tu ou
+est-ce réel?"
+
+Mais ce pesant bien-être, où l’assoupissement vous plonge, m’enlevait
+toute peur et je continuais tout doucement à dormir.
+
+Il faut croire qu’à la longue la fumée finit par me suffoquer; je
+sursaute soudain et je jette un cri d’effroi... Oh! quand je ne suis
+pas mort, mort d’épouvante, là, je ne mourrai jamais plus!
+
+Figurez-vous trois faces de bohèmes qui, tous les trois à la fois, se
+retournèrent vers moi, avec des yeux, des yeux terribles...
+
+-— Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me tuez pas!
+
+Lors, les trois bohémiens, qui avaient eu, bien sûr, autant de peur
+que moi, se prirent à rire et l’un d’eux me dit :
+
+-— C’est égal! tu peux te vanter, mauvais petit moutard, de nous
+avoir fichu une belle venette!
+
+Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un peu
+courage, et je sentis, en même temps, extrêmement agréable, une odeur
+de rôti me monter dans les narines.
+
+Ils me firent descendre de mon perchoir, me demandèrent d’où j'étais,
+de qui j'étais, comment je me trouvais là, que sais-je encore?
+
+Et rassuré, enfin, complètement, un des voleurs (c’étaient, en effet,
+trois voleurs) :
+
+-— Puisque tu as fait un _plantié_, me dit-il, tu dois avoir faim...
+Tiens, mords là.
+
+Et il me jeta, comme à un chien, une éclanche d’agneau saignante, à
+moitié cuite. Alors, je m’aperçus seulement qu’ils venaient de faire
+rôtir un jeune mouton, —- qu’ils devaient avoir dérobé, probablement,
+à quelque pâtre.
+
+Aussitôt que nous eûmes, de cette façon, tous bien mangé, les trois
+hommes se levèrent, ramassèrent leurs hardes, se parlèrent à voix
+basse; puis, l’un d’eux :
+
+-- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne voulons
+pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas où
+nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est là. Quand
+il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira, s’il
+veut.
+
+-- Mettez-moi dans le tonneau, répondis-je d’un air soumis.
+
+J’étais encore bien content de m’en tirer à si bon marché.
+
+Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par hasard un
+tonneau défoncé ou, sans doute à la vendange, les maîtres de la vigne
+devaient faire cuver le moût.
+
+On m’attrape par le derrière et, paf! dans le tonneau. Me voilà donc
+tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond d’une chaumière en
+ruine!
+
+Je m’y blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout en
+attendant l’aube, je priais à voix basse pour éloigner les mauvais
+esprits.
+
+Mais figurez-vous que soudain j’entends, dans l’obscurité, quelque
+chose qui rôdait, qui s’ébrouait, autour de ma tonne!
+
+Je retiens mon haleine comme si j’étais mort, en me recommandant à
+Dieu et à la grande Sainte Vierge... Et j’entendais tourner et
+retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis s’en aller, puis
+revenir... Que diable est-ce là encore? Mon coeur battait et
+bruissait comme une horloge.
+
+Pour en finir, le jour commençait à blanchir et le piétinement qui
+m’effrayait s’étant éloigné un peu, je veux, tout doucement, épier
+par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un petit
+âne! Un loup énorme avec deux yeux qui brillaient comme deux
+chandelles!
+
+Il était, parait-il, venu à l’odeur de l’agneau, et, n’ayant trouvé
+que les os, ma tendre chair d’enfant et de chrétien lui faisait
+envie.
+
+Et, chose singulière, une fois que je vis ce dont il s’agissait,
+n’est-il pas vrai que mon sang se calma légèrement! J’avais tellement
+craint quelque apparition nocturne que la vue du loup lui-même me
+rendit du courage.
+
+--Ah çà! dis-je, ce n’est pas tout : si cette bête vient a
+s’apercevoir que la tonne est défoncée, elle va sauter dedans et,
+d’un coup de dent, elle t’étrangle... Si tu pouvais trouver quelque
+stratagème...
+
+A un mouvement que je fis, le loup, qui l’entendit, revint d’un bond
+vers le tonneau, et le voilà qui tourne autour et qui fouette les
+douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par la
+bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je l’empoigne des
+deux mains.
+
+Le loup, comme s’il eût eu les cinq cents diables à ses trousses,
+part, traînant le tonneau, à travers cultures, à travers cailloux, à
+travers vignobles. Nous dûmes rouler ensemble toutes les montées et
+descentes d’Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel.
+
+-- Aïe! mon Dieu! Jésus! Marie! Jésus, Marie, Joseph ! pleurais-je
+ainsi, qui sait où le loup t’emportera! Et, si le tonneau s’effondre,
+il te saignera, il te mangera...
+
+Mais, tout à coup, patatras! le tonneau se crève, la queue
+m’échappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui galopait, et,
+regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route qui
+va de Maillane à Saint-Remy, à un quart d’heure de notre Mas. La
+barrique, sans doute, avait frappé du ventre au parapet du pont et
+s’y était rompue.
+
+Pas nécessaire de vous dire qu’avec de telles émotions la verge
+paternelle ne me faisait plus guère peur. En courant comme si j’avais
+encore le loup à ma poursuite, je m'en revins à la maison.
+
+Derrière le Mas, le long du chemin, mon père émottait un labour. Il
+se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit :
+
+-- Ah! mon gaillard, cours vite auprès de ta mère qui pas dormi de la
+nuit.
+
+Auprès de ma mère, je courus...
+
+Point par point, à mes parents, je racontai tout chaud mes belles
+aventures. Mais, arrivé à l’histoire des voleurs, du tonneau ainsi
+que du gros loup :
+
+-- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que c’est la peur qui
+t’a fait rêver tout cela!
+
+Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstinément que rien
+n’était plus vrain. Ce fut en vain Personne ne voulut y ajouter foi.
+
+CHAPITRE V
+
+A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET
+
+L’Abbaye en ruines. — M. Donnat. — La chapelle dorée. — La
+Montagnette. — Frère Philippe. — La procession des bouteilles. —
+Saint Antoine de Graveson. — Le pensionnat en débandade. -- Le
+couvent des Prémontrés.
+
+Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me dévoyait par
+trop et que je manquais l’école sans discontinuité pour aller tout le
+jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils dirent
+:
+
+-- Faut l’enfermer.
+
+Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs chargèrent un
+petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes papiers,
+et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle
+recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le coeur
+gros, accompagné de ma mère qui me consolait en route et du gros
+chien de garde qu’on appelait le "Juif" pour un endroit nommé
+Saint-Michel-de-Frigolet.
+
+C’était un ancien monastère, situé dans la Montagnette, à. deux
+heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane. Les
+terres de Saint-Michel, à la Révolution, s’étaient vendues au détail
+pour quelques assignats, et l’abbaye à l’abandon, dépouillée de ses
+biens, inhabitée et solitaire, restait veuve, là-haut, au milieu d’un
+désert, ouverte aux quatre vents et aux bêtes sauvages. Certains
+contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les bergers,
+lorsqu’il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans l’église. Les
+joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de Maillane,
+le Gelé de Barbentane, le Dangereux de Château-Renard, pour se garer
+des gendarmes, y venaient en cachette, l’hiver, à minuit, tailler le
+_vendôme_, et là, à la clarté de quelques chandelles pâles, pendant
+que l’or roulait au mouvement des cartes, les jurons, les blasphèmes,
+retentissaient sous les voûtes, à la place des psaumes qu’on y
+entendait jadis. Puis, la partie achevée, les bambocheurs buvaient,
+mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu’à l’aube.
+
+Vers 1832, quelques frères quêteurs étaient venus s’y établir. Ils
+avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le
+dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul ne
+montait à leurs offices, car on n’avait pas foi en eux. Et comme, à
+cette époque, la duchesse de Berry avait débarqué en Provence, pour y
+soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me souvient
+qu’on murmurait que ces frères marrons, sous leurs souquenilles
+noires n’étaient que des miquelets, qui devaient cabaler pour quelque
+intrigue louche.
+
+C’est à la suite de ces frères qu’un brave Cavaillonnais, appelé M.
+Donnat, était venu fonder, au couvent de Saint-Michel, par lui acheté
+à crédit, un pensionnat de garçons.
+
+C’était un vieux célibataire, au teint jaune et bistré, avec cheveux
+plats, nez épaté, bouche grande et grosses dents, longue lévite noire
+et les souliers bronzés. Très dévot, pauvre comme un rat d’église, il
+avait trouvé un biais pour monter son école et ramasser des
+pensionnaires sans un sou en bourse.
+
+Il allait, par exemple, à Graveson, à Tarascon, à Barbentane ou à
+Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils.
+
+-- Je vous apprends, lui disait-il, que j’ai ouvert un pensionnat à
+Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez là, à votre portée, une
+excellente institution pour enseigner vos enfants et leur faire
+passer leurs classes.
+
+-- Ho! monsieur, répondait le père de famille, cela est bon pour les
+gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner tant
+de lecture à nos gars... Ils en sauront toujours assez pour labourer
+la terre.
+
+-- Voyez, faisait M. Donnat, rien n’est plus beau que l’instruction.
+N’ayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an, tant de
+_charges_ de blé, tant de _barraux_ de vin ou tant de _cannes_
+d’huile... ; puis, après, nous réglerons tout.
+
+Et le bon ménager envoyait ses petits à Saint-Michel-de-Frigolet.
+
+Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier, et il
+lui tenait ce propos:
+
+-- Le joli gars que vous avez là! Et comme il a l’air éveillé! Vous
+ne voudriez pas, peut-être, en faire un pileur de poivre?
+
+-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de même
+un peu d’éducation; mais les collèges sont coûteux, et, quand on
+n’est pas riche...
+
+-- Est-ce besoin de collèges? faisait M. Donnat. Amenez-le à ma
+pension, là-haut, à Saint-Michel : nous lui apprendrons le latin et
+nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous prendrons
+_taille_ à la boutique... Vous aurez en moi un chaland de plus, un
+bon chaland, je vous assure.
+
+Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils.
+
+Un autre jour, il passait devant la maison d’un menuisier, et
+admettons qu’il aperçût un enfant tout pâlot, qui jouait près de sa
+mère, dans la rigole de l’évier.
+
+-- Mais ce beau mignon, qu’a-t-il? demandait M. Donnat à la maman. Il
+est bien blême? A-t-il les fièvres, ou mangerait-il de la cendres par
+malice?
+
+-- Eh non! répliquait la femme, c’est la passion du jeu qui le fait
+se chêmer. Le jeu, monsieur, lui ôte le manger et le boire.
+
+-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat, dans mon
+institution, à Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon air, dans
+une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et puis
+l’enfant sera surveillé et fera ses études; et, ses études faites il
+aura une place et n’aura jamais tant de peine comme en poussant le
+rabot.
+
+-- Ah! monsieur, quand on est pauvre!
+
+-- Ne vous inquiétez pas de ça. Nous avons, par là-haut, je ne sais
+combien de fenêtres et de portes à réparer... A votre mari, qui est
+menuisier, je promets, moi, plus d’ouvrage que ce qu’il en pourra
+faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension.
+
+Et voilà! Le mignon allait aussi à Saint-Michel; et ainsi du
+bouclier, et du tailleur, et d’autres. Par ce moyen, M. Donnat avait
+recueilli, dans son pensionnat, près de quarante enfants du
+voisinage, et j’étais du nombre. Sur le tas, quelques-uns, tels que
+moi, s’acquittaient en argent; mais les trois quarts payaient en
+nature, en provisions, ou en denrées, ou en travail de leurs parents.
+En un mot, M. Donnat, avant la République démocratique et sociale,
+avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, résolu le problème de
+la Banque d’Echange, —- qu’après lui, le fameux Proudhon, en 1848,
+essaya vainement de faire prendre dans Paris.
+
+Un de ces écoliers me reste dans le souvenir. Je crois qu’il était de
+Nîmes, et on l’appelait Agnel; doux, joli de visage, un air de jeune
+fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens, à
+nous, venaient fréquemment nous voir, et, pour nos goûters, nous
+apportaient des friandises. Mais, Agnel, on eût dit qu’il n’avait pas
+de parents, car il n’en parlait jamais, personne ne venait le voir,
+et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une seule
+fois arriva un gros monsieur qui lui parla en tête à tête,
+mystérieux, hautain, pendant une demi-heure à peine. Puis, il s’en
+alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu’Agnel était un
+enfant d’une extraction supérieure, mais né du côté gauche et qu’on
+faisait élever en cachette à Saint-Michel. Je ne l’ai jamais revu.
+
+Notre personnel enseignant se composait, d’abord, du maître, le bon
+M. Donnat, lequel, lorsqu’il était présent, faisait les basses
+classes (mais, la moitié du temps, il était en voyage, pour
+grappiller des élèves); puis, de deux ou trois pauvres hères, anciens
+séminaristes, qui avaient jeté le froc aux orties et qui étaient bien
+contents d’être nourris, blanchis, et de tirer quelques écus;
+ensuite, d’un prestolet, qu’on appelait M. Talon, pour nous dire la
+messe; enfin, d’un petit bossu, nommé M. Lavagne, pour professeur de
+musique. De plus, nous avions un nègre qui nous faisait la cuisine et
+une Tarasconaise, d’une trentaine d’années, pour nous servir à table
+et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le père, un
+pauvre vieux coiffé d’un bonnet roux, qui allait avec son âne,
+chercher les provisions, et la mère, une pauvre vieille, en coiffe
+blanche de piqué, qui nous peignait quelquefois, lorsque c’était
+nécessaire.
+
+Saint-Michel, en ce temps-là, était beaucoup moins important que ce
+que, de nos jours, on l’a vu devenir. Il y avait simplement le
+cloître des anciens moines Augustins, avec son petit préau, au milieu
+du carré; au midi, le réfectoire, avec la salle du chapitre; puis,
+l’église de Saint-Michel,
+toute délabrée, avec des fresques sur les murs, représentant l’enfer,
+ses flammes rouges, ses damnés et ses démons, armés de fourches, et
+le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine et les
+étables.
+
+Mais en dehors, à part ce corps de bâtisse, il y avait, au midi, une
+chapelle à contreforts, dédiée à Notre-Dame-du-Remède, avec un porche
+à la façade. De grosses touffes de lierre en recouvraient les murs
+et, à l’intérieur, elle était toute revêtue de boiseries dorées qui
+encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, où était représentée
+la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d’Autriche, mère de Louis
+XIV, l’avait fait décorer ainsi, en reconnaissance d’un voeu qu’elle
+avait, dans le temps, fait à la Sainte Vierge, pour devenir mère d’un
+fils.
+
+Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, à la Révolution,
+de braves gens l’avaient sauvée en empilant sous le porche un grand
+tas de fagots qui en cachaient la porte. C’est là que, le matin, —-
+et tous les matins de l’an, -- a cinq heures l’été, à six heures
+l’hiver, on nous menait à la messe; c’est là qu’avec une foi, une foi
+vraiment angélique, il me souvient que je priais et que nous priions
+tous. C’est là que, le dimanche, nous chantions messe et vêpres, en
+tenant à la main nos livres d’Heures et nos Vespéraux, et c'est là
+que les campagnards, aux jours de grandes fêtes, admiraient la voix
+du petit Frédéric : car j’avais, à cet âge, une jolie voix claire
+comme une voix de jeune fille, et, à l’Élévation, lorsqu’on chantait
+des motets, c’est moi qui faisais le solo; et je me souviens d’un où
+je me distinguais, paraît-il, spécialement, et où se trouvaient ces
+mots :
+
+ _O mystère incompréhensible!
+ Grand Dieu, vous n’êtes pas aimé_.
+
+Devant la petite chapelle, et autour du couvent, étaient quelques
+micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous déchirions nos culottes
+en allant, quand venait l’automne, cueillir les micocoules,
+douceâtres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y avait aussi un
+puits, creusé et taillé dans le roc, qui, par un égout souterrain,
+laissait écouler son eau dans un bassin en contrebas et, de là,
+arrosait un jardin potager. Sous le jardin, à l’entrée du vallon, un
+bouquet de peupliers blancs égayait un peu le désert.
+
+Car c’était un vrai désert que ce plateau de Saint-Michel où l’on
+nous avait mis en cage; et elle le disait bien; l’inscription qui
+était sur la porte du couvent :
+
+"Voilà qu’en fuyant, je me suis éloigné et arrêté dans la solitude,
+parce que, dans la cité, j’ai vu l’injustice et la contradiction.
+J’aurai ici mon repos pour toujours, car c’est le lieu que j ‘ai
+choisi pour habiter. »
+
+Le vieux couvent était bâti sur le plateau étroit d’un passage de
+montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce qu’il
+est remarquable que, partout où se trouvent des chapelles consacrées
+à l’archange Michel, ce sont des endroits solitaires qui avaient dû
+impressionner.
+
+Les mamelons d’alentour étaient couverts de thym, de romarin,
+d’asphodèle, de buis, et de lavande. Quelques coins de vigne, qui
+produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de Frigolet;
+quelques lopins d’oliviers plantés dans les bas-fonds; quelques
+allées d’amandiers, tortus, noirauds et rabougris, dans la
+pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers sauvages.
+C’était là, clairsemée, toute la végétation de ce massif de collines.
+Le reste n’était que friche et roche concassée, mais qui sentait si
+bon ! L’odeur de la montagne, dès qu’il faisait du soleil, nous
+rendait ivres.
+
+Dans les collèges, d’ordinaire, les écoliers sont parqués dans de
+grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, pour
+courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, ou
+même aux heures de la récréation, on nous lâchait tel qu’un troupeau
+et en avant dans la montagne, jusqu’à ce que la cloche nous sonnât le
+rappel.
+
+Aussi, au bout de quelque temps, nous étions devenus sauvages, ma
+foi, autant qu’une nichée de lapins de garrigue. Et il n’y avait pas
+danger que l’ennui nous gagnât.
+
+Une fois hors de l’étude, nous partions comme des perdreaux, à
+travers les vallons et sur les mamelons.
+
+Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, les
+ortolans chantaient : _tsi, tsi, bégu_!
+
+Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous allions
+grappiller, soit les amandes oubliées, soit les raisins verts laissés
+dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions des
+champignons; nous tendions des pièges aux petits oiseaux; nous
+cherchions dans les ravins les pétrifications qu’on nomme, dans le
+pays, _pierres de saint Étienne_; nous furetions aux grottes pour
+dénicher la Chèvre
+d’Or; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous
+dégringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous tenir de
+vêtements ni de chaussures.
+
+Nous étions déguenillés comme une troupe de bohémiens.
+
+Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs noms
+superbes en langue provençale, -- noms sonores et parlants où le
+peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprimé son génie, --
+comme ils nous émerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, d’où l’on voyait
+à l’horizon blanchir le littoral de la Méditerranée, au coucher du
+soleil, nous allions, à la Saint-Jean, y allumer le feu de joie; la
+Baume-de-l’Argent, où les faux monnayeurs avaient, jadis, battu
+monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, où nous voyions gravée une sole
+bovine, comme si un taureau y eût empreint sa ruade; et la
+Roque-d’Acier, qui domine le Rhône, avec les barques et radeaux qui
+passaient à côté : monuments éternels du pays et de sa langue, tout
+embaumés de thym, de romarin et de lavande, tout illuminés d’or et
+d’azur. O arômes! ô clartés! ô délices! ô mirage! ô paix de la nature
+douce! Quels espaces de bonheur, de rêve paradisiaque, vous avez
+ouverts sur ma vie d’enfant!
+
+L’hiver, ou lorsqu’il pleuvait, nous demeurions sous le cloître, nous
+amusant à la marelle, à coupe-tête, au cheval fondu. Et dans l’église
+du couvent, qui était, nous l’avons dit, complètement abandonnée,
+nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des caveaux
+béants, pleins de têtes de morts et d’ossements des anciens moines.
+
+Un jour d’hiver, la brise bramait dans les longs couloirs; c’était le
+soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. Donnat, le
+maître, nous gardait à l’étude, et l’on n’entendait que nos plumes
+qui égratignaient le papier et, à travers les portes, le sifflement
+du vent.
+
+Tout à coup, à l’extérieur, nous entendons une voix sourde,
+sépulcrale, qui criait : —
+
+-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche!
+
+Tous, épouvantés, nous regardâmes le maître, et, pâle comme un mort,
+M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus grands
+de l’accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous sortîmes
+tous après, en nous blottissant derrière.
+
+Avec la lune qui donnait, là-haut sur un rocher, en face du couvent,
+nous vîmes alors une ombre, ou, plutôt, un géant en longue robe noire
+et qui dans le vent disait :
+-- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche.
+
+D’entendre et de voir cette apparition, nous étions tous là
+tremblants. M. Donnat ne fit que dire à demi-voix :
+
+-- C’est frère Philippe.
+
+Et, sans lui répondre, il rentra au couvent, avec nous tous après,
+qui le suivions en tournant la tête. Nous nous remîmes, fort
+troublés, à notre étude. Mais, cette soirée-là, nous n’en sûmes pas
+plus.
+
+Ce frère Philippe, nous l’apprîmes plus tard, faisait partie
+paraît-il, de ces sortes d’ermites qui avaient occupé Saint-Michel
+quelques années avant nous et qui, au clocher vide, avaient mis une
+cloche. Puis, quand ils étaient partis, comme, on n’emporte pas cela
+comme un grelot, la cloche était restée sur l’église, là-haut, et,
+naturellement, M. Donnat l’avait gardée.
+
+Frère Philippe était un bonhomme qui s’était donné pour tâche de
+remettre en état les ermitages en ruines qu’il y a, de-ci de-là, dans
+les montagnes de Provence. Je l’ai rencontré quelquefois, longtemps
+après, grand, maigre, un peu voûté et taciturne, avec sa soutane
+rapiécée, son chapeau noir à larges bords, et portant sur l’épaule,
+moitié devant, moitié derrière, un long bissac de toile bleue.
+
+Lorsqu’il avait dessein de restaurer ainsi quelque ermitage à
+l’abandon, avec le produit de ses quêtes il le rachetait au
+propriétaire, il en réparait les parois, il y suspendait une cloche.
+Ensuite, ayant cherché et déniché quelque bon diable qui voulût se
+faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et lui
+se remettait, en faisant maigre chère, à quêter avec patience, pour
+relever un autre ermitage.
+
+La dernière fois que je le vis, il en avait rétabli, me dit-il près
+d’une trentaine. C'était à la gare d’Avignon où j’allais, comme lui,
+prendre le train d’une heure et demie. Il faisait rudement chaud, et
+le pauvre frère Philippe, qui avait, vers ce temps-là, près de
+quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire, incliné
+sous son sac, qui était presque plein de blé.
+
+-- Frère Philippe, frère Philippe, lui cria un grand gars cravaté et
+ceinturé de rouge, vous pèse-t-il pas, le sac? Laissez que je le
+porte un peu.
+
+Et le brave garçon chargea le sac du frère et le porta jusqu’à la
+salle où l’on donne les billets. Or, ce jeune homme, que je
+connaissais un peu, était un rouge de Barbentane, et, comme nos
+démocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires, cela me
+rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la popularité de
+cet homme du bon Dieu.
+
+Frère Philippe, en dernier lieu, s’était retiré chez des moines qui
+l’avaient hospitalisé. Mais comme le gouvernement, vers cette
+époque-là, fit fermer les couvents, le pauvre vieux saint homme alla,
+je crois, mourir à l’hôpital d’Avignon.
+
+Pour revenir à Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un certain
+aumônier qu’on appelait M. Talon : petit abbé avignonnais, ragot,
+ventru, avec un visage rubicond comme la gourde d’un mendiant.
+L’archevêque d’Avignon lui avait ôté la confession parce qu’il
+haussait trop le coude et nous l’avait envoyé pour s’en débarrasser.
+
+Or, à la Fête-Dieu, il se trouve qu’un jeudi, on nous avait conduits
+à Boulbon, village voisin, pour aller à la procession, les grands
+comme thuriféraires, les petits pour jeter des fleurs, et à M. Talon,
+bien imprudemment, hélas! on fit les honneurs du dais.
+
+Au moment où les hommes, les femmes, les jeunes filles, déployaient
+leurs théories dans les rues tapissées avec des draps de lit, au
+moment où les confréries faisaient au soleil flotter leurs bannières,
+que les choristes, vêtues de blanc, de leurs voix virginales
+entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant le
+Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et répandions nos
+fleurs, voici que, tout à coup, une rumeur s’élève et que
+voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme une
+clochette, avec l’ostensoir aux mains, la cape d’or sur le dos, aïe!
+tenait toute la rue.
+
+En dînant au presbytère, il avait bu, paraît-il, ou, peut-être, on
+l’avait fait boire un peu plus qu’il ne faut de ce bon piot de
+Frigolet qui tape si vite à la tête; et le malheureux, rouge de sa
+honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout... Deux
+clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre, le
+prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors, M.
+Talon, une fois devant l’autel, se mit à répéter : _Oremus, oremus,
+oremus, et n’en put dire davantage. On l’emmena à deux dans la
+sacristie.
+
+Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que cela
+se passa dans une paroisse où la _dive bouteille_, comme au temps de
+Bacchus, a conservé son rite. Près de Bouibon, vers la montagne, se
+trouve une vieille chapelle dénommée Saint-Marcellin, et le premier
+du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en portant
+tous à la main une bouteille de vin. Le sexe n’y est pas admis,
+attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne buvaient
+que de l’eau; et, pour habituer les jeunes filles à ce régime, on
+leur disait toujours -- et même on leur dit encore -- que "l’eau fait
+devenir jolie"
+
+L’abbé Talon ne manquait pas de nous mener, tous les ans, à la
+Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le curé de
+Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait :
+
+-- Mes frères, débouchez vos bouteilles, et qu’on fasse silence pour
+la bénédiction!
+
+Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule voulue
+pour la bénédiction du vin. Puis, ayant dit _amen_, nous faisions un
+signe de croix et nous tirions une gorgée. Le curé et le maire
+choquant le verre ensemble sur l’escalier de l’autel, religieusement,
+buvaient. Et, le lendemain, fête chômée, lorsqu’il y avait
+sécheresse, on portait en procession le buste de saint Marcellin à
+travers le terroir, car les Boulbonnais disent :
+
+ _Saint Marcellin,
+ Bon pour l’eau, bon pour le vin_
+
+Un autre pèlerinage assez joyeux aussi, que nous voyions à la
+Montagnette et qui est passé de mode, était celui de saint Anthime.
+Les Gravesonais le faisaient.
+
+Quand la pluie était en retard, les pénitents de Graveson, en
+ânonnant leur litanies et suivis d’un flot de gens qui avaient des
+sacs sur la tête, apportaient saint Anthime -- un buste aux yeux
+proéminents, mitré, barbu, haut en couleurs -- à l’église de
+Saint-Michel, et là, dans le bosquet, la provende épandue sur l’herbe
+odoriférante, toute la sainte journée, pour attendre la pluie, on
+chopinait dévotement avec le vin de Frigolet; et, le croiriez-vous
+bien? plus d’une fois l’averse inondait le retour... Que voulez-vous!
+chanter fait pleuvoir, disaient nos pères.
+
+Mais gare! Si saint Anthime, malgré les litanies et les libations
+pieuses, n’avait pu faire naître de nuages, les joviaux pénitents, en
+revenant à Graveson, patatras! pour le punir de ne les avoir pas
+exaucés, le plongeaient, par trois fois, dans le Fossé des Lones. Ce
+curieux usage de tremper les corps saints dans l’eau, pour les forcer
+de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, à Toulouse par
+exemple, et jusqu’en Portugal.
+
+Quand, étant tout petits, nous allions à Graveson avec nos mères,
+elles ne manquaient pas de nous mener à l’église pour nous montrer
+saint Anthime, et ensuite Béluguet, -- un jacquemart qui frappait les
+heures à l’horloge du clocher.
+
+Maintenant, pour achever ce qu’il me reste à dire sur mon séjour à
+Saint-Michel, il me revient comme un songe qu’à la premier an, avant
+de nous donner vacances, on nous fit jouer _les Enfants d’Edouard_,
+de Casimir Delavigne. On m’y avait donné le rôle d’une jeune
+princesse; et, pour me costumer, ma mère m’apporta une robe de
+mousseline qu’elle était allée emprunter chez de jeunes demoiselles
+de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus tard
+d’un petit roman d’amour dont nous parlerons en son lieu.
+
+La seconde année de mon internat, comme on m’avait mis au latin,
+j’écrivis à mes parents d’aller m’acheter des livres, et quelques
+jours après, nous vîmes, du vallon de Roque- Pied-de-Boeuf, monter,
+vers le couvent, mon seigneur père enfourché sur Babache, vieux mulet
+familier qui avait bien trente ans et qui était connu sur tous les
+marchés voisins, -- où mon père le conduisait lorsqu’il allait en
+voyage. Car il aimait tant cette brave bête, que, lorsqu’il se
+promenait, au printemps, dans ses blés, toujours avec lui il menait
+Babache ; et à califourchon, armé d’un sarcloir à long manche, du
+haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes.
+
+Arrivé au couvent, mon père déchargea un sac énorme qui était attaché
+sur le bât avec une corde, -- et, tout en déliant le lien :
+
+-- Frédéric, me cria-t-il, je t’ai apporté quelques livres et du
+papier.
+
+Et, là-dessus, du sac, il tira, un à un, quatre ou cinq dictionnaires
+reliés en parchemin, une trimbalée de livres cartonnés (_Epitome, De
+Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones_, etc.), un gros
+cruchon d’encre, un fagot de plumes d’oie, et puis un tel ballot de
+rames de papier que j’en eus pour sept ans, jusqu’à la fin de mes
+études. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon, père du cher
+félibre de la _Grenade entr’ouverte_ (à cette époque, nous étions
+encore bien loin de nous connaître), que le bon patriarche, avec
+grand empressement, était allé faire pour son fils cette provision de
+science.
+
+Mais, au gentil monastère de Saint-Michel-de-Frigolet, je n’eus pas
+le loisir d’user force papier. M. Donnat, notre maître, pour un motif
+ou pour l’autre, ne résidait pas dans son établissement, et, quand le
+chat n’y est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour quêter des
+élèves ou se procurer de l’argent, il était toujours en course. Mal
+payés, les professeurs avaient toujours quelque prétexte pour abréger
+la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne trouvaient
+personne.
+
+-- Où sont donc les enfants?
+
+Tantôt le long d’un gradin soutenant un terrain en pente, nous étions
+à réparer quelque mur en pierres sèches. Tantôt nous étions par les
+vignes où à notre grande joie, nous glanions des grappillons ou
+cherchions des morilles. Tout cela n’amenait pas la confiance à notre
+maître. De plus, le malheur était que, pour grossir le pensionnat, M.
+Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas grand’chose,
+et ce n’étaient pas ceux qui mangeaient le moins aux repas. Mais un
+drôle d’incident précipita la déconfiture.
+
+Nous avions pour cuisinier, je l’ai déjà dit, un nègre et pour
+domestique femme, une Tarasconaise, qui était, dans la maison, la
+seule de son sexe. (Je ne compte pas la mère de notre principal, qui
+avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne perd
+jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on dit
+ici, se trouva "embarrassée", et ce fut, dans le pensionnat, un
+esclandre épouvantable.
+
+Qui disait que la maritorne était grosse du fait de M. Donnat
+lui-même, qui affirmait qu’elle l’était du professeur d’humanités,
+qui de l’abbé Talon, qui du maître d’études.
+Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du nègre.
+Celui-ci, qui se sentait peut-être suspect à bon droit, soit par
+colère, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la Tarasconaise,
+qui avait gardé son secret, déguerpit, à son tour, pour aller déposer
+son faix.
+
+Ce fut le signal de la débandade; plus de cuisinier, plus de brouet
+pour nous; les professeurs, l’un après l’autre, nous laissèrent sur
+nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa mère, la pauvre vieille, nous
+fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis, son
+père, un matin, nous dit :
+
+-- Mes enfants, il n’y a plus rien pour vous faire manger : il faut
+retourner chez vous.
+
+Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage qu’on élargit du
+bercail, nous allâmes, en courant, avant de nous séparer, arracher
+des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir de
+notre beau quartier du ‘Thym (1). Puis, avec nos petits paquets,
+quatre à quatre, six à six, qui en amont, qui en aval, nous nous
+éparpillâmes dans les vallons et les sentiers, mais non sans
+retourner la tête, ni sans regret à la descente.
+
+Pauvre M. Donnat! Après avoir essayé, de toutes les manières et d’un
+pays à l’autre, de remonter son institution (car nous avons tous
+notre grain de folie), il alla, comme frère Philippe, finir, hélas! à
+l’hôpital.
+
+Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire un mot,
+pourtant, de ce que l’antique abbaye devint après nous autres.
+Retombée de nouveau à l’abandon pendant douze ans, un moine blanc, le
+Père Edmond, à son tour, l’acheta (1854) et y restaura, sous la loi
+de saint Norbert, l’ordre de Prémontré, -- qui n’existait plus en
+France. Grâce à l’activité, aux prédications, aux quêtes de ce
+zélateur ardent, le petit monastère prit des proportions grandioses.
+De nombreuses constructions, avec un couronnement, de murailles
+crénelées, s’y ajoutèrent à l’entour; une église nouvelle,
+magnifiquement ornée, y éleva ses trois nefs surmontées de deux
+clochers. Une centaine de moines ou de frères convers peuplèrent les
+cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y
+montaient à charretées pour contempler la pompe de leurs majestueux
+offices; et l’abbaye des Pères Blancs était devenue si populaire que,
+quand la République fit fermer les couvents (1880), un millier de
+paysans ou d’habitants de la plaine vinrent s’y enfermer pour
+protester en personne contre l’exécution des décrets radicaux. Et
+c’est alors que nous vîmes toute une armée en marche, cavalerie,
+infanterie, généraux et capitaines, venir,
+
+(1) Frigo1et, en provençal _Ferigoulet_, signifie "lieu où le thym
+abonde" avec ses fourgons de son attirail de guerre, camper autour du
+couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, sérieusement, entreprendre le
+siège d’une citadelle d’opéra-comique, que quatre ou cinq gendarmes
+auraient, s’ils avaient voulu, fait venir à jubé.
+
+Il me souvient que le matin, tant que dura l’investissement, -- et il
+dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres et
+allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui dominent
+l’abbaye pour épier, de loin, le mouvement de la journée. Le plus
+joli, c’étaient les filles de Barbentane, de Boulbon, de Saint-Remy
+ou de Maillane, qui, pour encourager les assiégés de Saint-Michel,
+chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs :
+
+ _Provençaux et catholiques,
+ Notre foi, notre foi, n’a pas failli :
+ Chantons, tous tressaillants,
+ Provençaux et catholiques.
+
+Tout cela, mêlé d’invectives, de railleries et de huées à l’adresse
+des fonctionnaires, qui défilaient farouches, là-bas, dans leurs
+voitures.
+
+A part l’indignation qui soulevait dans les coeurs l’iniquité de ces
+choses, le _Siège de Caderousse_, par le vice-légat Sinibaldi Doria,
+-- qui a fourni à l’abbé Favre le sujet d’une héroïde extrêmement
+comique, était, certes, moins burlesque que celui de Frigolet; et
+aussi un autre abbé en tira-t-il un poème qui se vendit en France à
+des milliers d’exemplaires. Enfin, à son tour, Daudet, qui avait déjà
+placé dans le couvent des Pères Blancs son conte intitulé l’_Élixir
+du Frère Gaucher_, Daudet, dans son dernier roman sur Tarascon, nous
+montre Tartarin s’enfermant bravement dans l’abbaye de Saint-Michel.
+
+CHAPITRE VI
+
+CHEZ MONSIEUR MILLET
+
+L’oncle Bénoni -- La farandole au cimetière. -- Le voyage en Avignon.
+-- Avignon il y a cinquante ans. -- Le maître de pension. -- Le siège
+de Caderousse. -- La première communion. -- Mlle Praxède. --
+Pélerinage de Saint-Gent. -- Au collège Royal. -- Le poète Jasmin. --
+La nostalgie de mes quatorze ans.
+
+Et, alors, il fallut me chercher une autre école pas trop éloignée de
+Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres campagnards,
+nous n’étions pas orgueilleux et l’on me mit en Avignon chez un M.
+Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Pétramale.
+
+Cette fois, c’est l’oncle Bénoni qui conduisit la voiture. Bien que
+Maillane ne soit qu’à trois lieues d’Avignon, à cette époque où le
+chemin de fer n’existait pas, où les routes étaient abîmées par le
+roulage et où il fallait passer avec un bac le large lit de la
+Durance, le voyage d’Avignon était encore une affaire.
+
+Trois de mes tantes, avec ma mère, l’oncle Bénoni et moi, tous gîtés
+sur un long drap plein de paille d’avoine qui rembourrait la
+charrette, nous partîmes en caravane après le lever du soleil.
+
+J’ai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet, qui se
+soient vu, à la fois, autant de tantes que moi; j’en avais bien une
+douzaine; d’abord, la grand’Mistrale, puis la tante Jeanneton, la
+tante Madelon, la tante Véronique, la tante Poulinette et la tante
+Bourdette, la tante Françoise, la tante Marie, la tante Rion, la
+tante Thérèse, la tante Mélanie et la tante Lisa. Tout ce monde,
+aujourd’hui, est mort et enterré; mais j’aime à redire ici les noms
+de ces bonnes femmes que j’ai vues circuler, comme autant de bonnes
+fées, chacune avec son allure, autour de mon berceau. Ajoutez à mes
+tantes le même nombre d’oncles et les cousins et cousines qui en
+avaient essaimé, et vous aurez une idée de notre parentage.
+
+L’oncle Bénoni était un frère de ma mère et le plus jeune de la
+lignée. Brun, maigre, délié, il avait le nez retroussé et deux yeux
+noirs comme du jais. Arpenteur de son état, il passait pour
+paresseux, et même il s’en vantait. Mais il avait trois passions : la
+danse, la musique et la plaisanterie.
+
+Il n’y avait pas, dans Maillane, de plus charmant danseur, ni de plus
+jovial. Quand, dans "la salle verte", à la Saint-Eloi ou à la
+Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jésette le lutteur, les
+gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient à
+l’entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes sortes
+d’instruments : violon, basson, cor, clarinette; mais c’est au
+galoubet qu’il s’était adonné le plus. Il n’avait pas son pareil, au
+temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou pour
+chanter des réveillons dans les nuits du mois de mai. Et, chaque fois
+qu’il y avait un pèlerinage à faire, à Notre-Dame-de-Lumière, à
+Saint-Gent, à Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en était le
+boute-en-train et qui conduisait la charrette? Bénoni, toujours
+dispos et toujours enchanté de laisser son labeur, son équerre et sa
+maison pour aller courir le pays.
+
+Et l’on voyait des charretées de quinze ou vingt fillettes qui
+partaient en chantant :
+
+ _A l’honneur de saint Gent_.
+
+Ou
+
+ _Alix, ma bonne amie,
+ Il est temps de quitter
+ Le monde et ses intrigues,
+ Avec ses vanités_.
+
+Ou bien :
+
+ _Les trois Maries,
+ Parties avant le jour,
+ S’en vont adorer le Seigneur_.
+
+Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui les
+accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et chatouille-moi,
+en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du chemin!
+
+Seulement, dans la tête, il s’était mis une idée assez extraordinaire
+: c’était, en se mariant, de prendre une fille noble.
+
+-- Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent épouser des
+nobles, et jamais tu n’en trouveras.
+
+-- Hé ! ripostait Bénoni, ne sommes-nous pas nobles, tous, dans la
+famille? Croyez-vous que nous sommes des manants comme vous autres?
+Notre aïeul était émigré; il portait le manteau doublé de velours
+rouge, les boudes à ses souliers, les bas de soie.
+
+Il fit tant, tourna tant, que, du côté de Carpentras, il entendit
+dire, un jour, qu’il y avait une famille de noblesse authentique,
+mais à peu près ruinée, où se trouvaient sept filles, toutes à
+marier. Le père, un dissipateur, vendait un morceau de terre tous les
+ans à son fermier, qui finit même par attraper le château. Mon brave
+oncle Bénoni s’attifa, se présenta, et l’aînée des demoiselles, une
+fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en passe de
+coiffer sainte Catherine, se décida à l’épouser. C’est sur la donnée
+de ces nobles comtadins, tombés dans la roture, qu’un romancier
+Carpentrassien, Henri de la Madeleine, a fait son joli roman : la
+_Fin du Marquisat d’Aurel_. (Paris, Charpentier, 1878.)
+
+J’ai dit que mon oncle était paresseux. Quand, vers milieu du jour,
+il allait à son jardin, pour bêcher ou reterser, il portait toujours
+son flûteau. Bientôt, il jetait son outil, allait s’asseoir à l’ombre
+et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les champs
+d’alentour accouraient vite à la musique et, aussitôt, il leur
+faisait danser la saltarelle.
+
+En hiver, rarement il se levait avant midi.
+
+-- Eh! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit, où
+pouvez-vous être mieux?
+
+-- Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y ennuyez-vous pas?
+
+-- Oh! jamais. Quand j’ai sommeil, je dors; quand je n’ai plus
+sommeil, je dis des psaumes pour les morts.
+
+Et, chose singulière, cet homme guilleret ne manquait pas un
+enterrement. Après la cérémonie, il demeurait toujours le dernier au
+cimetière, d’où il s’en revenait seul, en priant pour les siens et
+pour les autres, ce qui ne l’empêchait pas de répéter, chaque fois,
+cette bouffonnerie :
+
+-- Un de plus, charrié à la Cité du Saint-Repos!
+
+Il dut bien, à son tour, y aller aussi. Il avait quatre-vingt-trois
+ans, et le docteur, ayant laissé entendre à la famille qu’il n’y
+avait plus rien à faire :
+
+-- Bah! répondit Bénoni, à quoi bon s’effrayer! il n’en mourra que
+plus malade.
+
+Et, comme il avait son flûteau sur sa table de nuit :
+
+-- Que faites-vous de ce fifre-là, mon oncle? lui demandai-je, un
+jour que je venais le voir.
+
+-- Ces nigauds, me dit-il, m’avaient donné une sonnette pour que je
+la remue quand j’aurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas mieux mon
+fifre? Sitôt que je veux boire, au lieu d’appeler ou de sonner, je
+prends mon fifre et je joue un air.
+
+Si bien qu’il mourut son flûteau en main, et qu’on le lui mit dans
+son cercueil, chose qui donna lieu, le lendemain de sa mort, à
+l’histoire que voici :
+
+A la filature de soie, -- où allaient travailler les filles de
+Maillane, le lendemain du jour où l’oncle fut mis en terre, -- une
+jeune luronne, le matin, en entrant, fit d’un air effaré, aux autres
+jeunes filles :
+
+-- Vous n’avez rien entendu, fillettes, cette nuit?
+
+-- Non, le mistral seulement... et le chant de la chouette...
+
+-- Oh! écoutez : nous autres, mes belles, qui habitons du cote du
+cimetière, nous n’avons pas fermé l’oeil. Figurez- vous qu’à minuit
+sonnant, le vieux Bénoni a pris son flûteau (qu’on avait mis dans son
+cercueil) ; il est sorti de sa fosse et s’est mis à jouer une
+farandole endiablée. Tous les morts se sont levés, ont porté leurs
+cercueils au milieu du Grand Clos, les ont, pour se chauffer, allumés
+au feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait Bénoni, ils ont
+dansé un branle fou, autour du feu, jusqu’à l’aurore.
+
+Donc, avec l’oncle Bénoni, que vous connaissez maintenant, avec ma
+mère et mes trois tantes, nous nous étions mis en route pour la ville
+d’Avignon. Vous connaissez peut-être la façon des villageois,
+lorsqu’ils vont quelque part en troupe : tout le long, au trantran de
+notre véhicule, ce furent qu’exclamations et observations diverses au
+sujet des plantations, des luzernes, des blés, des fenouils, des
+semis, que la charrette côtoyait.
+
+Quand nous passâmes dans Graveson, -- où l’on voit
+un beau clocher, tout fleuronné d’artichauts de pierre :
+
+-- Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais, les
+vois-tu cloués au clocher?
+
+Et de rire et de rire, de cette facétie qui égaie les Maillanais
+depuis sept ou huit cents ans, facétie à laquelle les Gravesonais
+répliquent par une chanson qui dit :
+
+ _A Graveson, avons un clocher...
+ Ceux qui le voient disent qu’il est bien droit!
+ Mais, à Maillane, leur clocher est rond;
+ C’est une cage pour moineaux; dit-on_.
+
+Et l’on m’égrenait ainsi, les uns après les autres, les racontages
+coutumiers de la route d’Avignon : le pont de la Folie où les
+sorciers faisaient le branle, la Croisière où l’on arrêtait parfois à
+main armée, et la Croix de la Lieue et le Rocher d’Aiguille.
+
+Enfin, nous arrivâmes aux sablières de la Durance; les grandes eaux,
+un an avant, avaient emporté le pont, et il fallait passer la rivière
+avec un bac. Nous trouvâmes là, qui attendaient leur tour, une
+centaine de charrettes. Nous attendîmes comme les autres, une couple
+d’heures, au marchepied; puis, nous nous embarquâmes, après avoir
+chassé, en lui criant : "Au Mas" le Juif, notre gros chien, qui nous
+avait suivis.
+
+Il était plus de midi quand nous fûmes en Avignon. Nous allâmes
+établer, comme les gens de notre village, à l’_Hôtel de Provence_,
+une petite auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du jour,
+on alla bayer par la ville.
+
+-- Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie la comédie? Ce soir,
+on joue _Maniclo où Lou Groulié bèl esprit_ avec l’_Abbaye de Castro.
+— Ho! reprîmes-nous tous, il faut aller voir Maniclo_.
+
+C’était la première fois que j’allais au théâtre, et l’étoile voulût
+qu’on donnât, ce jour-là, une comédie provençale. A l’_Abbaye de
+Castro_, qui était un drame sombre, on ne comprit pas grand’chose.
+Mais mes tantes trouvèrent que _Maniclo_, à Maillane, était beaucoup
+mieux joué. Car, en ce temps, dans nos villages, il s’organisait,
+l’hiver, des représentations comiques et tragiques. J’y ai vu jouer,
+par nos paysans, la _Mort de César, Zaïre_ et _Joseph vendu par ses
+frères_. Ils se faisaient des costumes avec les jupes de leurs femmes
+et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la tragédie,
+suivait, avec grand plaisir, la déclamation morne de ces pièces en
+cinq actes. Mais on jouait aussi l’_Avocat Pathelin_, traduit en
+provençal, et diverses comédies du répertoire marseillais, telles que
+_Moussu Just, Fresquerio_ ou la _Co de l’Ai, Lou Groulié bèl esprit_
+et _Misè Galineto_. C’était toujours Bénoni le directeur de ces
+soirées, où, avec son violon, en dodelinant de la tête, il
+accompagnait les chants. Vers l’âge de dix-sept ans, il me souvient
+d’avoir rempli un rôle dans _Galineto_ et dans la _Co de l’Ai_, et
+même d’y avoir eu, devant mes compatriotes, assez d’applaudissements.
+
+Mais bref : le lendemain, après avoir embrassé ma mère et le coeur
+gros comme un pois qui aurait trempé neuf jours, il fallut s’enfermer
+dans la rue Pétramale, au pensionnat Millet. M. Millet était un gros
+homme, de haute taille, aux épais sourcils, à figure rougeaude, mal
+rasé et crasseux, en plus, des yeux de porc, des pieds d’éléphant, et
+de vilains doigts carrés qui enfournaient sans cesse la prise dans
+son nez. Sa chambrière, Catherine, montagnarde jaune et grasse, qui
+nous faisait la cuisine, gouvernait la maison. Je n’ai jamais tant
+mangé de carottes comme là, des carottes au maigre en une sauce de
+farine. Dans trois mois, pauvre petit, je devins tout exténué.
+
+Avignon, la prédestinée, où devait le Gai-Savoir faire un jour sa
+renaissance, n’avait pas, il s’en faut, la gaieté d’aujourd’hui; elle
+n’avait pas encore élargi telle qu’elle est à sa place de l’Horloge,
+ni agrandi sa place Pie, ni percé sa Grande-Rue. La Roque-de-Dom, qui
+domine la ville, complantée, maintenant, comme un jardin de roi,
+était alors pelée : il y avait un cimetière. Les remparts, à moitié
+ruinés, étaient entourés de fossés pleins de décombres avec des mares
+d’eau vaseuse. Les portefaix brutaux, organisés en corporation,
+faisaient la loi au bord du Rhône, et en ville, quand ils voulaient.
+Avec leur chef, espèce d’hercule, dénommé Quatre-Bras, c’est eux qui
+balayèrent, en 1848, l’Hôtel de Ville d’Avignon.
+
+Ainsi qu’en Italie, une fois par semaine passait par toutes les
+maisons, en remuant sa tirelire, un pénitent noir, qui, la cagoule
+sur le visage et deux trous devant les yeux, disait d’une voix grave
+:
+
+-- Pour les pauvres prisonniers!
+
+Inévitablement, on se heurtait, par les rues, à des types locaux,
+tels que la soeur Boute-Cuire, son panier à couvercle au bras, un
+crucifix d’argent sur sa grosse poitrine, ou bien le plâtrier Barret
+qui, dans une bagarre avec les libéraux,
+ayant perdu son chapeau, avait fait le serment de ne plus porter de
+chapeau jusqu’à ce qu’Henri V fût sur le trône, et qui, toute sa vie,
+s’en alla tête nue.
+
+Mais ce qu’on rencontrait le plus, avec leurs grands chapeaux montés
+et leurs longues capotes bleues, c’étaient les invalides installés en
+Avignon (où était une succursale de l’Hôtel de Paris), vénérables
+débris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, manchots, qui, de
+leurs jambes de bois, martelaient, à pas comptés, les pavés pointus
+des rues.
+
+La ville traversait une sorte de mue, embrouillée, difficultueuse,
+entre les deux régimes, l’ancien et le nouveau, qui n’avait pas cessé
+de s’y combattre à la sourdine. Les souvenirs atroces, les injures,
+les reproches des discordes passées, étaient encore vivants, étaient
+encore amers entre les gens d’un certain âge. Les carlistes ne
+parlaient que du tribunal d’Orange, de Jourdan Coupe-Têtes, des
+massacres de la Glacière. Les libéraux, en bouche, avaient 1815,
+remémorant sans cesse l’assassinat du maréchal Brune, son cadavre
+jeté au Rhône, ses valises pillées, ses assassins impunis, entre
+autres le Pointu, qui avait laissé un renom terrible, et, si quelque
+parvenu tant soit peu insolent réussissait dans ses affaires :
+
+-- Allons! disait le peuple, les louis du maréchal Brune commencent à
+sortir.
+
+Le peuple d’Avignon comme celui d’Aix et de Marseille et de, pour
+ainsi dire, toutes les villes de Provence, était pourtant, en général
+(depuis il a bien changé), regretteux de fleurs de lis comme du
+drapeau blanc. Cet échauffement de nos devanciers pour la cause
+royale n’était pas tant, ce me semble, une opinion politique qu’une
+protestation inconsciente et populaire contre la centralisation, de
+plus en plus excessive, que le jacobinisme et le premier Empire
+avaient rendue odieuse.
+
+La fleur de lis d’autrefois était, pour les Provençaux (qui l’avaient
+toujours vue dans le blason de la Provence), le symbole d’une époque
+où nos coutumes, nos traditions et nos franchises étaient plus
+respectées par les gouvernements. Mais de croire que nos pères
+voulussent revenir au régime abusif d’avant la Révolution serait une
+erreur complète, puisque c’est la Provence qui envoya Mirabeau aux
+Etats généraux et que la Révolution fut particulièrement passionnée
+en Provence.
+
+Je me souviens, à ce propos, d’une fois où Berryer venait d’être élu
+député par la ville de Marseille. Comme l’illustre orateur devait
+passer par Avignon, le préfet fit fermer les portes de la ville pour
+empêcher d’entrer les légitimistes du dehors qui arrivaient en foule
+pour lui faire un triomphe. Et bon nombre de Blancs furent, à cette
+occasion, emprisonnés au palais des papes.
+
+Mgr le duc d’Aumale, qui revenait d’Afrique, passa quelque temps
+après. On nous mena le voir à la porte Saint-Lazare, accompagné de
+ses soldats, qui étaient, comme lui, brunis par le soleil d’Alger. Il
+était tout blanc de poussière, blondin, avec des yeux bleus et le
+rayonnement de la jeunesse et de la gloire.
+
+-- Vive notre beau prince! criaient, à tout moment, les femmes des
+faubourgs.
+
+Me trouvant à Paris, en 1889, et ayant eu l’honneur d’être convié à
+Chantilly, je rappelai à Son Altesse cet infime détail de son passage
+en Provence; et Mgr d’Aumale, après quarante-cinq ans, se rappela de
+bonne grâce les braves femmes qui criaient en le voyant passer :
+
+-- Qu’il est joli! qu’il est galant!
+
+Ce vieil Avignon est pétri de tant de gloires qu’on n’y peut faire un
+pas sans fouler quelque souvenir. Ne se trouve-t-il pas que, dans
+l’île de maisons où était notre pensionnat, s’élevait, autrefois, le
+couvent de Sainte-Claire! C’est dans la chapelle de ce couvent que,
+le matin du 6 avril 1327, Pétrarque vit Laure pour la première fois.
+
+Nous étions aussi tout près de la rue des Etudes, qui, encore à cette
+époque, avait, dans le bas peuple, une réputation lugubre. Nous
+n’avions jamais pu décider les petits Savoyards, soit ramoneurs, soit
+décrotteurs, à venir ramoner dans notre pensionnat ou cirer nos
+chaussures. Comme, dans la rue des Etudes, se trouvaient, autrefois,
+l’Université d’Avignon ainsi que l’Ecole de médecine, le bruit
+courait que les étudiants attrapaient, quand ils pouvaient, les
+petits, vagabonds, pour les saigner, les écorcher, et étudier sur
+leurs cadavres.
+
+Il n’en était pas moins intéressant pour nous, enfants de villages
+pour la plupart, de rôder, quand nous sortions, dans ce labyrinthe de
+ruelles qui nous avoisinaient, comme le _Petit Paradis_, qui avait
+été jadis une "rue chaude" et qui s’en tenait encore; la rue de
+l’_Eau-de-Vie_, la rue du _Chat_, la rue du _Coq_, la rue du
+_Diable_. Mais quelle différence avec nos beaux vallons tout fleuris
+d’asphodèles, avec notre bon air, notre paix, notre liberté, de
+Saint-Michel-de-Frigolet!
+
+J’en avais, à certains jours, le coeur serré de nostalgie, et
+cependant, M. Millet, qui était fort bon diable au fond, avait
+quelque chose en lui qui finit par m’apprivoiser. Comme il était de
+Caderousse, fils, comme moi, d’agriculteur, et qu’il avait dans sa
+famille toujours parlé provençal, il professait, pour le poème du
+Siège de Caderousse, une admiration extraordinaire; il le savait tout
+par coeur, et à la classe, quelquefois, en pleine explication de
+quelque beau combat des Grecs et des Troyens, remuant tout à coup,
+par un mouvement de front qui lui était particulier, le toupet gris
+de ses cheveux :
+
+-- Eh bien! disait-il, tenez! c’est là l’un des morceaux les plus
+beaux de Virgile, n’est-ce pas? Écoutez, pourtant, mes enfants, le
+fragment que je vais vous citer, et vous reconnaîtrez que Favre, le
+chantre du _Siège de Caderousse_, à Virgile lui-même serre souvent
+les talons :
+
+ _Un nommé Pergori Latrousse,
+ Le plus ventru de Caderousse,
+ S’était rué contre un tailleur...
+ Ayant bronché contre une motte,
+ Il fut rouler comme un tonneau_.
+
+Si elles nous allaient, ces citations de notre langue, si pleine de
+saveur! Le gros Millet riait aux éclats, et, pour moi qui, dans le
+sang, avais, comme nul autre, gardé l’âcre douceur du miel de mon
+enfance, rien de plus appétissant que ces hors-d’oeuvre du pays.
+
+M. Millet, tous les jours, par là, vers les cinq heures, allait lire
+la gazette au café Baretta, -- qu’il appelait le "Café des Animaux
+parlants", -- et qui, si je ne me trompe, était, tenu par l’oncle ou,
+peut-être, par l’aïeul de Mlle Baretta, du Théâtre-Français; ensuite,
+le lendemain, lorsqu’il était de bonne humeur, il nous redisait, non
+sans malice, les éternelles grogneries des vieux politiciens de cet
+établissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, que du Petit,
+comme ils appelaient Henri V.
+
+Je fis, cette année-là, ma première communion à l’église
+Saint-Didier, qui était notre paroisse, et c’était le sonneur Fanot,
+chanté plus tard par Roumanille dans sa _Cloche montée_, qui nous
+sonnait le catéchisme. Deux mois avant la cérémonie, M. Millet nous
+menait à l’église pour y être interrogés. Et là, mêlés aux autres
+enfants, garçonnets et fillettes, qui devions communier ensemble, on
+nous faisait asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le hasard
+fit que moi, qui étais le dernier de la rangée des garçons, je me
+trouvai placé près d’une charmante fille qui était la première de la
+rangée des demoiselles. On l’appelait Praxède et elle avait, sur les
+joues, deux fleurs de vermillon semblables à deux roses fraîchement
+épanouies.
+
+Ce que c’est que les enfants : attendu que, tous les jours, on se
+rencontrait ensemble, assis l’un près de l’autre; que, sans penser à
+rien, nous nous touchions le coude, et que nous nous communiquions,
+dans la moiteur de notre haleine, à l’oreille, en chuchotant, nos
+petits sujets de rire, ne finîmes-nous pas (le bon Dieu me pardonne
+!) par nous rendre amoureux?
+
+Mais c’était un amour d’une telle innocence, et tellement emprunt
+d’aspirations mystiques, que les anges, là-haut, s’ils éprouvent
+entre eux des affections réciproques, doivent en avoir de pareilles.
+L’un comme l’autre, nous avions douze ans : l’âge de Béatrix, lorsque
+Dante la vit; et c’est cette vision de la jeune vierge en fleur qui a
+fait le _Paradis_ du grand poète florentin. Il est un mot, dans notre
+langue, qui exprime très bien ce délice de l’âme dont s’enivrent les
+couples dans la prime jeunesse : nous nous agréions. Nous avions
+plaisir à nous voir. Nous ne nous vîmes jamais, il est vrai, que dans
+l’église; mais, rien que de nous voir notre coeur était plein. Je lui
+souriais, elle souriait; nous unissions nos voix dans les mêmes
+cantiques d’amour, d’actions de grâces; vers les mêmes mystères nous
+exaltions, naïfs, notre foi spontanée... Oh! aube de l’amour, où
+s’épanouit en joie l’innocence, comme la marguerite dans le frais du
+ruisseau, première aube de l’amour, aube pure envolée!
+
+Voici mon souvenir de Mlle Praxède, telle que je la vis pour la
+dernière fois : tout de blanc vêtue, couronnée de fleurs d’aubépine,
+et jolie à ravir sous son voile transparent, elle montait à l’autel,
+tout près de moi, comme une épousée, belle petite épousée de
+l’Agneau!
+
+Notre communion faite, la chose finit là. C’est en vain que
+longtemps, quand nous passions dans sa rue (elle habitait rue de la
+Lice), je portais mes regards avides sous les abat-jour verts de la
+maison de Praxède. Je ne pus jamais la revoir. On l’avait mise au
+couvent et, alors, de songer que ma charmante amie avec le vermillon
+et le sourire de son visage, m’était enlevée pour toujours, soit de
+cela, soit d’autre chose, je tombai dans une langueur à me dégoûter
+de tout.
+
+Aussi les vacances venues, quand je retournai au Mas, ma mère en me
+voyant tout pâle, avec, de temps en temps, des atteintes de fièvre,
+décida dans sa foi, autant pour me guérir que pour me récréer, de me
+conduire à saint Gent, qui est le patron des fiévreux.
+
+Saint Gent, qui a pareillement la vertu de faire pleuvoir, est une
+sorte de demi-dieu pour les paysans des deux côtés de la Durance.
+
+-- Moi, nous disait mon père, j'ai été à Saint-Gent avant la
+Révolution. Nous y allâmes les pieds nus, avec ma pauvre mère, je
+n’avais pas plus de dix ans. Mais, en ce temps, il y avait plus de
+foi.
+
+Nous, avec l’oncle Bénoni qui conduisait le voyage et que vous
+connaissez déjà, par une lune claire comme il en fait en septembre,
+vers minuit, nous partîmes donc, sur une charrette bâchée, et, après
+nous être joints aux autres pèlerins qui allaient à la fête, à
+Château-Renard, à Noves, au Thor, ou bien à Pernes, nous voyions
+après nous, tout le long du chemin, quantité d’autres charrettes,
+recouvertes, comme la nôtre, de toiles étendues sur des cerceaux de
+bois, venir grossir la caravane.
+
+Chantant ensemble, pêle-mêle, le cantique de saint Gent, -- qui, du
+reste, est superbe, puisque Gounod en a mis l’air dans l’opéra de
+_Mireille, -- nous traversions de nuit, au bruit des coups de fouet,
+les villages endormis, et le lendemain soir, par là, vers les quatre
+heures, nous arrivions en foule au cri de : "Vive saint Gent!", dans
+la gorge du Bausset.
+
+Et là, sur les lieux mêmes, où l’ermite vénéré avait passé sa
+pénitence, les vieux, avec animation, racontaient aux jeunes gens ce
+qu’ils avaient entendu dire :
+
+-- Gent, disait-il, était comme nous un enfant de paysans, un brave
+gars de Monteux, qui, à l’âge de quinze ans, se retira dans le
+désert, pour se consacrer à Dieu. Il labourait la terre avec deux
+vaches. Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le loup,
+l’attela à sa charrue, et le fit labourer, sous le joug, avec l’autre
+vache. Mais à Monteux, depuis que Gent était parti, il n’avait pas
+plu de sept ans, et les Montelais dirent à la mère de Gent :
+
+-- Imberte, il faut aller à la recherche de votre fils, parce que,
+depuis son départ, il n’est plus tombé une goutte d’eau.
+
+Et la mère de Gent, à force de chercher, à force de crier, trouva
+enfin son gars, là où nous sommes à présent, dans la gorge du
+Bausset, et, comme sa mère avait soif, Gent, pour la faire boire,
+planta deux de ses doigts dans le roc escarpé, et il en jaillit deux
+fontaines : une de vin et l’autre d’eau. Celle du vin est tarie, mais
+celle de l’eau coule toujours, -- et c’est la main de Dieu pour les
+mauvaises fièvres.
+
+On va, deux fois par an, à l’ermitage de Saint-Gent. D’abord, au mois
+de mai, où les Montelais, ses compatriotes, emportent sa statue de
+Monteux au Bausset, pèlerinage de trois lieues, qui se fait à la
+course, en mémoire et symbole de la fuite du saint.
+
+Voici la lettre enthousiaste qu’Aubanel m’écrivait, un an qu’il y
+était allé (1886) :
+
+"Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de Saint-Gent. C’est une
+fête étonnante, admirable, sublime; ce qui est d’une poésie inouïe,
+ce qui m’a laissé dans l’âme une impression délicieuse, c’est la
+course nocturne des porteurs de saint Gent. Le maire nous avait donné
+une voiture et nous avons suivi ce pèlerinage dans les champs, les
+bois et les rochers au clair de lune, au chant des rossignols, depuis
+huit heures du soir, jusqu’à minuit et demi. C’est saisissant: et
+mystérieux; c’est étrange et beau à faire pleurer. Ces quatre enfants
+en culotte et en guêtres nankin, courant comme des lièvres, volant
+comme des oiseaux, précédés d’un homme à cheval galopant et tirant
+des coups de pistolet; les gens des fermes venant sur les chemins au
+passage du saint; les hommes, les femmes, les enfants et les vieux,
+arrêtant les porteurs, baisant la statue, criant, pleurant,
+gesticulant; et puis, lorsqu’on repart toujours vite, les femmes qui
+leur crient :
+
+"-- Heureux voyage! garçons!
+"Et les hommes qui ajoutent :
+"-- Le grand saint Gent vous maintienne la force!
+"-- Et de courir encore, de courir à perdre haleine. Oh! ce voyage
+dans la nuit, cette petite troupe partant à la garde de Dieu et de
+saint Gent, et s’enfonçant dans les ténèbres, dans le désert, pour
+aller je ne sais où, tout cela, je te le redis, est d’une poésie si
+profonde et si grande qu’elle vous laisse une impression
+ineffaçable."
+
+Le second pèlerinage de Saint Gent est en septembre, et c’est celui
+où nous allâmes. Comme saint Gent, en somme, n’a été canonisé que par
+la voix du peuple, les prêtres y viennent peu, les bourgeois encore
+moins; mais le peuple de la glèbe, dans ce bon saint tout simple qui
+était de son terroir, qui parlait comme lui, qui, sans temps de
+longueurs, lui envoie la pluie, lui guérit ses fièvres, le peuple
+reconnaît sa propre déification et son culte pour lui est si fervent
+que, dans l’étroite gorge où la légende vit, on a vu, quelquefois,
+jusqu’à vingt mille pèlerins.
+
+La tradition dit que saint Gent couchait la tête en bas, les pieds en
+haut, dans un lit de pierre ; et tous les pèlerins, dévotement,
+gaiement, font l’arbre fourchu au lit de saint Gent, qui est une auge
+dressée ; -- les femmes mêmes le font aussi, en se tenant, de l’une à
+l’autre, les jupes décemment serrées.
+
+Nous fîmes l’arbre fourchu dans le lit, comme les autres; nous
+allâmes, avec ma mère, voir le _Fontaine du Loup et la Fontaine de la
+Vache_; et ensuite, entourés de quelques vieux noyers, la chapelle de
+saint Gent, où se trouve son tombeau et le "rocher affreux", comme
+dit le cantique, d’où sort, pour les fiévreux, la miraculeuse source.
+
+Or, émerveillé de tous ces récits, de toutes ces croyances, de toutes
+ces visions, moi donc, l’âme enivrée par la vue de l’endroit, par la
+senteur des plantes, -- encore embaumées, semblait-il, de l’empreinte
+des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzième année, je
+m’abreuvai au jet d’eau; et (dites ce qu’il vous plaira), à partir de
+là, je n’eus plus de fièvre. Ne vous étonnez pas si la fille du
+félibre, si la pauvret Mireille, perdue dans la Crau, mourante de
+soif, se recommande au bon saint Gent.
+
+ _O bel et jeune laboureur -- qui attelâtes à votre charrue — le
+ loup de la montagne, etc._
+ (Mireille, chant VIII.)
+
+souvenir de jeunesse qu’il m’est doux encore de me remémorer.
+
+A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre nos
+classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant pensioinnaires
+chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour, au
+Collège Royal, pour y suivre comme externes les cours universitaires,
+et c’est dans ce lycée et de cette façon que, dans cinq ans (de 1843
+à 1847), je terminai mes études.
+
+Nos maîtres du collège n’étaient pas, comme aujourd’hui, de jeunes
+normaliens stylés et élégants. Nous avions encore, dans leurs
+chaires, les vieux barbons sévères de l’ancienne Université : en
+quatrième, par exemple, le brave M. Blanc, ancien sergent-major de
+l’époque impériale, qui, lorsque nos réponses étaient insuffisantes,
+_ex abrupto_ nous lançait par la tête les bouquins qu’il avait en
+main; en troisième, M. Monbet, au parler nasillard (il conservait,
+sur sa cheminée dans un bocal d’eau-de-vie, un foetus de sa femme);
+en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur le
+renouveau de Victor Hugo; enfin, en rhétorique, un rude patriote
+appelé M. Chanlaire, qui détestait les Anglais, et qui, ému, nous
+déclamait, en frappant sur son pupitre, les chants guerriers de
+Béranger.
+
+Je me vois encore, un an, à la distribution des prix dans l’église du
+collège, avec tout le beau monde d’Avignon qui l’emplissait. J’avais,
+cette année-là, et je ne sais comment, remporté tous les prix, même
+celui d’excellence. Chaque fois qu’on me nommait, j’allais chercher,
+timide, aux mains du proviseur, le beau livre de prix et la couronne
+de laurier puis, traversant la foule et ses applaudissements, je
+venais jeter ma gloire dans le tablier de ma mère; et tous
+considéraient d’un regard curieux, d’un regard étonné, cette belle
+Provençale qui, dans son cabas de jonc, entassait avec bonheur, mais
+digne et calme, les lauriers de son fils; puis au Mas, pour les
+conserver, _sic transit gloria mundi_, nous mettions lesdits lauriers
+sur la cheminée, derrière les chaudrons.
+
+Quoi qu’il se fît, pourtant, pour me détourner de mon naturel, comme
+on ne fait que trop, aujourd’hui plus que jamais, aux enfants du
+Midi, je ne pouvais me sevrer des souvenances de ma langue, et tout
+m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais plus quel journal,
+ces vers de Jasmin à Loïsa Puget :
+
+ _Quand dins l’aire
+ Pèr nous plaire
+ Sones l'aire --
+ _De tas nouvellos causous,
+ Sus la terro tout s’amaiso,
+ Tout se taiso,
+ Al refrin que fas souna :
+ Mai d’un cop se derebelho
+ E fremis coumo la felho
+ Qu’un vent fres lai frissouna._
+
+Et voyant que ma langue avait encore des poètes qui la mettaient en
+gloire, pris d’un bel enthousiasme, je fis aussitôt, pour le célèbre
+perruquier, une piécette admirative qui commençait ainsi :
+
+ _Pouèto, ounour de ta maire Gascougno_.
+
+Mais, petit criquet, je n’eus pas de réponse. Je sais bien que mes
+vers, pauvres vers d’apprenti, n’en méritaient guère; cependant, --
+pourquoi le nier? -- ce dédain me fut sensible; et plus tard, à mon
+tour, quand j’ai reçu des lettres de tout pauvre venant, me rappelant
+ma déconvenue, je me suis fait un devoir de les bien accueillir
+toujours.
+
+Vers l’âge de quatorze ans, ce regret de mes champs et de ma langue
+provençale, qui ne m’avait jamais quitté, finit par me jeter dans une
+nostalgie profonde.
+
+"Combien sont plus heureux, me disais-je à part moi, comme l’Enfant
+Prodigue, les valets et les bergers de notre Mas, là-bas, qui mangent
+le bon pain que ma mère leur apprête, et mes amis d’enfance, les
+camarades de Maillane, qui vivent libres à la campagne et labourent,
+et moissonnent, et vendangent, et olivent, sous le saint soleil de
+Dieu, tandis que je me chême, moi, entre quatre murs, sur des
+versions et sur des thèmes!"
+
+Et mon chagrin se mélangeait d’un violent dégoût pour ce monde
+factice où j’étais claquemuré et d’une attraction vers un vague idéal
+que je voyais bleuir dans le lointain, à l’horizon. Or, voici qu’un
+jour, en lisant, je crois, le _Magasin des Familles_, je vais tomber
+sur une page où était la description de la chartreuse de Valbonne et
+de la vie contemplative et silencieuse des Chartreux.
+
+N’est-il pas vrai, lecteur, que je me monte la tête, et, m’échappant
+du pensionnat, par une belle après-midi, je pars, tout seul,
+éperdument, prenant, le long du Rhône la route du Pont-Saint-Esprit,
+car je savais que Vaibonne n’en était pas éloigné.
+
+"Tu iras, me dis-je, frapper à la porte du couvent; tu prieras, tu
+pleureras, jusqu’à ce qu’on veuille te recevoir; puis, une fois reçu,
+tu vas, comme un bienheureux, te promener tout le jour sous les
+arbres de la forêt, et, te plongeant dans l’amour de Dieu, tu te
+sanctifieras comme fit le bon saint Gent."
+
+Ce ressouvenir de saint Gent, dont la légende me hantait, sur le coup
+m’arrêta.
+
+"Et ta mère, me dis-je, à laquelle, misérable, tu n’as pas dit adieu,
+et qui, en apprenant que tu as disparu, va être au désespoir et, par
+monts et par vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant, désolée
+comme la mère de saint Gent.!"
+
+Et alors, tournant bride, le coeur gros, hésitant, je gagnai vers
+Maillane, autant dire pour embrasser, avant de fuir le monde, mes
+parents encore une fois; mais, à mesure que j’avançais vers la maison
+paternelle, voilà, pauvre petit, que mes projets de cénobite et mes
+fières résolutions fondaient dans l’émotion de mon amour filial comme
+un peloton de neige à un feu de cheminée; et lorsque, au seuil du
+Mas, j’arrivai sur le tard et que ma mère, étonnée de me voir tomber
+là, me dit :
+
+-- Mais pourquoi donc as-tu quitté le pensionnat avant d’être aux
+vacances?
+
+-- Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux de ma fugue, et
+je ne veux plus y aller, chez ce gros monsieur Millet.
+
+-- où l’on ne mange que des carottes!
+
+Le lendemain, on me fit reconduire, par notre berger Rouquet, dans ma
+geôle abhorrée, en me promettant, cependant, de m’en libérer bientôt,
+après les vacances.
+
+CHAPITRE VII
+
+CHEZ M. DUPUY
+
+Joseph Roumanille. — Notre liaison. — Les poètes du "Boui-Abaisso".
+-- L’épuration de notre langue. -- Anselme Matbieu. — L’amour sur les
+toits. — Les processions avignonnaises. — Celle des Pénitents Blancs.
+-- Le sergent Monnier. — L’achèvement des études.
+
+Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de place, ma
+mère, à la rentrée de cette année scolaire, m’amena chez M. Dupuy,
+Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un pensionnat
+à Avignon, au quartier du Pont-Troué. Mais, ici, pour mes goûts de
+provençaliste en herbe, j’eus, comme on dit, le museau dans le sac.
+
+M. Dupuy était le frère de ce Charles Dupuy, mort député de la Drôme,
+auteur du _Petit Papillon_, un des morceaux délicats de notre
+anthologie provençale moderne. Lui, le cadet Dupuy, rimait aussi en
+provençal, mais ne s’en vantait pas, et il avait raison.
+
+Voici que, quelque temps après, il nous arriva de Nyons un jeune
+professeur à fine barbe noire, qui était de Saint-Remy. On l’appelait
+Joseph Roumanille. Comme nous étions pays, -- Mailane et Saint-Remy
+sont du même canton, -- et que nos parents, tous cultivateurs, se
+connaissaient de, longue date, nous fûmes bientôt liés. Néanmoins,
+j’ignorais que le Saint-Remyen s’occupait, lui aussi, de poésie
+provençale.
+
+Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les vêpres, à
+l’église des Carmes. Là, on nous faisait mettre derrière le
+maître-autel, dans les stalles du choeur, et, de nos voix jeunettes,
+nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels Denis
+Cassan, autre poète provençal, on ne peut plus populaire dans les
+veillées du quartier, et que nous voyions en surplis, avec son air
+falot, son flegme, sa tête chauve, entonner les antiennes et les
+hymnes. La rue où il demeurait porte, aujourd’hui, son nom.
+
+Or, un dimanche, pendant que l’on chantait vêpres, il me vint dans
+l’idée de traduire en vers provençaux les _Psaumes de la Pénitence_,
+et, alors, en tapinois, dans mon livre entr’ouvert, j’écrivais à
+mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version :
+
+ _Que l’isop bagne ma caro,
+ Sarai pur : lavas-me lèu
+ E vendrai pu blanc encaro
+ Que la tafo de la nèu_.
+
+Mais M. Roumanille, qui était le surveillant, vient par derrière,
+saisit le papier où j’écrivais, le lit, puis le fait lire au prudent
+M. Dupuy, -- qui fut, paraît-il, d’avis de ne pas me contrarier; et,
+après vêpres, quand, autour des remparts d’Avignon, nous allions à la
+promenade, il m’interpella en ces termes :
+
+-- De cette façon, mon petit Mistral, tu t’amuses à faire des vers
+provençaux?
+
+-- Oui, quelquefois, lui répondis-je.
+
+Et Roumanille, d’une voix sympathique et bien timbrée, me récita les
+Deux Agneaux :
+
+ _Entendès pas l’agnèu que bèlo?
+ Vès-lou que cour après l’enfant...
+ Coume fan bèn tout ço que fan!
+ E l’innoucènci, ccnnme es bello!
+
+Et puis, le _Petit Joseph_ :
+
+ _Lou paire es ana rebrounda
+ E, pèr vendre lou jardinage,
+ La maire es anado au village,
+ E Jejè rèsto pèr garda.
+
+Et puis _Paulon_, et puis le _Pauvre_, et _Madeleine et Louisette_,
+une vraie éclosion de fleurs d’avril, de fleurs de prés, fleurs
+annonciatrices du printemps félibréen qui me ravirent de plaisir et
+je m’écriai :
+
+-- Voilà l’aube que mon âme attendait pour s’éveiller à la lumière!
+
+J’avais bien, jusque-là, lu à bâtons rompus un peu de provençal;
+mais, ce qui m’ennuyait, c’était de voir notre langue, chez les
+écrivains modernes (à l’exception de Jasmin et du marquis de Lafare
+-- que je ne connaissais pas), employée, en général, comme on eût dit
+par dérision. Et Roumanille, beau premier, dans le parler populaire
+des Provençaux du jour, chantait, lui, dignement, sous une forme
+simple et fraîche, tous les sentiments du coeur.
+
+En conséquence, et nonobstant une différence d’âge d’une douzaine
+d’années (Roumanille était né en 1818), lui, heureux de trouver un
+confident de sa Muse tout préparé pour le comprendre, moi,
+tressaillant d’entrer au sanctuaire de mon rêve, nous nous donnâmes
+la main, tels que des fils du même Dieu, et nous liâmes amitié sous
+une étoile si heureuse que, pendant un demi-siècle, nous avons marché
+ensemble pour la même oeuvre ethnique, sans que notre affection ou
+notre zèle se soient ralentis jamais.
+
+Roumanille avait donné ses premiers vers au _Boui-A baisso_, un
+journal provençal que Joseph Désanat publiait à Marseule une fois par
+semaine et qui, pour les trouvères de cette époque-là, fut un foyer
+d’exposition. Car la langue du terroir n’a jamais manqué d’ouvriers;
+et principalement au temps du _Boui-A baisso_ (1841-1846), il y eut
+devers Marseile un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien fait que
+maintenir l’usage d’écrire en provençal, mérite d’être salué.
+
+De plus, nous devons reconnaître que des poètes populaires, tels que
+le valeureux Désanat de Tarascon, tels que Bellot, Chailan, Bénédit
+et Gelu, Gelu éminemment, qui ont à leur manière exprimé la
+gaillardise du gros rire marseillais, n’ont pas été depuis, pour ces
+sortes d’atellanes, remplacés ni dépassés. Et Camille Reybaud, un
+poète de Carpentras, mais poète de noble allure, dans une grande
+épître qu’il envoyait à Roumanille, tout en désespérant du sort du
+provençal délaissé par les imbéciles qui, disait-il :
+
+_Laissent, pour imiter les messieurs de la ville, -- aux sages
+pères-grands notre langue trop vile -- et nous font du français,
+qu’ils estropient à fond, -- de tous les patois le plus affreux
+peut-être.
+
+Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait; lorsqu’il
+faisait cet appel aux rédacteurs du _Boui-A baisso_:
+
+_Quittons-nous : mais avant de nous séparer, -- frères, contre
+l’oubli songeons de nous défendre; -- tous ensemble faisons quelque
+oeuvre colossale, -- quelque tour de Babel en brique provençale; --
+au sommet, en chantant, gravez ensuite votre nom, -- car vous autres,
+amis, êtes dignes de renommée! -- Moi qu’un grain d’encens étourdit
+et enivre, -- qui chante pour chanter comme fait la cigale -- et qui
+n’apporterais, pour votre monument, -- qu’une pincée de gravier et de
+mauvais ciment, je creuserai pour ma muse un tombeau dans le sable;
+-- et quand vous aurez fini votre oeuvre impérissable, -- si, des
+hauteurs de votre ciel si bleu, vous regardez en bas, frères, vous ne
+me verrez plus_.
+
+Seulement, imbus de cette idée fausse que le parler du peuple n’était
+bon qu’à traiter des sujets bas ou drolatiques, ces messieurs
+n’avaient cure ni de le nettoyer, ni de le réhabiliter.
+
+Depuis Louis XIV, les traditions usitées pour écrire notre langue
+s’étaient à peu près perdues. Les poètes méridionaux avaient, par
+insouciance ou plutôt par ignorance, accepté la graphie de la langue
+française. Et à ce système-là qui, n’étant pas fait pour lui,
+disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite ses
+fantaisies orthographiques à tel point que les dialectes de l’idiome
+d’Oc, à force d’être défigurés par l’écriture, paraissaient
+complètement étrangers les uns aux autres.
+
+Roumanille, en lisant à la bibliothèque d’Avignon les manuscrits de
+Saboly, fut frappé du bon effet que produisait notre langue,
+orthographiée là selon le génie national et d’après les usages de nos
+vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse, prendre mon
+sentiment pour rendre au provençal son orthographe naturelle; et,
+d’accord tous les deux sur le plan de réforme, on partit hardiment de
+là pour muer ou changer de peau. Nous sentions instinctivement que,
+pour l’oeuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous fallait
+un outil léger, un outil frais émoulu.
+
+L’orthographe n’était pas tout. Par esprit d’imitation et par un
+préjugé bourgeois qui, malheureusement, descend toujours davantage,
+l’on s’était accoutumé à délaisser comme "grossiers" les mots les
+plus grenus du parler provençal. Par suite, les poètes précurseurs
+des félibres, même ceux en renom, employaient communément, sans aucun
+sens critique, les formes corrompues, bâtardes, du patois francisé
+qui court les rues. Ayant donc Roumanille et moi, considéré qu’à tant
+faire que d’écrire nos vers dans le langage du peuple, il fallait
+mettre en lumière, il fallait faire valoir l’énergie, la franchise,
+la richesse d’expression qui la caractérisent, nous convînmes
+d’écrire la langue purement et telle qu’on la parle dans les milieux
+affranchis des influences extérieures. C’est ainsi que les Roumains,
+comme nous le contait le poète Alexandri, lorsqu’ils voulurent
+relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises avaient
+perdue ou corrompue, allèrent la rechercher dans les campagnes et les
+montagnes chez les paysans les moins cultivés.
+
+Enfin, pour conformer le provençal écrit à la prononciation générale
+en Provence, on décida de supprimer quelques lettres finales ou
+étymologiques tombées en désuétude, telles que l’S du pluriel, le T
+des participes, l’R des infinitifs et le CH de quelques mots, tels
+que _fach, dich, puech_, etc.
+
+Mais qu’on n’aille pas croire que ces innovations, bien qu’elles
+n’eussent de rapport qu’avec un cercle restreint des poètes "patois"
+comme on disait alors, se fussent introduites dans l’usage commun,
+sans combat ni résistance. D’Avignon à Marseille, tous ceux qui
+écrivaient ou rimaillaient dans la langue, contestés dans leur
+routine ou leur manière d’être, soudain se gendarmèrent contre les
+réformateurs. Une guerre de brochures et d’articles venimeux, entre
+les jeunes d’Avignon et nos contradicteurs, dura plus de vingt ans.
+
+A Marseille, les amateurs de trivialités, les rimeurs à barbe
+blanche, les jaloux, les grognons, se réunissaient le soir dans
+l’arrière-boutique du bouquiniste Boy pour y gémir amèrement sur la
+suppression des S et aiguiser les armes contre les novateurs.
+Roumanille, vaillamment et toujours sur la brèche, lançait aux
+adversaires le feu grégeois que nous apprêtions, un peu l’un, un peu
+l’autre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous avions pour
+nous, outre les bonnes raisons, la foi, l’enthousiasme, l’entrain de
+la jeunesse, avec quelque autre chose, nous finîmes par rester, ainsi
+que vous verrez plus tard, maîtres du champ de bataille.
+
+...................................................
+
+Dans la cour, une après-midi où, avec les camarades, nous jouions aux
+trois sauts, entra et s’avança dans notre groupe un nouveau
+pensionnaire aux fines jambes, le nez à l’Henri IV, le chapeau sur
+l’oreille, l’air quelque peu vieillot et dans la bouche un bout de
+cigare éteint. Et les mains dans les poches de sa veste arrondie,
+sans plus de façons que s’il était des nôtres :
+
+-- Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que j’essaye, moi,
+un peu, aux trois sauts?
+
+Et aussitôt, sans plus de gêne, le voilà qui prend sa course, et
+léger comme un chat, il dépasse peut-être d’environ trois mains
+ouvertes la marque du plus fort qui venait de sauter.
+Nous battîmes tous des mains et lui dîmes :
+
+-- Collègue, d’où sors-tu comme cela?
+
+-- Je sors, dit-il, de Châteauneuf, le pays du bon vin... Vous n’en
+avez jamais ouï parler, de Châteauneuf, de Châteauneuf-du-Pape?
+
+-- Si, et quel est ton nom?
+
+-- Mon nom? Anselme Mathieu.
+
+A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses poches, et
+il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de façon
+courtoise, souriante et aisée, il nous offrit à tour de rôle.
+
+Nous qui, pour la plupart, n’avions jamais osé fumer (sinon, comme
+les enfants, quelques racines de mûrier), nous prîmes sur-le-champ en
+grande considération le nouveau qui faisait si largement les choses
+et qui, à ce qu’il montrait, devait connaître la haute vie.
+
+C’est ainsi qu’avec Mathieu, le gentil auteur de la _Farandole_, nous
+fîmes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le racontai à
+notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut tant
+que, dans son roman de Jack, il a mis à l’actif de son petit prince
+nègre la susdite largesse des vieux bouts de cigare.
+
+Avec Roumanille et Mathieu nous étions donc trois, _tres faciunt
+capitulum_, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder le
+Félibrige. Mais le brave Mathieu (comment s’arrangeait-il?) on ne le
+voyait guère qu’à l’heure des repas ou de la récréation. Attendu
+qu’il avait l’air déjà d’un petit vieux, bien qu’il n’eût pas
+beaucoup plus de seize ans, et qu il était quelque peu en retard dans
+ses études, il s’était fait donner une chambre sous les tuiles, sous
+prétexte de pouvoir y travailler plus librement, et là, dans sa
+soupente, où l’on voyait, sur les murs, des images clouées et, sur
+des
+étagères, des figurines de Pradier, nudités en plâtre, tout le jour
+il rêvassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du temps,
+accoudé sur sa fenêtre, regardait les gens passer dans la rue ou bien
+les passereaux apporter la becquée, dans leurs nids, à leurs petits.
+Puis il disait des gaudrioles à Mariette, la chambrière, envoyait des
+lorgnades à la demoiselle du maître et, lorsqu’il descendait nous
+voir, nous contait toutes sortes de fariboles de village.
+
+Mais, où il ne riait pas, c’était lorsqu’il nous parlait de ses
+parchemins de noble.
+
+-- Mes aïeux étaient marquis, disait-il d’une voix grave, marquis de
+Montredon. Lors de la Révolution, mon grand père quitta son titre ;
+et, après, se trouvant ruiné, il ne voulut plus le reprendre, parce
+qu’il ne pouvait plus le porter convenablement.
+
+Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque chose de
+romanesque, de nébuleux. Quelquefois, il disparaissait, comme les
+chats lorsqu’ils vont à Rome. Nous le hélions :
+
+-- Mathieu!
+
+Point de Mathieu... Où était-il? Là-haut sur les toits, qui courait
+dans les tuiles, pour aller à des rendez-vous qu’il avait, nous
+racontait-il, avec une fillette belle comme le jour!
+
+Voici qu’au Pont-Troué, qui était notre quartier, le jour de la
+Fête-Dieu, nous regardions, comme d’usage, passer la procession, et
+Mathieu me dit :
+
+-- Frédéric, veux-tu que je te fasse connaître mon amante?
+
+-- Volontiers.
+
+-- Eh bien! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe des choristes,
+ennuagées de blanc dans leurs voiles de tulle, tu remarqueras que
+toutes ont une fleur épinglée au milieu de la poitrine :
+
+ _Fleur au milan
+ Cherche galant_.
+
+Mais tu en verras une, blonde comme un fil d’or, qui aura la fleur
+sur le côté :
+
+ _Fleur au côté,
+ Galant trouvé._
+
+-- Tiens, la voilà : c’est elle!
+
+-- C’est ton amie?
+
+-- Celle-là même.
+
+-- Mon cher, c’est un soleil! Mais comment t’y es-tu pris pour faire
+la conquête d’une si fine demoiselle?
+
+-- Je vais, dit-il, te le conter. C’est la fille du confiseur qui est
+à la Carretterie. J’y allais, de temps en temps, acheter des _boutons
+de guêtre_ (pastilles à la menthe) ou des _crottes de rat_ (pâte de
+réglisse); si bien qu’ayant fini par me familiariser avec l’aimable
+petite et m’étant fait connaître pour marquis de Montredon, un jour
+qu’elle était seule derrière son comptoir, je lui dis :
+
+"-- Belle fille, si je vous connaissais pour aussi peu sensée que
+moi, je vous proposerais de faire une excursion...
+
+"-- Où?
+
+"-- Dans la lune, répondis-je.
+
+"La fillette éclata de rire et, moi, je continuai :
+
+"-- Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la terrasse
+qui se trouve au haut de votre maison, à l’heure que vous voudrez ou
+à celle où vous pourrez; et moi, qui mets mon coeur et ma fortune à
+vos pieds, je viendrai tous les jours, là, sous le ciel, vous conter
+fleurette.
+
+Et ainsi s’est passée la chose... Au haut de la maison de ma belle,
+il y a, comme en beaucoup d’autres, une de ces plates-formes où l’on
+fait sécher le linge. Je n’ai donc, chaque jour, qu’à monter sur les
+toits et, de gouttière en gouttière, je vais trouver ma blondine, qui
+y étend ou plie sa petite lessive ; et puis là, les lèvres sur les
+lèvres, la main pressant la main, toujours courtoisement, comme entre
+dame et chevalier, nous sommes dans le paradis.
+
+Voilà comme notre Anselme, futur _Félibre des Baisers_, en étudiant à
+l’aise le Bréviaire de l’Amour, passa tout doucement ses classes sur
+les toitures d’Avignon.
+
+A propos des processions, et avant de quitter la cité pontificale, il
+faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans notre
+jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en émoi.
+Notre-Dame-de-Dom qui est la métropole, et les quatre paroisses :
+Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien,
+rivalisaient à qui se montrerait plus belle.
+
+Dès que le sacristain, agitant sa clochette, avait parcouru les rues
+dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on
+balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on attachait
+les tentures. Les riches, à leurs balcons, étendaient leurs
+tapisseries de soie brodée et damassée; les
+pauvres, à leurs fenêtres, exhibaient leurs couvertures piquées à
+petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes-pointes. Au
+portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les murs de
+draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pavé, d’une litière
+de buis.
+
+Ensuite s’élevaient, de distance en distance, les reposoirs
+monumentaux, hauts comme des pyramides, chargés de candélabres et de
+vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais sur
+des chaises, attendaient le cortège, en mangeant des petits pâtés. La
+jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane, se
+promenaient, se dandinaient, lorgnant les filles et leur jetant des
+roses, sous les tentes des rues qu’embaumait, tout le long, la fumée
+des encensoirs.
+
+Lorsque enfin la procession, avec son suisse en tête, de rouge tout
+vêtu, avec ses théories de vierges voilées de blanc, ses
+congrégations, ses frères, ses moines, ses abbés, ses choeurs et ses
+musiques, s’égrenait lentement au battement des tambours, vous
+entendiez, au passage, le murmure des dévotes qui récitaient leur
+rosaire.
+
+Puis, dans un grand silence, agenouillés ou inclinés, tous se
+prosternaient à la fois, et, là-bas, sous une pluie de fleurs de
+genêt blondes, l’officiant haussait le Saint-Sacrement splendide!
+
+Mais ce qui frappait le plus, c’étaient les Pénitents, qui faisaient
+leurs sorties après le coucher du soleil, à la clarté des flambeaux.
+Les Pénitents Blancs, entre autres, lorsque, encapuchonnés de leurs
+capuces et cagoules, ils déifiaient pas à pas, comme des spectres,
+par la ville, portant à bras, les uns des tabernacles portatifs, les
+autres des reliquaires ou des bustes barbus, d’autres des
+brûle-parfums, ceux-ci un oeil énorme dans un triangle, ceux-là un
+grand serpent entortillé autour d’un arbre, vous auriez dit la
+procession indienne de Brahma.
+
+Contemporaines de la Ligue et même du Schisme d’Occident, ces
+confréries, en général, avaient pour chefs et dignitaires les
+premiers nobles d’Avignon, et Aubanel le grand félibre, qui avait,
+toute sa vie, été Pénitent Blanc zélé, fut, à sa mort, enseveli dans
+son froc de confrère.
+
+Nous avions, chez M. Dupuy, comme maître d’étude, un ancien sergent
+d’Afrique appelé M. Monnier, qui aurait bien été, nous disait-il,
+pénitent rouge, si une confrérie de cette couleur-là eût existé dans
+Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt à sacrer, il
+était, avec sa moustache et sa barbiche rêche, toujours, de pied en
+cap, ciré et astiqué.
+
+Au Collège Royal, où nous apprenions l’histoire, il n’était jamais
+question de la politique du siècle. Mais le sergent Monnier,
+républicain enthousiaste, s’était, à cet égard, chargé de nous
+instruire. Pendant les récréations, il se promenait de long en large,
+tenant en main l’histoire de la Révolution. Et s’enflammant à la
+lecture, gesticulant, sacrant et pleurant d’enthousiasme :
+
+"Que c’est beau! nous criait-il, que c’est beau! quels hommes!
+Camille Desmoulins, Mirabeau, Bailly, Vergniaud, Danton, Saint-Just,
+Boissy-d’Anglas! nous sommes des vermisseaux aujourd’hui, nom de
+Dieu, à côté des géants de la Convention nationale!"
+-- "Quelque chose de beau, tes géants conventionnels!" lui répondait
+Roumanille, quand parfois il se trouvait là, -- "des coupeurs de
+têtes! des traîneurs de crucifix! des monstres dénaturés, qui se
+mangeaient les uns les autres et que, lorsqu’il les voulut, Bonaparte
+acheta comme pourceaux en foire!"
+Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux, jusqu’à ce que le
+bon Mathieu, avec quelque calembredaine, vint les réconcilier.
+
+Bref, un jour poussant l’autre, ce fut dans ce milieu bonasse et
+familier qu’au mois d’août de l’année 1847 je terminai mes études.
+Roumanille, pour accroître ses petits émoluments était entré comme
+prote à l’imprimerie Seguin; et, grâce à cet emploi, il imprimait là,
+à peu de frais, son premier recueil de vers, les _Pâquerettes_, dont
+il nous régalait délicieusement, lorsqu’il en voyait les épreuves; et
+gai comme un poulain, comme un jeune poulain qu’on élargit et met au
+vert, je m’en revins à notre Mas.
+
+CHAPITRE VIII
+
+COMMENT JE PASSAI BACHELIER
+
+Le voyage de Nîmes. -- Le Petit Saint-Jean. -- Les jardiniers. -- Le
+Remontrant. -- L’explication du baccalauréat. -- Le retour aux
+champs. -- Les camarades du village. -- Les veillées. -- Les notaires
+de Mailiane. -- L’oncle Jérôme.
+
+-- Eh bien, me dit mon père, cette fois, as-tu achevé?
+
+-- J’ai achevé, répondis-je; seulement... il faudra que j’aille à
+Nîmes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne me laisse
+pas sans quelque appréhension.
+
+-- Marche, marche : nous autres, quand nous étions soldats, au siège
+de Figuières, nous en avons passé, mon fils, de plus mauvais.
+
+Je me préparai donc pour le voyage de Nîmes, où, en ce temps, se
+faisaient les bacheliers. Ma mère me plia deux chemises repassées,
+avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir à carreaux, piqué de
+quatre épingles, bien proprement. Mon père me donna, dans un petit
+sachet de toile, cent cinquante francs d’écus, en me disant :
+
+-- Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas les
+gaspiller.
+
+Et je partis du Mas pour la ville de Nîmes, mon petit paquet sous le
+bras, le chapeau sur l’oreille, un bâton de vigne à la main.
+
+Quand j’arrivai à Nîmes je rencontrai un gros d’écoliers des environs
+qui venaient comme moi passer leur baccalauréat. Ils étaient, pour la
+plupart, accompagnés de leurs parents, beaux messieurs et belles
+dames, avec les poches pleines
+de recommandations : l’un avait une lettre pour le recteur, un autre
+pour l’inspecteur, un autre pour le préfet, celui-là pour le
+grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le talon,
+avec un petit air de dire : "Nous sommes sûrs de notre affaire."
+
+Moi, petit campagnard, je n’étais pas plus gros qu’un pois, car je ne
+connaissais absolument personne; et tout mon recours, pauvret, était
+de dire à part quelque prière à saint Baudile, qui est le patron de
+Nîmes (j’avais, étant enfant, porté son cordon votif), pour qu’il mît
+dans le coeur des examinateurs un peu de bonté pour moi.
+
+On nous enferma à l’Hôtel de Ville, dans une grande salle nue, et là
+un vieux professeur nous dicta, d’un ton nasillard, une version
+latine, après quoi, humant une prise, il nous dit :
+
+-- Messieurs, vous avez une heure pour traduire en français la dictée
+que je vous ai faite... Maintenant, débrouillez- vous.
+
+Et, dare-dare pleins d’ardeur, nous nous mîmes à l’oeuvre; à coups de
+dictionnaire, le grimoire latin fut épluché; puis à l’heure sonnante,
+notre vieux priseur de tabac ramassa les versions de tous et nous
+ouvrit la porte en disant :
+
+-- A demain!
+
+Ce fut la première épreuve.
+
+Messieurs les écoliers s’éparpillèrent par la ville et je me trouvai
+seul, avec mon petit paquet et mon bâton de vigne en main, sur le
+pavé de Nîmes, à bayer autour des Arènes et de la Maison-Carrée.
+
+"Il faut pourtant, me dis-je, penser à se loger", et je me mis en
+quête d’une auberge pas trop chère, mais néanmoins sortable; et,
+comme j’avais le temps, je fis dix fois peut-être, en guignant les
+enseignes, le tour de la ville de Nîmes. Mais les hôtels, avec leurs
+larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avalent l’air de me
+toiser, et les salamalecs et façons du grand monde, tout cela me
+tenait en crainte.
+
+Comme je passais au faubourg, j’aperçus une enseigne avec cette
+inscription : _Au Petit Saint-Jean_.
+
+Ce _Petit Saint-Jean_ me remplit d’aise. Il me sembla soudain être en
+pays de connaissance. Saint-Jean est, en effet, un saint qui paraît
+de chez nous. Saint Jean amène la moisson, nous avons les feux de
+Saint-Jean, il y a l’herbe de Saint-Jean, les pommes de Saint-Jean...
+Et j’entrai au _Petit Saint-Jean_... J’avais deviné juste.
+
+Dans la cour de l’auberge, il y avait des charrettes bâchées, des
+camions dételés et des groupes de Provençales qui babillaient et
+riaient. Je me glissai dans la salle et m’assis à table.
+
+La salle était déjà pleine, et la grande table aussi, rien que des
+jardiniers : maraîchers de Saint-Rémy, de Château-Renard, de
+Barbentane, qui se connaissaient tous, car ils venaient au marché une
+fois par semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du jardinage.
+
+-- O Bénézet, combien as-tu vendu tes aubergines?
+
+-- Mon cher, je n’ai pas réussi : il y en avait abondance : j’ai dû
+les laisser à vil prix.
+
+-- Et la graine de porreau, qu’en dit-on?
+
+-- Elle se vendra, paraît-il; il court des bruits de guerre et l’on
+m’a assuré qu’on en faisait de la poudre.
+
+-- Et les haricots "quarantains"?
+
+-- Ils ont claqué.
+
+-- Et les oignons?
+
+-- Enlevés sur place.
+
+-- Et les courges?
+
+-- Il faudra les donner aux cochons.
+
+-- Et les melons, les carottes, les céleris, les pommes de terre?
+
+Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur le
+jardinage.
+
+Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot.
+
+Lorsqu’ils eurent tout dit, mon vis-à-vis me fait :
+
+-- Et vous, jeune homme, s’il n’y a pas indiscrétion, êtes-vous dans
+le jardinage? Vous n’en avez pas l’air.
+
+-- Moi, non... je suis venu à Nîmes, répondis-je timide- ment, pour
+passer bachelier.
+
+-- Bachelier! Batelier! fit toute la tablée. Comment a-t-il dit ça?
+
+-- Eh! oui, hasarda l’un d’eux, je crois qu’il a dit "batelier" : il
+doit être venu, oui, c’est cela, pour passer le bac!... Pourtant il
+n’y a pas de Rhône à Nîmes!
+
+-- Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu pas que
+c’est un conscrit, qui vient passer à la "batterie"?
+
+Je me mis à rire, et, prenant la parole, j’expliquai de mon mieux ce
+que c’était qu’un _bachelier_.
+
+-- Quand nous sortons des écoles, leur dis-je, que nos maîtres nous
+ont appris... tout : le français, le latin, le grec, l’histoire, la
+rhétorique, les mathématiques, la physique, la chimie, l’astronomie,
+la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous imaginer,
+alors on nous envoie à Nîmes, où des messieurs très savants nous font
+subir un examen...
+
+-- Oui! comme quand nous allions, nous autres, au catéchisme, et
+qu’on nous demandait : _Êtes-vous chrétien_?
+
+-- C’est cela. Ces savants nous questionnent sur toutes sortes de
+mystères qu’il y a dans les livres; et, si nous répondons bien, ils
+nous nomment bacheliers, grâce à quoi nous pouvons être notaires,
+médecins, avocats, contrôleurs, juges, sous-préfets, tout ce que nous
+voudrez.
+
+-- Et si vous répondez mal?
+
+-- Ils nous renvoient au " banc des ânes"... On a fait aujourd’hui,
+parmi nous, le premier triage ; mais c’est demain matin que nous
+passerons à l’étamine.
+
+-- Oh! coquin de bon sort! cria toute la tablée, nous voudrions bien
+y être, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au trou... Et
+que va-t-on vous demander, par exemple, voyons?
+
+-- Eh bien! on nous demandera, je suppose, les dates de toutes les
+batailles qui se sont livrées dans le monde depuis que les hommes se
+battent : les batailles des Juifs, les batailles des Grecs, les
+batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands, des
+Espagnols, des Français, des Anglais, des Polonais et des Hongrois...
+Non seulement les batailles, mais encore les noms des généraux qui
+commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs ministres,
+de tous leurs enfants et même de leurs bâtards!
+
+-- Oh! tonnerre de nom de nom ! mais quel intérêt y a-t-il à vous
+faire rappeler tout ce qui s’est passé du temps et depuis le temps
+que saint Joseph était garçon? Il ne semble pas possible que des
+hommes pareils s’occupent de telles vétilles! On voit bien là qu’ils
+n’ont pas autre chose à faire. S’il leur fallait, comme nous, aller
+tous les matins retourner la terre à la bêche, je ne crois pas qu’ils
+s’amusassent à parler des Sarrasins ou des bâtards du roi Hérode...
+Mais allons, continuez...
+
+-- Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de toutes
+les nations, de toutes les contrées, de toutes les montagnes et de
+toutes les rivières... et, à propos des rivières, il faut dire d’où
+elles sortent et où elles vont se jeter.
+
+-- Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un jardinier de
+Château-Renard qui parlait du gosier, ils doivent donc vous demander
+d’où sourd la Fontaine de Vaucluse? En voilà une d’eau! On conte
+qu’elle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. Je me suis
+laissé dire qu’un berger dans le gouffre d’où elle sort de terre,
+laissa tomber son bâton, et qu’on le retrouva à sept bonnes lieues de
+là, dans une source de Saint Rémy... Est-ce vrai ou non?
+
+-- Tout ça peut-être... Ensuite, il nous faut savoir les noms de
+toutes les mers qu’il y a sous la "chape du soleil".
+
+-- Pardon, si je vous interromps! dit encore le Remontrant.
+Savez-vous comment il se fait que la mer soit salée?
+
+-- Parce qu’elle contient du sulfate de magnésie, du chlorure...
+
+-- Oh! que non! un poissonnier -- tenez, qui était du Martigue, --
+m’assura que ça venait des bâtiments chargés de sel qui y ont fait
+naufrage depuis tant et tant d’années!
+
+-- Si ça vous plaît, à moi aussi... On nous demande comment se forme
+la rosée, la pluie, la gelée blanche, l’orage, le tonnerre...
+
+-- Pardon, si je vous interromps! reprit le Remontrant; pour la
+pluie, nous savons bien que les nuages, dans des outres, vont la
+chercher à la mer. Mais, la foudre, est-ce vrai qu’elle est ronde
+comme un panier?
+
+-- Cela dépend, lui répliquai-je. On nous demande aussi l’origine du
+vent, et ce qu’il fait de chemin à l’heure, à la minute, à la
+seconde...
+
+-- Que je vous interrompe! fit encore le Remontrant, vous devez donc
+savoir, jeune homme, d’où sort le mistral? J’ai toujours entendu dire
+qu’il sortait d’un rocher troué et que, si on bouchait le trou, il ne
+soufflerait jamais plus, le sacré mangeur de fange! C’en serait une,
+celle-là, d’invention!
+
+-- Le gouvernement s’y oppose, dit un Barbentanais; si n’était le
+mistral, la Provence serait le jardin de la France! Et qui nous
+tiendrait? Nous serions trop riches.
+
+Je repris:
+
+-- On nous interroge sur le règne animal, sur les oiseaux, sur les
+poissons, jusque sur les dragons.
+
+-- Attendez, attendez, cria le Remontrant, les mains levées, et la
+Tarasque? n’en parlent-ils pas, les livres? Certains prétendent que
+ce n’est qu’une fable; pourtant j’ai vu sa tanière, moi, à Tarascon,
+derrière le Château, le long du Rhône. On sait d’ailleurs
+parfaitement qu’elle est enterrée sous la Croix-Couverte.
+
+Et je repris pour en finir:
+
+-- On nous questionne, bref, sur le nombre, la grosseur et la
+distance des étoiles, combien de milliers de lieues séparent la terre
+du soleil.
+
+-- Celle-là ne passe pas, cria le Palamard de Noves, qui est-ce qui
+va là-haut pour mesurer les lieues? Vous ne voyez donc pas que les
+savants se moquent de nous : qu’ils voudraient nous faire accroire
+que les pigeonneaux tètent? Une jolie science que de vouloir compter
+les lieues du soleil à la lune : qu’est-ce que cela peut bien nous
+faire? Ah! si vous me parliez de connaître la lune pour semer le
+céleri, ou bien d’ôter les poux des fèves ou de guérir le mal des
+porcs, je vous dirais : voilà une science, mais tout ce que nous
+conte ce garçon, c’est des fariboles.
+
+-- Tais-toi donc, va, gros bouc, cria toute la bande, ce jeune
+dégourdi en a plus oublié peut-être que tout ce que tu peux savoir...
+C’est égal, mes amis, il faut une fameuse tête pour pouvoir y serrer
+tout ce qu’il nous a dit!
+
+-- Pauvre petit, disaient de moi les jeunes filles, regardez comme il
+est pâlot! On voit bien que la lecture, allez, ça ne fait pas du
+bien. S’il avait passé son temps à la queue de la charrue, il aurait
+assurément plus de couleur que ça... Puis, à quoi sert d’en savoir
+tant?
+
+-- Moi, fit alors le Rond, je n’ai été, en fait d’école, qu’à celle
+de M. Bêta! Je ne sais ni A ni B. Mais je vous certifie que s’il
+m’avait fallu faire entrer dans le "coco" la cent millième part de ce
+qu’on leur demande pour passer bachelier, on aurait pu, voyez-vous,
+prendre la mailloche et les coins et me taper sur la caboche.
+Inutile! les coins se seraient épointés.
+
+-- Eh bien! les camarades, conclut le Remontrant, savez-vous ce qu’il
+faut faire? Quand nous allons à quelque fête, où l’on fait courir les
+taureaux, soit qu’il y ait de belles luttes il nous arrive souvent de
+rester un jour de plus pour voir qui enlèvera le prix ou la
+cocarde... Nous sommes à Nîmes : voilà un gars de Maillane qui,
+demain matin, va passer bachelier. Au lieu de partir ce soir,
+messieurs, couchons à Nîmes et demain nous saurons au moins si notre
+Maillanais a passé bachelier.
+
+-- Ça va! dirent les autres, de toutes les façons la journée est
+perdue : allons, il faut voir la fin.
+
+Le lendemain matin, le coeur passablement ému, je retournai a l’Hôtel
+de Ville avec tous les candidats qui devaient se présenter. Mais déjà
+pas mal d’entre eux n’étaient pas si fiers que la veille. Dans une
+grande salle devant une grande table chargée d’écritoires, de papiers
+et de livres, il y avait, assis gravement sur leurs chaises, cinq
+professeurs, en robes jaunes, cinq fameux professeurs venus exprès de
+Montpellier avec le chaperon bordé d’hermine sur l’épaule et la toque
+sur la tête. C’était la Faculté des Lettres, et voyez le hasard : un
+d’eux était M. Saint-René Taillandier, qui devait quelques ans après
+devenir le patron, le chaleureux patron de notre langue provençale.
+Mais à cette époque, nous ne nous connaissions pas et l’illustre
+professeur ne se doutait certes pas que le petit campagnard qui
+bredouillait devant lui deviendrait quelque jour un de ses bons amis.
+
+Je jouai de bonheur : je fus reçu, et je m’en allai par la ville,
+comme porté par les anges. Mais, comme il faisait chaud, je me
+rappelle que j’avais soif; et, en passant devant les cafés, avec ma
+houssine en l’air, je pantelais de voir, blanchissante dans les
+verres, la bonne bière écumeuse. Mais j'étais si craintif et si
+novice dans la vie, que je n’avais jamais mis les pieds dans un café,
+et je n’osais pas y entrer!
+
+Que faisais-je pour lors? je parcourais les rues de Nîmes, flambant,
+resplendissant, si bien que tous me regardaient et que d’aucuns,
+même, disaient :
+
+-- Celui-là est bachelier!
+
+Et quand je rencontrai une borne fontaine, je m’abreuvais à son eau
+fraîche et le roi de Paris n’était pas mon cousin.
+
+Mais le plus beau, ensuite, fut au _Petit Saint-Jean_. Nos braves
+jardiniers m’attendaient impatients, et me voyant venir, rayonnant à
+fondre les brumes, ils s’écrièrent :
+
+-- Il a passé!
+
+Les hommes, les femmes, les filles, tout le monde sortit, et en
+veux-tu des embrassades et des poignées de main! On eût dit que la
+manne venait de leur tomber.
+
+Alors, le Remontrant (celui qui parlait du gosier) demanda la parole.
+Ses yeux étaient humides et il dit :
+
+-- Maillanais, allez, nous sommes bien contents! vous leur avez fait
+voir, à ces petits messieurs, que de la terre, il ne sort pas que des
+fourmis, il en sort aussi des hommes.
+Allons, petites, en avant et un tour de farandole.
+
+Et nous nous prîmes par les mains et, dans la cour du _Petit
+Saint-Jean_, un bon moment nous farandolâmes. Puis on s’en fut dîner,
+nous mangeâmes une brandade, on but et on chanta jusqu’à l’heure du
+départ.
+
+Il y a de cela cinquante-huit ans passés. Toutes les fois que je vais
+à Nîmes et que je vois de loin l’enseigne du _Petit Saint-Jean_, ce
+moment de ma jeunesse reparaît à mes yeux dans toute sa clarté -- et
+je pense avec plaisir à ces braves gens qui, pour la première fois,
+me firent connaître la bonhomie du peuple et la popularité.
+
+Enfin me voilà libre dans mon Mas paternel et dans ma belle plaine de
+froment et de fruits, à la vue pacifique de mes Alpiles bleues, avec
+leur Caume au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres, si
+connus, si familiers, le Rocher-Troué, le Monceau-de-Blé, le
+Mamelon-Bâti, la Grosse-Femme! me voilà libre de revoir, quand venait
+le dimanche, ces compagnons de mon jeune âge si regrettés, si
+enviés, quand j’étais dans la geôle. Avec quel plaisir, quels
+enthousiasmes, en nous promenant farauds, sur le cours, après vêpres,
+nous nous contions ce qui nous était arrivé, depuis qu’on ne s’était
+vu : Raphel à la course des hommes avait remporté le prix; Noël avait
+enlevé la cocarde à un taureau; Gion, à la
+charrette qu’on fait courir à la Saint-Eloi avait mis la plus belle
+des mules de Maillane; Tanin s’était loué pour le mois de semailles
+au grand Mas Merlata et Paulet avait riboté, pendant trois jours et
+trois nuits, à la foire de Beaucaire.
+
+Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, ou, pour mieux
+dire, une promise, avec laquelle ils coquetaient depuis leur première
+communion. Quelques-uns même avaient l’entrée, c’est-à-dire, le droit
+d’aller, le dimanche au soir faire un brin de veillée à la maison de
+leur belle.
+
+Moi qu’avaient dépaysé mes sept années d’école, j’étais hélas! le
+seul à garder les manteaux, et, quand nous rencontrions les volées de
+fillettes qui, se tenant par le bras, nous barraient la rue, je
+remarquai qu’avec moi elles n’étaient pas à l’aise comme avec les
+camarades. Elles et eux, se comprenant sur la moindre des choses,
+faisaient leurs gognettes de rien; mais moi j’étais pour elles devenu
+un "monsieur" et si à l’une d’elles j’avais conté fleurette, elle
+n’eût à coup sûr pas voulu croire à mes paroles.
+
+De plus, ces gars, élevés dans un cercle d’idées toutes primaires,
+avaient des admirations toujours renouvelées pour des choses qui moi
+ne disaient que peu ou rien : par exemple, une emblavure qui avait
+décuplé ou rendu douze pour un, un haquet dont les roues battaient
+ferme sur l’essieu, un mulet qui tirait fort, une charrette bien
+chargée, ou un fumier
+bien empilé.
+
+Et alors je me rabattais, l’hiver, sur les veillées où j’eus
+l’occasion ainsi d’écouter nos derniers conteurs : entre autres le
+Bramaire, un ancien grenadier de l’armée d’Italie, qui mangeait
+toutes vivantes les cigales et les rainettes, si bien que ces
+bestioles lui chantaient dans le ventre. Il me semble l’entendre,
+lorsqu’il voulait réveiller les auditeurs qui sommeillaient :
+
+ _-- Cric! -- Crac!
+ -- De la m... dans ton sac,
+ Du butin dans le mien!_
+
+un souvenir de la caserne ou du temps où, en campagne, on était campé
+sous la tente.
+
+Un autre qui en savait, des sornettes, à ne plus finir, c’était le
+vieux Dévot auquel je suis heureux de payer ici ma dette car, si
+simple qu’elle fût, je lui dois la donnée de mon poème de _Nerto_. Et
+à propos de ces veillées, nous allons en toucher un mot. Aujourd’hui
+dans nos villages, les paysans, après souper, vont au café faire leur
+partie de billard, de manille ou d’un jeu de cartes quelconque, et,
+des veillées anciennes, c’est à peine s’il en reste une espèce de
+semblant chez quelques artisans qui travaillent à la lampe, tels que
+les menuisiers ou bien les cordonniers.
+
+Mais en ce temps, la mode de ces réunions joyeuses était loin d’être
+perdue : et elles se tenaient en général dans les étables ou dans les
+bergeries, parce que là avec le bétail, on se trouvait plus
+chaudement. L’usage était que chaque veilleur ou habitué de la
+veillée fournît la chandelle à son tour, et il fallait que la
+chandelle durât deux soirées, de sorte que, quand les assistants la
+voyaient à moitié usée, ils se levaient et allaient au lit.
+
+Seulement pour que la chandelle s’usât moins rapidement, on mettait
+sur le lumignon, savez-vous quoi? un grain de sel; on la posait
+debout sur le fond d’une portoire ou d’un cuvier renversé, et les
+femmes qui filaient ou qui berçaient leurs petits (car les mères
+apportaient les berceaux à la veillée) avec leurs hommes et leurs
+enfants s’asseyaient tout autour, sur la litière ou sur des billots.
+Lorsqu’il n’y avait pas de sièges, les fileuses, une devant l’autre,
+la quenouille au côté (quenouille de roseau renflée et coiffée de
+chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin d’éclairer
+leur fil, et l’on y disait des contes, interrompus souvent par un
+ébrouement des bestiaux, un bêlement ou un braiment. Parmi ces contes
+de veillée, celui que je vais vous dire se répétait fréquemment,
+parce qu’un de mes oncles, le bon M. Jérôme, y avait joué un rôle et
+que c’était un conte vrai.
+
+Vers 1820 ou 25, peu importe la date, à Maillane mourut un certain
+Claudillon; et comme il n’avait pas d’enfants, sa maison resta close
+pendant cinq ou six mois. Pourtant un locataire à la fin vint
+l’habiter et les fenêtres se rouvrirent.
+
+Mais, quelques jours après, il courut dans Maillane une rumeur
+étrange : la maison de Claudillon était hantée. Le nouvel habitant et
+sa femme entendaient ravauder et far- fouiller toute la nuit : un
+bruit particulier, comme si on remuait du papier, du parchemin. Dès
+qu’on allumait la lampe, on n’entendait plus rien; et dès qu’on
+l’éteignait, recommençait de plus belle le froissement mystérieux.
+Ils eurent beau, les locataires, fureter, virer, tourner dans tous
+les coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous le lit,
+sous l’escalier, sous les planches de l’évier, ils ne virent rien qui
+pût expliquer peu ou prou le remuement nocturne, et ce bruit tous les
+jours renaissait dans la nuit; à ce point vous dirai-je que ces gens
+prirent peur et déménagèrent en disant aux voisins : "Y couche qui
+voudra, dans la maison de Claudillon : les revenants la hantent." Et
+ils partirent.
+
+Les voisins assez effrayés voulurent voir aussi ce qui se passait là;
+et les plus courageux, armés de fourches et de fusils, vinrent tour à
+tour coucher dans la maison de Claudillon. Mais sitôt la lampe
+éteinte, le maudit remuement avait lieu de nouveau; les parchemins se
+maniaient -- et on ne pouvait jamais voir d’où provenait le bruit.
+
+Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles qu’on adresse
+aux revenants pour les exorciser :
+
+ -- _Si tu es bonne âme, parle-moi!
+ -- Si tu es mauvaise, disparais!_
+
+Cela ne leur faisait pas plus qu’une pâtée de son aux chats, et le
+bruit s’entendait toujours la même chose ; et au four, au moulin, aux
+lavoirs à la veillée, on ne parlait que des revenants.
+
+-- Si l’on pouvait, disaient les gens, savoir qui est-ce qui revient,
+en faisant prier pour elle, la pauvre âme, bien sûr, entrerait en
+repos.
+
+-- Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez-vous que ce soit? ce ne peut
+être que Claudillon... Le pauvre Claudillon, n ayant pas laissé
+d’enfants, n’aura pas eu de service, et l’âme du défunt certainement
+doit être en peine.
+
+-- C’est cela, conclut-on, Claudillon doit être en peine.
+
+Et aussitôt les femmes, entre voisines et liard à liard ramassèrent
+de quoi faire dire une messe au pauvre Claudillon. Le prêtre dit la
+messe ; il fit pour Claudillon les prières voulues, et quelques
+Maillanais de bonne volonté retournèrent voir, la nuit, s’il y avait
+toujours hantise.
+
+Hantise de plus en plus : c’était un remuement de papiers, de
+parchemins, qui faisait dresser les cheveux! et chacun ajoutait la
+sienne : au haut de l’escalier on avait trouvé une botte, une botte
+toute cirée : d’autres avaient aperçu, par le trou de l’évier, un
+spectre entouré de flammes qui descendait de la cheminée ! Isabeau la
+boisselière conta que le matin, en faisant la chasse aux puces, elle
+trouvait sur son corps des bleus -- qui sont des pinçons des morts;
+et Nanon de la Veuve assurait que, la nuit, on l’avait tirée par les
+pieds.
+
+Les hommes, le dimanche, près du puits de la Place, s’entretenaient
+tous de la chose et disaient:
+
+-- Claudillon, le pauvre Claudillon, était pourtant un brave homme :
+il n’est pas croyable que ce soit lui.
+
+-- Mais alors qui serait-ce?
+
+Le grand Charles, un pince-sans-rire que tout le monde respectait,
+car il les dominait tous, autant par la stature de son corps de
+géant, que par l’aplomb de sa parole, dit après avoir toussé :
+
+-- N’est-ce pas clair? Du moment qu’on remue des papiers, ce doit
+être des notaires.
+
+Tout le monde s’écria :
+
+-- Le grand Charles a raison, ce doit être des notaires puisqu’ils
+remuent des papiers : -- et tenez, ajouta le vieux Maître Ferrut, je
+m’en souviens maintenant, cette maison s’était vendue, dans ma
+jeunesse, au tribunal; elle venait d’un héritage où l’on avait
+plaidé, vingt ans peut-être, à Tarascon; et tant grattèrent les
+notaires, les avocats, les procureurs, que ma, foi, tout se mangea...
+Parbleu, ces gens doivent brûler comme des chaufferettes; et rien
+d’étonnant qu’ils reviennent fureter dans les actes et les écrits
+qu’ils ont passés.
+
+-- Ce sont des notaires! ce sont des notaires! L’on n’entendait plus
+que cela dans les rues de Maillane. Les Maillanais n’en dormaient
+plus et, lorsqu’ils en parlaient, en avaient la chair de poule.
+
+-- Ha! nous le verrons bien, si ce sont des notaires! dit
+flegmatiquement M. Jérôme le moulinier de soie.
+
+Feu mon oncle Jérôme avait servi dans les Dragons où il fut
+brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait fièrement au haut du
+nez, la glorieuse balafre d’un beau coup de bancal qu’un hussard
+allemand, à la bataille d’Austerlitz, ne lui donna pas pour rire.
+Acculé près d’un mur, il s’était défendu seul contre vingt cavaliers
+qui le sabraient, jusqu’à ce qu’il tombât, la face coupée en deux par
+un revers de lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept sous
+par jour, dont il avait tout juste pour le tabac qu’il prisait.
+
+Il était, cet oncle Jérôme, le plus fameux chasseur à la pipée que
+j’aie connu. Peu lui importaient les affaires, la famille, le négoce
+: quand venait la saison, tous les matins, il partait en chasse. Sa
+pincette dans une main, portant sur les épaules la grande cage de
+verdure sous laquelle il se cachait, lorsqu’il traversait des
+chaumes, on aurait dit un arbre en marche. Et il ne revenait jamais
+sans avoir attrapé trois ou quatre douzaines de culs-blancs ronds de
+graisse, dont il se régalait avec M. Chabert, ancien chirurgien de
+l’armée d’Espagne, qui avait vu Madrid avec le roi Joseph. On
+débouchait alors le vin de Frigolet et, nargue du souci, ils buvaient
+à la santé des Espagnoles et des Hongroises.
+
+Mais bref, M. Jérôme chargea ses pistolets et, tranquille comme quand
+il allait à la pipée, il vint, à la nuit close, se blottir dans la
+maison du pauvre Claudillon. Muni d’une lanterne sourde, qu’il
+recouvrit de son manteau, il s’étendit là sur deux chaises, attendant
+que les "notaires" remuassent leurs papiers.
+
+Tout à coup, frou-frou! cra-cra! voilà les papiers qui se froissent,
+et que voit-il? deux rats, deux gros rats qui s’enfuient là-haut sous
+la soupente.
+
+Car dans cette maison, comme on en voit dans beaucoup d’autres, il y
+avait, pour recouvrir l’escalier, une soupente.
+
+M. Jérôme monta sur une chaise, et sur le plancher du réduit trouva
+tout bonnement des feuilles de vigne sèches.
+
+Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, parait-il, rentré
+ses raisins et les avait étendus sur les ais de la soupente, en un
+lit de feuilles de vigne. Lorsqu’il fut mort, les rats mangèrent les
+raisins et, les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits, venaient
+fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains qu’il pouvait y
+avoir encore.
+
+Mon oncle enleva les feuilles et s’en revint coucher. Le lendemain
+matin, lorsqu’il alla sur la place :
+
+-- Eh bien! monsieur Jérôme, lui dirent les paysans, vous avez l’air
+quelque peu pâle! les notaires sont revenus?
+
+M. Jérôme répondit :
+
+-- Vos notaires, c’était un couple de rats qui remuaient des feuilles
+au-dessus de la soupente, des feuilles de vigne sèches.
+
+Un immense éclat de rire prit les bons Maillanais; et, depuis ce
+jour-là, les gens de mon village n’ont plus cru aux revenants.
+
+CHAPITRE IX
+
+LA RÉPUBLIQUE DE 1848
+
+La vieille Riquelle. -- Mon père nous raconte l’ancienne Révolution.
+-- La déesse Raison. -- Le père du banquier Millaud. -- Les
+républicains de Provence. -- Le Thym. -- Le carnaval. -- Les
+remontrances paternelles. -- M. Durand-Maillane. -- Les machines
+agricoles. -- Les moissons d’autrefois. -- Les trois beaux
+moissonneurs.
+
+Cet hiver-là, les gens étant unis, tranquilles et contents, car les
+récoltes ne se vendaient pas trop mal et l’on ne parlait plus, grâce
+à Dieu, de politique, il s’était organisé, dans notre pays de
+Maillane, en manière d’amusement, des représentations de tragédies et
+de comédies; et je l’ai déjà dit, avec toute l’ardeur de mes dix-sept
+ans, j’y jouais mon petit rôle. Mais sur ces entrefaites, vers la fin
+de février, adieu la paix bénie! éclata la Révolution de 1848.
+
+A l’entrée du village, dans une maisonnette de pisé, dont une treille
+ombrageait la porte, demeurait à cette époque une bonne vieille femme
+qu’on appelait Riquelle. Habillée à la mode des Arlésiennes
+d’autrefois, elle portait une grande coiffe aplatie sur la tête et
+sur cette coiffe un chapeau à larges bords, plat et en feutre noir.
+De plus, un bandeau de gaze, espèce de voilette blonde attachée sous
+le menton, lui encadrait les joues. Elle vivait de sa quenouille et
+de ses quelques coins de terre. Mais proprette, soignée et diserte en
+paroles, on voyait qu’elle avait dû être jadis une élégante.
+
+Lorsque à sept ou huit ans, avec mon sachet sur le dos, je venais à
+l’école, je passais tous les jours devant la maison de Riquelle; et
+la vieille qui filait, assise vers sa porte, sur son petit banc de
+pierre, m’appelait et me disait :
+
+-- N’avez-vous point, à votre Mas, des pommes rouges?
+
+-- Je ne sais pas, lui répondais-je.
+
+-- Quand tu viendras encore, mignon, apporte-m’en quelqu’une.
+
+Et j’oubliais toujours de faire la commission, et toujours dame
+Riquelle, en me voyant passer, me parlait de ces pommes, si bien qu’à
+la fin je dis à mon père :
+
+-- Il y a la vieille Riquelle qui toujours me demande de lui porter
+des _pommes rouges_.
+
+-- La sacrée vieille masque! me grommela mon père, lorsqu’elle t’en
+parlera encore, dis-lui : "Elles ne sont pas mûres, ni à présent, ni
+de longtemps."
+
+Et ensuite quand la vieille me réclama ses pommes rouges :
+
+-- Mon père, lui criai-je, m’a dit qu’elles n’étaient pas mûres, ni à
+présent, ni de longtemps.
+
+Et Riquelle, à partir de là, ne me parla plus de ses pommes.
+
+Mais le lendemain du jour où l’on connut dans nos campagnes les
+journées de février et la proclamation de la République, à Paris, en
+venant au village pour savoir les nouvelles, la première personne que
+je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son seuil,
+requinquée, animée, avec une topaze qui scintillait à son doigt, elle
+me dit :
+
+-- Les pommes rouges sont donc mûres cette fois! on dit qu’on va
+planter les arbres de la liberté? Nous allons en manger, mignon, de
+ces bonnes pommes du paradis terrestre...
+O sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir! Frédéric, mon
+enfant, fais-toi républicain!
+
+-- Mais lui dis-je, Rîquelle, la belle bague que vous avez!
+
+-- Ha! fit-elle, tu peux le dire, qu’elle est belle, cette bague !
+Tiens, je ne l’avais plus mise depuis que Bonaparte était parti pour
+l'île d’Elbe... C’est un ami que nous avions, un ami de la famille,
+qui me l’avait donnée, dans le temps (ah! quel temps) où nous
+dansions la Carmagnole...
+
+Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas de danse, la vieille
+dans sa maison rentra en crevant de rire.
+
+Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en soupant, les nouvelles
+de Paris, et puis, comme en riant je rapportais le propos de la
+vieille Riquelle, mon père gravement prit la parole et dit :
+
+-- La République, je l’ai vue une fois. Il est à souhaiter que
+celle-ci ne fasse pas des choses atroces comme l’autre. On tua Louis
+XVI et la reine son épouse : et de belles princesses, des prêtres,
+des religieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit mourir en
+France, qui sait combien? Les autres rois, coalisés, nous déclarèrent
+la guerre. Pour défendre la République, il y eut la réquisition et la
+levée en masse. Tout partit : les boiteux, les mal conformés, les
+borgnes, allèrent au dépôt faire de la charpie. Je me souviens du
+passage des bandes d’Allobroges qui descendaient vers Toulon: "Qui
+vive? -- "Allobroge!" L’un d’eux saisit mon frère, qui n’avait que
+douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : Crie _Vive la
+République_! lui fit-il, ou tu es mort!" Le pauvre enfant cria, mais
+son sang se tourna et il en mourut. Les nobles, les bons prêtres,
+tous ceux qui étaient suspects, furent obligés d’émigrer pour
+échapper à la guillotine; l’abbé Riousset déguisé en berger, gagna le
+Piémont avec les troupeaux de M. de Lubières. Nous autres, nous
+sauvâmes M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien à ferme.
+C’était le capiscol de Saint-Marthe à Tarascon. Trois mois nous le
+gardâmes caché dans un caveau que nous avions creusé sous les
+futailles; et quand venaient au Mas les officiers municipaux ou les
+gendarmes du district, pour compter les agneaux que nous avions au
+bercail, les pains que nous avions sous la claie ou dans la huche (en
+vertu de la loi dite du maximum), vite ma pauvre mère faisait frire à
+la poêle une grosse omelette au lard. Une fois qu’ils avaient mangé
+et bu leur soûl, ils oubliaient (ou faisaient semblant) de faire
+leurs perquisitions, et ils repartaient portant des branches de
+laurier pour fêter les victoires des armées républicaines. Les
+pigeonniers furent démolis, on pilla les châteaux, on brisa les
+croix, on fondit les cloches. Dans les églises on éleva des montagnes
+de terre, où l’on planta des pins, des genévriers, des chênes nains.
+Dans la nôtre, à Maillane, était tenu le club; et si vous négligiez
+d’aller aux réunions civiques, vous étiez dénoncés, notés comme
+suspects. Le curé, qui était un poltron et un pleutre, dit un jour du
+haut de la chaire (je m'en souviens, car j’y étais) : "Citoyens,
+jusqu’à présent, tout ce que nous vous contions, ce n’était que
+mensonges." Il fit frémir d’indignation; et s’ils n’avaient pas eu
+peur, les gens, les uns des autres, on l’aurait lapidé. C’est le même
+qui dit une autre fois, à la fin de son prône : "Je vous avertis, mes
+frères, que si vous aviez connaissance de quelque émigré caché, vous
+êtes nus en conscience, et sous cas de péché mortel, de venir le
+dénoncer tout de suite à la commune." Enfin, on avait aboli les,
+fêtes et les dimanches, et chaque dixième jour, qu’on appelait le
+_décadi_, on adorait en grande pompe la déesse RAISON. Or, savez-vous
+qui était la déesse à Maillane?
+
+-- Non, répondîmes-nous.
+
+-- C’était la vieille Riquelle.
+
+-- Est-ce possible! criâmes-nous.
+
+-- Riquelle, poursuivit mon vénérable père, était la fille du
+cordonnier Jacques Riquel qui, au temps de la Terreur, fut le maire
+de Maillane.
+
+Oh! la garce! A cette époque, elle avait dix-huit ans peut-être, et
+fraîche et belle fille, des plus jolies du pays. Nous étions de la
+même jeunesse; son père mêmement m’avait fait des souliers, des
+souliers en museau de tanche, que je portai à l’armée lorsque je
+m’engageai... Eh bien! si je vous disais que je l’ai vue, Riquelle,
+habillée en déesse, la cuisse demi-nue, un sein décolleté, le bonnet
+rouge sur la tête, et assise en ce costume sur l’autel de l’église!
+
+A la table, en soupant, vers la fin de février de 1848, voilà ce que
+racontait maître François, mon père.
+
+Maintenant vous allez voir.
+
+Quand je publiai _Mireille_ environ onze ans après, me trouvant à
+Paris, je fus invité par le banquier Millaud, celui qui fonda _le
+Petit Journal_, à un des grands dîners que l’aimable Mécène offrait,
+chaque semaine, aux artistes, savants et gens de lettres en renom.
+Nous étions une cinquantaine; et Mme Millaud, une juive superbe,
+avait d’un côté Méry et moi de l’autre, ce me semble. Sur la fin du
+repas, un vieillard mis simplement, avec une longue veste, et coiffé
+d’une calotte, du haut bout de la table me cria en provençal :
+
+-- Monsieur Mistral, vous êtes de Maillane?
+
+-- C’est le père, me dit-on, du banquier qui nous reçoit.
+
+Et, la table étant trop longue pour pouvoir converser, je me levai et
+vins causer avec le bon vieillard.
+
+-- Vous êtes de Maillane? reprit-il.
+
+-- Oui, répondis-je.
+
+-- Connaissez-vous la fille du nommé Jacques Riquel, qui a été jadis
+maire de votre commune?
+
+-- Si je la connais! Riquelle la déesse? mais nous sommes bons amis.
+
+-- Eh bien! dit le vieillard, quand nous venions à Maillane, pour
+vendre nos poulains, car en ce temps nous vendions des chevaux, des
+mulets, je vous parle de cinquante ans au moins...
+
+-- Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas vous, monsieur
+Millaud, qui lui auriez fait cadeau d’une bague de topaze?
+
+-- Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif tout en branlant
+la tête et notant émoustillé, vous a parlé de cela? Ah! mon brave
+monsieur, qui nous a vus et qui nous voit...
+
+A ce moment, le banquier Millaud, qui s’était levé de table, vint,
+ainsi qu’il faisait après tous ses repas, s’incliner devant son père
+qui, lui imposant les mains à la façon des patriarches, lui donna sa
+bénédiction.
+
+Pour en revenir à moi, en dépit des récits entendus dans ma famille,
+cette irruption de liberté, de nouveauté qui crève les digues lorsque
+arrive une révolution, m’avait, il faut bien le dire, trouvé tout
+flambant neuf et prêt à suivre l’élan. Aux premières proclamations
+signées et illustrées du nom de Lamartine, mon lyrisme bondit en un
+chant incandescent que les petits journaux d’Arles et d’Avignon
+donnèrent :
+
+ _Réveillez-vous, enfants de la Gironde,
+ Et tressaillez dans vos sépulcres froids :
+ La liberté va rajeunir le monde...
+ Guerre éternelle entre nous et les rois!_
+
+Un enthousiasme fou m’avait enivré soudain pour ces idées libérales,
+humanitaires, que je voyais dans leur fleur : et mon républicanisme,
+tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me traitèrent de
+"peau retournée" faisait la félicité des républicains du lieu qui,
+étant le petit nombre, étaient fiers et ravis de me voir avec eux
+chanter la
+_Marseillaise_.
+
+Or, chez ces hommes-là, descendants pour la plupart des démagogues
+populaires qu’à la Révolution on nommait "les braillards" tous les
+vieux préjugés, rancunes et rengaines de l’ancienne République
+s’étaient, de père en fils, transmis comme un levain.
+
+Une fois, que j’essayais de leur faire comprendre les rêves généreux
+de la République nouvelle, sans cacher mon horreur pour les crimes
+qui firent, au temps de la première, périr tant d’innocents :
+
+-- Innocents, me cria d’une voix de tonnerre le vieux Pantès, mais
+vous ignorez donc que les aristocrates avaient juré, les monstres, de
+jouer aux boules avec les têtes des patriotes?
+
+Et, me voyant sourire, le vieux Brulé me dit :
+
+-- Connaissez-vous l’histoire du château de Tarascon?
+
+-- Quelle histoire? répondis-je.
+
+-- L’histoire de la fois où le représentant Cadroy vint donner
+l’impulsion aux contre-révolutionnaires... Écoutez-la et vous saurez
+le motif de ce refrain que les Blancs, de temps à autre, nous
+chantent sur la moustache :
+
+ _De bric ou de broc
+ Ils feront le saut
+ De la fenêtre
+ De Tarascon,
+ Dedans le Rhône:
+ Nous n’en voulons plus
+ De ces gueux-là,
+ De Ces gueux
+ De sans-culottes_
+
+Vous savez, ou vous ignorez, qu’à la chute de Robespierre, les
+modérés tombèrent sur les bons patriotes et en remplirent les
+prisons. A Tarascon ils firent monter les prisonniers, tout nus comme
+des vers, au sommet du château, et de là, ils les forçaient, à coups
+de baïonnettes, de sauter dans le Rhône par la fenêtre qui s’y
+trouve. C’est alors qu’un nommé Liautard, de Graveson, qui est encore
+en vie, étant resté le dernier pour faire le plongeon, profita d’un
+moment où on l’avait laissé seul, dépouilla sa chemise, qu’il jeta
+avec les autres, et alla se cacher dans un tuyau de cheminée, de
+sorte que les brigands, lorsqu’ils revinrent de là-haut et qu’ils
+comptèrent les chemises, crurent avoir tout noyé, et vidèrent les
+lieux. Liautard, la nuit venue, gagna le haut du château; puis par
+une corde qu’il avait faite avec les vêtements des autres, ils
+descendit aussi bas qu’il put, puis plongea dans le Rhône, qu’il
+traversa à la nage, et s’en vint à Beaucaire frapper chez un ami qui
+lui donna l’hospitalité.
+
+-- Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme rageur
+qui sans cesse cognait sur le casaquin des prêtres), le pauvre
+Balarin qui pêchait à la ligne en 1815 là-bas dans la
+Font-Mourguette, et qu’ils assassinèrent parce qu’il ne voulait pas
+crier : "Vive le roi!"
+
+-- Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui, vers
+la même époque, fut abattu d’un coup de fusil tiré à travers la
+porte!
+
+-- Et Trestaillon! avançait l’un.
+
+-- Et le Pointu! ajoutait l’autre.
+
+Telles étaient les invectives qui, d’un côté comme de l’autre, avec
+la république étaient revenues sur l’eau. Et, ici comme ailleurs,
+cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les Rouges
+commencèrent de porter la ceinture et la cravate rouge, et les Blancs
+les portèrent vertes. Les premiers se fleurirent avec des bouquets de
+thym, emblème de la Montagne; les seconds arborèrent les fleurs de
+lis royales. Les républicains plantaient des arbres de la liberté; la
+nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent les
+bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple, ces
+Provençaux de même race qui, un mois avant, jouaient, plaisantaient,
+banquetaient ensemble, maintenant, pour des vétilles qui
+n’aboutissaient à rien, se seraient mangé le foie.
+
+Par suite, les jeunes gens, c’est-à-dire tous ceux de la même
+conscription, nous nous séparâmes en deux partis; et chaque fois,
+hélas! que le dimanche au soir, après avoir bu un coup, on
+s’entre-croisait à la farandole, pour rien on en venait aux mains.
+
+Aux derniers jours du carnaval, les garçons ont coutume de faire le
+tour des fermes pour quêter des oeufs, du petit salé, et ramasser de
+quoi manger quelques omelettes. Ils font ces tournées-là en dansant
+la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant
+d’ordinaire des couplets comme ceux-ci :
+
+ _Mettez la main, dame, au clayon:
+ De chaque main un petit fromage !
+ Mettez la main dans le saloir,
+ Donnez un morceau de jarret!
+ Mettez la main au panier d’oeufs,
+ Donnez-en trois ou six ou neuf_
+
+Mais nous, cette année-là, en faisant la quête aux oeufs, comme des
+niais que nous étions, nous ne chantions que la politique. Les Blancs
+disaient:
+
+ _Si Henri V venait demain,
+ Oh! que de fétes, oh! que de fétes;
+ _Si Henri V venait demain,
+ Oh! que de fétes nous ferions_.
+
+Et les Rouges répondaient :
+
+_Henri V est aux îles
+Qui pèle de l’osier,
+Pour en coiffer les filles
+Amies du vert et blanc_.
+
+Quand nous eûmes, le soir, dans notre coterie, mangé l’omelette au
+lard et vidé nombre de bouteilles, nous sortîmes du cabaret, comme on
+le fait dans les villages, en manches de chemise avec la serviette au
+cou; et au son du tambour, les falots à la main, nous dansâmes la
+Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue :
+
+ _La fleur du thym, ô mes amis,
+ Va embaumer notre pays:
+ Plantons le thym, plantons le thym,
+ Républicains, il reprendra!
+ Faisons, faisons la farandole
+ Et la montagne fleurira_.
+
+Puis nous brûlâmes Carême-prenant, nous criâmes : "Vive Marianne!" en
+faisant flotter nos ceintures rouges, bref, nous fîmes grand tapage.
+
+Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce jour-là,
+mon père qui m’attendait, sérieux, solennel, comme aux grandes
+circonstances, me dit :
+
+-- Viens par ici, Frédéric, j’ai à te parler.
+
+Je me songeai : Aïe! aïe! aïe! Cette fois nous y voici, aux bouillons
+de la lessive!
+
+Et sortant de la maison, lui devant, moi derrière, -- le suivant sans
+souffler mot, -- il me mena vers un fossé qui était à environ cent
+pas de la ferme, et m’ayant fait asseoir auprès de lui sur le talus,
+il commença :
+
+-- Que m’a-t-on dit? qu’hier, tu as fait bande avec ces polissons qui
+braillent "Vive Marianne", que tu dansas la Carmagnole! que vous
+fîtes flotter vos ceintures rouges en l’air! Ah! mon fils tu es
+jeune! C’est avec cette danse et c’est avec ces cris que les
+révolutionnaires fêtaient l’échafaud. Non content d’avoir fait mettre
+sur les journaux une chanson où tu méprises les rois... Mais que
+t'ont fait, voyons, ces pauvres rois?
+
+A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris pour
+répondre et mon père continuant:
+
+-- M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisqu’il avait
+présidé la fameuse Convention, mais aussi sage que savant, ne la
+voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour qu’il causait
+avec Pélissier le jeune, qui était son neveu (nous étions voisins de
+mas et mon père, maître Antoine, se trouvait avec eux), un jour,
+dis-je, qu’il causait avec son neveu Pélissier, conventionnel aussi,
+et que celui-ci se vantait d’avoir voté la mort : "Tu es jeune,
+Pélissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et quelque jour
+tu le verras, le peuple va payer par des millions de têtes celles de
+son roi!" Ce qui ne fut que trop vérifié, hélas! que trop vérifié par
+vingt années de rude guerre.
+
+-- Mais, répondis-je, cette République-ci ne veut pas faire de mal;
+on vient d’abolir la mort en matière politique. Au gouvernement
+provisoire figurent les premiers de France, l’astronome Arago, le
+grand poète Lamartine, et les prêtres bénissent les arbres de la
+liberté... D’ailleurs, mon père, si vous me permettez de vous le
+demander, n’est-il pas vrai qu’avant 1789 les seigneurs opprimaient
+un peu trop les manants?
+
+-- Oui, fit mon brave père, je ne conteste pas qu’il y eut des abus,
+de gros abus... Je vais t’en citer un exemple : Un jour, je n’avais
+pas plus de quatorze ans, peut-être, je venais de Saint-Remy,
+conduisant une charretée de paille roulée en trousses, et, par le
+mistral qui soufflait, je n’entendais pas la voix d’un monsieur dans
+sa voiture qui venait derrière moi et qui criait paraît-il, pour me
+faire garer. Ce personnage, qui était, ma foi, un prêtre noble (on
+l’appelait M. de Verclos) finit par passer ma charrette et, sitôt
+vis-à-vis de moi, il me cingla un coup de fouet à travers le visage,
+qui me met tout en sang. Il y avait, tout près de là, quelques
+paysans qui bêchaient : leur indignation fut telle que, mon ami de
+Dieu, malgré que la noblesse fût alors sacrée pour tous, à coups de
+mottes, ils l’assaillirent, tant qu’il fut à leur portée. Ah! je ne
+dis pas non, il y en avait de mauvais, parmi ces "Ci- devant" et la
+Révolution, à ses premiers débuts, nous avait assez séduits...
+Seulement, peu à peu, les choses se gâtèrent et, comme toujours, les
+bons payèrent pour les méchants.
+
+Cela suffit pour vous montrer l’effet produit sur moi, et dans nos
+villages par les événements de 1848. Dès l’abord, on aurait dit que
+le chemin était uni. Pour les représenter, dans l’Assemblée
+Nationale, les Provençaux, pleins de sagesse, avaient parmi les bons
+envoyé les meilleurs : des hommes comme Berryer, Lamartine,
+Lamennais, Béranger, Lacordaire, Garnier-Pagès, Marie et un portefaix
+poète qui avait nom Astouin. Mais les perturbateurs, les sectaires
+endiablés, bientôt empoisonnèrent tout. Les Journées de Juin avec
+leurs tueries, leurs massacres, épouvantèrent la nation. Les modérés
+se refroidirent, les enragés s’envenimèrent; et sur mes jeunes rêves
+de république platonique une brume se répandit. Heureusement qu’une
+éclaircie versait, à cette époque, ses rayons autour de moi. C’était
+le libre espace de la grande nature, c’était l’ordre, la paix de la
+vie rustique; c’était, comme disaient les poètes de Rome, le triomphe
+de Cérès au moment de la moisson.
+
+Aujourd’hui que les machines ont envahi l’agriculture, le travail de
+la terre va perdant, de plus en plus, son coloris idyllique, sa noble
+allure d’art sacré. Maintenant, les
+moissons venues, vous voyez des espèces d’araignées monstrueuses, des
+crabes gigantesques appelés “moissonneuses" qui agitent leurs griffes
+au travers de la plaine, qui scient les épis avec des coutelas, qui
+lient les javelles avec des fils de fer; puis, les moissons tombées,
+d’autres monstres à vapeur, des sortes de tarasques, les "batteuses"
+nous arrivent, qui dans leurs trémies engloutissent les gerbes, en
+froissent les épis, en hachent la paille, en criblent le grain. Tout
+cela à 1'américaine, tristement, hâtivement, sans allégresse ni
+chansons, autour d’un fourneau de houille embrasée, au milieu de la
+poussière, de la fumée horrible, avec l’appréhension, si l’on ne
+prend pas garde, de se faire broyer ou trancher quelque membre. C’est
+le Progrès, la herse terriblement fatale, contre laquelle il n’y a
+rien à faire ni à dire : fruit amer de la science, de l’arbre de la
+science du bien comme du mal.
+
+Mais au temps dont je parle on avait conservé encore tous les us,
+tout l’apparat de la tradition antique.
+
+Dès que les blés à demi-mûrs prenaient la couleur d’abricot, un
+messager partait de la commune d’Arles, et parcourant les montagnes,
+de village en village, il criait à son de trompe: "On fait savoir
+qu’en Arles les blés vont être mûrs."
+
+Aussitôt, les Gavots, se groupant trois par trois, avec leurs femmes,
+avec leurs filles, leurs mulets ou leurs ânes, y descendaient en
+bandes pour faire les moissons. Un couple de moissonneurs, avec un
+jeune gars ou une jeune fille pour mettre en gerbes les javelles,
+composaient une solque. Les hommes se louaient par chiourmes de tant
+de solques, selon la contenance des champs qu’ils prenaient à
+forfait. En tête de la chiounne marchait le capoulié, qui faisait la
+trouée dans les pièces de blé; le balle organisait la marche du
+travail.
+
+Comme au temps de Cincinnatus, de Caton et de Virgile, on moissonnait
+à la faucille _falce recurva_, les doigts de la main gauche protégés
+par des doigtiers en tuyaux de roseau ou canne de Provence, pour ne
+pas se blesser en coupant le froment. A Arles, vers la Saint-Jean,
+sur la place des Hommes on voyait des milliers de ces tâcherons de
+moisson, les uns debout, avec leur faucille attachée dans un carquois
+qu’ils nommaient la _badoque_ et pendue derrière le dos, les autres
+couchés à terre en attendant qu’on les louât.
+
+Dans la montagne, un homme qui n’avait jamais fait les moissons en
+terre d’Arles avait, dit-on, de la peine pour trouver à se marier, et
+c’est sur cet usage que roule l’épopée des _Charbonniers_, de Félix
+Gras.
+
+Une année portant l’autre, nous louions dans notre Mas sept ou huit
+solques. Le beau remue-ménage, quand ce monde arrivait! Toutes sortes
+d’ustensiles spéciaux à la moisson étaient tirés de leurs réduits :
+les barillets en bois de saule, les énormes terrines, les grands pots
+de brocs à vin, toute une artillerie de poterie grossière qui se
+fabriquait à Apt. C’était une fête incessante, une fête surtout
+lorsqu’ils faisaient la chanson des _Gavots_ du Ventoux. :
+
+ _L’autre mercredi à Sault
+ Nous fûmes huit cents solques_.
+
+Les moissonneurs, au point du jour, après le _capoulié_ qui leur
+ouvrait la voie dans les grandes emblavures où l’aiguail luisait sur
+les épis d’or, joyeux s’alignaient, dégainant leurs lames, et
+javelles de choir! Les lieuses, dont plus d’une le plus souvent était
+charmante, se courbaient sur les gerbes en jasant et riant que
+c’était plaisir de voir. Et puis, lorsque au levant, dans le ciel
+couleur de rose, le soleil paraissait avec sa gerbe de rayons, de
+rayons resplendissants, le _capoulié_, levant sa faucille dans l’air,
+s’écriait: "Un de plus!" et tous, de la faucille ayant fait le salut
+à l’astre éblouissant, en avant: sous le geste harmonieux de leurs
+bras nus, le blé tombait à pleine poigne. De temps en temps le
+_baïle_, se retournant vers la chiourme, criait: "La _truie_
+vient-elle? et la _truie_ (c’était le nom du dernier de la bande)
+répondait: "La truie vient". Enfin, après quatre heures de vaillante
+poussée, le _capoulié_ s’écriait: "Lave!" Tous se redressaient,
+s’essuyaient le front du revers de la main, allaient à quelque source
+laver le tranchant des faucilles et, au milieu des chaumes,
+s’asseyant sur les gerbes et répétant ce gai dicton :
+
+ _Bénédicité de Crau,
+ Bon bissac et bon baril_,
+
+ils prenaient leur premier repas.
+
+C’était moi qui, avec notre mulet Babache, leur apportais les vivres,
+dans les cabas de sparterie. Les moissonneurs faisaient leurs cinq
+repas par jour: vers sept heures, le déjeuner, avec un anchois
+rougeâtre qu’on écrasait sur le pain, sur le pain qu’on trempait dans
+le vinaigre et l’huile, le tout accompagné d’oignon, violemment
+piquant aux lèvres; vers dix heures le _grand-boire_, consistant en
+un oeuf dur et un morceau de fromage; à une heure, le dîner, soupe et
+légumes cuits à l’eau; vers quatre heures le goûter, une grosse
+salade avec croûton frotté d’ail; et le soir le souper, chair de porc
+ou de brebis, ou bien omelette d’oignon appelé _moissonienne_. Au
+champ et tour à tour, ils buvaient au baril, que le _capoulié_
+penchait, en le tenant sur un bâton appuyé par un bout sur l’épaule
+du buveur. Ils avaient une tasse à trois ou un gobelet de fer-blanc,
+c’est-à-dire un par _solque_. De même, pour manger, ils n’avaient à
+trois qu’un plat, où chacun d’eux tirait avec sa cuiller de bois.
+
+Cela me remémore le vieux Maître Igoulen, un de nos moissonneurs, de
+Saint-Saturnin-lès-Apt, qui croyait qu’une sorcière lui avait "ôté
+l’eau" et qui, depuis trente ans, n’avait plus goûté à l’eau ni pu
+manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de salade,
+d’oignon, de fromage et de vin pur. Lorsqu’on lui demandait la raison
+pour laquelle il se privait de l’ordinaire, le vieillard se taisait,
+mais voici le récit que faisaient ses compagnons.
+
+Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle Igoulen en compagnie
+mangeait au cabaret, passa sur la route une bohémienne, et lui, pour
+plaisanter, levant son verre plein de vin: "A la santé, grand’mère,
+lui cria-t-il, à la santé!" "Grand bien te fasse, répondit la
+bohémienne, et, mon petit, prie Dieu de ne jamais abhorrer l’eau".
+
+C’était un sort que la sorcière venait de lui jeter.
+
+Ce fut fini; à partir de là, Igoulen jamais plus ne put ingurgiter
+l’eau. Ce cas d’impression morale, que j’ai vu de mes yeux, peut
+s’ajouter, ce me semble, aux faits les plus curieux que la science
+aujourd’hui explique par la suggestion.
+
+En arrière des moissonneurs venaient enfin les glaneuses, ramassant
+les épis laissés parmi les chaumes. A Arles on en voyait des troupes
+qui, un mois consécutif, parcouraient le terroir. Elles couchaient
+dans les champs, sous de petites tentes appelées tibaneou qui leur
+servaient de moustiquaires, et le tiers de leurs glanes, selon
+l’usage d’Arles, était pour l’hôpital.
+
+Lecteur, voilà les gens, braves enfants de la nature, qui, je puis te
+le dire, ont été mes modèles et mes maîtres en poésie. C’est avec
+eux, c’est là, au beau milieu des grands soleils, qu’étendu sous un
+saule, nous apprîmes, lecteurs, à jouer du chalumeau dans un poème en
+quatre chants, ayant pour titre _Les Moissons_, dont faisait partie
+le lai de
+_Margaï_, qui est dans nos _Iles d’Or_. Cet essai de géorgiques, qui
+commençait ainsi :
+
+ _Le mois de juin et les blés qui blondissent
+ Et le grand-boire et la moisson joyeuse,
+ Et de Saint Jean les feux qui étincellent,
+ Voilà de quoi parleront mes chansons_,
+
+finissait par une allusion, dans la manière de Virgile, à la
+révolution de 1848.
+
+ _Muse, avec toi, depuis la Madeleine,
+ Si en cachette nous chantons en accord,
+ Depuis le monde a fait pleine culbute:
+ Et cependant que noyés dans la paix,
+ Le long des ruisseaux nous mêlions nos voix
+ Les rois roulaient pêle-mêle du trône
+ Sous les assauts des peuples trop ployés
+ Et, misérables, les peuples se hachaient
+ Ainsi que les épis de blé sur l’aire_.
+
+Mais ce n’était pas là encore la justesse de ton que nous cherchions.
+Voilà pourquoi ce poème ne s’est jamais publié. Une simple légende,
+que nos bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui trouve ici
+sa place comme la pierre à la bague, valait mieux, à coup sûr, que ce
+millier de vers.
+
+Les froments, cette année-là, contait maître Igoulen, avaient mûri
+presque tous à la fois, courant le risque d’être hachés par une
+grêle, égrenés par le mistral ou brouïs par le brouillard, et les
+hommes, cette année-là, se trouvaient rares.
+
+Et voilà qu’un fermier, un gros fermier avare, sur la porte de sa
+ferme était debout, inquiet, les bras croisés, et dans l’attente.
+
+-- Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un écu par jour, un bel écu
+et la nourriture, à qui se viendrait louer.
+
+Mais à ces mots le jour se lève, et voici que trois hommes s’avancent
+vers le Mas, trois robustes moissonneurs: l’un à la barbe blonde,
+l’un à la barbe blanche, l’un à la barbe noire. L’aube les accompagne
+en les auréolant.
+
+-- Maître, dit le _capoulié_ (celui de la barbe blonde), Dieu vous
+donne le bonjour: nous sommes trois _gavots_ de la montagne, et nous
+avons appris que vous aviez du blé mûr, du blé en quantité: maître,
+si vous voulez nous donner de l’ouvrage, à la journée ou à la tâche,
+nous sommes prêts à travailler.
+
+-- Mes blés ne pressent guère, le maître répondit; mais pourtant,
+pour ne pas vous refuser l’ouvrage, je vous baille, si vous voulez,
+trente sous et la vie. C’est bien assez par le temps qui court.
+
+Or c’était le bon Dieu, saint Pierre avec saint Jean.
+
+A l’approche des sept heures, le petit valet de la ferme vient, avec
+l’ânesse blanche, leur apporter le déjeuner et, de retour au Mas :
+
+-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?
+
+-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui
+aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupè un épi.
+
+A l’approche des dix heures, le petit valet de la ferme vient, avec
+l’ânesse blanche, leur apporter le _grand-boire_ et, de retour au
+Mas:
+
+-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?
+
+-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui
+aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi.
+
+A l’approche de midi, le petit valet de la ferme vient, avec l’ânesse
+blanche, leur apporter le dîner, et de retour au Mas:
+
+-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?
+
+-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui
+aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi.
+
+A l’approche des quatre heures, le petit valet de la ferme vient,
+avec l’ânesse blanche, leur apporter le goûter, et de retour au Mas:
+
+-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?
+
+-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui
+aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi.
+
+-- Ce sont là, dit le maître, ce sont de ces fainéants qui cherchent
+du travail et prient Dieu de n’en point trouver. Pourtant il faut
+aller voir.
+
+Et cela dit, l’avare, pas à pas, vient à son champ, se cache dans un
+fossé et observe ses hommes.
+
+Mais alors le bon Dieu fait ainsi à saint Pierre:
+
+-- Pierre, bats du feu.
+
+-- J'y vais, Seigneur, répond saint Pierre.
+
+Et saint Pierre de sa veste tire la clé du paradis, applique à un
+caillou quelques fibres d’arbre creux et bat du feu avec la clé.
+
+Puis le bon Dieu fait à saint Jean:
+
+-- Souffle, Jean!
+
+-- J’y vais, Seigneur, répond saint Jean.
+
+Et saint Jean souffle aussitôt les étincelles dans le blé avec sa
+bouche; et d’une rive à l’autre un tourbillon de flamme, un gros
+nuage de fumée enveloppe le champ. Bientôt la flamme tombe, la fumée
+se dissipe, et mille gerbes tout à coup apparaissent, coupées comme
+il faut, comme il faut liées, et comme il faut aussi en gerbiers
+entassées.
+
+Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au Mas
+lentement s’en revient pour souper, et tout en soupant:
+
+-— Maître, dit le chef des moissonneurs, nous avons terminé le
+champ... Demain pour moissonner, où voulez-vous que nous allions?
+
+-- _Capoulié_, répondît le maître avaricieux, mes blés, dont j’ai
+fait le tour, ne sont pas mûrs de reste. Voici votre payement; je ne
+puis plus vous occuper.
+
+Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs, disent au
+maître: adieu! Et chargeant leurs faucilles rengainées derrière le
+dos, s’en vont tranquilles en leur chemin: le bon Dieu au milieu,
+saint Pierre à droite, saint Jean à gauche, et les derniers rayons du
+soleil qui se couche les accompagnent au loin, au loin.
+
+Le lendemain le maître de grand matin se lève et joyeusement se dit
+en lui-même:
+
+-- N’importe! hier j’ai gagné ma journée en allant épier ces trois
+hommes sorciers; maintenant j’en sais autant qu’eux.
+
+Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et l’autre
+Pierre, il les conduit à la plus grande des emblavures de la ferme.
+Sitôt arrivés au champ, le maître dit à Pierre :
+-- Pierre, toi, bats du feu.
+-- Maître, j’y vais, répliqua Pierre.
+
+Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique à un silex
+quelques fibres d’arbre creux et le couteau bat du feu. Mais le
+maître dit à Jean:
+
+-- Souffle, Jean!
+
+-- Maître, j’y vais, répliqua Jean.
+
+Et Jean avec sa bouche souffle au blé les étincelles... Aïe! aïe! aïe
+! la flamme en langues, une flamme affolée, enveloppe la moisson; les
+épis s’allument, les chaumes pétillent, le grain se charbonne; et
+penaud, l’exploiteur, quand la fumée s’est dissipée, ne voit, au lieu
+de gerbes, que braise et poussier noir!
+
+CHAPITRE X
+
+A AIX—EN-PROVENCE
+
+Mlle Louise. -- L’amour dans les cyprès. -- La ville d’Aix. --
+L’école de droit -- L’ami Mathieu vient me rejoindre. -- La
+blanchisseuse de la Torse. -- La baronne idéale. -- L’anthologie _Les
+Provençales_.
+
+Cette année-là (1848), après les vendanges, mes parents, qui me
+voyaient baver à la chouette ou à la lune, si l’on veut, m'envoyèrent
+à Aix pour étudier le droit, car ils avaient compris, les braves
+gens, que mon diplôme de bachelier ès lettres n’était pas un brevet
+suffisant de sagesse ni de science non plus. Mais, avant de partir
+pour la cité Sextienne, une aventure m’arriva, sympathique et
+touchante, que je veux conter ici.
+
+Dans un Mas rapproché du nôtre était venue s’établir une famille de
+la ville où il y avait des demoiselles que nous rencontrions parfois
+en allant à la messe. Vers la fin de l’été, ces jeunes filles, avec
+leur mère, nous firent une visite; et ma mère, avenante, leur offrit
+le "caillé" Car nous avions, au Mas, un beau troupeau de brebis et du
+lait en abondance. C’était ma mère elle-même qui mettait la présure
+au lait, dès qu’on venait de le traire, et elle-même qui, quand le
+lait était pris, faisait les petits fromages, ces jonchées du pays
+d’Arles que Belaud de la Belaudière, le poète provençal de l’époque
+des Valoîs, trouvait si bonnes :
+
+ _A la ville des Baux, pour un florin vaillant,
+ Vous avez un tablier plein de fromages
+ Qui fondent au gosier comme sucre fin_.
+
+Ma mère, chaque jour, telle que les bergères chantées par Virgile,
+portant sur la hanche la terrine pleine, venait dans le cellier avec
+son écumoire, et là, tirant du pot à beaux flocons le caillé blanc,
+elle en emplissait les formes percées de trous et rondes; et, après
+les jonchées faites, elle les laissait proprement s’égoutter sur du
+jonc, que je me plaisais moi-même à aller couper au bord des eaux.
+
+Et voilà que nous mangeâmes, avec ces demoiselles, une jatte de
+caillé. Et l’une d’elles, qui paraissait de mon âge, et qui, par son
+visage, rappelait ces médailles qu’on trouve à Saint-Remy, au ravin
+des Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux langoureux, qui
+toujours me regardaient. On l’appelait Louise.
+
+Nous allâmes voir les paons, qui, dans l’aire, étalaient leur queue
+en arc-en-ciel, les abeilles et leurs ruches alignées à l’abri du
+vent, les agneaux qui bêlaient enfermés dans le bercail, le puits
+avec sa treille portée par des piliers de pierre; enfin tout ce qui,
+au Mas, pouvait les intéresser. Louise, elle, semblait marcher dans
+l’extase.
+
+Quand nous fûmes au jardin, dans le temps que ma mère causait avec la
+sienne et cueillait à ses soeurs quelques poires beurrées, nous nous
+étions, nous deux, assis sur le parapet de notre vieux Puits à roue.
+
+-- Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous dise ceci: ne
+vous souvient-il pas, monsieur, d’une petite robe, une robe de
+mousseline, que votre mère vous porta, quand vous étiez en pension à
+Saint-Michel-de-Frigolet?
+
+-- Mais oui, pour jouer un rôle dans les _Enfants d’Édouard_.
+
+-- Eh bien! cette robe, monsieur, c’était ma robe.
+
+-- Mais ne vous l’a-t-on pas rendue? répondis-je comme un sot.
+
+-- Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai parlé de cela, moi,
+comme d’autre chose.
+
+Et sa mère l’appela.
+
+-- Louise!
+
+La jouvencelle me tendit sa main glacée; et, comme il se faisait
+tard, elles partirent pour leur Mas.
+
+Huit jours après, vers le coucher du soleil, voici encore à notre
+seuil Louise, cette fois accompagnée seulement d’une amie.
+
+-- Bonsoir, fit-elle. Nous venions vous acheter quelques livres de
+ces poires beurrées que vous nous fites goûter, l’autre jour, à votre
+jardin.
+
+-- Asseyez-vous, mesdemoiselles, ma mère leur dit.
+
+-- Oh! non! répondit Louise, nous sommes pressées, car il va être
+bientôt nuit.
+
+Et je les accompagnai, moi tout seul cette fois, pour aller cueillir
+les poires.
+
+L’amie de Louise, qui était de Saint-Remy (on l’appelait Courrade),
+était une belle fille à chevelure brune, abondante, annelée sous un
+ruban arlésien, que la pauvre demoiselle, si gentille qu’elle fût,
+eut l’imprudence d’amener avec elle pour compagne.
+
+Au jardin, arrivés à l’arbre, pendant que j’abaissais une branche un
+peu haute, Courrade, rengorgeant son corsage bombé et levant ses bras
+nus, ses bras ronds, hors de ses manches, se mit à cueillir. Mais
+Louise, toute pâle, lui dit :
+
+-- Courrade, cueille, toi, et choisis les plus mûres.
+
+Et, comme si elle voulait me dire quelque chose, s’écartant avec moi,
+qui étais déjà troublé (sans trop savoir par laquelle), nous allâmes
+pas à pas dans un kiosque de cyprès, où était un banc de pierre. Là,
+moi dans l’embarras, elle me buvant des yeux, nous nous assîmes l’un
+près de l’autre.
+
+-- Frédéric, me dit-elle, l’autre jour je vous parlais d’une robe
+qu’à l’âge de onze ans je vous avais prêtée pour jouer la tragédie à
+Saint-Michel-de-Frigolet... Vous avez lu, n’est- ce pas, l’histoire
+de Déjanire et d’Hercule?
+
+-- Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que la belle Déjanire
+donna au pauvre Hercule et qui lui brûla le sang.
+
+-- Ah! dit la jeune fille, aujourd’hui c’est bien le rebours : car
+cette petite robe de mousseline blanche que vous aviez touchée, que
+vous aviez vêtue..., quand je la mis encore, je vous aimai à partir
+de là... Et ne m’en veuillez pas de cet aveu, qui doit vous paraître
+étrange, qui doit vous paraître fou! Ah! ne m’en veuillez pas,
+continua-t-elle en pleurant, car ce feu divin, ce feu qui me vient de
+la robe fatale, ce feu, ô Frédéric, qui me consume depuis lors, je
+l’avais jusqu’à présent, depuis sept années peut-être, tenu caché
+dans mon coeur!
+
+Moi, couvrant de baisers sa petite main fiévreuse, je voulus aussitôt
+répondre en l’embrassant. Mais, doucement, elle me repoussa.
+
+-- Non, dit-elle, Frédéric, nous ne pouvons savoir si le poème, dont
+j’ai fait le premier chant, aura jamais une suite... Je vous laisse.
+Pensez à ce que je vous ai dit, et, comme je suis de celles qui ne se
+dédisent pas, quelle que soit la réponse, vous avez en moi une âme
+qui s’est donnée pour toujours.
+
+Elle se leva et, courant vers Courrade sa compagne :
+
+-- Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer les poires.
+
+Et nous rentrâmes. Elles réglèrent, s’en allèrent; et moi, le coeur
+houleux, enchanté et troublé de cette apparition de vierges -- dont
+je trouvais chacune séduisante à sa façon, - longtemps sous les
+derniers rayons du jour failli; longtemps entre les arbres, je
+regardai là-bas s’envoler les tourterelles.
+
+Mais, tout émoustillé, tout heureux que je fusse, bientôt, en me
+sondant, je me vis dans l’imbroglio. Le _Pervigilium Veneris_ a beau
+dire:
+
+ _Qu’il aime demain, celui qui n’aima jamais:
+ Et celui qui aima, qu’il aime encore demain_,
+
+l’amour ne se commande pas. Cette vaillante jeune fille, armée
+seulement de sa grâce et de sa virginité, pouvait bien, dans sa
+passion, croire remporter la victoire; elle pouvait, charmante
+qu’elle était, et charmée elle-même par son long rêve d’amour,
+croire, conformément au vers de Dante,
+
+ _Amor ch’a null' amato amor perdona_,
+
+qu’un jeune homme, isolé comme moi dans un Mas, à la fleur de l’âge,
+devait tressaillir d’emblée à son premier roucoulement. Mais l’amour
+étant le don et l’abandon de tout notre être, n’est-il pas vrai que
+l’âme qui se sent poursuivie pour être capturée fait comme l’oiseau
+qui fuit l’appelant? N’est-il pas vrai, aussi, que le nageur, au
+moment de plonger dans un gouffre d’eau profonde, a toujours une
+passe d’instinctive appréhension?
+
+Toujours est-il que, devant la chaîne de fleurs, devant les roses
+embaumées qui s’épanouissaient pour moi, j’allais avec réserve;
+tandis que vers l’autre, vers la confidente qui, toute à son devoir
+d’amie dévouée, semblait éviter mon abord, mon regard, je me sentais
+porté involontairement. Car, à cet âge, s’il faut tout dire, je
+m’étais formé une idée, et de l'amante et de l’amour, toute
+particulière. Oui, je m’étais imaginé que, tôt ou tard, au pays
+d’Arles je rencontrerais, quelque part, une superbe campagnarde,
+portant comme une reine le costume arlésien, galopant sur sa cavale,
+un trident à la main, dans les _ferrades_ de la Crau, et qui,
+longtemps priée par mes chansons d’amour, se serait, un beau jour,
+laissé conduire à notre Mas, pour y régner comme ma mère
+sur un peuple de pâtres, de _gardians_, de laboureurs et de
+_magnanarelles_. Il semblait que, déjà, je rêvais de ma Mireille; et
+la vision de ce type de beauté plantureuse qui, déjà, couvait en moi,
+sans qu’il me fût possible ni permis de l’avouer, portait grand
+préjudice à la pauvre Louise, un peu trop demoiselle au compte de ma
+rêverie.
+
+Et alors, entre elle et moi, s’engagea une correspondance ou, plutôt,
+un échange d’amour et d’amitié qui dura plus de trois ans (tout le
+temps que je fus à Aix): moi, galamment, abondant vers son faible,
+pour la sevrer, peu à peu, si je pouvais; elle, de plus en plus
+endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux
+désespérés... De ces lettres, voici la dernière que je reçus. Je la
+reproduis telle quelle :
+
+"Je n’ai aimé qu’une fois, et je mourrai, je le jure, avec le nom de
+Frédéric gravé seul dans mon coeur. Que de nuits blanches j’ai
+passées en songeant à mon mauvais sort! Mais, hier, en lisant tes
+consolations vaines, je me fis tant de violence pour retenir mes
+pleurs que le coeur me défaillit. Le médecin dit que j’avais la
+fièvre, que c’était de l’agitation nerveuse, qu'il me fallait le
+repos.
+
+"-- La fièvre! m’écriai-je; ah! que ce fût la bonne!
+
+"Et, déjà, je me sentais heureuse de mourir pour aller t’attendre
+là-bas où ta lettre me donne rendez-vous... Mais écoute, Frédéric,
+puisqu’il en est ainsi, lorsqu’on te dira, et va, ce n’est pas pour
+longtemps, lorsqu’on t’annoncera que j’aurai quitté la terre,
+donne-moi, je t’en prie, une larme et un regret. Il y a deux ans, je
+te fis une promesse : c’était de demander tous les jours à Dieu qu’il
+te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien ! je n’y ai jamais
+manqué, et j'y serai fidèle, jusqu’à mon dernier soupir. Mais toi, ô
+Frédéric, je te le demande en grâce: lorsqu’en te promenant tu verras
+des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu à ma vie,
+flétrie par les larmes, séchée par la douleur; et si tu vois un
+ruisseau qui murmure doucement, écoute sa plainte: il te dira comme
+je t’aimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile, prête
+l’oreille à son gazouillis, et il te dira, pauvrette! que je suis
+toujours avec toi... O Frédéric!
+je t’en prie, n’oublie jamais Louise!"
+
+Voilà l’adieu suprême que, scellé de son sang, m’envoya la jeune
+vierge -- avec une médaille de la Vierge Marie, qu’elle avait
+couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de velours
+cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brodé, avec ses cheveux
+châtains, mes initiales au milieu d’un rameau de lierre.
+
+ _Je me ferai la touffe de lierre,
+ Je t’embrasserai_.
+
+Pauvre et chère Louise! A quelque temps de là, elle prit le voile de
+nonne et mourut peu d'années après. Moi, encore tout ému, au bout
+d’un si long temps, par la mélancolie de cet amour étiolé, défleuri
+avant l’heure, je te consacre, ô Louise, ce souvenir de pitié et je
+l’offre à tes mânes errant peut-être autour de moi!
+
+La ville d’Aix (_cap de justice_, comme on disait jadis), où nous
+étions venu pour étudier le "droit écrit" en raison de son passé de
+capitale de Provence et de cité parlementaire, a un renom de gravité
+et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec l’allure
+provençale. Le grand air que lui donnent les beaux ombrages de son
+Cours, ses fontaines monumentales et ses hôtels nobiliaires, puis la
+quantité d’avocats, de magistrats, de professeurs, de gens de robe de
+tout ordre, qu’on y rencontre dans les rues, ne contribuent pas peu à
+l’aspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la caractérise. Mais,
+de mon temps du moins, cela n’était qu’en surface, et, dans ces
+Cadets d’Aix, il y avait, s’il me souvient, une humeur familière, une
+gaieté de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des traditions
+laissées par le bon roi René.
+
+Vous aviez des conseillers, des présidents de cour, qui, pour se
+divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient le
+tambourin. Des hommes graves, comme le docteur d’Astros, frère du
+cardinal, lisaient à l’Académie des compositions de leur cru en
+joyeux parler de Provence : manière comme une autre de maintenir le
+culte de l’âme nationale et qui, dans Aix, n’eut jamais cesse. Car le
+comte Portais, un des grands jurisconsultes du Code Napoléon,
+n'avait-il pas écrit une comédie provençale? Et M. Diouloufet, un
+bibliothécaire de l’Athènes du Midi, comme Aix s’intitule parfois,
+n’avait-il pas, sous Louis XVIII, chanté en provençal les _magnans_
+ou vers à soie? M. Mignet, l’historien, l’académicien illustre,
+venait tous les ans à Aix pour jouer à la boule. Il avait même
+formulé la maxime suivante :
+
+"Rien n’est plus propre à refaire un homme que de vivre au clair
+soleil, parler provençal, manger de la brandade et faire tous les
+matins une partie de boules."
+
+M. Borély, un ancien procureur général, entrait dans la ville, à
+cheval, guêtré comme un riche toucheur, conduisant fièrement un
+troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient:
+
+-- N’est pas porcher celui qui conduit ses porcs lui-même.
+
+Le lendemain de la Noël, nous allions à Saint-Sauveur entendre les
+_Plaintes de saint Étienne_, récitées en provençal (comme on le fait
+encore) par un chanoine du Chapitre et, dans cette cathédrale, on
+exécutait, le jour des Rois (comme on y exécute encore), avec une
+admirable pompe, le Noël _De matin ai rescountra lou trin_.
+
+Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient à venir entendre les prônes
+provençaux de l’abbé Émery, et celles du grand monde, pour ne pas
+laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval et le
+temps des soirées, se faisaient dodiner dans des chaises à porteurs,
+accompagnées de torches qu’on éteignait, en arrivant, à l’éteignoir
+des vestibules.
+
+Point rare qu’il y eût, au courant de l’hiver, quelque esclandre
+mondain, tel que l’enlèvement d’une superbe juive avec M. de
+Castillon, qui avait su dépenser royalement une fortune, lorsqu’il
+fut _Prince d’amour_ aux jeux de la Fête-Dieu.
+
+A propos de ces jeux, nous eûmes l’occasion, dans notre séjour à Aix,
+de les voir sortir, je crois, pour une des dernières fois: _le Roi de
+la Basoche, l’Abbé de la Jeunesse_, les _Tirassons_, les _Diables_,
+le _Guet_, la _Reine de Saba_, les _Chevaux-Frus_ en particulier,
+avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour l’_Arlésienne_, de Daudet
+:
+
+_Madame de Limagne
+Fait danser les Chevaux-Frus;
+Elle leur donne des châtaignes,
+Ils disent qu’ils n’en veulent plus;
+Et danse, ô gueux! Et danse, ô gueux!
+Madame de Limagne
+Fait danser les Chevaux-Frus_.
+
+Cette résurrection du passé provençal, avec ses vieilles joies naïves
+(et surannées, hélas !), nous impressionna vivement, comme vous
+pourriez le voir au chant dixième de _Calendal_, où elles sont
+décrites, telles que nous les vîmes.
+
+Or, figurez-vous qu’à Aix, quelques mois seulement après mon arrivée,
+faisant ma promenade une après-midi sur le Cours, oh! charmante
+surprise, je vis se profiler, près de la Fontaine-Chaude, le nez de
+mon ami Anselme Mathieu, de Châteauneuf.
+
+-- Ça n’est pas une blague, me fit Mathieu en me voyant, avec son
+flegme habituel; cette eau, mon cher, est vraiment chaude, et c’est
+bien le cas de dire : "Celle-là fume."
+
+-- Mais depuis quand à Aix? lui dis-je en lui serrant la main.
+
+-- Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au soir.
+
+-- Et quel bon vent t’amène?
+
+-- Ma foi, répondit-il, je me suis dît : Puisque Mistral est allé
+faire à Aix son droit, il faut y aller aussi et tu feras le tien."
+
+-- C’est bien pensé, lui dis-je, et tu peux croire, Anselme, que j’en
+suis ravi, sais-tu? Mais as-tu passé bachelier?
+
+-- Oui, dit-il en riant, j’ai passé, comme la piquette sur le marc de
+vendange.
+
+-- C’est que, mon pauvre Anselme, pour être admis aux grades de la
+Faculté de Droit, je crois qu’il faut avoir son baccalauréat ès
+lettres.
+
+-- Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, supposons qu’on ne
+veuille pas me diplômer comme les autres, pourra-t—on m'empêcher de
+prendre ma licence, voyons, en droit d’amour?... Tiens, pas plus tard
+que tantôt, en allant me promener dans une espèce de vallon qu’on
+appelle la Torse, j’ai fait la connaissance d’une jeune
+blanchisseuse, un peu brune, c’est vrai, mais ayant bouche rouge,
+quenottes de petit chien qui ne demandent qu’à mordre, deux frisons
+folletant hors de sa coiffe blanche, la nuque nue, le nez en l’air,
+les bras joliment potelés...
+
+-- Allons, grivois, il me paraît que tu ne l’as pas mal lorgnée.
+
+-- Non, dit-il, Frédéric, il ne faudrait pas croire que moi, un
+rejeton des marquis de Montredon, si peu sensé que je sois, j’aille
+m’amouracher d’un minois de lavoir. Mais vois- tu je ne sais pas si
+tu es comme moi: quand je fais la rencontre de quelque friand museau,
+serait-ce un museau de chatte je ne puis m’empêcher de me retourner
+pour voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes convenus
+qu’elle me blanchirait mon linge et qu’elle viendrait le prendre la
+semaine prochaine.
+
+-- Mathieu, tu es un gueusard, un friponneau, tu sens le roussi...
+
+-- Non, mon ami, tu n’y es pas, laisse donc que j’achève. Ayant ainsi
+traité avec ma blanchisseuse, comme, tout en causant, je vis, à
+travers l’écume qui lui giclait entre les doigts, qu’elle froissait
+et chiffonnait une chemise de dentelle: "Diable, quel linge fin!
+dis-je à la jeune fille, cette chemise-là n’est pas faite pour
+couvrir les fruits d’automne d'une gaupe!" "Il s’en faut!
+répondit-elle. Ça, c’est la chemisette d’une des plus belles dames de
+la rue des Nobles: une baronne de trente ans, mariée, la pauvrette, à
+un vieux barbon d’homme qui est juge à la cour et jaloux comme un
+Turc." "Mais elle doit transir d’ennui!" "Transir? ah! tant et tant
+qu’elle est toujours à son balcon, comme en attente du galant, tenez,
+qui viendra la distraire." "Et on l’appelle?" "Mais monsieur vous en
+voulez trop savoir... Moi, voyez-vous je lave la lessive qu’on me
+donne, mais je ne me mêle pas de ce qui après tout, ne me regarde
+pas." Il ne m’a pas été possible d’en tirer plus pour le moment...
+Mais ajouta Matthieu, lorsqu'elle viendra chercher mon blanchissage
+dans ma chambre, vois-tu, dussé-je bien lui faire deux et trois
+caresses, il faut qu’elle soit fine si elle n’ouvre pas la bouche.
+
+-- Et après, quand tu sauras le nom de la baronne?
+
+-- Eh ! mon cher, j’ai du pain sur la planche pour trois ans!
+Cependant que vous autres, les pauvres étudiants en droit vous allez
+vous morfondre à éplucher le Code, moi, tel que les troubadours de
+l’antique Provence, je vais, sous le balcon de ma belle baronne,
+étudier à loisir les douces _Lois d’Amour_.
+
+Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois ans que nous
+restâmes à Aix, et la tâche et l’étude du chevalier Mathieu.
+
+Oh! les belles excursions, là-bas, au pont de l’Arc, sur la
+grand'route de Marseille, dans la poussière jusqu’à mi-jambe et les
+parties au Tholonet, -- où nous allions humer le vin cuit de
+Langesse; et les duels entre étudiants, dans le vallon des Infernets,
+avec les pistolets chargés de crottes de chèvre; et ce joli voyage
+qu’avec la diligence nous fîmes à Toulon, en passant par le bois de
+Cuge et à travers les gorges d’Ollioules!
+
+Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce qu’avaient fait, mon
+Dieu! les étudiants du temps des papes d’Avignon et du temps de la
+reine Jeanne. Écoutez ce qu’en écrivait, du temps de François 1er, le
+poète macaronique Antonius de Arena :
+
+ _Genti gallantes sunt omnes Instudiantes
+ Et bellas garsas semper amare soient;
+ Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi;
+ Inter mignonos gloria prima manet:
+ Banquetant, bragant, faciunt miracula plura,
+ Et de bonitate sunt sine fine boni_.
+
+ (De gentillessiis Instudiantium.)
+
+Tandis qu’au Gai-Savoir, dans la noble cité des comtes de Provence,
+nous nous initions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en Avignon,
+dans un journal de guerre appelé la _Commun, ces dialogues pleins de
+sens, de saveur, de vaillance, tels que le _Thym, Un Rouge et un
+Blanc_, les _Prêtres_, qui mettaient en valeur et popularisaient la
+prose provençale.
+Puis, avec la décision, avec l’autorité que lui donnait déjà le
+succès de ses _Pâquerettes_ et de ses hardis pamphlets, au
+rez-de-chaussée de son journal, il convoquait, tant vieux que jeunes,
+les trouvères de ce temps; et de ce ralliement sortait une
+anthologie, les _Provençales_, qu’un professeur éminent, M.
+Saint-René Taillandier, alors à Montpellier, présentait au public
+dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon, librairie
+Séguin, 1852).
+
+Ce précoce recueil contenait des poésies du vieux docteur d’Astros et
+de Gaut, d’Aix; des Marseillais Aubert, Bellot, Bénédit, Bourrelly et
+de Barthélemy (celui de la _Némésis_,); des Avignonnais Boudin,
+Cassan, Giéra; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais Gautier; de
+Reybaud, de Dupuy, qui étaient de Carpentras; de Castil-Blaze, de
+Cavaillon; de Crousillat,de Salon; de Garcin, "fils ardent du
+maréchal d’Alleins" (mentionné dans _Mireille_) ; de Mathieu, de
+Chàteauneuf; de Chalvet, de Nyons; et d’autres; puis un groupe du
+Languedoc: Moquin-Tondon, Peyrottes, Lafare-Alais; et une pièce de
+Jasmin.
+
+Mais les morceaux les plus nombreux étaient de Roumanille, alors en
+pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salué les Crèches
+comme "dignes de Klopstock". Théodore Aubanel, dans ses vingt-deux
+ans, donnait là, lui aussi, ses premiers coups de maître: _le 9
+Thermidor, les Faucheurs, A la Toussaint_. Moi, enfin, enflammé de la
+plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pièces (_Amertume, le
+Mistral, Une Course de Taureaux_) et d’un _Bonjour à Tous_ qui
+disait, pour noter notre point de départ :
+
+ _Nous trouvâmes dans les berges
+ Revêtue d’un méchant haillon,
+ La langue provençale:
+ En allant paître les brebis,
+ La chaleur avait bruni sa peau,
+ La pauvre n’avait que ses longs cheveux
+ Pour couvrir ses épaules.
+ Et voilà que des jeunes hommes,
+ En vaguant par là
+ Et la voyant si belle,
+ Se sentirent émus.
+ Qu’ils soient donc les bienvenus,
+ Car ils l’ont vêtue dûment
+ Comme une demoiselle_.
+
+Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne d’Aix, dont je
+n’ai pas terminé l’histoire.
+
+Chaque fois que je rencontrais mon étudiant "en lois d’amour", je
+l’interpellais ainsi:
+
+-- Eh bien!, Mathieu, où en sommes-nous?
+
+-- Nous en sommes, me répondit-il un jour, que Lélette (c’était le
+nom de la blanchisseuse) a fini par m’indiquer l’hôtel de la baronne;
+que j’ai passé et repassé, mon ami, tant de fois sous les cariatides
+de son balcon, que, rendons grâce à Dieu, j’ai été remarqué... et la
+dame, une beauté comme tu n’en vis oncques, la dame enjôlée, charmée
+de son cavalier servant, a daigné, l’autre soir, me laisser tomber du
+ciel, tiens, une fleur d’oeillet.
+
+Et, disant cela, Mathieu m’exhibait une fleur fanée et, faisant les
+yeux tendres, lançait à la volée un baiser dans l’azur. Un mois, deux
+mois passèrent, je ne rencontrais plus Mathieu. Je dis:
+
+-- Allons le voir.
+
+Je monte donc à sa chambrette -- et qu’est-ce que je trouve? Mon
+Anselme, qui, le pied sur une chaise, me fait:
+
+-- Arrive vite, que je te conte mon accident... Figure-t-on, mon bon,
+que j’avais trouvé le joint, une nuit sur les onze heures, pour
+entrer dans le jardin de ma divine baronne. Tout était arrangé.
+Lélette, ma brave blanchisseuse, nous prêtait la main... et je
+pensais grimper, par un de ces rosiers qui, tu sais? fleurissent en
+treillage, jusqu’à une fenêtre où devait ma souveraine tendre le bras
+à mes baisers. J’escaladais déjà. Le coeur, tu peux m'en croire, me
+battait fortement... O ciel! tout à coup la fenêtre s’entr'ouvre
+doucement; les liteaux de la jalousie se haussent: une main,
+Frédéric, une main... (ah! je le connus vite, ce n’était pas celle de
+la baronne) me secoue sur le nez la cendre d’une pipe! Comme tu peux
+imaginer, je n’attendis pas mon reste... Je glisse à terre, je
+m’enfuis, je franchis le mur du jardin, et, patatras! morbleu, je me
+foule le pied!
+
+Vous pouvez penser si nous rîmes à nous démonter la mâchoire!
+
+-- Mais, au moins, tu as fait venir un médecin?
+
+-- Oh! ça ne vaut pas la peine, dit-il... La mère de Lélette se
+trouve une conjuratrice (tu les connais peut-être elles tiennent un
+bouchon vers la porte d’Italie). Elles m’ont fait tremper le pied
+dans un baquet de saumure. La vieille, en marmottant quelques
+exécrations, m’y a fait trois signes de croix avec son gros orteil,
+puis on me l’a serré de bandes...
+Et, maintenant, j’attends, en lisant les _Pâquerettes_ de l’ami
+Roumanille, que Dieu y mette sa sainte main... Mais le temps ne me
+dure pas: car Lélette m’apporte, deux fois par jour, mon ordinaire;
+et, à défaut de grives, comme dit le proverbe, on mange des
+merlettes.
+
+Or ça, l’ami Mathieu, futur (et bien nommé) _Félibre des Baisers_,
+qui fut toute sa vie le plus beau songe-fêtes que j’aie jamais connu,
+avait-il rêvassé l’histoire que je viens de dire? Je n’ai jamais pu
+l’éclaircir, et j’ai raconté la chose telle qu’il me la narra.
+
+CHAPITRE XI
+
+LA RENTRÉE AU MAS
+
+L’éclosion de Mireille. -- L’origine de ce nom. -- Le cousin
+Tourette. -- Le moulin à l’huile. -- Le bûcheron Siboul. --
+L’herborisateur Xavier. -- Le coup d’Etat (1851). -- L’excursion
+dans les astres, -- Le Congrès des Trouvères: Jean Reboul. -- Le
+Romévage d'Aix : Brizeux, Zola.
+
+Une fois "licencié", ma foi, comme tant d’autres (et, vous avez pu le
+voir, je ne me surmenai pas trop), fier comme un jeune coq qui a
+trouvé un ver de terre, j’arrivai au Mas à l’heure où on allait
+souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle, aux
+derniers rayons du jour.
+
+-- Bonsoir toute la compagnie!
+
+-- Dieu te le donne, Frédéric!
+
+-- Père, mère tout va bien... A ce coup, c’est bien fini!
+
+-- Et belle délivrance! ajouta Madeleine, la jeune Piémontaise qui
+était servante au Mas.
+
+Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs, j’eus rendu
+compte de ma dernière suée, mon vénérable père, sans autre
+observation, me dit seulement ceci:
+
+-- Maintenant, mon beau gars, moi j’ai fait mon devoir. Tu en sais
+beaucoup plus que ce qu’on m’en a appris... C’est à toi de choisir la
+voie qui te convient: je te laisse libre.
+
+-- Grand merci! répondis-je.
+
+Et là même, -- à cette heure, j’avais mes vingt et un ans, -- le pied
+sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi et
+de moi-même, je pris la résolution: premièrement, de relever, de
+raviver en Provence le sentiment de race que je voyais s’annihiler
+sous l’éducation fausse et antinaturelle de toutes les écoles;
+secondement, de provoquer cette résurrection par la restauration de
+la langue naturelle et historique du pays, à laquelle les écoles font
+toutes une guerre à mort; troisièmement, de rendre la vogue au
+provençal par l’influx et la flamme de la divine poésie.
+
+Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon âme; mais je le sentais
+comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement de
+sève provençale, qui me gonflait le coeur, libre d’inclination envers
+toute maîtrise ou influence littéraire, fort de l’indépendance qui me
+donnait des ailes, assuré que plus rien ne viendrait me déranger, un
+soir, par les semailles, à la vue des laboureurs qui suivaient la
+charrue dans la raie, j’entamai, gloire à Dieu! le premier chant de
+_Mireille_.
+
+Ce poème, enfant d’amour, fit son éclosion paisible, peu à peu, à
+loisir, au souffle du vent large, à la chaleur du soleil ou aux
+rafales du mistral, en même temps que je prenais la surveillance de
+la ferme, sous la direction de mon père qui, à quatre-vingts ans,
+était devenu aveugle.
+
+Me plaire à moi, d’abord, puis à quelques amis de ma première
+jeunesse, -- comme je l’ai rappelé dans un des chants de _Mireille_:
+
+ _O doux amis de ma jeunesse,
+ Aérez mon chemin de votre sainte haleine_,
+
+c’était tout ce que je voulais. Nous ne pensions pas à Paris, dans
+ces temps d’innocence. Pourvu qu’Arles -- que j ‘avais à mon horizon,
+comme Virgile avait Mantoue -- reconnût, un jour, sa poésie dans la
+mienne, c’était mon ambition lointaine. Voilà pourquoi, songeant aux
+campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire:
+
+_Nous ne chantons que pour vous, pâtres et gens des Mas_.
+
+De plan, en vérité, je n’en avais qu’un à grands traits, et seulement
+dans ma tête. Voici:
+
+Je m’étais proposé de faire naître une passion entre deux beaux
+enfants de la nature provençale, de conditions différentes, puis de
+laisser à terre courir le peloton, comme dans l’imprévu de la vie
+réelle, au gré des vents!
+
+Mireille, ce nom fortuné qui porte en lui sa poésie, devait
+fatalement être celui de mon héroïne: car je l’avais, depuis le
+berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre maison.
+Quand la pauvre Nanon, mon aïeule maternelle, voulait gracieuser
+quelqu’une de ses filles:
+
+-- C’est Mireille, disait-elle, c’est la belle Mireille, c’est
+Mireille, mes amours.
+
+Et ma mère, en plaisantant, disait parfois de quelque fillette:
+
+-- Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours!
+
+Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne n’en savait
+davantage: une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom de
+l’héroïne et un rayon de beauté dans une brume d’amour. C’était assez
+pour porter bonheur à un qui, peut-être, -- sait-on? -- fut, par
+cette intuition lui appartient aux poètes, la reconstitution d’un
+roman véritable.
+
+Le Mas du Juge, à cette époque, était un vrai foyer de poésie
+limpide, biblique et idyllique. N’était-il pas vivant, chantant
+autour de moi, ce poème de Provence avec son fond d’azur et son
+encadrement d’Alpille? L’on n’avait qu’à sortir pour s’en trouver
+tout ébloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non seulement dans mes
+rêves de jeune homme, mais encore en personne, tantôt dans ces
+gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers à soie,
+cueillir la feuille des mûriers, tantôt dans l’allégresse de ces
+sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient et
+venaient, leur poitrine entrouvertes, leur coiffe cravatée de blanc,
+dans les blés, dans les foins, dans les oliviers et dans les vignes?
+
+Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, mes moissonneurs, mes
+bouviers et mes pâtres, ne circulaient-ils pas, du point de l’aube au
+crépuscule, devant mon jeune enthousiasme? Vouliez-vous un plus beau
+vieillard, plus patriarcal, plus digue d’être le prototype de mon
+maître Ramon, que le vieux François Mistral, celui que tout le monde
+et ma mère elle-même n’appelaient que le "maître"? Pauvre père!
+Quelquefois, quand le travail était pressant, il fallait donner aide,
+soit pour rentrer les foins, soit pour dériver l’eau de notre puits à
+roue, il criait dehors:
+
+-- Où est Frédéric?
+
+Bien qu’à ce moment-là je fusse allongé sous un saule, paressant à la
+recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre mère répondait:
+
+-- Il écrit.
+
+Et aussitôt, la voix rude du brave homme s’apaisait en disant:
+
+-- Ne le dérange pas.
+
+Car, pour lui, qui n’avait lu que l’Écriture Sainte et _Don
+Quichotte_ en sa jeunesse, écrire était vraiment un office religieux,
+Et il montre bien ce respect pour le mystère de la plume, le début
+d’un récitatif, usité jadis chez nous, et dont nous reparlerons au
+sujet du mot _Félibre_:
+
+ _Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait.
+ Un jour, de sa sainte écriture,
+ Il est monté au haut du ciel_.
+
+Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le don d’intéresser ma
+Muse épique, c’était le cousin Tourrette, du village de Mouriès: une
+espèce de colosse, membru et éclopé, avec de grosses guêtres de cuir
+sur les souliers et connu à la ronde, dans les plaines de Crau, sous
+le nom du _Major_, ayant, en 1815, été tambour-major des gardes
+nationaux qui, sous le commandement du duc d’Angoulême, voulaient
+arrêter Napoléon, à son retour de l’île d’Elbe. Il avait, dans sa
+jeunesse, dissipé son bien au jeu; et dans ses vieux jours, réduit
+aux abois, il venait, tous les hivers, passer une quinzaine avec nous
+autres, au Mas. Lorsqu’il repartait, mon père lui donnait, dans un
+sac, quelques boisseaux de blé. L’été, il parcourait la Crau et la
+Camargue, allant aider aux bergers, lorsqu’on tondait les troupeaux,
+aux fermiers pour le dépiquage, aux faucheurs de marais pour engerber
+les roseaux ou, enfin, aux sauniers pour mettre le sel en meules.
+Aussi connaissait-il la terre d’Arles et ses travaux, assurément,
+comme personne. Il savait le nom des Mas, des pâturages, des chefs de
+bergers, des haras de chevaux et de taureaux sauvages, ainsi que de
+leurs gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un
+pittoresque, une noblesse
+d’expressions provençales, qu’il y avait plaisir d’entendre. Pour
+dire, par exemple, que le comte de Mailly était riche, fort riche en
+propriétés bâties:
+
+-- Il possède, disait-il, sept arpents de toitures.
+
+Les filles qui s’engagent pour la cueillette des olives -- à Mouriés,
+elles sont nombreuses -- le louaient pour leur dire des contes à la
+veillée. Elles lui donnaient, je crois, un sou chacune par veillée.
+Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les contes, plus ou
+moins croustilleux, qui, d’une bouche à l’autre, se transmettent dans
+le peuple, tels que: _Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean de
+l’Ours, le Doreur_, etc.
+
+Une fois que la neige commençait à tomber :
+
+-- Allons, disions-nous, le cousin apparaîtra bientôt.
+
+Et il ne manquait jamais.
+
+-- Bonjour, cousin!
+
+-- Cousin, bonjour!
+
+Et voilà. La main touchée et son bâton déposé, humblement, derrière
+la porte, et s’attablait, mangeait une belle tartine de fromage pétri
+et entamait, ensuite, le sujet de l’olivaison, Et il contait que les
+meules, en son bourg de Mouriès, ne pouvaient tenir pied à la récolte
+des olives. Et il disait:
+
+-- Comme on est bien, l’hiver, lorsqu’il fait froid, dans ces moulins
+à huile! Ecarquillé sur le marc tout chaud, on regarde, à la clarté
+des caleils à quatre mèches, les presseurs d’huile moitié nus qui,
+lestes comme chats, poussent tous à la barre, au commandement du
+chef:
+
+-- Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un bon coup! Houp! que
+tout claque! Là!
+
+Étant, le cousin Tourrette, comme tous les songeurs, tant soit peu
+fainéant, il avait, toute sa vie, rêvé de trouver une place où il y
+eût peu de travail.
+
+-- Je voudrais, nous disait-il, la place de compteur de mornes, à
+Marseille par exemple, dans un de ces grands magasins où, lorsqu’on
+les débarque, un homme, étant assis, peut, en comptant les douzaines,
+gagner (me suis-je laissé dire) ses douze cents francs par an.
+
+Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant d’autres, sans avoir vu
+réaliser sa rêverie sur les mornes.
+
+Je n’oublierai pas non plus, parmi mes collaborateurs, ou, tant vaut
+dire, mes fauteurs de la poésie de _Mireille_, le bûcheron Siboul :
+un brave homme de Montfrin, habillé de velours, qui venait tous les
+ans, à la fin de l’automne, avec sa grande serpe, tailler joliment
+nos bourrées de saule. Pendant qu’il découpait et appareillait ses
+rondins, que d’observations justes il me faisait sur le Rhône, sur
+ses courants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies, sur
+ses graviers et sur ses îles, puis sur les animaux qui fréquentent
+ses digues, les loutres qui gîtent dans les arbres creux, les bièvres
+qui coupent des troncs comme la cuisse, et sur les pendulines qui,
+dans les Ségonnaux, suspendent leurs nids aux peupliers blancs, et
+sur les coupeurs d’osier et les vanniers de Valiabrègue!
+
+Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui me disait les noms
+en langue provençale et les vertus des simples et de toutes les
+herbes de Saint-Jean et de Saint-Roch. Si bien que mon bagage de
+botanique littéraire, c’est ainsi que je le formai... Heureusement!
+car m’est avis, sans vouloir les mépriser, que nos professeurs des
+écoles, tant les hautes que les basses, auraient été, bien sûr,
+entrepris pour me montrer ce qu’était un chardon ou un laiteron.
+
+Comme une bombe, dans l’entrefaite de ce prodrome de _Mireille_,
+éclata la nouvelle du coup d’État du 2 décembre 1851.
+
+Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez qui la République
+tient lieu de religion, de justice et de patrie, quoique les
+Jacobins, par leur intolérance, par leur manie du niveau, par la
+sécheresse, la brutalité de leur matérialisme, m'eussent découragé et
+blessé plus d’une fois, le crime d’un gouvernant qui déchirait la loi
+jurée par lui m’indigna. Il
+m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur les fédérations
+futures dont la République en France pouvait être le couvain.
+
+Quelques-uns des collègues de l’École de Droit allèrent se mettre à
+la tête des bandes d’insurgés qui se soulevaient dans le Var au nom
+de la Constitution; mais le grand nombre, en Provence comme ailleurs,
+les uns par dégoût de la turbulence des partis, les autres éberlués
+par le reflet du premier Empire, applaudirent, il est vrai, au
+changement de régime. Qui pouvait deviner que l’Empire nouveau dût
+s’effondrer dans une effroyable guerre et l’écroulement national ?
+
+Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un jour, après 1870
+par Taxile Delord, républicain pourtant et député de Vaucluse, un
+jour qu’en Avignon, sur la place de l’Horloge, nous nous promenions
+ensemble:
+
+-- La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se soit jamais faite
+dans le parti avancé, fut la Révolution de 1848. Nous avions au
+gouvernement une belle famille, française, nationale, libérale entre
+toutes et compromise même avec la Révolution, sous les auspices de
+laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les libertés que le
+progrès comporte... Et nous l’avons bannie. Pourquoi? Pour faire
+place à ce bas empire qui a mis la France en débâcle!
+
+Quoi qu’il en soit, en conséquence, je laissai de côté -- et pour
+toujours -- la politique inflammatoire, comme ces embarras qu’on
+abandonne en route pour marcher plus léger, et à toi, ma Provence, et
+à toi, poésie, qui ne m’avez jamais donné que pure joie, je me livrai
+tout entier.
+
+Et voici que, rentré dans la contemplation, un soir, me promenant en
+quête de mes rimes, car mes vers, tant que j’en ai fait, je les ai
+trouvés tous par voies et par chemins, je rencontrai un vieux qui
+gardait les brebis. Il avait nom "le galant jean". Le ciel était
+étoilé, la chouette miaulait, et le dialogue suivant (que vous avez
+lu peut-être, traduit par l’ami Daudet) eut lieu dans cette
+rencontre.
+
+LE BERGER
+
+Vous voilà bien écarté, monsieur Frédéric?
+
+MOI
+
+Je vais prendre un peu l’air, maître Jean.
+
+LE BERGER
+
+Vous allez faire un tour dans les astres?
+
+MOI
+
+Maître Jean, vous l’avez dit. Je suis tellement soûl, désabusé et
+écoeuré des choses de la terre que je voudrais, cette nuit, m’enlever
+et me perdre dans le royaume des étoiles.
+
+LE BERGER
+
+Tel que vous me voyez, j'y fais, moi, une excursion presque toutes
+les nuits, et je vous certifie que le voyage est des plus beaux.
+
+MOI
+
+Mais comment faire pour y aller, dans cet abîme de lumière?
+
+LE BERGER
+
+Si vous voulez me suivre, pendant que les brebis mangent, tout
+doucement, monsieur, je vous y conduirai et vous ferai tout voir.
+
+MOI
+
+Galant Jean, je vous prends au mot.
+
+LE BERGER
+
+Tenez, montons par cette voie qui blanchit du nord au sud: c’est le
+chemin de Saint Jacques. Il va de France droit sur l’Espagne. Quand
+l’empereur Charlemagne faisait la guerre aux Sarrasins, le grand
+saint Jacques de Galice le marqua devant lui pour lui indiquer la
+route.
+
+MOI
+
+C’est ce que les païens désignaient par Voie Lactée.
+
+LE BERGER
+
+C’est possible; moi je vous dis ce que j’ai toujours ouï dire...
+Voyez-vous ce beau chariot, avec ces quatre roues qui éblouissent
+tout le nord? C’est le Chariot des Ames. Les trois étoiles qui
+précèdent sont les trois bêtes de l’attelage; et la toute petite qui
+va prés de la troisième, nous l’appelons le Charretier.
+
+MOI
+
+C’est ce que dans les livres on nomme la Grande Ourse.
+
+LE BERGER
+
+Comme il vous plaira... Voyez, voyez tout à l’entour les étoiles qui
+tombent: ce sont de pauvres âmes qui viennent d’entrer au Paradis.
+Signons-nous, monsieur Frédéric.
+
+MOI
+
+Beaux anges (comme on dit), que Dieu vous accompagne!
+
+LE BERGER
+
+Mais tenez, un bel astre est celui qui resplendit pas loin du
+Chariot, là-haut: c’est le Bouvier du ciel.
+
+MOI
+
+Que dans l’astronomie on dénomme Arcturus.
+
+LE BERGER
+
+Peu importe. Maintenant regardez là sur le nord, l’étoile qui
+scintille à peine: c’est l’étoile Marine, autrement dit la
+Tramontane. Elle est toujours visible et sert de signal aux marins--
+lesquels se voient perdus, lorsqu’ils perdent la Tramontane.
+
+MOI
+
+L’étoile Polaire, comme on l’appelle aussi, se trouve donc dans la
+Petite Ourse; et comme la bise vient de là, les marins de Provence,
+comme ceux d’Italie, disent qu’ils vont à l’Ourse, lorsqu’ils vont
+contre le vent.
+
+LE BERGER
+
+Tournons la tête, nous verrons clignoter la Poussînière ou le
+Pouillier, si vous préférez.
+
+MOI
+
+Que les savants nomment Pléiades et les Gascons Charrette des Chiens.
+
+LE BERGER
+
+C’est cela. Un peu plus bas resplendissent les Enseigres, -- qui,
+spécialement, marquent les heures aux bergers. D’aucuns les nomment
+les Trois Rois, d’autres les Trois Bourdons ou le Râteau ou le Faux
+Manche.
+
+MOI
+
+Précisément, c’est Orion et la ceinture d’Orion.
+
+LE BERGER
+
+Très bien. Encore plus bas, toujours vers le midi, brille Jean de
+Milan.
+
+MOI
+
+Sirius, si je ne me trompe.
+
+LE BERGER
+
+Jean de Milan est le flambeau des astres. Jean de Milan, un jour,
+avec les Enseignes et la Poussinière, avait été, dit-on, convié à une
+noce. (La noce de la belle Maguelone, dont nous parlerons tantôt.) La
+Poussinière, matinale, partit, paraît-il, la première et prit le
+chemin haut. Les Enseignes, trois filles sémillantes, ayant coupé
+plus bas, finirent par l’atteindre. Jean de Milan, resté endormi,
+prit, lorsqu’il se leva, le raccourci et, pour les arrêter, leur
+lança son bâton à la volée... Ce qui fait que le Faux Manche est
+appelé depuis le Bâton de Jean de Milan.
+
+MOI
+
+Et celle qui, au loin, vient de montrer le nez et qui rase la
+montagne?
+
+LE BERGER
+
+C’est le Boiteux. Lui aussi était de la noce. Mais comme il boite,
+pauvre diable, il n'avance que lentement. Il se lève tard du reste et
+se couche de bonne heure.
+
+MOI
+
+Et celle qui descend, là-bas, sur le ponant, étincelante comme une
+épousée?
+
+LE BERGER
+
+Eh bien ! c’est elle! l’étoile du Berger, 1’Étoile du Matin, qui nous
+éclaire à l’aube, quand nous lâchons le troupeau, et le soir, quand
+nous le rentrons: c’est elle, l’étoile reine, la belle étoile,
+Maguelone, la belle Maguelone, sans cesse poursuivie par Pierre de
+Provence, avec lequel a lieu, tous les sept ans son mariage.
+
+MOI
+
+La conjonction, je crois, de Vénus et de Jupiter ou de Saturne
+quelquefois.
+
+LE BERGER
+
+A votre goût... mais tiens, Labrit! Pendant que nous causions, les
+brebis se sont dispersées, tai! tai! ramène-les! Oh! le mauvais
+coquin de chien, une vraie rosse... Il faut que j’y aille moi-même.
+Allons, monsieur Frédéric, vous, prenez garde de ne pas vous égarer!
+
+MOI
+
+Bonsoir! Galant Jean.
+
+Retournons aussi, comme le pâtre, à nos moutons. A partir des
+_Provençales_, recueil poétique où avaient collaboré les trouvères
+vieux et jeunes de cette époque-là, quelques-uns, dont j’étais,
+engagèrent entre eux une correspondance au sujet de la langue et de
+nos productions. De ces rapports, de plus en plus ardents, naquit
+l’idée d’un congrès de poètes
+provençaux. Et, sur la convocation de Roumanille et de Gaut qui
+avaient écrit ensemble dans le journal _Lou Boui-Abaisse_, la réunion
+eut lien le 29 août 1852, à Arles, dans une salle de l’ancien
+archevêché, sous la présidence de l’aimable docteur d’Astros, doyen
+d’âge des trouvères. Ce fut là qu’entre tous nous fîmes connaissance,
+Aubanel, Aubert, Bourrelly, Cassan, Crousillat, Désanat, Garcin,
+Gaut, Gelu, Giéra, Mathieu, Roumanille, moi et d’autres. Grâce au bon
+Carpentrassien, Bonaventure Laurent, nos portraits eurent les
+honneurs de l’_Illustration_ (18 septembre 1852).
+
+Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, professeur à la faculté des
+sciences de Toulouse et spirituel poète en son parler montpelliérain,
+l’avait chargé d’amener Jasmin à Arles. Mais, quand Moquin-Tandon
+écrivit à l’auteur de _Marthe la folle_, savez-vous ce que répondit
+l’illustre poète gascon: "Puisque vous allez à Arles, dites-leur
+qu’ils auront beau se réunir quarante et cent, jamais ils ne feront
+le bruit que j’ai fait tout seul."
+
+-- Voilà Jasmin de pied en cap, me disait Roumanille.
+
+Cette réponse le reproduit beaucoup plus fidèlement que le bronze
+élevé à Agen, en son honneur. Il était ce que l’on appelle, Jasmin,
+un fier bougre.
+
+D’ailleurs, le perruquier d’Agen, en dépit de son génie, fut toujours
+aussi maussade pour ceux qui, comme lui, voulaient chanter dans notre
+langue. Roumanille, puisque nous y sommes, quelques années
+auparavant, lui avait envoyé ses _Pâquerettes_, avec la dédicace de
+Madeleine, une des poésies les meilleures du recueil. Jasmin ne
+daigna pas remercier le Provençal. Mais ayant, le Gascon, vers 1848,
+passé par Avignon, où il donna un concert avec Mlle Roaldès, qui
+jouait de la harpe, Roumanile, après la séance, vint avec quelques
+autres saluer le poète qui avait fait couler les larmes en déclamant
+ses _Souvenirs_ :
+
+ _-- Où vas-tu grand-père? -- Mon fils à l’hôpital...
+ C’est là que meurent les Jasmins_.
+
+-- Qui êtes-vous donc? fit l’Agenais au poète de Saint-Remy.
+
+-- Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille.
+
+-- Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais je croyais qu’il fût
+celui d’un auteur mort.
+
+-- Monsieur, vous le voyez, répondit l’auteur des _Pâquerettes_, qui
+ne laissa jamais personne lui marcher sur le pied, je suis assez
+jeune encore pour pouvoir, s’il plaît à Dieu, faire un jour votre
+épitaphe.
+
+Qui fut bien plus gracieux pour la réunion d’Arles, ce fut ce bon
+Reboul, qui nous écrivit ceci: "Que Dieu bénisse votre table... Que
+vos luttes soient des fêtes, que les rivaux soient des amis! Celui
+qui fit les cieux a fait celui de notre pays si grand et si bleu
+qu’il y a de l’espace pour toutes les étoiles."
+
+Et cet autre Nîmois, Jules Canonge, qui disait: "Mes amis, si vous
+aviez un jour à défendre notre cause, n’oubliez pas qu’en Arles se
+fit votre assemblée première et que vous fûtes étoilés dans la cité
+noble et fière qui a pour armes et pour devise: _l’épée et l’ire du
+lion_."
+
+Je ne me souviens pas de ce que je dis ou chantai là, mais je sais
+seulement qu’en voyant le jour renaître, j’étais dans le ravissement;
+et, Roumanille l’a dit dans son discours de Montmajour, en 1889. Il
+paraît que, songeur, plongé dans ma pensée, dans mes yeux de jeune
+homme "resplendissaient déjà les sept rayons de l’Étoile".
+
+Le Congrès d’Arles avait trop bien réussi pour ne pas se renouveler.
+L’année suivante, 21 août 1853, sous l’impulsion de Gaut, le jovial
+poète d’Aix, à Aix se tint une assemblée (le Festival des Trouvères)
+deux fois nombreuse comme l’assemblée d’Arles. C’est là que Brizeux,
+le grand barde breton, nous adressa le salut et les souhaits où il
+disait:
+
+ _Le rameau d’olivier couronnera vos têtes,
+ Moi je n’ai que la lande en fleurs:
+ L’un symbole riant de la paix et des fêtes
+ L’autre symbole des douleurs.
+
+ Unissons-les, amis; les fils qui vont nous suivre
+ De ces fleurs n’ornent plus leurs fronts:
+ Aucun ne redira le son qui nous enivre,
+ Quand nous, fidèles, nous mourrons...
+
+ Mais peut-elle mourir la brise fraîche et douce?
+ L’aquilon l’emporte en son vol,
+ Et puis elle revient légère sur la mousse
+ Meurt-il le chant du rossignol?
+
+ Non, tu ranimeras l’idiome sonore,
+ Belle Provence, à son déclin;
+ Sur ma tombe longtemps doit soupirer encore
+ La voix errante de Merlin_.
+
+Outre ceux que j'ai cités comme figurant au Congrès d’Arles, voici
+les noms nouveaux qui émergèrent au Congrès d’Aix : Léon Alègre,
+l’abbé Aubert, Autheman, Bellot, Brunet, Chalvet, l’abbé Emery,
+Laidet, Mathieu Lacroix, l’abbé Lambert, Lejourdan, Peyrottes,
+Ricard-Bérard, Tavan, Vidal etc., avec trois trouveresses, Mlles
+Reine Garde, Léonide Constans et Hortense Rolland.
+
+Une séance littéraire, devant tout le beau monde d’Aix, se tint,
+après midi, dans la grande salle de la mairie, courtoisement ornée
+des couleurs de Provence et des blasons de toutes les cités
+provençales. Et sur une bannière en velours cramoisi étaient inscrits
+les noms des principaux poètes provençaux des derniers siècles. Le
+maire d’Aix, maire et député, était alors M. Rigaud, le même qui plus
+tard donna une traduction de _Mirèio_ en vers français.
+
+Après l’ouverture faite par un choeur de chanteurs,
+
+ _Trouvères de Provence,
+ Pour nous tous quel beau jour!
+ Voici la Renaissance
+ Du parler du Midi_,
+
+dont Jean-Baptiste Gaut avait fait les paroles, le président d’Astros
+discourut gentiment en langue provençale; puis, tour à tour, chacun y
+alla de son morceau. Roumanille, très applaudi, récita un de ses
+contes et chanta la _Jeune Aveugle_; Aubanel dévida sa pièce des
+_Jumeaux_, et moi _la Fin du Moissonneur_. Mais le plus grand succès
+fut pour la chansonnette du paysan Tavan, _les Frisons de Mariette_,
+et pour le maçon Lacroix, qui fit tous frissonner avec sa _Pauvre
+Martine_.
+
+Emile Zola, alors écolier au collège d’Aix, assistait à cette séance
+et, quarante ans après, voici ce qu’il disait dans le discours qu’il
+prononça à la félibrée de Sceaux (1892) :
+
+"J’avais quinze ou seize ans, et je me revois, écolier échappé du
+collège, assistant à Aix, dans la grande salle de l’Hôtel de Ville, à
+une fête poétique un peu semblable à celle que j’ai l’honneur de
+présider aujourd’hui. Il y avait là Mistral déclamant la _Mort du
+Moissonneur_, Roumanille et Aubanel sans doute, d’autres encore, tous
+ceux qui, quelques années plus tard, allaient être les félibres et
+qui n’étaient alors que les troubadours."
+
+Enfin, au banquet du soir, où l’on en dit, conta et chanta de toutes
+sortes, nous eûmes le plaisir d’élever nos verres à la santé du vieux
+Bellot, qui s’était, dans Marseille et toute la Provence, fait une
+renommée, méritée assurément, de poète drolatique, et qui, ébahi de
+voir ce débordement de sève, nous répondait tristement :
+
+ _Je ne suis qu’un gâcheur;
+ J’ai dans ma pauvre vie, noirci bien du papier:
+ Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, n’ont pas la flemme,
+ De notre provençal débrouilleront l’écheveau_.
+
+CHAPITRE XII
+
+FONT-SÉGUGNE
+
+Le groupe avignonnais. -- La fête de sainte Agathe. -- Le père de
+Roumanille. -- Crousiflat de Salon, -- Le chanoine Aubanel. -- La
+famille Giéra. -- Les amours d’Aubanel et de Zani. -- Le banquet de
+Font-Ségugne. -- L’institution du Félibrige. — L’oraison de saint
+Anselme. -- Le premier chant des félibres.
+
+Nous étions, dans la contrée, un groupe de jeunes, étroitement unis,
+et qui nous accordions on ne peut mieux pour cette oeuvre de
+renaissance provençale. Nous y allions de tout coeur.
+
+Presque tous les dimanches, tantôt dans Avignon, tantôt aux plaines
+de Maillane ou aux Jardins de Saint-Rémy, tantôt sur les hauteurs de
+Châteauneuf-de-Gadagne ou de Châteauneuf-du-Pape, nous nous
+réunissions pour nos parties intimes, régals de jeunesse, banquets de
+Provence, exquis en poésie bien plus qu’en mets, ivres d’enthousiasme
+et de ferveur, plus que de vin. C’est là que Roumanille nous chantait
+ses Noëls, là qu’il nous lisait les _Songeuses_, toutes fraîches, et
+_la Part du Bon Dieu_ encore flambant neuve; c’est là que, croyant,
+mais sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Aubanel récitait
+_le Massacre des Innocents_; c’était là que _Mireille_ venait, de
+loin en loin, dévider ses strophes nouvellement surgies.
+
+A Maillane, lors de la Sainte-Agathe, qui est la fête de l’endroit,
+les "poètes" (comme on nous appelait déjà) arrivaient tous les ans
+pour y passer trois jours, comme les bohémiens. La vierge Agathe
+était Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les seins. On dit
+même qu’à Arles, dans le trésor de Saint-Trophime, est conservé un
+plat d’agate qui, selon la tradition, aurait contenu les seins de la
+jeune bienheureuse. Mais d’où pouvait venir aux Arlésiens et aux
+Maillanais cette dévotion pour une sainte de Catane? Je me
+l’expliquerais de la façon suivante:
+
+Un seigneur de Maillane, originaire d’Arles, Guillaume des
+Porcellets, fut, d’après l’histoire, le seul Français épargné aux
+Vêpres Siciliennes, en considération de sa droiture et de sa vertu.
+Ne nous aurait-il pas, lui ou ses descendants, apporté le culte de la
+vierge catanaise? Toujours est-il qu’en Sicile, sainte Agathe est
+invoquée contre les feux de l’Etna et à Maillane contre la foudre et
+l’incendie. Un honneur recherché par nos jeunes Maillanaises, c’est,
+avant leur mariage, d’être trois ans _prieuresses_ (comme on dirait
+prêtresses) de l’autel de sainte Agathe, et voici qui est bien joli:
+la veille de la fête, les couples, la jeunesse, avant d’ouvrir les
+danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une sérénade devant
+l’église, à sainte Agathe.
+
+Avec les galants du pays, nous venions, nous aussi, derrière les
+ménétriers, à la clarté des falots errants et au bruit des pétards,
+serpenteaux et fusées, offrir à la patronne de Maillane nos
+hommages... Et, à propos de ces saints honorés sur l’autel, dans les
+villes et les villages, de-ci de-là, au Nord comme au Midi, depuis
+des siècles et des siècles, je me suis demandé, parfois: Qu’est-ce, à
+côté de cela, notre gloire mondaine de poètes, d’artistes, de
+savants, de guerriers, à peine connus de quelques admirateurs? Victor
+Hugo lui-même n’aura jamais le culte du moindre saint du calendrier,
+ne serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, voit, toutes
+les années, des milliers de fidèles venir le supplier dans sa vallée
+perdue! Et aussi, un jour qu’à sa table (les flatteurs avaient posé
+cette question:
+
+-- Y a-t-il, en ce monde, gloire supérieure à celle du poète?
+
+-- Celle du saint, répondit l’auteur des _Contemplations_.
+
+Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser l’ami
+Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines. Nous
+allions, dans le pré du moulin, voir les luttes s’ouvrir, au
+battement du tambour:
+
+_Qui voudra lutter, qu’il se présente...
+Qui voudra lutter...
+Qu’il vienne au pré!_
+
+les luttes d’hommes et d’éphèbes où l’ancien lutteur Jésette, qui
+était surveillant du jeu, tournait et retournait autour des lutteurs,
+butés l’un contre l’autre, nus, les jarrets tendus, et d’une voix
+sévère leur rappelait parfois le précepte: _défense de déchirer les
+chairs..._
+
+-- O Jésette... vous souvient-il de quand vous fîtes mordre la
+poussière à Quéquine?
+
+-- Et de quand je terrassai Bel-Arbre d’Aramon, nous répondait le
+vieil athlète, enchanté de redire ses victoires d’antan. On
+m’appelait, savez-vous comme? Le Petit Maillanais ou, autrement, le
+Flexible. Nul jamais ne put dire qu’il m’avait renversé et, pourtant,
+j'eus à lutter avec le fameux Meissonnier, l’hercule avignonnais qui
+tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste d’Apt... Mais nous
+ne pûmes rien nous faire.
+
+A Saint-Remy, nous descendions chez les parents de Roumanille,
+Jean-Denis et Pierrette, de vaillants maraîchers qui exploitaient un
+jardin vers le Portail-du-Trou. Nous y dînions en plein air, à
+l’ombre claire d’une treille, dans les assiettes peintes qui
+sortaient en notre honneur, avec les cuillers d’étain et les
+fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les soeurs de notre ami,
+deux brunettes dans la vingtaine, nous servaient, souriantes, la
+blanquette d’agneau qu’elles venaient d’apprêter.
+
+Un rude homme, tout de même, ce vieux Jean-Denis, le père de
+Roumanille. Il avait, étant soldat de Bonaparte (ainsi qu’assez
+dédaigneux il dénommait l’empereur), vu la bataille de Waterloo et
+racontait volontiers qu’il y avait gagné la croix.
+
+-- Mais, avec la défaite, disait-il, on n’y pensa plus.
+
+Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon, reçut la décoration,
+Jean-Denis, fièrement, se contenta de dire:
+
+-- Le père l’avait gagnée, c’est le garçon qui l’a.
+
+Et voici l’épitaphe que Roumanille écrivit sur la tombe de ses
+parents, au cimetière de Saint-Remy :
+
+ A JEAN-DENIS ROUMANILLE
+ JARDINIER, HOMME DE BIEN ET DE VALEUR (1791-1875)
+ A PIERRETTE PIQUET, SON ÉPOUSE,
+ BONNE, PIEUSE ET FORTE (1793-1895.
+ ILS VÉCURENT CHRÉTIENNEMENT ET MOURURENT
+ TRANQUILLES, DEVANT DIEU SOIENT-ILS!
+
+Crousillat, de Salon, un dévot de la langue et des Muses de Crau,
+était assez souvent de ces réunions d’amis et c’est au lendemain
+d’une lecture poétique qu’il me gratifia du sonnet que je transcris:
+
+ _J’entendis un écho de ta pure harmonie,
+ Le jour que nous pûmes, chez Roumanille,
+ Cinq trouvères joyeux, francs de cérémonie,
+ Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille.
+
+ Mais quand finiras-tu de tresser ton panier,
+ Quand de nous attifer ta belle jeune fille?
+ Que je m’écrie content et jamais façonnier
+ Ta Mireille, ô Mistral, est une merveille!...
+
+ Si donc, comme le vent dont le nom te convient,
+ Fort est le souffle saint qui t’inspire, jeune homme,
+ Allons, au monde avide épanche les accents:
+
+ A tes flambants accords les monts vont s’émouvoir
+ Les arbres tressaillir, les torrents s’arrêter,
+ Comme aux sons modulés sur les lyres antiques_.
+
+On allait, en Avignon, à la maison d’Aubanel, dans la rue Saint-Marc
+(qui, aujourd’hui, porte le nom du glorieux félibre): un hôtel à
+tourelles, ancien palais cardinalice, qu’on a démoli depuis pour
+percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, on voyait, avec
+sa vis, une presse de bois semblable à un pressoir qui, depuis deux
+cents ans, servait pour imprimer les livres paroissiaux et scolaires
+du Comtat. Là, nous nous installions, un peu intimidés par le parfum
+d’église qui était dans les murs, mais surtout par Jeanneton, la
+vieille cuisinière, qui avait toujours l’air de grommeler:
+
+-- Les voilà encore!
+
+Cependant, la bonhomie du père d’Aubanel, imprimeur officiel de notre
+Saint-Père le Pape, et la jovialité de son oncle le chanoine nous
+avaient bientôt mis à l’aise. Et venu le moment où l’on choque le
+verre, le bon vieux prêtre racontait.
+
+-- Une nuit, disait-il, quelqu’un vint m’appeler pour porter
+l’extrême-onction à une malheureuse de ces mauvaises maisons du préau
+de la Madeleine. Quand j'eus administré la pauvre agonisante, et que
+nous redescendions avec le sacristain, les dames, alignées le long de
+l’escalier, décolletées et accoutrées d’oripeaux de carnaval, me
+saluèrent au passage, la tête penchée, d’un air si contrit qu’on leur
+aurait donné, selon l’expression populaire, l’absolution sans les
+confesser. Et la mère catin, tout en m’accompagnant, m’alléguait des
+prétextes pour excuser sa vie... Moi, sans répondre, je dévalais les
+degrés; mais dès qu’elle m’eut ouvert la porte du logis, je me
+retourne et je lui fais:
+
+-- Vieille brehaigne! s’il n’y avait point de matrones, il n’y aurait
+pas tant de gueuses!
+
+Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons plus tard) nous
+faisions aussi nos frairies. Mais l’endroit bienheureux, l’endroit
+prédestiné, c’était, ensuite, Font-Ségugne, bastide de plaisance près
+du village de Gadagne, où nous conviait la famille Giéra: il y avait
+la mère, aimable et digne dame; l’aîné qu’on appelait Paul, notaire à
+Avignon, passionné pour la Gaie-Science; le cadet Jules, qui rêvait
+la rénovation du monde par l’oeuvre des
+Pénitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes et accortes:
+Clarisse et Joséphine, douceur et joie de ce nid.
+
+Font-Ségugne, au penchant du plateau de Camp-Cabel; regarde le
+Ventoux, au loin, et la gorge de Vaucluse qui se voit à quelques
+lieues. Le domaine prend son nom d’une petite source qui y coule au
+pied du castel. Un délicieux bouquet de chênes, d’acacias et de
+platanes le tient abrité du vent et de l’ardeur du soleil.
+
+"Font-Ségugne, dit Tavan (le félibre de Gadagne), est encore
+l’endroit où viennent, le dimanche, les amoureux du village. Là, ils
+ont l’ombre, le silence, la fraîcheur, les
+cachettes; il y a là des viviers avec leurs bancs de pierre que le
+lierre enveloppe; il y a des sentiers qui montent, qui descendent,
+tortueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants d’oiseaux,
+murmure de feuillage, gazouillis de fontaine. Partout, sur le gazon,
+vous pouvez vous asseoir, rêver d’amour, si l’on est seul et, si l’on
+est deux, aimer."
+
+Voi1à où nous venions nous récréer comme perdreaux, Roumanille Giéra,
+Mathieu, Brunet, Tavan, Crousillat, moi et autres, Aubanel plus que
+tous, retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny Manivet de
+son vrai nom), Zani l’Avignonnaise, une amie et compagne des
+demoiselles du castel.
+
+"Avec sa taille mince et sa robe de laine,-- couleur de la grenade,
+-- avec son front si lisse et ses grands yeux si beaux, -- avec ses
+longs cheveux noirs et son brun visage, -- je la verrai tantôt, la
+jeune vierge, -- qui me dira: "Bonsoir." O Zani, venez vite!"
+
+C’est le portrait qu’Aubanel, dans son _Livre de l’Amour_, en fit
+lui-même... Mais, à présent, écoutons-le, lorsque, après que Zani eut
+pris le voile, il se rappelle
+Font-Ségugne :
+
+"Voici l’été, les nuits sont claires. -- A Châteauneuf, le soir est
+beau. -- Dans les bosquets la lune encore-- monte la nuit sur
+Camp-Cabel. -- T’en souvient-il? Parmi les pierres, -- avec ta face
+d’Espagnole, -- quand tu courais comme une folle, -- quand nous
+courions comme des fous -- au plus sombre et qu’on avait peur?
+
+"Et par ta taille déliée -- je te prenais: que c’était doux! -- Au
+chant des bêtes du bocage, -- nous dansions alors tous les deux. --
+Grillons, rossignols et rainettes --
+disaient, chacun, leurs chansonnettes; -- tu y ajoutais ta voix
+claire... -- Belle amie, où sont, maintenant, -- tant de branles et
+de chansons?
+
+"Mais, à la fin? las de courir, -- las de rire, las de danser, --
+nous nous asseyions sous les chênes -- un moment pour nous reposer;
+-- tes longs cheveux qui s’épandaient. -- mon amoureuse main aimait
+-- à les reprendre; et toi, bonne, tu me laissais faire, tout doux,
+-- comme une mère son enfant."
+
+Et les vers écrits par lui, au châtelet de Font-Ségugne, sur les murs
+de la chambre où sa Zani couchait.
+
+"O chambrette, chambrette, -- bien sûr que tu es petite, mais que de
+souvenirs! -- Quand je passe ton seuil, je me dis: "Elles viennent!"
+-- Il me semble vous voir, ô belles jouvencelles, -- toi, pauvre
+Julia, toi, ma chère Zani! -- Et pourtant, c’en est fait! -- Ah! vous
+ne viendrez plus dormir dans la chambrette! -- Julia, tu es morte!
+Zani, tu es nonnain!"
+
+Vouliez-vous, pour berceau d’un rêve glorieux, pour l’épanouissement
+d’une fleur d’idéal, un lieu plus favorable que cette cour d’amour
+discrète, au belvédère d’un coteau, au milieu des lointains azurés et
+sereins, avec une volée de jeunes qui adoraient le Beau sous les
+trois espèces: Poésie, Amour, Provence, identiques pour eux, et
+quelques demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire compagnie!
+
+Il fut écrit au ciel qu’un dimanche fleuri, le 21 mai 1854, en pleine
+primevère de la vie et de l’an, sept poètes devaient se rencontrer au
+castel de Font-Ségugne: Paul Giéra, un esprit railleur qui signait
+Glaup (par anagramme de Paul G.); Roumanille, un propagandiste qui,
+sans en avoir l’air, attisait incessamment le feu sacré autour de
+lui; Aubanel, que Roumanille avait conquis à notre langue et qui, au
+soleil d’amour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa _grenade_;
+Mathieu, ennuagé dans les visions de la Provence redevenue, comme
+jadis, chevaleresque et amoureuse; Brunet, avec sa face de Christ de
+Galilée, rêvant son utopie de Paradis terrestre; le paysan Tavan qui,
+ployé sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon sur la
+glèbe; et Frédéric, tout prêt à jeter au mistral, comme les pâtres
+des montagnes, le cri de race pour héler, et tout prêt à planter le
+gonfalon sur le Ventoux...
+
+A table, on reparla, comme c’était l’habitude, de ce qu’il faudrait
+pour tirer notre idiome de l’abandon où il gisait depuis que,
+trahissant l’honneur de la Provence, les classes dirigeantes
+l’avaient réduit, hélas! à la domesticité. Et alors, considérant que,
+des deux derniers Congrès, celui d’Arles et celui d’Aix, il n’était
+rien sorti qui fit prévoir un accord pour la réhabilitation de la
+langue provençale; qu’au contraire, les réformes, proposées par les
+jeunes de l’Ecole avignonnaise, s’étaient vues, chez beaucoup, mal
+accueillies et mal voulues, les Sept de Font-Ségugne délibérèrent,
+unanimes, de faire bande à part et, prenant le but en main, de le
+jeter où ils voulaient.
+
+-- Seulement, observa Glaup, puisque nous faisons corps neuf, il nous
+faut un nom nouveau. Car, entre rimeurs, vous le voyez, bien qu’ils
+ne trouvent rien du tout, ils se disent tous _trouvères_. D’autre
+part, il y a aussi le mot de _troubadour_. Mais, usité pour désigner
+les poètes d’une époque, ce nom est décati par l’abus qu’on en a
+fait. Et à renouveau enseigne nouvelle!
+
+Je pris alors la parole.
+
+-- Mes amis, dis-je, à Maillane, il existe dans le peuple, un vieux
+récitatif qui s’est transmis de bouche en bouche et qui contient, je
+crois, le mot prédestiné.
+
+Et je commençai :
+
+"Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait. -- Un jour de sa
+sainte écriture, -- il est monté au haut du ciel. -- Près de l’Enfant
+Jésus, son fils très précieux, -- il a trouvé la Vierge assise -- et
+aussitôt l’a saluée. -- Soyez le bienvenu, neveu! a dit la Vierge. --
+Belle compagne, a dit son enfant, qu’avez-vous? -- J’ai souffert sept
+douleurs amères -- que je désire vous conter.
+
+"La première douleur que je souffris pour vous, ô mon fils précieux,
+-- c’est lorsque, allant ouïr messe de relevailles, au temple je me
+présentai, -- qu’entre les mains de saint Siméon je vous mis. -- Ce
+fut un couteau de douleur -- qui me trancha le coeur, qui me traversa
+l’âme, - ainsi qu’à vous, -- ô mon fils précieux!
+
+"La seconde douleur que je souffris pour vous, etc. -- La troisième
+douleur que je souffris pour vous, etc. -- La quatrième douleur que
+je souffris pour vous, -- ô mon fils précieux! -- c’est quand je vous
+perdis, -- que de trois jours, trois nuits, je ne vous trouvai plus,
+-- car vous étiez dans le temple, -- où vous vous disputiez, avec les
+scribes de la loi, -- avec les sept _félibres_ de la Loi (1)."
+
+-- Les sept félibres de la Loi, mais c’est nous autres, écria la
+tablée. Va pour _félibre_.
+
+Et Glaup ayant versé dans les verres taillés une bouteille de
+châteauneuf qui avait sept ans de cave, dit solennellement:
+
+-- A la santé des félibres! Et, puisque nous voici en train de
+baptiser, adaptons au vocable de notre Renaissance tous les dérivés
+qui doivent en naître. Je vous propose donc d’appeler _félibrerie_
+toute école de félibres qui comptera au moins sept membres, en
+mémoire, messieurs, de la pléiade d’Avignon.
+
+-- Et moi, dit Roumanille, je vous propose, s’il vous plaît, le joli
+mot _félibriser_ pour dire "se réunir, comme nous faisons, entre
+félibres".
+
+ (1) Ce poème populaire se dit aussi en Catalogne. Voici la
+traduction du Catalan correspondant au provençal que nous venons de
+citer: Le troisième (couteau) fut quand vous eûtes, -- près de trois
+jours, perdu votre Fils; -- vous le trouvâtes dans le temple, --
+disputant avec des savants, -- prêchant sous les voûtes -- la
+ céleste doctrine.
+
+-- Moi, dit Mathieu, j’ajoute le terme _félibrée_ pour dire "une
+frairie de poètes provençaux".
+
+-- Moi, dit Tavan, je crois que le mot _félibréen_ n’exprimerait pas
+mal ce qui concerne les félibres.
+
+-- Moi je dédie, fit Aubanel, le nom de _félibresse_ aux dames qui
+chanteront en langue de Provence.
+
+-- Moi, je trouve, dit Brunet, que le mot _félibrillon_ siérait aux
+enfants des félibres.
+
+-- Moi, dit Mistral, je clos par ce mot national: _félibrige,
+félibrige_! qui désignera l’oeuvre et l’association.
+
+Et, alors, Glaup reprit:
+
+-- Ce n’est pas tout, collègues! nous sommes les félibres de la
+loi... Mais, la Loi, qui la fait?
+
+-- Moi, dis-je, et je vous jure que, devrais-je y mettre vingt ans de
+ma vie, je veux, pour faire voir que notre langue est une langue,
+rédiger les articles de loi qui la régissent.
+
+Drôle de chose! elle a l’air d’un conte et, pourtant, c’est de là, de
+cet engagement pris un jour de fête, un jour de poésie et d’ivresse
+idéale, que sortit cette énorme et
+absorbante tâche du _Trésor du Félibrige_ ou dictionnaire de la
+langue provençale, où se sont fondus vingt ans d’une carrière de
+poète.
+
+Et qui en douterait n’aura qu’à lire le prologue de Glaup (P. Giéra)
+dans _l’Almanach Provençal_ de 1885, où cela est clairement consigné
+comme suit:
+
+"Quand nous aurons toute prête la Loi qu’un félibre prépare et qui
+dit, beaucoup mieux que vous ne sauriez le croire, pourquoi ceci,
+pourquoi cela, les opposants devront se taire."
+
+C’est dans cette séance, mémorable à juste titre et passée,
+aujourd’hui, à l’état de légende, qu’on décida la publication, sous
+forme d’almanach, d’un petit recueil annuel qui serait le fanion de
+notre poésie, l’étendard de notre idée, le trait d’union entre
+félibres, la communication du Félibrige avec le peuple.
+
+Puis, tout cela réglé, l’on s’aperçut, ma foi, que le 21 de mai, date
+de notre réunion, était le jour de sainte Estelle; et, tels que les
+rois Mages, reconnaissant par là l’influx mystérieux de quelque haute
+conjoncture, nous saluâmes l’Étoile qui présidait au berceau de notre
+rédemption.
+
+L’_Almanach Provençal pour le Bel An de Dieu 1855_ parut la même
+année avec ses cent douze pages. A la première, en belle place, tel
+qu’un trophée de victoire, notre _Chant des Félibres_ exposait le
+programme de ce réveil de sève et de joie populaire:
+
+ --Nous sommes des amis, des frères,
+ Étant les chanteurs du pays!
+ Tout jeune enfant aime sa mère,
+ Tout oisillon aime son nid:
+ Notre ciel bleu, notre terroir
+ Sont, pour nous autres, un paradis.
+
+ Tous des amis, joyeux et libres,
+ De la Provence tous épris,
+ C’est nous qui sommes les félibres,
+ Les gais félibres provençaux!
+
+ En provençal ce que l’on pense
+ Vient sur les lèvres aisément.
+ O douce langue de Provence,
+ Voilà pourquoi nous t’aimerons!
+ Sur les galets de la Durance
+ Nous le jurons tous aujourd’hui!
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Les fauvettes n’oublient jamais
+ Ce que leur gazouilla leur père,
+ Le rossignol ne l’oublie guère,
+ Ce que son père lui chanta;
+ Et le langage de nos mères,
+ Pourrions-nous l’oublier, nous autres?
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Cependant que les jouvencelles
+ Dansent au bruit du tambourin,
+ Le dimanche, à l’ombre légère,
+ A l’ombre d’un figuier, d’un pin,
+ Nous aimons à goûter ensemble,
+ A humer le vin d'un flacon.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Alors, quand le moût de la Nerthe
+ Dans le verre sautille et rit,
+ De la chanson qu’il a trouvée
+ Dès qu’un félibre lance un mot,
+ Toutes les bouches sont ouvertes
+ Et nous chantons tous à la loi.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Des jeunes filles sémillantes
+ Nous aimons le rire enfantin;
+ Et, si quelqu’une nous agrée,
+ Dans nos vers de galanterie
+ Elle est chantée et rechantée
+ Avec des mots plus que jolis.
+
+ Tous des amis, etc.
+
+ Quand les moissons seront venues,
+ Si la poêle frit quelquefois,
+ Quand vous foulerez vos vendanges,
+ Si le suc du raisin foisonne
+ Et que vous ayez besoin d’aide,
+ Pour aider, nous y courrons tous.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Nous conduisons les farandoles;
+ A la Saint-Éloi, nous trinquons;
+ S’il faut lutter, à bas la veste;
+ De saint Jean nous sautons le feu;
+ A la Noël, la grande fête,
+ Ensemble nous posons la Bûche.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Dans le moulin lorsqu’on détrite
+ Les sacs d’olives, s’il vous faut
+ Des lurons pour pousser la barre,
+ Venez, nous sommes toujours prêts
+ Vous aurez là des gouailleurs comme
+ Il n’en est pas dix nulle part.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Vienne la rôtie des châtaignes
+ Aux veillées de la Saint-Martin,
+
+ Si vous aimez les contes bleus,
+ Appelez-nous, voisins, voisines:
+ Nous vous en dirons des brochées
+ Dont vous rirez jusqu’au matin.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ A votre fête patronale
+ Faut-il des prieurs, nous voici...
+ Et vous, pimpantes mariées,
+ Voulez-vous un joyeux couplet?
+ Conviez-nous: pour vous, mignonnes,
+ Nous en avons des cents au choix!
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Quand vous égorgerez la truie,
+ Ne manquez pas de faire signe!
+ Serait-ce par un jour de pluie,
+ Pour la saigner on lie la queue:
+ Un bon morceau de la fressure,
+ Rien de pareil pour bien dîner.
+
+ Tous des amis, etc...
+
+ Dans le travail le peuple ahane:
+ Ce fut, hélas! toujours ainsi...
+ Eh! s’il fallait toujours se taire,
+ Il y aurait de quoi crever!
+ Il en faut pour le faire rire,
+ Et il en faut pour lui chanter!
+
+ Tous des amis, joyeux et libres,
+ De la Provence tous épris,
+ C’est nous qui sommes les félibres,
+ Les gais félibres provençaux!_
+
+Le Félibrige, vous le voyez, était loin d’engendrer mélancolie et
+pessimisme. Tout s’y faisait de gaieté de coeur, sans arrière-pensée
+de profit ni de gloire. Les collaborateurs des premiers almanachs
+avaient tous pris des pseudonymes: le Félibre des Jardins
+(Roumanille), le Félibre de la Grenade (Aubanel), le Félibre des
+Baisers (Mathieu), le Félibre Enjoué (Glaup, Paul Giéra), le Félibre
+du Mas on bien de Belle-Viste (Mistral), le Félibre de l’Armée
+(Tavan, pris par la conscription), le Félibre de l’Arc-en-Ciel (G.
+Brunet, quiétait peintre); tous ceux, ensuite, qui vinrent peu à peu
+grossir le bataillon : le Félibre de Verre (D. Cassan), le Félibre
+des Glands (T. Poussel), le Félibre de la Sainte-Braise (E. Garcin),
+le Félibre de Lusène (Crousillat, de Salon), le Félibre de l’Ail
+(J.-B. Martin, surnommé le Grec), le Félibre des Melons (V. Martin,
+de Cavaillon), la Félibresse du Caulon (fille du précédent), le
+Félibre Sentimental (B. Laurens), le Félibre des Chartes (Achard,
+archiviste de Vaucluse), le Félibre du Pontias (B. Chalvet, de
+Nyons), le Félibre de Maguelone (Moquin-Tandon), le Félibre de la
+Tour-Magne (Roumieux, de Nîmes), le Félibre de la Mer (M. Bourrelly),
+le Félibre des Crayons (l’abbé Cotton) et le Félibre Myope (premier
+nom du _Cascarelet_, qui a signé, plus tard, les facéties et contes
+naïfs de Roumanille et de Mistral).
+
+CHAPITRE XIII
+
+L’ALMANACH PROVENÇAL
+
+Le bon pèlerin. -- Jarjaye au paradis. -- La Grenouille de Narbonne.
+-- La Montelaise -- L’homme populaire.
+
+L’_Almanach Provençal_, bien venu des paysans, goûté par les
+patriotes, estimé par les lettrés, recherché par les artistes, gagna
+rapidement la faveur du public; et son tirage, qui fut, la première
+année, de cinq cents exemplaires, monta vite à douze cents, à trois
+mille, à cinq mille, à sept mille, à dix mille, qui est le chiffre
+moyen depuis quinze ou vingt ans.
+
+Comme il s’agit d’une oeuvre de famille et de veillée, ce chiffre
+représente, je ne crois guère me tromper, cinquante mille lecteurs.
+Impossible de dire le soin, le zèle, l’amour- propre que Roumanille
+et moi avions mis sans relâche à ce cher petit livre, pendant les
+quarante premières années. Et sans parler ici des innombrables
+poésies qui s’y sont publiées, sans parler de ses _Chroniques_, où
+est contenue, peut-on dire, l’histoire du Félibrige, la quantité de
+contes, de légendes, de sornettes, de facéties et de gaudrioles, tous
+recueillis dans le terroir, qui s’y sont ramassés, font de cette
+entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute la
+raillerie, tout l’esprit de notre race se trouvent serrés là dedans;
+et si le peuple provençal, un jour, pouvait disparaître, sa façon
+d’être et de penser se retrouverait telle quelle dans l’almanach des
+félibres.
+
+Roumanille a publié, dans un volume à part (_Li Conte Prouvençau et
+li Cascareleto_), la fleur des contes et gais devis qu’il égrena à
+profusion dans notre almanach populaire. Nous aurions pu en faire
+autant; mais nous nous contenterons de donner, en spécimen de notre
+prose d’almanach, quelques-uns des morceaux qui eurent le plus de
+succès et qui ont été, du reste, traduits et répandus par Alphonse
+Daudet, Paul Arène, E. Blavet, et autres bons amis.
+
+LE BON PÈLERIN
+
+Légende provençale.
+
+I
+
+Maître Archimbaud avait près de cent ans. Il avait été jadis un rude
+homme de guerre; mais à présent, tout éclopé et perclus par la
+vieillesse, il tenait le lit toujours et ne pouvait plus bouger.
+
+Le vieux maître Archimbaud avait trois fils. Un matin, il appela
+l’aîné et lui dit :
+
+-- Viens ici, Archimbalet! En me retournant dans mon lit et
+rêvassant, car, va, au fond d’un lit, on a le temps de réfléchir je
+me suis remémoré que, dans une bataille, me rencontrant un jour en
+danger de périr je promis à Dieu de faire le voyage de Rome... Aïe!
+je suis Vieux comme terre et ne puis plus aller en guerre! Je
+voudrais bien, mon fils, que tu fisses à ma place ce pèlerinage-là,
+car il me peine de mourir sans avoir accompli mon voeu.
+
+L’aîné répondit:
+
+-- Que diable allez-vous donc vous mettre en tête, un pèlerinage à
+Rome et je ne sais où encore! Père, mangez, buvez, et puis dans votre
+lit, autant qu'il vous plaira, dites des patenôtres! Nous avons,
+nous, autre chose à faire.
+
+Maître Archimbaud, le lendemain matin, appelle son fils cadet;
+
+-- Cadet, écoute, lui fait-il: en rêvassant et en calculant, car,
+vois-tu, au fond d’un lit on a le loisir de rêver, je me suis souvenu
+que, dans une tuerie, me trouvant un jour en danger mortel, je me
+vouai à Dieu pour le grand voyage de Rome... Aïe! je suis vieux comme
+terre! je ne puis plus aller en guerre! et je voudrais qu’à ma place
+tu ailles faire, toi, le pèlerinage promis.
+
+Le cadet répondit:
+
+-- Père, dans quinze jours va venir le beau temps! Il faudra labourer
+les chaumes, il faut cultiver les vignes, il faut faucher les
+foins... Notre aîné doit conduire le troupeau dans la montagne; le
+jeune est un enfant... Qui commandera, si je m’en vais à Rome
+fainéanter par les chemins? Père, mangez, dormez, et laissez-nous
+tranquilles.
+
+Le bon maître Archimbaud, le lendemain matin appelle le plus jeune:
+
+-- Espérit, mon enfant, approche, lui fait-il. J’ai promis au bon
+Dieu de faire un pèlerinage à Rome... Mais je suis vieux comme terre!
+Je ne puis plus aller en guerre... Je t’y enverrais bien à ma place,
+pauvret! Mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas la route; Rome est
+très loin, mon Dieu! et s’il t’arrivait malheur...
+
+-- Mon père, j’irai, répondit le jeune. Mais la mère cria: Je ne veux
+pas que tu y ailles! Ce vieux radoteur avec sa guerre, avec sa Rome,
+finit par donner sur les nerfs: non content de grogner, de se
+plaindre, de geindre, toute l’année durant, il enverrait maintenant
+ce bel enfant se perdre!
+
+-- Mère, dit le jeune, la volonté d’un père est un ordre de Dieu!
+Quand Dieu commande, il faut partir.
+
+Et Espérit, sans dire plus, alla tirer du vin dans une petite gourde,
+mit un pain dans sa besace avec quelques oignons, chaussa ses
+souliers neufs, chercha dans le bûcher un bon bâton de chêne, jeta
+son manteau sur l’épaule, embrassa son vieux père, qui lui donna
+force conseils, fit ses adieux à toute sa parenté et partit.
+
+II
+
+Mais avant de se mettre en voie, il alla dévotement ouïr la sainte
+messe; et n’est-ce pas merveille qu'en sortant de l’église, il trouva
+sur le seuil un beau jeune homme qui lui adressa ces mots:
+
+-- Ami, n’allez-vous pas à Rome?
+
+-- Mais oui, dit Espérit.
+
+-- Et moi aussi, camarade; si cela vous plaisait, nous pourrions
+faire route ensemble.
+
+-- Volontiers, mon bel ami.
+
+Or cet aimable jouvenceau était un ange envoyé par Dieu.
+
+Espérit avec l’ange prirent donc la voie romaine; et ainsi tout
+gaiement, tantôt au soleil, tantôt à l’aiguail, en mendiant leur pain
+et chantant des cantiques, la petite gourde au bout du bâton, enfin
+ils arrivèrent à la cité de Rome.
+
+Une fois reposés, ils firent leurs dévotions à la grande église de
+Saint-Pierre, visitèrent tour à tour les basiliques, les chapelles,
+les oratoires, les sanctuaires, et tous les piliers sacrés, baisèrent
+les reliques des apôtres Pierre et Paul, des vierges, des martyrs et
+de la vraie Croix; bref avant de repartir, ils furent voir le pape,
+qui leur donna sa bénédiction.
+
+Et alors Espérit avec son compagnon allèrent se coucher sous le
+porche de Saint-Pierre et Espérit s'endormit.
+
+Or, voici qu’en dormant le pèlerin vit en songe ses frères et sa mère
+qui brûlaient en enfer, et il se vit lui-même avec son père dans la
+gloire éternelle des paradis de Dieu.
+
+-- Hélas! pour lors, s’écria-t-il, je voudrais bien, mon Dieu,
+retirer du feu ma mère, ma pauvre mère et mes frères!
+
+Et Dieu lui répondit:
+
+-- Tes frères, c’est impossible, car ils ont désobéi mon
+commandement; mais ta mère, peut-être, si tu peux, avant sa mort, lui
+faire faire trois charités.
+
+Et Espérit se réveilla. L’ange avait disparu. Il eut beau l’attendre,
+le chercher, le demander, il ne le retrouva plus et il dut tout seul
+s’en retourner à Rome.
+
+Il se dirigea donc vers le rivage de la mer, ramassa des coquillages,
+en garnit son habit ainsi que son chapeau, et de là, lentement, par
+voies et par chemins, par vallées et par montagnes, il regagna le
+pays en mendiant et en priant.
+
+III
+
+C’est ainsi qu’il arriva dans son endroit et à sa maison.
+
+Il en manquait depuis deux ans. Amaigri et chétif, hâlé, poudreux, en
+haillons, les pieds nus, avec sa petite gourde au bout de son
+bourdon, son chapelet et ses coquilles, il était méconnaissable.
+Personne ne le reconnut, et il s’en vint tout droit au logis paternel
+et dit doucement à la porte:
+
+-- Au pauvre pèlerin, au nom de Dieu, faites l’aumône!
+
+-- Ho! sa mère cria, vous êtes ennuyeux! Tous les jours il en passe,
+de ces garnements, de ces vagabonds, de ces truandailles.
+
+-- Hélas! épouse, fit au fond de son lit le bon vieil Archimbaud,
+donne-lui quelque chose: qui sait si notre fils n’est pas à cette
+même heure dans le même besoin!
+
+Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un croûton et l’alla porter
+au pauvre. Le lendemain, le pèlerin retourne encore à la porte de la
+maison paternelle en disant:
+
+-- Au nom de Dieu, maîtresse, faites un peu d’aumône au pauvre
+pèlerin.
+
+-- Vous êtes encore là! cria la vieille, vous savez bien qu’hier on
+vous donna; ces gloutons mangeraient tout le bien du Chapitre!
+
+-- Hélas! épouse, dit Archimbaud le bon vieillard, hier as-tu pas
+mangé? et aujourd’hui toi-même ne manges-tu pas encore? Qui sait si
+notre fils ne se trouve pas aussi dans la même misère!
+
+Et voilà que l’épouse, attendrie de nouveau, va couper un autre
+croûton et le porte encore au pauvre.
+
+Le lendemain enfin, Espérit revient à la porte de ses gens et dit:
+
+-- Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, maîtresse, donner
+l’hospitalité au pauvre pèlerin?
+
+-- Nenni, cria la dure vieille, allez-vous-en coucher où l’on loge
+les gueux!
+
+-- Hélas! épouse, dit le bon vieil Archimbaud, donne-lui
+l’hospitalité: qui sait si notre enfant, notre pauvre Espérit, n’est
+pas errant, à cette heure, à la rigueur du mauvais temps!
+
+-- Oui, tu as raison, dit la mère, et elle alla aussitôt ouvrir la
+porte de l'étable et le pauvre Espérit, sur la paille, derrière les
+bêtes, alla se gîter dans un coin.
+
+Au petit jour, le lendemain, la mère d’Espérit, les frères d’Espérit
+viennent pour ouvrir l’étable... L’étable, mes amis, était tout
+illuminée: le pèlerin était mort, était roidi et blanc, entre quatre
+grands cierges qui brûlaient autour de lui; la paille où il gisait
+était étincelante; les toiles d’araignées, luisantes de rayons,
+pendaient là-haut des poutres, telles que les courtines d’une
+chapelle ardente; les bêtes de l’étable, les mulets et les boeufs,
+chauvissaient effarés avec de grands yeux pleins de larmes; un parfum
+de, violette embaumait l’écurie; et le pauvre pèlerin, la face
+glorieuse, tenait dans ses mains jointes un papier où était écrit:
+"Je suis votre fils."
+
+Alors éclatèrent les pleurs et tous en se signant tombèrent à genoux:
+Espérit était un saint.
+
+( _Almanach Provençal de 1879_.)
+
+JARJAYE AU PARADIS
+
+Jarjaye, un portefaix de Tarascon, vient à mourir et, les yeux
+fermés, tombe dans l’autre monde. Et de rouler et de rouler!
+L’éternité est vaste, noire comme la poix, démesurée, lugubre à
+donner le frisson. Jarjaye ne sait où gagner, il est dans
+l’incertitude, il claque des dents et bat l’espace. Mais à force
+d’errer il aperçoit au loin une petite lumière, là-bas au loin, bien
+loin... Il s’y dirige ; c’était la porte du bon Dieu.
+
+Jarjaye frappe: pan! pan! à la porte.
+
+-- Qui est là? crie saint Pierre.
+
+--C’est moi.
+
+-- Qui, toi?
+
+-- Jarjaye.
+
+-- Jarjaye de Tarascon?
+
+-- C’est ça, lui-même.
+
+-- Mais, garnement, lui fait saint Pierre, comment as-tu le front de
+vouloir entrer au saint paradis, toi qui jamais depuis vingt ans n’as
+récité tes prières; toi qui, lorsqu'on te disait: "Jarjaye, viens à
+la messe" répondais: "Je ne vais qu’à celle de l’après-midi"; toi
+qui, par moquerie, appelais le tonnerre "le tambour des escargot";
+toi qui mangeais gras, le vendredi quand tu pouvais, le samedi quand
+tu en avais, en disant: "Qu’il en vienne! c’est la chair qui fait la
+chair; ce qui entre dans le corps ne peut faire mal à l'âme"; toi
+qui, quand sonnait l’angélus, au lieu de te signer comme doit faire
+un bon chrétien: "Allons, disais-tu, un porc est pendu à la cloche!";
+toi qui, aux avis de ton père: "Jarjaye, Dieu te punira"! ripostais
+de coutume: "Le Bon Dieu qui l’a vu? Une fois mort on est bien
+mort!"; toi enfin qui blasphémais et reniais chrême et baptême, se
+peut-il que tu oses te présenter ici, abandonné de Dieu?
+
+Le pauvre Jarjaye répliqua:
+
+-- Je ne dis pas le contraire, je suis un pécheur. Mais qui savait
+qu’après la mort il y eût tant de mystères! Enfin, oui, j’ai failli,
+et la piquette est tirée; s’il faut la boire, on la boira. Mais au
+moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle, pour
+lui conter ce qui se passe à Tarascon.
+
+-- Quel oncle?
+
+-- Mon oncle Matéry, qui était pénitent blanc.
+
+-- Ton oncle Matéry? Il a pour cent ans de purgatoire.
+
+-- Malédiction! pour cent ans! et qu’avait-il fait?
+
+-- Tu te rappelles qu’il portait la croix aux processions. Un jour,
+des mauvais plaisants se donnèrent le mot, et l’un d’eux se met à
+dire: "Voyez Matéry qui porte la croix!" Un peu plus loin un autre
+répète: "Voyez Matéry qui porte la croix! » Un autre finalement lui
+fait comme ceci: "Voyez, voyez Matéry, qu’est-ce qu’il porte?" Matéry
+impatienté répliqua, paraît-il: "Un viédaze comme toi". Et il eut un
+coup de sang et mourut sur sa colère.
+
+-- Alors, faites-moi voir ma tante Dorothée, qui était tant, tant
+dévote.
+
+-- Fi! elle doit être au diable, je ne la connais pas...
+
+-- Que celle-là soit au diable, cela ne m’étonne guère, car pour la
+dévotion si elle fut outrée, pour la méchanceté c’était une vraie
+vipère... Figurez-vous que...
+
+-- Jarjaye, je n’ai pas loisir; il me faut aller ouvrir à un pauvre
+balayeur que son âne vient d’envoyer au paradis d’un coup de pied.
+
+-- O grand saint Pierre, puisque vous avez tant fait et que la vue ne
+coûte rien, laissez-moi voir un peu le paradis, qu’on dit si beau!
+
+-- Oui, parbleu! tout de suite, vilain huguenot que tu es!
+
+-- Allons, saint Pierre, souvenez-vous que par là-bas mon père, qui
+est pêcheur, porte votre bannière aux processions, et les pieds
+nus...
+
+-- Soit, dit le saint, pour ton père, je te l’accorde; mais vois,
+canaille, c’est entendu, tu n’y mettras que le bout du nez.
+
+-- Ça suffit.
+
+Donc le céleste portier entrebâille sans bruit la porte et dit à
+Jarjaye: "Tiens, regarde."
+
+Mais celui-ci, tournant soudainement le dos, entre à reculons dans le
+paradis.
+
+-- Que fais-tu? lui demande saint Pierre.
+
+-- La grande clarté m’offusque, répond le Tarasconnais; il me faut
+entrer par le dos; mais selon votre parole, lorsque ne j’y aurai mis
+le nez, soyez tranquille, je n’irai pas plus loin "Allons, pensa le
+bienheureux, j’ai mis le pied dans la musette." Et le Tarasconnais
+est dans le paradis.
+
+-- Oh! dit-il, comme on est bien! comme c’est beau! quelle musique.
+
+Au bout d’un certain moment, le porte-clefs lui fait:
+
+-- Quand tu auras assez bayé, voyons, tu sortiras, parce que je n’ai
+pas le temps de te donner la réplique...
+
+-- Ne vous gênez pas, dit Jarjaye, si vous avez quelque chose à
+faire, allez à vos occupations... Moi je sortirai quand je
+sortirai... Je ne suis pas pressé du tout.
+
+-- Mais tels ne sont pas nos accords.
+
+-- Mon Dieu, saint homme, vous voilà bien ému! Ce serait différent
+s’il n’y avait point de large; mais, grâce à Dieu, la place ne manque
+pas.
+
+-- Et moi je te prie de sortir, car si le bon Dieu passait....
+
+-- Ho! puis, arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours ouï
+dire: qui se trouve bien, qu’il ne bouge. Je suis ici, j’y reste.
+
+Saint Pierre hochait la tête, frappait du pied. Il va trouver Saint
+Yves.
+
+-- Yves, lui fait-il, toi qui es avocat, tu vas me donner un conseil.
+
+-- Deux, s’il t’en faut, répond saint Yves.
+
+-- Sais-tu que je suis bien campé? Je me trouve dans tel cas, comme
+ceci, comme cela... Maintenant que dois-je faire?
+
+-- Il te faut, lui dit saint Yves, prendre un bon avoué et citer par
+huissier le dit Jarjaye pardevant Dieu.
+
+Ils cherchent un bon avoué; mais d’avoué en paradis, jamais personne
+n’en avait vu. Ils demandent un huissier. Encore moins! Saint Pierre
+ne savait plus de quel bois faire flèche.
+
+Vient à passer saint Luc:
+
+-- Pierre, tu es bien sourcilleux! Notre-Seigneur t’aurait-il fait
+quelque nouvelle semonce?
+
+-- Oh ! mon cher, ne m’en parle pas! Il m’arrive un embarras,
+vois-tu, de tous les diables. Un certain nommé Jarjaye est entré par
+une ruse dans le paradis et je ne sais plus comment le mettre dehors.
+
+-- Et d’où est-il, ce Jarjaye?
+
+-- De Tarascon.
+
+-- Un Tarasconnais? dit saint Luc. Oh! mon Dieu, que tu es bon? Pour
+le faire sortir, rien, rien de plus facile... Moi, étant, comme tu
+sais, l’ami des boeufs, le patron des toucheurs, je fréquente la
+Camargue, Arles, Beaucaire, Nîmes, Tarascon, et je connais ce peuple:
+je sais où il lui démange et comment il faut le prendre... Tiens, tu
+vas voir.
+
+A ce moment voletait par là une volée d’anges bouffis.
+
+-- Petits! leur fait saint Luc, psitt, psitt!
+
+Les angelots descendent.
+
+-- Allez en cachette hors du paradis; et quand vous serez devant la
+porte, vous passerez en courant et en criant: "Les boeufs, les
+boeufs!"
+
+Sitôt les angelots sortent du paradis et comme ils sont devant la
+porte, ils s’élancent en criant: "Les boeufs, les boeufs! Oh tiens!
+oh tiens! la pique!"
+
+Jarjaye, bon Dieu de Dieu! se retourne ahuri.
+
+-- Tron de l’air! quoi! ici on fait courir les boeufs! En avant!
+s’écrie-t-il.
+
+Et il s’élance vers la porte comme un tourbillon et, pauvre imbécile,
+sort du paradis.
+Saint Pierre vivement pousse la porte et ferme à clef, puis mettant
+la tête au guichet:
+
+-- Eh bien! Jarjaye, lui dit-il goguenard, comment te trouves-tu à
+cette heure?
+
+-- Oh! n’importe, riposte Jarjaye. Si ç’avait été les boeufs, je ne
+regretterais pas ma part de paradis.
+
+Cela disant, il plonge, la tête la première, dans l’abîme.
+
+(_Almanach provençal de 1864._)
+
+LA GRENOUILLE DE NARBONNE
+
+I
+
+Le camarade Pignolet compagnon menuisier, -- surnommé la "Fleur de
+Grasse", -- par une après-midi du mois de juin, revenait tout joyeux
+de faire son Tour de France. La chaleur était assommante et, sa canne
+garnie de rubans à la main, avec son affûtage (ciseaux, rabots,
+maillet), plié derrière le dos dans son tablier de toile, Pignolet
+gravissait le grand chemin de Grasse, d’où il était parti depuis
+quelque trois ou quatre ans.
+
+Il venait, selon l’usage des Compagnons du Devoir, de monter à la
+Sainte-Baume pour voir et saluer le tombeau de maître Jacques, père
+des Compagnons. Ensuite, après avoir inscrit sur une roche son surnom
+compagnonique, il était descendu jusqu’à Saint-Maximin, pour prendre
+ses couleurs chez maître Fabre, le maréchal qui sacre les Enfants du
+Devoir. Et, fier comme un César, le mouchoir sur la nuque, le chapeau
+égayé d’un flot de faveurs multicolores et, pendus à ses oreilles,
+deux petits compas d’argent, il tendait vaillamment la guêtre dans un
+tourbillon de poussière. Il en était tout blanc.
+
+Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait aux figuiers s’il n’y
+avait pas de figues; mais elles n’étaient pas mûres, et les lézards
+bayaient dans les herbes havies; et les cigales folles, sur les
+oliviers poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil qui
+dardait, chantaient rageusement.
+
+-- Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse Pignolet.
+
+Ayant, depuis des heures, vidé sa gourde d’eau-de-vie, il pantelait
+de soif et sa chemise était trempée.
+
+-- Mais en avant! disait-il. Bientôt, nous serons à Grasse.
+
+Oh ! sacré nom de sort! Quel bonheur, quelle joie d’embrasser père et
+mère et de boire à la cruche l’eau des fontaines de Grasse, et de
+conter mon Tour de France, et d’embrasser Mion sur ses joues
+fraîches, et de nous marier, vienne la Madeleine, et ne plus quitter
+la maison! En marche, Pignolet! Plus qu’une petite traite!
+
+Enfin, le voilà au portail de Grasse et, dans quatre enjambées, à
+l’atelier de son père.
+
+II
+
+-- Mon gars, ô mon beau gars, cria le vieux Pignol en quittant son
+établi, sois le bien arrivé! Marguerite, le petit!
+Cours, va tirer du vin; mets la poêle, la nappe... Oh! la
+bénédiction! Comment te portes-tu?
+
+-- Pas trop mal, grâce à Dieu! Et vous autres, par ici, père,
+êtes-vous tous gaillards?
+
+-- Eh! comme de pauvres vieux... Mais s’est-il donc fait grand!
+
+Et tout le monde l’embrasse, père, mère, voisins, et les amis, et les
+fillettes. On lui décharge son paquet, et les enfants manient les
+beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne. La vieille
+Marguerite, les yeux larmoyants, allume vivement le feu avec une
+poignée de copeaux; et, pendant qu’elle enfarine quelques morceaux de
+merluche pour régaler le garçon, maître Pignol, le père, s’assied à
+table avec Pignolet, et de trinquer: "A la santé!" Et l’on commence à
+mouiller l’anche.
+
+-- Par exemple, faisait le vieux maître Pignol en frappant avec son
+verre, toi, dans moins de quatre ans, tu as achevé ton Tour de France
+et te voilà déjà, à ce que tu m’assures, passé et reçu Compagnon du
+Devoir! Comme tout change, cependant! De mon temps, il fallait sept
+ans, oui, sept belles années, pour gagner les _couleurs_... Il est
+vrai, mon enfant, que là, dans la boutique, je t’avais assez dégauchi
+et que, pour un apprenti, tu ne poussais pas déjà, tu ne poussais pas
+trop mal le rabot et la varlope... Mais, enfin, l’essentiel est que
+tu saches ton métier et que, je le crois du moins, tu aies vu et
+appris tout ce que doit connaître un luron qui est fils de maître.
+
+-- Oh! père! pour cela, répondit le jeune homme, voyez, sans me
+vanter, je ne crois pas que personne, dans la menuiserie, me passe la
+plume par le bec.
+
+-- Eh bien! dit le vieux, voyons, raconte-moi un peu, tandis que la
+morue chante et cuit dans la poêle, ce que tu remarquas de beau, tout
+en courant le pays.
+
+III
+
+-- D’abord, père, vous savez qu’en partant d’ici, de Grasse, je filai
+sur Toulon, où j’entrai à l’arsenal. Pas besoin de relever tout ce
+qui est là-dedans: vous l’avez vu comme moi.
+
+-- Passe, oui, c’est connu.
+
+-- En partant de Toulon, j’allai m’embaucher à Marseille, fort belle
+et grande ville, avantageuse pour l’ouvrier, où les _coteries_ ou
+camarades me firent observer, père, un _cheval marin_ qui sert
+d’enseigne à une auberge.
+
+-- C’est bien.
+
+-- De là, ma foi, je remontai sur Aix, où j’admirai les sculptures du
+portail de Saint-Sauveur.
+
+-- Nous avons vu tout cela.
+
+-- Puis, de là, nous gagnâmes Arles, et nous vîmes la voûte de la
+commune d’Arles.
+
+-- Si bien appareillée qu’on ne peut pas comprendre comment ça tient
+en l’air.
+
+-- D’Arles, père, nous tirâmes sur le bourg de Saint-Gille, et là,
+nous vîmes la fameuse _Vis_...
+
+-- Oui, oui, une merveille pour le _trait_ et pour la _taille_.
+
+Ce qui fait voir, mon fils, qu’autrefois, tout de même, aussi bien
+qu’aujourd’hui, il y eut de bons ouvriers.
+
+-- Puis, nous nous dirigeâmes de Saint-Gille à Montpellier, et là, on
+nous montra la célèbre _Coquille_...
+
+-- Oui, qui est dans le Vignoble, et que le livre appelle la "trompe
+de Montpellier".
+
+-- C’est cela... Et, après, nous marchâmes sur Narbonne.
+
+-- C’est là que je t’attendais.
+
+-- Quoi donc, père? A Narbonne, j’ai vu les Trois-Nourrices, et puis
+l’archevêché, ainsi que les boiseries de l’église Saint-Paul.
+
+-- Et puis?
+
+-- Mon père, la chanson n’en dit pas davantage: "Carcassonne et
+Narbonne -- sont deux villes fort bonnes -- pour aller à Béziers; --
+Pézénas est gentille, -- mais les plus jolies filles -- n’en sont à
+Montpellier."
+
+-- Alors, bousilleur, tu n’as pas vu la Grenouille?
+
+-- Mais quelle grenouille?
+
+-- La Grenouille qui est au fond du bénitier de l’église Saint-Paul.
+Ah! je ne m’étonne plus que tu aies sitôt fait, bambin, ton Tour de
+France! La Grenouille de Narbonne! le chef-d’oeuvre des
+chefs-d’oeuvre, que l’on vient voir de tous les diables. Et ce
+saute-ruisseau! criait le vieux Pignol en s’animant de plus en plus,
+ce méchant gâte-bois qui se donne pour compagnon n’a pas vu seulement
+la Grenouille de Narbonne! Oh! mais, qu’un fils de maître ait fait
+baisser la tête, dans la maison, à son père, mignon, ça ne sera pas
+dit! Mange, bois, va dormir, et, dès demain matin, si tu veux qu’on
+soit _coterie_, tu regagneras Narbonne pour voir la Grenouille.
+
+IV
+
+Le pauvre Pignolet, qui savait que son père ne démordait pas aisément
+et qu’il ne plaisantait pas, mangea, but, alla au lit, et le
+lendemain, à l’aube, sans répliquer davantage, après avoir muni de
+vivres son bissac, il repartit pour Narbonne.
+
+Avec ses pieds meurtris et enflés par la marche, avec la chaleur, la
+soif, par voies et par chemins, va donc mon Pignolet!
+
+Aussitôt arrivé, au bout de sept ou huit jours, dans la ville de
+Narbonne, -- d’où selon le proverbe, "ne vient ni bon vent ni bonne
+personne", -- Pignolet qui, cette fois, ne chantait pas, je vous
+l’assure, sans prendre le temps même de manger un morceau ou boire un
+coup au cabaret, s'achemine de suite vers l’église Saint-Paul et,
+droit au bénitier, s’en vient voir la Grenouille.
+
+Dans la vasque de marbre, en effet, sous l’eau claire, une grenouille
+rayée de roux, tellement bien sculptée qu’on l’aurait dite vivante,
+regardait accroupie, avec ses deux yeux d’or et son museau narquois,
+le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir.
+
+-- Ah! petite vilaine, s’écria tout à coup, farouche, le menuisier.
+Ah! c’est toi qui m’as fait faire, par ce soleil ardent, deux cents
+lieues de chemin! Va, tu te souviendras de Pignolet de Grasse!
+
+Et voilà le sacripant qui, de son baluchon, tire son maillet, son
+ciseau, et pan! d’un coup, à la grenouille il fait sauter une patte.
+On dit que l’eau bénite, comme teinte de sang, devînt rouge soudain,
+et la vasque du bénitier, depuis lors, est restée rougeâtre.
+
+(_Almanach Provençal de 1890_.)
+
+LA MONTELAISE
+
+I
+
+Une fois, à Monteux, qui est l’endroit du grand saint Gent et de
+Nicolas Saboly, il y avait une fillette blonde comme l’or. On lui
+disait Rose. C’était la fille d’un cafetier. Et, comme elle était
+sage et qu’elle chantait comme un ange, le curé de Monteux l’avait
+mise à la tête des choristes de son église.
+
+Voici que, pour la Saint-Gent, fête patronale de Monteux, le père de
+Rose avait loué un chanteur.
+
+Le chanteur, qui était jeune, tomba amoureux de la blondine; la
+blondine, ma foi, devint amoureuse aussi. Puis, un beau jour, les
+deux enfants, sans tant aller chercher, se marièrent; la petite Rose
+fut Mme Bordas.
+
+Adieu, Monteux! Ils partirent ensemble. Ah! que c’était charmant,
+libres comme l’air et jeunes comme l’eau, de n’avoir aucun souci, que
+de vivre en plein amour et chanter pour gagner sa vie!
+
+La belle première fête où Rose chanta, ce fut pour sainte Agathe, la
+_vote_ des Maillanais.
+
+Je m’en souviens comme si c’était hier.
+
+C’était au café de la Place (aujourd’hui _Café du Soleil_): la salle
+était pleine comme un oeuf. Rose, pas plus effrayée qu’un passereau
+de saule, était droite, là-bas au fond, sur une estrade, avec ses
+cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari à ses pieds
+l’accompagnant sur la guitare.
+
+Il y avait une fumée! C’était rempli de paysans, de Graveson, de
+Saint-Remy, d’Eyrague et de Maillane. Mais on n’entendait pas une
+mauvaise parole. Ils ne faisaient que dire:
+
+-- Comme elle est jolie ! le galant biais! Elle chante comme un
+orgue, et elle n’est pas de loin, elle n’est que de Monteux!
+
+Il est vrai que Rose ne chantait que de belles chansons. Elle parlait
+de patrie, de drapeau, de bataille, de liberté, de gloire, et cela
+avec une passion, une flamme, un _tron de l’air_, qui faisaient
+tressaillir toutes ces poitrines d’hommes. Puis, quand elle avait
+fini, elle criait:
+
+174
+
+-- Vive saint Gent!
+
+Des applaudissements à démolir la salle. La petite descendait,
+faisait, toute joyeuse, la quête autour des tables; les pièces de
+deux sous pleuvaient dans la sébile et, riante et contente comme si
+elle avait cent mille francs, elle versait l’argent dans la guitare
+de son homme, en lui disant:
+
+-- Tiens! vois; si cela dure, nous serons bientôt riches...
+
+II
+
+Quand Mme Bordas eut fait toutes les fêtes de notre voisinage,
+l’envie lui vint de s’essayer dans les villes.
+
+Là, comme au village, la Montelaise fit florès. Elle chantait la
+Pologne avec son drapeau à la main; elle y mettait tant d’âme, tant
+de frisson, qu’elle faisait frémir.
+
+En Avignon, à Cette, à Toulouse, à Bordeaux, elle était adorée du
+peuple. Tellement qu’elle se dit:
+
+-- Maintenant, il n’y a plus que Paris!
+
+Elle monta donc à Paris. Paris est l’entonnoir qui aspire tout. Là
+comme ailleurs, et plus encore, elle fut l’idole de la foule.
+
+Nous étions aux derniers jours de l’Empire; la châtaigne commençait à
+fumer, et Mme Bordas chanta la _Marseillaise_. Jamais cantatrice
+n’avait dit cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle frénésie;
+les ouvriers des barricades crurent voir, devant eux, la liberté
+resplendissante, et Tony Réveillon, un poète de Paris, disait, dans
+la journal :
+
+ _Elle nous vient de la Provence,
+ Où soufflent les vents de la mer,
+ Où l’on respire l’éloquence,
+ Tout enfant, en respirant l’air.
+ Tous les bras sont tendus vers elle...
+ Nous te saluons, ô Beauté:
+ Pour suivre tes pas, immortelle,
+ Nous quitterons notre Cité.
+ Tu nous mèneras aux frontières,
+ A ton moindre geste soumis,
+ Car tous les peuples sont nos frères,
+ Et les tyrans nos ennemis_.
+
+III
+
+Hélas! à la frontière, trop vite il fallut aller. La guerre, la
+défaite, la révolution, le siège s’amoncelèrent coup sur coup. Puis
+vint la Commune et son train du diable.
+
+La folle Montelaise, éperdue là-dedans comme un oiseau dans la
+tempête, ivre d’ailleurs de fumée, de tourbillonnement, de
+popularité, leur chanta _Marianne_ comme un petit démon. Elle aurait
+chanté dans l’eau; encore mieux dans le feu!
+
+Un jour, l’émeute l’enveloppa dans la rue et l’emporta comme une
+paille dans le palais des Tuileries.
+
+La populace reine se donnait une fête dans les salons impériaux. Des
+bras noirs de poudre saisirent Marianne -- car Mme Bordas était pour
+eux Marianne -- et la campèrent sur le trône, au milieu des drapeaux
+rouges.
+
+-- Chante-nous, lui crièrent-ils, la dernière chanson que vont
+entendre les voûtes de ce palais maudit!
+
+Et la petite de Monteux, avec le bonnet rouge coiffant ses cheveux
+blonds, leur chanta... _la Canaille_.
+
+Un formidable cri: "Vive la République!" suivit le dernier refrain.
+Seulement, une voix perdue dans la foule répondit:
+
+-- _Vivo sant Gent!_
+
+La Montelaise n’y vit plus, deux larmes brillèrent dans ses yeux
+bleus, et elle devint pâle comme une morte.
+
+-- Ouvrez, donnez-lui de l’air! cria-t-on en voyant que le coeur lui
+manquait...
+
+Ah! non, pauvre Rose! ce n’était pas l’air qui lui manquait: c’était
+Monteux, c’était saint Gent dans la montagne, et l’innocente joie des
+fêtes de Provence.
+
+La foule, cependant, avec ses drapeaux rouges, s’écoulait en hurlant
+par les portails ouverts.
+
+Sur Paris, de plus en plus, tonnait la canonnade: des bruits sombres,
+sinistres couraient dans les rues, de longues fusillades
+s’entendaient au lointain, l’odeur du pétrole vous coupait l’haleine,
+et quelques heures après, le feu des Tuileries montait jusqu’aux
+nues.
+
+Pauvre petite Montelaise: nul n’en a plus ouï parler.
+
+ (_Almanach Provençal de 1873_.)
+
+L'HOMME POPULAIRE
+
+Le maire de Gigognan m’avait invité, l’autre année, à la fête de son
+village. Nous avions été sept ans camarades d’écritoire aux écoles
+d’Avignon, mais depuis lors, nous ne nous étions plus vus.
+
+-- Bénédiction de Dieu, s’écria-t-il en m’apercevant, tu es toujours
+le même: frais comme un barbeau, joli comme un sou, droit comme une
+quille... Je t’aurais reconnu sur mille.
+
+-- Oui, je suis toujours le même, lui répondis-je, seulement la vue
+baisse un peu, les tempes rient, les cheveux blanchissent et, quand
+les cimes sont blanches, les vallons ne sont guère chauds.
+
+-- Bah! me fit-il, bon garçon, vieux taureau fait sillon droit et ne
+devient pas vieux qui veut... Allons, allons dîner.
+
+Vous savez comme on mange aux fêtes de village, et chez l’ami
+Lassagne, je vous réponds qu’il ne fait pas froid; il y eut un dîner
+qui se faisait dire "vous": des coquilles d’écrevisses, des truites
+de la Sorgue, rien que des viandes fines et du vin cacheté, le petit
+verre du milieu, des liqueurs de toute sorte et, pour nous servir à
+table, un tendron de vingt ans qui... Je n’en dis pas plus.
+
+Arrivés au dessert, nous entendons dans la rue un bourdonnement:
+_vounvoun; vounvoun_; c’était le tambourin. La jeunesse du lieu
+venait, selon l’usage, toucher l’aubade au consul.
+
+-- Ouvre la porte; Françonnette, cria mon ami Lassagne, va quérir les
+fouaces et, allons, rince les verres.
+
+Cependant les ménétriers battaient leur tambourinade. Quand ils
+eurent fini, les abbés de la jeunesse, le bouquet à la veste,
+entrèrent dans la salle avec les tambourins, avec le valet de ville
+qui portait fièrement les prix des jeux au haut d’une perche, avec
+les farandoleurs et la foule des filles.
+
+Les verres se remplirent de bon vin d’Alicante. Tous les cavaliers,
+chacun à son tour, coupèrent une corne de galette, on trinqua
+pêle-mêle à la santé de M. le maire, et puis,
+
+M. le maire, lorsque tout le monde eut bu et plaisanté un moment,
+leur adressa ces paroles :
+
+-- Mes enfants, dansez tant que vous voudrez, amusez-vous tant que
+vous pourrez, soyez toujours polis avec les étrangers; sauf de vous
+battre et de lancer des projectiles, vous avez toute permission.
+
+-- Vive monsieur Lassagne! s’écria la jeunesse.
+
+On sortit et la farandole se mit en train. Lorsque tous furent
+dehors, je demandai à Lassagne:
+
+-- Combien y a-t-il de temps que tu es maire de Gigognan?
+
+-- Il y a cinquante ans, mon cher.
+
+-- Sérieusement? il y a cinquante ans?
+
+-- Oui, oui, il y a cinquante ans. J’ai vu passer, mon beau, onze
+gouvernements, et je ne crois pas mourir, si le bon Dieu m’aide, sans
+en enterrer encore une demi-douzaine.
+
+-- Mais comment as-tu fait pour sauver ton écharpe entre tant de
+gâchis et de révolutions?
+
+-- Eh! mon ami de Dieu, c’est là le pont aux ânes. Le peuple, le
+brave peuple, ne demande qu’à être mené. Seulement, pour le mener,
+tous n’ont pas le bon biais. Il en est qui te disent: il le faut
+mener raide. D’autres te disent: il le faut mener doux; et moi,
+sais-tu ce que je dis? il le faut mener gaiement.
+
+"Regarde les bergers: les bons bergers ne sont pas ceux qui ont
+toujours le bâton levé; ce n’est pas non plus ceux qui se couchent
+sous un saule et dorment au talus des champs. Les bons bergers sont
+ceux qui, devant leur troupeau, tranquillement cheminent en jouant du
+chalumeau. Le bétail qui se sent libre, et qui l’est effectivement,
+broute avec appétit le pâturin et le laiteron. Puis lorsqu’il a le
+ventre plein et que vient l’heure de rentrer, le berger sur son fifre
+joue l’air de la retraite et le troupeau content reprend la route du
+bercail.
+
+"Mon ami, je fais de même, je joue du chalumeau, mon troupeau suit.
+
+-- Tu joues du chalumeau: c’est bon à dire... Mais enfin, dans ta
+commune, tu as des blancs, tu as des rouges, tu as des têtus et tu as
+des drôles, comme partout! allons, et quand viennent les élections
+pour un député, par exemple, comment fais-tu?
+
+-- Comment je fais? Eh! mon bon, je laisse faire... Car, de dire aux
+blancs: "Votez pour la république" serait perdre sa peine et son
+latin, comme de dire aux rouges: "Votez pour Henri V." autant cracher
+contre ce mur.
+
+-- Mais les indécis, ceux qui n’ont pas d’opinion, les pauvres
+innocents, toutes les bonnes gens qui louvoient où le vent les
+pousse?
+
+-- Ah! ceux-là, quand parfois, dans la boutique du barbier, ils me
+demandent mon avis:
+
+-- Tenez, leur dis-je, Bassaquin ne vaut pas mieux que Bassacan. Si
+vous votez pour Bassaquin, cet été vous aurez des puces; et si vous
+votez pour Bassacan, vous aurez des puces cet été. Pour Gigognan,
+voyez-vous, mieux vaut une bonne pluie que toutes les promesses que
+font les candidats... Ah! ce serait différent, si vous nommiez des
+paysans: tant que, pour députés, vous ne nommerez pas des paysans,
+comme cela se fait en Suède et en Danemark, vous ne serez pas
+représentés. Les avocats, les médecins, les journalistes, les petits
+bourgeois de toute espèce que vous envoyez là-haut ne demandent
+qu’une chose: rester à Paris autant que possible pour traire la vache
+et tirer au râtelier. Ils se fichent pas mal de notre Gigognan! Mais
+si, comme je le dis, vous, vous déléguiez des paysans, ils
+penseraient à l’épargne, ils diminueraient les gros traitements, ils
+ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux, ils
+aboliraient les Droits-Réunis, et se hâteraient de régler les
+affaires pour s’en revenir avant la moisson... Dire pourtant qu’il y
+a en France plus de vingt millions de _pieds-terreux_ et qu’ils n’ont
+pas l’adresse d’envoyer trois cents d’entre eux pour représenter la
+_terre!_ Que risqueraient-ils d’essayer? Ce serait bien difficile
+qu’ils fissent plus mal que les autres!
+
+"Et chacun de me répondre: "Ah! ce M. Lassagne: tout en badinant, il
+a raison peut-être."
+
+-- Mais revenons, lui dis-je; toi personnellement, toi Lassagne,
+comment as-tu fait pour conserver dans Gigognan ta popularité et ton
+autorité pendant cinquante ans de suite?
+
+-- Ho! c’est la moindre des choses. Tiens, levons-nous de table, nous
+irons prendre l’air et quand tu auras fait avec moi, une ou deux
+fois, le tour de Gigognan, tu en sauras autant que moi.
+
+Et nous nous levâmes de table, nous allumâmes un cigare et nous
+allâmes voir les _joies_.
+
+Devant nous, en sortant, une partie de boules était engagée sur la
+route. Le tireur enleva le but et le remplaça par sa boule. Du coup,
+sans le vouloir, il donna deux points aux autres.
+
+-- Sacré coquin de sort! cria M. Lassagne, voilà qui s’appelle tirer!
+Mes compliments, Jean-Claude, j’ai vu bien des parties, mais je
+t’assure que jamais je ne vis enlever comme cela un cochonnet! Tu es
+un fameux tireur!
+
+Et nous filâmes. Peu après, nous rencontrions deux jeunes filles qui
+allaient se promener.
+
+-- Regarde-moi donc ça, dit Lassagne à haute voix, si on ne croirait
+pas deux reines! La jolie tournure! Quels fins minois! Et ces
+pendants d’oreilles à la dernière mode! C’est la fleur de Gigognan.
+
+Les deux fillettes tournèrent la tête et souriantes nous saluèrent.
+
+En traversant la place, nous passâmes près d’un vieillard qui était
+assis devant sa porte.
+
+-- Eh bien! maître Guintrand, lui dit M. Lassagne, cette année-ci
+luttons-nous pour homme ou demi-homme?
+
+-- Ah! mon pauvre monsieur, nous ne luttons pour rien du tout,
+répondit maître Guintrand.
+
+-- Vous rappelez-vous, maître Guintrand, cette année où, sur le pré,
+se présentèrent Meissonier, Quéquine, Rabasson, les trois plus fiers
+lutteurs de la Provence, et que vous les renversâtes sur les épaules
+tous les trois?
+
+-- Vous ne voulez pas que je me rappelle? fit le vieux lutteur en
+s’allumant: c’est l’année où l’on prit la citadelle d’Anvers. La
+_joie était de cent écus, avec un mouton pour les demi-hommes. Le
+préfet d’Avignon qui me toucha la main! Les gens de Bédarride qui
+pensèrent se battre avec ceux de Courtezon, car qui était pour moi,
+qui était contre... Ah! quel temps! à côté d’à présent où leurs
+luttes... Mieux vaut n’en point parler, car on ne voit plus d’hommes,
+plus d’hommes, cher monsieur... D’ailleurs ils s’entendent entre eux.
+
+Nous serrâmes la main au vieux et continuâmes la promenade.
+Justement, le curé sortait de son presbytère.
+
+-- Bonjour, messieurs.
+
+-- Bonjour; ah! tenez, dit Lassagne, monsieur le Curé, puisque je
+vous vois, je vais vous parler de ceci: ce matin, à la messe, je
+m’avisais que notre église se fait par trop étroite, surtout les
+jours de fête... Croyez-vous que nous ferions mal de penser à
+l’agrandir?
+
+-- Sur ce point, monsieur le Maire, je suis en plein de votre avis:
+vrai, les jours de cérémonie, on ne peut plus s’y retourner.
+
+-- Monsieur le Curé, je vais m’en occuper; à la première réunion du
+conseil municipal je poserai la question, nous la mettrons à l’étude,
+et si à la préfecture on veut nous venir en aide...
+
+-- Monsieur le Maire, je suis ravi et je ne peux que vous remercier.
+
+Un moment après, nous nous heurtâmes à un gros gars qui, la veste sur
+l’épaule, allait entrer au café.
+
+-- C’est égal, lui dit Lassagne, il paraît, mon garçon, que tu n’es
+pas moisi: on dit que tu l’as secoué, le marjolet qui en contait à
+Madelon pour prendre ta place.
+
+-- N’ai-je pas bien fait, monsieur le Maire?
+
+-- Bravo, mon Joselet: ne te laisse pas manger ta soupe... Seulement,
+une autre fois, vois-tu? ne tape pas si fort.
+
+-- Allons, dis-je à Lassagne, je commence à comprendre: tu emploies
+la savonnette.
+
+-- Attends encore, me répondit-il.
+
+Comme nous sortions des remparts, nous voyons venir un troupeau qui
+tenait tout le chemin, et Lassagne cria au pâtre:
+
+-- Rien qu’au bruit de tes sonnailles, j’ai dit: ce doit être
+Georges! Et je ne me suis pas trompé: le joli groupement d’ouailles!
+les gaillardes brebis! Mais que leur fais-tu manger? J’en suis sûr:
+l’une portant l’autre, tu ne les donnerais pas pour dix écus au
+moins...
+
+-- Ah! certes non, répliqua Georges... Je les achetai à la Foire
+Froide, cet hiver: presque toutes m’ont fait l’agneau, et elles m’en
+feront un second, m’est avis.
+
+-- Non seulement un second, mais des bêtes pareilles pourront te
+donner des jumeaux.
+
+-- Dieu vous entende, monsieur Lassagne!
+
+Nous finissions à peine de causer avec le pâtre que nous vîmes venir,
+cahin-caha un charretier, qui avait nom Sabaton.
+
+-- Dis, Sabaton? l’interpella ainsi Lassagne, tu vas m’en croire ou
+non: niais avec ta charrette tu étais encore, j’estime, à une
+demi-lieue d’ici que j’ai deviné ton coup de fouet.
+
+-- Vraiment? monsieur Lassagne.
+
+-- Mon ami, il n’y a que toi pour faire ainsi claquer la mèche.
+
+Et Sabaton, pour prouver que Lassagne disait vrai, décocha un coup de
+fouet qui nous fendit les oreilles.
+
+Bref, en nous avançant, nous atteignîmes une vieille qui, le long des
+fossés, ramassait de la chicorée.
+
+-- Tiens, c’est toi, Bérengère? lui dit Lassagne en l’accostant; eh
+bien! par derrière, avec ton fichu rouge, je te prenais pour Téréson,
+la belle-fille du Cacha: tu lui ressembles tout à fait!
+
+-- Moi? oh! monsieur Lassagne, mais songez que j'ai septante ans!
+
+-- Oh! va, va, par derrière, si tu pouvais te voir, tu ne montres pas
+misère et l’on vendangerait avec de plus vilains paniers.
+
+-- Ce monsieur Lassagne! il faut toujours qu’il plaisante, disait la
+vieille en pouffant de rire. Puis se tournant vers moi, la commère me
+fit:
+
+-- Voyez, monsieur, ce n’est pas façon de parler, mais ce M. Lassagne
+est une crème d’homme. Il est familier avec tous. Il parlerait,
+voyez-vous, au dernier du pays, à un
+enfant d’un an! Aussi il y a cinquante ans qu’il est maire de
+Gigognan et il le sera toute sa vie.
+
+-- Eh bien! collègue, me fit Lassagne, ce n’est pas moi, n’est-ce
+pas? qui le lui ai fait dire. Tous, nous aimons les bons morceaux;
+tous nous aimons les compliments; et nous nous complaisons tous aux
+bonnes manières. Que ce soit avec les femmes, que ce soit avec les
+rois, que ce soit avec le peuple, qui veut régner doit plaire. Et
+voilà le secret du maire de Gigognan.
+
+(_Almanach provençal de 1883_.)
+
+CHAPITRE XIV
+
+LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES
+
+La caravane de Beaucaire. -- Le charretier Lamouroux. -- Les rouliers
+de Provence. -- Alarde la folle. -- La Camargue en pataugeant. -- Les
+filles sur le dos. -- La Mecque du golfe. -- La descente des chasses,
+-- Le retour par Aigues-Mortes.
+
+J’avais toute ma vie ouï parler de la Camargue et des Saintes-Maries
+et de leur pèlerinage, mais je n’y étais jamais allé. Au printemps de
+cette année-là (1855), j’écrivis à l’ami Mathieu, toujours prêt pour
+les excursions: "Veux- tu venir avec moi aux Saintes?"
+
+"Oui," me répondit-il. L’on se donna rendez-vous à Beaucaire, au
+quartier de la Condamine, d’où tous les ans, le 24 mai, partait une
+caravane pour les Saintes-Maries de la Mer; et avec une multitude de
+femmes, de jeunes filles, d’enfants, d’hommes du peuple, tassés sur
+des charrettes, un peu après minuit nous nous mîmes en route. Je vous
+laisse à penser si les carrioles avaient leur charge: nous étions sur
+la nôtre quatorze pèlerins.
+
+Le brave charretier, un nommé Lamouroux, de ces Provençaux diserts
+qui ne sont entrepris sur rien, nous fit placer devant, assis sur le
+brancard et les jambes pendantes. Lui, la moitié du temps, à la
+gauche de sa bête, tout en battant du feu pour allumer sa pipe, nous
+marchait côte à côte et le fouet sur la nuque. Lorsqu’il était
+fatigué, il se nichait dans un siège suspendu devant la roue et que
+les charretiers nomment _porte-fainéant_.
+
+Derrière moi, embéguinée dans sa mante de laine, il y avait une
+jeunesse qu’on appelait Alarde et qui, sur un matelas blottie avec sa
+mère, me tenait ses pieds dans le dos. Mais n’ayant pas fait encore
+connaissance avec nos voisines, qui entre elles babillaient, nous
+causions, Mathieu et moi, avec le charretier.
+
+-- Ainsi, vous autres, d’où êtes-vous, s’il n’y a pas d’indiscrétion?
+commença maître Lamouroux.
+
+Nous répondîmes:
+
+-- De Maillane.
+
+-- Ho! vous n’êtes donc pas de loin... Je l’avais bien vu à votre
+parler. _Charretier de Maillane verse en pays de plaine_.
+
+-- Mais pas tous, mon bonhomme.
+
+-- Allons, fit Lamouroux, c’est un dicton pour plaisanter... Et
+tenez, j’ai connu, quand j’allais sur la route, un roulier de
+Maillane qui était équipé, vraiment, comme saint Georges: on
+l’appelait l’Ortolan.
+
+-- Vous parlez de quelques années!
+
+-- Ah! messieurs, je vous parle de l’époque du roulage, avant, que
+les mangeurs, avec leurs chemins de fer, nous eussent tous ruinés. Je
+vous parle, moi, de quand la foire de Beaucaire était dans sa
+splendeur, de quand la première tartane qui arrivait à la foire
+gagnait la prime du mouton dont la peau était pendue par les
+mariniers vainqueurs au bout du grand mât du navire; je vous parle,
+moi, de quand les chevaux de halage étaient insuffisants pour
+remonter sur le Rhône les monceaux de marchandises qui à Beaucaire se
+vendaient, et du temps où les charretiers, -- vous ne vous en
+souvenez pas, vous qui êtes jeunes, -- les rouliers, les voituriers,
+qui baffaient les grandes routes et s’en croyaient les maîtres,
+faisaient claquer leur fouet de Marseille à Paris et de Paris à Lille
+en Flandre!
+
+Et Lamouroux, une fois lancé sur le chapitre du roulage, pendant
+qu’au clair de lune sa bête cheminait tout doux, nous en tint de
+taillé jusqu’au lever du soleil.
+
+-- Ah! disait-il, il fallait voir, vers le Pont de Bon-Pas ou à la
+Viste de Marseille, sur ce grand chemin de vingt-quatre pas de large,
+il fallait voir ces files de charrettes chargées, de carrioles
+bâchées, de haquets bien garrottés, lesquels se touchaient tous, ces
+rangées d’attelages superbes, équipages de trois, de quatre, de six
+bêtes, qui descendaient sur Marseille ou qui montaient sur Paris,
+charriant le blé, le vin, les poches d’avoine, les ballots de morues,
+les barils d’anchois ou les pains de savon, cahin-caha, bredi-breda,
+et à la garde de Dieu, comme disaient alors les lettres de voiture!
+
+Et quand nous traversions un village, messieurs, des tas de polissons
+se pendaient au barreau de la queue de la charrette et s’y faisaient
+traînasser, pendant que criaient les autres:
+
+"Derrière, derrière, charretier!"
+
+De loin en loin, le long de la route, il y avait pour le dîner, pour
+le souper ou le coucher une auberge célèbre avec sa belle hôtesse au
+visage riant, avec sa grande cuisine et sa grande cheminée où la
+broche tournait des porcs entiers sut les landiers, avec sa porte
+large ouverte, avec ses écuries vastes comme des églises, où deux
+rangées de crèches allaient se prolongeant et où sur la muraille
+était collée l’image coloriée de saint Eloi. Ces cabarets
+s’appelaient: la Graille (en français la _Corneille_), Saint-Martin,
+le Lion- d’Or, le Cheval-Blanc, la Mule-Noire, le Chapeau-Rouge, la
+Belle-Hôtesse, le Grand-Logis, que sais-je, moi? et il se parlait
+d’eux à cent lieues à l’entour.
+
+De loin en loin, le long de la route, il y avait des bourreliers qui
+mettaient en montre un collier neuf, des charrons qui au besoin
+pouvaient réparer les roues, des forgerons mâchurés qui pour enseigne
+avaient un fer à cheval, de petits boutiquiers qui, derrière leurs
+vitres, exposaient des paquets de cordelette à fouet ainsi que des
+chapeaux de pipe; et de petites buvettes qui avaient devant leur
+porte un treillage blanchi par la poussière du chemin -- où venaient
+les charretiers siroter pour un sou leur goutte d’eau-de-vie.
+
+Tanguant du dos, réglant leur pas sur le cahot des attelages, et
+saluant du fouet tout ce monde connu, les fameux charretiers
+marchaient arrogamment, une main à la rêne et de l’autre le fouet,
+avec la blouse bleue, la culotte de velours, le bonnet multicolore,
+la limousine au vent, aux jambes les houseaux, tantôt criant: "Hue!"
+tantôt criant: "Dia!"
+tantôt criant: "Hurhau!" Et quand la route était luisante et que le
+voyage allait bien et que les roues claquaient aux boîtes des moyeux,
+ils chantaient, au pas des bêtes et au tintement des grelots, la
+chanson des rouliers :
+
+ _Un roulier qui est bien monté
+ Doit avoir des roues
+ De six pouces, à la Marlborough:
+ Ça, c’est à la mode!
+ Un essieu de dix empans
+ Et un petit bidet blanc
+ Pour le gouvernage
+ De son équipage_.
+
+Comment ne pas chanter? La voiture se payait bien: d’Arles à Lyon,
+sept livres par quintal... Franc d'accident, un charretier avec sa
+couple pouvait gagner sans peine son louis d’or par jour.
+
+Aussi on portait beau sur les routes de France! Nos rouliers étaient
+glorieux. Oh! les chevaux superbes! Quels mulets! Les gaillardes
+bêtes! Les limoniers, les brancardiers, les cordiers, les chefs de
+file, tout cela était garni, harnaché à faire plaisir. Les muselières
+avaient des franges, les licous avaient des clochettes, les bridons
+avaient des houppes de toutes les couleurs. Les colliers redressaient
+leurs chaperons cornus; les attelles des colliers, comme de grandes
+pennes, tenaient en l’air la longe dans des anneaux de verre bleu; la
+laine des housses moutonnait sur le dos de leurs bêtes; les
+couvertures brodées avaient des émouchettes; les surdos, les
+ventrières, les croupières, les harnais, tout était contrepointé,
+ajusté de main de maître...
+
+Comment n’auraient-ils pas chanté?
+
+ _En arrivant à Lyon,
+ Ils nous cherchent noise
+ Et nous font passer dessus
+ Le pont à bascule:
+ Tout cela, ce sont des gens
+ Qui ne demandent qu'argent
+ Pour faire des dentelles
+ A leur demoiselles_.
+
+De Marseille à Lyon, les charretiers marchaient à la gauche de leurs
+bêtes, ou, pour parler comme eux, _à dia et de la main_, parce qu’en
+ce temps-là la longe de la rêne se tenait du côté gauche. Ils
+nommaient _hors la main_ l’autre côté de l’attelage.
+
+Mais l’usage de Provence ne dépassait pas Lyon. A Lyon le climat, le
+parler, tout changeait. Il fallait donc changer de main et tenir la
+rêne à la droite. Ensuite la pluie venait, la laide pluie
+continuelle, avec sa fange et ses ornières, où il fallait cartayer,
+si vous ne vouliez pas vous perdre. Puis les employés des bascules
+qui vous cherchaient querelle en parlant _franchimand_... Alors en
+vouliez-vous des mauvaises paroles, des "tonnerres" des "Sacré Dieu"!
+Ils juraient, reniaient commue des charretiers: "Hue, Mouret! hue,
+Robin! hue, charogne! haïe donc, vieille rosse! ah monstre de
+brigand, la charrette est embourbée."
+
+Mais les renforts venaient, avec leurs conducteurs: on doublait
+l'attelage, on doublait, on triplait, et l’épaule à la roue, on
+dépêtrait la charrette... Nous voici à l’auberge. Au bruit des coups
+de fouet, l’hôtesse, la chambrière, et le valet d’écurie la lanterne
+à la main sortaient à la rencontre des charretiers crottés. On
+rentrait l’équipage; les bêtes dételées, les mangeoires garnies, on
+s’en venait souper.
+
+Bénédiction de Dieu! avec trente sous par tête, on faisait, sur les
+routes, des crevailles! Les charretiers mangeaient les coudes sur la
+table. Sur la table bedonnait une bouteille de neuf pintes; et quand
+ils avaient bu, ils jetaient derrière eux la dernière goutte du
+verre. Au milieu du repas, ils se levaient, c était l’usage, pour
+abreuver leurs bêtes et leur donner l’avoine; puis ils s'attablaient
+de nouveau pour le rôti. Nous y voilà! Et vous ne vouliez pas qu’ils
+chantent:
+
+ _Le matin à son lever
+ La soupe au fromage:
+ C’est là .un friand manger,
+ Qui aime le laitage.
+ Puis, ça nous réveillera,
+ Un verre de ratafia,
+ Et le long de la route
+ La petite goutte!_
+
+Ils appelaient cela "tuer le ver". Ayant battu la pierre à feu, ils
+allumaient alors la pipe, passaient leur rude main sous le joli
+menton de la gaie chambrière -- qui attendait sur la porte, donnaient
+un tour de garrot à la liure du chargement, et derechef, en route!
+
+Maintenant, s’il faut tout dire, la journée sur la route n'était pas
+toujours commode. Sans compter les fondrières avec la boue jusqu’aux
+moyeux, les montées à toute force, les descentes à enrayures, sans
+compter le bris des rais, les essieux qui rompaient, les gendarmes à
+moustaches qui épiaient la plaque des charretiers endormis et
+dressaient, leurs verbaux, des fois, pour épargner ou gagner du
+chemin, il fallait brûler l’étape, c’est-à-dire passer devant
+l’auberge sans manger.
+
+D’autres fois, deux charretiers, têtus comme leurs mulets, se
+rencontraient sur la voie: "Coupe, toi! Coupe, moi! Tu ne veux pas
+couper, capon?" Vlan! sur le mufle du limonier un coup de fouet qui
+l’aveuglait et ruait la charrette contre un tas de cailloux! Alors de
+courir aux pieux, aux billots en bois d’yeuse; et il y avait sur la
+route des bagarres effroyables où, d’un coup de roulon, on vous
+décervelait un homme.
+
+Pour la règle du train régnait pourtant un vieil usage qui était
+respecté de tous: le charretier dont le devant, la bête de devant,
+avait les quatre pieds blancs, à la montée comme à la descente, avait
+le droit, messieurs, de ne pas quitter la voie: "_Qui a les quatre
+pieds blancs_, comme on dit, _peut passer partout_."
+
+Enfin les charretiers arrivaient à Paris et allaient remiser à la
+Grand’Pinte, quartier si populaire, disait mon père-grand, qu’avec un
+coup de sifflet le gouvernement, quand il veut, peut y lever cent
+mille hommes!
+
+ _En arrivant à Paris,
+ Usances nouvelles:
+ Des tailloles, n’y en a plus,
+ Culottes à bretelles.
+ Ce ne sont que franchimands
+ Qui attellent à l’envers
+ Et font tout au beurre...
+ Sur eux le tonnerre!_
+
+Mais en entrant au Grand Village, vive Dieu! c’est là qu’ils
+s’appliquaient à faire claquer le fouet: c’était un éclat répété, un
+vacarme, un cliquetis qui ressemblait à la foudre.
+
+-- Allons, disaient les Parisiens, en bouchant des deux mains leurs
+oreilles qui cornaient, les Provençaux arrivent! et marche, _tron de
+l’air!_ crains-tu que la terre te manque?
+
+Il faut dire qu’en ce temps, pour faire péter le fouet, les rouliers
+de Provence étaient les sans-pareils. Mangechair de Tarascon, dans
+l’affaire d’une lieue, en faisant les coups quadruples, avait
+consommé quatre livres de mèche. Maître Imbert de Beaucaire, rien que
+d’un coup de fouet, mouchait une chandelle sans l’éteindre! Le
+Puceron de Château-Renard débouchait une bouteille sans la jeter à
+terre; enfin le gros Charlon de la
+Pierre-Plantade, d’un coup de mèche de son fouet, vous déferrait,
+dit-on, un mulet des quatre pieds.
+
+Bref, lorsque les rouliers avaient déchargé leurs voitures, serré le
+payement dans le ceinturon de cuir, rechargé pour Marseille et fait
+une tournée dans le Palais-Royal, ils entonnaient joyeux ce dernier
+couplet:
+
+ _Tiens, garçon, voilà pour toi,
+ Va mettre en cheville...
+ Mais l’hôtesse a répondu:
+ Moi qui suis jolie,
+ Moi qui te fais tant de bien,
+ Tu ne me donnes donc rien?
+ Par une caresse
+ Calme ma tendresse_.
+
+Ayant mis les colliers, ils attelaient alors, et dans vingt jours,
+vingt-deux, vingt-quatre, au bruit régulier des grelots, ils
+retournaient dans la Provence, pour venir triompher, le jour de la
+Saint-Éloi, à la _Charrette de Verdure_: ... Et alors au cabaret, en
+vouliez-vous des récits, avec des hâbleries et des mensonges gros
+comme le mont Ventoux! L’un, en voyageant de nuit, avait vu le falot
+du feu Saint-Elme, et le follet fantastique s’était assis sur sa
+charrette, peut-être deux heures de chemin. Un autre, sur la route,
+avait trouvé une valise, qui pesait! Il devait y avoir dedans, pour
+le moins, cent mille francs... Mais un cavalier masqué était venu à
+bride abattue et l’avait réclamée au moment où notre homme la
+ramassait pour l’emporter. Un autre avait été arrêté à main armée;
+heureusement pour lui qu’il avait lié ses louis dans le boudin de son
+catogan, qui était de mode à cette époque, -- et les voleurs à
+grandes barbes, avec stylets et pistolets doubles, eurent beau
+visiter et fouiller le caisson, ils n’y trouvèrent que le _fiasque_
+(bouteille clissée).
+
+Un autre avait couché au pays des Polacres, qui en naissant ne sont
+pas chrétiens. Un autre avait passé au pays des Pelles de Bois. Il y
+en a qui croient, racontait-il, que les pelles de bois se font comme
+les sabots ou comme les cuillers, en taillant un morceau de bois.
+Mais c’est là une erreur. Les pelles de bois, qui servent pour remuer
+le blé, viennent sur des arbres toutes faites, comme ici les amandes
+et les caroubes. Quand nous y passâmes, messieurs, la récolte était
+rentrée et nous ne pûmes pas les voir. Mais nous nous laissâmes dire
+par des gens du pays que, lorsqu’elles sont sur les arbres, qu’elles
+vont être mûres et que le mistral souffle, elles font un tintamarre
+tel que celui des crécelles à l’office des Ténèbres.
+
+Un autre affirmait avoir vu, à Paris, une princesse, une belle
+princesse qui avait un groin de porc; ses parents la promenaient
+d’une grande ville à l’autre et la faisaient voir, la pauvre, dans la
+lanterne magique et offraient des millions à celui qui l’épouserait.
+
+-- Sacré coquin de Goï! disait le vieux Brayasse, tout cela est
+beaucoup et tout cela n’est rien. Ce qui m’a le plus surpris, le plus
+épaté à Paris, je m’en vais vous le dire. Ici dans nos endroits, si
+quelqu’un parle français, c’est gens qui ont étudié, des bourgeois,
+des avocats, des commissaires de police, qui ont passé peut-être dix
+ans et plus dans les écoles... Mais là-haut, saprelotte! tous savent
+le français. Vous voyez des moutards qui n’ont pas encore sept ans,
+des mioches pas plus haut que ça, avec la mèche au nez, et qui
+parlent français comme de grandes personnes. Je ne sais comment
+diable ils font.
+
+Le brave Lamouroux, au trantran des charrettes, nous en aurait conté
+encore. Seulement nous venions d’arriver au pont de Fourques, et au
+soleil levant s’épandaient devant nous, dans le delta des deux
+Rhônes, les immenses plaines basses de la lisière de Camargue.
+
+Mais ce qui nous charma plus encore que le soleil (nous avions
+vingt-cinq ans), ce fut la jeune fille qui, comme je l’ai dit, était
+derrière nous accroupie avec sa mère et qui, toute riante et se
+débarrassant du capuce de sa mante, apparut au grand jour comme une
+reine de Jouvence. Un ruban zinzolin entourait gentiment sa chevelure
+cendrée qui regorgeait de la coiffe: un regard de sibylle quelque peu
+égaré, le teint délicat et clair, la bouche arquée, ouverte au rire,
+elle semblait une tulipe qui, le matin, sort de l’aiguail. Nous la
+saluâmes, ravis. Mais elle, Alarde, sans faire attention à nous:
+
+-- Mère, dit-elle, sommes-nous loin encore des Grandes Saintes?
+
+-- Ma fille, nous en sommes, peut-être bien, à neuf ou dix lieues.
+
+-- Y sera-t-il mon cadet? y sera t-il?
+
+-- Chut ! mignonne.
+
+Et avec un bâillement qui montra toutes ses dents, ses blanches dents
+de lait, la jouvencelle dit:
+
+-- Le temps me dure! j’ai une faim à n’y plus tenir... Dis, si nous
+déjeunions?
+
+Et elle déploya aussitôt sur ses genoux un essuie-main de toile
+écrue; sa mère, d’un cabas sortit du pain, des figues, une orange,
+des dattes, un peu de cervelas et sans cérémonie se mirent à manger.
+
+-- Bon appétit leur dîmes-nous.
+
+-- Messieurs, à votre service, nous fit la gentille Alarde en
+plantant ses quenottes dans un grignon de pain.
+
+-- A condition, mademoiselle, que nous mêlerons nos vivres.
+
+-- Volontiers.
+
+Mathieu, dans sa gibecière, avait apporté deux bouteilles de bon vin
+de la Nerthe. Il en déboucha une, et, après avoir pris chacun une
+bouchée, à tour de rôle, tous, Alarde, sa mère, moi, Mathien et le
+charretier, nous bûmes, l’un après l’autre, dans le même coco, et
+nous voilà en famille.
+
+Puis pour nous déroidir, étant descendus un moment:
+
+-- Quelle est donc cette fille qui a si bonne façon? demandâmes-nous
+à Lamouroux.
+
+-- En la voyant, nous fit à demi-voix le charretier, vous ne diriez
+pas, n’est-ce pas, qu’elle a une fêlure? Et, pourtant, depuis trois
+mois que son "Cadet" l’a délaissée, il paraît qu’elle n’a plus,
+messieurs, la tête à elle.
+
+-- Quoi ! cette jolie fille, abandonnée par son galant?
+
+-- Le gredin l’avait enlevée; ensuite il l’a plantée là, pour en
+aller voir une autre, laide comme péché, mais qui a beaucoup
+d’argent. Et Alarde, la fleur de notre Condamine, --
+vous la voyez avec sa mère, - qui la conduit aux Saintes, la
+distraire de son rêve ou la guérir, si c’est possible.
+
+-- Pauvre petite!
+
+Nous arrivions aux Jasses d’Albaron, où l’on fit une halte pour faire
+manger les bêtes dans le drap au fourrage, devant la roue de la
+charrette. Les filles de Beaucaire qui étaient avec nous, leurs têtes
+enrubannées de toutes les couleurs vinrent pendant ce temps faire une
+ronde autour d’Alarde :
+
+ _Au branle de ma tante
+ Le rossignol y chante:
+ Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!
+ Belle, belle Alarde, tournez-vous.
+ La belle s’est tournée,
+ Son beau l’a regardée:
+ Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!
+ Belle, belle Alarde, embrassez-vous_.
+
+Et devant elle, la pauvrette partit, les bras levés, riant comme une
+folle et criant: Mon cadet! mon cadet! mon cadet!
+
+Mais le ciel qui, depuis l’aube, était tacheté de nuées, se couvrait
+de plus en plus. Le vent de mer soufflait, faisant monter vers Arles
+de grands nuages lourds qui
+obscurcissaient peu à peu toute l’étendue céleste. Les grenouilles,
+les crapauds coassaient dans les marais, et la longue traînée de
+notre caravane s’espaçait, se perdait dans les terrains a salicornes,
+dans les landes salées à plaques blanchissantes, sur un chemin
+mouvant, bordé de tamaris à floraison rosée. La terre sentait le
+relent. Des volées de halbrans, des volées de sarcelles et de canards
+sauvages criaient en passant sur nos têtes.
+
+-- Lamouroux, demandaient les femmes, serons-nous la pluie?
+
+-- Ha! l’homme répondait, les yeux en l’air et soucieux, une fois les
+nuages, dit-on, firent pleuvoir.
+
+-- Eh bien! nous serons jolies, si l’averse nous prend au milieu de
+la Camargue!
+
+-- Vous mettrez, mes pauvres filles, les jupons sur les têtes.
+
+Un gardien à cheval qui, le trident en main, ramenait ses taureaux
+noirs dispersés dans les friches, nous cria: "Vous serez mouillés!"
+
+Les bruines commençaient; puis peu à peu la pluie s’y mit pour tout
+de bon, et l’eau de tomber. En rien de temps ces plaines basses
+furent transformées en mares. Et nous autres, assis sous la tente des
+charrettes, nous voyions au lointain les troupes de chevaux
+camargues, secouant leurs crinières et leurs longues queues flasques,
+gagner les levées de terre et les dunes sablonneuses. Et l’eau de
+tomber! La route, noyée par le déluge, devenait impraticable. Les
+roues s’embourbaient. Les bêtes s’arrêtaient. A la fin, à perte de
+vue, ce ne fut qu’un étang immense, et les charretiers dirent:
+
+-- Allons, il faut descendre! femmes, filles, à terre toutes, si vous
+ne voulez coucher au milieu des tamaris!
+
+-- Mais il faut donc marcher dans l’eau?
+
+-- Marchant nu-pieds, les belles, vous gagnerez le Grand Pardon: car
+vous en avez besoin, et vos péchés diablement pèsent!
+
+Jeunes et vieux, filles et femmes, tout le monde descendit. Avec des
+rires, des cris aigus, chacun pour patauger se déchaussa et se
+troussa. Les charretiers prirent les enfants sur les épaules à
+califourchon, et Mathieu, tendant le dos à la mère du tendron de
+notre charretée!
+
+-- Tenez, mettez-vous là brave femme, lui fit-il, je vous porterai à
+la chèvre-morte.
+
+Celle-ci, une dondon qui avait peine à cheminer, ne dit non.
+
+-- Et toi, ajouta-t-il en me guignant de l’oeil, charge-toi d'Alarde,
+hein? Puis, pour nous soulager, nous changerons de temps en temps.
+
+Et du coup, sur le dos, sans plus de formalité nous primes chacun la
+nôtre, et tous les gars du pèlerinage ayant comme nous autres endossé
+chacun la sienne, figurez-vous la bonne farce!
+
+Mathieu et sa gagui riaient comme des fous. Moi, autour de mon cou,
+sentant ces bras frais et ronds, ces bras d'Alarde qui sur nos têtes
+tenait ouvert le parapluie, quand j’eus sur les deux hanches, les
+mollets de la petite qui, pauvrette, par pudeur n’osait pas les
+serrer, je n’aurais pas donné (je l’avoue aujourd’hui encore), pas
+donné pour beaucoup notre voyage de Camargue avec la pluie et le
+gâchis.
+
+-- Mon Dieu! répétait Alarde, si mon cadet me voyait ainsi! mon cadet
+qui ne me veut plus, mon beau cadet! mon beau cadet!
+
+J’avais beau, moi, lui parler, lui faire en tapinois mes, petits
+compliments, elle n’entendait pas et ne me voyait pas... Mais sa
+bouche haletait sur mon cou, sur mon épaule et je n’aurais eu
+vraiment qu’à tourner un peu la tête pour lui faire un baiser; sa
+chevelure effleurait la mienne; l’odeur tiède de sa chair, de sa
+chair jeune, m’embaumait; tremblante, sa poitrine était agitée sur
+moi; et, m’illusionnant comme elle qui était toute à son cadet, moi
+je croyais, comme Paul, porter aussi ma Virginie.
+
+Au meilleur de mon rêve, Mathieu qui s’éreintait sous sa grosse
+maman, me dit: "Changeons un peu! je n’en puis plus, mon cher!" Et,
+au pied d’une _agachole_ (c’est le nom qu’en Camargue on donne aux
+tamaris laissés en baliveaux) ayant fait pose tous les deux, Mathieu
+reprit la fille et moi hélas! la mère. Et c’est ainsi qu’on pataugea
+avec de l’eau jusqu a mi-jambes, durant plus d’une lieue, sans
+éprouver trop de fatigue, et tour à tour nous délassant de la façon
+que je vous dis, avec la rêverie d’une intrigue idéale.
+
+A la longue pourtant, nous parvînmes en vue du château d’Avignon: la
+grosse pluie cessa, le temps se mit au clair, le chemin se ressuya;
+on remonta sur les charrettes et, par là, vers les quatre heures,
+nous vîmes tout à coup s’élever, dans l’azur de la mer et du ciel,
+avec les trois baies de son clocher roman, ses merlons roux, ses
+contreforts, l’église des Saintes-Maries.
+
+Il n’y eut qu’un cri: "O grandes Saintes!" car ce sanctuaire perdu,
+là-bas au fond du Vacarés, dans les sables du littoral, est, comme on
+dirait, la Mecque de tout le golfe du Lion. Et ce qui frappe là, par
+sa grandeur harmonieuse, par sa voûte incommensurable, c’est cette
+ample surface de terre et de mer où l’oeil, mieux que partout
+ailleurs, peut embrasser le cercle de l’horizon terrestre, l’_orbis
+terrarum_ des anciens.
+
+Et Lamouroux nous dit:
+
+-- Nous arriverons à temps pour descendre les châsses, car,
+messieurs, vous le savez, c’est nous, les Beaucairois, qui avons,
+avant tous, le droit de tourner le treuil pour la descente des
+Saintes.
+
+Ce propos se rapporte à l’usage que voici:
+
+Les reliques vénérées de Marie Jacobé, de Marie Salomé, et de Sara
+leur servante sont renfermées, sous la voûte du choeur et de
+l’abside, dans une chapelle haute, d’où, par un orifice qui donne
+dans l’église, la veille de la fête et au moyen
+d’un câble, on les descend lentement sur la foule enthousiaste.
+
+Dès qu’on eut dételé, au milieu des dunes couvertes d'arroches et de
+tamaris, qui entourent le bourg, nous courûmes à l’église.
+
+"Éclaire-les, ces Saintes chéries!" criaient des Montpelliéraines qui
+vendaient, devant la porte, des cierges, des bougies, des images et
+des médailles.
+
+L’église était bondée de gens du Languedoc, de femmes du pays
+d’Arles, d’infirmes, de bohémiennes, tous les uns sur les autres. Ce
+sont d’ailleurs les bohémiens qui font brûler les plus gros cierges,
+mais exclusivement à l’autel de Sara, qui, d’après leur croyance,
+était de leur nation. C’est même aux Saintes-Maries que ces nomades
+tiennent leurs assemblées annuelles, y faisant de loin en loin
+l’élection de leur reine.
+
+Pour entrer ce fut difficile. Des commères de Nîmes embéguinées de
+noir, qui traînaient avec elles leurs coussins (le coutil pour
+coucher dans l’église, se disputaient les chaises :
+
+"Je l’avais avant vous! -- Moi je l’avais louée!" Un prêtre faisait
+baiser de bouche en bouche _le Saint Bras_; aux malades on donnait
+des verres d’eau saumâtre, de l’eau du puits des Saintes qui est au
+milieu de la nef et qui, à ce qu’on dit, ce jour-là devient douce.
+Certains, pour s’en servir en guise de remède, raclaient avec leurs
+ongles la poussière d’un marbre antique, sculpture encastrée dans le
+mur, qui fut "l’oreiller des Saintes". Une odeur, une touffeur de
+cierges brûlants, d’encens, d’échauffé, de faguenas, vous suffoquait.
+Et chaque groupe, à pleine voix et pêle-mêle, y chantait son
+cantique.
+
+Mais en l’air, quand apparurent les deux châsses en forme d’arches,
+aïe! quels cris "Grandes Saintes Maries!" Et à mesure que la corde se
+déroulait dans l’espace, les cris aigus, les spasmes s’exaspéraient
+de plus belle. Les fronts, les bras levés, la foule pantelante
+attendait un miracle... Oh! du fond de l’église, soudain s’est
+élancée, comme si elle avait des ailes, une superbe jeune fille,
+blonde, déchevelée; et frôlant de ses pieds les têtes de la foule,
+elle vole, comme un spectre, au travers de la nef, vers les châsses
+flottantes et crie: "O Grandes Saintes! Rendez-moi, par pitié,
+l’amour de mon cadet! "
+
+Tous se levèrent. "C’est Alarde " criaient les Beaucairois. "C’est
+sainte Madeleine qui vient visiter ses soeurs!" disaient d’autres
+effarés... Et en somme nous pleurions tous.
+
+Pour finir, le lendemain, il y eut la procession sur le sable de la
+plage, au mugissement, au souffle des ondes blanchissantes qui s’y
+éclaboussaient. Au loin, sur la haute mer louvoyaient deux ou trois
+navires qui avaient l’air en panne et les gens se montraient une
+traînée resplendissante que le remous des vagues prolongeait sur la
+mer: "C’est ce chemin, disait-on, que les Saintes Maries, dans leur
+nacelle, tinrent pour aborder en Provence après la mort de
+Notre-Seigneur". Sur le rivage vaste, au milieu de ces visions
+qu’illuminait un soleil clair, il nous semblait vraiment que nous
+étions en paradis.
+
+Alarde, la belle fille, un peu pâlie depuis la veille, portait sur
+les épaules, avec d’autres Beaucairoises, la "Nacelle des Saintes" et
+tous disaient: "Hélas ! c’est une pauvre folle que son cadet a
+délaissée."
+
+Mais comme nous voulions aller voir Aigues-Mortes et qu’était de
+partance un omnibus qui y passait, aussitôt que les Saintes eurent
+(vers les quatre heures) remonté dans leur chapelle, nous nous
+embarquâmes de suite avec un troupeau de commères de Montpellier ou
+de Lunel, revendeuses et tripières à coiffes bouillonnées, qui, dès
+qu’ou fut en route, se mirent à chanter derechef à plein gosier:
+
+ _Courons aux Saintes Maries
+ Pour leur donner notre foi;
+ Que nos coeurs se multiplient
+ Pour Jésus et pour sa croix!_
+
+et cet autre cantique si répété pendant la fête:
+
+ _Désarmez le Christ, désarmez le Christ
+ Par vos prières
+ Désarmez le Christ, désarmez le Christ
+ Et soyez au ciel nos bonnes mères!_
+
+-- C’est pourtant dame Roque, rien qu’elle et son mari, qui le
+firent, ce joli chant, disait une poissarde en achevant ses
+victuailles, et toute cette nuit on ne chante plus que ça.
+
+Les femmes de Provence ne savaient rien chanter que les anciens
+cantiques de leur _Ame dévote_ (1):
+
+ _J’ai vu sous de sombres voiles
+ Onze étoiles,
+ La lune avec le soleil_.
+
+-- Ah ! combien sont plus beaux nos chants de Montpellier!
+
+-- Et les langues d’aller. Nous passâmes sur un banc le petit Rhône,
+à Sylve-Réal. Il y avait là un fort, un joli petit fort, doré par le
+soleil et bâti par Vauban, que le Génie très sottement a fait
+détruire depuis lors.
+
+Nous traversâmes le désert et la _pinède_ du Sauvage, et sur le soir
+enfin, du milieu des marais, nous vîmes émerger, noirs et farouches
+dans la pourpre du couchant, les gigantesques tours, les créneaux,
+les remparts de la ville d’Aigues-Mortes.
+
+-- N’importe! fit alors une des bonnes femmes, si, pendant le voyage
+de l’omnibus aux Saintes il y avait à Montpellier plus d’enterrements
+qu’il ne faut, les croque-morts, peut-être, seraient embarrassés.
+
+-- Eh bien! on porterait à bras.
+
+-- Oh! je crois qu’ils en ont deux, de voitures pour les morts...
+
+A ces mots, nous apercevant que l’horrible guimbarde, aïe! était
+peinte en noir:
+
+-- Mais par hasard, demandâmes-nous, cet omnibus serait...
+
+-- Le carrosse, messieurs, des pompes funèbres de Montpellier.
+
+-- Sacré coquin de sort!
+
+Affolés, d’un coup de pied nous ouvrîmes la portière, nous sautâmes
+sur la route, nous payâmes le conducteur et, ayant secoué nos hardes
+au grand air, à pied et à notre aise nous gagnâmes Aigues-Mortes.
+
+Une vraie ville forte de Syrie ou d’Égypte, cette silencieuse cité
+des Ventres-Bleus (comme les gens d’Aigues—Mortes sont dénommés
+quelquefois, par allusion aux fièvres endémiques du pays), avec son
+quadrilatère de remparts formidables calcinés au soleil, qu’on dirait
+de tantôt abandonné par saint Louis, avec sa tour de Constance, où,
+sous Louis XIV, après les dragonnades, furent emprisonnées quarante
+protestantes qui y restèrent oubliées dans une horrible détention,
+jusqu’à la fin du règne, durant peut-être quarante ans.
+
+(1) Titre d’un recueil de cantiques fort populaires autrefois, oeuvre
+d'un prêtre de Provence.
+
+Un jour, longtemps après, avec deux belles dames du monde protestant
+de Nîmes, nous retournions visiter la grosse tour d'Aigues-Mortes, et
+en lisant les noms des malheureuses prisonnières, gravés par
+elles-mêmes dans les pierres du donjon: "Poète, nous dirent-elles,
+suffocantes d’émotion, ne vous étonnez pas de nous voir pleurer
+ainsi: pour nous autres huguenotes, ces pauvres femmes, martyres de
+leur foi, sont nos Saintes Maries! "
+
+CHAPITRE XV
+
+JEAN ROUSSIÈRE
+
+L’adroit laboureur. -- Le char de verdure. -- La légende de saint
+Éloi -- L’air de _Magali_. -- La mort de mon père. -- Les
+funérailles, -- Le deuil. -- Le partage.
+
+-- Bonjour, monsieur Frédéric.
+
+-- Ha! bonjour.
+
+-- Que m’a-t-on dit? que vous avez besoin d’un homme à gages!
+
+-- Oui... D’où es-tu?
+
+-- De Villeneuve, le pays des "lézards", près d’Avignon.
+
+-- Et que sais-tu faire?
+
+-- Un peu tout. J’ai été valet aux moulins à huile, muletier,
+carrier, garçon de labour, meunier, tondeur, faucheur lorsqu’il le
+faut, lutteur à l’occasion, émondeur de peupliers, un métier élevé!
+et même cureur de puits, qui est le plus bas de tous.
+
+-- Et l’on t’appelle?
+
+-- Jean Roussière, et Rousseyron (et Seyron pour abréger ).
+
+-- Combien veux-tu gagner? C’est pour mener les bêtes.
+
+-- Dans les quinze louis.
+
+-- Je te donne cent écus.
+
+-- Va donc pour cent écus!
+
+Voilà comment je louai le laboureur Jean Roussière, celui-là qui
+m’apprit l’air populaire de _Magali_: un luron jovial et taillé en
+hercule, qui, la dernière année que je passai au Mas, avec mon père
+aveugle, dans les longues veillées de notre solitude savait me garder
+d'ennui, en bon vivant qu'il était.
+
+Fin laboureur, il avait toujours aux lèvres quelque chanson joyeuse:
+
+_"L'araire est composé -- de trente et une pièces; -- celui qui
+l'inventa -- devait en savoir long! -- Pour sûr, c'est quelque
+monsieur."_
+
+Et naturellement adroit ou artiste, si l'on veut, quoi qu'il fît,
+soit le comble d'une meule de paille ou une pile de fumier, ou
+l'arrimage d'un chargement, il savait donner la ligne harmonieuse ou,
+comme on dit, le galbe. Seulement, il avait le défaut de son maître:
+il aimait quelque peu à dormir et à faire la méridienne.
+
+Charmant causeur, du reste. Et il fallait l'entendre lorsqu'il
+parlait du temps où, sur le chemin de halage, il conduisait les
+grands chevaux qui remorquaient, attachées l'une à l'autre, les
+gabares du Rhône, à Valence, à Lyon.
+
+-- Croyez-vous, disait-il, qu'à l'âge de vingt ans, j'ai mené
+bravement le plus bel équipage des rivages du Rhône? Un équipage de
+quatre-vingts étalons, couplés quatre par quatre, qui traînaient six
+bateaux! Que c'était beau, pourtant, le matin, quand nous partions,
+sur les digues du grand fleuve, et que, silencieuse, cette flotte,
+lentement, remontait le cours de l'eau!
+
+Et Jean Roussière énumérait tous les endroits des deux rives: les
+auberges, les hôtesses, les rivières, les palées, les pavés et les
+gués, d'Arles au Revestidou, de la Coucourde à l'Ermitage.
+
+Mais son bonheur, mais son triomphe, à notre brave Rousseyron,
+c'était lors de la Saint-Éloi.
+
+-- A vos Maillanais, disait-il, s'ils ne l'ont pas vu encore, nous
+montrerons comment on monte une petite mule.
+
+Saint-Éloi est, en Provence, la fête des agriculteurs. Par toute la
+Provence, les curés, comme vous savez, ce jour-là, bénissent les
+bêtes, ânes, mulets et chevaux, et les gens aux bestiaux font goûter
+le pain bénit, cet excellent pain bénit, parfumé avec l'anis et doré
+avec des oeufs, qu'on appelle _tortillades_. Mais chez nous, ce
+jour-là, on fait courir la charrette, un chariot de verdure attelé de
+quarante ou cinquante bêtes, caparaçonnées comme au temps des
+tournois,
+harnachées de sous-barbes, de housses brodées, de plumets, de miroirs
+et de lunes de laiton, et on met le fouet à l'encan, c'est-à-dire
+qu'à l'enchère on met publiquement la charge de Prieur:
+
+-- A trente francs le fouet! à cent francs! à deux cents francs! Une
+fois, deux fois, trois fois!
+
+Au plus offrant échoit la royauté de la fête. La _Charrette Ramée_ va
+à la procession, avec la cavalcade de laboureurs allègres qui
+marchent fièrement, chacun près de sa bête, en faisant claquer son
+fouet. Sur la charrette, accompagnés d'un tambour et d'un fifre, les
+Prieurs sont assis. Sur les mulets, les pères enfourchent leurs
+petits qui s'accrochent heureux aux attelles des colliers. Les
+colliers, à leur chaperon, ont tous une _tortillade_ (gâteau en forme
+de couronne) et un fanion en papier avec l'image de saint Éloi. Et,
+porté sur les épaules des Prieurs de l'an passé, le saint, en pleine
+gloire, tel qu'un évêque d'or, s'avance la crosse à la main.
+
+Puis, la procession faite, la Charrette emportée par les cinquante
+mulets ou mules, roule autour du village, dans un tourbillon, avec
+les garçons de labour courant éperdument à côté de leurs bêtes, tous
+en corps de chemise, le bonnet sur l'oreille, aux pieds les souliers
+minces et la ceinture aux flancs.
+
+C'est là que Jean Roussière, montant, cette année-là, notre mule
+"Falette" à la croupe d'amande, épata les spectateurs. Preste comme
+un chat, il sautait sur la bête, descendait, remontait, tantôt assis
+d'un seul côté, tantôt se tenant debout sur la croupe de la mule et
+tantôt sur son dos faisant le pied de grue, l'arbre fourchu ou la
+grenouille, en un mot la fantasia, comme les cavaliers arabes.
+
+Le plus joli, c'est là que je voulais en venir, fut au repas de
+Saint-Éloi (car, après la charrette, les Prieurs paient le festin).
+Lorsqu'on eut mangé et bu et que le ventre plein, chaque convive dit
+la sienne, Roussière se leva et fit à la tablée:
+
+-- Camarades! vous voilà tout un peuple de _pieds-poudreux_ et de
+bélîtres, qui faites la Saint-Éloi depuis mille ans peut-être et vous
+ne connaissez pas, j'en suis à peu près sûr, l'histoire de votre
+grand patron.
+
+-- Non, dirent les convives... N'était-il pas maréchal?
+
+-- Si, mais je vais vous conter comment il se convertit.
+
+Et tout en trempant dans son verre, plein de vin de Tavel, la
+_tortillade_ fine qu'il croquait à mesure, mon laboureur commença:
+
+"Notre Seigneur Dieu le père, un jour, en paradis, était tout
+soucieux. L'enfant Jésus lui dit:
+
+-- Qu'avez-vous? père.
+
+-- J'ai, répondit Dieu, un souci qui me tarabuste... Tiens, regarde
+là-bas.
+
+-- Où? dit Jésus.
+
+-- Par là-bas, dans le Limousin, droit de mon doigt: tu vois bien,
+dans ce village, vers le faubourg, une boutique de maréchal ferrant,
+une belle grande boutique?
+
+-- Je vois, je vois.
+
+-- Eh bien! mon fils, là est un homme que j'aurais voulu sauver: on
+l'appelle maître Éloi. C'est un gaillard solide, observateur fidèle
+de mes commandements, charitable au pauvre monde, serviable à
+n'importe qui, d'un bon compte avec la pratique, et martelant du
+matin au soir sans mal parler ni blasphémer... Oui, il me semble
+digne de devenir un rand saint.
+
+-- Et qui empêche? dit Jésus.
+
+-- Son orgueil, mon enfant. Parce qu'il est bon ouvrier, ouvrier de
+premier ordre, Éloi croit que sur terre nul n'est au-dessus de lui,
+et présomption est perdition.
+
+-- Seigneur Père, fit Jésus, si vous me vouliez permettre de
+descendre sur la terre, j'essaierais de le convertir.
+
+-- Va, mon cher fils.
+
+Et le bon Jésus descendit. Vêtu en apprenti, son baluchon derrière le
+dos, le divin ouvrier arrive droit dans la rue où demeurait Éloi. Sur
+la porte d'Éloi, selon l'usage était l'enseigne, et l'enseigne
+portait: _Éloi le maréchal, maître sur tous les maîtres, en deux
+chaudes forge un fer_.
+
+Le petit apprenti met donc le pied sur le seuil et, ôtant son
+chapeau:
+
+-- Dieu vous donne le bonjour, maître, et à la compagnie: si vous
+aviez besoin d'un peu d'aide?
+
+-- Pas pour le moment, répond Éloi.
+
+-- Adieu donc, maître: ce sera pour une autre fois.
+
+Et Jésus, le bon Jésus, continue son chemin. Il y avait, dans la rue,
+un groupe d'hommes qui causaient et Jésus dit en passant:
+
+-- Je n'aurais pas cru que dans une boutique telle, où il doit y
+avoir, ce semble, tant d'ouvrage, on me refusât le travail.
+
+-- Attends un peu, mignon, lui fait un des voisins. Comment as-tu
+salué en entrant chez maître Éloi?
+
+-- J'ai dit comme l'on dit: "Dieu vous donne le bonjour, maître, et à
+la compagnie!"
+
+-- Ha! ce n'est pas ainsi qu'il fallait dire... Il fallait l'appeler
+_maître sur tous les maîtres_... Tiens, regarde l'écriteau.
+
+-- C'est vrai, dit Jésus, je vais essayer de nouveau.
+
+Et de ce pas il retourne à la boutique.
+
+-- Dieu vous le donne bon, maître sur tous les maîtres! N'auriez-vous
+pas besoin d'ouvrier?
+
+-- Entre, entre, répond Éloi, j'ai pensé depuis tantôt que nous
+t'occuperions aussi... Mais écoute ceci pour une bonne fois: quand tu
+me salueras, tu dois m'appeler _maître_, vois-tu? _sur tous les
+maîtres_, car ce n'est pas pour me vanter, mais d'hommes comme moi,
+qui forgent un fer en deux chaudes, le Limousin n'en a pas deux!
+
+-- Oh! repliqua l'apprenti, dans notre pays, à nous, nous forgeons ça
+en une chaude!
+
+-- Rien que dans une chaude? Tais-toi donc, va, gamin, car cela n'est
+pas possible...
+
+-- Eh bien! vous allez voir, maître sur tous les maîtres!
+
+Jésus prend un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle,
+attise le feu; et quand le fer est rouge, rouge et incandescent, il
+va le prendre avec la main.
+
+-- Aïe! mon pauvre nigaud! le premier compagnon lui crie, tu vas te
+roussir les doigts!
+
+-- N'ayez pas peur, répond Jésus, grâce à Dieu, dans notre pays, nous
+n'avons pas besoin de tenailles. Et le petit ouvrier saisit avec la
+main le fer rougi à blanc, le porte sur l'enclume et avec son
+martelet, pif! paf! patati! patata! en un clin d'oeil l'étire,
+l'aplatit, l'arrondit et l'étampe si bien qu'on le dirait moulé.
+
+-- Oh! moi aussi, fit maître Éloi, si je voulais bien.
+
+Il prend donc un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle,
+attise le feu; et quand le fer est rouge, il vient pour le saisir
+comme son apprenti et l'apporter à l'enclume... Mais il se brûle les
+doigts: il a beau se hâter, beau faire son dur à cuire, il lui faut
+lâcher prise pour courir aux tenailles. Le fer de cheval cependant
+froidit... Et allons, pif! et paf! quelques étincelles jaillissent...
+Ah! pauvre maître Éloi! il eut beau frapper, se mettre tout en nage,
+il ne put parvenir à l'achever dans une chaude.
+
+-- Mais chut! fit l'apprenti, il m'a semblé ouïr le galop d'un
+cheval...
+
+Maître Éloi aussitôt se carre sur la porte et voit un cavalier, un
+superbe cavalier qui s'arrête devant la boutique. Or c'était saint
+Martin.
+
+-- Je viens de loin, dit celui-ci, mon cheval a perdu une couple de
+fers et il me tardait fort de trouver un maréchal.
+
+Maître Éloi se rengorge, et lui parle en ces termes:
+
+-- Seigneur, en vérité, vous ne pouviez mieux rencontrer. Vous êtes
+chez le premier forgeron de Limousin, de Limousin et de France, qui
+peut se dire maître au-dessus de tous les maîtres et qui forge un fer
+en deux chaudes... Petit, va tenir le pied.
+
+-- Tenir le pied! répartit Jésus. Nous trouvons, dans notre pays, que
+ce n'est pas nécessaire.
+
+-- Par exemple! s'écria le maître maréchal, celle-là est par trop
+drôle: et comment peut-on ferrer, chez toi, sans tenir le pied?
+
+-- Mais rien de si facile, mon Dieu! vous allez le voir.
+
+Et voilà le petit qui saisit le boutoir, s'approche du cheval et,
+crac! lui coupe le pied. Il apporte le pied dans la boutique, le
+serre dans l'étau, lui cure bien la corne, y applique le fer neuf
+qu'il venait d'étamper, avec le brochoir y plante les clous; puis,
+desserrant l'étau, retourne le pied au cheval, y crache dessus,
+l'adapte; et n'ayant fait que dire avec un signe de croix: "Mon Dieu!
+que le sang se caille", le pied se trouve arrangé, et ferré et
+solide, comme on n'avait jamais vu, comme on ne verra plus jamais.
+
+Le premier compagnon ouvrait des yeux comme des paumes, et maître
+Éloi, collègues, commençait à suer.
+
+-- Ho! dit-il enfin, pardi! en faisant comme ça, je ferrai tout aussi
+bien.
+
+Éloi se met à l'oeuvre: le boutoir à la main, il s'approche du cheval
+et, crac, lui coupe le pied. Il l'apporte dans la boutique, le serre
+dans l'étau et le ferre à son aise comme avait fait le petit. Puis,
+c'est ici le hic! il faut le remettre en place! Il s'avance près du
+cheval, crache sur le sabot, l'applique de son mieux au boulet de la
+jambe... Hélas! l'onguent ne colle pas: le sang ruisselle et le pied
+tombe.
+
+Alors l'âme hautaine de maître Éloi s'illumina: et, pour se
+prosterner aux pieds de l'apprenti, il rentra dans la boutique. Mais
+le petit avait disparu et aussi le cheval avec le cavalier. Les
+larmes débondèrent des yeux de maître Éloi; il reconnut qu'il avait
+un maître au-dessus de lui, pauvre homme! et au-dessus de tout, et il
+quitta son tablier et laissa sa boutique et il partit de là pour
+aller dans le monde annoncer la parole de notre Seigneur Jésus."
+
+Ah! il y en eut un, de battement de mains, pour saint Éloi et Jean
+Roussière! Baste! voici pourquoi je me suis fait un devoir de
+rappeler ce brave Jean dans ce livre de _Mémoires_. C'est lui qui
+m'avait chanté, mais sur d'autres paroles que je vais dire tout à
+l'heure, l'air populaire sur lequel je mis l'aubade de _Magali_, air
+si mélodieux, si agréable et si caressant, que beaucoup ont regretté
+de ne plus le retrouver dans la _Mireille_ de Gounod.
+
+Ce que c'est que l'heur des choses! La seule personne au monde à
+laquelle, dans ma vie, j'ai entendu chanter l'air populaire en
+question, ç'a été Jean Roussière, qui était apparemment le dernier
+qui l'eût retenu; et il fallut qu'il vint, par hasard, me le chanter,
+à l'heure où je cherchais la note provençale de ma chanson d'amour,
+pour que je l'aie recueilli, juste au moment où il allait, comme tant
+d'autres choses, se perdre dans l'oubli.
+
+Voici donc la chanson, ou plutôt le duo, qui me donna le rythme de
+l'air de _Magali_:
+
+ _-- Bonjour, gai rossignol sauvage,
+ Puisqu'en Provence te voilà!
+ Tu aurais pu prendre dommage
+ Dans le combat de Gibraltar:
+ Mais puisqu'enfin je t'ai ouï,
+ Ton doux ramage.
+ Mais puisqu'enfin je t'ai ouï,
+ M'a réjoui.
+
+ Vous avez bonne souvenance,
+ Monsieur, pour ne pas m'oublier;
+ Vous aurez donc ma préférence,
+ Ici je passerai l'été,
+ Je répondrai à votre amour
+ Par mon ramage
+ Et je vais chanter nuit et jour
+ Aux alentours.
+
+ _-- Je te donne la jouissance,
+ L'avantage de mon jardin;
+ Au jardinier je fais défense
+ De te donner aucun chagrin,
+ Tu pourras y cacher ton nid
+ Dans le feuillage
+ Et tu te trouveras fourni
+ Pour tes petits.
+
+ -- Je le connais à votre mine,
+ Monsieur, vous aimez les oiseaux;
+ J'inviterai la cardeline.
+ Pour vous chanter des airs nouveaux
+ La cardeline a un beau chant,
+ Quand elle est seule;
+ Elle a des airs sur le plain-chant
+ Qui sont charmants.
+
+ Jusque vers le mois de septembre
+ Nous serons toujours vos voisins.
+ Vous aurez la joie de m'entendre
+ Autant le soir que le matin.
+ Mais lorsqu'il faudra s'envoler
+ Quelle tristesse!
+ Tout le bocage aura le deuil
+ Du rossignol.
+
+ -- Monsieur, nous voici de partance;
+ Hélas! c'est là notre destin.
+ Lorsqu'il faut quitter la Provence,
+ Certes, ce n'est pas sans chagrin.
+ Il nous faut aller hiverner
+ Dedans les Indes;
+ Les hirondelles, elles aussi,
+ Partent aussi.
+
+ -- Ne passez pas vers l'Amérique.
+ Car vous pourriez avoir du plomb
+ Du côté de la Martinique
+ On tire des coups de canon.
+ Depuis longtemps est assiégé
+ Le roi d'Espagne:
+ De crainte d'y être arrêtés,
+ Au loin passez_.
+
+Oeuvre de quelque illettré contemporain de l'Empire et, à coup sûr,
+indigène de la rive du Rhône, ces couplets naïfs ont du moins le
+mérite d'avoir conservé l'air que _Magali_ a fait connaître. Quant au
+thème mis en vogue par l'aubade de _Mireille_, les métamorphoses de
+l'amour, nous le prîmes expressément dans un chant populaire qui
+commençait comme suit:
+
+ _--Marguerite, ma mie,
+ Marguerite, mes amours,
+ Ceci, sont les aubades
+ Qu'on va jouer pour vous.
+ -- Nargue de tes aubades
+ Comme de tes violons:
+ Je vais dans la mer blanche
+ Pour me rendre poisson_.
+
+Enfin, le nom de Magali, abréviation de Marguerite, je l'entendis un
+jour que je revenais de Saint-Remy. Une jeune bergère gardait
+quelques brebis le long de la Grande Roubine. -- "O Magali! tu ne
+viens pas encore?" lui cria un garçonnet qui passait au chemin; et
+tant me parut joli ce nom limpide que je chantai sur-le-champ:
+
+ _O Magali, ma tant aimée,
+ Mets ta tête à la fenêtre.
+ Écoute un peu cette aubade
+ De tambourins et de violons:
+ Le ciel est là-haut plein d'étoiles,
+ Le vent est tombé...
+ Mais les étoiles pâliront
+ En te voyant_.
+
+C'est quelque temps après que, première brouée de ma claire jeunesse,
+j'eus la douleur de perdre mon père. Aux dernières Calendes (1), --
+lui que la fête de Noël emplissait toujours de joie, maintenant
+devenu aveugle, nous l'avions vu d'une tristesse qui nous fit mal
+augurer. C'est en vain que, sur la table et sur la nappe blanche,
+luisaient, comme d'usage, les chandelles sacrées; en vain, je lui
+avais offert le verre de vin cuit pour entendre de sa bouche le
+sacramentel: "Allégresse!" En tâtonnant, hélas! avec ses grands bras
+maigres, il s'était assis sans mot dire. Ma mère eut beau lui
+présenter, un après l'autre, les mets de Noël: le plat d'escargots,
+le poisson du Martigue, le nougat d'amandes, la galette à l'huile. Le
+pauvre vieux, pensif, avait soupé dans le silence. Une ombre
+avant-courrière de la mort était sur lui. Ayant totalement perdu la
+vue, il dit:
+
+-- L'an passé, à la Noël, je voyais encore un peu le mignon des
+chandelles; mais cette année, rien, rien! Soutenez-moi, ô sainte
+Vierge!
+
+(1) Nom de la Noël, en Provence.
+
+A l'entrée de septembre de 1855, il s'éteignit dans le Seigneur, et,
+lorsqu'il eut reçu les derniers sacrements avec la candeur, la foi,
+la bonne foi des âmes simples, et que, toute la famille, nous
+pleurions autour du lit:
+
+-- Mes enfants, nous dit-il, allons! moi je m'en vais... et à Dieu je
+rends grâce pour tout ce que je lui dois: ma longue vie et mon
+bonheur, qui a été béni.
+
+Ensuite, il m'appela et me dit:
+
+-- Frédéric, quel temps fait-il?
+
+-- Il pleut, mon père, répondis-je.
+
+-- Eh bien! dit-il, s'il pleut, il fait beau temps pour les
+semailles.
+
+Et il rendit son âme à Dieu. Ah! quel moment! On releva sur sa tête
+le drap. Près du lit, ce grand lit où, dans l'alcôve blanche, j'étais
+né en pleine lumière, on alluma un cierge pâle. On ferma à demi les
+volets de la chambre. On manda aux laboureurs de dételer tout de
+suite. La servante, à la cuisine, renversa sur la gueule les
+chaudrons de l'étagère. Autour des cendres du foyer, qu'on éteignit,
+toute la maisonnée, silencieusement, nous nous assîmes en cercle. Ma
+mère au coin de la grande cheminée, et, selon la coutume des veuves
+de Provence, elle avait, en signe de deuil, mis sur la tête un fichu
+blanc; et toute la journée, les voisins, les voisines, les parents,
+les amis vinrent nous apporter le salut de condoléance en disant,
+l'un après l'autre:
+
+-- Que Notre Seigneur vous conserve!
+
+Et, longuement, pieusement eurent lieu les complaintes en l'honneur
+du "pauvre maître".
+
+Le lendemain, tout Maillane assistait aux funérailles. En priant Dieu
+pour lui, les pauvres ajoutaient:
+
+-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges puissent-ils
+l'accompagner au ciel!
+
+Derrière le cercueil, porté à bras avec des serviettes, et le
+couvercle enlevé pour qu'une dernière fois les gens vissent le
+défunt, les mains croisées, dans son blanc suaire, -- Jean Roussière
+portait le cierge mortuaire qui avait veillé son maître.
+
+Et moi, pendant que les glas sonnaient dans le lointain, j'allai
+verser mes larmes, tout seul, au milieu des champs, car l'arbre de la
+maison était tombé. Le Mas du Juge, le Mas de mon enfance, comme s'il
+eût perdu son ombre haute, maintenant, à mes yeux était désolé et
+vaste. L'ancien de la famille, maître François mon père, avait été le
+dernier des patriarches de Provence, conservateur fidèle des
+traditions et des coutumes, et le dernier, du moins pour moi, de
+cette génération austère, religieuse, humble, disciplinée, qui avait
+patiemment traversé les misères et les affres de la Révolution et
+fourni à la France les désintéressés de ses grands holocaustes et les
+infatigables de ses grandes armées.
+
+Une semaine après, au retour du _service_, le partage se fit. Les
+denrées et les feurres, bêtes de trait, brebis, oiseaux de
+basse-cour, tout cela fut loti. Le mobilier, nos chers vieux meubles,
+les grands lits à quenouilles, le pétrin à ferrures, le coffre du
+blutoir, les armoires cirées, la huche au pain sculptée, la table, le
+verrier, que, depuis ma naissance, j'avais vus à demeure autour de
+ces murailles; les douzaines d'assiettes, la faïence fleurie, qui
+n'avait jamais quitté les étagères du dressoir; les draps de chanvre,
+que ma mère de sa main avait filés; l'équipage agricole, les
+charrettes, les charrues, les harnais, les outils, ustensiles et
+objets divers, de toute sorte et de tout genre: tout cela déplacé,
+transporté au dehors dans l'aire de la ferme, il fallut le voir
+diviser, en trois parts, à dire d'expert.
+
+Les domestiques, les serviteurs à l'année ou au mois, l'un après
+l'autre, s'en allèrent. Et au Mas paternel, qui n'était pas dans mon
+lot, il fallut dire adieu. Une après-midi, avec ma mère, avec le
+chien, -- et Jean Roussière, qui sur le camion, charriait notre part,
+-- nous vînmes, le coeur gros, habiter désormais la maison de
+Maillane qui, en partage, m'était échue. Et maintenant, ami lecteur,
+tu peux comprendre la nostalgie de ce vers de _Mireille_:
+
+_Comme au Mas, comme au temps de mon père, hélas! hélas!
+
+CHAPITRE XVI
+
+MIREILLE
+
+Adolphe Dumas à Maillane. -- Sa soeur Laure. -- Mon premier voyage à
+Paris. Lecture de _Mireille_ en manuscrit. -- La lettre de Dumas à la
+_Gazette de France_. -- Ma présentation à Lamartine. -- Le
+quarantaine "Entretien de littérature". -- Ma mère et l'étoile.
+
+L'année suivante (1856) lors de la Sainte-Agathe, fête votive de
+Maillane, je reçus la visite d'un poète de Paris que le hasard (ou,
+plutôt, la bonne étoile des félibres) amena, à son heure, dans la
+maison de ma mère. C'était Adolphe Dumas: une belle figure d'homme de
+cinquante ans, d'une pâleur ascétique, cheveux longs et
+blanchissants, moustache brune avec barbiche, des yeux noirs pleins
+de flamme et, pour accompagner une voix retentissante, la main
+toujours en l'air dans un geste superbe. D'une taille élevée, mais
+boiteux et traînant une jambe percluse, lorsqu'il marchait, on aurait
+dit un cyprès de Provence agité par le vent.
+
+-- C'est donc vous, monsieur Mistral, qui faites des vers provençaux?
+me dit-il tout d'abord et d'un ton goguenard, en me tendant la main.
+
+-- Oui, c'est moi, répondis-je, à vous servir, monsieur!
+
+-- Certainement, j'espère que vous pourrez me servir. Le ministre,
+celui de l'Instruction publique, M. Fortoul, de Digne, m'a donné la
+mission de venir ramasser les chants populaires de Provence, comme
+_le Mousse de Marseille, la Belle de Margoton, les Noces du
+Papillon_, et, si vous en saviez quelqu'un, je suis ici pour les
+recueillir.
+
+Et, en causant à ce propos, je lui chantai ma foi, l'aubade de
+_Magali_, toute fraîche arrangée pour le poème de _Mireille_.
+
+Mon Adolphe Dumas, enlevé,épaté, s'écria:
+
+-- Mais où donc avez-vous pêché cette perle?
+
+-- Elle fait partie, lui dis-je, d'un roman provençal (ou, plutôt,
+d'un poème provençal en douze chants) que je suis en train d'affiner.
+
+-- Oh! ces bons Provençaux! Vous voilà bien toujours les mêmes,
+obstinés à garder votre langue en haillons, comme les ânes qui
+s'entêtent à longer le bord des routes pour y brouter quelque
+chardon... C'est en français, mon cher ami, c'est dans la langue de
+Paris que nous devons aujourd'hui, si nous voulons être entendus,
+chanter notre Provence. Tenez! écoutez ceci:
+
+ _J'ai revu sur son roc, vieille, nue, appauvrie,
+ La maison des parents, la première patrie,
+ L'ombre du vieux mûrier, le banc de pierre étroit.
+ Le nid que l'hirondelle avait au bord du toit,
+ Et la treille, à présent sur les murs égarée,
+ Qui regrette son maître et retombe éplorée;
+ Et, dans l'herbe et l'oubli qui poussent sur le seuil,
+ J'ai fait pieusement agenouiller l'orgueil,
+ J'ai rouvert la fenêtre où me vint la lumière,
+ Et j'ai rempli de chants la couche de ma mère_.
+
+Mais allons, dites-moi, puisque poème il y a, dites-moi quelque chose
+de votre poème provençal.
+
+Et je lui lus alors un morceau de _Mireille_, je ne me souviens plus
+lequel.
+
+-- Ah! si vous parlez comme cela, met fit Dumas après ma lecture, je
+vous tire mon chapeau, et je salue la source d'une poésie neuve,
+d'une poésie indigène dont personne ne se doutait. Cela m'apprend, à
+moi, qui, depuis trente ans, ai quitté la Provence et qui croyais sa
+langue morte, cela m'apprend, cela me prouve qu'en dessous de ce
+_patois_ usité chez les farauds, les demi-bourgeois et les demi-dames
+existe une seconde langue, celle de Dante et de Pétrarque. Mais
+suivez bien leur méthode, qui n'a pas consisté, comme certains le
+croient, à employer tels quels, ni à fondre en macédoine les
+dialectes de Florence, de Bologne ou de Milan. Eux ont ramassé
+l'huile et en ont fait la langue qu'ils rendirent parfaite en la
+généralisant. Tout ce qui a précédé les écrivains latins du grand
+siècle d'Auguste, à l'exception de Térence, c'est le "Fumier
+d'Ennius". Du parler populaire ne prenez que la paille blanche avec
+le grain qui peut s'y trouver. Je suis persuadé qu'avec le goût, la
+sève de votre juvénile ardeur, vous êtes fait pour réussir. Et je
+vois déjà poindre la renaissance d'une langue provignée du latin, et
+jolie et sonore comme le meilleur italien.
+
+L'histoire d'Adolphe Dumas était un vrai conte de fées. Enfant du
+peuple, ses parents tenaient une petite auberge entre Orgon et
+Cabane, à la Pierre-Plantée. Et Dumas avait une soeur appelée Laure,
+belle comme le jour et innocente comme l'eau qui naît: et voici que
+sur la route passèrent une fois des comédiens ambulants qui, dans la
+petite auberge, donnèrent, à la veillée, une représentation. L'un
+d'eux y jouait un rôle de prince. Les oripeaux de son costume qui
+scintillait sous les falots lui donnaient sur les tréteaux
+l'apparence d'un fils de roi, si bien que la pauvre Laure, naïve,
+hélas! comme pas une, se laissa, à ce que racontent les vieillards de
+la contrée, enjôler et enlever par ce prince de grand chemin. Elle
+partit avec la troupe, débarqua à Marseille, et ayant reconnu bientôt
+son erreur folle, et n'osant plus rentrer chez elle, elle prit à tout
+hasard la diligence de Paris, où elle arriva un matin par une pluie
+battante. Et la voilà sur le pavé, seule et dénuée de tout. Un
+monsieur qui passait en landau, et qui vit tout en larmes la jeune
+Provençale, fit arrêter sa voiture et lui dit:
+
+-- Belle enfant, mais qu'avez-vous à tant pleurer?
+
+Laure naïvement conta son équipée. Le monsieur, qui était riche, ému,
+épris soudain, la fit monter dans sa voiture, la conduisit dans un
+couvent, lui fit donner une éducation soignée et l'épousa ensuite.
+Mais la belle épousée, qui avait le coeur noble, n'oublia pas ses
+parents. Elle fit venir à Paris son petit frère Adolphe, lui fit
+faire ses études, et voilà comment Dumas Adolphe, déjà poète de
+nature et de nature enthousiaste, se trouva un jour mêlé au mouvement
+littéraire de 1830. Vers de toute façon, drames, comédies, poèmes,
+jaillirent, coup sur coup, de son cerveau bouillonnant: _la Cité des
+hommes, la Mort de Faust et de Don Juan, le Camp des Croisés,
+Provence, Mademoiselle de la Vallière, l'École des Familles, les
+Servitudes volontaires_, etc. Mais vous savez, dans les batailles,
+bien qu'on y fasse son devoir, tout le monde n'est pas porté pour la
+Légion d'honneur; et malgré sa valeur et des succès relatifs dans le
+théâtres de Paris, le poète Dumas, comme notre Tambour d'Arcole,
+était resté simple soldat, ce qui lui faisait dire plus tard en
+provençal:
+
+_A quarante ans passés, quand tout le monde pêche -- dans la soupe
+des gueux on y trempe son pain, -- Nous devons être heureux d'avoir
+-- L'âme en repos, le coeur net et la main lavée. -- Et qu'a-t-il?
+dira-t-on. -- Il a la tête haute. -- Que fait-il? Il fait son
+devoir_.
+
+Seulement, s'il n'était pas devenu capitaine, il avait conquis
+l'estime de ses plus fiers compagnons d'armes; et Hugo, Lamartine,
+Béranger, de Vigny, le grand Dumas, Jules Janin, Mignet, Barbey
+d'Aurevilly, étaient de ses amis.
+
+Adolphe Dumas, avec son tempérament ardent, avec on expérience de
+vieux lutteur parisien et tous ses souvenirs d'enfant de la Durance,
+arrivait donc à point nommé pour donner au Félibrige le billet de
+passage entre Avignon et Paris.
+
+Mon poème provençal étant terminé enfin, mais non imprimé encore, un
+jeune Marseillais qui fréquentait Font-Ségugne, mon ami Ludovic
+Segré, me dit, un jour:
+
+-- Je vais à Paris... Veux-tu venir avec moi?
+
+J'acceptai l'invitation, et c'est ainsi qu'à l'improviste, et pour la
+première fois, je fis le voyage de Paris, où je passai une semaine.
+J'avais, bien entendu, porté mon manuscrit, et, quand nous eûmes
+quelques jours couru et admiré, de Notre-Dame au Louvre, de la place
+Vendôme au grand Arc de Triomphe, nous vînmes, comme de juste, saluer
+le bon Dumas.
+
+-- Eh bien! cette _Mireille_, me fit-il, est-elle achevée?
+
+-- Elle est achevée, lui dis-je, et la voici... en manuscrit.
+
+-- Voyons donc; puisque nous y sommes, vous allez m'en lire un chant.
+
+Et quand j'eus lu le premier chant:
+
+-- Continuez, me dit Dumas.
+
+Et je lus le second, puis le troisième, puis le quatrième.
+
+-- C'est assez pour aujourd'hui, me dit l'excellent homme. Venez
+demain à la même heure, nous continuerons la lecture; mais je puis,
+dès maintenant, vous assurer que, si votre oeuvre s'en va toujours
+avec ce souffle, vous pourriez gagner une palme plus blle que vous ne
+pensez.
+
+Je retournai, le lendemain, en lire encore quatre chants, et le
+surlendemain, nous achevâmes le poème.
+
+Le même jour (26 août 1856), Adolphe Dumas adressa au directeur de la
+_Gazette de France_ la lettre que voici:
+
+"_La Gazette du Midi_ a déjà fait connaître à la _Gazette de France-
+l'arrivée du jeune Mistral, le grand poète de la Provence. Qu'est-ce
+que Mistral? On n'en sait rien. On me le demande et je crains de
+répondre des paroles qu'on ne croira pas, tant elles sont
+inattendues, dans ce moment de poésie d'imitation qui fait croire à
+la mort de la poésie et des poètes.
+
+"L'Académie française viendra dans dix ans consacrer une gloire de
+plus, quand tout le monde l'aura faite. L'horloge de l'Institut a
+souvent de ces retards d'une heure avec les siècles; mais je veux
+être le premier qui aura découvert ce qu'on peut appeler,
+aujourd'hui, le Virgile de la Provence, le pâtre de Mantoue arrivant
+à Rome avec des chants dignes de Gallus et des Scipion...
+
+"On a souvent demandé, pour notre beau pays du Midi, deux fois
+romain, romain latin et romain catholique, le poème de sa langue
+éternelle, de ses croyances saintes et de ses moeurs pures. J'ai le
+poème dans les mains, il a douze chants. Il est signé Frédéric
+Mistral, du village de Maillane, et je le contresigne de ma parole
+d'honneur, que je n'ai jamais engagée à faux, et de ma
+responsabilité, qui n'a que l'ambition d'être juste."
+
+Cette lettre ébouriffante fut accueillie par des lazzi: "Allons,
+disaient certains journaux, le mistral s'est incarné, paraît-il, dans
+un poème. Nous verrons si ce sera autre chose que du vent."
+
+Mais Dumas, lui, content de l'effet de sa bombe, me dit en me serrant
+la main:
+
+-- Maintenant, cher ami, retournez à Avignon pour imprimer votre
+_Mireille_. Nous avons, en plein Paris, lancé le but au caniveau, et
+laissons courir la critique: il faudra bien qu'elle y ajoute les
+boules de son jeu, toutes, l'une après l'autre.
+
+Avant mon départ, mon dévoué compatriote voulut bien me présenter à
+Lamartine, son ami, et voici comment le grand homme raconta cette
+visite dans son _Cours familiers de Littérature_ (quarantième
+entretien, 1859):
+
+"Au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un beau et
+modeste jeune homme, vêtu avec un sobre élégance, comme l'amant de
+Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse
+chevelure dans les rues d'Avignon. C'était Frédéric Mistral, le jeune
+poète villageois, destiné à devenir, comme Burns le laboureur
+écossais, l'Homère de la Provence.
+
+"Sa physionomie simple, modeste et douce, n'avait rien de cette
+tension orgueilleuse des traits ou de cette évaporation des yeux qui
+caractérise trop souvent ces hommes de vanité plus que de génie,
+qu'on appelle les poètes populaires. Il avait la bienséance de la
+vérité; il plaisait, il intéressait, il émouvait; on sentait, dans sa
+mâle beauté, le fils d'une de ces belles Arlésiennes, statues
+vivantes de la Grèce, qui palpitent dans notre Midi.
+
+"Mistral s'assit sans façon à ma table d'acajou de Paris, selon les
+lois de l'hospitalité antique, comme je me serais assis à la table de
+noyer de sa mère, dans son Mas de Maillane. Le dîner fut sobre,
+l'entretien à coeur ouvert, la soirée courte et causeuse, à la
+fraîcheur du soir et au gazouillement des merles, dans mon petit
+jardin grand comme le mouchoir de Mireille.
+
+"Le jeune homme nous récita quelques vers dans ce doux et nerveux
+idiome provençal, qui rappelle tantôt l'accent latin, tantôt la grâce
+attique, tantôt l'âpreté toscane. Mon habitude des patois latins,
+parlés uniquement par moi jusqu'à l'âge de douze ans dans les
+montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome intelligible.
+C'étaient quelques vers lyriques; ils me plurent mais sans m'enivrer.
+Le génie du jeune homme n'était pas là, le cadre était trop étroit
+pour son âme; il lui fallait, comme à Jasmin, cet autre chanteur sans
+langue, son épopée pour se répandre. Il retournait dans son village
+pour y recueillir, auprès de sa mère et à côté de ses troupeaux, ses
+dernières inspirations. Il me promit de m'envoyer un des premiers
+exemplaires de son poème; il sortit."
+
+Avant de repartir, j'allai saluer Lamartine, qui habitait au
+rez-de-chaussée du numéro 41 de la rue Ville-L'Évêque. C'était dans
+la soirée. Écrasé par ses dettes et assez délaissé, le grand homme
+somnolait dans un fauteuil en fumant un cigare, pendant que quelques
+visiteurs causaient à voix basse, autour de lui.
+
+Tout à coup, un domestique vint annoncer qu'un Espagnol, un harpiste
+appelé Herrera, demandait à jouer un air de son pays devant M. de
+Lamartine.
+
+-- Qu'il entre, dit le poète.
+
+Le harpiste joua son aire, et Lamartine, à demi-voix, demanda à sa
+nièce, Mme de Cessia, s'il y avait quelque argent dans les tiroirs de
+son bureau.
+
+-- Il reste deux louis, répondit celle-ci.
+
+-- Donnez-les à Herrera, fit le bon Lamartine.
+
+Je revins donc en Provence pour l'impression de mon poème, et la
+chose s'étant faite à l'imprimerie Seguin, à Avignon, j'adressai le
+premier exemplaire à Lamartine, qui écrivit à Reboul la lettre
+suivante:
+
+"Jai lu _Mirèio..._ Rien n'avait encore paru de cette sève nationale,
+féconde, inimitable du Midi. Il y a une vertu dans le soleil. J'ai
+tellement été frappé à l'esprit et au coeur que j'écris un
+_Entretien_ sur ce poème. Dites-le à M. Mistral. Oui, depuis les
+Homérides de l'Archipel, un tel jet de poésie primitive n'avait pas
+coulé. J'ai crié, comme vous: c'est Homère."
+
+Adolphe Dumas m'écrivait, de son côté:
+
+(mars 1859).
+
+"Encore une lettre de joie pour vous, mon cher ami. J'ai été, hier au
+soir, chez Lamartine. En me voyant entrer, il m'a reçu avec des
+exclamations et il m'en a dit autant que ma lettre à la _Gazette de
+France_. Il a lu et compris, dit-il, votre poème d'un bout à l'autre.
+Il l'a lu et relu trois fois, il ne le quitte plus et ne lit pas
+autre chose. Sa nièce, cette belle personne que vous avez vue, a
+ajouté qu'elle n'avait pas pu le lui dérober un instant pour le lire,
+et il va faire un _Entretien_ tout entier sur vous et _Mirèio_. Il
+m'a demandé des notes biographiques sur vous et sur Maillane. Je les
+lui envoie ce matin. Vous avez été l'objet de la conversation
+générale toute la soirée et votre poème a été détaillé par Lamartine
+et par moi depuis le premier mot jusqu'au dernier. Si son _Entretien_
+parle ainsi de vous, votre gloire est faite dans le monde entier. Il
+dit que vous êtes "un Grec des Cyclades". Il a écrit à Reboul: "C'est
+un Homère!" Il me charge de vous écrire _tout ce que je veux_ et il
+ajoute que je ne puis trop vous en dire, tant il est ravi. Soyez donc
+bien heureux, vous et votre chère mère, dont j'ai gardé un si bon
+souvenir."
+
+Je tiens à consigner ici un fait très singulier d'intuition
+maternelle. J'avais donné à ma mère une exemplaire de _Mirèio_, mais
+sans lui avoir parlé du jugement de Lamartine, que je ne connaissais
+pas encore. A la fin de la journée, quand je crus qu'elle avait pris
+connaissance de l'oeuvre, je lui demandai ce qu'elle en pensait et
+elle me répondit, profondément émue:
+
+-- Il m'est arrivé, en ouvrant ton livre, une chose bien étrange: un
+éclat de lumière, pareil à une étoile, m'a éblouie sur le coup, et
+j'ai dû renvoyer la lecture à plus tard!
+
+Qu'on en pense ce qu'on voudra; j'ai toujours cru que cette vision de
+la bonne et sainte femme était un signe très réel de l'influx de
+sainte Estelle, autrement dit de l'étoile qui avait présidé à la
+fondation du Félibrige.
+
+Le quarantième Entretien du _Cours Familier de Littérature_ parut un
+mois après (1859), sous le titre "Apparition d'un poème épique en
+Provence". Lamartine y consacrait quatre-vingt pages au poème de
+_Mireille_ et cette glorification était le couronnement des articles
+sans nombre qui avaient accueilli notre épopée rustique dans la
+presse de Provence, du Midi et de Paris. Je témoignai ma
+reconnaissance dans ce quatrain provençal que j'inscrivis en tête de
+la seconde édition:
+
+A LAMARTINE
+
+_Je te consacre Mireille; c'est mon coeur et mon âme,
+C'est la fleur de mes années,
+C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles
+T'offre un paysan_.
+
+8 septembre 1859
+
+Et voici l'élégie que je publiai à la mort du grand homme (1):
+
+SUR LA MORT DE LAMARTINE
+
+_Quand l'heure du déclin est venue pour l'astre -- sur les collines
+envahies par le soir, les pâtres -- élargissent leurs moutons, leurs
+brebis et leurs chiens; -- et dans les bas-fonds des marais, -- tout
+ce qui grouille râle en braiment unanime:
+-- Ce soleil était assommant!"
+
+Des paroles de Dieu magnanime épancheur, -- ainsi, ô Lamartine, ô mon
+maître, ô mon père, -- en cantiques, en actions, en larmes
+consolantes, -- quand vous eûtes à notre monde -- épanché sa satiété
+d'amour et de lumière, -- et que le monde fut las,
+
+Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, -- chacun vous
+décocha la pierre de sa fronde, -- car votre splendeur nous faisait
+mal aux yeux, -- car une étoile qui s'éteint, -- car un dieu crucifié
+plaît à la foule, -- et les crapauds aiment la nuit...
+
+Et l'on vit en ce moment des choses prodigieuses! Lui, cette grande
+source de pure poésie -- qui avait rajeuni l'âme de l'univers, -- les
+jeunes poètes rirent -- de sa mélancolie de prophète et dirent --
+qu'il ne savait pas l'art des vers.
+
+Du Très-Haut Adonaï lui sublime grand prêtre, -- qui dans ses hymnes
+saints éleva nos croyances -- sur les cordes d'or de la harpe de
+Sion, -- en attestant les Écritures -- les dévots pharisiens crièrent
+sur les toits -- qu'il n'avait point de religion.
+
+Lui, le grand coeur ému, qui, sur la catastrophe -- de nos anciens
+rois, avait versé ses strophes, -- et en marbre pompeux leur avait
+fait un mausolée, -- les ébahis du Royalisme -- trouvèrent qu'il
+était un révolutionnaire, -- et tous s'éloignèrent vite.
+
+Lui, le grand orateur, la voix apostolique, -- qui avait fulguré le
+mot de République -- sur le front, dans le ciel des peuples
+tressaillants, -- par une étrange frénésie, -- sous les chiens
+enragés de la Démocratie -- le mordirent en grommelant.
+
+Lui, le grand citoyen, qui dans le cratère embrasé -- avait jeté ses
+biens, et son corps et son âme, -- pour sauver du volcan la patrie en
+combustion, -- lorsque, pauvre, il demanda son pain, -- les bourgeois
+et les gros l'appelèrent mangeur -- et s'enfermèrent dans leur bourg.
+
+Alors, se voyant seul dans sa calamité, -- dolent, avec sa croix il
+gravit son Calvaire... -- Et quelques bonnes âmes, vers la tombée du
+jour, -- entendirent un long gémissement, -- et puis, dans les
+espaces, ce cri suprême_: Eli, lamma sabacthani!
+
+_Mais nul ne s'aventura vers la cime déserte. -- Avec les yeux fermés
+et les deux mains ouvertes, -- dans un silence grave il s'enveloppa
+donc; -- et, calme comme sont les montagnes, au milieu de sa gloire
+et de son infortune, -- sans dire mot il expira_.
+
+_21 mars 1869_
+
+Me voilà arrivé au terme de _l'élucidari_ (comme auraient dit les
+troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de ma
+jeunesse. Désormais, mon histoire, qui est celle de mes oeuvres,
+appartient, comme tant d'autres, à la publicité.
+
+Je terminerai ces _Mémoires_ par quelques épisodes des l'existence
+franche et libre que s'étaient faite, en Avignon, les musagètes ou
+coryphées de notre Renaissance, pour montrer comme, au bord du Rhône,
+on pratiquait le Gai-Savoir.
+
+CHAPITRE XVII
+
+AUTOUR DU MONT VENTOUX
+
+Courses félibréennes avec Aubanel et Grivolas. -- L'ascension et la
+descente. -- Les gendarmes nous arrêtent. -- La fête de Montbrun. --
+Le devineur de sources. -- Le curé de Monieux. -- La Nesque et les
+Bessons. -- Le maire de Méthamis. -- Le charron de Vénasque.
+
+Avec Théodore Aubanel, qui était toujours dispos, pour organiser les
+courses, et notre camarade le peintre avignonnais Pierre Grivolas,
+qui était de toutes nos fêtes, voici comment nous fîmes, un beau jour
+de septembre, l'ascension du mont Ventoux.
+
+Partis, vers minuit, du village de Bédoin, au pied de la montagne,
+nous atteignîmes le sommet une demi-heure environ avant le lever du
+soleil. Je ne vous dirai rien de l'escalade, que nous fîmes à l'aise,
+sur le bât de mulets que conduisaient des guides, à travers les
+rochers, escarpements et mamelons de la Combe-Fillole.
+
+Nous vîmes le soleil surgir, tel qu'un superbe roi de gloire, d'entre
+les cimes éblouissantes des Alpes couvertes de neige, et l'ombre du
+Ventoux élargir, prolonger, là-bas dans l'étendue du Comtat
+Venaissin, par là-bas sur le Rhône et jusqu'au Languedoc, la
+triangulation de son immense cône.
+
+En même temps, de grosses nues blanchâtres et fuyantes roulaient
+au-dessous de nous, embrumant les vallées; et, si beau que fût le
+temps, il ne faisait pas chaud.
+
+Vers les neuf heures, -- mais, cette fois, à pied, avec les bâtons
+ferrés et le havresac au dos, -- après un léger déjeuner, nous primes
+la descente. Seulement, nous dévalâmes par le côté opposé,
+c'est-à-dire par les Ubacs, ainsi qu'on nomme le versant nord de
+toutes nos montagnes et du Ventoux en particulier.
+
+Or, tellement est âpre et tellement est raide ce revers du mont
+Ventoux, que le père Laval raconte ce qui suit:
+
+Les montagnards qui, de son temps (au dix-huitième siècle), le 14
+septembre, montaient en pèlerinage à la chapelle qui est en haut,
+redescendaient par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser, assis à
+croupetons sur une double planche de trois empans carrés, qu'ils
+enrayaient soudain en plantant leur bâton devant, lorsqu'elle allait
+trop vite ou qu'elle frôlait un précipice.
+
+Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une demi-heure; et il faut
+songer que le mont Ventoux a dix-neuf cent soixante mètres d'altitude
+sur la mer!
+
+Désireux, nous aussi, de raccourcir notre descente, mais ignorant les
+chemins, nous allâmes nous fourvoyer dans une ravine ardue, la
+Loubatière du Ventoux, si encombrée de rocailles et si périlleuse
+aussi que, pour arriver en bas, nous mîmes le jour entier.
+
+Le ravin de la Loubatière, comme son nom le dit, n'est fréquenté que
+par les loups, et il se rue subitement, du sommet au pied du mont,
+entre des berges si scabreuses qu'il est presque impossible, une fois
+qu'on y est rentré, d'en sortir pour changer de route.
+
+Nous y voilà, arrive qui plante! Dans les rocs détachés et dans les
+éboulis, à travers les troncs d'arbres, pins, hêtres et mélèzes,
+arrachés, entraînés par la fureur des orages et qui, à tous les pas,
+entravaient notre marche, nous descendions, nous dévalions, quand,
+tout à coup, le lit du torrent, coupé à pic devant nos pas, montre à
+nos yeux, béant, un précipice de cent toises peut-être en contrebas.
+
+Comment faire? Remonter? C'était fort difficile, d'autant plus que,
+sur nos têtes, nous voyions s'avancer de gros nuages noirs qui, s'ils
+eussent crevé, nous auraient submergés sous l'irruption des eaux...
+Il fallait donc, de façon ou d'autre, descendre par la gorge, cette
+épouvantable gorge où nous étions perdus. Et alors, dans l'abîme,
+nous jetâmes là-bas nos cabans et nos sacs et, ma foi, recommandant à
+Dieu notre vie, en rampant, en nous traînant, mais surtout par
+glissades, nous nous laissâmes couler sur la paroi presque verticale
+où, seules, quelques racines de buis ou de lavande nous empêchèrent
+de dégringoler, la tête la première.
+
+Rendus au fond du précipice, nous croyions être hors de danger, et,
+remettant nos hardes, nous avions, guillerets, recommencé de
+descendre dans le ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore plus
+forte et plus rapide, vint nous arrêter de nouveau, et, au péril de
+nos vies, il fallut de nouveau glisser en se cramponnant, et puis une
+troisième fois après les autres ci-dessus.
+
+Au crépuscule, enfin nous atteignîmes Saint-Léger, pauvre petit
+village qui est au pied du Ventoux, habité par des charbonniers, tout
+jonché de lavande en guise de litière. Nous ne pûmes trouver à nous y
+héberger.
+
+Malgré la nuit, haletants, harassés, il nous fallut encore marcher
+une couple d'heures jusqu'au village de Brantes, perché sur les
+rochers, en face du Ventoux, où nous fûmes fort heureux de pouvoir
+nous faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, au grenier
+à foin.
+
+Le plus joli, -- car il paraît qu'on n'avait pas très bonne mine, -
+fut que notre hôtelier, de peur qu'on n'emportât ses draps, nous
+avait enfermés sous clé... Aussi, le lendemain, ayant appris que
+c'était fête au village de Montbrun, et à peu près remis des suées de
+la veille, nous partîmes joyeux du pays qui _branle sans vent_ (comme
+l'appellent ses voisins) et nous fîmes le tour des Ubacs du Ventoux
+par Savoillants et Reillanette.
+
+Mais, pendant que, sur le bord de la rivière gazouilleuse qui a nom
+le Toulourenc, nous admirions la hauteur des escarpes effrayantes,
+des roches sourcilleuses qui touchaient les nuées, deux gendarmes,
+qui venaient sur la route après nous, et auxquels l'hôtelier de
+Brantes avait donné peut-être notre signalement, nous accostent:
+
+-- Vos papiers?
+
+Nous avions échappé aux loups, aux orages, aux précipices; ais,
+croyez-m'en, qui que vous soyez, si vous êtes jamais forcé de vous
+garer devant les happe-chair, évitez toujours les routes.
+
+-- Vos papiers? D'où venez-vous? Où allez-vous, voyons?
+
+Moi, je sortis de ma poche un gribouillage provençal et, pendant
+qu'un des archers, pour pouvoir déchiffrer ce que ça voulait dire, se
+désorbitait les yeux en tordant sa moustache:
+
+-- Nous sommes, disait Aubanel, des félibres, qui venons faire le
+tour du Ventoux.
+
+-- Et des artistes, ajoutait Grivolas, qui étudions la beauté du
+paysage...
+
+-- Ah! oui, c'est bon! nous faire accroire qu'on est venu dans le
+Ventoux pour étudier ses agréments! répliqua le gendarme qui
+essayait, mais vainement, de lire mon provençal; vous irez, mes
+farceurs, dire cela demain à M. le procureur impérial à Nyons... Et
+suivez-nous pour le quart d'heure.
+
+Nous rappelant le mot du général Philopémen: "qu'il faut porter la
+peine de sa mauvaise mine", et, en effet, reconnaissant qu'avec nos
+grands chapeaux de feutre aux bords retroussés arrogamment, nos
+bâtons ferrés et nos havresacs, nous étions faits comme des brigands,
+-- et comme d'autre part, cela nous amusait, nous suivîmes les
+chasse-coquins.
+
+Chemin faisant, un bon fermier, portant la veste sur l'épaule, nous
+atteignit et nous dit:
+
+-- Que Dieu vous donne le bonjour! Ces messieurs vont, sans doute, à
+la fête de Montbrun?
+
+-- Ah! oui, une jolie fête! lui répondîmes-nous. Nous descendions du
+Ventoux, de la cime du mont Ventoux, pour voir s'il est réel que le
+soleil, en se levant, y fait trois sauts, comme on affirme, et voilà
+que les gendarmes, parce que nous avions oublié nos papiers, nous ont
+pris pour des voleurs et nous emmènent à Nyons...
+
+-- Par exemple! Mais ne voyez-vous pas, à leur façon de s'exprimer,
+dit aux gendarmes le brave homme, que ces messieurs ne sont pas de
+loin? qu'ils parlent provençal? qu'ils sentent leur bonne maison? Eh
+bien! je n'hésite pas, moi, à répondre pour eux et je les invite
+même, quand nous serons à Montbrun, à venir boire un coup à la
+maison, et vous aussi, messieurs du gouvernement, si vous voulez,
+pourtant, me faire cet honneur!
+
+-- En ce cas-là, nous dit la maréchaussée dauphinoise, après avoir
+délibéré, messieurs, vous pouvez aller. Et, mais, voyons, est-ce
+positif, ce que vous disiez tout à l'heure, que le soleil, là-haut,
+vu du sommet du Ventoux, fait trois sauts en se levant?
+
+-- Ça, répliquâmes-nous, il faut le voir pour le croire... Mais
+autrement, c'est vrai comme vous êtes de braves gens.
+
+Et, les laissant sur ce goût (nous venions d'entrer à Montbrun), avec
+l'honnête paysan qui avait répondu pour nous, nous fûmes tout droit à
+l'auberge nous restaurer quelque peu.
+
+Rien qui fasse plaisir, lorsqu'on cour le pays et qu'on est fatigué,
+comme une auberge indigène, où l'on arrive un jour de fête patronale.
+Or, songez qu'à Montbrun, dès notre entrée au cabaret, nos yeux
+virent par terre un monceau de poulardes, de poulets, de dindons, de
+lapins, de levrauts et de perdrix, vous dis-je, qui n'annonçaient pas
+misère! Qui plumait d'ici, qui saignait de là. Une paire de longues
+broches, toutes chargées de lardoires et de gibier odorant,
+tournaient et dégouttaient sur le carré des lèchefrites,
+doucettement, devant le feu. L'hôtelier, l'hôtelière, en mouvement,
+posaient sur chaque table les bouteilles, les couteaux, les
+fourchettes qu'il fallait. Et tout cela pour les premiers qui
+demanderaient à dîner, c'est-à-dire pour nous autres. Oh! coquin de
+bon sort! Une bénédiction. Et, chose pardessus qui ne coûtait pas
+davantage, les filles de l'hôtesse avaient si gentille accortise que
+nous restâmes là tant que dura la fête, rien que pour l'agrément
+d'être servis par elles.
+
+A _Montbrun_, disait-on autrefois en Dauphiné, _arrivé à deux heures,
+à trois on est pendu_. Cela montre qu'un proverbe n'est pas toujours
+véridique, mais ça devait se rapporter (je le crois) au renom du
+terrible Montbrun, le capitaine huguenot qui fut seigneur de ce
+village. C'est lui, Charles du Puy, dit "le brave Montbrun", qui fit
+face au roi de France, alléguant pour raison que "les armes et le jeu
+rendaient les hommes égaux". C'est le même qui, au siège de Mornas,
+place catholique, lorsqu'il eut pris le château, en précipita la
+garnison sur la pointe, là-bas, des hallebardes de sa troupe (1562).
+D'où les gens de Mornas ont gardé jusqu'à nos jours le sobriquet de
+_saute-remparts_, et voici ce qu'on raconte:
+
+Un de ces malheureux, dont le tour était venu de faire le plongeon,
+reculait pour prendre élan, mais arrivé au bord de l'affreux
+casse-cou, il s'arrêtait épouvanté. Il revenait prendre sa course, et
+chose facile à comprendre, il lâchait pied de nouveau.
+
+-- O poltron, lui cria le farouche Montbrun, en deux fois que tu pris
+escousse, tu ne peux pas faire le saut?
+
+-- Monseigneur, répliqua le pauvre catholique, s'il vous plaît
+d'essayer, je vous le donne en trois.
+
+Et pour la repartie, Montbrun, à ce qu'on dit, lui accorda sa grâce.
+
+Nous allâmes visiter le château du baron - que François II fit
+démolir. -- Il y reste quelques fresques, attribuées à André del
+Sarto. Sur la terrasse, on nous montra l'endroit d'où parfois, pour
+s'amuser, le seigneur huguenot abattait d'un coup d'arquebuse les
+moines qui, là-bas, lisaient leur bréviaire, dans le jardin d'un
+couvent qu'il y avait en dessous.
+
+Enfin, derrière le Ventoux, le long du Toulourenc, rivière qui sépare
+le Dauphiné de la Provence, ayant repris notre tournée, nous vîmes en
+passant au pied du Ventouret et en longeant le Gourg des Oules
+déboucher dans une vallée, la riante vallée de Sault.
+
+-- Faisons la méridienne? dîmes-nous.. Et tous trois, à l'orée d'une
+prairie limitrophe avec la route, nous nous couchâmes pour dormir et
+laisser passer la chaleur.
+
+-- Adieu, Ventoux! s'écria Aubanel, tu nous fis, ô gueusard, assez
+suer et essouffler!
+
+Grivolas regardait les ombres et les clairs que remuaient entre eux
+les noyers et les chênes, et moi, épiant l'heure qu'il était au
+soleil, je tétais à la gourde une gorgée d'eau-de-vie.
+
+A ce moment, dans le grand hâle, nous vîmes sur la route blanche
+s'acheminer avec sa blouse, ses gros souliers à clous, son chapeau à
+larges bords, un vieillard qui tenait une houssine à la main. Quelque
+chose d'imposant et de particulier dans sa figure ouverte, rôtie par
+le soleil, attira, comme il passait, notre attention vers lui et nous
+lui dîmes bonjour.
+
+-- Bonjour, toute la compagnie, nous fit-il d'une voix douce, vous
+faites un peu halte?
+
+-- Eh oui! brave homme; à vous d'en faire autant, si vous voulez.
+
+-- Eh bien! je ne dis pas non... Je viens de la ville de Sault, où
+j'avais quelques affaires et je commençais d'être las. Ce n'est plus,
+mes amis, comme quand j'avais votre âge! Berthe filait alors, et
+maintenant Marthe dévide.
+
+Et il s'assit en causant à côté de nous sur l'herbe.
+
+-- Je suis bien curieux peut-être, poursuivit-il, mais par hasard ne
+seriez-vous pas herboristes?
+
+Ah! parbleu, si nous connaissions la vertu des simples que nos pieds
+foulent, nous n'aurions jamais besoin d'apothicaires ni de médecins.
+
+-- Non, répondîmes-nous, nous venons du mont Ventoux.
+
+-- _Sage qui n'y retourne pas, mais fou celui qui y retourne!_ dit le
+vieillard sentencieusement... "Allons, je vois, je vois, vous êtes
+peut-être bien des triacleurs de Venise.
+
+-- Triacleurs? Qu'est-ce que c'est?
+
+--Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'un remède souverain est ce qu'on
+nomme la _thériaque_, qui se fait à ce qu'on dit, avec de la graisse
+de vipère... Et, ici, dans nos montagnes, au Ventoux, au Ventouret,
+et, dans cette vallée même, les vipères ne manquent pas. Si c'est
+elles que vous cherchiez...
+
+-- Ah! les cherche qui voudra! nous écriâmes-nous.
+
+-- Veuillez m'excuser, reprit le bonhomme, si je vous ai offensés,
+mais il n'est pas de sot métier:
+
+ _Comme dit le renard
+ Chacun joue de son art_.
+
+Le bon Dieu, que je salue, a répandu sa lumière, voyez-vous un peu à
+tous. Pris à part, l'homme ne sait rien; entre tous, nous savons
+tout... Et, sans aller plus loin, moi, je suis devineur d'eau.
+
+-- Ah! tonnerre de nom de nom!
+
+-- Oui, tel que vous me voyez, par la vertu de la baguette que je
+tiens entre mes mains, je déniche les veines d'eau.
+
+-- Par exemple, et à notre tour, s'il n'y a pas d'indiscrétion,
+comment faites-vous donc pour découvrir les sources qu'il y a dans la
+terre?
+
+-- Comment je fais? De vous le dire, répondit l'hydroscope, ce serait
+malaisé peut-être... C'est affaire de bonne foi. Il m'arrive, tenez,
+quand le soleil est ardent, de voir fumer les eaux, de les voir
+s'évaporer, à sept lieues de distance... je les vois, oui, je les
+vois (mon Dieu! je vous rends grâces!) aspirées, colorées par
+l'ardeur du soleil. Ensuite la baguette, qui tourne d'elle-même et se
+tord entre mes doigts, achève le restant... Mais il faut, comme je
+vous le dis, sentir cela pour le comprendre: c'est à la bonne foi.
+Vous pouvez d’ailleurs parler de moi à Sault, à Villes, à Verdolier,
+dans tous les villages qui avoisinent: je suis d’Aurel (que vous
+voyez là), mon nom est Fortuné Aubert. On vous montrera partout les
+sources que j’ai mises en vue.
+
+Nous lui dîmes en plaisantant:
+
+-- Compère Fortuné, si vous pouviez, avec la baguette, trouver un
+jour la Chèvre d’Or?
+
+-- Et pourquoi non? Si Dieu voulait, je n’aurais pas plus de peine à
+cela, voyez-vous, que d’être assis sur ce talus... Mais Celui de
+là-haut a plus de sens que nous tous. Une
+fontaine d’eau, quand on a soif, ne vaut-elle pas mieux qu’une
+fontaine d’or? Et ce pré! Ne croyez-vous pas que la moindre rosée
+fasse plus de bien à son herbe, -- que si la traversait le carrosse
+d’un roi, chargé d’or et d’argent? Rendre service, quand on peut, à
+notre frère prochain, comme il nous est recommandé, mes amis, voilà,
+voilà où le bon Dieu vient en aide! Et pour preuve, permettez que je
+vous conte encore ceci:
+
+"L’an passé, la servante de notre curé d’Aurel (qui vous le
+certifierait) me fit appeler à la cure.
+
+"-- Maître Fortuné, me dit-elle, vous me voyez en grand souci. M. le
+curé, ce matin, est allé à Carpentras, où l’on juge aux assises un
+jeune parent à lui, inculpé comme incendiaire. Il devait, me l’ayant
+promis, retourner de bonne heure, et la nuit déjà descend, et je ne
+vois venir personne: je ne sais que m’imaginer. Si au moyen de votre
+science vous pouviez me rendre instruite de ce qui là-bas se passe,
+ah! que vous me feriez plaisir!
+
+"-- Nous essayerons, répondis-je... Donnez-moi quelques oublies, ce
+avec quoi les hosties se font.
+
+Et alors, sur la table, je plaçai les oublies, en représentation de
+Celui qu’on ne voit pas, l’Amour suprême, le bon Dieu.
+
+"A côté des oublies, je mis un verre de vin pur, pour représenter la
+Justice.
+
+"Devant l’Amour et la Justice, je mis un verre d’eau -- qui
+représentait l’inculpé. Et derrière l’inculpé je posai un gobelet de
+vin troublé avec de l’eau: ça représentait
+l’avocat.
+
+"Je saisis la baguette et, à la bonne foi, humblement, je demande à
+Dieu, l’Amour suprême, si l’accusé était condamné.
+
+"La baguette, mes amis, ne branla pas plus que ces pierres.
+
+"Bon! je demandai alors si on l’avait acquitté. La baguette entre mes
+doigts tourna joyeuse, comme en danse.
+
+"-- Mademoiselle, dis-je pour lors à la servante, vous pouvez dormir
+tranquille: l'inculpé est acquitté.
+
+"-- Puisque nous y voilà, me fit la demoiselle, Fortuné informez-vous
+un peu sur les témoins.
+
+"Je reprends en main la baguette et je demande au vin pur ou, pour
+mieux dire, à la Justice, si les témoins retournaient et s’ils
+étaient en chemin.
+
+"La verge demeura muette.
+
+"Humblement, je demande s’ils étaient poursuivis. ..Il me fut répondu
+qu’ils étaient poursuivis très sérieusement... Eh bien! n’est-il pas
+vrai que le lendemain, messieurs, le curé d’Aurel vint nous confirmer
+tout ce que nous avions vu la veille avec la verge! On avait à
+Carpentras acquitté l’inculpé et retenu les témoins.
+
+"-- Mais, allons, vous devez dire que je suis un franc bavard. A Dieu
+soyez, dit le vieillard en se relevant du talus, et prenez garde, là
+au frais, prenez garde de vous morfondre.
+
+Le devineur, avec sa baguette, gagna du côté des collines, vers ces
+quartiers d’Aurel, de Saint-Trinit, chantés plus tard par Félix Gras
+dans son grand et frais poème qui a nom _Les charbonniers_, et nous
+allâmes, nous autres, par un raidillon de chemin, prendre notre logis
+à Sault, la ville des _Étrangleurs de truie_.
+
+Après avoir salué, dans le château fort en ruine, le blason et la
+gloire de ses anciens seigneurs, les grands barons d’Agoult (qui est
+Wolf en allemand et qui signifie loup) et le nom historique de cette
+comtesse de Sault qui, au temps (de la Ligue, maîtrisait la Provence,
+nous descendîmes sur Monieux, dont le curé figure dans le gai
+répertoire des contes populaires.
+
+Ce curé avait une vache... Et voici qu’un pauvre homme, qui avait un
+tas d’enfants, vola et tua la vache, la fit manger à ses marmots et,
+après la bombance, en manière de grâces, leur fit dire la petite
+prière que voici:
+
+ _Nous rendons grâces, mon Dieu,
+ Au bon curé de Monieux:
+ Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!_
+
+Mais les enfants répètent tout. Le curé en eut vent, et ayant
+questionné un des petits mangeurs, il lui dit:
+
+-- Est-ce vrai, mignon, que votre père vous a appris pour vos grâces
+une prière si jolie? Comment est-elle? voyons un peu...
+
+Et le petit répéta:
+
+ _Nous rendons grâces, mon Dieu,
+ Au bon curé de Monieux:
+ Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!_
+
+-- Oh ! la galante prière! fit le prêtre au petit. Eh bien ! sais-tu,
+mignon, ce qu’il faut faire? Demain, jour de dimanche, tu viendras me
+trouver à la première messe; tu monteras en chaire avec moi, n’est-ce
+pas, mignon? et devant tous, pour que tout le monde l’apprenne, tu
+diras la prière que ton père vous fait dire.
+
+-- Il suffit, monsieur le curé.
+
+Et l’enfant, tout de suite, va conter à son père le propos du curé;
+et le père, un fin matois, dit alors à l’enfant:
+
+-- Ah! oui, venir parler de vache en pleine chaire! Mais tu les
+ferais rire tous... Je vais t’en apprendre une autre, mon fils,
+d’action de grâces, qui est bien plus belle encore:
+
+ _Je rends grâce au bon Dieu!
+ Les hommes de Monieux
+ Ont tous porté du bois de leur curé joyeux:
+ Mais lui tout seul, mon père
+ Ne s’est pas laissé faire_.
+
+"T’en souviendras-tu demain?
+
+-- Je m’en souviendrai, père.
+
+Le curé, le lendemain, au prône de la messe, monte donc à la chaire,
+accompagné du petit, et commence:
+
+-- Mes frères, vous l’avez tous appris, on nous a volé notre vache...
+Je ne veux pas vous en parler; seulement la vérité est toujours bonne
+à connaître, et toujours la vérité sort de la bouche innocente...
+Allons, mignon, dis ce que tu sais.
+
+Et le petit alors:
+
+ _Je rends grâce au bon Dieu!
+ Les hommes de Monieux
+ Ont tous porté du bois de leur curé joyeux_:
+ _Mais lui tout seul, mon père
+ Ne s’est pas laissé faire_.
+
+Je vous laisse à penser le rire...
+
+Nous prîmes à Monieux la combe de la Nesque, petit cours d’eau
+sauvage, qui bondit, comme dit Gras,
+
+ _Entre deux falaises à pic, couvertes de halliers,
+ Où les bergers pendent l'appât
+ Pour attraper les merles_.
+
+et nous marchâmes là dans les rochers, à tout hasard, pour gagner, si
+nous pouvions, le même jour, Vénasque. Mais qui compte sans l’hôte,
+dit-on, compte deux fois: le soleil se couchait que nous errions
+encore parmi les précipices, au pied d’un haut escarpement qu’on
+nomme le Rocher du Cire, où plus tard nous plaçâmes l’épisode de
+_Calendal_ lorsqu’il dénicha les ruches d’abeilles,
+
+ _La Nesque, par-dessous, affreuse,
+ Ouvrait sa ténébreuse gorge_
+
+et, la nuit nous couvrant peu à peu de son ombre, voici qu’à un
+endroit appelé le Pas de l’Ascle, un véritable labyrinthe, nous n’y,
+voyions plus devant nous, en danger, à tout pas, de glisser et
+tomber, la tête la première, par là-bas je ne sais ou.
+
+-- Mes amis, dis-je alors, ce serait une sottise que de laisser nos
+os ici dans quelque gouffre, avant d’avoir accompli notre oeuvre
+félibréenne. Je serais d’avis de retourner.
+
+-- Hé! en avant, fit Grivolas, nous venons tout à l’heure "les effets
+de la lune" sur les roches de la Nesque.
+
+-- Si tu veux te précipiter, lui cria Aubanel, libre à toi, mon ami
+Pierre! Pour moi, je ne me sens nulle envie de me faire dévorer par
+les loups.
+
+Et là-dessus nous remontâmes, en tâtonnant de-ci de-là, pour nous
+sortir des précipices, harassés, défaillants, tout en nage. Nous
+vîmes alors par bonheur, dans l’obscurité, au loin, poindre une
+petite lumière.
+
+Nous y allâmes. C’était une masure écartée dans la montagne, qu’on
+appelait les Bessons. Nous frappâmes. On nous ouvrit; et de leur
+mieux ces braves gens (une famille de chevriers) nous firent
+l’hospitalité et ils nous dirent:
+
+"Vous avez certes bien fait de retourner sur vos pas; l’autre année,
+une nuit d’hiver, nous avions entendu des cris, sans savoir ce qui
+arrivait...
+
+"Quand le matin nous allâmes voir, nous trouvâmes mort dans la
+Nesque, là-bas vers le Pas de l’Ascle, un pauvre prêtre qui s’était
+décroché et tout meurtri."
+
+-- Eh bien! tu vois, nigaud, si nous t’avions suivi? fit Aubanel à
+Grivolas.
+
+-- Bah! repartit le peintre, vous êtes des soldats du pape.
+
+La ménagère, en même temps, avait mis la marmite sur le feu, avec de
+l’ail, de la sauge, et une poignée de sel, tout aspergé d’huile. Elle
+nous trempa bientôt une odorante eau bouillie, si bonne qu’Aubanel,
+tout petit homme qu’il fût, en vida onze assiettées, et le grand
+félibre garda un tel souvenir de cette savoureuse soupe et du bon
+sommeil que nous fîmes à la grange des Bessons que, dans son _Livre
+de l’Amour_, il y fait l’allusion suivante:
+
+_La femme vivement avec le tranchoir -- Taille le beau pain brun, va
+quérir de l’eau fraîche -- Avec son broc de cuivre; ensuite sur le
+seuil -- Elle sort et appelle ses gens qui rentrent à la maison. --
+Et la soupe est versée; pendant qu’elle s’imbibe,-- L’hôte amical
+vous fait boire un coup de sa piquette; -- Puis, chacun à son tour,
+aïeul, mari, femme et enfants, -- Tirent une assiettée et apaisent
+leur faim. -- Et vous mangez la soupe et êtes de la famille. -- Mais,
+le repas fini, déjà chacun sommeille: -- L’hôtesse avec une lampe va
+vous quérir un drap, -- Un beau drap de toile blonde, tout rude et
+tout neuf. -- Du corps la lassitude est un baume pour l’âme. -- Ah!
+qu’il fait bon dormir, dans les bergeries, sur le feuillage, --
+Dormir sans rêves, au milieu des troupeaux, -- N’être ensuite
+réveillé que par les grelots -- Des chèvres, le matin, et aller avec
+les plâtres -- Se coucher tout le jour et sentir le marrube!_
+
+Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, toute bourdonnante
+d’abeilles, des abeilles en essaims qui y humaient le miel des
+fleurs, nous arrivâmes enfin, et par une chaleur qui faisait béer les
+lézards, au village de Méthamîs. Nous demandâmes l’auberge. Mais
+va-t’en voir s’ils viennent! Nous y trouvâmes porte close; l’hôte et
+l’hôtesse
+moissonnaient.
+
+Nous entrâmes au café, pour voir si en payant on voudrait nous
+apprêter quelque chose pour dîner.
+
+-- Cela m’est défendu, nous dit le cafetier, comme de tuer un homme!
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- C’est que l’auberge, appartenant à la commune, s’afferme sous
+condition que personne autre n’ait le droit de donner à manger aussi.
+
+-- Il nous faut donc crever de faim?
+
+-- Allez trouver M. le Maire... Je ne puis, moi, vous offrir autre
+chose qu’à boire.
+Nous bûmes un coup pour nous rafraîchir, et de là, tout poussiéreux,
+nous allâmes chez M. le Maire de Méthamis.
+
+Le maire, un grand rustaud, moricaud et grêlé comme une poêle à
+châtaignes, croyant avoir affaire à des batteurs d’estrade, nous fait
+brutalement, comme quelqu’un que l’on dérange:
+
+-- Que voulez-vous?
+
+-- Nous voudrions, lui dis-je, que vous donniez au cafe-tier
+l’autorisation nécessaire pour nous servir à manger, du moment,
+monsieur le Maire, que votre auberge est fermée...
+
+-- Avez-vous des papiers?
+
+-- Que diable! nous sommes d’ici d’Avignon: si l’on ne peut plus
+faire un pas, ni manger une omelette dans le département, sans avoir
+des papiers...
+
+-- Ça, point tant de raisons! vous irez vous expliquer, accompagnés
+de mes deux gardes, devant le commissaire de police du canton.
+
+-- Mais peste! vous voulez rire? nous voilà n’en pouvant plus...
+
+-- Oh! je vous ferai charrier sur ma charrette; j’ai un bon mulet.
+
+Cela commençait, parbleu! à ne plus tant nous amuser, d’autant plus,
+saperlotte! que nous n’avions rien dans le ventre.
+
+-- Monsieur le Maire, dit Aubanel, si vous vouliez nous conduire chez
+M. le curé, je suis sûr qu’il nous connaîtra.
+
+-- Allons-y, allons-y, fit le maire hargneux.
+
+Et arrivés au presbytère, en présence du prêtre:
+
+-- Voyez, lui dit-il, monsieur le Curé, si vous connaissez ces
+individus.
+
+Le curé de Mathamis, dans son petit salon, nous offrit d’abord des
+chaises, et puis tournant autour de nous et examinant nos visages:
+
+-- Non, dit-il, monsieur le Maire, je ne connais pas ces messieurs.
+
+-- Mais regardez-moi bien, monsieur le curé, fit Aubanel, ne vous
+souvient-il pas de m’avoir vu en Avignon, dans ma librairie?
+
+-- Ah! monsieur Aubanel?
+
+-- Précisément.
+
+-- Monsieur Aubanel, cria le curé de Méthamis, libraire et imprimeur
+de notre Saint Père le Pape! Jacomone, Jacomone! apporte vite les
+petits verres, que nous buvions une goutte de ratafia de Gouit à la
+santé de l’Almanach provençal et des félibres!
+
+Et comme nous tournions la tête, pour voir un peu la mine du maire de
+Méthamis, celui-ci, en cherchant la porte qu’il ne pouvait retrouver,
+grommelait:
+
+-- Je ne bois pas, je ne bois pas, monsieur le Curé. Il faut que
+j’aille mettre au joug.
+
+C’est bien. Quand nous sortîmes, au bout d’un moment, l’aubergiste
+sur son seuil, le cafetier devant sa porte, nous appelaient:
+
+-- Messieurs, messieurs, vous pouvez venir... M. le Maire vient de
+dire que si vous désiriez manger...
+
+Mais dépités et dédaigneux, nous, tels que des apôtres qui ont été
+méconnus, en resserrant nos ceintures nous secouâmes sur Méthamis la
+poussière de nos souliers et nous reprîmes clopin-clopant la descente
+de la Nesque.
+
+-- Eh bien! mon vaillant Pierre, disait Aubanel à Grivolas, tu vois
+que les soldats du Pape sont encore bons à quelque chose?
+
+-- Je ne dis pas, mais à Venasque, répondait notre artiste en se
+léchant la barbe, si nous tombions sur un monceau de lapins, de
+poulets, de levrauts et de dindes, comme à la fête de Montbrun, il me
+semble que tout à l’heure, mes amis, nous y taperions.
+
+Hélas! les jours se suivent, mais ne se ressemblent pas. A Venasque,
+l’aubergiste, charron de son métier, nous fit souper, l’animal, avec
+un épais ragoût de pommes de terre au plat, rissolées dans de l’huile
+infecte, que nous ne pûmes avaler.
+
+Non content de cela, le pendard nous fit coucher sur une pile de bois
+d’yeuse, avec, pour matelas, quelques fourchées de paille qui, dans
+la nuit, s’éparpillèrent, et, à cause des bûches anguleuses et
+noueuses qui nous entraient dans le dos, nous ne pûmes fermer l'oeil.
+
+Bref, les habits fripés, les chaussures trouées, le visage hâlé, mais
+allègres, mais pleins de la saveur de la Provence, nous revînmes à
+travers une croupe de montagnes pelées qui a pour nom la Barbarenque,
+en passant par Vaucluse, l'abbaye de Sénanque, Gordes et le Calavon
+(non sans autres aventures dont le récit serait trop long), nous
+revînmes de là aux plaines d'Avignon.
+
+CHAPITRE XVIII
+
+LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE
+
+Alphonse Daudet dans sa jeunesse. -- La descente en Arles. -- La
+Roquette et les Roquettières. -- Le patron Gafet. -- Le souper chez
+Le Counënc. -- Les chansons de table. -- Le registre du cabaret. --
+Le pont de bateaux. -- La noce arlésienne. -- Le spectre des
+Aliscamps. -- Une lettre de Daudet pendant le siège de Paris.
+
+I
+
+Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse (_Lettres de mon
+Moulin et Trente Ans de Paris_), a raconté, à fleur de plume,
+quelques échappées qu'il fit, avec les premiers félibres, à Maillane,
+en Barthelasse, aux Baux, à Châteauneuf; je dis avec les félibres de
+la première pousse, qui, en ce temps, couraient sans cesse le pays de
+Provence, pour le plaisir de courir, de se donner du mouvement,
+surtout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le vieux fonds du
+peuple. Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut, et je veux vous
+conter la joyeuse équipée que nous fîmes ensemble, il y a quelque
+quarante ans.
+
+Daudet, à cette époque, était secrétaire du duc de Morny, secrétaire
+honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le jeune
+homme allait, une fois par mois, voir si le président du Sénat, son
+patron, était gaillard et de bonne humeur. Et sa vigne de côté, qui
+depuis a donné de si belles pressées, n'était qu'à sa première
+feuille. Mais entre autres choses exquises, Daudet avait composé une
+poésie d'amour, pièce toute mignonne, qui avait nom: _les Prunes_.
+Tout Paris la savait par coeur, et M. de Morny, l'ayant ouïe dans son
+salon, s'était fait présenter l'auteur, qui lui avait plu, et il
+l'avait pris en grâce.
+
+Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit des
+pierres fines, Daudet était joli garçon, brun, d'une pâleur mate,
+avec des yeux noirs à longs cils qui battaient, une barbe naissante
+et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la nuque,
+tellement que le duc, chaque fois que l'auteur de la chanson des
+_Prunes_ lui rendait visite au Sénat, lui disait, en lui touchant les
+cheveux de son doigt hautain:
+
+-- Eh bien! poète, cette perruque, quand la faisons-nous abattre?
+
+-- La semaine prochaine, monseigneur! en s'inclinant répondait le
+poète.
+
+Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au petit
+Daudet la même observation, et toujours le poète lui répondait la
+même chose. Et le duc tomba plus tôt que la crinière de Daudet.
+
+A cet age, devons-nous dire, le futur chroniqueur des aventures
+prodigieuses de _Tartarin de Tarascon_ était déjà un gaillard qui
+voyait courir le vent: impatient de tout connaître, audacieux en
+bohème, franc et libre de langue, se lançant à la nage dans tout ce
+qui était vie, lumière, bruit et joie, et ne demandant qu'aventures.
+Il avait, comme on dit, du vif-argent dans les veines.
+
+Je me souviens d'un soir où nous soupions au _Chêne-Vert_, un
+plaisant cabaret des environs d' Avignons. Entendant la musique d'un
+bal qui se trouvait en contrebas de la terrasse où nous étions
+attablés, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de neuf ou dix
+pieds de haut) et tomba, à travers les sarments d'un treille, au beau
+milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable.
+
+Une autre fois, du haut du chemin qui passe au pied du Pont du Gard,
+il se jeta, sans savoir nager, dans la rivière du Gardon, pour voir,
+avait-il dit, s'il y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans un
+pêcheur qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse à coup sûr,
+buvait bouillon de onze heures.
+
+Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon à l'île de la
+Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y courant
+dessus au risque de culbuter, par là-bas, dans le Rhône, il criait,
+pour épater quelques bourgeois qui l'entendaient:
+
+-- C'est de là, tron de l'air! que nous jetâmes au Rhône le cadavre
+de Brune, oui, du maréchal Brune! Et que cela serve d'exemple aux
+Franchimands et Allobroges qui reviendraient nous embêter!
+
+II
+
+Donc, un jour de septembre, je reçus à Maillane une petite lettre du
+camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de persil,
+bien connues de ses amis, et dans laquelle il me disait:
+
+"Mon Frédéric, demain mercredi, je partirai de Fontvieille pour venir
+à ta rencontre jusqu'à Saint-Gabriel. Mathieu et Grivolas viendront
+nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est à la
+buvette, où nous t'attendons vers les neuf heures ou neuf heures et
+demie. Et là, chez Sarrasine, la belle hôtesse du quartier, ayant
+ensemble bu un coup, nous partirons à pied pour Arles. Ne manque pas!
+Ton
+
+Chaperon Rouge."
+
+Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous trouvâmes tous
+à Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la montagne. Chez
+Sarrasine, nous croquâmes une cerise à l'eau-de-vie, et en avant sur
+la route blanche.
+
+Nous demandâmes au cantonnier:
+
+-- Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici à Arles?
+
+-- Quand vous serez, nous répondit-il, droit à la Tombe de Roland,
+vous en aurez encore pour deux heures.
+
+-- Et où est cette tombe?
+
+-- Là-bas, où vous voyez un bouquet de cyprès, sur la berge du
+Vigueirat.
+
+-- Et ce Roland?
+
+-- C'était, à ce qu'on dit, un fameux capitaine du temps des
+Sarasins... Les dents, allez, bien sûr, ne doivent pas lui faire mal.
+
+Salut, Roland! Nous n'aurions pas soupçonné, dès nous mettre en
+chemin, de rencontrer vivantes, au milieu des guérets et des chaumes
+du Trébon, la légende et la gloire du compagnon de Charlemagne. Mais
+poursuivons. Allégrement nous voilà descendant en Arles, où l'Homme
+de Bronze frappait midi, quand, tout blancs de poussière, nous
+entrâmes à la porte de la Cavalerie. Et, comme nous avions le ventre
+à l'espagnole, nous allâmes aussitôt, déjeuner à l'hôtel Pinus.
+
+III
+
+On ne nous servit pas trop mal... Et, vous savez, quand on est jeune,
+que l'on est entre amis et heureux d'être en vie, rien de tel que la
+table pour décliquer le rire et les folâtreries.
+
+Il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. Un garçon en habit
+noir, la tête pommadée, avec deux favoris hérissés comme des
+houssoirs, était sans cesse autour de nous, la serviette sous le
+bras, ne nous quittant pas de l'oeil et, sous prétexte de changer nos
+assiettes, écoutant bonnement toutes nos paroles folles.
+
+-- Voulez-vous, dit enfin Daudet impatienté, que nous fassions partir
+cette espèce de patelin?... Garçon!
+
+-- Plaît-il, monsieur?
+
+-- Vite, va nous chercher un plateau, un plat d'argent.
+
+-- Pour de quoi mettre? demanda le garçon interloqué.
+
+-- Pour y mettre un _viédase!_ repliqua Daudet d'une voix tonnante.
+
+Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup, nous
+laissa tranquilles.
+
+-- Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces hôtels, fit alors le bon
+Mathieu, c'est que, remarquez-le, depuis qu'aux tables d'hôte les
+commis voyageurs ont introduit les goûts du Nord, que ce soit en
+Avignon, en Angoulême, à Draguignan ou bien à Brive-la-Gaillarde, on
+vous sert, aujourd'hui, partout les mêmes plats: des brouets de
+carottes, du veau à l'oseille, du rosbif à moitié cuit, des
+choux-fleurs au beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont ni
+saveur ni goût. De telle sorte qu'en Provence, si l'on veut retrouver
+la cuisine indigène, notre vieille cuisine appétissante et
+savoureuse, il n'y a que les cabarets où va manger le peuple.
+
+-- Si nous y allions ce soir? dit le peintre Grivolas.
+
+-- Allons-y, criâmes-nous tous.
+
+IV
+
+On paya, sans plus tarder. Le cigare allumé, on alla prendre se
+demi-tasse dans un _cafeton_ populaire. Puis, dans les rues étroites,
+blanches de chaux et fraîches, et bordées de vieux hôtels, on flâna
+doucement jusqu'à la nuit tombante, pour regarder sur leurs portes ou
+derrière le rideau de canevas transparent ces Arlésiennes reines qui
+étaient pour beaucoup dans le motif latent de notre descente en
+Arles.
+
+Nous vîmes les Arènes avec leurs grands portails béants, le Théâtre
+Antique avec son couple de majestueuses colonnes, Saint-Trophime et
+son cloître, la Tête sans nez, le palais du Lion, celui des
+Porcelets, celui de Constantin et celui du Grand-Prieur.
+
+Parfois, sur les pavés, nous nous heurtions à l'âne de quelque
+_barralière_ qui vendait de l'eau du Rhône. Nous rencontrions aussi
+les _tibanières_ brunes qui rentraient en ville, la tête chargée de
+leurs faix de glanes, et les _cacalausières_ qui criaient:
+
+-- Femmes, qui en veut des colimaçons de chaumes?
+
+Mais, en passant à la Roquette, devers la Poissonnerie, voyant que le
+jour déclinait, nous demandâmes à une femme en train de tricoter son
+bas:
+
+-- Pourriez-vous nous indiquer quelque petite auberge, ne serait-ce
+qu'une taverne, où l'on mange proprement et à la bonne apostolique?
+
+La commère, croyant que nous voulions railler, cria aux autres
+Roquettières, qui, à son éclat de rire, étaient sorties sur leurs
+seuils, coquettement coiffées de leurs cravates blanches, aux bouts
+noués en crête:
+
+-- Hé! voilà des messieurs qui cherchent une taverne pour souper: en
+auriez-vous une?
+
+-- Envoie-les, cria l'une d'elles, dans la rue Pique-Moute.
+
+-- Ou chez la Catasse, dit une autre.
+
+-- Ou chez la veuve Viens-Ici.
+
+-- Ou à la porte des Châtaignes.
+
+-- Pardon, pardon, leur dis-je, ne plaisantons pas, mes belles: nous
+voulons un cabaret, quelque chose de modeste, à la portée de tous, et
+où aillent les braves gens.
+
+V
+
+-- Eh bien! dit un gros homme qui fumait là sa pipe assis sur une
+borne, la trogne enluminée comme une gourde de mendiant, que ne
+vont-ils chez le Counënc? Tenez, messieurs, venez, je vous y
+conduirai, poursuivit-il en se levant et en secouant sa pipe, il faut
+que j'aille de ce côté. C'est sur l'autre bord du Rhône, au faubourg
+de Trinquetaille... Ce n'est pas une hôtellerie, mon Dieu! de premier
+ordre; mais les gens de rivière, les _radeliers_, les bateliers qui
+viennent de condrieu y font leur gargotage et n'en sont pas
+mécontents.
+
+-- Et d'où vient, dit Grivolas, qu'on l'appelle le Counënc?
+
+-- L'hôtelier? Parce qu'il est de Combs, un village près de
+Beaucaire, qui fournit quelques mariniers... Moi-même, qui vous
+parle, je suis patron de barque, et j'ai navigué ma part.
+
+-- Êtes-vous allé loin?
+
+-- Oh! non, je n'ai fait voile qu'au petit cabotage, jusqu'au
+Havre-de-Grâce... Mais.
+
+ _Pas de marinier
+ Qui ne se trouve en danger_.
+
+Et, allez, si n'étaient les grandes Saintes Maries qui nous ont
+toujours gardé, il y a beau temps, camarades, que nous aurions sombré
+en mer.
+
+-- Et l'on vous nomme?
+
+-- Patron Gafet, tout à votre service, si vous vouliez, quelque
+moment, descendre au Sambruc ou au Graz, vers les îlots de
+l'embouchure, pour voir les bâtiments qui y sont ensablés.
+
+VI
+
+Et au pont de Trinquetaille, qui, encore à cette époque, était un
+pont de bateaux, tout en causant nous arrivâmes. Lorsqu'on le
+traversait sur le plancher mouvant, entablé sur des bateaux plats
+juxtaposés bord à bord, on sentait sous soi, puissante et vivante, la
+respiration du fleuve, dont le poitrail houleux vous soulevait en
+s'élevant, vous abaissait en s'abaissant.
+
+Passé le Rhône, nous prîmes à gauche, sur le quai, et, sous un vieux
+treillage, courbée sur l'auge de son puits, nous vîmes, comment
+dirai-je? une espèce de gaupe, et borgne par-dessus, qui raclait et
+écaillait des anguilles frétillantes. A ses pieds, deux ou trois
+chats rongeaient, en grommelant, les têtes qu'elle leur jetait.
+
+-- C'est la Counënque, nous dit soudain maître Gafet.
+
+Pour des poèetes qui, depuis le matin, ne rêvions que de belles et
+nobles Arlésiennes, il y avait de quoi demeurer interdits... Mais,
+enfin, nous y étions.
+
+-- Counënque, ces messieurs voudraient souper ici.
+
+-- Oh! ça, mais, patron Gafet, vous n'y pensez pas, sans doute? Qui
+diable nous charriez-vous? Nous n'avons rien, nous autres, pour des
+gens comme ça...
+
+-- Voyons, nigaude, n'as-tu pas là un superbe plat d'anguilles!
+
+-- Ah! si un _catigot_ d'anguilles peut faire leur félicité... Mais,
+voyez, nous n'avons rien autre.
+
+-- Ho! s'écria Daudet, rien que nous aimions tant que le _catigot_.
+Entrons, entrons, et vous maître Gafet, veuillez bien vous attabler,
+nous vous en prions, avec nous autres.
+
+-- Grand merci! vous êtes bien bons.
+
+Et bref, le gros patron s'étant laissé gagner, nous entrâmes tous les
+cinq au cabaret de Trinquetaille.
+
+VII
+
+Dans une salle basse, dont le sol était couvert d'un corroi de
+mortier battu, mais dont les murs étaient bien blancs, il y avait une
+longue table oµ l'on voyait assis quinze ou vingt mariniers en train
+de manger un cabri, et le Counënc soupait avec eux.
+
+Aux poutres du plafond, peint en noir de fumée, étaient pendus des
+_chasse-mouches_ (faisceaux de tamaris où viennent se poser les
+mouches, qu'on prend ensuite avec un sac), et, vis-à-vis de ces
+hommes qui, en nous voyant entrer, devinrent silencieux, autour d'une
+autre table, nous prîmes place sur des bancs.
+
+Mais, pendant qu'au potager se cuisinait le _caligot_, la Counënque,
+pour nous mettre en appétit, apporta deux oignons énormes (de ceux de
+Bellegarde), un plat de piments vinaigrés, du fromage pétri, des
+olives confites, de la boutargue du Martigue, avec quelques morceaux
+de merluche braisée.
+
+-- Et tu reviendras dire que tu n'avais rien? s'écria patron Gafet
+qui chapelait du pain avec son couteau crochu; mais c'est un festin
+de noces!
+
+-- Dame! repartit la borgne, si vous nous aviez prévenus, nous
+aurions pu tout de même vous apprêter une blanquette à la mode des
+_gardians_ ou quelque omelette baveuse... Mais quand les gens vous
+tombent là, entre chien et loup, comme cheveux sur une soupe,
+messieurs, vous comprendrez qu'on leur donne ce qu'on peut.
+
+C'est bien. Daudet, qui de sa vie ne s'était vu à pareille gogaille
+de Camargue, saisit un des oignons, de ces beaux oignons épatés,
+dorés comme un pain de Noël, et hardi! à belles dents, et feuillet à
+feuillet, il le croque et l'avale, tantôt l'accompagnant du fromage
+pétri, tantôt de la merluche. Il est juste d'ajouter que, pour le
+seconder, tous nous faisions notre possible.
+
+Patron Gafet, lui soulevant de temps en temps la cruche pleine d'un
+vin de Crau, flambant comme on n'en voit plus:
+
+-- Ça, jeunesse, disait-il, si nous abattions un bourgeon? L'oignon
+fait boire et maintient la soif.
+
+En moins d'une demi-heure, on aurait enflammé sur nos joues une
+allumette. Puis, arriva le _catigot_, où le bâton d'un pâtre se
+serait tenu droit, -- salé comme mer, poivré comme diable...
+
+-- Salaison et poivrade, disait le gros Gafet, font trouver le vin
+bon... Allume et trinque, Antoine, puisque ton père est prieur!
+
+VIII
+
+Les mariniers, pourtant, ayant achevé leur cabri, terminaient leur
+repas, ainsi que c'est l'usage des bateliers de Condrieu, avec un
+plat de soupe grasse. Chacun, à son bouillon mêlait un grand verre de
+vin; puis, portant des deux mains leurs assiettes à la bouche, tous
+ensemble vidèrent d'un seul trait le mélange, savoureusement, en
+claquant des lèvres.
+
+Un conducteur de radeau, qui portait la barbe en collier, chanta
+alors une chanson qui, s'il m'en souvient bien, finissait comme ceci:
+
+ _Quand notre flotte arrive
+ En rade de Toulon,
+ Nous saluons la ville
+ A grands coups de canon_.
+
+Daudet nous dit:
+
+-- Tonnerre! n'allons-nous pas aussi faire craquer la nôtre?
+
+Et il entama celle-ci (du temps où l'on faisait la guerre aux Vaudois
+du Léberon):
+
+ _Chevau-léger, mon bon ami,
+ A Lourmarin, l'on s'éventre!
+ Chevau-léger, mon bon ami,
+ Mon coeur s'évanouit_.
+
+Mais les gens de rivière, ne voulant pas être en reste, chantèrent
+lors en choeur:
+
+ _Les filles de Valence
+ Ne savent pas faire l'amour:
+ Celles de la Provence
+ Le font la nuit, le jour.
+
+-- A nous autres, collègues, criâmes-nous aux chanteurs. Et tous à
+l'unisson, nous servant de nos doigts comme de castagnettes, nous
+répliquions superbement:
+
+ _Les filles d'Avignon
+ Sont comme les melons:
+ Sur cent cinquante
+ N'y en a pas de mûr;
+ La plus galante...
+
+-- Chut! nous fit la borgnesse, car si passait la police, elle vous
+dresserait "verbal" pour tapage nocturne.
+
+-- La police? criâmes-nous, on se fiche pas mal d'elle.
+
+-- Tenez, ajouta Daudet, allez nous quérir le registre où vous
+inscrivez ceux qui logent dans l'auberge.
+
+La Counënque apporta le livre, et le gentil secrétaire de M. de Morny
+écrivit aussitôt de sa plus belle plume:
+
+A. Daudet, secrétaire du président du Sénat;
+F. Mistral, chevalier de la Légion d'Honneur;
+A. Mathieu, le félibre de Châteauneuf-du-Pape;
+P. Grivolas, maître peintre de l'École d'Avignon.
+
+-- Et si quelqu'un, poursuivit-il, si quelqu'un, ô Counënque, venait
+jamais te chercher noise, que ce soit commissaire, gendarme ou
+sous-préfet, tu n'auras qu'à lui mettre ces pattes de mouches sous la
+moustache, et puis, si l'on t'embête, tu nous écriras à Paris, et,
+va, moi je me charge de les faire danser.
+
+IX
+
+Nous soldâmes, et, accompagnés de la vénération publique, nous
+sortîmes tels que des princes qui viennent de se révéler.
+
+Parvenus au marchepied du pont Trinquetaille:
+
+-- Si nous faisions, sur le pont, un brin de farandole? proposa
+l'infatigable et charmant nouvelliste de la _Mule du Pape_, les ponts
+de la Provence ne sont faits que pour ça...
+
+Et en avant! au clair limpide de la lune de septembre, qui se mirait
+dans l'eau, nous voilà faisant le branle sur le pont en chantant:
+
+ _La farandole de Trinquetaille,
+ Tous les danseurs sont des canailles!
+ La farandole de Saint-Remy,
+ Une salade de pissenlits!
+
+Tout à coup - nous arrivions sur le milieu du Rhône, -- voici que,
+dans la pénombre, au-devant de nous autres, nous voyons s'avancer une
+rangée d'Arlésiennes, de délicieuses Arlésiennes, chacune avec son
+cavalier, qui lentement cheminaient, tout en babillant et riant... Le
+frôlement des jupes, le frou-frou de la soie, le gazouillis des
+couples qui se parlaient à voix basse dans la nuitée pacifique, dans
+le tressaillement du Rhône qui se glissait entre les barques, c'était
+vraiment chose suave.
+
+-- Une noce, dit le gros patron Gafet, qui ne nous avait pas quittés.
+
+-- Une noce? fit Daudet, qui avec sa myopie, ne se rendait pas bien
+compte de cette agitation, une noce arlésienne! Une noce à la lune!
+Une noce en plein Rhône!
+
+Et, pris d'un vertigo, notre luron s'élance, saute au cou de la
+mariée, et en veux-tu des baisers...
+
+Aïe! quelle mêlée, mon Dieu! Si jamais de la vie nous nous vîmes en
+presse, ce fut bien cette fois-là... Vingt gars, le poing levé, nous
+entourent et nous serrent:
+
+-- Au Rhône, les marauds!
+
+-- Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? s'écria patron Gafet, en refoulant
+la troupe; mais ne voyez-vous pas que nous venons de boire, de boire
+en Trinquetaille, à la santé de l'épousée, et que de reboire nous
+ferait du mal?
+
+-- Vivent les mariés! nous écriâmes-nous. Et, grâce à la poigne de ce
+brave Gafet, qui était connu de tous, et à sa présence d'esprit, les
+choses en restèrent là.
+
+X
+
+Maintenant, où allons-nous? L'Homme de Bronze venait de frapper onze
+heures... Et nous dîmes:
+
+-- Il faut aller faire un tour aux Aliscamps.
+
+Nous prenons les Lices d'Arles, nous contournons les remparts, et, au
+clair de la lune, nous voilà descendant l'allée de peupliers qui mène
+au cimetière du vieil Arles romain. Et, ma foi, en errant au milieu
+des sépulcres éclairés par la lune et des auges mortuaires alignées
+sur le sol, voici que, gravement, nous répétions entre nous
+l'admirable ballade de Camille Reybaud:
+
+ _Les peupliers du cimetière
+ Ont salué les trépassés.
+ As-tu peur des pieux mystères?
+ Passe plus loin du cimetière!_
+
+ MOI
+
+ _Des blancs lombeaux du cimetière
+ Le couvercle s'est renversé._
+
+ TOUS
+
+ _As-tu peur des pieux mystères?
+ Passe plus loin du cimetière._
+
+ MOI
+
+ _Sur le gazon du cimetière
+ Tous les défunts se sont dressés._
+
+ TOUS
+
+ __As-tu peur des pieux mystères?
+ Passe plus loin du cimetière._
+
+ MOI
+
+ _Frères muets, au cimetière
+ Tous les morts se sont embrassés.
+
+ TOUS
+
+ __As-tu peur des pieux mystères?
+ Passe plus loin du cimetière._
+
+ MOI
+
+ _C'est la fête du cimetière,
+ Les morts se mettent à danser._
+
+ TOUS
+
+ __As-tu peur des pieux mystères?
+ Passe plus loin du cimetière._
+
+ MOI
+
+ _La lune est claire: au cimetière,
+ Les vierges cherchent leurs fiancés._
+
+ TOUS
+
+ __As-tu peur des pieux mystères?
+ Passe plus loin du cimetière._
+
+ MOI
+
+ _Leurs amoureux, au cimetière,
+ Ne sont plus là, si empressés.
+
+ TOUS
+
+ __As-tu peur des pieux mystères?
+ Passe plus loin du cimetière._
+
+ MOI
+
+ _Oh! ouvrez-moi le cimetière,
+ Mon amour va les caresser..._
+
+XI
+
+Le croirez-vous? Soudain, d'une tombe béante, à trois pas de nous
+autres, mes chers amis, une voix sombre, dolente, sépulcrale, nous
+fait entendre ces mots:
+
+_-- Laissez dormir ceux qui dorment!_
+
+Nous restâmes pétrifiés, et à l'entour, sous la lune, tout retomba
+dans le silence.
+
+Mathieu disait doucement à Grivolas:
+
+-- As-tu entendu?
+
+-- Oui, répondit le peintre, c'est là-bas, dans ce sarcophage.
+
+-- Cela, dit patron Gafet en crevant de rire, c'est un couche-vêtu,
+un de ces _galimands_, comme nous les nommons en Arles, qui viennent
+se gîter, la nuit, dans ces auges vides.
+
+Et Daudet:
+
+-- Quel dommage, pourtant, que ça n'ait pas été une apparition
+réelle! Quelque belle Vestale, qui, à la voix des poètes, eût
+interrompu son somme, et, ô mon Grivolas, fût venue t'embrasser!
+
+Puis, d'une voix retentissante, il chanta et nous chantâmes:
+
+ _De l'abbaye passant les portes,
+ Autour de moi, tu trouverais
+ Des nonnes l'errante cohorte,
+ Car en suaire je serais!
+ -- O Magali, si tu te fais
+ La pauvre morte,
+ La terre alors je me ferai:
+ La je t'aurai_.
+
+Là-dessus, au patron Gafet nous serrâmes tous la main, et nous
+allâmes vite, de ce pas, au chemin de fer, prendre le train pour
+Avignon.
+
+Sept ans après, hélas! l'année de la catastrophe, je reçus cette
+lettre:
+
+Paris, 31 décembre 1870.
+
+"Mon Capoulié, je t'envoie par le ballon monté un gros tas de
+baisers. Et il me fait plaisir de pouvoir te les envoyer en langue
+provençale; comme ça je suis assuré que les Allemands, si le ballon
+leur tombe dans les mains, ne pourront par lire mon écriture et
+publier ma lettre dans le _Mercure de Souabe_.
+
+"Il fait froid, il fait noir; nous mangeons du cheval, du chat, du
+chameau, de l'hippopotame (ah! si nous avions les bons oignons, le
+_catigot_ et la _cachat_ de la Ribote de Trinquetaille!) Les fusils
+nous brûlent les doigts. Le bois se fait
+rare. Les armées de la Loire ne viennent pas. Mais cela ne fait rien.
+Les gens de Berlin s'ennuieront quelque temps encore devant les
+remparts de Paris ....................................................
+......................................................................
+......................................................................
+"Adieu, mon Capoulié, trois gros baisers: un pour moi, l'autre pour
+ma femme, l'autre pour mon fils. Avec ça, bonne année, comme toujours
+d'aujourd'hui à un an.
+
+Ton félibre,
+Alphonse DAUDET."
+
+Et puis, on viendra me dire que Daudet n'étais pas un excellent
+Provençal! Parce qu'en plaisantant il aura ridiculisé les Tartarin,
+les Roumestan et les Tante Portal et tous les imbéciles du pays de
+Provence qui veulent franciser le parler provençal, pour cela
+Tarascon lui garderait rancune?
+
+Non! la mère lionne n'en veut pas, n'en voudra jamais au lionceau
+qui, pour s'ébattre, l'égratigne quelquefois.
+
+ FIN
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mes Origines. Memoires et Recits
+by Frederic Mistral
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS ***
+
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+and editing by those who wish to do so.
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+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
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+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
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+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
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+as it appears in our Newsletters.
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+Information about Project Gutenberg (one page)
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+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
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+
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+
diff --git a/old/8momr10.zip b/old/8momr10.zip
new file mode 100644
index 0000000..3e292d1
--- /dev/null
+++ b/old/8momr10.zip
Binary files differ
diff --git a/old/8momr10h.htm b/old/8momr10h.htm
new file mode 100644
index 0000000..b68a46e
--- /dev/null
+++ b/old/8momr10h.htm
@@ -0,0 +1,17318 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 3.2//EN">
+<html>
+<head>
+<title>M&eacute;moires et r&eacute;cits</title>
+<meta http-equiv="Content-Type" content=
+"text/html; charset=iso-8859-1">
+</head>
+
+
+
+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's Mes Origines. Memoires et Recits, by Frederic Mistral
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Mes Origines. Memoires et Recits
+
+Author: Frederic Mistral
+
+Release Date: December, 2004 [EBook #7012]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on February 22, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: Latin-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS ***
+
+
+
+
+This eBook was produced by Walter Debeuf
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<h1>Mes Origines.</h1><br>
+
+<h2>M&eacute;moires et r&eacute;cits.<br>
+ (Traduction du proven&ccedil;al)</h2>
+<br>
+<h3>par Fr&eacute;d&eacute;ric Mistral.</h3>
+
+<br><br><br><br>
+
+<h2>CHAPITRE I.</h2>
+
+<h3>AU MAS DU JUGE.</h3>
+
+<p>Les Alpilles. -- La chanson de Maillane. -- Ma famille. --
+Ma&icirc;tre<br>
+ Fran&ccedil;ois, mon p&egrave;re. -- D&eacute;la&iuml;de, ma
+m&egrave;re. -- Jean du Porc. -- L'a&iuml;eul<br>
+ &Eacute;tienne. -- La m&egrave;re-grand Nanon. -- La foire de
+Beaucaire. -- Les<br>
+ fleurs de glais.</p>
+
+<p>D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant mes yeux, au
+Midi<br>
+ l&agrave;-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les
+rampes, les<br>
+ falaises et les vallons bleuissaient du matin aux v&ecirc;pres,
+plus ou<br>
+ moins clairs ou fonc&eacute;s, en hautes ondes. C'est la
+cha&icirc;ne des<br>
+ Alpilles, ceintur&eacute;e d'oliviers comme un massif de roches
+grecques, un<br>
+ v&eacute;ritable belv&eacute;d&egrave;re de gloire et de
+l&eacute;gendes.</p>
+
+<p>Le sauveur de Rome, Ca&iuml;us Marius, encore populaire dans
+toute la<br>
+ contr&eacute;e, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit les
+Barbares,<br>
+ derri&egrave;re les murs de son camp; et ses troph&eacute;es
+triomphaux, &agrave;<br>
+ Saint-Rey sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans,
+dor&eacute;s par le<br>
+ soleil. C'est au penchant de cette c&ocirc;te qu'on rencontre
+les tron&ccedil;ons<br>
+ du grand aqueduc romain qui menait les eaux de Vaucluse dans
+les<br>
+ Ar&egrave;nes d'Arles: conduit que des gens du pays nomment
+<i>Ouide d</i>i<br>
+ <i>Sarrasin</i> (pierr&eacute;e des Sarrasins), parce que c'est
+par l&agrave; que les<br>
+ Maures d'Espagne s'introduisirent dans Arles. C'est sur les
+rocs<br>
+ escarp&eacute;s de ces collines que les princes des Baux avaient
+leur<br>
+ ch&acirc;teau fort. C'est dans ces vals aromatiques, aux Baux,
+&agrave; Romanin<br>
+ et &agrave; Roque-Martine, que tenaient cour d'amour les belles
+ch&acirc;telaines<br>
+ du temps des troubadours. C'est &agrave; Mont-Majour que
+dorment, sous les<br>
+ dalles du clo&icirc;tre, nos vieux rois arl&eacute;siens. C'est
+dans les grottes<br>
+ du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent encore nos f&eacute;es.
+C'est sous<br>
+ ces ruines, romaines ou f&eacute;odales, que g&icirc;t la
+Ch&egrave;vre d'Or.</p>
+
+<p>Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient le milieu
+de la<br>
+ plaine, une large et riche plaine, qu'en m&eacute;moire
+peut-&ecirc;tre du consul<br>
+ Ca&iuml;us Marius on nomme encore <i>Le Caieou</i>.</p>
+
+<p>-- Quand je luttais, me disait une fois le petit Maillanais,
+-- un<br>
+ vieux lutteur de l'endroit, -- j'ai beaucoup voyag&eacute;, en
+Languedoc<br>
+ comme en Provence... Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie
+que<br>
+ ce terroir. Si, depuis la Durance jusqu'&agrave; la mer,
+l&agrave;-bas, on tirait<br>
+ un trait de charrue droit comme une chandelle, un sillon de
+vingt<br>
+ lieues, l'eau y courrait toute seule, rien qu'au niveau
+pendant.<br>
+ Aussi, quoique nos voisins nous traitent de
+<i>mange-grenouilles</i>, les<br>
+ Maillanais convinrent toujours que, sous la chape du soleil, il
+n'est<br>
+ pas de pays plus joli que le leur et, un jour qu'ils
+m'avaient<br>
+ demand&eacute; quelques couplets pour la chorale du village,
+voici, &agrave; ce<br>
+ propos, les vers que je leur fis:</p>
+
+<p><i>Maillane est beau, Maillane pla&icirc;t -- et se fait beau
+de plus en<br>
+ plus; Maillane ne s'oublie jamais; -- il est l'honneur de la
+contr&eacute;e<br>
+ -- et tient son nom du mois de Mai.</i></p>
+
+<p><i>Que vous soyez &agrave; Paris ou &agrave; Rome, -- pauvres
+conscrits, rien ne vous<br>
+ charme; -- Maillane est pour vous sans pareil -- et vous
+aimeriez y<br>
+ manger une pomme -- que dans Paris un perdreau.</i></p>
+
+<p><i>Notre patrie n'a pour remparts -- que les grandes haies de
+cypr&egrave;s --<br>
+ que Dieu fit tout expr&egrave;s pour elle; -- et quand se
+l&egrave;ve le mistral,<br>
+ -- il ne fait que branler le berceau.</i></p>
+
+<p><i>Tout le dimanche on fait l'amour; -- puis au travail, sans
+tr&ecirc;ve, --<br>
+ s'il faut le lundi se ployer, --nous buvons le vin de nos
+vignes,<br>
+ nous mangeons le pain de nos bl&eacute;s.</i></p>
+
+<p>La vieille bastide o&ugrave; je naquis, en face des Alpilles,
+touchant le<br>
+ Clos-Cr&eacute;ma, avait nom le Mas du Juge, un t&egrave;nement
+de quatre paires de<br>
+ b&ecirc;tes de labour, avec son premier charretier, ses valets
+de charrue,<br>
+ son p&acirc;tre, sa servante (que nous appelions la
+<i>tante</i>) et plus ou<br>
+ moins d'hommes au mois, de journaliers ou journali&egrave;res,
+qui venaient<br>
+ aider au travail, soit pour les vers &agrave; soie, pour les
+sarclages, pour<br>
+ les foins, pour les moissons ou les vendanges, soit pour la
+saison<br>
+ des semailles ou celles de l'olivaison.</p>
+
+<p>Mes parents, des <i>m&eacute;nagers</i>, &eacute;taient de ces
+familles qui vivent sur<br>
+ leur bien, au labeur de la terre, d'une g&eacute;n&eacute;ration
+&agrave; l'autre! Les<br>
+ m&eacute;nagers, au pays d'Arles, forment une classe &agrave;
+part: sorte<br>
+ d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et
+bourgeois, et<br>
+ qui comme toute autre, a son orgueil de caste. Car si le
+paysan,<br>
+ habitant du village, cultive de ses bras, avec la b&ecirc;che ou
+le hoyau,<br>
+ ses petits lopins de terre, le m&eacute;nager, agriculteur en
+grand, dans<br>
+ les <i>mas</i> de Camargue, de Crau ou d'autre part, lui,
+travaille debout<br>
+ en chantant sa chanson, la main &agrave; la charrue.</p>
+
+<p>C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets suivants,
+chant&eacute;s<br>
+ aux noces de mon neveu:</p>
+
+<p><i>Nous avons tenu la charrue -- avec assez d'honneur -- et
+conquis le<br>
+ terroir -- avec cet instrument.</i></p>
+
+<p><i>Nous avons fait du bl&eacute; -- pour le pain de No&euml;l
+-- et de la toile<br>
+ rousse pour nipper la maison.</i></p>
+
+<p><i>Tout chemin va &agrave; Rome: ne quittez donc pas le mas,
+-- et vous<br>
+ mangerez des pommes, -- puisque vous les aimez.</i></p>
+
+<p>Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos fen&ecirc;tres,
+comme le font<br>
+ tant d'autres, sans trop d'outrecuidance nous pourrions avancer
+que<br>
+ la gent mistralienne descend des Mistral dauphinois, devenus,
+par<br>
+ alliance, seigneurs de Montdragon et puis de Romanin. Le
+c&eacute;l&egrave;bre<br>
+ pendentif qu'on montre &agrave; Valence est le tombeau de ces
+Mistral. Et,<br>
+ &agrave; Saint-Remy, nid de ma famille (car mon p&egrave;re en
+sortait), on peut<br>
+ voir encore l'h&ocirc;tel des Mistral de Romanin, connu sous le
+nom de<br>
+ Palais de la Reine Jeanne.</p>
+
+<p>Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de tr&egrave;fle
+avec cette<br>
+ devise assez pr&eacute;somptueuse: <i>"Tout ou Rien."</i> Pour
+ceux, et nous en<br>
+ sommes, qui voient un horoscope dans la fatalit&eacute; des
+noms<br>
+ patronymiques ou le myst&egrave;re des rencontres, il est
+curieux de trouver<br>
+ la Cour d'Amour de Romanin unie, dans le pass&eacute;, &agrave;
+la seigneurie de<br>
+ Mistral d&eacute;signant le grand souffle de la terre de
+Provence, et,<br>
+ enfin, ces trois tr&egrave;fles marquant la destin&eacute;e de
+notre famille<br>
+ terrienne.</p>
+
+<p>-- Le tr&egrave;fle, nous d&eacute;clara, un jour, le
+S&acirc;r Peladan, qui, lorsqu'il a<br>
+ quatre feuilles, devient talismanique, exprime symboliquement
+l'id&eacute;e<br>
+ de Verbe autochtone, de d&eacute;veloppement sur place, de lente
+croissance<br>
+ en un lieu toujours le m&ecirc;me. Le nombre trois signifie la
+maison<br>
+ (p&egrave;re, m&egrave;re, fils),<br>
+ au sens divinatoire. Trois tr&egrave;fles signifient donc trois
+harmonies<br>
+ familiales succ&eacute;dentes, ou neuf, qui est le nombre du
+sage &agrave; l'&eacute;cart.<br>
+ La devise <i>Tout ou Rien</i> rimerait ais&eacute;ment &agrave;
+ces fleurs s&eacute;dentaires<br>
+ et qui ne se transplantent pas: devise, comme embl&egrave;me, de
+terrien<br>
+ endurci.</p>
+
+<p>Mais laissons l&agrave; ces bagatelles. Mon p&egrave;re,
+devenu veuf de sa<br>
+ premi&egrave;re femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se
+remaria, et je<br>
+ suis le cro&icirc;t de ce second lit. Voici comment il avait
+fait la<br>
+ connaissance de ma m&egrave;re:</p>
+
+<p>Une ann&eacute;e, &agrave; la Saint-Jean, ma&icirc;tre
+Fran&ccedil;ois Mistral &eacute;tait au milieu<br>
+ de ses bl&eacute;s, qu'une troupe de moissonneurs abattait
+&agrave; la faucille.<br>
+ Un essaim de glaneuses suivait les t&acirc;cherons et ramassait
+les &eacute;pis<br>
+ qui &eacute;chappaient au r&acirc;teau. Et voil&agrave; que mon
+seigneur p&egrave;re remarqua<br>
+ une belle fille qui restait en arri&egrave;re, comme si elle
+e&ucirc;t eu peur de<br>
+ glaner comme les autres. Il s'avan&ccedil;a pr&egrave;s d'elle
+et lui dit:</p>
+
+<p>-- Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom?</p>
+
+<p>La jeune fille r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>-- Je suis la fille d'&Eacute;tienne Poulinet, le maire de
+Maillane. Mon<br>
+ nom est D&eacute;la&iuml;de.</p>
+
+<p>-- Comment! dit mont p&egrave;re, la fille de Poulinet, qui
+est le maire de<br>
+ Maillane, va glaner?</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, r&eacute;pliqua-t-elle, nous sommes une
+grosse famille: six<br>
+ filles et deux gar&ccedil;ons, et notre p&egrave;re, quoiqu'il
+ait assez de bien,<br>
+ quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous
+r&eacute;pond: "Mes<br>
+ petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en." Et
+voil&agrave; pourquoi<br>
+ je suis venue glaner.</p>
+
+<p>Six mois apr&egrave;s cette rencontre, qui rappelle l'antique
+sc&egrave;ne de Ruth<br>
+ et de Booz, le vaillant m&eacute;nager demanda
+D&eacute;la&iuml;de &agrave; ma&icirc;tre Poulinet, et<br>
+ je suis n&eacute; de ce mariage.</p>
+
+<p>Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 8 septembre de
+l'an 1830,<br>
+ dans l'apr&egrave;s-midi, la gaillarde accouch&eacute;e envoya
+qu&eacute;rir mon p&egrave;re, qui<br>
+ &eacute;tait en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses
+champs. En<br>
+ courant, et du plus loin qu'il put se faire entendre:</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, cria le messager, venez! car la
+ma&icirc;tresse vient<br>
+ d'accoucher maintenant m&ecirc;me.</p>
+
+<p>-- Combien en a-t-elle fait? demanda mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>-- Un beau, ma foi.</p>
+
+<p>-- Un fils! Que le bon Dieu le fasse grand et sage!</p>
+
+<p>Et sans plus, comme si de rien n'&eacute;tait, ayant
+achev&eacute; son labour, le<br>
+ brave homme, lentement, s'en revint &agrave; la ferme. Non point
+qu'il f&ucirc;t<br>
+ moins tendre pour cela; mais &eacute;lev&eacute;,
+endoctrin&eacute;, comme les Proven&ccedil;aux<br>
+ anciens, avec la tradition romaine, il avait dans ses
+mani&egrave;res,<br>
+ l'apparente rudesse du vieux <i>pater familias</i>.</p>
+
+<p>On me baptisa Fr&eacute;d&eacute;ric, en m&eacute;moire,
+para&icirc;t-il, d'un pauvre petit gars<br>
+ qui, au temps o&ugrave; mon p&egrave;re et ma m&egrave;re se
+<i>parlaient</i>, avait fait<br>
+ gentiment leurs commissions d'amour, et qui, peu de temps
+apr&egrave;s,<br>
+ &eacute;tait mort d'une insolation. Mais, comme elle m'avait eu
+&agrave;<br>
+ Notre-Dame de Septembre, ma m&egrave;re m'a toujours dit qu'elle
+m'avait<br>
+ voulu donner le pr&eacute;nom de Nostradamus, d'abord pour
+remercier la M&egrave;re<br>
+ de Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des
+<i>Centuries</i>, le<br>
+ fameux astrologue natif de Saint-Remy. Seulement, ce nom
+mystique et<br>
+ mirifique, n'est-ce pas? que l'instinct maternel avait si
+bien<br>
+ trouv&eacute;, on ne voulut l'accepter ni &agrave; la mairie ni
+au presbyt&egrave;re.</p>
+
+<p>Ma premi&egrave;re sortie sur les bras de ma m&egrave;re, qui
+me nourrissait de son<br>
+ lait, lorsqu'elle fit ses relevailles, -- tout cela vaguement,
+dans<br>
+ une lointaine brume, il me semble le revoir: elle, ma pauvre
+m&egrave;re,<br>
+ dans la beaut&eacute;, l'&eacute;clat de sa pleine jeunesse,
+pr&eacute;sentant avec<br>
+ orgueil son "roi" &agrave; ses amies, et,
+c&eacute;r&eacute;monieuses, les amies et<br>
+ parentes nous accueillant avec les f&eacute;licitations d'usage
+et m'offrant<br>
+ une couple d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et
+une<br>
+ allumette, avec ces mots sacramentels:</p>
+
+<p>-- Mignon, sois plein comme un oeuf, sois bon comme le pain,
+sois<br>
+ sage comme le sel, sois droit comme une allumette.</p>
+
+<p>On trouvera peut-&ecirc;tre tant soit peut enfantin de
+raconter ces choses.<br>
+ Mais, apr&egrave;s tout, chacun est libre, et, &agrave; moi, il
+m'agr&eacute;e de<br>
+ revenir, par songerie, dans mon premier maillot et dans mon
+berceau<br>
+ de m&ucirc;rier et dans mon chariot &agrave; roulettes, car,
+l&agrave;, je ressuscite le<br>
+ bonheur de ma m&egrave;re dans ses plus doux
+tressaillements.</p>
+
+<p>Quand j'eus six mois, on me d&eacute;livra de la bande qui
+enveloppait mes<br>
+ langes (car Nanounet, ma m&egrave;re-grand, avait tr&egrave;s
+fort recommand&eacute; de me<br>
+ tenir serr&eacute; &agrave; point, parce que, disait-elle, les
+enfants bien<br>
+ emmaillot&eacute;s ne sont ni bancals ni bancroches), et, le
+jour de la<br>
+ Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on me "donna les pieds"
+et,<br>
+ triomphalement, ma m&egrave;re m'apporta &agrave;
+l'&eacute;glise de Maillane; et sur<br>
+ l'autel du saint, en me tenant par les lisi&egrave;res, pendant
+que ma<br>
+ marraine me chantait : <i>Av&egrave;ne, Av&egrave;ne,
+Av&egrave;ne</i> (Viens, viens, viens),<br>
+ on me fit faire mes premiers pas.</p>
+
+<p>A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour la messe.
+C&#146;&eacute;tait une<br>
+ demi-lieue de chemin pour le moins. Ma m&egrave;re, tout le
+long, me<br>
+ dorlotait dans ses bras. Oh! le sein nourricier, ce nid doux
+et<br>
+ moelleux! Je voulais toujours, toujours, qu&#146;il me
+port&acirc;t encore un<br>
+ peu... Mais, une fois, -- j&#146;avais cinq ans, -- &agrave;
+mi-chemin du<br>
+ village, ma pauvre m&egrave;re me d&eacute;posa en disant:</p>
+
+<p>-- Oh! tu p&egrave;ses trop, maintenant; je ne puis plus te
+porter.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la messe, avec ma m&egrave;re, nous&#146; allions
+voir mes grands-parents,<br>
+ dans leur belle cuisine vo&ucirc;t&eacute;e en pierre blanche,
+o&ugrave;, de coutume, les<br>
+ bourgeois du lieu, M. Deville, M. Dumas, M. Ravoux, le Cadet
+Rivi&egrave;re,<br>
+ en se promenant sur les dalles, entre l&#146;&eacute;vier et la
+chemin&eacute;e,<br>
+ venaient parler du gouvernement.</p>
+
+<p>M. Dumas, qui avait &eacute;t&eacute; juge et qui
+s&#146;&eacute;tait d&eacute;mis en 1830, aimait,<br>
+ sur toute chose, &agrave; donner des conseils, comme celui- ci,
+par exemple,<br>
+ qu&#146;avec sa grosse voix, il r&eacute;p&eacute;tait, tous les
+dimanches, aux jeunes<br>
+ m&egrave;res qui dodelinaient leurs mioches:</p>
+
+<p>-- Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni cl&eacute;, ni
+livre : parce<br>
+ qu'avec un couteau l&#146;enfant peut se couper; une cl&eacute;,
+il peut la<br>
+ perdre et, un livre, le d&eacute;chirer.</p>
+
+<p>M. Durnas ne venait pas seul: avec son opulente &eacute;pouse
+et leurs onze<br>
+ ou douze enfants, ils remplissaient le salon, le beau salon
+des<br>
+ anc&ecirc;tres, tout tapiss&eacute; de toile peinte, de Mar-
+seille, repr&eacute;sentant<br>
+ des oisillons et des paniers en fleurs, et l&agrave;, pour
+&eacute;taler<br>
+ l&#146;&eacute;ducation de sa lign&eacute;e, il faisait, non
+sans orgueil, d&eacute;clamer,<br>
+ vers &agrave; vers, mot &agrave; mot, un peu &agrave; l&#146;un,
+un peu &agrave; l&#146;autre, le r&eacute;cit de<br>
+ <i>Th&eacute;ram&egrave;ne</i>:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>A peine nous sortions des portes de
+Tr&eacute;z&egrave;ne...<br>
+ De Tr&eacute;g&egrave;ne... Il &eacute;tait sur son char... sur
+chon sar...<br>
+ Ses gardes afflig&eacute;s... affiz&eacute;s...<br>
+ Imitaient son silence autour de lui rang&eacute;s...<br>
+ Lui ranz&eacute;s.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Ensuite, il disait &agrave; ma m&egrave;re:</p>
+
+<p>-- Et le v&ocirc;tre, D&eacute;la&iuml;de, lui apprenez-vous
+rien pour r&eacute;citer?</p>
+
+<p>-- Si r&eacute;pondait na&iuml;vement ma m&egrave;re: il sait
+la sornette de Jean du<br>
+ Porc.</p>
+
+<p>-- Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait tout le
+monde.</p>
+
+<p>Et alors en baissant la t&ecirc;te, j&#146;&acirc;nonnais
+timidement:</p>
+
+<p><i>Qui est mort? &#151; Jean du Porc. &#151; Qui le pleure?
+&#151; Le roi Maure &#151; Qui<br>
+ le rit? &#151; La perdrix. &#151; Qui le chante? &#151; La
+calandre &#151; Qui en sonne<br>
+ le glas? &#151; Le cul de la po&ecirc;le. &#151; Qui en porte le
+deuil? &#151; Le cul du<br>
+ chaudron.</i></p>
+
+<p>C'est avec ces contes-l&agrave;, chants de nourrices et
+sornettes, que nos<br>
+ parents, &agrave; cette &eacute;poque, nous apprenaient &agrave;
+parler la bonne langue<br>
+ proven&ccedil;ale; tandis qu&#146;&agrave; pr&eacute;sent, la
+vanit&eacute; ayant pris le dessus dans<br>
+ la plupart des familles, c&#146;est avec le syst&egrave;me de
+l&#146;excellent M.<br>
+ Dumas que l&#146;on enseigne les enfants et qu&#146;on en fait
+de petits niais<br>
+ qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouv&eacute;s,
+sans attaches<br>
+ ni racines, car il est de mode, aujourd&#146;hui, de renier
+absolument<br>
+ tout ce qui est de tradition.</p>
+
+<p>Il faut que je parle un peu, maintenant, du bonhomme Etienne,
+mon<br>
+ a&iuml;eul maternel. Il &eacute;tait, comme mon p&egrave;re,
+m&eacute;nager propri&eacute;taire,<br>
+ d&#146;une bonne maison comme lui, et d&#146;un bon sang : avec
+cette<br>
+ diff&eacute;rence que, du c&ocirc;t&eacute; des Mistral,
+c&#146;&eacute;taient des laborieux, des<br>
+ &eacute;conomes, des amasseurs de biens, qui, en tout le pays,
+n&#146;avaient pas<br>
+ leurs pareils, et que, du c&ocirc;t&eacute; de ma m&egrave;re,
+tout &agrave; fait insouciants et<br>
+ n&#146;&eacute;tant jamais pr&ecirc;ts pour aller au labour, ils
+laissaient l&#146;eau<br>
+ courir et mangeaient leur avoir. L&#146;a&iuml;eul
+&Eacute;tienne, pour tout dire,<br>
+ &eacute;tait (devant Dieu soit-il) un vrai Roger Bontemps.</p>
+
+<p>Bien qu&#146;il e&ucirc;t huit enfants, entre lesquels six
+filles (qui, &agrave;<br>
+ l&#146;heure des repas, se faisaient servir leur part et puis
+allaient<br>
+ manger dehors, sur le seuil de la maison, leur assiette &agrave;
+la main),<br>
+ d&egrave;s qu&#146;il y avait f&ecirc;te quelque part, en avant!
+Il partait pour trois<br>
+ jours avec les camarades. Il jouait, bambochait tant que
+duraient les<br>
+ &eacute;cus; puis, souple comme un gant, quand les deux toiles
+se touchaient<br>
+ (1), le quatri&egrave;me jour il rentrait au logis et, alors,
+grand&#146;maman<br>
+ Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait:</p>
+
+<p>-- N&#146;as-tu pas honte, dissipateur que tu es, de manger
+comme &ccedil;a le<br>
+ bien de tes filles I</p>
+
+<blockquote>
+<p>(1) Quand la poche est vide.</p>
+</blockquote>
+
+<p>-- H&eacute;! bonasse, r&eacute;pondait-il, de quoi vas-tu
+t'inqui&eacute;ter? Nos<br>
+ fillettes sont jolies, elles se marieront sans dot. Et tu
+verras,<br>
+ Nanon, ma mie, nous n'en aurons pas pour les derniers.</p>
+
+<p>Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, il lui faisait
+donner<br>
+ sur son douaire des hypoth&egrave;ques aux usuriers, qui lui
+pr&ecirc;taient de<br>
+ l'argent &agrave; cinquante ou &agrave; cent pour cent, ce qui
+ne l'emp&ecirc;chait pas,<br>
+ quand ses compagnons de jeu venaient, de faire, avec eux, le
+branle<br>
+ devant la chemin&eacute;e, en chantant tous ensemble:</p>
+
+<p><i>Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs!<br>
+ Ce sont de braves gens,<br>
+ Quand ils n'ont plus d'argent.</i></p>
+
+<p>Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de rire:</p>
+
+<p><i>Nous sommes trois qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons
+pas le sou,<br>
+ -- Qui n'avons pas le sou. -- Et le comp&egrave;re qui est
+derri&egrave;re, -- N'a<br>
+ pas un denier, -- N'a pas un denier.</i></p>
+
+<p>Et quand ma pauvre a&iuml;eule se d&eacute;solait de voir
+ainsi partir, l'un<br>
+ apr&egrave;s l'autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son
+beau<br>
+ patrimoine:</p>
+
+<p>-- Eh! b&eacute;casse, que pleures-tu? lui faisait mon
+grand-p&egrave;re, pour<br>
+ quelques lopins de terre? Il y pleuvait comme &agrave; la
+rue.</p>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<p>-- Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, ne payait
+pas les<br>
+ impositions!</p>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<p>-- Cette friche-l&agrave;? les arbres du voisin la
+dess&eacute;chaient comme<br>
+ bruy&egrave;re.</p>
+
+<p>Et toujours, de cette fa&ccedil;on, il avait la riposte aussi
+prompte que<br>
+ joyeuse... Si bien qu'il disait m&ecirc;me, en parlant des
+usuriers:</p>
+
+<p>-- Eh! morbleu, c'est bien heureux qu'il y ait des gens
+pareils.<br>
+ Car, sans eux, comment ferions-nous, les d&eacute;pensiers, les
+gaspilleurs,<br>
+ pour trouver du quibus, en un temps o&ugrave; comme on sait,
+l'argent est<br>
+ marchandise?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'&eacute;poque, en ce temps-l&agrave;,
+o&ugrave; Beaucaire, avec sa foire,<br>
+ faisait merveille sur le Rh&ocirc;ne; il venait l&agrave; du
+monde, soit par eau,<br>
+ soit par terre, de toutes les nations, jusqu'&agrave; des Turcs
+et des<br>
+ n&egrave;gres.</p>
+
+<p>Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes esp&egrave;ces
+de choses qu'il<br>
+ faut pour le nourrir, pour le v&ecirc;tir, pour le loger, pour
+l'amuser,<br>
+ pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pi&egrave;ces
+de toile,<br>
+ les rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre portant au
+chaton un<br>
+ rat, vous l'y trouviez &agrave; profusion, &agrave; monceaux,
+&agrave; faisceaux ou en<br>
+ piles, dans les grands magasins vo&ucirc;t&eacute;s, sous les
+arceaux des Halles,<br>
+ aux navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du
+Pr&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait comme nous dirions, mais avec un
+c&ocirc;t&eacute; plus populaire et<br>
+ grouillant de vie, c'&eacute;tait l&agrave; tous les ans, au
+soleil de juillet,<br>
+ l'exposition universelle de l'industrie du Midi.</p>
+
+<p>Mon grand-p&egrave;re &Eacute;tienne, comme vous pensez bien,
+ne manquait pas telle<br>
+ occasion d'aller, quatre ou cinq jours, faire &agrave; Beaucaire
+ses<br>
+ bamboches. Donc, sous pr&eacute;texte d'aller acheter du poivre,
+du girofle<br>
+ ou du gingembre avec, dans chaque poche de sa veste, un mouchoir
+de<br>
+ fil, car il prenait du tabac, et trois autres mouchoirs, en
+pi&egrave;ce,<br>
+ non coup&eacute;s, dont en guise de ceinture il se ceignait les
+reins; et il<br>
+ fl&acirc;nait ainsi, tout le franc jour de Dieu, autour des
+bateleurs, des<br>
+ charlatans, des com&eacute;diens, surtout des boh&eacute;miens,
+lorsqu'ils<br>
+ discutent et se harpaillent pour le march&eacute; et marchandage
+de quelque<br>
+ bourrique maigre.</p>
+
+<p>Un d&eacute;licieux r&eacute;gal pour lui: Polichinelle avec
+Rosette! Il y &eacute;tait<br>
+ toujours plus neuf et ravi, bouche b&eacute;e, il y riait comme
+un pauvre<br>
+ aux pantalonnades et aux coups de batte qui pleuvaient l&agrave;
+sans cesse<br>
+ sur le propri&eacute;taire et sur le commissaire. A ce point les
+filous (et<br>
+ imaginez-vous si, &agrave; Beaucaire, ils pullulaient!) lui
+tiraient chaque<br>
+ ann&eacute;e, tout doucement, l'un apr&egrave;s l'autre, sans
+qu'il se retourn&acirc;t,<br>
+ tous ses mouchoirs; et quand il n'en avait plus, chose qu'il
+savait<br>
+ d'avance, il d&eacute;nouait sa ceinture, sans plus de chagrin
+que &ccedil;a, et<br>
+ s'en torchait le nez. Mais, quand il rentrait &agrave; Maillane,
+avec le<br>
+ nez tout bleu, -- de la teinture des mouchoirs, des mouchoirs
+neufs<br>
+ qui avaient d&eacute;teint:</p>
+
+<p>-- Allons, lui disait ma grand'm&egrave;re, on t'a encore
+vol&eacute; tes<br>
+ mouchoirs.</p>
+
+<p>-- Qui te l'a dit? faisait l'a&iuml;eul.</p>
+
+<p>-- Pardi, tu as le nez tout bleu: tu t'es mouch&eacute; avec
+ta ceinture.</p>
+
+<p>-- Bah! je n'en ai pas regret, r&eacute;pondait le bon humain;
+ce<br>
+ Polichinelle m'a tant fait rire!</p>
+
+<p>Bref, quand ses filles (et ma m&egrave;re en &eacute;tait une)
+furent d'&acirc;ge &agrave; se<br>
+ marier, comme elles n'&eacute;taient pas gauches, ni bien
+d&eacute;sagr&eacute;ables, les<br>
+ galants, malgr&eacute; tout, vinrent tout de m&ecirc;me &agrave;
+l'appeau. Seulement,<br>
+ quand les p&egrave;res disaient &agrave; mon a&iuml;eul:</p>
+
+<p>-- Autrement, le cas &eacute;ch&eacute;ant, combien
+faites-vous &agrave; vos filles?</p>
+
+<p>-- Combien je fais &agrave; mes filles? r&eacute;pondait
+ma&icirc;tre &Eacute;tienne, tout rouge<br>
+ de col&egrave;re; &ocirc; graine d'imb&eacute;cile, c'est
+dommage! A ton gars je<br>
+ donnerais une belle gouge, tout &eacute;lev&eacute;e, toute
+nipp&eacute;e, et j'y<br>
+ ajouterais encore des terres et de l'argent! Qui ne veut pas
+mes<br>
+ filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu merci, &agrave;
+la huche de<br>
+ ma&icirc;tre &Eacute;tienne il y a du pain.</p>
+
+<p>Or, n'est-il pas vrai que les filles du grand-p&egrave;re
+furent prises,<br>
+ toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et m&ecirc;me
+qu'elles<br>
+ firent toutes de bons mariages? <i>Fille jolie</i>, dit le
+proverbe,<br>
+ <i>porte sur le front sa dot.</i></p>
+
+<p>Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans
+en<br>
+ cueillir encore un tout petit bouquet.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re le Mas du Juge, c'est l'endroit o&ugrave; je
+suis n&eacute;, il y avait le<br>
+ long du chemin un foss&eacute; qui menait son eau &agrave; notre
+vieux Puits &agrave;<br>
+ roue. Cette eau n'&eacute;tait pas profonde, mais elle
+&eacute;tait claire et<br>
+ riante, et, quand j'&eacute;tais petit, je ne pouvais
+m'emp&ecirc;cher, surtout<br>
+ les jours d'&eacute;t&eacute;, d'aller jouer le long de sa
+rive.</p>
+
+<p>Le foss&eacute; du Puits &agrave; roue! Ce fut le premier
+livre o&ugrave; j'appris, en<br>
+ m'amusant, l'histoire naturelle. Il y avait l&agrave; des
+poissons,<br>
+ &eacute;pinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que
+j'essayais<br>
+ de p&ecirc;cher dans un sachet de canevas, qui avait servi
+&agrave; mettre des<br>
+ clous et que je suspendais au bout d'un roseau. Il y avait
+des<br>
+ demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout
+doucement,<br>
+ lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes
+petits<br>
+ doigts, quand elles ne s'&eacute;chappaient pas,
+l&eacute;g&egrave;res, silencieuses, en<br>
+ faisant frissonner le cr&ecirc;pe de leurs ailes; il y avait
+des<br>
+ "notonectes", esp&egrave;ces d'insectes bruns avec le ventre
+blanc, qui<br>
+ sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes &agrave; la
+fa&ccedil;on des<br>
+ cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des grenouilles,
+qui<br>
+ sortaient de la mousse une &eacute;chine glauque,
+chamarr&eacute;e d'or, et qui, en<br>
+ me voyant, lestement faisaient leur plongeon; des tritons, sorte
+de<br>
+ salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de
+gros<br>
+ escarbots qui r&ocirc;daient dans les flaches et qu'on nommait
+des<br>
+ "mange-anguilles".</p>
+
+<p>Ajoutez &agrave; cela un fouillis de plantes aquatiques,
+telles que ces<br>
+ "massettes", cotonn&eacute;es et allong&eacute;es, qui sont les
+fleurs du typha;<br>
+ telles que le n&eacute;nuphar qui &eacute;tale, magnifique, sur
+la nappe de l'eau,<br>
+ ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que
+le<br>
+ "butome" au trochet de fleurs roses, et le p&acirc;le narcisse
+qui se mire<br>
+ dans le ru, et la lentille d'eau aux feuilles minuscules, et
+la<br>
+ "langue de boeuf" qui fleurit comme un lustre, avec les "yeux
+de<br>
+ l'Enfant J&eacute;sus" qui est le myosotis.</p>
+
+<p>Mais de tout ce monde-l&agrave;, ce qui m'engageait le plus,
+c'&eacute;tait la<br>
+ fleur des "glais". C'est une grande plante qui cro&icirc;t au
+bord des<br>
+ eaux par grosses touffes, avec de longues feuilles cultriformes
+et de<br>
+ belles fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des
+hallebardes<br>
+ d'or. Il est &agrave; croire m&ecirc;me que les fleurs de lis
+d'or, armes de<br>
+ France et de Provence, qui brillent sur le fond d'azur,
+n'&eacute;taient que<br>
+ des fleurs de glais: "fleur de lis" vient de "fleur d'iris", car
+le<br>
+ glais est un iris, et l'azur du blason repr&eacute;sente bien
+l'eau o&ugrave; cro&icirc;t<br>
+ le glais.</p>
+
+<p>Toujours est-il, qu'un jour d'&eacute;t&eacute;, quelque temps
+apr&egrave;s la moisson, on<br>
+ foulait nos gerbes, et tous les gens du "mas" &eacute;taient
+dans l'aire &agrave;<br>
+ travailler. A l'entour des chevaux et des mulets qui
+pi&eacute;tinaient,<br>
+ ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien vingt hommes
+qui,<br>
+ les bras retrouss&eacute;s, en cheminant au pas, deux par deux,
+quatre par<br>
+ quatre, retournaient les &eacute;pis ou enlevaient la paille
+avec des<br>
+ fourches de bois. Ce joli travail se faisait gaiement, en
+dansant au<br>
+ soleil, nu-pieds, sur le grain battu.</p>
+
+<p>Au haut de l'aire, port&eacute; par les trois jambes d'une
+ch&egrave;vre rustique,<br>
+ form&eacute;e de trois perches, &eacute;tait suspendu le van.
+Deux ou trois filles<br>
+ ou femmes jetaient avec des corbeilles dans le cerceau du crible
+le<br>
+ bl&eacute; m&ecirc;l&eacute; aux balles; et le "ma&icirc;tre",
+mon p&egrave;re, vigoureux et de haute<br>
+ taille, remuait le crible au vent, en ramenant ensemble les
+mauvaises<br>
+ graines au-dessus; et quand le vent faiblissait, ou que, par<br>
+ intervalles, il cessait de souffler, mon p&egrave;re, avec le
+crible<br>
+ immobile dans ses mains se retournait vers le vent, et,
+s&eacute;rieux,<br>
+ l'oeil dans l'espace, comme s'il s'adressait &agrave; un dieu
+ami, il lui<br>
+ disait:</p>
+
+<p>-- Allons, souffle, souffle, mignon!</p>
+
+<p>Et le mistral, ma foi, ob&eacute;issant au patriarche,
+haletait de nouveau<br>
+ en emportant la poussi&egrave;re; et le beau bl&eacute;
+b&eacute;ni tombait en blonde<br>
+ averse sur le monceau conique qui, &agrave; vue d'oeil, montait
+entres les<br>
+ jambes du vanneur.</p>
+
+<p>Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncel&eacute; le
+grain avec la<br>
+ pelle, que les hommes poussi&eacute;reux allaient se laver au
+puits ou tirer<br>
+ de l'eau pour les b&ecirc;tes, mon p&egrave;re, &agrave; grandes
+enjamb&eacute;es, mesurait le<br>
+ tas de bl&eacute; et y tra&ccedil;ait une croix avec le manche
+de la pelle en<br>
+ disant: "Que Dieu te croisse!"</p>
+
+<p>Par une belle apr&egrave;s-midi de cette saison d'aires, -- je
+portais<br>
+ encore les jupes: j'avais &agrave; peine quatre ou cinq ans --
+apr&egrave;s m'&ecirc;tre<br>
+ bien roul&eacute;, comme font les enfants, sur la paille
+nouvelle, je<br>
+ m'acheminai donc seul vers le foss&eacute; du Puits &agrave;
+roue.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais
+commen&ccedil;aient &agrave;<br>
+ s'&eacute;panouir et les mains me d&eacute;mangeaient d'aller
+cueillir quelques-uns<br>
+ de ces beaux bouquets d'or.</p>
+
+<p>J'arrive au foss&eacute;; doucement, je descends au bord de
+l'eau; j'envoie<br>
+ la main pour attraper les fleurs... Mais, comme elles
+&eacute;taient trop<br>
+ &eacute;loign&eacute;es, je me courbe, je m'allonge, et patatras
+dedans: je tombe<br>
+ dans l'eau jusqu'au cou.</p>
+
+<p>Je crie. Ma m&egrave;re accourt; elle me tire de l'eau, me
+donne quelques<br>
+ claques, et, devant elle, tremp&eacute; comme un caneton, me
+faisant filer<br>
+ vers le Mas:</p>
+
+<p>-- Que je t'y voie encore, vaurien, vers le foss&eacute;!</p>
+
+<p>-- J'allais cueillir des fleurs de glais.</p>
+
+<p>-- Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et encore tes
+glais. Tu<br>
+ ne sais donc pas qu'il y a un serpent dans les herbes
+cach&eacute;s, un gros<br>
+ serpent qui hume les oiseaux et les enfants, vaurien?</p>
+
+<p>Et elle me d&eacute;shabilla, me quitta mes petits souliers,
+mes<br>
+ chaussettes, ma chemisette, et pour faire s&eacute;cher ma robe
+tremp&eacute;e et<br>
+ ma chaussure, elle me chaussa mes sabots et me mit ma robe
+du<br>
+ dimanche, en me disant:</p>
+
+<p>-- Au moins, fais attention de ne pas te salir.</p>
+
+<p>Et me voil&agrave; dans l'aire; je fais sur la paille
+fra&icirc;che quelques<br>
+ jolies cabrioles; j'aper&ccedil;ois un papillon blanc qui
+voltige dans un<br>
+ chaume. Je cours, je cours apr&egrave;s, avec mes cheveux blonds
+flottant<br>
+ au vent hors de mon b&eacute;guin... et paf! me voil&agrave;
+encore vers le foss&eacute;<br>
+ du Puits &agrave; roue...</p>
+
+<p>Oh! mes belles fleurs jaunes! Elles &eacute;taient toujours
+l&agrave;, fi&egrave;res au<br>
+ milieu de l'eau, me faisant montre d'elles, au point qu'il ne me
+fut<br>
+ plus possible d'y tenir. Je descends bien doucement, bien
+doucement<br>
+ sur le talus; je place mes petons biens ras, bien ras de
+l'eau;<br>
+ j'envoie la main, je m'allonge', je m'&eacute;tire tant que je
+puis... et<br>
+ patatras! je me fiche jusqu'au derri&egrave;re dans la vase.</p>
+
+<p>A&iuml;e! a&iuml;e! a&iuml;e! Autour de moi, pendant que je
+regardais les bulles<br>
+ gargouiller et qu'&agrave; travers les herbes je croyais
+entrevoir le gros<br>
+ serpent, j'entendais crier dans l'aire:</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tresse! courez vite, je crois que le petit est
+encore tomb&eacute; &agrave;<br>
+ l'eau!</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re accourt, elle me saisit, elle m'arrache tout
+noir de la boue<br>
+ puante, et la premi&egrave;re chose, troussant ma petite robe,
+vlin! vlan!<br>
+ elle m'applique une fess&eacute;e retentissante.</p>
+
+<p>-- Y retourneras-tu, ent&ecirc;t&eacute;, aux fleurs de glais?
+Y retourneras-tu<br>
+ pour te noyer?... Une robe toute neuve que voil&agrave; perdue,
+fripe-tout,<br>
+ petit monstre! qui me feras mourir de transes!</p>
+
+<p>Et, crott&eacute; et pleurant, je m'en revins donc au Mas la
+t&ecirc;te basse, et<br>
+ de nouveau on me d&eacute;v&ecirc;tit et on me mit, cette fois,
+ma robe des jours<br>
+ de f&ecirc;te... Oh! la galante robe! Je l'ai encore devant les
+yeux,<br>
+ avec ses raies de velours noir, pointill&eacute;e d'or sur fond
+bleu&acirc;tre.</p>
+
+<p>Mais bref, quand j'eus ma belle robe de velours:</p>
+
+<p>-- Et maintenant, dis-je &agrave; ma m&egrave;re, que vais-je
+faire?</p>
+
+<p>-- Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles n'aillent pas
+dans<br>
+ l'aire... Et toi, tiens-toi &agrave; l'ombre.</p>
+
+<p>Plein de z&egrave;le, je vole vers les poules qui
+r&ocirc;daient par les chaumes,<br>
+ becquetant les &eacute;pis que le r&acirc;teau avait
+laiss&eacute;s. Tout en gardant,<br>
+ voici qu'une poulette hupp&eacute;e -- n'est-ce pas dr&ocirc;le?
+-- se met &agrave;<br>
+ pourchasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles qui ont
+les<br>
+ ailes rouges et bleues... Et toutes deux, avec moi apr&egrave;s,
+qui<br>
+ voulais voir la sauterelle, de sauter &agrave; travers champs,
+si bien que<br>
+ nous arriv&acirc;mes au foss&eacute; du Puits &agrave; roue!</p>
+
+<p>Et voil&agrave; encore les fleurs d'or qui se miraient dans le
+ruisseau et<br>
+ qui r&eacute;veillaient mon envie, mais une envie
+passionn&eacute;e, d&eacute;lirante,<br>
+ excessive, &agrave; me faire oublier mes deux plongeons dans le
+foss&eacute;:</p>
+
+<p>"Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tomberas pas!"</p>
+
+<p>Et, descendant le talus, j'entortille &agrave; ma main un jonc
+qui croissait<br>
+ l&agrave;; et me penchant sur l'eau avec prudence, j'essaie
+encore<br>
+ d'atteindre de l'autre main les fleurs de glais... Ah! malheur,
+le<br>
+ jonc se casse et va te faire teindre! Au milieu du foss&eacute;,
+je plonge<br>
+ la t&ecirc;te premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Je me dresse comme je puis, je crie comme un perdu, tous les
+gens de<br>
+ l'aire accourent:</p>
+
+<p>-- C'est encore ce petit diable qui est tomb&eacute; dans le
+foss&eacute;. Ta<br>
+ m&egrave;re, cette fois, enrag&eacute; polisson, va te fouailler
+d'importance!</p>
+
+<p>Eh bien! non; dans le chemin, je la vis venir, pauvrette, tout
+en<br>
+ larmes et qui disait:</p>
+
+<p>-- Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il aurait
+peut-&ecirc;tre un<br>
+ "accident". Mais ce gars, sainte Vierge, n'est pas comme les
+autres:<br>
+ il ne fait que courir pour ramasser des fleurs; il perd tous
+ses<br>
+ jouets en allant dans les bl&eacute;s chercher des bouquets
+sauvages...<br>
+ Maintenant, pour comble, il va se jeter trois fois, depuis
+peut-&ecirc;tre<br>
+ une heure, dans le foss&eacute; du Puits &agrave; roue... Ah!
+tiens-toi, pauvre<br>
+ m&egrave;re, morfonds-toi pour l'approprier. Qui lui en
+tiendrait, des<br>
+ robes? Et bienheureuse encore -- mon Dieu, je vous rends
+gr&acirc;ce --<br>
+ qu'il ne soit pas noy&eacute;!</p>
+
+<p>Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du
+foss&eacute;. Puis, une<br>
+ fois dans le Mas, m'ayant quitt&eacute; mon v&ecirc;tement, la
+sainte femme<br>
+ m'essuya, nu, de son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant
+fait<br>
+ boire une cuiller&eacute;e de vermifuge elle me coucha dans ma
+berce, o&ugrave;,<br>
+ lass&eacute; de pleurer, au bout d'un peu je m'endormis.</p>
+
+<p>Et savez-vous ce que je songeai: pardi! mes fleurs de glais...
+Dans<br>
+ un beau courant d'eau, qui serpentait autour du Mas,
+limpide,<br>
+ transparent, azur&eacute; comme les eaux de la Fontaine de
+Vaucluse, je<br>
+ voyais de belles touffes de grands et verts gla&iuml;euls, qui
+&eacute;talaient<br>
+ dans l'air une f&eacute;erie de fleurs d'or!</p>
+
+<p>Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles avec leurs
+ailes de<br>
+ soie bleue, et moi je nageais nu dans l'eau riante; et je
+cueillais &agrave;<br>
+ pleines mains, &agrave; joint&eacute;es, &agrave;
+brass&eacute;es, les fleurs de lis blondines.<br>
+ Plus j'en cueillais, plus il en surgissait.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, j'entends une voix qui me crie:
+"Fr&eacute;d&eacute;ri!"</p>
+
+<p>Je m'&eacute;veille et que vois-je! Une grosse poign&eacute;e
+de fleurs de glais<br>
+ couleur d'or qui bondissaient sur ma couchette.</p>
+
+<p>Lui-m&ecirc;me, le patriarche, le Ma&icirc;tre, mon seigneur
+p&egrave;re, &eacute;tait all&eacute;<br>
+ cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la
+Ma&icirc;tresse, ma m&egrave;re<br>
+ belle, les avait mises sur mon lit.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE II.</h2>
+
+<h3>MON P&Egrave;RE.</h3>
+
+<p>L'enfant de ferme. -- La vie rurale. -- Mon p&egrave;re
+&agrave; la R&eacute;volution. --<br>
+ La b&ucirc;che b&eacute;nite. -- Les r&eacute;cits de la
+No&euml;l. -- Le capitaine Perrin.<br>
+ -- Le maire de Maillane en 1793 -- Le jour de l'an.</p>
+
+<p>Mon enfance premi&egrave;re se passa donc au Mas, en compagnie
+des<br>
+ laboureurs, des faucheurs et des p&acirc;tres, et quand,
+parfois, passait<br>
+ au Mas quelque bourgeois, de ceux-l&agrave; qui affectent de ne
+parler que<br>
+ fran&ccedil;ais, moi, tout interloqu&eacute; et m&ecirc;me
+humili&eacute; de voir que mes<br>
+ parents devenaient soudain r&eacute;v&eacute;rencieux pour lui,
+comme s'il &eacute;tait<br>
+ plus qu'eux:</p>
+
+<p>-- D'o&ugrave; vient, leur demandais-je, que cet homme ne
+parle pas comme<br>
+ nous?</p>
+
+<p>-- Parce que c'est un monsieur, me r&eacute;pondait-on.</p>
+
+<p>-- Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je
+ne veux<br>
+ pas &ecirc;tre <i>monsieur</i>.</p>
+
+<p>J'avais remarqu&eacute; aussi que, quand nous avions des
+visites, comme<br>
+ celle, par exemple du marquis de Barbentane (un de nos voisins
+de<br>
+ terres), mon p&egrave;re qui, &agrave; l'ordinaire lorsqu'il
+parlait de ma m&egrave;re,<br>
+ devant les serviteurs, l'appelait "la ma&icirc;tresse",
+l&agrave;, en c&eacute;r&eacute;monie,<br>
+ il la d&eacute;nommait <i>ma moui&eacute;</i> (mon
+&eacute;pouse). Le beau marquis et la<br>
+ marquise, qui se trouvait &ecirc;tre la soeur du
+g&eacute;n&eacute;ral de Galliffet,<br>
+ chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et
+autres<br>
+ g&acirc;teries; mais moi, sit&ocirc;t que je les voyais
+descendre de voiture,<br>
+ comme un sauvageon que j'&eacute;tais, je courais tout de suite
+me cacher<br>
+ dans le fenil... Et la pauvre D&eacute;la&iuml;de de crier:</p>
+
+<p>-- Fr&eacute;d&eacute;ric!</p>
+
+<p>Mais en vain: dans le foin, blotti et ne soufflant mot,
+j'attendais,<br>
+ moi, d'entendre les roues de la voiture emporter le marquis,
+pendant<br>
+ que ma m&egrave;re clamait, l&agrave;-bas, devant la ferme:</p>
+
+<p>-- M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le
+voir,<br>
+ cet insupportable, et il va se cacher!</p>
+
+<p>Et au lieu de drag&eacute;es, quand je sortais ensuite,
+craintif, de ma<br>
+ tani&egrave;re, vlan! j'avais ma fess&eacute;e.</p>
+
+<p>J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre
+ma&icirc;tre-valet, quand,<br>
+ derri&egrave;re la charrue tir&eacute;e par ses deux mules, les
+mains au mancheron,<br>
+ il me criait, patelin:</p>
+
+<p>-- Petiot, viens vite, viens. Je t'apprendrai &agrave;
+labourer.</p>
+
+<p>Et tout de suite, nu-pieds, nu-t&ecirc;te,
+&eacute;moustill&eacute;, me voil&agrave; dans le<br>
+ sillon, trottinant, farfouillant, le long de la tranch&eacute;e,
+pour<br>
+ cueillir les primev&egrave;res ou les muscaris bleus, que le soc
+arrachait.</p>
+
+<p>-- Ramasse des colima&ccedil;ons, me disais le Papoty.</p>
+
+<p>Et quand j'avais les colima&ccedil;ons, une poign&eacute;e
+dans chaque main:</p>
+
+<p>-- Maintenant, me faisait-il, avec les colima&ccedil;ons,
+tiens, empoigne<br>
+ les cornes du manche de la charrue.</p>
+
+<p>Et comme, moi cr&eacute;dule, avec mes petits doigts, je
+prenais les<br>
+ mancherons, lui, pressant de ses doigts rudes mes deux mains
+pleines<br>
+ d'escargots qui s'&eacute;crabouillaient dans ma chair:</p>
+
+<p>-- A pr&eacute;sent, me disait le valet de labour en riant aux
+&eacute;clats, tu<br>
+ pourras dire, petit, que tu as tenu la charrue!</p>
+
+<p>On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs. C'est ainsi
+que,<br>
+ dans les fermes, on d&eacute;niaise les enfants. Quelquefois, en
+venant de<br>
+ traire, notre berger Rouquet me criait:</p>
+
+<p>-- Viens, petit, boire &agrave; m&ecirc;me dans le
+<i>piau</i>.</p>
+
+<p>Le <i>piau</i> est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans
+lequel on<br>
+ trait le lait... Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les
+bras<br>
+ trouss&eacute;s, sortir de la bergerie en portant &agrave; la
+main le vase &agrave; traire<br>
+ &eacute;cumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais,
+affriol&eacute;, pour<br>
+ le humer tout chaud. Mais, sit&ocirc;t qu'&agrave; genoux je
+m'abreuvais &agrave; la<br>
+ "seille", paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la
+t&ecirc;te<br>
+ jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le
+museau<br>
+ ruisselants, &eacute;bouriff&eacute;s, je courais, comme un
+jeune chien, me vautrer<br>
+ dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant, &agrave; part moi, qu'on
+ne m'y<br>
+ attraperait plus... jusqu'&agrave; nouvelle attrape.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, c'&eacute;tait un faucheur qui me disait:</p>
+
+<p>-- Petiot, j'ai trouv&eacute; un nid, un nid de
+<i>frappe-talon</i>; veux-tu me<br>
+ faire la courte &eacute;chelle? Je garderai la m&egrave;re et tu
+auras les<br>
+ passereaux.</p>
+
+<p>Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain.</p>
+
+<p>-- Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce
+gros<br>
+ saule; c'est l&agrave; qu'est le nid... Allons, courbe-toi.</p>
+
+<p>Et je m'inclinais, la t&ecirc;te contre l'arbre, et alors,
+faisant mine de<br>
+ grimper sur mon dos, le farceur me battait l'&eacute;chine du
+talon.</p>
+
+<p>C'est ainsi que commen&ccedil;a, au milieu des gouailleries de
+nos<br>
+ travailleurs des champs (et je n'an ai point regret), mon
+&eacute;ducation<br>
+ d'enfance.</p>
+
+<p>Comme il &eacute;tait gai, ce milieu de labeurs rustiques!
+Chaque saison<br>
+ renouvelait la s&eacute;rie des travaux. Les labours, les
+semailles, la<br>
+ tonte, la fauche, les vers &agrave; soie, les moissons, le
+d&eacute;piquage, les<br>
+ vendanges et la cueillette des olives, d&eacute;ployaient
+&agrave; ma vue les actes<br>
+ majestueux de la vie agricole, &eacute;ternellement dure, mais
+&eacute;ternellement<br>
+ ind&eacute;pendante et calme.</p>
+
+<p>Tout un peuple de serviteurs, d'hommes lou&eacute;s au mois ou
+&agrave; la journ&eacute;e,<br>
+ de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du
+Mas,<br>
+ qui avec l'aiguillon, qui avec le r&acirc;teau ou bien la
+fourche sur<br>
+ l'&eacute;paule, et travaillant toujours avec des gestes nobles,
+comme dans<br>
+ les peintures de L&eacute;opold Robert.</p>
+
+<p>Quand, pour d&icirc;ner ou pour souper, les hommes, l'un
+apr&egrave;s l'autre,<br>
+ entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son
+rang,<br>
+ autour de la grande table, avec mon seigneur p&egrave;re qui
+tenait le haut<br>
+ bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des<br>
+ observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail
+du<br>
+ jour, s'il &eacute;tait avantageux, si la terre &eacute;tait
+dure ou molle ou en<br>
+ &eacute;tat. Puis, le repas fini, le premier charretier fermait
+la lame de<br>
+ son couteau et, sur le coup, tous se levaient.</p>
+
+<p>Tous ces gens de campagne, mon p&egrave;re les dominait par la
+taille, par<br>
+ le sens, comme aussi par la noblesse. C'&eacute;tait un beau et
+grand<br>
+ vieillard, digne dans son langage, ferme dans son
+commandement,<br>
+ bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul.</p>
+
+<p>Engag&eacute; volontaire pour d&eacute;fendre la France,
+pendant la R&eacute;volution, il<br>
+ se plaisait, le soir, &agrave; raconter ses vieilles guerres. Au
+fort de la<br>
+ Terreur, il avait &eacute;t&eacute; requis pour porter du
+bl&eacute; &agrave; Paris, ou r&eacute;gnait<br>
+ la famine. C'&eacute;tait dans l'intervalle o&ugrave; l'on avait
+tu&eacute; le roi. La<br>
+ France, &eacute;pouvant&eacute;e, &eacute;tait dans la
+consternation. En retournant, un<br>
+ jour d'hiver, &agrave; travers la Bourgogne, avec une pluie
+froide qui lui<br>
+ battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu
+des<br>
+ roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays.
+Les<br>
+ deux compatriotes se tendirent la main, et mon p&egrave;re,
+prenant la<br>
+ parole:</p>
+
+<p>-- Tiens, o&ugrave; vas-tu, voisin, par ce temps
+diabolique?</p>
+
+<p>-- Citoyen, r&eacute;pliqua l'autre, je vais &agrave; Paris
+porter les saints et<br>
+ les cloches.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re devint p&acirc;le, les larmes lui jaillirent
+et, &ocirc;tant son chapeau<br>
+ devant les saints de son pays et les cloches de son
+&eacute;glise, qu'il<br>
+ rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne:</p>
+
+<p>-- Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu'&agrave; ton retour, on
+te nomme,<br>
+ pour cela, repr&eacute;sentant du peuple?</p>
+
+<p>L'iconoclaste courba la t&ecirc;te de honte et, avec un
+blasph&egrave;me, il fit<br>
+ tirer ses b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re, dois-je dire, avait un foi profonde. Le soir,
+en &eacute;t&eacute; comme<br>
+ en hiver, agenouill&eacute; sur sa chaise, la t&ecirc;te
+d&eacute;couverte, les mains<br>
+ crois&eacute;es sur le front, avec sa cadenette, serr&eacute;e
+d'un ruban de fil,<br>
+ qui lui pendait sur la nuque, il faisait, &agrave; voix haute,
+la pri&egrave;re<br>
+ pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veill&eacute;es
+s'allongeaient,<br>
+ il lisait l'&Eacute;vangile &agrave; ses enfants et
+domestiques.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re, dans sa vie, n'avait lu que trois livres: le
+<i>Nouveau</i><br>
+ <i>Testament, l'Imitation</i> et <i>Don Quichotte</i> (lequel
+lui rappelait sa<br>
+ campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie).</p>
+
+<p>-- Comme de notre temps les &eacute;coles &eacute;taient
+rares, c'est un pauvre,<br>
+ nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par
+semaine,<br>
+ m'avait appris ma croix de par Dieu.</p>
+
+<p>Et le dimanche, apr&egrave;s les v&ecirc;pres, selon l'us et
+coutume des anciens<br>
+ p&egrave;res de famille, il &eacute;crivait ses affaires, ses
+comptes et d&eacute;penses,<br>
+ avec ses r&eacute;flexions, sur un grand m&eacute;morial
+d&eacute;nomm&eacute; <i>Cartab&egrave;ou</i>.</p>
+
+<p>Lui, quelque temps qu'il f&icirc;t, &eacute;tait toujours
+content, et si, parfois,<br>
+ il entendait les gens se plaindre, soit des vents
+temp&eacute;tueux, soit<br>
+ des pluies torrentielles:</p>
+
+<p>-- Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est l&agrave;-haut
+sait fort bien<br>
+ ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut... Eh! s'il ne<br>
+ soufflait jamais de ces grands vents qui d&eacute;gourdissent la
+Provence,<br>
+ qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et
+si,<br>
+ pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui<br>
+ alimenteraient les puits, les fontaines, les rivi&egrave;res? Il
+faut de<br>
+ tout, mes enfants.</p>
+
+<p>Bien que, le long du chemin, il ramass&acirc;t une
+b&ucirc;chette pour l'apporter<br>
+ au foyer; bien qu'il se content&acirc;t, pour son humble
+ordinaire, de<br>
+ l&eacute;gumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il
+f&ucirc;t sobre<br>
+ toujours et m&icirc;t de l'eau dans son vin, toujours sa table
+&eacute;tait<br>
+ ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant. Puis,
+si<br>
+ l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il
+&eacute;tait bon<br>
+ travailleur; et, si l'on r&eacute;pondait oui:</p>
+
+<p>-- Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son
+ami.</p>
+
+<p>Fid&egrave;le aux anciens usages, pour mon p&egrave;re, la
+grande f&ecirc;te, c'&eacute;tait la<br>
+ veill&eacute;e de No&euml;l. Ce jour-la, les laboureurs
+d&eacute;telaient de bonne<br>
+ heure; ma m&egrave;re leur donnait &agrave; chacun, dans une
+serviette, une belle<br>
+ galette &agrave; l'huile, une rouelle de nougat, une
+joint&eacute;e de figues<br>
+ s&egrave;ches, un fromage du troupeau, une salade de
+c&eacute;leri et une bouteille<br>
+ de vin cuit. Et qui de-ci, et qui de-l&agrave;, les serviteurs
+s'en<br>
+ allaient, pour "poser la b&ucirc;che au feu", dans leur pays et
+dans leur<br>
+ maison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres
+h&egrave;res qui<br>
+ n'avaient pas de famille; et, parfois des parents, quelque
+vieux<br>
+ gar&ccedil;on, par exemple, arrivaient &agrave; la nuit, en
+disant:</p>
+
+<p>-- Bonnes f&ecirc;tes! Nous venons poser, cousins, la
+b&ucirc;che au feu, avec<br>
+ vous autres.</p>
+
+<p>Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la
+"b&ucirc;che de No&euml;l",<br>
+ qui -- c'&eacute;tait de tradition -- devait &ecirc;tre un arbre
+fruitier. Nous<br>
+ l'apportions dans le Mas, tous &agrave; la file, le plus
+&acirc;g&eacute; la tenant d'un<br>
+ bout, moi, le dernier-n&eacute;, de l'autre; trois fois, nous
+lui faisions<br>
+ faire le tour de la cuisine; puis, arriv&eacute;s devant la
+dalle du foyer,<br>
+ mon p&egrave;re, solennellement, r&eacute;pandait sur la
+b&ucirc;che un verre de vin<br>
+ cuit, en disant:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>All&eacute;gresse! All&eacute;gresse,<br>
+ Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'all&eacute;gresse!<br>
+ Avec No&euml;l, tout bien vient:<br>
+ Dieu nous fasse la gr&acirc;ce de voir l'ann&eacute;e
+prochaine.<br>
+ Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas &ecirc;tre
+moins.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et, nous &eacute;criant tous: "All&eacute;gresse,
+all&eacute;gresse, all&eacute;gresse!", on<br>
+ posait l'arbre sur les landiers et, d&egrave;s que
+s'&eacute;lan&ccedil;ait le premier jet<br>
+ de flamme:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>A la b&ucirc;che<br>
+ Boute feu!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>disait mon p&egrave;re en se signant. Et, tous, nous nous
+mettions &agrave; table.</p>
+
+<p>Oh! la sainte tabl&eacute;e, sainte r&eacute;ellement, avec,
+tout &agrave; l'entour, la<br>
+ famille compl&egrave;te, pacifique et heureuse. A la place du
+<i>caleil</i>,<br>
+ suspendu &agrave; un roseau, qui, dans le courant de
+l'ann&eacute;e, nous &eacute;clairait<br>
+ de son lumignon, ce jour-l&agrave;, sur la table, trois
+chandelles<br>
+ brillaient; et si, parfois, la m&egrave;che tournait devers
+quelqu'un,<br>
+ c'&eacute;tait de mauvais augure. A chaque bout, dans une
+assiette,<br>
+ verdoyait du bl&eacute; en herbe, qu'on avait mis germer dans
+l'eau le jour<br>
+ de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour &agrave;
+tour<br>
+ apparaissaient les plats sacramentels: les escargots, qu'avec un
+long<br>
+ clou chacun tirait de la coquille; la morue frite et le
+<i>muge</i> aux<br>
+ olives, le cardon, le scolyme, le c&eacute;leri &agrave; la
+poivrade, suivis d'un<br>
+ tas de friandises r&eacute;serv&eacute;es pour ce
+jour-l&agrave;, comme: fouaces &agrave;<br>
+ l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis;
+puis,<br>
+ au-dessus de tout, le grand <i>pain calendal</i>, que l'on
+n'entamait<br>
+ jamais qu'apr&egrave;s en avoir donn&eacute;, religieusement, un
+quart au premier<br>
+ pauvre qui passait.</p>
+
+<p>La veill&eacute;e, en attendant la messe de minuit,
+&eacute;tait longue ce jour-l&agrave;;<br>
+ et longuement, autour du feu, on y parlait des anc&ecirc;tres et
+on louait<br>
+ leurs actions. Mais, peu &agrave; peu et volontiers, mon brave
+homme de<br>
+ p&egrave;re revenait &agrave; l'Espagne et &agrave; ses
+souvenirs du si&egrave;ge de Figui&egrave;res.</p>
+
+<p>Si je vous disais, commen&ccedil;ait-il, qu'&eacute;tant
+l&agrave;-bas en Catalogne, et<br>
+ faisant partie de l'arm&eacute;e, je trouvai le moyen, au fort
+de la<br>
+ R&eacute;volution, de venir de l'Espagne, malgr&eacute; la
+guerre et malgr&eacute; tout,<br>
+ passer avec les miens les f&ecirc;tes de No&euml;l! Voici, ma
+foi de Dieu,<br>
+ comment s'arrangea la chose:</p>
+
+<p>"Au pied du Canigou, qui est une grande montagne entre
+Perpignan et<br>
+ Figui&egrave;res, nous tournions, retournions depuis
+passablement de temps,<br>
+ en bataillant, &agrave; toi, &agrave; moi, contre les troupes
+espagnoles. A&iuml;e! que<br>
+ de morts, que de bless&eacute;s et de souffrances et de
+mis&egrave;res! Il faut<br>
+ l'avoir vu, pour savoir cela. De plus, au camp, --
+c'&eacute;tait en<br>
+ d&eacute;cembre, -- il y avait manque de tout; et les mulets et
+les chevaux,<br>
+ &agrave; d&eacute;faut de p&acirc;ture, rongeaient,
+h&eacute;las! les roues des fourgons et des<br>
+ aff&ucirc;ts.</p>
+
+<p>"Or, ne voil&agrave;-t-il pas qu'en r&ocirc;dant, moi, au fond
+d'une gorge, du<br>
+ c&ocirc;t&eacute; de la mer, je vais d&eacute;couvrir un arbre
+d'oranges, qui &eacute;taient<br>
+ rousses comme l'or!</p>
+
+<p>"-- Ha! dis-je au propri&eacute;taire, &agrave; n'importe quel
+prix, vous allez me<br>
+ les vendre.</p>
+
+<p>"Et, les ayant achet&eacute;es, je m'en reviens de suite au
+camp et, tout<br>
+ droit &agrave; la tente du capitaine Perrin (qui &eacute;tait de
+Cabanes), je vais<br>
+ avec mon panier et je lui dis:</p>
+
+<p>"-- Capitaine, je vous apporte quelques oranges...</p>
+
+<p>"-- Mais o&ugrave; as-tu pris !&ccedil;a?</p>
+
+<p>"-- O&ugrave; j'ai pu, capitaine.</p>
+
+<p>"-- Oh! luron, tu ne saurais me faire plus de plaisir...
+Aussi,<br>
+ demande-moi, vois-tu, ce que tu voudras, et tu l'obtiendras ou
+je ne<br>
+ pourrai.</p>
+
+<p>"-- Je voudrais bien, lui fis-je alors, avant qu'un boulet de
+canon<br>
+ me coupe en deux, comme tant d'autres, aller, encore une fois,
+"poser<br>
+ le b&ucirc;che de No&euml;l" en Provence, dans ma famille.</p>
+
+<p>"-- Rien de plus simple, me fit-il; tiens, passe
+l'&eacute;critoire.</p>
+
+<p>Et mon capitaine Perrin (que Dieu, en paradis, l'ait
+renferm&eacute;, cher<br>
+ homme) sur un papier, que j'ai encore, me griffonna ce que je
+vais<br>
+ dire:</p>
+
+<p><i>"Arm&eacute;e des Pyren&eacute;es-Orientales.</i></p>
+
+<p><i>"Nous Perrin, capitaine aux transports militaires, donnons
+cong&eacute; au<br>
+ citoyen Fran&ccedil;ois Mistral, brave soldat
+r&eacute;publicain, &acirc;g&eacute; de vingt-deux<br>
+ ans, taille de cinq pieds six pouces, nez ordinaire, bouche
+idem,<br>
+ menton rond, front moyen, visage ovale, de s'en aller dans son
+pays,<br>
+ par toute la R&eacute;publique, et au diable, si bon lui
+semble.</i></p>
+
+<p>"Et voil&agrave;, mes amis, que j'arrive &agrave; Maillane, la
+belle veille de<br>
+ No&euml;l, et vous pouvez penser l'ahurissement de tous, les
+embrassades<br>
+ et les f&ecirc;tes. Mais, le lendemain, le maire (je vous tairai
+le nom de<br>
+ ce fanfaron braillard, car ses enfants sont encore vivants) me
+fait<br>
+ venir &agrave; la commune et m'interpelle comme ceci:</p>
+
+<p>"-- Au nom de la loi, citoyen, comment va que tu as
+quitt&eacute; l'arm&eacute;e?</p>
+
+<p>"-- Cela va, r&eacute;pondis-je, qu'il ma pris fantaisie de
+venir, cette<br>
+ ann&eacute;e, "poser la b&ucirc;che" &agrave; Maillane.</p>
+
+<p>"-- Ah oui? En ce cas-l&agrave;, tu iras, citoyen, t'expliquer
+au tribunal<br>
+ du district, &agrave; Tarascon.</p>
+
+<p>"-- Et, tel que je vous le dis, je me laissai conduire par
+deux<br>
+ gardes nationaux, devant les juges du district. Ceux-ci, trois
+faces<br>
+ rogues, avec le bonnet rouge et des barbes jusque-l&agrave;:</p>
+
+<p>"-- Citoyen, me firent-ils en roulant de gros yeux, comment
+&ccedil;a se<br>
+ fait-il que tu aies d&eacute;sert&eacute;?</p>
+
+<p>"Aussit&ocirc;t, de ma poche ayant tir&eacute; mon
+passeport:</p>
+
+<p>"-- Tenez, lisez, leur dis-je.</p>
+
+<p>"Ah! mes amis de Dieu, d&egrave;s avoir lu, ils se dressent en
+me secouant<br>
+ la main:</p>
+
+<p>"-- Bon citoyen, bon citoyen! me cri&egrave;rent-ils. Va, va,
+avec des<br>
+ papiers pareils, tu peux l'envoyer coucher, le maire de
+Maillane.</p>
+
+<p>"Et apr&egrave;s le Jour de l'An, j'aurais pu rester, n'est-ce
+pas? Mais il<br>
+ y avait le devoir et je m'en retournai rejoindre."</p>
+
+<p>Voil&agrave;, lecteur, au naturel, la portraiture de famille,
+d'int&eacute;rieur<br>
+ patriarcal et de noblesse et de simplicit&eacute;, que je tenais
+&agrave; te<br>
+ montrer.</p>
+
+<p>Au Jour de l'An, -- nous cl&ocirc;turerons par cet autre
+souvenir, -- une<br>
+ foule d'enfants, de vieillards, de femmes, de filles, venaient,
+de<br>
+ grand matin, nous saluer comme ceci:</p>
+
+<p><i>Bonjour, nous vous souhaitons &agrave; tous la bonne
+ann&eacute;e,<br>
+ Ma&icirc;tresse, ma&icirc;tre, accompagn&eacute;e<br>
+ D'autant que le bon Dieu voudra.</i></p>
+
+<p>-- Allons, nous vous la souhaitons bonne, r&eacute;pondaient
+mon p&egrave;re et ma<br>
+ m&egrave;re en donnant &agrave; chacun, bonnement, sous forme
+d'&eacute;trennes, une<br>
+ couple de pains longs et de miches rebondies.</p>
+
+<p>Par tradition, dans notre maison, comme dans plusieurs autres,
+on<br>
+ distribuait ainsi, au nouvel an, deux fourn&eacute;es de pain
+aux pauvres<br>
+ gens du village.</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Vivrais-je cent ans,<br>
+ Cent ans, je cuirai,<br>
+ Cent ans, je donnerai aux pauvres.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Cette formule, tous les soirs revenait dans la pri&egrave;re
+que mon p&egrave;re<br>
+ faisait avant d'aller au lit. Et aussi, &agrave; ses
+obs&egrave;ques, les pauvres<br>
+ gens, avec raison, purent dire, en le plaignant:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges dans le
+ciel<br>
+ l'accompagnaient. Amen!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPTER III</h2>
+
+<h3>LES ROIS MAGES</h3>
+
+<p>A la rencontre des Rois. -- La cr&egrave;che. -- Les
+sornettes<br>
+ maternelles. -- Dame Renaude. -- Les hantises de la nuit. --
+Le<br>
+ cheval de Cambaud. -- Les Sorciers. -- Les Matagots.
+--L'Esprit<br>
+ Fantastique.</p>
+
+<p>-- C'est demain la f&ecirc;te des Rois; si vous voulez les
+voir arriver,<br>
+ allez vite, petits, &agrave; leur rencontre, et portez-leur
+quelques<br>
+ offrandes.</p>
+
+<p>Voil&agrave;, de notre temps, la veille du jour des Rois, ce
+que nous<br>
+ disaient nos m&egrave;res.</p>
+
+<p>Et en avant! Toute la marmaille, les enfants du village,
+nous<br>
+ partions enthousiastes au-devant des Rois Mages, qui venaient
+&agrave;<br>
+ Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite,
+pour<br>
+ adorer l'Enfant J&eacute;sus.</p>
+
+<p>-- O&ugrave; allez-vous, petits?</p>
+
+<p>-- Nous allons au-devant des Rois.</p>
+
+<p>Et ainsi, tous ensemble, mioches &eacute;bouriff&eacute;s et
+blondines fillettes,<br>
+ en b&eacute;guins et petits sabots, nous partions sur le Chemin
+d'Arles, le<br>
+ coeur tressailli de joie, les yeux pleins de visions, et
+nous<br>
+ portions &agrave; la main, comme on nous l'avait dit, des
+galettes pour les<br>
+ Rois, des figues s&egrave;ches pour les pages, avec du foin pour
+les<br>
+ chameaux.</p>
+
+<p>Jours croissants,<br>
+ Jours cuisants.</p>
+
+<p>La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid. Le
+soleil<br>
+ descendait, blafard, devers le Rh&ocirc;ne. Les ruisseaux
+&eacute;taient gel&eacute;s.<br>
+ L'herbe des bords &eacute;tait brouie. Des saules
+d&eacute;feuill&eacute;s, les branches<br>
+ rougeoyaient. Le rouge-gorge, le troglodyte, sautillaient,<br>
+ fr&eacute;missants, familiers, de branche en branche... Et l'on
+ne voyait<br>
+ personne aux champs, &agrave; part quelque pauvre veuve qui
+rechargeait sur<br>
+ la t&ecirc;te son tablier plein de bois sec, ou quelque vieux
+d&eacute;penaill&eacute;<br>
+ qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte.</p>
+
+<p>-- O&ugrave; allez-vous si tard, petits?</p>
+
+<p>-- Nous allons au-devant des Rois!</p>
+
+<p>Et la t&ecirc;te en arri&egrave;re, fiers comme jeune coqs, en
+riant, en chantant,<br>
+ en courant &agrave; cloche-pied ou en faisant des glissades,
+nous allions<br>
+ devant nous sur le chemin blanch&acirc;tre, balay&eacute; par le
+vent.</p>
+
+<p>Puis, le jour d&eacute;clinait. Le clocher de Maillane
+disparaissait<br>
+ derri&egrave;re les arbres, derri&egrave;re les grands
+cypr&egrave;s aux pointes noires;<br>
+ et la campagne, vaste et nue, s'&eacute;pandait au lointain...
+Nous<br>
+ portions nos regards si loin que nous pouvions, &agrave; perte
+de vue, mais<br>
+ en vain! Rien ne se montrait &agrave; nous, hormis quelque
+faisceau<br>
+ d'&eacute;pines emport&eacute; dans les chaumes par le vent.
+Comme les soirs<br>
+ d'hiver et de janvier, tout &eacute;tait triste, souffreteux et
+muet.</p>
+
+<p>Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui,
+pli&eacute; dans sa<br>
+ cape, venait de faire pa&icirc;tre ses brebis.</p>
+
+<p>-- Mais o&ugrave; allez-vous, enfants si tard?</p>
+
+<p>-- Nous allons au-devant des Rois... Ne pourriez-vous pas nous
+dire<br>
+ s'ils sont encore bien loin?</p>
+
+<p>-- Ah! oui, les Rois? c'est vrai... Ils sont l&agrave;
+derri&egrave;re qui<br>
+ viennent; vous allez bient&ocirc;t les voir.</p>
+
+<p>Et de courir, et de courir, &agrave; la rencontre des Rois
+avec nos g&acirc;teaux,<br>
+ nos petites galettes, et les poign&eacute;es de foin pour les
+chameaux.</p>
+
+<p>Puis, le jour d&eacute;faillait. Le soleil, obstru&eacute; par
+un nuage &eacute;norme,<br>
+ s'&eacute;vanouissait peu &agrave; peu. Les babils
+fol&acirc;tres calmaient un brin. La<br>
+ bise fra&icirc;chissait et les plus courageux marchaient en
+retenant.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>-- Les voil&agrave;!</p>
+
+<p>Un cri de joie folle partait de toutes les bouches... et
+la<br>
+ magnificence de la pompe royale &eacute;blouissait nos yeux.
+Un<br>
+ rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides,
+fastueuses,<br>
+ enflammait, embrasait la zone du couchant; de gros lambeaux
+de<br>
+ pourpre flamboyaient; et d'or et de rubis, une demi-couronne,
+dardant<br>
+ un cercle de long rayons au ciel, illuminait l'horizon.</p>
+
+<p>-- Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs
+manteaux!<br>
+ voyez leurs drapeaux! et leur cavalerie et les chameaux qui
+viennent!</p>
+
+<p>Et nous demeurions &eacute;baubis... Mais bient&ocirc;t cette
+splendeur, mais<br>
+ bient&ocirc;t cette gloire, derni&egrave;re
+&eacute;chapp&eacute;e du soleil couchant, se<br>
+ fondait, s'&eacute;teignait peu &agrave; peu dans les nues; et,
+penauds, bouche<br>
+ b&eacute;ante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout
+seuls:</p>
+
+<p>-- O&ugrave; ont pass&eacute; les Rois?</p>
+
+<p>-- Derri&egrave;re la montagne.</p>
+
+<p>La chev&ecirc;che miaulait. La peur nous saisissait; et, dans
+le<br>
+ cr&eacute;puscule, nous retournions confus, en grignotant les
+g&acirc;teaux, les<br>
+ galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois.</p>
+
+<p>Et quand nous arrivions, ensuite, &agrave; nos maisons:</p>
+
+<p>-- Eh bien! les avez-vous vu? nos m&egrave;res nous
+disaient.</p>
+
+<p>-- Non, ils ont pass&eacute; en del&agrave;, de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la montagne.</p>
+
+<p>-- Mais quel chemin avez-vous pris?</p>
+
+<p>-- Le Chemin Arlatan...</p>
+
+<p>-- Ah! mes pauvres agneaux! Les Rois ne viennent pas de
+l&agrave;. C'est<br>
+ du Levant qu'ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le
+vieux<br>
+ Chemin de Rome... Ah! comme c'&eacute;tait beau, si vous aviez
+vu, si vous<br>
+ aviez vu, lorsqu'ils sont entr&eacute;s dans Maillane! Les
+tambours, les<br>
+ trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon
+Dieu!...<br>
+ Maintenant, ils sont &agrave; l'&eacute;glise, o&ugrave; ils
+font leur adoration. Apr&egrave;s<br>
+ souper, vous irez les voir.</p>
+
+<p>Nous soupions vite, -- moi, chez ma m&egrave;re-grand Nanan;
+puis, nous<br>
+ courions &agrave; l'&eacute;glise... Et, dans l'&eacute;glise
+pleine, d&egrave;s notre entr&eacute;e,<br>
+ l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, entamait,<br>
+ lentement, puis d&eacute;ployait, formidable, le superbe
+no&euml;l:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Ce matin,<br>
+ J'ai rencontr&eacute; le train<br>
+ De trois grands Rois qui allaient en voyage,<br>
+ Ce matin,<br>
+ J'ai rencontr&eacute; le train<br>
+ De trois grands Rois dessus le grand chemin.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Nous autres, affol&eacute;s, nous nous faufilions, entre les
+jupons des<br>
+ femmes, jusques &agrave; la chapelle de la Nativit&eacute;, et
+l&agrave;, suspendue sur<br>
+ l'autel, nous voyions la Belle &Eacute;toile! nous voyions les
+trois Rois<br>
+ Mages, en manteaux rouge, jaune, et bleu, qui saluaient
+l'Enfant<br>
+ J&eacute;sus: le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi
+Melchior avec son<br>
+ encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe! Nous<br>
+ admirions les charmants pages portant la queue de leurs
+manteaux<br>
+ tra&icirc;nants; puis, les chameaux bossus qui &eacute;levaient
+la t&ecirc;te sur l'&acirc;ne<br>
+ et le boeuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout
+autour, sur<br>
+ une petite montagne en papier barbouill&eacute;, les bergers,
+les berg&egrave;res,<br>
+ qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes;
+le<br>
+ meunier, charg&eacute; d'un sac de farine; la bonne vieille qui
+filait;<br>
+ l'&eacute;bahi qui admirait; le gagne-petit qui remoulait;
+l'h&ocirc;telier ahuri<br>
+ qui ouvrait sa fen&ecirc;tre, et, bref, tous les <i>santons</i>
+qui figurent &agrave;<br>
+ la Cr&egrave;che. Mais c'&eacute;tait le <i>Roi Maure</i> que
+nous regardions le plus.</p>
+
+<p>Maintes fois, depuis lors, il m'est arriv&eacute;, quand
+viennent les Rois,<br>
+ d'aller me promener, &agrave; la chute du jour, dans le Chemin
+d'Arles. Le<br>
+ rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des
+haies<br>
+ d'aub&eacute;pine. Toujours quelque pauvre vieux y cherche,
+comme jadis,<br>
+ des escargots dans l'herbe et la chev&ecirc;che toujours y
+miaule; mais,<br>
+ dans les nu&eacute;es du couchant, je n'y vois plus la gloire,
+ni la<br>
+ couronne des vieux Rois.</p>
+
+<p>-- O&ugrave; ont pass&eacute; les Rois?</p>
+
+<p>-- Derri&egrave;re la montagne.</p>
+
+<p>H&eacute;las! m&eacute;lancolie, tristesse des choses vues,
+autrefois dans la<br>
+ jeunesse! Si grand, si beau que f&ucirc;t le paysage connu,
+quand nous<br>
+ voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y
+manque<br>
+ toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose!</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Oh! vers les plaines de froment<br>
+ Laissez-moi me perdre pensif,<br>
+ Dans les grands bl&eacute;s pleins de ponceaux<br>
+ O&ugrave;, petit gars, je me perdais!<br>
+ Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe,<br>
+ En r&eacute;citant son ang&eacute;lus;<br>
+ Et, chantantes, les alouettes,<br>
+ Moi, je les suis dans le soleil...<br>
+ Ah! pauvre m&egrave;re, beau coeur aimant,<br>
+ Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!</i></p>
+
+<p>(Iles d'Or).</p>
+</blockquote>
+
+<p>Qui me rendra le d&eacute;lice, le bonheur id&eacute;al de mon
+&acirc;me ignorante,<br>
+ quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux
+chansons,<br>
+ aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma m&egrave;re
+en filant,<br>
+ cependant que j'&eacute;tais blotti sur ses genoux, me disait,
+me chantait,<br>
+ en douce langue de Provence: le <i>Pater des Calendes,
+Marie-Madeleine<br>
+</i> <i>la Pauvre P&eacute;cheresse</i>, le <i>Mousse de
+Marseille</i>, la <i>Porcheronne</i>, le<br>
+ <i>Mauvais Riche</i>, et tant d'autres r&eacute;cits,
+l&eacute;gendes et croyances de<br>
+ notre race proven&ccedil;ale, qui berc&egrave;rent mon jeune
+&acirc;ge d'un balancement<br>
+ de r&ecirc;ves et de po&eacute;sie &eacute;mue! Apr&egrave;s le
+lait que m'avait donn&eacute; son<br>
+ sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel
+des<br>
+ traditions et du bon Dieu.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, avec l'&eacute;troitesse du syst&egrave;me brutal
+qui ne veut plus<br>
+ tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts
+ang&eacute;liques de<br>
+ l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui
+fait<br>
+ les saints et les h&eacute;ros, les po&egrave;tes et les
+artistes, -- aujourd'hui,<br>
+ d&egrave;s que l'enfant na&icirc;t, avec la science nue et crue
+on lui dess&egrave;che<br>
+ coeur et &acirc;me... Eh! pauvres lunatiques! avec l'&acirc;ge
+et l'&eacute;cole,<br>
+ surtout l'&eacute;cole de la vie v&eacute;cue, on ne l'apprend
+que trop t&ocirc;t, la<br>
+ r&eacute;alit&eacute; mesquine et la d&eacute;sillusion
+analytique, scientifique, de tout<br>
+ ce qui nous enchanta.</p>
+
+<p>Si, &agrave; vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend
+pour une belle<br>
+ fille rayonnante de jeunesse, quelque f&acirc;cheux anatomiste
+venait nous<br>
+ tenir ce propos:</p>
+
+<p>-- Veux-tu savoir le vrai de cette cr&eacute;ature qui a tant
+d'attrait pour<br>
+ toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette!</p>
+
+<p>Ne croyez-vous pas qu'&agrave; l'instant nous l'enverrions
+faire pa&icirc;tre?</p>
+
+<p>Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de
+v&eacute;rit&eacute; autant<br>
+ vaudrait, ma foi, retourner au moyen &acirc;ge qui, partant du
+contraire de<br>
+ la science moderne, en &eacute;tait arriv&eacute; au m&ecirc;me
+r&eacute;sultat, en repr&eacute;sentant<br>
+ la vie par la Danse macabre.</p>
+
+<p>Bref, pour donner id&eacute;e des imaginations, hantises,
+peurs et spectres<br>
+ qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en
+sc&egrave;ne<br>
+ quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la
+vieille<br>
+ Renaude, et m'est avis qu'&agrave; ce sujet ce morceau-l&agrave;
+viendra &agrave; point.</p>
+
+<p>La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant
+sa<br>
+ maisonnette. Elle est fl&eacute;trie, ratatin&eacute;e et
+rid&eacute;e, la pauvre femme,<br>
+ comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les
+mouches qui<br>
+ se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et
+puis<br>
+ sommeille.</p>
+
+<p>-- Eh bien! tante Renaude, par l&agrave;, au bon soleil, vous
+faites un<br>
+ petit somme?</p>
+
+<p>-- Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis l&agrave;, &agrave;
+dire vrai, sans<br>
+ dormir ni veiller... Je r&ecirc;vasse, je dis des
+paten&ocirc;tres. Mais, puis en<br>
+ priant Dieu, on finit par s'assoupir... Oh! la mauvaise chose,
+quand<br>
+ on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux
+chiens.</p>
+
+<p>-- Vous attraperez un rhume, &agrave; ce grand
+soleil-l&agrave;, avec la<br>
+ r&eacute;verb&eacute;ration.</p>
+
+<p>-- Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis
+s&egrave;che,<br>
+ h&eacute;las! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne
+fournirais<br>
+ pas, peut-&ecirc;tre, une maille d'huile.</p>
+
+<p>-- A votre place, moi, je m'en irais un peu voir les
+comm&egrave;res de<br>
+ votre &acirc;ge, tout doucement. Cela vous ferait passer le
+temps.</p>
+
+<p>-- Allons donc, bonne gens! Les comm&egrave;res de mon
+&acirc;ge? bient&ocirc;t il n'en<br>
+ restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre
+Genevi&egrave;ve<br>
+ sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote;
+Catherine<br>
+ du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de
+mes<br>
+ peines &agrave; moi: autant vaut demeurer seule.</p>
+
+<p>-- Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec
+les<br>
+ lavandi&egrave;res.</p>
+
+<p>-- Allons donc, les lavandi&egrave;res! des
+p&eacute;ronnelles, qui, tout le jour,<br>
+ frappent &agrave; tort et &agrave; travers sur les uns et sur
+les autres. Elles ne<br>
+ disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout
+le<br>
+ monde; puis, elles rient comme des niaises. Quelque jour, le bon
+Dieu<br>
+ les punira par un exemple... Oh! non, non, ce n'est pas comme
+de<br>
+ notre temps.</p>
+
+<p>-- Et de quoi parliez-vous, dans votre temps?</p>
+
+<p>-- dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes,
+des<br>
+ sornettes, que l'on se d&eacute;lectait d'entendre: la
+B&ecirc;te des Sept T&ecirc;tes,<br>
+ <i>Jean Cherche-la-Peur,</i> le <i>Grand Corps sans
+Ame...</i></p>
+
+<p>Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou
+quatre<br>
+ veill&eacute;es.</p>
+
+<p>"A cette &eacute;poque-l&agrave;, on filait de l'&eacute;tai,
+du chanvre. L'hiver, apr&egrave;s<br>
+ souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous
+r&eacute;unissions<br>
+ dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral
+qui<br>
+ soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien
+au<br>
+ chaud, nous nous accroupissions sur la liti&egrave;re des
+brebis; et,<br>
+ pendant que les hommes &eacute;taient en train de traire ou de
+p&acirc;turer les<br>
+ b&ecirc;tes, et que les beaux agneaux agenouill&eacute;s
+cognaient sur le pis de<br>
+ leurs m&egrave;res en remuant la queue, nous, les femmes, comme
+je vous le<br>
+ dis, en tournant nos fuseaux nous &eacute;coutions ou disions
+des contes.</p>
+
+<p>"Mais je ne sais comment &ccedil;a va; on parlait, en ce
+temps, d'une foule<br>
+ de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que
+bien des<br>
+ personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes
+dignes de<br>
+ foi, assuraient avoir vues.</p>
+
+<p>"Tenez, ma tante M&iuml;an, la femme du Chaisier, dont les
+petits-fils<br>
+ habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser
+du<br>
+ bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on
+aurait<br>
+ dite apprivois&eacute;e. Ma tante se courba pour lui envoyer la
+main...<br>
+ Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu
+plus<br>
+ loin picorer dans le gazon. M&iuml;an, avec pr&eacute;caution,
+s'approcha encore<br>
+ de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper.
+Mais,<br>
+ tout en lui disant: "<i>Petite, tite, tite!</i>", d&egrave;s
+qu'elle croyait<br>
+ l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus
+ardente,<br>
+ la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-&ecirc;tre une
+heure de<br>
+ chemin. Puis comme le soleil &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+couch&eacute;, M&iuml;an, prenant peur,<br>
+ retourna chez elle. Or, il para&icirc;t qu'elle fit bien, car,
+si elle<br>
+ avait voulu suivre, malgr&eacute; la nuit, cette geline blanche,
+qui sait,<br>
+ Vierge Marie, o&ugrave; elle l'aurait conduite!</p>
+
+<p>"On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient
+une<br>
+ grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins
+qui<br>
+ sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de
+vauriens,<br>
+ qui venaient de faire la noce, aper&ccedil;urent un cheval noir
+qui sortait<br>
+ de l'&eacute;gout de Cambaud.</p>
+
+<p>"-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que
+je saute<br>
+ dessus.</p>
+
+<p>"Et le cheval se laissa monter.</p>
+
+<p>"-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi,
+je<br>
+ vais l'enfourcher.</p>
+
+<p>"Et voil&agrave; qu&#146;il l&#146;enfourche aussi.</p>
+
+<p>"-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre
+jouvenceau.</p>
+
+<p>"Et celui-l&agrave; grimpa aussi; et, &agrave; mesure
+qu&#146;ils montaient, le cheval<br>
+ noir s&#146;allongeait, s&#146;allongeait, s&#146;allongeait,
+tellement que, ma foi,<br>
+ douze de ces jeunes fous &eacute;taient &agrave; cheval
+d&eacute;j&agrave; quand le treizi&egrave;me<br>
+ s'&eacute;cria :</p>
+
+<p>"-- J&eacute;sus! Marie! grand saint Joseph! je crois
+qu&#146;il&#146; y a encore une<br>
+ place!</p>
+
+<p>"Mais, &agrave; ces mots, l&#146;animal disparut et nos douze
+bambocheurs se<br>
+ retrouv&egrave;rent penauds, tous debout sur leurs jambes...
+Heureusement,<br>
+ heureusement pour eux! car, si le beau dernier n&#146;avait pas
+cri&eacute; :<br>
+ "J&eacute;sus! Marie! grand saint Joseph!" la maleb&ecirc;te,
+assur&eacute;ment, les<br>
+ emportait tous au diable.</p>
+
+<p>"Savez-vous de quoi l&#146;on parlait encore? D&#146;une
+esp&egrave;ce de gens qui<br>
+ allaient, &agrave; minuit, faire le branle dans les landes, puis
+buvaient<br>
+ tour &agrave; tour &agrave; la Tasse d&#146;Argent. On les
+appelait: sorciers ou<br>
+ <i>mascs</i>, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque
+pays. J&#146;en<br>
+ ai m&ecirc;me connu plusieurs, &#151;- que je ne nommerai pas,
+&agrave; cause de leurs<br>
+ enfants. Bref, &agrave; ce qu&#146;il para&icirc;t,
+c&#146;&eacute;taient de mauvaises gens, car,<br>
+ une fois, mon grand-p&egrave;re, qui &eacute;tait p&acirc;tre
+l&agrave;-bas au Gr&egrave;s, en passant<br>
+ dans la nuit, derri&egrave;re le Mas des Pr&ecirc;tres, voulut
+regarder par la<br>
+ barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de
+ce<br>
+ vieux Mas abandonn&eacute;, des hommes qui jouaient &agrave; la
+paume avec des<br>
+ enfants, de petits enfants tout nus qu&#146;ils avaient pris
+dans le<br>
+ berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains
+en<br>
+ mains! Cela fait fr&eacute;mir.</p>
+
+<p>"Mais quoi! n&#146;y avait-il pas aussi des chats
+sorciers?</p>
+
+<p>Oui, il y avait des chats noirs qu&#146;on appelait
+<i>mutagots</i> et qui<br>
+ faisaient venir l&#146;argent dans les maisons o&ugrave; ils
+restaient... Tu as<br>
+ connu, n&#146;est-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant
+d&#146;&eacute;cus<br>
+ lorsqu&#146;elle tr&eacute;passa? Eh bien! elle avait un chat
+noir, auquel, &agrave;<br>
+ tous ses repas, elle jetait sous la table sa premi&egrave;re
+bouch&eacute;e.</p>
+
+<p>"J&#146;ai toujours ou&iuml; dire qu&#146;un soir, &agrave; la
+veill&eacute;e, mon pauvre oncle<br>
+ Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une
+esp&egrave;ce<br>
+ de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser &agrave;
+mal, lui lance<br>
+ un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit &agrave;
+notre oncle,<br>
+ avec un mauvais regard :</p>
+
+<p>"-&#151; <i>Tu as touch&eacute; Robert!</i></p>
+
+<p>"Quelles singuli&egrave;res choses! Aujourd&#146;hui, tout
+cela a l&#146;air de<br>
+ songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait
+bien<br>
+ qu&#146;il y e&ucirc;t quelque chose, puisque tous en avaient
+peur.</p>
+
+<p>"Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d&#146;autres, de
+ces &ecirc;tres<br>
+ &eacute;tranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la
+Chauche-Vieille,<br>
+ qui, la nuit, s&#146;accroupissait 1&agrave; sur votre poitrine
+et vous &ocirc;tait le<br>
+ souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y
+avait le<br>
+ Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que
+sais-je,<br>
+ moi?...</p>
+
+<p>"Mais tiens,je l&#146;oubliais : et l&#146;Esprit Fantastique!
+Celui-l&agrave;, on ne<br>
+ peut pas dire qu&#146;il n&#146;ait pas exist&eacute; : je
+l&#146;ai entendu et vu. Il<br>
+ hantait notre &eacute;curie. Feu mon p&egrave;re (devant Dieu
+soit-il!) une fois<br>
+ sommeillait dans le grenier &agrave; foin. Tout &agrave; coup,
+il entend l&agrave;-bas<br>
+ ouvrir la porte. Il veut regarder d&#146;une fente, une fente de
+la<br>
+ fen&ecirc;tre, et sais-tu ce qu&#146;il voit? Il voit nos
+b&ecirc;tes, le mulet, la<br>
+ mule, l&#146;&acirc;ne, la jument et le petit poulain qui, fort
+bien coupl&eacute;s<br>
+ ensemble, s&#146;en allaient, sous la lune, boire &agrave;
+l&#146;abreuvoir, tout<br>
+ seuls. Mon p&egrave;re comprit vite, car il n&#146;&eacute;tait
+pas neuf &agrave; pareille<br>
+ hantise, que c&#146;&eacute;tait le Fantastique qui les
+conduisait boire. Il se<br>
+ recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il
+trouva<br>
+ l&#146;&eacute;curie ouverte &agrave; deux battants.</p>
+
+<p>"Ce qui attire le Fantastique dans les &eacute;tables,
+c&#146;est, dit-on, les<br>
+ grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel qu&#146;un
+enfant<br>
+ d&#146;un an, lorsqu&#146;on agite le hochet. Mais il n&#146;est
+pas m&eacute;chant, il<br>
+ s&#146;en faut de beaucoup; il est capricieux et se pla&icirc;t
+&agrave; faire des<br>
+ niches. S&#146;il est de bonne humeur, il vous &eacute;trillera
+vos b&ecirc;tes, il<br>
+ leur tresse la crini&egrave;re, il leur met de la paille
+blanche, il nettoie<br>
+ leur mangeoire... il est m&ecirc;me &agrave; remarquer que,
+l&agrave; o&ugrave; est le<br>
+ Fantastique, il y a toujours une b&ecirc;te mieux portante que
+les autres,<br>
+ parce que le farfadet l&#146;a prise en gr&acirc;ce par caprice,
+et alors, dans<br>
+ la nuit, il va et vient dans la cr&egrave;che et lui soutire le
+foin des<br>
+ autres.</p>
+
+<p>"Mais, par m&eacute;garde et par hasard, si, dans votre
+&eacute;curie, vous<br>
+ d&eacute;rangez quelque chose contre sa volont&eacute;,
+a&iuml;e, a&iuml;e, a&iuml;e! la nuit<br>
+ suivante, il fait un sabbat de mal&eacute;diction. Il embrouille
+la queue<br>
+ des b&ecirc;tes, il leur entortille les pieds dans leurs
+chev&ecirc;tres et<br>
+ licous; il renverse, patatras! l&#146;&eacute;tag&egrave;re des
+colliers; il remue, dans<br>
+ la cuisine, la po&ecirc;le et la cr&eacute;maill&egrave;re;
+enfin, il tarabuste de toutes<br>
+ les mani&egrave;res... Tellement qu&#146;une fois, mon
+p&egrave;re, ennuy&eacute; de tout ce<br>
+ vacarme, dit:</p>
+
+<p>"-&#151; Il faut en finir!</p>
+
+<p>"Il prend, &agrave; cette fin, un picotin de vesces, monte au
+fenil,<br>
+ &eacute;parpille la menue graine dans le foin et dans la paille
+et crie au<br>
+ Fantastique :</p>
+
+<p>"&#151;- Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces
+graines de<br>
+ pois gris.</p>
+
+<p>"Or, l&#146;Esprit Fantastique, qui se compla&icirc;t aux
+minuties et qui aime<br>
+ que tout soit bien rang&eacute; en ordre, se mit, &agrave; ce
+qu&#146;il para&icirc;t, &agrave; trier<br>
+ les pois gris; et de v&eacute;tiller, Dieu sait! car nous
+trouv&acirc;mes de<br>
+ petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon
+p&egrave;re le<br>
+ savait) ce travail m&eacute;ticuleux &agrave; la fin
+l&#146;ennuya, et il d&eacute;tala du<br>
+ fenil, et jamais nous ne le rev&icirc;mes.</p>
+
+<p>"Si! car, pour achever, moi, je le vis encore une fois.
+Imagine-toi<br>
+ qu&#146;un jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du
+cat&eacute;chisme.<br>
+ Passant pr&egrave;s d&#146;un peuplier, j&#146;entendis rire
+&agrave; la cime de l&#146;arbre : je<br>
+ l&egrave;ve la t&ecirc;te, je regarde, et tout en haut du
+peuplier, j&#146;aper&ccedil;ois<br>
+ l&#146;Esprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me
+faisait<br>
+ signe de grimper... Ah !<br>
+ je te demande un peu! Pas pour un cent d&#146;oignons je
+n&#146;y aurais<br>
+ grimp&eacute;; je d&eacute;guerpis comme une folle et depuis,
+&ccedil;&#146;a &eacute;t&eacute; fini.</p>
+
+<p>"C&#146;est &eacute;gal, je t&#146;assure que quand venait la
+nuit et qu&#146;autour de la<br>
+ lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de
+sortir!<br>
+ Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous
+dev&icirc;nmes<br>
+ grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors,
+&agrave; la<br>
+ veill&eacute;e, les gar&ccedil;ons nous criaient :</p>
+
+<p>"-&#151; Allons, venez, les filles! Nous ferons, &agrave; la
+lune, un tour de<br>
+ farandole.</p>
+
+<p>"-&#151; Pas si sottes! r&eacute;pondions-nous. Si nous
+allions rencontrer<br>
+ l&#146;Esprit Fantastique ou la Poule Blanche...</p>
+
+<p>"-&#151; Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc
+pas que ce<br>
+ sont l&agrave; des contes de m&egrave;re-grand l&#146;aveugle!
+N&#146;ayez pas peur, venez,<br>
+ nous vous tiendrons compagnie.</p>
+
+<p>"Et c&#146;est ainsi que nous sort&icirc;mes et, peu &agrave;
+peu, ma foi, en causant<br>
+ avec les gars, &#151;- les gar&ccedil;ons de cet &acirc;ge, tu
+sais, n&#146;ont pas de bon<br>
+ sens, ils ne disent que des b&ecirc;tises et vous font rire par
+foroe, &#151;-<br>
+ peu &agrave; peu, peu &agrave; peu, nous n&#146;e&ucirc;mes plus
+de peur... Et depuis lors, te<br>
+ dis-je, je n&#146;ai plus ou&iuml; parler de ces hantises de
+nuit.</p>
+
+<p>"Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez d&#146;ouvrage
+pour nous<br>
+ &ocirc;ter l&#146;ennui. Telle que tu me vois, j&#146;ai eu,
+moi, onze enfants, que<br>
+ j&#146;ai tous men&eacute;s &agrave; bien, et, sans compter les
+miens, j&#146;en ai nourri<br>
+ quatorze!</p>
+
+<p>"Ah! va, quand on n&#146;est pas riche et qu&#146;on a tant de
+marmaille, qu&#146;il<br>
+ faut emmailloter, bercer, allaiter, &eacute;br&eacute;ner,
+c&#146;est un joli son de<br>
+ musette!"</p>
+
+<p>-- Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne.</p>
+
+<p>-- Oh! &agrave; pr&eacute;sent, nous sommes m&ucirc;rs; il
+viendra nous cueillir quand il<br>
+ voudra.</p>
+
+<p>Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches;
+et,<br>
+ abaissant la t&ecirc;te, elle se reblottit tranquille pour boire
+son<br>
+ soleil.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE IV</h2>
+
+<h3>L&#146;&Eacute;COLE BUISSONNI&Egrave;RE</h3>
+
+<p>Vagabondage par les champs. &#151; Les bestioles du bon Dieu.
+&#151; La vieille<br>
+ de Papeligosse. -- Les boh&eacute;miens. &#151; Le tonneau du
+loup : r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Vers les huit ans, et pas plus t&ocirc;t, &#151;- avec mon
+sachet bleu pour y<br>
+ porter mon livre, mon cahier et mon go&ucirc;ter, &#151;- on
+m&#146;envoya &agrave;<br>
+ l&#146;&eacute;co1e..., pas plus t&ocirc;t, Dieu merci! Car, en
+ce qui a trait &agrave; mon<br>
+ d&eacute;veloppement intime et naturel, &agrave;
+l&#146;&eacute;ducation et trempe de ma jeune<br>
+ &acirc;me de po&egrave;te, j&#146;en ai plus appris, bien
+s&ucirc;r, dans les sauts et<br>
+ gambades de mon enfance populaire que dans le rab&acirc;chage de
+tous les<br>
+ rudiments.</p>
+
+<p>De notre temps, le r&ecirc;ve de tous les polissons qui
+allions &agrave; l&#146;&eacute;cole<br>
+ &eacute;tait de faire un <i>planti&eacute;</i>. Celui qui en
+avait fait un &eacute;tait regard&eacute;<br>
+ par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un
+luron<br>
+ fieff&eacute;!</p>
+
+<p>Un <i>planti&eacute;</i> d&eacute;signe, en Provence,
+l&#146;escapade que fait l&#146;enfant loin<br>
+ de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir
+o&ugrave;<br>
+ il va. Les petits Proven&ccedil;aux font cette &eacute;cole
+buissonni&egrave;re lorsque,<br>
+ apr&egrave;s quelque faute, quelque grave m&eacute;fait, quelque
+d&eacute;sob&eacute;issance, ils<br>
+ redoutent, pour leur rentr&eacute;e au logis, quelque bonne
+ross&eacute;e.</p>
+
+<p>Donc, sit&ocirc;t pressentir ce qui leur pend &agrave;
+l&#146;oreille, mes p&eacute;teux<br>
+ <i>plantent</i> l&agrave; l&#146;&eacute;cole et p&egrave;re et
+m&egrave;re; advienne que pourra, ils<br>
+ partent &agrave; l&#146;aventure et vive la libert&eacute;!</p>
+
+<p>C&#146;est chose d&eacute;licieuse, incomparable, &agrave; cet
+&acirc;ge, de se sentir ma&icirc;tre<br>
+ absolu, la bride sur le cou, d&#146;aller partout o&ugrave;
+l&#146;on veut et en avant<br>
+ dans les garrigues! et en avant aux mar&eacute;cages! et en
+avant par la<br>
+ montagne!</p>
+
+<p>Seulement, puis vient la faim. Si c&#146;est un
+<i>planti&eacute;</i> d&#146;&eacute;t&eacute;, encore<br>
+ c&#146;est pain b&eacute;nit. Il y a les carr&eacute;s de
+f&egrave;ves, les jardins avec leurs<br>
+ pommes, leurs poires et leurs p&ecirc;ches, les arbres de
+cerises, qui vous<br>
+ prennent par l&#146;oeil, les figuiers qui vous offrent leurs
+figues bien<br>
+ m&ucirc;ries, et les melons ventrus qui vous crient :
+"Mangez-moi" Et puis,<br>
+ les belles vignes, les ceps aux grappes d&#146;or, ha! il me
+semble les<br>
+ voir !</p>
+
+<p>Mais si c&#146;est un <i>planti&eacute;</i> d&#146;hiver, il
+faut alors s&#146;industrier...<br>
+ Parbleu, il est de petits dr&ocirc;les qui, passant par les
+fermes o&ugrave; ils<br>
+ ne sont pas connus, demandent l&#146;hospitalit&eacute;. Puis,
+s&#146;ils peuvent, les<br>
+ fripons volent les oeufs aux poulaillers et m&ecirc;me les
+nichets, qu&#146;ils<br>
+ boivent tout crus, avale!</p>
+
+<p>Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont
+d&eacute;laiss&eacute; l&#146;&eacute;cole et<br>
+ la famille, non tant par cagnardise que par soif
+d&#146;ind&eacute;pendance ou<br>
+ pour quelque injustice qui les a bless&eacute;s au coeur,
+ceux-l&agrave; fuient<br>
+ l&#146;homme et son habitation. Ils passent le jour,
+couch&eacute;s dans les<br>
+ bl&eacute;s, dans les foss&eacute;s, dans les champs de mil,
+sous les ponts ou dans<br>
+ les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien
+dans les<br>
+ tas de foin. Vienne faim, ils mangent des m&ucirc;res (celles
+des haies,<br>
+ celles des chaumes), des prunelles, des amandes qu&#146;on
+oublia sur<br>
+ l&#146;arbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le
+fruit de<br>
+ l&#146;orme (qu&#146;ils appellent du <i>pain blanc</i>), des
+oignons remont&eacute;s, des<br>
+ poires d&#146;&eacute;tranguillon, des fa&icirc;nes, et,
+s&#146;il le faut, des glands. Tout<br>
+ le jour n&#146;est qu&#146;un jeu, tous les sauts sont des
+cabrioles...<br>
+ Qu&#146;est-il besoin de camarades? Toutes les b&ecirc;tes et
+bestioles l&agrave; vous<br>
+ tiennent compagnie; vous comprenez ce qu&#146;elles font, ce
+qu&#146;elles<br>
+ disent, ce qu&#146;elles pensent, et il semble qu&#146;elles
+comprennent tout<br>
+ ce que vous leur dites.</p>
+
+<p>Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous
+la<br>
+ froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la
+l&acirc;chez<br>
+ avec une paille dans l&#146;anus.</p>
+
+<p>Ou, couch&eacute;s le long d&#146;un talus, voil&agrave; une
+b&ecirc;te-&agrave;-Dieu qui vous grimpe<br>
+ sur le doigt? Vous lui chantez aussit&ocirc;t :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Coccinelle, vole!<br>
+ Va-t&#146;en &agrave; l&#146;&eacute;cole.<br>
+ Prends donc tes matines,<br>
+ Va &agrave; la doctrine...</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et la b&ecirc;te-&agrave;-Dieu d&eacute;ployant ses ailes,
+vous dit en s&#146;envolant :</p>
+
+<p>-&#151; Vas-y toi-m&ecirc;me, &agrave; l&#146;&eacute;cole.
+J&#146;en sais assez pour moi.<br>
+ Une mante religieuse, agenouill&eacute;e, vous
+regarde-t-elle?<br>
+ Vous l&#146;interrogez ainsi :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Mante, toi qui sais tout,<br>
+ O&ugrave; est le loup?</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>L&#146;insecte &eacute;tend la patte et vous montre la
+montagne.</p>
+
+<p>Vous d&eacute;couvrez un l&eacute;zard qui se chauffe au
+soleil? Vous lui adressez<br>
+ ces paroles :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>L&eacute;zard, l&eacute;zard,<br>
+ D&eacute;fends-moi des serpents :<br>
+ Quand tu passeras vers ma maison<br>
+ Je te donnerai un grain de sel.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>-&#151; A ta maison, que n&#146;y retournes-tu? a l&#146;air
+de dire le finaud.</p>
+
+<p>Et psitt, il s&#146;enfuit dans son trou.</p>
+
+<p>Enfin, si vous voyez un lima&ccedil;on, voici la formule :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Colima&ccedil;on borgne,<br>
+ Montre-moi tes cornes,<br>
+ Ou j&#146;appelle le forgeron<br>
+ Pour qu&#146;il te brise ta maison.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et encore la maison, et toujours la maison, o&ugrave;
+l&#146;esprit revient sans<br>
+ cesse, tellement qu&#146;&agrave; la fin, quand vous avez
+g&acirc;t&eacute; assez de nids, -&#151;<br>
+ et de culottes, -&#151; quand vous avez avec de l&#146;orge,
+fait assez de<br>
+ chalumeaux et assez d&eacute;cortiqu&eacute; de brindilles de
+saule pour fabriquer<br>
+ des sifflets, et qu&#146;avec des pommes vertes ou tout autre
+fruit suret<br>
+ vous avez agac&eacute; vos dents, a&iuml;e! la nostalgie vous
+prend, le coeur<br>
+ vous devient gros -&#151; et vous rentrez, la t&ecirc;te
+basse.</p>
+
+<p>Moi, comme les copains, en proven&ccedil;al de race que
+j&#146;&eacute;tais ou devais<br>
+ &ecirc;tre (ne vous en &eacute;tonnez pas), au bout de trois
+mois &agrave; peine que<br>
+ j&#146;&eacute;tais &agrave; l&#146;&eacute;cole, je fis aussi
+mon <i>planti&eacute;</i>. Et en voici le motif :</p>
+
+<p>Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous pr&eacute;texte
+d&#146;aller couper<br>
+ de l&#146;herbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le
+jour)<br>
+ venaient m&#146;attendre &agrave; mon d&eacute;part pour
+l&#146;&eacute;cole de Maillane et me<br>
+ disaient :</p>
+
+<p>-- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire &agrave;
+l&#146;&eacute;cole, pour rester tout<br>
+ le jour entre quatre murs! pour &ecirc;tre mis en
+p&eacute;nitence! pour avoir sur<br>
+ les doigts, puis, des coups de f&eacute;rule! Viens jouer avec
+nous...</p>
+
+<p>H&eacute;las I l&#146;eau claire riait dans les ruisseaux;
+l&agrave;-haut, chantaient<br>
+ les alouettes; les bleuets, les gla&iuml;euls, les coquelicots,
+les<br>
+ nielles, fleurissaient au soleil dans les bl&eacute;s
+verdoyants...</p>
+
+<p>Et je disais :</p>
+
+<p>-- L&#146;&eacute;cole, eh bien! tu iras demain.</p>
+
+<p>Et, alors, dans les cours d&#146;eau, avec culottes
+retrouss&eacute;es, houp! on<br>
+ allait "gu&eacute;er". Nous barbotions, nous pataugions, nous
+p&ecirc;chions des<br>
+ t&ecirc;tards, nous faisions des p&acirc;t&eacute;s, pif!
+paf!<br>
+ avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir
+jusqu&#146;&agrave;<br>
+ mi-jambes (pour se faire des bottes). Et apr&egrave;s, dans la
+poussi&egrave;re de<br>
+ quelque chemin creux, vite! &agrave; bride abattue :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Les soldats s&#146;en vont!<br>
+ A la guerre ils vont,<br>
+ Et ra-pa-ta-plan,<br>
+ Garez-vous devant!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi
+n&#146;&eacute;taient pas nos<br>
+ cousins! Sans compter qu&#146;avec le pain et la pitance de mon
+bissac, on<br>
+ faisait sur l&#146;herbe, ensuite, un beau petit go&ucirc;ter...
+Mais il faut<br>
+ que tout finisse!</p>
+
+<p>Voici qu&#146;un jour mon p&egrave;re, que le ma&icirc;tre
+d&#146;&eacute;cole avait d&ucirc; pr&eacute;venir,<br>
+ me dit :</p>
+
+<p>-&#151; &Eacute;coute, Fr&eacute;d&eacute;ric, s&#146;il
+t&#146;arrive encore une fois de manquer l&#146;&eacute;cole<br>
+ pour aller patauger dans les foss&eacute;s, vois, rappelle-toi
+ceci : je te<br>
+ brise une verge de saule sur le dos...</p>
+
+<p>Trois jours apr&egrave;s, par &eacute;tourderie, je manquai
+encore la classe et je<br>
+ retournai "gu&eacute;er".</p>
+
+<p>M&#146;avait-il &eacute;pi&eacute;, ou est-ce le hasard qui
+l&#146;amena? Voil&agrave; que, sans<br>
+ culotte, pendant qu&#146;avec les autres polissons habituels
+nous<br>
+ gambadions encore dans l&#146;eau, soudain, &agrave; trente pas
+de moi, je vois<br>
+ appara&icirc;tre mon p&egrave;re. Mon sang ne fit qu&#146;un
+tour.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re s&#146;arr&ecirc;ta et me cria :</p>
+
+<p>-&#151; Cela va bien... Tu sais ce que je t&#146;ai promis?
+Va, je t&#146;attends ce<br>
+ soir.</p>
+
+<p>Rien de plus, et il s&#146;en alla.</p>
+
+<p>Mon seigneur p&egrave;re, bon comme le pain b&eacute;nit, ne
+m&#146;avait jamais donn&eacute;<br>
+ une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et
+je le<br>
+ craignais comme le feu.</p>
+
+<p>"Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton p&egrave;re te
+tue... S&ucirc;rement,<br>
+ il doit &ecirc;tre all&eacute; pr&eacute;parer la verge."</p>
+
+<p>Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts,
+me<br>
+ chantaient par-dessus : &#151;<br>
+ -- A&iuml;e! a&iuml;e! a&iuml;e! la racl&eacute;e; a&iuml;e!
+a&iuml;e! a&iuml;e! sur ta peau!</p>
+
+<p>"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut
+d&eacute;guerpir et<br>
+ faire un <i>planti&eacute;</i>."</p>
+
+<p>Et je partis. Je pris, autant qu&#146;il me souvient, un
+chemin qui<br>
+ conduisait, l&agrave;-haut, vers la Crau d&#146;Eyragues. Mais,
+en ce temps,<br>
+ pauvre petit, savais-je bien o&ugrave; j&#146;allais? Et aussi,
+lorsque j&#146;eus<br>
+ chemin&eacute; peut-&ecirc;tre une heure ou une heure et demie,
+il me parut, &agrave;<br>
+ dire vrai, que j&#146;&eacute;tais dans
+l&#146;Am&eacute;rique.</p>
+
+<p>Le soleil commen&ccedil;ait &agrave; baisser vers son
+couchant; j&#146;&eacute;tais las,<br>
+ j&#146;avais peur...</p>
+
+<p>"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, o&ugrave; vas-tu
+souper? Il<br>
+ faut aller demander l&#146;hospitalit&eacute; dans quelque
+ferme."</p>
+
+<p>Et, m&#146;&eacute;cartant de la route, doucement je me
+dirigeai vers un petit<br>
+ Mas blanc, qui m&#146;avait l&#146;air tout avenant, avec son
+toit &agrave; porcs, sa<br>
+ fosse &agrave; fumier, son puits, sa treille, le tout
+abrit&eacute; du mistral par<br>
+ une haie de cypr&egrave;s.</p>
+
+<p>Timide, je m&#146;avan&ccedil;ais sur le pas de la porte et je
+vis une vieille<br>
+ qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal
+peign&eacute;e. Pour<br>
+ manger ce qu&#146;elle touchait, il e&ucirc;t fallu avoir bien
+faim. La vieille<br>
+ avait d&eacute;croch&eacute; la marmite de la
+cr&eacute;maill&egrave;re, l&#146;avait pos&eacute;e par
+terre<br>
+ au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se
+grattant,<br>
+ avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement,
+elle<br>
+ &eacute;pandait sur les l&egrave;ches de pain moisi.</p>
+
+<p>-&#151; Eh bien! m&egrave;re-grand, vous trempez la soupe?</p>
+
+<p>&#151;- Oui, me r&eacute;pondit-elle... Et d&#146;o&ugrave;
+sors-tu, petit?</p>
+
+<p>-&#151; Je suis de Maillane, lui dis-je; j&#146;ai fait une
+escapade et je<br>
+ viens vous demander... l&#146;hospitalit&eacute;.</p>
+
+<p>-&#151; En ce cas, me r&eacute;pliqua la vilaine vieille
+d&#146;un ton grognon,<br>
+ assieds-toi sur l&#146;escalier pour ne pas user mes
+chaises.</p>
+
+<p>Et je me pelotonnai sur la premi&egrave;re marche.</p>
+
+<p>-&#151; Ma grand, comment s&#146;appelle ce pays?</p>
+
+<p>-&#151; Papeligosse.</p>
+
+<p>-&#151; Papeligosse!</p>
+
+<p>Vous savez que, lorsqu&#146;on parle aux enfants d&#146;un
+pays lointain, les<br>
+ gens, pour badiner, disent, parfois : <i>Papeligosse</i>. Jugez
+donc, &agrave;<br>
+ cet &acirc;ge-l&agrave;, moi je croyais &agrave; Papeligosse,
+&agrave; Zibe-Zoube, &agrave; Gafe-1&#146;Ase<br>
+ et autres pays fantastiques, comme &agrave; mon saint pater. Et
+aussi, &agrave;<br>
+ peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de
+chez<br>
+ moi, la sueur froide me vint dans le dos.</p>
+
+<p>-&#151; Ah &ccedil;&agrave;! me fit la vieille, quand elle eut
+fini sa besogne, &agrave;<br>
+ pr&eacute;sent ce n&#146;est pas le tout, petit : en ce pays-ci,
+les paresseux ne<br>
+ mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il
+faut<br>
+ la gagner.</p>
+
+<p>-&#151; Bien volontiers... Et que faut-il faire?</p>
+
+<p>-&#151; Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de
+l&#146;escalier<br>
+ et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon
+ami,<br>
+ aura sa part du bon potage... et l&#146;autre mangera des
+yeux.</p>
+
+<p>-&#151; Je veux bien.</p>
+
+<p>Sans compter que j&#146;&eacute;tais fier, ma foi, de gagner
+mon souper, surtout<br>
+ en m&#146;amusant. Je pensais :</p>
+
+<p>"&Ccedil;a ira bien mal, si la vieille &eacute;clop&eacute;e
+saute plus loin que toi."</p>
+
+<p>Et les pieds joints, aussit&ocirc;t dit, nous nous
+pla&ccedil;ons au pied de<br>
+ l&#146;escalier &#151;- qui, dans les Mas, comme vous savez, se
+trouve en face<br>
+ de la porte, tout pr&egrave;s du seuil.</p>
+
+<p>-&#151; Et je dis : un, cria la vieille en balan&ccedil;ant
+les bras pour prendre<br>
+ &eacute;lan.</p>
+
+<p>-&#151; Et je dis : deux.</p>
+
+<p>-&#151; Et je dis: trois!</p>
+
+<p>Moi, je m&#146;&eacute;lance de toutes mes forces et je
+franchis le seuil. Mais<br>
+ la vieille coquine, qui n&#146;avait fait que le semblant, ferme
+aussit&ocirc;t<br>
+ la porte, pousse vite le verrou et me crie :</p>
+
+<p>-&#151; Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent
+&ecirc;tre en peine,<br>
+ va!</p>
+
+<p>Je restai sot, pauvret, comme un panier perc&eacute;... Et,
+maintenant, o&ugrave;<br>
+ faut-il aller? A la maison? Je n&#146;y serais pas
+retourn&eacute; pour un<br>
+ empire, car je voyais, me semblait-il, &agrave; la main de mon
+p&egrave;re, la<br>
+ verge mena&ccedil;ante. Et puis, il &eacute;tait presque nuit et
+je ne me rappelais<br>
+ plus le chemin qu&#146;il fallait prendre.</p>
+
+<p>-&#151; A la garde de Dieu!</p>
+
+<p>Derri&egrave;re le Mas, &eacute;tait un sentier qui, entre
+deux hauts talus,<br>
+ montait vers la colline. Je m&#146;y engage &agrave; tout
+hasard; et marche,<br>
+ petit Fr&eacute;d&eacute;ric.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir mont&eacute;, descendu tant et plus,
+j&#146;&eacute;tais rendu de fatigue...<br>
+ Pensez-vous? A cet &acirc;ge, avec rien dans le ventre depuis
+midi. Enfin,<br>
+ je vais d&eacute;couvrir, dans une vigne inculte, une
+chaumi&egrave;re d&eacute;labr&eacute;e. Il<br>
+ devait, autrefois, s&#146;y &ecirc;tre mis le feu, car les murs,
+pleins de<br>
+ l&eacute;zardes, &eacute;taient noircis par la fum&eacute;e; ni
+portes ni fen&ecirc;tres; et les<br>
+ poutres, qui ne tenaient plus que d&#146;un bout,
+tra&icirc;naient, de l&#146;autre,<br>
+ sur le sol. Vous eussiez dit la tani&egrave;re o&ugrave; niche
+le Cauchemar.</p>
+
+<p>Mais (comme on dit), par force, &agrave; Aix, on les pendait.
+Las,<br>
+ d&eacute;faillant, mort de sommeil, je grimpai et
+m&#146;allongeai sur la plus<br>
+ grosse des poutres... Et, dans un clin d&#146;oeil.<br>
+ J&#146;&eacute;tais endormi.</p>
+
+<p>Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi.
+Toujours<br>
+ est-il qu&#146;au milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir
+tout &agrave; coup<br>
+ un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui<br>
+ causaient et riaient.</p>
+
+<p>"Songes-tu? me disais-je en moi-m&ecirc;me, dans mon sommeil,
+songes-tu ou<br>
+ est-ce r&eacute;el?"</p>
+
+<p>Mais ce pesant bien-&ecirc;tre, o&ugrave;
+l&#146;assoupissement vous plonge, m&#146;enlevait<br>
+ toute peur et je continuais tout doucement &agrave; dormir.</p>
+
+<p>Il faut croire qu&#146;&agrave; la longue la fum&eacute;e
+finit par me suffoquer; je<br>
+ sursaute soudain et je jette un cri d&#146;effroi... Oh! quand
+je ne suis<br>
+ pas mort, mort d&#146;&eacute;pouvante, l&agrave;, je ne mourrai
+jamais plus!</p>
+
+<p>Figurez-vous trois faces de boh&egrave;mes qui, tous les trois
+&agrave; la fois, se<br>
+ retourn&egrave;rent vers moi, avec des yeux, des yeux
+terribles...</p>
+
+<p>-&#151; Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me
+tuez pas!</p>
+
+<p>Lors, les trois boh&eacute;miens, qui avaient eu, bien
+s&ucirc;r, autant de peur<br>
+ que moi, se prirent &agrave; rire et l&#146;un d&#146;eux me dit
+:</p>
+
+<p>-&#151; C&#146;est &eacute;gal! tu peux te vanter, mauvais
+petit moutard, de nous<br>
+ avoir fichu une belle venette!</p>
+
+<p>Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un
+peu<br>
+ courage, et je sentis, en m&ecirc;me temps, extr&ecirc;mement
+agr&eacute;able, une odeur<br>
+ de r&ocirc;ti me monter dans les narines.</p>
+
+<p>Ils me firent descendre de mon perchoir, me demand&egrave;rent
+d&#146;o&ugrave; j'&eacute;tais,<br>
+ de qui j'&eacute;tais, comment je me trouvais l&agrave;, que
+sais-je encore?</p>
+
+<p>Et rassur&eacute;, enfin, compl&egrave;tement, un des voleurs
+(c&#146;&eacute;taient, en effet,<br>
+ trois voleurs) :</p>
+
+<p>-&#151; Puisque tu as fait un <i>planti&eacute;</i>, me
+dit-il, tu dois avoir faim...<br>
+ Tiens, mords l&agrave;.</p>
+
+<p>Et il me jeta, comme &agrave; un chien, une &eacute;clanche
+d&#146;agneau saignante, &agrave;<br>
+ moiti&eacute; cuite. Alors, je m&#146;aper&ccedil;us seulement
+qu&#146;ils venaient de faire<br>
+ r&ocirc;tir un jeune mouton, &#151;- qu&#146;ils devaient avoir
+d&eacute;rob&eacute;, probablement,<br>
+ &agrave; quelque p&acirc;tre.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t que nous e&ucirc;mes, de cette fa&ccedil;on,
+tous bien mang&eacute;, les trois<br>
+ hommes se lev&egrave;rent, ramass&egrave;rent leurs hardes, se
+parl&egrave;rent &agrave; voix<br>
+ basse; puis, l&#146;un d&#146;eux :</p>
+
+<p>-- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne
+voulons<br>
+ pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas
+o&ugrave;<br>
+ nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est
+l&agrave;. Quand<br>
+ il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira,
+s&#146;il<br>
+ veut.</p>
+
+<p>-- Mettez-moi dans le tonneau, r&eacute;pondis-je d&#146;un
+air soumis.</p>
+
+<p>J&#146;&eacute;tais encore bien content de m&#146;en tirer
+&agrave; si bon march&eacute;.</p>
+
+<p>Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par
+hasard un<br>
+ tonneau d&eacute;fonc&eacute; ou, sans doute &agrave; la
+vendange, les ma&icirc;tres de la vigne<br>
+ devaient faire cuver le mo&ucirc;t.</p>
+
+<p>On m&#146;attrape par le derri&egrave;re et, paf! dans le
+tonneau. Me voil&agrave; donc<br>
+ tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond d&#146;une
+chaumi&egrave;re en<br>
+ ruine!</p>
+
+<p>Je m&#146;y blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout
+en<br>
+ attendant l&#146;aube, je priais &agrave; voix basse pour
+&eacute;loigner les mauvais<br>
+ esprits.</p>
+
+<p>Mais figurez-vous que soudain j&#146;entends, dans
+l&#146;obscurit&eacute;, quelque<br>
+ chose qui r&ocirc;dait, qui s&#146;&eacute;brouait, autour de ma
+tonne!</p>
+
+<p>Je retiens mon haleine comme si j&#146;&eacute;tais mort, en
+me recommandant &agrave;<br>
+ Dieu et &agrave; la grande Sainte Vierge... Et j&#146;entendais
+tourner et<br>
+ retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis s&#146;en
+aller, puis<br>
+ revenir... Que diable est-ce l&agrave; encore? Mon coeur battait
+et<br>
+ bruissait comme une horloge.</p>
+
+<p>Pour en finir, le jour commen&ccedil;ait &agrave; blanchir et
+le pi&eacute;tinement qui<br>
+ m&#146;effrayait s&#146;&eacute;tant &eacute;loign&eacute; un
+peu, je veux, tout doucement, &eacute;pier<br>
+ par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un
+petit<br>
+ &acirc;ne! Un loup &eacute;norme avec deux yeux qui brillaient
+comme deux<br>
+ chandelles!</p>
+
+<p>Il &eacute;tait, parait-il, venu &agrave; l&#146;odeur de
+l&#146;agneau, et, n&#146;ayant trouv&eacute;<br>
+ que les os, ma tendre chair d&#146;enfant et de chr&eacute;tien
+lui faisait<br>
+ envie.</p>
+
+<p>Et, chose singuli&egrave;re, une fois que je vis ce dont il
+s&#146;agissait,<br>
+ n&#146;est-il pas vrai que mon sang se calma
+l&eacute;g&egrave;rement! J&#146;avais tellement<br>
+ craint quelque apparition nocturne que la vue du loup
+lui-m&ecirc;me me<br>
+ rendit du courage.</p>
+
+<p>--Ah &ccedil;&agrave;! dis-je, ce n&#146;est pas tout : si
+cette b&ecirc;te vient a<br>
+ s&#146;apercevoir que la tonne est d&eacute;fonc&eacute;e, elle
+va sauter dedans et,<br>
+ d&#146;un coup de dent, elle t&#146;&eacute;trangle... Si tu
+pouvais trouver quelque<br>
+ stratag&egrave;me...</p>
+
+<p>A un mouvement que je fis, le loup, qui l&#146;entendit,
+revint d&#146;un bond<br>
+ vers le tonneau, et le voil&agrave; qui tourne autour et qui
+fouette les<br>
+ douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par
+la<br>
+ bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je
+l&#146;empoigne des<br>
+ deux mains.</p>
+
+<p>Le loup, comme s&#146;il e&ucirc;t eu les cinq cents diables
+&agrave; ses trousses,<br>
+ part, tra&icirc;nant le tonneau, &agrave; travers cultures,
+&agrave; travers cailloux, &agrave;<br>
+ travers vignobles. Nous d&ucirc;mes rouler ensemble toutes les
+mont&eacute;es et<br>
+ descentes d&#146;Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel.</p>
+
+<p>-- A&iuml;e! mon Dieu! J&eacute;sus! Marie! J&eacute;sus,
+Marie, Joseph ! pleurais-je<br>
+ ainsi, qui sait o&ugrave; le loup t&#146;emportera! Et, si le
+tonneau s&#146;effondre,<br>
+ il te saignera, il te mangera...</p>
+
+<p>Mais, tout &agrave; coup, patatras! le tonneau se
+cr&egrave;ve, la queue<br>
+ m&#146;&eacute;chappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui
+galopait, et,<br>
+ regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route
+qui<br>
+ va de Maillane &agrave; Saint-Remy, &agrave; un quart
+d&#146;heure de notre Mas. La<br>
+ barrique, sans doute, avait frapp&eacute; du ventre au parapet
+du pont et<br>
+ s&#146;y &eacute;tait rompue.</p>
+
+<p>Pas n&eacute;cessaire de vous dire qu&#146;avec de telles
+&eacute;motions la verge<br>
+ paternelle ne me faisait plus gu&egrave;re peur. En courant
+comme si j&#146;avais<br>
+ encore le loup &agrave; ma poursuite, je m'en revins &agrave; la
+maison.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re le Mas, le long du chemin, mon p&egrave;re
+&eacute;mottait un labour. Il<br>
+ se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit :</p>
+
+<p>-- Ah! mon gaillard, cours vite aupr&egrave;s de ta
+m&egrave;re qui pas dormi de la<br>
+ nuit.</p>
+
+<p>Aupr&egrave;s de ma m&egrave;re, je courus...</p>
+
+<p>Point par point, &agrave; mes parents, je racontai tout chaud
+mes belles<br>
+ aventures. Mais, arriv&eacute; &agrave; l&#146;histoire des
+voleurs, du tonneau ainsi<br>
+ que du gros loup :</p>
+
+<p>-- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que c&#146;est la
+peur qui<br>
+ t&#146;a fait r&ecirc;ver tout cela!</p>
+
+<p>Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstin&eacute;ment
+que rien<br>
+ n&#146;&eacute;tait plus vrain. Ce fut en vain Personne ne
+voulut y ajouter foi.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE V</h2>
+
+<h3>A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET</h3>
+
+<p>L&#146;Abbaye en ruines. &#151; M. Donnat. &#151; La chapelle
+dor&eacute;e. &#151; La<br>
+ Montagnette. &#151; Fr&egrave;re Philippe. &#151; La procession
+des bouteilles. &#151;<br>
+ Saint Antoine de Graveson. &#151; Le pensionnat en
+d&eacute;bandade. -- Le<br>
+ couvent des Pr&eacute;montr&eacute;s.</p>
+
+<p>Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me
+d&eacute;voyait par<br>
+ trop et que je manquais l&#146;&eacute;cole sans
+discontinuit&eacute; pour aller tout le<br>
+ jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils
+dirent<br>
+ :</p>
+
+<p>-- Faut l&#146;enfermer.</p>
+
+<p>Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs
+charg&egrave;rent un<br>
+ petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes
+papiers,<br>
+ et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle<br>
+ recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le
+coeur<br>
+ gros, accompagn&eacute; de ma m&egrave;re qui me consolait en
+route et du gros<br>
+ chien de garde qu&#146;on appelait le "Juif" pour un endroit
+nomm&eacute;<br>
+ Saint-Michel-de-Frigolet.</p>
+
+<p>C&#146;&eacute;tait un ancien monast&egrave;re, situ&eacute;
+dans la Montagnette, &agrave;. deux<br>
+ heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane.
+Les<br>
+ terres de Saint-Michel, &agrave; la R&eacute;volution,
+s&#146;&eacute;taient vendues au d&eacute;tail<br>
+ pour quelques assignats, et l&#146;abbaye &agrave;
+l&#146;abandon, d&eacute;pouill&eacute;e de ses<br>
+ biens, inhabit&eacute;e et solitaire, restait veuve,
+l&agrave;-haut, au milieu d&#146;un<br>
+ d&eacute;sert, ouverte aux quatre vents et aux b&ecirc;tes
+sauvages. Certains<br>
+ contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les
+bergers,<br>
+ lorsqu&#146;il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans
+l&#146;&eacute;glise. Les<br>
+ joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de
+Maillane,<br>
+ le Gel&eacute; de Barbentane, le Dangereux de
+Ch&acirc;teau-Renard, pour se garer<br>
+ des gendarmes, y venaient en cachette, l&#146;hiver, &agrave;
+minuit, tailler le<br>
+ <i>vend&ocirc;me</i>, et l&agrave;, &agrave; la clart&eacute; de
+quelques chandelles p&acirc;les, pendant<br>
+ que l&#146;or roulait au mouvement des cartes, les jurons, les
+blasph&egrave;mes,<br>
+ retentissaient sous les vo&ucirc;tes, &agrave; la place des
+psaumes qu&#146;on y<br>
+ entendait jadis. Puis, la partie achev&eacute;e, les bambocheurs
+buvaient,<br>
+ mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu&#146;&agrave;
+l&#146;aube.</p>
+
+<p>Vers 1832, quelques fr&egrave;res qu&ecirc;teurs
+&eacute;taient venus s&#146;y &eacute;tablir. Ils<br>
+ avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le<br>
+ dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul
+ne<br>
+ montait &agrave; leurs offices, car on n&#146;avait pas foi en
+eux. Et comme, &agrave;<br>
+ cette &eacute;poque, la duchesse de Berry avait
+d&eacute;barqu&eacute; en Provence, pour y<br>
+ soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me
+souvient<br>
+ qu&#146;on murmurait que ces fr&egrave;res marrons, sous leurs
+souquenilles<br>
+ noires n&#146;&eacute;taient que des miquelets, qui devaient
+cabaler pour quelque<br>
+ intrigue louche.</p>
+
+<p>C&#146;est &agrave; la suite de ces fr&egrave;res qu&#146;un
+brave Cavaillonnais, appel&eacute; M.<br>
+ Donnat, &eacute;tait venu fonder, au couvent de Saint-Michel,
+par lui achet&eacute;<br>
+ &agrave; cr&eacute;dit, un pensionnat de gar&ccedil;ons.</p>
+
+<p>C&#146;&eacute;tait un vieux c&eacute;libataire, au teint
+jaune et bistr&eacute;, avec cheveux<br>
+ plats, nez &eacute;pat&eacute;, bouche grande et grosses dents,
+longue l&eacute;vite noire<br>
+ et les souliers bronz&eacute;s. Tr&egrave;s d&eacute;vot, pauvre
+comme un rat d&#146;&eacute;glise, il<br>
+ avait trouv&eacute; un biais pour monter son &eacute;cole et
+ramasser des<br>
+ pensionnaires sans un sou en bourse.</p>
+
+<p>Il allait, par exemple, &agrave; Graveson, &agrave; Tarascon,
+&agrave; Barbentane ou &agrave;<br>
+ Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils.</p>
+
+<p>-- Je vous apprends, lui disait-il, que j&#146;ai ouvert un
+pensionnat &agrave;<br>
+ Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez l&agrave;, &agrave; votre
+port&eacute;e, une<br>
+ excellente institution pour enseigner vos enfants et leur
+faire<br>
+ passer leurs classes.</p>
+
+<p>-- Ho! monsieur, r&eacute;pondait le p&egrave;re de famille,
+cela est bon pour les<br>
+ gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner
+tant<br>
+ de lecture &agrave; nos gars... Ils en sauront toujours assez
+pour labourer<br>
+ la terre.</p>
+
+<p>-- Voyez, faisait M. Donnat, rien n&#146;est plus beau que
+l&#146;instruction.<br>
+ N&#146;ayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an,
+tant de<br>
+ <i>charges</i> de bl&eacute;, tant de <i>barraux</i> de vin ou
+tant de <i>cannes</i><br>
+ d&#146;huile... ; puis, apr&egrave;s, nous r&eacute;glerons
+tout.</p>
+
+<p>Et le bon m&eacute;nager envoyait ses petits &agrave;
+Saint-Michel-de-Frigolet.</p>
+
+<p>Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier,
+et il<br>
+ lui tenait ce propos:</p>
+
+<p>-- Le joli gars que vous avez l&agrave;! Et comme il a
+l&#146;air &eacute;veill&eacute;! Vous<br>
+ ne voudriez pas, peut-&ecirc;tre, en faire un pileur de
+poivre?</p>
+
+<p>-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de
+m&ecirc;me<br>
+ un peu d&#146;&eacute;ducation; mais les coll&egrave;ges sont
+co&ucirc;teux, et, quand on<br>
+ n&#146;est pas riche...</p>
+
+<p>-- Est-ce besoin de coll&egrave;ges? faisait M. Donnat.
+Amenez-le &agrave; ma<br>
+ pension, l&agrave;-haut, &agrave; Saint-Michel : nous lui
+apprendrons le latin et<br>
+ nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous
+prendrons<br>
+ <i>taille</i> &agrave; la boutique... Vous aurez en moi un
+chaland de plus, un<br>
+ bon chaland, je vous assure.</p>
+
+<p>Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils.</p>
+
+<p>Un autre jour, il passait devant la maison d&#146;un
+menuisier, et<br>
+ admettons qu&#146;il aper&ccedil;&ucirc;t un enfant tout
+p&acirc;lot, qui jouait pr&egrave;s de sa<br>
+ m&egrave;re, dans la rigole de l&#146;&eacute;vier.</p>
+
+<p>-- Mais ce beau mignon, qu&#146;a-t-il? demandait M. Donnat
+&agrave; la maman. Il<br>
+ est bien bl&ecirc;me? A-t-il les fi&egrave;vres, ou mangerait-il
+de la cendres par<br>
+ malice?</p>
+
+<p>-- Eh non! r&eacute;pliquait la femme, c&#146;est la passion
+du jeu qui le fait<br>
+ se ch&ecirc;mer. Le jeu, monsieur, lui &ocirc;te le manger et le
+boire.</p>
+
+<p>-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat,
+dans mon<br>
+ institution, &agrave; Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon
+air, dans<br>
+ une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et
+puis<br>
+ l&#146;enfant sera surveill&eacute; et fera ses &eacute;tudes;
+et, ses &eacute;tudes faites il<br>
+ aura une place et n&#146;aura jamais tant de peine comme en
+poussant le<br>
+ rabot.</p>
+
+<p>-- Ah! monsieur, quand on est pauvre!</p>
+
+<p>-- Ne vous inqui&eacute;tez pas de &ccedil;a. Nous avons, par
+l&agrave;-haut, je ne sais<br>
+ combien de fen&ecirc;tres et de portes &agrave;
+r&eacute;parer... A votre mari, qui est<br>
+ menuisier, je promets, moi, plus d&#146;ouvrage que ce
+qu&#146;il en pourra<br>
+ faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension.</p>
+
+<p>Et voil&agrave;! Le mignon allait aussi &agrave; Saint-Michel;
+et ainsi du<br>
+ bouclier, et du tailleur, et d&#146;autres. Par ce moyen, M.
+Donnat avait<br>
+ recueilli, dans son pensionnat, pr&egrave;s de quarante enfants
+du<br>
+ voisinage, et j&#146;&eacute;tais du nombre. Sur le tas,
+quelques-uns, tels que<br>
+ moi, s&#146;acquittaient en argent; mais les trois quarts
+payaient en<br>
+ nature, en provisions, ou en denr&eacute;es, ou en travail de
+leurs parents.<br>
+ En un mot, M. Donnat, avant la R&eacute;publique
+d&eacute;mocratique et sociale,<br>
+ avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, r&eacute;solu le
+probl&egrave;me de<br>
+ la Banque d&#146;Echange, &#151;- qu&#146;apr&egrave;s lui, le
+fameux Proudhon, en 1848,<br>
+ essaya vainement de faire prendre dans Paris.</p>
+
+<p>Un de ces &eacute;coliers me reste dans le souvenir. Je crois
+qu&#146;il &eacute;tait de<br>
+ N&icirc;mes, et on l&#146;appelait Agnel; doux, joli de visage,
+un air de jeune<br>
+ fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens,
+&agrave;<br>
+ nous, venaient fr&eacute;quemment nous voir, et, pour nos
+go&ucirc;ters, nous<br>
+ apportaient des friandises. Mais, Agnel, on e&ucirc;t dit
+qu&#146;il n&#146;avait pas<br>
+ de parents, car il n&#146;en parlait jamais, personne ne venait
+le voir,<br>
+ et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une
+seule<br>
+ fois arriva un gros monsieur qui lui parla en t&ecirc;te
+&agrave; t&ecirc;te,<br>
+ myst&eacute;rieux, hautain, pendant une demi-heure &agrave;
+peine. Puis, il s&#146;en<br>
+ alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu&#146;Agnel
+&eacute;tait un<br>
+ enfant d&#146;une extraction sup&eacute;rieure, mais n&eacute;
+du c&ocirc;t&eacute; gauche et qu&#146;on<br>
+ faisait &eacute;lever en cachette &agrave; Saint-Michel. Je ne
+l&#146;ai jamais revu.</p>
+
+<p>Notre personnel enseignant se composait, d&#146;abord, du
+ma&icirc;tre, le bon<br>
+ M. Donnat, lequel, lorsqu&#146;il &eacute;tait pr&eacute;sent,
+faisait les basses<br>
+ classes (mais, la moiti&eacute; du temps, il &eacute;tait en
+voyage, pour<br>
+ grappiller des &eacute;l&egrave;ves); puis, de deux ou trois
+pauvres h&egrave;res, anciens<br>
+ s&eacute;minaristes, qui avaient jet&eacute; le froc aux orties
+et qui &eacute;taient bien<br>
+ contents d&#146;&ecirc;tre nourris, blanchis, et de tirer
+quelques &eacute;cus;<br>
+ ensuite, d&#146;un prestolet, qu&#146;on appelait M. Talon, pour
+nous dire la<br>
+ messe; enfin, d&#146;un petit bossu, nomm&eacute; M. Lavagne,
+pour professeur de<br>
+ musique. De plus, nous avions un n&egrave;gre qui nous faisait
+la cuisine et<br>
+ une Tarasconaise, d&#146;une trentaine d&#146;ann&eacute;es,
+pour nous servir &agrave; table<br>
+ et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le
+p&egrave;re, un<br>
+ pauvre vieux coiff&eacute; d&#146;un bonnet roux, qui allait
+avec son &acirc;ne,<br>
+ chercher les provisions, et la m&egrave;re, une pauvre vieille,
+en coiffe<br>
+ blanche de piqu&eacute;, qui nous peignait quelquefois, lorsque
+c&#146;&eacute;tait<br>
+ n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>Saint-Michel, en ce temps-l&agrave;, &eacute;tait beaucoup
+moins important que ce<br>
+ que, de nos jours, on l&#146;a vu devenir. Il y avait simplement
+le<br>
+ clo&icirc;tre des anciens moines Augustins, avec son petit
+pr&eacute;au, au milieu<br>
+ du carr&eacute;; au midi, le r&eacute;fectoire, avec la salle du
+chapitre; puis,<br>
+ l&#146;&eacute;glise de Saint-Michel,<br>
+ toute d&eacute;labr&eacute;e, avec des fresques sur les murs,
+repr&eacute;sentant l&#146;enfer,<br>
+ ses flammes rouges, ses damn&eacute;s et ses d&eacute;mons,
+arm&eacute;s de fourches, et<br>
+ le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine
+et les<br>
+ &eacute;tables.</p>
+
+<p>Mais en dehors, &agrave; part ce corps de b&acirc;tisse, il y
+avait, au midi, une<br>
+ chapelle &agrave; contreforts, d&eacute;di&eacute;e &agrave;
+Notre-Dame-du-Rem&egrave;de, avec un porche<br>
+ &agrave; la fa&ccedil;ade. De grosses touffes de lierre en
+recouvraient les murs<br>
+ et, &agrave; l&#146;int&eacute;rieur, elle &eacute;tait toute
+rev&ecirc;tue de boiseries dor&eacute;es qui<br>
+ encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, o&ugrave;
+&eacute;tait repr&eacute;sent&eacute;e<br>
+ la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d&#146;Autriche,
+m&egrave;re de Louis<br>
+ XIV, l&#146;avait fait d&eacute;corer ainsi, en reconnaissance
+d&#146;un voeu qu&#146;elle<br>
+ avait, dans le temps, fait &agrave; la Sainte Vierge, pour
+devenir m&egrave;re d&#146;un<br>
+ fils.</p>
+
+<p>Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, &agrave; la
+R&eacute;volution,<br>
+ de braves gens l&#146;avaient sauv&eacute;e en empilant sous le
+porche un grand<br>
+ tas de fagots qui en cachaient la porte. C&#146;est l&agrave;
+que, le matin, &#151;-<br>
+ et tous les matins de l&#146;an, -- a cinq heures
+l&#146;&eacute;t&eacute;, &agrave; six heures<br>
+ l&#146;hiver, on nous menait &agrave; la messe; c&#146;est
+l&agrave; qu&#146;avec une foi, une foi<br>
+ vraiment ang&eacute;lique, il me souvient que je priais et que
+nous priions<br>
+ tous. C&#146;est l&agrave; que, le dimanche, nous chantions
+messe et v&ecirc;pres, en<br>
+ tenant &agrave; la main nos livres d&#146;Heures et nos
+Vesp&eacute;raux, et c'est l&agrave;<br>
+ que les campagnards, aux jours de grandes f&ecirc;tes,
+admiraient la voix<br>
+ du petit Fr&eacute;d&eacute;ric : car j&#146;avais, &agrave; cet
+&acirc;ge, une jolie voix claire<br>
+ comme une voix de jeune fille, et, &agrave;
+l&#146;&Eacute;l&eacute;vation, lorsqu&#146;on chantait<br>
+ des motets, c&#146;est moi qui faisais le solo; et je me
+souviens d&#146;un o&ugrave;<br>
+ je me distinguais, para&icirc;t-il, sp&eacute;cialement, et
+o&ugrave; se trouvaient ces<br>
+ mots :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>O myst&egrave;re incompr&eacute;hensible!<br>
+ Grand Dieu, vous n&#146;&ecirc;tes pas aim&eacute;.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Devant la petite chapelle, et autour du couvent,
+&eacute;taient quelques<br>
+ micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous d&eacute;chirions
+nos culottes<br>
+ en allant, quand venait l&#146;automne, cueillir les
+micocoules,<br>
+ douce&acirc;tres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y
+avait aussi un<br>
+ puits, creus&eacute; et taill&eacute; dans le roc, qui, par un
+&eacute;gout souterrain,<br>
+ laissait &eacute;couler son eau dans un bassin en contrebas et,
+de l&agrave;,<br>
+ arrosait un jardin potager. Sous le jardin, &agrave;
+l&#146;entr&eacute;e du vallon, un<br>
+ bouquet de peupliers blancs &eacute;gayait un peu le
+d&eacute;sert.</p>
+
+<p>Car c&#146;&eacute;tait un vrai d&eacute;sert que ce plateau
+de Saint-Michel o&ugrave; l&#146;on<br>
+ nous avait mis en cage; et elle le disait bien;
+l&#146;inscription qui<br>
+ &eacute;tait sur la porte du couvent :</p>
+
+<p>"Voil&agrave; qu&#146;en fuyant, je me suis
+&eacute;loign&eacute; et arr&ecirc;t&eacute; dans la
+solitude,<br>
+ parce que, dans la cit&eacute;, j&#146;ai vu l&#146;injustice et
+la contradiction.<br>
+ J&#146;aurai ici mon repos pour toujours, car c&#146;est le lieu
+que j &#145;ai<br>
+ choisi pour habiter. &raquo;</p>
+
+<p>Le vieux couvent &eacute;tait b&acirc;ti sur le plateau
+&eacute;troit d&#146;un passage de<br>
+ montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce
+qu&#146;il<br>
+ est remarquable que, partout o&ugrave; se trouvent des chapelles
+consacr&eacute;es<br>
+ &agrave; l&#146;archange Michel, ce sont des endroits solitaires
+qui avaient d&ucirc;<br>
+ impressionner.</p>
+
+<p>Les mamelons d&#146;alentour &eacute;taient couverts de thym,
+de romarin,<br>
+ d&#146;asphod&egrave;le, de buis, et de lavande. Quelques coins
+de vigne, qui<br>
+ produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de
+Frigolet;<br>
+ quelques lopins d&#146;oliviers plant&eacute;s dans les
+bas-fonds; quelques<br>
+ all&eacute;es d&#146;amandiers, tortus, noirauds et rabougris,
+dans la<br>
+ pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers
+sauvages.<br>
+ C&#146;&eacute;tait l&agrave;, clairsem&eacute;e, toute la
+v&eacute;g&eacute;tation de ce massif de collines.<br>
+ Le reste n&#146;&eacute;tait que friche et roche
+concass&eacute;e, mais qui sentait si<br>
+ bon ! L&#146;odeur de la montagne, d&egrave;s qu&#146;il faisait
+du soleil, nous<br>
+ rendait ivres.</p>
+
+<p>Dans les coll&egrave;ges, d&#146;ordinaire, les
+&eacute;coliers sont parqu&eacute;s dans de<br>
+ grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres,
+pour<br>
+ courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi,
+ou<br>
+ m&ecirc;me aux heures de la r&eacute;cr&eacute;ation, on nous
+l&acirc;chait tel qu&#146;un troupeau<br>
+ et en avant dans la montagne, jusqu&#146;&agrave; ce que la
+cloche nous sonn&acirc;t le<br>
+ rappel.</p>
+
+<p>Aussi, au bout de quelque temps, nous &eacute;tions devenus
+sauvages, ma<br>
+ foi, autant qu&#146;une nich&eacute;e de lapins de garrigue. Et
+il n&#146;y avait pas<br>
+ danger que l&#146;ennui nous gagn&acirc;t.</p>
+
+<p>Une fois hors de l&#146;&eacute;tude, nous partions comme des
+perdreaux, &agrave;<br>
+ travers les vallons et sur les mamelons.</p>
+
+<p>Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain,
+les<br>
+ ortolans chantaient : <i>tsi, tsi, b&eacute;gu!</i></p>
+
+<p>Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous
+allions<br>
+ grappiller, soit les amandes oubli&eacute;es, soit les raisins
+verts laiss&eacute;s<br>
+ dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions
+des<br>
+ champignons; nous tendions des pi&egrave;ges aux petits oiseaux;
+nous<br>
+ cherchions dans les ravins les p&eacute;trifications qu&#146;on
+nomme, dans le<br>
+ pays, <i>pierres de saint &Eacute;tienne</i>; nous furetions aux
+grottes pour<br>
+ d&eacute;nicher la Ch&egrave;vre<br>
+ d&#146;Or; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous<br>
+ d&eacute;gringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous
+tenir de<br>
+ v&ecirc;tements ni de chaussures.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions d&eacute;guenill&eacute;s comme une troupe
+de boh&eacute;miens.</p>
+
+<p>Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs
+noms<br>
+ superbes en langue proven&ccedil;ale, -- noms sonores et
+parlants o&ugrave; le<br>
+ peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprim&eacute;
+son g&eacute;nie, --<br>
+ comme ils nous &eacute;merveillaient! Le Mourre-de-la-Mer,
+d&#146;o&ugrave; l&#146;on voyait<br>
+ &agrave; l&#146;horizon blanchir le littoral de la
+M&eacute;diterran&eacute;e, au coucher du<br>
+ soleil, nous allions, &agrave; la Saint-Jean, y allumer le feu
+de joie; la<br>
+ Baume-de-l&#146;Argent, o&ugrave; les faux monnayeurs avaient,
+jadis, battu<br>
+ monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, o&ugrave; nous voyions
+grav&eacute;e une sole<br>
+ bovine, comme si un taureau y e&ucirc;t empreint sa ruade; et
+la<br>
+ Roque-d&#146;Acier, qui domine le Rh&ocirc;ne, avec les barques
+et radeaux qui<br>
+ passaient &agrave; c&ocirc;t&eacute; : monuments &eacute;ternels
+du pays et de sa langue, tout<br>
+ embaum&eacute;s de thym, de romarin et de lavande, tout
+illumin&eacute;s d&#146;or et<br>
+ d&#146;azur. O ar&ocirc;mes! &ocirc; clart&eacute;s! &ocirc;
+d&eacute;lices! &ocirc; mirage! &ocirc; paix de la nature<br>
+ douce! Quels espaces de bonheur, de r&ecirc;ve paradisiaque,
+vous avez<br>
+ ouverts sur ma vie d&#146;enfant!</p>
+
+<p>L&#146;hiver, ou lorsqu&#146;il pleuvait, nous demeurions sous
+le clo&icirc;tre, nous<br>
+ amusant &agrave; la marelle, &agrave; coupe-t&ecirc;te, au
+cheval fondu. Et dans l&#146;&eacute;glise<br>
+ du couvent, qui &eacute;tait, nous l&#146;avons dit,
+compl&egrave;tement abandonn&eacute;e,<br>
+ nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des
+caveaux<br>
+ b&eacute;ants, pleins de t&ecirc;tes de morts et
+d&#146;ossements des anciens moines.</p>
+
+<p>Un jour d&#146;hiver, la brise bramait dans les longs
+couloirs; c&#146;&eacute;tait le<br>
+ soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M.
+Donnat, le<br>
+ ma&icirc;tre, nous gardait &agrave; l&#146;&eacute;tude, et
+l&#146;on n&#146;entendait que nos plumes<br>
+ qui &eacute;gratignaient le papier et, &agrave; travers les
+portes, le sifflement<br>
+ du vent.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, &agrave; l&#146;ext&eacute;rieur, nous
+entendons une voix sourde,<br>
+ s&eacute;pulcrale, qui criait : &#151;</p>
+
+<p>-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche!</p>
+
+<p>Tous, &eacute;pouvant&eacute;s, nous regard&acirc;mes le
+ma&icirc;tre, et, p&acirc;le comme un mort,<br>
+ M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus
+grands<br>
+ de l&#146;accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous
+sort&icirc;mes<br>
+ tous apr&egrave;s, en nous blottissant derri&egrave;re.</p>
+
+<p>Avec la lune qui donnait, l&agrave;-haut sur un rocher, en
+face du couvent,<br>
+ nous v&icirc;mes alors une ombre, ou, plut&ocirc;t, un
+g&eacute;ant en longue robe noire<br>
+ et qui dans le vent disait :<br>
+ -- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche.</p>
+
+<p>D&#146;entendre et de voir cette apparition, nous
+&eacute;tions tous l&agrave;<br>
+ tremblants. M. Donnat ne fit que dire &agrave; demi-voix :</p>
+
+<p>-- C&#146;est fr&egrave;re Philippe.</p>
+
+<p>Et, sans lui r&eacute;pondre, il rentra au couvent, avec nous
+tous apr&egrave;s,<br>
+ qui le suivions en tournant la t&ecirc;te. Nous nous
+rem&icirc;mes, fort<br>
+ troubl&eacute;s, &agrave; notre &eacute;tude. Mais, cette
+soir&eacute;e-l&agrave;, nous n&#146;en s&ucirc;mes pas<br>
+ plus.</p>
+
+<p>Ce fr&egrave;re Philippe, nous l&#146;appr&icirc;mes plus
+tard, faisait partie<br>
+ para&icirc;t-il, de ces sortes d&#146;ermites qui avaient
+occup&eacute; Saint-Michel<br>
+ quelques ann&eacute;es avant nous et qui, au clocher vide,
+avaient mis une<br>
+ cloche. Puis, quand ils &eacute;taient partis, comme, on
+n&#146;emporte pas cela<br>
+ comme un grelot, la cloche &eacute;tait rest&eacute;e sur
+l&#146;&eacute;glise, l&agrave;-haut, et,<br>
+ naturellement, M. Donnat l&#146;avait gard&eacute;e.</p>
+
+<p>Fr&egrave;re Philippe &eacute;tait un bonhomme qui
+s&#146;&eacute;tait donn&eacute; pour t&acirc;che de<br>
+ remettre en &eacute;tat les ermitages en ruines qu&#146;il y a,
+de-ci de-l&agrave;, dans<br>
+ les montagnes de Provence. Je l&#146;ai rencontr&eacute;
+quelquefois, longtemps<br>
+ apr&egrave;s, grand, maigre, un peu vo&ucirc;t&eacute; et
+taciturne, avec sa soutane<br>
+ rapi&eacute;c&eacute;e, son chapeau noir &agrave; larges bords,
+et portant sur l&#146;&eacute;paule,<br>
+ moiti&eacute; devant, moiti&eacute; derri&egrave;re, un long
+bissac de toile bleue.</p>
+
+<p>Lorsqu&#146;il avait dessein de restaurer ainsi quelque
+ermitage &agrave;<br>
+ l&#146;abandon, avec le produit de ses qu&ecirc;tes il le
+rachetait au<br>
+ propri&eacute;taire, il en r&eacute;parait les parois, il y
+suspendait une cloche.<br>
+ Ensuite, ayant cherch&eacute; et d&eacute;nich&eacute; quelque
+bon diable qui voul&ucirc;t se<br>
+ faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et
+lui<br>
+ se remettait, en faisant maigre ch&egrave;re, &agrave;
+qu&ecirc;ter avec patience, pour<br>
+ relever un autre ermitage.</p>
+
+<p>La derni&egrave;re fois que je le vis, il en avait
+r&eacute;tabli, me dit-il pr&egrave;s<br>
+ d&#146;une trentaine. C'&eacute;tait &agrave; la gare
+d&#146;Avignon o&ugrave; j&#146;allais, comme lui,<br>
+ prendre le train d&#146;une heure et demie. Il faisait rudement
+chaud, et<br>
+ le pauvre fr&egrave;re Philippe, qui avait, vers ce
+temps-l&agrave;, pr&egrave;s de<br>
+ quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire,
+inclin&eacute;<br>
+ sous son sac, qui &eacute;tait presque plein de bl&eacute;.</p>
+
+<p>-- Fr&egrave;re Philippe, fr&egrave;re Philippe, lui cria un
+grand gars cravat&eacute; et<br>
+ ceintur&eacute; de rouge, vous p&egrave;se-t-il pas, le sac?
+Laissez que je le<br>
+ porte un peu.</p>
+
+<p>Et le brave gar&ccedil;on chargea le sac du fr&egrave;re et le
+porta jusqu&#146;&agrave; la<br>
+ salle o&ugrave; l&#146;on donne les billets. Or, ce jeune homme,
+que je<br>
+ connaissais un peu, &eacute;tait un rouge de Barbentane, et,
+comme nos<br>
+ d&eacute;mocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires,
+cela me<br>
+ rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la
+popularit&eacute; de<br>
+ cet homme du bon Dieu.</p>
+
+<p>Fr&egrave;re Philippe, en dernier lieu, s&#146;&eacute;tait
+retir&eacute; chez des moines qui<br>
+ l&#146;avaient hospitalis&eacute;. Mais comme le gouvernement,
+vers cette<br>
+ &eacute;poque-l&agrave;, fit fermer les couvents, le pauvre
+vieux saint homme alla,<br>
+ je crois, mourir &agrave; l&#146;h&ocirc;pital
+d&#146;Avignon.</p>
+
+<p>Pour revenir &agrave; Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un
+certain<br>
+ aum&ocirc;nier qu&#146;on appelait M. Talon : petit abb&eacute;
+avignonnais, ragot,<br>
+ ventru, avec un visage rubicond comme la gourde d&#146;un
+mendiant.<br>
+ L&#146;archev&ecirc;que d&#146;Avignon lui avait
+&ocirc;t&eacute; la confession parce qu&#146;il<br>
+ haussait trop le coude et nous l&#146;avait envoy&eacute; pour
+s&#146;en d&eacute;barrasser.</p>
+
+<p>Or, &agrave; la F&ecirc;te-Dieu, il se trouve qu&#146;un
+jeudi, on nous avait conduits<br>
+ &agrave; Boulbon, village voisin, pour aller &agrave; la
+procession, les grands<br>
+ comme thurif&eacute;raires, les petits pour jeter des fleurs, et
+&agrave; M. Talon,<br>
+ bien imprudemment, h&eacute;las! on fit les honneurs du
+dais.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; les hommes, les femmes, les jeunes filles,
+d&eacute;ployaient<br>
+ leurs th&eacute;ories dans les rues tapiss&eacute;es avec des
+draps de lit, au<br>
+ moment o&ugrave; les confr&eacute;ries faisaient au soleil
+flotter leurs banni&egrave;res,<br>
+ que les choristes, v&ecirc;tues de blanc, de leurs voix
+virginales<br>
+ entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant
+le<br>
+ Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et
+r&eacute;pandions nos<br>
+ fleurs, voici que, tout &agrave; coup, une rumeur
+s&#146;&eacute;l&egrave;ve et que<br>
+ voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme
+une<br>
+ clochette, avec l&#146;ostensoir aux mains, la cape d&#146;or
+sur le dos, a&iuml;e!<br>
+ tenait toute la rue.</p>
+
+<p>En d&icirc;nant au presbyt&egrave;re, il avait bu,
+para&icirc;t-il, ou, peut-&ecirc;tre, on<br>
+ l&#146;avait fait boire un peu plus qu&#146;il ne faut de ce bon
+piot de<br>
+ Frigolet qui tape si vite &agrave; la t&ecirc;te; et le
+malheureux, rouge de sa<br>
+ honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout...
+Deux<br>
+ clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre,
+le<br>
+ prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors,
+M.<br>
+ Talon, une fois devant l&#146;autel, se mit &agrave;
+r&eacute;p&eacute;ter : <i>Oremus, oremus,<br>
+ oremus,</i> et n&#146;en put dire davantage. On l&#146;emmena
+&agrave; deux dans la<br>
+ sacristie.</p>
+
+<p>Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que
+cela<br>
+ se passa dans une paroisse o&ugrave; la <i>dive bouteille</i>,
+comme au temps de<br>
+ Bacchus, a conserv&eacute; son rite. Pr&egrave;s de Bouibon,
+vers la montagne, se<br>
+ trouve une vieille chapelle d&eacute;nomm&eacute;e
+Saint-Marcellin, et le premier<br>
+ du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en
+portant<br>
+ tous &agrave; la main une bouteille de vin. Le sexe n&#146;y est
+pas admis,<br>
+ attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne
+buvaient<br>
+ que de l&#146;eau; et, pour habituer les jeunes filles &agrave;
+ce r&eacute;gime, on<br>
+ leur disait toujours -- et m&ecirc;me on leur dit encore -- que
+"l&#146;eau fait<br>
+ devenir jolie"</p>
+
+<p>L&#146;abb&eacute; Talon ne manquait pas de nous mener, tous
+les ans, &agrave; la<br>
+ Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le
+cur&eacute; de<br>
+ Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait :</p>
+
+<p>-- Mes fr&egrave;res, d&eacute;bouchez vos bouteilles, et
+qu&#146;on fasse silence pour<br>
+ la b&eacute;n&eacute;diction!</p>
+
+<p>Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule
+voulue<br>
+ pour la b&eacute;n&eacute;diction du vin. Puis, ayant dit
+<i>amen</i>, nous faisions un<br>
+ signe de croix et nous tirions une gorg&eacute;e. Le cur&eacute;
+et le maire<br>
+ choquant le verre ensemble sur l&#146;escalier de l&#146;autel,
+religieusement,<br>
+ buvaient. Et, le lendemain, f&ecirc;te ch&ocirc;m&eacute;e,
+lorsqu&#146;il y avait<br>
+ s&eacute;cheresse, on portait en procession le buste de saint
+Marcellin &agrave;<br>
+ travers le terroir, car les Boulbonnais disent :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Saint Marcellin,<br>
+ Bon pour l&#146;eau, bon pour le vin</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Un autre p&egrave;lerinage assez joyeux aussi, que nous
+voyions &agrave; la<br>
+ Montagnette et qui est pass&eacute; de mode, &eacute;tait celui
+de saint Anthime.<br>
+ Les Gravesonais le faisaient.</p>
+
+<p>Quand la pluie &eacute;tait en retard, les p&eacute;nitents de
+Graveson, en<br>
+ &acirc;nonnant leur litanies et suivis d&#146;un flot de gens
+qui avaient des<br>
+ sacs sur la t&ecirc;te, apportaient saint Anthime -- un buste
+aux yeux<br>
+ pro&eacute;minents, mitr&eacute;, barbu, haut en couleurs --
+&agrave; l&#146;&eacute;glise de<br>
+ Saint-Michel, et l&agrave;, dans le bosquet, la provende
+&eacute;pandue sur l&#146;herbe<br>
+ odorif&eacute;rante, toute la sainte journ&eacute;e, pour
+attendre la pluie, on<br>
+ chopinait d&eacute;votement avec le vin de Frigolet; et, le
+croiriez-vous<br>
+ bien? plus d&#146;une fois l&#146;averse inondait le retour...
+Que voulez-vous!<br>
+ chanter fait pleuvoir, disaient nos p&egrave;res.</p>
+
+<p>Mais gare! Si saint Anthime, malgr&eacute; les litanies et les
+libations<br>
+ pieuses, n&#146;avait pu faire na&icirc;tre de nuages, les
+joviaux p&eacute;nitents, en<br>
+ revenant &agrave; Graveson, patatras! pour le punir de ne les
+avoir pas<br>
+ exauc&eacute;s, le plongeaient, par trois fois, dans le
+Foss&eacute; des Lones. Ce<br>
+ curieux usage de tremper les corps saints dans l&#146;eau, pour
+les forcer<br>
+ de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, &agrave;
+Toulouse par<br>
+ exemple, et jusqu&#146;en Portugal.</p>
+
+<p>Quand, &eacute;tant tout petits, nous allions &agrave;
+Graveson avec nos m&egrave;res,<br>
+ elles ne manquaient pas de nous mener &agrave;
+l&#146;&eacute;glise pour nous montrer<br>
+ saint Anthime, et ensuite B&eacute;luguet, -- un jacquemart qui
+frappait les<br>
+ heures &agrave; l&#146;horloge du clocher.</p>
+
+<p>Maintenant, pour achever ce qu&#146;il me reste &agrave; dire
+sur mon s&eacute;jour &agrave;<br>
+ Saint-Michel, il me revient comme un songe qu&#146;&agrave; la
+premier an, avant<br>
+ de nous donner vacances, on nous fit jouer <i>les Enfants
+d&#146;Edouard</i>,<br>
+ de Casimir Delavigne. On m&#146;y avait donn&eacute; le
+r&ocirc;le d&#146;une jeune<br>
+ princesse; et, pour me costumer, ma m&egrave;re m&#146;apporta
+une robe de<br>
+ mousseline qu&#146;elle &eacute;tait all&eacute;e emprunter chez
+de jeunes demoiselles<br>
+ de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus
+tard<br>
+ d&#146;un petit roman d&#146;amour dont nous parlerons en son
+lieu.</p>
+
+<p>La seconde ann&eacute;e de mon internat, comme on m&#146;avait
+mis au latin,<br>
+ j&#146;&eacute;crivis &agrave; mes parents d&#146;aller
+m&#146;acheter des livres, et quelques<br>
+ jours apr&egrave;s, nous v&icirc;mes, du vallon de Roque-
+Pied-de-Boeuf, monter,<br>
+ vers le couvent, mon seigneur p&egrave;re enfourch&eacute; sur
+Babache, vieux mulet<br>
+ familier qui avait bien trente ans et qui &eacute;tait connu sur
+tous les<br>
+ march&eacute;s voisins, -- o&ugrave; mon p&egrave;re le
+conduisait lorsqu&#146;il allait en<br>
+ voyage. Car il aimait tant cette brave b&ecirc;te, que,
+lorsqu&#146;il se<br>
+ promenait, au printemps, dans ses bl&eacute;s, toujours avec lui
+il menait<br>
+ Babache ; et &agrave; califourchon, arm&eacute; d&#146;un
+sarcloir &agrave; long manche, du<br>
+ haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; au couvent, mon p&egrave;re d&eacute;chargea un
+sac &eacute;norme qui &eacute;tait attach&eacute;<br>
+ sur le b&acirc;t avec une corde, -- et, tout en d&eacute;liant
+le lien :</p>
+
+<p>-- Fr&eacute;d&eacute;ric, me cria-t-il, je t&#146;ai
+apport&eacute; quelques livres et du<br>
+ papier.</p>
+
+<p>Et, l&agrave;-dessus, du sac, il tira, un &agrave; un, quatre
+ou cinq dictionnaires<br>
+ reli&eacute;s en parchemin, une trimbal&eacute;e de livres
+cartonn&eacute;s (<i>Epitome, De</i><br>
+ <i>Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones</i>, etc.),
+un gros<br>
+ cruchon d&#146;encre, un fagot de plumes d&#146;oie, et puis un
+tel ballot de<br>
+ rames de papier que j&#146;en eus pour sept ans,
+jusqu&#146;&agrave; la fin de mes<br>
+ &eacute;tudes. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon,
+p&egrave;re du cher<br>
+ f&eacute;libre de la <i>Grenade entr&#146;ouverte</i> (&agrave;
+cette &eacute;poque, nous &eacute;tions<br>
+ encore bien loin de nous conna&icirc;tre), que le bon
+patriarche, avec<br>
+ grand empressement, &eacute;tait all&eacute; faire pour son fils
+cette provision de<br>
+ science.</p>
+
+<p>Mais, au gentil monast&egrave;re de Saint-Michel-de-Frigolet,
+je n&#146;eus pas<br>
+ le loisir d&#146;user force papier. M. Donnat, notre
+ma&icirc;tre, pour un motif<br>
+ ou pour l&#146;autre, ne r&eacute;sidait pas dans son
+&eacute;tablissement, et, quand le<br>
+ chat n&#146;y est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour
+qu&ecirc;ter des<br>
+ &eacute;l&egrave;ves ou se procurer de l&#146;argent, il
+&eacute;tait toujours en course. Mal<br>
+ pay&eacute;s, les professeurs avaient toujours quelque
+pr&eacute;texte pour abr&eacute;ger<br>
+ la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne
+trouvaient<br>
+ personne.</p>
+
+<p>-- O&ugrave; sont donc les enfants?</p>
+
+<p>Tant&ocirc;t le long d&#146;un gradin soutenant un terrain en
+pente, nous &eacute;tions<br>
+ &agrave; r&eacute;parer quelque mur en pierres s&egrave;ches.
+Tant&ocirc;t nous &eacute;tions par les<br>
+ vignes o&ugrave; &agrave; notre grande joie, nous glanions des
+grappillons ou<br>
+ cherchions des morilles. Tout cela n&#146;amenait pas la
+confiance &agrave; notre<br>
+ ma&icirc;tre. De plus, le malheur &eacute;tait que, pour grossir
+le pensionnat, M.<br>
+ Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas
+grand&#146;chose,<br>
+ et ce n&#146;&eacute;taient pas ceux qui mangeaient le moins aux
+repas. Mais un<br>
+ dr&ocirc;le d&#146;incident pr&eacute;cipita la
+d&eacute;confiture.</p>
+
+<p>Nous avions pour cuisinier, je l&#146;ai d&eacute;j&agrave;
+dit, un n&egrave;gre et pour<br>
+ domestique femme, une Tarasconaise, qui &eacute;tait, dans la
+maison, la<br>
+ seule de son sexe. (Je ne compte pas la m&egrave;re de notre
+principal, qui<br>
+ avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne
+perd<br>
+ jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on
+dit<br>
+ ici, se trouva "embarrass&eacute;e", et ce fut, dans le
+pensionnat, un<br>
+ esclandre &eacute;pouvantable.</p>
+
+<p>Qui disait que la maritorne &eacute;tait grosse du fait de M.
+Donnat<br>
+ lui-m&ecirc;me, qui affirmait qu&#146;elle l&#146;&eacute;tait
+du professeur d&#146;humanit&eacute;s,<br>
+ qui de l&#146;abb&eacute; Talon, qui du ma&icirc;tre
+d&#146;&eacute;tudes.<br>
+ Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du
+n&egrave;gre.<br>
+ Celui-ci, qui se sentait peut-&ecirc;tre suspect &agrave; bon
+droit, soit par<br>
+ col&egrave;re, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la
+Tarasconaise,<br>
+ qui avait gard&eacute; son secret, d&eacute;guerpit, &agrave;
+son tour, pour aller d&eacute;poser<br>
+ son faix.</p>
+
+<p>Ce fut le signal de la d&eacute;bandade; plus de cuisinier,
+plus de brouet<br>
+ pour nous; les professeurs, l&#146;un apr&egrave;s l&#146;autre,
+nous laiss&egrave;rent sur<br>
+ nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa m&egrave;re, la pauvre
+vieille, nous<br>
+ fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis,
+son<br>
+ p&egrave;re, un matin, nous dit :</p>
+
+<p>-- Mes enfants, il n&#146;y a plus rien pour vous faire manger
+: il faut<br>
+ retourner chez vous.</p>
+
+<p>Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage qu&#146;on
+&eacute;largit du<br>
+ bercail, nous all&acirc;mes, en courant, avant de nous
+s&eacute;parer, arracher<br>
+ des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir
+de<br>
+ notre beau quartier du &#145;Thym (1). Puis, avec nos petits
+paquets,<br>
+ quatre &agrave; quatre, six &agrave; six, qui en amont, qui en
+aval, nous nous<br>
+ &eacute;parpill&acirc;mes dans les vallons et les sentiers, mais
+non sans<br>
+ retourner la t&ecirc;te, ni sans regret &agrave; la
+descente.</p>
+
+<p>Pauvre M. Donnat! Apr&egrave;s avoir essay&eacute;, de toutes
+les mani&egrave;res et d&#146;un<br>
+ pays &agrave; l&#146;autre, de remonter son institution (car
+nous avons tous<br>
+ notre grain de folie), il alla, comme fr&egrave;re Philippe,
+finir, h&eacute;las! &agrave;<br>
+ l&#146;h&ocirc;pital.</p>
+
+<p>Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire
+un mot,<br>
+ pourtant, de ce que l&#146;antique abbaye devint apr&egrave;s
+nous autres.<br>
+ Retomb&eacute;e de nouveau &agrave; l&#146;abandon pendant douze
+ans, un moine blanc, le<br>
+ P&egrave;re Edmond, &agrave; son tour, l&#146;acheta (1854) et y
+restaura, sous la loi<br>
+ de saint Norbert, l&#146;ordre de Pr&eacute;montr&eacute;, --
+qui n&#146;existait plus en<br>
+ France. Gr&acirc;ce &agrave; l&#146;activit&eacute;, aux
+pr&eacute;dications, aux qu&ecirc;tes de ce<br>
+ z&eacute;lateur ardent, le petit monast&egrave;re prit des
+proportions grandioses.<br>
+ De nombreuses constructions, avec un couronnement, de
+murailles<br>
+ cr&eacute;nel&eacute;es, s&#146;y ajout&egrave;rent &agrave;
+l&#146;entour; une &eacute;glise nouvelle,<br>
+ magnifiquement orn&eacute;e, y &eacute;leva ses trois nefs
+surmont&eacute;es de deux<br>
+ clochers. Une centaine de moines ou de fr&egrave;res convers
+peupl&egrave;rent les<br>
+ cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y<br>
+ montaient &agrave; charret&eacute;es pour contempler la pompe de
+leurs majestueux<br>
+ offices; et l&#146;abbaye des P&egrave;res Blancs &eacute;tait
+devenue si populaire que,<br>
+ quand la R&eacute;publique fit fermer les couvents (1880), un
+millier de<br>
+ paysans ou d&#146;habitants de la plaine vinrent s&#146;y
+enfermer pour<br>
+ protester en personne contre l&#146;ex&eacute;cution des
+d&eacute;crets radicaux. Et<br>
+ c&#146;est alors que nous v&icirc;mes toute une arm&eacute;e en
+marche, cavalerie,<br>
+ infanterie, g&eacute;n&eacute;raux et capitaines, venir, abonde"
+avec ses fourgons de<br>
+ son attirail de guerre, camper autour du<br>
+ couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, s&eacute;rieusement,
+entreprendre le<br>
+ si&egrave;ge d&#146;une citadelle d&#146;op&eacute;ra-comique,
+que quatre ou cinq gendarmes<br>
+ auraient, s&#146;ils avaient voulu, fait venir &agrave;
+jub&eacute;.</p>
+
+<p>(1) Frigo1et, en proven&ccedil;al <i>Ferigoulet</i>, signifie
+"lieu o&ugrave; le thym<br>
+</p>
+
+<p>Il me souvient que le matin, tant que dura
+l&#146;investissement, -- et il<br>
+ dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres
+et<br>
+ allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui
+dominent<br>
+ l&#146;abbaye pour &eacute;pier, de loin, le mouvement de la
+journ&eacute;e. Le plus<br>
+ joli, c&#146;&eacute;taient les filles de Barbentane, de
+Boulbon, de Saint-Remy<br>
+ ou de Maillane, qui, pour encourager les assi&eacute;g&eacute;s
+de Saint-Michel,<br>
+ chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Proven&ccedil;aux et catholiques,<br>
+ Notre foi, notre foi, n&#146;a pas failli :<br>
+ Chantons, tous tressaillants,<br>
+ Proven&ccedil;aux et catholiques.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Tout cela, m&ecirc;l&eacute; d&#146;invectives, de railleries
+et de hu&eacute;es &agrave; l&#146;adresse<br>
+ des fonctionnaires, qui d&eacute;filaient farouches,
+l&agrave;-bas, dans leurs<br>
+ voitures.</p>
+
+<p>A part l&#146;indignation qui soulevait dans les coeurs
+l&#146;iniquit&eacute; de ces<br>
+ choses, le <i>Si&egrave;ge de Caderousse</i>, par le
+vice-l&eacute;gat Sinibaldi Doria,<br>
+ -- qui a fourni &agrave; l&#146;abb&eacute; Favre le sujet
+d&#146;une h&eacute;ro&iuml;de extr&ecirc;mement<br>
+ comique, &eacute;tait, certes, moins burlesque que celui de
+Frigolet; et<br>
+ aussi un autre abb&eacute; en tira-t-il un po&egrave;me qui se
+vendit en France &agrave;<br>
+ des milliers d&#146;exemplaires. Enfin, &agrave; son tour,
+Daudet, qui avait d&eacute;j&agrave;<br>
+ plac&eacute; dans le couvent des P&egrave;res Blancs son conte
+intitul&eacute; l&#146;<i>&Eacute;lixir</i><br>
+ <i>du Fr&egrave;re Gaucher</i>, Daudet, dans son dernier roman
+sur Tarascon, nous<br>
+ montre Tartarin s&#146;enfermant bravement dans l&#146;abbaye de
+Saint-Michel.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE VI</h2>
+
+<h3>CHEZ MONSIEUR MILLET</h3>
+
+<p>L&#146;oncle B&eacute;noni -- La farandole au
+cimeti&egrave;re. -- Le voyage en Avignon.<br>
+ -- Avignon il y a cinquante ans. -- Le ma&icirc;tre de pension.
+-- Le si&egrave;ge<br>
+ de Caderousse. -- La premi&egrave;re communion. -- Mlle
+Prax&egrave;de. --<br>
+ P&eacute;lerinage de Saint-Gent. -- Au coll&egrave;ge Royal. --
+Le po&egrave;te Jasmin. --<br>
+ La nostalgie de mes quatorze ans.</p>
+
+<p>Et, alors, il fallut me chercher une autre &eacute;cole pas
+trop &eacute;loign&eacute;e de<br>
+ Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres
+campagnards,<br>
+ nous n&#146;&eacute;tions pas orgueilleux et l&#146;on me mit en
+Avignon chez un M.<br>
+ Millet, qui tenait pensionnat dans la rue P&eacute;tramale.</p>
+
+<p>Cette fois, c&#146;est l&#146;oncle B&eacute;noni qui
+conduisit la voiture. Bien que<br>
+ Maillane ne soit qu&#146;&agrave; trois lieues d&#146;Avignon,
+&agrave; cette &eacute;poque o&ugrave; le<br>
+ chemin de fer n&#146;existait pas, o&ugrave; les routes
+&eacute;taient ab&icirc;m&eacute;es par le<br>
+ roulage et o&ugrave; il fallait passer avec un bac le large lit
+de la<br>
+ Durance, le voyage d&#146;Avignon &eacute;tait encore une
+affaire.</p>
+
+<p>Trois de mes tantes, avec ma m&egrave;re, l&#146;oncle
+B&eacute;noni et moi, tous g&icirc;t&eacute;s<br>
+ sur un long drap plein de paille d&#146;avoine qui rembourrait
+la<br>
+ charrette, nous part&icirc;mes en caravane apr&egrave;s le lever
+du soleil.</p>
+
+<p>J&#146;ai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet,
+qui se<br>
+ soient vu, &agrave; la fois, autant de tantes que moi; j&#146;en
+avais bien une<br>
+ douzaine; d&#146;abord, la grand&#146;Mistrale, puis la tante
+Jeanneton, la<br>
+ tante Madelon, la tante V&eacute;ronique, la tante Poulinette et
+la tante<br>
+ Bourdette, la tante Fran&ccedil;oise, la tante Marie, la tante
+Rion, la<br>
+ tante Th&eacute;r&egrave;se, la tante M&eacute;lanie et la tante
+Lisa. Tout ce monde,<br>
+ aujourd&#146;hui, est mort et enterr&eacute;; mais j&#146;aime
+&agrave; redire ici les noms<br>
+ de ces bonnes femmes que j&#146;ai vues circuler, comme autant
+de bonnes<br>
+ f&eacute;es, chacune avec son allure, autour de mon berceau.
+Ajoutez &agrave; mes<br>
+ tantes le m&ecirc;me nombre d&#146;oncles et les cousins et
+cousines qui en<br>
+ avaient essaim&eacute;, et vous aurez une id&eacute;e de notre
+parentage.</p>
+
+<p>L&#146;oncle B&eacute;noni &eacute;tait un fr&egrave;re de ma
+m&egrave;re et le plus jeune de la<br>
+ lign&eacute;e. Brun, maigre, d&eacute;li&eacute;, il avait le
+nez retrouss&eacute; et deux yeux<br>
+ noirs comme du jais. Arpenteur de son &eacute;tat, il passait
+pour<br>
+ paresseux, et m&ecirc;me il s&#146;en vantait. Mais il avait
+trois passions : la<br>
+ danse, la musique et la plaisanterie.</p>
+
+<p>Il n&#146;y avait pas, dans Maillane, de plus charmant
+danseur, ni de plus<br>
+ jovial. Quand, dans "la salle verte", &agrave; la Saint-Eloi ou
+&agrave; la<br>
+ Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec J&eacute;sette le
+lutteur, les<br>
+ gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient
+&agrave;<br>
+ l&#146;entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes
+sortes<br>
+ d&#146;instruments : violon, basson, cor, clarinette; mais
+c&#146;est au<br>
+ galoubet qu&#146;il s&#146;&eacute;tait adonn&eacute; le plus.
+Il n&#146;avait pas son pareil, au<br>
+ temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou
+pour<br>
+ chanter des r&eacute;veillons dans les nuits du mois de mai. Et,
+chaque fois<br>
+ qu&#146;il y avait un p&egrave;lerinage &agrave; faire, &agrave;
+Notre-Dame-de-Lumi&egrave;re, &agrave;<br>
+ Saint-Gent, &agrave; Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en
+&eacute;tait le<br>
+ boute-en-train et qui conduisait la charrette? B&eacute;noni,
+toujours<br>
+ dispos et toujours enchant&eacute; de laisser son labeur, son
+&eacute;querre et sa<br>
+ maison pour aller courir le pays.</p>
+
+<p>Et l&#146;on voyait des charret&eacute;es de quinze ou vingt
+fillettes qui<br>
+ partaient en chantant :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>A l&#146;honneur de saint Gent</i>.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ou</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Alix, ma bonne amie,<br>
+ Il est temps de quitter<br>
+ Le monde et ses intrigues,<br>
+ Avec ses vanit&eacute;s.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Ou bien :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Les trois Maries,<br>
+ Parties avant le jour,<br>
+ S&#146;en vont adorer le Seigneur.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui
+les<br>
+ accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et
+chatouille-moi,<br>
+ en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du
+chemin!</p>
+
+<p>Seulement, dans la t&ecirc;te, il s&#146;&eacute;tait mis une
+id&eacute;e assez extraordinaire<br>
+ : c&#146;&eacute;tait, en se mariant, de prendre une fille
+noble.</p>
+
+<p>-- Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent
+&eacute;pouser des<br>
+ nobles, et jamais tu n&#146;en trouveras.</p>
+
+<p>-- H&eacute; ! ripostait B&eacute;noni, ne sommes-nous pas
+nobles, tous, dans la<br>
+ famille? Croyez-vous que nous sommes des manants comme vous
+autres?<br>
+ Notre a&iuml;eul &eacute;tait &eacute;migr&eacute;; il portait
+le manteau doubl&eacute; de velours<br>
+ rouge, les boudes &agrave; ses souliers, les bas de soie.</p>
+
+<p>Il fit tant, tourna tant, que, du c&ocirc;t&eacute; de
+Carpentras, il entendit<br>
+ dire, un jour, qu&#146;il y avait une famille de noblesse
+authentique,<br>
+ mais &agrave; peu pr&egrave;s ruin&eacute;e, o&ugrave; se
+trouvaient sept filles, toutes &agrave;<br>
+ marier. Le p&egrave;re, un dissipateur, vendait un morceau de
+terre tous les<br>
+ ans &agrave; son fermier, qui finit m&ecirc;me par attraper le
+ch&acirc;teau. Mon brave<br>
+ oncle B&eacute;noni s&#146;attifa, se pr&eacute;senta, et
+l&#146;a&icirc;n&eacute;e des demoiselles, une<br>
+ fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en
+passe de<br>
+ coiffer sainte Catherine, se d&eacute;cida &agrave;
+l&#146;&eacute;pouser. C&#146;est sur la donn&eacute;e<br>
+ de ces nobles comtadins, tomb&eacute;s dans la roture,
+qu&#146;un romancier<br>
+ Carpentrassien, Henri de la Madeleine, a fait son joli roman :
+la<br>
+ <i>Fin du Marquisat d&#146;Aurel</i>. (Paris, Charpentier,
+1878.)</p>
+
+<p>J&#146;ai dit que mon oncle &eacute;tait paresseux. Quand,
+vers milieu du jour,<br>
+ il allait &agrave; son jardin, pour b&ecirc;cher ou reterser, il
+portait toujours<br>
+ son fl&ucirc;teau. Bient&ocirc;t, il jetait son outil, allait
+s&#146;asseoir &agrave; l&#146;ombre<br>
+ et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les
+champs<br>
+ d&#146;alentour accouraient vite &agrave; la musique et,
+aussit&ocirc;t, il leur<br>
+ faisait danser la saltarelle.</p>
+
+<p>En hiver, rarement il se levait avant midi.</p>
+
+<p>-- Eh! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit,
+o&ugrave;<br>
+ pouvez-vous &ecirc;tre mieux?</p>
+
+<p>-- Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y ennuyez-vous
+pas?</p>
+
+<p>-- Oh! jamais. Quand j&#146;ai sommeil, je dors; quand je
+n&#146;ai plus<br>
+ sommeil, je dis des psaumes pour les morts.</p>
+
+<p>Et, chose singuli&egrave;re, cet homme guilleret ne manquait
+pas un<br>
+ enterrement. Apr&egrave;s la c&eacute;r&eacute;monie, il
+demeurait toujours le dernier au<br>
+ cimeti&egrave;re, d&#146;o&ugrave; il s&#146;en revenait seul,
+en priant pour les siens et<br>
+ pour les autres, ce qui ne l&#146;emp&ecirc;chait pas de
+r&eacute;p&eacute;ter, chaque fois,<br>
+ cette bouffonnerie :</p>
+
+<p>-- Un de plus, charri&eacute; &agrave; la Cit&eacute; du
+Saint-Repos!</p>
+
+<p>Il dut bien, &agrave; son tour, y aller aussi. Il avait
+quatre-vingt-trois<br>
+ ans, et le docteur, ayant laiss&eacute; entendre &agrave; la
+famille qu&#146;il n&#146;y<br>
+ avait plus rien &agrave; faire :</p>
+
+<p>-- Bah! r&eacute;pondit B&eacute;noni, &agrave; quoi bon
+s&#146;effrayer! il n&#146;en mourra que<br>
+ plus malade.</p>
+
+<p>Et, comme il avait son fl&ucirc;teau sur sa table de nuit
+:</p>
+
+<p>-- Que faites-vous de ce fifre-l&agrave;, mon oncle? lui
+demandai-je, un<br>
+ jour que je venais le voir.</p>
+
+<p>-- Ces nigauds, me dit-il, m&#146;avaient donn&eacute; une
+sonnette pour que je<br>
+ la remue quand j&#146;aurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas
+mieux mon<br>
+ fifre? Sit&ocirc;t que je veux boire, au lieu d&#146;appeler ou
+de sonner, je<br>
+ prends mon fifre et je joue un air.</p>
+
+<p>Si bien qu&#146;il mourut son fl&ucirc;teau en main, et
+qu&#146;on le lui mit dans<br>
+ son cercueil, chose qui donna lieu, le lendemain de sa mort,
+&agrave;<br>
+ l&#146;histoire que voici :</p>
+
+<p>A la filature de soie, -- o&ugrave; allaient travailler les
+filles de<br>
+ Maillane, le lendemain du jour o&ugrave; l&#146;oncle fut mis en
+terre, -- une<br>
+ jeune luronne, le matin, en entrant, fit d&#146;un air
+effar&eacute;, aux autres<br>
+ jeunes filles :</p>
+
+<p>-- Vous n&#146;avez rien entendu, fillettes, cette nuit?</p>
+
+<p>-- Non, le mistral seulement... et le chant de la
+chouette...</p>
+
+<p>-- Oh! &eacute;coutez : nous autres, mes belles, qui habitons
+du cote du<br>
+ cimeti&egrave;re, nous n&#146;avons pas ferm&eacute;
+l&#146;oeil. Figurez- vous qu&#146;&agrave; minuit<br>
+ sonnant, le vieux B&eacute;noni a pris son fl&ucirc;teau
+(qu&#146;on avait mis dans son<br>
+ cercueil) ; il est sorti de sa fosse et s&#146;est mis &agrave;
+jouer une<br>
+ farandole endiabl&eacute;e. Tous les morts se sont lev&eacute;s,
+ont port&eacute; leurs<br>
+ cercueils au milieu du Grand Clos, les ont, pour se chauffer,
+allum&eacute;s<br>
+ au feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait
+B&eacute;noni, ils ont<br>
+ dans&eacute; un branle fou, autour du feu, jusqu&#146;&agrave;
+l&#146;aurore.</p>
+
+<p>Donc, avec l&#146;oncle B&eacute;noni, que vous connaissez
+maintenant, avec ma<br>
+ m&egrave;re et mes trois tantes, nous nous &eacute;tions mis en
+route pour la ville<br>
+ d&#146;Avignon. Vous connaissez peut-&ecirc;tre la fa&ccedil;on
+des villageois,<br>
+ lorsqu&#146;ils vont quelque part en troupe : tout le long, au
+trantran de<br>
+ notre v&eacute;hicule, ce furent qu&#146;exclamations et
+observations diverses au<br>
+ sujet des plantations, des luzernes, des bl&eacute;s, des
+fenouils, des<br>
+ semis, que la charrette c&ocirc;toyait.</p>
+
+<p>Quand nous pass&acirc;mes dans Graveson, -- o&ugrave;
+l&#146;on voit<br>
+ un beau clocher, tout fleuronn&eacute; d&#146;artichauts de
+pierre :</p>
+
+<p>-- Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais,
+les<br>
+ vois-tu clou&eacute;s au clocher?</p>
+
+<p>Et de rire et de rire, de cette fac&eacute;tie qui
+&eacute;gaie les Maillanais<br>
+ depuis sept ou huit cents ans, fac&eacute;tie &agrave; laquelle
+les Gravesonais<br>
+ r&eacute;pliquent par une chanson qui dit :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>A Graveson, avons un clocher...<br>
+ Ceux qui le voient disent qu&#146;il est bien droit!<br>
+ Mais, &agrave; Maillane, leur clocher est rond;<br>
+ C&#146;est une cage pour moineaux; dit-on.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et l&#146;on m&#146;&eacute;grenait ainsi, les uns
+apr&egrave;s les autres, les racontages<br>
+ coutumiers de la route d&#146;Avignon : le pont de la Folie
+o&ugrave; les<br>
+ sorciers faisaient le branle, la Croisi&egrave;re o&ugrave;
+l&#146;on arr&ecirc;tait parfois &agrave;<br>
+ main arm&eacute;e, et la Croix de la Lieue et le Rocher
+d&#146;Aiguille.</p>
+
+<p>Enfin, nous arriv&acirc;mes aux sabli&egrave;res de la
+Durance; les grandes eaux,<br>
+ un an avant, avaient emport&eacute; le pont, et il fallait
+passer la rivi&egrave;re<br>
+ avec un bac. Nous trouv&acirc;mes l&agrave;, qui attendaient
+leur tour, une<br>
+ centaine de charrettes. Nous attend&icirc;mes comme les autres,
+une couple<br>
+ d&#146;heures, au marchepied; puis, nous nous embarqu&acirc;mes,
+apr&egrave;s avoir<br>
+ chass&eacute;, en lui criant : "Au Mas" le Juif, notre gros
+chien, qui nous<br>
+ avait suivis.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait plus de midi quand nous f&ucirc;mes en
+Avignon. Nous all&acirc;mes<br>
+ &eacute;tabler, comme les gens de notre village, &agrave;
+l&#146;<i>H&ocirc;tel de Provence</i>,<br>
+ une petite auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du
+jour,<br>
+ on alla bayer par la ville.</p>
+
+<p>-- Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie la
+com&eacute;die? Ce soir,<br>
+ on joue <i>Maniclo o&ugrave; Lou Grouli&eacute; b&egrave;l
+esprit</i> avec l&#146;<i>Abbaye de Castro</i>.<br>
+ &#151; <i>Ho! repr&icirc;mes-nous tous, il faut aller voir
+Maniclo</i>.</p>
+
+<p>C&#146;&eacute;tait la premi&egrave;re fois que j&#146;allais
+au th&eacute;&acirc;tre, et l&#146;&eacute;toile voul&ucirc;t<br>
+ qu&#146;on donn&acirc;t, ce jour-l&agrave;, une com&eacute;die
+proven&ccedil;ale. A l&#146;<i>Abbaye de</i><br>
+ <i>Castro</i>, qui &eacute;tait un drame sombre, on ne comprit
+pas grand&#146;chose.<br>
+ Mais mes tantes trouv&egrave;rent que <i>Maniclo</i>, &agrave;
+Maillane, &eacute;tait beaucoup<br>
+ mieux jou&eacute;. Car, en ce temps, dans nos villages, il
+s&#146;organisait,<br>
+ l&#146;hiver, des repr&eacute;sentations comiques et tragiques.
+J&#146;y ai vu jouer,<br>
+ par nos paysans, la <i>Mort de C&eacute;sar, Za&iuml;re</i> et
+J<i>oseph vendu par ses</i><br>
+ <i>fr&egrave;res</i>. Ils se faisaient des costumes avec les
+jupes de leurs femmes<br>
+ et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la
+trag&eacute;die,<br>
+ suivait, avec grand plaisir, la d&eacute;clamation morne de ces
+pi&egrave;ces en<br>
+ cinq actes. Mais on jouait aussi l&#146;<i>Avocat Pathelin</i>,
+traduit en<br>
+ proven&ccedil;al, et diverses com&eacute;dies du
+r&eacute;pertoire marseillais, telles que<br>
+ <i>Moussu Just, Fresquerio</i> ou la <i>Co de l&#146;Ai, Lou
+Grouli&eacute; b&egrave;l esprit</i><br>
+ et <i>Mis&egrave; Galineto</i>. C&#146;&eacute;tait toujours
+B&eacute;noni le directeur de ces<br>
+ soir&eacute;es, o&ugrave;, avec son violon, en dodelinant de la
+t&ecirc;te, il<br>
+ accompagnait les chants. Vers l&#146;&acirc;ge de dix-sept ans,
+il me souvient<br>
+ d&#146;avoir rempli un r&ocirc;le dans <i>Galineto</i> et dans
+la <i>Co de l&#146;Ai</i>, et<br>
+ m&ecirc;me d&#146;y avoir eu, devant mes compatriotes, assez
+d&#146;applaudissements.</p>
+
+<p>Mais bref : le lendemain, apr&egrave;s avoir embrass&eacute;
+ma m&egrave;re et le coeur<br>
+ gros comme un pois qui aurait tremp&eacute; neuf jours, il
+fallut s&#146;enfermer<br>
+ dans la rue P&eacute;tramale, au pensionnat Millet. M. Millet
+&eacute;tait un gros<br>
+ homme, de haute taille, aux &eacute;pais sourcils, &agrave;
+figure rougeaude, mal<br>
+ ras&eacute; et crasseux, en plus, des yeux de porc, des pieds
+d&#146;&eacute;l&eacute;phant, et<br>
+ de vilains doigts carr&eacute;s qui enfournaient sans cesse la
+prise dans<br>
+ son nez. Sa chambri&egrave;re, Catherine, montagnarde jaune et
+grasse, qui<br>
+ nous faisait la cuisine, gouvernait la maison. Je n&#146;ai
+jamais tant<br>
+ mang&eacute; de carottes comme l&agrave;, des carottes au maigre
+en une sauce de<br>
+ farine. Dans trois mois, pauvre petit, je devins tout
+ext&eacute;nu&eacute;.</p>
+
+<p>Avignon, la pr&eacute;destin&eacute;e, o&ugrave; devait le
+Gai-Savoir faire un jour sa<br>
+ renaissance, n&#146;avait pas, il s&#146;en faut, la
+gaiet&eacute; d&#146;aujourd&#146;hui; elle<br>
+ n&#146;avait pas encore &eacute;largi telle qu&#146;elle est
+&agrave; sa place de l&#146;Horloge,<br>
+ ni agrandi sa place Pie, ni perc&eacute; sa Grande-Rue. La
+Roque-de-Dom, qui<br>
+ domine la ville, complant&eacute;e, maintenant, comme un jardin
+de roi,<br>
+ &eacute;tait alors pel&eacute;e : il y avait un
+cimeti&egrave;re. Les remparts, &agrave; moiti&eacute;<br>
+ ruin&eacute;s, &eacute;taient entour&eacute;s de foss&eacute;s
+pleins de d&eacute;combres avec des mares<br>
+ d&#146;eau vaseuse. Les portefaix brutaux, organis&eacute;s en
+corporation,<br>
+ faisaient la loi au bord du Rh&ocirc;ne, et en ville, quand ils
+voulaient.<br>
+ Avec leur chef, esp&egrave;ce d&#146;hercule,
+d&eacute;nomm&eacute; Quatre-Bras, c&#146;est eux qui<br>
+ balay&egrave;rent, en 1848, l&#146;H&ocirc;tel de Ville
+d&#146;Avignon.</p>
+
+<p>Ainsi qu&#146;en Italie, une fois par semaine passait par
+toutes les<br>
+ maisons, en remuant sa tirelire, un p&eacute;nitent noir, qui,
+la cagoule<br>
+ sur le visage et deux trous devant les yeux, disait d&#146;une
+voix grave<br>
+ :</p>
+
+<p>-- Pour les pauvres prisonniers!</p>
+
+<p>In&eacute;vitablement, on se heurtait, par les rues, &agrave;
+des types locaux,<br>
+ tels que la soeur Boute-Cuire, son panier &agrave; couvercle au
+bras, un<br>
+ crucifix d&#146;argent sur sa grosse poitrine, ou bien le
+pl&acirc;trier Barret<br>
+ qui, dans une bagarre avec les lib&eacute;raux,<br>
+ ayant perdu son chapeau, avait fait le serment de ne plus porter
+de<br>
+ chapeau jusqu&#146;&agrave; ce qu&#146;Henri V f&ucirc;t sur le
+tr&ocirc;ne, et qui, toute sa vie,<br>
+ s&#146;en alla t&ecirc;te nue.</p>
+
+<p>Mais ce qu&#146;on rencontrait le plus, avec leurs grands
+chapeaux mont&eacute;s<br>
+ et leurs longues capotes bleues, c&#146;&eacute;taient les
+invalides install&eacute;s en<br>
+ Avignon (o&ugrave; &eacute;tait une succursale de
+l&#146;H&ocirc;tel de Paris), v&eacute;n&eacute;rables<br>
+ d&eacute;bris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, manchots,
+qui, de<br>
+ leurs jambes de bois, martelaient, &agrave; pas compt&eacute;s,
+les pav&eacute;s pointus<br>
+ des rues.</p>
+
+<p>La ville traversait une sorte de mue, embrouill&eacute;e,
+difficultueuse,<br>
+ entre les deux r&eacute;gimes, l&#146;ancien et le nouveau, qui
+n&#146;avait pas cess&eacute;<br>
+ de s&#146;y combattre &agrave; la sourdine. Les souvenirs
+atroces, les injures,<br>
+ les reproches des discordes pass&eacute;es, &eacute;taient
+encore vivants, &eacute;taient<br>
+ encore amers entre les gens d&#146;un certain &acirc;ge. Les
+carlistes ne<br>
+ parlaient que du tribunal d&#146;Orange, de Jourdan
+Coupe-T&ecirc;tes, des<br>
+ massacres de la Glaci&egrave;re. Les lib&eacute;raux, en bouche,
+avaient 1815,<br>
+ rem&eacute;morant sans cesse l&#146;assassinat du
+mar&eacute;chal Brune, son cadavre<br>
+ jet&eacute; au Rh&ocirc;ne, ses valises pill&eacute;es, ses
+assassins impunis, entre<br>
+ autres le Pointu, qui avait laiss&eacute; un renom terrible, et,
+si quelque<br>
+ parvenu tant soit peu insolent r&eacute;ussissait dans ses
+affaires :</p>
+
+<p>-- Allons! disait le peuple, les louis du mar&eacute;chal
+Brune commencent &agrave;<br>
+ sortir.</p>
+
+<p>Le peuple d&#146;Avignon comme celui d&#146;Aix et de
+Marseille et de, pour<br>
+ ainsi dire, toutes les villes de Provence, &eacute;tait
+pourtant, en g&eacute;n&eacute;ral<br>
+ (depuis il a bien chang&eacute;), regretteux de fleurs de lis
+comme du<br>
+ drapeau blanc. Cet &eacute;chauffement de nos devanciers pour la
+cause<br>
+ royale n&#146;&eacute;tait pas tant, ce me semble, une opinion
+politique qu&#146;une<br>
+ protestation inconsciente et populaire contre la centralisation,
+de<br>
+ plus en plus excessive, que le jacobinisme et le premier
+Empire<br>
+ avaient rendue odieuse.</p>
+
+<p>La fleur de lis d&#146;autrefois &eacute;tait, pour les
+Proven&ccedil;aux (qui l&#146;avaient<br>
+ toujours vue dans le blason de la Provence), le symbole
+d&#146;une &eacute;poque<br>
+ o&ugrave; nos coutumes, nos traditions et nos franchises
+&eacute;taient plus<br>
+ respect&eacute;es par les gouvernements. Mais de croire que nos
+p&egrave;res<br>
+ voulussent revenir au r&eacute;gime abusif d&#146;avant la
+R&eacute;volution serait une<br>
+ erreur compl&egrave;te, puisque c&#146;est la Provence qui
+envoya Mirabeau aux<br>
+ Etats g&eacute;n&eacute;raux et que la R&eacute;volution fut
+particuli&egrave;rement passionn&eacute;e<br>
+ en Provence.</p>
+
+<p>Je me souviens, &agrave; ce propos, d&#146;une fois o&ugrave;
+Berryer venait d&#146;&ecirc;tre &eacute;lu<br>
+ d&eacute;put&eacute; par la ville de Marseille. Comme
+l&#146;illustre orateur devait<br>
+ passer par Avignon, le pr&eacute;fet fit fermer les portes de la
+ville pour<br>
+ emp&ecirc;cher d&#146;entrer les l&eacute;gitimistes du dehors
+qui arrivaient en foule<br>
+ pour lui faire un triomphe. Et bon nombre de Blancs furent,
+&agrave; cette<br>
+ occasion, emprisonn&eacute;s au palais des papes.</p>
+
+<p>Mgr le duc d&#146;Aumale, qui revenait d&#146;Afrique, passa
+quelque temps<br>
+ apr&egrave;s. On nous mena le voir &agrave; la porte
+Saint-Lazare, accompagn&eacute; de<br>
+ ses soldats, qui &eacute;taient, comme lui, brunis par le soleil
+d&#146;Alger. Il<br>
+ &eacute;tait tout blanc de poussi&egrave;re, blondin, avec des
+yeux bleus et le<br>
+ rayonnement de la jeunesse et de la gloire.</p>
+
+<p>-- Vive notre beau prince! criaient, &agrave; tout moment, les
+femmes des<br>
+ faubourgs.</p>
+
+<p>Me trouvant &agrave; Paris, en 1889, et ayant eu
+l&#146;honneur d&#146;&ecirc;tre convi&eacute; &agrave;<br>
+ Chantilly, je rappelai &agrave; Son Altesse cet infime
+d&eacute;tail de son passage<br>
+ en Provence; et Mgr d&#146;Aumale, apr&egrave;s quarante-cinq
+ans, se rappela de<br>
+ bonne gr&acirc;ce les braves femmes qui criaient en le voyant
+passer :</p>
+
+<p>-- Qu&#146;il est joli! qu&#146;il est galant!</p>
+
+<p>Ce vieil Avignon est p&eacute;tri de tant de gloires
+qu&#146;on n&#146;y peut faire un<br>
+ pas sans fouler quelque souvenir. Ne se trouve-t-il pas que,
+dans<br>
+ l&#146;&icirc;le de maisons o&ugrave; &eacute;tait notre
+pensionnat, s&#146;&eacute;levait, autrefois, le<br>
+ couvent de Sainte-Claire! C&#146;est dans la chapelle de ce
+couvent que,<br>
+ le matin du 6 avril 1327, P&eacute;trarque vit Laure pour la
+premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions aussi tout pr&egrave;s de la rue des
+Etudes, qui, encore &agrave; cette<br>
+ &eacute;poque, avait, dans le bas peuple, une r&eacute;putation
+lugubre. Nous<br>
+ n&#146;avions jamais pu d&eacute;cider les petits Savoyards,
+soit ramoneurs, soit<br>
+ d&eacute;crotteurs, &agrave; venir ramoner dans notre pensionnat
+ou cirer nos<br>
+ chaussures. Comme, dans la rue des Etudes, se trouvaient,
+autrefois,<br>
+ l&#146;Universit&eacute; d&#146;Avignon ainsi que l&#146;Ecole
+de m&eacute;decine, le bruit<br>
+ courait que les &eacute;tudiants attrapaient, quand ils
+pouvaient, les<br>
+ petits, vagabonds, pour les saigner, les &eacute;corcher, et
+&eacute;tudier sur<br>
+ leurs cadavres.</p>
+
+<p>Il n&#146;en &eacute;tait pas moins int&eacute;ressant pour
+nous, enfants de villages<br>
+ pour la plupart, de r&ocirc;der, quand nous sortions, dans ce
+labyrinthe de<br>
+ ruelles qui nous avoisinaient, comme le <i>Petit Paradis</i>,
+qui avait<br>
+ &eacute;t&eacute; jadis une "rue chaude" et qui s&#146;en tenait
+encore; la rue de<br>
+ l&#146;<i>Eau-de-Vie</i>, la rue du <i>Chat</i>, la rue du
+<i>Coq</i>, la rue du<br>
+ <i>Diable</i>. Mais quelle diff&eacute;rence avec nos beaux
+vallons tout fleuris<br>
+ d&#146;asphod&egrave;les, avec notre bon air, notre paix, notre
+libert&eacute;, de<br>
+ Saint-Michel-de-Frigolet!</p>
+
+<p>J&#146;en avais, &agrave; certains jours, le coeur
+serr&eacute; de nostalgie, et<br>
+ cependant, M. Millet, qui &eacute;tait fort bon diable au fond,
+avait<br>
+ quelque chose en lui qui finit par m&#146;apprivoiser. Comme il
+&eacute;tait de<br>
+ Caderousse, fils, comme moi, d&#146;agriculteur, et qu&#146;il
+avait dans sa<br>
+ famille toujours parl&eacute; proven&ccedil;al, il professait,
+pour le po&egrave;me du<br>
+ Si&egrave;ge de Caderousse, une admiration extraordinaire; il le
+savait tout<br>
+ par coeur, et &agrave; la classe, quelquefois, en pleine
+explication de<br>
+ quelque beau combat des Grecs et des Troyens, remuant tout
+&agrave; coup,<br>
+ par un mouvement de front qui lui &eacute;tait particulier, le
+toupet gris<br>
+ de ses cheveux :</p>
+
+<p>-- Eh bien! disait-il, tenez! c&#146;est l&agrave; l&#146;un
+des morceaux les plus<br>
+ beaux de Virgile, n&#146;est-ce pas? &Eacute;coutez, pourtant,
+mes enfants, le<br>
+ fragment que je vais vous citer, et vous reconna&icirc;trez que
+Favre, le<br>
+ chantre du <i>Si&egrave;ge de Caderousse</i>, &agrave; Virgile
+lui-m&ecirc;me serre souvent<br>
+ les talons :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Un nomm&eacute; Pergori Latrousse,<br>
+ Le plus ventru de Caderousse,<br>
+ S&#146;&eacute;tait ru&eacute; contre un tailleur...<br>
+ Ayant bronch&eacute; contre une motte,<br>
+ Il fut rouler comme un tonneau.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Si elles nous allaient, ces citations de notre langue, si
+pleine de<br>
+ saveur! Le gros Millet riait aux &eacute;clats, et, pour moi
+qui, dans le<br>
+ sang, avais, comme nul autre, gard&eacute; l&#146;&acirc;cre
+douceur du miel de mon<br>
+ enfance, rien de plus app&eacute;tissant que ces
+hors-d&#146;oeuvre du pays.</p>
+
+<p>M. Millet, tous les jours, par l&agrave;, vers les cinq
+heures, allait lire<br>
+ la gazette au caf&eacute; Baretta, -- qu&#146;il appelait le
+"Caf&eacute; des Animaux<br>
+ parlants", -- et qui, si je ne me trompe, &eacute;tait, tenu par
+l&#146;oncle ou,<br>
+ peut-&ecirc;tre, par l&#146;a&iuml;eul de Mlle Baretta, du
+Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais; ensuite,<br>
+ le lendemain, lorsqu&#146;il &eacute;tait de bonne humeur, il
+nous redisait, non<br>
+ sans malice, les &eacute;ternelles grogneries des vieux
+politiciens de cet<br>
+ &eacute;tablissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, que
+du Petit,<br>
+ comme ils appelaient Henri V.</p>
+
+<p>Je fis, cette ann&eacute;e-l&agrave;, ma premi&egrave;re
+communion &agrave; l&#146;&eacute;glise<br>
+ Saint-Didier, qui &eacute;tait notre paroisse, et
+c&#146;&eacute;tait le sonneur Fanot,<br>
+ chant&eacute; plus tard par Roumanille dans sa <i>Cloche
+mont&eacute;e</i>, qui nous<br>
+ sonnait le cat&eacute;chisme. Deux mois avant la
+c&eacute;r&eacute;monie, M. Millet nous<br>
+ menait &agrave; l&#146;&eacute;glise pour y &ecirc;tre
+interrog&eacute;s. Et l&agrave;, m&ecirc;l&eacute;s aux
+autres<br>
+ enfants, gar&ccedil;onnets et fillettes, qui devions communier
+ensemble, on<br>
+ nous faisait asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le
+hasard<br>
+ fit que moi, qui &eacute;tais le dernier de la rang&eacute;e des
+gar&ccedil;ons, je me<br>
+ trouvai plac&eacute; pr&egrave;s d&#146;une charmante fille qui
+&eacute;tait la premi&egrave;re de la<br>
+ rang&eacute;e des demoiselles. On l&#146;appelait Prax&egrave;de
+et elle avait, sur les<br>
+ joues, deux fleurs de vermillon semblables &agrave; deux roses
+fra&icirc;chement<br>
+ &eacute;panouies.</p>
+
+<p>Ce que c&#146;est que les enfants : attendu que, tous les
+jours, on se<br>
+ rencontrait ensemble, assis l&#146;un pr&egrave;s de
+l&#146;autre; que, sans penser &agrave;<br>
+ rien, nous nous touchions le coude, et que nous nous
+communiquions,<br>
+ dans la moiteur de notre haleine, &agrave; l&#146;oreille, en
+chuchotant, nos<br>
+ petits sujets de rire, ne fin&icirc;mes-nous pas (le bon Dieu me
+pardonne<br>
+ !) par nous rendre amoureux?</p>
+
+<p>Mais c&#146;&eacute;tait un amour d&#146;une telle innocence,
+et tellement emprunt<br>
+ d&#146;aspirations mystiques, que les anges, l&agrave;-haut,
+s&#146;ils &eacute;prouvent<br>
+ entre eux des affections r&eacute;ciproques, doivent en avoir de
+pareilles.<br>
+ L&#146;un comme l&#146;autre, nous avions douze ans :
+l&#146;&acirc;ge de B&eacute;atrix, lorsque<br>
+ Dante la vit; et c&#146;est cette vision de la jeune vierge en
+fleur qui a<br>
+ fait le <i>Paradis</i> du grand po&egrave;te florentin. Il est
+un mot, dans notre<br>
+ langue, qui exprime tr&egrave;s bien ce d&eacute;lice de
+l&#146;&acirc;me dont s&#146;enivrent les<br>
+ couples dans la prime jeunesse : nous nous agr&eacute;ions. Nous
+avions<br>
+ plaisir &agrave; nous voir. Nous ne nous v&icirc;mes jamais, il
+est vrai, que dans<br>
+ l&#146;&eacute;glise; mais, rien que de nous voir notre coeur
+&eacute;tait plein. Je lui<br>
+ souriais, elle souriait; nous unissions nos voix dans les
+m&ecirc;mes<br>
+ cantiques d&#146;amour, d&#146;actions de gr&acirc;ces; vers les
+m&ecirc;mes myst&egrave;res nous<br>
+ exaltions, na&iuml;fs, notre foi spontan&eacute;e... Oh! aube de
+l&#146;amour, o&ugrave;<br>
+ s&#146;&eacute;panouit en joie l&#146;innocence, comme la
+marguerite dans le frais du<br>
+ ruisseau, premi&egrave;re aube de l&#146;amour, aube pure
+envol&eacute;e!</p>
+
+<p>Voici mon souvenir de Mlle Prax&egrave;de, telle que je la vis
+pour la<br>
+ derni&egrave;re fois : tout de blanc v&ecirc;tue,
+couronn&eacute;e de fleurs d&#146;aub&eacute;pine,<br>
+ et jolie &agrave; ravir sous son voile transparent, elle montait
+&agrave; l&#146;autel,<br>
+ tout pr&egrave;s de moi, comme une &eacute;pous&eacute;e, belle
+petite &eacute;pous&eacute;e de<br>
+ l&#146;Agneau!</p>
+
+<p>Notre communion faite, la chose finit l&agrave;. C&#146;est en
+vain que<br>
+ longtemps, quand nous passions dans sa rue (elle habitait rue de
+la<br>
+ Lice), je portais mes regards avides sous les abat-jour verts de
+la<br>
+ maison de Prax&egrave;de. Je ne pus jamais la revoir. On
+l&#146;avait mise au<br>
+ couvent et, alors, de songer que ma charmante amie avec le
+vermillon<br>
+ et le sourire de son visage, m&#146;&eacute;tait enlev&eacute;e
+pour toujours, soit de<br>
+ cela, soit d&#146;autre chose, je tombai dans une langueur
+&agrave; me d&eacute;go&ucirc;ter<br>
+ de tout.</p>
+
+<p>Aussi les vacances venues, quand je retournai au Mas, ma
+m&egrave;re en me<br>
+ voyant tout p&acirc;le, avec, de temps en temps, des atteintes
+de fi&egrave;vre,<br>
+ d&eacute;cida dans sa foi, autant pour me gu&eacute;rir que pour
+me r&eacute;cr&eacute;er, de me<br>
+ conduire &agrave; saint Gent, qui est le patron des
+fi&eacute;vreux.</p>
+
+<p>Saint Gent, qui a pareillement la vertu de faire pleuvoir, est
+une<br>
+ sorte de demi-dieu pour les paysans des deux c&ocirc;t&eacute;s
+de la Durance.</p>
+
+<p>-- Moi, nous disait mon p&egrave;re, j'ai &eacute;t&eacute;
+&agrave; Saint-Gent avant la<br>
+ R&eacute;volution. Nous y all&acirc;mes les pieds nus, avec ma
+pauvre m&egrave;re, je<br>
+ n&#146;avais pas plus de dix ans. Mais, en ce temps, il y avait
+plus de<br>
+ foi.</p>
+
+<p>Nous, avec l&#146;oncle B&eacute;noni qui conduisait le voyage
+et que vous<br>
+ connaissez d&eacute;j&agrave;, par une lune claire comme il en
+fait en septembre,<br>
+ vers minuit, nous part&icirc;mes donc, sur une charrette
+b&acirc;ch&eacute;e, et, apr&egrave;s<br>
+ nous &ecirc;tre joints aux autres p&egrave;lerins qui allaient
+&agrave; la f&ecirc;te, &agrave;<br>
+ Ch&acirc;teau-Renard, &agrave; Noves, au Thor, ou bien &agrave;
+Pernes, nous voyions<br>
+ apr&egrave;s nous, tout le long du chemin, quantit&eacute;
+d&#146;autres charrettes,<br>
+ recouvertes, comme la n&ocirc;tre, de toiles &eacute;tendues sur
+des cerceaux de<br>
+ bois, venir grossir la caravane.</p>
+
+<p>Chantant ensemble, p&ecirc;le-m&ecirc;le, le cantique de saint
+Gent, -- qui, du<br>
+ reste, est superbe, puisque Gounod en a mis l&#146;air dans
+l&#146;op&eacute;ra de<br>
+ <i>Mireille</i>, -- nous traversions de nuit, au bruit des coups
+de fouet,<br>
+ les villages endormis, et le lendemain soir, par l&agrave;, vers
+les quatre<br>
+ heures, nous arrivions en foule au cri de : "Vive saint Gent!",
+dans<br>
+ la gorge du Bausset.</p>
+
+<p>Et l&agrave;, sur les lieux m&ecirc;mes, o&ugrave;
+l&#146;ermite v&eacute;n&eacute;r&eacute; avait pass&eacute;
+sa<br>
+ p&eacute;nitence, les vieux, avec animation, racontaient aux
+jeunes gens ce<br>
+ qu&#146;ils avaient entendu dire :</p>
+
+<p>-- Gent, disait-il, &eacute;tait comme nous un enfant de
+paysans, un brave<br>
+ gars de Monteux, qui, &agrave; l&#146;&acirc;ge de quinze ans,
+se retira dans le<br>
+ d&eacute;sert, pour se consacrer &agrave; Dieu. Il labourait la
+terre avec deux<br>
+ vaches. Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le
+loup,<br>
+ l&#146;attela &agrave; sa charrue, et le fit labourer, sous le
+joug, avec l&#146;autre<br>
+ vache. Mais &agrave; Monteux, depuis que Gent &eacute;tait
+parti, il n&#146;avait pas<br>
+ plu de sept ans, et les Montelais dirent &agrave; la m&egrave;re
+de Gent :</p>
+
+<p>-- Imberte, il faut aller &agrave; la recherche de votre fils,
+parce que,<br>
+ depuis son d&eacute;part, il n&#146;est plus tomb&eacute; une
+goutte d&#146;eau.</p>
+
+<p>Et la m&egrave;re de Gent, &agrave; force de chercher,
+&agrave; force de crier, trouva<br>
+ enfin son gars, l&agrave; o&ugrave; nous sommes &agrave;
+pr&eacute;sent, dans la gorge du<br>
+ Bausset, et, comme sa m&egrave;re avait soif, Gent, pour la
+faire boire,<br>
+ planta deux de ses doigts dans le roc escarp&eacute;, et il en
+jaillit deux<br>
+ fontaines : une de vin et l&#146;autre d&#146;eau. Celle du vin
+est tarie, mais<br>
+ celle de l&#146;eau coule toujours, -- et c&#146;est la main de
+Dieu pour les<br>
+ mauvaises fi&egrave;vres.</p>
+
+<p>On va, deux fois par an, &agrave; l&#146;ermitage de
+Saint-Gent. D&#146;abord, au mois<br>
+ de mai, o&ugrave; les Montelais, ses compatriotes, emportent sa
+statue de<br>
+ Monteux au Bausset, p&egrave;lerinage de trois lieues, qui se
+fait &agrave; la<br>
+ course, en m&eacute;moire et symbole de la fuite du saint.</p>
+
+<p>Voici la lettre enthousiaste qu&#146;Aubanel
+m&#146;&eacute;crivait, un an qu&#146;il y<br>
+ &eacute;tait all&eacute; (1886) :</p>
+
+<p>"Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de Saint-Gent.
+C&#146;est une<br>
+ f&ecirc;te &eacute;tonnante, admirable, sublime; ce qui est
+d&#146;une po&eacute;sie inou&iuml;e,<br>
+ ce qui m&#146;a laiss&eacute; dans l&#146;&acirc;me une
+impression d&eacute;licieuse, c&#146;est la<br>
+ course nocturne des porteurs de saint Gent. Le maire nous avait
+donn&eacute;<br>
+ une voiture et nous avons suivi ce p&egrave;lerinage dans les
+champs, les<br>
+ bois et les rochers au clair de lune, au chant des rossignols,
+depuis<br>
+ huit heures du soir, jusqu&#146;&agrave; minuit et demi.
+C&#146;est saisissant: et<br>
+ myst&eacute;rieux; c&#146;est &eacute;trange et beau &agrave;
+faire pleurer. Ces quatre enfants<br>
+ en culotte et en gu&ecirc;tres nankin, courant comme des
+li&egrave;vres, volant<br>
+ comme des oiseaux, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s d&#146;un homme
+&agrave; cheval galopant et tirant<br>
+ des coups de pistolet; les gens des fermes venant sur les
+chemins au<br>
+ passage du saint; les hommes, les femmes, les enfants et les
+vieux,<br>
+ arr&ecirc;tant les porteurs, baisant la statue, criant,
+pleurant,<br>
+ gesticulant; et puis, lorsqu&#146;on repart toujours vite, les
+femmes qui<br>
+ leur crient :</p>
+
+<p>"-- Heureux voyage! gar&ccedil;ons!<br>
+ "Et les hommes qui ajoutent :<br>
+ "-- Le grand saint Gent vous maintienne la force!<br>
+ "-- Et de courir encore, de courir &agrave; perdre haleine. Oh!
+ce voyage<br>
+ dans la nuit, cette petite troupe partant &agrave; la garde de
+Dieu et de<br>
+ saint Gent, et s&#146;enfon&ccedil;ant dans les
+t&eacute;n&egrave;bres, dans le d&eacute;sert, pour<br>
+ aller je ne sais o&ugrave;, tout cela, je te le redis, est
+d&#146;une po&eacute;sie si<br>
+ profonde et si grande qu&#146;elle vous laisse une
+impression<br>
+ ineffa&ccedil;able."</p>
+
+<p>Le second p&egrave;lerinage de Saint Gent est en septembre, et
+c&#146;est celui<br>
+ o&ugrave; nous all&acirc;mes. Comme saint Gent, en somme,
+n&#146;a &eacute;t&eacute; canonis&eacute; que par<br>
+ la voix du peuple, les pr&ecirc;tres y viennent peu, les
+bourgeois encore<br>
+ moins; mais le peuple de la gl&egrave;be, dans ce bon saint tout
+simple qui<br>
+ &eacute;tait de son terroir, qui parlait comme lui, qui, sans
+temps de<br>
+ longueurs, lui envoie la pluie, lui gu&eacute;rit ses
+fi&egrave;vres, le peuple<br>
+ reconna&icirc;t sa propre d&eacute;ification et son culte pour
+lui est si fervent<br>
+ que, dans l&#146;&eacute;troite gorge o&ugrave; la
+l&eacute;gende vit, on a vu, quelquefois,<br>
+ jusqu&#146;&agrave; vingt mille p&egrave;lerins.</p>
+
+<p>La tradition dit que saint Gent couchait la t&ecirc;te en bas,
+les pieds en<br>
+ haut, dans un lit de pierre ; et tous les p&egrave;lerins,
+d&eacute;votement,<br>
+ gaiement, font l&#146;arbre fourchu au lit de saint Gent, qui
+est une auge<br>
+ dress&eacute;e ; -- les femmes m&ecirc;mes le font aussi, en se
+tenant, de l&#146;une &agrave;<br>
+ l&#146;autre, les jupes d&eacute;cemment serr&eacute;es.</p>
+
+<p>Nous f&icirc;mes l&#146;arbre fourchu dans le lit, comme les
+autres; nous<br>
+ all&acirc;mes, avec ma m&egrave;re, voir le <i>Fontaine du Loup
+et la Fontaine de la<br>
+</i> <i>Vache</i>; et ensuite, entour&eacute;s de quelques vieux
+noyers, la chapelle de<br>
+ saint Gent, o&ugrave; se trouve son tombeau et le "rocher
+affreux", comme<br>
+ dit le cantique, d&#146;o&ugrave; sort, pour les
+fi&eacute;vreux, la miraculeuse source.</p>
+
+<p>Or, &eacute;merveill&eacute; de tous ces r&eacute;cits, de
+toutes ces croyances, de toutes<br>
+ ces visions, moi donc, l&#146;&acirc;me enivr&eacute;e par la
+vue de l&#146;endroit, par la<br>
+ senteur des plantes, -- encore embaum&eacute;es, semblait-il, de
+l&#146;empreinte<br>
+ des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzi&egrave;me
+ann&eacute;e, je<br>
+ m&#146;abreuvai au jet d&#146;eau; et (dites ce qu&#146;il vous
+plaira), &agrave; partir de<br>
+ l&agrave;, je n&#146;eus plus de fi&egrave;vre. Ne vous
+&eacute;tonnez pas si la fille du<br>
+ f&eacute;libre, si la pauvret Mireille, perdue dans la Crau,
+mourante de<br>
+ soif, se recommande au bon saint Gent.</p>
+
+<p><i>O bel et jeune laboureur -- qui attel&acirc;tes &agrave;
+votre charrue &#151; le<br>
+ loup de la montagne, etc.<br>
+</i> (Mireille, chant VIII.)</p>
+
+<p>souvenir de jeunesse qu&#146;il m&#146;est doux encore de me
+rem&eacute;morer.</p>
+
+<p>A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre
+nos<br>
+ classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant
+pensioinnaires<br>
+ chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour,
+au<br>
+ Coll&egrave;ge Royal, pour y suivre comme externes les cours
+universitaires,<br>
+ et c&#146;est dans ce lyc&eacute;e et de cette fa&ccedil;on que,
+dans cinq ans (de 1843<br>
+ &agrave; 1847), je terminai mes &eacute;tudes.</p>
+
+<p>Nos ma&icirc;tres du coll&egrave;ge n&#146;&eacute;taient pas,
+comme aujourd&#146;hui, de jeunes<br>
+ normaliens styl&eacute;s et &eacute;l&eacute;gants. Nous avions
+encore, dans leurs<br>
+ chaires, les vieux barbons s&eacute;v&egrave;res de
+l&#146;ancienne Universit&eacute; : en<br>
+ quatri&egrave;me, par exemple, le brave M. Blanc, ancien
+sergent-major de<br>
+ l&#146;&eacute;poque imp&eacute;riale, qui, lorsque nos
+r&eacute;ponses &eacute;taient insuffisantes,<br>
+ <i>ex abrupto</i> nous lan&ccedil;ait par la t&ecirc;te les
+bouquins qu&#146;il avait en<br>
+ main; en troisi&egrave;me, M. Monbet, au parler nasillard (il
+conservait,<br>
+ sur sa chemin&eacute;e dans un bocal d&#146;eau-de-vie, un
+foetus de sa femme);<br>
+ en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur
+le<br>
+ renouveau de Victor Hugo; enfin, en rh&eacute;torique, un rude
+patriote<br>
+ appel&eacute; M. Chanlaire, qui d&eacute;testait les Anglais, et
+qui, &eacute;mu, nous<br>
+ d&eacute;clamait, en frappant sur son pupitre, les chants
+guerriers de<br>
+ B&eacute;ranger.</p>
+
+<p>Je me vois encore, un an, &agrave; la distribution des prix
+dans l&#146;&eacute;glise du<br>
+ coll&egrave;ge, avec tout le beau monde d&#146;Avignon qui
+l&#146;emplissait. J&#146;avais,<br>
+ cette ann&eacute;e-l&agrave;, et je ne sais comment,
+remport&eacute; tous les prix, m&ecirc;me<br>
+ celui d&#146;excellence. Chaque fois qu&#146;on me nommait,
+j&#146;allais chercher,<br>
+ timide, aux mains du proviseur, le beau livre de prix et la
+couronne<br>
+ de laurier puis, traversant la foule et ses applaudissements,
+je<br>
+ venais jeter ma gloire dans le tablier de ma m&egrave;re; et
+tous<br>
+ consid&eacute;raient d&#146;un regard curieux, d&#146;un regard
+&eacute;tonn&eacute;, cette belle<br>
+ Proven&ccedil;ale qui, dans son cabas de jonc, entassait avec
+bonheur, mais<br>
+ digne et calme, les lauriers de son fils; puis au Mas, pour
+les<br>
+ conserver, <i>sic transit gloria mundi</i>, nous mettions
+lesdits lauriers<br>
+ sur la chemin&eacute;e, derri&egrave;re les chaudrons.</p>
+
+<p>Quoi qu&#146;il se f&icirc;t, pourtant, pour me
+d&eacute;tourner de mon naturel, comme<br>
+ on ne fait que trop, aujourd&#146;hui plus que jamais, aux
+enfants du<br>
+ Midi, je ne pouvais me sevrer des souvenances de ma langue, et
+tout<br>
+ m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais plus quel
+journal,<br>
+ ces vers de Jasmin &agrave; Lo&iuml;sa Puget :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Quand dins l&#146;aire<br>
+ P&egrave;r nous plaire<br>
+ Sones l'aire --<br>
+ De tas nouvellos causous,<br>
+ Sus la terro tout s&#146;amaiso,<br>
+ Tout se taiso,<br>
+ Al refrin que fas souna :<br>
+ Mai d&#146;un cop se derebelho<br>
+ E fremis coumo la felho<br>
+ Qu&#146;un vent fres lai frissouna.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et voyant que ma langue avait encore des po&egrave;tes qui la
+mettaient en<br>
+ gloire, pris d&#146;un bel enthousiasme, je fis aussit&ocirc;t,
+pour le c&eacute;l&egrave;bre<br>
+ perruquier, une pi&eacute;cette admirative qui commen&ccedil;ait
+ainsi :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Pou&egrave;to, ounour de ta maire Gascougno.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais, petit criquet, je n&#146;eus pas de r&eacute;ponse. Je
+sais bien que mes<br>
+ vers, pauvres vers d&#146;apprenti, n&#146;en m&eacute;ritaient
+gu&egrave;re; cependant, --<br>
+ pourquoi le nier? -- ce d&eacute;dain me fut sensible; et plus
+tard, &agrave; mon<br>
+ tour, quand j&#146;ai re&ccedil;u des lettres de tout pauvre
+venant, me rappelant<br>
+ ma d&eacute;convenue, je me suis fait un devoir de les bien
+accueillir<br>
+ toujours.</p>
+
+<p>Vers l&#146;&acirc;ge de quatorze ans, ce regret de mes champs
+et de ma langue<br>
+ proven&ccedil;ale, qui ne m&#146;avait jamais quitt&eacute;,
+finit par me jeter dans une<br>
+ nostalgie profonde.</p>
+
+<p>"Combien sont plus heureux, me disais-je &agrave; part moi,
+comme l&#146;Enfant<br>
+ Prodigue, les valets et les bergers de notre Mas, l&agrave;-bas,
+qui mangent<br>
+ le bon pain que ma m&egrave;re leur appr&ecirc;te, et mes amis
+d&#146;enfance, les<br>
+ camarades de Maillane, qui vivent libres &agrave; la campagne et
+labourent,<br>
+ et moissonnent, et vendangent, et olivent, sous le saint soleil
+de<br>
+ Dieu, tandis que je me ch&ecirc;me, moi, entre quatre murs, sur
+des<br>
+ versions et sur des th&egrave;mes!"</p>
+
+<p>Et mon chagrin se m&eacute;langeait d&#146;un violent
+d&eacute;go&ucirc;t pour ce monde<br>
+ factice o&ugrave; j&#146;&eacute;tais claquemur&eacute; et
+d&#146;une attraction vers un vague id&eacute;al<br>
+ que je voyais bleuir dans le lointain, &agrave; l&#146;horizon.
+Or, voici qu&#146;un<br>
+ jour, en lisant, je crois, le <i>Magasin des Familles</i>, je
+vais tomber<br>
+ sur une page o&ugrave; &eacute;tait la description de la
+chartreuse de Valbonne et<br>
+ de la vie contemplative et silencieuse des Chartreux.</p>
+
+<p>N&#146;est-il pas vrai, lecteur, que je me monte la
+t&ecirc;te, et, m&#146;&eacute;chappant<br>
+ du pensionnat, par une belle apr&egrave;s-midi, je pars, tout
+seul,<br>
+ &eacute;perdument, prenant, le long du Rh&ocirc;ne la route du
+Pont-Saint-Esprit,<br>
+ car je savais que Vaibonne n&#146;en &eacute;tait pas
+&eacute;loign&eacute;.</p>
+
+<p>"Tu iras, me dis-je, frapper &agrave; la porte du couvent; tu
+prieras, tu<br>
+ pleureras, jusqu&#146;&agrave; ce qu&#146;on veuille te
+recevoir; puis, une fois re&ccedil;u,<br>
+ tu vas, comme un bienheureux, te promener tout le jour sous
+les<br>
+ arbres de la for&ecirc;t, et, te plongeant dans l&#146;amour de
+Dieu, tu te<br>
+ sanctifieras comme fit le bon saint Gent."</p>
+
+<p>Ce ressouvenir de saint Gent, dont la l&eacute;gende me
+hantait, sur le coup<br>
+ m&#146;arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>"Et ta m&egrave;re, me dis-je, &agrave; laquelle,
+mis&eacute;rable, tu n&#146;as pas dit adieu,<br>
+ et qui, en apprenant que tu as disparu, va &ecirc;tre au
+d&eacute;sespoir et, par<br>
+ monts et par vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant,
+d&eacute;sol&eacute;e<br>
+ comme la m&egrave;re de saint Gent.!"</p>
+
+<p>Et alors, tournant bride, le coeur gros, h&eacute;sitant, je
+gagnai vers<br>
+ Maillane, autant dire pour embrasser, avant de fuir le monde,
+mes<br>
+ parents encore une fois; mais, &agrave; mesure que
+j&#146;avan&ccedil;ais vers la maison<br>
+ paternelle, voil&agrave;, pauvre petit, que mes projets de
+c&eacute;nobite et mes<br>
+ fi&egrave;res r&eacute;solutions fondaient dans
+l&#146;&eacute;motion de mon amour filial comme<br>
+ un peloton de neige &agrave; un feu de chemin&eacute;e; et
+lorsque, au seuil du<br>
+ Mas, j&#146;arrivai sur le tard et que ma m&egrave;re,
+&eacute;tonn&eacute;e de me voir tomber<br>
+ l&agrave;, me dit :</p>
+
+<p>-- Mais pourquoi donc as-tu quitt&eacute; le pensionnat avant
+d&#146;&ecirc;tre aux<br>
+ vacances?</p>
+
+<p>-- Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux de ma
+fugue, et<br>
+ je ne veux plus y aller, chez ce gros monsieur Millet.</p>
+
+<p>-- o&ugrave; l&#146;on ne mange que des carottes!</p>
+
+<p>Le lendemain, on me fit reconduire, par notre berger Rouquet,
+dans ma<br>
+ ge&ocirc;le abhorr&eacute;e, en me promettant, cependant, de
+m&#146;en lib&eacute;rer bient&ocirc;t,<br>
+ apr&egrave;s les vacances.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE VII</h2>
+
+<h3>CHEZ M. DUPUY</h3>
+
+<p>Joseph Roumanille. &#151; Notre liaison. &#151; Les
+po&egrave;tes du "Boui-Abaisso".<br>
+ -- L&#146;&eacute;puration de notre langue. -- Anselme Matbieu.
+&#151; L&#146;amour sur les<br>
+ toits. &#151; Les processions avignonnaises. &#151; Celle des
+P&eacute;nitents Blancs.<br>
+ -- Le sergent Monnier. &#151; L&#146;ach&egrave;vement des
+&eacute;tudes.</p>
+
+<p>Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de
+place, ma<br>
+ m&egrave;re, &agrave; la rentr&eacute;e de cette ann&eacute;e
+scolaire, m&#146;amena chez M. Dupuy,<br>
+ Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un
+pensionnat<br>
+ &agrave; Avignon, au quartier du Pont-Trou&eacute;. Mais, ici,
+pour mes go&ucirc;ts de<br>
+ proven&ccedil;aliste en herbe, j&#146;eus, comme on dit, le
+museau dans le sac.</p>
+
+<p>M. Dupuy &eacute;tait le fr&egrave;re de ce Charles Dupuy,
+mort d&eacute;put&eacute; de la Dr&ocirc;me,<br>
+ auteur du <i>Petit Papillon</i>, un des morceaux d&eacute;licats
+de notre<br>
+ anthologie proven&ccedil;ale moderne. Lui, le cadet Dupuy,
+rimait aussi en<br>
+ proven&ccedil;al, mais ne s&#146;en vantait pas, et il avait
+raison.</p>
+
+<p>Voici que, quelque temps apr&egrave;s, il nous arriva de Nyons
+un jeune<br>
+ professeur &agrave; fine barbe noire, qui &eacute;tait de
+Saint-Remy. On l&#146;appelait<br>
+ Joseph Roumanille. Comme nous &eacute;tions pays, -- Mailane et
+Saint-Remy<br>
+ sont du m&ecirc;me canton, -- et que nos parents, tous
+cultivateurs, se<br>
+ connaissaient de, longue date, nous f&ucirc;mes bient&ocirc;t
+li&eacute;s. N&eacute;anmoins,<br>
+ j&#146;ignorais que le Saint-Remyen s&#146;occupait, lui aussi,
+de po&eacute;sie<br>
+ proven&ccedil;ale.</p>
+
+<p>Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les
+v&ecirc;pres, &agrave;<br>
+ l&#146;&eacute;glise des Carmes. L&agrave;, on nous faisait
+mettre derri&egrave;re le<br>
+ ma&icirc;tre-autel, dans les stalles du choeur, et, de nos voix
+jeunettes,<br>
+ nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels
+Denis<br>
+ Cassan, autre po&egrave;te proven&ccedil;al, on ne peut plus
+populaire dans les<br>
+ veill&eacute;es du quartier, et que nous voyions en surplis,
+avec son air<br>
+ falot, son flegme, sa t&ecirc;te chauve, entonner les antiennes
+et les<br>
+ hymnes. La rue o&ugrave; il demeurait porte, aujourd&#146;hui,
+son nom.</p>
+
+<p>Or, un dimanche, pendant que l&#146;on chantait v&ecirc;pres,
+il me vint dans<br>
+ l&#146;id&eacute;e de traduire en vers proven&ccedil;aux les
+<i>Psaumes de la P&eacute;nitence</i>,<br>
+ et, alors, en tapinois, dans mon livre entr&#146;ouvert,
+j&#146;&eacute;crivais &agrave;<br>
+ mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version
+:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Que l&#146;isop bagne ma caro,<br>
+ Sarai pur : lavas-me l&egrave;u<br>
+ E vendrai pu blanc encaro<br>
+ Que la tafo de la n&egrave;u.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais M. Roumanille, qui &eacute;tait le surveillant, vient par
+derri&egrave;re,<br>
+ saisit le papier o&ugrave; j&#146;&eacute;crivais, le lit, puis
+le fait lire au prudent<br>
+ M. Dupuy, -- qui fut, para&icirc;t-il, d&#146;avis de ne pas me
+contrarier; et,<br>
+ apr&egrave;s v&ecirc;pres, quand, autour des remparts
+d&#146;Avignon, nous allions &agrave; la<br>
+ promenade, il m&#146;interpella en ces termes :</p>
+
+<p>-- De cette fa&ccedil;on, mon petit Mistral, tu t&#146;amuses
+&agrave; faire des vers<br>
+ proven&ccedil;aux?</p>
+
+<p>-- Oui, quelquefois, lui r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>Et Roumanille, d&#146;une voix sympathique et bien
+timbr&eacute;e, me r&eacute;cita les<br>
+ Deux Agneaux :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Entend&egrave;s pas l&#146;agn&egrave;u que
+b&egrave;lo?<br>
+ V&egrave;s-lou que cour apr&egrave;s l&#146;enfant...<br>
+ Coume fan b&egrave;n tout &ccedil;o que fan!<br>
+ E l&#146;innouc&egrave;nci, ccnnme es bello!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et puis, le <i>Petit Joseph</i> :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Lou paire es ana rebrounda<br>
+ E, p&egrave;r vendre lou jardinage,<br>
+ La maire es anado au village,<br>
+ E Jej&egrave; r&egrave;sto p&egrave;r garda.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et puis <i>Paulon</i>, et puis le <i>Pauvre</i>, et
+<i>Madeleine et Louisette</i>,<br>
+ une vraie &eacute;closion de fleurs d&#146;avril, de fleurs de
+pr&eacute;s, fleurs<br>
+ annonciatrices du printemps f&eacute;libr&eacute;en qui me
+ravirent de plaisir et<br>
+ je m&#146;&eacute;criai :</p>
+
+<p>-- Voil&agrave; l&#146;aube que mon &acirc;me attendait pour
+s&#146;&eacute;veiller &agrave; la lumi&egrave;re!</p>
+
+<p>J&#146;avais bien, jusque-l&agrave;, lu &agrave; b&acirc;tons
+rompus un peu de proven&ccedil;al;<br>
+ mais, ce qui m&#146;ennuyait, c&#146;&eacute;tait de voir notre
+langue, chez les<br>
+ &eacute;crivains modernes (&agrave; l&#146;exception de Jasmin
+et du marquis de Lafare<br>
+ -- que je ne connaissais pas), employ&eacute;e, en
+g&eacute;n&eacute;ral, comme on e&ucirc;t dit<br>
+ par d&eacute;rision. Et Roumanille, beau premier, dans le parler
+populaire<br>
+ des Proven&ccedil;aux du jour, chantait, lui, dignement, sous
+une forme<br>
+ simple et fra&icirc;che, tous les sentiments du coeur.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, et nonobstant une diff&eacute;rence
+d&#146;&acirc;ge d&#146;une douzaine<br>
+ d&#146;ann&eacute;es (Roumanille &eacute;tait n&eacute; en
+1818), lui, heureux de trouver un<br>
+ confident de sa Muse tout pr&eacute;par&eacute; pour le
+comprendre, moi,<br>
+ tressaillant d&#146;entrer au sanctuaire de mon r&ecirc;ve, nous
+nous donn&acirc;mes<br>
+ la main, tels que des fils du m&ecirc;me Dieu, et nous
+li&acirc;mes amiti&eacute; sous<br>
+ une &eacute;toile si heureuse que, pendant un
+demi-si&egrave;cle, nous avons march&eacute;<br>
+ ensemble pour la m&ecirc;me oeuvre ethnique, sans que notre
+affection ou<br>
+ notre z&egrave;le se soient ralentis jamais.</p>
+
+<p>Roumanille avait donn&eacute; ses premiers vers au <i>Boui-A
+baisso</i>, un<br>
+ journal proven&ccedil;al que Joseph D&eacute;sanat publiait
+&agrave; Marseule une fois par<br>
+ semaine et qui, pour les trouv&egrave;res de cette
+&eacute;poque-l&agrave;, fut un foyer<br>
+ d&#146;exposition. Car la langue du terroir n&#146;a jamais
+manqu&eacute; d&#146;ouvriers;<br>
+ et principalement au temps du <i>Boui-A baisso</i> (1841-1846),
+il y eut<br>
+ devers Marseile un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien
+fait que<br>
+ maintenir l&#146;usage d&#146;&eacute;crire en proven&ccedil;al,
+m&eacute;rite d&#146;&ecirc;tre salu&eacute;.</p>
+
+<p>De plus, nous devons reconna&icirc;tre que des po&egrave;tes
+populaires, tels que<br>
+ le valeureux D&eacute;sanat de Tarascon, tels que Bellot,
+Chailan, B&eacute;n&eacute;dit<br>
+ et Gelu, Gelu &eacute;minemment, qui ont &agrave; leur
+mani&egrave;re exprim&eacute; la<br>
+ gaillardise du gros rire marseillais, n&#146;ont pas
+&eacute;t&eacute; depuis, pour ces<br>
+ sortes d&#146;atellanes, remplac&eacute;s ni
+d&eacute;pass&eacute;s. Et Camille Reybaud, un<br>
+ po&egrave;te de Carpentras, mais po&egrave;te de noble allure,
+dans une grande<br>
+ &eacute;p&icirc;tre qu&#146;il envoyait &agrave; Roumanille,
+tout en d&eacute;sesp&eacute;rant du sort du<br>
+ proven&ccedil;al d&eacute;laiss&eacute; par les imb&eacute;ciles
+qui, disait-il :</p>
+
+<p><i>Laissent, pour imiter les messieurs de la ville, -- aux
+sages<br>
+ p&egrave;res-grands notre langue trop vile -- et nous font du
+fran&ccedil;ais,<br>
+ qu&#146;ils estropient &agrave; fond, -- de tous les patois le
+plus affreux<br>
+ peut-&ecirc;tre.</i></p>
+
+<p>Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait;
+lorsqu&#146;il<br>
+ faisait cet appel aux r&eacute;dacteurs du <i>Boui-A
+baisso</i>:</p>
+
+<p><i>Quittons-nous : mais avant de nous s&eacute;parer, --
+fr&egrave;res, contre<br>
+ l&#146;oubli songeons de nous d&eacute;fendre; -- tous ensemble
+faisons quelque<br>
+ oeuvre colossale, -- quelque tour de Babel en brique
+proven&ccedil;ale; --<br>
+ au sommet, en chantant, gravez ensuite votre nom, -- car vous
+autres,<br>
+ amis, &ecirc;tes dignes de renomm&eacute;e! -- Moi qu&#146;un
+grain d&#146;encens &eacute;tourdit<br>
+ et enivre, -- qui chante pour chanter comme fait la cigale -- et
+qui<br>
+ n&#146;apporterais, pour votre monument, -- qu&#146;une
+pinc&eacute;e de gravier et de<br>
+ mauvais ciment, je creuserai pour ma muse un tombeau dans le
+sable;<br>
+ -- et quand vous aurez fini votre oeuvre imp&eacute;rissable, --
+si, des<br>
+ hauteurs de votre ciel si bleu, vous regardez en bas,
+fr&egrave;res, vous ne<br>
+ me verrez plus.</i></p>
+
+<p>Seulement, imbus de cette id&eacute;e fausse que le parler du
+peuple n&#146;&eacute;tait<br>
+ bon qu&#146;&agrave; traiter des sujets bas ou drolatiques, ces
+messieurs<br>
+ n&#146;avaient cure ni de le nettoyer, ni de le
+r&eacute;habiliter.</p>
+
+<p>Depuis Louis XIV, les traditions usit&eacute;es pour
+&eacute;crire notre langue<br>
+ s&#146;&eacute;taient &agrave; peu pr&egrave;s perdues. Les
+po&egrave;tes m&eacute;ridionaux avaient, par<br>
+ insouciance ou plut&ocirc;t par ignorance, accept&eacute; la
+graphie de la langue<br>
+ fran&ccedil;aise. Et &agrave; ce syst&egrave;me-l&agrave; qui,
+n&#146;&eacute;tant pas fait pour lui,<br>
+ disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite
+ses<br>
+ fantaisies orthographiques &agrave; tel point que les dialectes
+de l&#146;idiome<br>
+ d&#146;Oc, &agrave; force d&#146;&ecirc;tre
+d&eacute;figur&eacute;s par l&#146;&eacute;criture,
+paraissaient<br>
+ compl&egrave;tement &eacute;trangers les uns aux autres.</p>
+
+<p>Roumanille, en lisant &agrave; la biblioth&egrave;que
+d&#146;Avignon les manuscrits de<br>
+ Saboly, fut frapp&eacute; du bon effet que produisait notre
+langue,<br>
+ orthographi&eacute;e l&agrave; selon le g&eacute;nie national et
+d&#146;apr&egrave;s les usages de nos<br>
+ vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse,
+prendre mon<br>
+ sentiment pour rendre au proven&ccedil;al son orthographe
+naturelle; et,<br>
+ d&#146;accord tous les deux sur le plan de r&eacute;forme, on
+partit hardiment de<br>
+ l&agrave; pour muer ou changer de peau. Nous sentions
+instinctivement que,<br>
+ pour l&#146;oeuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous
+fallait<br>
+ un outil l&eacute;ger, un outil frais &eacute;moulu.</p>
+
+<p>L&#146;orthographe n&#146;&eacute;tait pas tout. Par esprit
+d&#146;imitation et par un<br>
+ pr&eacute;jug&eacute; bourgeois qui, malheureusement, descend
+toujours davantage,<br>
+ l&#146;on s&#146;&eacute;tait accoutum&eacute; &agrave;
+d&eacute;laisser comme "grossiers" les mots les<br>
+ plus grenus du parler proven&ccedil;al. Par suite, les
+po&egrave;tes pr&eacute;curseurs<br>
+ des f&eacute;libres, m&ecirc;me ceux en renom, employaient
+commun&eacute;ment, sans aucun<br>
+ sens critique, les formes corrompues, b&acirc;tardes, du patois
+francis&eacute;<br>
+ qui court les rues. Ayant donc Roumanille et moi,
+consid&eacute;r&eacute; qu&#146;&agrave; tant<br>
+ faire que d&#146;&eacute;crire nos vers dans le langage du
+peuple, il fallait<br>
+ mettre en lumi&egrave;re, il fallait faire valoir
+l&#146;&eacute;nergie, la franchise,<br>
+ la richesse d&#146;expression qui la caract&eacute;risent, nous
+conv&icirc;nmes<br>
+ d&#146;&eacute;crire la langue purement et telle qu&#146;on la
+parle dans les milieux<br>
+ affranchis des influences ext&eacute;rieures. C&#146;est ainsi
+que les Roumains,<br>
+ comme nous le contait le po&egrave;te Alexandri, lorsqu&#146;ils
+voulurent<br>
+ relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises
+avaient<br>
+ perdue ou corrompue, all&egrave;rent la rechercher dans les
+campagnes et les<br>
+ montagnes chez les paysans les moins cultiv&eacute;s.</p>
+
+<p>Enfin, pour conformer le proven&ccedil;al &eacute;crit
+&agrave; la prononciation g&eacute;n&eacute;rale<br>
+ en Provence, on d&eacute;cida de supprimer quelques lettres
+finales ou<br>
+ &eacute;tymologiques tomb&eacute;es en d&eacute;su&eacute;tude,
+telles que l&#146;S du pluriel, le T<br>
+ des participes, l&#146;R des infinitifs et le CH de quelques
+mots, tels<br>
+ que <i>fach, dich, puech</i>, etc.</p>
+
+<p>Mais qu&#146;on n&#146;aille pas croire que ces innovations,
+bien qu&#146;elles<br>
+ n&#146;eussent de rapport qu&#146;avec un cercle restreint des
+po&egrave;tes "patois"<br>
+ comme on disait alors, se fussent introduites dans l&#146;usage
+commun,<br>
+ sans combat ni r&eacute;sistance. D&#146;Avignon &agrave;
+Marseille, tous ceux qui<br>
+ &eacute;crivaient ou rimaillaient dans la langue,
+contest&eacute;s dans leur<br>
+ routine ou leur mani&egrave;re d&#146;&ecirc;tre, soudain se
+gendarm&egrave;rent contre les<br>
+ r&eacute;formateurs. Une guerre de brochures et d&#146;articles
+venimeux, entre<br>
+ les jeunes d&#146;Avignon et nos contradicteurs, dura plus de
+vingt ans.</p>
+
+<p>A Marseille, les amateurs de trivialit&eacute;s, les rimeurs
+&agrave; barbe<br>
+ blanche, les jaloux, les grognons, se r&eacute;unissaient le
+soir dans<br>
+ l&#146;arri&egrave;re-boutique du bouquiniste Boy pour y
+g&eacute;mir am&egrave;rement sur la<br>
+ suppression des S et aiguiser les armes contre les
+novateurs.<br>
+ Roumanille, vaillamment et toujours sur la br&egrave;che,
+lan&ccedil;ait aux<br>
+ adversaires le feu gr&eacute;geois que nous appr&ecirc;tions, un
+peu l&#146;un, un peu<br>
+ l&#146;autre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous
+avions pour<br>
+ nous, outre les bonnes raisons, la foi, l&#146;enthousiasme,
+l&#146;entrain de<br>
+ la jeunesse, avec quelque autre chose, nous fin&icirc;mes par
+rester, ainsi<br>
+ que vous verrez plus tard, ma&icirc;tres du champ de
+bataille.</p>
+
+<p>
+......................................................................................................</p>
+
+<p>Dans la cour, une apr&egrave;s-midi o&ugrave;, avec les
+camarades, nous jouions aux<br>
+ trois sauts, entra et s&#146;avan&ccedil;a dans notre groupe un
+nouveau<br>
+ pensionnaire aux fines jambes, le nez &agrave; l&#146;Henri IV,
+le chapeau sur<br>
+ l&#146;oreille, l&#146;air quelque peu vieillot et dans la
+bouche un bout de<br>
+ cigare &eacute;teint. Et les mains dans les poches de sa veste
+arrondie,<br>
+ sans plus de fa&ccedil;ons que s&#146;il &eacute;tait des
+n&ocirc;tres :</p>
+
+<p>-- Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que
+j&#146;essaye, moi,<br>
+ un peu, aux trois sauts?</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t, sans plus de g&ecirc;ne, le voil&agrave;
+qui prend sa course, et<br>
+ l&eacute;ger comme un chat, il d&eacute;passe peut-&ecirc;tre
+d&#146;environ trois mains<br>
+ ouvertes la marque du plus fort qui venait de sauter.<br>
+ Nous batt&icirc;mes tous des mains et lui d&icirc;mes :</p>
+
+<p>-- Coll&egrave;gue, d&#146;o&ugrave; sors-tu comme cela?</p>
+
+<p>-- Je sors, dit-il, de Ch&acirc;teauneuf, le pays du bon
+vin... Vous n&#146;en<br>
+ avez jamais ou&iuml; parler, de Ch&acirc;teauneuf, de
+Ch&acirc;teauneuf-du-Pape?</p>
+
+<p>-- Si, et quel est ton nom?</p>
+
+<p>-- Mon nom? Anselme Mathieu.</p>
+
+<p>A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses
+poches, et<br>
+ il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de
+fa&ccedil;on<br>
+ courtoise, souriante et ais&eacute;e, il nous offrit &agrave;
+tour de r&ocirc;le.</p>
+
+<p>Nous qui, pour la plupart, n&#146;avions jamais os&eacute;
+fumer (sinon, comme<br>
+ les enfants, quelques racines de m&ucirc;rier), nous
+pr&icirc;mes sur-le-champ en<br>
+ grande consid&eacute;ration le nouveau qui faisait si largement
+les choses<br>
+ et qui, &agrave; ce qu&#146;il montrait, devait conna&icirc;tre
+la haute vie.</p>
+
+<p>C&#146;est ainsi qu&#146;avec Mathieu, le gentil auteur de la
+<i>Farandole</i>, nous<br>
+ f&icirc;mes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le
+racontai &agrave;<br>
+ notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut
+tant<br>
+ que, dans son roman de Jack, il a mis &agrave; l&#146;actif de
+son petit prince<br>
+ n&egrave;gre la susdite largesse des vieux bouts de cigare.</p>
+
+<p>Avec Roumanille et Mathieu nous &eacute;tions donc trois,
+<i>tres faciunt</i><br>
+ <i>capitulum</i>, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder
+le<br>
+ F&eacute;librige. Mais le brave Mathieu (comment
+s&#146;arrangeait-il?) on ne le<br>
+ voyait gu&egrave;re qu&#146;&agrave; l&#146;heure des repas ou
+de la r&eacute;cr&eacute;ation. Attendu<br>
+ qu&#146;il avait l&#146;air d&eacute;j&agrave; d&#146;un petit
+vieux, bien qu&#146;il n&#146;e&ucirc;t pas<br>
+ beaucoup plus de seize ans, et qu il &eacute;tait quelque peu en
+retard dans<br>
+ ses &eacute;tudes, il s&#146;&eacute;tait fait donner une
+chambre sous les tuiles, sous<br>
+ pr&eacute;texte de pouvoir y travailler plus librement, et
+l&agrave;, dans sa<br>
+ soupente, o&ugrave; l&#146;on voyait, sur les murs, des images
+clou&eacute;es et, sur<br>
+ des<br>
+ &eacute;tag&egrave;res, des figurines de Pradier, nudit&eacute;s
+en pl&acirc;tre, tout le jour<br>
+ il r&ecirc;vassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du
+temps,<br>
+ accoud&eacute; sur sa fen&ecirc;tre, regardait les gens passer
+dans la rue ou bien<br>
+ les passereaux apporter la becqu&eacute;e, dans leurs nids,
+&agrave; leurs petits.<br>
+ Puis il disait des gaudrioles &agrave; Mariette, la
+chambri&egrave;re, envoyait des<br>
+ lorgnades &agrave; la demoiselle du ma&icirc;tre et,
+lorsqu&#146;il descendait nous<br>
+ voir, nous contait toutes sortes de fariboles de village.</p>
+
+<p>Mais, o&ugrave; il ne riait pas, c&#146;&eacute;tait
+lorsqu&#146;il nous parlait de ses<br>
+ parchemins de noble.</p>
+
+<p>-- Mes a&iuml;eux &eacute;taient marquis, disait-il d&#146;une
+voix grave, marquis de<br>
+ Montredon. Lors de la R&eacute;volution, mon grand p&egrave;re
+quitta son titre ;<br>
+ et, apr&egrave;s, se trouvant ruin&eacute;, il ne voulut plus le
+reprendre, parce<br>
+ qu&#146;il ne pouvait plus le porter convenablement.</p>
+
+<p>Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque
+chose de<br>
+ romanesque, de n&eacute;buleux. Quelquefois, il disparaissait,
+comme les<br>
+ chats lorsqu&#146;ils vont &agrave; Rome. Nous le h&eacute;lions
+:</p>
+
+<p>-- Mathieu!</p>
+
+<p>Point de Mathieu... O&ugrave; &eacute;tait-il? L&agrave;-haut
+sur les toits, qui courait<br>
+ dans les tuiles, pour aller &agrave; des rendez-vous qu&#146;il
+avait, nous<br>
+ racontait-il, avec une fillette belle comme le jour!</p>
+
+<p>Voici qu&#146;au Pont-Trou&eacute;, qui &eacute;tait notre
+quartier, le jour de la<br>
+ F&ecirc;te-Dieu, nous regardions, comme d&#146;usage, passer la
+procession, et<br>
+ Mathieu me dit :</p>
+
+<p>-- Fr&eacute;d&eacute;ric, veux-tu que je te fasse
+conna&icirc;tre mon amante?</p>
+
+<p>-- Volontiers.</p>
+
+<p>-- Eh bien! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe des
+choristes,<br>
+ ennuag&eacute;es de blanc dans leurs voiles de tulle, tu
+remarqueras que<br>
+ toutes ont une fleur &eacute;pingl&eacute;e au milieu de la
+poitrine :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Fleur au milan<br>
+ Cherche galant.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais tu en verras une, blonde comme un fil d&#146;or, qui aura
+la fleur<br>
+ sur le c&ocirc;t&eacute; :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Fleur au c&ocirc;t&eacute;,<br>
+ Galant trouv&eacute;.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>-- Tiens, la voil&agrave; : c&#146;est elle!</p>
+
+<p>-- C&#146;est ton amie?</p>
+
+<p>-- Celle-l&agrave; m&ecirc;me.</p>
+
+<p>-- Mon cher, c&#146;est un soleil! Mais comment t&#146;y es-tu
+pris pour faire<br>
+ la conqu&ecirc;te d&#146;une si fine demoiselle?</p>
+
+<p>-- Je vais, dit-il, te le conter. C&#146;est la fille du
+confiseur qui est<br>
+ &agrave; la Carretterie. J&#146;y allais, de temps en temps,
+acheter des <i>boutons</i><br>
+ <i>de gu&ecirc;tre</i> (pastilles &agrave; la menthe) ou des
+<i>crottes de rat</i> (p&acirc;te de<br>
+ r&eacute;glisse); si bien qu&#146;ayant fini par me familiariser
+avec l&#146;aimable<br>
+ petite et m&#146;&eacute;tant fait conna&icirc;tre pour marquis
+de Montredon, un jour<br>
+ qu&#146;elle &eacute;tait seule derri&egrave;re son comptoir, je
+lui dis :</p>
+
+<p>"-- Belle fille, si je vous connaissais pour aussi peu
+sens&eacute;e que<br>
+ moi, je vous proposerais de faire une excursion...</p>
+
+<p>"-- O&ugrave;?</p>
+
+<p>"-- Dans la lune, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>"La fillette &eacute;clata de rire et, moi, je continuai :</p>
+
+<p>"-- Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la
+terrasse<br>
+ qui se trouve au haut de votre maison, &agrave; l&#146;heure que
+vous voudrez ou<br>
+ &agrave; celle o&ugrave; vous pourrez; et moi, qui mets mon
+coeur et ma fortune &agrave;<br>
+ vos pieds, je viendrai tous les jours, l&agrave;, sous le ciel,
+vous conter<br>
+ fleurette.</p>
+
+<p>Et ainsi s&#146;est pass&eacute;e la chose... Au haut de la
+maison de ma belle,<br>
+ il y a, comme en beaucoup d&#146;autres, une de ces
+plates-formes o&ugrave; l&#146;on<br>
+ fait s&eacute;cher le linge. Je n&#146;ai donc, chaque jour,
+qu&#146;&agrave; monter sur les<br>
+ toits et, de goutti&egrave;re en goutti&egrave;re, je vais
+trouver ma blondine, qui<br>
+ y &eacute;tend ou plie sa petite lessive ; et puis l&agrave;,
+les l&egrave;vres sur les<br>
+ l&egrave;vres, la main pressant la main, toujours courtoisement,
+comme entre<br>
+ dame et chevalier, nous sommes dans le paradis.</p>
+
+<p>Voil&agrave; comme notre Anselme, futur <i>F&eacute;libre des
+Baisers</i>, en &eacute;tudiant &agrave;<br>
+ l&#146;aise le Br&eacute;viaire de l&#146;Amour, passa tout
+doucement ses classes sur<br>
+ les toitures d&#146;Avignon.</p>
+
+<p>A propos des processions, et avant de quitter la cit&eacute;
+pontificale, il<br>
+ faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans
+notre<br>
+ jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en
+&eacute;moi.<br>
+ Notre-Dame-de-Dom qui est la m&eacute;tropole, et les quatre
+paroisses :<br>
+ Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien,<br>
+ rivalisaient &agrave; qui se montrerait plus belle.</p>
+
+<p>D&egrave;s que le sacristain, agitant sa clochette, avait
+parcouru les rues<br>
+ dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on<br>
+ balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on
+attachait<br>
+ les tentures. Les riches, &agrave; leurs balcons,
+&eacute;tendaient leurs<br>
+ tapisseries de soie brod&eacute;e et damass&eacute;e; les<br>
+ pauvres, &agrave; leurs fen&ecirc;tres, exhibaient leurs
+couvertures piqu&eacute;es &agrave;<br>
+ petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes-pointes.
+Au<br>
+ portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les
+murs de<br>
+ draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pav&eacute;,
+d&#146;une liti&egrave;re<br>
+ de buis.</p>
+
+<p>Ensuite s&#146;&eacute;levaient, de distance en distance, les
+reposoirs<br>
+ monumentaux, hauts comme des pyramides, charg&eacute;s de
+cand&eacute;labres et de<br>
+ vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais
+sur<br>
+ des chaises, attendaient le cort&egrave;ge, en mangeant des
+petits p&acirc;t&eacute;s. La<br>
+ jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane,
+se<br>
+ promenaient, se dandinaient, lorgnant les filles et leur jetant
+des<br>
+ roses, sous les tentes des rues qu&#146;embaumait, tout le long,
+la fum&eacute;e<br>
+ des encensoirs.</p>
+
+<p>Lorsque enfin la procession, avec son suisse en t&ecirc;te, de
+rouge tout<br>
+ v&ecirc;tu, avec ses th&eacute;ories de vierges voil&eacute;es
+de blanc, ses<br>
+ congr&eacute;gations, ses fr&egrave;res, ses moines, ses
+abb&eacute;s, ses choeurs et ses<br>
+ musiques, s&#146;&eacute;grenait lentement au battement des
+tambours, vous<br>
+ entendiez, au passage, le murmure des d&eacute;votes qui
+r&eacute;citaient leur<br>
+ rosaire.</p>
+
+<p>Puis, dans un grand silence, agenouill&eacute;s ou
+inclin&eacute;s, tous se<br>
+ prosternaient &agrave; la fois, et, l&agrave;-bas, sous une
+pluie de fleurs de<br>
+ gen&ecirc;t blondes, l&#146;officiant haussait le
+Saint-Sacrement splendide!</p>
+
+<p>Mais ce qui frappait le plus, c&#146;&eacute;taient les
+P&eacute;nitents, qui faisaient<br>
+ leurs sorties apr&egrave;s le coucher du soleil, &agrave; la
+clart&eacute; des flambeaux.<br>
+ Les P&eacute;nitents Blancs, entre autres, lorsque,
+encapuchonn&eacute;s de leurs<br>
+ capuces et cagoules, ils d&eacute;ifiaient pas &agrave; pas,
+comme des spectres,<br>
+ par la ville, portant &agrave; bras, les uns des tabernacles
+portatifs, les<br>
+ autres des reliquaires ou des bustes barbus, d&#146;autres
+des<br>
+ br&ucirc;le-parfums, ceux-ci un oeil &eacute;norme dans un
+triangle, ceux-l&agrave; un<br>
+ grand serpent entortill&eacute; autour d&#146;un arbre, vous
+auriez dit la<br>
+ procession indienne de Brahma.</p>
+
+<p>Contemporaines de la Ligue et m&ecirc;me du Schisme
+d&#146;Occident, ces<br>
+ confr&eacute;ries, en g&eacute;n&eacute;ral, avaient pour chefs
+et dignitaires les<br>
+ premiers nobles d&#146;Avignon, et Aubanel le grand
+f&eacute;libre, qui avait,<br>
+ toute sa vie, &eacute;t&eacute; P&eacute;nitent Blanc
+z&eacute;l&eacute;, fut, &agrave; sa mort, enseveli dans<br>
+ son froc de confr&egrave;re.</p>
+
+<p>Nous avions, chez M. Dupuy, comme ma&icirc;tre
+d&#146;&eacute;tude, un ancien sergent<br>
+ d&#146;Afrique appel&eacute; M. Monnier, qui aurait bien
+&eacute;t&eacute;, nous disait-il,<br>
+ p&eacute;nitent rouge, si une confr&eacute;rie de cette
+couleur-l&agrave; e&ucirc;t exist&eacute; dans<br>
+ Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt &agrave;
+sacrer, il<br>
+ &eacute;tait, avec sa moustache et sa barbiche r&ecirc;che,
+toujours, de pied en<br>
+ cap, cir&eacute; et astiqu&eacute;.</p>
+
+<p>Au Coll&egrave;ge Royal, o&ugrave; nous apprenions
+l&#146;histoire, il n&#146;&eacute;tait jamais<br>
+ question de la politique du si&egrave;cle. Mais le sergent
+Monnier,<br>
+ r&eacute;publicain enthousiaste, s&#146;&eacute;tait, &agrave;
+cet &eacute;gard, charg&eacute; de nous<br>
+ instruire. Pendant les r&eacute;cr&eacute;ations, il se
+promenait de long en large,<br>
+ tenant en main l&#146;histoire de la R&eacute;volution. Et
+s&#146;enflammant &agrave; la<br>
+ lecture, gesticulant, sacrant et pleurant d&#146;enthousiasme
+:</p>
+
+<p>"Que c&#146;est beau! nous criait-il, que c&#146;est beau!
+quels hommes!<br>
+ Camille Desmoulins, Mirabeau, Bailly, Vergniaud, Danton,
+Saint-Just,<br>
+ Boissy-d&#146;Anglas! nous sommes des vermisseaux
+aujourd&#146;hui, nom de<br>
+ Dieu, &agrave; c&ocirc;t&eacute; des g&eacute;ants de la
+Convention nationale!"<br>
+ -- "Quelque chose de beau, tes g&eacute;ants conventionnels!"
+lui r&eacute;pondait<br>
+ Roumanille, quand parfois il se trouvait l&agrave;, -- "des
+coupeurs de<br>
+ t&ecirc;tes! des tra&icirc;neurs de crucifix! des monstres
+d&eacute;natur&eacute;s, qui se<br>
+ mangeaient les uns les autres et que, lorsqu&#146;il les voulut,
+Bonaparte<br>
+ acheta comme pourceaux en foire!"<br>
+ Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux,
+jusqu&#146;&agrave; ce que le<br>
+ bon Mathieu, avec quelque calembredaine, vint les
+r&eacute;concilier.</p>
+
+<p>Bref, un jour poussant l&#146;autre, ce fut dans ce milieu
+bonasse et<br>
+ familier qu&#146;au mois d&#146;ao&ucirc;t de
+l&#146;ann&eacute;e 1847 je terminai mes &eacute;tudes.<br>
+ Roumanille, pour accro&icirc;tre ses petits &eacute;moluments
+&eacute;tait entr&eacute; comme<br>
+ prote &agrave; l&#146;imprimerie Seguin; et, gr&acirc;ce
+&agrave; cet emploi, il imprimait l&agrave;,<br>
+ &agrave; peu de frais, son premier recueil de vers, les
+<i>P&acirc;querettes</i>, dont<br>
+ il nous r&eacute;galait d&eacute;licieusement, lorsqu&#146;il en
+voyait les &eacute;preuves; et<br>
+ gai comme un poulain, comme un jeune poulain qu&#146;on
+&eacute;largit et met au<br>
+ vert, je m&#146;en revins &agrave; notre Mas.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE VIII</h2>
+
+<h3>COMMENT JE PASSAI BACHELIER</h3>
+
+<p>Le voyage de N&icirc;mes. -- Le Petit Saint-Jean. -- Les
+jardiniers. -- Le<br>
+ Remontrant. -- L&#146;explication du baccalaur&eacute;at. -- Le
+retour aux<br>
+ champs. -- Les camarades du village. -- Les veill&eacute;es. --
+Les notaires<br>
+ de Mailiane. -- L&#146;oncle J&eacute;r&ocirc;me.</p>
+
+<p>-- Eh bien, me dit mon p&egrave;re, cette fois, as-tu
+achev&eacute;?</p>
+
+<p>-- J&#146;ai achev&eacute;, r&eacute;pondis-je; seulement...
+il faudra que j&#146;aille &agrave;<br>
+ N&icirc;mes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne
+me laisse<br>
+ pas sans quelque appr&eacute;hension.</p>
+
+<p>-- Marche, marche : nous autres, quand nous &eacute;tions
+soldats, au si&egrave;ge<br>
+ de Figui&egrave;res, nous en avons pass&eacute;, mon fils, de
+plus mauvais.</p>
+
+<p>Je me pr&eacute;parai donc pour le voyage de N&icirc;mes,
+o&ugrave;, en ce temps, se<br>
+ faisaient les bacheliers. Ma m&egrave;re me plia deux chemises
+repass&eacute;es,<br>
+ avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir &agrave;
+carreaux, piqu&eacute; de<br>
+ quatre &eacute;pingles, bien proprement. Mon p&egrave;re me
+donna, dans un petit<br>
+ sachet de toile, cent cinquante francs d&#146;&eacute;cus, en me
+disant :</p>
+
+<p>-- Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas
+les<br>
+ gaspiller.</p>
+
+<p>Et je partis du Mas pour la ville de N&icirc;mes, mon petit
+paquet sous le<br>
+ bras, le chapeau sur l&#146;oreille, un b&acirc;ton de vigne
+&agrave; la main.</p>
+
+<p>Quand j&#146;arrivai &agrave; N&icirc;mes je rencontrai un
+gros d&#146;&eacute;coliers des environs<br>
+ qui venaient comme moi passer leur baccalaur&eacute;at. Ils
+&eacute;taient, pour la<br>
+ plupart, accompagn&eacute;s de leurs parents, beaux messieurs et
+belles<br>
+ dames, avec les poches pleines<br>
+ de recommandations : l&#146;un avait une lettre pour le recteur,
+un autre<br>
+ pour l&#146;inspecteur, un autre pour le pr&eacute;fet,
+celui-l&agrave; pour le<br>
+ grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le
+talon,<br>
+ avec un petit air de dire : "Nous sommes s&ucirc;rs de notre
+affaire."</p>
+
+<p>Moi, petit campagnard, je n&#146;&eacute;tais pas plus gros
+qu&#146;un pois, car je ne<br>
+ connaissais absolument personne; et tout mon recours, pauvret,
+&eacute;tait<br>
+ de dire &agrave; part quelque pri&egrave;re &agrave; saint
+Baudile, qui est le patron de<br>
+ N&icirc;mes (j&#146;avais, &eacute;tant enfant, port&eacute; son
+cordon votif), pour qu&#146;il m&icirc;t<br>
+ dans le coeur des examinateurs un peu de bont&eacute; pour
+moi.</p>
+
+<p>On nous enferma &agrave; l&#146;H&ocirc;tel de Ville, dans une
+grande salle nue, et l&agrave;<br>
+ un vieux professeur nous dicta, d&#146;un ton nasillard, une
+version<br>
+ latine, apr&egrave;s quoi, humant une prise, il nous dit :</p>
+
+<p>-- Messieurs, vous avez une heure pour traduire en
+fran&ccedil;ais la dict&eacute;e<br>
+ que je vous ai faite... Maintenant, d&eacute;brouillez-
+vous.</p>
+
+<p>Et, dare-dare pleins d&#146;ardeur, nous nous m&icirc;mes
+&agrave; l&#146;oeuvre; &agrave; coups de<br>
+ dictionnaire, le grimoire latin fut &eacute;pluch&eacute;; puis
+&agrave; l&#146;heure sonnante,<br>
+ notre vieux priseur de tabac ramassa les versions de tous et
+nous<br>
+ ouvrit la porte en disant :</p>
+
+<p>-- A demain!</p>
+
+<p>Ce fut la premi&egrave;re &eacute;preuve.</p>
+
+<p>Messieurs les &eacute;coliers
+s&#146;&eacute;parpill&egrave;rent par la ville et je me
+trouvai<br>
+ seul, avec mon petit paquet et mon b&acirc;ton de vigne en main,
+sur le<br>
+ pav&eacute; de N&icirc;mes, &agrave; bayer autour des
+Ar&egrave;nes et de la Maison-Carr&eacute;e.</p>
+
+<p>"Il faut pourtant, me dis-je, penser &agrave; se loger", et je
+me mis en<br>
+ qu&ecirc;te d&#146;une auberge pas trop ch&egrave;re, mais
+n&eacute;anmoins sortable; et,<br>
+ comme j&#146;avais le temps, je fis dix fois peut-&ecirc;tre, en
+guignant les<br>
+ enseignes, le tour de la ville de N&icirc;mes. Mais les
+h&ocirc;tels, avec leurs<br>
+ larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avalent l&#146;air
+de me<br>
+ toiser, et les salamalecs et fa&ccedil;ons du grand monde, tout
+cela me<br>
+ tenait en crainte.</p>
+
+<p>Comme je passais au faubourg, j&#146;aper&ccedil;us une
+enseigne avec cette<br>
+ inscription : <i>Au Petit Saint-Jean.</i></p>
+
+<p>Ce <i>Petit Saint-Jean</i> me remplit d&#146;aise. Il me
+sembla soudain &ecirc;tre en<br>
+ pays de connaissance. Saint-Jean est, en effet, un saint qui
+para&icirc;t<br>
+ de chez nous. Saint Jean am&egrave;ne la moisson, nous avons les
+feux de<br>
+ Saint-Jean, il y a l&#146;herbe de Saint-Jean, les pommes de
+Saint-Jean...<br>
+ Et j&#146;entrai au <i>Petit Saint-Jean</i>... J&#146;avais
+devin&eacute; juste.</p>
+
+<p>Dans la cour de l&#146;auberge, il y avait des charrettes
+b&acirc;ch&eacute;es, des<br>
+ camions d&eacute;tel&eacute;s et des groupes de
+Proven&ccedil;ales qui babillaient et<br>
+ riaient. Je me glissai dans la salle et m&#146;assis &agrave;
+table.</p>
+
+<p>La salle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; pleine, et la grande
+table aussi, rien que des<br>
+ jardiniers : mara&icirc;chers de Saint-R&eacute;my, de
+Ch&acirc;teau-Renard, de<br>
+ Barbentane, qui se connaissaient tous, car ils venaient au
+march&eacute; une<br>
+ fois par semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du
+jardinage.</p>
+
+<p>-- O B&eacute;n&eacute;zet, combien as-tu vendu tes
+aubergines?</p>
+
+<p>-- Mon cher, je n&#146;ai pas r&eacute;ussi : il y en avait
+abondance : j&#146;ai d&ucirc;<br>
+ les laisser &agrave; vil prix.</p>
+
+<p>-- Et la graine de porreau, qu&#146;en dit-on?</p>
+
+<p>-- Elle se vendra, para&icirc;t-il; il court des bruits de
+guerre et l&#146;on<br>
+ m&#146;a assur&eacute; qu&#146;on en faisait de la poudre.</p>
+
+<p>-- Et les haricots "quarantains"?</p>
+
+<p>-- Ils ont claqu&eacute;.</p>
+
+<p>-- Et les oignons?</p>
+
+<p>-- Enlev&eacute;s sur place.</p>
+
+<p>-- Et les courges?</p>
+
+<p>-- Il faudra les donner aux cochons.</p>
+
+<p>-- Et les melons, les carottes, les c&eacute;leris, les pommes
+de terre?</p>
+
+<p>Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur
+le<br>
+ jardinage.</p>
+
+<p>Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot.</p>
+
+<p>Lorsqu&#146;ils eurent tout dit, mon vis-&agrave;-vis me fait
+:</p>
+
+<p>-- Et vous, jeune homme, s&#146;il n&#146;y a pas
+indiscr&eacute;tion, &ecirc;tes-vous dans<br>
+ le jardinage? Vous n&#146;en avez pas l&#146;air.</p>
+
+<p>-- Moi, non... je suis venu &agrave; N&icirc;mes,
+r&eacute;pondis-je timide- ment, pour<br>
+ passer bachelier.</p>
+
+<p>-- Bachelier! Batelier! fit toute la tabl&eacute;e. Comment
+a-t-il dit &ccedil;a?</p>
+
+<p>-- Eh! oui, hasarda l&#146;un d&#146;eux, je crois qu&#146;il
+a dit "batelier" : il<br>
+ doit &ecirc;tre venu, oui, c&#146;est cela, pour passer le
+bac!... Pourtant il<br>
+ n&#146;y a pas de Rh&ocirc;ne &agrave; N&icirc;mes!</p>
+
+<p>-- Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu
+pas que<br>
+ c&#146;est un conscrit, qui vient passer &agrave; la
+"batterie"?</p>
+
+<p>Je me mis &agrave; rire, et, prenant la parole,
+j&#146;expliquai de mon mieux ce<br>
+ que c&#146;&eacute;tait qu&#146;un <i>bachelier</i>.</p>
+
+<p>-- Quand nous sortons des &eacute;coles, leur dis-je, que nos
+ma&icirc;tres nous<br>
+ ont appris... tout : le fran&ccedil;ais, le latin, le grec,
+l&#146;histoire, la<br>
+ rh&eacute;torique, les math&eacute;matiques, la physique, la
+chimie, l&#146;astronomie,<br>
+ la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous
+imaginer,<br>
+ alors on nous envoie &agrave; N&icirc;mes, o&ugrave; des
+messieurs tr&egrave;s savants nous font<br>
+ subir un examen...</p>
+
+<p>-- Oui! comme quand nous allions, nous autres, au
+cat&eacute;chisme, et<br>
+ qu&#146;on nous demandait : <i>&Ecirc;tes-vous
+chr&eacute;tien</i>?</p>
+
+<p>-- C&#146;est cela. Ces savants nous questionnent sur toutes
+sortes de<br>
+ myst&egrave;res qu&#146;il y a dans les livres; et, si nous
+r&eacute;pondons bien, ils<br>
+ nous nomment bacheliers, gr&acirc;ce &agrave; quoi nous pouvons
+&ecirc;tre notaires,<br>
+ m&eacute;decins, avocats, contr&ocirc;leurs, juges,
+sous-pr&eacute;fets, tout ce que nous<br>
+ voudrez.</p>
+
+<p>-- Et si vous r&eacute;pondez mal?</p>
+
+<p>-- Ils nous renvoient au " banc des &acirc;nes"... On a fait
+aujourd&#146;hui,<br>
+ parmi nous, le premier triage ; mais c&#146;est demain matin que
+nous<br>
+ passerons &agrave; l&#146;&eacute;tamine.</p>
+
+<p>-- Oh! coquin de bon sort! cria toute la tabl&eacute;e, nous
+voudrions bien<br>
+ y &ecirc;tre, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au
+trou... Et<br>
+ que va-t-on vous demander, par exemple, voyons?</p>
+
+<p>-- Eh bien! on nous demandera, je suppose, les dates de toutes
+les<br>
+ batailles qui se sont livr&eacute;es dans le monde depuis que
+les hommes se<br>
+ battent : les batailles des Juifs, les batailles des Grecs,
+les<br>
+ batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands,
+des<br>
+ Espagnols, des Fran&ccedil;ais, des Anglais, des Polonais et des
+Hongrois...<br>
+ Non seulement les batailles, mais encore les noms des
+g&eacute;n&eacute;raux qui<br>
+ commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs
+ministres,<br>
+ de tous leurs enfants et m&ecirc;me de leurs b&acirc;tards!</p>
+
+<p>-- Oh! tonnerre de nom de nom ! mais quel int&eacute;r&ecirc;t
+y a-t-il &agrave; vous<br>
+ faire rappeler tout ce qui s&#146;est pass&eacute; du temps et
+depuis le temps<br>
+ que saint Joseph &eacute;tait gar&ccedil;on? Il ne semble pas
+possible que des<br>
+ hommes pareils s&#146;occupent de telles v&eacute;tilles! On
+voit bien l&agrave; qu&#146;ils<br>
+ n&#146;ont pas autre chose &agrave; faire. S&#146;il leur
+fallait, comme nous, aller<br>
+ tous les matins retourner la terre &agrave; la b&ecirc;che, je
+ne crois pas qu&#146;ils<br>
+ s&#146;amusassent &agrave; parler des Sarrasins ou des
+b&acirc;tards du roi H&eacute;rode...<br>
+ Mais allons, continuez...</p>
+
+<p>-- Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de
+toutes<br>
+ les nations, de toutes les contr&eacute;es, de toutes les
+montagnes et de<br>
+ toutes les rivi&egrave;res... et, &agrave; propos des
+rivi&egrave;res, il faut dire d&#146;o&ugrave;<br>
+ elles sortent et o&ugrave; elles vont se jeter.</p>
+
+<p>-- Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un jardinier
+de<br>
+ Ch&acirc;teau-Renard qui parlait du gosier, ils doivent donc
+vous demander<br>
+ d&#146;o&ugrave; sourd la Fontaine de Vaucluse? En voil&agrave;
+une d&#146;eau! On conte<br>
+ qu&#146;elle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. Je me
+suis<br>
+ laiss&eacute; dire qu&#146;un berger dans le gouffre
+d&#146;o&ugrave; elle sort de terre,<br>
+ laissa tomber son b&acirc;ton, et qu&#146;on le retrouva
+&agrave; sept bonnes lieues de<br>
+ l&agrave;, dans une source de Saint R&eacute;my... Est-ce vrai
+ou non?</p>
+
+<p>-- Tout &ccedil;a peut-&ecirc;tre... Ensuite, il nous faut
+savoir les noms de<br>
+ toutes les mers qu&#146;il y a sous la "chape du soleil".</p>
+
+<p>-- Pardon, si je vous interromps! dit encore le
+Remontrant.<br>
+ Savez-vous comment il se fait que la mer soit sal&eacute;e?</p>
+
+<p>-- Parce qu&#146;elle contient du sulfate de magn&eacute;sie,
+du chlorure...</p>
+
+<p>-- Oh! que non! un poissonnier -- tenez, qui &eacute;tait du
+Martigue, --<br>
+ m&#146;assura que &ccedil;a venait des b&acirc;timents
+charg&eacute;s de sel qui y ont fait<br>
+ naufrage depuis tant et tant d&#146;ann&eacute;es!</p>
+
+<p>-- Si &ccedil;a vous pla&icirc;t, &agrave; moi aussi... On
+nous demande comment se forme<br>
+ la ros&eacute;e, la pluie, la gel&eacute;e blanche,
+l&#146;orage, le tonnerre...</p>
+
+<p>-- Pardon, si je vous interromps! reprit le Remontrant; pour
+la<br>
+ pluie, nous savons bien que les nuages, dans des outres, vont
+la<br>
+ chercher &agrave; la mer. Mais, la foudre, est-ce vrai
+qu&#146;elle est ronde<br>
+ comme un panier?</p>
+
+<p>-- Cela d&eacute;pend, lui r&eacute;pliquai-je. On nous
+demande aussi l&#146;origine du<br>
+ vent, et ce qu&#146;il fait de chemin &agrave; l&#146;heure,
+&agrave; la minute, &agrave; la<br>
+ seconde...</p>
+
+<p>-- Que je vous interrompe! fit encore le Remontrant, vous
+devez donc<br>
+ savoir, jeune homme, d&#146;o&ugrave; sort le mistral? J&#146;ai
+toujours entendu dire<br>
+ qu&#146;il sortait d&#146;un rocher trou&eacute; et que, si on
+bouchait le trou, il ne<br>
+ soufflerait jamais plus, le sacr&eacute; mangeur de fange!
+C&#146;en serait une,<br>
+ celle-l&agrave;, d&#146;invention!</p>
+
+<p>-- Le gouvernement s&#146;y oppose, dit un Barbentanais; si
+n&#146;&eacute;tait le<br>
+ mistral, la Provence serait le jardin de la France! Et qui
+nous<br>
+ tiendrait? Nous serions trop riches.</p>
+
+<p>Je repris:</p>
+
+<p>-- On nous interroge sur le r&egrave;gne animal, sur les
+oiseaux, sur les<br>
+ poissons, jusque sur les dragons.</p>
+
+<p>-- Attendez, attendez, cria le Remontrant, les mains
+lev&eacute;es, et la<br>
+ Tarasque? n&#146;en parlent-ils pas, les livres? Certains
+pr&eacute;tendent que<br>
+ ce n&#146;est qu&#146;une fable; pourtant j&#146;ai vu sa
+tani&egrave;re, moi, &agrave; Tarascon,<br>
+ derri&egrave;re le Ch&acirc;teau, le long du Rh&ocirc;ne. On
+sait d&#146;ailleurs<br>
+ parfaitement qu&#146;elle est enterr&eacute;e sous la
+Croix-Couverte.</p>
+
+<p>Et je repris pour en finir:</p>
+
+<p>-- On nous questionne, bref, sur le nombre, la grosseur et
+la<br>
+ distance des &eacute;toiles, combien de milliers de lieues
+s&eacute;parent la terre<br>
+ du soleil.</p>
+
+<p>-- Celle-l&agrave; ne passe pas, cria le Palamard de Noves,
+qui est-ce qui<br>
+ va l&agrave;-haut pour mesurer les lieues? Vous ne voyez donc
+pas que les<br>
+ savants se moquent de nous : qu&#146;ils voudraient nous faire
+accroire<br>
+ que les pigeonneaux t&egrave;tent? Une jolie science que de
+vouloir compter<br>
+ les lieues du soleil &agrave; la lune : qu&#146;est-ce que cela
+peut bien nous<br>
+ faire? Ah! si vous me parliez de conna&icirc;tre la lune pour
+semer le<br>
+ c&eacute;leri, ou bien d&#146;&ocirc;ter les poux des
+f&egrave;ves ou de gu&eacute;rir le mal des<br>
+ porcs, je vous dirais : voil&agrave; une science, mais tout ce
+que nous<br>
+ conte ce gar&ccedil;on, c&#146;est des fariboles.</p>
+
+<p>-- Tais-toi donc, va, gros bouc, cria toute la bande, ce
+jeune<br>
+ d&eacute;gourdi en a plus oubli&eacute; peut-&ecirc;tre que tout
+ce que tu peux savoir...<br>
+ C&#146;est &eacute;gal, mes amis, il faut une fameuse t&ecirc;te
+pour pouvoir y serrer<br>
+ tout ce qu&#146;il nous a dit!</p>
+
+<p>-- Pauvre petit, disaient de moi les jeunes filles, regardez
+comme il<br>
+ est p&acirc;lot! On voit bien que la lecture, allez, &ccedil;a
+ne fait pas du<br>
+ bien. S&#146;il avait pass&eacute; son temps &agrave; la queue
+de la charrue, il aurait<br>
+ assur&eacute;ment plus de couleur que &ccedil;a... Puis,
+&agrave; quoi sert d&#146;en savoir<br>
+ tant?</p>
+
+<p>-- Moi, fit alors le Rond, je n&#146;ai &eacute;t&eacute;, en
+fait d&#146;&eacute;cole, qu&#146;&agrave; celle<br>
+ de M. B&ecirc;ta! Je ne sais ni A ni B. Mais je vous certifie
+que s&#146;il<br>
+ m&#146;avait fallu faire entrer dans le "coco" la cent
+milli&egrave;me part de ce<br>
+ qu&#146;on leur demande pour passer bachelier, on aurait pu,
+voyez-vous,<br>
+ prendre la mailloche et les coins et me taper sur la
+caboche.<br>
+ Inutile! les coins se seraient &eacute;point&eacute;s.</p>
+
+<p>-- Eh bien! les camarades, conclut le Remontrant, savez-vous
+ce qu&#146;il<br>
+ faut faire? Quand nous allons &agrave; quelque f&ecirc;te,
+o&ugrave; l&#146;on fait courir les<br>
+ taureaux, soit qu&#146;il y ait de belles luttes il nous arrive
+souvent de<br>
+ rester un jour de plus pour voir qui enl&egrave;vera le prix ou
+la<br>
+ cocarde... Nous sommes &agrave; N&icirc;mes : voil&agrave; un
+gars de Maillane qui,<br>
+ demain matin, va passer bachelier. Au lieu de partir ce
+soir,<br>
+ messieurs, couchons &agrave; N&icirc;mes et demain nous saurons
+au moins si notre<br>
+ Maillanais a pass&eacute; bachelier.</p>
+
+<p>-- &Ccedil;a va! dirent les autres, de toutes les
+fa&ccedil;ons la journ&eacute;e est<br>
+ perdue : allons, il faut voir la fin.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le coeur passablement &eacute;mu, je
+retournai a l&#146;H&ocirc;tel<br>
+ de Ville avec tous les candidats qui devaient se
+pr&eacute;senter. Mais d&eacute;j&agrave;<br>
+ pas mal d&#146;entre eux n&#146;&eacute;taient pas si fiers que
+la veille. Dans une<br>
+ grande salle devant une grande table charg&eacute;e
+d&#146;&eacute;critoires, de papiers<br>
+ et de livres, il y avait, assis gravement sur leurs chaises,
+cinq<br>
+ professeurs, en robes jaunes, cinq fameux professeurs venus
+expr&egrave;s de<br>
+ Montpellier avec le chaperon bord&eacute; d&#146;hermine sur
+l&#146;&eacute;paule et la toque<br>
+ sur la t&ecirc;te. C&#146;&eacute;tait la Facult&eacute; des
+Lettres, et voyez le hasard : un<br>
+ d&#146;eux &eacute;tait M. Saint-Ren&eacute; Taillandier, qui
+devait quelques ans apr&egrave;s<br>
+ devenir le patron, le chaleureux patron de notre langue
+proven&ccedil;ale.<br>
+ Mais &agrave; cette &eacute;poque, nous ne nous connaissions pas
+et l&#146;illustre<br>
+ professeur ne se doutait certes pas que le petit campagnard
+qui<br>
+ bredouillait devant lui deviendrait quelque jour un de ses bons
+amis.</p>
+
+<p>Je jouai de bonheur : je fus re&ccedil;u, et je m&#146;en
+allai par la ville,<br>
+ comme port&eacute; par les anges. Mais, comme il faisait chaud,
+je me<br>
+ rappelle que j&#146;avais soif; et, en passant devant les
+caf&eacute;s, avec ma<br>
+ houssine en l&#146;air, je pantelais de voir, blanchissante dans
+les<br>
+ verres, la bonne bi&egrave;re &eacute;cumeuse. Mais
+j'&eacute;tais si craintif et si<br>
+ novice dans la vie, que je n&#146;avais jamais mis les pieds
+dans un caf&eacute;,<br>
+ et je n&#146;osais pas y entrer!</p>
+
+<p>Que faisais-je pour lors? je parcourais les rues de
+N&icirc;mes, flambant,<br>
+ resplendissant, si bien que tous me regardaient et que
+d&#146;aucuns,<br>
+ m&ecirc;me, disaient :</p>
+
+<p>-- Celui-l&agrave; est bachelier!</p>
+
+<p>Et quand je rencontrai une borne fontaine, je m&#146;abreuvais
+&agrave; son eau<br>
+ fra&icirc;che et le roi de Paris n&#146;&eacute;tait pas mon
+cousin.</p>
+
+<p>Mais le plus beau, ensuite, fut au <i>Petit Saint-Jean</i>.
+Nos braves<br>
+ jardiniers m&#146;attendaient impatients, et me voyant venir,
+rayonnant &agrave;<br>
+ fondre les brumes, ils s&#146;&eacute;cri&egrave;rent :</p>
+
+<p>-- Il a pass&eacute;!</p>
+
+<p>Les hommes, les femmes, les filles, tout le monde sortit, et
+en<br>
+ veux-tu des embrassades et des poign&eacute;es de main! On
+e&ucirc;t dit que la<br>
+ manne venait de leur tomber.</p>
+
+<p>Alors, le Remontrant (celui qui parlait du gosier) demanda la
+parole.<br>
+ Ses yeux &eacute;taient humides et il dit :</p>
+
+<p>-- Maillanais, allez, nous sommes bien contents! vous leur
+avez fait<br>
+ voir, &agrave; ces petits messieurs, que de la terre, il ne sort
+pas que des<br>
+ fourmis, il en sort aussi des hommes.<br>
+ Allons, petites, en avant et un tour de farandole.</p>
+
+<p>Et nous nous pr&icirc;mes par les mains et, dans la cour du
+<i>Petit</i><br>
+ <i>Saint-Jean</i>, un bon moment nous farandol&acirc;mes. Puis
+on s&#146;en fut d&icirc;ner,<br>
+ nous mange&acirc;mes une brandade, on but et on chanta
+jusqu&#146;&agrave; l&#146;heure du<br>
+ d&eacute;part.</p>
+
+<p>Il y a de cela cinquante-huit ans pass&eacute;s. Toutes les
+fois que je vais<br>
+ &agrave; N&icirc;mes et que je vois de loin l&#146;enseigne du
+<i>Petit Saint-Jean</i>, ce<br>
+ moment de ma jeunesse repara&icirc;t &agrave; mes yeux dans
+toute sa clart&eacute; -- et<br>
+ je pense avec plaisir &agrave; ces braves gens qui, pour la
+premi&egrave;re fois,<br>
+ me firent conna&icirc;tre la bonhomie du peuple et la
+popularit&eacute;.</p>
+
+<p>Enfin me voil&agrave; libre dans mon Mas paternel et dans ma
+belle plaine de<br>
+ froment et de fruits, &agrave; la vue pacifique de mes Alpiles
+bleues, avec<br>
+ leur Caume au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres,
+si<br>
+ connus, si familiers, le Rocher-Trou&eacute;, le
+Monceau-de-Bl&eacute;, le<br>
+ Mamelon-B&acirc;ti, la Grosse-Femme! me voil&agrave; libre de
+revoir, quand venait<br>
+ le dimanche, ces compagnons de mon jeune &acirc;ge si
+regrett&eacute;s, si<br>
+ envi&eacute;s, quand j&#146;&eacute;tais dans la ge&ocirc;le.
+Avec quel plaisir, quels<br>
+ enthousiasmes, en nous promenant farauds, sur le cours,
+apr&egrave;s v&ecirc;pres,<br>
+ nous nous contions ce qui nous &eacute;tait arriv&eacute;,
+depuis qu&#146;on ne s&#146;&eacute;tait<br>
+ vu : Raphel &agrave; la course des hommes avait remport&eacute;
+le prix; No&euml;l avait<br>
+ enlev&eacute; la cocarde &agrave; un taureau; Gion, &agrave;
+la<br>
+ charrette qu&#146;on fait courir &agrave; la Saint-Eloi avait
+mis la plus belle<br>
+ des mules de Maillane; Tanin s&#146;&eacute;tait lou&eacute;
+pour le mois de semailles<br>
+ au grand Mas Merlata et Paulet avait ribot&eacute;, pendant
+trois jours et<br>
+ trois nuits, &agrave; la foire de Beaucaire.</p>
+
+<p>Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, ou, pour
+mieux<br>
+ dire, une promise, avec laquelle ils coquetaient depuis leur
+premi&egrave;re<br>
+ communion. Quelques-uns m&ecirc;me avaient l&#146;entr&eacute;e,
+c&#146;est-&agrave;-dire, le droit<br>
+ d&#146;aller, le dimanche au soir faire un brin de
+veill&eacute;e &agrave; la maison de<br>
+ leur belle.</p>
+
+<p>Moi qu&#146;avaient d&eacute;pays&eacute; mes sept
+ann&eacute;es d&#146;&eacute;cole, j&#146;&eacute;tais
+h&eacute;las! le<br>
+ seul &agrave; garder les manteaux, et, quand nous rencontrions
+les vol&eacute;es de<br>
+ fillettes qui, se tenant par le bras, nous barraient la rue,
+je<br>
+ remarquai qu&#146;avec moi elles n&#146;&eacute;taient pas
+&agrave; l&#146;aise comme avec les<br>
+ camarades. Elles et eux, se comprenant sur la moindre des
+choses,<br>
+ faisaient leurs gognettes de rien; mais moi j&#146;&eacute;tais
+pour elles devenu<br>
+ un "monsieur" et si &agrave; l&#146;une d&#146;elles
+j&#146;avais cont&eacute; fleurette, elle<br>
+ n&#146;e&ucirc;t &agrave; coup s&ucirc;r pas voulu croire
+&agrave; mes paroles.</p>
+
+<p>De plus, ces gars, &eacute;lev&eacute;s dans un cercle
+d&#146;id&eacute;es toutes primaires,<br>
+ avaient des admirations toujours renouvel&eacute;es pour des
+choses qui moi<br>
+ ne disaient que peu ou rien : par exemple, une emblavure qui
+avait<br>
+ d&eacute;cupl&eacute; ou rendu douze pour un, un haquet dont les
+roues battaient<br>
+ ferme sur l&#146;essieu, un mulet qui tirait fort, une charrette
+bien<br>
+ charg&eacute;e, ou un fumier<br>
+ bien empil&eacute;.</p>
+
+<p>Et alors je me rabattais, l&#146;hiver, sur les
+veill&eacute;es o&ugrave; j&#146;eus<br>
+ l&#146;occasion ainsi d&#146;&eacute;couter nos derniers
+conteurs : entre autres le<br>
+ Bramaire, un ancien grenadier de l&#146;arm&eacute;e
+d&#146;Italie, qui mangeait<br>
+ toutes vivantes les cigales et les rainettes, si bien que
+ces<br>
+ bestioles lui chantaient dans le ventre. Il me semble
+l&#146;entendre,<br>
+ lorsqu&#146;il voulait r&eacute;veiller les auditeurs qui
+sommeillaient :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>-- Cric! -- Crac!<br>
+ -- De la m... dans ton sac,<br>
+ Du butin dans le mien!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>un souvenir de la caserne ou du temps o&ugrave;, en campagne,
+on &eacute;tait camp&eacute;<br>
+ sous la tente.</p>
+
+<p>Un autre qui en savait, des sornettes, &agrave; ne plus finir,
+c&#146;&eacute;tait le<br>
+ vieux D&eacute;vot auquel je suis heureux de payer ici ma dette
+car, si<br>
+ simple qu&#146;elle f&ucirc;t, je lui dois la donn&eacute;e de
+mon po&egrave;me de <i>Nerto</i>. Et<br>
+ &agrave; propos de ces veill&eacute;es, nous allons en toucher
+un mot. Aujourd&#146;hui<br>
+ dans nos villages, les paysans, apr&egrave;s souper, vont au
+caf&eacute; faire leur<br>
+ partie de billard, de manille ou d&#146;un jeu de cartes
+quelconque, et,<br>
+ des veill&eacute;es anciennes, c&#146;est &agrave; peine
+s&#146;il en reste une esp&egrave;ce de<br>
+ semblant chez quelques artisans qui travaillent &agrave; la
+lampe, tels que<br>
+ les menuisiers ou bien les cordonniers.</p>
+
+<p>Mais en ce temps, la mode de ces r&eacute;unions joyeuses
+&eacute;tait loin d&#146;&ecirc;tre<br>
+ perdue : et elles se tenaient en g&eacute;n&eacute;ral dans les
+&eacute;tables ou dans les<br>
+ bergeries, parce que l&agrave; avec le b&eacute;tail, on se
+trouvait plus<br>
+ chaudement. L&#146;usage &eacute;tait que chaque veilleur ou
+habitu&eacute; de la<br>
+ veill&eacute;e fourn&icirc;t la chandelle &agrave; son tour, et
+il fallait que la<br>
+ chandelle dur&acirc;t deux soir&eacute;es, de sorte que, quand
+les assistants la<br>
+ voyaient &agrave; moiti&eacute; us&eacute;e, ils se levaient et
+allaient au lit.</p>
+
+<p>Seulement pour que la chandelle s&#146;us&acirc;t moins
+rapidement, on mettait<br>
+ sur le lumignon, savez-vous quoi? un grain de sel; on la
+posait<br>
+ debout sur le fond d&#146;une portoire ou d&#146;un cuvier
+renvers&eacute;, et les<br>
+ femmes qui filaient ou qui ber&ccedil;aient leurs petits (car
+les m&egrave;res<br>
+ apportaient les berceaux &agrave; la veill&eacute;e) avec leurs
+hommes et leurs<br>
+ enfants s&#146;asseyaient tout autour, sur la liti&egrave;re ou
+sur des billots.<br>
+ Lorsqu&#146;il n&#146;y avait pas de si&egrave;ges, les
+fileuses, une devant l&#146;autre,<br>
+ la quenouille au c&ocirc;t&eacute; (quenouille de roseau
+renfl&eacute;e et coiff&eacute;e de<br>
+ chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin
+d&#146;&eacute;clairer<br>
+ leur fil, et l&#146;on y disait des contes, interrompus souvent
+par un<br>
+ &eacute;brouement des bestiaux, un b&ecirc;lement ou un
+braiment. Parmi ces contes<br>
+ de veill&eacute;e, celui que je vais vous dire se
+r&eacute;p&eacute;tait fr&eacute;quemment,<br>
+ parce qu&#146;un de mes oncles, le bon M. J&eacute;r&ocirc;me, y
+avait jou&eacute; un r&ocirc;le et<br>
+ que c&#146;&eacute;tait un conte vrai.</p>
+
+<p>Vers 1820 ou 25, peu importe la date, &agrave; Maillane mourut
+un certain<br>
+ Claudillon; et comme il n&#146;avait pas d&#146;enfants, sa
+maison resta close<br>
+ pendant cinq ou six mois. Pourtant un locataire &agrave; la fin
+vint<br>
+ l&#146;habiter et les fen&ecirc;tres se rouvrirent.</p>
+
+<p>Mais, quelques jours apr&egrave;s, il courut dans Maillane une
+rumeur<br>
+ &eacute;trange : la maison de Claudillon &eacute;tait
+hant&eacute;e. Le nouvel habitant et<br>
+ sa femme entendaient ravauder et far- fouiller toute la nuit :
+un<br>
+ bruit particulier, comme si on remuait du papier, du parchemin.
+D&egrave;s<br>
+ qu&#146;on allumait la lampe, on n&#146;entendait plus rien; et
+d&egrave;s qu&#146;on<br>
+ l&#146;&eacute;teignait, recommen&ccedil;ait de plus belle le
+froissement myst&eacute;rieux.<br>
+ Ils eurent beau, les locataires, fureter, virer, tourner dans
+tous<br>
+ les coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous le
+lit,<br>
+ sous l&#146;escalier, sous les planches de l&#146;&eacute;vier,
+ils ne virent rien qui<br>
+ p&ucirc;t expliquer peu ou prou le remuement nocturne, et ce
+bruit tous les<br>
+ jours renaissait dans la nuit; &agrave; ce point vous dirai-je
+que ces gens<br>
+ prirent peur et d&eacute;m&eacute;nag&egrave;rent en disant aux
+voisins : "Y couche qui<br>
+ voudra, dans la maison de Claudillon : les revenants la
+hantent." Et<br>
+ ils partirent.</p>
+
+<p>Les voisins assez effray&eacute;s voulurent voir aussi ce qui
+se passait l&agrave;;<br>
+ et les plus courageux, arm&eacute;s de fourches et de fusils,
+vinrent tour &agrave;<br>
+ tour coucher dans la maison de Claudillon. Mais sit&ocirc;t la
+lampe<br>
+ &eacute;teinte, le maudit remuement avait lieu de nouveau; les
+parchemins se<br>
+ maniaient -- et on ne pouvait jamais voir d&#146;o&ugrave;
+provenait le bruit.</p>
+
+<p>Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles
+qu&#146;on adresse<br>
+ aux revenants pour les exorciser :</p>
+
+<blockquote>
+<p>-- <i>Si tu es bonne &acirc;me, parle-moi!<br>
+ -- Si tu es mauvaise, disparais!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Cela ne leur faisait pas plus qu&#146;une p&acirc;t&eacute;e
+de son aux chats, et le<br>
+ bruit s&#146;entendait toujours la m&ecirc;me chose ; et au
+four, au moulin, aux<br>
+ lavoirs &agrave; la veill&eacute;e, on ne parlait que des
+revenants.</p>
+
+<p>-- Si l&#146;on pouvait, disaient les gens, savoir qui est-ce
+qui revient,<br>
+ en faisant prier pour elle, la pauvre &acirc;me, bien s&ucirc;r,
+entrerait en<br>
+ repos.</p>
+
+<p>-- Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez-vous que ce soit? ce
+ne peut<br>
+ &ecirc;tre que Claudillon... Le pauvre Claudillon, n ayant pas
+laiss&eacute;<br>
+ d&#146;enfants, n&#146;aura pas eu de service, et
+l&#146;&acirc;me du d&eacute;funt certainement<br>
+ doit &ecirc;tre en peine.</p>
+
+<p>-- C&#146;est cela, conclut-on, Claudillon doit &ecirc;tre en
+peine.</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t les femmes, entre voisines et liard &agrave;
+liard ramass&egrave;rent<br>
+ de quoi faire dire une messe au pauvre Claudillon. Le
+pr&ecirc;tre dit la<br>
+ messe ; il fit pour Claudillon les pri&egrave;res voulues, et
+quelques<br>
+ Maillanais de bonne volont&eacute; retourn&egrave;rent voir, la
+nuit, s&#146;il y avait<br>
+ toujours hantise.</p>
+
+<p>Hantise de plus en plus : c&#146;&eacute;tait un remuement de
+papiers, de<br>
+ parchemins, qui faisait dresser les cheveux! et chacun ajoutait
+la<br>
+ sienne : au haut de l&#146;escalier on avait trouv&eacute; une
+botte, une botte<br>
+ toute cir&eacute;e : d&#146;autres avaient aper&ccedil;u, par le
+trou de l&#146;&eacute;vier, un<br>
+ spectre entour&eacute; de flammes qui descendait de la
+chemin&eacute;e ! Isabeau la<br>
+ boisseli&egrave;re conta que le matin, en faisant la chasse aux
+puces, elle<br>
+ trouvait sur son corps des bleus -- qui sont des pin&ccedil;ons
+des morts;<br>
+ et Nanon de la Veuve assurait que, la nuit, on l&#146;avait
+tir&eacute;e par les<br>
+ pieds.</p>
+
+<p>Les hommes, le dimanche, pr&egrave;s du puits de la Place,
+s&#146;entretenaient<br>
+ tous de la chose et disaient:</p>
+
+<p>-- Claudillon, le pauvre Claudillon, &eacute;tait pourtant un
+brave homme :<br>
+ il n&#146;est pas croyable que ce soit lui.</p>
+
+<p>-- Mais alors qui serait-ce?</p>
+
+<p>Le grand Charles, un pince-sans-rire que tout le monde
+respectait,<br>
+ car il les dominait tous, autant par la stature de son corps
+de<br>
+ g&eacute;ant, que par l&#146;aplomb de sa parole, dit
+apr&egrave;s avoir touss&eacute; :</p>
+
+<p>-- N&#146;est-ce pas clair? Du moment qu&#146;on remue des
+papiers, ce doit<br>
+ &ecirc;tre des notaires.</p>
+
+<p>Tout le monde s&#146;&eacute;cria :</p>
+
+<p>-- Le grand Charles a raison, ce doit &ecirc;tre des notaires
+puisqu&#146;ils<br>
+ remuent des papiers : -- et tenez, ajouta le vieux Ma&icirc;tre
+Ferrut, je<br>
+ m&#146;en souviens maintenant, cette maison s&#146;&eacute;tait
+vendue, dans ma<br>
+ jeunesse, au tribunal; elle venait d&#146;un h&eacute;ritage
+o&ugrave; l&#146;on avait<br>
+ plaid&eacute;, vingt ans peut-&ecirc;tre, &agrave; Tarascon; et
+tant gratt&egrave;rent les<br>
+ notaires, les avocats, les procureurs, que ma, foi, tout se
+mangea...<br>
+ Parbleu, ces gens doivent br&ucirc;ler comme des chaufferettes;
+et rien<br>
+ d&#146;&eacute;tonnant qu&#146;ils reviennent fureter dans les
+actes et les &eacute;crits<br>
+ qu&#146;ils ont pass&eacute;s.</p>
+
+<p>-- Ce sont des notaires! ce sont des notaires! L&#146;on
+n&#146;entendait plus<br>
+ que cela dans les rues de Maillane. Les Maillanais n&#146;en
+dormaient<br>
+ plus et, lorsqu&#146;ils en parlaient, en avaient la chair de
+poule.</p>
+
+<p>-- Ha! nous le verrons bien, si ce sont des notaires! dit<br>
+ flegmatiquement M. J&eacute;r&ocirc;me le moulinier de soie.</p>
+
+<p>Feu mon oncle J&eacute;r&ocirc;me avait servi dans les Dragons
+o&ugrave; il fut<br>
+ brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait fi&egrave;rement
+au haut du<br>
+ nez, la glorieuse balafre d&#146;un beau coup de bancal
+qu&#146;un hussard<br>
+ allemand, &agrave; la bataille d&#146;Austerlitz, ne lui donna
+pas pour rire.<br>
+ Accul&eacute; pr&egrave;s d&#146;un mur, il s&#146;&eacute;tait
+d&eacute;fendu seul contre vingt cavaliers<br>
+ qui le sabraient, jusqu&#146;&agrave; ce qu&#146;il
+tomb&acirc;t, la face coup&eacute;e en deux par<br>
+ un revers de lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept
+sous<br>
+ par jour, dont il avait tout juste pour le tabac qu&#146;il
+prisait.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait, cet oncle J&eacute;r&ocirc;me, le plus fameux
+chasseur &agrave; la pip&eacute;e que<br>
+ j&#146;aie connu. Peu lui importaient les affaires, la famille,
+le n&eacute;goce<br>
+ : quand venait la saison, tous les matins, il partait en chasse.
+Sa<br>
+ pincette dans une main, portant sur les &eacute;paules la grande
+cage de<br>
+ verdure sous laquelle il se cachait, lorsqu&#146;il traversait
+des<br>
+ chaumes, on aurait dit un arbre en marche. Et il ne revenait
+jamais<br>
+ sans avoir attrap&eacute; trois ou quatre douzaines de
+culs-blancs ronds de<br>
+ graisse, dont il se r&eacute;galait avec M. Chabert, ancien
+chirurgien de<br>
+ l&#146;arm&eacute;e d&#146;Espagne, qui avait vu Madrid avec le
+roi Joseph. On<br>
+ d&eacute;bouchait alors le vin de Frigolet et, nargue du souci,
+ils buvaient<br>
+ &agrave; la sant&eacute; des Espagnoles et des Hongroises.</p>
+
+<p>Mais bref, M. J&eacute;r&ocirc;me chargea ses pistolets et,
+tranquille comme quand<br>
+ il allait &agrave; la pip&eacute;e, il vint, &agrave; la nuit
+close, se blottir dans la<br>
+ maison du pauvre Claudillon. Muni d&#146;une lanterne sourde,
+qu&#146;il<br>
+ recouvrit de son manteau, il s&#146;&eacute;tendit l&agrave; sur
+deux chaises, attendant<br>
+ que les "notaires" remuassent leurs papiers.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, frou-frou! cra-cra! voil&agrave; les
+papiers qui se froissent,<br>
+ et que voit-il? deux rats, deux gros rats qui s&#146;enfuient
+l&agrave;-haut sous<br>
+ la soupente.</p>
+
+<p>Car dans cette maison, comme on en voit dans beaucoup
+d&#146;autres, il y<br>
+ avait, pour recouvrir l&#146;escalier, une soupente.</p>
+
+<p>M. J&eacute;r&ocirc;me monta sur une chaise, et sur le
+plancher du r&eacute;duit trouva<br>
+ tout bonnement des feuilles de vigne s&egrave;ches.</p>
+
+<p>Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, parait-il,
+rentr&eacute;<br>
+ ses raisins et les avait &eacute;tendus sur les ais de la
+soupente, en un<br>
+ lit de feuilles de vigne. Lorsqu&#146;il fut mort, les rats
+mang&egrave;rent les<br>
+ raisins et, les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits,
+venaient<br>
+ fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains qu&#146;il
+pouvait y<br>
+ avoir encore.</p>
+
+<p>Mon oncle enleva les feuilles et s&#146;en revint coucher. Le
+lendemain<br>
+ matin, lorsqu&#146;il alla sur la place :</p>
+
+<p>-- Eh bien! monsieur J&eacute;r&ocirc;me, lui dirent les
+paysans, vous avez l&#146;air<br>
+ quelque peu p&acirc;le! les notaires sont revenus?</p>
+
+<p>M. J&eacute;r&ocirc;me r&eacute;pondit :</p>
+
+<p>-- Vos notaires, c&#146;&eacute;tait un couple de rats qui
+remuaient des feuilles<br>
+ au-dessus de la soupente, des feuilles de vigne
+s&egrave;ches.</p>
+
+<p>Un immense &eacute;clat de rire prit les bons Maillanais; et,
+depuis ce<br>
+ jour-l&agrave;, les gens de mon village n&#146;ont plus cru aux
+revenants.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE IX</h2>
+
+<h3>LA R&Eacute;PUBLIQUE DE 1848</h3>
+
+<p>La vieille Riquelle. -- Mon p&egrave;re nous raconte
+l&#146;ancienne R&eacute;volution.<br>
+ -- La d&eacute;esse Raison. -- Le p&egrave;re du banquier
+Millaud. -- Les<br>
+ r&eacute;publicains de Provence. -- Le Thym. -- Le carnaval. --
+Les<br>
+ remontrances paternelles. -- M. Durand-Maillane. -- Les
+machines<br>
+ agricoles. -- Les moissons d&#146;autrefois. -- Les trois
+beaux<br>
+ moissonneurs.</p>
+
+<p>Cet hiver-l&agrave;, les gens &eacute;tant unis, tranquilles
+et contents, car les<br>
+ r&eacute;coltes ne se vendaient pas trop mal et l&#146;on ne
+parlait plus, gr&acirc;ce<br>
+ &agrave; Dieu, de politique, il s&#146;&eacute;tait
+organis&eacute;, dans notre pays de<br>
+ Maillane, en mani&egrave;re d&#146;amusement, des
+repr&eacute;sentations de trag&eacute;dies et<br>
+ de com&eacute;dies; et je l&#146;ai d&eacute;j&agrave; dit, avec
+toute l&#146;ardeur de mes dix-sept<br>
+ ans, j&#146;y jouais mon petit r&ocirc;le. Mais sur ces
+entrefaites, vers la fin<br>
+ de f&eacute;vrier, adieu la paix b&eacute;nie! &eacute;clata la
+R&eacute;volution de 1848.</p>
+
+<p>A l&#146;entr&eacute;e du village, dans une maisonnette de
+pis&eacute;, dont une treille<br>
+ ombrageait la porte, demeurait &agrave; cette &eacute;poque une
+bonne vieille femme<br>
+ qu&#146;on appelait Riquelle. Habill&eacute;e &agrave; la mode
+des Arl&eacute;siennes<br>
+ d&#146;autrefois, elle portait une grande coiffe aplatie sur la
+t&ecirc;te et<br>
+ sur cette coiffe un chapeau &agrave; larges bords, plat et en
+feutre noir.<br>
+ De plus, un bandeau de gaze, esp&egrave;ce de voilette blonde
+attach&eacute;e sous<br>
+ le menton, lui encadrait les joues. Elle vivait de sa quenouille
+et<br>
+ de ses quelques coins de terre. Mais proprette, soign&eacute;e
+et diserte en<br>
+ paroles, on voyait qu&#146;elle avait d&ucirc; &ecirc;tre jadis
+une &eacute;l&eacute;gante.</p>
+
+<p>Lorsque &agrave; sept ou huit ans, avec mon sachet sur le dos,
+je venais &agrave;<br>
+ l&#146;&eacute;cole, je passais tous les jours devant la maison
+de Riquelle; et<br>
+ la vieille qui filait, assise vers sa porte, sur son petit banc
+de<br>
+ pierre, m&#146;appelait et me disait :</p>
+
+<p>-- N&#146;avez-vous point, &agrave; votre Mas, des pommes
+rouges?</p>
+
+<p>-- Je ne sais pas, lui r&eacute;pondais-je.</p>
+
+<p>-- Quand tu viendras encore, mignon, apporte-m&#146;en
+quelqu&#146;une.</p>
+
+<p>Et j&#146;oubliais toujours de faire la commission, et
+toujours dame<br>
+ Riquelle, en me voyant passer, me parlait de ces pommes, si bien
+qu&#146;&agrave;<br>
+ la fin je dis &agrave; mon p&egrave;re :</p>
+
+<p>-- Il y a la vieille Riquelle qui toujours me demande de lui
+porter<br>
+ des <i>pommes rouges.</i></p>
+
+<p>-- La sacr&eacute;e vieille masque! me grommela mon
+p&egrave;re, lorsqu&#146;elle t&#146;en<br>
+ parlera encore, dis-lui : "Elles ne sont pas m&ucirc;res, ni
+&agrave; pr&eacute;sent, ni<br>
+ de longtemps."</p>
+
+<p>Et ensuite quand la vieille me r&eacute;clama ses pommes
+rouges :</p>
+
+<p>-- Mon p&egrave;re, lui criai-je, m&#146;a dit qu&#146;elles
+n&#146;&eacute;taient pas m&ucirc;res, ni &agrave;<br>
+ pr&eacute;sent, ni de longtemps.</p>
+
+<p>Et Riquelle, &agrave; partir de l&agrave;, ne me parla plus de
+ses pommes.</p>
+
+<p>Mais le lendemain du jour o&ugrave; l&#146;on connut dans nos
+campagnes les<br>
+ journ&eacute;es de f&eacute;vrier et la proclamation de la
+R&eacute;publique, &agrave; Paris, en<br>
+ venant au village pour savoir les nouvelles, la premi&egrave;re
+personne que<br>
+ je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son
+seuil,<br>
+ requinqu&eacute;e, anim&eacute;e, avec une topaze qui
+scintillait &agrave; son doigt, elle<br>
+ me dit :</p>
+
+<p>-- Les pommes rouges sont donc m&ucirc;res cette fois! on dit
+qu&#146;on va<br>
+ planter les arbres de la libert&eacute;? Nous allons en manger,
+mignon, de<br>
+ ces bonnes pommes du paradis terrestre...<br>
+ O sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir!
+Fr&eacute;d&eacute;ric, mon<br>
+ enfant, fais-toi r&eacute;publicain!</p>
+
+<p>-- Mais lui dis-je, R&icirc;quelle, la belle bague que vous
+avez!</p>
+
+<p>-- Ha! fit-elle, tu peux le dire, qu&#146;elle est belle,
+cette bague !<br>
+ Tiens, je ne l&#146;avais plus mise depuis que Bonaparte
+&eacute;tait parti pour<br>
+ l'&icirc;le d&#146;Elbe... C&#146;est un ami que nous avions, un
+ami de la famille,<br>
+ qui me l&#146;avait donn&eacute;e, dans le temps (ah! quel
+temps) o&ugrave; nous<br>
+ dansions la Carmagnole...</p>
+
+<p>Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas de danse, la
+vieille<br>
+ dans sa maison rentra en crevant de rire.</p>
+
+<p>Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en soupant, les
+nouvelles<br>
+ de Paris, et puis, comme en riant je rapportais le propos de
+la<br>
+ vieille Riquelle, mon p&egrave;re gravement prit la parole et
+dit :</p>
+
+<p>-- La R&eacute;publique, je l&#146;ai vue une fois. Il est
+&agrave; souhaiter que<br>
+ celle-ci ne fasse pas des choses atroces comme l&#146;autre. On
+tua Louis<br>
+ XVI et la reine son &eacute;pouse : et de belles princesses, des
+pr&ecirc;tres,<br>
+ des religieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit
+mourir en<br>
+ France, qui sait combien? Les autres rois, coalis&eacute;s, nous
+d&eacute;clar&egrave;rent<br>
+ la guerre. Pour d&eacute;fendre la R&eacute;publique, il y eut
+la r&eacute;quisition et la<br>
+ lev&eacute;e en masse. Tout partit : les boiteux, les mal
+conform&eacute;s, les<br>
+ borgnes, all&egrave;rent au d&eacute;p&ocirc;t faire de la
+charpie. Je me souviens du<br>
+ passage des bandes d&#146;Allobroges qui descendaient vers
+Toulon: "Qui<br>
+ vive? -- "Allobroge!" L&#146;un d&#146;eux saisit mon
+fr&egrave;re, qui n&#146;avait que<br>
+ douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : Crie <i>Vive
+la<br>
+</i> <i>R&eacute;publique</i>! lui fit-il, ou tu es mort!" Le
+pauvre enfant cria, mais<br>
+ son sang se tourna et il en mourut. Les nobles, les bons
+pr&ecirc;tres,<br>
+ tous ceux qui &eacute;taient suspects, furent oblig&eacute;s
+d&#146;&eacute;migrer pour<br>
+ &eacute;chapper &agrave; la guillotine; l&#146;abb&eacute;
+Riousset d&eacute;guis&eacute; en berger, gagna le<br>
+ Pi&eacute;mont avec les troupeaux de M. de Lubi&egrave;res. Nous
+autres, nous<br>
+ sauv&acirc;mes M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien
+&agrave; ferme.<br>
+ C&#146;&eacute;tait le capiscol de Saint-Marthe &agrave;
+Tarascon. Trois mois nous le<br>
+ gard&acirc;mes cach&eacute; dans un caveau que nous avions
+creus&eacute; sous les<br>
+ futailles; et quand venaient au Mas les officiers municipaux ou
+les<br>
+ gendarmes du district, pour compter les agneaux que nous avions
+au<br>
+ bercail, les pains que nous avions sous la claie ou dans la
+huche (en<br>
+ vertu de la loi dite du maximum), vite ma pauvre m&egrave;re
+faisait frire &agrave;<br>
+ la po&ecirc;le une grosse omelette au lard. Une fois qu&#146;ils
+avaient mang&eacute;<br>
+ et bu leur so&ucirc;l, ils oubliaient (ou faisaient semblant) de
+faire<br>
+ leurs perquisitions, et ils repartaient portant des branches
+de<br>
+ laurier pour f&ecirc;ter les victoires des arm&eacute;es
+r&eacute;publicaines. Les<br>
+ pigeonniers furent d&eacute;molis, on pilla les ch&acirc;teaux,
+on brisa les<br>
+ croix, on fondit les cloches. Dans les &eacute;glises on
+&eacute;leva des montagnes<br>
+ de terre, o&ugrave; l&#146;on planta des pins, des
+gen&eacute;vriers, des ch&ecirc;nes nains.<br>
+ Dans la n&ocirc;tre, &agrave; Maillane, &eacute;tait tenu le
+club; et si vous n&eacute;gligiez<br>
+ d&#146;aller aux r&eacute;unions civiques, vous &eacute;tiez
+d&eacute;nonc&eacute;s, not&eacute;s comme<br>
+ suspects. Le cur&eacute;, qui &eacute;tait un poltron et un
+pleutre, dit un jour du<br>
+ haut de la chaire (je m'en souviens, car j&#146;y &eacute;tais)
+: "Citoyens,<br>
+ jusqu&#146;&agrave; pr&eacute;sent, tout ce que nous vous
+contions, ce n&#146;&eacute;tait que<br>
+ mensonges." Il fit fr&eacute;mir d&#146;indignation; et
+s&#146;ils n&#146;avaient pas eu<br>
+ peur, les gens, les uns des autres, on l&#146;aurait
+lapid&eacute;. C&#146;est le m&ecirc;me<br>
+ qui dit une autre fois, &agrave; la fin de son pr&ocirc;ne : "Je
+vous avertis, mes<br>
+ fr&egrave;res, que si vous aviez connaissance de quelque
+&eacute;migr&eacute; cach&eacute;, vous<br>
+ &ecirc;tes nus en conscience, et sous cas de p&eacute;ch&eacute;
+mortel, de venir le<br>
+ d&eacute;noncer tout de suite &agrave; la commune." Enfin, on
+avait aboli les,<br>
+ f&ecirc;tes et les dimanches, et chaque dixi&egrave;me jour,
+qu&#146;on appelait le<br>
+ <i>d&eacute;cadi</i>, on adorait en grande pompe la
+d&eacute;esse RAISON. Or, savez-vous<br>
+ qui &eacute;tait la d&eacute;esse &agrave; Maillane?</p>
+
+<p>-- Non, r&eacute;pond&icirc;mes-nous.</p>
+
+<p>-- C&#146;&eacute;tait la vieille Riquelle.</p>
+
+<p>-- Est-ce possible! cri&acirc;mes-nous.</p>
+
+<p>-- Riquelle, poursuivit mon v&eacute;n&eacute;rable
+p&egrave;re, &eacute;tait la fille du<br>
+ cordonnier Jacques Riquel qui, au temps de la Terreur, fut le
+maire<br>
+ de Maillane.</p>
+
+<p>Oh! la garce! A cette &eacute;poque, elle avait dix-huit ans
+peut-&ecirc;tre, et<br>
+ fra&icirc;che et belle fille, des plus jolies du pays. Nous
+&eacute;tions de la<br>
+ m&ecirc;me jeunesse; son p&egrave;re m&ecirc;mement m&#146;avait
+fait des souliers, des<br>
+ souliers en museau de tanche, que je portai &agrave;
+l&#146;arm&eacute;e lorsque je<br>
+ m&#146;engageai... Eh bien! si je vous disais que je l&#146;ai
+vue, Riquelle,<br>
+ habill&eacute;e en d&eacute;esse, la cuisse demi-nue, un sein
+d&eacute;collet&eacute;, le bonnet<br>
+ rouge sur la t&ecirc;te, et assise en ce costume sur
+l&#146;autel de l&#146;&eacute;glise!</p>
+
+<p>A la table, en soupant, vers la fin de f&eacute;vrier de 1848,
+voil&agrave; ce que<br>
+ racontait ma&icirc;tre Fran&ccedil;ois, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>Maintenant vous allez voir.</p>
+
+<p>Quand je publiai <i>Mireille</i> environ onze ans
+apr&egrave;s, me trouvant &agrave;<br>
+ Paris, je fus invit&eacute; par le banquier Millaud, celui qui
+fonda <i>le</i><br>
+ <i>Petit Journal</i>, &agrave; un des grands d&icirc;ners que
+l&#146;aimable M&eacute;c&egrave;ne offrait,<br>
+ chaque semaine, aux artistes, savants et gens de lettres en
+renom.<br>
+ Nous &eacute;tions une cinquantaine; et Mme Millaud, une juive
+superbe,<br>
+ avait d&#146;un c&ocirc;t&eacute; M&eacute;ry et moi de
+l&#146;autre, ce me semble. Sur la fin du<br>
+ repas, un vieillard mis simplement, avec une longue veste, et
+coiff&eacute;<br>
+ d&#146;une calotte, du haut bout de la table me cria en
+proven&ccedil;al :</p>
+
+<p>-- Monsieur Mistral, vous &ecirc;tes de Maillane?</p>
+
+<p>-- C&#146;est le p&egrave;re, me dit-on, du banquier qui nous
+re&ccedil;oit.</p>
+
+<p>Et, la table &eacute;tant trop longue pour pouvoir converser,
+je me levai et<br>
+ vins causer avec le bon vieillard.</p>
+
+<p>-- Vous &ecirc;tes de Maillane? reprit-il.</p>
+
+<p>-- Oui, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>-- Connaissez-vous la fille du nomm&eacute; Jacques Riquel,
+qui a &eacute;t&eacute; jadis<br>
+ maire de votre commune?</p>
+
+<p>-- Si je la connais! Riquelle la d&eacute;esse? mais nous
+sommes bons amis.</p>
+
+<p>-- Eh bien! dit le vieillard, quand nous venions &agrave;
+Maillane, pour<br>
+ vendre nos poulains, car en ce temps nous vendions des chevaux,
+des<br>
+ mulets, je vous parle de cinquante ans au moins...</p>
+
+<p>-- Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas vous,
+monsieur<br>
+ Millaud, qui lui auriez fait cadeau d&#146;une bague de
+topaze?</p>
+
+<p>-- Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif tout en
+branlant<br>
+ la t&ecirc;te et notant &eacute;moustill&eacute;, vous a
+parl&eacute; de cela? Ah! mon brave<br>
+ monsieur, qui nous a vus et qui nous voit...</p>
+
+<p>A ce moment, le banquier Millaud, qui s&#146;&eacute;tait
+lev&eacute; de table, vint,<br>
+ ainsi qu&#146;il faisait apr&egrave;s tous ses repas,
+s&#146;incliner devant son p&egrave;re<br>
+ qui, lui imposant les mains &agrave; la fa&ccedil;on des
+patriarches, lui donna sa<br>
+ b&eacute;n&eacute;diction.</p>
+
+<p>Pour en revenir &agrave; moi, en d&eacute;pit des
+r&eacute;cits entendus dans ma famille,<br>
+ cette irruption de libert&eacute;, de nouveaut&eacute; qui
+cr&egrave;ve les digues lorsque<br>
+ arrive une r&eacute;volution, m&#146;avait, il faut bien le
+dire, trouv&eacute; tout<br>
+ flambant neuf et pr&ecirc;t &agrave; suivre l&#146;&eacute;lan.
+Aux premi&egrave;res proclamations<br>
+ sign&eacute;es et illustr&eacute;es du nom de Lamartine, mon
+lyrisme bondit en un<br>
+ chant incandescent que les petits journaux d&#146;Arles et
+d&#146;Avignon<br>
+ donn&egrave;rent :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>R&eacute;veillez-vous, enfants de la Gironde,<br>
+ Et tressaillez dans vos s&eacute;pulcres froids :<br>
+ La libert&eacute; va rajeunir le monde...<br>
+ Guerre &eacute;ternelle entre nous et les rois!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Un enthousiasme fou m&#146;avait enivr&eacute; soudain pour
+ces id&eacute;es lib&eacute;rales,<br>
+ humanitaires, que je voyais dans leur fleur : et mon
+r&eacute;publicanisme,<br>
+ tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me
+trait&egrave;rent de<br>
+ "peau retourn&eacute;e" faisait la f&eacute;licit&eacute; des
+r&eacute;publicains du lieu qui,<br>
+ &eacute;tant le petit nombre, &eacute;taient fiers et ravis de
+me voir avec eux<br>
+ chanter la<br>
+ <i>Marseillaise</i>.</p>
+
+<p>Or, chez ces hommes-l&agrave;, descendants pour la plupart des
+d&eacute;magogues<br>
+ populaires qu&#146;&agrave; la R&eacute;volution on nommait "les
+braillards" tous les<br>
+ vieux pr&eacute;jug&eacute;s, rancunes et rengaines de
+l&#146;ancienne R&eacute;publique<br>
+ s&#146;&eacute;taient, de p&egrave;re en fils, transmis comme un
+levain.</p>
+
+<p>Une fois, que j&#146;essayais de leur faire comprendre les
+r&ecirc;ves g&eacute;n&eacute;reux<br>
+ de la R&eacute;publique nouvelle, sans cacher mon horreur pour
+les crimes<br>
+ qui firent, au temps de la premi&egrave;re, p&eacute;rir tant
+d&#146;innocents :</p>
+
+<p>-- Innocents, me cria d&#146;une voix de tonnerre le vieux
+Pant&egrave;s, mais<br>
+ vous ignorez donc que les aristocrates avaient jur&eacute;, les
+monstres, de<br>
+ jouer aux boules avec les t&ecirc;tes des patriotes?</p>
+
+<p>Et, me voyant sourire, le vieux Brul&eacute; me dit :</p>
+
+<p>-- Connaissez-vous l&#146;histoire du ch&acirc;teau de
+Tarascon?</p>
+
+<p>-- Quelle histoire? r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>-- L&#146;histoire de la fois o&ugrave; le repr&eacute;sentant
+Cadroy vint donner<br>
+ l&#146;impulsion aux contre-r&eacute;volutionnaires...
+&Eacute;coutez-la et vous saurez<br>
+ le motif de ce refrain que les Blancs, de temps &agrave; autre,
+nous<br>
+ chantent sur la moustache :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>De bric ou de broc<br>
+ Ils feront le saut<br>
+ De la fen&ecirc;tre<br>
+ De Tarascon,<br>
+ Dedans le Rh&ocirc;ne:<br>
+ Nous n&#146;en voulons plus<br>
+ De ces gueux-l&agrave;,<br>
+ De Ces gueux<br>
+ De sans-culottes</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Vous savez, ou vous ignorez, qu&#146;&agrave; la chute de
+Robespierre, les<br>
+ mod&eacute;r&eacute;s tomb&egrave;rent sur les bons patriotes et
+en remplirent les<br>
+ prisons. A Tarascon ils firent monter les prisonniers, tout nus
+comme<br>
+ des vers, au sommet du ch&acirc;teau, et de l&agrave;, ils les
+for&ccedil;aient, &agrave; coups<br>
+ de ba&iuml;onnettes, de sauter dans le Rh&ocirc;ne par la
+fen&ecirc;tre qui s&#146;y<br>
+ trouve. C&#146;est alors qu&#146;un nomm&eacute; Liautard, de
+Graveson, qui est encore<br>
+ en vie, &eacute;tant rest&eacute; le dernier pour faire le
+plongeon, profita d&#146;un<br>
+ moment o&ugrave; on l&#146;avait laiss&eacute; seul,
+d&eacute;pouilla sa chemise, qu&#146;il jeta<br>
+ avec les autres, et alla se cacher dans un tuyau de
+chemin&eacute;e, de<br>
+ sorte que les brigands, lorsqu&#146;ils revinrent de
+l&agrave;-haut et qu&#146;ils<br>
+ compt&egrave;rent les chemises, crurent avoir tout noy&eacute;,
+et vid&egrave;rent les<br>
+ lieux. Liautard, la nuit venue, gagna le haut du ch&acirc;teau;
+puis par<br>
+ une corde qu&#146;il avait faite avec les v&ecirc;tements des
+autres, ils<br>
+ descendit aussi bas qu&#146;il put, puis plongea dans le
+Rh&ocirc;ne, qu&#146;il<br>
+ traversa &agrave; la nage, et s&#146;en vint &agrave; Beaucaire
+frapper chez un ami qui<br>
+ lui donna l&#146;hospitalit&eacute;.</p>
+
+<p>-- Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme
+rageur<br>
+ qui sans cesse cognait sur le casaquin des pr&ecirc;tres), le
+pauvre<br>
+ Balarin qui p&ecirc;chait &agrave; la ligne en 1815
+l&agrave;-bas dans la<br>
+ Font-Mourguette, et qu&#146;ils assassin&egrave;rent parce
+qu&#146;il ne voulait pas<br>
+ crier : "Vive le roi!"</p>
+
+<p>-- Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui,
+vers<br>
+ la m&ecirc;me &eacute;poque, fut abattu d&#146;un coup de fusil
+tir&eacute; &agrave; travers la<br>
+ porte!</p>
+
+<p>-- Et Trestaillon! avan&ccedil;ait l&#146;un.</p>
+
+<p>-- Et le Pointu! ajoutait l&#146;autre.</p>
+
+<p>Telles &eacute;taient les invectives qui, d&#146;un
+c&ocirc;t&eacute; comme de l&#146;autre, avec<br>
+ la r&eacute;publique &eacute;taient revenues sur l&#146;eau. Et,
+ici comme ailleurs,<br>
+ cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les
+Rouges<br>
+ commenc&egrave;rent de porter la ceinture et la cravate rouge,
+et les Blancs<br>
+ les port&egrave;rent vertes. Les premiers se fleurirent avec des
+bouquets de<br>
+ thym, embl&egrave;me de la Montagne; les seconds
+arbor&egrave;rent les fleurs de<br>
+ lis royales. Les r&eacute;publicains plantaient des arbres de la
+libert&eacute;; la<br>
+ nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent
+les<br>
+ bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple,
+ces<br>
+ Proven&ccedil;aux de m&ecirc;me race qui, un mois avant,
+jouaient, plaisantaient,<br>
+ banquetaient ensemble, maintenant, pour des v&eacute;tilles
+qui<br>
+ n&#146;aboutissaient &agrave; rien, se seraient mang&eacute; le
+foie.</p>
+
+<p>Par suite, les jeunes gens, c&#146;est-&agrave;-dire tous ceux
+de la m&ecirc;me<br>
+ conscription, nous nous s&eacute;par&acirc;mes en deux partis;
+et chaque fois,<br>
+ h&eacute;las! que le dimanche au soir, apr&egrave;s avoir bu un
+coup, on<br>
+ s&#146;entre-croisait &agrave; la farandole, pour rien on en
+venait aux mains.</p>
+
+<p>Aux derniers jours du carnaval, les gar&ccedil;ons ont coutume
+de faire le<br>
+ tour des fermes pour qu&ecirc;ter des oeufs, du petit
+sal&eacute;, et ramasser de<br>
+ quoi manger quelques omelettes. Ils font ces
+tourn&eacute;es-l&agrave; en dansant<br>
+ la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant<br>
+ d&#146;ordinaire des couplets comme ceux-ci :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Mettez la main, dame, au clayon:<br>
+ De chaque main un petit fromage !<br>
+ Mettez la main dans le saloir,<br>
+ Donnez un morceau de jarret!<br>
+ Mettez la main au panier d&#146;oeufs,<br>
+ Donnez-en trois ou six ou neuf</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais nous, cette ann&eacute;e-l&agrave;, en faisant la
+qu&ecirc;te aux oeufs, comme des<br>
+ niais que nous &eacute;tions, nous ne chantions que la
+politique. Les Blancs<br>
+ disaient:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Si Henri V venait demain,<br>
+ Oh! que de f&eacute;tes, oh! que de f&eacute;tes;<br>
+ Si Henri V venait demain,<br>
+ Oh! que de f&eacute;tes nous ferions.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et les Rouges r&eacute;pondaient :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Henri V est aux &icirc;les<br>
+ Qui p&egrave;le de l&#146;osier,<br>
+ Pour en coiffer les filles<br>
+ Amies du vert et blanc.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Quand nous e&ucirc;mes, le soir, dans notre coterie,
+mang&eacute; l&#146;omelette au<br>
+ lard et vid&eacute; nombre de bouteilles, nous sort&icirc;mes du
+cabaret, comme on<br>
+ le fait dans les villages, en manches de chemise avec la
+serviette au<br>
+ cou; et au son du tambour, les falots &agrave; la main, nous
+dans&acirc;mes la<br>
+ Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>La fleur du thym, &ocirc; mes amis,<br>
+ Va embaumer notre pays:<br>
+ Plantons le thym, plantons le thym,<br>
+ R&eacute;publicains, il reprendra!<br>
+ Faisons, faisons la farandole<br>
+ Et la montagne fleurira.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Puis nous br&ucirc;l&acirc;mes Car&ecirc;me-prenant, nous
+cri&acirc;mes : "Vive Marianne!" en<br>
+ faisant flotter nos ceintures rouges, bref, nous f&icirc;mes
+grand tapage.</p>
+
+<p>Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce
+jour-l&agrave;,<br>
+ mon p&egrave;re qui m&#146;attendait, s&eacute;rieux, solennel,
+comme aux grandes<br>
+ circonstances, me dit :</p>
+
+<p>-- Viens par ici, Fr&eacute;d&eacute;ric, j&#146;ai &agrave;
+te parler.</p>
+
+<p>Je me songeai : A&iuml;e! a&iuml;e! a&iuml;e! Cette fois nous
+y voici, aux bouillons<br>
+ de la lessive!</p>
+
+<p>Et sortant de la maison, lui devant, moi derri&egrave;re, --
+le suivant sans<br>
+ souffler mot, -- il me mena vers un foss&eacute; qui
+&eacute;tait &agrave; environ cent<br>
+ pas de la ferme, et m&#146;ayant fait asseoir aupr&egrave;s de
+lui sur le talus,<br>
+ il commen&ccedil;a :</p>
+
+<p>-- Que m&#146;a-t-on dit? qu&#146;hier, tu as fait bande avec
+ces polissons qui<br>
+ braillent "Vive Marianne", que tu dansas la Carmagnole! que
+vous<br>
+ f&icirc;tes flotter vos ceintures rouges en l&#146;air! Ah! mon
+fils tu es<br>
+ jeune! C&#146;est avec cette danse et c&#146;est avec ces cris
+que les<br>
+ r&eacute;volutionnaires f&ecirc;taient l&#146;&eacute;chafaud.
+Non content d&#146;avoir fait mettre<br>
+ sur les journaux une chanson o&ugrave; tu m&eacute;prises les
+rois... Mais que<br>
+ t'ont fait, voyons, ces pauvres rois?</p>
+
+<p>A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris
+pour<br>
+ r&eacute;pondre et mon p&egrave;re continuant:</p>
+
+<p>-- M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisqu&#146;il
+avait<br>
+ pr&eacute;sid&eacute; la fameuse Convention, mais aussi sage que
+savant, ne la<br>
+ voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour
+qu&#146;il causait<br>
+ avec P&eacute;lissier le jeune, qui &eacute;tait son neveu (nous
+&eacute;tions voisins de<br>
+ mas et mon p&egrave;re, ma&icirc;tre Antoine, se trouvait avec
+eux), un jour,<br>
+ dis-je, qu&#146;il causait avec son neveu P&eacute;lissier,
+conventionnel aussi,<br>
+ et que celui-ci se vantait d&#146;avoir vot&eacute; la mort :
+"Tu es jeune,<br>
+ P&eacute;lissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et
+quelque jour<br>
+ tu le verras, le peuple va payer par des millions de t&ecirc;tes
+celles de<br>
+ son roi!" Ce qui ne fut que trop v&eacute;rifi&eacute;,
+h&eacute;las! que trop v&eacute;rifi&eacute; par<br>
+ vingt ann&eacute;es de rude guerre.</p>
+
+<p>-- Mais, r&eacute;pondis-je, cette R&eacute;publique-ci ne
+veut pas faire de mal;<br>
+ on vient d&#146;abolir la mort en mati&egrave;re politique. Au
+gouvernement<br>
+ provisoire figurent les premiers de France, l&#146;astronome
+Arago, le<br>
+ grand po&egrave;te Lamartine, et les pr&ecirc;tres
+b&eacute;nissent les arbres de la<br>
+ libert&eacute;... D&#146;ailleurs, mon p&egrave;re, si vous me
+permettez de vous le<br>
+ demander, n&#146;est-il pas vrai qu&#146;avant 1789 les
+seigneurs opprimaient<br>
+ un peu trop les manants?</p>
+
+<p>-- Oui, fit mon brave p&egrave;re, je ne conteste pas
+qu&#146;il y eut des abus,<br>
+ de gros abus... Je vais t&#146;en citer un exemple : Un jour, je
+n&#146;avais<br>
+ pas plus de quatorze ans, peut-&ecirc;tre, je venais de
+Saint-Remy,<br>
+ conduisant une charret&eacute;e de paille roul&eacute;e en
+trousses, et, par le<br>
+ mistral qui soufflait, je n&#146;entendais pas la voix d&#146;un
+monsieur dans<br>
+ sa voiture qui venait derri&egrave;re moi et qui criait
+para&icirc;t-il, pour me<br>
+ faire garer. Ce personnage, qui &eacute;tait, ma foi, un
+pr&ecirc;tre noble (on<br>
+ l&#146;appelait M. de Verclos) finit par passer ma charrette et,
+sit&ocirc;t<br>
+ vis-&agrave;-vis de moi, il me cingla un coup de fouet &agrave;
+travers le visage,<br>
+ qui me met tout en sang. Il y avait, tout pr&egrave;s de
+l&agrave;, quelques<br>
+ paysans qui b&ecirc;chaient : leur indignation fut telle que,
+mon ami de<br>
+ Dieu, malgr&eacute; que la noblesse f&ucirc;t alors
+sacr&eacute;e pour tous, &agrave; coups de<br>
+ mottes, ils l&#146;assaillirent, tant qu&#146;il fut &agrave;
+leur port&eacute;e. Ah! je ne<br>
+ dis pas non, il y en avait de mauvais, parmi ces "Ci- devant" et
+la<br>
+ R&eacute;volution, &agrave; ses premiers d&eacute;buts, nous
+avait assez s&eacute;duits...<br>
+ Seulement, peu &agrave; peu, les choses se g&acirc;t&egrave;rent
+et, comme toujours, les<br>
+ bons pay&egrave;rent pour les m&eacute;chants.</p>
+
+<p>Cela suffit pour vous montrer l&#146;effet produit sur moi, et
+dans nos<br>
+ villages par les &eacute;v&eacute;nements de 1848. D&egrave;s
+l&#146;abord, on aurait dit que<br>
+ le chemin &eacute;tait uni. Pour les repr&eacute;senter, dans
+l&#146;Assembl&eacute;e<br>
+ Nationale, les Proven&ccedil;aux, pleins de sagesse, avaient
+parmi les bons<br>
+ envoy&eacute; les meilleurs : des hommes comme Berryer,
+Lamartine,<br>
+ Lamennais, B&eacute;ranger, Lacordaire, Garnier-Pag&egrave;s,
+Marie et un portefaix<br>
+ po&egrave;te qui avait nom Astouin. Mais les perturbateurs, les
+sectaires<br>
+ endiabl&eacute;s, bient&ocirc;t empoisonn&egrave;rent tout. Les
+Journ&eacute;es de Juin avec<br>
+ leurs tueries, leurs massacres, &eacute;pouvant&egrave;rent la
+nation. Les mod&eacute;r&eacute;s<br>
+ se refroidirent, les enrag&eacute;s s&#146;envenim&egrave;rent;
+et sur mes jeunes r&ecirc;ves<br>
+ de r&eacute;publique platonique une brume se r&eacute;pandit.
+Heureusement qu&#146;une<br>
+ &eacute;claircie versait, &agrave; cette &eacute;poque, ses
+rayons autour de moi. C&#146;&eacute;tait<br>
+ le libre espace de la grande nature, c&#146;&eacute;tait
+l&#146;ordre, la paix de la<br>
+ vie rustique; c&#146;&eacute;tait, comme disaient les
+po&egrave;tes de Rome, le triomphe<br>
+ de C&eacute;r&egrave;s au moment de la moisson.</p>
+
+<p>Aujourd&#146;hui que les machines ont envahi
+l&#146;agriculture, le travail de<br>
+ la terre va perdant, de plus en plus, son coloris idyllique, sa
+noble<br>
+ allure d&#146;art sacr&eacute;. Maintenant, les<br>
+ moissons venues, vous voyez des esp&egrave;ces
+d&#146;araign&eacute;es monstrueuses, des<br>
+ crabes gigantesques appel&eacute;s &#147;moissonneuses" qui
+agitent leurs griffes<br>
+ au travers de la plaine, qui scient les &eacute;pis avec des
+coutelas, qui<br>
+ lient les javelles avec des fils de fer; puis, les moissons
+tomb&eacute;es,<br>
+ d&#146;autres monstres &agrave; vapeur, des sortes de tarasques,
+les "batteuses"<br>
+ nous arrivent, qui dans leurs tr&eacute;mies engloutissent les
+gerbes, en<br>
+ froissent les &eacute;pis, en hachent la paille, en criblent le
+grain. Tout<br>
+ cela &agrave; 1'am&eacute;ricaine, tristement, h&acirc;tivement,
+sans all&eacute;gresse ni<br>
+ chansons, autour d&#146;un fourneau de houille embras&eacute;e,
+au milieu de la<br>
+ poussi&egrave;re, de la fum&eacute;e horrible, avec
+l&#146;appr&eacute;hension, si l&#146;on ne<br>
+ prend pas garde, de se faire broyer ou trancher quelque membre.
+C&#146;est<br>
+ le Progr&egrave;s, la herse terriblement fatale, contre laquelle
+il n&#146;y a<br>
+ rien &agrave; faire ni &agrave; dire : fruit amer de la science,
+de l&#146;arbre de la<br>
+ science du bien comme du mal.</p>
+
+<p>Mais au temps dont je parle on avait conserv&eacute; encore
+tous les us,<br>
+ tout l&#146;apparat de la tradition antique.</p>
+
+<p>D&egrave;s que les bl&eacute;s &agrave; demi-m&ucirc;rs
+prenaient la couleur d&#146;abricot, un<br>
+ messager partait de la commune d&#146;Arles, et parcourant les
+montagnes,<br>
+ de village en village, il criait &agrave; son de trompe: "On
+fait savoir<br>
+ qu&#146;en Arles les bl&eacute;s vont &ecirc;tre
+m&ucirc;rs."</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t, les Gavots, se groupant trois par trois, avec
+leurs femmes,<br>
+ avec leurs filles, leurs mulets ou leurs &acirc;nes, y
+descendaient en<br>
+ bandes pour faire les moissons. Un couple de moissonneurs, avec
+un<br>
+ jeune gars ou une jeune fille pour mettre en gerbes les
+javelles,<br>
+ composaient une solque. Les hommes se louaient par chiourmes de
+tant<br>
+ de solques, selon la contenance des champs qu&#146;ils prenaient
+&agrave;<br>
+ forfait. En t&ecirc;te de la chiounne marchait le
+capouli&eacute;, qui faisait la<br>
+ trou&eacute;e dans les pi&egrave;ces de bl&eacute;; le balle
+organisait la marche du<br>
+ travail.</p>
+
+<p>Comme au temps de Cincinnatus, de Caton et de Virgile, on
+moissonnait<br>
+ &agrave; la faucille <i>falce recurva</i>, les doigts de la main
+gauche prot&eacute;g&eacute;s<br>
+ par des doigtiers en tuyaux de roseau ou canne de Provence, pour
+ne<br>
+ pas se blesser en coupant le froment. A Arles, vers la
+Saint-Jean,<br>
+ sur la place des Hommes on voyait des milliers de ces
+t&acirc;cherons de<br>
+ moisson, les uns debout, avec leur faucille attach&eacute;e dans
+un carquois<br>
+ qu&#146;ils nommaient la <i>badoque</i> et pendue
+derri&egrave;re le dos, les autres<br>
+ couch&eacute;s &agrave; terre en attendant qu&#146;on les
+lou&acirc;t.</p>
+
+<p>Dans la montagne, un homme qui n&#146;avait jamais fait les
+moissons en<br>
+ terre d&#146;Arles avait, dit-on, de la peine pour trouver
+&agrave; se marier, et<br>
+ c&#146;est sur cet usage que roule l&#146;&eacute;pop&eacute;e
+des <i>Charbonniers</i>, de F&eacute;lix<br>
+ Gras.</p>
+
+<p>Une ann&eacute;e portant l&#146;autre, nous louions dans notre
+Mas sept ou huit<br>
+ solques. Le beau remue-m&eacute;nage, quand ce monde arrivait!
+Toutes sortes<br>
+ d&#146;ustensiles sp&eacute;ciaux &agrave; la moisson
+&eacute;taient tir&eacute;s de leurs r&eacute;duits :<br>
+ les barillets en bois de saule, les &eacute;normes terrines, les
+grands pots<br>
+ de brocs &agrave; vin, toute une artillerie de poterie
+grossi&egrave;re qui se<br>
+ fabriquait &agrave; Apt. C&#146;&eacute;tait une f&ecirc;te
+incessante, une f&ecirc;te surtout<br>
+ lorsqu&#146;ils faisaient la chanson des <i>Gavots</i> du
+Ventoux. :</p>
+
+<p><i>L&#146;autre mercredi &agrave; Sault<br>
+ Nous f&ucirc;mes huit cents solques.</i></p>
+
+<p>Les moissonneurs, au point du jour, apr&egrave;s le
+<i>capouli&eacute;</i> qui leur<br>
+ ouvrait la voie dans les grandes emblavures o&ugrave;
+l&#146;aiguail luisait sur<br>
+ les &eacute;pis d&#146;or, joyeux s&#146;alignaient,
+d&eacute;gainant leurs lames, et<br>
+ javelles de choir! Les lieuses, dont plus d&#146;une le plus
+souvent &eacute;tait<br>
+ charmante, se courbaient sur les gerbes en jasant et riant
+que<br>
+ c&#146;&eacute;tait plaisir de voir. Et puis, lorsque au levant,
+dans le ciel<br>
+ couleur de rose, le soleil paraissait avec sa gerbe de rayons,
+de<br>
+ rayons resplendissants, le <i>capouli&eacute;</i>, levant sa
+faucille dans l&#146;air,<br>
+ s&#146;&eacute;criait: "Un de plus!" et tous, de la faucille
+ayant fait le salut<br>
+ &agrave; l&#146;astre &eacute;blouissant, en avant: sous le
+geste harmonieux de leurs<br>
+ bras nus, le bl&eacute; tombait &agrave; pleine poigne. De temps
+en temps le<br>
+ <i>ba&iuml;le</i>, se retournant vers la chiourme, criait: "La
+<i>truie</i><br>
+ vient-elle? et la <i>truie</i> (c&#146;&eacute;tait le nom du
+dernier de la bande)<br>
+ r&eacute;pondait: "La truie vient". Enfin, apr&egrave;s quatre
+heures de vaillante<br>
+ pouss&eacute;e, le <i>capouli&eacute;</i> s&#146;&eacute;criait:
+"Lave!" Tous se redressaient,<br>
+ s&#146;essuyaient le front du revers de la main, allaient
+&agrave; quelque source<br>
+ laver le tranchant des faucilles et, au milieu des chaumes,<br>
+ s&#146;asseyant sur les gerbes et r&eacute;p&eacute;tant ce gai
+dicton :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>B&eacute;n&eacute;dicit&eacute; de Crau,<br>
+ Bon bissac et bon baril,</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>ils prenaient leur premier repas.</p>
+
+<p>C&#146;&eacute;tait moi qui, avec notre mulet Babache, leur
+apportais les vivres,<br>
+ dans les cabas de sparterie. Les moissonneurs faisaient leurs
+cinq<br>
+ repas par jour: vers sept heures, le d&eacute;jeuner, avec un
+anchois<br>
+ rouge&acirc;tre qu&#146;on &eacute;crasait sur le pain, sur le
+pain qu&#146;on trempait dans<br>
+ le vinaigre et l&#146;huile, le tout accompagn&eacute;
+d&#146;oignon, violemment<br>
+ piquant aux l&egrave;vres; vers dix heures le
+<i>grand-boire</i>, consistant en<br>
+ un oeuf dur et un morceau de fromage; &agrave; une heure, le
+d&icirc;ner, soupe et<br>
+ l&eacute;gumes cuits &agrave; l&#146;eau; vers quatre heures le
+go&ucirc;ter, une grosse<br>
+ salade avec cro&ucirc;ton frott&eacute; d&#146;ail; et le soir
+le souper, chair de porc<br>
+ ou de brebis, ou bien omelette d&#146;oignon appel&eacute;
+<i>moissonienne</i>. Au<br>
+ champ et tour &agrave; tour, ils buvaient au baril, que le
+<i>capouli&eacute;</i><br>
+ penchait, en le tenant sur un b&acirc;ton appuy&eacute; par un
+bout sur l&#146;&eacute;paule<br>
+ du buveur. Ils avaient une tasse &agrave; trois ou un gobelet de
+fer-blanc,<br>
+ c&#146;est-&agrave;-dire un par <i>solque</i>. De m&ecirc;me,
+pour manger, ils n&#146;avaient &agrave;<br>
+ trois qu&#146;un plat, o&ugrave; chacun d&#146;eux tirait avec
+sa cuiller de bois.</p>
+
+<p>Cela me rem&eacute;more le vieux Ma&icirc;tre Igoulen, un de
+nos moissonneurs, de<br>
+ Saint-Saturnin-l&egrave;s-Apt, qui croyait qu&#146;une
+sorci&egrave;re lui avait "&ocirc;t&eacute;<br>
+ l&#146;eau" et qui, depuis trente ans, n&#146;avait plus
+go&ucirc;t&eacute; &agrave; l&#146;eau ni pu<br>
+ manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de salade,<br>
+ d&#146;oignon, de fromage et de vin pur. Lorsqu&#146;on lui
+demandait la raison<br>
+ pour laquelle il se privait de l&#146;ordinaire, le vieillard se
+taisait,<br>
+ mais voici le r&eacute;cit que faisaient ses compagnons.</p>
+
+<p>Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle Igoulen en
+compagnie<br>
+ mangeait au cabaret, passa sur la route une boh&eacute;mienne,
+et lui, pour<br>
+ plaisanter, levant son verre plein de vin: "A la sant&eacute;,
+grand&#146;m&egrave;re,<br>
+ lui cria-t-il, &agrave; la sant&eacute;!" "Grand bien te fasse,
+r&eacute;pondit la<br>
+ boh&eacute;mienne, et, mon petit, prie Dieu de ne jamais
+abhorrer l&#146;eau".</p>
+
+<p>C&#146;&eacute;tait un sort que la sorci&egrave;re venait de
+lui jeter.</p>
+
+<p>Ce fut fini; &agrave; partir de l&agrave;, Igoulen jamais plus
+ne put ingurgiter<br>
+ l&#146;eau. Ce cas d&#146;impression morale, que j&#146;ai vu de
+mes yeux, peut<br>
+ s&#146;ajouter, ce me semble, aux faits les plus curieux que la
+science<br>
+ aujourd&#146;hui explique par la suggestion.</p>
+
+<p>En arri&egrave;re des moissonneurs venaient enfin les
+glaneuses, ramassant<br>
+ les &eacute;pis laiss&eacute;s parmi les chaumes. A Arles on en
+voyait des troupes<br>
+ qui, un mois cons&eacute;cutif, parcouraient le terroir. Elles
+couchaient<br>
+ dans les champs, sous de petites tentes appel&eacute;es tibaneou
+qui leur<br>
+ servaient de moustiquaires, et le tiers de leurs glanes,
+selon<br>
+ l&#146;usage d&#146;Arles, &eacute;tait pour
+l&#146;h&ocirc;pital.</p>
+
+<p>Lecteur, voil&agrave; les gens, braves enfants de la nature,
+qui, je puis te<br>
+ le dire, ont &eacute;t&eacute; mes mod&egrave;les et mes
+ma&icirc;tres en po&eacute;sie. C&#146;est avec<br>
+ eux, c&#146;est l&agrave;, au beau milieu des grands soleils,
+qu&#146;&eacute;tendu sous un<br>
+ saule, nous appr&icirc;mes, lecteurs, &agrave; jouer du
+chalumeau dans un po&egrave;me en<br>
+ quatre chants, ayant pour titre <i>Les Moissons</i>, dont
+faisait partie<br>
+ le lai de<br>
+ <i>Marga&iuml;</i>, qui est dans nos <i>Iles d&#146;Or</i>. Cet
+essai de g&eacute;orgiques, qui<br>
+ commen&ccedil;ait ainsi :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Le mois de juin et les bl&eacute;s qui blondissent<br>
+ Et le grand-boire et la moisson joyeuse,<br>
+ Et de Saint Jean les feux qui &eacute;tincellent,<br>
+ Voil&agrave; de quoi parleront mes chansons,</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>finissait par une allusion, dans la mani&egrave;re de Virgile,
+&agrave; la<br>
+ r&eacute;volution de 1848.</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Muse, avec toi, depuis la Madeleine,<br>
+ Si en cachette nous chantons en accord,<br>
+ Depuis le monde a fait pleine culbute:<br>
+ Et cependant que noy&eacute;s dans la paix,<br>
+ Le long des ruisseaux nous m&ecirc;lions nos voix<br>
+ Les rois roulaient p&ecirc;le-m&ecirc;le du tr&ocirc;ne<br>
+ Sous les assauts des peuples trop ploy&eacute;s<br>
+ Et, mis&eacute;rables, les peuples se hachaient<br>
+ Ainsi que les &eacute;pis de bl&eacute; sur l&#146;aire.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais ce n&#146;&eacute;tait pas l&agrave; encore la justesse
+de ton que nous cherchions.<br>
+ Voil&agrave; pourquoi ce po&egrave;me ne s&#146;est jamais
+publi&eacute;. Une simple l&eacute;gende,<br>
+ que nos bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui trouve
+ici<br>
+ sa place comme la pierre &agrave; la bague, valait mieux,
+&agrave; coup s&ucirc;r, que ce<br>
+ millier de vers.</p>
+
+<p>Les froments, cette ann&eacute;e-l&agrave;, contait
+ma&icirc;tre Igoulen, avaient m&ucirc;ri<br>
+ presque tous &agrave; la fois, courant le risque
+d&#146;&ecirc;tre hach&eacute;s par une<br>
+ gr&ecirc;le, &eacute;gren&eacute;s par le mistral ou brou&iuml;s
+par le brouillard, et les<br>
+ hommes, cette ann&eacute;e-l&agrave;, se trouvaient rares.</p>
+
+<p>Et voil&agrave; qu&#146;un fermier, un gros fermier avare, sur
+la porte de sa<br>
+ ferme &eacute;tait debout, inquiet, les bras crois&eacute;s, et
+dans l&#146;attente.</p>
+
+<p>-- Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un &eacute;cu par
+jour, un bel &eacute;cu<br>
+ et la nourriture, &agrave; qui se viendrait louer.</p>
+
+<p>Mais &agrave; ces mots le jour se l&egrave;ve, et voici que
+trois hommes s&#146;avancent<br>
+ vers le Mas, trois robustes moissonneurs: l&#146;un &agrave; la
+barbe blonde,<br>
+ l&#146;un &agrave; la barbe blanche, l&#146;un &agrave; la barbe
+noire. L&#146;aube les accompagne<br>
+ en les aur&eacute;olant.</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, dit le <i>capouli&eacute;</i> (celui de la
+barbe blonde), Dieu vous<br>
+ donne le bonjour: nous sommes trois <i>gavots</i> de la
+montagne, et nous<br>
+ avons appris que vous aviez du bl&eacute; m&ucirc;r, du
+bl&eacute; en quantit&eacute;: ma&icirc;tre,<br>
+ si vous voulez nous donner de l&#146;ouvrage, &agrave; la
+journ&eacute;e ou &agrave; la t&acirc;che,<br>
+ nous sommes pr&ecirc;ts &agrave; travailler.</p>
+
+<p>-- Mes bl&eacute;s ne pressent gu&egrave;re, le ma&icirc;tre
+r&eacute;pondit; mais pourtant,<br>
+ pour ne pas vous refuser l&#146;ouvrage, je vous baille, si vous
+voulez,<br>
+ trente sous et la vie. C&#146;est bien assez par le temps qui
+court.</p>
+
+<p>Or c&#146;&eacute;tait le bon Dieu, saint Pierre avec saint
+Jean.</p>
+
+<p>A l&#146;approche des sept heures, le petit valet de la ferme
+vient, avec<br>
+ l&#146;&acirc;nesse blanche, leur apporter le d&eacute;jeuner
+et, de retour au Mas :</p>
+
+<p>-- Valet, lui dit le ma&icirc;tre, que font les
+moissonneurs?</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, je les trouvai, couch&eacute;s sur le talus
+du champ, qui<br>
+ aiguisaient leurs faucilles; mais ils n&#146;avaient pas
+coup&egrave; un &eacute;pi.</p>
+
+<p>A l&#146;approche des dix heures, le petit valet de la ferme
+vient, avec<br>
+ l&#146;&acirc;nesse blanche, leur apporter le <i>grand-boire</i>
+et, de retour au<br>
+ Mas:</p>
+
+<p>-- Valet, lui dit le ma&icirc;tre, que font les
+moissonneurs?</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, je les trouvai, couch&eacute;s sur le talus
+du champ, qui<br>
+ aiguisaient leurs faucilles; mais ils n&#146;avaient pas
+coup&eacute; un &eacute;pi.</p>
+
+<p>A l&#146;approche de midi, le petit valet de la ferme vient,
+avec l&#146;&acirc;nesse<br>
+ blanche, leur apporter le d&icirc;ner, et de retour au Mas:</p>
+
+<p>-- Valet, lui dit le ma&icirc;tre, que font les
+moissonneurs?</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, je les trouvai, couch&eacute;s sur le talus
+du champ, qui<br>
+ aiguisaient leurs faucilles; mais ils n&#146;avaient pas
+coup&eacute; un &eacute;pi.</p>
+
+<p>A l&#146;approche des quatre heures, le petit valet de la
+ferme vient,<br>
+ avec l&#146;&acirc;nesse blanche, leur apporter le go&ucirc;ter,
+et de retour au Mas:</p>
+
+<p>-- Valet, lui dit le ma&icirc;tre, que font les
+moissonneurs?</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, je les trouvai, couch&eacute;s sur le talus
+du champ, qui<br>
+ aiguisaient leurs faucilles; mais ils n&#146;avaient pas
+coup&eacute; un &eacute;pi.</p>
+
+<p>-- Ce sont l&agrave;, dit le ma&icirc;tre, ce sont de ces
+fain&eacute;ants qui cherchent<br>
+ du travail et prient Dieu de n&#146;en point trouver. Pourtant
+il faut<br>
+ aller voir.</p>
+
+<p>Et cela dit, l&#146;avare, pas &agrave; pas, vient &agrave;
+son champ, se cache dans un<br>
+ foss&eacute; et observe ses hommes.</p>
+
+<p>Mais alors le bon Dieu fait ainsi &agrave; saint Pierre:</p>
+
+<p>-- Pierre, bats du feu.</p>
+
+<p>-- J'y vais, Seigneur, r&eacute;pond saint Pierre.</p>
+
+<p>Et saint Pierre de sa veste tire la cl&eacute; du paradis,
+applique &agrave; un<br>
+ caillou quelques fibres d&#146;arbre creux et bat du feu avec la
+cl&eacute;.</p>
+
+<p>Puis le bon Dieu fait &agrave; saint Jean:</p>
+
+<p>-- Souffle, Jean!</p>
+
+<p>-- J&#146;y vais, Seigneur, r&eacute;pond saint Jean.</p>
+
+<p>Et saint Jean souffle aussit&ocirc;t les &eacute;tincelles
+dans le bl&eacute; avec sa<br>
+ bouche; et d&#146;une rive &agrave; l&#146;autre un tourbillon
+de flamme, un gros<br>
+ nuage de fum&eacute;e enveloppe le champ. Bient&ocirc;t la
+flamme tombe, la fum&eacute;e<br>
+ se dissipe, et mille gerbes tout &agrave; coup apparaissent,
+coup&eacute;es comme<br>
+ il faut, comme il faut li&eacute;es, et comme il faut aussi en
+gerbiers<br>
+ entass&eacute;es.</p>
+
+<p>Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au
+Mas<br>
+ lentement s&#146;en revient pour souper, et tout en soupant:</p>
+
+<p>-&#151; Ma&icirc;tre, dit le chef des moissonneurs, nous avons
+termin&eacute; le<br>
+ champ... Demain pour moissonner, o&ugrave; voulez-vous que nous
+allions?</p>
+
+<p>-- <i>Capouli&eacute;</i>, r&eacute;pond&icirc;t le
+ma&icirc;tre avaricieux, mes bl&eacute;s, dont j&#146;ai<br>
+ fait le tour, ne sont pas m&ucirc;rs de reste. Voici votre
+payement; je ne<br>
+ puis plus vous occuper.</p>
+
+<p>Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs,
+disent au<br>
+ ma&icirc;tre: adieu! Et chargeant leurs faucilles
+rengain&eacute;es derri&egrave;re le<br>
+ dos, s&#146;en vont tranquilles en leur chemin: le bon Dieu au
+milieu,<br>
+ saint Pierre &agrave; droite, saint Jean &agrave; gauche, et les
+derniers rayons du<br>
+ soleil qui se couche les accompagnent au loin, au loin.</p>
+
+<p>Le lendemain le ma&icirc;tre de grand matin se l&egrave;ve et
+joyeusement se dit<br>
+ en lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>-- N&#146;importe! hier j&#146;ai gagn&eacute; ma
+journ&eacute;e en allant &eacute;pier ces trois<br>
+ hommes sorciers; maintenant j&#146;en sais autant
+qu&#146;eux.</p>
+
+<p>Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et
+l&#146;autre<br>
+ Pierre, il les conduit &agrave; la plus grande des emblavures de
+la ferme.<br>
+ Sit&ocirc;t arriv&eacute;s au champ, le ma&icirc;tre dit
+&agrave; Pierre :<br>
+ -- Pierre, toi, bats du feu.<br>
+ -- Ma&icirc;tre, j&#146;y vais, r&eacute;pliqua Pierre.</p>
+
+<p>Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique
+&agrave; un silex<br>
+ quelques fibres d&#146;arbre creux et le couteau bat du feu.
+Mais le<br>
+ ma&icirc;tre dit &agrave; Jean:</p>
+
+<p>-- Souffle, Jean!</p>
+
+<p>-- Ma&icirc;tre, j&#146;y vais, r&eacute;pliqua Jean.</p>
+
+<p>Et Jean avec sa bouche souffle au bl&eacute; les
+&eacute;tincelles... A&iuml;e! a&iuml;e! a&iuml;e<br>
+ ! la flamme en langues, une flamme affol&eacute;e, enveloppe la
+moisson; les<br>
+ &eacute;pis s&#146;allument, les chaumes p&eacute;tillent, le
+grain se charbonne; et<br>
+ penaud, l&#146;exploiteur, quand la fum&eacute;e s&#146;est
+dissip&eacute;e, ne voit, au lieu<br>
+ de gerbes, que braise et poussier noir!</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE X</h2>
+
+<h3>A AIX-EN-PROVENCE</h3>
+
+<p>Mlle Louise. -- L&#146;amour dans les cypr&egrave;s. -- La
+ville d&#146;Aix. --<br>
+ L&#146;&eacute;cole de droit -- L&#146;ami Mathieu vient me
+rejoindre. -- La<br>
+ blanchisseuse de la Torse. -- La baronne id&eacute;ale. --
+L&#146;anthologie <i>Les</i><br>
+ <i>Proven&ccedil;ales</i>.</p>
+
+<p>Cette ann&eacute;e-l&agrave; (1848), apr&egrave;s les
+vendanges, mes parents, qui me<br>
+ voyaient baver &agrave; la chouette ou &agrave; la lune, si
+l&#146;on veut, m'envoy&egrave;rent<br>
+ &agrave; Aix pour &eacute;tudier le droit, car ils avaient
+compris, les braves<br>
+ gens, que mon dipl&ocirc;me de bachelier &egrave;s lettres
+n&#146;&eacute;tait pas un brevet<br>
+ suffisant de sagesse ni de science non plus. Mais, avant de
+partir<br>
+ pour la cit&eacute; Sextienne, une aventure m&#146;arriva,
+sympathique et<br>
+ touchante, que je veux conter ici.</p>
+
+<p>Dans un Mas rapproch&eacute; du n&ocirc;tre &eacute;tait venue
+s&#146;&eacute;tablir une famille de<br>
+ la ville o&ugrave; il y avait des demoiselles que nous
+rencontrions parfois<br>
+ en allant &agrave; la messe. Vers la fin de
+l&#146;&eacute;t&eacute;, ces jeunes filles, avec<br>
+ leur m&egrave;re, nous firent une visite; et ma m&egrave;re,
+avenante, leur offrit<br>
+ le "caill&eacute;" Car nous avions, au Mas, un beau troupeau de
+brebis et du<br>
+ lait en abondance. C&#146;&eacute;tait ma m&egrave;re
+elle-m&ecirc;me qui mettait la pr&eacute;sure<br>
+ au lait, d&egrave;s qu&#146;on venait de le traire, et
+elle-m&ecirc;me qui, quand le<br>
+ lait &eacute;tait pris, faisait les petits fromages, ces
+jonch&eacute;es du pays<br>
+ d&#146;Arles que Belaud de la Belaudi&egrave;re, le po&egrave;te
+proven&ccedil;al de l&#146;&eacute;poque<br>
+ des Valo&icirc;s, trouvait si bonnes :</p>
+
+<p><i>A la ville des Baux, pour un florin vaillant,<br>
+ Vous avez un tablier plein de fromages<br>
+ Qui fondent au gosier comme sucre fin.</i></p>
+
+<p>Ma m&egrave;re, chaque jour, telle que les berg&egrave;res
+chant&eacute;es par Virgile,<br>
+ portant sur la hanche la terrine pleine, venait dans le cellier
+avec<br>
+ son &eacute;cumoire, et l&agrave;, tirant du pot &agrave; beaux
+flocons le caill&eacute; blanc,<br>
+ elle en emplissait les formes perc&eacute;es de trous et rondes;
+et, apr&egrave;s<br>
+ les jonch&eacute;es faites, elle les laissait proprement
+s&#146;&eacute;goutter sur du<br>
+ jonc, que je me plaisais moi-m&ecirc;me &agrave; aller couper au
+bord des eaux.</p>
+
+<p>Et voil&agrave; que nous mange&acirc;mes, avec ces
+demoiselles, une jatte de<br>
+ caill&eacute;. Et l&#146;une d&#146;elles, qui paraissait de mon
+&acirc;ge, et qui, par son<br>
+ visage, rappelait ces m&eacute;dailles qu&#146;on trouve
+&agrave; Saint-Remy, au ravin<br>
+ des Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux langoureux,
+qui<br>
+ toujours me regardaient. On l&#146;appelait Louise.</p>
+
+<p>Nous all&acirc;mes voir les paons, qui, dans l&#146;aire,
+&eacute;talaient leur queue<br>
+ en arc-en-ciel, les abeilles et leurs ruches align&eacute;es
+&agrave; l&#146;abri du<br>
+ vent, les agneaux qui b&ecirc;laient enferm&eacute;s dans le
+bercail, le puits<br>
+ avec sa treille port&eacute;e par des piliers de pierre; enfin
+tout ce qui,<br>
+ au Mas, pouvait les int&eacute;resser. Louise, elle, semblait
+marcher dans<br>
+ l&#146;extase.</p>
+
+<p>Quand nous f&ucirc;mes au jardin, dans le temps que ma
+m&egrave;re causait avec la<br>
+ sienne et cueillait &agrave; ses soeurs quelques poires
+beurr&eacute;es, nous nous<br>
+ &eacute;tions, nous deux, assis sur le parapet de notre vieux
+Puits &agrave; roue.</p>
+
+<p>-- Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous dise ceci:
+ne<br>
+ vous souvient-il pas, monsieur, d&#146;une petite robe, une robe
+de<br>
+ mousseline, que votre m&egrave;re vous porta, quand vous
+&eacute;tiez en pension &agrave;<br>
+ Saint-Michel-de-Frigolet?</p>
+
+<p>-- Mais oui, pour jouer un r&ocirc;le dans les <i>Enfants
+d&#146;&Eacute;douard</i>.</p>
+
+<p>-- Eh bien! cette robe, monsieur, c&#146;&eacute;tait ma
+robe.</p>
+
+<p>-- Mais ne vous l&#146;a-t-on pas rendue? r&eacute;pondis-je
+comme un sot.</p>
+
+<p>-- Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai parl&eacute;
+de cela, moi,<br>
+ comme d&#146;autre chose.</p>
+
+<p>Et sa m&egrave;re l&#146;appela.</p>
+
+<p>-- Louise!</p>
+
+<p>La jouvencelle me tendit sa main glac&eacute;e; et, comme il
+se faisait<br>
+ tard, elles partirent pour leur Mas.</p>
+
+<p>Huit jours apr&egrave;s, vers le coucher du soleil, voici
+encore &agrave; notre<br>
+ seuil Louise, cette fois accompagn&eacute;e seulement d&#146;une
+amie.</p>
+
+<p>-- Bonsoir, fit-elle. Nous venions vous acheter quelques
+livres de<br>
+ ces poires beurr&eacute;es que vous nous fites go&ucirc;ter,
+l&#146;autre jour, &agrave; votre<br>
+ jardin.</p>
+
+<p>-- Asseyez-vous, mesdemoiselles, ma m&egrave;re leur dit.</p>
+
+<p>-- Oh! non! r&eacute;pondit Louise, nous sommes
+press&eacute;es, car il va &ecirc;tre<br>
+ bient&ocirc;t nuit.</p>
+
+<p>Et je les accompagnai, moi tout seul cette fois, pour aller
+cueillir<br>
+ les poires.</p>
+
+<p>L&#146;amie de Louise, qui &eacute;tait de Saint-Remy (on
+l&#146;appelait Courrade),<br>
+ &eacute;tait une belle fille &agrave; chevelure brune,
+abondante, annel&eacute;e sous un<br>
+ ruban arl&eacute;sien, que la pauvre demoiselle, si gentille
+qu&#146;elle f&ucirc;t,<br>
+ eut l&#146;imprudence d&#146;amener avec elle pour compagne.</p>
+
+<p>Au jardin, arriv&eacute;s &agrave; l&#146;arbre, pendant que
+j&#146;abaissais une branche un<br>
+ peu haute, Courrade, rengorgeant son corsage bomb&eacute; et
+levant ses bras<br>
+ nus, ses bras ronds, hors de ses manches, se mit &agrave;
+cueillir. Mais<br>
+ Louise, toute p&acirc;le, lui dit :</p>
+
+<p>-- Courrade, cueille, toi, et choisis les plus
+m&ucirc;res.</p>
+
+<p>Et, comme si elle voulait me dire quelque chose,
+s&#146;&eacute;cartant avec moi,<br>
+ qui &eacute;tais d&eacute;j&agrave; troubl&eacute; (sans trop
+savoir par laquelle), nous all&acirc;mes<br>
+ pas &agrave; pas dans un kiosque de cypr&egrave;s, o&ugrave;
+&eacute;tait un banc de pierre. L&agrave;,<br>
+ moi dans l&#146;embarras, elle me buvant des yeux, nous nous
+ass&icirc;mes l&#146;un<br>
+ pr&egrave;s de l&#146;autre.</p>
+
+<p>-- Fr&eacute;d&eacute;ric, me dit-elle, l&#146;autre jour je
+vous parlais d&#146;une robe<br>
+ qu&#146;&agrave; l&#146;&acirc;ge de onze ans je vous avais
+pr&ecirc;t&eacute;e pour jouer la trag&eacute;die &agrave;<br>
+ Saint-Michel-de-Frigolet... Vous avez lu, n&#146;est- ce pas,
+l&#146;histoire<br>
+ de D&eacute;janire et d&#146;Hercule?</p>
+
+<p>-- Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que la belle
+D&eacute;janire<br>
+ donna au pauvre Hercule et qui lui br&ucirc;la le sang.</p>
+
+<p>-- Ah! dit la jeune fille, aujourd&#146;hui c&#146;est bien le
+rebours : car<br>
+ cette petite robe de mousseline blanche que vous aviez
+touch&eacute;e, que<br>
+ vous aviez v&ecirc;tue..., quand je la mis encore, je vous aimai
+&agrave; partir<br>
+ de l&agrave;... Et ne m&#146;en veuillez pas de cet aveu, qui
+doit vous para&icirc;tre<br>
+ &eacute;trange, qui doit vous para&icirc;tre fou! Ah! ne
+m&#146;en veuillez pas,<br>
+ continua-t-elle en pleurant, car ce feu divin, ce feu qui me
+vient de<br>
+ la robe fatale, ce feu, &ocirc; Fr&eacute;d&eacute;ric, qui me
+consume depuis lors, je<br>
+ l&#146;avais jusqu&#146;&agrave; pr&eacute;sent, depuis sept
+ann&eacute;es peut-&ecirc;tre, tenu cach&eacute;<br>
+ dans mon coeur!</p>
+
+<p>Moi, couvrant de baisers sa petite main fi&eacute;vreuse, je
+voulus aussit&ocirc;t<br>
+ r&eacute;pondre en l&#146;embrassant. Mais, doucement, elle me
+repoussa.</p>
+
+<p>-- Non, dit-elle, Fr&eacute;d&eacute;ric, nous ne pouvons
+savoir si le po&egrave;me, dont<br>
+ j&#146;ai fait le premier chant, aura jamais une suite... Je
+vous laisse.<br>
+ Pensez &agrave; ce que je vous ai dit, et, comme je suis de
+celles qui ne se<br>
+ d&eacute;disent pas, quelle que soit la r&eacute;ponse, vous
+avez en moi une &acirc;me<br>
+ qui s&#146;est donn&eacute;e pour toujours.</p>
+
+<p>Elle se leva et, courant vers Courrade sa compagne :</p>
+
+<p>-- Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer les
+poires.</p>
+
+<p>Et nous rentr&acirc;mes. Elles r&eacute;gl&egrave;rent,
+s&#146;en all&egrave;rent; et moi, le coeur<br>
+ houleux, enchant&eacute; et troubl&eacute; de cette apparition
+de vierges -- dont<br>
+ je trouvais chacune s&eacute;duisante &agrave; sa fa&ccedil;on,
+- longtemps sous les<br>
+ derniers rayons du jour failli; longtemps entre les arbres,
+je<br>
+ regardai l&agrave;-bas s&#146;envoler les tourterelles.</p>
+
+<p>Mais, tout &eacute;moustill&eacute;, tout heureux que je
+fusse, bient&ocirc;t, en me<br>
+ sondant, je me vis dans l&#146;imbroglio. Le <i>Pervigilium
+Veneris</i> a beau<br>
+ dire:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Qu&#146;il aime demain, celui qui n&#146;aima jamais:<br>
+ Et celui qui aima, qu&#146;il aime encore demain,</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>l&#146;amour ne se commande pas. Cette vaillante jeune fille,
+arm&eacute;e<br>
+ seulement de sa gr&acirc;ce et de sa virginit&eacute;, pouvait
+bien, dans sa<br>
+ passion, croire remporter la victoire; elle pouvait,
+charmante<br>
+ qu&#146;elle &eacute;tait, et charm&eacute;e elle-m&ecirc;me par
+son long r&ecirc;ve d&#146;amour,<br>
+ croire, conform&eacute;ment au vers de Dante,</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Amor ch&#146;a null' amato amor perdona</i>,</p>
+</blockquote>
+
+<p>qu&#146;un jeune homme, isol&eacute; comme moi dans un Mas,
+&agrave; la fleur de l&#146;&acirc;ge,<br>
+ devait tressaillir d&#146;embl&eacute;e &agrave; son premier
+roucoulement. Mais l&#146;amour<br>
+ &eacute;tant le don et l&#146;abandon de tout notre &ecirc;tre,
+n&#146;est-il pas vrai que<br>
+ l&#146;&acirc;me qui se sent poursuivie pour &ecirc;tre
+captur&eacute;e fait comme l&#146;oiseau<br>
+ qui fuit l&#146;appelant? N&#146;est-il pas vrai, aussi, que le
+nageur, au<br>
+ moment de plonger dans un gouffre d&#146;eau profonde, a
+toujours une<br>
+ passe d&#146;instinctive appr&eacute;hension?</p>
+
+<p>Toujours est-il que, devant la cha&icirc;ne de fleurs, devant
+les roses<br>
+ embaum&eacute;es qui s&#146;&eacute;panouissaient pour moi,
+j&#146;allais avec r&eacute;serve;<br>
+ tandis que vers l&#146;autre, vers la confidente qui, toute
+&agrave; son devoir<br>
+ d&#146;amie d&eacute;vou&eacute;e, semblait &eacute;viter mon
+abord, mon regard, je me sentais<br>
+ port&eacute; involontairement. Car, &agrave; cet &acirc;ge,
+s&#146;il faut tout dire, je<br>
+ m&#146;&eacute;tais form&eacute; une id&eacute;e, et de l'amante
+et de l&#146;amour, toute<br>
+ particuli&egrave;re. Oui, je m&#146;&eacute;tais imagin&eacute;
+que, t&ocirc;t ou tard, au pays<br>
+ d&#146;Arles je rencontrerais, quelque part, une superbe
+campagnarde,<br>
+ portant comme une reine le costume arl&eacute;sien, galopant sur
+sa cavale,<br>
+ un trident &agrave; la main, dans les <i>ferrades</i> de la
+Crau, et qui,<br>
+ longtemps pri&eacute;e par mes chansons d&#146;amour, se serait,
+un beau jour,<br>
+ laiss&eacute; conduire &agrave; notre Mas, pour y r&eacute;gner
+comme ma m&egrave;re<br>
+ sur un peuple de p&acirc;tres, de <i>gardians</i>, de laboureurs
+et de<br>
+ <i>magnanarelles</i>. Il semblait que, d&eacute;j&agrave;, je
+r&ecirc;vais de ma Mireille; et<br>
+ la vision de ce type de beaut&eacute; plantureuse qui,
+d&eacute;j&agrave;, couvait en moi,<br>
+ sans qu&#146;il me f&ucirc;t possible ni permis de
+l&#146;avouer, portait grand<br>
+ pr&eacute;judice &agrave; la pauvre Louise, un peu trop
+demoiselle au compte de ma<br>
+ r&ecirc;verie.</p>
+
+<p>Et alors, entre elle et moi, s&#146;engagea une correspondance
+ou, plut&ocirc;t,<br>
+ un &eacute;change d&#146;amour et d&#146;amiti&eacute; qui dura
+plus de trois ans (tout le<br>
+ temps que je fus &agrave; Aix): moi, galamment, abondant vers
+son faible,<br>
+ pour la sevrer, peu &agrave; peu, si je pouvais; elle, de plus
+en plus<br>
+ endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux<br>
+ d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s... De ces lettres, voici la
+derni&egrave;re que je re&ccedil;us. Je la<br>
+ reproduis telle quelle :</p>
+
+<p>"Je n&#146;ai aim&eacute; qu&#146;une fois, et je mourrai, je
+le jure, avec le nom de<br>
+ Fr&eacute;d&eacute;ric grav&eacute; seul dans mon coeur. Que de
+nuits blanches j&#146;ai<br>
+ pass&eacute;es en songeant &agrave; mon mauvais sort! Mais,
+hier, en lisant tes<br>
+ consolations vaines, je me fis tant de violence pour retenir
+mes<br>
+ pleurs que le coeur me d&eacute;faillit. Le m&eacute;decin dit
+que j&#146;avais la<br>
+ fi&egrave;vre, que c&#146;&eacute;tait de l&#146;agitation
+nerveuse, qu'il me fallait le<br>
+ repos.</p>
+
+<p>"-- La fi&egrave;vre! m&#146;&eacute;criai-je; ah! que ce
+f&ucirc;t la bonne!</p>
+
+<p>"Et, d&eacute;j&agrave;, je me sentais heureuse de mourir pour
+aller t&#146;attendre<br>
+ l&agrave;-bas o&ugrave; ta lettre me donne rendez-vous... Mais
+&eacute;coute, Fr&eacute;d&eacute;ric,<br>
+ puisqu&#146;il en est ainsi, lorsqu&#146;on te dira, et va, ce
+n&#146;est pas pour<br>
+ longtemps, lorsqu&#146;on t&#146;annoncera que j&#146;aurai
+quitt&eacute; la terre,<br>
+ donne-moi, je t&#146;en prie, une larme et un regret. Il y a
+deux ans, je<br>
+ te fis une promesse : c&#146;&eacute;tait de demander tous les
+jours &agrave; Dieu qu&#146;il<br>
+ te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien ! je n&#146;y
+ai jamais<br>
+ manqu&eacute;, et j'y serai fid&egrave;le, jusqu&#146;&agrave;
+mon dernier soupir. Mais toi, &ocirc;<br>
+ Fr&eacute;d&eacute;ric, je te le demande en gr&acirc;ce:
+lorsqu&#146;en te promenant tu verras<br>
+ des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu
+&agrave; ma vie,<br>
+ fl&eacute;trie par les larmes, s&eacute;ch&eacute;e par la
+douleur; et si tu vois un<br>
+ ruisseau qui murmure doucement, &eacute;coute sa plainte: il te
+dira comme<br>
+ je t&#146;aimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile,
+pr&ecirc;te<br>
+ l&#146;oreille &agrave; son gazouillis, et il te dira,
+pauvrette! que je suis<br>
+ toujours avec toi... O Fr&eacute;d&eacute;ric!<br>
+ je t&#146;en prie, n&#146;oublie jamais Louise!"</p>
+
+<p>Voil&agrave; l&#146;adieu supr&ecirc;me que, scell&eacute; de
+son sang, m&#146;envoya la jeune<br>
+ vierge -- avec une m&eacute;daille de la Vierge Marie,
+qu&#146;elle avait<br>
+ couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de
+velours<br>
+ cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brod&eacute;, avec
+ses cheveux<br>
+ ch&acirc;tains, mes initiales au milieu d&#146;un rameau de
+lierre.</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Je me ferai la touffe de lierre,<br>
+ Je t&#146;embrasserai.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Pauvre et ch&egrave;re Louise! A quelque temps de l&agrave;,
+elle prit le voile de<br>
+ nonne et mourut peu d'ann&eacute;es apr&egrave;s. Moi, encore
+tout &eacute;mu, au bout<br>
+ d&#146;un si long temps, par la m&eacute;lancolie de cet amour
+&eacute;tiol&eacute;, d&eacute;fleuri<br>
+ avant l&#146;heure, je te consacre, &ocirc; Louise, ce souvenir
+de piti&eacute; et je<br>
+ l&#146;offre &agrave; tes m&acirc;nes errant peut-&ecirc;tre
+autour de moi!</p>
+
+<p>La ville d&#146;Aix (<i>cap de justice</i>, comme on disait
+jadis), o&ugrave; nous<br>
+ &eacute;tions venu pour &eacute;tudier le "droit &eacute;crit"
+en raison de son pass&eacute; de<br>
+ capitale de Provence et de cit&eacute; parlementaire, a un renom
+de gravit&eacute;<br>
+ et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec
+l&#146;allure<br>
+ proven&ccedil;ale. Le grand air que lui donnent les beaux
+ombrages de son<br>
+ Cours, ses fontaines monumentales et ses h&ocirc;tels
+nobiliaires, puis la<br>
+ quantit&eacute; d&#146;avocats, de magistrats, de professeurs,
+de gens de robe de<br>
+ tout ordre, qu&#146;on y rencontre dans les rues, ne contribuent
+pas peu &agrave;<br>
+ l&#146;aspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la
+caract&eacute;rise. Mais,<br>
+ de mon temps du moins, cela n&#146;&eacute;tait qu&#146;en
+surface, et, dans ces<br>
+ Cadets d&#146;Aix, il y avait, s&#146;il me souvient, une humeur
+famili&egrave;re, une<br>
+ gaiet&eacute; de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des
+traditions<br>
+ laiss&eacute;es par le bon roi Ren&eacute;.</p>
+
+<p>Vous aviez des conseillers, des pr&eacute;sidents de cour,
+qui, pour se<br>
+ divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient
+le<br>
+ tambourin. Des hommes graves, comme le docteur d&#146;Astros,
+fr&egrave;re du<br>
+ cardinal, lisaient &agrave; l&#146;Acad&eacute;mie des
+compositions de leur cru en<br>
+ joyeux parler de Provence : mani&egrave;re comme une autre de
+maintenir le<br>
+ culte de l&#146;&acirc;me nationale et qui, dans Aix, n&#146;eut
+jamais cesse. Car le<br>
+ comte Portais, un des grands jurisconsultes du Code
+Napol&eacute;on,<br>
+ n'avait-il pas &eacute;crit une com&eacute;die
+proven&ccedil;ale? Et M. Diouloufet, un<br>
+ biblioth&eacute;caire de l&#146;Ath&egrave;nes du Midi, comme
+Aix s&#146;intitule parfois,<br>
+ n&#146;avait-il pas, sous Louis XVIII, chant&eacute; en
+proven&ccedil;al les <i>magnans</i><br>
+ ou vers &agrave; soie? M. Mignet, l&#146;historien,
+l&#146;acad&eacute;micien illustre,<br>
+ venait tous les ans &agrave; Aix pour jouer &agrave; la boule.
+Il avait m&ecirc;me<br>
+ formul&eacute; la maxime suivante :</p>
+
+<p>"Rien n&#146;est plus propre &agrave; refaire un homme que de
+vivre au clair<br>
+ soleil, parler proven&ccedil;al, manger de la brandade et faire
+tous les<br>
+ matins une partie de boules."</p>
+
+<p>M. Bor&eacute;ly, un ancien procureur g&eacute;n&eacute;ral,
+entrait dans la ville, &agrave;<br>
+ cheval, gu&ecirc;tr&eacute; comme un riche toucheur, conduisant
+fi&egrave;rement un<br>
+ troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient:</p>
+
+<p>-- N&#146;est pas porcher celui qui conduit ses porcs
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le lendemain de la No&euml;l, nous allions &agrave;
+Saint-Sauveur entendre les<br>
+ <i>Plaintes de saint &Eacute;tienne</i>, r&eacute;cit&eacute;es
+en proven&ccedil;al (comme on le fait<br>
+ encore) par un chanoine du Chapitre et, dans cette
+cath&eacute;drale, on<br>
+ ex&eacute;cutait, le jour des Rois (comme on y ex&eacute;cute
+encore), avec une<br>
+ admirable pompe, le No&euml;l <i>De matin ai rescountra lou
+trin</i>.</p>
+
+<p>Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient &agrave; venir
+entendre les pr&ocirc;nes<br>
+ proven&ccedil;aux de l&#146;abb&eacute; &Eacute;mery, et celles
+du grand monde, pour ne pas<br>
+ laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval
+et le<br>
+ temps des soir&eacute;es, se faisaient dodiner dans des chaises
+&agrave; porteurs,<br>
+ accompagn&eacute;es de torches qu&#146;on &eacute;teignait, en
+arrivant, &agrave; l&#146;&eacute;teignoir<br>
+ des vestibules.</p>
+
+<p>Point rare qu&#146;il y e&ucirc;t, au courant de l&#146;hiver,
+quelque esclandre<br>
+ mondain, tel que l&#146;enl&egrave;vement d&#146;une superbe
+juive avec M. de<br>
+ Castillon, qui avait su d&eacute;penser royalement une fortune,
+lorsqu&#146;il<br>
+ fut <i>Prince d&#146;amour</i> aux jeux de la
+F&ecirc;te-Dieu.</p>
+
+<p>A propos de ces jeux, nous e&ucirc;mes l&#146;occasion, dans
+notre s&eacute;jour &agrave; Aix,<br>
+ de les voir sortir, je crois, pour une des derni&egrave;res
+fois: <i>le Roi de</i><br>
+ <i>la Basoche, l&#146;Abb&eacute; de la Jeunesse</i>, les
+<i>Tirassons</i>, les <i>Diables</i>,<br>
+ le <i>Guet</i>, la <i>Reine de Saba</i>, les <i>Chevaux-Frus</i>
+en particulier,<br>
+ avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour
+l&#146;<i>Arl&eacute;sienne</i>, de Daudet<br>
+ :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Madame de Limagne<br>
+ Fait danser les Chevaux-Frus;<br>
+ Elle leur donne des ch&acirc;taignes,<br>
+ Ils disent qu&#146;ils n&#146;en veulent plus;<br>
+ Et danse, &ocirc; gueux! Et danse, &ocirc; gueux!<br>
+ Madame de Limagne<br>
+ Fait danser les Chevaux-Frus.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Cette r&eacute;surrection du pass&eacute; proven&ccedil;al,
+avec ses vieilles joies na&iuml;ves<br>
+ (et surann&eacute;es, h&eacute;las !), nous impressionna
+vivement, comme vous<br>
+ pourriez le voir au chant dixi&egrave;me de <i>Calendal</i>,
+o&ugrave; elles sont<br>
+ d&eacute;crites, telles que nous les v&icirc;mes.</p>
+
+<p>Or, figurez-vous qu&#146;&agrave; Aix, quelques mois seulement
+apr&egrave;s mon arriv&eacute;e,<br>
+ faisant ma promenade une apr&egrave;s-midi sur le Cours, oh!
+charmante<br>
+ surprise, je vis se profiler, pr&egrave;s de la Fontaine-Chaude,
+le nez de<br>
+ mon ami Anselme Mathieu, de Ch&acirc;teauneuf.</p>
+
+<p>-- &Ccedil;a n&#146;est pas une blague, me fit Mathieu en me
+voyant, avec son<br>
+ flegme habituel; cette eau, mon cher, est vraiment chaude, et
+c&#146;est<br>
+ bien le cas de dire : "Celle-l&agrave; fume."</p>
+
+<p>-- Mais depuis quand &agrave; Aix? lui dis-je en lui serrant
+la main.</p>
+
+<p>-- Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au soir.</p>
+
+<p>-- Et quel bon vent t&#146;am&egrave;ne?</p>
+
+<p>-- Ma foi, r&eacute;pondit-il, je me suis d&icirc;t : Puisque
+Mistral est all&eacute;<br>
+ faire &agrave; Aix son droit, il faut y aller aussi et tu feras
+le tien."</p>
+
+<p>-- C&#146;est bien pens&eacute;, lui dis-je, et tu peux
+croire, Anselme, que j&#146;en<br>
+ suis ravi, sais-tu? Mais as-tu pass&eacute; bachelier?</p>
+
+<p>-- Oui, dit-il en riant, j&#146;ai pass&eacute;, comme la
+piquette sur le marc de<br>
+ vendange.</p>
+
+<p>-- C&#146;est que, mon pauvre Anselme, pour &ecirc;tre admis
+aux grades de la<br>
+ Facult&eacute; de Droit, je crois qu&#146;il faut avoir son
+baccalaur&eacute;at &egrave;s<br>
+ lettres.</p>
+
+<p>-- Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, supposons
+qu&#146;on ne<br>
+ veuille pas me dipl&ocirc;mer comme les autres, pourra-t&#151;on
+m'emp&ecirc;cher de<br>
+ prendre ma licence, voyons, en droit d&#146;amour?... Tiens, pas
+plus tard<br>
+ que tant&ocirc;t, en allant me promener dans une esp&egrave;ce
+de vallon qu&#146;on<br>
+ appelle la Torse, j&#146;ai fait la connaissance d&#146;une
+jeune<br>
+ blanchisseuse, un peu brune, c&#146;est vrai, mais ayant bouche
+rouge,<br>
+ quenottes de petit chien qui ne demandent qu&#146;&agrave;
+mordre, deux frisons<br>
+ folletant hors de sa coiffe blanche, la nuque nue, le nez en
+l&#146;air,<br>
+ les bras joliment potel&eacute;s...</p>
+
+<p>-- Allons, grivois, il me para&icirc;t que tu ne l&#146;as pas
+mal lorgn&eacute;e.</p>
+
+<p>-- Non, dit-il, Fr&eacute;d&eacute;ric, il ne faudrait pas
+croire que moi, un<br>
+ rejeton des marquis de Montredon, si peu sens&eacute; que je
+sois, j&#146;aille<br>
+ m&#146;amouracher d&#146;un minois de lavoir. Mais vois- tu je
+ne sais pas si<br>
+ tu es comme moi: quand je fais la rencontre de quelque friand
+museau,<br>
+ serait-ce un museau de chatte je ne puis m&#146;emp&ecirc;cher
+de me retourner<br>
+ pour voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes
+convenus<br>
+ qu&#146;elle me blanchirait mon linge et qu&#146;elle viendrait
+le prendre la<br>
+ semaine prochaine.</p>
+
+<p>-- Mathieu, tu es un gueusard, un friponneau, tu sens le
+roussi...</p>
+
+<p>-- Non, mon ami, tu n&#146;y es pas, laisse donc que
+j&#146;ach&egrave;ve. Ayant ainsi<br>
+ trait&eacute; avec ma blanchisseuse, comme, tout en causant, je
+vis, &agrave;<br>
+ travers l&#146;&eacute;cume qui lui giclait entre les doigts,
+qu&#146;elle froissait<br>
+ et chiffonnait une chemise de dentelle: "Diable, quel linge
+fin!<br>
+ dis-je &agrave; la jeune fille, cette chemise-l&agrave;
+n&#146;est pas faite pour<br>
+ couvrir les fruits d&#146;automne d'une gaupe!" "Il s&#146;en
+faut!<br>
+ r&eacute;pondit-elle. &Ccedil;a, c&#146;est la chemisette
+d&#146;une des plus belles dames de<br>
+ la rue des Nobles: une baronne de trente ans, mari&eacute;e, la
+pauvrette, &agrave;<br>
+ un vieux barbon d&#146;homme qui est juge &agrave; la cour et
+jaloux comme un<br>
+ Turc." "Mais elle doit transir d&#146;ennui!" "Transir? ah! tant
+et tant<br>
+ qu&#146;elle est toujours &agrave; son balcon, comme en attente
+du galant, tenez,<br>
+ qui viendra la distraire." "Et on l&#146;appelle?" "Mais
+monsieur vous en<br>
+ voulez trop savoir... Moi, voyez-vous je lave la lessive
+qu&#146;on me<br>
+ donne, mais je ne me m&ecirc;le pas de ce qui apr&egrave;s tout,
+ne me regarde<br>
+ pas." Il ne m&#146;a pas &eacute;t&eacute; possible d&#146;en
+tirer plus pour le moment...<br>
+ Mais ajouta Matthieu, lorsqu'elle viendra chercher mon
+blanchissage<br>
+ dans ma chambre, vois-tu, duss&eacute;-je bien lui faire deux et
+trois<br>
+ caresses, il faut qu&#146;elle soit fine si elle n&#146;ouvre
+pas la bouche.</p>
+
+<p>-- Et apr&egrave;s, quand tu sauras le nom de la baronne?</p>
+
+<p>-- Eh ! mon cher, j&#146;ai du pain sur la planche pour trois
+ans!<br>
+ Cependant que vous autres, les pauvres &eacute;tudiants en droit
+vous allez<br>
+ vous morfondre &agrave; &eacute;plucher le Code, moi, tel que
+les troubadours de<br>
+ l&#146;antique Provence, je vais, sous le balcon de ma belle
+baronne,<br>
+ &eacute;tudier &agrave; loisir les douces <i>Lois
+d&#146;Amour</i>.</p>
+
+<p>Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois ans que
+nous<br>
+ rest&acirc;mes &agrave; Aix, et la t&acirc;che et
+l&#146;&eacute;tude du chevalier Mathieu.</p>
+
+<p>Oh! les belles excursions, l&agrave;-bas, au pont de
+l&#146;Arc, sur la<br>
+ grand'route de Marseille, dans la poussi&egrave;re
+jusqu&#146;&agrave; mi-jambe et les<br>
+ parties au Tholonet, -- o&ugrave; nous allions humer le vin cuit
+de<br>
+ Langesse; et les duels entre &eacute;tudiants, dans le vallon
+des Infernets,<br>
+ avec les pistolets charg&eacute;s de crottes de ch&egrave;vre;
+et ce joli voyage<br>
+ qu&#146;avec la diligence nous f&icirc;mes &agrave; Toulon, en
+passant par le bois de<br>
+ Cuge et &agrave; travers les gorges d&#146;Ollioules!</p>
+
+<p>Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce qu&#146;avaient
+fait, mon<br>
+ Dieu! les &eacute;tudiants du temps des papes d&#146;Avignon et
+du temps de la<br>
+ reine Jeanne. &Eacute;coutez ce qu&#146;en &eacute;crivait, du
+temps de Fran&ccedil;ois 1er, le<br>
+ po&egrave;te macaronique Antonius de Arena :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Genti gallantes sunt omnes Instudiantes<br>
+ Et bellas garsas semper amare soient;<br>
+ Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi;<br>
+ Inter mignonos gloria prima manet:<br>
+ Banquetant, bragant, faciunt miracula plura,<br>
+ Et de bonitate sunt sine fine boni.</i></p>
+
+<p>(De gentillessiis Instudiantium.)</p>
+</blockquote>
+
+<p>Tandis qu&#146;au Gai-Savoir, dans la noble cit&eacute; des
+comtes de Provence,<br>
+ nous nous initions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en
+Avignon,<br>
+ dans un journal de guerre appel&eacute; la <i>Commun,</i> ces
+dialogues pleins de<br>
+ sens, de saveur, de vaillance, tels que le <i>Thym, Un Rouge et
+un</i><br>
+ <i>Blanc</i>, les <i>Pr&ecirc;tres</i>, qui mettaient en valeur
+et popularisaient la<br>
+ prose proven&ccedil;ale.<br>
+ Puis, avec la d&eacute;cision, avec l&#146;autorit&eacute; que
+lui donnait d&eacute;j&agrave; le<br>
+ succ&egrave;s de ses <i>P&acirc;querettes</i> et de ses hardis
+pamphlets, au<br>
+ rez-de-chauss&eacute;e de son journal, il convoquait, tant vieux
+que jeunes,<br>
+ les trouv&egrave;res de ce temps; et de ce ralliement sortait
+une<br>
+ anthologie, les <i>Proven&ccedil;ales</i>, qu&#146;un professeur
+&eacute;minent, M.<br>
+ Saint-Ren&eacute; Taillandier, alors &agrave; Montpellier,
+pr&eacute;sentait au public<br>
+ dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon,
+librairie<br>
+ S&eacute;guin, 1852).</p>
+
+<p>Ce pr&eacute;coce recueil contenait des po&eacute;sies du
+vieux docteur d&#146;Astros et<br>
+ de Gaut, d&#146;Aix; des Marseillais Aubert, Bellot,
+B&eacute;n&eacute;dit, Bourrelly et<br>
+ de Barth&eacute;lemy (celui de la
+<i>N&eacute;m&eacute;sis</i>,); des Avignonnais Boudin,<br>
+ Cassan, Gi&eacute;ra; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais
+Gautier; de<br>
+ Reybaud, de Dupuy, qui &eacute;taient de Carpentras; de
+Castil-Blaze, de<br>
+ Cavaillon; de Crousillat,de Salon; de Garcin, "fils ardent
+du<br>
+ mar&eacute;chal d&#146;Alleins" (mentionn&eacute; dans
+<i>Mireille</i>) ; de Mathieu, de<br>
+ Ch&agrave;teauneuf; de Chalvet, de Nyons; et d&#146;autres; puis
+un groupe du<br>
+ Languedoc: Moquin-Tondon, Peyrottes, Lafare-Alais; et une
+pi&egrave;ce de<br>
+ Jasmin.</p>
+
+<p>Mais les morceaux les plus nombreux &eacute;taient de
+Roumanille, alors en<br>
+ pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salu&eacute; les
+Cr&egrave;ches<br>
+ comme "dignes de Klopstock". Th&eacute;odore Aubanel, dans ses
+vingt-deux<br>
+ ans, donnait l&agrave;, lui aussi, ses premiers coups de
+ma&icirc;tre: <i>le 9<br>
+ Thermidor, les Faucheurs, A la Toussaint</i>. Moi, enfin,
+enflamm&eacute; de la<br>
+ plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pi&egrave;ces
+(<i>Amertume, le<br>
+ Mistral, Une Course de Taureaux</i>) et d&#146;un <i>Bonjour
+&agrave; Tous</i> qui<br>
+ disait, pour noter notre point de d&eacute;part :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Nous trouv&acirc;mes dans les berges<br>
+ Rev&ecirc;tue d&#146;un m&eacute;chant haillon,<br>
+ La langue proven&ccedil;ale:<br>
+ En allant pa&icirc;tre les brebis,<br>
+ La chaleur avait bruni sa peau,<br>
+ La pauvre n&#146;avait que ses longs cheveux<br>
+ Pour couvrir ses &eacute;paules.<br>
+ Et voil&agrave; que des jeunes hommes,<br>
+ En vaguant par l&agrave;<br>
+ Et la voyant si belle,<br>
+ Se sentirent &eacute;mus.<br>
+ Qu&#146;ils soient donc les bienvenus,<br>
+ Car ils l&#146;ont v&ecirc;tue d&ucirc;ment<br>
+ Comme une demoiselle.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne
+d&#146;Aix, dont je<br>
+ n&#146;ai pas termin&eacute; l&#146;histoire.</p>
+
+<p>Chaque fois que je rencontrais mon &eacute;tudiant "en lois
+d&#146;amour", je<br>
+ l&#146;interpellais ainsi:</p>
+
+<p>-- Eh bien!, Mathieu, o&ugrave; en sommes-nous?</p>
+
+<p>-- Nous en sommes, me r&eacute;pondit-il un jour, que
+L&eacute;lette (c&#146;&eacute;tait le<br>
+ nom de la blanchisseuse) a fini par m&#146;indiquer
+l&#146;h&ocirc;tel de la baronne;<br>
+ que j&#146;ai pass&eacute; et repass&eacute;, mon ami, tant de
+fois sous les cariatides<br>
+ de son balcon, que, rendons gr&acirc;ce &agrave; Dieu, j&#146;ai
+&eacute;t&eacute; remarqu&eacute;... et la<br>
+ dame, une beaut&eacute; comme tu n&#146;en vis oncques, la dame
+enj&ocirc;l&eacute;e, charm&eacute;e<br>
+ de son cavalier servant, a daign&eacute;, l&#146;autre soir, me
+laisser tomber du<br>
+ ciel, tiens, une fleur d&#146;oeillet.</p>
+
+<p>Et, disant cela, Mathieu m&#146;exhibait une fleur
+fan&eacute;e et, faisant les<br>
+ yeux tendres, lan&ccedil;ait &agrave; la vol&eacute;e un baiser
+dans l&#146;azur. Un mois, deux<br>
+ mois pass&egrave;rent, je ne rencontrais plus Mathieu. Je
+dis:</p>
+
+<p>-- Allons le voir.</p>
+
+<p>Je monte donc &agrave; sa chambrette -- et qu&#146;est-ce que
+je trouve? Mon<br>
+ Anselme, qui, le pied sur une chaise, me fait:</p>
+
+<p>-- Arrive vite, que je te conte mon accident... Figure-t-on,
+mon bon,<br>
+ que j&#146;avais trouv&eacute; le joint, une nuit sur les onze
+heures, pour<br>
+ entrer dans le jardin de ma divine baronne. Tout &eacute;tait
+arrang&eacute;.<br>
+ L&eacute;lette, ma brave blanchisseuse, nous pr&ecirc;tait la
+main... et je<br>
+ pensais grimper, par un de ces rosiers qui, tu sais? fleurissent
+en<br>
+ treillage, jusqu&#146;&agrave; une fen&ecirc;tre o&ugrave;
+devait ma souveraine tendre le bras<br>
+ &agrave; mes baisers. J&#146;escaladais d&eacute;j&agrave;. Le
+coeur, tu peux m'en croire, me<br>
+ battait fortement... O ciel! tout &agrave; coup la fen&ecirc;tre
+s&#146;entr'ouvre<br>
+ doucement; les liteaux de la jalousie se haussent: une main,<br>
+ Fr&eacute;d&eacute;ric, une main... (ah! je le connus vite, ce
+n&#146;&eacute;tait pas celle de<br>
+ la baronne) me secoue sur le nez la cendre d&#146;une pipe!
+Comme tu peux<br>
+ imaginer, je n&#146;attendis pas mon reste... Je glisse &agrave;
+terre, je<br>
+ m&#146;enfuis, je franchis le mur du jardin, et, patatras!
+morbleu, je me<br>
+ foule le pied!</p>
+
+<p>Vous pouvez penser si nous r&icirc;mes &agrave; nous
+d&eacute;monter la m&acirc;choire!</p>
+
+<p>-- Mais, au moins, tu as fait venir un m&eacute;decin?</p>
+
+<p>-- Oh! &ccedil;a ne vaut pas la peine, dit-il... La
+m&egrave;re de L&eacute;lette se<br>
+ trouve une conjuratrice (tu les connais peut-&ecirc;tre elles
+tiennent un<br>
+ bouchon vers la porte d&#146;Italie). Elles m&#146;ont fait
+tremper le pied<br>
+ dans un baquet de saumure. La vieille, en marmottant
+quelques<br>
+ ex&eacute;crations, m&#146;y a fait trois signes de croix avec
+son gros orteil,<br>
+ puis on me l&#146;a serr&eacute; de bandes...<br>
+ Et, maintenant, j&#146;attends, en lisant les
+<i>P&acirc;querettes</i> de l&#146;ami<br>
+ Roumanille, que Dieu y mette sa sainte main... Mais le temps ne
+me<br>
+ dure pas: car L&eacute;lette m&#146;apporte, deux fois par jour,
+mon ordinaire;<br>
+ et, &agrave; d&eacute;faut de grives, comme dit le proverbe, on
+mange des<br>
+ merlettes.</p>
+
+<p>Or &ccedil;a, l&#146;ami Mathieu, futur (et bien nomm&eacute;)
+<i>F&eacute;libre des Baisers</i>,<br>
+ qui fut toute sa vie le plus beau songe-f&ecirc;tes que
+j&#146;aie jamais connu,<br>
+ avait-il r&ecirc;vass&eacute; l&#146;histoire que je viens de
+dire? Je n&#146;ai jamais pu<br>
+ l&#146;&eacute;claircir, et j&#146;ai racont&eacute; la chose
+telle qu&#146;il me la narra.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XI</h2>
+
+<h3>LA RENTR&Eacute;E AU MAS</h3>
+
+<p>L&#146;&eacute;closion de Mireille. -- L&#146;origine de ce
+nom. -- Le cousin<br>
+ Tourette. -- Le moulin &agrave; l&#146;huile. -- Le
+b&ucirc;cheron Siboul. --<br>
+ L&#146;herborisateur Xavier. -- Le coup d&#146;Etat (1851). --
+L&#146;excursion<br>
+ dans les astres, -- Le Congr&egrave;s des Trouv&egrave;res: Jean
+Reboul. -- Le<br>
+ Rom&eacute;vage d'Aix : Brizeux, Zola.</p>
+
+<p>Une fois "licenci&eacute;", ma foi, comme tant d&#146;autres
+(et, vous avez pu le<br>
+ voir, je ne me surmenai pas trop), fier comme un jeune coq qui
+a<br>
+ trouv&eacute; un ver de terre, j&#146;arrivai au Mas &agrave;
+l&#146;heure o&ugrave; on allait<br>
+ souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle,
+aux<br>
+ derniers rayons du jour.</p>
+
+<p>-- Bonsoir toute la compagnie!</p>
+
+<p>-- Dieu te le donne, Fr&eacute;d&eacute;ric!</p>
+
+<p>-- P&egrave;re, m&egrave;re tout va bien... A ce coup,
+c&#146;est bien fini!</p>
+
+<p>-- Et belle d&eacute;livrance! ajouta Madeleine, la jeune
+Pi&eacute;montaise qui<br>
+ &eacute;tait servante au Mas.</p>
+
+<p>Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs,
+j&#146;eus rendu<br>
+ compte de ma derni&egrave;re su&eacute;e, mon
+v&eacute;n&eacute;rable p&egrave;re, sans autre<br>
+ observation, me dit seulement ceci:</p>
+
+<p>-- Maintenant, mon beau gars, moi j&#146;ai fait mon devoir.
+Tu en sais<br>
+ beaucoup plus que ce qu&#146;on m&#146;en a appris... C&#146;est
+&agrave; toi de choisir la<br>
+ voie qui te convient: je te laisse libre.</p>
+
+<p>-- Grand merci! r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>Et l&agrave; m&ecirc;me, -- &agrave; cette heure, j&#146;avais
+mes vingt et un ans, -- le pied<br>
+ sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi
+et<br>
+ de moi-m&ecirc;me, je pris la r&eacute;solution:
+premi&egrave;rement, de relever, de<br>
+ raviver en Provence le sentiment de race que je voyais
+s&#146;annihiler<br>
+ sous l&#146;&eacute;ducation fausse et antinaturelle de toutes
+les &eacute;coles;<br>
+ secondement, de provoquer cette r&eacute;surrection par la
+restauration de<br>
+ la langue naturelle et historique du pays, &agrave; laquelle les
+&eacute;coles font<br>
+ toutes une guerre &agrave; mort; troisi&egrave;mement, de rendre
+la vogue au<br>
+ proven&ccedil;al par l&#146;influx et la flamme de la divine
+po&eacute;sie.</p>
+
+<p>Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon &acirc;me; mais je le
+sentais<br>
+ comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement
+de<br>
+ s&egrave;ve proven&ccedil;ale, qui me gonflait le coeur, libre
+d&#146;inclination envers<br>
+ toute ma&icirc;trise ou influence litt&eacute;raire, fort de
+l&#146;ind&eacute;pendance qui me<br>
+ donnait des ailes, assur&eacute; que plus rien ne viendrait me
+d&eacute;ranger, un<br>
+ soir, par les semailles, &agrave; la vue des laboureurs qui
+suivaient la<br>
+ charrue dans la raie, j&#146;entamai, gloire &agrave; Dieu! le
+premier chant de<br>
+ <i>Mireille</i>.</p>
+
+<p>Ce po&egrave;me, enfant d&#146;amour, fit son &eacute;closion
+paisible, peu &agrave; peu, &agrave;<br>
+ loisir, au souffle du vent large, &agrave; la chaleur du soleil
+ou aux<br>
+ rafales du mistral, en m&ecirc;me temps que je prenais la
+surveillance de<br>
+ la ferme, sous la direction de mon p&egrave;re qui, &agrave;
+quatre-vingts ans,<br>
+ &eacute;tait devenu aveugle.</p>
+
+<p>Me plaire &agrave; moi, d&#146;abord, puis &agrave; quelques
+amis de ma premi&egrave;re<br>
+ jeunesse, -- comme je l&#146;ai rappel&eacute; dans un des
+chants de <i>Mireille</i>:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>O doux amis de ma jeunesse,<br>
+ A&eacute;rez mon chemin de votre sainte haleine</i>,</p>
+</blockquote>
+
+<p>c&#146;&eacute;tait tout ce que je voulais. Nous ne pensions
+pas &agrave; Paris, dans<br>
+ ces temps d&#146;innocence. Pourvu qu&#146;Arles -- que j
+&#145;avais &agrave; mon horizon,<br>
+ comme Virgile avait Mantoue -- reconn&ucirc;t, un jour, sa
+po&eacute;sie dans la<br>
+ mienne, c&#146;&eacute;tait mon ambition lointaine. Voil&agrave;
+pourquoi, songeant aux<br>
+ campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire:</p>
+
+<p><i>Nous ne chantons que pour vous, p&acirc;tres et gens des
+Mas.</i></p>
+
+<p>De plan, en v&eacute;rit&eacute;, je n&#146;en avais
+qu&#146;un &agrave; grands traits, et seulement<br>
+ dans ma t&ecirc;te. Voici:</p>
+
+<p>Je m&#146;&eacute;tais propos&eacute; de faire na&icirc;tre
+une passion entre deux beaux<br>
+ enfants de la nature proven&ccedil;ale, de conditions
+diff&eacute;rentes, puis de<br>
+ laisser &agrave; terre courir le peloton, comme dans
+l&#146;impr&eacute;vu de la vie<br>
+ r&eacute;elle, au gr&eacute; des vents!</p>
+
+<p>Mireille, ce nom fortun&eacute; qui porte en lui sa
+po&eacute;sie, devait<br>
+ fatalement &ecirc;tre celui de mon h&eacute;ro&iuml;ne: car je
+l&#146;avais, depuis le<br>
+ berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre
+maison.<br>
+ Quand la pauvre Nanon, mon a&iuml;eule maternelle, voulait
+gracieuser<br>
+ quelqu&#146;une de ses filles:</p>
+
+<p>-- C&#146;est Mireille, disait-elle, c&#146;est la belle
+Mireille, c&#146;est<br>
+ Mireille, mes amours.</p>
+
+<p>Et ma m&egrave;re, en plaisantant, disait parfois de quelque
+fillette:</p>
+
+<p>-- Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours!</p>
+
+<p>Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne n&#146;en
+savait<br>
+ davantage: une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom
+de<br>
+ l&#146;h&eacute;ro&iuml;ne et un rayon de beaut&eacute; dans une
+brume d&#146;amour. C&#146;&eacute;tait assez<br>
+ pour porter bonheur &agrave; un qui, peut-&ecirc;tre, --
+sait-on? -- fut, par<br>
+ cette intuition lui appartient aux po&egrave;tes, la
+reconstitution d&#146;un<br>
+ roman v&eacute;ritable.</p>
+
+<p>Le Mas du Juge, &agrave; cette &eacute;poque, &eacute;tait un
+vrai foyer de po&eacute;sie<br>
+ limpide, biblique et idyllique. N&#146;&eacute;tait-il pas
+vivant, chantant<br>
+ autour de moi, ce po&egrave;me de Provence avec son fond
+d&#146;azur et son<br>
+ encadrement d&#146;Alpille? L&#146;on n&#146;avait
+qu&#146;&agrave; sortir pour s&#146;en trouver<br>
+ tout &eacute;bloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non
+seulement dans mes<br>
+ r&ecirc;ves de jeune homme, mais encore en personne,
+tant&ocirc;t dans ces<br>
+ gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers
+&agrave; soie,<br>
+ cueillir la feuille des m&ucirc;riers, tant&ocirc;t dans
+l&#146;all&eacute;gresse de ces<br>
+ sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient
+et<br>
+ venaient, leur poitrine entrouvertes, leur coiffe
+cravat&eacute;e de blanc,<br>
+ dans les bl&eacute;s, dans les foins, dans les oliviers et dans
+les vignes?</p>
+
+<p>Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, mes moissonneurs,
+mes<br>
+ bouviers et mes p&acirc;tres, ne circulaient-ils pas, du point
+de l&#146;aube au<br>
+ cr&eacute;puscule, devant mon jeune enthousiasme? Vouliez-vous
+un plus beau<br>
+ vieillard, plus patriarcal, plus digue d&#146;&ecirc;tre le
+prototype de mon<br>
+ ma&icirc;tre Ramon, que le vieux Fran&ccedil;ois Mistral, celui
+que tout le monde<br>
+ et ma m&egrave;re elle-m&ecirc;me n&#146;appelaient que le
+"ma&icirc;tre"? Pauvre p&egrave;re!<br>
+ Quelquefois, quand le travail &eacute;tait pressant, il fallait
+donner aide,<br>
+ soit pour rentrer les foins, soit pour d&eacute;river l&#146;eau
+de notre puits &agrave;<br>
+ roue, il criait dehors:</p>
+
+<p>-- O&ugrave; est Fr&eacute;d&eacute;ric?</p>
+
+<p>Bien qu&#146;&agrave; ce moment-l&agrave; je fusse
+allong&eacute; sous un saule, paressant &agrave; la<br>
+ recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre m&egrave;re
+r&eacute;pondait:</p>
+
+<p>-- Il &eacute;crit.</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t, la voix rude du brave homme s&#146;apaisait
+en disant:</p>
+
+<p>-- Ne le d&eacute;range pas.</p>
+
+<p>Car, pour lui, qui n&#146;avait lu que l&#146;&Eacute;criture
+Sainte et <i>Don</i><br>
+ <i>Quichotte</i> en sa jeunesse, &eacute;crire &eacute;tait
+vraiment un office religieux,<br>
+ Et il montre bien ce respect pour le myst&egrave;re de la plume,
+le d&eacute;but<br>
+ d&#146;un r&eacute;citatif, usit&eacute; jadis chez nous, et
+dont nous reparlerons au<br>
+ sujet du mot <i>F&eacute;libre</i>:</p>
+
+<p><i>Monseigneur saint Anselme lisait et &eacute;crivait.<br>
+ Un jour, de sa sainte &eacute;criture,<br>
+ Il est mont&eacute; au haut du ciel.</i></p>
+
+<p>Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le don
+d&#146;int&eacute;resser ma<br>
+ Muse &eacute;pique, c&#146;&eacute;tait le cousin Tourrette, du
+village de Mouri&egrave;s: une<br>
+ esp&egrave;ce de colosse, membru et &eacute;clop&eacute;, avec
+de grosses gu&ecirc;tres de cuir<br>
+ sur les souliers et connu &agrave; la ronde, dans les plaines de
+Crau, sous<br>
+ le nom du <i>Major</i>, ayant, en 1815, &eacute;t&eacute;
+tambour-major des gardes<br>
+ nationaux qui, sous le commandement du duc
+d&#146;Angoul&ecirc;me, voulaient<br>
+ arr&ecirc;ter Napol&eacute;on, &agrave; son retour de
+l&#146;&icirc;le d&#146;Elbe. Il avait, dans sa<br>
+ jeunesse, dissip&eacute; son bien au jeu; et dans ses vieux
+jours, r&eacute;duit<br>
+ aux abois, il venait, tous les hivers, passer une quinzaine avec
+nous<br>
+ autres, au Mas. Lorsqu&#146;il repartait, mon p&egrave;re lui
+donnait, dans un<br>
+ sac, quelques boisseaux de bl&eacute;. L&#146;&eacute;t&eacute;,
+il parcourait la Crau et la<br>
+ Camargue, allant aider aux bergers, lorsqu&#146;on tondait les
+troupeaux,<br>
+ aux fermiers pour le d&eacute;piquage, aux faucheurs de marais
+pour engerber<br>
+ les roseaux ou, enfin, aux sauniers pour mettre le sel en
+meules.<br>
+ Aussi connaissait-il la terre d&#146;Arles et ses travaux,
+assur&eacute;ment,<br>
+ comme personne. Il savait le nom des Mas, des p&acirc;turages,
+des chefs de<br>
+ bergers, des haras de chevaux et de taureaux sauvages, ainsi que
+de<br>
+ leurs gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un<br>
+ pittoresque, une noblesse<br>
+ d&#146;expressions proven&ccedil;ales, qu&#146;il y avait
+plaisir d&#146;entendre. Pour<br>
+ dire, par exemple, que le comte de Mailly &eacute;tait riche,
+fort riche en<br>
+ propri&eacute;t&eacute;s b&acirc;ties:</p>
+
+<p>-- Il poss&egrave;de, disait-il, sept arpents de toitures.</p>
+
+<p>Les filles qui s&#146;engagent pour la cueillette des olives
+-- &agrave; Mouri&eacute;s,<br>
+ elles sont nombreuses -- le louaient pour leur dire des contes
+&agrave; la<br>
+ veill&eacute;e. Elles lui donnaient, je crois, un sou chacune
+par veill&eacute;e.<br>
+ Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les contes,
+plus ou<br>
+ moins croustilleux, qui, d&#146;une bouche &agrave;
+l&#146;autre, se transmettent dans<br>
+ le peuple, tels que: <i>Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean
+de<br>
+ l&#146;Ours, le Doreur</i>, etc.</p>
+
+<p>Une fois que la neige commen&ccedil;ait &agrave; tomber :</p>
+
+<p>-- Allons, disions-nous, le cousin appara&icirc;tra
+bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Et il ne manquait jamais.</p>
+
+<p>-- Bonjour, cousin!</p>
+
+<p>-- Cousin, bonjour!</p>
+
+<p>Et voil&agrave;. La main touch&eacute;e et son b&acirc;ton
+d&eacute;pos&eacute;, humblement, derri&egrave;re<br>
+ la porte, et s&#146;attablait, mangeait une belle tartine de
+fromage p&eacute;tri<br>
+ et entamait, ensuite, le sujet de l&#146;olivaison, Et il
+contait que les<br>
+ meules, en son bourg de Mouri&egrave;s, ne pouvaient tenir pied
+&agrave; la r&eacute;colte<br>
+ des olives. Et il disait:</p>
+
+<p>-- Comme on est bien, l&#146;hiver, lorsqu&#146;il fait froid,
+dans ces moulins<br>
+ &agrave; huile! Ecarquill&eacute; sur le marc tout chaud, on
+regarde, &agrave; la clart&eacute;<br>
+ des caleils &agrave; quatre m&egrave;ches, les presseurs
+d&#146;huile moiti&eacute; nus qui,<br>
+ lestes comme chats, poussent tous &agrave; la barre, au
+commandement du<br>
+ chef:</p>
+
+<p>-- Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un bon coup! Houp!
+que<br>
+ tout claque! L&agrave;!</p>
+
+<p>&Eacute;tant, le cousin Tourrette, comme tous les songeurs,
+tant soit peu<br>
+ fain&eacute;ant, il avait, toute sa vie, r&ecirc;v&eacute; de
+trouver une place o&ugrave; il y<br>
+ e&ucirc;t peu de travail.</p>
+
+<p>-- Je voudrais, nous disait-il, la place de compteur de
+mornes, &agrave;<br>
+ Marseille par exemple, dans un de ces grands magasins o&ugrave;,
+lorsqu&#146;on<br>
+ les d&eacute;barque, un homme, &eacute;tant assis, peut, en
+comptant les douzaines,<br>
+ gagner (me suis-je laiss&eacute; dire) ses douze cents francs
+par an.</p>
+
+<p>Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant d&#146;autres,
+sans avoir vu<br>
+ r&eacute;aliser sa r&ecirc;verie sur les mornes.</p>
+
+<p>Je n&#146;oublierai pas non plus, parmi mes collaborateurs,
+ou, tant vaut<br>
+ dire, mes fauteurs de la po&eacute;sie de <i>Mireille</i>, le
+b&ucirc;cheron Siboul :<br>
+ un brave homme de Montfrin, habill&eacute; de velours, qui
+venait tous les<br>
+ ans, &agrave; la fin de l&#146;automne, avec sa grande serpe,
+tailler joliment<br>
+ nos bourr&eacute;es de saule. Pendant qu&#146;il
+d&eacute;coupait et appareillait ses<br>
+ rondins, que d&#146;observations justes il me faisait sur le
+Rh&ocirc;ne, sur<br>
+ ses courants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies,
+sur<br>
+ ses graviers et sur ses &icirc;les, puis sur les animaux qui
+fr&eacute;quentent<br>
+ ses digues, les loutres qui g&icirc;tent dans les arbres creux,
+les bi&egrave;vres<br>
+ qui coupent des troncs comme la cuisse, et sur les pendulines
+qui,<br>
+ dans les S&eacute;gonnaux, suspendent leurs nids aux peupliers
+blancs, et<br>
+ sur les coupeurs d&#146;osier et les vanniers de
+Valiabr&egrave;gue!</p>
+
+<p>Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui me disait
+les noms<br>
+ en langue proven&ccedil;ale et les vertus des simples et de
+toutes les<br>
+ herbes de Saint-Jean et de Saint-Roch. Si bien que mon bagage
+de<br>
+ botanique litt&eacute;raire, c&#146;est ainsi que je le
+formai... Heureusement!<br>
+ car m&#146;est avis, sans vouloir les m&eacute;priser, que nos
+professeurs des<br>
+ &eacute;coles, tant les hautes que les basses, auraient
+&eacute;t&eacute;, bien s&ucirc;r,<br>
+ entrepris pour me montrer ce qu&#146;&eacute;tait un chardon ou
+un laiteron.</p>
+
+<p>Comme une bombe, dans l&#146;entrefaite de ce prodrome de
+<i>Mireille</i>,<br>
+ &eacute;clata la nouvelle du coup d&#146;&Eacute;tat du 2
+d&eacute;cembre 1851.</p>
+
+<p>Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez qui la
+R&eacute;publique<br>
+ tient lieu de religion, de justice et de patrie, quoique les<br>
+ Jacobins, par leur intol&eacute;rance, par leur manie du niveau,
+par la<br>
+ s&eacute;cheresse, la brutalit&eacute; de leur
+mat&eacute;rialisme, m'eussent d&eacute;courag&eacute; et<br>
+ bless&eacute; plus d&#146;une fois, le crime d&#146;un
+gouvernant qui d&eacute;chirait la loi<br>
+ jur&eacute;e par lui m&#146;indigna. Il<br>
+ m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur les
+f&eacute;d&eacute;rations<br>
+ futures dont la R&eacute;publique en France pouvait &ecirc;tre
+le couvain.</p>
+
+<p>Quelques-uns des coll&egrave;gues de l&#146;&Eacute;cole de
+Droit all&egrave;rent se mettre &agrave;<br>
+ la t&ecirc;te des bandes d&#146;insurg&eacute;s qui se
+soulevaient dans le Var au nom<br>
+ de la Constitution; mais le grand nombre, en Provence comme
+ailleurs,<br>
+ les uns par d&eacute;go&ucirc;t de la turbulence des partis, les
+autres &eacute;berlu&eacute;s<br>
+ par le reflet du premier Empire, applaudirent, il est vrai,
+au<br>
+ changement de r&eacute;gime. Qui pouvait deviner que
+l&#146;Empire nouveau d&ucirc;t<br>
+ s&#146;effondrer dans une effroyable guerre et
+l&#146;&eacute;croulement national ?</p>
+
+<p>Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un jour,
+apr&egrave;s 1870<br>
+ par Taxile Delord, r&eacute;publicain pourtant et
+d&eacute;put&eacute; de Vaucluse, un<br>
+ jour qu&#146;en Avignon, sur la place de l&#146;Horloge, nous
+nous promenions<br>
+ ensemble:</p>
+
+<p>-- La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se soit jamais
+faite<br>
+ dans le parti avanc&eacute;, fut la R&eacute;volution de 1848.
+Nous avions au<br>
+ gouvernement une belle famille, fran&ccedil;aise, nationale,
+lib&eacute;rale entre<br>
+ toutes et compromise m&ecirc;me avec la R&eacute;volution, sous
+les auspices de<br>
+ laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les
+libert&eacute;s que le<br>
+ progr&egrave;s comporte... Et nous l&#146;avons bannie.
+Pourquoi? Pour faire<br>
+ place &agrave; ce bas empire qui a mis la France en
+d&eacute;b&acirc;cle!</p>
+
+<p>Quoi qu&#146;il en soit, en cons&eacute;quence, je laissai de
+c&ocirc;t&eacute; -- et pour<br>
+ toujours -- la politique inflammatoire, comme ces embarras
+qu&#146;on<br>
+ abandonne en route pour marcher plus l&eacute;ger, et &agrave;
+toi, ma Provence, et<br>
+ &agrave; toi, po&eacute;sie, qui ne m&#146;avez jamais
+donn&eacute; que pure joie, je me livrai<br>
+ tout entier.</p>
+
+<p>Et voici que, rentr&eacute; dans la contemplation, un soir, me
+promenant en<br>
+ qu&ecirc;te de mes rimes, car mes vers, tant que j&#146;en ai
+fait, je les ai<br>
+ trouv&eacute;s tous par voies et par chemins, je rencontrai un
+vieux qui<br>
+ gardait les brebis. Il avait nom "le galant jean". Le ciel
+&eacute;tait<br>
+ &eacute;toil&eacute;, la chouette miaulait, et le dialogue
+suivant (que vous avez<br>
+ lu peut-&ecirc;tre, traduit par l&#146;ami Daudet) eut lieu dans
+cette<br>
+ rencontre.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Vous voil&agrave; bien &eacute;cart&eacute;, monsieur
+Fr&eacute;d&eacute;ric?</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Je vais prendre un peu l&#146;air, ma&icirc;tre Jean.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Vous allez faire un tour dans les astres?</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Jean, vous l&#146;avez dit. Je suis tellement
+so&ucirc;l, d&eacute;sabus&eacute; et<br>
+ &eacute;coeur&eacute; des choses de la terre que je voudrais,
+cette nuit, m&#146;enlever<br>
+ et me perdre dans le royaume des &eacute;toiles.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Tel que vous me voyez, j'y fais, moi, une excursion presque
+toutes<br>
+ les nuits, et je vous certifie que le voyage est des plus
+beaux.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Mais comment faire pour y aller, dans cet ab&icirc;me de
+lumi&egrave;re?</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Si vous voulez me suivre, pendant que les brebis mangent,
+tout<br>
+ doucement, monsieur, je vous y conduirai et vous ferai tout
+voir.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Galant Jean, je vous prends au mot.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Tenez, montons par cette voie qui blanchit du nord au sud:
+c&#146;est le<br>
+ chemin de Saint Jacques. Il va de France droit sur
+l&#146;Espagne. Quand<br>
+ l&#146;empereur Charlemagne faisait la guerre aux Sarrasins, le
+grand<br>
+ saint Jacques de Galice le marqua devant lui pour lui indiquer
+la<br>
+ route.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>C&#146;est ce que les pa&iuml;ens d&eacute;signaient par Voie
+Lact&eacute;e.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>C&#146;est possible; moi je vous dis ce que j&#146;ai toujours
+ou&iuml; dire...<br>
+ Voyez-vous ce beau chariot, avec ces quatre roues qui
+&eacute;blouissent<br>
+ tout le nord? C&#146;est le Chariot des Ames. Les trois
+&eacute;toiles qui<br>
+ pr&eacute;c&egrave;dent sont les trois b&ecirc;tes de
+l&#146;attelage; et la toute petite qui<br>
+ va pr&eacute;s de la troisi&egrave;me, nous l&#146;appelons le
+Charretier.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>C&#146;est ce que dans les livres on nomme la Grande
+Ourse.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Comme il vous plaira... Voyez, voyez tout &agrave;
+l&#146;entour les &eacute;toiles qui<br>
+ tombent: ce sont de pauvres &acirc;mes qui viennent
+d&#146;entrer au Paradis.<br>
+ Signons-nous, monsieur Fr&eacute;d&eacute;ric.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Beaux anges (comme on dit), que Dieu vous accompagne!</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Mais tenez, un bel astre est celui qui resplendit pas loin
+du<br>
+ Chariot, l&agrave;-haut: c&#146;est le Bouvier du ciel.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Que dans l&#146;astronomie on d&eacute;nomme Arcturus.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Peu importe. Maintenant regardez l&agrave; sur le nord,
+l&#146;&eacute;toile qui<br>
+ scintille &agrave; peine: c&#146;est l&#146;&eacute;toile
+Marine, autrement dit la<br>
+ Tramontane. Elle est toujours visible et sert de signal aux
+marins--<br>
+ lesquels se voient perdus, lorsqu&#146;ils perdent la
+Tramontane.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>L&#146;&eacute;toile Polaire, comme on l&#146;appelle aussi,
+se trouve donc dans la<br>
+ Petite Ourse; et comme la bise vient de l&agrave;, les marins de
+Provence,<br>
+ comme ceux d&#146;Italie, disent qu&#146;ils vont &agrave;
+l&#146;Ourse, lorsqu&#146;ils vont<br>
+ contre le vent.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Tournons la t&ecirc;te, nous verrons clignoter la
+Pouss&icirc;ni&egrave;re ou le<br>
+ Pouillier, si vous pr&eacute;f&eacute;rez.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Que les savants nomment Pl&eacute;iades et les Gascons
+Charrette des Chiens.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>C&#146;est cela. Un peu plus bas resplendissent les Enseigres,
+-- qui,<br>
+ sp&eacute;cialement, marquent les heures aux bergers.
+D&#146;aucuns les nomment<br>
+ les Trois Rois, d&#146;autres les Trois Bourdons ou le
+R&acirc;teau ou le Faux<br>
+ Manche.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Pr&eacute;cis&eacute;ment, c&#146;est Orion et la ceinture
+d&#146;Orion.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Tr&egrave;s bien. Encore plus bas, toujours vers le midi,
+brille Jean de<br>
+ Milan.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Sirius, si je ne me trompe.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Jean de Milan est le flambeau des astres. Jean de Milan, un
+jour,<br>
+ avec les Enseignes et la Poussini&egrave;re, avait
+&eacute;t&eacute;, dit-on, convi&eacute; &agrave; une<br>
+ noce. (La noce de la belle Maguelone, dont nous parlerons
+tant&ocirc;t.) La<br>
+ Poussini&egrave;re, matinale, partit, para&icirc;t-il, la
+premi&egrave;re et prit le<br>
+ chemin haut. Les Enseignes, trois filles s&eacute;millantes,
+ayant coup&eacute;<br>
+ plus bas, finirent par l&#146;atteindre. Jean de Milan,
+rest&eacute; endormi,<br>
+ prit, lorsqu&#146;il se leva, le raccourci et, pour les
+arr&ecirc;ter, leur<br>
+ lan&ccedil;a son b&acirc;ton &agrave; la vol&eacute;e... Ce qui
+fait que le Faux Manche est<br>
+ appel&eacute; depuis le B&acirc;ton de Jean de Milan.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Et celle qui, au loin, vient de montrer le nez et qui rase
+la<br>
+ montagne?</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>C&#146;est le Boiteux. Lui aussi &eacute;tait de la noce. Mais
+comme il boite,<br>
+ pauvre diable, il n'avance que lentement. Il se l&egrave;ve tard
+du reste et<br>
+ se couche de bonne heure.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Et celle qui descend, l&agrave;-bas, sur le ponant,
+&eacute;tincelante comme une<br>
+ &eacute;pous&eacute;e?</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>Eh bien ! c&#146;est elle! l&#146;&eacute;toile du Berger,
+1&#146;&Eacute;toile du Matin, qui nous<br>
+ &eacute;claire &agrave; l&#146;aube, quand nous l&acirc;chons le
+troupeau, et le soir, quand<br>
+ nous le rentrons: c&#146;est elle, l&#146;&eacute;toile reine,
+la belle &eacute;toile,<br>
+ Maguelone, la belle Maguelone, sans cesse poursuivie par Pierre
+de<br>
+ Provence, avec lequel a lieu, tous les sept ans son mariage.</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>La conjonction, je crois, de V&eacute;nus et de Jupiter ou de
+Saturne<br>
+ quelquefois.</p>
+
+<p>LE BERGER</p>
+
+<p>A votre go&ucirc;t... mais tiens, Labrit! Pendant que nous
+causions, les<br>
+ brebis se sont dispers&eacute;es, tai! tai! ram&egrave;ne-les!
+Oh! le mauvais<br>
+ coquin de chien, une vraie rosse... Il faut que j&#146;y aille
+moi-m&ecirc;me.<br>
+ Allons, monsieur Fr&eacute;d&eacute;ric, vous, prenez garde de
+ne pas vous &eacute;garer!</p>
+
+<p>MOI</p>
+
+<p>Bonsoir! Galant Jean.</p>
+
+<p>Retournons aussi, comme le p&acirc;tre, &agrave; nos moutons.
+A partir des<br>
+ <i>Proven&ccedil;ales</i>, recueil po&eacute;tique o&ugrave;
+avaient collabor&eacute; les trouv&egrave;res<br>
+ vieux et jeunes de cette &eacute;poque-l&agrave;, quelques-uns,
+dont j&#146;&eacute;tais,<br>
+ engag&egrave;rent entre eux une correspondance au sujet de la
+langue et de<br>
+ nos productions. De ces rapports, de plus en plus ardents,
+naquit<br>
+ l&#146;id&eacute;e d&#146;un congr&egrave;s de po&egrave;tes<br>
+ proven&ccedil;aux. Et, sur la convocation de Roumanille et de
+Gaut qui<br>
+ avaient &eacute;crit ensemble dans le journal <i>Lou
+Boui-Abaisse</i>, la r&eacute;union<br>
+ eut lien le 29 ao&ucirc;t 1852, &agrave; Arles, dans une salle
+de l&#146;ancien<br>
+ archev&ecirc;ch&eacute;, sous la pr&eacute;sidence de
+l&#146;aimable docteur d&#146;Astros, doyen<br>
+ d&#146;&acirc;ge des trouv&egrave;res. Ce fut l&agrave;
+qu&#146;entre tous nous f&icirc;mes connaissance,<br>
+ Aubanel, Aubert, Bourrelly, Cassan, Crousillat, D&eacute;sanat,
+Garcin,<br>
+ Gaut, Gelu, Gi&eacute;ra, Mathieu, Roumanille, moi et
+d&#146;autres. Gr&acirc;ce au bon<br>
+ Carpentrassien, Bonaventure Laurent, nos portraits eurent
+les<br>
+ honneurs de l&#146;<i>Illustration</i> (18 septembre 1852).</p>
+
+<p>Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, professeur &agrave;
+la facult&eacute; des<br>
+ sciences de Toulouse et spirituel po&egrave;te en son parler
+montpelli&eacute;rain,<br>
+ l&#146;avait charg&eacute; d&#146;amener Jasmin &agrave; Arles.
+Mais, quand Moquin-Tandon<br>
+ &eacute;crivit &agrave; l&#146;auteur de <i>Marthe la folle</i>,
+savez-vous ce que r&eacute;pondit<br>
+ l&#146;illustre po&egrave;te gascon: "Puisque vous allez
+&agrave; Arles, dites-leur<br>
+ qu&#146;ils auront beau se r&eacute;unir quarante et cent,
+jamais ils ne feront<br>
+ le bruit que j&#146;ai fait tout seul."</p>
+
+<p>-- Voil&agrave; Jasmin de pied en cap, me disait
+Roumanille.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse le reproduit beaucoup plus
+fid&egrave;lement que le bronze<br>
+ &eacute;lev&eacute; &agrave; Agen, en son honneur. Il
+&eacute;tait ce que l&#146;on appelle, Jasmin,<br>
+ un fier bougre.</p>
+
+<p>D&#146;ailleurs, le perruquier d&#146;Agen, en d&eacute;pit de
+son g&eacute;nie, fut toujours<br>
+ aussi maussade pour ceux qui, comme lui, voulaient chanter dans
+notre<br>
+ langue. Roumanille, puisque nous y sommes, quelques
+ann&eacute;es<br>
+ auparavant, lui avait envoy&eacute; ses
+<i>P&acirc;querettes</i>, avec la d&eacute;dicace de<br>
+ Madeleine, une des po&eacute;sies les meilleures du recueil.
+Jasmin ne<br>
+ daigna pas remercier le Proven&ccedil;al. Mais ayant, le Gascon,
+vers 1848,<br>
+ pass&eacute; par Avignon, o&ugrave; il donna un concert avec
+Mlle Roald&egrave;s, qui<br>
+ jouait de la harpe, Roumanile, apr&egrave;s la s&eacute;ance,
+vint avec quelques<br>
+ autres saluer le po&egrave;te qui avait fait couler les larmes
+en d&eacute;clamant<br>
+ ses <i>Souvenirs</i> :</p>
+
+<p><i>-- O&ugrave; vas-tu grand-p&egrave;re? -- Mon fils &agrave;
+l&#146;h&ocirc;pital...<br>
+ C&#146;est l&agrave; que meurent les Jasmins.</i></p>
+
+<p>-- Qui &ecirc;tes-vous donc? fit l&#146;Agenais au
+po&egrave;te de Saint-Remy.</p>
+
+<p>-- Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille.</p>
+
+<p>-- Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais je croyais
+qu&#146;il f&ucirc;t<br>
+ celui d&#146;un auteur mort.</p>
+
+<p>-- Monsieur, vous le voyez, r&eacute;pondit l&#146;auteur des
+<i>P&acirc;querettes</i>, qui<br>
+ ne laissa jamais personne lui marcher sur le pied, je suis
+assez<br>
+ jeune encore pour pouvoir, s&#146;il pla&icirc;t &agrave; Dieu,
+faire un jour votre<br>
+ &eacute;pitaphe.</p>
+
+<p>Qui fut bien plus gracieux pour la r&eacute;union
+d&#146;Arles, ce fut ce bon<br>
+ Reboul, qui nous &eacute;crivit ceci: "Que Dieu b&eacute;nisse
+votre table... Que<br>
+ vos luttes soient des f&ecirc;tes, que les rivaux soient des
+amis! Celui<br>
+ qui fit les cieux a fait celui de notre pays si grand et si
+bleu<br>
+ qu&#146;il y a de l&#146;espace pour toutes les
+&eacute;toiles."</p>
+
+<p>Et cet autre N&icirc;mois, Jules Canonge, qui disait: "Mes
+amis, si vous<br>
+ aviez un jour &agrave; d&eacute;fendre notre cause,
+n&#146;oubliez pas qu&#146;en Arles se<br>
+ fit votre assembl&eacute;e premi&egrave;re et que vous
+f&ucirc;tes &eacute;toil&eacute;s dans la cit&eacute;<br>
+ noble et fi&egrave;re qui a pour armes et pour devise:
+<i>l&#146;&eacute;p&eacute;e et l&#146;ire du<br>
+ lion."</i></p>
+
+<p>Je ne me souviens pas de ce que je dis ou chantai l&agrave;,
+mais je sais<br>
+ seulement qu&#146;en voyant le jour rena&icirc;tre,
+j&#146;&eacute;tais dans le ravissement;<br>
+ et, Roumanille l&#146;a dit dans son discours de Montmajour, en
+1889. Il<br>
+ para&icirc;t que, songeur, plong&eacute; dans ma pens&eacute;e,
+dans mes yeux de jeune<br>
+ homme "resplendissaient d&eacute;j&agrave; les sept rayons de
+l&#146;&Eacute;toile".</p>
+
+<p>Le Congr&egrave;s d&#146;Arles avait trop bien r&eacute;ussi
+pour ne pas se renouveler.<br>
+ L&#146;ann&eacute;e suivante, 21 ao&ucirc;t 1853, sous
+l&#146;impulsion de Gaut, le jovial<br>
+ po&egrave;te d&#146;Aix, &agrave; Aix se tint une
+assembl&eacute;e (le Festival des Trouv&egrave;res)<br>
+ deux fois nombreuse comme l&#146;assembl&eacute;e d&#146;Arles.
+C&#146;est l&agrave; que Brizeux,<br>
+ le grand barde breton, nous adressa le salut et les souhaits
+o&ugrave; il<br>
+ disait:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Le rameau d&#146;olivier couronnera vos t&ecirc;tes,<br>
+ Moi je n&#146;ai que la lande en fleurs:<br>
+ L&#146;un symbole riant de la paix et des f&ecirc;tes<br>
+ L&#146;autre symbole des douleurs.</i></p>
+
+<p><i>Unissons-les, amis; les fils qui vont nous suivre<br>
+ De ces fleurs n&#146;ornent plus leurs fronts:<br>
+ Aucun ne redira le son qui nous enivre,<br>
+ Quand nous, fid&egrave;les, nous mourrons...</i></p>
+
+<p><i>Mais peut-elle mourir la brise fra&icirc;che et douce?<br>
+ L&#146;aquilon l&#146;emporte en son vol,<br>
+ Et puis elle revient l&eacute;g&egrave;re sur la mousse<br>
+ Meurt-il le chant du rossignol?</i></p>
+
+<p><i>Non, tu ranimeras l&#146;idiome sonore,<br>
+ Belle Provence, &agrave; son d&eacute;clin;<br>
+ Sur ma tombe longtemps doit soupirer encore<br>
+ La voix errante de Merlin.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Outre ceux que j'ai cit&eacute;s comme figurant au
+Congr&egrave;s d&#146;Arles, voici<br>
+ les noms nouveaux qui &eacute;merg&egrave;rent au Congr&egrave;s
+d&#146;Aix : L&eacute;on Al&egrave;gre,<br>
+ l&#146;abb&eacute; Aubert, Autheman, Bellot, Brunet, Chalvet,
+l&#146;abb&eacute; Emery,<br>
+ Laidet, Mathieu Lacroix, l&#146;abb&eacute; Lambert, Lejourdan,
+Peyrottes,<br>
+ Ricard-B&eacute;rard, Tavan, Vidal etc., avec trois
+trouveresses, Mlles<br>
+ Reine Garde, L&eacute;onide Constans et Hortense Rolland.</p>
+
+<p>Une s&eacute;ance litt&eacute;raire, devant tout le beau monde
+d&#146;Aix, se tint,<br>
+ apr&egrave;s midi, dans la grande salle de la mairie,
+courtoisement orn&eacute;e<br>
+ des couleurs de Provence et des blasons de toutes les
+cit&eacute;s<br>
+ proven&ccedil;ales. Et sur une banni&egrave;re en velours
+cramoisi &eacute;taient inscrits<br>
+ les noms des principaux po&egrave;tes proven&ccedil;aux des
+derniers si&egrave;cles. Le<br>
+ maire d&#146;Aix, maire et d&eacute;put&eacute;, &eacute;tait
+alors M. Rigaud, le m&ecirc;me qui plus<br>
+ tard donna une traduction de <i>Mir&egrave;io</i> en vers
+fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l&#146;ouverture faite par un choeur de
+chanteurs,</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Trouv&egrave;res de Provence,<br>
+ Pour nous tous quel beau jour!<br>
+ Voici la Renaissance<br>
+ Du parler du Midi,</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>dont Jean-Baptiste Gaut avait fait les paroles, le
+pr&eacute;sident d&#146;Astros<br>
+ discourut gentiment en langue proven&ccedil;ale; puis, tour
+&agrave; tour, chacun y<br>
+ alla de son morceau. Roumanille, tr&egrave;s applaudi,
+r&eacute;cita un de ses<br>
+ contes et chanta la <i>Jeune Aveugle</i>; Aubanel d&eacute;vida
+sa pi&egrave;ce des<br>
+ <i>Jumeaux</i>, et moi <i>la Fin du Moissonneur</i>. Mais le
+plus grand succ&egrave;s<br>
+ fut pour la chansonnette du paysan Tavan, <i>les Frisons de
+Mariette</i>,<br>
+ et pour le ma&ccedil;on Lacroix, qui fit tous frissonner avec sa
+<i>Pauvre</i><br>
+ <i>Martine</i>.</p>
+
+<p>Emile Zola, alors &eacute;colier au coll&egrave;ge d&#146;Aix,
+assistait &agrave; cette s&eacute;ance<br>
+ et, quarante ans apr&egrave;s, voici ce qu&#146;il disait dans
+le discours qu&#146;il<br>
+ pronon&ccedil;a &agrave; la f&eacute;libr&eacute;e de Sceaux
+(1892) :</p>
+
+<p>"J&#146;avais quinze ou seize ans, et je me revois,
+&eacute;colier &eacute;chapp&eacute; du<br>
+ coll&egrave;ge, assistant &agrave; Aix, dans la grande salle de
+l&#146;H&ocirc;tel de Ville, &agrave;<br>
+ une f&ecirc;te po&eacute;tique un peu semblable &agrave; celle
+que j&#146;ai l&#146;honneur de<br>
+ pr&eacute;sider aujourd&#146;hui. Il y avait l&agrave; Mistral
+d&eacute;clamant la <i>Mort du<br>
+ Moissonneur,</i> Roumanille et Aubanel sans doute, d&#146;autres
+encore, tous<br>
+ ceux qui, quelques ann&eacute;es plus tard, allaient &ecirc;tre
+les f&eacute;libres et<br>
+ qui n&#146;&eacute;taient alors que les troubadours."</p>
+
+<p>Enfin, au banquet du soir, o&ugrave; l&#146;on en dit, conta
+et chanta de toutes<br>
+ sortes, nous e&ucirc;mes le plaisir d&#146;&eacute;lever nos
+verres &agrave; la sant&eacute; du vieux<br>
+ Bellot, qui s&#146;&eacute;tait, dans Marseille et toute la
+Provence, fait une<br>
+ renomm&eacute;e, m&eacute;rit&eacute;e assur&eacute;ment, de
+po&egrave;te drolatique, et qui, &eacute;bahi de<br>
+ voir ce d&eacute;bordement de s&egrave;ve, nous r&eacute;pondait
+tristement :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Je ne suis qu&#146;un g&acirc;cheur;<br>
+ J&#146;ai dans ma pauvre vie, noirci bien du papier:<br>
+ Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, n&#146;ont pas la
+flemme,<br>
+ De notre proven&ccedil;al d&eacute;brouilleront
+l&#146;&eacute;cheveau.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XII</h2>
+
+<h3>FONT-S&Eacute;GUGNE</h3>
+
+<p>Le groupe avignonnais. -- La f&ecirc;te de sainte Agathe. --
+Le p&egrave;re de<br>
+ Roumanille. -- Crousiflat de Salon, -- Le chanoine Aubanel. --
+La<br>
+ famille Gi&eacute;ra. -- Les amours d&#146;Aubanel et de Zani.
+-- Le banquet de<br>
+ Font-S&eacute;gugne. -- L&#146;institution du F&eacute;librige.
+&#151; L&#146;oraison de saint<br>
+ Anselme. -- Le premier chant des f&eacute;libres.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions, dans la contr&eacute;e, un groupe de
+jeunes, &eacute;troitement unis,<br>
+ et qui nous accordions on ne peut mieux pour cette oeuvre de<br>
+ renaissance proven&ccedil;ale. Nous y allions de tout coeur.</p>
+
+<p>Presque tous les dimanches, tant&ocirc;t dans Avignon,
+tant&ocirc;t aux plaines<br>
+ de Maillane ou aux Jardins de Saint-R&eacute;my, tant&ocirc;t
+sur les hauteurs de<br>
+ Ch&acirc;teauneuf-de-Gadagne ou de Ch&acirc;teauneuf-du-Pape,
+nous nous<br>
+ r&eacute;unissions pour nos parties intimes, r&eacute;gals de
+jeunesse, banquets de<br>
+ Provence, exquis en po&eacute;sie bien plus qu&#146;en mets,
+ivres d&#146;enthousiasme<br>
+ et de ferveur, plus que de vin. C&#146;est l&agrave; que
+Roumanille nous chantait<br>
+ ses No&euml;ls, l&agrave; qu&#146;il nous lisait les
+<i>Songeuses</i>, toutes fra&icirc;ches, et<br>
+ <i>la Part du Bon Dieu</i> encore flambant neuve; c&#146;est
+l&agrave; que, croyant,<br>
+ mais sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Aubanel
+r&eacute;citait<br>
+ <i>le Massacre des Innocents</i>; c&#146;&eacute;tait l&agrave;
+que <i>Mireille</i> venait, de<br>
+ loin en loin, d&eacute;vider ses strophes nouvellement
+surgies.</p>
+
+<p>A Maillane, lors de la Sainte-Agathe, qui est la f&ecirc;te de
+l&#146;endroit,<br>
+ les "po&egrave;tes" (comme on nous appelait d&eacute;j&agrave;)
+arrivaient tous les ans<br>
+ pour y passer trois jours, comme les boh&eacute;miens. La vierge
+Agathe<br>
+ &eacute;tait Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les
+seins. On dit<br>
+ m&ecirc;me qu&#146;&agrave; Arles, dans le tr&eacute;sor de
+Saint-Trophime, est conserv&eacute; un<br>
+ plat d&#146;agate qui, selon la tradition, aurait contenu les
+seins de la<br>
+ jeune bienheureuse. Mais d&#146;o&ugrave; pouvait venir aux
+Arl&eacute;siens et aux<br>
+ Maillanais cette d&eacute;votion pour une sainte de Catane? Je
+me<br>
+ l&#146;expliquerais de la fa&ccedil;on suivante:</p>
+
+<p>Un seigneur de Maillane, originaire d&#146;Arles, Guillaume
+des<br>
+ Porcellets, fut, d&#146;apr&egrave;s l&#146;histoire, le seul
+Fran&ccedil;ais &eacute;pargn&eacute; aux<br>
+ V&ecirc;pres Siciliennes, en consid&eacute;ration de sa droiture
+et de sa vertu.<br>
+ Ne nous aurait-il pas, lui ou ses descendants, apport&eacute; le
+culte de la<br>
+ vierge catanaise? Toujours est-il qu&#146;en Sicile, sainte
+Agathe est<br>
+ invoqu&eacute;e contre les feux de l&#146;Etna et &agrave;
+Maillane contre la foudre et<br>
+ l&#146;incendie. Un honneur recherch&eacute; par nos jeunes
+Maillanaises, c&#146;est,<br>
+ avant leur mariage, d&#146;&ecirc;tre trois ans
+<i>prieuresses</i> (comme on dirait<br>
+ pr&ecirc;tresses) de l&#146;autel de sainte Agathe, et voici qui
+est bien joli:<br>
+ la veille de la f&ecirc;te, les couples, la jeunesse, avant
+d&#146;ouvrir les<br>
+ danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une
+s&eacute;r&eacute;nade devant<br>
+ l&#146;&eacute;glise, &agrave; sainte Agathe.</p>
+
+<p>Avec les galants du pays, nous venions, nous aussi,
+derri&egrave;re les<br>
+ m&eacute;n&eacute;triers, &agrave; la clart&eacute; des falots
+errants et au bruit des p&eacute;tards,<br>
+ serpenteaux et fus&eacute;es, offrir &agrave; la patronne de
+Maillane nos<br>
+ hommages... Et, &agrave; propos de ces saints honor&eacute;s sur
+l&#146;autel, dans les<br>
+ villes et les villages, de-ci de-l&agrave;, au Nord comme au
+Midi, depuis<br>
+ des si&egrave;cles et des si&egrave;cles, je me suis
+demand&eacute;, parfois: Qu&#146;est-ce, &agrave;<br>
+ c&ocirc;t&eacute; de cela, notre gloire mondaine de
+po&egrave;tes, d&#146;artistes, de<br>
+ savants, de guerriers, &agrave; peine connus de quelques
+admirateurs? Victor<br>
+ Hugo lui-m&ecirc;me n&#146;aura jamais le culte du moindre saint
+du calendrier,<br>
+ ne serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, voit,
+toutes<br>
+ les ann&eacute;es, des milliers de fid&egrave;les venir le
+supplier dans sa vall&eacute;e<br>
+ perdue! Et aussi, un jour qu&#146;&agrave; sa table (les
+flatteurs avaient pos&eacute;<br>
+ cette question:</p>
+
+<p>-- Y a-t-il, en ce monde, gloire sup&eacute;rieure &agrave;
+celle du po&egrave;te?</p>
+
+<p>-- Celle du saint, r&eacute;pondit l&#146;auteur des
+<i>Contemplations</i>.</p>
+
+<p>Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser
+l&#146;ami<br>
+ Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines.
+Nous<br>
+ allions, dans le pr&eacute; du moulin, voir les luttes
+s&#146;ouvrir, au<br>
+ battement du tambour:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Qui voudra lutter, qu&#146;il se pr&eacute;sente...<br>
+ Qui voudra lutter...<br>
+ Qu&#146;il vienne au pr&eacute;!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>les luttes d&#146;hommes et d&#146;&eacute;ph&egrave;bes
+o&ugrave; l&#146;ancien lutteur J&eacute;sette, qui<br>
+ &eacute;tait surveillant du jeu, tournait et retournait autour
+des lutteurs,<br>
+ but&eacute;s l&#146;un contre l&#146;autre, nus, les jarrets
+tendus, et d&#146;une voix<br>
+ s&eacute;v&egrave;re leur rappelait parfois le pr&eacute;cepte:
+<i>d&eacute;fense de d&eacute;chirer les<br>
+ chairs...</i></p>
+
+<p>-- O J&eacute;sette... vous souvient-il de quand vous
+f&icirc;tes mordre la<br>
+ poussi&egrave;re &agrave; Qu&eacute;quine?</p>
+
+<p>-- Et de quand je terrassai Bel-Arbre d&#146;Aramon, nous
+r&eacute;pondait le<br>
+ vieil athl&egrave;te, enchant&eacute; de redire ses victoires
+d&#146;antan. On<br>
+ m&#146;appelait, savez-vous comme? Le Petit Maillanais ou,
+autrement, le<br>
+ Flexible. Nul jamais ne put dire qu&#146;il m&#146;avait
+renvers&eacute; et, pourtant,<br>
+ j'eus &agrave; lutter avec le fameux Meissonnier, l&#146;hercule
+avignonnais qui<br>
+ tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste d&#146;Apt...
+Mais nous<br>
+ ne p&ucirc;mes rien nous faire.</p>
+
+<p>A Saint-Remy, nous descendions chez les parents de
+Roumanille,<br>
+ Jean-Denis et Pierrette, de vaillants mara&icirc;chers qui
+exploitaient un<br>
+ jardin vers le Portail-du-Trou. Nous y d&icirc;nions en plein
+air, &agrave;<br>
+ l&#146;ombre claire d&#146;une treille, dans les assiettes
+peintes qui<br>
+ sortaient en notre honneur, avec les cuillers
+d&#146;&eacute;tain et les<br>
+ fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les soeurs de notre
+ami,<br>
+ deux brunettes dans la vingtaine, nous servaient, souriantes,
+la<br>
+ blanquette d&#146;agneau qu&#146;elles venaient
+d&#146;appr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>Un rude homme, tout de m&ecirc;me, ce vieux Jean-Denis, le
+p&egrave;re de<br>
+ Roumanille. Il avait, &eacute;tant soldat de Bonaparte (ainsi
+qu&#146;assez<br>
+ d&eacute;daigneux il d&eacute;nommait l&#146;empereur), vu la
+bataille de Waterloo et<br>
+ racontait volontiers qu&#146;il y avait gagn&eacute; la
+croix.</p>
+
+<p>-- Mais, avec la d&eacute;faite, disait-il, on n&#146;y pensa
+plus.</p>
+
+<p>Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon, re&ccedil;ut
+la d&eacute;coration,<br>
+ Jean-Denis, fi&egrave;rement, se contenta de dire:</p>
+
+<p>-- Le p&egrave;re l&#146;avait gagn&eacute;e, c&#146;est le
+gar&ccedil;on qui l&#146;a.</p>
+
+<p>Et voici l&#146;&eacute;pitaphe que Roumanille &eacute;crivit
+sur la tombe de ses<br>
+ parents, au cimeti&egrave;re de Saint-Remy :</p>
+
+<p>A JEAN-DENIS ROUMANILLE<br>
+ JARDINIER, HOMME DE BIEN ET DE VALEUR (1791-1875)<br>
+ A PIERRETTE PIQUET, SON &Eacute;POUSE,<br>
+ BONNE, PIEUSE ET FORTE (1793-1895.<br>
+ ILS V&Eacute;CURENT CHR&Eacute;TIENNEMENT ET MOURURENT<br>
+ TRANQUILLES, DEVANT DIEU SOIENT-ILS!</p>
+
+<p>Crousillat, de Salon, un d&eacute;vot de la langue et des
+Muses de Crau,<br>
+ &eacute;tait assez souvent de ces r&eacute;unions d&#146;amis et
+c&#146;est au lendemain<br>
+ d&#146;une lecture po&eacute;tique qu&#146;il me gratifia du
+sonnet que je transcris:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>J&#146;entendis un &eacute;cho de ta pure harmonie,<br>
+ Le jour que nous p&ucirc;mes, chez Roumanille,<br>
+ Cinq trouv&egrave;res joyeux, francs de
+c&eacute;r&eacute;monie,<br>
+ Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille.</i></p>
+
+<p><i>Mais quand finiras-tu de tresser ton panier,<br>
+ Quand de nous attifer ta belle jeune fille?<br>
+ Que je m&#146;&eacute;crie content et jamais
+fa&ccedil;onnier<br>
+ Ta Mireille, &ocirc; Mistral, est une merveille!...</i></p>
+
+<p><i>Si donc, comme le vent dont le nom te convient,<br>
+ Fort est le souffle saint qui t&#146;inspire, jeune homme,<br>
+ Allons, au monde avide &eacute;panche les accents:</i></p>
+
+<p><i>A tes flambants accords les monts vont
+s&#146;&eacute;mouvoir<br>
+ Les arbres tressaillir, les torrents s&#146;arr&ecirc;ter,<br>
+ Comme aux sons modul&eacute;s sur les lyres antiques.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>On allait, en Avignon, &agrave; la maison d&#146;Aubanel, dans
+la rue Saint-Marc<br>
+ (qui, aujourd&#146;hui, porte le nom du glorieux
+f&eacute;libre): un h&ocirc;tel &agrave;<br>
+ tourelles, ancien palais cardinalice, qu&#146;on a d&eacute;moli
+depuis pour<br>
+ percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, on voyait,
+avec<br>
+ sa vis, une presse de bois semblable &agrave; un pressoir qui,
+depuis deux<br>
+ cents ans, servait pour imprimer les livres paroissiaux et
+scolaires<br>
+ du Comtat. L&agrave;, nous nous installions, un peu
+intimid&eacute;s par le parfum<br>
+ d&#146;&eacute;glise qui &eacute;tait dans les murs, mais
+surtout par Jeanneton, la<br>
+ vieille cuisini&egrave;re, qui avait toujours l&#146;air de
+grommeler:</p>
+
+<p>-- Les voil&agrave; encore!</p>
+
+<p>Cependant, la bonhomie du p&egrave;re d&#146;Aubanel,
+imprimeur officiel de notre<br>
+ Saint-P&egrave;re le Pape, et la jovialit&eacute; de son oncle
+le chanoine nous<br>
+ avaient bient&ocirc;t mis &agrave; l&#146;aise. Et venu le
+moment o&ugrave; l&#146;on choque le<br>
+ verre, le bon vieux pr&ecirc;tre racontait.</p>
+
+<p>-- Une nuit, disait-il, quelqu&#146;un vint m&#146;appeler
+pour porter<br>
+ l&#146;extr&ecirc;me-onction &agrave; une malheureuse de ces
+mauvaises maisons du pr&eacute;au<br>
+ de la Madeleine. Quand j'eus administr&eacute; la pauvre
+agonisante, et que<br>
+ nous redescendions avec le sacristain, les dames,
+align&eacute;es le long de<br>
+ l&#146;escalier, d&eacute;collet&eacute;es et accoutr&eacute;es
+d&#146;oripeaux de carnaval, me<br>
+ salu&egrave;rent au passage, la t&ecirc;te pench&eacute;e,
+d&#146;un air si contrit qu&#146;on leur<br>
+ aurait donn&eacute;, selon l&#146;expression populaire,
+l&#146;absolution sans les<br>
+ confesser. Et la m&egrave;re catin, tout en m&#146;accompagnant,
+m&#146;all&eacute;guait des<br>
+ pr&eacute;textes pour excuser sa vie... Moi, sans
+r&eacute;pondre, je d&eacute;valais les<br>
+ degr&eacute;s; mais d&egrave;s qu&#146;elle m&#146;eut ouvert la
+porte du logis, je me<br>
+ retourne et je lui fais:</p>
+
+<p>-- Vieille brehaigne! s&#146;il n&#146;y avait point de
+matrones, il n&#146;y aurait<br>
+ pas tant de gueuses!</p>
+
+<p>Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons plus tard)
+nous<br>
+ faisions aussi nos frairies. Mais l&#146;endroit bienheureux,
+l&#146;endroit<br>
+ pr&eacute;destin&eacute;, c&#146;&eacute;tait, ensuite,
+Font-S&eacute;gugne, bastide de plaisance pr&egrave;s<br>
+ du village de Gadagne, o&ugrave; nous conviait la famille
+Gi&eacute;ra: il y avait<br>
+ la m&egrave;re, aimable et digne dame; l&#146;a&icirc;n&eacute;
+qu&#146;on appelait Paul, notaire &agrave;<br>
+ Avignon, passionn&eacute; pour la Gaie-Science; le cadet Jules,
+qui r&ecirc;vait<br>
+ la r&eacute;novation du monde par l&#146;oeuvre des<br>
+ P&eacute;nitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes et
+accortes:<br>
+ Clarisse et Jos&eacute;phine, douceur et joie de ce nid.</p>
+
+<p>Font-S&eacute;gugne, au penchant du plateau de Camp-Cabel;
+regarde le<br>
+ Ventoux, au loin, et la gorge de Vaucluse qui se voit &agrave;
+quelques<br>
+ lieues. Le domaine prend son nom d&#146;une petite source qui y
+coule au<br>
+ pied du castel. Un d&eacute;licieux bouquet de ch&ecirc;nes,
+d&#146;acacias et de<br>
+ platanes le tient abrit&eacute; du vent et de l&#146;ardeur du
+soleil.</p>
+
+<p>"Font-S&eacute;gugne, dit Tavan (le f&eacute;libre de
+Gadagne), est encore<br>
+ l&#146;endroit o&ugrave; viennent, le dimanche, les amoureux du
+village. L&agrave;, ils<br>
+ ont l&#146;ombre, le silence, la fra&icirc;cheur, les<br>
+ cachettes; il y a l&agrave; des viviers avec leurs bancs de
+pierre que le<br>
+ lierre enveloppe; il y a des sentiers qui montent, qui
+descendent,<br>
+ tortueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants
+d&#146;oiseaux,<br>
+ murmure de feuillage, gazouillis de fontaine. Partout, sur le
+gazon,<br>
+ vous pouvez vous asseoir, r&ecirc;ver d&#146;amour, si l&#146;on
+est seul et, si l&#146;on<br>
+ est deux, aimer."</p>
+
+<p>Voi1&agrave; o&ugrave; nous venions nous r&eacute;cr&eacute;er
+comme perdreaux, Roumanille Gi&eacute;ra,<br>
+ Mathieu, Brunet, Tavan, Crousillat, moi et autres, Aubanel plus
+que<br>
+ tous, retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny Manivet
+de<br>
+ son vrai nom), Zani l&#146;Avignonnaise, une amie et compagne
+des<br>
+ demoiselles du castel.</p>
+
+<p>"Avec sa taille mince et sa robe de laine,-- couleur de la
+grenade,<br>
+ -- avec son front si lisse et ses grands yeux si beaux, -- avec
+ses<br>
+ longs cheveux noirs et son brun visage, -- je la verrai
+tant&ocirc;t, la<br>
+ jeune vierge, -- qui me dira: "Bonsoir." O Zani, venez
+vite!"</p>
+
+<p>C&#146;est le portrait qu&#146;Aubanel, dans son <i>Livre de
+l&#146;Amour</i>, en fit<br>
+ lui-m&ecirc;me... Mais, &agrave; pr&eacute;sent,
+&eacute;coutons-le, lorsque, apr&egrave;s que Zani eut<br>
+ pris le voile, il se rappelle<br>
+ Font-S&eacute;gugne :</p>
+
+<p>"Voici l&#146;&eacute;t&eacute;, les nuits sont claires. -- A
+Ch&acirc;teauneuf, le soir est<br>
+ beau. -- Dans les bosquets la lune encore-- monte la nuit
+sur<br>
+ Camp-Cabel. -- T&#146;en souvient-il? Parmi les pierres, -- avec
+ta face<br>
+ d&#146;Espagnole, -- quand tu courais comme une folle, -- quand
+nous<br>
+ courions comme des fous -- au plus sombre et qu&#146;on avait
+peur?</p>
+
+<p>"Et par ta taille d&eacute;li&eacute;e -- je te prenais: que
+c&#146;&eacute;tait doux! -- Au<br>
+ chant des b&ecirc;tes du bocage, -- nous dansions alors tous les
+deux. --<br>
+ Grillons, rossignols et rainettes --<br>
+ disaient, chacun, leurs chansonnettes; -- tu y ajoutais ta
+voix<br>
+ claire... -- Belle amie, o&ugrave; sont, maintenant, -- tant de
+branles et<br>
+ de chansons?</p>
+
+<p>"Mais, &agrave; la fin? las de courir, -- las de rire, las de
+danser, --<br>
+ nous nous asseyions sous les ch&ecirc;nes -- un moment pour nous
+reposer;<br>
+ -- tes longs cheveux qui s&#146;&eacute;pandaient. -- mon
+amoureuse main aimait<br>
+ -- &agrave; les reprendre; et toi, bonne, tu me laissais faire,
+tout doux,<br>
+ -- comme une m&egrave;re son enfant."</p>
+
+<p>Et les vers &eacute;crits par lui, au ch&acirc;telet de
+Font-S&eacute;gugne, sur les murs<br>
+ de la chambre o&ugrave; sa Zani couchait.</p>
+
+<p>"O chambrette, chambrette, -- bien s&ucirc;r que tu es petite,
+mais que de<br>
+ souvenirs! -- Quand je passe ton seuil, je me dis: "Elles
+viennent!"<br>
+ -- Il me semble vous voir, &ocirc; belles jouvencelles, -- toi,
+pauvre<br>
+ Julia, toi, ma ch&egrave;re Zani! -- Et pourtant, c&#146;en est
+fait! -- Ah! vous<br>
+ ne viendrez plus dormir dans la chambrette! -- Julia, tu es
+morte!<br>
+ Zani, tu es nonnain!"</p>
+
+<p>Vouliez-vous, pour berceau d&#146;un r&ecirc;ve glorieux, pour
+l&#146;&eacute;panouissement<br>
+ d&#146;une fleur d&#146;id&eacute;al, un lieu plus favorable que
+cette cour d&#146;amour<br>
+ discr&egrave;te, au belv&eacute;d&egrave;re d&#146;un coteau, au
+milieu des lointains azur&eacute;s et<br>
+ sereins, avec une vol&eacute;e de jeunes qui adoraient le Beau
+sous les<br>
+ trois esp&egrave;ces: Po&eacute;sie, Amour, Provence, identiques
+pour eux, et<br>
+ quelques demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire
+compagnie!</p>
+
+<p>Il fut &eacute;crit au ciel qu&#146;un dimanche fleuri, le 21
+mai 1854, en pleine<br>
+ primev&egrave;re de la vie et de l&#146;an, sept po&egrave;tes
+devaient se rencontrer au<br>
+ castel de Font-S&eacute;gugne: Paul Gi&eacute;ra, un esprit
+railleur qui signait<br>
+ Glaup (par anagramme de Paul G.); Roumanille, un propagandiste
+qui,<br>
+ sans en avoir l&#146;air, attisait incessamment le feu
+sacr&eacute; autour de<br>
+ lui; Aubanel, que Roumanille avait conquis &agrave; notre langue
+et qui, au<br>
+ soleil d&#146;amour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa
+<i>grenade</i>;<br>
+ Mathieu, ennuag&eacute; dans les visions de la Provence
+redevenue, comme<br>
+ jadis, chevaleresque et amoureuse; Brunet, avec sa face de
+Christ de<br>
+ Galil&eacute;e, r&ecirc;vant son utopie de Paradis terrestre; le
+paysan Tavan qui,<br>
+ ploy&eacute; sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon
+sur la<br>
+ gl&egrave;be; et Fr&eacute;d&eacute;ric, tout pr&ecirc;t
+&agrave; jeter au mistral, comme les p&acirc;tres<br>
+ des montagnes, le cri de race pour h&eacute;ler, et tout
+pr&ecirc;t &agrave; planter le<br>
+ gonfalon sur le Ventoux...</p>
+
+<p>A table, on reparla, comme c&#146;&eacute;tait
+l&#146;habitude, de ce qu&#146;il faudrait<br>
+ pour tirer notre idiome de l&#146;abandon o&ugrave; il gisait
+depuis que,<br>
+ trahissant l&#146;honneur de la Provence, les classes
+dirigeantes<br>
+ l&#146;avaient r&eacute;duit, h&eacute;las! &agrave; la
+domesticit&eacute;. Et alors, consid&eacute;rant que,<br>
+ des deux derniers Congr&egrave;s, celui d&#146;Arles et celui
+d&#146;Aix, il n&#146;&eacute;tait<br>
+ rien sorti qui fit pr&eacute;voir un accord pour la
+r&eacute;habilitation de la<br>
+ langue proven&ccedil;ale; qu&#146;au contraire, les
+r&eacute;formes, propos&eacute;es par les<br>
+ jeunes de l&#146;Ecole avignonnaise, s&#146;&eacute;taient vues,
+chez beaucoup, mal<br>
+ accueillies et mal voulues, les Sept de Font-S&eacute;gugne
+d&eacute;lib&eacute;r&egrave;rent,<br>
+ unanimes, de faire bande &agrave; part et, prenant le but en
+main, de le<br>
+ jeter o&ugrave; ils voulaient.</p>
+
+<p>-- Seulement, observa Glaup, puisque nous faisons corps neuf,
+il nous<br>
+ faut un nom nouveau. Car, entre rimeurs, vous le voyez, bien
+qu&#146;ils<br>
+ ne trouvent rien du tout, ils se disent tous
+<i>trouv&egrave;res</i>. D&#146;autre<br>
+ part, il y a aussi le mot de <i>troubadour</i>. Mais,
+usit&eacute; pour d&eacute;signer<br>
+ les po&egrave;tes d&#146;une &eacute;poque, ce nom est
+d&eacute;cati par l&#146;abus qu&#146;on en a<br>
+ fait. Et &agrave; renouveau enseigne nouvelle!</p>
+
+<p>Je pris alors la parole.</p>
+
+<p>-- Mes amis, dis-je, &agrave; Maillane, il existe dans le
+peuple, un vieux<br>
+ r&eacute;citatif qui s&#146;est transmis de bouche en bouche et
+qui contient, je<br>
+ crois, le mot pr&eacute;destin&eacute;.</p>
+
+<p>Et je commen&ccedil;ai :</p>
+
+<p>"Monseigneur saint Anselme lisait et &eacute;crivait. -- Un
+jour de sa<br>
+ sainte &eacute;criture, -- il est mont&eacute; au haut du ciel.
+-- Pr&egrave;s de l&#146;Enfant<br>
+ J&eacute;sus, son fils tr&egrave;s pr&eacute;cieux, -- il a
+trouv&eacute; la Vierge assise -- et<br>
+ aussit&ocirc;t l&#146;a salu&eacute;e. -- Soyez le bienvenu,
+neveu! a dit la Vierge. --<br>
+ Belle compagne, a dit son enfant, qu&#146;avez-vous? --
+J&#146;ai souffert sept<br>
+ douleurs am&egrave;res -- que je d&eacute;sire vous conter.</p>
+
+<p>"La premi&egrave;re douleur que je souffris pour vous, &ocirc;
+mon fils pr&eacute;cieux,<br>
+ -- c&#146;est lorsque, allant ou&iuml;r messe de relevailles, au
+temple je me<br>
+ pr&eacute;sentai, -- qu&#146;entre les mains de saint
+Sim&eacute;on je vous mis. -- Ce<br>
+ fut un couteau de douleur -- qui me trancha le coeur, qui me
+traversa<br>
+ l&#146;&acirc;me, - ainsi qu&#146;&agrave; vous, -- &ocirc; mon
+fils pr&eacute;cieux!</p>
+
+<p>"La seconde douleur que je souffris pour vous, etc. -- La
+troisi&egrave;me<br>
+ douleur que je souffris pour vous, etc. -- La quatri&egrave;me
+douleur que<br>
+ je souffris pour vous, -- &ocirc; mon fils pr&eacute;cieux! --
+c&#146;est quand je vous<br>
+ perdis, -- que de trois jours, trois nuits, je ne vous trouvai
+plus,<br>
+ -- car vous &eacute;tiez dans le temple, -- o&ugrave; vous vous
+disputiez, avec les<br>
+ scribes de la loi, -- avec les sept <i>f&eacute;libres</i> de la
+Loi (1)."</p>
+
+<p>-- Les sept f&eacute;libres de la Loi, mais c&#146;est nous
+autres, &eacute;cria la<br>
+ tabl&eacute;e. Va pour <i>f&eacute;libre</i>.</p>
+
+<p>Et Glaup ayant vers&eacute; dans les verres taill&eacute;s une
+bouteille de<br>
+ ch&acirc;teauneuf qui avait sept ans de cave, dit
+solennellement:</p>
+
+<p>-- A la sant&eacute; des f&eacute;libres! Et, puisque nous
+voici en train de<br>
+ baptiser, adaptons au vocable de notre Renaissance tous les
+d&eacute;riv&eacute;s<br>
+ qui doivent en na&icirc;tre. Je vous propose donc d&#146;appeler
+<i>f&eacute;librerie</i><br>
+ toute &eacute;cole de f&eacute;libres qui comptera au moins sept
+membres, en<br>
+ m&eacute;moire, messieurs, de la pl&eacute;iade
+d&#146;Avignon.</p>
+
+<p>-- Et moi, dit Roumanille, je vous propose, s&#146;il vous
+pla&icirc;t, le joli<br>
+ mot <i>f&eacute;libriser</i> pour dire "se r&eacute;unir, comme
+nous faisons, entre<br>
+ f&eacute;libres".</p>
+
+<p>(1) Ce po&egrave;me populaire se dit aussi en Catalogne. Voici
+la<br>
+ traduction du Catalan correspondant au proven&ccedil;al que nous
+venons de<br>
+ citer: Le troisi&egrave;me (couteau) fut quand vous e&ucirc;tes,
+-- pr&egrave;s de trois<br>
+ jours, perdu votre Fils; -- vous le trouv&acirc;tes dans le
+temple, --<br>
+ disputant avec des savants, -- pr&ecirc;chant sous les
+vo&ucirc;tes -- la<br>
+ c&eacute;leste doctrine.</p>
+
+<p>-- Moi, dit Mathieu, j&#146;ajoute le terme
+<i>f&eacute;libr&eacute;e</i> pour dire "une<br>
+ frairie de po&egrave;tes proven&ccedil;aux".</p>
+
+<p>-- Moi, dit Tavan, je crois que le mot
+<i>f&eacute;libr&eacute;en</i> n&#146;exprimerait pas<br>
+ mal ce qui concerne les f&eacute;libres.</p>
+
+<p>-- Moi je d&eacute;die, fit Aubanel, le nom de
+<i>f&eacute;libresse</i> aux dames qui<br>
+ chanteront en langue de Provence.</p>
+
+<p>-- Moi, je trouve, dit Brunet, que le mot
+<i>f&eacute;librillon</i> si&eacute;rait aux<br>
+ enfants des f&eacute;libres.</p>
+
+<p>-- Moi, dit Mistral, je clos par ce mot national:
+<i>f&eacute;librige,<br>
+ f&eacute;librige</i>! qui d&eacute;signera l&#146;oeuvre et
+l&#146;association.</p>
+
+<p>Et, alors, Glaup reprit:</p>
+
+<p>-- Ce n&#146;est pas tout, coll&egrave;gues! nous sommes les
+f&eacute;libres de la<br>
+ loi... Mais, la Loi, qui la fait?</p>
+
+<p>-- Moi, dis-je, et je vous jure que, devrais-je y mettre vingt
+ans de<br>
+ ma vie, je veux, pour faire voir que notre langue est une
+langue,<br>
+ r&eacute;diger les articles de loi qui la r&eacute;gissent.</p>
+
+<p>Dr&ocirc;le de chose! elle a l&#146;air d&#146;un conte et,
+pourtant, c&#146;est de l&agrave;, de<br>
+ cet engagement pris un jour de f&ecirc;te, un jour de
+po&eacute;sie et d&#146;ivresse<br>
+ id&eacute;ale, que sortit cette &eacute;norme et<br>
+ absorbante t&acirc;che du <i>Tr&eacute;sor du
+F&eacute;librige</i> ou dictionnaire de la<br>
+ langue proven&ccedil;ale, o&ugrave; se sont fondus vingt ans
+d&#146;une carri&egrave;re de<br>
+ po&egrave;te.</p>
+
+<p>Et qui en douterait n&#146;aura qu&#146;&agrave; lire le
+prologue de Glaup (P. Gi&eacute;ra)<br>
+ dans <i>l&#146;Almanach Proven&ccedil;al</i> de 1885, o&ugrave;
+cela est clairement consign&eacute;<br>
+ comme suit:</p>
+
+<p>"Quand nous aurons toute pr&ecirc;te la Loi qu&#146;un
+f&eacute;libre pr&eacute;pare et qui<br>
+ dit, beaucoup mieux que vous ne sauriez le croire, pourquoi
+ceci,<br>
+ pourquoi cela, les opposants devront se taire."</p>
+
+<p>C&#146;est dans cette s&eacute;ance, m&eacute;morable &agrave;
+juste titre et pass&eacute;e,<br>
+ aujourd&#146;hui, &agrave; l&#146;&eacute;tat de l&eacute;gende,
+qu&#146;on d&eacute;cida la publication, sous<br>
+ forme d&#146;almanach, d&#146;un petit recueil annuel qui serait
+le fanion de<br>
+ notre po&eacute;sie, l&#146;&eacute;tendard de notre
+id&eacute;e, le trait d&#146;union entre<br>
+ f&eacute;libres, la communication du F&eacute;librige avec le
+peuple.</p>
+
+<p>Puis, tout cela r&eacute;gl&eacute;, l&#146;on
+s&#146;aper&ccedil;ut, ma foi, que le 21 de mai, date<br>
+ de notre r&eacute;union, &eacute;tait le jour de sainte Estelle;
+et, tels que les<br>
+ rois Mages, reconnaissant par l&agrave; l&#146;influx
+myst&eacute;rieux de quelque haute<br>
+ conjoncture, nous salu&acirc;mes l&#146;&Eacute;toile qui
+pr&eacute;sidait au berceau de notre<br>
+ r&eacute;demption.</p>
+
+<p>L&#146;<i>Almanach Proven&ccedil;al pour le Bel An de Dieu
+1855</i> parut la m&ecirc;me<br>
+ ann&eacute;e avec ses cent douze pages. A la premi&egrave;re, en
+belle place, tel<br>
+ qu&#146;un troph&eacute;e de victoire, notre <i>Chant des
+F&eacute;libres</i> exposait le<br>
+ programme de ce r&eacute;veil de s&egrave;ve et de joie
+populaire:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>--Nous sommes des amis, des fr&egrave;res,<br>
+ &Eacute;tant les chanteurs du pays!<br>
+ Tout jeune enfant aime sa m&egrave;re,<br>
+ Tout oisillon aime son nid:<br>
+ Notre ciel bleu, notre terroir<br>
+ Sont, pour nous autres, un paradis.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, joyeux et libres,<br>
+ De la Provence tous &eacute;pris,<br>
+ C&#146;est nous qui sommes les f&eacute;libres,<br>
+ Les gais f&eacute;libres proven&ccedil;aux!</i></p>
+
+<p><i>En proven&ccedil;al ce que l&#146;on pense<br>
+ Vient sur les l&egrave;vres ais&eacute;ment.<br>
+ O douce langue de Provence,<br>
+ Voil&agrave; pourquoi nous t&#146;aimerons!<br>
+ Sur les galets de la Durance<br>
+ Nous le jurons tous aujourd&#146;hui!</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Les fauvettes n&#146;oublient jamais<br>
+ Ce que leur gazouilla leur p&egrave;re,<br>
+ Le rossignol ne l&#146;oublie gu&egrave;re,<br>
+ Ce que son p&egrave;re lui chanta;<br>
+ Et le langage de nos m&egrave;res,<br>
+ Pourrions-nous l&#146;oublier, nous autres?</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Cependant que les jouvencelles<br>
+ Dansent au bruit du tambourin,<br>
+ Le dimanche, &agrave; l&#146;ombre l&eacute;g&egrave;re,<br>
+ A l&#146;ombre d&#146;un figuier, d&#146;un pin,<br>
+ Nous aimons &agrave; go&ucirc;ter ensemble,<br>
+ A humer le vin d'un flacon.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Alors, quand le mo&ucirc;t de la Nerthe<br>
+ Dans le verre sautille et rit,<br>
+ De la chanson qu&#146;il a trouv&eacute;e<br>
+ D&egrave;s qu&#146;un f&eacute;libre lance un mot,<br>
+ Toutes les bouches sont ouvertes<br>
+ Et nous chantons tous &agrave; la loi.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Des jeunes filles s&eacute;millantes<br>
+ Nous aimons le rire enfantin;<br>
+ Et, si quelqu&#146;une nous agr&eacute;e,<br>
+ Dans nos vers de galanterie<br>
+ Elle est chant&eacute;e et rechant&eacute;e<br>
+ Avec des mots plus que jolis.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc.</i></p>
+
+<p><i>Quand les moissons seront venues,<br>
+ Si la po&ecirc;le frit quelquefois,<br>
+ Quand vous foulerez vos vendanges,<br>
+ Si le suc du raisin foisonne<br>
+ Et que vous ayez besoin d&#146;aide,<br>
+ Pour aider, nous y courrons tous.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Nous conduisons les farandoles;<br>
+ A la Saint-&Eacute;loi, nous trinquons;<br>
+ S&#146;il faut lutter, &agrave; bas la veste;<br>
+ De saint Jean nous sautons le feu;<br>
+ A la No&euml;l, la grande f&ecirc;te,<br>
+ Ensemble nous posons la B&ucirc;che.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Dans le moulin lorsqu&#146;on d&eacute;trite<br>
+ Les sacs d&#146;olives, s&#146;il vous faut<br>
+ Des lurons pour pousser la barre,<br>
+ Venez, nous sommes toujours pr&ecirc;ts<br>
+ Vous aurez l&agrave; des gouailleurs comme<br>
+ Il n&#146;en est pas dix nulle part.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Vienne la r&ocirc;tie des ch&acirc;taignes<br>
+ Aux veill&eacute;es de la Saint-Martin,</i></p>
+
+<p><i>Si vous aimez les contes bleus,<br>
+ Appelez-nous, voisins, voisines:<br>
+ Nous vous en dirons des broch&eacute;es<br>
+ Dont vous rirez jusqu&#146;au matin.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>A votre f&ecirc;te patronale<br>
+ Faut-il des prieurs, nous voici...<br>
+ Et vous, pimpantes mari&eacute;es,<br>
+ Voulez-vous un joyeux couplet?<br>
+ Conviez-nous: pour vous, mignonnes,<br>
+ Nous en avons des cents au choix!</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Quand vous &eacute;gorgerez la truie,<br>
+ Ne manquez pas de faire signe!<br>
+ Serait-ce par un jour de pluie,<br>
+ Pour la saigner on lie la queue:<br>
+ Un bon morceau de la fressure,<br>
+ Rien de pareil pour bien d&icirc;ner.</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, etc...</i></p>
+
+<p><i>Dans le travail le peuple ahane:<br>
+ Ce fut, h&eacute;las! toujours ainsi...<br>
+ Eh! s&#146;il fallait toujours se taire,<br>
+ Il y aurait de quoi crever!<br>
+ Il en faut pour le faire rire,<br>
+ Et il en faut pour lui chanter!</i></p>
+
+<p><i>Tous des amis, joyeux et libres,<br>
+ De la Provence tous &eacute;pris,<br>
+ C&#146;est nous qui sommes les f&eacute;libres,<br>
+ Les gais f&eacute;libres proven&ccedil;aux!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Le F&eacute;librige, vous le voyez, &eacute;tait loin
+d&#146;engendrer m&eacute;lancolie et<br>
+ pessimisme. Tout s&#146;y faisait de gaiet&eacute; de coeur,
+sans arri&egrave;re-pens&eacute;e<br>
+ de profit ni de gloire. Les collaborateurs des premiers
+almanachs<br>
+ avaient tous pris des pseudonymes: le F&eacute;libre des
+Jardins<br>
+ (Roumanille), le F&eacute;libre de la Grenade (Aubanel), le
+F&eacute;libre des<br>
+ Baisers (Mathieu), le F&eacute;libre Enjou&eacute; (Glaup, Paul
+Gi&eacute;ra), le F&eacute;libre<br>
+ du Mas on bien de Belle-Viste (Mistral), le F&eacute;libre de
+l&#146;Arm&eacute;e<br>
+ (Tavan, pris par la conscription), le F&eacute;libre de
+l&#146;Arc-en-Ciel (G.<br>
+ Brunet, qui&eacute;tait peintre); tous ceux, ensuite, qui
+vinrent peu &agrave; peu<br>
+ grossir le bataillon : le F&eacute;libre de Verre (D. Cassan),
+le F&eacute;libre<br>
+ des Glands (T. Poussel), le F&eacute;libre de la Sainte-Braise
+(E. Garcin),<br>
+ le F&eacute;libre de Lus&egrave;ne (Crousillat, de Salon), le
+F&eacute;libre de l&#146;Ail<br>
+ (J.-B. Martin, surnomm&eacute; le Grec), le F&eacute;libre des
+Melons (V. Martin,<br>
+ de Cavaillon), la F&eacute;libresse du Caulon (fille du
+pr&eacute;c&eacute;dent), le<br>
+ F&eacute;libre Sentimental (B. Laurens), le F&eacute;libre des
+Chartes (Achard,<br>
+ archiviste de Vaucluse), le F&eacute;libre du Pontias (B.
+Chalvet, de<br>
+ Nyons), le F&eacute;libre de Maguelone (Moquin-Tandon), le
+F&eacute;libre de la<br>
+ Tour-Magne (Roumieux, de N&icirc;mes), le F&eacute;libre de la
+Mer (M. Bourrelly),<br>
+ le F&eacute;libre des Crayons (l&#146;abb&eacute; Cotton) et le
+F&eacute;libre Myope (premier<br>
+ nom du <i>Cascarelet</i>, qui a sign&eacute;, plus tard, les
+fac&eacute;ties et contes<br>
+ na&iuml;fs de Roumanille et de Mistral).</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XIII</h2>
+
+<h3>L&#146;ALMANACH PROVEN&Ccedil;AL</h3>
+
+<p>Le bon p&egrave;lerin. -- Jarjaye au paradis. -- La Grenouille
+de Narbonne.<br>
+ -- La Montelaise -- L&#146;homme populaire.</p>
+
+<p>L&#146;<i>Almanach Proven&ccedil;al</i>, bien venu des
+paysans, go&ucirc;t&eacute; par les<br>
+ patriotes, estim&eacute; par les lettr&eacute;s,
+recherch&eacute; par les artistes, gagna<br>
+ rapidement la faveur du public; et son tirage, qui fut, la
+premi&egrave;re<br>
+ ann&eacute;e, de cinq cents exemplaires, monta vite &agrave;
+douze cents, &agrave; trois<br>
+ mille, &agrave; cinq mille, &agrave; sept mille, &agrave; dix
+mille, qui est le chiffre<br>
+ moyen depuis quinze ou vingt ans.</p>
+
+<p>Comme il s&#146;agit d&#146;une oeuvre de famille et de
+veill&eacute;e, ce chiffre<br>
+ repr&eacute;sente, je ne crois gu&egrave;re me tromper,
+cinquante mille lecteurs.<br>
+ Impossible de dire le soin, le z&egrave;le, l&#146;amour- propre
+que Roumanille<br>
+ et moi avions mis sans rel&acirc;che &agrave; ce cher petit
+livre, pendant les<br>
+ quarante premi&egrave;res ann&eacute;es. Et sans parler ici des
+innombrables<br>
+ po&eacute;sies qui s&#146;y sont publi&eacute;es, sans parler de
+ses <i>Chroniques</i>, o&ugrave;<br>
+ est contenue, peut-on dire, l&#146;histoire du F&eacute;librige,
+la quantit&eacute; de<br>
+ contes, de l&eacute;gendes, de sornettes, de fac&eacute;ties et
+de gaudrioles, tous<br>
+ recueillis dans le terroir, qui s&#146;y sont ramass&eacute;s,
+font de cette<br>
+ entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute
+la<br>
+ raillerie, tout l&#146;esprit de notre race se trouvent
+serr&eacute;s l&agrave; dedans;<br>
+ et si le peuple proven&ccedil;al, un jour, pouvait
+dispara&icirc;tre, sa fa&ccedil;on<br>
+ d&#146;&ecirc;tre et de penser se retrouverait telle quelle dans
+l&#146;almanach des<br>
+ f&eacute;libres.</p>
+
+<p>Roumanille a publi&eacute;, dans un volume &agrave; part
+(<i>Li Conte Prouven&ccedil;au et<br>
+ li Cascareleto</i>), la fleur des contes et gais devis
+qu&#146;il &eacute;grena &agrave;<br>
+ profusion dans notre almanach populaire. Nous aurions pu en
+faire<br>
+ autant; mais nous nous contenterons de donner, en
+sp&eacute;cimen de notre<br>
+ prose d&#146;almanach, quelques-uns des morceaux qui eurent le
+plus de<br>
+ succ&egrave;s et qui ont &eacute;t&eacute;, du reste, traduits
+et r&eacute;pandus par Alphonse<br>
+ Daudet, Paul Ar&egrave;ne, E. Blavet, et autres bons amis.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>LE BON P&Egrave;LERIN</h4>
+
+<h5>L&eacute;gende proven&ccedil;ale.</h5>
+
+<p>I</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Archimbaud avait pr&egrave;s de cent ans. Il
+avait &eacute;t&eacute; jadis un rude<br>
+ homme de guerre; mais &agrave; pr&eacute;sent, tout
+&eacute;clop&eacute; et perclus par la<br>
+ vieillesse, il tenait le lit toujours et ne pouvait plus
+bouger.</p>
+
+<p>Le vieux ma&icirc;tre Archimbaud avait trois fils. Un matin,
+il appela<br>
+ l&#146;a&icirc;n&eacute; et lui dit :</p>
+
+<p>-- Viens ici, Archimbalet! En me retournant dans mon lit
+et<br>
+ r&ecirc;vassant, car, va, au fond d&#146;un lit, on a le temps
+de r&eacute;fl&eacute;chir je<br>
+ me suis rem&eacute;mor&eacute; que, dans une bataille, me
+rencontrant un jour en<br>
+ danger de p&eacute;rir je promis &agrave; Dieu de faire le
+voyage de Rome... A&iuml;e!<br>
+ je suis Vieux comme terre et ne puis plus aller en guerre!
+Je<br>
+ voudrais bien, mon fils, que tu fisses &agrave; ma place ce
+p&egrave;lerinage-l&agrave;,<br>
+ car il me peine de mourir sans avoir accompli mon voeu.</p>
+
+<p>L&#146;a&icirc;n&eacute; r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>-- Que diable allez-vous donc vous mettre en t&ecirc;te, un
+p&egrave;lerinage &agrave;<br>
+ Rome et je ne sais o&ugrave; encore! P&egrave;re, mangez, buvez,
+et puis dans votre<br>
+ lit, autant qu'il vous plaira, dites des paten&ocirc;tres! Nous
+avons,<br>
+ nous, autre chose &agrave; faire.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Archimbaud, le lendemain matin, appelle son fils
+cadet;</p>
+
+<p>-- Cadet, &eacute;coute, lui fait-il: en r&ecirc;vassant et en
+calculant, car,<br>
+ vois-tu, au fond d&#146;un lit on a le loisir de r&ecirc;ver, je
+me suis souvenu<br>
+ que, dans une tuerie, me trouvant un jour en danger mortel, je
+me<br>
+ vouai &agrave; Dieu pour le grand voyage de Rome... A&iuml;e! je
+suis vieux comme<br>
+ terre! je ne puis plus aller en guerre! et je voudrais
+qu&#146;&agrave; ma place<br>
+ tu ailles faire, toi, le p&egrave;lerinage promis.</p>
+
+<p>Le cadet r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>-- P&egrave;re, dans quinze jours va venir le beau temps! Il
+faudra labourer<br>
+ les chaumes, il faut cultiver les vignes, il faut faucher
+les<br>
+ foins... Notre a&icirc;n&eacute; doit conduire le troupeau dans
+la montagne; le<br>
+ jeune est un enfant... Qui commandera, si je m&#146;en vais
+&agrave; Rome<br>
+ fain&eacute;anter par les chemins? P&egrave;re, mangez, dormez,
+et laissez-nous<br>
+ tranquilles.</p>
+
+<p>Le bon ma&icirc;tre Archimbaud, le lendemain matin appelle le
+plus jeune:</p>
+
+<p>-- Esp&eacute;rit, mon enfant, approche, lui fait-il.
+J&#146;ai promis au bon<br>
+ Dieu de faire un p&egrave;lerinage &agrave; Rome... Mais je suis
+vieux comme terre!<br>
+ Je ne puis plus aller en guerre... Je t&#146;y enverrais bien
+&agrave; ma place,<br>
+ pauvret! Mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas la route; Rome
+est<br>
+ tr&egrave;s loin, mon Dieu! et s&#146;il t&#146;arrivait
+malheur...</p>
+
+<p>-- Mon p&egrave;re, j&#146;irai, r&eacute;pondit le jeune.
+Mais la m&egrave;re cria: Je ne veux<br>
+ pas que tu y ailles! Ce vieux radoteur avec sa guerre, avec sa
+Rome,<br>
+ finit par donner sur les nerfs: non content de grogner, de
+se<br>
+ plaindre, de geindre, toute l&#146;ann&eacute;e durant, il
+enverrait maintenant<br>
+ ce bel enfant se perdre!</p>
+
+<p>-- M&egrave;re, dit le jeune, la volont&eacute; d&#146;un
+p&egrave;re est un ordre de Dieu!<br>
+ Quand Dieu commande, il faut partir.</p>
+
+<p>Et Esp&eacute;rit, sans dire plus, alla tirer du vin dans une
+petite gourde,<br>
+ mit un pain dans sa besace avec quelques oignons, chaussa
+ses<br>
+ souliers neufs, chercha dans le b&ucirc;cher un bon b&acirc;ton
+de ch&ecirc;ne, jeta<br>
+ son manteau sur l&#146;&eacute;paule, embrassa son vieux
+p&egrave;re, qui lui donna<br>
+ force conseils, fit ses adieux &agrave; toute sa parent&eacute;
+et partit.</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p>Mais avant de se mettre en voie, il alla d&eacute;votement
+ou&iuml;r la sainte<br>
+ messe; et n&#146;est-ce pas merveille qu'en sortant de
+l&#146;&eacute;glise, il trouva<br>
+ sur le seuil un beau jeune homme qui lui adressa ces mots:</p>
+
+<p>-- Ami, n&#146;allez-vous pas &agrave; Rome?</p>
+
+<p>-- Mais oui, dit Esp&eacute;rit.</p>
+
+<p>-- Et moi aussi, camarade; si cela vous plaisait, nous
+pourrions<br>
+ faire route ensemble.</p>
+
+<p>-- Volontiers, mon bel ami.</p>
+
+<p>Or cet aimable jouvenceau &eacute;tait un ange envoy&eacute;
+par Dieu.</p>
+
+<p>Esp&eacute;rit avec l&#146;ange prirent donc la voie romaine;
+et ainsi tout<br>
+ gaiement, tant&ocirc;t au soleil, tant&ocirc;t &agrave;
+l&#146;aiguail, en mendiant leur pain<br>
+ et chantant des cantiques, la petite gourde au bout du
+b&acirc;ton, enfin<br>
+ ils arriv&egrave;rent &agrave; la cit&eacute; de Rome.</p>
+
+<p>Une fois repos&eacute;s, ils firent leurs d&eacute;votions
+&agrave; la grande &eacute;glise de<br>
+ Saint-Pierre, visit&egrave;rent tour &agrave; tour les
+basiliques, les chapelles,<br>
+ les oratoires, les sanctuaires, et tous les piliers
+sacr&eacute;s, bais&egrave;rent<br>
+ les reliques des ap&ocirc;tres Pierre et Paul, des vierges, des
+martyrs et<br>
+ de la vraie Croix; bref avant de repartir, ils furent voir le
+pape,<br>
+ qui leur donna sa b&eacute;n&eacute;diction.</p>
+
+<p>Et alors Esp&eacute;rit avec son compagnon all&egrave;rent se
+coucher sous le<br>
+ porche de Saint-Pierre et Esp&eacute;rit s'endormit.</p>
+
+<p>Or, voici qu&#146;en dormant le p&egrave;lerin vit en songe
+ses fr&egrave;res et sa m&egrave;re<br>
+ qui br&ucirc;laient en enfer, et il se vit lui-m&ecirc;me avec
+son p&egrave;re dans la<br>
+ gloire &eacute;ternelle des paradis de Dieu.</p>
+
+<p>-- H&eacute;las! pour lors, s&#146;&eacute;cria-t-il, je
+voudrais bien, mon Dieu,<br>
+ retirer du feu ma m&egrave;re, ma pauvre m&egrave;re et mes
+fr&egrave;res!</p>
+
+<p>Et Dieu lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>-- Tes fr&egrave;res, c&#146;est impossible, car ils ont
+d&eacute;sob&eacute;i mon<br>
+ commandement; mais ta m&egrave;re, peut-&ecirc;tre, si tu peux,
+avant sa mort, lui<br>
+ faire faire trois charit&eacute;s.</p>
+
+<p>Et Esp&eacute;rit se r&eacute;veilla. L&#146;ange avait
+disparu. Il eut beau l&#146;attendre,<br>
+ le chercher, le demander, il ne le retrouva plus et il dut tout
+seul<br>
+ s&#146;en retourner &agrave; Rome.</p>
+
+<p>Il se dirigea donc vers le rivage de la mer, ramassa des
+coquillages,<br>
+ en garnit son habit ainsi que son chapeau, et de l&agrave;,
+lentement, par<br>
+ voies et par chemins, par vall&eacute;es et par montagnes, il
+regagna le<br>
+ pays en mendiant et en priant.</p>
+
+<p>III</p>
+
+<p>C&#146;est ainsi qu&#146;il arriva dans son endroit et
+&agrave; sa maison.</p>
+
+<p>Il en manquait depuis deux ans. Amaigri et ch&eacute;tif,
+h&acirc;l&eacute;, poudreux, en<br>
+ haillons, les pieds nus, avec sa petite gourde au bout de
+son<br>
+ bourdon, son chapelet et ses coquilles, il &eacute;tait
+m&eacute;connaissable.<br>
+ Personne ne le reconnut, et il s&#146;en vint tout droit au
+logis paternel<br>
+ et dit doucement &agrave; la porte:</p>
+
+<p>-- Au pauvre p&egrave;lerin, au nom de Dieu, faites
+l&#146;aum&ocirc;ne!</p>
+
+<p>-- Ho! sa m&egrave;re cria, vous &ecirc;tes ennuyeux! Tous les
+jours il en passe,<br>
+ de ces garnements, de ces vagabonds, de ces truandailles.</p>
+
+<p>-- H&eacute;las! &eacute;pouse, fit au fond de son lit le bon
+vieil Archimbaud,<br>
+ donne-lui quelque chose: qui sait si notre fils n&#146;est pas
+&agrave; cette<br>
+ m&ecirc;me heure dans le m&ecirc;me besoin!</p>
+
+<p>Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un cro&ucirc;ton et
+l&#146;alla porter<br>
+ au pauvre. Le lendemain, le p&egrave;lerin retourne encore
+&agrave; la porte de la<br>
+ maison paternelle en disant:</p>
+
+<p>-- Au nom de Dieu, ma&icirc;tresse, faites un peu
+d&#146;aum&ocirc;ne au pauvre<br>
+ p&egrave;lerin.</p>
+
+<p>-- Vous &ecirc;tes encore l&agrave;! cria la vieille, vous
+savez bien qu&#146;hier on<br>
+ vous donna; ces gloutons mangeraient tout le bien du
+Chapitre!</p>
+
+<p>-- H&eacute;las! &eacute;pouse, dit Archimbaud le bon
+vieillard, hier as-tu pas<br>
+ mang&eacute;? et aujourd&#146;hui toi-m&ecirc;me ne manges-tu
+pas encore? Qui sait si<br>
+ notre fils ne se trouve pas aussi dans la m&ecirc;me
+mis&egrave;re!</p>
+
+<p>Et voil&agrave; que l&#146;&eacute;pouse, attendrie de
+nouveau, va couper un autre<br>
+ cro&ucirc;ton et le porte encore au pauvre.</p>
+
+<p>Le lendemain enfin, Esp&eacute;rit revient &agrave; la porte
+de ses gens et dit:</p>
+
+<p>-- Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, ma&icirc;tresse,
+donner<br>
+ l&#146;hospitalit&eacute; au pauvre p&egrave;lerin?</p>
+
+<p>-- Nenni, cria la dure vieille, allez-vous-en coucher
+o&ugrave; l&#146;on loge<br>
+ les gueux!</p>
+
+<p>-- H&eacute;las! &eacute;pouse, dit le bon vieil Archimbaud,
+donne-lui<br>
+ l&#146;hospitalit&eacute;: qui sait si notre enfant, notre
+pauvre Esp&eacute;rit, n&#146;est<br>
+ pas errant, &agrave; cette heure, &agrave; la rigueur du mauvais
+temps!</p>
+
+<p>-- Oui, tu as raison, dit la m&egrave;re, et elle alla
+aussit&ocirc;t ouvrir la<br>
+ porte de l'&eacute;table et le pauvre Esp&eacute;rit, sur la
+paille, derri&egrave;re les<br>
+ b&ecirc;tes, alla se g&icirc;ter dans un coin.</p>
+
+<p>Au petit jour, le lendemain, la m&egrave;re
+d&#146;Esp&eacute;rit, les fr&egrave;res
+d&#146;Esp&eacute;rit<br>
+ viennent pour ouvrir l&#146;&eacute;table...
+L&#146;&eacute;table, mes amis, &eacute;tait tout<br>
+ illumin&eacute;e: le p&egrave;lerin &eacute;tait mort,
+&eacute;tait roidi et blanc, entre quatre<br>
+ grands cierges qui br&ucirc;laient autour de lui; la paille
+o&ugrave; il gisait<br>
+ &eacute;tait &eacute;tincelante; les toiles
+d&#146;araign&eacute;es, luisantes de rayons,<br>
+ pendaient l&agrave;-haut des poutres, telles que les courtines
+d&#146;une<br>
+ chapelle ardente; les b&ecirc;tes de l&#146;&eacute;table, les
+mulets et les boeufs,<br>
+ chauvissaient effar&eacute;s avec de grands yeux pleins de
+larmes; un parfum<br>
+ de, violette embaumait l&#146;&eacute;curie; et le pauvre
+p&egrave;lerin, la face<br>
+ glorieuse, tenait dans ses mains jointes un papier o&ugrave;
+&eacute;tait &eacute;crit:<br>
+ "Je suis votre fils."</p>
+
+<p>Alors &eacute;clat&egrave;rent les pleurs et tous en se
+signant tomb&egrave;rent &agrave; genoux:<br>
+ Esp&eacute;rit &eacute;tait un saint.</p>
+
+<p>( <i>Almanach Proven&ccedil;al de 1879</i>.)</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>JARJAYE AU PARADIS</h4>
+
+<p>Jarjaye, un portefaix de Tarascon, vient &agrave; mourir et,
+les yeux<br>
+ ferm&eacute;s, tombe dans l&#146;autre monde. Et de rouler et de
+rouler!<br>
+ L&#146;&eacute;ternit&eacute; est vaste, noire comme la poix,
+d&eacute;mesur&eacute;e, lugubre &agrave;<br>
+ donner le frisson. Jarjaye ne sait o&ugrave; gagner, il est
+dans<br>
+ l&#146;incertitude, il claque des dents et bat l&#146;espace.
+Mais &agrave; force<br>
+ d&#146;errer il aper&ccedil;oit au loin une petite
+lumi&egrave;re, l&agrave;-bas au loin, bien<br>
+ loin... Il s&#146;y dirige ; c&#146;&eacute;tait la porte du bon
+Dieu.</p>
+
+<p>Jarjaye frappe: pan! pan! &agrave; la porte.</p>
+
+<p>-- Qui est l&agrave;? crie saint Pierre.</p>
+
+<p>--C&#146;est moi.</p>
+
+<p>-- Qui, toi?</p>
+
+<p>-- Jarjaye.</p>
+
+<p>-- Jarjaye de Tarascon?</p>
+
+<p>-- C&#146;est &ccedil;a, lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>-- Mais, garnement, lui fait saint Pierre, comment as-tu le
+front de<br>
+ vouloir entrer au saint paradis, toi qui jamais depuis vingt ans
+n&#146;as<br>
+ r&eacute;cit&eacute; tes pri&egrave;res; toi qui, lorsqu'on te
+disait: "Jarjaye, viens &agrave;<br>
+ la messe" r&eacute;pondais: "Je ne vais qu&#146;&agrave; celle
+de l&#146;apr&egrave;s-midi"; toi<br>
+ qui, par moquerie, appelais le tonnerre "le tambour des
+escargot";<br>
+ toi qui mangeais gras, le vendredi quand tu pouvais, le samedi
+quand<br>
+ tu en avais, en disant: "Qu&#146;il en vienne! c&#146;est la
+chair qui fait la<br>
+ chair; ce qui entre dans le corps ne peut faire mal &agrave;
+l'&acirc;me"; toi<br>
+ qui, quand sonnait l&#146;ang&eacute;lus, au lieu de te signer
+comme doit faire<br>
+ un bon chr&eacute;tien: "Allons, disais-tu, un porc est pendu
+&agrave; la cloche!";<br>
+ toi qui, aux avis de ton p&egrave;re: "Jarjaye, Dieu te punira"!
+ripostais<br>
+ de coutume: "Le Bon Dieu qui l&#146;a vu? Une fois mort on est
+bien<br>
+ mort!"; toi enfin qui blasph&eacute;mais et reniais chr&ecirc;me
+et bapt&ecirc;me, se<br>
+ peut-il que tu oses te pr&eacute;senter ici, abandonn&eacute; de
+Dieu?</p>
+
+<p>Le pauvre Jarjaye r&eacute;pliqua:</p>
+
+<p>-- Je ne dis pas le contraire, je suis un p&eacute;cheur. Mais
+qui savait<br>
+ qu&#146;apr&egrave;s la mort il y e&ucirc;t tant de
+myst&egrave;res! Enfin, oui, j&#146;ai failli,<br>
+ et la piquette est tir&eacute;e; s&#146;il faut la boire, on la
+boira. Mais au<br>
+ moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle,
+pour<br>
+ lui conter ce qui se passe &agrave; Tarascon.</p>
+
+<p>-- Quel oncle?</p>
+
+<p>-- Mon oncle Mat&eacute;ry, qui &eacute;tait p&eacute;nitent
+blanc.</p>
+
+<p>-- Ton oncle Mat&eacute;ry? Il a pour cent ans de
+purgatoire.</p>
+
+<p>-- Mal&eacute;diction! pour cent ans! et qu&#146;avait-il
+fait?</p>
+
+<p>-- Tu te rappelles qu&#146;il portait la croix aux
+processions. Un jour,<br>
+ des mauvais plaisants se donn&egrave;rent le mot, et l&#146;un
+d&#146;eux se met &agrave;<br>
+ dire: "Voyez Mat&eacute;ry qui porte la croix!" Un peu plus loin
+un autre<br>
+ r&eacute;p&egrave;te: "Voyez Mat&eacute;ry qui porte la croix!
+&raquo; Un autre finalement lui<br>
+ fait comme ceci: "Voyez, voyez Mat&eacute;ry, qu&#146;est-ce
+qu&#146;il porte?" Mat&eacute;ry<br>
+ impatient&eacute; r&eacute;pliqua, para&icirc;t-il: "Un
+vi&eacute;daze comme toi". Et il eut un<br>
+ coup de sang et mourut sur sa col&egrave;re.</p>
+
+<p>-- Alors, faites-moi voir ma tante Doroth&eacute;e, qui
+&eacute;tait tant, tant<br>
+ d&eacute;vote.</p>
+
+<p>-- Fi! elle doit &ecirc;tre au diable, je ne la connais
+pas...</p>
+
+<p>-- Que celle-l&agrave; soit au diable, cela ne
+m&#146;&eacute;tonne gu&egrave;re, car pour la<br>
+ d&eacute;votion si elle fut outr&eacute;e, pour la
+m&eacute;chancet&eacute; c&#146;&eacute;tait une vraie<br>
+ vip&egrave;re... Figurez-vous que...</p>
+
+<p>-- Jarjaye, je n&#146;ai pas loisir; il me faut aller ouvrir
+&agrave; un pauvre<br>
+ balayeur que son &acirc;ne vient d&#146;envoyer au paradis
+d&#146;un coup de pied.</p>
+
+<p>-- O grand saint Pierre, puisque vous avez tant fait et que la
+vue ne<br>
+ co&ucirc;te rien, laissez-moi voir un peu le paradis, qu&#146;on
+dit si beau!</p>
+
+<p>-- Oui, parbleu! tout de suite, vilain huguenot que tu es!</p>
+
+<p>-- Allons, saint Pierre, souvenez-vous que par l&agrave;-bas
+mon p&egrave;re, qui<br>
+ est p&ecirc;cheur, porte votre banni&egrave;re aux processions,
+et les pieds<br>
+ nus...</p>
+
+<p>-- Soit, dit le saint, pour ton p&egrave;re, je te
+l&#146;accorde; mais vois,<br>
+ canaille, c&#146;est entendu, tu n&#146;y mettras que le bout du
+nez.</p>
+
+<p>-- &Ccedil;a suffit.</p>
+
+<p>Donc le c&eacute;leste portier entreb&acirc;ille sans bruit la
+porte et dit &agrave;<br>
+ Jarjaye: "Tiens, regarde."</p>
+
+<p>Mais celui-ci, tournant soudainement le dos, entre &agrave;
+reculons dans le<br>
+ paradis.</p>
+
+<p>-- Que fais-tu? lui demande saint Pierre.</p>
+
+<p>-- La grande clart&eacute; m&#146;offusque, r&eacute;pond le
+Tarasconnais; il me faut<br>
+ entrer par le dos; mais selon votre parole, lorsque ne j&#146;y
+aurai mis<br>
+ le nez, soyez tranquille, je n&#146;irai pas plus loin "Allons,
+pensa le<br>
+ bienheureux, j&#146;ai mis le pied dans la musette." Et le
+Tarasconnais<br>
+ est dans le paradis.</p>
+
+<p>-- Oh! dit-il, comme on est bien! comme c&#146;est beau!
+quelle musique.</p>
+
+<p>Au bout d&#146;un certain moment, le porte-clefs lui fait:</p>
+
+<p>-- Quand tu auras assez bay&eacute;, voyons, tu sortiras,
+parce que je n&#146;ai<br>
+ pas le temps de te donner la r&eacute;plique...</p>
+
+<p>-- Ne vous g&ecirc;nez pas, dit Jarjaye, si vous avez quelque
+chose &agrave;<br>
+ faire, allez &agrave; vos occupations... Moi je sortirai quand
+je<br>
+ sortirai... Je ne suis pas press&eacute; du tout.</p>
+
+<p>-- Mais tels ne sont pas nos accords.</p>
+
+<p>-- Mon Dieu, saint homme, vous voil&agrave; bien &eacute;mu!
+Ce serait diff&eacute;rent<br>
+ s&#146;il n&#146;y avait point de large; mais, gr&acirc;ce
+&agrave; Dieu, la place ne manque<br>
+ pas.</p>
+
+<p>-- Et moi je te prie de sortir, car si le bon Dieu
+passait....</p>
+
+<p>-- Ho! puis, arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours
+ou&iuml;<br>
+ dire: qui se trouve bien, qu&#146;il ne bouge. Je suis ici,
+j&#146;y reste.</p>
+
+<p>Saint Pierre hochait la t&ecirc;te, frappait du pied. Il va
+trouver Saint<br>
+ Yves.</p>
+
+<p>-- Yves, lui fait-il, toi qui es avocat, tu vas me donner un
+conseil.</p>
+
+<p>-- Deux, s&#146;il t&#146;en faut, r&eacute;pond saint
+Yves.</p>
+
+<p>-- Sais-tu que je suis bien camp&eacute;? Je me trouve dans
+tel cas, comme<br>
+ ceci, comme cela... Maintenant que dois-je faire?</p>
+
+<p>-- Il te faut, lui dit saint Yves, prendre un bon avou&eacute;
+et citer par<br>
+ huissier le dit Jarjaye pardevant Dieu.</p>
+
+<p>Ils cherchent un bon avou&eacute;; mais d&#146;avou&eacute; en
+paradis, jamais personne<br>
+ n&#146;en avait vu. Ils demandent un huissier. Encore moins!
+Saint Pierre<br>
+ ne savait plus de quel bois faire fl&egrave;che.</p>
+
+<p>Vient &agrave; passer saint Luc:</p>
+
+<p>-- Pierre, tu es bien sourcilleux! Notre-Seigneur
+t&#146;aurait-il fait<br>
+ quelque nouvelle semonce?</p>
+
+<p>-- Oh ! mon cher, ne m&#146;en parle pas! Il m&#146;arrive un
+embarras,<br>
+ vois-tu, de tous les diables. Un certain nomm&eacute; Jarjaye
+est entr&eacute; par<br>
+ une ruse dans le paradis et je ne sais plus comment le mettre
+dehors.</p>
+
+<p>-- Et d&#146;o&ugrave; est-il, ce Jarjaye?</p>
+
+<p>-- De Tarascon.</p>
+
+<p>-- Un Tarasconnais? dit saint Luc. Oh! mon Dieu, que tu es
+bon? Pour<br>
+ le faire sortir, rien, rien de plus facile... Moi, &eacute;tant,
+comme tu<br>
+ sais, l&#146;ami des boeufs, le patron des toucheurs, je
+fr&eacute;quente la<br>
+ Camargue, Arles, Beaucaire, N&icirc;mes, Tarascon, et je connais
+ce peuple:<br>
+ je sais o&ugrave; il lui d&eacute;mange et comment il faut le
+prendre... Tiens, tu<br>
+ vas voir.</p>
+
+<p>A ce moment voletait par l&agrave; une vol&eacute;e
+d&#146;anges bouffis.</p>
+
+<p>-- Petits! leur fait saint Luc, psitt, psitt!</p>
+
+<p>Les angelots descendent.</p>
+
+<p>-- Allez en cachette hors du paradis; et quand vous serez
+devant la<br>
+ porte, vous passerez en courant et en criant: "Les boeufs,
+les<br>
+ boeufs!"</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t les angelots sortent du paradis et comme ils sont
+devant la<br>
+ porte, ils s&#146;&eacute;lancent en criant: "Les boeufs, les
+boeufs! Oh tiens!<br>
+ oh tiens! la pique!"</p>
+
+<p>Jarjaye, bon Dieu de Dieu! se retourne ahuri.</p>
+
+<p>-- Tron de l&#146;air! quoi! ici on fait courir les boeufs! En
+avant!<br>
+ s&#146;&eacute;crie-t-il.</p>
+
+<p>Et il s&#146;&eacute;lance vers la porte comme un tourbillon
+et, pauvre imb&eacute;cile,<br>
+ sort du paradis.<br>
+ Saint Pierre vivement pousse la porte et ferme &agrave; clef,
+puis mettant<br>
+ la t&ecirc;te au guichet:</p>
+
+<p>-- Eh bien! Jarjaye, lui dit-il goguenard, comment te
+trouves-tu &agrave;<br>
+ cette heure?</p>
+
+<p>-- Oh! n&#146;importe, riposte Jarjaye. Si &ccedil;&#146;avait
+&eacute;t&eacute; les boeufs, je ne<br>
+ regretterais pas ma part de paradis.</p>
+
+<p>Cela disant, il plonge, la t&ecirc;te la premi&egrave;re, dans
+l&#146;ab&icirc;me.</p>
+
+<p>(<i>Almanach proven&ccedil;al de 1864.</i>)</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>LA GRENOUILLE DE NARBONNE</h4>
+
+<p>I</p>
+
+<p>Le camarade Pignolet compagnon menuisier, -- surnomm&eacute;
+la "Fleur de<br>
+ Grasse", -- par une apr&egrave;s-midi du mois de juin, revenait
+tout joyeux<br>
+ de faire son Tour de France. La chaleur &eacute;tait assommante
+et, sa canne<br>
+ garnie de rubans &agrave; la main, avec son aff&ucirc;tage
+(ciseaux, rabots,<br>
+ maillet), pli&eacute; derri&egrave;re le dos dans son tablier de
+toile, Pignolet<br>
+ gravissait le grand chemin de Grasse, d&#146;o&ugrave; il
+&eacute;tait parti depuis<br>
+ quelque trois ou quatre ans.</p>
+
+<p>Il venait, selon l&#146;usage des Compagnons du Devoir, de
+monter &agrave; la<br>
+ Sainte-Baume pour voir et saluer le tombeau de ma&icirc;tre
+Jacques, p&egrave;re<br>
+ des Compagnons. Ensuite, apr&egrave;s avoir inscrit sur une
+roche son surnom<br>
+ compagnonique, il &eacute;tait descendu jusqu&#146;&agrave;
+Saint-Maximin, pour prendre<br>
+ ses couleurs chez ma&icirc;tre Fabre, le mar&eacute;chal qui
+sacre les Enfants du<br>
+ Devoir. Et, fier comme un C&eacute;sar, le mouchoir sur la
+nuque, le chapeau<br>
+ &eacute;gay&eacute; d&#146;un flot de faveurs multicolores et,
+pendus &agrave; ses oreilles,<br>
+ deux petits compas d&#146;argent, il tendait vaillamment la
+gu&ecirc;tre dans un<br>
+ tourbillon de poussi&egrave;re. Il en &eacute;tait tout
+blanc.</p>
+
+<p>Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait aux figuiers
+s&#146;il n&#146;y<br>
+ avait pas de figues; mais elles n&#146;&eacute;taient pas
+m&ucirc;res, et les l&eacute;zards<br>
+ bayaient dans les herbes havies; et les cigales folles, sur
+les<br>
+ oliviers poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil
+qui<br>
+ dardait, chantaient rageusement.</p>
+
+<p>-- Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse Pignolet.</p>
+
+<p>Ayant, depuis des heures, vid&eacute; sa gourde
+d&#146;eau-de-vie, il pantelait<br>
+ de soif et sa chemise &eacute;tait tremp&eacute;e.</p>
+
+<p>-- Mais en avant! disait-il. Bient&ocirc;t, nous serons
+&agrave; Grasse.</p>
+
+<p>Oh ! sacr&eacute; nom de sort! Quel bonheur, quelle joie
+d&#146;embrasser p&egrave;re et<br>
+ m&egrave;re et de boire &agrave; la cruche l&#146;eau des
+fontaines de Grasse, et de<br>
+ conter mon Tour de France, et d&#146;embrasser Mion sur ses
+joues<br>
+ fra&icirc;ches, et de nous marier, vienne la Madeleine, et ne
+plus quitter<br>
+ la maison! En marche, Pignolet! Plus qu&#146;une petite
+traite!</p>
+
+<p>Enfin, le voil&agrave; au portail de Grasse et, dans quatre
+enjamb&eacute;es, &agrave;<br>
+ l&#146;atelier de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p>-- Mon gars, &ocirc; mon beau gars, cria le vieux Pignol en
+quittant son<br>
+ &eacute;tabli, sois le bien arriv&eacute;! Marguerite, le
+petit!<br>
+ Cours, va tirer du vin; mets la po&ecirc;le, la nappe... Oh!
+la<br>
+ b&eacute;n&eacute;diction! Comment te portes-tu?</p>
+
+<p>-- Pas trop mal, gr&acirc;ce &agrave; Dieu! Et vous autres,
+par ici, p&egrave;re,<br>
+ &ecirc;tes-vous tous gaillards?</p>
+
+<p>-- Eh! comme de pauvres vieux... Mais s&#146;est-il donc fait
+grand!</p>
+
+<p>Et tout le monde l&#146;embrasse, p&egrave;re, m&egrave;re,
+voisins, et les amis, et les<br>
+ fillettes. On lui d&eacute;charge son paquet, et les enfants
+manient les<br>
+ beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne. La
+vieille<br>
+ Marguerite, les yeux larmoyants, allume vivement le feu avec
+une<br>
+ poign&eacute;e de copeaux; et, pendant qu&#146;elle enfarine
+quelques morceaux de<br>
+ merluche pour r&eacute;galer le gar&ccedil;on, ma&icirc;tre
+Pignol, le p&egrave;re, s&#146;assied &agrave;<br>
+ table avec Pignolet, et de trinquer: "A la sant&eacute;!" Et
+l&#146;on commence &agrave;<br>
+ mouiller l&#146;anche.</p>
+
+<p>-- Par exemple, faisait le vieux ma&icirc;tre Pignol en
+frappant avec son<br>
+ verre, toi, dans moins de quatre ans, tu as achev&eacute; ton
+Tour de France<br>
+ et te voil&agrave; d&eacute;j&agrave;, &agrave; ce que tu
+m&#146;assures, pass&eacute; et re&ccedil;u Compagnon du<br>
+ Devoir! Comme tout change, cependant! De mon temps, il fallait
+sept<br>
+ ans, oui, sept belles ann&eacute;es, pour gagner les
+<i>couleurs</i>... Il est<br>
+ vrai, mon enfant, que l&agrave;, dans la boutique, je
+t&#146;avais assez d&eacute;gauchi<br>
+ et que, pour un apprenti, tu ne poussais pas d&eacute;j&agrave;,
+tu ne poussais pas<br>
+ trop mal le rabot et la varlope... Mais, enfin, l&#146;essentiel
+est que<br>
+ tu saches ton m&eacute;tier et que, je le crois du moins, tu
+aies vu et<br>
+ appris tout ce que doit conna&icirc;tre un luron qui est fils de
+ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>-- Oh! p&egrave;re! pour cela, r&eacute;pondit le jeune homme,
+voyez, sans me<br>
+ vanter, je ne crois pas que personne, dans la menuiserie, me
+passe la<br>
+ plume par le bec.</p>
+
+<p>-- Eh bien! dit le vieux, voyons, raconte-moi un peu, tandis
+que la<br>
+ morue chante et cuit dans la po&ecirc;le, ce que tu remarquas de
+beau, tout<br>
+ en courant le pays.</p>
+
+<p>III</p>
+
+<p>-- D&#146;abord, p&egrave;re, vous savez qu&#146;en partant
+d&#146;ici, de Grasse, je filai<br>
+ sur Toulon, o&ugrave; j&#146;entrai &agrave; l&#146;arsenal. Pas
+besoin de relever tout ce<br>
+ qui est l&agrave;-dedans: vous l&#146;avez vu comme moi.</p>
+
+<p>-- Passe, oui, c&#146;est connu.</p>
+
+<p>-- En partant de Toulon, j&#146;allai m&#146;embaucher
+&agrave; Marseille, fort belle<br>
+ et grande ville, avantageuse pour l&#146;ouvrier, o&ugrave; les
+<i>coteries</i> ou<br>
+ camarades me firent observer, p&egrave;re, un <i>cheval
+marin</i> qui sert<br>
+ d&#146;enseigne &agrave; une auberge.</p>
+
+<p>-- C&#146;est bien.</p>
+
+<p>-- De l&agrave;, ma foi, je remontai sur Aix, o&ugrave;
+j&#146;admirai les sculptures du<br>
+ portail de Saint-Sauveur.</p>
+
+<p>-- Nous avons vu tout cela.</p>
+
+<p>-- Puis, de l&agrave;, nous gagn&acirc;mes Arles, et nous
+v&icirc;mes la vo&ucirc;te de la<br>
+ commune d&#146;Arles.</p>
+
+<p>-- Si bien appareill&eacute;e qu&#146;on ne peut pas
+comprendre comment &ccedil;a tient<br>
+ en l&#146;air.</p>
+
+<p>-- D&#146;Arles, p&egrave;re, nous tir&acirc;mes sur le bourg
+de Saint-Gille, et l&agrave;,<br>
+ nous v&icirc;mes la fameuse <i>Vis</i>...</p>
+
+<p>-- Oui, oui, une merveille pour le <i>trait</i> et pour la
+<i>taille</i>.</p>
+
+<p>Ce qui fait voir, mon fils, qu&#146;autrefois, tout de
+m&ecirc;me, aussi bien<br>
+ qu&#146;aujourd&#146;hui, il y eut de bons ouvriers.</p>
+
+<p>-- Puis, nous nous dirige&acirc;mes de Saint-Gille &agrave;
+Montpellier, et l&agrave;, on<br>
+ nous montra la c&eacute;l&egrave;bre <i>Coquille</i>...</p>
+
+<p>-- Oui, qui est dans le Vignoble, et que le livre appelle la
+"trompe<br>
+ de Montpellier".</p>
+
+<p>-- C&#146;est cela... Et, apr&egrave;s, nous march&acirc;mes
+sur Narbonne.</p>
+
+<p>-- C&#146;est l&agrave; que je t&#146;attendais.</p>
+
+<p>-- Quoi donc, p&egrave;re? A Narbonne, j&#146;ai vu les
+Trois-Nourrices, et puis<br>
+ l&#146;archev&ecirc;ch&eacute;, ainsi que les boiseries de
+l&#146;&eacute;glise Saint-Paul.</p>
+
+<p>-- Et puis?</p>
+
+<p>-- Mon p&egrave;re, la chanson n&#146;en dit pas davantage:
+"Carcassonne et<br>
+ Narbonne -- sont deux villes fort bonnes -- pour aller &agrave;
+B&eacute;ziers; --<br>
+ P&eacute;z&eacute;nas est gentille, -- mais les plus jolies
+filles -- n&#146;en sont &agrave;<br>
+ Montpellier."</p>
+
+<p>-- Alors, bousilleur, tu n&#146;as pas vu la Grenouille?</p>
+
+<p>-- Mais quelle grenouille?</p>
+
+<p>-- La Grenouille qui est au fond du b&eacute;nitier de
+l&#146;&eacute;glise Saint-Paul.<br>
+ Ah! je ne m&#146;&eacute;tonne plus que tu aies sit&ocirc;t
+fait, bambin, ton Tour de<br>
+ France! La Grenouille de Narbonne! le chef-d&#146;oeuvre des<br>
+ chefs-d&#146;oeuvre, que l&#146;on vient voir de tous les
+diables. Et ce<br>
+ saute-ruisseau! criait le vieux Pignol en s&#146;animant de plus
+en plus,<br>
+ ce m&eacute;chant g&acirc;te-bois qui se donne pour compagnon
+n&#146;a pas vu seulement<br>
+ la Grenouille de Narbonne! Oh! mais, qu&#146;un fils de
+ma&icirc;tre ait fait<br>
+ baisser la t&ecirc;te, dans la maison, &agrave; son p&egrave;re,
+mignon, &ccedil;a ne sera pas<br>
+ dit! Mange, bois, va dormir, et, d&egrave;s demain matin, si tu
+veux qu&#146;on<br>
+ soit <i>coterie</i>, tu regagneras Narbonne pour voir la
+Grenouille.</p>
+
+<p>IV</p>
+
+<p>Le pauvre Pignolet, qui savait que son p&egrave;re ne
+d&eacute;mordait pas ais&eacute;ment<br>
+ et qu&#146;il ne plaisantait pas, mangea, but, alla au lit, et
+le<br>
+ lendemain, &agrave; l&#146;aube, sans r&eacute;pliquer
+davantage, apr&egrave;s avoir muni de<br>
+ vivres son bissac, il repartit pour Narbonne.</p>
+
+<p>Avec ses pieds meurtris et enfl&eacute;s par la marche, avec
+la chaleur, la<br>
+ soif, par voies et par chemins, va donc mon Pignolet!</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t arriv&eacute;, au bout de sept ou huit jours,
+dans la ville de<br>
+ Narbonne, -- d&#146;o&ugrave; selon le proverbe, "ne vient ni
+bon vent ni bonne<br>
+ personne", -- Pignolet qui, cette fois, ne chantait pas, je
+vous<br>
+ l&#146;assure, sans prendre le temps m&ecirc;me de manger un
+morceau ou boire un<br>
+ coup au cabaret, s'achemine de suite vers l&#146;&eacute;glise
+Saint-Paul et,<br>
+ droit au b&eacute;nitier, s&#146;en vient voir la
+Grenouille.</p>
+
+<p>Dans la vasque de marbre, en effet, sous l&#146;eau claire,
+une grenouille<br>
+ ray&eacute;e de roux, tellement bien sculpt&eacute;e qu&#146;on
+l&#146;aurait dite vivante,<br>
+ regardait accroupie, avec ses deux yeux d&#146;or et son museau
+narquois,<br>
+ le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir.</p>
+
+<p>-- Ah! petite vilaine, s&#146;&eacute;cria tout &agrave; coup,
+farouche, le menuisier.<br>
+ Ah! c&#146;est toi qui m&#146;as fait faire, par ce soleil
+ardent, deux cents<br>
+ lieues de chemin! Va, tu te souviendras de Pignolet de
+Grasse!</p>
+
+<p>Et voil&agrave; le sacripant qui, de son baluchon, tire son
+maillet, son<br>
+ ciseau, et pan! d&#146;un coup, &agrave; la grenouille il fait
+sauter une patte.<br>
+ On dit que l&#146;eau b&eacute;nite, comme teinte de sang,
+dev&icirc;nt rouge soudain,<br>
+ et la vasque du b&eacute;nitier, depuis lors, est rest&eacute;e
+rouge&acirc;tre.</p>
+
+<p>(<i>Almanach Proven&ccedil;al de 1890</i>.)</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>LA MONTELAISE</h4>
+
+<p>I</p>
+
+<p>Une fois, &agrave; Monteux, qui est l&#146;endroit du grand
+saint Gent et de<br>
+ Nicolas Saboly, il y avait une fillette blonde comme l&#146;or.
+On lui<br>
+ disait Rose. C&#146;&eacute;tait la fille d&#146;un cafetier.
+Et, comme elle &eacute;tait<br>
+ sage et qu&#146;elle chantait comme un ange, le cur&eacute; de
+Monteux l&#146;avait<br>
+ mise &agrave; la t&ecirc;te des choristes de son
+&eacute;glise.</p>
+
+<p>Voici que, pour la Saint-Gent, f&ecirc;te patronale de
+Monteux, le p&egrave;re de<br>
+ Rose avait lou&eacute; un chanteur.</p>
+
+<p>Le chanteur, qui &eacute;tait jeune, tomba amoureux de la
+blondine; la<br>
+ blondine, ma foi, devint amoureuse aussi. Puis, un beau jour,
+les<br>
+ deux enfants, sans tant aller chercher, se mari&egrave;rent; la
+petite Rose<br>
+ fut Mme Bordas.</p>
+
+<p>Adieu, Monteux! Ils partirent ensemble. Ah! que
+c&#146;&eacute;tait charmant,<br>
+ libres comme l&#146;air et jeunes comme l&#146;eau, de
+n&#146;avoir aucun souci, que<br>
+ de vivre en plein amour et chanter pour gagner sa vie!</p>
+
+<p>La belle premi&egrave;re f&ecirc;te o&ugrave; Rose chanta, ce
+fut pour sainte Agathe, la<br>
+ <i>vote</i> des Maillanais.</p>
+
+<p>Je m&#146;en souviens comme si c&#146;&eacute;tait hier.</p>
+
+<p>C&#146;&eacute;tait au caf&eacute; de la Place
+(aujourd&#146;hui <i>Caf&eacute; du Soleil</i>): la salle<br>
+ &eacute;tait pleine comme un oeuf. Rose, pas plus
+effray&eacute;e qu&#146;un passereau<br>
+ de saule, &eacute;tait droite, l&agrave;-bas au fond, sur une
+estrade, avec ses<br>
+ cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari &agrave;
+ses pieds<br>
+ l&#146;accompagnant sur la guitare.</p>
+
+<p>Il y avait une fum&eacute;e! C&#146;&eacute;tait rempli de
+paysans, de Graveson, de<br>
+ Saint-Remy, d&#146;Eyrague et de Maillane. Mais on
+n&#146;entendait pas une<br>
+ mauvaise parole. Ils ne faisaient que dire:</p>
+
+<p>-- Comme elle est jolie ! le galant biais! Elle chante comme
+un<br>
+ orgue, et elle n&#146;est pas de loin, elle n&#146;est que de
+Monteux!</p>
+
+<p>Il est vrai que Rose ne chantait que de belles chansons. Elle
+parlait<br>
+ de patrie, de drapeau, de bataille, de libert&eacute;, de
+gloire, et cela<br>
+ avec une passion, une flamme, un <i>tron de l&#146;air</i>, qui
+faisaient<br>
+ tressaillir toutes ces poitrines d&#146;hommes. Puis, quand elle
+avait<br>
+ fini, elle criait:</p>
+
+<p>-- Vive saint Gent!</p>
+
+<p>Des applaudissements &agrave; d&eacute;molir la salle. La
+petite descendait,<br>
+ faisait, toute joyeuse, la qu&ecirc;te autour des tables; les
+pi&egrave;ces de<br>
+ deux sous pleuvaient dans la s&eacute;bile et, riante et
+contente comme si<br>
+ elle avait cent mille francs, elle versait l&#146;argent dans la
+guitare<br>
+ de son homme, en lui disant:</p>
+
+<p>-- Tiens! vois; si cela dure, nous serons bient&ocirc;t
+riches...</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p>Quand Mme Bordas eut fait toutes les f&ecirc;tes de notre
+voisinage,<br>
+ l&#146;envie lui vint de s&#146;essayer dans les villes.</p>
+
+<p>L&agrave;, comme au village, la Montelaise fit flor&egrave;s.
+Elle chantait la<br>
+ Pologne avec son drapeau &agrave; la main; elle y mettait tant
+d&#146;&acirc;me, tant<br>
+ de frisson, qu&#146;elle faisait fr&eacute;mir.</p>
+
+<p>En Avignon, &agrave; Cette, &agrave; Toulouse, &agrave;
+Bordeaux, elle &eacute;tait ador&eacute;e du<br>
+ peuple. Tellement qu&#146;elle se dit:</p>
+
+<p>-- Maintenant, il n&#146;y a plus que Paris!</p>
+
+<p>Elle monta donc &agrave; Paris. Paris est l&#146;entonnoir qui
+aspire tout. L&agrave;<br>
+ comme ailleurs, et plus encore, elle fut l&#146;idole de la
+foule.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions aux derniers jours de l&#146;Empire; la
+ch&acirc;taigne commen&ccedil;ait &agrave;<br>
+ fumer, et Mme Bordas chanta la <i>Marseillaise</i>. Jamais
+cantatrice<br>
+ n&#146;avait dit cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle
+fr&eacute;n&eacute;sie;<br>
+ les ouvriers des barricades crurent voir, devant eux, la
+libert&eacute;<br>
+ resplendissante, et Tony R&eacute;veillon, un po&egrave;te de
+Paris, disait, dans<br>
+ la journal :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Elle nous vient de la Provence,<br>
+ O&ugrave; soufflent les vents de la mer,<br>
+ O&ugrave; l&#146;on respire l&#146;&eacute;loquence,<br>
+ Tout enfant, en respirant l&#146;air.<br>
+ Tous les bras sont tendus vers elle...<br>
+ Nous te saluons, &ocirc; Beaut&eacute;:<br>
+ Pour suivre tes pas, immortelle,<br>
+ Nous quitterons notre Cit&eacute;.<br>
+ Tu nous m&egrave;neras aux fronti&egrave;res,<br>
+ A ton moindre geste soumis,<br>
+ Car tous les peuples sont nos fr&egrave;res,<br>
+ Et les tyrans nos ennemis.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>III</p>
+
+<p>H&eacute;las! &agrave; la fronti&egrave;re, trop vite il
+fallut aller. La guerre, la<br>
+ d&eacute;faite, la r&eacute;volution, le si&egrave;ge
+s&#146;amoncel&egrave;rent coup sur coup. Puis<br>
+ vint la Commune et son train du diable.</p>
+
+<p>La folle Montelaise, &eacute;perdue l&agrave;-dedans comme un
+oiseau dans la<br>
+ temp&ecirc;te, ivre d&#146;ailleurs de fum&eacute;e, de
+tourbillonnement, de<br>
+ popularit&eacute;, leur chanta <i>Marianne</i> comme un petit
+d&eacute;mon. Elle aurait<br>
+ chant&eacute; dans l&#146;eau; encore mieux dans le feu!</p>
+
+<p>Un jour, l&#146;&eacute;meute l&#146;enveloppa dans la rue et
+l&#146;emporta comme une<br>
+ paille dans le palais des Tuileries.</p>
+
+<p>La populace reine se donnait une f&ecirc;te dans les salons
+imp&eacute;riaux. Des<br>
+ bras noirs de poudre saisirent Marianne -- car Mme Bordas
+&eacute;tait pour<br>
+ eux Marianne -- et la camp&egrave;rent sur le tr&ocirc;ne, au
+milieu des drapeaux<br>
+ rouges.</p>
+
+<p>-- Chante-nous, lui cri&egrave;rent-ils, la derni&egrave;re
+chanson que vont<br>
+ entendre les vo&ucirc;tes de ce palais maudit!</p>
+
+<p>Et la petite de Monteux, avec le bonnet rouge coiffant ses
+cheveux<br>
+ blonds, leur chanta... <i>la Canaille</i>.</p>
+
+<p>Un formidable cri: "Vive la R&eacute;publique!" suivit le
+dernier refrain.<br>
+ Seulement, une voix perdue dans la foule r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>-- <i>Vivo sant Gent!</i></p>
+
+<p>La Montelaise n&#146;y vit plus, deux larmes brill&egrave;rent
+dans ses yeux<br>
+ bleus, et elle devint p&acirc;le comme une morte.</p>
+
+<p>-- Ouvrez, donnez-lui de l&#146;air! cria-t-on en voyant que
+le coeur lui<br>
+ manquait...</p>
+
+<p>Ah! non, pauvre Rose! ce n&#146;&eacute;tait pas l&#146;air
+qui lui manquait: c&#146;&eacute;tait<br>
+ Monteux, c&#146;&eacute;tait saint Gent dans la montagne, et
+l&#146;innocente joie des<br>
+ f&ecirc;tes de Provence.</p>
+
+<p>La foule, cependant, avec ses drapeaux rouges,
+s&#146;&eacute;coulait en hurlant<br>
+ par les portails ouverts.</p>
+
+<p>Sur Paris, de plus en plus, tonnait la canonnade: des bruits
+sombres,<br>
+ sinistres couraient dans les rues, de longues fusillades<br>
+ s&#146;entendaient au lointain, l&#146;odeur du p&eacute;trole
+vous coupait l&#146;haleine,<br>
+ et quelques heures apr&egrave;s, le feu des Tuileries montait
+jusqu&#146;aux<br>
+ nues.</p>
+
+<p>Pauvre petite Montelaise: nul n&#146;en a plus ou&iuml;
+parler.</p>
+
+<p>(<i>Almanach Proven&ccedil;al de 1873</i>.)</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>L'HOMME POPULAIRE</h4>
+
+<p>Le maire de Gigognan m&#146;avait invit&eacute;, l&#146;autre
+ann&eacute;e, &agrave; la f&ecirc;te de son<br>
+ village. Nous avions &eacute;t&eacute; sept ans camarades
+d&#146;&eacute;critoire aux &eacute;coles<br>
+ d&#146;Avignon, mais depuis lors, nous ne nous &eacute;tions
+plus vus.</p>
+
+<p>-- B&eacute;n&eacute;diction de Dieu, s&#146;&eacute;cria-t-il
+en m&#146;apercevant, tu es toujours<br>
+ le m&ecirc;me: frais comme un barbeau, joli comme un sou, droit
+comme une<br>
+ quille... Je t&#146;aurais reconnu sur mille.</p>
+
+<p>-- Oui, je suis toujours le m&ecirc;me, lui
+r&eacute;pondis-je, seulement la vue<br>
+ baisse un peu, les tempes rient, les cheveux blanchissent et,
+quand<br>
+ les cimes sont blanches, les vallons ne sont gu&egrave;re
+chauds.</p>
+
+<p>-- Bah! me fit-il, bon gar&ccedil;on, vieux taureau fait
+sillon droit et ne<br>
+ devient pas vieux qui veut... Allons, allons d&icirc;ner.</p>
+
+<p>Vous savez comme on mange aux f&ecirc;tes de village, et chez
+l&#146;ami<br>
+ Lassagne, je vous r&eacute;ponds qu&#146;il ne fait pas froid;
+il y eut un d&icirc;ner<br>
+ qui se faisait dire "vous": des coquilles
+d&#146;&eacute;crevisses, des truites<br>
+ de la Sorgue, rien que des viandes fines et du vin
+cachet&eacute;, le petit<br>
+ verre du milieu, des liqueurs de toute sorte et, pour nous
+servir &agrave;<br>
+ table, un tendron de vingt ans qui... Je n&#146;en dis pas
+plus.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;s au dessert, nous entendons dans la rue un
+bourdonnement:<br>
+ <i>vounvoun; vounvoun</i>; c&#146;&eacute;tait le tambourin. La
+jeunesse du lieu<br>
+ venait, selon l&#146;usage, toucher l&#146;aubade au consul.</p>
+
+<p>-- Ouvre la porte; Fran&ccedil;onnette, cria mon ami Lassagne,
+va qu&eacute;rir les<br>
+ fouaces et, allons, rince les verres.</p>
+
+<p>Cependant les m&eacute;n&eacute;triers battaient leur
+tambourinade. Quand ils<br>
+ eurent fini, les abb&eacute;s de la jeunesse, le bouquet
+&agrave; la veste,<br>
+ entr&egrave;rent dans la salle avec les tambourins, avec le
+valet de ville<br>
+ qui portait fi&egrave;rement les prix des jeux au haut
+d&#146;une perche, avec<br>
+ les farandoleurs et la foule des filles.</p>
+
+<p>Les verres se remplirent de bon vin d&#146;Alicante. Tous les
+cavaliers,<br>
+ chacun &agrave; son tour, coup&egrave;rent une corne de galette,
+on trinqua<br>
+ p&ecirc;le-m&ecirc;le &agrave; la sant&eacute; de M. le maire,
+et puis,</p>
+
+<p>M. le maire, lorsque tout le monde eut bu et plaisant&eacute;
+un moment,<br>
+ leur adressa ces paroles :</p>
+
+<p>-- Mes enfants, dansez tant que vous voudrez, amusez-vous tant
+que<br>
+ vous pourrez, soyez toujours polis avec les &eacute;trangers;
+sauf de vous<br>
+ battre et de lancer des projectiles, vous avez toute
+permission.</p>
+
+<p>-- Vive monsieur Lassagne! s&#146;&eacute;cria la
+jeunesse.</p>
+
+<p>On sortit et la farandole se mit en train. Lorsque tous
+furent<br>
+ dehors, je demandai &agrave; Lassagne:</p>
+
+<p>-- Combien y a-t-il de temps que tu es maire de Gigognan?</p>
+
+<p>-- Il y a cinquante ans, mon cher.</p>
+
+<p>-- S&eacute;rieusement? il y a cinquante ans?</p>
+
+<p>-- Oui, oui, il y a cinquante ans. J&#146;ai vu passer, mon
+beau, onze<br>
+ gouvernements, et je ne crois pas mourir, si le bon Dieu
+m&#146;aide, sans<br>
+ en enterrer encore une demi-douzaine.</p>
+
+<p>-- Mais comment as-tu fait pour sauver ton &eacute;charpe
+entre tant de<br>
+ g&acirc;chis et de r&eacute;volutions?</p>
+
+<p>-- Eh! mon ami de Dieu, c&#146;est l&agrave; le pont aux
+&acirc;nes. Le peuple, le<br>
+ brave peuple, ne demande qu&#146;&agrave; &ecirc;tre
+men&eacute;. Seulement, pour le mener,<br>
+ tous n&#146;ont pas le bon biais. Il en est qui te disent: il le
+faut<br>
+ mener raide. D&#146;autres te disent: il le faut mener doux; et
+moi,<br>
+ sais-tu ce que je dis? il le faut mener gaiement.</p>
+
+<p>"Regarde les bergers: les bons bergers ne sont pas ceux qui
+ont<br>
+ toujours le b&acirc;ton lev&eacute;; ce n&#146;est pas non plus
+ceux qui se couchent<br>
+ sous un saule et dorment au talus des champs. Les bons bergers
+sont<br>
+ ceux qui, devant leur troupeau, tranquillement cheminent en
+jouant du<br>
+ chalumeau. Le b&eacute;tail qui se sent libre, et qui l&#146;est
+effectivement,<br>
+ broute avec app&eacute;tit le p&acirc;turin et le laiteron. Puis
+lorsqu&#146;il a le<br>
+ ventre plein et que vient l&#146;heure de rentrer, le berger sur
+son fifre<br>
+ joue l&#146;air de la retraite et le troupeau content reprend la
+route du<br>
+ bercail.</p>
+
+<p>"Mon ami, je fais de m&ecirc;me, je joue du chalumeau, mon
+troupeau suit.</p>
+
+<p>-- Tu joues du chalumeau: c&#146;est bon &agrave; dire... Mais
+enfin, dans ta<br>
+ commune, tu as des blancs, tu as des rouges, tu as des
+t&ecirc;tus et tu as<br>
+ des dr&ocirc;les, comme partout! allons, et quand viennent les
+&eacute;lections<br>
+ pour un d&eacute;put&eacute;, par exemple, comment fais-tu?</p>
+
+<p>-- Comment je fais? Eh! mon bon, je laisse faire... Car, de
+dire aux<br>
+ blancs: "Votez pour la r&eacute;publique" serait perdre sa peine
+et son<br>
+ latin, comme de dire aux rouges: "Votez pour Henri V." autant
+cracher<br>
+ contre ce mur.</p>
+
+<p>-- Mais les ind&eacute;cis, ceux qui n&#146;ont pas
+d&#146;opinion, les pauvres<br>
+ innocents, toutes les bonnes gens qui louvoient o&ugrave; le
+vent les<br>
+ pousse?</p>
+
+<p>-- Ah! ceux-l&agrave;, quand parfois, dans la boutique du
+barbier, ils me<br>
+ demandent mon avis:</p>
+
+<p>-- Tenez, leur dis-je, Bassaquin ne vaut pas mieux que
+Bassacan. Si<br>
+ vous votez pour Bassaquin, cet &eacute;t&eacute; vous aurez des
+puces; et si vous<br>
+ votez pour Bassacan, vous aurez des puces cet &eacute;t&eacute;.
+Pour Gigognan,<br>
+ voyez-vous, mieux vaut une bonne pluie que toutes les promesses
+que<br>
+ font les candidats... Ah! ce serait diff&eacute;rent, si vous
+nommiez des<br>
+ paysans: tant que, pour d&eacute;put&eacute;s, vous ne nommerez
+pas des paysans,<br>
+ comme cela se fait en Su&egrave;de et en Danemark, vous ne serez
+pas<br>
+ repr&eacute;sent&eacute;s. Les avocats, les m&eacute;decins, les
+journalistes, les petits<br>
+ bourgeois de toute esp&egrave;ce que vous envoyez l&agrave;-haut
+ne demandent<br>
+ qu&#146;une chose: rester &agrave; Paris autant que possible
+pour traire la vache<br>
+ et tirer au r&acirc;telier. Ils se fichent pas mal de notre
+Gigognan! Mais<br>
+ si, comme je le dis, vous, vous d&eacute;l&eacute;guiez des
+paysans, ils<br>
+ penseraient &agrave; l&#146;&eacute;pargne, ils diminueraient
+les gros traitements, ils<br>
+ ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux,
+ils<br>
+ aboliraient les Droits-R&eacute;unis, et se h&acirc;teraient de
+r&eacute;gler les<br>
+ affaires pour s&#146;en revenir avant la moisson... Dire
+pourtant qu&#146;il y<br>
+ a en France plus de vingt millions de <i>pieds-terreux</i> et
+qu&#146;ils n&#146;ont<br>
+ pas l&#146;adresse d&#146;envoyer trois cents d&#146;entre eux
+pour repr&eacute;senter la<br>
+ <i>terre</i>! Que risqueraient-ils d&#146;essayer? Ce serait
+bien difficile<br>
+ qu&#146;ils fissent plus mal que les autres!</p>
+
+<p>"Et chacun de me r&eacute;pondre: "Ah! ce M. Lassagne: tout en
+badinant, il<br>
+ a raison peut-&ecirc;tre."</p>
+
+<p>-- Mais revenons, lui dis-je; toi personnellement, toi
+Lassagne,<br>
+ comment as-tu fait pour conserver dans Gigognan ta
+popularit&eacute; et ton<br>
+ autorit&eacute; pendant cinquante ans de suite?</p>
+
+<p>-- Ho! c&#146;est la moindre des choses. Tiens, levons-nous de
+table, nous<br>
+ irons prendre l&#146;air et quand tu auras fait avec moi, une ou
+deux<br>
+ fois, le tour de Gigognan, tu en sauras autant que moi.</p>
+
+<p>Et nous nous lev&acirc;mes de table, nous allum&acirc;mes un
+cigare et nous<br>
+ all&acirc;mes voir les <i>joies</i>.</p>
+
+<p>Devant nous, en sortant, une partie de boules &eacute;tait
+engag&eacute;e sur la<br>
+ route. Le tireur enleva le but et le rempla&ccedil;a par sa
+boule. Du coup,<br>
+ sans le vouloir, il donna deux points aux autres.</p>
+
+<p>-- Sacr&eacute; coquin de sort! cria M. Lassagne, voil&agrave;
+qui s&#146;appelle tirer!<br>
+ Mes compliments, Jean-Claude, j&#146;ai vu bien des parties,
+mais je<br>
+ t&#146;assure que jamais je ne vis enlever comme cela un
+cochonnet! Tu es<br>
+ un fameux tireur!</p>
+
+<p>Et nous fil&acirc;mes. Peu apr&egrave;s, nous rencontrions
+deux jeunes filles qui<br>
+ allaient se promener.</p>
+
+<p>-- Regarde-moi donc &ccedil;a, dit Lassagne &agrave; haute
+voix, si on ne croirait<br>
+ pas deux reines! La jolie tournure! Quels fins minois! Et
+ces<br>
+ pendants d&#146;oreilles &agrave; la derni&egrave;re mode!
+C&#146;est la fleur de Gigognan.</p>
+
+<p>Les deux fillettes tourn&egrave;rent la t&ecirc;te et
+souriantes nous salu&egrave;rent.</p>
+
+<p>En traversant la place, nous pass&acirc;mes pr&egrave;s
+d&#146;un vieillard qui &eacute;tait<br>
+ assis devant sa porte.</p>
+
+<p>-- Eh bien! ma&icirc;tre Guintrand, lui dit M. Lassagne, cette
+ann&eacute;e-ci<br>
+ luttons-nous pour homme ou demi-homme?</p>
+
+<p>-- Ah! mon pauvre monsieur, nous ne luttons pour rien du
+tout,<br>
+ r&eacute;pondit ma&icirc;tre Guintrand.</p>
+
+<p>-- Vous rappelez-vous, ma&icirc;tre Guintrand, cette
+ann&eacute;e o&ugrave;, sur le pr&eacute;,<br>
+ se pr&eacute;sent&egrave;rent Meissonier, Qu&eacute;quine,
+Rabasson, les trois plus fiers<br>
+ lutteurs de la Provence, et que vous les renvers&acirc;tes sur
+les &eacute;paules<br>
+ tous les trois?</p>
+
+<p>-- Vous ne voulez pas que je me rappelle? fit le vieux lutteur
+en<br>
+ s&#146;allumant: c&#146;est l&#146;ann&eacute;e o&ugrave;
+l&#146;on prit la citadelle d&#146;Anvers. La<br>
+ <i>joie</i> &eacute;tait de cent &eacute;cus, avec un mouton
+pour les demi-hommes. Le<br>
+ pr&eacute;fet d&#146;Avignon qui me toucha la main! Les gens de
+B&eacute;darride qui<br>
+ pens&egrave;rent se battre avec ceux de Courtezon, car qui
+&eacute;tait pour moi,<br>
+ qui &eacute;tait contre... Ah! quel temps! &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; d&#146;&agrave; pr&eacute;sent o&ugrave;
+leurs<br>
+ luttes... Mieux vaut n&#146;en point parler, car on ne voit plus
+d&#146;hommes,<br>
+ plus d&#146;hommes, cher monsieur... D&#146;ailleurs ils
+s&#146;entendent entre eux.</p>
+
+<p>Nous serr&acirc;mes la main au vieux et continu&acirc;mes la
+promenade.<br>
+ Justement, le cur&eacute; sortait de son presbyt&egrave;re.</p>
+
+<p>-- Bonjour, messieurs.</p>
+
+<p>-- Bonjour; ah! tenez, dit Lassagne, monsieur le Cur&eacute;,
+puisque je<br>
+ vous vois, je vais vous parler de ceci: ce matin, &agrave; la
+messe, je<br>
+ m&#146;avisais que notre &eacute;glise se fait par trop
+&eacute;troite, surtout les<br>
+ jours de f&ecirc;te... Croyez-vous que nous ferions mal de
+penser &agrave;<br>
+ l&#146;agrandir?</p>
+
+<p>-- Sur ce point, monsieur le Maire, je suis en plein de votre
+avis:<br>
+ vrai, les jours de c&eacute;r&eacute;monie, on ne peut plus
+s&#146;y retourner.</p>
+
+<p>-- Monsieur le Cur&eacute;, je vais m&#146;en occuper;
+&agrave; la premi&egrave;re r&eacute;union du<br>
+ conseil municipal je poserai la question, nous la mettrons
+&agrave; l&#146;&eacute;tude,<br>
+ et si &agrave; la pr&eacute;fecture on veut nous venir en
+aide...</p>
+
+<p>-- Monsieur le Maire, je suis ravi et je ne peux que vous
+remercier.</p>
+
+<p>Un moment apr&egrave;s, nous nous heurt&acirc;mes &agrave; un
+gros gars qui, la veste sur<br>
+ l&#146;&eacute;paule, allait entrer au caf&eacute;.</p>
+
+<p>-- C&#146;est &eacute;gal, lui dit Lassagne, il para&icirc;t,
+mon gar&ccedil;on, que tu n&#146;es<br>
+ pas moisi: on dit que tu l&#146;as secou&eacute;, le marjolet
+qui en contait &agrave;<br>
+ Madelon pour prendre ta place.</p>
+
+<p>-- N&#146;ai-je pas bien fait, monsieur le Maire?</p>
+
+<p>-- Bravo, mon Joselet: ne te laisse pas manger ta soupe...
+Seulement,<br>
+ une autre fois, vois-tu? ne tape pas si fort.</p>
+
+<p>-- Allons, dis-je &agrave; Lassagne, je commence &agrave;
+comprendre: tu emploies<br>
+ la savonnette.</p>
+
+<p>-- Attends encore, me r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>Comme nous sortions des remparts, nous voyons venir un
+troupeau qui<br>
+ tenait tout le chemin, et Lassagne cria au p&acirc;tre:</p>
+
+<p>-- Rien qu&#146;au bruit de tes sonnailles, j&#146;ai dit: ce
+doit &ecirc;tre<br>
+ Georges! Et je ne me suis pas tromp&eacute;: le joli groupement
+d&#146;ouailles!<br>
+ les gaillardes brebis! Mais que leur fais-tu manger? J&#146;en
+suis s&ucirc;r:<br>
+ l&#146;une portant l&#146;autre, tu ne les donnerais pas pour
+dix &eacute;cus au<br>
+ moins...</p>
+
+<p>-- Ah! certes non, r&eacute;pliqua Georges... Je les achetai
+&agrave; la Foire<br>
+ Froide, cet hiver: presque toutes m&#146;ont fait l&#146;agneau,
+et elles m&#146;en<br>
+ feront un second, m&#146;est avis.</p>
+
+<p>-- Non seulement un second, mais des b&ecirc;tes pareilles
+pourront te<br>
+ donner des jumeaux.</p>
+
+<p>-- Dieu vous entende, monsieur Lassagne!</p>
+
+<p>Nous finissions &agrave; peine de causer avec le p&acirc;tre
+que nous v&icirc;mes venir,<br>
+ cahin-caha un charretier, qui avait nom Sabaton.</p>
+
+<p>-- Dis, Sabaton? l&#146;interpella ainsi Lassagne, tu vas
+m&#146;en croire ou<br>
+ non: niais avec ta charrette tu &eacute;tais encore,
+j&#146;estime, &agrave; une<br>
+ demi-lieue d&#146;ici que j&#146;ai devin&eacute; ton coup de
+fouet.</p>
+
+<p>-- Vraiment? monsieur Lassagne.</p>
+
+<p>-- Mon ami, il n&#146;y a que toi pour faire ainsi claquer la
+m&egrave;che.</p>
+
+<p>Et Sabaton, pour prouver que Lassagne disait vrai,
+d&eacute;cocha un coup de<br>
+ fouet qui nous fendit les oreilles.</p>
+
+<p>Bref, en nous avan&ccedil;ant, nous atteign&icirc;mes une
+vieille qui, le long des<br>
+ foss&eacute;s, ramassait de la chicor&eacute;e.</p>
+
+<p>-- Tiens, c&#146;est toi, B&eacute;reng&egrave;re? lui dit
+Lassagne en l&#146;accostant; eh<br>
+ bien! par derri&egrave;re, avec ton fichu rouge, je te prenais
+pour T&eacute;r&eacute;son,<br>
+ la belle-fille du Cacha: tu lui ressembles tout &agrave;
+fait!</p>
+
+<p>-- Moi? oh! monsieur Lassagne, mais songez que j'ai septante
+ans!</p>
+
+<p>-- Oh! va, va, par derri&egrave;re, si tu pouvais te voir, tu
+ne montres pas<br>
+ mis&egrave;re et l&#146;on vendangerait avec de plus vilains
+paniers.</p>
+
+<p>-- Ce monsieur Lassagne! il faut toujours qu&#146;il
+plaisante, disait la<br>
+ vieille en pouffant de rire. Puis se tournant vers moi, la
+comm&egrave;re me<br>
+ fit:</p>
+
+<p>-- Voyez, monsieur, ce n&#146;est pas fa&ccedil;on de parler,
+mais ce M. Lassagne<br>
+ est une cr&egrave;me d&#146;homme. Il est familier avec tous. Il
+parlerait,<br>
+ voyez-vous, au dernier du pays, &agrave; un<br>
+ enfant d&#146;un an! Aussi il y a cinquante ans qu&#146;il est
+maire de<br>
+ Gigognan et il le sera toute sa vie.</p>
+
+<p>-- Eh bien! coll&egrave;gue, me fit Lassagne, ce n&#146;est
+pas moi, n&#146;est-ce<br>
+ pas? qui le lui ai fait dire. Tous, nous aimons les bons
+morceaux;<br>
+ tous nous aimons les compliments; et nous nous complaisons tous
+aux<br>
+ bonnes mani&egrave;res. Que ce soit avec les femmes, que ce soit
+avec les<br>
+ rois, que ce soit avec le peuple, qui veut r&eacute;gner doit
+plaire. Et<br>
+ voil&agrave; le secret du maire de Gigognan.</p>
+
+<p>(<i>Almanach proven&ccedil;al de 1883</i>.)</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XIV</h2>
+
+<h3>LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES</h3>
+
+<p>La caravane de Beaucaire. -- Le charretier Lamouroux. -- Les
+rouliers<br>
+ de Provence. -- Alarde la folle. -- La Camargue en pataugeant.
+-- Les<br>
+ filles sur le dos. -- La Mecque du golfe. -- La descente des
+chasses,<br>
+ -- Le retour par Aigues-Mortes.</p>
+
+<p>J&#146;avais toute ma vie ou&iuml; parler de la Camargue et
+des Saintes-Maries<br>
+ et de leur p&egrave;lerinage, mais je n&#146;y &eacute;tais
+jamais all&eacute;. Au printemps de<br>
+ cette ann&eacute;e-l&agrave; (1855), j&#146;&eacute;crivis
+&agrave; l&#146;ami Mathieu, toujours pr&ecirc;t pour<br>
+ les excursions: "Veux- tu venir avec moi aux Saintes?"</p>
+
+<p>"Oui," me r&eacute;pondit-il. L&#146;on se donna rendez-vous
+&agrave; Beaucaire, au<br>
+ quartier de la Condamine, d&#146;o&ugrave; tous les ans, le 24
+mai, partait une<br>
+ caravane pour les Saintes-Maries de la Mer; et avec une
+multitude de<br>
+ femmes, de jeunes filles, d&#146;enfants, d&#146;hommes du
+peuple, tass&eacute;s sur<br>
+ des charrettes, un peu apr&egrave;s minuit nous nous m&icirc;mes
+en route. Je vous<br>
+ laisse &agrave; penser si les carrioles avaient leur charge:
+nous &eacute;tions sur<br>
+ la n&ocirc;tre quatorze p&egrave;lerins.</p>
+
+<p>Le brave charretier, un nomm&eacute; Lamouroux, de ces
+Proven&ccedil;aux diserts<br>
+ qui ne sont entrepris sur rien, nous fit placer devant, assis
+sur le<br>
+ brancard et les jambes pendantes. Lui, la moiti&eacute; du
+temps, &agrave; la<br>
+ gauche de sa b&ecirc;te, tout en battant du feu pour allumer sa
+pipe, nous<br>
+ marchait c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te et le fouet sur la
+nuque. Lorsqu&#146;il &eacute;tait<br>
+ fatigu&eacute;, il se nichait dans un si&egrave;ge suspendu
+devant la roue et que<br>
+ les charretiers nomment <i>porte-fain&eacute;ant</i>.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re moi, emb&eacute;guin&eacute;e dans sa mante de
+laine, il y avait une<br>
+ jeunesse qu&#146;on appelait Alarde et qui, sur un matelas
+blottie avec sa<br>
+ m&egrave;re, me tenait ses pieds dans le dos. Mais n&#146;ayant
+pas fait encore<br>
+ connaissance avec nos voisines, qui entre elles babillaient,
+nous<br>
+ causions, Mathieu et moi, avec le charretier.</p>
+
+<p>-- Ainsi, vous autres, d&#146;o&ugrave; &ecirc;tes-vous,
+s&#146;il n&#146;y a pas d&#146;indiscr&eacute;tion?<br>
+ commen&ccedil;a ma&icirc;tre Lamouroux.</p>
+
+<p>Nous r&eacute;pond&icirc;mes:</p>
+
+<p>-- De Maillane.</p>
+
+<p>-- Ho! vous n&#146;&ecirc;tes donc pas de loin... Je
+l&#146;avais bien vu &agrave; votre<br>
+ parler. <i>Charretier de Maillane verse en pays de
+plaine.</i></p>
+
+<p>-- Mais pas tous, mon bonhomme.</p>
+
+<p>-- Allons, fit Lamouroux, c&#146;est un dicton pour
+plaisanter... Et<br>
+ tenez, j&#146;ai connu, quand j&#146;allais sur la route, un
+roulier de<br>
+ Maillane qui &eacute;tait &eacute;quip&eacute;, vraiment, comme
+saint Georges: on<br>
+ l&#146;appelait l&#146;Ortolan.</p>
+
+<p>-- Vous parlez de quelques ann&eacute;es!</p>
+
+<p>-- Ah! messieurs, je vous parle de l&#146;&eacute;poque du
+roulage, avant, que<br>
+ les mangeurs, avec leurs chemins de fer, nous eussent tous
+ruin&eacute;s. Je<br>
+ vous parle, moi, de quand la foire de Beaucaire &eacute;tait
+dans sa<br>
+ splendeur, de quand la premi&egrave;re tartane qui arrivait
+&agrave; la foire<br>
+ gagnait la prime du mouton dont la peau &eacute;tait pendue par
+les<br>
+ mariniers vainqueurs au bout du grand m&acirc;t du navire; je
+vous parle,<br>
+ moi, de quand les chevaux de halage &eacute;taient insuffisants
+pour<br>
+ remonter sur le Rh&ocirc;ne les monceaux de marchandises qui
+&agrave; Beaucaire se<br>
+ vendaient, et du temps o&ugrave; les charretiers, -- vous ne
+vous en<br>
+ souvenez pas, vous qui &ecirc;tes jeunes, -- les rouliers, les
+voituriers,<br>
+ qui baffaient les grandes routes et s&#146;en croyaient les
+ma&icirc;tres,<br>
+ faisaient claquer leur fouet de Marseille &agrave; Paris et de
+Paris &agrave; Lille<br>
+ en Flandre!</p>
+
+<p>Et Lamouroux, une fois lanc&eacute; sur le chapitre du
+roulage, pendant<br>
+ qu&#146;au clair de lune sa b&ecirc;te cheminait tout doux, nous
+en tint de<br>
+ taill&eacute; jusqu&#146;au lever du soleil.</p>
+
+<p>-- Ah! disait-il, il fallait voir, vers le Pont de Bon-Pas ou
+&agrave; la<br>
+ Viste de Marseille, sur ce grand chemin de vingt-quatre pas de
+large,<br>
+ il fallait voir ces files de charrettes charg&eacute;es, de
+carrioles<br>
+ b&acirc;ch&eacute;es, de haquets bien garrott&eacute;s, lesquels
+se touchaient tous, ces<br>
+ rang&eacute;es d&#146;attelages superbes, &eacute;quipages de
+trois, de quatre, de six<br>
+ b&ecirc;tes, qui descendaient sur Marseille ou qui montaient sur
+Paris,<br>
+ charriant le bl&eacute;, le vin, les poches d&#146;avoine, les
+ballots de morues,<br>
+ les barils d&#146;anchois ou les pains de savon, cahin-caha,
+bredi-breda,<br>
+ et &agrave; la garde de Dieu, comme disaient alors les lettres
+de voiture!</p>
+
+<p>Et quand nous traversions un village, messieurs, des tas de
+polissons<br>
+ se pendaient au barreau de la queue de la charrette et s&#146;y
+faisaient<br>
+ tra&icirc;nasser, pendant que criaient les autres:</p>
+
+<p>"Derri&egrave;re, derri&egrave;re, charretier!"</p>
+
+<p>De loin en loin, le long de la route, il y avait pour le
+d&icirc;ner, pour<br>
+ le souper ou le coucher une auberge c&eacute;l&egrave;bre avec
+sa belle h&ocirc;tesse au<br>
+ visage riant, avec sa grande cuisine et sa grande
+chemin&eacute;e o&ugrave; la<br>
+ broche tournait des porcs entiers sut les landiers, avec sa
+porte<br>
+ large ouverte, avec ses &eacute;curies vastes comme des
+&eacute;glises, o&ugrave; deux<br>
+ rang&eacute;es de cr&egrave;ches allaient se prolongeant et
+o&ugrave; sur la muraille<br>
+ &eacute;tait coll&eacute;e l&#146;image colori&eacute;e de saint
+Eloi. Ces cabarets<br>
+ s&#146;appelaient: la Graille (en fran&ccedil;ais la
+<i>Corneille</i>), Saint-Martin,<br>
+ le Lion- d&#146;Or, le Cheval-Blanc, la Mule-Noire, le
+Chapeau-Rouge, la<br>
+ Belle-H&ocirc;tesse, le Grand-Logis, que sais-je, moi? et il se
+parlait<br>
+ d&#146;eux &agrave; cent lieues &agrave; l&#146;entour.</p>
+
+<p>De loin en loin, le long de la route, il y avait des
+bourreliers qui<br>
+ mettaient en montre un collier neuf, des charrons qui au
+besoin<br>
+ pouvaient r&eacute;parer les roues, des forgerons
+m&acirc;chur&eacute;s qui pour enseigne<br>
+ avaient un fer &agrave; cheval, de petits boutiquiers qui,
+derri&egrave;re leurs<br>
+ vitres, exposaient des paquets de cordelette &agrave; fouet
+ainsi que des<br>
+ chapeaux de pipe; et de petites buvettes qui avaient devant
+leur<br>
+ porte un treillage blanchi par la poussi&egrave;re du chemin --
+o&ugrave; venaient<br>
+ les charretiers siroter pour un sou leur goutte
+d&#146;eau-de-vie.</p>
+
+<p>Tanguant du dos, r&eacute;glant leur pas sur le cahot des
+attelages, et<br>
+ saluant du fouet tout ce monde connu, les fameux charretiers<br>
+ marchaient arrogamment, une main &agrave; la r&ecirc;ne et de
+l&#146;autre le fouet,<br>
+ avec la blouse bleue, la culotte de velours, le bonnet
+multicolore,<br>
+ la limousine au vent, aux jambes les houseaux, tant&ocirc;t
+criant: "Hue!"<br>
+ tant&ocirc;t criant: "Dia!"<br>
+ tant&ocirc;t criant: "Hurhau!" Et quand la route &eacute;tait
+luisante et que le<br>
+ voyage allait bien et que les roues claquaient aux bo&icirc;tes
+des moyeux,<br>
+ ils chantaient, au pas des b&ecirc;tes et au tintement des
+grelots, la<br>
+ chanson des rouliers :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Un roulier qui est bien mont&eacute;<br>
+ Doit avoir des roues<br>
+ De six pouces, &agrave; la Marlborough:<br>
+ &Ccedil;a, c&#146;est &agrave; la mode!<br>
+ Un essieu de dix empans<br>
+ Et un petit bidet blanc<br>
+ Pour le gouvernage<br>
+ De son &eacute;quipage.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Comment ne pas chanter? La voiture se payait bien:
+d&#146;Arles &agrave; Lyon,<br>
+ sept livres par quintal... Franc d'accident, un charretier avec
+sa<br>
+ couple pouvait gagner sans peine son louis d&#146;or par
+jour.</p>
+
+<p>Aussi on portait beau sur les routes de France! Nos rouliers
+&eacute;taient<br>
+ glorieux. Oh! les chevaux superbes! Quels mulets! Les
+gaillardes<br>
+ b&ecirc;tes! Les limoniers, les brancardiers, les cordiers, les
+chefs de<br>
+ file, tout cela &eacute;tait garni, harnach&eacute; &agrave;
+faire plaisir. Les museli&egrave;res<br>
+ avaient des franges, les licous avaient des clochettes, les
+bridons<br>
+ avaient des houppes de toutes les couleurs. Les colliers
+redressaient<br>
+ leurs chaperons cornus; les attelles des colliers, comme de
+grandes<br>
+ pennes, tenaient en l&#146;air la longe dans des anneaux de
+verre bleu; la<br>
+ laine des housses moutonnait sur le dos de leurs b&ecirc;tes;
+les<br>
+ couvertures brod&eacute;es avaient des &eacute;mouchettes; les
+surdos, les<br>
+ ventri&egrave;res, les croupi&egrave;res, les harnais, tout
+&eacute;tait contrepoint&eacute;,<br>
+ ajust&eacute; de main de ma&icirc;tre...</p>
+
+<p>Comment n&#146;auraient-ils pas chant&eacute;?</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>En arrivant &agrave; Lyon,<br>
+ Ils nous cherchent noise<br>
+ Et nous font passer dessus<br>
+ Le pont &agrave; bascule:<br>
+ Tout cela, ce sont des gens<br>
+ Qui ne demandent qu'argent<br>
+ Pour faire des dentelles<br>
+ A leur demoiselles.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>De Marseille &agrave; Lyon, les charretiers marchaient
+&agrave; la gauche de leurs<br>
+ b&ecirc;tes, ou, pour parler comme eux, <i>&agrave; dia et de la
+main,</i> parce qu&#146;en<br>
+ ce temps-l&agrave; la longe de la r&ecirc;ne se tenait du
+c&ocirc;t&eacute; gauche. Ils<br>
+ nommaient <i>hors la main</i> l&#146;autre c&ocirc;t&eacute; de
+l&#146;attelage.</p>
+
+<p>Mais l&#146;usage de Provence ne d&eacute;passait pas Lyon. A
+Lyon le climat, le<br>
+ parler, tout changeait. Il fallait donc changer de main et tenir
+la<br>
+ r&ecirc;ne &agrave; la droite. Ensuite la pluie venait, la laide
+pluie<br>
+ continuelle, avec sa fange et ses orni&egrave;res, o&ugrave; il
+fallait cartayer,<br>
+ si vous ne vouliez pas vous perdre. Puis les employ&eacute;s des
+bascules<br>
+ qui vous cherchaient querelle en parlant <i>franchimand</i>...
+Alors en<br>
+ vouliez-vous des mauvaises paroles, des "tonnerres" des
+"Sacr&eacute; Dieu"!<br>
+ Ils juraient, reniaient commue des charretiers: "Hue, Mouret!
+hue,<br>
+ Robin! hue, charogne! ha&iuml;e donc, vieille rosse! ah monstre
+de<br>
+ brigand, la charrette est embourb&eacute;e."</p>
+
+<p>Mais les renforts venaient, avec leurs conducteurs: on
+doublait<br>
+ l'attelage, on doublait, on triplait, et l&#146;&eacute;paule
+&agrave; la roue, on<br>
+ d&eacute;p&ecirc;trait la charrette... Nous voici &agrave;
+l&#146;auberge. Au bruit des coups<br>
+ de fouet, l&#146;h&ocirc;tesse, la chambri&egrave;re, et le
+valet d&#146;&eacute;curie la lanterne<br>
+ &agrave; la main sortaient &agrave; la rencontre des charretiers
+crott&eacute;s. On<br>
+ rentrait l&#146;&eacute;quipage; les b&ecirc;tes
+d&eacute;tel&eacute;es, les mangeoires garnies, on<br>
+ s&#146;en venait souper.</p>
+
+<p>B&eacute;n&eacute;diction de Dieu! avec trente sous par
+t&ecirc;te, on faisait, sur les<br>
+ routes, des crevailles! Les charretiers mangeaient les coudes
+sur la<br>
+ table. Sur la table bedonnait une bouteille de neuf pintes; et
+quand<br>
+ ils avaient bu, ils jetaient derri&egrave;re eux la
+derni&egrave;re goutte du<br>
+ verre. Au milieu du repas, ils se levaient, c &eacute;tait
+l&#146;usage, pour<br>
+ abreuver leurs b&ecirc;tes et leur donner l&#146;avoine; puis
+ils s'attablaient<br>
+ de nouveau pour le r&ocirc;ti. Nous y voil&agrave;! Et vous ne
+vouliez pas qu&#146;ils<br>
+ chantent:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Le matin &agrave; son lever<br>
+ La soupe au fromage:<br>
+ C&#146;est l&agrave; .un friand manger,<br>
+ Qui aime le laitage.<br>
+ Puis, &ccedil;a nous r&eacute;veillera,<br>
+ Un verre de ratafia,<br>
+ Et le long de la route<br>
+ La petite goutte!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Ils appelaient cela "tuer le ver". Ayant battu la pierre
+&agrave; feu, ils<br>
+ allumaient alors la pipe, passaient leur rude main sous le
+joli<br>
+ menton de la gaie chambri&egrave;re -- qui attendait sur la
+porte, donnaient<br>
+ un tour de garrot &agrave; la liure du chargement, et derechef,
+en route!</p>
+
+<p>Maintenant, s&#146;il faut tout dire, la journ&eacute;e sur la
+route n'&eacute;tait pas<br>
+ toujours commode. Sans compter les fondri&egrave;res avec la
+boue jusqu&#146;aux<br>
+ moyeux, les mont&eacute;es &agrave; toute force, les descentes
+&agrave; enrayures, sans<br>
+ compter le bris des rais, les essieux qui rompaient, les
+gendarmes &agrave;<br>
+ moustaches qui &eacute;piaient la plaque des charretiers
+endormis et<br>
+ dressaient, leurs verbaux, des fois, pour &eacute;pargner ou
+gagner du<br>
+ chemin, il fallait br&ucirc;ler l&#146;&eacute;tape,
+c&#146;est-&agrave;-dire passer devant<br>
+ l&#146;auberge sans manger.</p>
+
+<p>D&#146;autres fois, deux charretiers, t&ecirc;tus comme leurs
+mulets, se<br>
+ rencontraient sur la voie: "Coupe, toi! Coupe, moi! Tu ne veux
+pas<br>
+ couper, capon?" Vlan! sur le mufle du limonier un coup de fouet
+qui<br>
+ l&#146;aveuglait et ruait la charrette contre un tas de
+cailloux! Alors de<br>
+ courir aux pieux, aux billots en bois d&#146;yeuse; et il y
+avait sur la<br>
+ route des bagarres effroyables o&ugrave;, d&#146;un coup de
+roulon, on vous<br>
+ d&eacute;cervelait un homme.</p>
+
+<p>Pour la r&egrave;gle du train r&eacute;gnait pourtant un vieil
+usage qui &eacute;tait<br>
+ respect&eacute; de tous: le charretier dont le devant, la
+b&ecirc;te de devant,<br>
+ avait les quatre pieds blancs, &agrave; la mont&eacute;e comme
+&agrave; la descente, avait<br>
+ le droit, messieurs, de ne pas quitter la voie: "<i>Qui a les
+quatre<br>
+ pieds blancs</i>, comme on dit, <i>peut passer partout</i>."</p>
+
+<p>Enfin les charretiers arrivaient &agrave; Paris et allaient
+remiser &agrave; la<br>
+ Grand&#146;Pinte, quartier si populaire, disait mon
+p&egrave;re-grand, qu&#146;avec un<br>
+ coup de sifflet le gouvernement, quand il veut, peut y lever
+cent<br>
+ mille hommes!</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>En arrivant &agrave; Paris,<br>
+ Usances nouvelles:<br>
+ Des tailloles, n&#146;y en a plus,<br>
+ Culottes &agrave; bretelles.<br>
+ Ce ne sont que franchimands<br>
+ Qui attellent &agrave; l&#146;envers<br>
+ Et font tout au beurre...<br>
+ Sur eux le tonnerre!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais en entrant au Grand Village, vive Dieu! c&#146;est
+l&agrave; qu&#146;ils<br>
+ s&#146;appliquaient &agrave; faire claquer le fouet:
+c&#146;&eacute;tait un &eacute;clat r&eacute;p&eacute;t&eacute;,
+un<br>
+ vacarme, un cliquetis qui ressemblait &agrave; la foudre.</p>
+
+<p>-- Allons, disaient les Parisiens, en bouchant des deux mains
+leurs<br>
+ oreilles qui cornaient, les Proven&ccedil;aux arrivent! et
+marche, <i>tron de<br>
+ l&#146;air!</i> crains-tu que la terre te manque?</p>
+
+<p>Il faut dire qu&#146;en ce temps, pour faire p&eacute;ter le
+fouet, les rouliers<br>
+ de Provence &eacute;taient les sans-pareils. Mangechair de
+Tarascon, dans<br>
+ l&#146;affaire d&#146;une lieue, en faisant les coups
+quadruples, avait<br>
+ consomm&eacute; quatre livres de m&egrave;che. Ma&icirc;tre
+Imbert de Beaucaire, rien que<br>
+ d&#146;un coup de fouet, mouchait une chandelle sans
+l&#146;&eacute;teindre! Le<br>
+ Puceron de Ch&acirc;teau-Renard d&eacute;bouchait une bouteille
+sans la jeter &agrave;<br>
+ terre; enfin le gros Charlon de la<br>
+ Pierre-Plantade, d&#146;un coup de m&egrave;che de son fouet,
+vous d&eacute;ferrait,<br>
+ dit-on, un mulet des quatre pieds.</p>
+
+<p>Bref, lorsque les rouliers avaient d&eacute;charg&eacute;
+leurs voitures, serr&eacute; le<br>
+ payement dans le ceinturon de cuir, recharg&eacute; pour
+Marseille et fait<br>
+ une tourn&eacute;e dans le Palais-Royal, ils entonnaient joyeux
+ce dernier<br>
+ couplet:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Tiens, gar&ccedil;on, voil&agrave; pour toi,<br>
+ Va mettre en cheville...<br>
+ Mais l&#146;h&ocirc;tesse a r&eacute;pondu:<br>
+ Moi qui suis jolie,<br>
+ Moi qui te fais tant de bien,<br>
+ Tu ne me donnes donc rien?<br>
+ Par une caresse<br>
+ Calme ma tendresse.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Ayant mis les colliers, ils attelaient alors, et dans vingt
+jours,<br>
+ vingt-deux, vingt-quatre, au bruit r&eacute;gulier des grelots,
+ils<br>
+ retournaient dans la Provence, pour venir triompher, le jour de
+la<br>
+ Saint-&Eacute;loi, &agrave; la <i>Charrette de Verdure</i>: ...
+Et alors au cabaret, en<br>
+ vouliez-vous des r&eacute;cits, avec des h&acirc;bleries et des
+mensonges gros<br>
+ comme le mont Ventoux! L&#146;un, en voyageant de nuit, avait vu
+le falot<br>
+ du feu Saint-Elme, et le follet fantastique s&#146;&eacute;tait
+assis sur sa<br>
+ charrette, peut-&ecirc;tre deux heures de chemin. Un autre, sur
+la route,<br>
+ avait trouv&eacute; une valise, qui pesait! Il devait y avoir
+dedans, pour<br>
+ le moins, cent mille francs... Mais un cavalier masqu&eacute;
+&eacute;tait venu &agrave;<br>
+ bride abattue et l&#146;avait r&eacute;clam&eacute;e au moment
+o&ugrave; notre homme la<br>
+ ramassait pour l&#146;emporter. Un autre avait &eacute;t&eacute;
+arr&ecirc;t&eacute; &agrave; main arm&eacute;e;<br>
+ heureusement pour lui qu&#146;il avait li&eacute; ses louis dans
+le boudin de son<br>
+ catogan, qui &eacute;tait de mode &agrave; cette &eacute;poque,
+-- et les voleurs &agrave;<br>
+ grandes barbes, avec stylets et pistolets doubles, eurent
+beau<br>
+ visiter et fouiller le caisson, ils n&#146;y trouv&egrave;rent
+que le <i>fiasque</i><br>
+ (bouteille cliss&eacute;e).</p>
+
+<p>Un autre avait couch&eacute; au pays des Polacres, qui en
+naissant ne sont<br>
+ pas chr&eacute;tiens. Un autre avait pass&eacute; au pays des
+Pelles de Bois. Il y<br>
+ en a qui croient, racontait-il, que les pelles de bois se font
+comme<br>
+ les sabots ou comme les cuillers, en taillant un morceau de
+bois.<br>
+ Mais c&#146;est l&agrave; une erreur. Les pelles de bois, qui
+servent pour remuer<br>
+ le bl&eacute;, viennent sur des arbres toutes faites, comme ici
+les amandes<br>
+ et les caroubes. Quand nous y pass&acirc;mes, messieurs, la
+r&eacute;colte &eacute;tait<br>
+ rentr&eacute;e et nous ne p&ucirc;mes pas les voir. Mais nous
+nous laiss&acirc;mes dire<br>
+ par des gens du pays que, lorsqu&#146;elles sont sur les arbres,
+qu&#146;elles<br>
+ vont &ecirc;tre m&ucirc;res et que le mistral souffle, elles
+font un tintamarre<br>
+ tel que celui des cr&eacute;celles &agrave; l&#146;office des
+T&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>Un autre affirmait avoir vu, &agrave; Paris, une princesse,
+une belle<br>
+ princesse qui avait un groin de porc; ses parents la
+promenaient<br>
+ d&#146;une grande ville &agrave; l&#146;autre et la faisaient
+voir, la pauvre, dans la<br>
+ lanterne magique et offraient des millions &agrave; celui qui
+l&#146;&eacute;pouserait.</p>
+
+<p>-- Sacr&eacute; coquin de Go&iuml;! disait le vieux Brayasse,
+tout cela est<br>
+ beaucoup et tout cela n&#146;est rien. Ce qui m&#146;a le plus
+surpris, le plus<br>
+ &eacute;pat&eacute; &agrave; Paris, je m&#146;en vais vous le
+dire. Ici dans nos endroits, si<br>
+ quelqu&#146;un parle fran&ccedil;ais, c&#146;est gens qui ont
+&eacute;tudi&eacute;, des bourgeois,<br>
+ des avocats, des commissaires de police, qui ont pass&eacute;
+peut-&ecirc;tre dix<br>
+ ans et plus dans les &eacute;coles... Mais l&agrave;-haut,
+saprelotte! tous savent<br>
+ le fran&ccedil;ais. Vous voyez des moutards qui n&#146;ont pas
+encore sept ans,<br>
+ des mioches pas plus haut que &ccedil;a, avec la m&egrave;che au
+nez, et qui<br>
+ parlent fran&ccedil;ais comme de grandes personnes. Je ne sais
+comment<br>
+ diable ils font.</p>
+
+<p>Le brave Lamouroux, au trantran des charrettes, nous en aurait
+cont&eacute;<br>
+ encore. Seulement nous venions d&#146;arriver au pont de
+Fourques, et au<br>
+ soleil levant s&#146;&eacute;pandaient devant nous, dans le
+delta des deux<br>
+ Rh&ocirc;nes, les immenses plaines basses de la lisi&egrave;re
+de Camargue.</p>
+
+<p>Mais ce qui nous charma plus encore que le soleil (nous
+avions<br>
+ vingt-cinq ans), ce fut la jeune fille qui, comme je l&#146;ai
+dit, &eacute;tait<br>
+ derri&egrave;re nous accroupie avec sa m&egrave;re et qui, toute
+riante et se<br>
+ d&eacute;barrassant du capuce de sa mante, apparut au grand jour
+comme une<br>
+ reine de Jouvence. Un ruban zinzolin entourait gentiment sa
+chevelure<br>
+ cendr&eacute;e qui regorgeait de la coiffe: un regard de sibylle
+quelque peu<br>
+ &eacute;gar&eacute;, le teint d&eacute;licat et clair, la bouche
+arqu&eacute;e, ouverte au rire,<br>
+ elle semblait une tulipe qui, le matin, sort de l&#146;aiguail.
+Nous la<br>
+ salu&acirc;mes, ravis. Mais elle, Alarde, sans faire attention
+&agrave; nous:</p>
+
+<p>-- M&egrave;re, dit-elle, sommes-nous loin encore des Grandes
+Saintes?</p>
+
+<p>-- Ma fille, nous en sommes, peut-&ecirc;tre bien, &agrave;
+neuf ou dix lieues.</p>
+
+<p>-- Y sera-t-il mon cadet? y sera t-il?</p>
+
+<p>-- Chut ! mignonne.</p>
+
+<p>Et avec un b&acirc;illement qui montra toutes ses dents, ses
+blanches dents<br>
+ de lait, la jouvencelle dit:</p>
+
+<p>-- Le temps me dure! j&#146;ai une faim &agrave; n&#146;y plus
+tenir... Dis, si nous<br>
+ d&eacute;jeunions?</p>
+
+<p>Et elle d&eacute;ploya aussit&ocirc;t sur ses genoux un
+essuie-main de toile<br>
+ &eacute;crue; sa m&egrave;re, d&#146;un cabas sortit du pain,
+des figues, une orange,<br>
+ des dattes, un peu de cervelas et sans c&eacute;r&eacute;monie
+se mirent &agrave; manger.</p>
+
+<p>-- Bon app&eacute;tit leur d&icirc;mes-nous.</p>
+
+<p>-- Messieurs, &agrave; votre service, nous fit la gentille
+Alarde en<br>
+ plantant ses quenottes dans un grignon de pain.</p>
+
+<p>-- A condition, mademoiselle, que nous m&ecirc;lerons nos
+vivres.</p>
+
+<p>-- Volontiers.</p>
+
+<p>Mathieu, dans sa gibeci&egrave;re, avait apport&eacute; deux
+bouteilles de bon vin<br>
+ de la Nerthe. Il en d&eacute;boucha une, et, apr&egrave;s avoir
+pris chacun une<br>
+ bouch&eacute;e, &agrave; tour de r&ocirc;le, tous, Alarde, sa
+m&egrave;re, moi, Mathien et le<br>
+ charretier, nous b&ucirc;mes, l&#146;un apr&egrave;s
+l&#146;autre, dans le m&ecirc;me coco, et<br>
+ nous voil&agrave; en famille.</p>
+
+<p>Puis pour nous d&eacute;roidir, &eacute;tant descendus un
+moment:</p>
+
+<p>-- Quelle est donc cette fille qui a si bonne fa&ccedil;on?
+demand&acirc;mes-nous<br>
+ &agrave; Lamouroux.</p>
+
+<p>-- En la voyant, nous fit &agrave; demi-voix le charretier,
+vous ne diriez<br>
+ pas, n&#146;est-ce pas, qu&#146;elle a une f&ecirc;lure? Et,
+pourtant, depuis trois<br>
+ mois que son "Cadet" l&#146;a d&eacute;laiss&eacute;e, il
+para&icirc;t qu&#146;elle n&#146;a plus,<br>
+ messieurs, la t&ecirc;te &agrave; elle.</p>
+
+<p>-- Quoi ! cette jolie fille, abandonn&eacute;e par son
+galant?</p>
+
+<p>-- Le gredin l&#146;avait enlev&eacute;e; ensuite il l&#146;a
+plant&eacute;e l&agrave;, pour en<br>
+ aller voir une autre, laide comme p&eacute;ch&eacute;, mais qui
+a beaucoup<br>
+ d&#146;argent. Et Alarde, la fleur de notre Condamine, --<br>
+ vous la voyez avec sa m&egrave;re, - qui la conduit aux Saintes,
+la<br>
+ distraire de son r&ecirc;ve ou la gu&eacute;rir, si c&#146;est
+possible.</p>
+
+<p>-- Pauvre petite!</p>
+
+<p>Nous arrivions aux Jasses d&#146;Albaron, o&ugrave; l&#146;on
+fit une halte pour faire<br>
+ manger les b&ecirc;tes dans le drap au fourrage, devant la roue
+de la<br>
+ charrette. Les filles de Beaucaire qui &eacute;taient avec nous,
+leurs t&ecirc;tes<br>
+ enrubann&eacute;es de toutes les couleurs vinrent pendant ce
+temps faire une<br>
+ ronde autour d&#146;Alarde :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Au branle de ma tante<br>
+ Le rossignol y chante:<br>
+ Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!<br>
+ Belle, belle Alarde, tournez-vous.<br>
+ La belle s&#146;est tourn&eacute;e,<br>
+ Son beau l&#146;a regard&eacute;e:<br>
+ Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!<br>
+ Belle, belle Alarde, embrassez-vous.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et devant elle, la pauvrette partit, les bras lev&eacute;s,
+riant comme une<br>
+ folle et criant: Mon cadet! mon cadet! mon cadet!</p>
+
+<p>Mais le ciel qui, depuis l&#146;aube, &eacute;tait
+tachet&eacute; de nu&eacute;es, se couvrait<br>
+ de plus en plus. Le vent de mer soufflait, faisant monter vers
+Arles<br>
+ de grands nuages lourds qui<br>
+ obscurcissaient peu &agrave; peu toute l&#146;&eacute;tendue
+c&eacute;leste. Les grenouilles,<br>
+ les crapauds coassaient dans les marais, et la longue
+tra&icirc;n&eacute;e de<br>
+ notre caravane s&#146;espa&ccedil;ait, se perdait dans les
+terrains a salicornes,<br>
+ dans les landes sal&eacute;es &agrave; plaques blanchissantes,
+sur un chemin<br>
+ mouvant, bord&eacute; de tamaris &agrave; floraison
+ros&eacute;e. La terre sentait le<br>
+ relent. Des vol&eacute;es de halbrans, des vol&eacute;es de
+sarcelles et de canards<br>
+ sauvages criaient en passant sur nos t&ecirc;tes.</p>
+
+<p>-- Lamouroux, demandaient les femmes, serons-nous la
+pluie?</p>
+
+<p>-- Ha! l&#146;homme r&eacute;pondait, les yeux en l&#146;air
+et soucieux, une fois les<br>
+ nuages, dit-on, firent pleuvoir.</p>
+
+<p>-- Eh bien! nous serons jolies, si l&#146;averse nous prend au
+milieu de<br>
+ la Camargue!</p>
+
+<p>-- Vous mettrez, mes pauvres filles, les jupons sur les
+t&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Un gardien &agrave; cheval qui, le trident en main, ramenait
+ses taureaux<br>
+ noirs dispers&eacute;s dans les friches, nous cria: "Vous serez
+mouill&eacute;s!"</p>
+
+<p>Les bruines commen&ccedil;aient; puis peu &agrave; peu la
+pluie s&#146;y mit pour tout<br>
+ de bon, et l&#146;eau de tomber. En rien de temps ces plaines
+basses<br>
+ furent transform&eacute;es en mares. Et nous autres, assis sous
+la tente des<br>
+ charrettes, nous voyions au lointain les troupes de chevaux<br>
+ camargues, secouant leurs crini&egrave;res et leurs longues
+queues flasques,<br>
+ gagner les lev&eacute;es de terre et les dunes sablonneuses. Et
+l&#146;eau de<br>
+ tomber! La route, noy&eacute;e par le d&eacute;luge, devenait
+impraticable. Les<br>
+ roues s&#146;embourbaient. Les b&ecirc;tes
+s&#146;arr&ecirc;taient. A la fin, &agrave; perte de<br>
+ vue, ce ne fut qu&#146;un &eacute;tang immense, et les
+charretiers dirent:</p>
+
+<p>-- Allons, il faut descendre! femmes, filles, &agrave; terre
+toutes, si vous<br>
+ ne voulez coucher au milieu des tamaris!</p>
+
+<p>-- Mais il faut donc marcher dans l&#146;eau?</p>
+
+<p>-- Marchant nu-pieds, les belles, vous gagnerez le Grand
+Pardon: car<br>
+ vous en avez besoin, et vos p&eacute;ch&eacute;s diablement
+p&egrave;sent!</p>
+
+<p>Jeunes et vieux, filles et femmes, tout le monde descendit.
+Avec des<br>
+ rires, des cris aigus, chacun pour patauger se d&eacute;chaussa
+et se<br>
+ troussa. Les charretiers prirent les enfants sur les
+&eacute;paules &agrave;<br>
+ califourchon, et Mathieu, tendant le dos &agrave; la m&egrave;re
+du tendron de<br>
+ notre charret&eacute;e!</p>
+
+<p>-- Tenez, mettez-vous l&agrave; brave femme, lui fit-il, je
+vous porterai &agrave;<br>
+ la ch&egrave;vre-morte.</p>
+
+<p>Celle-ci, une dondon qui avait peine &agrave; cheminer, ne dit
+non.</p>
+
+<p>-- Et toi, ajouta-t-il en me guignant de l&#146;oeil,
+charge-toi d'Alarde,<br>
+ hein? Puis, pour nous soulager, nous changerons de temps en
+temps.</p>
+
+<p>Et du coup, sur le dos, sans plus de formalit&eacute; nous
+primes chacun la<br>
+ n&ocirc;tre, et tous les gars du p&egrave;lerinage ayant comme
+nous autres endoss&eacute;<br>
+ chacun la sienne, figurez-vous la bonne farce!</p>
+
+<p>Mathieu et sa gagui riaient comme des fous. Moi, autour de mon
+cou,<br>
+ sentant ces bras frais et ronds, ces bras d'Alarde qui sur nos
+t&ecirc;tes<br>
+ tenait ouvert le parapluie, quand j&#146;eus sur les deux
+hanches, les<br>
+ mollets de la petite qui, pauvrette, par pudeur n&#146;osait pas
+les<br>
+ serrer, je n&#146;aurais pas donn&eacute; (je l&#146;avoue
+aujourd&#146;hui encore), pas<br>
+ donn&eacute; pour beaucoup notre voyage de Camargue avec la
+pluie et le<br>
+ g&acirc;chis.</p>
+
+<p>-- Mon Dieu! r&eacute;p&eacute;tait Alarde, si mon cadet me
+voyait ainsi! mon cadet<br>
+ qui ne me veut plus, mon beau cadet! mon beau cadet!</p>
+
+<p>J&#146;avais beau, moi, lui parler, lui faire en tapinois mes,
+petits<br>
+ compliments, elle n&#146;entendait pas et ne me voyait pas...
+Mais sa<br>
+ bouche haletait sur mon cou, sur mon &eacute;paule et je
+n&#146;aurais eu<br>
+ vraiment qu&#146;&agrave; tourner un peu la t&ecirc;te pour lui
+faire un baiser; sa<br>
+ chevelure effleurait la mienne; l&#146;odeur ti&egrave;de de sa
+chair, de sa<br>
+ chair jeune, m&#146;embaumait; tremblante, sa poitrine
+&eacute;tait agit&eacute;e sur<br>
+ moi; et, m&#146;illusionnant comme elle qui &eacute;tait toute
+&agrave; son cadet, moi<br>
+ je croyais, comme Paul, porter aussi ma Virginie.</p>
+
+<p>Au meilleur de mon r&ecirc;ve, Mathieu qui
+s&#146;&eacute;reintait sous sa grosse<br>
+ maman, me dit: "Changeons un peu! je n&#146;en puis plus, mon
+cher!" Et,<br>
+ au pied d&#146;une <i>agachole</i> (c&#146;est le nom qu&#146;en
+Camargue on donne aux<br>
+ tamaris laiss&eacute;s en baliveaux) ayant fait pose tous les
+deux, Mathieu<br>
+ reprit la fille et moi h&eacute;las! la m&egrave;re. Et
+c&#146;est ainsi qu&#146;on pataugea<br>
+ avec de l&#146;eau jusqu a mi-jambes, durant plus d&#146;une
+lieue, sans<br>
+ &eacute;prouver trop de fatigue, et tour &agrave; tour nous
+d&eacute;lassant de la fa&ccedil;on<br>
+ que je vous dis, avec la r&ecirc;verie d&#146;une intrigue
+id&eacute;ale.</p>
+
+<p>A la longue pourtant, nous parv&icirc;nmes en vue du
+ch&acirc;teau d&#146;Avignon: la<br>
+ grosse pluie cessa, le temps se mit au clair, le chemin se
+ressuya;<br>
+ on remonta sur les charrettes et, par l&agrave;, vers les quatre
+heures,<br>
+ nous v&icirc;mes tout &agrave; coup s&#146;&eacute;lever, dans
+l&#146;azur de la mer et du ciel,<br>
+ avec les trois baies de son clocher roman, ses merlons roux,
+ses<br>
+ contreforts, l&#146;&eacute;glise des Saintes-Maries.</p>
+
+<p>Il n&#146;y eut qu&#146;un cri: "O grandes Saintes!" car ce
+sanctuaire perdu,<br>
+ l&agrave;-bas au fond du Vacar&eacute;s, dans les sables du
+littoral, est, comme on<br>
+ dirait, la Mecque de tout le golfe du Lion. Et ce qui frappe
+l&agrave;, par<br>
+ sa grandeur harmonieuse, par sa vo&ucirc;te incommensurable,
+c&#146;est cette<br>
+ ample surface de terre et de mer o&ugrave; l&#146;oeil, mieux
+que partout<br>
+ ailleurs, peut embrasser le cercle de l&#146;horizon terrestre,
+l&#146;<i>orbis<br>
+ terrarum</i> des anciens.</p>
+
+<p>Et Lamouroux nous dit:</p>
+
+<p>-- Nous arriverons &agrave; temps pour descendre les
+ch&acirc;sses, car,<br>
+ messieurs, vous le savez, c&#146;est nous, les Beaucairois, qui
+avons,<br>
+ avant tous, le droit de tourner le treuil pour la descente
+des<br>
+ Saintes.</p>
+
+<p>Ce propos se rapporte &agrave; l&#146;usage que voici:</p>
+
+<p>Les reliques v&eacute;n&eacute;r&eacute;es de Marie
+Jacob&eacute;, de Marie Salom&eacute;, et de Sara<br>
+ leur servante sont renferm&eacute;es, sous la vo&ucirc;te du
+choeur et de<br>
+ l&#146;abside, dans une chapelle haute, d&#146;o&ugrave;, par un
+orifice qui donne<br>
+ dans l&#146;&eacute;glise, la veille de la f&ecirc;te et au
+moyen<br>
+ d&#146;un c&acirc;ble, on les descend lentement sur la foule
+enthousiaste.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu&#146;on eut d&eacute;tel&eacute;, au milieu des
+dunes couvertes d'arroches et de<br>
+ tamaris, qui entourent le bourg, nous cour&ucirc;mes &agrave;
+l&#146;&eacute;glise.</p>
+
+<p>"&Eacute;claire-les, ces Saintes ch&eacute;ries!" criaient des
+Montpelli&eacute;raines qui<br>
+ vendaient, devant la porte, des cierges, des bougies, des images
+et<br>
+ des m&eacute;dailles.</p>
+
+<p>L&#146;&eacute;glise &eacute;tait bond&eacute;e de gens du
+Languedoc, de femmes du pays<br>
+ d&#146;Arles, d&#146;infirmes, de boh&eacute;miennes, tous les
+uns sur les autres. Ce<br>
+ sont d&#146;ailleurs les boh&eacute;miens qui font br&ucirc;ler
+les plus gros cierges,<br>
+ mais exclusivement &agrave; l&#146;autel de Sara, qui,
+d&#146;apr&egrave;s leur croyance,<br>
+ &eacute;tait de leur nation. C&#146;est m&ecirc;me aux
+Saintes-Maries que ces nomades<br>
+ tiennent leurs assembl&eacute;es annuelles, y faisant de loin en
+loin<br>
+ l&#146;&eacute;lection de leur reine.</p>
+
+<p>Pour entrer ce fut difficile. Des comm&egrave;res de
+N&icirc;mes emb&eacute;guin&eacute;es de<br>
+ noir, qui tra&icirc;naient avec elles leurs coussins (le coutil
+pour<br>
+ coucher dans l&#146;&eacute;glise, se disputaient les chaises
+:</p>
+
+<p>"Je l&#146;avais avant vous! -- Moi je l&#146;avais
+lou&eacute;e!" Un pr&ecirc;tre faisait<br>
+ baiser de bouche en bouche <i>le Saint Bras</i>; aux malades on
+donnait<br>
+ des verres d&#146;eau saum&acirc;tre, de l&#146;eau du puits des
+Saintes qui est au<br>
+ milieu de la nef et qui, &agrave; ce qu&#146;on dit, ce
+jour-l&agrave; devient douce.<br>
+ Certains, pour s&#146;en servir en guise de rem&egrave;de,
+raclaient avec leurs<br>
+ ongles la poussi&egrave;re d&#146;un marbre antique, sculpture
+encastr&eacute;e dans le<br>
+ mur, qui fut "l&#146;oreiller des Saintes". Une odeur, une
+touffeur de<br>
+ cierges br&ucirc;lants, d&#146;encens,
+d&#146;&eacute;chauff&eacute;, de faguenas, vous suffoquait.<br>
+ Et chaque groupe, &agrave; pleine voix et p&ecirc;le-m&ecirc;le,
+y chantait son<br>
+ cantique.</p>
+
+<p>Mais en l&#146;air, quand apparurent les deux ch&acirc;sses en
+forme d&#146;arches,<br>
+ a&iuml;e! quels cris "Grandes Saintes Maries!" Et &agrave;
+mesure que la corde se<br>
+ d&eacute;roulait dans l&#146;espace, les cris aigus, les spasmes
+s&#146;exasp&eacute;raient<br>
+ de plus belle. Les fronts, les bras lev&eacute;s, la foule
+pantelante<br>
+ attendait un miracle... Oh! du fond de l&#146;&eacute;glise,
+soudain s&#146;est<br>
+ &eacute;lanc&eacute;e, comme si elle avait des ailes, une
+superbe jeune fille,<br>
+ blonde, d&eacute;chevel&eacute;e; et fr&ocirc;lant de ses pieds
+les t&ecirc;tes de la foule,<br>
+ elle vole, comme un spectre, au travers de la nef, vers les
+ch&acirc;sses<br>
+ flottantes et crie: "O Grandes Saintes! Rendez-moi, par
+piti&eacute;,<br>
+ l&#146;amour de mon cadet! "</p>
+
+<p>Tous se lev&egrave;rent. "C&#146;est Alarde " criaient les
+Beaucairois. "C&#146;est<br>
+ sainte Madeleine qui vient visiter ses soeurs!" disaient
+d&#146;autres<br>
+ effar&eacute;s... Et en somme nous pleurions tous.</p>
+
+<p>Pour finir, le lendemain, il y eut la procession sur le sable
+de la<br>
+ plage, au mugissement, au souffle des ondes blanchissantes qui
+s&#146;y<br>
+ &eacute;claboussaient. Au loin, sur la haute mer louvoyaient
+deux ou trois<br>
+ navires qui avaient l&#146;air en panne et les gens se
+montraient une<br>
+ tra&icirc;n&eacute;e resplendissante que le remous des vagues
+prolongeait sur la<br>
+ mer: "C&#146;est ce chemin, disait-on, que les Saintes Maries,
+dans leur<br>
+ nacelle, tinrent pour aborder en Provence apr&egrave;s la mort
+de<br>
+ Notre-Seigneur". Sur le rivage vaste, au milieu de ces
+visions<br>
+ qu&#146;illuminait un soleil clair, il nous semblait vraiment
+que nous<br>
+ &eacute;tions en paradis.</p>
+
+<p>Alarde, la belle fille, un peu p&acirc;lie depuis la veille,
+portait sur<br>
+ les &eacute;paules, avec d&#146;autres Beaucairoises, la
+"Nacelle des Saintes" et<br>
+ tous disaient: "H&eacute;las ! c&#146;est une pauvre folle que
+son cadet a<br>
+ d&eacute;laiss&eacute;e."</p>
+
+<p>Mais comme nous voulions aller voir Aigues-Mortes et
+qu&#146;&eacute;tait de<br>
+ partance un omnibus qui y passait, aussit&ocirc;t que les
+Saintes eurent<br>
+ (vers les quatre heures) remont&eacute; dans leur chapelle, nous
+nous<br>
+ embarqu&acirc;mes de suite avec un troupeau de comm&egrave;res
+de Montpellier ou<br>
+ de Lunel, revendeuses et tripi&egrave;res &agrave; coiffes
+bouillonn&eacute;es, qui, d&egrave;s<br>
+ qu&#146;ou fut en route, se mirent &agrave; chanter derechef
+&agrave; plein gosier:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Courons aux Saintes Maries<br>
+ Pour leur donner notre foi;<br>
+ Que nos coeurs se multiplient<br>
+ Pour J&eacute;sus et pour sa croix!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>et cet autre cantique si r&eacute;p&eacute;t&eacute; pendant
+la f&ecirc;te:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>D&eacute;sarmez le Christ, d&eacute;sarmez le Christ<br>
+ Par vos pri&egrave;res<br>
+ D&eacute;sarmez le Christ, d&eacute;sarmez le Christ<br>
+ Et soyez au ciel nos bonnes m&egrave;res!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>-- C&#146;est pourtant dame Roque, rien qu&#146;elle et son
+mari, qui le<br>
+ firent, ce joli chant, disait une poissarde en achevant ses<br>
+ victuailles, et toute cette nuit on ne chante plus que
+&ccedil;a.</p>
+
+<p>Les femmes de Provence ne savaient rien chanter que les
+anciens<br>
+ cantiques de leur <i>Ame d&eacute;vote</i> (1):</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>J&#146;ai vu sous de sombres voiles<br>
+ Onze &eacute;toiles,<br>
+ La lune avec le soleil</i>.</p>
+</blockquote>
+
+<p>-- Ah ! combien sont plus beaux nos chants de Montpellier!</p>
+
+<p>-- Et les langues d&#146;aller. Nous pass&acirc;mes sur un
+banc le petit Rh&ocirc;ne,<br>
+ &agrave; Sylve-R&eacute;al. Il y avait l&agrave; un fort, un
+joli petit fort, dor&eacute; par le<br>
+ soleil et b&acirc;ti par Vauban, que le G&eacute;nie tr&egrave;s
+sottement a fait<br>
+ d&eacute;truire depuis lors.</p>
+
+<p>Nous travers&acirc;mes le d&eacute;sert et la
+<i>pin&egrave;de</i> du Sauvage, et sur le soir<br>
+ enfin, du milieu des marais, nous v&icirc;mes &eacute;merger,
+noirs et farouches<br>
+ dans la pourpre du couchant, les gigantesques tours, les
+cr&eacute;neaux,<br>
+ les remparts de la ville d&#146;Aigues-Mortes.</p>
+
+<p>-- N&#146;importe! fit alors une des bonnes femmes, si,
+pendant le voyage<br>
+ de l&#146;omnibus aux Saintes il y avait &agrave; Montpellier
+plus d&#146;enterrements<br>
+ qu&#146;il ne faut, les croque-morts, peut-&ecirc;tre, seraient
+embarrass&eacute;s.</p>
+
+<p>-- Eh bien! on porterait &agrave; bras.</p>
+
+<p>-- Oh! je crois qu&#146;ils en ont deux, de voitures pour les
+morts...</p>
+
+<p>A ces mots, nous apercevant que l&#146;horrible guimbarde,
+a&iuml;e! &eacute;tait<br>
+ peinte en noir:</p>
+
+<p>-- Mais par hasard, demand&acirc;mes-nous, cet omnibus
+serait...</p>
+
+<p>-- Le carrosse, messieurs, des pompes fun&egrave;bres de
+Montpellier.</p>
+
+<p>-- Sacr&eacute; coquin de sort!</p>
+
+<p>Affol&eacute;s, d&#146;un coup de pied nous ouvr&icirc;mes la
+porti&egrave;re, nous saut&acirc;mes<br>
+ sur la route, nous pay&acirc;mes le conducteur et, ayant
+secou&eacute; nos hardes<br>
+ au grand air, &agrave; pied et &agrave; notre aise nous
+gagn&acirc;mes Aigues-Mortes.</p>
+
+<p>Une vraie ville forte de Syrie ou d&#146;&Eacute;gypte, cette
+silencieuse cit&eacute;<br>
+ des Ventres-Bleus (comme les gens d&#146;Aigues&#151;Mortes sont
+d&eacute;nomm&eacute;s<br>
+ quelquefois, par allusion aux fi&egrave;vres end&eacute;miques
+du pays), avec son<br>
+ quadrilat&egrave;re de remparts formidables calcin&eacute;s au
+soleil, qu&#146;on dirait<br>
+ de tant&ocirc;t abandonn&eacute; par saint Louis, avec sa tour
+de Constance, o&ugrave;,<br>
+ sous Louis XIV, apr&egrave;s les dragonnades, furent
+emprisonn&eacute;es quarante<br>
+ protestantes qui y rest&egrave;rent oubli&eacute;es dans une
+horrible d&eacute;tention,<br>
+ jusqu&#146;&agrave; la fin du r&egrave;gne, durant
+peut-&ecirc;tre quarante ans.</p>
+
+<p>(1) Titre d&#146;un recueil de cantiques fort populaires
+autrefois, oeuvre<br>
+ d'un pr&ecirc;tre de Provence.</p>
+
+<p>Un jour, longtemps apr&egrave;s, avec deux belles dames du
+monde protestant<br>
+ de N&icirc;mes, nous retournions visiter la grosse tour
+d'Aigues-Mortes, et<br>
+ en lisant les noms des malheureuses prisonni&egrave;res,
+grav&eacute;s par<br>
+ elles-m&ecirc;mes dans les pierres du donjon: "Po&egrave;te,
+nous dirent-elles,<br>
+ suffocantes d&#146;&eacute;motion, ne vous &eacute;tonnez pas de
+nous voir pleurer<br>
+ ainsi: pour nous autres huguenotes, ces pauvres femmes, martyres
+de<br>
+ leur foi, sont nos Saintes Maries! "</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XV</h2>
+
+<h3>JEAN ROUSSI&Egrave;RE</h3>
+
+<p>L&#146;adroit laboureur. -- Le char de verdure. -- La
+l&eacute;gende de saint<br>
+ &Eacute;loi -- L&#146;air de <i>Magali</i>. -- La mort de mon
+p&egrave;re. -- Les<br>
+ fun&eacute;railles, -- Le deuil. -- Le partage.</p>
+
+<p>-- Bonjour, monsieur Fr&eacute;d&eacute;ric.</p>
+
+<p>-- Ha! bonjour.</p>
+
+<p>-- Que m&#146;a-t-on dit? que vous avez besoin d&#146;un homme
+&agrave; gages!</p>
+
+<p>-- Oui... D&#146;o&ugrave; es-tu?</p>
+
+<p>-- De Villeneuve, le pays des "l&eacute;zards", pr&egrave;s
+d&#146;Avignon.</p>
+
+<p>-- Et que sais-tu faire?</p>
+
+<p>-- Un peu tout. J&#146;ai &eacute;t&eacute; valet aux moulins
+&agrave; huile, muletier,<br>
+ carrier, gar&ccedil;on de labour, meunier, tondeur, faucheur
+lorsqu&#146;il le<br>
+ faut, lutteur &agrave; l&#146;occasion, &eacute;mondeur de
+peupliers, un m&eacute;tier &eacute;lev&eacute;!<br>
+ et m&ecirc;me cureur de puits, qui est le plus bas de tous.</p>
+
+<p>-- Et l&#146;on t&#146;appelle?</p>
+
+<p>-- Jean Roussi&egrave;re, et Rousseyron (et Seyron pour
+abr&eacute;ger ).</p>
+
+<p>-- Combien veux-tu gagner? C&#146;est pour mener les
+b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>-- Dans les quinze louis.</p>
+
+<p>-- Je te donne cent &eacute;cus.</p>
+
+<p>-- Va donc pour cent &eacute;cus!</p>
+
+<p>Voil&agrave; comment je louai le laboureur Jean
+Roussi&egrave;re, celui-l&agrave; qui<br>
+ m&#146;apprit l&#146;air populaire de <i>Magali</i>: un luron
+jovial et taill&eacute; en<br>
+ hercule, qui, la derni&egrave;re ann&eacute;e que je passai au
+Mas, avec mon p&egrave;re<br>
+ aveugle, dans les longues veill&eacute;es de notre solitude
+savait me garder<br>
+ d'ennui, en bon vivant qu'il &eacute;tait.</p>
+
+<p>Fin laboureur, il avait toujours aux l&egrave;vres quelque
+chanson joyeuse:</p>
+
+<p><i>"L'araire est compos&eacute; -- de trente et une
+pi&egrave;ces; -- celui qui<br>
+ l'inventa -- devait en savoir long! -- Pour s&ucirc;r, c'est
+quelque<br>
+ monsieur."</i></p>
+
+<p>Et naturellement adroit ou artiste, si l'on veut, quoi qu'il
+f&icirc;t,<br>
+ soit le comble d'une meule de paille ou une pile de fumier,
+ou<br>
+ l'arrimage d'un chargement, il savait donner la ligne
+harmonieuse ou,<br>
+ comme on dit, le galbe. Seulement, il avait le d&eacute;faut de
+son ma&icirc;tre:<br>
+ il aimait quelque peu &agrave; dormir et &agrave; faire la
+m&eacute;ridienne.</p>
+
+<p>Charmant causeur, du reste. Et il fallait l'entendre
+lorsqu'il<br>
+ parlait du temps o&ugrave;, sur le chemin de halage, il
+conduisait les<br>
+ grands chevaux qui remorquaient, attach&eacute;es l'une &agrave;
+l'autre, les<br>
+ gabares du Rh&ocirc;ne, &agrave; Valence, &agrave; Lyon.</p>
+
+<p>-- Croyez-vous, disait-il, qu'&agrave; l'&acirc;ge de vingt
+ans, j'ai men&eacute;<br>
+ bravement le plus bel &eacute;quipage des rivages du
+Rh&ocirc;ne? Un &eacute;quipage de<br>
+ quatre-vingts &eacute;talons, coupl&eacute;s quatre par quatre,
+qui tra&icirc;naient six<br>
+ bateaux! Que c'&eacute;tait beau, pourtant, le matin, quand nous
+partions,<br>
+ sur les digues du grand fleuve, et que, silencieuse, cette
+flotte,<br>
+ lentement, remontait le cours de l'eau!</p>
+
+<p>Et Jean Roussi&egrave;re &eacute;num&eacute;rait tous les
+endroits des deux rives: les<br>
+ auberges, les h&ocirc;tesses, les rivi&egrave;res, les
+pal&eacute;es, les pav&eacute;s et les<br>
+ gu&eacute;s, d'Arles au Revestidou, de la Coucourde &agrave;
+l'Ermitage.</p>
+
+<p>Mais son bonheur, mais son triomphe, &agrave; notre brave
+Rousseyron,<br>
+ c'&eacute;tait lors de la Saint-&Eacute;loi.</p>
+
+<p>-- A vos Maillanais, disait-il, s'ils ne l'ont pas vu encore,
+nous<br>
+ montrerons comment on monte une petite mule.</p>
+
+<p>Saint-&Eacute;loi est, en Provence, la f&ecirc;te des
+agriculteurs. Par toute la<br>
+ Provence, les cur&eacute;s, comme vous savez, ce jour-l&agrave;,
+b&eacute;nissent les<br>
+ b&ecirc;tes, &acirc;nes, mulets et chevaux, et les gens aux
+bestiaux font go&ucirc;ter<br>
+ le pain b&eacute;nit, cet excellent pain b&eacute;nit,
+parfum&eacute; avec l'anis et dor&eacute;<br>
+ avec des oeufs, qu'on appelle <i>tortillades</i>. Mais chez
+nous, ce<br>
+ jour-l&agrave;, on fait courir la charrette, un chariot de
+verdure attel&eacute; de<br>
+ quarante ou cinquante b&ecirc;tes, capara&ccedil;onn&eacute;es
+comme au temps des<br>
+ tournois,<br>
+ harnach&eacute;es de sous-barbes, de housses brod&eacute;es, de
+plumets, de miroirs<br>
+ et de lunes de laiton, et on met le fouet &agrave; l'encan,
+c'est-&agrave;-dire<br>
+ qu'&agrave; l'ench&egrave;re on met publiquement la charge de
+Prieur:</p>
+
+<p>-- A trente francs le fouet! &agrave; cent francs! &agrave;
+deux cents francs! Une<br>
+ fois, deux fois, trois fois!</p>
+
+<p>Au plus offrant &eacute;choit la royaut&eacute; de la
+f&ecirc;te. La <i>Charrette Ram&eacute;e</i> va<br>
+ &agrave; la procession, avec la cavalcade de laboureurs
+all&egrave;gres qui<br>
+ marchent fi&egrave;rement, chacun pr&egrave;s de sa b&ecirc;te,
+en faisant claquer son<br>
+ fouet. Sur la charrette, accompagn&eacute;s d'un tambour et d'un
+fifre, les<br>
+ Prieurs sont assis. Sur les mulets, les p&egrave;res enfourchent
+leurs<br>
+ petits qui s'accrochent heureux aux attelles des colliers.
+Les<br>
+ colliers, &agrave; leur chaperon, ont tous une <i>tortillade</i>
+(g&acirc;teau en forme<br>
+ de couronne) et un fanion en papier avec l'image de saint
+&Eacute;loi. Et,<br>
+ port&eacute; sur les &eacute;paules des Prieurs de l'an
+pass&eacute;, le saint, en pleine<br>
+ gloire, tel qu'un &eacute;v&ecirc;que d'or, s'avance la crosse
+&agrave; la main.</p>
+
+<p>Puis, la procession faite, la Charrette emport&eacute;e par
+les cinquante<br>
+ mulets ou mules, roule autour du village, dans un tourbillon,
+avec<br>
+ les gar&ccedil;ons de labour courant &eacute;perdument &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de leurs b&ecirc;tes, tous<br>
+ en corps de chemise, le bonnet sur l'oreille, aux pieds les
+souliers<br>
+ minces et la ceinture aux flancs.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; que Jean Roussi&egrave;re, montant, cette
+ann&eacute;e-l&agrave;, notre mule<br>
+ "Falette" &agrave; la croupe d'amande, &eacute;pata les
+spectateurs. Preste comme<br>
+ un chat, il sautait sur la b&ecirc;te, descendait, remontait,
+tant&ocirc;t assis<br>
+ d'un seul c&ocirc;t&eacute;, tant&ocirc;t se tenant debout sur
+la croupe de la mule et<br>
+ tant&ocirc;t sur son dos faisant le pied de grue, l'arbre
+fourchu ou la<br>
+ grenouille, en un mot la fantasia, comme les cavaliers
+arabes.</p>
+
+<p>Le plus joli, c'est l&agrave; que je voulais en venir, fut au
+repas de<br>
+ Saint-&Eacute;loi (car, apr&egrave;s la charrette, les Prieurs
+paient le festin).<br>
+ Lorsqu'on eut mang&eacute; et bu et que le ventre plein, chaque
+convive dit<br>
+ la sienne, Roussi&egrave;re se leva et fit &agrave; la
+tabl&eacute;e:</p>
+
+<p>-- Camarades! vous voil&agrave; tout un peuple de
+<i>pieds-poudreux</i> et de<br>
+ b&eacute;l&icirc;tres, qui faites la Saint-&Eacute;loi depuis
+mille ans peut-&ecirc;tre et vous<br>
+ ne connaissez pas, j'en suis &agrave; peu pr&egrave;s s&ucirc;r,
+l'histoire de votre<br>
+ grand patron.</p>
+
+<p>-- Non, dirent les convives... N'&eacute;tait-il pas
+mar&eacute;chal?</p>
+
+<p>-- Si, mais je vais vous conter comment il se convertit.</p>
+
+<p>Et tout en trempant dans son verre, plein de vin de Tavel,
+la<br>
+ <i>tortillade</i> fine qu'il croquait &agrave; mesure, mon
+laboureur commen&ccedil;a:</p>
+
+<p>"Notre Seigneur Dieu le p&egrave;re, un jour, en paradis,
+&eacute;tait tout<br>
+ soucieux. L'enfant J&eacute;sus lui dit:</p>
+
+<p>-- Qu'avez-vous? p&egrave;re.</p>
+
+<p>-- J'ai, r&eacute;pondit Dieu, un souci qui me tarabuste...
+Tiens, regarde<br>
+ l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>-- O&ugrave;? dit J&eacute;sus.</p>
+
+<p>-- Par l&agrave;-bas, dans le Limousin, droit de mon doigt: tu
+vois bien,<br>
+ dans ce village, vers le faubourg, une boutique de
+mar&eacute;chal ferrant,<br>
+ une belle grande boutique?</p>
+
+<p>-- Je vois, je vois.</p>
+
+<p>-- Eh bien! mon fils, l&agrave; est un homme que j'aurais
+voulu sauver: on<br>
+ l'appelle ma&icirc;tre &Eacute;loi. C'est un gaillard solide,
+observateur fid&egrave;le<br>
+ de mes commandements, charitable au pauvre monde, serviable
+&agrave;<br>
+ n'importe qui, d'un bon compte avec la pratique, et martelant
+du<br>
+ matin au soir sans mal parler ni blasph&eacute;mer... Oui, il me
+semble<br>
+ digne de devenir un rand saint.</p>
+
+<p>-- Et qui emp&ecirc;che? dit J&eacute;sus.</p>
+
+<p>-- Son orgueil, mon enfant. Parce qu'il est bon ouvrier,
+ouvrier de<br>
+ premier ordre, &Eacute;loi croit que sur terre nul n'est
+au-dessus de lui,<br>
+ et pr&eacute;somption est perdition.</p>
+
+<p>-- Seigneur P&egrave;re, fit J&eacute;sus, si vous me vouliez
+permettre de<br>
+ descendre sur la terre, j'essaierais de le convertir.</p>
+
+<p>-- Va, mon cher fils.</p>
+
+<p>Et le bon J&eacute;sus descendit. V&ecirc;tu en apprenti, son
+baluchon derri&egrave;re le<br>
+ dos, le divin ouvrier arrive droit dans la rue o&ugrave;
+demeurait &Eacute;loi. Sur<br>
+ la porte d'&Eacute;loi, selon l'usage &eacute;tait l'enseigne,
+et l'enseigne<br>
+ portait: <i>&Eacute;loi le mar&eacute;chal, ma&icirc;tre sur
+tous les ma&icirc;tres, en deux<br>
+ chaudes forge un fer.</i></p>
+
+<p>Le petit apprenti met donc le pied sur le seuil et,
+&ocirc;tant son<br>
+ chapeau:</p>
+
+<p>-- Dieu vous donne le bonjour, ma&icirc;tre, et &agrave; la
+compagnie: si vous<br>
+ aviez besoin d'un peu d'aide?</p>
+
+<p>-- Pas pour le moment, r&eacute;pond &Eacute;loi.</p>
+
+<p>-- Adieu donc, ma&icirc;tre: ce sera pour une autre fois.</p>
+
+<p>Et J&eacute;sus, le bon J&eacute;sus, continue son chemin. Il
+y avait, dans la rue,<br>
+ un groupe d'hommes qui causaient et J&eacute;sus dit en
+passant:</p>
+
+<p>-- Je n'aurais pas cru que dans une boutique telle, o&ugrave;
+il doit y<br>
+ avoir, ce semble, tant d'ouvrage, on me refus&acirc;t le
+travail.</p>
+
+<p>-- Attends un peu, mignon, lui fait un des voisins. Comment
+as-tu<br>
+ salu&eacute; en entrant chez ma&icirc;tre &Eacute;loi?</p>
+
+<p>-- J'ai dit comme l'on dit: "Dieu vous donne le bonjour,
+ma&icirc;tre, et &agrave;<br>
+ la compagnie!"</p>
+
+<p>-- Ha! ce n'est pas ainsi qu'il fallait dire... Il fallait
+l'appeler<br>
+ <i>ma&icirc;tre sur tous les ma&icirc;tres</i>... Tiens, regarde
+l'&eacute;criteau.</p>
+
+<p>-- C'est vrai, dit J&eacute;sus, je vais essayer de
+nouveau.</p>
+
+<p>Et de ce pas il retourne &agrave; la boutique.</p>
+
+<p>-- Dieu vous le donne bon, ma&icirc;tre sur tous les
+ma&icirc;tres! N'auriez-vous<br>
+ pas besoin d'ouvrier?</p>
+
+<p>-- Entre, entre, r&eacute;pond &Eacute;loi, j'ai pens&eacute;
+depuis tant&ocirc;t que nous<br>
+ t'occuperions aussi... Mais &eacute;coute ceci pour une bonne
+fois: quand tu<br>
+ me salueras, tu dois m'appeler <i>ma&icirc;tre</i>, vois-tu?
+<i>sur tous les<br>
+ ma&icirc;tres</i>, car ce n'est pas pour me vanter, mais
+d'hommes comme moi,<br>
+ qui forgent un fer en deux chaudes, le Limousin n'en a pas
+deux!</p>
+
+<p>-- Oh! repliqua l'apprenti, dans notre pays, &agrave; nous,
+nous forgeons &ccedil;a<br>
+ en une chaude!</p>
+
+<p>-- Rien que dans une chaude? Tais-toi donc, va, gamin, car
+cela n'est<br>
+ pas possible...</p>
+
+<p>-- Eh bien! vous allez voir, ma&icirc;tre sur tous les
+ma&icirc;tres!</p>
+
+<p>J&eacute;sus prend un morceau de fer, le jette dans la forge,
+souffle,<br>
+ attise le feu; et quand le fer est rouge, rouge et incandescent,
+il<br>
+ va le prendre avec la main.</p>
+
+<p>-- A&iuml;e! mon pauvre nigaud! le premier compagnon lui crie,
+tu vas te<br>
+ roussir les doigts!</p>
+
+<p>-- N'ayez pas peur, r&eacute;pond J&eacute;sus, gr&acirc;ce
+&agrave; Dieu, dans notre pays, nous<br>
+ n'avons pas besoin de tenailles. Et le petit ouvrier saisit avec
+la<br>
+ main le fer rougi &agrave; blanc, le porte sur l'enclume et avec
+son<br>
+ martelet, pif! paf! patati! patata! en un clin d'oeil
+l'&eacute;tire,<br>
+ l'aplatit, l'arrondit et l'&eacute;tampe si bien qu'on le dirait
+moul&eacute;.</p>
+
+<p>-- Oh! moi aussi, fit ma&icirc;tre &Eacute;loi, si je voulais
+bien.</p>
+
+<p>Il prend donc un morceau de fer, le jette dans la forge,
+souffle,<br>
+ attise le feu; et quand le fer est rouge, il vient pour le
+saisir<br>
+ comme son apprenti et l'apporter &agrave; l'enclume... Mais il
+se br&ucirc;le les<br>
+ doigts: il a beau se h&acirc;ter, beau faire son dur &agrave;
+cuire, il lui faut<br>
+ l&acirc;cher prise pour courir aux tenailles. Le fer de cheval
+cependant<br>
+ froidit... Et allons, pif! et paf! quelques &eacute;tincelles
+jaillissent...<br>
+ Ah! pauvre ma&icirc;tre &Eacute;loi! il eut beau frapper, se
+mettre tout en nage,<br>
+ il ne put parvenir &agrave; l'achever dans une chaude.</p>
+
+<p>-- Mais chut! fit l'apprenti, il m'a sembl&eacute; ou&iuml;r
+le galop d'un<br>
+ cheval...</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre &Eacute;loi aussit&ocirc;t se carre sur la porte
+et voit un cavalier, un<br>
+ superbe cavalier qui s'arr&ecirc;te devant la boutique. Or
+c'&eacute;tait saint<br>
+ Martin.</p>
+
+<p>-- Je viens de loin, dit celui-ci, mon cheval a perdu une
+couple de<br>
+ fers et il me tardait fort de trouver un mar&eacute;chal.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre &Eacute;loi se rengorge, et lui parle en ces
+termes:</p>
+
+<p>-- Seigneur, en v&eacute;rit&eacute;, vous ne pouviez mieux
+rencontrer. Vous &ecirc;tes<br>
+ chez le premier forgeron de Limousin, de Limousin et de France,
+qui<br>
+ peut se dire ma&icirc;tre au-dessus de tous les ma&icirc;tres et
+qui forge un fer<br>
+ en deux chaudes... Petit, va tenir le pied.</p>
+
+<p>-- Tenir le pied! r&eacute;partit J&eacute;sus. Nous trouvons,
+dans notre pays, que<br>
+ ce n'est pas n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>-- Par exemple! s'&eacute;cria le ma&icirc;tre
+mar&eacute;chal, celle-l&agrave; est par trop<br>
+ dr&ocirc;le: et comment peut-on ferrer, chez toi, sans tenir le
+pied?</p>
+
+<p>-- Mais rien de si facile, mon Dieu! vous allez le voir.</p>
+
+<p>Et voil&agrave; le petit qui saisit le boutoir, s'approche du
+cheval et,<br>
+ crac! lui coupe le pied. Il apporte le pied dans la boutique,
+le<br>
+ serre dans l'&eacute;tau, lui cure bien la corne, y applique le
+fer neuf<br>
+ qu'il venait d'&eacute;tamper, avec le brochoir y plante les
+clous; puis,<br>
+ desserrant l'&eacute;tau, retourne le pied au cheval, y crache
+dessus,<br>
+ l'adapte; et n'ayant fait que dire avec un signe de croix: "Mon
+Dieu!<br>
+ que le sang se caille", le pied se trouve arrang&eacute;, et
+ferr&eacute; et<br>
+ solide, comme on n'avait jamais vu, comme on ne verra plus
+jamais.</p>
+
+<p>Le premier compagnon ouvrait des yeux comme des paumes, et
+ma&icirc;tre<br>
+ &Eacute;loi, coll&egrave;gues, commen&ccedil;ait &agrave;
+suer.</p>
+
+<p>-- Ho! dit-il enfin, pardi! en faisant comme &ccedil;a, je
+ferrai tout aussi<br>
+ bien.</p>
+
+<p>&Eacute;loi se met &agrave; l'oeuvre: le boutoir &agrave; la
+main, il s'approche du cheval<br>
+ et, crac, lui coupe le pied. Il l'apporte dans la boutique, le
+serre<br>
+ dans l'&eacute;tau et le ferre &agrave; son aise comme avait
+fait le petit. Puis,<br>
+ c'est ici le hic! il faut le remettre en place! Il s'avance
+pr&egrave;s du<br>
+ cheval, crache sur le sabot, l'applique de son mieux au boulet
+de la<br>
+ jambe... H&eacute;las! l'onguent ne colle pas: le sang ruisselle
+et le pied<br>
+ tombe.</p>
+
+<p>Alors l'&acirc;me hautaine de ma&icirc;tre &Eacute;loi
+s'illumina: et, pour se<br>
+ prosterner aux pieds de l'apprenti, il rentra dans la boutique.
+Mais<br>
+ le petit avait disparu et aussi le cheval avec le cavalier.
+Les<br>
+ larmes d&eacute;bond&egrave;rent des yeux de ma&icirc;tre
+&Eacute;loi; il reconnut qu'il avait<br>
+ un ma&icirc;tre au-dessus de lui, pauvre homme! et au-dessus de
+tout, et il<br>
+ quitta son tablier et laissa sa boutique et il partit de
+l&agrave; pour<br>
+ aller dans le monde annoncer la parole de notre Seigneur
+J&eacute;sus."</p>
+
+<p>Ah! il y en eut un, de battement de mains, pour saint
+&Eacute;loi et Jean<br>
+ Roussi&egrave;re! Baste! voici pourquoi je me suis fait un
+devoir de<br>
+ rappeler ce brave Jean dans ce livre de <i>M&eacute;moires</i>.
+C'est lui qui<br>
+ m'avait chant&eacute;, mais sur d'autres paroles que je vais
+dire tout &agrave;<br>
+ l'heure, l'air populaire sur lequel je mis l'aubade de
+<i>Magali</i>, air<br>
+ si m&eacute;lodieux, si agr&eacute;able et si caressant, que
+beaucoup ont regrett&eacute;<br>
+ de ne plus le retrouver dans la <i>Mireille</i> de Gounod.</p>
+
+<p>Ce que c'est que l'heur des choses! La seule personne au monde
+&agrave;<br>
+ laquelle, dans ma vie, j'ai entendu chanter l'air populaire
+en<br>
+ question, &ccedil;'a &eacute;t&eacute; Jean Roussi&egrave;re,
+qui &eacute;tait apparemment le dernier<br>
+ qui l'e&ucirc;t retenu; et il fallut qu'il vint, par hasard, me
+le chanter,<br>
+ &agrave; l'heure o&ugrave; je cherchais la note
+proven&ccedil;ale de ma chanson d'amour,<br>
+ pour que je l'aie recueilli, juste au moment o&ugrave; il
+allait, comme tant<br>
+ d'autres choses, se perdre dans l'oubli.</p>
+
+<p>Voici donc la chanson, ou plut&ocirc;t le duo, qui me donna le
+rythme de<br>
+ l'air de <i>Magali</i>:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>-- Bonjour, gai rossignol sauvage,<br>
+ Puisqu'en Provence te voil&agrave;!<br>
+ Tu aurais pu prendre dommage<br>
+ Dans le combat de Gibraltar:<br>
+ Mais puisqu'enfin je t'ai ou&iuml;,<br>
+ Ton doux ramage.<br>
+ Mais puisqu'enfin je t'ai ou&iuml;,<br>
+ M'a r&eacute;joui.</i></p>
+
+<p><i>Vous avez bonne souvenance,<br>
+ Monsieur, pour ne pas m'oublier;<br>
+ Vous aurez donc ma pr&eacute;f&eacute;rence,<br>
+ Ici je passerai l'&eacute;t&eacute;,<br>
+ Je r&eacute;pondrai &agrave; votre amour<br>
+ Par mon ramage<br>
+ Et je vais chanter nuit et jour<br>
+ Aux alentours.</i></p>
+
+<p><i>-- Je te donne la jouissance,<br>
+ L'avantage de mon jardin;<br>
+ Au jardinier je fais d&eacute;fense<br>
+ De te donner aucun chagrin,<br>
+ Tu pourras y cacher ton nid<br>
+ Dans le feuillage<br>
+ Et tu te trouveras fourni<br>
+ Pour tes petits.</i></p>
+
+<p><i>-- Je le connais &agrave; votre mine,<br>
+ Monsieur, vous aimez les oiseaux;<br>
+ J'inviterai la cardeline.<br>
+ Pour vous chanter des airs nouveaux<br>
+ La cardeline a un beau chant,<br>
+ Quand elle est seule;<br>
+ Elle a des airs sur le plain-chant<br>
+ Qui sont charmants.</i></p>
+
+<p><i>Jusque vers le mois de septembre<br>
+ Nous serons toujours vos voisins.<br>
+ Vous aurez la joie de m'entendre<br>
+ Autant le soir que le matin.<br>
+ Mais lorsqu'il faudra s'envoler<br>
+ Quelle tristesse!<br>
+ Tout le bocage aura le deuil<br>
+ Du rossignol.</i></p>
+
+<p><i>-- Monsieur, nous voici de partance;<br>
+ H&eacute;las! c'est l&agrave; notre destin.<br>
+ Lorsqu'il faut quitter la Provence,<br>
+ Certes, ce n'est pas sans chagrin.<br>
+ Il nous faut aller hiverner<br>
+ Dedans les Indes;<br>
+ Les hirondelles, elles aussi,<br>
+ Partent aussi.</i></p>
+
+<p><i>-- Ne passez pas vers l'Am&eacute;rique.<br>
+ Car vous pourriez avoir du plomb<br>
+ Du c&ocirc;t&eacute; de la Martinique<br>
+ On tire des coups de canon.<br>
+ Depuis longtemps est assi&eacute;g&eacute;<br>
+ Le roi d'Espagne:<br>
+ De crainte d'y &ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;s,<br>
+ Au loin passez.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Oeuvre de quelque illettr&eacute; contemporain de l'Empire et,
+&agrave; coup s&ucirc;r,<br>
+ indig&egrave;ne de la rive du Rh&ocirc;ne, ces couplets
+na&iuml;fs ont du moins le<br>
+ m&eacute;rite d'avoir conserv&eacute; l'air que <i>Magali</i> a
+fait conna&icirc;tre. Quant au<br>
+ th&egrave;me mis en vogue par l'aubade de <i>Mireille</i>, les
+m&eacute;tamorphoses de<br>
+ l'amour, nous le pr&icirc;mes express&eacute;ment dans un chant
+populaire qui<br>
+ commen&ccedil;ait comme suit:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>--Marguerite, ma mie,<br>
+ Marguerite, mes amours,<br>
+ Ceci, sont les aubades<br>
+ Qu'on va jouer pour vous.<br>
+ -- Nargue de tes aubades<br>
+ Comme de tes violons:<br>
+ Je vais dans la mer blanche<br>
+ Pour me rendre poisson.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Enfin, le nom de Magali, abr&eacute;viation de Marguerite, je
+l'entendis un<br>
+ jour que je revenais de Saint-Remy. Une jeune berg&egrave;re
+gardait<br>
+ quelques brebis le long de la Grande Roubine. -- "O Magali! tu
+ne<br>
+ viens pas encore?" lui cria un gar&ccedil;onnet qui passait au
+chemin; et<br>
+ tant me parut joli ce nom limpide que je chantai
+sur-le-champ:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>O Magali, ma tant aim&eacute;e,<br>
+ Mets ta t&ecirc;te &agrave; la fen&ecirc;tre.<br>
+ &Eacute;coute un peu cette aubade<br>
+ De tambourins et de violons:<br>
+ Le ciel est l&agrave;-haut plein d'&eacute;toiles,<br>
+ Le vent est tomb&eacute;...<br>
+ Mais les &eacute;toiles p&acirc;liront<br>
+ En te voyant.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>C'est quelque temps apr&egrave;s que, premi&egrave;re
+brou&eacute;e de ma claire jeunesse,<br>
+ j'eus la douleur de perdre mon p&egrave;re. Aux derni&egrave;res
+Calendes (1), --<br>
+ lui que la f&ecirc;te de No&euml;l emplissait toujours de joie,
+maintenant<br>
+ devenu aveugle, nous l'avions vu d'une tristesse qui nous fit
+mal<br>
+ augurer. C'est en vain que, sur la table et sur la nappe
+blanche,<br>
+ luisaient, comme d'usage, les chandelles sacr&eacute;es; en
+vain, je lui<br>
+ avais offert le verre de vin cuit pour entendre de sa bouche
+le<br>
+ sacramentel: "All&eacute;gresse!" En t&acirc;tonnant,
+h&eacute;las! avec ses grands bras<br>
+ maigres, il s'&eacute;tait assis sans mot dire. Ma m&egrave;re
+eut beau lui<br>
+ pr&eacute;senter, un apr&egrave;s l'autre, les mets de
+No&euml;l: le plat d'escargots,<br>
+ le poisson du Martigue, le nougat d'amandes, la galette &agrave;
+l'huile. Le<br>
+ pauvre vieux, pensif, avait soup&eacute; dans le silence. Une
+ombre<br>
+ avant-courri&egrave;re de la mort &eacute;tait sur lui. Ayant
+totalement perdu la<br>
+ vue, il dit:</p>
+
+<p>-- L'an pass&eacute;, &agrave; la No&euml;l, je voyais encore
+un peu le mignon des<br>
+ chandelles; mais cette ann&eacute;e, rien, rien! Soutenez-moi,
+&ocirc; sainte<br>
+ Vierge!</p>
+
+<p>(1) Nom de la No&euml;l, en Provence.</p>
+
+<p>A l'entr&eacute;e de septembre de 1855, il s'&eacute;teignit
+dans le Seigneur, et,<br>
+ lorsqu'il eut re&ccedil;u les derniers sacrements avec la
+candeur, la foi,<br>
+ la bonne foi des &acirc;mes simples, et que, toute la famille,
+nous<br>
+ pleurions autour du lit:</p>
+
+<p>-- Mes enfants, nous dit-il, allons! moi je m'en vais... et
+&agrave; Dieu je<br>
+ rends gr&acirc;ce pour tout ce que je lui dois: ma longue vie et
+mon<br>
+ bonheur, qui a &eacute;t&eacute; b&eacute;ni.</p>
+
+<p>Ensuite, il m'appela et me dit:</p>
+
+<p>-- Fr&eacute;d&eacute;ric, quel temps fait-il?</p>
+
+<p>-- Il pleut, mon p&egrave;re, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>-- Eh bien! dit-il, s'il pleut, il fait beau temps pour
+les<br>
+ semailles.</p>
+
+<p>Et il rendit son &acirc;me &agrave; Dieu. Ah! quel moment! On
+releva sur sa t&ecirc;te<br>
+ le drap. Pr&egrave;s du lit, ce grand lit o&ugrave;, dans
+l'alc&ocirc;ve blanche, j'&eacute;tais<br>
+ n&eacute; en pleine lumi&egrave;re, on alluma un cierge
+p&acirc;le. On ferma &agrave; demi les<br>
+ volets de la chambre. On manda aux laboureurs de d&eacute;teler
+tout de<br>
+ suite. La servante, &agrave; la cuisine, renversa sur la gueule
+les<br>
+ chaudrons de l'&eacute;tag&egrave;re. Autour des cendres du
+foyer, qu'on &eacute;teignit,<br>
+ toute la maisonn&eacute;e, silencieusement, nous nous
+ass&icirc;mes en cercle. Ma<br>
+ m&egrave;re au coin de la grande chemin&eacute;e, et, selon la
+coutume des veuves<br>
+ de Provence, elle avait, en signe de deuil, mis sur la
+t&ecirc;te un fichu<br>
+ blanc; et toute la journ&eacute;e, les voisins, les voisines,
+les parents,<br>
+ les amis vinrent nous apporter le salut de condol&eacute;ance en
+disant,<br>
+ l'un apr&egrave;s l'autre:</p>
+
+<p>-- Que Notre Seigneur vous conserve!</p>
+
+<p>Et, longuement, pieusement eurent lieu les complaintes en
+l'honneur<br>
+ du "pauvre ma&icirc;tre".</p>
+
+<p>Le lendemain, tout Maillane assistait aux fun&eacute;railles.
+En priant Dieu<br>
+ pour lui, les pauvres ajoutaient:</p>
+
+<p>-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges
+puissent-ils<br>
+ l'accompagner au ciel!</p>
+
+<p>Derri&egrave;re le cercueil, port&eacute; &agrave; bras avec
+des serviettes, et le<br>
+ couvercle enlev&eacute; pour qu'une derni&egrave;re fois les
+gens vissent le<br>
+ d&eacute;funt, les mains crois&eacute;es, dans son blanc suaire,
+-- Jean Roussi&egrave;re<br>
+ portait le cierge mortuaire qui avait veill&eacute; son
+ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Et moi, pendant que les glas sonnaient dans le lointain,
+j'allai<br>
+ verser mes larmes, tout seul, au milieu des champs, car l'arbre
+de la<br>
+ maison &eacute;tait tomb&eacute;. Le Mas du Juge, le Mas de mon
+enfance, comme s'il<br>
+ e&ucirc;t perdu son ombre haute, maintenant, &agrave; mes yeux
+&eacute;tait d&eacute;sol&eacute; et<br>
+ vaste. L'ancien de la famille, ma&icirc;tre Fran&ccedil;ois mon
+p&egrave;re, avait &eacute;t&eacute; le<br>
+ dernier des patriarches de Provence, conservateur fid&egrave;le
+des<br>
+ traditions et des coutumes, et le dernier, du moins pour moi,
+de<br>
+ cette g&eacute;n&eacute;ration aust&egrave;re, religieuse,
+humble, disciplin&eacute;e, qui avait<br>
+ patiemment travers&eacute; les mis&egrave;res et les affres de
+la R&eacute;volution et<br>
+ fourni &agrave; la France les d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;s
+de ses grands holocaustes et les<br>
+ infatigables de ses grandes arm&eacute;es.</p>
+
+<p>Une semaine apr&egrave;s, au retour du <i>service</i>, le
+partage se fit. Les<br>
+ denr&eacute;es et les feurres, b&ecirc;tes de trait, brebis,
+oiseaux de<br>
+ basse-cour, tout cela fut loti. Le mobilier, nos chers vieux
+meubles,<br>
+ les grands lits &agrave; quenouilles, le p&eacute;trin &agrave;
+ferrures, le coffre du<br>
+ blutoir, les armoires cir&eacute;es, la huche au pain
+sculpt&eacute;e, la table, le<br>
+ verrier, que, depuis ma naissance, j'avais vus &agrave; demeure
+autour de<br>
+ ces murailles; les douzaines d'assiettes, la fa&iuml;ence
+fleurie, qui<br>
+ n'avait jamais quitt&eacute; les &eacute;tag&egrave;res du
+dressoir; les draps de chanvre,<br>
+ que ma m&egrave;re de sa main avait fil&eacute;s;
+l'&eacute;quipage agricole, les<br>
+ charrettes, les charrues, les harnais, les outils, ustensiles
+et<br>
+ objets divers, de toute sorte et de tout genre: tout cela
+d&eacute;plac&eacute;,<br>
+ transport&eacute; au dehors dans l'aire de la ferme, il fallut
+le voir<br>
+ diviser, en trois parts, &agrave; dire d'expert.</p>
+
+<p>Les domestiques, les serviteurs &agrave; l'ann&eacute;e ou au
+mois, l'un apr&egrave;s<br>
+ l'autre, s'en all&egrave;rent. Et au Mas paternel, qui
+n'&eacute;tait pas dans mon<br>
+ lot, il fallut dire adieu. Une apr&egrave;s-midi, avec ma
+m&egrave;re, avec le<br>
+ chien, -- et Jean Roussi&egrave;re, qui sur le camion, charriait
+notre part,<br>
+ -- nous v&icirc;nmes, le coeur gros, habiter d&eacute;sormais la
+maison de<br>
+ Maillane qui, en partage, m'&eacute;tait &eacute;chue. Et
+maintenant, ami lecteur,<br>
+ tu peux comprendre la nostalgie de ce vers de
+<i>Mireille</i>:</p>
+
+<p><i>Comme au Mas, comme au temps de mon p&egrave;re,
+h&eacute;las! h&eacute;las!</i></p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XVI</h2>
+
+<h3>MIREILLE</h3>
+
+<p>Adolphe Dumas &agrave; Maillane. -- Sa soeur Laure. -- Mon
+premier voyage &agrave;<br>
+ Paris. Lecture de <i>Mireille</i> en manuscrit. -- La lettre de
+Dumas &agrave; la<br>
+ <i>Gazette de France</i>. -- Ma pr&eacute;sentation &agrave;
+Lamartine. -- Le<br>
+ quarantaine "Entretien de litt&eacute;rature". -- Ma m&egrave;re
+et l'&eacute;toile.</p>
+
+<p>L'ann&eacute;e suivante (1856) lors de la Sainte-Agathe,
+f&ecirc;te votive de<br>
+ Maillane, je re&ccedil;us la visite d'un po&egrave;te de Paris
+que le hasard (ou,<br>
+ plut&ocirc;t, la bonne &eacute;toile des f&eacute;libres) amena,
+&agrave; son heure, dans la<br>
+ maison de ma m&egrave;re. C'&eacute;tait Adolphe Dumas: une
+belle figure d'homme de<br>
+ cinquante ans, d'une p&acirc;leur asc&eacute;tique, cheveux
+longs et<br>
+ blanchissants, moustache brune avec barbiche, des yeux noirs
+pleins<br>
+ de flamme et, pour accompagner une voix retentissante, la
+main<br>
+ toujours en l'air dans un geste superbe. D'une taille
+&eacute;lev&eacute;e, mais<br>
+ boiteux et tra&icirc;nant une jambe percluse, lorsqu'il
+marchait, on aurait<br>
+ dit un cypr&egrave;s de Provence agit&eacute; par le vent.</p>
+
+<p>-- C'est donc vous, monsieur Mistral, qui faites des vers
+proven&ccedil;aux?<br>
+ me dit-il tout d'abord et d'un ton goguenard, en me tendant la
+main.</p>
+
+<p>-- Oui, c'est moi, r&eacute;pondis-je, &agrave; vous servir,
+monsieur!</p>
+
+<p>-- Certainement, j'esp&egrave;re que vous pourrez me servir.
+Le ministre,<br>
+ celui de l'Instruction publique, M. Fortoul, de Digne, m'a
+donn&eacute; la<br>
+ mission de venir ramasser les chants populaires de Provence,
+comme<br>
+ <i>le Mousse de Marseille, la Belle de Margoton, les Noces
+du<br>
+ Papillon</i>, et, si vous en saviez quelqu'un, je suis ici pour
+les<br>
+ recueillir.</p>
+
+<p>Et, en causant &agrave; ce propos, je lui chantai ma foi,
+l'aubade de<br>
+ <i>Magali</i>, toute fra&icirc;che arrang&eacute;e pour le
+po&egrave;me de <i>Mireille</i>.</p>
+
+<p>Mon Adolphe Dumas, enlev&eacute;,&eacute;pat&eacute;,
+s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>-- Mais o&ugrave; donc avez-vous p&ecirc;ch&eacute; cette
+perle?</p>
+
+<p>-- Elle fait partie, lui dis-je, d'un roman proven&ccedil;al
+(ou, plut&ocirc;t,<br>
+ d'un po&egrave;me proven&ccedil;al en douze chants) que je suis
+en train d'affiner.</p>
+
+<p>-- Oh! ces bons Proven&ccedil;aux! Vous voil&agrave; bien
+toujours les m&ecirc;mes,<br>
+ obstin&eacute;s &agrave; garder votre langue en haillons, comme
+les &acirc;nes qui<br>
+ s'ent&ecirc;tent &agrave; longer le bord des routes pour y
+brouter quelque<br>
+ chardon... C'est en fran&ccedil;ais, mon cher ami, c'est dans la
+langue de<br>
+ Paris que nous devons aujourd'hui, si nous voulons &ecirc;tre
+entendus,<br>
+ chanter notre Provence. Tenez! &eacute;coutez ceci:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>J'ai revu sur son roc, vieille, nue, appauvrie,<br>
+ La maison des parents, la premi&egrave;re patrie,<br>
+ L'ombre du vieux m&ucirc;rier, le banc de pierre
+&eacute;troit.<br>
+ Le nid que l'hirondelle avait au bord du toit,<br>
+ Et la treille, &agrave; pr&eacute;sent sur les murs
+&eacute;gar&eacute;e,<br>
+ Qui regrette son ma&icirc;tre et retombe
+&eacute;plor&eacute;e;<br>
+ Et, dans l'herbe et l'oubli qui poussent sur le seuil,<br>
+ J'ai fait pieusement agenouiller l'orgueil,<br>
+ J'ai rouvert la fen&ecirc;tre o&ugrave; me vint la
+lumi&egrave;re,<br>
+ Et j'ai rempli de chants la couche de ma m&egrave;re.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais allons, dites-moi, puisque po&egrave;me il y a, dites-moi
+quelque chose<br>
+ de votre po&egrave;me proven&ccedil;al.</p>
+
+<p>Et je lui lus alors un morceau de <i>Mireille</i>, je ne me
+souviens plus<br>
+ lequel.</p>
+
+<p>-- Ah! si vous parlez comme cela, met fit Dumas apr&egrave;s
+ma lecture, je<br>
+ vous tire mon chapeau, et je salue la source d'une po&eacute;sie
+neuve,<br>
+ d'une po&eacute;sie indig&egrave;ne dont personne ne se doutait.
+Cela m'apprend, &agrave;<br>
+ moi, qui, depuis trente ans, ai quitt&eacute; la Provence et qui
+croyais sa<br>
+ langue morte, cela m'apprend, cela me prouve qu'en dessous de
+ce<br>
+ <i>patois</i> usit&eacute; chez les farauds, les demi-bourgeois
+et les demi-dames<br>
+ existe une seconde langue, celle de Dante et de
+P&eacute;trarque. Mais<br>
+ suivez bien leur m&eacute;thode, qui n'a pas consist&eacute;,
+comme certains le<br>
+ croient, &agrave; employer tels quels, ni &agrave; fondre en
+mac&eacute;doine les<br>
+ dialectes de Florence, de Bologne ou de Milan. Eux ont
+ramass&eacute;<br>
+ l'huile et en ont fait la langue qu'ils rendirent parfaite en
+la<br>
+ g&eacute;n&eacute;ralisant. Tout ce qui a
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; les &eacute;crivains latins du
+grand<br>
+ si&egrave;cle d'Auguste, &agrave; l'exception de T&eacute;rence,
+c'est le "Fumier<br>
+ d'Ennius". Du parler populaire ne prenez que la paille blanche
+avec<br>
+ le grain qui peut s'y trouver. Je suis persuad&eacute; qu'avec
+le go&ucirc;t, la<br>
+ s&egrave;ve de votre juv&eacute;nile ardeur, vous &ecirc;tes
+fait pour r&eacute;ussir. Et je<br>
+ vois d&eacute;j&agrave; poindre la renaissance d'une langue
+provign&eacute;e du latin, et<br>
+ jolie et sonore comme le meilleur italien.</p>
+
+<p>L'histoire d'Adolphe Dumas &eacute;tait un vrai conte de
+f&eacute;es. Enfant du<br>
+ peuple, ses parents tenaient une petite auberge entre Orgon
+et<br>
+ Cabane, &agrave; la Pierre-Plant&eacute;e. Et Dumas avait une
+soeur appel&eacute;e Laure,<br>
+ belle comme le jour et innocente comme l'eau qui na&icirc;t: et
+voici que<br>
+ sur la route pass&egrave;rent une fois des com&eacute;diens
+ambulants qui, dans la<br>
+ petite auberge, donn&egrave;rent, &agrave; la veill&eacute;e,
+une repr&eacute;sentation. L'un<br>
+ d'eux y jouait un r&ocirc;le de prince. Les oripeaux de son
+costume qui<br>
+ scintillait sous les falots lui donnaient sur les
+tr&eacute;teaux<br>
+ l'apparence d'un fils de roi, si bien que la pauvre Laure,
+na&iuml;ve,<br>
+ h&eacute;las! comme pas une, se laissa, &agrave; ce que
+racontent les vieillards de<br>
+ la contr&eacute;e, enj&ocirc;ler et enlever par ce prince de
+grand chemin. Elle<br>
+ partit avec la troupe, d&eacute;barqua &agrave; Marseille, et
+ayant reconnu bient&ocirc;t<br>
+ son erreur folle, et n'osant plus rentrer chez elle, elle prit
+&agrave; tout<br>
+ hasard la diligence de Paris, o&ugrave; elle arriva un matin par
+une pluie<br>
+ battante. Et la voil&agrave; sur le pav&eacute;, seule et
+d&eacute;nu&eacute;e de tout. Un<br>
+ monsieur qui passait en landau, et qui vit tout en larmes la
+jeune<br>
+ Proven&ccedil;ale, fit arr&ecirc;ter sa voiture et lui dit:</p>
+
+<p>-- Belle enfant, mais qu'avez-vous &agrave; tant pleurer?</p>
+
+<p>Laure na&iuml;vement conta son &eacute;quip&eacute;e. Le
+monsieur, qui &eacute;tait riche, &eacute;mu,<br>
+ &eacute;pris soudain, la fit monter dans sa voiture, la
+conduisit dans un<br>
+ couvent, lui fit donner une &eacute;ducation soign&eacute;e et
+l'&eacute;pousa ensuite.<br>
+ Mais la belle &eacute;pous&eacute;e, qui avait le coeur noble,
+n'oublia pas ses<br>
+ parents. Elle fit venir &agrave; Paris son petit fr&egrave;re
+Adolphe, lui fit<br>
+ faire ses &eacute;tudes, et voil&agrave; comment Dumas Adolphe,
+d&eacute;j&agrave; po&egrave;te de<br>
+ nature et de nature enthousiaste, se trouva un jour
+m&ecirc;l&eacute; au mouvement<br>
+ litt&eacute;raire de 1830. Vers de toute fa&ccedil;on, drames,
+com&eacute;dies, po&egrave;mes,<br>
+ jaillirent, coup sur coup, de son cerveau bouillonnant: <i>la
+Cit&eacute; des<br>
+ hommes, la Mort de Faust et de Don Juan, le Camp des
+Crois&eacute;s,<br>
+ Provence, Mademoiselle de la Valli&egrave;re, l'&Eacute;cole des
+Familles, les<br>
+ Servitudes volontaires</i>, etc. Mais vous savez, dans les
+batailles,<br>
+ bien qu'on y fasse son devoir, tout le monde n'est pas
+port&eacute; pour la<br>
+ L&eacute;gion d'honneur; et malgr&eacute; sa valeur et des
+succ&egrave;s relatifs dans le<br>
+ th&eacute;&acirc;tres de Paris, le po&egrave;te Dumas, comme
+notre Tambour d'Arcole,<br>
+ &eacute;tait rest&eacute; simple soldat, ce qui lui faisait dire
+plus tard en<br>
+ proven&ccedil;al:</p>
+
+<p><i>A quarante ans pass&eacute;s, quand tout le monde
+p&ecirc;che -- dans la soupe<br>
+ des gueux on y trempe son pain, -- Nous devons &ecirc;tre
+heureux d'avoir<br>
+ -- L'&acirc;me en repos, le coeur net et la main lav&eacute;e.
+-- Et qu'a-t-il?<br>
+ dira-t-on. -- Il a la t&ecirc;te haute. -- Que fait-il? Il fait
+son<br>
+ devoir.</i></p>
+
+<p>Seulement, s'il n'&eacute;tait pas devenu capitaine, il avait
+conquis<br>
+ l'estime de ses plus fiers compagnons d'armes; et Hugo,
+Lamartine,<br>
+ B&eacute;ranger, de Vigny, le grand Dumas, Jules Janin, Mignet,
+Barbey<br>
+ d'Aurevilly, &eacute;taient de ses amis.</p>
+
+<p>Adolphe Dumas, avec son temp&eacute;rament ardent, avec on
+exp&eacute;rience de<br>
+ vieux lutteur parisien et tous ses souvenirs d'enfant de la
+Durance,<br>
+ arrivait donc &agrave; point nomm&eacute; pour donner au
+F&eacute;librige le billet de<br>
+ passage entre Avignon et Paris.</p>
+
+<p>Mon po&egrave;me proven&ccedil;al &eacute;tant termin&eacute;
+enfin, mais non imprim&eacute; encore, un<br>
+ jeune Marseillais qui fr&eacute;quentait Font-S&eacute;gugne,
+mon ami Ludovic<br>
+ Segr&eacute;, me dit, un jour:</p>
+
+<p>-- Je vais &agrave; Paris... Veux-tu venir avec moi?</p>
+
+<p>J'acceptai l'invitation, et c'est ainsi qu'&agrave;
+l'improviste, et pour la<br>
+ premi&egrave;re fois, je fis le voyage de Paris, o&ugrave; je
+passai une semaine.<br>
+ J'avais, bien entendu, port&eacute; mon manuscrit, et, quand
+nous e&ucirc;mes<br>
+ quelques jours couru et admir&eacute;, de Notre-Dame au Louvre,
+de la place<br>
+ Vend&ocirc;me au grand Arc de Triomphe, nous v&icirc;nmes, comme
+de juste, saluer<br>
+ le bon Dumas.</p>
+
+<p>-- Eh bien! cette <i>Mireille</i>, me fit-il, est-elle
+achev&eacute;e?</p>
+
+<p>-- Elle est achev&eacute;e, lui dis-je, et la voici... en
+manuscrit.</p>
+
+<p>-- Voyons donc; puisque nous y sommes, vous allez m'en lire un
+chant.</p>
+
+<p>Et quand j'eus lu le premier chant:</p>
+
+<p>-- Continuez, me dit Dumas.</p>
+
+<p>Et je lus le second, puis le troisi&egrave;me, puis le
+quatri&egrave;me.</p>
+
+<p>-- C'est assez pour aujourd'hui, me dit l'excellent homme.
+Venez<br>
+ demain &agrave; la m&ecirc;me heure, nous continuerons la
+lecture; mais je puis,<br>
+ d&egrave;s maintenant, vous assurer que, si votre oeuvre s'en va
+toujours<br>
+ avec ce souffle, vous pourriez gagner une palme plus blle que
+vous ne<br>
+ pensez.</p>
+
+<p>Je retournai, le lendemain, en lire encore quatre chants, et
+le<br>
+ surlendemain, nous achev&acirc;mes le po&egrave;me.</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me jour (26 ao&ucirc;t 1856), Adolphe Dumas adressa
+au directeur de la<br>
+ <i>Gazette de France</i> la lettre que voici:</p>
+
+<p>"<i>La Gazette du Midi</i> a d&eacute;j&agrave; fait
+conna&icirc;tre &agrave; la <i>Gazette de France</i><br>
+ l'arriv&eacute;e du jeune Mistral, le grand po&egrave;te de la
+Provence. Qu'est-ce<br>
+ que Mistral? On n'en sait rien. On me le demande et je crains
+de<br>
+ r&eacute;pondre des paroles qu'on ne croira pas, tant elles
+sont<br>
+ inattendues, dans ce moment de po&eacute;sie d'imitation qui
+fait croire &agrave;<br>
+ la mort de la po&eacute;sie et des po&egrave;tes.</p>
+
+<p>"L'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise viendra dans dix ans
+consacrer une gloire de<br>
+ plus, quand tout le monde l'aura faite. L'horloge de l'Institut
+a<br>
+ souvent de ces retards d'une heure avec les si&egrave;cles; mais
+je veux<br>
+ &ecirc;tre le premier qui aura d&eacute;couvert ce qu'on peut
+appeler,<br>
+ aujourd'hui, le Virgile de la Provence, le p&acirc;tre de
+Mantoue arrivant<br>
+ &agrave; Rome avec des chants dignes de Gallus et des
+Scipion...</p>
+
+<p>"On a souvent demand&eacute;, pour notre beau pays du Midi,
+deux fois<br>
+ romain, romain latin et romain catholique, le po&egrave;me de sa
+langue<br>
+ &eacute;ternelle, de ses croyances saintes et de ses moeurs
+pures. J'ai le<br>
+ po&egrave;me dans les mains, il a douze chants. Il est
+sign&eacute; Fr&eacute;d&eacute;ric<br>
+ Mistral, du village de Maillane, et je le contresigne de ma
+parole<br>
+ d'honneur, que je n'ai jamais engag&eacute;e &agrave; faux, et
+de ma<br>
+ responsabilit&eacute;, qui n'a que l'ambition d'&ecirc;tre
+juste."</p>
+
+<p>Cette lettre &eacute;bouriffante fut accueillie par des lazzi:
+"Allons,<br>
+ disaient certains journaux, le mistral s'est incarn&eacute;,
+para&icirc;t-il, dans<br>
+ un po&egrave;me. Nous verrons si ce sera autre chose que du
+vent."</p>
+
+<p>Mais Dumas, lui, content de l'effet de sa bombe, me dit en me
+serrant<br>
+ la main:</p>
+
+<p>-- Maintenant, cher ami, retournez &agrave; Avignon pour
+imprimer votre<br>
+ <i>Mireille</i>. Nous avons, en plein Paris, lanc&eacute; le but
+au caniveau, et<br>
+ laissons courir la critique: il faudra bien qu'elle y ajoute
+les<br>
+ boules de son jeu, toutes, l'une apr&egrave;s l'autre.</p>
+
+<p>Avant mon d&eacute;part, mon d&eacute;vou&eacute; compatriote
+voulut bien me pr&eacute;senter &agrave;<br>
+ Lamartine, son ami, et voici comment le grand homme raconta
+cette<br>
+ visite dans son <i>Cours familiers de Litt&eacute;rature</i>
+(quaranti&egrave;me<br>
+ entretien, 1859):</p>
+
+<p>"Au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un
+beau et<br>
+ modeste jeune homme, v&ecirc;tu avec un sobre
+&eacute;l&eacute;gance, comme l'amant de<br>
+ Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa
+lisse<br>
+ chevelure dans les rues d'Avignon. C'&eacute;tait
+Fr&eacute;d&eacute;ric Mistral, le jeune<br>
+ po&egrave;te villageois, destin&eacute; &agrave; devenir, comme
+Burns le laboureur<br>
+ &eacute;cossais, l'Hom&egrave;re de la Provence.</p>
+
+<p>"Sa physionomie simple, modeste et douce, n'avait rien de
+cette<br>
+ tension orgueilleuse des traits ou de cette &eacute;vaporation
+des yeux qui<br>
+ caract&eacute;rise trop souvent ces hommes de vanit&eacute; plus
+que de g&eacute;nie,<br>
+ qu'on appelle les po&egrave;tes populaires. Il avait la
+biens&eacute;ance de la<br>
+ v&eacute;rit&eacute;; il plaisait, il int&eacute;ressait, il
+&eacute;mouvait; on sentait, dans sa<br>
+ m&acirc;le beaut&eacute;, le fils d'une de ces belles
+Arl&eacute;siennes, statues<br>
+ vivantes de la Gr&egrave;ce, qui palpitent dans notre Midi.</p>
+
+<p>"Mistral s'assit sans fa&ccedil;on &agrave; ma table d'acajou
+de Paris, selon les<br>
+ lois de l'hospitalit&eacute; antique, comme je me serais assis
+&agrave; la table de<br>
+ noyer de sa m&egrave;re, dans son Mas de Maillane. Le
+d&icirc;ner fut sobre,<br>
+ l'entretien &agrave; coeur ouvert, la soir&eacute;e courte et
+causeuse, &agrave; la<br>
+ fra&icirc;cheur du soir et au gazouillement des merles, dans mon
+petit<br>
+ jardin grand comme le mouchoir de Mireille.</p>
+
+<p>"Le jeune homme nous r&eacute;cita quelques vers dans ce doux
+et nerveux<br>
+ idiome proven&ccedil;al, qui rappelle tant&ocirc;t l'accent
+latin, tant&ocirc;t la gr&acirc;ce<br>
+ attique, tant&ocirc;t l'&acirc;pret&eacute; toscane. Mon
+habitude des patois latins,<br>
+ parl&eacute;s uniquement par moi jusqu'&agrave; l'&acirc;ge de
+douze ans dans les<br>
+ montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome
+intelligible.<br>
+ C'&eacute;taient quelques vers lyriques; ils me plurent mais
+sans m'enivrer.<br>
+ Le g&eacute;nie du jeune homme n'&eacute;tait pas l&agrave;, le
+cadre &eacute;tait trop &eacute;troit<br>
+ pour son &acirc;me; il lui fallait, comme &agrave; Jasmin, cet
+autre chanteur sans<br>
+ langue, son &eacute;pop&eacute;e pour se r&eacute;pandre. Il
+retournait dans son village<br>
+ pour y recueillir, aupr&egrave;s de sa m&egrave;re et &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de ses troupeaux, ses<br>
+ derni&egrave;res inspirations. Il me promit de m'envoyer un des
+premiers<br>
+ exemplaires de son po&egrave;me; il sortit."</p>
+
+<p>Avant de repartir, j'allai saluer Lamartine, qui habitait
+au<br>
+ rez-de-chauss&eacute;e du num&eacute;ro 41 de la rue
+Ville-L'&Eacute;v&ecirc;que. C'&eacute;tait dans<br>
+ la soir&eacute;e. &Eacute;cras&eacute; par ses dettes et assez
+d&eacute;laiss&eacute;, le grand homme<br>
+ somnolait dans un fauteuil en fumant un cigare, pendant que
+quelques<br>
+ visiteurs causaient &agrave; voix basse, autour de lui.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, un domestique vint annoncer qu'un
+Espagnol, un harpiste<br>
+ appel&eacute; Herrera, demandait &agrave; jouer un air de son
+pays devant M. de<br>
+ Lamartine.</p>
+
+<p>-- Qu'il entre, dit le po&egrave;te.</p>
+
+<p>Le harpiste joua son aire, et Lamartine, &agrave; demi-voix,
+demanda &agrave; sa<br>
+ ni&egrave;ce, Mme de Cessia, s'il y avait quelque argent dans
+les tiroirs de<br>
+ son bureau.</p>
+
+<p>-- Il reste deux louis, r&eacute;pondit celle-ci.</p>
+
+<p>-- Donnez-les &agrave; Herrera, fit le bon Lamartine.</p>
+
+<p>Je revins donc en Provence pour l'impression de mon
+po&egrave;me, et la<br>
+ chose s'&eacute;tant faite &agrave; l'imprimerie Seguin,
+&agrave; Avignon, j'adressai le<br>
+ premier exemplaire &agrave; Lamartine, qui &eacute;crivit
+&agrave; Reboul la lettre<br>
+ suivante:</p>
+
+<p>"Jai lu <i>Mir&egrave;io</i>... Rien n'avait encore paru de
+cette s&egrave;ve nationale,<br>
+ f&eacute;conde, inimitable du Midi. Il y a une vertu dans le
+soleil. J'ai<br>
+ tellement &eacute;t&eacute; frapp&eacute; &agrave; l'esprit et
+au coeur que j'&eacute;cris un<br>
+ <i>Entretien</i> sur ce po&egrave;me. Dites-le &agrave; M.
+Mistral. Oui, depuis les<br>
+ Hom&eacute;rides de l'Archipel, un tel jet de po&eacute;sie
+primitive n'avait pas<br>
+ coul&eacute;. J'ai cri&eacute;, comme vous: c'est
+Hom&egrave;re."</p>
+
+<p>Adolphe Dumas m'&eacute;crivait, de son c&ocirc;t&eacute;:</p>
+
+<p>(mars 1859).</p>
+
+<p>"Encore une lettre de joie pour vous, mon cher ami. J'ai
+&eacute;t&eacute;, hier au<br>
+ soir, chez Lamartine. En me voyant entrer, il m'a re&ccedil;u
+avec des<br>
+ exclamations et il m'en a dit autant que ma lettre &agrave; la
+<i>Gazette de<br>
+ France</i>. Il a lu et compris, dit-il, votre po&egrave;me d'un
+bout &agrave; l'autre.<br>
+ Il l'a lu et relu trois fois, il ne le quitte plus et ne lit
+pas<br>
+ autre chose. Sa ni&egrave;ce, cette belle personne que vous avez
+vue, a<br>
+ ajout&eacute; qu'elle n'avait pas pu le lui d&eacute;rober un
+instant pour le lire,<br>
+ et il va faire un <i>Entretien</i> tout entier sur vous et
+<i>Mir&egrave;io</i>. Il<br>
+ m'a demand&eacute; des notes biographiques sur vous et sur
+Maillane. Je les<br>
+ lui envoie ce matin. Vous avez &eacute;t&eacute; l'objet de la
+conversation<br>
+ g&eacute;n&eacute;rale toute la soir&eacute;e et votre
+po&egrave;me a &eacute;t&eacute; d&eacute;taill&eacute; par
+Lamartine<br>
+ et par moi depuis le premier mot jusqu'au dernier. Si son
+<i>Entretien</i><br>
+ parle ainsi de vous, votre gloire est faite dans le monde
+entier. Il<br>
+ dit que vous &ecirc;tes "un Grec des Cyclades". Il a
+&eacute;crit &agrave; Reboul: "C'est<br>
+ un Hom&egrave;re!" Il me charge de vous &eacute;crire <i>tout ce
+que je veux</i> et il<br>
+ ajoute que je ne puis trop vous en dire, tant il est ravi. Soyez
+donc<br>
+ bien heureux, vous et votre ch&egrave;re m&egrave;re, dont j'ai
+gard&eacute; un si bon<br>
+ souvenir."</p>
+
+<p>Je tiens &agrave; consigner ici un fait tr&egrave;s singulier
+d'intuition<br>
+ maternelle. J'avais donn&eacute; &agrave; ma m&egrave;re une
+exemplaire de <i>Mir&egrave;io</i>, mais<br>
+ sans lui avoir parl&eacute; du jugement de Lamartine, que je ne
+connaissais<br>
+ pas encore. A la fin de la journ&eacute;e, quand je crus qu'elle
+avait pris<br>
+ connaissance de l'oeuvre, je lui demandai ce qu'elle en pensait
+et<br>
+ elle me r&eacute;pondit, profond&eacute;ment &eacute;mue:</p>
+
+<p>-- Il m'est arriv&eacute;, en ouvrant ton livre, une chose
+bien &eacute;trange: un<br>
+ &eacute;clat de lumi&egrave;re, pareil &agrave; une
+&eacute;toile, m'a &eacute;blouie sur le coup, et<br>
+ j'ai d&ucirc; renvoyer la lecture &agrave; plus tard!</p>
+
+<p>Qu'on en pense ce qu'on voudra; j'ai toujours cru que cette
+vision de<br>
+ la bonne et sainte femme &eacute;tait un signe tr&egrave;s
+r&eacute;el de l'influx de<br>
+ sainte Estelle, autrement dit de l'&eacute;toile qui avait
+pr&eacute;sid&eacute; &agrave; la<br>
+ fondation du F&eacute;librige.</p>
+
+<p>Le quaranti&egrave;me Entretien du <i>Cours Familier de
+Litt&eacute;rature</i> parut un<br>
+ mois apr&egrave;s (1859), sous le titre "Apparition d'un
+po&egrave;me &eacute;pique en<br>
+ Provence". Lamartine y consacrait quatre-vingt pages au
+po&egrave;me de<br>
+ <i>Mireille</i> et cette glorification &eacute;tait le
+couronnement des articles<br>
+ sans nombre qui avaient accueilli notre &eacute;pop&eacute;e
+rustique dans la<br>
+ presse de Provence, du Midi et de Paris. Je t&eacute;moignai
+ma<br>
+ reconnaissance dans ce quatrain proven&ccedil;al que j'inscrivis
+en t&ecirc;te de<br>
+ la seconde &eacute;dition:</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>A LAMARTINE</h4>
+
+<blockquote>
+<p><i>Je te consacre Mireille; c'est mon coeur et mon
+&acirc;me,<br>
+ C'est la fleur de mes ann&eacute;es,<br>
+ C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles<br>
+ T'offre un paysan.</i></p>
+
+<p>8 septembre 1859</p>
+</blockquote>
+
+<p>Et voici l'&eacute;l&eacute;gie que je publiai &agrave; la
+mort du grand homme (1):</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>SUR LA MORT DE LAMARTINE</h4>
+
+<p><i>Quand l'heure du d&eacute;clin est venue pour l'astre --
+sur les collines<br>
+ envahies par le soir, les p&acirc;tres -- &eacute;largissent
+leurs moutons, leurs<br>
+ brebis et leurs chiens; -- et dans les bas-fonds des marais, --
+tout<br>
+ ce qui grouille r&acirc;le en braiment unanime:<br>
+ -- Ce soleil &eacute;tait assommant!"</i></p>
+
+<p><i>Des paroles de Dieu magnanime &eacute;pancheur, -- ainsi,
+&ocirc; Lamartine, &ocirc; mon<br>
+ ma&icirc;tre, &ocirc; mon p&egrave;re, -- en cantiques, en
+actions, en larmes<br>
+ consolantes, -- quand vous e&ucirc;tes &agrave; notre monde --
+&eacute;panch&eacute; sa sati&eacute;t&eacute;<br>
+ d'amour et de lumi&egrave;re, -- et que le monde fut
+las,</i></p>
+
+<p><i>Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, -- chacun
+vous<br>
+ d&eacute;cocha la pierre de sa fronde, -- car votre splendeur
+nous faisait<br>
+ mal aux yeux, -- car une &eacute;toile qui s'&eacute;teint, --
+car un dieu crucifi&eacute;<br>
+ pla&icirc;t &agrave; la foule, -- et les crapauds aiment la
+nuit...</i></p>
+
+<p><i>Et l'on vit en ce moment des choses prodigieuses! Lui,
+cette grande<br>
+ source de pure po&eacute;sie -- qui avait rajeuni l'&acirc;me de
+l'univers, -- les<br>
+ jeunes po&egrave;tes rirent -- de sa m&eacute;lancolie de
+proph&egrave;te et dirent --<br>
+ qu'il ne savait pas l'art des vers.</i></p>
+
+<p><i>Du Tr&egrave;s-Haut Adona&iuml; lui sublime grand
+pr&ecirc;tre, -- qui dans ses hymnes<br>
+ saints &eacute;leva nos croyances -- sur les cordes d'or de la
+harpe de<br>
+ Sion, -- en attestant les &Eacute;critures -- les d&eacute;vots
+pharisiens cri&egrave;rent<br>
+ sur les toits -- qu'il n'avait point de religion.</i></p>
+
+<p><i>Lui, le grand coeur &eacute;mu, qui, sur la catastrophe --
+de nos anciens<br>
+ rois, avait vers&eacute; ses strophes, -- et en marbre pompeux
+leur avait<br>
+ fait un mausol&eacute;e, -- les &eacute;bahis du Royalisme --
+trouv&egrave;rent qu'il<br>
+ &eacute;tait un r&eacute;volutionnaire, -- et tous
+s'&eacute;loign&egrave;rent vite.</i></p>
+
+<p><i>Lui, le grand orateur, la voix apostolique, -- qui avait
+fulgur&eacute; le<br>
+ mot de R&eacute;publique -- sur le front, dans le ciel des
+peuples<br>
+ tressaillants, -- par une &eacute;trange fr&eacute;n&eacute;sie,
+-- sous les chiens<br>
+ enrag&eacute;s de la D&eacute;mocratie -- le mordirent en
+grommelant.</i></p>
+
+<p><i>Lui, le grand citoyen, qui dans le crat&egrave;re
+embras&eacute; -- avait jet&eacute; ses<br>
+ biens, et son corps et son &acirc;me, -- pour sauver du volcan
+la patrie en<br>
+ combustion, -- lorsque, pauvre, il demanda son pain, -- les
+bourgeois<br>
+ et les gros l'appel&egrave;rent mangeur -- et
+s'enferm&egrave;rent dans leur bourg.</i></p>
+
+<p><i>Alors, se voyant seul dans sa calamit&eacute;, -- dolent,
+avec sa croix il<br>
+ gravit son Calvaire... -- Et quelques bonnes &acirc;mes, vers la
+tomb&eacute;e du<br>
+ jour, -- entendirent un long g&eacute;missement, -- et puis,
+dans les<br>
+ espaces, ce cri supr&ecirc;me: Eli, lamma sabacthani!</i></p>
+
+<p><i>Mais nul ne s'aventura vers la cime d&eacute;serte. -- Avec
+les yeux ferm&eacute;s<br>
+ et les deux mains ouvertes, -- dans un silence grave il
+s'enveloppa<br>
+ donc; -- et, calme comme sont les montagnes, au milieu de sa
+gloire<br>
+ et de son infortune, -- sans dire mot il expira.</i></p>
+
+<p><i>21 mars 1869</i></p>
+
+<p>Me voil&agrave; arriv&eacute; au terme de
+l'<i>&eacute;lucidari</i> (comme auraient dit les<br>
+ troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de
+ma<br>
+ jeunesse. D&eacute;sormais, mon histoire, qui est celle de mes
+oeuvres,<br>
+ appartient, comme tant d'autres, &agrave; la
+publicit&eacute;.</p>
+
+<p>Je terminerai ces <i>M&eacute;moires</i> par quelques
+&eacute;pisodes des l'existence<br>
+ franche et libre que s'&eacute;taient faite, en Avignon, les
+musag&egrave;tes ou<br>
+ coryph&eacute;es de notre Renaissance, pour montrer comme, au
+bord du Rh&ocirc;ne,<br>
+ on pratiquait le Gai-Savoir.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XVII</h2>
+
+<h3>AUTOUR DU MONT VENTOUX</h3>
+
+<p>Courses f&eacute;libr&eacute;ennes avec Aubanel et Grivolas.
+-- L'ascension et la<br>
+ descente. -- Les gendarmes nous arr&ecirc;tent. -- La f&ecirc;te
+de Montbrun. --<br>
+ Le devineur de sources. -- Le cur&eacute; de Monieux. -- La
+Nesque et les<br>
+ Bessons. -- Le maire de M&eacute;thamis. -- Le charron de
+V&eacute;nasque.</p>
+
+<p>Avec Th&eacute;odore Aubanel, qui &eacute;tait toujours
+dispos, pour organiser les<br>
+ courses, et notre camarade le peintre avignonnais Pierre
+Grivolas,<br>
+ qui &eacute;tait de toutes nos f&ecirc;tes, voici comment nous
+f&icirc;mes, un beau jour<br>
+ de septembre, l'ascension du mont Ventoux.</p>
+
+<p>Partis, vers minuit, du village de B&eacute;doin, au pied de
+la montagne,<br>
+ nous atteign&icirc;mes le sommet une demi-heure environ avant le
+lever du<br>
+ soleil. Je ne vous dirai rien de l'escalade, que nous
+f&icirc;mes &agrave; l'aise,<br>
+ sur le b&acirc;t de mulets que conduisaient des guides, &agrave;
+travers les<br>
+ rochers, escarpements et mamelons de la Combe-Fillole.</p>
+
+<p>Nous v&icirc;mes le soleil surgir, tel qu'un superbe roi de
+gloire, d'entre<br>
+ les cimes &eacute;blouissantes des Alpes couvertes de neige, et
+l'ombre du<br>
+ Ventoux &eacute;largir, prolonger, l&agrave;-bas dans
+l'&eacute;tendue du Comtat<br>
+ Venaissin, par l&agrave;-bas sur le Rh&ocirc;ne et jusqu'au
+Languedoc, la<br>
+ triangulation de son immense c&ocirc;ne.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, de grosses nues blanch&acirc;tres et
+fuyantes roulaient<br>
+ au-dessous de nous, embrumant les vall&eacute;es; et, si beau
+que f&ucirc;t le<br>
+ temps, il ne faisait pas chaud.</p>
+
+<p>Vers les neuf heures, -- mais, cette fois, &agrave; pied, avec
+les b&acirc;tons<br>
+ ferr&eacute;s et le havresac au dos, -- apr&egrave;s un
+l&eacute;ger d&eacute;jeuner, nous primes<br>
+ la descente. Seulement, nous d&eacute;val&acirc;mes par le
+c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;,<br>
+ c'est-&agrave;-dire par les Ubacs, ainsi qu'on nomme le versant
+nord de<br>
+ toutes nos montagnes et du Ventoux en particulier.</p>
+
+<p>Or, tellement est &acirc;pre et tellement est raide ce revers
+du mont<br>
+ Ventoux, que le p&egrave;re Laval raconte ce qui suit:</p>
+
+<p>Les montagnards qui, de son temps (au dix-huiti&egrave;me
+si&egrave;cle), le 14<br>
+ septembre, montaient en p&egrave;lerinage &agrave; la chapelle
+qui est en haut,<br>
+ redescendaient par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser,
+assis &agrave;<br>
+ croupetons sur une double planche de trois empans carr&eacute;s,
+qu'ils<br>
+ enrayaient soudain en plantant leur b&acirc;ton devant,
+lorsqu'elle allait<br>
+ trop vite ou qu'elle fr&ocirc;lait un pr&eacute;cipice.</p>
+
+<p>Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une demi-heure; et
+il faut<br>
+ songer que le mont Ventoux a dix-neuf cent soixante
+m&egrave;tres d'altitude<br>
+ sur la mer!</p>
+
+<p>D&eacute;sireux, nous aussi, de raccourcir notre descente,
+mais ignorant les<br>
+ chemins, nous all&acirc;mes nous fourvoyer dans une ravine
+ardue, la<br>
+ Loubati&egrave;re du Ventoux, si encombr&eacute;e de rocailles
+et si p&eacute;rilleuse<br>
+ aussi que, pour arriver en bas, nous m&icirc;mes le jour
+entier.</p>
+
+<p>Le ravin de la Loubati&egrave;re, comme son nom le dit, n'est
+fr&eacute;quent&eacute; que<br>
+ par les loups, et il se rue subitement, du sommet au pied du
+mont,<br>
+ entre des berges si scabreuses qu'il est presque impossible, une
+fois<br>
+ qu'on y est rentr&eacute;, d'en sortir pour changer de
+route.</p>
+
+<p>Nous y voil&agrave;, arrive qui plante! Dans les rocs
+d&eacute;tach&eacute;s et dans les<br>
+ &eacute;boulis, &agrave; travers les troncs d'arbres, pins,
+h&ecirc;tres et m&eacute;l&egrave;zes,<br>
+ arrach&eacute;s, entra&icirc;n&eacute;s par la fureur des orages
+et qui, &agrave; tous les pas,<br>
+ entravaient notre marche, nous descendions, nous
+d&eacute;valions, quand,<br>
+ tout &agrave; coup, le lit du torrent, coup&eacute; &agrave; pic
+devant nos pas, montre &agrave;<br>
+ nos yeux, b&eacute;ant, un pr&eacute;cipice de cent toises
+peut-&ecirc;tre en contrebas.</p>
+
+<p>Comment faire? Remonter? C'&eacute;tait fort difficile,
+d'autant plus que,<br>
+ sur nos t&ecirc;tes, nous voyions s'avancer de gros nuages noirs
+qui, s'ils<br>
+ eussent crev&eacute;, nous auraient submerg&eacute;s sous
+l'irruption des eaux...<br>
+ Il fallait donc, de fa&ccedil;on ou d'autre, descendre par la
+gorge, cette<br>
+ &eacute;pouvantable gorge o&ugrave; nous &eacute;tions perdus.
+Et alors, dans l'ab&icirc;me,<br>
+ nous jet&acirc;mes l&agrave;-bas nos cabans et nos sacs et, ma
+foi, recommandant &agrave;<br>
+ Dieu notre vie, en rampant, en nous tra&icirc;nant, mais surtout
+par<br>
+ glissades, nous nous laiss&acirc;mes couler sur la paroi presque
+verticale<br>
+ o&ugrave;, seules, quelques racines de buis ou de lavande nous
+emp&ecirc;ch&egrave;rent<br>
+ de d&eacute;gringoler, la t&ecirc;te la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Rendus au fond du pr&eacute;cipice, nous croyions &ecirc;tre
+hors de danger, et,<br>
+ remettant nos hardes, nous avions, guillerets, recommenc&eacute;
+de<br>
+ descendre dans le ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore
+plus<br>
+ forte et plus rapide, vint nous arr&ecirc;ter de nouveau, et, au
+p&eacute;ril de<br>
+ nos vies, il fallut de nouveau glisser en se cramponnant, et
+puis une<br>
+ troisi&egrave;me fois apr&egrave;s les autres ci-dessus.</p>
+
+<p>Au cr&eacute;puscule, enfin nous atteign&icirc;mes
+Saint-L&eacute;ger, pauvre petit<br>
+ village qui est au pied du Ventoux, habit&eacute; par des
+charbonniers, tout<br>
+ jonch&eacute; de lavande en guise de liti&egrave;re. Nous ne
+p&ucirc;mes trouver &agrave; nous y<br>
+ h&eacute;berger.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la nuit, haletants, harass&eacute;s, il nous
+fallut encore marcher<br>
+ une couple d'heures jusqu'au village de Brantes, perch&eacute;
+sur les<br>
+ rochers, en face du Ventoux, o&ugrave; nous f&ucirc;mes fort
+heureux de pouvoir<br>
+ nous faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, au
+grenier<br>
+ &agrave; foin.</p>
+
+<p>Le plus joli, -- car il para&icirc;t qu'on n'avait pas
+tr&egrave;s bonne mine, -<br>
+ fut que notre h&ocirc;telier, de peur qu'on n'emport&acirc;t ses
+draps, nous<br>
+ avait enferm&eacute;s sous cl&eacute;... Aussi, le lendemain,
+ayant appris que<br>
+ c'&eacute;tait f&ecirc;te au village de Montbrun, et &agrave;
+peu pr&egrave;s remis des su&eacute;es de<br>
+ la veille, nous part&icirc;mes joyeux du pays qui <i>branle sans
+vent</i> (comme<br>
+ l'appellent ses voisins) et nous f&icirc;mes le tour des Ubacs
+du Ventoux<br>
+ par Savoillants et Reillanette.</p>
+
+<p>Mais, pendant que, sur le bord de la rivi&egrave;re
+gazouilleuse qui a nom<br>
+ le Toulourenc, nous admirions la hauteur des escarpes
+effrayantes,<br>
+ des roches sourcilleuses qui touchaient les nu&eacute;es, deux
+gendarmes,<br>
+ qui venaient sur la route apr&egrave;s nous, et auxquels
+l'h&ocirc;telier de<br>
+ Brantes avait donn&eacute; peut-&ecirc;tre notre signalement,
+nous accostent:</p>
+
+<p>-- Vos papiers?</p>
+
+<p>Nous avions &eacute;chapp&eacute; aux loups, aux orages, aux
+pr&eacute;cipices; ais,<br>
+ croyez-m'en, qui que vous soyez, si vous &ecirc;tes jamais
+forc&eacute; de vous<br>
+ garer devant les happe-chair, &eacute;vitez toujours les
+routes.</p>
+
+<p>-- Vos papiers? D'o&ugrave; venez-vous? O&ugrave; allez-vous,
+voyons?</p>
+
+<p>Moi, je sortis de ma poche un gribouillage proven&ccedil;al
+et, pendant<br>
+ qu'un des archers, pour pouvoir d&eacute;chiffrer ce que
+&ccedil;a voulait dire, se<br>
+ d&eacute;sorbitait les yeux en tordant sa moustache:</p>
+
+<p>-- Nous sommes, disait Aubanel, des f&eacute;libres, qui
+venons faire le<br>
+ tour du Ventoux.</p>
+
+<p>-- Et des artistes, ajoutait Grivolas, qui &eacute;tudions la
+beaut&eacute; du<br>
+ paysage...</p>
+
+<p>-- Ah! oui, c'est bon! nous faire accroire qu'on est venu dans
+le<br>
+ Ventoux pour &eacute;tudier ses agr&eacute;ments!
+r&eacute;pliqua le gendarme qui<br>
+ essayait, mais vainement, de lire mon proven&ccedil;al; vous
+irez, mes<br>
+ farceurs, dire cela demain &agrave; M. le procureur
+imp&eacute;rial &agrave; Nyons... Et<br>
+ suivez-nous pour le quart d'heure.</p>
+
+<p>Nous rappelant le mot du g&eacute;n&eacute;ral
+Philop&eacute;men: "qu'il faut porter la<br>
+ peine de sa mauvaise mine", et, en effet, reconnaissant qu'avec
+nos<br>
+ grands chapeaux de feutre aux bords retrouss&eacute;s
+arrogamment, nos<br>
+ b&acirc;tons ferr&eacute;s et nos havresacs, nous &eacute;tions
+faits comme des brigands,<br>
+ -- et comme d'autre part, cela nous amusait, nous suiv&icirc;mes
+les<br>
+ chasse-coquins.</p>
+
+<p>Chemin faisant, un bon fermier, portant la veste sur
+l'&eacute;paule, nous<br>
+ atteignit et nous dit:</p>
+
+<p>-- Que Dieu vous donne le bonjour! Ces messieurs vont, sans
+doute, &agrave;<br>
+ la f&ecirc;te de Montbrun?</p>
+
+<p>-- Ah! oui, une jolie f&ecirc;te! lui
+r&eacute;pond&icirc;mes-nous. Nous descendions du<br>
+ Ventoux, de la cime du mont Ventoux, pour voir s'il est
+r&eacute;el que le<br>
+ soleil, en se levant, y fait trois sauts, comme on affirme, et
+voil&agrave;<br>
+ que les gendarmes, parce que nous avions oubli&eacute; nos
+papiers, nous ont<br>
+ pris pour des voleurs et nous emm&egrave;nent &agrave;
+Nyons...</p>
+
+<p>-- Par exemple! Mais ne voyez-vous pas, &agrave; leur
+fa&ccedil;on de s'exprimer,<br>
+ dit aux gendarmes le brave homme, que ces messieurs ne sont pas
+de<br>
+ loin? qu'ils parlent proven&ccedil;al? qu'ils sentent leur bonne
+maison? Eh<br>
+ bien! je n'h&eacute;site pas, moi, &agrave; r&eacute;pondre pour
+eux et je les invite<br>
+ m&ecirc;me, quand nous serons &agrave; Montbrun, &agrave; venir
+boire un coup &agrave; la<br>
+ maison, et vous aussi, messieurs du gouvernement, si vous
+voulez,<br>
+ pourtant, me faire cet honneur!</p>
+
+<p>-- En ce cas-l&agrave;, nous dit la mar&eacute;chauss&eacute;e
+dauphinoise, apr&egrave;s avoir<br>
+ d&eacute;lib&eacute;r&eacute;, messieurs, vous pouvez aller. Et,
+mais, voyons, est-ce<br>
+ positif, ce que vous disiez tout &agrave; l'heure, que le
+soleil, l&agrave;-haut,<br>
+ vu du sommet du Ventoux, fait trois sauts en se levant?</p>
+
+<p>-- &Ccedil;a, r&eacute;pliqu&acirc;mes-nous, il faut le voir
+pour le croire... Mais<br>
+ autrement, c'est vrai comme vous &ecirc;tes de braves gens.</p>
+
+<p>Et, les laissant sur ce go&ucirc;t (nous venions d'entrer
+&agrave; Montbrun), avec<br>
+ l'honn&ecirc;te paysan qui avait r&eacute;pondu pour nous, nous
+f&ucirc;mes tout droit &agrave;<br>
+ l'auberge nous restaurer quelque peu.</p>
+
+<p>Rien qui fasse plaisir, lorsqu'on cour le pays et qu'on est
+fatigu&eacute;,<br>
+ comme une auberge indig&egrave;ne, o&ugrave; l'on arrive un jour
+de f&ecirc;te patronale.<br>
+ Or, songez qu'&agrave; Montbrun, d&egrave;s notre entr&eacute;e
+au cabaret, nos yeux<br>
+ virent par terre un monceau de poulardes, de poulets, de
+dindons, de<br>
+ lapins, de levrauts et de perdrix, vous dis-je, qui
+n'annon&ccedil;aient pas<br>
+ mis&egrave;re! Qui plumait d'ici, qui saignait de l&agrave;. Une
+paire de longues<br>
+ broches, toutes charg&eacute;es de lardoires et de gibier
+odorant,<br>
+ tournaient et d&eacute;gouttaient sur le carr&eacute; des
+l&egrave;chefrites,<br>
+ doucettement, devant le feu. L'h&ocirc;telier,
+l'h&ocirc;teli&egrave;re, en mouvement,<br>
+ posaient sur chaque table les bouteilles, les couteaux, les<br>
+ fourchettes qu'il fallait. Et tout cela pour les premiers
+qui<br>
+ demanderaient &agrave; d&icirc;ner, c'est-&agrave;-dire pour
+nous autres. Oh! coquin de<br>
+ bon sort! Une b&eacute;n&eacute;diction. Et, chose pardessus qui
+ne co&ucirc;tait pas<br>
+ davantage, les filles de l'h&ocirc;tesse avaient si gentille
+accortise que<br>
+ nous rest&acirc;mes l&agrave; tant que dura la f&ecirc;te, rien
+que pour l'agr&eacute;ment<br>
+ d'&ecirc;tre servis par elles.</p>
+
+<p>A <i>Montbrun</i>, disait-on autrefois en Dauphin&eacute;,
+<i>arriv&eacute; &agrave; deux heures,<br>
+ &agrave; trois on est pendu</i>. Cela montre qu'un proverbe
+n'est pas toujours<br>
+ v&eacute;ridique, mais &ccedil;a devait se rapporter (je le
+crois) au renom du<br>
+ terrible Montbrun, le capitaine huguenot qui fut seigneur de
+ce<br>
+ village. C'est lui, Charles du Puy, dit "le brave Montbrun", qui
+fit<br>
+ face au roi de France, all&eacute;guant pour raison que "les
+armes et le jeu<br>
+ rendaient les hommes &eacute;gaux". C'est le m&ecirc;me qui, au
+si&egrave;ge de Mornas,<br>
+ place catholique, lorsqu'il eut pris le ch&acirc;teau, en
+pr&eacute;cipita la<br>
+ garnison sur la pointe, l&agrave;-bas, des hallebardes de sa
+troupe (1562).<br>
+ D'o&ugrave; les gens de Mornas ont gard&eacute; jusqu'&agrave;
+nos jours le sobriquet de<br>
+ <i>saute-remparts</i>, et voici ce qu'on raconte:</p>
+
+<p>Un de ces malheureux, dont le tour &eacute;tait venu de faire
+le plongeon,<br>
+ reculait pour prendre &eacute;lan, mais arriv&eacute; au bord de
+l'affreux<br>
+ casse-cou, il s'arr&ecirc;tait &eacute;pouvant&eacute;. Il
+revenait prendre sa course, et<br>
+ chose facile &agrave; comprendre, il l&acirc;chait pied de
+nouveau.</p>
+
+<p>-- O poltron, lui cria le farouche Montbrun, en deux fois que
+tu pris<br>
+ escousse, tu ne peux pas faire le saut?</p>
+
+<p>-- Monseigneur, r&eacute;pliqua le pauvre catholique, s'il
+vous pla&icirc;t<br>
+ d'essayer, je vous le donne en trois.</p>
+
+<p>Et pour la repartie, Montbrun, &agrave; ce qu'on dit, lui
+accorda sa gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Nous all&acirc;mes visiter le ch&acirc;teau du baron - que
+Fran&ccedil;ois II fit<br>
+ d&eacute;molir. -- Il y reste quelques fresques,
+attribu&eacute;es &agrave; Andr&eacute; del<br>
+ Sarto. Sur la terrasse, on nous montra l'endroit d'o&ugrave;
+parfois, pour<br>
+ s'amuser, le seigneur huguenot abattait d'un coup d'arquebuse
+les<br>
+ moines qui, l&agrave;-bas, lisaient leur br&eacute;viaire, dans
+le jardin d'un<br>
+ couvent qu'il y avait en dessous.</p>
+
+<p>Enfin, derri&egrave;re le Ventoux, le long du Toulourenc,
+rivi&egrave;re qui s&eacute;pare<br>
+ le Dauphin&eacute; de la Provence, ayant repris notre
+tourn&eacute;e, nous v&icirc;mes en<br>
+ passant au pied du Ventouret et en longeant le Gourg des
+Oules<br>
+ d&eacute;boucher dans une vall&eacute;e, la riante vall&eacute;e
+de Sault.</p>
+
+<p>-- Faisons la m&eacute;ridienne? d&icirc;mes-nous.. Et tous
+trois, &agrave; l'or&eacute;e d'une<br>
+ prairie limitrophe avec la route, nous nous couch&acirc;mes pour
+dormir et<br>
+ laisser passer la chaleur.</p>
+
+<p>-- Adieu, Ventoux! s'&eacute;cria Aubanel, tu nous fis,
+&ocirc; gueusard, assez<br>
+ suer et essouffler!</p>
+
+<p>Grivolas regardait les ombres et les clairs que remuaient
+entre eux<br>
+ les noyers et les ch&ecirc;nes, et moi, &eacute;piant l'heure
+qu'il &eacute;tait au<br>
+ soleil, je t&eacute;tais &agrave; la gourde une gorg&eacute;e
+d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>A ce moment, dans le grand h&acirc;le, nous v&icirc;mes sur la
+route blanche<br>
+ s'acheminer avec sa blouse, ses gros souliers &agrave; clous,
+son chapeau &agrave;<br>
+ larges bords, un vieillard qui tenait une houssine &agrave; la
+main. Quelque<br>
+ chose d'imposant et de particulier dans sa figure ouverte,
+r&ocirc;tie par<br>
+ le soleil, attira, comme il passait, notre attention vers lui et
+nous<br>
+ lui d&icirc;mes bonjour.</p>
+
+<p>-- Bonjour, toute la compagnie, nous fit-il d'une voix douce,
+vous<br>
+ faites un peu halte?</p>
+
+<p>-- Eh oui! brave homme; &agrave; vous d'en faire autant, si
+vous voulez.</p>
+
+<p>-- Eh bien! je ne dis pas non... Je viens de la ville de
+Sault, o&ugrave;<br>
+ j'avais quelques affaires et je commen&ccedil;ais d'&ecirc;tre
+las. Ce n'est plus,<br>
+ mes amis, comme quand j'avais votre &acirc;ge! Berthe filait
+alors, et<br>
+ maintenant Marthe d&eacute;vide.</p>
+
+<p>Et il s'assit en causant &agrave; c&ocirc;t&eacute; de nous
+sur l'herbe.</p>
+
+<p>-- Je suis bien curieux peut-&ecirc;tre, poursuivit-il, mais
+par hasard ne<br>
+ seriez-vous pas herboristes?</p>
+
+<p>Ah! parbleu, si nous connaissions la vertu des simples que nos
+pieds<br>
+ foulent, nous n'aurions jamais besoin d'apothicaires ni de
+m&eacute;decins.</p>
+
+<p>-- Non, r&eacute;pond&icirc;mes-nous, nous venons du mont
+Ventoux.</p>
+
+<p>-- <i>Sage qui n'y retourne pas, mais fou celui qui y
+retourne!</i> dit le<br>
+ vieillard sentencieusement... "Allons, je vois, je vois, vous
+&ecirc;tes<br>
+ peut-&ecirc;tre bien des triacleurs de Venise.</p>
+
+<p>-- Triacleurs? Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>--Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'un rem&egrave;de souverain
+est ce qu'on<br>
+ nomme la <i>th&eacute;riaque</i>, qui se fait &agrave; ce qu'on
+dit, avec de la graisse<br>
+ de vip&egrave;re... Et, ici, dans nos montagnes, au Ventoux, au
+Ventouret,<br>
+ et, dans cette vall&eacute;e m&ecirc;me, les vip&egrave;res ne
+manquent pas. Si c'est<br>
+ elles que vous cherchiez...</p>
+
+<p>-- Ah! les cherche qui voudra! nous
+&eacute;cri&acirc;mes-nous.</p>
+
+<p>-- Veuillez m'excuser, reprit le bonhomme, si je vous ai
+offens&eacute;s,<br>
+ mais il n'est pas de sot m&eacute;tier:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Comme dit le renard<br>
+ Chacun joue de son art.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Le bon Dieu, que je salue, a r&eacute;pandu sa lumi&egrave;re,
+voyez-vous un peu &agrave;<br>
+ tous. Pris &agrave; part, l'homme ne sait rien; entre tous, nous
+savons<br>
+ tout... Et, sans aller plus loin, moi, je suis devineur
+d'eau.</p>
+
+<p>-- Ah! tonnerre de nom de nom!</p>
+
+<p>-- Oui, tel que vous me voyez, par la vertu de la baguette que
+je<br>
+ tiens entre mes mains, je d&eacute;niche les veines d'eau.</p>
+
+<p>-- Par exemple, et &agrave; notre tour, s'il n'y a pas
+d'indiscr&eacute;tion,<br>
+ comment faites-vous donc pour d&eacute;couvrir les sources qu'il
+y a dans la<br>
+ terre?</p>
+
+<p>-- Comment je fais? De vous le dire, r&eacute;pondit
+l'hydroscope, ce serait<br>
+ malais&eacute; peut-&ecirc;tre... C'est affaire de bonne foi. Il
+m'arrive, tenez,<br>
+ quand le soleil est ardent, de voir fumer les eaux, de les
+voir<br>
+ s'&eacute;vaporer, &agrave; sept lieues de distance... je les
+vois, oui, je les<br>
+ vois (mon Dieu! je vous rends gr&acirc;ces!) aspir&eacute;es,
+color&eacute;es par<br>
+ l'ardeur du soleil. Ensuite la baguette, qui tourne
+d'elle-m&ecirc;me et se<br>
+ tord entre mes doigts, ach&egrave;ve le restant... Mais il faut,
+comme je<br>
+ vous le dis, sentir cela pour le comprendre: c'est &agrave; la
+bonne foi.<br>
+ Vous pouvez d&#146;ailleurs parler de moi &agrave; Sault,
+&agrave; Villes, &agrave; Verdolier,<br>
+ dans tous les villages qui avoisinent: je suis d&#146;Aurel (que
+vous<br>
+ voyez l&agrave;), mon nom est Fortun&eacute; Aubert. On vous
+montrera partout les<br>
+ sources que j&#146;ai mises en vue.</p>
+
+<p>Nous lui d&icirc;mes en plaisantant:</p>
+
+<p>-- Comp&egrave;re Fortun&eacute;, si vous pouviez, avec la
+baguette, trouver un<br>
+ jour la Ch&egrave;vre d&#146;Or?</p>
+
+<p>-- Et pourquoi non? Si Dieu voulait, je n&#146;aurais pas plus
+de peine &agrave;<br>
+ cela, voyez-vous, que d&#146;&ecirc;tre assis sur ce talus...
+Mais Celui de<br>
+ l&agrave;-haut a plus de sens que nous tous. Une<br>
+ fontaine d&#146;eau, quand on a soif, ne vaut-elle pas mieux
+qu&#146;une<br>
+ fontaine d&#146;or? Et ce pr&eacute;! Ne croyez-vous pas que la
+moindre ros&eacute;e<br>
+ fasse plus de bien &agrave; son herbe, -- que si la traversait
+le carrosse<br>
+ d&#146;un roi, charg&eacute; d&#146;or et d&#146;argent? Rendre
+service, quand on peut, &agrave;<br>
+ notre fr&egrave;re prochain, comme il nous est
+recommand&eacute;, mes amis, voil&agrave;,<br>
+ voil&agrave; o&ugrave; le bon Dieu vient en aide! Et pour
+preuve, permettez que je<br>
+ vous conte encore ceci:</p>
+
+<p>"L&#146;an pass&eacute;, la servante de notre cur&eacute;
+d&#146;Aurel (qui vous le<br>
+ certifierait) me fit appeler &agrave; la cure.</p>
+
+<p>"-- Ma&icirc;tre Fortun&eacute;, me dit-elle, vous me voyez en
+grand souci. M. le<br>
+ cur&eacute;, ce matin, est all&eacute; &agrave; Carpentras,
+o&ugrave; l&#146;on juge aux assises un<br>
+ jeune parent &agrave; lui, inculp&eacute; comme incendiaire. Il
+devait, me l&#146;ayant<br>
+ promis, retourner de bonne heure, et la nuit d&eacute;j&agrave;
+descend, et je ne<br>
+ vois venir personne: je ne sais que m&#146;imaginer. Si au moyen
+de votre<br>
+ science vous pouviez me rendre instruite de ce qui l&agrave;-bas
+se passe,<br>
+ ah! que vous me feriez plaisir!</p>
+
+<p>"-- Nous essayerons, r&eacute;pondis-je... Donnez-moi quelques
+oublies, ce<br>
+ avec quoi les hosties se font.</p>
+
+<p>Et alors, sur la table, je pla&ccedil;ai les oublies, en
+repr&eacute;sentation de<br>
+ Celui qu&#146;on ne voit pas, l&#146;Amour supr&ecirc;me, le bon
+Dieu.</p>
+
+<p>"A c&ocirc;t&eacute; des oublies, je mis un verre de vin pur,
+pour repr&eacute;senter la<br>
+ Justice.</p>
+
+<p>"Devant l&#146;Amour et la Justice, je mis un verre d&#146;eau
+-- qui<br>
+ repr&eacute;sentait l&#146;inculp&eacute;. Et derri&egrave;re
+l&#146;inculp&eacute; je posai un gobelet de<br>
+ vin troubl&eacute; avec de l&#146;eau: &ccedil;a
+repr&eacute;sentait<br>
+ l&#146;avocat.</p>
+
+<p>"Je saisis la baguette et, &agrave; la bonne foi, humblement,
+je demande &agrave;<br>
+ Dieu, l&#146;Amour supr&ecirc;me, si l&#146;accus&eacute;
+&eacute;tait condamn&eacute;.</p>
+
+<p>"La baguette, mes amis, ne branla pas plus que ces
+pierres.</p>
+
+<p>"Bon! je demandai alors si on l&#146;avait acquitt&eacute;. La
+baguette entre mes<br>
+ doigts tourna joyeuse, comme en danse.</p>
+
+<p>"-- Mademoiselle, dis-je pour lors &agrave; la servante, vous
+pouvez dormir<br>
+ tranquille: l'inculp&eacute; est acquitt&eacute;.</p>
+
+<p>"-- Puisque nous y voil&agrave;, me fit la demoiselle,
+Fortun&eacute; informez-vous<br>
+ un peu sur les t&eacute;moins.</p>
+
+<p>"Je reprends en main la baguette et je demande au vin pur ou,
+pour<br>
+ mieux dire, &agrave; la Justice, si les t&eacute;moins
+retournaient et s&#146;ils<br>
+ &eacute;taient en chemin.</p>
+
+<p>"La verge demeura muette.</p>
+
+<p>"Humblement, je demande s&#146;ils &eacute;taient poursuivis.
+..Il me fut r&eacute;pondu<br>
+ qu&#146;ils &eacute;taient poursuivis tr&egrave;s
+s&eacute;rieusement... Eh bien! n&#146;est-il pas<br>
+ vrai que le lendemain, messieurs, le cur&eacute; d&#146;Aurel
+vint nous confirmer<br>
+ tout ce que nous avions vu la veille avec la verge! On avait
+&agrave;<br>
+ Carpentras acquitt&eacute; l&#146;inculp&eacute; et retenu les
+t&eacute;moins.</p>
+
+<p>"-- Mais, allons, vous devez dire que je suis un franc bavard.
+A Dieu<br>
+ soyez, dit le vieillard en se relevant du talus, et prenez
+garde, l&agrave;<br>
+ au frais, prenez garde de vous morfondre.</p>
+
+<p>Le devineur, avec sa baguette, gagna du c&ocirc;t&eacute; des
+collines, vers ces<br>
+ quartiers d&#146;Aurel, de Saint-Trinit, chant&eacute;s plus
+tard par F&eacute;lix Gras<br>
+ dans son grand et frais po&egrave;me qui a nom <i>Les
+charbonniers</i>, et nous<br>
+ all&acirc;mes, nous autres, par un raidillon de chemin, prendre
+notre logis<br>
+ &agrave; Sault, la ville des <i>&Eacute;trangleurs de
+truie.</i></p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir salu&eacute;, dans le ch&acirc;teau fort en
+ruine, le blason et la<br>
+ gloire de ses anciens seigneurs, les grands barons d&#146;Agoult
+(qui est<br>
+ Wolf en allemand et qui signifie loup) et le nom historique de
+cette<br>
+ comtesse de Sault qui, au temps (de la Ligue, ma&icirc;trisait
+la Provence,<br>
+ nous descend&icirc;mes sur Monieux, dont le cur&eacute; figure
+dans le gai<br>
+ r&eacute;pertoire des contes populaires.</p>
+
+<p>Ce cur&eacute; avait une vache... Et voici qu&#146;un pauvre
+homme, qui avait un<br>
+ tas d&#146;enfants, vola et tua la vache, la fit manger &agrave;
+ses marmots et,<br>
+ apr&egrave;s la bombance, en mani&egrave;re de gr&acirc;ces,
+leur fit dire la petite<br>
+ pri&egrave;re que voici:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Nous rendons gr&acirc;ces, mon Dieu,<br>
+ Au bon cur&eacute; de Monieux:<br>
+ Nous avons bien soup&eacute;, Dieu merci et sa vache!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais les enfants r&eacute;p&egrave;tent tout. Le cur&eacute;
+en eut vent, et ayant<br>
+ questionn&eacute; un des petits mangeurs, il lui dit:</p>
+
+<p>-- Est-ce vrai, mignon, que votre p&egrave;re vous a appris
+pour vos gr&acirc;ces<br>
+ une pri&egrave;re si jolie? Comment est-elle? voyons un
+peu...</p>
+
+<p>Et le petit r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Nous rendons gr&acirc;ces, mon Dieu,<br>
+ Au bon cur&eacute; de Monieux:<br>
+ Nous avons bien soup&eacute;, Dieu merci et sa vache!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>-- Oh ! la galante pri&egrave;re! fit le pr&ecirc;tre au
+petit. Eh bien ! sais-tu,<br>
+ mignon, ce qu&#146;il faut faire? Demain, jour de dimanche, tu
+viendras me<br>
+ trouver &agrave; la premi&egrave;re messe; tu monteras en chaire
+avec moi, n&#146;est-ce<br>
+ pas, mignon? et devant tous, pour que tout le monde
+l&#146;apprenne, tu<br>
+ diras la pri&egrave;re que ton p&egrave;re vous fait dire.</p>
+
+<p>-- Il suffit, monsieur le cur&eacute;.</p>
+
+<p>Et l&#146;enfant, tout de suite, va conter &agrave; son
+p&egrave;re le propos du cur&eacute;;<br>
+ et le p&egrave;re, un fin matois, dit alors &agrave;
+l&#146;enfant:</p>
+
+<p>-- Ah! oui, venir parler de vache en pleine chaire! Mais tu
+les<br>
+ ferais rire tous... Je vais t&#146;en apprendre une autre, mon
+fils,<br>
+ d&#146;action de gr&acirc;ces, qui est bien plus belle
+encore:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Je rends gr&acirc;ce au bon Dieu!<br>
+ Les hommes de Monieux<br>
+ Ont tous port&eacute; du bois de leur cur&eacute; joyeux:<br>
+ Mais lui tout seul, mon p&egrave;re<br>
+ Ne s&#146;est pas laiss&eacute; faire.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>"T&#146;en souviendras-tu demain?</p>
+
+<p>-- Je m&#146;en souviendrai, p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le cur&eacute;, le lendemain, au pr&ocirc;ne de la messe,
+monte donc &agrave; la chaire,<br>
+ accompagn&eacute; du petit, et commence:</p>
+
+<p>-- Mes fr&egrave;res, vous l&#146;avez tous appris, on nous a
+vol&eacute; notre vache...<br>
+ Je ne veux pas vous en parler; seulement la v&eacute;rit&eacute;
+est toujours bonne<br>
+ &agrave; conna&icirc;tre, et toujours la v&eacute;rit&eacute;
+sort de la bouche innocente...<br>
+ Allons, mignon, dis ce que tu sais.</p>
+
+<p>Et le petit alors:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Je rends gr&acirc;ce au bon Dieu!<br>
+ Les hommes de Monieux<br>
+ Ont tous port&eacute; du bois de leur cur&eacute; joyeux:<br>
+ Mais lui tout seul, mon p&egrave;re<br>
+ Ne s&#146;est pas laiss&eacute; faire.</i></p>
+
+<p>Je vous laisse &agrave; penser le rire...</p>
+</blockquote>
+
+<p>Nous pr&icirc;mes &agrave; Monieux la combe de la Nesque,
+petit cours d&#146;eau<br>
+ sauvage, qui bondit, comme dit Gras,</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Entre deux falaises &agrave; pic, couvertes de
+halliers,<br>
+ O&ugrave; les bergers pendent l'app&acirc;t<br>
+ Pour attraper les merles.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>et nous march&acirc;mes l&agrave; dans les rochers, &agrave;
+tout hasard, pour gagner, si<br>
+ nous pouvions, le m&ecirc;me jour, V&eacute;nasque. Mais qui
+compte sans l&#146;h&ocirc;te,<br>
+ dit-on, compte deux fois: le soleil se couchait que nous
+errions<br>
+ encore parmi les pr&eacute;cipices, au pied d&#146;un haut
+escarpement qu&#146;on<br>
+ nomme le Rocher du Cire, o&ugrave; plus tard nous
+pla&ccedil;&acirc;mes l&#146;&eacute;pisode de<br>
+ <i>Calendal</i> lorsqu&#146;il d&eacute;nicha les ruches
+d&#146;abeilles,</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>La Nesque, par-dessous, affreuse,<br>
+ Ouvrait sa t&eacute;n&eacute;breuse gorge</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>et, la nuit nous couvrant peu &agrave; peu de son ombre, voici
+qu&#146;&agrave; un<br>
+ endroit appel&eacute; le Pas de l&#146;Ascle, un
+v&eacute;ritable labyrinthe, nous n&#146;y,<br>
+ voyions plus devant nous, en danger, &agrave; tout pas, de
+glisser et<br>
+ tomber, la t&ecirc;te la premi&egrave;re, par l&agrave;-bas je
+ne sais ou.</p>
+
+<p>-- Mes amis, dis-je alors, ce serait une sottise que de
+laisser nos<br>
+ os ici dans quelque gouffre, avant d&#146;avoir accompli notre
+oeuvre<br>
+ f&eacute;libr&eacute;enne. Je serais d&#146;avis de
+retourner.</p>
+
+<p>-- H&eacute;! en avant, fit Grivolas, nous venons tout
+&agrave; l&#146;heure "les effets<br>
+ de la lune" sur les roches de la Nesque.</p>
+
+<p>-- Si tu veux te pr&eacute;cipiter, lui cria Aubanel, libre
+&agrave; toi, mon ami<br>
+ Pierre! Pour moi, je ne me sens nulle envie de me faire
+d&eacute;vorer par<br>
+ les loups.</p>
+
+<p>Et l&agrave;-dessus nous remont&acirc;mes, en t&acirc;tonnant
+de-ci de-l&agrave;, pour nous<br>
+ sortir des pr&eacute;cipices, harass&eacute;s,
+d&eacute;faillants, tout en nage. Nous<br>
+ v&icirc;mes alors par bonheur, dans l&#146;obscurit&eacute;, au
+loin, poindre une<br>
+ petite lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Nous y all&acirc;mes. C&#146;&eacute;tait une masure
+&eacute;cart&eacute;e dans la montagne, qu&#146;on<br>
+ appelait les Bessons. Nous frapp&acirc;mes. On nous ouvrit; et
+de leur<br>
+ mieux ces braves gens (une famille de chevriers) nous firent<br>
+ l&#146;hospitalit&eacute; et ils nous dirent:</p>
+
+<p>"Vous avez certes bien fait de retourner sur vos pas;
+l&#146;autre ann&eacute;e,<br>
+ une nuit d&#146;hiver, nous avions entendu des cris, sans savoir
+ce qui<br>
+ arrivait...</p>
+
+<p>"Quand le matin nous all&acirc;mes voir, nous trouv&acirc;mes
+mort dans la<br>
+ Nesque, l&agrave;-bas vers le Pas de l&#146;Ascle, un pauvre
+pr&ecirc;tre qui s&#146;&eacute;tait<br>
+ d&eacute;croch&eacute; et tout meurtri."</p>
+
+<p>-- Eh bien! tu vois, nigaud, si nous t&#146;avions suivi? fit
+Aubanel &agrave;<br>
+ Grivolas.</p>
+
+<p>-- Bah! repartit le peintre, vous &ecirc;tes des soldats du
+pape.</p>
+
+<p>La m&eacute;nag&egrave;re, en m&ecirc;me temps, avait mis la
+marmite sur le feu, avec de<br>
+ l&#146;ail, de la sauge, et une poign&eacute;e de sel, tout
+asperg&eacute; d&#146;huile. Elle<br>
+ nous trempa bient&ocirc;t une odorante eau bouillie, si bonne
+qu&#146;Aubanel,<br>
+ tout petit homme qu&#146;il f&ucirc;t, en vida onze
+assiett&eacute;es, et le grand<br>
+ f&eacute;libre garda un tel souvenir de cette savoureuse soupe
+et du bon<br>
+ sommeil que nous f&icirc;mes &agrave; la grange des Bessons que,
+dans son <i>Livre<br>
+ de l&#146;Amour</i>, il y fait l&#146;allusion suivante:</p>
+
+<p><i>La femme vivement avec le tranchoir -- Taille le beau pain
+brun, va<br>
+ qu&eacute;rir de l&#146;eau fra&icirc;che -- Avec son broc de
+cuivre; ensuite sur le<br>
+ seuil -- Elle sort et appelle ses gens qui rentrent &agrave; la
+maison. --<br>
+ Et la soupe est vers&eacute;e; pendant qu&#146;elle
+s&#146;imbibe,-- L&#146;h&ocirc;te amical<br>
+ vous fait boire un coup de sa piquette; -- Puis, chacun &agrave;
+son tour,<br>
+ a&iuml;eul, mari, femme et enfants, -- Tirent une
+assiett&eacute;e et apaisent<br>
+ leur faim. -- Et vous mangez la soupe et &ecirc;tes de la
+famille. -- Mais,<br>
+ le repas fini, d&eacute;j&agrave; chacun sommeille: --
+L&#146;h&ocirc;tesse avec une lampe va<br>
+ vous qu&eacute;rir un drap, -- Un beau drap de toile blonde,
+tout rude et<br>
+ tout neuf. -- Du corps la lassitude est un baume pour
+l&#146;&acirc;me. -- Ah!<br>
+ qu&#146;il fait bon dormir, dans les bergeries, sur le
+feuillage, --<br>
+ Dormir sans r&ecirc;ves, au milieu des troupeaux, --
+N&#146;&ecirc;tre ensuite<br>
+ r&eacute;veill&eacute; que par les grelots -- Des
+ch&egrave;vres, le matin, et aller avec<br>
+ les pl&acirc;tres -- Se coucher tout le jour et sentir le
+marrube!</i></p>
+
+<p>Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, toute
+bourdonnante<br>
+ d&#146;abeilles, des abeilles en essaims qui y humaient le miel
+des<br>
+ fleurs, nous arriv&acirc;mes enfin, et par une chaleur qui
+faisait b&eacute;er les<br>
+ l&eacute;zards, au village de M&eacute;tham&icirc;s. Nous
+demand&acirc;mes l&#146;auberge. Mais<br>
+ va-t&#146;en voir s&#146;ils viennent! Nous y trouv&acirc;mes
+porte close; l&#146;h&ocirc;te et<br>
+ l&#146;h&ocirc;tesse<br>
+ moissonnaient.</p>
+
+<p>Nous entr&acirc;mes au caf&eacute;, pour voir si en payant on
+voudrait nous<br>
+ appr&ecirc;ter quelque chose pour d&icirc;ner.</p>
+
+<p>-- Cela m&#146;est d&eacute;fendu, nous dit le cafetier, comme
+de tuer un homme!</p>
+
+<p>-- Et pourquoi?</p>
+
+<p>-- C&#146;est que l&#146;auberge, appartenant &agrave; la
+commune, s&#146;afferme sous<br>
+ condition que personne autre n&#146;ait le droit de donner
+&agrave; manger aussi.</p>
+
+<p>-- Il nous faut donc crever de faim?</p>
+
+<p>-- Allez trouver M. le Maire... Je ne puis, moi, vous offrir
+autre<br>
+ chose qu&#146;&agrave; boire.<br>
+ Nous b&ucirc;mes un coup pour nous rafra&icirc;chir, et de
+l&agrave;, tout poussi&eacute;reux,<br>
+ nous all&acirc;mes chez M. le Maire de M&eacute;thamis.</p>
+
+<p>Le maire, un grand rustaud, moricaud et gr&ecirc;l&eacute;
+comme une po&ecirc;le &agrave;<br>
+ ch&acirc;taignes, croyant avoir affaire &agrave; des batteurs
+d&#146;estrade, nous fait<br>
+ brutalement, comme quelqu&#146;un que l&#146;on
+d&eacute;range:</p>
+
+<p>-- Que voulez-vous?</p>
+
+<p>-- Nous voudrions, lui dis-je, que vous donniez au
+cafe-tier<br>
+ l&#146;autorisation n&eacute;cessaire pour nous servir &agrave;
+manger, du moment,<br>
+ monsieur le Maire, que votre auberge est ferm&eacute;e...</p>
+
+<p>-- Avez-vous des papiers?</p>
+
+<p>-- Que diable! nous sommes d&#146;ici d&#146;Avignon: si
+l&#146;on ne peut plus<br>
+ faire un pas, ni manger une omelette dans le d&eacute;partement,
+sans avoir<br>
+ des papiers...</p>
+
+<p>-- &Ccedil;a, point tant de raisons! vous irez vous expliquer,
+accompagn&eacute;s<br>
+ de mes deux gardes, devant le commissaire de police du
+canton.</p>
+
+<p>-- Mais peste! vous voulez rire? nous voil&agrave; n&#146;en
+pouvant plus...</p>
+
+<p>-- Oh! je vous ferai charrier sur ma charrette; j&#146;ai un
+bon mulet.</p>
+
+<p>Cela commen&ccedil;ait, parbleu! &agrave; ne plus tant nous
+amuser, d&#146;autant plus,<br>
+ saperlotte! que nous n&#146;avions rien dans le ventre.</p>
+
+<p>-- Monsieur le Maire, dit Aubanel, si vous vouliez nous
+conduire chez<br>
+ M. le cur&eacute;, je suis s&ucirc;r qu&#146;il nous
+conna&icirc;tra.</p>
+
+<p>-- Allons-y, allons-y, fit le maire hargneux.</p>
+
+<p>Et arriv&eacute;s au presbyt&egrave;re, en pr&eacute;sence du
+pr&ecirc;tre:</p>
+
+<p>-- Voyez, lui dit-il, monsieur le Cur&eacute;, si vous
+connaissez ces<br>
+ individus.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; de Mathamis, dans son petit salon, nous offrit
+d&#146;abord des<br>
+ chaises, et puis tournant autour de nous et examinant nos
+visages:</p>
+
+<p>-- Non, dit-il, monsieur le Maire, je ne connais pas ces
+messieurs.</p>
+
+<p>-- Mais regardez-moi bien, monsieur le cur&eacute;, fit
+Aubanel, ne vous<br>
+ souvient-il pas de m&#146;avoir vu en Avignon, dans ma
+librairie?</p>
+
+<p>-- Ah! monsieur Aubanel?</p>
+
+<p>-- Pr&eacute;cis&eacute;ment.</p>
+
+<p>-- Monsieur Aubanel, cria le cur&eacute; de M&eacute;thamis,
+libraire et imprimeur<br>
+ de notre Saint P&egrave;re le Pape! Jacomone, Jacomone! apporte
+vite les<br>
+ petits verres, que nous buvions une goutte de ratafia de Gouit
+&agrave; la<br>
+ sant&eacute; de l&#146;Almanach proven&ccedil;al et des
+f&eacute;libres!</p>
+
+<p>Et comme nous tournions la t&ecirc;te, pour voir un peu la
+mine du maire de<br>
+ M&eacute;thamis, celui-ci, en cherchant la porte qu&#146;il ne
+pouvait retrouver,<br>
+ grommelait:</p>
+
+<p>-- Je ne bois pas, je ne bois pas, monsieur le Cur&eacute;. Il
+faut que<br>
+ j&#146;aille mettre au joug.</p>
+
+<p>C&#146;est bien. Quand nous sort&icirc;mes, au bout d&#146;un
+moment, l&#146;aubergiste<br>
+ sur son seuil, le cafetier devant sa porte, nous appelaient:</p>
+
+<p>-- Messieurs, messieurs, vous pouvez venir... M. le Maire
+vient de<br>
+ dire que si vous d&eacute;siriez manger...</p>
+
+<p>Mais d&eacute;pit&eacute;s et d&eacute;daigneux, nous, tels
+que des ap&ocirc;tres qui ont &eacute;t&eacute;<br>
+ m&eacute;connus, en resserrant nos ceintures nous
+secou&acirc;mes sur M&eacute;thamis la<br>
+ poussi&egrave;re de nos souliers et nous repr&icirc;mes
+clopin-clopant la descente<br>
+ de la Nesque.</p>
+
+<p>-- Eh bien! mon vaillant Pierre, disait Aubanel &agrave;
+Grivolas, tu vois<br>
+ que les soldats du Pape sont encore bons &agrave; quelque
+chose?</p>
+
+<p>-- Je ne dis pas, mais &agrave; Venasque, r&eacute;pondait
+notre artiste en se<br>
+ l&eacute;chant la barbe, si nous tombions sur un monceau de
+lapins, de<br>
+ poulets, de levrauts et de dindes, comme &agrave; la f&ecirc;te
+de Montbrun, il me<br>
+ semble que tout &agrave; l&#146;heure, mes amis, nous y
+taperions.</p>
+
+<p>H&eacute;las! les jours se suivent, mais ne se ressemblent
+pas. A Venasque,<br>
+ l&#146;aubergiste, charron de son m&eacute;tier, nous fit
+souper, l&#146;animal, avec<br>
+ un &eacute;pais rago&ucirc;t de pommes de terre au plat,
+rissol&eacute;es dans de l&#146;huile<br>
+ infecte, que nous ne p&ucirc;mes avaler.</p>
+
+<p>Non content de cela, le pendard nous fit coucher sur une pile
+de bois<br>
+ d&#146;yeuse, avec, pour matelas, quelques fourch&eacute;es de
+paille qui, dans<br>
+ la nuit, s&#146;&eacute;parpill&egrave;rent, et, &agrave; cause
+des b&ucirc;ches anguleuses et<br>
+ noueuses qui nous entraient dans le dos, nous ne p&ucirc;mes
+fermer l'oeil.</p>
+
+<p>Bref, les habits frip&eacute;s, les chaussures trou&eacute;es,
+le visage h&acirc;l&eacute;, mais<br>
+ all&egrave;gres, mais pleins de la saveur de la Provence, nous
+rev&icirc;nmes &agrave;<br>
+ travers une croupe de montagnes pel&eacute;es qui a pour nom la
+Barbarenque,<br>
+ en passant par Vaucluse, l'abbaye de S&eacute;nanque, Gordes et
+le Calavon<br>
+ (non sans autres aventures dont le r&eacute;cit serait trop
+long), nous<br>
+ rev&icirc;nmes de l&agrave; aux plaines d'Avignon.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XVIII</h2>
+
+<h3>LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE</h3>
+
+<p>Alphonse Daudet dans sa jeunesse. -- La descente en Arles. --
+La<br>
+ Roquette et les Roquetti&egrave;res. -- Le patron Gafet. -- Le
+souper chez<br>
+ Le Coun&euml;nc. -- Les chansons de table. -- Le registre du
+cabaret. --<br>
+ Le pont de bateaux. -- La noce arl&eacute;sienne. -- Le spectre
+des<br>
+ Aliscamps. -- Une lettre de Daudet pendant le si&egrave;ge de
+Paris.</p>
+
+<p>I</p>
+
+<p>Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse (<i>Lettres de
+mon<br>
+ Moulin et Trente Ans de Paris</i>), a racont&eacute;, &agrave;
+fleur de plume,<br>
+ quelques &eacute;chapp&eacute;es qu'il fit, avec les premiers
+f&eacute;libres, &agrave; Maillane,<br>
+ en Barthelasse, aux Baux, &agrave; Ch&acirc;teauneuf; je dis
+avec les f&eacute;libres de<br>
+ la premi&egrave;re pousse, qui, en ce temps, couraient sans
+cesse le pays de<br>
+ Provence, pour le plaisir de courir, de se donner du
+mouvement,<br>
+ surtout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le vieux fonds
+du<br>
+ peuple. Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut, et je veux
+vous<br>
+ conter la joyeuse &eacute;quip&eacute;e que nous f&icirc;mes
+ensemble, il y a quelque<br>
+ quarante ans.</p>
+
+<p>Daudet, &agrave; cette &eacute;poque, &eacute;tait
+secr&eacute;taire du duc de Morny, secr&eacute;taire<br>
+ honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le
+jeune<br>
+ homme allait, une fois par mois, voir si le pr&eacute;sident du
+S&eacute;nat, son<br>
+ patron, &eacute;tait gaillard et de bonne humeur. Et sa vigne de
+c&ocirc;t&eacute;, qui<br>
+ depuis a donn&eacute; de si belles press&eacute;es,
+n'&eacute;tait qu'&agrave; sa premi&egrave;re<br>
+ feuille. Mais entre autres choses exquises, Daudet avait
+compos&eacute; une<br>
+ po&eacute;sie d'amour, pi&egrave;ce toute mignonne, qui avait
+nom: <i>les Prunes</i>.<br>
+ Tout Paris la savait par coeur, et M. de Morny, l'ayant
+ou&iuml;e dans son<br>
+ salon, s'&eacute;tait fait pr&eacute;senter l'auteur, qui lui
+avait plu, et il<br>
+ l'avait pris en gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit
+des<br>
+ pierres fines, Daudet &eacute;tait joli gar&ccedil;on, brun,
+d'une p&acirc;leur mate,<br>
+ avec des yeux noirs &agrave; longs cils qui battaient, une barbe
+naissante<br>
+ et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la
+nuque,<br>
+ tellement que le duc, chaque fois que l'auteur de la chanson
+des<br>
+ <i>Prunes</i> lui rendait visite au S&eacute;nat, lui disait, en
+lui touchant les<br>
+ cheveux de son doigt hautain:</p>
+
+<p>-- Eh bien! po&egrave;te, cette perruque, quand la
+faisons-nous abattre?</p>
+
+<p>-- La semaine prochaine, monseigneur! en s'inclinant
+r&eacute;pondait le<br>
+ po&egrave;te.</p>
+
+<p>Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au
+petit<br>
+ Daudet la m&ecirc;me observation, et toujours le po&egrave;te
+lui r&eacute;pondait la<br>
+ m&ecirc;me chose. Et le duc tomba plus t&ocirc;t que la
+crini&egrave;re de Daudet.</p>
+
+<p>A cet age, devons-nous dire, le futur chroniqueur des
+aventures<br>
+ prodigieuses de <i>Tartarin de Tarascon</i> &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; un gaillard qui<br>
+ voyait courir le vent: impatient de tout conna&icirc;tre,
+audacieux en<br>
+ boh&egrave;me, franc et libre de langue, se lan&ccedil;ant
+&agrave; la nage dans tout ce<br>
+ qui &eacute;tait vie, lumi&egrave;re, bruit et joie, et ne
+demandant qu'aventures.<br>
+ Il avait, comme on dit, du vif-argent dans les veines.</p>
+
+<p>Je me souviens d'un soir o&ugrave; nous soupions au
+<i>Ch&ecirc;ne-Vert</i>, un<br>
+ plaisant cabaret des environs d' Avignons. Entendant la musique
+d'un<br>
+ bal qui se trouvait en contrebas de la terrasse o&ugrave; nous
+&eacute;tions<br>
+ attabl&eacute;s, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de
+neuf ou dix<br>
+ pieds de haut) et tomba, &agrave; travers les sarments d'un
+treille, au beau<br>
+ milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable.</p>
+
+<p>Une autre fois, du haut du chemin qui passe au pied du Pont du
+Gard,<br>
+ il se jeta, sans savoir nager, dans la rivi&egrave;re du Gardon,
+pour voir,<br>
+ avait-il dit, s'il y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans
+un<br>
+ p&ecirc;cheur qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse
+&agrave; coup s&ucirc;r,<br>
+ buvait bouillon de onze heures.</p>
+
+<p>Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon &agrave;
+l'&icirc;le de la<br>
+ Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y
+courant<br>
+ dessus au risque de culbuter, par l&agrave;-bas, dans le
+Rh&ocirc;ne, il criait,<br>
+ pour &eacute;pater quelques bourgeois qui l'entendaient:</p>
+
+<p>-- C'est de l&agrave;, tron de l'air! que nous jet&acirc;mes
+au Rh&ocirc;ne le cadavre<br>
+ de Brune, oui, du mar&eacute;chal Brune! Et que cela serve
+d'exemple aux<br>
+ Franchimands et Allobroges qui reviendraient nous
+emb&ecirc;ter!</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p>Donc, un jour de septembre, je re&ccedil;us &agrave; Maillane
+une petite lettre du<br>
+ camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de
+persil,<br>
+ bien connues de ses amis, et dans laquelle il me disait:</p>
+
+<p>"Mon Fr&eacute;d&eacute;ric, demain mercredi, je partirai de
+Fontvieille pour venir<br>
+ &agrave; ta rencontre jusqu'&agrave; Saint-Gabriel. Mathieu et
+Grivolas viendront<br>
+ nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est
+&agrave; la<br>
+ buvette, o&ugrave; nous t'attendons vers les neuf heures ou neuf
+heures et<br>
+ demie. Et l&agrave;, chez Sarrasine, la belle h&ocirc;tesse du
+quartier, ayant<br>
+ ensemble bu un coup, nous partirons &agrave; pied pour Arles. Ne
+manque pas!<br>
+ Ton</p>
+
+<p>Chaperon Rouge."</p>
+
+<p>Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous
+trouv&acirc;mes tous<br>
+ &agrave; Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la
+montagne. Chez<br>
+ Sarrasine, nous croqu&acirc;mes une cerise &agrave;
+l'eau-de-vie, et en avant sur<br>
+ la route blanche.</p>
+
+<p>Nous demand&acirc;mes au cantonnier:</p>
+
+<p>-- Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici &agrave;
+Arles?</p>
+
+<p>-- Quand vous serez, nous r&eacute;pondit-il, droit &agrave;
+la Tombe de Roland,<br>
+ vous en aurez encore pour deux heures.</p>
+
+<p>-- Et o&ugrave; est cette tombe?</p>
+
+<p>-- L&agrave;-bas, o&ugrave; vous voyez un bouquet de
+cypr&egrave;s, sur la berge du<br>
+ Vigueirat.</p>
+
+<p>-- Et ce Roland?</p>
+
+<p>-- C'&eacute;tait, &agrave; ce qu'on dit, un fameux capitaine
+du temps des<br>
+ Sarasins... Les dents, allez, bien s&ucirc;r, ne doivent pas lui
+faire mal.</p>
+
+<p>Salut, Roland! Nous n'aurions pas soup&ccedil;onn&eacute;,
+d&egrave;s nous mettre en<br>
+ chemin, de rencontrer vivantes, au milieu des gu&eacute;rets et
+des chaumes<br>
+ du Tr&eacute;bon, la l&eacute;gende et la gloire du compagnon de
+Charlemagne. Mais<br>
+ poursuivons. All&eacute;grement nous voil&agrave; descendant en
+Arles, o&ugrave; l'Homme<br>
+ de Bronze frappait midi, quand, tout blancs de poussi&egrave;re,
+nous<br>
+ entr&acirc;mes &agrave; la porte de la Cavalerie. Et, comme nous
+avions le ventre<br>
+ &agrave; l'espagnole, nous all&acirc;mes aussit&ocirc;t,
+d&eacute;jeuner &agrave; l'h&ocirc;tel Pinus.</p>
+
+<p>III</p>
+
+<p>On ne nous servit pas trop mal... Et, vous savez, quand on est
+jeune,<br>
+ que l'on est entre amis et heureux d'&ecirc;tre en vie, rien de
+tel que la<br>
+ table pour d&eacute;cliquer le rire et les
+fol&acirc;treries.</p>
+
+<p>Il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. Un
+gar&ccedil;on en habit<br>
+ noir, la t&ecirc;te pommad&eacute;e, avec deux favoris
+h&eacute;riss&eacute;s comme des<br>
+ houssoirs, &eacute;tait sans cesse autour de nous, la serviette
+sous le<br>
+ bras, ne nous quittant pas de l'oeil et, sous pr&eacute;texte de
+changer nos<br>
+ assiettes, &eacute;coutant bonnement toutes nos paroles
+folles.</p>
+
+<p>-- Voulez-vous, dit enfin Daudet impatient&eacute;, que nous
+fassions partir<br>
+ cette esp&egrave;ce de patelin?... Gar&ccedil;on!</p>
+
+<p>-- Pla&icirc;t-il, monsieur?</p>
+
+<p>-- Vite, va nous chercher un plateau, un plat d'argent.</p>
+
+<p>-- Pour de quoi mettre? demanda le gar&ccedil;on
+interloqu&eacute;.</p>
+
+<p>-- Pour y mettre un <i>vi&eacute;dase</i>! repliqua Daudet
+d'une voix tonnante.</p>
+
+<p>Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup,
+nous<br>
+ laissa tranquilles.</p>
+
+<p>-- Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces h&ocirc;tels, fit
+alors le bon<br>
+ Mathieu, c'est que, remarquez-le, depuis qu'aux tables
+d'h&ocirc;te les<br>
+ commis voyageurs ont introduit les go&ucirc;ts du Nord, que ce
+soit en<br>
+ Avignon, en Angoul&ecirc;me, &agrave; Draguignan ou bien
+&agrave; Brive-la-Gaillarde, on<br>
+ vous sert, aujourd'hui, partout les m&ecirc;mes plats: des
+brouets de<br>
+ carottes, du veau &agrave; l'oseille, du rosbif &agrave;
+moiti&eacute; cuit, des<br>
+ choux-fleurs au beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont
+ni<br>
+ saveur ni go&ucirc;t. De telle sorte qu'en Provence, si l'on
+veut retrouver<br>
+ la cuisine indig&egrave;ne, notre vieille cuisine
+app&eacute;tissante et<br>
+ savoureuse, il n'y a que les cabarets o&ugrave; va manger le
+peuple.</p>
+
+<p>-- Si nous y allions ce soir? dit le peintre Grivolas.</p>
+
+<p>-- Allons-y, cri&acirc;mes-nous tous.</p>
+
+<p>IV</p>
+
+<p>On paya, sans plus tarder. Le cigare allum&eacute;, on alla
+prendre se<br>
+ demi-tasse dans un <i>cafeton</i> populaire. Puis, dans les rues
+&eacute;troites,<br>
+ blanches de chaux et fra&icirc;ches, et bord&eacute;es de vieux
+h&ocirc;tels, on fl&acirc;na<br>
+ doucement jusqu'&agrave; la nuit tombante, pour regarder sur
+leurs portes ou<br>
+ derri&egrave;re le rideau de canevas transparent ces
+Arl&eacute;siennes reines qui<br>
+ &eacute;taient pour beaucoup dans le motif latent de notre
+descente en<br>
+ Arles.</p>
+
+<p>Nous v&icirc;mes les Ar&egrave;nes avec leurs grands portails
+b&eacute;ants, le Th&eacute;&acirc;tre<br>
+ Antique avec son couple de majestueuses colonnes, Saint-Trophime
+et<br>
+ son clo&icirc;tre, la T&ecirc;te sans nez, le palais du Lion,
+celui des<br>
+ Porcelets, celui de Constantin et celui du Grand-Prieur.</p>
+
+<p>Parfois, sur les pav&eacute;s, nous nous heurtions &agrave;
+l'&acirc;ne de quelque<br>
+ <i>barrali&egrave;re</i> qui vendait de l'eau du Rh&ocirc;ne.
+Nous rencontrions aussi<br>
+ les <i>tibani&egrave;res</i> brunes qui rentraient en ville, la
+t&ecirc;te charg&eacute;e de<br>
+ leurs faix de glanes, et les <i>cacalausi&egrave;res</i> qui
+criaient:</p>
+
+<p>-- Femmes, qui en veut des colima&ccedil;ons de chaumes?</p>
+
+<p>Mais, en passant &agrave; la Roquette, devers la Poissonnerie,
+voyant que le<br>
+ jour d&eacute;clinait, nous demand&acirc;mes &agrave; une femme
+en train de tricoter son<br>
+ bas:</p>
+
+<p>-- Pourriez-vous nous indiquer quelque petite auberge, ne
+serait-ce<br>
+ qu'une taverne, o&ugrave; l'on mange proprement et &agrave; la
+bonne apostolique?</p>
+
+<p>La comm&egrave;re, croyant que nous voulions railler, cria aux
+autres<br>
+ Roquetti&egrave;res, qui, &agrave; son &eacute;clat de rire,
+&eacute;taient sorties sur leurs<br>
+ seuils, coquettement coiff&eacute;es de leurs cravates blanches,
+aux bouts<br>
+ nou&eacute;s en cr&ecirc;te:</p>
+
+<p>-- H&eacute;! voil&agrave; des messieurs qui cherchent une
+taverne pour souper: en<br>
+ auriez-vous une?</p>
+
+<p>-- Envoie-les, cria l'une d'elles, dans la rue
+Pique-Moute.</p>
+
+<p>-- Ou chez la Catasse, dit une autre.</p>
+
+<p>-- Ou chez la veuve Viens-Ici.</p>
+
+<p>-- Ou &agrave; la porte des Ch&acirc;taignes.</p>
+
+<p>-- Pardon, pardon, leur dis-je, ne plaisantons pas, mes
+belles: nous<br>
+ voulons un cabaret, quelque chose de modeste, &agrave; la
+port&eacute;e de tous, et<br>
+ o&ugrave; aillent les braves gens.</p>
+
+<p>V</p>
+
+<p>-- Eh bien! dit un gros homme qui fumait l&agrave; sa pipe
+assis sur une<br>
+ borne, la trogne enlumin&eacute;e comme une gourde de mendiant,
+que ne<br>
+ vont-ils chez le Coun&euml;nc? Tenez, messieurs, venez, je vous
+y<br>
+ conduirai, poursuivit-il en se levant et en secouant sa pipe, il
+faut<br>
+ que j'aille de ce c&ocirc;t&eacute;. C'est sur l'autre bord du
+Rh&ocirc;ne, au faubourg<br>
+ de Trinquetaille... Ce n'est pas une h&ocirc;tellerie, mon Dieu!
+de premier<br>
+ ordre; mais les gens de rivi&egrave;re, les <i>radeliers</i>,
+les bateliers qui<br>
+ viennent de condrieu y font leur gargotage et n'en sont pas<br>
+ m&eacute;contents.</p>
+
+<p>-- Et d'o&ugrave; vient, dit Grivolas, qu'on l'appelle le
+Coun&euml;nc?</p>
+
+<p>-- L'h&ocirc;telier? Parce qu'il est de Combs, un village
+pr&egrave;s de<br>
+ Beaucaire, qui fournit quelques mariniers... Moi-m&ecirc;me, qui
+vous<br>
+ parle, je suis patron de barque, et j'ai navigu&eacute; ma
+part.</p>
+
+<p>-- &Ecirc;tes-vous all&eacute; loin?</p>
+
+<p>-- Oh! non, je n'ai fait voile qu'au petit cabotage,
+jusqu'au<br>
+ Havre-de-Gr&acirc;ce... Mais.</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Pas de marinier<br>
+ Qui ne se trouve en danger.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Et, allez, si n'&eacute;taient les grandes Saintes Maries qui
+nous ont<br>
+ toujours gard&eacute;, il y a beau temps, camarades, que nous
+aurions sombr&eacute;<br>
+ en mer.</p>
+
+<p>-- Et l'on vous nomme?</p>
+
+<p>-- Patron Gafet, tout &agrave; votre service, si vous vouliez,
+quelque<br>
+ moment, descendre au Sambruc ou au Graz, vers les &icirc;lots
+de<br>
+ l'embouchure, pour voir les b&acirc;timents qui y sont
+ensabl&eacute;s.</p>
+
+<p>VI</p>
+
+<p>Et au pont de Trinquetaille, qui, encore &agrave; cette
+&eacute;poque, &eacute;tait un<br>
+ pont de bateaux, tout en causant nous arriv&acirc;mes. Lorsqu'on
+le<br>
+ traversait sur le plancher mouvant, entabl&eacute; sur des
+bateaux plats<br>
+ juxtapos&eacute;s bord &agrave; bord, on sentait sous soi,
+puissante et vivante, la<br>
+ respiration du fleuve, dont le poitrail houleux vous soulevait
+en<br>
+ s'&eacute;levant, vous abaissait en s'abaissant.</p>
+
+<p>Pass&eacute; le Rh&ocirc;ne, nous pr&icirc;mes &agrave;
+gauche, sur le quai, et, sous un vieux<br>
+ treillage, courb&eacute;e sur l'auge de son puits, nous
+v&icirc;mes, comment<br>
+ dirai-je? une esp&egrave;ce de gaupe, et borgne par-dessus, qui
+raclait et<br>
+ &eacute;caillait des anguilles fr&eacute;tillantes. A ses pieds,
+deux ou trois<br>
+ chats rongeaient, en grommelant, les t&ecirc;tes qu'elle leur
+jetait.</p>
+
+<p>-- C'est la Coun&euml;nque, nous dit soudain ma&icirc;tre
+Gafet.</p>
+
+<p>Pour des po&egrave;etes qui, depuis le matin, ne r&ecirc;vions
+que de belles et<br>
+ nobles Arl&eacute;siennes, il y avait de quoi demeurer
+interdits... Mais,<br>
+ enfin, nous y &eacute;tions.</p>
+
+<p>-- Coun&euml;nque, ces messieurs voudraient souper ici.</p>
+
+<p>-- Oh! &ccedil;a, mais, patron Gafet, vous n'y pensez pas,
+sans doute? Qui<br>
+ diable nous charriez-vous? Nous n'avons rien, nous autres, pour
+des<br>
+ gens comme &ccedil;a...</p>
+
+<p>-- Voyons, nigaude, n'as-tu pas l&agrave; un superbe plat
+d'anguilles!</p>
+
+<p>-- Ah! si un <i>catigot</i> d'anguilles peut faire leur
+f&eacute;licit&eacute;... Mais,<br>
+ voyez, nous n'avons rien autre.</p>
+
+<p>-- Ho! s'&eacute;cria Daudet, rien que nous aimions tant que
+le <i>catigot</i>.<br>
+ Entrons, entrons, et vous ma&icirc;tre Gafet, veuillez bien vous
+attabler,<br>
+ nous vous en prions, avec nous autres.</p>
+
+<p>-- Grand merci! vous &ecirc;tes bien bons.</p>
+
+<p>Et bref, le gros patron s'&eacute;tant laiss&eacute; gagner,
+nous entr&acirc;mes tous les<br>
+ cinq au cabaret de Trinquetaille.</p>
+
+<p>VII</p>
+
+<p>Dans une salle basse, dont le sol &eacute;tait couvert d'un
+corroi de<br>
+ mortier battu, mais dont les murs &eacute;taient bien blancs, il
+y avait une<br>
+ longue table o&micro; l'on voyait assis quinze ou vingt
+mariniers en train<br>
+ de manger un cabri, et le Coun&euml;nc soupait avec eux.</p>
+
+<p>Aux poutres du plafond, peint en noir de fum&eacute;e,
+&eacute;taient pendus des<br>
+ <i>chasse-mouches</i> (faisceaux de tamaris o&ugrave; viennent
+se poser les<br>
+ mouches, qu'on prend ensuite avec un sac), et, vis-&agrave;-vis
+de ces<br>
+ hommes qui, en nous voyant entrer, devinrent silencieux, autour
+d'une<br>
+ autre table, nous pr&icirc;mes place sur des bancs.</p>
+
+<p>Mais, pendant qu'au potager se cuisinait le <i>caligot</i>, la
+Coun&euml;nque,<br>
+ pour nous mettre en app&eacute;tit, apporta deux oignons
+&eacute;normes (de ceux de<br>
+ Bellegarde), un plat de piments vinaigr&eacute;s, du fromage
+p&eacute;tri, des<br>
+ olives confites, de la boutargue du Martigue, avec quelques
+morceaux<br>
+ de merluche brais&eacute;e.</p>
+
+<p>-- Et tu reviendras dire que tu n'avais rien? s'&eacute;cria
+patron Gafet<br>
+ qui chapelait du pain avec son couteau crochu; mais c'est un
+festin<br>
+ de noces!</p>
+
+<p>-- Dame! repartit la borgne, si vous nous aviez
+pr&eacute;venus, nous<br>
+ aurions pu tout de m&ecirc;me vous appr&ecirc;ter une blanquette
+&agrave; la mode des<br>
+ <i>gardians</i> ou quelque omelette baveuse... Mais quand les
+gens vous<br>
+ tombent l&agrave;, entre chien et loup, comme cheveux sur une
+soupe,<br>
+ messieurs, vous comprendrez qu'on leur donne ce qu'on peut.</p>
+
+<p>C'est bien. Daudet, qui de sa vie ne s'&eacute;tait vu
+&agrave; pareille gogaille<br>
+ de Camargue, saisit un des oignons, de ces beaux oignons
+&eacute;pat&eacute;s,<br>
+ dor&eacute;s comme un pain de No&euml;l, et hardi! &agrave;
+belles dents, et feuillet &agrave;<br>
+ feuillet, il le croque et l'avale, tant&ocirc;t l'accompagnant
+du fromage<br>
+ p&eacute;tri, tant&ocirc;t de la merluche. Il est juste
+d'ajouter que, pour le<br>
+ seconder, tous nous faisions notre possible.</p>
+
+<p>Patron Gafet, lui soulevant de temps en temps la cruche pleine
+d'un<br>
+ vin de Crau, flambant comme on n'en voit plus:</p>
+
+<p>-- &Ccedil;a, jeunesse, disait-il, si nous abattions un
+bourgeon? L'oignon<br>
+ fait boire et maintient la soif.</p>
+
+<p>En moins d'une demi-heure, on aurait enflamm&eacute; sur nos
+joues une<br>
+ allumette. Puis, arriva le <i>catigot</i>, o&ugrave; le
+b&acirc;ton d'un p&acirc;tre se<br>
+ serait tenu droit, -- sal&eacute; comme mer, poivr&eacute; comme
+diable...</p>
+
+<p>-- Salaison et poivrade, disait le gros Gafet, font trouver le
+vin<br>
+ bon... Allume et trinque, Antoine, puisque ton p&egrave;re est
+prieur!</p>
+
+<p>VIII</p>
+
+<p>Les mariniers, pourtant, ayant achev&eacute; leur cabri,
+terminaient leur<br>
+ repas, ainsi que c'est l'usage des bateliers de Condrieu, avec
+un<br>
+ plat de soupe grasse. Chacun, &agrave; son bouillon m&ecirc;lait
+un grand verre de<br>
+ vin; puis, portant des deux mains leurs assiettes &agrave; la
+bouche, tous<br>
+ ensemble vid&egrave;rent d'un seul trait le m&eacute;lange,
+savoureusement, en<br>
+ claquant des l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Un conducteur de radeau, qui portait la barbe en collier,
+chanta<br>
+ alors une chanson qui, s'il m'en souvient bien, finissait comme
+ceci:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Quand notre flotte arrive<br>
+ En rade de Toulon,<br>
+ Nous saluons la ville<br>
+ A grands coups de canon.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Daudet nous dit:</p>
+
+<p>-- Tonnerre! n'allons-nous pas aussi faire craquer la
+n&ocirc;tre?</p>
+
+<p>Et il entama celle-ci (du temps o&ugrave; l'on faisait la
+guerre aux Vaudois<br>
+ du L&eacute;beron):</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Chevau-l&eacute;ger, mon bon ami,<br>
+ A Lourmarin, l'on s'&eacute;ventre!<br>
+ Chevau-l&eacute;ger, mon bon ami,<br>
+ Mon coeur s'&eacute;vanouit.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais les gens de rivi&egrave;re, ne voulant pas &ecirc;tre en
+reste, chant&egrave;rent<br>
+ lors en choeur:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Les filles de Valence<br>
+ Ne savent pas faire l'amour:<br>
+ Celles de la Provence<br>
+ Le font la nuit, le jour.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>-- A nous autres, coll&egrave;gues, cri&acirc;mes-nous aux
+chanteurs. Et tous &agrave;<br>
+ l'unisson, nous servant de nos doigts comme de castagnettes,
+nous<br>
+ r&eacute;pliquions superbement:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Les filles d'Avignon<br>
+ Sont comme les melons:<br>
+ Sur cent cinquante<br>
+ N'y en a pas de m&ucirc;r;<br>
+ La plus galante...</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>-- Chut! nous fit la borgnesse, car si passait la police, elle
+vous<br>
+ dresserait "verbal" pour tapage nocturne.</p>
+
+<p>-- La police? cri&acirc;mes-nous, on se fiche pas mal
+d'elle.</p>
+
+<p>-- Tenez, ajouta Daudet, allez nous qu&eacute;rir le registre
+o&ugrave; vous<br>
+ inscrivez ceux qui logent dans l'auberge.</p>
+
+<p>La Coun&euml;nque apporta le livre, et le gentil
+secr&eacute;taire de M. de Morny<br>
+ &eacute;crivit aussit&ocirc;t de sa plus belle plume:</p>
+
+<p>A. Daudet, secr&eacute;taire du pr&eacute;sident du
+S&eacute;nat;<br>
+ F. Mistral, chevalier de la L&eacute;gion d'Honneur;<br>
+ A. Mathieu, le f&eacute;libre de Ch&acirc;teauneuf-du-Pape;<br>
+ P. Grivolas, ma&icirc;tre peintre de l'&Eacute;cole
+d'Avignon.</p>
+
+<p>-- Et si quelqu'un, poursuivit-il, si quelqu'un, &ocirc;
+Coun&euml;nque, venait<br>
+ jamais te chercher noise, que ce soit commissaire, gendarme
+ou<br>
+ sous-pr&eacute;fet, tu n'auras qu'&agrave; lui mettre ces pattes
+de mouches sous la<br>
+ moustache, et puis, si l'on t'emb&ecirc;te, tu nous
+&eacute;criras &agrave; Paris, et,<br>
+ va, moi je me charge de les faire danser.</p>
+
+<p>IX</p>
+
+<p>Nous sold&acirc;mes, et, accompagn&eacute;s de la
+v&eacute;n&eacute;ration publique, nous<br>
+ sort&icirc;mes tels que des princes qui viennent de se
+r&eacute;v&eacute;ler.</p>
+
+<p>Parvenus au marchepied du pont Trinquetaille:</p>
+
+<p>-- Si nous faisions, sur le pont, un brin de farandole?
+proposa<br>
+ l'infatigable et charmant nouvelliste de la <i>Mule du Pape</i>,
+les ponts<br>
+ de la Provence ne sont faits que pour &ccedil;a...</p>
+
+<p>Et en avant! au clair limpide de la lune de septembre, qui se
+mirait<br>
+ dans l'eau, nous voil&agrave; faisant le branle sur le pont en
+chantant:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>La farandole de Trinquetaille,<br>
+ Tous les danseurs sont des canailles!<br>
+ La farandole de Saint-Remy,<br>
+ Une salade de pissenlits!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Tout &agrave; coup - nous arrivions sur le milieu du
+Rh&ocirc;ne, -- voici que,<br>
+ dans la p&eacute;nombre, au-devant de nous autres, nous voyons
+s'avancer une<br>
+ rang&eacute;e d'Arl&eacute;siennes, de d&eacute;licieuses
+Arl&eacute;siennes, chacune avec son<br>
+ cavalier, qui lentement cheminaient, tout en babillant et
+riant... Le<br>
+ fr&ocirc;lement des jupes, le frou-frou de la soie, le
+gazouillis des<br>
+ couples qui se parlaient &agrave; voix basse dans la
+nuit&eacute;e pacifique, dans<br>
+ le tressaillement du Rh&ocirc;ne qui se glissait entre les
+barques, c'&eacute;tait<br>
+ vraiment chose suave.</p>
+
+<p>-- Une noce, dit le gros patron Gafet, qui ne nous avait pas
+quitt&eacute;s.</p>
+
+<p>-- Une noce? fit Daudet, qui avec sa myopie, ne se rendait pas
+bien<br>
+ compte de cette agitation, une noce arl&eacute;sienne! Une noce
+&agrave; la lune!<br>
+ Une noce en plein Rh&ocirc;ne!</p>
+
+<p>Et, pris d'un vertigo, notre luron s'&eacute;lance, saute au
+cou de la<br>
+ mari&eacute;e, et en veux-tu des baisers...</p>
+
+<p>A&iuml;e! quelle m&ecirc;l&eacute;e, mon Dieu! Si jamais de la
+vie nous nous v&icirc;mes en<br>
+ presse, ce fut bien cette fois-l&agrave;... Vingt gars, le poing
+lev&eacute;, nous<br>
+ entourent et nous serrent:</p>
+
+<p>-- Au Rh&ocirc;ne, les marauds!</p>
+
+<p>-- Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? s'&eacute;cria patron
+Gafet, en refoulant<br>
+ la troupe; mais ne voyez-vous pas que nous venons de boire, de
+boire<br>
+ en Trinquetaille, &agrave; la sant&eacute; de
+l'&eacute;pous&eacute;e, et que de reboire nous<br>
+ ferait du mal?</p>
+
+<p>-- Vivent les mari&eacute;s! nous &eacute;cri&acirc;mes-nous.
+Et, gr&acirc;ce &agrave; la poigne de ce<br>
+ brave Gafet, qui &eacute;tait connu de tous, et &agrave; sa
+pr&eacute;sence d'esprit, les<br>
+ choses en rest&egrave;rent l&agrave;.</p>
+
+<p>X</p>
+
+<p>Maintenant, o&ugrave; allons-nous? L'Homme de Bronze venait de
+frapper onze<br>
+ heures... Et nous d&icirc;mes:</p>
+
+<p>-- Il faut aller faire un tour aux Aliscamps.</p>
+
+<p>Nous prenons les Lices d'Arles, nous contournons les remparts,
+et, au<br>
+ clair de la lune, nous voil&agrave; descendant l'all&eacute;e de
+peupliers qui m&egrave;ne<br>
+ au cimeti&egrave;re du vieil Arles romain. Et, ma foi, en errant
+au milieu<br>
+ des s&eacute;pulcres &eacute;clair&eacute;s par la lune et des
+auges mortuaires align&eacute;es<br>
+ sur le sol, voici que, gravement, nous r&eacute;p&eacute;tions
+entre nous<br>
+ l'admirable ballade de Camille Reybaud:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Les peupliers du cimeti&egrave;re<br>
+ Ont salu&eacute; les tr&eacute;pass&eacute;s.<br>
+ As-tu peur des pieux myst&egrave;res?<br>
+ Passe plus loin du cimeti&egrave;re!</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>MOI</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Des blancs lombeaux du cimeti&egrave;re<br>
+ Le couvercle s'est renvers&eacute;.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>TOUS</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>As-tu peur des pieux myst&egrave;res?<br>
+ Passe plus loin du cimeti&egrave;re.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>MOI</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Sur le gazon du cimeti&egrave;re<br>
+ Tous les d&eacute;funts se sont dress&eacute;s.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>TOUS</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>As-tu peur des pieux myst&egrave;res?<br>
+ Passe plus loin du cimeti&egrave;re.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>MOI</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Fr&egrave;res muets, au cimeti&egrave;re<br>
+ Tous les morts se sont embrass&eacute;s.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>TOUS</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>As-tu peur des pieux myst&egrave;res?<br>
+ Passe plus loin du cimeti&egrave;re.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>MOI</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>C'est la f&ecirc;te du cimeti&egrave;re,<br>
+ Les morts se mettent &agrave; danser.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>TOUS</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>As-tu peur des pieux myst&egrave;res?<br>
+ Passe plus loin du cimeti&egrave;re.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>MOI</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>La lune est claire: au cimeti&egrave;re,<br>
+ Les vierges cherchent leurs fianc&eacute;s.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>TOUS</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>As-tu peur des pieux myst&egrave;res?<br>
+ Passe plus loin du cimeti&egrave;re.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>MOI</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Leurs amoureux, au cimeti&egrave;re,<br>
+ Ne sont plus l&agrave;, si empress&eacute;s.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>TOUS</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>As-tu peur des pieux myst&egrave;res?<br>
+ Passe plus loin du cimeti&egrave;re.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>MOI</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Oh! ouvrez-moi le cimeti&egrave;re,<br>
+ Mon amour va les caresser...</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>XI</p>
+
+<p>Le croirez-vous? Soudain, d'une tombe b&eacute;ante, &agrave;
+trois pas de nous<br>
+ autres, mes chers amis, une voix sombre, dolente,
+s&eacute;pulcrale, nous<br>
+ fait entendre ces mots:</p>
+
+<p><i>-- Laissez dormir ceux qui dorment!</i></p>
+
+<p>Nous rest&acirc;mes p&eacute;trifi&eacute;s, et &agrave;
+l'entour, sous la lune, tout retomba<br>
+ dans le silence.</p>
+
+<p>Mathieu disait doucement &agrave; Grivolas:</p>
+
+<p>-- As-tu entendu?</p>
+
+<p>-- Oui, r&eacute;pondit le peintre, c'est l&agrave;-bas, dans
+ce sarcophage.</p>
+
+<p>-- Cela, dit patron Gafet en crevant de rire, c'est un
+couche-v&ecirc;tu,<br>
+ un de ces <i>galimands</i>, comme nous les nommons en Arles, qui
+viennent<br>
+ se g&icirc;ter, la nuit, dans ces auges vides.</p>
+
+<p>Et Daudet:</p>
+
+<p>-- Quel dommage, pourtant, que &ccedil;a n'ait pas
+&eacute;t&eacute; une apparition<br>
+ r&eacute;elle! Quelque belle Vestale, qui, &agrave; la voix des
+po&egrave;tes, e&ucirc;t<br>
+ interrompu son somme, et, &ocirc; mon Grivolas, f&ucirc;t venue
+t'embrasser!</p>
+
+<p>Puis, d'une voix retentissante, il chanta et nous
+chant&acirc;mes:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>De l'abbaye passant les portes,<br>
+ Autour de moi, tu trouverais<br>
+ Des nonnes l'errante cohorte,<br>
+ Car en suaire je serais!<br>
+ -- O Magali, si tu te fais<br>
+ La pauvre morte,<br>
+ La terre alors je me ferai:<br>
+ La je t'aurai.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>L&agrave;-dessus, au patron Gafet nous serr&acirc;mes tous la
+main, et nous<br>
+ all&acirc;mes vite, de ce pas, au chemin de fer, prendre le
+train pour<br>
+ Avignon.</p>
+
+<p>Sept ans apr&egrave;s, h&eacute;las! l'ann&eacute;e de la
+catastrophe, je re&ccedil;us cette<br>
+ lettre:</p>
+
+<p>Paris, 31 d&eacute;cembre 1870.</p>
+
+<p>"Mon Capouli&eacute;, je t'envoie par le ballon mont&eacute;
+un gros tas de<br>
+ baisers. Et il me fait plaisir de pouvoir te les envoyer en
+langue<br>
+ proven&ccedil;ale; comme &ccedil;a je suis assur&eacute; que les
+Allemands, si le ballon<br>
+ leur tombe dans les mains, ne pourront par lire mon
+&eacute;criture et<br>
+ publier ma lettre dans le <i>Mercure de Souabe</i>.</p>
+
+<p>"Il fait froid, il fait noir; nous mangeons du cheval, du
+chat, du<br>
+ chameau, de l'hippopotame (ah! si nous avions les bons oignons,
+le<br>
+ <i>catigot</i> et la <i>cachat</i> de la Ribote de
+Trinquetaille!) Les fusils<br>
+ nous br&ucirc;lent les doigts. Le bois se fait<br>
+ rare. Les arm&eacute;es de la Loire ne viennent pas. Mais cela
+ne fait rien.<br>
+ Les gens de Berlin s'ennuieront quelque temps encore devant
+les<br>
+ remparts de Paris
+......................................................................<br>
+
+ ..................................................................................................<br>
+
+ ..................................................................................................<br>
+
+ "Adieu, mon Capouli&eacute;, trois gros baisers: un pour moi,
+l'autre pour<br>
+ ma femme, l'autre pour mon fils. Avec &ccedil;a, bonne
+ann&eacute;e, comme toujours<br>
+ d'aujourd'hui &agrave; un an.</p>
+
+<p>Ton f&eacute;libre,<br>
+ Alphonse DAUDET."</p>
+
+<p>Et puis, on viendra me dire que Daudet n'&eacute;tais pas un
+excellent<br>
+ Proven&ccedil;al! Parce qu'en plaisantant il aura
+ridiculis&eacute; les Tartarin,<br>
+ les Roumestan et les Tante Portal et tous les imb&eacute;ciles
+du pays de<br>
+ Provence qui veulent franciser le parler proven&ccedil;al, pour
+cela<br>
+ Tarascon lui garderait rancune?</p>
+
+<p>Non! la m&egrave;re lionne n'en veut pas, n'en voudra jamais
+au lionceau<br>
+ qui, pour s'&eacute;battre, l'&eacute;gratigne quelquefois.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mes Origines. Memoires et Recits
+by Frederic Mistral
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS ***
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Binary files differ