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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:28:44 -0700 |
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MEMOIRES ET RECITS *** + + + + +Produced by Walter Debeuf + + + + + + + + + + +Mes Origines. + +Mémoires et récits. +(Traduction du provençal) + +par Frédéric Mistral. + + +CHAPITRE I. + +AU MAS DU JUGE. + +Les Alpilles. -- La chanson de Maillane. -- Ma famille. -- Maître +François, mon père. -- Délaïde, ma mère. -- Jean du Porc. -- L'aïeul +Étienne. -- La mère-grand Nanon. -- La foire de Beaucaire. -- Les +fleurs de glais. + +D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant mes yeux, au Midi +là-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les rampes, les +falaises et les vallons bleuissaient du matin aux vêpres, plus ou +moins clairs ou foncés, en hautes ondes. C'est la chaîne des +Alpilles, ceinturée d'oliviers comme un massif de roches grecques, un +véritable belvédère de gloire et de légendes. + +Le sauveur de Rome, Caïus Marius, encore populaire dans toute la +contrée, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit les Barbares, +derrière les murs de son camp; et ses trophées triomphaux, à +Saint-Rey sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans, dorés par le +soleil. C'est au penchant de cette côte qu'on rencontre les tronçons +du grand aqueduc romain qui menait les eaux de Vaucluse dans les +Arènes d'Arles: conduit que des gens du pays nomment _Ouide di +Sarrasin_ (pierrée des Sarrasins), parce que c'est par là que les +Maures d'Espagne s'introduisirent dans Arles. C'est sur les rocs +escarpés de ces collines que les princes des Baux avaient leur +château fort. C'est dans ces vals aromatiques, aux Baux, à Romanin +et à Roque-Martine, que tenaient cour d'amour les belles châtelaines +du temps des troubadours. C'est à Mont-Majour que dorment, sous les +dalles du cloître, nos vieux rois arlésiens. C'est dans les grottes +du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent encore nos fées. C'est sous +ces ruines, romaines ou féodales, que gît la Chèvre d'Or. + +Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient le milieu de la +plaine, une large et riche plaine, qu'en mémoire peut-être du consul +Caïus Marius on nomme encore _Le Caieou_. + +-- Quand je luttais, me disait une fois le petit Maillanais, -- un +vieux lutteur de l'endroit, -- j'ai beaucoup voyagé, en Languedoc +comme en Provence... Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie que +ce terroir. Si, depuis la Durance jusqu'à la mer, là-bas, on tirait +un trait de charrue droit comme une chandelle, un sillon de vingt +lieues, l'eau y courrait toute seule, rien qu'au niveau pendant. +Aussi, quoique nos voisins nous traitent de _mange-grenouilles_, les +Maillanais convinrent toujours que, sous la chape du soleil, il n'est +pas de pays plus joli que le leur et, un jour qu'ils m'avaient +demandé quelques couplets pour la chorale du village, voici, à ce +propos, les vers que je leur fis: + +_Maillane est beau, Maillane plaît -- et se fait beau de plus en +plus; Maillane ne s'oublie jamais; -- il est l'honneur de la contrée +-- et tient son nom du mois de Mai. + +Que vous soyez à Paris ou à Rome, -- pauvres conscrits, rien ne vous +charme; -- Maillane est pour vous sans pareil -- et vous aimeriez y +manger une pomme -- que dans Paris un perdreau. + +Notre patrie n'a pour remparts -- que les grandes haies de cyprès -- +que Dieu fit tout exprès pour elle; -- et quand se lève le mistral, +-- il ne fait que branler le berceau. + +Tout le dimanche on fait l'amour; -- puis au travail, sans trêve, -- +s'il faut le lundi se ployer, --nous buvons le vin de nos vignes, +nous mangeons le pain de nos blés._ + +La vieille bastide où je naquis, en face des Alpilles, touchant le +Clos-Créma, avait nom le Mas du Juge, un tènement de quatre paires de +bêtes de labour, avec son premier charretier, ses valets de charrue, +son pâtre, sa servante (que nous appelions la _tante_) et plus ou +moins d'hommes au mois, de journaliers ou journalières, qui venaient +aider au travail, soit pour les vers à soie, pour les sarclages, pour +les foins, pour les moissons ou les vendanges, soit pour la saison +des semailles ou celles de l'olivaison. + +Mes parents, des _ménagers_, étaient de ces familles qui vivent sur +leur bien, au labeur de la terre, d'une génération à l'autre! Les +ménagers, au pays d'Arles, forment une classe à part: sorte +d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et bourgeois, et +qui comme toute autre, a son orgueil de caste. Car si le paysan, +habitant du village, cultive de ses bras, avec la bêche ou le hoyau, +ses petits lopins de terre, le ménager, agriculteur en grand, dans +les _mas_ de Camargue, de Crau ou d'autre part, lui, travaille debout +en chantant sa chanson, la main à la charrue. + +C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets suivants, chantés +aux noces de mon neveu: + +_Nous avons tenu la charrue -- avec assez d'honneur -- et conquis le +terroir -- avec cet instrument. + +Nous avons fait du blé -- pour le pain de Noël -- et de la toile +rousse pour nipper la maison. + +Tout chemin va à Rome: ne quittez donc pas le mas, -- et vous +mangerez des pommes, -- puisque vous les aimez._ + +Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos fenêtres, comme le font +tant d'autres, sans trop d'outrecuidance nous pourrions avancer que +la gent mistralienne descend des Mistral dauphinois, devenus, par +alliance, seigneurs de Montdragon et puis de Romanin. Le célèbre +pendentif qu'on montre à Valence est le tombeau de ces Mistral. Et, +à Saint-Remy, nid de ma famille (car mon père en sortait), on peut +voir encore l'hôtel des Mistral de Romanin, connu sous le nom de +Palais de la Reine Jeanne. + +Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de trèfle avec cette +devise assez présomptueuse: _"Tout ou Rien."_ Pour ceux, et nous en +sommes, qui voient un horoscope dans la fatalité des noms +patronymiques ou le mystère des rencontres, il est curieux de trouver +la Cour d'Amour de Romanin unie, dans le passé, à la seigneurie de +Mistral désignant le grand souffle de la terre de Provence, et, +enfin, ces trois trèfles marquant la destinée de notre famille +terrienne. + +-- Le trèfle, nous déclara, un jour, le Sâr Peladan, qui, lorsqu'il a +quatre feuilles, devient talismanique, exprime symboliquement l'idée +de Verbe autochtone, de développement sur place, de lente croissance +en un lieu toujours le même. Le nombre trois signifie la maison +(père, mère, fils), +au sens divinatoire. Trois trèfles signifient donc trois harmonies +familiales succédentes, ou neuf, qui est le nombre du sage à l'écart. + La devise _Tout ou Rien_ rimerait aisément à ces fleurs sédentaires +et qui ne se transplantent pas: devise, comme emblème, de terrien +endurci. + +Mais laissons là ces bagatelles. Mon père, devenu veuf de sa +première femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se remaria, et je +suis le croît de ce second lit. Voici comment il avait fait la +connaissance de ma mère: + +Une année, à la Saint-Jean, maître François Mistral était au milieu +de ses blés, qu'une troupe de moissonneurs abattait à la faucille. +Un essaim de glaneuses suivait les tâcherons et ramassait les épis +qui échappaient au râteau. Et voilà que mon seigneur père remarqua +une belle fille qui restait en arrière, comme si elle eût eu peur de +glaner comme les autres. Il s'avança près d'elle et lui dit: + +-- Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom? + +La jeune fille répondit: + +-- Je suis la fille d'Étienne Poulinet, le maire de Maillane. Mon +nom est Délaïde. + +-- Comment! dit mont père, la fille de Poulinet, qui est le maire de +Maillane, va glaner? + +-- Maître, répliqua-t-elle, nous sommes une grosse famille: six +filles et deux garçons, et notre père, quoiqu'il ait assez de bien, +quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous répond: "Mes +petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en." Et voilà pourquoi +je suis venue glaner. + +Six mois après cette rencontre, qui rappelle l'antique scène de Ruth +et de Booz, le vaillant ménager demanda Délaïde à maître Poulinet, et +je suis né de ce mariage. + +Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 8 septembre de l'an 1830, +dans l'après-midi, la gaillarde accouchée envoya quérir mon père, qui +était en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses champs. En +courant, et du plus loin qu'il put se faire entendre: + +-- Maître, cria le messager, venez! car la maîtresse vient +d'accoucher maintenant même. + +-- Combien en a-t-elle fait? demanda mon père. + +-- Un beau, ma foi. + +-- Un fils! Que le bon Dieu le fasse grand et sage! + +Et sans plus, comme si de rien n'était, ayant achevé son labour, le +brave homme, lentement, s'en revint à la ferme. Non point qu'il fût +moins tendre pour cela; mais élevé, endoctriné, comme les Provençaux +anciens, avec la tradition romaine, il avait dans ses manières, +l'apparente rudesse du vieux _pater familias_. + +On me baptisa Frédéric, en mémoire, paraît-il, d'un pauvre petit gars +qui, au temps où mon père et ma mère se _parlaient_, avait fait +gentiment leurs commissions d'amour, et qui, peu de temps après, +était mort d'une insolation. Mais, comme elle m'avait eu à +Notre-Dame de Septembre, ma mère m'a toujours dit qu'elle m'avait +voulu donner le prénom de Nostradamus, d'abord pour remercier la Mère +de Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des _Centuries_, le +fameux astrologue natif de Saint-Remy. Seulement, ce nom mystique et +mirifique, n'est-ce pas? que l'instinct maternel avait si bien +trouvé, on ne voulut l'accepter ni à la mairie ni au presbytère. + +Ma première sortie sur les bras de ma mère, qui me nourrissait de son +lait, lorsqu'elle fit ses relevailles, -- tout cela vaguement, dans +une lointaine brume, il me semble le revoir: elle, ma pauvre mère, +dans la beauté, l'éclat de sa pleine jeunesse, présentant avec +orgueil son "roi" à ses amies, et, cérémonieuses, les amies et +parentes nous accueillant avec les félicitations d'usage et m'offrant +une couple d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et une +allumette, avec ces mots sacramentels: + +-- Mignon, sois plein comme un oeuf, sois bon comme le pain, sois +sage comme le sel, sois droit comme une allumette. + +On trouvera peut-être tant soit peut enfantin de raconter ces choses. + Mais, après tout, chacun est libre, et, à moi, il m'agrée de +revenir, par songerie, dans mon premier maillot et dans mon berceau +de mûrier et dans mon chariot à roulettes, car, là, je ressuscite le +bonheur de ma mère dans ses plus doux tressaillements. + +Quand j'eus six mois, on me délivra de la bande qui enveloppait mes +langes (car Nanounet, ma mère-grand, avait très fort recommandé de me +tenir serré à point, parce que, disait-elle, les enfants bien +emmaillotés ne sont ni bancals ni bancroches), et, le jour de la +Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on me "donna les pieds" et, +triomphalement, ma mère m'apporta à l'église de Maillane; et sur +l'autel du saint, en me tenant par les lisières, pendant que ma +marraine me chantait : _Avène, Avène, Avène_ (Viens, viens, viens), +on me fit faire mes premiers pas. + +A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour la messe. C’était une +demi-lieue de chemin pour le moins. Ma mère, tout le long, me +dorlotait dans ses bras. Oh! le sein nourricier, ce nid doux et +moelleux! Je voulais toujours, toujours, qu’il me portât encore un +peu... Mais, une fois, -- j’avais cinq ans, -- à mi-chemin du +village, ma pauvre mère me déposa en disant: + +-- Oh! tu pèses trop, maintenant; je ne puis plus te porter. + +Après la messe, avec ma mère, nous’ allions voir mes grands-parents, +dans leur belle cuisine voûtée en pierre blanche, où, de coutume, les +bourgeois du lieu, M. Deville, M. Dumas, M. Ravoux, le Cadet Rivière, +en se promenant sur les dalles, entre l’évier et la cheminée, +venaient parler du gouvernement. + +M. Dumas, qui avait été juge et qui s’était démis en 1830, aimait, +sur toute chose, à donner des conseils, comme celui- ci, par exemple, +qu’avec sa grosse voix, il répétait, tous les dimanches, aux jeunes +mères qui dodelinaient leurs mioches: + +-- Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni clé, ni livre : parce +qu'avec un couteau l’enfant peut se couper; une clé, il peut la +perdre et, un livre, le déchirer. + +M. Durnas ne venait pas seul: avec son opulente épouse et leurs onze +ou douze enfants, ils remplissaient le salon, le beau salon des +ancêtres, tout tapissé de toile peinte, de Mar- seille, représentant +des oisillons et des paniers en fleurs, et là, pour étaler +l’éducation de sa lignée, il faisait, non sans orgueil, déclamer, +vers à vers, mot à mot, un peu à l’un, un peu à l’autre, le récit de +_Théramène_: + + _A peine nous sortions des portes de Trézène... + De Trégène... Il était sur son char... sur chon sar... + Ses gardes affligés... affizés... + Imitaient son silence autour de lui rangés... + Lui ranzés._ + +Ensuite, il disait à ma mère: + +-- Et le vôtre, Délaïde, lui apprenez-vous rien pour réciter? + +-- Si répondait naïvement ma mère: il sait la sornette de Jean du +Porc. + +-- Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait tout le monde. + +Et alors en baissant la tête, j’ânonnais timidement: + +_Qui est mort? — Jean du Porc. — Qui le pleure? — Le roi Maure — Qui +le rit? — La perdrix. — Qui le chante? — La calandre — Qui en sonne +le glas? — Le cul de la poêle. — Qui en porte le deuil? — Le cul du +chaudron._ + +C'est avec ces contes-là, chants de nourrices et sornettes, que nos +parents, à cette époque, nous apprenaient à parler la bonne langue +provençale; tandis qu’à présent, la vanité ayant pris le dessus dans +la plupart des familles, c’est avec le système de l’excellent M. +Dumas que l’on enseigne les enfants et qu’on en fait de petits niais +qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouvés, sans attaches +ni racines, car il est de mode, aujourd’hui, de renier absolument +tout ce qui est de tradition. + +Il faut que je parle un peu, maintenant, du bonhomme Etienne, mon +aïeul maternel. Il était, comme mon père, ménager propriétaire, +d’une bonne maison comme lui, et d’un bon sang : avec cette +différence que, du côté des Mistral, c’étaient des laborieux, des +économes, des amasseurs de biens, qui, en tout le pays, n’avaient pas +leurs pareils, et que, du côté de ma mère, tout à fait insouciants et +n’étant jamais prêts pour aller au labour, ils laissaient l’eau +courir et mangeaient leur avoir. L’aïeul Étienne, pour tout dire, +était (devant Dieu soit-il) un vrai Roger Bontemps. + +Bien qu’il eût huit enfants, entre lesquels six filles (qui, à +l’heure des repas, se faisaient servir leur part et puis allaient +manger dehors, sur le seuil de la maison, leur assiette à la main), +dès qu’il y avait fête quelque part, en avant! Il partait pour trois +jours avec les camarades. Il jouait, bambochait tant que duraient les +écus; puis, souple comme un gant, quand les deux toiles se touchaient +(1), le quatrième jour il rentrait au logis et, alors, grand’maman +Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait: + +-- N’as-tu pas honte, dissipateur que tu es, de manger comme ça le +bien de tes filles I + +(1) Quand la poche est vide. + +-- Hé! bonasse, répondait-il, de quoi vas-tu t'inquiéter? Nos +fillettes sont jolies, elles se marieront sans dot. Et tu verras, +Nanon, ma mie, nous n'en aurons pas pour les derniers. + +Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, il lui faisait donner +sur son douaire des hypothèques aux usuriers, qui lui prêtaient de +l'argent à cinquante ou à cent pour cent, ce qui ne l'empêchait pas, +quand ses compagnons de jeu venaient, de faire, avec eux, le branle +devant la cheminée, en chantant tous ensemble: + + _Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs! + Ce sont de braves gens, + Quand ils n'ont plus d'argent._ + +Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de rire: + +_Nous sommes trois qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons pas le sou, +-- Qui n'avons pas le sou. -- Et le compère qui est derrière, -- N'a +pas un denier, -- N'a pas un denier._ + +Et quand ma pauvre aïeule se désolait de voir ainsi partir, l'un +après l'autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son beau +patrimoine: + +-- Eh! bécasse, que pleures-tu? lui faisait mon grand-père, pour +quelques lopins de terre? Il y pleuvait comme à la rue. + +Ou bien: + +-- Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, ne payait pas les +impositions! + +Ou bien: + +-- Cette friche-là? les arbres du voisin la desséchaient comme +bruyère. + +Et toujours, de cette façon, il avait la riposte aussi prompte que +joyeuse... Si bien qu'il disait même, en parlant des usuriers: + +-- Eh! morbleu, c'est bien heureux qu'il y ait des gens pareils. +Car, sans eux, comment ferions-nous, les dépensiers, les gaspilleurs, +pour trouver du quibus, en un temps où comme on sait, l'argent est +marchandise? + +C'était l'époque, en ce temps-là, où Beaucaire, avec sa foire, +faisait merveille sur le Rhône; il venait là du monde, soit par eau, +soit par terre, de toutes les nations, jusqu'à des Turcs et des +nègres. + +Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes espèces de choses qu'il +faut pour le nourrir, pour le vêtir, pour le loger, pour l'amuser, +pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pièces de toile, +les rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre portant au chaton un +rat, vous l'y trouviez à profusion, à monceaux, à faisceaux ou en +piles, dans les grands magasins voûtés, sous les arceaux des Halles, +aux navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du Pré. + +C'était comme nous dirions, mais avec un côté plus populaire et +grouillant de vie, c'était là tous les ans, au soleil de juillet, +l'exposition universelle de l'industrie du Midi. + +Mon grand-père Étienne, comme vous pensez bien, ne manquait pas telle +occasion d'aller, quatre ou cinq jours, faire à Beaucaire ses +bamboches. Donc, sous prétexte d'aller acheter du poivre, du girofle +ou du gingembre avec, dans chaque poche de sa veste, un mouchoir de +fil, car il prenait du tabac, et trois autres mouchoirs, en pièce, +non coupés, dont en guise de ceinture il se ceignait les reins; et il +flânait ainsi, tout le franc jour de Dieu, autour des bateleurs, des +charlatans, des comédiens, surtout des bohémiens, lorsqu'ils +discutent et se harpaillent pour le marché et marchandage de quelque +bourrique maigre. + +Un délicieux régal pour lui: Polichinelle avec Rosette! Il y était +toujours plus neuf et ravi, bouche bée, il y riait comme un pauvre +aux pantalonnades et aux coups de batte qui pleuvaient là sans cesse +sur le propriétaire et sur le commissaire. A ce point les filous (et +imaginez-vous si, à Beaucaire, ils pullulaient!) lui tiraient chaque +année, tout doucement, l'un après l'autre, sans qu'il se retournât, +tous ses mouchoirs; et quand il n'en avait plus, chose qu'il savait +d'avance, il dénouait sa ceinture, sans plus de chagrin que ça, et +s'en torchait le nez. Mais, quand il rentrait à Maillane, avec le +nez tout bleu, -- de la teinture des mouchoirs, des mouchoirs neufs +qui avaient déteint: + +-- Allons, lui disait ma grand'mère, on t'a encore volé tes +mouchoirs. + +-- Qui te l'a dit? faisait l'aïeul. + +-- Pardi, tu as le nez tout bleu: tu t'es mouché avec ta ceinture. + +-- Bah! je n'en ai pas regret, répondait le bon humain; ce +Polichinelle m'a tant fait rire! + +Bref, quand ses filles (et ma mère en était une) furent d'âge à se +marier, comme elles n'étaient pas gauches, ni bien désagréables, les +galants, malgré tout, vinrent tout de même à l'appeau. Seulement, +quand les pères disaient à mon aïeul: + +-- Autrement, le cas échéant, combien faites-vous à vos filles? + +-- Combien je fais à mes filles? répondait maître Étienne, tout rouge +de colère; ô graine d'imbécile, c'est dommage! A ton gars je +donnerais une belle gouge, tout élevée, toute nippée, et j'y +ajouterais encore des terres et de l'argent! Qui ne veut pas mes +filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu merci, à la huche de +maître Étienne il y a du pain. + +Or, n'est-il pas vrai que les filles du grand-père furent prises, +toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et même qu'elles +firent toutes de bons mariages? _Fille jolie_, dit le proverbe, +_porte sur le front sa dot._ + +Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans en +cueillir encore un tout petit bouquet. + +Derrière le Mas du Juge, c'est l'endroit où je suis né, il y avait le +long du chemin un fossé qui menait son eau à notre vieux Puits à +roue. Cette eau n'était pas profonde, mais elle était claire et +riante, et, quand j'étais petit, je ne pouvais m'empêcher, surtout +les jours d'été, d'aller jouer le long de sa rive. + +Le fossé du Puits à roue! Ce fut le premier livre où j'appris, en +m'amusant, l'histoire naturelle. Il y avait là des poissons, +épinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que j'essayais +de pêcher dans un sachet de canevas, qui avait servi à mettre des +clous et que je suspendais au bout d'un roseau. Il y avait des +demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout doucement, +lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes petits +doigts, quand elles ne s'échappaient pas, légères, silencieuses, en +faisant frissonner le crêpe de leurs ailes; il y avait des +"notonectes", espèces d'insectes bruns avec le ventre blanc, qui +sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes à la façon des +cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des grenouilles, qui +sortaient de la mousse une échine glauque, chamarrée d'or, et qui, en +me voyant, lestement faisaient leur plongeon; des tritons, sorte de +salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de gros +escarbots qui rôdaient dans les flaches et qu'on nommait des +"mange-anguilles". + +Ajoutez à cela un fouillis de plantes aquatiques, telles que ces +"massettes", cotonnées et allongées, qui sont les fleurs du typha; +telles que le nénuphar qui étale, magnifique, sur la nappe de l'eau, +ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que le +"butome" au trochet de fleurs roses, et le pâle narcisse qui se mire +dans le ru, et la lentille d'eau aux feuilles minuscules, et la +"langue de boeuf" qui fleurit comme un lustre, avec les "yeux de +l'Enfant Jésus" qui est le myosotis. + +Mais de tout ce monde-là, ce qui m'engageait le plus, c'était la +fleur des "glais". C'est une grande plante qui croît au bord des +eaux par grosses touffes, avec de longues feuilles cultriformes et de +belles fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des hallebardes +d'or. Il est à croire même que les fleurs de lis d'or, armes de +France et de Provence, qui brillent sur le fond d'azur, n'étaient que +des fleurs de glais: "fleur de lis" vient de "fleur d'iris", car le +glais est un iris, et l'azur du blason représente bien l'eau où croît +le glais. + +Toujours est-il, qu'un jour d'été, quelque temps après la moisson, on +foulait nos gerbes, et tous les gens du "mas" étaient dans l'aire à +travailler. A l'entour des chevaux et des mulets qui piétinaient, +ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien vingt hommes qui, +les bras retroussés, en cheminant au pas, deux par deux, quatre par +quatre, retournaient les épis ou enlevaient la paille avec des +fourches de bois. Ce joli travail se faisait gaiement, en dansant au +soleil, nu-pieds, sur le grain battu. + +Au haut de l'aire, porté par les trois jambes d'une chèvre rustique, +formée de trois perches, était suspendu le van. Deux ou trois filles +ou femmes jetaient avec des corbeilles dans le cerceau du crible le +blé mêlé aux balles; et le "maître", mon père, vigoureux et de haute +taille, remuait le crible au vent, en ramenant ensemble les mauvaises +graines au-dessus; et quand le vent faiblissait, ou que, par +intervalles, il cessait de souffler, mon père, avec le crible +immobile dans ses mains se retournait vers le vent, et, sérieux, +l'oeil dans l'espace, comme s'il s'adressait à un dieu ami, il lui +disait: + +-- Allons, souffle, souffle, mignon! + +Et le mistral, ma foi, obéissant au patriarche, haletait de nouveau +en emportant la poussière; et le beau blé béni tombait en blonde +averse sur le monceau conique qui, à vue d'oeil, montait entres les +jambes du vanneur. + +Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncelé le grain avec la +pelle, que les hommes poussiéreux allaient se laver au puits ou tirer +de l'eau pour les bêtes, mon père, à grandes enjambées, mesurait le +tas de blé et y traçait une croix avec le manche de la pelle en +disant: "Que Dieu te croisse!" + +Par une belle après-midi de cette saison d'aires, -- je portais +encore les jupes: j'avais à peine quatre ou cinq ans -- après m'être +bien roulé, comme font les enfants, sur la paille nouvelle, je +m'acheminai donc seul vers le fossé du Puits à roue. + +Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais commençaient à +s'épanouir et les mains me démangeaient d'aller cueillir quelques-uns +de ces beaux bouquets d'or. + +J'arrive au fossé; doucement, je descends au bord de l'eau; j'envoie +la main pour attraper les fleurs... Mais, comme elles étaient trop +éloignées, je me courbe, je m'allonge, et patatras dedans: je tombe +dans l'eau jusqu'au cou. + +Je crie. Ma mère accourt; elle me tire de l'eau, me donne quelques +claques, et, devant elle, trempé comme un caneton, me faisant filer +vers le Mas: + +-- Que je t'y voie encore, vaurien, vers le fossé! + +-- J'allais cueillir des fleurs de glais. + +-- Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et encore tes glais. Tu +ne sais donc pas qu'il y a un serpent dans les herbes cachés, un gros +serpent qui hume les oiseaux et les enfants, vaurien? + +Et elle me déshabilla, me quitta mes petits souliers, mes +chaussettes, ma chemisette, et pour faire sécher ma robe trempée et +ma chaussure, elle me chaussa mes sabots et me mit ma robe du +dimanche, en me disant: + +-- Au moins, fais attention de ne pas te salir. + +Et me voilà dans l'aire; je fais sur la paille fraîche quelques +jolies cabrioles; j'aperçois un papillon blanc qui voltige dans un +chaume. Je cours, je cours après, avec mes cheveux blonds flottant +au vent hors de mon béguin... et paf! me voilà encore vers le fossé +du Puits à roue... + +Oh! mes belles fleurs jaunes! Elles étaient toujours là, fières au +milieu de l'eau, me faisant montre d'elles, au point qu'il ne me fut +plus possible d'y tenir. Je descends bien doucement, bien doucement +sur le talus; je place mes petons biens ras, bien ras de l'eau; +j'envoie la main, je m'allonge', je m'étire tant que je puis... et +patatras! je me fiche jusqu'au derrière dans la vase. + +Aïe! aïe! aïe! Autour de moi, pendant que je regardais les bulles +gargouiller et qu'à travers les herbes je croyais entrevoir le gros +serpent, j'entendais crier dans l'aire: + +-- Maîtresse! courez vite, je crois que le petit est encore tombé à +l'eau! + +Ma mère accourt, elle me saisit, elle m'arrache tout noir de la boue +puante, et la première chose, troussant ma petite robe, vlin! vlan! +elle m'applique une fessée retentissante. + +-- Y retourneras-tu, entêté, aux fleurs de glais? Y retourneras-tu +pour te noyer?... Une robe toute neuve que voilà perdue, fripe-tout, +petit monstre! qui me feras mourir de transes! + +Et, crotté et pleurant, je m'en revins donc au Mas la tête basse, et +de nouveau on me dévêtit et on me mit, cette fois, ma robe des jours +de fête... Oh! la galante robe! Je l'ai encore devant les yeux, +avec ses raies de velours noir, pointillée d'or sur fond bleuâtre. + +Mais bref, quand j'eus ma belle robe de velours: + +-- Et maintenant, dis-je à ma mère, que vais-je faire? + +-- Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles n'aillent pas dans +l'aire... Et toi, tiens-toi à l'ombre. + +Plein de zèle, je vole vers les poules qui rôdaient par les chaumes, +becquetant les épis que le râteau avait laissés. Tout en gardant, +voici qu'une poulette huppée -- n'est-ce pas drôle? -- se met à +pourchasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles qui ont les +ailes rouges et bleues... Et toutes deux, avec moi après, qui +voulais voir la sauterelle, de sauter à travers champs, si bien que +nous arrivâmes au fossé du Puits à roue! + +Et voilà encore les fleurs d'or qui se miraient dans le ruisseau et +qui réveillaient mon envie, mais une envie passionnée, délirante, +excessive, à me faire oublier mes deux plongeons dans le fossé: + +"Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tomberas pas!" + +Et, descendant le talus, j'entortille à ma main un jonc qui croissait +là; et me penchant sur l'eau avec prudence, j'essaie encore +d'atteindre de l'autre main les fleurs de glais... Ah! malheur, le +jonc se casse et va te faire teindre! Au milieu du fossé, je plonge +la tête première. + +Je me dresse comme je puis, je crie comme un perdu, tous les gens de +l'aire accourent: + +-- C'est encore ce petit diable qui est tombé dans le fossé. Ta +mère, cette fois, enragé polisson, va te fouailler d'importance! + +Eh bien! non; dans le chemin, je la vis venir, pauvrette, tout en +larmes et qui disait: + +-- Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il aurait peut-être un +"accident". Mais ce gars, sainte Vierge, n'est pas comme les autres: +il ne fait que courir pour ramasser des fleurs; il perd tous ses +jouets en allant dans les blés chercher des bouquets sauvages... +Maintenant, pour comble, il va se jeter trois fois, depuis peut-être +une heure, dans le fossé du Puits à roue... Ah! tiens-toi, pauvre +mère, morfonds-toi pour l'approprier. Qui lui en tiendrait, des +robes? Et bienheureuse encore -- mon Dieu, je vous rends grâce -- +qu'il ne soit pas noyé! + +Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du fossé. Puis, une +fois dans le Mas, m'ayant quitté mon vêtement, la sainte femme +m'essuya, nu, de son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant fait +boire une cuillerée de vermifuge elle me coucha dans ma berce, où, +lassé de pleurer, au bout d'un peu je m'endormis. + +Et savez-vous ce que je songeai: pardi! mes fleurs de glais... Dans +un beau courant d'eau, qui serpentait autour du Mas, limpide, +transparent, azuré comme les eaux de la Fontaine de Vaucluse, je +voyais de belles touffes de grands et verts glaïeuls, qui étalaient +dans l'air une féerie de fleurs d'or! + +Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles avec leurs ailes de +soie bleue, et moi je nageais nu dans l'eau riante; et je cueillais à +pleines mains, à jointées, à brassées, les fleurs de lis blondines. +Plus j'en cueillais, plus il en surgissait. + +Tout à coup, j'entends une voix qui me crie: "Frédéri!" + +Je m'éveille et que vois-je! Une grosse poignée de fleurs de glais +couleur d'or qui bondissaient sur ma couchette. + +Lui-même, le patriarche, le Maître, mon seigneur père, était allé +cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la Maîtresse, ma mère +belle, les avait mises sur mon lit. + +CHAPITRE II. + +MON PÈRE. + +L'enfant de ferme. -- La vie rurale. -- Mon père à la Révolution. -- +La bûche bénite. -- Les récits de la Noël. -- Le capitaine Perrin. +-- Le maire de Maillane en 1793 -- Le jour de l'an. + +Mon enfance première se passa donc au Mas, en compagnie des +laboureurs, des faucheurs et des pâtres, et quand, parfois, passait +au Mas quelque bourgeois, de ceux-là qui affectent de ne parler que +français, moi, tout interloqué et même humilié de voir que mes +parents devenaient soudain révérencieux pour lui, comme s'il était +plus qu'eux: + +-- D'où vient, leur demandais-je, que cet homme ne parle pas comme +nous? + +-- Parce que c'est un monsieur, me répondait-on. + +-- Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je ne veux +pas être _monsieur_. + +J'avais remarqué aussi que, quand nous avions des visites, comme +celle, par exemple du marquis de Barbentane (un de nos voisins de +terres), mon père qui, à l'ordinaire lorsqu'il parlait de ma mère, +devant les serviteurs, l'appelait "la maîtresse", là, en cérémonie, +il la dénommait _ma mouié_ (mon épouse). Le beau marquis et la +marquise, qui se trouvait être la soeur du général de Galliffet, +chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et autres +gâteries; mais moi, sitôt que je les voyais descendre de voiture, +comme un sauvageon que j'étais, je courais tout de suite me cacher +dans le fenil... Et la pauvre Délaïde de crier: + +-- Frédéric! + +Mais en vain: dans le foin, blotti et ne soufflant mot, j'attendais, +moi, d'entendre les roues de la voiture emporter le marquis, pendant +que ma mère clamait, là-bas, devant la ferme: + +-- M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le voir, +cet insupportable, et il va se cacher! + +Et au lieu de dragées, quand je sortais ensuite, craintif, de ma +tanière, vlan! j'avais ma fessée. + +J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre maître-valet, quand, +derrière la charrue tirée par ses deux mules, les mains au mancheron, +il me criait, patelin: + +-- Petiot, viens vite, viens. Je t'apprendrai à labourer. + +Et tout de suite, nu-pieds, nu-tête, émoustillé, me voilà dans le +sillon, trottinant, farfouillant, le long de la tranchée, pour +cueillir les primevères ou les muscaris bleus, que le soc arrachait. + +-- Ramasse des colimaçons, me disais le Papoty. + +Et quand j'avais les colimaçons, une poignée dans chaque main: + +-- Maintenant, me faisait-il, avec les colimaçons, tiens, empoigne +les cornes du manche de la charrue. + +Et comme, moi crédule, avec mes petits doigts, je prenais les +mancherons, lui, pressant de ses doigts rudes mes deux mains pleines +d'escargots qui s'écrabouillaient dans ma chair: + +-- A présent, me disait le valet de labour en riant aux éclats, tu +pourras dire, petit, que tu as tenu la charrue! + +On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs. C'est ainsi que, +dans les fermes, on déniaise les enfants. Quelquefois, en venant de +traire, notre berger Rouquet me criait: + +-- Viens, petit, boire à même dans le _piau_. + +Le _piau_ est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans lequel on +trait le lait... Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les bras +troussés, sortir de la bergerie en portant à la main le vase à traire +écumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais, affriolé, pour +le humer tout chaud. Mais, sitôt qu'à genoux je m'abreuvais à la +"seille", paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la tête +jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le museau +ruisselants, ébouriffés, je courais, comme un jeune chien, me vautrer +dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant, à part moi, qu'on ne m'y +attraperait plus... jusqu'à nouvelle attrape. + +Après, c'était un faucheur qui me disait: + +-- Petiot, j'ai trouvé un nid, un nid de _frappe-talon_; veux-tu me +faire la courte échelle? Je garderai la mère et tu auras les +passereaux. + +Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain. + +-- Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce gros +saule; c'est là qu'est le nid... Allons, courbe-toi. + +Et je m'inclinais, la tête contre l'arbre, et alors, faisant mine de +grimper sur mon dos, le farceur me battait l'échine du talon. + +C'est ainsi que commença, au milieu des gouailleries de nos +travailleurs des champs (et je n'an ai point regret), mon éducation +d'enfance. + +Comme il était gai, ce milieu de labeurs rustiques! Chaque saison +renouvelait la série des travaux. Les labours, les semailles, la +tonte, la fauche, les vers à soie, les moissons, le dépiquage, les +vendanges et la cueillette des olives, déployaient à ma vue les actes +majestueux de la vie agricole, éternellement dure, mais éternellement +indépendante et calme. + +Tout un peuple de serviteurs, d'hommes loués au mois ou à la journée, +de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du Mas, +qui avec l'aiguillon, qui avec le râteau ou bien la fourche sur +l'épaule, et travaillant toujours avec des gestes nobles, comme dans +les peintures de Léopold Robert. + +Quand, pour dîner ou pour souper, les hommes, l'un après l'autre, +entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son rang, +autour de la grande table, avec mon seigneur père qui tenait le haut +bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des +observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail du +jour, s'il était avantageux, si la terre était dure ou molle ou en +état. Puis, le repas fini, le premier charretier fermait la lame de +son couteau et, sur le coup, tous se levaient. + +Tous ces gens de campagne, mon père les dominait par la taille, par +le sens, comme aussi par la noblesse. C'était un beau et grand +vieillard, digne dans son langage, ferme dans son commandement, +bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul. + +Engagé volontaire pour défendre la France, pendant la Révolution, il +se plaisait, le soir, à raconter ses vieilles guerres. Au fort de la +Terreur, il avait été requis pour porter du blé à Paris, ou régnait +la famine. C'était dans l'intervalle où l'on avait tué le roi. La +France, épouvantée, était dans la consternation. En retournant, un +jour d'hiver, à travers la Bourgogne, avec une pluie froide qui lui +battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu des +roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays. Les +deux compatriotes se tendirent la main, et mon père, prenant la +parole: + +-- Tiens, où vas-tu, voisin, par ce temps diabolique? + +-- Citoyen, répliqua l'autre, je vais à Paris porter les saints et +les cloches. + +Mon père devint pâle, les larmes lui jaillirent et, ôtant son chapeau +devant les saints de son pays et les cloches de son église, qu'il +rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne: + +-- Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu'à ton retour, on te nomme, +pour cela, représentant du peuple? + +L'iconoclaste courba la tête de honte et, avec un blasphème, il fit +tirer ses bêtes. + +Mon père, dois-je dire, avait un foi profonde. Le soir, en été comme +en hiver, agenouillé sur sa chaise, la tête découverte, les mains +croisées sur le front, avec sa cadenette, serrée d'un ruban de fil, +qui lui pendait sur la nuque, il faisait, à voix haute, la prière +pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veillées s'allongeaient, +il lisait l'Évangile à ses enfants et domestiques. + +Mon père, dans sa vie, n'avait lu que trois livres: le _Nouveau +Testament, l'Imitation_ et _Don Quichotte_ (lequel lui rappelait sa +campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie). + +-- Comme de notre temps les écoles étaient rares, c'est un pauvre, +nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par semaine, +m'avait appris ma croix de par Dieu. + +Et le dimanche, après les vêpres, selon l'us et coutume des anciens +pères de famille, il écrivait ses affaires, ses comptes et dépenses, +avec ses réflexions, sur un grand mémorial dénommé _Cartabèou._ + +Lui, quelque temps qu'il fît, était toujours content, et si, parfois, +il entendait les gens se plaindre, soit des vents tempétueux, soit +des pluies torrentielles: + +-- Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est là-haut sait fort bien +ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut... Eh! s'il ne +soufflait jamais de ces grands vents qui dégourdissent la Provence, +qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et si, +pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui +alimenteraient les puits, les fontaines, les rivières? Il faut de +tout, mes enfants. + +Bien que, le long du chemin, il ramassât une bûchette pour l'apporter +au foyer; bien qu'il se contentât, pour son humble ordinaire, de +légumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il fût sobre +toujours et mît de l'eau dans son vin, toujours sa table était +ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant. Puis, si +l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il était bon +travailleur; et, si l'on répondait oui: + +-- Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son ami. + +Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la grande fête, c'était la +veillée de Noël. Ce jour-la, les laboureurs dételaient de bonne +heure; ma mère leur donnait à chacun, dans une serviette, une belle +galette à l'huile, une rouelle de nougat, une jointée de figues +sèches, un fromage du troupeau, une salade de céleri et une bouteille +de vin cuit. Et qui de-ci, et qui de-là, les serviteurs s'en +allaient, pour "poser la bûche au feu", dans leur pays et dans leur +maison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres hères qui +n'avaient pas de famille; et, parfois des parents, quelque vieux +garçon, par exemple, arrivaient à la nuit, en disant: + +-- Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la bûche au feu, avec +vous autres. + +Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la "bûche de Noël", +qui -- c'était de tradition -- devait être un arbre fruitier. Nous +l'apportions dans le Mas, tous à la file, le plus âgé la tenant d'un +bout, moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous lui faisions +faire le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la dalle du foyer, +mon père, solennellement, répandait sur la bûche un verre de vin +cuit, en disant: + +_Allégresse! Allégresse, +Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse! +Avec Noël, tout bien vient: +Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine. +Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins._ + +Et, nous écriant tous: "Allégresse, allégresse, allégresse!", on +posait l'arbre sur les landiers et, dès que s'élançait le premier jet +de flamme: + +_A la bûche +Boute feu!_ + +disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous mettions à table. + +Oh! la sainte tablée, sainte réellement, avec, tout à l'entour, la +famille complète, pacifique et heureuse. A la place du _caleil_, +suspendu à un roseau, qui, dans le courant de l'année, nous éclairait +de son lumignon, ce jour-là, sur la table, trois chandelles +brillaient; et si, parfois, la mèche tournait devers quelqu'un, +c'était de mauvais augure. A chaque bout, dans une assiette, +verdoyait du blé en herbe, qu'on avait mis germer dans l'eau le jour +de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour à tour +apparaissaient les plats sacramentels: les escargots, qu'avec un long +clou chacun tirait de la coquille; la morue frite et le _muge_ aux +olives, le cardon, le scolyme, le céleri à la poivrade, suivis d'un +tas de friandises réservées pour ce jour-là, comme: fouaces à +l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis; puis, +au-dessus de tout, le grand _pain calendal_, que l'on n'entamait +jamais qu'après en avoir donné, religieusement, un quart au premier +pauvre qui passait. + +La veillée, en attendant la messe de minuit, était longue ce jour-là; +et longuement, autour du feu, on y parlait des ancêtres et on louait +leurs actions. Mais, peu à peu et volontiers, mon brave homme de +père revenait à l'Espagne et à ses souvenirs du siège de Figuières. + +Si je vous disais, commençait-il, qu'étant là-bas en Catalogne, et +faisant partie de l'armée, je trouvai le moyen, au fort de la +Révolution, de venir de l'Espagne, malgré la guerre et malgré tout, +passer avec les miens les fêtes de Noël! Voici, ma foi de Dieu, +comment s'arrangea la chose: + +"Au pied du Canigou, qui est une grande montagne entre Perpignan et +Figuières, nous tournions, retournions depuis passablement de temps, +en bataillant, à toi, à moi, contre les troupes espagnoles. Aïe! que +de morts, que de blessés et de souffrances et de misères! Il faut +l'avoir vu, pour savoir cela. De plus, au camp, -- c'était en +décembre, -- il y avait manque de tout; et les mulets et les chevaux, +à défaut de pâture, rongeaient, hélas! les roues des fourgons et des +affûts. + +"Or, ne voilà-t-il pas qu'en rôdant, moi, au fond d'une gorge, du +côté de la mer, je vais découvrir un arbre d'oranges, qui étaient +rousses comme l'or! + +"-- Ha! dis-je au propriétaire, à n'importe quel prix, vous allez me +les vendre. + +"Et, les ayant achetées, je m'en reviens de suite au camp et, tout +droit à la tente du capitaine Perrin (qui était de Cabanes), je vais +avec mon panier et je lui dis: + +"-- Capitaine, je vous apporte quelques oranges... + +"-- Mais où as-tu pris !ça? + +"-- Où j'ai pu, capitaine. + +"-- Oh! luron, tu ne saurais me faire plus de plaisir... Aussi, +demande-moi, vois-tu, ce que tu voudras, et tu l'obtiendras ou je ne +pourrai. + +"-- Je voudrais bien, lui fis-je alors, avant qu'un boulet de canon +me coupe en deux, comme tant d'autres, aller, encore une fois, "poser +le bûche de Noël" en Provence, dans ma famille. + +"-- Rien de plus simple, me fit-il; tiens, passe l'écritoire. + +Et mon capitaine Perrin (que Dieu, en paradis, l'ait renfermé, cher +homme) sur un papier, que j'ai encore, me griffonna ce que je vais +dire: + + _"Armée des Pyrenées-Orientales. + +"Nous Perrin, capitaine aux transports militaires, donnons congé au +citoyen François Mistral, brave soldat républicain, âgé de vingt-deux +ans, taille de cinq pieds six pouces, nez ordinaire, bouche idem, +menton rond, front moyen, visage ovale, de s'en aller dans son pays, +par toute la République, et au diable, si bon lui semble._ + +"Et voilà, mes amis, que j'arrive à Maillane, la belle veille de +Noël, et vous pouvez penser l'ahurissement de tous, les embrassades +et les fêtes. Mais, le lendemain, le maire (je vous tairai le nom de +ce fanfaron braillard, car ses enfants sont encore vivants) me fait +venir à la commune et m'interpelle comme ceci: + +"-- Au nom de la loi, citoyen, comment va que tu as quitté l'armée? + +"-- Cela va, répondis-je, qu'il ma pris fantaisie de venir, cette +année, "poser la bûche" à Maillane. + +"-- Ah oui? En ce cas-là, tu iras, citoyen, t'expliquer au tribunal +du district, à Tarascon. + +"-- Et, tel que je vous le dis, je me laissai conduire par deux +gardes nationaux, devant les juges du district. Ceux-ci, trois faces +rogues, avec le bonnet rouge et des barbes jusque-là: + +"-- Citoyen, me firent-ils en roulant de gros yeux, comment ça se +fait-il que tu aies déserté? + +"Aussitôt, de ma poche ayant tiré mon passeport: + +"-- Tenez, lisez, leur dis-je. + +"Ah! mes amis de Dieu, dès avoir lu, ils se dressent en me secouant +la main: + +"-- Bon citoyen, bon citoyen! me crièrent-ils. Va, va, avec des +papiers pareils, tu peux l'envoyer coucher, le maire de Maillane. + +"Et après le Jour de l'An, j'aurais pu rester, n'est-ce pas? Mais il +y avait le devoir et je m'en retournai rejoindre." + +Voilà, lecteur, au naturel, la portraiture de famille, d'intérieur +patriarcal et de noblesse et de simplicité, que je tenais à te +montrer. + +Au Jour de l'An, -- nous clôturerons par cet autre souvenir, -- une +foule d'enfants, de vieillards, de femmes, de filles, venaient, de +grand matin, nous saluer comme ceci: + +_Bonjour, nous vous souhaitons à tous la bonne année, +Maîtresse, maître, accompagnée +D'autant que le bon Dieu voudra._ + +-- Allons, nous vous la souhaitons bonne, répondaient mon père et ma +mère en donnant à chacun, bonnement, sous forme d'étrennes, une +couple de pains longs et de miches rebondies. + +Par tradition, dans notre maison, comme dans plusieurs autres, on +distribuait ainsi, au nouvel an, deux fournées de pain aux pauvres +gens du village. + +_Vivrais-je cent ans, +Cent ans, je cuirai, +Cent ans, je donnerai aux pauvres._ + +Cette formule, tous les soirs revenait dans la prière que mon père +faisait avant d'aller au lit. Et aussi, à ses obsèques, les pauvres +gens, avec raison, purent dire, en le plaignant: + +_-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges dans le ciel +l'accompagnaient. Amen!_ + +CHAPTER III + +LES ROIS MAGES + +A la rencontre des Rois. -- La crèche. -- Les sornettes +maternelles. -- Dame Renaude. -- Les hantises de la nuit. -- Le +cheval de Cambaud. -- Les Sorciers. -- Les Matagots. --L'Esprit +Fantastique. + +-- C'est demain la fête des Rois; si vous voulez les voir arriver, +allez vite, petits, à leur rencontre, et portez-leur quelques +offrandes. + +Voilà, de notre temps, la veille du jour des Rois, ce que nous +disaient nos mères. + +Et en avant! Toute la marmaille, les enfants du village, nous +partions enthousiastes au-devant des Rois Mages, qui venaient à +Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite, pour +adorer l'Enfant Jésus. + +-- Où allez-vous, petits? + +-- Nous allons au-devant des Rois. + +Et ainsi, tous ensemble, mioches ébouriffés et blondines fillettes, +en béguins et petits sabots, nous partions sur le Chemin d'Arles, le +coeur tressailli de joie, les yeux pleins de visions, et nous +portions à la main, comme on nous l'avait dit, des galettes pour les +Rois, des figues sèches pour les pages, avec du foin pour les +chameaux. + + _Jours croissants, + Jours cuisants._ + +La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid. Le soleil +descendait, blafard, devers le Rhône. Les ruisseaux étaient gelés. +L'herbe des bords était brouie. Des saules défeuillés, les branches +rougeoyaient. Le rouge-gorge, le troglodyte, sautillaient, +frémissants, familiers, de branche en branche... Et l'on ne voyait +personne aux champs, à part quelque pauvre veuve qui rechargeait sur +la tête son tablier plein de bois sec, ou quelque vieux dépenaillé +qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte. + +-- Où allez-vous si tard, petits? + +-- Nous allons au-devant des Rois! + +Et la tête en arrière, fiers comme jeune coqs, en riant, en chantant, +en courant à cloche-pied ou en faisant des glissades, nous allions +devant nous sur le chemin blanchâtre, balayé par le vent. + +Puis, le jour déclinait. Le clocher de Maillane disparaissait +derrière les arbres, derrière les grands cyprès aux pointes noires; +et la campagne, vaste et nue, s'épandait au lointain... Nous +portions nos regards si loin que nous pouvions, à perte de vue, mais +en vain! Rien ne se montrait à nous, hormis quelque faisceau +d'épines emporté dans les chaumes par le vent. Comme les soirs +d'hiver et de janvier, tout était triste, souffreteux et muet. + +Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui, plié dans sa +cape, venait de faire paître ses brebis. + +-- Mais où allez-vous, enfants si tard? + +-- Nous allons au-devant des Rois... Ne pourriez-vous pas nous dire +s'ils sont encore bien loin? + +-- Ah! oui, les Rois? c'est vrai... Ils sont là derrière qui +viennent; vous allez bientôt les voir. + +Et de courir, et de courir, à la rencontre des Rois avec nos gâteaux, +nos petites galettes, et les poignées de foin pour les chameaux. + +Puis, le jour défaillait. Le soleil, obstrué par un nuage énorme, +s'évanouissait peu à peu. Les babils folâtres calmaient un brin. La +bise fraîchissait et les plus courageux marchaient en retenant. + +Tout à coup: + +-- Les voilà! + +Un cri de joie folle partait de toutes les bouches... et la +magnificence de la pompe royale éblouissait nos yeux. Un +rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides, fastueuses, +enflammait, embrasait la zone du couchant; de gros lambeaux de +pourpre flamboyaient; et d'or et de rubis, une demi-couronne, dardant +un cercle de long rayons au ciel, illuminait l'horizon. + +-- Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs manteaux! +voyez leurs drapeaux! et leur cavalerie et les chameaux qui viennent! + +Et nous demeurions ébaubis... Mais bientôt cette splendeur, mais +bientôt cette gloire, dernière échappée du soleil couchant, se +fondait, s'éteignait peu à peu dans les nues; et, penauds, bouche +béante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout seuls: + +-- Où ont passé les Rois? + +-- Derrière la montagne. + +La chevêche miaulait. La peur nous saisissait; et, dans le +crépuscule, nous retournions confus, en grignotant les gâteaux, les +galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois. + +Et quand nous arrivions, ensuite, à nos maisons: + +-- Eh bien! les avez-vous vu? nos mères nous disaient. + +-- Non, ils ont passé en delà, de l'autre côté de la montagne. + +-- Mais quel chemin avez-vous pris? + +-- Le Chemin Arlatan... + +-- Ah! mes pauvres agneaux! Les Rois ne viennent pas de là. C'est +du Levant qu'ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le vieux +Chemin de Rome... Ah! comme c'était beau, si vous aviez vu, si vous +aviez vu, lorsqu'ils sont entrés dans Maillane! Les tambours, les +trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon Dieu!... +Maintenant, ils sont à l'église, où ils font leur adoration. Après +souper, vous irez les voir. + +Nous soupions vite, -- moi, chez ma mère-grand Nanan; puis, nous +courions à l'église... Et, dans l'église pleine, dès notre entrée, +l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, entamait, +lentement, puis déployait, formidable, le superbe noël: + +_Ce matin, +J'ai rencontré le train +De trois grands Rois qui allaient en voyage, +Ce matin, +J'ai rencontré le train +De trois grands Rois dessus le grand chemin._ + +Nous autres, affolés, nous nous faufilions, entre les jupons des +femmes, jusques à la chapelle de la Nativité, et là, suspendue sur +l'autel, nous voyions la Belle Étoile! nous voyions les trois Rois +Mages, en manteaux rouge, jaune, et bleu, qui saluaient l'Enfant +Jésus: le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi Melchior avec son +encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe! Nous +admirions les charmants pages portant la queue de leurs manteaux +traînants; puis, les chameaux bossus qui élevaient la tête sur l'âne +et le boeuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout autour, sur +une petite montagne en papier barbouillé, les bergers, les bergères, +qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes; le +meunier, chargé d'un sac de farine; la bonne vieille qui filait; +l'ébahi qui admirait; le gagne-petit qui remoulait; l'hôtelier ahuri +qui ouvrait sa fenêtre, et, bref, tous les _santons_ qui figurent à +la Crèche. Mais c'était le _Roi Maure_ que nous regardions le plus. + +Maintes fois, depuis lors, il m'est arrivé, quand viennent les Rois, +d'aller me promener, à la chute du jour, dans le Chemin d'Arles. Le +rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des haies +d'aubépine. Toujours quelque pauvre vieux y cherche, comme jadis, +des escargots dans l'herbe et la chevêche toujours y miaule; mais, +dans les nuées du couchant, je n'y vois plus la gloire, ni la +couronne des vieux Rois. + +-- Où ont passé les Rois? + +-- Derrière la montagne. + +Hélas! mélancolie, tristesse des choses vues, autrefois dans la +jeunesse! Si grand, si beau que fût le paysage connu, quand nous +voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y manque +toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose! + +_Oh! vers les plaines de froment +Laissez-moi me perdre pensif, +Dans les grands blés pleins de ponceaux +Où, petit gars, je me perdais! +Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe, +En récitant son angélus; +Et, chantantes, les alouettes, +Moi, je les suis dans le soleil... +Ah! pauvre mère, beau coeur aimant, +Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!_ + +(Iles d'Or). + +Qui me rendra le délice, le bonheur idéal de mon âme ignorante, +quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux chansons, +aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma mère en filant, +cependant que j'étais blotti sur ses genoux, me disait, me chantait, +en douce langue de Provence: le _Pater des Calendes, Marie-Madeleine +la Pauvre Pécheresse_, le _Mousse de Marseille_, la _Porcheronne_, le +_Mauvais Riche_, et tant d'autres récits, légendes et croyances de +notre race provençale, qui bercèrent mon jeune âge d'un balancement +de rêves et de poésie émue! Après le lait que m'avait donné son +sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel des +traditions et du bon Dieu. + +Aujourd'hui, avec l'étroitesse du système brutal qui ne veut plus +tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts angéliques de +l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui fait +les saints et les héros, les poètes et les artistes, -- aujourd'hui, +dès que l'enfant naît, avec la science nue et crue on lui dessèche +coeur et âme... Eh! pauvres lunatiques! avec l'âge et l'école, +surtout l'école de la vie vécue, on ne l'apprend que trop tôt, la +réalité mesquine et la désillusion analytique, scientifique, de tout +ce qui nous enchanta. + +Si, à vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend pour une belle +fille rayonnante de jeunesse, quelque fâcheux anatomiste venait nous +tenir ce propos: + +-- Veux-tu savoir le vrai de cette créature qui a tant d'attrait pour +toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette! + +Ne croyez-vous pas qu'à l'instant nous l'enverrions faire paître? + +Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de vérité autant +vaudrait, ma foi, retourner au moyen âge qui, partant du contraire de +la science moderne, en était arrivé au même résultat, en représentant +la vie par la Danse macabre. + +Bref, pour donner idée des imaginations, hantises, peurs et spectres +qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en scène +quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la vieille +Renaude, et m'est avis qu'à ce sujet ce morceau-là viendra à point. + +La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant sa +maisonnette. Elle est flétrie, ratatinée et ridée, la pauvre femme, +comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les mouches qui +se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et puis +sommeille. + +-- Eh bien! tante Renaude, par là, au bon soleil, vous faites un +petit somme? + +-- Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis là, à dire vrai, sans +dormir ni veiller... Je rêvasse, je dis des patenôtres. Mais, puis en +priant Dieu, on finit par s'assoupir... Oh! la mauvaise chose, quand +on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux chiens. + +-- Vous attraperez un rhume, à ce grand soleil-là, avec la +réverbération. + +-- Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis sèche, +hélas! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne fournirais +pas, peut-être, une maille d'huile. + +-- A votre place, moi, je m'en irais un peu voir les commères de +votre âge, tout doucement. Cela vous ferait passer le temps. + +-- Allons donc, bonne gens! Les commères de mon âge? bientôt il n'en +restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre Geneviève +sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote; Catherine +du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de mes +peines à moi: autant vaut demeurer seule. + +-- Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec les +lavandières. + +-- Allons donc, les lavandières! des péronnelles, qui, tout le jour, +frappent à tort et à travers sur les uns et sur les autres. Elles ne +disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout le +monde; puis, elles rient comme des niaises. Quelque jour, le bon Dieu +les punira par un exemple... Oh! non, non, ce n'est pas comme de +notre temps. + +-- Et de quoi parliez-vous, dans votre temps? + +-- dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes, des +sornettes, que l'on se délectait d'entendre: la _Bête des Sept Têtes, +Jean Cherche-la-Peur,_ le _Grand Corps sans Ame..._ + +Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou quatre +veillées. + +"A cette époque-là, on filait de l'étai, du chanvre. L'hiver, après +souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous réunissions +dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral qui +soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien au +chaud, nous nous accroupissions sur la litière des brebis; et, +pendant que les hommes étaient en train de traire ou de pâturer les +bêtes, et que les beaux agneaux agenouillés cognaient sur le pis de +leurs mères en remuant la queue, nous, les femmes, comme je vous le +dis, en tournant nos fuseaux nous écoutions ou disions des contes. + +"Mais je ne sais comment ça va; on parlait, en ce temps, d'une foule +de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que bien des +personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes dignes de +foi, assuraient avoir vues. + +"Tenez, ma tante Mïan, la femme du Chaisier, dont les petits-fils +habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser du +bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on aurait +dite apprivoisée. Ma tante se courba pour lui envoyer la main... +Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu plus +loin picorer dans le gazon. Mïan, avec précaution, s'approcha encore +de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper. Mais, +tout en lui disant: "_Petite, tite, tite!_", dès qu'elle croyait +l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus ardente, +la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-être une heure de +chemin. Puis comme le soleil était déjà couché, Mïan, prenant peur, +retourna chez elle. Or, il paraît qu'elle fit bien, car, si elle +avait voulu suivre, malgré la nuit, cette geline blanche, qui sait, +Vierge Marie, où elle l'aurait conduite! + +"On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient une +grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins qui +sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de vauriens, +qui venaient de faire la noce, aperçurent un cheval noir qui sortait +de l'égout de Cambaud. + +"-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que je saute +dessus. + +"Et le cheval se laissa monter. + +"-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi, je +vais l'enfourcher. + +"Et voilà qu’il l’enfourche aussi. + +"-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre jouvenceau. + +"Et celui-là grimpa aussi; et, à mesure qu’ils montaient, le cheval +noir s’allongeait, s’allongeait, s’allongeait, tellement que, ma foi, +douze de ces jeunes fous étaient à cheval déjà quand le treizième +s'écria : + +"-- Jésus! Marie! grand saint Joseph! je crois qu’il’ y a encore une +place! + +"Mais, à ces mots, l’animal disparut et nos douze bambocheurs se +retrouvèrent penauds, tous debout sur leurs jambes... Heureusement, +heureusement pour eux! car, si le beau dernier n’avait pas crié : +"Jésus! Marie! grand saint Joseph!" la malebête, assurément, les +emportait tous au diable. + +"Savez-vous de quoi l’on parlait encore? D’une espèce de gens qui +allaient, à minuit, faire le branle dans les landes, puis buvaient +tour à tour à la Tasse d’Argent. On les appelait: sorciers ou +_mascs_, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque pays. J’en +ai même connu plusieurs, —- que je ne nommerai pas, à cause de leurs +enfants. Bref, à ce qu’il paraît, c’étaient de mauvaises gens, car, +une fois, mon grand-père, qui était pâtre là-bas au Grès, en passant +dans la nuit, derrière le Mas des Prêtres, voulut regarder par la +barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de ce +vieux Mas abandonné, des hommes qui jouaient à la paume avec des +enfants, de petits enfants tout nus qu’ils avaient pris dans le +berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains en +mains! Cela fait frémir. + +"Mais quoi! n’y avait-il pas aussi des chats sorciers? + +Oui, il y avait des chats noirs qu’on appelait _mutagots_ et qui +faisaient venir l’argent dans les maisons où ils restaient... Tu as +connu, n’est-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant d’écus +lorsqu’elle trépassa? Eh bien! elle avait un chat noir, auquel, à +tous ses repas, elle jetait sous la table sa première bouchée. + +"J’ai toujours ouï dire qu’un soir, à la veillée, mon pauvre oncle +Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une espèce +de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser à mal, lui lance +un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit à notre oncle, +avec un mauvais regard : + +"-— _Tu as touché Robert_! + +"Quelles singulières choses! Aujourd’hui, tout cela a l’air de +songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait bien +qu’il y eût quelque chose, puisque tous en avaient peur. + +"Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d’autres, de ces êtres +étranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la Chauche-Vieille, +qui, la nuit, s’accroupissait 1à sur votre poitrine et vous ôtait le +souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y avait le +Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que sais-je, +moi?... + +"Mais tiens,je l’oubliais : et l’Esprit Fantastique! Celui-là, on ne +peut pas dire qu’il n’ait pas existé : je l’ai entendu et vu. Il +hantait notre écurie. Feu mon père (devant Dieu soit-il!) une fois +sommeillait dans le grenier à foin. Tout à coup, il entend là-bas +ouvrir la porte. Il veut regarder d’une fente, une fente de la +fenêtre, et sais-tu ce qu’il voit? Il voit nos bêtes, le mulet, la +mule, l’âne, la jument et le petit poulain qui, fort bien couplés +ensemble, s’en allaient, sous la lune, boire à l’abreuvoir, tout +seuls. Mon père comprit vite, car il n’était pas neuf à pareille +hantise, que c’était le Fantastique qui les conduisait boire. Il se +recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il trouva +l’écurie ouverte à deux battants. + +"Ce qui attire le Fantastique dans les étables, c’est, dit-on, les +grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel qu’un enfant +d’un an, lorsqu’on agite le hochet. Mais il n’est pas méchant, il +s’en faut de beaucoup; il est capricieux et se plaît à faire des +niches. S’il est de bonne humeur, il vous étrillera vos bêtes, il +leur tresse la crinière, il leur met de la paille blanche, il nettoie +leur mangeoire... il est même à remarquer que, là où est le +Fantastique, il y a toujours une bête mieux portante que les autres, +parce que le farfadet l’a prise en grâce par caprice, et alors, dans +la nuit, il va et vient dans la crèche et lui soutire le foin des +autres. + +"Mais, par mégarde et par hasard, si, dans votre écurie, vous +dérangez quelque chose contre sa volonté, aïe, aïe, aïe! la nuit +suivante, il fait un sabbat de malédiction. Il embrouille la queue +des bêtes, il leur entortille les pieds dans leurs chevêtres et +licous; il renverse, patatras! l’étagère des colliers; il remue, dans +la cuisine, la poêle et la crémaillère; enfin, il tarabuste de toutes +les manières... Tellement qu’une fois, mon père, ennuyé de tout ce +vacarme, dit: + +"-— Il faut en finir! + +"Il prend, à cette fin, un picotin de vesces, monte au fenil, +éparpille la menue graine dans le foin et dans la paille et crie au +Fantastique : + +"—- Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces graines de +pois gris. + +"Or, l’Esprit Fantastique, qui se complaît aux minuties et qui aime +que tout soit bien rangé en ordre, se mit, à ce qu’il paraît, à trier +les pois gris; et de vétiller, Dieu sait! car nous trouvâmes de +petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon père le +savait) ce travail méticuleux à la fin l’ennuya, et il détala du +fenil, et jamais nous ne le revîmes. + +"Si! car, pour achever, moi, je le vis encore une fois. Imagine-toi +qu’un jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du catéchisme. +Passant près d’un peuplier, j’entendis rire à la cime de l’arbre : je +lève la tête, je regarde, et tout en haut du peuplier, j’aperçois +l’Esprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me faisait +signe de grimper... Ah ! +je te demande un peu! Pas pour un cent d’oignons je n’y aurais +grimpé; je déguerpis comme une folle et depuis, ç’a été fini. + +"C’est égal, je t’assure que quand venait la nuit et qu’autour de la +lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de sortir! +Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous devînmes +grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors, à la +veillée, les garçons nous criaient : + +"-— Allons, venez, les filles! Nous ferons, à la lune, un tour de +farandole. + +"-— Pas si sottes! répondions-nous. Si nous allions rencontrer +l’Esprit Fantastique ou la Poule Blanche... + +"-— Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc pas que ce +sont là des contes de mère-grand l’aveugle! N’ayez pas peur, venez, +nous vous tiendrons compagnie. + +"Et c’est ainsi que nous sortîmes et, peu à peu, ma foi, en causant +avec les gars, —- les garçons de cet âge, tu sais, n’ont pas de bon +sens, ils ne disent que des bêtises et vous font rire par foroe, —- +peu à peu, peu à peu, nous n’eûmes plus de peur... Et depuis lors, te +dis-je, je n’ai plus ouï parler de ces hantises de nuit. + +"Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez d’ouvrage pour nous +ôter l’ennui. Telle que tu me vois, j’ai eu, moi, onze enfants, que +j’ai tous menés à bien, et, sans compter les miens, j’en ai nourri +quatorze! + +"Ah! va, quand on n’est pas riche et qu’on a tant de marmaille, qu’il +faut emmailloter, bercer, allaiter, ébréner, c’est un joli son de +musette!" + +-- Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne. + +-- Oh! à présent, nous sommes mûrs; il viendra nous cueillir quand il +voudra. + +Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches; et, +abaissant la tête, elle se reblottit tranquille pour boire son +soleil. + +CHAPITRE IV + +L’ÉCOLE BUISSONNIÈRE + +Vagabondage par les champs. — Les bestioles du bon Dieu. — La vieille +de Papeligosse. -- Les bohémiens. — Le tonneau du loup : rêve. + +Vers les huit ans, et pas plus tôt, —- avec mon sachet bleu pour y +porter mon livre, mon cahier et mon goûter, —- on m’envoya à +l’éco1e..., pas plus tôt, Dieu merci! Car, en ce qui a trait à mon +développement intime et naturel, à l’éducation et trempe de ma jeune +âme de poète, j’en ai plus appris, bien sûr, dans les sauts et +gambades de mon enfance populaire que dans le rabâchage de tous les +rudiments. + +De notre temps, le rêve de tous les polissons qui allions à l’école +était de faire un _plantié_. Celui qui en avait fait un était regardé +par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un luron +fieffé! + +Un _plantié_ désigne, en Provence, l’escapade que fait l’enfant loin +de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir où +il va. Les petits Provençaux font cette école buissonnière lorsque, +après quelque faute, quelque grave méfait, quelque désobéissance, ils +redoutent, pour leur rentrée au logis, quelque bonne rossée. + +Donc, sitôt pressentir ce qui leur pend à l’oreille, mes péteux +_plantent_ là l’école et père et mère; advienne que pourra, ils +partent à l’aventure et vive la liberté! + +C’est chose délicieuse, incomparable, à cet âge, de se sentir maître +absolu, la bride sur le cou, d’aller partout où l’on veut et en avant +dans les garrigues! et en avant aux marécages! et en avant par la +montagne! + +Seulement, puis vient la faim. Si c’est un _plantié_ d’été, encore +c’est pain bénit. Il y a les carrés de fèves, les jardins avec leurs +pommes, leurs poires et leurs pêches, les arbres de cerises, qui vous +prennent par l’oeil, les figuiers qui vous offrent leurs figues bien +mûries, et les melons ventrus qui vous crient : "Mangez-moi" Et puis, +les belles vignes, les ceps aux grappes d’or, ha! il me semble les +voir ! + +Mais si c’est un _plantié_ d’hiver, il faut alors s’industrier... +Parbleu, il est de petits drôles qui, passant par les fermes où ils +ne sont pas connus, demandent l’hospitalité. Puis, s’ils peuvent, les +fripons volent les oeufs aux poulaillers et même les nichets, qu’ils +boivent tout crus, avale! + +Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont délaissé l’école et +la famille, non tant par cagnardise que par soif d’indépendance ou +pour quelque injustice qui les a blessés au coeur, ceux-là fuient +l’homme et son habitation. Ils passent le jour, couchés dans les +blés, dans les fossés, dans les champs de mil, sous les ponts ou dans +les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien dans les +tas de foin. Vienne faim, ils mangent des mûres (celles des haies, +celles des chaumes), des prunelles, des amandes qu’on oublia sur +l’arbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le fruit de +l’orme (qu’ils appellent du _pain blanc_), des oignons remontés, des +poires d’étranguillon, des faînes, et, s’il le faut, des glands. Tout +le jour n’est qu’un jeu, tous les sauts sont des cabrioles... +Qu’est-il besoin de camarades? Toutes les bêtes et bestioles là vous +tiennent compagnie; vous comprenez ce qu’elles font, ce qu’elles +disent, ce qu’elles pensent, et il semble qu’elles comprennent tout +ce que vous leur dites. + +Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous la +froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la lâchez +avec une paille dans l’anus. + +Ou, couchés le long d’un talus, voilà une bête-à-Dieu qui vous grimpe +sur le doigt? Vous lui chantez aussitôt : + + _Coccinelle, vole! + Va-t’en à l’école. + Prends donc tes matines, + Va à la doctrine..._ + +Et la bête-à-Dieu déployant ses ailes, vous dit en s’envolant : + +-— Vas-y toi-même, à l’école. J’en sais assez pour moi. +Une mante religieuse, agenouillée, vous regarde-t-elle? +Vous l’interrogez ainsi : + + _Mante, toi qui sais tout, + Où est le loup?_ + +L’insecte étend la patte et vous montre la montagne. + +Vous découvrez un lézard qui se chauffe au soleil? Vous lui adressez +ces paroles : + +_Lézard, lézard, +Défends-moi des serpents : +Quand tu passeras vers ma maison +Je te donnerai un grain de sel._ + +-— A ta maison, que n’y retournes-tu? a l’air de dire le finaud. + +Et psitt, il s’enfuit dans son trou. + +Enfin, si vous voyez un limaçon, voici la formule : + +_Colimaçon borgne, +Montre-moi tes cornes, +Ou j’appelle le forgeron +Pour qu’il te brise ta maison._ + +Et encore la maison, et toujours la maison, où l’esprit revient sans +cesse, tellement qu’à la fin, quand vous avez gâté assez de nids, -— +et de culottes, -— quand vous avez avec de l’orge, fait assez de +chalumeaux et assez décortiqué de brindilles de saule pour fabriquer +des sifflets, et qu’avec des pommes vertes ou tout autre fruit suret +vous avez agacé vos dents, aïe! la nostalgie vous prend, le coeur +vous devient gros -— et vous rentrez, la tête basse. + +Moi, comme les copains, en provençal de race que j’étais ou devais +être (ne vous en étonnez pas), au bout de trois mois à peine que +j’étais à l’école, je fis aussi mon _plantié_. Et en voici le motif : + +Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous prétexte d’aller couper +de l’herbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le jour) +venaient m’attendre à mon départ pour l’école de Maillane et me +disaient : + +-- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire à l’école, pour rester tout +le jour entre quatre murs! pour être mis en pénitence! pour avoir sur +les doigts, puis, des coups de férule! Viens jouer avec nous... + +Hélas I l’eau claire riait dans les ruisseaux; là-haut, chantaient +les alouettes; les bleuets, les glaïeuls, les coquelicots, les +nielles, fleurissaient au soleil dans les blés verdoyants... + +Et je disais : + +-- L’école, eh bien! tu iras demain. + +Et, alors, dans les cours d’eau, avec culottes retroussées, houp! on +allait "guéer". Nous barbotions, nous pataugions, nous pêchions des +têtards, nous faisions des pâtés, pif! paf! +avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir jusqu’à +mi-jambes (pour se faire des bottes). Et après, dans la poussière de +quelque chemin creux, vite! à bride abattue : + + _Les soldats s’en vont! + A la guerre ils vont, + Et ra-pa-ta-plan, + Garez-vous devant!_ + +Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi n’étaient pas nos +cousins! Sans compter qu’avec le pain et la pitance de mon bissac, on +faisait sur l’herbe, ensuite, un beau petit goûter... Mais il faut +que tout finisse! + +Voici qu’un jour mon père, que le maître d’école avait dû prévenir, +me dit : + +-— Écoute, Frédéric, s’il t’arrive encore une fois de manquer l’école +pour aller patauger dans les fossés, vois, rappelle-toi ceci : je te +brise une verge de saule sur le dos... + +Trois jours après, par étourderie, je manquai encore la classe et je +retournai "guéer". + +M’avait-il épié, ou est-ce le hasard qui l’amena? Voilà que, sans +culotte, pendant qu’avec les autres polissons habituels nous +gambadions encore dans l’eau, soudain, à trente pas de moi, je vois +apparaître mon père. Mon sang ne fit qu’un tour. + +Mon père s’arrêta et me cria : + +-— Cela va bien... Tu sais ce que je t’ai promis? Va, je t’attends ce +soir. + +Rien de plus, et il s’en alla. + +Mon seigneur père, bon comme le pain bénit, ne m’avait jamais donné +une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et je le +craignais comme le feu. + +"Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton père te tue... Sûrement, +il doit être allé préparer la verge." + +Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts, me +chantaient par-dessus : — +-- Aïe! aïe! aïe! la raclée; aïe! aïe! aïe! sur ta peau! + +"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut déguerpir et +faire un _plantié_." + +Et je partis. Je pris, autant qu’il me souvient, un chemin qui +conduisait, là-haut, vers la Crau d’Eyragues. Mais, en ce temps, +pauvre petit, savais-je bien où j’allais? Et aussi, lorsque j’eus +cheminé peut-être une heure ou une heure et demie, il me parut, à +dire vrai, que j’étais dans l’Amérique. + +Le soleil commençait à baisser vers son couchant; j’étais las, +j’avais peur... + +"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, où vas-tu souper? Il +faut aller demander l’hospitalité dans quelque ferme." + +Et, m’écartant de la route, doucement je me dirigeai vers un petit +Mas blanc, qui m’avait l’air tout avenant, avec son toit à porcs, sa +fosse à fumier, son puits, sa treille, le tout abrité du mistral par +une haie de cyprès. + +Timide, je m’avançais sur le pas de la porte et je vis une vieille +qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal peignée. Pour +manger ce qu’elle touchait, il eût fallu avoir bien faim. La vieille +avait décroché la marmite de la crémaillère, l’avait posée par terre +au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se grattant, +avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement, elle +épandait sur les lèches de pain moisi. + +-— Eh bien! mère-grand, vous trempez la soupe? + +—- Oui, me répondit-elle... Et d’où sors-tu, petit? + +-— Je suis de Maillane, lui dis-je; j’ai fait une escapade et je +viens vous demander... l’hospitalité. + +-— En ce cas, me répliqua la vilaine vieille d’un ton grognon, +assieds-toi sur l’escalier pour ne pas user mes chaises. + +Et je me pelotonnai sur la première marche. + +-— Ma grand, comment s’appelle ce pays? + +-— Papeligosse. + +-— Papeligosse! + +Vous savez que, lorsqu’on parle aux enfants d’un pays lointain, les +gens, pour badiner, disent, parfois : _Papeligosse_. Jugez donc, à +cet âge-là, moi je croyais à Papeligosse, à Zibe-Zoube, à Gafe-1’Ase +et autres pays fantastiques, comme à mon saint pater. Et aussi, à +peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de chez +moi, la sueur froide me vint dans le dos. + +-— Ah çà! me fit la vieille, quand elle eut fini sa besogne, à +présent ce n’est pas le tout, petit : en ce pays-ci, les paresseux ne +mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il faut +la gagner. + +-— Bien volontiers... Et que faut-il faire? + +-— Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de l’escalier +et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon ami, +aura sa part du bon potage... et l’autre mangera des yeux. + +-— Je veux bien. + +Sans compter que j’étais fier, ma foi, de gagner mon souper, surtout +en m’amusant. Je pensais : + +"Ça ira bien mal, si la vieille éclopée saute plus loin que toi." + +Et les pieds joints, aussitôt dit, nous nous plaçons au pied de +l’escalier —- qui, dans les Mas, comme vous savez, se trouve en face +de la porte, tout près du seuil. + +-— Et je dis : un, cria la vieille en balançant les bras pour prendre +élan. + +-— Et je dis : deux. + +-— Et je dis: trois! + +Moi, je m’élance de toutes mes forces et je franchis le seuil. Mais +la vieille coquine, qui n’avait fait que le semblant, ferme aussitôt +la porte, pousse vite le verrou et me crie : + +-— Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent être en peine, +va! + +Je restai sot, pauvret, comme un panier percé... Et, maintenant, où +faut-il aller? A la maison? Je n’y serais pas retourné pour un +empire, car je voyais, me semblait-il, à la main de mon père, la +verge menaçante. Et puis, il était presque nuit et je ne me rappelais +plus le chemin qu’il fallait prendre. + +-— A la garde de Dieu! + +Derrière le Mas, était un sentier qui, entre deux hauts talus, +montait vers la colline. Je m’y engage à tout hasard; et marche, +petit Frédéric. + +Après avoir monté, descendu tant et plus, j’étais rendu de fatigue... +Pensez-vous? A cet âge, avec rien dans le ventre depuis midi. Enfin, +je vais découvrir, dans une vigne inculte, une chaumière délabrée. Il +devait, autrefois, s’y être mis le feu, car les murs, pleins de +lézardes, étaient noircis par la fumée; ni portes ni fenêtres; et les +poutres, qui ne tenaient plus que d’un bout, traînaient, de l’autre, +sur le sol. Vous eussiez dit la tanière où niche le Cauchemar. + +Mais (comme on dit), par force, à Aix, on les pendait. Las, +défaillant, mort de sommeil, je grimpai et m’allongeai sur la plus +grosse des poutres... Et, dans un clin d’oeil. +J’étais endormi. + +Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi. Toujours +est-il qu’au milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir tout à coup +un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui +causaient et riaient. + +"Songes-tu? me disais-je en moi-même, dans mon sommeil, songes-tu ou +est-ce réel?" + +Mais ce pesant bien-être, où l’assoupissement vous plonge, m’enlevait +toute peur et je continuais tout doucement à dormir. + +Il faut croire qu’à la longue la fumée finit par me suffoquer; je +sursaute soudain et je jette un cri d’effroi... Oh! quand je ne suis +pas mort, mort d’épouvante, là, je ne mourrai jamais plus! + +Figurez-vous trois faces de bohèmes qui, tous les trois à la fois, se +retournèrent vers moi, avec des yeux, des yeux terribles... + +-— Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me tuez pas! + +Lors, les trois bohémiens, qui avaient eu, bien sûr, autant de peur +que moi, se prirent à rire et l’un d’eux me dit : + +-— C’est égal! tu peux te vanter, mauvais petit moutard, de nous +avoir fichu une belle venette! + +Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un peu +courage, et je sentis, en même temps, extrêmement agréable, une odeur +de rôti me monter dans les narines. + +Ils me firent descendre de mon perchoir, me demandèrent d’où j'étais, +de qui j'étais, comment je me trouvais là, que sais-je encore? + +Et rassuré, enfin, complètement, un des voleurs (c’étaient, en effet, +trois voleurs) : + +-— Puisque tu as fait un _plantié_, me dit-il, tu dois avoir faim... +Tiens, mords là. + +Et il me jeta, comme à un chien, une éclanche d’agneau saignante, à +moitié cuite. Alors, je m’aperçus seulement qu’ils venaient de faire +rôtir un jeune mouton, —- qu’ils devaient avoir dérobé, probablement, +à quelque pâtre. + +Aussitôt que nous eûmes, de cette façon, tous bien mangé, les trois +hommes se levèrent, ramassèrent leurs hardes, se parlèrent à voix +basse; puis, l’un d’eux : + +-- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne voulons +pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas où +nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est là. Quand +il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira, s’il +veut. + +-- Mettez-moi dans le tonneau, répondis-je d’un air soumis. + +J’étais encore bien content de m’en tirer à si bon marché. + +Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par hasard un +tonneau défoncé ou, sans doute à la vendange, les maîtres de la vigne +devaient faire cuver le moût. + +On m’attrape par le derrière et, paf! dans le tonneau. Me voilà donc +tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond d’une chaumière en +ruine! + +Je m’y blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout en +attendant l’aube, je priais à voix basse pour éloigner les mauvais +esprits. + +Mais figurez-vous que soudain j’entends, dans l’obscurité, quelque +chose qui rôdait, qui s’ébrouait, autour de ma tonne! + +Je retiens mon haleine comme si j’étais mort, en me recommandant à +Dieu et à la grande Sainte Vierge... Et j’entendais tourner et +retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis s’en aller, puis +revenir... Que diable est-ce là encore? Mon coeur battait et +bruissait comme une horloge. + +Pour en finir, le jour commençait à blanchir et le piétinement qui +m’effrayait s’étant éloigné un peu, je veux, tout doucement, épier +par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un petit +âne! Un loup énorme avec deux yeux qui brillaient comme deux +chandelles! + +Il était, parait-il, venu à l’odeur de l’agneau, et, n’ayant trouvé +que les os, ma tendre chair d’enfant et de chrétien lui faisait +envie. + +Et, chose singulière, une fois que je vis ce dont il s’agissait, +n’est-il pas vrai que mon sang se calma légèrement! J’avais tellement +craint quelque apparition nocturne que la vue du loup lui-même me +rendit du courage. + +--Ah çà! dis-je, ce n’est pas tout : si cette bête vient a +s’apercevoir que la tonne est défoncée, elle va sauter dedans et, +d’un coup de dent, elle t’étrangle... Si tu pouvais trouver quelque +stratagème... + +A un mouvement que je fis, le loup, qui l’entendit, revint d’un bond +vers le tonneau, et le voilà qui tourne autour et qui fouette les +douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par la +bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je l’empoigne des +deux mains. + +Le loup, comme s’il eût eu les cinq cents diables à ses trousses, +part, traînant le tonneau, à travers cultures, à travers cailloux, à +travers vignobles. Nous dûmes rouler ensemble toutes les montées et +descentes d’Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel. + +-- Aïe! mon Dieu! Jésus! Marie! Jésus, Marie, Joseph ! pleurais-je +ainsi, qui sait où le loup t’emportera! Et, si le tonneau s’effondre, +il te saignera, il te mangera... + +Mais, tout à coup, patatras! le tonneau se crève, la queue +m’échappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui galopait, et, +regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route qui +va de Maillane à Saint-Remy, à un quart d’heure de notre Mas. La +barrique, sans doute, avait frappé du ventre au parapet du pont et +s’y était rompue. + +Pas nécessaire de vous dire qu’avec de telles émotions la verge +paternelle ne me faisait plus guère peur. En courant comme si j’avais +encore le loup à ma poursuite, je m'en revins à la maison. + +Derrière le Mas, le long du chemin, mon père émottait un labour. Il +se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit : + +-- Ah! mon gaillard, cours vite auprès de ta mère qui pas dormi de la +nuit. + +Auprès de ma mère, je courus... + +Point par point, à mes parents, je racontai tout chaud mes belles +aventures. Mais, arrivé à l’histoire des voleurs, du tonneau ainsi +que du gros loup : + +-- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que c’est la peur qui +t’a fait rêver tout cela! + +Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstinément que rien +n’était plus vrain. Ce fut en vain Personne ne voulut y ajouter foi. + +CHAPITRE V + +A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET + +L’Abbaye en ruines. — M. Donnat. — La chapelle dorée. — La +Montagnette. — Frère Philippe. — La procession des bouteilles. — +Saint Antoine de Graveson. — Le pensionnat en débandade. -- Le +couvent des Prémontrés. + +Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me dévoyait par +trop et que je manquais l’école sans discontinuité pour aller tout le +jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils dirent +: + +-- Faut l’enfermer. + +Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs chargèrent un +petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes papiers, +et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle +recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le coeur +gros, accompagné de ma mère qui me consolait en route et du gros +chien de garde qu’on appelait le "Juif" pour un endroit nommé +Saint-Michel-de-Frigolet. + +C’était un ancien monastère, situé dans la Montagnette, à. deux +heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane. Les +terres de Saint-Michel, à la Révolution, s’étaient vendues au détail +pour quelques assignats, et l’abbaye à l’abandon, dépouillée de ses +biens, inhabitée et solitaire, restait veuve, là-haut, au milieu d’un +désert, ouverte aux quatre vents et aux bêtes sauvages. Certains +contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les bergers, +lorsqu’il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans l’église. Les +joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de Maillane, +le Gelé de Barbentane, le Dangereux de Château-Renard, pour se garer +des gendarmes, y venaient en cachette, l’hiver, à minuit, tailler le +_vendôme_, et là, à la clarté de quelques chandelles pâles, pendant +que l’or roulait au mouvement des cartes, les jurons, les blasphèmes, +retentissaient sous les voûtes, à la place des psaumes qu’on y +entendait jadis. Puis, la partie achevée, les bambocheurs buvaient, +mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu’à l’aube. + +Vers 1832, quelques frères quêteurs étaient venus s’y établir. Ils +avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le +dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul ne +montait à leurs offices, car on n’avait pas foi en eux. Et comme, à +cette époque, la duchesse de Berry avait débarqué en Provence, pour y +soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me souvient +qu’on murmurait que ces frères marrons, sous leurs souquenilles +noires n’étaient que des miquelets, qui devaient cabaler pour quelque +intrigue louche. + +C’est à la suite de ces frères qu’un brave Cavaillonnais, appelé M. +Donnat, était venu fonder, au couvent de Saint-Michel, par lui acheté +à crédit, un pensionnat de garçons. + +C’était un vieux célibataire, au teint jaune et bistré, avec cheveux +plats, nez épaté, bouche grande et grosses dents, longue lévite noire +et les souliers bronzés. Très dévot, pauvre comme un rat d’église, il +avait trouvé un biais pour monter son école et ramasser des +pensionnaires sans un sou en bourse. + +Il allait, par exemple, à Graveson, à Tarascon, à Barbentane ou à +Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils. + +-- Je vous apprends, lui disait-il, que j’ai ouvert un pensionnat à +Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez là, à votre portée, une +excellente institution pour enseigner vos enfants et leur faire +passer leurs classes. + +-- Ho! monsieur, répondait le père de famille, cela est bon pour les +gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner tant +de lecture à nos gars... Ils en sauront toujours assez pour labourer +la terre. + +-- Voyez, faisait M. Donnat, rien n’est plus beau que l’instruction. +N’ayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an, tant de +_charges_ de blé, tant de _barraux_ de vin ou tant de _cannes_ +d’huile... ; puis, après, nous réglerons tout. + +Et le bon ménager envoyait ses petits à Saint-Michel-de-Frigolet. + +Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier, et il +lui tenait ce propos: + +-- Le joli gars que vous avez là! Et comme il a l’air éveillé! Vous +ne voudriez pas, peut-être, en faire un pileur de poivre? + +-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de même +un peu d’éducation; mais les collèges sont coûteux, et, quand on +n’est pas riche... + +-- Est-ce besoin de collèges? faisait M. Donnat. Amenez-le à ma +pension, là-haut, à Saint-Michel : nous lui apprendrons le latin et +nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous prendrons +_taille_ à la boutique... Vous aurez en moi un chaland de plus, un +bon chaland, je vous assure. + +Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils. + +Un autre jour, il passait devant la maison d’un menuisier, et +admettons qu’il aperçût un enfant tout pâlot, qui jouait près de sa +mère, dans la rigole de l’évier. + +-- Mais ce beau mignon, qu’a-t-il? demandait M. Donnat à la maman. Il +est bien blême? A-t-il les fièvres, ou mangerait-il de la cendres par +malice? + +-- Eh non! répliquait la femme, c’est la passion du jeu qui le fait +se chêmer. Le jeu, monsieur, lui ôte le manger et le boire. + +-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat, dans mon +institution, à Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon air, dans +une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et puis +l’enfant sera surveillé et fera ses études; et, ses études faites il +aura une place et n’aura jamais tant de peine comme en poussant le +rabot. + +-- Ah! monsieur, quand on est pauvre! + +-- Ne vous inquiétez pas de ça. Nous avons, par là-haut, je ne sais +combien de fenêtres et de portes à réparer... A votre mari, qui est +menuisier, je promets, moi, plus d’ouvrage que ce qu’il en pourra +faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension. + +Et voilà! Le mignon allait aussi à Saint-Michel; et ainsi du +bouclier, et du tailleur, et d’autres. Par ce moyen, M. Donnat avait +recueilli, dans son pensionnat, près de quarante enfants du +voisinage, et j’étais du nombre. Sur le tas, quelques-uns, tels que +moi, s’acquittaient en argent; mais les trois quarts payaient en +nature, en provisions, ou en denrées, ou en travail de leurs parents. +En un mot, M. Donnat, avant la République démocratique et sociale, +avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, résolu le problème de +la Banque d’Echange, —- qu’après lui, le fameux Proudhon, en 1848, +essaya vainement de faire prendre dans Paris. + +Un de ces écoliers me reste dans le souvenir. Je crois qu’il était de +Nîmes, et on l’appelait Agnel; doux, joli de visage, un air de jeune +fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens, à +nous, venaient fréquemment nous voir, et, pour nos goûters, nous +apportaient des friandises. Mais, Agnel, on eût dit qu’il n’avait pas +de parents, car il n’en parlait jamais, personne ne venait le voir, +et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une seule +fois arriva un gros monsieur qui lui parla en tête à tête, +mystérieux, hautain, pendant une demi-heure à peine. Puis, il s’en +alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu’Agnel était un +enfant d’une extraction supérieure, mais né du côté gauche et qu’on +faisait élever en cachette à Saint-Michel. Je ne l’ai jamais revu. + +Notre personnel enseignant se composait, d’abord, du maître, le bon +M. Donnat, lequel, lorsqu’il était présent, faisait les basses +classes (mais, la moitié du temps, il était en voyage, pour +grappiller des élèves); puis, de deux ou trois pauvres hères, anciens +séminaristes, qui avaient jeté le froc aux orties et qui étaient bien +contents d’être nourris, blanchis, et de tirer quelques écus; +ensuite, d’un prestolet, qu’on appelait M. Talon, pour nous dire la +messe; enfin, d’un petit bossu, nommé M. Lavagne, pour professeur de +musique. De plus, nous avions un nègre qui nous faisait la cuisine et +une Tarasconaise, d’une trentaine d’années, pour nous servir à table +et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le père, un +pauvre vieux coiffé d’un bonnet roux, qui allait avec son âne, +chercher les provisions, et la mère, une pauvre vieille, en coiffe +blanche de piqué, qui nous peignait quelquefois, lorsque c’était +nécessaire. + +Saint-Michel, en ce temps-là, était beaucoup moins important que ce +que, de nos jours, on l’a vu devenir. Il y avait simplement le +cloître des anciens moines Augustins, avec son petit préau, au milieu +du carré; au midi, le réfectoire, avec la salle du chapitre; puis, +l’église de Saint-Michel, +toute délabrée, avec des fresques sur les murs, représentant l’enfer, +ses flammes rouges, ses damnés et ses démons, armés de fourches, et +le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine et les +étables. + +Mais en dehors, à part ce corps de bâtisse, il y avait, au midi, une +chapelle à contreforts, dédiée à Notre-Dame-du-Remède, avec un porche +à la façade. De grosses touffes de lierre en recouvraient les murs +et, à l’intérieur, elle était toute revêtue de boiseries dorées qui +encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, où était représentée +la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d’Autriche, mère de Louis +XIV, l’avait fait décorer ainsi, en reconnaissance d’un voeu qu’elle +avait, dans le temps, fait à la Sainte Vierge, pour devenir mère d’un +fils. + +Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, à la Révolution, +de braves gens l’avaient sauvée en empilant sous le porche un grand +tas de fagots qui en cachaient la porte. C’est là que, le matin, —- +et tous les matins de l’an, -- a cinq heures l’été, à six heures +l’hiver, on nous menait à la messe; c’est là qu’avec une foi, une foi +vraiment angélique, il me souvient que je priais et que nous priions +tous. C’est là que, le dimanche, nous chantions messe et vêpres, en +tenant à la main nos livres d’Heures et nos Vespéraux, et c'est là +que les campagnards, aux jours de grandes fêtes, admiraient la voix +du petit Frédéric : car j’avais, à cet âge, une jolie voix claire +comme une voix de jeune fille, et, à l’Élévation, lorsqu’on chantait +des motets, c’est moi qui faisais le solo; et je me souviens d’un où +je me distinguais, paraît-il, spécialement, et où se trouvaient ces +mots : + + _O mystère incompréhensible! + Grand Dieu, vous n’êtes pas aimé_. + +Devant la petite chapelle, et autour du couvent, étaient quelques +micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous déchirions nos culottes +en allant, quand venait l’automne, cueillir les micocoules, +douceâtres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y avait aussi un +puits, creusé et taillé dans le roc, qui, par un égout souterrain, +laissait écouler son eau dans un bassin en contrebas et, de là, +arrosait un jardin potager. Sous le jardin, à l’entrée du vallon, un +bouquet de peupliers blancs égayait un peu le désert. + +Car c’était un vrai désert que ce plateau de Saint-Michel où l’on +nous avait mis en cage; et elle le disait bien; l’inscription qui +était sur la porte du couvent : + +"Voilà qu’en fuyant, je me suis éloigné et arrêté dans la solitude, +parce que, dans la cité, j’ai vu l’injustice et la contradiction. +J’aurai ici mon repos pour toujours, car c’est le lieu que j ‘ai +choisi pour habiter. » + +Le vieux couvent était bâti sur le plateau étroit d’un passage de +montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce qu’il +est remarquable que, partout où se trouvent des chapelles consacrées +à l’archange Michel, ce sont des endroits solitaires qui avaient dû +impressionner. + +Les mamelons d’alentour étaient couverts de thym, de romarin, +d’asphodèle, de buis, et de lavande. Quelques coins de vigne, qui +produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de Frigolet; +quelques lopins d’oliviers plantés dans les bas-fonds; quelques +allées d’amandiers, tortus, noirauds et rabougris, dans la +pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers sauvages. +C’était là, clairsemée, toute la végétation de ce massif de collines. +Le reste n’était que friche et roche concassée, mais qui sentait si +bon ! L’odeur de la montagne, dès qu’il faisait du soleil, nous +rendait ivres. + +Dans les collèges, d’ordinaire, les écoliers sont parqués dans de +grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, pour +courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, ou +même aux heures de la récréation, on nous lâchait tel qu’un troupeau +et en avant dans la montagne, jusqu’à ce que la cloche nous sonnât le +rappel. + +Aussi, au bout de quelque temps, nous étions devenus sauvages, ma +foi, autant qu’une nichée de lapins de garrigue. Et il n’y avait pas +danger que l’ennui nous gagnât. + +Une fois hors de l’étude, nous partions comme des perdreaux, à +travers les vallons et sur les mamelons. + +Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, les +ortolans chantaient : _tsi, tsi, bégu_! + +Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous allions +grappiller, soit les amandes oubliées, soit les raisins verts laissés +dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions des +champignons; nous tendions des pièges aux petits oiseaux; nous +cherchions dans les ravins les pétrifications qu’on nomme, dans le +pays, _pierres de saint Étienne_; nous furetions aux grottes pour +dénicher la Chèvre +d’Or; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous +dégringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous tenir de +vêtements ni de chaussures. + +Nous étions déguenillés comme une troupe de bohémiens. + +Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs noms +superbes en langue provençale, -- noms sonores et parlants où le +peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprimé son génie, -- +comme ils nous émerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, d’où l’on voyait +à l’horizon blanchir le littoral de la Méditerranée, au coucher du +soleil, nous allions, à la Saint-Jean, y allumer le feu de joie; la +Baume-de-l’Argent, où les faux monnayeurs avaient, jadis, battu +monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, où nous voyions gravée une sole +bovine, comme si un taureau y eût empreint sa ruade; et la +Roque-d’Acier, qui domine le Rhône, avec les barques et radeaux qui +passaient à côté : monuments éternels du pays et de sa langue, tout +embaumés de thym, de romarin et de lavande, tout illuminés d’or et +d’azur. O arômes! ô clartés! ô délices! ô mirage! ô paix de la nature +douce! Quels espaces de bonheur, de rêve paradisiaque, vous avez +ouverts sur ma vie d’enfant! + +L’hiver, ou lorsqu’il pleuvait, nous demeurions sous le cloître, nous +amusant à la marelle, à coupe-tête, au cheval fondu. Et dans l’église +du couvent, qui était, nous l’avons dit, complètement abandonnée, +nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des caveaux +béants, pleins de têtes de morts et d’ossements des anciens moines. + +Un jour d’hiver, la brise bramait dans les longs couloirs; c’était le +soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. Donnat, le +maître, nous gardait à l’étude, et l’on n’entendait que nos plumes +qui égratignaient le papier et, à travers les portes, le sifflement +du vent. + +Tout à coup, à l’extérieur, nous entendons une voix sourde, +sépulcrale, qui criait : — + +-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche! + +Tous, épouvantés, nous regardâmes le maître, et, pâle comme un mort, +M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus grands +de l’accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous sortîmes +tous après, en nous blottissant derrière. + +Avec la lune qui donnait, là-haut sur un rocher, en face du couvent, +nous vîmes alors une ombre, ou, plutôt, un géant en longue robe noire +et qui dans le vent disait : +-- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche. + +D’entendre et de voir cette apparition, nous étions tous là +tremblants. M. Donnat ne fit que dire à demi-voix : + +-- C’est frère Philippe. + +Et, sans lui répondre, il rentra au couvent, avec nous tous après, +qui le suivions en tournant la tête. Nous nous remîmes, fort +troublés, à notre étude. Mais, cette soirée-là, nous n’en sûmes pas +plus. + +Ce frère Philippe, nous l’apprîmes plus tard, faisait partie +paraît-il, de ces sortes d’ermites qui avaient occupé Saint-Michel +quelques années avant nous et qui, au clocher vide, avaient mis une +cloche. Puis, quand ils étaient partis, comme, on n’emporte pas cela +comme un grelot, la cloche était restée sur l’église, là-haut, et, +naturellement, M. Donnat l’avait gardée. + +Frère Philippe était un bonhomme qui s’était donné pour tâche de +remettre en état les ermitages en ruines qu’il y a, de-ci de-là, dans +les montagnes de Provence. Je l’ai rencontré quelquefois, longtemps +après, grand, maigre, un peu voûté et taciturne, avec sa soutane +rapiécée, son chapeau noir à larges bords, et portant sur l’épaule, +moitié devant, moitié derrière, un long bissac de toile bleue. + +Lorsqu’il avait dessein de restaurer ainsi quelque ermitage à +l’abandon, avec le produit de ses quêtes il le rachetait au +propriétaire, il en réparait les parois, il y suspendait une cloche. +Ensuite, ayant cherché et déniché quelque bon diable qui voulût se +faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et lui +se remettait, en faisant maigre chère, à quêter avec patience, pour +relever un autre ermitage. + +La dernière fois que je le vis, il en avait rétabli, me dit-il près +d’une trentaine. C'était à la gare d’Avignon où j’allais, comme lui, +prendre le train d’une heure et demie. Il faisait rudement chaud, et +le pauvre frère Philippe, qui avait, vers ce temps-là, près de +quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire, incliné +sous son sac, qui était presque plein de blé. + +-- Frère Philippe, frère Philippe, lui cria un grand gars cravaté et +ceinturé de rouge, vous pèse-t-il pas, le sac? Laissez que je le +porte un peu. + +Et le brave garçon chargea le sac du frère et le porta jusqu’à la +salle où l’on donne les billets. Or, ce jeune homme, que je +connaissais un peu, était un rouge de Barbentane, et, comme nos +démocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires, cela me +rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la popularité de +cet homme du bon Dieu. + +Frère Philippe, en dernier lieu, s’était retiré chez des moines qui +l’avaient hospitalisé. Mais comme le gouvernement, vers cette +époque-là, fit fermer les couvents, le pauvre vieux saint homme alla, +je crois, mourir à l’hôpital d’Avignon. + +Pour revenir à Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un certain +aumônier qu’on appelait M. Talon : petit abbé avignonnais, ragot, +ventru, avec un visage rubicond comme la gourde d’un mendiant. +L’archevêque d’Avignon lui avait ôté la confession parce qu’il +haussait trop le coude et nous l’avait envoyé pour s’en débarrasser. + +Or, à la Fête-Dieu, il se trouve qu’un jeudi, on nous avait conduits +à Boulbon, village voisin, pour aller à la procession, les grands +comme thuriféraires, les petits pour jeter des fleurs, et à M. Talon, +bien imprudemment, hélas! on fit les honneurs du dais. + +Au moment où les hommes, les femmes, les jeunes filles, déployaient +leurs théories dans les rues tapissées avec des draps de lit, au +moment où les confréries faisaient au soleil flotter leurs bannières, +que les choristes, vêtues de blanc, de leurs voix virginales +entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant le +Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et répandions nos +fleurs, voici que, tout à coup, une rumeur s’élève et que +voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme une +clochette, avec l’ostensoir aux mains, la cape d’or sur le dos, aïe! +tenait toute la rue. + +En dînant au presbytère, il avait bu, paraît-il, ou, peut-être, on +l’avait fait boire un peu plus qu’il ne faut de ce bon piot de +Frigolet qui tape si vite à la tête; et le malheureux, rouge de sa +honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout... Deux +clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre, le +prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors, M. +Talon, une fois devant l’autel, se mit à répéter : _Oremus, oremus, +oremus, et n’en put dire davantage. On l’emmena à deux dans la +sacristie. + +Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que cela +se passa dans une paroisse où la _dive bouteille_, comme au temps de +Bacchus, a conservé son rite. Près de Bouibon, vers la montagne, se +trouve une vieille chapelle dénommée Saint-Marcellin, et le premier +du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en portant +tous à la main une bouteille de vin. Le sexe n’y est pas admis, +attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne buvaient +que de l’eau; et, pour habituer les jeunes filles à ce régime, on +leur disait toujours -- et même on leur dit encore -- que "l’eau fait +devenir jolie" + +L’abbé Talon ne manquait pas de nous mener, tous les ans, à la +Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le curé de +Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait : + +-- Mes frères, débouchez vos bouteilles, et qu’on fasse silence pour +la bénédiction! + +Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule voulue +pour la bénédiction du vin. Puis, ayant dit _amen_, nous faisions un +signe de croix et nous tirions une gorgée. Le curé et le maire +choquant le verre ensemble sur l’escalier de l’autel, religieusement, +buvaient. Et, le lendemain, fête chômée, lorsqu’il y avait +sécheresse, on portait en procession le buste de saint Marcellin à +travers le terroir, car les Boulbonnais disent : + + _Saint Marcellin, + Bon pour l’eau, bon pour le vin_ + +Un autre pèlerinage assez joyeux aussi, que nous voyions à la +Montagnette et qui est passé de mode, était celui de saint Anthime. +Les Gravesonais le faisaient. + +Quand la pluie était en retard, les pénitents de Graveson, en +ânonnant leur litanies et suivis d’un flot de gens qui avaient des +sacs sur la tête, apportaient saint Anthime -- un buste aux yeux +proéminents, mitré, barbu, haut en couleurs -- à l’église de +Saint-Michel, et là, dans le bosquet, la provende épandue sur l’herbe +odoriférante, toute la sainte journée, pour attendre la pluie, on +chopinait dévotement avec le vin de Frigolet; et, le croiriez-vous +bien? plus d’une fois l’averse inondait le retour... Que voulez-vous! +chanter fait pleuvoir, disaient nos pères. + +Mais gare! Si saint Anthime, malgré les litanies et les libations +pieuses, n’avait pu faire naître de nuages, les joviaux pénitents, en +revenant à Graveson, patatras! pour le punir de ne les avoir pas +exaucés, le plongeaient, par trois fois, dans le Fossé des Lones. Ce +curieux usage de tremper les corps saints dans l’eau, pour les forcer +de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, à Toulouse par +exemple, et jusqu’en Portugal. + +Quand, étant tout petits, nous allions à Graveson avec nos mères, +elles ne manquaient pas de nous mener à l’église pour nous montrer +saint Anthime, et ensuite Béluguet, -- un jacquemart qui frappait les +heures à l’horloge du clocher. + +Maintenant, pour achever ce qu’il me reste à dire sur mon séjour à +Saint-Michel, il me revient comme un songe qu’à la premier an, avant +de nous donner vacances, on nous fit jouer _les Enfants d’Edouard_, +de Casimir Delavigne. On m’y avait donné le rôle d’une jeune +princesse; et, pour me costumer, ma mère m’apporta une robe de +mousseline qu’elle était allée emprunter chez de jeunes demoiselles +de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus tard +d’un petit roman d’amour dont nous parlerons en son lieu. + +La seconde année de mon internat, comme on m’avait mis au latin, +j’écrivis à mes parents d’aller m’acheter des livres, et quelques +jours après, nous vîmes, du vallon de Roque- Pied-de-Boeuf, monter, +vers le couvent, mon seigneur père enfourché sur Babache, vieux mulet +familier qui avait bien trente ans et qui était connu sur tous les +marchés voisins, -- où mon père le conduisait lorsqu’il allait en +voyage. Car il aimait tant cette brave bête, que, lorsqu’il se +promenait, au printemps, dans ses blés, toujours avec lui il menait +Babache ; et à califourchon, armé d’un sarcloir à long manche, du +haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes. + +Arrivé au couvent, mon père déchargea un sac énorme qui était attaché +sur le bât avec une corde, -- et, tout en déliant le lien : + +-- Frédéric, me cria-t-il, je t’ai apporté quelques livres et du +papier. + +Et, là-dessus, du sac, il tira, un à un, quatre ou cinq dictionnaires +reliés en parchemin, une trimbalée de livres cartonnés (_Epitome, De +Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones_, etc.), un gros +cruchon d’encre, un fagot de plumes d’oie, et puis un tel ballot de +rames de papier que j’en eus pour sept ans, jusqu’à la fin de mes +études. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon, père du cher +félibre de la _Grenade entr’ouverte_ (à cette époque, nous étions +encore bien loin de nous connaître), que le bon patriarche, avec +grand empressement, était allé faire pour son fils cette provision de +science. + +Mais, au gentil monastère de Saint-Michel-de-Frigolet, je n’eus pas +le loisir d’user force papier. M. Donnat, notre maître, pour un motif +ou pour l’autre, ne résidait pas dans son établissement, et, quand le +chat n’y est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour quêter des +élèves ou se procurer de l’argent, il était toujours en course. Mal +payés, les professeurs avaient toujours quelque prétexte pour abréger +la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne trouvaient +personne. + +-- Où sont donc les enfants? + +Tantôt le long d’un gradin soutenant un terrain en pente, nous étions +à réparer quelque mur en pierres sèches. Tantôt nous étions par les +vignes où à notre grande joie, nous glanions des grappillons ou +cherchions des morilles. Tout cela n’amenait pas la confiance à notre +maître. De plus, le malheur était que, pour grossir le pensionnat, M. +Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas grand’chose, +et ce n’étaient pas ceux qui mangeaient le moins aux repas. Mais un +drôle d’incident précipita la déconfiture. + +Nous avions pour cuisinier, je l’ai déjà dit, un nègre et pour +domestique femme, une Tarasconaise, qui était, dans la maison, la +seule de son sexe. (Je ne compte pas la mère de notre principal, qui +avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne perd +jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on dit +ici, se trouva "embarrassée", et ce fut, dans le pensionnat, un +esclandre épouvantable. + +Qui disait que la maritorne était grosse du fait de M. Donnat +lui-même, qui affirmait qu’elle l’était du professeur d’humanités, +qui de l’abbé Talon, qui du maître d’études. +Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du nègre. +Celui-ci, qui se sentait peut-être suspect à bon droit, soit par +colère, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la Tarasconaise, +qui avait gardé son secret, déguerpit, à son tour, pour aller déposer +son faix. + +Ce fut le signal de la débandade; plus de cuisinier, plus de brouet +pour nous; les professeurs, l’un après l’autre, nous laissèrent sur +nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa mère, la pauvre vieille, nous +fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis, son +père, un matin, nous dit : + +-- Mes enfants, il n’y a plus rien pour vous faire manger : il faut +retourner chez vous. + +Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage qu’on élargit du +bercail, nous allâmes, en courant, avant de nous séparer, arracher +des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir de +notre beau quartier du ‘Thym (1). Puis, avec nos petits paquets, +quatre à quatre, six à six, qui en amont, qui en aval, nous nous +éparpillâmes dans les vallons et les sentiers, mais non sans +retourner la tête, ni sans regret à la descente. + +Pauvre M. Donnat! Après avoir essayé, de toutes les manières et d’un +pays à l’autre, de remonter son institution (car nous avons tous +notre grain de folie), il alla, comme frère Philippe, finir, hélas! à +l’hôpital. + +Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire un mot, +pourtant, de ce que l’antique abbaye devint après nous autres. +Retombée de nouveau à l’abandon pendant douze ans, un moine blanc, le +Père Edmond, à son tour, l’acheta (1854) et y restaura, sous la loi +de saint Norbert, l’ordre de Prémontré, -- qui n’existait plus en +France. Grâce à l’activité, aux prédications, aux quêtes de ce +zélateur ardent, le petit monastère prit des proportions grandioses. +De nombreuses constructions, avec un couronnement, de murailles +crénelées, s’y ajoutèrent à l’entour; une église nouvelle, +magnifiquement ornée, y éleva ses trois nefs surmontées de deux +clochers. Une centaine de moines ou de frères convers peuplèrent les +cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y +montaient à charretées pour contempler la pompe de leurs majestueux +offices; et l’abbaye des Pères Blancs était devenue si populaire que, +quand la République fit fermer les couvents (1880), un millier de +paysans ou d’habitants de la plaine vinrent s’y enfermer pour +protester en personne contre l’exécution des décrets radicaux. Et +c’est alors que nous vîmes toute une armée en marche, cavalerie, +infanterie, généraux et capitaines, venir, + +(1) Frigo1et, en provençal _Ferigoulet_, signifie "lieu où le thym +abonde" avec ses fourgons de son attirail de guerre, camper autour du +couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, sérieusement, entreprendre le +siège d’une citadelle d’opéra-comique, que quatre ou cinq gendarmes +auraient, s’ils avaient voulu, fait venir à jubé. + +Il me souvient que le matin, tant que dura l’investissement, -- et il +dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres et +allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui dominent +l’abbaye pour épier, de loin, le mouvement de la journée. Le plus +joli, c’étaient les filles de Barbentane, de Boulbon, de Saint-Remy +ou de Maillane, qui, pour encourager les assiégés de Saint-Michel, +chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs : + + _Provençaux et catholiques, + Notre foi, notre foi, n’a pas failli : + Chantons, tous tressaillants, + Provençaux et catholiques. + +Tout cela, mêlé d’invectives, de railleries et de huées à l’adresse +des fonctionnaires, qui défilaient farouches, là-bas, dans leurs +voitures. + +A part l’indignation qui soulevait dans les coeurs l’iniquité de ces +choses, le _Siège de Caderousse_, par le vice-légat Sinibaldi Doria, +-- qui a fourni à l’abbé Favre le sujet d’une héroïde extrêmement +comique, était, certes, moins burlesque que celui de Frigolet; et +aussi un autre abbé en tira-t-il un poème qui se vendit en France à +des milliers d’exemplaires. Enfin, à son tour, Daudet, qui avait déjà +placé dans le couvent des Pères Blancs son conte intitulé l’_Élixir +du Frère Gaucher_, Daudet, dans son dernier roman sur Tarascon, nous +montre Tartarin s’enfermant bravement dans l’abbaye de Saint-Michel. + +CHAPITRE VI + +CHEZ MONSIEUR MILLET + +L’oncle Bénoni -- La farandole au cimetière. -- Le voyage en Avignon. +-- Avignon il y a cinquante ans. -- Le maître de pension. -- Le siège +de Caderousse. -- La première communion. -- Mlle Praxède. -- +Pélerinage de Saint-Gent. -- Au collège Royal. -- Le poète Jasmin. -- +La nostalgie de mes quatorze ans. + +Et, alors, il fallut me chercher une autre école pas trop éloignée de +Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres campagnards, +nous n’étions pas orgueilleux et l’on me mit en Avignon chez un M. +Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Pétramale. + +Cette fois, c’est l’oncle Bénoni qui conduisit la voiture. Bien que +Maillane ne soit qu’à trois lieues d’Avignon, à cette époque où le +chemin de fer n’existait pas, où les routes étaient abîmées par le +roulage et où il fallait passer avec un bac le large lit de la +Durance, le voyage d’Avignon était encore une affaire. + +Trois de mes tantes, avec ma mère, l’oncle Bénoni et moi, tous gîtés +sur un long drap plein de paille d’avoine qui rembourrait la +charrette, nous partîmes en caravane après le lever du soleil. + +J’ai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet, qui se +soient vu, à la fois, autant de tantes que moi; j’en avais bien une +douzaine; d’abord, la grand’Mistrale, puis la tante Jeanneton, la +tante Madelon, la tante Véronique, la tante Poulinette et la tante +Bourdette, la tante Françoise, la tante Marie, la tante Rion, la +tante Thérèse, la tante Mélanie et la tante Lisa. Tout ce monde, +aujourd’hui, est mort et enterré; mais j’aime à redire ici les noms +de ces bonnes femmes que j’ai vues circuler, comme autant de bonnes +fées, chacune avec son allure, autour de mon berceau. Ajoutez à mes +tantes le même nombre d’oncles et les cousins et cousines qui en +avaient essaimé, et vous aurez une idée de notre parentage. + +L’oncle Bénoni était un frère de ma mère et le plus jeune de la +lignée. Brun, maigre, délié, il avait le nez retroussé et deux yeux +noirs comme du jais. Arpenteur de son état, il passait pour +paresseux, et même il s’en vantait. Mais il avait trois passions : la +danse, la musique et la plaisanterie. + +Il n’y avait pas, dans Maillane, de plus charmant danseur, ni de plus +jovial. Quand, dans "la salle verte", à la Saint-Eloi ou à la +Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jésette le lutteur, les +gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient à +l’entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes sortes +d’instruments : violon, basson, cor, clarinette; mais c’est au +galoubet qu’il s’était adonné le plus. Il n’avait pas son pareil, au +temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou pour +chanter des réveillons dans les nuits du mois de mai. Et, chaque fois +qu’il y avait un pèlerinage à faire, à Notre-Dame-de-Lumière, à +Saint-Gent, à Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en était le +boute-en-train et qui conduisait la charrette? Bénoni, toujours +dispos et toujours enchanté de laisser son labeur, son équerre et sa +maison pour aller courir le pays. + +Et l’on voyait des charretées de quinze ou vingt fillettes qui +partaient en chantant : + + _A l’honneur de saint Gent_. + +Ou + + _Alix, ma bonne amie, + Il est temps de quitter + Le monde et ses intrigues, + Avec ses vanités_. + +Ou bien : + + _Les trois Maries, + Parties avant le jour, + S’en vont adorer le Seigneur_. + +Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui les +accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et chatouille-moi, +en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du chemin! + +Seulement, dans la tête, il s’était mis une idée assez extraordinaire +: c’était, en se mariant, de prendre une fille noble. + +-- Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent épouser des +nobles, et jamais tu n’en trouveras. + +-- Hé ! ripostait Bénoni, ne sommes-nous pas nobles, tous, dans la +famille? Croyez-vous que nous sommes des manants comme vous autres? +Notre aïeul était émigré; il portait le manteau doublé de velours +rouge, les boudes à ses souliers, les bas de soie. + +Il fit tant, tourna tant, que, du côté de Carpentras, il entendit +dire, un jour, qu’il y avait une famille de noblesse authentique, +mais à peu près ruinée, où se trouvaient sept filles, toutes à +marier. Le père, un dissipateur, vendait un morceau de terre tous les +ans à son fermier, qui finit même par attraper le château. Mon brave +oncle Bénoni s’attifa, se présenta, et l’aînée des demoiselles, une +fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en passe de +coiffer sainte Catherine, se décida à l’épouser. C’est sur la donnée +de ces nobles comtadins, tombés dans la roture, qu’un romancier +Carpentrassien, Henri de la Madeleine, a fait son joli roman : la +_Fin du Marquisat d’Aurel_. (Paris, Charpentier, 1878.) + +J’ai dit que mon oncle était paresseux. Quand, vers milieu du jour, +il allait à son jardin, pour bêcher ou reterser, il portait toujours +son flûteau. Bientôt, il jetait son outil, allait s’asseoir à l’ombre +et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les champs +d’alentour accouraient vite à la musique et, aussitôt, il leur +faisait danser la saltarelle. + +En hiver, rarement il se levait avant midi. + +-- Eh! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit, où +pouvez-vous être mieux? + +-- Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y ennuyez-vous pas? + +-- Oh! jamais. Quand j’ai sommeil, je dors; quand je n’ai plus +sommeil, je dis des psaumes pour les morts. + +Et, chose singulière, cet homme guilleret ne manquait pas un +enterrement. Après la cérémonie, il demeurait toujours le dernier au +cimetière, d’où il s’en revenait seul, en priant pour les siens et +pour les autres, ce qui ne l’empêchait pas de répéter, chaque fois, +cette bouffonnerie : + +-- Un de plus, charrié à la Cité du Saint-Repos! + +Il dut bien, à son tour, y aller aussi. Il avait quatre-vingt-trois +ans, et le docteur, ayant laissé entendre à la famille qu’il n’y +avait plus rien à faire : + +-- Bah! répondit Bénoni, à quoi bon s’effrayer! il n’en mourra que +plus malade. + +Et, comme il avait son flûteau sur sa table de nuit : + +-- Que faites-vous de ce fifre-là, mon oncle? lui demandai-je, un +jour que je venais le voir. + +-- Ces nigauds, me dit-il, m’avaient donné une sonnette pour que je +la remue quand j’aurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas mieux mon +fifre? Sitôt que je veux boire, au lieu d’appeler ou de sonner, je +prends mon fifre et je joue un air. + +Si bien qu’il mourut son flûteau en main, et qu’on le lui mit dans +son cercueil, chose qui donna lieu, le lendemain de sa mort, à +l’histoire que voici : + +A la filature de soie, -- où allaient travailler les filles de +Maillane, le lendemain du jour où l’oncle fut mis en terre, -- une +jeune luronne, le matin, en entrant, fit d’un air effaré, aux autres +jeunes filles : + +-- Vous n’avez rien entendu, fillettes, cette nuit? + +-- Non, le mistral seulement... et le chant de la chouette... + +-- Oh! écoutez : nous autres, mes belles, qui habitons du cote du +cimetière, nous n’avons pas fermé l’oeil. Figurez- vous qu’à minuit +sonnant, le vieux Bénoni a pris son flûteau (qu’on avait mis dans son +cercueil) ; il est sorti de sa fosse et s’est mis à jouer une +farandole endiablée. Tous les morts se sont levés, ont porté leurs +cercueils au milieu du Grand Clos, les ont, pour se chauffer, allumés +au feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait Bénoni, ils ont +dansé un branle fou, autour du feu, jusqu’à l’aurore. + +Donc, avec l’oncle Bénoni, que vous connaissez maintenant, avec ma +mère et mes trois tantes, nous nous étions mis en route pour la ville +d’Avignon. Vous connaissez peut-être la façon des villageois, +lorsqu’ils vont quelque part en troupe : tout le long, au trantran de +notre véhicule, ce furent qu’exclamations et observations diverses au +sujet des plantations, des luzernes, des blés, des fenouils, des +semis, que la charrette côtoyait. + +Quand nous passâmes dans Graveson, -- où l’on voit +un beau clocher, tout fleuronné d’artichauts de pierre : + +-- Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais, les +vois-tu cloués au clocher? + +Et de rire et de rire, de cette facétie qui égaie les Maillanais +depuis sept ou huit cents ans, facétie à laquelle les Gravesonais +répliquent par une chanson qui dit : + + _A Graveson, avons un clocher... + Ceux qui le voient disent qu’il est bien droit! + Mais, à Maillane, leur clocher est rond; + C’est une cage pour moineaux; dit-on_. + +Et l’on m’égrenait ainsi, les uns après les autres, les racontages +coutumiers de la route d’Avignon : le pont de la Folie où les +sorciers faisaient le branle, la Croisière où l’on arrêtait parfois à +main armée, et la Croix de la Lieue et le Rocher d’Aiguille. + +Enfin, nous arrivâmes aux sablières de la Durance; les grandes eaux, +un an avant, avaient emporté le pont, et il fallait passer la rivière +avec un bac. Nous trouvâmes là, qui attendaient leur tour, une +centaine de charrettes. Nous attendîmes comme les autres, une couple +d’heures, au marchepied; puis, nous nous embarquâmes, après avoir +chassé, en lui criant : "Au Mas" le Juif, notre gros chien, qui nous +avait suivis. + +Il était plus de midi quand nous fûmes en Avignon. Nous allâmes +établer, comme les gens de notre village, à l’_Hôtel de Provence_, +une petite auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du jour, +on alla bayer par la ville. + +-- Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie la comédie? Ce soir, +on joue _Maniclo où Lou Groulié bèl esprit_ avec l’_Abbaye de Castro. +— Ho! reprîmes-nous tous, il faut aller voir Maniclo_. + +C’était la première fois que j’allais au théâtre, et l’étoile voulût +qu’on donnât, ce jour-là, une comédie provençale. A l’_Abbaye de +Castro_, qui était un drame sombre, on ne comprit pas grand’chose. +Mais mes tantes trouvèrent que _Maniclo_, à Maillane, était beaucoup +mieux joué. Car, en ce temps, dans nos villages, il s’organisait, +l’hiver, des représentations comiques et tragiques. J’y ai vu jouer, +par nos paysans, la _Mort de César, Zaïre_ et _Joseph vendu par ses +frères_. Ils se faisaient des costumes avec les jupes de leurs femmes +et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la tragédie, +suivait, avec grand plaisir, la déclamation morne de ces pièces en +cinq actes. Mais on jouait aussi l’_Avocat Pathelin_, traduit en +provençal, et diverses comédies du répertoire marseillais, telles que +_Moussu Just, Fresquerio_ ou la _Co de l’Ai, Lou Groulié bèl esprit_ +et _Misè Galineto_. C’était toujours Bénoni le directeur de ces +soirées, où, avec son violon, en dodelinant de la tête, il +accompagnait les chants. Vers l’âge de dix-sept ans, il me souvient +d’avoir rempli un rôle dans _Galineto_ et dans la _Co de l’Ai_, et +même d’y avoir eu, devant mes compatriotes, assez d’applaudissements. + +Mais bref : le lendemain, après avoir embrassé ma mère et le coeur +gros comme un pois qui aurait trempé neuf jours, il fallut s’enfermer +dans la rue Pétramale, au pensionnat Millet. M. Millet était un gros +homme, de haute taille, aux épais sourcils, à figure rougeaude, mal +rasé et crasseux, en plus, des yeux de porc, des pieds d’éléphant, et +de vilains doigts carrés qui enfournaient sans cesse la prise dans +son nez. Sa chambrière, Catherine, montagnarde jaune et grasse, qui +nous faisait la cuisine, gouvernait la maison. Je n’ai jamais tant +mangé de carottes comme là, des carottes au maigre en une sauce de +farine. Dans trois mois, pauvre petit, je devins tout exténué. + +Avignon, la prédestinée, où devait le Gai-Savoir faire un jour sa +renaissance, n’avait pas, il s’en faut, la gaieté d’aujourd’hui; elle +n’avait pas encore élargi telle qu’elle est à sa place de l’Horloge, +ni agrandi sa place Pie, ni percé sa Grande-Rue. La Roque-de-Dom, qui +domine la ville, complantée, maintenant, comme un jardin de roi, +était alors pelée : il y avait un cimetière. Les remparts, à moitié +ruinés, étaient entourés de fossés pleins de décombres avec des mares +d’eau vaseuse. Les portefaix brutaux, organisés en corporation, +faisaient la loi au bord du Rhône, et en ville, quand ils voulaient. +Avec leur chef, espèce d’hercule, dénommé Quatre-Bras, c’est eux qui +balayèrent, en 1848, l’Hôtel de Ville d’Avignon. + +Ainsi qu’en Italie, une fois par semaine passait par toutes les +maisons, en remuant sa tirelire, un pénitent noir, qui, la cagoule +sur le visage et deux trous devant les yeux, disait d’une voix grave +: + +-- Pour les pauvres prisonniers! + +Inévitablement, on se heurtait, par les rues, à des types locaux, +tels que la soeur Boute-Cuire, son panier à couvercle au bras, un +crucifix d’argent sur sa grosse poitrine, ou bien le plâtrier Barret +qui, dans une bagarre avec les libéraux, +ayant perdu son chapeau, avait fait le serment de ne plus porter de +chapeau jusqu’à ce qu’Henri V fût sur le trône, et qui, toute sa vie, +s’en alla tête nue. + +Mais ce qu’on rencontrait le plus, avec leurs grands chapeaux montés +et leurs longues capotes bleues, c’étaient les invalides installés en +Avignon (où était une succursale de l’Hôtel de Paris), vénérables +débris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, manchots, qui, de +leurs jambes de bois, martelaient, à pas comptés, les pavés pointus +des rues. + +La ville traversait une sorte de mue, embrouillée, difficultueuse, +entre les deux régimes, l’ancien et le nouveau, qui n’avait pas cessé +de s’y combattre à la sourdine. Les souvenirs atroces, les injures, +les reproches des discordes passées, étaient encore vivants, étaient +encore amers entre les gens d’un certain âge. Les carlistes ne +parlaient que du tribunal d’Orange, de Jourdan Coupe-Têtes, des +massacres de la Glacière. Les libéraux, en bouche, avaient 1815, +remémorant sans cesse l’assassinat du maréchal Brune, son cadavre +jeté au Rhône, ses valises pillées, ses assassins impunis, entre +autres le Pointu, qui avait laissé un renom terrible, et, si quelque +parvenu tant soit peu insolent réussissait dans ses affaires : + +-- Allons! disait le peuple, les louis du maréchal Brune commencent à +sortir. + +Le peuple d’Avignon comme celui d’Aix et de Marseille et de, pour +ainsi dire, toutes les villes de Provence, était pourtant, en général +(depuis il a bien changé), regretteux de fleurs de lis comme du +drapeau blanc. Cet échauffement de nos devanciers pour la cause +royale n’était pas tant, ce me semble, une opinion politique qu’une +protestation inconsciente et populaire contre la centralisation, de +plus en plus excessive, que le jacobinisme et le premier Empire +avaient rendue odieuse. + +La fleur de lis d’autrefois était, pour les Provençaux (qui l’avaient +toujours vue dans le blason de la Provence), le symbole d’une époque +où nos coutumes, nos traditions et nos franchises étaient plus +respectées par les gouvernements. Mais de croire que nos pères +voulussent revenir au régime abusif d’avant la Révolution serait une +erreur complète, puisque c’est la Provence qui envoya Mirabeau aux +Etats généraux et que la Révolution fut particulièrement passionnée +en Provence. + +Je me souviens, à ce propos, d’une fois où Berryer venait d’être élu +député par la ville de Marseille. Comme l’illustre orateur devait +passer par Avignon, le préfet fit fermer les portes de la ville pour +empêcher d’entrer les légitimistes du dehors qui arrivaient en foule +pour lui faire un triomphe. Et bon nombre de Blancs furent, à cette +occasion, emprisonnés au palais des papes. + +Mgr le duc d’Aumale, qui revenait d’Afrique, passa quelque temps +après. On nous mena le voir à la porte Saint-Lazare, accompagné de +ses soldats, qui étaient, comme lui, brunis par le soleil d’Alger. Il +était tout blanc de poussière, blondin, avec des yeux bleus et le +rayonnement de la jeunesse et de la gloire. + +-- Vive notre beau prince! criaient, à tout moment, les femmes des +faubourgs. + +Me trouvant à Paris, en 1889, et ayant eu l’honneur d’être convié à +Chantilly, je rappelai à Son Altesse cet infime détail de son passage +en Provence; et Mgr d’Aumale, après quarante-cinq ans, se rappela de +bonne grâce les braves femmes qui criaient en le voyant passer : + +-- Qu’il est joli! qu’il est galant! + +Ce vieil Avignon est pétri de tant de gloires qu’on n’y peut faire un +pas sans fouler quelque souvenir. Ne se trouve-t-il pas que, dans +l’île de maisons où était notre pensionnat, s’élevait, autrefois, le +couvent de Sainte-Claire! C’est dans la chapelle de ce couvent que, +le matin du 6 avril 1327, Pétrarque vit Laure pour la première fois. + +Nous étions aussi tout près de la rue des Etudes, qui, encore à cette +époque, avait, dans le bas peuple, une réputation lugubre. Nous +n’avions jamais pu décider les petits Savoyards, soit ramoneurs, soit +décrotteurs, à venir ramoner dans notre pensionnat ou cirer nos +chaussures. Comme, dans la rue des Etudes, se trouvaient, autrefois, +l’Université d’Avignon ainsi que l’Ecole de médecine, le bruit +courait que les étudiants attrapaient, quand ils pouvaient, les +petits, vagabonds, pour les saigner, les écorcher, et étudier sur +leurs cadavres. + +Il n’en était pas moins intéressant pour nous, enfants de villages +pour la plupart, de rôder, quand nous sortions, dans ce labyrinthe de +ruelles qui nous avoisinaient, comme le _Petit Paradis_, qui avait +été jadis une "rue chaude" et qui s’en tenait encore; la rue de +l’_Eau-de-Vie_, la rue du _Chat_, la rue du _Coq_, la rue du +_Diable_. Mais quelle différence avec nos beaux vallons tout fleuris +d’asphodèles, avec notre bon air, notre paix, notre liberté, de +Saint-Michel-de-Frigolet! + +J’en avais, à certains jours, le coeur serré de nostalgie, et +cependant, M. Millet, qui était fort bon diable au fond, avait +quelque chose en lui qui finit par m’apprivoiser. Comme il était de +Caderousse, fils, comme moi, d’agriculteur, et qu’il avait dans sa +famille toujours parlé provençal, il professait, pour le poème du +Siège de Caderousse, une admiration extraordinaire; il le savait tout +par coeur, et à la classe, quelquefois, en pleine explication de +quelque beau combat des Grecs et des Troyens, remuant tout à coup, +par un mouvement de front qui lui était particulier, le toupet gris +de ses cheveux : + +-- Eh bien! disait-il, tenez! c’est là l’un des morceaux les plus +beaux de Virgile, n’est-ce pas? Écoutez, pourtant, mes enfants, le +fragment que je vais vous citer, et vous reconnaîtrez que Favre, le +chantre du _Siège de Caderousse_, à Virgile lui-même serre souvent +les talons : + + _Un nommé Pergori Latrousse, + Le plus ventru de Caderousse, + S’était rué contre un tailleur... + Ayant bronché contre une motte, + Il fut rouler comme un tonneau_. + +Si elles nous allaient, ces citations de notre langue, si pleine de +saveur! Le gros Millet riait aux éclats, et, pour moi qui, dans le +sang, avais, comme nul autre, gardé l’âcre douceur du miel de mon +enfance, rien de plus appétissant que ces hors-d’oeuvre du pays. + +M. Millet, tous les jours, par là, vers les cinq heures, allait lire +la gazette au café Baretta, -- qu’il appelait le "Café des Animaux +parlants", -- et qui, si je ne me trompe, était, tenu par l’oncle ou, +peut-être, par l’aïeul de Mlle Baretta, du Théâtre-Français; ensuite, +le lendemain, lorsqu’il était de bonne humeur, il nous redisait, non +sans malice, les éternelles grogneries des vieux politiciens de cet +établissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, que du Petit, +comme ils appelaient Henri V. + +Je fis, cette année-là, ma première communion à l’église +Saint-Didier, qui était notre paroisse, et c’était le sonneur Fanot, +chanté plus tard par Roumanille dans sa _Cloche montée_, qui nous +sonnait le catéchisme. Deux mois avant la cérémonie, M. Millet nous +menait à l’église pour y être interrogés. Et là, mêlés aux autres +enfants, garçonnets et fillettes, qui devions communier ensemble, on +nous faisait asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le hasard +fit que moi, qui étais le dernier de la rangée des garçons, je me +trouvai placé près d’une charmante fille qui était la première de la +rangée des demoiselles. On l’appelait Praxède et elle avait, sur les +joues, deux fleurs de vermillon semblables à deux roses fraîchement +épanouies. + +Ce que c’est que les enfants : attendu que, tous les jours, on se +rencontrait ensemble, assis l’un près de l’autre; que, sans penser à +rien, nous nous touchions le coude, et que nous nous communiquions, +dans la moiteur de notre haleine, à l’oreille, en chuchotant, nos +petits sujets de rire, ne finîmes-nous pas (le bon Dieu me pardonne +!) par nous rendre amoureux? + +Mais c’était un amour d’une telle innocence, et tellement emprunt +d’aspirations mystiques, que les anges, là-haut, s’ils éprouvent +entre eux des affections réciproques, doivent en avoir de pareilles. +L’un comme l’autre, nous avions douze ans : l’âge de Béatrix, lorsque +Dante la vit; et c’est cette vision de la jeune vierge en fleur qui a +fait le _Paradis_ du grand poète florentin. Il est un mot, dans notre +langue, qui exprime très bien ce délice de l’âme dont s’enivrent les +couples dans la prime jeunesse : nous nous agréions. Nous avions +plaisir à nous voir. Nous ne nous vîmes jamais, il est vrai, que dans +l’église; mais, rien que de nous voir notre coeur était plein. Je lui +souriais, elle souriait; nous unissions nos voix dans les mêmes +cantiques d’amour, d’actions de grâces; vers les mêmes mystères nous +exaltions, naïfs, notre foi spontanée... Oh! aube de l’amour, où +s’épanouit en joie l’innocence, comme la marguerite dans le frais du +ruisseau, première aube de l’amour, aube pure envolée! + +Voici mon souvenir de Mlle Praxède, telle que je la vis pour la +dernière fois : tout de blanc vêtue, couronnée de fleurs d’aubépine, +et jolie à ravir sous son voile transparent, elle montait à l’autel, +tout près de moi, comme une épousée, belle petite épousée de +l’Agneau! + +Notre communion faite, la chose finit là. C’est en vain que +longtemps, quand nous passions dans sa rue (elle habitait rue de la +Lice), je portais mes regards avides sous les abat-jour verts de la +maison de Praxède. Je ne pus jamais la revoir. On l’avait mise au +couvent et, alors, de songer que ma charmante amie avec le vermillon +et le sourire de son visage, m’était enlevée pour toujours, soit de +cela, soit d’autre chose, je tombai dans une langueur à me dégoûter +de tout. + +Aussi les vacances venues, quand je retournai au Mas, ma mère en me +voyant tout pâle, avec, de temps en temps, des atteintes de fièvre, +décida dans sa foi, autant pour me guérir que pour me récréer, de me +conduire à saint Gent, qui est le patron des fiévreux. + +Saint Gent, qui a pareillement la vertu de faire pleuvoir, est une +sorte de demi-dieu pour les paysans des deux côtés de la Durance. + +-- Moi, nous disait mon père, j'ai été à Saint-Gent avant la +Révolution. Nous y allâmes les pieds nus, avec ma pauvre mère, je +n’avais pas plus de dix ans. Mais, en ce temps, il y avait plus de +foi. + +Nous, avec l’oncle Bénoni qui conduisait le voyage et que vous +connaissez déjà, par une lune claire comme il en fait en septembre, +vers minuit, nous partîmes donc, sur une charrette bâchée, et, après +nous être joints aux autres pèlerins qui allaient à la fête, à +Château-Renard, à Noves, au Thor, ou bien à Pernes, nous voyions +après nous, tout le long du chemin, quantité d’autres charrettes, +recouvertes, comme la nôtre, de toiles étendues sur des cerceaux de +bois, venir grossir la caravane. + +Chantant ensemble, pêle-mêle, le cantique de saint Gent, -- qui, du +reste, est superbe, puisque Gounod en a mis l’air dans l’opéra de +_Mireille, -- nous traversions de nuit, au bruit des coups de fouet, +les villages endormis, et le lendemain soir, par là, vers les quatre +heures, nous arrivions en foule au cri de : "Vive saint Gent!", dans +la gorge du Bausset. + +Et là, sur les lieux mêmes, où l’ermite vénéré avait passé sa +pénitence, les vieux, avec animation, racontaient aux jeunes gens ce +qu’ils avaient entendu dire : + +-- Gent, disait-il, était comme nous un enfant de paysans, un brave +gars de Monteux, qui, à l’âge de quinze ans, se retira dans le +désert, pour se consacrer à Dieu. Il labourait la terre avec deux +vaches. Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le loup, +l’attela à sa charrue, et le fit labourer, sous le joug, avec l’autre +vache. Mais à Monteux, depuis que Gent était parti, il n’avait pas +plu de sept ans, et les Montelais dirent à la mère de Gent : + +-- Imberte, il faut aller à la recherche de votre fils, parce que, +depuis son départ, il n’est plus tombé une goutte d’eau. + +Et la mère de Gent, à force de chercher, à force de crier, trouva +enfin son gars, là où nous sommes à présent, dans la gorge du +Bausset, et, comme sa mère avait soif, Gent, pour la faire boire, +planta deux de ses doigts dans le roc escarpé, et il en jaillit deux +fontaines : une de vin et l’autre d’eau. Celle du vin est tarie, mais +celle de l’eau coule toujours, -- et c’est la main de Dieu pour les +mauvaises fièvres. + +On va, deux fois par an, à l’ermitage de Saint-Gent. D’abord, au mois +de mai, où les Montelais, ses compatriotes, emportent sa statue de +Monteux au Bausset, pèlerinage de trois lieues, qui se fait à la +course, en mémoire et symbole de la fuite du saint. + +Voici la lettre enthousiaste qu’Aubanel m’écrivait, un an qu’il y +était allé (1886) : + +"Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de Saint-Gent. C’est une +fête étonnante, admirable, sublime; ce qui est d’une poésie inouïe, +ce qui m’a laissé dans l’âme une impression délicieuse, c’est la +course nocturne des porteurs de saint Gent. Le maire nous avait donné +une voiture et nous avons suivi ce pèlerinage dans les champs, les +bois et les rochers au clair de lune, au chant des rossignols, depuis +huit heures du soir, jusqu’à minuit et demi. C’est saisissant: et +mystérieux; c’est étrange et beau à faire pleurer. Ces quatre enfants +en culotte et en guêtres nankin, courant comme des lièvres, volant +comme des oiseaux, précédés d’un homme à cheval galopant et tirant +des coups de pistolet; les gens des fermes venant sur les chemins au +passage du saint; les hommes, les femmes, les enfants et les vieux, +arrêtant les porteurs, baisant la statue, criant, pleurant, +gesticulant; et puis, lorsqu’on repart toujours vite, les femmes qui +leur crient : + +"-- Heureux voyage! garçons! +"Et les hommes qui ajoutent : +"-- Le grand saint Gent vous maintienne la force! +"-- Et de courir encore, de courir à perdre haleine. Oh! ce voyage +dans la nuit, cette petite troupe partant à la garde de Dieu et de +saint Gent, et s’enfonçant dans les ténèbres, dans le désert, pour +aller je ne sais où, tout cela, je te le redis, est d’une poésie si +profonde et si grande qu’elle vous laisse une impression +ineffaçable." + +Le second pèlerinage de Saint Gent est en septembre, et c’est celui +où nous allâmes. Comme saint Gent, en somme, n’a été canonisé que par +la voix du peuple, les prêtres y viennent peu, les bourgeois encore +moins; mais le peuple de la glèbe, dans ce bon saint tout simple qui +était de son terroir, qui parlait comme lui, qui, sans temps de +longueurs, lui envoie la pluie, lui guérit ses fièvres, le peuple +reconnaît sa propre déification et son culte pour lui est si fervent +que, dans l’étroite gorge où la légende vit, on a vu, quelquefois, +jusqu’à vingt mille pèlerins. + +La tradition dit que saint Gent couchait la tête en bas, les pieds en +haut, dans un lit de pierre ; et tous les pèlerins, dévotement, +gaiement, font l’arbre fourchu au lit de saint Gent, qui est une auge +dressée ; -- les femmes mêmes le font aussi, en se tenant, de l’une à +l’autre, les jupes décemment serrées. + +Nous fîmes l’arbre fourchu dans le lit, comme les autres; nous +allâmes, avec ma mère, voir le _Fontaine du Loup et la Fontaine de la +Vache_; et ensuite, entourés de quelques vieux noyers, la chapelle de +saint Gent, où se trouve son tombeau et le "rocher affreux", comme +dit le cantique, d’où sort, pour les fiévreux, la miraculeuse source. + +Or, émerveillé de tous ces récits, de toutes ces croyances, de toutes +ces visions, moi donc, l’âme enivrée par la vue de l’endroit, par la +senteur des plantes, -- encore embaumées, semblait-il, de l’empreinte +des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzième année, je +m’abreuvai au jet d’eau; et (dites ce qu’il vous plaira), à partir de +là, je n’eus plus de fièvre. Ne vous étonnez pas si la fille du +félibre, si la pauvret Mireille, perdue dans la Crau, mourante de +soif, se recommande au bon saint Gent. + + _O bel et jeune laboureur -- qui attelâtes à votre charrue — le + loup de la montagne, etc._ + (Mireille, chant VIII.) + +souvenir de jeunesse qu’il m’est doux encore de me remémorer. + +A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre nos +classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant pensioinnaires +chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour, au +Collège Royal, pour y suivre comme externes les cours universitaires, +et c’est dans ce lycée et de cette façon que, dans cinq ans (de 1843 +à 1847), je terminai mes études. + +Nos maîtres du collège n’étaient pas, comme aujourd’hui, de jeunes +normaliens stylés et élégants. Nous avions encore, dans leurs +chaires, les vieux barbons sévères de l’ancienne Université : en +quatrième, par exemple, le brave M. Blanc, ancien sergent-major de +l’époque impériale, qui, lorsque nos réponses étaient insuffisantes, +_ex abrupto_ nous lançait par la tête les bouquins qu’il avait en +main; en troisième, M. Monbet, au parler nasillard (il conservait, +sur sa cheminée dans un bocal d’eau-de-vie, un foetus de sa femme); +en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur le +renouveau de Victor Hugo; enfin, en rhétorique, un rude patriote +appelé M. Chanlaire, qui détestait les Anglais, et qui, ému, nous +déclamait, en frappant sur son pupitre, les chants guerriers de +Béranger. + +Je me vois encore, un an, à la distribution des prix dans l’église du +collège, avec tout le beau monde d’Avignon qui l’emplissait. J’avais, +cette année-là, et je ne sais comment, remporté tous les prix, même +celui d’excellence. Chaque fois qu’on me nommait, j’allais chercher, +timide, aux mains du proviseur, le beau livre de prix et la couronne +de laurier puis, traversant la foule et ses applaudissements, je +venais jeter ma gloire dans le tablier de ma mère; et tous +considéraient d’un regard curieux, d’un regard étonné, cette belle +Provençale qui, dans son cabas de jonc, entassait avec bonheur, mais +digne et calme, les lauriers de son fils; puis au Mas, pour les +conserver, _sic transit gloria mundi_, nous mettions lesdits lauriers +sur la cheminée, derrière les chaudrons. + +Quoi qu’il se fît, pourtant, pour me détourner de mon naturel, comme +on ne fait que trop, aujourd’hui plus que jamais, aux enfants du +Midi, je ne pouvais me sevrer des souvenances de ma langue, et tout +m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais plus quel journal, +ces vers de Jasmin à Loïsa Puget : + + _Quand dins l’aire + Pèr nous plaire + Sones l'aire -- + _De tas nouvellos causous, + Sus la terro tout s’amaiso, + Tout se taiso, + Al refrin que fas souna : + Mai d’un cop se derebelho + E fremis coumo la felho + Qu’un vent fres lai frissouna._ + +Et voyant que ma langue avait encore des poètes qui la mettaient en +gloire, pris d’un bel enthousiasme, je fis aussitôt, pour le célèbre +perruquier, une piécette admirative qui commençait ainsi : + + _Pouèto, ounour de ta maire Gascougno_. + +Mais, petit criquet, je n’eus pas de réponse. Je sais bien que mes +vers, pauvres vers d’apprenti, n’en méritaient guère; cependant, -- +pourquoi le nier? -- ce dédain me fut sensible; et plus tard, à mon +tour, quand j’ai reçu des lettres de tout pauvre venant, me rappelant +ma déconvenue, je me suis fait un devoir de les bien accueillir +toujours. + +Vers l’âge de quatorze ans, ce regret de mes champs et de ma langue +provençale, qui ne m’avait jamais quitté, finit par me jeter dans une +nostalgie profonde. + +"Combien sont plus heureux, me disais-je à part moi, comme l’Enfant +Prodigue, les valets et les bergers de notre Mas, là-bas, qui mangent +le bon pain que ma mère leur apprête, et mes amis d’enfance, les +camarades de Maillane, qui vivent libres à la campagne et labourent, +et moissonnent, et vendangent, et olivent, sous le saint soleil de +Dieu, tandis que je me chême, moi, entre quatre murs, sur des +versions et sur des thèmes!" + +Et mon chagrin se mélangeait d’un violent dégoût pour ce monde +factice où j’étais claquemuré et d’une attraction vers un vague idéal +que je voyais bleuir dans le lointain, à l’horizon. Or, voici qu’un +jour, en lisant, je crois, le _Magasin des Familles_, je vais tomber +sur une page où était la description de la chartreuse de Valbonne et +de la vie contemplative et silencieuse des Chartreux. + +N’est-il pas vrai, lecteur, que je me monte la tête, et, m’échappant +du pensionnat, par une belle après-midi, je pars, tout seul, +éperdument, prenant, le long du Rhône la route du Pont-Saint-Esprit, +car je savais que Vaibonne n’en était pas éloigné. + +"Tu iras, me dis-je, frapper à la porte du couvent; tu prieras, tu +pleureras, jusqu’à ce qu’on veuille te recevoir; puis, une fois reçu, +tu vas, comme un bienheureux, te promener tout le jour sous les +arbres de la forêt, et, te plongeant dans l’amour de Dieu, tu te +sanctifieras comme fit le bon saint Gent." + +Ce ressouvenir de saint Gent, dont la légende me hantait, sur le coup +m’arrêta. + +"Et ta mère, me dis-je, à laquelle, misérable, tu n’as pas dit adieu, +et qui, en apprenant que tu as disparu, va être au désespoir et, par +monts et par vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant, désolée +comme la mère de saint Gent.!" + +Et alors, tournant bride, le coeur gros, hésitant, je gagnai vers +Maillane, autant dire pour embrasser, avant de fuir le monde, mes +parents encore une fois; mais, à mesure que j’avançais vers la maison +paternelle, voilà, pauvre petit, que mes projets de cénobite et mes +fières résolutions fondaient dans l’émotion de mon amour filial comme +un peloton de neige à un feu de cheminée; et lorsque, au seuil du +Mas, j’arrivai sur le tard et que ma mère, étonnée de me voir tomber +là, me dit : + +-- Mais pourquoi donc as-tu quitté le pensionnat avant d’être aux +vacances? + +-- Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux de ma fugue, et +je ne veux plus y aller, chez ce gros monsieur Millet. + +-- où l’on ne mange que des carottes! + +Le lendemain, on me fit reconduire, par notre berger Rouquet, dans ma +geôle abhorrée, en me promettant, cependant, de m’en libérer bientôt, +après les vacances. + +CHAPITRE VII + +CHEZ M. DUPUY + +Joseph Roumanille. — Notre liaison. — Les poètes du "Boui-Abaisso". +-- L’épuration de notre langue. -- Anselme Matbieu. — L’amour sur les +toits. — Les processions avignonnaises. — Celle des Pénitents Blancs. +-- Le sergent Monnier. — L’achèvement des études. + +Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de place, ma +mère, à la rentrée de cette année scolaire, m’amena chez M. Dupuy, +Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un pensionnat +à Avignon, au quartier du Pont-Troué. Mais, ici, pour mes goûts de +provençaliste en herbe, j’eus, comme on dit, le museau dans le sac. + +M. Dupuy était le frère de ce Charles Dupuy, mort député de la Drôme, +auteur du _Petit Papillon_, un des morceaux délicats de notre +anthologie provençale moderne. Lui, le cadet Dupuy, rimait aussi en +provençal, mais ne s’en vantait pas, et il avait raison. + +Voici que, quelque temps après, il nous arriva de Nyons un jeune +professeur à fine barbe noire, qui était de Saint-Remy. On l’appelait +Joseph Roumanille. Comme nous étions pays, -- Mailane et Saint-Remy +sont du même canton, -- et que nos parents, tous cultivateurs, se +connaissaient de, longue date, nous fûmes bientôt liés. Néanmoins, +j’ignorais que le Saint-Remyen s’occupait, lui aussi, de poésie +provençale. + +Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les vêpres, à +l’église des Carmes. Là, on nous faisait mettre derrière le +maître-autel, dans les stalles du choeur, et, de nos voix jeunettes, +nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels Denis +Cassan, autre poète provençal, on ne peut plus populaire dans les +veillées du quartier, et que nous voyions en surplis, avec son air +falot, son flegme, sa tête chauve, entonner les antiennes et les +hymnes. La rue où il demeurait porte, aujourd’hui, son nom. + +Or, un dimanche, pendant que l’on chantait vêpres, il me vint dans +l’idée de traduire en vers provençaux les _Psaumes de la Pénitence_, +et, alors, en tapinois, dans mon livre entr’ouvert, j’écrivais à +mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version : + + _Que l’isop bagne ma caro, + Sarai pur : lavas-me lèu + E vendrai pu blanc encaro + Que la tafo de la nèu_. + +Mais M. Roumanille, qui était le surveillant, vient par derrière, +saisit le papier où j’écrivais, le lit, puis le fait lire au prudent +M. Dupuy, -- qui fut, paraît-il, d’avis de ne pas me contrarier; et, +après vêpres, quand, autour des remparts d’Avignon, nous allions à la +promenade, il m’interpella en ces termes : + +-- De cette façon, mon petit Mistral, tu t’amuses à faire des vers +provençaux? + +-- Oui, quelquefois, lui répondis-je. + +Et Roumanille, d’une voix sympathique et bien timbrée, me récita les +Deux Agneaux : + + _Entendès pas l’agnèu que bèlo? + Vès-lou que cour après l’enfant... + Coume fan bèn tout ço que fan! + E l’innoucènci, ccnnme es bello! + +Et puis, le _Petit Joseph_ : + + _Lou paire es ana rebrounda + E, pèr vendre lou jardinage, + La maire es anado au village, + E Jejè rèsto pèr garda. + +Et puis _Paulon_, et puis le _Pauvre_, et _Madeleine et Louisette_, +une vraie éclosion de fleurs d’avril, de fleurs de prés, fleurs +annonciatrices du printemps félibréen qui me ravirent de plaisir et +je m’écriai : + +-- Voilà l’aube que mon âme attendait pour s’éveiller à la lumière! + +J’avais bien, jusque-là, lu à bâtons rompus un peu de provençal; +mais, ce qui m’ennuyait, c’était de voir notre langue, chez les +écrivains modernes (à l’exception de Jasmin et du marquis de Lafare +-- que je ne connaissais pas), employée, en général, comme on eût dit +par dérision. Et Roumanille, beau premier, dans le parler populaire +des Provençaux du jour, chantait, lui, dignement, sous une forme +simple et fraîche, tous les sentiments du coeur. + +En conséquence, et nonobstant une différence d’âge d’une douzaine +d’années (Roumanille était né en 1818), lui, heureux de trouver un +confident de sa Muse tout préparé pour le comprendre, moi, +tressaillant d’entrer au sanctuaire de mon rêve, nous nous donnâmes +la main, tels que des fils du même Dieu, et nous liâmes amitié sous +une étoile si heureuse que, pendant un demi-siècle, nous avons marché +ensemble pour la même oeuvre ethnique, sans que notre affection ou +notre zèle se soient ralentis jamais. + +Roumanille avait donné ses premiers vers au _Boui-A baisso_, un +journal provençal que Joseph Désanat publiait à Marseule une fois par +semaine et qui, pour les trouvères de cette époque-là, fut un foyer +d’exposition. Car la langue du terroir n’a jamais manqué d’ouvriers; +et principalement au temps du _Boui-A baisso_ (1841-1846), il y eut +devers Marseile un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien fait que +maintenir l’usage d’écrire en provençal, mérite d’être salué. + +De plus, nous devons reconnaître que des poètes populaires, tels que +le valeureux Désanat de Tarascon, tels que Bellot, Chailan, Bénédit +et Gelu, Gelu éminemment, qui ont à leur manière exprimé la +gaillardise du gros rire marseillais, n’ont pas été depuis, pour ces +sortes d’atellanes, remplacés ni dépassés. Et Camille Reybaud, un +poète de Carpentras, mais poète de noble allure, dans une grande +épître qu’il envoyait à Roumanille, tout en désespérant du sort du +provençal délaissé par les imbéciles qui, disait-il : + +_Laissent, pour imiter les messieurs de la ville, -- aux sages +pères-grands notre langue trop vile -- et nous font du français, +qu’ils estropient à fond, -- de tous les patois le plus affreux +peut-être. + +Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait; lorsqu’il +faisait cet appel aux rédacteurs du _Boui-A baisso_: + +_Quittons-nous : mais avant de nous séparer, -- frères, contre +l’oubli songeons de nous défendre; -- tous ensemble faisons quelque +oeuvre colossale, -- quelque tour de Babel en brique provençale; -- +au sommet, en chantant, gravez ensuite votre nom, -- car vous autres, +amis, êtes dignes de renommée! -- Moi qu’un grain d’encens étourdit +et enivre, -- qui chante pour chanter comme fait la cigale -- et qui +n’apporterais, pour votre monument, -- qu’une pincée de gravier et de +mauvais ciment, je creuserai pour ma muse un tombeau dans le sable; +-- et quand vous aurez fini votre oeuvre impérissable, -- si, des +hauteurs de votre ciel si bleu, vous regardez en bas, frères, vous ne +me verrez plus_. + +Seulement, imbus de cette idée fausse que le parler du peuple n’était +bon qu’à traiter des sujets bas ou drolatiques, ces messieurs +n’avaient cure ni de le nettoyer, ni de le réhabiliter. + +Depuis Louis XIV, les traditions usitées pour écrire notre langue +s’étaient à peu près perdues. Les poètes méridionaux avaient, par +insouciance ou plutôt par ignorance, accepté la graphie de la langue +française. Et à ce système-là qui, n’étant pas fait pour lui, +disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite ses +fantaisies orthographiques à tel point que les dialectes de l’idiome +d’Oc, à force d’être défigurés par l’écriture, paraissaient +complètement étrangers les uns aux autres. + +Roumanille, en lisant à la bibliothèque d’Avignon les manuscrits de +Saboly, fut frappé du bon effet que produisait notre langue, +orthographiée là selon le génie national et d’après les usages de nos +vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse, prendre mon +sentiment pour rendre au provençal son orthographe naturelle; et, +d’accord tous les deux sur le plan de réforme, on partit hardiment de +là pour muer ou changer de peau. Nous sentions instinctivement que, +pour l’oeuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous fallait +un outil léger, un outil frais émoulu. + +L’orthographe n’était pas tout. Par esprit d’imitation et par un +préjugé bourgeois qui, malheureusement, descend toujours davantage, +l’on s’était accoutumé à délaisser comme "grossiers" les mots les +plus grenus du parler provençal. Par suite, les poètes précurseurs +des félibres, même ceux en renom, employaient communément, sans aucun +sens critique, les formes corrompues, bâtardes, du patois francisé +qui court les rues. Ayant donc Roumanille et moi, considéré qu’à tant +faire que d’écrire nos vers dans le langage du peuple, il fallait +mettre en lumière, il fallait faire valoir l’énergie, la franchise, +la richesse d’expression qui la caractérisent, nous convînmes +d’écrire la langue purement et telle qu’on la parle dans les milieux +affranchis des influences extérieures. C’est ainsi que les Roumains, +comme nous le contait le poète Alexandri, lorsqu’ils voulurent +relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises avaient +perdue ou corrompue, allèrent la rechercher dans les campagnes et les +montagnes chez les paysans les moins cultivés. + +Enfin, pour conformer le provençal écrit à la prononciation générale +en Provence, on décida de supprimer quelques lettres finales ou +étymologiques tombées en désuétude, telles que l’S du pluriel, le T +des participes, l’R des infinitifs et le CH de quelques mots, tels +que _fach, dich, puech_, etc. + +Mais qu’on n’aille pas croire que ces innovations, bien qu’elles +n’eussent de rapport qu’avec un cercle restreint des poètes "patois" +comme on disait alors, se fussent introduites dans l’usage commun, +sans combat ni résistance. D’Avignon à Marseille, tous ceux qui +écrivaient ou rimaillaient dans la langue, contestés dans leur +routine ou leur manière d’être, soudain se gendarmèrent contre les +réformateurs. Une guerre de brochures et d’articles venimeux, entre +les jeunes d’Avignon et nos contradicteurs, dura plus de vingt ans. + +A Marseille, les amateurs de trivialités, les rimeurs à barbe +blanche, les jaloux, les grognons, se réunissaient le soir dans +l’arrière-boutique du bouquiniste Boy pour y gémir amèrement sur la +suppression des S et aiguiser les armes contre les novateurs. +Roumanille, vaillamment et toujours sur la brèche, lançait aux +adversaires le feu grégeois que nous apprêtions, un peu l’un, un peu +l’autre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous avions pour +nous, outre les bonnes raisons, la foi, l’enthousiasme, l’entrain de +la jeunesse, avec quelque autre chose, nous finîmes par rester, ainsi +que vous verrez plus tard, maîtres du champ de bataille. + +................................................... + +Dans la cour, une après-midi où, avec les camarades, nous jouions aux +trois sauts, entra et s’avança dans notre groupe un nouveau +pensionnaire aux fines jambes, le nez à l’Henri IV, le chapeau sur +l’oreille, l’air quelque peu vieillot et dans la bouche un bout de +cigare éteint. Et les mains dans les poches de sa veste arrondie, +sans plus de façons que s’il était des nôtres : + +-- Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que j’essaye, moi, +un peu, aux trois sauts? + +Et aussitôt, sans plus de gêne, le voilà qui prend sa course, et +léger comme un chat, il dépasse peut-être d’environ trois mains +ouvertes la marque du plus fort qui venait de sauter. +Nous battîmes tous des mains et lui dîmes : + +-- Collègue, d’où sors-tu comme cela? + +-- Je sors, dit-il, de Châteauneuf, le pays du bon vin... Vous n’en +avez jamais ouï parler, de Châteauneuf, de Châteauneuf-du-Pape? + +-- Si, et quel est ton nom? + +-- Mon nom? Anselme Mathieu. + +A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses poches, et +il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de façon +courtoise, souriante et aisée, il nous offrit à tour de rôle. + +Nous qui, pour la plupart, n’avions jamais osé fumer (sinon, comme +les enfants, quelques racines de mûrier), nous prîmes sur-le-champ en +grande considération le nouveau qui faisait si largement les choses +et qui, à ce qu’il montrait, devait connaître la haute vie. + +C’est ainsi qu’avec Mathieu, le gentil auteur de la _Farandole_, nous +fîmes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le racontai à +notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut tant +que, dans son roman de Jack, il a mis à l’actif de son petit prince +nègre la susdite largesse des vieux bouts de cigare. + +Avec Roumanille et Mathieu nous étions donc trois, _tres faciunt +capitulum_, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder le +Félibrige. Mais le brave Mathieu (comment s’arrangeait-il?) on ne le +voyait guère qu’à l’heure des repas ou de la récréation. Attendu +qu’il avait l’air déjà d’un petit vieux, bien qu’il n’eût pas +beaucoup plus de seize ans, et qu il était quelque peu en retard dans +ses études, il s’était fait donner une chambre sous les tuiles, sous +prétexte de pouvoir y travailler plus librement, et là, dans sa +soupente, où l’on voyait, sur les murs, des images clouées et, sur +des +étagères, des figurines de Pradier, nudités en plâtre, tout le jour +il rêvassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du temps, +accoudé sur sa fenêtre, regardait les gens passer dans la rue ou bien +les passereaux apporter la becquée, dans leurs nids, à leurs petits. +Puis il disait des gaudrioles à Mariette, la chambrière, envoyait des +lorgnades à la demoiselle du maître et, lorsqu’il descendait nous +voir, nous contait toutes sortes de fariboles de village. + +Mais, où il ne riait pas, c’était lorsqu’il nous parlait de ses +parchemins de noble. + +-- Mes aïeux étaient marquis, disait-il d’une voix grave, marquis de +Montredon. Lors de la Révolution, mon grand père quitta son titre ; +et, après, se trouvant ruiné, il ne voulut plus le reprendre, parce +qu’il ne pouvait plus le porter convenablement. + +Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque chose de +romanesque, de nébuleux. Quelquefois, il disparaissait, comme les +chats lorsqu’ils vont à Rome. Nous le hélions : + +-- Mathieu! + +Point de Mathieu... Où était-il? Là-haut sur les toits, qui courait +dans les tuiles, pour aller à des rendez-vous qu’il avait, nous +racontait-il, avec une fillette belle comme le jour! + +Voici qu’au Pont-Troué, qui était notre quartier, le jour de la +Fête-Dieu, nous regardions, comme d’usage, passer la procession, et +Mathieu me dit : + +-- Frédéric, veux-tu que je te fasse connaître mon amante? + +-- Volontiers. + +-- Eh bien! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe des choristes, +ennuagées de blanc dans leurs voiles de tulle, tu remarqueras que +toutes ont une fleur épinglée au milieu de la poitrine : + + _Fleur au milan + Cherche galant_. + +Mais tu en verras une, blonde comme un fil d’or, qui aura la fleur +sur le côté : + + _Fleur au côté, + Galant trouvé._ + +-- Tiens, la voilà : c’est elle! + +-- C’est ton amie? + +-- Celle-là même. + +-- Mon cher, c’est un soleil! Mais comment t’y es-tu pris pour faire +la conquête d’une si fine demoiselle? + +-- Je vais, dit-il, te le conter. C’est la fille du confiseur qui est +à la Carretterie. J’y allais, de temps en temps, acheter des _boutons +de guêtre_ (pastilles à la menthe) ou des _crottes de rat_ (pâte de +réglisse); si bien qu’ayant fini par me familiariser avec l’aimable +petite et m’étant fait connaître pour marquis de Montredon, un jour +qu’elle était seule derrière son comptoir, je lui dis : + +"-- Belle fille, si je vous connaissais pour aussi peu sensée que +moi, je vous proposerais de faire une excursion... + +"-- Où? + +"-- Dans la lune, répondis-je. + +"La fillette éclata de rire et, moi, je continuai : + +"-- Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la terrasse +qui se trouve au haut de votre maison, à l’heure que vous voudrez ou +à celle où vous pourrez; et moi, qui mets mon coeur et ma fortune à +vos pieds, je viendrai tous les jours, là, sous le ciel, vous conter +fleurette. + +Et ainsi s’est passée la chose... Au haut de la maison de ma belle, +il y a, comme en beaucoup d’autres, une de ces plates-formes où l’on +fait sécher le linge. Je n’ai donc, chaque jour, qu’à monter sur les +toits et, de gouttière en gouttière, je vais trouver ma blondine, qui +y étend ou plie sa petite lessive ; et puis là, les lèvres sur les +lèvres, la main pressant la main, toujours courtoisement, comme entre +dame et chevalier, nous sommes dans le paradis. + +Voilà comme notre Anselme, futur _Félibre des Baisers_, en étudiant à +l’aise le Bréviaire de l’Amour, passa tout doucement ses classes sur +les toitures d’Avignon. + +A propos des processions, et avant de quitter la cité pontificale, il +faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans notre +jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en émoi. +Notre-Dame-de-Dom qui est la métropole, et les quatre paroisses : +Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien, +rivalisaient à qui se montrerait plus belle. + +Dès que le sacristain, agitant sa clochette, avait parcouru les rues +dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on +balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on attachait +les tentures. Les riches, à leurs balcons, étendaient leurs +tapisseries de soie brodée et damassée; les +pauvres, à leurs fenêtres, exhibaient leurs couvertures piquées à +petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes-pointes. Au +portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les murs de +draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pavé, d’une litière +de buis. + +Ensuite s’élevaient, de distance en distance, les reposoirs +monumentaux, hauts comme des pyramides, chargés de candélabres et de +vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais sur +des chaises, attendaient le cortège, en mangeant des petits pâtés. La +jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane, se +promenaient, se dandinaient, lorgnant les filles et leur jetant des +roses, sous les tentes des rues qu’embaumait, tout le long, la fumée +des encensoirs. + +Lorsque enfin la procession, avec son suisse en tête, de rouge tout +vêtu, avec ses théories de vierges voilées de blanc, ses +congrégations, ses frères, ses moines, ses abbés, ses choeurs et ses +musiques, s’égrenait lentement au battement des tambours, vous +entendiez, au passage, le murmure des dévotes qui récitaient leur +rosaire. + +Puis, dans un grand silence, agenouillés ou inclinés, tous se +prosternaient à la fois, et, là-bas, sous une pluie de fleurs de +genêt blondes, l’officiant haussait le Saint-Sacrement splendide! + +Mais ce qui frappait le plus, c’étaient les Pénitents, qui faisaient +leurs sorties après le coucher du soleil, à la clarté des flambeaux. +Les Pénitents Blancs, entre autres, lorsque, encapuchonnés de leurs +capuces et cagoules, ils déifiaient pas à pas, comme des spectres, +par la ville, portant à bras, les uns des tabernacles portatifs, les +autres des reliquaires ou des bustes barbus, d’autres des +brûle-parfums, ceux-ci un oeil énorme dans un triangle, ceux-là un +grand serpent entortillé autour d’un arbre, vous auriez dit la +procession indienne de Brahma. + +Contemporaines de la Ligue et même du Schisme d’Occident, ces +confréries, en général, avaient pour chefs et dignitaires les +premiers nobles d’Avignon, et Aubanel le grand félibre, qui avait, +toute sa vie, été Pénitent Blanc zélé, fut, à sa mort, enseveli dans +son froc de confrère. + +Nous avions, chez M. Dupuy, comme maître d’étude, un ancien sergent +d’Afrique appelé M. Monnier, qui aurait bien été, nous disait-il, +pénitent rouge, si une confrérie de cette couleur-là eût existé dans +Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt à sacrer, il +était, avec sa moustache et sa barbiche rêche, toujours, de pied en +cap, ciré et astiqué. + +Au Collège Royal, où nous apprenions l’histoire, il n’était jamais +question de la politique du siècle. Mais le sergent Monnier, +républicain enthousiaste, s’était, à cet égard, chargé de nous +instruire. Pendant les récréations, il se promenait de long en large, +tenant en main l’histoire de la Révolution. Et s’enflammant à la +lecture, gesticulant, sacrant et pleurant d’enthousiasme : + +"Que c’est beau! nous criait-il, que c’est beau! quels hommes! +Camille Desmoulins, Mirabeau, Bailly, Vergniaud, Danton, Saint-Just, +Boissy-d’Anglas! nous sommes des vermisseaux aujourd’hui, nom de +Dieu, à côté des géants de la Convention nationale!" +-- "Quelque chose de beau, tes géants conventionnels!" lui répondait +Roumanille, quand parfois il se trouvait là, -- "des coupeurs de +têtes! des traîneurs de crucifix! des monstres dénaturés, qui se +mangeaient les uns les autres et que, lorsqu’il les voulut, Bonaparte +acheta comme pourceaux en foire!" +Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux, jusqu’à ce que le +bon Mathieu, avec quelque calembredaine, vint les réconcilier. + +Bref, un jour poussant l’autre, ce fut dans ce milieu bonasse et +familier qu’au mois d’août de l’année 1847 je terminai mes études. +Roumanille, pour accroître ses petits émoluments était entré comme +prote à l’imprimerie Seguin; et, grâce à cet emploi, il imprimait là, +à peu de frais, son premier recueil de vers, les _Pâquerettes_, dont +il nous régalait délicieusement, lorsqu’il en voyait les épreuves; et +gai comme un poulain, comme un jeune poulain qu’on élargit et met au +vert, je m’en revins à notre Mas. + +CHAPITRE VIII + +COMMENT JE PASSAI BACHELIER + +Le voyage de Nîmes. -- Le Petit Saint-Jean. -- Les jardiniers. -- Le +Remontrant. -- L’explication du baccalauréat. -- Le retour aux +champs. -- Les camarades du village. -- Les veillées. -- Les notaires +de Mailiane. -- L’oncle Jérôme. + +-- Eh bien, me dit mon père, cette fois, as-tu achevé? + +-- J’ai achevé, répondis-je; seulement... il faudra que j’aille à +Nîmes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne me laisse +pas sans quelque appréhension. + +-- Marche, marche : nous autres, quand nous étions soldats, au siège +de Figuières, nous en avons passé, mon fils, de plus mauvais. + +Je me préparai donc pour le voyage de Nîmes, où, en ce temps, se +faisaient les bacheliers. Ma mère me plia deux chemises repassées, +avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir à carreaux, piqué de +quatre épingles, bien proprement. Mon père me donna, dans un petit +sachet de toile, cent cinquante francs d’écus, en me disant : + +-- Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas les +gaspiller. + +Et je partis du Mas pour la ville de Nîmes, mon petit paquet sous le +bras, le chapeau sur l’oreille, un bâton de vigne à la main. + +Quand j’arrivai à Nîmes je rencontrai un gros d’écoliers des environs +qui venaient comme moi passer leur baccalauréat. Ils étaient, pour la +plupart, accompagnés de leurs parents, beaux messieurs et belles +dames, avec les poches pleines +de recommandations : l’un avait une lettre pour le recteur, un autre +pour l’inspecteur, un autre pour le préfet, celui-là pour le +grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le talon, +avec un petit air de dire : "Nous sommes sûrs de notre affaire." + +Moi, petit campagnard, je n’étais pas plus gros qu’un pois, car je ne +connaissais absolument personne; et tout mon recours, pauvret, était +de dire à part quelque prière à saint Baudile, qui est le patron de +Nîmes (j’avais, étant enfant, porté son cordon votif), pour qu’il mît +dans le coeur des examinateurs un peu de bonté pour moi. + +On nous enferma à l’Hôtel de Ville, dans une grande salle nue, et là +un vieux professeur nous dicta, d’un ton nasillard, une version +latine, après quoi, humant une prise, il nous dit : + +-- Messieurs, vous avez une heure pour traduire en français la dictée +que je vous ai faite... Maintenant, débrouillez- vous. + +Et, dare-dare pleins d’ardeur, nous nous mîmes à l’oeuvre; à coups de +dictionnaire, le grimoire latin fut épluché; puis à l’heure sonnante, +notre vieux priseur de tabac ramassa les versions de tous et nous +ouvrit la porte en disant : + +-- A demain! + +Ce fut la première épreuve. + +Messieurs les écoliers s’éparpillèrent par la ville et je me trouvai +seul, avec mon petit paquet et mon bâton de vigne en main, sur le +pavé de Nîmes, à bayer autour des Arènes et de la Maison-Carrée. + +"Il faut pourtant, me dis-je, penser à se loger", et je me mis en +quête d’une auberge pas trop chère, mais néanmoins sortable; et, +comme j’avais le temps, je fis dix fois peut-être, en guignant les +enseignes, le tour de la ville de Nîmes. Mais les hôtels, avec leurs +larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avalent l’air de me +toiser, et les salamalecs et façons du grand monde, tout cela me +tenait en crainte. + +Comme je passais au faubourg, j’aperçus une enseigne avec cette +inscription : _Au Petit Saint-Jean_. + +Ce _Petit Saint-Jean_ me remplit d’aise. Il me sembla soudain être en +pays de connaissance. Saint-Jean est, en effet, un saint qui paraît +de chez nous. Saint Jean amène la moisson, nous avons les feux de +Saint-Jean, il y a l’herbe de Saint-Jean, les pommes de Saint-Jean... +Et j’entrai au _Petit Saint-Jean_... J’avais deviné juste. + +Dans la cour de l’auberge, il y avait des charrettes bâchées, des +camions dételés et des groupes de Provençales qui babillaient et +riaient. Je me glissai dans la salle et m’assis à table. + +La salle était déjà pleine, et la grande table aussi, rien que des +jardiniers : maraîchers de Saint-Rémy, de Château-Renard, de +Barbentane, qui se connaissaient tous, car ils venaient au marché une +fois par semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du jardinage. + +-- O Bénézet, combien as-tu vendu tes aubergines? + +-- Mon cher, je n’ai pas réussi : il y en avait abondance : j’ai dû +les laisser à vil prix. + +-- Et la graine de porreau, qu’en dit-on? + +-- Elle se vendra, paraît-il; il court des bruits de guerre et l’on +m’a assuré qu’on en faisait de la poudre. + +-- Et les haricots "quarantains"? + +-- Ils ont claqué. + +-- Et les oignons? + +-- Enlevés sur place. + +-- Et les courges? + +-- Il faudra les donner aux cochons. + +-- Et les melons, les carottes, les céleris, les pommes de terre? + +Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur le +jardinage. + +Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot. + +Lorsqu’ils eurent tout dit, mon vis-à-vis me fait : + +-- Et vous, jeune homme, s’il n’y a pas indiscrétion, êtes-vous dans +le jardinage? Vous n’en avez pas l’air. + +-- Moi, non... je suis venu à Nîmes, répondis-je timide- ment, pour +passer bachelier. + +-- Bachelier! Batelier! fit toute la tablée. Comment a-t-il dit ça? + +-- Eh! oui, hasarda l’un d’eux, je crois qu’il a dit "batelier" : il +doit être venu, oui, c’est cela, pour passer le bac!... Pourtant il +n’y a pas de Rhône à Nîmes! + +-- Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu pas que +c’est un conscrit, qui vient passer à la "batterie"? + +Je me mis à rire, et, prenant la parole, j’expliquai de mon mieux ce +que c’était qu’un _bachelier_. + +-- Quand nous sortons des écoles, leur dis-je, que nos maîtres nous +ont appris... tout : le français, le latin, le grec, l’histoire, la +rhétorique, les mathématiques, la physique, la chimie, l’astronomie, +la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous imaginer, +alors on nous envoie à Nîmes, où des messieurs très savants nous font +subir un examen... + +-- Oui! comme quand nous allions, nous autres, au catéchisme, et +qu’on nous demandait : _Êtes-vous chrétien_? + +-- C’est cela. Ces savants nous questionnent sur toutes sortes de +mystères qu’il y a dans les livres; et, si nous répondons bien, ils +nous nomment bacheliers, grâce à quoi nous pouvons être notaires, +médecins, avocats, contrôleurs, juges, sous-préfets, tout ce que nous +voudrez. + +-- Et si vous répondez mal? + +-- Ils nous renvoient au " banc des ânes"... On a fait aujourd’hui, +parmi nous, le premier triage ; mais c’est demain matin que nous +passerons à l’étamine. + +-- Oh! coquin de bon sort! cria toute la tablée, nous voudrions bien +y être, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au trou... Et +que va-t-on vous demander, par exemple, voyons? + +-- Eh bien! on nous demandera, je suppose, les dates de toutes les +batailles qui se sont livrées dans le monde depuis que les hommes se +battent : les batailles des Juifs, les batailles des Grecs, les +batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands, des +Espagnols, des Français, des Anglais, des Polonais et des Hongrois... +Non seulement les batailles, mais encore les noms des généraux qui +commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs ministres, +de tous leurs enfants et même de leurs bâtards! + +-- Oh! tonnerre de nom de nom ! mais quel intérêt y a-t-il à vous +faire rappeler tout ce qui s’est passé du temps et depuis le temps +que saint Joseph était garçon? Il ne semble pas possible que des +hommes pareils s’occupent de telles vétilles! On voit bien là qu’ils +n’ont pas autre chose à faire. S’il leur fallait, comme nous, aller +tous les matins retourner la terre à la bêche, je ne crois pas qu’ils +s’amusassent à parler des Sarrasins ou des bâtards du roi Hérode... +Mais allons, continuez... + +-- Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de toutes +les nations, de toutes les contrées, de toutes les montagnes et de +toutes les rivières... et, à propos des rivières, il faut dire d’où +elles sortent et où elles vont se jeter. + +-- Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un jardinier de +Château-Renard qui parlait du gosier, ils doivent donc vous demander +d’où sourd la Fontaine de Vaucluse? En voilà une d’eau! On conte +qu’elle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. Je me suis +laissé dire qu’un berger dans le gouffre d’où elle sort de terre, +laissa tomber son bâton, et qu’on le retrouva à sept bonnes lieues de +là, dans une source de Saint Rémy... Est-ce vrai ou non? + +-- Tout ça peut-être... Ensuite, il nous faut savoir les noms de +toutes les mers qu’il y a sous la "chape du soleil". + +-- Pardon, si je vous interromps! dit encore le Remontrant. +Savez-vous comment il se fait que la mer soit salée? + +-- Parce qu’elle contient du sulfate de magnésie, du chlorure... + +-- Oh! que non! un poissonnier -- tenez, qui était du Martigue, -- +m’assura que ça venait des bâtiments chargés de sel qui y ont fait +naufrage depuis tant et tant d’années! + +-- Si ça vous plaît, à moi aussi... On nous demande comment se forme +la rosée, la pluie, la gelée blanche, l’orage, le tonnerre... + +-- Pardon, si je vous interromps! reprit le Remontrant; pour la +pluie, nous savons bien que les nuages, dans des outres, vont la +chercher à la mer. Mais, la foudre, est-ce vrai qu’elle est ronde +comme un panier? + +-- Cela dépend, lui répliquai-je. On nous demande aussi l’origine du +vent, et ce qu’il fait de chemin à l’heure, à la minute, à la +seconde... + +-- Que je vous interrompe! fit encore le Remontrant, vous devez donc +savoir, jeune homme, d’où sort le mistral? J’ai toujours entendu dire +qu’il sortait d’un rocher troué et que, si on bouchait le trou, il ne +soufflerait jamais plus, le sacré mangeur de fange! C’en serait une, +celle-là, d’invention! + +-- Le gouvernement s’y oppose, dit un Barbentanais; si n’était le +mistral, la Provence serait le jardin de la France! Et qui nous +tiendrait? Nous serions trop riches. + +Je repris: + +-- On nous interroge sur le règne animal, sur les oiseaux, sur les +poissons, jusque sur les dragons. + +-- Attendez, attendez, cria le Remontrant, les mains levées, et la +Tarasque? n’en parlent-ils pas, les livres? Certains prétendent que +ce n’est qu’une fable; pourtant j’ai vu sa tanière, moi, à Tarascon, +derrière le Château, le long du Rhône. On sait d’ailleurs +parfaitement qu’elle est enterrée sous la Croix-Couverte. + +Et je repris pour en finir: + +-- On nous questionne, bref, sur le nombre, la grosseur et la +distance des étoiles, combien de milliers de lieues séparent la terre +du soleil. + +-- Celle-là ne passe pas, cria le Palamard de Noves, qui est-ce qui +va là-haut pour mesurer les lieues? Vous ne voyez donc pas que les +savants se moquent de nous : qu’ils voudraient nous faire accroire +que les pigeonneaux tètent? Une jolie science que de vouloir compter +les lieues du soleil à la lune : qu’est-ce que cela peut bien nous +faire? Ah! si vous me parliez de connaître la lune pour semer le +céleri, ou bien d’ôter les poux des fèves ou de guérir le mal des +porcs, je vous dirais : voilà une science, mais tout ce que nous +conte ce garçon, c’est des fariboles. + +-- Tais-toi donc, va, gros bouc, cria toute la bande, ce jeune +dégourdi en a plus oublié peut-être que tout ce que tu peux savoir... +C’est égal, mes amis, il faut une fameuse tête pour pouvoir y serrer +tout ce qu’il nous a dit! + +-- Pauvre petit, disaient de moi les jeunes filles, regardez comme il +est pâlot! On voit bien que la lecture, allez, ça ne fait pas du +bien. S’il avait passé son temps à la queue de la charrue, il aurait +assurément plus de couleur que ça... Puis, à quoi sert d’en savoir +tant? + +-- Moi, fit alors le Rond, je n’ai été, en fait d’école, qu’à celle +de M. Bêta! Je ne sais ni A ni B. Mais je vous certifie que s’il +m’avait fallu faire entrer dans le "coco" la cent millième part de ce +qu’on leur demande pour passer bachelier, on aurait pu, voyez-vous, +prendre la mailloche et les coins et me taper sur la caboche. +Inutile! les coins se seraient épointés. + +-- Eh bien! les camarades, conclut le Remontrant, savez-vous ce qu’il +faut faire? Quand nous allons à quelque fête, où l’on fait courir les +taureaux, soit qu’il y ait de belles luttes il nous arrive souvent de +rester un jour de plus pour voir qui enlèvera le prix ou la +cocarde... Nous sommes à Nîmes : voilà un gars de Maillane qui, +demain matin, va passer bachelier. Au lieu de partir ce soir, +messieurs, couchons à Nîmes et demain nous saurons au moins si notre +Maillanais a passé bachelier. + +-- Ça va! dirent les autres, de toutes les façons la journée est +perdue : allons, il faut voir la fin. + +Le lendemain matin, le coeur passablement ému, je retournai a l’Hôtel +de Ville avec tous les candidats qui devaient se présenter. Mais déjà +pas mal d’entre eux n’étaient pas si fiers que la veille. Dans une +grande salle devant une grande table chargée d’écritoires, de papiers +et de livres, il y avait, assis gravement sur leurs chaises, cinq +professeurs, en robes jaunes, cinq fameux professeurs venus exprès de +Montpellier avec le chaperon bordé d’hermine sur l’épaule et la toque +sur la tête. C’était la Faculté des Lettres, et voyez le hasard : un +d’eux était M. Saint-René Taillandier, qui devait quelques ans après +devenir le patron, le chaleureux patron de notre langue provençale. +Mais à cette époque, nous ne nous connaissions pas et l’illustre +professeur ne se doutait certes pas que le petit campagnard qui +bredouillait devant lui deviendrait quelque jour un de ses bons amis. + +Je jouai de bonheur : je fus reçu, et je m’en allai par la ville, +comme porté par les anges. Mais, comme il faisait chaud, je me +rappelle que j’avais soif; et, en passant devant les cafés, avec ma +houssine en l’air, je pantelais de voir, blanchissante dans les +verres, la bonne bière écumeuse. Mais j'étais si craintif et si +novice dans la vie, que je n’avais jamais mis les pieds dans un café, +et je n’osais pas y entrer! + +Que faisais-je pour lors? je parcourais les rues de Nîmes, flambant, +resplendissant, si bien que tous me regardaient et que d’aucuns, +même, disaient : + +-- Celui-là est bachelier! + +Et quand je rencontrai une borne fontaine, je m’abreuvais à son eau +fraîche et le roi de Paris n’était pas mon cousin. + +Mais le plus beau, ensuite, fut au _Petit Saint-Jean_. Nos braves +jardiniers m’attendaient impatients, et me voyant venir, rayonnant à +fondre les brumes, ils s’écrièrent : + +-- Il a passé! + +Les hommes, les femmes, les filles, tout le monde sortit, et en +veux-tu des embrassades et des poignées de main! On eût dit que la +manne venait de leur tomber. + +Alors, le Remontrant (celui qui parlait du gosier) demanda la parole. +Ses yeux étaient humides et il dit : + +-- Maillanais, allez, nous sommes bien contents! vous leur avez fait +voir, à ces petits messieurs, que de la terre, il ne sort pas que des +fourmis, il en sort aussi des hommes. +Allons, petites, en avant et un tour de farandole. + +Et nous nous prîmes par les mains et, dans la cour du _Petit +Saint-Jean_, un bon moment nous farandolâmes. Puis on s’en fut dîner, +nous mangeâmes une brandade, on but et on chanta jusqu’à l’heure du +départ. + +Il y a de cela cinquante-huit ans passés. Toutes les fois que je vais +à Nîmes et que je vois de loin l’enseigne du _Petit Saint-Jean_, ce +moment de ma jeunesse reparaît à mes yeux dans toute sa clarté -- et +je pense avec plaisir à ces braves gens qui, pour la première fois, +me firent connaître la bonhomie du peuple et la popularité. + +Enfin me voilà libre dans mon Mas paternel et dans ma belle plaine de +froment et de fruits, à la vue pacifique de mes Alpiles bleues, avec +leur Caume au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres, si +connus, si familiers, le Rocher-Troué, le Monceau-de-Blé, le +Mamelon-Bâti, la Grosse-Femme! me voilà libre de revoir, quand venait +le dimanche, ces compagnons de mon jeune âge si regrettés, si +enviés, quand j’étais dans la geôle. Avec quel plaisir, quels +enthousiasmes, en nous promenant farauds, sur le cours, après vêpres, +nous nous contions ce qui nous était arrivé, depuis qu’on ne s’était +vu : Raphel à la course des hommes avait remporté le prix; Noël avait +enlevé la cocarde à un taureau; Gion, à la +charrette qu’on fait courir à la Saint-Eloi avait mis la plus belle +des mules de Maillane; Tanin s’était loué pour le mois de semailles +au grand Mas Merlata et Paulet avait riboté, pendant trois jours et +trois nuits, à la foire de Beaucaire. + +Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, ou, pour mieux +dire, une promise, avec laquelle ils coquetaient depuis leur première +communion. Quelques-uns même avaient l’entrée, c’est-à-dire, le droit +d’aller, le dimanche au soir faire un brin de veillée à la maison de +leur belle. + +Moi qu’avaient dépaysé mes sept années d’école, j’étais hélas! le +seul à garder les manteaux, et, quand nous rencontrions les volées de +fillettes qui, se tenant par le bras, nous barraient la rue, je +remarquai qu’avec moi elles n’étaient pas à l’aise comme avec les +camarades. Elles et eux, se comprenant sur la moindre des choses, +faisaient leurs gognettes de rien; mais moi j’étais pour elles devenu +un "monsieur" et si à l’une d’elles j’avais conté fleurette, elle +n’eût à coup sûr pas voulu croire à mes paroles. + +De plus, ces gars, élevés dans un cercle d’idées toutes primaires, +avaient des admirations toujours renouvelées pour des choses qui moi +ne disaient que peu ou rien : par exemple, une emblavure qui avait +décuplé ou rendu douze pour un, un haquet dont les roues battaient +ferme sur l’essieu, un mulet qui tirait fort, une charrette bien +chargée, ou un fumier +bien empilé. + +Et alors je me rabattais, l’hiver, sur les veillées où j’eus +l’occasion ainsi d’écouter nos derniers conteurs : entre autres le +Bramaire, un ancien grenadier de l’armée d’Italie, qui mangeait +toutes vivantes les cigales et les rainettes, si bien que ces +bestioles lui chantaient dans le ventre. Il me semble l’entendre, +lorsqu’il voulait réveiller les auditeurs qui sommeillaient : + + _-- Cric! -- Crac! + -- De la m... dans ton sac, + Du butin dans le mien!_ + +un souvenir de la caserne ou du temps où, en campagne, on était campé +sous la tente. + +Un autre qui en savait, des sornettes, à ne plus finir, c’était le +vieux Dévot auquel je suis heureux de payer ici ma dette car, si +simple qu’elle fût, je lui dois la donnée de mon poème de _Nerto_. Et +à propos de ces veillées, nous allons en toucher un mot. Aujourd’hui +dans nos villages, les paysans, après souper, vont au café faire leur +partie de billard, de manille ou d’un jeu de cartes quelconque, et, +des veillées anciennes, c’est à peine s’il en reste une espèce de +semblant chez quelques artisans qui travaillent à la lampe, tels que +les menuisiers ou bien les cordonniers. + +Mais en ce temps, la mode de ces réunions joyeuses était loin d’être +perdue : et elles se tenaient en général dans les étables ou dans les +bergeries, parce que là avec le bétail, on se trouvait plus +chaudement. L’usage était que chaque veilleur ou habitué de la +veillée fournît la chandelle à son tour, et il fallait que la +chandelle durât deux soirées, de sorte que, quand les assistants la +voyaient à moitié usée, ils se levaient et allaient au lit. + +Seulement pour que la chandelle s’usât moins rapidement, on mettait +sur le lumignon, savez-vous quoi? un grain de sel; on la posait +debout sur le fond d’une portoire ou d’un cuvier renversé, et les +femmes qui filaient ou qui berçaient leurs petits (car les mères +apportaient les berceaux à la veillée) avec leurs hommes et leurs +enfants s’asseyaient tout autour, sur la litière ou sur des billots. +Lorsqu’il n’y avait pas de sièges, les fileuses, une devant l’autre, +la quenouille au côté (quenouille de roseau renflée et coiffée de +chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin d’éclairer +leur fil, et l’on y disait des contes, interrompus souvent par un +ébrouement des bestiaux, un bêlement ou un braiment. Parmi ces contes +de veillée, celui que je vais vous dire se répétait fréquemment, +parce qu’un de mes oncles, le bon M. Jérôme, y avait joué un rôle et +que c’était un conte vrai. + +Vers 1820 ou 25, peu importe la date, à Maillane mourut un certain +Claudillon; et comme il n’avait pas d’enfants, sa maison resta close +pendant cinq ou six mois. Pourtant un locataire à la fin vint +l’habiter et les fenêtres se rouvrirent. + +Mais, quelques jours après, il courut dans Maillane une rumeur +étrange : la maison de Claudillon était hantée. Le nouvel habitant et +sa femme entendaient ravauder et far- fouiller toute la nuit : un +bruit particulier, comme si on remuait du papier, du parchemin. Dès +qu’on allumait la lampe, on n’entendait plus rien; et dès qu’on +l’éteignait, recommençait de plus belle le froissement mystérieux. +Ils eurent beau, les locataires, fureter, virer, tourner dans tous +les coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous le lit, +sous l’escalier, sous les planches de l’évier, ils ne virent rien qui +pût expliquer peu ou prou le remuement nocturne, et ce bruit tous les +jours renaissait dans la nuit; à ce point vous dirai-je que ces gens +prirent peur et déménagèrent en disant aux voisins : "Y couche qui +voudra, dans la maison de Claudillon : les revenants la hantent." Et +ils partirent. + +Les voisins assez effrayés voulurent voir aussi ce qui se passait là; +et les plus courageux, armés de fourches et de fusils, vinrent tour à +tour coucher dans la maison de Claudillon. Mais sitôt la lampe +éteinte, le maudit remuement avait lieu de nouveau; les parchemins se +maniaient -- et on ne pouvait jamais voir d’où provenait le bruit. + +Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles qu’on adresse +aux revenants pour les exorciser : + + -- _Si tu es bonne âme, parle-moi! + -- Si tu es mauvaise, disparais!_ + +Cela ne leur faisait pas plus qu’une pâtée de son aux chats, et le +bruit s’entendait toujours la même chose ; et au four, au moulin, aux +lavoirs à la veillée, on ne parlait que des revenants. + +-- Si l’on pouvait, disaient les gens, savoir qui est-ce qui revient, +en faisant prier pour elle, la pauvre âme, bien sûr, entrerait en +repos. + +-- Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez-vous que ce soit? ce ne peut +être que Claudillon... Le pauvre Claudillon, n ayant pas laissé +d’enfants, n’aura pas eu de service, et l’âme du défunt certainement +doit être en peine. + +-- C’est cela, conclut-on, Claudillon doit être en peine. + +Et aussitôt les femmes, entre voisines et liard à liard ramassèrent +de quoi faire dire une messe au pauvre Claudillon. Le prêtre dit la +messe ; il fit pour Claudillon les prières voulues, et quelques +Maillanais de bonne volonté retournèrent voir, la nuit, s’il y avait +toujours hantise. + +Hantise de plus en plus : c’était un remuement de papiers, de +parchemins, qui faisait dresser les cheveux! et chacun ajoutait la +sienne : au haut de l’escalier on avait trouvé une botte, une botte +toute cirée : d’autres avaient aperçu, par le trou de l’évier, un +spectre entouré de flammes qui descendait de la cheminée ! Isabeau la +boisselière conta que le matin, en faisant la chasse aux puces, elle +trouvait sur son corps des bleus -- qui sont des pinçons des morts; +et Nanon de la Veuve assurait que, la nuit, on l’avait tirée par les +pieds. + +Les hommes, le dimanche, près du puits de la Place, s’entretenaient +tous de la chose et disaient: + +-- Claudillon, le pauvre Claudillon, était pourtant un brave homme : +il n’est pas croyable que ce soit lui. + +-- Mais alors qui serait-ce? + +Le grand Charles, un pince-sans-rire que tout le monde respectait, +car il les dominait tous, autant par la stature de son corps de +géant, que par l’aplomb de sa parole, dit après avoir toussé : + +-- N’est-ce pas clair? Du moment qu’on remue des papiers, ce doit +être des notaires. + +Tout le monde s’écria : + +-- Le grand Charles a raison, ce doit être des notaires puisqu’ils +remuent des papiers : -- et tenez, ajouta le vieux Maître Ferrut, je +m’en souviens maintenant, cette maison s’était vendue, dans ma +jeunesse, au tribunal; elle venait d’un héritage où l’on avait +plaidé, vingt ans peut-être, à Tarascon; et tant grattèrent les +notaires, les avocats, les procureurs, que ma, foi, tout se mangea... +Parbleu, ces gens doivent brûler comme des chaufferettes; et rien +d’étonnant qu’ils reviennent fureter dans les actes et les écrits +qu’ils ont passés. + +-- Ce sont des notaires! ce sont des notaires! L’on n’entendait plus +que cela dans les rues de Maillane. Les Maillanais n’en dormaient +plus et, lorsqu’ils en parlaient, en avaient la chair de poule. + +-- Ha! nous le verrons bien, si ce sont des notaires! dit +flegmatiquement M. Jérôme le moulinier de soie. + +Feu mon oncle Jérôme avait servi dans les Dragons où il fut +brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait fièrement au haut du +nez, la glorieuse balafre d’un beau coup de bancal qu’un hussard +allemand, à la bataille d’Austerlitz, ne lui donna pas pour rire. +Acculé près d’un mur, il s’était défendu seul contre vingt cavaliers +qui le sabraient, jusqu’à ce qu’il tombât, la face coupée en deux par +un revers de lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept sous +par jour, dont il avait tout juste pour le tabac qu’il prisait. + +Il était, cet oncle Jérôme, le plus fameux chasseur à la pipée que +j’aie connu. Peu lui importaient les affaires, la famille, le négoce +: quand venait la saison, tous les matins, il partait en chasse. Sa +pincette dans une main, portant sur les épaules la grande cage de +verdure sous laquelle il se cachait, lorsqu’il traversait des +chaumes, on aurait dit un arbre en marche. Et il ne revenait jamais +sans avoir attrapé trois ou quatre douzaines de culs-blancs ronds de +graisse, dont il se régalait avec M. Chabert, ancien chirurgien de +l’armée d’Espagne, qui avait vu Madrid avec le roi Joseph. On +débouchait alors le vin de Frigolet et, nargue du souci, ils buvaient +à la santé des Espagnoles et des Hongroises. + +Mais bref, M. Jérôme chargea ses pistolets et, tranquille comme quand +il allait à la pipée, il vint, à la nuit close, se blottir dans la +maison du pauvre Claudillon. Muni d’une lanterne sourde, qu’il +recouvrit de son manteau, il s’étendit là sur deux chaises, attendant +que les "notaires" remuassent leurs papiers. + +Tout à coup, frou-frou! cra-cra! voilà les papiers qui se froissent, +et que voit-il? deux rats, deux gros rats qui s’enfuient là-haut sous +la soupente. + +Car dans cette maison, comme on en voit dans beaucoup d’autres, il y +avait, pour recouvrir l’escalier, une soupente. + +M. Jérôme monta sur une chaise, et sur le plancher du réduit trouva +tout bonnement des feuilles de vigne sèches. + +Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, parait-il, rentré +ses raisins et les avait étendus sur les ais de la soupente, en un +lit de feuilles de vigne. Lorsqu’il fut mort, les rats mangèrent les +raisins et, les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits, venaient +fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains qu’il pouvait y +avoir encore. + +Mon oncle enleva les feuilles et s’en revint coucher. Le lendemain +matin, lorsqu’il alla sur la place : + +-- Eh bien! monsieur Jérôme, lui dirent les paysans, vous avez l’air +quelque peu pâle! les notaires sont revenus? + +M. Jérôme répondit : + +-- Vos notaires, c’était un couple de rats qui remuaient des feuilles +au-dessus de la soupente, des feuilles de vigne sèches. + +Un immense éclat de rire prit les bons Maillanais; et, depuis ce +jour-là, les gens de mon village n’ont plus cru aux revenants. + +CHAPITRE IX + +LA RÉPUBLIQUE DE 1848 + +La vieille Riquelle. -- Mon père nous raconte l’ancienne Révolution. +-- La déesse Raison. -- Le père du banquier Millaud. -- Les +républicains de Provence. -- Le Thym. -- Le carnaval. -- Les +remontrances paternelles. -- M. Durand-Maillane. -- Les machines +agricoles. -- Les moissons d’autrefois. -- Les trois beaux +moissonneurs. + +Cet hiver-là, les gens étant unis, tranquilles et contents, car les +récoltes ne se vendaient pas trop mal et l’on ne parlait plus, grâce +à Dieu, de politique, il s’était organisé, dans notre pays de +Maillane, en manière d’amusement, des représentations de tragédies et +de comédies; et je l’ai déjà dit, avec toute l’ardeur de mes dix-sept +ans, j’y jouais mon petit rôle. Mais sur ces entrefaites, vers la fin +de février, adieu la paix bénie! éclata la Révolution de 1848. + +A l’entrée du village, dans une maisonnette de pisé, dont une treille +ombrageait la porte, demeurait à cette époque une bonne vieille femme +qu’on appelait Riquelle. Habillée à la mode des Arlésiennes +d’autrefois, elle portait une grande coiffe aplatie sur la tête et +sur cette coiffe un chapeau à larges bords, plat et en feutre noir. +De plus, un bandeau de gaze, espèce de voilette blonde attachée sous +le menton, lui encadrait les joues. Elle vivait de sa quenouille et +de ses quelques coins de terre. Mais proprette, soignée et diserte en +paroles, on voyait qu’elle avait dû être jadis une élégante. + +Lorsque à sept ou huit ans, avec mon sachet sur le dos, je venais à +l’école, je passais tous les jours devant la maison de Riquelle; et +la vieille qui filait, assise vers sa porte, sur son petit banc de +pierre, m’appelait et me disait : + +-- N’avez-vous point, à votre Mas, des pommes rouges? + +-- Je ne sais pas, lui répondais-je. + +-- Quand tu viendras encore, mignon, apporte-m’en quelqu’une. + +Et j’oubliais toujours de faire la commission, et toujours dame +Riquelle, en me voyant passer, me parlait de ces pommes, si bien qu’à +la fin je dis à mon père : + +-- Il y a la vieille Riquelle qui toujours me demande de lui porter +des _pommes rouges_. + +-- La sacrée vieille masque! me grommela mon père, lorsqu’elle t’en +parlera encore, dis-lui : "Elles ne sont pas mûres, ni à présent, ni +de longtemps." + +Et ensuite quand la vieille me réclama ses pommes rouges : + +-- Mon père, lui criai-je, m’a dit qu’elles n’étaient pas mûres, ni à +présent, ni de longtemps. + +Et Riquelle, à partir de là, ne me parla plus de ses pommes. + +Mais le lendemain du jour où l’on connut dans nos campagnes les +journées de février et la proclamation de la République, à Paris, en +venant au village pour savoir les nouvelles, la première personne que +je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son seuil, +requinquée, animée, avec une topaze qui scintillait à son doigt, elle +me dit : + +-- Les pommes rouges sont donc mûres cette fois! on dit qu’on va +planter les arbres de la liberté? Nous allons en manger, mignon, de +ces bonnes pommes du paradis terrestre... +O sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir! Frédéric, mon +enfant, fais-toi républicain! + +-- Mais lui dis-je, Rîquelle, la belle bague que vous avez! + +-- Ha! fit-elle, tu peux le dire, qu’elle est belle, cette bague ! +Tiens, je ne l’avais plus mise depuis que Bonaparte était parti pour +l'île d’Elbe... C’est un ami que nous avions, un ami de la famille, +qui me l’avait donnée, dans le temps (ah! quel temps) où nous +dansions la Carmagnole... + +Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas de danse, la vieille +dans sa maison rentra en crevant de rire. + +Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en soupant, les nouvelles +de Paris, et puis, comme en riant je rapportais le propos de la +vieille Riquelle, mon père gravement prit la parole et dit : + +-- La République, je l’ai vue une fois. Il est à souhaiter que +celle-ci ne fasse pas des choses atroces comme l’autre. On tua Louis +XVI et la reine son épouse : et de belles princesses, des prêtres, +des religieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit mourir en +France, qui sait combien? Les autres rois, coalisés, nous déclarèrent +la guerre. Pour défendre la République, il y eut la réquisition et la +levée en masse. Tout partit : les boiteux, les mal conformés, les +borgnes, allèrent au dépôt faire de la charpie. Je me souviens du +passage des bandes d’Allobroges qui descendaient vers Toulon: "Qui +vive? -- "Allobroge!" L’un d’eux saisit mon frère, qui n’avait que +douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : Crie _Vive la +République_! lui fit-il, ou tu es mort!" Le pauvre enfant cria, mais +son sang se tourna et il en mourut. Les nobles, les bons prêtres, +tous ceux qui étaient suspects, furent obligés d’émigrer pour +échapper à la guillotine; l’abbé Riousset déguisé en berger, gagna le +Piémont avec les troupeaux de M. de Lubières. Nous autres, nous +sauvâmes M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien à ferme. +C’était le capiscol de Saint-Marthe à Tarascon. Trois mois nous le +gardâmes caché dans un caveau que nous avions creusé sous les +futailles; et quand venaient au Mas les officiers municipaux ou les +gendarmes du district, pour compter les agneaux que nous avions au +bercail, les pains que nous avions sous la claie ou dans la huche (en +vertu de la loi dite du maximum), vite ma pauvre mère faisait frire à +la poêle une grosse omelette au lard. Une fois qu’ils avaient mangé +et bu leur soûl, ils oubliaient (ou faisaient semblant) de faire +leurs perquisitions, et ils repartaient portant des branches de +laurier pour fêter les victoires des armées républicaines. Les +pigeonniers furent démolis, on pilla les châteaux, on brisa les +croix, on fondit les cloches. Dans les églises on éleva des montagnes +de terre, où l’on planta des pins, des genévriers, des chênes nains. +Dans la nôtre, à Maillane, était tenu le club; et si vous négligiez +d’aller aux réunions civiques, vous étiez dénoncés, notés comme +suspects. Le curé, qui était un poltron et un pleutre, dit un jour du +haut de la chaire (je m'en souviens, car j’y étais) : "Citoyens, +jusqu’à présent, tout ce que nous vous contions, ce n’était que +mensonges." Il fit frémir d’indignation; et s’ils n’avaient pas eu +peur, les gens, les uns des autres, on l’aurait lapidé. C’est le même +qui dit une autre fois, à la fin de son prône : "Je vous avertis, mes +frères, que si vous aviez connaissance de quelque émigré caché, vous +êtes nus en conscience, et sous cas de péché mortel, de venir le +dénoncer tout de suite à la commune." Enfin, on avait aboli les, +fêtes et les dimanches, et chaque dixième jour, qu’on appelait le +_décadi_, on adorait en grande pompe la déesse RAISON. Or, savez-vous +qui était la déesse à Maillane? + +-- Non, répondîmes-nous. + +-- C’était la vieille Riquelle. + +-- Est-ce possible! criâmes-nous. + +-- Riquelle, poursuivit mon vénérable père, était la fille du +cordonnier Jacques Riquel qui, au temps de la Terreur, fut le maire +de Maillane. + +Oh! la garce! A cette époque, elle avait dix-huit ans peut-être, et +fraîche et belle fille, des plus jolies du pays. Nous étions de la +même jeunesse; son père mêmement m’avait fait des souliers, des +souliers en museau de tanche, que je portai à l’armée lorsque je +m’engageai... Eh bien! si je vous disais que je l’ai vue, Riquelle, +habillée en déesse, la cuisse demi-nue, un sein décolleté, le bonnet +rouge sur la tête, et assise en ce costume sur l’autel de l’église! + +A la table, en soupant, vers la fin de février de 1848, voilà ce que +racontait maître François, mon père. + +Maintenant vous allez voir. + +Quand je publiai _Mireille_ environ onze ans après, me trouvant à +Paris, je fus invité par le banquier Millaud, celui qui fonda _le +Petit Journal_, à un des grands dîners que l’aimable Mécène offrait, +chaque semaine, aux artistes, savants et gens de lettres en renom. +Nous étions une cinquantaine; et Mme Millaud, une juive superbe, +avait d’un côté Méry et moi de l’autre, ce me semble. Sur la fin du +repas, un vieillard mis simplement, avec une longue veste, et coiffé +d’une calotte, du haut bout de la table me cria en provençal : + +-- Monsieur Mistral, vous êtes de Maillane? + +-- C’est le père, me dit-on, du banquier qui nous reçoit. + +Et, la table étant trop longue pour pouvoir converser, je me levai et +vins causer avec le bon vieillard. + +-- Vous êtes de Maillane? reprit-il. + +-- Oui, répondis-je. + +-- Connaissez-vous la fille du nommé Jacques Riquel, qui a été jadis +maire de votre commune? + +-- Si je la connais! Riquelle la déesse? mais nous sommes bons amis. + +-- Eh bien! dit le vieillard, quand nous venions à Maillane, pour +vendre nos poulains, car en ce temps nous vendions des chevaux, des +mulets, je vous parle de cinquante ans au moins... + +-- Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas vous, monsieur +Millaud, qui lui auriez fait cadeau d’une bague de topaze? + +-- Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif tout en branlant +la tête et notant émoustillé, vous a parlé de cela? Ah! mon brave +monsieur, qui nous a vus et qui nous voit... + +A ce moment, le banquier Millaud, qui s’était levé de table, vint, +ainsi qu’il faisait après tous ses repas, s’incliner devant son père +qui, lui imposant les mains à la façon des patriarches, lui donna sa +bénédiction. + +Pour en revenir à moi, en dépit des récits entendus dans ma famille, +cette irruption de liberté, de nouveauté qui crève les digues lorsque +arrive une révolution, m’avait, il faut bien le dire, trouvé tout +flambant neuf et prêt à suivre l’élan. Aux premières proclamations +signées et illustrées du nom de Lamartine, mon lyrisme bondit en un +chant incandescent que les petits journaux d’Arles et d’Avignon +donnèrent : + + _Réveillez-vous, enfants de la Gironde, + Et tressaillez dans vos sépulcres froids : + La liberté va rajeunir le monde... + Guerre éternelle entre nous et les rois!_ + +Un enthousiasme fou m’avait enivré soudain pour ces idées libérales, +humanitaires, que je voyais dans leur fleur : et mon républicanisme, +tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me traitèrent de +"peau retournée" faisait la félicité des républicains du lieu qui, +étant le petit nombre, étaient fiers et ravis de me voir avec eux +chanter la +_Marseillaise_. + +Or, chez ces hommes-là, descendants pour la plupart des démagogues +populaires qu’à la Révolution on nommait "les braillards" tous les +vieux préjugés, rancunes et rengaines de l’ancienne République +s’étaient, de père en fils, transmis comme un levain. + +Une fois, que j’essayais de leur faire comprendre les rêves généreux +de la République nouvelle, sans cacher mon horreur pour les crimes +qui firent, au temps de la première, périr tant d’innocents : + +-- Innocents, me cria d’une voix de tonnerre le vieux Pantès, mais +vous ignorez donc que les aristocrates avaient juré, les monstres, de +jouer aux boules avec les têtes des patriotes? + +Et, me voyant sourire, le vieux Brulé me dit : + +-- Connaissez-vous l’histoire du château de Tarascon? + +-- Quelle histoire? répondis-je. + +-- L’histoire de la fois où le représentant Cadroy vint donner +l’impulsion aux contre-révolutionnaires... Écoutez-la et vous saurez +le motif de ce refrain que les Blancs, de temps à autre, nous +chantent sur la moustache : + + _De bric ou de broc + Ils feront le saut + De la fenêtre + De Tarascon, + Dedans le Rhône: + Nous n’en voulons plus + De ces gueux-là, + De Ces gueux + De sans-culottes_ + +Vous savez, ou vous ignorez, qu’à la chute de Robespierre, les +modérés tombèrent sur les bons patriotes et en remplirent les +prisons. A Tarascon ils firent monter les prisonniers, tout nus comme +des vers, au sommet du château, et de là, ils les forçaient, à coups +de baïonnettes, de sauter dans le Rhône par la fenêtre qui s’y +trouve. C’est alors qu’un nommé Liautard, de Graveson, qui est encore +en vie, étant resté le dernier pour faire le plongeon, profita d’un +moment où on l’avait laissé seul, dépouilla sa chemise, qu’il jeta +avec les autres, et alla se cacher dans un tuyau de cheminée, de +sorte que les brigands, lorsqu’ils revinrent de là-haut et qu’ils +comptèrent les chemises, crurent avoir tout noyé, et vidèrent les +lieux. Liautard, la nuit venue, gagna le haut du château; puis par +une corde qu’il avait faite avec les vêtements des autres, ils +descendit aussi bas qu’il put, puis plongea dans le Rhône, qu’il +traversa à la nage, et s’en vint à Beaucaire frapper chez un ami qui +lui donna l’hospitalité. + +-- Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme rageur +qui sans cesse cognait sur le casaquin des prêtres), le pauvre +Balarin qui pêchait à la ligne en 1815 là-bas dans la +Font-Mourguette, et qu’ils assassinèrent parce qu’il ne voulait pas +crier : "Vive le roi!" + +-- Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui, vers +la même époque, fut abattu d’un coup de fusil tiré à travers la +porte! + +-- Et Trestaillon! avançait l’un. + +-- Et le Pointu! ajoutait l’autre. + +Telles étaient les invectives qui, d’un côté comme de l’autre, avec +la république étaient revenues sur l’eau. Et, ici comme ailleurs, +cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les Rouges +commencèrent de porter la ceinture et la cravate rouge, et les Blancs +les portèrent vertes. Les premiers se fleurirent avec des bouquets de +thym, emblème de la Montagne; les seconds arborèrent les fleurs de +lis royales. Les républicains plantaient des arbres de la liberté; la +nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent les +bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple, ces +Provençaux de même race qui, un mois avant, jouaient, plaisantaient, +banquetaient ensemble, maintenant, pour des vétilles qui +n’aboutissaient à rien, se seraient mangé le foie. + +Par suite, les jeunes gens, c’est-à-dire tous ceux de la même +conscription, nous nous séparâmes en deux partis; et chaque fois, +hélas! que le dimanche au soir, après avoir bu un coup, on +s’entre-croisait à la farandole, pour rien on en venait aux mains. + +Aux derniers jours du carnaval, les garçons ont coutume de faire le +tour des fermes pour quêter des oeufs, du petit salé, et ramasser de +quoi manger quelques omelettes. Ils font ces tournées-là en dansant +la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant +d’ordinaire des couplets comme ceux-ci : + + _Mettez la main, dame, au clayon: + De chaque main un petit fromage ! + Mettez la main dans le saloir, + Donnez un morceau de jarret! + Mettez la main au panier d’oeufs, + Donnez-en trois ou six ou neuf_ + +Mais nous, cette année-là, en faisant la quête aux oeufs, comme des +niais que nous étions, nous ne chantions que la politique. Les Blancs +disaient: + + _Si Henri V venait demain, + Oh! que de fétes, oh! que de fétes; + _Si Henri V venait demain, + Oh! que de fétes nous ferions_. + +Et les Rouges répondaient : + +_Henri V est aux îles +Qui pèle de l’osier, +Pour en coiffer les filles +Amies du vert et blanc_. + +Quand nous eûmes, le soir, dans notre coterie, mangé l’omelette au +lard et vidé nombre de bouteilles, nous sortîmes du cabaret, comme on +le fait dans les villages, en manches de chemise avec la serviette au +cou; et au son du tambour, les falots à la main, nous dansâmes la +Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue : + + _La fleur du thym, ô mes amis, + Va embaumer notre pays: + Plantons le thym, plantons le thym, + Républicains, il reprendra! + Faisons, faisons la farandole + Et la montagne fleurira_. + +Puis nous brûlâmes Carême-prenant, nous criâmes : "Vive Marianne!" en +faisant flotter nos ceintures rouges, bref, nous fîmes grand tapage. + +Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce jour-là, +mon père qui m’attendait, sérieux, solennel, comme aux grandes +circonstances, me dit : + +-- Viens par ici, Frédéric, j’ai à te parler. + +Je me songeai : Aïe! aïe! aïe! Cette fois nous y voici, aux bouillons +de la lessive! + +Et sortant de la maison, lui devant, moi derrière, -- le suivant sans +souffler mot, -- il me mena vers un fossé qui était à environ cent +pas de la ferme, et m’ayant fait asseoir auprès de lui sur le talus, +il commença : + +-- Que m’a-t-on dit? qu’hier, tu as fait bande avec ces polissons qui +braillent "Vive Marianne", que tu dansas la Carmagnole! que vous +fîtes flotter vos ceintures rouges en l’air! Ah! mon fils tu es +jeune! C’est avec cette danse et c’est avec ces cris que les +révolutionnaires fêtaient l’échafaud. Non content d’avoir fait mettre +sur les journaux une chanson où tu méprises les rois... Mais que +t'ont fait, voyons, ces pauvres rois? + +A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris pour +répondre et mon père continuant: + +-- M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisqu’il avait +présidé la fameuse Convention, mais aussi sage que savant, ne la +voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour qu’il causait +avec Pélissier le jeune, qui était son neveu (nous étions voisins de +mas et mon père, maître Antoine, se trouvait avec eux), un jour, +dis-je, qu’il causait avec son neveu Pélissier, conventionnel aussi, +et que celui-ci se vantait d’avoir voté la mort : "Tu es jeune, +Pélissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et quelque jour +tu le verras, le peuple va payer par des millions de têtes celles de +son roi!" Ce qui ne fut que trop vérifié, hélas! que trop vérifié par +vingt années de rude guerre. + +-- Mais, répondis-je, cette République-ci ne veut pas faire de mal; +on vient d’abolir la mort en matière politique. Au gouvernement +provisoire figurent les premiers de France, l’astronome Arago, le +grand poète Lamartine, et les prêtres bénissent les arbres de la +liberté... D’ailleurs, mon père, si vous me permettez de vous le +demander, n’est-il pas vrai qu’avant 1789 les seigneurs opprimaient +un peu trop les manants? + +-- Oui, fit mon brave père, je ne conteste pas qu’il y eut des abus, +de gros abus... Je vais t’en citer un exemple : Un jour, je n’avais +pas plus de quatorze ans, peut-être, je venais de Saint-Remy, +conduisant une charretée de paille roulée en trousses, et, par le +mistral qui soufflait, je n’entendais pas la voix d’un monsieur dans +sa voiture qui venait derrière moi et qui criait paraît-il, pour me +faire garer. Ce personnage, qui était, ma foi, un prêtre noble (on +l’appelait M. de Verclos) finit par passer ma charrette et, sitôt +vis-à-vis de moi, il me cingla un coup de fouet à travers le visage, +qui me met tout en sang. Il y avait, tout près de là, quelques +paysans qui bêchaient : leur indignation fut telle que, mon ami de +Dieu, malgré que la noblesse fût alors sacrée pour tous, à coups de +mottes, ils l’assaillirent, tant qu’il fut à leur portée. Ah! je ne +dis pas non, il y en avait de mauvais, parmi ces "Ci- devant" et la +Révolution, à ses premiers débuts, nous avait assez séduits... +Seulement, peu à peu, les choses se gâtèrent et, comme toujours, les +bons payèrent pour les méchants. + +Cela suffit pour vous montrer l’effet produit sur moi, et dans nos +villages par les événements de 1848. Dès l’abord, on aurait dit que +le chemin était uni. Pour les représenter, dans l’Assemblée +Nationale, les Provençaux, pleins de sagesse, avaient parmi les bons +envoyé les meilleurs : des hommes comme Berryer, Lamartine, +Lamennais, Béranger, Lacordaire, Garnier-Pagès, Marie et un portefaix +poète qui avait nom Astouin. Mais les perturbateurs, les sectaires +endiablés, bientôt empoisonnèrent tout. Les Journées de Juin avec +leurs tueries, leurs massacres, épouvantèrent la nation. Les modérés +se refroidirent, les enragés s’envenimèrent; et sur mes jeunes rêves +de république platonique une brume se répandit. Heureusement qu’une +éclaircie versait, à cette époque, ses rayons autour de moi. C’était +le libre espace de la grande nature, c’était l’ordre, la paix de la +vie rustique; c’était, comme disaient les poètes de Rome, le triomphe +de Cérès au moment de la moisson. + +Aujourd’hui que les machines ont envahi l’agriculture, le travail de +la terre va perdant, de plus en plus, son coloris idyllique, sa noble +allure d’art sacré. Maintenant, les +moissons venues, vous voyez des espèces d’araignées monstrueuses, des +crabes gigantesques appelés “moissonneuses" qui agitent leurs griffes +au travers de la plaine, qui scient les épis avec des coutelas, qui +lient les javelles avec des fils de fer; puis, les moissons tombées, +d’autres monstres à vapeur, des sortes de tarasques, les "batteuses" +nous arrivent, qui dans leurs trémies engloutissent les gerbes, en +froissent les épis, en hachent la paille, en criblent le grain. Tout +cela à 1'américaine, tristement, hâtivement, sans allégresse ni +chansons, autour d’un fourneau de houille embrasée, au milieu de la +poussière, de la fumée horrible, avec l’appréhension, si l’on ne +prend pas garde, de se faire broyer ou trancher quelque membre. C’est +le Progrès, la herse terriblement fatale, contre laquelle il n’y a +rien à faire ni à dire : fruit amer de la science, de l’arbre de la +science du bien comme du mal. + +Mais au temps dont je parle on avait conservé encore tous les us, +tout l’apparat de la tradition antique. + +Dès que les blés à demi-mûrs prenaient la couleur d’abricot, un +messager partait de la commune d’Arles, et parcourant les montagnes, +de village en village, il criait à son de trompe: "On fait savoir +qu’en Arles les blés vont être mûrs." + +Aussitôt, les Gavots, se groupant trois par trois, avec leurs femmes, +avec leurs filles, leurs mulets ou leurs ânes, y descendaient en +bandes pour faire les moissons. Un couple de moissonneurs, avec un +jeune gars ou une jeune fille pour mettre en gerbes les javelles, +composaient une solque. Les hommes se louaient par chiourmes de tant +de solques, selon la contenance des champs qu’ils prenaient à +forfait. En tête de la chiounne marchait le capoulié, qui faisait la +trouée dans les pièces de blé; le balle organisait la marche du +travail. + +Comme au temps de Cincinnatus, de Caton et de Virgile, on moissonnait +à la faucille _falce recurva_, les doigts de la main gauche protégés +par des doigtiers en tuyaux de roseau ou canne de Provence, pour ne +pas se blesser en coupant le froment. A Arles, vers la Saint-Jean, +sur la place des Hommes on voyait des milliers de ces tâcherons de +moisson, les uns debout, avec leur faucille attachée dans un carquois +qu’ils nommaient la _badoque_ et pendue derrière le dos, les autres +couchés à terre en attendant qu’on les louât. + +Dans la montagne, un homme qui n’avait jamais fait les moissons en +terre d’Arles avait, dit-on, de la peine pour trouver à se marier, et +c’est sur cet usage que roule l’épopée des _Charbonniers_, de Félix +Gras. + +Une année portant l’autre, nous louions dans notre Mas sept ou huit +solques. Le beau remue-ménage, quand ce monde arrivait! Toutes sortes +d’ustensiles spéciaux à la moisson étaient tirés de leurs réduits : +les barillets en bois de saule, les énormes terrines, les grands pots +de brocs à vin, toute une artillerie de poterie grossière qui se +fabriquait à Apt. C’était une fête incessante, une fête surtout +lorsqu’ils faisaient la chanson des _Gavots_ du Ventoux. : + + _L’autre mercredi à Sault + Nous fûmes huit cents solques_. + +Les moissonneurs, au point du jour, après le _capoulié_ qui leur +ouvrait la voie dans les grandes emblavures où l’aiguail luisait sur +les épis d’or, joyeux s’alignaient, dégainant leurs lames, et +javelles de choir! Les lieuses, dont plus d’une le plus souvent était +charmante, se courbaient sur les gerbes en jasant et riant que +c’était plaisir de voir. Et puis, lorsque au levant, dans le ciel +couleur de rose, le soleil paraissait avec sa gerbe de rayons, de +rayons resplendissants, le _capoulié_, levant sa faucille dans l’air, +s’écriait: "Un de plus!" et tous, de la faucille ayant fait le salut +à l’astre éblouissant, en avant: sous le geste harmonieux de leurs +bras nus, le blé tombait à pleine poigne. De temps en temps le +_baïle_, se retournant vers la chiourme, criait: "La _truie_ +vient-elle? et la _truie_ (c’était le nom du dernier de la bande) +répondait: "La truie vient". Enfin, après quatre heures de vaillante +poussée, le _capoulié_ s’écriait: "Lave!" Tous se redressaient, +s’essuyaient le front du revers de la main, allaient à quelque source +laver le tranchant des faucilles et, au milieu des chaumes, +s’asseyant sur les gerbes et répétant ce gai dicton : + + _Bénédicité de Crau, + Bon bissac et bon baril_, + +ils prenaient leur premier repas. + +C’était moi qui, avec notre mulet Babache, leur apportais les vivres, +dans les cabas de sparterie. Les moissonneurs faisaient leurs cinq +repas par jour: vers sept heures, le déjeuner, avec un anchois +rougeâtre qu’on écrasait sur le pain, sur le pain qu’on trempait dans +le vinaigre et l’huile, le tout accompagné d’oignon, violemment +piquant aux lèvres; vers dix heures le _grand-boire_, consistant en +un oeuf dur et un morceau de fromage; à une heure, le dîner, soupe et +légumes cuits à l’eau; vers quatre heures le goûter, une grosse +salade avec croûton frotté d’ail; et le soir le souper, chair de porc +ou de brebis, ou bien omelette d’oignon appelé _moissonienne_. Au +champ et tour à tour, ils buvaient au baril, que le _capoulié_ +penchait, en le tenant sur un bâton appuyé par un bout sur l’épaule +du buveur. Ils avaient une tasse à trois ou un gobelet de fer-blanc, +c’est-à-dire un par _solque_. De même, pour manger, ils n’avaient à +trois qu’un plat, où chacun d’eux tirait avec sa cuiller de bois. + +Cela me remémore le vieux Maître Igoulen, un de nos moissonneurs, de +Saint-Saturnin-lès-Apt, qui croyait qu’une sorcière lui avait "ôté +l’eau" et qui, depuis trente ans, n’avait plus goûté à l’eau ni pu +manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de salade, +d’oignon, de fromage et de vin pur. Lorsqu’on lui demandait la raison +pour laquelle il se privait de l’ordinaire, le vieillard se taisait, +mais voici le récit que faisaient ses compagnons. + +Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle Igoulen en compagnie +mangeait au cabaret, passa sur la route une bohémienne, et lui, pour +plaisanter, levant son verre plein de vin: "A la santé, grand’mère, +lui cria-t-il, à la santé!" "Grand bien te fasse, répondit la +bohémienne, et, mon petit, prie Dieu de ne jamais abhorrer l’eau". + +C’était un sort que la sorcière venait de lui jeter. + +Ce fut fini; à partir de là, Igoulen jamais plus ne put ingurgiter +l’eau. Ce cas d’impression morale, que j’ai vu de mes yeux, peut +s’ajouter, ce me semble, aux faits les plus curieux que la science +aujourd’hui explique par la suggestion. + +En arrière des moissonneurs venaient enfin les glaneuses, ramassant +les épis laissés parmi les chaumes. A Arles on en voyait des troupes +qui, un mois consécutif, parcouraient le terroir. Elles couchaient +dans les champs, sous de petites tentes appelées tibaneou qui leur +servaient de moustiquaires, et le tiers de leurs glanes, selon +l’usage d’Arles, était pour l’hôpital. + +Lecteur, voilà les gens, braves enfants de la nature, qui, je puis te +le dire, ont été mes modèles et mes maîtres en poésie. C’est avec +eux, c’est là, au beau milieu des grands soleils, qu’étendu sous un +saule, nous apprîmes, lecteurs, à jouer du chalumeau dans un poème en +quatre chants, ayant pour titre _Les Moissons_, dont faisait partie +le lai de +_Margaï_, qui est dans nos _Iles d’Or_. Cet essai de géorgiques, qui +commençait ainsi : + + _Le mois de juin et les blés qui blondissent + Et le grand-boire et la moisson joyeuse, + Et de Saint Jean les feux qui étincellent, + Voilà de quoi parleront mes chansons_, + +finissait par une allusion, dans la manière de Virgile, à la +révolution de 1848. + + _Muse, avec toi, depuis la Madeleine, + Si en cachette nous chantons en accord, + Depuis le monde a fait pleine culbute: + Et cependant que noyés dans la paix, + Le long des ruisseaux nous mêlions nos voix + Les rois roulaient pêle-mêle du trône + Sous les assauts des peuples trop ployés + Et, misérables, les peuples se hachaient + Ainsi que les épis de blé sur l’aire_. + +Mais ce n’était pas là encore la justesse de ton que nous cherchions. +Voilà pourquoi ce poème ne s’est jamais publié. Une simple légende, +que nos bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui trouve ici +sa place comme la pierre à la bague, valait mieux, à coup sûr, que ce +millier de vers. + +Les froments, cette année-là, contait maître Igoulen, avaient mûri +presque tous à la fois, courant le risque d’être hachés par une +grêle, égrenés par le mistral ou brouïs par le brouillard, et les +hommes, cette année-là, se trouvaient rares. + +Et voilà qu’un fermier, un gros fermier avare, sur la porte de sa +ferme était debout, inquiet, les bras croisés, et dans l’attente. + +-- Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un écu par jour, un bel écu +et la nourriture, à qui se viendrait louer. + +Mais à ces mots le jour se lève, et voici que trois hommes s’avancent +vers le Mas, trois robustes moissonneurs: l’un à la barbe blonde, +l’un à la barbe blanche, l’un à la barbe noire. L’aube les accompagne +en les auréolant. + +-- Maître, dit le _capoulié_ (celui de la barbe blonde), Dieu vous +donne le bonjour: nous sommes trois _gavots_ de la montagne, et nous +avons appris que vous aviez du blé mûr, du blé en quantité: maître, +si vous voulez nous donner de l’ouvrage, à la journée ou à la tâche, +nous sommes prêts à travailler. + +-- Mes blés ne pressent guère, le maître répondit; mais pourtant, +pour ne pas vous refuser l’ouvrage, je vous baille, si vous voulez, +trente sous et la vie. C’est bien assez par le temps qui court. + +Or c’était le bon Dieu, saint Pierre avec saint Jean. + +A l’approche des sept heures, le petit valet de la ferme vient, avec +l’ânesse blanche, leur apporter le déjeuner et, de retour au Mas : + +-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs? + +-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui +aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupè un épi. + +A l’approche des dix heures, le petit valet de la ferme vient, avec +l’ânesse blanche, leur apporter le _grand-boire_ et, de retour au +Mas: + +-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs? + +-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui +aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi. + +A l’approche de midi, le petit valet de la ferme vient, avec l’ânesse +blanche, leur apporter le dîner, et de retour au Mas: + +-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs? + +-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui +aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi. + +A l’approche des quatre heures, le petit valet de la ferme vient, +avec l’ânesse blanche, leur apporter le goûter, et de retour au Mas: + +-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs? + +-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui +aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi. + +-- Ce sont là, dit le maître, ce sont de ces fainéants qui cherchent +du travail et prient Dieu de n’en point trouver. Pourtant il faut +aller voir. + +Et cela dit, l’avare, pas à pas, vient à son champ, se cache dans un +fossé et observe ses hommes. + +Mais alors le bon Dieu fait ainsi à saint Pierre: + +-- Pierre, bats du feu. + +-- J'y vais, Seigneur, répond saint Pierre. + +Et saint Pierre de sa veste tire la clé du paradis, applique à un +caillou quelques fibres d’arbre creux et bat du feu avec la clé. + +Puis le bon Dieu fait à saint Jean: + +-- Souffle, Jean! + +-- J’y vais, Seigneur, répond saint Jean. + +Et saint Jean souffle aussitôt les étincelles dans le blé avec sa +bouche; et d’une rive à l’autre un tourbillon de flamme, un gros +nuage de fumée enveloppe le champ. Bientôt la flamme tombe, la fumée +se dissipe, et mille gerbes tout à coup apparaissent, coupées comme +il faut, comme il faut liées, et comme il faut aussi en gerbiers +entassées. + +Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au Mas +lentement s’en revient pour souper, et tout en soupant: + +-— Maître, dit le chef des moissonneurs, nous avons terminé le +champ... Demain pour moissonner, où voulez-vous que nous allions? + +-- _Capoulié_, répondît le maître avaricieux, mes blés, dont j’ai +fait le tour, ne sont pas mûrs de reste. Voici votre payement; je ne +puis plus vous occuper. + +Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs, disent au +maître: adieu! Et chargeant leurs faucilles rengainées derrière le +dos, s’en vont tranquilles en leur chemin: le bon Dieu au milieu, +saint Pierre à droite, saint Jean à gauche, et les derniers rayons du +soleil qui se couche les accompagnent au loin, au loin. + +Le lendemain le maître de grand matin se lève et joyeusement se dit +en lui-même: + +-- N’importe! hier j’ai gagné ma journée en allant épier ces trois +hommes sorciers; maintenant j’en sais autant qu’eux. + +Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et l’autre +Pierre, il les conduit à la plus grande des emblavures de la ferme. +Sitôt arrivés au champ, le maître dit à Pierre : +-- Pierre, toi, bats du feu. +-- Maître, j’y vais, répliqua Pierre. + +Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique à un silex +quelques fibres d’arbre creux et le couteau bat du feu. Mais le +maître dit à Jean: + +-- Souffle, Jean! + +-- Maître, j’y vais, répliqua Jean. + +Et Jean avec sa bouche souffle au blé les étincelles... Aïe! aïe! aïe +! la flamme en langues, une flamme affolée, enveloppe la moisson; les +épis s’allument, les chaumes pétillent, le grain se charbonne; et +penaud, l’exploiteur, quand la fumée s’est dissipée, ne voit, au lieu +de gerbes, que braise et poussier noir! + +CHAPITRE X + +A AIX—EN-PROVENCE + +Mlle Louise. -- L’amour dans les cyprès. -- La ville d’Aix. -- +L’école de droit -- L’ami Mathieu vient me rejoindre. -- La +blanchisseuse de la Torse. -- La baronne idéale. -- L’anthologie _Les +Provençales_. + +Cette année-là (1848), après les vendanges, mes parents, qui me +voyaient baver à la chouette ou à la lune, si l’on veut, m'envoyèrent +à Aix pour étudier le droit, car ils avaient compris, les braves +gens, que mon diplôme de bachelier ès lettres n’était pas un brevet +suffisant de sagesse ni de science non plus. Mais, avant de partir +pour la cité Sextienne, une aventure m’arriva, sympathique et +touchante, que je veux conter ici. + +Dans un Mas rapproché du nôtre était venue s’établir une famille de +la ville où il y avait des demoiselles que nous rencontrions parfois +en allant à la messe. Vers la fin de l’été, ces jeunes filles, avec +leur mère, nous firent une visite; et ma mère, avenante, leur offrit +le "caillé" Car nous avions, au Mas, un beau troupeau de brebis et du +lait en abondance. C’était ma mère elle-même qui mettait la présure +au lait, dès qu’on venait de le traire, et elle-même qui, quand le +lait était pris, faisait les petits fromages, ces jonchées du pays +d’Arles que Belaud de la Belaudière, le poète provençal de l’époque +des Valoîs, trouvait si bonnes : + + _A la ville des Baux, pour un florin vaillant, + Vous avez un tablier plein de fromages + Qui fondent au gosier comme sucre fin_. + +Ma mère, chaque jour, telle que les bergères chantées par Virgile, +portant sur la hanche la terrine pleine, venait dans le cellier avec +son écumoire, et là, tirant du pot à beaux flocons le caillé blanc, +elle en emplissait les formes percées de trous et rondes; et, après +les jonchées faites, elle les laissait proprement s’égoutter sur du +jonc, que je me plaisais moi-même à aller couper au bord des eaux. + +Et voilà que nous mangeâmes, avec ces demoiselles, une jatte de +caillé. Et l’une d’elles, qui paraissait de mon âge, et qui, par son +visage, rappelait ces médailles qu’on trouve à Saint-Remy, au ravin +des Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux langoureux, qui +toujours me regardaient. On l’appelait Louise. + +Nous allâmes voir les paons, qui, dans l’aire, étalaient leur queue +en arc-en-ciel, les abeilles et leurs ruches alignées à l’abri du +vent, les agneaux qui bêlaient enfermés dans le bercail, le puits +avec sa treille portée par des piliers de pierre; enfin tout ce qui, +au Mas, pouvait les intéresser. Louise, elle, semblait marcher dans +l’extase. + +Quand nous fûmes au jardin, dans le temps que ma mère causait avec la +sienne et cueillait à ses soeurs quelques poires beurrées, nous nous +étions, nous deux, assis sur le parapet de notre vieux Puits à roue. + +-- Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous dise ceci: ne +vous souvient-il pas, monsieur, d’une petite robe, une robe de +mousseline, que votre mère vous porta, quand vous étiez en pension à +Saint-Michel-de-Frigolet? + +-- Mais oui, pour jouer un rôle dans les _Enfants d’Édouard_. + +-- Eh bien! cette robe, monsieur, c’était ma robe. + +-- Mais ne vous l’a-t-on pas rendue? répondis-je comme un sot. + +-- Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai parlé de cela, moi, +comme d’autre chose. + +Et sa mère l’appela. + +-- Louise! + +La jouvencelle me tendit sa main glacée; et, comme il se faisait +tard, elles partirent pour leur Mas. + +Huit jours après, vers le coucher du soleil, voici encore à notre +seuil Louise, cette fois accompagnée seulement d’une amie. + +-- Bonsoir, fit-elle. Nous venions vous acheter quelques livres de +ces poires beurrées que vous nous fites goûter, l’autre jour, à votre +jardin. + +-- Asseyez-vous, mesdemoiselles, ma mère leur dit. + +-- Oh! non! répondit Louise, nous sommes pressées, car il va être +bientôt nuit. + +Et je les accompagnai, moi tout seul cette fois, pour aller cueillir +les poires. + +L’amie de Louise, qui était de Saint-Remy (on l’appelait Courrade), +était une belle fille à chevelure brune, abondante, annelée sous un +ruban arlésien, que la pauvre demoiselle, si gentille qu’elle fût, +eut l’imprudence d’amener avec elle pour compagne. + +Au jardin, arrivés à l’arbre, pendant que j’abaissais une branche un +peu haute, Courrade, rengorgeant son corsage bombé et levant ses bras +nus, ses bras ronds, hors de ses manches, se mit à cueillir. Mais +Louise, toute pâle, lui dit : + +-- Courrade, cueille, toi, et choisis les plus mûres. + +Et, comme si elle voulait me dire quelque chose, s’écartant avec moi, +qui étais déjà troublé (sans trop savoir par laquelle), nous allâmes +pas à pas dans un kiosque de cyprès, où était un banc de pierre. Là, +moi dans l’embarras, elle me buvant des yeux, nous nous assîmes l’un +près de l’autre. + +-- Frédéric, me dit-elle, l’autre jour je vous parlais d’une robe +qu’à l’âge de onze ans je vous avais prêtée pour jouer la tragédie à +Saint-Michel-de-Frigolet... Vous avez lu, n’est- ce pas, l’histoire +de Déjanire et d’Hercule? + +-- Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que la belle Déjanire +donna au pauvre Hercule et qui lui brûla le sang. + +-- Ah! dit la jeune fille, aujourd’hui c’est bien le rebours : car +cette petite robe de mousseline blanche que vous aviez touchée, que +vous aviez vêtue..., quand je la mis encore, je vous aimai à partir +de là... Et ne m’en veuillez pas de cet aveu, qui doit vous paraître +étrange, qui doit vous paraître fou! Ah! ne m’en veuillez pas, +continua-t-elle en pleurant, car ce feu divin, ce feu qui me vient de +la robe fatale, ce feu, ô Frédéric, qui me consume depuis lors, je +l’avais jusqu’à présent, depuis sept années peut-être, tenu caché +dans mon coeur! + +Moi, couvrant de baisers sa petite main fiévreuse, je voulus aussitôt +répondre en l’embrassant. Mais, doucement, elle me repoussa. + +-- Non, dit-elle, Frédéric, nous ne pouvons savoir si le poème, dont +j’ai fait le premier chant, aura jamais une suite... Je vous laisse. +Pensez à ce que je vous ai dit, et, comme je suis de celles qui ne se +dédisent pas, quelle que soit la réponse, vous avez en moi une âme +qui s’est donnée pour toujours. + +Elle se leva et, courant vers Courrade sa compagne : + +-- Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer les poires. + +Et nous rentrâmes. Elles réglèrent, s’en allèrent; et moi, le coeur +houleux, enchanté et troublé de cette apparition de vierges -- dont +je trouvais chacune séduisante à sa façon, - longtemps sous les +derniers rayons du jour failli; longtemps entre les arbres, je +regardai là-bas s’envoler les tourterelles. + +Mais, tout émoustillé, tout heureux que je fusse, bientôt, en me +sondant, je me vis dans l’imbroglio. Le _Pervigilium Veneris_ a beau +dire: + + _Qu’il aime demain, celui qui n’aima jamais: + Et celui qui aima, qu’il aime encore demain_, + +l’amour ne se commande pas. Cette vaillante jeune fille, armée +seulement de sa grâce et de sa virginité, pouvait bien, dans sa +passion, croire remporter la victoire; elle pouvait, charmante +qu’elle était, et charmée elle-même par son long rêve d’amour, +croire, conformément au vers de Dante, + + _Amor ch’a null' amato amor perdona_, + +qu’un jeune homme, isolé comme moi dans un Mas, à la fleur de l’âge, +devait tressaillir d’emblée à son premier roucoulement. Mais l’amour +étant le don et l’abandon de tout notre être, n’est-il pas vrai que +l’âme qui se sent poursuivie pour être capturée fait comme l’oiseau +qui fuit l’appelant? N’est-il pas vrai, aussi, que le nageur, au +moment de plonger dans un gouffre d’eau profonde, a toujours une +passe d’instinctive appréhension? + +Toujours est-il que, devant la chaîne de fleurs, devant les roses +embaumées qui s’épanouissaient pour moi, j’allais avec réserve; +tandis que vers l’autre, vers la confidente qui, toute à son devoir +d’amie dévouée, semblait éviter mon abord, mon regard, je me sentais +porté involontairement. Car, à cet âge, s’il faut tout dire, je +m’étais formé une idée, et de l'amante et de l’amour, toute +particulière. Oui, je m’étais imaginé que, tôt ou tard, au pays +d’Arles je rencontrerais, quelque part, une superbe campagnarde, +portant comme une reine le costume arlésien, galopant sur sa cavale, +un trident à la main, dans les _ferrades_ de la Crau, et qui, +longtemps priée par mes chansons d’amour, se serait, un beau jour, +laissé conduire à notre Mas, pour y régner comme ma mère +sur un peuple de pâtres, de _gardians_, de laboureurs et de +_magnanarelles_. Il semblait que, déjà, je rêvais de ma Mireille; et +la vision de ce type de beauté plantureuse qui, déjà, couvait en moi, +sans qu’il me fût possible ni permis de l’avouer, portait grand +préjudice à la pauvre Louise, un peu trop demoiselle au compte de ma +rêverie. + +Et alors, entre elle et moi, s’engagea une correspondance ou, plutôt, +un échange d’amour et d’amitié qui dura plus de trois ans (tout le +temps que je fus à Aix): moi, galamment, abondant vers son faible, +pour la sevrer, peu à peu, si je pouvais; elle, de plus en plus +endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux +désespérés... De ces lettres, voici la dernière que je reçus. Je la +reproduis telle quelle : + +"Je n’ai aimé qu’une fois, et je mourrai, je le jure, avec le nom de +Frédéric gravé seul dans mon coeur. Que de nuits blanches j’ai +passées en songeant à mon mauvais sort! Mais, hier, en lisant tes +consolations vaines, je me fis tant de violence pour retenir mes +pleurs que le coeur me défaillit. Le médecin dit que j’avais la +fièvre, que c’était de l’agitation nerveuse, qu'il me fallait le +repos. + +"-- La fièvre! m’écriai-je; ah! que ce fût la bonne! + +"Et, déjà, je me sentais heureuse de mourir pour aller t’attendre +là-bas où ta lettre me donne rendez-vous... Mais écoute, Frédéric, +puisqu’il en est ainsi, lorsqu’on te dira, et va, ce n’est pas pour +longtemps, lorsqu’on t’annoncera que j’aurai quitté la terre, +donne-moi, je t’en prie, une larme et un regret. Il y a deux ans, je +te fis une promesse : c’était de demander tous les jours à Dieu qu’il +te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien ! je n’y ai jamais +manqué, et j'y serai fidèle, jusqu’à mon dernier soupir. Mais toi, ô +Frédéric, je te le demande en grâce: lorsqu’en te promenant tu verras +des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu à ma vie, +flétrie par les larmes, séchée par la douleur; et si tu vois un +ruisseau qui murmure doucement, écoute sa plainte: il te dira comme +je t’aimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile, prête +l’oreille à son gazouillis, et il te dira, pauvrette! que je suis +toujours avec toi... O Frédéric! +je t’en prie, n’oublie jamais Louise!" + +Voilà l’adieu suprême que, scellé de son sang, m’envoya la jeune +vierge -- avec une médaille de la Vierge Marie, qu’elle avait +couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de velours +cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brodé, avec ses cheveux +châtains, mes initiales au milieu d’un rameau de lierre. + + _Je me ferai la touffe de lierre, + Je t’embrasserai_. + +Pauvre et chère Louise! A quelque temps de là, elle prit le voile de +nonne et mourut peu d'années après. Moi, encore tout ému, au bout +d’un si long temps, par la mélancolie de cet amour étiolé, défleuri +avant l’heure, je te consacre, ô Louise, ce souvenir de pitié et je +l’offre à tes mânes errant peut-être autour de moi! + +La ville d’Aix (_cap de justice_, comme on disait jadis), où nous +étions venu pour étudier le "droit écrit" en raison de son passé de +capitale de Provence et de cité parlementaire, a un renom de gravité +et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec l’allure +provençale. Le grand air que lui donnent les beaux ombrages de son +Cours, ses fontaines monumentales et ses hôtels nobiliaires, puis la +quantité d’avocats, de magistrats, de professeurs, de gens de robe de +tout ordre, qu’on y rencontre dans les rues, ne contribuent pas peu à +l’aspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la caractérise. Mais, +de mon temps du moins, cela n’était qu’en surface, et, dans ces +Cadets d’Aix, il y avait, s’il me souvient, une humeur familière, une +gaieté de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des traditions +laissées par le bon roi René. + +Vous aviez des conseillers, des présidents de cour, qui, pour se +divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient le +tambourin. Des hommes graves, comme le docteur d’Astros, frère du +cardinal, lisaient à l’Académie des compositions de leur cru en +joyeux parler de Provence : manière comme une autre de maintenir le +culte de l’âme nationale et qui, dans Aix, n’eut jamais cesse. Car le +comte Portais, un des grands jurisconsultes du Code Napoléon, +n'avait-il pas écrit une comédie provençale? Et M. Diouloufet, un +bibliothécaire de l’Athènes du Midi, comme Aix s’intitule parfois, +n’avait-il pas, sous Louis XVIII, chanté en provençal les _magnans_ +ou vers à soie? M. Mignet, l’historien, l’académicien illustre, +venait tous les ans à Aix pour jouer à la boule. Il avait même +formulé la maxime suivante : + +"Rien n’est plus propre à refaire un homme que de vivre au clair +soleil, parler provençal, manger de la brandade et faire tous les +matins une partie de boules." + +M. Borély, un ancien procureur général, entrait dans la ville, à +cheval, guêtré comme un riche toucheur, conduisant fièrement un +troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient: + +-- N’est pas porcher celui qui conduit ses porcs lui-même. + +Le lendemain de la Noël, nous allions à Saint-Sauveur entendre les +_Plaintes de saint Étienne_, récitées en provençal (comme on le fait +encore) par un chanoine du Chapitre et, dans cette cathédrale, on +exécutait, le jour des Rois (comme on y exécute encore), avec une +admirable pompe, le Noël _De matin ai rescountra lou trin_. + +Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient à venir entendre les prônes +provençaux de l’abbé Émery, et celles du grand monde, pour ne pas +laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval et le +temps des soirées, se faisaient dodiner dans des chaises à porteurs, +accompagnées de torches qu’on éteignait, en arrivant, à l’éteignoir +des vestibules. + +Point rare qu’il y eût, au courant de l’hiver, quelque esclandre +mondain, tel que l’enlèvement d’une superbe juive avec M. de +Castillon, qui avait su dépenser royalement une fortune, lorsqu’il +fut _Prince d’amour_ aux jeux de la Fête-Dieu. + +A propos de ces jeux, nous eûmes l’occasion, dans notre séjour à Aix, +de les voir sortir, je crois, pour une des dernières fois: _le Roi de +la Basoche, l’Abbé de la Jeunesse_, les _Tirassons_, les _Diables_, +le _Guet_, la _Reine de Saba_, les _Chevaux-Frus_ en particulier, +avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour l’_Arlésienne_, de Daudet +: + +_Madame de Limagne +Fait danser les Chevaux-Frus; +Elle leur donne des châtaignes, +Ils disent qu’ils n’en veulent plus; +Et danse, ô gueux! Et danse, ô gueux! +Madame de Limagne +Fait danser les Chevaux-Frus_. + +Cette résurrection du passé provençal, avec ses vieilles joies naïves +(et surannées, hélas !), nous impressionna vivement, comme vous +pourriez le voir au chant dixième de _Calendal_, où elles sont +décrites, telles que nous les vîmes. + +Or, figurez-vous qu’à Aix, quelques mois seulement après mon arrivée, +faisant ma promenade une après-midi sur le Cours, oh! charmante +surprise, je vis se profiler, près de la Fontaine-Chaude, le nez de +mon ami Anselme Mathieu, de Châteauneuf. + +-- Ça n’est pas une blague, me fit Mathieu en me voyant, avec son +flegme habituel; cette eau, mon cher, est vraiment chaude, et c’est +bien le cas de dire : "Celle-là fume." + +-- Mais depuis quand à Aix? lui dis-je en lui serrant la main. + +-- Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au soir. + +-- Et quel bon vent t’amène? + +-- Ma foi, répondit-il, je me suis dît : Puisque Mistral est allé +faire à Aix son droit, il faut y aller aussi et tu feras le tien." + +-- C’est bien pensé, lui dis-je, et tu peux croire, Anselme, que j’en +suis ravi, sais-tu? Mais as-tu passé bachelier? + +-- Oui, dit-il en riant, j’ai passé, comme la piquette sur le marc de +vendange. + +-- C’est que, mon pauvre Anselme, pour être admis aux grades de la +Faculté de Droit, je crois qu’il faut avoir son baccalauréat ès +lettres. + +-- Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, supposons qu’on ne +veuille pas me diplômer comme les autres, pourra-t—on m'empêcher de +prendre ma licence, voyons, en droit d’amour?... Tiens, pas plus tard +que tantôt, en allant me promener dans une espèce de vallon qu’on +appelle la Torse, j’ai fait la connaissance d’une jeune +blanchisseuse, un peu brune, c’est vrai, mais ayant bouche rouge, +quenottes de petit chien qui ne demandent qu’à mordre, deux frisons +folletant hors de sa coiffe blanche, la nuque nue, le nez en l’air, +les bras joliment potelés... + +-- Allons, grivois, il me paraît que tu ne l’as pas mal lorgnée. + +-- Non, dit-il, Frédéric, il ne faudrait pas croire que moi, un +rejeton des marquis de Montredon, si peu sensé que je sois, j’aille +m’amouracher d’un minois de lavoir. Mais vois- tu je ne sais pas si +tu es comme moi: quand je fais la rencontre de quelque friand museau, +serait-ce un museau de chatte je ne puis m’empêcher de me retourner +pour voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes convenus +qu’elle me blanchirait mon linge et qu’elle viendrait le prendre la +semaine prochaine. + +-- Mathieu, tu es un gueusard, un friponneau, tu sens le roussi... + +-- Non, mon ami, tu n’y es pas, laisse donc que j’achève. Ayant ainsi +traité avec ma blanchisseuse, comme, tout en causant, je vis, à +travers l’écume qui lui giclait entre les doigts, qu’elle froissait +et chiffonnait une chemise de dentelle: "Diable, quel linge fin! +dis-je à la jeune fille, cette chemise-là n’est pas faite pour +couvrir les fruits d’automne d'une gaupe!" "Il s’en faut! +répondit-elle. Ça, c’est la chemisette d’une des plus belles dames de +la rue des Nobles: une baronne de trente ans, mariée, la pauvrette, à +un vieux barbon d’homme qui est juge à la cour et jaloux comme un +Turc." "Mais elle doit transir d’ennui!" "Transir? ah! tant et tant +qu’elle est toujours à son balcon, comme en attente du galant, tenez, +qui viendra la distraire." "Et on l’appelle?" "Mais monsieur vous en +voulez trop savoir... Moi, voyez-vous je lave la lessive qu’on me +donne, mais je ne me mêle pas de ce qui après tout, ne me regarde +pas." Il ne m’a pas été possible d’en tirer plus pour le moment... +Mais ajouta Matthieu, lorsqu'elle viendra chercher mon blanchissage +dans ma chambre, vois-tu, dussé-je bien lui faire deux et trois +caresses, il faut qu’elle soit fine si elle n’ouvre pas la bouche. + +-- Et après, quand tu sauras le nom de la baronne? + +-- Eh ! mon cher, j’ai du pain sur la planche pour trois ans! +Cependant que vous autres, les pauvres étudiants en droit vous allez +vous morfondre à éplucher le Code, moi, tel que les troubadours de +l’antique Provence, je vais, sous le balcon de ma belle baronne, +étudier à loisir les douces _Lois d’Amour_. + +Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois ans que nous +restâmes à Aix, et la tâche et l’étude du chevalier Mathieu. + +Oh! les belles excursions, là-bas, au pont de l’Arc, sur la +grand'route de Marseille, dans la poussière jusqu’à mi-jambe et les +parties au Tholonet, -- où nous allions humer le vin cuit de +Langesse; et les duels entre étudiants, dans le vallon des Infernets, +avec les pistolets chargés de crottes de chèvre; et ce joli voyage +qu’avec la diligence nous fîmes à Toulon, en passant par le bois de +Cuge et à travers les gorges d’Ollioules! + +Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce qu’avaient fait, mon +Dieu! les étudiants du temps des papes d’Avignon et du temps de la +reine Jeanne. Écoutez ce qu’en écrivait, du temps de François 1er, le +poète macaronique Antonius de Arena : + + _Genti gallantes sunt omnes Instudiantes + Et bellas garsas semper amare soient; + Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi; + Inter mignonos gloria prima manet: + Banquetant, bragant, faciunt miracula plura, + Et de bonitate sunt sine fine boni_. + + (De gentillessiis Instudiantium.) + +Tandis qu’au Gai-Savoir, dans la noble cité des comtes de Provence, +nous nous initions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en Avignon, +dans un journal de guerre appelé la _Commun, ces dialogues pleins de +sens, de saveur, de vaillance, tels que le _Thym, Un Rouge et un +Blanc_, les _Prêtres_, qui mettaient en valeur et popularisaient la +prose provençale. +Puis, avec la décision, avec l’autorité que lui donnait déjà le +succès de ses _Pâquerettes_ et de ses hardis pamphlets, au +rez-de-chaussée de son journal, il convoquait, tant vieux que jeunes, +les trouvères de ce temps; et de ce ralliement sortait une +anthologie, les _Provençales_, qu’un professeur éminent, M. +Saint-René Taillandier, alors à Montpellier, présentait au public +dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon, librairie +Séguin, 1852). + +Ce précoce recueil contenait des poésies du vieux docteur d’Astros et +de Gaut, d’Aix; des Marseillais Aubert, Bellot, Bénédit, Bourrelly et +de Barthélemy (celui de la _Némésis_,); des Avignonnais Boudin, +Cassan, Giéra; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais Gautier; de +Reybaud, de Dupuy, qui étaient de Carpentras; de Castil-Blaze, de +Cavaillon; de Crousillat,de Salon; de Garcin, "fils ardent du +maréchal d’Alleins" (mentionné dans _Mireille_) ; de Mathieu, de +Chàteauneuf; de Chalvet, de Nyons; et d’autres; puis un groupe du +Languedoc: Moquin-Tondon, Peyrottes, Lafare-Alais; et une pièce de +Jasmin. + +Mais les morceaux les plus nombreux étaient de Roumanille, alors en +pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salué les Crèches +comme "dignes de Klopstock". Théodore Aubanel, dans ses vingt-deux +ans, donnait là, lui aussi, ses premiers coups de maître: _le 9 +Thermidor, les Faucheurs, A la Toussaint_. Moi, enfin, enflammé de la +plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pièces (_Amertume, le +Mistral, Une Course de Taureaux_) et d’un _Bonjour à Tous_ qui +disait, pour noter notre point de départ : + + _Nous trouvâmes dans les berges + Revêtue d’un méchant haillon, + La langue provençale: + En allant paître les brebis, + La chaleur avait bruni sa peau, + La pauvre n’avait que ses longs cheveux + Pour couvrir ses épaules. + Et voilà que des jeunes hommes, + En vaguant par là + Et la voyant si belle, + Se sentirent émus. + Qu’ils soient donc les bienvenus, + Car ils l’ont vêtue dûment + Comme une demoiselle_. + +Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne d’Aix, dont je +n’ai pas terminé l’histoire. + +Chaque fois que je rencontrais mon étudiant "en lois d’amour", je +l’interpellais ainsi: + +-- Eh bien!, Mathieu, où en sommes-nous? + +-- Nous en sommes, me répondit-il un jour, que Lélette (c’était le +nom de la blanchisseuse) a fini par m’indiquer l’hôtel de la baronne; +que j’ai passé et repassé, mon ami, tant de fois sous les cariatides +de son balcon, que, rendons grâce à Dieu, j’ai été remarqué... et la +dame, une beauté comme tu n’en vis oncques, la dame enjôlée, charmée +de son cavalier servant, a daigné, l’autre soir, me laisser tomber du +ciel, tiens, une fleur d’oeillet. + +Et, disant cela, Mathieu m’exhibait une fleur fanée et, faisant les +yeux tendres, lançait à la volée un baiser dans l’azur. Un mois, deux +mois passèrent, je ne rencontrais plus Mathieu. Je dis: + +-- Allons le voir. + +Je monte donc à sa chambrette -- et qu’est-ce que je trouve? Mon +Anselme, qui, le pied sur une chaise, me fait: + +-- Arrive vite, que je te conte mon accident... Figure-t-on, mon bon, +que j’avais trouvé le joint, une nuit sur les onze heures, pour +entrer dans le jardin de ma divine baronne. Tout était arrangé. +Lélette, ma brave blanchisseuse, nous prêtait la main... et je +pensais grimper, par un de ces rosiers qui, tu sais? fleurissent en +treillage, jusqu’à une fenêtre où devait ma souveraine tendre le bras +à mes baisers. J’escaladais déjà. Le coeur, tu peux m'en croire, me +battait fortement... O ciel! tout à coup la fenêtre s’entr'ouvre +doucement; les liteaux de la jalousie se haussent: une main, +Frédéric, une main... (ah! je le connus vite, ce n’était pas celle de +la baronne) me secoue sur le nez la cendre d’une pipe! Comme tu peux +imaginer, je n’attendis pas mon reste... Je glisse à terre, je +m’enfuis, je franchis le mur du jardin, et, patatras! morbleu, je me +foule le pied! + +Vous pouvez penser si nous rîmes à nous démonter la mâchoire! + +-- Mais, au moins, tu as fait venir un médecin? + +-- Oh! ça ne vaut pas la peine, dit-il... La mère de Lélette se +trouve une conjuratrice (tu les connais peut-être elles tiennent un +bouchon vers la porte d’Italie). Elles m’ont fait tremper le pied +dans un baquet de saumure. La vieille, en marmottant quelques +exécrations, m’y a fait trois signes de croix avec son gros orteil, +puis on me l’a serré de bandes... +Et, maintenant, j’attends, en lisant les _Pâquerettes_ de l’ami +Roumanille, que Dieu y mette sa sainte main... Mais le temps ne me +dure pas: car Lélette m’apporte, deux fois par jour, mon ordinaire; +et, à défaut de grives, comme dit le proverbe, on mange des +merlettes. + +Or ça, l’ami Mathieu, futur (et bien nommé) _Félibre des Baisers_, +qui fut toute sa vie le plus beau songe-fêtes que j’aie jamais connu, +avait-il rêvassé l’histoire que je viens de dire? Je n’ai jamais pu +l’éclaircir, et j’ai raconté la chose telle qu’il me la narra. + +CHAPITRE XI + +LA RENTRÉE AU MAS + +L’éclosion de Mireille. -- L’origine de ce nom. -- Le cousin +Tourette. -- Le moulin à l’huile. -- Le bûcheron Siboul. -- +L’herborisateur Xavier. -- Le coup d’Etat (1851). -- L’excursion +dans les astres, -- Le Congrès des Trouvères: Jean Reboul. -- Le +Romévage d'Aix : Brizeux, Zola. + +Une fois "licencié", ma foi, comme tant d’autres (et, vous avez pu le +voir, je ne me surmenai pas trop), fier comme un jeune coq qui a +trouvé un ver de terre, j’arrivai au Mas à l’heure où on allait +souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle, aux +derniers rayons du jour. + +-- Bonsoir toute la compagnie! + +-- Dieu te le donne, Frédéric! + +-- Père, mère tout va bien... A ce coup, c’est bien fini! + +-- Et belle délivrance! ajouta Madeleine, la jeune Piémontaise qui +était servante au Mas. + +Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs, j’eus rendu +compte de ma dernière suée, mon vénérable père, sans autre +observation, me dit seulement ceci: + +-- Maintenant, mon beau gars, moi j’ai fait mon devoir. Tu en sais +beaucoup plus que ce qu’on m’en a appris... C’est à toi de choisir la +voie qui te convient: je te laisse libre. + +-- Grand merci! répondis-je. + +Et là même, -- à cette heure, j’avais mes vingt et un ans, -- le pied +sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi et +de moi-même, je pris la résolution: premièrement, de relever, de +raviver en Provence le sentiment de race que je voyais s’annihiler +sous l’éducation fausse et antinaturelle de toutes les écoles; +secondement, de provoquer cette résurrection par la restauration de +la langue naturelle et historique du pays, à laquelle les écoles font +toutes une guerre à mort; troisièmement, de rendre la vogue au +provençal par l’influx et la flamme de la divine poésie. + +Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon âme; mais je le sentais +comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement de +sève provençale, qui me gonflait le coeur, libre d’inclination envers +toute maîtrise ou influence littéraire, fort de l’indépendance qui me +donnait des ailes, assuré que plus rien ne viendrait me déranger, un +soir, par les semailles, à la vue des laboureurs qui suivaient la +charrue dans la raie, j’entamai, gloire à Dieu! le premier chant de +_Mireille_. + +Ce poème, enfant d’amour, fit son éclosion paisible, peu à peu, à +loisir, au souffle du vent large, à la chaleur du soleil ou aux +rafales du mistral, en même temps que je prenais la surveillance de +la ferme, sous la direction de mon père qui, à quatre-vingts ans, +était devenu aveugle. + +Me plaire à moi, d’abord, puis à quelques amis de ma première +jeunesse, -- comme je l’ai rappelé dans un des chants de _Mireille_: + + _O doux amis de ma jeunesse, + Aérez mon chemin de votre sainte haleine_, + +c’était tout ce que je voulais. Nous ne pensions pas à Paris, dans +ces temps d’innocence. Pourvu qu’Arles -- que j ‘avais à mon horizon, +comme Virgile avait Mantoue -- reconnût, un jour, sa poésie dans la +mienne, c’était mon ambition lointaine. Voilà pourquoi, songeant aux +campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire: + +_Nous ne chantons que pour vous, pâtres et gens des Mas_. + +De plan, en vérité, je n’en avais qu’un à grands traits, et seulement +dans ma tête. Voici: + +Je m’étais proposé de faire naître une passion entre deux beaux +enfants de la nature provençale, de conditions différentes, puis de +laisser à terre courir le peloton, comme dans l’imprévu de la vie +réelle, au gré des vents! + +Mireille, ce nom fortuné qui porte en lui sa poésie, devait +fatalement être celui de mon héroïne: car je l’avais, depuis le +berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre maison. +Quand la pauvre Nanon, mon aïeule maternelle, voulait gracieuser +quelqu’une de ses filles: + +-- C’est Mireille, disait-elle, c’est la belle Mireille, c’est +Mireille, mes amours. + +Et ma mère, en plaisantant, disait parfois de quelque fillette: + +-- Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours! + +Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne n’en savait +davantage: une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom de +l’héroïne et un rayon de beauté dans une brume d’amour. C’était assez +pour porter bonheur à un qui, peut-être, -- sait-on? -- fut, par +cette intuition lui appartient aux poètes, la reconstitution d’un +roman véritable. + +Le Mas du Juge, à cette époque, était un vrai foyer de poésie +limpide, biblique et idyllique. N’était-il pas vivant, chantant +autour de moi, ce poème de Provence avec son fond d’azur et son +encadrement d’Alpille? L’on n’avait qu’à sortir pour s’en trouver +tout ébloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non seulement dans mes +rêves de jeune homme, mais encore en personne, tantôt dans ces +gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers à soie, +cueillir la feuille des mûriers, tantôt dans l’allégresse de ces +sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient et +venaient, leur poitrine entrouvertes, leur coiffe cravatée de blanc, +dans les blés, dans les foins, dans les oliviers et dans les vignes? + +Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, mes moissonneurs, mes +bouviers et mes pâtres, ne circulaient-ils pas, du point de l’aube au +crépuscule, devant mon jeune enthousiasme? Vouliez-vous un plus beau +vieillard, plus patriarcal, plus digue d’être le prototype de mon +maître Ramon, que le vieux François Mistral, celui que tout le monde +et ma mère elle-même n’appelaient que le "maître"? Pauvre père! +Quelquefois, quand le travail était pressant, il fallait donner aide, +soit pour rentrer les foins, soit pour dériver l’eau de notre puits à +roue, il criait dehors: + +-- Où est Frédéric? + +Bien qu’à ce moment-là je fusse allongé sous un saule, paressant à la +recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre mère répondait: + +-- Il écrit. + +Et aussitôt, la voix rude du brave homme s’apaisait en disant: + +-- Ne le dérange pas. + +Car, pour lui, qui n’avait lu que l’Écriture Sainte et _Don +Quichotte_ en sa jeunesse, écrire était vraiment un office religieux, +Et il montre bien ce respect pour le mystère de la plume, le début +d’un récitatif, usité jadis chez nous, et dont nous reparlerons au +sujet du mot _Félibre_: + + _Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait. + Un jour, de sa sainte écriture, + Il est monté au haut du ciel_. + +Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le don d’intéresser ma +Muse épique, c’était le cousin Tourrette, du village de Mouriès: une +espèce de colosse, membru et éclopé, avec de grosses guêtres de cuir +sur les souliers et connu à la ronde, dans les plaines de Crau, sous +le nom du _Major_, ayant, en 1815, été tambour-major des gardes +nationaux qui, sous le commandement du duc d’Angoulême, voulaient +arrêter Napoléon, à son retour de l’île d’Elbe. Il avait, dans sa +jeunesse, dissipé son bien au jeu; et dans ses vieux jours, réduit +aux abois, il venait, tous les hivers, passer une quinzaine avec nous +autres, au Mas. Lorsqu’il repartait, mon père lui donnait, dans un +sac, quelques boisseaux de blé. L’été, il parcourait la Crau et la +Camargue, allant aider aux bergers, lorsqu’on tondait les troupeaux, +aux fermiers pour le dépiquage, aux faucheurs de marais pour engerber +les roseaux ou, enfin, aux sauniers pour mettre le sel en meules. +Aussi connaissait-il la terre d’Arles et ses travaux, assurément, +comme personne. Il savait le nom des Mas, des pâturages, des chefs de +bergers, des haras de chevaux et de taureaux sauvages, ainsi que de +leurs gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un +pittoresque, une noblesse +d’expressions provençales, qu’il y avait plaisir d’entendre. Pour +dire, par exemple, que le comte de Mailly était riche, fort riche en +propriétés bâties: + +-- Il possède, disait-il, sept arpents de toitures. + +Les filles qui s’engagent pour la cueillette des olives -- à Mouriés, +elles sont nombreuses -- le louaient pour leur dire des contes à la +veillée. Elles lui donnaient, je crois, un sou chacune par veillée. +Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les contes, plus ou +moins croustilleux, qui, d’une bouche à l’autre, se transmettent dans +le peuple, tels que: _Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean de +l’Ours, le Doreur_, etc. + +Une fois que la neige commençait à tomber : + +-- Allons, disions-nous, le cousin apparaîtra bientôt. + +Et il ne manquait jamais. + +-- Bonjour, cousin! + +-- Cousin, bonjour! + +Et voilà. La main touchée et son bâton déposé, humblement, derrière +la porte, et s’attablait, mangeait une belle tartine de fromage pétri +et entamait, ensuite, le sujet de l’olivaison, Et il contait que les +meules, en son bourg de Mouriès, ne pouvaient tenir pied à la récolte +des olives. Et il disait: + +-- Comme on est bien, l’hiver, lorsqu’il fait froid, dans ces moulins +à huile! Ecarquillé sur le marc tout chaud, on regarde, à la clarté +des caleils à quatre mèches, les presseurs d’huile moitié nus qui, +lestes comme chats, poussent tous à la barre, au commandement du +chef: + +-- Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un bon coup! Houp! que +tout claque! Là! + +Étant, le cousin Tourrette, comme tous les songeurs, tant soit peu +fainéant, il avait, toute sa vie, rêvé de trouver une place où il y +eût peu de travail. + +-- Je voudrais, nous disait-il, la place de compteur de mornes, à +Marseille par exemple, dans un de ces grands magasins où, lorsqu’on +les débarque, un homme, étant assis, peut, en comptant les douzaines, +gagner (me suis-je laissé dire) ses douze cents francs par an. + +Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant d’autres, sans avoir vu +réaliser sa rêverie sur les mornes. + +Je n’oublierai pas non plus, parmi mes collaborateurs, ou, tant vaut +dire, mes fauteurs de la poésie de _Mireille_, le bûcheron Siboul : +un brave homme de Montfrin, habillé de velours, qui venait tous les +ans, à la fin de l’automne, avec sa grande serpe, tailler joliment +nos bourrées de saule. Pendant qu’il découpait et appareillait ses +rondins, que d’observations justes il me faisait sur le Rhône, sur +ses courants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies, sur +ses graviers et sur ses îles, puis sur les animaux qui fréquentent +ses digues, les loutres qui gîtent dans les arbres creux, les bièvres +qui coupent des troncs comme la cuisse, et sur les pendulines qui, +dans les Ségonnaux, suspendent leurs nids aux peupliers blancs, et +sur les coupeurs d’osier et les vanniers de Valiabrègue! + +Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui me disait les noms +en langue provençale et les vertus des simples et de toutes les +herbes de Saint-Jean et de Saint-Roch. Si bien que mon bagage de +botanique littéraire, c’est ainsi que je le formai... Heureusement! +car m’est avis, sans vouloir les mépriser, que nos professeurs des +écoles, tant les hautes que les basses, auraient été, bien sûr, +entrepris pour me montrer ce qu’était un chardon ou un laiteron. + +Comme une bombe, dans l’entrefaite de ce prodrome de _Mireille_, +éclata la nouvelle du coup d’État du 2 décembre 1851. + +Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez qui la République +tient lieu de religion, de justice et de patrie, quoique les +Jacobins, par leur intolérance, par leur manie du niveau, par la +sécheresse, la brutalité de leur matérialisme, m'eussent découragé et +blessé plus d’une fois, le crime d’un gouvernant qui déchirait la loi +jurée par lui m’indigna. Il +m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur les fédérations +futures dont la République en France pouvait être le couvain. + +Quelques-uns des collègues de l’École de Droit allèrent se mettre à +la tête des bandes d’insurgés qui se soulevaient dans le Var au nom +de la Constitution; mais le grand nombre, en Provence comme ailleurs, +les uns par dégoût de la turbulence des partis, les autres éberlués +par le reflet du premier Empire, applaudirent, il est vrai, au +changement de régime. Qui pouvait deviner que l’Empire nouveau dût +s’effondrer dans une effroyable guerre et l’écroulement national ? + +Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un jour, après 1870 +par Taxile Delord, républicain pourtant et député de Vaucluse, un +jour qu’en Avignon, sur la place de l’Horloge, nous nous promenions +ensemble: + +-- La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se soit jamais faite +dans le parti avancé, fut la Révolution de 1848. Nous avions au +gouvernement une belle famille, française, nationale, libérale entre +toutes et compromise même avec la Révolution, sous les auspices de +laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les libertés que le +progrès comporte... Et nous l’avons bannie. Pourquoi? Pour faire +place à ce bas empire qui a mis la France en débâcle! + +Quoi qu’il en soit, en conséquence, je laissai de côté -- et pour +toujours -- la politique inflammatoire, comme ces embarras qu’on +abandonne en route pour marcher plus léger, et à toi, ma Provence, et +à toi, poésie, qui ne m’avez jamais donné que pure joie, je me livrai +tout entier. + +Et voici que, rentré dans la contemplation, un soir, me promenant en +quête de mes rimes, car mes vers, tant que j’en ai fait, je les ai +trouvés tous par voies et par chemins, je rencontrai un vieux qui +gardait les brebis. Il avait nom "le galant jean". Le ciel était +étoilé, la chouette miaulait, et le dialogue suivant (que vous avez +lu peut-être, traduit par l’ami Daudet) eut lieu dans cette +rencontre. + +LE BERGER + +Vous voilà bien écarté, monsieur Frédéric? + +MOI + +Je vais prendre un peu l’air, maître Jean. + +LE BERGER + +Vous allez faire un tour dans les astres? + +MOI + +Maître Jean, vous l’avez dit. Je suis tellement soûl, désabusé et +écoeuré des choses de la terre que je voudrais, cette nuit, m’enlever +et me perdre dans le royaume des étoiles. + +LE BERGER + +Tel que vous me voyez, j'y fais, moi, une excursion presque toutes +les nuits, et je vous certifie que le voyage est des plus beaux. + +MOI + +Mais comment faire pour y aller, dans cet abîme de lumière? + +LE BERGER + +Si vous voulez me suivre, pendant que les brebis mangent, tout +doucement, monsieur, je vous y conduirai et vous ferai tout voir. + +MOI + +Galant Jean, je vous prends au mot. + +LE BERGER + +Tenez, montons par cette voie qui blanchit du nord au sud: c’est le +chemin de Saint Jacques. Il va de France droit sur l’Espagne. Quand +l’empereur Charlemagne faisait la guerre aux Sarrasins, le grand +saint Jacques de Galice le marqua devant lui pour lui indiquer la +route. + +MOI + +C’est ce que les païens désignaient par Voie Lactée. + +LE BERGER + +C’est possible; moi je vous dis ce que j’ai toujours ouï dire... +Voyez-vous ce beau chariot, avec ces quatre roues qui éblouissent +tout le nord? C’est le Chariot des Ames. Les trois étoiles qui +précèdent sont les trois bêtes de l’attelage; et la toute petite qui +va prés de la troisième, nous l’appelons le Charretier. + +MOI + +C’est ce que dans les livres on nomme la Grande Ourse. + +LE BERGER + +Comme il vous plaira... Voyez, voyez tout à l’entour les étoiles qui +tombent: ce sont de pauvres âmes qui viennent d’entrer au Paradis. +Signons-nous, monsieur Frédéric. + +MOI + +Beaux anges (comme on dit), que Dieu vous accompagne! + +LE BERGER + +Mais tenez, un bel astre est celui qui resplendit pas loin du +Chariot, là-haut: c’est le Bouvier du ciel. + +MOI + +Que dans l’astronomie on dénomme Arcturus. + +LE BERGER + +Peu importe. Maintenant regardez là sur le nord, l’étoile qui +scintille à peine: c’est l’étoile Marine, autrement dit la +Tramontane. Elle est toujours visible et sert de signal aux marins-- +lesquels se voient perdus, lorsqu’ils perdent la Tramontane. + +MOI + +L’étoile Polaire, comme on l’appelle aussi, se trouve donc dans la +Petite Ourse; et comme la bise vient de là, les marins de Provence, +comme ceux d’Italie, disent qu’ils vont à l’Ourse, lorsqu’ils vont +contre le vent. + +LE BERGER + +Tournons la tête, nous verrons clignoter la Poussînière ou le +Pouillier, si vous préférez. + +MOI + +Que les savants nomment Pléiades et les Gascons Charrette des Chiens. + +LE BERGER + +C’est cela. Un peu plus bas resplendissent les Enseigres, -- qui, +spécialement, marquent les heures aux bergers. D’aucuns les nomment +les Trois Rois, d’autres les Trois Bourdons ou le Râteau ou le Faux +Manche. + +MOI + +Précisément, c’est Orion et la ceinture d’Orion. + +LE BERGER + +Très bien. Encore plus bas, toujours vers le midi, brille Jean de +Milan. + +MOI + +Sirius, si je ne me trompe. + +LE BERGER + +Jean de Milan est le flambeau des astres. Jean de Milan, un jour, +avec les Enseignes et la Poussinière, avait été, dit-on, convié à une +noce. (La noce de la belle Maguelone, dont nous parlerons tantôt.) La +Poussinière, matinale, partit, paraît-il, la première et prit le +chemin haut. Les Enseignes, trois filles sémillantes, ayant coupé +plus bas, finirent par l’atteindre. Jean de Milan, resté endormi, +prit, lorsqu’il se leva, le raccourci et, pour les arrêter, leur +lança son bâton à la volée... Ce qui fait que le Faux Manche est +appelé depuis le Bâton de Jean de Milan. + +MOI + +Et celle qui, au loin, vient de montrer le nez et qui rase la +montagne? + +LE BERGER + +C’est le Boiteux. Lui aussi était de la noce. Mais comme il boite, +pauvre diable, il n'avance que lentement. Il se lève tard du reste et +se couche de bonne heure. + +MOI + +Et celle qui descend, là-bas, sur le ponant, étincelante comme une +épousée? + +LE BERGER + +Eh bien ! c’est elle! l’étoile du Berger, 1’Étoile du Matin, qui nous +éclaire à l’aube, quand nous lâchons le troupeau, et le soir, quand +nous le rentrons: c’est elle, l’étoile reine, la belle étoile, +Maguelone, la belle Maguelone, sans cesse poursuivie par Pierre de +Provence, avec lequel a lieu, tous les sept ans son mariage. + +MOI + +La conjonction, je crois, de Vénus et de Jupiter ou de Saturne +quelquefois. + +LE BERGER + +A votre goût... mais tiens, Labrit! Pendant que nous causions, les +brebis se sont dispersées, tai! tai! ramène-les! Oh! le mauvais +coquin de chien, une vraie rosse... Il faut que j’y aille moi-même. +Allons, monsieur Frédéric, vous, prenez garde de ne pas vous égarer! + +MOI + +Bonsoir! Galant Jean. + +Retournons aussi, comme le pâtre, à nos moutons. A partir des +_Provençales_, recueil poétique où avaient collaboré les trouvères +vieux et jeunes de cette époque-là, quelques-uns, dont j’étais, +engagèrent entre eux une correspondance au sujet de la langue et de +nos productions. De ces rapports, de plus en plus ardents, naquit +l’idée d’un congrès de poètes +provençaux. Et, sur la convocation de Roumanille et de Gaut qui +avaient écrit ensemble dans le journal _Lou Boui-Abaisse_, la réunion +eut lien le 29 août 1852, à Arles, dans une salle de l’ancien +archevêché, sous la présidence de l’aimable docteur d’Astros, doyen +d’âge des trouvères. Ce fut là qu’entre tous nous fîmes connaissance, +Aubanel, Aubert, Bourrelly, Cassan, Crousillat, Désanat, Garcin, +Gaut, Gelu, Giéra, Mathieu, Roumanille, moi et d’autres. Grâce au bon +Carpentrassien, Bonaventure Laurent, nos portraits eurent les +honneurs de l’_Illustration_ (18 septembre 1852). + +Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, professeur à la faculté des +sciences de Toulouse et spirituel poète en son parler montpelliérain, +l’avait chargé d’amener Jasmin à Arles. Mais, quand Moquin-Tandon +écrivit à l’auteur de _Marthe la folle_, savez-vous ce que répondit +l’illustre poète gascon: "Puisque vous allez à Arles, dites-leur +qu’ils auront beau se réunir quarante et cent, jamais ils ne feront +le bruit que j’ai fait tout seul." + +-- Voilà Jasmin de pied en cap, me disait Roumanille. + +Cette réponse le reproduit beaucoup plus fidèlement que le bronze +élevé à Agen, en son honneur. Il était ce que l’on appelle, Jasmin, +un fier bougre. + +D’ailleurs, le perruquier d’Agen, en dépit de son génie, fut toujours +aussi maussade pour ceux qui, comme lui, voulaient chanter dans notre +langue. Roumanille, puisque nous y sommes, quelques années +auparavant, lui avait envoyé ses _Pâquerettes_, avec la dédicace de +Madeleine, une des poésies les meilleures du recueil. Jasmin ne +daigna pas remercier le Provençal. Mais ayant, le Gascon, vers 1848, +passé par Avignon, où il donna un concert avec Mlle Roaldès, qui +jouait de la harpe, Roumanile, après la séance, vint avec quelques +autres saluer le poète qui avait fait couler les larmes en déclamant +ses _Souvenirs_ : + + _-- Où vas-tu grand-père? -- Mon fils à l’hôpital... + C’est là que meurent les Jasmins_. + +-- Qui êtes-vous donc? fit l’Agenais au poète de Saint-Remy. + +-- Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille. + +-- Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais je croyais qu’il fût +celui d’un auteur mort. + +-- Monsieur, vous le voyez, répondit l’auteur des _Pâquerettes_, qui +ne laissa jamais personne lui marcher sur le pied, je suis assez +jeune encore pour pouvoir, s’il plaît à Dieu, faire un jour votre +épitaphe. + +Qui fut bien plus gracieux pour la réunion d’Arles, ce fut ce bon +Reboul, qui nous écrivit ceci: "Que Dieu bénisse votre table... Que +vos luttes soient des fêtes, que les rivaux soient des amis! Celui +qui fit les cieux a fait celui de notre pays si grand et si bleu +qu’il y a de l’espace pour toutes les étoiles." + +Et cet autre Nîmois, Jules Canonge, qui disait: "Mes amis, si vous +aviez un jour à défendre notre cause, n’oubliez pas qu’en Arles se +fit votre assemblée première et que vous fûtes étoilés dans la cité +noble et fière qui a pour armes et pour devise: _l’épée et l’ire du +lion_." + +Je ne me souviens pas de ce que je dis ou chantai là, mais je sais +seulement qu’en voyant le jour renaître, j’étais dans le ravissement; +et, Roumanille l’a dit dans son discours de Montmajour, en 1889. Il +paraît que, songeur, plongé dans ma pensée, dans mes yeux de jeune +homme "resplendissaient déjà les sept rayons de l’Étoile". + +Le Congrès d’Arles avait trop bien réussi pour ne pas se renouveler. +L’année suivante, 21 août 1853, sous l’impulsion de Gaut, le jovial +poète d’Aix, à Aix se tint une assemblée (le Festival des Trouvères) +deux fois nombreuse comme l’assemblée d’Arles. C’est là que Brizeux, +le grand barde breton, nous adressa le salut et les souhaits où il +disait: + + _Le rameau d’olivier couronnera vos têtes, + Moi je n’ai que la lande en fleurs: + L’un symbole riant de la paix et des fêtes + L’autre symbole des douleurs. + + Unissons-les, amis; les fils qui vont nous suivre + De ces fleurs n’ornent plus leurs fronts: + Aucun ne redira le son qui nous enivre, + Quand nous, fidèles, nous mourrons... + + Mais peut-elle mourir la brise fraîche et douce? + L’aquilon l’emporte en son vol, + Et puis elle revient légère sur la mousse + Meurt-il le chant du rossignol? + + Non, tu ranimeras l’idiome sonore, + Belle Provence, à son déclin; + Sur ma tombe longtemps doit soupirer encore + La voix errante de Merlin_. + +Outre ceux que j'ai cités comme figurant au Congrès d’Arles, voici +les noms nouveaux qui émergèrent au Congrès d’Aix : Léon Alègre, +l’abbé Aubert, Autheman, Bellot, Brunet, Chalvet, l’abbé Emery, +Laidet, Mathieu Lacroix, l’abbé Lambert, Lejourdan, Peyrottes, +Ricard-Bérard, Tavan, Vidal etc., avec trois trouveresses, Mlles +Reine Garde, Léonide Constans et Hortense Rolland. + +Une séance littéraire, devant tout le beau monde d’Aix, se tint, +après midi, dans la grande salle de la mairie, courtoisement ornée +des couleurs de Provence et des blasons de toutes les cités +provençales. Et sur une bannière en velours cramoisi étaient inscrits +les noms des principaux poètes provençaux des derniers siècles. Le +maire d’Aix, maire et député, était alors M. Rigaud, le même qui plus +tard donna une traduction de _Mirèio_ en vers français. + +Après l’ouverture faite par un choeur de chanteurs, + + _Trouvères de Provence, + Pour nous tous quel beau jour! + Voici la Renaissance + Du parler du Midi_, + +dont Jean-Baptiste Gaut avait fait les paroles, le président d’Astros +discourut gentiment en langue provençale; puis, tour à tour, chacun y +alla de son morceau. Roumanille, très applaudi, récita un de ses +contes et chanta la _Jeune Aveugle_; Aubanel dévida sa pièce des +_Jumeaux_, et moi _la Fin du Moissonneur_. Mais le plus grand succès +fut pour la chansonnette du paysan Tavan, _les Frisons de Mariette_, +et pour le maçon Lacroix, qui fit tous frissonner avec sa _Pauvre +Martine_. + +Emile Zola, alors écolier au collège d’Aix, assistait à cette séance +et, quarante ans après, voici ce qu’il disait dans le discours qu’il +prononça à la félibrée de Sceaux (1892) : + +"J’avais quinze ou seize ans, et je me revois, écolier échappé du +collège, assistant à Aix, dans la grande salle de l’Hôtel de Ville, à +une fête poétique un peu semblable à celle que j’ai l’honneur de +présider aujourd’hui. Il y avait là Mistral déclamant la _Mort du +Moissonneur_, Roumanille et Aubanel sans doute, d’autres encore, tous +ceux qui, quelques années plus tard, allaient être les félibres et +qui n’étaient alors que les troubadours." + +Enfin, au banquet du soir, où l’on en dit, conta et chanta de toutes +sortes, nous eûmes le plaisir d’élever nos verres à la santé du vieux +Bellot, qui s’était, dans Marseille et toute la Provence, fait une +renommée, méritée assurément, de poète drolatique, et qui, ébahi de +voir ce débordement de sève, nous répondait tristement : + + _Je ne suis qu’un gâcheur; + J’ai dans ma pauvre vie, noirci bien du papier: + Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, n’ont pas la flemme, + De notre provençal débrouilleront l’écheveau_. + +CHAPITRE XII + +FONT-SÉGUGNE + +Le groupe avignonnais. -- La fête de sainte Agathe. -- Le père de +Roumanille. -- Crousiflat de Salon, -- Le chanoine Aubanel. -- La +famille Giéra. -- Les amours d’Aubanel et de Zani. -- Le banquet de +Font-Ségugne. -- L’institution du Félibrige. — L’oraison de saint +Anselme. -- Le premier chant des félibres. + +Nous étions, dans la contrée, un groupe de jeunes, étroitement unis, +et qui nous accordions on ne peut mieux pour cette oeuvre de +renaissance provençale. Nous y allions de tout coeur. + +Presque tous les dimanches, tantôt dans Avignon, tantôt aux plaines +de Maillane ou aux Jardins de Saint-Rémy, tantôt sur les hauteurs de +Châteauneuf-de-Gadagne ou de Châteauneuf-du-Pape, nous nous +réunissions pour nos parties intimes, régals de jeunesse, banquets de +Provence, exquis en poésie bien plus qu’en mets, ivres d’enthousiasme +et de ferveur, plus que de vin. C’est là que Roumanille nous chantait +ses Noëls, là qu’il nous lisait les _Songeuses_, toutes fraîches, et +_la Part du Bon Dieu_ encore flambant neuve; c’est là que, croyant, +mais sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Aubanel récitait +_le Massacre des Innocents_; c’était là que _Mireille_ venait, de +loin en loin, dévider ses strophes nouvellement surgies. + +A Maillane, lors de la Sainte-Agathe, qui est la fête de l’endroit, +les "poètes" (comme on nous appelait déjà) arrivaient tous les ans +pour y passer trois jours, comme les bohémiens. La vierge Agathe +était Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les seins. On dit +même qu’à Arles, dans le trésor de Saint-Trophime, est conservé un +plat d’agate qui, selon la tradition, aurait contenu les seins de la +jeune bienheureuse. Mais d’où pouvait venir aux Arlésiens et aux +Maillanais cette dévotion pour une sainte de Catane? Je me +l’expliquerais de la façon suivante: + +Un seigneur de Maillane, originaire d’Arles, Guillaume des +Porcellets, fut, d’après l’histoire, le seul Français épargné aux +Vêpres Siciliennes, en considération de sa droiture et de sa vertu. +Ne nous aurait-il pas, lui ou ses descendants, apporté le culte de la +vierge catanaise? Toujours est-il qu’en Sicile, sainte Agathe est +invoquée contre les feux de l’Etna et à Maillane contre la foudre et +l’incendie. Un honneur recherché par nos jeunes Maillanaises, c’est, +avant leur mariage, d’être trois ans _prieuresses_ (comme on dirait +prêtresses) de l’autel de sainte Agathe, et voici qui est bien joli: +la veille de la fête, les couples, la jeunesse, avant d’ouvrir les +danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une sérénade devant +l’église, à sainte Agathe. + +Avec les galants du pays, nous venions, nous aussi, derrière les +ménétriers, à la clarté des falots errants et au bruit des pétards, +serpenteaux et fusées, offrir à la patronne de Maillane nos +hommages... Et, à propos de ces saints honorés sur l’autel, dans les +villes et les villages, de-ci de-là, au Nord comme au Midi, depuis +des siècles et des siècles, je me suis demandé, parfois: Qu’est-ce, à +côté de cela, notre gloire mondaine de poètes, d’artistes, de +savants, de guerriers, à peine connus de quelques admirateurs? Victor +Hugo lui-même n’aura jamais le culte du moindre saint du calendrier, +ne serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, voit, toutes +les années, des milliers de fidèles venir le supplier dans sa vallée +perdue! Et aussi, un jour qu’à sa table (les flatteurs avaient posé +cette question: + +-- Y a-t-il, en ce monde, gloire supérieure à celle du poète? + +-- Celle du saint, répondit l’auteur des _Contemplations_. + +Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser l’ami +Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines. Nous +allions, dans le pré du moulin, voir les luttes s’ouvrir, au +battement du tambour: + +_Qui voudra lutter, qu’il se présente... +Qui voudra lutter... +Qu’il vienne au pré!_ + +les luttes d’hommes et d’éphèbes où l’ancien lutteur Jésette, qui +était surveillant du jeu, tournait et retournait autour des lutteurs, +butés l’un contre l’autre, nus, les jarrets tendus, et d’une voix +sévère leur rappelait parfois le précepte: _défense de déchirer les +chairs..._ + +-- O Jésette... vous souvient-il de quand vous fîtes mordre la +poussière à Quéquine? + +-- Et de quand je terrassai Bel-Arbre d’Aramon, nous répondait le +vieil athlète, enchanté de redire ses victoires d’antan. On +m’appelait, savez-vous comme? Le Petit Maillanais ou, autrement, le +Flexible. Nul jamais ne put dire qu’il m’avait renversé et, pourtant, +j'eus à lutter avec le fameux Meissonnier, l’hercule avignonnais qui +tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste d’Apt... Mais nous +ne pûmes rien nous faire. + +A Saint-Remy, nous descendions chez les parents de Roumanille, +Jean-Denis et Pierrette, de vaillants maraîchers qui exploitaient un +jardin vers le Portail-du-Trou. Nous y dînions en plein air, à +l’ombre claire d’une treille, dans les assiettes peintes qui +sortaient en notre honneur, avec les cuillers d’étain et les +fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les soeurs de notre ami, +deux brunettes dans la vingtaine, nous servaient, souriantes, la +blanquette d’agneau qu’elles venaient d’apprêter. + +Un rude homme, tout de même, ce vieux Jean-Denis, le père de +Roumanille. Il avait, étant soldat de Bonaparte (ainsi qu’assez +dédaigneux il dénommait l’empereur), vu la bataille de Waterloo et +racontait volontiers qu’il y avait gagné la croix. + +-- Mais, avec la défaite, disait-il, on n’y pensa plus. + +Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon, reçut la décoration, +Jean-Denis, fièrement, se contenta de dire: + +-- Le père l’avait gagnée, c’est le garçon qui l’a. + +Et voici l’épitaphe que Roumanille écrivit sur la tombe de ses +parents, au cimetière de Saint-Remy : + + A JEAN-DENIS ROUMANILLE + JARDINIER, HOMME DE BIEN ET DE VALEUR (1791-1875) + A PIERRETTE PIQUET, SON ÉPOUSE, + BONNE, PIEUSE ET FORTE (1793-1895. + ILS VÉCURENT CHRÉTIENNEMENT ET MOURURENT + TRANQUILLES, DEVANT DIEU SOIENT-ILS! + +Crousillat, de Salon, un dévot de la langue et des Muses de Crau, +était assez souvent de ces réunions d’amis et c’est au lendemain +d’une lecture poétique qu’il me gratifia du sonnet que je transcris: + + _J’entendis un écho de ta pure harmonie, + Le jour que nous pûmes, chez Roumanille, + Cinq trouvères joyeux, francs de cérémonie, + Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille. + + Mais quand finiras-tu de tresser ton panier, + Quand de nous attifer ta belle jeune fille? + Que je m’écrie content et jamais façonnier + Ta Mireille, ô Mistral, est une merveille!... + + Si donc, comme le vent dont le nom te convient, + Fort est le souffle saint qui t’inspire, jeune homme, + Allons, au monde avide épanche les accents: + + A tes flambants accords les monts vont s’émouvoir + Les arbres tressaillir, les torrents s’arrêter, + Comme aux sons modulés sur les lyres antiques_. + +On allait, en Avignon, à la maison d’Aubanel, dans la rue Saint-Marc +(qui, aujourd’hui, porte le nom du glorieux félibre): un hôtel à +tourelles, ancien palais cardinalice, qu’on a démoli depuis pour +percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, on voyait, avec +sa vis, une presse de bois semblable à un pressoir qui, depuis deux +cents ans, servait pour imprimer les livres paroissiaux et scolaires +du Comtat. Là, nous nous installions, un peu intimidés par le parfum +d’église qui était dans les murs, mais surtout par Jeanneton, la +vieille cuisinière, qui avait toujours l’air de grommeler: + +-- Les voilà encore! + +Cependant, la bonhomie du père d’Aubanel, imprimeur officiel de notre +Saint-Père le Pape, et la jovialité de son oncle le chanoine nous +avaient bientôt mis à l’aise. Et venu le moment où l’on choque le +verre, le bon vieux prêtre racontait. + +-- Une nuit, disait-il, quelqu’un vint m’appeler pour porter +l’extrême-onction à une malheureuse de ces mauvaises maisons du préau +de la Madeleine. Quand j'eus administré la pauvre agonisante, et que +nous redescendions avec le sacristain, les dames, alignées le long de +l’escalier, décolletées et accoutrées d’oripeaux de carnaval, me +saluèrent au passage, la tête penchée, d’un air si contrit qu’on leur +aurait donné, selon l’expression populaire, l’absolution sans les +confesser. Et la mère catin, tout en m’accompagnant, m’alléguait des +prétextes pour excuser sa vie... Moi, sans répondre, je dévalais les +degrés; mais dès qu’elle m’eut ouvert la porte du logis, je me +retourne et je lui fais: + +-- Vieille brehaigne! s’il n’y avait point de matrones, il n’y aurait +pas tant de gueuses! + +Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons plus tard) nous +faisions aussi nos frairies. Mais l’endroit bienheureux, l’endroit +prédestiné, c’était, ensuite, Font-Ségugne, bastide de plaisance près +du village de Gadagne, où nous conviait la famille Giéra: il y avait +la mère, aimable et digne dame; l’aîné qu’on appelait Paul, notaire à +Avignon, passionné pour la Gaie-Science; le cadet Jules, qui rêvait +la rénovation du monde par l’oeuvre des +Pénitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes et accortes: +Clarisse et Joséphine, douceur et joie de ce nid. + +Font-Ségugne, au penchant du plateau de Camp-Cabel; regarde le +Ventoux, au loin, et la gorge de Vaucluse qui se voit à quelques +lieues. Le domaine prend son nom d’une petite source qui y coule au +pied du castel. Un délicieux bouquet de chênes, d’acacias et de +platanes le tient abrité du vent et de l’ardeur du soleil. + +"Font-Ségugne, dit Tavan (le félibre de Gadagne), est encore +l’endroit où viennent, le dimanche, les amoureux du village. Là, ils +ont l’ombre, le silence, la fraîcheur, les +cachettes; il y a là des viviers avec leurs bancs de pierre que le +lierre enveloppe; il y a des sentiers qui montent, qui descendent, +tortueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants d’oiseaux, +murmure de feuillage, gazouillis de fontaine. Partout, sur le gazon, +vous pouvez vous asseoir, rêver d’amour, si l’on est seul et, si l’on +est deux, aimer." + +Voi1à où nous venions nous récréer comme perdreaux, Roumanille Giéra, +Mathieu, Brunet, Tavan, Crousillat, moi et autres, Aubanel plus que +tous, retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny Manivet de +son vrai nom), Zani l’Avignonnaise, une amie et compagne des +demoiselles du castel. + +"Avec sa taille mince et sa robe de laine,-- couleur de la grenade, +-- avec son front si lisse et ses grands yeux si beaux, -- avec ses +longs cheveux noirs et son brun visage, -- je la verrai tantôt, la +jeune vierge, -- qui me dira: "Bonsoir." O Zani, venez vite!" + +C’est le portrait qu’Aubanel, dans son _Livre de l’Amour_, en fit +lui-même... Mais, à présent, écoutons-le, lorsque, après que Zani eut +pris le voile, il se rappelle +Font-Ségugne : + +"Voici l’été, les nuits sont claires. -- A Châteauneuf, le soir est +beau. -- Dans les bosquets la lune encore-- monte la nuit sur +Camp-Cabel. -- T’en souvient-il? Parmi les pierres, -- avec ta face +d’Espagnole, -- quand tu courais comme une folle, -- quand nous +courions comme des fous -- au plus sombre et qu’on avait peur? + +"Et par ta taille déliée -- je te prenais: que c’était doux! -- Au +chant des bêtes du bocage, -- nous dansions alors tous les deux. -- +Grillons, rossignols et rainettes -- +disaient, chacun, leurs chansonnettes; -- tu y ajoutais ta voix +claire... -- Belle amie, où sont, maintenant, -- tant de branles et +de chansons? + +"Mais, à la fin? las de courir, -- las de rire, las de danser, -- +nous nous asseyions sous les chênes -- un moment pour nous reposer; +-- tes longs cheveux qui s’épandaient. -- mon amoureuse main aimait +-- à les reprendre; et toi, bonne, tu me laissais faire, tout doux, +-- comme une mère son enfant." + +Et les vers écrits par lui, au châtelet de Font-Ségugne, sur les murs +de la chambre où sa Zani couchait. + +"O chambrette, chambrette, -- bien sûr que tu es petite, mais que de +souvenirs! -- Quand je passe ton seuil, je me dis: "Elles viennent!" +-- Il me semble vous voir, ô belles jouvencelles, -- toi, pauvre +Julia, toi, ma chère Zani! -- Et pourtant, c’en est fait! -- Ah! vous +ne viendrez plus dormir dans la chambrette! -- Julia, tu es morte! +Zani, tu es nonnain!" + +Vouliez-vous, pour berceau d’un rêve glorieux, pour l’épanouissement +d’une fleur d’idéal, un lieu plus favorable que cette cour d’amour +discrète, au belvédère d’un coteau, au milieu des lointains azurés et +sereins, avec une volée de jeunes qui adoraient le Beau sous les +trois espèces: Poésie, Amour, Provence, identiques pour eux, et +quelques demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire compagnie! + +Il fut écrit au ciel qu’un dimanche fleuri, le 21 mai 1854, en pleine +primevère de la vie et de l’an, sept poètes devaient se rencontrer au +castel de Font-Ségugne: Paul Giéra, un esprit railleur qui signait +Glaup (par anagramme de Paul G.); Roumanille, un propagandiste qui, +sans en avoir l’air, attisait incessamment le feu sacré autour de +lui; Aubanel, que Roumanille avait conquis à notre langue et qui, au +soleil d’amour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa _grenade_; +Mathieu, ennuagé dans les visions de la Provence redevenue, comme +jadis, chevaleresque et amoureuse; Brunet, avec sa face de Christ de +Galilée, rêvant son utopie de Paradis terrestre; le paysan Tavan qui, +ployé sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon sur la +glèbe; et Frédéric, tout prêt à jeter au mistral, comme les pâtres +des montagnes, le cri de race pour héler, et tout prêt à planter le +gonfalon sur le Ventoux... + +A table, on reparla, comme c’était l’habitude, de ce qu’il faudrait +pour tirer notre idiome de l’abandon où il gisait depuis que, +trahissant l’honneur de la Provence, les classes dirigeantes +l’avaient réduit, hélas! à la domesticité. Et alors, considérant que, +des deux derniers Congrès, celui d’Arles et celui d’Aix, il n’était +rien sorti qui fit prévoir un accord pour la réhabilitation de la +langue provençale; qu’au contraire, les réformes, proposées par les +jeunes de l’Ecole avignonnaise, s’étaient vues, chez beaucoup, mal +accueillies et mal voulues, les Sept de Font-Ségugne délibérèrent, +unanimes, de faire bande à part et, prenant le but en main, de le +jeter où ils voulaient. + +-- Seulement, observa Glaup, puisque nous faisons corps neuf, il nous +faut un nom nouveau. Car, entre rimeurs, vous le voyez, bien qu’ils +ne trouvent rien du tout, ils se disent tous _trouvères_. D’autre +part, il y a aussi le mot de _troubadour_. Mais, usité pour désigner +les poètes d’une époque, ce nom est décati par l’abus qu’on en a +fait. Et à renouveau enseigne nouvelle! + +Je pris alors la parole. + +-- Mes amis, dis-je, à Maillane, il existe dans le peuple, un vieux +récitatif qui s’est transmis de bouche en bouche et qui contient, je +crois, le mot prédestiné. + +Et je commençai : + +"Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait. -- Un jour de sa +sainte écriture, -- il est monté au haut du ciel. -- Près de l’Enfant +Jésus, son fils très précieux, -- il a trouvé la Vierge assise -- et +aussitôt l’a saluée. -- Soyez le bienvenu, neveu! a dit la Vierge. -- +Belle compagne, a dit son enfant, qu’avez-vous? -- J’ai souffert sept +douleurs amères -- que je désire vous conter. + +"La première douleur que je souffris pour vous, ô mon fils précieux, +-- c’est lorsque, allant ouïr messe de relevailles, au temple je me +présentai, -- qu’entre les mains de saint Siméon je vous mis. -- Ce +fut un couteau de douleur -- qui me trancha le coeur, qui me traversa +l’âme, - ainsi qu’à vous, -- ô mon fils précieux! + +"La seconde douleur que je souffris pour vous, etc. -- La troisième +douleur que je souffris pour vous, etc. -- La quatrième douleur que +je souffris pour vous, -- ô mon fils précieux! -- c’est quand je vous +perdis, -- que de trois jours, trois nuits, je ne vous trouvai plus, +-- car vous étiez dans le temple, -- où vous vous disputiez, avec les +scribes de la loi, -- avec les sept _félibres_ de la Loi (1)." + +-- Les sept félibres de la Loi, mais c’est nous autres, écria la +tablée. Va pour _félibre_. + +Et Glaup ayant versé dans les verres taillés une bouteille de +châteauneuf qui avait sept ans de cave, dit solennellement: + +-- A la santé des félibres! Et, puisque nous voici en train de +baptiser, adaptons au vocable de notre Renaissance tous les dérivés +qui doivent en naître. Je vous propose donc d’appeler _félibrerie_ +toute école de félibres qui comptera au moins sept membres, en +mémoire, messieurs, de la pléiade d’Avignon. + +-- Et moi, dit Roumanille, je vous propose, s’il vous plaît, le joli +mot _félibriser_ pour dire "se réunir, comme nous faisons, entre +félibres". + + (1) Ce poème populaire se dit aussi en Catalogne. Voici la +traduction du Catalan correspondant au provençal que nous venons de +citer: Le troisième (couteau) fut quand vous eûtes, -- près de trois +jours, perdu votre Fils; -- vous le trouvâtes dans le temple, -- +disputant avec des savants, -- prêchant sous les voûtes -- la + céleste doctrine. + +-- Moi, dit Mathieu, j’ajoute le terme _félibrée_ pour dire "une +frairie de poètes provençaux". + +-- Moi, dit Tavan, je crois que le mot _félibréen_ n’exprimerait pas +mal ce qui concerne les félibres. + +-- Moi je dédie, fit Aubanel, le nom de _félibresse_ aux dames qui +chanteront en langue de Provence. + +-- Moi, je trouve, dit Brunet, que le mot _félibrillon_ siérait aux +enfants des félibres. + +-- Moi, dit Mistral, je clos par ce mot national: _félibrige, +félibrige_! qui désignera l’oeuvre et l’association. + +Et, alors, Glaup reprit: + +-- Ce n’est pas tout, collègues! nous sommes les félibres de la +loi... Mais, la Loi, qui la fait? + +-- Moi, dis-je, et je vous jure que, devrais-je y mettre vingt ans de +ma vie, je veux, pour faire voir que notre langue est une langue, +rédiger les articles de loi qui la régissent. + +Drôle de chose! elle a l’air d’un conte et, pourtant, c’est de là, de +cet engagement pris un jour de fête, un jour de poésie et d’ivresse +idéale, que sortit cette énorme et +absorbante tâche du _Trésor du Félibrige_ ou dictionnaire de la +langue provençale, où se sont fondus vingt ans d’une carrière de +poète. + +Et qui en douterait n’aura qu’à lire le prologue de Glaup (P. Giéra) +dans _l’Almanach Provençal_ de 1885, où cela est clairement consigné +comme suit: + +"Quand nous aurons toute prête la Loi qu’un félibre prépare et qui +dit, beaucoup mieux que vous ne sauriez le croire, pourquoi ceci, +pourquoi cela, les opposants devront se taire." + +C’est dans cette séance, mémorable à juste titre et passée, +aujourd’hui, à l’état de légende, qu’on décida la publication, sous +forme d’almanach, d’un petit recueil annuel qui serait le fanion de +notre poésie, l’étendard de notre idée, le trait d’union entre +félibres, la communication du Félibrige avec le peuple. + +Puis, tout cela réglé, l’on s’aperçut, ma foi, que le 21 de mai, date +de notre réunion, était le jour de sainte Estelle; et, tels que les +rois Mages, reconnaissant par là l’influx mystérieux de quelque haute +conjoncture, nous saluâmes l’Étoile qui présidait au berceau de notre +rédemption. + +L’_Almanach Provençal pour le Bel An de Dieu 1855_ parut la même +année avec ses cent douze pages. A la première, en belle place, tel +qu’un trophée de victoire, notre _Chant des Félibres_ exposait le +programme de ce réveil de sève et de joie populaire: + + --Nous sommes des amis, des frères, + Étant les chanteurs du pays! + Tout jeune enfant aime sa mère, + Tout oisillon aime son nid: + Notre ciel bleu, notre terroir + Sont, pour nous autres, un paradis. + + Tous des amis, joyeux et libres, + De la Provence tous épris, + C’est nous qui sommes les félibres, + Les gais félibres provençaux! + + En provençal ce que l’on pense + Vient sur les lèvres aisément. + O douce langue de Provence, + Voilà pourquoi nous t’aimerons! + Sur les galets de la Durance + Nous le jurons tous aujourd’hui! + + Tous des amis, etc... + + Les fauvettes n’oublient jamais + Ce que leur gazouilla leur père, + Le rossignol ne l’oublie guère, + Ce que son père lui chanta; + Et le langage de nos mères, + Pourrions-nous l’oublier, nous autres? + + Tous des amis, etc... + + Cependant que les jouvencelles + Dansent au bruit du tambourin, + Le dimanche, à l’ombre légère, + A l’ombre d’un figuier, d’un pin, + Nous aimons à goûter ensemble, + A humer le vin d'un flacon. + + Tous des amis, etc... + + Alors, quand le moût de la Nerthe + Dans le verre sautille et rit, + De la chanson qu’il a trouvée + Dès qu’un félibre lance un mot, + Toutes les bouches sont ouvertes + Et nous chantons tous à la loi. + + Tous des amis, etc... + + Des jeunes filles sémillantes + Nous aimons le rire enfantin; + Et, si quelqu’une nous agrée, + Dans nos vers de galanterie + Elle est chantée et rechantée + Avec des mots plus que jolis. + + Tous des amis, etc. + + Quand les moissons seront venues, + Si la poêle frit quelquefois, + Quand vous foulerez vos vendanges, + Si le suc du raisin foisonne + Et que vous ayez besoin d’aide, + Pour aider, nous y courrons tous. + + Tous des amis, etc... + + Nous conduisons les farandoles; + A la Saint-Éloi, nous trinquons; + S’il faut lutter, à bas la veste; + De saint Jean nous sautons le feu; + A la Noël, la grande fête, + Ensemble nous posons la Bûche. + + Tous des amis, etc... + + Dans le moulin lorsqu’on détrite + Les sacs d’olives, s’il vous faut + Des lurons pour pousser la barre, + Venez, nous sommes toujours prêts + Vous aurez là des gouailleurs comme + Il n’en est pas dix nulle part. + + Tous des amis, etc... + + Vienne la rôtie des châtaignes + Aux veillées de la Saint-Martin, + + Si vous aimez les contes bleus, + Appelez-nous, voisins, voisines: + Nous vous en dirons des brochées + Dont vous rirez jusqu’au matin. + + Tous des amis, etc... + + A votre fête patronale + Faut-il des prieurs, nous voici... + Et vous, pimpantes mariées, + Voulez-vous un joyeux couplet? + Conviez-nous: pour vous, mignonnes, + Nous en avons des cents au choix! + + Tous des amis, etc... + + Quand vous égorgerez la truie, + Ne manquez pas de faire signe! + Serait-ce par un jour de pluie, + Pour la saigner on lie la queue: + Un bon morceau de la fressure, + Rien de pareil pour bien dîner. + + Tous des amis, etc... + + Dans le travail le peuple ahane: + Ce fut, hélas! toujours ainsi... + Eh! s’il fallait toujours se taire, + Il y aurait de quoi crever! + Il en faut pour le faire rire, + Et il en faut pour lui chanter! + + Tous des amis, joyeux et libres, + De la Provence tous épris, + C’est nous qui sommes les félibres, + Les gais félibres provençaux!_ + +Le Félibrige, vous le voyez, était loin d’engendrer mélancolie et +pessimisme. Tout s’y faisait de gaieté de coeur, sans arrière-pensée +de profit ni de gloire. Les collaborateurs des premiers almanachs +avaient tous pris des pseudonymes: le Félibre des Jardins +(Roumanille), le Félibre de la Grenade (Aubanel), le Félibre des +Baisers (Mathieu), le Félibre Enjoué (Glaup, Paul Giéra), le Félibre +du Mas on bien de Belle-Viste (Mistral), le Félibre de l’Armée +(Tavan, pris par la conscription), le Félibre de l’Arc-en-Ciel (G. +Brunet, quiétait peintre); tous ceux, ensuite, qui vinrent peu à peu +grossir le bataillon : le Félibre de Verre (D. Cassan), le Félibre +des Glands (T. Poussel), le Félibre de la Sainte-Braise (E. Garcin), +le Félibre de Lusène (Crousillat, de Salon), le Félibre de l’Ail +(J.-B. Martin, surnommé le Grec), le Félibre des Melons (V. Martin, +de Cavaillon), la Félibresse du Caulon (fille du précédent), le +Félibre Sentimental (B. Laurens), le Félibre des Chartes (Achard, +archiviste de Vaucluse), le Félibre du Pontias (B. Chalvet, de +Nyons), le Félibre de Maguelone (Moquin-Tandon), le Félibre de la +Tour-Magne (Roumieux, de Nîmes), le Félibre de la Mer (M. Bourrelly), +le Félibre des Crayons (l’abbé Cotton) et le Félibre Myope (premier +nom du _Cascarelet_, qui a signé, plus tard, les facéties et contes +naïfs de Roumanille et de Mistral). + +CHAPITRE XIII + +L’ALMANACH PROVENÇAL + +Le bon pèlerin. -- Jarjaye au paradis. -- La Grenouille de Narbonne. +-- La Montelaise -- L’homme populaire. + +L’_Almanach Provençal_, bien venu des paysans, goûté par les +patriotes, estimé par les lettrés, recherché par les artistes, gagna +rapidement la faveur du public; et son tirage, qui fut, la première +année, de cinq cents exemplaires, monta vite à douze cents, à trois +mille, à cinq mille, à sept mille, à dix mille, qui est le chiffre +moyen depuis quinze ou vingt ans. + +Comme il s’agit d’une oeuvre de famille et de veillée, ce chiffre +représente, je ne crois guère me tromper, cinquante mille lecteurs. +Impossible de dire le soin, le zèle, l’amour- propre que Roumanille +et moi avions mis sans relâche à ce cher petit livre, pendant les +quarante premières années. Et sans parler ici des innombrables +poésies qui s’y sont publiées, sans parler de ses _Chroniques_, où +est contenue, peut-on dire, l’histoire du Félibrige, la quantité de +contes, de légendes, de sornettes, de facéties et de gaudrioles, tous +recueillis dans le terroir, qui s’y sont ramassés, font de cette +entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute la +raillerie, tout l’esprit de notre race se trouvent serrés là dedans; +et si le peuple provençal, un jour, pouvait disparaître, sa façon +d’être et de penser se retrouverait telle quelle dans l’almanach des +félibres. + +Roumanille a publié, dans un volume à part (_Li Conte Prouvençau et +li Cascareleto_), la fleur des contes et gais devis qu’il égrena à +profusion dans notre almanach populaire. Nous aurions pu en faire +autant; mais nous nous contenterons de donner, en spécimen de notre +prose d’almanach, quelques-uns des morceaux qui eurent le plus de +succès et qui ont été, du reste, traduits et répandus par Alphonse +Daudet, Paul Arène, E. Blavet, et autres bons amis. + +LE BON PÈLERIN + +Légende provençale. + +I + +Maître Archimbaud avait près de cent ans. Il avait été jadis un rude +homme de guerre; mais à présent, tout éclopé et perclus par la +vieillesse, il tenait le lit toujours et ne pouvait plus bouger. + +Le vieux maître Archimbaud avait trois fils. Un matin, il appela +l’aîné et lui dit : + +-- Viens ici, Archimbalet! En me retournant dans mon lit et +rêvassant, car, va, au fond d’un lit, on a le temps de réfléchir je +me suis remémoré que, dans une bataille, me rencontrant un jour en +danger de périr je promis à Dieu de faire le voyage de Rome... Aïe! +je suis Vieux comme terre et ne puis plus aller en guerre! Je +voudrais bien, mon fils, que tu fisses à ma place ce pèlerinage-là, +car il me peine de mourir sans avoir accompli mon voeu. + +L’aîné répondit: + +-- Que diable allez-vous donc vous mettre en tête, un pèlerinage à +Rome et je ne sais où encore! Père, mangez, buvez, et puis dans votre +lit, autant qu'il vous plaira, dites des patenôtres! Nous avons, +nous, autre chose à faire. + +Maître Archimbaud, le lendemain matin, appelle son fils cadet; + +-- Cadet, écoute, lui fait-il: en rêvassant et en calculant, car, +vois-tu, au fond d’un lit on a le loisir de rêver, je me suis souvenu +que, dans une tuerie, me trouvant un jour en danger mortel, je me +vouai à Dieu pour le grand voyage de Rome... Aïe! je suis vieux comme +terre! je ne puis plus aller en guerre! et je voudrais qu’à ma place +tu ailles faire, toi, le pèlerinage promis. + +Le cadet répondit: + +-- Père, dans quinze jours va venir le beau temps! Il faudra labourer +les chaumes, il faut cultiver les vignes, il faut faucher les +foins... Notre aîné doit conduire le troupeau dans la montagne; le +jeune est un enfant... Qui commandera, si je m’en vais à Rome +fainéanter par les chemins? Père, mangez, dormez, et laissez-nous +tranquilles. + +Le bon maître Archimbaud, le lendemain matin appelle le plus jeune: + +-- Espérit, mon enfant, approche, lui fait-il. J’ai promis au bon +Dieu de faire un pèlerinage à Rome... Mais je suis vieux comme terre! +Je ne puis plus aller en guerre... Je t’y enverrais bien à ma place, +pauvret! Mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas la route; Rome est +très loin, mon Dieu! et s’il t’arrivait malheur... + +-- Mon père, j’irai, répondit le jeune. Mais la mère cria: Je ne veux +pas que tu y ailles! Ce vieux radoteur avec sa guerre, avec sa Rome, +finit par donner sur les nerfs: non content de grogner, de se +plaindre, de geindre, toute l’année durant, il enverrait maintenant +ce bel enfant se perdre! + +-- Mère, dit le jeune, la volonté d’un père est un ordre de Dieu! +Quand Dieu commande, il faut partir. + +Et Espérit, sans dire plus, alla tirer du vin dans une petite gourde, +mit un pain dans sa besace avec quelques oignons, chaussa ses +souliers neufs, chercha dans le bûcher un bon bâton de chêne, jeta +son manteau sur l’épaule, embrassa son vieux père, qui lui donna +force conseils, fit ses adieux à toute sa parenté et partit. + +II + +Mais avant de se mettre en voie, il alla dévotement ouïr la sainte +messe; et n’est-ce pas merveille qu'en sortant de l’église, il trouva +sur le seuil un beau jeune homme qui lui adressa ces mots: + +-- Ami, n’allez-vous pas à Rome? + +-- Mais oui, dit Espérit. + +-- Et moi aussi, camarade; si cela vous plaisait, nous pourrions +faire route ensemble. + +-- Volontiers, mon bel ami. + +Or cet aimable jouvenceau était un ange envoyé par Dieu. + +Espérit avec l’ange prirent donc la voie romaine; et ainsi tout +gaiement, tantôt au soleil, tantôt à l’aiguail, en mendiant leur pain +et chantant des cantiques, la petite gourde au bout du bâton, enfin +ils arrivèrent à la cité de Rome. + +Une fois reposés, ils firent leurs dévotions à la grande église de +Saint-Pierre, visitèrent tour à tour les basiliques, les chapelles, +les oratoires, les sanctuaires, et tous les piliers sacrés, baisèrent +les reliques des apôtres Pierre et Paul, des vierges, des martyrs et +de la vraie Croix; bref avant de repartir, ils furent voir le pape, +qui leur donna sa bénédiction. + +Et alors Espérit avec son compagnon allèrent se coucher sous le +porche de Saint-Pierre et Espérit s'endormit. + +Or, voici qu’en dormant le pèlerin vit en songe ses frères et sa mère +qui brûlaient en enfer, et il se vit lui-même avec son père dans la +gloire éternelle des paradis de Dieu. + +-- Hélas! pour lors, s’écria-t-il, je voudrais bien, mon Dieu, +retirer du feu ma mère, ma pauvre mère et mes frères! + +Et Dieu lui répondit: + +-- Tes frères, c’est impossible, car ils ont désobéi mon +commandement; mais ta mère, peut-être, si tu peux, avant sa mort, lui +faire faire trois charités. + +Et Espérit se réveilla. L’ange avait disparu. Il eut beau l’attendre, +le chercher, le demander, il ne le retrouva plus et il dut tout seul +s’en retourner à Rome. + +Il se dirigea donc vers le rivage de la mer, ramassa des coquillages, +en garnit son habit ainsi que son chapeau, et de là, lentement, par +voies et par chemins, par vallées et par montagnes, il regagna le +pays en mendiant et en priant. + +III + +C’est ainsi qu’il arriva dans son endroit et à sa maison. + +Il en manquait depuis deux ans. Amaigri et chétif, hâlé, poudreux, en +haillons, les pieds nus, avec sa petite gourde au bout de son +bourdon, son chapelet et ses coquilles, il était méconnaissable. +Personne ne le reconnut, et il s’en vint tout droit au logis paternel +et dit doucement à la porte: + +-- Au pauvre pèlerin, au nom de Dieu, faites l’aumône! + +-- Ho! sa mère cria, vous êtes ennuyeux! Tous les jours il en passe, +de ces garnements, de ces vagabonds, de ces truandailles. + +-- Hélas! épouse, fit au fond de son lit le bon vieil Archimbaud, +donne-lui quelque chose: qui sait si notre fils n’est pas à cette +même heure dans le même besoin! + +Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un croûton et l’alla porter +au pauvre. Le lendemain, le pèlerin retourne encore à la porte de la +maison paternelle en disant: + +-- Au nom de Dieu, maîtresse, faites un peu d’aumône au pauvre +pèlerin. + +-- Vous êtes encore là! cria la vieille, vous savez bien qu’hier on +vous donna; ces gloutons mangeraient tout le bien du Chapitre! + +-- Hélas! épouse, dit Archimbaud le bon vieillard, hier as-tu pas +mangé? et aujourd’hui toi-même ne manges-tu pas encore? Qui sait si +notre fils ne se trouve pas aussi dans la même misère! + +Et voilà que l’épouse, attendrie de nouveau, va couper un autre +croûton et le porte encore au pauvre. + +Le lendemain enfin, Espérit revient à la porte de ses gens et dit: + +-- Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, maîtresse, donner +l’hospitalité au pauvre pèlerin? + +-- Nenni, cria la dure vieille, allez-vous-en coucher où l’on loge +les gueux! + +-- Hélas! épouse, dit le bon vieil Archimbaud, donne-lui +l’hospitalité: qui sait si notre enfant, notre pauvre Espérit, n’est +pas errant, à cette heure, à la rigueur du mauvais temps! + +-- Oui, tu as raison, dit la mère, et elle alla aussitôt ouvrir la +porte de l'étable et le pauvre Espérit, sur la paille, derrière les +bêtes, alla se gîter dans un coin. + +Au petit jour, le lendemain, la mère d’Espérit, les frères d’Espérit +viennent pour ouvrir l’étable... L’étable, mes amis, était tout +illuminée: le pèlerin était mort, était roidi et blanc, entre quatre +grands cierges qui brûlaient autour de lui; la paille où il gisait +était étincelante; les toiles d’araignées, luisantes de rayons, +pendaient là-haut des poutres, telles que les courtines d’une +chapelle ardente; les bêtes de l’étable, les mulets et les boeufs, +chauvissaient effarés avec de grands yeux pleins de larmes; un parfum +de, violette embaumait l’écurie; et le pauvre pèlerin, la face +glorieuse, tenait dans ses mains jointes un papier où était écrit: +"Je suis votre fils." + +Alors éclatèrent les pleurs et tous en se signant tombèrent à genoux: +Espérit était un saint. + +( _Almanach Provençal de 1879_.) + +JARJAYE AU PARADIS + +Jarjaye, un portefaix de Tarascon, vient à mourir et, les yeux +fermés, tombe dans l’autre monde. Et de rouler et de rouler! +L’éternité est vaste, noire comme la poix, démesurée, lugubre à +donner le frisson. Jarjaye ne sait où gagner, il est dans +l’incertitude, il claque des dents et bat l’espace. Mais à force +d’errer il aperçoit au loin une petite lumière, là-bas au loin, bien +loin... Il s’y dirige ; c’était la porte du bon Dieu. + +Jarjaye frappe: pan! pan! à la porte. + +-- Qui est là? crie saint Pierre. + +--C’est moi. + +-- Qui, toi? + +-- Jarjaye. + +-- Jarjaye de Tarascon? + +-- C’est ça, lui-même. + +-- Mais, garnement, lui fait saint Pierre, comment as-tu le front de +vouloir entrer au saint paradis, toi qui jamais depuis vingt ans n’as +récité tes prières; toi qui, lorsqu'on te disait: "Jarjaye, viens à +la messe" répondais: "Je ne vais qu’à celle de l’après-midi"; toi +qui, par moquerie, appelais le tonnerre "le tambour des escargot"; +toi qui mangeais gras, le vendredi quand tu pouvais, le samedi quand +tu en avais, en disant: "Qu’il en vienne! c’est la chair qui fait la +chair; ce qui entre dans le corps ne peut faire mal à l'âme"; toi +qui, quand sonnait l’angélus, au lieu de te signer comme doit faire +un bon chrétien: "Allons, disais-tu, un porc est pendu à la cloche!"; +toi qui, aux avis de ton père: "Jarjaye, Dieu te punira"! ripostais +de coutume: "Le Bon Dieu qui l’a vu? Une fois mort on est bien +mort!"; toi enfin qui blasphémais et reniais chrême et baptême, se +peut-il que tu oses te présenter ici, abandonné de Dieu? + +Le pauvre Jarjaye répliqua: + +-- Je ne dis pas le contraire, je suis un pécheur. Mais qui savait +qu’après la mort il y eût tant de mystères! Enfin, oui, j’ai failli, +et la piquette est tirée; s’il faut la boire, on la boira. Mais au +moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle, pour +lui conter ce qui se passe à Tarascon. + +-- Quel oncle? + +-- Mon oncle Matéry, qui était pénitent blanc. + +-- Ton oncle Matéry? Il a pour cent ans de purgatoire. + +-- Malédiction! pour cent ans! et qu’avait-il fait? + +-- Tu te rappelles qu’il portait la croix aux processions. Un jour, +des mauvais plaisants se donnèrent le mot, et l’un d’eux se met à +dire: "Voyez Matéry qui porte la croix!" Un peu plus loin un autre +répète: "Voyez Matéry qui porte la croix! » Un autre finalement lui +fait comme ceci: "Voyez, voyez Matéry, qu’est-ce qu’il porte?" Matéry +impatienté répliqua, paraît-il: "Un viédaze comme toi". Et il eut un +coup de sang et mourut sur sa colère. + +-- Alors, faites-moi voir ma tante Dorothée, qui était tant, tant +dévote. + +-- Fi! elle doit être au diable, je ne la connais pas... + +-- Que celle-là soit au diable, cela ne m’étonne guère, car pour la +dévotion si elle fut outrée, pour la méchanceté c’était une vraie +vipère... Figurez-vous que... + +-- Jarjaye, je n’ai pas loisir; il me faut aller ouvrir à un pauvre +balayeur que son âne vient d’envoyer au paradis d’un coup de pied. + +-- O grand saint Pierre, puisque vous avez tant fait et que la vue ne +coûte rien, laissez-moi voir un peu le paradis, qu’on dit si beau! + +-- Oui, parbleu! tout de suite, vilain huguenot que tu es! + +-- Allons, saint Pierre, souvenez-vous que par là-bas mon père, qui +est pêcheur, porte votre bannière aux processions, et les pieds +nus... + +-- Soit, dit le saint, pour ton père, je te l’accorde; mais vois, +canaille, c’est entendu, tu n’y mettras que le bout du nez. + +-- Ça suffit. + +Donc le céleste portier entrebâille sans bruit la porte et dit à +Jarjaye: "Tiens, regarde." + +Mais celui-ci, tournant soudainement le dos, entre à reculons dans le +paradis. + +-- Que fais-tu? lui demande saint Pierre. + +-- La grande clarté m’offusque, répond le Tarasconnais; il me faut +entrer par le dos; mais selon votre parole, lorsque ne j’y aurai mis +le nez, soyez tranquille, je n’irai pas plus loin "Allons, pensa le +bienheureux, j’ai mis le pied dans la musette." Et le Tarasconnais +est dans le paradis. + +-- Oh! dit-il, comme on est bien! comme c’est beau! quelle musique. + +Au bout d’un certain moment, le porte-clefs lui fait: + +-- Quand tu auras assez bayé, voyons, tu sortiras, parce que je n’ai +pas le temps de te donner la réplique... + +-- Ne vous gênez pas, dit Jarjaye, si vous avez quelque chose à +faire, allez à vos occupations... Moi je sortirai quand je +sortirai... Je ne suis pas pressé du tout. + +-- Mais tels ne sont pas nos accords. + +-- Mon Dieu, saint homme, vous voilà bien ému! Ce serait différent +s’il n’y avait point de large; mais, grâce à Dieu, la place ne manque +pas. + +-- Et moi je te prie de sortir, car si le bon Dieu passait.... + +-- Ho! puis, arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours ouï +dire: qui se trouve bien, qu’il ne bouge. Je suis ici, j’y reste. + +Saint Pierre hochait la tête, frappait du pied. Il va trouver Saint +Yves. + +-- Yves, lui fait-il, toi qui es avocat, tu vas me donner un conseil. + +-- Deux, s’il t’en faut, répond saint Yves. + +-- Sais-tu que je suis bien campé? Je me trouve dans tel cas, comme +ceci, comme cela... Maintenant que dois-je faire? + +-- Il te faut, lui dit saint Yves, prendre un bon avoué et citer par +huissier le dit Jarjaye pardevant Dieu. + +Ils cherchent un bon avoué; mais d’avoué en paradis, jamais personne +n’en avait vu. Ils demandent un huissier. Encore moins! Saint Pierre +ne savait plus de quel bois faire flèche. + +Vient à passer saint Luc: + +-- Pierre, tu es bien sourcilleux! Notre-Seigneur t’aurait-il fait +quelque nouvelle semonce? + +-- Oh ! mon cher, ne m’en parle pas! Il m’arrive un embarras, +vois-tu, de tous les diables. Un certain nommé Jarjaye est entré par +une ruse dans le paradis et je ne sais plus comment le mettre dehors. + +-- Et d’où est-il, ce Jarjaye? + +-- De Tarascon. + +-- Un Tarasconnais? dit saint Luc. Oh! mon Dieu, que tu es bon? Pour +le faire sortir, rien, rien de plus facile... Moi, étant, comme tu +sais, l’ami des boeufs, le patron des toucheurs, je fréquente la +Camargue, Arles, Beaucaire, Nîmes, Tarascon, et je connais ce peuple: +je sais où il lui démange et comment il faut le prendre... Tiens, tu +vas voir. + +A ce moment voletait par là une volée d’anges bouffis. + +-- Petits! leur fait saint Luc, psitt, psitt! + +Les angelots descendent. + +-- Allez en cachette hors du paradis; et quand vous serez devant la +porte, vous passerez en courant et en criant: "Les boeufs, les +boeufs!" + +Sitôt les angelots sortent du paradis et comme ils sont devant la +porte, ils s’élancent en criant: "Les boeufs, les boeufs! Oh tiens! +oh tiens! la pique!" + +Jarjaye, bon Dieu de Dieu! se retourne ahuri. + +-- Tron de l’air! quoi! ici on fait courir les boeufs! En avant! +s’écrie-t-il. + +Et il s’élance vers la porte comme un tourbillon et, pauvre imbécile, +sort du paradis. +Saint Pierre vivement pousse la porte et ferme à clef, puis mettant +la tête au guichet: + +-- Eh bien! Jarjaye, lui dit-il goguenard, comment te trouves-tu à +cette heure? + +-- Oh! n’importe, riposte Jarjaye. Si ç’avait été les boeufs, je ne +regretterais pas ma part de paradis. + +Cela disant, il plonge, la tête la première, dans l’abîme. + +(_Almanach provençal de 1864._) + +LA GRENOUILLE DE NARBONNE + +I + +Le camarade Pignolet compagnon menuisier, -- surnommé la "Fleur de +Grasse", -- par une après-midi du mois de juin, revenait tout joyeux +de faire son Tour de France. La chaleur était assommante et, sa canne +garnie de rubans à la main, avec son affûtage (ciseaux, rabots, +maillet), plié derrière le dos dans son tablier de toile, Pignolet +gravissait le grand chemin de Grasse, d’où il était parti depuis +quelque trois ou quatre ans. + +Il venait, selon l’usage des Compagnons du Devoir, de monter à la +Sainte-Baume pour voir et saluer le tombeau de maître Jacques, père +des Compagnons. Ensuite, après avoir inscrit sur une roche son surnom +compagnonique, il était descendu jusqu’à Saint-Maximin, pour prendre +ses couleurs chez maître Fabre, le maréchal qui sacre les Enfants du +Devoir. Et, fier comme un César, le mouchoir sur la nuque, le chapeau +égayé d’un flot de faveurs multicolores et, pendus à ses oreilles, +deux petits compas d’argent, il tendait vaillamment la guêtre dans un +tourbillon de poussière. Il en était tout blanc. + +Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait aux figuiers s’il n’y +avait pas de figues; mais elles n’étaient pas mûres, et les lézards +bayaient dans les herbes havies; et les cigales folles, sur les +oliviers poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil qui +dardait, chantaient rageusement. + +-- Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse Pignolet. + +Ayant, depuis des heures, vidé sa gourde d’eau-de-vie, il pantelait +de soif et sa chemise était trempée. + +-- Mais en avant! disait-il. Bientôt, nous serons à Grasse. + +Oh ! sacré nom de sort! Quel bonheur, quelle joie d’embrasser père et +mère et de boire à la cruche l’eau des fontaines de Grasse, et de +conter mon Tour de France, et d’embrasser Mion sur ses joues +fraîches, et de nous marier, vienne la Madeleine, et ne plus quitter +la maison! En marche, Pignolet! Plus qu’une petite traite! + +Enfin, le voilà au portail de Grasse et, dans quatre enjambées, à +l’atelier de son père. + +II + +-- Mon gars, ô mon beau gars, cria le vieux Pignol en quittant son +établi, sois le bien arrivé! Marguerite, le petit! +Cours, va tirer du vin; mets la poêle, la nappe... Oh! la +bénédiction! Comment te portes-tu? + +-- Pas trop mal, grâce à Dieu! Et vous autres, par ici, père, +êtes-vous tous gaillards? + +-- Eh! comme de pauvres vieux... Mais s’est-il donc fait grand! + +Et tout le monde l’embrasse, père, mère, voisins, et les amis, et les +fillettes. On lui décharge son paquet, et les enfants manient les +beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne. La vieille +Marguerite, les yeux larmoyants, allume vivement le feu avec une +poignée de copeaux; et, pendant qu’elle enfarine quelques morceaux de +merluche pour régaler le garçon, maître Pignol, le père, s’assied à +table avec Pignolet, et de trinquer: "A la santé!" Et l’on commence à +mouiller l’anche. + +-- Par exemple, faisait le vieux maître Pignol en frappant avec son +verre, toi, dans moins de quatre ans, tu as achevé ton Tour de France +et te voilà déjà, à ce que tu m’assures, passé et reçu Compagnon du +Devoir! Comme tout change, cependant! De mon temps, il fallait sept +ans, oui, sept belles années, pour gagner les _couleurs_... Il est +vrai, mon enfant, que là, dans la boutique, je t’avais assez dégauchi +et que, pour un apprenti, tu ne poussais pas déjà, tu ne poussais pas +trop mal le rabot et la varlope... Mais, enfin, l’essentiel est que +tu saches ton métier et que, je le crois du moins, tu aies vu et +appris tout ce que doit connaître un luron qui est fils de maître. + +-- Oh! père! pour cela, répondit le jeune homme, voyez, sans me +vanter, je ne crois pas que personne, dans la menuiserie, me passe la +plume par le bec. + +-- Eh bien! dit le vieux, voyons, raconte-moi un peu, tandis que la +morue chante et cuit dans la poêle, ce que tu remarquas de beau, tout +en courant le pays. + +III + +-- D’abord, père, vous savez qu’en partant d’ici, de Grasse, je filai +sur Toulon, où j’entrai à l’arsenal. Pas besoin de relever tout ce +qui est là-dedans: vous l’avez vu comme moi. + +-- Passe, oui, c’est connu. + +-- En partant de Toulon, j’allai m’embaucher à Marseille, fort belle +et grande ville, avantageuse pour l’ouvrier, où les _coteries_ ou +camarades me firent observer, père, un _cheval marin_ qui sert +d’enseigne à une auberge. + +-- C’est bien. + +-- De là, ma foi, je remontai sur Aix, où j’admirai les sculptures du +portail de Saint-Sauveur. + +-- Nous avons vu tout cela. + +-- Puis, de là, nous gagnâmes Arles, et nous vîmes la voûte de la +commune d’Arles. + +-- Si bien appareillée qu’on ne peut pas comprendre comment ça tient +en l’air. + +-- D’Arles, père, nous tirâmes sur le bourg de Saint-Gille, et là, +nous vîmes la fameuse _Vis_... + +-- Oui, oui, une merveille pour le _trait_ et pour la _taille_. + +Ce qui fait voir, mon fils, qu’autrefois, tout de même, aussi bien +qu’aujourd’hui, il y eut de bons ouvriers. + +-- Puis, nous nous dirigeâmes de Saint-Gille à Montpellier, et là, on +nous montra la célèbre _Coquille_... + +-- Oui, qui est dans le Vignoble, et que le livre appelle la "trompe +de Montpellier". + +-- C’est cela... Et, après, nous marchâmes sur Narbonne. + +-- C’est là que je t’attendais. + +-- Quoi donc, père? A Narbonne, j’ai vu les Trois-Nourrices, et puis +l’archevêché, ainsi que les boiseries de l’église Saint-Paul. + +-- Et puis? + +-- Mon père, la chanson n’en dit pas davantage: "Carcassonne et +Narbonne -- sont deux villes fort bonnes -- pour aller à Béziers; -- +Pézénas est gentille, -- mais les plus jolies filles -- n’en sont à +Montpellier." + +-- Alors, bousilleur, tu n’as pas vu la Grenouille? + +-- Mais quelle grenouille? + +-- La Grenouille qui est au fond du bénitier de l’église Saint-Paul. +Ah! je ne m’étonne plus que tu aies sitôt fait, bambin, ton Tour de +France! La Grenouille de Narbonne! le chef-d’oeuvre des +chefs-d’oeuvre, que l’on vient voir de tous les diables. Et ce +saute-ruisseau! criait le vieux Pignol en s’animant de plus en plus, +ce méchant gâte-bois qui se donne pour compagnon n’a pas vu seulement +la Grenouille de Narbonne! Oh! mais, qu’un fils de maître ait fait +baisser la tête, dans la maison, à son père, mignon, ça ne sera pas +dit! Mange, bois, va dormir, et, dès demain matin, si tu veux qu’on +soit _coterie_, tu regagneras Narbonne pour voir la Grenouille. + +IV + +Le pauvre Pignolet, qui savait que son père ne démordait pas aisément +et qu’il ne plaisantait pas, mangea, but, alla au lit, et le +lendemain, à l’aube, sans répliquer davantage, après avoir muni de +vivres son bissac, il repartit pour Narbonne. + +Avec ses pieds meurtris et enflés par la marche, avec la chaleur, la +soif, par voies et par chemins, va donc mon Pignolet! + +Aussitôt arrivé, au bout de sept ou huit jours, dans la ville de +Narbonne, -- d’où selon le proverbe, "ne vient ni bon vent ni bonne +personne", -- Pignolet qui, cette fois, ne chantait pas, je vous +l’assure, sans prendre le temps même de manger un morceau ou boire un +coup au cabaret, s'achemine de suite vers l’église Saint-Paul et, +droit au bénitier, s’en vient voir la Grenouille. + +Dans la vasque de marbre, en effet, sous l’eau claire, une grenouille +rayée de roux, tellement bien sculptée qu’on l’aurait dite vivante, +regardait accroupie, avec ses deux yeux d’or et son museau narquois, +le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir. + +-- Ah! petite vilaine, s’écria tout à coup, farouche, le menuisier. +Ah! c’est toi qui m’as fait faire, par ce soleil ardent, deux cents +lieues de chemin! Va, tu te souviendras de Pignolet de Grasse! + +Et voilà le sacripant qui, de son baluchon, tire son maillet, son +ciseau, et pan! d’un coup, à la grenouille il fait sauter une patte. +On dit que l’eau bénite, comme teinte de sang, devînt rouge soudain, +et la vasque du bénitier, depuis lors, est restée rougeâtre. + +(_Almanach Provençal de 1890_.) + +LA MONTELAISE + +I + +Une fois, à Monteux, qui est l’endroit du grand saint Gent et de +Nicolas Saboly, il y avait une fillette blonde comme l’or. On lui +disait Rose. C’était la fille d’un cafetier. Et, comme elle était +sage et qu’elle chantait comme un ange, le curé de Monteux l’avait +mise à la tête des choristes de son église. + +Voici que, pour la Saint-Gent, fête patronale de Monteux, le père de +Rose avait loué un chanteur. + +Le chanteur, qui était jeune, tomba amoureux de la blondine; la +blondine, ma foi, devint amoureuse aussi. Puis, un beau jour, les +deux enfants, sans tant aller chercher, se marièrent; la petite Rose +fut Mme Bordas. + +Adieu, Monteux! Ils partirent ensemble. Ah! que c’était charmant, +libres comme l’air et jeunes comme l’eau, de n’avoir aucun souci, que +de vivre en plein amour et chanter pour gagner sa vie! + +La belle première fête où Rose chanta, ce fut pour sainte Agathe, la +_vote_ des Maillanais. + +Je m’en souviens comme si c’était hier. + +C’était au café de la Place (aujourd’hui _Café du Soleil_): la salle +était pleine comme un oeuf. Rose, pas plus effrayée qu’un passereau +de saule, était droite, là-bas au fond, sur une estrade, avec ses +cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari à ses pieds +l’accompagnant sur la guitare. + +Il y avait une fumée! C’était rempli de paysans, de Graveson, de +Saint-Remy, d’Eyrague et de Maillane. Mais on n’entendait pas une +mauvaise parole. Ils ne faisaient que dire: + +-- Comme elle est jolie ! le galant biais! Elle chante comme un +orgue, et elle n’est pas de loin, elle n’est que de Monteux! + +Il est vrai que Rose ne chantait que de belles chansons. Elle parlait +de patrie, de drapeau, de bataille, de liberté, de gloire, et cela +avec une passion, une flamme, un _tron de l’air_, qui faisaient +tressaillir toutes ces poitrines d’hommes. Puis, quand elle avait +fini, elle criait: + +174 + +-- Vive saint Gent! + +Des applaudissements à démolir la salle. La petite descendait, +faisait, toute joyeuse, la quête autour des tables; les pièces de +deux sous pleuvaient dans la sébile et, riante et contente comme si +elle avait cent mille francs, elle versait l’argent dans la guitare +de son homme, en lui disant: + +-- Tiens! vois; si cela dure, nous serons bientôt riches... + +II + +Quand Mme Bordas eut fait toutes les fêtes de notre voisinage, +l’envie lui vint de s’essayer dans les villes. + +Là, comme au village, la Montelaise fit florès. Elle chantait la +Pologne avec son drapeau à la main; elle y mettait tant d’âme, tant +de frisson, qu’elle faisait frémir. + +En Avignon, à Cette, à Toulouse, à Bordeaux, elle était adorée du +peuple. Tellement qu’elle se dit: + +-- Maintenant, il n’y a plus que Paris! + +Elle monta donc à Paris. Paris est l’entonnoir qui aspire tout. Là +comme ailleurs, et plus encore, elle fut l’idole de la foule. + +Nous étions aux derniers jours de l’Empire; la châtaigne commençait à +fumer, et Mme Bordas chanta la _Marseillaise_. Jamais cantatrice +n’avait dit cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle frénésie; +les ouvriers des barricades crurent voir, devant eux, la liberté +resplendissante, et Tony Réveillon, un poète de Paris, disait, dans +la journal : + + _Elle nous vient de la Provence, + Où soufflent les vents de la mer, + Où l’on respire l’éloquence, + Tout enfant, en respirant l’air. + Tous les bras sont tendus vers elle... + Nous te saluons, ô Beauté: + Pour suivre tes pas, immortelle, + Nous quitterons notre Cité. + Tu nous mèneras aux frontières, + A ton moindre geste soumis, + Car tous les peuples sont nos frères, + Et les tyrans nos ennemis_. + +III + +Hélas! à la frontière, trop vite il fallut aller. La guerre, la +défaite, la révolution, le siège s’amoncelèrent coup sur coup. Puis +vint la Commune et son train du diable. + +La folle Montelaise, éperdue là-dedans comme un oiseau dans la +tempête, ivre d’ailleurs de fumée, de tourbillonnement, de +popularité, leur chanta _Marianne_ comme un petit démon. Elle aurait +chanté dans l’eau; encore mieux dans le feu! + +Un jour, l’émeute l’enveloppa dans la rue et l’emporta comme une +paille dans le palais des Tuileries. + +La populace reine se donnait une fête dans les salons impériaux. Des +bras noirs de poudre saisirent Marianne -- car Mme Bordas était pour +eux Marianne -- et la campèrent sur le trône, au milieu des drapeaux +rouges. + +-- Chante-nous, lui crièrent-ils, la dernière chanson que vont +entendre les voûtes de ce palais maudit! + +Et la petite de Monteux, avec le bonnet rouge coiffant ses cheveux +blonds, leur chanta... _la Canaille_. + +Un formidable cri: "Vive la République!" suivit le dernier refrain. +Seulement, une voix perdue dans la foule répondit: + +-- _Vivo sant Gent!_ + +La Montelaise n’y vit plus, deux larmes brillèrent dans ses yeux +bleus, et elle devint pâle comme une morte. + +-- Ouvrez, donnez-lui de l’air! cria-t-on en voyant que le coeur lui +manquait... + +Ah! non, pauvre Rose! ce n’était pas l’air qui lui manquait: c’était +Monteux, c’était saint Gent dans la montagne, et l’innocente joie des +fêtes de Provence. + +La foule, cependant, avec ses drapeaux rouges, s’écoulait en hurlant +par les portails ouverts. + +Sur Paris, de plus en plus, tonnait la canonnade: des bruits sombres, +sinistres couraient dans les rues, de longues fusillades +s’entendaient au lointain, l’odeur du pétrole vous coupait l’haleine, +et quelques heures après, le feu des Tuileries montait jusqu’aux +nues. + +Pauvre petite Montelaise: nul n’en a plus ouï parler. + + (_Almanach Provençal de 1873_.) + +L'HOMME POPULAIRE + +Le maire de Gigognan m’avait invité, l’autre année, à la fête de son +village. Nous avions été sept ans camarades d’écritoire aux écoles +d’Avignon, mais depuis lors, nous ne nous étions plus vus. + +-- Bénédiction de Dieu, s’écria-t-il en m’apercevant, tu es toujours +le même: frais comme un barbeau, joli comme un sou, droit comme une +quille... Je t’aurais reconnu sur mille. + +-- Oui, je suis toujours le même, lui répondis-je, seulement la vue +baisse un peu, les tempes rient, les cheveux blanchissent et, quand +les cimes sont blanches, les vallons ne sont guère chauds. + +-- Bah! me fit-il, bon garçon, vieux taureau fait sillon droit et ne +devient pas vieux qui veut... Allons, allons dîner. + +Vous savez comme on mange aux fêtes de village, et chez l’ami +Lassagne, je vous réponds qu’il ne fait pas froid; il y eut un dîner +qui se faisait dire "vous": des coquilles d’écrevisses, des truites +de la Sorgue, rien que des viandes fines et du vin cacheté, le petit +verre du milieu, des liqueurs de toute sorte et, pour nous servir à +table, un tendron de vingt ans qui... Je n’en dis pas plus. + +Arrivés au dessert, nous entendons dans la rue un bourdonnement: +_vounvoun; vounvoun_; c’était le tambourin. La jeunesse du lieu +venait, selon l’usage, toucher l’aubade au consul. + +-- Ouvre la porte; Françonnette, cria mon ami Lassagne, va quérir les +fouaces et, allons, rince les verres. + +Cependant les ménétriers battaient leur tambourinade. Quand ils +eurent fini, les abbés de la jeunesse, le bouquet à la veste, +entrèrent dans la salle avec les tambourins, avec le valet de ville +qui portait fièrement les prix des jeux au haut d’une perche, avec +les farandoleurs et la foule des filles. + +Les verres se remplirent de bon vin d’Alicante. Tous les cavaliers, +chacun à son tour, coupèrent une corne de galette, on trinqua +pêle-mêle à la santé de M. le maire, et puis, + +M. le maire, lorsque tout le monde eut bu et plaisanté un moment, +leur adressa ces paroles : + +-- Mes enfants, dansez tant que vous voudrez, amusez-vous tant que +vous pourrez, soyez toujours polis avec les étrangers; sauf de vous +battre et de lancer des projectiles, vous avez toute permission. + +-- Vive monsieur Lassagne! s’écria la jeunesse. + +On sortit et la farandole se mit en train. Lorsque tous furent +dehors, je demandai à Lassagne: + +-- Combien y a-t-il de temps que tu es maire de Gigognan? + +-- Il y a cinquante ans, mon cher. + +-- Sérieusement? il y a cinquante ans? + +-- Oui, oui, il y a cinquante ans. J’ai vu passer, mon beau, onze +gouvernements, et je ne crois pas mourir, si le bon Dieu m’aide, sans +en enterrer encore une demi-douzaine. + +-- Mais comment as-tu fait pour sauver ton écharpe entre tant de +gâchis et de révolutions? + +-- Eh! mon ami de Dieu, c’est là le pont aux ânes. Le peuple, le +brave peuple, ne demande qu’à être mené. Seulement, pour le mener, +tous n’ont pas le bon biais. Il en est qui te disent: il le faut +mener raide. D’autres te disent: il le faut mener doux; et moi, +sais-tu ce que je dis? il le faut mener gaiement. + +"Regarde les bergers: les bons bergers ne sont pas ceux qui ont +toujours le bâton levé; ce n’est pas non plus ceux qui se couchent +sous un saule et dorment au talus des champs. Les bons bergers sont +ceux qui, devant leur troupeau, tranquillement cheminent en jouant du +chalumeau. Le bétail qui se sent libre, et qui l’est effectivement, +broute avec appétit le pâturin et le laiteron. Puis lorsqu’il a le +ventre plein et que vient l’heure de rentrer, le berger sur son fifre +joue l’air de la retraite et le troupeau content reprend la route du +bercail. + +"Mon ami, je fais de même, je joue du chalumeau, mon troupeau suit. + +-- Tu joues du chalumeau: c’est bon à dire... Mais enfin, dans ta +commune, tu as des blancs, tu as des rouges, tu as des têtus et tu as +des drôles, comme partout! allons, et quand viennent les élections +pour un député, par exemple, comment fais-tu? + +-- Comment je fais? Eh! mon bon, je laisse faire... Car, de dire aux +blancs: "Votez pour la république" serait perdre sa peine et son +latin, comme de dire aux rouges: "Votez pour Henri V." autant cracher +contre ce mur. + +-- Mais les indécis, ceux qui n’ont pas d’opinion, les pauvres +innocents, toutes les bonnes gens qui louvoient où le vent les +pousse? + +-- Ah! ceux-là, quand parfois, dans la boutique du barbier, ils me +demandent mon avis: + +-- Tenez, leur dis-je, Bassaquin ne vaut pas mieux que Bassacan. Si +vous votez pour Bassaquin, cet été vous aurez des puces; et si vous +votez pour Bassacan, vous aurez des puces cet été. Pour Gigognan, +voyez-vous, mieux vaut une bonne pluie que toutes les promesses que +font les candidats... Ah! ce serait différent, si vous nommiez des +paysans: tant que, pour députés, vous ne nommerez pas des paysans, +comme cela se fait en Suède et en Danemark, vous ne serez pas +représentés. Les avocats, les médecins, les journalistes, les petits +bourgeois de toute espèce que vous envoyez là-haut ne demandent +qu’une chose: rester à Paris autant que possible pour traire la vache +et tirer au râtelier. Ils se fichent pas mal de notre Gigognan! Mais +si, comme je le dis, vous, vous déléguiez des paysans, ils +penseraient à l’épargne, ils diminueraient les gros traitements, ils +ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux, ils +aboliraient les Droits-Réunis, et se hâteraient de régler les +affaires pour s’en revenir avant la moisson... Dire pourtant qu’il y +a en France plus de vingt millions de _pieds-terreux_ et qu’ils n’ont +pas l’adresse d’envoyer trois cents d’entre eux pour représenter la +_terre!_ Que risqueraient-ils d’essayer? Ce serait bien difficile +qu’ils fissent plus mal que les autres! + +"Et chacun de me répondre: "Ah! ce M. Lassagne: tout en badinant, il +a raison peut-être." + +-- Mais revenons, lui dis-je; toi personnellement, toi Lassagne, +comment as-tu fait pour conserver dans Gigognan ta popularité et ton +autorité pendant cinquante ans de suite? + +-- Ho! c’est la moindre des choses. Tiens, levons-nous de table, nous +irons prendre l’air et quand tu auras fait avec moi, une ou deux +fois, le tour de Gigognan, tu en sauras autant que moi. + +Et nous nous levâmes de table, nous allumâmes un cigare et nous +allâmes voir les _joies_. + +Devant nous, en sortant, une partie de boules était engagée sur la +route. Le tireur enleva le but et le remplaça par sa boule. Du coup, +sans le vouloir, il donna deux points aux autres. + +-- Sacré coquin de sort! cria M. Lassagne, voilà qui s’appelle tirer! +Mes compliments, Jean-Claude, j’ai vu bien des parties, mais je +t’assure que jamais je ne vis enlever comme cela un cochonnet! Tu es +un fameux tireur! + +Et nous filâmes. Peu après, nous rencontrions deux jeunes filles qui +allaient se promener. + +-- Regarde-moi donc ça, dit Lassagne à haute voix, si on ne croirait +pas deux reines! La jolie tournure! Quels fins minois! Et ces +pendants d’oreilles à la dernière mode! C’est la fleur de Gigognan. + +Les deux fillettes tournèrent la tête et souriantes nous saluèrent. + +En traversant la place, nous passâmes près d’un vieillard qui était +assis devant sa porte. + +-- Eh bien! maître Guintrand, lui dit M. Lassagne, cette année-ci +luttons-nous pour homme ou demi-homme? + +-- Ah! mon pauvre monsieur, nous ne luttons pour rien du tout, +répondit maître Guintrand. + +-- Vous rappelez-vous, maître Guintrand, cette année où, sur le pré, +se présentèrent Meissonier, Quéquine, Rabasson, les trois plus fiers +lutteurs de la Provence, et que vous les renversâtes sur les épaules +tous les trois? + +-- Vous ne voulez pas que je me rappelle? fit le vieux lutteur en +s’allumant: c’est l’année où l’on prit la citadelle d’Anvers. La +_joie était de cent écus, avec un mouton pour les demi-hommes. Le +préfet d’Avignon qui me toucha la main! Les gens de Bédarride qui +pensèrent se battre avec ceux de Courtezon, car qui était pour moi, +qui était contre... Ah! quel temps! à côté d’à présent où leurs +luttes... Mieux vaut n’en point parler, car on ne voit plus d’hommes, +plus d’hommes, cher monsieur... D’ailleurs ils s’entendent entre eux. + +Nous serrâmes la main au vieux et continuâmes la promenade. +Justement, le curé sortait de son presbytère. + +-- Bonjour, messieurs. + +-- Bonjour; ah! tenez, dit Lassagne, monsieur le Curé, puisque je +vous vois, je vais vous parler de ceci: ce matin, à la messe, je +m’avisais que notre église se fait par trop étroite, surtout les +jours de fête... Croyez-vous que nous ferions mal de penser à +l’agrandir? + +-- Sur ce point, monsieur le Maire, je suis en plein de votre avis: +vrai, les jours de cérémonie, on ne peut plus s’y retourner. + +-- Monsieur le Curé, je vais m’en occuper; à la première réunion du +conseil municipal je poserai la question, nous la mettrons à l’étude, +et si à la préfecture on veut nous venir en aide... + +-- Monsieur le Maire, je suis ravi et je ne peux que vous remercier. + +Un moment après, nous nous heurtâmes à un gros gars qui, la veste sur +l’épaule, allait entrer au café. + +-- C’est égal, lui dit Lassagne, il paraît, mon garçon, que tu n’es +pas moisi: on dit que tu l’as secoué, le marjolet qui en contait à +Madelon pour prendre ta place. + +-- N’ai-je pas bien fait, monsieur le Maire? + +-- Bravo, mon Joselet: ne te laisse pas manger ta soupe... Seulement, +une autre fois, vois-tu? ne tape pas si fort. + +-- Allons, dis-je à Lassagne, je commence à comprendre: tu emploies +la savonnette. + +-- Attends encore, me répondit-il. + +Comme nous sortions des remparts, nous voyons venir un troupeau qui +tenait tout le chemin, et Lassagne cria au pâtre: + +-- Rien qu’au bruit de tes sonnailles, j’ai dit: ce doit être +Georges! Et je ne me suis pas trompé: le joli groupement d’ouailles! +les gaillardes brebis! Mais que leur fais-tu manger? J’en suis sûr: +l’une portant l’autre, tu ne les donnerais pas pour dix écus au +moins... + +-- Ah! certes non, répliqua Georges... Je les achetai à la Foire +Froide, cet hiver: presque toutes m’ont fait l’agneau, et elles m’en +feront un second, m’est avis. + +-- Non seulement un second, mais des bêtes pareilles pourront te +donner des jumeaux. + +-- Dieu vous entende, monsieur Lassagne! + +Nous finissions à peine de causer avec le pâtre que nous vîmes venir, +cahin-caha un charretier, qui avait nom Sabaton. + +-- Dis, Sabaton? l’interpella ainsi Lassagne, tu vas m’en croire ou +non: niais avec ta charrette tu étais encore, j’estime, à une +demi-lieue d’ici que j’ai deviné ton coup de fouet. + +-- Vraiment? monsieur Lassagne. + +-- Mon ami, il n’y a que toi pour faire ainsi claquer la mèche. + +Et Sabaton, pour prouver que Lassagne disait vrai, décocha un coup de +fouet qui nous fendit les oreilles. + +Bref, en nous avançant, nous atteignîmes une vieille qui, le long des +fossés, ramassait de la chicorée. + +-- Tiens, c’est toi, Bérengère? lui dit Lassagne en l’accostant; eh +bien! par derrière, avec ton fichu rouge, je te prenais pour Téréson, +la belle-fille du Cacha: tu lui ressembles tout à fait! + +-- Moi? oh! monsieur Lassagne, mais songez que j'ai septante ans! + +-- Oh! va, va, par derrière, si tu pouvais te voir, tu ne montres pas +misère et l’on vendangerait avec de plus vilains paniers. + +-- Ce monsieur Lassagne! il faut toujours qu’il plaisante, disait la +vieille en pouffant de rire. Puis se tournant vers moi, la commère me +fit: + +-- Voyez, monsieur, ce n’est pas façon de parler, mais ce M. Lassagne +est une crème d’homme. Il est familier avec tous. Il parlerait, +voyez-vous, au dernier du pays, à un +enfant d’un an! Aussi il y a cinquante ans qu’il est maire de +Gigognan et il le sera toute sa vie. + +-- Eh bien! collègue, me fit Lassagne, ce n’est pas moi, n’est-ce +pas? qui le lui ai fait dire. Tous, nous aimons les bons morceaux; +tous nous aimons les compliments; et nous nous complaisons tous aux +bonnes manières. Que ce soit avec les femmes, que ce soit avec les +rois, que ce soit avec le peuple, qui veut régner doit plaire. Et +voilà le secret du maire de Gigognan. + +(_Almanach provençal de 1883_.) + +CHAPITRE XIV + +LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES + +La caravane de Beaucaire. -- Le charretier Lamouroux. -- Les rouliers +de Provence. -- Alarde la folle. -- La Camargue en pataugeant. -- Les +filles sur le dos. -- La Mecque du golfe. -- La descente des chasses, +-- Le retour par Aigues-Mortes. + +J’avais toute ma vie ouï parler de la Camargue et des Saintes-Maries +et de leur pèlerinage, mais je n’y étais jamais allé. Au printemps de +cette année-là (1855), j’écrivis à l’ami Mathieu, toujours prêt pour +les excursions: "Veux- tu venir avec moi aux Saintes?" + +"Oui," me répondit-il. L’on se donna rendez-vous à Beaucaire, au +quartier de la Condamine, d’où tous les ans, le 24 mai, partait une +caravane pour les Saintes-Maries de la Mer; et avec une multitude de +femmes, de jeunes filles, d’enfants, d’hommes du peuple, tassés sur +des charrettes, un peu après minuit nous nous mîmes en route. Je vous +laisse à penser si les carrioles avaient leur charge: nous étions sur +la nôtre quatorze pèlerins. + +Le brave charretier, un nommé Lamouroux, de ces Provençaux diserts +qui ne sont entrepris sur rien, nous fit placer devant, assis sur le +brancard et les jambes pendantes. Lui, la moitié du temps, à la +gauche de sa bête, tout en battant du feu pour allumer sa pipe, nous +marchait côte à côte et le fouet sur la nuque. Lorsqu’il était +fatigué, il se nichait dans un siège suspendu devant la roue et que +les charretiers nomment _porte-fainéant_. + +Derrière moi, embéguinée dans sa mante de laine, il y avait une +jeunesse qu’on appelait Alarde et qui, sur un matelas blottie avec sa +mère, me tenait ses pieds dans le dos. Mais n’ayant pas fait encore +connaissance avec nos voisines, qui entre elles babillaient, nous +causions, Mathieu et moi, avec le charretier. + +-- Ainsi, vous autres, d’où êtes-vous, s’il n’y a pas d’indiscrétion? +commença maître Lamouroux. + +Nous répondîmes: + +-- De Maillane. + +-- Ho! vous n’êtes donc pas de loin... Je l’avais bien vu à votre +parler. _Charretier de Maillane verse en pays de plaine_. + +-- Mais pas tous, mon bonhomme. + +-- Allons, fit Lamouroux, c’est un dicton pour plaisanter... Et +tenez, j’ai connu, quand j’allais sur la route, un roulier de +Maillane qui était équipé, vraiment, comme saint Georges: on +l’appelait l’Ortolan. + +-- Vous parlez de quelques années! + +-- Ah! messieurs, je vous parle de l’époque du roulage, avant, que +les mangeurs, avec leurs chemins de fer, nous eussent tous ruinés. Je +vous parle, moi, de quand la foire de Beaucaire était dans sa +splendeur, de quand la première tartane qui arrivait à la foire +gagnait la prime du mouton dont la peau était pendue par les +mariniers vainqueurs au bout du grand mât du navire; je vous parle, +moi, de quand les chevaux de halage étaient insuffisants pour +remonter sur le Rhône les monceaux de marchandises qui à Beaucaire se +vendaient, et du temps où les charretiers, -- vous ne vous en +souvenez pas, vous qui êtes jeunes, -- les rouliers, les voituriers, +qui baffaient les grandes routes et s’en croyaient les maîtres, +faisaient claquer leur fouet de Marseille à Paris et de Paris à Lille +en Flandre! + +Et Lamouroux, une fois lancé sur le chapitre du roulage, pendant +qu’au clair de lune sa bête cheminait tout doux, nous en tint de +taillé jusqu’au lever du soleil. + +-- Ah! disait-il, il fallait voir, vers le Pont de Bon-Pas ou à la +Viste de Marseille, sur ce grand chemin de vingt-quatre pas de large, +il fallait voir ces files de charrettes chargées, de carrioles +bâchées, de haquets bien garrottés, lesquels se touchaient tous, ces +rangées d’attelages superbes, équipages de trois, de quatre, de six +bêtes, qui descendaient sur Marseille ou qui montaient sur Paris, +charriant le blé, le vin, les poches d’avoine, les ballots de morues, +les barils d’anchois ou les pains de savon, cahin-caha, bredi-breda, +et à la garde de Dieu, comme disaient alors les lettres de voiture! + +Et quand nous traversions un village, messieurs, des tas de polissons +se pendaient au barreau de la queue de la charrette et s’y faisaient +traînasser, pendant que criaient les autres: + +"Derrière, derrière, charretier!" + +De loin en loin, le long de la route, il y avait pour le dîner, pour +le souper ou le coucher une auberge célèbre avec sa belle hôtesse au +visage riant, avec sa grande cuisine et sa grande cheminée où la +broche tournait des porcs entiers sut les landiers, avec sa porte +large ouverte, avec ses écuries vastes comme des églises, où deux +rangées de crèches allaient se prolongeant et où sur la muraille +était collée l’image coloriée de saint Eloi. Ces cabarets +s’appelaient: la Graille (en français la _Corneille_), Saint-Martin, +le Lion- d’Or, le Cheval-Blanc, la Mule-Noire, le Chapeau-Rouge, la +Belle-Hôtesse, le Grand-Logis, que sais-je, moi? et il se parlait +d’eux à cent lieues à l’entour. + +De loin en loin, le long de la route, il y avait des bourreliers qui +mettaient en montre un collier neuf, des charrons qui au besoin +pouvaient réparer les roues, des forgerons mâchurés qui pour enseigne +avaient un fer à cheval, de petits boutiquiers qui, derrière leurs +vitres, exposaient des paquets de cordelette à fouet ainsi que des +chapeaux de pipe; et de petites buvettes qui avaient devant leur +porte un treillage blanchi par la poussière du chemin -- où venaient +les charretiers siroter pour un sou leur goutte d’eau-de-vie. + +Tanguant du dos, réglant leur pas sur le cahot des attelages, et +saluant du fouet tout ce monde connu, les fameux charretiers +marchaient arrogamment, une main à la rêne et de l’autre le fouet, +avec la blouse bleue, la culotte de velours, le bonnet multicolore, +la limousine au vent, aux jambes les houseaux, tantôt criant: "Hue!" +tantôt criant: "Dia!" +tantôt criant: "Hurhau!" Et quand la route était luisante et que le +voyage allait bien et que les roues claquaient aux boîtes des moyeux, +ils chantaient, au pas des bêtes et au tintement des grelots, la +chanson des rouliers : + + _Un roulier qui est bien monté + Doit avoir des roues + De six pouces, à la Marlborough: + Ça, c’est à la mode! + Un essieu de dix empans + Et un petit bidet blanc + Pour le gouvernage + De son équipage_. + +Comment ne pas chanter? La voiture se payait bien: d’Arles à Lyon, +sept livres par quintal... Franc d'accident, un charretier avec sa +couple pouvait gagner sans peine son louis d’or par jour. + +Aussi on portait beau sur les routes de France! Nos rouliers étaient +glorieux. Oh! les chevaux superbes! Quels mulets! Les gaillardes +bêtes! Les limoniers, les brancardiers, les cordiers, les chefs de +file, tout cela était garni, harnaché à faire plaisir. Les muselières +avaient des franges, les licous avaient des clochettes, les bridons +avaient des houppes de toutes les couleurs. Les colliers redressaient +leurs chaperons cornus; les attelles des colliers, comme de grandes +pennes, tenaient en l’air la longe dans des anneaux de verre bleu; la +laine des housses moutonnait sur le dos de leurs bêtes; les +couvertures brodées avaient des émouchettes; les surdos, les +ventrières, les croupières, les harnais, tout était contrepointé, +ajusté de main de maître... + +Comment n’auraient-ils pas chanté? + + _En arrivant à Lyon, + Ils nous cherchent noise + Et nous font passer dessus + Le pont à bascule: + Tout cela, ce sont des gens + Qui ne demandent qu'argent + Pour faire des dentelles + A leur demoiselles_. + +De Marseille à Lyon, les charretiers marchaient à la gauche de leurs +bêtes, ou, pour parler comme eux, _à dia et de la main_, parce qu’en +ce temps-là la longe de la rêne se tenait du côté gauche. Ils +nommaient _hors la main_ l’autre côté de l’attelage. + +Mais l’usage de Provence ne dépassait pas Lyon. A Lyon le climat, le +parler, tout changeait. Il fallait donc changer de main et tenir la +rêne à la droite. Ensuite la pluie venait, la laide pluie +continuelle, avec sa fange et ses ornières, où il fallait cartayer, +si vous ne vouliez pas vous perdre. Puis les employés des bascules +qui vous cherchaient querelle en parlant _franchimand_... Alors en +vouliez-vous des mauvaises paroles, des "tonnerres" des "Sacré Dieu"! +Ils juraient, reniaient commue des charretiers: "Hue, Mouret! hue, +Robin! hue, charogne! haïe donc, vieille rosse! ah monstre de +brigand, la charrette est embourbée." + +Mais les renforts venaient, avec leurs conducteurs: on doublait +l'attelage, on doublait, on triplait, et l’épaule à la roue, on +dépêtrait la charrette... Nous voici à l’auberge. Au bruit des coups +de fouet, l’hôtesse, la chambrière, et le valet d’écurie la lanterne +à la main sortaient à la rencontre des charretiers crottés. On +rentrait l’équipage; les bêtes dételées, les mangeoires garnies, on +s’en venait souper. + +Bénédiction de Dieu! avec trente sous par tête, on faisait, sur les +routes, des crevailles! Les charretiers mangeaient les coudes sur la +table. Sur la table bedonnait une bouteille de neuf pintes; et quand +ils avaient bu, ils jetaient derrière eux la dernière goutte du +verre. Au milieu du repas, ils se levaient, c était l’usage, pour +abreuver leurs bêtes et leur donner l’avoine; puis ils s'attablaient +de nouveau pour le rôti. Nous y voilà! Et vous ne vouliez pas qu’ils +chantent: + + _Le matin à son lever + La soupe au fromage: + C’est là .un friand manger, + Qui aime le laitage. + Puis, ça nous réveillera, + Un verre de ratafia, + Et le long de la route + La petite goutte!_ + +Ils appelaient cela "tuer le ver". Ayant battu la pierre à feu, ils +allumaient alors la pipe, passaient leur rude main sous le joli +menton de la gaie chambrière -- qui attendait sur la porte, donnaient +un tour de garrot à la liure du chargement, et derechef, en route! + +Maintenant, s’il faut tout dire, la journée sur la route n'était pas +toujours commode. Sans compter les fondrières avec la boue jusqu’aux +moyeux, les montées à toute force, les descentes à enrayures, sans +compter le bris des rais, les essieux qui rompaient, les gendarmes à +moustaches qui épiaient la plaque des charretiers endormis et +dressaient, leurs verbaux, des fois, pour épargner ou gagner du +chemin, il fallait brûler l’étape, c’est-à-dire passer devant +l’auberge sans manger. + +D’autres fois, deux charretiers, têtus comme leurs mulets, se +rencontraient sur la voie: "Coupe, toi! Coupe, moi! Tu ne veux pas +couper, capon?" Vlan! sur le mufle du limonier un coup de fouet qui +l’aveuglait et ruait la charrette contre un tas de cailloux! Alors de +courir aux pieux, aux billots en bois d’yeuse; et il y avait sur la +route des bagarres effroyables où, d’un coup de roulon, on vous +décervelait un homme. + +Pour la règle du train régnait pourtant un vieil usage qui était +respecté de tous: le charretier dont le devant, la bête de devant, +avait les quatre pieds blancs, à la montée comme à la descente, avait +le droit, messieurs, de ne pas quitter la voie: "_Qui a les quatre +pieds blancs_, comme on dit, _peut passer partout_." + +Enfin les charretiers arrivaient à Paris et allaient remiser à la +Grand’Pinte, quartier si populaire, disait mon père-grand, qu’avec un +coup de sifflet le gouvernement, quand il veut, peut y lever cent +mille hommes! + + _En arrivant à Paris, + Usances nouvelles: + Des tailloles, n’y en a plus, + Culottes à bretelles. + Ce ne sont que franchimands + Qui attellent à l’envers + Et font tout au beurre... + Sur eux le tonnerre!_ + +Mais en entrant au Grand Village, vive Dieu! c’est là qu’ils +s’appliquaient à faire claquer le fouet: c’était un éclat répété, un +vacarme, un cliquetis qui ressemblait à la foudre. + +-- Allons, disaient les Parisiens, en bouchant des deux mains leurs +oreilles qui cornaient, les Provençaux arrivent! et marche, _tron de +l’air!_ crains-tu que la terre te manque? + +Il faut dire qu’en ce temps, pour faire péter le fouet, les rouliers +de Provence étaient les sans-pareils. Mangechair de Tarascon, dans +l’affaire d’une lieue, en faisant les coups quadruples, avait +consommé quatre livres de mèche. Maître Imbert de Beaucaire, rien que +d’un coup de fouet, mouchait une chandelle sans l’éteindre! Le +Puceron de Château-Renard débouchait une bouteille sans la jeter à +terre; enfin le gros Charlon de la +Pierre-Plantade, d’un coup de mèche de son fouet, vous déferrait, +dit-on, un mulet des quatre pieds. + +Bref, lorsque les rouliers avaient déchargé leurs voitures, serré le +payement dans le ceinturon de cuir, rechargé pour Marseille et fait +une tournée dans le Palais-Royal, ils entonnaient joyeux ce dernier +couplet: + + _Tiens, garçon, voilà pour toi, + Va mettre en cheville... + Mais l’hôtesse a répondu: + Moi qui suis jolie, + Moi qui te fais tant de bien, + Tu ne me donnes donc rien? + Par une caresse + Calme ma tendresse_. + +Ayant mis les colliers, ils attelaient alors, et dans vingt jours, +vingt-deux, vingt-quatre, au bruit régulier des grelots, ils +retournaient dans la Provence, pour venir triompher, le jour de la +Saint-Éloi, à la _Charrette de Verdure_: ... Et alors au cabaret, en +vouliez-vous des récits, avec des hâbleries et des mensonges gros +comme le mont Ventoux! L’un, en voyageant de nuit, avait vu le falot +du feu Saint-Elme, et le follet fantastique s’était assis sur sa +charrette, peut-être deux heures de chemin. Un autre, sur la route, +avait trouvé une valise, qui pesait! Il devait y avoir dedans, pour +le moins, cent mille francs... Mais un cavalier masqué était venu à +bride abattue et l’avait réclamée au moment où notre homme la +ramassait pour l’emporter. Un autre avait été arrêté à main armée; +heureusement pour lui qu’il avait lié ses louis dans le boudin de son +catogan, qui était de mode à cette époque, -- et les voleurs à +grandes barbes, avec stylets et pistolets doubles, eurent beau +visiter et fouiller le caisson, ils n’y trouvèrent que le _fiasque_ +(bouteille clissée). + +Un autre avait couché au pays des Polacres, qui en naissant ne sont +pas chrétiens. Un autre avait passé au pays des Pelles de Bois. Il y +en a qui croient, racontait-il, que les pelles de bois se font comme +les sabots ou comme les cuillers, en taillant un morceau de bois. +Mais c’est là une erreur. Les pelles de bois, qui servent pour remuer +le blé, viennent sur des arbres toutes faites, comme ici les amandes +et les caroubes. Quand nous y passâmes, messieurs, la récolte était +rentrée et nous ne pûmes pas les voir. Mais nous nous laissâmes dire +par des gens du pays que, lorsqu’elles sont sur les arbres, qu’elles +vont être mûres et que le mistral souffle, elles font un tintamarre +tel que celui des crécelles à l’office des Ténèbres. + +Un autre affirmait avoir vu, à Paris, une princesse, une belle +princesse qui avait un groin de porc; ses parents la promenaient +d’une grande ville à l’autre et la faisaient voir, la pauvre, dans la +lanterne magique et offraient des millions à celui qui l’épouserait. + +-- Sacré coquin de Goï! disait le vieux Brayasse, tout cela est +beaucoup et tout cela n’est rien. Ce qui m’a le plus surpris, le plus +épaté à Paris, je m’en vais vous le dire. Ici dans nos endroits, si +quelqu’un parle français, c’est gens qui ont étudié, des bourgeois, +des avocats, des commissaires de police, qui ont passé peut-être dix +ans et plus dans les écoles... Mais là-haut, saprelotte! tous savent +le français. Vous voyez des moutards qui n’ont pas encore sept ans, +des mioches pas plus haut que ça, avec la mèche au nez, et qui +parlent français comme de grandes personnes. Je ne sais comment +diable ils font. + +Le brave Lamouroux, au trantran des charrettes, nous en aurait conté +encore. Seulement nous venions d’arriver au pont de Fourques, et au +soleil levant s’épandaient devant nous, dans le delta des deux +Rhônes, les immenses plaines basses de la lisière de Camargue. + +Mais ce qui nous charma plus encore que le soleil (nous avions +vingt-cinq ans), ce fut la jeune fille qui, comme je l’ai dit, était +derrière nous accroupie avec sa mère et qui, toute riante et se +débarrassant du capuce de sa mante, apparut au grand jour comme une +reine de Jouvence. Un ruban zinzolin entourait gentiment sa chevelure +cendrée qui regorgeait de la coiffe: un regard de sibylle quelque peu +égaré, le teint délicat et clair, la bouche arquée, ouverte au rire, +elle semblait une tulipe qui, le matin, sort de l’aiguail. Nous la +saluâmes, ravis. Mais elle, Alarde, sans faire attention à nous: + +-- Mère, dit-elle, sommes-nous loin encore des Grandes Saintes? + +-- Ma fille, nous en sommes, peut-être bien, à neuf ou dix lieues. + +-- Y sera-t-il mon cadet? y sera t-il? + +-- Chut ! mignonne. + +Et avec un bâillement qui montra toutes ses dents, ses blanches dents +de lait, la jouvencelle dit: + +-- Le temps me dure! j’ai une faim à n’y plus tenir... Dis, si nous +déjeunions? + +Et elle déploya aussitôt sur ses genoux un essuie-main de toile +écrue; sa mère, d’un cabas sortit du pain, des figues, une orange, +des dattes, un peu de cervelas et sans cérémonie se mirent à manger. + +-- Bon appétit leur dîmes-nous. + +-- Messieurs, à votre service, nous fit la gentille Alarde en +plantant ses quenottes dans un grignon de pain. + +-- A condition, mademoiselle, que nous mêlerons nos vivres. + +-- Volontiers. + +Mathieu, dans sa gibecière, avait apporté deux bouteilles de bon vin +de la Nerthe. Il en déboucha une, et, après avoir pris chacun une +bouchée, à tour de rôle, tous, Alarde, sa mère, moi, Mathien et le +charretier, nous bûmes, l’un après l’autre, dans le même coco, et +nous voilà en famille. + +Puis pour nous déroidir, étant descendus un moment: + +-- Quelle est donc cette fille qui a si bonne façon? demandâmes-nous +à Lamouroux. + +-- En la voyant, nous fit à demi-voix le charretier, vous ne diriez +pas, n’est-ce pas, qu’elle a une fêlure? Et, pourtant, depuis trois +mois que son "Cadet" l’a délaissée, il paraît qu’elle n’a plus, +messieurs, la tête à elle. + +-- Quoi ! cette jolie fille, abandonnée par son galant? + +-- Le gredin l’avait enlevée; ensuite il l’a plantée là, pour en +aller voir une autre, laide comme péché, mais qui a beaucoup +d’argent. Et Alarde, la fleur de notre Condamine, -- +vous la voyez avec sa mère, - qui la conduit aux Saintes, la +distraire de son rêve ou la guérir, si c’est possible. + +-- Pauvre petite! + +Nous arrivions aux Jasses d’Albaron, où l’on fit une halte pour faire +manger les bêtes dans le drap au fourrage, devant la roue de la +charrette. Les filles de Beaucaire qui étaient avec nous, leurs têtes +enrubannées de toutes les couleurs vinrent pendant ce temps faire une +ronde autour d’Alarde : + + _Au branle de ma tante + Le rossignol y chante: + Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs! + Belle, belle Alarde, tournez-vous. + La belle s’est tournée, + Son beau l’a regardée: + Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs! + Belle, belle Alarde, embrassez-vous_. + +Et devant elle, la pauvrette partit, les bras levés, riant comme une +folle et criant: Mon cadet! mon cadet! mon cadet! + +Mais le ciel qui, depuis l’aube, était tacheté de nuées, se couvrait +de plus en plus. Le vent de mer soufflait, faisant monter vers Arles +de grands nuages lourds qui +obscurcissaient peu à peu toute l’étendue céleste. Les grenouilles, +les crapauds coassaient dans les marais, et la longue traînée de +notre caravane s’espaçait, se perdait dans les terrains a salicornes, +dans les landes salées à plaques blanchissantes, sur un chemin +mouvant, bordé de tamaris à floraison rosée. La terre sentait le +relent. Des volées de halbrans, des volées de sarcelles et de canards +sauvages criaient en passant sur nos têtes. + +-- Lamouroux, demandaient les femmes, serons-nous la pluie? + +-- Ha! l’homme répondait, les yeux en l’air et soucieux, une fois les +nuages, dit-on, firent pleuvoir. + +-- Eh bien! nous serons jolies, si l’averse nous prend au milieu de +la Camargue! + +-- Vous mettrez, mes pauvres filles, les jupons sur les têtes. + +Un gardien à cheval qui, le trident en main, ramenait ses taureaux +noirs dispersés dans les friches, nous cria: "Vous serez mouillés!" + +Les bruines commençaient; puis peu à peu la pluie s’y mit pour tout +de bon, et l’eau de tomber. En rien de temps ces plaines basses +furent transformées en mares. Et nous autres, assis sous la tente des +charrettes, nous voyions au lointain les troupes de chevaux +camargues, secouant leurs crinières et leurs longues queues flasques, +gagner les levées de terre et les dunes sablonneuses. Et l’eau de +tomber! La route, noyée par le déluge, devenait impraticable. Les +roues s’embourbaient. Les bêtes s’arrêtaient. A la fin, à perte de +vue, ce ne fut qu’un étang immense, et les charretiers dirent: + +-- Allons, il faut descendre! femmes, filles, à terre toutes, si vous +ne voulez coucher au milieu des tamaris! + +-- Mais il faut donc marcher dans l’eau? + +-- Marchant nu-pieds, les belles, vous gagnerez le Grand Pardon: car +vous en avez besoin, et vos péchés diablement pèsent! + +Jeunes et vieux, filles et femmes, tout le monde descendit. Avec des +rires, des cris aigus, chacun pour patauger se déchaussa et se +troussa. Les charretiers prirent les enfants sur les épaules à +califourchon, et Mathieu, tendant le dos à la mère du tendron de +notre charretée! + +-- Tenez, mettez-vous là brave femme, lui fit-il, je vous porterai à +la chèvre-morte. + +Celle-ci, une dondon qui avait peine à cheminer, ne dit non. + +-- Et toi, ajouta-t-il en me guignant de l’oeil, charge-toi d'Alarde, +hein? Puis, pour nous soulager, nous changerons de temps en temps. + +Et du coup, sur le dos, sans plus de formalité nous primes chacun la +nôtre, et tous les gars du pèlerinage ayant comme nous autres endossé +chacun la sienne, figurez-vous la bonne farce! + +Mathieu et sa gagui riaient comme des fous. Moi, autour de mon cou, +sentant ces bras frais et ronds, ces bras d'Alarde qui sur nos têtes +tenait ouvert le parapluie, quand j’eus sur les deux hanches, les +mollets de la petite qui, pauvrette, par pudeur n’osait pas les +serrer, je n’aurais pas donné (je l’avoue aujourd’hui encore), pas +donné pour beaucoup notre voyage de Camargue avec la pluie et le +gâchis. + +-- Mon Dieu! répétait Alarde, si mon cadet me voyait ainsi! mon cadet +qui ne me veut plus, mon beau cadet! mon beau cadet! + +J’avais beau, moi, lui parler, lui faire en tapinois mes, petits +compliments, elle n’entendait pas et ne me voyait pas... Mais sa +bouche haletait sur mon cou, sur mon épaule et je n’aurais eu +vraiment qu’à tourner un peu la tête pour lui faire un baiser; sa +chevelure effleurait la mienne; l’odeur tiède de sa chair, de sa +chair jeune, m’embaumait; tremblante, sa poitrine était agitée sur +moi; et, m’illusionnant comme elle qui était toute à son cadet, moi +je croyais, comme Paul, porter aussi ma Virginie. + +Au meilleur de mon rêve, Mathieu qui s’éreintait sous sa grosse +maman, me dit: "Changeons un peu! je n’en puis plus, mon cher!" Et, +au pied d’une _agachole_ (c’est le nom qu’en Camargue on donne aux +tamaris laissés en baliveaux) ayant fait pose tous les deux, Mathieu +reprit la fille et moi hélas! la mère. Et c’est ainsi qu’on pataugea +avec de l’eau jusqu a mi-jambes, durant plus d’une lieue, sans +éprouver trop de fatigue, et tour à tour nous délassant de la façon +que je vous dis, avec la rêverie d’une intrigue idéale. + +A la longue pourtant, nous parvînmes en vue du château d’Avignon: la +grosse pluie cessa, le temps se mit au clair, le chemin se ressuya; +on remonta sur les charrettes et, par là, vers les quatre heures, +nous vîmes tout à coup s’élever, dans l’azur de la mer et du ciel, +avec les trois baies de son clocher roman, ses merlons roux, ses +contreforts, l’église des Saintes-Maries. + +Il n’y eut qu’un cri: "O grandes Saintes!" car ce sanctuaire perdu, +là-bas au fond du Vacarés, dans les sables du littoral, est, comme on +dirait, la Mecque de tout le golfe du Lion. Et ce qui frappe là, par +sa grandeur harmonieuse, par sa voûte incommensurable, c’est cette +ample surface de terre et de mer où l’oeil, mieux que partout +ailleurs, peut embrasser le cercle de l’horizon terrestre, l’_orbis +terrarum_ des anciens. + +Et Lamouroux nous dit: + +-- Nous arriverons à temps pour descendre les châsses, car, +messieurs, vous le savez, c’est nous, les Beaucairois, qui avons, +avant tous, le droit de tourner le treuil pour la descente des +Saintes. + +Ce propos se rapporte à l’usage que voici: + +Les reliques vénérées de Marie Jacobé, de Marie Salomé, et de Sara +leur servante sont renfermées, sous la voûte du choeur et de +l’abside, dans une chapelle haute, d’où, par un orifice qui donne +dans l’église, la veille de la fête et au moyen +d’un câble, on les descend lentement sur la foule enthousiaste. + +Dès qu’on eut dételé, au milieu des dunes couvertes d'arroches et de +tamaris, qui entourent le bourg, nous courûmes à l’église. + +"Éclaire-les, ces Saintes chéries!" criaient des Montpelliéraines qui +vendaient, devant la porte, des cierges, des bougies, des images et +des médailles. + +L’église était bondée de gens du Languedoc, de femmes du pays +d’Arles, d’infirmes, de bohémiennes, tous les uns sur les autres. Ce +sont d’ailleurs les bohémiens qui font brûler les plus gros cierges, +mais exclusivement à l’autel de Sara, qui, d’après leur croyance, +était de leur nation. C’est même aux Saintes-Maries que ces nomades +tiennent leurs assemblées annuelles, y faisant de loin en loin +l’élection de leur reine. + +Pour entrer ce fut difficile. Des commères de Nîmes embéguinées de +noir, qui traînaient avec elles leurs coussins (le coutil pour +coucher dans l’église, se disputaient les chaises : + +"Je l’avais avant vous! -- Moi je l’avais louée!" Un prêtre faisait +baiser de bouche en bouche _le Saint Bras_; aux malades on donnait +des verres d’eau saumâtre, de l’eau du puits des Saintes qui est au +milieu de la nef et qui, à ce qu’on dit, ce jour-là devient douce. +Certains, pour s’en servir en guise de remède, raclaient avec leurs +ongles la poussière d’un marbre antique, sculpture encastrée dans le +mur, qui fut "l’oreiller des Saintes". Une odeur, une touffeur de +cierges brûlants, d’encens, d’échauffé, de faguenas, vous suffoquait. +Et chaque groupe, à pleine voix et pêle-mêle, y chantait son +cantique. + +Mais en l’air, quand apparurent les deux châsses en forme d’arches, +aïe! quels cris "Grandes Saintes Maries!" Et à mesure que la corde se +déroulait dans l’espace, les cris aigus, les spasmes s’exaspéraient +de plus belle. Les fronts, les bras levés, la foule pantelante +attendait un miracle... Oh! du fond de l’église, soudain s’est +élancée, comme si elle avait des ailes, une superbe jeune fille, +blonde, déchevelée; et frôlant de ses pieds les têtes de la foule, +elle vole, comme un spectre, au travers de la nef, vers les châsses +flottantes et crie: "O Grandes Saintes! Rendez-moi, par pitié, +l’amour de mon cadet! " + +Tous se levèrent. "C’est Alarde " criaient les Beaucairois. "C’est +sainte Madeleine qui vient visiter ses soeurs!" disaient d’autres +effarés... Et en somme nous pleurions tous. + +Pour finir, le lendemain, il y eut la procession sur le sable de la +plage, au mugissement, au souffle des ondes blanchissantes qui s’y +éclaboussaient. Au loin, sur la haute mer louvoyaient deux ou trois +navires qui avaient l’air en panne et les gens se montraient une +traînée resplendissante que le remous des vagues prolongeait sur la +mer: "C’est ce chemin, disait-on, que les Saintes Maries, dans leur +nacelle, tinrent pour aborder en Provence après la mort de +Notre-Seigneur". Sur le rivage vaste, au milieu de ces visions +qu’illuminait un soleil clair, il nous semblait vraiment que nous +étions en paradis. + +Alarde, la belle fille, un peu pâlie depuis la veille, portait sur +les épaules, avec d’autres Beaucairoises, la "Nacelle des Saintes" et +tous disaient: "Hélas ! c’est une pauvre folle que son cadet a +délaissée." + +Mais comme nous voulions aller voir Aigues-Mortes et qu’était de +partance un omnibus qui y passait, aussitôt que les Saintes eurent +(vers les quatre heures) remonté dans leur chapelle, nous nous +embarquâmes de suite avec un troupeau de commères de Montpellier ou +de Lunel, revendeuses et tripières à coiffes bouillonnées, qui, dès +qu’ou fut en route, se mirent à chanter derechef à plein gosier: + + _Courons aux Saintes Maries + Pour leur donner notre foi; + Que nos coeurs se multiplient + Pour Jésus et pour sa croix!_ + +et cet autre cantique si répété pendant la fête: + + _Désarmez le Christ, désarmez le Christ + Par vos prières + Désarmez le Christ, désarmez le Christ + Et soyez au ciel nos bonnes mères!_ + +-- C’est pourtant dame Roque, rien qu’elle et son mari, qui le +firent, ce joli chant, disait une poissarde en achevant ses +victuailles, et toute cette nuit on ne chante plus que ça. + +Les femmes de Provence ne savaient rien chanter que les anciens +cantiques de leur _Ame dévote_ (1): + + _J’ai vu sous de sombres voiles + Onze étoiles, + La lune avec le soleil_. + +-- Ah ! combien sont plus beaux nos chants de Montpellier! + +-- Et les langues d’aller. Nous passâmes sur un banc le petit Rhône, +à Sylve-Réal. Il y avait là un fort, un joli petit fort, doré par le +soleil et bâti par Vauban, que le Génie très sottement a fait +détruire depuis lors. + +Nous traversâmes le désert et la _pinède_ du Sauvage, et sur le soir +enfin, du milieu des marais, nous vîmes émerger, noirs et farouches +dans la pourpre du couchant, les gigantesques tours, les créneaux, +les remparts de la ville d’Aigues-Mortes. + +-- N’importe! fit alors une des bonnes femmes, si, pendant le voyage +de l’omnibus aux Saintes il y avait à Montpellier plus d’enterrements +qu’il ne faut, les croque-morts, peut-être, seraient embarrassés. + +-- Eh bien! on porterait à bras. + +-- Oh! je crois qu’ils en ont deux, de voitures pour les morts... + +A ces mots, nous apercevant que l’horrible guimbarde, aïe! était +peinte en noir: + +-- Mais par hasard, demandâmes-nous, cet omnibus serait... + +-- Le carrosse, messieurs, des pompes funèbres de Montpellier. + +-- Sacré coquin de sort! + +Affolés, d’un coup de pied nous ouvrîmes la portière, nous sautâmes +sur la route, nous payâmes le conducteur et, ayant secoué nos hardes +au grand air, à pied et à notre aise nous gagnâmes Aigues-Mortes. + +Une vraie ville forte de Syrie ou d’Égypte, cette silencieuse cité +des Ventres-Bleus (comme les gens d’Aigues—Mortes sont dénommés +quelquefois, par allusion aux fièvres endémiques du pays), avec son +quadrilatère de remparts formidables calcinés au soleil, qu’on dirait +de tantôt abandonné par saint Louis, avec sa tour de Constance, où, +sous Louis XIV, après les dragonnades, furent emprisonnées quarante +protestantes qui y restèrent oubliées dans une horrible détention, +jusqu’à la fin du règne, durant peut-être quarante ans. + +(1) Titre d’un recueil de cantiques fort populaires autrefois, oeuvre +d'un prêtre de Provence. + +Un jour, longtemps après, avec deux belles dames du monde protestant +de Nîmes, nous retournions visiter la grosse tour d'Aigues-Mortes, et +en lisant les noms des malheureuses prisonnières, gravés par +elles-mêmes dans les pierres du donjon: "Poète, nous dirent-elles, +suffocantes d’émotion, ne vous étonnez pas de nous voir pleurer +ainsi: pour nous autres huguenotes, ces pauvres femmes, martyres de +leur foi, sont nos Saintes Maries! " + +CHAPITRE XV + +JEAN ROUSSIÈRE + +L’adroit laboureur. -- Le char de verdure. -- La légende de saint +Éloi -- L’air de _Magali_. -- La mort de mon père. -- Les +funérailles, -- Le deuil. -- Le partage. + +-- Bonjour, monsieur Frédéric. + +-- Ha! bonjour. + +-- Que m’a-t-on dit? que vous avez besoin d’un homme à gages! + +-- Oui... D’où es-tu? + +-- De Villeneuve, le pays des "lézards", près d’Avignon. + +-- Et que sais-tu faire? + +-- Un peu tout. J’ai été valet aux moulins à huile, muletier, +carrier, garçon de labour, meunier, tondeur, faucheur lorsqu’il le +faut, lutteur à l’occasion, émondeur de peupliers, un métier élevé! +et même cureur de puits, qui est le plus bas de tous. + +-- Et l’on t’appelle? + +-- Jean Roussière, et Rousseyron (et Seyron pour abréger ). + +-- Combien veux-tu gagner? C’est pour mener les bêtes. + +-- Dans les quinze louis. + +-- Je te donne cent écus. + +-- Va donc pour cent écus! + +Voilà comment je louai le laboureur Jean Roussière, celui-là qui +m’apprit l’air populaire de _Magali_: un luron jovial et taillé en +hercule, qui, la dernière année que je passai au Mas, avec mon père +aveugle, dans les longues veillées de notre solitude savait me garder +d'ennui, en bon vivant qu'il était. + +Fin laboureur, il avait toujours aux lèvres quelque chanson joyeuse: + +_"L'araire est composé -- de trente et une pièces; -- celui qui +l'inventa -- devait en savoir long! -- Pour sûr, c'est quelque +monsieur."_ + +Et naturellement adroit ou artiste, si l'on veut, quoi qu'il fît, +soit le comble d'une meule de paille ou une pile de fumier, ou +l'arrimage d'un chargement, il savait donner la ligne harmonieuse ou, +comme on dit, le galbe. Seulement, il avait le défaut de son maître: +il aimait quelque peu à dormir et à faire la méridienne. + +Charmant causeur, du reste. Et il fallait l'entendre lorsqu'il +parlait du temps où, sur le chemin de halage, il conduisait les +grands chevaux qui remorquaient, attachées l'une à l'autre, les +gabares du Rhône, à Valence, à Lyon. + +-- Croyez-vous, disait-il, qu'à l'âge de vingt ans, j'ai mené +bravement le plus bel équipage des rivages du Rhône? Un équipage de +quatre-vingts étalons, couplés quatre par quatre, qui traînaient six +bateaux! Que c'était beau, pourtant, le matin, quand nous partions, +sur les digues du grand fleuve, et que, silencieuse, cette flotte, +lentement, remontait le cours de l'eau! + +Et Jean Roussière énumérait tous les endroits des deux rives: les +auberges, les hôtesses, les rivières, les palées, les pavés et les +gués, d'Arles au Revestidou, de la Coucourde à l'Ermitage. + +Mais son bonheur, mais son triomphe, à notre brave Rousseyron, +c'était lors de la Saint-Éloi. + +-- A vos Maillanais, disait-il, s'ils ne l'ont pas vu encore, nous +montrerons comment on monte une petite mule. + +Saint-Éloi est, en Provence, la fête des agriculteurs. Par toute la +Provence, les curés, comme vous savez, ce jour-là, bénissent les +bêtes, ânes, mulets et chevaux, et les gens aux bestiaux font goûter +le pain bénit, cet excellent pain bénit, parfumé avec l'anis et doré +avec des oeufs, qu'on appelle _tortillades_. Mais chez nous, ce +jour-là, on fait courir la charrette, un chariot de verdure attelé de +quarante ou cinquante bêtes, caparaçonnées comme au temps des +tournois, +harnachées de sous-barbes, de housses brodées, de plumets, de miroirs +et de lunes de laiton, et on met le fouet à l'encan, c'est-à-dire +qu'à l'enchère on met publiquement la charge de Prieur: + +-- A trente francs le fouet! à cent francs! à deux cents francs! Une +fois, deux fois, trois fois! + +Au plus offrant échoit la royauté de la fête. La _Charrette Ramée_ va +à la procession, avec la cavalcade de laboureurs allègres qui +marchent fièrement, chacun près de sa bête, en faisant claquer son +fouet. Sur la charrette, accompagnés d'un tambour et d'un fifre, les +Prieurs sont assis. Sur les mulets, les pères enfourchent leurs +petits qui s'accrochent heureux aux attelles des colliers. Les +colliers, à leur chaperon, ont tous une _tortillade_ (gâteau en forme +de couronne) et un fanion en papier avec l'image de saint Éloi. Et, +porté sur les épaules des Prieurs de l'an passé, le saint, en pleine +gloire, tel qu'un évêque d'or, s'avance la crosse à la main. + +Puis, la procession faite, la Charrette emportée par les cinquante +mulets ou mules, roule autour du village, dans un tourbillon, avec +les garçons de labour courant éperdument à côté de leurs bêtes, tous +en corps de chemise, le bonnet sur l'oreille, aux pieds les souliers +minces et la ceinture aux flancs. + +C'est là que Jean Roussière, montant, cette année-là, notre mule +"Falette" à la croupe d'amande, épata les spectateurs. Preste comme +un chat, il sautait sur la bête, descendait, remontait, tantôt assis +d'un seul côté, tantôt se tenant debout sur la croupe de la mule et +tantôt sur son dos faisant le pied de grue, l'arbre fourchu ou la +grenouille, en un mot la fantasia, comme les cavaliers arabes. + +Le plus joli, c'est là que je voulais en venir, fut au repas de +Saint-Éloi (car, après la charrette, les Prieurs paient le festin). +Lorsqu'on eut mangé et bu et que le ventre plein, chaque convive dit +la sienne, Roussière se leva et fit à la tablée: + +-- Camarades! vous voilà tout un peuple de _pieds-poudreux_ et de +bélîtres, qui faites la Saint-Éloi depuis mille ans peut-être et vous +ne connaissez pas, j'en suis à peu près sûr, l'histoire de votre +grand patron. + +-- Non, dirent les convives... N'était-il pas maréchal? + +-- Si, mais je vais vous conter comment il se convertit. + +Et tout en trempant dans son verre, plein de vin de Tavel, la +_tortillade_ fine qu'il croquait à mesure, mon laboureur commença: + +"Notre Seigneur Dieu le père, un jour, en paradis, était tout +soucieux. L'enfant Jésus lui dit: + +-- Qu'avez-vous? père. + +-- J'ai, répondit Dieu, un souci qui me tarabuste... Tiens, regarde +là-bas. + +-- Où? dit Jésus. + +-- Par là-bas, dans le Limousin, droit de mon doigt: tu vois bien, +dans ce village, vers le faubourg, une boutique de maréchal ferrant, +une belle grande boutique? + +-- Je vois, je vois. + +-- Eh bien! mon fils, là est un homme que j'aurais voulu sauver: on +l'appelle maître Éloi. C'est un gaillard solide, observateur fidèle +de mes commandements, charitable au pauvre monde, serviable à +n'importe qui, d'un bon compte avec la pratique, et martelant du +matin au soir sans mal parler ni blasphémer... Oui, il me semble +digne de devenir un rand saint. + +-- Et qui empêche? dit Jésus. + +-- Son orgueil, mon enfant. Parce qu'il est bon ouvrier, ouvrier de +premier ordre, Éloi croit que sur terre nul n'est au-dessus de lui, +et présomption est perdition. + +-- Seigneur Père, fit Jésus, si vous me vouliez permettre de +descendre sur la terre, j'essaierais de le convertir. + +-- Va, mon cher fils. + +Et le bon Jésus descendit. Vêtu en apprenti, son baluchon derrière le +dos, le divin ouvrier arrive droit dans la rue où demeurait Éloi. Sur +la porte d'Éloi, selon l'usage était l'enseigne, et l'enseigne +portait: _Éloi le maréchal, maître sur tous les maîtres, en deux +chaudes forge un fer_. + +Le petit apprenti met donc le pied sur le seuil et, ôtant son +chapeau: + +-- Dieu vous donne le bonjour, maître, et à la compagnie: si vous +aviez besoin d'un peu d'aide? + +-- Pas pour le moment, répond Éloi. + +-- Adieu donc, maître: ce sera pour une autre fois. + +Et Jésus, le bon Jésus, continue son chemin. Il y avait, dans la rue, +un groupe d'hommes qui causaient et Jésus dit en passant: + +-- Je n'aurais pas cru que dans une boutique telle, où il doit y +avoir, ce semble, tant d'ouvrage, on me refusât le travail. + +-- Attends un peu, mignon, lui fait un des voisins. Comment as-tu +salué en entrant chez maître Éloi? + +-- J'ai dit comme l'on dit: "Dieu vous donne le bonjour, maître, et à +la compagnie!" + +-- Ha! ce n'est pas ainsi qu'il fallait dire... Il fallait l'appeler +_maître sur tous les maîtres_... Tiens, regarde l'écriteau. + +-- C'est vrai, dit Jésus, je vais essayer de nouveau. + +Et de ce pas il retourne à la boutique. + +-- Dieu vous le donne bon, maître sur tous les maîtres! N'auriez-vous +pas besoin d'ouvrier? + +-- Entre, entre, répond Éloi, j'ai pensé depuis tantôt que nous +t'occuperions aussi... Mais écoute ceci pour une bonne fois: quand tu +me salueras, tu dois m'appeler _maître_, vois-tu? _sur tous les +maîtres_, car ce n'est pas pour me vanter, mais d'hommes comme moi, +qui forgent un fer en deux chaudes, le Limousin n'en a pas deux! + +-- Oh! repliqua l'apprenti, dans notre pays, à nous, nous forgeons ça +en une chaude! + +-- Rien que dans une chaude? Tais-toi donc, va, gamin, car cela n'est +pas possible... + +-- Eh bien! vous allez voir, maître sur tous les maîtres! + +Jésus prend un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle, +attise le feu; et quand le fer est rouge, rouge et incandescent, il +va le prendre avec la main. + +-- Aïe! mon pauvre nigaud! le premier compagnon lui crie, tu vas te +roussir les doigts! + +-- N'ayez pas peur, répond Jésus, grâce à Dieu, dans notre pays, nous +n'avons pas besoin de tenailles. Et le petit ouvrier saisit avec la +main le fer rougi à blanc, le porte sur l'enclume et avec son +martelet, pif! paf! patati! patata! en un clin d'oeil l'étire, +l'aplatit, l'arrondit et l'étampe si bien qu'on le dirait moulé. + +-- Oh! moi aussi, fit maître Éloi, si je voulais bien. + +Il prend donc un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle, +attise le feu; et quand le fer est rouge, il vient pour le saisir +comme son apprenti et l'apporter à l'enclume... Mais il se brûle les +doigts: il a beau se hâter, beau faire son dur à cuire, il lui faut +lâcher prise pour courir aux tenailles. Le fer de cheval cependant +froidit... Et allons, pif! et paf! quelques étincelles jaillissent... +Ah! pauvre maître Éloi! il eut beau frapper, se mettre tout en nage, +il ne put parvenir à l'achever dans une chaude. + +-- Mais chut! fit l'apprenti, il m'a semblé ouïr le galop d'un +cheval... + +Maître Éloi aussitôt se carre sur la porte et voit un cavalier, un +superbe cavalier qui s'arrête devant la boutique. Or c'était saint +Martin. + +-- Je viens de loin, dit celui-ci, mon cheval a perdu une couple de +fers et il me tardait fort de trouver un maréchal. + +Maître Éloi se rengorge, et lui parle en ces termes: + +-- Seigneur, en vérité, vous ne pouviez mieux rencontrer. Vous êtes +chez le premier forgeron de Limousin, de Limousin et de France, qui +peut se dire maître au-dessus de tous les maîtres et qui forge un fer +en deux chaudes... Petit, va tenir le pied. + +-- Tenir le pied! répartit Jésus. Nous trouvons, dans notre pays, que +ce n'est pas nécessaire. + +-- Par exemple! s'écria le maître maréchal, celle-là est par trop +drôle: et comment peut-on ferrer, chez toi, sans tenir le pied? + +-- Mais rien de si facile, mon Dieu! vous allez le voir. + +Et voilà le petit qui saisit le boutoir, s'approche du cheval et, +crac! lui coupe le pied. Il apporte le pied dans la boutique, le +serre dans l'étau, lui cure bien la corne, y applique le fer neuf +qu'il venait d'étamper, avec le brochoir y plante les clous; puis, +desserrant l'étau, retourne le pied au cheval, y crache dessus, +l'adapte; et n'ayant fait que dire avec un signe de croix: "Mon Dieu! +que le sang se caille", le pied se trouve arrangé, et ferré et +solide, comme on n'avait jamais vu, comme on ne verra plus jamais. + +Le premier compagnon ouvrait des yeux comme des paumes, et maître +Éloi, collègues, commençait à suer. + +-- Ho! dit-il enfin, pardi! en faisant comme ça, je ferrai tout aussi +bien. + +Éloi se met à l'oeuvre: le boutoir à la main, il s'approche du cheval +et, crac, lui coupe le pied. Il l'apporte dans la boutique, le serre +dans l'étau et le ferre à son aise comme avait fait le petit. Puis, +c'est ici le hic! il faut le remettre en place! Il s'avance près du +cheval, crache sur le sabot, l'applique de son mieux au boulet de la +jambe... Hélas! l'onguent ne colle pas: le sang ruisselle et le pied +tombe. + +Alors l'âme hautaine de maître Éloi s'illumina: et, pour se +prosterner aux pieds de l'apprenti, il rentra dans la boutique. Mais +le petit avait disparu et aussi le cheval avec le cavalier. Les +larmes débondèrent des yeux de maître Éloi; il reconnut qu'il avait +un maître au-dessus de lui, pauvre homme! et au-dessus de tout, et il +quitta son tablier et laissa sa boutique et il partit de là pour +aller dans le monde annoncer la parole de notre Seigneur Jésus." + +Ah! il y en eut un, de battement de mains, pour saint Éloi et Jean +Roussière! Baste! voici pourquoi je me suis fait un devoir de +rappeler ce brave Jean dans ce livre de _Mémoires_. C'est lui qui +m'avait chanté, mais sur d'autres paroles que je vais dire tout à +l'heure, l'air populaire sur lequel je mis l'aubade de _Magali_, air +si mélodieux, si agréable et si caressant, que beaucoup ont regretté +de ne plus le retrouver dans la _Mireille_ de Gounod. + +Ce que c'est que l'heur des choses! La seule personne au monde à +laquelle, dans ma vie, j'ai entendu chanter l'air populaire en +question, ç'a été Jean Roussière, qui était apparemment le dernier +qui l'eût retenu; et il fallut qu'il vint, par hasard, me le chanter, +à l'heure où je cherchais la note provençale de ma chanson d'amour, +pour que je l'aie recueilli, juste au moment où il allait, comme tant +d'autres choses, se perdre dans l'oubli. + +Voici donc la chanson, ou plutôt le duo, qui me donna le rythme de +l'air de _Magali_: + + _-- Bonjour, gai rossignol sauvage, + Puisqu'en Provence te voilà! + Tu aurais pu prendre dommage + Dans le combat de Gibraltar: + Mais puisqu'enfin je t'ai ouï, + Ton doux ramage. + Mais puisqu'enfin je t'ai ouï, + M'a réjoui. + + Vous avez bonne souvenance, + Monsieur, pour ne pas m'oublier; + Vous aurez donc ma préférence, + Ici je passerai l'été, + Je répondrai à votre amour + Par mon ramage + Et je vais chanter nuit et jour + Aux alentours. + + _-- Je te donne la jouissance, + L'avantage de mon jardin; + Au jardinier je fais défense + De te donner aucun chagrin, + Tu pourras y cacher ton nid + Dans le feuillage + Et tu te trouveras fourni + Pour tes petits. + + -- Je le connais à votre mine, + Monsieur, vous aimez les oiseaux; + J'inviterai la cardeline. + Pour vous chanter des airs nouveaux + La cardeline a un beau chant, + Quand elle est seule; + Elle a des airs sur le plain-chant + Qui sont charmants. + + Jusque vers le mois de septembre + Nous serons toujours vos voisins. + Vous aurez la joie de m'entendre + Autant le soir que le matin. + Mais lorsqu'il faudra s'envoler + Quelle tristesse! + Tout le bocage aura le deuil + Du rossignol. + + -- Monsieur, nous voici de partance; + Hélas! c'est là notre destin. + Lorsqu'il faut quitter la Provence, + Certes, ce n'est pas sans chagrin. + Il nous faut aller hiverner + Dedans les Indes; + Les hirondelles, elles aussi, + Partent aussi. + + -- Ne passez pas vers l'Amérique. + Car vous pourriez avoir du plomb + Du côté de la Martinique + On tire des coups de canon. + Depuis longtemps est assiégé + Le roi d'Espagne: + De crainte d'y être arrêtés, + Au loin passez_. + +Oeuvre de quelque illettré contemporain de l'Empire et, à coup sûr, +indigène de la rive du Rhône, ces couplets naïfs ont du moins le +mérite d'avoir conservé l'air que _Magali_ a fait connaître. Quant au +thème mis en vogue par l'aubade de _Mireille_, les métamorphoses de +l'amour, nous le prîmes expressément dans un chant populaire qui +commençait comme suit: + + _--Marguerite, ma mie, + Marguerite, mes amours, + Ceci, sont les aubades + Qu'on va jouer pour vous. + -- Nargue de tes aubades + Comme de tes violons: + Je vais dans la mer blanche + Pour me rendre poisson_. + +Enfin, le nom de Magali, abréviation de Marguerite, je l'entendis un +jour que je revenais de Saint-Remy. Une jeune bergère gardait +quelques brebis le long de la Grande Roubine. -- "O Magali! tu ne +viens pas encore?" lui cria un garçonnet qui passait au chemin; et +tant me parut joli ce nom limpide que je chantai sur-le-champ: + + _O Magali, ma tant aimée, + Mets ta tête à la fenêtre. + Écoute un peu cette aubade + De tambourins et de violons: + Le ciel est là-haut plein d'étoiles, + Le vent est tombé... + Mais les étoiles pâliront + En te voyant_. + +C'est quelque temps après que, première brouée de ma claire jeunesse, +j'eus la douleur de perdre mon père. Aux dernières Calendes (1), -- +lui que la fête de Noël emplissait toujours de joie, maintenant +devenu aveugle, nous l'avions vu d'une tristesse qui nous fit mal +augurer. C'est en vain que, sur la table et sur la nappe blanche, +luisaient, comme d'usage, les chandelles sacrées; en vain, je lui +avais offert le verre de vin cuit pour entendre de sa bouche le +sacramentel: "Allégresse!" En tâtonnant, hélas! avec ses grands bras +maigres, il s'était assis sans mot dire. Ma mère eut beau lui +présenter, un après l'autre, les mets de Noël: le plat d'escargots, +le poisson du Martigue, le nougat d'amandes, la galette à l'huile. Le +pauvre vieux, pensif, avait soupé dans le silence. Une ombre +avant-courrière de la mort était sur lui. Ayant totalement perdu la +vue, il dit: + +-- L'an passé, à la Noël, je voyais encore un peu le mignon des +chandelles; mais cette année, rien, rien! Soutenez-moi, ô sainte +Vierge! + +(1) Nom de la Noël, en Provence. + +A l'entrée de septembre de 1855, il s'éteignit dans le Seigneur, et, +lorsqu'il eut reçu les derniers sacrements avec la candeur, la foi, +la bonne foi des âmes simples, et que, toute la famille, nous +pleurions autour du lit: + +-- Mes enfants, nous dit-il, allons! moi je m'en vais... et à Dieu je +rends grâce pour tout ce que je lui dois: ma longue vie et mon +bonheur, qui a été béni. + +Ensuite, il m'appela et me dit: + +-- Frédéric, quel temps fait-il? + +-- Il pleut, mon père, répondis-je. + +-- Eh bien! dit-il, s'il pleut, il fait beau temps pour les +semailles. + +Et il rendit son âme à Dieu. Ah! quel moment! On releva sur sa tête +le drap. Près du lit, ce grand lit où, dans l'alcôve blanche, j'étais +né en pleine lumière, on alluma un cierge pâle. On ferma à demi les +volets de la chambre. On manda aux laboureurs de dételer tout de +suite. La servante, à la cuisine, renversa sur la gueule les +chaudrons de l'étagère. Autour des cendres du foyer, qu'on éteignit, +toute la maisonnée, silencieusement, nous nous assîmes en cercle. Ma +mère au coin de la grande cheminée, et, selon la coutume des veuves +de Provence, elle avait, en signe de deuil, mis sur la tête un fichu +blanc; et toute la journée, les voisins, les voisines, les parents, +les amis vinrent nous apporter le salut de condoléance en disant, +l'un après l'autre: + +-- Que Notre Seigneur vous conserve! + +Et, longuement, pieusement eurent lieu les complaintes en l'honneur +du "pauvre maître". + +Le lendemain, tout Maillane assistait aux funérailles. En priant Dieu +pour lui, les pauvres ajoutaient: + +-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges puissent-ils +l'accompagner au ciel! + +Derrière le cercueil, porté à bras avec des serviettes, et le +couvercle enlevé pour qu'une dernière fois les gens vissent le +défunt, les mains croisées, dans son blanc suaire, -- Jean Roussière +portait le cierge mortuaire qui avait veillé son maître. + +Et moi, pendant que les glas sonnaient dans le lointain, j'allai +verser mes larmes, tout seul, au milieu des champs, car l'arbre de la +maison était tombé. Le Mas du Juge, le Mas de mon enfance, comme s'il +eût perdu son ombre haute, maintenant, à mes yeux était désolé et +vaste. L'ancien de la famille, maître François mon père, avait été le +dernier des patriarches de Provence, conservateur fidèle des +traditions et des coutumes, et le dernier, du moins pour moi, de +cette génération austère, religieuse, humble, disciplinée, qui avait +patiemment traversé les misères et les affres de la Révolution et +fourni à la France les désintéressés de ses grands holocaustes et les +infatigables de ses grandes armées. + +Une semaine après, au retour du _service_, le partage se fit. Les +denrées et les feurres, bêtes de trait, brebis, oiseaux de +basse-cour, tout cela fut loti. Le mobilier, nos chers vieux meubles, +les grands lits à quenouilles, le pétrin à ferrures, le coffre du +blutoir, les armoires cirées, la huche au pain sculptée, la table, le +verrier, que, depuis ma naissance, j'avais vus à demeure autour de +ces murailles; les douzaines d'assiettes, la faïence fleurie, qui +n'avait jamais quitté les étagères du dressoir; les draps de chanvre, +que ma mère de sa main avait filés; l'équipage agricole, les +charrettes, les charrues, les harnais, les outils, ustensiles et +objets divers, de toute sorte et de tout genre: tout cela déplacé, +transporté au dehors dans l'aire de la ferme, il fallut le voir +diviser, en trois parts, à dire d'expert. + +Les domestiques, les serviteurs à l'année ou au mois, l'un après +l'autre, s'en allèrent. Et au Mas paternel, qui n'était pas dans mon +lot, il fallut dire adieu. Une après-midi, avec ma mère, avec le +chien, -- et Jean Roussière, qui sur le camion, charriait notre part, +-- nous vînmes, le coeur gros, habiter désormais la maison de +Maillane qui, en partage, m'était échue. Et maintenant, ami lecteur, +tu peux comprendre la nostalgie de ce vers de _Mireille_: + +_Comme au Mas, comme au temps de mon père, hélas! hélas! + +CHAPITRE XVI + +MIREILLE + +Adolphe Dumas à Maillane. -- Sa soeur Laure. -- Mon premier voyage à +Paris. Lecture de _Mireille_ en manuscrit. -- La lettre de Dumas à la +_Gazette de France_. -- Ma présentation à Lamartine. -- Le +quarantaine "Entretien de littérature". -- Ma mère et l'étoile. + +L'année suivante (1856) lors de la Sainte-Agathe, fête votive de +Maillane, je reçus la visite d'un poète de Paris que le hasard (ou, +plutôt, la bonne étoile des félibres) amena, à son heure, dans la +maison de ma mère. C'était Adolphe Dumas: une belle figure d'homme de +cinquante ans, d'une pâleur ascétique, cheveux longs et +blanchissants, moustache brune avec barbiche, des yeux noirs pleins +de flamme et, pour accompagner une voix retentissante, la main +toujours en l'air dans un geste superbe. D'une taille élevée, mais +boiteux et traînant une jambe percluse, lorsqu'il marchait, on aurait +dit un cyprès de Provence agité par le vent. + +-- C'est donc vous, monsieur Mistral, qui faites des vers provençaux? +me dit-il tout d'abord et d'un ton goguenard, en me tendant la main. + +-- Oui, c'est moi, répondis-je, à vous servir, monsieur! + +-- Certainement, j'espère que vous pourrez me servir. Le ministre, +celui de l'Instruction publique, M. Fortoul, de Digne, m'a donné la +mission de venir ramasser les chants populaires de Provence, comme +_le Mousse de Marseille, la Belle de Margoton, les Noces du +Papillon_, et, si vous en saviez quelqu'un, je suis ici pour les +recueillir. + +Et, en causant à ce propos, je lui chantai ma foi, l'aubade de +_Magali_, toute fraîche arrangée pour le poème de _Mireille_. + +Mon Adolphe Dumas, enlevé,épaté, s'écria: + +-- Mais où donc avez-vous pêché cette perle? + +-- Elle fait partie, lui dis-je, d'un roman provençal (ou, plutôt, +d'un poème provençal en douze chants) que je suis en train d'affiner. + +-- Oh! ces bons Provençaux! Vous voilà bien toujours les mêmes, +obstinés à garder votre langue en haillons, comme les ânes qui +s'entêtent à longer le bord des routes pour y brouter quelque +chardon... C'est en français, mon cher ami, c'est dans la langue de +Paris que nous devons aujourd'hui, si nous voulons être entendus, +chanter notre Provence. Tenez! écoutez ceci: + + _J'ai revu sur son roc, vieille, nue, appauvrie, + La maison des parents, la première patrie, + L'ombre du vieux mûrier, le banc de pierre étroit. + Le nid que l'hirondelle avait au bord du toit, + Et la treille, à présent sur les murs égarée, + Qui regrette son maître et retombe éplorée; + Et, dans l'herbe et l'oubli qui poussent sur le seuil, + J'ai fait pieusement agenouiller l'orgueil, + J'ai rouvert la fenêtre où me vint la lumière, + Et j'ai rempli de chants la couche de ma mère_. + +Mais allons, dites-moi, puisque poème il y a, dites-moi quelque chose +de votre poème provençal. + +Et je lui lus alors un morceau de _Mireille_, je ne me souviens plus +lequel. + +-- Ah! si vous parlez comme cela, met fit Dumas après ma lecture, je +vous tire mon chapeau, et je salue la source d'une poésie neuve, +d'une poésie indigène dont personne ne se doutait. Cela m'apprend, à +moi, qui, depuis trente ans, ai quitté la Provence et qui croyais sa +langue morte, cela m'apprend, cela me prouve qu'en dessous de ce +_patois_ usité chez les farauds, les demi-bourgeois et les demi-dames +existe une seconde langue, celle de Dante et de Pétrarque. Mais +suivez bien leur méthode, qui n'a pas consisté, comme certains le +croient, à employer tels quels, ni à fondre en macédoine les +dialectes de Florence, de Bologne ou de Milan. Eux ont ramassé +l'huile et en ont fait la langue qu'ils rendirent parfaite en la +généralisant. Tout ce qui a précédé les écrivains latins du grand +siècle d'Auguste, à l'exception de Térence, c'est le "Fumier +d'Ennius". Du parler populaire ne prenez que la paille blanche avec +le grain qui peut s'y trouver. Je suis persuadé qu'avec le goût, la +sève de votre juvénile ardeur, vous êtes fait pour réussir. Et je +vois déjà poindre la renaissance d'une langue provignée du latin, et +jolie et sonore comme le meilleur italien. + +L'histoire d'Adolphe Dumas était un vrai conte de fées. Enfant du +peuple, ses parents tenaient une petite auberge entre Orgon et +Cabane, à la Pierre-Plantée. Et Dumas avait une soeur appelée Laure, +belle comme le jour et innocente comme l'eau qui naît: et voici que +sur la route passèrent une fois des comédiens ambulants qui, dans la +petite auberge, donnèrent, à la veillée, une représentation. L'un +d'eux y jouait un rôle de prince. Les oripeaux de son costume qui +scintillait sous les falots lui donnaient sur les tréteaux +l'apparence d'un fils de roi, si bien que la pauvre Laure, naïve, +hélas! comme pas une, se laissa, à ce que racontent les vieillards de +la contrée, enjôler et enlever par ce prince de grand chemin. Elle +partit avec la troupe, débarqua à Marseille, et ayant reconnu bientôt +son erreur folle, et n'osant plus rentrer chez elle, elle prit à tout +hasard la diligence de Paris, où elle arriva un matin par une pluie +battante. Et la voilà sur le pavé, seule et dénuée de tout. Un +monsieur qui passait en landau, et qui vit tout en larmes la jeune +Provençale, fit arrêter sa voiture et lui dit: + +-- Belle enfant, mais qu'avez-vous à tant pleurer? + +Laure naïvement conta son équipée. Le monsieur, qui était riche, ému, +épris soudain, la fit monter dans sa voiture, la conduisit dans un +couvent, lui fit donner une éducation soignée et l'épousa ensuite. +Mais la belle épousée, qui avait le coeur noble, n'oublia pas ses +parents. Elle fit venir à Paris son petit frère Adolphe, lui fit +faire ses études, et voilà comment Dumas Adolphe, déjà poète de +nature et de nature enthousiaste, se trouva un jour mêlé au mouvement +littéraire de 1830. Vers de toute façon, drames, comédies, poèmes, +jaillirent, coup sur coup, de son cerveau bouillonnant: _la Cité des +hommes, la Mort de Faust et de Don Juan, le Camp des Croisés, +Provence, Mademoiselle de la Vallière, l'École des Familles, les +Servitudes volontaires_, etc. Mais vous savez, dans les batailles, +bien qu'on y fasse son devoir, tout le monde n'est pas porté pour la +Légion d'honneur; et malgré sa valeur et des succès relatifs dans le +théâtres de Paris, le poète Dumas, comme notre Tambour d'Arcole, +était resté simple soldat, ce qui lui faisait dire plus tard en +provençal: + +_A quarante ans passés, quand tout le monde pêche -- dans la soupe +des gueux on y trempe son pain, -- Nous devons être heureux d'avoir +-- L'âme en repos, le coeur net et la main lavée. -- Et qu'a-t-il? +dira-t-on. -- Il a la tête haute. -- Que fait-il? Il fait son +devoir_. + +Seulement, s'il n'était pas devenu capitaine, il avait conquis +l'estime de ses plus fiers compagnons d'armes; et Hugo, Lamartine, +Béranger, de Vigny, le grand Dumas, Jules Janin, Mignet, Barbey +d'Aurevilly, étaient de ses amis. + +Adolphe Dumas, avec son tempérament ardent, avec on expérience de +vieux lutteur parisien et tous ses souvenirs d'enfant de la Durance, +arrivait donc à point nommé pour donner au Félibrige le billet de +passage entre Avignon et Paris. + +Mon poème provençal étant terminé enfin, mais non imprimé encore, un +jeune Marseillais qui fréquentait Font-Ségugne, mon ami Ludovic +Segré, me dit, un jour: + +-- Je vais à Paris... Veux-tu venir avec moi? + +J'acceptai l'invitation, et c'est ainsi qu'à l'improviste, et pour la +première fois, je fis le voyage de Paris, où je passai une semaine. +J'avais, bien entendu, porté mon manuscrit, et, quand nous eûmes +quelques jours couru et admiré, de Notre-Dame au Louvre, de la place +Vendôme au grand Arc de Triomphe, nous vînmes, comme de juste, saluer +le bon Dumas. + +-- Eh bien! cette _Mireille_, me fit-il, est-elle achevée? + +-- Elle est achevée, lui dis-je, et la voici... en manuscrit. + +-- Voyons donc; puisque nous y sommes, vous allez m'en lire un chant. + +Et quand j'eus lu le premier chant: + +-- Continuez, me dit Dumas. + +Et je lus le second, puis le troisième, puis le quatrième. + +-- C'est assez pour aujourd'hui, me dit l'excellent homme. Venez +demain à la même heure, nous continuerons la lecture; mais je puis, +dès maintenant, vous assurer que, si votre oeuvre s'en va toujours +avec ce souffle, vous pourriez gagner une palme plus blle que vous ne +pensez. + +Je retournai, le lendemain, en lire encore quatre chants, et le +surlendemain, nous achevâmes le poème. + +Le même jour (26 août 1856), Adolphe Dumas adressa au directeur de la +_Gazette de France_ la lettre que voici: + +"_La Gazette du Midi_ a déjà fait connaître à la _Gazette de France- +l'arrivée du jeune Mistral, le grand poète de la Provence. Qu'est-ce +que Mistral? On n'en sait rien. On me le demande et je crains de +répondre des paroles qu'on ne croira pas, tant elles sont +inattendues, dans ce moment de poésie d'imitation qui fait croire à +la mort de la poésie et des poètes. + +"L'Académie française viendra dans dix ans consacrer une gloire de +plus, quand tout le monde l'aura faite. L'horloge de l'Institut a +souvent de ces retards d'une heure avec les siècles; mais je veux +être le premier qui aura découvert ce qu'on peut appeler, +aujourd'hui, le Virgile de la Provence, le pâtre de Mantoue arrivant +à Rome avec des chants dignes de Gallus et des Scipion... + +"On a souvent demandé, pour notre beau pays du Midi, deux fois +romain, romain latin et romain catholique, le poème de sa langue +éternelle, de ses croyances saintes et de ses moeurs pures. J'ai le +poème dans les mains, il a douze chants. Il est signé Frédéric +Mistral, du village de Maillane, et je le contresigne de ma parole +d'honneur, que je n'ai jamais engagée à faux, et de ma +responsabilité, qui n'a que l'ambition d'être juste." + +Cette lettre ébouriffante fut accueillie par des lazzi: "Allons, +disaient certains journaux, le mistral s'est incarné, paraît-il, dans +un poème. Nous verrons si ce sera autre chose que du vent." + +Mais Dumas, lui, content de l'effet de sa bombe, me dit en me serrant +la main: + +-- Maintenant, cher ami, retournez à Avignon pour imprimer votre +_Mireille_. Nous avons, en plein Paris, lancé le but au caniveau, et +laissons courir la critique: il faudra bien qu'elle y ajoute les +boules de son jeu, toutes, l'une après l'autre. + +Avant mon départ, mon dévoué compatriote voulut bien me présenter à +Lamartine, son ami, et voici comment le grand homme raconta cette +visite dans son _Cours familiers de Littérature_ (quarantième +entretien, 1859): + +"Au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un beau et +modeste jeune homme, vêtu avec un sobre élégance, comme l'amant de +Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse +chevelure dans les rues d'Avignon. C'était Frédéric Mistral, le jeune +poète villageois, destiné à devenir, comme Burns le laboureur +écossais, l'Homère de la Provence. + +"Sa physionomie simple, modeste et douce, n'avait rien de cette +tension orgueilleuse des traits ou de cette évaporation des yeux qui +caractérise trop souvent ces hommes de vanité plus que de génie, +qu'on appelle les poètes populaires. Il avait la bienséance de la +vérité; il plaisait, il intéressait, il émouvait; on sentait, dans sa +mâle beauté, le fils d'une de ces belles Arlésiennes, statues +vivantes de la Grèce, qui palpitent dans notre Midi. + +"Mistral s'assit sans façon à ma table d'acajou de Paris, selon les +lois de l'hospitalité antique, comme je me serais assis à la table de +noyer de sa mère, dans son Mas de Maillane. Le dîner fut sobre, +l'entretien à coeur ouvert, la soirée courte et causeuse, à la +fraîcheur du soir et au gazouillement des merles, dans mon petit +jardin grand comme le mouchoir de Mireille. + +"Le jeune homme nous récita quelques vers dans ce doux et nerveux +idiome provençal, qui rappelle tantôt l'accent latin, tantôt la grâce +attique, tantôt l'âpreté toscane. Mon habitude des patois latins, +parlés uniquement par moi jusqu'à l'âge de douze ans dans les +montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome intelligible. +C'étaient quelques vers lyriques; ils me plurent mais sans m'enivrer. +Le génie du jeune homme n'était pas là, le cadre était trop étroit +pour son âme; il lui fallait, comme à Jasmin, cet autre chanteur sans +langue, son épopée pour se répandre. Il retournait dans son village +pour y recueillir, auprès de sa mère et à côté de ses troupeaux, ses +dernières inspirations. Il me promit de m'envoyer un des premiers +exemplaires de son poème; il sortit." + +Avant de repartir, j'allai saluer Lamartine, qui habitait au +rez-de-chaussée du numéro 41 de la rue Ville-L'Évêque. C'était dans +la soirée. Écrasé par ses dettes et assez délaissé, le grand homme +somnolait dans un fauteuil en fumant un cigare, pendant que quelques +visiteurs causaient à voix basse, autour de lui. + +Tout à coup, un domestique vint annoncer qu'un Espagnol, un harpiste +appelé Herrera, demandait à jouer un air de son pays devant M. de +Lamartine. + +-- Qu'il entre, dit le poète. + +Le harpiste joua son aire, et Lamartine, à demi-voix, demanda à sa +nièce, Mme de Cessia, s'il y avait quelque argent dans les tiroirs de +son bureau. + +-- Il reste deux louis, répondit celle-ci. + +-- Donnez-les à Herrera, fit le bon Lamartine. + +Je revins donc en Provence pour l'impression de mon poème, et la +chose s'étant faite à l'imprimerie Seguin, à Avignon, j'adressai le +premier exemplaire à Lamartine, qui écrivit à Reboul la lettre +suivante: + +"Jai lu _Mirèio..._ Rien n'avait encore paru de cette sève nationale, +féconde, inimitable du Midi. Il y a une vertu dans le soleil. J'ai +tellement été frappé à l'esprit et au coeur que j'écris un +_Entretien_ sur ce poème. Dites-le à M. Mistral. Oui, depuis les +Homérides de l'Archipel, un tel jet de poésie primitive n'avait pas +coulé. J'ai crié, comme vous: c'est Homère." + +Adolphe Dumas m'écrivait, de son côté: + +(mars 1859). + +"Encore une lettre de joie pour vous, mon cher ami. J'ai été, hier au +soir, chez Lamartine. En me voyant entrer, il m'a reçu avec des +exclamations et il m'en a dit autant que ma lettre à la _Gazette de +France_. Il a lu et compris, dit-il, votre poème d'un bout à l'autre. +Il l'a lu et relu trois fois, il ne le quitte plus et ne lit pas +autre chose. Sa nièce, cette belle personne que vous avez vue, a +ajouté qu'elle n'avait pas pu le lui dérober un instant pour le lire, +et il va faire un _Entretien_ tout entier sur vous et _Mirèio_. Il +m'a demandé des notes biographiques sur vous et sur Maillane. Je les +lui envoie ce matin. Vous avez été l'objet de la conversation +générale toute la soirée et votre poème a été détaillé par Lamartine +et par moi depuis le premier mot jusqu'au dernier. Si son _Entretien_ +parle ainsi de vous, votre gloire est faite dans le monde entier. Il +dit que vous êtes "un Grec des Cyclades". Il a écrit à Reboul: "C'est +un Homère!" Il me charge de vous écrire _tout ce que je veux_ et il +ajoute que je ne puis trop vous en dire, tant il est ravi. Soyez donc +bien heureux, vous et votre chère mère, dont j'ai gardé un si bon +souvenir." + +Je tiens à consigner ici un fait très singulier d'intuition +maternelle. J'avais donné à ma mère une exemplaire de _Mirèio_, mais +sans lui avoir parlé du jugement de Lamartine, que je ne connaissais +pas encore. A la fin de la journée, quand je crus qu'elle avait pris +connaissance de l'oeuvre, je lui demandai ce qu'elle en pensait et +elle me répondit, profondément émue: + +-- Il m'est arrivé, en ouvrant ton livre, une chose bien étrange: un +éclat de lumière, pareil à une étoile, m'a éblouie sur le coup, et +j'ai dû renvoyer la lecture à plus tard! + +Qu'on en pense ce qu'on voudra; j'ai toujours cru que cette vision de +la bonne et sainte femme était un signe très réel de l'influx de +sainte Estelle, autrement dit de l'étoile qui avait présidé à la +fondation du Félibrige. + +Le quarantième Entretien du _Cours Familier de Littérature_ parut un +mois après (1859), sous le titre "Apparition d'un poème épique en +Provence". Lamartine y consacrait quatre-vingt pages au poème de +_Mireille_ et cette glorification était le couronnement des articles +sans nombre qui avaient accueilli notre épopée rustique dans la +presse de Provence, du Midi et de Paris. Je témoignai ma +reconnaissance dans ce quatrain provençal que j'inscrivis en tête de +la seconde édition: + +A LAMARTINE + +_Je te consacre Mireille; c'est mon coeur et mon âme, +C'est la fleur de mes années, +C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles +T'offre un paysan_. + +8 septembre 1859 + +Et voici l'élégie que je publiai à la mort du grand homme (1): + +SUR LA MORT DE LAMARTINE + +_Quand l'heure du déclin est venue pour l'astre -- sur les collines +envahies par le soir, les pâtres -- élargissent leurs moutons, leurs +brebis et leurs chiens; -- et dans les bas-fonds des marais, -- tout +ce qui grouille râle en braiment unanime: +-- Ce soleil était assommant!" + +Des paroles de Dieu magnanime épancheur, -- ainsi, ô Lamartine, ô mon +maître, ô mon père, -- en cantiques, en actions, en larmes +consolantes, -- quand vous eûtes à notre monde -- épanché sa satiété +d'amour et de lumière, -- et que le monde fut las, + +Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, -- chacun vous +décocha la pierre de sa fronde, -- car votre splendeur nous faisait +mal aux yeux, -- car une étoile qui s'éteint, -- car un dieu crucifié +plaît à la foule, -- et les crapauds aiment la nuit... + +Et l'on vit en ce moment des choses prodigieuses! Lui, cette grande +source de pure poésie -- qui avait rajeuni l'âme de l'univers, -- les +jeunes poètes rirent -- de sa mélancolie de prophète et dirent -- +qu'il ne savait pas l'art des vers. + +Du Très-Haut Adonaï lui sublime grand prêtre, -- qui dans ses hymnes +saints éleva nos croyances -- sur les cordes d'or de la harpe de +Sion, -- en attestant les Écritures -- les dévots pharisiens crièrent +sur les toits -- qu'il n'avait point de religion. + +Lui, le grand coeur ému, qui, sur la catastrophe -- de nos anciens +rois, avait versé ses strophes, -- et en marbre pompeux leur avait +fait un mausolée, -- les ébahis du Royalisme -- trouvèrent qu'il +était un révolutionnaire, -- et tous s'éloignèrent vite. + +Lui, le grand orateur, la voix apostolique, -- qui avait fulguré le +mot de République -- sur le front, dans le ciel des peuples +tressaillants, -- par une étrange frénésie, -- sous les chiens +enragés de la Démocratie -- le mordirent en grommelant. + +Lui, le grand citoyen, qui dans le cratère embrasé -- avait jeté ses +biens, et son corps et son âme, -- pour sauver du volcan la patrie en +combustion, -- lorsque, pauvre, il demanda son pain, -- les bourgeois +et les gros l'appelèrent mangeur -- et s'enfermèrent dans leur bourg. + +Alors, se voyant seul dans sa calamité, -- dolent, avec sa croix il +gravit son Calvaire... -- Et quelques bonnes âmes, vers la tombée du +jour, -- entendirent un long gémissement, -- et puis, dans les +espaces, ce cri suprême_: Eli, lamma sabacthani! + +_Mais nul ne s'aventura vers la cime déserte. -- Avec les yeux fermés +et les deux mains ouvertes, -- dans un silence grave il s'enveloppa +donc; -- et, calme comme sont les montagnes, au milieu de sa gloire +et de son infortune, -- sans dire mot il expira_. + +_21 mars 1869_ + +Me voilà arrivé au terme de _l'élucidari_ (comme auraient dit les +troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de ma +jeunesse. Désormais, mon histoire, qui est celle de mes oeuvres, +appartient, comme tant d'autres, à la publicité. + +Je terminerai ces _Mémoires_ par quelques épisodes des l'existence +franche et libre que s'étaient faite, en Avignon, les musagètes ou +coryphées de notre Renaissance, pour montrer comme, au bord du Rhône, +on pratiquait le Gai-Savoir. + +CHAPITRE XVII + +AUTOUR DU MONT VENTOUX + +Courses félibréennes avec Aubanel et Grivolas. -- L'ascension et la +descente. -- Les gendarmes nous arrêtent. -- La fête de Montbrun. -- +Le devineur de sources. -- Le curé de Monieux. -- La Nesque et les +Bessons. -- Le maire de Méthamis. -- Le charron de Vénasque. + +Avec Théodore Aubanel, qui était toujours dispos, pour organiser les +courses, et notre camarade le peintre avignonnais Pierre Grivolas, +qui était de toutes nos fêtes, voici comment nous fîmes, un beau jour +de septembre, l'ascension du mont Ventoux. + +Partis, vers minuit, du village de Bédoin, au pied de la montagne, +nous atteignîmes le sommet une demi-heure environ avant le lever du +soleil. Je ne vous dirai rien de l'escalade, que nous fîmes à l'aise, +sur le bât de mulets que conduisaient des guides, à travers les +rochers, escarpements et mamelons de la Combe-Fillole. + +Nous vîmes le soleil surgir, tel qu'un superbe roi de gloire, d'entre +les cimes éblouissantes des Alpes couvertes de neige, et l'ombre du +Ventoux élargir, prolonger, là-bas dans l'étendue du Comtat +Venaissin, par là-bas sur le Rhône et jusqu'au Languedoc, la +triangulation de son immense cône. + +En même temps, de grosses nues blanchâtres et fuyantes roulaient +au-dessous de nous, embrumant les vallées; et, si beau que fût le +temps, il ne faisait pas chaud. + +Vers les neuf heures, -- mais, cette fois, à pied, avec les bâtons +ferrés et le havresac au dos, -- après un léger déjeuner, nous primes +la descente. Seulement, nous dévalâmes par le côté opposé, +c'est-à-dire par les Ubacs, ainsi qu'on nomme le versant nord de +toutes nos montagnes et du Ventoux en particulier. + +Or, tellement est âpre et tellement est raide ce revers du mont +Ventoux, que le père Laval raconte ce qui suit: + +Les montagnards qui, de son temps (au dix-huitième siècle), le 14 +septembre, montaient en pèlerinage à la chapelle qui est en haut, +redescendaient par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser, assis à +croupetons sur une double planche de trois empans carrés, qu'ils +enrayaient soudain en plantant leur bâton devant, lorsqu'elle allait +trop vite ou qu'elle frôlait un précipice. + +Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une demi-heure; et il faut +songer que le mont Ventoux a dix-neuf cent soixante mètres d'altitude +sur la mer! + +Désireux, nous aussi, de raccourcir notre descente, mais ignorant les +chemins, nous allâmes nous fourvoyer dans une ravine ardue, la +Loubatière du Ventoux, si encombrée de rocailles et si périlleuse +aussi que, pour arriver en bas, nous mîmes le jour entier. + +Le ravin de la Loubatière, comme son nom le dit, n'est fréquenté que +par les loups, et il se rue subitement, du sommet au pied du mont, +entre des berges si scabreuses qu'il est presque impossible, une fois +qu'on y est rentré, d'en sortir pour changer de route. + +Nous y voilà, arrive qui plante! Dans les rocs détachés et dans les +éboulis, à travers les troncs d'arbres, pins, hêtres et mélèzes, +arrachés, entraînés par la fureur des orages et qui, à tous les pas, +entravaient notre marche, nous descendions, nous dévalions, quand, +tout à coup, le lit du torrent, coupé à pic devant nos pas, montre à +nos yeux, béant, un précipice de cent toises peut-être en contrebas. + +Comment faire? Remonter? C'était fort difficile, d'autant plus que, +sur nos têtes, nous voyions s'avancer de gros nuages noirs qui, s'ils +eussent crevé, nous auraient submergés sous l'irruption des eaux... +Il fallait donc, de façon ou d'autre, descendre par la gorge, cette +épouvantable gorge où nous étions perdus. Et alors, dans l'abîme, +nous jetâmes là-bas nos cabans et nos sacs et, ma foi, recommandant à +Dieu notre vie, en rampant, en nous traînant, mais surtout par +glissades, nous nous laissâmes couler sur la paroi presque verticale +où, seules, quelques racines de buis ou de lavande nous empêchèrent +de dégringoler, la tête la première. + +Rendus au fond du précipice, nous croyions être hors de danger, et, +remettant nos hardes, nous avions, guillerets, recommencé de +descendre dans le ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore plus +forte et plus rapide, vint nous arrêter de nouveau, et, au péril de +nos vies, il fallut de nouveau glisser en se cramponnant, et puis une +troisième fois après les autres ci-dessus. + +Au crépuscule, enfin nous atteignîmes Saint-Léger, pauvre petit +village qui est au pied du Ventoux, habité par des charbonniers, tout +jonché de lavande en guise de litière. Nous ne pûmes trouver à nous y +héberger. + +Malgré la nuit, haletants, harassés, il nous fallut encore marcher +une couple d'heures jusqu'au village de Brantes, perché sur les +rochers, en face du Ventoux, où nous fûmes fort heureux de pouvoir +nous faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, au grenier +à foin. + +Le plus joli, -- car il paraît qu'on n'avait pas très bonne mine, - +fut que notre hôtelier, de peur qu'on n'emportât ses draps, nous +avait enfermés sous clé... Aussi, le lendemain, ayant appris que +c'était fête au village de Montbrun, et à peu près remis des suées de +la veille, nous partîmes joyeux du pays qui _branle sans vent_ (comme +l'appellent ses voisins) et nous fîmes le tour des Ubacs du Ventoux +par Savoillants et Reillanette. + +Mais, pendant que, sur le bord de la rivière gazouilleuse qui a nom +le Toulourenc, nous admirions la hauteur des escarpes effrayantes, +des roches sourcilleuses qui touchaient les nuées, deux gendarmes, +qui venaient sur la route après nous, et auxquels l'hôtelier de +Brantes avait donné peut-être notre signalement, nous accostent: + +-- Vos papiers? + +Nous avions échappé aux loups, aux orages, aux précipices; ais, +croyez-m'en, qui que vous soyez, si vous êtes jamais forcé de vous +garer devant les happe-chair, évitez toujours les routes. + +-- Vos papiers? D'où venez-vous? Où allez-vous, voyons? + +Moi, je sortis de ma poche un gribouillage provençal et, pendant +qu'un des archers, pour pouvoir déchiffrer ce que ça voulait dire, se +désorbitait les yeux en tordant sa moustache: + +-- Nous sommes, disait Aubanel, des félibres, qui venons faire le +tour du Ventoux. + +-- Et des artistes, ajoutait Grivolas, qui étudions la beauté du +paysage... + +-- Ah! oui, c'est bon! nous faire accroire qu'on est venu dans le +Ventoux pour étudier ses agréments! répliqua le gendarme qui +essayait, mais vainement, de lire mon provençal; vous irez, mes +farceurs, dire cela demain à M. le procureur impérial à Nyons... Et +suivez-nous pour le quart d'heure. + +Nous rappelant le mot du général Philopémen: "qu'il faut porter la +peine de sa mauvaise mine", et, en effet, reconnaissant qu'avec nos +grands chapeaux de feutre aux bords retroussés arrogamment, nos +bâtons ferrés et nos havresacs, nous étions faits comme des brigands, +-- et comme d'autre part, cela nous amusait, nous suivîmes les +chasse-coquins. + +Chemin faisant, un bon fermier, portant la veste sur l'épaule, nous +atteignit et nous dit: + +-- Que Dieu vous donne le bonjour! Ces messieurs vont, sans doute, à +la fête de Montbrun? + +-- Ah! oui, une jolie fête! lui répondîmes-nous. Nous descendions du +Ventoux, de la cime du mont Ventoux, pour voir s'il est réel que le +soleil, en se levant, y fait trois sauts, comme on affirme, et voilà +que les gendarmes, parce que nous avions oublié nos papiers, nous ont +pris pour des voleurs et nous emmènent à Nyons... + +-- Par exemple! Mais ne voyez-vous pas, à leur façon de s'exprimer, +dit aux gendarmes le brave homme, que ces messieurs ne sont pas de +loin? qu'ils parlent provençal? qu'ils sentent leur bonne maison? Eh +bien! je n'hésite pas, moi, à répondre pour eux et je les invite +même, quand nous serons à Montbrun, à venir boire un coup à la +maison, et vous aussi, messieurs du gouvernement, si vous voulez, +pourtant, me faire cet honneur! + +-- En ce cas-là, nous dit la maréchaussée dauphinoise, après avoir +délibéré, messieurs, vous pouvez aller. Et, mais, voyons, est-ce +positif, ce que vous disiez tout à l'heure, que le soleil, là-haut, +vu du sommet du Ventoux, fait trois sauts en se levant? + +-- Ça, répliquâmes-nous, il faut le voir pour le croire... Mais +autrement, c'est vrai comme vous êtes de braves gens. + +Et, les laissant sur ce goût (nous venions d'entrer à Montbrun), avec +l'honnête paysan qui avait répondu pour nous, nous fûmes tout droit à +l'auberge nous restaurer quelque peu. + +Rien qui fasse plaisir, lorsqu'on cour le pays et qu'on est fatigué, +comme une auberge indigène, où l'on arrive un jour de fête patronale. +Or, songez qu'à Montbrun, dès notre entrée au cabaret, nos yeux +virent par terre un monceau de poulardes, de poulets, de dindons, de +lapins, de levrauts et de perdrix, vous dis-je, qui n'annonçaient pas +misère! Qui plumait d'ici, qui saignait de là. Une paire de longues +broches, toutes chargées de lardoires et de gibier odorant, +tournaient et dégouttaient sur le carré des lèchefrites, +doucettement, devant le feu. L'hôtelier, l'hôtelière, en mouvement, +posaient sur chaque table les bouteilles, les couteaux, les +fourchettes qu'il fallait. Et tout cela pour les premiers qui +demanderaient à dîner, c'est-à-dire pour nous autres. Oh! coquin de +bon sort! Une bénédiction. Et, chose pardessus qui ne coûtait pas +davantage, les filles de l'hôtesse avaient si gentille accortise que +nous restâmes là tant que dura la fête, rien que pour l'agrément +d'être servis par elles. + +A _Montbrun_, disait-on autrefois en Dauphiné, _arrivé à deux heures, +à trois on est pendu_. Cela montre qu'un proverbe n'est pas toujours +véridique, mais ça devait se rapporter (je le crois) au renom du +terrible Montbrun, le capitaine huguenot qui fut seigneur de ce +village. C'est lui, Charles du Puy, dit "le brave Montbrun", qui fit +face au roi de France, alléguant pour raison que "les armes et le jeu +rendaient les hommes égaux". C'est le même qui, au siège de Mornas, +place catholique, lorsqu'il eut pris le château, en précipita la +garnison sur la pointe, là-bas, des hallebardes de sa troupe (1562). +D'où les gens de Mornas ont gardé jusqu'à nos jours le sobriquet de +_saute-remparts_, et voici ce qu'on raconte: + +Un de ces malheureux, dont le tour était venu de faire le plongeon, +reculait pour prendre élan, mais arrivé au bord de l'affreux +casse-cou, il s'arrêtait épouvanté. Il revenait prendre sa course, et +chose facile à comprendre, il lâchait pied de nouveau. + +-- O poltron, lui cria le farouche Montbrun, en deux fois que tu pris +escousse, tu ne peux pas faire le saut? + +-- Monseigneur, répliqua le pauvre catholique, s'il vous plaît +d'essayer, je vous le donne en trois. + +Et pour la repartie, Montbrun, à ce qu'on dit, lui accorda sa grâce. + +Nous allâmes visiter le château du baron - que François II fit +démolir. -- Il y reste quelques fresques, attribuées à André del +Sarto. Sur la terrasse, on nous montra l'endroit d'où parfois, pour +s'amuser, le seigneur huguenot abattait d'un coup d'arquebuse les +moines qui, là-bas, lisaient leur bréviaire, dans le jardin d'un +couvent qu'il y avait en dessous. + +Enfin, derrière le Ventoux, le long du Toulourenc, rivière qui sépare +le Dauphiné de la Provence, ayant repris notre tournée, nous vîmes en +passant au pied du Ventouret et en longeant le Gourg des Oules +déboucher dans une vallée, la riante vallée de Sault. + +-- Faisons la méridienne? dîmes-nous.. Et tous trois, à l'orée d'une +prairie limitrophe avec la route, nous nous couchâmes pour dormir et +laisser passer la chaleur. + +-- Adieu, Ventoux! s'écria Aubanel, tu nous fis, ô gueusard, assez +suer et essouffler! + +Grivolas regardait les ombres et les clairs que remuaient entre eux +les noyers et les chênes, et moi, épiant l'heure qu'il était au +soleil, je tétais à la gourde une gorgée d'eau-de-vie. + +A ce moment, dans le grand hâle, nous vîmes sur la route blanche +s'acheminer avec sa blouse, ses gros souliers à clous, son chapeau à +larges bords, un vieillard qui tenait une houssine à la main. Quelque +chose d'imposant et de particulier dans sa figure ouverte, rôtie par +le soleil, attira, comme il passait, notre attention vers lui et nous +lui dîmes bonjour. + +-- Bonjour, toute la compagnie, nous fit-il d'une voix douce, vous +faites un peu halte? + +-- Eh oui! brave homme; à vous d'en faire autant, si vous voulez. + +-- Eh bien! je ne dis pas non... Je viens de la ville de Sault, où +j'avais quelques affaires et je commençais d'être las. Ce n'est plus, +mes amis, comme quand j'avais votre âge! Berthe filait alors, et +maintenant Marthe dévide. + +Et il s'assit en causant à côté de nous sur l'herbe. + +-- Je suis bien curieux peut-être, poursuivit-il, mais par hasard ne +seriez-vous pas herboristes? + +Ah! parbleu, si nous connaissions la vertu des simples que nos pieds +foulent, nous n'aurions jamais besoin d'apothicaires ni de médecins. + +-- Non, répondîmes-nous, nous venons du mont Ventoux. + +-- _Sage qui n'y retourne pas, mais fou celui qui y retourne!_ dit le +vieillard sentencieusement... "Allons, je vois, je vois, vous êtes +peut-être bien des triacleurs de Venise. + +-- Triacleurs? Qu'est-ce que c'est? + +--Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'un remède souverain est ce qu'on +nomme la _thériaque_, qui se fait à ce qu'on dit, avec de la graisse +de vipère... Et, ici, dans nos montagnes, au Ventoux, au Ventouret, +et, dans cette vallée même, les vipères ne manquent pas. Si c'est +elles que vous cherchiez... + +-- Ah! les cherche qui voudra! nous écriâmes-nous. + +-- Veuillez m'excuser, reprit le bonhomme, si je vous ai offensés, +mais il n'est pas de sot métier: + + _Comme dit le renard + Chacun joue de son art_. + +Le bon Dieu, que je salue, a répandu sa lumière, voyez-vous un peu à +tous. Pris à part, l'homme ne sait rien; entre tous, nous savons +tout... Et, sans aller plus loin, moi, je suis devineur d'eau. + +-- Ah! tonnerre de nom de nom! + +-- Oui, tel que vous me voyez, par la vertu de la baguette que je +tiens entre mes mains, je déniche les veines d'eau. + +-- Par exemple, et à notre tour, s'il n'y a pas d'indiscrétion, +comment faites-vous donc pour découvrir les sources qu'il y a dans la +terre? + +-- Comment je fais? De vous le dire, répondit l'hydroscope, ce serait +malaisé peut-être... C'est affaire de bonne foi. Il m'arrive, tenez, +quand le soleil est ardent, de voir fumer les eaux, de les voir +s'évaporer, à sept lieues de distance... je les vois, oui, je les +vois (mon Dieu! je vous rends grâces!) aspirées, colorées par +l'ardeur du soleil. Ensuite la baguette, qui tourne d'elle-même et se +tord entre mes doigts, achève le restant... Mais il faut, comme je +vous le dis, sentir cela pour le comprendre: c'est à la bonne foi. +Vous pouvez d’ailleurs parler de moi à Sault, à Villes, à Verdolier, +dans tous les villages qui avoisinent: je suis d’Aurel (que vous +voyez là), mon nom est Fortuné Aubert. On vous montrera partout les +sources que j’ai mises en vue. + +Nous lui dîmes en plaisantant: + +-- Compère Fortuné, si vous pouviez, avec la baguette, trouver un +jour la Chèvre d’Or? + +-- Et pourquoi non? Si Dieu voulait, je n’aurais pas plus de peine à +cela, voyez-vous, que d’être assis sur ce talus... Mais Celui de +là-haut a plus de sens que nous tous. Une +fontaine d’eau, quand on a soif, ne vaut-elle pas mieux qu’une +fontaine d’or? Et ce pré! Ne croyez-vous pas que la moindre rosée +fasse plus de bien à son herbe, -- que si la traversait le carrosse +d’un roi, chargé d’or et d’argent? Rendre service, quand on peut, à +notre frère prochain, comme il nous est recommandé, mes amis, voilà, +voilà où le bon Dieu vient en aide! Et pour preuve, permettez que je +vous conte encore ceci: + +"L’an passé, la servante de notre curé d’Aurel (qui vous le +certifierait) me fit appeler à la cure. + +"-- Maître Fortuné, me dit-elle, vous me voyez en grand souci. M. le +curé, ce matin, est allé à Carpentras, où l’on juge aux assises un +jeune parent à lui, inculpé comme incendiaire. Il devait, me l’ayant +promis, retourner de bonne heure, et la nuit déjà descend, et je ne +vois venir personne: je ne sais que m’imaginer. Si au moyen de votre +science vous pouviez me rendre instruite de ce qui là-bas se passe, +ah! que vous me feriez plaisir! + +"-- Nous essayerons, répondis-je... Donnez-moi quelques oublies, ce +avec quoi les hosties se font. + +Et alors, sur la table, je plaçai les oublies, en représentation de +Celui qu’on ne voit pas, l’Amour suprême, le bon Dieu. + +"A côté des oublies, je mis un verre de vin pur, pour représenter la +Justice. + +"Devant l’Amour et la Justice, je mis un verre d’eau -- qui +représentait l’inculpé. Et derrière l’inculpé je posai un gobelet de +vin troublé avec de l’eau: ça représentait +l’avocat. + +"Je saisis la baguette et, à la bonne foi, humblement, je demande à +Dieu, l’Amour suprême, si l’accusé était condamné. + +"La baguette, mes amis, ne branla pas plus que ces pierres. + +"Bon! je demandai alors si on l’avait acquitté. La baguette entre mes +doigts tourna joyeuse, comme en danse. + +"-- Mademoiselle, dis-je pour lors à la servante, vous pouvez dormir +tranquille: l'inculpé est acquitté. + +"-- Puisque nous y voilà, me fit la demoiselle, Fortuné informez-vous +un peu sur les témoins. + +"Je reprends en main la baguette et je demande au vin pur ou, pour +mieux dire, à la Justice, si les témoins retournaient et s’ils +étaient en chemin. + +"La verge demeura muette. + +"Humblement, je demande s’ils étaient poursuivis. ..Il me fut répondu +qu’ils étaient poursuivis très sérieusement... Eh bien! n’est-il pas +vrai que le lendemain, messieurs, le curé d’Aurel vint nous confirmer +tout ce que nous avions vu la veille avec la verge! On avait à +Carpentras acquitté l’inculpé et retenu les témoins. + +"-- Mais, allons, vous devez dire que je suis un franc bavard. A Dieu +soyez, dit le vieillard en se relevant du talus, et prenez garde, là +au frais, prenez garde de vous morfondre. + +Le devineur, avec sa baguette, gagna du côté des collines, vers ces +quartiers d’Aurel, de Saint-Trinit, chantés plus tard par Félix Gras +dans son grand et frais poème qui a nom _Les charbonniers_, et nous +allâmes, nous autres, par un raidillon de chemin, prendre notre logis +à Sault, la ville des _Étrangleurs de truie_. + +Après avoir salué, dans le château fort en ruine, le blason et la +gloire de ses anciens seigneurs, les grands barons d’Agoult (qui est +Wolf en allemand et qui signifie loup) et le nom historique de cette +comtesse de Sault qui, au temps (de la Ligue, maîtrisait la Provence, +nous descendîmes sur Monieux, dont le curé figure dans le gai +répertoire des contes populaires. + +Ce curé avait une vache... Et voici qu’un pauvre homme, qui avait un +tas d’enfants, vola et tua la vache, la fit manger à ses marmots et, +après la bombance, en manière de grâces, leur fit dire la petite +prière que voici: + + _Nous rendons grâces, mon Dieu, + Au bon curé de Monieux: + Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!_ + +Mais les enfants répètent tout. Le curé en eut vent, et ayant +questionné un des petits mangeurs, il lui dit: + +-- Est-ce vrai, mignon, que votre père vous a appris pour vos grâces +une prière si jolie? Comment est-elle? voyons un peu... + +Et le petit répéta: + + _Nous rendons grâces, mon Dieu, + Au bon curé de Monieux: + Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!_ + +-- Oh ! la galante prière! fit le prêtre au petit. Eh bien ! sais-tu, +mignon, ce qu’il faut faire? Demain, jour de dimanche, tu viendras me +trouver à la première messe; tu monteras en chaire avec moi, n’est-ce +pas, mignon? et devant tous, pour que tout le monde l’apprenne, tu +diras la prière que ton père vous fait dire. + +-- Il suffit, monsieur le curé. + +Et l’enfant, tout de suite, va conter à son père le propos du curé; +et le père, un fin matois, dit alors à l’enfant: + +-- Ah! oui, venir parler de vache en pleine chaire! Mais tu les +ferais rire tous... Je vais t’en apprendre une autre, mon fils, +d’action de grâces, qui est bien plus belle encore: + + _Je rends grâce au bon Dieu! + Les hommes de Monieux + Ont tous porté du bois de leur curé joyeux: + Mais lui tout seul, mon père + Ne s’est pas laissé faire_. + +"T’en souviendras-tu demain? + +-- Je m’en souviendrai, père. + +Le curé, le lendemain, au prône de la messe, monte donc à la chaire, +accompagné du petit, et commence: + +-- Mes frères, vous l’avez tous appris, on nous a volé notre vache... +Je ne veux pas vous en parler; seulement la vérité est toujours bonne +à connaître, et toujours la vérité sort de la bouche innocente... +Allons, mignon, dis ce que tu sais. + +Et le petit alors: + + _Je rends grâce au bon Dieu! + Les hommes de Monieux + Ont tous porté du bois de leur curé joyeux_: + _Mais lui tout seul, mon père + Ne s’est pas laissé faire_. + +Je vous laisse à penser le rire... + +Nous prîmes à Monieux la combe de la Nesque, petit cours d’eau +sauvage, qui bondit, comme dit Gras, + + _Entre deux falaises à pic, couvertes de halliers, + Où les bergers pendent l'appât + Pour attraper les merles_. + +et nous marchâmes là dans les rochers, à tout hasard, pour gagner, si +nous pouvions, le même jour, Vénasque. Mais qui compte sans l’hôte, +dit-on, compte deux fois: le soleil se couchait que nous errions +encore parmi les précipices, au pied d’un haut escarpement qu’on +nomme le Rocher du Cire, où plus tard nous plaçâmes l’épisode de +_Calendal_ lorsqu’il dénicha les ruches d’abeilles, + + _La Nesque, par-dessous, affreuse, + Ouvrait sa ténébreuse gorge_ + +et, la nuit nous couvrant peu à peu de son ombre, voici qu’à un +endroit appelé le Pas de l’Ascle, un véritable labyrinthe, nous n’y, +voyions plus devant nous, en danger, à tout pas, de glisser et +tomber, la tête la première, par là-bas je ne sais ou. + +-- Mes amis, dis-je alors, ce serait une sottise que de laisser nos +os ici dans quelque gouffre, avant d’avoir accompli notre oeuvre +félibréenne. Je serais d’avis de retourner. + +-- Hé! en avant, fit Grivolas, nous venons tout à l’heure "les effets +de la lune" sur les roches de la Nesque. + +-- Si tu veux te précipiter, lui cria Aubanel, libre à toi, mon ami +Pierre! Pour moi, je ne me sens nulle envie de me faire dévorer par +les loups. + +Et là-dessus nous remontâmes, en tâtonnant de-ci de-là, pour nous +sortir des précipices, harassés, défaillants, tout en nage. Nous +vîmes alors par bonheur, dans l’obscurité, au loin, poindre une +petite lumière. + +Nous y allâmes. C’était une masure écartée dans la montagne, qu’on +appelait les Bessons. Nous frappâmes. On nous ouvrit; et de leur +mieux ces braves gens (une famille de chevriers) nous firent +l’hospitalité et ils nous dirent: + +"Vous avez certes bien fait de retourner sur vos pas; l’autre année, +une nuit d’hiver, nous avions entendu des cris, sans savoir ce qui +arrivait... + +"Quand le matin nous allâmes voir, nous trouvâmes mort dans la +Nesque, là-bas vers le Pas de l’Ascle, un pauvre prêtre qui s’était +décroché et tout meurtri." + +-- Eh bien! tu vois, nigaud, si nous t’avions suivi? fit Aubanel à +Grivolas. + +-- Bah! repartit le peintre, vous êtes des soldats du pape. + +La ménagère, en même temps, avait mis la marmite sur le feu, avec de +l’ail, de la sauge, et une poignée de sel, tout aspergé d’huile. Elle +nous trempa bientôt une odorante eau bouillie, si bonne qu’Aubanel, +tout petit homme qu’il fût, en vida onze assiettées, et le grand +félibre garda un tel souvenir de cette savoureuse soupe et du bon +sommeil que nous fîmes à la grange des Bessons que, dans son _Livre +de l’Amour_, il y fait l’allusion suivante: + +_La femme vivement avec le tranchoir -- Taille le beau pain brun, va +quérir de l’eau fraîche -- Avec son broc de cuivre; ensuite sur le +seuil -- Elle sort et appelle ses gens qui rentrent à la maison. -- +Et la soupe est versée; pendant qu’elle s’imbibe,-- L’hôte amical +vous fait boire un coup de sa piquette; -- Puis, chacun à son tour, +aïeul, mari, femme et enfants, -- Tirent une assiettée et apaisent +leur faim. -- Et vous mangez la soupe et êtes de la famille. -- Mais, +le repas fini, déjà chacun sommeille: -- L’hôtesse avec une lampe va +vous quérir un drap, -- Un beau drap de toile blonde, tout rude et +tout neuf. -- Du corps la lassitude est un baume pour l’âme. -- Ah! +qu’il fait bon dormir, dans les bergeries, sur le feuillage, -- +Dormir sans rêves, au milieu des troupeaux, -- N’être ensuite +réveillé que par les grelots -- Des chèvres, le matin, et aller avec +les plâtres -- Se coucher tout le jour et sentir le marrube!_ + +Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, toute bourdonnante +d’abeilles, des abeilles en essaims qui y humaient le miel des +fleurs, nous arrivâmes enfin, et par une chaleur qui faisait béer les +lézards, au village de Méthamîs. Nous demandâmes l’auberge. Mais +va-t’en voir s’ils viennent! Nous y trouvâmes porte close; l’hôte et +l’hôtesse +moissonnaient. + +Nous entrâmes au café, pour voir si en payant on voudrait nous +apprêter quelque chose pour dîner. + +-- Cela m’est défendu, nous dit le cafetier, comme de tuer un homme! + +-- Et pourquoi? + +-- C’est que l’auberge, appartenant à la commune, s’afferme sous +condition que personne autre n’ait le droit de donner à manger aussi. + +-- Il nous faut donc crever de faim? + +-- Allez trouver M. le Maire... Je ne puis, moi, vous offrir autre +chose qu’à boire. +Nous bûmes un coup pour nous rafraîchir, et de là, tout poussiéreux, +nous allâmes chez M. le Maire de Méthamis. + +Le maire, un grand rustaud, moricaud et grêlé comme une poêle à +châtaignes, croyant avoir affaire à des batteurs d’estrade, nous fait +brutalement, comme quelqu’un que l’on dérange: + +-- Que voulez-vous? + +-- Nous voudrions, lui dis-je, que vous donniez au cafe-tier +l’autorisation nécessaire pour nous servir à manger, du moment, +monsieur le Maire, que votre auberge est fermée... + +-- Avez-vous des papiers? + +-- Que diable! nous sommes d’ici d’Avignon: si l’on ne peut plus +faire un pas, ni manger une omelette dans le département, sans avoir +des papiers... + +-- Ça, point tant de raisons! vous irez vous expliquer, accompagnés +de mes deux gardes, devant le commissaire de police du canton. + +-- Mais peste! vous voulez rire? nous voilà n’en pouvant plus... + +-- Oh! je vous ferai charrier sur ma charrette; j’ai un bon mulet. + +Cela commençait, parbleu! à ne plus tant nous amuser, d’autant plus, +saperlotte! que nous n’avions rien dans le ventre. + +-- Monsieur le Maire, dit Aubanel, si vous vouliez nous conduire chez +M. le curé, je suis sûr qu’il nous connaîtra. + +-- Allons-y, allons-y, fit le maire hargneux. + +Et arrivés au presbytère, en présence du prêtre: + +-- Voyez, lui dit-il, monsieur le Curé, si vous connaissez ces +individus. + +Le curé de Mathamis, dans son petit salon, nous offrit d’abord des +chaises, et puis tournant autour de nous et examinant nos visages: + +-- Non, dit-il, monsieur le Maire, je ne connais pas ces messieurs. + +-- Mais regardez-moi bien, monsieur le curé, fit Aubanel, ne vous +souvient-il pas de m’avoir vu en Avignon, dans ma librairie? + +-- Ah! monsieur Aubanel? + +-- Précisément. + +-- Monsieur Aubanel, cria le curé de Méthamis, libraire et imprimeur +de notre Saint Père le Pape! Jacomone, Jacomone! apporte vite les +petits verres, que nous buvions une goutte de ratafia de Gouit à la +santé de l’Almanach provençal et des félibres! + +Et comme nous tournions la tête, pour voir un peu la mine du maire de +Méthamis, celui-ci, en cherchant la porte qu’il ne pouvait retrouver, +grommelait: + +-- Je ne bois pas, je ne bois pas, monsieur le Curé. Il faut que +j’aille mettre au joug. + +C’est bien. Quand nous sortîmes, au bout d’un moment, l’aubergiste +sur son seuil, le cafetier devant sa porte, nous appelaient: + +-- Messieurs, messieurs, vous pouvez venir... M. le Maire vient de +dire que si vous désiriez manger... + +Mais dépités et dédaigneux, nous, tels que des apôtres qui ont été +méconnus, en resserrant nos ceintures nous secouâmes sur Méthamis la +poussière de nos souliers et nous reprîmes clopin-clopant la descente +de la Nesque. + +-- Eh bien! mon vaillant Pierre, disait Aubanel à Grivolas, tu vois +que les soldats du Pape sont encore bons à quelque chose? + +-- Je ne dis pas, mais à Venasque, répondait notre artiste en se +léchant la barbe, si nous tombions sur un monceau de lapins, de +poulets, de levrauts et de dindes, comme à la fête de Montbrun, il me +semble que tout à l’heure, mes amis, nous y taperions. + +Hélas! les jours se suivent, mais ne se ressemblent pas. A Venasque, +l’aubergiste, charron de son métier, nous fit souper, l’animal, avec +un épais ragoût de pommes de terre au plat, rissolées dans de l’huile +infecte, que nous ne pûmes avaler. + +Non content de cela, le pendard nous fit coucher sur une pile de bois +d’yeuse, avec, pour matelas, quelques fourchées de paille qui, dans +la nuit, s’éparpillèrent, et, à cause des bûches anguleuses et +noueuses qui nous entraient dans le dos, nous ne pûmes fermer l'oeil. + +Bref, les habits fripés, les chaussures trouées, le visage hâlé, mais +allègres, mais pleins de la saveur de la Provence, nous revînmes à +travers une croupe de montagnes pelées qui a pour nom la Barbarenque, +en passant par Vaucluse, l'abbaye de Sénanque, Gordes et le Calavon +(non sans autres aventures dont le récit serait trop long), nous +revînmes de là aux plaines d'Avignon. + +CHAPITRE XVIII + +LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE + +Alphonse Daudet dans sa jeunesse. -- La descente en Arles. -- La +Roquette et les Roquettières. -- Le patron Gafet. -- Le souper chez +Le Counënc. -- Les chansons de table. -- Le registre du cabaret. -- +Le pont de bateaux. -- La noce arlésienne. -- Le spectre des +Aliscamps. -- Une lettre de Daudet pendant le siège de Paris. + +I + +Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse (_Lettres de mon +Moulin et Trente Ans de Paris_), a raconté, à fleur de plume, +quelques échappées qu'il fit, avec les premiers félibres, à Maillane, +en Barthelasse, aux Baux, à Châteauneuf; je dis avec les félibres de +la première pousse, qui, en ce temps, couraient sans cesse le pays de +Provence, pour le plaisir de courir, de se donner du mouvement, +surtout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le vieux fonds du +peuple. Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut, et je veux vous +conter la joyeuse équipée que nous fîmes ensemble, il y a quelque +quarante ans. + +Daudet, à cette époque, était secrétaire du duc de Morny, secrétaire +honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le jeune +homme allait, une fois par mois, voir si le président du Sénat, son +patron, était gaillard et de bonne humeur. Et sa vigne de côté, qui +depuis a donné de si belles pressées, n'était qu'à sa première +feuille. Mais entre autres choses exquises, Daudet avait composé une +poésie d'amour, pièce toute mignonne, qui avait nom: _les Prunes_. +Tout Paris la savait par coeur, et M. de Morny, l'ayant ouïe dans son +salon, s'était fait présenter l'auteur, qui lui avait plu, et il +l'avait pris en grâce. + +Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit des +pierres fines, Daudet était joli garçon, brun, d'une pâleur mate, +avec des yeux noirs à longs cils qui battaient, une barbe naissante +et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la nuque, +tellement que le duc, chaque fois que l'auteur de la chanson des +_Prunes_ lui rendait visite au Sénat, lui disait, en lui touchant les +cheveux de son doigt hautain: + +-- Eh bien! poète, cette perruque, quand la faisons-nous abattre? + +-- La semaine prochaine, monseigneur! en s'inclinant répondait le +poète. + +Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au petit +Daudet la même observation, et toujours le poète lui répondait la +même chose. Et le duc tomba plus tôt que la crinière de Daudet. + +A cet age, devons-nous dire, le futur chroniqueur des aventures +prodigieuses de _Tartarin de Tarascon_ était déjà un gaillard qui +voyait courir le vent: impatient de tout connaître, audacieux en +bohème, franc et libre de langue, se lançant à la nage dans tout ce +qui était vie, lumière, bruit et joie, et ne demandant qu'aventures. +Il avait, comme on dit, du vif-argent dans les veines. + +Je me souviens d'un soir où nous soupions au _Chêne-Vert_, un +plaisant cabaret des environs d' Avignons. Entendant la musique d'un +bal qui se trouvait en contrebas de la terrasse où nous étions +attablés, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de neuf ou dix +pieds de haut) et tomba, à travers les sarments d'un treille, au beau +milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable. + +Une autre fois, du haut du chemin qui passe au pied du Pont du Gard, +il se jeta, sans savoir nager, dans la rivière du Gardon, pour voir, +avait-il dit, s'il y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans un +pêcheur qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse à coup sûr, +buvait bouillon de onze heures. + +Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon à l'île de la +Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y courant +dessus au risque de culbuter, par là-bas, dans le Rhône, il criait, +pour épater quelques bourgeois qui l'entendaient: + +-- C'est de là, tron de l'air! que nous jetâmes au Rhône le cadavre +de Brune, oui, du maréchal Brune! Et que cela serve d'exemple aux +Franchimands et Allobroges qui reviendraient nous embêter! + +II + +Donc, un jour de septembre, je reçus à Maillane une petite lettre du +camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de persil, +bien connues de ses amis, et dans laquelle il me disait: + +"Mon Frédéric, demain mercredi, je partirai de Fontvieille pour venir +à ta rencontre jusqu'à Saint-Gabriel. Mathieu et Grivolas viendront +nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est à la +buvette, où nous t'attendons vers les neuf heures ou neuf heures et +demie. Et là, chez Sarrasine, la belle hôtesse du quartier, ayant +ensemble bu un coup, nous partirons à pied pour Arles. Ne manque pas! +Ton + +Chaperon Rouge." + +Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous trouvâmes tous +à Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la montagne. Chez +Sarrasine, nous croquâmes une cerise à l'eau-de-vie, et en avant sur +la route blanche. + +Nous demandâmes au cantonnier: + +-- Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici à Arles? + +-- Quand vous serez, nous répondit-il, droit à la Tombe de Roland, +vous en aurez encore pour deux heures. + +-- Et où est cette tombe? + +-- Là-bas, où vous voyez un bouquet de cyprès, sur la berge du +Vigueirat. + +-- Et ce Roland? + +-- C'était, à ce qu'on dit, un fameux capitaine du temps des +Sarasins... Les dents, allez, bien sûr, ne doivent pas lui faire mal. + +Salut, Roland! Nous n'aurions pas soupçonné, dès nous mettre en +chemin, de rencontrer vivantes, au milieu des guérets et des chaumes +du Trébon, la légende et la gloire du compagnon de Charlemagne. Mais +poursuivons. Allégrement nous voilà descendant en Arles, où l'Homme +de Bronze frappait midi, quand, tout blancs de poussière, nous +entrâmes à la porte de la Cavalerie. Et, comme nous avions le ventre +à l'espagnole, nous allâmes aussitôt, déjeuner à l'hôtel Pinus. + +III + +On ne nous servit pas trop mal... Et, vous savez, quand on est jeune, +que l'on est entre amis et heureux d'être en vie, rien de tel que la +table pour décliquer le rire et les folâtreries. + +Il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. Un garçon en habit +noir, la tête pommadée, avec deux favoris hérissés comme des +houssoirs, était sans cesse autour de nous, la serviette sous le +bras, ne nous quittant pas de l'oeil et, sous prétexte de changer nos +assiettes, écoutant bonnement toutes nos paroles folles. + +-- Voulez-vous, dit enfin Daudet impatienté, que nous fassions partir +cette espèce de patelin?... Garçon! + +-- Plaît-il, monsieur? + +-- Vite, va nous chercher un plateau, un plat d'argent. + +-- Pour de quoi mettre? demanda le garçon interloqué. + +-- Pour y mettre un _viédase!_ repliqua Daudet d'une voix tonnante. + +Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup, nous +laissa tranquilles. + +-- Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces hôtels, fit alors le bon +Mathieu, c'est que, remarquez-le, depuis qu'aux tables d'hôte les +commis voyageurs ont introduit les goûts du Nord, que ce soit en +Avignon, en Angoulême, à Draguignan ou bien à Brive-la-Gaillarde, on +vous sert, aujourd'hui, partout les mêmes plats: des brouets de +carottes, du veau à l'oseille, du rosbif à moitié cuit, des +choux-fleurs au beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont ni +saveur ni goût. De telle sorte qu'en Provence, si l'on veut retrouver +la cuisine indigène, notre vieille cuisine appétissante et +savoureuse, il n'y a que les cabarets où va manger le peuple. + +-- Si nous y allions ce soir? dit le peintre Grivolas. + +-- Allons-y, criâmes-nous tous. + +IV + +On paya, sans plus tarder. Le cigare allumé, on alla prendre se +demi-tasse dans un _cafeton_ populaire. Puis, dans les rues étroites, +blanches de chaux et fraîches, et bordées de vieux hôtels, on flâna +doucement jusqu'à la nuit tombante, pour regarder sur leurs portes ou +derrière le rideau de canevas transparent ces Arlésiennes reines qui +étaient pour beaucoup dans le motif latent de notre descente en +Arles. + +Nous vîmes les Arènes avec leurs grands portails béants, le Théâtre +Antique avec son couple de majestueuses colonnes, Saint-Trophime et +son cloître, la Tête sans nez, le palais du Lion, celui des +Porcelets, celui de Constantin et celui du Grand-Prieur. + +Parfois, sur les pavés, nous nous heurtions à l'âne de quelque +_barralière_ qui vendait de l'eau du Rhône. Nous rencontrions aussi +les _tibanières_ brunes qui rentraient en ville, la tête chargée de +leurs faix de glanes, et les _cacalausières_ qui criaient: + +-- Femmes, qui en veut des colimaçons de chaumes? + +Mais, en passant à la Roquette, devers la Poissonnerie, voyant que le +jour déclinait, nous demandâmes à une femme en train de tricoter son +bas: + +-- Pourriez-vous nous indiquer quelque petite auberge, ne serait-ce +qu'une taverne, où l'on mange proprement et à la bonne apostolique? + +La commère, croyant que nous voulions railler, cria aux autres +Roquettières, qui, à son éclat de rire, étaient sorties sur leurs +seuils, coquettement coiffées de leurs cravates blanches, aux bouts +noués en crête: + +-- Hé! voilà des messieurs qui cherchent une taverne pour souper: en +auriez-vous une? + +-- Envoie-les, cria l'une d'elles, dans la rue Pique-Moute. + +-- Ou chez la Catasse, dit une autre. + +-- Ou chez la veuve Viens-Ici. + +-- Ou à la porte des Châtaignes. + +-- Pardon, pardon, leur dis-je, ne plaisantons pas, mes belles: nous +voulons un cabaret, quelque chose de modeste, à la portée de tous, et +où aillent les braves gens. + +V + +-- Eh bien! dit un gros homme qui fumait là sa pipe assis sur une +borne, la trogne enluminée comme une gourde de mendiant, que ne +vont-ils chez le Counënc? Tenez, messieurs, venez, je vous y +conduirai, poursuivit-il en se levant et en secouant sa pipe, il faut +que j'aille de ce côté. C'est sur l'autre bord du Rhône, au faubourg +de Trinquetaille... Ce n'est pas une hôtellerie, mon Dieu! de premier +ordre; mais les gens de rivière, les _radeliers_, les bateliers qui +viennent de condrieu y font leur gargotage et n'en sont pas +mécontents. + +-- Et d'où vient, dit Grivolas, qu'on l'appelle le Counënc? + +-- L'hôtelier? Parce qu'il est de Combs, un village près de +Beaucaire, qui fournit quelques mariniers... Moi-même, qui vous +parle, je suis patron de barque, et j'ai navigué ma part. + +-- Êtes-vous allé loin? + +-- Oh! non, je n'ai fait voile qu'au petit cabotage, jusqu'au +Havre-de-Grâce... Mais. + + _Pas de marinier + Qui ne se trouve en danger_. + +Et, allez, si n'étaient les grandes Saintes Maries qui nous ont +toujours gardé, il y a beau temps, camarades, que nous aurions sombré +en mer. + +-- Et l'on vous nomme? + +-- Patron Gafet, tout à votre service, si vous vouliez, quelque +moment, descendre au Sambruc ou au Graz, vers les îlots de +l'embouchure, pour voir les bâtiments qui y sont ensablés. + +VI + +Et au pont de Trinquetaille, qui, encore à cette époque, était un +pont de bateaux, tout en causant nous arrivâmes. Lorsqu'on le +traversait sur le plancher mouvant, entablé sur des bateaux plats +juxtaposés bord à bord, on sentait sous soi, puissante et vivante, la +respiration du fleuve, dont le poitrail houleux vous soulevait en +s'élevant, vous abaissait en s'abaissant. + +Passé le Rhône, nous prîmes à gauche, sur le quai, et, sous un vieux +treillage, courbée sur l'auge de son puits, nous vîmes, comment +dirai-je? une espèce de gaupe, et borgne par-dessus, qui raclait et +écaillait des anguilles frétillantes. A ses pieds, deux ou trois +chats rongeaient, en grommelant, les têtes qu'elle leur jetait. + +-- C'est la Counënque, nous dit soudain maître Gafet. + +Pour des poèetes qui, depuis le matin, ne rêvions que de belles et +nobles Arlésiennes, il y avait de quoi demeurer interdits... Mais, +enfin, nous y étions. + +-- Counënque, ces messieurs voudraient souper ici. + +-- Oh! ça, mais, patron Gafet, vous n'y pensez pas, sans doute? Qui +diable nous charriez-vous? Nous n'avons rien, nous autres, pour des +gens comme ça... + +-- Voyons, nigaude, n'as-tu pas là un superbe plat d'anguilles! + +-- Ah! si un _catigot_ d'anguilles peut faire leur félicité... Mais, +voyez, nous n'avons rien autre. + +-- Ho! s'écria Daudet, rien que nous aimions tant que le _catigot_. +Entrons, entrons, et vous maître Gafet, veuillez bien vous attabler, +nous vous en prions, avec nous autres. + +-- Grand merci! vous êtes bien bons. + +Et bref, le gros patron s'étant laissé gagner, nous entrâmes tous les +cinq au cabaret de Trinquetaille. + +VII + +Dans une salle basse, dont le sol était couvert d'un corroi de +mortier battu, mais dont les murs étaient bien blancs, il y avait une +longue table oµ l'on voyait assis quinze ou vingt mariniers en train +de manger un cabri, et le Counënc soupait avec eux. + +Aux poutres du plafond, peint en noir de fumée, étaient pendus des +_chasse-mouches_ (faisceaux de tamaris où viennent se poser les +mouches, qu'on prend ensuite avec un sac), et, vis-à-vis de ces +hommes qui, en nous voyant entrer, devinrent silencieux, autour d'une +autre table, nous prîmes place sur des bancs. + +Mais, pendant qu'au potager se cuisinait le _caligot_, la Counënque, +pour nous mettre en appétit, apporta deux oignons énormes (de ceux de +Bellegarde), un plat de piments vinaigrés, du fromage pétri, des +olives confites, de la boutargue du Martigue, avec quelques morceaux +de merluche braisée. + +-- Et tu reviendras dire que tu n'avais rien? s'écria patron Gafet +qui chapelait du pain avec son couteau crochu; mais c'est un festin +de noces! + +-- Dame! repartit la borgne, si vous nous aviez prévenus, nous +aurions pu tout de même vous apprêter une blanquette à la mode des +_gardians_ ou quelque omelette baveuse... Mais quand les gens vous +tombent là, entre chien et loup, comme cheveux sur une soupe, +messieurs, vous comprendrez qu'on leur donne ce qu'on peut. + +C'est bien. Daudet, qui de sa vie ne s'était vu à pareille gogaille +de Camargue, saisit un des oignons, de ces beaux oignons épatés, +dorés comme un pain de Noël, et hardi! à belles dents, et feuillet à +feuillet, il le croque et l'avale, tantôt l'accompagnant du fromage +pétri, tantôt de la merluche. Il est juste d'ajouter que, pour le +seconder, tous nous faisions notre possible. + +Patron Gafet, lui soulevant de temps en temps la cruche pleine d'un +vin de Crau, flambant comme on n'en voit plus: + +-- Ça, jeunesse, disait-il, si nous abattions un bourgeon? L'oignon +fait boire et maintient la soif. + +En moins d'une demi-heure, on aurait enflammé sur nos joues une +allumette. Puis, arriva le _catigot_, où le bâton d'un pâtre se +serait tenu droit, -- salé comme mer, poivré comme diable... + +-- Salaison et poivrade, disait le gros Gafet, font trouver le vin +bon... Allume et trinque, Antoine, puisque ton père est prieur! + +VIII + +Les mariniers, pourtant, ayant achevé leur cabri, terminaient leur +repas, ainsi que c'est l'usage des bateliers de Condrieu, avec un +plat de soupe grasse. Chacun, à son bouillon mêlait un grand verre de +vin; puis, portant des deux mains leurs assiettes à la bouche, tous +ensemble vidèrent d'un seul trait le mélange, savoureusement, en +claquant des lèvres. + +Un conducteur de radeau, qui portait la barbe en collier, chanta +alors une chanson qui, s'il m'en souvient bien, finissait comme ceci: + + _Quand notre flotte arrive + En rade de Toulon, + Nous saluons la ville + A grands coups de canon_. + +Daudet nous dit: + +-- Tonnerre! n'allons-nous pas aussi faire craquer la nôtre? + +Et il entama celle-ci (du temps où l'on faisait la guerre aux Vaudois +du Léberon): + + _Chevau-léger, mon bon ami, + A Lourmarin, l'on s'éventre! + Chevau-léger, mon bon ami, + Mon coeur s'évanouit_. + +Mais les gens de rivière, ne voulant pas être en reste, chantèrent +lors en choeur: + + _Les filles de Valence + Ne savent pas faire l'amour: + Celles de la Provence + Le font la nuit, le jour. + +-- A nous autres, collègues, criâmes-nous aux chanteurs. Et tous à +l'unisson, nous servant de nos doigts comme de castagnettes, nous +répliquions superbement: + + _Les filles d'Avignon + Sont comme les melons: + Sur cent cinquante + N'y en a pas de mûr; + La plus galante... + +-- Chut! nous fit la borgnesse, car si passait la police, elle vous +dresserait "verbal" pour tapage nocturne. + +-- La police? criâmes-nous, on se fiche pas mal d'elle. + +-- Tenez, ajouta Daudet, allez nous quérir le registre où vous +inscrivez ceux qui logent dans l'auberge. + +La Counënque apporta le livre, et le gentil secrétaire de M. de Morny +écrivit aussitôt de sa plus belle plume: + +A. Daudet, secrétaire du président du Sénat; +F. Mistral, chevalier de la Légion d'Honneur; +A. Mathieu, le félibre de Châteauneuf-du-Pape; +P. Grivolas, maître peintre de l'École d'Avignon. + +-- Et si quelqu'un, poursuivit-il, si quelqu'un, ô Counënque, venait +jamais te chercher noise, que ce soit commissaire, gendarme ou +sous-préfet, tu n'auras qu'à lui mettre ces pattes de mouches sous la +moustache, et puis, si l'on t'embête, tu nous écriras à Paris, et, +va, moi je me charge de les faire danser. + +IX + +Nous soldâmes, et, accompagnés de la vénération publique, nous +sortîmes tels que des princes qui viennent de se révéler. + +Parvenus au marchepied du pont Trinquetaille: + +-- Si nous faisions, sur le pont, un brin de farandole? proposa +l'infatigable et charmant nouvelliste de la _Mule du Pape_, les ponts +de la Provence ne sont faits que pour ça... + +Et en avant! au clair limpide de la lune de septembre, qui se mirait +dans l'eau, nous voilà faisant le branle sur le pont en chantant: + + _La farandole de Trinquetaille, + Tous les danseurs sont des canailles! + La farandole de Saint-Remy, + Une salade de pissenlits! + +Tout à coup - nous arrivions sur le milieu du Rhône, -- voici que, +dans la pénombre, au-devant de nous autres, nous voyons s'avancer une +rangée d'Arlésiennes, de délicieuses Arlésiennes, chacune avec son +cavalier, qui lentement cheminaient, tout en babillant et riant... Le +frôlement des jupes, le frou-frou de la soie, le gazouillis des +couples qui se parlaient à voix basse dans la nuitée pacifique, dans +le tressaillement du Rhône qui se glissait entre les barques, c'était +vraiment chose suave. + +-- Une noce, dit le gros patron Gafet, qui ne nous avait pas quittés. + +-- Une noce? fit Daudet, qui avec sa myopie, ne se rendait pas bien +compte de cette agitation, une noce arlésienne! Une noce à la lune! +Une noce en plein Rhône! + +Et, pris d'un vertigo, notre luron s'élance, saute au cou de la +mariée, et en veux-tu des baisers... + +Aïe! quelle mêlée, mon Dieu! Si jamais de la vie nous nous vîmes en +presse, ce fut bien cette fois-là... Vingt gars, le poing levé, nous +entourent et nous serrent: + +-- Au Rhône, les marauds! + +-- Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? s'écria patron Gafet, en refoulant +la troupe; mais ne voyez-vous pas que nous venons de boire, de boire +en Trinquetaille, à la santé de l'épousée, et que de reboire nous +ferait du mal? + +-- Vivent les mariés! nous écriâmes-nous. Et, grâce à la poigne de ce +brave Gafet, qui était connu de tous, et à sa présence d'esprit, les +choses en restèrent là. + +X + +Maintenant, où allons-nous? L'Homme de Bronze venait de frapper onze +heures... Et nous dîmes: + +-- Il faut aller faire un tour aux Aliscamps. + +Nous prenons les Lices d'Arles, nous contournons les remparts, et, au +clair de la lune, nous voilà descendant l'allée de peupliers qui mène +au cimetière du vieil Arles romain. Et, ma foi, en errant au milieu +des sépulcres éclairés par la lune et des auges mortuaires alignées +sur le sol, voici que, gravement, nous répétions entre nous +l'admirable ballade de Camille Reybaud: + + _Les peupliers du cimetière + Ont salué les trépassés. + As-tu peur des pieux mystères? + Passe plus loin du cimetière!_ + + MOI + + _Des blancs lombeaux du cimetière + Le couvercle s'est renversé._ + + TOUS + + _As-tu peur des pieux mystères? + Passe plus loin du cimetière._ + + MOI + + _Sur le gazon du cimetière + Tous les défunts se sont dressés._ + + TOUS + + __As-tu peur des pieux mystères? + Passe plus loin du cimetière._ + + MOI + + _Frères muets, au cimetière + Tous les morts se sont embrassés. + + TOUS + + __As-tu peur des pieux mystères? + Passe plus loin du cimetière._ + + MOI + + _C'est la fête du cimetière, + Les morts se mettent à danser._ + + TOUS + + __As-tu peur des pieux mystères? + Passe plus loin du cimetière._ + + MOI + + _La lune est claire: au cimetière, + Les vierges cherchent leurs fiancés._ + + TOUS + + __As-tu peur des pieux mystères? + Passe plus loin du cimetière._ + + MOI + + _Leurs amoureux, au cimetière, + Ne sont plus là, si empressés. + + TOUS + + __As-tu peur des pieux mystères? + Passe plus loin du cimetière._ + + MOI + + _Oh! ouvrez-moi le cimetière, + Mon amour va les caresser..._ + +XI + +Le croirez-vous? Soudain, d'une tombe béante, à trois pas de nous +autres, mes chers amis, une voix sombre, dolente, sépulcrale, nous +fait entendre ces mots: + +_-- Laissez dormir ceux qui dorment!_ + +Nous restâmes pétrifiés, et à l'entour, sous la lune, tout retomba +dans le silence. + +Mathieu disait doucement à Grivolas: + +-- As-tu entendu? + +-- Oui, répondit le peintre, c'est là-bas, dans ce sarcophage. + +-- Cela, dit patron Gafet en crevant de rire, c'est un couche-vêtu, +un de ces _galimands_, comme nous les nommons en Arles, qui viennent +se gîter, la nuit, dans ces auges vides. + +Et Daudet: + +-- Quel dommage, pourtant, que ça n'ait pas été une apparition +réelle! Quelque belle Vestale, qui, à la voix des poètes, eût +interrompu son somme, et, ô mon Grivolas, fût venue t'embrasser! + +Puis, d'une voix retentissante, il chanta et nous chantâmes: + + _De l'abbaye passant les portes, + Autour de moi, tu trouverais + Des nonnes l'errante cohorte, + Car en suaire je serais! + -- O Magali, si tu te fais + La pauvre morte, + La terre alors je me ferai: + La je t'aurai_. + +Là-dessus, au patron Gafet nous serrâmes tous la main, et nous +allâmes vite, de ce pas, au chemin de fer, prendre le train pour +Avignon. + +Sept ans après, hélas! l'année de la catastrophe, je reçus cette +lettre: + +Paris, 31 décembre 1870. + +"Mon Capoulié, je t'envoie par le ballon monté un gros tas de +baisers. Et il me fait plaisir de pouvoir te les envoyer en langue +provençale; comme ça je suis assuré que les Allemands, si le ballon +leur tombe dans les mains, ne pourront par lire mon écriture et +publier ma lettre dans le _Mercure de Souabe_. + +"Il fait froid, il fait noir; nous mangeons du cheval, du chat, du +chameau, de l'hippopotame (ah! si nous avions les bons oignons, le +_catigot_ et la _cachat_ de la Ribote de Trinquetaille!) Les fusils +nous brûlent les doigts. Le bois se fait +rare. Les armées de la Loire ne viennent pas. Mais cela ne fait rien. +Les gens de Berlin s'ennuieront quelque temps encore devant les +remparts de Paris .................................................... +...................................................................... +...................................................................... +"Adieu, mon Capoulié, trois gros baisers: un pour moi, l'autre pour +ma femme, l'autre pour mon fils. Avec ça, bonne année, comme toujours +d'aujourd'hui à un an. + +Ton félibre, +Alphonse DAUDET." + +Et puis, on viendra me dire que Daudet n'étais pas un excellent +Provençal! Parce qu'en plaisantant il aura ridiculisé les Tartarin, +les Roumestan et les Tante Portal et tous les imbéciles du pays de +Provence qui veulent franciser le parler provençal, pour cela +Tarascon lui garderait rancune? + +Non! la mère lionne n'en veut pas, n'en voudra jamais au lionceau +qui, pour s'ébattre, l'égratigne quelquefois. + + FIN + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mes Origines. Memoires et Recits, by +Frederic Mistral + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS *** + +***** This file should be named 7012-8.txt or 7012-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/7/0/1/7012/ + +Produced by Walter Debeuf + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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Memoires et Recits, by Frederic Mistral + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mes Origines. Memoires et Recits + +Author: Frederic Mistral + +Posting Date: April 9, 2013 [EBook #7012] +Release Date: December, 2004 +First Posted: February 22, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS *** + + + + +Produced by Walter Debeuf + + + + + +</pre> + + + +<h1>Mes Origines.</h1><br> + +<h2>Mémoires et récits.<br> + (Traduction du provençal)</h2> +<br> +<h3>par Frédéric Mistral.</h3> + +<br><br><br><br> + +<h2>CHAPITRE I.</h2> + +<h3>AU MAS DU JUGE.</h3> + +<p>Les Alpilles. -- La chanson de Maillane. -- Ma famille. -- +Maître<br> + François, mon père. -- Délaïde, ma +mère. -- Jean du Porc. -- L'aïeul<br> + Étienne. -- La mère-grand Nanon. -- La foire de +Beaucaire. -- Les<br> + fleurs de glais.</p> + +<p>D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant mes yeux, au +Midi<br> + là-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les +rampes, les<br> + falaises et les vallons bleuissaient du matin aux vêpres, +plus ou<br> + moins clairs ou foncés, en hautes ondes. C'est la +chaîne des<br> + Alpilles, ceinturée d'oliviers comme un massif de roches +grecques, un<br> + véritable belvédère de gloire et de +légendes.</p> + +<p>Le sauveur de Rome, Caïus Marius, encore populaire dans +toute la<br> + contrée, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit les +Barbares,<br> + derrière les murs de son camp; et ses trophées +triomphaux, à<br> + Saint-Rey sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans, +dorés par le<br> + soleil. C'est au penchant de cette côte qu'on rencontre +les tronçons<br> + du grand aqueduc romain qui menait les eaux de Vaucluse dans +les<br> + Arènes d'Arles: conduit que des gens du pays nomment +<i>Ouide d</i>i<br> + <i>Sarrasin</i> (pierrée des Sarrasins), parce que c'est +par là que les<br> + Maures d'Espagne s'introduisirent dans Arles. C'est sur les +rocs<br> + escarpés de ces collines que les princes des Baux avaient +leur<br> + château fort. C'est dans ces vals aromatiques, aux Baux, +à Romanin<br> + et à Roque-Martine, que tenaient cour d'amour les belles +châtelaines<br> + du temps des troubadours. C'est à Mont-Majour que +dorment, sous les<br> + dalles du cloître, nos vieux rois arlésiens. C'est +dans les grottes<br> + du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent encore nos fées. +C'est sous<br> + ces ruines, romaines ou féodales, que gît la +Chèvre d'Or.</p> + +<p>Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient le milieu +de la<br> + plaine, une large et riche plaine, qu'en mémoire +peut-être du consul<br> + Caïus Marius on nomme encore <i>Le Caieou</i>.</p> + +<p>-- Quand je luttais, me disait une fois le petit Maillanais, +-- un<br> + vieux lutteur de l'endroit, -- j'ai beaucoup voyagé, en +Languedoc<br> + comme en Provence... Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie +que<br> + ce terroir. Si, depuis la Durance jusqu'à la mer, +là-bas, on tirait<br> + un trait de charrue droit comme une chandelle, un sillon de +vingt<br> + lieues, l'eau y courrait toute seule, rien qu'au niveau +pendant.<br> + Aussi, quoique nos voisins nous traitent de +<i>mange-grenouilles</i>, les<br> + Maillanais convinrent toujours que, sous la chape du soleil, il +n'est<br> + pas de pays plus joli que le leur et, un jour qu'ils +m'avaient<br> + demandé quelques couplets pour la chorale du village, +voici, à ce<br> + propos, les vers que je leur fis:</p> + +<p><i>Maillane est beau, Maillane plaît -- et se fait beau +de plus en<br> + plus; Maillane ne s'oublie jamais; -- il est l'honneur de la +contrée<br> + -- et tient son nom du mois de Mai.</i></p> + +<p><i>Que vous soyez à Paris ou à Rome, -- pauvres +conscrits, rien ne vous<br> + charme; -- Maillane est pour vous sans pareil -- et vous +aimeriez y<br> + manger une pomme -- que dans Paris un perdreau.</i></p> + +<p><i>Notre patrie n'a pour remparts -- que les grandes haies de +cyprès --<br> + que Dieu fit tout exprès pour elle; -- et quand se +lève le mistral,<br> + -- il ne fait que branler le berceau.</i></p> + +<p><i>Tout le dimanche on fait l'amour; -- puis au travail, sans +trêve, --<br> + s'il faut le lundi se ployer, --nous buvons le vin de nos +vignes,<br> + nous mangeons le pain de nos blés.</i></p> + +<p>La vieille bastide où je naquis, en face des Alpilles, +touchant le<br> + Clos-Créma, avait nom le Mas du Juge, un tènement +de quatre paires de<br> + bêtes de labour, avec son premier charretier, ses valets +de charrue,<br> + son pâtre, sa servante (que nous appelions la +<i>tante</i>) et plus ou<br> + moins d'hommes au mois, de journaliers ou journalières, +qui venaient<br> + aider au travail, soit pour les vers à soie, pour les +sarclages, pour<br> + les foins, pour les moissons ou les vendanges, soit pour la +saison<br> + des semailles ou celles de l'olivaison.</p> + +<p>Mes parents, des <i>ménagers</i>, étaient de ces +familles qui vivent sur<br> + leur bien, au labeur de la terre, d'une génération +à l'autre! Les<br> + ménagers, au pays d'Arles, forment une classe à +part: sorte<br> + d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et +bourgeois, et<br> + qui comme toute autre, a son orgueil de caste. Car si le +paysan,<br> + habitant du village, cultive de ses bras, avec la bêche ou +le hoyau,<br> + ses petits lopins de terre, le ménager, agriculteur en +grand, dans<br> + les <i>mas</i> de Camargue, de Crau ou d'autre part, lui, +travaille debout<br> + en chantant sa chanson, la main à la charrue.</p> + +<p>C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets suivants, +chantés<br> + aux noces de mon neveu:</p> + +<p><i>Nous avons tenu la charrue -- avec assez d'honneur -- et +conquis le<br> + terroir -- avec cet instrument.</i></p> + +<p><i>Nous avons fait du blé -- pour le pain de Noël +-- et de la toile<br> + rousse pour nipper la maison.</i></p> + +<p><i>Tout chemin va à Rome: ne quittez donc pas le mas, +-- et vous<br> + mangerez des pommes, -- puisque vous les aimez.</i></p> + +<p>Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos fenêtres, +comme le font<br> + tant d'autres, sans trop d'outrecuidance nous pourrions avancer +que<br> + la gent mistralienne descend des Mistral dauphinois, devenus, +par<br> + alliance, seigneurs de Montdragon et puis de Romanin. Le +célèbre<br> + pendentif qu'on montre à Valence est le tombeau de ces +Mistral. Et,<br> + à Saint-Remy, nid de ma famille (car mon père en +sortait), on peut<br> + voir encore l'hôtel des Mistral de Romanin, connu sous le +nom de<br> + Palais de la Reine Jeanne.</p> + +<p>Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de trèfle +avec cette<br> + devise assez présomptueuse: <i>"Tout ou Rien."</i> Pour +ceux, et nous en<br> + sommes, qui voient un horoscope dans la fatalité des +noms<br> + patronymiques ou le mystère des rencontres, il est +curieux de trouver<br> + la Cour d'Amour de Romanin unie, dans le passé, à +la seigneurie de<br> + Mistral désignant le grand souffle de la terre de +Provence, et,<br> + enfin, ces trois trèfles marquant la destinée de +notre famille<br> + terrienne.</p> + +<p>-- Le trèfle, nous déclara, un jour, le +Sâr Peladan, qui, lorsqu'il a<br> + quatre feuilles, devient talismanique, exprime symboliquement +l'idée<br> + de Verbe autochtone, de développement sur place, de lente +croissance<br> + en un lieu toujours le même. Le nombre trois signifie la +maison<br> + (père, mère, fils),<br> + au sens divinatoire. Trois trèfles signifient donc trois +harmonies<br> + familiales succédentes, ou neuf, qui est le nombre du +sage à l'écart.<br> + La devise <i>Tout ou Rien</i> rimerait aisément à +ces fleurs sédentaires<br> + et qui ne se transplantent pas: devise, comme emblème, de +terrien<br> + endurci.</p> + +<p>Mais laissons là ces bagatelles. Mon père, +devenu veuf de sa<br> + première femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se +remaria, et je<br> + suis le croît de ce second lit. Voici comment il avait +fait la<br> + connaissance de ma mère:</p> + +<p>Une année, à la Saint-Jean, maître +François Mistral était au milieu<br> + de ses blés, qu'une troupe de moissonneurs abattait +à la faucille.<br> + Un essaim de glaneuses suivait les tâcherons et ramassait +les épis<br> + qui échappaient au râteau. Et voilà que mon +seigneur père remarqua<br> + une belle fille qui restait en arrière, comme si elle +eût eu peur de<br> + glaner comme les autres. Il s'avança près d'elle +et lui dit:</p> + +<p>-- Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom?</p> + +<p>La jeune fille répondit:</p> + +<p>-- Je suis la fille d'Étienne Poulinet, le maire de +Maillane. Mon<br> + nom est Délaïde.</p> + +<p>-- Comment! dit mont père, la fille de Poulinet, qui +est le maire de<br> + Maillane, va glaner?</p> + +<p>-- Maître, répliqua-t-elle, nous sommes une +grosse famille: six<br> + filles et deux garçons, et notre père, quoiqu'il +ait assez de bien,<br> + quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous +répond: "Mes<br> + petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en." Et +voilà pourquoi<br> + je suis venue glaner.</p> + +<p>Six mois après cette rencontre, qui rappelle l'antique +scène de Ruth<br> + et de Booz, le vaillant ménager demanda +Délaïde à maître Poulinet, et<br> + je suis né de ce mariage.</p> + +<p>Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 8 septembre de +l'an 1830,<br> + dans l'après-midi, la gaillarde accouchée envoya +quérir mon père, qui<br> + était en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses +champs. En<br> + courant, et du plus loin qu'il put se faire entendre:</p> + +<p>-- Maître, cria le messager, venez! car la +maîtresse vient<br> + d'accoucher maintenant même.</p> + +<p>-- Combien en a-t-elle fait? demanda mon père.</p> + +<p>-- Un beau, ma foi.</p> + +<p>-- Un fils! Que le bon Dieu le fasse grand et sage!</p> + +<p>Et sans plus, comme si de rien n'était, ayant +achevé son labour, le<br> + brave homme, lentement, s'en revint à la ferme. Non point +qu'il fût<br> + moins tendre pour cela; mais élevé, +endoctriné, comme les Provençaux<br> + anciens, avec la tradition romaine, il avait dans ses +manières,<br> + l'apparente rudesse du vieux <i>pater familias</i>.</p> + +<p>On me baptisa Frédéric, en mémoire, +paraît-il, d'un pauvre petit gars<br> + qui, au temps où mon père et ma mère se +<i>parlaient</i>, avait fait<br> + gentiment leurs commissions d'amour, et qui, peu de temps +après,<br> + était mort d'une insolation. Mais, comme elle m'avait eu +à<br> + Notre-Dame de Septembre, ma mère m'a toujours dit qu'elle +m'avait<br> + voulu donner le prénom de Nostradamus, d'abord pour +remercier la Mère<br> + de Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des +<i>Centuries</i>, le<br> + fameux astrologue natif de Saint-Remy. Seulement, ce nom +mystique et<br> + mirifique, n'est-ce pas? que l'instinct maternel avait si +bien<br> + trouvé, on ne voulut l'accepter ni à la mairie ni +au presbytère.</p> + +<p>Ma première sortie sur les bras de ma mère, qui +me nourrissait de son<br> + lait, lorsqu'elle fit ses relevailles, -- tout cela vaguement, +dans<br> + une lointaine brume, il me semble le revoir: elle, ma pauvre +mère,<br> + dans la beauté, l'éclat de sa pleine jeunesse, +présentant avec<br> + orgueil son "roi" à ses amies, et, +cérémonieuses, les amies et<br> + parentes nous accueillant avec les félicitations d'usage +et m'offrant<br> + une couple d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et +une<br> + allumette, avec ces mots sacramentels:</p> + +<p>-- Mignon, sois plein comme un oeuf, sois bon comme le pain, +sois<br> + sage comme le sel, sois droit comme une allumette.</p> + +<p>On trouvera peut-être tant soit peut enfantin de +raconter ces choses.<br> + Mais, après tout, chacun est libre, et, à moi, il +m'agrée de<br> + revenir, par songerie, dans mon premier maillot et dans mon +berceau<br> + de mûrier et dans mon chariot à roulettes, car, +là, je ressuscite le<br> + bonheur de ma mère dans ses plus doux +tressaillements.</p> + +<p>Quand j'eus six mois, on me délivra de la bande qui +enveloppait mes<br> + langes (car Nanounet, ma mère-grand, avait très +fort recommandé de me<br> + tenir serré à point, parce que, disait-elle, les +enfants bien<br> + emmaillotés ne sont ni bancals ni bancroches), et, le +jour de la<br> + Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on me "donna les pieds" +et,<br> + triomphalement, ma mère m'apporta à +l'église de Maillane; et sur<br> + l'autel du saint, en me tenant par les lisières, pendant +que ma<br> + marraine me chantait : <i>Avène, Avène, +Avène</i> (Viens, viens, viens),<br> + on me fit faire mes premiers pas.</p> + +<p>A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour la messe. +C’était une<br> + demi-lieue de chemin pour le moins. Ma mère, tout le +long, me<br> + dorlotait dans ses bras. Oh! le sein nourricier, ce nid doux +et<br> + moelleux! Je voulais toujours, toujours, qu’il me +portât encore un<br> + peu... Mais, une fois, -- j’avais cinq ans, -- à +mi-chemin du<br> + village, ma pauvre mère me déposa en disant:</p> + +<p>-- Oh! tu pèses trop, maintenant; je ne puis plus te +porter.</p> + +<p>Après la messe, avec ma mère, nous’ allions +voir mes grands-parents,<br> + dans leur belle cuisine voûtée en pierre blanche, +où, de coutume, les<br> + bourgeois du lieu, M. Deville, M. Dumas, M. Ravoux, le Cadet +Rivière,<br> + en se promenant sur les dalles, entre l’évier et la +cheminée,<br> + venaient parler du gouvernement.</p> + +<p>M. Dumas, qui avait été juge et qui +s’était démis en 1830, aimait,<br> + sur toute chose, à donner des conseils, comme celui- ci, +par exemple,<br> + qu’avec sa grosse voix, il répétait, tous les +dimanches, aux jeunes<br> + mères qui dodelinaient leurs mioches:</p> + +<p>-- Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni clé, ni +livre : parce<br> + qu'avec un couteau l’enfant peut se couper; une clé, +il peut la<br> + perdre et, un livre, le déchirer.</p> + +<p>M. Durnas ne venait pas seul: avec son opulente épouse +et leurs onze<br> + ou douze enfants, ils remplissaient le salon, le beau salon +des<br> + ancêtres, tout tapissé de toile peinte, de Mar- +seille, représentant<br> + des oisillons et des paniers en fleurs, et là, pour +étaler<br> + l’éducation de sa lignée, il faisait, non +sans orgueil, déclamer,<br> + vers à vers, mot à mot, un peu à l’un, +un peu à l’autre, le récit de<br> + <i>Théramène</i>:</p> + +<blockquote> +<p><i>A peine nous sortions des portes de +Trézène...<br> + De Trégène... Il était sur son char... sur +chon sar...<br> + Ses gardes affligés... affizés...<br> + Imitaient son silence autour de lui rangés...<br> + Lui ranzés.</i></p> +</blockquote> + +<p>Ensuite, il disait à ma mère:</p> + +<p>-- Et le vôtre, Délaïde, lui apprenez-vous +rien pour réciter?</p> + +<p>-- Si répondait naïvement ma mère: il sait +la sornette de Jean du<br> + Porc.</p> + +<p>-- Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait tout le +monde.</p> + +<p>Et alors en baissant la tête, j’ânonnais +timidement:</p> + +<p><i>Qui est mort? — Jean du Porc. — Qui le pleure? +— Le roi Maure — Qui<br> + le rit? — La perdrix. — Qui le chante? — La +calandre — Qui en sonne<br> + le glas? — Le cul de la poêle. — Qui en porte le +deuil? — Le cul du<br> + chaudron.</i></p> + +<p>C'est avec ces contes-là, chants de nourrices et +sornettes, que nos<br> + parents, à cette époque, nous apprenaient à +parler la bonne langue<br> + provençale; tandis qu’à présent, la +vanité ayant pris le dessus dans<br> + la plupart des familles, c’est avec le système de +l’excellent M.<br> + Dumas que l’on enseigne les enfants et qu’on en fait +de petits niais<br> + qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouvés, +sans attaches<br> + ni racines, car il est de mode, aujourd’hui, de renier +absolument<br> + tout ce qui est de tradition.</p> + +<p>Il faut que je parle un peu, maintenant, du bonhomme Etienne, +mon<br> + aïeul maternel. Il était, comme mon père, +ménager propriétaire,<br> + d’une bonne maison comme lui, et d’un bon sang : avec +cette<br> + différence que, du côté des Mistral, +c’étaient des laborieux, des<br> + économes, des amasseurs de biens, qui, en tout le pays, +n’avaient pas<br> + leurs pareils, et que, du côté de ma mère, +tout à fait insouciants et<br> + n’étant jamais prêts pour aller au labour, ils +laissaient l’eau<br> + courir et mangeaient leur avoir. L’aïeul +Étienne, pour tout dire,<br> + était (devant Dieu soit-il) un vrai Roger Bontemps.</p> + +<p>Bien qu’il eût huit enfants, entre lesquels six +filles (qui, à<br> + l’heure des repas, se faisaient servir leur part et puis +allaient<br> + manger dehors, sur le seuil de la maison, leur assiette à +la main),<br> + dès qu’il y avait fête quelque part, en avant! +Il partait pour trois<br> + jours avec les camarades. Il jouait, bambochait tant que +duraient les<br> + écus; puis, souple comme un gant, quand les deux toiles +se touchaient<br> + (1), le quatrième jour il rentrait au logis et, alors, +grand’maman<br> + Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait:</p> + +<p>-- N’as-tu pas honte, dissipateur que tu es, de manger +comme ça le<br> + bien de tes filles I</p> + +<blockquote> +<p>(1) Quand la poche est vide.</p> +</blockquote> + +<p>-- Hé! bonasse, répondait-il, de quoi vas-tu +t'inquiéter? Nos<br> + fillettes sont jolies, elles se marieront sans dot. Et tu +verras,<br> + Nanon, ma mie, nous n'en aurons pas pour les derniers.</p> + +<p>Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, il lui faisait +donner<br> + sur son douaire des hypothèques aux usuriers, qui lui +prêtaient de<br> + l'argent à cinquante ou à cent pour cent, ce qui +ne l'empêchait pas,<br> + quand ses compagnons de jeu venaient, de faire, avec eux, le +branle<br> + devant la cheminée, en chantant tous ensemble:</p> + +<p><i>Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs!<br> + Ce sont de braves gens,<br> + Quand ils n'ont plus d'argent.</i></p> + +<p>Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de rire:</p> + +<p><i>Nous sommes trois qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons +pas le sou,<br> + -- Qui n'avons pas le sou. -- Et le compère qui est +derrière, -- N'a<br> + pas un denier, -- N'a pas un denier.</i></p> + +<p>Et quand ma pauvre aïeule se désolait de voir +ainsi partir, l'un<br> + après l'autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son +beau<br> + patrimoine:</p> + +<p>-- Eh! bécasse, que pleures-tu? lui faisait mon +grand-père, pour<br> + quelques lopins de terre? Il y pleuvait comme à la +rue.</p> + +<p>Ou bien:</p> + +<p>-- Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, ne payait +pas les<br> + impositions!</p> + +<p>Ou bien:</p> + +<p>-- Cette friche-là? les arbres du voisin la +desséchaient comme<br> + bruyère.</p> + +<p>Et toujours, de cette façon, il avait la riposte aussi +prompte que<br> + joyeuse... Si bien qu'il disait même, en parlant des +usuriers:</p> + +<p>-- Eh! morbleu, c'est bien heureux qu'il y ait des gens +pareils.<br> + Car, sans eux, comment ferions-nous, les dépensiers, les +gaspilleurs,<br> + pour trouver du quibus, en un temps où comme on sait, +l'argent est<br> + marchandise?</p> + +<p>C'était l'époque, en ce temps-là, +où Beaucaire, avec sa foire,<br> + faisait merveille sur le Rhône; il venait là du +monde, soit par eau,<br> + soit par terre, de toutes les nations, jusqu'à des Turcs +et des<br> + nègres.</p> + +<p>Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes espèces +de choses qu'il<br> + faut pour le nourrir, pour le vêtir, pour le loger, pour +l'amuser,<br> + pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pièces +de toile,<br> + les rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre portant au +chaton un<br> + rat, vous l'y trouviez à profusion, à monceaux, +à faisceaux ou en<br> + piles, dans les grands magasins voûtés, sous les +arceaux des Halles,<br> + aux navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du +Pré.</p> + +<p>C'était comme nous dirions, mais avec un +côté plus populaire et<br> + grouillant de vie, c'était là tous les ans, au +soleil de juillet,<br> + l'exposition universelle de l'industrie du Midi.</p> + +<p>Mon grand-père Étienne, comme vous pensez bien, +ne manquait pas telle<br> + occasion d'aller, quatre ou cinq jours, faire à Beaucaire +ses<br> + bamboches. Donc, sous prétexte d'aller acheter du poivre, +du girofle<br> + ou du gingembre avec, dans chaque poche de sa veste, un mouchoir +de<br> + fil, car il prenait du tabac, et trois autres mouchoirs, en +pièce,<br> + non coupés, dont en guise de ceinture il se ceignait les +reins; et il<br> + flânait ainsi, tout le franc jour de Dieu, autour des +bateleurs, des<br> + charlatans, des comédiens, surtout des bohémiens, +lorsqu'ils<br> + discutent et se harpaillent pour le marché et marchandage +de quelque<br> + bourrique maigre.</p> + +<p>Un délicieux régal pour lui: Polichinelle avec +Rosette! Il y était<br> + toujours plus neuf et ravi, bouche bée, il y riait comme +un pauvre<br> + aux pantalonnades et aux coups de batte qui pleuvaient là +sans cesse<br> + sur le propriétaire et sur le commissaire. A ce point les +filous (et<br> + imaginez-vous si, à Beaucaire, ils pullulaient!) lui +tiraient chaque<br> + année, tout doucement, l'un après l'autre, sans +qu'il se retournât,<br> + tous ses mouchoirs; et quand il n'en avait plus, chose qu'il +savait<br> + d'avance, il dénouait sa ceinture, sans plus de chagrin +que ça, et<br> + s'en torchait le nez. Mais, quand il rentrait à Maillane, +avec le<br> + nez tout bleu, -- de la teinture des mouchoirs, des mouchoirs +neufs<br> + qui avaient déteint:</p> + +<p>-- Allons, lui disait ma grand'mère, on t'a encore +volé tes<br> + mouchoirs.</p> + +<p>-- Qui te l'a dit? faisait l'aïeul.</p> + +<p>-- Pardi, tu as le nez tout bleu: tu t'es mouché avec +ta ceinture.</p> + +<p>-- Bah! je n'en ai pas regret, répondait le bon humain; +ce<br> + Polichinelle m'a tant fait rire!</p> + +<p>Bref, quand ses filles (et ma mère en était une) +furent d'âge à se<br> + marier, comme elles n'étaient pas gauches, ni bien +désagréables, les<br> + galants, malgré tout, vinrent tout de même à +l'appeau. Seulement,<br> + quand les pères disaient à mon aïeul:</p> + +<p>-- Autrement, le cas échéant, combien +faites-vous à vos filles?</p> + +<p>-- Combien je fais à mes filles? répondait +maître Étienne, tout rouge<br> + de colère; ô graine d'imbécile, c'est +dommage! A ton gars je<br> + donnerais une belle gouge, tout élevée, toute +nippée, et j'y<br> + ajouterais encore des terres et de l'argent! Qui ne veut pas +mes<br> + filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu merci, à +la huche de<br> + maître Étienne il y a du pain.</p> + +<p>Or, n'est-il pas vrai que les filles du grand-père +furent prises,<br> + toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et même +qu'elles<br> + firent toutes de bons mariages? <i>Fille jolie</i>, dit le +proverbe,<br> + <i>porte sur le front sa dot.</i></p> + +<p>Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans +en<br> + cueillir encore un tout petit bouquet.</p> + +<p>Derrière le Mas du Juge, c'est l'endroit où je +suis né, il y avait le<br> + long du chemin un fossé qui menait son eau à notre +vieux Puits à<br> + roue. Cette eau n'était pas profonde, mais elle +était claire et<br> + riante, et, quand j'étais petit, je ne pouvais +m'empêcher, surtout<br> + les jours d'été, d'aller jouer le long de sa +rive.</p> + +<p>Le fossé du Puits à roue! Ce fut le premier +livre où j'appris, en<br> + m'amusant, l'histoire naturelle. Il y avait là des +poissons,<br> + épinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que +j'essayais<br> + de pêcher dans un sachet de canevas, qui avait servi +à mettre des<br> + clous et que je suspendais au bout d'un roseau. Il y avait +des<br> + demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout +doucement,<br> + lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes +petits<br> + doigts, quand elles ne s'échappaient pas, +légères, silencieuses, en<br> + faisant frissonner le crêpe de leurs ailes; il y avait +des<br> + "notonectes", espèces d'insectes bruns avec le ventre +blanc, qui<br> + sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes à la +façon des<br> + cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des grenouilles, +qui<br> + sortaient de la mousse une échine glauque, +chamarrée d'or, et qui, en<br> + me voyant, lestement faisaient leur plongeon; des tritons, sorte +de<br> + salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de +gros<br> + escarbots qui rôdaient dans les flaches et qu'on nommait +des<br> + "mange-anguilles".</p> + +<p>Ajoutez à cela un fouillis de plantes aquatiques, +telles que ces<br> + "massettes", cotonnées et allongées, qui sont les +fleurs du typha;<br> + telles que le nénuphar qui étale, magnifique, sur +la nappe de l'eau,<br> + ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que +le<br> + "butome" au trochet de fleurs roses, et le pâle narcisse +qui se mire<br> + dans le ru, et la lentille d'eau aux feuilles minuscules, et +la<br> + "langue de boeuf" qui fleurit comme un lustre, avec les "yeux +de<br> + l'Enfant Jésus" qui est le myosotis.</p> + +<p>Mais de tout ce monde-là, ce qui m'engageait le plus, +c'était la<br> + fleur des "glais". C'est une grande plante qui croît au +bord des<br> + eaux par grosses touffes, avec de longues feuilles cultriformes +et de<br> + belles fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des +hallebardes<br> + d'or. Il est à croire même que les fleurs de lis +d'or, armes de<br> + France et de Provence, qui brillent sur le fond d'azur, +n'étaient que<br> + des fleurs de glais: "fleur de lis" vient de "fleur d'iris", car +le<br> + glais est un iris, et l'azur du blason représente bien +l'eau où croît<br> + le glais.</p> + +<p>Toujours est-il, qu'un jour d'été, quelque temps +après la moisson, on<br> + foulait nos gerbes, et tous les gens du "mas" étaient +dans l'aire à<br> + travailler. A l'entour des chevaux et des mulets qui +piétinaient,<br> + ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien vingt hommes +qui,<br> + les bras retroussés, en cheminant au pas, deux par deux, +quatre par<br> + quatre, retournaient les épis ou enlevaient la paille +avec des<br> + fourches de bois. Ce joli travail se faisait gaiement, en +dansant au<br> + soleil, nu-pieds, sur le grain battu.</p> + +<p>Au haut de l'aire, porté par les trois jambes d'une +chèvre rustique,<br> + formée de trois perches, était suspendu le van. +Deux ou trois filles<br> + ou femmes jetaient avec des corbeilles dans le cerceau du crible +le<br> + blé mêlé aux balles; et le "maître", +mon père, vigoureux et de haute<br> + taille, remuait le crible au vent, en ramenant ensemble les +mauvaises<br> + graines au-dessus; et quand le vent faiblissait, ou que, par<br> + intervalles, il cessait de souffler, mon père, avec le +crible<br> + immobile dans ses mains se retournait vers le vent, et, +sérieux,<br> + l'oeil dans l'espace, comme s'il s'adressait à un dieu +ami, il lui<br> + disait:</p> + +<p>-- Allons, souffle, souffle, mignon!</p> + +<p>Et le mistral, ma foi, obéissant au patriarche, +haletait de nouveau<br> + en emportant la poussière; et le beau blé +béni tombait en blonde<br> + averse sur le monceau conique qui, à vue d'oeil, montait +entres les<br> + jambes du vanneur.</p> + +<p>Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncelé le +grain avec la<br> + pelle, que les hommes poussiéreux allaient se laver au +puits ou tirer<br> + de l'eau pour les bêtes, mon père, à grandes +enjambées, mesurait le<br> + tas de blé et y traçait une croix avec le manche +de la pelle en<br> + disant: "Que Dieu te croisse!"</p> + +<p>Par une belle après-midi de cette saison d'aires, -- je +portais<br> + encore les jupes: j'avais à peine quatre ou cinq ans -- +après m'être<br> + bien roulé, comme font les enfants, sur la paille +nouvelle, je<br> + m'acheminai donc seul vers le fossé du Puits à +roue.</p> + +<p>Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais +commençaient à<br> + s'épanouir et les mains me démangeaient d'aller +cueillir quelques-uns<br> + de ces beaux bouquets d'or.</p> + +<p>J'arrive au fossé; doucement, je descends au bord de +l'eau; j'envoie<br> + la main pour attraper les fleurs... Mais, comme elles +étaient trop<br> + éloignées, je me courbe, je m'allonge, et patatras +dedans: je tombe<br> + dans l'eau jusqu'au cou.</p> + +<p>Je crie. Ma mère accourt; elle me tire de l'eau, me +donne quelques<br> + claques, et, devant elle, trempé comme un caneton, me +faisant filer<br> + vers le Mas:</p> + +<p>-- Que je t'y voie encore, vaurien, vers le fossé!</p> + +<p>-- J'allais cueillir des fleurs de glais.</p> + +<p>-- Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et encore tes +glais. Tu<br> + ne sais donc pas qu'il y a un serpent dans les herbes +cachés, un gros<br> + serpent qui hume les oiseaux et les enfants, vaurien?</p> + +<p>Et elle me déshabilla, me quitta mes petits souliers, +mes<br> + chaussettes, ma chemisette, et pour faire sécher ma robe +trempée et<br> + ma chaussure, elle me chaussa mes sabots et me mit ma robe +du<br> + dimanche, en me disant:</p> + +<p>-- Au moins, fais attention de ne pas te salir.</p> + +<p>Et me voilà dans l'aire; je fais sur la paille +fraîche quelques<br> + jolies cabrioles; j'aperçois un papillon blanc qui +voltige dans un<br> + chaume. Je cours, je cours après, avec mes cheveux blonds +flottant<br> + au vent hors de mon béguin... et paf! me voilà +encore vers le fossé<br> + du Puits à roue...</p> + +<p>Oh! mes belles fleurs jaunes! Elles étaient toujours +là, fières au<br> + milieu de l'eau, me faisant montre d'elles, au point qu'il ne me +fut<br> + plus possible d'y tenir. Je descends bien doucement, bien +doucement<br> + sur le talus; je place mes petons biens ras, bien ras de +l'eau;<br> + j'envoie la main, je m'allonge', je m'étire tant que je +puis... et<br> + patatras! je me fiche jusqu'au derrière dans la vase.</p> + +<p>Aïe! aïe! aïe! Autour de moi, pendant que je +regardais les bulles<br> + gargouiller et qu'à travers les herbes je croyais +entrevoir le gros<br> + serpent, j'entendais crier dans l'aire:</p> + +<p>-- Maîtresse! courez vite, je crois que le petit est +encore tombé à<br> + l'eau!</p> + +<p>Ma mère accourt, elle me saisit, elle m'arrache tout +noir de la boue<br> + puante, et la première chose, troussant ma petite robe, +vlin! vlan!<br> + elle m'applique une fessée retentissante.</p> + +<p>-- Y retourneras-tu, entêté, aux fleurs de glais? +Y retourneras-tu<br> + pour te noyer?... Une robe toute neuve que voilà perdue, +fripe-tout,<br> + petit monstre! qui me feras mourir de transes!</p> + +<p>Et, crotté et pleurant, je m'en revins donc au Mas la +tête basse, et<br> + de nouveau on me dévêtit et on me mit, cette fois, +ma robe des jours<br> + de fête... Oh! la galante robe! Je l'ai encore devant les +yeux,<br> + avec ses raies de velours noir, pointillée d'or sur fond +bleuâtre.</p> + +<p>Mais bref, quand j'eus ma belle robe de velours:</p> + +<p>-- Et maintenant, dis-je à ma mère, que vais-je +faire?</p> + +<p>-- Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles n'aillent pas +dans<br> + l'aire... Et toi, tiens-toi à l'ombre.</p> + +<p>Plein de zèle, je vole vers les poules qui +rôdaient par les chaumes,<br> + becquetant les épis que le râteau avait +laissés. Tout en gardant,<br> + voici qu'une poulette huppée -- n'est-ce pas drôle? +-- se met à<br> + pourchasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles qui ont +les<br> + ailes rouges et bleues... Et toutes deux, avec moi après, +qui<br> + voulais voir la sauterelle, de sauter à travers champs, +si bien que<br> + nous arrivâmes au fossé du Puits à roue!</p> + +<p>Et voilà encore les fleurs d'or qui se miraient dans le +ruisseau et<br> + qui réveillaient mon envie, mais une envie +passionnée, délirante,<br> + excessive, à me faire oublier mes deux plongeons dans le +fossé:</p> + +<p>"Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tomberas pas!"</p> + +<p>Et, descendant le talus, j'entortille à ma main un jonc +qui croissait<br> + là; et me penchant sur l'eau avec prudence, j'essaie +encore<br> + d'atteindre de l'autre main les fleurs de glais... Ah! malheur, +le<br> + jonc se casse et va te faire teindre! Au milieu du fossé, +je plonge<br> + la tête première.</p> + +<p>Je me dresse comme je puis, je crie comme un perdu, tous les +gens de<br> + l'aire accourent:</p> + +<p>-- C'est encore ce petit diable qui est tombé dans le +fossé. Ta<br> + mère, cette fois, enragé polisson, va te fouailler +d'importance!</p> + +<p>Eh bien! non; dans le chemin, je la vis venir, pauvrette, tout +en<br> + larmes et qui disait:</p> + +<p>-- Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il aurait +peut-être un<br> + "accident". Mais ce gars, sainte Vierge, n'est pas comme les +autres:<br> + il ne fait que courir pour ramasser des fleurs; il perd tous +ses<br> + jouets en allant dans les blés chercher des bouquets +sauvages...<br> + Maintenant, pour comble, il va se jeter trois fois, depuis +peut-être<br> + une heure, dans le fossé du Puits à roue... Ah! +tiens-toi, pauvre<br> + mère, morfonds-toi pour l'approprier. Qui lui en +tiendrait, des<br> + robes? Et bienheureuse encore -- mon Dieu, je vous rends +grâce --<br> + qu'il ne soit pas noyé!</p> + +<p>Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du +fossé. Puis, une<br> + fois dans le Mas, m'ayant quitté mon vêtement, la +sainte femme<br> + m'essuya, nu, de son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant +fait<br> + boire une cuillerée de vermifuge elle me coucha dans ma +berce, où,<br> + lassé de pleurer, au bout d'un peu je m'endormis.</p> + +<p>Et savez-vous ce que je songeai: pardi! mes fleurs de glais... +Dans<br> + un beau courant d'eau, qui serpentait autour du Mas, +limpide,<br> + transparent, azuré comme les eaux de la Fontaine de +Vaucluse, je<br> + voyais de belles touffes de grands et verts glaïeuls, qui +étalaient<br> + dans l'air une féerie de fleurs d'or!</p> + +<p>Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles avec leurs +ailes de<br> + soie bleue, et moi je nageais nu dans l'eau riante; et je +cueillais à<br> + pleines mains, à jointées, à +brassées, les fleurs de lis blondines.<br> + Plus j'en cueillais, plus il en surgissait.</p> + +<p>Tout à coup, j'entends une voix qui me crie: +"Frédéri!"</p> + +<p>Je m'éveille et que vois-je! Une grosse poignée +de fleurs de glais<br> + couleur d'or qui bondissaient sur ma couchette.</p> + +<p>Lui-même, le patriarche, le Maître, mon seigneur +père, était allé<br> + cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la +Maîtresse, ma mère<br> + belle, les avait mises sur mon lit.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE II.</h2> + +<h3>MON PÈRE.</h3> + +<p>L'enfant de ferme. -- La vie rurale. -- Mon père +à la Révolution. --<br> + La bûche bénite. -- Les récits de la +Noël. -- Le capitaine Perrin.<br> + -- Le maire de Maillane en 1793 -- Le jour de l'an.</p> + +<p>Mon enfance première se passa donc au Mas, en compagnie +des<br> + laboureurs, des faucheurs et des pâtres, et quand, +parfois, passait<br> + au Mas quelque bourgeois, de ceux-là qui affectent de ne +parler que<br> + français, moi, tout interloqué et même +humilié de voir que mes<br> + parents devenaient soudain révérencieux pour lui, +comme s'il était<br> + plus qu'eux:</p> + +<p>-- D'où vient, leur demandais-je, que cet homme ne +parle pas comme<br> + nous?</p> + +<p>-- Parce que c'est un monsieur, me répondait-on.</p> + +<p>-- Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je +ne veux<br> + pas être <i>monsieur</i>.</p> + +<p>J'avais remarqué aussi que, quand nous avions des +visites, comme<br> + celle, par exemple du marquis de Barbentane (un de nos voisins +de<br> + terres), mon père qui, à l'ordinaire lorsqu'il +parlait de ma mère,<br> + devant les serviteurs, l'appelait "la maîtresse", +là, en cérémonie,<br> + il la dénommait <i>ma mouié</i> (mon +épouse). Le beau marquis et la<br> + marquise, qui se trouvait être la soeur du +général de Galliffet,<br> + chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et +autres<br> + gâteries; mais moi, sitôt que je les voyais +descendre de voiture,<br> + comme un sauvageon que j'étais, je courais tout de suite +me cacher<br> + dans le fenil... Et la pauvre Délaïde de crier:</p> + +<p>-- Frédéric!</p> + +<p>Mais en vain: dans le foin, blotti et ne soufflant mot, +j'attendais,<br> + moi, d'entendre les roues de la voiture emporter le marquis, +pendant<br> + que ma mère clamait, là-bas, devant la ferme:</p> + +<p>-- M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le +voir,<br> + cet insupportable, et il va se cacher!</p> + +<p>Et au lieu de dragées, quand je sortais ensuite, +craintif, de ma<br> + tanière, vlan! j'avais ma fessée.</p> + +<p>J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre +maître-valet, quand,<br> + derrière la charrue tirée par ses deux mules, les +mains au mancheron,<br> + il me criait, patelin:</p> + +<p>-- Petiot, viens vite, viens. Je t'apprendrai à +labourer.</p> + +<p>Et tout de suite, nu-pieds, nu-tête, +émoustillé, me voilà dans le<br> + sillon, trottinant, farfouillant, le long de la tranchée, +pour<br> + cueillir les primevères ou les muscaris bleus, que le soc +arrachait.</p> + +<p>-- Ramasse des colimaçons, me disais le Papoty.</p> + +<p>Et quand j'avais les colimaçons, une poignée +dans chaque main:</p> + +<p>-- Maintenant, me faisait-il, avec les colimaçons, +tiens, empoigne<br> + les cornes du manche de la charrue.</p> + +<p>Et comme, moi crédule, avec mes petits doigts, je +prenais les<br> + mancherons, lui, pressant de ses doigts rudes mes deux mains +pleines<br> + d'escargots qui s'écrabouillaient dans ma chair:</p> + +<p>-- A présent, me disait le valet de labour en riant aux +éclats, tu<br> + pourras dire, petit, que tu as tenu la charrue!</p> + +<p>On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs. C'est ainsi +que,<br> + dans les fermes, on déniaise les enfants. Quelquefois, en +venant de<br> + traire, notre berger Rouquet me criait:</p> + +<p>-- Viens, petit, boire à même dans le +<i>piau</i>.</p> + +<p>Le <i>piau</i> est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans +lequel on<br> + trait le lait... Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les +bras<br> + troussés, sortir de la bergerie en portant à la +main le vase à traire<br> + écumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais, +affriolé, pour<br> + le humer tout chaud. Mais, sitôt qu'à genoux je +m'abreuvais à la<br> + "seille", paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la +tête<br> + jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le +museau<br> + ruisselants, ébouriffés, je courais, comme un +jeune chien, me vautrer<br> + dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant, à part moi, qu'on +ne m'y<br> + attraperait plus... jusqu'à nouvelle attrape.</p> + +<p>Après, c'était un faucheur qui me disait:</p> + +<p>-- Petiot, j'ai trouvé un nid, un nid de +<i>frappe-talon</i>; veux-tu me<br> + faire la courte échelle? Je garderai la mère et tu +auras les<br> + passereaux.</p> + +<p>Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain.</p> + +<p>-- Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce +gros<br> + saule; c'est là qu'est le nid... Allons, courbe-toi.</p> + +<p>Et je m'inclinais, la tête contre l'arbre, et alors, +faisant mine de<br> + grimper sur mon dos, le farceur me battait l'échine du +talon.</p> + +<p>C'est ainsi que commença, au milieu des gouailleries de +nos<br> + travailleurs des champs (et je n'an ai point regret), mon +éducation<br> + d'enfance.</p> + +<p>Comme il était gai, ce milieu de labeurs rustiques! +Chaque saison<br> + renouvelait la série des travaux. Les labours, les +semailles, la<br> + tonte, la fauche, les vers à soie, les moissons, le +dépiquage, les<br> + vendanges et la cueillette des olives, déployaient +à ma vue les actes<br> + majestueux de la vie agricole, éternellement dure, mais +éternellement<br> + indépendante et calme.</p> + +<p>Tout un peuple de serviteurs, d'hommes loués au mois ou +à la journée,<br> + de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du +Mas,<br> + qui avec l'aiguillon, qui avec le râteau ou bien la +fourche sur<br> + l'épaule, et travaillant toujours avec des gestes nobles, +comme dans<br> + les peintures de Léopold Robert.</p> + +<p>Quand, pour dîner ou pour souper, les hommes, l'un +après l'autre,<br> + entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son +rang,<br> + autour de la grande table, avec mon seigneur père qui +tenait le haut<br> + bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des<br> + observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail +du<br> + jour, s'il était avantageux, si la terre était +dure ou molle ou en<br> + état. Puis, le repas fini, le premier charretier fermait +la lame de<br> + son couteau et, sur le coup, tous se levaient.</p> + +<p>Tous ces gens de campagne, mon père les dominait par la +taille, par<br> + le sens, comme aussi par la noblesse. C'était un beau et +grand<br> + vieillard, digne dans son langage, ferme dans son +commandement,<br> + bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul.</p> + +<p>Engagé volontaire pour défendre la France, +pendant la Révolution, il<br> + se plaisait, le soir, à raconter ses vieilles guerres. Au +fort de la<br> + Terreur, il avait été requis pour porter du +blé à Paris, ou régnait<br> + la famine. C'était dans l'intervalle où l'on avait +tué le roi. La<br> + France, épouvantée, était dans la +consternation. En retournant, un<br> + jour d'hiver, à travers la Bourgogne, avec une pluie +froide qui lui<br> + battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu +des<br> + roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays. +Les<br> + deux compatriotes se tendirent la main, et mon père, +prenant la<br> + parole:</p> + +<p>-- Tiens, où vas-tu, voisin, par ce temps +diabolique?</p> + +<p>-- Citoyen, répliqua l'autre, je vais à Paris +porter les saints et<br> + les cloches.</p> + +<p>Mon père devint pâle, les larmes lui jaillirent +et, ôtant son chapeau<br> + devant les saints de son pays et les cloches de son +église, qu'il<br> + rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne:</p> + +<p>-- Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu'à ton retour, on +te nomme,<br> + pour cela, représentant du peuple?</p> + +<p>L'iconoclaste courba la tête de honte et, avec un +blasphème, il fit<br> + tirer ses bêtes.</p> + +<p>Mon père, dois-je dire, avait un foi profonde. Le soir, +en été comme<br> + en hiver, agenouillé sur sa chaise, la tête +découverte, les mains<br> + croisées sur le front, avec sa cadenette, serrée +d'un ruban de fil,<br> + qui lui pendait sur la nuque, il faisait, à voix haute, +la prière<br> + pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veillées +s'allongeaient,<br> + il lisait l'Évangile à ses enfants et +domestiques.</p> + +<p>Mon père, dans sa vie, n'avait lu que trois livres: le +<i>Nouveau</i><br> + <i>Testament, l'Imitation</i> et <i>Don Quichotte</i> (lequel +lui rappelait sa<br> + campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie).</p> + +<p>-- Comme de notre temps les écoles étaient +rares, c'est un pauvre,<br> + nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par +semaine,<br> + m'avait appris ma croix de par Dieu.</p> + +<p>Et le dimanche, après les vêpres, selon l'us et +coutume des anciens<br> + pères de famille, il écrivait ses affaires, ses +comptes et dépenses,<br> + avec ses réflexions, sur un grand mémorial +dénommé <i>Cartabèou</i>.</p> + +<p>Lui, quelque temps qu'il fît, était toujours +content, et si, parfois,<br> + il entendait les gens se plaindre, soit des vents +tempétueux, soit<br> + des pluies torrentielles:</p> + +<p>-- Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est là-haut +sait fort bien<br> + ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut... Eh! s'il ne<br> + soufflait jamais de ces grands vents qui dégourdissent la +Provence,<br> + qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et +si,<br> + pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui<br> + alimenteraient les puits, les fontaines, les rivières? Il +faut de<br> + tout, mes enfants.</p> + +<p>Bien que, le long du chemin, il ramassât une +bûchette pour l'apporter<br> + au foyer; bien qu'il se contentât, pour son humble +ordinaire, de<br> + légumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il +fût sobre<br> + toujours et mît de l'eau dans son vin, toujours sa table +était<br> + ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant. Puis, +si<br> + l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il +était bon<br> + travailleur; et, si l'on répondait oui:</p> + +<p>-- Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son +ami.</p> + +<p>Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la +grande fête, c'était la<br> + veillée de Noël. Ce jour-la, les laboureurs +dételaient de bonne<br> + heure; ma mère leur donnait à chacun, dans une +serviette, une belle<br> + galette à l'huile, une rouelle de nougat, une +jointée de figues<br> + sèches, un fromage du troupeau, une salade de +céleri et une bouteille<br> + de vin cuit. Et qui de-ci, et qui de-là, les serviteurs +s'en<br> + allaient, pour "poser la bûche au feu", dans leur pays et +dans leur<br> + maison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres +hères qui<br> + n'avaient pas de famille; et, parfois des parents, quelque +vieux<br> + garçon, par exemple, arrivaient à la nuit, en +disant:</p> + +<p>-- Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la +bûche au feu, avec<br> + vous autres.</p> + +<p>Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la +"bûche de Noël",<br> + qui -- c'était de tradition -- devait être un arbre +fruitier. Nous<br> + l'apportions dans le Mas, tous à la file, le plus +âgé la tenant d'un<br> + bout, moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous +lui faisions<br> + faire le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la +dalle du foyer,<br> + mon père, solennellement, répandait sur la +bûche un verre de vin<br> + cuit, en disant:</p> + +<blockquote> +<p><i>Allégresse! Allégresse,<br> + Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse!<br> + Avec Noël, tout bien vient:<br> + Dieu nous fasse la grâce de voir l'année +prochaine.<br> + Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être +moins.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et, nous écriant tous: "Allégresse, +allégresse, allégresse!", on<br> + posait l'arbre sur les landiers et, dès que +s'élançait le premier jet<br> + de flamme:</p> + +<blockquote> +<p><i>A la bûche<br> + Boute feu!</i></p> +</blockquote> + +<p>disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous +mettions à table.</p> + +<p>Oh! la sainte tablée, sainte réellement, avec, +tout à l'entour, la<br> + famille complète, pacifique et heureuse. A la place du +<i>caleil</i>,<br> + suspendu à un roseau, qui, dans le courant de +l'année, nous éclairait<br> + de son lumignon, ce jour-là, sur la table, trois +chandelles<br> + brillaient; et si, parfois, la mèche tournait devers +quelqu'un,<br> + c'était de mauvais augure. A chaque bout, dans une +assiette,<br> + verdoyait du blé en herbe, qu'on avait mis germer dans +l'eau le jour<br> + de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour à +tour<br> + apparaissaient les plats sacramentels: les escargots, qu'avec un +long<br> + clou chacun tirait de la coquille; la morue frite et le +<i>muge</i> aux<br> + olives, le cardon, le scolyme, le céleri à la +poivrade, suivis d'un<br> + tas de friandises réservées pour ce +jour-là, comme: fouaces à<br> + l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis; +puis,<br> + au-dessus de tout, le grand <i>pain calendal</i>, que l'on +n'entamait<br> + jamais qu'après en avoir donné, religieusement, un +quart au premier<br> + pauvre qui passait.</p> + +<p>La veillée, en attendant la messe de minuit, +était longue ce jour-là;<br> + et longuement, autour du feu, on y parlait des ancêtres et +on louait<br> + leurs actions. Mais, peu à peu et volontiers, mon brave +homme de<br> + père revenait à l'Espagne et à ses +souvenirs du siège de Figuières.</p> + +<p>Si je vous disais, commençait-il, qu'étant +là-bas en Catalogne, et<br> + faisant partie de l'armée, je trouvai le moyen, au fort +de la<br> + Révolution, de venir de l'Espagne, malgré la +guerre et malgré tout,<br> + passer avec les miens les fêtes de Noël! Voici, ma +foi de Dieu,<br> + comment s'arrangea la chose:</p> + +<p>"Au pied du Canigou, qui est une grande montagne entre +Perpignan et<br> + Figuières, nous tournions, retournions depuis +passablement de temps,<br> + en bataillant, à toi, à moi, contre les troupes +espagnoles. Aïe! que<br> + de morts, que de blessés et de souffrances et de +misères! Il faut<br> + l'avoir vu, pour savoir cela. De plus, au camp, -- +c'était en<br> + décembre, -- il y avait manque de tout; et les mulets et +les chevaux,<br> + à défaut de pâture, rongeaient, +hélas! les roues des fourgons et des<br> + affûts.</p> + +<p>"Or, ne voilà-t-il pas qu'en rôdant, moi, au fond +d'une gorge, du<br> + côté de la mer, je vais découvrir un arbre +d'oranges, qui étaient<br> + rousses comme l'or!</p> + +<p>"-- Ha! dis-je au propriétaire, à n'importe quel +prix, vous allez me<br> + les vendre.</p> + +<p>"Et, les ayant achetées, je m'en reviens de suite au +camp et, tout<br> + droit à la tente du capitaine Perrin (qui était de +Cabanes), je vais<br> + avec mon panier et je lui dis:</p> + +<p>"-- Capitaine, je vous apporte quelques oranges...</p> + +<p>"-- Mais où as-tu pris !ça?</p> + +<p>"-- Où j'ai pu, capitaine.</p> + +<p>"-- Oh! luron, tu ne saurais me faire plus de plaisir... +Aussi,<br> + demande-moi, vois-tu, ce que tu voudras, et tu l'obtiendras ou +je ne<br> + pourrai.</p> + +<p>"-- Je voudrais bien, lui fis-je alors, avant qu'un boulet de +canon<br> + me coupe en deux, comme tant d'autres, aller, encore une fois, +"poser<br> + le bûche de Noël" en Provence, dans ma famille.</p> + +<p>"-- Rien de plus simple, me fit-il; tiens, passe +l'écritoire.</p> + +<p>Et mon capitaine Perrin (que Dieu, en paradis, l'ait +renfermé, cher<br> + homme) sur un papier, que j'ai encore, me griffonna ce que je +vais<br> + dire:</p> + +<p><i>"Armée des Pyrenées-Orientales.</i></p> + +<p><i>"Nous Perrin, capitaine aux transports militaires, donnons +congé au<br> + citoyen François Mistral, brave soldat +républicain, âgé de vingt-deux<br> + ans, taille de cinq pieds six pouces, nez ordinaire, bouche +idem,<br> + menton rond, front moyen, visage ovale, de s'en aller dans son +pays,<br> + par toute la République, et au diable, si bon lui +semble.</i></p> + +<p>"Et voilà, mes amis, que j'arrive à Maillane, la +belle veille de<br> + Noël, et vous pouvez penser l'ahurissement de tous, les +embrassades<br> + et les fêtes. Mais, le lendemain, le maire (je vous tairai +le nom de<br> + ce fanfaron braillard, car ses enfants sont encore vivants) me +fait<br> + venir à la commune et m'interpelle comme ceci:</p> + +<p>"-- Au nom de la loi, citoyen, comment va que tu as +quitté l'armée?</p> + +<p>"-- Cela va, répondis-je, qu'il ma pris fantaisie de +venir, cette<br> + année, "poser la bûche" à Maillane.</p> + +<p>"-- Ah oui? En ce cas-là, tu iras, citoyen, t'expliquer +au tribunal<br> + du district, à Tarascon.</p> + +<p>"-- Et, tel que je vous le dis, je me laissai conduire par +deux<br> + gardes nationaux, devant les juges du district. Ceux-ci, trois +faces<br> + rogues, avec le bonnet rouge et des barbes jusque-là:</p> + +<p>"-- Citoyen, me firent-ils en roulant de gros yeux, comment +ça se<br> + fait-il que tu aies déserté?</p> + +<p>"Aussitôt, de ma poche ayant tiré mon +passeport:</p> + +<p>"-- Tenez, lisez, leur dis-je.</p> + +<p>"Ah! mes amis de Dieu, dès avoir lu, ils se dressent en +me secouant<br> + la main:</p> + +<p>"-- Bon citoyen, bon citoyen! me crièrent-ils. Va, va, +avec des<br> + papiers pareils, tu peux l'envoyer coucher, le maire de +Maillane.</p> + +<p>"Et après le Jour de l'An, j'aurais pu rester, n'est-ce +pas? Mais il<br> + y avait le devoir et je m'en retournai rejoindre."</p> + +<p>Voilà, lecteur, au naturel, la portraiture de famille, +d'intérieur<br> + patriarcal et de noblesse et de simplicité, que je tenais +à te<br> + montrer.</p> + +<p>Au Jour de l'An, -- nous clôturerons par cet autre +souvenir, -- une<br> + foule d'enfants, de vieillards, de femmes, de filles, venaient, +de<br> + grand matin, nous saluer comme ceci:</p> + +<p><i>Bonjour, nous vous souhaitons à tous la bonne +année,<br> + Maîtresse, maître, accompagnée<br> + D'autant que le bon Dieu voudra.</i></p> + +<p>-- Allons, nous vous la souhaitons bonne, répondaient +mon père et ma<br> + mère en donnant à chacun, bonnement, sous forme +d'étrennes, une<br> + couple de pains longs et de miches rebondies.</p> + +<p>Par tradition, dans notre maison, comme dans plusieurs autres, +on<br> + distribuait ainsi, au nouvel an, deux fournées de pain +aux pauvres<br> + gens du village.</p> + +<blockquote> +<p><i>Vivrais-je cent ans,<br> + Cent ans, je cuirai,<br> + Cent ans, je donnerai aux pauvres.</i></p> +</blockquote> + +<p>Cette formule, tous les soirs revenait dans la prière +que mon père<br> + faisait avant d'aller au lit. Et aussi, à ses +obsèques, les pauvres<br> + gens, avec raison, purent dire, en le plaignant:</p> + +<blockquote> +<p><i>-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges dans le +ciel<br> + l'accompagnaient. Amen!</i></p> +</blockquote> + +<p> </p> + +<h2>CHAPTER III</h2> + +<h3>LES ROIS MAGES</h3> + +<p>A la rencontre des Rois. -- La crèche. -- Les +sornettes<br> + maternelles. -- Dame Renaude. -- Les hantises de la nuit. -- +Le<br> + cheval de Cambaud. -- Les Sorciers. -- Les Matagots. +--L'Esprit<br> + Fantastique.</p> + +<p>-- C'est demain la fête des Rois; si vous voulez les +voir arriver,<br> + allez vite, petits, à leur rencontre, et portez-leur +quelques<br> + offrandes.</p> + +<p>Voilà, de notre temps, la veille du jour des Rois, ce +que nous<br> + disaient nos mères.</p> + +<p>Et en avant! Toute la marmaille, les enfants du village, +nous<br> + partions enthousiastes au-devant des Rois Mages, qui venaient +à<br> + Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite, +pour<br> + adorer l'Enfant Jésus.</p> + +<p>-- Où allez-vous, petits?</p> + +<p>-- Nous allons au-devant des Rois.</p> + +<p>Et ainsi, tous ensemble, mioches ébouriffés et +blondines fillettes,<br> + en béguins et petits sabots, nous partions sur le Chemin +d'Arles, le<br> + coeur tressailli de joie, les yeux pleins de visions, et +nous<br> + portions à la main, comme on nous l'avait dit, des +galettes pour les<br> + Rois, des figues sèches pour les pages, avec du foin pour +les<br> + chameaux.</p> + +<p>Jours croissants,<br> + Jours cuisants.</p> + +<p>La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid. Le +soleil<br> + descendait, blafard, devers le Rhône. Les ruisseaux +étaient gelés.<br> + L'herbe des bords était brouie. Des saules +défeuillés, les branches<br> + rougeoyaient. Le rouge-gorge, le troglodyte, sautillaient,<br> + frémissants, familiers, de branche en branche... Et l'on +ne voyait<br> + personne aux champs, à part quelque pauvre veuve qui +rechargeait sur<br> + la tête son tablier plein de bois sec, ou quelque vieux +dépenaillé<br> + qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte.</p> + +<p>-- Où allez-vous si tard, petits?</p> + +<p>-- Nous allons au-devant des Rois!</p> + +<p>Et la tête en arrière, fiers comme jeune coqs, en +riant, en chantant,<br> + en courant à cloche-pied ou en faisant des glissades, +nous allions<br> + devant nous sur le chemin blanchâtre, balayé par le +vent.</p> + +<p>Puis, le jour déclinait. Le clocher de Maillane +disparaissait<br> + derrière les arbres, derrière les grands +cyprès aux pointes noires;<br> + et la campagne, vaste et nue, s'épandait au lointain... +Nous<br> + portions nos regards si loin que nous pouvions, à perte +de vue, mais<br> + en vain! Rien ne se montrait à nous, hormis quelque +faisceau<br> + d'épines emporté dans les chaumes par le vent. +Comme les soirs<br> + d'hiver et de janvier, tout était triste, souffreteux et +muet.</p> + +<p>Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui, +plié dans sa<br> + cape, venait de faire paître ses brebis.</p> + +<p>-- Mais où allez-vous, enfants si tard?</p> + +<p>-- Nous allons au-devant des Rois... Ne pourriez-vous pas nous +dire<br> + s'ils sont encore bien loin?</p> + +<p>-- Ah! oui, les Rois? c'est vrai... Ils sont là +derrière qui<br> + viennent; vous allez bientôt les voir.</p> + +<p>Et de courir, et de courir, à la rencontre des Rois +avec nos gâteaux,<br> + nos petites galettes, et les poignées de foin pour les +chameaux.</p> + +<p>Puis, le jour défaillait. Le soleil, obstrué par +un nuage énorme,<br> + s'évanouissait peu à peu. Les babils +folâtres calmaient un brin. La<br> + bise fraîchissait et les plus courageux marchaient en +retenant.</p> + +<p>Tout à coup:</p> + +<p>-- Les voilà!</p> + +<p>Un cri de joie folle partait de toutes les bouches... et +la<br> + magnificence de la pompe royale éblouissait nos yeux. +Un<br> + rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides, +fastueuses,<br> + enflammait, embrasait la zone du couchant; de gros lambeaux +de<br> + pourpre flamboyaient; et d'or et de rubis, une demi-couronne, +dardant<br> + un cercle de long rayons au ciel, illuminait l'horizon.</p> + +<p>-- Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs +manteaux!<br> + voyez leurs drapeaux! et leur cavalerie et les chameaux qui +viennent!</p> + +<p>Et nous demeurions ébaubis... Mais bientôt cette +splendeur, mais<br> + bientôt cette gloire, dernière +échappée du soleil couchant, se<br> + fondait, s'éteignait peu à peu dans les nues; et, +penauds, bouche<br> + béante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout +seuls:</p> + +<p>-- Où ont passé les Rois?</p> + +<p>-- Derrière la montagne.</p> + +<p>La chevêche miaulait. La peur nous saisissait; et, dans +le<br> + crépuscule, nous retournions confus, en grignotant les +gâteaux, les<br> + galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois.</p> + +<p>Et quand nous arrivions, ensuite, à nos maisons:</p> + +<p>-- Eh bien! les avez-vous vu? nos mères nous +disaient.</p> + +<p>-- Non, ils ont passé en delà, de l'autre +côté de la montagne.</p> + +<p>-- Mais quel chemin avez-vous pris?</p> + +<p>-- Le Chemin Arlatan...</p> + +<p>-- Ah! mes pauvres agneaux! Les Rois ne viennent pas de +là. C'est<br> + du Levant qu'ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le +vieux<br> + Chemin de Rome... Ah! comme c'était beau, si vous aviez +vu, si vous<br> + aviez vu, lorsqu'ils sont entrés dans Maillane! Les +tambours, les<br> + trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon +Dieu!...<br> + Maintenant, ils sont à l'église, où ils +font leur adoration. Après<br> + souper, vous irez les voir.</p> + +<p>Nous soupions vite, -- moi, chez ma mère-grand Nanan; +puis, nous<br> + courions à l'église... Et, dans l'église +pleine, dès notre entrée,<br> + l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, entamait,<br> + lentement, puis déployait, formidable, le superbe +noël:</p> + +<blockquote> +<p><i>Ce matin,<br> + J'ai rencontré le train<br> + De trois grands Rois qui allaient en voyage,<br> + Ce matin,<br> + J'ai rencontré le train<br> + De trois grands Rois dessus le grand chemin.</i></p> +</blockquote> + +<p>Nous autres, affolés, nous nous faufilions, entre les +jupons des<br> + femmes, jusques à la chapelle de la Nativité, et +là, suspendue sur<br> + l'autel, nous voyions la Belle Étoile! nous voyions les +trois Rois<br> + Mages, en manteaux rouge, jaune, et bleu, qui saluaient +l'Enfant<br> + Jésus: le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi +Melchior avec son<br> + encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe! Nous<br> + admirions les charmants pages portant la queue de leurs +manteaux<br> + traînants; puis, les chameaux bossus qui élevaient +la tête sur l'âne<br> + et le boeuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout +autour, sur<br> + une petite montagne en papier barbouillé, les bergers, +les bergères,<br> + qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes; +le<br> + meunier, chargé d'un sac de farine; la bonne vieille qui +filait;<br> + l'ébahi qui admirait; le gagne-petit qui remoulait; +l'hôtelier ahuri<br> + qui ouvrait sa fenêtre, et, bref, tous les <i>santons</i> +qui figurent à<br> + la Crèche. Mais c'était le <i>Roi Maure</i> que +nous regardions le plus.</p> + +<p>Maintes fois, depuis lors, il m'est arrivé, quand +viennent les Rois,<br> + d'aller me promener, à la chute du jour, dans le Chemin +d'Arles. Le<br> + rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des +haies<br> + d'aubépine. Toujours quelque pauvre vieux y cherche, +comme jadis,<br> + des escargots dans l'herbe et la chevêche toujours y +miaule; mais,<br> + dans les nuées du couchant, je n'y vois plus la gloire, +ni la<br> + couronne des vieux Rois.</p> + +<p>-- Où ont passé les Rois?</p> + +<p>-- Derrière la montagne.</p> + +<p>Hélas! mélancolie, tristesse des choses vues, +autrefois dans la<br> + jeunesse! Si grand, si beau que fût le paysage connu, +quand nous<br> + voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y +manque<br> + toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose!</p> + +<blockquote> +<p><i>Oh! vers les plaines de froment<br> + Laissez-moi me perdre pensif,<br> + Dans les grands blés pleins de ponceaux<br> + Où, petit gars, je me perdais!<br> + Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe,<br> + En récitant son angélus;<br> + Et, chantantes, les alouettes,<br> + Moi, je les suis dans le soleil...<br> + Ah! pauvre mère, beau coeur aimant,<br> + Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!</i></p> + +<p>(Iles d'Or).</p> +</blockquote> + +<p>Qui me rendra le délice, le bonheur idéal de mon +âme ignorante,<br> + quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux +chansons,<br> + aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma mère +en filant,<br> + cependant que j'étais blotti sur ses genoux, me disait, +me chantait,<br> + en douce langue de Provence: le <i>Pater des Calendes, +Marie-Madeleine<br> +</i> <i>la Pauvre Pécheresse</i>, le <i>Mousse de +Marseille</i>, la <i>Porcheronne</i>, le<br> + <i>Mauvais Riche</i>, et tant d'autres récits, +légendes et croyances de<br> + notre race provençale, qui bercèrent mon jeune +âge d'un balancement<br> + de rêves et de poésie émue! Après le +lait que m'avait donné son<br> + sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel +des<br> + traditions et du bon Dieu.</p> + +<p>Aujourd'hui, avec l'étroitesse du système brutal +qui ne veut plus<br> + tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts +angéliques de<br> + l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui +fait<br> + les saints et les héros, les poètes et les +artistes, -- aujourd'hui,<br> + dès que l'enfant naît, avec la science nue et crue +on lui dessèche<br> + coeur et âme... Eh! pauvres lunatiques! avec l'âge +et l'école,<br> + surtout l'école de la vie vécue, on ne l'apprend +que trop tôt, la<br> + réalité mesquine et la désillusion +analytique, scientifique, de tout<br> + ce qui nous enchanta.</p> + +<p>Si, à vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend +pour une belle<br> + fille rayonnante de jeunesse, quelque fâcheux anatomiste +venait nous<br> + tenir ce propos:</p> + +<p>-- Veux-tu savoir le vrai de cette créature qui a tant +d'attrait pour<br> + toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette!</p> + +<p>Ne croyez-vous pas qu'à l'instant nous l'enverrions +faire paître?</p> + +<p>Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de +vérité autant<br> + vaudrait, ma foi, retourner au moyen âge qui, partant du +contraire de<br> + la science moderne, en était arrivé au même +résultat, en représentant<br> + la vie par la Danse macabre.</p> + +<p>Bref, pour donner idée des imaginations, hantises, +peurs et spectres<br> + qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en +scène<br> + quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la +vieille<br> + Renaude, et m'est avis qu'à ce sujet ce morceau-là +viendra à point.</p> + +<p>La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant +sa<br> + maisonnette. Elle est flétrie, ratatinée et +ridée, la pauvre femme,<br> + comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les +mouches qui<br> + se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et +puis<br> + sommeille.</p> + +<p>-- Eh bien! tante Renaude, par là, au bon soleil, vous +faites un<br> + petit somme?</p> + +<p>-- Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis là, à +dire vrai, sans<br> + dormir ni veiller... Je rêvasse, je dis des +patenôtres. Mais, puis en<br> + priant Dieu, on finit par s'assoupir... Oh! la mauvaise chose, +quand<br> + on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux +chiens.</p> + +<p>-- Vous attraperez un rhume, à ce grand +soleil-là, avec la<br> + réverbération.</p> + +<p>-- Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis +sèche,<br> + hélas! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne +fournirais<br> + pas, peut-être, une maille d'huile.</p> + +<p>-- A votre place, moi, je m'en irais un peu voir les +commères de<br> + votre âge, tout doucement. Cela vous ferait passer le +temps.</p> + +<p>-- Allons donc, bonne gens! Les commères de mon +âge? bientôt il n'en<br> + restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre +Geneviève<br> + sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote; +Catherine<br> + du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de +mes<br> + peines à moi: autant vaut demeurer seule.</p> + +<p>-- Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec +les<br> + lavandières.</p> + +<p>-- Allons donc, les lavandières! des +péronnelles, qui, tout le jour,<br> + frappent à tort et à travers sur les uns et sur +les autres. Elles ne<br> + disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout +le<br> + monde; puis, elles rient comme des niaises. Quelque jour, le bon +Dieu<br> + les punira par un exemple... Oh! non, non, ce n'est pas comme +de<br> + notre temps.</p> + +<p>-- Et de quoi parliez-vous, dans votre temps?</p> + +<p>-- dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes, +des<br> + sornettes, que l'on se délectait d'entendre: la +Bête des Sept Têtes,<br> + <i>Jean Cherche-la-Peur,</i> le <i>Grand Corps sans +Ame...</i></p> + +<p>Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou +quatre<br> + veillées.</p> + +<p>"A cette époque-là, on filait de l'étai, +du chanvre. L'hiver, après<br> + souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous +réunissions<br> + dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral +qui<br> + soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien +au<br> + chaud, nous nous accroupissions sur la litière des +brebis; et,<br> + pendant que les hommes étaient en train de traire ou de +pâturer les<br> + bêtes, et que les beaux agneaux agenouillés +cognaient sur le pis de<br> + leurs mères en remuant la queue, nous, les femmes, comme +je vous le<br> + dis, en tournant nos fuseaux nous écoutions ou disions +des contes.</p> + +<p>"Mais je ne sais comment ça va; on parlait, en ce +temps, d'une foule<br> + de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que +bien des<br> + personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes +dignes de<br> + foi, assuraient avoir vues.</p> + +<p>"Tenez, ma tante Mïan, la femme du Chaisier, dont les +petits-fils<br> + habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser +du<br> + bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on +aurait<br> + dite apprivoisée. Ma tante se courba pour lui envoyer la +main...<br> + Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu +plus<br> + loin picorer dans le gazon. Mïan, avec précaution, +s'approcha encore<br> + de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper. +Mais,<br> + tout en lui disant: "<i>Petite, tite, tite!</i>", dès +qu'elle croyait<br> + l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus +ardente,<br> + la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-être une +heure de<br> + chemin. Puis comme le soleil était déjà +couché, Mïan, prenant peur,<br> + retourna chez elle. Or, il paraît qu'elle fit bien, car, +si elle<br> + avait voulu suivre, malgré la nuit, cette geline blanche, +qui sait,<br> + Vierge Marie, où elle l'aurait conduite!</p> + +<p>"On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient +une<br> + grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins +qui<br> + sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de +vauriens,<br> + qui venaient de faire la noce, aperçurent un cheval noir +qui sortait<br> + de l'égout de Cambaud.</p> + +<p>"-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que +je saute<br> + dessus.</p> + +<p>"Et le cheval se laissa monter.</p> + +<p>"-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi, +je<br> + vais l'enfourcher.</p> + +<p>"Et voilà qu’il l’enfourche aussi.</p> + +<p>"-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre +jouvenceau.</p> + +<p>"Et celui-là grimpa aussi; et, à mesure +qu’ils montaient, le cheval<br> + noir s’allongeait, s’allongeait, s’allongeait, +tellement que, ma foi,<br> + douze de ces jeunes fous étaient à cheval +déjà quand le treizième<br> + s'écria :</p> + +<p>"-- Jésus! Marie! grand saint Joseph! je crois +qu’il’ y a encore une<br> + place!</p> + +<p>"Mais, à ces mots, l’animal disparut et nos douze +bambocheurs se<br> + retrouvèrent penauds, tous debout sur leurs jambes... +Heureusement,<br> + heureusement pour eux! car, si le beau dernier n’avait pas +crié :<br> + "Jésus! Marie! grand saint Joseph!" la malebête, +assurément, les<br> + emportait tous au diable.</p> + +<p>"Savez-vous de quoi l’on parlait encore? D’une +espèce de gens qui<br> + allaient, à minuit, faire le branle dans les landes, puis +buvaient<br> + tour à tour à la Tasse d’Argent. On les +appelait: sorciers ou<br> + <i>mascs</i>, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque +pays. J’en<br> + ai même connu plusieurs, —- que je ne nommerai pas, +à cause de leurs<br> + enfants. Bref, à ce qu’il paraît, +c’étaient de mauvaises gens, car,<br> + une fois, mon grand-père, qui était pâtre +là-bas au Grès, en passant<br> + dans la nuit, derrière le Mas des Prêtres, voulut +regarder par la<br> + barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de +ce<br> + vieux Mas abandonné, des hommes qui jouaient à la +paume avec des<br> + enfants, de petits enfants tout nus qu’ils avaient pris +dans le<br> + berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains +en<br> + mains! Cela fait frémir.</p> + +<p>"Mais quoi! n’y avait-il pas aussi des chats +sorciers?</p> + +<p>Oui, il y avait des chats noirs qu’on appelait +<i>mutagots</i> et qui<br> + faisaient venir l’argent dans les maisons où ils +restaient... Tu as<br> + connu, n’est-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant +d’écus<br> + lorsqu’elle trépassa? Eh bien! elle avait un chat +noir, auquel, à<br> + tous ses repas, elle jetait sous la table sa première +bouchée.</p> + +<p>"J’ai toujours ouï dire qu’un soir, à la +veillée, mon pauvre oncle<br> + Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une +espèce<br> + de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser à +mal, lui lance<br> + un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit à +notre oncle,<br> + avec un mauvais regard :</p> + +<p>"-— <i>Tu as touché Robert!</i></p> + +<p>"Quelles singulières choses! Aujourd’hui, tout +cela a l’air de<br> + songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait +bien<br> + qu’il y eût quelque chose, puisque tous en avaient +peur.</p> + +<p>"Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d’autres, de +ces êtres<br> + étranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la +Chauche-Vieille,<br> + qui, la nuit, s’accroupissait 1à sur votre poitrine +et vous ôtait le<br> + souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y +avait le<br> + Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que +sais-je,<br> + moi?...</p> + +<p>"Mais tiens,je l’oubliais : et l’Esprit Fantastique! +Celui-là, on ne<br> + peut pas dire qu’il n’ait pas existé : je +l’ai entendu et vu. Il<br> + hantait notre écurie. Feu mon père (devant Dieu +soit-il!) une fois<br> + sommeillait dans le grenier à foin. Tout à coup, +il entend là-bas<br> + ouvrir la porte. Il veut regarder d’une fente, une fente de +la<br> + fenêtre, et sais-tu ce qu’il voit? Il voit nos +bêtes, le mulet, la<br> + mule, l’âne, la jument et le petit poulain qui, fort +bien couplés<br> + ensemble, s’en allaient, sous la lune, boire à +l’abreuvoir, tout<br> + seuls. Mon père comprit vite, car il n’était +pas neuf à pareille<br> + hantise, que c’était le Fantastique qui les +conduisait boire. Il se<br> + recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il +trouva<br> + l’écurie ouverte à deux battants.</p> + +<p>"Ce qui attire le Fantastique dans les étables, +c’est, dit-on, les<br> + grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel qu’un +enfant<br> + d’un an, lorsqu’on agite le hochet. Mais il n’est +pas méchant, il<br> + s’en faut de beaucoup; il est capricieux et se plaît +à faire des<br> + niches. S’il est de bonne humeur, il vous étrillera +vos bêtes, il<br> + leur tresse la crinière, il leur met de la paille +blanche, il nettoie<br> + leur mangeoire... il est même à remarquer que, +là où est le<br> + Fantastique, il y a toujours une bête mieux portante que +les autres,<br> + parce que le farfadet l’a prise en grâce par caprice, +et alors, dans<br> + la nuit, il va et vient dans la crèche et lui soutire le +foin des<br> + autres.</p> + +<p>"Mais, par mégarde et par hasard, si, dans votre +écurie, vous<br> + dérangez quelque chose contre sa volonté, +aïe, aïe, aïe! la nuit<br> + suivante, il fait un sabbat de malédiction. Il embrouille +la queue<br> + des bêtes, il leur entortille les pieds dans leurs +chevêtres et<br> + licous; il renverse, patatras! l’étagère des +colliers; il remue, dans<br> + la cuisine, la poêle et la crémaillère; +enfin, il tarabuste de toutes<br> + les manières... Tellement qu’une fois, mon +père, ennuyé de tout ce<br> + vacarme, dit:</p> + +<p>"-— Il faut en finir!</p> + +<p>"Il prend, à cette fin, un picotin de vesces, monte au +fenil,<br> + éparpille la menue graine dans le foin et dans la paille +et crie au<br> + Fantastique :</p> + +<p>"—- Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces +graines de<br> + pois gris.</p> + +<p>"Or, l’Esprit Fantastique, qui se complaît aux +minuties et qui aime<br> + que tout soit bien rangé en ordre, se mit, à ce +qu’il paraît, à trier<br> + les pois gris; et de vétiller, Dieu sait! car nous +trouvâmes de<br> + petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon +père le<br> + savait) ce travail méticuleux à la fin +l’ennuya, et il détala du<br> + fenil, et jamais nous ne le revîmes.</p> + +<p>"Si! car, pour achever, moi, je le vis encore une fois. +Imagine-toi<br> + qu’un jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du +catéchisme.<br> + Passant près d’un peuplier, j’entendis rire +à la cime de l’arbre : je<br> + lève la tête, je regarde, et tout en haut du +peuplier, j’aperçois<br> + l’Esprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me +faisait<br> + signe de grimper... Ah !<br> + je te demande un peu! Pas pour un cent d’oignons je +n’y aurais<br> + grimpé; je déguerpis comme une folle et depuis, +ç’a été fini.</p> + +<p>"C’est égal, je t’assure que quand venait la +nuit et qu’autour de la<br> + lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de +sortir!<br> + Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous +devînmes<br> + grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors, +à la<br> + veillée, les garçons nous criaient :</p> + +<p>"-— Allons, venez, les filles! Nous ferons, à la +lune, un tour de<br> + farandole.</p> + +<p>"-— Pas si sottes! répondions-nous. Si nous +allions rencontrer<br> + l’Esprit Fantastique ou la Poule Blanche...</p> + +<p>"-— Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc +pas que ce<br> + sont là des contes de mère-grand l’aveugle! +N’ayez pas peur, venez,<br> + nous vous tiendrons compagnie.</p> + +<p>"Et c’est ainsi que nous sortîmes et, peu à +peu, ma foi, en causant<br> + avec les gars, —- les garçons de cet âge, tu +sais, n’ont pas de bon<br> + sens, ils ne disent que des bêtises et vous font rire par +foroe, —-<br> + peu à peu, peu à peu, nous n’eûmes plus +de peur... Et depuis lors, te<br> + dis-je, je n’ai plus ouï parler de ces hantises de +nuit.</p> + +<p>"Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez d’ouvrage +pour nous<br> + ôter l’ennui. Telle que tu me vois, j’ai eu, +moi, onze enfants, que<br> + j’ai tous menés à bien, et, sans compter les +miens, j’en ai nourri<br> + quatorze!</p> + +<p>"Ah! va, quand on n’est pas riche et qu’on a tant de +marmaille, qu’il<br> + faut emmailloter, bercer, allaiter, ébréner, +c’est un joli son de<br> + musette!"</p> + +<p>-- Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne.</p> + +<p>-- Oh! à présent, nous sommes mûrs; il +viendra nous cueillir quand il<br> + voudra.</p> + +<p>Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches; +et,<br> + abaissant la tête, elle se reblottit tranquille pour boire +son<br> + soleil.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE IV</h2> + +<h3>L’ÉCOLE BUISSONNIÈRE</h3> + +<p>Vagabondage par les champs. — Les bestioles du bon Dieu. +— La vieille<br> + de Papeligosse. -- Les bohémiens. — Le tonneau du +loup : rêve.</p> + +<p>Vers les huit ans, et pas plus tôt, —- avec mon +sachet bleu pour y<br> + porter mon livre, mon cahier et mon goûter, —- on +m’envoya à<br> + l’éco1e..., pas plus tôt, Dieu merci! Car, en +ce qui a trait à mon<br> + développement intime et naturel, à +l’éducation et trempe de ma jeune<br> + âme de poète, j’en ai plus appris, bien +sûr, dans les sauts et<br> + gambades de mon enfance populaire que dans le rabâchage de +tous les<br> + rudiments.</p> + +<p>De notre temps, le rêve de tous les polissons qui +allions à l’école<br> + était de faire un <i>plantié</i>. Celui qui en +avait fait un était regardé<br> + par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un +luron<br> + fieffé!</p> + +<p>Un <i>plantié</i> désigne, en Provence, +l’escapade que fait l’enfant loin<br> + de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir +où<br> + il va. Les petits Provençaux font cette école +buissonnière lorsque,<br> + après quelque faute, quelque grave méfait, quelque +désobéissance, ils<br> + redoutent, pour leur rentrée au logis, quelque bonne +rossée.</p> + +<p>Donc, sitôt pressentir ce qui leur pend à +l’oreille, mes péteux<br> + <i>plantent</i> là l’école et père et +mère; advienne que pourra, ils<br> + partent à l’aventure et vive la liberté!</p> + +<p>C’est chose délicieuse, incomparable, à cet +âge, de se sentir maître<br> + absolu, la bride sur le cou, d’aller partout où +l’on veut et en avant<br> + dans les garrigues! et en avant aux marécages! et en +avant par la<br> + montagne!</p> + +<p>Seulement, puis vient la faim. Si c’est un +<i>plantié</i> d’été, encore<br> + c’est pain bénit. Il y a les carrés de +fèves, les jardins avec leurs<br> + pommes, leurs poires et leurs pêches, les arbres de +cerises, qui vous<br> + prennent par l’oeil, les figuiers qui vous offrent leurs +figues bien<br> + mûries, et les melons ventrus qui vous crient : +"Mangez-moi" Et puis,<br> + les belles vignes, les ceps aux grappes d’or, ha! il me +semble les<br> + voir !</p> + +<p>Mais si c’est un <i>plantié</i> d’hiver, il +faut alors s’industrier...<br> + Parbleu, il est de petits drôles qui, passant par les +fermes où ils<br> + ne sont pas connus, demandent l’hospitalité. Puis, +s’ils peuvent, les<br> + fripons volent les oeufs aux poulaillers et même les +nichets, qu’ils<br> + boivent tout crus, avale!</p> + +<p>Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont +délaissé l’école et<br> + la famille, non tant par cagnardise que par soif +d’indépendance ou<br> + pour quelque injustice qui les a blessés au coeur, +ceux-là fuient<br> + l’homme et son habitation. Ils passent le jour, +couchés dans les<br> + blés, dans les fossés, dans les champs de mil, +sous les ponts ou dans<br> + les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien +dans les<br> + tas de foin. Vienne faim, ils mangent des mûres (celles +des haies,<br> + celles des chaumes), des prunelles, des amandes qu’on +oublia sur<br> + l’arbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le +fruit de<br> + l’orme (qu’ils appellent du <i>pain blanc</i>), des +oignons remontés, des<br> + poires d’étranguillon, des faînes, et, +s’il le faut, des glands. Tout<br> + le jour n’est qu’un jeu, tous les sauts sont des +cabrioles...<br> + Qu’est-il besoin de camarades? Toutes les bêtes et +bestioles là vous<br> + tiennent compagnie; vous comprenez ce qu’elles font, ce +qu’elles<br> + disent, ce qu’elles pensent, et il semble qu’elles +comprennent tout<br> + ce que vous leur dites.</p> + +<p>Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous +la<br> + froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la +lâchez<br> + avec une paille dans l’anus.</p> + +<p>Ou, couchés le long d’un talus, voilà une +bête-à-Dieu qui vous grimpe<br> + sur le doigt? Vous lui chantez aussitôt :</p> + +<blockquote> +<p><i>Coccinelle, vole!<br> + Va-t’en à l’école.<br> + Prends donc tes matines,<br> + Va à la doctrine...</i></p> +</blockquote> + +<p>Et la bête-à-Dieu déployant ses ailes, +vous dit en s’envolant :</p> + +<p>-— Vas-y toi-même, à l’école. +J’en sais assez pour moi.<br> + Une mante religieuse, agenouillée, vous +regarde-t-elle?<br> + Vous l’interrogez ainsi :</p> + +<blockquote> +<p><i>Mante, toi qui sais tout,<br> + Où est le loup?</i></p> +</blockquote> + +<p>L’insecte étend la patte et vous montre la +montagne.</p> + +<p>Vous découvrez un lézard qui se chauffe au +soleil? Vous lui adressez<br> + ces paroles :</p> + +<blockquote> +<p><i>Lézard, lézard,<br> + Défends-moi des serpents :<br> + Quand tu passeras vers ma maison<br> + Je te donnerai un grain de sel.</i></p> +</blockquote> + +<p>-— A ta maison, que n’y retournes-tu? a l’air +de dire le finaud.</p> + +<p>Et psitt, il s’enfuit dans son trou.</p> + +<p>Enfin, si vous voyez un limaçon, voici la formule :</p> + +<blockquote> +<p><i>Colimaçon borgne,<br> + Montre-moi tes cornes,<br> + Ou j’appelle le forgeron<br> + Pour qu’il te brise ta maison.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et encore la maison, et toujours la maison, où +l’esprit revient sans<br> + cesse, tellement qu’à la fin, quand vous avez +gâté assez de nids, -—<br> + et de culottes, -— quand vous avez avec de l’orge, +fait assez de<br> + chalumeaux et assez décortiqué de brindilles de +saule pour fabriquer<br> + des sifflets, et qu’avec des pommes vertes ou tout autre +fruit suret<br> + vous avez agacé vos dents, aïe! la nostalgie vous +prend, le coeur<br> + vous devient gros -— et vous rentrez, la tête +basse.</p> + +<p>Moi, comme les copains, en provençal de race que +j’étais ou devais<br> + être (ne vous en étonnez pas), au bout de trois +mois à peine que<br> + j’étais à l’école, je fis aussi +mon <i>plantié</i>. Et en voici le motif :</p> + +<p>Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous prétexte +d’aller couper<br> + de l’herbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le +jour)<br> + venaient m’attendre à mon départ pour +l’école de Maillane et me<br> + disaient :</p> + +<p>-- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire à +l’école, pour rester tout<br> + le jour entre quatre murs! pour être mis en +pénitence! pour avoir sur<br> + les doigts, puis, des coups de férule! Viens jouer avec +nous...</p> + +<p>Hélas I l’eau claire riait dans les ruisseaux; +là-haut, chantaient<br> + les alouettes; les bleuets, les glaïeuls, les coquelicots, +les<br> + nielles, fleurissaient au soleil dans les blés +verdoyants...</p> + +<p>Et je disais :</p> + +<p>-- L’école, eh bien! tu iras demain.</p> + +<p>Et, alors, dans les cours d’eau, avec culottes +retroussées, houp! on<br> + allait "guéer". Nous barbotions, nous pataugions, nous +pêchions des<br> + têtards, nous faisions des pâtés, pif! +paf!<br> + avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir +jusqu’à<br> + mi-jambes (pour se faire des bottes). Et après, dans la +poussière de<br> + quelque chemin creux, vite! à bride abattue :</p> + +<blockquote> +<p><i>Les soldats s’en vont!<br> + A la guerre ils vont,<br> + Et ra-pa-ta-plan,<br> + Garez-vous devant!</i></p> +</blockquote> + +<p>Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi +n’étaient pas nos<br> + cousins! Sans compter qu’avec le pain et la pitance de mon +bissac, on<br> + faisait sur l’herbe, ensuite, un beau petit goûter... +Mais il faut<br> + que tout finisse!</p> + +<p>Voici qu’un jour mon père, que le maître +d’école avait dû prévenir,<br> + me dit :</p> + +<p>-— Écoute, Frédéric, s’il +t’arrive encore une fois de manquer l’école<br> + pour aller patauger dans les fossés, vois, rappelle-toi +ceci : je te<br> + brise une verge de saule sur le dos...</p> + +<p>Trois jours après, par étourderie, je manquai +encore la classe et je<br> + retournai "guéer".</p> + +<p>M’avait-il épié, ou est-ce le hasard qui +l’amena? Voilà que, sans<br> + culotte, pendant qu’avec les autres polissons habituels +nous<br> + gambadions encore dans l’eau, soudain, à trente pas +de moi, je vois<br> + apparaître mon père. Mon sang ne fit qu’un +tour.</p> + +<p>Mon père s’arrêta et me cria :</p> + +<p>-— Cela va bien... Tu sais ce que je t’ai promis? +Va, je t’attends ce<br> + soir.</p> + +<p>Rien de plus, et il s’en alla.</p> + +<p>Mon seigneur père, bon comme le pain bénit, ne +m’avait jamais donné<br> + une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et +je le<br> + craignais comme le feu.</p> + +<p>"Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton père te +tue... Sûrement,<br> + il doit être allé préparer la verge."</p> + +<p>Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts, +me<br> + chantaient par-dessus : —<br> + -- Aïe! aïe! aïe! la raclée; aïe! +aïe! aïe! sur ta peau!</p> + +<p>"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut +déguerpir et<br> + faire un <i>plantié</i>."</p> + +<p>Et je partis. Je pris, autant qu’il me souvient, un +chemin qui<br> + conduisait, là-haut, vers la Crau d’Eyragues. Mais, +en ce temps,<br> + pauvre petit, savais-je bien où j’allais? Et aussi, +lorsque j’eus<br> + cheminé peut-être une heure ou une heure et demie, +il me parut, à<br> + dire vrai, que j’étais dans +l’Amérique.</p> + +<p>Le soleil commençait à baisser vers son +couchant; j’étais las,<br> + j’avais peur...</p> + +<p>"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, où vas-tu +souper? Il<br> + faut aller demander l’hospitalité dans quelque +ferme."</p> + +<p>Et, m’écartant de la route, doucement je me +dirigeai vers un petit<br> + Mas blanc, qui m’avait l’air tout avenant, avec son +toit à porcs, sa<br> + fosse à fumier, son puits, sa treille, le tout +abrité du mistral par<br> + une haie de cyprès.</p> + +<p>Timide, je m’avançais sur le pas de la porte et je +vis une vieille<br> + qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal +peignée. Pour<br> + manger ce qu’elle touchait, il eût fallu avoir bien +faim. La vieille<br> + avait décroché la marmite de la +crémaillère, l’avait posée par +terre<br> + au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se +grattant,<br> + avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement, +elle<br> + épandait sur les lèches de pain moisi.</p> + +<p>-— Eh bien! mère-grand, vous trempez la soupe?</p> + +<p>—- Oui, me répondit-elle... Et d’où +sors-tu, petit?</p> + +<p>-— Je suis de Maillane, lui dis-je; j’ai fait une +escapade et je<br> + viens vous demander... l’hospitalité.</p> + +<p>-— En ce cas, me répliqua la vilaine vieille +d’un ton grognon,<br> + assieds-toi sur l’escalier pour ne pas user mes +chaises.</p> + +<p>Et je me pelotonnai sur la première marche.</p> + +<p>-— Ma grand, comment s’appelle ce pays?</p> + +<p>-— Papeligosse.</p> + +<p>-— Papeligosse!</p> + +<p>Vous savez que, lorsqu’on parle aux enfants d’un +pays lointain, les<br> + gens, pour badiner, disent, parfois : <i>Papeligosse</i>. Jugez +donc, à<br> + cet âge-là, moi je croyais à Papeligosse, +à Zibe-Zoube, à Gafe-1’Ase<br> + et autres pays fantastiques, comme à mon saint pater. Et +aussi, à<br> + peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de +chez<br> + moi, la sueur froide me vint dans le dos.</p> + +<p>-— Ah çà! me fit la vieille, quand elle eut +fini sa besogne, à<br> + présent ce n’est pas le tout, petit : en ce pays-ci, +les paresseux ne<br> + mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il +faut<br> + la gagner.</p> + +<p>-— Bien volontiers... Et que faut-il faire?</p> + +<p>-— Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de +l’escalier<br> + et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon +ami,<br> + aura sa part du bon potage... et l’autre mangera des +yeux.</p> + +<p>-— Je veux bien.</p> + +<p>Sans compter que j’étais fier, ma foi, de gagner +mon souper, surtout<br> + en m’amusant. Je pensais :</p> + +<p>"Ça ira bien mal, si la vieille éclopée +saute plus loin que toi."</p> + +<p>Et les pieds joints, aussitôt dit, nous nous +plaçons au pied de<br> + l’escalier —- qui, dans les Mas, comme vous savez, se +trouve en face<br> + de la porte, tout près du seuil.</p> + +<p>-— Et je dis : un, cria la vieille en balançant +les bras pour prendre<br> + élan.</p> + +<p>-— Et je dis : deux.</p> + +<p>-— Et je dis: trois!</p> + +<p>Moi, je m’élance de toutes mes forces et je +franchis le seuil. Mais<br> + la vieille coquine, qui n’avait fait que le semblant, ferme +aussitôt<br> + la porte, pousse vite le verrou et me crie :</p> + +<p>-— Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent +être en peine,<br> + va!</p> + +<p>Je restai sot, pauvret, comme un panier percé... Et, +maintenant, où<br> + faut-il aller? A la maison? Je n’y serais pas +retourné pour un<br> + empire, car je voyais, me semblait-il, à la main de mon +père, la<br> + verge menaçante. Et puis, il était presque nuit et +je ne me rappelais<br> + plus le chemin qu’il fallait prendre.</p> + +<p>-— A la garde de Dieu!</p> + +<p>Derrière le Mas, était un sentier qui, entre +deux hauts talus,<br> + montait vers la colline. Je m’y engage à tout +hasard; et marche,<br> + petit Frédéric.</p> + +<p>Après avoir monté, descendu tant et plus, +j’étais rendu de fatigue...<br> + Pensez-vous? A cet âge, avec rien dans le ventre depuis +midi. Enfin,<br> + je vais découvrir, dans une vigne inculte, une +chaumière délabrée. Il<br> + devait, autrefois, s’y être mis le feu, car les murs, +pleins de<br> + lézardes, étaient noircis par la fumée; ni +portes ni fenêtres; et les<br> + poutres, qui ne tenaient plus que d’un bout, +traînaient, de l’autre,<br> + sur le sol. Vous eussiez dit la tanière où niche +le Cauchemar.</p> + +<p>Mais (comme on dit), par force, à Aix, on les pendait. +Las,<br> + défaillant, mort de sommeil, je grimpai et +m’allongeai sur la plus<br> + grosse des poutres... Et, dans un clin d’oeil.<br> + J’étais endormi.</p> + +<p>Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi. +Toujours<br> + est-il qu’au milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir +tout à coup<br> + un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui<br> + causaient et riaient.</p> + +<p>"Songes-tu? me disais-je en moi-même, dans mon sommeil, +songes-tu ou<br> + est-ce réel?"</p> + +<p>Mais ce pesant bien-être, où +l’assoupissement vous plonge, m’enlevait<br> + toute peur et je continuais tout doucement à dormir.</p> + +<p>Il faut croire qu’à la longue la fumée +finit par me suffoquer; je<br> + sursaute soudain et je jette un cri d’effroi... Oh! quand +je ne suis<br> + pas mort, mort d’épouvante, là, je ne mourrai +jamais plus!</p> + +<p>Figurez-vous trois faces de bohèmes qui, tous les trois +à la fois, se<br> + retournèrent vers moi, avec des yeux, des yeux +terribles...</p> + +<p>-— Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me +tuez pas!</p> + +<p>Lors, les trois bohémiens, qui avaient eu, bien +sûr, autant de peur<br> + que moi, se prirent à rire et l’un d’eux me dit +:</p> + +<p>-— C’est égal! tu peux te vanter, mauvais +petit moutard, de nous<br> + avoir fichu une belle venette!</p> + +<p>Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un +peu<br> + courage, et je sentis, en même temps, extrêmement +agréable, une odeur<br> + de rôti me monter dans les narines.</p> + +<p>Ils me firent descendre de mon perchoir, me demandèrent +d’où j'étais,<br> + de qui j'étais, comment je me trouvais là, que +sais-je encore?</p> + +<p>Et rassuré, enfin, complètement, un des voleurs +(c’étaient, en effet,<br> + trois voleurs) :</p> + +<p>-— Puisque tu as fait un <i>plantié</i>, me +dit-il, tu dois avoir faim...<br> + Tiens, mords là.</p> + +<p>Et il me jeta, comme à un chien, une éclanche +d’agneau saignante, à<br> + moitié cuite. Alors, je m’aperçus seulement +qu’ils venaient de faire<br> + rôtir un jeune mouton, —- qu’ils devaient avoir +dérobé, probablement,<br> + à quelque pâtre.</p> + +<p>Aussitôt que nous eûmes, de cette façon, +tous bien mangé, les trois<br> + hommes se levèrent, ramassèrent leurs hardes, se +parlèrent à voix<br> + basse; puis, l’un d’eux :</p> + +<p>-- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne +voulons<br> + pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas +où<br> + nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est +là. Quand<br> + il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira, +s’il<br> + veut.</p> + +<p>-- Mettez-moi dans le tonneau, répondis-je d’un +air soumis.</p> + +<p>J’étais encore bien content de m’en tirer +à si bon marché.</p> + +<p>Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par +hasard un<br> + tonneau défoncé ou, sans doute à la +vendange, les maîtres de la vigne<br> + devaient faire cuver le moût.</p> + +<p>On m’attrape par le derrière et, paf! dans le +tonneau. Me voilà donc<br> + tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond d’une +chaumière en<br> + ruine!</p> + +<p>Je m’y blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout +en<br> + attendant l’aube, je priais à voix basse pour +éloigner les mauvais<br> + esprits.</p> + +<p>Mais figurez-vous que soudain j’entends, dans +l’obscurité, quelque<br> + chose qui rôdait, qui s’ébrouait, autour de ma +tonne!</p> + +<p>Je retiens mon haleine comme si j’étais mort, en +me recommandant à<br> + Dieu et à la grande Sainte Vierge... Et j’entendais +tourner et<br> + retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis s’en +aller, puis<br> + revenir... Que diable est-ce là encore? Mon coeur battait +et<br> + bruissait comme une horloge.</p> + +<p>Pour en finir, le jour commençait à blanchir et +le piétinement qui<br> + m’effrayait s’étant éloigné un +peu, je veux, tout doucement, épier<br> + par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un +petit<br> + âne! Un loup énorme avec deux yeux qui brillaient +comme deux<br> + chandelles!</p> + +<p>Il était, parait-il, venu à l’odeur de +l’agneau, et, n’ayant trouvé<br> + que les os, ma tendre chair d’enfant et de chrétien +lui faisait<br> + envie.</p> + +<p>Et, chose singulière, une fois que je vis ce dont il +s’agissait,<br> + n’est-il pas vrai que mon sang se calma +légèrement! J’avais tellement<br> + craint quelque apparition nocturne que la vue du loup +lui-même me<br> + rendit du courage.</p> + +<p>--Ah çà! dis-je, ce n’est pas tout : si +cette bête vient a<br> + s’apercevoir que la tonne est défoncée, elle +va sauter dedans et,<br> + d’un coup de dent, elle t’étrangle... Si tu +pouvais trouver quelque<br> + stratagème...</p> + +<p>A un mouvement que je fis, le loup, qui l’entendit, +revint d’un bond<br> + vers le tonneau, et le voilà qui tourne autour et qui +fouette les<br> + douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par +la<br> + bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je +l’empoigne des<br> + deux mains.</p> + +<p>Le loup, comme s’il eût eu les cinq cents diables +à ses trousses,<br> + part, traînant le tonneau, à travers cultures, +à travers cailloux, à<br> + travers vignobles. Nous dûmes rouler ensemble toutes les +montées et<br> + descentes d’Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel.</p> + +<p>-- Aïe! mon Dieu! Jésus! Marie! Jésus, +Marie, Joseph ! pleurais-je<br> + ainsi, qui sait où le loup t’emportera! Et, si le +tonneau s’effondre,<br> + il te saignera, il te mangera...</p> + +<p>Mais, tout à coup, patatras! le tonneau se +crève, la queue<br> + m’échappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui +galopait, et,<br> + regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route +qui<br> + va de Maillane à Saint-Remy, à un quart +d’heure de notre Mas. La<br> + barrique, sans doute, avait frappé du ventre au parapet +du pont et<br> + s’y était rompue.</p> + +<p>Pas nécessaire de vous dire qu’avec de telles +émotions la verge<br> + paternelle ne me faisait plus guère peur. En courant +comme si j’avais<br> + encore le loup à ma poursuite, je m'en revins à la +maison.</p> + +<p>Derrière le Mas, le long du chemin, mon père +émottait un labour. Il<br> + se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit :</p> + +<p>-- Ah! mon gaillard, cours vite auprès de ta +mère qui pas dormi de la<br> + nuit.</p> + +<p>Auprès de ma mère, je courus...</p> + +<p>Point par point, à mes parents, je racontai tout chaud +mes belles<br> + aventures. Mais, arrivé à l’histoire des +voleurs, du tonneau ainsi<br> + que du gros loup :</p> + +<p>-- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que c’est la +peur qui<br> + t’a fait rêver tout cela!</p> + +<p>Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstinément +que rien<br> + n’était plus vrain. Ce fut en vain Personne ne +voulut y ajouter foi.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE V</h2> + +<h3>A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET</h3> + +<p>L’Abbaye en ruines. — M. Donnat. — La chapelle +dorée. — La<br> + Montagnette. — Frère Philippe. — La procession +des bouteilles. —<br> + Saint Antoine de Graveson. — Le pensionnat en +débandade. -- Le<br> + couvent des Prémontrés.</p> + +<p>Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me +dévoyait par<br> + trop et que je manquais l’école sans +discontinuité pour aller tout le<br> + jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils +dirent<br> + :</p> + +<p>-- Faut l’enfermer.</p> + +<p>Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs +chargèrent un<br> + petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes +papiers,<br> + et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle<br> + recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le +coeur<br> + gros, accompagné de ma mère qui me consolait en +route et du gros<br> + chien de garde qu’on appelait le "Juif" pour un endroit +nommé<br> + Saint-Michel-de-Frigolet.</p> + +<p>C’était un ancien monastère, situé +dans la Montagnette, à. deux<br> + heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane. +Les<br> + terres de Saint-Michel, à la Révolution, +s’étaient vendues au détail<br> + pour quelques assignats, et l’abbaye à +l’abandon, dépouillée de ses<br> + biens, inhabitée et solitaire, restait veuve, +là-haut, au milieu d’un<br> + désert, ouverte aux quatre vents et aux bêtes +sauvages. Certains<br> + contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les +bergers,<br> + lorsqu’il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans +l’église. Les<br> + joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de +Maillane,<br> + le Gelé de Barbentane, le Dangereux de +Château-Renard, pour se garer<br> + des gendarmes, y venaient en cachette, l’hiver, à +minuit, tailler le<br> + <i>vendôme</i>, et là, à la clarté de +quelques chandelles pâles, pendant<br> + que l’or roulait au mouvement des cartes, les jurons, les +blasphèmes,<br> + retentissaient sous les voûtes, à la place des +psaumes qu’on y<br> + entendait jadis. Puis, la partie achevée, les bambocheurs +buvaient,<br> + mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu’à +l’aube.</p> + +<p>Vers 1832, quelques frères quêteurs +étaient venus s’y établir. Ils<br> + avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le<br> + dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul +ne<br> + montait à leurs offices, car on n’avait pas foi en +eux. Et comme, à<br> + cette époque, la duchesse de Berry avait +débarqué en Provence, pour y<br> + soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me +souvient<br> + qu’on murmurait que ces frères marrons, sous leurs +souquenilles<br> + noires n’étaient que des miquelets, qui devaient +cabaler pour quelque<br> + intrigue louche.</p> + +<p>C’est à la suite de ces frères qu’un +brave Cavaillonnais, appelé M.<br> + Donnat, était venu fonder, au couvent de Saint-Michel, +par lui acheté<br> + à crédit, un pensionnat de garçons.</p> + +<p>C’était un vieux célibataire, au teint +jaune et bistré, avec cheveux<br> + plats, nez épaté, bouche grande et grosses dents, +longue lévite noire<br> + et les souliers bronzés. Très dévot, pauvre +comme un rat d’église, il<br> + avait trouvé un biais pour monter son école et +ramasser des<br> + pensionnaires sans un sou en bourse.</p> + +<p>Il allait, par exemple, à Graveson, à Tarascon, +à Barbentane ou à<br> + Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils.</p> + +<p>-- Je vous apprends, lui disait-il, que j’ai ouvert un +pensionnat à<br> + Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez là, à votre +portée, une<br> + excellente institution pour enseigner vos enfants et leur +faire<br> + passer leurs classes.</p> + +<p>-- Ho! monsieur, répondait le père de famille, +cela est bon pour les<br> + gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner +tant<br> + de lecture à nos gars... Ils en sauront toujours assez +pour labourer<br> + la terre.</p> + +<p>-- Voyez, faisait M. Donnat, rien n’est plus beau que +l’instruction.<br> + N’ayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an, +tant de<br> + <i>charges</i> de blé, tant de <i>barraux</i> de vin ou +tant de <i>cannes</i><br> + d’huile... ; puis, après, nous réglerons +tout.</p> + +<p>Et le bon ménager envoyait ses petits à +Saint-Michel-de-Frigolet.</p> + +<p>Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier, +et il<br> + lui tenait ce propos:</p> + +<p>-- Le joli gars que vous avez là! Et comme il a +l’air éveillé! Vous<br> + ne voudriez pas, peut-être, en faire un pileur de +poivre?</p> + +<p>-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de +même<br> + un peu d’éducation; mais les collèges sont +coûteux, et, quand on<br> + n’est pas riche...</p> + +<p>-- Est-ce besoin de collèges? faisait M. Donnat. +Amenez-le à ma<br> + pension, là-haut, à Saint-Michel : nous lui +apprendrons le latin et<br> + nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous +prendrons<br> + <i>taille</i> à la boutique... Vous aurez en moi un +chaland de plus, un<br> + bon chaland, je vous assure.</p> + +<p>Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils.</p> + +<p>Un autre jour, il passait devant la maison d’un +menuisier, et<br> + admettons qu’il aperçût un enfant tout +pâlot, qui jouait près de sa<br> + mère, dans la rigole de l’évier.</p> + +<p>-- Mais ce beau mignon, qu’a-t-il? demandait M. Donnat +à la maman. Il<br> + est bien blême? A-t-il les fièvres, ou mangerait-il +de la cendres par<br> + malice?</p> + +<p>-- Eh non! répliquait la femme, c’est la passion +du jeu qui le fait<br> + se chêmer. Le jeu, monsieur, lui ôte le manger et le +boire.</p> + +<p>-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat, +dans mon<br> + institution, à Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon +air, dans<br> + une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et +puis<br> + l’enfant sera surveillé et fera ses études; +et, ses études faites il<br> + aura une place et n’aura jamais tant de peine comme en +poussant le<br> + rabot.</p> + +<p>-- Ah! monsieur, quand on est pauvre!</p> + +<p>-- Ne vous inquiétez pas de ça. Nous avons, par +là-haut, je ne sais<br> + combien de fenêtres et de portes à +réparer... A votre mari, qui est<br> + menuisier, je promets, moi, plus d’ouvrage que ce +qu’il en pourra<br> + faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension.</p> + +<p>Et voilà! Le mignon allait aussi à Saint-Michel; +et ainsi du<br> + bouclier, et du tailleur, et d’autres. Par ce moyen, M. +Donnat avait<br> + recueilli, dans son pensionnat, près de quarante enfants +du<br> + voisinage, et j’étais du nombre. Sur le tas, +quelques-uns, tels que<br> + moi, s’acquittaient en argent; mais les trois quarts +payaient en<br> + nature, en provisions, ou en denrées, ou en travail de +leurs parents.<br> + En un mot, M. Donnat, avant la République +démocratique et sociale,<br> + avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, résolu le +problème de<br> + la Banque d’Echange, —- qu’après lui, le +fameux Proudhon, en 1848,<br> + essaya vainement de faire prendre dans Paris.</p> + +<p>Un de ces écoliers me reste dans le souvenir. Je crois +qu’il était de<br> + Nîmes, et on l’appelait Agnel; doux, joli de visage, +un air de jeune<br> + fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens, +à<br> + nous, venaient fréquemment nous voir, et, pour nos +goûters, nous<br> + apportaient des friandises. Mais, Agnel, on eût dit +qu’il n’avait pas<br> + de parents, car il n’en parlait jamais, personne ne venait +le voir,<br> + et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une +seule<br> + fois arriva un gros monsieur qui lui parla en tête +à tête,<br> + mystérieux, hautain, pendant une demi-heure à +peine. Puis, il s’en<br> + alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu’Agnel +était un<br> + enfant d’une extraction supérieure, mais né +du côté gauche et qu’on<br> + faisait élever en cachette à Saint-Michel. Je ne +l’ai jamais revu.</p> + +<p>Notre personnel enseignant se composait, d’abord, du +maître, le bon<br> + M. Donnat, lequel, lorsqu’il était présent, +faisait les basses<br> + classes (mais, la moitié du temps, il était en +voyage, pour<br> + grappiller des élèves); puis, de deux ou trois +pauvres hères, anciens<br> + séminaristes, qui avaient jeté le froc aux orties +et qui étaient bien<br> + contents d’être nourris, blanchis, et de tirer +quelques écus;<br> + ensuite, d’un prestolet, qu’on appelait M. Talon, pour +nous dire la<br> + messe; enfin, d’un petit bossu, nommé M. Lavagne, +pour professeur de<br> + musique. De plus, nous avions un nègre qui nous faisait +la cuisine et<br> + une Tarasconaise, d’une trentaine d’années, +pour nous servir à table<br> + et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le +père, un<br> + pauvre vieux coiffé d’un bonnet roux, qui allait +avec son âne,<br> + chercher les provisions, et la mère, une pauvre vieille, +en coiffe<br> + blanche de piqué, qui nous peignait quelquefois, lorsque +c’était<br> + nécessaire.</p> + +<p>Saint-Michel, en ce temps-là, était beaucoup +moins important que ce<br> + que, de nos jours, on l’a vu devenir. Il y avait simplement +le<br> + cloître des anciens moines Augustins, avec son petit +préau, au milieu<br> + du carré; au midi, le réfectoire, avec la salle du +chapitre; puis,<br> + l’église de Saint-Michel,<br> + toute délabrée, avec des fresques sur les murs, +représentant l’enfer,<br> + ses flammes rouges, ses damnés et ses démons, +armés de fourches, et<br> + le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine +et les<br> + étables.</p> + +<p>Mais en dehors, à part ce corps de bâtisse, il y +avait, au midi, une<br> + chapelle à contreforts, dédiée à +Notre-Dame-du-Remède, avec un porche<br> + à la façade. De grosses touffes de lierre en +recouvraient les murs<br> + et, à l’intérieur, elle était toute +revêtue de boiseries dorées qui<br> + encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, où +était représentée<br> + la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d’Autriche, +mère de Louis<br> + XIV, l’avait fait décorer ainsi, en reconnaissance +d’un voeu qu’elle<br> + avait, dans le temps, fait à la Sainte Vierge, pour +devenir mère d’un<br> + fils.</p> + +<p>Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, à la +Révolution,<br> + de braves gens l’avaient sauvée en empilant sous le +porche un grand<br> + tas de fagots qui en cachaient la porte. C’est là +que, le matin, —-<br> + et tous les matins de l’an, -- a cinq heures +l’été, à six heures<br> + l’hiver, on nous menait à la messe; c’est +là qu’avec une foi, une foi<br> + vraiment angélique, il me souvient que je priais et que +nous priions<br> + tous. C’est là que, le dimanche, nous chantions +messe et vêpres, en<br> + tenant à la main nos livres d’Heures et nos +Vespéraux, et c'est là<br> + que les campagnards, aux jours de grandes fêtes, +admiraient la voix<br> + du petit Frédéric : car j’avais, à cet +âge, une jolie voix claire<br> + comme une voix de jeune fille, et, à +l’Élévation, lorsqu’on chantait<br> + des motets, c’est moi qui faisais le solo; et je me +souviens d’un où<br> + je me distinguais, paraît-il, spécialement, et +où se trouvaient ces<br> + mots :</p> + +<blockquote> +<p><i>O mystère incompréhensible!<br> + Grand Dieu, vous n’êtes pas aimé.</i></p> +</blockquote> + +<p>Devant la petite chapelle, et autour du couvent, +étaient quelques<br> + micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous déchirions +nos culottes<br> + en allant, quand venait l’automne, cueillir les +micocoules,<br> + douceâtres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y +avait aussi un<br> + puits, creusé et taillé dans le roc, qui, par un +égout souterrain,<br> + laissait écouler son eau dans un bassin en contrebas et, +de là,<br> + arrosait un jardin potager. Sous le jardin, à +l’entrée du vallon, un<br> + bouquet de peupliers blancs égayait un peu le +désert.</p> + +<p>Car c’était un vrai désert que ce plateau +de Saint-Michel où l’on<br> + nous avait mis en cage; et elle le disait bien; +l’inscription qui<br> + était sur la porte du couvent :</p> + +<p>"Voilà qu’en fuyant, je me suis +éloigné et arrêté dans la +solitude,<br> + parce que, dans la cité, j’ai vu l’injustice et +la contradiction.<br> + J’aurai ici mon repos pour toujours, car c’est le lieu +que j ‘ai<br> + choisi pour habiter. »</p> + +<p>Le vieux couvent était bâti sur le plateau +étroit d’un passage de<br> + montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce +qu’il<br> + est remarquable que, partout où se trouvent des chapelles +consacrées<br> + à l’archange Michel, ce sont des endroits solitaires +qui avaient dû<br> + impressionner.</p> + +<p>Les mamelons d’alentour étaient couverts de thym, +de romarin,<br> + d’asphodèle, de buis, et de lavande. Quelques coins +de vigne, qui<br> + produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de +Frigolet;<br> + quelques lopins d’oliviers plantés dans les +bas-fonds; quelques<br> + allées d’amandiers, tortus, noirauds et rabougris, +dans la<br> + pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers +sauvages.<br> + C’était là, clairsemée, toute la +végétation de ce massif de collines.<br> + Le reste n’était que friche et roche +concassée, mais qui sentait si<br> + bon ! L’odeur de la montagne, dès qu’il faisait +du soleil, nous<br> + rendait ivres.</p> + +<p>Dans les collèges, d’ordinaire, les +écoliers sont parqués dans de<br> + grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, +pour<br> + courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, +ou<br> + même aux heures de la récréation, on nous +lâchait tel qu’un troupeau<br> + et en avant dans la montagne, jusqu’à ce que la +cloche nous sonnât le<br> + rappel.</p> + +<p>Aussi, au bout de quelque temps, nous étions devenus +sauvages, ma<br> + foi, autant qu’une nichée de lapins de garrigue. Et +il n’y avait pas<br> + danger que l’ennui nous gagnât.</p> + +<p>Une fois hors de l’étude, nous partions comme des +perdreaux, à<br> + travers les vallons et sur les mamelons.</p> + +<p>Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, +les<br> + ortolans chantaient : <i>tsi, tsi, bégu!</i></p> + +<p>Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous +allions<br> + grappiller, soit les amandes oubliées, soit les raisins +verts laissés<br> + dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions +des<br> + champignons; nous tendions des pièges aux petits oiseaux; +nous<br> + cherchions dans les ravins les pétrifications qu’on +nomme, dans le<br> + pays, <i>pierres de saint Étienne</i>; nous furetions aux +grottes pour<br> + dénicher la Chèvre<br> + d’Or; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous<br> + dégringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous +tenir de<br> + vêtements ni de chaussures.</p> + +<p>Nous étions déguenillés comme une troupe +de bohémiens.</p> + +<p>Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs +noms<br> + superbes en langue provençale, -- noms sonores et +parlants où le<br> + peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprimé +son génie, --<br> + comme ils nous émerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, +d’où l’on voyait<br> + à l’horizon blanchir le littoral de la +Méditerranée, au coucher du<br> + soleil, nous allions, à la Saint-Jean, y allumer le feu +de joie; la<br> + Baume-de-l’Argent, où les faux monnayeurs avaient, +jadis, battu<br> + monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, où nous voyions +gravée une sole<br> + bovine, comme si un taureau y eût empreint sa ruade; et +la<br> + Roque-d’Acier, qui domine le Rhône, avec les barques +et radeaux qui<br> + passaient à côté : monuments éternels +du pays et de sa langue, tout<br> + embaumés de thym, de romarin et de lavande, tout +illuminés d’or et<br> + d’azur. O arômes! ô clartés! ô +délices! ô mirage! ô paix de la nature<br> + douce! Quels espaces de bonheur, de rêve paradisiaque, +vous avez<br> + ouverts sur ma vie d’enfant!</p> + +<p>L’hiver, ou lorsqu’il pleuvait, nous demeurions sous +le cloître, nous<br> + amusant à la marelle, à coupe-tête, au +cheval fondu. Et dans l’église<br> + du couvent, qui était, nous l’avons dit, +complètement abandonnée,<br> + nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des +caveaux<br> + béants, pleins de têtes de morts et +d’ossements des anciens moines.</p> + +<p>Un jour d’hiver, la brise bramait dans les longs +couloirs; c’était le<br> + soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. +Donnat, le<br> + maître, nous gardait à l’étude, et +l’on n’entendait que nos plumes<br> + qui égratignaient le papier et, à travers les +portes, le sifflement<br> + du vent.</p> + +<p>Tout à coup, à l’extérieur, nous +entendons une voix sourde,<br> + sépulcrale, qui criait : —</p> + +<p>-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche!</p> + +<p>Tous, épouvantés, nous regardâmes le +maître, et, pâle comme un mort,<br> + M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus +grands<br> + de l’accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous +sortîmes<br> + tous après, en nous blottissant derrière.</p> + +<p>Avec la lune qui donnait, là-haut sur un rocher, en +face du couvent,<br> + nous vîmes alors une ombre, ou, plutôt, un +géant en longue robe noire<br> + et qui dans le vent disait :<br> + -- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche.</p> + +<p>D’entendre et de voir cette apparition, nous +étions tous là<br> + tremblants. M. Donnat ne fit que dire à demi-voix :</p> + +<p>-- C’est frère Philippe.</p> + +<p>Et, sans lui répondre, il rentra au couvent, avec nous +tous après,<br> + qui le suivions en tournant la tête. Nous nous +remîmes, fort<br> + troublés, à notre étude. Mais, cette +soirée-là, nous n’en sûmes pas<br> + plus.</p> + +<p>Ce frère Philippe, nous l’apprîmes plus +tard, faisait partie<br> + paraît-il, de ces sortes d’ermites qui avaient +occupé Saint-Michel<br> + quelques années avant nous et qui, au clocher vide, +avaient mis une<br> + cloche. Puis, quand ils étaient partis, comme, on +n’emporte pas cela<br> + comme un grelot, la cloche était restée sur +l’église, là-haut, et,<br> + naturellement, M. Donnat l’avait gardée.</p> + +<p>Frère Philippe était un bonhomme qui +s’était donné pour tâche de<br> + remettre en état les ermitages en ruines qu’il y a, +de-ci de-là, dans<br> + les montagnes de Provence. Je l’ai rencontré +quelquefois, longtemps<br> + après, grand, maigre, un peu voûté et +taciturne, avec sa soutane<br> + rapiécée, son chapeau noir à larges bords, +et portant sur l’épaule,<br> + moitié devant, moitié derrière, un long +bissac de toile bleue.</p> + +<p>Lorsqu’il avait dessein de restaurer ainsi quelque +ermitage à<br> + l’abandon, avec le produit de ses quêtes il le +rachetait au<br> + propriétaire, il en réparait les parois, il y +suspendait une cloche.<br> + Ensuite, ayant cherché et déniché quelque +bon diable qui voulût se<br> + faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et +lui<br> + se remettait, en faisant maigre chère, à +quêter avec patience, pour<br> + relever un autre ermitage.</p> + +<p>La dernière fois que je le vis, il en avait +rétabli, me dit-il près<br> + d’une trentaine. C'était à la gare +d’Avignon où j’allais, comme lui,<br> + prendre le train d’une heure et demie. Il faisait rudement +chaud, et<br> + le pauvre frère Philippe, qui avait, vers ce +temps-là, près de<br> + quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire, +incliné<br> + sous son sac, qui était presque plein de blé.</p> + +<p>-- Frère Philippe, frère Philippe, lui cria un +grand gars cravaté et<br> + ceinturé de rouge, vous pèse-t-il pas, le sac? +Laissez que je le<br> + porte un peu.</p> + +<p>Et le brave garçon chargea le sac du frère et le +porta jusqu’à la<br> + salle où l’on donne les billets. Or, ce jeune homme, +que je<br> + connaissais un peu, était un rouge de Barbentane, et, +comme nos<br> + démocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires, +cela me<br> + rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la +popularité de<br> + cet homme du bon Dieu.</p> + +<p>Frère Philippe, en dernier lieu, s’était +retiré chez des moines qui<br> + l’avaient hospitalisé. Mais comme le gouvernement, +vers cette<br> + époque-là, fit fermer les couvents, le pauvre +vieux saint homme alla,<br> + je crois, mourir à l’hôpital +d’Avignon.</p> + +<p>Pour revenir à Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un +certain<br> + aumônier qu’on appelait M. Talon : petit abbé +avignonnais, ragot,<br> + ventru, avec un visage rubicond comme la gourde d’un +mendiant.<br> + L’archevêque d’Avignon lui avait +ôté la confession parce qu’il<br> + haussait trop le coude et nous l’avait envoyé pour +s’en débarrasser.</p> + +<p>Or, à la Fête-Dieu, il se trouve qu’un +jeudi, on nous avait conduits<br> + à Boulbon, village voisin, pour aller à la +procession, les grands<br> + comme thuriféraires, les petits pour jeter des fleurs, et +à M. Talon,<br> + bien imprudemment, hélas! on fit les honneurs du +dais.</p> + +<p>Au moment où les hommes, les femmes, les jeunes filles, +déployaient<br> + leurs théories dans les rues tapissées avec des +draps de lit, au<br> + moment où les confréries faisaient au soleil +flotter leurs bannières,<br> + que les choristes, vêtues de blanc, de leurs voix +virginales<br> + entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant +le<br> + Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et +répandions nos<br> + fleurs, voici que, tout à coup, une rumeur +s’élève et que<br> + voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme +une<br> + clochette, avec l’ostensoir aux mains, la cape d’or +sur le dos, aïe!<br> + tenait toute la rue.</p> + +<p>En dînant au presbytère, il avait bu, +paraît-il, ou, peut-être, on<br> + l’avait fait boire un peu plus qu’il ne faut de ce bon +piot de<br> + Frigolet qui tape si vite à la tête; et le +malheureux, rouge de sa<br> + honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout... +Deux<br> + clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre, +le<br> + prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors, +M.<br> + Talon, une fois devant l’autel, se mit à +répéter : <i>Oremus, oremus,<br> + oremus,</i> et n’en put dire davantage. On l’emmena +à deux dans la<br> + sacristie.</p> + +<p>Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que +cela<br> + se passa dans une paroisse où la <i>dive bouteille</i>, +comme au temps de<br> + Bacchus, a conservé son rite. Près de Bouibon, +vers la montagne, se<br> + trouve une vieille chapelle dénommée +Saint-Marcellin, et le premier<br> + du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en +portant<br> + tous à la main une bouteille de vin. Le sexe n’y est +pas admis,<br> + attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne +buvaient<br> + que de l’eau; et, pour habituer les jeunes filles à +ce régime, on<br> + leur disait toujours -- et même on leur dit encore -- que +"l’eau fait<br> + devenir jolie"</p> + +<p>L’abbé Talon ne manquait pas de nous mener, tous +les ans, à la<br> + Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le +curé de<br> + Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait :</p> + +<p>-- Mes frères, débouchez vos bouteilles, et +qu’on fasse silence pour<br> + la bénédiction!</p> + +<p>Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule +voulue<br> + pour la bénédiction du vin. Puis, ayant dit +<i>amen</i>, nous faisions un<br> + signe de croix et nous tirions une gorgée. Le curé +et le maire<br> + choquant le verre ensemble sur l’escalier de l’autel, +religieusement,<br> + buvaient. Et, le lendemain, fête chômée, +lorsqu’il y avait<br> + sécheresse, on portait en procession le buste de saint +Marcellin à<br> + travers le terroir, car les Boulbonnais disent :</p> + +<blockquote> +<p><i>Saint Marcellin,<br> + Bon pour l’eau, bon pour le vin</i></p> +</blockquote> + +<p>Un autre pèlerinage assez joyeux aussi, que nous +voyions à la<br> + Montagnette et qui est passé de mode, était celui +de saint Anthime.<br> + Les Gravesonais le faisaient.</p> + +<p>Quand la pluie était en retard, les pénitents de +Graveson, en<br> + ânonnant leur litanies et suivis d’un flot de gens +qui avaient des<br> + sacs sur la tête, apportaient saint Anthime -- un buste +aux yeux<br> + proéminents, mitré, barbu, haut en couleurs -- +à l’église de<br> + Saint-Michel, et là, dans le bosquet, la provende +épandue sur l’herbe<br> + odoriférante, toute la sainte journée, pour +attendre la pluie, on<br> + chopinait dévotement avec le vin de Frigolet; et, le +croiriez-vous<br> + bien? plus d’une fois l’averse inondait le retour... +Que voulez-vous!<br> + chanter fait pleuvoir, disaient nos pères.</p> + +<p>Mais gare! Si saint Anthime, malgré les litanies et les +libations<br> + pieuses, n’avait pu faire naître de nuages, les +joviaux pénitents, en<br> + revenant à Graveson, patatras! pour le punir de ne les +avoir pas<br> + exaucés, le plongeaient, par trois fois, dans le +Fossé des Lones. Ce<br> + curieux usage de tremper les corps saints dans l’eau, pour +les forcer<br> + de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, à +Toulouse par<br> + exemple, et jusqu’en Portugal.</p> + +<p>Quand, étant tout petits, nous allions à +Graveson avec nos mères,<br> + elles ne manquaient pas de nous mener à +l’église pour nous montrer<br> + saint Anthime, et ensuite Béluguet, -- un jacquemart qui +frappait les<br> + heures à l’horloge du clocher.</p> + +<p>Maintenant, pour achever ce qu’il me reste à dire +sur mon séjour à<br> + Saint-Michel, il me revient comme un songe qu’à la +premier an, avant<br> + de nous donner vacances, on nous fit jouer <i>les Enfants +d’Edouard</i>,<br> + de Casimir Delavigne. On m’y avait donné le +rôle d’une jeune<br> + princesse; et, pour me costumer, ma mère m’apporta +une robe de<br> + mousseline qu’elle était allée emprunter chez +de jeunes demoiselles<br> + de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus +tard<br> + d’un petit roman d’amour dont nous parlerons en son +lieu.</p> + +<p>La seconde année de mon internat, comme on m’avait +mis au latin,<br> + j’écrivis à mes parents d’aller +m’acheter des livres, et quelques<br> + jours après, nous vîmes, du vallon de Roque- +Pied-de-Boeuf, monter,<br> + vers le couvent, mon seigneur père enfourché sur +Babache, vieux mulet<br> + familier qui avait bien trente ans et qui était connu sur +tous les<br> + marchés voisins, -- où mon père le +conduisait lorsqu’il allait en<br> + voyage. Car il aimait tant cette brave bête, que, +lorsqu’il se<br> + promenait, au printemps, dans ses blés, toujours avec lui +il menait<br> + Babache ; et à califourchon, armé d’un +sarcloir à long manche, du<br> + haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes.</p> + +<p>Arrivé au couvent, mon père déchargea un +sac énorme qui était attaché<br> + sur le bât avec une corde, -- et, tout en déliant +le lien :</p> + +<p>-- Frédéric, me cria-t-il, je t’ai +apporté quelques livres et du<br> + papier.</p> + +<p>Et, là-dessus, du sac, il tira, un à un, quatre +ou cinq dictionnaires<br> + reliés en parchemin, une trimbalée de livres +cartonnés (<i>Epitome, De</i><br> + <i>Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones</i>, etc.), +un gros<br> + cruchon d’encre, un fagot de plumes d’oie, et puis un +tel ballot de<br> + rames de papier que j’en eus pour sept ans, +jusqu’à la fin de mes<br> + études. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon, +père du cher<br> + félibre de la <i>Grenade entr’ouverte</i> (à +cette époque, nous étions<br> + encore bien loin de nous connaître), que le bon +patriarche, avec<br> + grand empressement, était allé faire pour son fils +cette provision de<br> + science.</p> + +<p>Mais, au gentil monastère de Saint-Michel-de-Frigolet, +je n’eus pas<br> + le loisir d’user force papier. M. Donnat, notre +maître, pour un motif<br> + ou pour l’autre, ne résidait pas dans son +établissement, et, quand le<br> + chat n’y est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour +quêter des<br> + élèves ou se procurer de l’argent, il +était toujours en course. Mal<br> + payés, les professeurs avaient toujours quelque +prétexte pour abréger<br> + la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne +trouvaient<br> + personne.</p> + +<p>-- Où sont donc les enfants?</p> + +<p>Tantôt le long d’un gradin soutenant un terrain en +pente, nous étions<br> + à réparer quelque mur en pierres sèches. +Tantôt nous étions par les<br> + vignes où à notre grande joie, nous glanions des +grappillons ou<br> + cherchions des morilles. Tout cela n’amenait pas la +confiance à notre<br> + maître. De plus, le malheur était que, pour grossir +le pensionnat, M.<br> + Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas +grand’chose,<br> + et ce n’étaient pas ceux qui mangeaient le moins aux +repas. Mais un<br> + drôle d’incident précipita la +déconfiture.</p> + +<p>Nous avions pour cuisinier, je l’ai déjà +dit, un nègre et pour<br> + domestique femme, une Tarasconaise, qui était, dans la +maison, la<br> + seule de son sexe. (Je ne compte pas la mère de notre +principal, qui<br> + avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne +perd<br> + jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on +dit<br> + ici, se trouva "embarrassée", et ce fut, dans le +pensionnat, un<br> + esclandre épouvantable.</p> + +<p>Qui disait que la maritorne était grosse du fait de M. +Donnat<br> + lui-même, qui affirmait qu’elle l’était +du professeur d’humanités,<br> + qui de l’abbé Talon, qui du maître +d’études.<br> + Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du +nègre.<br> + Celui-ci, qui se sentait peut-être suspect à bon +droit, soit par<br> + colère, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la +Tarasconaise,<br> + qui avait gardé son secret, déguerpit, à +son tour, pour aller déposer<br> + son faix.</p> + +<p>Ce fut le signal de la débandade; plus de cuisinier, +plus de brouet<br> + pour nous; les professeurs, l’un après l’autre, +nous laissèrent sur<br> + nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa mère, la pauvre +vieille, nous<br> + fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis, +son<br> + père, un matin, nous dit :</p> + +<p>-- Mes enfants, il n’y a plus rien pour vous faire manger +: il faut<br> + retourner chez vous.</p> + +<p>Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage qu’on +élargit du<br> + bercail, nous allâmes, en courant, avant de nous +séparer, arracher<br> + des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir +de<br> + notre beau quartier du ‘Thym (1). Puis, avec nos petits +paquets,<br> + quatre à quatre, six à six, qui en amont, qui en +aval, nous nous<br> + éparpillâmes dans les vallons et les sentiers, mais +non sans<br> + retourner la tête, ni sans regret à la +descente.</p> + +<p>Pauvre M. Donnat! Après avoir essayé, de toutes +les manières et d’un<br> + pays à l’autre, de remonter son institution (car +nous avons tous<br> + notre grain de folie), il alla, comme frère Philippe, +finir, hélas! à<br> + l’hôpital.</p> + +<p>Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire +un mot,<br> + pourtant, de ce que l’antique abbaye devint après +nous autres.<br> + Retombée de nouveau à l’abandon pendant douze +ans, un moine blanc, le<br> + Père Edmond, à son tour, l’acheta (1854) et y +restaura, sous la loi<br> + de saint Norbert, l’ordre de Prémontré, -- +qui n’existait plus en<br> + France. Grâce à l’activité, aux +prédications, aux quêtes de ce<br> + zélateur ardent, le petit monastère prit des +proportions grandioses.<br> + De nombreuses constructions, avec un couronnement, de +murailles<br> + crénelées, s’y ajoutèrent à +l’entour; une église nouvelle,<br> + magnifiquement ornée, y éleva ses trois nefs +surmontées de deux<br> + clochers. Une centaine de moines ou de frères convers +peuplèrent les<br> + cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y<br> + montaient à charretées pour contempler la pompe de +leurs majestueux<br> + offices; et l’abbaye des Pères Blancs était +devenue si populaire que,<br> + quand la République fit fermer les couvents (1880), un +millier de<br> + paysans ou d’habitants de la plaine vinrent s’y +enfermer pour<br> + protester en personne contre l’exécution des +décrets radicaux. Et<br> + c’est alors que nous vîmes toute une armée en +marche, cavalerie,<br> + infanterie, généraux et capitaines, venir, abonde" +avec ses fourgons de<br> + son attirail de guerre, camper autour du<br> + couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, sérieusement, +entreprendre le<br> + siège d’une citadelle d’opéra-comique, +que quatre ou cinq gendarmes<br> + auraient, s’ils avaient voulu, fait venir à +jubé.</p> + +<p>(1) Frigo1et, en provençal <i>Ferigoulet</i>, signifie +"lieu où le thym<br> +</p> + +<p>Il me souvient que le matin, tant que dura +l’investissement, -- et il<br> + dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres +et<br> + allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui +dominent<br> + l’abbaye pour épier, de loin, le mouvement de la +journée. Le plus<br> + joli, c’étaient les filles de Barbentane, de +Boulbon, de Saint-Remy<br> + ou de Maillane, qui, pour encourager les assiégés +de Saint-Michel,<br> + chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs :</p> + +<blockquote> +<p><i>Provençaux et catholiques,<br> + Notre foi, notre foi, n’a pas failli :<br> + Chantons, tous tressaillants,<br> + Provençaux et catholiques.</i></p> +</blockquote> + +<p>Tout cela, mêlé d’invectives, de railleries +et de huées à l’adresse<br> + des fonctionnaires, qui défilaient farouches, +là-bas, dans leurs<br> + voitures.</p> + +<p>A part l’indignation qui soulevait dans les coeurs +l’iniquité de ces<br> + choses, le <i>Siège de Caderousse</i>, par le +vice-légat Sinibaldi Doria,<br> + -- qui a fourni à l’abbé Favre le sujet +d’une héroïde extrêmement<br> + comique, était, certes, moins burlesque que celui de +Frigolet; et<br> + aussi un autre abbé en tira-t-il un poème qui se +vendit en France à<br> + des milliers d’exemplaires. Enfin, à son tour, +Daudet, qui avait déjà<br> + placé dans le couvent des Pères Blancs son conte +intitulé l’<i>Élixir</i><br> + <i>du Frère Gaucher</i>, Daudet, dans son dernier roman +sur Tarascon, nous<br> + montre Tartarin s’enfermant bravement dans l’abbaye de +Saint-Michel.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE VI</h2> + +<h3>CHEZ MONSIEUR MILLET</h3> + +<p>L’oncle Bénoni -- La farandole au +cimetière. -- Le voyage en Avignon.<br> + -- Avignon il y a cinquante ans. -- Le maître de pension. +-- Le siège<br> + de Caderousse. -- La première communion. -- Mlle +Praxède. --<br> + Pélerinage de Saint-Gent. -- Au collège Royal. -- +Le poète Jasmin. --<br> + La nostalgie de mes quatorze ans.</p> + +<p>Et, alors, il fallut me chercher une autre école pas +trop éloignée de<br> + Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres +campagnards,<br> + nous n’étions pas orgueilleux et l’on me mit en +Avignon chez un M.<br> + Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Pétramale.</p> + +<p>Cette fois, c’est l’oncle Bénoni qui +conduisit la voiture. Bien que<br> + Maillane ne soit qu’à trois lieues d’Avignon, +à cette époque où le<br> + chemin de fer n’existait pas, où les routes +étaient abîmées par le<br> + roulage et où il fallait passer avec un bac le large lit +de la<br> + Durance, le voyage d’Avignon était encore une +affaire.</p> + +<p>Trois de mes tantes, avec ma mère, l’oncle +Bénoni et moi, tous gîtés<br> + sur un long drap plein de paille d’avoine qui rembourrait +la<br> + charrette, nous partîmes en caravane après le lever +du soleil.</p> + +<p>J’ai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet, +qui se<br> + soient vu, à la fois, autant de tantes que moi; j’en +avais bien une<br> + douzaine; d’abord, la grand’Mistrale, puis la tante +Jeanneton, la<br> + tante Madelon, la tante Véronique, la tante Poulinette et +la tante<br> + Bourdette, la tante Françoise, la tante Marie, la tante +Rion, la<br> + tante Thérèse, la tante Mélanie et la tante +Lisa. Tout ce monde,<br> + aujourd’hui, est mort et enterré; mais j’aime +à redire ici les noms<br> + de ces bonnes femmes que j’ai vues circuler, comme autant +de bonnes<br> + fées, chacune avec son allure, autour de mon berceau. +Ajoutez à mes<br> + tantes le même nombre d’oncles et les cousins et +cousines qui en<br> + avaient essaimé, et vous aurez une idée de notre +parentage.</p> + +<p>L’oncle Bénoni était un frère de ma +mère et le plus jeune de la<br> + lignée. Brun, maigre, délié, il avait le +nez retroussé et deux yeux<br> + noirs comme du jais. Arpenteur de son état, il passait +pour<br> + paresseux, et même il s’en vantait. Mais il avait +trois passions : la<br> + danse, la musique et la plaisanterie.</p> + +<p>Il n’y avait pas, dans Maillane, de plus charmant +danseur, ni de plus<br> + jovial. Quand, dans "la salle verte", à la Saint-Eloi ou +à la<br> + Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jésette le +lutteur, les<br> + gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient +à<br> + l’entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes +sortes<br> + d’instruments : violon, basson, cor, clarinette; mais +c’est au<br> + galoubet qu’il s’était adonné le plus. +Il n’avait pas son pareil, au<br> + temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou +pour<br> + chanter des réveillons dans les nuits du mois de mai. Et, +chaque fois<br> + qu’il y avait un pèlerinage à faire, à +Notre-Dame-de-Lumière, à<br> + Saint-Gent, à Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en +était le<br> + boute-en-train et qui conduisait la charrette? Bénoni, +toujours<br> + dispos et toujours enchanté de laisser son labeur, son +équerre et sa<br> + maison pour aller courir le pays.</p> + +<p>Et l’on voyait des charretées de quinze ou vingt +fillettes qui<br> + partaient en chantant :</p> + +<blockquote> +<p><i>A l’honneur de saint Gent</i>.</p> +</blockquote> + +<p>Ou</p> + +<blockquote> +<p><i>Alix, ma bonne amie,<br> + Il est temps de quitter<br> + Le monde et ses intrigues,<br> + Avec ses vanités.</i></p> +</blockquote> + +<p>Ou bien :</p> + +<blockquote> +<p><i>Les trois Maries,<br> + Parties avant le jour,<br> + S’en vont adorer le Seigneur.</i></p> +</blockquote> + +<p>Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui +les<br> + accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et +chatouille-moi,<br> + en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du +chemin!</p> + +<p>Seulement, dans la tête, il s’était mis une +idée assez extraordinaire<br> + : c’était, en se mariant, de prendre une fille +noble.</p> + +<p>-- Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent +épouser des<br> + nobles, et jamais tu n’en trouveras.</p> + +<p>-- Hé ! ripostait Bénoni, ne sommes-nous pas +nobles, tous, dans la<br> + famille? Croyez-vous que nous sommes des manants comme vous +autres?<br> + Notre aïeul était émigré; il portait +le manteau doublé de velours<br> + rouge, les boudes à ses souliers, les bas de soie.</p> + +<p>Il fit tant, tourna tant, que, du côté de +Carpentras, il entendit<br> + dire, un jour, qu’il y avait une famille de noblesse +authentique,<br> + mais à peu près ruinée, où se +trouvaient sept filles, toutes à<br> + marier. Le père, un dissipateur, vendait un morceau de +terre tous les<br> + ans à son fermier, qui finit même par attraper le +château. Mon brave<br> + oncle Bénoni s’attifa, se présenta, et +l’aînée des demoiselles, une<br> + fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en +passe de<br> + coiffer sainte Catherine, se décida à +l’épouser. C’est sur la donnée<br> + de ces nobles comtadins, tombés dans la roture, +qu’un romancier<br> + Carpentrassien, Henri de la Madeleine, a fait son joli roman : +la<br> + <i>Fin du Marquisat d’Aurel</i>. (Paris, Charpentier, +1878.)</p> + +<p>J’ai dit que mon oncle était paresseux. Quand, +vers milieu du jour,<br> + il allait à son jardin, pour bêcher ou reterser, il +portait toujours<br> + son flûteau. Bientôt, il jetait son outil, allait +s’asseoir à l’ombre<br> + et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les +champs<br> + d’alentour accouraient vite à la musique et, +aussitôt, il leur<br> + faisait danser la saltarelle.</p> + +<p>En hiver, rarement il se levait avant midi.</p> + +<p>-- Eh! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit, +où<br> + pouvez-vous être mieux?</p> + +<p>-- Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y ennuyez-vous +pas?</p> + +<p>-- Oh! jamais. Quand j’ai sommeil, je dors; quand je +n’ai plus<br> + sommeil, je dis des psaumes pour les morts.</p> + +<p>Et, chose singulière, cet homme guilleret ne manquait +pas un<br> + enterrement. Après la cérémonie, il +demeurait toujours le dernier au<br> + cimetière, d’où il s’en revenait seul, +en priant pour les siens et<br> + pour les autres, ce qui ne l’empêchait pas de +répéter, chaque fois,<br> + cette bouffonnerie :</p> + +<p>-- Un de plus, charrié à la Cité du +Saint-Repos!</p> + +<p>Il dut bien, à son tour, y aller aussi. Il avait +quatre-vingt-trois<br> + ans, et le docteur, ayant laissé entendre à la +famille qu’il n’y<br> + avait plus rien à faire :</p> + +<p>-- Bah! répondit Bénoni, à quoi bon +s’effrayer! il n’en mourra que<br> + plus malade.</p> + +<p>Et, comme il avait son flûteau sur sa table de nuit +:</p> + +<p>-- Que faites-vous de ce fifre-là, mon oncle? lui +demandai-je, un<br> + jour que je venais le voir.</p> + +<p>-- Ces nigauds, me dit-il, m’avaient donné une +sonnette pour que je<br> + la remue quand j’aurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas +mieux mon<br> + fifre? Sitôt que je veux boire, au lieu d’appeler ou +de sonner, je<br> + prends mon fifre et je joue un air.</p> + +<p>Si bien qu’il mourut son flûteau en main, et +qu’on le lui mit dans<br> + son cercueil, chose qui donna lieu, le lendemain de sa mort, +à<br> + l’histoire que voici :</p> + +<p>A la filature de soie, -- où allaient travailler les +filles de<br> + Maillane, le lendemain du jour où l’oncle fut mis en +terre, -- une<br> + jeune luronne, le matin, en entrant, fit d’un air +effaré, aux autres<br> + jeunes filles :</p> + +<p>-- Vous n’avez rien entendu, fillettes, cette nuit?</p> + +<p>-- Non, le mistral seulement... et le chant de la +chouette...</p> + +<p>-- Oh! écoutez : nous autres, mes belles, qui habitons +du cote du<br> + cimetière, nous n’avons pas fermé +l’oeil. Figurez- vous qu’à minuit<br> + sonnant, le vieux Bénoni a pris son flûteau +(qu’on avait mis dans son<br> + cercueil) ; il est sorti de sa fosse et s’est mis à +jouer une<br> + farandole endiablée. Tous les morts se sont levés, +ont porté leurs<br> + cercueils au milieu du Grand Clos, les ont, pour se chauffer, +allumés<br> + au feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait +Bénoni, ils ont<br> + dansé un branle fou, autour du feu, jusqu’à +l’aurore.</p> + +<p>Donc, avec l’oncle Bénoni, que vous connaissez +maintenant, avec ma<br> + mère et mes trois tantes, nous nous étions mis en +route pour la ville<br> + d’Avignon. Vous connaissez peut-être la façon +des villageois,<br> + lorsqu’ils vont quelque part en troupe : tout le long, au +trantran de<br> + notre véhicule, ce furent qu’exclamations et +observations diverses au<br> + sujet des plantations, des luzernes, des blés, des +fenouils, des<br> + semis, que la charrette côtoyait.</p> + +<p>Quand nous passâmes dans Graveson, -- où +l’on voit<br> + un beau clocher, tout fleuronné d’artichauts de +pierre :</p> + +<p>-- Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais, +les<br> + vois-tu cloués au clocher?</p> + +<p>Et de rire et de rire, de cette facétie qui +égaie les Maillanais<br> + depuis sept ou huit cents ans, facétie à laquelle +les Gravesonais<br> + répliquent par une chanson qui dit :</p> + +<blockquote> +<p><i>A Graveson, avons un clocher...<br> + Ceux qui le voient disent qu’il est bien droit!<br> + Mais, à Maillane, leur clocher est rond;<br> + C’est une cage pour moineaux; dit-on.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et l’on m’égrenait ainsi, les uns +après les autres, les racontages<br> + coutumiers de la route d’Avignon : le pont de la Folie +où les<br> + sorciers faisaient le branle, la Croisière où +l’on arrêtait parfois à<br> + main armée, et la Croix de la Lieue et le Rocher +d’Aiguille.</p> + +<p>Enfin, nous arrivâmes aux sablières de la +Durance; les grandes eaux,<br> + un an avant, avaient emporté le pont, et il fallait +passer la rivière<br> + avec un bac. Nous trouvâmes là, qui attendaient +leur tour, une<br> + centaine de charrettes. Nous attendîmes comme les autres, +une couple<br> + d’heures, au marchepied; puis, nous nous embarquâmes, +après avoir<br> + chassé, en lui criant : "Au Mas" le Juif, notre gros +chien, qui nous<br> + avait suivis.</p> + +<p>Il était plus de midi quand nous fûmes en +Avignon. Nous allâmes<br> + établer, comme les gens de notre village, à +l’<i>Hôtel de Provence</i>,<br> + une petite auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du +jour,<br> + on alla bayer par la ville.</p> + +<p>-- Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie la +comédie? Ce soir,<br> + on joue <i>Maniclo où Lou Groulié bèl +esprit</i> avec l’<i>Abbaye de Castro</i>.<br> + — <i>Ho! reprîmes-nous tous, il faut aller voir +Maniclo</i>.</p> + +<p>C’était la première fois que j’allais +au théâtre, et l’étoile voulût<br> + qu’on donnât, ce jour-là, une comédie +provençale. A l’<i>Abbaye de</i><br> + <i>Castro</i>, qui était un drame sombre, on ne comprit +pas grand’chose.<br> + Mais mes tantes trouvèrent que <i>Maniclo</i>, à +Maillane, était beaucoup<br> + mieux joué. Car, en ce temps, dans nos villages, il +s’organisait,<br> + l’hiver, des représentations comiques et tragiques. +J’y ai vu jouer,<br> + par nos paysans, la <i>Mort de César, Zaïre</i> et +J<i>oseph vendu par ses</i><br> + <i>frères</i>. Ils se faisaient des costumes avec les +jupes de leurs femmes<br> + et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la +tragédie,<br> + suivait, avec grand plaisir, la déclamation morne de ces +pièces en<br> + cinq actes. Mais on jouait aussi l’<i>Avocat Pathelin</i>, +traduit en<br> + provençal, et diverses comédies du +répertoire marseillais, telles que<br> + <i>Moussu Just, Fresquerio</i> ou la <i>Co de l’Ai, Lou +Groulié bèl esprit</i><br> + et <i>Misè Galineto</i>. C’était toujours +Bénoni le directeur de ces<br> + soirées, où, avec son violon, en dodelinant de la +tête, il<br> + accompagnait les chants. Vers l’âge de dix-sept ans, +il me souvient<br> + d’avoir rempli un rôle dans <i>Galineto</i> et dans +la <i>Co de l’Ai</i>, et<br> + même d’y avoir eu, devant mes compatriotes, assez +d’applaudissements.</p> + +<p>Mais bref : le lendemain, après avoir embrassé +ma mère et le coeur<br> + gros comme un pois qui aurait trempé neuf jours, il +fallut s’enfermer<br> + dans la rue Pétramale, au pensionnat Millet. M. Millet +était un gros<br> + homme, de haute taille, aux épais sourcils, à +figure rougeaude, mal<br> + rasé et crasseux, en plus, des yeux de porc, des pieds +d’éléphant, et<br> + de vilains doigts carrés qui enfournaient sans cesse la +prise dans<br> + son nez. Sa chambrière, Catherine, montagnarde jaune et +grasse, qui<br> + nous faisait la cuisine, gouvernait la maison. Je n’ai +jamais tant<br> + mangé de carottes comme là, des carottes au maigre +en une sauce de<br> + farine. Dans trois mois, pauvre petit, je devins tout +exténué.</p> + +<p>Avignon, la prédestinée, où devait le +Gai-Savoir faire un jour sa<br> + renaissance, n’avait pas, il s’en faut, la +gaieté d’aujourd’hui; elle<br> + n’avait pas encore élargi telle qu’elle est +à sa place de l’Horloge,<br> + ni agrandi sa place Pie, ni percé sa Grande-Rue. La +Roque-de-Dom, qui<br> + domine la ville, complantée, maintenant, comme un jardin +de roi,<br> + était alors pelée : il y avait un +cimetière. Les remparts, à moitié<br> + ruinés, étaient entourés de fossés +pleins de décombres avec des mares<br> + d’eau vaseuse. Les portefaix brutaux, organisés en +corporation,<br> + faisaient la loi au bord du Rhône, et en ville, quand ils +voulaient.<br> + Avec leur chef, espèce d’hercule, +dénommé Quatre-Bras, c’est eux qui<br> + balayèrent, en 1848, l’Hôtel de Ville +d’Avignon.</p> + +<p>Ainsi qu’en Italie, une fois par semaine passait par +toutes les<br> + maisons, en remuant sa tirelire, un pénitent noir, qui, +la cagoule<br> + sur le visage et deux trous devant les yeux, disait d’une +voix grave<br> + :</p> + +<p>-- Pour les pauvres prisonniers!</p> + +<p>Inévitablement, on se heurtait, par les rues, à +des types locaux,<br> + tels que la soeur Boute-Cuire, son panier à couvercle au +bras, un<br> + crucifix d’argent sur sa grosse poitrine, ou bien le +plâtrier Barret<br> + qui, dans une bagarre avec les libéraux,<br> + ayant perdu son chapeau, avait fait le serment de ne plus porter +de<br> + chapeau jusqu’à ce qu’Henri V fût sur le +trône, et qui, toute sa vie,<br> + s’en alla tête nue.</p> + +<p>Mais ce qu’on rencontrait le plus, avec leurs grands +chapeaux montés<br> + et leurs longues capotes bleues, c’étaient les +invalides installés en<br> + Avignon (où était une succursale de +l’Hôtel de Paris), vénérables<br> + débris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, manchots, +qui, de<br> + leurs jambes de bois, martelaient, à pas comptés, +les pavés pointus<br> + des rues.</p> + +<p>La ville traversait une sorte de mue, embrouillée, +difficultueuse,<br> + entre les deux régimes, l’ancien et le nouveau, qui +n’avait pas cessé<br> + de s’y combattre à la sourdine. Les souvenirs +atroces, les injures,<br> + les reproches des discordes passées, étaient +encore vivants, étaient<br> + encore amers entre les gens d’un certain âge. Les +carlistes ne<br> + parlaient que du tribunal d’Orange, de Jourdan +Coupe-Têtes, des<br> + massacres de la Glacière. Les libéraux, en bouche, +avaient 1815,<br> + remémorant sans cesse l’assassinat du +maréchal Brune, son cadavre<br> + jeté au Rhône, ses valises pillées, ses +assassins impunis, entre<br> + autres le Pointu, qui avait laissé un renom terrible, et, +si quelque<br> + parvenu tant soit peu insolent réussissait dans ses +affaires :</p> + +<p>-- Allons! disait le peuple, les louis du maréchal +Brune commencent à<br> + sortir.</p> + +<p>Le peuple d’Avignon comme celui d’Aix et de +Marseille et de, pour<br> + ainsi dire, toutes les villes de Provence, était +pourtant, en général<br> + (depuis il a bien changé), regretteux de fleurs de lis +comme du<br> + drapeau blanc. Cet échauffement de nos devanciers pour la +cause<br> + royale n’était pas tant, ce me semble, une opinion +politique qu’une<br> + protestation inconsciente et populaire contre la centralisation, +de<br> + plus en plus excessive, que le jacobinisme et le premier +Empire<br> + avaient rendue odieuse.</p> + +<p>La fleur de lis d’autrefois était, pour les +Provençaux (qui l’avaient<br> + toujours vue dans le blason de la Provence), le symbole +d’une époque<br> + où nos coutumes, nos traditions et nos franchises +étaient plus<br> + respectées par les gouvernements. Mais de croire que nos +pères<br> + voulussent revenir au régime abusif d’avant la +Révolution serait une<br> + erreur complète, puisque c’est la Provence qui +envoya Mirabeau aux<br> + Etats généraux et que la Révolution fut +particulièrement passionnée<br> + en Provence.</p> + +<p>Je me souviens, à ce propos, d’une fois où +Berryer venait d’être élu<br> + député par la ville de Marseille. Comme +l’illustre orateur devait<br> + passer par Avignon, le préfet fit fermer les portes de la +ville pour<br> + empêcher d’entrer les légitimistes du dehors +qui arrivaient en foule<br> + pour lui faire un triomphe. Et bon nombre de Blancs furent, +à cette<br> + occasion, emprisonnés au palais des papes.</p> + +<p>Mgr le duc d’Aumale, qui revenait d’Afrique, passa +quelque temps<br> + après. On nous mena le voir à la porte +Saint-Lazare, accompagné de<br> + ses soldats, qui étaient, comme lui, brunis par le soleil +d’Alger. Il<br> + était tout blanc de poussière, blondin, avec des +yeux bleus et le<br> + rayonnement de la jeunesse et de la gloire.</p> + +<p>-- Vive notre beau prince! criaient, à tout moment, les +femmes des<br> + faubourgs.</p> + +<p>Me trouvant à Paris, en 1889, et ayant eu +l’honneur d’être convié à<br> + Chantilly, je rappelai à Son Altesse cet infime +détail de son passage<br> + en Provence; et Mgr d’Aumale, après quarante-cinq +ans, se rappela de<br> + bonne grâce les braves femmes qui criaient en le voyant +passer :</p> + +<p>-- Qu’il est joli! qu’il est galant!</p> + +<p>Ce vieil Avignon est pétri de tant de gloires +qu’on n’y peut faire un<br> + pas sans fouler quelque souvenir. Ne se trouve-t-il pas que, +dans<br> + l’île de maisons où était notre +pensionnat, s’élevait, autrefois, le<br> + couvent de Sainte-Claire! C’est dans la chapelle de ce +couvent que,<br> + le matin du 6 avril 1327, Pétrarque vit Laure pour la +première fois.</p> + +<p>Nous étions aussi tout près de la rue des +Etudes, qui, encore à cette<br> + époque, avait, dans le bas peuple, une réputation +lugubre. Nous<br> + n’avions jamais pu décider les petits Savoyards, +soit ramoneurs, soit<br> + décrotteurs, à venir ramoner dans notre pensionnat +ou cirer nos<br> + chaussures. Comme, dans la rue des Etudes, se trouvaient, +autrefois,<br> + l’Université d’Avignon ainsi que l’Ecole +de médecine, le bruit<br> + courait que les étudiants attrapaient, quand ils +pouvaient, les<br> + petits, vagabonds, pour les saigner, les écorcher, et +étudier sur<br> + leurs cadavres.</p> + +<p>Il n’en était pas moins intéressant pour +nous, enfants de villages<br> + pour la plupart, de rôder, quand nous sortions, dans ce +labyrinthe de<br> + ruelles qui nous avoisinaient, comme le <i>Petit Paradis</i>, +qui avait<br> + été jadis une "rue chaude" et qui s’en tenait +encore; la rue de<br> + l’<i>Eau-de-Vie</i>, la rue du <i>Chat</i>, la rue du +<i>Coq</i>, la rue du<br> + <i>Diable</i>. Mais quelle différence avec nos beaux +vallons tout fleuris<br> + d’asphodèles, avec notre bon air, notre paix, notre +liberté, de<br> + Saint-Michel-de-Frigolet!</p> + +<p>J’en avais, à certains jours, le coeur +serré de nostalgie, et<br> + cependant, M. Millet, qui était fort bon diable au fond, +avait<br> + quelque chose en lui qui finit par m’apprivoiser. Comme il +était de<br> + Caderousse, fils, comme moi, d’agriculteur, et qu’il +avait dans sa<br> + famille toujours parlé provençal, il professait, +pour le poème du<br> + Siège de Caderousse, une admiration extraordinaire; il le +savait tout<br> + par coeur, et à la classe, quelquefois, en pleine +explication de<br> + quelque beau combat des Grecs et des Troyens, remuant tout +à coup,<br> + par un mouvement de front qui lui était particulier, le +toupet gris<br> + de ses cheveux :</p> + +<p>-- Eh bien! disait-il, tenez! c’est là l’un +des morceaux les plus<br> + beaux de Virgile, n’est-ce pas? Écoutez, pourtant, +mes enfants, le<br> + fragment que je vais vous citer, et vous reconnaîtrez que +Favre, le<br> + chantre du <i>Siège de Caderousse</i>, à Virgile +lui-même serre souvent<br> + les talons :</p> + +<blockquote> +<p><i>Un nommé Pergori Latrousse,<br> + Le plus ventru de Caderousse,<br> + S’était rué contre un tailleur...<br> + Ayant bronché contre une motte,<br> + Il fut rouler comme un tonneau.</i></p> +</blockquote> + +<p>Si elles nous allaient, ces citations de notre langue, si +pleine de<br> + saveur! Le gros Millet riait aux éclats, et, pour moi +qui, dans le<br> + sang, avais, comme nul autre, gardé l’âcre +douceur du miel de mon<br> + enfance, rien de plus appétissant que ces +hors-d’oeuvre du pays.</p> + +<p>M. Millet, tous les jours, par là, vers les cinq +heures, allait lire<br> + la gazette au café Baretta, -- qu’il appelait le +"Café des Animaux<br> + parlants", -- et qui, si je ne me trompe, était, tenu par +l’oncle ou,<br> + peut-être, par l’aïeul de Mlle Baretta, du +Théâtre-Français; ensuite,<br> + le lendemain, lorsqu’il était de bonne humeur, il +nous redisait, non<br> + sans malice, les éternelles grogneries des vieux +politiciens de cet<br> + établissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, que +du Petit,<br> + comme ils appelaient Henri V.</p> + +<p>Je fis, cette année-là, ma première +communion à l’église<br> + Saint-Didier, qui était notre paroisse, et +c’était le sonneur Fanot,<br> + chanté plus tard par Roumanille dans sa <i>Cloche +montée</i>, qui nous<br> + sonnait le catéchisme. Deux mois avant la +cérémonie, M. Millet nous<br> + menait à l’église pour y être +interrogés. Et là, mêlés aux +autres<br> + enfants, garçonnets et fillettes, qui devions communier +ensemble, on<br> + nous faisait asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le +hasard<br> + fit que moi, qui étais le dernier de la rangée des +garçons, je me<br> + trouvai placé près d’une charmante fille qui +était la première de la<br> + rangée des demoiselles. On l’appelait Praxède +et elle avait, sur les<br> + joues, deux fleurs de vermillon semblables à deux roses +fraîchement<br> + épanouies.</p> + +<p>Ce que c’est que les enfants : attendu que, tous les +jours, on se<br> + rencontrait ensemble, assis l’un près de +l’autre; que, sans penser à<br> + rien, nous nous touchions le coude, et que nous nous +communiquions,<br> + dans la moiteur de notre haleine, à l’oreille, en +chuchotant, nos<br> + petits sujets de rire, ne finîmes-nous pas (le bon Dieu me +pardonne<br> + !) par nous rendre amoureux?</p> + +<p>Mais c’était un amour d’une telle innocence, +et tellement emprunt<br> + d’aspirations mystiques, que les anges, là-haut, +s’ils éprouvent<br> + entre eux des affections réciproques, doivent en avoir de +pareilles.<br> + L’un comme l’autre, nous avions douze ans : +l’âge de Béatrix, lorsque<br> + Dante la vit; et c’est cette vision de la jeune vierge en +fleur qui a<br> + fait le <i>Paradis</i> du grand poète florentin. Il est +un mot, dans notre<br> + langue, qui exprime très bien ce délice de +l’âme dont s’enivrent les<br> + couples dans la prime jeunesse : nous nous agréions. Nous +avions<br> + plaisir à nous voir. Nous ne nous vîmes jamais, il +est vrai, que dans<br> + l’église; mais, rien que de nous voir notre coeur +était plein. Je lui<br> + souriais, elle souriait; nous unissions nos voix dans les +mêmes<br> + cantiques d’amour, d’actions de grâces; vers les +mêmes mystères nous<br> + exaltions, naïfs, notre foi spontanée... Oh! aube de +l’amour, où<br> + s’épanouit en joie l’innocence, comme la +marguerite dans le frais du<br> + ruisseau, première aube de l’amour, aube pure +envolée!</p> + +<p>Voici mon souvenir de Mlle Praxède, telle que je la vis +pour la<br> + dernière fois : tout de blanc vêtue, +couronnée de fleurs d’aubépine,<br> + et jolie à ravir sous son voile transparent, elle montait +à l’autel,<br> + tout près de moi, comme une épousée, belle +petite épousée de<br> + l’Agneau!</p> + +<p>Notre communion faite, la chose finit là. C’est en +vain que<br> + longtemps, quand nous passions dans sa rue (elle habitait rue de +la<br> + Lice), je portais mes regards avides sous les abat-jour verts de +la<br> + maison de Praxède. Je ne pus jamais la revoir. On +l’avait mise au<br> + couvent et, alors, de songer que ma charmante amie avec le +vermillon<br> + et le sourire de son visage, m’était enlevée +pour toujours, soit de<br> + cela, soit d’autre chose, je tombai dans une langueur +à me dégoûter<br> + de tout.</p> + +<p>Aussi les vacances venues, quand je retournai au Mas, ma +mère en me<br> + voyant tout pâle, avec, de temps en temps, des atteintes +de fièvre,<br> + décida dans sa foi, autant pour me guérir que pour +me récréer, de me<br> + conduire à saint Gent, qui est le patron des +fiévreux.</p> + +<p>Saint Gent, qui a pareillement la vertu de faire pleuvoir, est +une<br> + sorte de demi-dieu pour les paysans des deux côtés +de la Durance.</p> + +<p>-- Moi, nous disait mon père, j'ai été +à Saint-Gent avant la<br> + Révolution. Nous y allâmes les pieds nus, avec ma +pauvre mère, je<br> + n’avais pas plus de dix ans. Mais, en ce temps, il y avait +plus de<br> + foi.</p> + +<p>Nous, avec l’oncle Bénoni qui conduisait le voyage +et que vous<br> + connaissez déjà, par une lune claire comme il en +fait en septembre,<br> + vers minuit, nous partîmes donc, sur une charrette +bâchée, et, après<br> + nous être joints aux autres pèlerins qui allaient +à la fête, à<br> + Château-Renard, à Noves, au Thor, ou bien à +Pernes, nous voyions<br> + après nous, tout le long du chemin, quantité +d’autres charrettes,<br> + recouvertes, comme la nôtre, de toiles étendues sur +des cerceaux de<br> + bois, venir grossir la caravane.</p> + +<p>Chantant ensemble, pêle-mêle, le cantique de saint +Gent, -- qui, du<br> + reste, est superbe, puisque Gounod en a mis l’air dans +l’opéra de<br> + <i>Mireille</i>, -- nous traversions de nuit, au bruit des coups +de fouet,<br> + les villages endormis, et le lendemain soir, par là, vers +les quatre<br> + heures, nous arrivions en foule au cri de : "Vive saint Gent!", +dans<br> + la gorge du Bausset.</p> + +<p>Et là, sur les lieux mêmes, où +l’ermite vénéré avait passé +sa<br> + pénitence, les vieux, avec animation, racontaient aux +jeunes gens ce<br> + qu’ils avaient entendu dire :</p> + +<p>-- Gent, disait-il, était comme nous un enfant de +paysans, un brave<br> + gars de Monteux, qui, à l’âge de quinze ans, +se retira dans le<br> + désert, pour se consacrer à Dieu. Il labourait la +terre avec deux<br> + vaches. Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le +loup,<br> + l’attela à sa charrue, et le fit labourer, sous le +joug, avec l’autre<br> + vache. Mais à Monteux, depuis que Gent était +parti, il n’avait pas<br> + plu de sept ans, et les Montelais dirent à la mère +de Gent :</p> + +<p>-- Imberte, il faut aller à la recherche de votre fils, +parce que,<br> + depuis son départ, il n’est plus tombé une +goutte d’eau.</p> + +<p>Et la mère de Gent, à force de chercher, +à force de crier, trouva<br> + enfin son gars, là où nous sommes à +présent, dans la gorge du<br> + Bausset, et, comme sa mère avait soif, Gent, pour la +faire boire,<br> + planta deux de ses doigts dans le roc escarpé, et il en +jaillit deux<br> + fontaines : une de vin et l’autre d’eau. Celle du vin +est tarie, mais<br> + celle de l’eau coule toujours, -- et c’est la main de +Dieu pour les<br> + mauvaises fièvres.</p> + +<p>On va, deux fois par an, à l’ermitage de +Saint-Gent. D’abord, au mois<br> + de mai, où les Montelais, ses compatriotes, emportent sa +statue de<br> + Monteux au Bausset, pèlerinage de trois lieues, qui se +fait à la<br> + course, en mémoire et symbole de la fuite du saint.</p> + +<p>Voici la lettre enthousiaste qu’Aubanel +m’écrivait, un an qu’il y<br> + était allé (1886) :</p> + +<p>"Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de Saint-Gent. +C’est une<br> + fête étonnante, admirable, sublime; ce qui est +d’une poésie inouïe,<br> + ce qui m’a laissé dans l’âme une +impression délicieuse, c’est la<br> + course nocturne des porteurs de saint Gent. Le maire nous avait +donné<br> + une voiture et nous avons suivi ce pèlerinage dans les +champs, les<br> + bois et les rochers au clair de lune, au chant des rossignols, +depuis<br> + huit heures du soir, jusqu’à minuit et demi. +C’est saisissant: et<br> + mystérieux; c’est étrange et beau à +faire pleurer. Ces quatre enfants<br> + en culotte et en guêtres nankin, courant comme des +lièvres, volant<br> + comme des oiseaux, précédés d’un homme +à cheval galopant et tirant<br> + des coups de pistolet; les gens des fermes venant sur les +chemins au<br> + passage du saint; les hommes, les femmes, les enfants et les +vieux,<br> + arrêtant les porteurs, baisant la statue, criant, +pleurant,<br> + gesticulant; et puis, lorsqu’on repart toujours vite, les +femmes qui<br> + leur crient :</p> + +<p>"-- Heureux voyage! garçons!<br> + "Et les hommes qui ajoutent :<br> + "-- Le grand saint Gent vous maintienne la force!<br> + "-- Et de courir encore, de courir à perdre haleine. Oh! +ce voyage<br> + dans la nuit, cette petite troupe partant à la garde de +Dieu et de<br> + saint Gent, et s’enfonçant dans les +ténèbres, dans le désert, pour<br> + aller je ne sais où, tout cela, je te le redis, est +d’une poésie si<br> + profonde et si grande qu’elle vous laisse une +impression<br> + ineffaçable."</p> + +<p>Le second pèlerinage de Saint Gent est en septembre, et +c’est celui<br> + où nous allâmes. Comme saint Gent, en somme, +n’a été canonisé que par<br> + la voix du peuple, les prêtres y viennent peu, les +bourgeois encore<br> + moins; mais le peuple de la glèbe, dans ce bon saint tout +simple qui<br> + était de son terroir, qui parlait comme lui, qui, sans +temps de<br> + longueurs, lui envoie la pluie, lui guérit ses +fièvres, le peuple<br> + reconnaît sa propre déification et son culte pour +lui est si fervent<br> + que, dans l’étroite gorge où la +légende vit, on a vu, quelquefois,<br> + jusqu’à vingt mille pèlerins.</p> + +<p>La tradition dit que saint Gent couchait la tête en bas, +les pieds en<br> + haut, dans un lit de pierre ; et tous les pèlerins, +dévotement,<br> + gaiement, font l’arbre fourchu au lit de saint Gent, qui +est une auge<br> + dressée ; -- les femmes mêmes le font aussi, en se +tenant, de l’une à<br> + l’autre, les jupes décemment serrées.</p> + +<p>Nous fîmes l’arbre fourchu dans le lit, comme les +autres; nous<br> + allâmes, avec ma mère, voir le <i>Fontaine du Loup +et la Fontaine de la<br> +</i> <i>Vache</i>; et ensuite, entourés de quelques vieux +noyers, la chapelle de<br> + saint Gent, où se trouve son tombeau et le "rocher +affreux", comme<br> + dit le cantique, d’où sort, pour les +fiévreux, la miraculeuse source.</p> + +<p>Or, émerveillé de tous ces récits, de +toutes ces croyances, de toutes<br> + ces visions, moi donc, l’âme enivrée par la +vue de l’endroit, par la<br> + senteur des plantes, -- encore embaumées, semblait-il, de +l’empreinte<br> + des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzième +année, je<br> + m’abreuvai au jet d’eau; et (dites ce qu’il vous +plaira), à partir de<br> + là, je n’eus plus de fièvre. Ne vous +étonnez pas si la fille du<br> + félibre, si la pauvret Mireille, perdue dans la Crau, +mourante de<br> + soif, se recommande au bon saint Gent.</p> + +<p><i>O bel et jeune laboureur -- qui attelâtes à +votre charrue — le<br> + loup de la montagne, etc.<br> +</i> (Mireille, chant VIII.)</p> + +<p>souvenir de jeunesse qu’il m’est doux encore de me +remémorer.</p> + +<p>A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre +nos<br> + classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant +pensioinnaires<br> + chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour, +au<br> + Collège Royal, pour y suivre comme externes les cours +universitaires,<br> + et c’est dans ce lycée et de cette façon que, +dans cinq ans (de 1843<br> + à 1847), je terminai mes études.</p> + +<p>Nos maîtres du collège n’étaient pas, +comme aujourd’hui, de jeunes<br> + normaliens stylés et élégants. Nous avions +encore, dans leurs<br> + chaires, les vieux barbons sévères de +l’ancienne Université : en<br> + quatrième, par exemple, le brave M. Blanc, ancien +sergent-major de<br> + l’époque impériale, qui, lorsque nos +réponses étaient insuffisantes,<br> + <i>ex abrupto</i> nous lançait par la tête les +bouquins qu’il avait en<br> + main; en troisième, M. Monbet, au parler nasillard (il +conservait,<br> + sur sa cheminée dans un bocal d’eau-de-vie, un +foetus de sa femme);<br> + en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur +le<br> + renouveau de Victor Hugo; enfin, en rhétorique, un rude +patriote<br> + appelé M. Chanlaire, qui détestait les Anglais, et +qui, ému, nous<br> + déclamait, en frappant sur son pupitre, les chants +guerriers de<br> + Béranger.</p> + +<p>Je me vois encore, un an, à la distribution des prix +dans l’église du<br> + collège, avec tout le beau monde d’Avignon qui +l’emplissait. J’avais,<br> + cette année-là, et je ne sais comment, +remporté tous les prix, même<br> + celui d’excellence. Chaque fois qu’on me nommait, +j’allais chercher,<br> + timide, aux mains du proviseur, le beau livre de prix et la +couronne<br> + de laurier puis, traversant la foule et ses applaudissements, +je<br> + venais jeter ma gloire dans le tablier de ma mère; et +tous<br> + considéraient d’un regard curieux, d’un regard +étonné, cette belle<br> + Provençale qui, dans son cabas de jonc, entassait avec +bonheur, mais<br> + digne et calme, les lauriers de son fils; puis au Mas, pour +les<br> + conserver, <i>sic transit gloria mundi</i>, nous mettions +lesdits lauriers<br> + sur la cheminée, derrière les chaudrons.</p> + +<p>Quoi qu’il se fît, pourtant, pour me +détourner de mon naturel, comme<br> + on ne fait que trop, aujourd’hui plus que jamais, aux +enfants du<br> + Midi, je ne pouvais me sevrer des souvenances de ma langue, et +tout<br> + m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais plus quel +journal,<br> + ces vers de Jasmin à Loïsa Puget :</p> + +<blockquote> +<p><i>Quand dins l’aire<br> + Pèr nous plaire<br> + Sones l'aire --<br> + De tas nouvellos causous,<br> + Sus la terro tout s’amaiso,<br> + Tout se taiso,<br> + Al refrin que fas souna :<br> + Mai d’un cop se derebelho<br> + E fremis coumo la felho<br> + Qu’un vent fres lai frissouna.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et voyant que ma langue avait encore des poètes qui la +mettaient en<br> + gloire, pris d’un bel enthousiasme, je fis aussitôt, +pour le célèbre<br> + perruquier, une piécette admirative qui commençait +ainsi :</p> + +<blockquote> +<p><i>Pouèto, ounour de ta maire Gascougno.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais, petit criquet, je n’eus pas de réponse. Je +sais bien que mes<br> + vers, pauvres vers d’apprenti, n’en méritaient +guère; cependant, --<br> + pourquoi le nier? -- ce dédain me fut sensible; et plus +tard, à mon<br> + tour, quand j’ai reçu des lettres de tout pauvre +venant, me rappelant<br> + ma déconvenue, je me suis fait un devoir de les bien +accueillir<br> + toujours.</p> + +<p>Vers l’âge de quatorze ans, ce regret de mes champs +et de ma langue<br> + provençale, qui ne m’avait jamais quitté, +finit par me jeter dans une<br> + nostalgie profonde.</p> + +<p>"Combien sont plus heureux, me disais-je à part moi, +comme l’Enfant<br> + Prodigue, les valets et les bergers de notre Mas, là-bas, +qui mangent<br> + le bon pain que ma mère leur apprête, et mes amis +d’enfance, les<br> + camarades de Maillane, qui vivent libres à la campagne et +labourent,<br> + et moissonnent, et vendangent, et olivent, sous le saint soleil +de<br> + Dieu, tandis que je me chême, moi, entre quatre murs, sur +des<br> + versions et sur des thèmes!"</p> + +<p>Et mon chagrin se mélangeait d’un violent +dégoût pour ce monde<br> + factice où j’étais claquemuré et +d’une attraction vers un vague idéal<br> + que je voyais bleuir dans le lointain, à l’horizon. +Or, voici qu’un<br> + jour, en lisant, je crois, le <i>Magasin des Familles</i>, je +vais tomber<br> + sur une page où était la description de la +chartreuse de Valbonne et<br> + de la vie contemplative et silencieuse des Chartreux.</p> + +<p>N’est-il pas vrai, lecteur, que je me monte la +tête, et, m’échappant<br> + du pensionnat, par une belle après-midi, je pars, tout +seul,<br> + éperdument, prenant, le long du Rhône la route du +Pont-Saint-Esprit,<br> + car je savais que Vaibonne n’en était pas +éloigné.</p> + +<p>"Tu iras, me dis-je, frapper à la porte du couvent; tu +prieras, tu<br> + pleureras, jusqu’à ce qu’on veuille te +recevoir; puis, une fois reçu,<br> + tu vas, comme un bienheureux, te promener tout le jour sous +les<br> + arbres de la forêt, et, te plongeant dans l’amour de +Dieu, tu te<br> + sanctifieras comme fit le bon saint Gent."</p> + +<p>Ce ressouvenir de saint Gent, dont la légende me +hantait, sur le coup<br> + m’arrêta.</p> + +<p>"Et ta mère, me dis-je, à laquelle, +misérable, tu n’as pas dit adieu,<br> + et qui, en apprenant que tu as disparu, va être au +désespoir et, par<br> + monts et par vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant, +désolée<br> + comme la mère de saint Gent.!"</p> + +<p>Et alors, tournant bride, le coeur gros, hésitant, je +gagnai vers<br> + Maillane, autant dire pour embrasser, avant de fuir le monde, +mes<br> + parents encore une fois; mais, à mesure que +j’avançais vers la maison<br> + paternelle, voilà, pauvre petit, que mes projets de +cénobite et mes<br> + fières résolutions fondaient dans +l’émotion de mon amour filial comme<br> + un peloton de neige à un feu de cheminée; et +lorsque, au seuil du<br> + Mas, j’arrivai sur le tard et que ma mère, +étonnée de me voir tomber<br> + là, me dit :</p> + +<p>-- Mais pourquoi donc as-tu quitté le pensionnat avant +d’être aux<br> + vacances?</p> + +<p>-- Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux de ma +fugue, et<br> + je ne veux plus y aller, chez ce gros monsieur Millet.</p> + +<p>-- où l’on ne mange que des carottes!</p> + +<p>Le lendemain, on me fit reconduire, par notre berger Rouquet, +dans ma<br> + geôle abhorrée, en me promettant, cependant, de +m’en libérer bientôt,<br> + après les vacances.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE VII</h2> + +<h3>CHEZ M. DUPUY</h3> + +<p>Joseph Roumanille. — Notre liaison. — Les +poètes du "Boui-Abaisso".<br> + -- L’épuration de notre langue. -- Anselme Matbieu. +— L’amour sur les<br> + toits. — Les processions avignonnaises. — Celle des +Pénitents Blancs.<br> + -- Le sergent Monnier. — L’achèvement des +études.</p> + +<p>Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de +place, ma<br> + mère, à la rentrée de cette année +scolaire, m’amena chez M. Dupuy,<br> + Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un +pensionnat<br> + à Avignon, au quartier du Pont-Troué. Mais, ici, +pour mes goûts de<br> + provençaliste en herbe, j’eus, comme on dit, le +museau dans le sac.</p> + +<p>M. Dupuy était le frère de ce Charles Dupuy, +mort député de la Drôme,<br> + auteur du <i>Petit Papillon</i>, un des morceaux délicats +de notre<br> + anthologie provençale moderne. Lui, le cadet Dupuy, +rimait aussi en<br> + provençal, mais ne s’en vantait pas, et il avait +raison.</p> + +<p>Voici que, quelque temps après, il nous arriva de Nyons +un jeune<br> + professeur à fine barbe noire, qui était de +Saint-Remy. On l’appelait<br> + Joseph Roumanille. Comme nous étions pays, -- Mailane et +Saint-Remy<br> + sont du même canton, -- et que nos parents, tous +cultivateurs, se<br> + connaissaient de, longue date, nous fûmes bientôt +liés. Néanmoins,<br> + j’ignorais que le Saint-Remyen s’occupait, lui aussi, +de poésie<br> + provençale.</p> + +<p>Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les +vêpres, à<br> + l’église des Carmes. Là, on nous faisait +mettre derrière le<br> + maître-autel, dans les stalles du choeur, et, de nos voix +jeunettes,<br> + nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels +Denis<br> + Cassan, autre poète provençal, on ne peut plus +populaire dans les<br> + veillées du quartier, et que nous voyions en surplis, +avec son air<br> + falot, son flegme, sa tête chauve, entonner les antiennes +et les<br> + hymnes. La rue où il demeurait porte, aujourd’hui, +son nom.</p> + +<p>Or, un dimanche, pendant que l’on chantait vêpres, +il me vint dans<br> + l’idée de traduire en vers provençaux les +<i>Psaumes de la Pénitence</i>,<br> + et, alors, en tapinois, dans mon livre entr’ouvert, +j’écrivais à<br> + mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version +:</p> + +<blockquote> +<p><i>Que l’isop bagne ma caro,<br> + Sarai pur : lavas-me lèu<br> + E vendrai pu blanc encaro<br> + Que la tafo de la nèu.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais M. Roumanille, qui était le surveillant, vient par +derrière,<br> + saisit le papier où j’écrivais, le lit, puis +le fait lire au prudent<br> + M. Dupuy, -- qui fut, paraît-il, d’avis de ne pas me +contrarier; et,<br> + après vêpres, quand, autour des remparts +d’Avignon, nous allions à la<br> + promenade, il m’interpella en ces termes :</p> + +<p>-- De cette façon, mon petit Mistral, tu t’amuses +à faire des vers<br> + provençaux?</p> + +<p>-- Oui, quelquefois, lui répondis-je.</p> + +<p>Et Roumanille, d’une voix sympathique et bien +timbrée, me récita les<br> + Deux Agneaux :</p> + +<blockquote> +<p><i>Entendès pas l’agnèu que +bèlo?<br> + Vès-lou que cour après l’enfant...<br> + Coume fan bèn tout ço que fan!<br> + E l’innoucènci, ccnnme es bello!</i></p> +</blockquote> + +<p>Et puis, le <i>Petit Joseph</i> :</p> + +<blockquote> +<p><i>Lou paire es ana rebrounda<br> + E, pèr vendre lou jardinage,<br> + La maire es anado au village,<br> + E Jejè rèsto pèr garda.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et puis <i>Paulon</i>, et puis le <i>Pauvre</i>, et +<i>Madeleine et Louisette</i>,<br> + une vraie éclosion de fleurs d’avril, de fleurs de +prés, fleurs<br> + annonciatrices du printemps félibréen qui me +ravirent de plaisir et<br> + je m’écriai :</p> + +<p>-- Voilà l’aube que mon âme attendait pour +s’éveiller à la lumière!</p> + +<p>J’avais bien, jusque-là, lu à bâtons +rompus un peu de provençal;<br> + mais, ce qui m’ennuyait, c’était de voir notre +langue, chez les<br> + écrivains modernes (à l’exception de Jasmin +et du marquis de Lafare<br> + -- que je ne connaissais pas), employée, en +général, comme on eût dit<br> + par dérision. Et Roumanille, beau premier, dans le parler +populaire<br> + des Provençaux du jour, chantait, lui, dignement, sous +une forme<br> + simple et fraîche, tous les sentiments du coeur.</p> + +<p>En conséquence, et nonobstant une différence +d’âge d’une douzaine<br> + d’années (Roumanille était né en +1818), lui, heureux de trouver un<br> + confident de sa Muse tout préparé pour le +comprendre, moi,<br> + tressaillant d’entrer au sanctuaire de mon rêve, nous +nous donnâmes<br> + la main, tels que des fils du même Dieu, et nous +liâmes amitié sous<br> + une étoile si heureuse que, pendant un +demi-siècle, nous avons marché<br> + ensemble pour la même oeuvre ethnique, sans que notre +affection ou<br> + notre zèle se soient ralentis jamais.</p> + +<p>Roumanille avait donné ses premiers vers au <i>Boui-A +baisso</i>, un<br> + journal provençal que Joseph Désanat publiait +à Marseule une fois par<br> + semaine et qui, pour les trouvères de cette +époque-là, fut un foyer<br> + d’exposition. Car la langue du terroir n’a jamais +manqué d’ouvriers;<br> + et principalement au temps du <i>Boui-A baisso</i> (1841-1846), +il y eut<br> + devers Marseile un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien +fait que<br> + maintenir l’usage d’écrire en provençal, +mérite d’être salué.</p> + +<p>De plus, nous devons reconnaître que des poètes +populaires, tels que<br> + le valeureux Désanat de Tarascon, tels que Bellot, +Chailan, Bénédit<br> + et Gelu, Gelu éminemment, qui ont à leur +manière exprimé la<br> + gaillardise du gros rire marseillais, n’ont pas +été depuis, pour ces<br> + sortes d’atellanes, remplacés ni +dépassés. Et Camille Reybaud, un<br> + poète de Carpentras, mais poète de noble allure, +dans une grande<br> + épître qu’il envoyait à Roumanille, +tout en désespérant du sort du<br> + provençal délaissé par les imbéciles +qui, disait-il :</p> + +<p><i>Laissent, pour imiter les messieurs de la ville, -- aux +sages<br> + pères-grands notre langue trop vile -- et nous font du +français,<br> + qu’ils estropient à fond, -- de tous les patois le +plus affreux<br> + peut-être.</i></p> + +<p>Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait; +lorsqu’il<br> + faisait cet appel aux rédacteurs du <i>Boui-A +baisso</i>:</p> + +<p><i>Quittons-nous : mais avant de nous séparer, -- +frères, contre<br> + l’oubli songeons de nous défendre; -- tous ensemble +faisons quelque<br> + oeuvre colossale, -- quelque tour de Babel en brique +provençale; --<br> + au sommet, en chantant, gravez ensuite votre nom, -- car vous +autres,<br> + amis, êtes dignes de renommée! -- Moi qu’un +grain d’encens étourdit<br> + et enivre, -- qui chante pour chanter comme fait la cigale -- et +qui<br> + n’apporterais, pour votre monument, -- qu’une +pincée de gravier et de<br> + mauvais ciment, je creuserai pour ma muse un tombeau dans le +sable;<br> + -- et quand vous aurez fini votre oeuvre impérissable, -- +si, des<br> + hauteurs de votre ciel si bleu, vous regardez en bas, +frères, vous ne<br> + me verrez plus.</i></p> + +<p>Seulement, imbus de cette idée fausse que le parler du +peuple n’était<br> + bon qu’à traiter des sujets bas ou drolatiques, ces +messieurs<br> + n’avaient cure ni de le nettoyer, ni de le +réhabiliter.</p> + +<p>Depuis Louis XIV, les traditions usitées pour +écrire notre langue<br> + s’étaient à peu près perdues. Les +poètes méridionaux avaient, par<br> + insouciance ou plutôt par ignorance, accepté la +graphie de la langue<br> + française. Et à ce système-là qui, +n’étant pas fait pour lui,<br> + disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite +ses<br> + fantaisies orthographiques à tel point que les dialectes +de l’idiome<br> + d’Oc, à force d’être +défigurés par l’écriture, +paraissaient<br> + complètement étrangers les uns aux autres.</p> + +<p>Roumanille, en lisant à la bibliothèque +d’Avignon les manuscrits de<br> + Saboly, fut frappé du bon effet que produisait notre +langue,<br> + orthographiée là selon le génie national et +d’après les usages de nos<br> + vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse, +prendre mon<br> + sentiment pour rendre au provençal son orthographe +naturelle; et,<br> + d’accord tous les deux sur le plan de réforme, on +partit hardiment de<br> + là pour muer ou changer de peau. Nous sentions +instinctivement que,<br> + pour l’oeuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous +fallait<br> + un outil léger, un outil frais émoulu.</p> + +<p>L’orthographe n’était pas tout. Par esprit +d’imitation et par un<br> + préjugé bourgeois qui, malheureusement, descend +toujours davantage,<br> + l’on s’était accoutumé à +délaisser comme "grossiers" les mots les<br> + plus grenus du parler provençal. Par suite, les +poètes précurseurs<br> + des félibres, même ceux en renom, employaient +communément, sans aucun<br> + sens critique, les formes corrompues, bâtardes, du patois +francisé<br> + qui court les rues. Ayant donc Roumanille et moi, +considéré qu’à tant<br> + faire que d’écrire nos vers dans le langage du +peuple, il fallait<br> + mettre en lumière, il fallait faire valoir +l’énergie, la franchise,<br> + la richesse d’expression qui la caractérisent, nous +convînmes<br> + d’écrire la langue purement et telle qu’on la +parle dans les milieux<br> + affranchis des influences extérieures. C’est ainsi +que les Roumains,<br> + comme nous le contait le poète Alexandri, lorsqu’ils +voulurent<br> + relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises +avaient<br> + perdue ou corrompue, allèrent la rechercher dans les +campagnes et les<br> + montagnes chez les paysans les moins cultivés.</p> + +<p>Enfin, pour conformer le provençal écrit +à la prononciation générale<br> + en Provence, on décida de supprimer quelques lettres +finales ou<br> + étymologiques tombées en désuétude, +telles que l’S du pluriel, le T<br> + des participes, l’R des infinitifs et le CH de quelques +mots, tels<br> + que <i>fach, dich, puech</i>, etc.</p> + +<p>Mais qu’on n’aille pas croire que ces innovations, +bien qu’elles<br> + n’eussent de rapport qu’avec un cercle restreint des +poètes "patois"<br> + comme on disait alors, se fussent introduites dans l’usage +commun,<br> + sans combat ni résistance. D’Avignon à +Marseille, tous ceux qui<br> + écrivaient ou rimaillaient dans la langue, +contestés dans leur<br> + routine ou leur manière d’être, soudain se +gendarmèrent contre les<br> + réformateurs. Une guerre de brochures et d’articles +venimeux, entre<br> + les jeunes d’Avignon et nos contradicteurs, dura plus de +vingt ans.</p> + +<p>A Marseille, les amateurs de trivialités, les rimeurs +à barbe<br> + blanche, les jaloux, les grognons, se réunissaient le +soir dans<br> + l’arrière-boutique du bouquiniste Boy pour y +gémir amèrement sur la<br> + suppression des S et aiguiser les armes contre les +novateurs.<br> + Roumanille, vaillamment et toujours sur la brèche, +lançait aux<br> + adversaires le feu grégeois que nous apprêtions, un +peu l’un, un peu<br> + l’autre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous +avions pour<br> + nous, outre les bonnes raisons, la foi, l’enthousiasme, +l’entrain de<br> + la jeunesse, avec quelque autre chose, nous finîmes par +rester, ainsi<br> + que vous verrez plus tard, maîtres du champ de +bataille.</p> + +<p> +......................................................................................................</p> + +<p>Dans la cour, une après-midi où, avec les +camarades, nous jouions aux<br> + trois sauts, entra et s’avança dans notre groupe un +nouveau<br> + pensionnaire aux fines jambes, le nez à l’Henri IV, +le chapeau sur<br> + l’oreille, l’air quelque peu vieillot et dans la +bouche un bout de<br> + cigare éteint. Et les mains dans les poches de sa veste +arrondie,<br> + sans plus de façons que s’il était des +nôtres :</p> + +<p>-- Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que +j’essaye, moi,<br> + un peu, aux trois sauts?</p> + +<p>Et aussitôt, sans plus de gêne, le voilà +qui prend sa course, et<br> + léger comme un chat, il dépasse peut-être +d’environ trois mains<br> + ouvertes la marque du plus fort qui venait de sauter.<br> + Nous battîmes tous des mains et lui dîmes :</p> + +<p>-- Collègue, d’où sors-tu comme cela?</p> + +<p>-- Je sors, dit-il, de Châteauneuf, le pays du bon +vin... Vous n’en<br> + avez jamais ouï parler, de Châteauneuf, de +Châteauneuf-du-Pape?</p> + +<p>-- Si, et quel est ton nom?</p> + +<p>-- Mon nom? Anselme Mathieu.</p> + +<p>A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses +poches, et<br> + il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de +façon<br> + courtoise, souriante et aisée, il nous offrit à +tour de rôle.</p> + +<p>Nous qui, pour la plupart, n’avions jamais osé +fumer (sinon, comme<br> + les enfants, quelques racines de mûrier), nous +prîmes sur-le-champ en<br> + grande considération le nouveau qui faisait si largement +les choses<br> + et qui, à ce qu’il montrait, devait connaître +la haute vie.</p> + +<p>C’est ainsi qu’avec Mathieu, le gentil auteur de la +<i>Farandole</i>, nous<br> + fîmes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le +racontai à<br> + notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut +tant<br> + que, dans son roman de Jack, il a mis à l’actif de +son petit prince<br> + nègre la susdite largesse des vieux bouts de cigare.</p> + +<p>Avec Roumanille et Mathieu nous étions donc trois, +<i>tres faciunt</i><br> + <i>capitulum</i>, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder +le<br> + Félibrige. Mais le brave Mathieu (comment +s’arrangeait-il?) on ne le<br> + voyait guère qu’à l’heure des repas ou +de la récréation. Attendu<br> + qu’il avait l’air déjà d’un petit +vieux, bien qu’il n’eût pas<br> + beaucoup plus de seize ans, et qu il était quelque peu en +retard dans<br> + ses études, il s’était fait donner une +chambre sous les tuiles, sous<br> + prétexte de pouvoir y travailler plus librement, et +là, dans sa<br> + soupente, où l’on voyait, sur les murs, des images +clouées et, sur<br> + des<br> + étagères, des figurines de Pradier, nudités +en plâtre, tout le jour<br> + il rêvassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du +temps,<br> + accoudé sur sa fenêtre, regardait les gens passer +dans la rue ou bien<br> + les passereaux apporter la becquée, dans leurs nids, +à leurs petits.<br> + Puis il disait des gaudrioles à Mariette, la +chambrière, envoyait des<br> + lorgnades à la demoiselle du maître et, +lorsqu’il descendait nous<br> + voir, nous contait toutes sortes de fariboles de village.</p> + +<p>Mais, où il ne riait pas, c’était +lorsqu’il nous parlait de ses<br> + parchemins de noble.</p> + +<p>-- Mes aïeux étaient marquis, disait-il d’une +voix grave, marquis de<br> + Montredon. Lors de la Révolution, mon grand père +quitta son titre ;<br> + et, après, se trouvant ruiné, il ne voulut plus le +reprendre, parce<br> + qu’il ne pouvait plus le porter convenablement.</p> + +<p>Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque +chose de<br> + romanesque, de nébuleux. Quelquefois, il disparaissait, +comme les<br> + chats lorsqu’ils vont à Rome. Nous le hélions +:</p> + +<p>-- Mathieu!</p> + +<p>Point de Mathieu... Où était-il? Là-haut +sur les toits, qui courait<br> + dans les tuiles, pour aller à des rendez-vous qu’il +avait, nous<br> + racontait-il, avec une fillette belle comme le jour!</p> + +<p>Voici qu’au Pont-Troué, qui était notre +quartier, le jour de la<br> + Fête-Dieu, nous regardions, comme d’usage, passer la +procession, et<br> + Mathieu me dit :</p> + +<p>-- Frédéric, veux-tu que je te fasse +connaître mon amante?</p> + +<p>-- Volontiers.</p> + +<p>-- Eh bien! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe des +choristes,<br> + ennuagées de blanc dans leurs voiles de tulle, tu +remarqueras que<br> + toutes ont une fleur épinglée au milieu de la +poitrine :</p> + +<blockquote> +<p><i>Fleur au milan<br> + Cherche galant.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais tu en verras une, blonde comme un fil d’or, qui aura +la fleur<br> + sur le côté :</p> + +<blockquote> +<p><i>Fleur au côté,<br> + Galant trouvé.</i></p> +</blockquote> + +<p>-- Tiens, la voilà : c’est elle!</p> + +<p>-- C’est ton amie?</p> + +<p>-- Celle-là même.</p> + +<p>-- Mon cher, c’est un soleil! Mais comment t’y es-tu +pris pour faire<br> + la conquête d’une si fine demoiselle?</p> + +<p>-- Je vais, dit-il, te le conter. C’est la fille du +confiseur qui est<br> + à la Carretterie. J’y allais, de temps en temps, +acheter des <i>boutons</i><br> + <i>de guêtre</i> (pastilles à la menthe) ou des +<i>crottes de rat</i> (pâte de<br> + réglisse); si bien qu’ayant fini par me familiariser +avec l’aimable<br> + petite et m’étant fait connaître pour marquis +de Montredon, un jour<br> + qu’elle était seule derrière son comptoir, je +lui dis :</p> + +<p>"-- Belle fille, si je vous connaissais pour aussi peu +sensée que<br> + moi, je vous proposerais de faire une excursion...</p> + +<p>"-- Où?</p> + +<p>"-- Dans la lune, répondis-je.</p> + +<p>"La fillette éclata de rire et, moi, je continuai :</p> + +<p>"-- Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la +terrasse<br> + qui se trouve au haut de votre maison, à l’heure que +vous voudrez ou<br> + à celle où vous pourrez; et moi, qui mets mon +coeur et ma fortune à<br> + vos pieds, je viendrai tous les jours, là, sous le ciel, +vous conter<br> + fleurette.</p> + +<p>Et ainsi s’est passée la chose... Au haut de la +maison de ma belle,<br> + il y a, comme en beaucoup d’autres, une de ces +plates-formes où l’on<br> + fait sécher le linge. Je n’ai donc, chaque jour, +qu’à monter sur les<br> + toits et, de gouttière en gouttière, je vais +trouver ma blondine, qui<br> + y étend ou plie sa petite lessive ; et puis là, +les lèvres sur les<br> + lèvres, la main pressant la main, toujours courtoisement, +comme entre<br> + dame et chevalier, nous sommes dans le paradis.</p> + +<p>Voilà comme notre Anselme, futur <i>Félibre des +Baisers</i>, en étudiant à<br> + l’aise le Bréviaire de l’Amour, passa tout +doucement ses classes sur<br> + les toitures d’Avignon.</p> + +<p>A propos des processions, et avant de quitter la cité +pontificale, il<br> + faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans +notre<br> + jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en +émoi.<br> + Notre-Dame-de-Dom qui est la métropole, et les quatre +paroisses :<br> + Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien,<br> + rivalisaient à qui se montrerait plus belle.</p> + +<p>Dès que le sacristain, agitant sa clochette, avait +parcouru les rues<br> + dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on<br> + balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on +attachait<br> + les tentures. Les riches, à leurs balcons, +étendaient leurs<br> + tapisseries de soie brodée et damassée; les<br> + pauvres, à leurs fenêtres, exhibaient leurs +couvertures piquées à<br> + petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes-pointes. +Au<br> + portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les +murs de<br> + draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pavé, +d’une litière<br> + de buis.</p> + +<p>Ensuite s’élevaient, de distance en distance, les +reposoirs<br> + monumentaux, hauts comme des pyramides, chargés de +candélabres et de<br> + vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais +sur<br> + des chaises, attendaient le cortège, en mangeant des +petits pâtés. La<br> + jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane, +se<br> + promenaient, se dandinaient, lorgnant les filles et leur jetant +des<br> + roses, sous les tentes des rues qu’embaumait, tout le long, +la fumée<br> + des encensoirs.</p> + +<p>Lorsque enfin la procession, avec son suisse en tête, de +rouge tout<br> + vêtu, avec ses théories de vierges voilées +de blanc, ses<br> + congrégations, ses frères, ses moines, ses +abbés, ses choeurs et ses<br> + musiques, s’égrenait lentement au battement des +tambours, vous<br> + entendiez, au passage, le murmure des dévotes qui +récitaient leur<br> + rosaire.</p> + +<p>Puis, dans un grand silence, agenouillés ou +inclinés, tous se<br> + prosternaient à la fois, et, là-bas, sous une +pluie de fleurs de<br> + genêt blondes, l’officiant haussait le +Saint-Sacrement splendide!</p> + +<p>Mais ce qui frappait le plus, c’étaient les +Pénitents, qui faisaient<br> + leurs sorties après le coucher du soleil, à la +clarté des flambeaux.<br> + Les Pénitents Blancs, entre autres, lorsque, +encapuchonnés de leurs<br> + capuces et cagoules, ils déifiaient pas à pas, +comme des spectres,<br> + par la ville, portant à bras, les uns des tabernacles +portatifs, les<br> + autres des reliquaires ou des bustes barbus, d’autres +des<br> + brûle-parfums, ceux-ci un oeil énorme dans un +triangle, ceux-là un<br> + grand serpent entortillé autour d’un arbre, vous +auriez dit la<br> + procession indienne de Brahma.</p> + +<p>Contemporaines de la Ligue et même du Schisme +d’Occident, ces<br> + confréries, en général, avaient pour chefs +et dignitaires les<br> + premiers nobles d’Avignon, et Aubanel le grand +félibre, qui avait,<br> + toute sa vie, été Pénitent Blanc +zélé, fut, à sa mort, enseveli dans<br> + son froc de confrère.</p> + +<p>Nous avions, chez M. Dupuy, comme maître +d’étude, un ancien sergent<br> + d’Afrique appelé M. Monnier, qui aurait bien +été, nous disait-il,<br> + pénitent rouge, si une confrérie de cette +couleur-là eût existé dans<br> + Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt à +sacrer, il<br> + était, avec sa moustache et sa barbiche rêche, +toujours, de pied en<br> + cap, ciré et astiqué.</p> + +<p>Au Collège Royal, où nous apprenions +l’histoire, il n’était jamais<br> + question de la politique du siècle. Mais le sergent +Monnier,<br> + républicain enthousiaste, s’était, à +cet égard, chargé de nous<br> + instruire. Pendant les récréations, il se +promenait de long en large,<br> + tenant en main l’histoire de la Révolution. Et +s’enflammant à la<br> + lecture, gesticulant, sacrant et pleurant d’enthousiasme +:</p> + +<p>"Que c’est beau! nous criait-il, que c’est beau! +quels hommes!<br> + Camille Desmoulins, Mirabeau, Bailly, Vergniaud, Danton, +Saint-Just,<br> + Boissy-d’Anglas! nous sommes des vermisseaux +aujourd’hui, nom de<br> + Dieu, à côté des géants de la +Convention nationale!"<br> + -- "Quelque chose de beau, tes géants conventionnels!" +lui répondait<br> + Roumanille, quand parfois il se trouvait là, -- "des +coupeurs de<br> + têtes! des traîneurs de crucifix! des monstres +dénaturés, qui se<br> + mangeaient les uns les autres et que, lorsqu’il les voulut, +Bonaparte<br> + acheta comme pourceaux en foire!"<br> + Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux, +jusqu’à ce que le<br> + bon Mathieu, avec quelque calembredaine, vint les +réconcilier.</p> + +<p>Bref, un jour poussant l’autre, ce fut dans ce milieu +bonasse et<br> + familier qu’au mois d’août de +l’année 1847 je terminai mes études.<br> + Roumanille, pour accroître ses petits émoluments +était entré comme<br> + prote à l’imprimerie Seguin; et, grâce +à cet emploi, il imprimait là,<br> + à peu de frais, son premier recueil de vers, les +<i>Pâquerettes</i>, dont<br> + il nous régalait délicieusement, lorsqu’il en +voyait les épreuves; et<br> + gai comme un poulain, comme un jeune poulain qu’on +élargit et met au<br> + vert, je m’en revins à notre Mas.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE VIII</h2> + +<h3>COMMENT JE PASSAI BACHELIER</h3> + +<p>Le voyage de Nîmes. -- Le Petit Saint-Jean. -- Les +jardiniers. -- Le<br> + Remontrant. -- L’explication du baccalauréat. -- Le +retour aux<br> + champs. -- Les camarades du village. -- Les veillées. -- +Les notaires<br> + de Mailiane. -- L’oncle Jérôme.</p> + +<p>-- Eh bien, me dit mon père, cette fois, as-tu +achevé?</p> + +<p>-- J’ai achevé, répondis-je; seulement... +il faudra que j’aille à<br> + Nîmes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne +me laisse<br> + pas sans quelque appréhension.</p> + +<p>-- Marche, marche : nous autres, quand nous étions +soldats, au siège<br> + de Figuières, nous en avons passé, mon fils, de +plus mauvais.</p> + +<p>Je me préparai donc pour le voyage de Nîmes, +où, en ce temps, se<br> + faisaient les bacheliers. Ma mère me plia deux chemises +repassées,<br> + avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir à +carreaux, piqué de<br> + quatre épingles, bien proprement. Mon père me +donna, dans un petit<br> + sachet de toile, cent cinquante francs d’écus, en me +disant :</p> + +<p>-- Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas +les<br> + gaspiller.</p> + +<p>Et je partis du Mas pour la ville de Nîmes, mon petit +paquet sous le<br> + bras, le chapeau sur l’oreille, un bâton de vigne +à la main.</p> + +<p>Quand j’arrivai à Nîmes je rencontrai un +gros d’écoliers des environs<br> + qui venaient comme moi passer leur baccalauréat. Ils +étaient, pour la<br> + plupart, accompagnés de leurs parents, beaux messieurs et +belles<br> + dames, avec les poches pleines<br> + de recommandations : l’un avait une lettre pour le recteur, +un autre<br> + pour l’inspecteur, un autre pour le préfet, +celui-là pour le<br> + grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le +talon,<br> + avec un petit air de dire : "Nous sommes sûrs de notre +affaire."</p> + +<p>Moi, petit campagnard, je n’étais pas plus gros +qu’un pois, car je ne<br> + connaissais absolument personne; et tout mon recours, pauvret, +était<br> + de dire à part quelque prière à saint +Baudile, qui est le patron de<br> + Nîmes (j’avais, étant enfant, porté son +cordon votif), pour qu’il mît<br> + dans le coeur des examinateurs un peu de bonté pour +moi.</p> + +<p>On nous enferma à l’Hôtel de Ville, dans une +grande salle nue, et là<br> + un vieux professeur nous dicta, d’un ton nasillard, une +version<br> + latine, après quoi, humant une prise, il nous dit :</p> + +<p>-- Messieurs, vous avez une heure pour traduire en +français la dictée<br> + que je vous ai faite... Maintenant, débrouillez- +vous.</p> + +<p>Et, dare-dare pleins d’ardeur, nous nous mîmes +à l’oeuvre; à coups de<br> + dictionnaire, le grimoire latin fut épluché; puis +à l’heure sonnante,<br> + notre vieux priseur de tabac ramassa les versions de tous et +nous<br> + ouvrit la porte en disant :</p> + +<p>-- A demain!</p> + +<p>Ce fut la première épreuve.</p> + +<p>Messieurs les écoliers +s’éparpillèrent par la ville et je me +trouvai<br> + seul, avec mon petit paquet et mon bâton de vigne en main, +sur le<br> + pavé de Nîmes, à bayer autour des +Arènes et de la Maison-Carrée.</p> + +<p>"Il faut pourtant, me dis-je, penser à se loger", et je +me mis en<br> + quête d’une auberge pas trop chère, mais +néanmoins sortable; et,<br> + comme j’avais le temps, je fis dix fois peut-être, en +guignant les<br> + enseignes, le tour de la ville de Nîmes. Mais les +hôtels, avec leurs<br> + larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avalent l’air +de me<br> + toiser, et les salamalecs et façons du grand monde, tout +cela me<br> + tenait en crainte.</p> + +<p>Comme je passais au faubourg, j’aperçus une +enseigne avec cette<br> + inscription : <i>Au Petit Saint-Jean.</i></p> + +<p>Ce <i>Petit Saint-Jean</i> me remplit d’aise. Il me +sembla soudain être en<br> + pays de connaissance. Saint-Jean est, en effet, un saint qui +paraît<br> + de chez nous. Saint Jean amène la moisson, nous avons les +feux de<br> + Saint-Jean, il y a l’herbe de Saint-Jean, les pommes de +Saint-Jean...<br> + Et j’entrai au <i>Petit Saint-Jean</i>... J’avais +deviné juste.</p> + +<p>Dans la cour de l’auberge, il y avait des charrettes +bâchées, des<br> + camions dételés et des groupes de +Provençales qui babillaient et<br> + riaient. Je me glissai dans la salle et m’assis à +table.</p> + +<p>La salle était déjà pleine, et la grande +table aussi, rien que des<br> + jardiniers : maraîchers de Saint-Rémy, de +Château-Renard, de<br> + Barbentane, qui se connaissaient tous, car ils venaient au +marché une<br> + fois par semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du +jardinage.</p> + +<p>-- O Bénézet, combien as-tu vendu tes +aubergines?</p> + +<p>-- Mon cher, je n’ai pas réussi : il y en avait +abondance : j’ai dû<br> + les laisser à vil prix.</p> + +<p>-- Et la graine de porreau, qu’en dit-on?</p> + +<p>-- Elle se vendra, paraît-il; il court des bruits de +guerre et l’on<br> + m’a assuré qu’on en faisait de la poudre.</p> + +<p>-- Et les haricots "quarantains"?</p> + +<p>-- Ils ont claqué.</p> + +<p>-- Et les oignons?</p> + +<p>-- Enlevés sur place.</p> + +<p>-- Et les courges?</p> + +<p>-- Il faudra les donner aux cochons.</p> + +<p>-- Et les melons, les carottes, les céleris, les pommes +de terre?</p> + +<p>Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur +le<br> + jardinage.</p> + +<p>Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot.</p> + +<p>Lorsqu’ils eurent tout dit, mon vis-à-vis me fait +:</p> + +<p>-- Et vous, jeune homme, s’il n’y a pas +indiscrétion, êtes-vous dans<br> + le jardinage? Vous n’en avez pas l’air.</p> + +<p>-- Moi, non... je suis venu à Nîmes, +répondis-je timide- ment, pour<br> + passer bachelier.</p> + +<p>-- Bachelier! Batelier! fit toute la tablée. Comment +a-t-il dit ça?</p> + +<p>-- Eh! oui, hasarda l’un d’eux, je crois qu’il +a dit "batelier" : il<br> + doit être venu, oui, c’est cela, pour passer le +bac!... Pourtant il<br> + n’y a pas de Rhône à Nîmes!</p> + +<p>-- Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu +pas que<br> + c’est un conscrit, qui vient passer à la +"batterie"?</p> + +<p>Je me mis à rire, et, prenant la parole, +j’expliquai de mon mieux ce<br> + que c’était qu’un <i>bachelier</i>.</p> + +<p>-- Quand nous sortons des écoles, leur dis-je, que nos +maîtres nous<br> + ont appris... tout : le français, le latin, le grec, +l’histoire, la<br> + rhétorique, les mathématiques, la physique, la +chimie, l’astronomie,<br> + la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous +imaginer,<br> + alors on nous envoie à Nîmes, où des +messieurs très savants nous font<br> + subir un examen...</p> + +<p>-- Oui! comme quand nous allions, nous autres, au +catéchisme, et<br> + qu’on nous demandait : <i>Êtes-vous +chrétien</i>?</p> + +<p>-- C’est cela. Ces savants nous questionnent sur toutes +sortes de<br> + mystères qu’il y a dans les livres; et, si nous +répondons bien, ils<br> + nous nomment bacheliers, grâce à quoi nous pouvons +être notaires,<br> + médecins, avocats, contrôleurs, juges, +sous-préfets, tout ce que nous<br> + voudrez.</p> + +<p>-- Et si vous répondez mal?</p> + +<p>-- Ils nous renvoient au " banc des ânes"... On a fait +aujourd’hui,<br> + parmi nous, le premier triage ; mais c’est demain matin que +nous<br> + passerons à l’étamine.</p> + +<p>-- Oh! coquin de bon sort! cria toute la tablée, nous +voudrions bien<br> + y être, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au +trou... Et<br> + que va-t-on vous demander, par exemple, voyons?</p> + +<p>-- Eh bien! on nous demandera, je suppose, les dates de toutes +les<br> + batailles qui se sont livrées dans le monde depuis que +les hommes se<br> + battent : les batailles des Juifs, les batailles des Grecs, +les<br> + batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands, +des<br> + Espagnols, des Français, des Anglais, des Polonais et des +Hongrois...<br> + Non seulement les batailles, mais encore les noms des +généraux qui<br> + commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs +ministres,<br> + de tous leurs enfants et même de leurs bâtards!</p> + +<p>-- Oh! tonnerre de nom de nom ! mais quel intérêt +y a-t-il à vous<br> + faire rappeler tout ce qui s’est passé du temps et +depuis le temps<br> + que saint Joseph était garçon? Il ne semble pas +possible que des<br> + hommes pareils s’occupent de telles vétilles! On +voit bien là qu’ils<br> + n’ont pas autre chose à faire. S’il leur +fallait, comme nous, aller<br> + tous les matins retourner la terre à la bêche, je +ne crois pas qu’ils<br> + s’amusassent à parler des Sarrasins ou des +bâtards du roi Hérode...<br> + Mais allons, continuez...</p> + +<p>-- Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de +toutes<br> + les nations, de toutes les contrées, de toutes les +montagnes et de<br> + toutes les rivières... et, à propos des +rivières, il faut dire d’où<br> + elles sortent et où elles vont se jeter.</p> + +<p>-- Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un jardinier +de<br> + Château-Renard qui parlait du gosier, ils doivent donc +vous demander<br> + d’où sourd la Fontaine de Vaucluse? En voilà +une d’eau! On conte<br> + qu’elle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. Je me +suis<br> + laissé dire qu’un berger dans le gouffre +d’où elle sort de terre,<br> + laissa tomber son bâton, et qu’on le retrouva +à sept bonnes lieues de<br> + là, dans une source de Saint Rémy... Est-ce vrai +ou non?</p> + +<p>-- Tout ça peut-être... Ensuite, il nous faut +savoir les noms de<br> + toutes les mers qu’il y a sous la "chape du soleil".</p> + +<p>-- Pardon, si je vous interromps! dit encore le +Remontrant.<br> + Savez-vous comment il se fait que la mer soit salée?</p> + +<p>-- Parce qu’elle contient du sulfate de magnésie, +du chlorure...</p> + +<p>-- Oh! que non! un poissonnier -- tenez, qui était du +Martigue, --<br> + m’assura que ça venait des bâtiments +chargés de sel qui y ont fait<br> + naufrage depuis tant et tant d’années!</p> + +<p>-- Si ça vous plaît, à moi aussi... On +nous demande comment se forme<br> + la rosée, la pluie, la gelée blanche, +l’orage, le tonnerre...</p> + +<p>-- Pardon, si je vous interromps! reprit le Remontrant; pour +la<br> + pluie, nous savons bien que les nuages, dans des outres, vont +la<br> + chercher à la mer. Mais, la foudre, est-ce vrai +qu’elle est ronde<br> + comme un panier?</p> + +<p>-- Cela dépend, lui répliquai-je. On nous +demande aussi l’origine du<br> + vent, et ce qu’il fait de chemin à l’heure, +à la minute, à la<br> + seconde...</p> + +<p>-- Que je vous interrompe! fit encore le Remontrant, vous +devez donc<br> + savoir, jeune homme, d’où sort le mistral? J’ai +toujours entendu dire<br> + qu’il sortait d’un rocher troué et que, si on +bouchait le trou, il ne<br> + soufflerait jamais plus, le sacré mangeur de fange! +C’en serait une,<br> + celle-là, d’invention!</p> + +<p>-- Le gouvernement s’y oppose, dit un Barbentanais; si +n’était le<br> + mistral, la Provence serait le jardin de la France! Et qui +nous<br> + tiendrait? Nous serions trop riches.</p> + +<p>Je repris:</p> + +<p>-- On nous interroge sur le règne animal, sur les +oiseaux, sur les<br> + poissons, jusque sur les dragons.</p> + +<p>-- Attendez, attendez, cria le Remontrant, les mains +levées, et la<br> + Tarasque? n’en parlent-ils pas, les livres? Certains +prétendent que<br> + ce n’est qu’une fable; pourtant j’ai vu sa +tanière, moi, à Tarascon,<br> + derrière le Château, le long du Rhône. On +sait d’ailleurs<br> + parfaitement qu’elle est enterrée sous la +Croix-Couverte.</p> + +<p>Et je repris pour en finir:</p> + +<p>-- On nous questionne, bref, sur le nombre, la grosseur et +la<br> + distance des étoiles, combien de milliers de lieues +séparent la terre<br> + du soleil.</p> + +<p>-- Celle-là ne passe pas, cria le Palamard de Noves, +qui est-ce qui<br> + va là-haut pour mesurer les lieues? Vous ne voyez donc +pas que les<br> + savants se moquent de nous : qu’ils voudraient nous faire +accroire<br> + que les pigeonneaux tètent? Une jolie science que de +vouloir compter<br> + les lieues du soleil à la lune : qu’est-ce que cela +peut bien nous<br> + faire? Ah! si vous me parliez de connaître la lune pour +semer le<br> + céleri, ou bien d’ôter les poux des +fèves ou de guérir le mal des<br> + porcs, je vous dirais : voilà une science, mais tout ce +que nous<br> + conte ce garçon, c’est des fariboles.</p> + +<p>-- Tais-toi donc, va, gros bouc, cria toute la bande, ce +jeune<br> + dégourdi en a plus oublié peut-être que tout +ce que tu peux savoir...<br> + C’est égal, mes amis, il faut une fameuse tête +pour pouvoir y serrer<br> + tout ce qu’il nous a dit!</p> + +<p>-- Pauvre petit, disaient de moi les jeunes filles, regardez +comme il<br> + est pâlot! On voit bien que la lecture, allez, ça +ne fait pas du<br> + bien. S’il avait passé son temps à la queue +de la charrue, il aurait<br> + assurément plus de couleur que ça... Puis, +à quoi sert d’en savoir<br> + tant?</p> + +<p>-- Moi, fit alors le Rond, je n’ai été, en +fait d’école, qu’à celle<br> + de M. Bêta! Je ne sais ni A ni B. Mais je vous certifie +que s’il<br> + m’avait fallu faire entrer dans le "coco" la cent +millième part de ce<br> + qu’on leur demande pour passer bachelier, on aurait pu, +voyez-vous,<br> + prendre la mailloche et les coins et me taper sur la +caboche.<br> + Inutile! les coins se seraient épointés.</p> + +<p>-- Eh bien! les camarades, conclut le Remontrant, savez-vous +ce qu’il<br> + faut faire? Quand nous allons à quelque fête, +où l’on fait courir les<br> + taureaux, soit qu’il y ait de belles luttes il nous arrive +souvent de<br> + rester un jour de plus pour voir qui enlèvera le prix ou +la<br> + cocarde... Nous sommes à Nîmes : voilà un +gars de Maillane qui,<br> + demain matin, va passer bachelier. Au lieu de partir ce +soir,<br> + messieurs, couchons à Nîmes et demain nous saurons +au moins si notre<br> + Maillanais a passé bachelier.</p> + +<p>-- Ça va! dirent les autres, de toutes les +façons la journée est<br> + perdue : allons, il faut voir la fin.</p> + +<p>Le lendemain matin, le coeur passablement ému, je +retournai a l’Hôtel<br> + de Ville avec tous les candidats qui devaient se +présenter. Mais déjà<br> + pas mal d’entre eux n’étaient pas si fiers que +la veille. Dans une<br> + grande salle devant une grande table chargée +d’écritoires, de papiers<br> + et de livres, il y avait, assis gravement sur leurs chaises, +cinq<br> + professeurs, en robes jaunes, cinq fameux professeurs venus +exprès de<br> + Montpellier avec le chaperon bordé d’hermine sur +l’épaule et la toque<br> + sur la tête. C’était la Faculté des +Lettres, et voyez le hasard : un<br> + d’eux était M. Saint-René Taillandier, qui +devait quelques ans après<br> + devenir le patron, le chaleureux patron de notre langue +provençale.<br> + Mais à cette époque, nous ne nous connaissions pas +et l’illustre<br> + professeur ne se doutait certes pas que le petit campagnard +qui<br> + bredouillait devant lui deviendrait quelque jour un de ses bons +amis.</p> + +<p>Je jouai de bonheur : je fus reçu, et je m’en +allai par la ville,<br> + comme porté par les anges. Mais, comme il faisait chaud, +je me<br> + rappelle que j’avais soif; et, en passant devant les +cafés, avec ma<br> + houssine en l’air, je pantelais de voir, blanchissante dans +les<br> + verres, la bonne bière écumeuse. Mais +j'étais si craintif et si<br> + novice dans la vie, que je n’avais jamais mis les pieds +dans un café,<br> + et je n’osais pas y entrer!</p> + +<p>Que faisais-je pour lors? je parcourais les rues de +Nîmes, flambant,<br> + resplendissant, si bien que tous me regardaient et que +d’aucuns,<br> + même, disaient :</p> + +<p>-- Celui-là est bachelier!</p> + +<p>Et quand je rencontrai une borne fontaine, je m’abreuvais +à son eau<br> + fraîche et le roi de Paris n’était pas mon +cousin.</p> + +<p>Mais le plus beau, ensuite, fut au <i>Petit Saint-Jean</i>. +Nos braves<br> + jardiniers m’attendaient impatients, et me voyant venir, +rayonnant à<br> + fondre les brumes, ils s’écrièrent :</p> + +<p>-- Il a passé!</p> + +<p>Les hommes, les femmes, les filles, tout le monde sortit, et +en<br> + veux-tu des embrassades et des poignées de main! On +eût dit que la<br> + manne venait de leur tomber.</p> + +<p>Alors, le Remontrant (celui qui parlait du gosier) demanda la +parole.<br> + Ses yeux étaient humides et il dit :</p> + +<p>-- Maillanais, allez, nous sommes bien contents! vous leur +avez fait<br> + voir, à ces petits messieurs, que de la terre, il ne sort +pas que des<br> + fourmis, il en sort aussi des hommes.<br> + Allons, petites, en avant et un tour de farandole.</p> + +<p>Et nous nous prîmes par les mains et, dans la cour du +<i>Petit</i><br> + <i>Saint-Jean</i>, un bon moment nous farandolâmes. Puis +on s’en fut dîner,<br> + nous mangeâmes une brandade, on but et on chanta +jusqu’à l’heure du<br> + départ.</p> + +<p>Il y a de cela cinquante-huit ans passés. Toutes les +fois que je vais<br> + à Nîmes et que je vois de loin l’enseigne du +<i>Petit Saint-Jean</i>, ce<br> + moment de ma jeunesse reparaît à mes yeux dans +toute sa clarté -- et<br> + je pense avec plaisir à ces braves gens qui, pour la +première fois,<br> + me firent connaître la bonhomie du peuple et la +popularité.</p> + +<p>Enfin me voilà libre dans mon Mas paternel et dans ma +belle plaine de<br> + froment et de fruits, à la vue pacifique de mes Alpiles +bleues, avec<br> + leur Caume au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres, +si<br> + connus, si familiers, le Rocher-Troué, le +Monceau-de-Blé, le<br> + Mamelon-Bâti, la Grosse-Femme! me voilà libre de +revoir, quand venait<br> + le dimanche, ces compagnons de mon jeune âge si +regrettés, si<br> + enviés, quand j’étais dans la geôle. +Avec quel plaisir, quels<br> + enthousiasmes, en nous promenant farauds, sur le cours, +après vêpres,<br> + nous nous contions ce qui nous était arrivé, +depuis qu’on ne s’était<br> + vu : Raphel à la course des hommes avait remporté +le prix; Noël avait<br> + enlevé la cocarde à un taureau; Gion, à +la<br> + charrette qu’on fait courir à la Saint-Eloi avait +mis la plus belle<br> + des mules de Maillane; Tanin s’était loué +pour le mois de semailles<br> + au grand Mas Merlata et Paulet avait riboté, pendant +trois jours et<br> + trois nuits, à la foire de Beaucaire.</p> + +<p>Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, ou, pour +mieux<br> + dire, une promise, avec laquelle ils coquetaient depuis leur +première<br> + communion. Quelques-uns même avaient l’entrée, +c’est-à-dire, le droit<br> + d’aller, le dimanche au soir faire un brin de +veillée à la maison de<br> + leur belle.</p> + +<p>Moi qu’avaient dépaysé mes sept +années d’école, j’étais +hélas! le<br> + seul à garder les manteaux, et, quand nous rencontrions +les volées de<br> + fillettes qui, se tenant par le bras, nous barraient la rue, +je<br> + remarquai qu’avec moi elles n’étaient pas +à l’aise comme avec les<br> + camarades. Elles et eux, se comprenant sur la moindre des +choses,<br> + faisaient leurs gognettes de rien; mais moi j’étais +pour elles devenu<br> + un "monsieur" et si à l’une d’elles +j’avais conté fleurette, elle<br> + n’eût à coup sûr pas voulu croire +à mes paroles.</p> + +<p>De plus, ces gars, élevés dans un cercle +d’idées toutes primaires,<br> + avaient des admirations toujours renouvelées pour des +choses qui moi<br> + ne disaient que peu ou rien : par exemple, une emblavure qui +avait<br> + décuplé ou rendu douze pour un, un haquet dont les +roues battaient<br> + ferme sur l’essieu, un mulet qui tirait fort, une charrette +bien<br> + chargée, ou un fumier<br> + bien empilé.</p> + +<p>Et alors je me rabattais, l’hiver, sur les +veillées où j’eus<br> + l’occasion ainsi d’écouter nos derniers +conteurs : entre autres le<br> + Bramaire, un ancien grenadier de l’armée +d’Italie, qui mangeait<br> + toutes vivantes les cigales et les rainettes, si bien que +ces<br> + bestioles lui chantaient dans le ventre. Il me semble +l’entendre,<br> + lorsqu’il voulait réveiller les auditeurs qui +sommeillaient :</p> + +<blockquote> +<p><i>-- Cric! -- Crac!<br> + -- De la m... dans ton sac,<br> + Du butin dans le mien!</i></p> +</blockquote> + +<p>un souvenir de la caserne ou du temps où, en campagne, +on était campé<br> + sous la tente.</p> + +<p>Un autre qui en savait, des sornettes, à ne plus finir, +c’était le<br> + vieux Dévot auquel je suis heureux de payer ici ma dette +car, si<br> + simple qu’elle fût, je lui dois la donnée de +mon poème de <i>Nerto</i>. Et<br> + à propos de ces veillées, nous allons en toucher +un mot. Aujourd’hui<br> + dans nos villages, les paysans, après souper, vont au +café faire leur<br> + partie de billard, de manille ou d’un jeu de cartes +quelconque, et,<br> + des veillées anciennes, c’est à peine +s’il en reste une espèce de<br> + semblant chez quelques artisans qui travaillent à la +lampe, tels que<br> + les menuisiers ou bien les cordonniers.</p> + +<p>Mais en ce temps, la mode de ces réunions joyeuses +était loin d’être<br> + perdue : et elles se tenaient en général dans les +étables ou dans les<br> + bergeries, parce que là avec le bétail, on se +trouvait plus<br> + chaudement. L’usage était que chaque veilleur ou +habitué de la<br> + veillée fournît la chandelle à son tour, et +il fallait que la<br> + chandelle durât deux soirées, de sorte que, quand +les assistants la<br> + voyaient à moitié usée, ils se levaient et +allaient au lit.</p> + +<p>Seulement pour que la chandelle s’usât moins +rapidement, on mettait<br> + sur le lumignon, savez-vous quoi? un grain de sel; on la +posait<br> + debout sur le fond d’une portoire ou d’un cuvier +renversé, et les<br> + femmes qui filaient ou qui berçaient leurs petits (car +les mères<br> + apportaient les berceaux à la veillée) avec leurs +hommes et leurs<br> + enfants s’asseyaient tout autour, sur la litière ou +sur des billots.<br> + Lorsqu’il n’y avait pas de sièges, les +fileuses, une devant l’autre,<br> + la quenouille au côté (quenouille de roseau +renflée et coiffée de<br> + chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin +d’éclairer<br> + leur fil, et l’on y disait des contes, interrompus souvent +par un<br> + ébrouement des bestiaux, un bêlement ou un +braiment. Parmi ces contes<br> + de veillée, celui que je vais vous dire se +répétait fréquemment,<br> + parce qu’un de mes oncles, le bon M. Jérôme, y +avait joué un rôle et<br> + que c’était un conte vrai.</p> + +<p>Vers 1820 ou 25, peu importe la date, à Maillane mourut +un certain<br> + Claudillon; et comme il n’avait pas d’enfants, sa +maison resta close<br> + pendant cinq ou six mois. Pourtant un locataire à la fin +vint<br> + l’habiter et les fenêtres se rouvrirent.</p> + +<p>Mais, quelques jours après, il courut dans Maillane une +rumeur<br> + étrange : la maison de Claudillon était +hantée. Le nouvel habitant et<br> + sa femme entendaient ravauder et far- fouiller toute la nuit : +un<br> + bruit particulier, comme si on remuait du papier, du parchemin. +Dès<br> + qu’on allumait la lampe, on n’entendait plus rien; et +dès qu’on<br> + l’éteignait, recommençait de plus belle le +froissement mystérieux.<br> + Ils eurent beau, les locataires, fureter, virer, tourner dans +tous<br> + les coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous le +lit,<br> + sous l’escalier, sous les planches de l’évier, +ils ne virent rien qui<br> + pût expliquer peu ou prou le remuement nocturne, et ce +bruit tous les<br> + jours renaissait dans la nuit; à ce point vous dirai-je +que ces gens<br> + prirent peur et déménagèrent en disant aux +voisins : "Y couche qui<br> + voudra, dans la maison de Claudillon : les revenants la +hantent." Et<br> + ils partirent.</p> + +<p>Les voisins assez effrayés voulurent voir aussi ce qui +se passait là;<br> + et les plus courageux, armés de fourches et de fusils, +vinrent tour à<br> + tour coucher dans la maison de Claudillon. Mais sitôt la +lampe<br> + éteinte, le maudit remuement avait lieu de nouveau; les +parchemins se<br> + maniaient -- et on ne pouvait jamais voir d’où +provenait le bruit.</p> + +<p>Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles +qu’on adresse<br> + aux revenants pour les exorciser :</p> + +<blockquote> +<p>-- <i>Si tu es bonne âme, parle-moi!<br> + -- Si tu es mauvaise, disparais!</i></p> +</blockquote> + +<p>Cela ne leur faisait pas plus qu’une pâtée +de son aux chats, et le<br> + bruit s’entendait toujours la même chose ; et au +four, au moulin, aux<br> + lavoirs à la veillée, on ne parlait que des +revenants.</p> + +<p>-- Si l’on pouvait, disaient les gens, savoir qui est-ce +qui revient,<br> + en faisant prier pour elle, la pauvre âme, bien sûr, +entrerait en<br> + repos.</p> + +<p>-- Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez-vous que ce soit? ce +ne peut<br> + être que Claudillon... Le pauvre Claudillon, n ayant pas +laissé<br> + d’enfants, n’aura pas eu de service, et +l’âme du défunt certainement<br> + doit être en peine.</p> + +<p>-- C’est cela, conclut-on, Claudillon doit être en +peine.</p> + +<p>Et aussitôt les femmes, entre voisines et liard à +liard ramassèrent<br> + de quoi faire dire une messe au pauvre Claudillon. Le +prêtre dit la<br> + messe ; il fit pour Claudillon les prières voulues, et +quelques<br> + Maillanais de bonne volonté retournèrent voir, la +nuit, s’il y avait<br> + toujours hantise.</p> + +<p>Hantise de plus en plus : c’était un remuement de +papiers, de<br> + parchemins, qui faisait dresser les cheveux! et chacun ajoutait +la<br> + sienne : au haut de l’escalier on avait trouvé une +botte, une botte<br> + toute cirée : d’autres avaient aperçu, par le +trou de l’évier, un<br> + spectre entouré de flammes qui descendait de la +cheminée ! Isabeau la<br> + boisselière conta que le matin, en faisant la chasse aux +puces, elle<br> + trouvait sur son corps des bleus -- qui sont des pinçons +des morts;<br> + et Nanon de la Veuve assurait que, la nuit, on l’avait +tirée par les<br> + pieds.</p> + +<p>Les hommes, le dimanche, près du puits de la Place, +s’entretenaient<br> + tous de la chose et disaient:</p> + +<p>-- Claudillon, le pauvre Claudillon, était pourtant un +brave homme :<br> + il n’est pas croyable que ce soit lui.</p> + +<p>-- Mais alors qui serait-ce?</p> + +<p>Le grand Charles, un pince-sans-rire que tout le monde +respectait,<br> + car il les dominait tous, autant par la stature de son corps +de<br> + géant, que par l’aplomb de sa parole, dit +après avoir toussé :</p> + +<p>-- N’est-ce pas clair? Du moment qu’on remue des +papiers, ce doit<br> + être des notaires.</p> + +<p>Tout le monde s’écria :</p> + +<p>-- Le grand Charles a raison, ce doit être des notaires +puisqu’ils<br> + remuent des papiers : -- et tenez, ajouta le vieux Maître +Ferrut, je<br> + m’en souviens maintenant, cette maison s’était +vendue, dans ma<br> + jeunesse, au tribunal; elle venait d’un héritage +où l’on avait<br> + plaidé, vingt ans peut-être, à Tarascon; et +tant grattèrent les<br> + notaires, les avocats, les procureurs, que ma, foi, tout se +mangea...<br> + Parbleu, ces gens doivent brûler comme des chaufferettes; +et rien<br> + d’étonnant qu’ils reviennent fureter dans les +actes et les écrits<br> + qu’ils ont passés.</p> + +<p>-- Ce sont des notaires! ce sont des notaires! L’on +n’entendait plus<br> + que cela dans les rues de Maillane. Les Maillanais n’en +dormaient<br> + plus et, lorsqu’ils en parlaient, en avaient la chair de +poule.</p> + +<p>-- Ha! nous le verrons bien, si ce sont des notaires! dit<br> + flegmatiquement M. Jérôme le moulinier de soie.</p> + +<p>Feu mon oncle Jérôme avait servi dans les Dragons +où il fut<br> + brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait fièrement +au haut du<br> + nez, la glorieuse balafre d’un beau coup de bancal +qu’un hussard<br> + allemand, à la bataille d’Austerlitz, ne lui donna +pas pour rire.<br> + Acculé près d’un mur, il s’était +défendu seul contre vingt cavaliers<br> + qui le sabraient, jusqu’à ce qu’il +tombât, la face coupée en deux par<br> + un revers de lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept +sous<br> + par jour, dont il avait tout juste pour le tabac qu’il +prisait.</p> + +<p>Il était, cet oncle Jérôme, le plus fameux +chasseur à la pipée que<br> + j’aie connu. Peu lui importaient les affaires, la famille, +le négoce<br> + : quand venait la saison, tous les matins, il partait en chasse. +Sa<br> + pincette dans une main, portant sur les épaules la grande +cage de<br> + verdure sous laquelle il se cachait, lorsqu’il traversait +des<br> + chaumes, on aurait dit un arbre en marche. Et il ne revenait +jamais<br> + sans avoir attrapé trois ou quatre douzaines de +culs-blancs ronds de<br> + graisse, dont il se régalait avec M. Chabert, ancien +chirurgien de<br> + l’armée d’Espagne, qui avait vu Madrid avec le +roi Joseph. On<br> + débouchait alors le vin de Frigolet et, nargue du souci, +ils buvaient<br> + à la santé des Espagnoles et des Hongroises.</p> + +<p>Mais bref, M. Jérôme chargea ses pistolets et, +tranquille comme quand<br> + il allait à la pipée, il vint, à la nuit +close, se blottir dans la<br> + maison du pauvre Claudillon. Muni d’une lanterne sourde, +qu’il<br> + recouvrit de son manteau, il s’étendit là sur +deux chaises, attendant<br> + que les "notaires" remuassent leurs papiers.</p> + +<p>Tout à coup, frou-frou! cra-cra! voilà les +papiers qui se froissent,<br> + et que voit-il? deux rats, deux gros rats qui s’enfuient +là-haut sous<br> + la soupente.</p> + +<p>Car dans cette maison, comme on en voit dans beaucoup +d’autres, il y<br> + avait, pour recouvrir l’escalier, une soupente.</p> + +<p>M. Jérôme monta sur une chaise, et sur le +plancher du réduit trouva<br> + tout bonnement des feuilles de vigne sèches.</p> + +<p>Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, parait-il, +rentré<br> + ses raisins et les avait étendus sur les ais de la +soupente, en un<br> + lit de feuilles de vigne. Lorsqu’il fut mort, les rats +mangèrent les<br> + raisins et, les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits, +venaient<br> + fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains qu’il +pouvait y<br> + avoir encore.</p> + +<p>Mon oncle enleva les feuilles et s’en revint coucher. Le +lendemain<br> + matin, lorsqu’il alla sur la place :</p> + +<p>-- Eh bien! monsieur Jérôme, lui dirent les +paysans, vous avez l’air<br> + quelque peu pâle! les notaires sont revenus?</p> + +<p>M. Jérôme répondit :</p> + +<p>-- Vos notaires, c’était un couple de rats qui +remuaient des feuilles<br> + au-dessus de la soupente, des feuilles de vigne +sèches.</p> + +<p>Un immense éclat de rire prit les bons Maillanais; et, +depuis ce<br> + jour-là, les gens de mon village n’ont plus cru aux +revenants.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE IX</h2> + +<h3>LA RÉPUBLIQUE DE 1848</h3> + +<p>La vieille Riquelle. -- Mon père nous raconte +l’ancienne Révolution.<br> + -- La déesse Raison. -- Le père du banquier +Millaud. -- Les<br> + républicains de Provence. -- Le Thym. -- Le carnaval. -- +Les<br> + remontrances paternelles. -- M. Durand-Maillane. -- Les +machines<br> + agricoles. -- Les moissons d’autrefois. -- Les trois +beaux<br> + moissonneurs.</p> + +<p>Cet hiver-là, les gens étant unis, tranquilles +et contents, car les<br> + récoltes ne se vendaient pas trop mal et l’on ne +parlait plus, grâce<br> + à Dieu, de politique, il s’était +organisé, dans notre pays de<br> + Maillane, en manière d’amusement, des +représentations de tragédies et<br> + de comédies; et je l’ai déjà dit, avec +toute l’ardeur de mes dix-sept<br> + ans, j’y jouais mon petit rôle. Mais sur ces +entrefaites, vers la fin<br> + de février, adieu la paix bénie! éclata la +Révolution de 1848.</p> + +<p>A l’entrée du village, dans une maisonnette de +pisé, dont une treille<br> + ombrageait la porte, demeurait à cette époque une +bonne vieille femme<br> + qu’on appelait Riquelle. Habillée à la mode +des Arlésiennes<br> + d’autrefois, elle portait une grande coiffe aplatie sur la +tête et<br> + sur cette coiffe un chapeau à larges bords, plat et en +feutre noir.<br> + De plus, un bandeau de gaze, espèce de voilette blonde +attachée sous<br> + le menton, lui encadrait les joues. Elle vivait de sa quenouille +et<br> + de ses quelques coins de terre. Mais proprette, soignée +et diserte en<br> + paroles, on voyait qu’elle avait dû être jadis +une élégante.</p> + +<p>Lorsque à sept ou huit ans, avec mon sachet sur le dos, +je venais à<br> + l’école, je passais tous les jours devant la maison +de Riquelle; et<br> + la vieille qui filait, assise vers sa porte, sur son petit banc +de<br> + pierre, m’appelait et me disait :</p> + +<p>-- N’avez-vous point, à votre Mas, des pommes +rouges?</p> + +<p>-- Je ne sais pas, lui répondais-je.</p> + +<p>-- Quand tu viendras encore, mignon, apporte-m’en +quelqu’une.</p> + +<p>Et j’oubliais toujours de faire la commission, et +toujours dame<br> + Riquelle, en me voyant passer, me parlait de ces pommes, si bien +qu’à<br> + la fin je dis à mon père :</p> + +<p>-- Il y a la vieille Riquelle qui toujours me demande de lui +porter<br> + des <i>pommes rouges.</i></p> + +<p>-- La sacrée vieille masque! me grommela mon +père, lorsqu’elle t’en<br> + parlera encore, dis-lui : "Elles ne sont pas mûres, ni +à présent, ni<br> + de longtemps."</p> + +<p>Et ensuite quand la vieille me réclama ses pommes +rouges :</p> + +<p>-- Mon père, lui criai-je, m’a dit qu’elles +n’étaient pas mûres, ni à<br> + présent, ni de longtemps.</p> + +<p>Et Riquelle, à partir de là, ne me parla plus de +ses pommes.</p> + +<p>Mais le lendemain du jour où l’on connut dans nos +campagnes les<br> + journées de février et la proclamation de la +République, à Paris, en<br> + venant au village pour savoir les nouvelles, la première +personne que<br> + je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son +seuil,<br> + requinquée, animée, avec une topaze qui +scintillait à son doigt, elle<br> + me dit :</p> + +<p>-- Les pommes rouges sont donc mûres cette fois! on dit +qu’on va<br> + planter les arbres de la liberté? Nous allons en manger, +mignon, de<br> + ces bonnes pommes du paradis terrestre...<br> + O sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir! +Frédéric, mon<br> + enfant, fais-toi républicain!</p> + +<p>-- Mais lui dis-je, Rîquelle, la belle bague que vous +avez!</p> + +<p>-- Ha! fit-elle, tu peux le dire, qu’elle est belle, +cette bague !<br> + Tiens, je ne l’avais plus mise depuis que Bonaparte +était parti pour<br> + l'île d’Elbe... C’est un ami que nous avions, un +ami de la famille,<br> + qui me l’avait donnée, dans le temps (ah! quel +temps) où nous<br> + dansions la Carmagnole...</p> + +<p>Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas de danse, la +vieille<br> + dans sa maison rentra en crevant de rire.</p> + +<p>Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en soupant, les +nouvelles<br> + de Paris, et puis, comme en riant je rapportais le propos de +la<br> + vieille Riquelle, mon père gravement prit la parole et +dit :</p> + +<p>-- La République, je l’ai vue une fois. Il est +à souhaiter que<br> + celle-ci ne fasse pas des choses atroces comme l’autre. On +tua Louis<br> + XVI et la reine son épouse : et de belles princesses, des +prêtres,<br> + des religieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit +mourir en<br> + France, qui sait combien? Les autres rois, coalisés, nous +déclarèrent<br> + la guerre. Pour défendre la République, il y eut +la réquisition et la<br> + levée en masse. Tout partit : les boiteux, les mal +conformés, les<br> + borgnes, allèrent au dépôt faire de la +charpie. Je me souviens du<br> + passage des bandes d’Allobroges qui descendaient vers +Toulon: "Qui<br> + vive? -- "Allobroge!" L’un d’eux saisit mon +frère, qui n’avait que<br> + douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : Crie <i>Vive +la<br> +</i> <i>République</i>! lui fit-il, ou tu es mort!" Le +pauvre enfant cria, mais<br> + son sang se tourna et il en mourut. Les nobles, les bons +prêtres,<br> + tous ceux qui étaient suspects, furent obligés +d’émigrer pour<br> + échapper à la guillotine; l’abbé +Riousset déguisé en berger, gagna le<br> + Piémont avec les troupeaux de M. de Lubières. Nous +autres, nous<br> + sauvâmes M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien +à ferme.<br> + C’était le capiscol de Saint-Marthe à +Tarascon. Trois mois nous le<br> + gardâmes caché dans un caveau que nous avions +creusé sous les<br> + futailles; et quand venaient au Mas les officiers municipaux ou +les<br> + gendarmes du district, pour compter les agneaux que nous avions +au<br> + bercail, les pains que nous avions sous la claie ou dans la +huche (en<br> + vertu de la loi dite du maximum), vite ma pauvre mère +faisait frire à<br> + la poêle une grosse omelette au lard. Une fois qu’ils +avaient mangé<br> + et bu leur soûl, ils oubliaient (ou faisaient semblant) de +faire<br> + leurs perquisitions, et ils repartaient portant des branches +de<br> + laurier pour fêter les victoires des armées +républicaines. Les<br> + pigeonniers furent démolis, on pilla les châteaux, +on brisa les<br> + croix, on fondit les cloches. Dans les églises on +éleva des montagnes<br> + de terre, où l’on planta des pins, des +genévriers, des chênes nains.<br> + Dans la nôtre, à Maillane, était tenu le +club; et si vous négligiez<br> + d’aller aux réunions civiques, vous étiez +dénoncés, notés comme<br> + suspects. Le curé, qui était un poltron et un +pleutre, dit un jour du<br> + haut de la chaire (je m'en souviens, car j’y étais) +: "Citoyens,<br> + jusqu’à présent, tout ce que nous vous +contions, ce n’était que<br> + mensonges." Il fit frémir d’indignation; et +s’ils n’avaient pas eu<br> + peur, les gens, les uns des autres, on l’aurait +lapidé. C’est le même<br> + qui dit une autre fois, à la fin de son prône : "Je +vous avertis, mes<br> + frères, que si vous aviez connaissance de quelque +émigré caché, vous<br> + êtes nus en conscience, et sous cas de péché +mortel, de venir le<br> + dénoncer tout de suite à la commune." Enfin, on +avait aboli les,<br> + fêtes et les dimanches, et chaque dixième jour, +qu’on appelait le<br> + <i>décadi</i>, on adorait en grande pompe la +déesse RAISON. Or, savez-vous<br> + qui était la déesse à Maillane?</p> + +<p>-- Non, répondîmes-nous.</p> + +<p>-- C’était la vieille Riquelle.</p> + +<p>-- Est-ce possible! criâmes-nous.</p> + +<p>-- Riquelle, poursuivit mon vénérable +père, était la fille du<br> + cordonnier Jacques Riquel qui, au temps de la Terreur, fut le +maire<br> + de Maillane.</p> + +<p>Oh! la garce! A cette époque, elle avait dix-huit ans +peut-être, et<br> + fraîche et belle fille, des plus jolies du pays. Nous +étions de la<br> + même jeunesse; son père mêmement m’avait +fait des souliers, des<br> + souliers en museau de tanche, que je portai à +l’armée lorsque je<br> + m’engageai... Eh bien! si je vous disais que je l’ai +vue, Riquelle,<br> + habillée en déesse, la cuisse demi-nue, un sein +décolleté, le bonnet<br> + rouge sur la tête, et assise en ce costume sur +l’autel de l’église!</p> + +<p>A la table, en soupant, vers la fin de février de 1848, +voilà ce que<br> + racontait maître François, mon père.</p> + +<p>Maintenant vous allez voir.</p> + +<p>Quand je publiai <i>Mireille</i> environ onze ans +après, me trouvant à<br> + Paris, je fus invité par le banquier Millaud, celui qui +fonda <i>le</i><br> + <i>Petit Journal</i>, à un des grands dîners que +l’aimable Mécène offrait,<br> + chaque semaine, aux artistes, savants et gens de lettres en +renom.<br> + Nous étions une cinquantaine; et Mme Millaud, une juive +superbe,<br> + avait d’un côté Méry et moi de +l’autre, ce me semble. Sur la fin du<br> + repas, un vieillard mis simplement, avec une longue veste, et +coiffé<br> + d’une calotte, du haut bout de la table me cria en +provençal :</p> + +<p>-- Monsieur Mistral, vous êtes de Maillane?</p> + +<p>-- C’est le père, me dit-on, du banquier qui nous +reçoit.</p> + +<p>Et, la table étant trop longue pour pouvoir converser, +je me levai et<br> + vins causer avec le bon vieillard.</p> + +<p>-- Vous êtes de Maillane? reprit-il.</p> + +<p>-- Oui, répondis-je.</p> + +<p>-- Connaissez-vous la fille du nommé Jacques Riquel, +qui a été jadis<br> + maire de votre commune?</p> + +<p>-- Si je la connais! Riquelle la déesse? mais nous +sommes bons amis.</p> + +<p>-- Eh bien! dit le vieillard, quand nous venions à +Maillane, pour<br> + vendre nos poulains, car en ce temps nous vendions des chevaux, +des<br> + mulets, je vous parle de cinquante ans au moins...</p> + +<p>-- Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas vous, +monsieur<br> + Millaud, qui lui auriez fait cadeau d’une bague de +topaze?</p> + +<p>-- Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif tout en +branlant<br> + la tête et notant émoustillé, vous a +parlé de cela? Ah! mon brave<br> + monsieur, qui nous a vus et qui nous voit...</p> + +<p>A ce moment, le banquier Millaud, qui s’était +levé de table, vint,<br> + ainsi qu’il faisait après tous ses repas, +s’incliner devant son père<br> + qui, lui imposant les mains à la façon des +patriarches, lui donna sa<br> + bénédiction.</p> + +<p>Pour en revenir à moi, en dépit des +récits entendus dans ma famille,<br> + cette irruption de liberté, de nouveauté qui +crève les digues lorsque<br> + arrive une révolution, m’avait, il faut bien le +dire, trouvé tout<br> + flambant neuf et prêt à suivre l’élan. +Aux premières proclamations<br> + signées et illustrées du nom de Lamartine, mon +lyrisme bondit en un<br> + chant incandescent que les petits journaux d’Arles et +d’Avignon<br> + donnèrent :</p> + +<blockquote> +<p><i>Réveillez-vous, enfants de la Gironde,<br> + Et tressaillez dans vos sépulcres froids :<br> + La liberté va rajeunir le monde...<br> + Guerre éternelle entre nous et les rois!</i></p> +</blockquote> + +<p>Un enthousiasme fou m’avait enivré soudain pour +ces idées libérales,<br> + humanitaires, que je voyais dans leur fleur : et mon +républicanisme,<br> + tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me +traitèrent de<br> + "peau retournée" faisait la félicité des +républicains du lieu qui,<br> + étant le petit nombre, étaient fiers et ravis de +me voir avec eux<br> + chanter la<br> + <i>Marseillaise</i>.</p> + +<p>Or, chez ces hommes-là, descendants pour la plupart des +démagogues<br> + populaires qu’à la Révolution on nommait "les +braillards" tous les<br> + vieux préjugés, rancunes et rengaines de +l’ancienne République<br> + s’étaient, de père en fils, transmis comme un +levain.</p> + +<p>Une fois, que j’essayais de leur faire comprendre les +rêves généreux<br> + de la République nouvelle, sans cacher mon horreur pour +les crimes<br> + qui firent, au temps de la première, périr tant +d’innocents :</p> + +<p>-- Innocents, me cria d’une voix de tonnerre le vieux +Pantès, mais<br> + vous ignorez donc que les aristocrates avaient juré, les +monstres, de<br> + jouer aux boules avec les têtes des patriotes?</p> + +<p>Et, me voyant sourire, le vieux Brulé me dit :</p> + +<p>-- Connaissez-vous l’histoire du château de +Tarascon?</p> + +<p>-- Quelle histoire? répondis-je.</p> + +<p>-- L’histoire de la fois où le représentant +Cadroy vint donner<br> + l’impulsion aux contre-révolutionnaires... +Écoutez-la et vous saurez<br> + le motif de ce refrain que les Blancs, de temps à autre, +nous<br> + chantent sur la moustache :</p> + +<blockquote> +<p><i>De bric ou de broc<br> + Ils feront le saut<br> + De la fenêtre<br> + De Tarascon,<br> + Dedans le Rhône:<br> + Nous n’en voulons plus<br> + De ces gueux-là,<br> + De Ces gueux<br> + De sans-culottes</i></p> +</blockquote> + +<p>Vous savez, ou vous ignorez, qu’à la chute de +Robespierre, les<br> + modérés tombèrent sur les bons patriotes et +en remplirent les<br> + prisons. A Tarascon ils firent monter les prisonniers, tout nus +comme<br> + des vers, au sommet du château, et de là, ils les +forçaient, à coups<br> + de baïonnettes, de sauter dans le Rhône par la +fenêtre qui s’y<br> + trouve. C’est alors qu’un nommé Liautard, de +Graveson, qui est encore<br> + en vie, étant resté le dernier pour faire le +plongeon, profita d’un<br> + moment où on l’avait laissé seul, +dépouilla sa chemise, qu’il jeta<br> + avec les autres, et alla se cacher dans un tuyau de +cheminée, de<br> + sorte que les brigands, lorsqu’ils revinrent de +là-haut et qu’ils<br> + comptèrent les chemises, crurent avoir tout noyé, +et vidèrent les<br> + lieux. Liautard, la nuit venue, gagna le haut du château; +puis par<br> + une corde qu’il avait faite avec les vêtements des +autres, ils<br> + descendit aussi bas qu’il put, puis plongea dans le +Rhône, qu’il<br> + traversa à la nage, et s’en vint à Beaucaire +frapper chez un ami qui<br> + lui donna l’hospitalité.</p> + +<p>-- Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme +rageur<br> + qui sans cesse cognait sur le casaquin des prêtres), le +pauvre<br> + Balarin qui pêchait à la ligne en 1815 +là-bas dans la<br> + Font-Mourguette, et qu’ils assassinèrent parce +qu’il ne voulait pas<br> + crier : "Vive le roi!"</p> + +<p>-- Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui, +vers<br> + la même époque, fut abattu d’un coup de fusil +tiré à travers la<br> + porte!</p> + +<p>-- Et Trestaillon! avançait l’un.</p> + +<p>-- Et le Pointu! ajoutait l’autre.</p> + +<p>Telles étaient les invectives qui, d’un +côté comme de l’autre, avec<br> + la république étaient revenues sur l’eau. Et, +ici comme ailleurs,<br> + cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les +Rouges<br> + commencèrent de porter la ceinture et la cravate rouge, +et les Blancs<br> + les portèrent vertes. Les premiers se fleurirent avec des +bouquets de<br> + thym, emblème de la Montagne; les seconds +arborèrent les fleurs de<br> + lis royales. Les républicains plantaient des arbres de la +liberté; la<br> + nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent +les<br> + bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple, +ces<br> + Provençaux de même race qui, un mois avant, +jouaient, plaisantaient,<br> + banquetaient ensemble, maintenant, pour des vétilles +qui<br> + n’aboutissaient à rien, se seraient mangé le +foie.</p> + +<p>Par suite, les jeunes gens, c’est-à-dire tous ceux +de la même<br> + conscription, nous nous séparâmes en deux partis; +et chaque fois,<br> + hélas! que le dimanche au soir, après avoir bu un +coup, on<br> + s’entre-croisait à la farandole, pour rien on en +venait aux mains.</p> + +<p>Aux derniers jours du carnaval, les garçons ont coutume +de faire le<br> + tour des fermes pour quêter des oeufs, du petit +salé, et ramasser de<br> + quoi manger quelques omelettes. Ils font ces +tournées-là en dansant<br> + la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant<br> + d’ordinaire des couplets comme ceux-ci :</p> + +<blockquote> +<p><i>Mettez la main, dame, au clayon:<br> + De chaque main un petit fromage !<br> + Mettez la main dans le saloir,<br> + Donnez un morceau de jarret!<br> + Mettez la main au panier d’oeufs,<br> + Donnez-en trois ou six ou neuf</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais nous, cette année-là, en faisant la +quête aux oeufs, comme des<br> + niais que nous étions, nous ne chantions que la +politique. Les Blancs<br> + disaient:</p> + +<blockquote> +<p><i>Si Henri V venait demain,<br> + Oh! que de fétes, oh! que de fétes;<br> + Si Henri V venait demain,<br> + Oh! que de fétes nous ferions.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et les Rouges répondaient :</p> + +<blockquote> +<p><i>Henri V est aux îles<br> + Qui pèle de l’osier,<br> + Pour en coiffer les filles<br> + Amies du vert et blanc.</i></p> +</blockquote> + +<p>Quand nous eûmes, le soir, dans notre coterie, +mangé l’omelette au<br> + lard et vidé nombre de bouteilles, nous sortîmes du +cabaret, comme on<br> + le fait dans les villages, en manches de chemise avec la +serviette au<br> + cou; et au son du tambour, les falots à la main, nous +dansâmes la<br> + Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue :</p> + +<blockquote> +<p><i>La fleur du thym, ô mes amis,<br> + Va embaumer notre pays:<br> + Plantons le thym, plantons le thym,<br> + Républicains, il reprendra!<br> + Faisons, faisons la farandole<br> + Et la montagne fleurira.</i></p> +</blockquote> + +<p>Puis nous brûlâmes Carême-prenant, nous +criâmes : "Vive Marianne!" en<br> + faisant flotter nos ceintures rouges, bref, nous fîmes +grand tapage.</p> + +<p>Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce +jour-là,<br> + mon père qui m’attendait, sérieux, solennel, +comme aux grandes<br> + circonstances, me dit :</p> + +<p>-- Viens par ici, Frédéric, j’ai à +te parler.</p> + +<p>Je me songeai : Aïe! aïe! aïe! Cette fois nous +y voici, aux bouillons<br> + de la lessive!</p> + +<p>Et sortant de la maison, lui devant, moi derrière, -- +le suivant sans<br> + souffler mot, -- il me mena vers un fossé qui +était à environ cent<br> + pas de la ferme, et m’ayant fait asseoir auprès de +lui sur le talus,<br> + il commença :</p> + +<p>-- Que m’a-t-on dit? qu’hier, tu as fait bande avec +ces polissons qui<br> + braillent "Vive Marianne", que tu dansas la Carmagnole! que +vous<br> + fîtes flotter vos ceintures rouges en l’air! Ah! mon +fils tu es<br> + jeune! C’est avec cette danse et c’est avec ces cris +que les<br> + révolutionnaires fêtaient l’échafaud. +Non content d’avoir fait mettre<br> + sur les journaux une chanson où tu méprises les +rois... Mais que<br> + t'ont fait, voyons, ces pauvres rois?</p> + +<p>A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris +pour<br> + répondre et mon père continuant:</p> + +<p>-- M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisqu’il +avait<br> + présidé la fameuse Convention, mais aussi sage que +savant, ne la<br> + voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour +qu’il causait<br> + avec Pélissier le jeune, qui était son neveu (nous +étions voisins de<br> + mas et mon père, maître Antoine, se trouvait avec +eux), un jour,<br> + dis-je, qu’il causait avec son neveu Pélissier, +conventionnel aussi,<br> + et que celui-ci se vantait d’avoir voté la mort : +"Tu es jeune,<br> + Pélissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et +quelque jour<br> + tu le verras, le peuple va payer par des millions de têtes +celles de<br> + son roi!" Ce qui ne fut que trop vérifié, +hélas! que trop vérifié par<br> + vingt années de rude guerre.</p> + +<p>-- Mais, répondis-je, cette République-ci ne +veut pas faire de mal;<br> + on vient d’abolir la mort en matière politique. Au +gouvernement<br> + provisoire figurent les premiers de France, l’astronome +Arago, le<br> + grand poète Lamartine, et les prêtres +bénissent les arbres de la<br> + liberté... D’ailleurs, mon père, si vous me +permettez de vous le<br> + demander, n’est-il pas vrai qu’avant 1789 les +seigneurs opprimaient<br> + un peu trop les manants?</p> + +<p>-- Oui, fit mon brave père, je ne conteste pas +qu’il y eut des abus,<br> + de gros abus... Je vais t’en citer un exemple : Un jour, je +n’avais<br> + pas plus de quatorze ans, peut-être, je venais de +Saint-Remy,<br> + conduisant une charretée de paille roulée en +trousses, et, par le<br> + mistral qui soufflait, je n’entendais pas la voix d’un +monsieur dans<br> + sa voiture qui venait derrière moi et qui criait +paraît-il, pour me<br> + faire garer. Ce personnage, qui était, ma foi, un +prêtre noble (on<br> + l’appelait M. de Verclos) finit par passer ma charrette et, +sitôt<br> + vis-à-vis de moi, il me cingla un coup de fouet à +travers le visage,<br> + qui me met tout en sang. Il y avait, tout près de +là, quelques<br> + paysans qui bêchaient : leur indignation fut telle que, +mon ami de<br> + Dieu, malgré que la noblesse fût alors +sacrée pour tous, à coups de<br> + mottes, ils l’assaillirent, tant qu’il fut à +leur portée. Ah! je ne<br> + dis pas non, il y en avait de mauvais, parmi ces "Ci- devant" et +la<br> + Révolution, à ses premiers débuts, nous +avait assez séduits...<br> + Seulement, peu à peu, les choses se gâtèrent +et, comme toujours, les<br> + bons payèrent pour les méchants.</p> + +<p>Cela suffit pour vous montrer l’effet produit sur moi, et +dans nos<br> + villages par les événements de 1848. Dès +l’abord, on aurait dit que<br> + le chemin était uni. Pour les représenter, dans +l’Assemblée<br> + Nationale, les Provençaux, pleins de sagesse, avaient +parmi les bons<br> + envoyé les meilleurs : des hommes comme Berryer, +Lamartine,<br> + Lamennais, Béranger, Lacordaire, Garnier-Pagès, +Marie et un portefaix<br> + poète qui avait nom Astouin. Mais les perturbateurs, les +sectaires<br> + endiablés, bientôt empoisonnèrent tout. Les +Journées de Juin avec<br> + leurs tueries, leurs massacres, épouvantèrent la +nation. Les modérés<br> + se refroidirent, les enragés s’envenimèrent; +et sur mes jeunes rêves<br> + de république platonique une brume se répandit. +Heureusement qu’une<br> + éclaircie versait, à cette époque, ses +rayons autour de moi. C’était<br> + le libre espace de la grande nature, c’était +l’ordre, la paix de la<br> + vie rustique; c’était, comme disaient les +poètes de Rome, le triomphe<br> + de Cérès au moment de la moisson.</p> + +<p>Aujourd’hui que les machines ont envahi +l’agriculture, le travail de<br> + la terre va perdant, de plus en plus, son coloris idyllique, sa +noble<br> + allure d’art sacré. Maintenant, les<br> + moissons venues, vous voyez des espèces +d’araignées monstrueuses, des<br> + crabes gigantesques appelés “moissonneuses" qui +agitent leurs griffes<br> + au travers de la plaine, qui scient les épis avec des +coutelas, qui<br> + lient les javelles avec des fils de fer; puis, les moissons +tombées,<br> + d’autres monstres à vapeur, des sortes de tarasques, +les "batteuses"<br> + nous arrivent, qui dans leurs trémies engloutissent les +gerbes, en<br> + froissent les épis, en hachent la paille, en criblent le +grain. Tout<br> + cela à 1'américaine, tristement, hâtivement, +sans allégresse ni<br> + chansons, autour d’un fourneau de houille embrasée, +au milieu de la<br> + poussière, de la fumée horrible, avec +l’appréhension, si l’on ne<br> + prend pas garde, de se faire broyer ou trancher quelque membre. +C’est<br> + le Progrès, la herse terriblement fatale, contre laquelle +il n’y a<br> + rien à faire ni à dire : fruit amer de la science, +de l’arbre de la<br> + science du bien comme du mal.</p> + +<p>Mais au temps dont je parle on avait conservé encore +tous les us,<br> + tout l’apparat de la tradition antique.</p> + +<p>Dès que les blés à demi-mûrs +prenaient la couleur d’abricot, un<br> + messager partait de la commune d’Arles, et parcourant les +montagnes,<br> + de village en village, il criait à son de trompe: "On +fait savoir<br> + qu’en Arles les blés vont être +mûrs."</p> + +<p>Aussitôt, les Gavots, se groupant trois par trois, avec +leurs femmes,<br> + avec leurs filles, leurs mulets ou leurs ânes, y +descendaient en<br> + bandes pour faire les moissons. Un couple de moissonneurs, avec +un<br> + jeune gars ou une jeune fille pour mettre en gerbes les +javelles,<br> + composaient une solque. Les hommes se louaient par chiourmes de +tant<br> + de solques, selon la contenance des champs qu’ils prenaient +à<br> + forfait. En tête de la chiounne marchait le +capoulié, qui faisait la<br> + trouée dans les pièces de blé; le balle +organisait la marche du<br> + travail.</p> + +<p>Comme au temps de Cincinnatus, de Caton et de Virgile, on +moissonnait<br> + à la faucille <i>falce recurva</i>, les doigts de la main +gauche protégés<br> + par des doigtiers en tuyaux de roseau ou canne de Provence, pour +ne<br> + pas se blesser en coupant le froment. A Arles, vers la +Saint-Jean,<br> + sur la place des Hommes on voyait des milliers de ces +tâcherons de<br> + moisson, les uns debout, avec leur faucille attachée dans +un carquois<br> + qu’ils nommaient la <i>badoque</i> et pendue +derrière le dos, les autres<br> + couchés à terre en attendant qu’on les +louât.</p> + +<p>Dans la montagne, un homme qui n’avait jamais fait les +moissons en<br> + terre d’Arles avait, dit-on, de la peine pour trouver +à se marier, et<br> + c’est sur cet usage que roule l’épopée +des <i>Charbonniers</i>, de Félix<br> + Gras.</p> + +<p>Une année portant l’autre, nous louions dans notre +Mas sept ou huit<br> + solques. Le beau remue-ménage, quand ce monde arrivait! +Toutes sortes<br> + d’ustensiles spéciaux à la moisson +étaient tirés de leurs réduits :<br> + les barillets en bois de saule, les énormes terrines, les +grands pots<br> + de brocs à vin, toute une artillerie de poterie +grossière qui se<br> + fabriquait à Apt. C’était une fête +incessante, une fête surtout<br> + lorsqu’ils faisaient la chanson des <i>Gavots</i> du +Ventoux. :</p> + +<p><i>L’autre mercredi à Sault<br> + Nous fûmes huit cents solques.</i></p> + +<p>Les moissonneurs, au point du jour, après le +<i>capoulié</i> qui leur<br> + ouvrait la voie dans les grandes emblavures où +l’aiguail luisait sur<br> + les épis d’or, joyeux s’alignaient, +dégainant leurs lames, et<br> + javelles de choir! Les lieuses, dont plus d’une le plus +souvent était<br> + charmante, se courbaient sur les gerbes en jasant et riant +que<br> + c’était plaisir de voir. Et puis, lorsque au levant, +dans le ciel<br> + couleur de rose, le soleil paraissait avec sa gerbe de rayons, +de<br> + rayons resplendissants, le <i>capoulié</i>, levant sa +faucille dans l’air,<br> + s’écriait: "Un de plus!" et tous, de la faucille +ayant fait le salut<br> + à l’astre éblouissant, en avant: sous le +geste harmonieux de leurs<br> + bras nus, le blé tombait à pleine poigne. De temps +en temps le<br> + <i>baïle</i>, se retournant vers la chiourme, criait: "La +<i>truie</i><br> + vient-elle? et la <i>truie</i> (c’était le nom du +dernier de la bande)<br> + répondait: "La truie vient". Enfin, après quatre +heures de vaillante<br> + poussée, le <i>capoulié</i> s’écriait: +"Lave!" Tous se redressaient,<br> + s’essuyaient le front du revers de la main, allaient +à quelque source<br> + laver le tranchant des faucilles et, au milieu des chaumes,<br> + s’asseyant sur les gerbes et répétant ce gai +dicton :</p> + +<blockquote> +<p><i>Bénédicité de Crau,<br> + Bon bissac et bon baril,</i></p> +</blockquote> + +<p>ils prenaient leur premier repas.</p> + +<p>C’était moi qui, avec notre mulet Babache, leur +apportais les vivres,<br> + dans les cabas de sparterie. Les moissonneurs faisaient leurs +cinq<br> + repas par jour: vers sept heures, le déjeuner, avec un +anchois<br> + rougeâtre qu’on écrasait sur le pain, sur le +pain qu’on trempait dans<br> + le vinaigre et l’huile, le tout accompagné +d’oignon, violemment<br> + piquant aux lèvres; vers dix heures le +<i>grand-boire</i>, consistant en<br> + un oeuf dur et un morceau de fromage; à une heure, le +dîner, soupe et<br> + légumes cuits à l’eau; vers quatre heures le +goûter, une grosse<br> + salade avec croûton frotté d’ail; et le soir +le souper, chair de porc<br> + ou de brebis, ou bien omelette d’oignon appelé +<i>moissonienne</i>. Au<br> + champ et tour à tour, ils buvaient au baril, que le +<i>capoulié</i><br> + penchait, en le tenant sur un bâton appuyé par un +bout sur l’épaule<br> + du buveur. Ils avaient une tasse à trois ou un gobelet de +fer-blanc,<br> + c’est-à-dire un par <i>solque</i>. De même, +pour manger, ils n’avaient à<br> + trois qu’un plat, où chacun d’eux tirait avec +sa cuiller de bois.</p> + +<p>Cela me remémore le vieux Maître Igoulen, un de +nos moissonneurs, de<br> + Saint-Saturnin-lès-Apt, qui croyait qu’une +sorcière lui avait "ôté<br> + l’eau" et qui, depuis trente ans, n’avait plus +goûté à l’eau ni pu<br> + manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de salade,<br> + d’oignon, de fromage et de vin pur. Lorsqu’on lui +demandait la raison<br> + pour laquelle il se privait de l’ordinaire, le vieillard se +taisait,<br> + mais voici le récit que faisaient ses compagnons.</p> + +<p>Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle Igoulen en +compagnie<br> + mangeait au cabaret, passa sur la route une bohémienne, +et lui, pour<br> + plaisanter, levant son verre plein de vin: "A la santé, +grand’mère,<br> + lui cria-t-il, à la santé!" "Grand bien te fasse, +répondit la<br> + bohémienne, et, mon petit, prie Dieu de ne jamais +abhorrer l’eau".</p> + +<p>C’était un sort que la sorcière venait de +lui jeter.</p> + +<p>Ce fut fini; à partir de là, Igoulen jamais plus +ne put ingurgiter<br> + l’eau. Ce cas d’impression morale, que j’ai vu de +mes yeux, peut<br> + s’ajouter, ce me semble, aux faits les plus curieux que la +science<br> + aujourd’hui explique par la suggestion.</p> + +<p>En arrière des moissonneurs venaient enfin les +glaneuses, ramassant<br> + les épis laissés parmi les chaumes. A Arles on en +voyait des troupes<br> + qui, un mois consécutif, parcouraient le terroir. Elles +couchaient<br> + dans les champs, sous de petites tentes appelées tibaneou +qui leur<br> + servaient de moustiquaires, et le tiers de leurs glanes, +selon<br> + l’usage d’Arles, était pour +l’hôpital.</p> + +<p>Lecteur, voilà les gens, braves enfants de la nature, +qui, je puis te<br> + le dire, ont été mes modèles et mes +maîtres en poésie. C’est avec<br> + eux, c’est là, au beau milieu des grands soleils, +qu’étendu sous un<br> + saule, nous apprîmes, lecteurs, à jouer du +chalumeau dans un poème en<br> + quatre chants, ayant pour titre <i>Les Moissons</i>, dont +faisait partie<br> + le lai de<br> + <i>Margaï</i>, qui est dans nos <i>Iles d’Or</i>. Cet +essai de géorgiques, qui<br> + commençait ainsi :</p> + +<blockquote> +<p><i>Le mois de juin et les blés qui blondissent<br> + Et le grand-boire et la moisson joyeuse,<br> + Et de Saint Jean les feux qui étincellent,<br> + Voilà de quoi parleront mes chansons,</i></p> +</blockquote> + +<p>finissait par une allusion, dans la manière de Virgile, +à la<br> + révolution de 1848.</p> + +<blockquote> +<p><i>Muse, avec toi, depuis la Madeleine,<br> + Si en cachette nous chantons en accord,<br> + Depuis le monde a fait pleine culbute:<br> + Et cependant que noyés dans la paix,<br> + Le long des ruisseaux nous mêlions nos voix<br> + Les rois roulaient pêle-mêle du trône<br> + Sous les assauts des peuples trop ployés<br> + Et, misérables, les peuples se hachaient<br> + Ainsi que les épis de blé sur l’aire.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais ce n’était pas là encore la justesse +de ton que nous cherchions.<br> + Voilà pourquoi ce poème ne s’est jamais +publié. Une simple légende,<br> + que nos bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui trouve +ici<br> + sa place comme la pierre à la bague, valait mieux, +à coup sûr, que ce<br> + millier de vers.</p> + +<p>Les froments, cette année-là, contait +maître Igoulen, avaient mûri<br> + presque tous à la fois, courant le risque +d’être hachés par une<br> + grêle, égrenés par le mistral ou brouïs +par le brouillard, et les<br> + hommes, cette année-là, se trouvaient rares.</p> + +<p>Et voilà qu’un fermier, un gros fermier avare, sur +la porte de sa<br> + ferme était debout, inquiet, les bras croisés, et +dans l’attente.</p> + +<p>-- Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un écu par +jour, un bel écu<br> + et la nourriture, à qui se viendrait louer.</p> + +<p>Mais à ces mots le jour se lève, et voici que +trois hommes s’avancent<br> + vers le Mas, trois robustes moissonneurs: l’un à la +barbe blonde,<br> + l’un à la barbe blanche, l’un à la barbe +noire. L’aube les accompagne<br> + en les auréolant.</p> + +<p>-- Maître, dit le <i>capoulié</i> (celui de la +barbe blonde), Dieu vous<br> + donne le bonjour: nous sommes trois <i>gavots</i> de la +montagne, et nous<br> + avons appris que vous aviez du blé mûr, du +blé en quantité: maître,<br> + si vous voulez nous donner de l’ouvrage, à la +journée ou à la tâche,<br> + nous sommes prêts à travailler.</p> + +<p>-- Mes blés ne pressent guère, le maître +répondit; mais pourtant,<br> + pour ne pas vous refuser l’ouvrage, je vous baille, si vous +voulez,<br> + trente sous et la vie. C’est bien assez par le temps qui +court.</p> + +<p>Or c’était le bon Dieu, saint Pierre avec saint +Jean.</p> + +<p>A l’approche des sept heures, le petit valet de la ferme +vient, avec<br> + l’ânesse blanche, leur apporter le déjeuner +et, de retour au Mas :</p> + +<p>-- Valet, lui dit le maître, que font les +moissonneurs?</p> + +<p>-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus +du champ, qui<br> + aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas +coupè un épi.</p> + +<p>A l’approche des dix heures, le petit valet de la ferme +vient, avec<br> + l’ânesse blanche, leur apporter le <i>grand-boire</i> +et, de retour au<br> + Mas:</p> + +<p>-- Valet, lui dit le maître, que font les +moissonneurs?</p> + +<p>-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus +du champ, qui<br> + aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas +coupé un épi.</p> + +<p>A l’approche de midi, le petit valet de la ferme vient, +avec l’ânesse<br> + blanche, leur apporter le dîner, et de retour au Mas:</p> + +<p>-- Valet, lui dit le maître, que font les +moissonneurs?</p> + +<p>-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus +du champ, qui<br> + aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas +coupé un épi.</p> + +<p>A l’approche des quatre heures, le petit valet de la +ferme vient,<br> + avec l’ânesse blanche, leur apporter le goûter, +et de retour au Mas:</p> + +<p>-- Valet, lui dit le maître, que font les +moissonneurs?</p> + +<p>-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus +du champ, qui<br> + aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas +coupé un épi.</p> + +<p>-- Ce sont là, dit le maître, ce sont de ces +fainéants qui cherchent<br> + du travail et prient Dieu de n’en point trouver. Pourtant +il faut<br> + aller voir.</p> + +<p>Et cela dit, l’avare, pas à pas, vient à +son champ, se cache dans un<br> + fossé et observe ses hommes.</p> + +<p>Mais alors le bon Dieu fait ainsi à saint Pierre:</p> + +<p>-- Pierre, bats du feu.</p> + +<p>-- J'y vais, Seigneur, répond saint Pierre.</p> + +<p>Et saint Pierre de sa veste tire la clé du paradis, +applique à un<br> + caillou quelques fibres d’arbre creux et bat du feu avec la +clé.</p> + +<p>Puis le bon Dieu fait à saint Jean:</p> + +<p>-- Souffle, Jean!</p> + +<p>-- J’y vais, Seigneur, répond saint Jean.</p> + +<p>Et saint Jean souffle aussitôt les étincelles +dans le blé avec sa<br> + bouche; et d’une rive à l’autre un tourbillon +de flamme, un gros<br> + nuage de fumée enveloppe le champ. Bientôt la +flamme tombe, la fumée<br> + se dissipe, et mille gerbes tout à coup apparaissent, +coupées comme<br> + il faut, comme il faut liées, et comme il faut aussi en +gerbiers<br> + entassées.</p> + +<p>Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au +Mas<br> + lentement s’en revient pour souper, et tout en soupant:</p> + +<p>-— Maître, dit le chef des moissonneurs, nous avons +terminé le<br> + champ... Demain pour moissonner, où voulez-vous que nous +allions?</p> + +<p>-- <i>Capoulié</i>, répondît le +maître avaricieux, mes blés, dont j’ai<br> + fait le tour, ne sont pas mûrs de reste. Voici votre +payement; je ne<br> + puis plus vous occuper.</p> + +<p>Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs, +disent au<br> + maître: adieu! Et chargeant leurs faucilles +rengainées derrière le<br> + dos, s’en vont tranquilles en leur chemin: le bon Dieu au +milieu,<br> + saint Pierre à droite, saint Jean à gauche, et les +derniers rayons du<br> + soleil qui se couche les accompagnent au loin, au loin.</p> + +<p>Le lendemain le maître de grand matin se lève et +joyeusement se dit<br> + en lui-même:</p> + +<p>-- N’importe! hier j’ai gagné ma +journée en allant épier ces trois<br> + hommes sorciers; maintenant j’en sais autant +qu’eux.</p> + +<p>Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et +l’autre<br> + Pierre, il les conduit à la plus grande des emblavures de +la ferme.<br> + Sitôt arrivés au champ, le maître dit +à Pierre :<br> + -- Pierre, toi, bats du feu.<br> + -- Maître, j’y vais, répliqua Pierre.</p> + +<p>Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique +à un silex<br> + quelques fibres d’arbre creux et le couteau bat du feu. +Mais le<br> + maître dit à Jean:</p> + +<p>-- Souffle, Jean!</p> + +<p>-- Maître, j’y vais, répliqua Jean.</p> + +<p>Et Jean avec sa bouche souffle au blé les +étincelles... Aïe! aïe! aïe<br> + ! la flamme en langues, une flamme affolée, enveloppe la +moisson; les<br> + épis s’allument, les chaumes pétillent, le +grain se charbonne; et<br> + penaud, l’exploiteur, quand la fumée s’est +dissipée, ne voit, au lieu<br> + de gerbes, que braise et poussier noir!</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE X</h2> + +<h3>A AIX-EN-PROVENCE</h3> + +<p>Mlle Louise. -- L’amour dans les cyprès. -- La +ville d’Aix. --<br> + L’école de droit -- L’ami Mathieu vient me +rejoindre. -- La<br> + blanchisseuse de la Torse. -- La baronne idéale. -- +L’anthologie <i>Les</i><br> + <i>Provençales</i>.</p> + +<p>Cette année-là (1848), après les +vendanges, mes parents, qui me<br> + voyaient baver à la chouette ou à la lune, si +l’on veut, m'envoyèrent<br> + à Aix pour étudier le droit, car ils avaient +compris, les braves<br> + gens, que mon diplôme de bachelier ès lettres +n’était pas un brevet<br> + suffisant de sagesse ni de science non plus. Mais, avant de +partir<br> + pour la cité Sextienne, une aventure m’arriva, +sympathique et<br> + touchante, que je veux conter ici.</p> + +<p>Dans un Mas rapproché du nôtre était venue +s’établir une famille de<br> + la ville où il y avait des demoiselles que nous +rencontrions parfois<br> + en allant à la messe. Vers la fin de +l’été, ces jeunes filles, avec<br> + leur mère, nous firent une visite; et ma mère, +avenante, leur offrit<br> + le "caillé" Car nous avions, au Mas, un beau troupeau de +brebis et du<br> + lait en abondance. C’était ma mère +elle-même qui mettait la présure<br> + au lait, dès qu’on venait de le traire, et +elle-même qui, quand le<br> + lait était pris, faisait les petits fromages, ces +jonchées du pays<br> + d’Arles que Belaud de la Belaudière, le poète +provençal de l’époque<br> + des Valoîs, trouvait si bonnes :</p> + +<p><i>A la ville des Baux, pour un florin vaillant,<br> + Vous avez un tablier plein de fromages<br> + Qui fondent au gosier comme sucre fin.</i></p> + +<p>Ma mère, chaque jour, telle que les bergères +chantées par Virgile,<br> + portant sur la hanche la terrine pleine, venait dans le cellier +avec<br> + son écumoire, et là, tirant du pot à beaux +flocons le caillé blanc,<br> + elle en emplissait les formes percées de trous et rondes; +et, après<br> + les jonchées faites, elle les laissait proprement +s’égoutter sur du<br> + jonc, que je me plaisais moi-même à aller couper au +bord des eaux.</p> + +<p>Et voilà que nous mangeâmes, avec ces +demoiselles, une jatte de<br> + caillé. Et l’une d’elles, qui paraissait de mon +âge, et qui, par son<br> + visage, rappelait ces médailles qu’on trouve +à Saint-Remy, au ravin<br> + des Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux langoureux, +qui<br> + toujours me regardaient. On l’appelait Louise.</p> + +<p>Nous allâmes voir les paons, qui, dans l’aire, +étalaient leur queue<br> + en arc-en-ciel, les abeilles et leurs ruches alignées +à l’abri du<br> + vent, les agneaux qui bêlaient enfermés dans le +bercail, le puits<br> + avec sa treille portée par des piliers de pierre; enfin +tout ce qui,<br> + au Mas, pouvait les intéresser. Louise, elle, semblait +marcher dans<br> + l’extase.</p> + +<p>Quand nous fûmes au jardin, dans le temps que ma +mère causait avec la<br> + sienne et cueillait à ses soeurs quelques poires +beurrées, nous nous<br> + étions, nous deux, assis sur le parapet de notre vieux +Puits à roue.</p> + +<p>-- Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous dise ceci: +ne<br> + vous souvient-il pas, monsieur, d’une petite robe, une robe +de<br> + mousseline, que votre mère vous porta, quand vous +étiez en pension à<br> + Saint-Michel-de-Frigolet?</p> + +<p>-- Mais oui, pour jouer un rôle dans les <i>Enfants +d’Édouard</i>.</p> + +<p>-- Eh bien! cette robe, monsieur, c’était ma +robe.</p> + +<p>-- Mais ne vous l’a-t-on pas rendue? répondis-je +comme un sot.</p> + +<p>-- Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai parlé +de cela, moi,<br> + comme d’autre chose.</p> + +<p>Et sa mère l’appela.</p> + +<p>-- Louise!</p> + +<p>La jouvencelle me tendit sa main glacée; et, comme il +se faisait<br> + tard, elles partirent pour leur Mas.</p> + +<p>Huit jours après, vers le coucher du soleil, voici +encore à notre<br> + seuil Louise, cette fois accompagnée seulement d’une +amie.</p> + +<p>-- Bonsoir, fit-elle. Nous venions vous acheter quelques +livres de<br> + ces poires beurrées que vous nous fites goûter, +l’autre jour, à votre<br> + jardin.</p> + +<p>-- Asseyez-vous, mesdemoiselles, ma mère leur dit.</p> + +<p>-- Oh! non! répondit Louise, nous sommes +pressées, car il va être<br> + bientôt nuit.</p> + +<p>Et je les accompagnai, moi tout seul cette fois, pour aller +cueillir<br> + les poires.</p> + +<p>L’amie de Louise, qui était de Saint-Remy (on +l’appelait Courrade),<br> + était une belle fille à chevelure brune, +abondante, annelée sous un<br> + ruban arlésien, que la pauvre demoiselle, si gentille +qu’elle fût,<br> + eut l’imprudence d’amener avec elle pour compagne.</p> + +<p>Au jardin, arrivés à l’arbre, pendant que +j’abaissais une branche un<br> + peu haute, Courrade, rengorgeant son corsage bombé et +levant ses bras<br> + nus, ses bras ronds, hors de ses manches, se mit à +cueillir. Mais<br> + Louise, toute pâle, lui dit :</p> + +<p>-- Courrade, cueille, toi, et choisis les plus +mûres.</p> + +<p>Et, comme si elle voulait me dire quelque chose, +s’écartant avec moi,<br> + qui étais déjà troublé (sans trop +savoir par laquelle), nous allâmes<br> + pas à pas dans un kiosque de cyprès, où +était un banc de pierre. Là,<br> + moi dans l’embarras, elle me buvant des yeux, nous nous +assîmes l’un<br> + près de l’autre.</p> + +<p>-- Frédéric, me dit-elle, l’autre jour je +vous parlais d’une robe<br> + qu’à l’âge de onze ans je vous avais +prêtée pour jouer la tragédie à<br> + Saint-Michel-de-Frigolet... Vous avez lu, n’est- ce pas, +l’histoire<br> + de Déjanire et d’Hercule?</p> + +<p>-- Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que la belle +Déjanire<br> + donna au pauvre Hercule et qui lui brûla le sang.</p> + +<p>-- Ah! dit la jeune fille, aujourd’hui c’est bien le +rebours : car<br> + cette petite robe de mousseline blanche que vous aviez +touchée, que<br> + vous aviez vêtue..., quand je la mis encore, je vous aimai +à partir<br> + de là... Et ne m’en veuillez pas de cet aveu, qui +doit vous paraître<br> + étrange, qui doit vous paraître fou! Ah! ne +m’en veuillez pas,<br> + continua-t-elle en pleurant, car ce feu divin, ce feu qui me +vient de<br> + la robe fatale, ce feu, ô Frédéric, qui me +consume depuis lors, je<br> + l’avais jusqu’à présent, depuis sept +années peut-être, tenu caché<br> + dans mon coeur!</p> + +<p>Moi, couvrant de baisers sa petite main fiévreuse, je +voulus aussitôt<br> + répondre en l’embrassant. Mais, doucement, elle me +repoussa.</p> + +<p>-- Non, dit-elle, Frédéric, nous ne pouvons +savoir si le poème, dont<br> + j’ai fait le premier chant, aura jamais une suite... Je +vous laisse.<br> + Pensez à ce que je vous ai dit, et, comme je suis de +celles qui ne se<br> + dédisent pas, quelle que soit la réponse, vous +avez en moi une âme<br> + qui s’est donnée pour toujours.</p> + +<p>Elle se leva et, courant vers Courrade sa compagne :</p> + +<p>-- Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer les +poires.</p> + +<p>Et nous rentrâmes. Elles réglèrent, +s’en allèrent; et moi, le coeur<br> + houleux, enchanté et troublé de cette apparition +de vierges -- dont<br> + je trouvais chacune séduisante à sa façon, +- longtemps sous les<br> + derniers rayons du jour failli; longtemps entre les arbres, +je<br> + regardai là-bas s’envoler les tourterelles.</p> + +<p>Mais, tout émoustillé, tout heureux que je +fusse, bientôt, en me<br> + sondant, je me vis dans l’imbroglio. Le <i>Pervigilium +Veneris</i> a beau<br> + dire:</p> + +<blockquote> +<p><i>Qu’il aime demain, celui qui n’aima jamais:<br> + Et celui qui aima, qu’il aime encore demain,</i></p> +</blockquote> + +<p>l’amour ne se commande pas. Cette vaillante jeune fille, +armée<br> + seulement de sa grâce et de sa virginité, pouvait +bien, dans sa<br> + passion, croire remporter la victoire; elle pouvait, +charmante<br> + qu’elle était, et charmée elle-même par +son long rêve d’amour,<br> + croire, conformément au vers de Dante,</p> + +<blockquote> +<p><i>Amor ch’a null' amato amor perdona</i>,</p> +</blockquote> + +<p>qu’un jeune homme, isolé comme moi dans un Mas, +à la fleur de l’âge,<br> + devait tressaillir d’emblée à son premier +roucoulement. Mais l’amour<br> + étant le don et l’abandon de tout notre être, +n’est-il pas vrai que<br> + l’âme qui se sent poursuivie pour être +capturée fait comme l’oiseau<br> + qui fuit l’appelant? N’est-il pas vrai, aussi, que le +nageur, au<br> + moment de plonger dans un gouffre d’eau profonde, a +toujours une<br> + passe d’instinctive appréhension?</p> + +<p>Toujours est-il que, devant la chaîne de fleurs, devant +les roses<br> + embaumées qui s’épanouissaient pour moi, +j’allais avec réserve;<br> + tandis que vers l’autre, vers la confidente qui, toute +à son devoir<br> + d’amie dévouée, semblait éviter mon +abord, mon regard, je me sentais<br> + porté involontairement. Car, à cet âge, +s’il faut tout dire, je<br> + m’étais formé une idée, et de l'amante +et de l’amour, toute<br> + particulière. Oui, je m’étais imaginé +que, tôt ou tard, au pays<br> + d’Arles je rencontrerais, quelque part, une superbe +campagnarde,<br> + portant comme une reine le costume arlésien, galopant sur +sa cavale,<br> + un trident à la main, dans les <i>ferrades</i> de la +Crau, et qui,<br> + longtemps priée par mes chansons d’amour, se serait, +un beau jour,<br> + laissé conduire à notre Mas, pour y régner +comme ma mère<br> + sur un peuple de pâtres, de <i>gardians</i>, de laboureurs +et de<br> + <i>magnanarelles</i>. Il semblait que, déjà, je +rêvais de ma Mireille; et<br> + la vision de ce type de beauté plantureuse qui, +déjà, couvait en moi,<br> + sans qu’il me fût possible ni permis de +l’avouer, portait grand<br> + préjudice à la pauvre Louise, un peu trop +demoiselle au compte de ma<br> + rêverie.</p> + +<p>Et alors, entre elle et moi, s’engagea une correspondance +ou, plutôt,<br> + un échange d’amour et d’amitié qui dura +plus de trois ans (tout le<br> + temps que je fus à Aix): moi, galamment, abondant vers +son faible,<br> + pour la sevrer, peu à peu, si je pouvais; elle, de plus +en plus<br> + endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux<br> + désespérés... De ces lettres, voici la +dernière que je reçus. Je la<br> + reproduis telle quelle :</p> + +<p>"Je n’ai aimé qu’une fois, et je mourrai, je +le jure, avec le nom de<br> + Frédéric gravé seul dans mon coeur. Que de +nuits blanches j’ai<br> + passées en songeant à mon mauvais sort! Mais, +hier, en lisant tes<br> + consolations vaines, je me fis tant de violence pour retenir +mes<br> + pleurs que le coeur me défaillit. Le médecin dit +que j’avais la<br> + fièvre, que c’était de l’agitation +nerveuse, qu'il me fallait le<br> + repos.</p> + +<p>"-- La fièvre! m’écriai-je; ah! que ce +fût la bonne!</p> + +<p>"Et, déjà, je me sentais heureuse de mourir pour +aller t’attendre<br> + là-bas où ta lettre me donne rendez-vous... Mais +écoute, Frédéric,<br> + puisqu’il en est ainsi, lorsqu’on te dira, et va, ce +n’est pas pour<br> + longtemps, lorsqu’on t’annoncera que j’aurai +quitté la terre,<br> + donne-moi, je t’en prie, une larme et un regret. Il y a +deux ans, je<br> + te fis une promesse : c’était de demander tous les +jours à Dieu qu’il<br> + te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien ! je n’y +ai jamais<br> + manqué, et j'y serai fidèle, jusqu’à +mon dernier soupir. Mais toi, ô<br> + Frédéric, je te le demande en grâce: +lorsqu’en te promenant tu verras<br> + des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu +à ma vie,<br> + flétrie par les larmes, séchée par la +douleur; et si tu vois un<br> + ruisseau qui murmure doucement, écoute sa plainte: il te +dira comme<br> + je t’aimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile, +prête<br> + l’oreille à son gazouillis, et il te dira, +pauvrette! que je suis<br> + toujours avec toi... O Frédéric!<br> + je t’en prie, n’oublie jamais Louise!"</p> + +<p>Voilà l’adieu suprême que, scellé de +son sang, m’envoya la jeune<br> + vierge -- avec une médaille de la Vierge Marie, +qu’elle avait<br> + couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de +velours<br> + cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brodé, avec +ses cheveux<br> + châtains, mes initiales au milieu d’un rameau de +lierre.</p> + +<blockquote> +<p><i>Je me ferai la touffe de lierre,<br> + Je t’embrasserai.</i></p> +</blockquote> + +<p>Pauvre et chère Louise! A quelque temps de là, +elle prit le voile de<br> + nonne et mourut peu d'années après. Moi, encore +tout ému, au bout<br> + d’un si long temps, par la mélancolie de cet amour +étiolé, défleuri<br> + avant l’heure, je te consacre, ô Louise, ce souvenir +de pitié et je<br> + l’offre à tes mânes errant peut-être +autour de moi!</p> + +<p>La ville d’Aix (<i>cap de justice</i>, comme on disait +jadis), où nous<br> + étions venu pour étudier le "droit écrit" +en raison de son passé de<br> + capitale de Provence et de cité parlementaire, a un renom +de gravité<br> + et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec +l’allure<br> + provençale. Le grand air que lui donnent les beaux +ombrages de son<br> + Cours, ses fontaines monumentales et ses hôtels +nobiliaires, puis la<br> + quantité d’avocats, de magistrats, de professeurs, +de gens de robe de<br> + tout ordre, qu’on y rencontre dans les rues, ne contribuent +pas peu à<br> + l’aspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la +caractérise. Mais,<br> + de mon temps du moins, cela n’était qu’en +surface, et, dans ces<br> + Cadets d’Aix, il y avait, s’il me souvient, une humeur +familière, une<br> + gaieté de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des +traditions<br> + laissées par le bon roi René.</p> + +<p>Vous aviez des conseillers, des présidents de cour, +qui, pour se<br> + divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient +le<br> + tambourin. Des hommes graves, comme le docteur d’Astros, +frère du<br> + cardinal, lisaient à l’Académie des +compositions de leur cru en<br> + joyeux parler de Provence : manière comme une autre de +maintenir le<br> + culte de l’âme nationale et qui, dans Aix, n’eut +jamais cesse. Car le<br> + comte Portais, un des grands jurisconsultes du Code +Napoléon,<br> + n'avait-il pas écrit une comédie +provençale? Et M. Diouloufet, un<br> + bibliothécaire de l’Athènes du Midi, comme +Aix s’intitule parfois,<br> + n’avait-il pas, sous Louis XVIII, chanté en +provençal les <i>magnans</i><br> + ou vers à soie? M. Mignet, l’historien, +l’académicien illustre,<br> + venait tous les ans à Aix pour jouer à la boule. +Il avait même<br> + formulé la maxime suivante :</p> + +<p>"Rien n’est plus propre à refaire un homme que de +vivre au clair<br> + soleil, parler provençal, manger de la brandade et faire +tous les<br> + matins une partie de boules."</p> + +<p>M. Borély, un ancien procureur général, +entrait dans la ville, à<br> + cheval, guêtré comme un riche toucheur, conduisant +fièrement un<br> + troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient:</p> + +<p>-- N’est pas porcher celui qui conduit ses porcs +lui-même.</p> + +<p>Le lendemain de la Noël, nous allions à +Saint-Sauveur entendre les<br> + <i>Plaintes de saint Étienne</i>, récitées +en provençal (comme on le fait<br> + encore) par un chanoine du Chapitre et, dans cette +cathédrale, on<br> + exécutait, le jour des Rois (comme on y exécute +encore), avec une<br> + admirable pompe, le Noël <i>De matin ai rescountra lou +trin</i>.</p> + +<p>Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient à venir +entendre les prônes<br> + provençaux de l’abbé Émery, et celles +du grand monde, pour ne pas<br> + laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval +et le<br> + temps des soirées, se faisaient dodiner dans des chaises +à porteurs,<br> + accompagnées de torches qu’on éteignait, en +arrivant, à l’éteignoir<br> + des vestibules.</p> + +<p>Point rare qu’il y eût, au courant de l’hiver, +quelque esclandre<br> + mondain, tel que l’enlèvement d’une superbe +juive avec M. de<br> + Castillon, qui avait su dépenser royalement une fortune, +lorsqu’il<br> + fut <i>Prince d’amour</i> aux jeux de la +Fête-Dieu.</p> + +<p>A propos de ces jeux, nous eûmes l’occasion, dans +notre séjour à Aix,<br> + de les voir sortir, je crois, pour une des dernières +fois: <i>le Roi de</i><br> + <i>la Basoche, l’Abbé de la Jeunesse</i>, les +<i>Tirassons</i>, les <i>Diables</i>,<br> + le <i>Guet</i>, la <i>Reine de Saba</i>, les <i>Chevaux-Frus</i> +en particulier,<br> + avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour +l’<i>Arlésienne</i>, de Daudet<br> + :</p> + +<blockquote> +<p><i>Madame de Limagne<br> + Fait danser les Chevaux-Frus;<br> + Elle leur donne des châtaignes,<br> + Ils disent qu’ils n’en veulent plus;<br> + Et danse, ô gueux! Et danse, ô gueux!<br> + Madame de Limagne<br> + Fait danser les Chevaux-Frus.</i></p> +</blockquote> + +<p>Cette résurrection du passé provençal, +avec ses vieilles joies naïves<br> + (et surannées, hélas !), nous impressionna +vivement, comme vous<br> + pourriez le voir au chant dixième de <i>Calendal</i>, +où elles sont<br> + décrites, telles que nous les vîmes.</p> + +<p>Or, figurez-vous qu’à Aix, quelques mois seulement +après mon arrivée,<br> + faisant ma promenade une après-midi sur le Cours, oh! +charmante<br> + surprise, je vis se profiler, près de la Fontaine-Chaude, +le nez de<br> + mon ami Anselme Mathieu, de Châteauneuf.</p> + +<p>-- Ça n’est pas une blague, me fit Mathieu en me +voyant, avec son<br> + flegme habituel; cette eau, mon cher, est vraiment chaude, et +c’est<br> + bien le cas de dire : "Celle-là fume."</p> + +<p>-- Mais depuis quand à Aix? lui dis-je en lui serrant +la main.</p> + +<p>-- Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au soir.</p> + +<p>-- Et quel bon vent t’amène?</p> + +<p>-- Ma foi, répondit-il, je me suis dît : Puisque +Mistral est allé<br> + faire à Aix son droit, il faut y aller aussi et tu feras +le tien."</p> + +<p>-- C’est bien pensé, lui dis-je, et tu peux +croire, Anselme, que j’en<br> + suis ravi, sais-tu? Mais as-tu passé bachelier?</p> + +<p>-- Oui, dit-il en riant, j’ai passé, comme la +piquette sur le marc de<br> + vendange.</p> + +<p>-- C’est que, mon pauvre Anselme, pour être admis +aux grades de la<br> + Faculté de Droit, je crois qu’il faut avoir son +baccalauréat ès<br> + lettres.</p> + +<p>-- Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, supposons +qu’on ne<br> + veuille pas me diplômer comme les autres, pourra-t—on +m'empêcher de<br> + prendre ma licence, voyons, en droit d’amour?... Tiens, pas +plus tard<br> + que tantôt, en allant me promener dans une espèce +de vallon qu’on<br> + appelle la Torse, j’ai fait la connaissance d’une +jeune<br> + blanchisseuse, un peu brune, c’est vrai, mais ayant bouche +rouge,<br> + quenottes de petit chien qui ne demandent qu’à +mordre, deux frisons<br> + folletant hors de sa coiffe blanche, la nuque nue, le nez en +l’air,<br> + les bras joliment potelés...</p> + +<p>-- Allons, grivois, il me paraît que tu ne l’as pas +mal lorgnée.</p> + +<p>-- Non, dit-il, Frédéric, il ne faudrait pas +croire que moi, un<br> + rejeton des marquis de Montredon, si peu sensé que je +sois, j’aille<br> + m’amouracher d’un minois de lavoir. Mais vois- tu je +ne sais pas si<br> + tu es comme moi: quand je fais la rencontre de quelque friand +museau,<br> + serait-ce un museau de chatte je ne puis m’empêcher +de me retourner<br> + pour voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes +convenus<br> + qu’elle me blanchirait mon linge et qu’elle viendrait +le prendre la<br> + semaine prochaine.</p> + +<p>-- Mathieu, tu es un gueusard, un friponneau, tu sens le +roussi...</p> + +<p>-- Non, mon ami, tu n’y es pas, laisse donc que +j’achève. Ayant ainsi<br> + traité avec ma blanchisseuse, comme, tout en causant, je +vis, à<br> + travers l’écume qui lui giclait entre les doigts, +qu’elle froissait<br> + et chiffonnait une chemise de dentelle: "Diable, quel linge +fin!<br> + dis-je à la jeune fille, cette chemise-là +n’est pas faite pour<br> + couvrir les fruits d’automne d'une gaupe!" "Il s’en +faut!<br> + répondit-elle. Ça, c’est la chemisette +d’une des plus belles dames de<br> + la rue des Nobles: une baronne de trente ans, mariée, la +pauvrette, à<br> + un vieux barbon d’homme qui est juge à la cour et +jaloux comme un<br> + Turc." "Mais elle doit transir d’ennui!" "Transir? ah! tant +et tant<br> + qu’elle est toujours à son balcon, comme en attente +du galant, tenez,<br> + qui viendra la distraire." "Et on l’appelle?" "Mais +monsieur vous en<br> + voulez trop savoir... Moi, voyez-vous je lave la lessive +qu’on me<br> + donne, mais je ne me mêle pas de ce qui après tout, +ne me regarde<br> + pas." Il ne m’a pas été possible d’en +tirer plus pour le moment...<br> + Mais ajouta Matthieu, lorsqu'elle viendra chercher mon +blanchissage<br> + dans ma chambre, vois-tu, dussé-je bien lui faire deux et +trois<br> + caresses, il faut qu’elle soit fine si elle n’ouvre +pas la bouche.</p> + +<p>-- Et après, quand tu sauras le nom de la baronne?</p> + +<p>-- Eh ! mon cher, j’ai du pain sur la planche pour trois +ans!<br> + Cependant que vous autres, les pauvres étudiants en droit +vous allez<br> + vous morfondre à éplucher le Code, moi, tel que +les troubadours de<br> + l’antique Provence, je vais, sous le balcon de ma belle +baronne,<br> + étudier à loisir les douces <i>Lois +d’Amour</i>.</p> + +<p>Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois ans que +nous<br> + restâmes à Aix, et la tâche et +l’étude du chevalier Mathieu.</p> + +<p>Oh! les belles excursions, là-bas, au pont de +l’Arc, sur la<br> + grand'route de Marseille, dans la poussière +jusqu’à mi-jambe et les<br> + parties au Tholonet, -- où nous allions humer le vin cuit +de<br> + Langesse; et les duels entre étudiants, dans le vallon +des Infernets,<br> + avec les pistolets chargés de crottes de chèvre; +et ce joli voyage<br> + qu’avec la diligence nous fîmes à Toulon, en +passant par le bois de<br> + Cuge et à travers les gorges d’Ollioules!</p> + +<p>Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce qu’avaient +fait, mon<br> + Dieu! les étudiants du temps des papes d’Avignon et +du temps de la<br> + reine Jeanne. Écoutez ce qu’en écrivait, du +temps de François 1er, le<br> + poète macaronique Antonius de Arena :</p> + +<blockquote> +<p><i>Genti gallantes sunt omnes Instudiantes<br> + Et bellas garsas semper amare soient;<br> + Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi;<br> + Inter mignonos gloria prima manet:<br> + Banquetant, bragant, faciunt miracula plura,<br> + Et de bonitate sunt sine fine boni.</i></p> + +<p>(De gentillessiis Instudiantium.)</p> +</blockquote> + +<p>Tandis qu’au Gai-Savoir, dans la noble cité des +comtes de Provence,<br> + nous nous initions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en +Avignon,<br> + dans un journal de guerre appelé la <i>Commun,</i> ces +dialogues pleins de<br> + sens, de saveur, de vaillance, tels que le <i>Thym, Un Rouge et +un</i><br> + <i>Blanc</i>, les <i>Prêtres</i>, qui mettaient en valeur +et popularisaient la<br> + prose provençale.<br> + Puis, avec la décision, avec l’autorité que +lui donnait déjà le<br> + succès de ses <i>Pâquerettes</i> et de ses hardis +pamphlets, au<br> + rez-de-chaussée de son journal, il convoquait, tant vieux +que jeunes,<br> + les trouvères de ce temps; et de ce ralliement sortait +une<br> + anthologie, les <i>Provençales</i>, qu’un professeur +éminent, M.<br> + Saint-René Taillandier, alors à Montpellier, +présentait au public<br> + dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon, +librairie<br> + Séguin, 1852).</p> + +<p>Ce précoce recueil contenait des poésies du +vieux docteur d’Astros et<br> + de Gaut, d’Aix; des Marseillais Aubert, Bellot, +Bénédit, Bourrelly et<br> + de Barthélemy (celui de la +<i>Némésis</i>,); des Avignonnais Boudin,<br> + Cassan, Giéra; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais +Gautier; de<br> + Reybaud, de Dupuy, qui étaient de Carpentras; de +Castil-Blaze, de<br> + Cavaillon; de Crousillat,de Salon; de Garcin, "fils ardent +du<br> + maréchal d’Alleins" (mentionné dans +<i>Mireille</i>) ; de Mathieu, de<br> + Chàteauneuf; de Chalvet, de Nyons; et d’autres; puis +un groupe du<br> + Languedoc: Moquin-Tondon, Peyrottes, Lafare-Alais; et une +pièce de<br> + Jasmin.</p> + +<p>Mais les morceaux les plus nombreux étaient de +Roumanille, alors en<br> + pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salué les +Crèches<br> + comme "dignes de Klopstock". Théodore Aubanel, dans ses +vingt-deux<br> + ans, donnait là, lui aussi, ses premiers coups de +maître: <i>le 9<br> + Thermidor, les Faucheurs, A la Toussaint</i>. Moi, enfin, +enflammé de la<br> + plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pièces +(<i>Amertume, le<br> + Mistral, Une Course de Taureaux</i>) et d’un <i>Bonjour +à Tous</i> qui<br> + disait, pour noter notre point de départ :</p> + +<blockquote> +<p><i>Nous trouvâmes dans les berges<br> + Revêtue d’un méchant haillon,<br> + La langue provençale:<br> + En allant paître les brebis,<br> + La chaleur avait bruni sa peau,<br> + La pauvre n’avait que ses longs cheveux<br> + Pour couvrir ses épaules.<br> + Et voilà que des jeunes hommes,<br> + En vaguant par là<br> + Et la voyant si belle,<br> + Se sentirent émus.<br> + Qu’ils soient donc les bienvenus,<br> + Car ils l’ont vêtue dûment<br> + Comme une demoiselle.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne +d’Aix, dont je<br> + n’ai pas terminé l’histoire.</p> + +<p>Chaque fois que je rencontrais mon étudiant "en lois +d’amour", je<br> + l’interpellais ainsi:</p> + +<p>-- Eh bien!, Mathieu, où en sommes-nous?</p> + +<p>-- Nous en sommes, me répondit-il un jour, que +Lélette (c’était le<br> + nom de la blanchisseuse) a fini par m’indiquer +l’hôtel de la baronne;<br> + que j’ai passé et repassé, mon ami, tant de +fois sous les cariatides<br> + de son balcon, que, rendons grâce à Dieu, j’ai +été remarqué... et la<br> + dame, une beauté comme tu n’en vis oncques, la dame +enjôlée, charmée<br> + de son cavalier servant, a daigné, l’autre soir, me +laisser tomber du<br> + ciel, tiens, une fleur d’oeillet.</p> + +<p>Et, disant cela, Mathieu m’exhibait une fleur +fanée et, faisant les<br> + yeux tendres, lançait à la volée un baiser +dans l’azur. Un mois, deux<br> + mois passèrent, je ne rencontrais plus Mathieu. Je +dis:</p> + +<p>-- Allons le voir.</p> + +<p>Je monte donc à sa chambrette -- et qu’est-ce que +je trouve? Mon<br> + Anselme, qui, le pied sur une chaise, me fait:</p> + +<p>-- Arrive vite, que je te conte mon accident... Figure-t-on, +mon bon,<br> + que j’avais trouvé le joint, une nuit sur les onze +heures, pour<br> + entrer dans le jardin de ma divine baronne. Tout était +arrangé.<br> + Lélette, ma brave blanchisseuse, nous prêtait la +main... et je<br> + pensais grimper, par un de ces rosiers qui, tu sais? fleurissent +en<br> + treillage, jusqu’à une fenêtre où +devait ma souveraine tendre le bras<br> + à mes baisers. J’escaladais déjà. Le +coeur, tu peux m'en croire, me<br> + battait fortement... O ciel! tout à coup la fenêtre +s’entr'ouvre<br> + doucement; les liteaux de la jalousie se haussent: une main,<br> + Frédéric, une main... (ah! je le connus vite, ce +n’était pas celle de<br> + la baronne) me secoue sur le nez la cendre d’une pipe! +Comme tu peux<br> + imaginer, je n’attendis pas mon reste... Je glisse à +terre, je<br> + m’enfuis, je franchis le mur du jardin, et, patatras! +morbleu, je me<br> + foule le pied!</p> + +<p>Vous pouvez penser si nous rîmes à nous +démonter la mâchoire!</p> + +<p>-- Mais, au moins, tu as fait venir un médecin?</p> + +<p>-- Oh! ça ne vaut pas la peine, dit-il... La +mère de Lélette se<br> + trouve une conjuratrice (tu les connais peut-être elles +tiennent un<br> + bouchon vers la porte d’Italie). Elles m’ont fait +tremper le pied<br> + dans un baquet de saumure. La vieille, en marmottant +quelques<br> + exécrations, m’y a fait trois signes de croix avec +son gros orteil,<br> + puis on me l’a serré de bandes...<br> + Et, maintenant, j’attends, en lisant les +<i>Pâquerettes</i> de l’ami<br> + Roumanille, que Dieu y mette sa sainte main... Mais le temps ne +me<br> + dure pas: car Lélette m’apporte, deux fois par jour, +mon ordinaire;<br> + et, à défaut de grives, comme dit le proverbe, on +mange des<br> + merlettes.</p> + +<p>Or ça, l’ami Mathieu, futur (et bien nommé) +<i>Félibre des Baisers</i>,<br> + qui fut toute sa vie le plus beau songe-fêtes que +j’aie jamais connu,<br> + avait-il rêvassé l’histoire que je viens de +dire? Je n’ai jamais pu<br> + l’éclaircir, et j’ai raconté la chose +telle qu’il me la narra.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XI</h2> + +<h3>LA RENTRÉE AU MAS</h3> + +<p>L’éclosion de Mireille. -- L’origine de ce +nom. -- Le cousin<br> + Tourette. -- Le moulin à l’huile. -- Le +bûcheron Siboul. --<br> + L’herborisateur Xavier. -- Le coup d’Etat (1851). -- +L’excursion<br> + dans les astres, -- Le Congrès des Trouvères: Jean +Reboul. -- Le<br> + Romévage d'Aix : Brizeux, Zola.</p> + +<p>Une fois "licencié", ma foi, comme tant d’autres +(et, vous avez pu le<br> + voir, je ne me surmenai pas trop), fier comme un jeune coq qui +a<br> + trouvé un ver de terre, j’arrivai au Mas à +l’heure où on allait<br> + souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle, +aux<br> + derniers rayons du jour.</p> + +<p>-- Bonsoir toute la compagnie!</p> + +<p>-- Dieu te le donne, Frédéric!</p> + +<p>-- Père, mère tout va bien... A ce coup, +c’est bien fini!</p> + +<p>-- Et belle délivrance! ajouta Madeleine, la jeune +Piémontaise qui<br> + était servante au Mas.</p> + +<p>Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs, +j’eus rendu<br> + compte de ma dernière suée, mon +vénérable père, sans autre<br> + observation, me dit seulement ceci:</p> + +<p>-- Maintenant, mon beau gars, moi j’ai fait mon devoir. +Tu en sais<br> + beaucoup plus que ce qu’on m’en a appris... C’est +à toi de choisir la<br> + voie qui te convient: je te laisse libre.</p> + +<p>-- Grand merci! répondis-je.</p> + +<p>Et là même, -- à cette heure, j’avais +mes vingt et un ans, -- le pied<br> + sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi +et<br> + de moi-même, je pris la résolution: +premièrement, de relever, de<br> + raviver en Provence le sentiment de race que je voyais +s’annihiler<br> + sous l’éducation fausse et antinaturelle de toutes +les écoles;<br> + secondement, de provoquer cette résurrection par la +restauration de<br> + la langue naturelle et historique du pays, à laquelle les +écoles font<br> + toutes une guerre à mort; troisièmement, de rendre +la vogue au<br> + provençal par l’influx et la flamme de la divine +poésie.</p> + +<p>Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon âme; mais je le +sentais<br> + comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement +de<br> + sève provençale, qui me gonflait le coeur, libre +d’inclination envers<br> + toute maîtrise ou influence littéraire, fort de +l’indépendance qui me<br> + donnait des ailes, assuré que plus rien ne viendrait me +déranger, un<br> + soir, par les semailles, à la vue des laboureurs qui +suivaient la<br> + charrue dans la raie, j’entamai, gloire à Dieu! le +premier chant de<br> + <i>Mireille</i>.</p> + +<p>Ce poème, enfant d’amour, fit son éclosion +paisible, peu à peu, à<br> + loisir, au souffle du vent large, à la chaleur du soleil +ou aux<br> + rafales du mistral, en même temps que je prenais la +surveillance de<br> + la ferme, sous la direction de mon père qui, à +quatre-vingts ans,<br> + était devenu aveugle.</p> + +<p>Me plaire à moi, d’abord, puis à quelques +amis de ma première<br> + jeunesse, -- comme je l’ai rappelé dans un des +chants de <i>Mireille</i>:</p> + +<blockquote> +<p><i>O doux amis de ma jeunesse,<br> + Aérez mon chemin de votre sainte haleine</i>,</p> +</blockquote> + +<p>c’était tout ce que je voulais. Nous ne pensions +pas à Paris, dans<br> + ces temps d’innocence. Pourvu qu’Arles -- que j +‘avais à mon horizon,<br> + comme Virgile avait Mantoue -- reconnût, un jour, sa +poésie dans la<br> + mienne, c’était mon ambition lointaine. Voilà +pourquoi, songeant aux<br> + campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire:</p> + +<p><i>Nous ne chantons que pour vous, pâtres et gens des +Mas.</i></p> + +<p>De plan, en vérité, je n’en avais +qu’un à grands traits, et seulement<br> + dans ma tête. Voici:</p> + +<p>Je m’étais proposé de faire naître +une passion entre deux beaux<br> + enfants de la nature provençale, de conditions +différentes, puis de<br> + laisser à terre courir le peloton, comme dans +l’imprévu de la vie<br> + réelle, au gré des vents!</p> + +<p>Mireille, ce nom fortuné qui porte en lui sa +poésie, devait<br> + fatalement être celui de mon héroïne: car je +l’avais, depuis le<br> + berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre +maison.<br> + Quand la pauvre Nanon, mon aïeule maternelle, voulait +gracieuser<br> + quelqu’une de ses filles:</p> + +<p>-- C’est Mireille, disait-elle, c’est la belle +Mireille, c’est<br> + Mireille, mes amours.</p> + +<p>Et ma mère, en plaisantant, disait parfois de quelque +fillette:</p> + +<p>-- Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours!</p> + +<p>Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne n’en +savait<br> + davantage: une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom +de<br> + l’héroïne et un rayon de beauté dans une +brume d’amour. C’était assez<br> + pour porter bonheur à un qui, peut-être, -- +sait-on? -- fut, par<br> + cette intuition lui appartient aux poètes, la +reconstitution d’un<br> + roman véritable.</p> + +<p>Le Mas du Juge, à cette époque, était un +vrai foyer de poésie<br> + limpide, biblique et idyllique. N’était-il pas +vivant, chantant<br> + autour de moi, ce poème de Provence avec son fond +d’azur et son<br> + encadrement d’Alpille? L’on n’avait +qu’à sortir pour s’en trouver<br> + tout ébloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non +seulement dans mes<br> + rêves de jeune homme, mais encore en personne, +tantôt dans ces<br> + gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers +à soie,<br> + cueillir la feuille des mûriers, tantôt dans +l’allégresse de ces<br> + sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient +et<br> + venaient, leur poitrine entrouvertes, leur coiffe +cravatée de blanc,<br> + dans les blés, dans les foins, dans les oliviers et dans +les vignes?</p> + +<p>Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, mes moissonneurs, +mes<br> + bouviers et mes pâtres, ne circulaient-ils pas, du point +de l’aube au<br> + crépuscule, devant mon jeune enthousiasme? Vouliez-vous +un plus beau<br> + vieillard, plus patriarcal, plus digue d’être le +prototype de mon<br> + maître Ramon, que le vieux François Mistral, celui +que tout le monde<br> + et ma mère elle-même n’appelaient que le +"maître"? Pauvre père!<br> + Quelquefois, quand le travail était pressant, il fallait +donner aide,<br> + soit pour rentrer les foins, soit pour dériver l’eau +de notre puits à<br> + roue, il criait dehors:</p> + +<p>-- Où est Frédéric?</p> + +<p>Bien qu’à ce moment-là je fusse +allongé sous un saule, paressant à la<br> + recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre mère +répondait:</p> + +<p>-- Il écrit.</p> + +<p>Et aussitôt, la voix rude du brave homme s’apaisait +en disant:</p> + +<p>-- Ne le dérange pas.</p> + +<p>Car, pour lui, qui n’avait lu que l’Écriture +Sainte et <i>Don</i><br> + <i>Quichotte</i> en sa jeunesse, écrire était +vraiment un office religieux,<br> + Et il montre bien ce respect pour le mystère de la plume, +le début<br> + d’un récitatif, usité jadis chez nous, et +dont nous reparlerons au<br> + sujet du mot <i>Félibre</i>:</p> + +<p><i>Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait.<br> + Un jour, de sa sainte écriture,<br> + Il est monté au haut du ciel.</i></p> + +<p>Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le don +d’intéresser ma<br> + Muse épique, c’était le cousin Tourrette, du +village de Mouriès: une<br> + espèce de colosse, membru et éclopé, avec +de grosses guêtres de cuir<br> + sur les souliers et connu à la ronde, dans les plaines de +Crau, sous<br> + le nom du <i>Major</i>, ayant, en 1815, été +tambour-major des gardes<br> + nationaux qui, sous le commandement du duc +d’Angoulême, voulaient<br> + arrêter Napoléon, à son retour de +l’île d’Elbe. Il avait, dans sa<br> + jeunesse, dissipé son bien au jeu; et dans ses vieux +jours, réduit<br> + aux abois, il venait, tous les hivers, passer une quinzaine avec +nous<br> + autres, au Mas. Lorsqu’il repartait, mon père lui +donnait, dans un<br> + sac, quelques boisseaux de blé. L’été, +il parcourait la Crau et la<br> + Camargue, allant aider aux bergers, lorsqu’on tondait les +troupeaux,<br> + aux fermiers pour le dépiquage, aux faucheurs de marais +pour engerber<br> + les roseaux ou, enfin, aux sauniers pour mettre le sel en +meules.<br> + Aussi connaissait-il la terre d’Arles et ses travaux, +assurément,<br> + comme personne. Il savait le nom des Mas, des pâturages, +des chefs de<br> + bergers, des haras de chevaux et de taureaux sauvages, ainsi que +de<br> + leurs gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un<br> + pittoresque, une noblesse<br> + d’expressions provençales, qu’il y avait +plaisir d’entendre. Pour<br> + dire, par exemple, que le comte de Mailly était riche, +fort riche en<br> + propriétés bâties:</p> + +<p>-- Il possède, disait-il, sept arpents de toitures.</p> + +<p>Les filles qui s’engagent pour la cueillette des olives +-- à Mouriés,<br> + elles sont nombreuses -- le louaient pour leur dire des contes +à la<br> + veillée. Elles lui donnaient, je crois, un sou chacune +par veillée.<br> + Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les contes, +plus ou<br> + moins croustilleux, qui, d’une bouche à +l’autre, se transmettent dans<br> + le peuple, tels que: <i>Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean +de<br> + l’Ours, le Doreur</i>, etc.</p> + +<p>Une fois que la neige commençait à tomber :</p> + +<p>-- Allons, disions-nous, le cousin apparaîtra +bientôt.</p> + +<p>Et il ne manquait jamais.</p> + +<p>-- Bonjour, cousin!</p> + +<p>-- Cousin, bonjour!</p> + +<p>Et voilà. La main touchée et son bâton +déposé, humblement, derrière<br> + la porte, et s’attablait, mangeait une belle tartine de +fromage pétri<br> + et entamait, ensuite, le sujet de l’olivaison, Et il +contait que les<br> + meules, en son bourg de Mouriès, ne pouvaient tenir pied +à la récolte<br> + des olives. Et il disait:</p> + +<p>-- Comme on est bien, l’hiver, lorsqu’il fait froid, +dans ces moulins<br> + à huile! Ecarquillé sur le marc tout chaud, on +regarde, à la clarté<br> + des caleils à quatre mèches, les presseurs +d’huile moitié nus qui,<br> + lestes comme chats, poussent tous à la barre, au +commandement du<br> + chef:</p> + +<p>-- Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un bon coup! Houp! +que<br> + tout claque! Là!</p> + +<p>Étant, le cousin Tourrette, comme tous les songeurs, +tant soit peu<br> + fainéant, il avait, toute sa vie, rêvé de +trouver une place où il y<br> + eût peu de travail.</p> + +<p>-- Je voudrais, nous disait-il, la place de compteur de +mornes, à<br> + Marseille par exemple, dans un de ces grands magasins où, +lorsqu’on<br> + les débarque, un homme, étant assis, peut, en +comptant les douzaines,<br> + gagner (me suis-je laissé dire) ses douze cents francs +par an.</p> + +<p>Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant d’autres, +sans avoir vu<br> + réaliser sa rêverie sur les mornes.</p> + +<p>Je n’oublierai pas non plus, parmi mes collaborateurs, +ou, tant vaut<br> + dire, mes fauteurs de la poésie de <i>Mireille</i>, le +bûcheron Siboul :<br> + un brave homme de Montfrin, habillé de velours, qui +venait tous les<br> + ans, à la fin de l’automne, avec sa grande serpe, +tailler joliment<br> + nos bourrées de saule. Pendant qu’il +découpait et appareillait ses<br> + rondins, que d’observations justes il me faisait sur le +Rhône, sur<br> + ses courants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies, +sur<br> + ses graviers et sur ses îles, puis sur les animaux qui +fréquentent<br> + ses digues, les loutres qui gîtent dans les arbres creux, +les bièvres<br> + qui coupent des troncs comme la cuisse, et sur les pendulines +qui,<br> + dans les Ségonnaux, suspendent leurs nids aux peupliers +blancs, et<br> + sur les coupeurs d’osier et les vanniers de +Valiabrègue!</p> + +<p>Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui me disait +les noms<br> + en langue provençale et les vertus des simples et de +toutes les<br> + herbes de Saint-Jean et de Saint-Roch. Si bien que mon bagage +de<br> + botanique littéraire, c’est ainsi que je le +formai... Heureusement!<br> + car m’est avis, sans vouloir les mépriser, que nos +professeurs des<br> + écoles, tant les hautes que les basses, auraient +été, bien sûr,<br> + entrepris pour me montrer ce qu’était un chardon ou +un laiteron.</p> + +<p>Comme une bombe, dans l’entrefaite de ce prodrome de +<i>Mireille</i>,<br> + éclata la nouvelle du coup d’État du 2 +décembre 1851.</p> + +<p>Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez qui la +République<br> + tient lieu de religion, de justice et de patrie, quoique les<br> + Jacobins, par leur intolérance, par leur manie du niveau, +par la<br> + sécheresse, la brutalité de leur +matérialisme, m'eussent découragé et<br> + blessé plus d’une fois, le crime d’un +gouvernant qui déchirait la loi<br> + jurée par lui m’indigna. Il<br> + m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur les +fédérations<br> + futures dont la République en France pouvait être +le couvain.</p> + +<p>Quelques-uns des collègues de l’École de +Droit allèrent se mettre à<br> + la tête des bandes d’insurgés qui se +soulevaient dans le Var au nom<br> + de la Constitution; mais le grand nombre, en Provence comme +ailleurs,<br> + les uns par dégoût de la turbulence des partis, les +autres éberlués<br> + par le reflet du premier Empire, applaudirent, il est vrai, +au<br> + changement de régime. Qui pouvait deviner que +l’Empire nouveau dût<br> + s’effondrer dans une effroyable guerre et +l’écroulement national ?</p> + +<p>Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un jour, +après 1870<br> + par Taxile Delord, républicain pourtant et +député de Vaucluse, un<br> + jour qu’en Avignon, sur la place de l’Horloge, nous +nous promenions<br> + ensemble:</p> + +<p>-- La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se soit jamais +faite<br> + dans le parti avancé, fut la Révolution de 1848. +Nous avions au<br> + gouvernement une belle famille, française, nationale, +libérale entre<br> + toutes et compromise même avec la Révolution, sous +les auspices de<br> + laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les +libertés que le<br> + progrès comporte... Et nous l’avons bannie. +Pourquoi? Pour faire<br> + place à ce bas empire qui a mis la France en +débâcle!</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, en conséquence, je laissai de +côté -- et pour<br> + toujours -- la politique inflammatoire, comme ces embarras +qu’on<br> + abandonne en route pour marcher plus léger, et à +toi, ma Provence, et<br> + à toi, poésie, qui ne m’avez jamais +donné que pure joie, je me livrai<br> + tout entier.</p> + +<p>Et voici que, rentré dans la contemplation, un soir, me +promenant en<br> + quête de mes rimes, car mes vers, tant que j’en ai +fait, je les ai<br> + trouvés tous par voies et par chemins, je rencontrai un +vieux qui<br> + gardait les brebis. Il avait nom "le galant jean". Le ciel +était<br> + étoilé, la chouette miaulait, et le dialogue +suivant (que vous avez<br> + lu peut-être, traduit par l’ami Daudet) eut lieu dans +cette<br> + rencontre.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Vous voilà bien écarté, monsieur +Frédéric?</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Je vais prendre un peu l’air, maître Jean.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Vous allez faire un tour dans les astres?</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Maître Jean, vous l’avez dit. Je suis tellement +soûl, désabusé et<br> + écoeuré des choses de la terre que je voudrais, +cette nuit, m’enlever<br> + et me perdre dans le royaume des étoiles.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Tel que vous me voyez, j'y fais, moi, une excursion presque +toutes<br> + les nuits, et je vous certifie que le voyage est des plus +beaux.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Mais comment faire pour y aller, dans cet abîme de +lumière?</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Si vous voulez me suivre, pendant que les brebis mangent, +tout<br> + doucement, monsieur, je vous y conduirai et vous ferai tout +voir.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Galant Jean, je vous prends au mot.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Tenez, montons par cette voie qui blanchit du nord au sud: +c’est le<br> + chemin de Saint Jacques. Il va de France droit sur +l’Espagne. Quand<br> + l’empereur Charlemagne faisait la guerre aux Sarrasins, le +grand<br> + saint Jacques de Galice le marqua devant lui pour lui indiquer +la<br> + route.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>C’est ce que les païens désignaient par Voie +Lactée.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>C’est possible; moi je vous dis ce que j’ai toujours +ouï dire...<br> + Voyez-vous ce beau chariot, avec ces quatre roues qui +éblouissent<br> + tout le nord? C’est le Chariot des Ames. Les trois +étoiles qui<br> + précèdent sont les trois bêtes de +l’attelage; et la toute petite qui<br> + va prés de la troisième, nous l’appelons le +Charretier.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>C’est ce que dans les livres on nomme la Grande +Ourse.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Comme il vous plaira... Voyez, voyez tout à +l’entour les étoiles qui<br> + tombent: ce sont de pauvres âmes qui viennent +d’entrer au Paradis.<br> + Signons-nous, monsieur Frédéric.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Beaux anges (comme on dit), que Dieu vous accompagne!</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Mais tenez, un bel astre est celui qui resplendit pas loin +du<br> + Chariot, là-haut: c’est le Bouvier du ciel.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Que dans l’astronomie on dénomme Arcturus.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Peu importe. Maintenant regardez là sur le nord, +l’étoile qui<br> + scintille à peine: c’est l’étoile +Marine, autrement dit la<br> + Tramontane. Elle est toujours visible et sert de signal aux +marins--<br> + lesquels se voient perdus, lorsqu’ils perdent la +Tramontane.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>L’étoile Polaire, comme on l’appelle aussi, +se trouve donc dans la<br> + Petite Ourse; et comme la bise vient de là, les marins de +Provence,<br> + comme ceux d’Italie, disent qu’ils vont à +l’Ourse, lorsqu’ils vont<br> + contre le vent.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Tournons la tête, nous verrons clignoter la +Poussînière ou le<br> + Pouillier, si vous préférez.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Que les savants nomment Pléiades et les Gascons +Charrette des Chiens.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>C’est cela. Un peu plus bas resplendissent les Enseigres, +-- qui,<br> + spécialement, marquent les heures aux bergers. +D’aucuns les nomment<br> + les Trois Rois, d’autres les Trois Bourdons ou le +Râteau ou le Faux<br> + Manche.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Précisément, c’est Orion et la ceinture +d’Orion.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Très bien. Encore plus bas, toujours vers le midi, +brille Jean de<br> + Milan.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Sirius, si je ne me trompe.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Jean de Milan est le flambeau des astres. Jean de Milan, un +jour,<br> + avec les Enseignes et la Poussinière, avait +été, dit-on, convié à une<br> + noce. (La noce de la belle Maguelone, dont nous parlerons +tantôt.) La<br> + Poussinière, matinale, partit, paraît-il, la +première et prit le<br> + chemin haut. Les Enseignes, trois filles sémillantes, +ayant coupé<br> + plus bas, finirent par l’atteindre. Jean de Milan, +resté endormi,<br> + prit, lorsqu’il se leva, le raccourci et, pour les +arrêter, leur<br> + lança son bâton à la volée... Ce qui +fait que le Faux Manche est<br> + appelé depuis le Bâton de Jean de Milan.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Et celle qui, au loin, vient de montrer le nez et qui rase +la<br> + montagne?</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>C’est le Boiteux. Lui aussi était de la noce. Mais +comme il boite,<br> + pauvre diable, il n'avance que lentement. Il se lève tard +du reste et<br> + se couche de bonne heure.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Et celle qui descend, là-bas, sur le ponant, +étincelante comme une<br> + épousée?</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Eh bien ! c’est elle! l’étoile du Berger, +1’Étoile du Matin, qui nous<br> + éclaire à l’aube, quand nous lâchons le +troupeau, et le soir, quand<br> + nous le rentrons: c’est elle, l’étoile reine, +la belle étoile,<br> + Maguelone, la belle Maguelone, sans cesse poursuivie par Pierre +de<br> + Provence, avec lequel a lieu, tous les sept ans son mariage.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>La conjonction, je crois, de Vénus et de Jupiter ou de +Saturne<br> + quelquefois.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>A votre goût... mais tiens, Labrit! Pendant que nous +causions, les<br> + brebis se sont dispersées, tai! tai! ramène-les! +Oh! le mauvais<br> + coquin de chien, une vraie rosse... Il faut que j’y aille +moi-même.<br> + Allons, monsieur Frédéric, vous, prenez garde de +ne pas vous égarer!</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Bonsoir! Galant Jean.</p> + +<p>Retournons aussi, comme le pâtre, à nos moutons. +A partir des<br> + <i>Provençales</i>, recueil poétique où +avaient collaboré les trouvères<br> + vieux et jeunes de cette époque-là, quelques-uns, +dont j’étais,<br> + engagèrent entre eux une correspondance au sujet de la +langue et de<br> + nos productions. De ces rapports, de plus en plus ardents, +naquit<br> + l’idée d’un congrès de poètes<br> + provençaux. Et, sur la convocation de Roumanille et de +Gaut qui<br> + avaient écrit ensemble dans le journal <i>Lou +Boui-Abaisse</i>, la réunion<br> + eut lien le 29 août 1852, à Arles, dans une salle +de l’ancien<br> + archevêché, sous la présidence de +l’aimable docteur d’Astros, doyen<br> + d’âge des trouvères. Ce fut là +qu’entre tous nous fîmes connaissance,<br> + Aubanel, Aubert, Bourrelly, Cassan, Crousillat, Désanat, +Garcin,<br> + Gaut, Gelu, Giéra, Mathieu, Roumanille, moi et +d’autres. Grâce au bon<br> + Carpentrassien, Bonaventure Laurent, nos portraits eurent +les<br> + honneurs de l’<i>Illustration</i> (18 septembre 1852).</p> + +<p>Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, professeur à +la faculté des<br> + sciences de Toulouse et spirituel poète en son parler +montpelliérain,<br> + l’avait chargé d’amener Jasmin à Arles. +Mais, quand Moquin-Tandon<br> + écrivit à l’auteur de <i>Marthe la folle</i>, +savez-vous ce que répondit<br> + l’illustre poète gascon: "Puisque vous allez +à Arles, dites-leur<br> + qu’ils auront beau se réunir quarante et cent, +jamais ils ne feront<br> + le bruit que j’ai fait tout seul."</p> + +<p>-- Voilà Jasmin de pied en cap, me disait +Roumanille.</p> + +<p>Cette réponse le reproduit beaucoup plus +fidèlement que le bronze<br> + élevé à Agen, en son honneur. Il +était ce que l’on appelle, Jasmin,<br> + un fier bougre.</p> + +<p>D’ailleurs, le perruquier d’Agen, en dépit de +son génie, fut toujours<br> + aussi maussade pour ceux qui, comme lui, voulaient chanter dans +notre<br> + langue. Roumanille, puisque nous y sommes, quelques +années<br> + auparavant, lui avait envoyé ses +<i>Pâquerettes</i>, avec la dédicace de<br> + Madeleine, une des poésies les meilleures du recueil. +Jasmin ne<br> + daigna pas remercier le Provençal. Mais ayant, le Gascon, +vers 1848,<br> + passé par Avignon, où il donna un concert avec +Mlle Roaldès, qui<br> + jouait de la harpe, Roumanile, après la séance, +vint avec quelques<br> + autres saluer le poète qui avait fait couler les larmes +en déclamant<br> + ses <i>Souvenirs</i> :</p> + +<p><i>-- Où vas-tu grand-père? -- Mon fils à +l’hôpital...<br> + C’est là que meurent les Jasmins.</i></p> + +<p>-- Qui êtes-vous donc? fit l’Agenais au +poète de Saint-Remy.</p> + +<p>-- Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille.</p> + +<p>-- Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais je croyais +qu’il fût<br> + celui d’un auteur mort.</p> + +<p>-- Monsieur, vous le voyez, répondit l’auteur des +<i>Pâquerettes</i>, qui<br> + ne laissa jamais personne lui marcher sur le pied, je suis +assez<br> + jeune encore pour pouvoir, s’il plaît à Dieu, +faire un jour votre<br> + épitaphe.</p> + +<p>Qui fut bien plus gracieux pour la réunion +d’Arles, ce fut ce bon<br> + Reboul, qui nous écrivit ceci: "Que Dieu bénisse +votre table... Que<br> + vos luttes soient des fêtes, que les rivaux soient des +amis! Celui<br> + qui fit les cieux a fait celui de notre pays si grand et si +bleu<br> + qu’il y a de l’espace pour toutes les +étoiles."</p> + +<p>Et cet autre Nîmois, Jules Canonge, qui disait: "Mes +amis, si vous<br> + aviez un jour à défendre notre cause, +n’oubliez pas qu’en Arles se<br> + fit votre assemblée première et que vous +fûtes étoilés dans la cité<br> + noble et fière qui a pour armes et pour devise: +<i>l’épée et l’ire du<br> + lion."</i></p> + +<p>Je ne me souviens pas de ce que je dis ou chantai là, +mais je sais<br> + seulement qu’en voyant le jour renaître, +j’étais dans le ravissement;<br> + et, Roumanille l’a dit dans son discours de Montmajour, en +1889. Il<br> + paraît que, songeur, plongé dans ma pensée, +dans mes yeux de jeune<br> + homme "resplendissaient déjà les sept rayons de +l’Étoile".</p> + +<p>Le Congrès d’Arles avait trop bien réussi +pour ne pas se renouveler.<br> + L’année suivante, 21 août 1853, sous +l’impulsion de Gaut, le jovial<br> + poète d’Aix, à Aix se tint une +assemblée (le Festival des Trouvères)<br> + deux fois nombreuse comme l’assemblée d’Arles. +C’est là que Brizeux,<br> + le grand barde breton, nous adressa le salut et les souhaits +où il<br> + disait:</p> + +<blockquote> +<p><i>Le rameau d’olivier couronnera vos têtes,<br> + Moi je n’ai que la lande en fleurs:<br> + L’un symbole riant de la paix et des fêtes<br> + L’autre symbole des douleurs.</i></p> + +<p><i>Unissons-les, amis; les fils qui vont nous suivre<br> + De ces fleurs n’ornent plus leurs fronts:<br> + Aucun ne redira le son qui nous enivre,<br> + Quand nous, fidèles, nous mourrons...</i></p> + +<p><i>Mais peut-elle mourir la brise fraîche et douce?<br> + L’aquilon l’emporte en son vol,<br> + Et puis elle revient légère sur la mousse<br> + Meurt-il le chant du rossignol?</i></p> + +<p><i>Non, tu ranimeras l’idiome sonore,<br> + Belle Provence, à son déclin;<br> + Sur ma tombe longtemps doit soupirer encore<br> + La voix errante de Merlin.</i></p> +</blockquote> + +<p>Outre ceux que j'ai cités comme figurant au +Congrès d’Arles, voici<br> + les noms nouveaux qui émergèrent au Congrès +d’Aix : Léon Alègre,<br> + l’abbé Aubert, Autheman, Bellot, Brunet, Chalvet, +l’abbé Emery,<br> + Laidet, Mathieu Lacroix, l’abbé Lambert, Lejourdan, +Peyrottes,<br> + Ricard-Bérard, Tavan, Vidal etc., avec trois +trouveresses, Mlles<br> + Reine Garde, Léonide Constans et Hortense Rolland.</p> + +<p>Une séance littéraire, devant tout le beau monde +d’Aix, se tint,<br> + après midi, dans la grande salle de la mairie, +courtoisement ornée<br> + des couleurs de Provence et des blasons de toutes les +cités<br> + provençales. Et sur une bannière en velours +cramoisi étaient inscrits<br> + les noms des principaux poètes provençaux des +derniers siècles. Le<br> + maire d’Aix, maire et député, était +alors M. Rigaud, le même qui plus<br> + tard donna une traduction de <i>Mirèio</i> en vers +français.</p> + +<p>Après l’ouverture faite par un choeur de +chanteurs,</p> + +<blockquote> +<p><i>Trouvères de Provence,<br> + Pour nous tous quel beau jour!<br> + Voici la Renaissance<br> + Du parler du Midi,</i></p> +</blockquote> + +<p>dont Jean-Baptiste Gaut avait fait les paroles, le +président d’Astros<br> + discourut gentiment en langue provençale; puis, tour +à tour, chacun y<br> + alla de son morceau. Roumanille, très applaudi, +récita un de ses<br> + contes et chanta la <i>Jeune Aveugle</i>; Aubanel dévida +sa pièce des<br> + <i>Jumeaux</i>, et moi <i>la Fin du Moissonneur</i>. Mais le +plus grand succès<br> + fut pour la chansonnette du paysan Tavan, <i>les Frisons de +Mariette</i>,<br> + et pour le maçon Lacroix, qui fit tous frissonner avec sa +<i>Pauvre</i><br> + <i>Martine</i>.</p> + +<p>Emile Zola, alors écolier au collège d’Aix, +assistait à cette séance<br> + et, quarante ans après, voici ce qu’il disait dans +le discours qu’il<br> + prononça à la félibrée de Sceaux +(1892) :</p> + +<p>"J’avais quinze ou seize ans, et je me revois, +écolier échappé du<br> + collège, assistant à Aix, dans la grande salle de +l’Hôtel de Ville, à<br> + une fête poétique un peu semblable à celle +que j’ai l’honneur de<br> + présider aujourd’hui. Il y avait là Mistral +déclamant la <i>Mort du<br> + Moissonneur,</i> Roumanille et Aubanel sans doute, d’autres +encore, tous<br> + ceux qui, quelques années plus tard, allaient être +les félibres et<br> + qui n’étaient alors que les troubadours."</p> + +<p>Enfin, au banquet du soir, où l’on en dit, conta +et chanta de toutes<br> + sortes, nous eûmes le plaisir d’élever nos +verres à la santé du vieux<br> + Bellot, qui s’était, dans Marseille et toute la +Provence, fait une<br> + renommée, méritée assurément, de +poète drolatique, et qui, ébahi de<br> + voir ce débordement de sève, nous répondait +tristement :</p> + +<blockquote> +<p><i>Je ne suis qu’un gâcheur;<br> + J’ai dans ma pauvre vie, noirci bien du papier:<br> + Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, n’ont pas la +flemme,<br> + De notre provençal débrouilleront +l’écheveau.</i></p> +</blockquote> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XII</h2> + +<h3>FONT-SÉGUGNE</h3> + +<p>Le groupe avignonnais. -- La fête de sainte Agathe. -- +Le père de<br> + Roumanille. -- Crousiflat de Salon, -- Le chanoine Aubanel. -- +La<br> + famille Giéra. -- Les amours d’Aubanel et de Zani. +-- Le banquet de<br> + Font-Ségugne. -- L’institution du Félibrige. +— L’oraison de saint<br> + Anselme. -- Le premier chant des félibres.</p> + +<p>Nous étions, dans la contrée, un groupe de +jeunes, étroitement unis,<br> + et qui nous accordions on ne peut mieux pour cette oeuvre de<br> + renaissance provençale. Nous y allions de tout coeur.</p> + +<p>Presque tous les dimanches, tantôt dans Avignon, +tantôt aux plaines<br> + de Maillane ou aux Jardins de Saint-Rémy, tantôt +sur les hauteurs de<br> + Châteauneuf-de-Gadagne ou de Châteauneuf-du-Pape, +nous nous<br> + réunissions pour nos parties intimes, régals de +jeunesse, banquets de<br> + Provence, exquis en poésie bien plus qu’en mets, +ivres d’enthousiasme<br> + et de ferveur, plus que de vin. C’est là que +Roumanille nous chantait<br> + ses Noëls, là qu’il nous lisait les +<i>Songeuses</i>, toutes fraîches, et<br> + <i>la Part du Bon Dieu</i> encore flambant neuve; c’est +là que, croyant,<br> + mais sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Aubanel +récitait<br> + <i>le Massacre des Innocents</i>; c’était là +que <i>Mireille</i> venait, de<br> + loin en loin, dévider ses strophes nouvellement +surgies.</p> + +<p>A Maillane, lors de la Sainte-Agathe, qui est la fête de +l’endroit,<br> + les "poètes" (comme on nous appelait déjà) +arrivaient tous les ans<br> + pour y passer trois jours, comme les bohémiens. La vierge +Agathe<br> + était Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les +seins. On dit<br> + même qu’à Arles, dans le trésor de +Saint-Trophime, est conservé un<br> + plat d’agate qui, selon la tradition, aurait contenu les +seins de la<br> + jeune bienheureuse. Mais d’où pouvait venir aux +Arlésiens et aux<br> + Maillanais cette dévotion pour une sainte de Catane? Je +me<br> + l’expliquerais de la façon suivante:</p> + +<p>Un seigneur de Maillane, originaire d’Arles, Guillaume +des<br> + Porcellets, fut, d’après l’histoire, le seul +Français épargné aux<br> + Vêpres Siciliennes, en considération de sa droiture +et de sa vertu.<br> + Ne nous aurait-il pas, lui ou ses descendants, apporté le +culte de la<br> + vierge catanaise? Toujours est-il qu’en Sicile, sainte +Agathe est<br> + invoquée contre les feux de l’Etna et à +Maillane contre la foudre et<br> + l’incendie. Un honneur recherché par nos jeunes +Maillanaises, c’est,<br> + avant leur mariage, d’être trois ans +<i>prieuresses</i> (comme on dirait<br> + prêtresses) de l’autel de sainte Agathe, et voici qui +est bien joli:<br> + la veille de la fête, les couples, la jeunesse, avant +d’ouvrir les<br> + danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une +sérénade devant<br> + l’église, à sainte Agathe.</p> + +<p>Avec les galants du pays, nous venions, nous aussi, +derrière les<br> + ménétriers, à la clarté des falots +errants et au bruit des pétards,<br> + serpenteaux et fusées, offrir à la patronne de +Maillane nos<br> + hommages... Et, à propos de ces saints honorés sur +l’autel, dans les<br> + villes et les villages, de-ci de-là, au Nord comme au +Midi, depuis<br> + des siècles et des siècles, je me suis +demandé, parfois: Qu’est-ce, à<br> + côté de cela, notre gloire mondaine de +poètes, d’artistes, de<br> + savants, de guerriers, à peine connus de quelques +admirateurs? Victor<br> + Hugo lui-même n’aura jamais le culte du moindre saint +du calendrier,<br> + ne serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, voit, +toutes<br> + les années, des milliers de fidèles venir le +supplier dans sa vallée<br> + perdue! Et aussi, un jour qu’à sa table (les +flatteurs avaient posé<br> + cette question:</p> + +<p>-- Y a-t-il, en ce monde, gloire supérieure à +celle du poète?</p> + +<p>-- Celle du saint, répondit l’auteur des +<i>Contemplations</i>.</p> + +<p>Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser +l’ami<br> + Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines. +Nous<br> + allions, dans le pré du moulin, voir les luttes +s’ouvrir, au<br> + battement du tambour:</p> + +<blockquote> +<p><i>Qui voudra lutter, qu’il se présente...<br> + Qui voudra lutter...<br> + Qu’il vienne au pré!</i></p> +</blockquote> + +<p>les luttes d’hommes et d’éphèbes +où l’ancien lutteur Jésette, qui<br> + était surveillant du jeu, tournait et retournait autour +des lutteurs,<br> + butés l’un contre l’autre, nus, les jarrets +tendus, et d’une voix<br> + sévère leur rappelait parfois le précepte: +<i>défense de déchirer les<br> + chairs...</i></p> + +<p>-- O Jésette... vous souvient-il de quand vous +fîtes mordre la<br> + poussière à Quéquine?</p> + +<p>-- Et de quand je terrassai Bel-Arbre d’Aramon, nous +répondait le<br> + vieil athlète, enchanté de redire ses victoires +d’antan. On<br> + m’appelait, savez-vous comme? Le Petit Maillanais ou, +autrement, le<br> + Flexible. Nul jamais ne put dire qu’il m’avait +renversé et, pourtant,<br> + j'eus à lutter avec le fameux Meissonnier, l’hercule +avignonnais qui<br> + tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste d’Apt... +Mais nous<br> + ne pûmes rien nous faire.</p> + +<p>A Saint-Remy, nous descendions chez les parents de +Roumanille,<br> + Jean-Denis et Pierrette, de vaillants maraîchers qui +exploitaient un<br> + jardin vers le Portail-du-Trou. Nous y dînions en plein +air, à<br> + l’ombre claire d’une treille, dans les assiettes +peintes qui<br> + sortaient en notre honneur, avec les cuillers +d’étain et les<br> + fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les soeurs de notre +ami,<br> + deux brunettes dans la vingtaine, nous servaient, souriantes, +la<br> + blanquette d’agneau qu’elles venaient +d’apprêter.</p> + +<p>Un rude homme, tout de même, ce vieux Jean-Denis, le +père de<br> + Roumanille. Il avait, étant soldat de Bonaparte (ainsi +qu’assez<br> + dédaigneux il dénommait l’empereur), vu la +bataille de Waterloo et<br> + racontait volontiers qu’il y avait gagné la +croix.</p> + +<p>-- Mais, avec la défaite, disait-il, on n’y pensa +plus.</p> + +<p>Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon, reçut +la décoration,<br> + Jean-Denis, fièrement, se contenta de dire:</p> + +<p>-- Le père l’avait gagnée, c’est le +garçon qui l’a.</p> + +<p>Et voici l’épitaphe que Roumanille écrivit +sur la tombe de ses<br> + parents, au cimetière de Saint-Remy :</p> + +<p>A JEAN-DENIS ROUMANILLE<br> + JARDINIER, HOMME DE BIEN ET DE VALEUR (1791-1875)<br> + A PIERRETTE PIQUET, SON ÉPOUSE,<br> + BONNE, PIEUSE ET FORTE (1793-1895.<br> + ILS VÉCURENT CHRÉTIENNEMENT ET MOURURENT<br> + TRANQUILLES, DEVANT DIEU SOIENT-ILS!</p> + +<p>Crousillat, de Salon, un dévot de la langue et des +Muses de Crau,<br> + était assez souvent de ces réunions d’amis et +c’est au lendemain<br> + d’une lecture poétique qu’il me gratifia du +sonnet que je transcris:</p> + +<blockquote> +<p><i>J’entendis un écho de ta pure harmonie,<br> + Le jour que nous pûmes, chez Roumanille,<br> + Cinq trouvères joyeux, francs de +cérémonie,<br> + Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille.</i></p> + +<p><i>Mais quand finiras-tu de tresser ton panier,<br> + Quand de nous attifer ta belle jeune fille?<br> + Que je m’écrie content et jamais +façonnier<br> + Ta Mireille, ô Mistral, est une merveille!...</i></p> + +<p><i>Si donc, comme le vent dont le nom te convient,<br> + Fort est le souffle saint qui t’inspire, jeune homme,<br> + Allons, au monde avide épanche les accents:</i></p> + +<p><i>A tes flambants accords les monts vont +s’émouvoir<br> + Les arbres tressaillir, les torrents s’arrêter,<br> + Comme aux sons modulés sur les lyres antiques.</i></p> +</blockquote> + +<p>On allait, en Avignon, à la maison d’Aubanel, dans +la rue Saint-Marc<br> + (qui, aujourd’hui, porte le nom du glorieux +félibre): un hôtel à<br> + tourelles, ancien palais cardinalice, qu’on a démoli +depuis pour<br> + percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, on voyait, +avec<br> + sa vis, une presse de bois semblable à un pressoir qui, +depuis deux<br> + cents ans, servait pour imprimer les livres paroissiaux et +scolaires<br> + du Comtat. Là, nous nous installions, un peu +intimidés par le parfum<br> + d’église qui était dans les murs, mais +surtout par Jeanneton, la<br> + vieille cuisinière, qui avait toujours l’air de +grommeler:</p> + +<p>-- Les voilà encore!</p> + +<p>Cependant, la bonhomie du père d’Aubanel, +imprimeur officiel de notre<br> + Saint-Père le Pape, et la jovialité de son oncle +le chanoine nous<br> + avaient bientôt mis à l’aise. Et venu le +moment où l’on choque le<br> + verre, le bon vieux prêtre racontait.</p> + +<p>-- Une nuit, disait-il, quelqu’un vint m’appeler +pour porter<br> + l’extrême-onction à une malheureuse de ces +mauvaises maisons du préau<br> + de la Madeleine. Quand j'eus administré la pauvre +agonisante, et que<br> + nous redescendions avec le sacristain, les dames, +alignées le long de<br> + l’escalier, décolletées et accoutrées +d’oripeaux de carnaval, me<br> + saluèrent au passage, la tête penchée, +d’un air si contrit qu’on leur<br> + aurait donné, selon l’expression populaire, +l’absolution sans les<br> + confesser. Et la mère catin, tout en m’accompagnant, +m’alléguait des<br> + prétextes pour excuser sa vie... Moi, sans +répondre, je dévalais les<br> + degrés; mais dès qu’elle m’eut ouvert la +porte du logis, je me<br> + retourne et je lui fais:</p> + +<p>-- Vieille brehaigne! s’il n’y avait point de +matrones, il n’y aurait<br> + pas tant de gueuses!</p> + +<p>Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons plus tard) +nous<br> + faisions aussi nos frairies. Mais l’endroit bienheureux, +l’endroit<br> + prédestiné, c’était, ensuite, +Font-Ségugne, bastide de plaisance près<br> + du village de Gadagne, où nous conviait la famille +Giéra: il y avait<br> + la mère, aimable et digne dame; l’aîné +qu’on appelait Paul, notaire à<br> + Avignon, passionné pour la Gaie-Science; le cadet Jules, +qui rêvait<br> + la rénovation du monde par l’oeuvre des<br> + Pénitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes et +accortes:<br> + Clarisse et Joséphine, douceur et joie de ce nid.</p> + +<p>Font-Ségugne, au penchant du plateau de Camp-Cabel; +regarde le<br> + Ventoux, au loin, et la gorge de Vaucluse qui se voit à +quelques<br> + lieues. Le domaine prend son nom d’une petite source qui y +coule au<br> + pied du castel. Un délicieux bouquet de chênes, +d’acacias et de<br> + platanes le tient abrité du vent et de l’ardeur du +soleil.</p> + +<p>"Font-Ségugne, dit Tavan (le félibre de +Gadagne), est encore<br> + l’endroit où viennent, le dimanche, les amoureux du +village. Là, ils<br> + ont l’ombre, le silence, la fraîcheur, les<br> + cachettes; il y a là des viviers avec leurs bancs de +pierre que le<br> + lierre enveloppe; il y a des sentiers qui montent, qui +descendent,<br> + tortueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants +d’oiseaux,<br> + murmure de feuillage, gazouillis de fontaine. Partout, sur le +gazon,<br> + vous pouvez vous asseoir, rêver d’amour, si l’on +est seul et, si l’on<br> + est deux, aimer."</p> + +<p>Voi1à où nous venions nous récréer +comme perdreaux, Roumanille Giéra,<br> + Mathieu, Brunet, Tavan, Crousillat, moi et autres, Aubanel plus +que<br> + tous, retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny Manivet +de<br> + son vrai nom), Zani l’Avignonnaise, une amie et compagne +des<br> + demoiselles du castel.</p> + +<p>"Avec sa taille mince et sa robe de laine,-- couleur de la +grenade,<br> + -- avec son front si lisse et ses grands yeux si beaux, -- avec +ses<br> + longs cheveux noirs et son brun visage, -- je la verrai +tantôt, la<br> + jeune vierge, -- qui me dira: "Bonsoir." O Zani, venez +vite!"</p> + +<p>C’est le portrait qu’Aubanel, dans son <i>Livre de +l’Amour</i>, en fit<br> + lui-même... Mais, à présent, +écoutons-le, lorsque, après que Zani eut<br> + pris le voile, il se rappelle<br> + Font-Ségugne :</p> + +<p>"Voici l’été, les nuits sont claires. -- A +Châteauneuf, le soir est<br> + beau. -- Dans les bosquets la lune encore-- monte la nuit +sur<br> + Camp-Cabel. -- T’en souvient-il? Parmi les pierres, -- avec +ta face<br> + d’Espagnole, -- quand tu courais comme une folle, -- quand +nous<br> + courions comme des fous -- au plus sombre et qu’on avait +peur?</p> + +<p>"Et par ta taille déliée -- je te prenais: que +c’était doux! -- Au<br> + chant des bêtes du bocage, -- nous dansions alors tous les +deux. --<br> + Grillons, rossignols et rainettes --<br> + disaient, chacun, leurs chansonnettes; -- tu y ajoutais ta +voix<br> + claire... -- Belle amie, où sont, maintenant, -- tant de +branles et<br> + de chansons?</p> + +<p>"Mais, à la fin? las de courir, -- las de rire, las de +danser, --<br> + nous nous asseyions sous les chênes -- un moment pour nous +reposer;<br> + -- tes longs cheveux qui s’épandaient. -- mon +amoureuse main aimait<br> + -- à les reprendre; et toi, bonne, tu me laissais faire, +tout doux,<br> + -- comme une mère son enfant."</p> + +<p>Et les vers écrits par lui, au châtelet de +Font-Ségugne, sur les murs<br> + de la chambre où sa Zani couchait.</p> + +<p>"O chambrette, chambrette, -- bien sûr que tu es petite, +mais que de<br> + souvenirs! -- Quand je passe ton seuil, je me dis: "Elles +viennent!"<br> + -- Il me semble vous voir, ô belles jouvencelles, -- toi, +pauvre<br> + Julia, toi, ma chère Zani! -- Et pourtant, c’en est +fait! -- Ah! vous<br> + ne viendrez plus dormir dans la chambrette! -- Julia, tu es +morte!<br> + Zani, tu es nonnain!"</p> + +<p>Vouliez-vous, pour berceau d’un rêve glorieux, pour +l’épanouissement<br> + d’une fleur d’idéal, un lieu plus favorable que +cette cour d’amour<br> + discrète, au belvédère d’un coteau, au +milieu des lointains azurés et<br> + sereins, avec une volée de jeunes qui adoraient le Beau +sous les<br> + trois espèces: Poésie, Amour, Provence, identiques +pour eux, et<br> + quelques demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire +compagnie!</p> + +<p>Il fut écrit au ciel qu’un dimanche fleuri, le 21 +mai 1854, en pleine<br> + primevère de la vie et de l’an, sept poètes +devaient se rencontrer au<br> + castel de Font-Ségugne: Paul Giéra, un esprit +railleur qui signait<br> + Glaup (par anagramme de Paul G.); Roumanille, un propagandiste +qui,<br> + sans en avoir l’air, attisait incessamment le feu +sacré autour de<br> + lui; Aubanel, que Roumanille avait conquis à notre langue +et qui, au<br> + soleil d’amour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa +<i>grenade</i>;<br> + Mathieu, ennuagé dans les visions de la Provence +redevenue, comme<br> + jadis, chevaleresque et amoureuse; Brunet, avec sa face de +Christ de<br> + Galilée, rêvant son utopie de Paradis terrestre; le +paysan Tavan qui,<br> + ployé sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon +sur la<br> + glèbe; et Frédéric, tout prêt +à jeter au mistral, comme les pâtres<br> + des montagnes, le cri de race pour héler, et tout +prêt à planter le<br> + gonfalon sur le Ventoux...</p> + +<p>A table, on reparla, comme c’était +l’habitude, de ce qu’il faudrait<br> + pour tirer notre idiome de l’abandon où il gisait +depuis que,<br> + trahissant l’honneur de la Provence, les classes +dirigeantes<br> + l’avaient réduit, hélas! à la +domesticité. Et alors, considérant que,<br> + des deux derniers Congrès, celui d’Arles et celui +d’Aix, il n’était<br> + rien sorti qui fit prévoir un accord pour la +réhabilitation de la<br> + langue provençale; qu’au contraire, les +réformes, proposées par les<br> + jeunes de l’Ecole avignonnaise, s’étaient vues, +chez beaucoup, mal<br> + accueillies et mal voulues, les Sept de Font-Ségugne +délibérèrent,<br> + unanimes, de faire bande à part et, prenant le but en +main, de le<br> + jeter où ils voulaient.</p> + +<p>-- Seulement, observa Glaup, puisque nous faisons corps neuf, +il nous<br> + faut un nom nouveau. Car, entre rimeurs, vous le voyez, bien +qu’ils<br> + ne trouvent rien du tout, ils se disent tous +<i>trouvères</i>. D’autre<br> + part, il y a aussi le mot de <i>troubadour</i>. Mais, +usité pour désigner<br> + les poètes d’une époque, ce nom est +décati par l’abus qu’on en a<br> + fait. Et à renouveau enseigne nouvelle!</p> + +<p>Je pris alors la parole.</p> + +<p>-- Mes amis, dis-je, à Maillane, il existe dans le +peuple, un vieux<br> + récitatif qui s’est transmis de bouche en bouche et +qui contient, je<br> + crois, le mot prédestiné.</p> + +<p>Et je commençai :</p> + +<p>"Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait. -- Un +jour de sa<br> + sainte écriture, -- il est monté au haut du ciel. +-- Près de l’Enfant<br> + Jésus, son fils très précieux, -- il a +trouvé la Vierge assise -- et<br> + aussitôt l’a saluée. -- Soyez le bienvenu, +neveu! a dit la Vierge. --<br> + Belle compagne, a dit son enfant, qu’avez-vous? -- +J’ai souffert sept<br> + douleurs amères -- que je désire vous conter.</p> + +<p>"La première douleur que je souffris pour vous, ô +mon fils précieux,<br> + -- c’est lorsque, allant ouïr messe de relevailles, au +temple je me<br> + présentai, -- qu’entre les mains de saint +Siméon je vous mis. -- Ce<br> + fut un couteau de douleur -- qui me trancha le coeur, qui me +traversa<br> + l’âme, - ainsi qu’à vous, -- ô mon +fils précieux!</p> + +<p>"La seconde douleur que je souffris pour vous, etc. -- La +troisième<br> + douleur que je souffris pour vous, etc. -- La quatrième +douleur que<br> + je souffris pour vous, -- ô mon fils précieux! -- +c’est quand je vous<br> + perdis, -- que de trois jours, trois nuits, je ne vous trouvai +plus,<br> + -- car vous étiez dans le temple, -- où vous vous +disputiez, avec les<br> + scribes de la loi, -- avec les sept <i>félibres</i> de la +Loi (1)."</p> + +<p>-- Les sept félibres de la Loi, mais c’est nous +autres, écria la<br> + tablée. Va pour <i>félibre</i>.</p> + +<p>Et Glaup ayant versé dans les verres taillés une +bouteille de<br> + châteauneuf qui avait sept ans de cave, dit +solennellement:</p> + +<p>-- A la santé des félibres! Et, puisque nous +voici en train de<br> + baptiser, adaptons au vocable de notre Renaissance tous les +dérivés<br> + qui doivent en naître. Je vous propose donc d’appeler +<i>félibrerie</i><br> + toute école de félibres qui comptera au moins sept +membres, en<br> + mémoire, messieurs, de la pléiade +d’Avignon.</p> + +<p>-- Et moi, dit Roumanille, je vous propose, s’il vous +plaît, le joli<br> + mot <i>félibriser</i> pour dire "se réunir, comme +nous faisons, entre<br> + félibres".</p> + +<p>(1) Ce poème populaire se dit aussi en Catalogne. Voici +la<br> + traduction du Catalan correspondant au provençal que nous +venons de<br> + citer: Le troisième (couteau) fut quand vous eûtes, +-- près de trois<br> + jours, perdu votre Fils; -- vous le trouvâtes dans le +temple, --<br> + disputant avec des savants, -- prêchant sous les +voûtes -- la<br> + céleste doctrine.</p> + +<p>-- Moi, dit Mathieu, j’ajoute le terme +<i>félibrée</i> pour dire "une<br> + frairie de poètes provençaux".</p> + +<p>-- Moi, dit Tavan, je crois que le mot +<i>félibréen</i> n’exprimerait pas<br> + mal ce qui concerne les félibres.</p> + +<p>-- Moi je dédie, fit Aubanel, le nom de +<i>félibresse</i> aux dames qui<br> + chanteront en langue de Provence.</p> + +<p>-- Moi, je trouve, dit Brunet, que le mot +<i>félibrillon</i> siérait aux<br> + enfants des félibres.</p> + +<p>-- Moi, dit Mistral, je clos par ce mot national: +<i>félibrige,<br> + félibrige</i>! qui désignera l’oeuvre et +l’association.</p> + +<p>Et, alors, Glaup reprit:</p> + +<p>-- Ce n’est pas tout, collègues! nous sommes les +félibres de la<br> + loi... Mais, la Loi, qui la fait?</p> + +<p>-- Moi, dis-je, et je vous jure que, devrais-je y mettre vingt +ans de<br> + ma vie, je veux, pour faire voir que notre langue est une +langue,<br> + rédiger les articles de loi qui la régissent.</p> + +<p>Drôle de chose! elle a l’air d’un conte et, +pourtant, c’est de là, de<br> + cet engagement pris un jour de fête, un jour de +poésie et d’ivresse<br> + idéale, que sortit cette énorme et<br> + absorbante tâche du <i>Trésor du +Félibrige</i> ou dictionnaire de la<br> + langue provençale, où se sont fondus vingt ans +d’une carrière de<br> + poète.</p> + +<p>Et qui en douterait n’aura qu’à lire le +prologue de Glaup (P. Giéra)<br> + dans <i>l’Almanach Provençal</i> de 1885, où +cela est clairement consigné<br> + comme suit:</p> + +<p>"Quand nous aurons toute prête la Loi qu’un +félibre prépare et qui<br> + dit, beaucoup mieux que vous ne sauriez le croire, pourquoi +ceci,<br> + pourquoi cela, les opposants devront se taire."</p> + +<p>C’est dans cette séance, mémorable à +juste titre et passée,<br> + aujourd’hui, à l’état de légende, +qu’on décida la publication, sous<br> + forme d’almanach, d’un petit recueil annuel qui serait +le fanion de<br> + notre poésie, l’étendard de notre +idée, le trait d’union entre<br> + félibres, la communication du Félibrige avec le +peuple.</p> + +<p>Puis, tout cela réglé, l’on +s’aperçut, ma foi, que le 21 de mai, date<br> + de notre réunion, était le jour de sainte Estelle; +et, tels que les<br> + rois Mages, reconnaissant par là l’influx +mystérieux de quelque haute<br> + conjoncture, nous saluâmes l’Étoile qui +présidait au berceau de notre<br> + rédemption.</p> + +<p>L’<i>Almanach Provençal pour le Bel An de Dieu +1855</i> parut la même<br> + année avec ses cent douze pages. A la première, en +belle place, tel<br> + qu’un trophée de victoire, notre <i>Chant des +Félibres</i> exposait le<br> + programme de ce réveil de sève et de joie +populaire:</p> + +<blockquote> +<p><i>--Nous sommes des amis, des frères,<br> + Étant les chanteurs du pays!<br> + Tout jeune enfant aime sa mère,<br> + Tout oisillon aime son nid:<br> + Notre ciel bleu, notre terroir<br> + Sont, pour nous autres, un paradis.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, joyeux et libres,<br> + De la Provence tous épris,<br> + C’est nous qui sommes les félibres,<br> + Les gais félibres provençaux!</i></p> + +<p><i>En provençal ce que l’on pense<br> + Vient sur les lèvres aisément.<br> + O douce langue de Provence,<br> + Voilà pourquoi nous t’aimerons!<br> + Sur les galets de la Durance<br> + Nous le jurons tous aujourd’hui!</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Les fauvettes n’oublient jamais<br> + Ce que leur gazouilla leur père,<br> + Le rossignol ne l’oublie guère,<br> + Ce que son père lui chanta;<br> + Et le langage de nos mères,<br> + Pourrions-nous l’oublier, nous autres?</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Cependant que les jouvencelles<br> + Dansent au bruit du tambourin,<br> + Le dimanche, à l’ombre légère,<br> + A l’ombre d’un figuier, d’un pin,<br> + Nous aimons à goûter ensemble,<br> + A humer le vin d'un flacon.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Alors, quand le moût de la Nerthe<br> + Dans le verre sautille et rit,<br> + De la chanson qu’il a trouvée<br> + Dès qu’un félibre lance un mot,<br> + Toutes les bouches sont ouvertes<br> + Et nous chantons tous à la loi.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Des jeunes filles sémillantes<br> + Nous aimons le rire enfantin;<br> + Et, si quelqu’une nous agrée,<br> + Dans nos vers de galanterie<br> + Elle est chantée et rechantée<br> + Avec des mots plus que jolis.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc.</i></p> + +<p><i>Quand les moissons seront venues,<br> + Si la poêle frit quelquefois,<br> + Quand vous foulerez vos vendanges,<br> + Si le suc du raisin foisonne<br> + Et que vous ayez besoin d’aide,<br> + Pour aider, nous y courrons tous.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Nous conduisons les farandoles;<br> + A la Saint-Éloi, nous trinquons;<br> + S’il faut lutter, à bas la veste;<br> + De saint Jean nous sautons le feu;<br> + A la Noël, la grande fête,<br> + Ensemble nous posons la Bûche.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Dans le moulin lorsqu’on détrite<br> + Les sacs d’olives, s’il vous faut<br> + Des lurons pour pousser la barre,<br> + Venez, nous sommes toujours prêts<br> + Vous aurez là des gouailleurs comme<br> + Il n’en est pas dix nulle part.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Vienne la rôtie des châtaignes<br> + Aux veillées de la Saint-Martin,</i></p> + +<p><i>Si vous aimez les contes bleus,<br> + Appelez-nous, voisins, voisines:<br> + Nous vous en dirons des brochées<br> + Dont vous rirez jusqu’au matin.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>A votre fête patronale<br> + Faut-il des prieurs, nous voici...<br> + Et vous, pimpantes mariées,<br> + Voulez-vous un joyeux couplet?<br> + Conviez-nous: pour vous, mignonnes,<br> + Nous en avons des cents au choix!</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Quand vous égorgerez la truie,<br> + Ne manquez pas de faire signe!<br> + Serait-ce par un jour de pluie,<br> + Pour la saigner on lie la queue:<br> + Un bon morceau de la fressure,<br> + Rien de pareil pour bien dîner.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Dans le travail le peuple ahane:<br> + Ce fut, hélas! toujours ainsi...<br> + Eh! s’il fallait toujours se taire,<br> + Il y aurait de quoi crever!<br> + Il en faut pour le faire rire,<br> + Et il en faut pour lui chanter!</i></p> + +<p><i>Tous des amis, joyeux et libres,<br> + De la Provence tous épris,<br> + C’est nous qui sommes les félibres,<br> + Les gais félibres provençaux!</i></p> +</blockquote> + +<p>Le Félibrige, vous le voyez, était loin +d’engendrer mélancolie et<br> + pessimisme. Tout s’y faisait de gaieté de coeur, +sans arrière-pensée<br> + de profit ni de gloire. Les collaborateurs des premiers +almanachs<br> + avaient tous pris des pseudonymes: le Félibre des +Jardins<br> + (Roumanille), le Félibre de la Grenade (Aubanel), le +Félibre des<br> + Baisers (Mathieu), le Félibre Enjoué (Glaup, Paul +Giéra), le Félibre<br> + du Mas on bien de Belle-Viste (Mistral), le Félibre de +l’Armée<br> + (Tavan, pris par la conscription), le Félibre de +l’Arc-en-Ciel (G.<br> + Brunet, quiétait peintre); tous ceux, ensuite, qui +vinrent peu à peu<br> + grossir le bataillon : le Félibre de Verre (D. Cassan), +le Félibre<br> + des Glands (T. Poussel), le Félibre de la Sainte-Braise +(E. Garcin),<br> + le Félibre de Lusène (Crousillat, de Salon), le +Félibre de l’Ail<br> + (J.-B. Martin, surnommé le Grec), le Félibre des +Melons (V. Martin,<br> + de Cavaillon), la Félibresse du Caulon (fille du +précédent), le<br> + Félibre Sentimental (B. Laurens), le Félibre des +Chartes (Achard,<br> + archiviste de Vaucluse), le Félibre du Pontias (B. +Chalvet, de<br> + Nyons), le Félibre de Maguelone (Moquin-Tandon), le +Félibre de la<br> + Tour-Magne (Roumieux, de Nîmes), le Félibre de la +Mer (M. Bourrelly),<br> + le Félibre des Crayons (l’abbé Cotton) et le +Félibre Myope (premier<br> + nom du <i>Cascarelet</i>, qui a signé, plus tard, les +facéties et contes<br> + naïfs de Roumanille et de Mistral).</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XIII</h2> + +<h3>L’ALMANACH PROVENÇAL</h3> + +<p>Le bon pèlerin. -- Jarjaye au paradis. -- La Grenouille +de Narbonne.<br> + -- La Montelaise -- L’homme populaire.</p> + +<p>L’<i>Almanach Provençal</i>, bien venu des +paysans, goûté par les<br> + patriotes, estimé par les lettrés, +recherché par les artistes, gagna<br> + rapidement la faveur du public; et son tirage, qui fut, la +première<br> + année, de cinq cents exemplaires, monta vite à +douze cents, à trois<br> + mille, à cinq mille, à sept mille, à dix +mille, qui est le chiffre<br> + moyen depuis quinze ou vingt ans.</p> + +<p>Comme il s’agit d’une oeuvre de famille et de +veillée, ce chiffre<br> + représente, je ne crois guère me tromper, +cinquante mille lecteurs.<br> + Impossible de dire le soin, le zèle, l’amour- propre +que Roumanille<br> + et moi avions mis sans relâche à ce cher petit +livre, pendant les<br> + quarante premières années. Et sans parler ici des +innombrables<br> + poésies qui s’y sont publiées, sans parler de +ses <i>Chroniques</i>, où<br> + est contenue, peut-on dire, l’histoire du Félibrige, +la quantité de<br> + contes, de légendes, de sornettes, de facéties et +de gaudrioles, tous<br> + recueillis dans le terroir, qui s’y sont ramassés, +font de cette<br> + entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute +la<br> + raillerie, tout l’esprit de notre race se trouvent +serrés là dedans;<br> + et si le peuple provençal, un jour, pouvait +disparaître, sa façon<br> + d’être et de penser se retrouverait telle quelle dans +l’almanach des<br> + félibres.</p> + +<p>Roumanille a publié, dans un volume à part +(<i>Li Conte Prouvençau et<br> + li Cascareleto</i>), la fleur des contes et gais devis +qu’il égrena à<br> + profusion dans notre almanach populaire. Nous aurions pu en +faire<br> + autant; mais nous nous contenterons de donner, en +spécimen de notre<br> + prose d’almanach, quelques-uns des morceaux qui eurent le +plus de<br> + succès et qui ont été, du reste, traduits +et répandus par Alphonse<br> + Daudet, Paul Arène, E. Blavet, et autres bons amis.</p> + +<p> </p> + +<h4>LE BON PÈLERIN</h4> + +<h5>Légende provençale.</h5> + +<p>I</p> + +<p>Maître Archimbaud avait près de cent ans. Il +avait été jadis un rude<br> + homme de guerre; mais à présent, tout +éclopé et perclus par la<br> + vieillesse, il tenait le lit toujours et ne pouvait plus +bouger.</p> + +<p>Le vieux maître Archimbaud avait trois fils. Un matin, +il appela<br> + l’aîné et lui dit :</p> + +<p>-- Viens ici, Archimbalet! En me retournant dans mon lit +et<br> + rêvassant, car, va, au fond d’un lit, on a le temps +de réfléchir je<br> + me suis remémoré que, dans une bataille, me +rencontrant un jour en<br> + danger de périr je promis à Dieu de faire le +voyage de Rome... Aïe!<br> + je suis Vieux comme terre et ne puis plus aller en guerre! +Je<br> + voudrais bien, mon fils, que tu fisses à ma place ce +pèlerinage-là,<br> + car il me peine de mourir sans avoir accompli mon voeu.</p> + +<p>L’aîné répondit:</p> + +<p>-- Que diable allez-vous donc vous mettre en tête, un +pèlerinage à<br> + Rome et je ne sais où encore! Père, mangez, buvez, +et puis dans votre<br> + lit, autant qu'il vous plaira, dites des patenôtres! Nous +avons,<br> + nous, autre chose à faire.</p> + +<p>Maître Archimbaud, le lendemain matin, appelle son fils +cadet;</p> + +<p>-- Cadet, écoute, lui fait-il: en rêvassant et en +calculant, car,<br> + vois-tu, au fond d’un lit on a le loisir de rêver, je +me suis souvenu<br> + que, dans une tuerie, me trouvant un jour en danger mortel, je +me<br> + vouai à Dieu pour le grand voyage de Rome... Aïe! je +suis vieux comme<br> + terre! je ne puis plus aller en guerre! et je voudrais +qu’à ma place<br> + tu ailles faire, toi, le pèlerinage promis.</p> + +<p>Le cadet répondit:</p> + +<p>-- Père, dans quinze jours va venir le beau temps! Il +faudra labourer<br> + les chaumes, il faut cultiver les vignes, il faut faucher +les<br> + foins... Notre aîné doit conduire le troupeau dans +la montagne; le<br> + jeune est un enfant... Qui commandera, si je m’en vais +à Rome<br> + fainéanter par les chemins? Père, mangez, dormez, +et laissez-nous<br> + tranquilles.</p> + +<p>Le bon maître Archimbaud, le lendemain matin appelle le +plus jeune:</p> + +<p>-- Espérit, mon enfant, approche, lui fait-il. +J’ai promis au bon<br> + Dieu de faire un pèlerinage à Rome... Mais je suis +vieux comme terre!<br> + Je ne puis plus aller en guerre... Je t’y enverrais bien +à ma place,<br> + pauvret! Mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas la route; Rome +est<br> + très loin, mon Dieu! et s’il t’arrivait +malheur...</p> + +<p>-- Mon père, j’irai, répondit le jeune. +Mais la mère cria: Je ne veux<br> + pas que tu y ailles! Ce vieux radoteur avec sa guerre, avec sa +Rome,<br> + finit par donner sur les nerfs: non content de grogner, de +se<br> + plaindre, de geindre, toute l’année durant, il +enverrait maintenant<br> + ce bel enfant se perdre!</p> + +<p>-- Mère, dit le jeune, la volonté d’un +père est un ordre de Dieu!<br> + Quand Dieu commande, il faut partir.</p> + +<p>Et Espérit, sans dire plus, alla tirer du vin dans une +petite gourde,<br> + mit un pain dans sa besace avec quelques oignons, chaussa +ses<br> + souliers neufs, chercha dans le bûcher un bon bâton +de chêne, jeta<br> + son manteau sur l’épaule, embrassa son vieux +père, qui lui donna<br> + force conseils, fit ses adieux à toute sa parenté +et partit.</p> + +<p>II</p> + +<p>Mais avant de se mettre en voie, il alla dévotement +ouïr la sainte<br> + messe; et n’est-ce pas merveille qu'en sortant de +l’église, il trouva<br> + sur le seuil un beau jeune homme qui lui adressa ces mots:</p> + +<p>-- Ami, n’allez-vous pas à Rome?</p> + +<p>-- Mais oui, dit Espérit.</p> + +<p>-- Et moi aussi, camarade; si cela vous plaisait, nous +pourrions<br> + faire route ensemble.</p> + +<p>-- Volontiers, mon bel ami.</p> + +<p>Or cet aimable jouvenceau était un ange envoyé +par Dieu.</p> + +<p>Espérit avec l’ange prirent donc la voie romaine; +et ainsi tout<br> + gaiement, tantôt au soleil, tantôt à +l’aiguail, en mendiant leur pain<br> + et chantant des cantiques, la petite gourde au bout du +bâton, enfin<br> + ils arrivèrent à la cité de Rome.</p> + +<p>Une fois reposés, ils firent leurs dévotions +à la grande église de<br> + Saint-Pierre, visitèrent tour à tour les +basiliques, les chapelles,<br> + les oratoires, les sanctuaires, et tous les piliers +sacrés, baisèrent<br> + les reliques des apôtres Pierre et Paul, des vierges, des +martyrs et<br> + de la vraie Croix; bref avant de repartir, ils furent voir le +pape,<br> + qui leur donna sa bénédiction.</p> + +<p>Et alors Espérit avec son compagnon allèrent se +coucher sous le<br> + porche de Saint-Pierre et Espérit s'endormit.</p> + +<p>Or, voici qu’en dormant le pèlerin vit en songe +ses frères et sa mère<br> + qui brûlaient en enfer, et il se vit lui-même avec +son père dans la<br> + gloire éternelle des paradis de Dieu.</p> + +<p>-- Hélas! pour lors, s’écria-t-il, je +voudrais bien, mon Dieu,<br> + retirer du feu ma mère, ma pauvre mère et mes +frères!</p> + +<p>Et Dieu lui répondit:</p> + +<p>-- Tes frères, c’est impossible, car ils ont +désobéi mon<br> + commandement; mais ta mère, peut-être, si tu peux, +avant sa mort, lui<br> + faire faire trois charités.</p> + +<p>Et Espérit se réveilla. L’ange avait +disparu. Il eut beau l’attendre,<br> + le chercher, le demander, il ne le retrouva plus et il dut tout +seul<br> + s’en retourner à Rome.</p> + +<p>Il se dirigea donc vers le rivage de la mer, ramassa des +coquillages,<br> + en garnit son habit ainsi que son chapeau, et de là, +lentement, par<br> + voies et par chemins, par vallées et par montagnes, il +regagna le<br> + pays en mendiant et en priant.</p> + +<p>III</p> + +<p>C’est ainsi qu’il arriva dans son endroit et +à sa maison.</p> + +<p>Il en manquait depuis deux ans. Amaigri et chétif, +hâlé, poudreux, en<br> + haillons, les pieds nus, avec sa petite gourde au bout de +son<br> + bourdon, son chapelet et ses coquilles, il était +méconnaissable.<br> + Personne ne le reconnut, et il s’en vint tout droit au +logis paternel<br> + et dit doucement à la porte:</p> + +<p>-- Au pauvre pèlerin, au nom de Dieu, faites +l’aumône!</p> + +<p>-- Ho! sa mère cria, vous êtes ennuyeux! Tous les +jours il en passe,<br> + de ces garnements, de ces vagabonds, de ces truandailles.</p> + +<p>-- Hélas! épouse, fit au fond de son lit le bon +vieil Archimbaud,<br> + donne-lui quelque chose: qui sait si notre fils n’est pas +à cette<br> + même heure dans le même besoin!</p> + +<p>Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un croûton et +l’alla porter<br> + au pauvre. Le lendemain, le pèlerin retourne encore +à la porte de la<br> + maison paternelle en disant:</p> + +<p>-- Au nom de Dieu, maîtresse, faites un peu +d’aumône au pauvre<br> + pèlerin.</p> + +<p>-- Vous êtes encore là! cria la vieille, vous +savez bien qu’hier on<br> + vous donna; ces gloutons mangeraient tout le bien du +Chapitre!</p> + +<p>-- Hélas! épouse, dit Archimbaud le bon +vieillard, hier as-tu pas<br> + mangé? et aujourd’hui toi-même ne manges-tu +pas encore? Qui sait si<br> + notre fils ne se trouve pas aussi dans la même +misère!</p> + +<p>Et voilà que l’épouse, attendrie de +nouveau, va couper un autre<br> + croûton et le porte encore au pauvre.</p> + +<p>Le lendemain enfin, Espérit revient à la porte +de ses gens et dit:</p> + +<p>-- Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, maîtresse, +donner<br> + l’hospitalité au pauvre pèlerin?</p> + +<p>-- Nenni, cria la dure vieille, allez-vous-en coucher +où l’on loge<br> + les gueux!</p> + +<p>-- Hélas! épouse, dit le bon vieil Archimbaud, +donne-lui<br> + l’hospitalité: qui sait si notre enfant, notre +pauvre Espérit, n’est<br> + pas errant, à cette heure, à la rigueur du mauvais +temps!</p> + +<p>-- Oui, tu as raison, dit la mère, et elle alla +aussitôt ouvrir la<br> + porte de l'étable et le pauvre Espérit, sur la +paille, derrière les<br> + bêtes, alla se gîter dans un coin.</p> + +<p>Au petit jour, le lendemain, la mère +d’Espérit, les frères +d’Espérit<br> + viennent pour ouvrir l’étable... +L’étable, mes amis, était tout<br> + illuminée: le pèlerin était mort, +était roidi et blanc, entre quatre<br> + grands cierges qui brûlaient autour de lui; la paille +où il gisait<br> + était étincelante; les toiles +d’araignées, luisantes de rayons,<br> + pendaient là-haut des poutres, telles que les courtines +d’une<br> + chapelle ardente; les bêtes de l’étable, les +mulets et les boeufs,<br> + chauvissaient effarés avec de grands yeux pleins de +larmes; un parfum<br> + de, violette embaumait l’écurie; et le pauvre +pèlerin, la face<br> + glorieuse, tenait dans ses mains jointes un papier où +était écrit:<br> + "Je suis votre fils."</p> + +<p>Alors éclatèrent les pleurs et tous en se +signant tombèrent à genoux:<br> + Espérit était un saint.</p> + +<p>( <i>Almanach Provençal de 1879</i>.)</p> + +<p> </p> + +<h4>JARJAYE AU PARADIS</h4> + +<p>Jarjaye, un portefaix de Tarascon, vient à mourir et, +les yeux<br> + fermés, tombe dans l’autre monde. Et de rouler et de +rouler!<br> + L’éternité est vaste, noire comme la poix, +démesurée, lugubre à<br> + donner le frisson. Jarjaye ne sait où gagner, il est +dans<br> + l’incertitude, il claque des dents et bat l’espace. +Mais à force<br> + d’errer il aperçoit au loin une petite +lumière, là-bas au loin, bien<br> + loin... Il s’y dirige ; c’était la porte du bon +Dieu.</p> + +<p>Jarjaye frappe: pan! pan! à la porte.</p> + +<p>-- Qui est là? crie saint Pierre.</p> + +<p>--C’est moi.</p> + +<p>-- Qui, toi?</p> + +<p>-- Jarjaye.</p> + +<p>-- Jarjaye de Tarascon?</p> + +<p>-- C’est ça, lui-même.</p> + +<p>-- Mais, garnement, lui fait saint Pierre, comment as-tu le +front de<br> + vouloir entrer au saint paradis, toi qui jamais depuis vingt ans +n’as<br> + récité tes prières; toi qui, lorsqu'on te +disait: "Jarjaye, viens à<br> + la messe" répondais: "Je ne vais qu’à celle +de l’après-midi"; toi<br> + qui, par moquerie, appelais le tonnerre "le tambour des +escargot";<br> + toi qui mangeais gras, le vendredi quand tu pouvais, le samedi +quand<br> + tu en avais, en disant: "Qu’il en vienne! c’est la +chair qui fait la<br> + chair; ce qui entre dans le corps ne peut faire mal à +l'âme"; toi<br> + qui, quand sonnait l’angélus, au lieu de te signer +comme doit faire<br> + un bon chrétien: "Allons, disais-tu, un porc est pendu +à la cloche!";<br> + toi qui, aux avis de ton père: "Jarjaye, Dieu te punira"! +ripostais<br> + de coutume: "Le Bon Dieu qui l’a vu? Une fois mort on est +bien<br> + mort!"; toi enfin qui blasphémais et reniais chrême +et baptême, se<br> + peut-il que tu oses te présenter ici, abandonné de +Dieu?</p> + +<p>Le pauvre Jarjaye répliqua:</p> + +<p>-- Je ne dis pas le contraire, je suis un pécheur. Mais +qui savait<br> + qu’après la mort il y eût tant de +mystères! Enfin, oui, j’ai failli,<br> + et la piquette est tirée; s’il faut la boire, on la +boira. Mais au<br> + moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle, +pour<br> + lui conter ce qui se passe à Tarascon.</p> + +<p>-- Quel oncle?</p> + +<p>-- Mon oncle Matéry, qui était pénitent +blanc.</p> + +<p>-- Ton oncle Matéry? Il a pour cent ans de +purgatoire.</p> + +<p>-- Malédiction! pour cent ans! et qu’avait-il +fait?</p> + +<p>-- Tu te rappelles qu’il portait la croix aux +processions. Un jour,<br> + des mauvais plaisants se donnèrent le mot, et l’un +d’eux se met à<br> + dire: "Voyez Matéry qui porte la croix!" Un peu plus loin +un autre<br> + répète: "Voyez Matéry qui porte la croix! +» Un autre finalement lui<br> + fait comme ceci: "Voyez, voyez Matéry, qu’est-ce +qu’il porte?" Matéry<br> + impatienté répliqua, paraît-il: "Un +viédaze comme toi". Et il eut un<br> + coup de sang et mourut sur sa colère.</p> + +<p>-- Alors, faites-moi voir ma tante Dorothée, qui +était tant, tant<br> + dévote.</p> + +<p>-- Fi! elle doit être au diable, je ne la connais +pas...</p> + +<p>-- Que celle-là soit au diable, cela ne +m’étonne guère, car pour la<br> + dévotion si elle fut outrée, pour la +méchanceté c’était une vraie<br> + vipère... Figurez-vous que...</p> + +<p>-- Jarjaye, je n’ai pas loisir; il me faut aller ouvrir +à un pauvre<br> + balayeur que son âne vient d’envoyer au paradis +d’un coup de pied.</p> + +<p>-- O grand saint Pierre, puisque vous avez tant fait et que la +vue ne<br> + coûte rien, laissez-moi voir un peu le paradis, qu’on +dit si beau!</p> + +<p>-- Oui, parbleu! tout de suite, vilain huguenot que tu es!</p> + +<p>-- Allons, saint Pierre, souvenez-vous que par là-bas +mon père, qui<br> + est pêcheur, porte votre bannière aux processions, +et les pieds<br> + nus...</p> + +<p>-- Soit, dit le saint, pour ton père, je te +l’accorde; mais vois,<br> + canaille, c’est entendu, tu n’y mettras que le bout du +nez.</p> + +<p>-- Ça suffit.</p> + +<p>Donc le céleste portier entrebâille sans bruit la +porte et dit à<br> + Jarjaye: "Tiens, regarde."</p> + +<p>Mais celui-ci, tournant soudainement le dos, entre à +reculons dans le<br> + paradis.</p> + +<p>-- Que fais-tu? lui demande saint Pierre.</p> + +<p>-- La grande clarté m’offusque, répond le +Tarasconnais; il me faut<br> + entrer par le dos; mais selon votre parole, lorsque ne j’y +aurai mis<br> + le nez, soyez tranquille, je n’irai pas plus loin "Allons, +pensa le<br> + bienheureux, j’ai mis le pied dans la musette." Et le +Tarasconnais<br> + est dans le paradis.</p> + +<p>-- Oh! dit-il, comme on est bien! comme c’est beau! +quelle musique.</p> + +<p>Au bout d’un certain moment, le porte-clefs lui fait:</p> + +<p>-- Quand tu auras assez bayé, voyons, tu sortiras, +parce que je n’ai<br> + pas le temps de te donner la réplique...</p> + +<p>-- Ne vous gênez pas, dit Jarjaye, si vous avez quelque +chose à<br> + faire, allez à vos occupations... Moi je sortirai quand +je<br> + sortirai... Je ne suis pas pressé du tout.</p> + +<p>-- Mais tels ne sont pas nos accords.</p> + +<p>-- Mon Dieu, saint homme, vous voilà bien ému! +Ce serait différent<br> + s’il n’y avait point de large; mais, grâce +à Dieu, la place ne manque<br> + pas.</p> + +<p>-- Et moi je te prie de sortir, car si le bon Dieu +passait....</p> + +<p>-- Ho! puis, arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours +ouï<br> + dire: qui se trouve bien, qu’il ne bouge. Je suis ici, +j’y reste.</p> + +<p>Saint Pierre hochait la tête, frappait du pied. Il va +trouver Saint<br> + Yves.</p> + +<p>-- Yves, lui fait-il, toi qui es avocat, tu vas me donner un +conseil.</p> + +<p>-- Deux, s’il t’en faut, répond saint +Yves.</p> + +<p>-- Sais-tu que je suis bien campé? Je me trouve dans +tel cas, comme<br> + ceci, comme cela... Maintenant que dois-je faire?</p> + +<p>-- Il te faut, lui dit saint Yves, prendre un bon avoué +et citer par<br> + huissier le dit Jarjaye pardevant Dieu.</p> + +<p>Ils cherchent un bon avoué; mais d’avoué en +paradis, jamais personne<br> + n’en avait vu. Ils demandent un huissier. Encore moins! +Saint Pierre<br> + ne savait plus de quel bois faire flèche.</p> + +<p>Vient à passer saint Luc:</p> + +<p>-- Pierre, tu es bien sourcilleux! Notre-Seigneur +t’aurait-il fait<br> + quelque nouvelle semonce?</p> + +<p>-- Oh ! mon cher, ne m’en parle pas! Il m’arrive un +embarras,<br> + vois-tu, de tous les diables. Un certain nommé Jarjaye +est entré par<br> + une ruse dans le paradis et je ne sais plus comment le mettre +dehors.</p> + +<p>-- Et d’où est-il, ce Jarjaye?</p> + +<p>-- De Tarascon.</p> + +<p>-- Un Tarasconnais? dit saint Luc. Oh! mon Dieu, que tu es +bon? Pour<br> + le faire sortir, rien, rien de plus facile... Moi, étant, +comme tu<br> + sais, l’ami des boeufs, le patron des toucheurs, je +fréquente la<br> + Camargue, Arles, Beaucaire, Nîmes, Tarascon, et je connais +ce peuple:<br> + je sais où il lui démange et comment il faut le +prendre... Tiens, tu<br> + vas voir.</p> + +<p>A ce moment voletait par là une volée +d’anges bouffis.</p> + +<p>-- Petits! leur fait saint Luc, psitt, psitt!</p> + +<p>Les angelots descendent.</p> + +<p>-- Allez en cachette hors du paradis; et quand vous serez +devant la<br> + porte, vous passerez en courant et en criant: "Les boeufs, +les<br> + boeufs!"</p> + +<p>Sitôt les angelots sortent du paradis et comme ils sont +devant la<br> + porte, ils s’élancent en criant: "Les boeufs, les +boeufs! Oh tiens!<br> + oh tiens! la pique!"</p> + +<p>Jarjaye, bon Dieu de Dieu! se retourne ahuri.</p> + +<p>-- Tron de l’air! quoi! ici on fait courir les boeufs! En +avant!<br> + s’écrie-t-il.</p> + +<p>Et il s’élance vers la porte comme un tourbillon +et, pauvre imbécile,<br> + sort du paradis.<br> + Saint Pierre vivement pousse la porte et ferme à clef, +puis mettant<br> + la tête au guichet:</p> + +<p>-- Eh bien! Jarjaye, lui dit-il goguenard, comment te +trouves-tu à<br> + cette heure?</p> + +<p>-- Oh! n’importe, riposte Jarjaye. Si ç’avait +été les boeufs, je ne<br> + regretterais pas ma part de paradis.</p> + +<p>Cela disant, il plonge, la tête la première, dans +l’abîme.</p> + +<p>(<i>Almanach provençal de 1864.</i>)</p> + +<p> </p> + +<h4>LA GRENOUILLE DE NARBONNE</h4> + +<p>I</p> + +<p>Le camarade Pignolet compagnon menuisier, -- surnommé +la "Fleur de<br> + Grasse", -- par une après-midi du mois de juin, revenait +tout joyeux<br> + de faire son Tour de France. La chaleur était assommante +et, sa canne<br> + garnie de rubans à la main, avec son affûtage +(ciseaux, rabots,<br> + maillet), plié derrière le dos dans son tablier de +toile, Pignolet<br> + gravissait le grand chemin de Grasse, d’où il +était parti depuis<br> + quelque trois ou quatre ans.</p> + +<p>Il venait, selon l’usage des Compagnons du Devoir, de +monter à la<br> + Sainte-Baume pour voir et saluer le tombeau de maître +Jacques, père<br> + des Compagnons. Ensuite, après avoir inscrit sur une +roche son surnom<br> + compagnonique, il était descendu jusqu’à +Saint-Maximin, pour prendre<br> + ses couleurs chez maître Fabre, le maréchal qui +sacre les Enfants du<br> + Devoir. Et, fier comme un César, le mouchoir sur la +nuque, le chapeau<br> + égayé d’un flot de faveurs multicolores et, +pendus à ses oreilles,<br> + deux petits compas d’argent, il tendait vaillamment la +guêtre dans un<br> + tourbillon de poussière. Il en était tout +blanc.</p> + +<p>Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait aux figuiers +s’il n’y<br> + avait pas de figues; mais elles n’étaient pas +mûres, et les lézards<br> + bayaient dans les herbes havies; et les cigales folles, sur +les<br> + oliviers poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil +qui<br> + dardait, chantaient rageusement.</p> + +<p>-- Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse Pignolet.</p> + +<p>Ayant, depuis des heures, vidé sa gourde +d’eau-de-vie, il pantelait<br> + de soif et sa chemise était trempée.</p> + +<p>-- Mais en avant! disait-il. Bientôt, nous serons +à Grasse.</p> + +<p>Oh ! sacré nom de sort! Quel bonheur, quelle joie +d’embrasser père et<br> + mère et de boire à la cruche l’eau des +fontaines de Grasse, et de<br> + conter mon Tour de France, et d’embrasser Mion sur ses +joues<br> + fraîches, et de nous marier, vienne la Madeleine, et ne +plus quitter<br> + la maison! En marche, Pignolet! Plus qu’une petite +traite!</p> + +<p>Enfin, le voilà au portail de Grasse et, dans quatre +enjambées, à<br> + l’atelier de son père.</p> + +<p>II</p> + +<p>-- Mon gars, ô mon beau gars, cria le vieux Pignol en +quittant son<br> + établi, sois le bien arrivé! Marguerite, le +petit!<br> + Cours, va tirer du vin; mets la poêle, la nappe... Oh! +la<br> + bénédiction! Comment te portes-tu?</p> + +<p>-- Pas trop mal, grâce à Dieu! Et vous autres, +par ici, père,<br> + êtes-vous tous gaillards?</p> + +<p>-- Eh! comme de pauvres vieux... Mais s’est-il donc fait +grand!</p> + +<p>Et tout le monde l’embrasse, père, mère, +voisins, et les amis, et les<br> + fillettes. On lui décharge son paquet, et les enfants +manient les<br> + beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne. La +vieille<br> + Marguerite, les yeux larmoyants, allume vivement le feu avec +une<br> + poignée de copeaux; et, pendant qu’elle enfarine +quelques morceaux de<br> + merluche pour régaler le garçon, maître +Pignol, le père, s’assied à<br> + table avec Pignolet, et de trinquer: "A la santé!" Et +l’on commence à<br> + mouiller l’anche.</p> + +<p>-- Par exemple, faisait le vieux maître Pignol en +frappant avec son<br> + verre, toi, dans moins de quatre ans, tu as achevé ton +Tour de France<br> + et te voilà déjà, à ce que tu +m’assures, passé et reçu Compagnon du<br> + Devoir! Comme tout change, cependant! De mon temps, il fallait +sept<br> + ans, oui, sept belles années, pour gagner les +<i>couleurs</i>... Il est<br> + vrai, mon enfant, que là, dans la boutique, je +t’avais assez dégauchi<br> + et que, pour un apprenti, tu ne poussais pas déjà, +tu ne poussais pas<br> + trop mal le rabot et la varlope... Mais, enfin, l’essentiel +est que<br> + tu saches ton métier et que, je le crois du moins, tu +aies vu et<br> + appris tout ce que doit connaître un luron qui est fils de +maître.</p> + +<p>-- Oh! père! pour cela, répondit le jeune homme, +voyez, sans me<br> + vanter, je ne crois pas que personne, dans la menuiserie, me +passe la<br> + plume par le bec.</p> + +<p>-- Eh bien! dit le vieux, voyons, raconte-moi un peu, tandis +que la<br> + morue chante et cuit dans la poêle, ce que tu remarquas de +beau, tout<br> + en courant le pays.</p> + +<p>III</p> + +<p>-- D’abord, père, vous savez qu’en partant +d’ici, de Grasse, je filai<br> + sur Toulon, où j’entrai à l’arsenal. Pas +besoin de relever tout ce<br> + qui est là-dedans: vous l’avez vu comme moi.</p> + +<p>-- Passe, oui, c’est connu.</p> + +<p>-- En partant de Toulon, j’allai m’embaucher +à Marseille, fort belle<br> + et grande ville, avantageuse pour l’ouvrier, où les +<i>coteries</i> ou<br> + camarades me firent observer, père, un <i>cheval +marin</i> qui sert<br> + d’enseigne à une auberge.</p> + +<p>-- C’est bien.</p> + +<p>-- De là, ma foi, je remontai sur Aix, où +j’admirai les sculptures du<br> + portail de Saint-Sauveur.</p> + +<p>-- Nous avons vu tout cela.</p> + +<p>-- Puis, de là, nous gagnâmes Arles, et nous +vîmes la voûte de la<br> + commune d’Arles.</p> + +<p>-- Si bien appareillée qu’on ne peut pas +comprendre comment ça tient<br> + en l’air.</p> + +<p>-- D’Arles, père, nous tirâmes sur le bourg +de Saint-Gille, et là,<br> + nous vîmes la fameuse <i>Vis</i>...</p> + +<p>-- Oui, oui, une merveille pour le <i>trait</i> et pour la +<i>taille</i>.</p> + +<p>Ce qui fait voir, mon fils, qu’autrefois, tout de +même, aussi bien<br> + qu’aujourd’hui, il y eut de bons ouvriers.</p> + +<p>-- Puis, nous nous dirigeâmes de Saint-Gille à +Montpellier, et là, on<br> + nous montra la célèbre <i>Coquille</i>...</p> + +<p>-- Oui, qui est dans le Vignoble, et que le livre appelle la +"trompe<br> + de Montpellier".</p> + +<p>-- C’est cela... Et, après, nous marchâmes +sur Narbonne.</p> + +<p>-- C’est là que je t’attendais.</p> + +<p>-- Quoi donc, père? A Narbonne, j’ai vu les +Trois-Nourrices, et puis<br> + l’archevêché, ainsi que les boiseries de +l’église Saint-Paul.</p> + +<p>-- Et puis?</p> + +<p>-- Mon père, la chanson n’en dit pas davantage: +"Carcassonne et<br> + Narbonne -- sont deux villes fort bonnes -- pour aller à +Béziers; --<br> + Pézénas est gentille, -- mais les plus jolies +filles -- n’en sont à<br> + Montpellier."</p> + +<p>-- Alors, bousilleur, tu n’as pas vu la Grenouille?</p> + +<p>-- Mais quelle grenouille?</p> + +<p>-- La Grenouille qui est au fond du bénitier de +l’église Saint-Paul.<br> + Ah! je ne m’étonne plus que tu aies sitôt +fait, bambin, ton Tour de<br> + France! La Grenouille de Narbonne! le chef-d’oeuvre des<br> + chefs-d’oeuvre, que l’on vient voir de tous les +diables. Et ce<br> + saute-ruisseau! criait le vieux Pignol en s’animant de plus +en plus,<br> + ce méchant gâte-bois qui se donne pour compagnon +n’a pas vu seulement<br> + la Grenouille de Narbonne! Oh! mais, qu’un fils de +maître ait fait<br> + baisser la tête, dans la maison, à son père, +mignon, ça ne sera pas<br> + dit! Mange, bois, va dormir, et, dès demain matin, si tu +veux qu’on<br> + soit <i>coterie</i>, tu regagneras Narbonne pour voir la +Grenouille.</p> + +<p>IV</p> + +<p>Le pauvre Pignolet, qui savait que son père ne +démordait pas aisément<br> + et qu’il ne plaisantait pas, mangea, but, alla au lit, et +le<br> + lendemain, à l’aube, sans répliquer +davantage, après avoir muni de<br> + vivres son bissac, il repartit pour Narbonne.</p> + +<p>Avec ses pieds meurtris et enflés par la marche, avec +la chaleur, la<br> + soif, par voies et par chemins, va donc mon Pignolet!</p> + +<p>Aussitôt arrivé, au bout de sept ou huit jours, +dans la ville de<br> + Narbonne, -- d’où selon le proverbe, "ne vient ni +bon vent ni bonne<br> + personne", -- Pignolet qui, cette fois, ne chantait pas, je +vous<br> + l’assure, sans prendre le temps même de manger un +morceau ou boire un<br> + coup au cabaret, s'achemine de suite vers l’église +Saint-Paul et,<br> + droit au bénitier, s’en vient voir la +Grenouille.</p> + +<p>Dans la vasque de marbre, en effet, sous l’eau claire, +une grenouille<br> + rayée de roux, tellement bien sculptée qu’on +l’aurait dite vivante,<br> + regardait accroupie, avec ses deux yeux d’or et son museau +narquois,<br> + le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir.</p> + +<p>-- Ah! petite vilaine, s’écria tout à coup, +farouche, le menuisier.<br> + Ah! c’est toi qui m’as fait faire, par ce soleil +ardent, deux cents<br> + lieues de chemin! Va, tu te souviendras de Pignolet de +Grasse!</p> + +<p>Et voilà le sacripant qui, de son baluchon, tire son +maillet, son<br> + ciseau, et pan! d’un coup, à la grenouille il fait +sauter une patte.<br> + On dit que l’eau bénite, comme teinte de sang, +devînt rouge soudain,<br> + et la vasque du bénitier, depuis lors, est restée +rougeâtre.</p> + +<p>(<i>Almanach Provençal de 1890</i>.)</p> + +<p> </p> + +<h4>LA MONTELAISE</h4> + +<p>I</p> + +<p>Une fois, à Monteux, qui est l’endroit du grand +saint Gent et de<br> + Nicolas Saboly, il y avait une fillette blonde comme l’or. +On lui<br> + disait Rose. C’était la fille d’un cafetier. +Et, comme elle était<br> + sage et qu’elle chantait comme un ange, le curé de +Monteux l’avait<br> + mise à la tête des choristes de son +église.</p> + +<p>Voici que, pour la Saint-Gent, fête patronale de +Monteux, le père de<br> + Rose avait loué un chanteur.</p> + +<p>Le chanteur, qui était jeune, tomba amoureux de la +blondine; la<br> + blondine, ma foi, devint amoureuse aussi. Puis, un beau jour, +les<br> + deux enfants, sans tant aller chercher, se marièrent; la +petite Rose<br> + fut Mme Bordas.</p> + +<p>Adieu, Monteux! Ils partirent ensemble. Ah! que +c’était charmant,<br> + libres comme l’air et jeunes comme l’eau, de +n’avoir aucun souci, que<br> + de vivre en plein amour et chanter pour gagner sa vie!</p> + +<p>La belle première fête où Rose chanta, ce +fut pour sainte Agathe, la<br> + <i>vote</i> des Maillanais.</p> + +<p>Je m’en souviens comme si c’était hier.</p> + +<p>C’était au café de la Place +(aujourd’hui <i>Café du Soleil</i>): la salle<br> + était pleine comme un oeuf. Rose, pas plus +effrayée qu’un passereau<br> + de saule, était droite, là-bas au fond, sur une +estrade, avec ses<br> + cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari à +ses pieds<br> + l’accompagnant sur la guitare.</p> + +<p>Il y avait une fumée! C’était rempli de +paysans, de Graveson, de<br> + Saint-Remy, d’Eyrague et de Maillane. Mais on +n’entendait pas une<br> + mauvaise parole. Ils ne faisaient que dire:</p> + +<p>-- Comme elle est jolie ! le galant biais! Elle chante comme +un<br> + orgue, et elle n’est pas de loin, elle n’est que de +Monteux!</p> + +<p>Il est vrai que Rose ne chantait que de belles chansons. Elle +parlait<br> + de patrie, de drapeau, de bataille, de liberté, de +gloire, et cela<br> + avec une passion, une flamme, un <i>tron de l’air</i>, qui +faisaient<br> + tressaillir toutes ces poitrines d’hommes. Puis, quand elle +avait<br> + fini, elle criait:</p> + +<p>-- Vive saint Gent!</p> + +<p>Des applaudissements à démolir la salle. La +petite descendait,<br> + faisait, toute joyeuse, la quête autour des tables; les +pièces de<br> + deux sous pleuvaient dans la sébile et, riante et +contente comme si<br> + elle avait cent mille francs, elle versait l’argent dans la +guitare<br> + de son homme, en lui disant:</p> + +<p>-- Tiens! vois; si cela dure, nous serons bientôt +riches...</p> + +<p>II</p> + +<p>Quand Mme Bordas eut fait toutes les fêtes de notre +voisinage,<br> + l’envie lui vint de s’essayer dans les villes.</p> + +<p>Là, comme au village, la Montelaise fit florès. +Elle chantait la<br> + Pologne avec son drapeau à la main; elle y mettait tant +d’âme, tant<br> + de frisson, qu’elle faisait frémir.</p> + +<p>En Avignon, à Cette, à Toulouse, à +Bordeaux, elle était adorée du<br> + peuple. Tellement qu’elle se dit:</p> + +<p>-- Maintenant, il n’y a plus que Paris!</p> + +<p>Elle monta donc à Paris. Paris est l’entonnoir qui +aspire tout. Là<br> + comme ailleurs, et plus encore, elle fut l’idole de la +foule.</p> + +<p>Nous étions aux derniers jours de l’Empire; la +châtaigne commençait à<br> + fumer, et Mme Bordas chanta la <i>Marseillaise</i>. Jamais +cantatrice<br> + n’avait dit cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle +frénésie;<br> + les ouvriers des barricades crurent voir, devant eux, la +liberté<br> + resplendissante, et Tony Réveillon, un poète de +Paris, disait, dans<br> + la journal :</p> + +<blockquote> +<p><i>Elle nous vient de la Provence,<br> + Où soufflent les vents de la mer,<br> + Où l’on respire l’éloquence,<br> + Tout enfant, en respirant l’air.<br> + Tous les bras sont tendus vers elle...<br> + Nous te saluons, ô Beauté:<br> + Pour suivre tes pas, immortelle,<br> + Nous quitterons notre Cité.<br> + Tu nous mèneras aux frontières,<br> + A ton moindre geste soumis,<br> + Car tous les peuples sont nos frères,<br> + Et les tyrans nos ennemis.</i></p> +</blockquote> + +<p>III</p> + +<p>Hélas! à la frontière, trop vite il +fallut aller. La guerre, la<br> + défaite, la révolution, le siège +s’amoncelèrent coup sur coup. Puis<br> + vint la Commune et son train du diable.</p> + +<p>La folle Montelaise, éperdue là-dedans comme un +oiseau dans la<br> + tempête, ivre d’ailleurs de fumée, de +tourbillonnement, de<br> + popularité, leur chanta <i>Marianne</i> comme un petit +démon. Elle aurait<br> + chanté dans l’eau; encore mieux dans le feu!</p> + +<p>Un jour, l’émeute l’enveloppa dans la rue et +l’emporta comme une<br> + paille dans le palais des Tuileries.</p> + +<p>La populace reine se donnait une fête dans les salons +impériaux. Des<br> + bras noirs de poudre saisirent Marianne -- car Mme Bordas +était pour<br> + eux Marianne -- et la campèrent sur le trône, au +milieu des drapeaux<br> + rouges.</p> + +<p>-- Chante-nous, lui crièrent-ils, la dernière +chanson que vont<br> + entendre les voûtes de ce palais maudit!</p> + +<p>Et la petite de Monteux, avec le bonnet rouge coiffant ses +cheveux<br> + blonds, leur chanta... <i>la Canaille</i>.</p> + +<p>Un formidable cri: "Vive la République!" suivit le +dernier refrain.<br> + Seulement, une voix perdue dans la foule répondit:</p> + +<p>-- <i>Vivo sant Gent!</i></p> + +<p>La Montelaise n’y vit plus, deux larmes brillèrent +dans ses yeux<br> + bleus, et elle devint pâle comme une morte.</p> + +<p>-- Ouvrez, donnez-lui de l’air! cria-t-on en voyant que +le coeur lui<br> + manquait...</p> + +<p>Ah! non, pauvre Rose! ce n’était pas l’air +qui lui manquait: c’était<br> + Monteux, c’était saint Gent dans la montagne, et +l’innocente joie des<br> + fêtes de Provence.</p> + +<p>La foule, cependant, avec ses drapeaux rouges, +s’écoulait en hurlant<br> + par les portails ouverts.</p> + +<p>Sur Paris, de plus en plus, tonnait la canonnade: des bruits +sombres,<br> + sinistres couraient dans les rues, de longues fusillades<br> + s’entendaient au lointain, l’odeur du pétrole +vous coupait l’haleine,<br> + et quelques heures après, le feu des Tuileries montait +jusqu’aux<br> + nues.</p> + +<p>Pauvre petite Montelaise: nul n’en a plus ouï +parler.</p> + +<p>(<i>Almanach Provençal de 1873</i>.)</p> + +<p> </p> + +<h4>L'HOMME POPULAIRE</h4> + +<p>Le maire de Gigognan m’avait invité, l’autre +année, à la fête de son<br> + village. Nous avions été sept ans camarades +d’écritoire aux écoles<br> + d’Avignon, mais depuis lors, nous ne nous étions +plus vus.</p> + +<p>-- Bénédiction de Dieu, s’écria-t-il +en m’apercevant, tu es toujours<br> + le même: frais comme un barbeau, joli comme un sou, droit +comme une<br> + quille... Je t’aurais reconnu sur mille.</p> + +<p>-- Oui, je suis toujours le même, lui +répondis-je, seulement la vue<br> + baisse un peu, les tempes rient, les cheveux blanchissent et, +quand<br> + les cimes sont blanches, les vallons ne sont guère +chauds.</p> + +<p>-- Bah! me fit-il, bon garçon, vieux taureau fait +sillon droit et ne<br> + devient pas vieux qui veut... Allons, allons dîner.</p> + +<p>Vous savez comme on mange aux fêtes de village, et chez +l’ami<br> + Lassagne, je vous réponds qu’il ne fait pas froid; +il y eut un dîner<br> + qui se faisait dire "vous": des coquilles +d’écrevisses, des truites<br> + de la Sorgue, rien que des viandes fines et du vin +cacheté, le petit<br> + verre du milieu, des liqueurs de toute sorte et, pour nous +servir à<br> + table, un tendron de vingt ans qui... Je n’en dis pas +plus.</p> + +<p>Arrivés au dessert, nous entendons dans la rue un +bourdonnement:<br> + <i>vounvoun; vounvoun</i>; c’était le tambourin. La +jeunesse du lieu<br> + venait, selon l’usage, toucher l’aubade au consul.</p> + +<p>-- Ouvre la porte; Françonnette, cria mon ami Lassagne, +va quérir les<br> + fouaces et, allons, rince les verres.</p> + +<p>Cependant les ménétriers battaient leur +tambourinade. Quand ils<br> + eurent fini, les abbés de la jeunesse, le bouquet +à la veste,<br> + entrèrent dans la salle avec les tambourins, avec le +valet de ville<br> + qui portait fièrement les prix des jeux au haut +d’une perche, avec<br> + les farandoleurs et la foule des filles.</p> + +<p>Les verres se remplirent de bon vin d’Alicante. Tous les +cavaliers,<br> + chacun à son tour, coupèrent une corne de galette, +on trinqua<br> + pêle-mêle à la santé de M. le maire, +et puis,</p> + +<p>M. le maire, lorsque tout le monde eut bu et plaisanté +un moment,<br> + leur adressa ces paroles :</p> + +<p>-- Mes enfants, dansez tant que vous voudrez, amusez-vous tant +que<br> + vous pourrez, soyez toujours polis avec les étrangers; +sauf de vous<br> + battre et de lancer des projectiles, vous avez toute +permission.</p> + +<p>-- Vive monsieur Lassagne! s’écria la +jeunesse.</p> + +<p>On sortit et la farandole se mit en train. Lorsque tous +furent<br> + dehors, je demandai à Lassagne:</p> + +<p>-- Combien y a-t-il de temps que tu es maire de Gigognan?</p> + +<p>-- Il y a cinquante ans, mon cher.</p> + +<p>-- Sérieusement? il y a cinquante ans?</p> + +<p>-- Oui, oui, il y a cinquante ans. J’ai vu passer, mon +beau, onze<br> + gouvernements, et je ne crois pas mourir, si le bon Dieu +m’aide, sans<br> + en enterrer encore une demi-douzaine.</p> + +<p>-- Mais comment as-tu fait pour sauver ton écharpe +entre tant de<br> + gâchis et de révolutions?</p> + +<p>-- Eh! mon ami de Dieu, c’est là le pont aux +ânes. Le peuple, le<br> + brave peuple, ne demande qu’à être +mené. Seulement, pour le mener,<br> + tous n’ont pas le bon biais. Il en est qui te disent: il le +faut<br> + mener raide. D’autres te disent: il le faut mener doux; et +moi,<br> + sais-tu ce que je dis? il le faut mener gaiement.</p> + +<p>"Regarde les bergers: les bons bergers ne sont pas ceux qui +ont<br> + toujours le bâton levé; ce n’est pas non plus +ceux qui se couchent<br> + sous un saule et dorment au talus des champs. Les bons bergers +sont<br> + ceux qui, devant leur troupeau, tranquillement cheminent en +jouant du<br> + chalumeau. Le bétail qui se sent libre, et qui l’est +effectivement,<br> + broute avec appétit le pâturin et le laiteron. Puis +lorsqu’il a le<br> + ventre plein et que vient l’heure de rentrer, le berger sur +son fifre<br> + joue l’air de la retraite et le troupeau content reprend la +route du<br> + bercail.</p> + +<p>"Mon ami, je fais de même, je joue du chalumeau, mon +troupeau suit.</p> + +<p>-- Tu joues du chalumeau: c’est bon à dire... Mais +enfin, dans ta<br> + commune, tu as des blancs, tu as des rouges, tu as des +têtus et tu as<br> + des drôles, comme partout! allons, et quand viennent les +élections<br> + pour un député, par exemple, comment fais-tu?</p> + +<p>-- Comment je fais? Eh! mon bon, je laisse faire... Car, de +dire aux<br> + blancs: "Votez pour la république" serait perdre sa peine +et son<br> + latin, comme de dire aux rouges: "Votez pour Henri V." autant +cracher<br> + contre ce mur.</p> + +<p>-- Mais les indécis, ceux qui n’ont pas +d’opinion, les pauvres<br> + innocents, toutes les bonnes gens qui louvoient où le +vent les<br> + pousse?</p> + +<p>-- Ah! ceux-là, quand parfois, dans la boutique du +barbier, ils me<br> + demandent mon avis:</p> + +<p>-- Tenez, leur dis-je, Bassaquin ne vaut pas mieux que +Bassacan. Si<br> + vous votez pour Bassaquin, cet été vous aurez des +puces; et si vous<br> + votez pour Bassacan, vous aurez des puces cet été. +Pour Gigognan,<br> + voyez-vous, mieux vaut une bonne pluie que toutes les promesses +que<br> + font les candidats... Ah! ce serait différent, si vous +nommiez des<br> + paysans: tant que, pour députés, vous ne nommerez +pas des paysans,<br> + comme cela se fait en Suède et en Danemark, vous ne serez +pas<br> + représentés. Les avocats, les médecins, les +journalistes, les petits<br> + bourgeois de toute espèce que vous envoyez là-haut +ne demandent<br> + qu’une chose: rester à Paris autant que possible +pour traire la vache<br> + et tirer au râtelier. Ils se fichent pas mal de notre +Gigognan! Mais<br> + si, comme je le dis, vous, vous déléguiez des +paysans, ils<br> + penseraient à l’épargne, ils diminueraient +les gros traitements, ils<br> + ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux, +ils<br> + aboliraient les Droits-Réunis, et se hâteraient de +régler les<br> + affaires pour s’en revenir avant la moisson... Dire +pourtant qu’il y<br> + a en France plus de vingt millions de <i>pieds-terreux</i> et +qu’ils n’ont<br> + pas l’adresse d’envoyer trois cents d’entre eux +pour représenter la<br> + <i>terre</i>! Que risqueraient-ils d’essayer? Ce serait +bien difficile<br> + qu’ils fissent plus mal que les autres!</p> + +<p>"Et chacun de me répondre: "Ah! ce M. Lassagne: tout en +badinant, il<br> + a raison peut-être."</p> + +<p>-- Mais revenons, lui dis-je; toi personnellement, toi +Lassagne,<br> + comment as-tu fait pour conserver dans Gigognan ta +popularité et ton<br> + autorité pendant cinquante ans de suite?</p> + +<p>-- Ho! c’est la moindre des choses. Tiens, levons-nous de +table, nous<br> + irons prendre l’air et quand tu auras fait avec moi, une ou +deux<br> + fois, le tour de Gigognan, tu en sauras autant que moi.</p> + +<p>Et nous nous levâmes de table, nous allumâmes un +cigare et nous<br> + allâmes voir les <i>joies</i>.</p> + +<p>Devant nous, en sortant, une partie de boules était +engagée sur la<br> + route. Le tireur enleva le but et le remplaça par sa +boule. Du coup,<br> + sans le vouloir, il donna deux points aux autres.</p> + +<p>-- Sacré coquin de sort! cria M. Lassagne, voilà +qui s’appelle tirer!<br> + Mes compliments, Jean-Claude, j’ai vu bien des parties, +mais je<br> + t’assure que jamais je ne vis enlever comme cela un +cochonnet! Tu es<br> + un fameux tireur!</p> + +<p>Et nous filâmes. Peu après, nous rencontrions +deux jeunes filles qui<br> + allaient se promener.</p> + +<p>-- Regarde-moi donc ça, dit Lassagne à haute +voix, si on ne croirait<br> + pas deux reines! La jolie tournure! Quels fins minois! Et +ces<br> + pendants d’oreilles à la dernière mode! +C’est la fleur de Gigognan.</p> + +<p>Les deux fillettes tournèrent la tête et +souriantes nous saluèrent.</p> + +<p>En traversant la place, nous passâmes près +d’un vieillard qui était<br> + assis devant sa porte.</p> + +<p>-- Eh bien! maître Guintrand, lui dit M. Lassagne, cette +année-ci<br> + luttons-nous pour homme ou demi-homme?</p> + +<p>-- Ah! mon pauvre monsieur, nous ne luttons pour rien du +tout,<br> + répondit maître Guintrand.</p> + +<p>-- Vous rappelez-vous, maître Guintrand, cette +année où, sur le pré,<br> + se présentèrent Meissonier, Quéquine, +Rabasson, les trois plus fiers<br> + lutteurs de la Provence, et que vous les renversâtes sur +les épaules<br> + tous les trois?</p> + +<p>-- Vous ne voulez pas que je me rappelle? fit le vieux lutteur +en<br> + s’allumant: c’est l’année où +l’on prit la citadelle d’Anvers. La<br> + <i>joie</i> était de cent écus, avec un mouton +pour les demi-hommes. Le<br> + préfet d’Avignon qui me toucha la main! Les gens de +Bédarride qui<br> + pensèrent se battre avec ceux de Courtezon, car qui +était pour moi,<br> + qui était contre... Ah! quel temps! à +côté d’à présent où +leurs<br> + luttes... Mieux vaut n’en point parler, car on ne voit plus +d’hommes,<br> + plus d’hommes, cher monsieur... D’ailleurs ils +s’entendent entre eux.</p> + +<p>Nous serrâmes la main au vieux et continuâmes la +promenade.<br> + Justement, le curé sortait de son presbytère.</p> + +<p>-- Bonjour, messieurs.</p> + +<p>-- Bonjour; ah! tenez, dit Lassagne, monsieur le Curé, +puisque je<br> + vous vois, je vais vous parler de ceci: ce matin, à la +messe, je<br> + m’avisais que notre église se fait par trop +étroite, surtout les<br> + jours de fête... Croyez-vous que nous ferions mal de +penser à<br> + l’agrandir?</p> + +<p>-- Sur ce point, monsieur le Maire, je suis en plein de votre +avis:<br> + vrai, les jours de cérémonie, on ne peut plus +s’y retourner.</p> + +<p>-- Monsieur le Curé, je vais m’en occuper; +à la première réunion du<br> + conseil municipal je poserai la question, nous la mettrons +à l’étude,<br> + et si à la préfecture on veut nous venir en +aide...</p> + +<p>-- Monsieur le Maire, je suis ravi et je ne peux que vous +remercier.</p> + +<p>Un moment après, nous nous heurtâmes à un +gros gars qui, la veste sur<br> + l’épaule, allait entrer au café.</p> + +<p>-- C’est égal, lui dit Lassagne, il paraît, +mon garçon, que tu n’es<br> + pas moisi: on dit que tu l’as secoué, le marjolet +qui en contait à<br> + Madelon pour prendre ta place.</p> + +<p>-- N’ai-je pas bien fait, monsieur le Maire?</p> + +<p>-- Bravo, mon Joselet: ne te laisse pas manger ta soupe... +Seulement,<br> + une autre fois, vois-tu? ne tape pas si fort.</p> + +<p>-- Allons, dis-je à Lassagne, je commence à +comprendre: tu emploies<br> + la savonnette.</p> + +<p>-- Attends encore, me répondit-il.</p> + +<p>Comme nous sortions des remparts, nous voyons venir un +troupeau qui<br> + tenait tout le chemin, et Lassagne cria au pâtre:</p> + +<p>-- Rien qu’au bruit de tes sonnailles, j’ai dit: ce +doit être<br> + Georges! Et je ne me suis pas trompé: le joli groupement +d’ouailles!<br> + les gaillardes brebis! Mais que leur fais-tu manger? J’en +suis sûr:<br> + l’une portant l’autre, tu ne les donnerais pas pour +dix écus au<br> + moins...</p> + +<p>-- Ah! certes non, répliqua Georges... Je les achetai +à la Foire<br> + Froide, cet hiver: presque toutes m’ont fait l’agneau, +et elles m’en<br> + feront un second, m’est avis.</p> + +<p>-- Non seulement un second, mais des bêtes pareilles +pourront te<br> + donner des jumeaux.</p> + +<p>-- Dieu vous entende, monsieur Lassagne!</p> + +<p>Nous finissions à peine de causer avec le pâtre +que nous vîmes venir,<br> + cahin-caha un charretier, qui avait nom Sabaton.</p> + +<p>-- Dis, Sabaton? l’interpella ainsi Lassagne, tu vas +m’en croire ou<br> + non: niais avec ta charrette tu étais encore, +j’estime, à une<br> + demi-lieue d’ici que j’ai deviné ton coup de +fouet.</p> + +<p>-- Vraiment? monsieur Lassagne.</p> + +<p>-- Mon ami, il n’y a que toi pour faire ainsi claquer la +mèche.</p> + +<p>Et Sabaton, pour prouver que Lassagne disait vrai, +décocha un coup de<br> + fouet qui nous fendit les oreilles.</p> + +<p>Bref, en nous avançant, nous atteignîmes une +vieille qui, le long des<br> + fossés, ramassait de la chicorée.</p> + +<p>-- Tiens, c’est toi, Bérengère? lui dit +Lassagne en l’accostant; eh<br> + bien! par derrière, avec ton fichu rouge, je te prenais +pour Téréson,<br> + la belle-fille du Cacha: tu lui ressembles tout à +fait!</p> + +<p>-- Moi? oh! monsieur Lassagne, mais songez que j'ai septante +ans!</p> + +<p>-- Oh! va, va, par derrière, si tu pouvais te voir, tu +ne montres pas<br> + misère et l’on vendangerait avec de plus vilains +paniers.</p> + +<p>-- Ce monsieur Lassagne! il faut toujours qu’il +plaisante, disait la<br> + vieille en pouffant de rire. Puis se tournant vers moi, la +commère me<br> + fit:</p> + +<p>-- Voyez, monsieur, ce n’est pas façon de parler, +mais ce M. Lassagne<br> + est une crème d’homme. Il est familier avec tous. Il +parlerait,<br> + voyez-vous, au dernier du pays, à un<br> + enfant d’un an! Aussi il y a cinquante ans qu’il est +maire de<br> + Gigognan et il le sera toute sa vie.</p> + +<p>-- Eh bien! collègue, me fit Lassagne, ce n’est +pas moi, n’est-ce<br> + pas? qui le lui ai fait dire. Tous, nous aimons les bons +morceaux;<br> + tous nous aimons les compliments; et nous nous complaisons tous +aux<br> + bonnes manières. Que ce soit avec les femmes, que ce soit +avec les<br> + rois, que ce soit avec le peuple, qui veut régner doit +plaire. Et<br> + voilà le secret du maire de Gigognan.</p> + +<p>(<i>Almanach provençal de 1883</i>.)</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XIV</h2> + +<h3>LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES</h3> + +<p>La caravane de Beaucaire. -- Le charretier Lamouroux. -- Les +rouliers<br> + de Provence. -- Alarde la folle. -- La Camargue en pataugeant. +-- Les<br> + filles sur le dos. -- La Mecque du golfe. -- La descente des +chasses,<br> + -- Le retour par Aigues-Mortes.</p> + +<p>J’avais toute ma vie ouï parler de la Camargue et +des Saintes-Maries<br> + et de leur pèlerinage, mais je n’y étais +jamais allé. Au printemps de<br> + cette année-là (1855), j’écrivis +à l’ami Mathieu, toujours prêt pour<br> + les excursions: "Veux- tu venir avec moi aux Saintes?"</p> + +<p>"Oui," me répondit-il. L’on se donna rendez-vous +à Beaucaire, au<br> + quartier de la Condamine, d’où tous les ans, le 24 +mai, partait une<br> + caravane pour les Saintes-Maries de la Mer; et avec une +multitude de<br> + femmes, de jeunes filles, d’enfants, d’hommes du +peuple, tassés sur<br> + des charrettes, un peu après minuit nous nous mîmes +en route. Je vous<br> + laisse à penser si les carrioles avaient leur charge: +nous étions sur<br> + la nôtre quatorze pèlerins.</p> + +<p>Le brave charretier, un nommé Lamouroux, de ces +Provençaux diserts<br> + qui ne sont entrepris sur rien, nous fit placer devant, assis +sur le<br> + brancard et les jambes pendantes. Lui, la moitié du +temps, à la<br> + gauche de sa bête, tout en battant du feu pour allumer sa +pipe, nous<br> + marchait côte à côte et le fouet sur la +nuque. Lorsqu’il était<br> + fatigué, il se nichait dans un siège suspendu +devant la roue et que<br> + les charretiers nomment <i>porte-fainéant</i>.</p> + +<p>Derrière moi, embéguinée dans sa mante de +laine, il y avait une<br> + jeunesse qu’on appelait Alarde et qui, sur un matelas +blottie avec sa<br> + mère, me tenait ses pieds dans le dos. Mais n’ayant +pas fait encore<br> + connaissance avec nos voisines, qui entre elles babillaient, +nous<br> + causions, Mathieu et moi, avec le charretier.</p> + +<p>-- Ainsi, vous autres, d’où êtes-vous, +s’il n’y a pas d’indiscrétion?<br> + commença maître Lamouroux.</p> + +<p>Nous répondîmes:</p> + +<p>-- De Maillane.</p> + +<p>-- Ho! vous n’êtes donc pas de loin... Je +l’avais bien vu à votre<br> + parler. <i>Charretier de Maillane verse en pays de +plaine.</i></p> + +<p>-- Mais pas tous, mon bonhomme.</p> + +<p>-- Allons, fit Lamouroux, c’est un dicton pour +plaisanter... Et<br> + tenez, j’ai connu, quand j’allais sur la route, un +roulier de<br> + Maillane qui était équipé, vraiment, comme +saint Georges: on<br> + l’appelait l’Ortolan.</p> + +<p>-- Vous parlez de quelques années!</p> + +<p>-- Ah! messieurs, je vous parle de l’époque du +roulage, avant, que<br> + les mangeurs, avec leurs chemins de fer, nous eussent tous +ruinés. Je<br> + vous parle, moi, de quand la foire de Beaucaire était +dans sa<br> + splendeur, de quand la première tartane qui arrivait +à la foire<br> + gagnait la prime du mouton dont la peau était pendue par +les<br> + mariniers vainqueurs au bout du grand mât du navire; je +vous parle,<br> + moi, de quand les chevaux de halage étaient insuffisants +pour<br> + remonter sur le Rhône les monceaux de marchandises qui +à Beaucaire se<br> + vendaient, et du temps où les charretiers, -- vous ne +vous en<br> + souvenez pas, vous qui êtes jeunes, -- les rouliers, les +voituriers,<br> + qui baffaient les grandes routes et s’en croyaient les +maîtres,<br> + faisaient claquer leur fouet de Marseille à Paris et de +Paris à Lille<br> + en Flandre!</p> + +<p>Et Lamouroux, une fois lancé sur le chapitre du +roulage, pendant<br> + qu’au clair de lune sa bête cheminait tout doux, nous +en tint de<br> + taillé jusqu’au lever du soleil.</p> + +<p>-- Ah! disait-il, il fallait voir, vers le Pont de Bon-Pas ou +à la<br> + Viste de Marseille, sur ce grand chemin de vingt-quatre pas de +large,<br> + il fallait voir ces files de charrettes chargées, de +carrioles<br> + bâchées, de haquets bien garrottés, lesquels +se touchaient tous, ces<br> + rangées d’attelages superbes, équipages de +trois, de quatre, de six<br> + bêtes, qui descendaient sur Marseille ou qui montaient sur +Paris,<br> + charriant le blé, le vin, les poches d’avoine, les +ballots de morues,<br> + les barils d’anchois ou les pains de savon, cahin-caha, +bredi-breda,<br> + et à la garde de Dieu, comme disaient alors les lettres +de voiture!</p> + +<p>Et quand nous traversions un village, messieurs, des tas de +polissons<br> + se pendaient au barreau de la queue de la charrette et s’y +faisaient<br> + traînasser, pendant que criaient les autres:</p> + +<p>"Derrière, derrière, charretier!"</p> + +<p>De loin en loin, le long de la route, il y avait pour le +dîner, pour<br> + le souper ou le coucher une auberge célèbre avec +sa belle hôtesse au<br> + visage riant, avec sa grande cuisine et sa grande +cheminée où la<br> + broche tournait des porcs entiers sut les landiers, avec sa +porte<br> + large ouverte, avec ses écuries vastes comme des +églises, où deux<br> + rangées de crèches allaient se prolongeant et +où sur la muraille<br> + était collée l’image coloriée de saint +Eloi. Ces cabarets<br> + s’appelaient: la Graille (en français la +<i>Corneille</i>), Saint-Martin,<br> + le Lion- d’Or, le Cheval-Blanc, la Mule-Noire, le +Chapeau-Rouge, la<br> + Belle-Hôtesse, le Grand-Logis, que sais-je, moi? et il se +parlait<br> + d’eux à cent lieues à l’entour.</p> + +<p>De loin en loin, le long de la route, il y avait des +bourreliers qui<br> + mettaient en montre un collier neuf, des charrons qui au +besoin<br> + pouvaient réparer les roues, des forgerons +mâchurés qui pour enseigne<br> + avaient un fer à cheval, de petits boutiquiers qui, +derrière leurs<br> + vitres, exposaient des paquets de cordelette à fouet +ainsi que des<br> + chapeaux de pipe; et de petites buvettes qui avaient devant +leur<br> + porte un treillage blanchi par la poussière du chemin -- +où venaient<br> + les charretiers siroter pour un sou leur goutte +d’eau-de-vie.</p> + +<p>Tanguant du dos, réglant leur pas sur le cahot des +attelages, et<br> + saluant du fouet tout ce monde connu, les fameux charretiers<br> + marchaient arrogamment, une main à la rêne et de +l’autre le fouet,<br> + avec la blouse bleue, la culotte de velours, le bonnet +multicolore,<br> + la limousine au vent, aux jambes les houseaux, tantôt +criant: "Hue!"<br> + tantôt criant: "Dia!"<br> + tantôt criant: "Hurhau!" Et quand la route était +luisante et que le<br> + voyage allait bien et que les roues claquaient aux boîtes +des moyeux,<br> + ils chantaient, au pas des bêtes et au tintement des +grelots, la<br> + chanson des rouliers :</p> + +<blockquote> +<p><i>Un roulier qui est bien monté<br> + Doit avoir des roues<br> + De six pouces, à la Marlborough:<br> + Ça, c’est à la mode!<br> + Un essieu de dix empans<br> + Et un petit bidet blanc<br> + Pour le gouvernage<br> + De son équipage.</i></p> +</blockquote> + +<p>Comment ne pas chanter? La voiture se payait bien: +d’Arles à Lyon,<br> + sept livres par quintal... Franc d'accident, un charretier avec +sa<br> + couple pouvait gagner sans peine son louis d’or par +jour.</p> + +<p>Aussi on portait beau sur les routes de France! Nos rouliers +étaient<br> + glorieux. Oh! les chevaux superbes! Quels mulets! Les +gaillardes<br> + bêtes! Les limoniers, les brancardiers, les cordiers, les +chefs de<br> + file, tout cela était garni, harnaché à +faire plaisir. Les muselières<br> + avaient des franges, les licous avaient des clochettes, les +bridons<br> + avaient des houppes de toutes les couleurs. Les colliers +redressaient<br> + leurs chaperons cornus; les attelles des colliers, comme de +grandes<br> + pennes, tenaient en l’air la longe dans des anneaux de +verre bleu; la<br> + laine des housses moutonnait sur le dos de leurs bêtes; +les<br> + couvertures brodées avaient des émouchettes; les +surdos, les<br> + ventrières, les croupières, les harnais, tout +était contrepointé,<br> + ajusté de main de maître...</p> + +<p>Comment n’auraient-ils pas chanté?</p> + +<blockquote> +<p><i>En arrivant à Lyon,<br> + Ils nous cherchent noise<br> + Et nous font passer dessus<br> + Le pont à bascule:<br> + Tout cela, ce sont des gens<br> + Qui ne demandent qu'argent<br> + Pour faire des dentelles<br> + A leur demoiselles.</i></p> +</blockquote> + +<p>De Marseille à Lyon, les charretiers marchaient +à la gauche de leurs<br> + bêtes, ou, pour parler comme eux, <i>à dia et de la +main,</i> parce qu’en<br> + ce temps-là la longe de la rêne se tenait du +côté gauche. Ils<br> + nommaient <i>hors la main</i> l’autre côté de +l’attelage.</p> + +<p>Mais l’usage de Provence ne dépassait pas Lyon. A +Lyon le climat, le<br> + parler, tout changeait. Il fallait donc changer de main et tenir +la<br> + rêne à la droite. Ensuite la pluie venait, la laide +pluie<br> + continuelle, avec sa fange et ses ornières, où il +fallait cartayer,<br> + si vous ne vouliez pas vous perdre. Puis les employés des +bascules<br> + qui vous cherchaient querelle en parlant <i>franchimand</i>... +Alors en<br> + vouliez-vous des mauvaises paroles, des "tonnerres" des +"Sacré Dieu"!<br> + Ils juraient, reniaient commue des charretiers: "Hue, Mouret! +hue,<br> + Robin! hue, charogne! haïe donc, vieille rosse! ah monstre +de<br> + brigand, la charrette est embourbée."</p> + +<p>Mais les renforts venaient, avec leurs conducteurs: on +doublait<br> + l'attelage, on doublait, on triplait, et l’épaule +à la roue, on<br> + dépêtrait la charrette... Nous voici à +l’auberge. Au bruit des coups<br> + de fouet, l’hôtesse, la chambrière, et le +valet d’écurie la lanterne<br> + à la main sortaient à la rencontre des charretiers +crottés. On<br> + rentrait l’équipage; les bêtes +dételées, les mangeoires garnies, on<br> + s’en venait souper.</p> + +<p>Bénédiction de Dieu! avec trente sous par +tête, on faisait, sur les<br> + routes, des crevailles! Les charretiers mangeaient les coudes +sur la<br> + table. Sur la table bedonnait une bouteille de neuf pintes; et +quand<br> + ils avaient bu, ils jetaient derrière eux la +dernière goutte du<br> + verre. Au milieu du repas, ils se levaient, c était +l’usage, pour<br> + abreuver leurs bêtes et leur donner l’avoine; puis +ils s'attablaient<br> + de nouveau pour le rôti. Nous y voilà! Et vous ne +vouliez pas qu’ils<br> + chantent:</p> + +<blockquote> +<p><i>Le matin à son lever<br> + La soupe au fromage:<br> + C’est là .un friand manger,<br> + Qui aime le laitage.<br> + Puis, ça nous réveillera,<br> + Un verre de ratafia,<br> + Et le long de la route<br> + La petite goutte!</i></p> +</blockquote> + +<p>Ils appelaient cela "tuer le ver". Ayant battu la pierre +à feu, ils<br> + allumaient alors la pipe, passaient leur rude main sous le +joli<br> + menton de la gaie chambrière -- qui attendait sur la +porte, donnaient<br> + un tour de garrot à la liure du chargement, et derechef, +en route!</p> + +<p>Maintenant, s’il faut tout dire, la journée sur la +route n'était pas<br> + toujours commode. Sans compter les fondrières avec la +boue jusqu’aux<br> + moyeux, les montées à toute force, les descentes +à enrayures, sans<br> + compter le bris des rais, les essieux qui rompaient, les +gendarmes à<br> + moustaches qui épiaient la plaque des charretiers +endormis et<br> + dressaient, leurs verbaux, des fois, pour épargner ou +gagner du<br> + chemin, il fallait brûler l’étape, +c’est-à-dire passer devant<br> + l’auberge sans manger.</p> + +<p>D’autres fois, deux charretiers, têtus comme leurs +mulets, se<br> + rencontraient sur la voie: "Coupe, toi! Coupe, moi! Tu ne veux +pas<br> + couper, capon?" Vlan! sur le mufle du limonier un coup de fouet +qui<br> + l’aveuglait et ruait la charrette contre un tas de +cailloux! Alors de<br> + courir aux pieux, aux billots en bois d’yeuse; et il y +avait sur la<br> + route des bagarres effroyables où, d’un coup de +roulon, on vous<br> + décervelait un homme.</p> + +<p>Pour la règle du train régnait pourtant un vieil +usage qui était<br> + respecté de tous: le charretier dont le devant, la +bête de devant,<br> + avait les quatre pieds blancs, à la montée comme +à la descente, avait<br> + le droit, messieurs, de ne pas quitter la voie: "<i>Qui a les +quatre<br> + pieds blancs</i>, comme on dit, <i>peut passer partout</i>."</p> + +<p>Enfin les charretiers arrivaient à Paris et allaient +remiser à la<br> + Grand’Pinte, quartier si populaire, disait mon +père-grand, qu’avec un<br> + coup de sifflet le gouvernement, quand il veut, peut y lever +cent<br> + mille hommes!</p> + +<blockquote> +<p><i>En arrivant à Paris,<br> + Usances nouvelles:<br> + Des tailloles, n’y en a plus,<br> + Culottes à bretelles.<br> + Ce ne sont que franchimands<br> + Qui attellent à l’envers<br> + Et font tout au beurre...<br> + Sur eux le tonnerre!</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais en entrant au Grand Village, vive Dieu! c’est +là qu’ils<br> + s’appliquaient à faire claquer le fouet: +c’était un éclat répété, +un<br> + vacarme, un cliquetis qui ressemblait à la foudre.</p> + +<p>-- Allons, disaient les Parisiens, en bouchant des deux mains +leurs<br> + oreilles qui cornaient, les Provençaux arrivent! et +marche, <i>tron de<br> + l’air!</i> crains-tu que la terre te manque?</p> + +<p>Il faut dire qu’en ce temps, pour faire péter le +fouet, les rouliers<br> + de Provence étaient les sans-pareils. Mangechair de +Tarascon, dans<br> + l’affaire d’une lieue, en faisant les coups +quadruples, avait<br> + consommé quatre livres de mèche. Maître +Imbert de Beaucaire, rien que<br> + d’un coup de fouet, mouchait une chandelle sans +l’éteindre! Le<br> + Puceron de Château-Renard débouchait une bouteille +sans la jeter à<br> + terre; enfin le gros Charlon de la<br> + Pierre-Plantade, d’un coup de mèche de son fouet, +vous déferrait,<br> + dit-on, un mulet des quatre pieds.</p> + +<p>Bref, lorsque les rouliers avaient déchargé +leurs voitures, serré le<br> + payement dans le ceinturon de cuir, rechargé pour +Marseille et fait<br> + une tournée dans le Palais-Royal, ils entonnaient joyeux +ce dernier<br> + couplet:</p> + +<blockquote> +<p><i>Tiens, garçon, voilà pour toi,<br> + Va mettre en cheville...<br> + Mais l’hôtesse a répondu:<br> + Moi qui suis jolie,<br> + Moi qui te fais tant de bien,<br> + Tu ne me donnes donc rien?<br> + Par une caresse<br> + Calme ma tendresse.</i></p> +</blockquote> + +<p>Ayant mis les colliers, ils attelaient alors, et dans vingt +jours,<br> + vingt-deux, vingt-quatre, au bruit régulier des grelots, +ils<br> + retournaient dans la Provence, pour venir triompher, le jour de +la<br> + Saint-Éloi, à la <i>Charrette de Verdure</i>: ... +Et alors au cabaret, en<br> + vouliez-vous des récits, avec des hâbleries et des +mensonges gros<br> + comme le mont Ventoux! L’un, en voyageant de nuit, avait vu +le falot<br> + du feu Saint-Elme, et le follet fantastique s’était +assis sur sa<br> + charrette, peut-être deux heures de chemin. Un autre, sur +la route,<br> + avait trouvé une valise, qui pesait! Il devait y avoir +dedans, pour<br> + le moins, cent mille francs... Mais un cavalier masqué +était venu à<br> + bride abattue et l’avait réclamée au moment +où notre homme la<br> + ramassait pour l’emporter. Un autre avait été +arrêté à main armée;<br> + heureusement pour lui qu’il avait lié ses louis dans +le boudin de son<br> + catogan, qui était de mode à cette époque, +-- et les voleurs à<br> + grandes barbes, avec stylets et pistolets doubles, eurent +beau<br> + visiter et fouiller le caisson, ils n’y trouvèrent +que le <i>fiasque</i><br> + (bouteille clissée).</p> + +<p>Un autre avait couché au pays des Polacres, qui en +naissant ne sont<br> + pas chrétiens. Un autre avait passé au pays des +Pelles de Bois. Il y<br> + en a qui croient, racontait-il, que les pelles de bois se font +comme<br> + les sabots ou comme les cuillers, en taillant un morceau de +bois.<br> + Mais c’est là une erreur. Les pelles de bois, qui +servent pour remuer<br> + le blé, viennent sur des arbres toutes faites, comme ici +les amandes<br> + et les caroubes. Quand nous y passâmes, messieurs, la +récolte était<br> + rentrée et nous ne pûmes pas les voir. Mais nous +nous laissâmes dire<br> + par des gens du pays que, lorsqu’elles sont sur les arbres, +qu’elles<br> + vont être mûres et que le mistral souffle, elles +font un tintamarre<br> + tel que celui des crécelles à l’office des +Ténèbres.</p> + +<p>Un autre affirmait avoir vu, à Paris, une princesse, +une belle<br> + princesse qui avait un groin de porc; ses parents la +promenaient<br> + d’une grande ville à l’autre et la faisaient +voir, la pauvre, dans la<br> + lanterne magique et offraient des millions à celui qui +l’épouserait.</p> + +<p>-- Sacré coquin de Goï! disait le vieux Brayasse, +tout cela est<br> + beaucoup et tout cela n’est rien. Ce qui m’a le plus +surpris, le plus<br> + épaté à Paris, je m’en vais vous le +dire. Ici dans nos endroits, si<br> + quelqu’un parle français, c’est gens qui ont +étudié, des bourgeois,<br> + des avocats, des commissaires de police, qui ont passé +peut-être dix<br> + ans et plus dans les écoles... Mais là-haut, +saprelotte! tous savent<br> + le français. Vous voyez des moutards qui n’ont pas +encore sept ans,<br> + des mioches pas plus haut que ça, avec la mèche au +nez, et qui<br> + parlent français comme de grandes personnes. Je ne sais +comment<br> + diable ils font.</p> + +<p>Le brave Lamouroux, au trantran des charrettes, nous en aurait +conté<br> + encore. Seulement nous venions d’arriver au pont de +Fourques, et au<br> + soleil levant s’épandaient devant nous, dans le +delta des deux<br> + Rhônes, les immenses plaines basses de la lisière +de Camargue.</p> + +<p>Mais ce qui nous charma plus encore que le soleil (nous +avions<br> + vingt-cinq ans), ce fut la jeune fille qui, comme je l’ai +dit, était<br> + derrière nous accroupie avec sa mère et qui, toute +riante et se<br> + débarrassant du capuce de sa mante, apparut au grand jour +comme une<br> + reine de Jouvence. Un ruban zinzolin entourait gentiment sa +chevelure<br> + cendrée qui regorgeait de la coiffe: un regard de sibylle +quelque peu<br> + égaré, le teint délicat et clair, la bouche +arquée, ouverte au rire,<br> + elle semblait une tulipe qui, le matin, sort de l’aiguail. +Nous la<br> + saluâmes, ravis. Mais elle, Alarde, sans faire attention +à nous:</p> + +<p>-- Mère, dit-elle, sommes-nous loin encore des Grandes +Saintes?</p> + +<p>-- Ma fille, nous en sommes, peut-être bien, à +neuf ou dix lieues.</p> + +<p>-- Y sera-t-il mon cadet? y sera t-il?</p> + +<p>-- Chut ! mignonne.</p> + +<p>Et avec un bâillement qui montra toutes ses dents, ses +blanches dents<br> + de lait, la jouvencelle dit:</p> + +<p>-- Le temps me dure! j’ai une faim à n’y plus +tenir... Dis, si nous<br> + déjeunions?</p> + +<p>Et elle déploya aussitôt sur ses genoux un +essuie-main de toile<br> + écrue; sa mère, d’un cabas sortit du pain, +des figues, une orange,<br> + des dattes, un peu de cervelas et sans cérémonie +se mirent à manger.</p> + +<p>-- Bon appétit leur dîmes-nous.</p> + +<p>-- Messieurs, à votre service, nous fit la gentille +Alarde en<br> + plantant ses quenottes dans un grignon de pain.</p> + +<p>-- A condition, mademoiselle, que nous mêlerons nos +vivres.</p> + +<p>-- Volontiers.</p> + +<p>Mathieu, dans sa gibecière, avait apporté deux +bouteilles de bon vin<br> + de la Nerthe. Il en déboucha une, et, après avoir +pris chacun une<br> + bouchée, à tour de rôle, tous, Alarde, sa +mère, moi, Mathien et le<br> + charretier, nous bûmes, l’un après +l’autre, dans le même coco, et<br> + nous voilà en famille.</p> + +<p>Puis pour nous déroidir, étant descendus un +moment:</p> + +<p>-- Quelle est donc cette fille qui a si bonne façon? +demandâmes-nous<br> + à Lamouroux.</p> + +<p>-- En la voyant, nous fit à demi-voix le charretier, +vous ne diriez<br> + pas, n’est-ce pas, qu’elle a une fêlure? Et, +pourtant, depuis trois<br> + mois que son "Cadet" l’a délaissée, il +paraît qu’elle n’a plus,<br> + messieurs, la tête à elle.</p> + +<p>-- Quoi ! cette jolie fille, abandonnée par son +galant?</p> + +<p>-- Le gredin l’avait enlevée; ensuite il l’a +plantée là, pour en<br> + aller voir une autre, laide comme péché, mais qui +a beaucoup<br> + d’argent. Et Alarde, la fleur de notre Condamine, --<br> + vous la voyez avec sa mère, - qui la conduit aux Saintes, +la<br> + distraire de son rêve ou la guérir, si c’est +possible.</p> + +<p>-- Pauvre petite!</p> + +<p>Nous arrivions aux Jasses d’Albaron, où l’on +fit une halte pour faire<br> + manger les bêtes dans le drap au fourrage, devant la roue +de la<br> + charrette. Les filles de Beaucaire qui étaient avec nous, +leurs têtes<br> + enrubannées de toutes les couleurs vinrent pendant ce +temps faire une<br> + ronde autour d’Alarde :</p> + +<blockquote> +<p><i>Au branle de ma tante<br> + Le rossignol y chante:<br> + Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!<br> + Belle, belle Alarde, tournez-vous.<br> + La belle s’est tournée,<br> + Son beau l’a regardée:<br> + Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!<br> + Belle, belle Alarde, embrassez-vous.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et devant elle, la pauvrette partit, les bras levés, +riant comme une<br> + folle et criant: Mon cadet! mon cadet! mon cadet!</p> + +<p>Mais le ciel qui, depuis l’aube, était +tacheté de nuées, se couvrait<br> + de plus en plus. Le vent de mer soufflait, faisant monter vers +Arles<br> + de grands nuages lourds qui<br> + obscurcissaient peu à peu toute l’étendue +céleste. Les grenouilles,<br> + les crapauds coassaient dans les marais, et la longue +traînée de<br> + notre caravane s’espaçait, se perdait dans les +terrains a salicornes,<br> + dans les landes salées à plaques blanchissantes, +sur un chemin<br> + mouvant, bordé de tamaris à floraison +rosée. La terre sentait le<br> + relent. Des volées de halbrans, des volées de +sarcelles et de canards<br> + sauvages criaient en passant sur nos têtes.</p> + +<p>-- Lamouroux, demandaient les femmes, serons-nous la +pluie?</p> + +<p>-- Ha! l’homme répondait, les yeux en l’air +et soucieux, une fois les<br> + nuages, dit-on, firent pleuvoir.</p> + +<p>-- Eh bien! nous serons jolies, si l’averse nous prend au +milieu de<br> + la Camargue!</p> + +<p>-- Vous mettrez, mes pauvres filles, les jupons sur les +têtes.</p> + +<p>Un gardien à cheval qui, le trident en main, ramenait +ses taureaux<br> + noirs dispersés dans les friches, nous cria: "Vous serez +mouillés!"</p> + +<p>Les bruines commençaient; puis peu à peu la +pluie s’y mit pour tout<br> + de bon, et l’eau de tomber. En rien de temps ces plaines +basses<br> + furent transformées en mares. Et nous autres, assis sous +la tente des<br> + charrettes, nous voyions au lointain les troupes de chevaux<br> + camargues, secouant leurs crinières et leurs longues +queues flasques,<br> + gagner les levées de terre et les dunes sablonneuses. Et +l’eau de<br> + tomber! La route, noyée par le déluge, devenait +impraticable. Les<br> + roues s’embourbaient. Les bêtes +s’arrêtaient. A la fin, à perte de<br> + vue, ce ne fut qu’un étang immense, et les +charretiers dirent:</p> + +<p>-- Allons, il faut descendre! femmes, filles, à terre +toutes, si vous<br> + ne voulez coucher au milieu des tamaris!</p> + +<p>-- Mais il faut donc marcher dans l’eau?</p> + +<p>-- Marchant nu-pieds, les belles, vous gagnerez le Grand +Pardon: car<br> + vous en avez besoin, et vos péchés diablement +pèsent!</p> + +<p>Jeunes et vieux, filles et femmes, tout le monde descendit. +Avec des<br> + rires, des cris aigus, chacun pour patauger se déchaussa +et se<br> + troussa. Les charretiers prirent les enfants sur les +épaules à<br> + califourchon, et Mathieu, tendant le dos à la mère +du tendron de<br> + notre charretée!</p> + +<p>-- Tenez, mettez-vous là brave femme, lui fit-il, je +vous porterai à<br> + la chèvre-morte.</p> + +<p>Celle-ci, une dondon qui avait peine à cheminer, ne dit +non.</p> + +<p>-- Et toi, ajouta-t-il en me guignant de l’oeil, +charge-toi d'Alarde,<br> + hein? Puis, pour nous soulager, nous changerons de temps en +temps.</p> + +<p>Et du coup, sur le dos, sans plus de formalité nous +primes chacun la<br> + nôtre, et tous les gars du pèlerinage ayant comme +nous autres endossé<br> + chacun la sienne, figurez-vous la bonne farce!</p> + +<p>Mathieu et sa gagui riaient comme des fous. Moi, autour de mon +cou,<br> + sentant ces bras frais et ronds, ces bras d'Alarde qui sur nos +têtes<br> + tenait ouvert le parapluie, quand j’eus sur les deux +hanches, les<br> + mollets de la petite qui, pauvrette, par pudeur n’osait pas +les<br> + serrer, je n’aurais pas donné (je l’avoue +aujourd’hui encore), pas<br> + donné pour beaucoup notre voyage de Camargue avec la +pluie et le<br> + gâchis.</p> + +<p>-- Mon Dieu! répétait Alarde, si mon cadet me +voyait ainsi! mon cadet<br> + qui ne me veut plus, mon beau cadet! mon beau cadet!</p> + +<p>J’avais beau, moi, lui parler, lui faire en tapinois mes, +petits<br> + compliments, elle n’entendait pas et ne me voyait pas... +Mais sa<br> + bouche haletait sur mon cou, sur mon épaule et je +n’aurais eu<br> + vraiment qu’à tourner un peu la tête pour lui +faire un baiser; sa<br> + chevelure effleurait la mienne; l’odeur tiède de sa +chair, de sa<br> + chair jeune, m’embaumait; tremblante, sa poitrine +était agitée sur<br> + moi; et, m’illusionnant comme elle qui était toute +à son cadet, moi<br> + je croyais, comme Paul, porter aussi ma Virginie.</p> + +<p>Au meilleur de mon rêve, Mathieu qui +s’éreintait sous sa grosse<br> + maman, me dit: "Changeons un peu! je n’en puis plus, mon +cher!" Et,<br> + au pied d’une <i>agachole</i> (c’est le nom qu’en +Camargue on donne aux<br> + tamaris laissés en baliveaux) ayant fait pose tous les +deux, Mathieu<br> + reprit la fille et moi hélas! la mère. Et +c’est ainsi qu’on pataugea<br> + avec de l’eau jusqu a mi-jambes, durant plus d’une +lieue, sans<br> + éprouver trop de fatigue, et tour à tour nous +délassant de la façon<br> + que je vous dis, avec la rêverie d’une intrigue +idéale.</p> + +<p>A la longue pourtant, nous parvînmes en vue du +château d’Avignon: la<br> + grosse pluie cessa, le temps se mit au clair, le chemin se +ressuya;<br> + on remonta sur les charrettes et, par là, vers les quatre +heures,<br> + nous vîmes tout à coup s’élever, dans +l’azur de la mer et du ciel,<br> + avec les trois baies de son clocher roman, ses merlons roux, +ses<br> + contreforts, l’église des Saintes-Maries.</p> + +<p>Il n’y eut qu’un cri: "O grandes Saintes!" car ce +sanctuaire perdu,<br> + là-bas au fond du Vacarés, dans les sables du +littoral, est, comme on<br> + dirait, la Mecque de tout le golfe du Lion. Et ce qui frappe +là, par<br> + sa grandeur harmonieuse, par sa voûte incommensurable, +c’est cette<br> + ample surface de terre et de mer où l’oeil, mieux +que partout<br> + ailleurs, peut embrasser le cercle de l’horizon terrestre, +l’<i>orbis<br> + terrarum</i> des anciens.</p> + +<p>Et Lamouroux nous dit:</p> + +<p>-- Nous arriverons à temps pour descendre les +châsses, car,<br> + messieurs, vous le savez, c’est nous, les Beaucairois, qui +avons,<br> + avant tous, le droit de tourner le treuil pour la descente +des<br> + Saintes.</p> + +<p>Ce propos se rapporte à l’usage que voici:</p> + +<p>Les reliques vénérées de Marie +Jacobé, de Marie Salomé, et de Sara<br> + leur servante sont renfermées, sous la voûte du +choeur et de<br> + l’abside, dans une chapelle haute, d’où, par un +orifice qui donne<br> + dans l’église, la veille de la fête et au +moyen<br> + d’un câble, on les descend lentement sur la foule +enthousiaste.</p> + +<p>Dès qu’on eut dételé, au milieu des +dunes couvertes d'arroches et de<br> + tamaris, qui entourent le bourg, nous courûmes à +l’église.</p> + +<p>"Éclaire-les, ces Saintes chéries!" criaient des +Montpelliéraines qui<br> + vendaient, devant la porte, des cierges, des bougies, des images +et<br> + des médailles.</p> + +<p>L’église était bondée de gens du +Languedoc, de femmes du pays<br> + d’Arles, d’infirmes, de bohémiennes, tous les +uns sur les autres. Ce<br> + sont d’ailleurs les bohémiens qui font brûler +les plus gros cierges,<br> + mais exclusivement à l’autel de Sara, qui, +d’après leur croyance,<br> + était de leur nation. C’est même aux +Saintes-Maries que ces nomades<br> + tiennent leurs assemblées annuelles, y faisant de loin en +loin<br> + l’élection de leur reine.</p> + +<p>Pour entrer ce fut difficile. Des commères de +Nîmes embéguinées de<br> + noir, qui traînaient avec elles leurs coussins (le coutil +pour<br> + coucher dans l’église, se disputaient les chaises +:</p> + +<p>"Je l’avais avant vous! -- Moi je l’avais +louée!" Un prêtre faisait<br> + baiser de bouche en bouche <i>le Saint Bras</i>; aux malades on +donnait<br> + des verres d’eau saumâtre, de l’eau du puits des +Saintes qui est au<br> + milieu de la nef et qui, à ce qu’on dit, ce +jour-là devient douce.<br> + Certains, pour s’en servir en guise de remède, +raclaient avec leurs<br> + ongles la poussière d’un marbre antique, sculpture +encastrée dans le<br> + mur, qui fut "l’oreiller des Saintes". Une odeur, une +touffeur de<br> + cierges brûlants, d’encens, +d’échauffé, de faguenas, vous suffoquait.<br> + Et chaque groupe, à pleine voix et pêle-mêle, +y chantait son<br> + cantique.</p> + +<p>Mais en l’air, quand apparurent les deux châsses en +forme d’arches,<br> + aïe! quels cris "Grandes Saintes Maries!" Et à +mesure que la corde se<br> + déroulait dans l’espace, les cris aigus, les spasmes +s’exaspéraient<br> + de plus belle. Les fronts, les bras levés, la foule +pantelante<br> + attendait un miracle... Oh! du fond de l’église, +soudain s’est<br> + élancée, comme si elle avait des ailes, une +superbe jeune fille,<br> + blonde, déchevelée; et frôlant de ses pieds +les têtes de la foule,<br> + elle vole, comme un spectre, au travers de la nef, vers les +châsses<br> + flottantes et crie: "O Grandes Saintes! Rendez-moi, par +pitié,<br> + l’amour de mon cadet! "</p> + +<p>Tous se levèrent. "C’est Alarde " criaient les +Beaucairois. "C’est<br> + sainte Madeleine qui vient visiter ses soeurs!" disaient +d’autres<br> + effarés... Et en somme nous pleurions tous.</p> + +<p>Pour finir, le lendemain, il y eut la procession sur le sable +de la<br> + plage, au mugissement, au souffle des ondes blanchissantes qui +s’y<br> + éclaboussaient. Au loin, sur la haute mer louvoyaient +deux ou trois<br> + navires qui avaient l’air en panne et les gens se +montraient une<br> + traînée resplendissante que le remous des vagues +prolongeait sur la<br> + mer: "C’est ce chemin, disait-on, que les Saintes Maries, +dans leur<br> + nacelle, tinrent pour aborder en Provence après la mort +de<br> + Notre-Seigneur". Sur le rivage vaste, au milieu de ces +visions<br> + qu’illuminait un soleil clair, il nous semblait vraiment +que nous<br> + étions en paradis.</p> + +<p>Alarde, la belle fille, un peu pâlie depuis la veille, +portait sur<br> + les épaules, avec d’autres Beaucairoises, la +"Nacelle des Saintes" et<br> + tous disaient: "Hélas ! c’est une pauvre folle que +son cadet a<br> + délaissée."</p> + +<p>Mais comme nous voulions aller voir Aigues-Mortes et +qu’était de<br> + partance un omnibus qui y passait, aussitôt que les +Saintes eurent<br> + (vers les quatre heures) remonté dans leur chapelle, nous +nous<br> + embarquâmes de suite avec un troupeau de commères +de Montpellier ou<br> + de Lunel, revendeuses et tripières à coiffes +bouillonnées, qui, dès<br> + qu’ou fut en route, se mirent à chanter derechef +à plein gosier:</p> + +<blockquote> +<p><i>Courons aux Saintes Maries<br> + Pour leur donner notre foi;<br> + Que nos coeurs se multiplient<br> + Pour Jésus et pour sa croix!</i></p> +</blockquote> + +<p>et cet autre cantique si répété pendant +la fête:</p> + +<blockquote> +<p><i>Désarmez le Christ, désarmez le Christ<br> + Par vos prières<br> + Désarmez le Christ, désarmez le Christ<br> + Et soyez au ciel nos bonnes mères!</i></p> +</blockquote> + +<p>-- C’est pourtant dame Roque, rien qu’elle et son +mari, qui le<br> + firent, ce joli chant, disait une poissarde en achevant ses<br> + victuailles, et toute cette nuit on ne chante plus que +ça.</p> + +<p>Les femmes de Provence ne savaient rien chanter que les +anciens<br> + cantiques de leur <i>Ame dévote</i> (1):</p> + +<blockquote> +<p><i>J’ai vu sous de sombres voiles<br> + Onze étoiles,<br> + La lune avec le soleil</i>.</p> +</blockquote> + +<p>-- Ah ! combien sont plus beaux nos chants de Montpellier!</p> + +<p>-- Et les langues d’aller. Nous passâmes sur un +banc le petit Rhône,<br> + à Sylve-Réal. Il y avait là un fort, un +joli petit fort, doré par le<br> + soleil et bâti par Vauban, que le Génie très +sottement a fait<br> + détruire depuis lors.</p> + +<p>Nous traversâmes le désert et la +<i>pinède</i> du Sauvage, et sur le soir<br> + enfin, du milieu des marais, nous vîmes émerger, +noirs et farouches<br> + dans la pourpre du couchant, les gigantesques tours, les +créneaux,<br> + les remparts de la ville d’Aigues-Mortes.</p> + +<p>-- N’importe! fit alors une des bonnes femmes, si, +pendant le voyage<br> + de l’omnibus aux Saintes il y avait à Montpellier +plus d’enterrements<br> + qu’il ne faut, les croque-morts, peut-être, seraient +embarrassés.</p> + +<p>-- Eh bien! on porterait à bras.</p> + +<p>-- Oh! je crois qu’ils en ont deux, de voitures pour les +morts...</p> + +<p>A ces mots, nous apercevant que l’horrible guimbarde, +aïe! était<br> + peinte en noir:</p> + +<p>-- Mais par hasard, demandâmes-nous, cet omnibus +serait...</p> + +<p>-- Le carrosse, messieurs, des pompes funèbres de +Montpellier.</p> + +<p>-- Sacré coquin de sort!</p> + +<p>Affolés, d’un coup de pied nous ouvrîmes la +portière, nous sautâmes<br> + sur la route, nous payâmes le conducteur et, ayant +secoué nos hardes<br> + au grand air, à pied et à notre aise nous +gagnâmes Aigues-Mortes.</p> + +<p>Une vraie ville forte de Syrie ou d’Égypte, cette +silencieuse cité<br> + des Ventres-Bleus (comme les gens d’Aigues—Mortes sont +dénommés<br> + quelquefois, par allusion aux fièvres endémiques +du pays), avec son<br> + quadrilatère de remparts formidables calcinés au +soleil, qu’on dirait<br> + de tantôt abandonné par saint Louis, avec sa tour +de Constance, où,<br> + sous Louis XIV, après les dragonnades, furent +emprisonnées quarante<br> + protestantes qui y restèrent oubliées dans une +horrible détention,<br> + jusqu’à la fin du règne, durant +peut-être quarante ans.</p> + +<p>(1) Titre d’un recueil de cantiques fort populaires +autrefois, oeuvre<br> + d'un prêtre de Provence.</p> + +<p>Un jour, longtemps après, avec deux belles dames du +monde protestant<br> + de Nîmes, nous retournions visiter la grosse tour +d'Aigues-Mortes, et<br> + en lisant les noms des malheureuses prisonnières, +gravés par<br> + elles-mêmes dans les pierres du donjon: "Poète, +nous dirent-elles,<br> + suffocantes d’émotion, ne vous étonnez pas de +nous voir pleurer<br> + ainsi: pour nous autres huguenotes, ces pauvres femmes, martyres +de<br> + leur foi, sont nos Saintes Maries! "</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XV</h2> + +<h3>JEAN ROUSSIÈRE</h3> + +<p>L’adroit laboureur. -- Le char de verdure. -- La +légende de saint<br> + Éloi -- L’air de <i>Magali</i>. -- La mort de mon +père. -- Les<br> + funérailles, -- Le deuil. -- Le partage.</p> + +<p>-- Bonjour, monsieur Frédéric.</p> + +<p>-- Ha! bonjour.</p> + +<p>-- Que m’a-t-on dit? que vous avez besoin d’un homme +à gages!</p> + +<p>-- Oui... D’où es-tu?</p> + +<p>-- De Villeneuve, le pays des "lézards", près +d’Avignon.</p> + +<p>-- Et que sais-tu faire?</p> + +<p>-- Un peu tout. J’ai été valet aux moulins +à huile, muletier,<br> + carrier, garçon de labour, meunier, tondeur, faucheur +lorsqu’il le<br> + faut, lutteur à l’occasion, émondeur de +peupliers, un métier élevé!<br> + et même cureur de puits, qui est le plus bas de tous.</p> + +<p>-- Et l’on t’appelle?</p> + +<p>-- Jean Roussière, et Rousseyron (et Seyron pour +abréger ).</p> + +<p>-- Combien veux-tu gagner? C’est pour mener les +bêtes.</p> + +<p>-- Dans les quinze louis.</p> + +<p>-- Je te donne cent écus.</p> + +<p>-- Va donc pour cent écus!</p> + +<p>Voilà comment je louai le laboureur Jean +Roussière, celui-là qui<br> + m’apprit l’air populaire de <i>Magali</i>: un luron +jovial et taillé en<br> + hercule, qui, la dernière année que je passai au +Mas, avec mon père<br> + aveugle, dans les longues veillées de notre solitude +savait me garder<br> + d'ennui, en bon vivant qu'il était.</p> + +<p>Fin laboureur, il avait toujours aux lèvres quelque +chanson joyeuse:</p> + +<p><i>"L'araire est composé -- de trente et une +pièces; -- celui qui<br> + l'inventa -- devait en savoir long! -- Pour sûr, c'est +quelque<br> + monsieur."</i></p> + +<p>Et naturellement adroit ou artiste, si l'on veut, quoi qu'il +fît,<br> + soit le comble d'une meule de paille ou une pile de fumier, +ou<br> + l'arrimage d'un chargement, il savait donner la ligne +harmonieuse ou,<br> + comme on dit, le galbe. Seulement, il avait le défaut de +son maître:<br> + il aimait quelque peu à dormir et à faire la +méridienne.</p> + +<p>Charmant causeur, du reste. Et il fallait l'entendre +lorsqu'il<br> + parlait du temps où, sur le chemin de halage, il +conduisait les<br> + grands chevaux qui remorquaient, attachées l'une à +l'autre, les<br> + gabares du Rhône, à Valence, à Lyon.</p> + +<p>-- Croyez-vous, disait-il, qu'à l'âge de vingt +ans, j'ai mené<br> + bravement le plus bel équipage des rivages du +Rhône? Un équipage de<br> + quatre-vingts étalons, couplés quatre par quatre, +qui traînaient six<br> + bateaux! Que c'était beau, pourtant, le matin, quand nous +partions,<br> + sur les digues du grand fleuve, et que, silencieuse, cette +flotte,<br> + lentement, remontait le cours de l'eau!</p> + +<p>Et Jean Roussière énumérait tous les +endroits des deux rives: les<br> + auberges, les hôtesses, les rivières, les +palées, les pavés et les<br> + gués, d'Arles au Revestidou, de la Coucourde à +l'Ermitage.</p> + +<p>Mais son bonheur, mais son triomphe, à notre brave +Rousseyron,<br> + c'était lors de la Saint-Éloi.</p> + +<p>-- A vos Maillanais, disait-il, s'ils ne l'ont pas vu encore, +nous<br> + montrerons comment on monte une petite mule.</p> + +<p>Saint-Éloi est, en Provence, la fête des +agriculteurs. Par toute la<br> + Provence, les curés, comme vous savez, ce jour-là, +bénissent les<br> + bêtes, ânes, mulets et chevaux, et les gens aux +bestiaux font goûter<br> + le pain bénit, cet excellent pain bénit, +parfumé avec l'anis et doré<br> + avec des oeufs, qu'on appelle <i>tortillades</i>. Mais chez +nous, ce<br> + jour-là, on fait courir la charrette, un chariot de +verdure attelé de<br> + quarante ou cinquante bêtes, caparaçonnées +comme au temps des<br> + tournois,<br> + harnachées de sous-barbes, de housses brodées, de +plumets, de miroirs<br> + et de lunes de laiton, et on met le fouet à l'encan, +c'est-à-dire<br> + qu'à l'enchère on met publiquement la charge de +Prieur:</p> + +<p>-- A trente francs le fouet! à cent francs! à +deux cents francs! Une<br> + fois, deux fois, trois fois!</p> + +<p>Au plus offrant échoit la royauté de la +fête. La <i>Charrette Ramée</i> va<br> + à la procession, avec la cavalcade de laboureurs +allègres qui<br> + marchent fièrement, chacun près de sa bête, +en faisant claquer son<br> + fouet. Sur la charrette, accompagnés d'un tambour et d'un +fifre, les<br> + Prieurs sont assis. Sur les mulets, les pères enfourchent +leurs<br> + petits qui s'accrochent heureux aux attelles des colliers. +Les<br> + colliers, à leur chaperon, ont tous une <i>tortillade</i> +(gâteau en forme<br> + de couronne) et un fanion en papier avec l'image de saint +Éloi. Et,<br> + porté sur les épaules des Prieurs de l'an +passé, le saint, en pleine<br> + gloire, tel qu'un évêque d'or, s'avance la crosse +à la main.</p> + +<p>Puis, la procession faite, la Charrette emportée par +les cinquante<br> + mulets ou mules, roule autour du village, dans un tourbillon, +avec<br> + les garçons de labour courant éperdument à +côté de leurs bêtes, tous<br> + en corps de chemise, le bonnet sur l'oreille, aux pieds les +souliers<br> + minces et la ceinture aux flancs.</p> + +<p>C'est là que Jean Roussière, montant, cette +année-là, notre mule<br> + "Falette" à la croupe d'amande, épata les +spectateurs. Preste comme<br> + un chat, il sautait sur la bête, descendait, remontait, +tantôt assis<br> + d'un seul côté, tantôt se tenant debout sur +la croupe de la mule et<br> + tantôt sur son dos faisant le pied de grue, l'arbre +fourchu ou la<br> + grenouille, en un mot la fantasia, comme les cavaliers +arabes.</p> + +<p>Le plus joli, c'est là que je voulais en venir, fut au +repas de<br> + Saint-Éloi (car, après la charrette, les Prieurs +paient le festin).<br> + Lorsqu'on eut mangé et bu et que le ventre plein, chaque +convive dit<br> + la sienne, Roussière se leva et fit à la +tablée:</p> + +<p>-- Camarades! vous voilà tout un peuple de +<i>pieds-poudreux</i> et de<br> + bélîtres, qui faites la Saint-Éloi depuis +mille ans peut-être et vous<br> + ne connaissez pas, j'en suis à peu près sûr, +l'histoire de votre<br> + grand patron.</p> + +<p>-- Non, dirent les convives... N'était-il pas +maréchal?</p> + +<p>-- Si, mais je vais vous conter comment il se convertit.</p> + +<p>Et tout en trempant dans son verre, plein de vin de Tavel, +la<br> + <i>tortillade</i> fine qu'il croquait à mesure, mon +laboureur commença:</p> + +<p>"Notre Seigneur Dieu le père, un jour, en paradis, +était tout<br> + soucieux. L'enfant Jésus lui dit:</p> + +<p>-- Qu'avez-vous? père.</p> + +<p>-- J'ai, répondit Dieu, un souci qui me tarabuste... +Tiens, regarde<br> + là-bas.</p> + +<p>-- Où? dit Jésus.</p> + +<p>-- Par là-bas, dans le Limousin, droit de mon doigt: tu +vois bien,<br> + dans ce village, vers le faubourg, une boutique de +maréchal ferrant,<br> + une belle grande boutique?</p> + +<p>-- Je vois, je vois.</p> + +<p>-- Eh bien! mon fils, là est un homme que j'aurais +voulu sauver: on<br> + l'appelle maître Éloi. C'est un gaillard solide, +observateur fidèle<br> + de mes commandements, charitable au pauvre monde, serviable +à<br> + n'importe qui, d'un bon compte avec la pratique, et martelant +du<br> + matin au soir sans mal parler ni blasphémer... Oui, il me +semble<br> + digne de devenir un rand saint.</p> + +<p>-- Et qui empêche? dit Jésus.</p> + +<p>-- Son orgueil, mon enfant. Parce qu'il est bon ouvrier, +ouvrier de<br> + premier ordre, Éloi croit que sur terre nul n'est +au-dessus de lui,<br> + et présomption est perdition.</p> + +<p>-- Seigneur Père, fit Jésus, si vous me vouliez +permettre de<br> + descendre sur la terre, j'essaierais de le convertir.</p> + +<p>-- Va, mon cher fils.</p> + +<p>Et le bon Jésus descendit. Vêtu en apprenti, son +baluchon derrière le<br> + dos, le divin ouvrier arrive droit dans la rue où +demeurait Éloi. Sur<br> + la porte d'Éloi, selon l'usage était l'enseigne, +et l'enseigne<br> + portait: <i>Éloi le maréchal, maître sur +tous les maîtres, en deux<br> + chaudes forge un fer.</i></p> + +<p>Le petit apprenti met donc le pied sur le seuil et, +ôtant son<br> + chapeau:</p> + +<p>-- Dieu vous donne le bonjour, maître, et à la +compagnie: si vous<br> + aviez besoin d'un peu d'aide?</p> + +<p>-- Pas pour le moment, répond Éloi.</p> + +<p>-- Adieu donc, maître: ce sera pour une autre fois.</p> + +<p>Et Jésus, le bon Jésus, continue son chemin. Il +y avait, dans la rue,<br> + un groupe d'hommes qui causaient et Jésus dit en +passant:</p> + +<p>-- Je n'aurais pas cru que dans une boutique telle, où +il doit y<br> + avoir, ce semble, tant d'ouvrage, on me refusât le +travail.</p> + +<p>-- Attends un peu, mignon, lui fait un des voisins. Comment +as-tu<br> + salué en entrant chez maître Éloi?</p> + +<p>-- J'ai dit comme l'on dit: "Dieu vous donne le bonjour, +maître, et à<br> + la compagnie!"</p> + +<p>-- Ha! ce n'est pas ainsi qu'il fallait dire... Il fallait +l'appeler<br> + <i>maître sur tous les maîtres</i>... Tiens, regarde +l'écriteau.</p> + +<p>-- C'est vrai, dit Jésus, je vais essayer de +nouveau.</p> + +<p>Et de ce pas il retourne à la boutique.</p> + +<p>-- Dieu vous le donne bon, maître sur tous les +maîtres! N'auriez-vous<br> + pas besoin d'ouvrier?</p> + +<p>-- Entre, entre, répond Éloi, j'ai pensé +depuis tantôt que nous<br> + t'occuperions aussi... Mais écoute ceci pour une bonne +fois: quand tu<br> + me salueras, tu dois m'appeler <i>maître</i>, vois-tu? +<i>sur tous les<br> + maîtres</i>, car ce n'est pas pour me vanter, mais +d'hommes comme moi,<br> + qui forgent un fer en deux chaudes, le Limousin n'en a pas +deux!</p> + +<p>-- Oh! repliqua l'apprenti, dans notre pays, à nous, +nous forgeons ça<br> + en une chaude!</p> + +<p>-- Rien que dans une chaude? Tais-toi donc, va, gamin, car +cela n'est<br> + pas possible...</p> + +<p>-- Eh bien! vous allez voir, maître sur tous les +maîtres!</p> + +<p>Jésus prend un morceau de fer, le jette dans la forge, +souffle,<br> + attise le feu; et quand le fer est rouge, rouge et incandescent, +il<br> + va le prendre avec la main.</p> + +<p>-- Aïe! mon pauvre nigaud! le premier compagnon lui crie, +tu vas te<br> + roussir les doigts!</p> + +<p>-- N'ayez pas peur, répond Jésus, grâce +à Dieu, dans notre pays, nous<br> + n'avons pas besoin de tenailles. Et le petit ouvrier saisit avec +la<br> + main le fer rougi à blanc, le porte sur l'enclume et avec +son<br> + martelet, pif! paf! patati! patata! en un clin d'oeil +l'étire,<br> + l'aplatit, l'arrondit et l'étampe si bien qu'on le dirait +moulé.</p> + +<p>-- Oh! moi aussi, fit maître Éloi, si je voulais +bien.</p> + +<p>Il prend donc un morceau de fer, le jette dans la forge, +souffle,<br> + attise le feu; et quand le fer est rouge, il vient pour le +saisir<br> + comme son apprenti et l'apporter à l'enclume... Mais il +se brûle les<br> + doigts: il a beau se hâter, beau faire son dur à +cuire, il lui faut<br> + lâcher prise pour courir aux tenailles. Le fer de cheval +cependant<br> + froidit... Et allons, pif! et paf! quelques étincelles +jaillissent...<br> + Ah! pauvre maître Éloi! il eut beau frapper, se +mettre tout en nage,<br> + il ne put parvenir à l'achever dans une chaude.</p> + +<p>-- Mais chut! fit l'apprenti, il m'a semblé ouïr +le galop d'un<br> + cheval...</p> + +<p>Maître Éloi aussitôt se carre sur la porte +et voit un cavalier, un<br> + superbe cavalier qui s'arrête devant la boutique. Or +c'était saint<br> + Martin.</p> + +<p>-- Je viens de loin, dit celui-ci, mon cheval a perdu une +couple de<br> + fers et il me tardait fort de trouver un maréchal.</p> + +<p>Maître Éloi se rengorge, et lui parle en ces +termes:</p> + +<p>-- Seigneur, en vérité, vous ne pouviez mieux +rencontrer. Vous êtes<br> + chez le premier forgeron de Limousin, de Limousin et de France, +qui<br> + peut se dire maître au-dessus de tous les maîtres et +qui forge un fer<br> + en deux chaudes... Petit, va tenir le pied.</p> + +<p>-- Tenir le pied! répartit Jésus. Nous trouvons, +dans notre pays, que<br> + ce n'est pas nécessaire.</p> + +<p>-- Par exemple! s'écria le maître +maréchal, celle-là est par trop<br> + drôle: et comment peut-on ferrer, chez toi, sans tenir le +pied?</p> + +<p>-- Mais rien de si facile, mon Dieu! vous allez le voir.</p> + +<p>Et voilà le petit qui saisit le boutoir, s'approche du +cheval et,<br> + crac! lui coupe le pied. Il apporte le pied dans la boutique, +le<br> + serre dans l'étau, lui cure bien la corne, y applique le +fer neuf<br> + qu'il venait d'étamper, avec le brochoir y plante les +clous; puis,<br> + desserrant l'étau, retourne le pied au cheval, y crache +dessus,<br> + l'adapte; et n'ayant fait que dire avec un signe de croix: "Mon +Dieu!<br> + que le sang se caille", le pied se trouve arrangé, et +ferré et<br> + solide, comme on n'avait jamais vu, comme on ne verra plus +jamais.</p> + +<p>Le premier compagnon ouvrait des yeux comme des paumes, et +maître<br> + Éloi, collègues, commençait à +suer.</p> + +<p>-- Ho! dit-il enfin, pardi! en faisant comme ça, je +ferrai tout aussi<br> + bien.</p> + +<p>Éloi se met à l'oeuvre: le boutoir à la +main, il s'approche du cheval<br> + et, crac, lui coupe le pied. Il l'apporte dans la boutique, le +serre<br> + dans l'étau et le ferre à son aise comme avait +fait le petit. Puis,<br> + c'est ici le hic! il faut le remettre en place! Il s'avance +près du<br> + cheval, crache sur le sabot, l'applique de son mieux au boulet +de la<br> + jambe... Hélas! l'onguent ne colle pas: le sang ruisselle +et le pied<br> + tombe.</p> + +<p>Alors l'âme hautaine de maître Éloi +s'illumina: et, pour se<br> + prosterner aux pieds de l'apprenti, il rentra dans la boutique. +Mais<br> + le petit avait disparu et aussi le cheval avec le cavalier. +Les<br> + larmes débondèrent des yeux de maître +Éloi; il reconnut qu'il avait<br> + un maître au-dessus de lui, pauvre homme! et au-dessus de +tout, et il<br> + quitta son tablier et laissa sa boutique et il partit de +là pour<br> + aller dans le monde annoncer la parole de notre Seigneur +Jésus."</p> + +<p>Ah! il y en eut un, de battement de mains, pour saint +Éloi et Jean<br> + Roussière! Baste! voici pourquoi je me suis fait un +devoir de<br> + rappeler ce brave Jean dans ce livre de <i>Mémoires</i>. +C'est lui qui<br> + m'avait chanté, mais sur d'autres paroles que je vais +dire tout à<br> + l'heure, l'air populaire sur lequel je mis l'aubade de +<i>Magali</i>, air<br> + si mélodieux, si agréable et si caressant, que +beaucoup ont regretté<br> + de ne plus le retrouver dans la <i>Mireille</i> de Gounod.</p> + +<p>Ce que c'est que l'heur des choses! La seule personne au monde +à<br> + laquelle, dans ma vie, j'ai entendu chanter l'air populaire +en<br> + question, ç'a été Jean Roussière, +qui était apparemment le dernier<br> + qui l'eût retenu; et il fallut qu'il vint, par hasard, me +le chanter,<br> + à l'heure où je cherchais la note +provençale de ma chanson d'amour,<br> + pour que je l'aie recueilli, juste au moment où il +allait, comme tant<br> + d'autres choses, se perdre dans l'oubli.</p> + +<p>Voici donc la chanson, ou plutôt le duo, qui me donna le +rythme de<br> + l'air de <i>Magali</i>:</p> + +<blockquote> +<p><i>-- Bonjour, gai rossignol sauvage,<br> + Puisqu'en Provence te voilà!<br> + Tu aurais pu prendre dommage<br> + Dans le combat de Gibraltar:<br> + Mais puisqu'enfin je t'ai ouï,<br> + Ton doux ramage.<br> + Mais puisqu'enfin je t'ai ouï,<br> + M'a réjoui.</i></p> + +<p><i>Vous avez bonne souvenance,<br> + Monsieur, pour ne pas m'oublier;<br> + Vous aurez donc ma préférence,<br> + Ici je passerai l'été,<br> + Je répondrai à votre amour<br> + Par mon ramage<br> + Et je vais chanter nuit et jour<br> + Aux alentours.</i></p> + +<p><i>-- Je te donne la jouissance,<br> + L'avantage de mon jardin;<br> + Au jardinier je fais défense<br> + De te donner aucun chagrin,<br> + Tu pourras y cacher ton nid<br> + Dans le feuillage<br> + Et tu te trouveras fourni<br> + Pour tes petits.</i></p> + +<p><i>-- Je le connais à votre mine,<br> + Monsieur, vous aimez les oiseaux;<br> + J'inviterai la cardeline.<br> + Pour vous chanter des airs nouveaux<br> + La cardeline a un beau chant,<br> + Quand elle est seule;<br> + Elle a des airs sur le plain-chant<br> + Qui sont charmants.</i></p> + +<p><i>Jusque vers le mois de septembre<br> + Nous serons toujours vos voisins.<br> + Vous aurez la joie de m'entendre<br> + Autant le soir que le matin.<br> + Mais lorsqu'il faudra s'envoler<br> + Quelle tristesse!<br> + Tout le bocage aura le deuil<br> + Du rossignol.</i></p> + +<p><i>-- Monsieur, nous voici de partance;<br> + Hélas! c'est là notre destin.<br> + Lorsqu'il faut quitter la Provence,<br> + Certes, ce n'est pas sans chagrin.<br> + Il nous faut aller hiverner<br> + Dedans les Indes;<br> + Les hirondelles, elles aussi,<br> + Partent aussi.</i></p> + +<p><i>-- Ne passez pas vers l'Amérique.<br> + Car vous pourriez avoir du plomb<br> + Du côté de la Martinique<br> + On tire des coups de canon.<br> + Depuis longtemps est assiégé<br> + Le roi d'Espagne:<br> + De crainte d'y être arrêtés,<br> + Au loin passez.</i></p> +</blockquote> + +<p>Oeuvre de quelque illettré contemporain de l'Empire et, +à coup sûr,<br> + indigène de la rive du Rhône, ces couplets +naïfs ont du moins le<br> + mérite d'avoir conservé l'air que <i>Magali</i> a +fait connaître. Quant au<br> + thème mis en vogue par l'aubade de <i>Mireille</i>, les +métamorphoses de<br> + l'amour, nous le prîmes expressément dans un chant +populaire qui<br> + commençait comme suit:</p> + +<blockquote> +<p><i>--Marguerite, ma mie,<br> + Marguerite, mes amours,<br> + Ceci, sont les aubades<br> + Qu'on va jouer pour vous.<br> + -- Nargue de tes aubades<br> + Comme de tes violons:<br> + Je vais dans la mer blanche<br> + Pour me rendre poisson.</i></p> +</blockquote> + +<p>Enfin, le nom de Magali, abréviation de Marguerite, je +l'entendis un<br> + jour que je revenais de Saint-Remy. Une jeune bergère +gardait<br> + quelques brebis le long de la Grande Roubine. -- "O Magali! tu +ne<br> + viens pas encore?" lui cria un garçonnet qui passait au +chemin; et<br> + tant me parut joli ce nom limpide que je chantai +sur-le-champ:</p> + +<blockquote> +<p><i>O Magali, ma tant aimée,<br> + Mets ta tête à la fenêtre.<br> + Écoute un peu cette aubade<br> + De tambourins et de violons:<br> + Le ciel est là-haut plein d'étoiles,<br> + Le vent est tombé...<br> + Mais les étoiles pâliront<br> + En te voyant.</i></p> +</blockquote> + +<p>C'est quelque temps après que, première +brouée de ma claire jeunesse,<br> + j'eus la douleur de perdre mon père. Aux dernières +Calendes (1), --<br> + lui que la fête de Noël emplissait toujours de joie, +maintenant<br> + devenu aveugle, nous l'avions vu d'une tristesse qui nous fit +mal<br> + augurer. C'est en vain que, sur la table et sur la nappe +blanche,<br> + luisaient, comme d'usage, les chandelles sacrées; en +vain, je lui<br> + avais offert le verre de vin cuit pour entendre de sa bouche +le<br> + sacramentel: "Allégresse!" En tâtonnant, +hélas! avec ses grands bras<br> + maigres, il s'était assis sans mot dire. Ma mère +eut beau lui<br> + présenter, un après l'autre, les mets de +Noël: le plat d'escargots,<br> + le poisson du Martigue, le nougat d'amandes, la galette à +l'huile. Le<br> + pauvre vieux, pensif, avait soupé dans le silence. Une +ombre<br> + avant-courrière de la mort était sur lui. Ayant +totalement perdu la<br> + vue, il dit:</p> + +<p>-- L'an passé, à la Noël, je voyais encore +un peu le mignon des<br> + chandelles; mais cette année, rien, rien! Soutenez-moi, +ô sainte<br> + Vierge!</p> + +<p>(1) Nom de la Noël, en Provence.</p> + +<p>A l'entrée de septembre de 1855, il s'éteignit +dans le Seigneur, et,<br> + lorsqu'il eut reçu les derniers sacrements avec la +candeur, la foi,<br> + la bonne foi des âmes simples, et que, toute la famille, +nous<br> + pleurions autour du lit:</p> + +<p>-- Mes enfants, nous dit-il, allons! moi je m'en vais... et +à Dieu je<br> + rends grâce pour tout ce que je lui dois: ma longue vie et +mon<br> + bonheur, qui a été béni.</p> + +<p>Ensuite, il m'appela et me dit:</p> + +<p>-- Frédéric, quel temps fait-il?</p> + +<p>-- Il pleut, mon père, répondis-je.</p> + +<p>-- Eh bien! dit-il, s'il pleut, il fait beau temps pour +les<br> + semailles.</p> + +<p>Et il rendit son âme à Dieu. Ah! quel moment! On +releva sur sa tête<br> + le drap. Près du lit, ce grand lit où, dans +l'alcôve blanche, j'étais<br> + né en pleine lumière, on alluma un cierge +pâle. On ferma à demi les<br> + volets de la chambre. On manda aux laboureurs de dételer +tout de<br> + suite. La servante, à la cuisine, renversa sur la gueule +les<br> + chaudrons de l'étagère. Autour des cendres du +foyer, qu'on éteignit,<br> + toute la maisonnée, silencieusement, nous nous +assîmes en cercle. Ma<br> + mère au coin de la grande cheminée, et, selon la +coutume des veuves<br> + de Provence, elle avait, en signe de deuil, mis sur la +tête un fichu<br> + blanc; et toute la journée, les voisins, les voisines, +les parents,<br> + les amis vinrent nous apporter le salut de condoléance en +disant,<br> + l'un après l'autre:</p> + +<p>-- Que Notre Seigneur vous conserve!</p> + +<p>Et, longuement, pieusement eurent lieu les complaintes en +l'honneur<br> + du "pauvre maître".</p> + +<p>Le lendemain, tout Maillane assistait aux funérailles. +En priant Dieu<br> + pour lui, les pauvres ajoutaient:</p> + +<p>-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges +puissent-ils<br> + l'accompagner au ciel!</p> + +<p>Derrière le cercueil, porté à bras avec +des serviettes, et le<br> + couvercle enlevé pour qu'une dernière fois les +gens vissent le<br> + défunt, les mains croisées, dans son blanc suaire, +-- Jean Roussière<br> + portait le cierge mortuaire qui avait veillé son +maître.</p> + +<p>Et moi, pendant que les glas sonnaient dans le lointain, +j'allai<br> + verser mes larmes, tout seul, au milieu des champs, car l'arbre +de la<br> + maison était tombé. Le Mas du Juge, le Mas de mon +enfance, comme s'il<br> + eût perdu son ombre haute, maintenant, à mes yeux +était désolé et<br> + vaste. L'ancien de la famille, maître François mon +père, avait été le<br> + dernier des patriarches de Provence, conservateur fidèle +des<br> + traditions et des coutumes, et le dernier, du moins pour moi, +de<br> + cette génération austère, religieuse, +humble, disciplinée, qui avait<br> + patiemment traversé les misères et les affres de +la Révolution et<br> + fourni à la France les désintéressés +de ses grands holocaustes et les<br> + infatigables de ses grandes armées.</p> + +<p>Une semaine après, au retour du <i>service</i>, le +partage se fit. Les<br> + denrées et les feurres, bêtes de trait, brebis, +oiseaux de<br> + basse-cour, tout cela fut loti. Le mobilier, nos chers vieux +meubles,<br> + les grands lits à quenouilles, le pétrin à +ferrures, le coffre du<br> + blutoir, les armoires cirées, la huche au pain +sculptée, la table, le<br> + verrier, que, depuis ma naissance, j'avais vus à demeure +autour de<br> + ces murailles; les douzaines d'assiettes, la faïence +fleurie, qui<br> + n'avait jamais quitté les étagères du +dressoir; les draps de chanvre,<br> + que ma mère de sa main avait filés; +l'équipage agricole, les<br> + charrettes, les charrues, les harnais, les outils, ustensiles +et<br> + objets divers, de toute sorte et de tout genre: tout cela +déplacé,<br> + transporté au dehors dans l'aire de la ferme, il fallut +le voir<br> + diviser, en trois parts, à dire d'expert.</p> + +<p>Les domestiques, les serviteurs à l'année ou au +mois, l'un après<br> + l'autre, s'en allèrent. Et au Mas paternel, qui +n'était pas dans mon<br> + lot, il fallut dire adieu. Une après-midi, avec ma +mère, avec le<br> + chien, -- et Jean Roussière, qui sur le camion, charriait +notre part,<br> + -- nous vînmes, le coeur gros, habiter désormais la +maison de<br> + Maillane qui, en partage, m'était échue. Et +maintenant, ami lecteur,<br> + tu peux comprendre la nostalgie de ce vers de +<i>Mireille</i>:</p> + +<p><i>Comme au Mas, comme au temps de mon père, +hélas! hélas!</i></p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XVI</h2> + +<h3>MIREILLE</h3> + +<p>Adolphe Dumas à Maillane. -- Sa soeur Laure. -- Mon +premier voyage à<br> + Paris. Lecture de <i>Mireille</i> en manuscrit. -- La lettre de +Dumas à la<br> + <i>Gazette de France</i>. -- Ma présentation à +Lamartine. -- Le<br> + quarantaine "Entretien de littérature". -- Ma mère +et l'étoile.</p> + +<p>L'année suivante (1856) lors de la Sainte-Agathe, +fête votive de<br> + Maillane, je reçus la visite d'un poète de Paris +que le hasard (ou,<br> + plutôt, la bonne étoile des félibres) amena, +à son heure, dans la<br> + maison de ma mère. C'était Adolphe Dumas: une +belle figure d'homme de<br> + cinquante ans, d'une pâleur ascétique, cheveux +longs et<br> + blanchissants, moustache brune avec barbiche, des yeux noirs +pleins<br> + de flamme et, pour accompagner une voix retentissante, la +main<br> + toujours en l'air dans un geste superbe. D'une taille +élevée, mais<br> + boiteux et traînant une jambe percluse, lorsqu'il +marchait, on aurait<br> + dit un cyprès de Provence agité par le vent.</p> + +<p>-- C'est donc vous, monsieur Mistral, qui faites des vers +provençaux?<br> + me dit-il tout d'abord et d'un ton goguenard, en me tendant la +main.</p> + +<p>-- Oui, c'est moi, répondis-je, à vous servir, +monsieur!</p> + +<p>-- Certainement, j'espère que vous pourrez me servir. +Le ministre,<br> + celui de l'Instruction publique, M. Fortoul, de Digne, m'a +donné la<br> + mission de venir ramasser les chants populaires de Provence, +comme<br> + <i>le Mousse de Marseille, la Belle de Margoton, les Noces +du<br> + Papillon</i>, et, si vous en saviez quelqu'un, je suis ici pour +les<br> + recueillir.</p> + +<p>Et, en causant à ce propos, je lui chantai ma foi, +l'aubade de<br> + <i>Magali</i>, toute fraîche arrangée pour le +poème de <i>Mireille</i>.</p> + +<p>Mon Adolphe Dumas, enlevé,épaté, +s'écria:</p> + +<p>-- Mais où donc avez-vous pêché cette +perle?</p> + +<p>-- Elle fait partie, lui dis-je, d'un roman provençal +(ou, plutôt,<br> + d'un poème provençal en douze chants) que je suis +en train d'affiner.</p> + +<p>-- Oh! ces bons Provençaux! Vous voilà bien +toujours les mêmes,<br> + obstinés à garder votre langue en haillons, comme +les ânes qui<br> + s'entêtent à longer le bord des routes pour y +brouter quelque<br> + chardon... C'est en français, mon cher ami, c'est dans la +langue de<br> + Paris que nous devons aujourd'hui, si nous voulons être +entendus,<br> + chanter notre Provence. Tenez! écoutez ceci:</p> + +<blockquote> +<p><i>J'ai revu sur son roc, vieille, nue, appauvrie,<br> + La maison des parents, la première patrie,<br> + L'ombre du vieux mûrier, le banc de pierre +étroit.<br> + Le nid que l'hirondelle avait au bord du toit,<br> + Et la treille, à présent sur les murs +égarée,<br> + Qui regrette son maître et retombe +éplorée;<br> + Et, dans l'herbe et l'oubli qui poussent sur le seuil,<br> + J'ai fait pieusement agenouiller l'orgueil,<br> + J'ai rouvert la fenêtre où me vint la +lumière,<br> + Et j'ai rempli de chants la couche de ma mère.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais allons, dites-moi, puisque poème il y a, dites-moi +quelque chose<br> + de votre poème provençal.</p> + +<p>Et je lui lus alors un morceau de <i>Mireille</i>, je ne me +souviens plus<br> + lequel.</p> + +<p>-- Ah! si vous parlez comme cela, met fit Dumas après +ma lecture, je<br> + vous tire mon chapeau, et je salue la source d'une poésie +neuve,<br> + d'une poésie indigène dont personne ne se doutait. +Cela m'apprend, à<br> + moi, qui, depuis trente ans, ai quitté la Provence et qui +croyais sa<br> + langue morte, cela m'apprend, cela me prouve qu'en dessous de +ce<br> + <i>patois</i> usité chez les farauds, les demi-bourgeois +et les demi-dames<br> + existe une seconde langue, celle de Dante et de +Pétrarque. Mais<br> + suivez bien leur méthode, qui n'a pas consisté, +comme certains le<br> + croient, à employer tels quels, ni à fondre en +macédoine les<br> + dialectes de Florence, de Bologne ou de Milan. Eux ont +ramassé<br> + l'huile et en ont fait la langue qu'ils rendirent parfaite en +la<br> + généralisant. Tout ce qui a +précédé les écrivains latins du +grand<br> + siècle d'Auguste, à l'exception de Térence, +c'est le "Fumier<br> + d'Ennius". Du parler populaire ne prenez que la paille blanche +avec<br> + le grain qui peut s'y trouver. Je suis persuadé qu'avec +le goût, la<br> + sève de votre juvénile ardeur, vous êtes +fait pour réussir. Et je<br> + vois déjà poindre la renaissance d'une langue +provignée du latin, et<br> + jolie et sonore comme le meilleur italien.</p> + +<p>L'histoire d'Adolphe Dumas était un vrai conte de +fées. Enfant du<br> + peuple, ses parents tenaient une petite auberge entre Orgon +et<br> + Cabane, à la Pierre-Plantée. Et Dumas avait une +soeur appelée Laure,<br> + belle comme le jour et innocente comme l'eau qui naît: et +voici que<br> + sur la route passèrent une fois des comédiens +ambulants qui, dans la<br> + petite auberge, donnèrent, à la veillée, +une représentation. L'un<br> + d'eux y jouait un rôle de prince. Les oripeaux de son +costume qui<br> + scintillait sous les falots lui donnaient sur les +tréteaux<br> + l'apparence d'un fils de roi, si bien que la pauvre Laure, +naïve,<br> + hélas! comme pas une, se laissa, à ce que +racontent les vieillards de<br> + la contrée, enjôler et enlever par ce prince de +grand chemin. Elle<br> + partit avec la troupe, débarqua à Marseille, et +ayant reconnu bientôt<br> + son erreur folle, et n'osant plus rentrer chez elle, elle prit +à tout<br> + hasard la diligence de Paris, où elle arriva un matin par +une pluie<br> + battante. Et la voilà sur le pavé, seule et +dénuée de tout. Un<br> + monsieur qui passait en landau, et qui vit tout en larmes la +jeune<br> + Provençale, fit arrêter sa voiture et lui dit:</p> + +<p>-- Belle enfant, mais qu'avez-vous à tant pleurer?</p> + +<p>Laure naïvement conta son équipée. Le +monsieur, qui était riche, ému,<br> + épris soudain, la fit monter dans sa voiture, la +conduisit dans un<br> + couvent, lui fit donner une éducation soignée et +l'épousa ensuite.<br> + Mais la belle épousée, qui avait le coeur noble, +n'oublia pas ses<br> + parents. Elle fit venir à Paris son petit frère +Adolphe, lui fit<br> + faire ses études, et voilà comment Dumas Adolphe, +déjà poète de<br> + nature et de nature enthousiaste, se trouva un jour +mêlé au mouvement<br> + littéraire de 1830. Vers de toute façon, drames, +comédies, poèmes,<br> + jaillirent, coup sur coup, de son cerveau bouillonnant: <i>la +Cité des<br> + hommes, la Mort de Faust et de Don Juan, le Camp des +Croisés,<br> + Provence, Mademoiselle de la Vallière, l'École des +Familles, les<br> + Servitudes volontaires</i>, etc. Mais vous savez, dans les +batailles,<br> + bien qu'on y fasse son devoir, tout le monde n'est pas +porté pour la<br> + Légion d'honneur; et malgré sa valeur et des +succès relatifs dans le<br> + théâtres de Paris, le poète Dumas, comme +notre Tambour d'Arcole,<br> + était resté simple soldat, ce qui lui faisait dire +plus tard en<br> + provençal:</p> + +<p><i>A quarante ans passés, quand tout le monde +pêche -- dans la soupe<br> + des gueux on y trempe son pain, -- Nous devons être +heureux d'avoir<br> + -- L'âme en repos, le coeur net et la main lavée. +-- Et qu'a-t-il?<br> + dira-t-on. -- Il a la tête haute. -- Que fait-il? Il fait +son<br> + devoir.</i></p> + +<p>Seulement, s'il n'était pas devenu capitaine, il avait +conquis<br> + l'estime de ses plus fiers compagnons d'armes; et Hugo, +Lamartine,<br> + Béranger, de Vigny, le grand Dumas, Jules Janin, Mignet, +Barbey<br> + d'Aurevilly, étaient de ses amis.</p> + +<p>Adolphe Dumas, avec son tempérament ardent, avec on +expérience de<br> + vieux lutteur parisien et tous ses souvenirs d'enfant de la +Durance,<br> + arrivait donc à point nommé pour donner au +Félibrige le billet de<br> + passage entre Avignon et Paris.</p> + +<p>Mon poème provençal étant terminé +enfin, mais non imprimé encore, un<br> + jeune Marseillais qui fréquentait Font-Ségugne, +mon ami Ludovic<br> + Segré, me dit, un jour:</p> + +<p>-- Je vais à Paris... Veux-tu venir avec moi?</p> + +<p>J'acceptai l'invitation, et c'est ainsi qu'à +l'improviste, et pour la<br> + première fois, je fis le voyage de Paris, où je +passai une semaine.<br> + J'avais, bien entendu, porté mon manuscrit, et, quand +nous eûmes<br> + quelques jours couru et admiré, de Notre-Dame au Louvre, +de la place<br> + Vendôme au grand Arc de Triomphe, nous vînmes, comme +de juste, saluer<br> + le bon Dumas.</p> + +<p>-- Eh bien! cette <i>Mireille</i>, me fit-il, est-elle +achevée?</p> + +<p>-- Elle est achevée, lui dis-je, et la voici... en +manuscrit.</p> + +<p>-- Voyons donc; puisque nous y sommes, vous allez m'en lire un +chant.</p> + +<p>Et quand j'eus lu le premier chant:</p> + +<p>-- Continuez, me dit Dumas.</p> + +<p>Et je lus le second, puis le troisième, puis le +quatrième.</p> + +<p>-- C'est assez pour aujourd'hui, me dit l'excellent homme. +Venez<br> + demain à la même heure, nous continuerons la +lecture; mais je puis,<br> + dès maintenant, vous assurer que, si votre oeuvre s'en va +toujours<br> + avec ce souffle, vous pourriez gagner une palme plus blle que +vous ne<br> + pensez.</p> + +<p>Je retournai, le lendemain, en lire encore quatre chants, et +le<br> + surlendemain, nous achevâmes le poème.</p> + +<p>Le même jour (26 août 1856), Adolphe Dumas adressa +au directeur de la<br> + <i>Gazette de France</i> la lettre que voici:</p> + +<p>"<i>La Gazette du Midi</i> a déjà fait +connaître à la <i>Gazette de France</i><br> + l'arrivée du jeune Mistral, le grand poète de la +Provence. Qu'est-ce<br> + que Mistral? On n'en sait rien. On me le demande et je crains +de<br> + répondre des paroles qu'on ne croira pas, tant elles +sont<br> + inattendues, dans ce moment de poésie d'imitation qui +fait croire à<br> + la mort de la poésie et des poètes.</p> + +<p>"L'Académie française viendra dans dix ans +consacrer une gloire de<br> + plus, quand tout le monde l'aura faite. L'horloge de l'Institut +a<br> + souvent de ces retards d'une heure avec les siècles; mais +je veux<br> + être le premier qui aura découvert ce qu'on peut +appeler,<br> + aujourd'hui, le Virgile de la Provence, le pâtre de +Mantoue arrivant<br> + à Rome avec des chants dignes de Gallus et des +Scipion...</p> + +<p>"On a souvent demandé, pour notre beau pays du Midi, +deux fois<br> + romain, romain latin et romain catholique, le poème de sa +langue<br> + éternelle, de ses croyances saintes et de ses moeurs +pures. J'ai le<br> + poème dans les mains, il a douze chants. Il est +signé Frédéric<br> + Mistral, du village de Maillane, et je le contresigne de ma +parole<br> + d'honneur, que je n'ai jamais engagée à faux, et +de ma<br> + responsabilité, qui n'a que l'ambition d'être +juste."</p> + +<p>Cette lettre ébouriffante fut accueillie par des lazzi: +"Allons,<br> + disaient certains journaux, le mistral s'est incarné, +paraît-il, dans<br> + un poème. Nous verrons si ce sera autre chose que du +vent."</p> + +<p>Mais Dumas, lui, content de l'effet de sa bombe, me dit en me +serrant<br> + la main:</p> + +<p>-- Maintenant, cher ami, retournez à Avignon pour +imprimer votre<br> + <i>Mireille</i>. Nous avons, en plein Paris, lancé le but +au caniveau, et<br> + laissons courir la critique: il faudra bien qu'elle y ajoute +les<br> + boules de son jeu, toutes, l'une après l'autre.</p> + +<p>Avant mon départ, mon dévoué compatriote +voulut bien me présenter à<br> + Lamartine, son ami, et voici comment le grand homme raconta +cette<br> + visite dans son <i>Cours familiers de Littérature</i> +(quarantième<br> + entretien, 1859):</p> + +<p>"Au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un +beau et<br> + modeste jeune homme, vêtu avec un sobre +élégance, comme l'amant de<br> + Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa +lisse<br> + chevelure dans les rues d'Avignon. C'était +Frédéric Mistral, le jeune<br> + poète villageois, destiné à devenir, comme +Burns le laboureur<br> + écossais, l'Homère de la Provence.</p> + +<p>"Sa physionomie simple, modeste et douce, n'avait rien de +cette<br> + tension orgueilleuse des traits ou de cette évaporation +des yeux qui<br> + caractérise trop souvent ces hommes de vanité plus +que de génie,<br> + qu'on appelle les poètes populaires. Il avait la +bienséance de la<br> + vérité; il plaisait, il intéressait, il +émouvait; on sentait, dans sa<br> + mâle beauté, le fils d'une de ces belles +Arlésiennes, statues<br> + vivantes de la Grèce, qui palpitent dans notre Midi.</p> + +<p>"Mistral s'assit sans façon à ma table d'acajou +de Paris, selon les<br> + lois de l'hospitalité antique, comme je me serais assis +à la table de<br> + noyer de sa mère, dans son Mas de Maillane. Le +dîner fut sobre,<br> + l'entretien à coeur ouvert, la soirée courte et +causeuse, à la<br> + fraîcheur du soir et au gazouillement des merles, dans mon +petit<br> + jardin grand comme le mouchoir de Mireille.</p> + +<p>"Le jeune homme nous récita quelques vers dans ce doux +et nerveux<br> + idiome provençal, qui rappelle tantôt l'accent +latin, tantôt la grâce<br> + attique, tantôt l'âpreté toscane. Mon +habitude des patois latins,<br> + parlés uniquement par moi jusqu'à l'âge de +douze ans dans les<br> + montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome +intelligible.<br> + C'étaient quelques vers lyriques; ils me plurent mais +sans m'enivrer.<br> + Le génie du jeune homme n'était pas là, le +cadre était trop étroit<br> + pour son âme; il lui fallait, comme à Jasmin, cet +autre chanteur sans<br> + langue, son épopée pour se répandre. Il +retournait dans son village<br> + pour y recueillir, auprès de sa mère et à +côté de ses troupeaux, ses<br> + dernières inspirations. Il me promit de m'envoyer un des +premiers<br> + exemplaires de son poème; il sortit."</p> + +<p>Avant de repartir, j'allai saluer Lamartine, qui habitait +au<br> + rez-de-chaussée du numéro 41 de la rue +Ville-L'Évêque. C'était dans<br> + la soirée. Écrasé par ses dettes et assez +délaissé, le grand homme<br> + somnolait dans un fauteuil en fumant un cigare, pendant que +quelques<br> + visiteurs causaient à voix basse, autour de lui.</p> + +<p>Tout à coup, un domestique vint annoncer qu'un +Espagnol, un harpiste<br> + appelé Herrera, demandait à jouer un air de son +pays devant M. de<br> + Lamartine.</p> + +<p>-- Qu'il entre, dit le poète.</p> + +<p>Le harpiste joua son aire, et Lamartine, à demi-voix, +demanda à sa<br> + nièce, Mme de Cessia, s'il y avait quelque argent dans +les tiroirs de<br> + son bureau.</p> + +<p>-- Il reste deux louis, répondit celle-ci.</p> + +<p>-- Donnez-les à Herrera, fit le bon Lamartine.</p> + +<p>Je revins donc en Provence pour l'impression de mon +poème, et la<br> + chose s'étant faite à l'imprimerie Seguin, +à Avignon, j'adressai le<br> + premier exemplaire à Lamartine, qui écrivit +à Reboul la lettre<br> + suivante:</p> + +<p>"Jai lu <i>Mirèio</i>... Rien n'avait encore paru de +cette sève nationale,<br> + féconde, inimitable du Midi. Il y a une vertu dans le +soleil. J'ai<br> + tellement été frappé à l'esprit et +au coeur que j'écris un<br> + <i>Entretien</i> sur ce poème. Dites-le à M. +Mistral. Oui, depuis les<br> + Homérides de l'Archipel, un tel jet de poésie +primitive n'avait pas<br> + coulé. J'ai crié, comme vous: c'est +Homère."</p> + +<p>Adolphe Dumas m'écrivait, de son côté:</p> + +<p>(mars 1859).</p> + +<p>"Encore une lettre de joie pour vous, mon cher ami. J'ai +été, hier au<br> + soir, chez Lamartine. En me voyant entrer, il m'a reçu +avec des<br> + exclamations et il m'en a dit autant que ma lettre à la +<i>Gazette de<br> + France</i>. Il a lu et compris, dit-il, votre poème d'un +bout à l'autre.<br> + Il l'a lu et relu trois fois, il ne le quitte plus et ne lit +pas<br> + autre chose. Sa nièce, cette belle personne que vous avez +vue, a<br> + ajouté qu'elle n'avait pas pu le lui dérober un +instant pour le lire,<br> + et il va faire un <i>Entretien</i> tout entier sur vous et +<i>Mirèio</i>. Il<br> + m'a demandé des notes biographiques sur vous et sur +Maillane. Je les<br> + lui envoie ce matin. Vous avez été l'objet de la +conversation<br> + générale toute la soirée et votre +poème a été détaillé par +Lamartine<br> + et par moi depuis le premier mot jusqu'au dernier. Si son +<i>Entretien</i><br> + parle ainsi de vous, votre gloire est faite dans le monde +entier. Il<br> + dit que vous êtes "un Grec des Cyclades". Il a +écrit à Reboul: "C'est<br> + un Homère!" Il me charge de vous écrire <i>tout ce +que je veux</i> et il<br> + ajoute que je ne puis trop vous en dire, tant il est ravi. Soyez +donc<br> + bien heureux, vous et votre chère mère, dont j'ai +gardé un si bon<br> + souvenir."</p> + +<p>Je tiens à consigner ici un fait très singulier +d'intuition<br> + maternelle. J'avais donné à ma mère une +exemplaire de <i>Mirèio</i>, mais<br> + sans lui avoir parlé du jugement de Lamartine, que je ne +connaissais<br> + pas encore. A la fin de la journée, quand je crus qu'elle +avait pris<br> + connaissance de l'oeuvre, je lui demandai ce qu'elle en pensait +et<br> + elle me répondit, profondément émue:</p> + +<p>-- Il m'est arrivé, en ouvrant ton livre, une chose +bien étrange: un<br> + éclat de lumière, pareil à une +étoile, m'a éblouie sur le coup, et<br> + j'ai dû renvoyer la lecture à plus tard!</p> + +<p>Qu'on en pense ce qu'on voudra; j'ai toujours cru que cette +vision de<br> + la bonne et sainte femme était un signe très +réel de l'influx de<br> + sainte Estelle, autrement dit de l'étoile qui avait +présidé à la<br> + fondation du Félibrige.</p> + +<p>Le quarantième Entretien du <i>Cours Familier de +Littérature</i> parut un<br> + mois après (1859), sous le titre "Apparition d'un +poème épique en<br> + Provence". Lamartine y consacrait quatre-vingt pages au +poème de<br> + <i>Mireille</i> et cette glorification était le +couronnement des articles<br> + sans nombre qui avaient accueilli notre épopée +rustique dans la<br> + presse de Provence, du Midi et de Paris. Je témoignai +ma<br> + reconnaissance dans ce quatrain provençal que j'inscrivis +en tête de<br> + la seconde édition:</p> + +<p> </p> + +<h4>A LAMARTINE</h4> + +<blockquote> +<p><i>Je te consacre Mireille; c'est mon coeur et mon +âme,<br> + C'est la fleur de mes années,<br> + C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles<br> + T'offre un paysan.</i></p> + +<p>8 septembre 1859</p> +</blockquote> + +<p>Et voici l'élégie que je publiai à la +mort du grand homme (1):</p> + +<p> </p> + +<h4>SUR LA MORT DE LAMARTINE</h4> + +<p><i>Quand l'heure du déclin est venue pour l'astre -- +sur les collines<br> + envahies par le soir, les pâtres -- élargissent +leurs moutons, leurs<br> + brebis et leurs chiens; -- et dans les bas-fonds des marais, -- +tout<br> + ce qui grouille râle en braiment unanime:<br> + -- Ce soleil était assommant!"</i></p> + +<p><i>Des paroles de Dieu magnanime épancheur, -- ainsi, +ô Lamartine, ô mon<br> + maître, ô mon père, -- en cantiques, en +actions, en larmes<br> + consolantes, -- quand vous eûtes à notre monde -- +épanché sa satiété<br> + d'amour et de lumière, -- et que le monde fut +las,</i></p> + +<p><i>Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, -- chacun +vous<br> + décocha la pierre de sa fronde, -- car votre splendeur +nous faisait<br> + mal aux yeux, -- car une étoile qui s'éteint, -- +car un dieu crucifié<br> + plaît à la foule, -- et les crapauds aiment la +nuit...</i></p> + +<p><i>Et l'on vit en ce moment des choses prodigieuses! Lui, +cette grande<br> + source de pure poésie -- qui avait rajeuni l'âme de +l'univers, -- les<br> + jeunes poètes rirent -- de sa mélancolie de +prophète et dirent --<br> + qu'il ne savait pas l'art des vers.</i></p> + +<p><i>Du Très-Haut Adonaï lui sublime grand +prêtre, -- qui dans ses hymnes<br> + saints éleva nos croyances -- sur les cordes d'or de la +harpe de<br> + Sion, -- en attestant les Écritures -- les dévots +pharisiens crièrent<br> + sur les toits -- qu'il n'avait point de religion.</i></p> + +<p><i>Lui, le grand coeur ému, qui, sur la catastrophe -- +de nos anciens<br> + rois, avait versé ses strophes, -- et en marbre pompeux +leur avait<br> + fait un mausolée, -- les ébahis du Royalisme -- +trouvèrent qu'il<br> + était un révolutionnaire, -- et tous +s'éloignèrent vite.</i></p> + +<p><i>Lui, le grand orateur, la voix apostolique, -- qui avait +fulguré le<br> + mot de République -- sur le front, dans le ciel des +peuples<br> + tressaillants, -- par une étrange frénésie, +-- sous les chiens<br> + enragés de la Démocratie -- le mordirent en +grommelant.</i></p> + +<p><i>Lui, le grand citoyen, qui dans le cratère +embrasé -- avait jeté ses<br> + biens, et son corps et son âme, -- pour sauver du volcan +la patrie en<br> + combustion, -- lorsque, pauvre, il demanda son pain, -- les +bourgeois<br> + et les gros l'appelèrent mangeur -- et +s'enfermèrent dans leur bourg.</i></p> + +<p><i>Alors, se voyant seul dans sa calamité, -- dolent, +avec sa croix il<br> + gravit son Calvaire... -- Et quelques bonnes âmes, vers la +tombée du<br> + jour, -- entendirent un long gémissement, -- et puis, +dans les<br> + espaces, ce cri suprême: Eli, lamma sabacthani!</i></p> + +<p><i>Mais nul ne s'aventura vers la cime déserte. -- Avec +les yeux fermés<br> + et les deux mains ouvertes, -- dans un silence grave il +s'enveloppa<br> + donc; -- et, calme comme sont les montagnes, au milieu de sa +gloire<br> + et de son infortune, -- sans dire mot il expira.</i></p> + +<p><i>21 mars 1869</i></p> + +<p>Me voilà arrivé au terme de +l'<i>élucidari</i> (comme auraient dit les<br> + troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de +ma<br> + jeunesse. Désormais, mon histoire, qui est celle de mes +oeuvres,<br> + appartient, comme tant d'autres, à la +publicité.</p> + +<p>Je terminerai ces <i>Mémoires</i> par quelques +épisodes des l'existence<br> + franche et libre que s'étaient faite, en Avignon, les +musagètes ou<br> + coryphées de notre Renaissance, pour montrer comme, au +bord du Rhône,<br> + on pratiquait le Gai-Savoir.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XVII</h2> + +<h3>AUTOUR DU MONT VENTOUX</h3> + +<p>Courses félibréennes avec Aubanel et Grivolas. +-- L'ascension et la<br> + descente. -- Les gendarmes nous arrêtent. -- La fête +de Montbrun. --<br> + Le devineur de sources. -- Le curé de Monieux. -- La +Nesque et les<br> + Bessons. -- Le maire de Méthamis. -- Le charron de +Vénasque.</p> + +<p>Avec Théodore Aubanel, qui était toujours +dispos, pour organiser les<br> + courses, et notre camarade le peintre avignonnais Pierre +Grivolas,<br> + qui était de toutes nos fêtes, voici comment nous +fîmes, un beau jour<br> + de septembre, l'ascension du mont Ventoux.</p> + +<p>Partis, vers minuit, du village de Bédoin, au pied de +la montagne,<br> + nous atteignîmes le sommet une demi-heure environ avant le +lever du<br> + soleil. Je ne vous dirai rien de l'escalade, que nous +fîmes à l'aise,<br> + sur le bât de mulets que conduisaient des guides, à +travers les<br> + rochers, escarpements et mamelons de la Combe-Fillole.</p> + +<p>Nous vîmes le soleil surgir, tel qu'un superbe roi de +gloire, d'entre<br> + les cimes éblouissantes des Alpes couvertes de neige, et +l'ombre du<br> + Ventoux élargir, prolonger, là-bas dans +l'étendue du Comtat<br> + Venaissin, par là-bas sur le Rhône et jusqu'au +Languedoc, la<br> + triangulation de son immense cône.</p> + +<p>En même temps, de grosses nues blanchâtres et +fuyantes roulaient<br> + au-dessous de nous, embrumant les vallées; et, si beau +que fût le<br> + temps, il ne faisait pas chaud.</p> + +<p>Vers les neuf heures, -- mais, cette fois, à pied, avec +les bâtons<br> + ferrés et le havresac au dos, -- après un +léger déjeuner, nous primes<br> + la descente. Seulement, nous dévalâmes par le +côté opposé,<br> + c'est-à-dire par les Ubacs, ainsi qu'on nomme le versant +nord de<br> + toutes nos montagnes et du Ventoux en particulier.</p> + +<p>Or, tellement est âpre et tellement est raide ce revers +du mont<br> + Ventoux, que le père Laval raconte ce qui suit:</p> + +<p>Les montagnards qui, de son temps (au dix-huitième +siècle), le 14<br> + septembre, montaient en pèlerinage à la chapelle +qui est en haut,<br> + redescendaient par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser, +assis à<br> + croupetons sur une double planche de trois empans carrés, +qu'ils<br> + enrayaient soudain en plantant leur bâton devant, +lorsqu'elle allait<br> + trop vite ou qu'elle frôlait un précipice.</p> + +<p>Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une demi-heure; et +il faut<br> + songer que le mont Ventoux a dix-neuf cent soixante +mètres d'altitude<br> + sur la mer!</p> + +<p>Désireux, nous aussi, de raccourcir notre descente, +mais ignorant les<br> + chemins, nous allâmes nous fourvoyer dans une ravine +ardue, la<br> + Loubatière du Ventoux, si encombrée de rocailles +et si périlleuse<br> + aussi que, pour arriver en bas, nous mîmes le jour +entier.</p> + +<p>Le ravin de la Loubatière, comme son nom le dit, n'est +fréquenté que<br> + par les loups, et il se rue subitement, du sommet au pied du +mont,<br> + entre des berges si scabreuses qu'il est presque impossible, une +fois<br> + qu'on y est rentré, d'en sortir pour changer de +route.</p> + +<p>Nous y voilà, arrive qui plante! Dans les rocs +détachés et dans les<br> + éboulis, à travers les troncs d'arbres, pins, +hêtres et mélèzes,<br> + arrachés, entraînés par la fureur des orages +et qui, à tous les pas,<br> + entravaient notre marche, nous descendions, nous +dévalions, quand,<br> + tout à coup, le lit du torrent, coupé à pic +devant nos pas, montre à<br> + nos yeux, béant, un précipice de cent toises +peut-être en contrebas.</p> + +<p>Comment faire? Remonter? C'était fort difficile, +d'autant plus que,<br> + sur nos têtes, nous voyions s'avancer de gros nuages noirs +qui, s'ils<br> + eussent crevé, nous auraient submergés sous +l'irruption des eaux...<br> + Il fallait donc, de façon ou d'autre, descendre par la +gorge, cette<br> + épouvantable gorge où nous étions perdus. +Et alors, dans l'abîme,<br> + nous jetâmes là-bas nos cabans et nos sacs et, ma +foi, recommandant à<br> + Dieu notre vie, en rampant, en nous traînant, mais surtout +par<br> + glissades, nous nous laissâmes couler sur la paroi presque +verticale<br> + où, seules, quelques racines de buis ou de lavande nous +empêchèrent<br> + de dégringoler, la tête la première.</p> + +<p>Rendus au fond du précipice, nous croyions être +hors de danger, et,<br> + remettant nos hardes, nous avions, guillerets, recommencé +de<br> + descendre dans le ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore +plus<br> + forte et plus rapide, vint nous arrêter de nouveau, et, au +péril de<br> + nos vies, il fallut de nouveau glisser en se cramponnant, et +puis une<br> + troisième fois après les autres ci-dessus.</p> + +<p>Au crépuscule, enfin nous atteignîmes +Saint-Léger, pauvre petit<br> + village qui est au pied du Ventoux, habité par des +charbonniers, tout<br> + jonché de lavande en guise de litière. Nous ne +pûmes trouver à nous y<br> + héberger.</p> + +<p>Malgré la nuit, haletants, harassés, il nous +fallut encore marcher<br> + une couple d'heures jusqu'au village de Brantes, perché +sur les<br> + rochers, en face du Ventoux, où nous fûmes fort +heureux de pouvoir<br> + nous faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, au +grenier<br> + à foin.</p> + +<p>Le plus joli, -- car il paraît qu'on n'avait pas +très bonne mine, -<br> + fut que notre hôtelier, de peur qu'on n'emportât ses +draps, nous<br> + avait enfermés sous clé... Aussi, le lendemain, +ayant appris que<br> + c'était fête au village de Montbrun, et à +peu près remis des suées de<br> + la veille, nous partîmes joyeux du pays qui <i>branle sans +vent</i> (comme<br> + l'appellent ses voisins) et nous fîmes le tour des Ubacs +du Ventoux<br> + par Savoillants et Reillanette.</p> + +<p>Mais, pendant que, sur le bord de la rivière +gazouilleuse qui a nom<br> + le Toulourenc, nous admirions la hauteur des escarpes +effrayantes,<br> + des roches sourcilleuses qui touchaient les nuées, deux +gendarmes,<br> + qui venaient sur la route après nous, et auxquels +l'hôtelier de<br> + Brantes avait donné peut-être notre signalement, +nous accostent:</p> + +<p>-- Vos papiers?</p> + +<p>Nous avions échappé aux loups, aux orages, aux +précipices; ais,<br> + croyez-m'en, qui que vous soyez, si vous êtes jamais +forcé de vous<br> + garer devant les happe-chair, évitez toujours les +routes.</p> + +<p>-- Vos papiers? D'où venez-vous? Où allez-vous, +voyons?</p> + +<p>Moi, je sortis de ma poche un gribouillage provençal +et, pendant<br> + qu'un des archers, pour pouvoir déchiffrer ce que +ça voulait dire, se<br> + désorbitait les yeux en tordant sa moustache:</p> + +<p>-- Nous sommes, disait Aubanel, des félibres, qui +venons faire le<br> + tour du Ventoux.</p> + +<p>-- Et des artistes, ajoutait Grivolas, qui étudions la +beauté du<br> + paysage...</p> + +<p>-- Ah! oui, c'est bon! nous faire accroire qu'on est venu dans +le<br> + Ventoux pour étudier ses agréments! +répliqua le gendarme qui<br> + essayait, mais vainement, de lire mon provençal; vous +irez, mes<br> + farceurs, dire cela demain à M. le procureur +impérial à Nyons... Et<br> + suivez-nous pour le quart d'heure.</p> + +<p>Nous rappelant le mot du général +Philopémen: "qu'il faut porter la<br> + peine de sa mauvaise mine", et, en effet, reconnaissant qu'avec +nos<br> + grands chapeaux de feutre aux bords retroussés +arrogamment, nos<br> + bâtons ferrés et nos havresacs, nous étions +faits comme des brigands,<br> + -- et comme d'autre part, cela nous amusait, nous suivîmes +les<br> + chasse-coquins.</p> + +<p>Chemin faisant, un bon fermier, portant la veste sur +l'épaule, nous<br> + atteignit et nous dit:</p> + +<p>-- Que Dieu vous donne le bonjour! Ces messieurs vont, sans +doute, à<br> + la fête de Montbrun?</p> + +<p>-- Ah! oui, une jolie fête! lui +répondîmes-nous. Nous descendions du<br> + Ventoux, de la cime du mont Ventoux, pour voir s'il est +réel que le<br> + soleil, en se levant, y fait trois sauts, comme on affirme, et +voilà<br> + que les gendarmes, parce que nous avions oublié nos +papiers, nous ont<br> + pris pour des voleurs et nous emmènent à +Nyons...</p> + +<p>-- Par exemple! Mais ne voyez-vous pas, à leur +façon de s'exprimer,<br> + dit aux gendarmes le brave homme, que ces messieurs ne sont pas +de<br> + loin? qu'ils parlent provençal? qu'ils sentent leur bonne +maison? Eh<br> + bien! je n'hésite pas, moi, à répondre pour +eux et je les invite<br> + même, quand nous serons à Montbrun, à venir +boire un coup à la<br> + maison, et vous aussi, messieurs du gouvernement, si vous +voulez,<br> + pourtant, me faire cet honneur!</p> + +<p>-- En ce cas-là, nous dit la maréchaussée +dauphinoise, après avoir<br> + délibéré, messieurs, vous pouvez aller. Et, +mais, voyons, est-ce<br> + positif, ce que vous disiez tout à l'heure, que le +soleil, là-haut,<br> + vu du sommet du Ventoux, fait trois sauts en se levant?</p> + +<p>-- Ça, répliquâmes-nous, il faut le voir +pour le croire... Mais<br> + autrement, c'est vrai comme vous êtes de braves gens.</p> + +<p>Et, les laissant sur ce goût (nous venions d'entrer +à Montbrun), avec<br> + l'honnête paysan qui avait répondu pour nous, nous +fûmes tout droit à<br> + l'auberge nous restaurer quelque peu.</p> + +<p>Rien qui fasse plaisir, lorsqu'on cour le pays et qu'on est +fatigué,<br> + comme une auberge indigène, où l'on arrive un jour +de fête patronale.<br> + Or, songez qu'à Montbrun, dès notre entrée +au cabaret, nos yeux<br> + virent par terre un monceau de poulardes, de poulets, de +dindons, de<br> + lapins, de levrauts et de perdrix, vous dis-je, qui +n'annonçaient pas<br> + misère! Qui plumait d'ici, qui saignait de là. Une +paire de longues<br> + broches, toutes chargées de lardoires et de gibier +odorant,<br> + tournaient et dégouttaient sur le carré des +lèchefrites,<br> + doucettement, devant le feu. L'hôtelier, +l'hôtelière, en mouvement,<br> + posaient sur chaque table les bouteilles, les couteaux, les<br> + fourchettes qu'il fallait. Et tout cela pour les premiers +qui<br> + demanderaient à dîner, c'est-à-dire pour +nous autres. Oh! coquin de<br> + bon sort! Une bénédiction. Et, chose pardessus qui +ne coûtait pas<br> + davantage, les filles de l'hôtesse avaient si gentille +accortise que<br> + nous restâmes là tant que dura la fête, rien +que pour l'agrément<br> + d'être servis par elles.</p> + +<p>A <i>Montbrun</i>, disait-on autrefois en Dauphiné, +<i>arrivé à deux heures,<br> + à trois on est pendu</i>. Cela montre qu'un proverbe +n'est pas toujours<br> + véridique, mais ça devait se rapporter (je le +crois) au renom du<br> + terrible Montbrun, le capitaine huguenot qui fut seigneur de +ce<br> + village. C'est lui, Charles du Puy, dit "le brave Montbrun", qui +fit<br> + face au roi de France, alléguant pour raison que "les +armes et le jeu<br> + rendaient les hommes égaux". C'est le même qui, au +siège de Mornas,<br> + place catholique, lorsqu'il eut pris le château, en +précipita la<br> + garnison sur la pointe, là-bas, des hallebardes de sa +troupe (1562).<br> + D'où les gens de Mornas ont gardé jusqu'à +nos jours le sobriquet de<br> + <i>saute-remparts</i>, et voici ce qu'on raconte:</p> + +<p>Un de ces malheureux, dont le tour était venu de faire +le plongeon,<br> + reculait pour prendre élan, mais arrivé au bord de +l'affreux<br> + casse-cou, il s'arrêtait épouvanté. Il +revenait prendre sa course, et<br> + chose facile à comprendre, il lâchait pied de +nouveau.</p> + +<p>-- O poltron, lui cria le farouche Montbrun, en deux fois que +tu pris<br> + escousse, tu ne peux pas faire le saut?</p> + +<p>-- Monseigneur, répliqua le pauvre catholique, s'il +vous plaît<br> + d'essayer, je vous le donne en trois.</p> + +<p>Et pour la repartie, Montbrun, à ce qu'on dit, lui +accorda sa grâce.</p> + +<p>Nous allâmes visiter le château du baron - que +François II fit<br> + démolir. -- Il y reste quelques fresques, +attribuées à André del<br> + Sarto. Sur la terrasse, on nous montra l'endroit d'où +parfois, pour<br> + s'amuser, le seigneur huguenot abattait d'un coup d'arquebuse +les<br> + moines qui, là-bas, lisaient leur bréviaire, dans +le jardin d'un<br> + couvent qu'il y avait en dessous.</p> + +<p>Enfin, derrière le Ventoux, le long du Toulourenc, +rivière qui sépare<br> + le Dauphiné de la Provence, ayant repris notre +tournée, nous vîmes en<br> + passant au pied du Ventouret et en longeant le Gourg des +Oules<br> + déboucher dans une vallée, la riante vallée +de Sault.</p> + +<p>-- Faisons la méridienne? dîmes-nous.. Et tous +trois, à l'orée d'une<br> + prairie limitrophe avec la route, nous nous couchâmes pour +dormir et<br> + laisser passer la chaleur.</p> + +<p>-- Adieu, Ventoux! s'écria Aubanel, tu nous fis, +ô gueusard, assez<br> + suer et essouffler!</p> + +<p>Grivolas regardait les ombres et les clairs que remuaient +entre eux<br> + les noyers et les chênes, et moi, épiant l'heure +qu'il était au<br> + soleil, je tétais à la gourde une gorgée +d'eau-de-vie.</p> + +<p>A ce moment, dans le grand hâle, nous vîmes sur la +route blanche<br> + s'acheminer avec sa blouse, ses gros souliers à clous, +son chapeau à<br> + larges bords, un vieillard qui tenait une houssine à la +main. Quelque<br> + chose d'imposant et de particulier dans sa figure ouverte, +rôtie par<br> + le soleil, attira, comme il passait, notre attention vers lui et +nous<br> + lui dîmes bonjour.</p> + +<p>-- Bonjour, toute la compagnie, nous fit-il d'une voix douce, +vous<br> + faites un peu halte?</p> + +<p>-- Eh oui! brave homme; à vous d'en faire autant, si +vous voulez.</p> + +<p>-- Eh bien! je ne dis pas non... Je viens de la ville de +Sault, où<br> + j'avais quelques affaires et je commençais d'être +las. Ce n'est plus,<br> + mes amis, comme quand j'avais votre âge! Berthe filait +alors, et<br> + maintenant Marthe dévide.</p> + +<p>Et il s'assit en causant à côté de nous +sur l'herbe.</p> + +<p>-- Je suis bien curieux peut-être, poursuivit-il, mais +par hasard ne<br> + seriez-vous pas herboristes?</p> + +<p>Ah! parbleu, si nous connaissions la vertu des simples que nos +pieds<br> + foulent, nous n'aurions jamais besoin d'apothicaires ni de +médecins.</p> + +<p>-- Non, répondîmes-nous, nous venons du mont +Ventoux.</p> + +<p>-- <i>Sage qui n'y retourne pas, mais fou celui qui y +retourne!</i> dit le<br> + vieillard sentencieusement... "Allons, je vois, je vois, vous +êtes<br> + peut-être bien des triacleurs de Venise.</p> + +<p>-- Triacleurs? Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>--Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'un remède souverain +est ce qu'on<br> + nomme la <i>thériaque</i>, qui se fait à ce qu'on +dit, avec de la graisse<br> + de vipère... Et, ici, dans nos montagnes, au Ventoux, au +Ventouret,<br> + et, dans cette vallée même, les vipères ne +manquent pas. Si c'est<br> + elles que vous cherchiez...</p> + +<p>-- Ah! les cherche qui voudra! nous +écriâmes-nous.</p> + +<p>-- Veuillez m'excuser, reprit le bonhomme, si je vous ai +offensés,<br> + mais il n'est pas de sot métier:</p> + +<blockquote> +<p><i>Comme dit le renard<br> + Chacun joue de son art.</i></p> +</blockquote> + +<p>Le bon Dieu, que je salue, a répandu sa lumière, +voyez-vous un peu à<br> + tous. Pris à part, l'homme ne sait rien; entre tous, nous +savons<br> + tout... Et, sans aller plus loin, moi, je suis devineur +d'eau.</p> + +<p>-- Ah! tonnerre de nom de nom!</p> + +<p>-- Oui, tel que vous me voyez, par la vertu de la baguette que +je<br> + tiens entre mes mains, je déniche les veines d'eau.</p> + +<p>-- Par exemple, et à notre tour, s'il n'y a pas +d'indiscrétion,<br> + comment faites-vous donc pour découvrir les sources qu'il +y a dans la<br> + terre?</p> + +<p>-- Comment je fais? De vous le dire, répondit +l'hydroscope, ce serait<br> + malaisé peut-être... C'est affaire de bonne foi. Il +m'arrive, tenez,<br> + quand le soleil est ardent, de voir fumer les eaux, de les +voir<br> + s'évaporer, à sept lieues de distance... je les +vois, oui, je les<br> + vois (mon Dieu! je vous rends grâces!) aspirées, +colorées par<br> + l'ardeur du soleil. Ensuite la baguette, qui tourne +d'elle-même et se<br> + tord entre mes doigts, achève le restant... Mais il faut, +comme je<br> + vous le dis, sentir cela pour le comprendre: c'est à la +bonne foi.<br> + Vous pouvez d’ailleurs parler de moi à Sault, +à Villes, à Verdolier,<br> + dans tous les villages qui avoisinent: je suis d’Aurel (que +vous<br> + voyez là), mon nom est Fortuné Aubert. On vous +montrera partout les<br> + sources que j’ai mises en vue.</p> + +<p>Nous lui dîmes en plaisantant:</p> + +<p>-- Compère Fortuné, si vous pouviez, avec la +baguette, trouver un<br> + jour la Chèvre d’Or?</p> + +<p>-- Et pourquoi non? Si Dieu voulait, je n’aurais pas plus +de peine à<br> + cela, voyez-vous, que d’être assis sur ce talus... +Mais Celui de<br> + là-haut a plus de sens que nous tous. Une<br> + fontaine d’eau, quand on a soif, ne vaut-elle pas mieux +qu’une<br> + fontaine d’or? Et ce pré! Ne croyez-vous pas que la +moindre rosée<br> + fasse plus de bien à son herbe, -- que si la traversait +le carrosse<br> + d’un roi, chargé d’or et d’argent? Rendre +service, quand on peut, à<br> + notre frère prochain, comme il nous est +recommandé, mes amis, voilà,<br> + voilà où le bon Dieu vient en aide! Et pour +preuve, permettez que je<br> + vous conte encore ceci:</p> + +<p>"L’an passé, la servante de notre curé +d’Aurel (qui vous le<br> + certifierait) me fit appeler à la cure.</p> + +<p>"-- Maître Fortuné, me dit-elle, vous me voyez en +grand souci. M. le<br> + curé, ce matin, est allé à Carpentras, +où l’on juge aux assises un<br> + jeune parent à lui, inculpé comme incendiaire. Il +devait, me l’ayant<br> + promis, retourner de bonne heure, et la nuit déjà +descend, et je ne<br> + vois venir personne: je ne sais que m’imaginer. Si au moyen +de votre<br> + science vous pouviez me rendre instruite de ce qui là-bas +se passe,<br> + ah! que vous me feriez plaisir!</p> + +<p>"-- Nous essayerons, répondis-je... Donnez-moi quelques +oublies, ce<br> + avec quoi les hosties se font.</p> + +<p>Et alors, sur la table, je plaçai les oublies, en +représentation de<br> + Celui qu’on ne voit pas, l’Amour suprême, le bon +Dieu.</p> + +<p>"A côté des oublies, je mis un verre de vin pur, +pour représenter la<br> + Justice.</p> + +<p>"Devant l’Amour et la Justice, je mis un verre d’eau +-- qui<br> + représentait l’inculpé. Et derrière +l’inculpé je posai un gobelet de<br> + vin troublé avec de l’eau: ça +représentait<br> + l’avocat.</p> + +<p>"Je saisis la baguette et, à la bonne foi, humblement, +je demande à<br> + Dieu, l’Amour suprême, si l’accusé +était condamné.</p> + +<p>"La baguette, mes amis, ne branla pas plus que ces +pierres.</p> + +<p>"Bon! je demandai alors si on l’avait acquitté. La +baguette entre mes<br> + doigts tourna joyeuse, comme en danse.</p> + +<p>"-- Mademoiselle, dis-je pour lors à la servante, vous +pouvez dormir<br> + tranquille: l'inculpé est acquitté.</p> + +<p>"-- Puisque nous y voilà, me fit la demoiselle, +Fortuné informez-vous<br> + un peu sur les témoins.</p> + +<p>"Je reprends en main la baguette et je demande au vin pur ou, +pour<br> + mieux dire, à la Justice, si les témoins +retournaient et s’ils<br> + étaient en chemin.</p> + +<p>"La verge demeura muette.</p> + +<p>"Humblement, je demande s’ils étaient poursuivis. +..Il me fut répondu<br> + qu’ils étaient poursuivis très +sérieusement... Eh bien! n’est-il pas<br> + vrai que le lendemain, messieurs, le curé d’Aurel +vint nous confirmer<br> + tout ce que nous avions vu la veille avec la verge! On avait +à<br> + Carpentras acquitté l’inculpé et retenu les +témoins.</p> + +<p>"-- Mais, allons, vous devez dire que je suis un franc bavard. +A Dieu<br> + soyez, dit le vieillard en se relevant du talus, et prenez +garde, là<br> + au frais, prenez garde de vous morfondre.</p> + +<p>Le devineur, avec sa baguette, gagna du côté des +collines, vers ces<br> + quartiers d’Aurel, de Saint-Trinit, chantés plus +tard par Félix Gras<br> + dans son grand et frais poème qui a nom <i>Les +charbonniers</i>, et nous<br> + allâmes, nous autres, par un raidillon de chemin, prendre +notre logis<br> + à Sault, la ville des <i>Étrangleurs de +truie.</i></p> + +<p>Après avoir salué, dans le château fort en +ruine, le blason et la<br> + gloire de ses anciens seigneurs, les grands barons d’Agoult +(qui est<br> + Wolf en allemand et qui signifie loup) et le nom historique de +cette<br> + comtesse de Sault qui, au temps (de la Ligue, maîtrisait +la Provence,<br> + nous descendîmes sur Monieux, dont le curé figure +dans le gai<br> + répertoire des contes populaires.</p> + +<p>Ce curé avait une vache... Et voici qu’un pauvre +homme, qui avait un<br> + tas d’enfants, vola et tua la vache, la fit manger à +ses marmots et,<br> + après la bombance, en manière de grâces, +leur fit dire la petite<br> + prière que voici:</p> + +<blockquote> +<p><i>Nous rendons grâces, mon Dieu,<br> + Au bon curé de Monieux:<br> + Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais les enfants répètent tout. Le curé +en eut vent, et ayant<br> + questionné un des petits mangeurs, il lui dit:</p> + +<p>-- Est-ce vrai, mignon, que votre père vous a appris +pour vos grâces<br> + une prière si jolie? Comment est-elle? voyons un +peu...</p> + +<p>Et le petit répéta:</p> + +<blockquote> +<p><i>Nous rendons grâces, mon Dieu,<br> + Au bon curé de Monieux:<br> + Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!</i></p> +</blockquote> + +<p>-- Oh ! la galante prière! fit le prêtre au +petit. Eh bien ! sais-tu,<br> + mignon, ce qu’il faut faire? Demain, jour de dimanche, tu +viendras me<br> + trouver à la première messe; tu monteras en chaire +avec moi, n’est-ce<br> + pas, mignon? et devant tous, pour que tout le monde +l’apprenne, tu<br> + diras la prière que ton père vous fait dire.</p> + +<p>-- Il suffit, monsieur le curé.</p> + +<p>Et l’enfant, tout de suite, va conter à son +père le propos du curé;<br> + et le père, un fin matois, dit alors à +l’enfant:</p> + +<p>-- Ah! oui, venir parler de vache en pleine chaire! Mais tu +les<br> + ferais rire tous... Je vais t’en apprendre une autre, mon +fils,<br> + d’action de grâces, qui est bien plus belle +encore:</p> + +<blockquote> +<p><i>Je rends grâce au bon Dieu!<br> + Les hommes de Monieux<br> + Ont tous porté du bois de leur curé joyeux:<br> + Mais lui tout seul, mon père<br> + Ne s’est pas laissé faire.</i></p> +</blockquote> + +<p>"T’en souviendras-tu demain?</p> + +<p>-- Je m’en souviendrai, père.</p> + +<p>Le curé, le lendemain, au prône de la messe, +monte donc à la chaire,<br> + accompagné du petit, et commence:</p> + +<p>-- Mes frères, vous l’avez tous appris, on nous a +volé notre vache...<br> + Je ne veux pas vous en parler; seulement la vérité +est toujours bonne<br> + à connaître, et toujours la vérité +sort de la bouche innocente...<br> + Allons, mignon, dis ce que tu sais.</p> + +<p>Et le petit alors:</p> + +<blockquote> +<p><i>Je rends grâce au bon Dieu!<br> + Les hommes de Monieux<br> + Ont tous porté du bois de leur curé joyeux:<br> + Mais lui tout seul, mon père<br> + Ne s’est pas laissé faire.</i></p> + +<p>Je vous laisse à penser le rire...</p> +</blockquote> + +<p>Nous prîmes à Monieux la combe de la Nesque, +petit cours d’eau<br> + sauvage, qui bondit, comme dit Gras,</p> + +<blockquote> +<p><i>Entre deux falaises à pic, couvertes de +halliers,<br> + Où les bergers pendent l'appât<br> + Pour attraper les merles.</i></p> +</blockquote> + +<p>et nous marchâmes là dans les rochers, à +tout hasard, pour gagner, si<br> + nous pouvions, le même jour, Vénasque. Mais qui +compte sans l’hôte,<br> + dit-on, compte deux fois: le soleil se couchait que nous +errions<br> + encore parmi les précipices, au pied d’un haut +escarpement qu’on<br> + nomme le Rocher du Cire, où plus tard nous +plaçâmes l’épisode de<br> + <i>Calendal</i> lorsqu’il dénicha les ruches +d’abeilles,</p> + +<blockquote> +<p><i>La Nesque, par-dessous, affreuse,<br> + Ouvrait sa ténébreuse gorge</i></p> +</blockquote> + +<p>et, la nuit nous couvrant peu à peu de son ombre, voici +qu’à un<br> + endroit appelé le Pas de l’Ascle, un +véritable labyrinthe, nous n’y,<br> + voyions plus devant nous, en danger, à tout pas, de +glisser et<br> + tomber, la tête la première, par là-bas je +ne sais ou.</p> + +<p>-- Mes amis, dis-je alors, ce serait une sottise que de +laisser nos<br> + os ici dans quelque gouffre, avant d’avoir accompli notre +oeuvre<br> + félibréenne. Je serais d’avis de +retourner.</p> + +<p>-- Hé! en avant, fit Grivolas, nous venons tout +à l’heure "les effets<br> + de la lune" sur les roches de la Nesque.</p> + +<p>-- Si tu veux te précipiter, lui cria Aubanel, libre +à toi, mon ami<br> + Pierre! Pour moi, je ne me sens nulle envie de me faire +dévorer par<br> + les loups.</p> + +<p>Et là-dessus nous remontâmes, en tâtonnant +de-ci de-là, pour nous<br> + sortir des précipices, harassés, +défaillants, tout en nage. Nous<br> + vîmes alors par bonheur, dans l’obscurité, au +loin, poindre une<br> + petite lumière.</p> + +<p>Nous y allâmes. C’était une masure +écartée dans la montagne, qu’on<br> + appelait les Bessons. Nous frappâmes. On nous ouvrit; et +de leur<br> + mieux ces braves gens (une famille de chevriers) nous firent<br> + l’hospitalité et ils nous dirent:</p> + +<p>"Vous avez certes bien fait de retourner sur vos pas; +l’autre année,<br> + une nuit d’hiver, nous avions entendu des cris, sans savoir +ce qui<br> + arrivait...</p> + +<p>"Quand le matin nous allâmes voir, nous trouvâmes +mort dans la<br> + Nesque, là-bas vers le Pas de l’Ascle, un pauvre +prêtre qui s’était<br> + décroché et tout meurtri."</p> + +<p>-- Eh bien! tu vois, nigaud, si nous t’avions suivi? fit +Aubanel à<br> + Grivolas.</p> + +<p>-- Bah! repartit le peintre, vous êtes des soldats du +pape.</p> + +<p>La ménagère, en même temps, avait mis la +marmite sur le feu, avec de<br> + l’ail, de la sauge, et une poignée de sel, tout +aspergé d’huile. Elle<br> + nous trempa bientôt une odorante eau bouillie, si bonne +qu’Aubanel,<br> + tout petit homme qu’il fût, en vida onze +assiettées, et le grand<br> + félibre garda un tel souvenir de cette savoureuse soupe +et du bon<br> + sommeil que nous fîmes à la grange des Bessons que, +dans son <i>Livre<br> + de l’Amour</i>, il y fait l’allusion suivante:</p> + +<p><i>La femme vivement avec le tranchoir -- Taille le beau pain +brun, va<br> + quérir de l’eau fraîche -- Avec son broc de +cuivre; ensuite sur le<br> + seuil -- Elle sort et appelle ses gens qui rentrent à la +maison. --<br> + Et la soupe est versée; pendant qu’elle +s’imbibe,-- L’hôte amical<br> + vous fait boire un coup de sa piquette; -- Puis, chacun à +son tour,<br> + aïeul, mari, femme et enfants, -- Tirent une +assiettée et apaisent<br> + leur faim. -- Et vous mangez la soupe et êtes de la +famille. -- Mais,<br> + le repas fini, déjà chacun sommeille: -- +L’hôtesse avec une lampe va<br> + vous quérir un drap, -- Un beau drap de toile blonde, +tout rude et<br> + tout neuf. -- Du corps la lassitude est un baume pour +l’âme. -- Ah!<br> + qu’il fait bon dormir, dans les bergeries, sur le +feuillage, --<br> + Dormir sans rêves, au milieu des troupeaux, -- +N’être ensuite<br> + réveillé que par les grelots -- Des +chèvres, le matin, et aller avec<br> + les plâtres -- Se coucher tout le jour et sentir le +marrube!</i></p> + +<p>Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, toute +bourdonnante<br> + d’abeilles, des abeilles en essaims qui y humaient le miel +des<br> + fleurs, nous arrivâmes enfin, et par une chaleur qui +faisait béer les<br> + lézards, au village de Méthamîs. Nous +demandâmes l’auberge. Mais<br> + va-t’en voir s’ils viennent! Nous y trouvâmes +porte close; l’hôte et<br> + l’hôtesse<br> + moissonnaient.</p> + +<p>Nous entrâmes au café, pour voir si en payant on +voudrait nous<br> + apprêter quelque chose pour dîner.</p> + +<p>-- Cela m’est défendu, nous dit le cafetier, comme +de tuer un homme!</p> + +<p>-- Et pourquoi?</p> + +<p>-- C’est que l’auberge, appartenant à la +commune, s’afferme sous<br> + condition que personne autre n’ait le droit de donner +à manger aussi.</p> + +<p>-- Il nous faut donc crever de faim?</p> + +<p>-- Allez trouver M. le Maire... Je ne puis, moi, vous offrir +autre<br> + chose qu’à boire.<br> + Nous bûmes un coup pour nous rafraîchir, et de +là, tout poussiéreux,<br> + nous allâmes chez M. le Maire de Méthamis.</p> + +<p>Le maire, un grand rustaud, moricaud et grêlé +comme une poêle à<br> + châtaignes, croyant avoir affaire à des batteurs +d’estrade, nous fait<br> + brutalement, comme quelqu’un que l’on +dérange:</p> + +<p>-- Que voulez-vous?</p> + +<p>-- Nous voudrions, lui dis-je, que vous donniez au +cafe-tier<br> + l’autorisation nécessaire pour nous servir à +manger, du moment,<br> + monsieur le Maire, que votre auberge est fermée...</p> + +<p>-- Avez-vous des papiers?</p> + +<p>-- Que diable! nous sommes d’ici d’Avignon: si +l’on ne peut plus<br> + faire un pas, ni manger une omelette dans le département, +sans avoir<br> + des papiers...</p> + +<p>-- Ça, point tant de raisons! vous irez vous expliquer, +accompagnés<br> + de mes deux gardes, devant le commissaire de police du +canton.</p> + +<p>-- Mais peste! vous voulez rire? nous voilà n’en +pouvant plus...</p> + +<p>-- Oh! je vous ferai charrier sur ma charrette; j’ai un +bon mulet.</p> + +<p>Cela commençait, parbleu! à ne plus tant nous +amuser, d’autant plus,<br> + saperlotte! que nous n’avions rien dans le ventre.</p> + +<p>-- Monsieur le Maire, dit Aubanel, si vous vouliez nous +conduire chez<br> + M. le curé, je suis sûr qu’il nous +connaîtra.</p> + +<p>-- Allons-y, allons-y, fit le maire hargneux.</p> + +<p>Et arrivés au presbytère, en présence du +prêtre:</p> + +<p>-- Voyez, lui dit-il, monsieur le Curé, si vous +connaissez ces<br> + individus.</p> + +<p>Le curé de Mathamis, dans son petit salon, nous offrit +d’abord des<br> + chaises, et puis tournant autour de nous et examinant nos +visages:</p> + +<p>-- Non, dit-il, monsieur le Maire, je ne connais pas ces +messieurs.</p> + +<p>-- Mais regardez-moi bien, monsieur le curé, fit +Aubanel, ne vous<br> + souvient-il pas de m’avoir vu en Avignon, dans ma +librairie?</p> + +<p>-- Ah! monsieur Aubanel?</p> + +<p>-- Précisément.</p> + +<p>-- Monsieur Aubanel, cria le curé de Méthamis, +libraire et imprimeur<br> + de notre Saint Père le Pape! Jacomone, Jacomone! apporte +vite les<br> + petits verres, que nous buvions une goutte de ratafia de Gouit +à la<br> + santé de l’Almanach provençal et des +félibres!</p> + +<p>Et comme nous tournions la tête, pour voir un peu la +mine du maire de<br> + Méthamis, celui-ci, en cherchant la porte qu’il ne +pouvait retrouver,<br> + grommelait:</p> + +<p>-- Je ne bois pas, je ne bois pas, monsieur le Curé. Il +faut que<br> + j’aille mettre au joug.</p> + +<p>C’est bien. Quand nous sortîmes, au bout d’un +moment, l’aubergiste<br> + sur son seuil, le cafetier devant sa porte, nous appelaient:</p> + +<p>-- Messieurs, messieurs, vous pouvez venir... M. le Maire +vient de<br> + dire que si vous désiriez manger...</p> + +<p>Mais dépités et dédaigneux, nous, tels +que des apôtres qui ont été<br> + méconnus, en resserrant nos ceintures nous +secouâmes sur Méthamis la<br> + poussière de nos souliers et nous reprîmes +clopin-clopant la descente<br> + de la Nesque.</p> + +<p>-- Eh bien! mon vaillant Pierre, disait Aubanel à +Grivolas, tu vois<br> + que les soldats du Pape sont encore bons à quelque +chose?</p> + +<p>-- Je ne dis pas, mais à Venasque, répondait +notre artiste en se<br> + léchant la barbe, si nous tombions sur un monceau de +lapins, de<br> + poulets, de levrauts et de dindes, comme à la fête +de Montbrun, il me<br> + semble que tout à l’heure, mes amis, nous y +taperions.</p> + +<p>Hélas! les jours se suivent, mais ne se ressemblent +pas. A Venasque,<br> + l’aubergiste, charron de son métier, nous fit +souper, l’animal, avec<br> + un épais ragoût de pommes de terre au plat, +rissolées dans de l’huile<br> + infecte, que nous ne pûmes avaler.</p> + +<p>Non content de cela, le pendard nous fit coucher sur une pile +de bois<br> + d’yeuse, avec, pour matelas, quelques fourchées de +paille qui, dans<br> + la nuit, s’éparpillèrent, et, à cause +des bûches anguleuses et<br> + noueuses qui nous entraient dans le dos, nous ne pûmes +fermer l'oeil.</p> + +<p>Bref, les habits fripés, les chaussures trouées, +le visage hâlé, mais<br> + allègres, mais pleins de la saveur de la Provence, nous +revînmes à<br> + travers une croupe de montagnes pelées qui a pour nom la +Barbarenque,<br> + en passant par Vaucluse, l'abbaye de Sénanque, Gordes et +le Calavon<br> + (non sans autres aventures dont le récit serait trop +long), nous<br> + revînmes de là aux plaines d'Avignon.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XVIII</h2> + +<h3>LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE</h3> + +<p>Alphonse Daudet dans sa jeunesse. -- La descente en Arles. -- +La<br> + Roquette et les Roquettières. -- Le patron Gafet. -- Le +souper chez<br> + Le Counënc. -- Les chansons de table. -- Le registre du +cabaret. --<br> + Le pont de bateaux. -- La noce arlésienne. -- Le spectre +des<br> + Aliscamps. -- Une lettre de Daudet pendant le siège de +Paris.</p> + +<p>I</p> + +<p>Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse (<i>Lettres de +mon<br> + Moulin et Trente Ans de Paris</i>), a raconté, à +fleur de plume,<br> + quelques échappées qu'il fit, avec les premiers +félibres, à Maillane,<br> + en Barthelasse, aux Baux, à Châteauneuf; je dis +avec les félibres de<br> + la première pousse, qui, en ce temps, couraient sans +cesse le pays de<br> + Provence, pour le plaisir de courir, de se donner du +mouvement,<br> + surtout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le vieux fonds +du<br> + peuple. Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut, et je veux +vous<br> + conter la joyeuse équipée que nous fîmes +ensemble, il y a quelque<br> + quarante ans.</p> + +<p>Daudet, à cette époque, était +secrétaire du duc de Morny, secrétaire<br> + honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le +jeune<br> + homme allait, une fois par mois, voir si le président du +Sénat, son<br> + patron, était gaillard et de bonne humeur. Et sa vigne de +côté, qui<br> + depuis a donné de si belles pressées, +n'était qu'à sa première<br> + feuille. Mais entre autres choses exquises, Daudet avait +composé une<br> + poésie d'amour, pièce toute mignonne, qui avait +nom: <i>les Prunes</i>.<br> + Tout Paris la savait par coeur, et M. de Morny, l'ayant +ouïe dans son<br> + salon, s'était fait présenter l'auteur, qui lui +avait plu, et il<br> + l'avait pris en grâce.</p> + +<p>Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit +des<br> + pierres fines, Daudet était joli garçon, brun, +d'une pâleur mate,<br> + avec des yeux noirs à longs cils qui battaient, une barbe +naissante<br> + et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la +nuque,<br> + tellement que le duc, chaque fois que l'auteur de la chanson +des<br> + <i>Prunes</i> lui rendait visite au Sénat, lui disait, en +lui touchant les<br> + cheveux de son doigt hautain:</p> + +<p>-- Eh bien! poète, cette perruque, quand la +faisons-nous abattre?</p> + +<p>-- La semaine prochaine, monseigneur! en s'inclinant +répondait le<br> + poète.</p> + +<p>Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au +petit<br> + Daudet la même observation, et toujours le poète +lui répondait la<br> + même chose. Et le duc tomba plus tôt que la +crinière de Daudet.</p> + +<p>A cet age, devons-nous dire, le futur chroniqueur des +aventures<br> + prodigieuses de <i>Tartarin de Tarascon</i> était +déjà un gaillard qui<br> + voyait courir le vent: impatient de tout connaître, +audacieux en<br> + bohème, franc et libre de langue, se lançant +à la nage dans tout ce<br> + qui était vie, lumière, bruit et joie, et ne +demandant qu'aventures.<br> + Il avait, comme on dit, du vif-argent dans les veines.</p> + +<p>Je me souviens d'un soir où nous soupions au +<i>Chêne-Vert</i>, un<br> + plaisant cabaret des environs d' Avignons. Entendant la musique +d'un<br> + bal qui se trouvait en contrebas de la terrasse où nous +étions<br> + attablés, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de +neuf ou dix<br> + pieds de haut) et tomba, à travers les sarments d'un +treille, au beau<br> + milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable.</p> + +<p>Une autre fois, du haut du chemin qui passe au pied du Pont du +Gard,<br> + il se jeta, sans savoir nager, dans la rivière du Gardon, +pour voir,<br> + avait-il dit, s'il y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans +un<br> + pêcheur qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse +à coup sûr,<br> + buvait bouillon de onze heures.</p> + +<p>Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon à +l'île de la<br> + Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y +courant<br> + dessus au risque de culbuter, par là-bas, dans le +Rhône, il criait,<br> + pour épater quelques bourgeois qui l'entendaient:</p> + +<p>-- C'est de là, tron de l'air! que nous jetâmes +au Rhône le cadavre<br> + de Brune, oui, du maréchal Brune! Et que cela serve +d'exemple aux<br> + Franchimands et Allobroges qui reviendraient nous +embêter!</p> + +<p>II</p> + +<p>Donc, un jour de septembre, je reçus à Maillane +une petite lettre du<br> + camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de +persil,<br> + bien connues de ses amis, et dans laquelle il me disait:</p> + +<p>"Mon Frédéric, demain mercredi, je partirai de +Fontvieille pour venir<br> + à ta rencontre jusqu'à Saint-Gabriel. Mathieu et +Grivolas viendront<br> + nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est +à la<br> + buvette, où nous t'attendons vers les neuf heures ou neuf +heures et<br> + demie. Et là, chez Sarrasine, la belle hôtesse du +quartier, ayant<br> + ensemble bu un coup, nous partirons à pied pour Arles. Ne +manque pas!<br> + Ton</p> + +<p>Chaperon Rouge."</p> + +<p>Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous +trouvâmes tous<br> + à Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la +montagne. Chez<br> + Sarrasine, nous croquâmes une cerise à +l'eau-de-vie, et en avant sur<br> + la route blanche.</p> + +<p>Nous demandâmes au cantonnier:</p> + +<p>-- Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici à +Arles?</p> + +<p>-- Quand vous serez, nous répondit-il, droit à +la Tombe de Roland,<br> + vous en aurez encore pour deux heures.</p> + +<p>-- Et où est cette tombe?</p> + +<p>-- Là-bas, où vous voyez un bouquet de +cyprès, sur la berge du<br> + Vigueirat.</p> + +<p>-- Et ce Roland?</p> + +<p>-- C'était, à ce qu'on dit, un fameux capitaine +du temps des<br> + Sarasins... Les dents, allez, bien sûr, ne doivent pas lui +faire mal.</p> + +<p>Salut, Roland! Nous n'aurions pas soupçonné, +dès nous mettre en<br> + chemin, de rencontrer vivantes, au milieu des guérets et +des chaumes<br> + du Trébon, la légende et la gloire du compagnon de +Charlemagne. Mais<br> + poursuivons. Allégrement nous voilà descendant en +Arles, où l'Homme<br> + de Bronze frappait midi, quand, tout blancs de poussière, +nous<br> + entrâmes à la porte de la Cavalerie. Et, comme nous +avions le ventre<br> + à l'espagnole, nous allâmes aussitôt, +déjeuner à l'hôtel Pinus.</p> + +<p>III</p> + +<p>On ne nous servit pas trop mal... Et, vous savez, quand on est +jeune,<br> + que l'on est entre amis et heureux d'être en vie, rien de +tel que la<br> + table pour décliquer le rire et les +folâtreries.</p> + +<p>Il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. Un +garçon en habit<br> + noir, la tête pommadée, avec deux favoris +hérissés comme des<br> + houssoirs, était sans cesse autour de nous, la serviette +sous le<br> + bras, ne nous quittant pas de l'oeil et, sous prétexte de +changer nos<br> + assiettes, écoutant bonnement toutes nos paroles +folles.</p> + +<p>-- Voulez-vous, dit enfin Daudet impatienté, que nous +fassions partir<br> + cette espèce de patelin?... Garçon!</p> + +<p>-- Plaît-il, monsieur?</p> + +<p>-- Vite, va nous chercher un plateau, un plat d'argent.</p> + +<p>-- Pour de quoi mettre? demanda le garçon +interloqué.</p> + +<p>-- Pour y mettre un <i>viédase</i>! repliqua Daudet +d'une voix tonnante.</p> + +<p>Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup, +nous<br> + laissa tranquilles.</p> + +<p>-- Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces hôtels, fit +alors le bon<br> + Mathieu, c'est que, remarquez-le, depuis qu'aux tables +d'hôte les<br> + commis voyageurs ont introduit les goûts du Nord, que ce +soit en<br> + Avignon, en Angoulême, à Draguignan ou bien +à Brive-la-Gaillarde, on<br> + vous sert, aujourd'hui, partout les mêmes plats: des +brouets de<br> + carottes, du veau à l'oseille, du rosbif à +moitié cuit, des<br> + choux-fleurs au beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont +ni<br> + saveur ni goût. De telle sorte qu'en Provence, si l'on +veut retrouver<br> + la cuisine indigène, notre vieille cuisine +appétissante et<br> + savoureuse, il n'y a que les cabarets où va manger le +peuple.</p> + +<p>-- Si nous y allions ce soir? dit le peintre Grivolas.</p> + +<p>-- Allons-y, criâmes-nous tous.</p> + +<p>IV</p> + +<p>On paya, sans plus tarder. Le cigare allumé, on alla +prendre se<br> + demi-tasse dans un <i>cafeton</i> populaire. Puis, dans les rues +étroites,<br> + blanches de chaux et fraîches, et bordées de vieux +hôtels, on flâna<br> + doucement jusqu'à la nuit tombante, pour regarder sur +leurs portes ou<br> + derrière le rideau de canevas transparent ces +Arlésiennes reines qui<br> + étaient pour beaucoup dans le motif latent de notre +descente en<br> + Arles.</p> + +<p>Nous vîmes les Arènes avec leurs grands portails +béants, le Théâtre<br> + Antique avec son couple de majestueuses colonnes, Saint-Trophime +et<br> + son cloître, la Tête sans nez, le palais du Lion, +celui des<br> + Porcelets, celui de Constantin et celui du Grand-Prieur.</p> + +<p>Parfois, sur les pavés, nous nous heurtions à +l'âne de quelque<br> + <i>barralière</i> qui vendait de l'eau du Rhône. +Nous rencontrions aussi<br> + les <i>tibanières</i> brunes qui rentraient en ville, la +tête chargée de<br> + leurs faix de glanes, et les <i>cacalausières</i> qui +criaient:</p> + +<p>-- Femmes, qui en veut des colimaçons de chaumes?</p> + +<p>Mais, en passant à la Roquette, devers la Poissonnerie, +voyant que le<br> + jour déclinait, nous demandâmes à une femme +en train de tricoter son<br> + bas:</p> + +<p>-- Pourriez-vous nous indiquer quelque petite auberge, ne +serait-ce<br> + qu'une taverne, où l'on mange proprement et à la +bonne apostolique?</p> + +<p>La commère, croyant que nous voulions railler, cria aux +autres<br> + Roquettières, qui, à son éclat de rire, +étaient sorties sur leurs<br> + seuils, coquettement coiffées de leurs cravates blanches, +aux bouts<br> + noués en crête:</p> + +<p>-- Hé! voilà des messieurs qui cherchent une +taverne pour souper: en<br> + auriez-vous une?</p> + +<p>-- Envoie-les, cria l'une d'elles, dans la rue +Pique-Moute.</p> + +<p>-- Ou chez la Catasse, dit une autre.</p> + +<p>-- Ou chez la veuve Viens-Ici.</p> + +<p>-- Ou à la porte des Châtaignes.</p> + +<p>-- Pardon, pardon, leur dis-je, ne plaisantons pas, mes +belles: nous<br> + voulons un cabaret, quelque chose de modeste, à la +portée de tous, et<br> + où aillent les braves gens.</p> + +<p>V</p> + +<p>-- Eh bien! dit un gros homme qui fumait là sa pipe +assis sur une<br> + borne, la trogne enluminée comme une gourde de mendiant, +que ne<br> + vont-ils chez le Counënc? Tenez, messieurs, venez, je vous +y<br> + conduirai, poursuivit-il en se levant et en secouant sa pipe, il +faut<br> + que j'aille de ce côté. C'est sur l'autre bord du +Rhône, au faubourg<br> + de Trinquetaille... Ce n'est pas une hôtellerie, mon Dieu! +de premier<br> + ordre; mais les gens de rivière, les <i>radeliers</i>, +les bateliers qui<br> + viennent de condrieu y font leur gargotage et n'en sont pas<br> + mécontents.</p> + +<p>-- Et d'où vient, dit Grivolas, qu'on l'appelle le +Counënc?</p> + +<p>-- L'hôtelier? Parce qu'il est de Combs, un village +près de<br> + Beaucaire, qui fournit quelques mariniers... Moi-même, qui +vous<br> + parle, je suis patron de barque, et j'ai navigué ma +part.</p> + +<p>-- Êtes-vous allé loin?</p> + +<p>-- Oh! non, je n'ai fait voile qu'au petit cabotage, +jusqu'au<br> + Havre-de-Grâce... Mais.</p> + +<blockquote> +<p><i>Pas de marinier<br> + Qui ne se trouve en danger.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et, allez, si n'étaient les grandes Saintes Maries qui +nous ont<br> + toujours gardé, il y a beau temps, camarades, que nous +aurions sombré<br> + en mer.</p> + +<p>-- Et l'on vous nomme?</p> + +<p>-- Patron Gafet, tout à votre service, si vous vouliez, +quelque<br> + moment, descendre au Sambruc ou au Graz, vers les îlots +de<br> + l'embouchure, pour voir les bâtiments qui y sont +ensablés.</p> + +<p>VI</p> + +<p>Et au pont de Trinquetaille, qui, encore à cette +époque, était un<br> + pont de bateaux, tout en causant nous arrivâmes. Lorsqu'on +le<br> + traversait sur le plancher mouvant, entablé sur des +bateaux plats<br> + juxtaposés bord à bord, on sentait sous soi, +puissante et vivante, la<br> + respiration du fleuve, dont le poitrail houleux vous soulevait +en<br> + s'élevant, vous abaissait en s'abaissant.</p> + +<p>Passé le Rhône, nous prîmes à +gauche, sur le quai, et, sous un vieux<br> + treillage, courbée sur l'auge de son puits, nous +vîmes, comment<br> + dirai-je? une espèce de gaupe, et borgne par-dessus, qui +raclait et<br> + écaillait des anguilles frétillantes. A ses pieds, +deux ou trois<br> + chats rongeaient, en grommelant, les têtes qu'elle leur +jetait.</p> + +<p>-- C'est la Counënque, nous dit soudain maître +Gafet.</p> + +<p>Pour des poèetes qui, depuis le matin, ne rêvions +que de belles et<br> + nobles Arlésiennes, il y avait de quoi demeurer +interdits... Mais,<br> + enfin, nous y étions.</p> + +<p>-- Counënque, ces messieurs voudraient souper ici.</p> + +<p>-- Oh! ça, mais, patron Gafet, vous n'y pensez pas, +sans doute? Qui<br> + diable nous charriez-vous? Nous n'avons rien, nous autres, pour +des<br> + gens comme ça...</p> + +<p>-- Voyons, nigaude, n'as-tu pas là un superbe plat +d'anguilles!</p> + +<p>-- Ah! si un <i>catigot</i> d'anguilles peut faire leur +félicité... Mais,<br> + voyez, nous n'avons rien autre.</p> + +<p>-- Ho! s'écria Daudet, rien que nous aimions tant que +le <i>catigot</i>.<br> + Entrons, entrons, et vous maître Gafet, veuillez bien vous +attabler,<br> + nous vous en prions, avec nous autres.</p> + +<p>-- Grand merci! vous êtes bien bons.</p> + +<p>Et bref, le gros patron s'étant laissé gagner, +nous entrâmes tous les<br> + cinq au cabaret de Trinquetaille.</p> + +<p>VII</p> + +<p>Dans une salle basse, dont le sol était couvert d'un +corroi de<br> + mortier battu, mais dont les murs étaient bien blancs, il +y avait une<br> + longue table oµ l'on voyait assis quinze ou vingt +mariniers en train<br> + de manger un cabri, et le Counënc soupait avec eux.</p> + +<p>Aux poutres du plafond, peint en noir de fumée, +étaient pendus des<br> + <i>chasse-mouches</i> (faisceaux de tamaris où viennent +se poser les<br> + mouches, qu'on prend ensuite avec un sac), et, vis-à-vis +de ces<br> + hommes qui, en nous voyant entrer, devinrent silencieux, autour +d'une<br> + autre table, nous prîmes place sur des bancs.</p> + +<p>Mais, pendant qu'au potager se cuisinait le <i>caligot</i>, la +Counënque,<br> + pour nous mettre en appétit, apporta deux oignons +énormes (de ceux de<br> + Bellegarde), un plat de piments vinaigrés, du fromage +pétri, des<br> + olives confites, de la boutargue du Martigue, avec quelques +morceaux<br> + de merluche braisée.</p> + +<p>-- Et tu reviendras dire que tu n'avais rien? s'écria +patron Gafet<br> + qui chapelait du pain avec son couteau crochu; mais c'est un +festin<br> + de noces!</p> + +<p>-- Dame! repartit la borgne, si vous nous aviez +prévenus, nous<br> + aurions pu tout de même vous apprêter une blanquette +à la mode des<br> + <i>gardians</i> ou quelque omelette baveuse... Mais quand les +gens vous<br> + tombent là, entre chien et loup, comme cheveux sur une +soupe,<br> + messieurs, vous comprendrez qu'on leur donne ce qu'on peut.</p> + +<p>C'est bien. Daudet, qui de sa vie ne s'était vu +à pareille gogaille<br> + de Camargue, saisit un des oignons, de ces beaux oignons +épatés,<br> + dorés comme un pain de Noël, et hardi! à +belles dents, et feuillet à<br> + feuillet, il le croque et l'avale, tantôt l'accompagnant +du fromage<br> + pétri, tantôt de la merluche. Il est juste +d'ajouter que, pour le<br> + seconder, tous nous faisions notre possible.</p> + +<p>Patron Gafet, lui soulevant de temps en temps la cruche pleine +d'un<br> + vin de Crau, flambant comme on n'en voit plus:</p> + +<p>-- Ça, jeunesse, disait-il, si nous abattions un +bourgeon? L'oignon<br> + fait boire et maintient la soif.</p> + +<p>En moins d'une demi-heure, on aurait enflammé sur nos +joues une<br> + allumette. Puis, arriva le <i>catigot</i>, où le +bâton d'un pâtre se<br> + serait tenu droit, -- salé comme mer, poivré comme +diable...</p> + +<p>-- Salaison et poivrade, disait le gros Gafet, font trouver le +vin<br> + bon... Allume et trinque, Antoine, puisque ton père est +prieur!</p> + +<p>VIII</p> + +<p>Les mariniers, pourtant, ayant achevé leur cabri, +terminaient leur<br> + repas, ainsi que c'est l'usage des bateliers de Condrieu, avec +un<br> + plat de soupe grasse. Chacun, à son bouillon mêlait +un grand verre de<br> + vin; puis, portant des deux mains leurs assiettes à la +bouche, tous<br> + ensemble vidèrent d'un seul trait le mélange, +savoureusement, en<br> + claquant des lèvres.</p> + +<p>Un conducteur de radeau, qui portait la barbe en collier, +chanta<br> + alors une chanson qui, s'il m'en souvient bien, finissait comme +ceci:</p> + +<blockquote> +<p><i>Quand notre flotte arrive<br> + En rade de Toulon,<br> + Nous saluons la ville<br> + A grands coups de canon.</i></p> +</blockquote> + +<p>Daudet nous dit:</p> + +<p>-- Tonnerre! n'allons-nous pas aussi faire craquer la +nôtre?</p> + +<p>Et il entama celle-ci (du temps où l'on faisait la +guerre aux Vaudois<br> + du Léberon):</p> + +<blockquote> +<p><i>Chevau-léger, mon bon ami,<br> + A Lourmarin, l'on s'éventre!<br> + Chevau-léger, mon bon ami,<br> + Mon coeur s'évanouit.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais les gens de rivière, ne voulant pas être en +reste, chantèrent<br> + lors en choeur:</p> + +<blockquote> +<p><i>Les filles de Valence<br> + Ne savent pas faire l'amour:<br> + Celles de la Provence<br> + Le font la nuit, le jour.</i></p> +</blockquote> + +<p>-- A nous autres, collègues, criâmes-nous aux +chanteurs. Et tous à<br> + l'unisson, nous servant de nos doigts comme de castagnettes, +nous<br> + répliquions superbement:</p> + +<blockquote> +<p><i>Les filles d'Avignon<br> + Sont comme les melons:<br> + Sur cent cinquante<br> + N'y en a pas de mûr;<br> + La plus galante...</i></p> +</blockquote> + +<p>-- Chut! nous fit la borgnesse, car si passait la police, elle +vous<br> + dresserait "verbal" pour tapage nocturne.</p> + +<p>-- La police? criâmes-nous, on se fiche pas mal +d'elle.</p> + +<p>-- Tenez, ajouta Daudet, allez nous quérir le registre +où vous<br> + inscrivez ceux qui logent dans l'auberge.</p> + +<p>La Counënque apporta le livre, et le gentil +secrétaire de M. de Morny<br> + écrivit aussitôt de sa plus belle plume:</p> + +<p>A. Daudet, secrétaire du président du +Sénat;<br> + F. Mistral, chevalier de la Légion d'Honneur;<br> + A. Mathieu, le félibre de Châteauneuf-du-Pape;<br> + P. Grivolas, maître peintre de l'École +d'Avignon.</p> + +<p>-- Et si quelqu'un, poursuivit-il, si quelqu'un, ô +Counënque, venait<br> + jamais te chercher noise, que ce soit commissaire, gendarme +ou<br> + sous-préfet, tu n'auras qu'à lui mettre ces pattes +de mouches sous la<br> + moustache, et puis, si l'on t'embête, tu nous +écriras à Paris, et,<br> + va, moi je me charge de les faire danser.</p> + +<p>IX</p> + +<p>Nous soldâmes, et, accompagnés de la +vénération publique, nous<br> + sortîmes tels que des princes qui viennent de se +révéler.</p> + +<p>Parvenus au marchepied du pont Trinquetaille:</p> + +<p>-- Si nous faisions, sur le pont, un brin de farandole? +proposa<br> + l'infatigable et charmant nouvelliste de la <i>Mule du Pape</i>, +les ponts<br> + de la Provence ne sont faits que pour ça...</p> + +<p>Et en avant! au clair limpide de la lune de septembre, qui se +mirait<br> + dans l'eau, nous voilà faisant le branle sur le pont en +chantant:</p> + +<blockquote> +<p><i>La farandole de Trinquetaille,<br> + Tous les danseurs sont des canailles!<br> + La farandole de Saint-Remy,<br> + Une salade de pissenlits!</i></p> +</blockquote> + +<p>Tout à coup - nous arrivions sur le milieu du +Rhône, -- voici que,<br> + dans la pénombre, au-devant de nous autres, nous voyons +s'avancer une<br> + rangée d'Arlésiennes, de délicieuses +Arlésiennes, chacune avec son<br> + cavalier, qui lentement cheminaient, tout en babillant et +riant... Le<br> + frôlement des jupes, le frou-frou de la soie, le +gazouillis des<br> + couples qui se parlaient à voix basse dans la +nuitée pacifique, dans<br> + le tressaillement du Rhône qui se glissait entre les +barques, c'était<br> + vraiment chose suave.</p> + +<p>-- Une noce, dit le gros patron Gafet, qui ne nous avait pas +quittés.</p> + +<p>-- Une noce? fit Daudet, qui avec sa myopie, ne se rendait pas +bien<br> + compte de cette agitation, une noce arlésienne! Une noce +à la lune!<br> + Une noce en plein Rhône!</p> + +<p>Et, pris d'un vertigo, notre luron s'élance, saute au +cou de la<br> + mariée, et en veux-tu des baisers...</p> + +<p>Aïe! quelle mêlée, mon Dieu! Si jamais de la +vie nous nous vîmes en<br> + presse, ce fut bien cette fois-là... Vingt gars, le poing +levé, nous<br> + entourent et nous serrent:</p> + +<p>-- Au Rhône, les marauds!</p> + +<p>-- Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? s'écria patron +Gafet, en refoulant<br> + la troupe; mais ne voyez-vous pas que nous venons de boire, de +boire<br> + en Trinquetaille, à la santé de +l'épousée, et que de reboire nous<br> + ferait du mal?</p> + +<p>-- Vivent les mariés! nous écriâmes-nous. +Et, grâce à la poigne de ce<br> + brave Gafet, qui était connu de tous, et à sa +présence d'esprit, les<br> + choses en restèrent là.</p> + +<p>X</p> + +<p>Maintenant, où allons-nous? L'Homme de Bronze venait de +frapper onze<br> + heures... Et nous dîmes:</p> + +<p>-- Il faut aller faire un tour aux Aliscamps.</p> + +<p>Nous prenons les Lices d'Arles, nous contournons les remparts, +et, au<br> + clair de la lune, nous voilà descendant l'allée de +peupliers qui mène<br> + au cimetière du vieil Arles romain. Et, ma foi, en errant +au milieu<br> + des sépulcres éclairés par la lune et des +auges mortuaires alignées<br> + sur le sol, voici que, gravement, nous répétions +entre nous<br> + l'admirable ballade de Camille Reybaud:</p> + +<blockquote> +<p><i>Les peupliers du cimetière<br> + Ont salué les trépassés.<br> + As-tu peur des pieux mystères?<br> + Passe plus loin du cimetière!</i></p> +</blockquote> + +<p>MOI</p> + +<blockquote> +<p><i>Des blancs lombeaux du cimetière<br> + Le couvercle s'est renversé.</i></p> +</blockquote> + +<p>TOUS</p> + +<blockquote> +<p><i>As-tu peur des pieux mystères?<br> + Passe plus loin du cimetière.</i></p> +</blockquote> + +<p>MOI</p> + +<blockquote> +<p><i>Sur le gazon du cimetière<br> + Tous les défunts se sont dressés.</i></p> +</blockquote> + +<p>TOUS</p> + +<blockquote> +<p><i>As-tu peur des pieux mystères?<br> + Passe plus loin du cimetière.</i></p> +</blockquote> + +<p>MOI</p> + +<blockquote> +<p><i>Frères muets, au cimetière<br> + Tous les morts se sont embrassés.</i></p> +</blockquote> + +<p>TOUS</p> + +<blockquote> +<p><i>As-tu peur des pieux mystères?<br> + Passe plus loin du cimetière.</i></p> +</blockquote> + +<p>MOI</p> + +<blockquote> +<p><i>C'est la fête du cimetière,<br> + Les morts se mettent à danser.</i></p> +</blockquote> + +<p>TOUS</p> + +<blockquote> +<p><i>As-tu peur des pieux mystères?<br> + Passe plus loin du cimetière.</i></p> +</blockquote> + +<p>MOI</p> + +<blockquote> +<p><i>La lune est claire: au cimetière,<br> + Les vierges cherchent leurs fiancés.</i></p> +</blockquote> + +<p>TOUS</p> + +<blockquote> +<p><i>As-tu peur des pieux mystères?<br> + Passe plus loin du cimetière.</i></p> +</blockquote> + +<p>MOI</p> + +<blockquote> +<p><i>Leurs amoureux, au cimetière,<br> + Ne sont plus là, si empressés.</i></p> +</blockquote> + +<p>TOUS</p> + +<blockquote> +<p><i>As-tu peur des pieux mystères?<br> + Passe plus loin du cimetière.</i></p> +</blockquote> + +<p>MOI</p> + +<blockquote> +<p><i>Oh! ouvrez-moi le cimetière,<br> + Mon amour va les caresser...</i></p> +</blockquote> + +<p>XI</p> + +<p>Le croirez-vous? Soudain, d'une tombe béante, à +trois pas de nous<br> + autres, mes chers amis, une voix sombre, dolente, +sépulcrale, nous<br> + fait entendre ces mots:</p> + +<p><i>-- Laissez dormir ceux qui dorment!</i></p> + +<p>Nous restâmes pétrifiés, et à +l'entour, sous la lune, tout retomba<br> + dans le silence.</p> + +<p>Mathieu disait doucement à Grivolas:</p> + +<p>-- As-tu entendu?</p> + +<p>-- Oui, répondit le peintre, c'est là-bas, dans +ce sarcophage.</p> + +<p>-- Cela, dit patron Gafet en crevant de rire, c'est un +couche-vêtu,<br> + un de ces <i>galimands</i>, comme nous les nommons en Arles, qui +viennent<br> + se gîter, la nuit, dans ces auges vides.</p> + +<p>Et Daudet:</p> + +<p>-- Quel dommage, pourtant, que ça n'ait pas +été une apparition<br> + réelle! Quelque belle Vestale, qui, à la voix des +poètes, eût<br> + interrompu son somme, et, ô mon Grivolas, fût venue +t'embrasser!</p> + +<p>Puis, d'une voix retentissante, il chanta et nous +chantâmes:</p> + +<blockquote> +<p><i>De l'abbaye passant les portes,<br> + Autour de moi, tu trouverais<br> + Des nonnes l'errante cohorte,<br> + Car en suaire je serais!<br> + -- O Magali, si tu te fais<br> + La pauvre morte,<br> + La terre alors je me ferai:<br> + La je t'aurai.</i></p> +</blockquote> + +<p>Là-dessus, au patron Gafet nous serrâmes tous la +main, et nous<br> + allâmes vite, de ce pas, au chemin de fer, prendre le +train pour<br> + Avignon.</p> + +<p>Sept ans après, hélas! l'année de la +catastrophe, je reçus cette<br> + lettre:</p> + +<p>Paris, 31 décembre 1870.</p> + +<p>"Mon Capoulié, je t'envoie par le ballon monté +un gros tas de<br> + baisers. Et il me fait plaisir de pouvoir te les envoyer en +langue<br> + provençale; comme ça je suis assuré que les +Allemands, si le ballon<br> + leur tombe dans les mains, ne pourront par lire mon +écriture et<br> + publier ma lettre dans le <i>Mercure de Souabe</i>.</p> + +<p>"Il fait froid, il fait noir; nous mangeons du cheval, du +chat, du<br> + chameau, de l'hippopotame (ah! si nous avions les bons oignons, +le<br> + <i>catigot</i> et la <i>cachat</i> de la Ribote de +Trinquetaille!) Les fusils<br> + nous brûlent les doigts. Le bois se fait<br> + rare. Les armées de la Loire ne viennent pas. Mais cela +ne fait rien.<br> + Les gens de Berlin s'ennuieront quelque temps encore devant +les<br> + remparts de Paris +......................................................................<br> + + ..................................................................................................<br> + + ..................................................................................................<br> + + "Adieu, mon Capoulié, trois gros baisers: un pour moi, +l'autre pour<br> + ma femme, l'autre pour mon fils. Avec ça, bonne +année, comme toujours<br> + d'aujourd'hui à un an.</p> + +<p>Ton félibre,<br> + Alphonse DAUDET."</p> + +<p>Et puis, on viendra me dire que Daudet n'étais pas un +excellent<br> + Provençal! Parce qu'en plaisantant il aura +ridiculisé les Tartarin,<br> + les Roumestan et les Tante Portal et tous les imbéciles +du pays de<br> + Provence qui veulent franciser le parler provençal, pour +cela<br> + Tarascon lui garderait rancune?</p> + +<p>Non! la mère lionne n'en veut pas, n'en voudra jamais +au lionceau<br> + qui, pour s'ébattre, l'égratigne quelquefois.</p> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mes Origines. Memoires et Recits, by +Frederic Mistral + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS *** + +***** This file should be named 7012-h.htm or 7012-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/7/0/1/7012/ + +Produced by Walter Debeuf + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation information page at www.gutenberg.org + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at 809 +North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email +contact links and up to date contact information can be found at the +Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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MEMOIRES ET RECITS *** + + + + +This eBook was produced by Walter Debeuf + + + + + +Mes Origines. + +Memoires et recits. +(Traduction du provencal) + +par Frederic Mistral. + + +CHAPITRE I. + +AU MAS DU JUGE. + +Les Alpilles. -- La chanson de Maillane. -- Ma famille. -- Maitre +Francois, mon pere. -- Delaide, ma mere. -- Jean du Porc. -- L'aieul +Etienne. -- La mere-grand Nanon. -- La foire de Beaucaire. -- Les +fleurs de glais. + +D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant mes yeux, au Midi +la-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les rampes, les +falaises et les vallons bleuissaient du matin aux vepres, plus ou +moins clairs ou fonces, en hautes ondes. C'est la chaine des +Alpilles, ceinturee d'oliviers comme un massif de roches grecques, un +veritable belvedere de gloire et de legendes. + +Le sauveur de Rome, Caius Marius, encore populaire dans toute la +contree, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit les Barbares, +derriere les murs de son camp; et ses trophees triomphaux, a +Saint-Rey sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans, dores par le +soleil. C'est au penchant de cette cote qu'on rencontre les troncons +du grand aqueduc romain qui menait les eaux de Vaucluse dans les +Arenes d'Arles: conduit que des gens du pays nomment _Ouide di +Sarrasin_ (pierree des Sarrasins), parce que c'est par la que les +Maures d'Espagne s'introduisirent dans Arles. C'est sur les rocs +escarpes de ces collines que les princes des Baux avaient leur +chateau fort. C'est dans ces vals aromatiques, aux Baux, a Romanin +et a Roque-Martine, que tenaient cour d'amour les belles chatelaines +du temps des troubadours. C'est a Mont-Majour que dorment, sous les +dalles du cloitre, nos vieux rois arlesiens. C'est dans les grottes +du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent encore nos fees. C'est sous +ces ruines, romaines ou feodales, que git la Chevre d'Or. + +Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient le milieu de la +plaine, une large et riche plaine, qu'en memoire peut-etre du consul +Caius Marius on nomme encore _Le Caieou_. + +-- Quand je luttais, me disait une fois le petit Maillanais, -- un +vieux lutteur de l'endroit, -- j'ai beaucoup voyage, en Languedoc +comme en Provence... Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie que +ce terroir. Si, depuis la Durance jusqu'a la mer, la-bas, on tirait +un trait de charrue droit comme une chandelle, un sillon de vingt +lieues, l'eau y courrait toute seule, rien qu'au niveau pendant. +Aussi, quoique nos voisins nous traitent de _mange-grenouilles_, les +Maillanais convinrent toujours que, sous la chape du soleil, il n'est +pas de pays plus joli que le leur et, un jour qu'ils m'avaient +demande quelques couplets pour la chorale du village, voici, a ce +propos, les vers que je leur fis: + +_Maillane est beau, Maillane plait -- et se fait beau de plus en +plus; Maillane ne s'oublie jamais; -- il est l'honneur de la contree +-- et tient son nom du mois de Mai. + +Que vous soyez a Paris ou a Rome, -- pauvres conscrits, rien ne vous +charme; -- Maillane est pour vous sans pareil -- et vous aimeriez y +manger une pomme -- que dans Paris un perdreau. + +Notre patrie n'a pour remparts -- que les grandes haies de cypres -- +que Dieu fit tout expres pour elle; -- et quand se leve le mistral, +-- il ne fait que branler le berceau. + +Tout le dimanche on fait l'amour; -- puis au travail, sans treve, -- +s'il faut le lundi se ployer, --nous buvons le vin de nos vignes, +nous mangeons le pain de nos bles._ + +La vieille bastide ou je naquis, en face des Alpilles, touchant le +Clos-Crema, avait nom le Mas du Juge, un tenement de quatre paires de +betes de labour, avec son premier charretier, ses valets de charrue, +son patre, sa servante (que nous appelions la _tante_) et plus ou +moins d'hommes au mois, de journaliers ou journalieres, qui venaient +aider au travail, soit pour les vers a soie, pour les sarclages, pour +les foins, pour les moissons ou les vendanges, soit pour la saison +des semailles ou celles de l'olivaison. + +Mes parents, des _menagers_, etaient de ces familles qui vivent sur +leur bien, au labeur de la terre, d'une generation a l'autre! Les +menagers, au pays d'Arles, forment une classe a part: sorte +d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et bourgeois, et +qui comme toute autre, a son orgueil de caste. Car si le paysan, +habitant du village, cultive de ses bras, avec la beche ou le hoyau, +ses petits lopins de terre, le menager, agriculteur en grand, dans +les _mas_ de Camargue, de Crau ou d'autre part, lui, travaille debout +en chantant sa chanson, la main a la charrue. + +C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets suivants, chantes +aux noces de mon neveu: + +_Nous avons tenu la charrue -- avec assez d'honneur -- et conquis le +terroir -- avec cet instrument. + +Nous avons fait du ble -- pour le pain de Noel -- et de la toile +rousse pour nipper la maison. + +Tout chemin va a Rome: ne quittez donc pas le mas, -- et vous +mangerez des pommes, -- puisque vous les aimez._ + +Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos fenetres, comme le font +tant d'autres, sans trop d'outrecuidance nous pourrions avancer que +la gent mistralienne descend des Mistral dauphinois, devenus, par +alliance, seigneurs de Montdragon et puis de Romanin. Le celebre +pendentif qu'on montre a Valence est le tombeau de ces Mistral. Et, +a Saint-Remy, nid de ma famille (car mon pere en sortait), on peut +voir encore l'hotel des Mistral de Romanin, connu sous le nom de +Palais de la Reine Jeanne. + +Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de trefle avec cette +devise assez presomptueuse: _"Tout ou Rien."_ Pour ceux, et nous en +sommes, qui voient un horoscope dans la fatalite des noms +patronymiques ou le mystere des rencontres, il est curieux de trouver +la Cour d'Amour de Romanin unie, dans le passe, a la seigneurie de +Mistral designant le grand souffle de la terre de Provence, et, +enfin, ces trois trefles marquant la destinee de notre famille +terrienne. + +-- Le trefle, nous declara, un jour, le Sar Peladan, qui, lorsqu'il a +quatre feuilles, devient talismanique, exprime symboliquement l'idee +de Verbe autochtone, de developpement sur place, de lente croissance +en un lieu toujours le meme. Le nombre trois signifie la maison +(pere, mere, fils), +au sens divinatoire. Trois trefles signifient donc trois harmonies +familiales succedentes, ou neuf, qui est le nombre du sage a l'ecart. + La devise _Tout ou Rien_ rimerait aisement a ces fleurs sedentaires +et qui ne se transplantent pas: devise, comme embleme, de terrien +endurci. + +Mais laissons la ces bagatelles. Mon pere, devenu veuf de sa +premiere femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se remaria, et je +suis le croit de ce second lit. Voici comment il avait fait la +connaissance de ma mere: + +Une annee, a la Saint-Jean, maitre Francois Mistral etait au milieu +de ses bles, qu'une troupe de moissonneurs abattait a la faucille. +Un essaim de glaneuses suivait les tacherons et ramassait les epis +qui echappaient au rateau. Et voila que mon seigneur pere remarqua +une belle fille qui restait en arriere, comme si elle eut eu peur de +glaner comme les autres. Il s'avanca pres d'elle et lui dit: + +-- Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom? + +La jeune fille repondit: + +-- Je suis la fille d'Etienne Poulinet, le maire de Maillane. Mon +nom est Delaide. + +-- Comment! dit mont pere, la fille de Poulinet, qui est le maire de +Maillane, va glaner? + +-- Maitre, repliqua-t-elle, nous sommes une grosse famille: six +filles et deux garcons, et notre pere, quoiqu'il ait assez de bien, +quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous repond: "Mes +petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en." Et voila pourquoi +je suis venue glaner. + +Six mois apres cette rencontre, qui rappelle l'antique scene de Ruth +et de Booz, le vaillant menager demanda Delaide a maitre Poulinet, et +je suis ne de ce mariage. + +Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 8 septembre de l'an 1830, +dans l'apres-midi, la gaillarde accouchee envoya querir mon pere, qui +etait en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses champs. En +courant, et du plus loin qu'il put se faire entendre: + +-- Maitre, cria le messager, venez! car la maitresse vient +d'accoucher maintenant meme. + +-- Combien en a-t-elle fait? demanda mon pere. + +-- Un beau, ma foi. + +-- Un fils! Que le bon Dieu le fasse grand et sage! + +Et sans plus, comme si de rien n'etait, ayant acheve son labour, le +brave homme, lentement, s'en revint a la ferme. Non point qu'il fut +moins tendre pour cela; mais eleve, endoctrine, comme les Provencaux +anciens, avec la tradition romaine, il avait dans ses manieres, +l'apparente rudesse du vieux _pater familias_. + +On me baptisa Frederic, en memoire, parait-il, d'un pauvre petit gars +qui, au temps ou mon pere et ma mere se _parlaient_, avait fait +gentiment leurs commissions d'amour, et qui, peu de temps apres, +etait mort d'une insolation. Mais, comme elle m'avait eu a +Notre-Dame de Septembre, ma mere m'a toujours dit qu'elle m'avait +voulu donner le prenom de Nostradamus, d'abord pour remercier la Mere +de Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des _Centuries_, le +fameux astrologue natif de Saint-Remy. Seulement, ce nom mystique et +mirifique, n'est-ce pas? que l'instinct maternel avait si bien +trouve, on ne voulut l'accepter ni a la mairie ni au presbytere. + +Ma premiere sortie sur les bras de ma mere, qui me nourrissait de son +lait, lorsqu'elle fit ses relevailles, -- tout cela vaguement, dans +une lointaine brume, il me semble le revoir: elle, ma pauvre mere, +dans la beaute, l'eclat de sa pleine jeunesse, presentant avec +orgueil son "roi" a ses amies, et, ceremonieuses, les amies et +parentes nous accueillant avec les felicitations d'usage et m'offrant +une couple d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et une +allumette, avec ces mots sacramentels: + +-- Mignon, sois plein comme un oeuf, sois bon comme le pain, sois +sage comme le sel, sois droit comme une allumette. + +On trouvera peut-etre tant soit peut enfantin de raconter ces choses. + Mais, apres tout, chacun est libre, et, a moi, il m'agree de +revenir, par songerie, dans mon premier maillot et dans mon berceau +de murier et dans mon chariot a roulettes, car, la, je ressuscite le +bonheur de ma mere dans ses plus doux tressaillements. + +Quand j'eus six mois, on me delivra de la bande qui enveloppait mes +langes (car Nanounet, ma mere-grand, avait tres fort recommande de me +tenir serre a point, parce que, disait-elle, les enfants bien +emmaillotes ne sont ni bancals ni bancroches), et, le jour de la +Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on me "donna les pieds" et, +triomphalement, ma mere m'apporta a l'eglise de Maillane; et sur +l'autel du saint, en me tenant par les lisieres, pendant que ma +marraine me chantait : _Avene, Avene, Avene_ (Viens, viens, viens), +on me fit faire mes premiers pas. + +A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour la messe. C'etait une +demi-lieue de chemin pour le moins. Ma mere, tout le long, me +dorlotait dans ses bras. Oh! le sein nourricier, ce nid doux et +moelleux! Je voulais toujours, toujours, qu'il me portat encore un +peu... Mais, une fois, -- j'avais cinq ans, -- a mi-chemin du +village, ma pauvre mere me deposa en disant: + +-- Oh! tu peses trop, maintenant; je ne puis plus te porter. + +Apres la messe, avec ma mere, nous' allions voir mes grands-parents, +dans leur belle cuisine voutee en pierre blanche, ou, de coutume, les +bourgeois du lieu, M. Deville, M. Dumas, M. Ravoux, le Cadet Riviere, +en se promenant sur les dalles, entre l'evier et la cheminee, +venaient parler du gouvernement. + +M. Dumas, qui avait ete juge et qui s'etait demis en 1830, aimait, +sur toute chose, a donner des conseils, comme celui- ci, par exemple, +qu'avec sa grosse voix, il repetait, tous les dimanches, aux jeunes +meres qui dodelinaient leurs mioches: + +-- Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni cle, ni livre : parce +qu'avec un couteau l'enfant peut se couper; une cle, il peut la +perdre et, un livre, le dechirer. + +M. Durnas ne venait pas seul: avec son opulente epouse et leurs onze +ou douze enfants, ils remplissaient le salon, le beau salon des +ancetres, tout tapisse de toile peinte, de Mar- seille, representant +des oisillons et des paniers en fleurs, et la, pour etaler +l'education de sa lignee, il faisait, non sans orgueil, declamer, +vers a vers, mot a mot, un peu a l'un, un peu a l'autre, le recit de +_Theramene_: + + _A peine nous sortions des portes de Trezene... + De Tregene... Il etait sur son char... sur chon sar... + Ses gardes affliges... affizes... + Imitaient son silence autour de lui ranges... + Lui ranzes._ + +Ensuite, il disait a ma mere: + +-- Et le votre, Delaide, lui apprenez-vous rien pour reciter? + +-- Si repondait naivement ma mere: il sait la sornette de Jean du +Porc. + +-- Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait tout le monde. + +Et alors en baissant la tete, j'anonnais timidement: + +_Qui est mort? -- Jean du Porc. -- Qui le pleure? -- Le roi Maure -- Qui +le rit? -- La perdrix. -- Qui le chante? -- La calandre -- Qui en sonne +le glas? -- Le cul de la poele. -- Qui en porte le deuil? -- Le cul du +chaudron._ + +C'est avec ces contes-la, chants de nourrices et sornettes, que nos +parents, a cette epoque, nous apprenaient a parler la bonne langue +provencale; tandis qu'a present, la vanite ayant pris le dessus dans +la plupart des familles, c'est avec le systeme de l'excellent M. +Dumas que l'on enseigne les enfants et qu'on en fait de petits niais +qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouves, sans attaches +ni racines, car il est de mode, aujourd'hui, de renier absolument +tout ce qui est de tradition. + +Il faut que je parle un peu, maintenant, du bonhomme Etienne, mon +aieul maternel. Il etait, comme mon pere, menager proprietaire, +d'une bonne maison comme lui, et d'un bon sang : avec cette +difference que, du cote des Mistral, c'etaient des laborieux, des +economes, des amasseurs de biens, qui, en tout le pays, n'avaient pas +leurs pareils, et que, du cote de ma mere, tout a fait insouciants et +n'etant jamais prets pour aller au labour, ils laissaient l'eau +courir et mangeaient leur avoir. L'aieul Etienne, pour tout dire, +etait (devant Dieu soit-il) un vrai Roger Bontemps. + +Bien qu'il eut huit enfants, entre lesquels six filles (qui, a +l'heure des repas, se faisaient servir leur part et puis allaient +manger dehors, sur le seuil de la maison, leur assiette a la main), +des qu'il y avait fete quelque part, en avant! Il partait pour trois +jours avec les camarades. Il jouait, bambochait tant que duraient les +ecus; puis, souple comme un gant, quand les deux toiles se touchaient +(1), le quatrieme jour il rentrait au logis et, alors, grand'maman +Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait: + +-- N'as-tu pas honte, dissipateur que tu es, de manger comme ca le +bien de tes filles I + +(1) Quand la poche est vide. + +-- He! bonasse, repondait-il, de quoi vas-tu t'inquieter? Nos +fillettes sont jolies, elles se marieront sans dot. Et tu verras, +Nanon, ma mie, nous n'en aurons pas pour les derniers. + +Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, il lui faisait donner +sur son douaire des hypotheques aux usuriers, qui lui pretaient de +l'argent a cinquante ou a cent pour cent, ce qui ne l'empechait pas, +quand ses compagnons de jeu venaient, de faire, avec eux, le branle +devant la cheminee, en chantant tous ensemble: + + _Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs! + Ce sont de braves gens, + Quand ils n'ont plus d'argent._ + +Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de rire: + +_Nous sommes trois qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons pas le sou, +-- Qui n'avons pas le sou. -- Et le compere qui est derriere, -- N'a +pas un denier, -- N'a pas un denier._ + +Et quand ma pauvre aieule se desolait de voir ainsi partir, l'un +apres l'autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son beau +patrimoine: + +-- Eh! becasse, que pleures-tu? lui faisait mon grand-pere, pour +quelques lopins de terre? Il y pleuvait comme a la rue. + +Ou bien: + +-- Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, ne payait pas les +impositions! + +Ou bien: + +-- Cette friche-la? les arbres du voisin la dessechaient comme +bruyere. + +Et toujours, de cette facon, il avait la riposte aussi prompte que +joyeuse... Si bien qu'il disait meme, en parlant des usuriers: + +-- Eh! morbleu, c'est bien heureux qu'il y ait des gens pareils. +Car, sans eux, comment ferions-nous, les depensiers, les gaspilleurs, +pour trouver du quibus, en un temps ou comme on sait, l'argent est +marchandise? + +C'etait l'epoque, en ce temps-la, ou Beaucaire, avec sa foire, +faisait merveille sur le Rhone; il venait la du monde, soit par eau, +soit par terre, de toutes les nations, jusqu'a des Turcs et des +negres. + +Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes especes de choses qu'il +faut pour le nourrir, pour le vetir, pour le loger, pour l'amuser, +pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pieces de toile, +les rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre portant au chaton un +rat, vous l'y trouviez a profusion, a monceaux, a faisceaux ou en +piles, dans les grands magasins voutes, sous les arceaux des Halles, +aux navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du Pre. + +C'etait comme nous dirions, mais avec un cote plus populaire et +grouillant de vie, c'etait la tous les ans, au soleil de juillet, +l'exposition universelle de l'industrie du Midi. + +Mon grand-pere Etienne, comme vous pensez bien, ne manquait pas telle +occasion d'aller, quatre ou cinq jours, faire a Beaucaire ses +bamboches. Donc, sous pretexte d'aller acheter du poivre, du girofle +ou du gingembre avec, dans chaque poche de sa veste, un mouchoir de +fil, car il prenait du tabac, et trois autres mouchoirs, en piece, +non coupes, dont en guise de ceinture il se ceignait les reins; et il +flanait ainsi, tout le franc jour de Dieu, autour des bateleurs, des +charlatans, des comediens, surtout des bohemiens, lorsqu'ils +discutent et se harpaillent pour le marche et marchandage de quelque +bourrique maigre. + +Un delicieux regal pour lui: Polichinelle avec Rosette! Il y etait +toujours plus neuf et ravi, bouche bee, il y riait comme un pauvre +aux pantalonnades et aux coups de batte qui pleuvaient la sans cesse +sur le proprietaire et sur le commissaire. A ce point les filous (et +imaginez-vous si, a Beaucaire, ils pullulaient!) lui tiraient chaque +annee, tout doucement, l'un apres l'autre, sans qu'il se retournat, +tous ses mouchoirs; et quand il n'en avait plus, chose qu'il savait +d'avance, il denouait sa ceinture, sans plus de chagrin que ca, et +s'en torchait le nez. Mais, quand il rentrait a Maillane, avec le +nez tout bleu, -- de la teinture des mouchoirs, des mouchoirs neufs +qui avaient deteint: + +-- Allons, lui disait ma grand'mere, on t'a encore vole tes +mouchoirs. + +-- Qui te l'a dit? faisait l'aieul. + +-- Pardi, tu as le nez tout bleu: tu t'es mouche avec ta ceinture. + +-- Bah! je n'en ai pas regret, repondait le bon humain; ce +Polichinelle m'a tant fait rire! + +Bref, quand ses filles (et ma mere en etait une) furent d'age a se +marier, comme elles n'etaient pas gauches, ni bien desagreables, les +galants, malgre tout, vinrent tout de meme a l'appeau. Seulement, +quand les peres disaient a mon aieul: + +-- Autrement, le cas echeant, combien faites-vous a vos filles? + +-- Combien je fais a mes filles? repondait maitre Etienne, tout rouge +de colere; o graine d'imbecile, c'est dommage! A ton gars je +donnerais une belle gouge, tout elevee, toute nippee, et j'y +ajouterais encore des terres et de l'argent! Qui ne veut pas mes +filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu merci, a la huche de +maitre Etienne il y a du pain. + +Or, n'est-il pas vrai que les filles du grand-pere furent prises, +toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et meme qu'elles +firent toutes de bons mariages? _Fille jolie_, dit le proverbe, +_porte sur le front sa dot._ + +Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans en +cueillir encore un tout petit bouquet. + +Derriere le Mas du Juge, c'est l'endroit ou je suis ne, il y avait le +long du chemin un fosse qui menait son eau a notre vieux Puits a +roue. Cette eau n'etait pas profonde, mais elle etait claire et +riante, et, quand j'etais petit, je ne pouvais m'empecher, surtout +les jours d'ete, d'aller jouer le long de sa rive. + +Le fosse du Puits a roue! Ce fut le premier livre ou j'appris, en +m'amusant, l'histoire naturelle. Il y avait la des poissons, +epinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que j'essayais +de pecher dans un sachet de canevas, qui avait servi a mettre des +clous et que je suspendais au bout d'un roseau. Il y avait des +demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout doucement, +lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes petits +doigts, quand elles ne s'echappaient pas, legeres, silencieuses, en +faisant frissonner le crepe de leurs ailes; il y avait des +"notonectes", especes d'insectes bruns avec le ventre blanc, qui +sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes a la facon des +cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des grenouilles, qui +sortaient de la mousse une echine glauque, chamarree d'or, et qui, en +me voyant, lestement faisaient leur plongeon; des tritons, sorte de +salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de gros +escarbots qui rodaient dans les flaches et qu'on nommait des +"mange-anguilles". + +Ajoutez a cela un fouillis de plantes aquatiques, telles que ces +"massettes", cotonnees et allongees, qui sont les fleurs du typha; +telles que le nenuphar qui etale, magnifique, sur la nappe de l'eau, +ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que le +"butome" au trochet de fleurs roses, et le pale narcisse qui se mire +dans le ru, et la lentille d'eau aux feuilles minuscules, et la +"langue de boeuf" qui fleurit comme un lustre, avec les "yeux de +l'Enfant Jesus" qui est le myosotis. + +Mais de tout ce monde-la, ce qui m'engageait le plus, c'etait la +fleur des "glais". C'est une grande plante qui croit au bord des +eaux par grosses touffes, avec de longues feuilles cultriformes et de +belles fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des hallebardes +d'or. Il est a croire meme que les fleurs de lis d'or, armes de +France et de Provence, qui brillent sur le fond d'azur, n'etaient que +des fleurs de glais: "fleur de lis" vient de "fleur d'iris", car le +glais est un iris, et l'azur du blason represente bien l'eau ou croit +le glais. + +Toujours est-il, qu'un jour d'ete, quelque temps apres la moisson, on +foulait nos gerbes, et tous les gens du "mas" etaient dans l'aire a +travailler. A l'entour des chevaux et des mulets qui pietinaient, +ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien vingt hommes qui, +les bras retrousses, en cheminant au pas, deux par deux, quatre par +quatre, retournaient les epis ou enlevaient la paille avec des +fourches de bois. Ce joli travail se faisait gaiement, en dansant au +soleil, nu-pieds, sur le grain battu. + +Au haut de l'aire, porte par les trois jambes d'une chevre rustique, +formee de trois perches, etait suspendu le van. Deux ou trois filles +ou femmes jetaient avec des corbeilles dans le cerceau du crible le +ble mele aux balles; et le "maitre", mon pere, vigoureux et de haute +taille, remuait le crible au vent, en ramenant ensemble les mauvaises +graines au-dessus; et quand le vent faiblissait, ou que, par +intervalles, il cessait de souffler, mon pere, avec le crible +immobile dans ses mains se retournait vers le vent, et, serieux, +l'oeil dans l'espace, comme s'il s'adressait a un dieu ami, il lui +disait: + +-- Allons, souffle, souffle, mignon! + +Et le mistral, ma foi, obeissant au patriarche, haletait de nouveau +en emportant la poussiere; et le beau ble beni tombait en blonde +averse sur le monceau conique qui, a vue d'oeil, montait entres les +jambes du vanneur. + +Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncele le grain avec la +pelle, que les hommes poussiereux allaient se laver au puits ou tirer +de l'eau pour les betes, mon pere, a grandes enjambees, mesurait le +tas de ble et y tracait une croix avec le manche de la pelle en +disant: "Que Dieu te croisse!" + +Par une belle apres-midi de cette saison d'aires, -- je portais +encore les jupes: j'avais a peine quatre ou cinq ans -- apres m'etre +bien roule, comme font les enfants, sur la paille nouvelle, je +m'acheminai donc seul vers le fosse du Puits a roue. + +Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais commencaient a +s'epanouir et les mains me demangeaient d'aller cueillir quelques-uns +de ces beaux bouquets d'or. + +J'arrive au fosse; doucement, je descends au bord de l'eau; j'envoie +la main pour attraper les fleurs... Mais, comme elles etaient trop +eloignees, je me courbe, je m'allonge, et patatras dedans: je tombe +dans l'eau jusqu'au cou. + +Je crie. Ma mere accourt; elle me tire de l'eau, me donne quelques +claques, et, devant elle, trempe comme un caneton, me faisant filer +vers le Mas: + +-- Que je t'y voie encore, vaurien, vers le fosse! + +-- J'allais cueillir des fleurs de glais. + +-- Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et encore tes glais. Tu +ne sais donc pas qu'il y a un serpent dans les herbes caches, un gros +serpent qui hume les oiseaux et les enfants, vaurien? + +Et elle me deshabilla, me quitta mes petits souliers, mes +chaussettes, ma chemisette, et pour faire secher ma robe trempee et +ma chaussure, elle me chaussa mes sabots et me mit ma robe du +dimanche, en me disant: + +-- Au moins, fais attention de ne pas te salir. + +Et me voila dans l'aire; je fais sur la paille fraiche quelques +jolies cabrioles; j'apercois un papillon blanc qui voltige dans un +chaume. Je cours, je cours apres, avec mes cheveux blonds flottant +au vent hors de mon beguin... et paf! me voila encore vers le fosse +du Puits a roue... + +Oh! mes belles fleurs jaunes! Elles etaient toujours la, fieres au +milieu de l'eau, me faisant montre d'elles, au point qu'il ne me fut +plus possible d'y tenir. Je descends bien doucement, bien doucement +sur le talus; je place mes petons biens ras, bien ras de l'eau; +j'envoie la main, je m'allonge', je m'etire tant que je puis... et +patatras! je me fiche jusqu'au derriere dans la vase. + +Aie! aie! aie! Autour de moi, pendant que je regardais les bulles +gargouiller et qu'a travers les herbes je croyais entrevoir le gros +serpent, j'entendais crier dans l'aire: + +-- Maitresse! courez vite, je crois que le petit est encore tombe a +l'eau! + +Ma mere accourt, elle me saisit, elle m'arrache tout noir de la boue +puante, et la premiere chose, troussant ma petite robe, vlin! vlan! +elle m'applique une fessee retentissante. + +-- Y retourneras-tu, entete, aux fleurs de glais? Y retourneras-tu +pour te noyer?... Une robe toute neuve que voila perdue, fripe-tout, +petit monstre! qui me feras mourir de transes! + +Et, crotte et pleurant, je m'en revins donc au Mas la tete basse, et +de nouveau on me devetit et on me mit, cette fois, ma robe des jours +de fete... Oh! la galante robe! Je l'ai encore devant les yeux, +avec ses raies de velours noir, pointillee d'or sur fond bleuatre. + +Mais bref, quand j'eus ma belle robe de velours: + +-- Et maintenant, dis-je a ma mere, que vais-je faire? + +-- Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles n'aillent pas dans +l'aire... Et toi, tiens-toi a l'ombre. + +Plein de zele, je vole vers les poules qui rodaient par les chaumes, +becquetant les epis que le rateau avait laisses. Tout en gardant, +voici qu'une poulette huppee -- n'est-ce pas drole? -- se met a +pourchasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles qui ont les +ailes rouges et bleues... Et toutes deux, avec moi apres, qui +voulais voir la sauterelle, de sauter a travers champs, si bien que +nous arrivames au fosse du Puits a roue! + +Et voila encore les fleurs d'or qui se miraient dans le ruisseau et +qui reveillaient mon envie, mais une envie passionnee, delirante, +excessive, a me faire oublier mes deux plongeons dans le fosse: + +"Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tomberas pas!" + +Et, descendant le talus, j'entortille a ma main un jonc qui croissait +la; et me penchant sur l'eau avec prudence, j'essaie encore +d'atteindre de l'autre main les fleurs de glais... Ah! malheur, le +jonc se casse et va te faire teindre! Au milieu du fosse, je plonge +la tete premiere. + +Je me dresse comme je puis, je crie comme un perdu, tous les gens de +l'aire accourent: + +-- C'est encore ce petit diable qui est tombe dans le fosse. Ta +mere, cette fois, enrage polisson, va te fouailler d'importance! + +Eh bien! non; dans le chemin, je la vis venir, pauvrette, tout en +larmes et qui disait: + +-- Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il aurait peut-etre un +"accident". Mais ce gars, sainte Vierge, n'est pas comme les autres: +il ne fait que courir pour ramasser des fleurs; il perd tous ses +jouets en allant dans les bles chercher des bouquets sauvages... +Maintenant, pour comble, il va se jeter trois fois, depuis peut-etre +une heure, dans le fosse du Puits a roue... Ah! tiens-toi, pauvre +mere, morfonds-toi pour l'approprier. Qui lui en tiendrait, des +robes? Et bienheureuse encore -- mon Dieu, je vous rends grace -- +qu'il ne soit pas noye! + +Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du fosse. Puis, une +fois dans le Mas, m'ayant quitte mon vetement, la sainte femme +m'essuya, nu, de son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant fait +boire une cuilleree de vermifuge elle me coucha dans ma berce, ou, +lasse de pleurer, au bout d'un peu je m'endormis. + +Et savez-vous ce que je songeai: pardi! mes fleurs de glais... Dans +un beau courant d'eau, qui serpentait autour du Mas, limpide, +transparent, azure comme les eaux de la Fontaine de Vaucluse, je +voyais de belles touffes de grands et verts glaieuls, qui etalaient +dans l'air une feerie de fleurs d'or! + +Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles avec leurs ailes de +soie bleue, et moi je nageais nu dans l'eau riante; et je cueillais a +pleines mains, a jointees, a brassees, les fleurs de lis blondines. +Plus j'en cueillais, plus il en surgissait. + +Tout a coup, j'entends une voix qui me crie: "Frederi!" + +Je m'eveille et que vois-je! Une grosse poignee de fleurs de glais +couleur d'or qui bondissaient sur ma couchette. + +Lui-meme, le patriarche, le Maitre, mon seigneur pere, etait alle +cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la Maitresse, ma mere +belle, les avait mises sur mon lit. + +CHAPITRE II. + +MON PERE. + +L'enfant de ferme. -- La vie rurale. -- Mon pere a la Revolution. -- +La buche benite. -- Les recits de la Noel. -- Le capitaine Perrin. +-- Le maire de Maillane en 1793 -- Le jour de l'an. + +Mon enfance premiere se passa donc au Mas, en compagnie des +laboureurs, des faucheurs et des patres, et quand, parfois, passait +au Mas quelque bourgeois, de ceux-la qui affectent de ne parler que +francais, moi, tout interloque et meme humilie de voir que mes +parents devenaient soudain reverencieux pour lui, comme s'il etait +plus qu'eux: + +-- D'ou vient, leur demandais-je, que cet homme ne parle pas comme +nous? + +-- Parce que c'est un monsieur, me repondait-on. + +-- Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je ne veux +pas etre _monsieur_. + +J'avais remarque aussi que, quand nous avions des visites, comme +celle, par exemple du marquis de Barbentane (un de nos voisins de +terres), mon pere qui, a l'ordinaire lorsqu'il parlait de ma mere, +devant les serviteurs, l'appelait "la maitresse", la, en ceremonie, +il la denommait _ma mouie_ (mon epouse). Le beau marquis et la +marquise, qui se trouvait etre la soeur du general de Galliffet, +chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et autres +gateries; mais moi, sitot que je les voyais descendre de voiture, +comme un sauvageon que j'etais, je courais tout de suite me cacher +dans le fenil... Et la pauvre Delaide de crier: + +-- Frederic! + +Mais en vain: dans le foin, blotti et ne soufflant mot, j'attendais, +moi, d'entendre les roues de la voiture emporter le marquis, pendant +que ma mere clamait, la-bas, devant la ferme: + +-- M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le voir, +cet insupportable, et il va se cacher! + +Et au lieu de dragees, quand je sortais ensuite, craintif, de ma +taniere, vlan! j'avais ma fessee. + +J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre maitre-valet, quand, +derriere la charrue tiree par ses deux mules, les mains au mancheron, +il me criait, patelin: + +-- Petiot, viens vite, viens. Je t'apprendrai a labourer. + +Et tout de suite, nu-pieds, nu-tete, emoustille, me voila dans le +sillon, trottinant, farfouillant, le long de la tranchee, pour +cueillir les primeveres ou les muscaris bleus, que le soc arrachait. + +-- Ramasse des colimacons, me disais le Papoty. + +Et quand j'avais les colimacons, une poignee dans chaque main: + +-- Maintenant, me faisait-il, avec les colimacons, tiens, empoigne +les cornes du manche de la charrue. + +Et comme, moi credule, avec mes petits doigts, je prenais les +mancherons, lui, pressant de ses doigts rudes mes deux mains pleines +d'escargots qui s'ecrabouillaient dans ma chair: + +-- A present, me disait le valet de labour en riant aux eclats, tu +pourras dire, petit, que tu as tenu la charrue! + +On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs. C'est ainsi que, +dans les fermes, on deniaise les enfants. Quelquefois, en venant de +traire, notre berger Rouquet me criait: + +-- Viens, petit, boire a meme dans le _piau_. + +Le _piau_ est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans lequel on +trait le lait... Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les bras +trousses, sortir de la bergerie en portant a la main le vase a traire +ecumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais, affriole, pour +le humer tout chaud. Mais, sitot qu'a genoux je m'abreuvais a la +"seille", paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la tete +jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le museau +ruisselants, ebouriffes, je courais, comme un jeune chien, me vautrer +dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant, a part moi, qu'on ne m'y +attraperait plus... jusqu'a nouvelle attrape. + +Apres, c'etait un faucheur qui me disait: + +-- Petiot, j'ai trouve un nid, un nid de _frappe-talon_; veux-tu me +faire la courte echelle? Je garderai la mere et tu auras les +passereaux. + +Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain. + +-- Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce gros +saule; c'est la qu'est le nid... Allons, courbe-toi. + +Et je m'inclinais, la tete contre l'arbre, et alors, faisant mine de +grimper sur mon dos, le farceur me battait l'echine du talon. + +C'est ainsi que commenca, au milieu des gouailleries de nos +travailleurs des champs (et je n'an ai point regret), mon education +d'enfance. + +Comme il etait gai, ce milieu de labeurs rustiques! Chaque saison +renouvelait la serie des travaux. Les labours, les semailles, la +tonte, la fauche, les vers a soie, les moissons, le depiquage, les +vendanges et la cueillette des olives, deployaient a ma vue les actes +majestueux de la vie agricole, eternellement dure, mais eternellement +independante et calme. + +Tout un peuple de serviteurs, d'hommes loues au mois ou a la journee, +de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du Mas, +qui avec l'aiguillon, qui avec le rateau ou bien la fourche sur +l'epaule, et travaillant toujours avec des gestes nobles, comme dans +les peintures de Leopold Robert. + +Quand, pour diner ou pour souper, les hommes, l'un apres l'autre, +entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son rang, +autour de la grande table, avec mon seigneur pere qui tenait le haut +bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des +observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail du +jour, s'il etait avantageux, si la terre etait dure ou molle ou en +etat. Puis, le repas fini, le premier charretier fermait la lame de +son couteau et, sur le coup, tous se levaient. + +Tous ces gens de campagne, mon pere les dominait par la taille, par +le sens, comme aussi par la noblesse. C'etait un beau et grand +vieillard, digne dans son langage, ferme dans son commandement, +bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul. + +Engage volontaire pour defendre la France, pendant la Revolution, il +se plaisait, le soir, a raconter ses vieilles guerres. Au fort de la +Terreur, il avait ete requis pour porter du ble a Paris, ou regnait +la famine. C'etait dans l'intervalle ou l'on avait tue le roi. La +France, epouvantee, etait dans la consternation. En retournant, un +jour d'hiver, a travers la Bourgogne, avec une pluie froide qui lui +battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu des +roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays. Les +deux compatriotes se tendirent la main, et mon pere, prenant la +parole: + +-- Tiens, ou vas-tu, voisin, par ce temps diabolique? + +-- Citoyen, repliqua l'autre, je vais a Paris porter les saints et +les cloches. + +Mon pere devint pale, les larmes lui jaillirent et, otant son chapeau +devant les saints de son pays et les cloches de son eglise, qu'il +rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne: + +-- Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu'a ton retour, on te nomme, +pour cela, representant du peuple? + +L'iconoclaste courba la tete de honte et, avec un blaspheme, il fit +tirer ses betes. + +Mon pere, dois-je dire, avait un foi profonde. Le soir, en ete comme +en hiver, agenouille sur sa chaise, la tete decouverte, les mains +croisees sur le front, avec sa cadenette, serree d'un ruban de fil, +qui lui pendait sur la nuque, il faisait, a voix haute, la priere +pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veillees s'allongeaient, +il lisait l'Evangile a ses enfants et domestiques. + +Mon pere, dans sa vie, n'avait lu que trois livres: le _Nouveau +Testament, l'Imitation_ et _Don Quichotte_ (lequel lui rappelait sa +campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie). + +-- Comme de notre temps les ecoles etaient rares, c'est un pauvre, +nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par semaine, +m'avait appris ma croix de par Dieu. + +Et le dimanche, apres les vepres, selon l'us et coutume des anciens +peres de famille, il ecrivait ses affaires, ses comptes et depenses, +avec ses reflexions, sur un grand memorial denomme _Cartabeou._ + +Lui, quelque temps qu'il fit, etait toujours content, et si, parfois, +il entendait les gens se plaindre, soit des vents tempetueux, soit +des pluies torrentielles: + +-- Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est la-haut sait fort bien +ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut... Eh! s'il ne +soufflait jamais de ces grands vents qui degourdissent la Provence, +qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et si, +pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui +alimenteraient les puits, les fontaines, les rivieres? Il faut de +tout, mes enfants. + +Bien que, le long du chemin, il ramassat une buchette pour l'apporter +au foyer; bien qu'il se contentat, pour son humble ordinaire, de +legumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il fut sobre +toujours et mit de l'eau dans son vin, toujours sa table etait +ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant. Puis, si +l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il etait bon +travailleur; et, si l'on repondait oui: + +-- Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son ami. + +Fidele aux anciens usages, pour mon pere, la grande fete, c'etait la +veillee de Noel. Ce jour-la, les laboureurs detelaient de bonne +heure; ma mere leur donnait a chacun, dans une serviette, une belle +galette a l'huile, une rouelle de nougat, une jointee de figues +seches, un fromage du troupeau, une salade de celeri et une bouteille +de vin cuit. Et qui de-ci, et qui de-la, les serviteurs s'en +allaient, pour "poser la buche au feu", dans leur pays et dans leur +maison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres heres qui +n'avaient pas de famille; et, parfois des parents, quelque vieux +garcon, par exemple, arrivaient a la nuit, en disant: + +-- Bonnes fetes! Nous venons poser, cousins, la buche au feu, avec +vous autres. + +Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la "buche de Noel", +qui -- c'etait de tradition -- devait etre un arbre fruitier. Nous +l'apportions dans le Mas, tous a la file, le plus age la tenant d'un +bout, moi, le dernier-ne, de l'autre; trois fois, nous lui faisions +faire le tour de la cuisine; puis, arrives devant la dalle du foyer, +mon pere, solennellement, repandait sur la buche un verre de vin +cuit, en disant: + +_Allegresse! Allegresse, +Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allegresse! +Avec Noel, tout bien vient: +Dieu nous fasse la grace de voir l'annee prochaine. +Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas etre moins._ + +Et, nous ecriant tous: "Allegresse, allegresse, allegresse!", on +posait l'arbre sur les landiers et, des que s'elancait le premier jet +de flamme: + +_A la buche +Boute feu!_ + +disait mon pere en se signant. Et, tous, nous nous mettions a table. + +Oh! la sainte tablee, sainte reellement, avec, tout a l'entour, la +famille complete, pacifique et heureuse. A la place du _caleil_, +suspendu a un roseau, qui, dans le courant de l'annee, nous eclairait +de son lumignon, ce jour-la, sur la table, trois chandelles +brillaient; et si, parfois, la meche tournait devers quelqu'un, +c'etait de mauvais augure. A chaque bout, dans une assiette, +verdoyait du ble en herbe, qu'on avait mis germer dans l'eau le jour +de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour a tour +apparaissaient les plats sacramentels: les escargots, qu'avec un long +clou chacun tirait de la coquille; la morue frite et le _muge_ aux +olives, le cardon, le scolyme, le celeri a la poivrade, suivis d'un +tas de friandises reservees pour ce jour-la, comme: fouaces a +l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis; puis, +au-dessus de tout, le grand _pain calendal_, que l'on n'entamait +jamais qu'apres en avoir donne, religieusement, un quart au premier +pauvre qui passait. + +La veillee, en attendant la messe de minuit, etait longue ce jour-la; +et longuement, autour du feu, on y parlait des ancetres et on louait +leurs actions. Mais, peu a peu et volontiers, mon brave homme de +pere revenait a l'Espagne et a ses souvenirs du siege de Figuieres. + +Si je vous disais, commencait-il, qu'etant la-bas en Catalogne, et +faisant partie de l'armee, je trouvai le moyen, au fort de la +Revolution, de venir de l'Espagne, malgre la guerre et malgre tout, +passer avec les miens les fetes de Noel! Voici, ma foi de Dieu, +comment s'arrangea la chose: + +"Au pied du Canigou, qui est une grande montagne entre Perpignan et +Figuieres, nous tournions, retournions depuis passablement de temps, +en bataillant, a toi, a moi, contre les troupes espagnoles. Aie! que +de morts, que de blesses et de souffrances et de miseres! Il faut +l'avoir vu, pour savoir cela. De plus, au camp, -- c'etait en +decembre, -- il y avait manque de tout; et les mulets et les chevaux, +a defaut de pature, rongeaient, helas! les roues des fourgons et des +affuts. + +"Or, ne voila-t-il pas qu'en rodant, moi, au fond d'une gorge, du +cote de la mer, je vais decouvrir un arbre d'oranges, qui etaient +rousses comme l'or! + +"-- Ha! dis-je au proprietaire, a n'importe quel prix, vous allez me +les vendre. + +"Et, les ayant achetees, je m'en reviens de suite au camp et, tout +droit a la tente du capitaine Perrin (qui etait de Cabanes), je vais +avec mon panier et je lui dis: + +"-- Capitaine, je vous apporte quelques oranges... + +"-- Mais ou as-tu pris !ca? + +"-- Ou j'ai pu, capitaine. + +"-- Oh! luron, tu ne saurais me faire plus de plaisir... Aussi, +demande-moi, vois-tu, ce que tu voudras, et tu l'obtiendras ou je ne +pourrai. + +"-- Je voudrais bien, lui fis-je alors, avant qu'un boulet de canon +me coupe en deux, comme tant d'autres, aller, encore une fois, "poser +le buche de Noel" en Provence, dans ma famille. + +"-- Rien de plus simple, me fit-il; tiens, passe l'ecritoire. + +Et mon capitaine Perrin (que Dieu, en paradis, l'ait renferme, cher +homme) sur un papier, que j'ai encore, me griffonna ce que je vais +dire: + + _"Armee des Pyrenees-Orientales. + +"Nous Perrin, capitaine aux transports militaires, donnons conge au +citoyen Francois Mistral, brave soldat republicain, age de vingt-deux +ans, taille de cinq pieds six pouces, nez ordinaire, bouche idem, +menton rond, front moyen, visage ovale, de s'en aller dans son pays, +par toute la Republique, et au diable, si bon lui semble._ + +"Et voila, mes amis, que j'arrive a Maillane, la belle veille de +Noel, et vous pouvez penser l'ahurissement de tous, les embrassades +et les fetes. Mais, le lendemain, le maire (je vous tairai le nom de +ce fanfaron braillard, car ses enfants sont encore vivants) me fait +venir a la commune et m'interpelle comme ceci: + +"-- Au nom de la loi, citoyen, comment va que tu as quitte l'armee? + +"-- Cela va, repondis-je, qu'il ma pris fantaisie de venir, cette +annee, "poser la buche" a Maillane. + +"-- Ah oui? En ce cas-la, tu iras, citoyen, t'expliquer au tribunal +du district, a Tarascon. + +"-- Et, tel que je vous le dis, je me laissai conduire par deux +gardes nationaux, devant les juges du district. Ceux-ci, trois faces +rogues, avec le bonnet rouge et des barbes jusque-la: + +"-- Citoyen, me firent-ils en roulant de gros yeux, comment ca se +fait-il que tu aies deserte? + +"Aussitot, de ma poche ayant tire mon passeport: + +"-- Tenez, lisez, leur dis-je. + +"Ah! mes amis de Dieu, des avoir lu, ils se dressent en me secouant +la main: + +"-- Bon citoyen, bon citoyen! me crierent-ils. Va, va, avec des +papiers pareils, tu peux l'envoyer coucher, le maire de Maillane. + +"Et apres le Jour de l'An, j'aurais pu rester, n'est-ce pas? Mais il +y avait le devoir et je m'en retournai rejoindre." + +Voila, lecteur, au naturel, la portraiture de famille, d'interieur +patriarcal et de noblesse et de simplicite, que je tenais a te +montrer. + +Au Jour de l'An, -- nous cloturerons par cet autre souvenir, -- une +foule d'enfants, de vieillards, de femmes, de filles, venaient, de +grand matin, nous saluer comme ceci: + +_Bonjour, nous vous souhaitons a tous la bonne annee, +Maitresse, maitre, accompagnee +D'autant que le bon Dieu voudra._ + +-- Allons, nous vous la souhaitons bonne, repondaient mon pere et ma +mere en donnant a chacun, bonnement, sous forme d'etrennes, une +couple de pains longs et de miches rebondies. + +Par tradition, dans notre maison, comme dans plusieurs autres, on +distribuait ainsi, au nouvel an, deux fournees de pain aux pauvres +gens du village. + +_Vivrais-je cent ans, +Cent ans, je cuirai, +Cent ans, je donnerai aux pauvres._ + +Cette formule, tous les soirs revenait dans la priere que mon pere +faisait avant d'aller au lit. Et aussi, a ses obseques, les pauvres +gens, avec raison, purent dire, en le plaignant: + +_-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges dans le ciel +l'accompagnaient. Amen!_ + +CHAPTER III + +LES ROIS MAGES + +A la rencontre des Rois. -- La creche. -- Les sornettes +maternelles. -- Dame Renaude. -- Les hantises de la nuit. -- Le +cheval de Cambaud. -- Les Sorciers. -- Les Matagots. --L'Esprit +Fantastique. + +-- C'est demain la fete des Rois; si vous voulez les voir arriver, +allez vite, petits, a leur rencontre, et portez-leur quelques +offrandes. + +Voila, de notre temps, la veille du jour des Rois, ce que nous +disaient nos meres. + +Et en avant! Toute la marmaille, les enfants du village, nous +partions enthousiastes au-devant des Rois Mages, qui venaient a +Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite, pour +adorer l'Enfant Jesus. + +-- Ou allez-vous, petits? + +-- Nous allons au-devant des Rois. + +Et ainsi, tous ensemble, mioches ebouriffes et blondines fillettes, +en beguins et petits sabots, nous partions sur le Chemin d'Arles, le +coeur tressailli de joie, les yeux pleins de visions, et nous +portions a la main, comme on nous l'avait dit, des galettes pour les +Rois, des figues seches pour les pages, avec du foin pour les +chameaux. + + _Jours croissants, + Jours cuisants._ + +La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid. Le soleil +descendait, blafard, devers le Rhone. Les ruisseaux etaient geles. +L'herbe des bords etait brouie. Des saules defeuilles, les branches +rougeoyaient. Le rouge-gorge, le troglodyte, sautillaient, +fremissants, familiers, de branche en branche... Et l'on ne voyait +personne aux champs, a part quelque pauvre veuve qui rechargeait sur +la tete son tablier plein de bois sec, ou quelque vieux depenaille +qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte. + +-- Ou allez-vous si tard, petits? + +-- Nous allons au-devant des Rois! + +Et la tete en arriere, fiers comme jeune coqs, en riant, en chantant, +en courant a cloche-pied ou en faisant des glissades, nous allions +devant nous sur le chemin blanchatre, balaye par le vent. + +Puis, le jour declinait. Le clocher de Maillane disparaissait +derriere les arbres, derriere les grands cypres aux pointes noires; +et la campagne, vaste et nue, s'epandait au lointain... Nous +portions nos regards si loin que nous pouvions, a perte de vue, mais +en vain! Rien ne se montrait a nous, hormis quelque faisceau +d'epines emporte dans les chaumes par le vent. Comme les soirs +d'hiver et de janvier, tout etait triste, souffreteux et muet. + +Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui, plie dans sa +cape, venait de faire paitre ses brebis. + +-- Mais ou allez-vous, enfants si tard? + +-- Nous allons au-devant des Rois... Ne pourriez-vous pas nous dire +s'ils sont encore bien loin? + +-- Ah! oui, les Rois? c'est vrai... Ils sont la derriere qui +viennent; vous allez bientot les voir. + +Et de courir, et de courir, a la rencontre des Rois avec nos gateaux, +nos petites galettes, et les poignees de foin pour les chameaux. + +Puis, le jour defaillait. Le soleil, obstrue par un nuage enorme, +s'evanouissait peu a peu. Les babils folatres calmaient un brin. La +bise fraichissait et les plus courageux marchaient en retenant. + +Tout a coup: + +-- Les voila! + +Un cri de joie folle partait de toutes les bouches... et la +magnificence de la pompe royale eblouissait nos yeux. Un +rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides, fastueuses, +enflammait, embrasait la zone du couchant; de gros lambeaux de +pourpre flamboyaient; et d'or et de rubis, une demi-couronne, dardant +un cercle de long rayons au ciel, illuminait l'horizon. + +-- Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs manteaux! +voyez leurs drapeaux! et leur cavalerie et les chameaux qui viennent! + +Et nous demeurions ebaubis... Mais bientot cette splendeur, mais +bientot cette gloire, derniere echappee du soleil couchant, se +fondait, s'eteignait peu a peu dans les nues; et, penauds, bouche +beante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout seuls: + +-- Ou ont passe les Rois? + +-- Derriere la montagne. + +La cheveche miaulait. La peur nous saisissait; et, dans le +crepuscule, nous retournions confus, en grignotant les gateaux, les +galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois. + +Et quand nous arrivions, ensuite, a nos maisons: + +-- Eh bien! les avez-vous vu? nos meres nous disaient. + +-- Non, ils ont passe en dela, de l'autre cote de la montagne. + +-- Mais quel chemin avez-vous pris? + +-- Le Chemin Arlatan... + +-- Ah! mes pauvres agneaux! Les Rois ne viennent pas de la. C'est +du Levant qu'ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le vieux +Chemin de Rome... Ah! comme c'etait beau, si vous aviez vu, si vous +aviez vu, lorsqu'ils sont entres dans Maillane! Les tambours, les +trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon Dieu!... +Maintenant, ils sont a l'eglise, ou ils font leur adoration. Apres +souper, vous irez les voir. + +Nous soupions vite, -- moi, chez ma mere-grand Nanan; puis, nous +courions a l'eglise... Et, dans l'eglise pleine, des notre entree, +l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, entamait, +lentement, puis deployait, formidable, le superbe noel: + +_Ce matin, +J'ai rencontre le train +De trois grands Rois qui allaient en voyage, +Ce matin, +J'ai rencontre le train +De trois grands Rois dessus le grand chemin._ + +Nous autres, affoles, nous nous faufilions, entre les jupons des +femmes, jusques a la chapelle de la Nativite, et la, suspendue sur +l'autel, nous voyions la Belle Etoile! nous voyions les trois Rois +Mages, en manteaux rouge, jaune, et bleu, qui saluaient l'Enfant +Jesus: le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi Melchior avec son +encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe! Nous +admirions les charmants pages portant la queue de leurs manteaux +trainants; puis, les chameaux bossus qui elevaient la tete sur l'ane +et le boeuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout autour, sur +une petite montagne en papier barbouille, les bergers, les bergeres, +qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes; le +meunier, charge d'un sac de farine; la bonne vieille qui filait; +l'ebahi qui admirait; le gagne-petit qui remoulait; l'hotelier ahuri +qui ouvrait sa fenetre, et, bref, tous les _santons_ qui figurent a +la Creche. Mais c'etait le _Roi Maure_ que nous regardions le plus. + +Maintes fois, depuis lors, il m'est arrive, quand viennent les Rois, +d'aller me promener, a la chute du jour, dans le Chemin d'Arles. Le +rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des haies +d'aubepine. Toujours quelque pauvre vieux y cherche, comme jadis, +des escargots dans l'herbe et la cheveche toujours y miaule; mais, +dans les nuees du couchant, je n'y vois plus la gloire, ni la +couronne des vieux Rois. + +-- Ou ont passe les Rois? + +-- Derriere la montagne. + +Helas! melancolie, tristesse des choses vues, autrefois dans la +jeunesse! Si grand, si beau que fut le paysage connu, quand nous +voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y manque +toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose! + +_Oh! vers les plaines de froment +Laissez-moi me perdre pensif, +Dans les grands bles pleins de ponceaux +Ou, petit gars, je me perdais! +Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe, +En recitant son angelus; +Et, chantantes, les alouettes, +Moi, je les suis dans le soleil... +Ah! pauvre mere, beau coeur aimant, +Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!_ + +(Iles d'Or). + +Qui me rendra le delice, le bonheur ideal de mon ame ignorante, +quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux chansons, +aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma mere en filant, +cependant que j'etais blotti sur ses genoux, me disait, me chantait, +en douce langue de Provence: le _Pater des Calendes, Marie-Madeleine +la Pauvre Pecheresse_, le _Mousse de Marseille_, la _Porcheronne_, le +_Mauvais Riche_, et tant d'autres recits, legendes et croyances de +notre race provencale, qui bercerent mon jeune age d'un balancement +de reves et de poesie emue! Apres le lait que m'avait donne son +sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel des +traditions et du bon Dieu. + +Aujourd'hui, avec l'etroitesse du systeme brutal qui ne veut plus +tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts angeliques de +l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui fait +les saints et les heros, les poetes et les artistes, -- aujourd'hui, +des que l'enfant nait, avec la science nue et crue on lui desseche +coeur et ame... Eh! pauvres lunatiques! avec l'age et l'ecole, +surtout l'ecole de la vie vecue, on ne l'apprend que trop tot, la +realite mesquine et la desillusion analytique, scientifique, de tout +ce qui nous enchanta. + +Si, a vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend pour une belle +fille rayonnante de jeunesse, quelque facheux anatomiste venait nous +tenir ce propos: + +-- Veux-tu savoir le vrai de cette creature qui a tant d'attrait pour +toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette! + +Ne croyez-vous pas qu'a l'instant nous l'enverrions faire paitre? + +Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de verite autant +vaudrait, ma foi, retourner au moyen age qui, partant du contraire de +la science moderne, en etait arrive au meme resultat, en representant +la vie par la Danse macabre. + +Bref, pour donner idee des imaginations, hantises, peurs et spectres +qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en scene +quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la vieille +Renaude, et m'est avis qu'a ce sujet ce morceau-la viendra a point. + +La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant sa +maisonnette. Elle est fletrie, ratatinee et ridee, la pauvre femme, +comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les mouches qui +se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et puis +sommeille. + +-- Eh bien! tante Renaude, par la, au bon soleil, vous faites un +petit somme? + +-- Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis la, a dire vrai, sans +dormir ni veiller... Je revasse, je dis des patenotres. Mais, puis en +priant Dieu, on finit par s'assoupir... Oh! la mauvaise chose, quand +on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux chiens. + +-- Vous attraperez un rhume, a ce grand soleil-la, avec la +reverberation. + +-- Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis seche, +helas! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne fournirais +pas, peut-etre, une maille d'huile. + +-- A votre place, moi, je m'en irais un peu voir les commeres de +votre age, tout doucement. Cela vous ferait passer le temps. + +-- Allons donc, bonne gens! Les commeres de mon age? bientot il n'en +restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre Genevieve +sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote; Catherine +du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de mes +peines a moi: autant vaut demeurer seule. + +-- Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec les +lavandieres. + +-- Allons donc, les lavandieres! des peronnelles, qui, tout le jour, +frappent a tort et a travers sur les uns et sur les autres. Elles ne +disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout le +monde; puis, elles rient comme des niaises. Quelque jour, le bon Dieu +les punira par un exemple... Oh! non, non, ce n'est pas comme de +notre temps. + +-- Et de quoi parliez-vous, dans votre temps? + +-- dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes, des +sornettes, que l'on se delectait d'entendre: la _Bete des Sept Tetes, +Jean Cherche-la-Peur,_ le _Grand Corps sans Ame..._ + +Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou quatre +veillees. + +"A cette epoque-la, on filait de l'etai, du chanvre. L'hiver, apres +souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous reunissions +dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral qui +soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien au +chaud, nous nous accroupissions sur la litiere des brebis; et, +pendant que les hommes etaient en train de traire ou de paturer les +betes, et que les beaux agneaux agenouilles cognaient sur le pis de +leurs meres en remuant la queue, nous, les femmes, comme je vous le +dis, en tournant nos fuseaux nous ecoutions ou disions des contes. + +"Mais je ne sais comment ca va; on parlait, en ce temps, d'une foule +de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que bien des +personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes dignes de +foi, assuraient avoir vues. + +"Tenez, ma tante Mian, la femme du Chaisier, dont les petits-fils +habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser du +bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on aurait +dite apprivoisee. Ma tante se courba pour lui envoyer la main... +Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu plus +loin picorer dans le gazon. Mian, avec precaution, s'approcha encore +de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper. Mais, +tout en lui disant: "_Petite, tite, tite!_", des qu'elle croyait +l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus ardente, +la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-etre une heure de +chemin. Puis comme le soleil etait deja couche, Mian, prenant peur, +retourna chez elle. Or, il parait qu'elle fit bien, car, si elle +avait voulu suivre, malgre la nuit, cette geline blanche, qui sait, +Vierge Marie, ou elle l'aurait conduite! + +"On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient une +grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins qui +sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de vauriens, +qui venaient de faire la noce, apercurent un cheval noir qui sortait +de l'egout de Cambaud. + +"-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que je saute +dessus. + +"Et le cheval se laissa monter. + +"-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi, je +vais l'enfourcher. + +"Et voila qu'il l'enfourche aussi. + +"-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre jouvenceau. + +"Et celui-la grimpa aussi; et, a mesure qu'ils montaient, le cheval +noir s'allongeait, s'allongeait, s'allongeait, tellement que, ma foi, +douze de ces jeunes fous etaient a cheval deja quand le treizieme +s'ecria : + +"-- Jesus! Marie! grand saint Joseph! je crois qu'il' y a encore une +place! + +"Mais, a ces mots, l'animal disparut et nos douze bambocheurs se +retrouverent penauds, tous debout sur leurs jambes... Heureusement, +heureusement pour eux! car, si le beau dernier n'avait pas crie : +"Jesus! Marie! grand saint Joseph!" la malebete, assurement, les +emportait tous au diable. + +"Savez-vous de quoi l'on parlait encore? D'une espece de gens qui +allaient, a minuit, faire le branle dans les landes, puis buvaient +tour a tour a la Tasse d'Argent. On les appelait: sorciers ou +_mascs_, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque pays. J'en +ai meme connu plusieurs, --- que je ne nommerai pas, a cause de leurs +enfants. Bref, a ce qu'il parait, c'etaient de mauvaises gens, car, +une fois, mon grand-pere, qui etait patre la-bas au Gres, en passant +dans la nuit, derriere le Mas des Pretres, voulut regarder par la +barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de ce +vieux Mas abandonne, des hommes qui jouaient a la paume avec des +enfants, de petits enfants tout nus qu'ils avaient pris dans le +berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains en +mains! Cela fait fremir. + +"Mais quoi! n'y avait-il pas aussi des chats sorciers? + +Oui, il y avait des chats noirs qu'on appelait _mutagots_ et qui +faisaient venir l'argent dans les maisons ou ils restaient... Tu as +connu, n'est-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant d'ecus +lorsqu'elle trepassa? Eh bien! elle avait un chat noir, auquel, a +tous ses repas, elle jetait sous la table sa premiere bouchee. + +"J'ai toujours oui dire qu'un soir, a la veillee, mon pauvre oncle +Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une espece +de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser a mal, lui lance +un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit a notre oncle, +avec un mauvais regard : + +"--- _Tu as touche Robert_! + +"Quelles singulieres choses! Aujourd'hui, tout cela a l'air de +songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait bien +qu'il y eut quelque chose, puisque tous en avaient peur. + +"Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d'autres, de ces etres +etranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la Chauche-Vieille, +qui, la nuit, s'accroupissait 1a sur votre poitrine et vous otait le +souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y avait le +Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que sais-je, +moi?... + +"Mais tiens,je l'oubliais : et l'Esprit Fantastique! Celui-la, on ne +peut pas dire qu'il n'ait pas existe : je l'ai entendu et vu. Il +hantait notre ecurie. Feu mon pere (devant Dieu soit-il!) une fois +sommeillait dans le grenier a foin. Tout a coup, il entend la-bas +ouvrir la porte. Il veut regarder d'une fente, une fente de la +fenetre, et sais-tu ce qu'il voit? Il voit nos betes, le mulet, la +mule, l'ane, la jument et le petit poulain qui, fort bien couples +ensemble, s'en allaient, sous la lune, boire a l'abreuvoir, tout +seuls. Mon pere comprit vite, car il n'etait pas neuf a pareille +hantise, que c'etait le Fantastique qui les conduisait boire. Il se +recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il trouva +l'ecurie ouverte a deux battants. + +"Ce qui attire le Fantastique dans les etables, c'est, dit-on, les +grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel qu'un enfant +d'un an, lorsqu'on agite le hochet. Mais il n'est pas mechant, il +s'en faut de beaucoup; il est capricieux et se plait a faire des +niches. S'il est de bonne humeur, il vous etrillera vos betes, il +leur tresse la criniere, il leur met de la paille blanche, il nettoie +leur mangeoire... il est meme a remarquer que, la ou est le +Fantastique, il y a toujours une bete mieux portante que les autres, +parce que le farfadet l'a prise en grace par caprice, et alors, dans +la nuit, il va et vient dans la creche et lui soutire le foin des +autres. + +"Mais, par megarde et par hasard, si, dans votre ecurie, vous +derangez quelque chose contre sa volonte, aie, aie, aie! la nuit +suivante, il fait un sabbat de malediction. Il embrouille la queue +des betes, il leur entortille les pieds dans leurs chevetres et +licous; il renverse, patatras! l'etagere des colliers; il remue, dans +la cuisine, la poele et la cremaillere; enfin, il tarabuste de toutes +les manieres... Tellement qu'une fois, mon pere, ennuye de tout ce +vacarme, dit: + +"--- Il faut en finir! + +"Il prend, a cette fin, un picotin de vesces, monte au fenil, +eparpille la menue graine dans le foin et dans la paille et crie au +Fantastique : + +"--- Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces graines de +pois gris. + +"Or, l'Esprit Fantastique, qui se complait aux minuties et qui aime +que tout soit bien range en ordre, se mit, a ce qu'il parait, a trier +les pois gris; et de vetiller, Dieu sait! car nous trouvames de +petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon pere le +savait) ce travail meticuleux a la fin l'ennuya, et il detala du +fenil, et jamais nous ne le revimes. + +"Si! car, pour achever, moi, je le vis encore une fois. Imagine-toi +qu'un jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du catechisme. +Passant pres d'un peuplier, j'entendis rire a la cime de l'arbre : je +leve la tete, je regarde, et tout en haut du peuplier, j'apercois +l'Esprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me faisait +signe de grimper... Ah ! +je te demande un peu! Pas pour un cent d'oignons je n'y aurais +grimpe; je deguerpis comme une folle et depuis, c'a ete fini. + +"C'est egal, je t'assure que quand venait la nuit et qu'autour de la +lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de sortir! +Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous devinmes +grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors, a la +veillee, les garcons nous criaient : + +"--- Allons, venez, les filles! Nous ferons, a la lune, un tour de +farandole. + +"--- Pas si sottes! repondions-nous. Si nous allions rencontrer +l'Esprit Fantastique ou la Poule Blanche... + +"--- Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc pas que ce +sont la des contes de mere-grand l'aveugle! N'ayez pas peur, venez, +nous vous tiendrons compagnie. + +"Et c'est ainsi que nous sortimes et, peu a peu, ma foi, en causant +avec les gars, --- les garcons de cet age, tu sais, n'ont pas de bon +sens, ils ne disent que des betises et vous font rire par foroe, --- +peu a peu, peu a peu, nous n'eumes plus de peur... Et depuis lors, te +dis-je, je n'ai plus oui parler de ces hantises de nuit. + +"Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez d'ouvrage pour nous +oter l'ennui. Telle que tu me vois, j'ai eu, moi, onze enfants, que +j'ai tous menes a bien, et, sans compter les miens, j'en ai nourri +quatorze! + +"Ah! va, quand on n'est pas riche et qu'on a tant de marmaille, qu'il +faut emmailloter, bercer, allaiter, ebrener, c'est un joli son de +musette!" + +-- Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne. + +-- Oh! a present, nous sommes murs; il viendra nous cueillir quand il +voudra. + +Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches; et, +abaissant la tete, elle se reblottit tranquille pour boire son +soleil. + +CHAPITRE IV + +L'ECOLE BUISSONNIERE + +Vagabondage par les champs. -- Les bestioles du bon Dieu. -- La vieille +de Papeligosse. -- Les bohemiens. -- Le tonneau du loup : reve. + +Vers les huit ans, et pas plus tot, --- avec mon sachet bleu pour y +porter mon livre, mon cahier et mon gouter, --- on m'envoya a +l'eco1e..., pas plus tot, Dieu merci! Car, en ce qui a trait a mon +developpement intime et naturel, a l'education et trempe de ma jeune +ame de poete, j'en ai plus appris, bien sur, dans les sauts et +gambades de mon enfance populaire que dans le rabachage de tous les +rudiments. + +De notre temps, le reve de tous les polissons qui allions a l'ecole +etait de faire un _plantie_. Celui qui en avait fait un etait regarde +par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un luron +fieffe! + +Un _plantie_ designe, en Provence, l'escapade que fait l'enfant loin +de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir ou +il va. Les petits Provencaux font cette ecole buissonniere lorsque, +apres quelque faute, quelque grave mefait, quelque desobeissance, ils +redoutent, pour leur rentree au logis, quelque bonne rossee. + +Donc, sitot pressentir ce qui leur pend a l'oreille, mes peteux +_plantent_ la l'ecole et pere et mere; advienne que pourra, ils +partent a l'aventure et vive la liberte! + +C'est chose delicieuse, incomparable, a cet age, de se sentir maitre +absolu, la bride sur le cou, d'aller partout ou l'on veut et en avant +dans les garrigues! et en avant aux marecages! et en avant par la +montagne! + +Seulement, puis vient la faim. Si c'est un _plantie_ d'ete, encore +c'est pain benit. Il y a les carres de feves, les jardins avec leurs +pommes, leurs poires et leurs peches, les arbres de cerises, qui vous +prennent par l'oeil, les figuiers qui vous offrent leurs figues bien +muries, et les melons ventrus qui vous crient : "Mangez-moi" Et puis, +les belles vignes, les ceps aux grappes d'or, ha! il me semble les +voir ! + +Mais si c'est un _plantie_ d'hiver, il faut alors s'industrier... +Parbleu, il est de petits droles qui, passant par les fermes ou ils +ne sont pas connus, demandent l'hospitalite. Puis, s'ils peuvent, les +fripons volent les oeufs aux poulaillers et meme les nichets, qu'ils +boivent tout crus, avale! + +Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont delaisse l'ecole et +la famille, non tant par cagnardise que par soif d'independance ou +pour quelque injustice qui les a blesses au coeur, ceux-la fuient +l'homme et son habitation. Ils passent le jour, couches dans les +bles, dans les fosses, dans les champs de mil, sous les ponts ou dans +les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien dans les +tas de foin. Vienne faim, ils mangent des mures (celles des haies, +celles des chaumes), des prunelles, des amandes qu'on oublia sur +l'arbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le fruit de +l'orme (qu'ils appellent du _pain blanc_), des oignons remontes, des +poires d'etranguillon, des faines, et, s'il le faut, des glands. Tout +le jour n'est qu'un jeu, tous les sauts sont des cabrioles... +Qu'est-il besoin de camarades? Toutes les betes et bestioles la vous +tiennent compagnie; vous comprenez ce qu'elles font, ce qu'elles +disent, ce qu'elles pensent, et il semble qu'elles comprennent tout +ce que vous leur dites. + +Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous la +froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la lachez +avec une paille dans l'anus. + +Ou, couches le long d'un talus, voila une bete-a-Dieu qui vous grimpe +sur le doigt? Vous lui chantez aussitot : + + _Coccinelle, vole! + Va-t'en a l'ecole. + Prends donc tes matines, + Va a la doctrine..._ + +Et la bete-a-Dieu deployant ses ailes, vous dit en s'envolant : + +--- Vas-y toi-meme, a l'ecole. J'en sais assez pour moi. +Une mante religieuse, agenouillee, vous regarde-t-elle? +Vous l'interrogez ainsi : + + _Mante, toi qui sais tout, + Ou est le loup?_ + +L'insecte etend la patte et vous montre la montagne. + +Vous decouvrez un lezard qui se chauffe au soleil? Vous lui adressez +ces paroles : + +_Lezard, lezard, +Defends-moi des serpents : +Quand tu passeras vers ma maison +Je te donnerai un grain de sel._ + +--- A ta maison, que n'y retournes-tu? a l'air de dire le finaud. + +Et psitt, il s'enfuit dans son trou. + +Enfin, si vous voyez un limacon, voici la formule : + +_Colimacon borgne, +Montre-moi tes cornes, +Ou j'appelle le forgeron +Pour qu'il te brise ta maison._ + +Et encore la maison, et toujours la maison, ou l'esprit revient sans +cesse, tellement qu'a la fin, quand vous avez gate assez de nids, --- +et de culottes, --- quand vous avez avec de l'orge, fait assez de +chalumeaux et assez decortique de brindilles de saule pour fabriquer +des sifflets, et qu'avec des pommes vertes ou tout autre fruit suret +vous avez agace vos dents, aie! la nostalgie vous prend, le coeur +vous devient gros --- et vous rentrez, la tete basse. + +Moi, comme les copains, en provencal de race que j'etais ou devais +etre (ne vous en etonnez pas), au bout de trois mois a peine que +j'etais a l'ecole, je fis aussi mon _plantie_. Et en voici le motif : + +Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous pretexte d'aller couper +de l'herbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le jour) +venaient m'attendre a mon depart pour l'ecole de Maillane et me +disaient : + +-- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire a l'ecole, pour rester tout +le jour entre quatre murs! pour etre mis en penitence! pour avoir sur +les doigts, puis, des coups de ferule! Viens jouer avec nous... + +Helas I l'eau claire riait dans les ruisseaux; la-haut, chantaient +les alouettes; les bleuets, les glaieuls, les coquelicots, les +nielles, fleurissaient au soleil dans les bles verdoyants... + +Et je disais : + +-- L'ecole, eh bien! tu iras demain. + +Et, alors, dans les cours d'eau, avec culottes retroussees, houp! on +allait "gueer". Nous barbotions, nous pataugions, nous pechions des +tetards, nous faisions des pates, pif! paf! +avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir jusqu'a +mi-jambes (pour se faire des bottes). Et apres, dans la poussiere de +quelque chemin creux, vite! a bride abattue : + + _Les soldats s'en vont! + A la guerre ils vont, + Et ra-pa-ta-plan, + Garez-vous devant!_ + +Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi n'etaient pas nos +cousins! Sans compter qu'avec le pain et la pitance de mon bissac, on +faisait sur l'herbe, ensuite, un beau petit gouter... Mais il faut +que tout finisse! + +Voici qu'un jour mon pere, que le maitre d'ecole avait du prevenir, +me dit : + +--- Ecoute, Frederic, s'il t'arrive encore une fois de manquer l'ecole +pour aller patauger dans les fosses, vois, rappelle-toi ceci : je te +brise une verge de saule sur le dos... + +Trois jours apres, par etourderie, je manquai encore la classe et je +retournai "gueer". + +M'avait-il epie, ou est-ce le hasard qui l'amena? Voila que, sans +culotte, pendant qu'avec les autres polissons habituels nous +gambadions encore dans l'eau, soudain, a trente pas de moi, je vois +apparaitre mon pere. Mon sang ne fit qu'un tour. + +Mon pere s'arreta et me cria : + +--- Cela va bien... Tu sais ce que je t'ai promis? Va, je t'attends ce +soir. + +Rien de plus, et il s'en alla. + +Mon seigneur pere, bon comme le pain benit, ne m'avait jamais donne +une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et je le +craignais comme le feu. + +"Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton pere te tue... Surement, +il doit etre alle preparer la verge." + +Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts, me +chantaient par-dessus : -- +-- Aie! aie! aie! la raclee; aie! aie! aie! sur ta peau! + +"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut deguerpir et +faire un _plantie_." + +Et je partis. Je pris, autant qu'il me souvient, un chemin qui +conduisait, la-haut, vers la Crau d'Eyragues. Mais, en ce temps, +pauvre petit, savais-je bien ou j'allais? Et aussi, lorsque j'eus +chemine peut-etre une heure ou une heure et demie, il me parut, a +dire vrai, que j'etais dans l'Amerique. + +Le soleil commencait a baisser vers son couchant; j'etais las, +j'avais peur... + +"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, ou vas-tu souper? Il +faut aller demander l'hospitalite dans quelque ferme." + +Et, m'ecartant de la route, doucement je me dirigeai vers un petit +Mas blanc, qui m'avait l'air tout avenant, avec son toit a porcs, sa +fosse a fumier, son puits, sa treille, le tout abrite du mistral par +une haie de cypres. + +Timide, je m'avancais sur le pas de la porte et je vis une vieille +qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal peignee. Pour +manger ce qu'elle touchait, il eut fallu avoir bien faim. La vieille +avait decroche la marmite de la cremaillere, l'avait posee par terre +au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se grattant, +avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement, elle +epandait sur les leches de pain moisi. + +--- Eh bien! mere-grand, vous trempez la soupe? + +--- Oui, me repondit-elle... Et d'ou sors-tu, petit? + +--- Je suis de Maillane, lui dis-je; j'ai fait une escapade et je +viens vous demander... l'hospitalite. + +--- En ce cas, me repliqua la vilaine vieille d'un ton grognon, +assieds-toi sur l'escalier pour ne pas user mes chaises. + +Et je me pelotonnai sur la premiere marche. + +--- Ma grand, comment s'appelle ce pays? + +--- Papeligosse. + +--- Papeligosse! + +Vous savez que, lorsqu'on parle aux enfants d'un pays lointain, les +gens, pour badiner, disent, parfois : _Papeligosse_. Jugez donc, a +cet age-la, moi je croyais a Papeligosse, a Zibe-Zoube, a Gafe-1'Ase +et autres pays fantastiques, comme a mon saint pater. Et aussi, a +peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de chez +moi, la sueur froide me vint dans le dos. + +--- Ah ca! me fit la vieille, quand elle eut fini sa besogne, a +present ce n'est pas le tout, petit : en ce pays-ci, les paresseux ne +mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il faut +la gagner. + +--- Bien volontiers... Et que faut-il faire? + +--- Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de l'escalier +et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon ami, +aura sa part du bon potage... et l'autre mangera des yeux. + +--- Je veux bien. + +Sans compter que j'etais fier, ma foi, de gagner mon souper, surtout +en m'amusant. Je pensais : + +"Ca ira bien mal, si la vieille eclopee saute plus loin que toi." + +Et les pieds joints, aussitot dit, nous nous placons au pied de +l'escalier --- qui, dans les Mas, comme vous savez, se trouve en face +de la porte, tout pres du seuil. + +--- Et je dis : un, cria la vieille en balancant les bras pour prendre +elan. + +--- Et je dis : deux. + +--- Et je dis: trois! + +Moi, je m'elance de toutes mes forces et je franchis le seuil. Mais +la vieille coquine, qui n'avait fait que le semblant, ferme aussitot +la porte, pousse vite le verrou et me crie : + +--- Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent etre en peine, +va! + +Je restai sot, pauvret, comme un panier perce... Et, maintenant, ou +faut-il aller? A la maison? Je n'y serais pas retourne pour un +empire, car je voyais, me semblait-il, a la main de mon pere, la +verge menacante. Et puis, il etait presque nuit et je ne me rappelais +plus le chemin qu'il fallait prendre. + +--- A la garde de Dieu! + +Derriere le Mas, etait un sentier qui, entre deux hauts talus, +montait vers la colline. Je m'y engage a tout hasard; et marche, +petit Frederic. + +Apres avoir monte, descendu tant et plus, j'etais rendu de fatigue... +Pensez-vous? A cet age, avec rien dans le ventre depuis midi. Enfin, +je vais decouvrir, dans une vigne inculte, une chaumiere delabree. Il +devait, autrefois, s'y etre mis le feu, car les murs, pleins de +lezardes, etaient noircis par la fumee; ni portes ni fenetres; et les +poutres, qui ne tenaient plus que d'un bout, trainaient, de l'autre, +sur le sol. Vous eussiez dit la taniere ou niche le Cauchemar. + +Mais (comme on dit), par force, a Aix, on les pendait. Las, +defaillant, mort de sommeil, je grimpai et m'allongeai sur la plus +grosse des poutres... Et, dans un clin d'oeil. +J'etais endormi. + +Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi. Toujours +est-il qu'au milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir tout a coup +un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui +causaient et riaient. + +"Songes-tu? me disais-je en moi-meme, dans mon sommeil, songes-tu ou +est-ce reel?" + +Mais ce pesant bien-etre, ou l'assoupissement vous plonge, m'enlevait +toute peur et je continuais tout doucement a dormir. + +Il faut croire qu'a la longue la fumee finit par me suffoquer; je +sursaute soudain et je jette un cri d'effroi... Oh! quand je ne suis +pas mort, mort d'epouvante, la, je ne mourrai jamais plus! + +Figurez-vous trois faces de bohemes qui, tous les trois a la fois, se +retournerent vers moi, avec des yeux, des yeux terribles... + +--- Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me tuez pas! + +Lors, les trois bohemiens, qui avaient eu, bien sur, autant de peur +que moi, se prirent a rire et l'un d'eux me dit : + +--- C'est egal! tu peux te vanter, mauvais petit moutard, de nous +avoir fichu une belle venette! + +Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un peu +courage, et je sentis, en meme temps, extremement agreable, une odeur +de roti me monter dans les narines. + +Ils me firent descendre de mon perchoir, me demanderent d'ou j'etais, +de qui j'etais, comment je me trouvais la, que sais-je encore? + +Et rassure, enfin, completement, un des voleurs (c'etaient, en effet, +trois voleurs) : + +--- Puisque tu as fait un _plantie_, me dit-il, tu dois avoir faim... +Tiens, mords la. + +Et il me jeta, comme a un chien, une eclanche d'agneau saignante, a +moitie cuite. Alors, je m'apercus seulement qu'ils venaient de faire +rotir un jeune mouton, --- qu'ils devaient avoir derobe, probablement, +a quelque patre. + +Aussitot que nous eumes, de cette facon, tous bien mange, les trois +hommes se leverent, ramasserent leurs hardes, se parlerent a voix +basse; puis, l'un d'eux : + +-- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne voulons +pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas ou +nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est la. Quand +il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira, s'il +veut. + +-- Mettez-moi dans le tonneau, repondis-je d'un air soumis. + +J'etais encore bien content de m'en tirer a si bon marche. + +Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par hasard un +tonneau defonce ou, sans doute a la vendange, les maitres de la vigne +devaient faire cuver le mout. + +On m'attrape par le derriere et, paf! dans le tonneau. Me voila donc +tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond d'une chaumiere en +ruine! + +Je m'y blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout en +attendant l'aube, je priais a voix basse pour eloigner les mauvais +esprits. + +Mais figurez-vous que soudain j'entends, dans l'obscurite, quelque +chose qui rodait, qui s'ebrouait, autour de ma tonne! + +Je retiens mon haleine comme si j'etais mort, en me recommandant a +Dieu et a la grande Sainte Vierge... Et j'entendais tourner et +retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis s'en aller, puis +revenir... Que diable est-ce la encore? Mon coeur battait et +bruissait comme une horloge. + +Pour en finir, le jour commencait a blanchir et le pietinement qui +m'effrayait s'etant eloigne un peu, je veux, tout doucement, epier +par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un petit +ane! Un loup enorme avec deux yeux qui brillaient comme deux +chandelles! + +Il etait, parait-il, venu a l'odeur de l'agneau, et, n'ayant trouve +que les os, ma tendre chair d'enfant et de chretien lui faisait +envie. + +Et, chose singuliere, une fois que je vis ce dont il s'agissait, +n'est-il pas vrai que mon sang se calma legerement! J'avais tellement +craint quelque apparition nocturne que la vue du loup lui-meme me +rendit du courage. + +--Ah ca! dis-je, ce n'est pas tout : si cette bete vient a +s'apercevoir que la tonne est defoncee, elle va sauter dedans et, +d'un coup de dent, elle t'etrangle... Si tu pouvais trouver quelque +stratageme... + +A un mouvement que je fis, le loup, qui l'entendit, revint d'un bond +vers le tonneau, et le voila qui tourne autour et qui fouette les +douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par la +bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je l'empoigne des +deux mains. + +Le loup, comme s'il eut eu les cinq cents diables a ses trousses, +part, trainant le tonneau, a travers cultures, a travers cailloux, a +travers vignobles. Nous dumes rouler ensemble toutes les montees et +descentes d'Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel. + +-- Aie! mon Dieu! Jesus! Marie! Jesus, Marie, Joseph ! pleurais-je +ainsi, qui sait ou le loup t'emportera! Et, si le tonneau s'effondre, +il te saignera, il te mangera... + +Mais, tout a coup, patatras! le tonneau se creve, la queue +m'echappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui galopait, et, +regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route qui +va de Maillane a Saint-Remy, a un quart d'heure de notre Mas. La +barrique, sans doute, avait frappe du ventre au parapet du pont et +s'y etait rompue. + +Pas necessaire de vous dire qu'avec de telles emotions la verge +paternelle ne me faisait plus guere peur. En courant comme si j'avais +encore le loup a ma poursuite, je m'en revins a la maison. + +Derriere le Mas, le long du chemin, mon pere emottait un labour. Il +se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit : + +-- Ah! mon gaillard, cours vite aupres de ta mere qui pas dormi de la +nuit. + +Aupres de ma mere, je courus... + +Point par point, a mes parents, je racontai tout chaud mes belles +aventures. Mais, arrive a l'histoire des voleurs, du tonneau ainsi +que du gros loup : + +-- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que c'est la peur qui +t'a fait rever tout cela! + +Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstinement que rien +n'etait plus vrain. Ce fut en vain Personne ne voulut y ajouter foi. + +CHAPITRE V + +A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET + +L'Abbaye en ruines. -- M. Donnat. -- La chapelle doree. -- La +Montagnette. -- Frere Philippe. -- La procession des bouteilles. -- +Saint Antoine de Graveson. -- Le pensionnat en debandade. -- Le +couvent des Premontres. + +Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me devoyait par +trop et que je manquais l'ecole sans discontinuite pour aller tout le +jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils dirent +: + +-- Faut l'enfermer. + +Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs chargerent un +petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes papiers, +et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle +recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le coeur +gros, accompagne de ma mere qui me consolait en route et du gros +chien de garde qu'on appelait le "Juif" pour un endroit nomme +Saint-Michel-de-Frigolet. + +C'etait un ancien monastere, situe dans la Montagnette, a. deux +heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane. Les +terres de Saint-Michel, a la Revolution, s'etaient vendues au detail +pour quelques assignats, et l'abbaye a l'abandon, depouillee de ses +biens, inhabitee et solitaire, restait veuve, la-haut, au milieu d'un +desert, ouverte aux quatre vents et aux betes sauvages. Certains +contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les bergers, +lorsqu'il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans l'eglise. Les +joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de Maillane, +le Gele de Barbentane, le Dangereux de Chateau-Renard, pour se garer +des gendarmes, y venaient en cachette, l'hiver, a minuit, tailler le +_vendome_, et la, a la clarte de quelques chandelles pales, pendant +que l'or roulait au mouvement des cartes, les jurons, les blasphemes, +retentissaient sous les voutes, a la place des psaumes qu'on y +entendait jadis. Puis, la partie achevee, les bambocheurs buvaient, +mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu'a l'aube. + +Vers 1832, quelques freres queteurs etaient venus s'y etablir. Ils +avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le +dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul ne +montait a leurs offices, car on n'avait pas foi en eux. Et comme, a +cette epoque, la duchesse de Berry avait debarque en Provence, pour y +soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me souvient +qu'on murmurait que ces freres marrons, sous leurs souquenilles +noires n'etaient que des miquelets, qui devaient cabaler pour quelque +intrigue louche. + +C'est a la suite de ces freres qu'un brave Cavaillonnais, appele M. +Donnat, etait venu fonder, au couvent de Saint-Michel, par lui achete +a credit, un pensionnat de garcons. + +C'etait un vieux celibataire, au teint jaune et bistre, avec cheveux +plats, nez epate, bouche grande et grosses dents, longue levite noire +et les souliers bronzes. Tres devot, pauvre comme un rat d'eglise, il +avait trouve un biais pour monter son ecole et ramasser des +pensionnaires sans un sou en bourse. + +Il allait, par exemple, a Graveson, a Tarascon, a Barbentane ou a +Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils. + +-- Je vous apprends, lui disait-il, que j'ai ouvert un pensionnat a +Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez la, a votre portee, une +excellente institution pour enseigner vos enfants et leur faire +passer leurs classes. + +-- Ho! monsieur, repondait le pere de famille, cela est bon pour les +gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner tant +de lecture a nos gars... Ils en sauront toujours assez pour labourer +la terre. + +-- Voyez, faisait M. Donnat, rien n'est plus beau que l'instruction. +N'ayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an, tant de +_charges_ de ble, tant de _barraux_ de vin ou tant de _cannes_ +d'huile... ; puis, apres, nous reglerons tout. + +Et le bon menager envoyait ses petits a Saint-Michel-de-Frigolet. + +Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier, et il +lui tenait ce propos: + +-- Le joli gars que vous avez la! Et comme il a l'air eveille! Vous +ne voudriez pas, peut-etre, en faire un pileur de poivre? + +-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de meme +un peu d'education; mais les colleges sont couteux, et, quand on +n'est pas riche... + +-- Est-ce besoin de colleges? faisait M. Donnat. Amenez-le a ma +pension, la-haut, a Saint-Michel : nous lui apprendrons le latin et +nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous prendrons +_taille_ a la boutique... Vous aurez en moi un chaland de plus, un +bon chaland, je vous assure. + +Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils. + +Un autre jour, il passait devant la maison d'un menuisier, et +admettons qu'il apercut un enfant tout palot, qui jouait pres de sa +mere, dans la rigole de l'evier. + +-- Mais ce beau mignon, qu'a-t-il? demandait M. Donnat a la maman. Il +est bien bleme? A-t-il les fievres, ou mangerait-il de la cendres par +malice? + +-- Eh non! repliquait la femme, c'est la passion du jeu qui le fait +se chemer. Le jeu, monsieur, lui ote le manger et le boire. + +-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat, dans mon +institution, a Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon air, dans +une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et puis +l'enfant sera surveille et fera ses etudes; et, ses etudes faites il +aura une place et n'aura jamais tant de peine comme en poussant le +rabot. + +-- Ah! monsieur, quand on est pauvre! + +-- Ne vous inquietez pas de ca. Nous avons, par la-haut, je ne sais +combien de fenetres et de portes a reparer... A votre mari, qui est +menuisier, je promets, moi, plus d'ouvrage que ce qu'il en pourra +faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension. + +Et voila! Le mignon allait aussi a Saint-Michel; et ainsi du +bouclier, et du tailleur, et d'autres. Par ce moyen, M. Donnat avait +recueilli, dans son pensionnat, pres de quarante enfants du +voisinage, et j'etais du nombre. Sur le tas, quelques-uns, tels que +moi, s'acquittaient en argent; mais les trois quarts payaient en +nature, en provisions, ou en denrees, ou en travail de leurs parents. +En un mot, M. Donnat, avant la Republique democratique et sociale, +avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, resolu le probleme de +la Banque d'Echange, --- qu'apres lui, le fameux Proudhon, en 1848, +essaya vainement de faire prendre dans Paris. + +Un de ces ecoliers me reste dans le souvenir. Je crois qu'il etait de +Nimes, et on l'appelait Agnel; doux, joli de visage, un air de jeune +fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens, a +nous, venaient frequemment nous voir, et, pour nos gouters, nous +apportaient des friandises. Mais, Agnel, on eut dit qu'il n'avait pas +de parents, car il n'en parlait jamais, personne ne venait le voir, +et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une seule +fois arriva un gros monsieur qui lui parla en tete a tete, +mysterieux, hautain, pendant une demi-heure a peine. Puis, il s'en +alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu'Agnel etait un +enfant d'une extraction superieure, mais ne du cote gauche et qu'on +faisait elever en cachette a Saint-Michel. Je ne l'ai jamais revu. + +Notre personnel enseignant se composait, d'abord, du maitre, le bon +M. Donnat, lequel, lorsqu'il etait present, faisait les basses +classes (mais, la moitie du temps, il etait en voyage, pour +grappiller des eleves); puis, de deux ou trois pauvres heres, anciens +seminaristes, qui avaient jete le froc aux orties et qui etaient bien +contents d'etre nourris, blanchis, et de tirer quelques ecus; +ensuite, d'un prestolet, qu'on appelait M. Talon, pour nous dire la +messe; enfin, d'un petit bossu, nomme M. Lavagne, pour professeur de +musique. De plus, nous avions un negre qui nous faisait la cuisine et +une Tarasconaise, d'une trentaine d'annees, pour nous servir a table +et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le pere, un +pauvre vieux coiffe d'un bonnet roux, qui allait avec son ane, +chercher les provisions, et la mere, une pauvre vieille, en coiffe +blanche de pique, qui nous peignait quelquefois, lorsque c'etait +necessaire. + +Saint-Michel, en ce temps-la, etait beaucoup moins important que ce +que, de nos jours, on l'a vu devenir. Il y avait simplement le +cloitre des anciens moines Augustins, avec son petit preau, au milieu +du carre; au midi, le refectoire, avec la salle du chapitre; puis, +l'eglise de Saint-Michel, +toute delabree, avec des fresques sur les murs, representant l'enfer, +ses flammes rouges, ses damnes et ses demons, armes de fourches, et +le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine et les +etables. + +Mais en dehors, a part ce corps de batisse, il y avait, au midi, une +chapelle a contreforts, dediee a Notre-Dame-du-Remede, avec un porche +a la facade. De grosses touffes de lierre en recouvraient les murs +et, a l'interieur, elle etait toute revetue de boiseries dorees qui +encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, ou etait representee +la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d'Autriche, mere de Louis +XIV, l'avait fait decorer ainsi, en reconnaissance d'un voeu qu'elle +avait, dans le temps, fait a la Sainte Vierge, pour devenir mere d'un +fils. + +Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, a la Revolution, +de braves gens l'avaient sauvee en empilant sous le porche un grand +tas de fagots qui en cachaient la porte. C'est la que, le matin, --- +et tous les matins de l'an, -- a cinq heures l'ete, a six heures +l'hiver, on nous menait a la messe; c'est la qu'avec une foi, une foi +vraiment angelique, il me souvient que je priais et que nous priions +tous. C'est la que, le dimanche, nous chantions messe et vepres, en +tenant a la main nos livres d'Heures et nos Vesperaux, et c'est la +que les campagnards, aux jours de grandes fetes, admiraient la voix +du petit Frederic : car j'avais, a cet age, une jolie voix claire +comme une voix de jeune fille, et, a l'Elevation, lorsqu'on chantait +des motets, c'est moi qui faisais le solo; et je me souviens d'un ou +je me distinguais, parait-il, specialement, et ou se trouvaient ces +mots : + + _O mystere incomprehensible! + Grand Dieu, vous n'etes pas aime_. + +Devant la petite chapelle, et autour du couvent, etaient quelques +micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous dechirions nos culottes +en allant, quand venait l'automne, cueillir les micocoules, +douceatres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y avait aussi un +puits, creuse et taille dans le roc, qui, par un egout souterrain, +laissait ecouler son eau dans un bassin en contrebas et, de la, +arrosait un jardin potager. Sous le jardin, a l'entree du vallon, un +bouquet de peupliers blancs egayait un peu le desert. + +Car c'etait un vrai desert que ce plateau de Saint-Michel ou l'on +nous avait mis en cage; et elle le disait bien; l'inscription qui +etait sur la porte du couvent : + +"Voila qu'en fuyant, je me suis eloigne et arrete dans la solitude, +parce que, dans la cite, j'ai vu l'injustice et la contradiction. +J'aurai ici mon repos pour toujours, car c'est le lieu que j 'ai +choisi pour habiter. " + +Le vieux couvent etait bati sur le plateau etroit d'un passage de +montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce qu'il +est remarquable que, partout ou se trouvent des chapelles consacrees +a l'archange Michel, ce sont des endroits solitaires qui avaient du +impressionner. + +Les mamelons d'alentour etaient couverts de thym, de romarin, +d'asphodele, de buis, et de lavande. Quelques coins de vigne, qui +produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de Frigolet; +quelques lopins d'oliviers plantes dans les bas-fonds; quelques +allees d'amandiers, tortus, noirauds et rabougris, dans la +pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers sauvages. +C'etait la, clairsemee, toute la vegetation de ce massif de collines. +Le reste n'etait que friche et roche concassee, mais qui sentait si +bon ! L'odeur de la montagne, des qu'il faisait du soleil, nous +rendait ivres. + +Dans les colleges, d'ordinaire, les ecoliers sont parques dans de +grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, pour +courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, ou +meme aux heures de la recreation, on nous lachait tel qu'un troupeau +et en avant dans la montagne, jusqu'a ce que la cloche nous sonnat le +rappel. + +Aussi, au bout de quelque temps, nous etions devenus sauvages, ma +foi, autant qu'une nichee de lapins de garrigue. Et il n'y avait pas +danger que l'ennui nous gagnat. + +Une fois hors de l'etude, nous partions comme des perdreaux, a +travers les vallons et sur les mamelons. + +Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, les +ortolans chantaient : _tsi, tsi, begu_! + +Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous allions +grappiller, soit les amandes oubliees, soit les raisins verts laisses +dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions des +champignons; nous tendions des pieges aux petits oiseaux; nous +cherchions dans les ravins les petrifications qu'on nomme, dans le +pays, _pierres de saint Etienne_; nous furetions aux grottes pour +denicher la Chevre +d'Or; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous +degringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous tenir de +vetements ni de chaussures. + +Nous etions deguenilles comme une troupe de bohemiens. + +Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs noms +superbes en langue provencale, -- noms sonores et parlants ou le +peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprime son genie, -- +comme ils nous emerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, d'ou l'on voyait +a l'horizon blanchir le littoral de la Mediterranee, au coucher du +soleil, nous allions, a la Saint-Jean, y allumer le feu de joie; la +Baume-de-l'Argent, ou les faux monnayeurs avaient, jadis, battu +monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, ou nous voyions gravee une sole +bovine, comme si un taureau y eut empreint sa ruade; et la +Roque-d'Acier, qui domine le Rhone, avec les barques et radeaux qui +passaient a cote : monuments eternels du pays et de sa langue, tout +embaumes de thym, de romarin et de lavande, tout illumines d'or et +d'azur. O aromes! o clartes! o delices! o mirage! o paix de la nature +douce! Quels espaces de bonheur, de reve paradisiaque, vous avez +ouverts sur ma vie d'enfant! + +L'hiver, ou lorsqu'il pleuvait, nous demeurions sous le cloitre, nous +amusant a la marelle, a coupe-tete, au cheval fondu. Et dans l'eglise +du couvent, qui etait, nous l'avons dit, completement abandonnee, +nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des caveaux +beants, pleins de tetes de morts et d'ossements des anciens moines. + +Un jour d'hiver, la brise bramait dans les longs couloirs; c'etait le +soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. Donnat, le +maitre, nous gardait a l'etude, et l'on n'entendait que nos plumes +qui egratignaient le papier et, a travers les portes, le sifflement +du vent. + +Tout a coup, a l'exterieur, nous entendons une voix sourde, +sepulcrale, qui criait : -- + +-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche! + +Tous, epouvantes, nous regardames le maitre, et, pale comme un mort, +M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus grands +de l'accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous sortimes +tous apres, en nous blottissant derriere. + +Avec la lune qui donnait, la-haut sur un rocher, en face du couvent, +nous vimes alors une ombre, ou, plutot, un geant en longue robe noire +et qui dans le vent disait : +-- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche. + +D'entendre et de voir cette apparition, nous etions tous la +tremblants. M. Donnat ne fit que dire a demi-voix : + +-- C'est frere Philippe. + +Et, sans lui repondre, il rentra au couvent, avec nous tous apres, +qui le suivions en tournant la tete. Nous nous remimes, fort +troubles, a notre etude. Mais, cette soiree-la, nous n'en sumes pas +plus. + +Ce frere Philippe, nous l'apprimes plus tard, faisait partie +parait-il, de ces sortes d'ermites qui avaient occupe Saint-Michel +quelques annees avant nous et qui, au clocher vide, avaient mis une +cloche. Puis, quand ils etaient partis, comme, on n'emporte pas cela +comme un grelot, la cloche etait restee sur l'eglise, la-haut, et, +naturellement, M. Donnat l'avait gardee. + +Frere Philippe etait un bonhomme qui s'etait donne pour tache de +remettre en etat les ermitages en ruines qu'il y a, de-ci de-la, dans +les montagnes de Provence. Je l'ai rencontre quelquefois, longtemps +apres, grand, maigre, un peu voute et taciturne, avec sa soutane +rapiecee, son chapeau noir a larges bords, et portant sur l'epaule, +moitie devant, moitie derriere, un long bissac de toile bleue. + +Lorsqu'il avait dessein de restaurer ainsi quelque ermitage a +l'abandon, avec le produit de ses quetes il le rachetait au +proprietaire, il en reparait les parois, il y suspendait une cloche. +Ensuite, ayant cherche et deniche quelque bon diable qui voulut se +faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et lui +se remettait, en faisant maigre chere, a queter avec patience, pour +relever un autre ermitage. + +La derniere fois que je le vis, il en avait retabli, me dit-il pres +d'une trentaine. C'etait a la gare d'Avignon ou j'allais, comme lui, +prendre le train d'une heure et demie. Il faisait rudement chaud, et +le pauvre frere Philippe, qui avait, vers ce temps-la, pres de +quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire, incline +sous son sac, qui etait presque plein de ble. + +-- Frere Philippe, frere Philippe, lui cria un grand gars cravate et +ceinture de rouge, vous pese-t-il pas, le sac? Laissez que je le +porte un peu. + +Et le brave garcon chargea le sac du frere et le porta jusqu'a la +salle ou l'on donne les billets. Or, ce jeune homme, que je +connaissais un peu, etait un rouge de Barbentane, et, comme nos +democrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires, cela me +rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la popularite de +cet homme du bon Dieu. + +Frere Philippe, en dernier lieu, s'etait retire chez des moines qui +l'avaient hospitalise. Mais comme le gouvernement, vers cette +epoque-la, fit fermer les couvents, le pauvre vieux saint homme alla, +je crois, mourir a l'hopital d'Avignon. + +Pour revenir a Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un certain +aumonier qu'on appelait M. Talon : petit abbe avignonnais, ragot, +ventru, avec un visage rubicond comme la gourde d'un mendiant. +L'archeveque d'Avignon lui avait ote la confession parce qu'il +haussait trop le coude et nous l'avait envoye pour s'en debarrasser. + +Or, a la Fete-Dieu, il se trouve qu'un jeudi, on nous avait conduits +a Boulbon, village voisin, pour aller a la procession, les grands +comme thuriferaires, les petits pour jeter des fleurs, et a M. Talon, +bien imprudemment, helas! on fit les honneurs du dais. + +Au moment ou les hommes, les femmes, les jeunes filles, deployaient +leurs theories dans les rues tapissees avec des draps de lit, au +moment ou les confreries faisaient au soleil flotter leurs bannieres, +que les choristes, vetues de blanc, de leurs voix virginales +entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant le +Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et repandions nos +fleurs, voici que, tout a coup, une rumeur s'eleve et que +voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme une +clochette, avec l'ostensoir aux mains, la cape d'or sur le dos, aie! +tenait toute la rue. + +En dinant au presbytere, il avait bu, parait-il, ou, peut-etre, on +l'avait fait boire un peu plus qu'il ne faut de ce bon piot de +Frigolet qui tape si vite a la tete; et le malheureux, rouge de sa +honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout... Deux +clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre, le +prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors, M. +Talon, une fois devant l'autel, se mit a repeter : _Oremus, oremus, +oremus, et n'en put dire davantage. On l'emmena a deux dans la +sacristie. + +Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que cela +se passa dans une paroisse ou la _dive bouteille_, comme au temps de +Bacchus, a conserve son rite. Pres de Bouibon, vers la montagne, se +trouve une vieille chapelle denommee Saint-Marcellin, et le premier +du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en portant +tous a la main une bouteille de vin. Le sexe n'y est pas admis, +attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne buvaient +que de l'eau; et, pour habituer les jeunes filles a ce regime, on +leur disait toujours -- et meme on leur dit encore -- que "l'eau fait +devenir jolie" + +L'abbe Talon ne manquait pas de nous mener, tous les ans, a la +Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le cure de +Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait : + +-- Mes freres, debouchez vos bouteilles, et qu'on fasse silence pour +la benediction! + +Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule voulue +pour la benediction du vin. Puis, ayant dit _amen_, nous faisions un +signe de croix et nous tirions une gorgee. Le cure et le maire +choquant le verre ensemble sur l'escalier de l'autel, religieusement, +buvaient. Et, le lendemain, fete chomee, lorsqu'il y avait +secheresse, on portait en procession le buste de saint Marcellin a +travers le terroir, car les Boulbonnais disent : + + _Saint Marcellin, + Bon pour l'eau, bon pour le vin_ + +Un autre pelerinage assez joyeux aussi, que nous voyions a la +Montagnette et qui est passe de mode, etait celui de saint Anthime. +Les Gravesonais le faisaient. + +Quand la pluie etait en retard, les penitents de Graveson, en +anonnant leur litanies et suivis d'un flot de gens qui avaient des +sacs sur la tete, apportaient saint Anthime -- un buste aux yeux +proeminents, mitre, barbu, haut en couleurs -- a l'eglise de +Saint-Michel, et la, dans le bosquet, la provende epandue sur l'herbe +odoriferante, toute la sainte journee, pour attendre la pluie, on +chopinait devotement avec le vin de Frigolet; et, le croiriez-vous +bien? plus d'une fois l'averse inondait le retour... Que voulez-vous! +chanter fait pleuvoir, disaient nos peres. + +Mais gare! Si saint Anthime, malgre les litanies et les libations +pieuses, n'avait pu faire naitre de nuages, les joviaux penitents, en +revenant a Graveson, patatras! pour le punir de ne les avoir pas +exauces, le plongeaient, par trois fois, dans le Fosse des Lones. Ce +curieux usage de tremper les corps saints dans l'eau, pour les forcer +de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, a Toulouse par +exemple, et jusqu'en Portugal. + +Quand, etant tout petits, nous allions a Graveson avec nos meres, +elles ne manquaient pas de nous mener a l'eglise pour nous montrer +saint Anthime, et ensuite Beluguet, -- un jacquemart qui frappait les +heures a l'horloge du clocher. + +Maintenant, pour achever ce qu'il me reste a dire sur mon sejour a +Saint-Michel, il me revient comme un songe qu'a la premier an, avant +de nous donner vacances, on nous fit jouer _les Enfants d'Edouard_, +de Casimir Delavigne. On m'y avait donne le role d'une jeune +princesse; et, pour me costumer, ma mere m'apporta une robe de +mousseline qu'elle etait allee emprunter chez de jeunes demoiselles +de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus tard +d'un petit roman d'amour dont nous parlerons en son lieu. + +La seconde annee de mon internat, comme on m'avait mis au latin, +j'ecrivis a mes parents d'aller m'acheter des livres, et quelques +jours apres, nous vimes, du vallon de Roque- Pied-de-Boeuf, monter, +vers le couvent, mon seigneur pere enfourche sur Babache, vieux mulet +familier qui avait bien trente ans et qui etait connu sur tous les +marches voisins, -- ou mon pere le conduisait lorsqu'il allait en +voyage. Car il aimait tant cette brave bete, que, lorsqu'il se +promenait, au printemps, dans ses bles, toujours avec lui il menait +Babache ; et a califourchon, arme d'un sarcloir a long manche, du +haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes. + +Arrive au couvent, mon pere dechargea un sac enorme qui etait attache +sur le bat avec une corde, -- et, tout en deliant le lien : + +-- Frederic, me cria-t-il, je t'ai apporte quelques livres et du +papier. + +Et, la-dessus, du sac, il tira, un a un, quatre ou cinq dictionnaires +relies en parchemin, une trimbalee de livres cartonnes (_Epitome, De +Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones_, etc.), un gros +cruchon d'encre, un fagot de plumes d'oie, et puis un tel ballot de +rames de papier que j'en eus pour sept ans, jusqu'a la fin de mes +etudes. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon, pere du cher +felibre de la _Grenade entr'ouverte_ (a cette epoque, nous etions +encore bien loin de nous connaitre), que le bon patriarche, avec +grand empressement, etait alle faire pour son fils cette provision de +science. + +Mais, au gentil monastere de Saint-Michel-de-Frigolet, je n'eus pas +le loisir d'user force papier. M. Donnat, notre maitre, pour un motif +ou pour l'autre, ne residait pas dans son etablissement, et, quand le +chat n'y est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour queter des +eleves ou se procurer de l'argent, il etait toujours en course. Mal +payes, les professeurs avaient toujours quelque pretexte pour abreger +la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne trouvaient +personne. + +-- Ou sont donc les enfants? + +Tantot le long d'un gradin soutenant un terrain en pente, nous etions +a reparer quelque mur en pierres seches. Tantot nous etions par les +vignes ou a notre grande joie, nous glanions des grappillons ou +cherchions des morilles. Tout cela n'amenait pas la confiance a notre +maitre. De plus, le malheur etait que, pour grossir le pensionnat, M. +Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas grand'chose, +et ce n'etaient pas ceux qui mangeaient le moins aux repas. Mais un +drole d'incident precipita la deconfiture. + +Nous avions pour cuisinier, je l'ai deja dit, un negre et pour +domestique femme, une Tarasconaise, qui etait, dans la maison, la +seule de son sexe. (Je ne compte pas la mere de notre principal, qui +avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne perd +jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on dit +ici, se trouva "embarrassee", et ce fut, dans le pensionnat, un +esclandre epouvantable. + +Qui disait que la maritorne etait grosse du fait de M. Donnat +lui-meme, qui affirmait qu'elle l'etait du professeur d'humanites, +qui de l'abbe Talon, qui du maitre d'etudes. +Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du negre. +Celui-ci, qui se sentait peut-etre suspect a bon droit, soit par +colere, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la Tarasconaise, +qui avait garde son secret, deguerpit, a son tour, pour aller deposer +son faix. + +Ce fut le signal de la debandade; plus de cuisinier, plus de brouet +pour nous; les professeurs, l'un apres l'autre, nous laisserent sur +nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa mere, la pauvre vieille, nous +fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis, son +pere, un matin, nous dit : + +-- Mes enfants, il n'y a plus rien pour vous faire manger : il faut +retourner chez vous. + +Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage qu'on elargit du +bercail, nous allames, en courant, avant de nous separer, arracher +des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir de +notre beau quartier du 'Thym (1). Puis, avec nos petits paquets, +quatre a quatre, six a six, qui en amont, qui en aval, nous nous +eparpillames dans les vallons et les sentiers, mais non sans +retourner la tete, ni sans regret a la descente. + +Pauvre M. Donnat! Apres avoir essaye, de toutes les manieres et d'un +pays a l'autre, de remonter son institution (car nous avons tous +notre grain de folie), il alla, comme frere Philippe, finir, helas! a +l'hopital. + +Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire un mot, +pourtant, de ce que l'antique abbaye devint apres nous autres. +Retombee de nouveau a l'abandon pendant douze ans, un moine blanc, le +Pere Edmond, a son tour, l'acheta (1854) et y restaura, sous la loi +de saint Norbert, l'ordre de Premontre, -- qui n'existait plus en +France. Grace a l'activite, aux predications, aux quetes de ce +zelateur ardent, le petit monastere prit des proportions grandioses. +De nombreuses constructions, avec un couronnement, de murailles +crenelees, s'y ajouterent a l'entour; une eglise nouvelle, +magnifiquement ornee, y eleva ses trois nefs surmontees de deux +clochers. Une centaine de moines ou de freres convers peuplerent les +cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y +montaient a charretees pour contempler la pompe de leurs majestueux +offices; et l'abbaye des Peres Blancs etait devenue si populaire que, +quand la Republique fit fermer les couvents (1880), un millier de +paysans ou d'habitants de la plaine vinrent s'y enfermer pour +protester en personne contre l'execution des decrets radicaux. Et +c'est alors que nous vimes toute une armee en marche, cavalerie, +infanterie, generaux et capitaines, venir, + +(1) Frigo1et, en provencal _Ferigoulet_, signifie "lieu ou le thym +abonde" avec ses fourgons de son attirail de guerre, camper autour du +couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, serieusement, entreprendre le +siege d'une citadelle d'opera-comique, que quatre ou cinq gendarmes +auraient, s'ils avaient voulu, fait venir a jube. + +Il me souvient que le matin, tant que dura l'investissement, -- et il +dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres et +allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui dominent +l'abbaye pour epier, de loin, le mouvement de la journee. Le plus +joli, c'etaient les filles de Barbentane, de Boulbon, de Saint-Remy +ou de Maillane, qui, pour encourager les assieges de Saint-Michel, +chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs : + + _Provencaux et catholiques, + Notre foi, notre foi, n'a pas failli : + Chantons, tous tressaillants, + Provencaux et catholiques. + +Tout cela, mele d'invectives, de railleries et de huees a l'adresse +des fonctionnaires, qui defilaient farouches, la-bas, dans leurs +voitures. + +A part l'indignation qui soulevait dans les coeurs l'iniquite de ces +choses, le _Siege de Caderousse_, par le vice-legat Sinibaldi Doria, +-- qui a fourni a l'abbe Favre le sujet d'une heroide extremement +comique, etait, certes, moins burlesque que celui de Frigolet; et +aussi un autre abbe en tira-t-il un poeme qui se vendit en France a +des milliers d'exemplaires. Enfin, a son tour, Daudet, qui avait deja +place dans le couvent des Peres Blancs son conte intitule l'_Elixir +du Frere Gaucher_, Daudet, dans son dernier roman sur Tarascon, nous +montre Tartarin s'enfermant bravement dans l'abbaye de Saint-Michel. + +CHAPITRE VI + +CHEZ MONSIEUR MILLET + +L'oncle Benoni -- La farandole au cimetiere. -- Le voyage en Avignon. +-- Avignon il y a cinquante ans. -- Le maitre de pension. -- Le siege +de Caderousse. -- La premiere communion. -- Mlle Praxede. -- +Pelerinage de Saint-Gent. -- Au college Royal. -- Le poete Jasmin. -- +La nostalgie de mes quatorze ans. + +Et, alors, il fallut me chercher une autre ecole pas trop eloignee de +Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres campagnards, +nous n'etions pas orgueilleux et l'on me mit en Avignon chez un M. +Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Petramale. + +Cette fois, c'est l'oncle Benoni qui conduisit la voiture. Bien que +Maillane ne soit qu'a trois lieues d'Avignon, a cette epoque ou le +chemin de fer n'existait pas, ou les routes etaient abimees par le +roulage et ou il fallait passer avec un bac le large lit de la +Durance, le voyage d'Avignon etait encore une affaire. + +Trois de mes tantes, avec ma mere, l'oncle Benoni et moi, tous gites +sur un long drap plein de paille d'avoine qui rembourrait la +charrette, nous partimes en caravane apres le lever du soleil. + +J'ai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet, qui se +soient vu, a la fois, autant de tantes que moi; j'en avais bien une +douzaine; d'abord, la grand'Mistrale, puis la tante Jeanneton, la +tante Madelon, la tante Veronique, la tante Poulinette et la tante +Bourdette, la tante Francoise, la tante Marie, la tante Rion, la +tante Therese, la tante Melanie et la tante Lisa. Tout ce monde, +aujourd'hui, est mort et enterre; mais j'aime a redire ici les noms +de ces bonnes femmes que j'ai vues circuler, comme autant de bonnes +fees, chacune avec son allure, autour de mon berceau. Ajoutez a mes +tantes le meme nombre d'oncles et les cousins et cousines qui en +avaient essaime, et vous aurez une idee de notre parentage. + +L'oncle Benoni etait un frere de ma mere et le plus jeune de la +lignee. Brun, maigre, delie, il avait le nez retrousse et deux yeux +noirs comme du jais. Arpenteur de son etat, il passait pour +paresseux, et meme il s'en vantait. Mais il avait trois passions : la +danse, la musique et la plaisanterie. + +Il n'y avait pas, dans Maillane, de plus charmant danseur, ni de plus +jovial. Quand, dans "la salle verte", a la Saint-Eloi ou a la +Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jesette le lutteur, les +gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient a +l'entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes sortes +d'instruments : violon, basson, cor, clarinette; mais c'est au +galoubet qu'il s'etait adonne le plus. Il n'avait pas son pareil, au +temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou pour +chanter des reveillons dans les nuits du mois de mai. Et, chaque fois +qu'il y avait un pelerinage a faire, a Notre-Dame-de-Lumiere, a +Saint-Gent, a Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en etait le +boute-en-train et qui conduisait la charrette? Benoni, toujours +dispos et toujours enchante de laisser son labeur, son equerre et sa +maison pour aller courir le pays. + +Et l'on voyait des charretees de quinze ou vingt fillettes qui +partaient en chantant : + + _A l'honneur de saint Gent_. + +Ou + + _Alix, ma bonne amie, + Il est temps de quitter + Le monde et ses intrigues, + Avec ses vanites_. + +Ou bien : + + _Les trois Maries, + Parties avant le jour, + S'en vont adorer le Seigneur_. + +Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui les +accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et chatouille-moi, +en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du chemin! + +Seulement, dans la tete, il s'etait mis une idee assez extraordinaire +: c'etait, en se mariant, de prendre une fille noble. + +-- Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent epouser des +nobles, et jamais tu n'en trouveras. + +-- He ! ripostait Benoni, ne sommes-nous pas nobles, tous, dans la +famille? Croyez-vous que nous sommes des manants comme vous autres? +Notre aieul etait emigre; il portait le manteau double de velours +rouge, les boudes a ses souliers, les bas de soie. + +Il fit tant, tourna tant, que, du cote de Carpentras, il entendit +dire, un jour, qu'il y avait une famille de noblesse authentique, +mais a peu pres ruinee, ou se trouvaient sept filles, toutes a +marier. Le pere, un dissipateur, vendait un morceau de terre tous les +ans a son fermier, qui finit meme par attraper le chateau. Mon brave +oncle Benoni s'attifa, se presenta, et l'ainee des demoiselles, une +fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en passe de +coiffer sainte Catherine, se decida a l'epouser. C'est sur la donnee +de ces nobles comtadins, tombes dans la roture, qu'un romancier +Carpentrassien, Henri de la Madeleine, a fait son joli roman : la +_Fin du Marquisat d'Aurel_. (Paris, Charpentier, 1878.) + +J'ai dit que mon oncle etait paresseux. Quand, vers milieu du jour, +il allait a son jardin, pour becher ou reterser, il portait toujours +son fluteau. Bientot, il jetait son outil, allait s'asseoir a l'ombre +et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les champs +d'alentour accouraient vite a la musique et, aussitot, il leur +faisait danser la saltarelle. + +En hiver, rarement il se levait avant midi. + +-- Eh! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit, ou +pouvez-vous etre mieux? + +-- Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y ennuyez-vous pas? + +-- Oh! jamais. Quand j'ai sommeil, je dors; quand je n'ai plus +sommeil, je dis des psaumes pour les morts. + +Et, chose singuliere, cet homme guilleret ne manquait pas un +enterrement. Apres la ceremonie, il demeurait toujours le dernier au +cimetiere, d'ou il s'en revenait seul, en priant pour les siens et +pour les autres, ce qui ne l'empechait pas de repeter, chaque fois, +cette bouffonnerie : + +-- Un de plus, charrie a la Cite du Saint-Repos! + +Il dut bien, a son tour, y aller aussi. Il avait quatre-vingt-trois +ans, et le docteur, ayant laisse entendre a la famille qu'il n'y +avait plus rien a faire : + +-- Bah! repondit Benoni, a quoi bon s'effrayer! il n'en mourra que +plus malade. + +Et, comme il avait son fluteau sur sa table de nuit : + +-- Que faites-vous de ce fifre-la, mon oncle? lui demandai-je, un +jour que je venais le voir. + +-- Ces nigauds, me dit-il, m'avaient donne une sonnette pour que je +la remue quand j'aurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas mieux mon +fifre? Sitot que je veux boire, au lieu d'appeler ou de sonner, je +prends mon fifre et je joue un air. + +Si bien qu'il mourut son fluteau en main, et qu'on le lui mit dans +son cercueil, chose qui donna lieu, le lendemain de sa mort, a +l'histoire que voici : + +A la filature de soie, -- ou allaient travailler les filles de +Maillane, le lendemain du jour ou l'oncle fut mis en terre, -- une +jeune luronne, le matin, en entrant, fit d'un air effare, aux autres +jeunes filles : + +-- Vous n'avez rien entendu, fillettes, cette nuit? + +-- Non, le mistral seulement... et le chant de la chouette... + +-- Oh! ecoutez : nous autres, mes belles, qui habitons du cote du +cimetiere, nous n'avons pas ferme l'oeil. Figurez- vous qu'a minuit +sonnant, le vieux Benoni a pris son fluteau (qu'on avait mis dans son +cercueil) ; il est sorti de sa fosse et s'est mis a jouer une +farandole endiablee. Tous les morts se sont leves, ont porte leurs +cercueils au milieu du Grand Clos, les ont, pour se chauffer, allumes +au feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait Benoni, ils ont +danse un branle fou, autour du feu, jusqu'a l'aurore. + +Donc, avec l'oncle Benoni, que vous connaissez maintenant, avec ma +mere et mes trois tantes, nous nous etions mis en route pour la ville +d'Avignon. Vous connaissez peut-etre la facon des villageois, +lorsqu'ils vont quelque part en troupe : tout le long, au trantran de +notre vehicule, ce furent qu'exclamations et observations diverses au +sujet des plantations, des luzernes, des bles, des fenouils, des +semis, que la charrette cotoyait. + +Quand nous passames dans Graveson, -- ou l'on voit +un beau clocher, tout fleuronne d'artichauts de pierre : + +-- Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais, les +vois-tu cloues au clocher? + +Et de rire et de rire, de cette facetie qui egaie les Maillanais +depuis sept ou huit cents ans, facetie a laquelle les Gravesonais +repliquent par une chanson qui dit : + + _A Graveson, avons un clocher... + Ceux qui le voient disent qu'il est bien droit! + Mais, a Maillane, leur clocher est rond; + C'est une cage pour moineaux; dit-on_. + +Et l'on m'egrenait ainsi, les uns apres les autres, les racontages +coutumiers de la route d'Avignon : le pont de la Folie ou les +sorciers faisaient le branle, la Croisiere ou l'on arretait parfois a +main armee, et la Croix de la Lieue et le Rocher d'Aiguille. + +Enfin, nous arrivames aux sablieres de la Durance; les grandes eaux, +un an avant, avaient emporte le pont, et il fallait passer la riviere +avec un bac. Nous trouvames la, qui attendaient leur tour, une +centaine de charrettes. Nous attendimes comme les autres, une couple +d'heures, au marchepied; puis, nous nous embarquames, apres avoir +chasse, en lui criant : "Au Mas" le Juif, notre gros chien, qui nous +avait suivis. + +Il etait plus de midi quand nous fumes en Avignon. Nous allames +etabler, comme les gens de notre village, a l'_Hotel de Provence_, +une petite auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du jour, +on alla bayer par la ville. + +-- Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie la comedie? Ce soir, +on joue _Maniclo ou Lou Groulie bel esprit_ avec l'_Abbaye de Castro. +-- Ho! reprimes-nous tous, il faut aller voir Maniclo_. + +C'etait la premiere fois que j'allais au theatre, et l'etoile voulut +qu'on donnat, ce jour-la, une comedie provencale. A l'_Abbaye de +Castro_, qui etait un drame sombre, on ne comprit pas grand'chose. +Mais mes tantes trouverent que _Maniclo_, a Maillane, etait beaucoup +mieux joue. Car, en ce temps, dans nos villages, il s'organisait, +l'hiver, des representations comiques et tragiques. J'y ai vu jouer, +par nos paysans, la _Mort de Cesar, Zaire_ et _Joseph vendu par ses +freres_. Ils se faisaient des costumes avec les jupes de leurs femmes +et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la tragedie, +suivait, avec grand plaisir, la declamation morne de ces pieces en +cinq actes. Mais on jouait aussi l'_Avocat Pathelin_, traduit en +provencal, et diverses comedies du repertoire marseillais, telles que +_Moussu Just, Fresquerio_ ou la _Co de l'Ai, Lou Groulie bel esprit_ +et _Mise Galineto_. C'etait toujours Benoni le directeur de ces +soirees, ou, avec son violon, en dodelinant de la tete, il +accompagnait les chants. Vers l'age de dix-sept ans, il me souvient +d'avoir rempli un role dans _Galineto_ et dans la _Co de l'Ai_, et +meme d'y avoir eu, devant mes compatriotes, assez d'applaudissements. + +Mais bref : le lendemain, apres avoir embrasse ma mere et le coeur +gros comme un pois qui aurait trempe neuf jours, il fallut s'enfermer +dans la rue Petramale, au pensionnat Millet. M. Millet etait un gros +homme, de haute taille, aux epais sourcils, a figure rougeaude, mal +rase et crasseux, en plus, des yeux de porc, des pieds d'elephant, et +de vilains doigts carres qui enfournaient sans cesse la prise dans +son nez. Sa chambriere, Catherine, montagnarde jaune et grasse, qui +nous faisait la cuisine, gouvernait la maison. Je n'ai jamais tant +mange de carottes comme la, des carottes au maigre en une sauce de +farine. Dans trois mois, pauvre petit, je devins tout extenue. + +Avignon, la predestinee, ou devait le Gai-Savoir faire un jour sa +renaissance, n'avait pas, il s'en faut, la gaiete d'aujourd'hui; elle +n'avait pas encore elargi telle qu'elle est a sa place de l'Horloge, +ni agrandi sa place Pie, ni perce sa Grande-Rue. La Roque-de-Dom, qui +domine la ville, complantee, maintenant, comme un jardin de roi, +etait alors pelee : il y avait un cimetiere. Les remparts, a moitie +ruines, etaient entoures de fosses pleins de decombres avec des mares +d'eau vaseuse. Les portefaix brutaux, organises en corporation, +faisaient la loi au bord du Rhone, et en ville, quand ils voulaient. +Avec leur chef, espece d'hercule, denomme Quatre-Bras, c'est eux qui +balayerent, en 1848, l'Hotel de Ville d'Avignon. + +Ainsi qu'en Italie, une fois par semaine passait par toutes les +maisons, en remuant sa tirelire, un penitent noir, qui, la cagoule +sur le visage et deux trous devant les yeux, disait d'une voix grave +: + +-- Pour les pauvres prisonniers! + +Inevitablement, on se heurtait, par les rues, a des types locaux, +tels que la soeur Boute-Cuire, son panier a couvercle au bras, un +crucifix d'argent sur sa grosse poitrine, ou bien le platrier Barret +qui, dans une bagarre avec les liberaux, +ayant perdu son chapeau, avait fait le serment de ne plus porter de +chapeau jusqu'a ce qu'Henri V fut sur le trone, et qui, toute sa vie, +s'en alla tete nue. + +Mais ce qu'on rencontrait le plus, avec leurs grands chapeaux montes +et leurs longues capotes bleues, c'etaient les invalides installes en +Avignon (ou etait une succursale de l'Hotel de Paris), venerables +debris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, manchots, qui, de +leurs jambes de bois, martelaient, a pas comptes, les paves pointus +des rues. + +La ville traversait une sorte de mue, embrouillee, difficultueuse, +entre les deux regimes, l'ancien et le nouveau, qui n'avait pas cesse +de s'y combattre a la sourdine. Les souvenirs atroces, les injures, +les reproches des discordes passees, etaient encore vivants, etaient +encore amers entre les gens d'un certain age. Les carlistes ne +parlaient que du tribunal d'Orange, de Jourdan Coupe-Tetes, des +massacres de la Glaciere. Les liberaux, en bouche, avaient 1815, +rememorant sans cesse l'assassinat du marechal Brune, son cadavre +jete au Rhone, ses valises pillees, ses assassins impunis, entre +autres le Pointu, qui avait laisse un renom terrible, et, si quelque +parvenu tant soit peu insolent reussissait dans ses affaires : + +-- Allons! disait le peuple, les louis du marechal Brune commencent a +sortir. + +Le peuple d'Avignon comme celui d'Aix et de Marseille et de, pour +ainsi dire, toutes les villes de Provence, etait pourtant, en general +(depuis il a bien change), regretteux de fleurs de lis comme du +drapeau blanc. Cet echauffement de nos devanciers pour la cause +royale n'etait pas tant, ce me semble, une opinion politique qu'une +protestation inconsciente et populaire contre la centralisation, de +plus en plus excessive, que le jacobinisme et le premier Empire +avaient rendue odieuse. + +La fleur de lis d'autrefois etait, pour les Provencaux (qui l'avaient +toujours vue dans le blason de la Provence), le symbole d'une epoque +ou nos coutumes, nos traditions et nos franchises etaient plus +respectees par les gouvernements. Mais de croire que nos peres +voulussent revenir au regime abusif d'avant la Revolution serait une +erreur complete, puisque c'est la Provence qui envoya Mirabeau aux +Etats generaux et que la Revolution fut particulierement passionnee +en Provence. + +Je me souviens, a ce propos, d'une fois ou Berryer venait d'etre elu +depute par la ville de Marseille. Comme l'illustre orateur devait +passer par Avignon, le prefet fit fermer les portes de la ville pour +empecher d'entrer les legitimistes du dehors qui arrivaient en foule +pour lui faire un triomphe. Et bon nombre de Blancs furent, a cette +occasion, emprisonnes au palais des papes. + +Mgr le duc d'Aumale, qui revenait d'Afrique, passa quelque temps +apres. On nous mena le voir a la porte Saint-Lazare, accompagne de +ses soldats, qui etaient, comme lui, brunis par le soleil d'Alger. Il +etait tout blanc de poussiere, blondin, avec des yeux bleus et le +rayonnement de la jeunesse et de la gloire. + +-- Vive notre beau prince! criaient, a tout moment, les femmes des +faubourgs. + +Me trouvant a Paris, en 1889, et ayant eu l'honneur d'etre convie a +Chantilly, je rappelai a Son Altesse cet infime detail de son passage +en Provence; et Mgr d'Aumale, apres quarante-cinq ans, se rappela de +bonne grace les braves femmes qui criaient en le voyant passer : + +-- Qu'il est joli! qu'il est galant! + +Ce vieil Avignon est petri de tant de gloires qu'on n'y peut faire un +pas sans fouler quelque souvenir. Ne se trouve-t-il pas que, dans +l'ile de maisons ou etait notre pensionnat, s'elevait, autrefois, le +couvent de Sainte-Claire! C'est dans la chapelle de ce couvent que, +le matin du 6 avril 1327, Petrarque vit Laure pour la premiere fois. + +Nous etions aussi tout pres de la rue des Etudes, qui, encore a cette +epoque, avait, dans le bas peuple, une reputation lugubre. Nous +n'avions jamais pu decider les petits Savoyards, soit ramoneurs, soit +decrotteurs, a venir ramoner dans notre pensionnat ou cirer nos +chaussures. Comme, dans la rue des Etudes, se trouvaient, autrefois, +l'Universite d'Avignon ainsi que l'Ecole de medecine, le bruit +courait que les etudiants attrapaient, quand ils pouvaient, les +petits, vagabonds, pour les saigner, les ecorcher, et etudier sur +leurs cadavres. + +Il n'en etait pas moins interessant pour nous, enfants de villages +pour la plupart, de roder, quand nous sortions, dans ce labyrinthe de +ruelles qui nous avoisinaient, comme le _Petit Paradis_, qui avait +ete jadis une "rue chaude" et qui s'en tenait encore; la rue de +l'_Eau-de-Vie_, la rue du _Chat_, la rue du _Coq_, la rue du +_Diable_. Mais quelle difference avec nos beaux vallons tout fleuris +d'asphodeles, avec notre bon air, notre paix, notre liberte, de +Saint-Michel-de-Frigolet! + +J'en avais, a certains jours, le coeur serre de nostalgie, et +cependant, M. Millet, qui etait fort bon diable au fond, avait +quelque chose en lui qui finit par m'apprivoiser. Comme il etait de +Caderousse, fils, comme moi, d'agriculteur, et qu'il avait dans sa +famille toujours parle provencal, il professait, pour le poeme du +Siege de Caderousse, une admiration extraordinaire; il le savait tout +par coeur, et a la classe, quelquefois, en pleine explication de +quelque beau combat des Grecs et des Troyens, remuant tout a coup, +par un mouvement de front qui lui etait particulier, le toupet gris +de ses cheveux : + +-- Eh bien! disait-il, tenez! c'est la l'un des morceaux les plus +beaux de Virgile, n'est-ce pas? Ecoutez, pourtant, mes enfants, le +fragment que je vais vous citer, et vous reconnaitrez que Favre, le +chantre du _Siege de Caderousse_, a Virgile lui-meme serre souvent +les talons : + + _Un nomme Pergori Latrousse, + Le plus ventru de Caderousse, + S'etait rue contre un tailleur... + Ayant bronche contre une motte, + Il fut rouler comme un tonneau_. + +Si elles nous allaient, ces citations de notre langue, si pleine de +saveur! Le gros Millet riait aux eclats, et, pour moi qui, dans le +sang, avais, comme nul autre, garde l'acre douceur du miel de mon +enfance, rien de plus appetissant que ces hors-d'oeuvre du pays. + +M. Millet, tous les jours, par la, vers les cinq heures, allait lire +la gazette au cafe Baretta, -- qu'il appelait le "Cafe des Animaux +parlants", -- et qui, si je ne me trompe, etait, tenu par l'oncle ou, +peut-etre, par l'aieul de Mlle Baretta, du Theatre-Francais; ensuite, +le lendemain, lorsqu'il etait de bonne humeur, il nous redisait, non +sans malice, les eternelles grogneries des vieux politiciens de cet +etablissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, que du Petit, +comme ils appelaient Henri V. + +Je fis, cette annee-la, ma premiere communion a l'eglise +Saint-Didier, qui etait notre paroisse, et c'etait le sonneur Fanot, +chante plus tard par Roumanille dans sa _Cloche montee_, qui nous +sonnait le catechisme. Deux mois avant la ceremonie, M. Millet nous +menait a l'eglise pour y etre interroges. Et la, meles aux autres +enfants, garconnets et fillettes, qui devions communier ensemble, on +nous faisait asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le hasard +fit que moi, qui etais le dernier de la rangee des garcons, je me +trouvai place pres d'une charmante fille qui etait la premiere de la +rangee des demoiselles. On l'appelait Praxede et elle avait, sur les +joues, deux fleurs de vermillon semblables a deux roses fraichement +epanouies. + +Ce que c'est que les enfants : attendu que, tous les jours, on se +rencontrait ensemble, assis l'un pres de l'autre; que, sans penser a +rien, nous nous touchions le coude, et que nous nous communiquions, +dans la moiteur de notre haleine, a l'oreille, en chuchotant, nos +petits sujets de rire, ne finimes-nous pas (le bon Dieu me pardonne +!) par nous rendre amoureux? + +Mais c'etait un amour d'une telle innocence, et tellement emprunt +d'aspirations mystiques, que les anges, la-haut, s'ils eprouvent +entre eux des affections reciproques, doivent en avoir de pareilles. +L'un comme l'autre, nous avions douze ans : l'age de Beatrix, lorsque +Dante la vit; et c'est cette vision de la jeune vierge en fleur qui a +fait le _Paradis_ du grand poete florentin. Il est un mot, dans notre +langue, qui exprime tres bien ce delice de l'ame dont s'enivrent les +couples dans la prime jeunesse : nous nous agreions. Nous avions +plaisir a nous voir. Nous ne nous vimes jamais, il est vrai, que dans +l'eglise; mais, rien que de nous voir notre coeur etait plein. Je lui +souriais, elle souriait; nous unissions nos voix dans les memes +cantiques d'amour, d'actions de graces; vers les memes mysteres nous +exaltions, naifs, notre foi spontanee... Oh! aube de l'amour, ou +s'epanouit en joie l'innocence, comme la marguerite dans le frais du +ruisseau, premiere aube de l'amour, aube pure envolee! + +Voici mon souvenir de Mlle Praxede, telle que je la vis pour la +derniere fois : tout de blanc vetue, couronnee de fleurs d'aubepine, +et jolie a ravir sous son voile transparent, elle montait a l'autel, +tout pres de moi, comme une epousee, belle petite epousee de +l'Agneau! + +Notre communion faite, la chose finit la. C'est en vain que +longtemps, quand nous passions dans sa rue (elle habitait rue de la +Lice), je portais mes regards avides sous les abat-jour verts de la +maison de Praxede. Je ne pus jamais la revoir. On l'avait mise au +couvent et, alors, de songer que ma charmante amie avec le vermillon +et le sourire de son visage, m'etait enlevee pour toujours, soit de +cela, soit d'autre chose, je tombai dans une langueur a me degouter +de tout. + +Aussi les vacances venues, quand je retournai au Mas, ma mere en me +voyant tout pale, avec, de temps en temps, des atteintes de fievre, +decida dans sa foi, autant pour me guerir que pour me recreer, de me +conduire a saint Gent, qui est le patron des fievreux. + +Saint Gent, qui a pareillement la vertu de faire pleuvoir, est une +sorte de demi-dieu pour les paysans des deux cotes de la Durance. + +-- Moi, nous disait mon pere, j'ai ete a Saint-Gent avant la +Revolution. Nous y allames les pieds nus, avec ma pauvre mere, je +n'avais pas plus de dix ans. Mais, en ce temps, il y avait plus de +foi. + +Nous, avec l'oncle Benoni qui conduisait le voyage et que vous +connaissez deja, par une lune claire comme il en fait en septembre, +vers minuit, nous partimes donc, sur une charrette bachee, et, apres +nous etre joints aux autres pelerins qui allaient a la fete, a +Chateau-Renard, a Noves, au Thor, ou bien a Pernes, nous voyions +apres nous, tout le long du chemin, quantite d'autres charrettes, +recouvertes, comme la notre, de toiles etendues sur des cerceaux de +bois, venir grossir la caravane. + +Chantant ensemble, pele-mele, le cantique de saint Gent, -- qui, du +reste, est superbe, puisque Gounod en a mis l'air dans l'opera de +_Mireille, -- nous traversions de nuit, au bruit des coups de fouet, +les villages endormis, et le lendemain soir, par la, vers les quatre +heures, nous arrivions en foule au cri de : "Vive saint Gent!", dans +la gorge du Bausset. + +Et la, sur les lieux memes, ou l'ermite venere avait passe sa +penitence, les vieux, avec animation, racontaient aux jeunes gens ce +qu'ils avaient entendu dire : + +-- Gent, disait-il, etait comme nous un enfant de paysans, un brave +gars de Monteux, qui, a l'age de quinze ans, se retira dans le +desert, pour se consacrer a Dieu. Il labourait la terre avec deux +vaches. Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le loup, +l'attela a sa charrue, et le fit labourer, sous le joug, avec l'autre +vache. Mais a Monteux, depuis que Gent etait parti, il n'avait pas +plu de sept ans, et les Montelais dirent a la mere de Gent : + +-- Imberte, il faut aller a la recherche de votre fils, parce que, +depuis son depart, il n'est plus tombe une goutte d'eau. + +Et la mere de Gent, a force de chercher, a force de crier, trouva +enfin son gars, la ou nous sommes a present, dans la gorge du +Bausset, et, comme sa mere avait soif, Gent, pour la faire boire, +planta deux de ses doigts dans le roc escarpe, et il en jaillit deux +fontaines : une de vin et l'autre d'eau. Celle du vin est tarie, mais +celle de l'eau coule toujours, -- et c'est la main de Dieu pour les +mauvaises fievres. + +On va, deux fois par an, a l'ermitage de Saint-Gent. D'abord, au mois +de mai, ou les Montelais, ses compatriotes, emportent sa statue de +Monteux au Bausset, pelerinage de trois lieues, qui se fait a la +course, en memoire et symbole de la fuite du saint. + +Voici la lettre enthousiaste qu'Aubanel m'ecrivait, un an qu'il y +etait alle (1886) : + +"Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de Saint-Gent. C'est une +fete etonnante, admirable, sublime; ce qui est d'une poesie inouie, +ce qui m'a laisse dans l'ame une impression delicieuse, c'est la +course nocturne des porteurs de saint Gent. Le maire nous avait donne +une voiture et nous avons suivi ce pelerinage dans les champs, les +bois et les rochers au clair de lune, au chant des rossignols, depuis +huit heures du soir, jusqu'a minuit et demi. C'est saisissant: et +mysterieux; c'est etrange et beau a faire pleurer. Ces quatre enfants +en culotte et en guetres nankin, courant comme des lievres, volant +comme des oiseaux, precedes d'un homme a cheval galopant et tirant +des coups de pistolet; les gens des fermes venant sur les chemins au +passage du saint; les hommes, les femmes, les enfants et les vieux, +arretant les porteurs, baisant la statue, criant, pleurant, +gesticulant; et puis, lorsqu'on repart toujours vite, les femmes qui +leur crient : + +"-- Heureux voyage! garcons! +"Et les hommes qui ajoutent : +"-- Le grand saint Gent vous maintienne la force! +"-- Et de courir encore, de courir a perdre haleine. Oh! ce voyage +dans la nuit, cette petite troupe partant a la garde de Dieu et de +saint Gent, et s'enfoncant dans les tenebres, dans le desert, pour +aller je ne sais ou, tout cela, je te le redis, est d'une poesie si +profonde et si grande qu'elle vous laisse une impression +ineffacable." + +Le second pelerinage de Saint Gent est en septembre, et c'est celui +ou nous allames. Comme saint Gent, en somme, n'a ete canonise que par +la voix du peuple, les pretres y viennent peu, les bourgeois encore +moins; mais le peuple de la glebe, dans ce bon saint tout simple qui +etait de son terroir, qui parlait comme lui, qui, sans temps de +longueurs, lui envoie la pluie, lui guerit ses fievres, le peuple +reconnait sa propre deification et son culte pour lui est si fervent +que, dans l'etroite gorge ou la legende vit, on a vu, quelquefois, +jusqu'a vingt mille pelerins. + +La tradition dit que saint Gent couchait la tete en bas, les pieds en +haut, dans un lit de pierre ; et tous les pelerins, devotement, +gaiement, font l'arbre fourchu au lit de saint Gent, qui est une auge +dressee ; -- les femmes memes le font aussi, en se tenant, de l'une a +l'autre, les jupes decemment serrees. + +Nous fimes l'arbre fourchu dans le lit, comme les autres; nous +allames, avec ma mere, voir le _Fontaine du Loup et la Fontaine de la +Vache_; et ensuite, entoures de quelques vieux noyers, la chapelle de +saint Gent, ou se trouve son tombeau et le "rocher affreux", comme +dit le cantique, d'ou sort, pour les fievreux, la miraculeuse source. + +Or, emerveille de tous ces recits, de toutes ces croyances, de toutes +ces visions, moi donc, l'ame enivree par la vue de l'endroit, par la +senteur des plantes, -- encore embaumees, semblait-il, de l'empreinte +des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzieme annee, je +m'abreuvai au jet d'eau; et (dites ce qu'il vous plaira), a partir de +la, je n'eus plus de fievre. Ne vous etonnez pas si la fille du +felibre, si la pauvret Mireille, perdue dans la Crau, mourante de +soif, se recommande au bon saint Gent. + + _O bel et jeune laboureur -- qui attelates a votre charrue -- le + loup de la montagne, etc._ + (Mireille, chant VIII.) + +souvenir de jeunesse qu'il m'est doux encore de me rememorer. + +A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre nos +classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant pensioinnaires +chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour, au +College Royal, pour y suivre comme externes les cours universitaires, +et c'est dans ce lycee et de cette facon que, dans cinq ans (de 1843 +a 1847), je terminai mes etudes. + +Nos maitres du college n'etaient pas, comme aujourd'hui, de jeunes +normaliens styles et elegants. Nous avions encore, dans leurs +chaires, les vieux barbons severes de l'ancienne Universite : en +quatrieme, par exemple, le brave M. Blanc, ancien sergent-major de +l'epoque imperiale, qui, lorsque nos reponses etaient insuffisantes, +_ex abrupto_ nous lancait par la tete les bouquins qu'il avait en +main; en troisieme, M. Monbet, au parler nasillard (il conservait, +sur sa cheminee dans un bocal d'eau-de-vie, un foetus de sa femme); +en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur le +renouveau de Victor Hugo; enfin, en rhetorique, un rude patriote +appele M. Chanlaire, qui detestait les Anglais, et qui, emu, nous +declamait, en frappant sur son pupitre, les chants guerriers de +Beranger. + +Je me vois encore, un an, a la distribution des prix dans l'eglise du +college, avec tout le beau monde d'Avignon qui l'emplissait. J'avais, +cette annee-la, et je ne sais comment, remporte tous les prix, meme +celui d'excellence. Chaque fois qu'on me nommait, j'allais chercher, +timide, aux mains du proviseur, le beau livre de prix et la couronne +de laurier puis, traversant la foule et ses applaudissements, je +venais jeter ma gloire dans le tablier de ma mere; et tous +consideraient d'un regard curieux, d'un regard etonne, cette belle +Provencale qui, dans son cabas de jonc, entassait avec bonheur, mais +digne et calme, les lauriers de son fils; puis au Mas, pour les +conserver, _sic transit gloria mundi_, nous mettions lesdits lauriers +sur la cheminee, derriere les chaudrons. + +Quoi qu'il se fit, pourtant, pour me detourner de mon naturel, comme +on ne fait que trop, aujourd'hui plus que jamais, aux enfants du +Midi, je ne pouvais me sevrer des souvenances de ma langue, et tout +m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais plus quel journal, +ces vers de Jasmin a Loisa Puget : + + _Quand dins l'aire + Per nous plaire + Sones l'aire -- + _De tas nouvellos causous, + Sus la terro tout s'amaiso, + Tout se taiso, + Al refrin que fas souna : + Mai d'un cop se derebelho + E fremis coumo la felho + Qu'un vent fres lai frissouna._ + +Et voyant que ma langue avait encore des poetes qui la mettaient en +gloire, pris d'un bel enthousiasme, je fis aussitot, pour le celebre +perruquier, une piecette admirative qui commencait ainsi : + + _Poueto, ounour de ta maire Gascougno_. + +Mais, petit criquet, je n'eus pas de reponse. Je sais bien que mes +vers, pauvres vers d'apprenti, n'en meritaient guere; cependant, -- +pourquoi le nier? -- ce dedain me fut sensible; et plus tard, a mon +tour, quand j'ai recu des lettres de tout pauvre venant, me rappelant +ma deconvenue, je me suis fait un devoir de les bien accueillir +toujours. + +Vers l'age de quatorze ans, ce regret de mes champs et de ma langue +provencale, qui ne m'avait jamais quitte, finit par me jeter dans une +nostalgie profonde. + +"Combien sont plus heureux, me disais-je a part moi, comme l'Enfant +Prodigue, les valets et les bergers de notre Mas, la-bas, qui mangent +le bon pain que ma mere leur apprete, et mes amis d'enfance, les +camarades de Maillane, qui vivent libres a la campagne et labourent, +et moissonnent, et vendangent, et olivent, sous le saint soleil de +Dieu, tandis que je me cheme, moi, entre quatre murs, sur des +versions et sur des themes!" + +Et mon chagrin se melangeait d'un violent degout pour ce monde +factice ou j'etais claquemure et d'une attraction vers un vague ideal +que je voyais bleuir dans le lointain, a l'horizon. Or, voici qu'un +jour, en lisant, je crois, le _Magasin des Familles_, je vais tomber +sur une page ou etait la description de la chartreuse de Valbonne et +de la vie contemplative et silencieuse des Chartreux. + +N'est-il pas vrai, lecteur, que je me monte la tete, et, m'echappant +du pensionnat, par une belle apres-midi, je pars, tout seul, +eperdument, prenant, le long du Rhone la route du Pont-Saint-Esprit, +car je savais que Vaibonne n'en etait pas eloigne. + +"Tu iras, me dis-je, frapper a la porte du couvent; tu prieras, tu +pleureras, jusqu'a ce qu'on veuille te recevoir; puis, une fois recu, +tu vas, comme un bienheureux, te promener tout le jour sous les +arbres de la foret, et, te plongeant dans l'amour de Dieu, tu te +sanctifieras comme fit le bon saint Gent." + +Ce ressouvenir de saint Gent, dont la legende me hantait, sur le coup +m'arreta. + +"Et ta mere, me dis-je, a laquelle, miserable, tu n'as pas dit adieu, +et qui, en apprenant que tu as disparu, va etre au desespoir et, par +monts et par vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant, desolee +comme la mere de saint Gent.!" + +Et alors, tournant bride, le coeur gros, hesitant, je gagnai vers +Maillane, autant dire pour embrasser, avant de fuir le monde, mes +parents encore une fois; mais, a mesure que j'avancais vers la maison +paternelle, voila, pauvre petit, que mes projets de cenobite et mes +fieres resolutions fondaient dans l'emotion de mon amour filial comme +un peloton de neige a un feu de cheminee; et lorsque, au seuil du +Mas, j'arrivai sur le tard et que ma mere, etonnee de me voir tomber +la, me dit : + +-- Mais pourquoi donc as-tu quitte le pensionnat avant d'etre aux +vacances? + +-- Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux de ma fugue, et +je ne veux plus y aller, chez ce gros monsieur Millet. + +-- ou l'on ne mange que des carottes! + +Le lendemain, on me fit reconduire, par notre berger Rouquet, dans ma +geole abhorree, en me promettant, cependant, de m'en liberer bientot, +apres les vacances. + +CHAPITRE VII + +CHEZ M. DUPUY + +Joseph Roumanille. -- Notre liaison. -- Les poetes du "Boui-Abaisso". +-- L'epuration de notre langue. -- Anselme Matbieu. -- L'amour sur les +toits. -- Les processions avignonnaises. -- Celle des Penitents Blancs. +-- Le sergent Monnier. -- L'achevement des etudes. + +Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de place, ma +mere, a la rentree de cette annee scolaire, m'amena chez M. Dupuy, +Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un pensionnat +a Avignon, au quartier du Pont-Troue. Mais, ici, pour mes gouts de +provencaliste en herbe, j'eus, comme on dit, le museau dans le sac. + +M. Dupuy etait le frere de ce Charles Dupuy, mort depute de la Drome, +auteur du _Petit Papillon_, un des morceaux delicats de notre +anthologie provencale moderne. Lui, le cadet Dupuy, rimait aussi en +provencal, mais ne s'en vantait pas, et il avait raison. + +Voici que, quelque temps apres, il nous arriva de Nyons un jeune +professeur a fine barbe noire, qui etait de Saint-Remy. On l'appelait +Joseph Roumanille. Comme nous etions pays, -- Mailane et Saint-Remy +sont du meme canton, -- et que nos parents, tous cultivateurs, se +connaissaient de, longue date, nous fumes bientot lies. Neanmoins, +j'ignorais que le Saint-Remyen s'occupait, lui aussi, de poesie +provencale. + +Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les vepres, a +l'eglise des Carmes. La, on nous faisait mettre derriere le +maitre-autel, dans les stalles du choeur, et, de nos voix jeunettes, +nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels Denis +Cassan, autre poete provencal, on ne peut plus populaire dans les +veillees du quartier, et que nous voyions en surplis, avec son air +falot, son flegme, sa tete chauve, entonner les antiennes et les +hymnes. La rue ou il demeurait porte, aujourd'hui, son nom. + +Or, un dimanche, pendant que l'on chantait vepres, il me vint dans +l'idee de traduire en vers provencaux les _Psaumes de la Penitence_, +et, alors, en tapinois, dans mon livre entr'ouvert, j'ecrivais a +mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version : + + _Que l'isop bagne ma caro, + Sarai pur : lavas-me leu + E vendrai pu blanc encaro + Que la tafo de la neu_. + +Mais M. Roumanille, qui etait le surveillant, vient par derriere, +saisit le papier ou j'ecrivais, le lit, puis le fait lire au prudent +M. Dupuy, -- qui fut, parait-il, d'avis de ne pas me contrarier; et, +apres vepres, quand, autour des remparts d'Avignon, nous allions a la +promenade, il m'interpella en ces termes : + +-- De cette facon, mon petit Mistral, tu t'amuses a faire des vers +provencaux? + +-- Oui, quelquefois, lui repondis-je. + +Et Roumanille, d'une voix sympathique et bien timbree, me recita les +Deux Agneaux : + + _Entendes pas l'agneu que belo? + Ves-lou que cour apres l'enfant... + Coume fan ben tout co que fan! + E l'innoucenci, ccnnme es bello! + +Et puis, le _Petit Joseph_ : + + _Lou paire es ana rebrounda + E, per vendre lou jardinage, + La maire es anado au village, + E Jeje resto per garda. + +Et puis _Paulon_, et puis le _Pauvre_, et _Madeleine et Louisette_, +une vraie eclosion de fleurs d'avril, de fleurs de pres, fleurs +annonciatrices du printemps felibreen qui me ravirent de plaisir et +je m'ecriai : + +-- Voila l'aube que mon ame attendait pour s'eveiller a la lumiere! + +J'avais bien, jusque-la, lu a batons rompus un peu de provencal; +mais, ce qui m'ennuyait, c'etait de voir notre langue, chez les +ecrivains modernes (a l'exception de Jasmin et du marquis de Lafare +-- que je ne connaissais pas), employee, en general, comme on eut dit +par derision. Et Roumanille, beau premier, dans le parler populaire +des Provencaux du jour, chantait, lui, dignement, sous une forme +simple et fraiche, tous les sentiments du coeur. + +En consequence, et nonobstant une difference d'age d'une douzaine +d'annees (Roumanille etait ne en 1818), lui, heureux de trouver un +confident de sa Muse tout prepare pour le comprendre, moi, +tressaillant d'entrer au sanctuaire de mon reve, nous nous donnames +la main, tels que des fils du meme Dieu, et nous liames amitie sous +une etoile si heureuse que, pendant un demi-siecle, nous avons marche +ensemble pour la meme oeuvre ethnique, sans que notre affection ou +notre zele se soient ralentis jamais. + +Roumanille avait donne ses premiers vers au _Boui-A baisso_, un +journal provencal que Joseph Desanat publiait a Marseule une fois par +semaine et qui, pour les trouveres de cette epoque-la, fut un foyer +d'exposition. Car la langue du terroir n'a jamais manque d'ouvriers; +et principalement au temps du _Boui-A baisso_ (1841-1846), il y eut +devers Marseile un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien fait que +maintenir l'usage d'ecrire en provencal, merite d'etre salue. + +De plus, nous devons reconnaitre que des poetes populaires, tels que +le valeureux Desanat de Tarascon, tels que Bellot, Chailan, Benedit +et Gelu, Gelu eminemment, qui ont a leur maniere exprime la +gaillardise du gros rire marseillais, n'ont pas ete depuis, pour ces +sortes d'atellanes, remplaces ni depasses. Et Camille Reybaud, un +poete de Carpentras, mais poete de noble allure, dans une grande +epitre qu'il envoyait a Roumanille, tout en desesperant du sort du +provencal delaisse par les imbeciles qui, disait-il : + +_Laissent, pour imiter les messieurs de la ville, -- aux sages +peres-grands notre langue trop vile -- et nous font du francais, +qu'ils estropient a fond, -- de tous les patois le plus affreux +peut-etre. + +Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait; lorsqu'il +faisait cet appel aux redacteurs du _Boui-A baisso_: + +_Quittons-nous : mais avant de nous separer, -- freres, contre +l'oubli songeons de nous defendre; -- tous ensemble faisons quelque +oeuvre colossale, -- quelque tour de Babel en brique provencale; -- +au sommet, en chantant, gravez ensuite votre nom, -- car vous autres, +amis, etes dignes de renommee! -- Moi qu'un grain d'encens etourdit +et enivre, -- qui chante pour chanter comme fait la cigale -- et qui +n'apporterais, pour votre monument, -- qu'une pincee de gravier et de +mauvais ciment, je creuserai pour ma muse un tombeau dans le sable; +-- et quand vous aurez fini votre oeuvre imperissable, -- si, des +hauteurs de votre ciel si bleu, vous regardez en bas, freres, vous ne +me verrez plus_. + +Seulement, imbus de cette idee fausse que le parler du peuple n'etait +bon qu'a traiter des sujets bas ou drolatiques, ces messieurs +n'avaient cure ni de le nettoyer, ni de le rehabiliter. + +Depuis Louis XIV, les traditions usitees pour ecrire notre langue +s'etaient a peu pres perdues. Les poetes meridionaux avaient, par +insouciance ou plutot par ignorance, accepte la graphie de la langue +francaise. Et a ce systeme-la qui, n'etant pas fait pour lui, +disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite ses +fantaisies orthographiques a tel point que les dialectes de l'idiome +d'Oc, a force d'etre defigures par l'ecriture, paraissaient +completement etrangers les uns aux autres. + +Roumanille, en lisant a la bibliotheque d'Avignon les manuscrits de +Saboly, fut frappe du bon effet que produisait notre langue, +orthographiee la selon le genie national et d'apres les usages de nos +vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse, prendre mon +sentiment pour rendre au provencal son orthographe naturelle; et, +d'accord tous les deux sur le plan de reforme, on partit hardiment de +la pour muer ou changer de peau. Nous sentions instinctivement que, +pour l'oeuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous fallait +un outil leger, un outil frais emoulu. + +L'orthographe n'etait pas tout. Par esprit d'imitation et par un +prejuge bourgeois qui, malheureusement, descend toujours davantage, +l'on s'etait accoutume a delaisser comme "grossiers" les mots les +plus grenus du parler provencal. Par suite, les poetes precurseurs +des felibres, meme ceux en renom, employaient communement, sans aucun +sens critique, les formes corrompues, batardes, du patois francise +qui court les rues. Ayant donc Roumanille et moi, considere qu'a tant +faire que d'ecrire nos vers dans le langage du peuple, il fallait +mettre en lumiere, il fallait faire valoir l'energie, la franchise, +la richesse d'expression qui la caracterisent, nous convinmes +d'ecrire la langue purement et telle qu'on la parle dans les milieux +affranchis des influences exterieures. C'est ainsi que les Roumains, +comme nous le contait le poete Alexandri, lorsqu'ils voulurent +relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises avaient +perdue ou corrompue, allerent la rechercher dans les campagnes et les +montagnes chez les paysans les moins cultives. + +Enfin, pour conformer le provencal ecrit a la prononciation generale +en Provence, on decida de supprimer quelques lettres finales ou +etymologiques tombees en desuetude, telles que l'S du pluriel, le T +des participes, l'R des infinitifs et le CH de quelques mots, tels +que _fach, dich, puech_, etc. + +Mais qu'on n'aille pas croire que ces innovations, bien qu'elles +n'eussent de rapport qu'avec un cercle restreint des poetes "patois" +comme on disait alors, se fussent introduites dans l'usage commun, +sans combat ni resistance. D'Avignon a Marseille, tous ceux qui +ecrivaient ou rimaillaient dans la langue, contestes dans leur +routine ou leur maniere d'etre, soudain se gendarmerent contre les +reformateurs. Une guerre de brochures et d'articles venimeux, entre +les jeunes d'Avignon et nos contradicteurs, dura plus de vingt ans. + +A Marseille, les amateurs de trivialites, les rimeurs a barbe +blanche, les jaloux, les grognons, se reunissaient le soir dans +l'arriere-boutique du bouquiniste Boy pour y gemir amerement sur la +suppression des S et aiguiser les armes contre les novateurs. +Roumanille, vaillamment et toujours sur la breche, lancait aux +adversaires le feu gregeois que nous appretions, un peu l'un, un peu +l'autre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous avions pour +nous, outre les bonnes raisons, la foi, l'enthousiasme, l'entrain de +la jeunesse, avec quelque autre chose, nous finimes par rester, ainsi +que vous verrez plus tard, maitres du champ de bataille. + +................................................... + +Dans la cour, une apres-midi ou, avec les camarades, nous jouions aux +trois sauts, entra et s'avanca dans notre groupe un nouveau +pensionnaire aux fines jambes, le nez a l'Henri IV, le chapeau sur +l'oreille, l'air quelque peu vieillot et dans la bouche un bout de +cigare eteint. Et les mains dans les poches de sa veste arrondie, +sans plus de facons que s'il etait des notres : + +-- Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que j'essaye, moi, +un peu, aux trois sauts? + +Et aussitot, sans plus de gene, le voila qui prend sa course, et +leger comme un chat, il depasse peut-etre d'environ trois mains +ouvertes la marque du plus fort qui venait de sauter. +Nous battimes tous des mains et lui dimes : + +-- Collegue, d'ou sors-tu comme cela? + +-- Je sors, dit-il, de Chateauneuf, le pays du bon vin... Vous n'en +avez jamais oui parler, de Chateauneuf, de Chateauneuf-du-Pape? + +-- Si, et quel est ton nom? + +-- Mon nom? Anselme Mathieu. + +A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses poches, et +il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de facon +courtoise, souriante et aisee, il nous offrit a tour de role. + +Nous qui, pour la plupart, n'avions jamais ose fumer (sinon, comme +les enfants, quelques racines de murier), nous primes sur-le-champ en +grande consideration le nouveau qui faisait si largement les choses +et qui, a ce qu'il montrait, devait connaitre la haute vie. + +C'est ainsi qu'avec Mathieu, le gentil auteur de la _Farandole_, nous +fimes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le racontai a +notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut tant +que, dans son roman de Jack, il a mis a l'actif de son petit prince +negre la susdite largesse des vieux bouts de cigare. + +Avec Roumanille et Mathieu nous etions donc trois, _tres faciunt +capitulum_, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder le +Felibrige. Mais le brave Mathieu (comment s'arrangeait-il?) on ne le +voyait guere qu'a l'heure des repas ou de la recreation. Attendu +qu'il avait l'air deja d'un petit vieux, bien qu'il n'eut pas +beaucoup plus de seize ans, et qu il etait quelque peu en retard dans +ses etudes, il s'etait fait donner une chambre sous les tuiles, sous +pretexte de pouvoir y travailler plus librement, et la, dans sa +soupente, ou l'on voyait, sur les murs, des images clouees et, sur +des +etageres, des figurines de Pradier, nudites en platre, tout le jour +il revassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du temps, +accoude sur sa fenetre, regardait les gens passer dans la rue ou bien +les passereaux apporter la becquee, dans leurs nids, a leurs petits. +Puis il disait des gaudrioles a Mariette, la chambriere, envoyait des +lorgnades a la demoiselle du maitre et, lorsqu'il descendait nous +voir, nous contait toutes sortes de fariboles de village. + +Mais, ou il ne riait pas, c'etait lorsqu'il nous parlait de ses +parchemins de noble. + +-- Mes aieux etaient marquis, disait-il d'une voix grave, marquis de +Montredon. Lors de la Revolution, mon grand pere quitta son titre ; +et, apres, se trouvant ruine, il ne voulut plus le reprendre, parce +qu'il ne pouvait plus le porter convenablement. + +Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque chose de +romanesque, de nebuleux. Quelquefois, il disparaissait, comme les +chats lorsqu'ils vont a Rome. Nous le helions : + +-- Mathieu! + +Point de Mathieu... Ou etait-il? La-haut sur les toits, qui courait +dans les tuiles, pour aller a des rendez-vous qu'il avait, nous +racontait-il, avec une fillette belle comme le jour! + +Voici qu'au Pont-Troue, qui etait notre quartier, le jour de la +Fete-Dieu, nous regardions, comme d'usage, passer la procession, et +Mathieu me dit : + +-- Frederic, veux-tu que je te fasse connaitre mon amante? + +-- Volontiers. + +-- Eh bien! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe des choristes, +ennuagees de blanc dans leurs voiles de tulle, tu remarqueras que +toutes ont une fleur epinglee au milieu de la poitrine : + + _Fleur au milan + Cherche galant_. + +Mais tu en verras une, blonde comme un fil d'or, qui aura la fleur +sur le cote : + + _Fleur au cote, + Galant trouve._ + +-- Tiens, la voila : c'est elle! + +-- C'est ton amie? + +-- Celle-la meme. + +-- Mon cher, c'est un soleil! Mais comment t'y es-tu pris pour faire +la conquete d'une si fine demoiselle? + +-- Je vais, dit-il, te le conter. C'est la fille du confiseur qui est +a la Carretterie. J'y allais, de temps en temps, acheter des _boutons +de guetre_ (pastilles a la menthe) ou des _crottes de rat_ (pate de +reglisse); si bien qu'ayant fini par me familiariser avec l'aimable +petite et m'etant fait connaitre pour marquis de Montredon, un jour +qu'elle etait seule derriere son comptoir, je lui dis : + +"-- Belle fille, si je vous connaissais pour aussi peu sensee que +moi, je vous proposerais de faire une excursion... + +"-- Ou? + +"-- Dans la lune, repondis-je. + +"La fillette eclata de rire et, moi, je continuai : + +"-- Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la terrasse +qui se trouve au haut de votre maison, a l'heure que vous voudrez ou +a celle ou vous pourrez; et moi, qui mets mon coeur et ma fortune a +vos pieds, je viendrai tous les jours, la, sous le ciel, vous conter +fleurette. + +Et ainsi s'est passee la chose... Au haut de la maison de ma belle, +il y a, comme en beaucoup d'autres, une de ces plates-formes ou l'on +fait secher le linge. Je n'ai donc, chaque jour, qu'a monter sur les +toits et, de gouttiere en gouttiere, je vais trouver ma blondine, qui +y etend ou plie sa petite lessive ; et puis la, les levres sur les +levres, la main pressant la main, toujours courtoisement, comme entre +dame et chevalier, nous sommes dans le paradis. + +Voila comme notre Anselme, futur _Felibre des Baisers_, en etudiant a +l'aise le Breviaire de l'Amour, passa tout doucement ses classes sur +les toitures d'Avignon. + +A propos des processions, et avant de quitter la cite pontificale, il +faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans notre +jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en emoi. +Notre-Dame-de-Dom qui est la metropole, et les quatre paroisses : +Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien, +rivalisaient a qui se montrerait plus belle. + +Des que le sacristain, agitant sa clochette, avait parcouru les rues +dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on +balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on attachait +les tentures. Les riches, a leurs balcons, etendaient leurs +tapisseries de soie brodee et damassee; les +pauvres, a leurs fenetres, exhibaient leurs couvertures piquees a +petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes-pointes. Au +portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les murs de +draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pave, d'une litiere +de buis. + +Ensuite s'elevaient, de distance en distance, les reposoirs +monumentaux, hauts comme des pyramides, charges de candelabres et de +vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais sur +des chaises, attendaient le cortege, en mangeant des petits pates. La +jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane, se +promenaient, se dandinaient, lorgnant les filles et leur jetant des +roses, sous les tentes des rues qu'embaumait, tout le long, la fumee +des encensoirs. + +Lorsque enfin la procession, avec son suisse en tete, de rouge tout +vetu, avec ses theories de vierges voilees de blanc, ses +congregations, ses freres, ses moines, ses abbes, ses choeurs et ses +musiques, s'egrenait lentement au battement des tambours, vous +entendiez, au passage, le murmure des devotes qui recitaient leur +rosaire. + +Puis, dans un grand silence, agenouilles ou inclines, tous se +prosternaient a la fois, et, la-bas, sous une pluie de fleurs de +genet blondes, l'officiant haussait le Saint-Sacrement splendide! + +Mais ce qui frappait le plus, c'etaient les Penitents, qui faisaient +leurs sorties apres le coucher du soleil, a la clarte des flambeaux. +Les Penitents Blancs, entre autres, lorsque, encapuchonnes de leurs +capuces et cagoules, ils deifiaient pas a pas, comme des spectres, +par la ville, portant a bras, les uns des tabernacles portatifs, les +autres des reliquaires ou des bustes barbus, d'autres des +brule-parfums, ceux-ci un oeil enorme dans un triangle, ceux-la un +grand serpent entortille autour d'un arbre, vous auriez dit la +procession indienne de Brahma. + +Contemporaines de la Ligue et meme du Schisme d'Occident, ces +confreries, en general, avaient pour chefs et dignitaires les +premiers nobles d'Avignon, et Aubanel le grand felibre, qui avait, +toute sa vie, ete Penitent Blanc zele, fut, a sa mort, enseveli dans +son froc de confrere. + +Nous avions, chez M. Dupuy, comme maitre d'etude, un ancien sergent +d'Afrique appele M. Monnier, qui aurait bien ete, nous disait-il, +penitent rouge, si une confrerie de cette couleur-la eut existe dans +Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt a sacrer, il +etait, avec sa moustache et sa barbiche reche, toujours, de pied en +cap, cire et astique. + +Au College Royal, ou nous apprenions l'histoire, il n'etait jamais +question de la politique du siecle. Mais le sergent Monnier, +republicain enthousiaste, s'etait, a cet egard, charge de nous +instruire. Pendant les recreations, il se promenait de long en large, +tenant en main l'histoire de la Revolution. Et s'enflammant a la +lecture, gesticulant, sacrant et pleurant d'enthousiasme : + +"Que c'est beau! nous criait-il, que c'est beau! quels hommes! +Camille Desmoulins, Mirabeau, Bailly, Vergniaud, Danton, Saint-Just, +Boissy-d'Anglas! nous sommes des vermisseaux aujourd'hui, nom de +Dieu, a cote des geants de la Convention nationale!" +-- "Quelque chose de beau, tes geants conventionnels!" lui repondait +Roumanille, quand parfois il se trouvait la, -- "des coupeurs de +tetes! des traineurs de crucifix! des monstres denatures, qui se +mangeaient les uns les autres et que, lorsqu'il les voulut, Bonaparte +acheta comme pourceaux en foire!" +Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux, jusqu'a ce que le +bon Mathieu, avec quelque calembredaine, vint les reconcilier. + +Bref, un jour poussant l'autre, ce fut dans ce milieu bonasse et +familier qu'au mois d'aout de l'annee 1847 je terminai mes etudes. +Roumanille, pour accroitre ses petits emoluments etait entre comme +prote a l'imprimerie Seguin; et, grace a cet emploi, il imprimait la, +a peu de frais, son premier recueil de vers, les _Paquerettes_, dont +il nous regalait delicieusement, lorsqu'il en voyait les epreuves; et +gai comme un poulain, comme un jeune poulain qu'on elargit et met au +vert, je m'en revins a notre Mas. + +CHAPITRE VIII + +COMMENT JE PASSAI BACHELIER + +Le voyage de Nimes. -- Le Petit Saint-Jean. -- Les jardiniers. -- Le +Remontrant. -- L'explication du baccalaureat. -- Le retour aux +champs. -- Les camarades du village. -- Les veillees. -- Les notaires +de Mailiane. -- L'oncle Jerome. + +-- Eh bien, me dit mon pere, cette fois, as-tu acheve? + +-- J'ai acheve, repondis-je; seulement... il faudra que j'aille a +Nimes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne me laisse +pas sans quelque apprehension. + +-- Marche, marche : nous autres, quand nous etions soldats, au siege +de Figuieres, nous en avons passe, mon fils, de plus mauvais. + +Je me preparai donc pour le voyage de Nimes, ou, en ce temps, se +faisaient les bacheliers. Ma mere me plia deux chemises repassees, +avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir a carreaux, pique de +quatre epingles, bien proprement. Mon pere me donna, dans un petit +sachet de toile, cent cinquante francs d'ecus, en me disant : + +-- Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas les +gaspiller. + +Et je partis du Mas pour la ville de Nimes, mon petit paquet sous le +bras, le chapeau sur l'oreille, un baton de vigne a la main. + +Quand j'arrivai a Nimes je rencontrai un gros d'ecoliers des environs +qui venaient comme moi passer leur baccalaureat. Ils etaient, pour la +plupart, accompagnes de leurs parents, beaux messieurs et belles +dames, avec les poches pleines +de recommandations : l'un avait une lettre pour le recteur, un autre +pour l'inspecteur, un autre pour le prefet, celui-la pour le +grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le talon, +avec un petit air de dire : "Nous sommes surs de notre affaire." + +Moi, petit campagnard, je n'etais pas plus gros qu'un pois, car je ne +connaissais absolument personne; et tout mon recours, pauvret, etait +de dire a part quelque priere a saint Baudile, qui est le patron de +Nimes (j'avais, etant enfant, porte son cordon votif), pour qu'il mit +dans le coeur des examinateurs un peu de bonte pour moi. + +On nous enferma a l'Hotel de Ville, dans une grande salle nue, et la +un vieux professeur nous dicta, d'un ton nasillard, une version +latine, apres quoi, humant une prise, il nous dit : + +-- Messieurs, vous avez une heure pour traduire en francais la dictee +que je vous ai faite... Maintenant, debrouillez- vous. + +Et, dare-dare pleins d'ardeur, nous nous mimes a l'oeuvre; a coups de +dictionnaire, le grimoire latin fut epluche; puis a l'heure sonnante, +notre vieux priseur de tabac ramassa les versions de tous et nous +ouvrit la porte en disant : + +-- A demain! + +Ce fut la premiere epreuve. + +Messieurs les ecoliers s'eparpillerent par la ville et je me trouvai +seul, avec mon petit paquet et mon baton de vigne en main, sur le +pave de Nimes, a bayer autour des Arenes et de la Maison-Carree. + +"Il faut pourtant, me dis-je, penser a se loger", et je me mis en +quete d'une auberge pas trop chere, mais neanmoins sortable; et, +comme j'avais le temps, je fis dix fois peut-etre, en guignant les +enseignes, le tour de la ville de Nimes. Mais les hotels, avec leurs +larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avalent l'air de me +toiser, et les salamalecs et facons du grand monde, tout cela me +tenait en crainte. + +Comme je passais au faubourg, j'apercus une enseigne avec cette +inscription : _Au Petit Saint-Jean_. + +Ce _Petit Saint-Jean_ me remplit d'aise. Il me sembla soudain etre en +pays de connaissance. Saint-Jean est, en effet, un saint qui parait +de chez nous. Saint Jean amene la moisson, nous avons les feux de +Saint-Jean, il y a l'herbe de Saint-Jean, les pommes de Saint-Jean... +Et j'entrai au _Petit Saint-Jean_... J'avais devine juste. + +Dans la cour de l'auberge, il y avait des charrettes bachees, des +camions deteles et des groupes de Provencales qui babillaient et +riaient. Je me glissai dans la salle et m'assis a table. + +La salle etait deja pleine, et la grande table aussi, rien que des +jardiniers : maraichers de Saint-Remy, de Chateau-Renard, de +Barbentane, qui se connaissaient tous, car ils venaient au marche une +fois par semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du jardinage. + +-- O Benezet, combien as-tu vendu tes aubergines? + +-- Mon cher, je n'ai pas reussi : il y en avait abondance : j'ai du +les laisser a vil prix. + +-- Et la graine de porreau, qu'en dit-on? + +-- Elle se vendra, parait-il; il court des bruits de guerre et l'on +m'a assure qu'on en faisait de la poudre. + +-- Et les haricots "quarantains"? + +-- Ils ont claque. + +-- Et les oignons? + +-- Enleves sur place. + +-- Et les courges? + +-- Il faudra les donner aux cochons. + +-- Et les melons, les carottes, les celeris, les pommes de terre? + +Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur le +jardinage. + +Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot. + +Lorsqu'ils eurent tout dit, mon vis-a-vis me fait : + +-- Et vous, jeune homme, s'il n'y a pas indiscretion, etes-vous dans +le jardinage? Vous n'en avez pas l'air. + +-- Moi, non... je suis venu a Nimes, repondis-je timide- ment, pour +passer bachelier. + +-- Bachelier! Batelier! fit toute la tablee. Comment a-t-il dit ca? + +-- Eh! oui, hasarda l'un d'eux, je crois qu'il a dit "batelier" : il +doit etre venu, oui, c'est cela, pour passer le bac!... Pourtant il +n'y a pas de Rhone a Nimes! + +-- Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu pas que +c'est un conscrit, qui vient passer a la "batterie"? + +Je me mis a rire, et, prenant la parole, j'expliquai de mon mieux ce +que c'etait qu'un _bachelier_. + +-- Quand nous sortons des ecoles, leur dis-je, que nos maitres nous +ont appris... tout : le francais, le latin, le grec, l'histoire, la +rhetorique, les mathematiques, la physique, la chimie, l'astronomie, +la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous imaginer, +alors on nous envoie a Nimes, ou des messieurs tres savants nous font +subir un examen... + +-- Oui! comme quand nous allions, nous autres, au catechisme, et +qu'on nous demandait : _Etes-vous chretien_? + +-- C'est cela. Ces savants nous questionnent sur toutes sortes de +mysteres qu'il y a dans les livres; et, si nous repondons bien, ils +nous nomment bacheliers, grace a quoi nous pouvons etre notaires, +medecins, avocats, controleurs, juges, sous-prefets, tout ce que nous +voudrez. + +-- Et si vous repondez mal? + +-- Ils nous renvoient au " banc des anes"... On a fait aujourd'hui, +parmi nous, le premier triage ; mais c'est demain matin que nous +passerons a l'etamine. + +-- Oh! coquin de bon sort! cria toute la tablee, nous voudrions bien +y etre, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au trou... Et +que va-t-on vous demander, par exemple, voyons? + +-- Eh bien! on nous demandera, je suppose, les dates de toutes les +batailles qui se sont livrees dans le monde depuis que les hommes se +battent : les batailles des Juifs, les batailles des Grecs, les +batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands, des +Espagnols, des Francais, des Anglais, des Polonais et des Hongrois... +Non seulement les batailles, mais encore les noms des generaux qui +commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs ministres, +de tous leurs enfants et meme de leurs batards! + +-- Oh! tonnerre de nom de nom ! mais quel interet y a-t-il a vous +faire rappeler tout ce qui s'est passe du temps et depuis le temps +que saint Joseph etait garcon? Il ne semble pas possible que des +hommes pareils s'occupent de telles vetilles! On voit bien la qu'ils +n'ont pas autre chose a faire. S'il leur fallait, comme nous, aller +tous les matins retourner la terre a la beche, je ne crois pas qu'ils +s'amusassent a parler des Sarrasins ou des batards du roi Herode... +Mais allons, continuez... + +-- Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de toutes +les nations, de toutes les contrees, de toutes les montagnes et de +toutes les rivieres... et, a propos des rivieres, il faut dire d'ou +elles sortent et ou elles vont se jeter. + +-- Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un jardinier de +Chateau-Renard qui parlait du gosier, ils doivent donc vous demander +d'ou sourd la Fontaine de Vaucluse? En voila une d'eau! On conte +qu'elle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. Je me suis +laisse dire qu'un berger dans le gouffre d'ou elle sort de terre, +laissa tomber son baton, et qu'on le retrouva a sept bonnes lieues de +la, dans une source de Saint Remy... Est-ce vrai ou non? + +-- Tout ca peut-etre... Ensuite, il nous faut savoir les noms de +toutes les mers qu'il y a sous la "chape du soleil". + +-- Pardon, si je vous interromps! dit encore le Remontrant. +Savez-vous comment il se fait que la mer soit salee? + +-- Parce qu'elle contient du sulfate de magnesie, du chlorure... + +-- Oh! que non! un poissonnier -- tenez, qui etait du Martigue, -- +m'assura que ca venait des batiments charges de sel qui y ont fait +naufrage depuis tant et tant d'annees! + +-- Si ca vous plait, a moi aussi... On nous demande comment se forme +la rosee, la pluie, la gelee blanche, l'orage, le tonnerre... + +-- Pardon, si je vous interromps! reprit le Remontrant; pour la +pluie, nous savons bien que les nuages, dans des outres, vont la +chercher a la mer. Mais, la foudre, est-ce vrai qu'elle est ronde +comme un panier? + +-- Cela depend, lui repliquai-je. On nous demande aussi l'origine du +vent, et ce qu'il fait de chemin a l'heure, a la minute, a la +seconde... + +-- Que je vous interrompe! fit encore le Remontrant, vous devez donc +savoir, jeune homme, d'ou sort le mistral? J'ai toujours entendu dire +qu'il sortait d'un rocher troue et que, si on bouchait le trou, il ne +soufflerait jamais plus, le sacre mangeur de fange! C'en serait une, +celle-la, d'invention! + +-- Le gouvernement s'y oppose, dit un Barbentanais; si n'etait le +mistral, la Provence serait le jardin de la France! Et qui nous +tiendrait? Nous serions trop riches. + +Je repris: + +-- On nous interroge sur le regne animal, sur les oiseaux, sur les +poissons, jusque sur les dragons. + +-- Attendez, attendez, cria le Remontrant, les mains levees, et la +Tarasque? n'en parlent-ils pas, les livres? Certains pretendent que +ce n'est qu'une fable; pourtant j'ai vu sa taniere, moi, a Tarascon, +derriere le Chateau, le long du Rhone. On sait d'ailleurs +parfaitement qu'elle est enterree sous la Croix-Couverte. + +Et je repris pour en finir: + +-- On nous questionne, bref, sur le nombre, la grosseur et la +distance des etoiles, combien de milliers de lieues separent la terre +du soleil. + +-- Celle-la ne passe pas, cria le Palamard de Noves, qui est-ce qui +va la-haut pour mesurer les lieues? Vous ne voyez donc pas que les +savants se moquent de nous : qu'ils voudraient nous faire accroire +que les pigeonneaux tetent? Une jolie science que de vouloir compter +les lieues du soleil a la lune : qu'est-ce que cela peut bien nous +faire? Ah! si vous me parliez de connaitre la lune pour semer le +celeri, ou bien d'oter les poux des feves ou de guerir le mal des +porcs, je vous dirais : voila une science, mais tout ce que nous +conte ce garcon, c'est des fariboles. + +-- Tais-toi donc, va, gros bouc, cria toute la bande, ce jeune +degourdi en a plus oublie peut-etre que tout ce que tu peux savoir... +C'est egal, mes amis, il faut une fameuse tete pour pouvoir y serrer +tout ce qu'il nous a dit! + +-- Pauvre petit, disaient de moi les jeunes filles, regardez comme il +est palot! On voit bien que la lecture, allez, ca ne fait pas du +bien. S'il avait passe son temps a la queue de la charrue, il aurait +assurement plus de couleur que ca... Puis, a quoi sert d'en savoir +tant? + +-- Moi, fit alors le Rond, je n'ai ete, en fait d'ecole, qu'a celle +de M. Beta! Je ne sais ni A ni B. Mais je vous certifie que s'il +m'avait fallu faire entrer dans le "coco" la cent millieme part de ce +qu'on leur demande pour passer bachelier, on aurait pu, voyez-vous, +prendre la mailloche et les coins et me taper sur la caboche. +Inutile! les coins se seraient epointes. + +-- Eh bien! les camarades, conclut le Remontrant, savez-vous ce qu'il +faut faire? Quand nous allons a quelque fete, ou l'on fait courir les +taureaux, soit qu'il y ait de belles luttes il nous arrive souvent de +rester un jour de plus pour voir qui enlevera le prix ou la +cocarde... Nous sommes a Nimes : voila un gars de Maillane qui, +demain matin, va passer bachelier. Au lieu de partir ce soir, +messieurs, couchons a Nimes et demain nous saurons au moins si notre +Maillanais a passe bachelier. + +-- Ca va! dirent les autres, de toutes les facons la journee est +perdue : allons, il faut voir la fin. + +Le lendemain matin, le coeur passablement emu, je retournai a l'Hotel +de Ville avec tous les candidats qui devaient se presenter. Mais deja +pas mal d'entre eux n'etaient pas si fiers que la veille. Dans une +grande salle devant une grande table chargee d'ecritoires, de papiers +et de livres, il y avait, assis gravement sur leurs chaises, cinq +professeurs, en robes jaunes, cinq fameux professeurs venus expres de +Montpellier avec le chaperon borde d'hermine sur l'epaule et la toque +sur la tete. C'etait la Faculte des Lettres, et voyez le hasard : un +d'eux etait M. Saint-Rene Taillandier, qui devait quelques ans apres +devenir le patron, le chaleureux patron de notre langue provencale. +Mais a cette epoque, nous ne nous connaissions pas et l'illustre +professeur ne se doutait certes pas que le petit campagnard qui +bredouillait devant lui deviendrait quelque jour un de ses bons amis. + +Je jouai de bonheur : je fus recu, et je m'en allai par la ville, +comme porte par les anges. Mais, comme il faisait chaud, je me +rappelle que j'avais soif; et, en passant devant les cafes, avec ma +houssine en l'air, je pantelais de voir, blanchissante dans les +verres, la bonne biere ecumeuse. Mais j'etais si craintif et si +novice dans la vie, que je n'avais jamais mis les pieds dans un cafe, +et je n'osais pas y entrer! + +Que faisais-je pour lors? je parcourais les rues de Nimes, flambant, +resplendissant, si bien que tous me regardaient et que d'aucuns, +meme, disaient : + +-- Celui-la est bachelier! + +Et quand je rencontrai une borne fontaine, je m'abreuvais a son eau +fraiche et le roi de Paris n'etait pas mon cousin. + +Mais le plus beau, ensuite, fut au _Petit Saint-Jean_. Nos braves +jardiniers m'attendaient impatients, et me voyant venir, rayonnant a +fondre les brumes, ils s'ecrierent : + +-- Il a passe! + +Les hommes, les femmes, les filles, tout le monde sortit, et en +veux-tu des embrassades et des poignees de main! On eut dit que la +manne venait de leur tomber. + +Alors, le Remontrant (celui qui parlait du gosier) demanda la parole. +Ses yeux etaient humides et il dit : + +-- Maillanais, allez, nous sommes bien contents! vous leur avez fait +voir, a ces petits messieurs, que de la terre, il ne sort pas que des +fourmis, il en sort aussi des hommes. +Allons, petites, en avant et un tour de farandole. + +Et nous nous primes par les mains et, dans la cour du _Petit +Saint-Jean_, un bon moment nous farandolames. Puis on s'en fut diner, +nous mangeames une brandade, on but et on chanta jusqu'a l'heure du +depart. + +Il y a de cela cinquante-huit ans passes. Toutes les fois que je vais +a Nimes et que je vois de loin l'enseigne du _Petit Saint-Jean_, ce +moment de ma jeunesse reparait a mes yeux dans toute sa clarte -- et +je pense avec plaisir a ces braves gens qui, pour la premiere fois, +me firent connaitre la bonhomie du peuple et la popularite. + +Enfin me voila libre dans mon Mas paternel et dans ma belle plaine de +froment et de fruits, a la vue pacifique de mes Alpiles bleues, avec +leur Caume au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres, si +connus, si familiers, le Rocher-Troue, le Monceau-de-Ble, le +Mamelon-Bati, la Grosse-Femme! me voila libre de revoir, quand venait +le dimanche, ces compagnons de mon jeune age si regrettes, si +envies, quand j'etais dans la geole. Avec quel plaisir, quels +enthousiasmes, en nous promenant farauds, sur le cours, apres vepres, +nous nous contions ce qui nous etait arrive, depuis qu'on ne s'etait +vu : Raphel a la course des hommes avait remporte le prix; Noel avait +enleve la cocarde a un taureau; Gion, a la +charrette qu'on fait courir a la Saint-Eloi avait mis la plus belle +des mules de Maillane; Tanin s'etait loue pour le mois de semailles +au grand Mas Merlata et Paulet avait ribote, pendant trois jours et +trois nuits, a la foire de Beaucaire. + +Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, ou, pour mieux +dire, une promise, avec laquelle ils coquetaient depuis leur premiere +communion. Quelques-uns meme avaient l'entree, c'est-a-dire, le droit +d'aller, le dimanche au soir faire un brin de veillee a la maison de +leur belle. + +Moi qu'avaient depayse mes sept annees d'ecole, j'etais helas! le +seul a garder les manteaux, et, quand nous rencontrions les volees de +fillettes qui, se tenant par le bras, nous barraient la rue, je +remarquai qu'avec moi elles n'etaient pas a l'aise comme avec les +camarades. Elles et eux, se comprenant sur la moindre des choses, +faisaient leurs gognettes de rien; mais moi j'etais pour elles devenu +un "monsieur" et si a l'une d'elles j'avais conte fleurette, elle +n'eut a coup sur pas voulu croire a mes paroles. + +De plus, ces gars, eleves dans un cercle d'idees toutes primaires, +avaient des admirations toujours renouvelees pour des choses qui moi +ne disaient que peu ou rien : par exemple, une emblavure qui avait +decuple ou rendu douze pour un, un haquet dont les roues battaient +ferme sur l'essieu, un mulet qui tirait fort, une charrette bien +chargee, ou un fumier +bien empile. + +Et alors je me rabattais, l'hiver, sur les veillees ou j'eus +l'occasion ainsi d'ecouter nos derniers conteurs : entre autres le +Bramaire, un ancien grenadier de l'armee d'Italie, qui mangeait +toutes vivantes les cigales et les rainettes, si bien que ces +bestioles lui chantaient dans le ventre. Il me semble l'entendre, +lorsqu'il voulait reveiller les auditeurs qui sommeillaient : + + _-- Cric! -- Crac! + -- De la m... dans ton sac, + Du butin dans le mien!_ + +un souvenir de la caserne ou du temps ou, en campagne, on etait campe +sous la tente. + +Un autre qui en savait, des sornettes, a ne plus finir, c'etait le +vieux Devot auquel je suis heureux de payer ici ma dette car, si +simple qu'elle fut, je lui dois la donnee de mon poeme de _Nerto_. Et +a propos de ces veillees, nous allons en toucher un mot. Aujourd'hui +dans nos villages, les paysans, apres souper, vont au cafe faire leur +partie de billard, de manille ou d'un jeu de cartes quelconque, et, +des veillees anciennes, c'est a peine s'il en reste une espece de +semblant chez quelques artisans qui travaillent a la lampe, tels que +les menuisiers ou bien les cordonniers. + +Mais en ce temps, la mode de ces reunions joyeuses etait loin d'etre +perdue : et elles se tenaient en general dans les etables ou dans les +bergeries, parce que la avec le betail, on se trouvait plus +chaudement. L'usage etait que chaque veilleur ou habitue de la +veillee fournit la chandelle a son tour, et il fallait que la +chandelle durat deux soirees, de sorte que, quand les assistants la +voyaient a moitie usee, ils se levaient et allaient au lit. + +Seulement pour que la chandelle s'usat moins rapidement, on mettait +sur le lumignon, savez-vous quoi? un grain de sel; on la posait +debout sur le fond d'une portoire ou d'un cuvier renverse, et les +femmes qui filaient ou qui bercaient leurs petits (car les meres +apportaient les berceaux a la veillee) avec leurs hommes et leurs +enfants s'asseyaient tout autour, sur la litiere ou sur des billots. +Lorsqu'il n'y avait pas de sieges, les fileuses, une devant l'autre, +la quenouille au cote (quenouille de roseau renflee et coiffee de +chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin d'eclairer +leur fil, et l'on y disait des contes, interrompus souvent par un +ebrouement des bestiaux, un belement ou un braiment. Parmi ces contes +de veillee, celui que je vais vous dire se repetait frequemment, +parce qu'un de mes oncles, le bon M. Jerome, y avait joue un role et +que c'etait un conte vrai. + +Vers 1820 ou 25, peu importe la date, a Maillane mourut un certain +Claudillon; et comme il n'avait pas d'enfants, sa maison resta close +pendant cinq ou six mois. Pourtant un locataire a la fin vint +l'habiter et les fenetres se rouvrirent. + +Mais, quelques jours apres, il courut dans Maillane une rumeur +etrange : la maison de Claudillon etait hantee. Le nouvel habitant et +sa femme entendaient ravauder et far- fouiller toute la nuit : un +bruit particulier, comme si on remuait du papier, du parchemin. Des +qu'on allumait la lampe, on n'entendait plus rien; et des qu'on +l'eteignait, recommencait de plus belle le froissement mysterieux. +Ils eurent beau, les locataires, fureter, virer, tourner dans tous +les coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous le lit, +sous l'escalier, sous les planches de l'evier, ils ne virent rien qui +put expliquer peu ou prou le remuement nocturne, et ce bruit tous les +jours renaissait dans la nuit; a ce point vous dirai-je que ces gens +prirent peur et demenagerent en disant aux voisins : "Y couche qui +voudra, dans la maison de Claudillon : les revenants la hantent." Et +ils partirent. + +Les voisins assez effrayes voulurent voir aussi ce qui se passait la; +et les plus courageux, armes de fourches et de fusils, vinrent tour a +tour coucher dans la maison de Claudillon. Mais sitot la lampe +eteinte, le maudit remuement avait lieu de nouveau; les parchemins se +maniaient -- et on ne pouvait jamais voir d'ou provenait le bruit. + +Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles qu'on adresse +aux revenants pour les exorciser : + + -- _Si tu es bonne ame, parle-moi! + -- Si tu es mauvaise, disparais!_ + +Cela ne leur faisait pas plus qu'une patee de son aux chats, et le +bruit s'entendait toujours la meme chose ; et au four, au moulin, aux +lavoirs a la veillee, on ne parlait que des revenants. + +-- Si l'on pouvait, disaient les gens, savoir qui est-ce qui revient, +en faisant prier pour elle, la pauvre ame, bien sur, entrerait en +repos. + +-- Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez-vous que ce soit? ce ne peut +etre que Claudillon... Le pauvre Claudillon, n ayant pas laisse +d'enfants, n'aura pas eu de service, et l'ame du defunt certainement +doit etre en peine. + +-- C'est cela, conclut-on, Claudillon doit etre en peine. + +Et aussitot les femmes, entre voisines et liard a liard ramasserent +de quoi faire dire une messe au pauvre Claudillon. Le pretre dit la +messe ; il fit pour Claudillon les prieres voulues, et quelques +Maillanais de bonne volonte retournerent voir, la nuit, s'il y avait +toujours hantise. + +Hantise de plus en plus : c'etait un remuement de papiers, de +parchemins, qui faisait dresser les cheveux! et chacun ajoutait la +sienne : au haut de l'escalier on avait trouve une botte, une botte +toute ciree : d'autres avaient apercu, par le trou de l'evier, un +spectre entoure de flammes qui descendait de la cheminee ! Isabeau la +boisseliere conta que le matin, en faisant la chasse aux puces, elle +trouvait sur son corps des bleus -- qui sont des pincons des morts; +et Nanon de la Veuve assurait que, la nuit, on l'avait tiree par les +pieds. + +Les hommes, le dimanche, pres du puits de la Place, s'entretenaient +tous de la chose et disaient: + +-- Claudillon, le pauvre Claudillon, etait pourtant un brave homme : +il n'est pas croyable que ce soit lui. + +-- Mais alors qui serait-ce? + +Le grand Charles, un pince-sans-rire que tout le monde respectait, +car il les dominait tous, autant par la stature de son corps de +geant, que par l'aplomb de sa parole, dit apres avoir tousse : + +-- N'est-ce pas clair? Du moment qu'on remue des papiers, ce doit +etre des notaires. + +Tout le monde s'ecria : + +-- Le grand Charles a raison, ce doit etre des notaires puisqu'ils +remuent des papiers : -- et tenez, ajouta le vieux Maitre Ferrut, je +m'en souviens maintenant, cette maison s'etait vendue, dans ma +jeunesse, au tribunal; elle venait d'un heritage ou l'on avait +plaide, vingt ans peut-etre, a Tarascon; et tant gratterent les +notaires, les avocats, les procureurs, que ma, foi, tout se mangea... +Parbleu, ces gens doivent bruler comme des chaufferettes; et rien +d'etonnant qu'ils reviennent fureter dans les actes et les ecrits +qu'ils ont passes. + +-- Ce sont des notaires! ce sont des notaires! L'on n'entendait plus +que cela dans les rues de Maillane. Les Maillanais n'en dormaient +plus et, lorsqu'ils en parlaient, en avaient la chair de poule. + +-- Ha! nous le verrons bien, si ce sont des notaires! dit +flegmatiquement M. Jerome le moulinier de soie. + +Feu mon oncle Jerome avait servi dans les Dragons ou il fut +brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait fierement au haut du +nez, la glorieuse balafre d'un beau coup de bancal qu'un hussard +allemand, a la bataille d'Austerlitz, ne lui donna pas pour rire. +Accule pres d'un mur, il s'etait defendu seul contre vingt cavaliers +qui le sabraient, jusqu'a ce qu'il tombat, la face coupee en deux par +un revers de lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept sous +par jour, dont il avait tout juste pour le tabac qu'il prisait. + +Il etait, cet oncle Jerome, le plus fameux chasseur a la pipee que +j'aie connu. Peu lui importaient les affaires, la famille, le negoce +: quand venait la saison, tous les matins, il partait en chasse. Sa +pincette dans une main, portant sur les epaules la grande cage de +verdure sous laquelle il se cachait, lorsqu'il traversait des +chaumes, on aurait dit un arbre en marche. Et il ne revenait jamais +sans avoir attrape trois ou quatre douzaines de culs-blancs ronds de +graisse, dont il se regalait avec M. Chabert, ancien chirurgien de +l'armee d'Espagne, qui avait vu Madrid avec le roi Joseph. On +debouchait alors le vin de Frigolet et, nargue du souci, ils buvaient +a la sante des Espagnoles et des Hongroises. + +Mais bref, M. Jerome chargea ses pistolets et, tranquille comme quand +il allait a la pipee, il vint, a la nuit close, se blottir dans la +maison du pauvre Claudillon. Muni d'une lanterne sourde, qu'il +recouvrit de son manteau, il s'etendit la sur deux chaises, attendant +que les "notaires" remuassent leurs papiers. + +Tout a coup, frou-frou! cra-cra! voila les papiers qui se froissent, +et que voit-il? deux rats, deux gros rats qui s'enfuient la-haut sous +la soupente. + +Car dans cette maison, comme on en voit dans beaucoup d'autres, il y +avait, pour recouvrir l'escalier, une soupente. + +M. Jerome monta sur une chaise, et sur le plancher du reduit trouva +tout bonnement des feuilles de vigne seches. + +Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, parait-il, rentre +ses raisins et les avait etendus sur les ais de la soupente, en un +lit de feuilles de vigne. Lorsqu'il fut mort, les rats mangerent les +raisins et, les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits, venaient +fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains qu'il pouvait y +avoir encore. + +Mon oncle enleva les feuilles et s'en revint coucher. Le lendemain +matin, lorsqu'il alla sur la place : + +-- Eh bien! monsieur Jerome, lui dirent les paysans, vous avez l'air +quelque peu pale! les notaires sont revenus? + +M. Jerome repondit : + +-- Vos notaires, c'etait un couple de rats qui remuaient des feuilles +au-dessus de la soupente, des feuilles de vigne seches. + +Un immense eclat de rire prit les bons Maillanais; et, depuis ce +jour-la, les gens de mon village n'ont plus cru aux revenants. + +CHAPITRE IX + +LA REPUBLIQUE DE 1848 + +La vieille Riquelle. -- Mon pere nous raconte l'ancienne Revolution. +-- La deesse Raison. -- Le pere du banquier Millaud. -- Les +republicains de Provence. -- Le Thym. -- Le carnaval. -- Les +remontrances paternelles. -- M. Durand-Maillane. -- Les machines +agricoles. -- Les moissons d'autrefois. -- Les trois beaux +moissonneurs. + +Cet hiver-la, les gens etant unis, tranquilles et contents, car les +recoltes ne se vendaient pas trop mal et l'on ne parlait plus, grace +a Dieu, de politique, il s'etait organise, dans notre pays de +Maillane, en maniere d'amusement, des representations de tragedies et +de comedies; et je l'ai deja dit, avec toute l'ardeur de mes dix-sept +ans, j'y jouais mon petit role. Mais sur ces entrefaites, vers la fin +de fevrier, adieu la paix benie! eclata la Revolution de 1848. + +A l'entree du village, dans une maisonnette de pise, dont une treille +ombrageait la porte, demeurait a cette epoque une bonne vieille femme +qu'on appelait Riquelle. Habillee a la mode des Arlesiennes +d'autrefois, elle portait une grande coiffe aplatie sur la tete et +sur cette coiffe un chapeau a larges bords, plat et en feutre noir. +De plus, un bandeau de gaze, espece de voilette blonde attachee sous +le menton, lui encadrait les joues. Elle vivait de sa quenouille et +de ses quelques coins de terre. Mais proprette, soignee et diserte en +paroles, on voyait qu'elle avait du etre jadis une elegante. + +Lorsque a sept ou huit ans, avec mon sachet sur le dos, je venais a +l'ecole, je passais tous les jours devant la maison de Riquelle; et +la vieille qui filait, assise vers sa porte, sur son petit banc de +pierre, m'appelait et me disait : + +-- N'avez-vous point, a votre Mas, des pommes rouges? + +-- Je ne sais pas, lui repondais-je. + +-- Quand tu viendras encore, mignon, apporte-m'en quelqu'une. + +Et j'oubliais toujours de faire la commission, et toujours dame +Riquelle, en me voyant passer, me parlait de ces pommes, si bien qu'a +la fin je dis a mon pere : + +-- Il y a la vieille Riquelle qui toujours me demande de lui porter +des _pommes rouges_. + +-- La sacree vieille masque! me grommela mon pere, lorsqu'elle t'en +parlera encore, dis-lui : "Elles ne sont pas mures, ni a present, ni +de longtemps." + +Et ensuite quand la vieille me reclama ses pommes rouges : + +-- Mon pere, lui criai-je, m'a dit qu'elles n'etaient pas mures, ni a +present, ni de longtemps. + +Et Riquelle, a partir de la, ne me parla plus de ses pommes. + +Mais le lendemain du jour ou l'on connut dans nos campagnes les +journees de fevrier et la proclamation de la Republique, a Paris, en +venant au village pour savoir les nouvelles, la premiere personne que +je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son seuil, +requinquee, animee, avec une topaze qui scintillait a son doigt, elle +me dit : + +-- Les pommes rouges sont donc mures cette fois! on dit qu'on va +planter les arbres de la liberte? Nous allons en manger, mignon, de +ces bonnes pommes du paradis terrestre... +O sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir! Frederic, mon +enfant, fais-toi republicain! + +-- Mais lui dis-je, Riquelle, la belle bague que vous avez! + +-- Ha! fit-elle, tu peux le dire, qu'elle est belle, cette bague ! +Tiens, je ne l'avais plus mise depuis que Bonaparte etait parti pour +l'ile d'Elbe... C'est un ami que nous avions, un ami de la famille, +qui me l'avait donnee, dans le temps (ah! quel temps) ou nous +dansions la Carmagnole... + +Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas de danse, la vieille +dans sa maison rentra en crevant de rire. + +Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en soupant, les nouvelles +de Paris, et puis, comme en riant je rapportais le propos de la +vieille Riquelle, mon pere gravement prit la parole et dit : + +-- La Republique, je l'ai vue une fois. Il est a souhaiter que +celle-ci ne fasse pas des choses atroces comme l'autre. On tua Louis +XVI et la reine son epouse : et de belles princesses, des pretres, +des religieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit mourir en +France, qui sait combien? Les autres rois, coalises, nous declarerent +la guerre. Pour defendre la Republique, il y eut la requisition et la +levee en masse. Tout partit : les boiteux, les mal conformes, les +borgnes, allerent au depot faire de la charpie. Je me souviens du +passage des bandes d'Allobroges qui descendaient vers Toulon: "Qui +vive? -- "Allobroge!" L'un d'eux saisit mon frere, qui n'avait que +douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : Crie _Vive la +Republique_! lui fit-il, ou tu es mort!" Le pauvre enfant cria, mais +son sang se tourna et il en mourut. Les nobles, les bons pretres, +tous ceux qui etaient suspects, furent obliges d'emigrer pour +echapper a la guillotine; l'abbe Riousset deguise en berger, gagna le +Piemont avec les troupeaux de M. de Lubieres. Nous autres, nous +sauvames M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien a ferme. +C'etait le capiscol de Saint-Marthe a Tarascon. Trois mois nous le +gardames cache dans un caveau que nous avions creuse sous les +futailles; et quand venaient au Mas les officiers municipaux ou les +gendarmes du district, pour compter les agneaux que nous avions au +bercail, les pains que nous avions sous la claie ou dans la huche (en +vertu de la loi dite du maximum), vite ma pauvre mere faisait frire a +la poele une grosse omelette au lard. Une fois qu'ils avaient mange +et bu leur soul, ils oubliaient (ou faisaient semblant) de faire +leurs perquisitions, et ils repartaient portant des branches de +laurier pour feter les victoires des armees republicaines. Les +pigeonniers furent demolis, on pilla les chateaux, on brisa les +croix, on fondit les cloches. Dans les eglises on eleva des montagnes +de terre, ou l'on planta des pins, des genevriers, des chenes nains. +Dans la notre, a Maillane, etait tenu le club; et si vous negligiez +d'aller aux reunions civiques, vous etiez denonces, notes comme +suspects. Le cure, qui etait un poltron et un pleutre, dit un jour du +haut de la chaire (je m'en souviens, car j'y etais) : "Citoyens, +jusqu'a present, tout ce que nous vous contions, ce n'etait que +mensonges." Il fit fremir d'indignation; et s'ils n'avaient pas eu +peur, les gens, les uns des autres, on l'aurait lapide. C'est le meme +qui dit une autre fois, a la fin de son prone : "Je vous avertis, mes +freres, que si vous aviez connaissance de quelque emigre cache, vous +etes nus en conscience, et sous cas de peche mortel, de venir le +denoncer tout de suite a la commune." Enfin, on avait aboli les, +fetes et les dimanches, et chaque dixieme jour, qu'on appelait le +_decadi_, on adorait en grande pompe la deesse RAISON. Or, savez-vous +qui etait la deesse a Maillane? + +-- Non, repondimes-nous. + +-- C'etait la vieille Riquelle. + +-- Est-ce possible! criames-nous. + +-- Riquelle, poursuivit mon venerable pere, etait la fille du +cordonnier Jacques Riquel qui, au temps de la Terreur, fut le maire +de Maillane. + +Oh! la garce! A cette epoque, elle avait dix-huit ans peut-etre, et +fraiche et belle fille, des plus jolies du pays. Nous etions de la +meme jeunesse; son pere memement m'avait fait des souliers, des +souliers en museau de tanche, que je portai a l'armee lorsque je +m'engageai... Eh bien! si je vous disais que je l'ai vue, Riquelle, +habillee en deesse, la cuisse demi-nue, un sein decollete, le bonnet +rouge sur la tete, et assise en ce costume sur l'autel de l'eglise! + +A la table, en soupant, vers la fin de fevrier de 1848, voila ce que +racontait maitre Francois, mon pere. + +Maintenant vous allez voir. + +Quand je publiai _Mireille_ environ onze ans apres, me trouvant a +Paris, je fus invite par le banquier Millaud, celui qui fonda _le +Petit Journal_, a un des grands diners que l'aimable Mecene offrait, +chaque semaine, aux artistes, savants et gens de lettres en renom. +Nous etions une cinquantaine; et Mme Millaud, une juive superbe, +avait d'un cote Mery et moi de l'autre, ce me semble. Sur la fin du +repas, un vieillard mis simplement, avec une longue veste, et coiffe +d'une calotte, du haut bout de la table me cria en provencal : + +-- Monsieur Mistral, vous etes de Maillane? + +-- C'est le pere, me dit-on, du banquier qui nous recoit. + +Et, la table etant trop longue pour pouvoir converser, je me levai et +vins causer avec le bon vieillard. + +-- Vous etes de Maillane? reprit-il. + +-- Oui, repondis-je. + +-- Connaissez-vous la fille du nomme Jacques Riquel, qui a ete jadis +maire de votre commune? + +-- Si je la connais! Riquelle la deesse? mais nous sommes bons amis. + +-- Eh bien! dit le vieillard, quand nous venions a Maillane, pour +vendre nos poulains, car en ce temps nous vendions des chevaux, des +mulets, je vous parle de cinquante ans au moins... + +-- Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas vous, monsieur +Millaud, qui lui auriez fait cadeau d'une bague de topaze? + +-- Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif tout en branlant +la tete et notant emoustille, vous a parle de cela? Ah! mon brave +monsieur, qui nous a vus et qui nous voit... + +A ce moment, le banquier Millaud, qui s'etait leve de table, vint, +ainsi qu'il faisait apres tous ses repas, s'incliner devant son pere +qui, lui imposant les mains a la facon des patriarches, lui donna sa +benediction. + +Pour en revenir a moi, en depit des recits entendus dans ma famille, +cette irruption de liberte, de nouveaute qui creve les digues lorsque +arrive une revolution, m'avait, il faut bien le dire, trouve tout +flambant neuf et pret a suivre l'elan. Aux premieres proclamations +signees et illustrees du nom de Lamartine, mon lyrisme bondit en un +chant incandescent que les petits journaux d'Arles et d'Avignon +donnerent : + + _Reveillez-vous, enfants de la Gironde, + Et tressaillez dans vos sepulcres froids : + La liberte va rajeunir le monde... + Guerre eternelle entre nous et les rois!_ + +Un enthousiasme fou m'avait enivre soudain pour ces idees liberales, +humanitaires, que je voyais dans leur fleur : et mon republicanisme, +tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me traiterent de +"peau retournee" faisait la felicite des republicains du lieu qui, +etant le petit nombre, etaient fiers et ravis de me voir avec eux +chanter la +_Marseillaise_. + +Or, chez ces hommes-la, descendants pour la plupart des demagogues +populaires qu'a la Revolution on nommait "les braillards" tous les +vieux prejuges, rancunes et rengaines de l'ancienne Republique +s'etaient, de pere en fils, transmis comme un levain. + +Une fois, que j'essayais de leur faire comprendre les reves genereux +de la Republique nouvelle, sans cacher mon horreur pour les crimes +qui firent, au temps de la premiere, perir tant d'innocents : + +-- Innocents, me cria d'une voix de tonnerre le vieux Pantes, mais +vous ignorez donc que les aristocrates avaient jure, les monstres, de +jouer aux boules avec les tetes des patriotes? + +Et, me voyant sourire, le vieux Brule me dit : + +-- Connaissez-vous l'histoire du chateau de Tarascon? + +-- Quelle histoire? repondis-je. + +-- L'histoire de la fois ou le representant Cadroy vint donner +l'impulsion aux contre-revolutionnaires... Ecoutez-la et vous saurez +le motif de ce refrain que les Blancs, de temps a autre, nous +chantent sur la moustache : + + _De bric ou de broc + Ils feront le saut + De la fenetre + De Tarascon, + Dedans le Rhone: + Nous n'en voulons plus + De ces gueux-la, + De Ces gueux + De sans-culottes_ + +Vous savez, ou vous ignorez, qu'a la chute de Robespierre, les +moderes tomberent sur les bons patriotes et en remplirent les +prisons. A Tarascon ils firent monter les prisonniers, tout nus comme +des vers, au sommet du chateau, et de la, ils les forcaient, a coups +de baionnettes, de sauter dans le Rhone par la fenetre qui s'y +trouve. C'est alors qu'un nomme Liautard, de Graveson, qui est encore +en vie, etant reste le dernier pour faire le plongeon, profita d'un +moment ou on l'avait laisse seul, depouilla sa chemise, qu'il jeta +avec les autres, et alla se cacher dans un tuyau de cheminee, de +sorte que les brigands, lorsqu'ils revinrent de la-haut et qu'ils +compterent les chemises, crurent avoir tout noye, et viderent les +lieux. Liautard, la nuit venue, gagna le haut du chateau; puis par +une corde qu'il avait faite avec les vetements des autres, ils +descendit aussi bas qu'il put, puis plongea dans le Rhone, qu'il +traversa a la nage, et s'en vint a Beaucaire frapper chez un ami qui +lui donna l'hospitalite. + +-- Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme rageur +qui sans cesse cognait sur le casaquin des pretres), le pauvre +Balarin qui pechait a la ligne en 1815 la-bas dans la +Font-Mourguette, et qu'ils assassinerent parce qu'il ne voulait pas +crier : "Vive le roi!" + +-- Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui, vers +la meme epoque, fut abattu d'un coup de fusil tire a travers la +porte! + +-- Et Trestaillon! avancait l'un. + +-- Et le Pointu! ajoutait l'autre. + +Telles etaient les invectives qui, d'un cote comme de l'autre, avec +la republique etaient revenues sur l'eau. Et, ici comme ailleurs, +cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les Rouges +commencerent de porter la ceinture et la cravate rouge, et les Blancs +les porterent vertes. Les premiers se fleurirent avec des bouquets de +thym, embleme de la Montagne; les seconds arborerent les fleurs de +lis royales. Les republicains plantaient des arbres de la liberte; la +nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent les +bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple, ces +Provencaux de meme race qui, un mois avant, jouaient, plaisantaient, +banquetaient ensemble, maintenant, pour des vetilles qui +n'aboutissaient a rien, se seraient mange le foie. + +Par suite, les jeunes gens, c'est-a-dire tous ceux de la meme +conscription, nous nous separames en deux partis; et chaque fois, +helas! que le dimanche au soir, apres avoir bu un coup, on +s'entre-croisait a la farandole, pour rien on en venait aux mains. + +Aux derniers jours du carnaval, les garcons ont coutume de faire le +tour des fermes pour queter des oeufs, du petit sale, et ramasser de +quoi manger quelques omelettes. Ils font ces tournees-la en dansant +la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant +d'ordinaire des couplets comme ceux-ci : + + _Mettez la main, dame, au clayon: + De chaque main un petit fromage ! + Mettez la main dans le saloir, + Donnez un morceau de jarret! + Mettez la main au panier d'oeufs, + Donnez-en trois ou six ou neuf_ + +Mais nous, cette annee-la, en faisant la quete aux oeufs, comme des +niais que nous etions, nous ne chantions que la politique. Les Blancs +disaient: + + _Si Henri V venait demain, + Oh! que de fetes, oh! que de fetes; + _Si Henri V venait demain, + Oh! que de fetes nous ferions_. + +Et les Rouges repondaient : + +_Henri V est aux iles +Qui pele de l'osier, +Pour en coiffer les filles +Amies du vert et blanc_. + +Quand nous eumes, le soir, dans notre coterie, mange l'omelette au +lard et vide nombre de bouteilles, nous sortimes du cabaret, comme on +le fait dans les villages, en manches de chemise avec la serviette au +cou; et au son du tambour, les falots a la main, nous dansames la +Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue : + + _La fleur du thym, o mes amis, + Va embaumer notre pays: + Plantons le thym, plantons le thym, + Republicains, il reprendra! + Faisons, faisons la farandole + Et la montagne fleurira_. + +Puis nous brulames Careme-prenant, nous criames : "Vive Marianne!" en +faisant flotter nos ceintures rouges, bref, nous fimes grand tapage. + +Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce jour-la, +mon pere qui m'attendait, serieux, solennel, comme aux grandes +circonstances, me dit : + +-- Viens par ici, Frederic, j'ai a te parler. + +Je me songeai : Aie! aie! aie! Cette fois nous y voici, aux bouillons +de la lessive! + +Et sortant de la maison, lui devant, moi derriere, -- le suivant sans +souffler mot, -- il me mena vers un fosse qui etait a environ cent +pas de la ferme, et m'ayant fait asseoir aupres de lui sur le talus, +il commenca : + +-- Que m'a-t-on dit? qu'hier, tu as fait bande avec ces polissons qui +braillent "Vive Marianne", que tu dansas la Carmagnole! que vous +fites flotter vos ceintures rouges en l'air! Ah! mon fils tu es +jeune! C'est avec cette danse et c'est avec ces cris que les +revolutionnaires fetaient l'echafaud. Non content d'avoir fait mettre +sur les journaux une chanson ou tu meprises les rois... Mais que +t'ont fait, voyons, ces pauvres rois? + +A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris pour +repondre et mon pere continuant: + +-- M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisqu'il avait +preside la fameuse Convention, mais aussi sage que savant, ne la +voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour qu'il causait +avec Pelissier le jeune, qui etait son neveu (nous etions voisins de +mas et mon pere, maitre Antoine, se trouvait avec eux), un jour, +dis-je, qu'il causait avec son neveu Pelissier, conventionnel aussi, +et que celui-ci se vantait d'avoir vote la mort : "Tu es jeune, +Pelissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et quelque jour +tu le verras, le peuple va payer par des millions de tetes celles de +son roi!" Ce qui ne fut que trop verifie, helas! que trop verifie par +vingt annees de rude guerre. + +-- Mais, repondis-je, cette Republique-ci ne veut pas faire de mal; +on vient d'abolir la mort en matiere politique. Au gouvernement +provisoire figurent les premiers de France, l'astronome Arago, le +grand poete Lamartine, et les pretres benissent les arbres de la +liberte... D'ailleurs, mon pere, si vous me permettez de vous le +demander, n'est-il pas vrai qu'avant 1789 les seigneurs opprimaient +un peu trop les manants? + +-- Oui, fit mon brave pere, je ne conteste pas qu'il y eut des abus, +de gros abus... Je vais t'en citer un exemple : Un jour, je n'avais +pas plus de quatorze ans, peut-etre, je venais de Saint-Remy, +conduisant une charretee de paille roulee en trousses, et, par le +mistral qui soufflait, je n'entendais pas la voix d'un monsieur dans +sa voiture qui venait derriere moi et qui criait parait-il, pour me +faire garer. Ce personnage, qui etait, ma foi, un pretre noble (on +l'appelait M. de Verclos) finit par passer ma charrette et, sitot +vis-a-vis de moi, il me cingla un coup de fouet a travers le visage, +qui me met tout en sang. Il y avait, tout pres de la, quelques +paysans qui bechaient : leur indignation fut telle que, mon ami de +Dieu, malgre que la noblesse fut alors sacree pour tous, a coups de +mottes, ils l'assaillirent, tant qu'il fut a leur portee. Ah! je ne +dis pas non, il y en avait de mauvais, parmi ces "Ci- devant" et la +Revolution, a ses premiers debuts, nous avait assez seduits... +Seulement, peu a peu, les choses se gaterent et, comme toujours, les +bons payerent pour les mechants. + +Cela suffit pour vous montrer l'effet produit sur moi, et dans nos +villages par les evenements de 1848. Des l'abord, on aurait dit que +le chemin etait uni. Pour les representer, dans l'Assemblee +Nationale, les Provencaux, pleins de sagesse, avaient parmi les bons +envoye les meilleurs : des hommes comme Berryer, Lamartine, +Lamennais, Beranger, Lacordaire, Garnier-Pages, Marie et un portefaix +poete qui avait nom Astouin. Mais les perturbateurs, les sectaires +endiables, bientot empoisonnerent tout. Les Journees de Juin avec +leurs tueries, leurs massacres, epouvanterent la nation. Les moderes +se refroidirent, les enrages s'envenimerent; et sur mes jeunes reves +de republique platonique une brume se repandit. Heureusement qu'une +eclaircie versait, a cette epoque, ses rayons autour de moi. C'etait +le libre espace de la grande nature, c'etait l'ordre, la paix de la +vie rustique; c'etait, comme disaient les poetes de Rome, le triomphe +de Ceres au moment de la moisson. + +Aujourd'hui que les machines ont envahi l'agriculture, le travail de +la terre va perdant, de plus en plus, son coloris idyllique, sa noble +allure d'art sacre. Maintenant, les +moissons venues, vous voyez des especes d'araignees monstrueuses, des +crabes gigantesques appeles "moissonneuses" qui agitent leurs griffes +au travers de la plaine, qui scient les epis avec des coutelas, qui +lient les javelles avec des fils de fer; puis, les moissons tombees, +d'autres monstres a vapeur, des sortes de tarasques, les "batteuses" +nous arrivent, qui dans leurs tremies engloutissent les gerbes, en +froissent les epis, en hachent la paille, en criblent le grain. Tout +cela a 1'americaine, tristement, hativement, sans allegresse ni +chansons, autour d'un fourneau de houille embrasee, au milieu de la +poussiere, de la fumee horrible, avec l'apprehension, si l'on ne +prend pas garde, de se faire broyer ou trancher quelque membre. C'est +le Progres, la herse terriblement fatale, contre laquelle il n'y a +rien a faire ni a dire : fruit amer de la science, de l'arbre de la +science du bien comme du mal. + +Mais au temps dont je parle on avait conserve encore tous les us, +tout l'apparat de la tradition antique. + +Des que les bles a demi-murs prenaient la couleur d'abricot, un +messager partait de la commune d'Arles, et parcourant les montagnes, +de village en village, il criait a son de trompe: "On fait savoir +qu'en Arles les bles vont etre murs." + +Aussitot, les Gavots, se groupant trois par trois, avec leurs femmes, +avec leurs filles, leurs mulets ou leurs anes, y descendaient en +bandes pour faire les moissons. Un couple de moissonneurs, avec un +jeune gars ou une jeune fille pour mettre en gerbes les javelles, +composaient une solque. Les hommes se louaient par chiourmes de tant +de solques, selon la contenance des champs qu'ils prenaient a +forfait. En tete de la chiounne marchait le capoulie, qui faisait la +trouee dans les pieces de ble; le balle organisait la marche du +travail. + +Comme au temps de Cincinnatus, de Caton et de Virgile, on moissonnait +a la faucille _falce recurva_, les doigts de la main gauche proteges +par des doigtiers en tuyaux de roseau ou canne de Provence, pour ne +pas se blesser en coupant le froment. A Arles, vers la Saint-Jean, +sur la place des Hommes on voyait des milliers de ces tacherons de +moisson, les uns debout, avec leur faucille attachee dans un carquois +qu'ils nommaient la _badoque_ et pendue derriere le dos, les autres +couches a terre en attendant qu'on les louat. + +Dans la montagne, un homme qui n'avait jamais fait les moissons en +terre d'Arles avait, dit-on, de la peine pour trouver a se marier, et +c'est sur cet usage que roule l'epopee des _Charbonniers_, de Felix +Gras. + +Une annee portant l'autre, nous louions dans notre Mas sept ou huit +solques. Le beau remue-menage, quand ce monde arrivait! Toutes sortes +d'ustensiles speciaux a la moisson etaient tires de leurs reduits : +les barillets en bois de saule, les enormes terrines, les grands pots +de brocs a vin, toute une artillerie de poterie grossiere qui se +fabriquait a Apt. C'etait une fete incessante, une fete surtout +lorsqu'ils faisaient la chanson des _Gavots_ du Ventoux. : + + _L'autre mercredi a Sault + Nous fumes huit cents solques_. + +Les moissonneurs, au point du jour, apres le _capoulie_ qui leur +ouvrait la voie dans les grandes emblavures ou l'aiguail luisait sur +les epis d'or, joyeux s'alignaient, degainant leurs lames, et +javelles de choir! Les lieuses, dont plus d'une le plus souvent etait +charmante, se courbaient sur les gerbes en jasant et riant que +c'etait plaisir de voir. Et puis, lorsque au levant, dans le ciel +couleur de rose, le soleil paraissait avec sa gerbe de rayons, de +rayons resplendissants, le _capoulie_, levant sa faucille dans l'air, +s'ecriait: "Un de plus!" et tous, de la faucille ayant fait le salut +a l'astre eblouissant, en avant: sous le geste harmonieux de leurs +bras nus, le ble tombait a pleine poigne. De temps en temps le +_baile_, se retournant vers la chiourme, criait: "La _truie_ +vient-elle? et la _truie_ (c'etait le nom du dernier de la bande) +repondait: "La truie vient". Enfin, apres quatre heures de vaillante +poussee, le _capoulie_ s'ecriait: "Lave!" Tous se redressaient, +s'essuyaient le front du revers de la main, allaient a quelque source +laver le tranchant des faucilles et, au milieu des chaumes, +s'asseyant sur les gerbes et repetant ce gai dicton : + + _Benedicite de Crau, + Bon bissac et bon baril_, + +ils prenaient leur premier repas. + +C'etait moi qui, avec notre mulet Babache, leur apportais les vivres, +dans les cabas de sparterie. Les moissonneurs faisaient leurs cinq +repas par jour: vers sept heures, le dejeuner, avec un anchois +rougeatre qu'on ecrasait sur le pain, sur le pain qu'on trempait dans +le vinaigre et l'huile, le tout accompagne d'oignon, violemment +piquant aux levres; vers dix heures le _grand-boire_, consistant en +un oeuf dur et un morceau de fromage; a une heure, le diner, soupe et +legumes cuits a l'eau; vers quatre heures le gouter, une grosse +salade avec crouton frotte d'ail; et le soir le souper, chair de porc +ou de brebis, ou bien omelette d'oignon appele _moissonienne_. Au +champ et tour a tour, ils buvaient au baril, que le _capoulie_ +penchait, en le tenant sur un baton appuye par un bout sur l'epaule +du buveur. Ils avaient une tasse a trois ou un gobelet de fer-blanc, +c'est-a-dire un par _solque_. De meme, pour manger, ils n'avaient a +trois qu'un plat, ou chacun d'eux tirait avec sa cuiller de bois. + +Cela me rememore le vieux Maitre Igoulen, un de nos moissonneurs, de +Saint-Saturnin-les-Apt, qui croyait qu'une sorciere lui avait "ote +l'eau" et qui, depuis trente ans, n'avait plus goute a l'eau ni pu +manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de salade, +d'oignon, de fromage et de vin pur. Lorsqu'on lui demandait la raison +pour laquelle il se privait de l'ordinaire, le vieillard se taisait, +mais voici le recit que faisaient ses compagnons. + +Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle Igoulen en compagnie +mangeait au cabaret, passa sur la route une bohemienne, et lui, pour +plaisanter, levant son verre plein de vin: "A la sante, grand'mere, +lui cria-t-il, a la sante!" "Grand bien te fasse, repondit la +bohemienne, et, mon petit, prie Dieu de ne jamais abhorrer l'eau". + +C'etait un sort que la sorciere venait de lui jeter. + +Ce fut fini; a partir de la, Igoulen jamais plus ne put ingurgiter +l'eau. Ce cas d'impression morale, que j'ai vu de mes yeux, peut +s'ajouter, ce me semble, aux faits les plus curieux que la science +aujourd'hui explique par la suggestion. + +En arriere des moissonneurs venaient enfin les glaneuses, ramassant +les epis laisses parmi les chaumes. A Arles on en voyait des troupes +qui, un mois consecutif, parcouraient le terroir. Elles couchaient +dans les champs, sous de petites tentes appelees tibaneou qui leur +servaient de moustiquaires, et le tiers de leurs glanes, selon +l'usage d'Arles, etait pour l'hopital. + +Lecteur, voila les gens, braves enfants de la nature, qui, je puis te +le dire, ont ete mes modeles et mes maitres en poesie. C'est avec +eux, c'est la, au beau milieu des grands soleils, qu'etendu sous un +saule, nous apprimes, lecteurs, a jouer du chalumeau dans un poeme en +quatre chants, ayant pour titre _Les Moissons_, dont faisait partie +le lai de +_Margai_, qui est dans nos _Iles d'Or_. Cet essai de georgiques, qui +commencait ainsi : + + _Le mois de juin et les bles qui blondissent + Et le grand-boire et la moisson joyeuse, + Et de Saint Jean les feux qui etincellent, + Voila de quoi parleront mes chansons_, + +finissait par une allusion, dans la maniere de Virgile, a la +revolution de 1848. + + _Muse, avec toi, depuis la Madeleine, + Si en cachette nous chantons en accord, + Depuis le monde a fait pleine culbute: + Et cependant que noyes dans la paix, + Le long des ruisseaux nous melions nos voix + Les rois roulaient pele-mele du trone + Sous les assauts des peuples trop ployes + Et, miserables, les peuples se hachaient + Ainsi que les epis de ble sur l'aire_. + +Mais ce n'etait pas la encore la justesse de ton que nous cherchions. +Voila pourquoi ce poeme ne s'est jamais publie. Une simple legende, +que nos bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui trouve ici +sa place comme la pierre a la bague, valait mieux, a coup sur, que ce +millier de vers. + +Les froments, cette annee-la, contait maitre Igoulen, avaient muri +presque tous a la fois, courant le risque d'etre haches par une +grele, egrenes par le mistral ou brouis par le brouillard, et les +hommes, cette annee-la, se trouvaient rares. + +Et voila qu'un fermier, un gros fermier avare, sur la porte de sa +ferme etait debout, inquiet, les bras croises, et dans l'attente. + +-- Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un ecu par jour, un bel ecu +et la nourriture, a qui se viendrait louer. + +Mais a ces mots le jour se leve, et voici que trois hommes s'avancent +vers le Mas, trois robustes moissonneurs: l'un a la barbe blonde, +l'un a la barbe blanche, l'un a la barbe noire. L'aube les accompagne +en les aureolant. + +-- Maitre, dit le _capoulie_ (celui de la barbe blonde), Dieu vous +donne le bonjour: nous sommes trois _gavots_ de la montagne, et nous +avons appris que vous aviez du ble mur, du ble en quantite: maitre, +si vous voulez nous donner de l'ouvrage, a la journee ou a la tache, +nous sommes prets a travailler. + +-- Mes bles ne pressent guere, le maitre repondit; mais pourtant, +pour ne pas vous refuser l'ouvrage, je vous baille, si vous voulez, +trente sous et la vie. C'est bien assez par le temps qui court. + +Or c'etait le bon Dieu, saint Pierre avec saint Jean. + +A l'approche des sept heures, le petit valet de la ferme vient, avec +l'anesse blanche, leur apporter le dejeuner et, de retour au Mas : + +-- Valet, lui dit le maitre, que font les moissonneurs? + +-- Maitre, je les trouvai, couches sur le talus du champ, qui +aiguisaient leurs faucilles; mais ils n'avaient pas coupe un epi. + +A l'approche des dix heures, le petit valet de la ferme vient, avec +l'anesse blanche, leur apporter le _grand-boire_ et, de retour au +Mas: + +-- Valet, lui dit le maitre, que font les moissonneurs? + +-- Maitre, je les trouvai, couches sur le talus du champ, qui +aiguisaient leurs faucilles; mais ils n'avaient pas coupe un epi. + +A l'approche de midi, le petit valet de la ferme vient, avec l'anesse +blanche, leur apporter le diner, et de retour au Mas: + +-- Valet, lui dit le maitre, que font les moissonneurs? + +-- Maitre, je les trouvai, couches sur le talus du champ, qui +aiguisaient leurs faucilles; mais ils n'avaient pas coupe un epi. + +A l'approche des quatre heures, le petit valet de la ferme vient, +avec l'anesse blanche, leur apporter le gouter, et de retour au Mas: + +-- Valet, lui dit le maitre, que font les moissonneurs? + +-- Maitre, je les trouvai, couches sur le talus du champ, qui +aiguisaient leurs faucilles; mais ils n'avaient pas coupe un epi. + +-- Ce sont la, dit le maitre, ce sont de ces faineants qui cherchent +du travail et prient Dieu de n'en point trouver. Pourtant il faut +aller voir. + +Et cela dit, l'avare, pas a pas, vient a son champ, se cache dans un +fosse et observe ses hommes. + +Mais alors le bon Dieu fait ainsi a saint Pierre: + +-- Pierre, bats du feu. + +-- J'y vais, Seigneur, repond saint Pierre. + +Et saint Pierre de sa veste tire la cle du paradis, applique a un +caillou quelques fibres d'arbre creux et bat du feu avec la cle. + +Puis le bon Dieu fait a saint Jean: + +-- Souffle, Jean! + +-- J'y vais, Seigneur, repond saint Jean. + +Et saint Jean souffle aussitot les etincelles dans le ble avec sa +bouche; et d'une rive a l'autre un tourbillon de flamme, un gros +nuage de fumee enveloppe le champ. Bientot la flamme tombe, la fumee +se dissipe, et mille gerbes tout a coup apparaissent, coupees comme +il faut, comme il faut liees, et comme il faut aussi en gerbiers +entassees. + +Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au Mas +lentement s'en revient pour souper, et tout en soupant: + +--- Maitre, dit le chef des moissonneurs, nous avons termine le +champ... Demain pour moissonner, ou voulez-vous que nous allions? + +-- _Capoulie_, repondit le maitre avaricieux, mes bles, dont j'ai +fait le tour, ne sont pas murs de reste. Voici votre payement; je ne +puis plus vous occuper. + +Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs, disent au +maitre: adieu! Et chargeant leurs faucilles rengainees derriere le +dos, s'en vont tranquilles en leur chemin: le bon Dieu au milieu, +saint Pierre a droite, saint Jean a gauche, et les derniers rayons du +soleil qui se couche les accompagnent au loin, au loin. + +Le lendemain le maitre de grand matin se leve et joyeusement se dit +en lui-meme: + +-- N'importe! hier j'ai gagne ma journee en allant epier ces trois +hommes sorciers; maintenant j'en sais autant qu'eux. + +Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et l'autre +Pierre, il les conduit a la plus grande des emblavures de la ferme. +Sitot arrives au champ, le maitre dit a Pierre : +-- Pierre, toi, bats du feu. +-- Maitre, j'y vais, repliqua Pierre. + +Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique a un silex +quelques fibres d'arbre creux et le couteau bat du feu. Mais le +maitre dit a Jean: + +-- Souffle, Jean! + +-- Maitre, j'y vais, repliqua Jean. + +Et Jean avec sa bouche souffle au ble les etincelles... Aie! aie! aie +! la flamme en langues, une flamme affolee, enveloppe la moisson; les +epis s'allument, les chaumes petillent, le grain se charbonne; et +penaud, l'exploiteur, quand la fumee s'est dissipee, ne voit, au lieu +de gerbes, que braise et poussier noir! + +CHAPITRE X + +A AIX--EN-PROVENCE + +Mlle Louise. -- L'amour dans les cypres. -- La ville d'Aix. -- +L'ecole de droit -- L'ami Mathieu vient me rejoindre. -- La +blanchisseuse de la Torse. -- La baronne ideale. -- L'anthologie _Les +Provencales_. + +Cette annee-la (1848), apres les vendanges, mes parents, qui me +voyaient baver a la chouette ou a la lune, si l'on veut, m'envoyerent +a Aix pour etudier le droit, car ils avaient compris, les braves +gens, que mon diplome de bachelier es lettres n'etait pas un brevet +suffisant de sagesse ni de science non plus. Mais, avant de partir +pour la cite Sextienne, une aventure m'arriva, sympathique et +touchante, que je veux conter ici. + +Dans un Mas rapproche du notre etait venue s'etablir une famille de +la ville ou il y avait des demoiselles que nous rencontrions parfois +en allant a la messe. Vers la fin de l'ete, ces jeunes filles, avec +leur mere, nous firent une visite; et ma mere, avenante, leur offrit +le "caille" Car nous avions, au Mas, un beau troupeau de brebis et du +lait en abondance. C'etait ma mere elle-meme qui mettait la presure +au lait, des qu'on venait de le traire, et elle-meme qui, quand le +lait etait pris, faisait les petits fromages, ces jonchees du pays +d'Arles que Belaud de la Belaudiere, le poete provencal de l'epoque +des Valois, trouvait si bonnes : + + _A la ville des Baux, pour un florin vaillant, + Vous avez un tablier plein de fromages + Qui fondent au gosier comme sucre fin_. + +Ma mere, chaque jour, telle que les bergeres chantees par Virgile, +portant sur la hanche la terrine pleine, venait dans le cellier avec +son ecumoire, et la, tirant du pot a beaux flocons le caille blanc, +elle en emplissait les formes percees de trous et rondes; et, apres +les jonchees faites, elle les laissait proprement s'egoutter sur du +jonc, que je me plaisais moi-meme a aller couper au bord des eaux. + +Et voila que nous mangeames, avec ces demoiselles, une jatte de +caille. Et l'une d'elles, qui paraissait de mon age, et qui, par son +visage, rappelait ces medailles qu'on trouve a Saint-Remy, au ravin +des Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux langoureux, qui +toujours me regardaient. On l'appelait Louise. + +Nous allames voir les paons, qui, dans l'aire, etalaient leur queue +en arc-en-ciel, les abeilles et leurs ruches alignees a l'abri du +vent, les agneaux qui belaient enfermes dans le bercail, le puits +avec sa treille portee par des piliers de pierre; enfin tout ce qui, +au Mas, pouvait les interesser. Louise, elle, semblait marcher dans +l'extase. + +Quand nous fumes au jardin, dans le temps que ma mere causait avec la +sienne et cueillait a ses soeurs quelques poires beurrees, nous nous +etions, nous deux, assis sur le parapet de notre vieux Puits a roue. + +-- Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous dise ceci: ne +vous souvient-il pas, monsieur, d'une petite robe, une robe de +mousseline, que votre mere vous porta, quand vous etiez en pension a +Saint-Michel-de-Frigolet? + +-- Mais oui, pour jouer un role dans les _Enfants d'Edouard_. + +-- Eh bien! cette robe, monsieur, c'etait ma robe. + +-- Mais ne vous l'a-t-on pas rendue? repondis-je comme un sot. + +-- Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai parle de cela, moi, +comme d'autre chose. + +Et sa mere l'appela. + +-- Louise! + +La jouvencelle me tendit sa main glacee; et, comme il se faisait +tard, elles partirent pour leur Mas. + +Huit jours apres, vers le coucher du soleil, voici encore a notre +seuil Louise, cette fois accompagnee seulement d'une amie. + +-- Bonsoir, fit-elle. Nous venions vous acheter quelques livres de +ces poires beurrees que vous nous fites gouter, l'autre jour, a votre +jardin. + +-- Asseyez-vous, mesdemoiselles, ma mere leur dit. + +-- Oh! non! repondit Louise, nous sommes pressees, car il va etre +bientot nuit. + +Et je les accompagnai, moi tout seul cette fois, pour aller cueillir +les poires. + +L'amie de Louise, qui etait de Saint-Remy (on l'appelait Courrade), +etait une belle fille a chevelure brune, abondante, annelee sous un +ruban arlesien, que la pauvre demoiselle, si gentille qu'elle fut, +eut l'imprudence d'amener avec elle pour compagne. + +Au jardin, arrives a l'arbre, pendant que j'abaissais une branche un +peu haute, Courrade, rengorgeant son corsage bombe et levant ses bras +nus, ses bras ronds, hors de ses manches, se mit a cueillir. Mais +Louise, toute pale, lui dit : + +-- Courrade, cueille, toi, et choisis les plus mures. + +Et, comme si elle voulait me dire quelque chose, s'ecartant avec moi, +qui etais deja trouble (sans trop savoir par laquelle), nous allames +pas a pas dans un kiosque de cypres, ou etait un banc de pierre. La, +moi dans l'embarras, elle me buvant des yeux, nous nous assimes l'un +pres de l'autre. + +-- Frederic, me dit-elle, l'autre jour je vous parlais d'une robe +qu'a l'age de onze ans je vous avais pretee pour jouer la tragedie a +Saint-Michel-de-Frigolet... Vous avez lu, n'est- ce pas, l'histoire +de Dejanire et d'Hercule? + +-- Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que la belle Dejanire +donna au pauvre Hercule et qui lui brula le sang. + +-- Ah! dit la jeune fille, aujourd'hui c'est bien le rebours : car +cette petite robe de mousseline blanche que vous aviez touchee, que +vous aviez vetue..., quand je la mis encore, je vous aimai a partir +de la... Et ne m'en veuillez pas de cet aveu, qui doit vous paraitre +etrange, qui doit vous paraitre fou! Ah! ne m'en veuillez pas, +continua-t-elle en pleurant, car ce feu divin, ce feu qui me vient de +la robe fatale, ce feu, o Frederic, qui me consume depuis lors, je +l'avais jusqu'a present, depuis sept annees peut-etre, tenu cache +dans mon coeur! + +Moi, couvrant de baisers sa petite main fievreuse, je voulus aussitot +repondre en l'embrassant. Mais, doucement, elle me repoussa. + +-- Non, dit-elle, Frederic, nous ne pouvons savoir si le poeme, dont +j'ai fait le premier chant, aura jamais une suite... Je vous laisse. +Pensez a ce que je vous ai dit, et, comme je suis de celles qui ne se +dedisent pas, quelle que soit la reponse, vous avez en moi une ame +qui s'est donnee pour toujours. + +Elle se leva et, courant vers Courrade sa compagne : + +-- Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer les poires. + +Et nous rentrames. Elles reglerent, s'en allerent; et moi, le coeur +houleux, enchante et trouble de cette apparition de vierges -- dont +je trouvais chacune seduisante a sa facon, - longtemps sous les +derniers rayons du jour failli; longtemps entre les arbres, je +regardai la-bas s'envoler les tourterelles. + +Mais, tout emoustille, tout heureux que je fusse, bientot, en me +sondant, je me vis dans l'imbroglio. Le _Pervigilium Veneris_ a beau +dire: + + _Qu'il aime demain, celui qui n'aima jamais: + Et celui qui aima, qu'il aime encore demain_, + +l'amour ne se commande pas. Cette vaillante jeune fille, armee +seulement de sa grace et de sa virginite, pouvait bien, dans sa +passion, croire remporter la victoire; elle pouvait, charmante +qu'elle etait, et charmee elle-meme par son long reve d'amour, +croire, conformement au vers de Dante, + + _Amor ch'a null' amato amor perdona_, + +qu'un jeune homme, isole comme moi dans un Mas, a la fleur de l'age, +devait tressaillir d'emblee a son premier roucoulement. Mais l'amour +etant le don et l'abandon de tout notre etre, n'est-il pas vrai que +l'ame qui se sent poursuivie pour etre capturee fait comme l'oiseau +qui fuit l'appelant? N'est-il pas vrai, aussi, que le nageur, au +moment de plonger dans un gouffre d'eau profonde, a toujours une +passe d'instinctive apprehension? + +Toujours est-il que, devant la chaine de fleurs, devant les roses +embaumees qui s'epanouissaient pour moi, j'allais avec reserve; +tandis que vers l'autre, vers la confidente qui, toute a son devoir +d'amie devouee, semblait eviter mon abord, mon regard, je me sentais +porte involontairement. Car, a cet age, s'il faut tout dire, je +m'etais forme une idee, et de l'amante et de l'amour, toute +particuliere. Oui, je m'etais imagine que, tot ou tard, au pays +d'Arles je rencontrerais, quelque part, une superbe campagnarde, +portant comme une reine le costume arlesien, galopant sur sa cavale, +un trident a la main, dans les _ferrades_ de la Crau, et qui, +longtemps priee par mes chansons d'amour, se serait, un beau jour, +laisse conduire a notre Mas, pour y regner comme ma mere +sur un peuple de patres, de _gardians_, de laboureurs et de +_magnanarelles_. Il semblait que, deja, je revais de ma Mireille; et +la vision de ce type de beaute plantureuse qui, deja, couvait en moi, +sans qu'il me fut possible ni permis de l'avouer, portait grand +prejudice a la pauvre Louise, un peu trop demoiselle au compte de ma +reverie. + +Et alors, entre elle et moi, s'engagea une correspondance ou, plutot, +un echange d'amour et d'amitie qui dura plus de trois ans (tout le +temps que je fus a Aix): moi, galamment, abondant vers son faible, +pour la sevrer, peu a peu, si je pouvais; elle, de plus en plus +endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux +desesperes... De ces lettres, voici la derniere que je recus. Je la +reproduis telle quelle : + +"Je n'ai aime qu'une fois, et je mourrai, je le jure, avec le nom de +Frederic grave seul dans mon coeur. Que de nuits blanches j'ai +passees en songeant a mon mauvais sort! Mais, hier, en lisant tes +consolations vaines, je me fis tant de violence pour retenir mes +pleurs que le coeur me defaillit. Le medecin dit que j'avais la +fievre, que c'etait de l'agitation nerveuse, qu'il me fallait le +repos. + +"-- La fievre! m'ecriai-je; ah! que ce fut la bonne! + +"Et, deja, je me sentais heureuse de mourir pour aller t'attendre +la-bas ou ta lettre me donne rendez-vous... Mais ecoute, Frederic, +puisqu'il en est ainsi, lorsqu'on te dira, et va, ce n'est pas pour +longtemps, lorsqu'on t'annoncera que j'aurai quitte la terre, +donne-moi, je t'en prie, une larme et un regret. Il y a deux ans, je +te fis une promesse : c'etait de demander tous les jours a Dieu qu'il +te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien ! je n'y ai jamais +manque, et j'y serai fidele, jusqu'a mon dernier soupir. Mais toi, o +Frederic, je te le demande en grace: lorsqu'en te promenant tu verras +des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu a ma vie, +fletrie par les larmes, sechee par la douleur; et si tu vois un +ruisseau qui murmure doucement, ecoute sa plainte: il te dira comme +je t'aimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile, prete +l'oreille a son gazouillis, et il te dira, pauvrette! que je suis +toujours avec toi... O Frederic! +je t'en prie, n'oublie jamais Louise!" + +Voila l'adieu supreme que, scelle de son sang, m'envoya la jeune +vierge -- avec une medaille de la Vierge Marie, qu'elle avait +couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de velours +cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brode, avec ses cheveux +chatains, mes initiales au milieu d'un rameau de lierre. + + _Je me ferai la touffe de lierre, + Je t'embrasserai_. + +Pauvre et chere Louise! A quelque temps de la, elle prit le voile de +nonne et mourut peu d'annees apres. Moi, encore tout emu, au bout +d'un si long temps, par la melancolie de cet amour etiole, defleuri +avant l'heure, je te consacre, o Louise, ce souvenir de pitie et je +l'offre a tes manes errant peut-etre autour de moi! + +La ville d'Aix (_cap de justice_, comme on disait jadis), ou nous +etions venu pour etudier le "droit ecrit" en raison de son passe de +capitale de Provence et de cite parlementaire, a un renom de gravite +et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec l'allure +provencale. Le grand air que lui donnent les beaux ombrages de son +Cours, ses fontaines monumentales et ses hotels nobiliaires, puis la +quantite d'avocats, de magistrats, de professeurs, de gens de robe de +tout ordre, qu'on y rencontre dans les rues, ne contribuent pas peu a +l'aspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la caracterise. Mais, +de mon temps du moins, cela n'etait qu'en surface, et, dans ces +Cadets d'Aix, il y avait, s'il me souvient, une humeur familiere, une +gaiete de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des traditions +laissees par le bon roi Rene. + +Vous aviez des conseillers, des presidents de cour, qui, pour se +divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient le +tambourin. Des hommes graves, comme le docteur d'Astros, frere du +cardinal, lisaient a l'Academie des compositions de leur cru en +joyeux parler de Provence : maniere comme une autre de maintenir le +culte de l'ame nationale et qui, dans Aix, n'eut jamais cesse. Car le +comte Portais, un des grands jurisconsultes du Code Napoleon, +n'avait-il pas ecrit une comedie provencale? Et M. Diouloufet, un +bibliothecaire de l'Athenes du Midi, comme Aix s'intitule parfois, +n'avait-il pas, sous Louis XVIII, chante en provencal les _magnans_ +ou vers a soie? M. Mignet, l'historien, l'academicien illustre, +venait tous les ans a Aix pour jouer a la boule. Il avait meme +formule la maxime suivante : + +"Rien n'est plus propre a refaire un homme que de vivre au clair +soleil, parler provencal, manger de la brandade et faire tous les +matins une partie de boules." + +M. Borely, un ancien procureur general, entrait dans la ville, a +cheval, guetre comme un riche toucheur, conduisant fierement un +troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient: + +-- N'est pas porcher celui qui conduit ses porcs lui-meme. + +Le lendemain de la Noel, nous allions a Saint-Sauveur entendre les +_Plaintes de saint Etienne_, recitees en provencal (comme on le fait +encore) par un chanoine du Chapitre et, dans cette cathedrale, on +executait, le jour des Rois (comme on y execute encore), avec une +admirable pompe, le Noel _De matin ai rescountra lou trin_. + +Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient a venir entendre les prones +provencaux de l'abbe Emery, et celles du grand monde, pour ne pas +laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval et le +temps des soirees, se faisaient dodiner dans des chaises a porteurs, +accompagnees de torches qu'on eteignait, en arrivant, a l'eteignoir +des vestibules. + +Point rare qu'il y eut, au courant de l'hiver, quelque esclandre +mondain, tel que l'enlevement d'une superbe juive avec M. de +Castillon, qui avait su depenser royalement une fortune, lorsqu'il +fut _Prince d'amour_ aux jeux de la Fete-Dieu. + +A propos de ces jeux, nous eumes l'occasion, dans notre sejour a Aix, +de les voir sortir, je crois, pour une des dernieres fois: _le Roi de +la Basoche, l'Abbe de la Jeunesse_, les _Tirassons_, les _Diables_, +le _Guet_, la _Reine de Saba_, les _Chevaux-Frus_ en particulier, +avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour l'_Arlesienne_, de Daudet +: + +_Madame de Limagne +Fait danser les Chevaux-Frus; +Elle leur donne des chataignes, +Ils disent qu'ils n'en veulent plus; +Et danse, o gueux! Et danse, o gueux! +Madame de Limagne +Fait danser les Chevaux-Frus_. + +Cette resurrection du passe provencal, avec ses vieilles joies naives +(et surannees, helas !), nous impressionna vivement, comme vous +pourriez le voir au chant dixieme de _Calendal_, ou elles sont +decrites, telles que nous les vimes. + +Or, figurez-vous qu'a Aix, quelques mois seulement apres mon arrivee, +faisant ma promenade une apres-midi sur le Cours, oh! charmante +surprise, je vis se profiler, pres de la Fontaine-Chaude, le nez de +mon ami Anselme Mathieu, de Chateauneuf. + +-- Ca n'est pas une blague, me fit Mathieu en me voyant, avec son +flegme habituel; cette eau, mon cher, est vraiment chaude, et c'est +bien le cas de dire : "Celle-la fume." + +-- Mais depuis quand a Aix? lui dis-je en lui serrant la main. + +-- Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au soir. + +-- Et quel bon vent t'amene? + +-- Ma foi, repondit-il, je me suis dit : Puisque Mistral est alle +faire a Aix son droit, il faut y aller aussi et tu feras le tien." + +-- C'est bien pense, lui dis-je, et tu peux croire, Anselme, que j'en +suis ravi, sais-tu? Mais as-tu passe bachelier? + +-- Oui, dit-il en riant, j'ai passe, comme la piquette sur le marc de +vendange. + +-- C'est que, mon pauvre Anselme, pour etre admis aux grades de la +Faculte de Droit, je crois qu'il faut avoir son baccalaureat es +lettres. + +-- Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, supposons qu'on ne +veuille pas me diplomer comme les autres, pourra-t--on m'empecher de +prendre ma licence, voyons, en droit d'amour?... Tiens, pas plus tard +que tantot, en allant me promener dans une espece de vallon qu'on +appelle la Torse, j'ai fait la connaissance d'une jeune +blanchisseuse, un peu brune, c'est vrai, mais ayant bouche rouge, +quenottes de petit chien qui ne demandent qu'a mordre, deux frisons +folletant hors de sa coiffe blanche, la nuque nue, le nez en l'air, +les bras joliment poteles... + +-- Allons, grivois, il me parait que tu ne l'as pas mal lorgnee. + +-- Non, dit-il, Frederic, il ne faudrait pas croire que moi, un +rejeton des marquis de Montredon, si peu sense que je sois, j'aille +m'amouracher d'un minois de lavoir. Mais vois- tu je ne sais pas si +tu es comme moi: quand je fais la rencontre de quelque friand museau, +serait-ce un museau de chatte je ne puis m'empecher de me retourner +pour voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes convenus +qu'elle me blanchirait mon linge et qu'elle viendrait le prendre la +semaine prochaine. + +-- Mathieu, tu es un gueusard, un friponneau, tu sens le roussi... + +-- Non, mon ami, tu n'y es pas, laisse donc que j'acheve. Ayant ainsi +traite avec ma blanchisseuse, comme, tout en causant, je vis, a +travers l'ecume qui lui giclait entre les doigts, qu'elle froissait +et chiffonnait une chemise de dentelle: "Diable, quel linge fin! +dis-je a la jeune fille, cette chemise-la n'est pas faite pour +couvrir les fruits d'automne d'une gaupe!" "Il s'en faut! +repondit-elle. Ca, c'est la chemisette d'une des plus belles dames de +la rue des Nobles: une baronne de trente ans, mariee, la pauvrette, a +un vieux barbon d'homme qui est juge a la cour et jaloux comme un +Turc." "Mais elle doit transir d'ennui!" "Transir? ah! tant et tant +qu'elle est toujours a son balcon, comme en attente du galant, tenez, +qui viendra la distraire." "Et on l'appelle?" "Mais monsieur vous en +voulez trop savoir... Moi, voyez-vous je lave la lessive qu'on me +donne, mais je ne me mele pas de ce qui apres tout, ne me regarde +pas." Il ne m'a pas ete possible d'en tirer plus pour le moment... +Mais ajouta Matthieu, lorsqu'elle viendra chercher mon blanchissage +dans ma chambre, vois-tu, dusse-je bien lui faire deux et trois +caresses, il faut qu'elle soit fine si elle n'ouvre pas la bouche. + +-- Et apres, quand tu sauras le nom de la baronne? + +-- Eh ! mon cher, j'ai du pain sur la planche pour trois ans! +Cependant que vous autres, les pauvres etudiants en droit vous allez +vous morfondre a eplucher le Code, moi, tel que les troubadours de +l'antique Provence, je vais, sous le balcon de ma belle baronne, +etudier a loisir les douces _Lois d'Amour_. + +Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois ans que nous +restames a Aix, et la tache et l'etude du chevalier Mathieu. + +Oh! les belles excursions, la-bas, au pont de l'Arc, sur la +grand'route de Marseille, dans la poussiere jusqu'a mi-jambe et les +parties au Tholonet, -- ou nous allions humer le vin cuit de +Langesse; et les duels entre etudiants, dans le vallon des Infernets, +avec les pistolets charges de crottes de chevre; et ce joli voyage +qu'avec la diligence nous fimes a Toulon, en passant par le bois de +Cuge et a travers les gorges d'Ollioules! + +Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce qu'avaient fait, mon +Dieu! les etudiants du temps des papes d'Avignon et du temps de la +reine Jeanne. Ecoutez ce qu'en ecrivait, du temps de Francois 1er, le +poete macaronique Antonius de Arena : + + _Genti gallantes sunt omnes Instudiantes + Et bellas garsas semper amare soient; + Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi; + Inter mignonos gloria prima manet: + Banquetant, bragant, faciunt miracula plura, + Et de bonitate sunt sine fine boni_. + + (De gentillessiis Instudiantium.) + +Tandis qu'au Gai-Savoir, dans la noble cite des comtes de Provence, +nous nous initions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en Avignon, +dans un journal de guerre appele la _Commun, ces dialogues pleins de +sens, de saveur, de vaillance, tels que le _Thym, Un Rouge et un +Blanc_, les _Pretres_, qui mettaient en valeur et popularisaient la +prose provencale. +Puis, avec la decision, avec l'autorite que lui donnait deja le +succes de ses _Paquerettes_ et de ses hardis pamphlets, au +rez-de-chaussee de son journal, il convoquait, tant vieux que jeunes, +les trouveres de ce temps; et de ce ralliement sortait une +anthologie, les _Provencales_, qu'un professeur eminent, M. +Saint-Rene Taillandier, alors a Montpellier, presentait au public +dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon, librairie +Seguin, 1852). + +Ce precoce recueil contenait des poesies du vieux docteur d'Astros et +de Gaut, d'Aix; des Marseillais Aubert, Bellot, Benedit, Bourrelly et +de Barthelemy (celui de la _Nemesis_,); des Avignonnais Boudin, +Cassan, Giera; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais Gautier; de +Reybaud, de Dupuy, qui etaient de Carpentras; de Castil-Blaze, de +Cavaillon; de Crousillat,de Salon; de Garcin, "fils ardent du +marechal d'Alleins" (mentionne dans _Mireille_) ; de Mathieu, de +Chateauneuf; de Chalvet, de Nyons; et d'autres; puis un groupe du +Languedoc: Moquin-Tondon, Peyrottes, Lafare-Alais; et une piece de +Jasmin. + +Mais les morceaux les plus nombreux etaient de Roumanille, alors en +pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salue les Creches +comme "dignes de Klopstock". Theodore Aubanel, dans ses vingt-deux +ans, donnait la, lui aussi, ses premiers coups de maitre: _le 9 +Thermidor, les Faucheurs, A la Toussaint_. Moi, enfin, enflamme de la +plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pieces (_Amertume, le +Mistral, Une Course de Taureaux_) et d'un _Bonjour a Tous_ qui +disait, pour noter notre point de depart : + + _Nous trouvames dans les berges + Revetue d'un mechant haillon, + La langue provencale: + En allant paitre les brebis, + La chaleur avait bruni sa peau, + La pauvre n'avait que ses longs cheveux + Pour couvrir ses epaules. + Et voila que des jeunes hommes, + En vaguant par la + Et la voyant si belle, + Se sentirent emus. + Qu'ils soient donc les bienvenus, + Car ils l'ont vetue dument + Comme une demoiselle_. + +Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne d'Aix, dont je +n'ai pas termine l'histoire. + +Chaque fois que je rencontrais mon etudiant "en lois d'amour", je +l'interpellais ainsi: + +-- Eh bien!, Mathieu, ou en sommes-nous? + +-- Nous en sommes, me repondit-il un jour, que Lelette (c'etait le +nom de la blanchisseuse) a fini par m'indiquer l'hotel de la baronne; +que j'ai passe et repasse, mon ami, tant de fois sous les cariatides +de son balcon, que, rendons grace a Dieu, j'ai ete remarque... et la +dame, une beaute comme tu n'en vis oncques, la dame enjolee, charmee +de son cavalier servant, a daigne, l'autre soir, me laisser tomber du +ciel, tiens, une fleur d'oeillet. + +Et, disant cela, Mathieu m'exhibait une fleur fanee et, faisant les +yeux tendres, lancait a la volee un baiser dans l'azur. Un mois, deux +mois passerent, je ne rencontrais plus Mathieu. Je dis: + +-- Allons le voir. + +Je monte donc a sa chambrette -- et qu'est-ce que je trouve? Mon +Anselme, qui, le pied sur une chaise, me fait: + +-- Arrive vite, que je te conte mon accident... Figure-t-on, mon bon, +que j'avais trouve le joint, une nuit sur les onze heures, pour +entrer dans le jardin de ma divine baronne. Tout etait arrange. +Lelette, ma brave blanchisseuse, nous pretait la main... et je +pensais grimper, par un de ces rosiers qui, tu sais? fleurissent en +treillage, jusqu'a une fenetre ou devait ma souveraine tendre le bras +a mes baisers. J'escaladais deja. Le coeur, tu peux m'en croire, me +battait fortement... O ciel! tout a coup la fenetre s'entr'ouvre +doucement; les liteaux de la jalousie se haussent: une main, +Frederic, une main... (ah! je le connus vite, ce n'etait pas celle de +la baronne) me secoue sur le nez la cendre d'une pipe! Comme tu peux +imaginer, je n'attendis pas mon reste... Je glisse a terre, je +m'enfuis, je franchis le mur du jardin, et, patatras! morbleu, je me +foule le pied! + +Vous pouvez penser si nous rimes a nous demonter la machoire! + +-- Mais, au moins, tu as fait venir un medecin? + +-- Oh! ca ne vaut pas la peine, dit-il... La mere de Lelette se +trouve une conjuratrice (tu les connais peut-etre elles tiennent un +bouchon vers la porte d'Italie). Elles m'ont fait tremper le pied +dans un baquet de saumure. La vieille, en marmottant quelques +execrations, m'y a fait trois signes de croix avec son gros orteil, +puis on me l'a serre de bandes... +Et, maintenant, j'attends, en lisant les _Paquerettes_ de l'ami +Roumanille, que Dieu y mette sa sainte main... Mais le temps ne me +dure pas: car Lelette m'apporte, deux fois par jour, mon ordinaire; +et, a defaut de grives, comme dit le proverbe, on mange des +merlettes. + +Or ca, l'ami Mathieu, futur (et bien nomme) _Felibre des Baisers_, +qui fut toute sa vie le plus beau songe-fetes que j'aie jamais connu, +avait-il revasse l'histoire que je viens de dire? Je n'ai jamais pu +l'eclaircir, et j'ai raconte la chose telle qu'il me la narra. + +CHAPITRE XI + +LA RENTREE AU MAS + +L'eclosion de Mireille. -- L'origine de ce nom. -- Le cousin +Tourette. -- Le moulin a l'huile. -- Le bucheron Siboul. -- +L'herborisateur Xavier. -- Le coup d'Etat (1851). -- L'excursion +dans les astres, -- Le Congres des Trouveres: Jean Reboul. -- Le +Romevage d'Aix : Brizeux, Zola. + +Une fois "licencie", ma foi, comme tant d'autres (et, vous avez pu le +voir, je ne me surmenai pas trop), fier comme un jeune coq qui a +trouve un ver de terre, j'arrivai au Mas a l'heure ou on allait +souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle, aux +derniers rayons du jour. + +-- Bonsoir toute la compagnie! + +-- Dieu te le donne, Frederic! + +-- Pere, mere tout va bien... A ce coup, c'est bien fini! + +-- Et belle delivrance! ajouta Madeleine, la jeune Piemontaise qui +etait servante au Mas. + +Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs, j'eus rendu +compte de ma derniere suee, mon venerable pere, sans autre +observation, me dit seulement ceci: + +-- Maintenant, mon beau gars, moi j'ai fait mon devoir. Tu en sais +beaucoup plus que ce qu'on m'en a appris... C'est a toi de choisir la +voie qui te convient: je te laisse libre. + +-- Grand merci! repondis-je. + +Et la meme, -- a cette heure, j'avais mes vingt et un ans, -- le pied +sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi et +de moi-meme, je pris la resolution: premierement, de relever, de +raviver en Provence le sentiment de race que je voyais s'annihiler +sous l'education fausse et antinaturelle de toutes les ecoles; +secondement, de provoquer cette resurrection par la restauration de +la langue naturelle et historique du pays, a laquelle les ecoles font +toutes une guerre a mort; troisiemement, de rendre la vogue au +provencal par l'influx et la flamme de la divine poesie. + +Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon ame; mais je le sentais +comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement de +seve provencale, qui me gonflait le coeur, libre d'inclination envers +toute maitrise ou influence litteraire, fort de l'independance qui me +donnait des ailes, assure que plus rien ne viendrait me deranger, un +soir, par les semailles, a la vue des laboureurs qui suivaient la +charrue dans la raie, j'entamai, gloire a Dieu! le premier chant de +_Mireille_. + +Ce poeme, enfant d'amour, fit son eclosion paisible, peu a peu, a +loisir, au souffle du vent large, a la chaleur du soleil ou aux +rafales du mistral, en meme temps que je prenais la surveillance de +la ferme, sous la direction de mon pere qui, a quatre-vingts ans, +etait devenu aveugle. + +Me plaire a moi, d'abord, puis a quelques amis de ma premiere +jeunesse, -- comme je l'ai rappele dans un des chants de _Mireille_: + + _O doux amis de ma jeunesse, + Aerez mon chemin de votre sainte haleine_, + +c'etait tout ce que je voulais. Nous ne pensions pas a Paris, dans +ces temps d'innocence. Pourvu qu'Arles -- que j 'avais a mon horizon, +comme Virgile avait Mantoue -- reconnut, un jour, sa poesie dans la +mienne, c'etait mon ambition lointaine. Voila pourquoi, songeant aux +campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire: + +_Nous ne chantons que pour vous, patres et gens des Mas_. + +De plan, en verite, je n'en avais qu'un a grands traits, et seulement +dans ma tete. Voici: + +Je m'etais propose de faire naitre une passion entre deux beaux +enfants de la nature provencale, de conditions differentes, puis de +laisser a terre courir le peloton, comme dans l'imprevu de la vie +reelle, au gre des vents! + +Mireille, ce nom fortune qui porte en lui sa poesie, devait +fatalement etre celui de mon heroine: car je l'avais, depuis le +berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre maison. +Quand la pauvre Nanon, mon aieule maternelle, voulait gracieuser +quelqu'une de ses filles: + +-- C'est Mireille, disait-elle, c'est la belle Mireille, c'est +Mireille, mes amours. + +Et ma mere, en plaisantant, disait parfois de quelque fillette: + +-- Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours! + +Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne n'en savait +davantage: une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom de +l'heroine et un rayon de beaute dans une brume d'amour. C'etait assez +pour porter bonheur a un qui, peut-etre, -- sait-on? -- fut, par +cette intuition lui appartient aux poetes, la reconstitution d'un +roman veritable. + +Le Mas du Juge, a cette epoque, etait un vrai foyer de poesie +limpide, biblique et idyllique. N'etait-il pas vivant, chantant +autour de moi, ce poeme de Provence avec son fond d'azur et son +encadrement d'Alpille? L'on n'avait qu'a sortir pour s'en trouver +tout ebloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non seulement dans mes +reves de jeune homme, mais encore en personne, tantot dans ces +gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers a soie, +cueillir la feuille des muriers, tantot dans l'allegresse de ces +sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient et +venaient, leur poitrine entrouvertes, leur coiffe cravatee de blanc, +dans les bles, dans les foins, dans les oliviers et dans les vignes? + +Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, mes moissonneurs, mes +bouviers et mes patres, ne circulaient-ils pas, du point de l'aube au +crepuscule, devant mon jeune enthousiasme? Vouliez-vous un plus beau +vieillard, plus patriarcal, plus digue d'etre le prototype de mon +maitre Ramon, que le vieux Francois Mistral, celui que tout le monde +et ma mere elle-meme n'appelaient que le "maitre"? Pauvre pere! +Quelquefois, quand le travail etait pressant, il fallait donner aide, +soit pour rentrer les foins, soit pour deriver l'eau de notre puits a +roue, il criait dehors: + +-- Ou est Frederic? + +Bien qu'a ce moment-la je fusse allonge sous un saule, paressant a la +recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre mere repondait: + +-- Il ecrit. + +Et aussitot, la voix rude du brave homme s'apaisait en disant: + +-- Ne le derange pas. + +Car, pour lui, qui n'avait lu que l'Ecriture Sainte et _Don +Quichotte_ en sa jeunesse, ecrire etait vraiment un office religieux, +Et il montre bien ce respect pour le mystere de la plume, le debut +d'un recitatif, usite jadis chez nous, et dont nous reparlerons au +sujet du mot _Felibre_: + + _Monseigneur saint Anselme lisait et ecrivait. + Un jour, de sa sainte ecriture, + Il est monte au haut du ciel_. + +Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le don d'interesser ma +Muse epique, c'etait le cousin Tourrette, du village de Mouries: une +espece de colosse, membru et eclope, avec de grosses guetres de cuir +sur les souliers et connu a la ronde, dans les plaines de Crau, sous +le nom du _Major_, ayant, en 1815, ete tambour-major des gardes +nationaux qui, sous le commandement du duc d'Angouleme, voulaient +arreter Napoleon, a son retour de l'ile d'Elbe. Il avait, dans sa +jeunesse, dissipe son bien au jeu; et dans ses vieux jours, reduit +aux abois, il venait, tous les hivers, passer une quinzaine avec nous +autres, au Mas. Lorsqu'il repartait, mon pere lui donnait, dans un +sac, quelques boisseaux de ble. L'ete, il parcourait la Crau et la +Camargue, allant aider aux bergers, lorsqu'on tondait les troupeaux, +aux fermiers pour le depiquage, aux faucheurs de marais pour engerber +les roseaux ou, enfin, aux sauniers pour mettre le sel en meules. +Aussi connaissait-il la terre d'Arles et ses travaux, assurement, +comme personne. Il savait le nom des Mas, des paturages, des chefs de +bergers, des haras de chevaux et de taureaux sauvages, ainsi que de +leurs gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un +pittoresque, une noblesse +d'expressions provencales, qu'il y avait plaisir d'entendre. Pour +dire, par exemple, que le comte de Mailly etait riche, fort riche en +proprietes baties: + +-- Il possede, disait-il, sept arpents de toitures. + +Les filles qui s'engagent pour la cueillette des olives -- a Mouries, +elles sont nombreuses -- le louaient pour leur dire des contes a la +veillee. Elles lui donnaient, je crois, un sou chacune par veillee. +Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les contes, plus ou +moins croustilleux, qui, d'une bouche a l'autre, se transmettent dans +le peuple, tels que: _Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean de +l'Ours, le Doreur_, etc. + +Une fois que la neige commencait a tomber : + +-- Allons, disions-nous, le cousin apparaitra bientot. + +Et il ne manquait jamais. + +-- Bonjour, cousin! + +-- Cousin, bonjour! + +Et voila. La main touchee et son baton depose, humblement, derriere +la porte, et s'attablait, mangeait une belle tartine de fromage petri +et entamait, ensuite, le sujet de l'olivaison, Et il contait que les +meules, en son bourg de Mouries, ne pouvaient tenir pied a la recolte +des olives. Et il disait: + +-- Comme on est bien, l'hiver, lorsqu'il fait froid, dans ces moulins +a huile! Ecarquille sur le marc tout chaud, on regarde, a la clarte +des caleils a quatre meches, les presseurs d'huile moitie nus qui, +lestes comme chats, poussent tous a la barre, au commandement du +chef: + +-- Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un bon coup! Houp! que +tout claque! La! + +Etant, le cousin Tourrette, comme tous les songeurs, tant soit peu +faineant, il avait, toute sa vie, reve de trouver une place ou il y +eut peu de travail. + +-- Je voudrais, nous disait-il, la place de compteur de mornes, a +Marseille par exemple, dans un de ces grands magasins ou, lorsqu'on +les debarque, un homme, etant assis, peut, en comptant les douzaines, +gagner (me suis-je laisse dire) ses douze cents francs par an. + +Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant d'autres, sans avoir vu +realiser sa reverie sur les mornes. + +Je n'oublierai pas non plus, parmi mes collaborateurs, ou, tant vaut +dire, mes fauteurs de la poesie de _Mireille_, le bucheron Siboul : +un brave homme de Montfrin, habille de velours, qui venait tous les +ans, a la fin de l'automne, avec sa grande serpe, tailler joliment +nos bourrees de saule. Pendant qu'il decoupait et appareillait ses +rondins, que d'observations justes il me faisait sur le Rhone, sur +ses courants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies, sur +ses graviers et sur ses iles, puis sur les animaux qui frequentent +ses digues, les loutres qui gitent dans les arbres creux, les bievres +qui coupent des troncs comme la cuisse, et sur les pendulines qui, +dans les Segonnaux, suspendent leurs nids aux peupliers blancs, et +sur les coupeurs d'osier et les vanniers de Valiabregue! + +Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui me disait les noms +en langue provencale et les vertus des simples et de toutes les +herbes de Saint-Jean et de Saint-Roch. Si bien que mon bagage de +botanique litteraire, c'est ainsi que je le formai... Heureusement! +car m'est avis, sans vouloir les mepriser, que nos professeurs des +ecoles, tant les hautes que les basses, auraient ete, bien sur, +entrepris pour me montrer ce qu'etait un chardon ou un laiteron. + +Comme une bombe, dans l'entrefaite de ce prodrome de _Mireille_, +eclata la nouvelle du coup d'Etat du 2 decembre 1851. + +Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez qui la Republique +tient lieu de religion, de justice et de patrie, quoique les +Jacobins, par leur intolerance, par leur manie du niveau, par la +secheresse, la brutalite de leur materialisme, m'eussent decourage et +blesse plus d'une fois, le crime d'un gouvernant qui dechirait la loi +juree par lui m'indigna. Il +m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur les federations +futures dont la Republique en France pouvait etre le couvain. + +Quelques-uns des collegues de l'Ecole de Droit allerent se mettre a +la tete des bandes d'insurges qui se soulevaient dans le Var au nom +de la Constitution; mais le grand nombre, en Provence comme ailleurs, +les uns par degout de la turbulence des partis, les autres eberlues +par le reflet du premier Empire, applaudirent, il est vrai, au +changement de regime. Qui pouvait deviner que l'Empire nouveau dut +s'effondrer dans une effroyable guerre et l'ecroulement national ? + +Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un jour, apres 1870 +par Taxile Delord, republicain pourtant et depute de Vaucluse, un +jour qu'en Avignon, sur la place de l'Horloge, nous nous promenions +ensemble: + +-- La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se soit jamais faite +dans le parti avance, fut la Revolution de 1848. Nous avions au +gouvernement une belle famille, francaise, nationale, liberale entre +toutes et compromise meme avec la Revolution, sous les auspices de +laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les libertes que le +progres comporte... Et nous l'avons bannie. Pourquoi? Pour faire +place a ce bas empire qui a mis la France en debacle! + +Quoi qu'il en soit, en consequence, je laissai de cote -- et pour +toujours -- la politique inflammatoire, comme ces embarras qu'on +abandonne en route pour marcher plus leger, et a toi, ma Provence, et +a toi, poesie, qui ne m'avez jamais donne que pure joie, je me livrai +tout entier. + +Et voici que, rentre dans la contemplation, un soir, me promenant en +quete de mes rimes, car mes vers, tant que j'en ai fait, je les ai +trouves tous par voies et par chemins, je rencontrai un vieux qui +gardait les brebis. Il avait nom "le galant jean". Le ciel etait +etoile, la chouette miaulait, et le dialogue suivant (que vous avez +lu peut-etre, traduit par l'ami Daudet) eut lieu dans cette +rencontre. + +LE BERGER + +Vous voila bien ecarte, monsieur Frederic? + +MOI + +Je vais prendre un peu l'air, maitre Jean. + +LE BERGER + +Vous allez faire un tour dans les astres? + +MOI + +Maitre Jean, vous l'avez dit. Je suis tellement soul, desabuse et +ecoeure des choses de la terre que je voudrais, cette nuit, m'enlever +et me perdre dans le royaume des etoiles. + +LE BERGER + +Tel que vous me voyez, j'y fais, moi, une excursion presque toutes +les nuits, et je vous certifie que le voyage est des plus beaux. + +MOI + +Mais comment faire pour y aller, dans cet abime de lumiere? + +LE BERGER + +Si vous voulez me suivre, pendant que les brebis mangent, tout +doucement, monsieur, je vous y conduirai et vous ferai tout voir. + +MOI + +Galant Jean, je vous prends au mot. + +LE BERGER + +Tenez, montons par cette voie qui blanchit du nord au sud: c'est le +chemin de Saint Jacques. Il va de France droit sur l'Espagne. Quand +l'empereur Charlemagne faisait la guerre aux Sarrasins, le grand +saint Jacques de Galice le marqua devant lui pour lui indiquer la +route. + +MOI + +C'est ce que les paiens designaient par Voie Lactee. + +LE BERGER + +C'est possible; moi je vous dis ce que j'ai toujours oui dire... +Voyez-vous ce beau chariot, avec ces quatre roues qui eblouissent +tout le nord? C'est le Chariot des Ames. Les trois etoiles qui +precedent sont les trois betes de l'attelage; et la toute petite qui +va pres de la troisieme, nous l'appelons le Charretier. + +MOI + +C'est ce que dans les livres on nomme la Grande Ourse. + +LE BERGER + +Comme il vous plaira... Voyez, voyez tout a l'entour les etoiles qui +tombent: ce sont de pauvres ames qui viennent d'entrer au Paradis. +Signons-nous, monsieur Frederic. + +MOI + +Beaux anges (comme on dit), que Dieu vous accompagne! + +LE BERGER + +Mais tenez, un bel astre est celui qui resplendit pas loin du +Chariot, la-haut: c'est le Bouvier du ciel. + +MOI + +Que dans l'astronomie on denomme Arcturus. + +LE BERGER + +Peu importe. Maintenant regardez la sur le nord, l'etoile qui +scintille a peine: c'est l'etoile Marine, autrement dit la +Tramontane. Elle est toujours visible et sert de signal aux marins-- +lesquels se voient perdus, lorsqu'ils perdent la Tramontane. + +MOI + +L'etoile Polaire, comme on l'appelle aussi, se trouve donc dans la +Petite Ourse; et comme la bise vient de la, les marins de Provence, +comme ceux d'Italie, disent qu'ils vont a l'Ourse, lorsqu'ils vont +contre le vent. + +LE BERGER + +Tournons la tete, nous verrons clignoter la Poussiniere ou le +Pouillier, si vous preferez. + +MOI + +Que les savants nomment Pleiades et les Gascons Charrette des Chiens. + +LE BERGER + +C'est cela. Un peu plus bas resplendissent les Enseigres, -- qui, +specialement, marquent les heures aux bergers. D'aucuns les nomment +les Trois Rois, d'autres les Trois Bourdons ou le Rateau ou le Faux +Manche. + +MOI + +Precisement, c'est Orion et la ceinture d'Orion. + +LE BERGER + +Tres bien. Encore plus bas, toujours vers le midi, brille Jean de +Milan. + +MOI + +Sirius, si je ne me trompe. + +LE BERGER + +Jean de Milan est le flambeau des astres. Jean de Milan, un jour, +avec les Enseignes et la Poussiniere, avait ete, dit-on, convie a une +noce. (La noce de la belle Maguelone, dont nous parlerons tantot.) La +Poussiniere, matinale, partit, parait-il, la premiere et prit le +chemin haut. Les Enseignes, trois filles semillantes, ayant coupe +plus bas, finirent par l'atteindre. Jean de Milan, reste endormi, +prit, lorsqu'il se leva, le raccourci et, pour les arreter, leur +lanca son baton a la volee... Ce qui fait que le Faux Manche est +appele depuis le Baton de Jean de Milan. + +MOI + +Et celle qui, au loin, vient de montrer le nez et qui rase la +montagne? + +LE BERGER + +C'est le Boiteux. Lui aussi etait de la noce. Mais comme il boite, +pauvre diable, il n'avance que lentement. Il se leve tard du reste et +se couche de bonne heure. + +MOI + +Et celle qui descend, la-bas, sur le ponant, etincelante comme une +epousee? + +LE BERGER + +Eh bien ! c'est elle! l'etoile du Berger, 1'Etoile du Matin, qui nous +eclaire a l'aube, quand nous lachons le troupeau, et le soir, quand +nous le rentrons: c'est elle, l'etoile reine, la belle etoile, +Maguelone, la belle Maguelone, sans cesse poursuivie par Pierre de +Provence, avec lequel a lieu, tous les sept ans son mariage. + +MOI + +La conjonction, je crois, de Venus et de Jupiter ou de Saturne +quelquefois. + +LE BERGER + +A votre gout... mais tiens, Labrit! Pendant que nous causions, les +brebis se sont dispersees, tai! tai! ramene-les! Oh! le mauvais +coquin de chien, une vraie rosse... Il faut que j'y aille moi-meme. +Allons, monsieur Frederic, vous, prenez garde de ne pas vous egarer! + +MOI + +Bonsoir! Galant Jean. + +Retournons aussi, comme le patre, a nos moutons. A partir des +_Provencales_, recueil poetique ou avaient collabore les trouveres +vieux et jeunes de cette epoque-la, quelques-uns, dont j'etais, +engagerent entre eux une correspondance au sujet de la langue et de +nos productions. De ces rapports, de plus en plus ardents, naquit +l'idee d'un congres de poetes +provencaux. Et, sur la convocation de Roumanille et de Gaut qui +avaient ecrit ensemble dans le journal _Lou Boui-Abaisse_, la reunion +eut lien le 29 aout 1852, a Arles, dans une salle de l'ancien +archeveche, sous la presidence de l'aimable docteur d'Astros, doyen +d'age des trouveres. Ce fut la qu'entre tous nous fimes connaissance, +Aubanel, Aubert, Bourrelly, Cassan, Crousillat, Desanat, Garcin, +Gaut, Gelu, Giera, Mathieu, Roumanille, moi et d'autres. Grace au bon +Carpentrassien, Bonaventure Laurent, nos portraits eurent les +honneurs de l'_Illustration_ (18 septembre 1852). + +Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, professeur a la faculte des +sciences de Toulouse et spirituel poete en son parler montpellierain, +l'avait charge d'amener Jasmin a Arles. Mais, quand Moquin-Tandon +ecrivit a l'auteur de _Marthe la folle_, savez-vous ce que repondit +l'illustre poete gascon: "Puisque vous allez a Arles, dites-leur +qu'ils auront beau se reunir quarante et cent, jamais ils ne feront +le bruit que j'ai fait tout seul." + +-- Voila Jasmin de pied en cap, me disait Roumanille. + +Cette reponse le reproduit beaucoup plus fidelement que le bronze +eleve a Agen, en son honneur. Il etait ce que l'on appelle, Jasmin, +un fier bougre. + +D'ailleurs, le perruquier d'Agen, en depit de son genie, fut toujours +aussi maussade pour ceux qui, comme lui, voulaient chanter dans notre +langue. Roumanille, puisque nous y sommes, quelques annees +auparavant, lui avait envoye ses _Paquerettes_, avec la dedicace de +Madeleine, une des poesies les meilleures du recueil. Jasmin ne +daigna pas remercier le Provencal. Mais ayant, le Gascon, vers 1848, +passe par Avignon, ou il donna un concert avec Mlle Roaldes, qui +jouait de la harpe, Roumanile, apres la seance, vint avec quelques +autres saluer le poete qui avait fait couler les larmes en declamant +ses _Souvenirs_ : + + _-- Ou vas-tu grand-pere? -- Mon fils a l'hopital... + C'est la que meurent les Jasmins_. + +-- Qui etes-vous donc? fit l'Agenais au poete de Saint-Remy. + +-- Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille. + +-- Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais je croyais qu'il fut +celui d'un auteur mort. + +-- Monsieur, vous le voyez, repondit l'auteur des _Paquerettes_, qui +ne laissa jamais personne lui marcher sur le pied, je suis assez +jeune encore pour pouvoir, s'il plait a Dieu, faire un jour votre +epitaphe. + +Qui fut bien plus gracieux pour la reunion d'Arles, ce fut ce bon +Reboul, qui nous ecrivit ceci: "Que Dieu benisse votre table... Que +vos luttes soient des fetes, que les rivaux soient des amis! Celui +qui fit les cieux a fait celui de notre pays si grand et si bleu +qu'il y a de l'espace pour toutes les etoiles." + +Et cet autre Nimois, Jules Canonge, qui disait: "Mes amis, si vous +aviez un jour a defendre notre cause, n'oubliez pas qu'en Arles se +fit votre assemblee premiere et que vous futes etoiles dans la cite +noble et fiere qui a pour armes et pour devise: _l'epee et l'ire du +lion_." + +Je ne me souviens pas de ce que je dis ou chantai la, mais je sais +seulement qu'en voyant le jour renaitre, j'etais dans le ravissement; +et, Roumanille l'a dit dans son discours de Montmajour, en 1889. Il +parait que, songeur, plonge dans ma pensee, dans mes yeux de jeune +homme "resplendissaient deja les sept rayons de l'Etoile". + +Le Congres d'Arles avait trop bien reussi pour ne pas se renouveler. +L'annee suivante, 21 aout 1853, sous l'impulsion de Gaut, le jovial +poete d'Aix, a Aix se tint une assemblee (le Festival des Trouveres) +deux fois nombreuse comme l'assemblee d'Arles. C'est la que Brizeux, +le grand barde breton, nous adressa le salut et les souhaits ou il +disait: + + _Le rameau d'olivier couronnera vos tetes, + Moi je n'ai que la lande en fleurs: + L'un symbole riant de la paix et des fetes + L'autre symbole des douleurs. + + Unissons-les, amis; les fils qui vont nous suivre + De ces fleurs n'ornent plus leurs fronts: + Aucun ne redira le son qui nous enivre, + Quand nous, fideles, nous mourrons... + + Mais peut-elle mourir la brise fraiche et douce? + L'aquilon l'emporte en son vol, + Et puis elle revient legere sur la mousse + Meurt-il le chant du rossignol? + + Non, tu ranimeras l'idiome sonore, + Belle Provence, a son declin; + Sur ma tombe longtemps doit soupirer encore + La voix errante de Merlin_. + +Outre ceux que j'ai cites comme figurant au Congres d'Arles, voici +les noms nouveaux qui emergerent au Congres d'Aix : Leon Alegre, +l'abbe Aubert, Autheman, Bellot, Brunet, Chalvet, l'abbe Emery, +Laidet, Mathieu Lacroix, l'abbe Lambert, Lejourdan, Peyrottes, +Ricard-Berard, Tavan, Vidal etc., avec trois trouveresses, Mlles +Reine Garde, Leonide Constans et Hortense Rolland. + +Une seance litteraire, devant tout le beau monde d'Aix, se tint, +apres midi, dans la grande salle de la mairie, courtoisement ornee +des couleurs de Provence et des blasons de toutes les cites +provencales. Et sur une banniere en velours cramoisi etaient inscrits +les noms des principaux poetes provencaux des derniers siecles. Le +maire d'Aix, maire et depute, etait alors M. Rigaud, le meme qui plus +tard donna une traduction de _Mireio_ en vers francais. + +Apres l'ouverture faite par un choeur de chanteurs, + + _Trouveres de Provence, + Pour nous tous quel beau jour! + Voici la Renaissance + Du parler du Midi_, + +dont Jean-Baptiste Gaut avait fait les paroles, le president d'Astros +discourut gentiment en langue provencale; puis, tour a tour, chacun y +alla de son morceau. Roumanille, tres applaudi, recita un de ses +contes et chanta la _Jeune Aveugle_; Aubanel devida sa piece des +_Jumeaux_, et moi _la Fin du Moissonneur_. Mais le plus grand succes +fut pour la chansonnette du paysan Tavan, _les Frisons de Mariette_, +et pour le macon Lacroix, qui fit tous frissonner avec sa _Pauvre +Martine_. + +Emile Zola, alors ecolier au college d'Aix, assistait a cette seance +et, quarante ans apres, voici ce qu'il disait dans le discours qu'il +prononca a la felibree de Sceaux (1892) : + +"J'avais quinze ou seize ans, et je me revois, ecolier echappe du +college, assistant a Aix, dans la grande salle de l'Hotel de Ville, a +une fete poetique un peu semblable a celle que j'ai l'honneur de +presider aujourd'hui. Il y avait la Mistral declamant la _Mort du +Moissonneur_, Roumanille et Aubanel sans doute, d'autres encore, tous +ceux qui, quelques annees plus tard, allaient etre les felibres et +qui n'etaient alors que les troubadours." + +Enfin, au banquet du soir, ou l'on en dit, conta et chanta de toutes +sortes, nous eumes le plaisir d'elever nos verres a la sante du vieux +Bellot, qui s'etait, dans Marseille et toute la Provence, fait une +renommee, meritee assurement, de poete drolatique, et qui, ebahi de +voir ce debordement de seve, nous repondait tristement : + + _Je ne suis qu'un gacheur; + J'ai dans ma pauvre vie, noirci bien du papier: + Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, n'ont pas la flemme, + De notre provencal debrouilleront l'echeveau_. + +CHAPITRE XII + +FONT-SEGUGNE + +Le groupe avignonnais. -- La fete de sainte Agathe. -- Le pere de +Roumanille. -- Crousiflat de Salon, -- Le chanoine Aubanel. -- La +famille Giera. -- Les amours d'Aubanel et de Zani. -- Le banquet de +Font-Segugne. -- L'institution du Felibrige. -- L'oraison de saint +Anselme. -- Le premier chant des felibres. + +Nous etions, dans la contree, un groupe de jeunes, etroitement unis, +et qui nous accordions on ne peut mieux pour cette oeuvre de +renaissance provencale. Nous y allions de tout coeur. + +Presque tous les dimanches, tantot dans Avignon, tantot aux plaines +de Maillane ou aux Jardins de Saint-Remy, tantot sur les hauteurs de +Chateauneuf-de-Gadagne ou de Chateauneuf-du-Pape, nous nous +reunissions pour nos parties intimes, regals de jeunesse, banquets de +Provence, exquis en poesie bien plus qu'en mets, ivres d'enthousiasme +et de ferveur, plus que de vin. C'est la que Roumanille nous chantait +ses Noels, la qu'il nous lisait les _Songeuses_, toutes fraiches, et +_la Part du Bon Dieu_ encore flambant neuve; c'est la que, croyant, +mais sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Aubanel recitait +_le Massacre des Innocents_; c'etait la que _Mireille_ venait, de +loin en loin, devider ses strophes nouvellement surgies. + +A Maillane, lors de la Sainte-Agathe, qui est la fete de l'endroit, +les "poetes" (comme on nous appelait deja) arrivaient tous les ans +pour y passer trois jours, comme les bohemiens. La vierge Agathe +etait Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les seins. On dit +meme qu'a Arles, dans le tresor de Saint-Trophime, est conserve un +plat d'agate qui, selon la tradition, aurait contenu les seins de la +jeune bienheureuse. Mais d'ou pouvait venir aux Arlesiens et aux +Maillanais cette devotion pour une sainte de Catane? Je me +l'expliquerais de la facon suivante: + +Un seigneur de Maillane, originaire d'Arles, Guillaume des +Porcellets, fut, d'apres l'histoire, le seul Francais epargne aux +Vepres Siciliennes, en consideration de sa droiture et de sa vertu. +Ne nous aurait-il pas, lui ou ses descendants, apporte le culte de la +vierge catanaise? Toujours est-il qu'en Sicile, sainte Agathe est +invoquee contre les feux de l'Etna et a Maillane contre la foudre et +l'incendie. Un honneur recherche par nos jeunes Maillanaises, c'est, +avant leur mariage, d'etre trois ans _prieuresses_ (comme on dirait +pretresses) de l'autel de sainte Agathe, et voici qui est bien joli: +la veille de la fete, les couples, la jeunesse, avant d'ouvrir les +danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une serenade devant +l'eglise, a sainte Agathe. + +Avec les galants du pays, nous venions, nous aussi, derriere les +menetriers, a la clarte des falots errants et au bruit des petards, +serpenteaux et fusees, offrir a la patronne de Maillane nos +hommages... Et, a propos de ces saints honores sur l'autel, dans les +villes et les villages, de-ci de-la, au Nord comme au Midi, depuis +des siecles et des siecles, je me suis demande, parfois: Qu'est-ce, a +cote de cela, notre gloire mondaine de poetes, d'artistes, de +savants, de guerriers, a peine connus de quelques admirateurs? Victor +Hugo lui-meme n'aura jamais le culte du moindre saint du calendrier, +ne serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, voit, toutes +les annees, des milliers de fideles venir le supplier dans sa vallee +perdue! Et aussi, un jour qu'a sa table (les flatteurs avaient pose +cette question: + +-- Y a-t-il, en ce monde, gloire superieure a celle du poete? + +-- Celle du saint, repondit l'auteur des _Contemplations_. + +Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser l'ami +Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines. Nous +allions, dans le pre du moulin, voir les luttes s'ouvrir, au +battement du tambour: + +_Qui voudra lutter, qu'il se presente... +Qui voudra lutter... +Qu'il vienne au pre!_ + +les luttes d'hommes et d'ephebes ou l'ancien lutteur Jesette, qui +etait surveillant du jeu, tournait et retournait autour des lutteurs, +butes l'un contre l'autre, nus, les jarrets tendus, et d'une voix +severe leur rappelait parfois le precepte: _defense de dechirer les +chairs..._ + +-- O Jesette... vous souvient-il de quand vous fites mordre la +poussiere a Quequine? + +-- Et de quand je terrassai Bel-Arbre d'Aramon, nous repondait le +vieil athlete, enchante de redire ses victoires d'antan. On +m'appelait, savez-vous comme? Le Petit Maillanais ou, autrement, le +Flexible. Nul jamais ne put dire qu'il m'avait renverse et, pourtant, +j'eus a lutter avec le fameux Meissonnier, l'hercule avignonnais qui +tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste d'Apt... Mais nous +ne pumes rien nous faire. + +A Saint-Remy, nous descendions chez les parents de Roumanille, +Jean-Denis et Pierrette, de vaillants maraichers qui exploitaient un +jardin vers le Portail-du-Trou. Nous y dinions en plein air, a +l'ombre claire d'une treille, dans les assiettes peintes qui +sortaient en notre honneur, avec les cuillers d'etain et les +fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les soeurs de notre ami, +deux brunettes dans la vingtaine, nous servaient, souriantes, la +blanquette d'agneau qu'elles venaient d'appreter. + +Un rude homme, tout de meme, ce vieux Jean-Denis, le pere de +Roumanille. Il avait, etant soldat de Bonaparte (ainsi qu'assez +dedaigneux il denommait l'empereur), vu la bataille de Waterloo et +racontait volontiers qu'il y avait gagne la croix. + +-- Mais, avec la defaite, disait-il, on n'y pensa plus. + +Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon, recut la decoration, +Jean-Denis, fierement, se contenta de dire: + +-- Le pere l'avait gagnee, c'est le garcon qui l'a. + +Et voici l'epitaphe que Roumanille ecrivit sur la tombe de ses +parents, au cimetiere de Saint-Remy : + + A JEAN-DENIS ROUMANILLE + JARDINIER, HOMME DE BIEN ET DE VALEUR (1791-1875) + A PIERRETTE PIQUET, SON EPOUSE, + BONNE, PIEUSE ET FORTE (1793-1895. + ILS VECURENT CHRETIENNEMENT ET MOURURENT + TRANQUILLES, DEVANT DIEU SOIENT-ILS! + +Crousillat, de Salon, un devot de la langue et des Muses de Crau, +etait assez souvent de ces reunions d'amis et c'est au lendemain +d'une lecture poetique qu'il me gratifia du sonnet que je transcris: + + _J'entendis un echo de ta pure harmonie, + Le jour que nous pumes, chez Roumanille, + Cinq trouveres joyeux, francs de ceremonie, + Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille. + + Mais quand finiras-tu de tresser ton panier, + Quand de nous attifer ta belle jeune fille? + Que je m'ecrie content et jamais faconnier + Ta Mireille, o Mistral, est une merveille!... + + Si donc, comme le vent dont le nom te convient, + Fort est le souffle saint qui t'inspire, jeune homme, + Allons, au monde avide epanche les accents: + + A tes flambants accords les monts vont s'emouvoir + Les arbres tressaillir, les torrents s'arreter, + Comme aux sons modules sur les lyres antiques_. + +On allait, en Avignon, a la maison d'Aubanel, dans la rue Saint-Marc +(qui, aujourd'hui, porte le nom du glorieux felibre): un hotel a +tourelles, ancien palais cardinalice, qu'on a demoli depuis pour +percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, on voyait, avec +sa vis, une presse de bois semblable a un pressoir qui, depuis deux +cents ans, servait pour imprimer les livres paroissiaux et scolaires +du Comtat. La, nous nous installions, un peu intimides par le parfum +d'eglise qui etait dans les murs, mais surtout par Jeanneton, la +vieille cuisiniere, qui avait toujours l'air de grommeler: + +-- Les voila encore! + +Cependant, la bonhomie du pere d'Aubanel, imprimeur officiel de notre +Saint-Pere le Pape, et la jovialite de son oncle le chanoine nous +avaient bientot mis a l'aise. Et venu le moment ou l'on choque le +verre, le bon vieux pretre racontait. + +-- Une nuit, disait-il, quelqu'un vint m'appeler pour porter +l'extreme-onction a une malheureuse de ces mauvaises maisons du preau +de la Madeleine. Quand j'eus administre la pauvre agonisante, et que +nous redescendions avec le sacristain, les dames, alignees le long de +l'escalier, decolletees et accoutrees d'oripeaux de carnaval, me +saluerent au passage, la tete penchee, d'un air si contrit qu'on leur +aurait donne, selon l'expression populaire, l'absolution sans les +confesser. Et la mere catin, tout en m'accompagnant, m'alleguait des +pretextes pour excuser sa vie... Moi, sans repondre, je devalais les +degres; mais des qu'elle m'eut ouvert la porte du logis, je me +retourne et je lui fais: + +-- Vieille brehaigne! s'il n'y avait point de matrones, il n'y aurait +pas tant de gueuses! + +Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons plus tard) nous +faisions aussi nos frairies. Mais l'endroit bienheureux, l'endroit +predestine, c'etait, ensuite, Font-Segugne, bastide de plaisance pres +du village de Gadagne, ou nous conviait la famille Giera: il y avait +la mere, aimable et digne dame; l'aine qu'on appelait Paul, notaire a +Avignon, passionne pour la Gaie-Science; le cadet Jules, qui revait +la renovation du monde par l'oeuvre des +Penitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes et accortes: +Clarisse et Josephine, douceur et joie de ce nid. + +Font-Segugne, au penchant du plateau de Camp-Cabel; regarde le +Ventoux, au loin, et la gorge de Vaucluse qui se voit a quelques +lieues. Le domaine prend son nom d'une petite source qui y coule au +pied du castel. Un delicieux bouquet de chenes, d'acacias et de +platanes le tient abrite du vent et de l'ardeur du soleil. + +"Font-Segugne, dit Tavan (le felibre de Gadagne), est encore +l'endroit ou viennent, le dimanche, les amoureux du village. La, ils +ont l'ombre, le silence, la fraicheur, les +cachettes; il y a la des viviers avec leurs bancs de pierre que le +lierre enveloppe; il y a des sentiers qui montent, qui descendent, +tortueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants d'oiseaux, +murmure de feuillage, gazouillis de fontaine. Partout, sur le gazon, +vous pouvez vous asseoir, rever d'amour, si l'on est seul et, si l'on +est deux, aimer." + +Voi1a ou nous venions nous recreer comme perdreaux, Roumanille Giera, +Mathieu, Brunet, Tavan, Crousillat, moi et autres, Aubanel plus que +tous, retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny Manivet de +son vrai nom), Zani l'Avignonnaise, une amie et compagne des +demoiselles du castel. + +"Avec sa taille mince et sa robe de laine,-- couleur de la grenade, +-- avec son front si lisse et ses grands yeux si beaux, -- avec ses +longs cheveux noirs et son brun visage, -- je la verrai tantot, la +jeune vierge, -- qui me dira: "Bonsoir." O Zani, venez vite!" + +C'est le portrait qu'Aubanel, dans son _Livre de l'Amour_, en fit +lui-meme... Mais, a present, ecoutons-le, lorsque, apres que Zani eut +pris le voile, il se rappelle +Font-Segugne : + +"Voici l'ete, les nuits sont claires. -- A Chateauneuf, le soir est +beau. -- Dans les bosquets la lune encore-- monte la nuit sur +Camp-Cabel. -- T'en souvient-il? Parmi les pierres, -- avec ta face +d'Espagnole, -- quand tu courais comme une folle, -- quand nous +courions comme des fous -- au plus sombre et qu'on avait peur? + +"Et par ta taille deliee -- je te prenais: que c'etait doux! -- Au +chant des betes du bocage, -- nous dansions alors tous les deux. -- +Grillons, rossignols et rainettes -- +disaient, chacun, leurs chansonnettes; -- tu y ajoutais ta voix +claire... -- Belle amie, ou sont, maintenant, -- tant de branles et +de chansons? + +"Mais, a la fin? las de courir, -- las de rire, las de danser, -- +nous nous asseyions sous les chenes -- un moment pour nous reposer; +-- tes longs cheveux qui s'epandaient. -- mon amoureuse main aimait +-- a les reprendre; et toi, bonne, tu me laissais faire, tout doux, +-- comme une mere son enfant." + +Et les vers ecrits par lui, au chatelet de Font-Segugne, sur les murs +de la chambre ou sa Zani couchait. + +"O chambrette, chambrette, -- bien sur que tu es petite, mais que de +souvenirs! -- Quand je passe ton seuil, je me dis: "Elles viennent!" +-- Il me semble vous voir, o belles jouvencelles, -- toi, pauvre +Julia, toi, ma chere Zani! -- Et pourtant, c'en est fait! -- Ah! vous +ne viendrez plus dormir dans la chambrette! -- Julia, tu es morte! +Zani, tu es nonnain!" + +Vouliez-vous, pour berceau d'un reve glorieux, pour l'epanouissement +d'une fleur d'ideal, un lieu plus favorable que cette cour d'amour +discrete, au belvedere d'un coteau, au milieu des lointains azures et +sereins, avec une volee de jeunes qui adoraient le Beau sous les +trois especes: Poesie, Amour, Provence, identiques pour eux, et +quelques demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire compagnie! + +Il fut ecrit au ciel qu'un dimanche fleuri, le 21 mai 1854, en pleine +primevere de la vie et de l'an, sept poetes devaient se rencontrer au +castel de Font-Segugne: Paul Giera, un esprit railleur qui signait +Glaup (par anagramme de Paul G.); Roumanille, un propagandiste qui, +sans en avoir l'air, attisait incessamment le feu sacre autour de +lui; Aubanel, que Roumanille avait conquis a notre langue et qui, au +soleil d'amour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa _grenade_; +Mathieu, ennuage dans les visions de la Provence redevenue, comme +jadis, chevaleresque et amoureuse; Brunet, avec sa face de Christ de +Galilee, revant son utopie de Paradis terrestre; le paysan Tavan qui, +ploye sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon sur la +glebe; et Frederic, tout pret a jeter au mistral, comme les patres +des montagnes, le cri de race pour heler, et tout pret a planter le +gonfalon sur le Ventoux... + +A table, on reparla, comme c'etait l'habitude, de ce qu'il faudrait +pour tirer notre idiome de l'abandon ou il gisait depuis que, +trahissant l'honneur de la Provence, les classes dirigeantes +l'avaient reduit, helas! a la domesticite. Et alors, considerant que, +des deux derniers Congres, celui d'Arles et celui d'Aix, il n'etait +rien sorti qui fit prevoir un accord pour la rehabilitation de la +langue provencale; qu'au contraire, les reformes, proposees par les +jeunes de l'Ecole avignonnaise, s'etaient vues, chez beaucoup, mal +accueillies et mal voulues, les Sept de Font-Segugne delibererent, +unanimes, de faire bande a part et, prenant le but en main, de le +jeter ou ils voulaient. + +-- Seulement, observa Glaup, puisque nous faisons corps neuf, il nous +faut un nom nouveau. Car, entre rimeurs, vous le voyez, bien qu'ils +ne trouvent rien du tout, ils se disent tous _trouveres_. D'autre +part, il y a aussi le mot de _troubadour_. Mais, usite pour designer +les poetes d'une epoque, ce nom est decati par l'abus qu'on en a +fait. Et a renouveau enseigne nouvelle! + +Je pris alors la parole. + +-- Mes amis, dis-je, a Maillane, il existe dans le peuple, un vieux +recitatif qui s'est transmis de bouche en bouche et qui contient, je +crois, le mot predestine. + +Et je commencai : + +"Monseigneur saint Anselme lisait et ecrivait. -- Un jour de sa +sainte ecriture, -- il est monte au haut du ciel. -- Pres de l'Enfant +Jesus, son fils tres precieux, -- il a trouve la Vierge assise -- et +aussitot l'a saluee. -- Soyez le bienvenu, neveu! a dit la Vierge. -- +Belle compagne, a dit son enfant, qu'avez-vous? -- J'ai souffert sept +douleurs ameres -- que je desire vous conter. + +"La premiere douleur que je souffris pour vous, o mon fils precieux, +-- c'est lorsque, allant ouir messe de relevailles, au temple je me +presentai, -- qu'entre les mains de saint Simeon je vous mis. -- Ce +fut un couteau de douleur -- qui me trancha le coeur, qui me traversa +l'ame, - ainsi qu'a vous, -- o mon fils precieux! + +"La seconde douleur que je souffris pour vous, etc. -- La troisieme +douleur que je souffris pour vous, etc. -- La quatrieme douleur que +je souffris pour vous, -- o mon fils precieux! -- c'est quand je vous +perdis, -- que de trois jours, trois nuits, je ne vous trouvai plus, +-- car vous etiez dans le temple, -- ou vous vous disputiez, avec les +scribes de la loi, -- avec les sept _felibres_ de la Loi (1)." + +-- Les sept felibres de la Loi, mais c'est nous autres, ecria la +tablee. Va pour _felibre_. + +Et Glaup ayant verse dans les verres tailles une bouteille de +chateauneuf qui avait sept ans de cave, dit solennellement: + +-- A la sante des felibres! Et, puisque nous voici en train de +baptiser, adaptons au vocable de notre Renaissance tous les derives +qui doivent en naitre. Je vous propose donc d'appeler _felibrerie_ +toute ecole de felibres qui comptera au moins sept membres, en +memoire, messieurs, de la pleiade d'Avignon. + +-- Et moi, dit Roumanille, je vous propose, s'il vous plait, le joli +mot _felibriser_ pour dire "se reunir, comme nous faisons, entre +felibres". + + (1) Ce poeme populaire se dit aussi en Catalogne. Voici la +traduction du Catalan correspondant au provencal que nous venons de +citer: Le troisieme (couteau) fut quand vous eutes, -- pres de trois +jours, perdu votre Fils; -- vous le trouvates dans le temple, -- +disputant avec des savants, -- prechant sous les voutes -- la + celeste doctrine. + +-- Moi, dit Mathieu, j'ajoute le terme _felibree_ pour dire "une +frairie de poetes provencaux". + +-- Moi, dit Tavan, je crois que le mot _felibreen_ n'exprimerait pas +mal ce qui concerne les felibres. + +-- Moi je dedie, fit Aubanel, le nom de _felibresse_ aux dames qui +chanteront en langue de Provence. + +-- Moi, je trouve, dit Brunet, que le mot _felibrillon_ sierait aux +enfants des felibres. + +-- Moi, dit Mistral, je clos par ce mot national: _felibrige, +felibrige_! qui designera l'oeuvre et l'association. + +Et, alors, Glaup reprit: + +-- Ce n'est pas tout, collegues! nous sommes les felibres de la +loi... Mais, la Loi, qui la fait? + +-- Moi, dis-je, et je vous jure que, devrais-je y mettre vingt ans de +ma vie, je veux, pour faire voir que notre langue est une langue, +rediger les articles de loi qui la regissent. + +Drole de chose! elle a l'air d'un conte et, pourtant, c'est de la, de +cet engagement pris un jour de fete, un jour de poesie et d'ivresse +ideale, que sortit cette enorme et +absorbante tache du _Tresor du Felibrige_ ou dictionnaire de la +langue provencale, ou se sont fondus vingt ans d'une carriere de +poete. + +Et qui en douterait n'aura qu'a lire le prologue de Glaup (P. Giera) +dans _l'Almanach Provencal_ de 1885, ou cela est clairement consigne +comme suit: + +"Quand nous aurons toute prete la Loi qu'un felibre prepare et qui +dit, beaucoup mieux que vous ne sauriez le croire, pourquoi ceci, +pourquoi cela, les opposants devront se taire." + +C'est dans cette seance, memorable a juste titre et passee, +aujourd'hui, a l'etat de legende, qu'on decida la publication, sous +forme d'almanach, d'un petit recueil annuel qui serait le fanion de +notre poesie, l'etendard de notre idee, le trait d'union entre +felibres, la communication du Felibrige avec le peuple. + +Puis, tout cela regle, l'on s'apercut, ma foi, que le 21 de mai, date +de notre reunion, etait le jour de sainte Estelle; et, tels que les +rois Mages, reconnaissant par la l'influx mysterieux de quelque haute +conjoncture, nous saluames l'Etoile qui presidait au berceau de notre +redemption. + +L'_Almanach Provencal pour le Bel An de Dieu 1855_ parut la meme +annee avec ses cent douze pages. A la premiere, en belle place, tel +qu'un trophee de victoire, notre _Chant des Felibres_ exposait le +programme de ce reveil de seve et de joie populaire: + + --Nous sommes des amis, des freres, + Etant les chanteurs du pays! + Tout jeune enfant aime sa mere, + Tout oisillon aime son nid: + Notre ciel bleu, notre terroir + Sont, pour nous autres, un paradis. + + Tous des amis, joyeux et libres, + De la Provence tous epris, + C'est nous qui sommes les felibres, + Les gais felibres provencaux! + + En provencal ce que l'on pense + Vient sur les levres aisement. + O douce langue de Provence, + Voila pourquoi nous t'aimerons! + Sur les galets de la Durance + Nous le jurons tous aujourd'hui! + + Tous des amis, etc... + + Les fauvettes n'oublient jamais + Ce que leur gazouilla leur pere, + Le rossignol ne l'oublie guere, + Ce que son pere lui chanta; + Et le langage de nos meres, + Pourrions-nous l'oublier, nous autres? + + Tous des amis, etc... + + Cependant que les jouvencelles + Dansent au bruit du tambourin, + Le dimanche, a l'ombre legere, + A l'ombre d'un figuier, d'un pin, + Nous aimons a gouter ensemble, + A humer le vin d'un flacon. + + Tous des amis, etc... + + Alors, quand le mout de la Nerthe + Dans le verre sautille et rit, + De la chanson qu'il a trouvee + Des qu'un felibre lance un mot, + Toutes les bouches sont ouvertes + Et nous chantons tous a la loi. + + Tous des amis, etc... + + Des jeunes filles semillantes + Nous aimons le rire enfantin; + Et, si quelqu'une nous agree, + Dans nos vers de galanterie + Elle est chantee et rechantee + Avec des mots plus que jolis. + + Tous des amis, etc. + + Quand les moissons seront venues, + Si la poele frit quelquefois, + Quand vous foulerez vos vendanges, + Si le suc du raisin foisonne + Et que vous ayez besoin d'aide, + Pour aider, nous y courrons tous. + + Tous des amis, etc... + + Nous conduisons les farandoles; + A la Saint-Eloi, nous trinquons; + S'il faut lutter, a bas la veste; + De saint Jean nous sautons le feu; + A la Noel, la grande fete, + Ensemble nous posons la Buche. + + Tous des amis, etc... + + Dans le moulin lorsqu'on detrite + Les sacs d'olives, s'il vous faut + Des lurons pour pousser la barre, + Venez, nous sommes toujours prets + Vous aurez la des gouailleurs comme + Il n'en est pas dix nulle part. + + Tous des amis, etc... + + Vienne la rotie des chataignes + Aux veillees de la Saint-Martin, + + Si vous aimez les contes bleus, + Appelez-nous, voisins, voisines: + Nous vous en dirons des brochees + Dont vous rirez jusqu'au matin. + + Tous des amis, etc... + + A votre fete patronale + Faut-il des prieurs, nous voici... + Et vous, pimpantes mariees, + Voulez-vous un joyeux couplet? + Conviez-nous: pour vous, mignonnes, + Nous en avons des cents au choix! + + Tous des amis, etc... + + Quand vous egorgerez la truie, + Ne manquez pas de faire signe! + Serait-ce par un jour de pluie, + Pour la saigner on lie la queue: + Un bon morceau de la fressure, + Rien de pareil pour bien diner. + + Tous des amis, etc... + + Dans le travail le peuple ahane: + Ce fut, helas! toujours ainsi... + Eh! s'il fallait toujours se taire, + Il y aurait de quoi crever! + Il en faut pour le faire rire, + Et il en faut pour lui chanter! + + Tous des amis, joyeux et libres, + De la Provence tous epris, + C'est nous qui sommes les felibres, + Les gais felibres provencaux!_ + +Le Felibrige, vous le voyez, etait loin d'engendrer melancolie et +pessimisme. Tout s'y faisait de gaiete de coeur, sans arriere-pensee +de profit ni de gloire. Les collaborateurs des premiers almanachs +avaient tous pris des pseudonymes: le Felibre des Jardins +(Roumanille), le Felibre de la Grenade (Aubanel), le Felibre des +Baisers (Mathieu), le Felibre Enjoue (Glaup, Paul Giera), le Felibre +du Mas on bien de Belle-Viste (Mistral), le Felibre de l'Armee +(Tavan, pris par la conscription), le Felibre de l'Arc-en-Ciel (G. +Brunet, quietait peintre); tous ceux, ensuite, qui vinrent peu a peu +grossir le bataillon : le Felibre de Verre (D. Cassan), le Felibre +des Glands (T. Poussel), le Felibre de la Sainte-Braise (E. Garcin), +le Felibre de Lusene (Crousillat, de Salon), le Felibre de l'Ail +(J.-B. Martin, surnomme le Grec), le Felibre des Melons (V. Martin, +de Cavaillon), la Felibresse du Caulon (fille du precedent), le +Felibre Sentimental (B. Laurens), le Felibre des Chartes (Achard, +archiviste de Vaucluse), le Felibre du Pontias (B. Chalvet, de +Nyons), le Felibre de Maguelone (Moquin-Tandon), le Felibre de la +Tour-Magne (Roumieux, de Nimes), le Felibre de la Mer (M. Bourrelly), +le Felibre des Crayons (l'abbe Cotton) et le Felibre Myope (premier +nom du _Cascarelet_, qui a signe, plus tard, les faceties et contes +naifs de Roumanille et de Mistral). + +CHAPITRE XIII + +L'ALMANACH PROVENCAL + +Le bon pelerin. -- Jarjaye au paradis. -- La Grenouille de Narbonne. +-- La Montelaise -- L'homme populaire. + +L'_Almanach Provencal_, bien venu des paysans, goute par les +patriotes, estime par les lettres, recherche par les artistes, gagna +rapidement la faveur du public; et son tirage, qui fut, la premiere +annee, de cinq cents exemplaires, monta vite a douze cents, a trois +mille, a cinq mille, a sept mille, a dix mille, qui est le chiffre +moyen depuis quinze ou vingt ans. + +Comme il s'agit d'une oeuvre de famille et de veillee, ce chiffre +represente, je ne crois guere me tromper, cinquante mille lecteurs. +Impossible de dire le soin, le zele, l'amour- propre que Roumanille +et moi avions mis sans relache a ce cher petit livre, pendant les +quarante premieres annees. Et sans parler ici des innombrables +poesies qui s'y sont publiees, sans parler de ses _Chroniques_, ou +est contenue, peut-on dire, l'histoire du Felibrige, la quantite de +contes, de legendes, de sornettes, de faceties et de gaudrioles, tous +recueillis dans le terroir, qui s'y sont ramasses, font de cette +entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute la +raillerie, tout l'esprit de notre race se trouvent serres la dedans; +et si le peuple provencal, un jour, pouvait disparaitre, sa facon +d'etre et de penser se retrouverait telle quelle dans l'almanach des +felibres. + +Roumanille a publie, dans un volume a part (_Li Conte Prouvencau et +li Cascareleto_), la fleur des contes et gais devis qu'il egrena a +profusion dans notre almanach populaire. Nous aurions pu en faire +autant; mais nous nous contenterons de donner, en specimen de notre +prose d'almanach, quelques-uns des morceaux qui eurent le plus de +succes et qui ont ete, du reste, traduits et repandus par Alphonse +Daudet, Paul Arene, E. Blavet, et autres bons amis. + +LE BON PELERIN + +Legende provencale. + +I + +Maitre Archimbaud avait pres de cent ans. Il avait ete jadis un rude +homme de guerre; mais a present, tout eclope et perclus par la +vieillesse, il tenait le lit toujours et ne pouvait plus bouger. + +Le vieux maitre Archimbaud avait trois fils. Un matin, il appela +l'aine et lui dit : + +-- Viens ici, Archimbalet! En me retournant dans mon lit et +revassant, car, va, au fond d'un lit, on a le temps de reflechir je +me suis rememore que, dans une bataille, me rencontrant un jour en +danger de perir je promis a Dieu de faire le voyage de Rome... Aie! +je suis Vieux comme terre et ne puis plus aller en guerre! Je +voudrais bien, mon fils, que tu fisses a ma place ce pelerinage-la, +car il me peine de mourir sans avoir accompli mon voeu. + +L'aine repondit: + +-- Que diable allez-vous donc vous mettre en tete, un pelerinage a +Rome et je ne sais ou encore! Pere, mangez, buvez, et puis dans votre +lit, autant qu'il vous plaira, dites des patenotres! Nous avons, +nous, autre chose a faire. + +Maitre Archimbaud, le lendemain matin, appelle son fils cadet; + +-- Cadet, ecoute, lui fait-il: en revassant et en calculant, car, +vois-tu, au fond d'un lit on a le loisir de rever, je me suis souvenu +que, dans une tuerie, me trouvant un jour en danger mortel, je me +vouai a Dieu pour le grand voyage de Rome... Aie! je suis vieux comme +terre! je ne puis plus aller en guerre! et je voudrais qu'a ma place +tu ailles faire, toi, le pelerinage promis. + +Le cadet repondit: + +-- Pere, dans quinze jours va venir le beau temps! Il faudra labourer +les chaumes, il faut cultiver les vignes, il faut faucher les +foins... Notre aine doit conduire le troupeau dans la montagne; le +jeune est un enfant... Qui commandera, si je m'en vais a Rome +faineanter par les chemins? Pere, mangez, dormez, et laissez-nous +tranquilles. + +Le bon maitre Archimbaud, le lendemain matin appelle le plus jeune: + +-- Esperit, mon enfant, approche, lui fait-il. J'ai promis au bon +Dieu de faire un pelerinage a Rome... Mais je suis vieux comme terre! +Je ne puis plus aller en guerre... Je t'y enverrais bien a ma place, +pauvret! Mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas la route; Rome est +tres loin, mon Dieu! et s'il t'arrivait malheur... + +-- Mon pere, j'irai, repondit le jeune. Mais la mere cria: Je ne veux +pas que tu y ailles! Ce vieux radoteur avec sa guerre, avec sa Rome, +finit par donner sur les nerfs: non content de grogner, de se +plaindre, de geindre, toute l'annee durant, il enverrait maintenant +ce bel enfant se perdre! + +-- Mere, dit le jeune, la volonte d'un pere est un ordre de Dieu! +Quand Dieu commande, il faut partir. + +Et Esperit, sans dire plus, alla tirer du vin dans une petite gourde, +mit un pain dans sa besace avec quelques oignons, chaussa ses +souliers neufs, chercha dans le bucher un bon baton de chene, jeta +son manteau sur l'epaule, embrassa son vieux pere, qui lui donna +force conseils, fit ses adieux a toute sa parente et partit. + +II + +Mais avant de se mettre en voie, il alla devotement ouir la sainte +messe; et n'est-ce pas merveille qu'en sortant de l'eglise, il trouva +sur le seuil un beau jeune homme qui lui adressa ces mots: + +-- Ami, n'allez-vous pas a Rome? + +-- Mais oui, dit Esperit. + +-- Et moi aussi, camarade; si cela vous plaisait, nous pourrions +faire route ensemble. + +-- Volontiers, mon bel ami. + +Or cet aimable jouvenceau etait un ange envoye par Dieu. + +Esperit avec l'ange prirent donc la voie romaine; et ainsi tout +gaiement, tantot au soleil, tantot a l'aiguail, en mendiant leur pain +et chantant des cantiques, la petite gourde au bout du baton, enfin +ils arriverent a la cite de Rome. + +Une fois reposes, ils firent leurs devotions a la grande eglise de +Saint-Pierre, visiterent tour a tour les basiliques, les chapelles, +les oratoires, les sanctuaires, et tous les piliers sacres, baiserent +les reliques des apotres Pierre et Paul, des vierges, des martyrs et +de la vraie Croix; bref avant de repartir, ils furent voir le pape, +qui leur donna sa benediction. + +Et alors Esperit avec son compagnon allerent se coucher sous le +porche de Saint-Pierre et Esperit s'endormit. + +Or, voici qu'en dormant le pelerin vit en songe ses freres et sa mere +qui brulaient en enfer, et il se vit lui-meme avec son pere dans la +gloire eternelle des paradis de Dieu. + +-- Helas! pour lors, s'ecria-t-il, je voudrais bien, mon Dieu, +retirer du feu ma mere, ma pauvre mere et mes freres! + +Et Dieu lui repondit: + +-- Tes freres, c'est impossible, car ils ont desobei mon +commandement; mais ta mere, peut-etre, si tu peux, avant sa mort, lui +faire faire trois charites. + +Et Esperit se reveilla. L'ange avait disparu. Il eut beau l'attendre, +le chercher, le demander, il ne le retrouva plus et il dut tout seul +s'en retourner a Rome. + +Il se dirigea donc vers le rivage de la mer, ramassa des coquillages, +en garnit son habit ainsi que son chapeau, et de la, lentement, par +voies et par chemins, par vallees et par montagnes, il regagna le +pays en mendiant et en priant. + +III + +C'est ainsi qu'il arriva dans son endroit et a sa maison. + +Il en manquait depuis deux ans. Amaigri et chetif, hale, poudreux, en +haillons, les pieds nus, avec sa petite gourde au bout de son +bourdon, son chapelet et ses coquilles, il etait meconnaissable. +Personne ne le reconnut, et il s'en vint tout droit au logis paternel +et dit doucement a la porte: + +-- Au pauvre pelerin, au nom de Dieu, faites l'aumone! + +-- Ho! sa mere cria, vous etes ennuyeux! Tous les jours il en passe, +de ces garnements, de ces vagabonds, de ces truandailles. + +-- Helas! epouse, fit au fond de son lit le bon vieil Archimbaud, +donne-lui quelque chose: qui sait si notre fils n'est pas a cette +meme heure dans le meme besoin! + +Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un crouton et l'alla porter +au pauvre. Le lendemain, le pelerin retourne encore a la porte de la +maison paternelle en disant: + +-- Au nom de Dieu, maitresse, faites un peu d'aumone au pauvre +pelerin. + +-- Vous etes encore la! cria la vieille, vous savez bien qu'hier on +vous donna; ces gloutons mangeraient tout le bien du Chapitre! + +-- Helas! epouse, dit Archimbaud le bon vieillard, hier as-tu pas +mange? et aujourd'hui toi-meme ne manges-tu pas encore? Qui sait si +notre fils ne se trouve pas aussi dans la meme misere! + +Et voila que l'epouse, attendrie de nouveau, va couper un autre +crouton et le porte encore au pauvre. + +Le lendemain enfin, Esperit revient a la porte de ses gens et dit: + +-- Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, maitresse, donner +l'hospitalite au pauvre pelerin? + +-- Nenni, cria la dure vieille, allez-vous-en coucher ou l'on loge +les gueux! + +-- Helas! epouse, dit le bon vieil Archimbaud, donne-lui +l'hospitalite: qui sait si notre enfant, notre pauvre Esperit, n'est +pas errant, a cette heure, a la rigueur du mauvais temps! + +-- Oui, tu as raison, dit la mere, et elle alla aussitot ouvrir la +porte de l'etable et le pauvre Esperit, sur la paille, derriere les +betes, alla se giter dans un coin. + +Au petit jour, le lendemain, la mere d'Esperit, les freres d'Esperit +viennent pour ouvrir l'etable... L'etable, mes amis, etait tout +illuminee: le pelerin etait mort, etait roidi et blanc, entre quatre +grands cierges qui brulaient autour de lui; la paille ou il gisait +etait etincelante; les toiles d'araignees, luisantes de rayons, +pendaient la-haut des poutres, telles que les courtines d'une +chapelle ardente; les betes de l'etable, les mulets et les boeufs, +chauvissaient effares avec de grands yeux pleins de larmes; un parfum +de, violette embaumait l'ecurie; et le pauvre pelerin, la face +glorieuse, tenait dans ses mains jointes un papier ou etait ecrit: +"Je suis votre fils." + +Alors eclaterent les pleurs et tous en se signant tomberent a genoux: +Esperit etait un saint. + +( _Almanach Provencal de 1879_.) + +JARJAYE AU PARADIS + +Jarjaye, un portefaix de Tarascon, vient a mourir et, les yeux +fermes, tombe dans l'autre monde. Et de rouler et de rouler! +L'eternite est vaste, noire comme la poix, demesuree, lugubre a +donner le frisson. Jarjaye ne sait ou gagner, il est dans +l'incertitude, il claque des dents et bat l'espace. Mais a force +d'errer il apercoit au loin une petite lumiere, la-bas au loin, bien +loin... Il s'y dirige ; c'etait la porte du bon Dieu. + +Jarjaye frappe: pan! pan! a la porte. + +-- Qui est la? crie saint Pierre. + +--C'est moi. + +-- Qui, toi? + +-- Jarjaye. + +-- Jarjaye de Tarascon? + +-- C'est ca, lui-meme. + +-- Mais, garnement, lui fait saint Pierre, comment as-tu le front de +vouloir entrer au saint paradis, toi qui jamais depuis vingt ans n'as +recite tes prieres; toi qui, lorsqu'on te disait: "Jarjaye, viens a +la messe" repondais: "Je ne vais qu'a celle de l'apres-midi"; toi +qui, par moquerie, appelais le tonnerre "le tambour des escargot"; +toi qui mangeais gras, le vendredi quand tu pouvais, le samedi quand +tu en avais, en disant: "Qu'il en vienne! c'est la chair qui fait la +chair; ce qui entre dans le corps ne peut faire mal a l'ame"; toi +qui, quand sonnait l'angelus, au lieu de te signer comme doit faire +un bon chretien: "Allons, disais-tu, un porc est pendu a la cloche!"; +toi qui, aux avis de ton pere: "Jarjaye, Dieu te punira"! ripostais +de coutume: "Le Bon Dieu qui l'a vu? Une fois mort on est bien +mort!"; toi enfin qui blasphemais et reniais chreme et bapteme, se +peut-il que tu oses te presenter ici, abandonne de Dieu? + +Le pauvre Jarjaye repliqua: + +-- Je ne dis pas le contraire, je suis un pecheur. Mais qui savait +qu'apres la mort il y eut tant de mysteres! Enfin, oui, j'ai failli, +et la piquette est tiree; s'il faut la boire, on la boira. Mais au +moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle, pour +lui conter ce qui se passe a Tarascon. + +-- Quel oncle? + +-- Mon oncle Matery, qui etait penitent blanc. + +-- Ton oncle Matery? Il a pour cent ans de purgatoire. + +-- Malediction! pour cent ans! et qu'avait-il fait? + +-- Tu te rappelles qu'il portait la croix aux processions. Un jour, +des mauvais plaisants se donnerent le mot, et l'un d'eux se met a +dire: "Voyez Matery qui porte la croix!" Un peu plus loin un autre +repete: "Voyez Matery qui porte la croix! " Un autre finalement lui +fait comme ceci: "Voyez, voyez Matery, qu'est-ce qu'il porte?" Matery +impatiente repliqua, parait-il: "Un viedaze comme toi". Et il eut un +coup de sang et mourut sur sa colere. + +-- Alors, faites-moi voir ma tante Dorothee, qui etait tant, tant +devote. + +-- Fi! elle doit etre au diable, je ne la connais pas... + +-- Que celle-la soit au diable, cela ne m'etonne guere, car pour la +devotion si elle fut outree, pour la mechancete c'etait une vraie +vipere... Figurez-vous que... + +-- Jarjaye, je n'ai pas loisir; il me faut aller ouvrir a un pauvre +balayeur que son ane vient d'envoyer au paradis d'un coup de pied. + +-- O grand saint Pierre, puisque vous avez tant fait et que la vue ne +coute rien, laissez-moi voir un peu le paradis, qu'on dit si beau! + +-- Oui, parbleu! tout de suite, vilain huguenot que tu es! + +-- Allons, saint Pierre, souvenez-vous que par la-bas mon pere, qui +est pecheur, porte votre banniere aux processions, et les pieds +nus... + +-- Soit, dit le saint, pour ton pere, je te l'accorde; mais vois, +canaille, c'est entendu, tu n'y mettras que le bout du nez. + +-- Ca suffit. + +Donc le celeste portier entrebaille sans bruit la porte et dit a +Jarjaye: "Tiens, regarde." + +Mais celui-ci, tournant soudainement le dos, entre a reculons dans le +paradis. + +-- Que fais-tu? lui demande saint Pierre. + +-- La grande clarte m'offusque, repond le Tarasconnais; il me faut +entrer par le dos; mais selon votre parole, lorsque ne j'y aurai mis +le nez, soyez tranquille, je n'irai pas plus loin "Allons, pensa le +bienheureux, j'ai mis le pied dans la musette." Et le Tarasconnais +est dans le paradis. + +-- Oh! dit-il, comme on est bien! comme c'est beau! quelle musique. + +Au bout d'un certain moment, le porte-clefs lui fait: + +-- Quand tu auras assez baye, voyons, tu sortiras, parce que je n'ai +pas le temps de te donner la replique... + +-- Ne vous genez pas, dit Jarjaye, si vous avez quelque chose a +faire, allez a vos occupations... Moi je sortirai quand je +sortirai... Je ne suis pas presse du tout. + +-- Mais tels ne sont pas nos accords. + +-- Mon Dieu, saint homme, vous voila bien emu! Ce serait different +s'il n'y avait point de large; mais, grace a Dieu, la place ne manque +pas. + +-- Et moi je te prie de sortir, car si le bon Dieu passait.... + +-- Ho! puis, arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours oui +dire: qui se trouve bien, qu'il ne bouge. Je suis ici, j'y reste. + +Saint Pierre hochait la tete, frappait du pied. Il va trouver Saint +Yves. + +-- Yves, lui fait-il, toi qui es avocat, tu vas me donner un conseil. + +-- Deux, s'il t'en faut, repond saint Yves. + +-- Sais-tu que je suis bien campe? Je me trouve dans tel cas, comme +ceci, comme cela... Maintenant que dois-je faire? + +-- Il te faut, lui dit saint Yves, prendre un bon avoue et citer par +huissier le dit Jarjaye pardevant Dieu. + +Ils cherchent un bon avoue; mais d'avoue en paradis, jamais personne +n'en avait vu. Ils demandent un huissier. Encore moins! Saint Pierre +ne savait plus de quel bois faire fleche. + +Vient a passer saint Luc: + +-- Pierre, tu es bien sourcilleux! Notre-Seigneur t'aurait-il fait +quelque nouvelle semonce? + +-- Oh ! mon cher, ne m'en parle pas! Il m'arrive un embarras, +vois-tu, de tous les diables. Un certain nomme Jarjaye est entre par +une ruse dans le paradis et je ne sais plus comment le mettre dehors. + +-- Et d'ou est-il, ce Jarjaye? + +-- De Tarascon. + +-- Un Tarasconnais? dit saint Luc. Oh! mon Dieu, que tu es bon? Pour +le faire sortir, rien, rien de plus facile... Moi, etant, comme tu +sais, l'ami des boeufs, le patron des toucheurs, je frequente la +Camargue, Arles, Beaucaire, Nimes, Tarascon, et je connais ce peuple: +je sais ou il lui demange et comment il faut le prendre... Tiens, tu +vas voir. + +A ce moment voletait par la une volee d'anges bouffis. + +-- Petits! leur fait saint Luc, psitt, psitt! + +Les angelots descendent. + +-- Allez en cachette hors du paradis; et quand vous serez devant la +porte, vous passerez en courant et en criant: "Les boeufs, les +boeufs!" + +Sitot les angelots sortent du paradis et comme ils sont devant la +porte, ils s'elancent en criant: "Les boeufs, les boeufs! Oh tiens! +oh tiens! la pique!" + +Jarjaye, bon Dieu de Dieu! se retourne ahuri. + +-- Tron de l'air! quoi! ici on fait courir les boeufs! En avant! +s'ecrie-t-il. + +Et il s'elance vers la porte comme un tourbillon et, pauvre imbecile, +sort du paradis. +Saint Pierre vivement pousse la porte et ferme a clef, puis mettant +la tete au guichet: + +-- Eh bien! Jarjaye, lui dit-il goguenard, comment te trouves-tu a +cette heure? + +-- Oh! n'importe, riposte Jarjaye. Si c'avait ete les boeufs, je ne +regretterais pas ma part de paradis. + +Cela disant, il plonge, la tete la premiere, dans l'abime. + +(_Almanach provencal de 1864._) + +LA GRENOUILLE DE NARBONNE + +I + +Le camarade Pignolet compagnon menuisier, -- surnomme la "Fleur de +Grasse", -- par une apres-midi du mois de juin, revenait tout joyeux +de faire son Tour de France. La chaleur etait assommante et, sa canne +garnie de rubans a la main, avec son affutage (ciseaux, rabots, +maillet), plie derriere le dos dans son tablier de toile, Pignolet +gravissait le grand chemin de Grasse, d'ou il etait parti depuis +quelque trois ou quatre ans. + +Il venait, selon l'usage des Compagnons du Devoir, de monter a la +Sainte-Baume pour voir et saluer le tombeau de maitre Jacques, pere +des Compagnons. Ensuite, apres avoir inscrit sur une roche son surnom +compagnonique, il etait descendu jusqu'a Saint-Maximin, pour prendre +ses couleurs chez maitre Fabre, le marechal qui sacre les Enfants du +Devoir. Et, fier comme un Cesar, le mouchoir sur la nuque, le chapeau +egaye d'un flot de faveurs multicolores et, pendus a ses oreilles, +deux petits compas d'argent, il tendait vaillamment la guetre dans un +tourbillon de poussiere. Il en etait tout blanc. + +Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait aux figuiers s'il n'y +avait pas de figues; mais elles n'etaient pas mures, et les lezards +bayaient dans les herbes havies; et les cigales folles, sur les +oliviers poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil qui +dardait, chantaient rageusement. + +-- Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse Pignolet. + +Ayant, depuis des heures, vide sa gourde d'eau-de-vie, il pantelait +de soif et sa chemise etait trempee. + +-- Mais en avant! disait-il. Bientot, nous serons a Grasse. + +Oh ! sacre nom de sort! Quel bonheur, quelle joie d'embrasser pere et +mere et de boire a la cruche l'eau des fontaines de Grasse, et de +conter mon Tour de France, et d'embrasser Mion sur ses joues +fraiches, et de nous marier, vienne la Madeleine, et ne plus quitter +la maison! En marche, Pignolet! Plus qu'une petite traite! + +Enfin, le voila au portail de Grasse et, dans quatre enjambees, a +l'atelier de son pere. + +II + +-- Mon gars, o mon beau gars, cria le vieux Pignol en quittant son +etabli, sois le bien arrive! Marguerite, le petit! +Cours, va tirer du vin; mets la poele, la nappe... Oh! la +benediction! Comment te portes-tu? + +-- Pas trop mal, grace a Dieu! Et vous autres, par ici, pere, +etes-vous tous gaillards? + +-- Eh! comme de pauvres vieux... Mais s'est-il donc fait grand! + +Et tout le monde l'embrasse, pere, mere, voisins, et les amis, et les +fillettes. On lui decharge son paquet, et les enfants manient les +beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne. La vieille +Marguerite, les yeux larmoyants, allume vivement le feu avec une +poignee de copeaux; et, pendant qu'elle enfarine quelques morceaux de +merluche pour regaler le garcon, maitre Pignol, le pere, s'assied a +table avec Pignolet, et de trinquer: "A la sante!" Et l'on commence a +mouiller l'anche. + +-- Par exemple, faisait le vieux maitre Pignol en frappant avec son +verre, toi, dans moins de quatre ans, tu as acheve ton Tour de France +et te voila deja, a ce que tu m'assures, passe et recu Compagnon du +Devoir! Comme tout change, cependant! De mon temps, il fallait sept +ans, oui, sept belles annees, pour gagner les _couleurs_... Il est +vrai, mon enfant, que la, dans la boutique, je t'avais assez degauchi +et que, pour un apprenti, tu ne poussais pas deja, tu ne poussais pas +trop mal le rabot et la varlope... Mais, enfin, l'essentiel est que +tu saches ton metier et que, je le crois du moins, tu aies vu et +appris tout ce que doit connaitre un luron qui est fils de maitre. + +-- Oh! pere! pour cela, repondit le jeune homme, voyez, sans me +vanter, je ne crois pas que personne, dans la menuiserie, me passe la +plume par le bec. + +-- Eh bien! dit le vieux, voyons, raconte-moi un peu, tandis que la +morue chante et cuit dans la poele, ce que tu remarquas de beau, tout +en courant le pays. + +III + +-- D'abord, pere, vous savez qu'en partant d'ici, de Grasse, je filai +sur Toulon, ou j'entrai a l'arsenal. Pas besoin de relever tout ce +qui est la-dedans: vous l'avez vu comme moi. + +-- Passe, oui, c'est connu. + +-- En partant de Toulon, j'allai m'embaucher a Marseille, fort belle +et grande ville, avantageuse pour l'ouvrier, ou les _coteries_ ou +camarades me firent observer, pere, un _cheval marin_ qui sert +d'enseigne a une auberge. + +-- C'est bien. + +-- De la, ma foi, je remontai sur Aix, ou j'admirai les sculptures du +portail de Saint-Sauveur. + +-- Nous avons vu tout cela. + +-- Puis, de la, nous gagnames Arles, et nous vimes la voute de la +commune d'Arles. + +-- Si bien appareillee qu'on ne peut pas comprendre comment ca tient +en l'air. + +-- D'Arles, pere, nous tirames sur le bourg de Saint-Gille, et la, +nous vimes la fameuse _Vis_... + +-- Oui, oui, une merveille pour le _trait_ et pour la _taille_. + +Ce qui fait voir, mon fils, qu'autrefois, tout de meme, aussi bien +qu'aujourd'hui, il y eut de bons ouvriers. + +-- Puis, nous nous dirigeames de Saint-Gille a Montpellier, et la, on +nous montra la celebre _Coquille_... + +-- Oui, qui est dans le Vignoble, et que le livre appelle la "trompe +de Montpellier". + +-- C'est cela... Et, apres, nous marchames sur Narbonne. + +-- C'est la que je t'attendais. + +-- Quoi donc, pere? A Narbonne, j'ai vu les Trois-Nourrices, et puis +l'archeveche, ainsi que les boiseries de l'eglise Saint-Paul. + +-- Et puis? + +-- Mon pere, la chanson n'en dit pas davantage: "Carcassonne et +Narbonne -- sont deux villes fort bonnes -- pour aller a Beziers; -- +Pezenas est gentille, -- mais les plus jolies filles -- n'en sont a +Montpellier." + +-- Alors, bousilleur, tu n'as pas vu la Grenouille? + +-- Mais quelle grenouille? + +-- La Grenouille qui est au fond du benitier de l'eglise Saint-Paul. +Ah! je ne m'etonne plus que tu aies sitot fait, bambin, ton Tour de +France! La Grenouille de Narbonne! le chef-d'oeuvre des +chefs-d'oeuvre, que l'on vient voir de tous les diables. Et ce +saute-ruisseau! criait le vieux Pignol en s'animant de plus en plus, +ce mechant gate-bois qui se donne pour compagnon n'a pas vu seulement +la Grenouille de Narbonne! Oh! mais, qu'un fils de maitre ait fait +baisser la tete, dans la maison, a son pere, mignon, ca ne sera pas +dit! Mange, bois, va dormir, et, des demain matin, si tu veux qu'on +soit _coterie_, tu regagneras Narbonne pour voir la Grenouille. + +IV + +Le pauvre Pignolet, qui savait que son pere ne demordait pas aisement +et qu'il ne plaisantait pas, mangea, but, alla au lit, et le +lendemain, a l'aube, sans repliquer davantage, apres avoir muni de +vivres son bissac, il repartit pour Narbonne. + +Avec ses pieds meurtris et enfles par la marche, avec la chaleur, la +soif, par voies et par chemins, va donc mon Pignolet! + +Aussitot arrive, au bout de sept ou huit jours, dans la ville de +Narbonne, -- d'ou selon le proverbe, "ne vient ni bon vent ni bonne +personne", -- Pignolet qui, cette fois, ne chantait pas, je vous +l'assure, sans prendre le temps meme de manger un morceau ou boire un +coup au cabaret, s'achemine de suite vers l'eglise Saint-Paul et, +droit au benitier, s'en vient voir la Grenouille. + +Dans la vasque de marbre, en effet, sous l'eau claire, une grenouille +rayee de roux, tellement bien sculptee qu'on l'aurait dite vivante, +regardait accroupie, avec ses deux yeux d'or et son museau narquois, +le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir. + +-- Ah! petite vilaine, s'ecria tout a coup, farouche, le menuisier. +Ah! c'est toi qui m'as fait faire, par ce soleil ardent, deux cents +lieues de chemin! Va, tu te souviendras de Pignolet de Grasse! + +Et voila le sacripant qui, de son baluchon, tire son maillet, son +ciseau, et pan! d'un coup, a la grenouille il fait sauter une patte. +On dit que l'eau benite, comme teinte de sang, devint rouge soudain, +et la vasque du benitier, depuis lors, est restee rougeatre. + +(_Almanach Provencal de 1890_.) + +LA MONTELAISE + +I + +Une fois, a Monteux, qui est l'endroit du grand saint Gent et de +Nicolas Saboly, il y avait une fillette blonde comme l'or. On lui +disait Rose. C'etait la fille d'un cafetier. Et, comme elle etait +sage et qu'elle chantait comme un ange, le cure de Monteux l'avait +mise a la tete des choristes de son eglise. + +Voici que, pour la Saint-Gent, fete patronale de Monteux, le pere de +Rose avait loue un chanteur. + +Le chanteur, qui etait jeune, tomba amoureux de la blondine; la +blondine, ma foi, devint amoureuse aussi. Puis, un beau jour, les +deux enfants, sans tant aller chercher, se marierent; la petite Rose +fut Mme Bordas. + +Adieu, Monteux! Ils partirent ensemble. Ah! que c'etait charmant, +libres comme l'air et jeunes comme l'eau, de n'avoir aucun souci, que +de vivre en plein amour et chanter pour gagner sa vie! + +La belle premiere fete ou Rose chanta, ce fut pour sainte Agathe, la +_vote_ des Maillanais. + +Je m'en souviens comme si c'etait hier. + +C'etait au cafe de la Place (aujourd'hui _Cafe du Soleil_): la salle +etait pleine comme un oeuf. Rose, pas plus effrayee qu'un passereau +de saule, etait droite, la-bas au fond, sur une estrade, avec ses +cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari a ses pieds +l'accompagnant sur la guitare. + +Il y avait une fumee! C'etait rempli de paysans, de Graveson, de +Saint-Remy, d'Eyrague et de Maillane. Mais on n'entendait pas une +mauvaise parole. Ils ne faisaient que dire: + +-- Comme elle est jolie ! le galant biais! Elle chante comme un +orgue, et elle n'est pas de loin, elle n'est que de Monteux! + +Il est vrai que Rose ne chantait que de belles chansons. Elle parlait +de patrie, de drapeau, de bataille, de liberte, de gloire, et cela +avec une passion, une flamme, un _tron de l'air_, qui faisaient +tressaillir toutes ces poitrines d'hommes. Puis, quand elle avait +fini, elle criait: + +174 + +-- Vive saint Gent! + +Des applaudissements a demolir la salle. La petite descendait, +faisait, toute joyeuse, la quete autour des tables; les pieces de +deux sous pleuvaient dans la sebile et, riante et contente comme si +elle avait cent mille francs, elle versait l'argent dans la guitare +de son homme, en lui disant: + +-- Tiens! vois; si cela dure, nous serons bientot riches... + +II + +Quand Mme Bordas eut fait toutes les fetes de notre voisinage, +l'envie lui vint de s'essayer dans les villes. + +La, comme au village, la Montelaise fit flores. Elle chantait la +Pologne avec son drapeau a la main; elle y mettait tant d'ame, tant +de frisson, qu'elle faisait fremir. + +En Avignon, a Cette, a Toulouse, a Bordeaux, elle etait adoree du +peuple. Tellement qu'elle se dit: + +-- Maintenant, il n'y a plus que Paris! + +Elle monta donc a Paris. Paris est l'entonnoir qui aspire tout. La +comme ailleurs, et plus encore, elle fut l'idole de la foule. + +Nous etions aux derniers jours de l'Empire; la chataigne commencait a +fumer, et Mme Bordas chanta la _Marseillaise_. Jamais cantatrice +n'avait dit cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle frenesie; +les ouvriers des barricades crurent voir, devant eux, la liberte +resplendissante, et Tony Reveillon, un poete de Paris, disait, dans +la journal : + + _Elle nous vient de la Provence, + Ou soufflent les vents de la mer, + Ou l'on respire l'eloquence, + Tout enfant, en respirant l'air. + Tous les bras sont tendus vers elle... + Nous te saluons, o Beaute: + Pour suivre tes pas, immortelle, + Nous quitterons notre Cite. + Tu nous meneras aux frontieres, + A ton moindre geste soumis, + Car tous les peuples sont nos freres, + Et les tyrans nos ennemis_. + +III + +Helas! a la frontiere, trop vite il fallut aller. La guerre, la +defaite, la revolution, le siege s'amoncelerent coup sur coup. Puis +vint la Commune et son train du diable. + +La folle Montelaise, eperdue la-dedans comme un oiseau dans la +tempete, ivre d'ailleurs de fumee, de tourbillonnement, de +popularite, leur chanta _Marianne_ comme un petit demon. Elle aurait +chante dans l'eau; encore mieux dans le feu! + +Un jour, l'emeute l'enveloppa dans la rue et l'emporta comme une +paille dans le palais des Tuileries. + +La populace reine se donnait une fete dans les salons imperiaux. Des +bras noirs de poudre saisirent Marianne -- car Mme Bordas etait pour +eux Marianne -- et la camperent sur le trone, au milieu des drapeaux +rouges. + +-- Chante-nous, lui crierent-ils, la derniere chanson que vont +entendre les voutes de ce palais maudit! + +Et la petite de Monteux, avec le bonnet rouge coiffant ses cheveux +blonds, leur chanta... _la Canaille_. + +Un formidable cri: "Vive la Republique!" suivit le dernier refrain. +Seulement, une voix perdue dans la foule repondit: + +-- _Vivo sant Gent!_ + +La Montelaise n'y vit plus, deux larmes brillerent dans ses yeux +bleus, et elle devint pale comme une morte. + +-- Ouvrez, donnez-lui de l'air! cria-t-on en voyant que le coeur lui +manquait... + +Ah! non, pauvre Rose! ce n'etait pas l'air qui lui manquait: c'etait +Monteux, c'etait saint Gent dans la montagne, et l'innocente joie des +fetes de Provence. + +La foule, cependant, avec ses drapeaux rouges, s'ecoulait en hurlant +par les portails ouverts. + +Sur Paris, de plus en plus, tonnait la canonnade: des bruits sombres, +sinistres couraient dans les rues, de longues fusillades +s'entendaient au lointain, l'odeur du petrole vous coupait l'haleine, +et quelques heures apres, le feu des Tuileries montait jusqu'aux +nues. + +Pauvre petite Montelaise: nul n'en a plus oui parler. + + (_Almanach Provencal de 1873_.) + +L'HOMME POPULAIRE + +Le maire de Gigognan m'avait invite, l'autre annee, a la fete de son +village. Nous avions ete sept ans camarades d'ecritoire aux ecoles +d'Avignon, mais depuis lors, nous ne nous etions plus vus. + +-- Benediction de Dieu, s'ecria-t-il en m'apercevant, tu es toujours +le meme: frais comme un barbeau, joli comme un sou, droit comme une +quille... Je t'aurais reconnu sur mille. + +-- Oui, je suis toujours le meme, lui repondis-je, seulement la vue +baisse un peu, les tempes rient, les cheveux blanchissent et, quand +les cimes sont blanches, les vallons ne sont guere chauds. + +-- Bah! me fit-il, bon garcon, vieux taureau fait sillon droit et ne +devient pas vieux qui veut... Allons, allons diner. + +Vous savez comme on mange aux fetes de village, et chez l'ami +Lassagne, je vous reponds qu'il ne fait pas froid; il y eut un diner +qui se faisait dire "vous": des coquilles d'ecrevisses, des truites +de la Sorgue, rien que des viandes fines et du vin cachete, le petit +verre du milieu, des liqueurs de toute sorte et, pour nous servir a +table, un tendron de vingt ans qui... Je n'en dis pas plus. + +Arrives au dessert, nous entendons dans la rue un bourdonnement: +_vounvoun; vounvoun_; c'etait le tambourin. La jeunesse du lieu +venait, selon l'usage, toucher l'aubade au consul. + +-- Ouvre la porte; Franconnette, cria mon ami Lassagne, va querir les +fouaces et, allons, rince les verres. + +Cependant les menetriers battaient leur tambourinade. Quand ils +eurent fini, les abbes de la jeunesse, le bouquet a la veste, +entrerent dans la salle avec les tambourins, avec le valet de ville +qui portait fierement les prix des jeux au haut d'une perche, avec +les farandoleurs et la foule des filles. + +Les verres se remplirent de bon vin d'Alicante. Tous les cavaliers, +chacun a son tour, couperent une corne de galette, on trinqua +pele-mele a la sante de M. le maire, et puis, + +M. le maire, lorsque tout le monde eut bu et plaisante un moment, +leur adressa ces paroles : + +-- Mes enfants, dansez tant que vous voudrez, amusez-vous tant que +vous pourrez, soyez toujours polis avec les etrangers; sauf de vous +battre et de lancer des projectiles, vous avez toute permission. + +-- Vive monsieur Lassagne! s'ecria la jeunesse. + +On sortit et la farandole se mit en train. Lorsque tous furent +dehors, je demandai a Lassagne: + +-- Combien y a-t-il de temps que tu es maire de Gigognan? + +-- Il y a cinquante ans, mon cher. + +-- Serieusement? il y a cinquante ans? + +-- Oui, oui, il y a cinquante ans. J'ai vu passer, mon beau, onze +gouvernements, et je ne crois pas mourir, si le bon Dieu m'aide, sans +en enterrer encore une demi-douzaine. + +-- Mais comment as-tu fait pour sauver ton echarpe entre tant de +gachis et de revolutions? + +-- Eh! mon ami de Dieu, c'est la le pont aux anes. Le peuple, le +brave peuple, ne demande qu'a etre mene. Seulement, pour le mener, +tous n'ont pas le bon biais. Il en est qui te disent: il le faut +mener raide. D'autres te disent: il le faut mener doux; et moi, +sais-tu ce que je dis? il le faut mener gaiement. + +"Regarde les bergers: les bons bergers ne sont pas ceux qui ont +toujours le baton leve; ce n'est pas non plus ceux qui se couchent +sous un saule et dorment au talus des champs. Les bons bergers sont +ceux qui, devant leur troupeau, tranquillement cheminent en jouant du +chalumeau. Le betail qui se sent libre, et qui l'est effectivement, +broute avec appetit le paturin et le laiteron. Puis lorsqu'il a le +ventre plein et que vient l'heure de rentrer, le berger sur son fifre +joue l'air de la retraite et le troupeau content reprend la route du +bercail. + +"Mon ami, je fais de meme, je joue du chalumeau, mon troupeau suit. + +-- Tu joues du chalumeau: c'est bon a dire... Mais enfin, dans ta +commune, tu as des blancs, tu as des rouges, tu as des tetus et tu as +des droles, comme partout! allons, et quand viennent les elections +pour un depute, par exemple, comment fais-tu? + +-- Comment je fais? Eh! mon bon, je laisse faire... Car, de dire aux +blancs: "Votez pour la republique" serait perdre sa peine et son +latin, comme de dire aux rouges: "Votez pour Henri V." autant cracher +contre ce mur. + +-- Mais les indecis, ceux qui n'ont pas d'opinion, les pauvres +innocents, toutes les bonnes gens qui louvoient ou le vent les +pousse? + +-- Ah! ceux-la, quand parfois, dans la boutique du barbier, ils me +demandent mon avis: + +-- Tenez, leur dis-je, Bassaquin ne vaut pas mieux que Bassacan. Si +vous votez pour Bassaquin, cet ete vous aurez des puces; et si vous +votez pour Bassacan, vous aurez des puces cet ete. Pour Gigognan, +voyez-vous, mieux vaut une bonne pluie que toutes les promesses que +font les candidats... Ah! ce serait different, si vous nommiez des +paysans: tant que, pour deputes, vous ne nommerez pas des paysans, +comme cela se fait en Suede et en Danemark, vous ne serez pas +representes. Les avocats, les medecins, les journalistes, les petits +bourgeois de toute espece que vous envoyez la-haut ne demandent +qu'une chose: rester a Paris autant que possible pour traire la vache +et tirer au ratelier. Ils se fichent pas mal de notre Gigognan! Mais +si, comme je le dis, vous, vous deleguiez des paysans, ils +penseraient a l'epargne, ils diminueraient les gros traitements, ils +ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux, ils +aboliraient les Droits-Reunis, et se hateraient de regler les +affaires pour s'en revenir avant la moisson... Dire pourtant qu'il y +a en France plus de vingt millions de _pieds-terreux_ et qu'ils n'ont +pas l'adresse d'envoyer trois cents d'entre eux pour representer la +_terre!_ Que risqueraient-ils d'essayer? Ce serait bien difficile +qu'ils fissent plus mal que les autres! + +"Et chacun de me repondre: "Ah! ce M. Lassagne: tout en badinant, il +a raison peut-etre." + +-- Mais revenons, lui dis-je; toi personnellement, toi Lassagne, +comment as-tu fait pour conserver dans Gigognan ta popularite et ton +autorite pendant cinquante ans de suite? + +-- Ho! c'est la moindre des choses. Tiens, levons-nous de table, nous +irons prendre l'air et quand tu auras fait avec moi, une ou deux +fois, le tour de Gigognan, tu en sauras autant que moi. + +Et nous nous levames de table, nous allumames un cigare et nous +allames voir les _joies_. + +Devant nous, en sortant, une partie de boules etait engagee sur la +route. Le tireur enleva le but et le remplaca par sa boule. Du coup, +sans le vouloir, il donna deux points aux autres. + +-- Sacre coquin de sort! cria M. Lassagne, voila qui s'appelle tirer! +Mes compliments, Jean-Claude, j'ai vu bien des parties, mais je +t'assure que jamais je ne vis enlever comme cela un cochonnet! Tu es +un fameux tireur! + +Et nous filames. Peu apres, nous rencontrions deux jeunes filles qui +allaient se promener. + +-- Regarde-moi donc ca, dit Lassagne a haute voix, si on ne croirait +pas deux reines! La jolie tournure! Quels fins minois! Et ces +pendants d'oreilles a la derniere mode! C'est la fleur de Gigognan. + +Les deux fillettes tournerent la tete et souriantes nous saluerent. + +En traversant la place, nous passames pres d'un vieillard qui etait +assis devant sa porte. + +-- Eh bien! maitre Guintrand, lui dit M. Lassagne, cette annee-ci +luttons-nous pour homme ou demi-homme? + +-- Ah! mon pauvre monsieur, nous ne luttons pour rien du tout, +repondit maitre Guintrand. + +-- Vous rappelez-vous, maitre Guintrand, cette annee ou, sur le pre, +se presenterent Meissonier, Quequine, Rabasson, les trois plus fiers +lutteurs de la Provence, et que vous les renversates sur les epaules +tous les trois? + +-- Vous ne voulez pas que je me rappelle? fit le vieux lutteur en +s'allumant: c'est l'annee ou l'on prit la citadelle d'Anvers. La +_joie etait de cent ecus, avec un mouton pour les demi-hommes. Le +prefet d'Avignon qui me toucha la main! Les gens de Bedarride qui +penserent se battre avec ceux de Courtezon, car qui etait pour moi, +qui etait contre... Ah! quel temps! a cote d'a present ou leurs +luttes... Mieux vaut n'en point parler, car on ne voit plus d'hommes, +plus d'hommes, cher monsieur... D'ailleurs ils s'entendent entre eux. + +Nous serrames la main au vieux et continuames la promenade. +Justement, le cure sortait de son presbytere. + +-- Bonjour, messieurs. + +-- Bonjour; ah! tenez, dit Lassagne, monsieur le Cure, puisque je +vous vois, je vais vous parler de ceci: ce matin, a la messe, je +m'avisais que notre eglise se fait par trop etroite, surtout les +jours de fete... Croyez-vous que nous ferions mal de penser a +l'agrandir? + +-- Sur ce point, monsieur le Maire, je suis en plein de votre avis: +vrai, les jours de ceremonie, on ne peut plus s'y retourner. + +-- Monsieur le Cure, je vais m'en occuper; a la premiere reunion du +conseil municipal je poserai la question, nous la mettrons a l'etude, +et si a la prefecture on veut nous venir en aide... + +-- Monsieur le Maire, je suis ravi et je ne peux que vous remercier. + +Un moment apres, nous nous heurtames a un gros gars qui, la veste sur +l'epaule, allait entrer au cafe. + +-- C'est egal, lui dit Lassagne, il parait, mon garcon, que tu n'es +pas moisi: on dit que tu l'as secoue, le marjolet qui en contait a +Madelon pour prendre ta place. + +-- N'ai-je pas bien fait, monsieur le Maire? + +-- Bravo, mon Joselet: ne te laisse pas manger ta soupe... Seulement, +une autre fois, vois-tu? ne tape pas si fort. + +-- Allons, dis-je a Lassagne, je commence a comprendre: tu emploies +la savonnette. + +-- Attends encore, me repondit-il. + +Comme nous sortions des remparts, nous voyons venir un troupeau qui +tenait tout le chemin, et Lassagne cria au patre: + +-- Rien qu'au bruit de tes sonnailles, j'ai dit: ce doit etre +Georges! Et je ne me suis pas trompe: le joli groupement d'ouailles! +les gaillardes brebis! Mais que leur fais-tu manger? J'en suis sur: +l'une portant l'autre, tu ne les donnerais pas pour dix ecus au +moins... + +-- Ah! certes non, repliqua Georges... Je les achetai a la Foire +Froide, cet hiver: presque toutes m'ont fait l'agneau, et elles m'en +feront un second, m'est avis. + +-- Non seulement un second, mais des betes pareilles pourront te +donner des jumeaux. + +-- Dieu vous entende, monsieur Lassagne! + +Nous finissions a peine de causer avec le patre que nous vimes venir, +cahin-caha un charretier, qui avait nom Sabaton. + +-- Dis, Sabaton? l'interpella ainsi Lassagne, tu vas m'en croire ou +non: niais avec ta charrette tu etais encore, j'estime, a une +demi-lieue d'ici que j'ai devine ton coup de fouet. + +-- Vraiment? monsieur Lassagne. + +-- Mon ami, il n'y a que toi pour faire ainsi claquer la meche. + +Et Sabaton, pour prouver que Lassagne disait vrai, decocha un coup de +fouet qui nous fendit les oreilles. + +Bref, en nous avancant, nous atteignimes une vieille qui, le long des +fosses, ramassait de la chicoree. + +-- Tiens, c'est toi, Berengere? lui dit Lassagne en l'accostant; eh +bien! par derriere, avec ton fichu rouge, je te prenais pour Tereson, +la belle-fille du Cacha: tu lui ressembles tout a fait! + +-- Moi? oh! monsieur Lassagne, mais songez que j'ai septante ans! + +-- Oh! va, va, par derriere, si tu pouvais te voir, tu ne montres pas +misere et l'on vendangerait avec de plus vilains paniers. + +-- Ce monsieur Lassagne! il faut toujours qu'il plaisante, disait la +vieille en pouffant de rire. Puis se tournant vers moi, la commere me +fit: + +-- Voyez, monsieur, ce n'est pas facon de parler, mais ce M. Lassagne +est une creme d'homme. Il est familier avec tous. Il parlerait, +voyez-vous, au dernier du pays, a un +enfant d'un an! Aussi il y a cinquante ans qu'il est maire de +Gigognan et il le sera toute sa vie. + +-- Eh bien! collegue, me fit Lassagne, ce n'est pas moi, n'est-ce +pas? qui le lui ai fait dire. Tous, nous aimons les bons morceaux; +tous nous aimons les compliments; et nous nous complaisons tous aux +bonnes manieres. Que ce soit avec les femmes, que ce soit avec les +rois, que ce soit avec le peuple, qui veut regner doit plaire. Et +voila le secret du maire de Gigognan. + +(_Almanach provencal de 1883_.) + +CHAPITRE XIV + +LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES + +La caravane de Beaucaire. -- Le charretier Lamouroux. -- Les rouliers +de Provence. -- Alarde la folle. -- La Camargue en pataugeant. -- Les +filles sur le dos. -- La Mecque du golfe. -- La descente des chasses, +-- Le retour par Aigues-Mortes. + +J'avais toute ma vie oui parler de la Camargue et des Saintes-Maries +et de leur pelerinage, mais je n'y etais jamais alle. Au printemps de +cette annee-la (1855), j'ecrivis a l'ami Mathieu, toujours pret pour +les excursions: "Veux- tu venir avec moi aux Saintes?" + +"Oui," me repondit-il. L'on se donna rendez-vous a Beaucaire, au +quartier de la Condamine, d'ou tous les ans, le 24 mai, partait une +caravane pour les Saintes-Maries de la Mer; et avec une multitude de +femmes, de jeunes filles, d'enfants, d'hommes du peuple, tasses sur +des charrettes, un peu apres minuit nous nous mimes en route. Je vous +laisse a penser si les carrioles avaient leur charge: nous etions sur +la notre quatorze pelerins. + +Le brave charretier, un nomme Lamouroux, de ces Provencaux diserts +qui ne sont entrepris sur rien, nous fit placer devant, assis sur le +brancard et les jambes pendantes. Lui, la moitie du temps, a la +gauche de sa bete, tout en battant du feu pour allumer sa pipe, nous +marchait cote a cote et le fouet sur la nuque. Lorsqu'il etait +fatigue, il se nichait dans un siege suspendu devant la roue et que +les charretiers nomment _porte-faineant_. + +Derriere moi, embeguinee dans sa mante de laine, il y avait une +jeunesse qu'on appelait Alarde et qui, sur un matelas blottie avec sa +mere, me tenait ses pieds dans le dos. Mais n'ayant pas fait encore +connaissance avec nos voisines, qui entre elles babillaient, nous +causions, Mathieu et moi, avec le charretier. + +-- Ainsi, vous autres, d'ou etes-vous, s'il n'y a pas d'indiscretion? +commenca maitre Lamouroux. + +Nous repondimes: + +-- De Maillane. + +-- Ho! vous n'etes donc pas de loin... Je l'avais bien vu a votre +parler. _Charretier de Maillane verse en pays de plaine_. + +-- Mais pas tous, mon bonhomme. + +-- Allons, fit Lamouroux, c'est un dicton pour plaisanter... Et +tenez, j'ai connu, quand j'allais sur la route, un roulier de +Maillane qui etait equipe, vraiment, comme saint Georges: on +l'appelait l'Ortolan. + +-- Vous parlez de quelques annees! + +-- Ah! messieurs, je vous parle de l'epoque du roulage, avant, que +les mangeurs, avec leurs chemins de fer, nous eussent tous ruines. Je +vous parle, moi, de quand la foire de Beaucaire etait dans sa +splendeur, de quand la premiere tartane qui arrivait a la foire +gagnait la prime du mouton dont la peau etait pendue par les +mariniers vainqueurs au bout du grand mat du navire; je vous parle, +moi, de quand les chevaux de halage etaient insuffisants pour +remonter sur le Rhone les monceaux de marchandises qui a Beaucaire se +vendaient, et du temps ou les charretiers, -- vous ne vous en +souvenez pas, vous qui etes jeunes, -- les rouliers, les voituriers, +qui baffaient les grandes routes et s'en croyaient les maitres, +faisaient claquer leur fouet de Marseille a Paris et de Paris a Lille +en Flandre! + +Et Lamouroux, une fois lance sur le chapitre du roulage, pendant +qu'au clair de lune sa bete cheminait tout doux, nous en tint de +taille jusqu'au lever du soleil. + +-- Ah! disait-il, il fallait voir, vers le Pont de Bon-Pas ou a la +Viste de Marseille, sur ce grand chemin de vingt-quatre pas de large, +il fallait voir ces files de charrettes chargees, de carrioles +bachees, de haquets bien garrottes, lesquels se touchaient tous, ces +rangees d'attelages superbes, equipages de trois, de quatre, de six +betes, qui descendaient sur Marseille ou qui montaient sur Paris, +charriant le ble, le vin, les poches d'avoine, les ballots de morues, +les barils d'anchois ou les pains de savon, cahin-caha, bredi-breda, +et a la garde de Dieu, comme disaient alors les lettres de voiture! + +Et quand nous traversions un village, messieurs, des tas de polissons +se pendaient au barreau de la queue de la charrette et s'y faisaient +trainasser, pendant que criaient les autres: + +"Derriere, derriere, charretier!" + +De loin en loin, le long de la route, il y avait pour le diner, pour +le souper ou le coucher une auberge celebre avec sa belle hotesse au +visage riant, avec sa grande cuisine et sa grande cheminee ou la +broche tournait des porcs entiers sut les landiers, avec sa porte +large ouverte, avec ses ecuries vastes comme des eglises, ou deux +rangees de creches allaient se prolongeant et ou sur la muraille +etait collee l'image coloriee de saint Eloi. Ces cabarets +s'appelaient: la Graille (en francais la _Corneille_), Saint-Martin, +le Lion- d'Or, le Cheval-Blanc, la Mule-Noire, le Chapeau-Rouge, la +Belle-Hotesse, le Grand-Logis, que sais-je, moi? et il se parlait +d'eux a cent lieues a l'entour. + +De loin en loin, le long de la route, il y avait des bourreliers qui +mettaient en montre un collier neuf, des charrons qui au besoin +pouvaient reparer les roues, des forgerons machures qui pour enseigne +avaient un fer a cheval, de petits boutiquiers qui, derriere leurs +vitres, exposaient des paquets de cordelette a fouet ainsi que des +chapeaux de pipe; et de petites buvettes qui avaient devant leur +porte un treillage blanchi par la poussiere du chemin -- ou venaient +les charretiers siroter pour un sou leur goutte d'eau-de-vie. + +Tanguant du dos, reglant leur pas sur le cahot des attelages, et +saluant du fouet tout ce monde connu, les fameux charretiers +marchaient arrogamment, une main a la rene et de l'autre le fouet, +avec la blouse bleue, la culotte de velours, le bonnet multicolore, +la limousine au vent, aux jambes les houseaux, tantot criant: "Hue!" +tantot criant: "Dia!" +tantot criant: "Hurhau!" Et quand la route etait luisante et que le +voyage allait bien et que les roues claquaient aux boites des moyeux, +ils chantaient, au pas des betes et au tintement des grelots, la +chanson des rouliers : + + _Un roulier qui est bien monte + Doit avoir des roues + De six pouces, a la Marlborough: + Ca, c'est a la mode! + Un essieu de dix empans + Et un petit bidet blanc + Pour le gouvernage + De son equipage_. + +Comment ne pas chanter? La voiture se payait bien: d'Arles a Lyon, +sept livres par quintal... Franc d'accident, un charretier avec sa +couple pouvait gagner sans peine son louis d'or par jour. + +Aussi on portait beau sur les routes de France! Nos rouliers etaient +glorieux. Oh! les chevaux superbes! Quels mulets! Les gaillardes +betes! Les limoniers, les brancardiers, les cordiers, les chefs de +file, tout cela etait garni, harnache a faire plaisir. Les muselieres +avaient des franges, les licous avaient des clochettes, les bridons +avaient des houppes de toutes les couleurs. Les colliers redressaient +leurs chaperons cornus; les attelles des colliers, comme de grandes +pennes, tenaient en l'air la longe dans des anneaux de verre bleu; la +laine des housses moutonnait sur le dos de leurs betes; les +couvertures brodees avaient des emouchettes; les surdos, les +ventrieres, les croupieres, les harnais, tout etait contrepointe, +ajuste de main de maitre... + +Comment n'auraient-ils pas chante? + + _En arrivant a Lyon, + Ils nous cherchent noise + Et nous font passer dessus + Le pont a bascule: + Tout cela, ce sont des gens + Qui ne demandent qu'argent + Pour faire des dentelles + A leur demoiselles_. + +De Marseille a Lyon, les charretiers marchaient a la gauche de leurs +betes, ou, pour parler comme eux, _a dia et de la main_, parce qu'en +ce temps-la la longe de la rene se tenait du cote gauche. Ils +nommaient _hors la main_ l'autre cote de l'attelage. + +Mais l'usage de Provence ne depassait pas Lyon. A Lyon le climat, le +parler, tout changeait. Il fallait donc changer de main et tenir la +rene a la droite. Ensuite la pluie venait, la laide pluie +continuelle, avec sa fange et ses ornieres, ou il fallait cartayer, +si vous ne vouliez pas vous perdre. Puis les employes des bascules +qui vous cherchaient querelle en parlant _franchimand_... Alors en +vouliez-vous des mauvaises paroles, des "tonnerres" des "Sacre Dieu"! +Ils juraient, reniaient commue des charretiers: "Hue, Mouret! hue, +Robin! hue, charogne! haie donc, vieille rosse! ah monstre de +brigand, la charrette est embourbee." + +Mais les renforts venaient, avec leurs conducteurs: on doublait +l'attelage, on doublait, on triplait, et l'epaule a la roue, on +depetrait la charrette... Nous voici a l'auberge. Au bruit des coups +de fouet, l'hotesse, la chambriere, et le valet d'ecurie la lanterne +a la main sortaient a la rencontre des charretiers crottes. On +rentrait l'equipage; les betes detelees, les mangeoires garnies, on +s'en venait souper. + +Benediction de Dieu! avec trente sous par tete, on faisait, sur les +routes, des crevailles! Les charretiers mangeaient les coudes sur la +table. Sur la table bedonnait une bouteille de neuf pintes; et quand +ils avaient bu, ils jetaient derriere eux la derniere goutte du +verre. Au milieu du repas, ils se levaient, c etait l'usage, pour +abreuver leurs betes et leur donner l'avoine; puis ils s'attablaient +de nouveau pour le roti. Nous y voila! Et vous ne vouliez pas qu'ils +chantent: + + _Le matin a son lever + La soupe au fromage: + C'est la .un friand manger, + Qui aime le laitage. + Puis, ca nous reveillera, + Un verre de ratafia, + Et le long de la route + La petite goutte!_ + +Ils appelaient cela "tuer le ver". Ayant battu la pierre a feu, ils +allumaient alors la pipe, passaient leur rude main sous le joli +menton de la gaie chambriere -- qui attendait sur la porte, donnaient +un tour de garrot a la liure du chargement, et derechef, en route! + +Maintenant, s'il faut tout dire, la journee sur la route n'etait pas +toujours commode. Sans compter les fondrieres avec la boue jusqu'aux +moyeux, les montees a toute force, les descentes a enrayures, sans +compter le bris des rais, les essieux qui rompaient, les gendarmes a +moustaches qui epiaient la plaque des charretiers endormis et +dressaient, leurs verbaux, des fois, pour epargner ou gagner du +chemin, il fallait bruler l'etape, c'est-a-dire passer devant +l'auberge sans manger. + +D'autres fois, deux charretiers, tetus comme leurs mulets, se +rencontraient sur la voie: "Coupe, toi! Coupe, moi! Tu ne veux pas +couper, capon?" Vlan! sur le mufle du limonier un coup de fouet qui +l'aveuglait et ruait la charrette contre un tas de cailloux! Alors de +courir aux pieux, aux billots en bois d'yeuse; et il y avait sur la +route des bagarres effroyables ou, d'un coup de roulon, on vous +decervelait un homme. + +Pour la regle du train regnait pourtant un vieil usage qui etait +respecte de tous: le charretier dont le devant, la bete de devant, +avait les quatre pieds blancs, a la montee comme a la descente, avait +le droit, messieurs, de ne pas quitter la voie: "_Qui a les quatre +pieds blancs_, comme on dit, _peut passer partout_." + +Enfin les charretiers arrivaient a Paris et allaient remiser a la +Grand'Pinte, quartier si populaire, disait mon pere-grand, qu'avec un +coup de sifflet le gouvernement, quand il veut, peut y lever cent +mille hommes! + + _En arrivant a Paris, + Usances nouvelles: + Des tailloles, n'y en a plus, + Culottes a bretelles. + Ce ne sont que franchimands + Qui attellent a l'envers + Et font tout au beurre... + Sur eux le tonnerre!_ + +Mais en entrant au Grand Village, vive Dieu! c'est la qu'ils +s'appliquaient a faire claquer le fouet: c'etait un eclat repete, un +vacarme, un cliquetis qui ressemblait a la foudre. + +-- Allons, disaient les Parisiens, en bouchant des deux mains leurs +oreilles qui cornaient, les Provencaux arrivent! et marche, _tron de +l'air!_ crains-tu que la terre te manque? + +Il faut dire qu'en ce temps, pour faire peter le fouet, les rouliers +de Provence etaient les sans-pareils. Mangechair de Tarascon, dans +l'affaire d'une lieue, en faisant les coups quadruples, avait +consomme quatre livres de meche. Maitre Imbert de Beaucaire, rien que +d'un coup de fouet, mouchait une chandelle sans l'eteindre! Le +Puceron de Chateau-Renard debouchait une bouteille sans la jeter a +terre; enfin le gros Charlon de la +Pierre-Plantade, d'un coup de meche de son fouet, vous deferrait, +dit-on, un mulet des quatre pieds. + +Bref, lorsque les rouliers avaient decharge leurs voitures, serre le +payement dans le ceinturon de cuir, recharge pour Marseille et fait +une tournee dans le Palais-Royal, ils entonnaient joyeux ce dernier +couplet: + + _Tiens, garcon, voila pour toi, + Va mettre en cheville... + Mais l'hotesse a repondu: + Moi qui suis jolie, + Moi qui te fais tant de bien, + Tu ne me donnes donc rien? + Par une caresse + Calme ma tendresse_. + +Ayant mis les colliers, ils attelaient alors, et dans vingt jours, +vingt-deux, vingt-quatre, au bruit regulier des grelots, ils +retournaient dans la Provence, pour venir triompher, le jour de la +Saint-Eloi, a la _Charrette de Verdure_: ... Et alors au cabaret, en +vouliez-vous des recits, avec des hableries et des mensonges gros +comme le mont Ventoux! L'un, en voyageant de nuit, avait vu le falot +du feu Saint-Elme, et le follet fantastique s'etait assis sur sa +charrette, peut-etre deux heures de chemin. Un autre, sur la route, +avait trouve une valise, qui pesait! Il devait y avoir dedans, pour +le moins, cent mille francs... Mais un cavalier masque etait venu a +bride abattue et l'avait reclamee au moment ou notre homme la +ramassait pour l'emporter. Un autre avait ete arrete a main armee; +heureusement pour lui qu'il avait lie ses louis dans le boudin de son +catogan, qui etait de mode a cette epoque, -- et les voleurs a +grandes barbes, avec stylets et pistolets doubles, eurent beau +visiter et fouiller le caisson, ils n'y trouverent que le _fiasque_ +(bouteille clissee). + +Un autre avait couche au pays des Polacres, qui en naissant ne sont +pas chretiens. Un autre avait passe au pays des Pelles de Bois. Il y +en a qui croient, racontait-il, que les pelles de bois se font comme +les sabots ou comme les cuillers, en taillant un morceau de bois. +Mais c'est la une erreur. Les pelles de bois, qui servent pour remuer +le ble, viennent sur des arbres toutes faites, comme ici les amandes +et les caroubes. Quand nous y passames, messieurs, la recolte etait +rentree et nous ne pumes pas les voir. Mais nous nous laissames dire +par des gens du pays que, lorsqu'elles sont sur les arbres, qu'elles +vont etre mures et que le mistral souffle, elles font un tintamarre +tel que celui des crecelles a l'office des Tenebres. + +Un autre affirmait avoir vu, a Paris, une princesse, une belle +princesse qui avait un groin de porc; ses parents la promenaient +d'une grande ville a l'autre et la faisaient voir, la pauvre, dans la +lanterne magique et offraient des millions a celui qui l'epouserait. + +-- Sacre coquin de Goi! disait le vieux Brayasse, tout cela est +beaucoup et tout cela n'est rien. Ce qui m'a le plus surpris, le plus +epate a Paris, je m'en vais vous le dire. Ici dans nos endroits, si +quelqu'un parle francais, c'est gens qui ont etudie, des bourgeois, +des avocats, des commissaires de police, qui ont passe peut-etre dix +ans et plus dans les ecoles... Mais la-haut, saprelotte! tous savent +le francais. Vous voyez des moutards qui n'ont pas encore sept ans, +des mioches pas plus haut que ca, avec la meche au nez, et qui +parlent francais comme de grandes personnes. Je ne sais comment +diable ils font. + +Le brave Lamouroux, au trantran des charrettes, nous en aurait conte +encore. Seulement nous venions d'arriver au pont de Fourques, et au +soleil levant s'epandaient devant nous, dans le delta des deux +Rhones, les immenses plaines basses de la lisiere de Camargue. + +Mais ce qui nous charma plus encore que le soleil (nous avions +vingt-cinq ans), ce fut la jeune fille qui, comme je l'ai dit, etait +derriere nous accroupie avec sa mere et qui, toute riante et se +debarrassant du capuce de sa mante, apparut au grand jour comme une +reine de Jouvence. Un ruban zinzolin entourait gentiment sa chevelure +cendree qui regorgeait de la coiffe: un regard de sibylle quelque peu +egare, le teint delicat et clair, la bouche arquee, ouverte au rire, +elle semblait une tulipe qui, le matin, sort de l'aiguail. Nous la +saluames, ravis. Mais elle, Alarde, sans faire attention a nous: + +-- Mere, dit-elle, sommes-nous loin encore des Grandes Saintes? + +-- Ma fille, nous en sommes, peut-etre bien, a neuf ou dix lieues. + +-- Y sera-t-il mon cadet? y sera t-il? + +-- Chut ! mignonne. + +Et avec un baillement qui montra toutes ses dents, ses blanches dents +de lait, la jouvencelle dit: + +-- Le temps me dure! j'ai une faim a n'y plus tenir... Dis, si nous +dejeunions? + +Et elle deploya aussitot sur ses genoux un essuie-main de toile +ecrue; sa mere, d'un cabas sortit du pain, des figues, une orange, +des dattes, un peu de cervelas et sans ceremonie se mirent a manger. + +-- Bon appetit leur dimes-nous. + +-- Messieurs, a votre service, nous fit la gentille Alarde en +plantant ses quenottes dans un grignon de pain. + +-- A condition, mademoiselle, que nous melerons nos vivres. + +-- Volontiers. + +Mathieu, dans sa gibeciere, avait apporte deux bouteilles de bon vin +de la Nerthe. Il en deboucha une, et, apres avoir pris chacun une +bouchee, a tour de role, tous, Alarde, sa mere, moi, Mathien et le +charretier, nous bumes, l'un apres l'autre, dans le meme coco, et +nous voila en famille. + +Puis pour nous deroidir, etant descendus un moment: + +-- Quelle est donc cette fille qui a si bonne facon? demandames-nous +a Lamouroux. + +-- En la voyant, nous fit a demi-voix le charretier, vous ne diriez +pas, n'est-ce pas, qu'elle a une felure? Et, pourtant, depuis trois +mois que son "Cadet" l'a delaissee, il parait qu'elle n'a plus, +messieurs, la tete a elle. + +-- Quoi ! cette jolie fille, abandonnee par son galant? + +-- Le gredin l'avait enlevee; ensuite il l'a plantee la, pour en +aller voir une autre, laide comme peche, mais qui a beaucoup +d'argent. Et Alarde, la fleur de notre Condamine, -- +vous la voyez avec sa mere, - qui la conduit aux Saintes, la +distraire de son reve ou la guerir, si c'est possible. + +-- Pauvre petite! + +Nous arrivions aux Jasses d'Albaron, ou l'on fit une halte pour faire +manger les betes dans le drap au fourrage, devant la roue de la +charrette. Les filles de Beaucaire qui etaient avec nous, leurs tetes +enrubannees de toutes les couleurs vinrent pendant ce temps faire une +ronde autour d'Alarde : + + _Au branle de ma tante + Le rossignol y chante: + Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs! + Belle, belle Alarde, tournez-vous. + La belle s'est tournee, + Son beau l'a regardee: + Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs! + Belle, belle Alarde, embrassez-vous_. + +Et devant elle, la pauvrette partit, les bras leves, riant comme une +folle et criant: Mon cadet! mon cadet! mon cadet! + +Mais le ciel qui, depuis l'aube, etait tachete de nuees, se couvrait +de plus en plus. Le vent de mer soufflait, faisant monter vers Arles +de grands nuages lourds qui +obscurcissaient peu a peu toute l'etendue celeste. Les grenouilles, +les crapauds coassaient dans les marais, et la longue trainee de +notre caravane s'espacait, se perdait dans les terrains a salicornes, +dans les landes salees a plaques blanchissantes, sur un chemin +mouvant, borde de tamaris a floraison rosee. La terre sentait le +relent. Des volees de halbrans, des volees de sarcelles et de canards +sauvages criaient en passant sur nos tetes. + +-- Lamouroux, demandaient les femmes, serons-nous la pluie? + +-- Ha! l'homme repondait, les yeux en l'air et soucieux, une fois les +nuages, dit-on, firent pleuvoir. + +-- Eh bien! nous serons jolies, si l'averse nous prend au milieu de +la Camargue! + +-- Vous mettrez, mes pauvres filles, les jupons sur les tetes. + +Un gardien a cheval qui, le trident en main, ramenait ses taureaux +noirs disperses dans les friches, nous cria: "Vous serez mouilles!" + +Les bruines commencaient; puis peu a peu la pluie s'y mit pour tout +de bon, et l'eau de tomber. En rien de temps ces plaines basses +furent transformees en mares. Et nous autres, assis sous la tente des +charrettes, nous voyions au lointain les troupes de chevaux +camargues, secouant leurs crinieres et leurs longues queues flasques, +gagner les levees de terre et les dunes sablonneuses. Et l'eau de +tomber! La route, noyee par le deluge, devenait impraticable. Les +roues s'embourbaient. Les betes s'arretaient. A la fin, a perte de +vue, ce ne fut qu'un etang immense, et les charretiers dirent: + +-- Allons, il faut descendre! femmes, filles, a terre toutes, si vous +ne voulez coucher au milieu des tamaris! + +-- Mais il faut donc marcher dans l'eau? + +-- Marchant nu-pieds, les belles, vous gagnerez le Grand Pardon: car +vous en avez besoin, et vos peches diablement pesent! + +Jeunes et vieux, filles et femmes, tout le monde descendit. Avec des +rires, des cris aigus, chacun pour patauger se dechaussa et se +troussa. Les charretiers prirent les enfants sur les epaules a +califourchon, et Mathieu, tendant le dos a la mere du tendron de +notre charretee! + +-- Tenez, mettez-vous la brave femme, lui fit-il, je vous porterai a +la chevre-morte. + +Celle-ci, une dondon qui avait peine a cheminer, ne dit non. + +-- Et toi, ajouta-t-il en me guignant de l'oeil, charge-toi d'Alarde, +hein? Puis, pour nous soulager, nous changerons de temps en temps. + +Et du coup, sur le dos, sans plus de formalite nous primes chacun la +notre, et tous les gars du pelerinage ayant comme nous autres endosse +chacun la sienne, figurez-vous la bonne farce! + +Mathieu et sa gagui riaient comme des fous. Moi, autour de mon cou, +sentant ces bras frais et ronds, ces bras d'Alarde qui sur nos tetes +tenait ouvert le parapluie, quand j'eus sur les deux hanches, les +mollets de la petite qui, pauvrette, par pudeur n'osait pas les +serrer, je n'aurais pas donne (je l'avoue aujourd'hui encore), pas +donne pour beaucoup notre voyage de Camargue avec la pluie et le +gachis. + +-- Mon Dieu! repetait Alarde, si mon cadet me voyait ainsi! mon cadet +qui ne me veut plus, mon beau cadet! mon beau cadet! + +J'avais beau, moi, lui parler, lui faire en tapinois mes, petits +compliments, elle n'entendait pas et ne me voyait pas... Mais sa +bouche haletait sur mon cou, sur mon epaule et je n'aurais eu +vraiment qu'a tourner un peu la tete pour lui faire un baiser; sa +chevelure effleurait la mienne; l'odeur tiede de sa chair, de sa +chair jeune, m'embaumait; tremblante, sa poitrine etait agitee sur +moi; et, m'illusionnant comme elle qui etait toute a son cadet, moi +je croyais, comme Paul, porter aussi ma Virginie. + +Au meilleur de mon reve, Mathieu qui s'ereintait sous sa grosse +maman, me dit: "Changeons un peu! je n'en puis plus, mon cher!" Et, +au pied d'une _agachole_ (c'est le nom qu'en Camargue on donne aux +tamaris laisses en baliveaux) ayant fait pose tous les deux, Mathieu +reprit la fille et moi helas! la mere. Et c'est ainsi qu'on pataugea +avec de l'eau jusqu a mi-jambes, durant plus d'une lieue, sans +eprouver trop de fatigue, et tour a tour nous delassant de la facon +que je vous dis, avec la reverie d'une intrigue ideale. + +A la longue pourtant, nous parvinmes en vue du chateau d'Avignon: la +grosse pluie cessa, le temps se mit au clair, le chemin se ressuya; +on remonta sur les charrettes et, par la, vers les quatre heures, +nous vimes tout a coup s'elever, dans l'azur de la mer et du ciel, +avec les trois baies de son clocher roman, ses merlons roux, ses +contreforts, l'eglise des Saintes-Maries. + +Il n'y eut qu'un cri: "O grandes Saintes!" car ce sanctuaire perdu, +la-bas au fond du Vacares, dans les sables du littoral, est, comme on +dirait, la Mecque de tout le golfe du Lion. Et ce qui frappe la, par +sa grandeur harmonieuse, par sa voute incommensurable, c'est cette +ample surface de terre et de mer ou l'oeil, mieux que partout +ailleurs, peut embrasser le cercle de l'horizon terrestre, l'_orbis +terrarum_ des anciens. + +Et Lamouroux nous dit: + +-- Nous arriverons a temps pour descendre les chasses, car, +messieurs, vous le savez, c'est nous, les Beaucairois, qui avons, +avant tous, le droit de tourner le treuil pour la descente des +Saintes. + +Ce propos se rapporte a l'usage que voici: + +Les reliques venerees de Marie Jacobe, de Marie Salome, et de Sara +leur servante sont renfermees, sous la voute du choeur et de +l'abside, dans une chapelle haute, d'ou, par un orifice qui donne +dans l'eglise, la veille de la fete et au moyen +d'un cable, on les descend lentement sur la foule enthousiaste. + +Des qu'on eut detele, au milieu des dunes couvertes d'arroches et de +tamaris, qui entourent le bourg, nous courumes a l'eglise. + +"Eclaire-les, ces Saintes cheries!" criaient des Montpellieraines qui +vendaient, devant la porte, des cierges, des bougies, des images et +des medailles. + +L'eglise etait bondee de gens du Languedoc, de femmes du pays +d'Arles, d'infirmes, de bohemiennes, tous les uns sur les autres. Ce +sont d'ailleurs les bohemiens qui font bruler les plus gros cierges, +mais exclusivement a l'autel de Sara, qui, d'apres leur croyance, +etait de leur nation. C'est meme aux Saintes-Maries que ces nomades +tiennent leurs assemblees annuelles, y faisant de loin en loin +l'election de leur reine. + +Pour entrer ce fut difficile. Des commeres de Nimes embeguinees de +noir, qui trainaient avec elles leurs coussins (le coutil pour +coucher dans l'eglise, se disputaient les chaises : + +"Je l'avais avant vous! -- Moi je l'avais louee!" Un pretre faisait +baiser de bouche en bouche _le Saint Bras_; aux malades on donnait +des verres d'eau saumatre, de l'eau du puits des Saintes qui est au +milieu de la nef et qui, a ce qu'on dit, ce jour-la devient douce. +Certains, pour s'en servir en guise de remede, raclaient avec leurs +ongles la poussiere d'un marbre antique, sculpture encastree dans le +mur, qui fut "l'oreiller des Saintes". Une odeur, une touffeur de +cierges brulants, d'encens, d'echauffe, de faguenas, vous suffoquait. +Et chaque groupe, a pleine voix et pele-mele, y chantait son +cantique. + +Mais en l'air, quand apparurent les deux chasses en forme d'arches, +aie! quels cris "Grandes Saintes Maries!" Et a mesure que la corde se +deroulait dans l'espace, les cris aigus, les spasmes s'exasperaient +de plus belle. Les fronts, les bras leves, la foule pantelante +attendait un miracle... Oh! du fond de l'eglise, soudain s'est +elancee, comme si elle avait des ailes, une superbe jeune fille, +blonde, dechevelee; et frolant de ses pieds les tetes de la foule, +elle vole, comme un spectre, au travers de la nef, vers les chasses +flottantes et crie: "O Grandes Saintes! Rendez-moi, par pitie, +l'amour de mon cadet! " + +Tous se leverent. "C'est Alarde " criaient les Beaucairois. "C'est +sainte Madeleine qui vient visiter ses soeurs!" disaient d'autres +effares... Et en somme nous pleurions tous. + +Pour finir, le lendemain, il y eut la procession sur le sable de la +plage, au mugissement, au souffle des ondes blanchissantes qui s'y +eclaboussaient. Au loin, sur la haute mer louvoyaient deux ou trois +navires qui avaient l'air en panne et les gens se montraient une +trainee resplendissante que le remous des vagues prolongeait sur la +mer: "C'est ce chemin, disait-on, que les Saintes Maries, dans leur +nacelle, tinrent pour aborder en Provence apres la mort de +Notre-Seigneur". Sur le rivage vaste, au milieu de ces visions +qu'illuminait un soleil clair, il nous semblait vraiment que nous +etions en paradis. + +Alarde, la belle fille, un peu palie depuis la veille, portait sur +les epaules, avec d'autres Beaucairoises, la "Nacelle des Saintes" et +tous disaient: "Helas ! c'est une pauvre folle que son cadet a +delaissee." + +Mais comme nous voulions aller voir Aigues-Mortes et qu'etait de +partance un omnibus qui y passait, aussitot que les Saintes eurent +(vers les quatre heures) remonte dans leur chapelle, nous nous +embarquames de suite avec un troupeau de commeres de Montpellier ou +de Lunel, revendeuses et tripieres a coiffes bouillonnees, qui, des +qu'ou fut en route, se mirent a chanter derechef a plein gosier: + + _Courons aux Saintes Maries + Pour leur donner notre foi; + Que nos coeurs se multiplient + Pour Jesus et pour sa croix!_ + +et cet autre cantique si repete pendant la fete: + + _Desarmez le Christ, desarmez le Christ + Par vos prieres + Desarmez le Christ, desarmez le Christ + Et soyez au ciel nos bonnes meres!_ + +-- C'est pourtant dame Roque, rien qu'elle et son mari, qui le +firent, ce joli chant, disait une poissarde en achevant ses +victuailles, et toute cette nuit on ne chante plus que ca. + +Les femmes de Provence ne savaient rien chanter que les anciens +cantiques de leur _Ame devote_ (1): + + _J'ai vu sous de sombres voiles + Onze etoiles, + La lune avec le soleil_. + +-- Ah ! combien sont plus beaux nos chants de Montpellier! + +-- Et les langues d'aller. Nous passames sur un banc le petit Rhone, +a Sylve-Real. Il y avait la un fort, un joli petit fort, dore par le +soleil et bati par Vauban, que le Genie tres sottement a fait +detruire depuis lors. + +Nous traversames le desert et la _pinede_ du Sauvage, et sur le soir +enfin, du milieu des marais, nous vimes emerger, noirs et farouches +dans la pourpre du couchant, les gigantesques tours, les creneaux, +les remparts de la ville d'Aigues-Mortes. + +-- N'importe! fit alors une des bonnes femmes, si, pendant le voyage +de l'omnibus aux Saintes il y avait a Montpellier plus d'enterrements +qu'il ne faut, les croque-morts, peut-etre, seraient embarrasses. + +-- Eh bien! on porterait a bras. + +-- Oh! je crois qu'ils en ont deux, de voitures pour les morts... + +A ces mots, nous apercevant que l'horrible guimbarde, aie! etait +peinte en noir: + +-- Mais par hasard, demandames-nous, cet omnibus serait... + +-- Le carrosse, messieurs, des pompes funebres de Montpellier. + +-- Sacre coquin de sort! + +Affoles, d'un coup de pied nous ouvrimes la portiere, nous sautames +sur la route, nous payames le conducteur et, ayant secoue nos hardes +au grand air, a pied et a notre aise nous gagnames Aigues-Mortes. + +Une vraie ville forte de Syrie ou d'Egypte, cette silencieuse cite +des Ventres-Bleus (comme les gens d'Aigues--Mortes sont denommes +quelquefois, par allusion aux fievres endemiques du pays), avec son +quadrilatere de remparts formidables calcines au soleil, qu'on dirait +de tantot abandonne par saint Louis, avec sa tour de Constance, ou, +sous Louis XIV, apres les dragonnades, furent emprisonnees quarante +protestantes qui y resterent oubliees dans une horrible detention, +jusqu'a la fin du regne, durant peut-etre quarante ans. + +(1) Titre d'un recueil de cantiques fort populaires autrefois, oeuvre +d'un pretre de Provence. + +Un jour, longtemps apres, avec deux belles dames du monde protestant +de Nimes, nous retournions visiter la grosse tour d'Aigues-Mortes, et +en lisant les noms des malheureuses prisonnieres, graves par +elles-memes dans les pierres du donjon: "Poete, nous dirent-elles, +suffocantes d'emotion, ne vous etonnez pas de nous voir pleurer +ainsi: pour nous autres huguenotes, ces pauvres femmes, martyres de +leur foi, sont nos Saintes Maries! " + +CHAPITRE XV + +JEAN ROUSSIERE + +L'adroit laboureur. -- Le char de verdure. -- La legende de saint +Eloi -- L'air de _Magali_. -- La mort de mon pere. -- Les +funerailles, -- Le deuil. -- Le partage. + +-- Bonjour, monsieur Frederic. + +-- Ha! bonjour. + +-- Que m'a-t-on dit? que vous avez besoin d'un homme a gages! + +-- Oui... D'ou es-tu? + +-- De Villeneuve, le pays des "lezards", pres d'Avignon. + +-- Et que sais-tu faire? + +-- Un peu tout. J'ai ete valet aux moulins a huile, muletier, +carrier, garcon de labour, meunier, tondeur, faucheur lorsqu'il le +faut, lutteur a l'occasion, emondeur de peupliers, un metier eleve! +et meme cureur de puits, qui est le plus bas de tous. + +-- Et l'on t'appelle? + +-- Jean Roussiere, et Rousseyron (et Seyron pour abreger ). + +-- Combien veux-tu gagner? C'est pour mener les betes. + +-- Dans les quinze louis. + +-- Je te donne cent ecus. + +-- Va donc pour cent ecus! + +Voila comment je louai le laboureur Jean Roussiere, celui-la qui +m'apprit l'air populaire de _Magali_: un luron jovial et taille en +hercule, qui, la derniere annee que je passai au Mas, avec mon pere +aveugle, dans les longues veillees de notre solitude savait me garder +d'ennui, en bon vivant qu'il etait. + +Fin laboureur, il avait toujours aux levres quelque chanson joyeuse: + +_"L'araire est compose -- de trente et une pieces; -- celui qui +l'inventa -- devait en savoir long! -- Pour sur, c'est quelque +monsieur."_ + +Et naturellement adroit ou artiste, si l'on veut, quoi qu'il fit, +soit le comble d'une meule de paille ou une pile de fumier, ou +l'arrimage d'un chargement, il savait donner la ligne harmonieuse ou, +comme on dit, le galbe. Seulement, il avait le defaut de son maitre: +il aimait quelque peu a dormir et a faire la meridienne. + +Charmant causeur, du reste. Et il fallait l'entendre lorsqu'il +parlait du temps ou, sur le chemin de halage, il conduisait les +grands chevaux qui remorquaient, attachees l'une a l'autre, les +gabares du Rhone, a Valence, a Lyon. + +-- Croyez-vous, disait-il, qu'a l'age de vingt ans, j'ai mene +bravement le plus bel equipage des rivages du Rhone? Un equipage de +quatre-vingts etalons, couples quatre par quatre, qui trainaient six +bateaux! Que c'etait beau, pourtant, le matin, quand nous partions, +sur les digues du grand fleuve, et que, silencieuse, cette flotte, +lentement, remontait le cours de l'eau! + +Et Jean Roussiere enumerait tous les endroits des deux rives: les +auberges, les hotesses, les rivieres, les palees, les paves et les +gues, d'Arles au Revestidou, de la Coucourde a l'Ermitage. + +Mais son bonheur, mais son triomphe, a notre brave Rousseyron, +c'etait lors de la Saint-Eloi. + +-- A vos Maillanais, disait-il, s'ils ne l'ont pas vu encore, nous +montrerons comment on monte une petite mule. + +Saint-Eloi est, en Provence, la fete des agriculteurs. Par toute la +Provence, les cures, comme vous savez, ce jour-la, benissent les +betes, anes, mulets et chevaux, et les gens aux bestiaux font gouter +le pain benit, cet excellent pain benit, parfume avec l'anis et dore +avec des oeufs, qu'on appelle _tortillades_. Mais chez nous, ce +jour-la, on fait courir la charrette, un chariot de verdure attele de +quarante ou cinquante betes, caparaconnees comme au temps des +tournois, +harnachees de sous-barbes, de housses brodees, de plumets, de miroirs +et de lunes de laiton, et on met le fouet a l'encan, c'est-a-dire +qu'a l'enchere on met publiquement la charge de Prieur: + +-- A trente francs le fouet! a cent francs! a deux cents francs! Une +fois, deux fois, trois fois! + +Au plus offrant echoit la royaute de la fete. La _Charrette Ramee_ va +a la procession, avec la cavalcade de laboureurs allegres qui +marchent fierement, chacun pres de sa bete, en faisant claquer son +fouet. Sur la charrette, accompagnes d'un tambour et d'un fifre, les +Prieurs sont assis. Sur les mulets, les peres enfourchent leurs +petits qui s'accrochent heureux aux attelles des colliers. Les +colliers, a leur chaperon, ont tous une _tortillade_ (gateau en forme +de couronne) et un fanion en papier avec l'image de saint Eloi. Et, +porte sur les epaules des Prieurs de l'an passe, le saint, en pleine +gloire, tel qu'un eveque d'or, s'avance la crosse a la main. + +Puis, la procession faite, la Charrette emportee par les cinquante +mulets ou mules, roule autour du village, dans un tourbillon, avec +les garcons de labour courant eperdument a cote de leurs betes, tous +en corps de chemise, le bonnet sur l'oreille, aux pieds les souliers +minces et la ceinture aux flancs. + +C'est la que Jean Roussiere, montant, cette annee-la, notre mule +"Falette" a la croupe d'amande, epata les spectateurs. Preste comme +un chat, il sautait sur la bete, descendait, remontait, tantot assis +d'un seul cote, tantot se tenant debout sur la croupe de la mule et +tantot sur son dos faisant le pied de grue, l'arbre fourchu ou la +grenouille, en un mot la fantasia, comme les cavaliers arabes. + +Le plus joli, c'est la que je voulais en venir, fut au repas de +Saint-Eloi (car, apres la charrette, les Prieurs paient le festin). +Lorsqu'on eut mange et bu et que le ventre plein, chaque convive dit +la sienne, Roussiere se leva et fit a la tablee: + +-- Camarades! vous voila tout un peuple de _pieds-poudreux_ et de +belitres, qui faites la Saint-Eloi depuis mille ans peut-etre et vous +ne connaissez pas, j'en suis a peu pres sur, l'histoire de votre +grand patron. + +-- Non, dirent les convives... N'etait-il pas marechal? + +-- Si, mais je vais vous conter comment il se convertit. + +Et tout en trempant dans son verre, plein de vin de Tavel, la +_tortillade_ fine qu'il croquait a mesure, mon laboureur commenca: + +"Notre Seigneur Dieu le pere, un jour, en paradis, etait tout +soucieux. L'enfant Jesus lui dit: + +-- Qu'avez-vous? pere. + +-- J'ai, repondit Dieu, un souci qui me tarabuste... Tiens, regarde +la-bas. + +-- Ou? dit Jesus. + +-- Par la-bas, dans le Limousin, droit de mon doigt: tu vois bien, +dans ce village, vers le faubourg, une boutique de marechal ferrant, +une belle grande boutique? + +-- Je vois, je vois. + +-- Eh bien! mon fils, la est un homme que j'aurais voulu sauver: on +l'appelle maitre Eloi. C'est un gaillard solide, observateur fidele +de mes commandements, charitable au pauvre monde, serviable a +n'importe qui, d'un bon compte avec la pratique, et martelant du +matin au soir sans mal parler ni blasphemer... Oui, il me semble +digne de devenir un rand saint. + +-- Et qui empeche? dit Jesus. + +-- Son orgueil, mon enfant. Parce qu'il est bon ouvrier, ouvrier de +premier ordre, Eloi croit que sur terre nul n'est au-dessus de lui, +et presomption est perdition. + +-- Seigneur Pere, fit Jesus, si vous me vouliez permettre de +descendre sur la terre, j'essaierais de le convertir. + +-- Va, mon cher fils. + +Et le bon Jesus descendit. Vetu en apprenti, son baluchon derriere le +dos, le divin ouvrier arrive droit dans la rue ou demeurait Eloi. Sur +la porte d'Eloi, selon l'usage etait l'enseigne, et l'enseigne +portait: _Eloi le marechal, maitre sur tous les maitres, en deux +chaudes forge un fer_. + +Le petit apprenti met donc le pied sur le seuil et, otant son +chapeau: + +-- Dieu vous donne le bonjour, maitre, et a la compagnie: si vous +aviez besoin d'un peu d'aide? + +-- Pas pour le moment, repond Eloi. + +-- Adieu donc, maitre: ce sera pour une autre fois. + +Et Jesus, le bon Jesus, continue son chemin. Il y avait, dans la rue, +un groupe d'hommes qui causaient et Jesus dit en passant: + +-- Je n'aurais pas cru que dans une boutique telle, ou il doit y +avoir, ce semble, tant d'ouvrage, on me refusat le travail. + +-- Attends un peu, mignon, lui fait un des voisins. Comment as-tu +salue en entrant chez maitre Eloi? + +-- J'ai dit comme l'on dit: "Dieu vous donne le bonjour, maitre, et a +la compagnie!" + +-- Ha! ce n'est pas ainsi qu'il fallait dire... Il fallait l'appeler +_maitre sur tous les maitres_... Tiens, regarde l'ecriteau. + +-- C'est vrai, dit Jesus, je vais essayer de nouveau. + +Et de ce pas il retourne a la boutique. + +-- Dieu vous le donne bon, maitre sur tous les maitres! N'auriez-vous +pas besoin d'ouvrier? + +-- Entre, entre, repond Eloi, j'ai pense depuis tantot que nous +t'occuperions aussi... Mais ecoute ceci pour une bonne fois: quand tu +me salueras, tu dois m'appeler _maitre_, vois-tu? _sur tous les +maitres_, car ce n'est pas pour me vanter, mais d'hommes comme moi, +qui forgent un fer en deux chaudes, le Limousin n'en a pas deux! + +-- Oh! repliqua l'apprenti, dans notre pays, a nous, nous forgeons ca +en une chaude! + +-- Rien que dans une chaude? Tais-toi donc, va, gamin, car cela n'est +pas possible... + +-- Eh bien! vous allez voir, maitre sur tous les maitres! + +Jesus prend un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle, +attise le feu; et quand le fer est rouge, rouge et incandescent, il +va le prendre avec la main. + +-- Aie! mon pauvre nigaud! le premier compagnon lui crie, tu vas te +roussir les doigts! + +-- N'ayez pas peur, repond Jesus, grace a Dieu, dans notre pays, nous +n'avons pas besoin de tenailles. Et le petit ouvrier saisit avec la +main le fer rougi a blanc, le porte sur l'enclume et avec son +martelet, pif! paf! patati! patata! en un clin d'oeil l'etire, +l'aplatit, l'arrondit et l'etampe si bien qu'on le dirait moule. + +-- Oh! moi aussi, fit maitre Eloi, si je voulais bien. + +Il prend donc un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle, +attise le feu; et quand le fer est rouge, il vient pour le saisir +comme son apprenti et l'apporter a l'enclume... Mais il se brule les +doigts: il a beau se hater, beau faire son dur a cuire, il lui faut +lacher prise pour courir aux tenailles. Le fer de cheval cependant +froidit... Et allons, pif! et paf! quelques etincelles jaillissent... +Ah! pauvre maitre Eloi! il eut beau frapper, se mettre tout en nage, +il ne put parvenir a l'achever dans une chaude. + +-- Mais chut! fit l'apprenti, il m'a semble ouir le galop d'un +cheval... + +Maitre Eloi aussitot se carre sur la porte et voit un cavalier, un +superbe cavalier qui s'arrete devant la boutique. Or c'etait saint +Martin. + +-- Je viens de loin, dit celui-ci, mon cheval a perdu une couple de +fers et il me tardait fort de trouver un marechal. + +Maitre Eloi se rengorge, et lui parle en ces termes: + +-- Seigneur, en verite, vous ne pouviez mieux rencontrer. Vous etes +chez le premier forgeron de Limousin, de Limousin et de France, qui +peut se dire maitre au-dessus de tous les maitres et qui forge un fer +en deux chaudes... Petit, va tenir le pied. + +-- Tenir le pied! repartit Jesus. Nous trouvons, dans notre pays, que +ce n'est pas necessaire. + +-- Par exemple! s'ecria le maitre marechal, celle-la est par trop +drole: et comment peut-on ferrer, chez toi, sans tenir le pied? + +-- Mais rien de si facile, mon Dieu! vous allez le voir. + +Et voila le petit qui saisit le boutoir, s'approche du cheval et, +crac! lui coupe le pied. Il apporte le pied dans la boutique, le +serre dans l'etau, lui cure bien la corne, y applique le fer neuf +qu'il venait d'etamper, avec le brochoir y plante les clous; puis, +desserrant l'etau, retourne le pied au cheval, y crache dessus, +l'adapte; et n'ayant fait que dire avec un signe de croix: "Mon Dieu! +que le sang se caille", le pied se trouve arrange, et ferre et +solide, comme on n'avait jamais vu, comme on ne verra plus jamais. + +Le premier compagnon ouvrait des yeux comme des paumes, et maitre +Eloi, collegues, commencait a suer. + +-- Ho! dit-il enfin, pardi! en faisant comme ca, je ferrai tout aussi +bien. + +Eloi se met a l'oeuvre: le boutoir a la main, il s'approche du cheval +et, crac, lui coupe le pied. Il l'apporte dans la boutique, le serre +dans l'etau et le ferre a son aise comme avait fait le petit. Puis, +c'est ici le hic! il faut le remettre en place! Il s'avance pres du +cheval, crache sur le sabot, l'applique de son mieux au boulet de la +jambe... Helas! l'onguent ne colle pas: le sang ruisselle et le pied +tombe. + +Alors l'ame hautaine de maitre Eloi s'illumina: et, pour se +prosterner aux pieds de l'apprenti, il rentra dans la boutique. Mais +le petit avait disparu et aussi le cheval avec le cavalier. Les +larmes debonderent des yeux de maitre Eloi; il reconnut qu'il avait +un maitre au-dessus de lui, pauvre homme! et au-dessus de tout, et il +quitta son tablier et laissa sa boutique et il partit de la pour +aller dans le monde annoncer la parole de notre Seigneur Jesus." + +Ah! il y en eut un, de battement de mains, pour saint Eloi et Jean +Roussiere! Baste! voici pourquoi je me suis fait un devoir de +rappeler ce brave Jean dans ce livre de _Memoires_. C'est lui qui +m'avait chante, mais sur d'autres paroles que je vais dire tout a +l'heure, l'air populaire sur lequel je mis l'aubade de _Magali_, air +si melodieux, si agreable et si caressant, que beaucoup ont regrette +de ne plus le retrouver dans la _Mireille_ de Gounod. + +Ce que c'est que l'heur des choses! La seule personne au monde a +laquelle, dans ma vie, j'ai entendu chanter l'air populaire en +question, c'a ete Jean Roussiere, qui etait apparemment le dernier +qui l'eut retenu; et il fallut qu'il vint, par hasard, me le chanter, +a l'heure ou je cherchais la note provencale de ma chanson d'amour, +pour que je l'aie recueilli, juste au moment ou il allait, comme tant +d'autres choses, se perdre dans l'oubli. + +Voici donc la chanson, ou plutot le duo, qui me donna le rythme de +l'air de _Magali_: + + _-- Bonjour, gai rossignol sauvage, + Puisqu'en Provence te voila! + Tu aurais pu prendre dommage + Dans le combat de Gibraltar: + Mais puisqu'enfin je t'ai oui, + Ton doux ramage. + Mais puisqu'enfin je t'ai oui, + M'a rejoui. + + Vous avez bonne souvenance, + Monsieur, pour ne pas m'oublier; + Vous aurez donc ma preference, + Ici je passerai l'ete, + Je repondrai a votre amour + Par mon ramage + Et je vais chanter nuit et jour + Aux alentours. + + _-- Je te donne la jouissance, + L'avantage de mon jardin; + Au jardinier je fais defense + De te donner aucun chagrin, + Tu pourras y cacher ton nid + Dans le feuillage + Et tu te trouveras fourni + Pour tes petits. + + -- Je le connais a votre mine, + Monsieur, vous aimez les oiseaux; + J'inviterai la cardeline. + Pour vous chanter des airs nouveaux + La cardeline a un beau chant, + Quand elle est seule; + Elle a des airs sur le plain-chant + Qui sont charmants. + + Jusque vers le mois de septembre + Nous serons toujours vos voisins. + Vous aurez la joie de m'entendre + Autant le soir que le matin. + Mais lorsqu'il faudra s'envoler + Quelle tristesse! + Tout le bocage aura le deuil + Du rossignol. + + -- Monsieur, nous voici de partance; + Helas! c'est la notre destin. + Lorsqu'il faut quitter la Provence, + Certes, ce n'est pas sans chagrin. + Il nous faut aller hiverner + Dedans les Indes; + Les hirondelles, elles aussi, + Partent aussi. + + -- Ne passez pas vers l'Amerique. + Car vous pourriez avoir du plomb + Du cote de la Martinique + On tire des coups de canon. + Depuis longtemps est assiege + Le roi d'Espagne: + De crainte d'y etre arretes, + Au loin passez_. + +Oeuvre de quelque illettre contemporain de l'Empire et, a coup sur, +indigene de la rive du Rhone, ces couplets naifs ont du moins le +merite d'avoir conserve l'air que _Magali_ a fait connaitre. Quant au +theme mis en vogue par l'aubade de _Mireille_, les metamorphoses de +l'amour, nous le primes expressement dans un chant populaire qui +commencait comme suit: + + _--Marguerite, ma mie, + Marguerite, mes amours, + Ceci, sont les aubades + Qu'on va jouer pour vous. + -- Nargue de tes aubades + Comme de tes violons: + Je vais dans la mer blanche + Pour me rendre poisson_. + +Enfin, le nom de Magali, abreviation de Marguerite, je l'entendis un +jour que je revenais de Saint-Remy. Une jeune bergere gardait +quelques brebis le long de la Grande Roubine. -- "O Magali! tu ne +viens pas encore?" lui cria un garconnet qui passait au chemin; et +tant me parut joli ce nom limpide que je chantai sur-le-champ: + + _O Magali, ma tant aimee, + Mets ta tete a la fenetre. + Ecoute un peu cette aubade + De tambourins et de violons: + Le ciel est la-haut plein d'etoiles, + Le vent est tombe... + Mais les etoiles paliront + En te voyant_. + +C'est quelque temps apres que, premiere brouee de ma claire jeunesse, +j'eus la douleur de perdre mon pere. Aux dernieres Calendes (1), -- +lui que la fete de Noel emplissait toujours de joie, maintenant +devenu aveugle, nous l'avions vu d'une tristesse qui nous fit mal +augurer. C'est en vain que, sur la table et sur la nappe blanche, +luisaient, comme d'usage, les chandelles sacrees; en vain, je lui +avais offert le verre de vin cuit pour entendre de sa bouche le +sacramentel: "Allegresse!" En tatonnant, helas! avec ses grands bras +maigres, il s'etait assis sans mot dire. Ma mere eut beau lui +presenter, un apres l'autre, les mets de Noel: le plat d'escargots, +le poisson du Martigue, le nougat d'amandes, la galette a l'huile. Le +pauvre vieux, pensif, avait soupe dans le silence. Une ombre +avant-courriere de la mort etait sur lui. Ayant totalement perdu la +vue, il dit: + +-- L'an passe, a la Noel, je voyais encore un peu le mignon des +chandelles; mais cette annee, rien, rien! Soutenez-moi, o sainte +Vierge! + +(1) Nom de la Noel, en Provence. + +A l'entree de septembre de 1855, il s'eteignit dans le Seigneur, et, +lorsqu'il eut recu les derniers sacrements avec la candeur, la foi, +la bonne foi des ames simples, et que, toute la famille, nous +pleurions autour du lit: + +-- Mes enfants, nous dit-il, allons! moi je m'en vais... et a Dieu je +rends grace pour tout ce que je lui dois: ma longue vie et mon +bonheur, qui a ete beni. + +Ensuite, il m'appela et me dit: + +-- Frederic, quel temps fait-il? + +-- Il pleut, mon pere, repondis-je. + +-- Eh bien! dit-il, s'il pleut, il fait beau temps pour les +semailles. + +Et il rendit son ame a Dieu. Ah! quel moment! On releva sur sa tete +le drap. Pres du lit, ce grand lit ou, dans l'alcove blanche, j'etais +ne en pleine lumiere, on alluma un cierge pale. On ferma a demi les +volets de la chambre. On manda aux laboureurs de deteler tout de +suite. La servante, a la cuisine, renversa sur la gueule les +chaudrons de l'etagere. Autour des cendres du foyer, qu'on eteignit, +toute la maisonnee, silencieusement, nous nous assimes en cercle. Ma +mere au coin de la grande cheminee, et, selon la coutume des veuves +de Provence, elle avait, en signe de deuil, mis sur la tete un fichu +blanc; et toute la journee, les voisins, les voisines, les parents, +les amis vinrent nous apporter le salut de condoleance en disant, +l'un apres l'autre: + +-- Que Notre Seigneur vous conserve! + +Et, longuement, pieusement eurent lieu les complaintes en l'honneur +du "pauvre maitre". + +Le lendemain, tout Maillane assistait aux funerailles. En priant Dieu +pour lui, les pauvres ajoutaient: + +-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges puissent-ils +l'accompagner au ciel! + +Derriere le cercueil, porte a bras avec des serviettes, et le +couvercle enleve pour qu'une derniere fois les gens vissent le +defunt, les mains croisees, dans son blanc suaire, -- Jean Roussiere +portait le cierge mortuaire qui avait veille son maitre. + +Et moi, pendant que les glas sonnaient dans le lointain, j'allai +verser mes larmes, tout seul, au milieu des champs, car l'arbre de la +maison etait tombe. Le Mas du Juge, le Mas de mon enfance, comme s'il +eut perdu son ombre haute, maintenant, a mes yeux etait desole et +vaste. L'ancien de la famille, maitre Francois mon pere, avait ete le +dernier des patriarches de Provence, conservateur fidele des +traditions et des coutumes, et le dernier, du moins pour moi, de +cette generation austere, religieuse, humble, disciplinee, qui avait +patiemment traverse les miseres et les affres de la Revolution et +fourni a la France les desinteresses de ses grands holocaustes et les +infatigables de ses grandes armees. + +Une semaine apres, au retour du _service_, le partage se fit. Les +denrees et les feurres, betes de trait, brebis, oiseaux de +basse-cour, tout cela fut loti. Le mobilier, nos chers vieux meubles, +les grands lits a quenouilles, le petrin a ferrures, le coffre du +blutoir, les armoires cirees, la huche au pain sculptee, la table, le +verrier, que, depuis ma naissance, j'avais vus a demeure autour de +ces murailles; les douzaines d'assiettes, la faience fleurie, qui +n'avait jamais quitte les etageres du dressoir; les draps de chanvre, +que ma mere de sa main avait files; l'equipage agricole, les +charrettes, les charrues, les harnais, les outils, ustensiles et +objets divers, de toute sorte et de tout genre: tout cela deplace, +transporte au dehors dans l'aire de la ferme, il fallut le voir +diviser, en trois parts, a dire d'expert. + +Les domestiques, les serviteurs a l'annee ou au mois, l'un apres +l'autre, s'en allerent. Et au Mas paternel, qui n'etait pas dans mon +lot, il fallut dire adieu. Une apres-midi, avec ma mere, avec le +chien, -- et Jean Roussiere, qui sur le camion, charriait notre part, +-- nous vinmes, le coeur gros, habiter desormais la maison de +Maillane qui, en partage, m'etait echue. Et maintenant, ami lecteur, +tu peux comprendre la nostalgie de ce vers de _Mireille_: + +_Comme au Mas, comme au temps de mon pere, helas! helas! + +CHAPITRE XVI + +MIREILLE + +Adolphe Dumas a Maillane. -- Sa soeur Laure. -- Mon premier voyage a +Paris. Lecture de _Mireille_ en manuscrit. -- La lettre de Dumas a la +_Gazette de France_. -- Ma presentation a Lamartine. -- Le +quarantaine "Entretien de litterature". -- Ma mere et l'etoile. + +L'annee suivante (1856) lors de la Sainte-Agathe, fete votive de +Maillane, je recus la visite d'un poete de Paris que le hasard (ou, +plutot, la bonne etoile des felibres) amena, a son heure, dans la +maison de ma mere. C'etait Adolphe Dumas: une belle figure d'homme de +cinquante ans, d'une paleur ascetique, cheveux longs et +blanchissants, moustache brune avec barbiche, des yeux noirs pleins +de flamme et, pour accompagner une voix retentissante, la main +toujours en l'air dans un geste superbe. D'une taille elevee, mais +boiteux et trainant une jambe percluse, lorsqu'il marchait, on aurait +dit un cypres de Provence agite par le vent. + +-- C'est donc vous, monsieur Mistral, qui faites des vers provencaux? +me dit-il tout d'abord et d'un ton goguenard, en me tendant la main. + +-- Oui, c'est moi, repondis-je, a vous servir, monsieur! + +-- Certainement, j'espere que vous pourrez me servir. Le ministre, +celui de l'Instruction publique, M. Fortoul, de Digne, m'a donne la +mission de venir ramasser les chants populaires de Provence, comme +_le Mousse de Marseille, la Belle de Margoton, les Noces du +Papillon_, et, si vous en saviez quelqu'un, je suis ici pour les +recueillir. + +Et, en causant a ce propos, je lui chantai ma foi, l'aubade de +_Magali_, toute fraiche arrangee pour le poeme de _Mireille_. + +Mon Adolphe Dumas, enleve,epate, s'ecria: + +-- Mais ou donc avez-vous peche cette perle? + +-- Elle fait partie, lui dis-je, d'un roman provencal (ou, plutot, +d'un poeme provencal en douze chants) que je suis en train d'affiner. + +-- Oh! ces bons Provencaux! Vous voila bien toujours les memes, +obstines a garder votre langue en haillons, comme les anes qui +s'entetent a longer le bord des routes pour y brouter quelque +chardon... C'est en francais, mon cher ami, c'est dans la langue de +Paris que nous devons aujourd'hui, si nous voulons etre entendus, +chanter notre Provence. Tenez! ecoutez ceci: + + _J'ai revu sur son roc, vieille, nue, appauvrie, + La maison des parents, la premiere patrie, + L'ombre du vieux murier, le banc de pierre etroit. + Le nid que l'hirondelle avait au bord du toit, + Et la treille, a present sur les murs egaree, + Qui regrette son maitre et retombe eploree; + Et, dans l'herbe et l'oubli qui poussent sur le seuil, + J'ai fait pieusement agenouiller l'orgueil, + J'ai rouvert la fenetre ou me vint la lumiere, + Et j'ai rempli de chants la couche de ma mere_. + +Mais allons, dites-moi, puisque poeme il y a, dites-moi quelque chose +de votre poeme provencal. + +Et je lui lus alors un morceau de _Mireille_, je ne me souviens plus +lequel. + +-- Ah! si vous parlez comme cela, met fit Dumas apres ma lecture, je +vous tire mon chapeau, et je salue la source d'une poesie neuve, +d'une poesie indigene dont personne ne se doutait. Cela m'apprend, a +moi, qui, depuis trente ans, ai quitte la Provence et qui croyais sa +langue morte, cela m'apprend, cela me prouve qu'en dessous de ce +_patois_ usite chez les farauds, les demi-bourgeois et les demi-dames +existe une seconde langue, celle de Dante et de Petrarque. Mais +suivez bien leur methode, qui n'a pas consiste, comme certains le +croient, a employer tels quels, ni a fondre en macedoine les +dialectes de Florence, de Bologne ou de Milan. Eux ont ramasse +l'huile et en ont fait la langue qu'ils rendirent parfaite en la +generalisant. Tout ce qui a precede les ecrivains latins du grand +siecle d'Auguste, a l'exception de Terence, c'est le "Fumier +d'Ennius". Du parler populaire ne prenez que la paille blanche avec +le grain qui peut s'y trouver. Je suis persuade qu'avec le gout, la +seve de votre juvenile ardeur, vous etes fait pour reussir. Et je +vois deja poindre la renaissance d'une langue provignee du latin, et +jolie et sonore comme le meilleur italien. + +L'histoire d'Adolphe Dumas etait un vrai conte de fees. Enfant du +peuple, ses parents tenaient une petite auberge entre Orgon et +Cabane, a la Pierre-Plantee. Et Dumas avait une soeur appelee Laure, +belle comme le jour et innocente comme l'eau qui nait: et voici que +sur la route passerent une fois des comediens ambulants qui, dans la +petite auberge, donnerent, a la veillee, une representation. L'un +d'eux y jouait un role de prince. Les oripeaux de son costume qui +scintillait sous les falots lui donnaient sur les treteaux +l'apparence d'un fils de roi, si bien que la pauvre Laure, naive, +helas! comme pas une, se laissa, a ce que racontent les vieillards de +la contree, enjoler et enlever par ce prince de grand chemin. Elle +partit avec la troupe, debarqua a Marseille, et ayant reconnu bientot +son erreur folle, et n'osant plus rentrer chez elle, elle prit a tout +hasard la diligence de Paris, ou elle arriva un matin par une pluie +battante. Et la voila sur le pave, seule et denuee de tout. Un +monsieur qui passait en landau, et qui vit tout en larmes la jeune +Provencale, fit arreter sa voiture et lui dit: + +-- Belle enfant, mais qu'avez-vous a tant pleurer? + +Laure naivement conta son equipee. Le monsieur, qui etait riche, emu, +epris soudain, la fit monter dans sa voiture, la conduisit dans un +couvent, lui fit donner une education soignee et l'epousa ensuite. +Mais la belle epousee, qui avait le coeur noble, n'oublia pas ses +parents. Elle fit venir a Paris son petit frere Adolphe, lui fit +faire ses etudes, et voila comment Dumas Adolphe, deja poete de +nature et de nature enthousiaste, se trouva un jour mele au mouvement +litteraire de 1830. Vers de toute facon, drames, comedies, poemes, +jaillirent, coup sur coup, de son cerveau bouillonnant: _la Cite des +hommes, la Mort de Faust et de Don Juan, le Camp des Croises, +Provence, Mademoiselle de la Valliere, l'Ecole des Familles, les +Servitudes volontaires_, etc. Mais vous savez, dans les batailles, +bien qu'on y fasse son devoir, tout le monde n'est pas porte pour la +Legion d'honneur; et malgre sa valeur et des succes relatifs dans le +theatres de Paris, le poete Dumas, comme notre Tambour d'Arcole, +etait reste simple soldat, ce qui lui faisait dire plus tard en +provencal: + +_A quarante ans passes, quand tout le monde peche -- dans la soupe +des gueux on y trempe son pain, -- Nous devons etre heureux d'avoir +-- L'ame en repos, le coeur net et la main lavee. -- Et qu'a-t-il? +dira-t-on. -- Il a la tete haute. -- Que fait-il? Il fait son +devoir_. + +Seulement, s'il n'etait pas devenu capitaine, il avait conquis +l'estime de ses plus fiers compagnons d'armes; et Hugo, Lamartine, +Beranger, de Vigny, le grand Dumas, Jules Janin, Mignet, Barbey +d'Aurevilly, etaient de ses amis. + +Adolphe Dumas, avec son temperament ardent, avec on experience de +vieux lutteur parisien et tous ses souvenirs d'enfant de la Durance, +arrivait donc a point nomme pour donner au Felibrige le billet de +passage entre Avignon et Paris. + +Mon poeme provencal etant termine enfin, mais non imprime encore, un +jeune Marseillais qui frequentait Font-Segugne, mon ami Ludovic +Segre, me dit, un jour: + +-- Je vais a Paris... Veux-tu venir avec moi? + +J'acceptai l'invitation, et c'est ainsi qu'a l'improviste, et pour la +premiere fois, je fis le voyage de Paris, ou je passai une semaine. +J'avais, bien entendu, porte mon manuscrit, et, quand nous eumes +quelques jours couru et admire, de Notre-Dame au Louvre, de la place +Vendome au grand Arc de Triomphe, nous vinmes, comme de juste, saluer +le bon Dumas. + +-- Eh bien! cette _Mireille_, me fit-il, est-elle achevee? + +-- Elle est achevee, lui dis-je, et la voici... en manuscrit. + +-- Voyons donc; puisque nous y sommes, vous allez m'en lire un chant. + +Et quand j'eus lu le premier chant: + +-- Continuez, me dit Dumas. + +Et je lus le second, puis le troisieme, puis le quatrieme. + +-- C'est assez pour aujourd'hui, me dit l'excellent homme. Venez +demain a la meme heure, nous continuerons la lecture; mais je puis, +des maintenant, vous assurer que, si votre oeuvre s'en va toujours +avec ce souffle, vous pourriez gagner une palme plus blle que vous ne +pensez. + +Je retournai, le lendemain, en lire encore quatre chants, et le +surlendemain, nous achevames le poeme. + +Le meme jour (26 aout 1856), Adolphe Dumas adressa au directeur de la +_Gazette de France_ la lettre que voici: + +"_La Gazette du Midi_ a deja fait connaitre a la _Gazette de France- +l'arrivee du jeune Mistral, le grand poete de la Provence. Qu'est-ce +que Mistral? On n'en sait rien. On me le demande et je crains de +repondre des paroles qu'on ne croira pas, tant elles sont +inattendues, dans ce moment de poesie d'imitation qui fait croire a +la mort de la poesie et des poetes. + +"L'Academie francaise viendra dans dix ans consacrer une gloire de +plus, quand tout le monde l'aura faite. L'horloge de l'Institut a +souvent de ces retards d'une heure avec les siecles; mais je veux +etre le premier qui aura decouvert ce qu'on peut appeler, +aujourd'hui, le Virgile de la Provence, le patre de Mantoue arrivant +a Rome avec des chants dignes de Gallus et des Scipion... + +"On a souvent demande, pour notre beau pays du Midi, deux fois +romain, romain latin et romain catholique, le poeme de sa langue +eternelle, de ses croyances saintes et de ses moeurs pures. J'ai le +poeme dans les mains, il a douze chants. Il est signe Frederic +Mistral, du village de Maillane, et je le contresigne de ma parole +d'honneur, que je n'ai jamais engagee a faux, et de ma +responsabilite, qui n'a que l'ambition d'etre juste." + +Cette lettre ebouriffante fut accueillie par des lazzi: "Allons, +disaient certains journaux, le mistral s'est incarne, parait-il, dans +un poeme. Nous verrons si ce sera autre chose que du vent." + +Mais Dumas, lui, content de l'effet de sa bombe, me dit en me serrant +la main: + +-- Maintenant, cher ami, retournez a Avignon pour imprimer votre +_Mireille_. Nous avons, en plein Paris, lance le but au caniveau, et +laissons courir la critique: il faudra bien qu'elle y ajoute les +boules de son jeu, toutes, l'une apres l'autre. + +Avant mon depart, mon devoue compatriote voulut bien me presenter a +Lamartine, son ami, et voici comment le grand homme raconta cette +visite dans son _Cours familiers de Litterature_ (quarantieme +entretien, 1859): + +"Au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un beau et +modeste jeune homme, vetu avec un sobre elegance, comme l'amant de +Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse +chevelure dans les rues d'Avignon. C'etait Frederic Mistral, le jeune +poete villageois, destine a devenir, comme Burns le laboureur +ecossais, l'Homere de la Provence. + +"Sa physionomie simple, modeste et douce, n'avait rien de cette +tension orgueilleuse des traits ou de cette evaporation des yeux qui +caracterise trop souvent ces hommes de vanite plus que de genie, +qu'on appelle les poetes populaires. Il avait la bienseance de la +verite; il plaisait, il interessait, il emouvait; on sentait, dans sa +male beaute, le fils d'une de ces belles Arlesiennes, statues +vivantes de la Grece, qui palpitent dans notre Midi. + +"Mistral s'assit sans facon a ma table d'acajou de Paris, selon les +lois de l'hospitalite antique, comme je me serais assis a la table de +noyer de sa mere, dans son Mas de Maillane. Le diner fut sobre, +l'entretien a coeur ouvert, la soiree courte et causeuse, a la +fraicheur du soir et au gazouillement des merles, dans mon petit +jardin grand comme le mouchoir de Mireille. + +"Le jeune homme nous recita quelques vers dans ce doux et nerveux +idiome provencal, qui rappelle tantot l'accent latin, tantot la grace +attique, tantot l'aprete toscane. Mon habitude des patois latins, +parles uniquement par moi jusqu'a l'age de douze ans dans les +montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome intelligible. +C'etaient quelques vers lyriques; ils me plurent mais sans m'enivrer. +Le genie du jeune homme n'etait pas la, le cadre etait trop etroit +pour son ame; il lui fallait, comme a Jasmin, cet autre chanteur sans +langue, son epopee pour se repandre. Il retournait dans son village +pour y recueillir, aupres de sa mere et a cote de ses troupeaux, ses +dernieres inspirations. Il me promit de m'envoyer un des premiers +exemplaires de son poeme; il sortit." + +Avant de repartir, j'allai saluer Lamartine, qui habitait au +rez-de-chaussee du numero 41 de la rue Ville-L'Eveque. C'etait dans +la soiree. Ecrase par ses dettes et assez delaisse, le grand homme +somnolait dans un fauteuil en fumant un cigare, pendant que quelques +visiteurs causaient a voix basse, autour de lui. + +Tout a coup, un domestique vint annoncer qu'un Espagnol, un harpiste +appele Herrera, demandait a jouer un air de son pays devant M. de +Lamartine. + +-- Qu'il entre, dit le poete. + +Le harpiste joua son aire, et Lamartine, a demi-voix, demanda a sa +niece, Mme de Cessia, s'il y avait quelque argent dans les tiroirs de +son bureau. + +-- Il reste deux louis, repondit celle-ci. + +-- Donnez-les a Herrera, fit le bon Lamartine. + +Je revins donc en Provence pour l'impression de mon poeme, et la +chose s'etant faite a l'imprimerie Seguin, a Avignon, j'adressai le +premier exemplaire a Lamartine, qui ecrivit a Reboul la lettre +suivante: + +"Jai lu _Mireio..._ Rien n'avait encore paru de cette seve nationale, +feconde, inimitable du Midi. Il y a une vertu dans le soleil. J'ai +tellement ete frappe a l'esprit et au coeur que j'ecris un +_Entretien_ sur ce poeme. Dites-le a M. Mistral. Oui, depuis les +Homerides de l'Archipel, un tel jet de poesie primitive n'avait pas +coule. J'ai crie, comme vous: c'est Homere." + +Adolphe Dumas m'ecrivait, de son cote: + +(mars 1859). + +"Encore une lettre de joie pour vous, mon cher ami. J'ai ete, hier au +soir, chez Lamartine. En me voyant entrer, il m'a recu avec des +exclamations et il m'en a dit autant que ma lettre a la _Gazette de +France_. Il a lu et compris, dit-il, votre poeme d'un bout a l'autre. +Il l'a lu et relu trois fois, il ne le quitte plus et ne lit pas +autre chose. Sa niece, cette belle personne que vous avez vue, a +ajoute qu'elle n'avait pas pu le lui derober un instant pour le lire, +et il va faire un _Entretien_ tout entier sur vous et _Mireio_. Il +m'a demande des notes biographiques sur vous et sur Maillane. Je les +lui envoie ce matin. Vous avez ete l'objet de la conversation +generale toute la soiree et votre poeme a ete detaille par Lamartine +et par moi depuis le premier mot jusqu'au dernier. Si son _Entretien_ +parle ainsi de vous, votre gloire est faite dans le monde entier. Il +dit que vous etes "un Grec des Cyclades". Il a ecrit a Reboul: "C'est +un Homere!" Il me charge de vous ecrire _tout ce que je veux_ et il +ajoute que je ne puis trop vous en dire, tant il est ravi. Soyez donc +bien heureux, vous et votre chere mere, dont j'ai garde un si bon +souvenir." + +Je tiens a consigner ici un fait tres singulier d'intuition +maternelle. J'avais donne a ma mere une exemplaire de _Mireio_, mais +sans lui avoir parle du jugement de Lamartine, que je ne connaissais +pas encore. A la fin de la journee, quand je crus qu'elle avait pris +connaissance de l'oeuvre, je lui demandai ce qu'elle en pensait et +elle me repondit, profondement emue: + +-- Il m'est arrive, en ouvrant ton livre, une chose bien etrange: un +eclat de lumiere, pareil a une etoile, m'a eblouie sur le coup, et +j'ai du renvoyer la lecture a plus tard! + +Qu'on en pense ce qu'on voudra; j'ai toujours cru que cette vision de +la bonne et sainte femme etait un signe tres reel de l'influx de +sainte Estelle, autrement dit de l'etoile qui avait preside a la +fondation du Felibrige. + +Le quarantieme Entretien du _Cours Familier de Litterature_ parut un +mois apres (1859), sous le titre "Apparition d'un poeme epique en +Provence". Lamartine y consacrait quatre-vingt pages au poeme de +_Mireille_ et cette glorification etait le couronnement des articles +sans nombre qui avaient accueilli notre epopee rustique dans la +presse de Provence, du Midi et de Paris. Je temoignai ma +reconnaissance dans ce quatrain provencal que j'inscrivis en tete de +la seconde edition: + +A LAMARTINE + +_Je te consacre Mireille; c'est mon coeur et mon ame, +C'est la fleur de mes annees, +C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles +T'offre un paysan_. + +8 septembre 1859 + +Et voici l'elegie que je publiai a la mort du grand homme (1): + +SUR LA MORT DE LAMARTINE + +_Quand l'heure du declin est venue pour l'astre -- sur les collines +envahies par le soir, les patres -- elargissent leurs moutons, leurs +brebis et leurs chiens; -- et dans les bas-fonds des marais, -- tout +ce qui grouille rale en braiment unanime: +-- Ce soleil etait assommant!" + +Des paroles de Dieu magnanime epancheur, -- ainsi, o Lamartine, o mon +maitre, o mon pere, -- en cantiques, en actions, en larmes +consolantes, -- quand vous eutes a notre monde -- epanche sa satiete +d'amour et de lumiere, -- et que le monde fut las, + +Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, -- chacun vous +decocha la pierre de sa fronde, -- car votre splendeur nous faisait +mal aux yeux, -- car une etoile qui s'eteint, -- car un dieu crucifie +plait a la foule, -- et les crapauds aiment la nuit... + +Et l'on vit en ce moment des choses prodigieuses! Lui, cette grande +source de pure poesie -- qui avait rajeuni l'ame de l'univers, -- les +jeunes poetes rirent -- de sa melancolie de prophete et dirent -- +qu'il ne savait pas l'art des vers. + +Du Tres-Haut Adonai lui sublime grand pretre, -- qui dans ses hymnes +saints eleva nos croyances -- sur les cordes d'or de la harpe de +Sion, -- en attestant les Ecritures -- les devots pharisiens crierent +sur les toits -- qu'il n'avait point de religion. + +Lui, le grand coeur emu, qui, sur la catastrophe -- de nos anciens +rois, avait verse ses strophes, -- et en marbre pompeux leur avait +fait un mausolee, -- les ebahis du Royalisme -- trouverent qu'il +etait un revolutionnaire, -- et tous s'eloignerent vite. + +Lui, le grand orateur, la voix apostolique, -- qui avait fulgure le +mot de Republique -- sur le front, dans le ciel des peuples +tressaillants, -- par une etrange frenesie, -- sous les chiens +enrages de la Democratie -- le mordirent en grommelant. + +Lui, le grand citoyen, qui dans le cratere embrase -- avait jete ses +biens, et son corps et son ame, -- pour sauver du volcan la patrie en +combustion, -- lorsque, pauvre, il demanda son pain, -- les bourgeois +et les gros l'appelerent mangeur -- et s'enfermerent dans leur bourg. + +Alors, se voyant seul dans sa calamite, -- dolent, avec sa croix il +gravit son Calvaire... -- Et quelques bonnes ames, vers la tombee du +jour, -- entendirent un long gemissement, -- et puis, dans les +espaces, ce cri supreme_: Eli, lamma sabacthani! + +_Mais nul ne s'aventura vers la cime deserte. -- Avec les yeux fermes +et les deux mains ouvertes, -- dans un silence grave il s'enveloppa +donc; -- et, calme comme sont les montagnes, au milieu de sa gloire +et de son infortune, -- sans dire mot il expira_. + +_21 mars 1869_ + +Me voila arrive au terme de _l'elucidari_ (comme auraient dit les +troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de ma +jeunesse. Desormais, mon histoire, qui est celle de mes oeuvres, +appartient, comme tant d'autres, a la publicite. + +Je terminerai ces _Memoires_ par quelques episodes des l'existence +franche et libre que s'etaient faite, en Avignon, les musagetes ou +coryphees de notre Renaissance, pour montrer comme, au bord du Rhone, +on pratiquait le Gai-Savoir. + +CHAPITRE XVII + +AUTOUR DU MONT VENTOUX + +Courses felibreennes avec Aubanel et Grivolas. -- L'ascension et la +descente. -- Les gendarmes nous arretent. -- La fete de Montbrun. -- +Le devineur de sources. -- Le cure de Monieux. -- La Nesque et les +Bessons. -- Le maire de Methamis. -- Le charron de Venasque. + +Avec Theodore Aubanel, qui etait toujours dispos, pour organiser les +courses, et notre camarade le peintre avignonnais Pierre Grivolas, +qui etait de toutes nos fetes, voici comment nous fimes, un beau jour +de septembre, l'ascension du mont Ventoux. + +Partis, vers minuit, du village de Bedoin, au pied de la montagne, +nous atteignimes le sommet une demi-heure environ avant le lever du +soleil. Je ne vous dirai rien de l'escalade, que nous fimes a l'aise, +sur le bat de mulets que conduisaient des guides, a travers les +rochers, escarpements et mamelons de la Combe-Fillole. + +Nous vimes le soleil surgir, tel qu'un superbe roi de gloire, d'entre +les cimes eblouissantes des Alpes couvertes de neige, et l'ombre du +Ventoux elargir, prolonger, la-bas dans l'etendue du Comtat +Venaissin, par la-bas sur le Rhone et jusqu'au Languedoc, la +triangulation de son immense cone. + +En meme temps, de grosses nues blanchatres et fuyantes roulaient +au-dessous de nous, embrumant les vallees; et, si beau que fut le +temps, il ne faisait pas chaud. + +Vers les neuf heures, -- mais, cette fois, a pied, avec les batons +ferres et le havresac au dos, -- apres un leger dejeuner, nous primes +la descente. Seulement, nous devalames par le cote oppose, +c'est-a-dire par les Ubacs, ainsi qu'on nomme le versant nord de +toutes nos montagnes et du Ventoux en particulier. + +Or, tellement est apre et tellement est raide ce revers du mont +Ventoux, que le pere Laval raconte ce qui suit: + +Les montagnards qui, de son temps (au dix-huitieme siecle), le 14 +septembre, montaient en pelerinage a la chapelle qui est en haut, +redescendaient par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser, assis a +croupetons sur une double planche de trois empans carres, qu'ils +enrayaient soudain en plantant leur baton devant, lorsqu'elle allait +trop vite ou qu'elle frolait un precipice. + +Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une demi-heure; et il faut +songer que le mont Ventoux a dix-neuf cent soixante metres d'altitude +sur la mer! + +Desireux, nous aussi, de raccourcir notre descente, mais ignorant les +chemins, nous allames nous fourvoyer dans une ravine ardue, la +Loubatiere du Ventoux, si encombree de rocailles et si perilleuse +aussi que, pour arriver en bas, nous mimes le jour entier. + +Le ravin de la Loubatiere, comme son nom le dit, n'est frequente que +par les loups, et il se rue subitement, du sommet au pied du mont, +entre des berges si scabreuses qu'il est presque impossible, une fois +qu'on y est rentre, d'en sortir pour changer de route. + +Nous y voila, arrive qui plante! Dans les rocs detaches et dans les +eboulis, a travers les troncs d'arbres, pins, hetres et melezes, +arraches, entraines par la fureur des orages et qui, a tous les pas, +entravaient notre marche, nous descendions, nous devalions, quand, +tout a coup, le lit du torrent, coupe a pic devant nos pas, montre a +nos yeux, beant, un precipice de cent toises peut-etre en contrebas. + +Comment faire? Remonter? C'etait fort difficile, d'autant plus que, +sur nos tetes, nous voyions s'avancer de gros nuages noirs qui, s'ils +eussent creve, nous auraient submerges sous l'irruption des eaux... +Il fallait donc, de facon ou d'autre, descendre par la gorge, cette +epouvantable gorge ou nous etions perdus. Et alors, dans l'abime, +nous jetames la-bas nos cabans et nos sacs et, ma foi, recommandant a +Dieu notre vie, en rampant, en nous trainant, mais surtout par +glissades, nous nous laissames couler sur la paroi presque verticale +ou, seules, quelques racines de buis ou de lavande nous empecherent +de degringoler, la tete la premiere. + +Rendus au fond du precipice, nous croyions etre hors de danger, et, +remettant nos hardes, nous avions, guillerets, recommence de +descendre dans le ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore plus +forte et plus rapide, vint nous arreter de nouveau, et, au peril de +nos vies, il fallut de nouveau glisser en se cramponnant, et puis une +troisieme fois apres les autres ci-dessus. + +Au crepuscule, enfin nous atteignimes Saint-Leger, pauvre petit +village qui est au pied du Ventoux, habite par des charbonniers, tout +jonche de lavande en guise de litiere. Nous ne pumes trouver a nous y +heberger. + +Malgre la nuit, haletants, harasses, il nous fallut encore marcher +une couple d'heures jusqu'au village de Brantes, perche sur les +rochers, en face du Ventoux, ou nous fumes fort heureux de pouvoir +nous faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, au grenier +a foin. + +Le plus joli, -- car il parait qu'on n'avait pas tres bonne mine, - +fut que notre hotelier, de peur qu'on n'emportat ses draps, nous +avait enfermes sous cle... Aussi, le lendemain, ayant appris que +c'etait fete au village de Montbrun, et a peu pres remis des suees de +la veille, nous partimes joyeux du pays qui _branle sans vent_ (comme +l'appellent ses voisins) et nous fimes le tour des Ubacs du Ventoux +par Savoillants et Reillanette. + +Mais, pendant que, sur le bord de la riviere gazouilleuse qui a nom +le Toulourenc, nous admirions la hauteur des escarpes effrayantes, +des roches sourcilleuses qui touchaient les nuees, deux gendarmes, +qui venaient sur la route apres nous, et auxquels l'hotelier de +Brantes avait donne peut-etre notre signalement, nous accostent: + +-- Vos papiers? + +Nous avions echappe aux loups, aux orages, aux precipices; ais, +croyez-m'en, qui que vous soyez, si vous etes jamais force de vous +garer devant les happe-chair, evitez toujours les routes. + +-- Vos papiers? D'ou venez-vous? Ou allez-vous, voyons? + +Moi, je sortis de ma poche un gribouillage provencal et, pendant +qu'un des archers, pour pouvoir dechiffrer ce que ca voulait dire, se +desorbitait les yeux en tordant sa moustache: + +-- Nous sommes, disait Aubanel, des felibres, qui venons faire le +tour du Ventoux. + +-- Et des artistes, ajoutait Grivolas, qui etudions la beaute du +paysage... + +-- Ah! oui, c'est bon! nous faire accroire qu'on est venu dans le +Ventoux pour etudier ses agrements! repliqua le gendarme qui +essayait, mais vainement, de lire mon provencal; vous irez, mes +farceurs, dire cela demain a M. le procureur imperial a Nyons... Et +suivez-nous pour le quart d'heure. + +Nous rappelant le mot du general Philopemen: "qu'il faut porter la +peine de sa mauvaise mine", et, en effet, reconnaissant qu'avec nos +grands chapeaux de feutre aux bords retrousses arrogamment, nos +batons ferres et nos havresacs, nous etions faits comme des brigands, +-- et comme d'autre part, cela nous amusait, nous suivimes les +chasse-coquins. + +Chemin faisant, un bon fermier, portant la veste sur l'epaule, nous +atteignit et nous dit: + +-- Que Dieu vous donne le bonjour! Ces messieurs vont, sans doute, a +la fete de Montbrun? + +-- Ah! oui, une jolie fete! lui repondimes-nous. Nous descendions du +Ventoux, de la cime du mont Ventoux, pour voir s'il est reel que le +soleil, en se levant, y fait trois sauts, comme on affirme, et voila +que les gendarmes, parce que nous avions oublie nos papiers, nous ont +pris pour des voleurs et nous emmenent a Nyons... + +-- Par exemple! Mais ne voyez-vous pas, a leur facon de s'exprimer, +dit aux gendarmes le brave homme, que ces messieurs ne sont pas de +loin? qu'ils parlent provencal? qu'ils sentent leur bonne maison? Eh +bien! je n'hesite pas, moi, a repondre pour eux et je les invite +meme, quand nous serons a Montbrun, a venir boire un coup a la +maison, et vous aussi, messieurs du gouvernement, si vous voulez, +pourtant, me faire cet honneur! + +-- En ce cas-la, nous dit la marechaussee dauphinoise, apres avoir +delibere, messieurs, vous pouvez aller. Et, mais, voyons, est-ce +positif, ce que vous disiez tout a l'heure, que le soleil, la-haut, +vu du sommet du Ventoux, fait trois sauts en se levant? + +-- Ca, repliquames-nous, il faut le voir pour le croire... Mais +autrement, c'est vrai comme vous etes de braves gens. + +Et, les laissant sur ce gout (nous venions d'entrer a Montbrun), avec +l'honnete paysan qui avait repondu pour nous, nous fumes tout droit a +l'auberge nous restaurer quelque peu. + +Rien qui fasse plaisir, lorsqu'on cour le pays et qu'on est fatigue, +comme une auberge indigene, ou l'on arrive un jour de fete patronale. +Or, songez qu'a Montbrun, des notre entree au cabaret, nos yeux +virent par terre un monceau de poulardes, de poulets, de dindons, de +lapins, de levrauts et de perdrix, vous dis-je, qui n'annoncaient pas +misere! Qui plumait d'ici, qui saignait de la. Une paire de longues +broches, toutes chargees de lardoires et de gibier odorant, +tournaient et degouttaient sur le carre des lechefrites, +doucettement, devant le feu. L'hotelier, l'hoteliere, en mouvement, +posaient sur chaque table les bouteilles, les couteaux, les +fourchettes qu'il fallait. Et tout cela pour les premiers qui +demanderaient a diner, c'est-a-dire pour nous autres. Oh! coquin de +bon sort! Une benediction. Et, chose pardessus qui ne coutait pas +davantage, les filles de l'hotesse avaient si gentille accortise que +nous restames la tant que dura la fete, rien que pour l'agrement +d'etre servis par elles. + +A _Montbrun_, disait-on autrefois en Dauphine, _arrive a deux heures, +a trois on est pendu_. Cela montre qu'un proverbe n'est pas toujours +veridique, mais ca devait se rapporter (je le crois) au renom du +terrible Montbrun, le capitaine huguenot qui fut seigneur de ce +village. C'est lui, Charles du Puy, dit "le brave Montbrun", qui fit +face au roi de France, alleguant pour raison que "les armes et le jeu +rendaient les hommes egaux". C'est le meme qui, au siege de Mornas, +place catholique, lorsqu'il eut pris le chateau, en precipita la +garnison sur la pointe, la-bas, des hallebardes de sa troupe (1562). +D'ou les gens de Mornas ont garde jusqu'a nos jours le sobriquet de +_saute-remparts_, et voici ce qu'on raconte: + +Un de ces malheureux, dont le tour etait venu de faire le plongeon, +reculait pour prendre elan, mais arrive au bord de l'affreux +casse-cou, il s'arretait epouvante. Il revenait prendre sa course, et +chose facile a comprendre, il lachait pied de nouveau. + +-- O poltron, lui cria le farouche Montbrun, en deux fois que tu pris +escousse, tu ne peux pas faire le saut? + +-- Monseigneur, repliqua le pauvre catholique, s'il vous plait +d'essayer, je vous le donne en trois. + +Et pour la repartie, Montbrun, a ce qu'on dit, lui accorda sa grace. + +Nous allames visiter le chateau du baron - que Francois II fit +demolir. -- Il y reste quelques fresques, attribuees a Andre del +Sarto. Sur la terrasse, on nous montra l'endroit d'ou parfois, pour +s'amuser, le seigneur huguenot abattait d'un coup d'arquebuse les +moines qui, la-bas, lisaient leur breviaire, dans le jardin d'un +couvent qu'il y avait en dessous. + +Enfin, derriere le Ventoux, le long du Toulourenc, riviere qui separe +le Dauphine de la Provence, ayant repris notre tournee, nous vimes en +passant au pied du Ventouret et en longeant le Gourg des Oules +deboucher dans une vallee, la riante vallee de Sault. + +-- Faisons la meridienne? dimes-nous.. Et tous trois, a l'oree d'une +prairie limitrophe avec la route, nous nous couchames pour dormir et +laisser passer la chaleur. + +-- Adieu, Ventoux! s'ecria Aubanel, tu nous fis, o gueusard, assez +suer et essouffler! + +Grivolas regardait les ombres et les clairs que remuaient entre eux +les noyers et les chenes, et moi, epiant l'heure qu'il etait au +soleil, je tetais a la gourde une gorgee d'eau-de-vie. + +A ce moment, dans le grand hale, nous vimes sur la route blanche +s'acheminer avec sa blouse, ses gros souliers a clous, son chapeau a +larges bords, un vieillard qui tenait une houssine a la main. Quelque +chose d'imposant et de particulier dans sa figure ouverte, rotie par +le soleil, attira, comme il passait, notre attention vers lui et nous +lui dimes bonjour. + +-- Bonjour, toute la compagnie, nous fit-il d'une voix douce, vous +faites un peu halte? + +-- Eh oui! brave homme; a vous d'en faire autant, si vous voulez. + +-- Eh bien! je ne dis pas non... Je viens de la ville de Sault, ou +j'avais quelques affaires et je commencais d'etre las. Ce n'est plus, +mes amis, comme quand j'avais votre age! Berthe filait alors, et +maintenant Marthe devide. + +Et il s'assit en causant a cote de nous sur l'herbe. + +-- Je suis bien curieux peut-etre, poursuivit-il, mais par hasard ne +seriez-vous pas herboristes? + +Ah! parbleu, si nous connaissions la vertu des simples que nos pieds +foulent, nous n'aurions jamais besoin d'apothicaires ni de medecins. + +-- Non, repondimes-nous, nous venons du mont Ventoux. + +-- _Sage qui n'y retourne pas, mais fou celui qui y retourne!_ dit le +vieillard sentencieusement... "Allons, je vois, je vois, vous etes +peut-etre bien des triacleurs de Venise. + +-- Triacleurs? Qu'est-ce que c'est? + +--Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'un remede souverain est ce qu'on +nomme la _theriaque_, qui se fait a ce qu'on dit, avec de la graisse +de vipere... Et, ici, dans nos montagnes, au Ventoux, au Ventouret, +et, dans cette vallee meme, les viperes ne manquent pas. Si c'est +elles que vous cherchiez... + +-- Ah! les cherche qui voudra! nous ecriames-nous. + +-- Veuillez m'excuser, reprit le bonhomme, si je vous ai offenses, +mais il n'est pas de sot metier: + + _Comme dit le renard + Chacun joue de son art_. + +Le bon Dieu, que je salue, a repandu sa lumiere, voyez-vous un peu a +tous. Pris a part, l'homme ne sait rien; entre tous, nous savons +tout... Et, sans aller plus loin, moi, je suis devineur d'eau. + +-- Ah! tonnerre de nom de nom! + +-- Oui, tel que vous me voyez, par la vertu de la baguette que je +tiens entre mes mains, je deniche les veines d'eau. + +-- Par exemple, et a notre tour, s'il n'y a pas d'indiscretion, +comment faites-vous donc pour decouvrir les sources qu'il y a dans la +terre? + +-- Comment je fais? De vous le dire, repondit l'hydroscope, ce serait +malaise peut-etre... C'est affaire de bonne foi. Il m'arrive, tenez, +quand le soleil est ardent, de voir fumer les eaux, de les voir +s'evaporer, a sept lieues de distance... je les vois, oui, je les +vois (mon Dieu! je vous rends graces!) aspirees, colorees par +l'ardeur du soleil. Ensuite la baguette, qui tourne d'elle-meme et se +tord entre mes doigts, acheve le restant... Mais il faut, comme je +vous le dis, sentir cela pour le comprendre: c'est a la bonne foi. +Vous pouvez d'ailleurs parler de moi a Sault, a Villes, a Verdolier, +dans tous les villages qui avoisinent: je suis d'Aurel (que vous +voyez la), mon nom est Fortune Aubert. On vous montrera partout les +sources que j'ai mises en vue. + +Nous lui dimes en plaisantant: + +-- Compere Fortune, si vous pouviez, avec la baguette, trouver un +jour la Chevre d'Or? + +-- Et pourquoi non? Si Dieu voulait, je n'aurais pas plus de peine a +cela, voyez-vous, que d'etre assis sur ce talus... Mais Celui de +la-haut a plus de sens que nous tous. Une +fontaine d'eau, quand on a soif, ne vaut-elle pas mieux qu'une +fontaine d'or? Et ce pre! Ne croyez-vous pas que la moindre rosee +fasse plus de bien a son herbe, -- que si la traversait le carrosse +d'un roi, charge d'or et d'argent? Rendre service, quand on peut, a +notre frere prochain, comme il nous est recommande, mes amis, voila, +voila ou le bon Dieu vient en aide! Et pour preuve, permettez que je +vous conte encore ceci: + +"L'an passe, la servante de notre cure d'Aurel (qui vous le +certifierait) me fit appeler a la cure. + +"-- Maitre Fortune, me dit-elle, vous me voyez en grand souci. M. le +cure, ce matin, est alle a Carpentras, ou l'on juge aux assises un +jeune parent a lui, inculpe comme incendiaire. Il devait, me l'ayant +promis, retourner de bonne heure, et la nuit deja descend, et je ne +vois venir personne: je ne sais que m'imaginer. Si au moyen de votre +science vous pouviez me rendre instruite de ce qui la-bas se passe, +ah! que vous me feriez plaisir! + +"-- Nous essayerons, repondis-je... Donnez-moi quelques oublies, ce +avec quoi les hosties se font. + +Et alors, sur la table, je placai les oublies, en representation de +Celui qu'on ne voit pas, l'Amour supreme, le bon Dieu. + +"A cote des oublies, je mis un verre de vin pur, pour representer la +Justice. + +"Devant l'Amour et la Justice, je mis un verre d'eau -- qui +representait l'inculpe. Et derriere l'inculpe je posai un gobelet de +vin trouble avec de l'eau: ca representait +l'avocat. + +"Je saisis la baguette et, a la bonne foi, humblement, je demande a +Dieu, l'Amour supreme, si l'accuse etait condamne. + +"La baguette, mes amis, ne branla pas plus que ces pierres. + +"Bon! je demandai alors si on l'avait acquitte. La baguette entre mes +doigts tourna joyeuse, comme en danse. + +"-- Mademoiselle, dis-je pour lors a la servante, vous pouvez dormir +tranquille: l'inculpe est acquitte. + +"-- Puisque nous y voila, me fit la demoiselle, Fortune informez-vous +un peu sur les temoins. + +"Je reprends en main la baguette et je demande au vin pur ou, pour +mieux dire, a la Justice, si les temoins retournaient et s'ils +etaient en chemin. + +"La verge demeura muette. + +"Humblement, je demande s'ils etaient poursuivis. ..Il me fut repondu +qu'ils etaient poursuivis tres serieusement... Eh bien! n'est-il pas +vrai que le lendemain, messieurs, le cure d'Aurel vint nous confirmer +tout ce que nous avions vu la veille avec la verge! On avait a +Carpentras acquitte l'inculpe et retenu les temoins. + +"-- Mais, allons, vous devez dire que je suis un franc bavard. A Dieu +soyez, dit le vieillard en se relevant du talus, et prenez garde, la +au frais, prenez garde de vous morfondre. + +Le devineur, avec sa baguette, gagna du cote des collines, vers ces +quartiers d'Aurel, de Saint-Trinit, chantes plus tard par Felix Gras +dans son grand et frais poeme qui a nom _Les charbonniers_, et nous +allames, nous autres, par un raidillon de chemin, prendre notre logis +a Sault, la ville des _Etrangleurs de truie_. + +Apres avoir salue, dans le chateau fort en ruine, le blason et la +gloire de ses anciens seigneurs, les grands barons d'Agoult (qui est +Wolf en allemand et qui signifie loup) et le nom historique de cette +comtesse de Sault qui, au temps (de la Ligue, maitrisait la Provence, +nous descendimes sur Monieux, dont le cure figure dans le gai +repertoire des contes populaires. + +Ce cure avait une vache... Et voici qu'un pauvre homme, qui avait un +tas d'enfants, vola et tua la vache, la fit manger a ses marmots et, +apres la bombance, en maniere de graces, leur fit dire la petite +priere que voici: + + _Nous rendons graces, mon Dieu, + Au bon cure de Monieux: + Nous avons bien soupe, Dieu merci et sa vache!_ + +Mais les enfants repetent tout. Le cure en eut vent, et ayant +questionne un des petits mangeurs, il lui dit: + +-- Est-ce vrai, mignon, que votre pere vous a appris pour vos graces +une priere si jolie? Comment est-elle? voyons un peu... + +Et le petit repeta: + + _Nous rendons graces, mon Dieu, + Au bon cure de Monieux: + Nous avons bien soupe, Dieu merci et sa vache!_ + +-- Oh ! la galante priere! fit le pretre au petit. Eh bien ! sais-tu, +mignon, ce qu'il faut faire? Demain, jour de dimanche, tu viendras me +trouver a la premiere messe; tu monteras en chaire avec moi, n'est-ce +pas, mignon? et devant tous, pour que tout le monde l'apprenne, tu +diras la priere que ton pere vous fait dire. + +-- Il suffit, monsieur le cure. + +Et l'enfant, tout de suite, va conter a son pere le propos du cure; +et le pere, un fin matois, dit alors a l'enfant: + +-- Ah! oui, venir parler de vache en pleine chaire! Mais tu les +ferais rire tous... Je vais t'en apprendre une autre, mon fils, +d'action de graces, qui est bien plus belle encore: + + _Je rends grace au bon Dieu! + Les hommes de Monieux + Ont tous porte du bois de leur cure joyeux: + Mais lui tout seul, mon pere + Ne s'est pas laisse faire_. + +"T'en souviendras-tu demain? + +-- Je m'en souviendrai, pere. + +Le cure, le lendemain, au prone de la messe, monte donc a la chaire, +accompagne du petit, et commence: + +-- Mes freres, vous l'avez tous appris, on nous a vole notre vache... +Je ne veux pas vous en parler; seulement la verite est toujours bonne +a connaitre, et toujours la verite sort de la bouche innocente... +Allons, mignon, dis ce que tu sais. + +Et le petit alors: + + _Je rends grace au bon Dieu! + Les hommes de Monieux + Ont tous porte du bois de leur cure joyeux_: + _Mais lui tout seul, mon pere + Ne s'est pas laisse faire_. + +Je vous laisse a penser le rire... + +Nous primes a Monieux la combe de la Nesque, petit cours d'eau +sauvage, qui bondit, comme dit Gras, + + _Entre deux falaises a pic, couvertes de halliers, + Ou les bergers pendent l'appat + Pour attraper les merles_. + +et nous marchames la dans les rochers, a tout hasard, pour gagner, si +nous pouvions, le meme jour, Venasque. Mais qui compte sans l'hote, +dit-on, compte deux fois: le soleil se couchait que nous errions +encore parmi les precipices, au pied d'un haut escarpement qu'on +nomme le Rocher du Cire, ou plus tard nous placames l'episode de +_Calendal_ lorsqu'il denicha les ruches d'abeilles, + + _La Nesque, par-dessous, affreuse, + Ouvrait sa tenebreuse gorge_ + +et, la nuit nous couvrant peu a peu de son ombre, voici qu'a un +endroit appele le Pas de l'Ascle, un veritable labyrinthe, nous n'y, +voyions plus devant nous, en danger, a tout pas, de glisser et +tomber, la tete la premiere, par la-bas je ne sais ou. + +-- Mes amis, dis-je alors, ce serait une sottise que de laisser nos +os ici dans quelque gouffre, avant d'avoir accompli notre oeuvre +felibreenne. Je serais d'avis de retourner. + +-- He! en avant, fit Grivolas, nous venons tout a l'heure "les effets +de la lune" sur les roches de la Nesque. + +-- Si tu veux te precipiter, lui cria Aubanel, libre a toi, mon ami +Pierre! Pour moi, je ne me sens nulle envie de me faire devorer par +les loups. + +Et la-dessus nous remontames, en tatonnant de-ci de-la, pour nous +sortir des precipices, harasses, defaillants, tout en nage. Nous +vimes alors par bonheur, dans l'obscurite, au loin, poindre une +petite lumiere. + +Nous y allames. C'etait une masure ecartee dans la montagne, qu'on +appelait les Bessons. Nous frappames. On nous ouvrit; et de leur +mieux ces braves gens (une famille de chevriers) nous firent +l'hospitalite et ils nous dirent: + +"Vous avez certes bien fait de retourner sur vos pas; l'autre annee, +une nuit d'hiver, nous avions entendu des cris, sans savoir ce qui +arrivait... + +"Quand le matin nous allames voir, nous trouvames mort dans la +Nesque, la-bas vers le Pas de l'Ascle, un pauvre pretre qui s'etait +decroche et tout meurtri." + +-- Eh bien! tu vois, nigaud, si nous t'avions suivi? fit Aubanel a +Grivolas. + +-- Bah! repartit le peintre, vous etes des soldats du pape. + +La menagere, en meme temps, avait mis la marmite sur le feu, avec de +l'ail, de la sauge, et une poignee de sel, tout asperge d'huile. Elle +nous trempa bientot une odorante eau bouillie, si bonne qu'Aubanel, +tout petit homme qu'il fut, en vida onze assiettees, et le grand +felibre garda un tel souvenir de cette savoureuse soupe et du bon +sommeil que nous fimes a la grange des Bessons que, dans son _Livre +de l'Amour_, il y fait l'allusion suivante: + +_La femme vivement avec le tranchoir -- Taille le beau pain brun, va +querir de l'eau fraiche -- Avec son broc de cuivre; ensuite sur le +seuil -- Elle sort et appelle ses gens qui rentrent a la maison. -- +Et la soupe est versee; pendant qu'elle s'imbibe,-- L'hote amical +vous fait boire un coup de sa piquette; -- Puis, chacun a son tour, +aieul, mari, femme et enfants, -- Tirent une assiettee et apaisent +leur faim. -- Et vous mangez la soupe et etes de la famille. -- Mais, +le repas fini, deja chacun sommeille: -- L'hotesse avec une lampe va +vous querir un drap, -- Un beau drap de toile blonde, tout rude et +tout neuf. -- Du corps la lassitude est un baume pour l'ame. -- Ah! +qu'il fait bon dormir, dans les bergeries, sur le feuillage, -- +Dormir sans reves, au milieu des troupeaux, -- N'etre ensuite +reveille que par les grelots -- Des chevres, le matin, et aller avec +les platres -- Se coucher tout le jour et sentir le marrube!_ + +Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, toute bourdonnante +d'abeilles, des abeilles en essaims qui y humaient le miel des +fleurs, nous arrivames enfin, et par une chaleur qui faisait beer les +lezards, au village de Methamis. Nous demandames l'auberge. Mais +va-t'en voir s'ils viennent! Nous y trouvames porte close; l'hote et +l'hotesse +moissonnaient. + +Nous entrames au cafe, pour voir si en payant on voudrait nous +appreter quelque chose pour diner. + +-- Cela m'est defendu, nous dit le cafetier, comme de tuer un homme! + +-- Et pourquoi? + +-- C'est que l'auberge, appartenant a la commune, s'afferme sous +condition que personne autre n'ait le droit de donner a manger aussi. + +-- Il nous faut donc crever de faim? + +-- Allez trouver M. le Maire... Je ne puis, moi, vous offrir autre +chose qu'a boire. +Nous bumes un coup pour nous rafraichir, et de la, tout poussiereux, +nous allames chez M. le Maire de Methamis. + +Le maire, un grand rustaud, moricaud et grele comme une poele a +chataignes, croyant avoir affaire a des batteurs d'estrade, nous fait +brutalement, comme quelqu'un que l'on derange: + +-- Que voulez-vous? + +-- Nous voudrions, lui dis-je, que vous donniez au cafe-tier +l'autorisation necessaire pour nous servir a manger, du moment, +monsieur le Maire, que votre auberge est fermee... + +-- Avez-vous des papiers? + +-- Que diable! nous sommes d'ici d'Avignon: si l'on ne peut plus +faire un pas, ni manger une omelette dans le departement, sans avoir +des papiers... + +-- Ca, point tant de raisons! vous irez vous expliquer, accompagnes +de mes deux gardes, devant le commissaire de police du canton. + +-- Mais peste! vous voulez rire? nous voila n'en pouvant plus... + +-- Oh! je vous ferai charrier sur ma charrette; j'ai un bon mulet. + +Cela commencait, parbleu! a ne plus tant nous amuser, d'autant plus, +saperlotte! que nous n'avions rien dans le ventre. + +-- Monsieur le Maire, dit Aubanel, si vous vouliez nous conduire chez +M. le cure, je suis sur qu'il nous connaitra. + +-- Allons-y, allons-y, fit le maire hargneux. + +Et arrives au presbytere, en presence du pretre: + +-- Voyez, lui dit-il, monsieur le Cure, si vous connaissez ces +individus. + +Le cure de Mathamis, dans son petit salon, nous offrit d'abord des +chaises, et puis tournant autour de nous et examinant nos visages: + +-- Non, dit-il, monsieur le Maire, je ne connais pas ces messieurs. + +-- Mais regardez-moi bien, monsieur le cure, fit Aubanel, ne vous +souvient-il pas de m'avoir vu en Avignon, dans ma librairie? + +-- Ah! monsieur Aubanel? + +-- Precisement. + +-- Monsieur Aubanel, cria le cure de Methamis, libraire et imprimeur +de notre Saint Pere le Pape! Jacomone, Jacomone! apporte vite les +petits verres, que nous buvions une goutte de ratafia de Gouit a la +sante de l'Almanach provencal et des felibres! + +Et comme nous tournions la tete, pour voir un peu la mine du maire de +Methamis, celui-ci, en cherchant la porte qu'il ne pouvait retrouver, +grommelait: + +-- Je ne bois pas, je ne bois pas, monsieur le Cure. Il faut que +j'aille mettre au joug. + +C'est bien. Quand nous sortimes, au bout d'un moment, l'aubergiste +sur son seuil, le cafetier devant sa porte, nous appelaient: + +-- Messieurs, messieurs, vous pouvez venir... M. le Maire vient de +dire que si vous desiriez manger... + +Mais depites et dedaigneux, nous, tels que des apotres qui ont ete +meconnus, en resserrant nos ceintures nous secouames sur Methamis la +poussiere de nos souliers et nous reprimes clopin-clopant la descente +de la Nesque. + +-- Eh bien! mon vaillant Pierre, disait Aubanel a Grivolas, tu vois +que les soldats du Pape sont encore bons a quelque chose? + +-- Je ne dis pas, mais a Venasque, repondait notre artiste en se +lechant la barbe, si nous tombions sur un monceau de lapins, de +poulets, de levrauts et de dindes, comme a la fete de Montbrun, il me +semble que tout a l'heure, mes amis, nous y taperions. + +Helas! les jours se suivent, mais ne se ressemblent pas. A Venasque, +l'aubergiste, charron de son metier, nous fit souper, l'animal, avec +un epais ragout de pommes de terre au plat, rissolees dans de l'huile +infecte, que nous ne pumes avaler. + +Non content de cela, le pendard nous fit coucher sur une pile de bois +d'yeuse, avec, pour matelas, quelques fourchees de paille qui, dans +la nuit, s'eparpillerent, et, a cause des buches anguleuses et +noueuses qui nous entraient dans le dos, nous ne pumes fermer l'oeil. + +Bref, les habits fripes, les chaussures trouees, le visage hale, mais +allegres, mais pleins de la saveur de la Provence, nous revinmes a +travers une croupe de montagnes pelees qui a pour nom la Barbarenque, +en passant par Vaucluse, l'abbaye de Senanque, Gordes et le Calavon +(non sans autres aventures dont le recit serait trop long), nous +revinmes de la aux plaines d'Avignon. + +CHAPITRE XVIII + +LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE + +Alphonse Daudet dans sa jeunesse. -- La descente en Arles. -- La +Roquette et les Roquettieres. -- Le patron Gafet. -- Le souper chez +Le Counenc. -- Les chansons de table. -- Le registre du cabaret. -- +Le pont de bateaux. -- La noce arlesienne. -- Le spectre des +Aliscamps. -- Une lettre de Daudet pendant le siege de Paris. + +I + +Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse (_Lettres de mon +Moulin et Trente Ans de Paris_), a raconte, a fleur de plume, +quelques echappees qu'il fit, avec les premiers felibres, a Maillane, +en Barthelasse, aux Baux, a Chateauneuf; je dis avec les felibres de +la premiere pousse, qui, en ce temps, couraient sans cesse le pays de +Provence, pour le plaisir de courir, de se donner du mouvement, +surtout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le vieux fonds du +peuple. Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut, et je veux vous +conter la joyeuse equipee que nous fimes ensemble, il y a quelque +quarante ans. + +Daudet, a cette epoque, etait secretaire du duc de Morny, secretaire +honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le jeune +homme allait, une fois par mois, voir si le president du Senat, son +patron, etait gaillard et de bonne humeur. Et sa vigne de cote, qui +depuis a donne de si belles pressees, n'etait qu'a sa premiere +feuille. Mais entre autres choses exquises, Daudet avait compose une +poesie d'amour, piece toute mignonne, qui avait nom: _les Prunes_. +Tout Paris la savait par coeur, et M. de Morny, l'ayant ouie dans son +salon, s'etait fait presenter l'auteur, qui lui avait plu, et il +l'avait pris en grace. + +Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit des +pierres fines, Daudet etait joli garcon, brun, d'une paleur mate, +avec des yeux noirs a longs cils qui battaient, une barbe naissante +et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la nuque, +tellement que le duc, chaque fois que l'auteur de la chanson des +_Prunes_ lui rendait visite au Senat, lui disait, en lui touchant les +cheveux de son doigt hautain: + +-- Eh bien! poete, cette perruque, quand la faisons-nous abattre? + +-- La semaine prochaine, monseigneur! en s'inclinant repondait le +poete. + +Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au petit +Daudet la meme observation, et toujours le poete lui repondait la +meme chose. Et le duc tomba plus tot que la criniere de Daudet. + +A cet age, devons-nous dire, le futur chroniqueur des aventures +prodigieuses de _Tartarin de Tarascon_ etait deja un gaillard qui +voyait courir le vent: impatient de tout connaitre, audacieux en +boheme, franc et libre de langue, se lancant a la nage dans tout ce +qui etait vie, lumiere, bruit et joie, et ne demandant qu'aventures. +Il avait, comme on dit, du vif-argent dans les veines. + +Je me souviens d'un soir ou nous soupions au _Chene-Vert_, un +plaisant cabaret des environs d' Avignons. Entendant la musique d'un +bal qui se trouvait en contrebas de la terrasse ou nous etions +attables, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de neuf ou dix +pieds de haut) et tomba, a travers les sarments d'un treille, au beau +milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable. + +Une autre fois, du haut du chemin qui passe au pied du Pont du Gard, +il se jeta, sans savoir nager, dans la riviere du Gardon, pour voir, +avait-il dit, s'il y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans un +pecheur qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse a coup sur, +buvait bouillon de onze heures. + +Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon a l'ile de la +Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y courant +dessus au risque de culbuter, par la-bas, dans le Rhone, il criait, +pour epater quelques bourgeois qui l'entendaient: + +-- C'est de la, tron de l'air! que nous jetames au Rhone le cadavre +de Brune, oui, du marechal Brune! Et que cela serve d'exemple aux +Franchimands et Allobroges qui reviendraient nous embeter! + +II + +Donc, un jour de septembre, je recus a Maillane une petite lettre du +camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de persil, +bien connues de ses amis, et dans laquelle il me disait: + +"Mon Frederic, demain mercredi, je partirai de Fontvieille pour venir +a ta rencontre jusqu'a Saint-Gabriel. Mathieu et Grivolas viendront +nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est a la +buvette, ou nous t'attendons vers les neuf heures ou neuf heures et +demie. Et la, chez Sarrasine, la belle hotesse du quartier, ayant +ensemble bu un coup, nous partirons a pied pour Arles. Ne manque pas! +Ton + +Chaperon Rouge." + +Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous trouvames tous +a Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la montagne. Chez +Sarrasine, nous croquames une cerise a l'eau-de-vie, et en avant sur +la route blanche. + +Nous demandames au cantonnier: + +-- Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici a Arles? + +-- Quand vous serez, nous repondit-il, droit a la Tombe de Roland, +vous en aurez encore pour deux heures. + +-- Et ou est cette tombe? + +-- La-bas, ou vous voyez un bouquet de cypres, sur la berge du +Vigueirat. + +-- Et ce Roland? + +-- C'etait, a ce qu'on dit, un fameux capitaine du temps des +Sarasins... Les dents, allez, bien sur, ne doivent pas lui faire mal. + +Salut, Roland! Nous n'aurions pas soupconne, des nous mettre en +chemin, de rencontrer vivantes, au milieu des guerets et des chaumes +du Trebon, la legende et la gloire du compagnon de Charlemagne. Mais +poursuivons. Allegrement nous voila descendant en Arles, ou l'Homme +de Bronze frappait midi, quand, tout blancs de poussiere, nous +entrames a la porte de la Cavalerie. Et, comme nous avions le ventre +a l'espagnole, nous allames aussitot, dejeuner a l'hotel Pinus. + +III + +On ne nous servit pas trop mal... Et, vous savez, quand on est jeune, +que l'on est entre amis et heureux d'etre en vie, rien de tel que la +table pour decliquer le rire et les folatreries. + +Il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. Un garcon en habit +noir, la tete pommadee, avec deux favoris herisses comme des +houssoirs, etait sans cesse autour de nous, la serviette sous le +bras, ne nous quittant pas de l'oeil et, sous pretexte de changer nos +assiettes, ecoutant bonnement toutes nos paroles folles. + +-- Voulez-vous, dit enfin Daudet impatiente, que nous fassions partir +cette espece de patelin?... Garcon! + +-- Plait-il, monsieur? + +-- Vite, va nous chercher un plateau, un plat d'argent. + +-- Pour de quoi mettre? demanda le garcon interloque. + +-- Pour y mettre un _viedase!_ repliqua Daudet d'une voix tonnante. + +Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup, nous +laissa tranquilles. + +-- Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces hotels, fit alors le bon +Mathieu, c'est que, remarquez-le, depuis qu'aux tables d'hote les +commis voyageurs ont introduit les gouts du Nord, que ce soit en +Avignon, en Angouleme, a Draguignan ou bien a Brive-la-Gaillarde, on +vous sert, aujourd'hui, partout les memes plats: des brouets de +carottes, du veau a l'oseille, du rosbif a moitie cuit, des +choux-fleurs au beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont ni +saveur ni gout. De telle sorte qu'en Provence, si l'on veut retrouver +la cuisine indigene, notre vieille cuisine appetissante et +savoureuse, il n'y a que les cabarets ou va manger le peuple. + +-- Si nous y allions ce soir? dit le peintre Grivolas. + +-- Allons-y, criames-nous tous. + +IV + +On paya, sans plus tarder. Le cigare allume, on alla prendre se +demi-tasse dans un _cafeton_ populaire. Puis, dans les rues etroites, +blanches de chaux et fraiches, et bordees de vieux hotels, on flana +doucement jusqu'a la nuit tombante, pour regarder sur leurs portes ou +derriere le rideau de canevas transparent ces Arlesiennes reines qui +etaient pour beaucoup dans le motif latent de notre descente en +Arles. + +Nous vimes les Arenes avec leurs grands portails beants, le Theatre +Antique avec son couple de majestueuses colonnes, Saint-Trophime et +son cloitre, la Tete sans nez, le palais du Lion, celui des +Porcelets, celui de Constantin et celui du Grand-Prieur. + +Parfois, sur les paves, nous nous heurtions a l'ane de quelque +_barraliere_ qui vendait de l'eau du Rhone. Nous rencontrions aussi +les _tibanieres_ brunes qui rentraient en ville, la tete chargee de +leurs faix de glanes, et les _cacalausieres_ qui criaient: + +-- Femmes, qui en veut des colimacons de chaumes? + +Mais, en passant a la Roquette, devers la Poissonnerie, voyant que le +jour declinait, nous demandames a une femme en train de tricoter son +bas: + +-- Pourriez-vous nous indiquer quelque petite auberge, ne serait-ce +qu'une taverne, ou l'on mange proprement et a la bonne apostolique? + +La commere, croyant que nous voulions railler, cria aux autres +Roquettieres, qui, a son eclat de rire, etaient sorties sur leurs +seuils, coquettement coiffees de leurs cravates blanches, aux bouts +noues en crete: + +-- He! voila des messieurs qui cherchent une taverne pour souper: en +auriez-vous une? + +-- Envoie-les, cria l'une d'elles, dans la rue Pique-Moute. + +-- Ou chez la Catasse, dit une autre. + +-- Ou chez la veuve Viens-Ici. + +-- Ou a la porte des Chataignes. + +-- Pardon, pardon, leur dis-je, ne plaisantons pas, mes belles: nous +voulons un cabaret, quelque chose de modeste, a la portee de tous, et +ou aillent les braves gens. + +V + +-- Eh bien! dit un gros homme qui fumait la sa pipe assis sur une +borne, la trogne enluminee comme une gourde de mendiant, que ne +vont-ils chez le Counenc? Tenez, messieurs, venez, je vous y +conduirai, poursuivit-il en se levant et en secouant sa pipe, il faut +que j'aille de ce cote. C'est sur l'autre bord du Rhone, au faubourg +de Trinquetaille... Ce n'est pas une hotellerie, mon Dieu! de premier +ordre; mais les gens de riviere, les _radeliers_, les bateliers qui +viennent de condrieu y font leur gargotage et n'en sont pas +mecontents. + +-- Et d'ou vient, dit Grivolas, qu'on l'appelle le Counenc? + +-- L'hotelier? Parce qu'il est de Combs, un village pres de +Beaucaire, qui fournit quelques mariniers... Moi-meme, qui vous +parle, je suis patron de barque, et j'ai navigue ma part. + +-- Etes-vous alle loin? + +-- Oh! non, je n'ai fait voile qu'au petit cabotage, jusqu'au +Havre-de-Grace... Mais. + + _Pas de marinier + Qui ne se trouve en danger_. + +Et, allez, si n'etaient les grandes Saintes Maries qui nous ont +toujours garde, il y a beau temps, camarades, que nous aurions sombre +en mer. + +-- Et l'on vous nomme? + +-- Patron Gafet, tout a votre service, si vous vouliez, quelque +moment, descendre au Sambruc ou au Graz, vers les ilots de +l'embouchure, pour voir les batiments qui y sont ensables. + +VI + +Et au pont de Trinquetaille, qui, encore a cette epoque, etait un +pont de bateaux, tout en causant nous arrivames. Lorsqu'on le +traversait sur le plancher mouvant, entable sur des bateaux plats +juxtaposes bord a bord, on sentait sous soi, puissante et vivante, la +respiration du fleuve, dont le poitrail houleux vous soulevait en +s'elevant, vous abaissait en s'abaissant. + +Passe le Rhone, nous primes a gauche, sur le quai, et, sous un vieux +treillage, courbee sur l'auge de son puits, nous vimes, comment +dirai-je? une espece de gaupe, et borgne par-dessus, qui raclait et +ecaillait des anguilles fretillantes. A ses pieds, deux ou trois +chats rongeaient, en grommelant, les tetes qu'elle leur jetait. + +-- C'est la Counenque, nous dit soudain maitre Gafet. + +Pour des poeetes qui, depuis le matin, ne revions que de belles et +nobles Arlesiennes, il y avait de quoi demeurer interdits... Mais, +enfin, nous y etions. + +-- Counenque, ces messieurs voudraient souper ici. + +-- Oh! ca, mais, patron Gafet, vous n'y pensez pas, sans doute? Qui +diable nous charriez-vous? Nous n'avons rien, nous autres, pour des +gens comme ca... + +-- Voyons, nigaude, n'as-tu pas la un superbe plat d'anguilles! + +-- Ah! si un _catigot_ d'anguilles peut faire leur felicite... Mais, +voyez, nous n'avons rien autre. + +-- Ho! s'ecria Daudet, rien que nous aimions tant que le _catigot_. +Entrons, entrons, et vous maitre Gafet, veuillez bien vous attabler, +nous vous en prions, avec nous autres. + +-- Grand merci! vous etes bien bons. + +Et bref, le gros patron s'etant laisse gagner, nous entrames tous les +cinq au cabaret de Trinquetaille. + +VII + +Dans une salle basse, dont le sol etait couvert d'un corroi de +mortier battu, mais dont les murs etaient bien blancs, il y avait une +longue table o mu l'on voyait assis quinze ou vingt mariniers en train +de manger un cabri, et le Counenc soupait avec eux. + +Aux poutres du plafond, peint en noir de fumee, etaient pendus des +_chasse-mouches_ (faisceaux de tamaris ou viennent se poser les +mouches, qu'on prend ensuite avec un sac), et, vis-a-vis de ces +hommes qui, en nous voyant entrer, devinrent silencieux, autour d'une +autre table, nous primes place sur des bancs. + +Mais, pendant qu'au potager se cuisinait le _caligot_, la Counenque, +pour nous mettre en appetit, apporta deux oignons enormes (de ceux de +Bellegarde), un plat de piments vinaigres, du fromage petri, des +olives confites, de la boutargue du Martigue, avec quelques morceaux +de merluche braisee. + +-- Et tu reviendras dire que tu n'avais rien? s'ecria patron Gafet +qui chapelait du pain avec son couteau crochu; mais c'est un festin +de noces! + +-- Dame! repartit la borgne, si vous nous aviez prevenus, nous +aurions pu tout de meme vous appreter une blanquette a la mode des +_gardians_ ou quelque omelette baveuse... Mais quand les gens vous +tombent la, entre chien et loup, comme cheveux sur une soupe, +messieurs, vous comprendrez qu'on leur donne ce qu'on peut. + +C'est bien. Daudet, qui de sa vie ne s'etait vu a pareille gogaille +de Camargue, saisit un des oignons, de ces beaux oignons epates, +dores comme un pain de Noel, et hardi! a belles dents, et feuillet a +feuillet, il le croque et l'avale, tantot l'accompagnant du fromage +petri, tantot de la merluche. Il est juste d'ajouter que, pour le +seconder, tous nous faisions notre possible. + +Patron Gafet, lui soulevant de temps en temps la cruche pleine d'un +vin de Crau, flambant comme on n'en voit plus: + +-- Ca, jeunesse, disait-il, si nous abattions un bourgeon? L'oignon +fait boire et maintient la soif. + +En moins d'une demi-heure, on aurait enflamme sur nos joues une +allumette. Puis, arriva le _catigot_, ou le baton d'un patre se +serait tenu droit, -- sale comme mer, poivre comme diable... + +-- Salaison et poivrade, disait le gros Gafet, font trouver le vin +bon... Allume et trinque, Antoine, puisque ton pere est prieur! + +VIII + +Les mariniers, pourtant, ayant acheve leur cabri, terminaient leur +repas, ainsi que c'est l'usage des bateliers de Condrieu, avec un +plat de soupe grasse. Chacun, a son bouillon melait un grand verre de +vin; puis, portant des deux mains leurs assiettes a la bouche, tous +ensemble viderent d'un seul trait le melange, savoureusement, en +claquant des levres. + +Un conducteur de radeau, qui portait la barbe en collier, chanta +alors une chanson qui, s'il m'en souvient bien, finissait comme ceci: + + _Quand notre flotte arrive + En rade de Toulon, + Nous saluons la ville + A grands coups de canon_. + +Daudet nous dit: + +-- Tonnerre! n'allons-nous pas aussi faire craquer la notre? + +Et il entama celle-ci (du temps ou l'on faisait la guerre aux Vaudois +du Leberon): + + _Chevau-leger, mon bon ami, + A Lourmarin, l'on s'eventre! + Chevau-leger, mon bon ami, + Mon coeur s'evanouit_. + +Mais les gens de riviere, ne voulant pas etre en reste, chanterent +lors en choeur: + + _Les filles de Valence + Ne savent pas faire l'amour: + Celles de la Provence + Le font la nuit, le jour. + +-- A nous autres, collegues, criames-nous aux chanteurs. Et tous a +l'unisson, nous servant de nos doigts comme de castagnettes, nous +repliquions superbement: + + _Les filles d'Avignon + Sont comme les melons: + Sur cent cinquante + N'y en a pas de mur; + La plus galante... + +-- Chut! nous fit la borgnesse, car si passait la police, elle vous +dresserait "verbal" pour tapage nocturne. + +-- La police? criames-nous, on se fiche pas mal d'elle. + +-- Tenez, ajouta Daudet, allez nous querir le registre ou vous +inscrivez ceux qui logent dans l'auberge. + +La Counenque apporta le livre, et le gentil secretaire de M. de Morny +ecrivit aussitot de sa plus belle plume: + +A. Daudet, secretaire du president du Senat; +F. Mistral, chevalier de la Legion d'Honneur; +A. Mathieu, le felibre de Chateauneuf-du-Pape; +P. Grivolas, maitre peintre de l'Ecole d'Avignon. + +-- Et si quelqu'un, poursuivit-il, si quelqu'un, o Counenque, venait +jamais te chercher noise, que ce soit commissaire, gendarme ou +sous-prefet, tu n'auras qu'a lui mettre ces pattes de mouches sous la +moustache, et puis, si l'on t'embete, tu nous ecriras a Paris, et, +va, moi je me charge de les faire danser. + +IX + +Nous soldames, et, accompagnes de la veneration publique, nous +sortimes tels que des princes qui viennent de se reveler. + +Parvenus au marchepied du pont Trinquetaille: + +-- Si nous faisions, sur le pont, un brin de farandole? proposa +l'infatigable et charmant nouvelliste de la _Mule du Pape_, les ponts +de la Provence ne sont faits que pour ca... + +Et en avant! au clair limpide de la lune de septembre, qui se mirait +dans l'eau, nous voila faisant le branle sur le pont en chantant: + + _La farandole de Trinquetaille, + Tous les danseurs sont des canailles! + La farandole de Saint-Remy, + Une salade de pissenlits! + +Tout a coup - nous arrivions sur le milieu du Rhone, -- voici que, +dans la penombre, au-devant de nous autres, nous voyons s'avancer une +rangee d'Arlesiennes, de delicieuses Arlesiennes, chacune avec son +cavalier, qui lentement cheminaient, tout en babillant et riant... Le +frolement des jupes, le frou-frou de la soie, le gazouillis des +couples qui se parlaient a voix basse dans la nuitee pacifique, dans +le tressaillement du Rhone qui se glissait entre les barques, c'etait +vraiment chose suave. + +-- Une noce, dit le gros patron Gafet, qui ne nous avait pas quittes. + +-- Une noce? fit Daudet, qui avec sa myopie, ne se rendait pas bien +compte de cette agitation, une noce arlesienne! Une noce a la lune! +Une noce en plein Rhone! + +Et, pris d'un vertigo, notre luron s'elance, saute au cou de la +mariee, et en veux-tu des baisers... + +Aie! quelle melee, mon Dieu! Si jamais de la vie nous nous vimes en +presse, ce fut bien cette fois-la... Vingt gars, le poing leve, nous +entourent et nous serrent: + +-- Au Rhone, les marauds! + +-- Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? s'ecria patron Gafet, en refoulant +la troupe; mais ne voyez-vous pas que nous venons de boire, de boire +en Trinquetaille, a la sante de l'epousee, et que de reboire nous +ferait du mal? + +-- Vivent les maries! nous ecriames-nous. Et, grace a la poigne de ce +brave Gafet, qui etait connu de tous, et a sa presence d'esprit, les +choses en resterent la. + +X + +Maintenant, ou allons-nous? L'Homme de Bronze venait de frapper onze +heures... Et nous dimes: + +-- Il faut aller faire un tour aux Aliscamps. + +Nous prenons les Lices d'Arles, nous contournons les remparts, et, au +clair de la lune, nous voila descendant l'allee de peupliers qui mene +au cimetiere du vieil Arles romain. Et, ma foi, en errant au milieu +des sepulcres eclaires par la lune et des auges mortuaires alignees +sur le sol, voici que, gravement, nous repetions entre nous +l'admirable ballade de Camille Reybaud: + + _Les peupliers du cimetiere + Ont salue les trepasses. + As-tu peur des pieux mysteres? + Passe plus loin du cimetiere!_ + + MOI + + _Des blancs lombeaux du cimetiere + Le couvercle s'est renverse._ + + TOUS + + _As-tu peur des pieux mysteres? + Passe plus loin du cimetiere._ + + MOI + + _Sur le gazon du cimetiere + Tous les defunts se sont dresses._ + + TOUS + + __As-tu peur des pieux mysteres? + Passe plus loin du cimetiere._ + + MOI + + _Freres muets, au cimetiere + Tous les morts se sont embrasses. + + TOUS + + __As-tu peur des pieux mysteres? + Passe plus loin du cimetiere._ + + MOI + + _C'est la fete du cimetiere, + Les morts se mettent a danser._ + + TOUS + + __As-tu peur des pieux mysteres? + Passe plus loin du cimetiere._ + + MOI + + _La lune est claire: au cimetiere, + Les vierges cherchent leurs fiances._ + + TOUS + + __As-tu peur des pieux mysteres? + Passe plus loin du cimetiere._ + + MOI + + _Leurs amoureux, au cimetiere, + Ne sont plus la, si empresses. + + TOUS + + __As-tu peur des pieux mysteres? + Passe plus loin du cimetiere._ + + MOI + + _Oh! ouvrez-moi le cimetiere, + Mon amour va les caresser..._ + +XI + +Le croirez-vous? Soudain, d'une tombe beante, a trois pas de nous +autres, mes chers amis, une voix sombre, dolente, sepulcrale, nous +fait entendre ces mots: + +_-- Laissez dormir ceux qui dorment!_ + +Nous restames petrifies, et a l'entour, sous la lune, tout retomba +dans le silence. + +Mathieu disait doucement a Grivolas: + +-- As-tu entendu? + +-- Oui, repondit le peintre, c'est la-bas, dans ce sarcophage. + +-- Cela, dit patron Gafet en crevant de rire, c'est un couche-vetu, +un de ces _galimands_, comme nous les nommons en Arles, qui viennent +se giter, la nuit, dans ces auges vides. + +Et Daudet: + +-- Quel dommage, pourtant, que ca n'ait pas ete une apparition +reelle! Quelque belle Vestale, qui, a la voix des poetes, eut +interrompu son somme, et, o mon Grivolas, fut venue t'embrasser! + +Puis, d'une voix retentissante, il chanta et nous chantames: + + _De l'abbaye passant les portes, + Autour de moi, tu trouverais + Des nonnes l'errante cohorte, + Car en suaire je serais! + -- O Magali, si tu te fais + La pauvre morte, + La terre alors je me ferai: + La je t'aurai_. + +La-dessus, au patron Gafet nous serrames tous la main, et nous +allames vite, de ce pas, au chemin de fer, prendre le train pour +Avignon. + +Sept ans apres, helas! l'annee de la catastrophe, je recus cette +lettre: + +Paris, 31 decembre 1870. + +"Mon Capoulie, je t'envoie par le ballon monte un gros tas de +baisers. Et il me fait plaisir de pouvoir te les envoyer en langue +provencale; comme ca je suis assure que les Allemands, si le ballon +leur tombe dans les mains, ne pourront par lire mon ecriture et +publier ma lettre dans le _Mercure de Souabe_. + +"Il fait froid, il fait noir; nous mangeons du cheval, du chat, du +chameau, de l'hippopotame (ah! si nous avions les bons oignons, le +_catigot_ et la _cachat_ de la Ribote de Trinquetaille!) Les fusils +nous brulent les doigts. Le bois se fait +rare. Les armees de la Loire ne viennent pas. Mais cela ne fait rien. +Les gens de Berlin s'ennuieront quelque temps encore devant les +remparts de Paris .................................................... +...................................................................... +...................................................................... +"Adieu, mon Capoulie, trois gros baisers: un pour moi, l'autre pour +ma femme, l'autre pour mon fils. Avec ca, bonne annee, comme toujours +d'aujourd'hui a un an. + +Ton felibre, +Alphonse DAUDET." + +Et puis, on viendra me dire que Daudet n'etais pas un excellent +Provencal! Parce qu'en plaisantant il aura ridiculise les Tartarin, +les Roumestan et les Tante Portal et tous les imbeciles du pays de +Provence qui veulent franciser le parler provencal, pour cela +Tarascon lui garderait rancune? + +Non! la mere lionne n'en veut pas, n'en voudra jamais au lionceau +qui, pour s'ebattre, l'egratigne quelquefois. + + FIN + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mes Origines. Memoires et Recits +by Frederic Mistral + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS *** + +This file should be named 7momr10.txt or 7momr10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7momr11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7momr10a.txt + +This eBook was produced by Walter Debeuf + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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MEMOIRES ET RECITS *** + + + + +This eBook was produced by Walter Debeuf + + + + + +Mes Origines. + +Mémoires et récits. +(Traduction du provençal) + +par Frédéric Mistral. + + +CHAPITRE I. + +AU MAS DU JUGE. + +Les Alpilles. -- La chanson de Maillane. -- Ma famille. -- Maître +François, mon père. -- Délaïde, ma mère. -- Jean du Porc. -- L'aïeul +Étienne. -- La mère-grand Nanon. -- La foire de Beaucaire. -- Les +fleurs de glais. + +D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant mes yeux, au Midi +là-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les rampes, les +falaises et les vallons bleuissaient du matin aux vêpres, plus ou +moins clairs ou foncés, en hautes ondes. C'est la chaîne des +Alpilles, ceinturée d'oliviers comme un massif de roches grecques, un +véritable belvédère de gloire et de légendes. + +Le sauveur de Rome, Caïus Marius, encore populaire dans toute la +contrée, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit les Barbares, +derrière les murs de son camp; et ses trophées triomphaux, à +Saint-Rey sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans, dorés par le +soleil. C'est au penchant de cette côte qu'on rencontre les tronçons +du grand aqueduc romain qui menait les eaux de Vaucluse dans les +Arènes d'Arles: conduit que des gens du pays nomment _Ouide di +Sarrasin_ (pierrée des Sarrasins), parce que c'est par là que les +Maures d'Espagne s'introduisirent dans Arles. C'est sur les rocs +escarpés de ces collines que les princes des Baux avaient leur +château fort. C'est dans ces vals aromatiques, aux Baux, à Romanin +et à Roque-Martine, que tenaient cour d'amour les belles châtelaines +du temps des troubadours. C'est à Mont-Majour que dorment, sous les +dalles du cloître, nos vieux rois arlésiens. C'est dans les grottes +du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent encore nos fées. C'est sous +ces ruines, romaines ou féodales, que gît la Chèvre d'Or. + +Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient le milieu de la +plaine, une large et riche plaine, qu'en mémoire peut-être du consul +Caïus Marius on nomme encore _Le Caieou_. + +-- Quand je luttais, me disait une fois le petit Maillanais, -- un +vieux lutteur de l'endroit, -- j'ai beaucoup voyagé, en Languedoc +comme en Provence... Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie que +ce terroir. Si, depuis la Durance jusqu'à la mer, là-bas, on tirait +un trait de charrue droit comme une chandelle, un sillon de vingt +lieues, l'eau y courrait toute seule, rien qu'au niveau pendant. +Aussi, quoique nos voisins nous traitent de _mange-grenouilles_, les +Maillanais convinrent toujours que, sous la chape du soleil, il n'est +pas de pays plus joli que le leur et, un jour qu'ils m'avaient +demandé quelques couplets pour la chorale du village, voici, à ce +propos, les vers que je leur fis: + +_Maillane est beau, Maillane plaît -- et se fait beau de plus en +plus; Maillane ne s'oublie jamais; -- il est l'honneur de la contrée +-- et tient son nom du mois de Mai. + +Que vous soyez à Paris ou à Rome, -- pauvres conscrits, rien ne vous +charme; -- Maillane est pour vous sans pareil -- et vous aimeriez y +manger une pomme -- que dans Paris un perdreau. + +Notre patrie n'a pour remparts -- que les grandes haies de cyprès -- +que Dieu fit tout exprès pour elle; -- et quand se lève le mistral, +-- il ne fait que branler le berceau. + +Tout le dimanche on fait l'amour; -- puis au travail, sans trêve, -- +s'il faut le lundi se ployer, --nous buvons le vin de nos vignes, +nous mangeons le pain de nos blés._ + +La vieille bastide où je naquis, en face des Alpilles, touchant le +Clos-Créma, avait nom le Mas du Juge, un tènement de quatre paires de +bêtes de labour, avec son premier charretier, ses valets de charrue, +son pâtre, sa servante (que nous appelions la _tante_) et plus ou +moins d'hommes au mois, de journaliers ou journalières, qui venaient +aider au travail, soit pour les vers à soie, pour les sarclages, pour +les foins, pour les moissons ou les vendanges, soit pour la saison +des semailles ou celles de l'olivaison. + +Mes parents, des _ménagers_, étaient de ces familles qui vivent sur +leur bien, au labeur de la terre, d'une génération à l'autre! Les +ménagers, au pays d'Arles, forment une classe à part: sorte +d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et bourgeois, et +qui comme toute autre, a son orgueil de caste. Car si le paysan, +habitant du village, cultive de ses bras, avec la bêche ou le hoyau, +ses petits lopins de terre, le ménager, agriculteur en grand, dans +les _mas_ de Camargue, de Crau ou d'autre part, lui, travaille debout +en chantant sa chanson, la main à la charrue. + +C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets suivants, chantés +aux noces de mon neveu: + +_Nous avons tenu la charrue -- avec assez d'honneur -- et conquis le +terroir -- avec cet instrument. + +Nous avons fait du blé -- pour le pain de Noël -- et de la toile +rousse pour nipper la maison. + +Tout chemin va à Rome: ne quittez donc pas le mas, -- et vous +mangerez des pommes, -- puisque vous les aimez._ + +Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos fenêtres, comme le font +tant d'autres, sans trop d'outrecuidance nous pourrions avancer que +la gent mistralienne descend des Mistral dauphinois, devenus, par +alliance, seigneurs de Montdragon et puis de Romanin. Le célèbre +pendentif qu'on montre à Valence est le tombeau de ces Mistral. Et, +à Saint-Remy, nid de ma famille (car mon père en sortait), on peut +voir encore l'hôtel des Mistral de Romanin, connu sous le nom de +Palais de la Reine Jeanne. + +Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de trèfle avec cette +devise assez présomptueuse: _"Tout ou Rien."_ Pour ceux, et nous en +sommes, qui voient un horoscope dans la fatalité des noms +patronymiques ou le mystère des rencontres, il est curieux de trouver +la Cour d'Amour de Romanin unie, dans le passé, à la seigneurie de +Mistral désignant le grand souffle de la terre de Provence, et, +enfin, ces trois trèfles marquant la destinée de notre famille +terrienne. + +-- Le trèfle, nous déclara, un jour, le Sâr Peladan, qui, lorsqu'il a +quatre feuilles, devient talismanique, exprime symboliquement l'idée +de Verbe autochtone, de développement sur place, de lente croissance +en un lieu toujours le même. Le nombre trois signifie la maison +(père, mère, fils), +au sens divinatoire. Trois trèfles signifient donc trois harmonies +familiales succédentes, ou neuf, qui est le nombre du sage à l'écart. + La devise _Tout ou Rien_ rimerait aisément à ces fleurs sédentaires +et qui ne se transplantent pas: devise, comme emblème, de terrien +endurci. + +Mais laissons là ces bagatelles. Mon père, devenu veuf de sa +première femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se remaria, et je +suis le croît de ce second lit. Voici comment il avait fait la +connaissance de ma mère: + +Une année, à la Saint-Jean, maître François Mistral était au milieu +de ses blés, qu'une troupe de moissonneurs abattait à la faucille. +Un essaim de glaneuses suivait les tâcherons et ramassait les épis +qui échappaient au râteau. Et voilà que mon seigneur père remarqua +une belle fille qui restait en arrière, comme si elle eût eu peur de +glaner comme les autres. Il s'avança près d'elle et lui dit: + +-- Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom? + +La jeune fille répondit: + +-- Je suis la fille d'Étienne Poulinet, le maire de Maillane. Mon +nom est Délaïde. + +-- Comment! dit mont père, la fille de Poulinet, qui est le maire de +Maillane, va glaner? + +-- Maître, répliqua-t-elle, nous sommes une grosse famille: six +filles et deux garçons, et notre père, quoiqu'il ait assez de bien, +quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous répond: "Mes +petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en." Et voilà pourquoi +je suis venue glaner. + +Six mois après cette rencontre, qui rappelle l'antique scène de Ruth +et de Booz, le vaillant ménager demanda Délaïde à maître Poulinet, et +je suis né de ce mariage. + +Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 8 septembre de l'an 1830, +dans l'après-midi, la gaillarde accouchée envoya quérir mon père, qui +était en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses champs. En +courant, et du plus loin qu'il put se faire entendre: + +-- Maître, cria le messager, venez! car la maîtresse vient +d'accoucher maintenant même. + +-- Combien en a-t-elle fait? demanda mon père. + +-- Un beau, ma foi. + +-- Un fils! Que le bon Dieu le fasse grand et sage! + +Et sans plus, comme si de rien n'était, ayant achevé son labour, le +brave homme, lentement, s'en revint à la ferme. Non point qu'il fût +moins tendre pour cela; mais élevé, endoctriné, comme les Provençaux +anciens, avec la tradition romaine, il avait dans ses manières, +l'apparente rudesse du vieux _pater familias_. + +On me baptisa Frédéric, en mémoire, paraît-il, d'un pauvre petit gars +qui, au temps où mon père et ma mère se _parlaient_, avait fait +gentiment leurs commissions d'amour, et qui, peu de temps après, +était mort d'une insolation. Mais, comme elle m'avait eu à +Notre-Dame de Septembre, ma mère m'a toujours dit qu'elle m'avait +voulu donner le prénom de Nostradamus, d'abord pour remercier la Mère +de Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des _Centuries_, le +fameux astrologue natif de Saint-Remy. Seulement, ce nom mystique et +mirifique, n'est-ce pas? que l'instinct maternel avait si bien +trouvé, on ne voulut l'accepter ni à la mairie ni au presbytère. + +Ma première sortie sur les bras de ma mère, qui me nourrissait de son +lait, lorsqu'elle fit ses relevailles, -- tout cela vaguement, dans +une lointaine brume, il me semble le revoir: elle, ma pauvre mère, +dans la beauté, l'éclat de sa pleine jeunesse, présentant avec +orgueil son "roi" à ses amies, et, cérémonieuses, les amies et +parentes nous accueillant avec les félicitations d'usage et m'offrant +une couple d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et une +allumette, avec ces mots sacramentels: + +-- Mignon, sois plein comme un oeuf, sois bon comme le pain, sois +sage comme le sel, sois droit comme une allumette. + +On trouvera peut-être tant soit peut enfantin de raconter ces choses. + Mais, après tout, chacun est libre, et, à moi, il m'agrée de +revenir, par songerie, dans mon premier maillot et dans mon berceau +de mûrier et dans mon chariot à roulettes, car, là, je ressuscite le +bonheur de ma mère dans ses plus doux tressaillements. + +Quand j'eus six mois, on me délivra de la bande qui enveloppait mes +langes (car Nanounet, ma mère-grand, avait très fort recommandé de me +tenir serré à point, parce que, disait-elle, les enfants bien +emmaillotés ne sont ni bancals ni bancroches), et, le jour de la +Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on me "donna les pieds" et, +triomphalement, ma mère m'apporta à l'église de Maillane; et sur +l'autel du saint, en me tenant par les lisières, pendant que ma +marraine me chantait : _Avène, Avène, Avène_ (Viens, viens, viens), +on me fit faire mes premiers pas. + +A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour la messe. C’était une +demi-lieue de chemin pour le moins. Ma mère, tout le long, me +dorlotait dans ses bras. Oh! le sein nourricier, ce nid doux et +moelleux! Je voulais toujours, toujours, qu’il me portât encore un +peu... Mais, une fois, -- j’avais cinq ans, -- à mi-chemin du +village, ma pauvre mère me déposa en disant: + +-- Oh! tu pèses trop, maintenant; je ne puis plus te porter. + +Après la messe, avec ma mère, nous’ allions voir mes grands-parents, +dans leur belle cuisine voûtée en pierre blanche, où, de coutume, les +bourgeois du lieu, M. Deville, M. Dumas, M. Ravoux, le Cadet Rivière, +en se promenant sur les dalles, entre l’évier et la cheminée, +venaient parler du gouvernement. + +M. Dumas, qui avait été juge et qui s’était démis en 1830, aimait, +sur toute chose, à donner des conseils, comme celui- ci, par exemple, +qu’avec sa grosse voix, il répétait, tous les dimanches, aux jeunes +mères qui dodelinaient leurs mioches: + +-- Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni clé, ni livre : parce +qu'avec un couteau l’enfant peut se couper; une clé, il peut la +perdre et, un livre, le déchirer. + +M. Durnas ne venait pas seul: avec son opulente épouse et leurs onze +ou douze enfants, ils remplissaient le salon, le beau salon des +ancêtres, tout tapissé de toile peinte, de Mar- seille, représentant +des oisillons et des paniers en fleurs, et là, pour étaler +l’éducation de sa lignée, il faisait, non sans orgueil, déclamer, +vers à vers, mot à mot, un peu à l’un, un peu à l’autre, le récit de +_Théramène_: + + _A peine nous sortions des portes de Trézène... + De Trégène... Il était sur son char... sur chon sar... + Ses gardes affligés... affizés... + Imitaient son silence autour de lui rangés... + Lui ranzés._ + +Ensuite, il disait à ma mère: + +-- Et le vôtre, Délaïde, lui apprenez-vous rien pour réciter? + +-- Si répondait naïvement ma mère: il sait la sornette de Jean du +Porc. + +-- Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait tout le monde. + +Et alors en baissant la tête, j’ânonnais timidement: + +_Qui est mort? — Jean du Porc. — Qui le pleure? — Le roi Maure — Qui +le rit? — La perdrix. — Qui le chante? — La calandre — Qui en sonne +le glas? — Le cul de la poêle. — Qui en porte le deuil? — Le cul du +chaudron._ + +C'est avec ces contes-là, chants de nourrices et sornettes, que nos +parents, à cette époque, nous apprenaient à parler la bonne langue +provençale; tandis qu’à présent, la vanité ayant pris le dessus dans +la plupart des familles, c’est avec le système de l’excellent M. +Dumas que l’on enseigne les enfants et qu’on en fait de petits niais +qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouvés, sans attaches +ni racines, car il est de mode, aujourd’hui, de renier absolument +tout ce qui est de tradition. + +Il faut que je parle un peu, maintenant, du bonhomme Etienne, mon +aïeul maternel. Il était, comme mon père, ménager propriétaire, +d’une bonne maison comme lui, et d’un bon sang : avec cette +différence que, du côté des Mistral, c’étaient des laborieux, des +économes, des amasseurs de biens, qui, en tout le pays, n’avaient pas +leurs pareils, et que, du côté de ma mère, tout à fait insouciants et +n’étant jamais prêts pour aller au labour, ils laissaient l’eau +courir et mangeaient leur avoir. L’aïeul Étienne, pour tout dire, +était (devant Dieu soit-il) un vrai Roger Bontemps. + +Bien qu’il eût huit enfants, entre lesquels six filles (qui, à +l’heure des repas, se faisaient servir leur part et puis allaient +manger dehors, sur le seuil de la maison, leur assiette à la main), +dès qu’il y avait fête quelque part, en avant! Il partait pour trois +jours avec les camarades. Il jouait, bambochait tant que duraient les +écus; puis, souple comme un gant, quand les deux toiles se touchaient +(1), le quatrième jour il rentrait au logis et, alors, grand’maman +Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait: + +-- N’as-tu pas honte, dissipateur que tu es, de manger comme ça le +bien de tes filles I + +(1) Quand la poche est vide. + +-- Hé! bonasse, répondait-il, de quoi vas-tu t'inquiéter? Nos +fillettes sont jolies, elles se marieront sans dot. Et tu verras, +Nanon, ma mie, nous n'en aurons pas pour les derniers. + +Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, il lui faisait donner +sur son douaire des hypothèques aux usuriers, qui lui prêtaient de +l'argent à cinquante ou à cent pour cent, ce qui ne l'empêchait pas, +quand ses compagnons de jeu venaient, de faire, avec eux, le branle +devant la cheminée, en chantant tous ensemble: + + _Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs! + Ce sont de braves gens, + Quand ils n'ont plus d'argent._ + +Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de rire: + +_Nous sommes trois qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons pas le sou, +-- Qui n'avons pas le sou. -- Et le compère qui est derrière, -- N'a +pas un denier, -- N'a pas un denier._ + +Et quand ma pauvre aïeule se désolait de voir ainsi partir, l'un +après l'autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son beau +patrimoine: + +-- Eh! bécasse, que pleures-tu? lui faisait mon grand-père, pour +quelques lopins de terre? Il y pleuvait comme à la rue. + +Ou bien: + +-- Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, ne payait pas les +impositions! + +Ou bien: + +-- Cette friche-là? les arbres du voisin la desséchaient comme +bruyère. + +Et toujours, de cette façon, il avait la riposte aussi prompte que +joyeuse... Si bien qu'il disait même, en parlant des usuriers: + +-- Eh! morbleu, c'est bien heureux qu'il y ait des gens pareils. +Car, sans eux, comment ferions-nous, les dépensiers, les gaspilleurs, +pour trouver du quibus, en un temps où comme on sait, l'argent est +marchandise? + +C'était l'époque, en ce temps-là, où Beaucaire, avec sa foire, +faisait merveille sur le Rhône; il venait là du monde, soit par eau, +soit par terre, de toutes les nations, jusqu'à des Turcs et des +nègres. + +Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes espèces de choses qu'il +faut pour le nourrir, pour le vêtir, pour le loger, pour l'amuser, +pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pièces de toile, +les rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre portant au chaton un +rat, vous l'y trouviez à profusion, à monceaux, à faisceaux ou en +piles, dans les grands magasins voûtés, sous les arceaux des Halles, +aux navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du Pré. + +C'était comme nous dirions, mais avec un côté plus populaire et +grouillant de vie, c'était là tous les ans, au soleil de juillet, +l'exposition universelle de l'industrie du Midi. + +Mon grand-père Étienne, comme vous pensez bien, ne manquait pas telle +occasion d'aller, quatre ou cinq jours, faire à Beaucaire ses +bamboches. Donc, sous prétexte d'aller acheter du poivre, du girofle +ou du gingembre avec, dans chaque poche de sa veste, un mouchoir de +fil, car il prenait du tabac, et trois autres mouchoirs, en pièce, +non coupés, dont en guise de ceinture il se ceignait les reins; et il +flânait ainsi, tout le franc jour de Dieu, autour des bateleurs, des +charlatans, des comédiens, surtout des bohémiens, lorsqu'ils +discutent et se harpaillent pour le marché et marchandage de quelque +bourrique maigre. + +Un délicieux régal pour lui: Polichinelle avec Rosette! Il y était +toujours plus neuf et ravi, bouche bée, il y riait comme un pauvre +aux pantalonnades et aux coups de batte qui pleuvaient là sans cesse +sur le propriétaire et sur le commissaire. A ce point les filous (et +imaginez-vous si, à Beaucaire, ils pullulaient!) lui tiraient chaque +année, tout doucement, l'un après l'autre, sans qu'il se retournât, +tous ses mouchoirs; et quand il n'en avait plus, chose qu'il savait +d'avance, il dénouait sa ceinture, sans plus de chagrin que ça, et +s'en torchait le nez. Mais, quand il rentrait à Maillane, avec le +nez tout bleu, -- de la teinture des mouchoirs, des mouchoirs neufs +qui avaient déteint: + +-- Allons, lui disait ma grand'mère, on t'a encore volé tes +mouchoirs. + +-- Qui te l'a dit? faisait l'aïeul. + +-- Pardi, tu as le nez tout bleu: tu t'es mouché avec ta ceinture. + +-- Bah! je n'en ai pas regret, répondait le bon humain; ce +Polichinelle m'a tant fait rire! + +Bref, quand ses filles (et ma mère en était une) furent d'âge à se +marier, comme elles n'étaient pas gauches, ni bien désagréables, les +galants, malgré tout, vinrent tout de même à l'appeau. Seulement, +quand les pères disaient à mon aïeul: + +-- Autrement, le cas échéant, combien faites-vous à vos filles? + +-- Combien je fais à mes filles? répondait maître Étienne, tout rouge +de colère; ô graine d'imbécile, c'est dommage! A ton gars je +donnerais une belle gouge, tout élevée, toute nippée, et j'y +ajouterais encore des terres et de l'argent! Qui ne veut pas mes +filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu merci, à la huche de +maître Étienne il y a du pain. + +Or, n'est-il pas vrai que les filles du grand-père furent prises, +toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et même qu'elles +firent toutes de bons mariages? _Fille jolie_, dit le proverbe, +_porte sur le front sa dot._ + +Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans en +cueillir encore un tout petit bouquet. + +Derrière le Mas du Juge, c'est l'endroit où je suis né, il y avait le +long du chemin un fossé qui menait son eau à notre vieux Puits à +roue. Cette eau n'était pas profonde, mais elle était claire et +riante, et, quand j'étais petit, je ne pouvais m'empêcher, surtout +les jours d'été, d'aller jouer le long de sa rive. + +Le fossé du Puits à roue! Ce fut le premier livre où j'appris, en +m'amusant, l'histoire naturelle. Il y avait là des poissons, +épinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que j'essayais +de pêcher dans un sachet de canevas, qui avait servi à mettre des +clous et que je suspendais au bout d'un roseau. Il y avait des +demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout doucement, +lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes petits +doigts, quand elles ne s'échappaient pas, légères, silencieuses, en +faisant frissonner le crêpe de leurs ailes; il y avait des +"notonectes", espèces d'insectes bruns avec le ventre blanc, qui +sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes à la façon des +cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des grenouilles, qui +sortaient de la mousse une échine glauque, chamarrée d'or, et qui, en +me voyant, lestement faisaient leur plongeon; des tritons, sorte de +salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de gros +escarbots qui rôdaient dans les flaches et qu'on nommait des +"mange-anguilles". + +Ajoutez à cela un fouillis de plantes aquatiques, telles que ces +"massettes", cotonnées et allongées, qui sont les fleurs du typha; +telles que le nénuphar qui étale, magnifique, sur la nappe de l'eau, +ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que le +"butome" au trochet de fleurs roses, et le pâle narcisse qui se mire +dans le ru, et la lentille d'eau aux feuilles minuscules, et la +"langue de boeuf" qui fleurit comme un lustre, avec les "yeux de +l'Enfant Jésus" qui est le myosotis. + +Mais de tout ce monde-là, ce qui m'engageait le plus, c'était la +fleur des "glais". C'est une grande plante qui croît au bord des +eaux par grosses touffes, avec de longues feuilles cultriformes et de +belles fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des hallebardes +d'or. Il est à croire même que les fleurs de lis d'or, armes de +France et de Provence, qui brillent sur le fond d'azur, n'étaient que +des fleurs de glais: "fleur de lis" vient de "fleur d'iris", car le +glais est un iris, et l'azur du blason représente bien l'eau où croît +le glais. + +Toujours est-il, qu'un jour d'été, quelque temps après la moisson, on +foulait nos gerbes, et tous les gens du "mas" étaient dans l'aire à +travailler. A l'entour des chevaux et des mulets qui piétinaient, +ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien vingt hommes qui, +les bras retroussés, en cheminant au pas, deux par deux, quatre par +quatre, retournaient les épis ou enlevaient la paille avec des +fourches de bois. Ce joli travail se faisait gaiement, en dansant au +soleil, nu-pieds, sur le grain battu. + +Au haut de l'aire, porté par les trois jambes d'une chèvre rustique, +formée de trois perches, était suspendu le van. Deux ou trois filles +ou femmes jetaient avec des corbeilles dans le cerceau du crible le +blé mêlé aux balles; et le "maître", mon père, vigoureux et de haute +taille, remuait le crible au vent, en ramenant ensemble les mauvaises +graines au-dessus; et quand le vent faiblissait, ou que, par +intervalles, il cessait de souffler, mon père, avec le crible +immobile dans ses mains se retournait vers le vent, et, sérieux, +l'oeil dans l'espace, comme s'il s'adressait à un dieu ami, il lui +disait: + +-- Allons, souffle, souffle, mignon! + +Et le mistral, ma foi, obéissant au patriarche, haletait de nouveau +en emportant la poussière; et le beau blé béni tombait en blonde +averse sur le monceau conique qui, à vue d'oeil, montait entres les +jambes du vanneur. + +Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncelé le grain avec la +pelle, que les hommes poussiéreux allaient se laver au puits ou tirer +de l'eau pour les bêtes, mon père, à grandes enjambées, mesurait le +tas de blé et y traçait une croix avec le manche de la pelle en +disant: "Que Dieu te croisse!" + +Par une belle après-midi de cette saison d'aires, -- je portais +encore les jupes: j'avais à peine quatre ou cinq ans -- après m'être +bien roulé, comme font les enfants, sur la paille nouvelle, je +m'acheminai donc seul vers le fossé du Puits à roue. + +Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais commençaient à +s'épanouir et les mains me démangeaient d'aller cueillir quelques-uns +de ces beaux bouquets d'or. + +J'arrive au fossé; doucement, je descends au bord de l'eau; j'envoie +la main pour attraper les fleurs... Mais, comme elles étaient trop +éloignées, je me courbe, je m'allonge, et patatras dedans: je tombe +dans l'eau jusqu'au cou. + +Je crie. Ma mère accourt; elle me tire de l'eau, me donne quelques +claques, et, devant elle, trempé comme un caneton, me faisant filer +vers le Mas: + +-- Que je t'y voie encore, vaurien, vers le fossé! + +-- J'allais cueillir des fleurs de glais. + +-- Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et encore tes glais. Tu +ne sais donc pas qu'il y a un serpent dans les herbes cachés, un gros +serpent qui hume les oiseaux et les enfants, vaurien? + +Et elle me déshabilla, me quitta mes petits souliers, mes +chaussettes, ma chemisette, et pour faire sécher ma robe trempée et +ma chaussure, elle me chaussa mes sabots et me mit ma robe du +dimanche, en me disant: + +-- Au moins, fais attention de ne pas te salir. + +Et me voilà dans l'aire; je fais sur la paille fraîche quelques +jolies cabrioles; j'aperçois un papillon blanc qui voltige dans un +chaume. Je cours, je cours après, avec mes cheveux blonds flottant +au vent hors de mon béguin... et paf! me voilà encore vers le fossé +du Puits à roue... + +Oh! mes belles fleurs jaunes! Elles étaient toujours là, fières au +milieu de l'eau, me faisant montre d'elles, au point qu'il ne me fut +plus possible d'y tenir. Je descends bien doucement, bien doucement +sur le talus; je place mes petons biens ras, bien ras de l'eau; +j'envoie la main, je m'allonge', je m'étire tant que je puis... et +patatras! je me fiche jusqu'au derrière dans la vase. + +Aïe! aïe! aïe! Autour de moi, pendant que je regardais les bulles +gargouiller et qu'à travers les herbes je croyais entrevoir le gros +serpent, j'entendais crier dans l'aire: + +-- Maîtresse! courez vite, je crois que le petit est encore tombé à +l'eau! + +Ma mère accourt, elle me saisit, elle m'arrache tout noir de la boue +puante, et la première chose, troussant ma petite robe, vlin! vlan! +elle m'applique une fessée retentissante. + +-- Y retourneras-tu, entêté, aux fleurs de glais? Y retourneras-tu +pour te noyer?... Une robe toute neuve que voilà perdue, fripe-tout, +petit monstre! qui me feras mourir de transes! + +Et, crotté et pleurant, je m'en revins donc au Mas la tête basse, et +de nouveau on me dévêtit et on me mit, cette fois, ma robe des jours +de fête... Oh! la galante robe! Je l'ai encore devant les yeux, +avec ses raies de velours noir, pointillée d'or sur fond bleuâtre. + +Mais bref, quand j'eus ma belle robe de velours: + +-- Et maintenant, dis-je à ma mère, que vais-je faire? + +-- Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles n'aillent pas dans +l'aire... Et toi, tiens-toi à l'ombre. + +Plein de zèle, je vole vers les poules qui rôdaient par les chaumes, +becquetant les épis que le râteau avait laissés. Tout en gardant, +voici qu'une poulette huppée -- n'est-ce pas drôle? -- se met à +pourchasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles qui ont les +ailes rouges et bleues... Et toutes deux, avec moi après, qui +voulais voir la sauterelle, de sauter à travers champs, si bien que +nous arrivâmes au fossé du Puits à roue! + +Et voilà encore les fleurs d'or qui se miraient dans le ruisseau et +qui réveillaient mon envie, mais une envie passionnée, délirante, +excessive, à me faire oublier mes deux plongeons dans le fossé: + +"Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tomberas pas!" + +Et, descendant le talus, j'entortille à ma main un jonc qui croissait +là; et me penchant sur l'eau avec prudence, j'essaie encore +d'atteindre de l'autre main les fleurs de glais... Ah! malheur, le +jonc se casse et va te faire teindre! Au milieu du fossé, je plonge +la tête première. + +Je me dresse comme je puis, je crie comme un perdu, tous les gens de +l'aire accourent: + +-- C'est encore ce petit diable qui est tombé dans le fossé. Ta +mère, cette fois, enragé polisson, va te fouailler d'importance! + +Eh bien! non; dans le chemin, je la vis venir, pauvrette, tout en +larmes et qui disait: + +-- Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il aurait peut-être un +"accident". Mais ce gars, sainte Vierge, n'est pas comme les autres: +il ne fait que courir pour ramasser des fleurs; il perd tous ses +jouets en allant dans les blés chercher des bouquets sauvages... +Maintenant, pour comble, il va se jeter trois fois, depuis peut-être +une heure, dans le fossé du Puits à roue... Ah! tiens-toi, pauvre +mère, morfonds-toi pour l'approprier. Qui lui en tiendrait, des +robes? Et bienheureuse encore -- mon Dieu, je vous rends grâce -- +qu'il ne soit pas noyé! + +Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du fossé. Puis, une +fois dans le Mas, m'ayant quitté mon vêtement, la sainte femme +m'essuya, nu, de son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant fait +boire une cuillerée de vermifuge elle me coucha dans ma berce, où, +lassé de pleurer, au bout d'un peu je m'endormis. + +Et savez-vous ce que je songeai: pardi! mes fleurs de glais... Dans +un beau courant d'eau, qui serpentait autour du Mas, limpide, +transparent, azuré comme les eaux de la Fontaine de Vaucluse, je +voyais de belles touffes de grands et verts glaïeuls, qui étalaient +dans l'air une féerie de fleurs d'or! + +Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles avec leurs ailes de +soie bleue, et moi je nageais nu dans l'eau riante; et je cueillais à +pleines mains, à jointées, à brassées, les fleurs de lis blondines. +Plus j'en cueillais, plus il en surgissait. + +Tout à coup, j'entends une voix qui me crie: "Frédéri!" + +Je m'éveille et que vois-je! Une grosse poignée de fleurs de glais +couleur d'or qui bondissaient sur ma couchette. + +Lui-même, le patriarche, le Maître, mon seigneur père, était allé +cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la Maîtresse, ma mère +belle, les avait mises sur mon lit. + +CHAPITRE II. + +MON PÈRE. + +L'enfant de ferme. -- La vie rurale. -- Mon père à la Révolution. -- +La bûche bénite. -- Les récits de la Noël. -- Le capitaine Perrin. +-- Le maire de Maillane en 1793 -- Le jour de l'an. + +Mon enfance première se passa donc au Mas, en compagnie des +laboureurs, des faucheurs et des pâtres, et quand, parfois, passait +au Mas quelque bourgeois, de ceux-là qui affectent de ne parler que +français, moi, tout interloqué et même humilié de voir que mes +parents devenaient soudain révérencieux pour lui, comme s'il était +plus qu'eux: + +-- D'où vient, leur demandais-je, que cet homme ne parle pas comme +nous? + +-- Parce que c'est un monsieur, me répondait-on. + +-- Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je ne veux +pas être _monsieur_. + +J'avais remarqué aussi que, quand nous avions des visites, comme +celle, par exemple du marquis de Barbentane (un de nos voisins de +terres), mon père qui, à l'ordinaire lorsqu'il parlait de ma mère, +devant les serviteurs, l'appelait "la maîtresse", là, en cérémonie, +il la dénommait _ma mouié_ (mon épouse). Le beau marquis et la +marquise, qui se trouvait être la soeur du général de Galliffet, +chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et autres +gâteries; mais moi, sitôt que je les voyais descendre de voiture, +comme un sauvageon que j'étais, je courais tout de suite me cacher +dans le fenil... Et la pauvre Délaïde de crier: + +-- Frédéric! + +Mais en vain: dans le foin, blotti et ne soufflant mot, j'attendais, +moi, d'entendre les roues de la voiture emporter le marquis, pendant +que ma mère clamait, là-bas, devant la ferme: + +-- M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le voir, +cet insupportable, et il va se cacher! + +Et au lieu de dragées, quand je sortais ensuite, craintif, de ma +tanière, vlan! j'avais ma fessée. + +J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre maître-valet, quand, +derrière la charrue tirée par ses deux mules, les mains au mancheron, +il me criait, patelin: + +-- Petiot, viens vite, viens. Je t'apprendrai à labourer. + +Et tout de suite, nu-pieds, nu-tête, émoustillé, me voilà dans le +sillon, trottinant, farfouillant, le long de la tranchée, pour +cueillir les primevères ou les muscaris bleus, que le soc arrachait. + +-- Ramasse des colimaçons, me disais le Papoty. + +Et quand j'avais les colimaçons, une poignée dans chaque main: + +-- Maintenant, me faisait-il, avec les colimaçons, tiens, empoigne +les cornes du manche de la charrue. + +Et comme, moi crédule, avec mes petits doigts, je prenais les +mancherons, lui, pressant de ses doigts rudes mes deux mains pleines +d'escargots qui s'écrabouillaient dans ma chair: + +-- A présent, me disait le valet de labour en riant aux éclats, tu +pourras dire, petit, que tu as tenu la charrue! + +On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs. C'est ainsi que, +dans les fermes, on déniaise les enfants. Quelquefois, en venant de +traire, notre berger Rouquet me criait: + +-- Viens, petit, boire à même dans le _piau_. + +Le _piau_ est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans lequel on +trait le lait... Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les bras +troussés, sortir de la bergerie en portant à la main le vase à traire +écumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais, affriolé, pour +le humer tout chaud. Mais, sitôt qu'à genoux je m'abreuvais à la +"seille", paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la tête +jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le museau +ruisselants, ébouriffés, je courais, comme un jeune chien, me vautrer +dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant, à part moi, qu'on ne m'y +attraperait plus... jusqu'à nouvelle attrape. + +Après, c'était un faucheur qui me disait: + +-- Petiot, j'ai trouvé un nid, un nid de _frappe-talon_; veux-tu me +faire la courte échelle? Je garderai la mère et tu auras les +passereaux. + +Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain. + +-- Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce gros +saule; c'est là qu'est le nid... Allons, courbe-toi. + +Et je m'inclinais, la tête contre l'arbre, et alors, faisant mine de +grimper sur mon dos, le farceur me battait l'échine du talon. + +C'est ainsi que commença, au milieu des gouailleries de nos +travailleurs des champs (et je n'an ai point regret), mon éducation +d'enfance. + +Comme il était gai, ce milieu de labeurs rustiques! Chaque saison +renouvelait la série des travaux. Les labours, les semailles, la +tonte, la fauche, les vers à soie, les moissons, le dépiquage, les +vendanges et la cueillette des olives, déployaient à ma vue les actes +majestueux de la vie agricole, éternellement dure, mais éternellement +indépendante et calme. + +Tout un peuple de serviteurs, d'hommes loués au mois ou à la journée, +de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du Mas, +qui avec l'aiguillon, qui avec le râteau ou bien la fourche sur +l'épaule, et travaillant toujours avec des gestes nobles, comme dans +les peintures de Léopold Robert. + +Quand, pour dîner ou pour souper, les hommes, l'un après l'autre, +entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son rang, +autour de la grande table, avec mon seigneur père qui tenait le haut +bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des +observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail du +jour, s'il était avantageux, si la terre était dure ou molle ou en +état. Puis, le repas fini, le premier charretier fermait la lame de +son couteau et, sur le coup, tous se levaient. + +Tous ces gens de campagne, mon père les dominait par la taille, par +le sens, comme aussi par la noblesse. C'était un beau et grand +vieillard, digne dans son langage, ferme dans son commandement, +bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul. + +Engagé volontaire pour défendre la France, pendant la Révolution, il +se plaisait, le soir, à raconter ses vieilles guerres. Au fort de la +Terreur, il avait été requis pour porter du blé à Paris, ou régnait +la famine. C'était dans l'intervalle où l'on avait tué le roi. La +France, épouvantée, était dans la consternation. En retournant, un +jour d'hiver, à travers la Bourgogne, avec une pluie froide qui lui +battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu des +roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays. Les +deux compatriotes se tendirent la main, et mon père, prenant la +parole: + +-- Tiens, où vas-tu, voisin, par ce temps diabolique? + +-- Citoyen, répliqua l'autre, je vais à Paris porter les saints et +les cloches. + +Mon père devint pâle, les larmes lui jaillirent et, ôtant son chapeau +devant les saints de son pays et les cloches de son église, qu'il +rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne: + +-- Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu'à ton retour, on te nomme, +pour cela, représentant du peuple? + +L'iconoclaste courba la tête de honte et, avec un blasphème, il fit +tirer ses bêtes. + +Mon père, dois-je dire, avait un foi profonde. Le soir, en été comme +en hiver, agenouillé sur sa chaise, la tête découverte, les mains +croisées sur le front, avec sa cadenette, serrée d'un ruban de fil, +qui lui pendait sur la nuque, il faisait, à voix haute, la prière +pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veillées s'allongeaient, +il lisait l'Évangile à ses enfants et domestiques. + +Mon père, dans sa vie, n'avait lu que trois livres: le _Nouveau +Testament, l'Imitation_ et _Don Quichotte_ (lequel lui rappelait sa +campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie). + +-- Comme de notre temps les écoles étaient rares, c'est un pauvre, +nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par semaine, +m'avait appris ma croix de par Dieu. + +Et le dimanche, après les vêpres, selon l'us et coutume des anciens +pères de famille, il écrivait ses affaires, ses comptes et dépenses, +avec ses réflexions, sur un grand mémorial dénommé _Cartabèou._ + +Lui, quelque temps qu'il fît, était toujours content, et si, parfois, +il entendait les gens se plaindre, soit des vents tempétueux, soit +des pluies torrentielles: + +-- Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est là-haut sait fort bien +ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut... Eh! s'il ne +soufflait jamais de ces grands vents qui dégourdissent la Provence, +qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et si, +pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui +alimenteraient les puits, les fontaines, les rivières? Il faut de +tout, mes enfants. + +Bien que, le long du chemin, il ramassât une bûchette pour l'apporter +au foyer; bien qu'il se contentât, pour son humble ordinaire, de +légumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il fût sobre +toujours et mît de l'eau dans son vin, toujours sa table était +ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant. Puis, si +l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il était bon +travailleur; et, si l'on répondait oui: + +-- Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son ami. + +Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la grande fête, c'était la +veillée de Noël. Ce jour-la, les laboureurs dételaient de bonne +heure; ma mère leur donnait à chacun, dans une serviette, une belle +galette à l'huile, une rouelle de nougat, une jointée de figues +sèches, un fromage du troupeau, une salade de céleri et une bouteille +de vin cuit. Et qui de-ci, et qui de-là, les serviteurs s'en +allaient, pour "poser la bûche au feu", dans leur pays et dans leur +maison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres hères qui +n'avaient pas de famille; et, parfois des parents, quelque vieux +garçon, par exemple, arrivaient à la nuit, en disant: + +-- Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la bûche au feu, avec +vous autres. + +Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la "bûche de Noël", +qui -- c'était de tradition -- devait être un arbre fruitier. Nous +l'apportions dans le Mas, tous à la file, le plus âgé la tenant d'un +bout, moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous lui faisions +faire le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la dalle du foyer, +mon père, solennellement, répandait sur la bûche un verre de vin +cuit, en disant: + +_Allégresse! Allégresse, +Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse! +Avec Noël, tout bien vient: +Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine. +Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins._ + +Et, nous écriant tous: "Allégresse, allégresse, allégresse!", on +posait l'arbre sur les landiers et, dès que s'élançait le premier jet +de flamme: + +_A la bûche +Boute feu!_ + +disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous mettions à table. + +Oh! la sainte tablée, sainte réellement, avec, tout à l'entour, la +famille complète, pacifique et heureuse. A la place du _caleil_, +suspendu à un roseau, qui, dans le courant de l'année, nous éclairait +de son lumignon, ce jour-là, sur la table, trois chandelles +brillaient; et si, parfois, la mèche tournait devers quelqu'un, +c'était de mauvais augure. A chaque bout, dans une assiette, +verdoyait du blé en herbe, qu'on avait mis germer dans l'eau le jour +de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour à tour +apparaissaient les plats sacramentels: les escargots, qu'avec un long +clou chacun tirait de la coquille; la morue frite et le _muge_ aux +olives, le cardon, le scolyme, le céleri à la poivrade, suivis d'un +tas de friandises réservées pour ce jour-là, comme: fouaces à +l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis; puis, +au-dessus de tout, le grand _pain calendal_, que l'on n'entamait +jamais qu'après en avoir donné, religieusement, un quart au premier +pauvre qui passait. + +La veillée, en attendant la messe de minuit, était longue ce jour-là; +et longuement, autour du feu, on y parlait des ancêtres et on louait +leurs actions. Mais, peu à peu et volontiers, mon brave homme de +père revenait à l'Espagne et à ses souvenirs du siège de Figuières. + +Si je vous disais, commençait-il, qu'étant là-bas en Catalogne, et +faisant partie de l'armée, je trouvai le moyen, au fort de la +Révolution, de venir de l'Espagne, malgré la guerre et malgré tout, +passer avec les miens les fêtes de Noël! Voici, ma foi de Dieu, +comment s'arrangea la chose: + +"Au pied du Canigou, qui est une grande montagne entre Perpignan et +Figuières, nous tournions, retournions depuis passablement de temps, +en bataillant, à toi, à moi, contre les troupes espagnoles. Aïe! que +de morts, que de blessés et de souffrances et de misères! Il faut +l'avoir vu, pour savoir cela. De plus, au camp, -- c'était en +décembre, -- il y avait manque de tout; et les mulets et les chevaux, +à défaut de pâture, rongeaient, hélas! les roues des fourgons et des +affûts. + +"Or, ne voilà-t-il pas qu'en rôdant, moi, au fond d'une gorge, du +côté de la mer, je vais découvrir un arbre d'oranges, qui étaient +rousses comme l'or! + +"-- Ha! dis-je au propriétaire, à n'importe quel prix, vous allez me +les vendre. + +"Et, les ayant achetées, je m'en reviens de suite au camp et, tout +droit à la tente du capitaine Perrin (qui était de Cabanes), je vais +avec mon panier et je lui dis: + +"-- Capitaine, je vous apporte quelques oranges... + +"-- Mais où as-tu pris !ça? + +"-- Où j'ai pu, capitaine. + +"-- Oh! luron, tu ne saurais me faire plus de plaisir... Aussi, +demande-moi, vois-tu, ce que tu voudras, et tu l'obtiendras ou je ne +pourrai. + +"-- Je voudrais bien, lui fis-je alors, avant qu'un boulet de canon +me coupe en deux, comme tant d'autres, aller, encore une fois, "poser +le bûche de Noël" en Provence, dans ma famille. + +"-- Rien de plus simple, me fit-il; tiens, passe l'écritoire. + +Et mon capitaine Perrin (que Dieu, en paradis, l'ait renfermé, cher +homme) sur un papier, que j'ai encore, me griffonna ce que je vais +dire: + + _"Armée des Pyrenées-Orientales. + +"Nous Perrin, capitaine aux transports militaires, donnons congé au +citoyen François Mistral, brave soldat républicain, âgé de vingt-deux +ans, taille de cinq pieds six pouces, nez ordinaire, bouche idem, +menton rond, front moyen, visage ovale, de s'en aller dans son pays, +par toute la République, et au diable, si bon lui semble._ + +"Et voilà, mes amis, que j'arrive à Maillane, la belle veille de +Noël, et vous pouvez penser l'ahurissement de tous, les embrassades +et les fêtes. Mais, le lendemain, le maire (je vous tairai le nom de +ce fanfaron braillard, car ses enfants sont encore vivants) me fait +venir à la commune et m'interpelle comme ceci: + +"-- Au nom de la loi, citoyen, comment va que tu as quitté l'armée? + +"-- Cela va, répondis-je, qu'il ma pris fantaisie de venir, cette +année, "poser la bûche" à Maillane. + +"-- Ah oui? En ce cas-là, tu iras, citoyen, t'expliquer au tribunal +du district, à Tarascon. + +"-- Et, tel que je vous le dis, je me laissai conduire par deux +gardes nationaux, devant les juges du district. Ceux-ci, trois faces +rogues, avec le bonnet rouge et des barbes jusque-là: + +"-- Citoyen, me firent-ils en roulant de gros yeux, comment ça se +fait-il que tu aies déserté? + +"Aussitôt, de ma poche ayant tiré mon passeport: + +"-- Tenez, lisez, leur dis-je. + +"Ah! mes amis de Dieu, dès avoir lu, ils se dressent en me secouant +la main: + +"-- Bon citoyen, bon citoyen! me crièrent-ils. Va, va, avec des +papiers pareils, tu peux l'envoyer coucher, le maire de Maillane. + +"Et après le Jour de l'An, j'aurais pu rester, n'est-ce pas? Mais il +y avait le devoir et je m'en retournai rejoindre." + +Voilà, lecteur, au naturel, la portraiture de famille, d'intérieur +patriarcal et de noblesse et de simplicité, que je tenais à te +montrer. + +Au Jour de l'An, -- nous clôturerons par cet autre souvenir, -- une +foule d'enfants, de vieillards, de femmes, de filles, venaient, de +grand matin, nous saluer comme ceci: + +_Bonjour, nous vous souhaitons à tous la bonne année, +Maîtresse, maître, accompagnée +D'autant que le bon Dieu voudra._ + +-- Allons, nous vous la souhaitons bonne, répondaient mon père et ma +mère en donnant à chacun, bonnement, sous forme d'étrennes, une +couple de pains longs et de miches rebondies. + +Par tradition, dans notre maison, comme dans plusieurs autres, on +distribuait ainsi, au nouvel an, deux fournées de pain aux pauvres +gens du village. + +_Vivrais-je cent ans, +Cent ans, je cuirai, +Cent ans, je donnerai aux pauvres._ + +Cette formule, tous les soirs revenait dans la prière que mon père +faisait avant d'aller au lit. Et aussi, à ses obsèques, les pauvres +gens, avec raison, purent dire, en le plaignant: + +_-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges dans le ciel +l'accompagnaient. Amen!_ + +CHAPTER III + +LES ROIS MAGES + +A la rencontre des Rois. -- La crèche. -- Les sornettes +maternelles. -- Dame Renaude. -- Les hantises de la nuit. -- Le +cheval de Cambaud. -- Les Sorciers. -- Les Matagots. --L'Esprit +Fantastique. + +-- C'est demain la fête des Rois; si vous voulez les voir arriver, +allez vite, petits, à leur rencontre, et portez-leur quelques +offrandes. + +Voilà, de notre temps, la veille du jour des Rois, ce que nous +disaient nos mères. + +Et en avant! Toute la marmaille, les enfants du village, nous +partions enthousiastes au-devant des Rois Mages, qui venaient à +Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite, pour +adorer l'Enfant Jésus. + +-- Où allez-vous, petits? + +-- Nous allons au-devant des Rois. + +Et ainsi, tous ensemble, mioches ébouriffés et blondines fillettes, +en béguins et petits sabots, nous partions sur le Chemin d'Arles, le +coeur tressailli de joie, les yeux pleins de visions, et nous +portions à la main, comme on nous l'avait dit, des galettes pour les +Rois, des figues sèches pour les pages, avec du foin pour les +chameaux. + + _Jours croissants, + Jours cuisants._ + +La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid. Le soleil +descendait, blafard, devers le Rhône. Les ruisseaux étaient gelés. +L'herbe des bords était brouie. Des saules défeuillés, les branches +rougeoyaient. Le rouge-gorge, le troglodyte, sautillaient, +frémissants, familiers, de branche en branche... Et l'on ne voyait +personne aux champs, à part quelque pauvre veuve qui rechargeait sur +la tête son tablier plein de bois sec, ou quelque vieux dépenaillé +qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte. + +-- Où allez-vous si tard, petits? + +-- Nous allons au-devant des Rois! + +Et la tête en arrière, fiers comme jeune coqs, en riant, en chantant, +en courant à cloche-pied ou en faisant des glissades, nous allions +devant nous sur le chemin blanchâtre, balayé par le vent. + +Puis, le jour déclinait. Le clocher de Maillane disparaissait +derrière les arbres, derrière les grands cyprès aux pointes noires; +et la campagne, vaste et nue, s'épandait au lointain... Nous +portions nos regards si loin que nous pouvions, à perte de vue, mais +en vain! Rien ne se montrait à nous, hormis quelque faisceau +d'épines emporté dans les chaumes par le vent. Comme les soirs +d'hiver et de janvier, tout était triste, souffreteux et muet. + +Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui, plié dans sa +cape, venait de faire paître ses brebis. + +-- Mais où allez-vous, enfants si tard? + +-- Nous allons au-devant des Rois... Ne pourriez-vous pas nous dire +s'ils sont encore bien loin? + +-- Ah! oui, les Rois? c'est vrai... Ils sont là derrière qui +viennent; vous allez bientôt les voir. + +Et de courir, et de courir, à la rencontre des Rois avec nos gâteaux, +nos petites galettes, et les poignées de foin pour les chameaux. + +Puis, le jour défaillait. Le soleil, obstrué par un nuage énorme, +s'évanouissait peu à peu. Les babils folâtres calmaient un brin. La +bise fraîchissait et les plus courageux marchaient en retenant. + +Tout à coup: + +-- Les voilà! + +Un cri de joie folle partait de toutes les bouches... et la +magnificence de la pompe royale éblouissait nos yeux. Un +rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides, fastueuses, +enflammait, embrasait la zone du couchant; de gros lambeaux de +pourpre flamboyaient; et d'or et de rubis, une demi-couronne, dardant +un cercle de long rayons au ciel, illuminait l'horizon. + +-- Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs manteaux! +voyez leurs drapeaux! et leur cavalerie et les chameaux qui viennent! + +Et nous demeurions ébaubis... Mais bientôt cette splendeur, mais +bientôt cette gloire, dernière échappée du soleil couchant, se +fondait, s'éteignait peu à peu dans les nues; et, penauds, bouche +béante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout seuls: + +-- Où ont passé les Rois? + +-- Derrière la montagne. + +La chevêche miaulait. La peur nous saisissait; et, dans le +crépuscule, nous retournions confus, en grignotant les gâteaux, les +galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois. + +Et quand nous arrivions, ensuite, à nos maisons: + +-- Eh bien! les avez-vous vu? nos mères nous disaient. + +-- Non, ils ont passé en delà, de l'autre côté de la montagne. + +-- Mais quel chemin avez-vous pris? + +-- Le Chemin Arlatan... + +-- Ah! mes pauvres agneaux! Les Rois ne viennent pas de là. C'est +du Levant qu'ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le vieux +Chemin de Rome... Ah! comme c'était beau, si vous aviez vu, si vous +aviez vu, lorsqu'ils sont entrés dans Maillane! Les tambours, les +trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon Dieu!... +Maintenant, ils sont à l'église, où ils font leur adoration. Après +souper, vous irez les voir. + +Nous soupions vite, -- moi, chez ma mère-grand Nanan; puis, nous +courions à l'église... Et, dans l'église pleine, dès notre entrée, +l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, entamait, +lentement, puis déployait, formidable, le superbe noël: + +_Ce matin, +J'ai rencontré le train +De trois grands Rois qui allaient en voyage, +Ce matin, +J'ai rencontré le train +De trois grands Rois dessus le grand chemin._ + +Nous autres, affolés, nous nous faufilions, entre les jupons des +femmes, jusques à la chapelle de la Nativité, et là, suspendue sur +l'autel, nous voyions la Belle Étoile! nous voyions les trois Rois +Mages, en manteaux rouge, jaune, et bleu, qui saluaient l'Enfant +Jésus: le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi Melchior avec son +encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe! Nous +admirions les charmants pages portant la queue de leurs manteaux +traînants; puis, les chameaux bossus qui élevaient la tête sur l'âne +et le boeuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout autour, sur +une petite montagne en papier barbouillé, les bergers, les bergères, +qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes; le +meunier, chargé d'un sac de farine; la bonne vieille qui filait; +l'ébahi qui admirait; le gagne-petit qui remoulait; l'hôtelier ahuri +qui ouvrait sa fenêtre, et, bref, tous les _santons_ qui figurent à +la Crèche. Mais c'était le _Roi Maure_ que nous regardions le plus. + +Maintes fois, depuis lors, il m'est arrivé, quand viennent les Rois, +d'aller me promener, à la chute du jour, dans le Chemin d'Arles. Le +rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des haies +d'aubépine. Toujours quelque pauvre vieux y cherche, comme jadis, +des escargots dans l'herbe et la chevêche toujours y miaule; mais, +dans les nuées du couchant, je n'y vois plus la gloire, ni la +couronne des vieux Rois. + +-- Où ont passé les Rois? + +-- Derrière la montagne. + +Hélas! mélancolie, tristesse des choses vues, autrefois dans la +jeunesse! Si grand, si beau que fût le paysage connu, quand nous +voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y manque +toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose! + +_Oh! vers les plaines de froment +Laissez-moi me perdre pensif, +Dans les grands blés pleins de ponceaux +Où, petit gars, je me perdais! +Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe, +En récitant son angélus; +Et, chantantes, les alouettes, +Moi, je les suis dans le soleil... +Ah! pauvre mère, beau coeur aimant, +Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!_ + +(Iles d'Or). + +Qui me rendra le délice, le bonheur idéal de mon âme ignorante, +quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux chansons, +aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma mère en filant, +cependant que j'étais blotti sur ses genoux, me disait, me chantait, +en douce langue de Provence: le _Pater des Calendes, Marie-Madeleine +la Pauvre Pécheresse_, le _Mousse de Marseille_, la _Porcheronne_, le +_Mauvais Riche_, et tant d'autres récits, légendes et croyances de +notre race provençale, qui bercèrent mon jeune âge d'un balancement +de rêves et de poésie émue! Après le lait que m'avait donné son +sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel des +traditions et du bon Dieu. + +Aujourd'hui, avec l'étroitesse du système brutal qui ne veut plus +tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts angéliques de +l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui fait +les saints et les héros, les poètes et les artistes, -- aujourd'hui, +dès que l'enfant naît, avec la science nue et crue on lui dessèche +coeur et âme... Eh! pauvres lunatiques! avec l'âge et l'école, +surtout l'école de la vie vécue, on ne l'apprend que trop tôt, la +réalité mesquine et la désillusion analytique, scientifique, de tout +ce qui nous enchanta. + +Si, à vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend pour une belle +fille rayonnante de jeunesse, quelque fâcheux anatomiste venait nous +tenir ce propos: + +-- Veux-tu savoir le vrai de cette créature qui a tant d'attrait pour +toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette! + +Ne croyez-vous pas qu'à l'instant nous l'enverrions faire paître? + +Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de vérité autant +vaudrait, ma foi, retourner au moyen âge qui, partant du contraire de +la science moderne, en était arrivé au même résultat, en représentant +la vie par la Danse macabre. + +Bref, pour donner idée des imaginations, hantises, peurs et spectres +qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en scène +quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la vieille +Renaude, et m'est avis qu'à ce sujet ce morceau-là viendra à point. + +La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant sa +maisonnette. Elle est flétrie, ratatinée et ridée, la pauvre femme, +comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les mouches qui +se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et puis +sommeille. + +-- Eh bien! tante Renaude, par là, au bon soleil, vous faites un +petit somme? + +-- Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis là, à dire vrai, sans +dormir ni veiller... Je rêvasse, je dis des patenôtres. Mais, puis en +priant Dieu, on finit par s'assoupir... Oh! la mauvaise chose, quand +on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux chiens. + +-- Vous attraperez un rhume, à ce grand soleil-là, avec la +réverbération. + +-- Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis sèche, +hélas! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne fournirais +pas, peut-être, une maille d'huile. + +-- A votre place, moi, je m'en irais un peu voir les commères de +votre âge, tout doucement. Cela vous ferait passer le temps. + +-- Allons donc, bonne gens! Les commères de mon âge? bientôt il n'en +restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre Geneviève +sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote; Catherine +du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de mes +peines à moi: autant vaut demeurer seule. + +-- Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec les +lavandières. + +-- Allons donc, les lavandières! des péronnelles, qui, tout le jour, +frappent à tort et à travers sur les uns et sur les autres. Elles ne +disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout le +monde; puis, elles rient comme des niaises. Quelque jour, le bon Dieu +les punira par un exemple... Oh! non, non, ce n'est pas comme de +notre temps. + +-- Et de quoi parliez-vous, dans votre temps? + +-- dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes, des +sornettes, que l'on se délectait d'entendre: la _Bête des Sept Têtes, +Jean Cherche-la-Peur,_ le _Grand Corps sans Ame..._ + +Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou quatre +veillées. + +"A cette époque-là, on filait de l'étai, du chanvre. L'hiver, après +souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous réunissions +dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral qui +soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien au +chaud, nous nous accroupissions sur la litière des brebis; et, +pendant que les hommes étaient en train de traire ou de pâturer les +bêtes, et que les beaux agneaux agenouillés cognaient sur le pis de +leurs mères en remuant la queue, nous, les femmes, comme je vous le +dis, en tournant nos fuseaux nous écoutions ou disions des contes. + +"Mais je ne sais comment ça va; on parlait, en ce temps, d'une foule +de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que bien des +personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes dignes de +foi, assuraient avoir vues. + +"Tenez, ma tante Mïan, la femme du Chaisier, dont les petits-fils +habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser du +bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on aurait +dite apprivoisée. Ma tante se courba pour lui envoyer la main... +Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu plus +loin picorer dans le gazon. Mïan, avec précaution, s'approcha encore +de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper. Mais, +tout en lui disant: "_Petite, tite, tite!_", dès qu'elle croyait +l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus ardente, +la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-être une heure de +chemin. Puis comme le soleil était déjà couché, Mïan, prenant peur, +retourna chez elle. Or, il paraît qu'elle fit bien, car, si elle +avait voulu suivre, malgré la nuit, cette geline blanche, qui sait, +Vierge Marie, où elle l'aurait conduite! + +"On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient une +grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins qui +sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de vauriens, +qui venaient de faire la noce, aperçurent un cheval noir qui sortait +de l'égout de Cambaud. + +"-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que je saute +dessus. + +"Et le cheval se laissa monter. + +"-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi, je +vais l'enfourcher. + +"Et voilà qu’il l’enfourche aussi. + +"-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre jouvenceau. + +"Et celui-là grimpa aussi; et, à mesure qu’ils montaient, le cheval +noir s’allongeait, s’allongeait, s’allongeait, tellement que, ma foi, +douze de ces jeunes fous étaient à cheval déjà quand le treizième +s'écria : + +"-- Jésus! Marie! grand saint Joseph! je crois qu’il’ y a encore une +place! + +"Mais, à ces mots, l’animal disparut et nos douze bambocheurs se +retrouvèrent penauds, tous debout sur leurs jambes... Heureusement, +heureusement pour eux! car, si le beau dernier n’avait pas crié : +"Jésus! Marie! grand saint Joseph!" la malebête, assurément, les +emportait tous au diable. + +"Savez-vous de quoi l’on parlait encore? D’une espèce de gens qui +allaient, à minuit, faire le branle dans les landes, puis buvaient +tour à tour à la Tasse d’Argent. On les appelait: sorciers ou +_mascs_, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque pays. J’en +ai même connu plusieurs, —- que je ne nommerai pas, à cause de leurs +enfants. Bref, à ce qu’il paraît, c’étaient de mauvaises gens, car, +une fois, mon grand-père, qui était pâtre là-bas au Grès, en passant +dans la nuit, derrière le Mas des Prêtres, voulut regarder par la +barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de ce +vieux Mas abandonné, des hommes qui jouaient à la paume avec des +enfants, de petits enfants tout nus qu’ils avaient pris dans le +berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains en +mains! Cela fait frémir. + +"Mais quoi! n’y avait-il pas aussi des chats sorciers? + +Oui, il y avait des chats noirs qu’on appelait _mutagots_ et qui +faisaient venir l’argent dans les maisons où ils restaient... Tu as +connu, n’est-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant d’écus +lorsqu’elle trépassa? Eh bien! elle avait un chat noir, auquel, à +tous ses repas, elle jetait sous la table sa première bouchée. + +"J’ai toujours ouï dire qu’un soir, à la veillée, mon pauvre oncle +Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une espèce +de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser à mal, lui lance +un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit à notre oncle, +avec un mauvais regard : + +"-— _Tu as touché Robert_! + +"Quelles singulières choses! Aujourd’hui, tout cela a l’air de +songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait bien +qu’il y eût quelque chose, puisque tous en avaient peur. + +"Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d’autres, de ces êtres +étranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la Chauche-Vieille, +qui, la nuit, s’accroupissait 1à sur votre poitrine et vous ôtait le +souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y avait le +Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que sais-je, +moi?... + +"Mais tiens,je l’oubliais : et l’Esprit Fantastique! Celui-là, on ne +peut pas dire qu’il n’ait pas existé : je l’ai entendu et vu. Il +hantait notre écurie. Feu mon père (devant Dieu soit-il!) une fois +sommeillait dans le grenier à foin. Tout à coup, il entend là-bas +ouvrir la porte. Il veut regarder d’une fente, une fente de la +fenêtre, et sais-tu ce qu’il voit? Il voit nos bêtes, le mulet, la +mule, l’âne, la jument et le petit poulain qui, fort bien couplés +ensemble, s’en allaient, sous la lune, boire à l’abreuvoir, tout +seuls. Mon père comprit vite, car il n’était pas neuf à pareille +hantise, que c’était le Fantastique qui les conduisait boire. Il se +recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il trouva +l’écurie ouverte à deux battants. + +"Ce qui attire le Fantastique dans les étables, c’est, dit-on, les +grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel qu’un enfant +d’un an, lorsqu’on agite le hochet. Mais il n’est pas méchant, il +s’en faut de beaucoup; il est capricieux et se plaît à faire des +niches. S’il est de bonne humeur, il vous étrillera vos bêtes, il +leur tresse la crinière, il leur met de la paille blanche, il nettoie +leur mangeoire... il est même à remarquer que, là où est le +Fantastique, il y a toujours une bête mieux portante que les autres, +parce que le farfadet l’a prise en grâce par caprice, et alors, dans +la nuit, il va et vient dans la crèche et lui soutire le foin des +autres. + +"Mais, par mégarde et par hasard, si, dans votre écurie, vous +dérangez quelque chose contre sa volonté, aïe, aïe, aïe! la nuit +suivante, il fait un sabbat de malédiction. Il embrouille la queue +des bêtes, il leur entortille les pieds dans leurs chevêtres et +licous; il renverse, patatras! l’étagère des colliers; il remue, dans +la cuisine, la poêle et la crémaillère; enfin, il tarabuste de toutes +les manières... Tellement qu’une fois, mon père, ennuyé de tout ce +vacarme, dit: + +"-— Il faut en finir! + +"Il prend, à cette fin, un picotin de vesces, monte au fenil, +éparpille la menue graine dans le foin et dans la paille et crie au +Fantastique : + +"—- Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces graines de +pois gris. + +"Or, l’Esprit Fantastique, qui se complaît aux minuties et qui aime +que tout soit bien rangé en ordre, se mit, à ce qu’il paraît, à trier +les pois gris; et de vétiller, Dieu sait! car nous trouvâmes de +petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon père le +savait) ce travail méticuleux à la fin l’ennuya, et il détala du +fenil, et jamais nous ne le revîmes. + +"Si! car, pour achever, moi, je le vis encore une fois. Imagine-toi +qu’un jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du catéchisme. +Passant près d’un peuplier, j’entendis rire à la cime de l’arbre : je +lève la tête, je regarde, et tout en haut du peuplier, j’aperçois +l’Esprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me faisait +signe de grimper... Ah ! +je te demande un peu! Pas pour un cent d’oignons je n’y aurais +grimpé; je déguerpis comme une folle et depuis, ç’a été fini. + +"C’est égal, je t’assure que quand venait la nuit et qu’autour de la +lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de sortir! +Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous devînmes +grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors, à la +veillée, les garçons nous criaient : + +"-— Allons, venez, les filles! Nous ferons, à la lune, un tour de +farandole. + +"-— Pas si sottes! répondions-nous. Si nous allions rencontrer +l’Esprit Fantastique ou la Poule Blanche... + +"-— Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc pas que ce +sont là des contes de mère-grand l’aveugle! N’ayez pas peur, venez, +nous vous tiendrons compagnie. + +"Et c’est ainsi que nous sortîmes et, peu à peu, ma foi, en causant +avec les gars, —- les garçons de cet âge, tu sais, n’ont pas de bon +sens, ils ne disent que des bêtises et vous font rire par foroe, —- +peu à peu, peu à peu, nous n’eûmes plus de peur... Et depuis lors, te +dis-je, je n’ai plus ouï parler de ces hantises de nuit. + +"Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez d’ouvrage pour nous +ôter l’ennui. Telle que tu me vois, j’ai eu, moi, onze enfants, que +j’ai tous menés à bien, et, sans compter les miens, j’en ai nourri +quatorze! + +"Ah! va, quand on n’est pas riche et qu’on a tant de marmaille, qu’il +faut emmailloter, bercer, allaiter, ébréner, c’est un joli son de +musette!" + +-- Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne. + +-- Oh! à présent, nous sommes mûrs; il viendra nous cueillir quand il +voudra. + +Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches; et, +abaissant la tête, elle se reblottit tranquille pour boire son +soleil. + +CHAPITRE IV + +L’ÉCOLE BUISSONNIÈRE + +Vagabondage par les champs. — Les bestioles du bon Dieu. — La vieille +de Papeligosse. -- Les bohémiens. — Le tonneau du loup : rêve. + +Vers les huit ans, et pas plus tôt, —- avec mon sachet bleu pour y +porter mon livre, mon cahier et mon goûter, —- on m’envoya à +l’éco1e..., pas plus tôt, Dieu merci! Car, en ce qui a trait à mon +développement intime et naturel, à l’éducation et trempe de ma jeune +âme de poète, j’en ai plus appris, bien sûr, dans les sauts et +gambades de mon enfance populaire que dans le rabâchage de tous les +rudiments. + +De notre temps, le rêve de tous les polissons qui allions à l’école +était de faire un _plantié_. Celui qui en avait fait un était regardé +par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un luron +fieffé! + +Un _plantié_ désigne, en Provence, l’escapade que fait l’enfant loin +de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir où +il va. Les petits Provençaux font cette école buissonnière lorsque, +après quelque faute, quelque grave méfait, quelque désobéissance, ils +redoutent, pour leur rentrée au logis, quelque bonne rossée. + +Donc, sitôt pressentir ce qui leur pend à l’oreille, mes péteux +_plantent_ là l’école et père et mère; advienne que pourra, ils +partent à l’aventure et vive la liberté! + +C’est chose délicieuse, incomparable, à cet âge, de se sentir maître +absolu, la bride sur le cou, d’aller partout où l’on veut et en avant +dans les garrigues! et en avant aux marécages! et en avant par la +montagne! + +Seulement, puis vient la faim. Si c’est un _plantié_ d’été, encore +c’est pain bénit. Il y a les carrés de fèves, les jardins avec leurs +pommes, leurs poires et leurs pêches, les arbres de cerises, qui vous +prennent par l’oeil, les figuiers qui vous offrent leurs figues bien +mûries, et les melons ventrus qui vous crient : "Mangez-moi" Et puis, +les belles vignes, les ceps aux grappes d’or, ha! il me semble les +voir ! + +Mais si c’est un _plantié_ d’hiver, il faut alors s’industrier... +Parbleu, il est de petits drôles qui, passant par les fermes où ils +ne sont pas connus, demandent l’hospitalité. Puis, s’ils peuvent, les +fripons volent les oeufs aux poulaillers et même les nichets, qu’ils +boivent tout crus, avale! + +Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont délaissé l’école et +la famille, non tant par cagnardise que par soif d’indépendance ou +pour quelque injustice qui les a blessés au coeur, ceux-là fuient +l’homme et son habitation. Ils passent le jour, couchés dans les +blés, dans les fossés, dans les champs de mil, sous les ponts ou dans +les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien dans les +tas de foin. Vienne faim, ils mangent des mûres (celles des haies, +celles des chaumes), des prunelles, des amandes qu’on oublia sur +l’arbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le fruit de +l’orme (qu’ils appellent du _pain blanc_), des oignons remontés, des +poires d’étranguillon, des faînes, et, s’il le faut, des glands. Tout +le jour n’est qu’un jeu, tous les sauts sont des cabrioles... +Qu’est-il besoin de camarades? Toutes les bêtes et bestioles là vous +tiennent compagnie; vous comprenez ce qu’elles font, ce qu’elles +disent, ce qu’elles pensent, et il semble qu’elles comprennent tout +ce que vous leur dites. + +Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous la +froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la lâchez +avec une paille dans l’anus. + +Ou, couchés le long d’un talus, voilà une bête-à-Dieu qui vous grimpe +sur le doigt? Vous lui chantez aussitôt : + + _Coccinelle, vole! + Va-t’en à l’école. + Prends donc tes matines, + Va à la doctrine..._ + +Et la bête-à-Dieu déployant ses ailes, vous dit en s’envolant : + +-— Vas-y toi-même, à l’école. J’en sais assez pour moi. +Une mante religieuse, agenouillée, vous regarde-t-elle? +Vous l’interrogez ainsi : + + _Mante, toi qui sais tout, + Où est le loup?_ + +L’insecte étend la patte et vous montre la montagne. + +Vous découvrez un lézard qui se chauffe au soleil? Vous lui adressez +ces paroles : + +_Lézard, lézard, +Défends-moi des serpents : +Quand tu passeras vers ma maison +Je te donnerai un grain de sel._ + +-— A ta maison, que n’y retournes-tu? a l’air de dire le finaud. + +Et psitt, il s’enfuit dans son trou. + +Enfin, si vous voyez un limaçon, voici la formule : + +_Colimaçon borgne, +Montre-moi tes cornes, +Ou j’appelle le forgeron +Pour qu’il te brise ta maison._ + +Et encore la maison, et toujours la maison, où l’esprit revient sans +cesse, tellement qu’à la fin, quand vous avez gâté assez de nids, -— +et de culottes, -— quand vous avez avec de l’orge, fait assez de +chalumeaux et assez décortiqué de brindilles de saule pour fabriquer +des sifflets, et qu’avec des pommes vertes ou tout autre fruit suret +vous avez agacé vos dents, aïe! la nostalgie vous prend, le coeur +vous devient gros -— et vous rentrez, la tête basse. + +Moi, comme les copains, en provençal de race que j’étais ou devais +être (ne vous en étonnez pas), au bout de trois mois à peine que +j’étais à l’école, je fis aussi mon _plantié_. Et en voici le motif : + +Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous prétexte d’aller couper +de l’herbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le jour) +venaient m’attendre à mon départ pour l’école de Maillane et me +disaient : + +-- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire à l’école, pour rester tout +le jour entre quatre murs! pour être mis en pénitence! pour avoir sur +les doigts, puis, des coups de férule! Viens jouer avec nous... + +Hélas I l’eau claire riait dans les ruisseaux; là-haut, chantaient +les alouettes; les bleuets, les glaïeuls, les coquelicots, les +nielles, fleurissaient au soleil dans les blés verdoyants... + +Et je disais : + +-- L’école, eh bien! tu iras demain. + +Et, alors, dans les cours d’eau, avec culottes retroussées, houp! on +allait "guéer". Nous barbotions, nous pataugions, nous pêchions des +têtards, nous faisions des pâtés, pif! paf! +avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir jusqu’à +mi-jambes (pour se faire des bottes). Et après, dans la poussière de +quelque chemin creux, vite! à bride abattue : + + _Les soldats s’en vont! + A la guerre ils vont, + Et ra-pa-ta-plan, + Garez-vous devant!_ + +Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi n’étaient pas nos +cousins! Sans compter qu’avec le pain et la pitance de mon bissac, on +faisait sur l’herbe, ensuite, un beau petit goûter... Mais il faut +que tout finisse! + +Voici qu’un jour mon père, que le maître d’école avait dû prévenir, +me dit : + +-— Écoute, Frédéric, s’il t’arrive encore une fois de manquer l’école +pour aller patauger dans les fossés, vois, rappelle-toi ceci : je te +brise une verge de saule sur le dos... + +Trois jours après, par étourderie, je manquai encore la classe et je +retournai "guéer". + +M’avait-il épié, ou est-ce le hasard qui l’amena? Voilà que, sans +culotte, pendant qu’avec les autres polissons habituels nous +gambadions encore dans l’eau, soudain, à trente pas de moi, je vois +apparaître mon père. Mon sang ne fit qu’un tour. + +Mon père s’arrêta et me cria : + +-— Cela va bien... Tu sais ce que je t’ai promis? Va, je t’attends ce +soir. + +Rien de plus, et il s’en alla. + +Mon seigneur père, bon comme le pain bénit, ne m’avait jamais donné +une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et je le +craignais comme le feu. + +"Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton père te tue... Sûrement, +il doit être allé préparer la verge." + +Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts, me +chantaient par-dessus : — +-- Aïe! aïe! aïe! la raclée; aïe! aïe! aïe! sur ta peau! + +"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut déguerpir et +faire un _plantié_." + +Et je partis. Je pris, autant qu’il me souvient, un chemin qui +conduisait, là-haut, vers la Crau d’Eyragues. Mais, en ce temps, +pauvre petit, savais-je bien où j’allais? Et aussi, lorsque j’eus +cheminé peut-être une heure ou une heure et demie, il me parut, à +dire vrai, que j’étais dans l’Amérique. + +Le soleil commençait à baisser vers son couchant; j’étais las, +j’avais peur... + +"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, où vas-tu souper? Il +faut aller demander l’hospitalité dans quelque ferme." + +Et, m’écartant de la route, doucement je me dirigeai vers un petit +Mas blanc, qui m’avait l’air tout avenant, avec son toit à porcs, sa +fosse à fumier, son puits, sa treille, le tout abrité du mistral par +une haie de cyprès. + +Timide, je m’avançais sur le pas de la porte et je vis une vieille +qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal peignée. Pour +manger ce qu’elle touchait, il eût fallu avoir bien faim. La vieille +avait décroché la marmite de la crémaillère, l’avait posée par terre +au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se grattant, +avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement, elle +épandait sur les lèches de pain moisi. + +-— Eh bien! mère-grand, vous trempez la soupe? + +—- Oui, me répondit-elle... Et d’où sors-tu, petit? + +-— Je suis de Maillane, lui dis-je; j’ai fait une escapade et je +viens vous demander... l’hospitalité. + +-— En ce cas, me répliqua la vilaine vieille d’un ton grognon, +assieds-toi sur l’escalier pour ne pas user mes chaises. + +Et je me pelotonnai sur la première marche. + +-— Ma grand, comment s’appelle ce pays? + +-— Papeligosse. + +-— Papeligosse! + +Vous savez que, lorsqu’on parle aux enfants d’un pays lointain, les +gens, pour badiner, disent, parfois : _Papeligosse_. Jugez donc, à +cet âge-là, moi je croyais à Papeligosse, à Zibe-Zoube, à Gafe-1’Ase +et autres pays fantastiques, comme à mon saint pater. Et aussi, à +peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de chez +moi, la sueur froide me vint dans le dos. + +-— Ah çà! me fit la vieille, quand elle eut fini sa besogne, à +présent ce n’est pas le tout, petit : en ce pays-ci, les paresseux ne +mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il faut +la gagner. + +-— Bien volontiers... Et que faut-il faire? + +-— Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de l’escalier +et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon ami, +aura sa part du bon potage... et l’autre mangera des yeux. + +-— Je veux bien. + +Sans compter que j’étais fier, ma foi, de gagner mon souper, surtout +en m’amusant. Je pensais : + +"Ça ira bien mal, si la vieille éclopée saute plus loin que toi." + +Et les pieds joints, aussitôt dit, nous nous plaçons au pied de +l’escalier —- qui, dans les Mas, comme vous savez, se trouve en face +de la porte, tout près du seuil. + +-— Et je dis : un, cria la vieille en balançant les bras pour prendre +élan. + +-— Et je dis : deux. + +-— Et je dis: trois! + +Moi, je m’élance de toutes mes forces et je franchis le seuil. Mais +la vieille coquine, qui n’avait fait que le semblant, ferme aussitôt +la porte, pousse vite le verrou et me crie : + +-— Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent être en peine, +va! + +Je restai sot, pauvret, comme un panier percé... Et, maintenant, où +faut-il aller? A la maison? Je n’y serais pas retourné pour un +empire, car je voyais, me semblait-il, à la main de mon père, la +verge menaçante. Et puis, il était presque nuit et je ne me rappelais +plus le chemin qu’il fallait prendre. + +-— A la garde de Dieu! + +Derrière le Mas, était un sentier qui, entre deux hauts talus, +montait vers la colline. Je m’y engage à tout hasard; et marche, +petit Frédéric. + +Après avoir monté, descendu tant et plus, j’étais rendu de fatigue... +Pensez-vous? A cet âge, avec rien dans le ventre depuis midi. Enfin, +je vais découvrir, dans une vigne inculte, une chaumière délabrée. Il +devait, autrefois, s’y être mis le feu, car les murs, pleins de +lézardes, étaient noircis par la fumée; ni portes ni fenêtres; et les +poutres, qui ne tenaient plus que d’un bout, traînaient, de l’autre, +sur le sol. Vous eussiez dit la tanière où niche le Cauchemar. + +Mais (comme on dit), par force, à Aix, on les pendait. Las, +défaillant, mort de sommeil, je grimpai et m’allongeai sur la plus +grosse des poutres... Et, dans un clin d’oeil. +J’étais endormi. + +Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi. Toujours +est-il qu’au milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir tout à coup +un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui +causaient et riaient. + +"Songes-tu? me disais-je en moi-même, dans mon sommeil, songes-tu ou +est-ce réel?" + +Mais ce pesant bien-être, où l’assoupissement vous plonge, m’enlevait +toute peur et je continuais tout doucement à dormir. + +Il faut croire qu’à la longue la fumée finit par me suffoquer; je +sursaute soudain et je jette un cri d’effroi... Oh! quand je ne suis +pas mort, mort d’épouvante, là, je ne mourrai jamais plus! + +Figurez-vous trois faces de bohèmes qui, tous les trois à la fois, se +retournèrent vers moi, avec des yeux, des yeux terribles... + +-— Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me tuez pas! + +Lors, les trois bohémiens, qui avaient eu, bien sûr, autant de peur +que moi, se prirent à rire et l’un d’eux me dit : + +-— C’est égal! tu peux te vanter, mauvais petit moutard, de nous +avoir fichu une belle venette! + +Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un peu +courage, et je sentis, en même temps, extrêmement agréable, une odeur +de rôti me monter dans les narines. + +Ils me firent descendre de mon perchoir, me demandèrent d’où j'étais, +de qui j'étais, comment je me trouvais là, que sais-je encore? + +Et rassuré, enfin, complètement, un des voleurs (c’étaient, en effet, +trois voleurs) : + +-— Puisque tu as fait un _plantié_, me dit-il, tu dois avoir faim... +Tiens, mords là. + +Et il me jeta, comme à un chien, une éclanche d’agneau saignante, à +moitié cuite. Alors, je m’aperçus seulement qu’ils venaient de faire +rôtir un jeune mouton, —- qu’ils devaient avoir dérobé, probablement, +à quelque pâtre. + +Aussitôt que nous eûmes, de cette façon, tous bien mangé, les trois +hommes se levèrent, ramassèrent leurs hardes, se parlèrent à voix +basse; puis, l’un d’eux : + +-- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne voulons +pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas où +nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est là. Quand +il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira, s’il +veut. + +-- Mettez-moi dans le tonneau, répondis-je d’un air soumis. + +J’étais encore bien content de m’en tirer à si bon marché. + +Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par hasard un +tonneau défoncé ou, sans doute à la vendange, les maîtres de la vigne +devaient faire cuver le moût. + +On m’attrape par le derrière et, paf! dans le tonneau. Me voilà donc +tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond d’une chaumière en +ruine! + +Je m’y blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout en +attendant l’aube, je priais à voix basse pour éloigner les mauvais +esprits. + +Mais figurez-vous que soudain j’entends, dans l’obscurité, quelque +chose qui rôdait, qui s’ébrouait, autour de ma tonne! + +Je retiens mon haleine comme si j’étais mort, en me recommandant à +Dieu et à la grande Sainte Vierge... Et j’entendais tourner et +retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis s’en aller, puis +revenir... Que diable est-ce là encore? Mon coeur battait et +bruissait comme une horloge. + +Pour en finir, le jour commençait à blanchir et le piétinement qui +m’effrayait s’étant éloigné un peu, je veux, tout doucement, épier +par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un petit +âne! Un loup énorme avec deux yeux qui brillaient comme deux +chandelles! + +Il était, parait-il, venu à l’odeur de l’agneau, et, n’ayant trouvé +que les os, ma tendre chair d’enfant et de chrétien lui faisait +envie. + +Et, chose singulière, une fois que je vis ce dont il s’agissait, +n’est-il pas vrai que mon sang se calma légèrement! J’avais tellement +craint quelque apparition nocturne que la vue du loup lui-même me +rendit du courage. + +--Ah çà! dis-je, ce n’est pas tout : si cette bête vient a +s’apercevoir que la tonne est défoncée, elle va sauter dedans et, +d’un coup de dent, elle t’étrangle... Si tu pouvais trouver quelque +stratagème... + +A un mouvement que je fis, le loup, qui l’entendit, revint d’un bond +vers le tonneau, et le voilà qui tourne autour et qui fouette les +douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par la +bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je l’empoigne des +deux mains. + +Le loup, comme s’il eût eu les cinq cents diables à ses trousses, +part, traînant le tonneau, à travers cultures, à travers cailloux, à +travers vignobles. Nous dûmes rouler ensemble toutes les montées et +descentes d’Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel. + +-- Aïe! mon Dieu! Jésus! Marie! Jésus, Marie, Joseph ! pleurais-je +ainsi, qui sait où le loup t’emportera! Et, si le tonneau s’effondre, +il te saignera, il te mangera... + +Mais, tout à coup, patatras! le tonneau se crève, la queue +m’échappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui galopait, et, +regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route qui +va de Maillane à Saint-Remy, à un quart d’heure de notre Mas. La +barrique, sans doute, avait frappé du ventre au parapet du pont et +s’y était rompue. + +Pas nécessaire de vous dire qu’avec de telles émotions la verge +paternelle ne me faisait plus guère peur. En courant comme si j’avais +encore le loup à ma poursuite, je m'en revins à la maison. + +Derrière le Mas, le long du chemin, mon père émottait un labour. Il +se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit : + +-- Ah! mon gaillard, cours vite auprès de ta mère qui pas dormi de la +nuit. + +Auprès de ma mère, je courus... + +Point par point, à mes parents, je racontai tout chaud mes belles +aventures. Mais, arrivé à l’histoire des voleurs, du tonneau ainsi +que du gros loup : + +-- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que c’est la peur qui +t’a fait rêver tout cela! + +Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstinément que rien +n’était plus vrain. Ce fut en vain Personne ne voulut y ajouter foi. + +CHAPITRE V + +A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET + +L’Abbaye en ruines. — M. Donnat. — La chapelle dorée. — La +Montagnette. — Frère Philippe. — La procession des bouteilles. — +Saint Antoine de Graveson. — Le pensionnat en débandade. -- Le +couvent des Prémontrés. + +Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me dévoyait par +trop et que je manquais l’école sans discontinuité pour aller tout le +jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils dirent +: + +-- Faut l’enfermer. + +Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs chargèrent un +petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes papiers, +et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle +recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le coeur +gros, accompagné de ma mère qui me consolait en route et du gros +chien de garde qu’on appelait le "Juif" pour un endroit nommé +Saint-Michel-de-Frigolet. + +C’était un ancien monastère, situé dans la Montagnette, à. deux +heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane. Les +terres de Saint-Michel, à la Révolution, s’étaient vendues au détail +pour quelques assignats, et l’abbaye à l’abandon, dépouillée de ses +biens, inhabitée et solitaire, restait veuve, là-haut, au milieu d’un +désert, ouverte aux quatre vents et aux bêtes sauvages. Certains +contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les bergers, +lorsqu’il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans l’église. Les +joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de Maillane, +le Gelé de Barbentane, le Dangereux de Château-Renard, pour se garer +des gendarmes, y venaient en cachette, l’hiver, à minuit, tailler le +_vendôme_, et là, à la clarté de quelques chandelles pâles, pendant +que l’or roulait au mouvement des cartes, les jurons, les blasphèmes, +retentissaient sous les voûtes, à la place des psaumes qu’on y +entendait jadis. Puis, la partie achevée, les bambocheurs buvaient, +mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu’à l’aube. + +Vers 1832, quelques frères quêteurs étaient venus s’y établir. Ils +avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le +dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul ne +montait à leurs offices, car on n’avait pas foi en eux. Et comme, à +cette époque, la duchesse de Berry avait débarqué en Provence, pour y +soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me souvient +qu’on murmurait que ces frères marrons, sous leurs souquenilles +noires n’étaient que des miquelets, qui devaient cabaler pour quelque +intrigue louche. + +C’est à la suite de ces frères qu’un brave Cavaillonnais, appelé M. +Donnat, était venu fonder, au couvent de Saint-Michel, par lui acheté +à crédit, un pensionnat de garçons. + +C’était un vieux célibataire, au teint jaune et bistré, avec cheveux +plats, nez épaté, bouche grande et grosses dents, longue lévite noire +et les souliers bronzés. Très dévot, pauvre comme un rat d’église, il +avait trouvé un biais pour monter son école et ramasser des +pensionnaires sans un sou en bourse. + +Il allait, par exemple, à Graveson, à Tarascon, à Barbentane ou à +Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils. + +-- Je vous apprends, lui disait-il, que j’ai ouvert un pensionnat à +Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez là, à votre portée, une +excellente institution pour enseigner vos enfants et leur faire +passer leurs classes. + +-- Ho! monsieur, répondait le père de famille, cela est bon pour les +gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner tant +de lecture à nos gars... Ils en sauront toujours assez pour labourer +la terre. + +-- Voyez, faisait M. Donnat, rien n’est plus beau que l’instruction. +N’ayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an, tant de +_charges_ de blé, tant de _barraux_ de vin ou tant de _cannes_ +d’huile... ; puis, après, nous réglerons tout. + +Et le bon ménager envoyait ses petits à Saint-Michel-de-Frigolet. + +Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier, et il +lui tenait ce propos: + +-- Le joli gars que vous avez là! Et comme il a l’air éveillé! Vous +ne voudriez pas, peut-être, en faire un pileur de poivre? + +-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de même +un peu d’éducation; mais les collèges sont coûteux, et, quand on +n’est pas riche... + +-- Est-ce besoin de collèges? faisait M. Donnat. Amenez-le à ma +pension, là-haut, à Saint-Michel : nous lui apprendrons le latin et +nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous prendrons +_taille_ à la boutique... Vous aurez en moi un chaland de plus, un +bon chaland, je vous assure. + +Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils. + +Un autre jour, il passait devant la maison d’un menuisier, et +admettons qu’il aperçût un enfant tout pâlot, qui jouait près de sa +mère, dans la rigole de l’évier. + +-- Mais ce beau mignon, qu’a-t-il? demandait M. Donnat à la maman. Il +est bien blême? A-t-il les fièvres, ou mangerait-il de la cendres par +malice? + +-- Eh non! répliquait la femme, c’est la passion du jeu qui le fait +se chêmer. Le jeu, monsieur, lui ôte le manger et le boire. + +-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat, dans mon +institution, à Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon air, dans +une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et puis +l’enfant sera surveillé et fera ses études; et, ses études faites il +aura une place et n’aura jamais tant de peine comme en poussant le +rabot. + +-- Ah! monsieur, quand on est pauvre! + +-- Ne vous inquiétez pas de ça. Nous avons, par là-haut, je ne sais +combien de fenêtres et de portes à réparer... A votre mari, qui est +menuisier, je promets, moi, plus d’ouvrage que ce qu’il en pourra +faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension. + +Et voilà! Le mignon allait aussi à Saint-Michel; et ainsi du +bouclier, et du tailleur, et d’autres. Par ce moyen, M. Donnat avait +recueilli, dans son pensionnat, près de quarante enfants du +voisinage, et j’étais du nombre. Sur le tas, quelques-uns, tels que +moi, s’acquittaient en argent; mais les trois quarts payaient en +nature, en provisions, ou en denrées, ou en travail de leurs parents. +En un mot, M. Donnat, avant la République démocratique et sociale, +avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, résolu le problème de +la Banque d’Echange, —- qu’après lui, le fameux Proudhon, en 1848, +essaya vainement de faire prendre dans Paris. + +Un de ces écoliers me reste dans le souvenir. Je crois qu’il était de +Nîmes, et on l’appelait Agnel; doux, joli de visage, un air de jeune +fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens, à +nous, venaient fréquemment nous voir, et, pour nos goûters, nous +apportaient des friandises. Mais, Agnel, on eût dit qu’il n’avait pas +de parents, car il n’en parlait jamais, personne ne venait le voir, +et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une seule +fois arriva un gros monsieur qui lui parla en tête à tête, +mystérieux, hautain, pendant une demi-heure à peine. Puis, il s’en +alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu’Agnel était un +enfant d’une extraction supérieure, mais né du côté gauche et qu’on +faisait élever en cachette à Saint-Michel. Je ne l’ai jamais revu. + +Notre personnel enseignant se composait, d’abord, du maître, le bon +M. Donnat, lequel, lorsqu’il était présent, faisait les basses +classes (mais, la moitié du temps, il était en voyage, pour +grappiller des élèves); puis, de deux ou trois pauvres hères, anciens +séminaristes, qui avaient jeté le froc aux orties et qui étaient bien +contents d’être nourris, blanchis, et de tirer quelques écus; +ensuite, d’un prestolet, qu’on appelait M. Talon, pour nous dire la +messe; enfin, d’un petit bossu, nommé M. Lavagne, pour professeur de +musique. De plus, nous avions un nègre qui nous faisait la cuisine et +une Tarasconaise, d’une trentaine d’années, pour nous servir à table +et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le père, un +pauvre vieux coiffé d’un bonnet roux, qui allait avec son âne, +chercher les provisions, et la mère, une pauvre vieille, en coiffe +blanche de piqué, qui nous peignait quelquefois, lorsque c’était +nécessaire. + +Saint-Michel, en ce temps-là, était beaucoup moins important que ce +que, de nos jours, on l’a vu devenir. Il y avait simplement le +cloître des anciens moines Augustins, avec son petit préau, au milieu +du carré; au midi, le réfectoire, avec la salle du chapitre; puis, +l’église de Saint-Michel, +toute délabrée, avec des fresques sur les murs, représentant l’enfer, +ses flammes rouges, ses damnés et ses démons, armés de fourches, et +le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine et les +étables. + +Mais en dehors, à part ce corps de bâtisse, il y avait, au midi, une +chapelle à contreforts, dédiée à Notre-Dame-du-Remède, avec un porche +à la façade. De grosses touffes de lierre en recouvraient les murs +et, à l’intérieur, elle était toute revêtue de boiseries dorées qui +encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, où était représentée +la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d’Autriche, mère de Louis +XIV, l’avait fait décorer ainsi, en reconnaissance d’un voeu qu’elle +avait, dans le temps, fait à la Sainte Vierge, pour devenir mère d’un +fils. + +Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, à la Révolution, +de braves gens l’avaient sauvée en empilant sous le porche un grand +tas de fagots qui en cachaient la porte. C’est là que, le matin, —- +et tous les matins de l’an, -- a cinq heures l’été, à six heures +l’hiver, on nous menait à la messe; c’est là qu’avec une foi, une foi +vraiment angélique, il me souvient que je priais et que nous priions +tous. C’est là que, le dimanche, nous chantions messe et vêpres, en +tenant à la main nos livres d’Heures et nos Vespéraux, et c'est là +que les campagnards, aux jours de grandes fêtes, admiraient la voix +du petit Frédéric : car j’avais, à cet âge, une jolie voix claire +comme une voix de jeune fille, et, à l’Élévation, lorsqu’on chantait +des motets, c’est moi qui faisais le solo; et je me souviens d’un où +je me distinguais, paraît-il, spécialement, et où se trouvaient ces +mots : + + _O mystère incompréhensible! + Grand Dieu, vous n’êtes pas aimé_. + +Devant la petite chapelle, et autour du couvent, étaient quelques +micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous déchirions nos culottes +en allant, quand venait l’automne, cueillir les micocoules, +douceâtres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y avait aussi un +puits, creusé et taillé dans le roc, qui, par un égout souterrain, +laissait écouler son eau dans un bassin en contrebas et, de là, +arrosait un jardin potager. Sous le jardin, à l’entrée du vallon, un +bouquet de peupliers blancs égayait un peu le désert. + +Car c’était un vrai désert que ce plateau de Saint-Michel où l’on +nous avait mis en cage; et elle le disait bien; l’inscription qui +était sur la porte du couvent : + +"Voilà qu’en fuyant, je me suis éloigné et arrêté dans la solitude, +parce que, dans la cité, j’ai vu l’injustice et la contradiction. +J’aurai ici mon repos pour toujours, car c’est le lieu que j ‘ai +choisi pour habiter. » + +Le vieux couvent était bâti sur le plateau étroit d’un passage de +montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce qu’il +est remarquable que, partout où se trouvent des chapelles consacrées +à l’archange Michel, ce sont des endroits solitaires qui avaient dû +impressionner. + +Les mamelons d’alentour étaient couverts de thym, de romarin, +d’asphodèle, de buis, et de lavande. Quelques coins de vigne, qui +produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de Frigolet; +quelques lopins d’oliviers plantés dans les bas-fonds; quelques +allées d’amandiers, tortus, noirauds et rabougris, dans la +pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers sauvages. +C’était là, clairsemée, toute la végétation de ce massif de collines. +Le reste n’était que friche et roche concassée, mais qui sentait si +bon ! L’odeur de la montagne, dès qu’il faisait du soleil, nous +rendait ivres. + +Dans les collèges, d’ordinaire, les écoliers sont parqués dans de +grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, pour +courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, ou +même aux heures de la récréation, on nous lâchait tel qu’un troupeau +et en avant dans la montagne, jusqu’à ce que la cloche nous sonnât le +rappel. + +Aussi, au bout de quelque temps, nous étions devenus sauvages, ma +foi, autant qu’une nichée de lapins de garrigue. Et il n’y avait pas +danger que l’ennui nous gagnât. + +Une fois hors de l’étude, nous partions comme des perdreaux, à +travers les vallons et sur les mamelons. + +Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, les +ortolans chantaient : _tsi, tsi, bégu_! + +Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous allions +grappiller, soit les amandes oubliées, soit les raisins verts laissés +dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions des +champignons; nous tendions des pièges aux petits oiseaux; nous +cherchions dans les ravins les pétrifications qu’on nomme, dans le +pays, _pierres de saint Étienne_; nous furetions aux grottes pour +dénicher la Chèvre +d’Or; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous +dégringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous tenir de +vêtements ni de chaussures. + +Nous étions déguenillés comme une troupe de bohémiens. + +Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs noms +superbes en langue provençale, -- noms sonores et parlants où le +peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprimé son génie, -- +comme ils nous émerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, d’où l’on voyait +à l’horizon blanchir le littoral de la Méditerranée, au coucher du +soleil, nous allions, à la Saint-Jean, y allumer le feu de joie; la +Baume-de-l’Argent, où les faux monnayeurs avaient, jadis, battu +monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, où nous voyions gravée une sole +bovine, comme si un taureau y eût empreint sa ruade; et la +Roque-d’Acier, qui domine le Rhône, avec les barques et radeaux qui +passaient à côté : monuments éternels du pays et de sa langue, tout +embaumés de thym, de romarin et de lavande, tout illuminés d’or et +d’azur. O arômes! ô clartés! ô délices! ô mirage! ô paix de la nature +douce! Quels espaces de bonheur, de rêve paradisiaque, vous avez +ouverts sur ma vie d’enfant! + +L’hiver, ou lorsqu’il pleuvait, nous demeurions sous le cloître, nous +amusant à la marelle, à coupe-tête, au cheval fondu. Et dans l’église +du couvent, qui était, nous l’avons dit, complètement abandonnée, +nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des caveaux +béants, pleins de têtes de morts et d’ossements des anciens moines. + +Un jour d’hiver, la brise bramait dans les longs couloirs; c’était le +soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. Donnat, le +maître, nous gardait à l’étude, et l’on n’entendait que nos plumes +qui égratignaient le papier et, à travers les portes, le sifflement +du vent. + +Tout à coup, à l’extérieur, nous entendons une voix sourde, +sépulcrale, qui criait : — + +-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche! + +Tous, épouvantés, nous regardâmes le maître, et, pâle comme un mort, +M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus grands +de l’accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous sortîmes +tous après, en nous blottissant derrière. + +Avec la lune qui donnait, là-haut sur un rocher, en face du couvent, +nous vîmes alors une ombre, ou, plutôt, un géant en longue robe noire +et qui dans le vent disait : +-- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche. + +D’entendre et de voir cette apparition, nous étions tous là +tremblants. M. Donnat ne fit que dire à demi-voix : + +-- C’est frère Philippe. + +Et, sans lui répondre, il rentra au couvent, avec nous tous après, +qui le suivions en tournant la tête. Nous nous remîmes, fort +troublés, à notre étude. Mais, cette soirée-là, nous n’en sûmes pas +plus. + +Ce frère Philippe, nous l’apprîmes plus tard, faisait partie +paraît-il, de ces sortes d’ermites qui avaient occupé Saint-Michel +quelques années avant nous et qui, au clocher vide, avaient mis une +cloche. Puis, quand ils étaient partis, comme, on n’emporte pas cela +comme un grelot, la cloche était restée sur l’église, là-haut, et, +naturellement, M. Donnat l’avait gardée. + +Frère Philippe était un bonhomme qui s’était donné pour tâche de +remettre en état les ermitages en ruines qu’il y a, de-ci de-là, dans +les montagnes de Provence. Je l’ai rencontré quelquefois, longtemps +après, grand, maigre, un peu voûté et taciturne, avec sa soutane +rapiécée, son chapeau noir à larges bords, et portant sur l’épaule, +moitié devant, moitié derrière, un long bissac de toile bleue. + +Lorsqu’il avait dessein de restaurer ainsi quelque ermitage à +l’abandon, avec le produit de ses quêtes il le rachetait au +propriétaire, il en réparait les parois, il y suspendait une cloche. +Ensuite, ayant cherché et déniché quelque bon diable qui voulût se +faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et lui +se remettait, en faisant maigre chère, à quêter avec patience, pour +relever un autre ermitage. + +La dernière fois que je le vis, il en avait rétabli, me dit-il près +d’une trentaine. C'était à la gare d’Avignon où j’allais, comme lui, +prendre le train d’une heure et demie. Il faisait rudement chaud, et +le pauvre frère Philippe, qui avait, vers ce temps-là, près de +quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire, incliné +sous son sac, qui était presque plein de blé. + +-- Frère Philippe, frère Philippe, lui cria un grand gars cravaté et +ceinturé de rouge, vous pèse-t-il pas, le sac? Laissez que je le +porte un peu. + +Et le brave garçon chargea le sac du frère et le porta jusqu’à la +salle où l’on donne les billets. Or, ce jeune homme, que je +connaissais un peu, était un rouge de Barbentane, et, comme nos +démocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires, cela me +rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la popularité de +cet homme du bon Dieu. + +Frère Philippe, en dernier lieu, s’était retiré chez des moines qui +l’avaient hospitalisé. Mais comme le gouvernement, vers cette +époque-là, fit fermer les couvents, le pauvre vieux saint homme alla, +je crois, mourir à l’hôpital d’Avignon. + +Pour revenir à Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un certain +aumônier qu’on appelait M. Talon : petit abbé avignonnais, ragot, +ventru, avec un visage rubicond comme la gourde d’un mendiant. +L’archevêque d’Avignon lui avait ôté la confession parce qu’il +haussait trop le coude et nous l’avait envoyé pour s’en débarrasser. + +Or, à la Fête-Dieu, il se trouve qu’un jeudi, on nous avait conduits +à Boulbon, village voisin, pour aller à la procession, les grands +comme thuriféraires, les petits pour jeter des fleurs, et à M. Talon, +bien imprudemment, hélas! on fit les honneurs du dais. + +Au moment où les hommes, les femmes, les jeunes filles, déployaient +leurs théories dans les rues tapissées avec des draps de lit, au +moment où les confréries faisaient au soleil flotter leurs bannières, +que les choristes, vêtues de blanc, de leurs voix virginales +entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant le +Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et répandions nos +fleurs, voici que, tout à coup, une rumeur s’élève et que +voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme une +clochette, avec l’ostensoir aux mains, la cape d’or sur le dos, aïe! +tenait toute la rue. + +En dînant au presbytère, il avait bu, paraît-il, ou, peut-être, on +l’avait fait boire un peu plus qu’il ne faut de ce bon piot de +Frigolet qui tape si vite à la tête; et le malheureux, rouge de sa +honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout... Deux +clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre, le +prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors, M. +Talon, une fois devant l’autel, se mit à répéter : _Oremus, oremus, +oremus, et n’en put dire davantage. On l’emmena à deux dans la +sacristie. + +Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que cela +se passa dans une paroisse où la _dive bouteille_, comme au temps de +Bacchus, a conservé son rite. Près de Bouibon, vers la montagne, se +trouve une vieille chapelle dénommée Saint-Marcellin, et le premier +du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en portant +tous à la main une bouteille de vin. Le sexe n’y est pas admis, +attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne buvaient +que de l’eau; et, pour habituer les jeunes filles à ce régime, on +leur disait toujours -- et même on leur dit encore -- que "l’eau fait +devenir jolie" + +L’abbé Talon ne manquait pas de nous mener, tous les ans, à la +Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le curé de +Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait : + +-- Mes frères, débouchez vos bouteilles, et qu’on fasse silence pour +la bénédiction! + +Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule voulue +pour la bénédiction du vin. Puis, ayant dit _amen_, nous faisions un +signe de croix et nous tirions une gorgée. Le curé et le maire +choquant le verre ensemble sur l’escalier de l’autel, religieusement, +buvaient. Et, le lendemain, fête chômée, lorsqu’il y avait +sécheresse, on portait en procession le buste de saint Marcellin à +travers le terroir, car les Boulbonnais disent : + + _Saint Marcellin, + Bon pour l’eau, bon pour le vin_ + +Un autre pèlerinage assez joyeux aussi, que nous voyions à la +Montagnette et qui est passé de mode, était celui de saint Anthime. +Les Gravesonais le faisaient. + +Quand la pluie était en retard, les pénitents de Graveson, en +ânonnant leur litanies et suivis d’un flot de gens qui avaient des +sacs sur la tête, apportaient saint Anthime -- un buste aux yeux +proéminents, mitré, barbu, haut en couleurs -- à l’église de +Saint-Michel, et là, dans le bosquet, la provende épandue sur l’herbe +odoriférante, toute la sainte journée, pour attendre la pluie, on +chopinait dévotement avec le vin de Frigolet; et, le croiriez-vous +bien? plus d’une fois l’averse inondait le retour... Que voulez-vous! +chanter fait pleuvoir, disaient nos pères. + +Mais gare! Si saint Anthime, malgré les litanies et les libations +pieuses, n’avait pu faire naître de nuages, les joviaux pénitents, en +revenant à Graveson, patatras! pour le punir de ne les avoir pas +exaucés, le plongeaient, par trois fois, dans le Fossé des Lones. Ce +curieux usage de tremper les corps saints dans l’eau, pour les forcer +de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, à Toulouse par +exemple, et jusqu’en Portugal. + +Quand, étant tout petits, nous allions à Graveson avec nos mères, +elles ne manquaient pas de nous mener à l’église pour nous montrer +saint Anthime, et ensuite Béluguet, -- un jacquemart qui frappait les +heures à l’horloge du clocher. + +Maintenant, pour achever ce qu’il me reste à dire sur mon séjour à +Saint-Michel, il me revient comme un songe qu’à la premier an, avant +de nous donner vacances, on nous fit jouer _les Enfants d’Edouard_, +de Casimir Delavigne. On m’y avait donné le rôle d’une jeune +princesse; et, pour me costumer, ma mère m’apporta une robe de +mousseline qu’elle était allée emprunter chez de jeunes demoiselles +de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus tard +d’un petit roman d’amour dont nous parlerons en son lieu. + +La seconde année de mon internat, comme on m’avait mis au latin, +j’écrivis à mes parents d’aller m’acheter des livres, et quelques +jours après, nous vîmes, du vallon de Roque- Pied-de-Boeuf, monter, +vers le couvent, mon seigneur père enfourché sur Babache, vieux mulet +familier qui avait bien trente ans et qui était connu sur tous les +marchés voisins, -- où mon père le conduisait lorsqu’il allait en +voyage. Car il aimait tant cette brave bête, que, lorsqu’il se +promenait, au printemps, dans ses blés, toujours avec lui il menait +Babache ; et à califourchon, armé d’un sarcloir à long manche, du +haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes. + +Arrivé au couvent, mon père déchargea un sac énorme qui était attaché +sur le bât avec une corde, -- et, tout en déliant le lien : + +-- Frédéric, me cria-t-il, je t’ai apporté quelques livres et du +papier. + +Et, là-dessus, du sac, il tira, un à un, quatre ou cinq dictionnaires +reliés en parchemin, une trimbalée de livres cartonnés (_Epitome, De +Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones_, etc.), un gros +cruchon d’encre, un fagot de plumes d’oie, et puis un tel ballot de +rames de papier que j’en eus pour sept ans, jusqu’à la fin de mes +études. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon, père du cher +félibre de la _Grenade entr’ouverte_ (à cette époque, nous étions +encore bien loin de nous connaître), que le bon patriarche, avec +grand empressement, était allé faire pour son fils cette provision de +science. + +Mais, au gentil monastère de Saint-Michel-de-Frigolet, je n’eus pas +le loisir d’user force papier. M. Donnat, notre maître, pour un motif +ou pour l’autre, ne résidait pas dans son établissement, et, quand le +chat n’y est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour quêter des +élèves ou se procurer de l’argent, il était toujours en course. Mal +payés, les professeurs avaient toujours quelque prétexte pour abréger +la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne trouvaient +personne. + +-- Où sont donc les enfants? + +Tantôt le long d’un gradin soutenant un terrain en pente, nous étions +à réparer quelque mur en pierres sèches. Tantôt nous étions par les +vignes où à notre grande joie, nous glanions des grappillons ou +cherchions des morilles. Tout cela n’amenait pas la confiance à notre +maître. De plus, le malheur était que, pour grossir le pensionnat, M. +Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas grand’chose, +et ce n’étaient pas ceux qui mangeaient le moins aux repas. Mais un +drôle d’incident précipita la déconfiture. + +Nous avions pour cuisinier, je l’ai déjà dit, un nègre et pour +domestique femme, une Tarasconaise, qui était, dans la maison, la +seule de son sexe. (Je ne compte pas la mère de notre principal, qui +avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne perd +jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on dit +ici, se trouva "embarrassée", et ce fut, dans le pensionnat, un +esclandre épouvantable. + +Qui disait que la maritorne était grosse du fait de M. Donnat +lui-même, qui affirmait qu’elle l’était du professeur d’humanités, +qui de l’abbé Talon, qui du maître d’études. +Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du nègre. +Celui-ci, qui se sentait peut-être suspect à bon droit, soit par +colère, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la Tarasconaise, +qui avait gardé son secret, déguerpit, à son tour, pour aller déposer +son faix. + +Ce fut le signal de la débandade; plus de cuisinier, plus de brouet +pour nous; les professeurs, l’un après l’autre, nous laissèrent sur +nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa mère, la pauvre vieille, nous +fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis, son +père, un matin, nous dit : + +-- Mes enfants, il n’y a plus rien pour vous faire manger : il faut +retourner chez vous. + +Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage qu’on élargit du +bercail, nous allâmes, en courant, avant de nous séparer, arracher +des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir de +notre beau quartier du ‘Thym (1). Puis, avec nos petits paquets, +quatre à quatre, six à six, qui en amont, qui en aval, nous nous +éparpillâmes dans les vallons et les sentiers, mais non sans +retourner la tête, ni sans regret à la descente. + +Pauvre M. Donnat! Après avoir essayé, de toutes les manières et d’un +pays à l’autre, de remonter son institution (car nous avons tous +notre grain de folie), il alla, comme frère Philippe, finir, hélas! à +l’hôpital. + +Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire un mot, +pourtant, de ce que l’antique abbaye devint après nous autres. +Retombée de nouveau à l’abandon pendant douze ans, un moine blanc, le +Père Edmond, à son tour, l’acheta (1854) et y restaura, sous la loi +de saint Norbert, l’ordre de Prémontré, -- qui n’existait plus en +France. Grâce à l’activité, aux prédications, aux quêtes de ce +zélateur ardent, le petit monastère prit des proportions grandioses. +De nombreuses constructions, avec un couronnement, de murailles +crénelées, s’y ajoutèrent à l’entour; une église nouvelle, +magnifiquement ornée, y éleva ses trois nefs surmontées de deux +clochers. Une centaine de moines ou de frères convers peuplèrent les +cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y +montaient à charretées pour contempler la pompe de leurs majestueux +offices; et l’abbaye des Pères Blancs était devenue si populaire que, +quand la République fit fermer les couvents (1880), un millier de +paysans ou d’habitants de la plaine vinrent s’y enfermer pour +protester en personne contre l’exécution des décrets radicaux. Et +c’est alors que nous vîmes toute une armée en marche, cavalerie, +infanterie, généraux et capitaines, venir, + +(1) Frigo1et, en provençal _Ferigoulet_, signifie "lieu où le thym +abonde" avec ses fourgons de son attirail de guerre, camper autour du +couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, sérieusement, entreprendre le +siège d’une citadelle d’opéra-comique, que quatre ou cinq gendarmes +auraient, s’ils avaient voulu, fait venir à jubé. + +Il me souvient que le matin, tant que dura l’investissement, -- et il +dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres et +allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui dominent +l’abbaye pour épier, de loin, le mouvement de la journée. Le plus +joli, c’étaient les filles de Barbentane, de Boulbon, de Saint-Remy +ou de Maillane, qui, pour encourager les assiégés de Saint-Michel, +chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs : + + _Provençaux et catholiques, + Notre foi, notre foi, n’a pas failli : + Chantons, tous tressaillants, + Provençaux et catholiques. + +Tout cela, mêlé d’invectives, de railleries et de huées à l’adresse +des fonctionnaires, qui défilaient farouches, là-bas, dans leurs +voitures. + +A part l’indignation qui soulevait dans les coeurs l’iniquité de ces +choses, le _Siège de Caderousse_, par le vice-légat Sinibaldi Doria, +-- qui a fourni à l’abbé Favre le sujet d’une héroïde extrêmement +comique, était, certes, moins burlesque que celui de Frigolet; et +aussi un autre abbé en tira-t-il un poème qui se vendit en France à +des milliers d’exemplaires. Enfin, à son tour, Daudet, qui avait déjà +placé dans le couvent des Pères Blancs son conte intitulé l’_Élixir +du Frère Gaucher_, Daudet, dans son dernier roman sur Tarascon, nous +montre Tartarin s’enfermant bravement dans l’abbaye de Saint-Michel. + +CHAPITRE VI + +CHEZ MONSIEUR MILLET + +L’oncle Bénoni -- La farandole au cimetière. -- Le voyage en Avignon. +-- Avignon il y a cinquante ans. -- Le maître de pension. -- Le siège +de Caderousse. -- La première communion. -- Mlle Praxède. -- +Pélerinage de Saint-Gent. -- Au collège Royal. -- Le poète Jasmin. -- +La nostalgie de mes quatorze ans. + +Et, alors, il fallut me chercher une autre école pas trop éloignée de +Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres campagnards, +nous n’étions pas orgueilleux et l’on me mit en Avignon chez un M. +Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Pétramale. + +Cette fois, c’est l’oncle Bénoni qui conduisit la voiture. Bien que +Maillane ne soit qu’à trois lieues d’Avignon, à cette époque où le +chemin de fer n’existait pas, où les routes étaient abîmées par le +roulage et où il fallait passer avec un bac le large lit de la +Durance, le voyage d’Avignon était encore une affaire. + +Trois de mes tantes, avec ma mère, l’oncle Bénoni et moi, tous gîtés +sur un long drap plein de paille d’avoine qui rembourrait la +charrette, nous partîmes en caravane après le lever du soleil. + +J’ai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet, qui se +soient vu, à la fois, autant de tantes que moi; j’en avais bien une +douzaine; d’abord, la grand’Mistrale, puis la tante Jeanneton, la +tante Madelon, la tante Véronique, la tante Poulinette et la tante +Bourdette, la tante Françoise, la tante Marie, la tante Rion, la +tante Thérèse, la tante Mélanie et la tante Lisa. Tout ce monde, +aujourd’hui, est mort et enterré; mais j’aime à redire ici les noms +de ces bonnes femmes que j’ai vues circuler, comme autant de bonnes +fées, chacune avec son allure, autour de mon berceau. Ajoutez à mes +tantes le même nombre d’oncles et les cousins et cousines qui en +avaient essaimé, et vous aurez une idée de notre parentage. + +L’oncle Bénoni était un frère de ma mère et le plus jeune de la +lignée. Brun, maigre, délié, il avait le nez retroussé et deux yeux +noirs comme du jais. Arpenteur de son état, il passait pour +paresseux, et même il s’en vantait. Mais il avait trois passions : la +danse, la musique et la plaisanterie. + +Il n’y avait pas, dans Maillane, de plus charmant danseur, ni de plus +jovial. Quand, dans "la salle verte", à la Saint-Eloi ou à la +Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jésette le lutteur, les +gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient à +l’entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes sortes +d’instruments : violon, basson, cor, clarinette; mais c’est au +galoubet qu’il s’était adonné le plus. Il n’avait pas son pareil, au +temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou pour +chanter des réveillons dans les nuits du mois de mai. Et, chaque fois +qu’il y avait un pèlerinage à faire, à Notre-Dame-de-Lumière, à +Saint-Gent, à Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en était le +boute-en-train et qui conduisait la charrette? Bénoni, toujours +dispos et toujours enchanté de laisser son labeur, son équerre et sa +maison pour aller courir le pays. + +Et l’on voyait des charretées de quinze ou vingt fillettes qui +partaient en chantant : + + _A l’honneur de saint Gent_. + +Ou + + _Alix, ma bonne amie, + Il est temps de quitter + Le monde et ses intrigues, + Avec ses vanités_. + +Ou bien : + + _Les trois Maries, + Parties avant le jour, + S’en vont adorer le Seigneur_. + +Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui les +accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et chatouille-moi, +en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du chemin! + +Seulement, dans la tête, il s’était mis une idée assez extraordinaire +: c’était, en se mariant, de prendre une fille noble. + +-- Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent épouser des +nobles, et jamais tu n’en trouveras. + +-- Hé ! ripostait Bénoni, ne sommes-nous pas nobles, tous, dans la +famille? Croyez-vous que nous sommes des manants comme vous autres? +Notre aïeul était émigré; il portait le manteau doublé de velours +rouge, les boudes à ses souliers, les bas de soie. + +Il fit tant, tourna tant, que, du côté de Carpentras, il entendit +dire, un jour, qu’il y avait une famille de noblesse authentique, +mais à peu près ruinée, où se trouvaient sept filles, toutes à +marier. Le père, un dissipateur, vendait un morceau de terre tous les +ans à son fermier, qui finit même par attraper le château. Mon brave +oncle Bénoni s’attifa, se présenta, et l’aînée des demoiselles, une +fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en passe de +coiffer sainte Catherine, se décida à l’épouser. C’est sur la donnée +de ces nobles comtadins, tombés dans la roture, qu’un romancier +Carpentrassien, Henri de la Madeleine, a fait son joli roman : la +_Fin du Marquisat d’Aurel_. (Paris, Charpentier, 1878.) + +J’ai dit que mon oncle était paresseux. Quand, vers milieu du jour, +il allait à son jardin, pour bêcher ou reterser, il portait toujours +son flûteau. Bientôt, il jetait son outil, allait s’asseoir à l’ombre +et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les champs +d’alentour accouraient vite à la musique et, aussitôt, il leur +faisait danser la saltarelle. + +En hiver, rarement il se levait avant midi. + +-- Eh! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit, où +pouvez-vous être mieux? + +-- Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y ennuyez-vous pas? + +-- Oh! jamais. Quand j’ai sommeil, je dors; quand je n’ai plus +sommeil, je dis des psaumes pour les morts. + +Et, chose singulière, cet homme guilleret ne manquait pas un +enterrement. Après la cérémonie, il demeurait toujours le dernier au +cimetière, d’où il s’en revenait seul, en priant pour les siens et +pour les autres, ce qui ne l’empêchait pas de répéter, chaque fois, +cette bouffonnerie : + +-- Un de plus, charrié à la Cité du Saint-Repos! + +Il dut bien, à son tour, y aller aussi. Il avait quatre-vingt-trois +ans, et le docteur, ayant laissé entendre à la famille qu’il n’y +avait plus rien à faire : + +-- Bah! répondit Bénoni, à quoi bon s’effrayer! il n’en mourra que +plus malade. + +Et, comme il avait son flûteau sur sa table de nuit : + +-- Que faites-vous de ce fifre-là, mon oncle? lui demandai-je, un +jour que je venais le voir. + +-- Ces nigauds, me dit-il, m’avaient donné une sonnette pour que je +la remue quand j’aurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas mieux mon +fifre? Sitôt que je veux boire, au lieu d’appeler ou de sonner, je +prends mon fifre et je joue un air. + +Si bien qu’il mourut son flûteau en main, et qu’on le lui mit dans +son cercueil, chose qui donna lieu, le lendemain de sa mort, à +l’histoire que voici : + +A la filature de soie, -- où allaient travailler les filles de +Maillane, le lendemain du jour où l’oncle fut mis en terre, -- une +jeune luronne, le matin, en entrant, fit d’un air effaré, aux autres +jeunes filles : + +-- Vous n’avez rien entendu, fillettes, cette nuit? + +-- Non, le mistral seulement... et le chant de la chouette... + +-- Oh! écoutez : nous autres, mes belles, qui habitons du cote du +cimetière, nous n’avons pas fermé l’oeil. Figurez- vous qu’à minuit +sonnant, le vieux Bénoni a pris son flûteau (qu’on avait mis dans son +cercueil) ; il est sorti de sa fosse et s’est mis à jouer une +farandole endiablée. Tous les morts se sont levés, ont porté leurs +cercueils au milieu du Grand Clos, les ont, pour se chauffer, allumés +au feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait Bénoni, ils ont +dansé un branle fou, autour du feu, jusqu’à l’aurore. + +Donc, avec l’oncle Bénoni, que vous connaissez maintenant, avec ma +mère et mes trois tantes, nous nous étions mis en route pour la ville +d’Avignon. Vous connaissez peut-être la façon des villageois, +lorsqu’ils vont quelque part en troupe : tout le long, au trantran de +notre véhicule, ce furent qu’exclamations et observations diverses au +sujet des plantations, des luzernes, des blés, des fenouils, des +semis, que la charrette côtoyait. + +Quand nous passâmes dans Graveson, -- où l’on voit +un beau clocher, tout fleuronné d’artichauts de pierre : + +-- Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais, les +vois-tu cloués au clocher? + +Et de rire et de rire, de cette facétie qui égaie les Maillanais +depuis sept ou huit cents ans, facétie à laquelle les Gravesonais +répliquent par une chanson qui dit : + + _A Graveson, avons un clocher... + Ceux qui le voient disent qu’il est bien droit! + Mais, à Maillane, leur clocher est rond; + C’est une cage pour moineaux; dit-on_. + +Et l’on m’égrenait ainsi, les uns après les autres, les racontages +coutumiers de la route d’Avignon : le pont de la Folie où les +sorciers faisaient le branle, la Croisière où l’on arrêtait parfois à +main armée, et la Croix de la Lieue et le Rocher d’Aiguille. + +Enfin, nous arrivâmes aux sablières de la Durance; les grandes eaux, +un an avant, avaient emporté le pont, et il fallait passer la rivière +avec un bac. Nous trouvâmes là, qui attendaient leur tour, une +centaine de charrettes. Nous attendîmes comme les autres, une couple +d’heures, au marchepied; puis, nous nous embarquâmes, après avoir +chassé, en lui criant : "Au Mas" le Juif, notre gros chien, qui nous +avait suivis. + +Il était plus de midi quand nous fûmes en Avignon. Nous allâmes +établer, comme les gens de notre village, à l’_Hôtel de Provence_, +une petite auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du jour, +on alla bayer par la ville. + +-- Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie la comédie? Ce soir, +on joue _Maniclo où Lou Groulié bèl esprit_ avec l’_Abbaye de Castro. +— Ho! reprîmes-nous tous, il faut aller voir Maniclo_. + +C’était la première fois que j’allais au théâtre, et l’étoile voulût +qu’on donnât, ce jour-là, une comédie provençale. A l’_Abbaye de +Castro_, qui était un drame sombre, on ne comprit pas grand’chose. +Mais mes tantes trouvèrent que _Maniclo_, à Maillane, était beaucoup +mieux joué. Car, en ce temps, dans nos villages, il s’organisait, +l’hiver, des représentations comiques et tragiques. J’y ai vu jouer, +par nos paysans, la _Mort de César, Zaïre_ et _Joseph vendu par ses +frères_. Ils se faisaient des costumes avec les jupes de leurs femmes +et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la tragédie, +suivait, avec grand plaisir, la déclamation morne de ces pièces en +cinq actes. Mais on jouait aussi l’_Avocat Pathelin_, traduit en +provençal, et diverses comédies du répertoire marseillais, telles que +_Moussu Just, Fresquerio_ ou la _Co de l’Ai, Lou Groulié bèl esprit_ +et _Misè Galineto_. C’était toujours Bénoni le directeur de ces +soirées, où, avec son violon, en dodelinant de la tête, il +accompagnait les chants. Vers l’âge de dix-sept ans, il me souvient +d’avoir rempli un rôle dans _Galineto_ et dans la _Co de l’Ai_, et +même d’y avoir eu, devant mes compatriotes, assez d’applaudissements. + +Mais bref : le lendemain, après avoir embrassé ma mère et le coeur +gros comme un pois qui aurait trempé neuf jours, il fallut s’enfermer +dans la rue Pétramale, au pensionnat Millet. M. Millet était un gros +homme, de haute taille, aux épais sourcils, à figure rougeaude, mal +rasé et crasseux, en plus, des yeux de porc, des pieds d’éléphant, et +de vilains doigts carrés qui enfournaient sans cesse la prise dans +son nez. Sa chambrière, Catherine, montagnarde jaune et grasse, qui +nous faisait la cuisine, gouvernait la maison. Je n’ai jamais tant +mangé de carottes comme là, des carottes au maigre en une sauce de +farine. Dans trois mois, pauvre petit, je devins tout exténué. + +Avignon, la prédestinée, où devait le Gai-Savoir faire un jour sa +renaissance, n’avait pas, il s’en faut, la gaieté d’aujourd’hui; elle +n’avait pas encore élargi telle qu’elle est à sa place de l’Horloge, +ni agrandi sa place Pie, ni percé sa Grande-Rue. La Roque-de-Dom, qui +domine la ville, complantée, maintenant, comme un jardin de roi, +était alors pelée : il y avait un cimetière. Les remparts, à moitié +ruinés, étaient entourés de fossés pleins de décombres avec des mares +d’eau vaseuse. Les portefaix brutaux, organisés en corporation, +faisaient la loi au bord du Rhône, et en ville, quand ils voulaient. +Avec leur chef, espèce d’hercule, dénommé Quatre-Bras, c’est eux qui +balayèrent, en 1848, l’Hôtel de Ville d’Avignon. + +Ainsi qu’en Italie, une fois par semaine passait par toutes les +maisons, en remuant sa tirelire, un pénitent noir, qui, la cagoule +sur le visage et deux trous devant les yeux, disait d’une voix grave +: + +-- Pour les pauvres prisonniers! + +Inévitablement, on se heurtait, par les rues, à des types locaux, +tels que la soeur Boute-Cuire, son panier à couvercle au bras, un +crucifix d’argent sur sa grosse poitrine, ou bien le plâtrier Barret +qui, dans une bagarre avec les libéraux, +ayant perdu son chapeau, avait fait le serment de ne plus porter de +chapeau jusqu’à ce qu’Henri V fût sur le trône, et qui, toute sa vie, +s’en alla tête nue. + +Mais ce qu’on rencontrait le plus, avec leurs grands chapeaux montés +et leurs longues capotes bleues, c’étaient les invalides installés en +Avignon (où était une succursale de l’Hôtel de Paris), vénérables +débris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, manchots, qui, de +leurs jambes de bois, martelaient, à pas comptés, les pavés pointus +des rues. + +La ville traversait une sorte de mue, embrouillée, difficultueuse, +entre les deux régimes, l’ancien et le nouveau, qui n’avait pas cessé +de s’y combattre à la sourdine. Les souvenirs atroces, les injures, +les reproches des discordes passées, étaient encore vivants, étaient +encore amers entre les gens d’un certain âge. Les carlistes ne +parlaient que du tribunal d’Orange, de Jourdan Coupe-Têtes, des +massacres de la Glacière. Les libéraux, en bouche, avaient 1815, +remémorant sans cesse l’assassinat du maréchal Brune, son cadavre +jeté au Rhône, ses valises pillées, ses assassins impunis, entre +autres le Pointu, qui avait laissé un renom terrible, et, si quelque +parvenu tant soit peu insolent réussissait dans ses affaires : + +-- Allons! disait le peuple, les louis du maréchal Brune commencent à +sortir. + +Le peuple d’Avignon comme celui d’Aix et de Marseille et de, pour +ainsi dire, toutes les villes de Provence, était pourtant, en général +(depuis il a bien changé), regretteux de fleurs de lis comme du +drapeau blanc. Cet échauffement de nos devanciers pour la cause +royale n’était pas tant, ce me semble, une opinion politique qu’une +protestation inconsciente et populaire contre la centralisation, de +plus en plus excessive, que le jacobinisme et le premier Empire +avaient rendue odieuse. + +La fleur de lis d’autrefois était, pour les Provençaux (qui l’avaient +toujours vue dans le blason de la Provence), le symbole d’une époque +où nos coutumes, nos traditions et nos franchises étaient plus +respectées par les gouvernements. Mais de croire que nos pères +voulussent revenir au régime abusif d’avant la Révolution serait une +erreur complète, puisque c’est la Provence qui envoya Mirabeau aux +Etats généraux et que la Révolution fut particulièrement passionnée +en Provence. + +Je me souviens, à ce propos, d’une fois où Berryer venait d’être élu +député par la ville de Marseille. Comme l’illustre orateur devait +passer par Avignon, le préfet fit fermer les portes de la ville pour +empêcher d’entrer les légitimistes du dehors qui arrivaient en foule +pour lui faire un triomphe. Et bon nombre de Blancs furent, à cette +occasion, emprisonnés au palais des papes. + +Mgr le duc d’Aumale, qui revenait d’Afrique, passa quelque temps +après. On nous mena le voir à la porte Saint-Lazare, accompagné de +ses soldats, qui étaient, comme lui, brunis par le soleil d’Alger. Il +était tout blanc de poussière, blondin, avec des yeux bleus et le +rayonnement de la jeunesse et de la gloire. + +-- Vive notre beau prince! criaient, à tout moment, les femmes des +faubourgs. + +Me trouvant à Paris, en 1889, et ayant eu l’honneur d’être convié à +Chantilly, je rappelai à Son Altesse cet infime détail de son passage +en Provence; et Mgr d’Aumale, après quarante-cinq ans, se rappela de +bonne grâce les braves femmes qui criaient en le voyant passer : + +-- Qu’il est joli! qu’il est galant! + +Ce vieil Avignon est pétri de tant de gloires qu’on n’y peut faire un +pas sans fouler quelque souvenir. Ne se trouve-t-il pas que, dans +l’île de maisons où était notre pensionnat, s’élevait, autrefois, le +couvent de Sainte-Claire! C’est dans la chapelle de ce couvent que, +le matin du 6 avril 1327, Pétrarque vit Laure pour la première fois. + +Nous étions aussi tout près de la rue des Etudes, qui, encore à cette +époque, avait, dans le bas peuple, une réputation lugubre. Nous +n’avions jamais pu décider les petits Savoyards, soit ramoneurs, soit +décrotteurs, à venir ramoner dans notre pensionnat ou cirer nos +chaussures. Comme, dans la rue des Etudes, se trouvaient, autrefois, +l’Université d’Avignon ainsi que l’Ecole de médecine, le bruit +courait que les étudiants attrapaient, quand ils pouvaient, les +petits, vagabonds, pour les saigner, les écorcher, et étudier sur +leurs cadavres. + +Il n’en était pas moins intéressant pour nous, enfants de villages +pour la plupart, de rôder, quand nous sortions, dans ce labyrinthe de +ruelles qui nous avoisinaient, comme le _Petit Paradis_, qui avait +été jadis une "rue chaude" et qui s’en tenait encore; la rue de +l’_Eau-de-Vie_, la rue du _Chat_, la rue du _Coq_, la rue du +_Diable_. Mais quelle différence avec nos beaux vallons tout fleuris +d’asphodèles, avec notre bon air, notre paix, notre liberté, de +Saint-Michel-de-Frigolet! + +J’en avais, à certains jours, le coeur serré de nostalgie, et +cependant, M. Millet, qui était fort bon diable au fond, avait +quelque chose en lui qui finit par m’apprivoiser. Comme il était de +Caderousse, fils, comme moi, d’agriculteur, et qu’il avait dans sa +famille toujours parlé provençal, il professait, pour le poème du +Siège de Caderousse, une admiration extraordinaire; il le savait tout +par coeur, et à la classe, quelquefois, en pleine explication de +quelque beau combat des Grecs et des Troyens, remuant tout à coup, +par un mouvement de front qui lui était particulier, le toupet gris +de ses cheveux : + +-- Eh bien! disait-il, tenez! c’est là l’un des morceaux les plus +beaux de Virgile, n’est-ce pas? Écoutez, pourtant, mes enfants, le +fragment que je vais vous citer, et vous reconnaîtrez que Favre, le +chantre du _Siège de Caderousse_, à Virgile lui-même serre souvent +les talons : + + _Un nommé Pergori Latrousse, + Le plus ventru de Caderousse, + S’était rué contre un tailleur... + Ayant bronché contre une motte, + Il fut rouler comme un tonneau_. + +Si elles nous allaient, ces citations de notre langue, si pleine de +saveur! Le gros Millet riait aux éclats, et, pour moi qui, dans le +sang, avais, comme nul autre, gardé l’âcre douceur du miel de mon +enfance, rien de plus appétissant que ces hors-d’oeuvre du pays. + +M. Millet, tous les jours, par là, vers les cinq heures, allait lire +la gazette au café Baretta, -- qu’il appelait le "Café des Animaux +parlants", -- et qui, si je ne me trompe, était, tenu par l’oncle ou, +peut-être, par l’aïeul de Mlle Baretta, du Théâtre-Français; ensuite, +le lendemain, lorsqu’il était de bonne humeur, il nous redisait, non +sans malice, les éternelles grogneries des vieux politiciens de cet +établissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, que du Petit, +comme ils appelaient Henri V. + +Je fis, cette année-là, ma première communion à l’église +Saint-Didier, qui était notre paroisse, et c’était le sonneur Fanot, +chanté plus tard par Roumanille dans sa _Cloche montée_, qui nous +sonnait le catéchisme. Deux mois avant la cérémonie, M. Millet nous +menait à l’église pour y être interrogés. Et là, mêlés aux autres +enfants, garçonnets et fillettes, qui devions communier ensemble, on +nous faisait asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le hasard +fit que moi, qui étais le dernier de la rangée des garçons, je me +trouvai placé près d’une charmante fille qui était la première de la +rangée des demoiselles. On l’appelait Praxède et elle avait, sur les +joues, deux fleurs de vermillon semblables à deux roses fraîchement +épanouies. + +Ce que c’est que les enfants : attendu que, tous les jours, on se +rencontrait ensemble, assis l’un près de l’autre; que, sans penser à +rien, nous nous touchions le coude, et que nous nous communiquions, +dans la moiteur de notre haleine, à l’oreille, en chuchotant, nos +petits sujets de rire, ne finîmes-nous pas (le bon Dieu me pardonne +!) par nous rendre amoureux? + +Mais c’était un amour d’une telle innocence, et tellement emprunt +d’aspirations mystiques, que les anges, là-haut, s’ils éprouvent +entre eux des affections réciproques, doivent en avoir de pareilles. +L’un comme l’autre, nous avions douze ans : l’âge de Béatrix, lorsque +Dante la vit; et c’est cette vision de la jeune vierge en fleur qui a +fait le _Paradis_ du grand poète florentin. Il est un mot, dans notre +langue, qui exprime très bien ce délice de l’âme dont s’enivrent les +couples dans la prime jeunesse : nous nous agréions. Nous avions +plaisir à nous voir. Nous ne nous vîmes jamais, il est vrai, que dans +l’église; mais, rien que de nous voir notre coeur était plein. Je lui +souriais, elle souriait; nous unissions nos voix dans les mêmes +cantiques d’amour, d’actions de grâces; vers les mêmes mystères nous +exaltions, naïfs, notre foi spontanée... Oh! aube de l’amour, où +s’épanouit en joie l’innocence, comme la marguerite dans le frais du +ruisseau, première aube de l’amour, aube pure envolée! + +Voici mon souvenir de Mlle Praxède, telle que je la vis pour la +dernière fois : tout de blanc vêtue, couronnée de fleurs d’aubépine, +et jolie à ravir sous son voile transparent, elle montait à l’autel, +tout près de moi, comme une épousée, belle petite épousée de +l’Agneau! + +Notre communion faite, la chose finit là. C’est en vain que +longtemps, quand nous passions dans sa rue (elle habitait rue de la +Lice), je portais mes regards avides sous les abat-jour verts de la +maison de Praxède. Je ne pus jamais la revoir. On l’avait mise au +couvent et, alors, de songer que ma charmante amie avec le vermillon +et le sourire de son visage, m’était enlevée pour toujours, soit de +cela, soit d’autre chose, je tombai dans une langueur à me dégoûter +de tout. + +Aussi les vacances venues, quand je retournai au Mas, ma mère en me +voyant tout pâle, avec, de temps en temps, des atteintes de fièvre, +décida dans sa foi, autant pour me guérir que pour me récréer, de me +conduire à saint Gent, qui est le patron des fiévreux. + +Saint Gent, qui a pareillement la vertu de faire pleuvoir, est une +sorte de demi-dieu pour les paysans des deux côtés de la Durance. + +-- Moi, nous disait mon père, j'ai été à Saint-Gent avant la +Révolution. Nous y allâmes les pieds nus, avec ma pauvre mère, je +n’avais pas plus de dix ans. Mais, en ce temps, il y avait plus de +foi. + +Nous, avec l’oncle Bénoni qui conduisait le voyage et que vous +connaissez déjà, par une lune claire comme il en fait en septembre, +vers minuit, nous partîmes donc, sur une charrette bâchée, et, après +nous être joints aux autres pèlerins qui allaient à la fête, à +Château-Renard, à Noves, au Thor, ou bien à Pernes, nous voyions +après nous, tout le long du chemin, quantité d’autres charrettes, +recouvertes, comme la nôtre, de toiles étendues sur des cerceaux de +bois, venir grossir la caravane. + +Chantant ensemble, pêle-mêle, le cantique de saint Gent, -- qui, du +reste, est superbe, puisque Gounod en a mis l’air dans l’opéra de +_Mireille, -- nous traversions de nuit, au bruit des coups de fouet, +les villages endormis, et le lendemain soir, par là, vers les quatre +heures, nous arrivions en foule au cri de : "Vive saint Gent!", dans +la gorge du Bausset. + +Et là, sur les lieux mêmes, où l’ermite vénéré avait passé sa +pénitence, les vieux, avec animation, racontaient aux jeunes gens ce +qu’ils avaient entendu dire : + +-- Gent, disait-il, était comme nous un enfant de paysans, un brave +gars de Monteux, qui, à l’âge de quinze ans, se retira dans le +désert, pour se consacrer à Dieu. Il labourait la terre avec deux +vaches. Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le loup, +l’attela à sa charrue, et le fit labourer, sous le joug, avec l’autre +vache. Mais à Monteux, depuis que Gent était parti, il n’avait pas +plu de sept ans, et les Montelais dirent à la mère de Gent : + +-- Imberte, il faut aller à la recherche de votre fils, parce que, +depuis son départ, il n’est plus tombé une goutte d’eau. + +Et la mère de Gent, à force de chercher, à force de crier, trouva +enfin son gars, là où nous sommes à présent, dans la gorge du +Bausset, et, comme sa mère avait soif, Gent, pour la faire boire, +planta deux de ses doigts dans le roc escarpé, et il en jaillit deux +fontaines : une de vin et l’autre d’eau. Celle du vin est tarie, mais +celle de l’eau coule toujours, -- et c’est la main de Dieu pour les +mauvaises fièvres. + +On va, deux fois par an, à l’ermitage de Saint-Gent. D’abord, au mois +de mai, où les Montelais, ses compatriotes, emportent sa statue de +Monteux au Bausset, pèlerinage de trois lieues, qui se fait à la +course, en mémoire et symbole de la fuite du saint. + +Voici la lettre enthousiaste qu’Aubanel m’écrivait, un an qu’il y +était allé (1886) : + +"Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de Saint-Gent. C’est une +fête étonnante, admirable, sublime; ce qui est d’une poésie inouïe, +ce qui m’a laissé dans l’âme une impression délicieuse, c’est la +course nocturne des porteurs de saint Gent. Le maire nous avait donné +une voiture et nous avons suivi ce pèlerinage dans les champs, les +bois et les rochers au clair de lune, au chant des rossignols, depuis +huit heures du soir, jusqu’à minuit et demi. C’est saisissant: et +mystérieux; c’est étrange et beau à faire pleurer. Ces quatre enfants +en culotte et en guêtres nankin, courant comme des lièvres, volant +comme des oiseaux, précédés d’un homme à cheval galopant et tirant +des coups de pistolet; les gens des fermes venant sur les chemins au +passage du saint; les hommes, les femmes, les enfants et les vieux, +arrêtant les porteurs, baisant la statue, criant, pleurant, +gesticulant; et puis, lorsqu’on repart toujours vite, les femmes qui +leur crient : + +"-- Heureux voyage! garçons! +"Et les hommes qui ajoutent : +"-- Le grand saint Gent vous maintienne la force! +"-- Et de courir encore, de courir à perdre haleine. Oh! ce voyage +dans la nuit, cette petite troupe partant à la garde de Dieu et de +saint Gent, et s’enfonçant dans les ténèbres, dans le désert, pour +aller je ne sais où, tout cela, je te le redis, est d’une poésie si +profonde et si grande qu’elle vous laisse une impression +ineffaçable." + +Le second pèlerinage de Saint Gent est en septembre, et c’est celui +où nous allâmes. Comme saint Gent, en somme, n’a été canonisé que par +la voix du peuple, les prêtres y viennent peu, les bourgeois encore +moins; mais le peuple de la glèbe, dans ce bon saint tout simple qui +était de son terroir, qui parlait comme lui, qui, sans temps de +longueurs, lui envoie la pluie, lui guérit ses fièvres, le peuple +reconnaît sa propre déification et son culte pour lui est si fervent +que, dans l’étroite gorge où la légende vit, on a vu, quelquefois, +jusqu’à vingt mille pèlerins. + +La tradition dit que saint Gent couchait la tête en bas, les pieds en +haut, dans un lit de pierre ; et tous les pèlerins, dévotement, +gaiement, font l’arbre fourchu au lit de saint Gent, qui est une auge +dressée ; -- les femmes mêmes le font aussi, en se tenant, de l’une à +l’autre, les jupes décemment serrées. + +Nous fîmes l’arbre fourchu dans le lit, comme les autres; nous +allâmes, avec ma mère, voir le _Fontaine du Loup et la Fontaine de la +Vache_; et ensuite, entourés de quelques vieux noyers, la chapelle de +saint Gent, où se trouve son tombeau et le "rocher affreux", comme +dit le cantique, d’où sort, pour les fiévreux, la miraculeuse source. + +Or, émerveillé de tous ces récits, de toutes ces croyances, de toutes +ces visions, moi donc, l’âme enivrée par la vue de l’endroit, par la +senteur des plantes, -- encore embaumées, semblait-il, de l’empreinte +des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzième année, je +m’abreuvai au jet d’eau; et (dites ce qu’il vous plaira), à partir de +là, je n’eus plus de fièvre. Ne vous étonnez pas si la fille du +félibre, si la pauvret Mireille, perdue dans la Crau, mourante de +soif, se recommande au bon saint Gent. + + _O bel et jeune laboureur -- qui attelâtes à votre charrue — le + loup de la montagne, etc._ + (Mireille, chant VIII.) + +souvenir de jeunesse qu’il m’est doux encore de me remémorer. + +A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre nos +classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant pensioinnaires +chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour, au +Collège Royal, pour y suivre comme externes les cours universitaires, +et c’est dans ce lycée et de cette façon que, dans cinq ans (de 1843 +à 1847), je terminai mes études. + +Nos maîtres du collège n’étaient pas, comme aujourd’hui, de jeunes +normaliens stylés et élégants. Nous avions encore, dans leurs +chaires, les vieux barbons sévères de l’ancienne Université : en +quatrième, par exemple, le brave M. Blanc, ancien sergent-major de +l’époque impériale, qui, lorsque nos réponses étaient insuffisantes, +_ex abrupto_ nous lançait par la tête les bouquins qu’il avait en +main; en troisième, M. Monbet, au parler nasillard (il conservait, +sur sa cheminée dans un bocal d’eau-de-vie, un foetus de sa femme); +en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur le +renouveau de Victor Hugo; enfin, en rhétorique, un rude patriote +appelé M. Chanlaire, qui détestait les Anglais, et qui, ému, nous +déclamait, en frappant sur son pupitre, les chants guerriers de +Béranger. + +Je me vois encore, un an, à la distribution des prix dans l’église du +collège, avec tout le beau monde d’Avignon qui l’emplissait. J’avais, +cette année-là, et je ne sais comment, remporté tous les prix, même +celui d’excellence. Chaque fois qu’on me nommait, j’allais chercher, +timide, aux mains du proviseur, le beau livre de prix et la couronne +de laurier puis, traversant la foule et ses applaudissements, je +venais jeter ma gloire dans le tablier de ma mère; et tous +considéraient d’un regard curieux, d’un regard étonné, cette belle +Provençale qui, dans son cabas de jonc, entassait avec bonheur, mais +digne et calme, les lauriers de son fils; puis au Mas, pour les +conserver, _sic transit gloria mundi_, nous mettions lesdits lauriers +sur la cheminée, derrière les chaudrons. + +Quoi qu’il se fît, pourtant, pour me détourner de mon naturel, comme +on ne fait que trop, aujourd’hui plus que jamais, aux enfants du +Midi, je ne pouvais me sevrer des souvenances de ma langue, et tout +m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais plus quel journal, +ces vers de Jasmin à Loïsa Puget : + + _Quand dins l’aire + Pèr nous plaire + Sones l'aire -- + _De tas nouvellos causous, + Sus la terro tout s’amaiso, + Tout se taiso, + Al refrin que fas souna : + Mai d’un cop se derebelho + E fremis coumo la felho + Qu’un vent fres lai frissouna._ + +Et voyant que ma langue avait encore des poètes qui la mettaient en +gloire, pris d’un bel enthousiasme, je fis aussitôt, pour le célèbre +perruquier, une piécette admirative qui commençait ainsi : + + _Pouèto, ounour de ta maire Gascougno_. + +Mais, petit criquet, je n’eus pas de réponse. Je sais bien que mes +vers, pauvres vers d’apprenti, n’en méritaient guère; cependant, -- +pourquoi le nier? -- ce dédain me fut sensible; et plus tard, à mon +tour, quand j’ai reçu des lettres de tout pauvre venant, me rappelant +ma déconvenue, je me suis fait un devoir de les bien accueillir +toujours. + +Vers l’âge de quatorze ans, ce regret de mes champs et de ma langue +provençale, qui ne m’avait jamais quitté, finit par me jeter dans une +nostalgie profonde. + +"Combien sont plus heureux, me disais-je à part moi, comme l’Enfant +Prodigue, les valets et les bergers de notre Mas, là-bas, qui mangent +le bon pain que ma mère leur apprête, et mes amis d’enfance, les +camarades de Maillane, qui vivent libres à la campagne et labourent, +et moissonnent, et vendangent, et olivent, sous le saint soleil de +Dieu, tandis que je me chême, moi, entre quatre murs, sur des +versions et sur des thèmes!" + +Et mon chagrin se mélangeait d’un violent dégoût pour ce monde +factice où j’étais claquemuré et d’une attraction vers un vague idéal +que je voyais bleuir dans le lointain, à l’horizon. Or, voici qu’un +jour, en lisant, je crois, le _Magasin des Familles_, je vais tomber +sur une page où était la description de la chartreuse de Valbonne et +de la vie contemplative et silencieuse des Chartreux. + +N’est-il pas vrai, lecteur, que je me monte la tête, et, m’échappant +du pensionnat, par une belle après-midi, je pars, tout seul, +éperdument, prenant, le long du Rhône la route du Pont-Saint-Esprit, +car je savais que Vaibonne n’en était pas éloigné. + +"Tu iras, me dis-je, frapper à la porte du couvent; tu prieras, tu +pleureras, jusqu’à ce qu’on veuille te recevoir; puis, une fois reçu, +tu vas, comme un bienheureux, te promener tout le jour sous les +arbres de la forêt, et, te plongeant dans l’amour de Dieu, tu te +sanctifieras comme fit le bon saint Gent." + +Ce ressouvenir de saint Gent, dont la légende me hantait, sur le coup +m’arrêta. + +"Et ta mère, me dis-je, à laquelle, misérable, tu n’as pas dit adieu, +et qui, en apprenant que tu as disparu, va être au désespoir et, par +monts et par vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant, désolée +comme la mère de saint Gent.!" + +Et alors, tournant bride, le coeur gros, hésitant, je gagnai vers +Maillane, autant dire pour embrasser, avant de fuir le monde, mes +parents encore une fois; mais, à mesure que j’avançais vers la maison +paternelle, voilà, pauvre petit, que mes projets de cénobite et mes +fières résolutions fondaient dans l’émotion de mon amour filial comme +un peloton de neige à un feu de cheminée; et lorsque, au seuil du +Mas, j’arrivai sur le tard et que ma mère, étonnée de me voir tomber +là, me dit : + +-- Mais pourquoi donc as-tu quitté le pensionnat avant d’être aux +vacances? + +-- Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux de ma fugue, et +je ne veux plus y aller, chez ce gros monsieur Millet. + +-- où l’on ne mange que des carottes! + +Le lendemain, on me fit reconduire, par notre berger Rouquet, dans ma +geôle abhorrée, en me promettant, cependant, de m’en libérer bientôt, +après les vacances. + +CHAPITRE VII + +CHEZ M. DUPUY + +Joseph Roumanille. — Notre liaison. — Les poètes du "Boui-Abaisso". +-- L’épuration de notre langue. -- Anselme Matbieu. — L’amour sur les +toits. — Les processions avignonnaises. — Celle des Pénitents Blancs. +-- Le sergent Monnier. — L’achèvement des études. + +Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de place, ma +mère, à la rentrée de cette année scolaire, m’amena chez M. Dupuy, +Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un pensionnat +à Avignon, au quartier du Pont-Troué. Mais, ici, pour mes goûts de +provençaliste en herbe, j’eus, comme on dit, le museau dans le sac. + +M. Dupuy était le frère de ce Charles Dupuy, mort député de la Drôme, +auteur du _Petit Papillon_, un des morceaux délicats de notre +anthologie provençale moderne. Lui, le cadet Dupuy, rimait aussi en +provençal, mais ne s’en vantait pas, et il avait raison. + +Voici que, quelque temps après, il nous arriva de Nyons un jeune +professeur à fine barbe noire, qui était de Saint-Remy. On l’appelait +Joseph Roumanille. Comme nous étions pays, -- Mailane et Saint-Remy +sont du même canton, -- et que nos parents, tous cultivateurs, se +connaissaient de, longue date, nous fûmes bientôt liés. Néanmoins, +j’ignorais que le Saint-Remyen s’occupait, lui aussi, de poésie +provençale. + +Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les vêpres, à +l’église des Carmes. Là, on nous faisait mettre derrière le +maître-autel, dans les stalles du choeur, et, de nos voix jeunettes, +nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels Denis +Cassan, autre poète provençal, on ne peut plus populaire dans les +veillées du quartier, et que nous voyions en surplis, avec son air +falot, son flegme, sa tête chauve, entonner les antiennes et les +hymnes. La rue où il demeurait porte, aujourd’hui, son nom. + +Or, un dimanche, pendant que l’on chantait vêpres, il me vint dans +l’idée de traduire en vers provençaux les _Psaumes de la Pénitence_, +et, alors, en tapinois, dans mon livre entr’ouvert, j’écrivais à +mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version : + + _Que l’isop bagne ma caro, + Sarai pur : lavas-me lèu + E vendrai pu blanc encaro + Que la tafo de la nèu_. + +Mais M. Roumanille, qui était le surveillant, vient par derrière, +saisit le papier où j’écrivais, le lit, puis le fait lire au prudent +M. Dupuy, -- qui fut, paraît-il, d’avis de ne pas me contrarier; et, +après vêpres, quand, autour des remparts d’Avignon, nous allions à la +promenade, il m’interpella en ces termes : + +-- De cette façon, mon petit Mistral, tu t’amuses à faire des vers +provençaux? + +-- Oui, quelquefois, lui répondis-je. + +Et Roumanille, d’une voix sympathique et bien timbrée, me récita les +Deux Agneaux : + + _Entendès pas l’agnèu que bèlo? + Vès-lou que cour après l’enfant... + Coume fan bèn tout ço que fan! + E l’innoucènci, ccnnme es bello! + +Et puis, le _Petit Joseph_ : + + _Lou paire es ana rebrounda + E, pèr vendre lou jardinage, + La maire es anado au village, + E Jejè rèsto pèr garda. + +Et puis _Paulon_, et puis le _Pauvre_, et _Madeleine et Louisette_, +une vraie éclosion de fleurs d’avril, de fleurs de prés, fleurs +annonciatrices du printemps félibréen qui me ravirent de plaisir et +je m’écriai : + +-- Voilà l’aube que mon âme attendait pour s’éveiller à la lumière! + +J’avais bien, jusque-là, lu à bâtons rompus un peu de provençal; +mais, ce qui m’ennuyait, c’était de voir notre langue, chez les +écrivains modernes (à l’exception de Jasmin et du marquis de Lafare +-- que je ne connaissais pas), employée, en général, comme on eût dit +par dérision. Et Roumanille, beau premier, dans le parler populaire +des Provençaux du jour, chantait, lui, dignement, sous une forme +simple et fraîche, tous les sentiments du coeur. + +En conséquence, et nonobstant une différence d’âge d’une douzaine +d’années (Roumanille était né en 1818), lui, heureux de trouver un +confident de sa Muse tout préparé pour le comprendre, moi, +tressaillant d’entrer au sanctuaire de mon rêve, nous nous donnâmes +la main, tels que des fils du même Dieu, et nous liâmes amitié sous +une étoile si heureuse que, pendant un demi-siècle, nous avons marché +ensemble pour la même oeuvre ethnique, sans que notre affection ou +notre zèle se soient ralentis jamais. + +Roumanille avait donné ses premiers vers au _Boui-A baisso_, un +journal provençal que Joseph Désanat publiait à Marseule une fois par +semaine et qui, pour les trouvères de cette époque-là, fut un foyer +d’exposition. Car la langue du terroir n’a jamais manqué d’ouvriers; +et principalement au temps du _Boui-A baisso_ (1841-1846), il y eut +devers Marseile un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien fait que +maintenir l’usage d’écrire en provençal, mérite d’être salué. + +De plus, nous devons reconnaître que des poètes populaires, tels que +le valeureux Désanat de Tarascon, tels que Bellot, Chailan, Bénédit +et Gelu, Gelu éminemment, qui ont à leur manière exprimé la +gaillardise du gros rire marseillais, n’ont pas été depuis, pour ces +sortes d’atellanes, remplacés ni dépassés. Et Camille Reybaud, un +poète de Carpentras, mais poète de noble allure, dans une grande +épître qu’il envoyait à Roumanille, tout en désespérant du sort du +provençal délaissé par les imbéciles qui, disait-il : + +_Laissent, pour imiter les messieurs de la ville, -- aux sages +pères-grands notre langue trop vile -- et nous font du français, +qu’ils estropient à fond, -- de tous les patois le plus affreux +peut-être. + +Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait; lorsqu’il +faisait cet appel aux rédacteurs du _Boui-A baisso_: + +_Quittons-nous : mais avant de nous séparer, -- frères, contre +l’oubli songeons de nous défendre; -- tous ensemble faisons quelque +oeuvre colossale, -- quelque tour de Babel en brique provençale; -- +au sommet, en chantant, gravez ensuite votre nom, -- car vous autres, +amis, êtes dignes de renommée! -- Moi qu’un grain d’encens étourdit +et enivre, -- qui chante pour chanter comme fait la cigale -- et qui +n’apporterais, pour votre monument, -- qu’une pincée de gravier et de +mauvais ciment, je creuserai pour ma muse un tombeau dans le sable; +-- et quand vous aurez fini votre oeuvre impérissable, -- si, des +hauteurs de votre ciel si bleu, vous regardez en bas, frères, vous ne +me verrez plus_. + +Seulement, imbus de cette idée fausse que le parler du peuple n’était +bon qu’à traiter des sujets bas ou drolatiques, ces messieurs +n’avaient cure ni de le nettoyer, ni de le réhabiliter. + +Depuis Louis XIV, les traditions usitées pour écrire notre langue +s’étaient à peu près perdues. Les poètes méridionaux avaient, par +insouciance ou plutôt par ignorance, accepté la graphie de la langue +française. Et à ce système-là qui, n’étant pas fait pour lui, +disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite ses +fantaisies orthographiques à tel point que les dialectes de l’idiome +d’Oc, à force d’être défigurés par l’écriture, paraissaient +complètement étrangers les uns aux autres. + +Roumanille, en lisant à la bibliothèque d’Avignon les manuscrits de +Saboly, fut frappé du bon effet que produisait notre langue, +orthographiée là selon le génie national et d’après les usages de nos +vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse, prendre mon +sentiment pour rendre au provençal son orthographe naturelle; et, +d’accord tous les deux sur le plan de réforme, on partit hardiment de +là pour muer ou changer de peau. Nous sentions instinctivement que, +pour l’oeuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous fallait +un outil léger, un outil frais émoulu. + +L’orthographe n’était pas tout. Par esprit d’imitation et par un +préjugé bourgeois qui, malheureusement, descend toujours davantage, +l’on s’était accoutumé à délaisser comme "grossiers" les mots les +plus grenus du parler provençal. Par suite, les poètes précurseurs +des félibres, même ceux en renom, employaient communément, sans aucun +sens critique, les formes corrompues, bâtardes, du patois francisé +qui court les rues. Ayant donc Roumanille et moi, considéré qu’à tant +faire que d’écrire nos vers dans le langage du peuple, il fallait +mettre en lumière, il fallait faire valoir l’énergie, la franchise, +la richesse d’expression qui la caractérisent, nous convînmes +d’écrire la langue purement et telle qu’on la parle dans les milieux +affranchis des influences extérieures. C’est ainsi que les Roumains, +comme nous le contait le poète Alexandri, lorsqu’ils voulurent +relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises avaient +perdue ou corrompue, allèrent la rechercher dans les campagnes et les +montagnes chez les paysans les moins cultivés. + +Enfin, pour conformer le provençal écrit à la prononciation générale +en Provence, on décida de supprimer quelques lettres finales ou +étymologiques tombées en désuétude, telles que l’S du pluriel, le T +des participes, l’R des infinitifs et le CH de quelques mots, tels +que _fach, dich, puech_, etc. + +Mais qu’on n’aille pas croire que ces innovations, bien qu’elles +n’eussent de rapport qu’avec un cercle restreint des poètes "patois" +comme on disait alors, se fussent introduites dans l’usage commun, +sans combat ni résistance. D’Avignon à Marseille, tous ceux qui +écrivaient ou rimaillaient dans la langue, contestés dans leur +routine ou leur manière d’être, soudain se gendarmèrent contre les +réformateurs. Une guerre de brochures et d’articles venimeux, entre +les jeunes d’Avignon et nos contradicteurs, dura plus de vingt ans. + +A Marseille, les amateurs de trivialités, les rimeurs à barbe +blanche, les jaloux, les grognons, se réunissaient le soir dans +l’arrière-boutique du bouquiniste Boy pour y gémir amèrement sur la +suppression des S et aiguiser les armes contre les novateurs. +Roumanille, vaillamment et toujours sur la brèche, lançait aux +adversaires le feu grégeois que nous apprêtions, un peu l’un, un peu +l’autre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous avions pour +nous, outre les bonnes raisons, la foi, l’enthousiasme, l’entrain de +la jeunesse, avec quelque autre chose, nous finîmes par rester, ainsi +que vous verrez plus tard, maîtres du champ de bataille. + +................................................... + +Dans la cour, une après-midi où, avec les camarades, nous jouions aux +trois sauts, entra et s’avança dans notre groupe un nouveau +pensionnaire aux fines jambes, le nez à l’Henri IV, le chapeau sur +l’oreille, l’air quelque peu vieillot et dans la bouche un bout de +cigare éteint. Et les mains dans les poches de sa veste arrondie, +sans plus de façons que s’il était des nôtres : + +-- Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que j’essaye, moi, +un peu, aux trois sauts? + +Et aussitôt, sans plus de gêne, le voilà qui prend sa course, et +léger comme un chat, il dépasse peut-être d’environ trois mains +ouvertes la marque du plus fort qui venait de sauter. +Nous battîmes tous des mains et lui dîmes : + +-- Collègue, d’où sors-tu comme cela? + +-- Je sors, dit-il, de Châteauneuf, le pays du bon vin... Vous n’en +avez jamais ouï parler, de Châteauneuf, de Châteauneuf-du-Pape? + +-- Si, et quel est ton nom? + +-- Mon nom? Anselme Mathieu. + +A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses poches, et +il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de façon +courtoise, souriante et aisée, il nous offrit à tour de rôle. + +Nous qui, pour la plupart, n’avions jamais osé fumer (sinon, comme +les enfants, quelques racines de mûrier), nous prîmes sur-le-champ en +grande considération le nouveau qui faisait si largement les choses +et qui, à ce qu’il montrait, devait connaître la haute vie. + +C’est ainsi qu’avec Mathieu, le gentil auteur de la _Farandole_, nous +fîmes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le racontai à +notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut tant +que, dans son roman de Jack, il a mis à l’actif de son petit prince +nègre la susdite largesse des vieux bouts de cigare. + +Avec Roumanille et Mathieu nous étions donc trois, _tres faciunt +capitulum_, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder le +Félibrige. Mais le brave Mathieu (comment s’arrangeait-il?) on ne le +voyait guère qu’à l’heure des repas ou de la récréation. Attendu +qu’il avait l’air déjà d’un petit vieux, bien qu’il n’eût pas +beaucoup plus de seize ans, et qu il était quelque peu en retard dans +ses études, il s’était fait donner une chambre sous les tuiles, sous +prétexte de pouvoir y travailler plus librement, et là, dans sa +soupente, où l’on voyait, sur les murs, des images clouées et, sur +des +étagères, des figurines de Pradier, nudités en plâtre, tout le jour +il rêvassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du temps, +accoudé sur sa fenêtre, regardait les gens passer dans la rue ou bien +les passereaux apporter la becquée, dans leurs nids, à leurs petits. +Puis il disait des gaudrioles à Mariette, la chambrière, envoyait des +lorgnades à la demoiselle du maître et, lorsqu’il descendait nous +voir, nous contait toutes sortes de fariboles de village. + +Mais, où il ne riait pas, c’était lorsqu’il nous parlait de ses +parchemins de noble. + +-- Mes aïeux étaient marquis, disait-il d’une voix grave, marquis de +Montredon. Lors de la Révolution, mon grand père quitta son titre ; +et, après, se trouvant ruiné, il ne voulut plus le reprendre, parce +qu’il ne pouvait plus le porter convenablement. + +Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque chose de +romanesque, de nébuleux. Quelquefois, il disparaissait, comme les +chats lorsqu’ils vont à Rome. Nous le hélions : + +-- Mathieu! + +Point de Mathieu... Où était-il? Là-haut sur les toits, qui courait +dans les tuiles, pour aller à des rendez-vous qu’il avait, nous +racontait-il, avec une fillette belle comme le jour! + +Voici qu’au Pont-Troué, qui était notre quartier, le jour de la +Fête-Dieu, nous regardions, comme d’usage, passer la procession, et +Mathieu me dit : + +-- Frédéric, veux-tu que je te fasse connaître mon amante? + +-- Volontiers. + +-- Eh bien! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe des choristes, +ennuagées de blanc dans leurs voiles de tulle, tu remarqueras que +toutes ont une fleur épinglée au milieu de la poitrine : + + _Fleur au milan + Cherche galant_. + +Mais tu en verras une, blonde comme un fil d’or, qui aura la fleur +sur le côté : + + _Fleur au côté, + Galant trouvé._ + +-- Tiens, la voilà : c’est elle! + +-- C’est ton amie? + +-- Celle-là même. + +-- Mon cher, c’est un soleil! Mais comment t’y es-tu pris pour faire +la conquête d’une si fine demoiselle? + +-- Je vais, dit-il, te le conter. C’est la fille du confiseur qui est +à la Carretterie. J’y allais, de temps en temps, acheter des _boutons +de guêtre_ (pastilles à la menthe) ou des _crottes de rat_ (pâte de +réglisse); si bien qu’ayant fini par me familiariser avec l’aimable +petite et m’étant fait connaître pour marquis de Montredon, un jour +qu’elle était seule derrière son comptoir, je lui dis : + +"-- Belle fille, si je vous connaissais pour aussi peu sensée que +moi, je vous proposerais de faire une excursion... + +"-- Où? + +"-- Dans la lune, répondis-je. + +"La fillette éclata de rire et, moi, je continuai : + +"-- Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la terrasse +qui se trouve au haut de votre maison, à l’heure que vous voudrez ou +à celle où vous pourrez; et moi, qui mets mon coeur et ma fortune à +vos pieds, je viendrai tous les jours, là, sous le ciel, vous conter +fleurette. + +Et ainsi s’est passée la chose... Au haut de la maison de ma belle, +il y a, comme en beaucoup d’autres, une de ces plates-formes où l’on +fait sécher le linge. Je n’ai donc, chaque jour, qu’à monter sur les +toits et, de gouttière en gouttière, je vais trouver ma blondine, qui +y étend ou plie sa petite lessive ; et puis là, les lèvres sur les +lèvres, la main pressant la main, toujours courtoisement, comme entre +dame et chevalier, nous sommes dans le paradis. + +Voilà comme notre Anselme, futur _Félibre des Baisers_, en étudiant à +l’aise le Bréviaire de l’Amour, passa tout doucement ses classes sur +les toitures d’Avignon. + +A propos des processions, et avant de quitter la cité pontificale, il +faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans notre +jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en émoi. +Notre-Dame-de-Dom qui est la métropole, et les quatre paroisses : +Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien, +rivalisaient à qui se montrerait plus belle. + +Dès que le sacristain, agitant sa clochette, avait parcouru les rues +dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on +balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on attachait +les tentures. Les riches, à leurs balcons, étendaient leurs +tapisseries de soie brodée et damassée; les +pauvres, à leurs fenêtres, exhibaient leurs couvertures piquées à +petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes-pointes. Au +portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les murs de +draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pavé, d’une litière +de buis. + +Ensuite s’élevaient, de distance en distance, les reposoirs +monumentaux, hauts comme des pyramides, chargés de candélabres et de +vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais sur +des chaises, attendaient le cortège, en mangeant des petits pâtés. La +jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane, se +promenaient, se dandinaient, lorgnant les filles et leur jetant des +roses, sous les tentes des rues qu’embaumait, tout le long, la fumée +des encensoirs. + +Lorsque enfin la procession, avec son suisse en tête, de rouge tout +vêtu, avec ses théories de vierges voilées de blanc, ses +congrégations, ses frères, ses moines, ses abbés, ses choeurs et ses +musiques, s’égrenait lentement au battement des tambours, vous +entendiez, au passage, le murmure des dévotes qui récitaient leur +rosaire. + +Puis, dans un grand silence, agenouillés ou inclinés, tous se +prosternaient à la fois, et, là-bas, sous une pluie de fleurs de +genêt blondes, l’officiant haussait le Saint-Sacrement splendide! + +Mais ce qui frappait le plus, c’étaient les Pénitents, qui faisaient +leurs sorties après le coucher du soleil, à la clarté des flambeaux. +Les Pénitents Blancs, entre autres, lorsque, encapuchonnés de leurs +capuces et cagoules, ils déifiaient pas à pas, comme des spectres, +par la ville, portant à bras, les uns des tabernacles portatifs, les +autres des reliquaires ou des bustes barbus, d’autres des +brûle-parfums, ceux-ci un oeil énorme dans un triangle, ceux-là un +grand serpent entortillé autour d’un arbre, vous auriez dit la +procession indienne de Brahma. + +Contemporaines de la Ligue et même du Schisme d’Occident, ces +confréries, en général, avaient pour chefs et dignitaires les +premiers nobles d’Avignon, et Aubanel le grand félibre, qui avait, +toute sa vie, été Pénitent Blanc zélé, fut, à sa mort, enseveli dans +son froc de confrère. + +Nous avions, chez M. Dupuy, comme maître d’étude, un ancien sergent +d’Afrique appelé M. Monnier, qui aurait bien été, nous disait-il, +pénitent rouge, si une confrérie de cette couleur-là eût existé dans +Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt à sacrer, il +était, avec sa moustache et sa barbiche rêche, toujours, de pied en +cap, ciré et astiqué. + +Au Collège Royal, où nous apprenions l’histoire, il n’était jamais +question de la politique du siècle. Mais le sergent Monnier, +républicain enthousiaste, s’était, à cet égard, chargé de nous +instruire. Pendant les récréations, il se promenait de long en large, +tenant en main l’histoire de la Révolution. Et s’enflammant à la +lecture, gesticulant, sacrant et pleurant d’enthousiasme : + +"Que c’est beau! nous criait-il, que c’est beau! quels hommes! +Camille Desmoulins, Mirabeau, Bailly, Vergniaud, Danton, Saint-Just, +Boissy-d’Anglas! nous sommes des vermisseaux aujourd’hui, nom de +Dieu, à côté des géants de la Convention nationale!" +-- "Quelque chose de beau, tes géants conventionnels!" lui répondait +Roumanille, quand parfois il se trouvait là, -- "des coupeurs de +têtes! des traîneurs de crucifix! des monstres dénaturés, qui se +mangeaient les uns les autres et que, lorsqu’il les voulut, Bonaparte +acheta comme pourceaux en foire!" +Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux, jusqu’à ce que le +bon Mathieu, avec quelque calembredaine, vint les réconcilier. + +Bref, un jour poussant l’autre, ce fut dans ce milieu bonasse et +familier qu’au mois d’août de l’année 1847 je terminai mes études. +Roumanille, pour accroître ses petits émoluments était entré comme +prote à l’imprimerie Seguin; et, grâce à cet emploi, il imprimait là, +à peu de frais, son premier recueil de vers, les _Pâquerettes_, dont +il nous régalait délicieusement, lorsqu’il en voyait les épreuves; et +gai comme un poulain, comme un jeune poulain qu’on élargit et met au +vert, je m’en revins à notre Mas. + +CHAPITRE VIII + +COMMENT JE PASSAI BACHELIER + +Le voyage de Nîmes. -- Le Petit Saint-Jean. -- Les jardiniers. -- Le +Remontrant. -- L’explication du baccalauréat. -- Le retour aux +champs. -- Les camarades du village. -- Les veillées. -- Les notaires +de Mailiane. -- L’oncle Jérôme. + +-- Eh bien, me dit mon père, cette fois, as-tu achevé? + +-- J’ai achevé, répondis-je; seulement... il faudra que j’aille à +Nîmes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne me laisse +pas sans quelque appréhension. + +-- Marche, marche : nous autres, quand nous étions soldats, au siège +de Figuières, nous en avons passé, mon fils, de plus mauvais. + +Je me préparai donc pour le voyage de Nîmes, où, en ce temps, se +faisaient les bacheliers. Ma mère me plia deux chemises repassées, +avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir à carreaux, piqué de +quatre épingles, bien proprement. Mon père me donna, dans un petit +sachet de toile, cent cinquante francs d’écus, en me disant : + +-- Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas les +gaspiller. + +Et je partis du Mas pour la ville de Nîmes, mon petit paquet sous le +bras, le chapeau sur l’oreille, un bâton de vigne à la main. + +Quand j’arrivai à Nîmes je rencontrai un gros d’écoliers des environs +qui venaient comme moi passer leur baccalauréat. Ils étaient, pour la +plupart, accompagnés de leurs parents, beaux messieurs et belles +dames, avec les poches pleines +de recommandations : l’un avait une lettre pour le recteur, un autre +pour l’inspecteur, un autre pour le préfet, celui-là pour le +grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le talon, +avec un petit air de dire : "Nous sommes sûrs de notre affaire." + +Moi, petit campagnard, je n’étais pas plus gros qu’un pois, car je ne +connaissais absolument personne; et tout mon recours, pauvret, était +de dire à part quelque prière à saint Baudile, qui est le patron de +Nîmes (j’avais, étant enfant, porté son cordon votif), pour qu’il mît +dans le coeur des examinateurs un peu de bonté pour moi. + +On nous enferma à l’Hôtel de Ville, dans une grande salle nue, et là +un vieux professeur nous dicta, d’un ton nasillard, une version +latine, après quoi, humant une prise, il nous dit : + +-- Messieurs, vous avez une heure pour traduire en français la dictée +que je vous ai faite... Maintenant, débrouillez- vous. + +Et, dare-dare pleins d’ardeur, nous nous mîmes à l’oeuvre; à coups de +dictionnaire, le grimoire latin fut épluché; puis à l’heure sonnante, +notre vieux priseur de tabac ramassa les versions de tous et nous +ouvrit la porte en disant : + +-- A demain! + +Ce fut la première épreuve. + +Messieurs les écoliers s’éparpillèrent par la ville et je me trouvai +seul, avec mon petit paquet et mon bâton de vigne en main, sur le +pavé de Nîmes, à bayer autour des Arènes et de la Maison-Carrée. + +"Il faut pourtant, me dis-je, penser à se loger", et je me mis en +quête d’une auberge pas trop chère, mais néanmoins sortable; et, +comme j’avais le temps, je fis dix fois peut-être, en guignant les +enseignes, le tour de la ville de Nîmes. Mais les hôtels, avec leurs +larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avalent l’air de me +toiser, et les salamalecs et façons du grand monde, tout cela me +tenait en crainte. + +Comme je passais au faubourg, j’aperçus une enseigne avec cette +inscription : _Au Petit Saint-Jean_. + +Ce _Petit Saint-Jean_ me remplit d’aise. Il me sembla soudain être en +pays de connaissance. Saint-Jean est, en effet, un saint qui paraît +de chez nous. Saint Jean amène la moisson, nous avons les feux de +Saint-Jean, il y a l’herbe de Saint-Jean, les pommes de Saint-Jean... +Et j’entrai au _Petit Saint-Jean_... J’avais deviné juste. + +Dans la cour de l’auberge, il y avait des charrettes bâchées, des +camions dételés et des groupes de Provençales qui babillaient et +riaient. Je me glissai dans la salle et m’assis à table. + +La salle était déjà pleine, et la grande table aussi, rien que des +jardiniers : maraîchers de Saint-Rémy, de Château-Renard, de +Barbentane, qui se connaissaient tous, car ils venaient au marché une +fois par semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du jardinage. + +-- O Bénézet, combien as-tu vendu tes aubergines? + +-- Mon cher, je n’ai pas réussi : il y en avait abondance : j’ai dû +les laisser à vil prix. + +-- Et la graine de porreau, qu’en dit-on? + +-- Elle se vendra, paraît-il; il court des bruits de guerre et l’on +m’a assuré qu’on en faisait de la poudre. + +-- Et les haricots "quarantains"? + +-- Ils ont claqué. + +-- Et les oignons? + +-- Enlevés sur place. + +-- Et les courges? + +-- Il faudra les donner aux cochons. + +-- Et les melons, les carottes, les céleris, les pommes de terre? + +Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur le +jardinage. + +Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot. + +Lorsqu’ils eurent tout dit, mon vis-à-vis me fait : + +-- Et vous, jeune homme, s’il n’y a pas indiscrétion, êtes-vous dans +le jardinage? Vous n’en avez pas l’air. + +-- Moi, non... je suis venu à Nîmes, répondis-je timide- ment, pour +passer bachelier. + +-- Bachelier! Batelier! fit toute la tablée. Comment a-t-il dit ça? + +-- Eh! oui, hasarda l’un d’eux, je crois qu’il a dit "batelier" : il +doit être venu, oui, c’est cela, pour passer le bac!... Pourtant il +n’y a pas de Rhône à Nîmes! + +-- Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu pas que +c’est un conscrit, qui vient passer à la "batterie"? + +Je me mis à rire, et, prenant la parole, j’expliquai de mon mieux ce +que c’était qu’un _bachelier_. + +-- Quand nous sortons des écoles, leur dis-je, que nos maîtres nous +ont appris... tout : le français, le latin, le grec, l’histoire, la +rhétorique, les mathématiques, la physique, la chimie, l’astronomie, +la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous imaginer, +alors on nous envoie à Nîmes, où des messieurs très savants nous font +subir un examen... + +-- Oui! comme quand nous allions, nous autres, au catéchisme, et +qu’on nous demandait : _Êtes-vous chrétien_? + +-- C’est cela. Ces savants nous questionnent sur toutes sortes de +mystères qu’il y a dans les livres; et, si nous répondons bien, ils +nous nomment bacheliers, grâce à quoi nous pouvons être notaires, +médecins, avocats, contrôleurs, juges, sous-préfets, tout ce que nous +voudrez. + +-- Et si vous répondez mal? + +-- Ils nous renvoient au " banc des ânes"... On a fait aujourd’hui, +parmi nous, le premier triage ; mais c’est demain matin que nous +passerons à l’étamine. + +-- Oh! coquin de bon sort! cria toute la tablée, nous voudrions bien +y être, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au trou... Et +que va-t-on vous demander, par exemple, voyons? + +-- Eh bien! on nous demandera, je suppose, les dates de toutes les +batailles qui se sont livrées dans le monde depuis que les hommes se +battent : les batailles des Juifs, les batailles des Grecs, les +batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands, des +Espagnols, des Français, des Anglais, des Polonais et des Hongrois... +Non seulement les batailles, mais encore les noms des généraux qui +commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs ministres, +de tous leurs enfants et même de leurs bâtards! + +-- Oh! tonnerre de nom de nom ! mais quel intérêt y a-t-il à vous +faire rappeler tout ce qui s’est passé du temps et depuis le temps +que saint Joseph était garçon? Il ne semble pas possible que des +hommes pareils s’occupent de telles vétilles! On voit bien là qu’ils +n’ont pas autre chose à faire. S’il leur fallait, comme nous, aller +tous les matins retourner la terre à la bêche, je ne crois pas qu’ils +s’amusassent à parler des Sarrasins ou des bâtards du roi Hérode... +Mais allons, continuez... + +-- Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de toutes +les nations, de toutes les contrées, de toutes les montagnes et de +toutes les rivières... et, à propos des rivières, il faut dire d’où +elles sortent et où elles vont se jeter. + +-- Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un jardinier de +Château-Renard qui parlait du gosier, ils doivent donc vous demander +d’où sourd la Fontaine de Vaucluse? En voilà une d’eau! On conte +qu’elle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. Je me suis +laissé dire qu’un berger dans le gouffre d’où elle sort de terre, +laissa tomber son bâton, et qu’on le retrouva à sept bonnes lieues de +là, dans une source de Saint Rémy... Est-ce vrai ou non? + +-- Tout ça peut-être... Ensuite, il nous faut savoir les noms de +toutes les mers qu’il y a sous la "chape du soleil". + +-- Pardon, si je vous interromps! dit encore le Remontrant. +Savez-vous comment il se fait que la mer soit salée? + +-- Parce qu’elle contient du sulfate de magnésie, du chlorure... + +-- Oh! que non! un poissonnier -- tenez, qui était du Martigue, -- +m’assura que ça venait des bâtiments chargés de sel qui y ont fait +naufrage depuis tant et tant d’années! + +-- Si ça vous plaît, à moi aussi... On nous demande comment se forme +la rosée, la pluie, la gelée blanche, l’orage, le tonnerre... + +-- Pardon, si je vous interromps! reprit le Remontrant; pour la +pluie, nous savons bien que les nuages, dans des outres, vont la +chercher à la mer. Mais, la foudre, est-ce vrai qu’elle est ronde +comme un panier? + +-- Cela dépend, lui répliquai-je. On nous demande aussi l’origine du +vent, et ce qu’il fait de chemin à l’heure, à la minute, à la +seconde... + +-- Que je vous interrompe! fit encore le Remontrant, vous devez donc +savoir, jeune homme, d’où sort le mistral? J’ai toujours entendu dire +qu’il sortait d’un rocher troué et que, si on bouchait le trou, il ne +soufflerait jamais plus, le sacré mangeur de fange! C’en serait une, +celle-là, d’invention! + +-- Le gouvernement s’y oppose, dit un Barbentanais; si n’était le +mistral, la Provence serait le jardin de la France! Et qui nous +tiendrait? Nous serions trop riches. + +Je repris: + +-- On nous interroge sur le règne animal, sur les oiseaux, sur les +poissons, jusque sur les dragons. + +-- Attendez, attendez, cria le Remontrant, les mains levées, et la +Tarasque? n’en parlent-ils pas, les livres? Certains prétendent que +ce n’est qu’une fable; pourtant j’ai vu sa tanière, moi, à Tarascon, +derrière le Château, le long du Rhône. On sait d’ailleurs +parfaitement qu’elle est enterrée sous la Croix-Couverte. + +Et je repris pour en finir: + +-- On nous questionne, bref, sur le nombre, la grosseur et la +distance des étoiles, combien de milliers de lieues séparent la terre +du soleil. + +-- Celle-là ne passe pas, cria le Palamard de Noves, qui est-ce qui +va là-haut pour mesurer les lieues? Vous ne voyez donc pas que les +savants se moquent de nous : qu’ils voudraient nous faire accroire +que les pigeonneaux tètent? Une jolie science que de vouloir compter +les lieues du soleil à la lune : qu’est-ce que cela peut bien nous +faire? Ah! si vous me parliez de connaître la lune pour semer le +céleri, ou bien d’ôter les poux des fèves ou de guérir le mal des +porcs, je vous dirais : voilà une science, mais tout ce que nous +conte ce garçon, c’est des fariboles. + +-- Tais-toi donc, va, gros bouc, cria toute la bande, ce jeune +dégourdi en a plus oublié peut-être que tout ce que tu peux savoir... +C’est égal, mes amis, il faut une fameuse tête pour pouvoir y serrer +tout ce qu’il nous a dit! + +-- Pauvre petit, disaient de moi les jeunes filles, regardez comme il +est pâlot! On voit bien que la lecture, allez, ça ne fait pas du +bien. S’il avait passé son temps à la queue de la charrue, il aurait +assurément plus de couleur que ça... Puis, à quoi sert d’en savoir +tant? + +-- Moi, fit alors le Rond, je n’ai été, en fait d’école, qu’à celle +de M. Bêta! Je ne sais ni A ni B. Mais je vous certifie que s’il +m’avait fallu faire entrer dans le "coco" la cent millième part de ce +qu’on leur demande pour passer bachelier, on aurait pu, voyez-vous, +prendre la mailloche et les coins et me taper sur la caboche. +Inutile! les coins se seraient épointés. + +-- Eh bien! les camarades, conclut le Remontrant, savez-vous ce qu’il +faut faire? Quand nous allons à quelque fête, où l’on fait courir les +taureaux, soit qu’il y ait de belles luttes il nous arrive souvent de +rester un jour de plus pour voir qui enlèvera le prix ou la +cocarde... Nous sommes à Nîmes : voilà un gars de Maillane qui, +demain matin, va passer bachelier. Au lieu de partir ce soir, +messieurs, couchons à Nîmes et demain nous saurons au moins si notre +Maillanais a passé bachelier. + +-- Ça va! dirent les autres, de toutes les façons la journée est +perdue : allons, il faut voir la fin. + +Le lendemain matin, le coeur passablement ému, je retournai a l’Hôtel +de Ville avec tous les candidats qui devaient se présenter. Mais déjà +pas mal d’entre eux n’étaient pas si fiers que la veille. Dans une +grande salle devant une grande table chargée d’écritoires, de papiers +et de livres, il y avait, assis gravement sur leurs chaises, cinq +professeurs, en robes jaunes, cinq fameux professeurs venus exprès de +Montpellier avec le chaperon bordé d’hermine sur l’épaule et la toque +sur la tête. C’était la Faculté des Lettres, et voyez le hasard : un +d’eux était M. Saint-René Taillandier, qui devait quelques ans après +devenir le patron, le chaleureux patron de notre langue provençale. +Mais à cette époque, nous ne nous connaissions pas et l’illustre +professeur ne se doutait certes pas que le petit campagnard qui +bredouillait devant lui deviendrait quelque jour un de ses bons amis. + +Je jouai de bonheur : je fus reçu, et je m’en allai par la ville, +comme porté par les anges. Mais, comme il faisait chaud, je me +rappelle que j’avais soif; et, en passant devant les cafés, avec ma +houssine en l’air, je pantelais de voir, blanchissante dans les +verres, la bonne bière écumeuse. Mais j'étais si craintif et si +novice dans la vie, que je n’avais jamais mis les pieds dans un café, +et je n’osais pas y entrer! + +Que faisais-je pour lors? je parcourais les rues de Nîmes, flambant, +resplendissant, si bien que tous me regardaient et que d’aucuns, +même, disaient : + +-- Celui-là est bachelier! + +Et quand je rencontrai une borne fontaine, je m’abreuvais à son eau +fraîche et le roi de Paris n’était pas mon cousin. + +Mais le plus beau, ensuite, fut au _Petit Saint-Jean_. Nos braves +jardiniers m’attendaient impatients, et me voyant venir, rayonnant à +fondre les brumes, ils s’écrièrent : + +-- Il a passé! + +Les hommes, les femmes, les filles, tout le monde sortit, et en +veux-tu des embrassades et des poignées de main! On eût dit que la +manne venait de leur tomber. + +Alors, le Remontrant (celui qui parlait du gosier) demanda la parole. +Ses yeux étaient humides et il dit : + +-- Maillanais, allez, nous sommes bien contents! vous leur avez fait +voir, à ces petits messieurs, que de la terre, il ne sort pas que des +fourmis, il en sort aussi des hommes. +Allons, petites, en avant et un tour de farandole. + +Et nous nous prîmes par les mains et, dans la cour du _Petit +Saint-Jean_, un bon moment nous farandolâmes. Puis on s’en fut dîner, +nous mangeâmes une brandade, on but et on chanta jusqu’à l’heure du +départ. + +Il y a de cela cinquante-huit ans passés. Toutes les fois que je vais +à Nîmes et que je vois de loin l’enseigne du _Petit Saint-Jean_, ce +moment de ma jeunesse reparaît à mes yeux dans toute sa clarté -- et +je pense avec plaisir à ces braves gens qui, pour la première fois, +me firent connaître la bonhomie du peuple et la popularité. + +Enfin me voilà libre dans mon Mas paternel et dans ma belle plaine de +froment et de fruits, à la vue pacifique de mes Alpiles bleues, avec +leur Caume au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres, si +connus, si familiers, le Rocher-Troué, le Monceau-de-Blé, le +Mamelon-Bâti, la Grosse-Femme! me voilà libre de revoir, quand venait +le dimanche, ces compagnons de mon jeune âge si regrettés, si +enviés, quand j’étais dans la geôle. Avec quel plaisir, quels +enthousiasmes, en nous promenant farauds, sur le cours, après vêpres, +nous nous contions ce qui nous était arrivé, depuis qu’on ne s’était +vu : Raphel à la course des hommes avait remporté le prix; Noël avait +enlevé la cocarde à un taureau; Gion, à la +charrette qu’on fait courir à la Saint-Eloi avait mis la plus belle +des mules de Maillane; Tanin s’était loué pour le mois de semailles +au grand Mas Merlata et Paulet avait riboté, pendant trois jours et +trois nuits, à la foire de Beaucaire. + +Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, ou, pour mieux +dire, une promise, avec laquelle ils coquetaient depuis leur première +communion. Quelques-uns même avaient l’entrée, c’est-à-dire, le droit +d’aller, le dimanche au soir faire un brin de veillée à la maison de +leur belle. + +Moi qu’avaient dépaysé mes sept années d’école, j’étais hélas! le +seul à garder les manteaux, et, quand nous rencontrions les volées de +fillettes qui, se tenant par le bras, nous barraient la rue, je +remarquai qu’avec moi elles n’étaient pas à l’aise comme avec les +camarades. Elles et eux, se comprenant sur la moindre des choses, +faisaient leurs gognettes de rien; mais moi j’étais pour elles devenu +un "monsieur" et si à l’une d’elles j’avais conté fleurette, elle +n’eût à coup sûr pas voulu croire à mes paroles. + +De plus, ces gars, élevés dans un cercle d’idées toutes primaires, +avaient des admirations toujours renouvelées pour des choses qui moi +ne disaient que peu ou rien : par exemple, une emblavure qui avait +décuplé ou rendu douze pour un, un haquet dont les roues battaient +ferme sur l’essieu, un mulet qui tirait fort, une charrette bien +chargée, ou un fumier +bien empilé. + +Et alors je me rabattais, l’hiver, sur les veillées où j’eus +l’occasion ainsi d’écouter nos derniers conteurs : entre autres le +Bramaire, un ancien grenadier de l’armée d’Italie, qui mangeait +toutes vivantes les cigales et les rainettes, si bien que ces +bestioles lui chantaient dans le ventre. Il me semble l’entendre, +lorsqu’il voulait réveiller les auditeurs qui sommeillaient : + + _-- Cric! -- Crac! + -- De la m... dans ton sac, + Du butin dans le mien!_ + +un souvenir de la caserne ou du temps où, en campagne, on était campé +sous la tente. + +Un autre qui en savait, des sornettes, à ne plus finir, c’était le +vieux Dévot auquel je suis heureux de payer ici ma dette car, si +simple qu’elle fût, je lui dois la donnée de mon poème de _Nerto_. Et +à propos de ces veillées, nous allons en toucher un mot. Aujourd’hui +dans nos villages, les paysans, après souper, vont au café faire leur +partie de billard, de manille ou d’un jeu de cartes quelconque, et, +des veillées anciennes, c’est à peine s’il en reste une espèce de +semblant chez quelques artisans qui travaillent à la lampe, tels que +les menuisiers ou bien les cordonniers. + +Mais en ce temps, la mode de ces réunions joyeuses était loin d’être +perdue : et elles se tenaient en général dans les étables ou dans les +bergeries, parce que là avec le bétail, on se trouvait plus +chaudement. L’usage était que chaque veilleur ou habitué de la +veillée fournît la chandelle à son tour, et il fallait que la +chandelle durât deux soirées, de sorte que, quand les assistants la +voyaient à moitié usée, ils se levaient et allaient au lit. + +Seulement pour que la chandelle s’usât moins rapidement, on mettait +sur le lumignon, savez-vous quoi? un grain de sel; on la posait +debout sur le fond d’une portoire ou d’un cuvier renversé, et les +femmes qui filaient ou qui berçaient leurs petits (car les mères +apportaient les berceaux à la veillée) avec leurs hommes et leurs +enfants s’asseyaient tout autour, sur la litière ou sur des billots. +Lorsqu’il n’y avait pas de sièges, les fileuses, une devant l’autre, +la quenouille au côté (quenouille de roseau renflée et coiffée de +chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin d’éclairer +leur fil, et l’on y disait des contes, interrompus souvent par un +ébrouement des bestiaux, un bêlement ou un braiment. Parmi ces contes +de veillée, celui que je vais vous dire se répétait fréquemment, +parce qu’un de mes oncles, le bon M. Jérôme, y avait joué un rôle et +que c’était un conte vrai. + +Vers 1820 ou 25, peu importe la date, à Maillane mourut un certain +Claudillon; et comme il n’avait pas d’enfants, sa maison resta close +pendant cinq ou six mois. Pourtant un locataire à la fin vint +l’habiter et les fenêtres se rouvrirent. + +Mais, quelques jours après, il courut dans Maillane une rumeur +étrange : la maison de Claudillon était hantée. Le nouvel habitant et +sa femme entendaient ravauder et far- fouiller toute la nuit : un +bruit particulier, comme si on remuait du papier, du parchemin. Dès +qu’on allumait la lampe, on n’entendait plus rien; et dès qu’on +l’éteignait, recommençait de plus belle le froissement mystérieux. +Ils eurent beau, les locataires, fureter, virer, tourner dans tous +les coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous le lit, +sous l’escalier, sous les planches de l’évier, ils ne virent rien qui +pût expliquer peu ou prou le remuement nocturne, et ce bruit tous les +jours renaissait dans la nuit; à ce point vous dirai-je que ces gens +prirent peur et déménagèrent en disant aux voisins : "Y couche qui +voudra, dans la maison de Claudillon : les revenants la hantent." Et +ils partirent. + +Les voisins assez effrayés voulurent voir aussi ce qui se passait là; +et les plus courageux, armés de fourches et de fusils, vinrent tour à +tour coucher dans la maison de Claudillon. Mais sitôt la lampe +éteinte, le maudit remuement avait lieu de nouveau; les parchemins se +maniaient -- et on ne pouvait jamais voir d’où provenait le bruit. + +Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles qu’on adresse +aux revenants pour les exorciser : + + -- _Si tu es bonne âme, parle-moi! + -- Si tu es mauvaise, disparais!_ + +Cela ne leur faisait pas plus qu’une pâtée de son aux chats, et le +bruit s’entendait toujours la même chose ; et au four, au moulin, aux +lavoirs à la veillée, on ne parlait que des revenants. + +-- Si l’on pouvait, disaient les gens, savoir qui est-ce qui revient, +en faisant prier pour elle, la pauvre âme, bien sûr, entrerait en +repos. + +-- Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez-vous que ce soit? ce ne peut +être que Claudillon... Le pauvre Claudillon, n ayant pas laissé +d’enfants, n’aura pas eu de service, et l’âme du défunt certainement +doit être en peine. + +-- C’est cela, conclut-on, Claudillon doit être en peine. + +Et aussitôt les femmes, entre voisines et liard à liard ramassèrent +de quoi faire dire une messe au pauvre Claudillon. Le prêtre dit la +messe ; il fit pour Claudillon les prières voulues, et quelques +Maillanais de bonne volonté retournèrent voir, la nuit, s’il y avait +toujours hantise. + +Hantise de plus en plus : c’était un remuement de papiers, de +parchemins, qui faisait dresser les cheveux! et chacun ajoutait la +sienne : au haut de l’escalier on avait trouvé une botte, une botte +toute cirée : d’autres avaient aperçu, par le trou de l’évier, un +spectre entouré de flammes qui descendait de la cheminée ! Isabeau la +boisselière conta que le matin, en faisant la chasse aux puces, elle +trouvait sur son corps des bleus -- qui sont des pinçons des morts; +et Nanon de la Veuve assurait que, la nuit, on l’avait tirée par les +pieds. + +Les hommes, le dimanche, près du puits de la Place, s’entretenaient +tous de la chose et disaient: + +-- Claudillon, le pauvre Claudillon, était pourtant un brave homme : +il n’est pas croyable que ce soit lui. + +-- Mais alors qui serait-ce? + +Le grand Charles, un pince-sans-rire que tout le monde respectait, +car il les dominait tous, autant par la stature de son corps de +géant, que par l’aplomb de sa parole, dit après avoir toussé : + +-- N’est-ce pas clair? Du moment qu’on remue des papiers, ce doit +être des notaires. + +Tout le monde s’écria : + +-- Le grand Charles a raison, ce doit être des notaires puisqu’ils +remuent des papiers : -- et tenez, ajouta le vieux Maître Ferrut, je +m’en souviens maintenant, cette maison s’était vendue, dans ma +jeunesse, au tribunal; elle venait d’un héritage où l’on avait +plaidé, vingt ans peut-être, à Tarascon; et tant grattèrent les +notaires, les avocats, les procureurs, que ma, foi, tout se mangea... +Parbleu, ces gens doivent brûler comme des chaufferettes; et rien +d’étonnant qu’ils reviennent fureter dans les actes et les écrits +qu’ils ont passés. + +-- Ce sont des notaires! ce sont des notaires! L’on n’entendait plus +que cela dans les rues de Maillane. Les Maillanais n’en dormaient +plus et, lorsqu’ils en parlaient, en avaient la chair de poule. + +-- Ha! nous le verrons bien, si ce sont des notaires! dit +flegmatiquement M. Jérôme le moulinier de soie. + +Feu mon oncle Jérôme avait servi dans les Dragons où il fut +brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait fièrement au haut du +nez, la glorieuse balafre d’un beau coup de bancal qu’un hussard +allemand, à la bataille d’Austerlitz, ne lui donna pas pour rire. +Acculé près d’un mur, il s’était défendu seul contre vingt cavaliers +qui le sabraient, jusqu’à ce qu’il tombât, la face coupée en deux par +un revers de lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept sous +par jour, dont il avait tout juste pour le tabac qu’il prisait. + +Il était, cet oncle Jérôme, le plus fameux chasseur à la pipée que +j’aie connu. Peu lui importaient les affaires, la famille, le négoce +: quand venait la saison, tous les matins, il partait en chasse. Sa +pincette dans une main, portant sur les épaules la grande cage de +verdure sous laquelle il se cachait, lorsqu’il traversait des +chaumes, on aurait dit un arbre en marche. Et il ne revenait jamais +sans avoir attrapé trois ou quatre douzaines de culs-blancs ronds de +graisse, dont il se régalait avec M. Chabert, ancien chirurgien de +l’armée d’Espagne, qui avait vu Madrid avec le roi Joseph. On +débouchait alors le vin de Frigolet et, nargue du souci, ils buvaient +à la santé des Espagnoles et des Hongroises. + +Mais bref, M. Jérôme chargea ses pistolets et, tranquille comme quand +il allait à la pipée, il vint, à la nuit close, se blottir dans la +maison du pauvre Claudillon. Muni d’une lanterne sourde, qu’il +recouvrit de son manteau, il s’étendit là sur deux chaises, attendant +que les "notaires" remuassent leurs papiers. + +Tout à coup, frou-frou! cra-cra! voilà les papiers qui se froissent, +et que voit-il? deux rats, deux gros rats qui s’enfuient là-haut sous +la soupente. + +Car dans cette maison, comme on en voit dans beaucoup d’autres, il y +avait, pour recouvrir l’escalier, une soupente. + +M. Jérôme monta sur une chaise, et sur le plancher du réduit trouva +tout bonnement des feuilles de vigne sèches. + +Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, parait-il, rentré +ses raisins et les avait étendus sur les ais de la soupente, en un +lit de feuilles de vigne. Lorsqu’il fut mort, les rats mangèrent les +raisins et, les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits, venaient +fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains qu’il pouvait y +avoir encore. + +Mon oncle enleva les feuilles et s’en revint coucher. Le lendemain +matin, lorsqu’il alla sur la place : + +-- Eh bien! monsieur Jérôme, lui dirent les paysans, vous avez l’air +quelque peu pâle! les notaires sont revenus? + +M. Jérôme répondit : + +-- Vos notaires, c’était un couple de rats qui remuaient des feuilles +au-dessus de la soupente, des feuilles de vigne sèches. + +Un immense éclat de rire prit les bons Maillanais; et, depuis ce +jour-là, les gens de mon village n’ont plus cru aux revenants. + +CHAPITRE IX + +LA RÉPUBLIQUE DE 1848 + +La vieille Riquelle. -- Mon père nous raconte l’ancienne Révolution. +-- La déesse Raison. -- Le père du banquier Millaud. -- Les +républicains de Provence. -- Le Thym. -- Le carnaval. -- Les +remontrances paternelles. -- M. Durand-Maillane. -- Les machines +agricoles. -- Les moissons d’autrefois. -- Les trois beaux +moissonneurs. + +Cet hiver-là, les gens étant unis, tranquilles et contents, car les +récoltes ne se vendaient pas trop mal et l’on ne parlait plus, grâce +à Dieu, de politique, il s’était organisé, dans notre pays de +Maillane, en manière d’amusement, des représentations de tragédies et +de comédies; et je l’ai déjà dit, avec toute l’ardeur de mes dix-sept +ans, j’y jouais mon petit rôle. Mais sur ces entrefaites, vers la fin +de février, adieu la paix bénie! éclata la Révolution de 1848. + +A l’entrée du village, dans une maisonnette de pisé, dont une treille +ombrageait la porte, demeurait à cette époque une bonne vieille femme +qu’on appelait Riquelle. Habillée à la mode des Arlésiennes +d’autrefois, elle portait une grande coiffe aplatie sur la tête et +sur cette coiffe un chapeau à larges bords, plat et en feutre noir. +De plus, un bandeau de gaze, espèce de voilette blonde attachée sous +le menton, lui encadrait les joues. Elle vivait de sa quenouille et +de ses quelques coins de terre. Mais proprette, soignée et diserte en +paroles, on voyait qu’elle avait dû être jadis une élégante. + +Lorsque à sept ou huit ans, avec mon sachet sur le dos, je venais à +l’école, je passais tous les jours devant la maison de Riquelle; et +la vieille qui filait, assise vers sa porte, sur son petit banc de +pierre, m’appelait et me disait : + +-- N’avez-vous point, à votre Mas, des pommes rouges? + +-- Je ne sais pas, lui répondais-je. + +-- Quand tu viendras encore, mignon, apporte-m’en quelqu’une. + +Et j’oubliais toujours de faire la commission, et toujours dame +Riquelle, en me voyant passer, me parlait de ces pommes, si bien qu’à +la fin je dis à mon père : + +-- Il y a la vieille Riquelle qui toujours me demande de lui porter +des _pommes rouges_. + +-- La sacrée vieille masque! me grommela mon père, lorsqu’elle t’en +parlera encore, dis-lui : "Elles ne sont pas mûres, ni à présent, ni +de longtemps." + +Et ensuite quand la vieille me réclama ses pommes rouges : + +-- Mon père, lui criai-je, m’a dit qu’elles n’étaient pas mûres, ni à +présent, ni de longtemps. + +Et Riquelle, à partir de là, ne me parla plus de ses pommes. + +Mais le lendemain du jour où l’on connut dans nos campagnes les +journées de février et la proclamation de la République, à Paris, en +venant au village pour savoir les nouvelles, la première personne que +je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son seuil, +requinquée, animée, avec une topaze qui scintillait à son doigt, elle +me dit : + +-- Les pommes rouges sont donc mûres cette fois! on dit qu’on va +planter les arbres de la liberté? Nous allons en manger, mignon, de +ces bonnes pommes du paradis terrestre... +O sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir! Frédéric, mon +enfant, fais-toi républicain! + +-- Mais lui dis-je, Rîquelle, la belle bague que vous avez! + +-- Ha! fit-elle, tu peux le dire, qu’elle est belle, cette bague ! +Tiens, je ne l’avais plus mise depuis que Bonaparte était parti pour +l'île d’Elbe... C’est un ami que nous avions, un ami de la famille, +qui me l’avait donnée, dans le temps (ah! quel temps) où nous +dansions la Carmagnole... + +Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas de danse, la vieille +dans sa maison rentra en crevant de rire. + +Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en soupant, les nouvelles +de Paris, et puis, comme en riant je rapportais le propos de la +vieille Riquelle, mon père gravement prit la parole et dit : + +-- La République, je l’ai vue une fois. Il est à souhaiter que +celle-ci ne fasse pas des choses atroces comme l’autre. On tua Louis +XVI et la reine son épouse : et de belles princesses, des prêtres, +des religieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit mourir en +France, qui sait combien? Les autres rois, coalisés, nous déclarèrent +la guerre. Pour défendre la République, il y eut la réquisition et la +levée en masse. Tout partit : les boiteux, les mal conformés, les +borgnes, allèrent au dépôt faire de la charpie. Je me souviens du +passage des bandes d’Allobroges qui descendaient vers Toulon: "Qui +vive? -- "Allobroge!" L’un d’eux saisit mon frère, qui n’avait que +douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : Crie _Vive la +République_! lui fit-il, ou tu es mort!" Le pauvre enfant cria, mais +son sang se tourna et il en mourut. Les nobles, les bons prêtres, +tous ceux qui étaient suspects, furent obligés d’émigrer pour +échapper à la guillotine; l’abbé Riousset déguisé en berger, gagna le +Piémont avec les troupeaux de M. de Lubières. Nous autres, nous +sauvâmes M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien à ferme. +C’était le capiscol de Saint-Marthe à Tarascon. Trois mois nous le +gardâmes caché dans un caveau que nous avions creusé sous les +futailles; et quand venaient au Mas les officiers municipaux ou les +gendarmes du district, pour compter les agneaux que nous avions au +bercail, les pains que nous avions sous la claie ou dans la huche (en +vertu de la loi dite du maximum), vite ma pauvre mère faisait frire à +la poêle une grosse omelette au lard. Une fois qu’ils avaient mangé +et bu leur soûl, ils oubliaient (ou faisaient semblant) de faire +leurs perquisitions, et ils repartaient portant des branches de +laurier pour fêter les victoires des armées républicaines. Les +pigeonniers furent démolis, on pilla les châteaux, on brisa les +croix, on fondit les cloches. Dans les églises on éleva des montagnes +de terre, où l’on planta des pins, des genévriers, des chênes nains. +Dans la nôtre, à Maillane, était tenu le club; et si vous négligiez +d’aller aux réunions civiques, vous étiez dénoncés, notés comme +suspects. Le curé, qui était un poltron et un pleutre, dit un jour du +haut de la chaire (je m'en souviens, car j’y étais) : "Citoyens, +jusqu’à présent, tout ce que nous vous contions, ce n’était que +mensonges." Il fit frémir d’indignation; et s’ils n’avaient pas eu +peur, les gens, les uns des autres, on l’aurait lapidé. C’est le même +qui dit une autre fois, à la fin de son prône : "Je vous avertis, mes +frères, que si vous aviez connaissance de quelque émigré caché, vous +êtes nus en conscience, et sous cas de péché mortel, de venir le +dénoncer tout de suite à la commune." Enfin, on avait aboli les, +fêtes et les dimanches, et chaque dixième jour, qu’on appelait le +_décadi_, on adorait en grande pompe la déesse RAISON. Or, savez-vous +qui était la déesse à Maillane? + +-- Non, répondîmes-nous. + +-- C’était la vieille Riquelle. + +-- Est-ce possible! criâmes-nous. + +-- Riquelle, poursuivit mon vénérable père, était la fille du +cordonnier Jacques Riquel qui, au temps de la Terreur, fut le maire +de Maillane. + +Oh! la garce! A cette époque, elle avait dix-huit ans peut-être, et +fraîche et belle fille, des plus jolies du pays. Nous étions de la +même jeunesse; son père mêmement m’avait fait des souliers, des +souliers en museau de tanche, que je portai à l’armée lorsque je +m’engageai... Eh bien! si je vous disais que je l’ai vue, Riquelle, +habillée en déesse, la cuisse demi-nue, un sein décolleté, le bonnet +rouge sur la tête, et assise en ce costume sur l’autel de l’église! + +A la table, en soupant, vers la fin de février de 1848, voilà ce que +racontait maître François, mon père. + +Maintenant vous allez voir. + +Quand je publiai _Mireille_ environ onze ans après, me trouvant à +Paris, je fus invité par le banquier Millaud, celui qui fonda _le +Petit Journal_, à un des grands dîners que l’aimable Mécène offrait, +chaque semaine, aux artistes, savants et gens de lettres en renom. +Nous étions une cinquantaine; et Mme Millaud, une juive superbe, +avait d’un côté Méry et moi de l’autre, ce me semble. Sur la fin du +repas, un vieillard mis simplement, avec une longue veste, et coiffé +d’une calotte, du haut bout de la table me cria en provençal : + +-- Monsieur Mistral, vous êtes de Maillane? + +-- C’est le père, me dit-on, du banquier qui nous reçoit. + +Et, la table étant trop longue pour pouvoir converser, je me levai et +vins causer avec le bon vieillard. + +-- Vous êtes de Maillane? reprit-il. + +-- Oui, répondis-je. + +-- Connaissez-vous la fille du nommé Jacques Riquel, qui a été jadis +maire de votre commune? + +-- Si je la connais! Riquelle la déesse? mais nous sommes bons amis. + +-- Eh bien! dit le vieillard, quand nous venions à Maillane, pour +vendre nos poulains, car en ce temps nous vendions des chevaux, des +mulets, je vous parle de cinquante ans au moins... + +-- Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas vous, monsieur +Millaud, qui lui auriez fait cadeau d’une bague de topaze? + +-- Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif tout en branlant +la tête et notant émoustillé, vous a parlé de cela? Ah! mon brave +monsieur, qui nous a vus et qui nous voit... + +A ce moment, le banquier Millaud, qui s’était levé de table, vint, +ainsi qu’il faisait après tous ses repas, s’incliner devant son père +qui, lui imposant les mains à la façon des patriarches, lui donna sa +bénédiction. + +Pour en revenir à moi, en dépit des récits entendus dans ma famille, +cette irruption de liberté, de nouveauté qui crève les digues lorsque +arrive une révolution, m’avait, il faut bien le dire, trouvé tout +flambant neuf et prêt à suivre l’élan. Aux premières proclamations +signées et illustrées du nom de Lamartine, mon lyrisme bondit en un +chant incandescent que les petits journaux d’Arles et d’Avignon +donnèrent : + + _Réveillez-vous, enfants de la Gironde, + Et tressaillez dans vos sépulcres froids : + La liberté va rajeunir le monde... + Guerre éternelle entre nous et les rois!_ + +Un enthousiasme fou m’avait enivré soudain pour ces idées libérales, +humanitaires, que je voyais dans leur fleur : et mon républicanisme, +tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me traitèrent de +"peau retournée" faisait la félicité des républicains du lieu qui, +étant le petit nombre, étaient fiers et ravis de me voir avec eux +chanter la +_Marseillaise_. + +Or, chez ces hommes-là, descendants pour la plupart des démagogues +populaires qu’à la Révolution on nommait "les braillards" tous les +vieux préjugés, rancunes et rengaines de l’ancienne République +s’étaient, de père en fils, transmis comme un levain. + +Une fois, que j’essayais de leur faire comprendre les rêves généreux +de la République nouvelle, sans cacher mon horreur pour les crimes +qui firent, au temps de la première, périr tant d’innocents : + +-- Innocents, me cria d’une voix de tonnerre le vieux Pantès, mais +vous ignorez donc que les aristocrates avaient juré, les monstres, de +jouer aux boules avec les têtes des patriotes? + +Et, me voyant sourire, le vieux Brulé me dit : + +-- Connaissez-vous l’histoire du château de Tarascon? + +-- Quelle histoire? répondis-je. + +-- L’histoire de la fois où le représentant Cadroy vint donner +l’impulsion aux contre-révolutionnaires... Écoutez-la et vous saurez +le motif de ce refrain que les Blancs, de temps à autre, nous +chantent sur la moustache : + + _De bric ou de broc + Ils feront le saut + De la fenêtre + De Tarascon, + Dedans le Rhône: + Nous n’en voulons plus + De ces gueux-là, + De Ces gueux + De sans-culottes_ + +Vous savez, ou vous ignorez, qu’à la chute de Robespierre, les +modérés tombèrent sur les bons patriotes et en remplirent les +prisons. A Tarascon ils firent monter les prisonniers, tout nus comme +des vers, au sommet du château, et de là, ils les forçaient, à coups +de baïonnettes, de sauter dans le Rhône par la fenêtre qui s’y +trouve. C’est alors qu’un nommé Liautard, de Graveson, qui est encore +en vie, étant resté le dernier pour faire le plongeon, profita d’un +moment où on l’avait laissé seul, dépouilla sa chemise, qu’il jeta +avec les autres, et alla se cacher dans un tuyau de cheminée, de +sorte que les brigands, lorsqu’ils revinrent de là-haut et qu’ils +comptèrent les chemises, crurent avoir tout noyé, et vidèrent les +lieux. Liautard, la nuit venue, gagna le haut du château; puis par +une corde qu’il avait faite avec les vêtements des autres, ils +descendit aussi bas qu’il put, puis plongea dans le Rhône, qu’il +traversa à la nage, et s’en vint à Beaucaire frapper chez un ami qui +lui donna l’hospitalité. + +-- Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme rageur +qui sans cesse cognait sur le casaquin des prêtres), le pauvre +Balarin qui pêchait à la ligne en 1815 là-bas dans la +Font-Mourguette, et qu’ils assassinèrent parce qu’il ne voulait pas +crier : "Vive le roi!" + +-- Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui, vers +la même époque, fut abattu d’un coup de fusil tiré à travers la +porte! + +-- Et Trestaillon! avançait l’un. + +-- Et le Pointu! ajoutait l’autre. + +Telles étaient les invectives qui, d’un côté comme de l’autre, avec +la république étaient revenues sur l’eau. Et, ici comme ailleurs, +cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les Rouges +commencèrent de porter la ceinture et la cravate rouge, et les Blancs +les portèrent vertes. Les premiers se fleurirent avec des bouquets de +thym, emblème de la Montagne; les seconds arborèrent les fleurs de +lis royales. Les républicains plantaient des arbres de la liberté; la +nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent les +bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple, ces +Provençaux de même race qui, un mois avant, jouaient, plaisantaient, +banquetaient ensemble, maintenant, pour des vétilles qui +n’aboutissaient à rien, se seraient mangé le foie. + +Par suite, les jeunes gens, c’est-à-dire tous ceux de la même +conscription, nous nous séparâmes en deux partis; et chaque fois, +hélas! que le dimanche au soir, après avoir bu un coup, on +s’entre-croisait à la farandole, pour rien on en venait aux mains. + +Aux derniers jours du carnaval, les garçons ont coutume de faire le +tour des fermes pour quêter des oeufs, du petit salé, et ramasser de +quoi manger quelques omelettes. Ils font ces tournées-là en dansant +la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant +d’ordinaire des couplets comme ceux-ci : + + _Mettez la main, dame, au clayon: + De chaque main un petit fromage ! + Mettez la main dans le saloir, + Donnez un morceau de jarret! + Mettez la main au panier d’oeufs, + Donnez-en trois ou six ou neuf_ + +Mais nous, cette année-là, en faisant la quête aux oeufs, comme des +niais que nous étions, nous ne chantions que la politique. Les Blancs +disaient: + + _Si Henri V venait demain, + Oh! que de fétes, oh! que de fétes; + _Si Henri V venait demain, + Oh! que de fétes nous ferions_. + +Et les Rouges répondaient : + +_Henri V est aux îles +Qui pèle de l’osier, +Pour en coiffer les filles +Amies du vert et blanc_. + +Quand nous eûmes, le soir, dans notre coterie, mangé l’omelette au +lard et vidé nombre de bouteilles, nous sortîmes du cabaret, comme on +le fait dans les villages, en manches de chemise avec la serviette au +cou; et au son du tambour, les falots à la main, nous dansâmes la +Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue : + + _La fleur du thym, ô mes amis, + Va embaumer notre pays: + Plantons le thym, plantons le thym, + Républicains, il reprendra! + Faisons, faisons la farandole + Et la montagne fleurira_. + +Puis nous brûlâmes Carême-prenant, nous criâmes : "Vive Marianne!" en +faisant flotter nos ceintures rouges, bref, nous fîmes grand tapage. + +Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce jour-là, +mon père qui m’attendait, sérieux, solennel, comme aux grandes +circonstances, me dit : + +-- Viens par ici, Frédéric, j’ai à te parler. + +Je me songeai : Aïe! aïe! aïe! Cette fois nous y voici, aux bouillons +de la lessive! + +Et sortant de la maison, lui devant, moi derrière, -- le suivant sans +souffler mot, -- il me mena vers un fossé qui était à environ cent +pas de la ferme, et m’ayant fait asseoir auprès de lui sur le talus, +il commença : + +-- Que m’a-t-on dit? qu’hier, tu as fait bande avec ces polissons qui +braillent "Vive Marianne", que tu dansas la Carmagnole! que vous +fîtes flotter vos ceintures rouges en l’air! Ah! mon fils tu es +jeune! C’est avec cette danse et c’est avec ces cris que les +révolutionnaires fêtaient l’échafaud. Non content d’avoir fait mettre +sur les journaux une chanson où tu méprises les rois... Mais que +t'ont fait, voyons, ces pauvres rois? + +A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris pour +répondre et mon père continuant: + +-- M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisqu’il avait +présidé la fameuse Convention, mais aussi sage que savant, ne la +voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour qu’il causait +avec Pélissier le jeune, qui était son neveu (nous étions voisins de +mas et mon père, maître Antoine, se trouvait avec eux), un jour, +dis-je, qu’il causait avec son neveu Pélissier, conventionnel aussi, +et que celui-ci se vantait d’avoir voté la mort : "Tu es jeune, +Pélissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et quelque jour +tu le verras, le peuple va payer par des millions de têtes celles de +son roi!" Ce qui ne fut que trop vérifié, hélas! que trop vérifié par +vingt années de rude guerre. + +-- Mais, répondis-je, cette République-ci ne veut pas faire de mal; +on vient d’abolir la mort en matière politique. Au gouvernement +provisoire figurent les premiers de France, l’astronome Arago, le +grand poète Lamartine, et les prêtres bénissent les arbres de la +liberté... D’ailleurs, mon père, si vous me permettez de vous le +demander, n’est-il pas vrai qu’avant 1789 les seigneurs opprimaient +un peu trop les manants? + +-- Oui, fit mon brave père, je ne conteste pas qu’il y eut des abus, +de gros abus... Je vais t’en citer un exemple : Un jour, je n’avais +pas plus de quatorze ans, peut-être, je venais de Saint-Remy, +conduisant une charretée de paille roulée en trousses, et, par le +mistral qui soufflait, je n’entendais pas la voix d’un monsieur dans +sa voiture qui venait derrière moi et qui criait paraît-il, pour me +faire garer. Ce personnage, qui était, ma foi, un prêtre noble (on +l’appelait M. de Verclos) finit par passer ma charrette et, sitôt +vis-à-vis de moi, il me cingla un coup de fouet à travers le visage, +qui me met tout en sang. Il y avait, tout près de là, quelques +paysans qui bêchaient : leur indignation fut telle que, mon ami de +Dieu, malgré que la noblesse fût alors sacrée pour tous, à coups de +mottes, ils l’assaillirent, tant qu’il fut à leur portée. Ah! je ne +dis pas non, il y en avait de mauvais, parmi ces "Ci- devant" et la +Révolution, à ses premiers débuts, nous avait assez séduits... +Seulement, peu à peu, les choses se gâtèrent et, comme toujours, les +bons payèrent pour les méchants. + +Cela suffit pour vous montrer l’effet produit sur moi, et dans nos +villages par les événements de 1848. Dès l’abord, on aurait dit que +le chemin était uni. Pour les représenter, dans l’Assemblée +Nationale, les Provençaux, pleins de sagesse, avaient parmi les bons +envoyé les meilleurs : des hommes comme Berryer, Lamartine, +Lamennais, Béranger, Lacordaire, Garnier-Pagès, Marie et un portefaix +poète qui avait nom Astouin. Mais les perturbateurs, les sectaires +endiablés, bientôt empoisonnèrent tout. Les Journées de Juin avec +leurs tueries, leurs massacres, épouvantèrent la nation. Les modérés +se refroidirent, les enragés s’envenimèrent; et sur mes jeunes rêves +de république platonique une brume se répandit. Heureusement qu’une +éclaircie versait, à cette époque, ses rayons autour de moi. C’était +le libre espace de la grande nature, c’était l’ordre, la paix de la +vie rustique; c’était, comme disaient les poètes de Rome, le triomphe +de Cérès au moment de la moisson. + +Aujourd’hui que les machines ont envahi l’agriculture, le travail de +la terre va perdant, de plus en plus, son coloris idyllique, sa noble +allure d’art sacré. Maintenant, les +moissons venues, vous voyez des espèces d’araignées monstrueuses, des +crabes gigantesques appelés “moissonneuses" qui agitent leurs griffes +au travers de la plaine, qui scient les épis avec des coutelas, qui +lient les javelles avec des fils de fer; puis, les moissons tombées, +d’autres monstres à vapeur, des sortes de tarasques, les "batteuses" +nous arrivent, qui dans leurs trémies engloutissent les gerbes, en +froissent les épis, en hachent la paille, en criblent le grain. Tout +cela à 1'américaine, tristement, hâtivement, sans allégresse ni +chansons, autour d’un fourneau de houille embrasée, au milieu de la +poussière, de la fumée horrible, avec l’appréhension, si l’on ne +prend pas garde, de se faire broyer ou trancher quelque membre. C’est +le Progrès, la herse terriblement fatale, contre laquelle il n’y a +rien à faire ni à dire : fruit amer de la science, de l’arbre de la +science du bien comme du mal. + +Mais au temps dont je parle on avait conservé encore tous les us, +tout l’apparat de la tradition antique. + +Dès que les blés à demi-mûrs prenaient la couleur d’abricot, un +messager partait de la commune d’Arles, et parcourant les montagnes, +de village en village, il criait à son de trompe: "On fait savoir +qu’en Arles les blés vont être mûrs." + +Aussitôt, les Gavots, se groupant trois par trois, avec leurs femmes, +avec leurs filles, leurs mulets ou leurs ânes, y descendaient en +bandes pour faire les moissons. Un couple de moissonneurs, avec un +jeune gars ou une jeune fille pour mettre en gerbes les javelles, +composaient une solque. Les hommes se louaient par chiourmes de tant +de solques, selon la contenance des champs qu’ils prenaient à +forfait. En tête de la chiounne marchait le capoulié, qui faisait la +trouée dans les pièces de blé; le balle organisait la marche du +travail. + +Comme au temps de Cincinnatus, de Caton et de Virgile, on moissonnait +à la faucille _falce recurva_, les doigts de la main gauche protégés +par des doigtiers en tuyaux de roseau ou canne de Provence, pour ne +pas se blesser en coupant le froment. A Arles, vers la Saint-Jean, +sur la place des Hommes on voyait des milliers de ces tâcherons de +moisson, les uns debout, avec leur faucille attachée dans un carquois +qu’ils nommaient la _badoque_ et pendue derrière le dos, les autres +couchés à terre en attendant qu’on les louât. + +Dans la montagne, un homme qui n’avait jamais fait les moissons en +terre d’Arles avait, dit-on, de la peine pour trouver à se marier, et +c’est sur cet usage que roule l’épopée des _Charbonniers_, de Félix +Gras. + +Une année portant l’autre, nous louions dans notre Mas sept ou huit +solques. Le beau remue-ménage, quand ce monde arrivait! Toutes sortes +d’ustensiles spéciaux à la moisson étaient tirés de leurs réduits : +les barillets en bois de saule, les énormes terrines, les grands pots +de brocs à vin, toute une artillerie de poterie grossière qui se +fabriquait à Apt. C’était une fête incessante, une fête surtout +lorsqu’ils faisaient la chanson des _Gavots_ du Ventoux. : + + _L’autre mercredi à Sault + Nous fûmes huit cents solques_. + +Les moissonneurs, au point du jour, après le _capoulié_ qui leur +ouvrait la voie dans les grandes emblavures où l’aiguail luisait sur +les épis d’or, joyeux s’alignaient, dégainant leurs lames, et +javelles de choir! Les lieuses, dont plus d’une le plus souvent était +charmante, se courbaient sur les gerbes en jasant et riant que +c’était plaisir de voir. Et puis, lorsque au levant, dans le ciel +couleur de rose, le soleil paraissait avec sa gerbe de rayons, de +rayons resplendissants, le _capoulié_, levant sa faucille dans l’air, +s’écriait: "Un de plus!" et tous, de la faucille ayant fait le salut +à l’astre éblouissant, en avant: sous le geste harmonieux de leurs +bras nus, le blé tombait à pleine poigne. De temps en temps le +_baïle_, se retournant vers la chiourme, criait: "La _truie_ +vient-elle? et la _truie_ (c’était le nom du dernier de la bande) +répondait: "La truie vient". Enfin, après quatre heures de vaillante +poussée, le _capoulié_ s’écriait: "Lave!" Tous se redressaient, +s’essuyaient le front du revers de la main, allaient à quelque source +laver le tranchant des faucilles et, au milieu des chaumes, +s’asseyant sur les gerbes et répétant ce gai dicton : + + _Bénédicité de Crau, + Bon bissac et bon baril_, + +ils prenaient leur premier repas. + +C’était moi qui, avec notre mulet Babache, leur apportais les vivres, +dans les cabas de sparterie. Les moissonneurs faisaient leurs cinq +repas par jour: vers sept heures, le déjeuner, avec un anchois +rougeâtre qu’on écrasait sur le pain, sur le pain qu’on trempait dans +le vinaigre et l’huile, le tout accompagné d’oignon, violemment +piquant aux lèvres; vers dix heures le _grand-boire_, consistant en +un oeuf dur et un morceau de fromage; à une heure, le dîner, soupe et +légumes cuits à l’eau; vers quatre heures le goûter, une grosse +salade avec croûton frotté d’ail; et le soir le souper, chair de porc +ou de brebis, ou bien omelette d’oignon appelé _moissonienne_. Au +champ et tour à tour, ils buvaient au baril, que le _capoulié_ +penchait, en le tenant sur un bâton appuyé par un bout sur l’épaule +du buveur. Ils avaient une tasse à trois ou un gobelet de fer-blanc, +c’est-à-dire un par _solque_. De même, pour manger, ils n’avaient à +trois qu’un plat, où chacun d’eux tirait avec sa cuiller de bois. + +Cela me remémore le vieux Maître Igoulen, un de nos moissonneurs, de +Saint-Saturnin-lès-Apt, qui croyait qu’une sorcière lui avait "ôté +l’eau" et qui, depuis trente ans, n’avait plus goûté à l’eau ni pu +manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de salade, +d’oignon, de fromage et de vin pur. Lorsqu’on lui demandait la raison +pour laquelle il se privait de l’ordinaire, le vieillard se taisait, +mais voici le récit que faisaient ses compagnons. + +Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle Igoulen en compagnie +mangeait au cabaret, passa sur la route une bohémienne, et lui, pour +plaisanter, levant son verre plein de vin: "A la santé, grand’mère, +lui cria-t-il, à la santé!" "Grand bien te fasse, répondit la +bohémienne, et, mon petit, prie Dieu de ne jamais abhorrer l’eau". + +C’était un sort que la sorcière venait de lui jeter. + +Ce fut fini; à partir de là, Igoulen jamais plus ne put ingurgiter +l’eau. Ce cas d’impression morale, que j’ai vu de mes yeux, peut +s’ajouter, ce me semble, aux faits les plus curieux que la science +aujourd’hui explique par la suggestion. + +En arrière des moissonneurs venaient enfin les glaneuses, ramassant +les épis laissés parmi les chaumes. A Arles on en voyait des troupes +qui, un mois consécutif, parcouraient le terroir. Elles couchaient +dans les champs, sous de petites tentes appelées tibaneou qui leur +servaient de moustiquaires, et le tiers de leurs glanes, selon +l’usage d’Arles, était pour l’hôpital. + +Lecteur, voilà les gens, braves enfants de la nature, qui, je puis te +le dire, ont été mes modèles et mes maîtres en poésie. C’est avec +eux, c’est là, au beau milieu des grands soleils, qu’étendu sous un +saule, nous apprîmes, lecteurs, à jouer du chalumeau dans un poème en +quatre chants, ayant pour titre _Les Moissons_, dont faisait partie +le lai de +_Margaï_, qui est dans nos _Iles d’Or_. Cet essai de géorgiques, qui +commençait ainsi : + + _Le mois de juin et les blés qui blondissent + Et le grand-boire et la moisson joyeuse, + Et de Saint Jean les feux qui étincellent, + Voilà de quoi parleront mes chansons_, + +finissait par une allusion, dans la manière de Virgile, à la +révolution de 1848. + + _Muse, avec toi, depuis la Madeleine, + Si en cachette nous chantons en accord, + Depuis le monde a fait pleine culbute: + Et cependant que noyés dans la paix, + Le long des ruisseaux nous mêlions nos voix + Les rois roulaient pêle-mêle du trône + Sous les assauts des peuples trop ployés + Et, misérables, les peuples se hachaient + Ainsi que les épis de blé sur l’aire_. + +Mais ce n’était pas là encore la justesse de ton que nous cherchions. +Voilà pourquoi ce poème ne s’est jamais publié. Une simple légende, +que nos bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui trouve ici +sa place comme la pierre à la bague, valait mieux, à coup sûr, que ce +millier de vers. + +Les froments, cette année-là, contait maître Igoulen, avaient mûri +presque tous à la fois, courant le risque d’être hachés par une +grêle, égrenés par le mistral ou brouïs par le brouillard, et les +hommes, cette année-là, se trouvaient rares. + +Et voilà qu’un fermier, un gros fermier avare, sur la porte de sa +ferme était debout, inquiet, les bras croisés, et dans l’attente. + +-- Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un écu par jour, un bel écu +et la nourriture, à qui se viendrait louer. + +Mais à ces mots le jour se lève, et voici que trois hommes s’avancent +vers le Mas, trois robustes moissonneurs: l’un à la barbe blonde, +l’un à la barbe blanche, l’un à la barbe noire. L’aube les accompagne +en les auréolant. + +-- Maître, dit le _capoulié_ (celui de la barbe blonde), Dieu vous +donne le bonjour: nous sommes trois _gavots_ de la montagne, et nous +avons appris que vous aviez du blé mûr, du blé en quantité: maître, +si vous voulez nous donner de l’ouvrage, à la journée ou à la tâche, +nous sommes prêts à travailler. + +-- Mes blés ne pressent guère, le maître répondit; mais pourtant, +pour ne pas vous refuser l’ouvrage, je vous baille, si vous voulez, +trente sous et la vie. C’est bien assez par le temps qui court. + +Or c’était le bon Dieu, saint Pierre avec saint Jean. + +A l’approche des sept heures, le petit valet de la ferme vient, avec +l’ânesse blanche, leur apporter le déjeuner et, de retour au Mas : + +-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs? + +-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui +aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupè un épi. + +A l’approche des dix heures, le petit valet de la ferme vient, avec +l’ânesse blanche, leur apporter le _grand-boire_ et, de retour au +Mas: + +-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs? + +-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui +aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi. + +A l’approche de midi, le petit valet de la ferme vient, avec l’ânesse +blanche, leur apporter le dîner, et de retour au Mas: + +-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs? + +-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui +aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi. + +A l’approche des quatre heures, le petit valet de la ferme vient, +avec l’ânesse blanche, leur apporter le goûter, et de retour au Mas: + +-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs? + +-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui +aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi. + +-- Ce sont là, dit le maître, ce sont de ces fainéants qui cherchent +du travail et prient Dieu de n’en point trouver. Pourtant il faut +aller voir. + +Et cela dit, l’avare, pas à pas, vient à son champ, se cache dans un +fossé et observe ses hommes. + +Mais alors le bon Dieu fait ainsi à saint Pierre: + +-- Pierre, bats du feu. + +-- J'y vais, Seigneur, répond saint Pierre. + +Et saint Pierre de sa veste tire la clé du paradis, applique à un +caillou quelques fibres d’arbre creux et bat du feu avec la clé. + +Puis le bon Dieu fait à saint Jean: + +-- Souffle, Jean! + +-- J’y vais, Seigneur, répond saint Jean. + +Et saint Jean souffle aussitôt les étincelles dans le blé avec sa +bouche; et d’une rive à l’autre un tourbillon de flamme, un gros +nuage de fumée enveloppe le champ. Bientôt la flamme tombe, la fumée +se dissipe, et mille gerbes tout à coup apparaissent, coupées comme +il faut, comme il faut liées, et comme il faut aussi en gerbiers +entassées. + +Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au Mas +lentement s’en revient pour souper, et tout en soupant: + +-— Maître, dit le chef des moissonneurs, nous avons terminé le +champ... Demain pour moissonner, où voulez-vous que nous allions? + +-- _Capoulié_, répondît le maître avaricieux, mes blés, dont j’ai +fait le tour, ne sont pas mûrs de reste. Voici votre payement; je ne +puis plus vous occuper. + +Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs, disent au +maître: adieu! Et chargeant leurs faucilles rengainées derrière le +dos, s’en vont tranquilles en leur chemin: le bon Dieu au milieu, +saint Pierre à droite, saint Jean à gauche, et les derniers rayons du +soleil qui se couche les accompagnent au loin, au loin. + +Le lendemain le maître de grand matin se lève et joyeusement se dit +en lui-même: + +-- N’importe! hier j’ai gagné ma journée en allant épier ces trois +hommes sorciers; maintenant j’en sais autant qu’eux. + +Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et l’autre +Pierre, il les conduit à la plus grande des emblavures de la ferme. +Sitôt arrivés au champ, le maître dit à Pierre : +-- Pierre, toi, bats du feu. +-- Maître, j’y vais, répliqua Pierre. + +Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique à un silex +quelques fibres d’arbre creux et le couteau bat du feu. Mais le +maître dit à Jean: + +-- Souffle, Jean! + +-- Maître, j’y vais, répliqua Jean. + +Et Jean avec sa bouche souffle au blé les étincelles... Aïe! aïe! aïe +! la flamme en langues, une flamme affolée, enveloppe la moisson; les +épis s’allument, les chaumes pétillent, le grain se charbonne; et +penaud, l’exploiteur, quand la fumée s’est dissipée, ne voit, au lieu +de gerbes, que braise et poussier noir! + +CHAPITRE X + +A AIX—EN-PROVENCE + +Mlle Louise. -- L’amour dans les cyprès. -- La ville d’Aix. -- +L’école de droit -- L’ami Mathieu vient me rejoindre. -- La +blanchisseuse de la Torse. -- La baronne idéale. -- L’anthologie _Les +Provençales_. + +Cette année-là (1848), après les vendanges, mes parents, qui me +voyaient baver à la chouette ou à la lune, si l’on veut, m'envoyèrent +à Aix pour étudier le droit, car ils avaient compris, les braves +gens, que mon diplôme de bachelier ès lettres n’était pas un brevet +suffisant de sagesse ni de science non plus. Mais, avant de partir +pour la cité Sextienne, une aventure m’arriva, sympathique et +touchante, que je veux conter ici. + +Dans un Mas rapproché du nôtre était venue s’établir une famille de +la ville où il y avait des demoiselles que nous rencontrions parfois +en allant à la messe. Vers la fin de l’été, ces jeunes filles, avec +leur mère, nous firent une visite; et ma mère, avenante, leur offrit +le "caillé" Car nous avions, au Mas, un beau troupeau de brebis et du +lait en abondance. C’était ma mère elle-même qui mettait la présure +au lait, dès qu’on venait de le traire, et elle-même qui, quand le +lait était pris, faisait les petits fromages, ces jonchées du pays +d’Arles que Belaud de la Belaudière, le poète provençal de l’époque +des Valoîs, trouvait si bonnes : + + _A la ville des Baux, pour un florin vaillant, + Vous avez un tablier plein de fromages + Qui fondent au gosier comme sucre fin_. + +Ma mère, chaque jour, telle que les bergères chantées par Virgile, +portant sur la hanche la terrine pleine, venait dans le cellier avec +son écumoire, et là, tirant du pot à beaux flocons le caillé blanc, +elle en emplissait les formes percées de trous et rondes; et, après +les jonchées faites, elle les laissait proprement s’égoutter sur du +jonc, que je me plaisais moi-même à aller couper au bord des eaux. + +Et voilà que nous mangeâmes, avec ces demoiselles, une jatte de +caillé. Et l’une d’elles, qui paraissait de mon âge, et qui, par son +visage, rappelait ces médailles qu’on trouve à Saint-Remy, au ravin +des Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux langoureux, qui +toujours me regardaient. On l’appelait Louise. + +Nous allâmes voir les paons, qui, dans l’aire, étalaient leur queue +en arc-en-ciel, les abeilles et leurs ruches alignées à l’abri du +vent, les agneaux qui bêlaient enfermés dans le bercail, le puits +avec sa treille portée par des piliers de pierre; enfin tout ce qui, +au Mas, pouvait les intéresser. Louise, elle, semblait marcher dans +l’extase. + +Quand nous fûmes au jardin, dans le temps que ma mère causait avec la +sienne et cueillait à ses soeurs quelques poires beurrées, nous nous +étions, nous deux, assis sur le parapet de notre vieux Puits à roue. + +-- Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous dise ceci: ne +vous souvient-il pas, monsieur, d’une petite robe, une robe de +mousseline, que votre mère vous porta, quand vous étiez en pension à +Saint-Michel-de-Frigolet? + +-- Mais oui, pour jouer un rôle dans les _Enfants d’Édouard_. + +-- Eh bien! cette robe, monsieur, c’était ma robe. + +-- Mais ne vous l’a-t-on pas rendue? répondis-je comme un sot. + +-- Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai parlé de cela, moi, +comme d’autre chose. + +Et sa mère l’appela. + +-- Louise! + +La jouvencelle me tendit sa main glacée; et, comme il se faisait +tard, elles partirent pour leur Mas. + +Huit jours après, vers le coucher du soleil, voici encore à notre +seuil Louise, cette fois accompagnée seulement d’une amie. + +-- Bonsoir, fit-elle. Nous venions vous acheter quelques livres de +ces poires beurrées que vous nous fites goûter, l’autre jour, à votre +jardin. + +-- Asseyez-vous, mesdemoiselles, ma mère leur dit. + +-- Oh! non! répondit Louise, nous sommes pressées, car il va être +bientôt nuit. + +Et je les accompagnai, moi tout seul cette fois, pour aller cueillir +les poires. + +L’amie de Louise, qui était de Saint-Remy (on l’appelait Courrade), +était une belle fille à chevelure brune, abondante, annelée sous un +ruban arlésien, que la pauvre demoiselle, si gentille qu’elle fût, +eut l’imprudence d’amener avec elle pour compagne. + +Au jardin, arrivés à l’arbre, pendant que j’abaissais une branche un +peu haute, Courrade, rengorgeant son corsage bombé et levant ses bras +nus, ses bras ronds, hors de ses manches, se mit à cueillir. Mais +Louise, toute pâle, lui dit : + +-- Courrade, cueille, toi, et choisis les plus mûres. + +Et, comme si elle voulait me dire quelque chose, s’écartant avec moi, +qui étais déjà troublé (sans trop savoir par laquelle), nous allâmes +pas à pas dans un kiosque de cyprès, où était un banc de pierre. Là, +moi dans l’embarras, elle me buvant des yeux, nous nous assîmes l’un +près de l’autre. + +-- Frédéric, me dit-elle, l’autre jour je vous parlais d’une robe +qu’à l’âge de onze ans je vous avais prêtée pour jouer la tragédie à +Saint-Michel-de-Frigolet... Vous avez lu, n’est- ce pas, l’histoire +de Déjanire et d’Hercule? + +-- Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que la belle Déjanire +donna au pauvre Hercule et qui lui brûla le sang. + +-- Ah! dit la jeune fille, aujourd’hui c’est bien le rebours : car +cette petite robe de mousseline blanche que vous aviez touchée, que +vous aviez vêtue..., quand je la mis encore, je vous aimai à partir +de là... Et ne m’en veuillez pas de cet aveu, qui doit vous paraître +étrange, qui doit vous paraître fou! Ah! ne m’en veuillez pas, +continua-t-elle en pleurant, car ce feu divin, ce feu qui me vient de +la robe fatale, ce feu, ô Frédéric, qui me consume depuis lors, je +l’avais jusqu’à présent, depuis sept années peut-être, tenu caché +dans mon coeur! + +Moi, couvrant de baisers sa petite main fiévreuse, je voulus aussitôt +répondre en l’embrassant. Mais, doucement, elle me repoussa. + +-- Non, dit-elle, Frédéric, nous ne pouvons savoir si le poème, dont +j’ai fait le premier chant, aura jamais une suite... Je vous laisse. +Pensez à ce que je vous ai dit, et, comme je suis de celles qui ne se +dédisent pas, quelle que soit la réponse, vous avez en moi une âme +qui s’est donnée pour toujours. + +Elle se leva et, courant vers Courrade sa compagne : + +-- Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer les poires. + +Et nous rentrâmes. Elles réglèrent, s’en allèrent; et moi, le coeur +houleux, enchanté et troublé de cette apparition de vierges -- dont +je trouvais chacune séduisante à sa façon, - longtemps sous les +derniers rayons du jour failli; longtemps entre les arbres, je +regardai là-bas s’envoler les tourterelles. + +Mais, tout émoustillé, tout heureux que je fusse, bientôt, en me +sondant, je me vis dans l’imbroglio. Le _Pervigilium Veneris_ a beau +dire: + + _Qu’il aime demain, celui qui n’aima jamais: + Et celui qui aima, qu’il aime encore demain_, + +l’amour ne se commande pas. Cette vaillante jeune fille, armée +seulement de sa grâce et de sa virginité, pouvait bien, dans sa +passion, croire remporter la victoire; elle pouvait, charmante +qu’elle était, et charmée elle-même par son long rêve d’amour, +croire, conformément au vers de Dante, + + _Amor ch’a null' amato amor perdona_, + +qu’un jeune homme, isolé comme moi dans un Mas, à la fleur de l’âge, +devait tressaillir d’emblée à son premier roucoulement. Mais l’amour +étant le don et l’abandon de tout notre être, n’est-il pas vrai que +l’âme qui se sent poursuivie pour être capturée fait comme l’oiseau +qui fuit l’appelant? N’est-il pas vrai, aussi, que le nageur, au +moment de plonger dans un gouffre d’eau profonde, a toujours une +passe d’instinctive appréhension? + +Toujours est-il que, devant la chaîne de fleurs, devant les roses +embaumées qui s’épanouissaient pour moi, j’allais avec réserve; +tandis que vers l’autre, vers la confidente qui, toute à son devoir +d’amie dévouée, semblait éviter mon abord, mon regard, je me sentais +porté involontairement. Car, à cet âge, s’il faut tout dire, je +m’étais formé une idée, et de l'amante et de l’amour, toute +particulière. Oui, je m’étais imaginé que, tôt ou tard, au pays +d’Arles je rencontrerais, quelque part, une superbe campagnarde, +portant comme une reine le costume arlésien, galopant sur sa cavale, +un trident à la main, dans les _ferrades_ de la Crau, et qui, +longtemps priée par mes chansons d’amour, se serait, un beau jour, +laissé conduire à notre Mas, pour y régner comme ma mère +sur un peuple de pâtres, de _gardians_, de laboureurs et de +_magnanarelles_. Il semblait que, déjà, je rêvais de ma Mireille; et +la vision de ce type de beauté plantureuse qui, déjà, couvait en moi, +sans qu’il me fût possible ni permis de l’avouer, portait grand +préjudice à la pauvre Louise, un peu trop demoiselle au compte de ma +rêverie. + +Et alors, entre elle et moi, s’engagea une correspondance ou, plutôt, +un échange d’amour et d’amitié qui dura plus de trois ans (tout le +temps que je fus à Aix): moi, galamment, abondant vers son faible, +pour la sevrer, peu à peu, si je pouvais; elle, de plus en plus +endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux +désespérés... De ces lettres, voici la dernière que je reçus. Je la +reproduis telle quelle : + +"Je n’ai aimé qu’une fois, et je mourrai, je le jure, avec le nom de +Frédéric gravé seul dans mon coeur. Que de nuits blanches j’ai +passées en songeant à mon mauvais sort! Mais, hier, en lisant tes +consolations vaines, je me fis tant de violence pour retenir mes +pleurs que le coeur me défaillit. Le médecin dit que j’avais la +fièvre, que c’était de l’agitation nerveuse, qu'il me fallait le +repos. + +"-- La fièvre! m’écriai-je; ah! que ce fût la bonne! + +"Et, déjà, je me sentais heureuse de mourir pour aller t’attendre +là-bas où ta lettre me donne rendez-vous... Mais écoute, Frédéric, +puisqu’il en est ainsi, lorsqu’on te dira, et va, ce n’est pas pour +longtemps, lorsqu’on t’annoncera que j’aurai quitté la terre, +donne-moi, je t’en prie, une larme et un regret. Il y a deux ans, je +te fis une promesse : c’était de demander tous les jours à Dieu qu’il +te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien ! je n’y ai jamais +manqué, et j'y serai fidèle, jusqu’à mon dernier soupir. Mais toi, ô +Frédéric, je te le demande en grâce: lorsqu’en te promenant tu verras +des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu à ma vie, +flétrie par les larmes, séchée par la douleur; et si tu vois un +ruisseau qui murmure doucement, écoute sa plainte: il te dira comme +je t’aimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile, prête +l’oreille à son gazouillis, et il te dira, pauvrette! que je suis +toujours avec toi... O Frédéric! +je t’en prie, n’oublie jamais Louise!" + +Voilà l’adieu suprême que, scellé de son sang, m’envoya la jeune +vierge -- avec une médaille de la Vierge Marie, qu’elle avait +couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de velours +cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brodé, avec ses cheveux +châtains, mes initiales au milieu d’un rameau de lierre. + + _Je me ferai la touffe de lierre, + Je t’embrasserai_. + +Pauvre et chère Louise! A quelque temps de là, elle prit le voile de +nonne et mourut peu d'années après. Moi, encore tout ému, au bout +d’un si long temps, par la mélancolie de cet amour étiolé, défleuri +avant l’heure, je te consacre, ô Louise, ce souvenir de pitié et je +l’offre à tes mânes errant peut-être autour de moi! + +La ville d’Aix (_cap de justice_, comme on disait jadis), où nous +étions venu pour étudier le "droit écrit" en raison de son passé de +capitale de Provence et de cité parlementaire, a un renom de gravité +et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec l’allure +provençale. Le grand air que lui donnent les beaux ombrages de son +Cours, ses fontaines monumentales et ses hôtels nobiliaires, puis la +quantité d’avocats, de magistrats, de professeurs, de gens de robe de +tout ordre, qu’on y rencontre dans les rues, ne contribuent pas peu à +l’aspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la caractérise. Mais, +de mon temps du moins, cela n’était qu’en surface, et, dans ces +Cadets d’Aix, il y avait, s’il me souvient, une humeur familière, une +gaieté de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des traditions +laissées par le bon roi René. + +Vous aviez des conseillers, des présidents de cour, qui, pour se +divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient le +tambourin. Des hommes graves, comme le docteur d’Astros, frère du +cardinal, lisaient à l’Académie des compositions de leur cru en +joyeux parler de Provence : manière comme une autre de maintenir le +culte de l’âme nationale et qui, dans Aix, n’eut jamais cesse. Car le +comte Portais, un des grands jurisconsultes du Code Napoléon, +n'avait-il pas écrit une comédie provençale? Et M. Diouloufet, un +bibliothécaire de l’Athènes du Midi, comme Aix s’intitule parfois, +n’avait-il pas, sous Louis XVIII, chanté en provençal les _magnans_ +ou vers à soie? M. Mignet, l’historien, l’académicien illustre, +venait tous les ans à Aix pour jouer à la boule. Il avait même +formulé la maxime suivante : + +"Rien n’est plus propre à refaire un homme que de vivre au clair +soleil, parler provençal, manger de la brandade et faire tous les +matins une partie de boules." + +M. Borély, un ancien procureur général, entrait dans la ville, à +cheval, guêtré comme un riche toucheur, conduisant fièrement un +troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient: + +-- N’est pas porcher celui qui conduit ses porcs lui-même. + +Le lendemain de la Noël, nous allions à Saint-Sauveur entendre les +_Plaintes de saint Étienne_, récitées en provençal (comme on le fait +encore) par un chanoine du Chapitre et, dans cette cathédrale, on +exécutait, le jour des Rois (comme on y exécute encore), avec une +admirable pompe, le Noël _De matin ai rescountra lou trin_. + +Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient à venir entendre les prônes +provençaux de l’abbé Émery, et celles du grand monde, pour ne pas +laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval et le +temps des soirées, se faisaient dodiner dans des chaises à porteurs, +accompagnées de torches qu’on éteignait, en arrivant, à l’éteignoir +des vestibules. + +Point rare qu’il y eût, au courant de l’hiver, quelque esclandre +mondain, tel que l’enlèvement d’une superbe juive avec M. de +Castillon, qui avait su dépenser royalement une fortune, lorsqu’il +fut _Prince d’amour_ aux jeux de la Fête-Dieu. + +A propos de ces jeux, nous eûmes l’occasion, dans notre séjour à Aix, +de les voir sortir, je crois, pour une des dernières fois: _le Roi de +la Basoche, l’Abbé de la Jeunesse_, les _Tirassons_, les _Diables_, +le _Guet_, la _Reine de Saba_, les _Chevaux-Frus_ en particulier, +avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour l’_Arlésienne_, de Daudet +: + +_Madame de Limagne +Fait danser les Chevaux-Frus; +Elle leur donne des châtaignes, +Ils disent qu’ils n’en veulent plus; +Et danse, ô gueux! Et danse, ô gueux! +Madame de Limagne +Fait danser les Chevaux-Frus_. + +Cette résurrection du passé provençal, avec ses vieilles joies naïves +(et surannées, hélas !), nous impressionna vivement, comme vous +pourriez le voir au chant dixième de _Calendal_, où elles sont +décrites, telles que nous les vîmes. + +Or, figurez-vous qu’à Aix, quelques mois seulement après mon arrivée, +faisant ma promenade une après-midi sur le Cours, oh! charmante +surprise, je vis se profiler, près de la Fontaine-Chaude, le nez de +mon ami Anselme Mathieu, de Châteauneuf. + +-- Ça n’est pas une blague, me fit Mathieu en me voyant, avec son +flegme habituel; cette eau, mon cher, est vraiment chaude, et c’est +bien le cas de dire : "Celle-là fume." + +-- Mais depuis quand à Aix? lui dis-je en lui serrant la main. + +-- Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au soir. + +-- Et quel bon vent t’amène? + +-- Ma foi, répondit-il, je me suis dît : Puisque Mistral est allé +faire à Aix son droit, il faut y aller aussi et tu feras le tien." + +-- C’est bien pensé, lui dis-je, et tu peux croire, Anselme, que j’en +suis ravi, sais-tu? Mais as-tu passé bachelier? + +-- Oui, dit-il en riant, j’ai passé, comme la piquette sur le marc de +vendange. + +-- C’est que, mon pauvre Anselme, pour être admis aux grades de la +Faculté de Droit, je crois qu’il faut avoir son baccalauréat ès +lettres. + +-- Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, supposons qu’on ne +veuille pas me diplômer comme les autres, pourra-t—on m'empêcher de +prendre ma licence, voyons, en droit d’amour?... Tiens, pas plus tard +que tantôt, en allant me promener dans une espèce de vallon qu’on +appelle la Torse, j’ai fait la connaissance d’une jeune +blanchisseuse, un peu brune, c’est vrai, mais ayant bouche rouge, +quenottes de petit chien qui ne demandent qu’à mordre, deux frisons +folletant hors de sa coiffe blanche, la nuque nue, le nez en l’air, +les bras joliment potelés... + +-- Allons, grivois, il me paraît que tu ne l’as pas mal lorgnée. + +-- Non, dit-il, Frédéric, il ne faudrait pas croire que moi, un +rejeton des marquis de Montredon, si peu sensé que je sois, j’aille +m’amouracher d’un minois de lavoir. Mais vois- tu je ne sais pas si +tu es comme moi: quand je fais la rencontre de quelque friand museau, +serait-ce un museau de chatte je ne puis m’empêcher de me retourner +pour voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes convenus +qu’elle me blanchirait mon linge et qu’elle viendrait le prendre la +semaine prochaine. + +-- Mathieu, tu es un gueusard, un friponneau, tu sens le roussi... + +-- Non, mon ami, tu n’y es pas, laisse donc que j’achève. Ayant ainsi +traité avec ma blanchisseuse, comme, tout en causant, je vis, à +travers l’écume qui lui giclait entre les doigts, qu’elle froissait +et chiffonnait une chemise de dentelle: "Diable, quel linge fin! +dis-je à la jeune fille, cette chemise-là n’est pas faite pour +couvrir les fruits d’automne d'une gaupe!" "Il s’en faut! +répondit-elle. Ça, c’est la chemisette d’une des plus belles dames de +la rue des Nobles: une baronne de trente ans, mariée, la pauvrette, à +un vieux barbon d’homme qui est juge à la cour et jaloux comme un +Turc." "Mais elle doit transir d’ennui!" "Transir? ah! tant et tant +qu’elle est toujours à son balcon, comme en attente du galant, tenez, +qui viendra la distraire." "Et on l’appelle?" "Mais monsieur vous en +voulez trop savoir... Moi, voyez-vous je lave la lessive qu’on me +donne, mais je ne me mêle pas de ce qui après tout, ne me regarde +pas." Il ne m’a pas été possible d’en tirer plus pour le moment... +Mais ajouta Matthieu, lorsqu'elle viendra chercher mon blanchissage +dans ma chambre, vois-tu, dussé-je bien lui faire deux et trois +caresses, il faut qu’elle soit fine si elle n’ouvre pas la bouche. + +-- Et après, quand tu sauras le nom de la baronne? + +-- Eh ! mon cher, j’ai du pain sur la planche pour trois ans! +Cependant que vous autres, les pauvres étudiants en droit vous allez +vous morfondre à éplucher le Code, moi, tel que les troubadours de +l’antique Provence, je vais, sous le balcon de ma belle baronne, +étudier à loisir les douces _Lois d’Amour_. + +Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois ans que nous +restâmes à Aix, et la tâche et l’étude du chevalier Mathieu. + +Oh! les belles excursions, là-bas, au pont de l’Arc, sur la +grand'route de Marseille, dans la poussière jusqu’à mi-jambe et les +parties au Tholonet, -- où nous allions humer le vin cuit de +Langesse; et les duels entre étudiants, dans le vallon des Infernets, +avec les pistolets chargés de crottes de chèvre; et ce joli voyage +qu’avec la diligence nous fîmes à Toulon, en passant par le bois de +Cuge et à travers les gorges d’Ollioules! + +Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce qu’avaient fait, mon +Dieu! les étudiants du temps des papes d’Avignon et du temps de la +reine Jeanne. Écoutez ce qu’en écrivait, du temps de François 1er, le +poète macaronique Antonius de Arena : + + _Genti gallantes sunt omnes Instudiantes + Et bellas garsas semper amare soient; + Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi; + Inter mignonos gloria prima manet: + Banquetant, bragant, faciunt miracula plura, + Et de bonitate sunt sine fine boni_. + + (De gentillessiis Instudiantium.) + +Tandis qu’au Gai-Savoir, dans la noble cité des comtes de Provence, +nous nous initions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en Avignon, +dans un journal de guerre appelé la _Commun, ces dialogues pleins de +sens, de saveur, de vaillance, tels que le _Thym, Un Rouge et un +Blanc_, les _Prêtres_, qui mettaient en valeur et popularisaient la +prose provençale. +Puis, avec la décision, avec l’autorité que lui donnait déjà le +succès de ses _Pâquerettes_ et de ses hardis pamphlets, au +rez-de-chaussée de son journal, il convoquait, tant vieux que jeunes, +les trouvères de ce temps; et de ce ralliement sortait une +anthologie, les _Provençales_, qu’un professeur éminent, M. +Saint-René Taillandier, alors à Montpellier, présentait au public +dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon, librairie +Séguin, 1852). + +Ce précoce recueil contenait des poésies du vieux docteur d’Astros et +de Gaut, d’Aix; des Marseillais Aubert, Bellot, Bénédit, Bourrelly et +de Barthélemy (celui de la _Némésis_,); des Avignonnais Boudin, +Cassan, Giéra; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais Gautier; de +Reybaud, de Dupuy, qui étaient de Carpentras; de Castil-Blaze, de +Cavaillon; de Crousillat,de Salon; de Garcin, "fils ardent du +maréchal d’Alleins" (mentionné dans _Mireille_) ; de Mathieu, de +Chàteauneuf; de Chalvet, de Nyons; et d’autres; puis un groupe du +Languedoc: Moquin-Tondon, Peyrottes, Lafare-Alais; et une pièce de +Jasmin. + +Mais les morceaux les plus nombreux étaient de Roumanille, alors en +pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salué les Crèches +comme "dignes de Klopstock". Théodore Aubanel, dans ses vingt-deux +ans, donnait là, lui aussi, ses premiers coups de maître: _le 9 +Thermidor, les Faucheurs, A la Toussaint_. Moi, enfin, enflammé de la +plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pièces (_Amertume, le +Mistral, Une Course de Taureaux_) et d’un _Bonjour à Tous_ qui +disait, pour noter notre point de départ : + + _Nous trouvâmes dans les berges + Revêtue d’un méchant haillon, + La langue provençale: + En allant paître les brebis, + La chaleur avait bruni sa peau, + La pauvre n’avait que ses longs cheveux + Pour couvrir ses épaules. + Et voilà que des jeunes hommes, + En vaguant par là + Et la voyant si belle, + Se sentirent émus. + Qu’ils soient donc les bienvenus, + Car ils l’ont vêtue dûment + Comme une demoiselle_. + +Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne d’Aix, dont je +n’ai pas terminé l’histoire. + +Chaque fois que je rencontrais mon étudiant "en lois d’amour", je +l’interpellais ainsi: + +-- Eh bien!, Mathieu, où en sommes-nous? + +-- Nous en sommes, me répondit-il un jour, que Lélette (c’était le +nom de la blanchisseuse) a fini par m’indiquer l’hôtel de la baronne; +que j’ai passé et repassé, mon ami, tant de fois sous les cariatides +de son balcon, que, rendons grâce à Dieu, j’ai été remarqué... et la +dame, une beauté comme tu n’en vis oncques, la dame enjôlée, charmée +de son cavalier servant, a daigné, l’autre soir, me laisser tomber du +ciel, tiens, une fleur d’oeillet. + +Et, disant cela, Mathieu m’exhibait une fleur fanée et, faisant les +yeux tendres, lançait à la volée un baiser dans l’azur. Un mois, deux +mois passèrent, je ne rencontrais plus Mathieu. Je dis: + +-- Allons le voir. + +Je monte donc à sa chambrette -- et qu’est-ce que je trouve? Mon +Anselme, qui, le pied sur une chaise, me fait: + +-- Arrive vite, que je te conte mon accident... Figure-t-on, mon bon, +que j’avais trouvé le joint, une nuit sur les onze heures, pour +entrer dans le jardin de ma divine baronne. Tout était arrangé. +Lélette, ma brave blanchisseuse, nous prêtait la main... et je +pensais grimper, par un de ces rosiers qui, tu sais? fleurissent en +treillage, jusqu’à une fenêtre où devait ma souveraine tendre le bras +à mes baisers. J’escaladais déjà. Le coeur, tu peux m'en croire, me +battait fortement... O ciel! tout à coup la fenêtre s’entr'ouvre +doucement; les liteaux de la jalousie se haussent: une main, +Frédéric, une main... (ah! je le connus vite, ce n’était pas celle de +la baronne) me secoue sur le nez la cendre d’une pipe! Comme tu peux +imaginer, je n’attendis pas mon reste... Je glisse à terre, je +m’enfuis, je franchis le mur du jardin, et, patatras! morbleu, je me +foule le pied! + +Vous pouvez penser si nous rîmes à nous démonter la mâchoire! + +-- Mais, au moins, tu as fait venir un médecin? + +-- Oh! ça ne vaut pas la peine, dit-il... La mère de Lélette se +trouve une conjuratrice (tu les connais peut-être elles tiennent un +bouchon vers la porte d’Italie). Elles m’ont fait tremper le pied +dans un baquet de saumure. La vieille, en marmottant quelques +exécrations, m’y a fait trois signes de croix avec son gros orteil, +puis on me l’a serré de bandes... +Et, maintenant, j’attends, en lisant les _Pâquerettes_ de l’ami +Roumanille, que Dieu y mette sa sainte main... Mais le temps ne me +dure pas: car Lélette m’apporte, deux fois par jour, mon ordinaire; +et, à défaut de grives, comme dit le proverbe, on mange des +merlettes. + +Or ça, l’ami Mathieu, futur (et bien nommé) _Félibre des Baisers_, +qui fut toute sa vie le plus beau songe-fêtes que j’aie jamais connu, +avait-il rêvassé l’histoire que je viens de dire? Je n’ai jamais pu +l’éclaircir, et j’ai raconté la chose telle qu’il me la narra. + +CHAPITRE XI + +LA RENTRÉE AU MAS + +L’éclosion de Mireille. -- L’origine de ce nom. -- Le cousin +Tourette. -- Le moulin à l’huile. -- Le bûcheron Siboul. -- +L’herborisateur Xavier. -- Le coup d’Etat (1851). -- L’excursion +dans les astres, -- Le Congrès des Trouvères: Jean Reboul. -- Le +Romévage d'Aix : Brizeux, Zola. + +Une fois "licencié", ma foi, comme tant d’autres (et, vous avez pu le +voir, je ne me surmenai pas trop), fier comme un jeune coq qui a +trouvé un ver de terre, j’arrivai au Mas à l’heure où on allait +souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle, aux +derniers rayons du jour. + +-- Bonsoir toute la compagnie! + +-- Dieu te le donne, Frédéric! + +-- Père, mère tout va bien... A ce coup, c’est bien fini! + +-- Et belle délivrance! ajouta Madeleine, la jeune Piémontaise qui +était servante au Mas. + +Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs, j’eus rendu +compte de ma dernière suée, mon vénérable père, sans autre +observation, me dit seulement ceci: + +-- Maintenant, mon beau gars, moi j’ai fait mon devoir. Tu en sais +beaucoup plus que ce qu’on m’en a appris... C’est à toi de choisir la +voie qui te convient: je te laisse libre. + +-- Grand merci! répondis-je. + +Et là même, -- à cette heure, j’avais mes vingt et un ans, -- le pied +sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi et +de moi-même, je pris la résolution: premièrement, de relever, de +raviver en Provence le sentiment de race que je voyais s’annihiler +sous l’éducation fausse et antinaturelle de toutes les écoles; +secondement, de provoquer cette résurrection par la restauration de +la langue naturelle et historique du pays, à laquelle les écoles font +toutes une guerre à mort; troisièmement, de rendre la vogue au +provençal par l’influx et la flamme de la divine poésie. + +Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon âme; mais je le sentais +comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement de +sève provençale, qui me gonflait le coeur, libre d’inclination envers +toute maîtrise ou influence littéraire, fort de l’indépendance qui me +donnait des ailes, assuré que plus rien ne viendrait me déranger, un +soir, par les semailles, à la vue des laboureurs qui suivaient la +charrue dans la raie, j’entamai, gloire à Dieu! le premier chant de +_Mireille_. + +Ce poème, enfant d’amour, fit son éclosion paisible, peu à peu, à +loisir, au souffle du vent large, à la chaleur du soleil ou aux +rafales du mistral, en même temps que je prenais la surveillance de +la ferme, sous la direction de mon père qui, à quatre-vingts ans, +était devenu aveugle. + +Me plaire à moi, d’abord, puis à quelques amis de ma première +jeunesse, -- comme je l’ai rappelé dans un des chants de _Mireille_: + + _O doux amis de ma jeunesse, + Aérez mon chemin de votre sainte haleine_, + +c’était tout ce que je voulais. Nous ne pensions pas à Paris, dans +ces temps d’innocence. Pourvu qu’Arles -- que j ‘avais à mon horizon, +comme Virgile avait Mantoue -- reconnût, un jour, sa poésie dans la +mienne, c’était mon ambition lointaine. Voilà pourquoi, songeant aux +campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire: + +_Nous ne chantons que pour vous, pâtres et gens des Mas_. + +De plan, en vérité, je n’en avais qu’un à grands traits, et seulement +dans ma tête. Voici: + +Je m’étais proposé de faire naître une passion entre deux beaux +enfants de la nature provençale, de conditions différentes, puis de +laisser à terre courir le peloton, comme dans l’imprévu de la vie +réelle, au gré des vents! + +Mireille, ce nom fortuné qui porte en lui sa poésie, devait +fatalement être celui de mon héroïne: car je l’avais, depuis le +berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre maison. +Quand la pauvre Nanon, mon aïeule maternelle, voulait gracieuser +quelqu’une de ses filles: + +-- C’est Mireille, disait-elle, c’est la belle Mireille, c’est +Mireille, mes amours. + +Et ma mère, en plaisantant, disait parfois de quelque fillette: + +-- Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours! + +Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne n’en savait +davantage: une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom de +l’héroïne et un rayon de beauté dans une brume d’amour. C’était assez +pour porter bonheur à un qui, peut-être, -- sait-on? -- fut, par +cette intuition lui appartient aux poètes, la reconstitution d’un +roman véritable. + +Le Mas du Juge, à cette époque, était un vrai foyer de poésie +limpide, biblique et idyllique. N’était-il pas vivant, chantant +autour de moi, ce poème de Provence avec son fond d’azur et son +encadrement d’Alpille? L’on n’avait qu’à sortir pour s’en trouver +tout ébloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non seulement dans mes +rêves de jeune homme, mais encore en personne, tantôt dans ces +gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers à soie, +cueillir la feuille des mûriers, tantôt dans l’allégresse de ces +sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient et +venaient, leur poitrine entrouvertes, leur coiffe cravatée de blanc, +dans les blés, dans les foins, dans les oliviers et dans les vignes? + +Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, mes moissonneurs, mes +bouviers et mes pâtres, ne circulaient-ils pas, du point de l’aube au +crépuscule, devant mon jeune enthousiasme? Vouliez-vous un plus beau +vieillard, plus patriarcal, plus digue d’être le prototype de mon +maître Ramon, que le vieux François Mistral, celui que tout le monde +et ma mère elle-même n’appelaient que le "maître"? Pauvre père! +Quelquefois, quand le travail était pressant, il fallait donner aide, +soit pour rentrer les foins, soit pour dériver l’eau de notre puits à +roue, il criait dehors: + +-- Où est Frédéric? + +Bien qu’à ce moment-là je fusse allongé sous un saule, paressant à la +recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre mère répondait: + +-- Il écrit. + +Et aussitôt, la voix rude du brave homme s’apaisait en disant: + +-- Ne le dérange pas. + +Car, pour lui, qui n’avait lu que l’Écriture Sainte et _Don +Quichotte_ en sa jeunesse, écrire était vraiment un office religieux, +Et il montre bien ce respect pour le mystère de la plume, le début +d’un récitatif, usité jadis chez nous, et dont nous reparlerons au +sujet du mot _Félibre_: + + _Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait. + Un jour, de sa sainte écriture, + Il est monté au haut du ciel_. + +Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le don d’intéresser ma +Muse épique, c’était le cousin Tourrette, du village de Mouriès: une +espèce de colosse, membru et éclopé, avec de grosses guêtres de cuir +sur les souliers et connu à la ronde, dans les plaines de Crau, sous +le nom du _Major_, ayant, en 1815, été tambour-major des gardes +nationaux qui, sous le commandement du duc d’Angoulême, voulaient +arrêter Napoléon, à son retour de l’île d’Elbe. Il avait, dans sa +jeunesse, dissipé son bien au jeu; et dans ses vieux jours, réduit +aux abois, il venait, tous les hivers, passer une quinzaine avec nous +autres, au Mas. Lorsqu’il repartait, mon père lui donnait, dans un +sac, quelques boisseaux de blé. L’été, il parcourait la Crau et la +Camargue, allant aider aux bergers, lorsqu’on tondait les troupeaux, +aux fermiers pour le dépiquage, aux faucheurs de marais pour engerber +les roseaux ou, enfin, aux sauniers pour mettre le sel en meules. +Aussi connaissait-il la terre d’Arles et ses travaux, assurément, +comme personne. Il savait le nom des Mas, des pâturages, des chefs de +bergers, des haras de chevaux et de taureaux sauvages, ainsi que de +leurs gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un +pittoresque, une noblesse +d’expressions provençales, qu’il y avait plaisir d’entendre. Pour +dire, par exemple, que le comte de Mailly était riche, fort riche en +propriétés bâties: + +-- Il possède, disait-il, sept arpents de toitures. + +Les filles qui s’engagent pour la cueillette des olives -- à Mouriés, +elles sont nombreuses -- le louaient pour leur dire des contes à la +veillée. Elles lui donnaient, je crois, un sou chacune par veillée. +Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les contes, plus ou +moins croustilleux, qui, d’une bouche à l’autre, se transmettent dans +le peuple, tels que: _Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean de +l’Ours, le Doreur_, etc. + +Une fois que la neige commençait à tomber : + +-- Allons, disions-nous, le cousin apparaîtra bientôt. + +Et il ne manquait jamais. + +-- Bonjour, cousin! + +-- Cousin, bonjour! + +Et voilà. La main touchée et son bâton déposé, humblement, derrière +la porte, et s’attablait, mangeait une belle tartine de fromage pétri +et entamait, ensuite, le sujet de l’olivaison, Et il contait que les +meules, en son bourg de Mouriès, ne pouvaient tenir pied à la récolte +des olives. Et il disait: + +-- Comme on est bien, l’hiver, lorsqu’il fait froid, dans ces moulins +à huile! Ecarquillé sur le marc tout chaud, on regarde, à la clarté +des caleils à quatre mèches, les presseurs d’huile moitié nus qui, +lestes comme chats, poussent tous à la barre, au commandement du +chef: + +-- Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un bon coup! Houp! que +tout claque! Là! + +Étant, le cousin Tourrette, comme tous les songeurs, tant soit peu +fainéant, il avait, toute sa vie, rêvé de trouver une place où il y +eût peu de travail. + +-- Je voudrais, nous disait-il, la place de compteur de mornes, à +Marseille par exemple, dans un de ces grands magasins où, lorsqu’on +les débarque, un homme, étant assis, peut, en comptant les douzaines, +gagner (me suis-je laissé dire) ses douze cents francs par an. + +Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant d’autres, sans avoir vu +réaliser sa rêverie sur les mornes. + +Je n’oublierai pas non plus, parmi mes collaborateurs, ou, tant vaut +dire, mes fauteurs de la poésie de _Mireille_, le bûcheron Siboul : +un brave homme de Montfrin, habillé de velours, qui venait tous les +ans, à la fin de l’automne, avec sa grande serpe, tailler joliment +nos bourrées de saule. Pendant qu’il découpait et appareillait ses +rondins, que d’observations justes il me faisait sur le Rhône, sur +ses courants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies, sur +ses graviers et sur ses îles, puis sur les animaux qui fréquentent +ses digues, les loutres qui gîtent dans les arbres creux, les bièvres +qui coupent des troncs comme la cuisse, et sur les pendulines qui, +dans les Ségonnaux, suspendent leurs nids aux peupliers blancs, et +sur les coupeurs d’osier et les vanniers de Valiabrègue! + +Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui me disait les noms +en langue provençale et les vertus des simples et de toutes les +herbes de Saint-Jean et de Saint-Roch. Si bien que mon bagage de +botanique littéraire, c’est ainsi que je le formai... Heureusement! +car m’est avis, sans vouloir les mépriser, que nos professeurs des +écoles, tant les hautes que les basses, auraient été, bien sûr, +entrepris pour me montrer ce qu’était un chardon ou un laiteron. + +Comme une bombe, dans l’entrefaite de ce prodrome de _Mireille_, +éclata la nouvelle du coup d’État du 2 décembre 1851. + +Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez qui la République +tient lieu de religion, de justice et de patrie, quoique les +Jacobins, par leur intolérance, par leur manie du niveau, par la +sécheresse, la brutalité de leur matérialisme, m'eussent découragé et +blessé plus d’une fois, le crime d’un gouvernant qui déchirait la loi +jurée par lui m’indigna. Il +m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur les fédérations +futures dont la République en France pouvait être le couvain. + +Quelques-uns des collègues de l’École de Droit allèrent se mettre à +la tête des bandes d’insurgés qui se soulevaient dans le Var au nom +de la Constitution; mais le grand nombre, en Provence comme ailleurs, +les uns par dégoût de la turbulence des partis, les autres éberlués +par le reflet du premier Empire, applaudirent, il est vrai, au +changement de régime. Qui pouvait deviner que l’Empire nouveau dût +s’effondrer dans une effroyable guerre et l’écroulement national ? + +Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un jour, après 1870 +par Taxile Delord, républicain pourtant et député de Vaucluse, un +jour qu’en Avignon, sur la place de l’Horloge, nous nous promenions +ensemble: + +-- La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se soit jamais faite +dans le parti avancé, fut la Révolution de 1848. Nous avions au +gouvernement une belle famille, française, nationale, libérale entre +toutes et compromise même avec la Révolution, sous les auspices de +laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les libertés que le +progrès comporte... Et nous l’avons bannie. Pourquoi? Pour faire +place à ce bas empire qui a mis la France en débâcle! + +Quoi qu’il en soit, en conséquence, je laissai de côté -- et pour +toujours -- la politique inflammatoire, comme ces embarras qu’on +abandonne en route pour marcher plus léger, et à toi, ma Provence, et +à toi, poésie, qui ne m’avez jamais donné que pure joie, je me livrai +tout entier. + +Et voici que, rentré dans la contemplation, un soir, me promenant en +quête de mes rimes, car mes vers, tant que j’en ai fait, je les ai +trouvés tous par voies et par chemins, je rencontrai un vieux qui +gardait les brebis. Il avait nom "le galant jean". Le ciel était +étoilé, la chouette miaulait, et le dialogue suivant (que vous avez +lu peut-être, traduit par l’ami Daudet) eut lieu dans cette +rencontre. + +LE BERGER + +Vous voilà bien écarté, monsieur Frédéric? + +MOI + +Je vais prendre un peu l’air, maître Jean. + +LE BERGER + +Vous allez faire un tour dans les astres? + +MOI + +Maître Jean, vous l’avez dit. Je suis tellement soûl, désabusé et +écoeuré des choses de la terre que je voudrais, cette nuit, m’enlever +et me perdre dans le royaume des étoiles. + +LE BERGER + +Tel que vous me voyez, j'y fais, moi, une excursion presque toutes +les nuits, et je vous certifie que le voyage est des plus beaux. + +MOI + +Mais comment faire pour y aller, dans cet abîme de lumière? + +LE BERGER + +Si vous voulez me suivre, pendant que les brebis mangent, tout +doucement, monsieur, je vous y conduirai et vous ferai tout voir. + +MOI + +Galant Jean, je vous prends au mot. + +LE BERGER + +Tenez, montons par cette voie qui blanchit du nord au sud: c’est le +chemin de Saint Jacques. Il va de France droit sur l’Espagne. Quand +l’empereur Charlemagne faisait la guerre aux Sarrasins, le grand +saint Jacques de Galice le marqua devant lui pour lui indiquer la +route. + +MOI + +C’est ce que les païens désignaient par Voie Lactée. + +LE BERGER + +C’est possible; moi je vous dis ce que j’ai toujours ouï dire... +Voyez-vous ce beau chariot, avec ces quatre roues qui éblouissent +tout le nord? C’est le Chariot des Ames. Les trois étoiles qui +précèdent sont les trois bêtes de l’attelage; et la toute petite qui +va prés de la troisième, nous l’appelons le Charretier. + +MOI + +C’est ce que dans les livres on nomme la Grande Ourse. + +LE BERGER + +Comme il vous plaira... Voyez, voyez tout à l’entour les étoiles qui +tombent: ce sont de pauvres âmes qui viennent d’entrer au Paradis. +Signons-nous, monsieur Frédéric. + +MOI + +Beaux anges (comme on dit), que Dieu vous accompagne! + +LE BERGER + +Mais tenez, un bel astre est celui qui resplendit pas loin du +Chariot, là-haut: c’est le Bouvier du ciel. + +MOI + +Que dans l’astronomie on dénomme Arcturus. + +LE BERGER + +Peu importe. Maintenant regardez là sur le nord, l’étoile qui +scintille à peine: c’est l’étoile Marine, autrement dit la +Tramontane. Elle est toujours visible et sert de signal aux marins-- +lesquels se voient perdus, lorsqu’ils perdent la Tramontane. + +MOI + +L’étoile Polaire, comme on l’appelle aussi, se trouve donc dans la +Petite Ourse; et comme la bise vient de là, les marins de Provence, +comme ceux d’Italie, disent qu’ils vont à l’Ourse, lorsqu’ils vont +contre le vent. + +LE BERGER + +Tournons la tête, nous verrons clignoter la Poussînière ou le +Pouillier, si vous préférez. + +MOI + +Que les savants nomment Pléiades et les Gascons Charrette des Chiens. + +LE BERGER + +C’est cela. Un peu plus bas resplendissent les Enseigres, -- qui, +spécialement, marquent les heures aux bergers. D’aucuns les nomment +les Trois Rois, d’autres les Trois Bourdons ou le Râteau ou le Faux +Manche. + +MOI + +Précisément, c’est Orion et la ceinture d’Orion. + +LE BERGER + +Très bien. Encore plus bas, toujours vers le midi, brille Jean de +Milan. + +MOI + +Sirius, si je ne me trompe. + +LE BERGER + +Jean de Milan est le flambeau des astres. Jean de Milan, un jour, +avec les Enseignes et la Poussinière, avait été, dit-on, convié à une +noce. (La noce de la belle Maguelone, dont nous parlerons tantôt.) La +Poussinière, matinale, partit, paraît-il, la première et prit le +chemin haut. Les Enseignes, trois filles sémillantes, ayant coupé +plus bas, finirent par l’atteindre. Jean de Milan, resté endormi, +prit, lorsqu’il se leva, le raccourci et, pour les arrêter, leur +lança son bâton à la volée... Ce qui fait que le Faux Manche est +appelé depuis le Bâton de Jean de Milan. + +MOI + +Et celle qui, au loin, vient de montrer le nez et qui rase la +montagne? + +LE BERGER + +C’est le Boiteux. Lui aussi était de la noce. Mais comme il boite, +pauvre diable, il n'avance que lentement. Il se lève tard du reste et +se couche de bonne heure. + +MOI + +Et celle qui descend, là-bas, sur le ponant, étincelante comme une +épousée? + +LE BERGER + +Eh bien ! c’est elle! l’étoile du Berger, 1’Étoile du Matin, qui nous +éclaire à l’aube, quand nous lâchons le troupeau, et le soir, quand +nous le rentrons: c’est elle, l’étoile reine, la belle étoile, +Maguelone, la belle Maguelone, sans cesse poursuivie par Pierre de +Provence, avec lequel a lieu, tous les sept ans son mariage. + +MOI + +La conjonction, je crois, de Vénus et de Jupiter ou de Saturne +quelquefois. + +LE BERGER + +A votre goût... mais tiens, Labrit! Pendant que nous causions, les +brebis se sont dispersées, tai! tai! ramène-les! Oh! le mauvais +coquin de chien, une vraie rosse... Il faut que j’y aille moi-même. +Allons, monsieur Frédéric, vous, prenez garde de ne pas vous égarer! + +MOI + +Bonsoir! Galant Jean. + +Retournons aussi, comme le pâtre, à nos moutons. A partir des +_Provençales_, recueil poétique où avaient collaboré les trouvères +vieux et jeunes de cette époque-là, quelques-uns, dont j’étais, +engagèrent entre eux une correspondance au sujet de la langue et de +nos productions. De ces rapports, de plus en plus ardents, naquit +l’idée d’un congrès de poètes +provençaux. Et, sur la convocation de Roumanille et de Gaut qui +avaient écrit ensemble dans le journal _Lou Boui-Abaisse_, la réunion +eut lien le 29 août 1852, à Arles, dans une salle de l’ancien +archevêché, sous la présidence de l’aimable docteur d’Astros, doyen +d’âge des trouvères. Ce fut là qu’entre tous nous fîmes connaissance, +Aubanel, Aubert, Bourrelly, Cassan, Crousillat, Désanat, Garcin, +Gaut, Gelu, Giéra, Mathieu, Roumanille, moi et d’autres. Grâce au bon +Carpentrassien, Bonaventure Laurent, nos portraits eurent les +honneurs de l’_Illustration_ (18 septembre 1852). + +Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, professeur à la faculté des +sciences de Toulouse et spirituel poète en son parler montpelliérain, +l’avait chargé d’amener Jasmin à Arles. Mais, quand Moquin-Tandon +écrivit à l’auteur de _Marthe la folle_, savez-vous ce que répondit +l’illustre poète gascon: "Puisque vous allez à Arles, dites-leur +qu’ils auront beau se réunir quarante et cent, jamais ils ne feront +le bruit que j’ai fait tout seul." + +-- Voilà Jasmin de pied en cap, me disait Roumanille. + +Cette réponse le reproduit beaucoup plus fidèlement que le bronze +élevé à Agen, en son honneur. Il était ce que l’on appelle, Jasmin, +un fier bougre. + +D’ailleurs, le perruquier d’Agen, en dépit de son génie, fut toujours +aussi maussade pour ceux qui, comme lui, voulaient chanter dans notre +langue. Roumanille, puisque nous y sommes, quelques années +auparavant, lui avait envoyé ses _Pâquerettes_, avec la dédicace de +Madeleine, une des poésies les meilleures du recueil. Jasmin ne +daigna pas remercier le Provençal. Mais ayant, le Gascon, vers 1848, +passé par Avignon, où il donna un concert avec Mlle Roaldès, qui +jouait de la harpe, Roumanile, après la séance, vint avec quelques +autres saluer le poète qui avait fait couler les larmes en déclamant +ses _Souvenirs_ : + + _-- Où vas-tu grand-père? -- Mon fils à l’hôpital... + C’est là que meurent les Jasmins_. + +-- Qui êtes-vous donc? fit l’Agenais au poète de Saint-Remy. + +-- Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille. + +-- Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais je croyais qu’il fût +celui d’un auteur mort. + +-- Monsieur, vous le voyez, répondit l’auteur des _Pâquerettes_, qui +ne laissa jamais personne lui marcher sur le pied, je suis assez +jeune encore pour pouvoir, s’il plaît à Dieu, faire un jour votre +épitaphe. + +Qui fut bien plus gracieux pour la réunion d’Arles, ce fut ce bon +Reboul, qui nous écrivit ceci: "Que Dieu bénisse votre table... Que +vos luttes soient des fêtes, que les rivaux soient des amis! Celui +qui fit les cieux a fait celui de notre pays si grand et si bleu +qu’il y a de l’espace pour toutes les étoiles." + +Et cet autre Nîmois, Jules Canonge, qui disait: "Mes amis, si vous +aviez un jour à défendre notre cause, n’oubliez pas qu’en Arles se +fit votre assemblée première et que vous fûtes étoilés dans la cité +noble et fière qui a pour armes et pour devise: _l’épée et l’ire du +lion_." + +Je ne me souviens pas de ce que je dis ou chantai là, mais je sais +seulement qu’en voyant le jour renaître, j’étais dans le ravissement; +et, Roumanille l’a dit dans son discours de Montmajour, en 1889. Il +paraît que, songeur, plongé dans ma pensée, dans mes yeux de jeune +homme "resplendissaient déjà les sept rayons de l’Étoile". + +Le Congrès d’Arles avait trop bien réussi pour ne pas se renouveler. +L’année suivante, 21 août 1853, sous l’impulsion de Gaut, le jovial +poète d’Aix, à Aix se tint une assemblée (le Festival des Trouvères) +deux fois nombreuse comme l’assemblée d’Arles. C’est là que Brizeux, +le grand barde breton, nous adressa le salut et les souhaits où il +disait: + + _Le rameau d’olivier couronnera vos têtes, + Moi je n’ai que la lande en fleurs: + L’un symbole riant de la paix et des fêtes + L’autre symbole des douleurs. + + Unissons-les, amis; les fils qui vont nous suivre + De ces fleurs n’ornent plus leurs fronts: + Aucun ne redira le son qui nous enivre, + Quand nous, fidèles, nous mourrons... + + Mais peut-elle mourir la brise fraîche et douce? + L’aquilon l’emporte en son vol, + Et puis elle revient légère sur la mousse + Meurt-il le chant du rossignol? + + Non, tu ranimeras l’idiome sonore, + Belle Provence, à son déclin; + Sur ma tombe longtemps doit soupirer encore + La voix errante de Merlin_. + +Outre ceux que j'ai cités comme figurant au Congrès d’Arles, voici +les noms nouveaux qui émergèrent au Congrès d’Aix : Léon Alègre, +l’abbé Aubert, Autheman, Bellot, Brunet, Chalvet, l’abbé Emery, +Laidet, Mathieu Lacroix, l’abbé Lambert, Lejourdan, Peyrottes, +Ricard-Bérard, Tavan, Vidal etc., avec trois trouveresses, Mlles +Reine Garde, Léonide Constans et Hortense Rolland. + +Une séance littéraire, devant tout le beau monde d’Aix, se tint, +après midi, dans la grande salle de la mairie, courtoisement ornée +des couleurs de Provence et des blasons de toutes les cités +provençales. Et sur une bannière en velours cramoisi étaient inscrits +les noms des principaux poètes provençaux des derniers siècles. Le +maire d’Aix, maire et député, était alors M. Rigaud, le même qui plus +tard donna une traduction de _Mirèio_ en vers français. + +Après l’ouverture faite par un choeur de chanteurs, + + _Trouvères de Provence, + Pour nous tous quel beau jour! + Voici la Renaissance + Du parler du Midi_, + +dont Jean-Baptiste Gaut avait fait les paroles, le président d’Astros +discourut gentiment en langue provençale; puis, tour à tour, chacun y +alla de son morceau. Roumanille, très applaudi, récita un de ses +contes et chanta la _Jeune Aveugle_; Aubanel dévida sa pièce des +_Jumeaux_, et moi _la Fin du Moissonneur_. Mais le plus grand succès +fut pour la chansonnette du paysan Tavan, _les Frisons de Mariette_, +et pour le maçon Lacroix, qui fit tous frissonner avec sa _Pauvre +Martine_. + +Emile Zola, alors écolier au collège d’Aix, assistait à cette séance +et, quarante ans après, voici ce qu’il disait dans le discours qu’il +prononça à la félibrée de Sceaux (1892) : + +"J’avais quinze ou seize ans, et je me revois, écolier échappé du +collège, assistant à Aix, dans la grande salle de l’Hôtel de Ville, à +une fête poétique un peu semblable à celle que j’ai l’honneur de +présider aujourd’hui. Il y avait là Mistral déclamant la _Mort du +Moissonneur_, Roumanille et Aubanel sans doute, d’autres encore, tous +ceux qui, quelques années plus tard, allaient être les félibres et +qui n’étaient alors que les troubadours." + +Enfin, au banquet du soir, où l’on en dit, conta et chanta de toutes +sortes, nous eûmes le plaisir d’élever nos verres à la santé du vieux +Bellot, qui s’était, dans Marseille et toute la Provence, fait une +renommée, méritée assurément, de poète drolatique, et qui, ébahi de +voir ce débordement de sève, nous répondait tristement : + + _Je ne suis qu’un gâcheur; + J’ai dans ma pauvre vie, noirci bien du papier: + Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, n’ont pas la flemme, + De notre provençal débrouilleront l’écheveau_. + +CHAPITRE XII + +FONT-SÉGUGNE + +Le groupe avignonnais. -- La fête de sainte Agathe. -- Le père de +Roumanille. -- Crousiflat de Salon, -- Le chanoine Aubanel. -- La +famille Giéra. -- Les amours d’Aubanel et de Zani. -- Le banquet de +Font-Ségugne. -- L’institution du Félibrige. — L’oraison de saint +Anselme. -- Le premier chant des félibres. + +Nous étions, dans la contrée, un groupe de jeunes, étroitement unis, +et qui nous accordions on ne peut mieux pour cette oeuvre de +renaissance provençale. Nous y allions de tout coeur. + +Presque tous les dimanches, tantôt dans Avignon, tantôt aux plaines +de Maillane ou aux Jardins de Saint-Rémy, tantôt sur les hauteurs de +Châteauneuf-de-Gadagne ou de Châteauneuf-du-Pape, nous nous +réunissions pour nos parties intimes, régals de jeunesse, banquets de +Provence, exquis en poésie bien plus qu’en mets, ivres d’enthousiasme +et de ferveur, plus que de vin. C’est là que Roumanille nous chantait +ses Noëls, là qu’il nous lisait les _Songeuses_, toutes fraîches, et +_la Part du Bon Dieu_ encore flambant neuve; c’est là que, croyant, +mais sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Aubanel récitait +_le Massacre des Innocents_; c’était là que _Mireille_ venait, de +loin en loin, dévider ses strophes nouvellement surgies. + +A Maillane, lors de la Sainte-Agathe, qui est la fête de l’endroit, +les "poètes" (comme on nous appelait déjà) arrivaient tous les ans +pour y passer trois jours, comme les bohémiens. La vierge Agathe +était Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les seins. On dit +même qu’à Arles, dans le trésor de Saint-Trophime, est conservé un +plat d’agate qui, selon la tradition, aurait contenu les seins de la +jeune bienheureuse. Mais d’où pouvait venir aux Arlésiens et aux +Maillanais cette dévotion pour une sainte de Catane? Je me +l’expliquerais de la façon suivante: + +Un seigneur de Maillane, originaire d’Arles, Guillaume des +Porcellets, fut, d’après l’histoire, le seul Français épargné aux +Vêpres Siciliennes, en considération de sa droiture et de sa vertu. +Ne nous aurait-il pas, lui ou ses descendants, apporté le culte de la +vierge catanaise? Toujours est-il qu’en Sicile, sainte Agathe est +invoquée contre les feux de l’Etna et à Maillane contre la foudre et +l’incendie. Un honneur recherché par nos jeunes Maillanaises, c’est, +avant leur mariage, d’être trois ans _prieuresses_ (comme on dirait +prêtresses) de l’autel de sainte Agathe, et voici qui est bien joli: +la veille de la fête, les couples, la jeunesse, avant d’ouvrir les +danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une sérénade devant +l’église, à sainte Agathe. + +Avec les galants du pays, nous venions, nous aussi, derrière les +ménétriers, à la clarté des falots errants et au bruit des pétards, +serpenteaux et fusées, offrir à la patronne de Maillane nos +hommages... Et, à propos de ces saints honorés sur l’autel, dans les +villes et les villages, de-ci de-là, au Nord comme au Midi, depuis +des siècles et des siècles, je me suis demandé, parfois: Qu’est-ce, à +côté de cela, notre gloire mondaine de poètes, d’artistes, de +savants, de guerriers, à peine connus de quelques admirateurs? Victor +Hugo lui-même n’aura jamais le culte du moindre saint du calendrier, +ne serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, voit, toutes +les années, des milliers de fidèles venir le supplier dans sa vallée +perdue! Et aussi, un jour qu’à sa table (les flatteurs avaient posé +cette question: + +-- Y a-t-il, en ce monde, gloire supérieure à celle du poète? + +-- Celle du saint, répondit l’auteur des _Contemplations_. + +Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser l’ami +Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines. Nous +allions, dans le pré du moulin, voir les luttes s’ouvrir, au +battement du tambour: + +_Qui voudra lutter, qu’il se présente... +Qui voudra lutter... +Qu’il vienne au pré!_ + +les luttes d’hommes et d’éphèbes où l’ancien lutteur Jésette, qui +était surveillant du jeu, tournait et retournait autour des lutteurs, +butés l’un contre l’autre, nus, les jarrets tendus, et d’une voix +sévère leur rappelait parfois le précepte: _défense de déchirer les +chairs..._ + +-- O Jésette... vous souvient-il de quand vous fîtes mordre la +poussière à Quéquine? + +-- Et de quand je terrassai Bel-Arbre d’Aramon, nous répondait le +vieil athlète, enchanté de redire ses victoires d’antan. On +m’appelait, savez-vous comme? Le Petit Maillanais ou, autrement, le +Flexible. Nul jamais ne put dire qu’il m’avait renversé et, pourtant, +j'eus à lutter avec le fameux Meissonnier, l’hercule avignonnais qui +tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste d’Apt... Mais nous +ne pûmes rien nous faire. + +A Saint-Remy, nous descendions chez les parents de Roumanille, +Jean-Denis et Pierrette, de vaillants maraîchers qui exploitaient un +jardin vers le Portail-du-Trou. Nous y dînions en plein air, à +l’ombre claire d’une treille, dans les assiettes peintes qui +sortaient en notre honneur, avec les cuillers d’étain et les +fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les soeurs de notre ami, +deux brunettes dans la vingtaine, nous servaient, souriantes, la +blanquette d’agneau qu’elles venaient d’apprêter. + +Un rude homme, tout de même, ce vieux Jean-Denis, le père de +Roumanille. Il avait, étant soldat de Bonaparte (ainsi qu’assez +dédaigneux il dénommait l’empereur), vu la bataille de Waterloo et +racontait volontiers qu’il y avait gagné la croix. + +-- Mais, avec la défaite, disait-il, on n’y pensa plus. + +Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon, reçut la décoration, +Jean-Denis, fièrement, se contenta de dire: + +-- Le père l’avait gagnée, c’est le garçon qui l’a. + +Et voici l’épitaphe que Roumanille écrivit sur la tombe de ses +parents, au cimetière de Saint-Remy : + + A JEAN-DENIS ROUMANILLE + JARDINIER, HOMME DE BIEN ET DE VALEUR (1791-1875) + A PIERRETTE PIQUET, SON ÉPOUSE, + BONNE, PIEUSE ET FORTE (1793-1895. + ILS VÉCURENT CHRÉTIENNEMENT ET MOURURENT + TRANQUILLES, DEVANT DIEU SOIENT-ILS! + +Crousillat, de Salon, un dévot de la langue et des Muses de Crau, +était assez souvent de ces réunions d’amis et c’est au lendemain +d’une lecture poétique qu’il me gratifia du sonnet que je transcris: + + _J’entendis un écho de ta pure harmonie, + Le jour que nous pûmes, chez Roumanille, + Cinq trouvères joyeux, francs de cérémonie, + Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille. + + Mais quand finiras-tu de tresser ton panier, + Quand de nous attifer ta belle jeune fille? + Que je m’écrie content et jamais façonnier + Ta Mireille, ô Mistral, est une merveille!... + + Si donc, comme le vent dont le nom te convient, + Fort est le souffle saint qui t’inspire, jeune homme, + Allons, au monde avide épanche les accents: + + A tes flambants accords les monts vont s’émouvoir + Les arbres tressaillir, les torrents s’arrêter, + Comme aux sons modulés sur les lyres antiques_. + +On allait, en Avignon, à la maison d’Aubanel, dans la rue Saint-Marc +(qui, aujourd’hui, porte le nom du glorieux félibre): un hôtel à +tourelles, ancien palais cardinalice, qu’on a démoli depuis pour +percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, on voyait, avec +sa vis, une presse de bois semblable à un pressoir qui, depuis deux +cents ans, servait pour imprimer les livres paroissiaux et scolaires +du Comtat. Là, nous nous installions, un peu intimidés par le parfum +d’église qui était dans les murs, mais surtout par Jeanneton, la +vieille cuisinière, qui avait toujours l’air de grommeler: + +-- Les voilà encore! + +Cependant, la bonhomie du père d’Aubanel, imprimeur officiel de notre +Saint-Père le Pape, et la jovialité de son oncle le chanoine nous +avaient bientôt mis à l’aise. Et venu le moment où l’on choque le +verre, le bon vieux prêtre racontait. + +-- Une nuit, disait-il, quelqu’un vint m’appeler pour porter +l’extrême-onction à une malheureuse de ces mauvaises maisons du préau +de la Madeleine. Quand j'eus administré la pauvre agonisante, et que +nous redescendions avec le sacristain, les dames, alignées le long de +l’escalier, décolletées et accoutrées d’oripeaux de carnaval, me +saluèrent au passage, la tête penchée, d’un air si contrit qu’on leur +aurait donné, selon l’expression populaire, l’absolution sans les +confesser. Et la mère catin, tout en m’accompagnant, m’alléguait des +prétextes pour excuser sa vie... Moi, sans répondre, je dévalais les +degrés; mais dès qu’elle m’eut ouvert la porte du logis, je me +retourne et je lui fais: + +-- Vieille brehaigne! s’il n’y avait point de matrones, il n’y aurait +pas tant de gueuses! + +Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons plus tard) nous +faisions aussi nos frairies. Mais l’endroit bienheureux, l’endroit +prédestiné, c’était, ensuite, Font-Ségugne, bastide de plaisance près +du village de Gadagne, où nous conviait la famille Giéra: il y avait +la mère, aimable et digne dame; l’aîné qu’on appelait Paul, notaire à +Avignon, passionné pour la Gaie-Science; le cadet Jules, qui rêvait +la rénovation du monde par l’oeuvre des +Pénitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes et accortes: +Clarisse et Joséphine, douceur et joie de ce nid. + +Font-Ségugne, au penchant du plateau de Camp-Cabel; regarde le +Ventoux, au loin, et la gorge de Vaucluse qui se voit à quelques +lieues. Le domaine prend son nom d’une petite source qui y coule au +pied du castel. Un délicieux bouquet de chênes, d’acacias et de +platanes le tient abrité du vent et de l’ardeur du soleil. + +"Font-Ségugne, dit Tavan (le félibre de Gadagne), est encore +l’endroit où viennent, le dimanche, les amoureux du village. Là, ils +ont l’ombre, le silence, la fraîcheur, les +cachettes; il y a là des viviers avec leurs bancs de pierre que le +lierre enveloppe; il y a des sentiers qui montent, qui descendent, +tortueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants d’oiseaux, +murmure de feuillage, gazouillis de fontaine. Partout, sur le gazon, +vous pouvez vous asseoir, rêver d’amour, si l’on est seul et, si l’on +est deux, aimer." + +Voi1à où nous venions nous récréer comme perdreaux, Roumanille Giéra, +Mathieu, Brunet, Tavan, Crousillat, moi et autres, Aubanel plus que +tous, retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny Manivet de +son vrai nom), Zani l’Avignonnaise, une amie et compagne des +demoiselles du castel. + +"Avec sa taille mince et sa robe de laine,-- couleur de la grenade, +-- avec son front si lisse et ses grands yeux si beaux, -- avec ses +longs cheveux noirs et son brun visage, -- je la verrai tantôt, la +jeune vierge, -- qui me dira: "Bonsoir." O Zani, venez vite!" + +C’est le portrait qu’Aubanel, dans son _Livre de l’Amour_, en fit +lui-même... Mais, à présent, écoutons-le, lorsque, après que Zani eut +pris le voile, il se rappelle +Font-Ségugne : + +"Voici l’été, les nuits sont claires. -- A Châteauneuf, le soir est +beau. -- Dans les bosquets la lune encore-- monte la nuit sur +Camp-Cabel. -- T’en souvient-il? Parmi les pierres, -- avec ta face +d’Espagnole, -- quand tu courais comme une folle, -- quand nous +courions comme des fous -- au plus sombre et qu’on avait peur? + +"Et par ta taille déliée -- je te prenais: que c’était doux! -- Au +chant des bêtes du bocage, -- nous dansions alors tous les deux. -- +Grillons, rossignols et rainettes -- +disaient, chacun, leurs chansonnettes; -- tu y ajoutais ta voix +claire... -- Belle amie, où sont, maintenant, -- tant de branles et +de chansons? + +"Mais, à la fin? las de courir, -- las de rire, las de danser, -- +nous nous asseyions sous les chênes -- un moment pour nous reposer; +-- tes longs cheveux qui s’épandaient. -- mon amoureuse main aimait +-- à les reprendre; et toi, bonne, tu me laissais faire, tout doux, +-- comme une mère son enfant." + +Et les vers écrits par lui, au châtelet de Font-Ségugne, sur les murs +de la chambre où sa Zani couchait. + +"O chambrette, chambrette, -- bien sûr que tu es petite, mais que de +souvenirs! -- Quand je passe ton seuil, je me dis: "Elles viennent!" +-- Il me semble vous voir, ô belles jouvencelles, -- toi, pauvre +Julia, toi, ma chère Zani! -- Et pourtant, c’en est fait! -- Ah! vous +ne viendrez plus dormir dans la chambrette! -- Julia, tu es morte! +Zani, tu es nonnain!" + +Vouliez-vous, pour berceau d’un rêve glorieux, pour l’épanouissement +d’une fleur d’idéal, un lieu plus favorable que cette cour d’amour +discrète, au belvédère d’un coteau, au milieu des lointains azurés et +sereins, avec une volée de jeunes qui adoraient le Beau sous les +trois espèces: Poésie, Amour, Provence, identiques pour eux, et +quelques demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire compagnie! + +Il fut écrit au ciel qu’un dimanche fleuri, le 21 mai 1854, en pleine +primevère de la vie et de l’an, sept poètes devaient se rencontrer au +castel de Font-Ségugne: Paul Giéra, un esprit railleur qui signait +Glaup (par anagramme de Paul G.); Roumanille, un propagandiste qui, +sans en avoir l’air, attisait incessamment le feu sacré autour de +lui; Aubanel, que Roumanille avait conquis à notre langue et qui, au +soleil d’amour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa _grenade_; +Mathieu, ennuagé dans les visions de la Provence redevenue, comme +jadis, chevaleresque et amoureuse; Brunet, avec sa face de Christ de +Galilée, rêvant son utopie de Paradis terrestre; le paysan Tavan qui, +ployé sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon sur la +glèbe; et Frédéric, tout prêt à jeter au mistral, comme les pâtres +des montagnes, le cri de race pour héler, et tout prêt à planter le +gonfalon sur le Ventoux... + +A table, on reparla, comme c’était l’habitude, de ce qu’il faudrait +pour tirer notre idiome de l’abandon où il gisait depuis que, +trahissant l’honneur de la Provence, les classes dirigeantes +l’avaient réduit, hélas! à la domesticité. Et alors, considérant que, +des deux derniers Congrès, celui d’Arles et celui d’Aix, il n’était +rien sorti qui fit prévoir un accord pour la réhabilitation de la +langue provençale; qu’au contraire, les réformes, proposées par les +jeunes de l’Ecole avignonnaise, s’étaient vues, chez beaucoup, mal +accueillies et mal voulues, les Sept de Font-Ségugne délibérèrent, +unanimes, de faire bande à part et, prenant le but en main, de le +jeter où ils voulaient. + +-- Seulement, observa Glaup, puisque nous faisons corps neuf, il nous +faut un nom nouveau. Car, entre rimeurs, vous le voyez, bien qu’ils +ne trouvent rien du tout, ils se disent tous _trouvères_. D’autre +part, il y a aussi le mot de _troubadour_. Mais, usité pour désigner +les poètes d’une époque, ce nom est décati par l’abus qu’on en a +fait. Et à renouveau enseigne nouvelle! + +Je pris alors la parole. + +-- Mes amis, dis-je, à Maillane, il existe dans le peuple, un vieux +récitatif qui s’est transmis de bouche en bouche et qui contient, je +crois, le mot prédestiné. + +Et je commençai : + +"Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait. -- Un jour de sa +sainte écriture, -- il est monté au haut du ciel. -- Près de l’Enfant +Jésus, son fils très précieux, -- il a trouvé la Vierge assise -- et +aussitôt l’a saluée. -- Soyez le bienvenu, neveu! a dit la Vierge. -- +Belle compagne, a dit son enfant, qu’avez-vous? -- J’ai souffert sept +douleurs amères -- que je désire vous conter. + +"La première douleur que je souffris pour vous, ô mon fils précieux, +-- c’est lorsque, allant ouïr messe de relevailles, au temple je me +présentai, -- qu’entre les mains de saint Siméon je vous mis. -- Ce +fut un couteau de douleur -- qui me trancha le coeur, qui me traversa +l’âme, - ainsi qu’à vous, -- ô mon fils précieux! + +"La seconde douleur que je souffris pour vous, etc. -- La troisième +douleur que je souffris pour vous, etc. -- La quatrième douleur que +je souffris pour vous, -- ô mon fils précieux! -- c’est quand je vous +perdis, -- que de trois jours, trois nuits, je ne vous trouvai plus, +-- car vous étiez dans le temple, -- où vous vous disputiez, avec les +scribes de la loi, -- avec les sept _félibres_ de la Loi (1)." + +-- Les sept félibres de la Loi, mais c’est nous autres, écria la +tablée. Va pour _félibre_. + +Et Glaup ayant versé dans les verres taillés une bouteille de +châteauneuf qui avait sept ans de cave, dit solennellement: + +-- A la santé des félibres! Et, puisque nous voici en train de +baptiser, adaptons au vocable de notre Renaissance tous les dérivés +qui doivent en naître. Je vous propose donc d’appeler _félibrerie_ +toute école de félibres qui comptera au moins sept membres, en +mémoire, messieurs, de la pléiade d’Avignon. + +-- Et moi, dit Roumanille, je vous propose, s’il vous plaît, le joli +mot _félibriser_ pour dire "se réunir, comme nous faisons, entre +félibres". + + (1) Ce poème populaire se dit aussi en Catalogne. Voici la +traduction du Catalan correspondant au provençal que nous venons de +citer: Le troisième (couteau) fut quand vous eûtes, -- près de trois +jours, perdu votre Fils; -- vous le trouvâtes dans le temple, -- +disputant avec des savants, -- prêchant sous les voûtes -- la + céleste doctrine. + +-- Moi, dit Mathieu, j’ajoute le terme _félibrée_ pour dire "une +frairie de poètes provençaux". + +-- Moi, dit Tavan, je crois que le mot _félibréen_ n’exprimerait pas +mal ce qui concerne les félibres. + +-- Moi je dédie, fit Aubanel, le nom de _félibresse_ aux dames qui +chanteront en langue de Provence. + +-- Moi, je trouve, dit Brunet, que le mot _félibrillon_ siérait aux +enfants des félibres. + +-- Moi, dit Mistral, je clos par ce mot national: _félibrige, +félibrige_! qui désignera l’oeuvre et l’association. + +Et, alors, Glaup reprit: + +-- Ce n’est pas tout, collègues! nous sommes les félibres de la +loi... Mais, la Loi, qui la fait? + +-- Moi, dis-je, et je vous jure que, devrais-je y mettre vingt ans de +ma vie, je veux, pour faire voir que notre langue est une langue, +rédiger les articles de loi qui la régissent. + +Drôle de chose! elle a l’air d’un conte et, pourtant, c’est de là, de +cet engagement pris un jour de fête, un jour de poésie et d’ivresse +idéale, que sortit cette énorme et +absorbante tâche du _Trésor du Félibrige_ ou dictionnaire de la +langue provençale, où se sont fondus vingt ans d’une carrière de +poète. + +Et qui en douterait n’aura qu’à lire le prologue de Glaup (P. Giéra) +dans _l’Almanach Provençal_ de 1885, où cela est clairement consigné +comme suit: + +"Quand nous aurons toute prête la Loi qu’un félibre prépare et qui +dit, beaucoup mieux que vous ne sauriez le croire, pourquoi ceci, +pourquoi cela, les opposants devront se taire." + +C’est dans cette séance, mémorable à juste titre et passée, +aujourd’hui, à l’état de légende, qu’on décida la publication, sous +forme d’almanach, d’un petit recueil annuel qui serait le fanion de +notre poésie, l’étendard de notre idée, le trait d’union entre +félibres, la communication du Félibrige avec le peuple. + +Puis, tout cela réglé, l’on s’aperçut, ma foi, que le 21 de mai, date +de notre réunion, était le jour de sainte Estelle; et, tels que les +rois Mages, reconnaissant par là l’influx mystérieux de quelque haute +conjoncture, nous saluâmes l’Étoile qui présidait au berceau de notre +rédemption. + +L’_Almanach Provençal pour le Bel An de Dieu 1855_ parut la même +année avec ses cent douze pages. A la première, en belle place, tel +qu’un trophée de victoire, notre _Chant des Félibres_ exposait le +programme de ce réveil de sève et de joie populaire: + + --Nous sommes des amis, des frères, + Étant les chanteurs du pays! + Tout jeune enfant aime sa mère, + Tout oisillon aime son nid: + Notre ciel bleu, notre terroir + Sont, pour nous autres, un paradis. + + Tous des amis, joyeux et libres, + De la Provence tous épris, + C’est nous qui sommes les félibres, + Les gais félibres provençaux! + + En provençal ce que l’on pense + Vient sur les lèvres aisément. + O douce langue de Provence, + Voilà pourquoi nous t’aimerons! + Sur les galets de la Durance + Nous le jurons tous aujourd’hui! + + Tous des amis, etc... + + Les fauvettes n’oublient jamais + Ce que leur gazouilla leur père, + Le rossignol ne l’oublie guère, + Ce que son père lui chanta; + Et le langage de nos mères, + Pourrions-nous l’oublier, nous autres? + + Tous des amis, etc... + + Cependant que les jouvencelles + Dansent au bruit du tambourin, + Le dimanche, à l’ombre légère, + A l’ombre d’un figuier, d’un pin, + Nous aimons à goûter ensemble, + A humer le vin d'un flacon. + + Tous des amis, etc... + + Alors, quand le moût de la Nerthe + Dans le verre sautille et rit, + De la chanson qu’il a trouvée + Dès qu’un félibre lance un mot, + Toutes les bouches sont ouvertes + Et nous chantons tous à la loi. + + Tous des amis, etc... + + Des jeunes filles sémillantes + Nous aimons le rire enfantin; + Et, si quelqu’une nous agrée, + Dans nos vers de galanterie + Elle est chantée et rechantée + Avec des mots plus que jolis. + + Tous des amis, etc. + + Quand les moissons seront venues, + Si la poêle frit quelquefois, + Quand vous foulerez vos vendanges, + Si le suc du raisin foisonne + Et que vous ayez besoin d’aide, + Pour aider, nous y courrons tous. + + Tous des amis, etc... + + Nous conduisons les farandoles; + A la Saint-Éloi, nous trinquons; + S’il faut lutter, à bas la veste; + De saint Jean nous sautons le feu; + A la Noël, la grande fête, + Ensemble nous posons la Bûche. + + Tous des amis, etc... + + Dans le moulin lorsqu’on détrite + Les sacs d’olives, s’il vous faut + Des lurons pour pousser la barre, + Venez, nous sommes toujours prêts + Vous aurez là des gouailleurs comme + Il n’en est pas dix nulle part. + + Tous des amis, etc... + + Vienne la rôtie des châtaignes + Aux veillées de la Saint-Martin, + + Si vous aimez les contes bleus, + Appelez-nous, voisins, voisines: + Nous vous en dirons des brochées + Dont vous rirez jusqu’au matin. + + Tous des amis, etc... + + A votre fête patronale + Faut-il des prieurs, nous voici... + Et vous, pimpantes mariées, + Voulez-vous un joyeux couplet? + Conviez-nous: pour vous, mignonnes, + Nous en avons des cents au choix! + + Tous des amis, etc... + + Quand vous égorgerez la truie, + Ne manquez pas de faire signe! + Serait-ce par un jour de pluie, + Pour la saigner on lie la queue: + Un bon morceau de la fressure, + Rien de pareil pour bien dîner. + + Tous des amis, etc... + + Dans le travail le peuple ahane: + Ce fut, hélas! toujours ainsi... + Eh! s’il fallait toujours se taire, + Il y aurait de quoi crever! + Il en faut pour le faire rire, + Et il en faut pour lui chanter! + + Tous des amis, joyeux et libres, + De la Provence tous épris, + C’est nous qui sommes les félibres, + Les gais félibres provençaux!_ + +Le Félibrige, vous le voyez, était loin d’engendrer mélancolie et +pessimisme. Tout s’y faisait de gaieté de coeur, sans arrière-pensée +de profit ni de gloire. Les collaborateurs des premiers almanachs +avaient tous pris des pseudonymes: le Félibre des Jardins +(Roumanille), le Félibre de la Grenade (Aubanel), le Félibre des +Baisers (Mathieu), le Félibre Enjoué (Glaup, Paul Giéra), le Félibre +du Mas on bien de Belle-Viste (Mistral), le Félibre de l’Armée +(Tavan, pris par la conscription), le Félibre de l’Arc-en-Ciel (G. +Brunet, quiétait peintre); tous ceux, ensuite, qui vinrent peu à peu +grossir le bataillon : le Félibre de Verre (D. Cassan), le Félibre +des Glands (T. Poussel), le Félibre de la Sainte-Braise (E. Garcin), +le Félibre de Lusène (Crousillat, de Salon), le Félibre de l’Ail +(J.-B. Martin, surnommé le Grec), le Félibre des Melons (V. Martin, +de Cavaillon), la Félibresse du Caulon (fille du précédent), le +Félibre Sentimental (B. Laurens), le Félibre des Chartes (Achard, +archiviste de Vaucluse), le Félibre du Pontias (B. Chalvet, de +Nyons), le Félibre de Maguelone (Moquin-Tandon), le Félibre de la +Tour-Magne (Roumieux, de Nîmes), le Félibre de la Mer (M. Bourrelly), +le Félibre des Crayons (l’abbé Cotton) et le Félibre Myope (premier +nom du _Cascarelet_, qui a signé, plus tard, les facéties et contes +naïfs de Roumanille et de Mistral). + +CHAPITRE XIII + +L’ALMANACH PROVENÇAL + +Le bon pèlerin. -- Jarjaye au paradis. -- La Grenouille de Narbonne. +-- La Montelaise -- L’homme populaire. + +L’_Almanach Provençal_, bien venu des paysans, goûté par les +patriotes, estimé par les lettrés, recherché par les artistes, gagna +rapidement la faveur du public; et son tirage, qui fut, la première +année, de cinq cents exemplaires, monta vite à douze cents, à trois +mille, à cinq mille, à sept mille, à dix mille, qui est le chiffre +moyen depuis quinze ou vingt ans. + +Comme il s’agit d’une oeuvre de famille et de veillée, ce chiffre +représente, je ne crois guère me tromper, cinquante mille lecteurs. +Impossible de dire le soin, le zèle, l’amour- propre que Roumanille +et moi avions mis sans relâche à ce cher petit livre, pendant les +quarante premières années. Et sans parler ici des innombrables +poésies qui s’y sont publiées, sans parler de ses _Chroniques_, où +est contenue, peut-on dire, l’histoire du Félibrige, la quantité de +contes, de légendes, de sornettes, de facéties et de gaudrioles, tous +recueillis dans le terroir, qui s’y sont ramassés, font de cette +entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute la +raillerie, tout l’esprit de notre race se trouvent serrés là dedans; +et si le peuple provençal, un jour, pouvait disparaître, sa façon +d’être et de penser se retrouverait telle quelle dans l’almanach des +félibres. + +Roumanille a publié, dans un volume à part (_Li Conte Prouvençau et +li Cascareleto_), la fleur des contes et gais devis qu’il égrena à +profusion dans notre almanach populaire. Nous aurions pu en faire +autant; mais nous nous contenterons de donner, en spécimen de notre +prose d’almanach, quelques-uns des morceaux qui eurent le plus de +succès et qui ont été, du reste, traduits et répandus par Alphonse +Daudet, Paul Arène, E. Blavet, et autres bons amis. + +LE BON PÈLERIN + +Légende provençale. + +I + +Maître Archimbaud avait près de cent ans. Il avait été jadis un rude +homme de guerre; mais à présent, tout éclopé et perclus par la +vieillesse, il tenait le lit toujours et ne pouvait plus bouger. + +Le vieux maître Archimbaud avait trois fils. Un matin, il appela +l’aîné et lui dit : + +-- Viens ici, Archimbalet! En me retournant dans mon lit et +rêvassant, car, va, au fond d’un lit, on a le temps de réfléchir je +me suis remémoré que, dans une bataille, me rencontrant un jour en +danger de périr je promis à Dieu de faire le voyage de Rome... Aïe! +je suis Vieux comme terre et ne puis plus aller en guerre! Je +voudrais bien, mon fils, que tu fisses à ma place ce pèlerinage-là, +car il me peine de mourir sans avoir accompli mon voeu. + +L’aîné répondit: + +-- Que diable allez-vous donc vous mettre en tête, un pèlerinage à +Rome et je ne sais où encore! Père, mangez, buvez, et puis dans votre +lit, autant qu'il vous plaira, dites des patenôtres! Nous avons, +nous, autre chose à faire. + +Maître Archimbaud, le lendemain matin, appelle son fils cadet; + +-- Cadet, écoute, lui fait-il: en rêvassant et en calculant, car, +vois-tu, au fond d’un lit on a le loisir de rêver, je me suis souvenu +que, dans une tuerie, me trouvant un jour en danger mortel, je me +vouai à Dieu pour le grand voyage de Rome... Aïe! je suis vieux comme +terre! je ne puis plus aller en guerre! et je voudrais qu’à ma place +tu ailles faire, toi, le pèlerinage promis. + +Le cadet répondit: + +-- Père, dans quinze jours va venir le beau temps! Il faudra labourer +les chaumes, il faut cultiver les vignes, il faut faucher les +foins... Notre aîné doit conduire le troupeau dans la montagne; le +jeune est un enfant... Qui commandera, si je m’en vais à Rome +fainéanter par les chemins? Père, mangez, dormez, et laissez-nous +tranquilles. + +Le bon maître Archimbaud, le lendemain matin appelle le plus jeune: + +-- Espérit, mon enfant, approche, lui fait-il. J’ai promis au bon +Dieu de faire un pèlerinage à Rome... Mais je suis vieux comme terre! +Je ne puis plus aller en guerre... Je t’y enverrais bien à ma place, +pauvret! Mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas la route; Rome est +très loin, mon Dieu! et s’il t’arrivait malheur... + +-- Mon père, j’irai, répondit le jeune. Mais la mère cria: Je ne veux +pas que tu y ailles! Ce vieux radoteur avec sa guerre, avec sa Rome, +finit par donner sur les nerfs: non content de grogner, de se +plaindre, de geindre, toute l’année durant, il enverrait maintenant +ce bel enfant se perdre! + +-- Mère, dit le jeune, la volonté d’un père est un ordre de Dieu! +Quand Dieu commande, il faut partir. + +Et Espérit, sans dire plus, alla tirer du vin dans une petite gourde, +mit un pain dans sa besace avec quelques oignons, chaussa ses +souliers neufs, chercha dans le bûcher un bon bâton de chêne, jeta +son manteau sur l’épaule, embrassa son vieux père, qui lui donna +force conseils, fit ses adieux à toute sa parenté et partit. + +II + +Mais avant de se mettre en voie, il alla dévotement ouïr la sainte +messe; et n’est-ce pas merveille qu'en sortant de l’église, il trouva +sur le seuil un beau jeune homme qui lui adressa ces mots: + +-- Ami, n’allez-vous pas à Rome? + +-- Mais oui, dit Espérit. + +-- Et moi aussi, camarade; si cela vous plaisait, nous pourrions +faire route ensemble. + +-- Volontiers, mon bel ami. + +Or cet aimable jouvenceau était un ange envoyé par Dieu. + +Espérit avec l’ange prirent donc la voie romaine; et ainsi tout +gaiement, tantôt au soleil, tantôt à l’aiguail, en mendiant leur pain +et chantant des cantiques, la petite gourde au bout du bâton, enfin +ils arrivèrent à la cité de Rome. + +Une fois reposés, ils firent leurs dévotions à la grande église de +Saint-Pierre, visitèrent tour à tour les basiliques, les chapelles, +les oratoires, les sanctuaires, et tous les piliers sacrés, baisèrent +les reliques des apôtres Pierre et Paul, des vierges, des martyrs et +de la vraie Croix; bref avant de repartir, ils furent voir le pape, +qui leur donna sa bénédiction. + +Et alors Espérit avec son compagnon allèrent se coucher sous le +porche de Saint-Pierre et Espérit s'endormit. + +Or, voici qu’en dormant le pèlerin vit en songe ses frères et sa mère +qui brûlaient en enfer, et il se vit lui-même avec son père dans la +gloire éternelle des paradis de Dieu. + +-- Hélas! pour lors, s’écria-t-il, je voudrais bien, mon Dieu, +retirer du feu ma mère, ma pauvre mère et mes frères! + +Et Dieu lui répondit: + +-- Tes frères, c’est impossible, car ils ont désobéi mon +commandement; mais ta mère, peut-être, si tu peux, avant sa mort, lui +faire faire trois charités. + +Et Espérit se réveilla. L’ange avait disparu. Il eut beau l’attendre, +le chercher, le demander, il ne le retrouva plus et il dut tout seul +s’en retourner à Rome. + +Il se dirigea donc vers le rivage de la mer, ramassa des coquillages, +en garnit son habit ainsi que son chapeau, et de là, lentement, par +voies et par chemins, par vallées et par montagnes, il regagna le +pays en mendiant et en priant. + +III + +C’est ainsi qu’il arriva dans son endroit et à sa maison. + +Il en manquait depuis deux ans. Amaigri et chétif, hâlé, poudreux, en +haillons, les pieds nus, avec sa petite gourde au bout de son +bourdon, son chapelet et ses coquilles, il était méconnaissable. +Personne ne le reconnut, et il s’en vint tout droit au logis paternel +et dit doucement à la porte: + +-- Au pauvre pèlerin, au nom de Dieu, faites l’aumône! + +-- Ho! sa mère cria, vous êtes ennuyeux! Tous les jours il en passe, +de ces garnements, de ces vagabonds, de ces truandailles. + +-- Hélas! épouse, fit au fond de son lit le bon vieil Archimbaud, +donne-lui quelque chose: qui sait si notre fils n’est pas à cette +même heure dans le même besoin! + +Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un croûton et l’alla porter +au pauvre. Le lendemain, le pèlerin retourne encore à la porte de la +maison paternelle en disant: + +-- Au nom de Dieu, maîtresse, faites un peu d’aumône au pauvre +pèlerin. + +-- Vous êtes encore là! cria la vieille, vous savez bien qu’hier on +vous donna; ces gloutons mangeraient tout le bien du Chapitre! + +-- Hélas! épouse, dit Archimbaud le bon vieillard, hier as-tu pas +mangé? et aujourd’hui toi-même ne manges-tu pas encore? Qui sait si +notre fils ne se trouve pas aussi dans la même misère! + +Et voilà que l’épouse, attendrie de nouveau, va couper un autre +croûton et le porte encore au pauvre. + +Le lendemain enfin, Espérit revient à la porte de ses gens et dit: + +-- Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, maîtresse, donner +l’hospitalité au pauvre pèlerin? + +-- Nenni, cria la dure vieille, allez-vous-en coucher où l’on loge +les gueux! + +-- Hélas! épouse, dit le bon vieil Archimbaud, donne-lui +l’hospitalité: qui sait si notre enfant, notre pauvre Espérit, n’est +pas errant, à cette heure, à la rigueur du mauvais temps! + +-- Oui, tu as raison, dit la mère, et elle alla aussitôt ouvrir la +porte de l'étable et le pauvre Espérit, sur la paille, derrière les +bêtes, alla se gîter dans un coin. + +Au petit jour, le lendemain, la mère d’Espérit, les frères d’Espérit +viennent pour ouvrir l’étable... L’étable, mes amis, était tout +illuminée: le pèlerin était mort, était roidi et blanc, entre quatre +grands cierges qui brûlaient autour de lui; la paille où il gisait +était étincelante; les toiles d’araignées, luisantes de rayons, +pendaient là-haut des poutres, telles que les courtines d’une +chapelle ardente; les bêtes de l’étable, les mulets et les boeufs, +chauvissaient effarés avec de grands yeux pleins de larmes; un parfum +de, violette embaumait l’écurie; et le pauvre pèlerin, la face +glorieuse, tenait dans ses mains jointes un papier où était écrit: +"Je suis votre fils." + +Alors éclatèrent les pleurs et tous en se signant tombèrent à genoux: +Espérit était un saint. + +( _Almanach Provençal de 1879_.) + +JARJAYE AU PARADIS + +Jarjaye, un portefaix de Tarascon, vient à mourir et, les yeux +fermés, tombe dans l’autre monde. Et de rouler et de rouler! +L’éternité est vaste, noire comme la poix, démesurée, lugubre à +donner le frisson. Jarjaye ne sait où gagner, il est dans +l’incertitude, il claque des dents et bat l’espace. Mais à force +d’errer il aperçoit au loin une petite lumière, là-bas au loin, bien +loin... Il s’y dirige ; c’était la porte du bon Dieu. + +Jarjaye frappe: pan! pan! à la porte. + +-- Qui est là? crie saint Pierre. + +--C’est moi. + +-- Qui, toi? + +-- Jarjaye. + +-- Jarjaye de Tarascon? + +-- C’est ça, lui-même. + +-- Mais, garnement, lui fait saint Pierre, comment as-tu le front de +vouloir entrer au saint paradis, toi qui jamais depuis vingt ans n’as +récité tes prières; toi qui, lorsqu'on te disait: "Jarjaye, viens à +la messe" répondais: "Je ne vais qu’à celle de l’après-midi"; toi +qui, par moquerie, appelais le tonnerre "le tambour des escargot"; +toi qui mangeais gras, le vendredi quand tu pouvais, le samedi quand +tu en avais, en disant: "Qu’il en vienne! c’est la chair qui fait la +chair; ce qui entre dans le corps ne peut faire mal à l'âme"; toi +qui, quand sonnait l’angélus, au lieu de te signer comme doit faire +un bon chrétien: "Allons, disais-tu, un porc est pendu à la cloche!"; +toi qui, aux avis de ton père: "Jarjaye, Dieu te punira"! ripostais +de coutume: "Le Bon Dieu qui l’a vu? Une fois mort on est bien +mort!"; toi enfin qui blasphémais et reniais chrême et baptême, se +peut-il que tu oses te présenter ici, abandonné de Dieu? + +Le pauvre Jarjaye répliqua: + +-- Je ne dis pas le contraire, je suis un pécheur. Mais qui savait +qu’après la mort il y eût tant de mystères! Enfin, oui, j’ai failli, +et la piquette est tirée; s’il faut la boire, on la boira. Mais au +moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle, pour +lui conter ce qui se passe à Tarascon. + +-- Quel oncle? + +-- Mon oncle Matéry, qui était pénitent blanc. + +-- Ton oncle Matéry? Il a pour cent ans de purgatoire. + +-- Malédiction! pour cent ans! et qu’avait-il fait? + +-- Tu te rappelles qu’il portait la croix aux processions. Un jour, +des mauvais plaisants se donnèrent le mot, et l’un d’eux se met à +dire: "Voyez Matéry qui porte la croix!" Un peu plus loin un autre +répète: "Voyez Matéry qui porte la croix! » Un autre finalement lui +fait comme ceci: "Voyez, voyez Matéry, qu’est-ce qu’il porte?" Matéry +impatienté répliqua, paraît-il: "Un viédaze comme toi". Et il eut un +coup de sang et mourut sur sa colère. + +-- Alors, faites-moi voir ma tante Dorothée, qui était tant, tant +dévote. + +-- Fi! elle doit être au diable, je ne la connais pas... + +-- Que celle-là soit au diable, cela ne m’étonne guère, car pour la +dévotion si elle fut outrée, pour la méchanceté c’était une vraie +vipère... Figurez-vous que... + +-- Jarjaye, je n’ai pas loisir; il me faut aller ouvrir à un pauvre +balayeur que son âne vient d’envoyer au paradis d’un coup de pied. + +-- O grand saint Pierre, puisque vous avez tant fait et que la vue ne +coûte rien, laissez-moi voir un peu le paradis, qu’on dit si beau! + +-- Oui, parbleu! tout de suite, vilain huguenot que tu es! + +-- Allons, saint Pierre, souvenez-vous que par là-bas mon père, qui +est pêcheur, porte votre bannière aux processions, et les pieds +nus... + +-- Soit, dit le saint, pour ton père, je te l’accorde; mais vois, +canaille, c’est entendu, tu n’y mettras que le bout du nez. + +-- Ça suffit. + +Donc le céleste portier entrebâille sans bruit la porte et dit à +Jarjaye: "Tiens, regarde." + +Mais celui-ci, tournant soudainement le dos, entre à reculons dans le +paradis. + +-- Que fais-tu? lui demande saint Pierre. + +-- La grande clarté m’offusque, répond le Tarasconnais; il me faut +entrer par le dos; mais selon votre parole, lorsque ne j’y aurai mis +le nez, soyez tranquille, je n’irai pas plus loin "Allons, pensa le +bienheureux, j’ai mis le pied dans la musette." Et le Tarasconnais +est dans le paradis. + +-- Oh! dit-il, comme on est bien! comme c’est beau! quelle musique. + +Au bout d’un certain moment, le porte-clefs lui fait: + +-- Quand tu auras assez bayé, voyons, tu sortiras, parce que je n’ai +pas le temps de te donner la réplique... + +-- Ne vous gênez pas, dit Jarjaye, si vous avez quelque chose à +faire, allez à vos occupations... Moi je sortirai quand je +sortirai... Je ne suis pas pressé du tout. + +-- Mais tels ne sont pas nos accords. + +-- Mon Dieu, saint homme, vous voilà bien ému! Ce serait différent +s’il n’y avait point de large; mais, grâce à Dieu, la place ne manque +pas. + +-- Et moi je te prie de sortir, car si le bon Dieu passait.... + +-- Ho! puis, arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours ouï +dire: qui se trouve bien, qu’il ne bouge. Je suis ici, j’y reste. + +Saint Pierre hochait la tête, frappait du pied. Il va trouver Saint +Yves. + +-- Yves, lui fait-il, toi qui es avocat, tu vas me donner un conseil. + +-- Deux, s’il t’en faut, répond saint Yves. + +-- Sais-tu que je suis bien campé? Je me trouve dans tel cas, comme +ceci, comme cela... Maintenant que dois-je faire? + +-- Il te faut, lui dit saint Yves, prendre un bon avoué et citer par +huissier le dit Jarjaye pardevant Dieu. + +Ils cherchent un bon avoué; mais d’avoué en paradis, jamais personne +n’en avait vu. Ils demandent un huissier. Encore moins! Saint Pierre +ne savait plus de quel bois faire flèche. + +Vient à passer saint Luc: + +-- Pierre, tu es bien sourcilleux! Notre-Seigneur t’aurait-il fait +quelque nouvelle semonce? + +-- Oh ! mon cher, ne m’en parle pas! Il m’arrive un embarras, +vois-tu, de tous les diables. Un certain nommé Jarjaye est entré par +une ruse dans le paradis et je ne sais plus comment le mettre dehors. + +-- Et d’où est-il, ce Jarjaye? + +-- De Tarascon. + +-- Un Tarasconnais? dit saint Luc. Oh! mon Dieu, que tu es bon? Pour +le faire sortir, rien, rien de plus facile... Moi, étant, comme tu +sais, l’ami des boeufs, le patron des toucheurs, je fréquente la +Camargue, Arles, Beaucaire, Nîmes, Tarascon, et je connais ce peuple: +je sais où il lui démange et comment il faut le prendre... Tiens, tu +vas voir. + +A ce moment voletait par là une volée d’anges bouffis. + +-- Petits! leur fait saint Luc, psitt, psitt! + +Les angelots descendent. + +-- Allez en cachette hors du paradis; et quand vous serez devant la +porte, vous passerez en courant et en criant: "Les boeufs, les +boeufs!" + +Sitôt les angelots sortent du paradis et comme ils sont devant la +porte, ils s’élancent en criant: "Les boeufs, les boeufs! Oh tiens! +oh tiens! la pique!" + +Jarjaye, bon Dieu de Dieu! se retourne ahuri. + +-- Tron de l’air! quoi! ici on fait courir les boeufs! En avant! +s’écrie-t-il. + +Et il s’élance vers la porte comme un tourbillon et, pauvre imbécile, +sort du paradis. +Saint Pierre vivement pousse la porte et ferme à clef, puis mettant +la tête au guichet: + +-- Eh bien! Jarjaye, lui dit-il goguenard, comment te trouves-tu à +cette heure? + +-- Oh! n’importe, riposte Jarjaye. Si ç’avait été les boeufs, je ne +regretterais pas ma part de paradis. + +Cela disant, il plonge, la tête la première, dans l’abîme. + +(_Almanach provençal de 1864._) + +LA GRENOUILLE DE NARBONNE + +I + +Le camarade Pignolet compagnon menuisier, -- surnommé la "Fleur de +Grasse", -- par une après-midi du mois de juin, revenait tout joyeux +de faire son Tour de France. La chaleur était assommante et, sa canne +garnie de rubans à la main, avec son affûtage (ciseaux, rabots, +maillet), plié derrière le dos dans son tablier de toile, Pignolet +gravissait le grand chemin de Grasse, d’où il était parti depuis +quelque trois ou quatre ans. + +Il venait, selon l’usage des Compagnons du Devoir, de monter à la +Sainte-Baume pour voir et saluer le tombeau de maître Jacques, père +des Compagnons. Ensuite, après avoir inscrit sur une roche son surnom +compagnonique, il était descendu jusqu’à Saint-Maximin, pour prendre +ses couleurs chez maître Fabre, le maréchal qui sacre les Enfants du +Devoir. Et, fier comme un César, le mouchoir sur la nuque, le chapeau +égayé d’un flot de faveurs multicolores et, pendus à ses oreilles, +deux petits compas d’argent, il tendait vaillamment la guêtre dans un +tourbillon de poussière. Il en était tout blanc. + +Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait aux figuiers s’il n’y +avait pas de figues; mais elles n’étaient pas mûres, et les lézards +bayaient dans les herbes havies; et les cigales folles, sur les +oliviers poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil qui +dardait, chantaient rageusement. + +-- Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse Pignolet. + +Ayant, depuis des heures, vidé sa gourde d’eau-de-vie, il pantelait +de soif et sa chemise était trempée. + +-- Mais en avant! disait-il. Bientôt, nous serons à Grasse. + +Oh ! sacré nom de sort! Quel bonheur, quelle joie d’embrasser père et +mère et de boire à la cruche l’eau des fontaines de Grasse, et de +conter mon Tour de France, et d’embrasser Mion sur ses joues +fraîches, et de nous marier, vienne la Madeleine, et ne plus quitter +la maison! En marche, Pignolet! Plus qu’une petite traite! + +Enfin, le voilà au portail de Grasse et, dans quatre enjambées, à +l’atelier de son père. + +II + +-- Mon gars, ô mon beau gars, cria le vieux Pignol en quittant son +établi, sois le bien arrivé! Marguerite, le petit! +Cours, va tirer du vin; mets la poêle, la nappe... Oh! la +bénédiction! Comment te portes-tu? + +-- Pas trop mal, grâce à Dieu! Et vous autres, par ici, père, +êtes-vous tous gaillards? + +-- Eh! comme de pauvres vieux... Mais s’est-il donc fait grand! + +Et tout le monde l’embrasse, père, mère, voisins, et les amis, et les +fillettes. On lui décharge son paquet, et les enfants manient les +beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne. La vieille +Marguerite, les yeux larmoyants, allume vivement le feu avec une +poignée de copeaux; et, pendant qu’elle enfarine quelques morceaux de +merluche pour régaler le garçon, maître Pignol, le père, s’assied à +table avec Pignolet, et de trinquer: "A la santé!" Et l’on commence à +mouiller l’anche. + +-- Par exemple, faisait le vieux maître Pignol en frappant avec son +verre, toi, dans moins de quatre ans, tu as achevé ton Tour de France +et te voilà déjà, à ce que tu m’assures, passé et reçu Compagnon du +Devoir! Comme tout change, cependant! De mon temps, il fallait sept +ans, oui, sept belles années, pour gagner les _couleurs_... Il est +vrai, mon enfant, que là, dans la boutique, je t’avais assez dégauchi +et que, pour un apprenti, tu ne poussais pas déjà, tu ne poussais pas +trop mal le rabot et la varlope... Mais, enfin, l’essentiel est que +tu saches ton métier et que, je le crois du moins, tu aies vu et +appris tout ce que doit connaître un luron qui est fils de maître. + +-- Oh! père! pour cela, répondit le jeune homme, voyez, sans me +vanter, je ne crois pas que personne, dans la menuiserie, me passe la +plume par le bec. + +-- Eh bien! dit le vieux, voyons, raconte-moi un peu, tandis que la +morue chante et cuit dans la poêle, ce que tu remarquas de beau, tout +en courant le pays. + +III + +-- D’abord, père, vous savez qu’en partant d’ici, de Grasse, je filai +sur Toulon, où j’entrai à l’arsenal. Pas besoin de relever tout ce +qui est là-dedans: vous l’avez vu comme moi. + +-- Passe, oui, c’est connu. + +-- En partant de Toulon, j’allai m’embaucher à Marseille, fort belle +et grande ville, avantageuse pour l’ouvrier, où les _coteries_ ou +camarades me firent observer, père, un _cheval marin_ qui sert +d’enseigne à une auberge. + +-- C’est bien. + +-- De là, ma foi, je remontai sur Aix, où j’admirai les sculptures du +portail de Saint-Sauveur. + +-- Nous avons vu tout cela. + +-- Puis, de là, nous gagnâmes Arles, et nous vîmes la voûte de la +commune d’Arles. + +-- Si bien appareillée qu’on ne peut pas comprendre comment ça tient +en l’air. + +-- D’Arles, père, nous tirâmes sur le bourg de Saint-Gille, et là, +nous vîmes la fameuse _Vis_... + +-- Oui, oui, une merveille pour le _trait_ et pour la _taille_. + +Ce qui fait voir, mon fils, qu’autrefois, tout de même, aussi bien +qu’aujourd’hui, il y eut de bons ouvriers. + +-- Puis, nous nous dirigeâmes de Saint-Gille à Montpellier, et là, on +nous montra la célèbre _Coquille_... + +-- Oui, qui est dans le Vignoble, et que le livre appelle la "trompe +de Montpellier". + +-- C’est cela... Et, après, nous marchâmes sur Narbonne. + +-- C’est là que je t’attendais. + +-- Quoi donc, père? A Narbonne, j’ai vu les Trois-Nourrices, et puis +l’archevêché, ainsi que les boiseries de l’église Saint-Paul. + +-- Et puis? + +-- Mon père, la chanson n’en dit pas davantage: "Carcassonne et +Narbonne -- sont deux villes fort bonnes -- pour aller à Béziers; -- +Pézénas est gentille, -- mais les plus jolies filles -- n’en sont à +Montpellier." + +-- Alors, bousilleur, tu n’as pas vu la Grenouille? + +-- Mais quelle grenouille? + +-- La Grenouille qui est au fond du bénitier de l’église Saint-Paul. +Ah! je ne m’étonne plus que tu aies sitôt fait, bambin, ton Tour de +France! La Grenouille de Narbonne! le chef-d’oeuvre des +chefs-d’oeuvre, que l’on vient voir de tous les diables. Et ce +saute-ruisseau! criait le vieux Pignol en s’animant de plus en plus, +ce méchant gâte-bois qui se donne pour compagnon n’a pas vu seulement +la Grenouille de Narbonne! Oh! mais, qu’un fils de maître ait fait +baisser la tête, dans la maison, à son père, mignon, ça ne sera pas +dit! Mange, bois, va dormir, et, dès demain matin, si tu veux qu’on +soit _coterie_, tu regagneras Narbonne pour voir la Grenouille. + +IV + +Le pauvre Pignolet, qui savait que son père ne démordait pas aisément +et qu’il ne plaisantait pas, mangea, but, alla au lit, et le +lendemain, à l’aube, sans répliquer davantage, après avoir muni de +vivres son bissac, il repartit pour Narbonne. + +Avec ses pieds meurtris et enflés par la marche, avec la chaleur, la +soif, par voies et par chemins, va donc mon Pignolet! + +Aussitôt arrivé, au bout de sept ou huit jours, dans la ville de +Narbonne, -- d’où selon le proverbe, "ne vient ni bon vent ni bonne +personne", -- Pignolet qui, cette fois, ne chantait pas, je vous +l’assure, sans prendre le temps même de manger un morceau ou boire un +coup au cabaret, s'achemine de suite vers l’église Saint-Paul et, +droit au bénitier, s’en vient voir la Grenouille. + +Dans la vasque de marbre, en effet, sous l’eau claire, une grenouille +rayée de roux, tellement bien sculptée qu’on l’aurait dite vivante, +regardait accroupie, avec ses deux yeux d’or et son museau narquois, +le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir. + +-- Ah! petite vilaine, s’écria tout à coup, farouche, le menuisier. +Ah! c’est toi qui m’as fait faire, par ce soleil ardent, deux cents +lieues de chemin! Va, tu te souviendras de Pignolet de Grasse! + +Et voilà le sacripant qui, de son baluchon, tire son maillet, son +ciseau, et pan! d’un coup, à la grenouille il fait sauter une patte. +On dit que l’eau bénite, comme teinte de sang, devînt rouge soudain, +et la vasque du bénitier, depuis lors, est restée rougeâtre. + +(_Almanach Provençal de 1890_.) + +LA MONTELAISE + +I + +Une fois, à Monteux, qui est l’endroit du grand saint Gent et de +Nicolas Saboly, il y avait une fillette blonde comme l’or. On lui +disait Rose. C’était la fille d’un cafetier. Et, comme elle était +sage et qu’elle chantait comme un ange, le curé de Monteux l’avait +mise à la tête des choristes de son église. + +Voici que, pour la Saint-Gent, fête patronale de Monteux, le père de +Rose avait loué un chanteur. + +Le chanteur, qui était jeune, tomba amoureux de la blondine; la +blondine, ma foi, devint amoureuse aussi. Puis, un beau jour, les +deux enfants, sans tant aller chercher, se marièrent; la petite Rose +fut Mme Bordas. + +Adieu, Monteux! Ils partirent ensemble. Ah! que c’était charmant, +libres comme l’air et jeunes comme l’eau, de n’avoir aucun souci, que +de vivre en plein amour et chanter pour gagner sa vie! + +La belle première fête où Rose chanta, ce fut pour sainte Agathe, la +_vote_ des Maillanais. + +Je m’en souviens comme si c’était hier. + +C’était au café de la Place (aujourd’hui _Café du Soleil_): la salle +était pleine comme un oeuf. Rose, pas plus effrayée qu’un passereau +de saule, était droite, là-bas au fond, sur une estrade, avec ses +cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari à ses pieds +l’accompagnant sur la guitare. + +Il y avait une fumée! C’était rempli de paysans, de Graveson, de +Saint-Remy, d’Eyrague et de Maillane. Mais on n’entendait pas une +mauvaise parole. Ils ne faisaient que dire: + +-- Comme elle est jolie ! le galant biais! Elle chante comme un +orgue, et elle n’est pas de loin, elle n’est que de Monteux! + +Il est vrai que Rose ne chantait que de belles chansons. Elle parlait +de patrie, de drapeau, de bataille, de liberté, de gloire, et cela +avec une passion, une flamme, un _tron de l’air_, qui faisaient +tressaillir toutes ces poitrines d’hommes. Puis, quand elle avait +fini, elle criait: + +174 + +-- Vive saint Gent! + +Des applaudissements à démolir la salle. La petite descendait, +faisait, toute joyeuse, la quête autour des tables; les pièces de +deux sous pleuvaient dans la sébile et, riante et contente comme si +elle avait cent mille francs, elle versait l’argent dans la guitare +de son homme, en lui disant: + +-- Tiens! vois; si cela dure, nous serons bientôt riches... + +II + +Quand Mme Bordas eut fait toutes les fêtes de notre voisinage, +l’envie lui vint de s’essayer dans les villes. + +Là, comme au village, la Montelaise fit florès. Elle chantait la +Pologne avec son drapeau à la main; elle y mettait tant d’âme, tant +de frisson, qu’elle faisait frémir. + +En Avignon, à Cette, à Toulouse, à Bordeaux, elle était adorée du +peuple. Tellement qu’elle se dit: + +-- Maintenant, il n’y a plus que Paris! + +Elle monta donc à Paris. Paris est l’entonnoir qui aspire tout. Là +comme ailleurs, et plus encore, elle fut l’idole de la foule. + +Nous étions aux derniers jours de l’Empire; la châtaigne commençait à +fumer, et Mme Bordas chanta la _Marseillaise_. Jamais cantatrice +n’avait dit cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle frénésie; +les ouvriers des barricades crurent voir, devant eux, la liberté +resplendissante, et Tony Réveillon, un poète de Paris, disait, dans +la journal : + + _Elle nous vient de la Provence, + Où soufflent les vents de la mer, + Où l’on respire l’éloquence, + Tout enfant, en respirant l’air. + Tous les bras sont tendus vers elle... + Nous te saluons, ô Beauté: + Pour suivre tes pas, immortelle, + Nous quitterons notre Cité. + Tu nous mèneras aux frontières, + A ton moindre geste soumis, + Car tous les peuples sont nos frères, + Et les tyrans nos ennemis_. + +III + +Hélas! à la frontière, trop vite il fallut aller. La guerre, la +défaite, la révolution, le siège s’amoncelèrent coup sur coup. Puis +vint la Commune et son train du diable. + +La folle Montelaise, éperdue là-dedans comme un oiseau dans la +tempête, ivre d’ailleurs de fumée, de tourbillonnement, de +popularité, leur chanta _Marianne_ comme un petit démon. Elle aurait +chanté dans l’eau; encore mieux dans le feu! + +Un jour, l’émeute l’enveloppa dans la rue et l’emporta comme une +paille dans le palais des Tuileries. + +La populace reine se donnait une fête dans les salons impériaux. Des +bras noirs de poudre saisirent Marianne -- car Mme Bordas était pour +eux Marianne -- et la campèrent sur le trône, au milieu des drapeaux +rouges. + +-- Chante-nous, lui crièrent-ils, la dernière chanson que vont +entendre les voûtes de ce palais maudit! + +Et la petite de Monteux, avec le bonnet rouge coiffant ses cheveux +blonds, leur chanta... _la Canaille_. + +Un formidable cri: "Vive la République!" suivit le dernier refrain. +Seulement, une voix perdue dans la foule répondit: + +-- _Vivo sant Gent!_ + +La Montelaise n’y vit plus, deux larmes brillèrent dans ses yeux +bleus, et elle devint pâle comme une morte. + +-- Ouvrez, donnez-lui de l’air! cria-t-on en voyant que le coeur lui +manquait... + +Ah! non, pauvre Rose! ce n’était pas l’air qui lui manquait: c’était +Monteux, c’était saint Gent dans la montagne, et l’innocente joie des +fêtes de Provence. + +La foule, cependant, avec ses drapeaux rouges, s’écoulait en hurlant +par les portails ouverts. + +Sur Paris, de plus en plus, tonnait la canonnade: des bruits sombres, +sinistres couraient dans les rues, de longues fusillades +s’entendaient au lointain, l’odeur du pétrole vous coupait l’haleine, +et quelques heures après, le feu des Tuileries montait jusqu’aux +nues. + +Pauvre petite Montelaise: nul n’en a plus ouï parler. + + (_Almanach Provençal de 1873_.) + +L'HOMME POPULAIRE + +Le maire de Gigognan m’avait invité, l’autre année, à la fête de son +village. Nous avions été sept ans camarades d’écritoire aux écoles +d’Avignon, mais depuis lors, nous ne nous étions plus vus. + +-- Bénédiction de Dieu, s’écria-t-il en m’apercevant, tu es toujours +le même: frais comme un barbeau, joli comme un sou, droit comme une +quille... Je t’aurais reconnu sur mille. + +-- Oui, je suis toujours le même, lui répondis-je, seulement la vue +baisse un peu, les tempes rient, les cheveux blanchissent et, quand +les cimes sont blanches, les vallons ne sont guère chauds. + +-- Bah! me fit-il, bon garçon, vieux taureau fait sillon droit et ne +devient pas vieux qui veut... Allons, allons dîner. + +Vous savez comme on mange aux fêtes de village, et chez l’ami +Lassagne, je vous réponds qu’il ne fait pas froid; il y eut un dîner +qui se faisait dire "vous": des coquilles d’écrevisses, des truites +de la Sorgue, rien que des viandes fines et du vin cacheté, le petit +verre du milieu, des liqueurs de toute sorte et, pour nous servir à +table, un tendron de vingt ans qui... Je n’en dis pas plus. + +Arrivés au dessert, nous entendons dans la rue un bourdonnement: +_vounvoun; vounvoun_; c’était le tambourin. La jeunesse du lieu +venait, selon l’usage, toucher l’aubade au consul. + +-- Ouvre la porte; Françonnette, cria mon ami Lassagne, va quérir les +fouaces et, allons, rince les verres. + +Cependant les ménétriers battaient leur tambourinade. Quand ils +eurent fini, les abbés de la jeunesse, le bouquet à la veste, +entrèrent dans la salle avec les tambourins, avec le valet de ville +qui portait fièrement les prix des jeux au haut d’une perche, avec +les farandoleurs et la foule des filles. + +Les verres se remplirent de bon vin d’Alicante. Tous les cavaliers, +chacun à son tour, coupèrent une corne de galette, on trinqua +pêle-mêle à la santé de M. le maire, et puis, + +M. le maire, lorsque tout le monde eut bu et plaisanté un moment, +leur adressa ces paroles : + +-- Mes enfants, dansez tant que vous voudrez, amusez-vous tant que +vous pourrez, soyez toujours polis avec les étrangers; sauf de vous +battre et de lancer des projectiles, vous avez toute permission. + +-- Vive monsieur Lassagne! s’écria la jeunesse. + +On sortit et la farandole se mit en train. Lorsque tous furent +dehors, je demandai à Lassagne: + +-- Combien y a-t-il de temps que tu es maire de Gigognan? + +-- Il y a cinquante ans, mon cher. + +-- Sérieusement? il y a cinquante ans? + +-- Oui, oui, il y a cinquante ans. J’ai vu passer, mon beau, onze +gouvernements, et je ne crois pas mourir, si le bon Dieu m’aide, sans +en enterrer encore une demi-douzaine. + +-- Mais comment as-tu fait pour sauver ton écharpe entre tant de +gâchis et de révolutions? + +-- Eh! mon ami de Dieu, c’est là le pont aux ânes. Le peuple, le +brave peuple, ne demande qu’à être mené. Seulement, pour le mener, +tous n’ont pas le bon biais. Il en est qui te disent: il le faut +mener raide. D’autres te disent: il le faut mener doux; et moi, +sais-tu ce que je dis? il le faut mener gaiement. + +"Regarde les bergers: les bons bergers ne sont pas ceux qui ont +toujours le bâton levé; ce n’est pas non plus ceux qui se couchent +sous un saule et dorment au talus des champs. Les bons bergers sont +ceux qui, devant leur troupeau, tranquillement cheminent en jouant du +chalumeau. Le bétail qui se sent libre, et qui l’est effectivement, +broute avec appétit le pâturin et le laiteron. Puis lorsqu’il a le +ventre plein et que vient l’heure de rentrer, le berger sur son fifre +joue l’air de la retraite et le troupeau content reprend la route du +bercail. + +"Mon ami, je fais de même, je joue du chalumeau, mon troupeau suit. + +-- Tu joues du chalumeau: c’est bon à dire... Mais enfin, dans ta +commune, tu as des blancs, tu as des rouges, tu as des têtus et tu as +des drôles, comme partout! allons, et quand viennent les élections +pour un député, par exemple, comment fais-tu? + +-- Comment je fais? Eh! mon bon, je laisse faire... Car, de dire aux +blancs: "Votez pour la république" serait perdre sa peine et son +latin, comme de dire aux rouges: "Votez pour Henri V." autant cracher +contre ce mur. + +-- Mais les indécis, ceux qui n’ont pas d’opinion, les pauvres +innocents, toutes les bonnes gens qui louvoient où le vent les +pousse? + +-- Ah! ceux-là, quand parfois, dans la boutique du barbier, ils me +demandent mon avis: + +-- Tenez, leur dis-je, Bassaquin ne vaut pas mieux que Bassacan. Si +vous votez pour Bassaquin, cet été vous aurez des puces; et si vous +votez pour Bassacan, vous aurez des puces cet été. Pour Gigognan, +voyez-vous, mieux vaut une bonne pluie que toutes les promesses que +font les candidats... Ah! ce serait différent, si vous nommiez des +paysans: tant que, pour députés, vous ne nommerez pas des paysans, +comme cela se fait en Suède et en Danemark, vous ne serez pas +représentés. Les avocats, les médecins, les journalistes, les petits +bourgeois de toute espèce que vous envoyez là-haut ne demandent +qu’une chose: rester à Paris autant que possible pour traire la vache +et tirer au râtelier. Ils se fichent pas mal de notre Gigognan! Mais +si, comme je le dis, vous, vous déléguiez des paysans, ils +penseraient à l’épargne, ils diminueraient les gros traitements, ils +ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux, ils +aboliraient les Droits-Réunis, et se hâteraient de régler les +affaires pour s’en revenir avant la moisson... Dire pourtant qu’il y +a en France plus de vingt millions de _pieds-terreux_ et qu’ils n’ont +pas l’adresse d’envoyer trois cents d’entre eux pour représenter la +_terre!_ Que risqueraient-ils d’essayer? Ce serait bien difficile +qu’ils fissent plus mal que les autres! + +"Et chacun de me répondre: "Ah! ce M. Lassagne: tout en badinant, il +a raison peut-être." + +-- Mais revenons, lui dis-je; toi personnellement, toi Lassagne, +comment as-tu fait pour conserver dans Gigognan ta popularité et ton +autorité pendant cinquante ans de suite? + +-- Ho! c’est la moindre des choses. Tiens, levons-nous de table, nous +irons prendre l’air et quand tu auras fait avec moi, une ou deux +fois, le tour de Gigognan, tu en sauras autant que moi. + +Et nous nous levâmes de table, nous allumâmes un cigare et nous +allâmes voir les _joies_. + +Devant nous, en sortant, une partie de boules était engagée sur la +route. Le tireur enleva le but et le remplaça par sa boule. Du coup, +sans le vouloir, il donna deux points aux autres. + +-- Sacré coquin de sort! cria M. Lassagne, voilà qui s’appelle tirer! +Mes compliments, Jean-Claude, j’ai vu bien des parties, mais je +t’assure que jamais je ne vis enlever comme cela un cochonnet! Tu es +un fameux tireur! + +Et nous filâmes. Peu après, nous rencontrions deux jeunes filles qui +allaient se promener. + +-- Regarde-moi donc ça, dit Lassagne à haute voix, si on ne croirait +pas deux reines! La jolie tournure! Quels fins minois! Et ces +pendants d’oreilles à la dernière mode! C’est la fleur de Gigognan. + +Les deux fillettes tournèrent la tête et souriantes nous saluèrent. + +En traversant la place, nous passâmes près d’un vieillard qui était +assis devant sa porte. + +-- Eh bien! maître Guintrand, lui dit M. Lassagne, cette année-ci +luttons-nous pour homme ou demi-homme? + +-- Ah! mon pauvre monsieur, nous ne luttons pour rien du tout, +répondit maître Guintrand. + +-- Vous rappelez-vous, maître Guintrand, cette année où, sur le pré, +se présentèrent Meissonier, Quéquine, Rabasson, les trois plus fiers +lutteurs de la Provence, et que vous les renversâtes sur les épaules +tous les trois? + +-- Vous ne voulez pas que je me rappelle? fit le vieux lutteur en +s’allumant: c’est l’année où l’on prit la citadelle d’Anvers. La +_joie était de cent écus, avec un mouton pour les demi-hommes. Le +préfet d’Avignon qui me toucha la main! Les gens de Bédarride qui +pensèrent se battre avec ceux de Courtezon, car qui était pour moi, +qui était contre... Ah! quel temps! à côté d’à présent où leurs +luttes... Mieux vaut n’en point parler, car on ne voit plus d’hommes, +plus d’hommes, cher monsieur... D’ailleurs ils s’entendent entre eux. + +Nous serrâmes la main au vieux et continuâmes la promenade. +Justement, le curé sortait de son presbytère. + +-- Bonjour, messieurs. + +-- Bonjour; ah! tenez, dit Lassagne, monsieur le Curé, puisque je +vous vois, je vais vous parler de ceci: ce matin, à la messe, je +m’avisais que notre église se fait par trop étroite, surtout les +jours de fête... Croyez-vous que nous ferions mal de penser à +l’agrandir? + +-- Sur ce point, monsieur le Maire, je suis en plein de votre avis: +vrai, les jours de cérémonie, on ne peut plus s’y retourner. + +-- Monsieur le Curé, je vais m’en occuper; à la première réunion du +conseil municipal je poserai la question, nous la mettrons à l’étude, +et si à la préfecture on veut nous venir en aide... + +-- Monsieur le Maire, je suis ravi et je ne peux que vous remercier. + +Un moment après, nous nous heurtâmes à un gros gars qui, la veste sur +l’épaule, allait entrer au café. + +-- C’est égal, lui dit Lassagne, il paraît, mon garçon, que tu n’es +pas moisi: on dit que tu l’as secoué, le marjolet qui en contait à +Madelon pour prendre ta place. + +-- N’ai-je pas bien fait, monsieur le Maire? + +-- Bravo, mon Joselet: ne te laisse pas manger ta soupe... Seulement, +une autre fois, vois-tu? ne tape pas si fort. + +-- Allons, dis-je à Lassagne, je commence à comprendre: tu emploies +la savonnette. + +-- Attends encore, me répondit-il. + +Comme nous sortions des remparts, nous voyons venir un troupeau qui +tenait tout le chemin, et Lassagne cria au pâtre: + +-- Rien qu’au bruit de tes sonnailles, j’ai dit: ce doit être +Georges! Et je ne me suis pas trompé: le joli groupement d’ouailles! +les gaillardes brebis! Mais que leur fais-tu manger? J’en suis sûr: +l’une portant l’autre, tu ne les donnerais pas pour dix écus au +moins... + +-- Ah! certes non, répliqua Georges... Je les achetai à la Foire +Froide, cet hiver: presque toutes m’ont fait l’agneau, et elles m’en +feront un second, m’est avis. + +-- Non seulement un second, mais des bêtes pareilles pourront te +donner des jumeaux. + +-- Dieu vous entende, monsieur Lassagne! + +Nous finissions à peine de causer avec le pâtre que nous vîmes venir, +cahin-caha un charretier, qui avait nom Sabaton. + +-- Dis, Sabaton? l’interpella ainsi Lassagne, tu vas m’en croire ou +non: niais avec ta charrette tu étais encore, j’estime, à une +demi-lieue d’ici que j’ai deviné ton coup de fouet. + +-- Vraiment? monsieur Lassagne. + +-- Mon ami, il n’y a que toi pour faire ainsi claquer la mèche. + +Et Sabaton, pour prouver que Lassagne disait vrai, décocha un coup de +fouet qui nous fendit les oreilles. + +Bref, en nous avançant, nous atteignîmes une vieille qui, le long des +fossés, ramassait de la chicorée. + +-- Tiens, c’est toi, Bérengère? lui dit Lassagne en l’accostant; eh +bien! par derrière, avec ton fichu rouge, je te prenais pour Téréson, +la belle-fille du Cacha: tu lui ressembles tout à fait! + +-- Moi? oh! monsieur Lassagne, mais songez que j'ai septante ans! + +-- Oh! va, va, par derrière, si tu pouvais te voir, tu ne montres pas +misère et l’on vendangerait avec de plus vilains paniers. + +-- Ce monsieur Lassagne! il faut toujours qu’il plaisante, disait la +vieille en pouffant de rire. Puis se tournant vers moi, la commère me +fit: + +-- Voyez, monsieur, ce n’est pas façon de parler, mais ce M. Lassagne +est une crème d’homme. Il est familier avec tous. Il parlerait, +voyez-vous, au dernier du pays, à un +enfant d’un an! Aussi il y a cinquante ans qu’il est maire de +Gigognan et il le sera toute sa vie. + +-- Eh bien! collègue, me fit Lassagne, ce n’est pas moi, n’est-ce +pas? qui le lui ai fait dire. Tous, nous aimons les bons morceaux; +tous nous aimons les compliments; et nous nous complaisons tous aux +bonnes manières. Que ce soit avec les femmes, que ce soit avec les +rois, que ce soit avec le peuple, qui veut régner doit plaire. Et +voilà le secret du maire de Gigognan. + +(_Almanach provençal de 1883_.) + +CHAPITRE XIV + +LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES + +La caravane de Beaucaire. -- Le charretier Lamouroux. -- Les rouliers +de Provence. -- Alarde la folle. -- La Camargue en pataugeant. -- Les +filles sur le dos. -- La Mecque du golfe. -- La descente des chasses, +-- Le retour par Aigues-Mortes. + +J’avais toute ma vie ouï parler de la Camargue et des Saintes-Maries +et de leur pèlerinage, mais je n’y étais jamais allé. Au printemps de +cette année-là (1855), j’écrivis à l’ami Mathieu, toujours prêt pour +les excursions: "Veux- tu venir avec moi aux Saintes?" + +"Oui," me répondit-il. L’on se donna rendez-vous à Beaucaire, au +quartier de la Condamine, d’où tous les ans, le 24 mai, partait une +caravane pour les Saintes-Maries de la Mer; et avec une multitude de +femmes, de jeunes filles, d’enfants, d’hommes du peuple, tassés sur +des charrettes, un peu après minuit nous nous mîmes en route. Je vous +laisse à penser si les carrioles avaient leur charge: nous étions sur +la nôtre quatorze pèlerins. + +Le brave charretier, un nommé Lamouroux, de ces Provençaux diserts +qui ne sont entrepris sur rien, nous fit placer devant, assis sur le +brancard et les jambes pendantes. Lui, la moitié du temps, à la +gauche de sa bête, tout en battant du feu pour allumer sa pipe, nous +marchait côte à côte et le fouet sur la nuque. Lorsqu’il était +fatigué, il se nichait dans un siège suspendu devant la roue et que +les charretiers nomment _porte-fainéant_. + +Derrière moi, embéguinée dans sa mante de laine, il y avait une +jeunesse qu’on appelait Alarde et qui, sur un matelas blottie avec sa +mère, me tenait ses pieds dans le dos. Mais n’ayant pas fait encore +connaissance avec nos voisines, qui entre elles babillaient, nous +causions, Mathieu et moi, avec le charretier. + +-- Ainsi, vous autres, d’où êtes-vous, s’il n’y a pas d’indiscrétion? +commença maître Lamouroux. + +Nous répondîmes: + +-- De Maillane. + +-- Ho! vous n’êtes donc pas de loin... Je l’avais bien vu à votre +parler. _Charretier de Maillane verse en pays de plaine_. + +-- Mais pas tous, mon bonhomme. + +-- Allons, fit Lamouroux, c’est un dicton pour plaisanter... Et +tenez, j’ai connu, quand j’allais sur la route, un roulier de +Maillane qui était équipé, vraiment, comme saint Georges: on +l’appelait l’Ortolan. + +-- Vous parlez de quelques années! + +-- Ah! messieurs, je vous parle de l’époque du roulage, avant, que +les mangeurs, avec leurs chemins de fer, nous eussent tous ruinés. Je +vous parle, moi, de quand la foire de Beaucaire était dans sa +splendeur, de quand la première tartane qui arrivait à la foire +gagnait la prime du mouton dont la peau était pendue par les +mariniers vainqueurs au bout du grand mât du navire; je vous parle, +moi, de quand les chevaux de halage étaient insuffisants pour +remonter sur le Rhône les monceaux de marchandises qui à Beaucaire se +vendaient, et du temps où les charretiers, -- vous ne vous en +souvenez pas, vous qui êtes jeunes, -- les rouliers, les voituriers, +qui baffaient les grandes routes et s’en croyaient les maîtres, +faisaient claquer leur fouet de Marseille à Paris et de Paris à Lille +en Flandre! + +Et Lamouroux, une fois lancé sur le chapitre du roulage, pendant +qu’au clair de lune sa bête cheminait tout doux, nous en tint de +taillé jusqu’au lever du soleil. + +-- Ah! disait-il, il fallait voir, vers le Pont de Bon-Pas ou à la +Viste de Marseille, sur ce grand chemin de vingt-quatre pas de large, +il fallait voir ces files de charrettes chargées, de carrioles +bâchées, de haquets bien garrottés, lesquels se touchaient tous, ces +rangées d’attelages superbes, équipages de trois, de quatre, de six +bêtes, qui descendaient sur Marseille ou qui montaient sur Paris, +charriant le blé, le vin, les poches d’avoine, les ballots de morues, +les barils d’anchois ou les pains de savon, cahin-caha, bredi-breda, +et à la garde de Dieu, comme disaient alors les lettres de voiture! + +Et quand nous traversions un village, messieurs, des tas de polissons +se pendaient au barreau de la queue de la charrette et s’y faisaient +traînasser, pendant que criaient les autres: + +"Derrière, derrière, charretier!" + +De loin en loin, le long de la route, il y avait pour le dîner, pour +le souper ou le coucher une auberge célèbre avec sa belle hôtesse au +visage riant, avec sa grande cuisine et sa grande cheminée où la +broche tournait des porcs entiers sut les landiers, avec sa porte +large ouverte, avec ses écuries vastes comme des églises, où deux +rangées de crèches allaient se prolongeant et où sur la muraille +était collée l’image coloriée de saint Eloi. Ces cabarets +s’appelaient: la Graille (en français la _Corneille_), Saint-Martin, +le Lion- d’Or, le Cheval-Blanc, la Mule-Noire, le Chapeau-Rouge, la +Belle-Hôtesse, le Grand-Logis, que sais-je, moi? et il se parlait +d’eux à cent lieues à l’entour. + +De loin en loin, le long de la route, il y avait des bourreliers qui +mettaient en montre un collier neuf, des charrons qui au besoin +pouvaient réparer les roues, des forgerons mâchurés qui pour enseigne +avaient un fer à cheval, de petits boutiquiers qui, derrière leurs +vitres, exposaient des paquets de cordelette à fouet ainsi que des +chapeaux de pipe; et de petites buvettes qui avaient devant leur +porte un treillage blanchi par la poussière du chemin -- où venaient +les charretiers siroter pour un sou leur goutte d’eau-de-vie. + +Tanguant du dos, réglant leur pas sur le cahot des attelages, et +saluant du fouet tout ce monde connu, les fameux charretiers +marchaient arrogamment, une main à la rêne et de l’autre le fouet, +avec la blouse bleue, la culotte de velours, le bonnet multicolore, +la limousine au vent, aux jambes les houseaux, tantôt criant: "Hue!" +tantôt criant: "Dia!" +tantôt criant: "Hurhau!" Et quand la route était luisante et que le +voyage allait bien et que les roues claquaient aux boîtes des moyeux, +ils chantaient, au pas des bêtes et au tintement des grelots, la +chanson des rouliers : + + _Un roulier qui est bien monté + Doit avoir des roues + De six pouces, à la Marlborough: + Ça, c’est à la mode! + Un essieu de dix empans + Et un petit bidet blanc + Pour le gouvernage + De son équipage_. + +Comment ne pas chanter? La voiture se payait bien: d’Arles à Lyon, +sept livres par quintal... Franc d'accident, un charretier avec sa +couple pouvait gagner sans peine son louis d’or par jour. + +Aussi on portait beau sur les routes de France! Nos rouliers étaient +glorieux. Oh! les chevaux superbes! Quels mulets! Les gaillardes +bêtes! Les limoniers, les brancardiers, les cordiers, les chefs de +file, tout cela était garni, harnaché à faire plaisir. Les muselières +avaient des franges, les licous avaient des clochettes, les bridons +avaient des houppes de toutes les couleurs. Les colliers redressaient +leurs chaperons cornus; les attelles des colliers, comme de grandes +pennes, tenaient en l’air la longe dans des anneaux de verre bleu; la +laine des housses moutonnait sur le dos de leurs bêtes; les +couvertures brodées avaient des émouchettes; les surdos, les +ventrières, les croupières, les harnais, tout était contrepointé, +ajusté de main de maître... + +Comment n’auraient-ils pas chanté? + + _En arrivant à Lyon, + Ils nous cherchent noise + Et nous font passer dessus + Le pont à bascule: + Tout cela, ce sont des gens + Qui ne demandent qu'argent + Pour faire des dentelles + A leur demoiselles_. + +De Marseille à Lyon, les charretiers marchaient à la gauche de leurs +bêtes, ou, pour parler comme eux, _à dia et de la main_, parce qu’en +ce temps-là la longe de la rêne se tenait du côté gauche. Ils +nommaient _hors la main_ l’autre côté de l’attelage. + +Mais l’usage de Provence ne dépassait pas Lyon. A Lyon le climat, le +parler, tout changeait. Il fallait donc changer de main et tenir la +rêne à la droite. Ensuite la pluie venait, la laide pluie +continuelle, avec sa fange et ses ornières, où il fallait cartayer, +si vous ne vouliez pas vous perdre. Puis les employés des bascules +qui vous cherchaient querelle en parlant _franchimand_... Alors en +vouliez-vous des mauvaises paroles, des "tonnerres" des "Sacré Dieu"! +Ils juraient, reniaient commue des charretiers: "Hue, Mouret! hue, +Robin! hue, charogne! haïe donc, vieille rosse! ah monstre de +brigand, la charrette est embourbée." + +Mais les renforts venaient, avec leurs conducteurs: on doublait +l'attelage, on doublait, on triplait, et l’épaule à la roue, on +dépêtrait la charrette... Nous voici à l’auberge. Au bruit des coups +de fouet, l’hôtesse, la chambrière, et le valet d’écurie la lanterne +à la main sortaient à la rencontre des charretiers crottés. On +rentrait l’équipage; les bêtes dételées, les mangeoires garnies, on +s’en venait souper. + +Bénédiction de Dieu! avec trente sous par tête, on faisait, sur les +routes, des crevailles! Les charretiers mangeaient les coudes sur la +table. Sur la table bedonnait une bouteille de neuf pintes; et quand +ils avaient bu, ils jetaient derrière eux la dernière goutte du +verre. Au milieu du repas, ils se levaient, c était l’usage, pour +abreuver leurs bêtes et leur donner l’avoine; puis ils s'attablaient +de nouveau pour le rôti. Nous y voilà! Et vous ne vouliez pas qu’ils +chantent: + + _Le matin à son lever + La soupe au fromage: + C’est là .un friand manger, + Qui aime le laitage. + Puis, ça nous réveillera, + Un verre de ratafia, + Et le long de la route + La petite goutte!_ + +Ils appelaient cela "tuer le ver". Ayant battu la pierre à feu, ils +allumaient alors la pipe, passaient leur rude main sous le joli +menton de la gaie chambrière -- qui attendait sur la porte, donnaient +un tour de garrot à la liure du chargement, et derechef, en route! + +Maintenant, s’il faut tout dire, la journée sur la route n'était pas +toujours commode. Sans compter les fondrières avec la boue jusqu’aux +moyeux, les montées à toute force, les descentes à enrayures, sans +compter le bris des rais, les essieux qui rompaient, les gendarmes à +moustaches qui épiaient la plaque des charretiers endormis et +dressaient, leurs verbaux, des fois, pour épargner ou gagner du +chemin, il fallait brûler l’étape, c’est-à-dire passer devant +l’auberge sans manger. + +D’autres fois, deux charretiers, têtus comme leurs mulets, se +rencontraient sur la voie: "Coupe, toi! Coupe, moi! Tu ne veux pas +couper, capon?" Vlan! sur le mufle du limonier un coup de fouet qui +l’aveuglait et ruait la charrette contre un tas de cailloux! Alors de +courir aux pieux, aux billots en bois d’yeuse; et il y avait sur la +route des bagarres effroyables où, d’un coup de roulon, on vous +décervelait un homme. + +Pour la règle du train régnait pourtant un vieil usage qui était +respecté de tous: le charretier dont le devant, la bête de devant, +avait les quatre pieds blancs, à la montée comme à la descente, avait +le droit, messieurs, de ne pas quitter la voie: "_Qui a les quatre +pieds blancs_, comme on dit, _peut passer partout_." + +Enfin les charretiers arrivaient à Paris et allaient remiser à la +Grand’Pinte, quartier si populaire, disait mon père-grand, qu’avec un +coup de sifflet le gouvernement, quand il veut, peut y lever cent +mille hommes! + + _En arrivant à Paris, + Usances nouvelles: + Des tailloles, n’y en a plus, + Culottes à bretelles. + Ce ne sont que franchimands + Qui attellent à l’envers + Et font tout au beurre... + Sur eux le tonnerre!_ + +Mais en entrant au Grand Village, vive Dieu! c’est là qu’ils +s’appliquaient à faire claquer le fouet: c’était un éclat répété, un +vacarme, un cliquetis qui ressemblait à la foudre. + +-- Allons, disaient les Parisiens, en bouchant des deux mains leurs +oreilles qui cornaient, les Provençaux arrivent! et marche, _tron de +l’air!_ crains-tu que la terre te manque? + +Il faut dire qu’en ce temps, pour faire péter le fouet, les rouliers +de Provence étaient les sans-pareils. Mangechair de Tarascon, dans +l’affaire d’une lieue, en faisant les coups quadruples, avait +consommé quatre livres de mèche. Maître Imbert de Beaucaire, rien que +d’un coup de fouet, mouchait une chandelle sans l’éteindre! Le +Puceron de Château-Renard débouchait une bouteille sans la jeter à +terre; enfin le gros Charlon de la +Pierre-Plantade, d’un coup de mèche de son fouet, vous déferrait, +dit-on, un mulet des quatre pieds. + +Bref, lorsque les rouliers avaient déchargé leurs voitures, serré le +payement dans le ceinturon de cuir, rechargé pour Marseille et fait +une tournée dans le Palais-Royal, ils entonnaient joyeux ce dernier +couplet: + + _Tiens, garçon, voilà pour toi, + Va mettre en cheville... + Mais l’hôtesse a répondu: + Moi qui suis jolie, + Moi qui te fais tant de bien, + Tu ne me donnes donc rien? + Par une caresse + Calme ma tendresse_. + +Ayant mis les colliers, ils attelaient alors, et dans vingt jours, +vingt-deux, vingt-quatre, au bruit régulier des grelots, ils +retournaient dans la Provence, pour venir triompher, le jour de la +Saint-Éloi, à la _Charrette de Verdure_: ... Et alors au cabaret, en +vouliez-vous des récits, avec des hâbleries et des mensonges gros +comme le mont Ventoux! L’un, en voyageant de nuit, avait vu le falot +du feu Saint-Elme, et le follet fantastique s’était assis sur sa +charrette, peut-être deux heures de chemin. Un autre, sur la route, +avait trouvé une valise, qui pesait! Il devait y avoir dedans, pour +le moins, cent mille francs... Mais un cavalier masqué était venu à +bride abattue et l’avait réclamée au moment où notre homme la +ramassait pour l’emporter. Un autre avait été arrêté à main armée; +heureusement pour lui qu’il avait lié ses louis dans le boudin de son +catogan, qui était de mode à cette époque, -- et les voleurs à +grandes barbes, avec stylets et pistolets doubles, eurent beau +visiter et fouiller le caisson, ils n’y trouvèrent que le _fiasque_ +(bouteille clissée). + +Un autre avait couché au pays des Polacres, qui en naissant ne sont +pas chrétiens. Un autre avait passé au pays des Pelles de Bois. Il y +en a qui croient, racontait-il, que les pelles de bois se font comme +les sabots ou comme les cuillers, en taillant un morceau de bois. +Mais c’est là une erreur. Les pelles de bois, qui servent pour remuer +le blé, viennent sur des arbres toutes faites, comme ici les amandes +et les caroubes. Quand nous y passâmes, messieurs, la récolte était +rentrée et nous ne pûmes pas les voir. Mais nous nous laissâmes dire +par des gens du pays que, lorsqu’elles sont sur les arbres, qu’elles +vont être mûres et que le mistral souffle, elles font un tintamarre +tel que celui des crécelles à l’office des Ténèbres. + +Un autre affirmait avoir vu, à Paris, une princesse, une belle +princesse qui avait un groin de porc; ses parents la promenaient +d’une grande ville à l’autre et la faisaient voir, la pauvre, dans la +lanterne magique et offraient des millions à celui qui l’épouserait. + +-- Sacré coquin de Goï! disait le vieux Brayasse, tout cela est +beaucoup et tout cela n’est rien. Ce qui m’a le plus surpris, le plus +épaté à Paris, je m’en vais vous le dire. Ici dans nos endroits, si +quelqu’un parle français, c’est gens qui ont étudié, des bourgeois, +des avocats, des commissaires de police, qui ont passé peut-être dix +ans et plus dans les écoles... Mais là-haut, saprelotte! tous savent +le français. Vous voyez des moutards qui n’ont pas encore sept ans, +des mioches pas plus haut que ça, avec la mèche au nez, et qui +parlent français comme de grandes personnes. Je ne sais comment +diable ils font. + +Le brave Lamouroux, au trantran des charrettes, nous en aurait conté +encore. Seulement nous venions d’arriver au pont de Fourques, et au +soleil levant s’épandaient devant nous, dans le delta des deux +Rhônes, les immenses plaines basses de la lisière de Camargue. + +Mais ce qui nous charma plus encore que le soleil (nous avions +vingt-cinq ans), ce fut la jeune fille qui, comme je l’ai dit, était +derrière nous accroupie avec sa mère et qui, toute riante et se +débarrassant du capuce de sa mante, apparut au grand jour comme une +reine de Jouvence. Un ruban zinzolin entourait gentiment sa chevelure +cendrée qui regorgeait de la coiffe: un regard de sibylle quelque peu +égaré, le teint délicat et clair, la bouche arquée, ouverte au rire, +elle semblait une tulipe qui, le matin, sort de l’aiguail. Nous la +saluâmes, ravis. Mais elle, Alarde, sans faire attention à nous: + +-- Mère, dit-elle, sommes-nous loin encore des Grandes Saintes? + +-- Ma fille, nous en sommes, peut-être bien, à neuf ou dix lieues. + +-- Y sera-t-il mon cadet? y sera t-il? + +-- Chut ! mignonne. + +Et avec un bâillement qui montra toutes ses dents, ses blanches dents +de lait, la jouvencelle dit: + +-- Le temps me dure! j’ai une faim à n’y plus tenir... Dis, si nous +déjeunions? + +Et elle déploya aussitôt sur ses genoux un essuie-main de toile +écrue; sa mère, d’un cabas sortit du pain, des figues, une orange, +des dattes, un peu de cervelas et sans cérémonie se mirent à manger. + +-- Bon appétit leur dîmes-nous. + +-- Messieurs, à votre service, nous fit la gentille Alarde en +plantant ses quenottes dans un grignon de pain. + +-- A condition, mademoiselle, que nous mêlerons nos vivres. + +-- Volontiers. + +Mathieu, dans sa gibecière, avait apporté deux bouteilles de bon vin +de la Nerthe. Il en déboucha une, et, après avoir pris chacun une +bouchée, à tour de rôle, tous, Alarde, sa mère, moi, Mathien et le +charretier, nous bûmes, l’un après l’autre, dans le même coco, et +nous voilà en famille. + +Puis pour nous déroidir, étant descendus un moment: + +-- Quelle est donc cette fille qui a si bonne façon? demandâmes-nous +à Lamouroux. + +-- En la voyant, nous fit à demi-voix le charretier, vous ne diriez +pas, n’est-ce pas, qu’elle a une fêlure? Et, pourtant, depuis trois +mois que son "Cadet" l’a délaissée, il paraît qu’elle n’a plus, +messieurs, la tête à elle. + +-- Quoi ! cette jolie fille, abandonnée par son galant? + +-- Le gredin l’avait enlevée; ensuite il l’a plantée là, pour en +aller voir une autre, laide comme péché, mais qui a beaucoup +d’argent. Et Alarde, la fleur de notre Condamine, -- +vous la voyez avec sa mère, - qui la conduit aux Saintes, la +distraire de son rêve ou la guérir, si c’est possible. + +-- Pauvre petite! + +Nous arrivions aux Jasses d’Albaron, où l’on fit une halte pour faire +manger les bêtes dans le drap au fourrage, devant la roue de la +charrette. Les filles de Beaucaire qui étaient avec nous, leurs têtes +enrubannées de toutes les couleurs vinrent pendant ce temps faire une +ronde autour d’Alarde : + + _Au branle de ma tante + Le rossignol y chante: + Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs! + Belle, belle Alarde, tournez-vous. + La belle s’est tournée, + Son beau l’a regardée: + Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs! + Belle, belle Alarde, embrassez-vous_. + +Et devant elle, la pauvrette partit, les bras levés, riant comme une +folle et criant: Mon cadet! mon cadet! mon cadet! + +Mais le ciel qui, depuis l’aube, était tacheté de nuées, se couvrait +de plus en plus. Le vent de mer soufflait, faisant monter vers Arles +de grands nuages lourds qui +obscurcissaient peu à peu toute l’étendue céleste. Les grenouilles, +les crapauds coassaient dans les marais, et la longue traînée de +notre caravane s’espaçait, se perdait dans les terrains a salicornes, +dans les landes salées à plaques blanchissantes, sur un chemin +mouvant, bordé de tamaris à floraison rosée. La terre sentait le +relent. Des volées de halbrans, des volées de sarcelles et de canards +sauvages criaient en passant sur nos têtes. + +-- Lamouroux, demandaient les femmes, serons-nous la pluie? + +-- Ha! l’homme répondait, les yeux en l’air et soucieux, une fois les +nuages, dit-on, firent pleuvoir. + +-- Eh bien! nous serons jolies, si l’averse nous prend au milieu de +la Camargue! + +-- Vous mettrez, mes pauvres filles, les jupons sur les têtes. + +Un gardien à cheval qui, le trident en main, ramenait ses taureaux +noirs dispersés dans les friches, nous cria: "Vous serez mouillés!" + +Les bruines commençaient; puis peu à peu la pluie s’y mit pour tout +de bon, et l’eau de tomber. En rien de temps ces plaines basses +furent transformées en mares. Et nous autres, assis sous la tente des +charrettes, nous voyions au lointain les troupes de chevaux +camargues, secouant leurs crinières et leurs longues queues flasques, +gagner les levées de terre et les dunes sablonneuses. Et l’eau de +tomber! La route, noyée par le déluge, devenait impraticable. Les +roues s’embourbaient. Les bêtes s’arrêtaient. A la fin, à perte de +vue, ce ne fut qu’un étang immense, et les charretiers dirent: + +-- Allons, il faut descendre! femmes, filles, à terre toutes, si vous +ne voulez coucher au milieu des tamaris! + +-- Mais il faut donc marcher dans l’eau? + +-- Marchant nu-pieds, les belles, vous gagnerez le Grand Pardon: car +vous en avez besoin, et vos péchés diablement pèsent! + +Jeunes et vieux, filles et femmes, tout le monde descendit. Avec des +rires, des cris aigus, chacun pour patauger se déchaussa et se +troussa. Les charretiers prirent les enfants sur les épaules à +califourchon, et Mathieu, tendant le dos à la mère du tendron de +notre charretée! + +-- Tenez, mettez-vous là brave femme, lui fit-il, je vous porterai à +la chèvre-morte. + +Celle-ci, une dondon qui avait peine à cheminer, ne dit non. + +-- Et toi, ajouta-t-il en me guignant de l’oeil, charge-toi d'Alarde, +hein? Puis, pour nous soulager, nous changerons de temps en temps. + +Et du coup, sur le dos, sans plus de formalité nous primes chacun la +nôtre, et tous les gars du pèlerinage ayant comme nous autres endossé +chacun la sienne, figurez-vous la bonne farce! + +Mathieu et sa gagui riaient comme des fous. Moi, autour de mon cou, +sentant ces bras frais et ronds, ces bras d'Alarde qui sur nos têtes +tenait ouvert le parapluie, quand j’eus sur les deux hanches, les +mollets de la petite qui, pauvrette, par pudeur n’osait pas les +serrer, je n’aurais pas donné (je l’avoue aujourd’hui encore), pas +donné pour beaucoup notre voyage de Camargue avec la pluie et le +gâchis. + +-- Mon Dieu! répétait Alarde, si mon cadet me voyait ainsi! mon cadet +qui ne me veut plus, mon beau cadet! mon beau cadet! + +J’avais beau, moi, lui parler, lui faire en tapinois mes, petits +compliments, elle n’entendait pas et ne me voyait pas... Mais sa +bouche haletait sur mon cou, sur mon épaule et je n’aurais eu +vraiment qu’à tourner un peu la tête pour lui faire un baiser; sa +chevelure effleurait la mienne; l’odeur tiède de sa chair, de sa +chair jeune, m’embaumait; tremblante, sa poitrine était agitée sur +moi; et, m’illusionnant comme elle qui était toute à son cadet, moi +je croyais, comme Paul, porter aussi ma Virginie. + +Au meilleur de mon rêve, Mathieu qui s’éreintait sous sa grosse +maman, me dit: "Changeons un peu! je n’en puis plus, mon cher!" Et, +au pied d’une _agachole_ (c’est le nom qu’en Camargue on donne aux +tamaris laissés en baliveaux) ayant fait pose tous les deux, Mathieu +reprit la fille et moi hélas! la mère. Et c’est ainsi qu’on pataugea +avec de l’eau jusqu a mi-jambes, durant plus d’une lieue, sans +éprouver trop de fatigue, et tour à tour nous délassant de la façon +que je vous dis, avec la rêverie d’une intrigue idéale. + +A la longue pourtant, nous parvînmes en vue du château d’Avignon: la +grosse pluie cessa, le temps se mit au clair, le chemin se ressuya; +on remonta sur les charrettes et, par là, vers les quatre heures, +nous vîmes tout à coup s’élever, dans l’azur de la mer et du ciel, +avec les trois baies de son clocher roman, ses merlons roux, ses +contreforts, l’église des Saintes-Maries. + +Il n’y eut qu’un cri: "O grandes Saintes!" car ce sanctuaire perdu, +là-bas au fond du Vacarés, dans les sables du littoral, est, comme on +dirait, la Mecque de tout le golfe du Lion. Et ce qui frappe là, par +sa grandeur harmonieuse, par sa voûte incommensurable, c’est cette +ample surface de terre et de mer où l’oeil, mieux que partout +ailleurs, peut embrasser le cercle de l’horizon terrestre, l’_orbis +terrarum_ des anciens. + +Et Lamouroux nous dit: + +-- Nous arriverons à temps pour descendre les châsses, car, +messieurs, vous le savez, c’est nous, les Beaucairois, qui avons, +avant tous, le droit de tourner le treuil pour la descente des +Saintes. + +Ce propos se rapporte à l’usage que voici: + +Les reliques vénérées de Marie Jacobé, de Marie Salomé, et de Sara +leur servante sont renfermées, sous la voûte du choeur et de +l’abside, dans une chapelle haute, d’où, par un orifice qui donne +dans l’église, la veille de la fête et au moyen +d’un câble, on les descend lentement sur la foule enthousiaste. + +Dès qu’on eut dételé, au milieu des dunes couvertes d'arroches et de +tamaris, qui entourent le bourg, nous courûmes à l’église. + +"Éclaire-les, ces Saintes chéries!" criaient des Montpelliéraines qui +vendaient, devant la porte, des cierges, des bougies, des images et +des médailles. + +L’église était bondée de gens du Languedoc, de femmes du pays +d’Arles, d’infirmes, de bohémiennes, tous les uns sur les autres. Ce +sont d’ailleurs les bohémiens qui font brûler les plus gros cierges, +mais exclusivement à l’autel de Sara, qui, d’après leur croyance, +était de leur nation. C’est même aux Saintes-Maries que ces nomades +tiennent leurs assemblées annuelles, y faisant de loin en loin +l’élection de leur reine. + +Pour entrer ce fut difficile. Des commères de Nîmes embéguinées de +noir, qui traînaient avec elles leurs coussins (le coutil pour +coucher dans l’église, se disputaient les chaises : + +"Je l’avais avant vous! -- Moi je l’avais louée!" Un prêtre faisait +baiser de bouche en bouche _le Saint Bras_; aux malades on donnait +des verres d’eau saumâtre, de l’eau du puits des Saintes qui est au +milieu de la nef et qui, à ce qu’on dit, ce jour-là devient douce. +Certains, pour s’en servir en guise de remède, raclaient avec leurs +ongles la poussière d’un marbre antique, sculpture encastrée dans le +mur, qui fut "l’oreiller des Saintes". Une odeur, une touffeur de +cierges brûlants, d’encens, d’échauffé, de faguenas, vous suffoquait. +Et chaque groupe, à pleine voix et pêle-mêle, y chantait son +cantique. + +Mais en l’air, quand apparurent les deux châsses en forme d’arches, +aïe! quels cris "Grandes Saintes Maries!" Et à mesure que la corde se +déroulait dans l’espace, les cris aigus, les spasmes s’exaspéraient +de plus belle. Les fronts, les bras levés, la foule pantelante +attendait un miracle... Oh! du fond de l’église, soudain s’est +élancée, comme si elle avait des ailes, une superbe jeune fille, +blonde, déchevelée; et frôlant de ses pieds les têtes de la foule, +elle vole, comme un spectre, au travers de la nef, vers les châsses +flottantes et crie: "O Grandes Saintes! Rendez-moi, par pitié, +l’amour de mon cadet! " + +Tous se levèrent. "C’est Alarde " criaient les Beaucairois. "C’est +sainte Madeleine qui vient visiter ses soeurs!" disaient d’autres +effarés... Et en somme nous pleurions tous. + +Pour finir, le lendemain, il y eut la procession sur le sable de la +plage, au mugissement, au souffle des ondes blanchissantes qui s’y +éclaboussaient. Au loin, sur la haute mer louvoyaient deux ou trois +navires qui avaient l’air en panne et les gens se montraient une +traînée resplendissante que le remous des vagues prolongeait sur la +mer: "C’est ce chemin, disait-on, que les Saintes Maries, dans leur +nacelle, tinrent pour aborder en Provence après la mort de +Notre-Seigneur". Sur le rivage vaste, au milieu de ces visions +qu’illuminait un soleil clair, il nous semblait vraiment que nous +étions en paradis. + +Alarde, la belle fille, un peu pâlie depuis la veille, portait sur +les épaules, avec d’autres Beaucairoises, la "Nacelle des Saintes" et +tous disaient: "Hélas ! c’est une pauvre folle que son cadet a +délaissée." + +Mais comme nous voulions aller voir Aigues-Mortes et qu’était de +partance un omnibus qui y passait, aussitôt que les Saintes eurent +(vers les quatre heures) remonté dans leur chapelle, nous nous +embarquâmes de suite avec un troupeau de commères de Montpellier ou +de Lunel, revendeuses et tripières à coiffes bouillonnées, qui, dès +qu’ou fut en route, se mirent à chanter derechef à plein gosier: + + _Courons aux Saintes Maries + Pour leur donner notre foi; + Que nos coeurs se multiplient + Pour Jésus et pour sa croix!_ + +et cet autre cantique si répété pendant la fête: + + _Désarmez le Christ, désarmez le Christ + Par vos prières + Désarmez le Christ, désarmez le Christ + Et soyez au ciel nos bonnes mères!_ + +-- C’est pourtant dame Roque, rien qu’elle et son mari, qui le +firent, ce joli chant, disait une poissarde en achevant ses +victuailles, et toute cette nuit on ne chante plus que ça. + +Les femmes de Provence ne savaient rien chanter que les anciens +cantiques de leur _Ame dévote_ (1): + + _J’ai vu sous de sombres voiles + Onze étoiles, + La lune avec le soleil_. + +-- Ah ! combien sont plus beaux nos chants de Montpellier! + +-- Et les langues d’aller. Nous passâmes sur un banc le petit Rhône, +à Sylve-Réal. Il y avait là un fort, un joli petit fort, doré par le +soleil et bâti par Vauban, que le Génie très sottement a fait +détruire depuis lors. + +Nous traversâmes le désert et la _pinède_ du Sauvage, et sur le soir +enfin, du milieu des marais, nous vîmes émerger, noirs et farouches +dans la pourpre du couchant, les gigantesques tours, les créneaux, +les remparts de la ville d’Aigues-Mortes. + +-- N’importe! fit alors une des bonnes femmes, si, pendant le voyage +de l’omnibus aux Saintes il y avait à Montpellier plus d’enterrements +qu’il ne faut, les croque-morts, peut-être, seraient embarrassés. + +-- Eh bien! on porterait à bras. + +-- Oh! je crois qu’ils en ont deux, de voitures pour les morts... + +A ces mots, nous apercevant que l’horrible guimbarde, aïe! était +peinte en noir: + +-- Mais par hasard, demandâmes-nous, cet omnibus serait... + +-- Le carrosse, messieurs, des pompes funèbres de Montpellier. + +-- Sacré coquin de sort! + +Affolés, d’un coup de pied nous ouvrîmes la portière, nous sautâmes +sur la route, nous payâmes le conducteur et, ayant secoué nos hardes +au grand air, à pied et à notre aise nous gagnâmes Aigues-Mortes. + +Une vraie ville forte de Syrie ou d’Égypte, cette silencieuse cité +des Ventres-Bleus (comme les gens d’Aigues—Mortes sont dénommés +quelquefois, par allusion aux fièvres endémiques du pays), avec son +quadrilatère de remparts formidables calcinés au soleil, qu’on dirait +de tantôt abandonné par saint Louis, avec sa tour de Constance, où, +sous Louis XIV, après les dragonnades, furent emprisonnées quarante +protestantes qui y restèrent oubliées dans une horrible détention, +jusqu’à la fin du règne, durant peut-être quarante ans. + +(1) Titre d’un recueil de cantiques fort populaires autrefois, oeuvre +d'un prêtre de Provence. + +Un jour, longtemps après, avec deux belles dames du monde protestant +de Nîmes, nous retournions visiter la grosse tour d'Aigues-Mortes, et +en lisant les noms des malheureuses prisonnières, gravés par +elles-mêmes dans les pierres du donjon: "Poète, nous dirent-elles, +suffocantes d’émotion, ne vous étonnez pas de nous voir pleurer +ainsi: pour nous autres huguenotes, ces pauvres femmes, martyres de +leur foi, sont nos Saintes Maries! " + +CHAPITRE XV + +JEAN ROUSSIÈRE + +L’adroit laboureur. -- Le char de verdure. -- La légende de saint +Éloi -- L’air de _Magali_. -- La mort de mon père. -- Les +funérailles, -- Le deuil. -- Le partage. + +-- Bonjour, monsieur Frédéric. + +-- Ha! bonjour. + +-- Que m’a-t-on dit? que vous avez besoin d’un homme à gages! + +-- Oui... D’où es-tu? + +-- De Villeneuve, le pays des "lézards", près d’Avignon. + +-- Et que sais-tu faire? + +-- Un peu tout. J’ai été valet aux moulins à huile, muletier, +carrier, garçon de labour, meunier, tondeur, faucheur lorsqu’il le +faut, lutteur à l’occasion, émondeur de peupliers, un métier élevé! +et même cureur de puits, qui est le plus bas de tous. + +-- Et l’on t’appelle? + +-- Jean Roussière, et Rousseyron (et Seyron pour abréger ). + +-- Combien veux-tu gagner? C’est pour mener les bêtes. + +-- Dans les quinze louis. + +-- Je te donne cent écus. + +-- Va donc pour cent écus! + +Voilà comment je louai le laboureur Jean Roussière, celui-là qui +m’apprit l’air populaire de _Magali_: un luron jovial et taillé en +hercule, qui, la dernière année que je passai au Mas, avec mon père +aveugle, dans les longues veillées de notre solitude savait me garder +d'ennui, en bon vivant qu'il était. + +Fin laboureur, il avait toujours aux lèvres quelque chanson joyeuse: + +_"L'araire est composé -- de trente et une pièces; -- celui qui +l'inventa -- devait en savoir long! -- Pour sûr, c'est quelque +monsieur."_ + +Et naturellement adroit ou artiste, si l'on veut, quoi qu'il fît, +soit le comble d'une meule de paille ou une pile de fumier, ou +l'arrimage d'un chargement, il savait donner la ligne harmonieuse ou, +comme on dit, le galbe. Seulement, il avait le défaut de son maître: +il aimait quelque peu à dormir et à faire la méridienne. + +Charmant causeur, du reste. Et il fallait l'entendre lorsqu'il +parlait du temps où, sur le chemin de halage, il conduisait les +grands chevaux qui remorquaient, attachées l'une à l'autre, les +gabares du Rhône, à Valence, à Lyon. + +-- Croyez-vous, disait-il, qu'à l'âge de vingt ans, j'ai mené +bravement le plus bel équipage des rivages du Rhône? Un équipage de +quatre-vingts étalons, couplés quatre par quatre, qui traînaient six +bateaux! Que c'était beau, pourtant, le matin, quand nous partions, +sur les digues du grand fleuve, et que, silencieuse, cette flotte, +lentement, remontait le cours de l'eau! + +Et Jean Roussière énumérait tous les endroits des deux rives: les +auberges, les hôtesses, les rivières, les palées, les pavés et les +gués, d'Arles au Revestidou, de la Coucourde à l'Ermitage. + +Mais son bonheur, mais son triomphe, à notre brave Rousseyron, +c'était lors de la Saint-Éloi. + +-- A vos Maillanais, disait-il, s'ils ne l'ont pas vu encore, nous +montrerons comment on monte une petite mule. + +Saint-Éloi est, en Provence, la fête des agriculteurs. Par toute la +Provence, les curés, comme vous savez, ce jour-là, bénissent les +bêtes, ânes, mulets et chevaux, et les gens aux bestiaux font goûter +le pain bénit, cet excellent pain bénit, parfumé avec l'anis et doré +avec des oeufs, qu'on appelle _tortillades_. Mais chez nous, ce +jour-là, on fait courir la charrette, un chariot de verdure attelé de +quarante ou cinquante bêtes, caparaçonnées comme au temps des +tournois, +harnachées de sous-barbes, de housses brodées, de plumets, de miroirs +et de lunes de laiton, et on met le fouet à l'encan, c'est-à-dire +qu'à l'enchère on met publiquement la charge de Prieur: + +-- A trente francs le fouet! à cent francs! à deux cents francs! Une +fois, deux fois, trois fois! + +Au plus offrant échoit la royauté de la fête. La _Charrette Ramée_ va +à la procession, avec la cavalcade de laboureurs allègres qui +marchent fièrement, chacun près de sa bête, en faisant claquer son +fouet. Sur la charrette, accompagnés d'un tambour et d'un fifre, les +Prieurs sont assis. Sur les mulets, les pères enfourchent leurs +petits qui s'accrochent heureux aux attelles des colliers. Les +colliers, à leur chaperon, ont tous une _tortillade_ (gâteau en forme +de couronne) et un fanion en papier avec l'image de saint Éloi. Et, +porté sur les épaules des Prieurs de l'an passé, le saint, en pleine +gloire, tel qu'un évêque d'or, s'avance la crosse à la main. + +Puis, la procession faite, la Charrette emportée par les cinquante +mulets ou mules, roule autour du village, dans un tourbillon, avec +les garçons de labour courant éperdument à côté de leurs bêtes, tous +en corps de chemise, le bonnet sur l'oreille, aux pieds les souliers +minces et la ceinture aux flancs. + +C'est là que Jean Roussière, montant, cette année-là, notre mule +"Falette" à la croupe d'amande, épata les spectateurs. Preste comme +un chat, il sautait sur la bête, descendait, remontait, tantôt assis +d'un seul côté, tantôt se tenant debout sur la croupe de la mule et +tantôt sur son dos faisant le pied de grue, l'arbre fourchu ou la +grenouille, en un mot la fantasia, comme les cavaliers arabes. + +Le plus joli, c'est là que je voulais en venir, fut au repas de +Saint-Éloi (car, après la charrette, les Prieurs paient le festin). +Lorsqu'on eut mangé et bu et que le ventre plein, chaque convive dit +la sienne, Roussière se leva et fit à la tablée: + +-- Camarades! vous voilà tout un peuple de _pieds-poudreux_ et de +bélîtres, qui faites la Saint-Éloi depuis mille ans peut-être et vous +ne connaissez pas, j'en suis à peu près sûr, l'histoire de votre +grand patron. + +-- Non, dirent les convives... N'était-il pas maréchal? + +-- Si, mais je vais vous conter comment il se convertit. + +Et tout en trempant dans son verre, plein de vin de Tavel, la +_tortillade_ fine qu'il croquait à mesure, mon laboureur commença: + +"Notre Seigneur Dieu le père, un jour, en paradis, était tout +soucieux. L'enfant Jésus lui dit: + +-- Qu'avez-vous? père. + +-- J'ai, répondit Dieu, un souci qui me tarabuste... Tiens, regarde +là-bas. + +-- Où? dit Jésus. + +-- Par là-bas, dans le Limousin, droit de mon doigt: tu vois bien, +dans ce village, vers le faubourg, une boutique de maréchal ferrant, +une belle grande boutique? + +-- Je vois, je vois. + +-- Eh bien! mon fils, là est un homme que j'aurais voulu sauver: on +l'appelle maître Éloi. C'est un gaillard solide, observateur fidèle +de mes commandements, charitable au pauvre monde, serviable à +n'importe qui, d'un bon compte avec la pratique, et martelant du +matin au soir sans mal parler ni blasphémer... Oui, il me semble +digne de devenir un rand saint. + +-- Et qui empêche? dit Jésus. + +-- Son orgueil, mon enfant. Parce qu'il est bon ouvrier, ouvrier de +premier ordre, Éloi croit que sur terre nul n'est au-dessus de lui, +et présomption est perdition. + +-- Seigneur Père, fit Jésus, si vous me vouliez permettre de +descendre sur la terre, j'essaierais de le convertir. + +-- Va, mon cher fils. + +Et le bon Jésus descendit. Vêtu en apprenti, son baluchon derrière le +dos, le divin ouvrier arrive droit dans la rue où demeurait Éloi. Sur +la porte d'Éloi, selon l'usage était l'enseigne, et l'enseigne +portait: _Éloi le maréchal, maître sur tous les maîtres, en deux +chaudes forge un fer_. + +Le petit apprenti met donc le pied sur le seuil et, ôtant son +chapeau: + +-- Dieu vous donne le bonjour, maître, et à la compagnie: si vous +aviez besoin d'un peu d'aide? + +-- Pas pour le moment, répond Éloi. + +-- Adieu donc, maître: ce sera pour une autre fois. + +Et Jésus, le bon Jésus, continue son chemin. Il y avait, dans la rue, +un groupe d'hommes qui causaient et Jésus dit en passant: + +-- Je n'aurais pas cru que dans une boutique telle, où il doit y +avoir, ce semble, tant d'ouvrage, on me refusât le travail. + +-- Attends un peu, mignon, lui fait un des voisins. Comment as-tu +salué en entrant chez maître Éloi? + +-- J'ai dit comme l'on dit: "Dieu vous donne le bonjour, maître, et à +la compagnie!" + +-- Ha! ce n'est pas ainsi qu'il fallait dire... Il fallait l'appeler +_maître sur tous les maîtres_... Tiens, regarde l'écriteau. + +-- C'est vrai, dit Jésus, je vais essayer de nouveau. + +Et de ce pas il retourne à la boutique. + +-- Dieu vous le donne bon, maître sur tous les maîtres! N'auriez-vous +pas besoin d'ouvrier? + +-- Entre, entre, répond Éloi, j'ai pensé depuis tantôt que nous +t'occuperions aussi... Mais écoute ceci pour une bonne fois: quand tu +me salueras, tu dois m'appeler _maître_, vois-tu? _sur tous les +maîtres_, car ce n'est pas pour me vanter, mais d'hommes comme moi, +qui forgent un fer en deux chaudes, le Limousin n'en a pas deux! + +-- Oh! repliqua l'apprenti, dans notre pays, à nous, nous forgeons ça +en une chaude! + +-- Rien que dans une chaude? Tais-toi donc, va, gamin, car cela n'est +pas possible... + +-- Eh bien! vous allez voir, maître sur tous les maîtres! + +Jésus prend un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle, +attise le feu; et quand le fer est rouge, rouge et incandescent, il +va le prendre avec la main. + +-- Aïe! mon pauvre nigaud! le premier compagnon lui crie, tu vas te +roussir les doigts! + +-- N'ayez pas peur, répond Jésus, grâce à Dieu, dans notre pays, nous +n'avons pas besoin de tenailles. Et le petit ouvrier saisit avec la +main le fer rougi à blanc, le porte sur l'enclume et avec son +martelet, pif! paf! patati! patata! en un clin d'oeil l'étire, +l'aplatit, l'arrondit et l'étampe si bien qu'on le dirait moulé. + +-- Oh! moi aussi, fit maître Éloi, si je voulais bien. + +Il prend donc un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle, +attise le feu; et quand le fer est rouge, il vient pour le saisir +comme son apprenti et l'apporter à l'enclume... Mais il se brûle les +doigts: il a beau se hâter, beau faire son dur à cuire, il lui faut +lâcher prise pour courir aux tenailles. Le fer de cheval cependant +froidit... Et allons, pif! et paf! quelques étincelles jaillissent... +Ah! pauvre maître Éloi! il eut beau frapper, se mettre tout en nage, +il ne put parvenir à l'achever dans une chaude. + +-- Mais chut! fit l'apprenti, il m'a semblé ouïr le galop d'un +cheval... + +Maître Éloi aussitôt se carre sur la porte et voit un cavalier, un +superbe cavalier qui s'arrête devant la boutique. Or c'était saint +Martin. + +-- Je viens de loin, dit celui-ci, mon cheval a perdu une couple de +fers et il me tardait fort de trouver un maréchal. + +Maître Éloi se rengorge, et lui parle en ces termes: + +-- Seigneur, en vérité, vous ne pouviez mieux rencontrer. Vous êtes +chez le premier forgeron de Limousin, de Limousin et de France, qui +peut se dire maître au-dessus de tous les maîtres et qui forge un fer +en deux chaudes... Petit, va tenir le pied. + +-- Tenir le pied! répartit Jésus. Nous trouvons, dans notre pays, que +ce n'est pas nécessaire. + +-- Par exemple! s'écria le maître maréchal, celle-là est par trop +drôle: et comment peut-on ferrer, chez toi, sans tenir le pied? + +-- Mais rien de si facile, mon Dieu! vous allez le voir. + +Et voilà le petit qui saisit le boutoir, s'approche du cheval et, +crac! lui coupe le pied. Il apporte le pied dans la boutique, le +serre dans l'étau, lui cure bien la corne, y applique le fer neuf +qu'il venait d'étamper, avec le brochoir y plante les clous; puis, +desserrant l'étau, retourne le pied au cheval, y crache dessus, +l'adapte; et n'ayant fait que dire avec un signe de croix: "Mon Dieu! +que le sang se caille", le pied se trouve arrangé, et ferré et +solide, comme on n'avait jamais vu, comme on ne verra plus jamais. + +Le premier compagnon ouvrait des yeux comme des paumes, et maître +Éloi, collègues, commençait à suer. + +-- Ho! dit-il enfin, pardi! en faisant comme ça, je ferrai tout aussi +bien. + +Éloi se met à l'oeuvre: le boutoir à la main, il s'approche du cheval +et, crac, lui coupe le pied. Il l'apporte dans la boutique, le serre +dans l'étau et le ferre à son aise comme avait fait le petit. Puis, +c'est ici le hic! il faut le remettre en place! Il s'avance près du +cheval, crache sur le sabot, l'applique de son mieux au boulet de la +jambe... Hélas! l'onguent ne colle pas: le sang ruisselle et le pied +tombe. + +Alors l'âme hautaine de maître Éloi s'illumina: et, pour se +prosterner aux pieds de l'apprenti, il rentra dans la boutique. Mais +le petit avait disparu et aussi le cheval avec le cavalier. Les +larmes débondèrent des yeux de maître Éloi; il reconnut qu'il avait +un maître au-dessus de lui, pauvre homme! et au-dessus de tout, et il +quitta son tablier et laissa sa boutique et il partit de là pour +aller dans le monde annoncer la parole de notre Seigneur Jésus." + +Ah! il y en eut un, de battement de mains, pour saint Éloi et Jean +Roussière! Baste! voici pourquoi je me suis fait un devoir de +rappeler ce brave Jean dans ce livre de _Mémoires_. C'est lui qui +m'avait chanté, mais sur d'autres paroles que je vais dire tout à +l'heure, l'air populaire sur lequel je mis l'aubade de _Magali_, air +si mélodieux, si agréable et si caressant, que beaucoup ont regretté +de ne plus le retrouver dans la _Mireille_ de Gounod. + +Ce que c'est que l'heur des choses! La seule personne au monde à +laquelle, dans ma vie, j'ai entendu chanter l'air populaire en +question, ç'a été Jean Roussière, qui était apparemment le dernier +qui l'eût retenu; et il fallut qu'il vint, par hasard, me le chanter, +à l'heure où je cherchais la note provençale de ma chanson d'amour, +pour que je l'aie recueilli, juste au moment où il allait, comme tant +d'autres choses, se perdre dans l'oubli. + +Voici donc la chanson, ou plutôt le duo, qui me donna le rythme de +l'air de _Magali_: + + _-- Bonjour, gai rossignol sauvage, + Puisqu'en Provence te voilà! + Tu aurais pu prendre dommage + Dans le combat de Gibraltar: + Mais puisqu'enfin je t'ai ouï, + Ton doux ramage. + Mais puisqu'enfin je t'ai ouï, + M'a réjoui. + + Vous avez bonne souvenance, + Monsieur, pour ne pas m'oublier; + Vous aurez donc ma préférence, + Ici je passerai l'été, + Je répondrai à votre amour + Par mon ramage + Et je vais chanter nuit et jour + Aux alentours. + + _-- Je te donne la jouissance, + L'avantage de mon jardin; + Au jardinier je fais défense + De te donner aucun chagrin, + Tu pourras y cacher ton nid + Dans le feuillage + Et tu te trouveras fourni + Pour tes petits. + + -- Je le connais à votre mine, + Monsieur, vous aimez les oiseaux; + J'inviterai la cardeline. + Pour vous chanter des airs nouveaux + La cardeline a un beau chant, + Quand elle est seule; + Elle a des airs sur le plain-chant + Qui sont charmants. + + Jusque vers le mois de septembre + Nous serons toujours vos voisins. + Vous aurez la joie de m'entendre + Autant le soir que le matin. + Mais lorsqu'il faudra s'envoler + Quelle tristesse! + Tout le bocage aura le deuil + Du rossignol. + + -- Monsieur, nous voici de partance; + Hélas! c'est là notre destin. + Lorsqu'il faut quitter la Provence, + Certes, ce n'est pas sans chagrin. + Il nous faut aller hiverner + Dedans les Indes; + Les hirondelles, elles aussi, + Partent aussi. + + -- Ne passez pas vers l'Amérique. + Car vous pourriez avoir du plomb + Du côté de la Martinique + On tire des coups de canon. + Depuis longtemps est assiégé + Le roi d'Espagne: + De crainte d'y être arrêtés, + Au loin passez_. + +Oeuvre de quelque illettré contemporain de l'Empire et, à coup sûr, +indigène de la rive du Rhône, ces couplets naïfs ont du moins le +mérite d'avoir conservé l'air que _Magali_ a fait connaître. Quant au +thème mis en vogue par l'aubade de _Mireille_, les métamorphoses de +l'amour, nous le prîmes expressément dans un chant populaire qui +commençait comme suit: + + _--Marguerite, ma mie, + Marguerite, mes amours, + Ceci, sont les aubades + Qu'on va jouer pour vous. + -- Nargue de tes aubades + Comme de tes violons: + Je vais dans la mer blanche + Pour me rendre poisson_. + +Enfin, le nom de Magali, abréviation de Marguerite, je l'entendis un +jour que je revenais de Saint-Remy. Une jeune bergère gardait +quelques brebis le long de la Grande Roubine. -- "O Magali! tu ne +viens pas encore?" lui cria un garçonnet qui passait au chemin; et +tant me parut joli ce nom limpide que je chantai sur-le-champ: + + _O Magali, ma tant aimée, + Mets ta tête à la fenêtre. + Écoute un peu cette aubade + De tambourins et de violons: + Le ciel est là-haut plein d'étoiles, + Le vent est tombé... + Mais les étoiles pâliront + En te voyant_. + +C'est quelque temps après que, première brouée de ma claire jeunesse, +j'eus la douleur de perdre mon père. Aux dernières Calendes (1), -- +lui que la fête de Noël emplissait toujours de joie, maintenant +devenu aveugle, nous l'avions vu d'une tristesse qui nous fit mal +augurer. C'est en vain que, sur la table et sur la nappe blanche, +luisaient, comme d'usage, les chandelles sacrées; en vain, je lui +avais offert le verre de vin cuit pour entendre de sa bouche le +sacramentel: "Allégresse!" En tâtonnant, hélas! avec ses grands bras +maigres, il s'était assis sans mot dire. Ma mère eut beau lui +présenter, un après l'autre, les mets de Noël: le plat d'escargots, +le poisson du Martigue, le nougat d'amandes, la galette à l'huile. Le +pauvre vieux, pensif, avait soupé dans le silence. Une ombre +avant-courrière de la mort était sur lui. Ayant totalement perdu la +vue, il dit: + +-- L'an passé, à la Noël, je voyais encore un peu le mignon des +chandelles; mais cette année, rien, rien! Soutenez-moi, ô sainte +Vierge! + +(1) Nom de la Noël, en Provence. + +A l'entrée de septembre de 1855, il s'éteignit dans le Seigneur, et, +lorsqu'il eut reçu les derniers sacrements avec la candeur, la foi, +la bonne foi des âmes simples, et que, toute la famille, nous +pleurions autour du lit: + +-- Mes enfants, nous dit-il, allons! moi je m'en vais... et à Dieu je +rends grâce pour tout ce que je lui dois: ma longue vie et mon +bonheur, qui a été béni. + +Ensuite, il m'appela et me dit: + +-- Frédéric, quel temps fait-il? + +-- Il pleut, mon père, répondis-je. + +-- Eh bien! dit-il, s'il pleut, il fait beau temps pour les +semailles. + +Et il rendit son âme à Dieu. Ah! quel moment! On releva sur sa tête +le drap. Près du lit, ce grand lit où, dans l'alcôve blanche, j'étais +né en pleine lumière, on alluma un cierge pâle. On ferma à demi les +volets de la chambre. On manda aux laboureurs de dételer tout de +suite. La servante, à la cuisine, renversa sur la gueule les +chaudrons de l'étagère. Autour des cendres du foyer, qu'on éteignit, +toute la maisonnée, silencieusement, nous nous assîmes en cercle. Ma +mère au coin de la grande cheminée, et, selon la coutume des veuves +de Provence, elle avait, en signe de deuil, mis sur la tête un fichu +blanc; et toute la journée, les voisins, les voisines, les parents, +les amis vinrent nous apporter le salut de condoléance en disant, +l'un après l'autre: + +-- Que Notre Seigneur vous conserve! + +Et, longuement, pieusement eurent lieu les complaintes en l'honneur +du "pauvre maître". + +Le lendemain, tout Maillane assistait aux funérailles. En priant Dieu +pour lui, les pauvres ajoutaient: + +-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges puissent-ils +l'accompagner au ciel! + +Derrière le cercueil, porté à bras avec des serviettes, et le +couvercle enlevé pour qu'une dernière fois les gens vissent le +défunt, les mains croisées, dans son blanc suaire, -- Jean Roussière +portait le cierge mortuaire qui avait veillé son maître. + +Et moi, pendant que les glas sonnaient dans le lointain, j'allai +verser mes larmes, tout seul, au milieu des champs, car l'arbre de la +maison était tombé. Le Mas du Juge, le Mas de mon enfance, comme s'il +eût perdu son ombre haute, maintenant, à mes yeux était désolé et +vaste. L'ancien de la famille, maître François mon père, avait été le +dernier des patriarches de Provence, conservateur fidèle des +traditions et des coutumes, et le dernier, du moins pour moi, de +cette génération austère, religieuse, humble, disciplinée, qui avait +patiemment traversé les misères et les affres de la Révolution et +fourni à la France les désintéressés de ses grands holocaustes et les +infatigables de ses grandes armées. + +Une semaine après, au retour du _service_, le partage se fit. Les +denrées et les feurres, bêtes de trait, brebis, oiseaux de +basse-cour, tout cela fut loti. Le mobilier, nos chers vieux meubles, +les grands lits à quenouilles, le pétrin à ferrures, le coffre du +blutoir, les armoires cirées, la huche au pain sculptée, la table, le +verrier, que, depuis ma naissance, j'avais vus à demeure autour de +ces murailles; les douzaines d'assiettes, la faïence fleurie, qui +n'avait jamais quitté les étagères du dressoir; les draps de chanvre, +que ma mère de sa main avait filés; l'équipage agricole, les +charrettes, les charrues, les harnais, les outils, ustensiles et +objets divers, de toute sorte et de tout genre: tout cela déplacé, +transporté au dehors dans l'aire de la ferme, il fallut le voir +diviser, en trois parts, à dire d'expert. + +Les domestiques, les serviteurs à l'année ou au mois, l'un après +l'autre, s'en allèrent. Et au Mas paternel, qui n'était pas dans mon +lot, il fallut dire adieu. Une après-midi, avec ma mère, avec le +chien, -- et Jean Roussière, qui sur le camion, charriait notre part, +-- nous vînmes, le coeur gros, habiter désormais la maison de +Maillane qui, en partage, m'était échue. Et maintenant, ami lecteur, +tu peux comprendre la nostalgie de ce vers de _Mireille_: + +_Comme au Mas, comme au temps de mon père, hélas! hélas! + +CHAPITRE XVI + +MIREILLE + +Adolphe Dumas à Maillane. -- Sa soeur Laure. -- Mon premier voyage à +Paris. Lecture de _Mireille_ en manuscrit. -- La lettre de Dumas à la +_Gazette de France_. -- Ma présentation à Lamartine. -- Le +quarantaine "Entretien de littérature". -- Ma mère et l'étoile. + +L'année suivante (1856) lors de la Sainte-Agathe, fête votive de +Maillane, je reçus la visite d'un poète de Paris que le hasard (ou, +plutôt, la bonne étoile des félibres) amena, à son heure, dans la +maison de ma mère. C'était Adolphe Dumas: une belle figure d'homme de +cinquante ans, d'une pâleur ascétique, cheveux longs et +blanchissants, moustache brune avec barbiche, des yeux noirs pleins +de flamme et, pour accompagner une voix retentissante, la main +toujours en l'air dans un geste superbe. D'une taille élevée, mais +boiteux et traînant une jambe percluse, lorsqu'il marchait, on aurait +dit un cyprès de Provence agité par le vent. + +-- C'est donc vous, monsieur Mistral, qui faites des vers provençaux? +me dit-il tout d'abord et d'un ton goguenard, en me tendant la main. + +-- Oui, c'est moi, répondis-je, à vous servir, monsieur! + +-- Certainement, j'espère que vous pourrez me servir. Le ministre, +celui de l'Instruction publique, M. Fortoul, de Digne, m'a donné la +mission de venir ramasser les chants populaires de Provence, comme +_le Mousse de Marseille, la Belle de Margoton, les Noces du +Papillon_, et, si vous en saviez quelqu'un, je suis ici pour les +recueillir. + +Et, en causant à ce propos, je lui chantai ma foi, l'aubade de +_Magali_, toute fraîche arrangée pour le poème de _Mireille_. + +Mon Adolphe Dumas, enlevé,épaté, s'écria: + +-- Mais où donc avez-vous pêché cette perle? + +-- Elle fait partie, lui dis-je, d'un roman provençal (ou, plutôt, +d'un poème provençal en douze chants) que je suis en train d'affiner. + +-- Oh! ces bons Provençaux! Vous voilà bien toujours les mêmes, +obstinés à garder votre langue en haillons, comme les ânes qui +s'entêtent à longer le bord des routes pour y brouter quelque +chardon... C'est en français, mon cher ami, c'est dans la langue de +Paris que nous devons aujourd'hui, si nous voulons être entendus, +chanter notre Provence. Tenez! écoutez ceci: + + _J'ai revu sur son roc, vieille, nue, appauvrie, + La maison des parents, la première patrie, + L'ombre du vieux mûrier, le banc de pierre étroit. + Le nid que l'hirondelle avait au bord du toit, + Et la treille, à présent sur les murs égarée, + Qui regrette son maître et retombe éplorée; + Et, dans l'herbe et l'oubli qui poussent sur le seuil, + J'ai fait pieusement agenouiller l'orgueil, + J'ai rouvert la fenêtre où me vint la lumière, + Et j'ai rempli de chants la couche de ma mère_. + +Mais allons, dites-moi, puisque poème il y a, dites-moi quelque chose +de votre poème provençal. + +Et je lui lus alors un morceau de _Mireille_, je ne me souviens plus +lequel. + +-- Ah! si vous parlez comme cela, met fit Dumas après ma lecture, je +vous tire mon chapeau, et je salue la source d'une poésie neuve, +d'une poésie indigène dont personne ne se doutait. Cela m'apprend, à +moi, qui, depuis trente ans, ai quitté la Provence et qui croyais sa +langue morte, cela m'apprend, cela me prouve qu'en dessous de ce +_patois_ usité chez les farauds, les demi-bourgeois et les demi-dames +existe une seconde langue, celle de Dante et de Pétrarque. Mais +suivez bien leur méthode, qui n'a pas consisté, comme certains le +croient, à employer tels quels, ni à fondre en macédoine les +dialectes de Florence, de Bologne ou de Milan. Eux ont ramassé +l'huile et en ont fait la langue qu'ils rendirent parfaite en la +généralisant. Tout ce qui a précédé les écrivains latins du grand +siècle d'Auguste, à l'exception de Térence, c'est le "Fumier +d'Ennius". Du parler populaire ne prenez que la paille blanche avec +le grain qui peut s'y trouver. Je suis persuadé qu'avec le goût, la +sève de votre juvénile ardeur, vous êtes fait pour réussir. Et je +vois déjà poindre la renaissance d'une langue provignée du latin, et +jolie et sonore comme le meilleur italien. + +L'histoire d'Adolphe Dumas était un vrai conte de fées. Enfant du +peuple, ses parents tenaient une petite auberge entre Orgon et +Cabane, à la Pierre-Plantée. Et Dumas avait une soeur appelée Laure, +belle comme le jour et innocente comme l'eau qui naît: et voici que +sur la route passèrent une fois des comédiens ambulants qui, dans la +petite auberge, donnèrent, à la veillée, une représentation. L'un +d'eux y jouait un rôle de prince. Les oripeaux de son costume qui +scintillait sous les falots lui donnaient sur les tréteaux +l'apparence d'un fils de roi, si bien que la pauvre Laure, naïve, +hélas! comme pas une, se laissa, à ce que racontent les vieillards de +la contrée, enjôler et enlever par ce prince de grand chemin. Elle +partit avec la troupe, débarqua à Marseille, et ayant reconnu bientôt +son erreur folle, et n'osant plus rentrer chez elle, elle prit à tout +hasard la diligence de Paris, où elle arriva un matin par une pluie +battante. Et la voilà sur le pavé, seule et dénuée de tout. Un +monsieur qui passait en landau, et qui vit tout en larmes la jeune +Provençale, fit arrêter sa voiture et lui dit: + +-- Belle enfant, mais qu'avez-vous à tant pleurer? + +Laure naïvement conta son équipée. Le monsieur, qui était riche, ému, +épris soudain, la fit monter dans sa voiture, la conduisit dans un +couvent, lui fit donner une éducation soignée et l'épousa ensuite. +Mais la belle épousée, qui avait le coeur noble, n'oublia pas ses +parents. Elle fit venir à Paris son petit frère Adolphe, lui fit +faire ses études, et voilà comment Dumas Adolphe, déjà poète de +nature et de nature enthousiaste, se trouva un jour mêlé au mouvement +littéraire de 1830. Vers de toute façon, drames, comédies, poèmes, +jaillirent, coup sur coup, de son cerveau bouillonnant: _la Cité des +hommes, la Mort de Faust et de Don Juan, le Camp des Croisés, +Provence, Mademoiselle de la Vallière, l'École des Familles, les +Servitudes volontaires_, etc. Mais vous savez, dans les batailles, +bien qu'on y fasse son devoir, tout le monde n'est pas porté pour la +Légion d'honneur; et malgré sa valeur et des succès relatifs dans le +théâtres de Paris, le poète Dumas, comme notre Tambour d'Arcole, +était resté simple soldat, ce qui lui faisait dire plus tard en +provençal: + +_A quarante ans passés, quand tout le monde pêche -- dans la soupe +des gueux on y trempe son pain, -- Nous devons être heureux d'avoir +-- L'âme en repos, le coeur net et la main lavée. -- Et qu'a-t-il? +dira-t-on. -- Il a la tête haute. -- Que fait-il? Il fait son +devoir_. + +Seulement, s'il n'était pas devenu capitaine, il avait conquis +l'estime de ses plus fiers compagnons d'armes; et Hugo, Lamartine, +Béranger, de Vigny, le grand Dumas, Jules Janin, Mignet, Barbey +d'Aurevilly, étaient de ses amis. + +Adolphe Dumas, avec son tempérament ardent, avec on expérience de +vieux lutteur parisien et tous ses souvenirs d'enfant de la Durance, +arrivait donc à point nommé pour donner au Félibrige le billet de +passage entre Avignon et Paris. + +Mon poème provençal étant terminé enfin, mais non imprimé encore, un +jeune Marseillais qui fréquentait Font-Ségugne, mon ami Ludovic +Segré, me dit, un jour: + +-- Je vais à Paris... Veux-tu venir avec moi? + +J'acceptai l'invitation, et c'est ainsi qu'à l'improviste, et pour la +première fois, je fis le voyage de Paris, où je passai une semaine. +J'avais, bien entendu, porté mon manuscrit, et, quand nous eûmes +quelques jours couru et admiré, de Notre-Dame au Louvre, de la place +Vendôme au grand Arc de Triomphe, nous vînmes, comme de juste, saluer +le bon Dumas. + +-- Eh bien! cette _Mireille_, me fit-il, est-elle achevée? + +-- Elle est achevée, lui dis-je, et la voici... en manuscrit. + +-- Voyons donc; puisque nous y sommes, vous allez m'en lire un chant. + +Et quand j'eus lu le premier chant: + +-- Continuez, me dit Dumas. + +Et je lus le second, puis le troisième, puis le quatrième. + +-- C'est assez pour aujourd'hui, me dit l'excellent homme. Venez +demain à la même heure, nous continuerons la lecture; mais je puis, +dès maintenant, vous assurer que, si votre oeuvre s'en va toujours +avec ce souffle, vous pourriez gagner une palme plus blle que vous ne +pensez. + +Je retournai, le lendemain, en lire encore quatre chants, et le +surlendemain, nous achevâmes le poème. + +Le même jour (26 août 1856), Adolphe Dumas adressa au directeur de la +_Gazette de France_ la lettre que voici: + +"_La Gazette du Midi_ a déjà fait connaître à la _Gazette de France- +l'arrivée du jeune Mistral, le grand poète de la Provence. Qu'est-ce +que Mistral? On n'en sait rien. On me le demande et je crains de +répondre des paroles qu'on ne croira pas, tant elles sont +inattendues, dans ce moment de poésie d'imitation qui fait croire à +la mort de la poésie et des poètes. + +"L'Académie française viendra dans dix ans consacrer une gloire de +plus, quand tout le monde l'aura faite. L'horloge de l'Institut a +souvent de ces retards d'une heure avec les siècles; mais je veux +être le premier qui aura découvert ce qu'on peut appeler, +aujourd'hui, le Virgile de la Provence, le pâtre de Mantoue arrivant +à Rome avec des chants dignes de Gallus et des Scipion... + +"On a souvent demandé, pour notre beau pays du Midi, deux fois +romain, romain latin et romain catholique, le poème de sa langue +éternelle, de ses croyances saintes et de ses moeurs pures. J'ai le +poème dans les mains, il a douze chants. Il est signé Frédéric +Mistral, du village de Maillane, et je le contresigne de ma parole +d'honneur, que je n'ai jamais engagée à faux, et de ma +responsabilité, qui n'a que l'ambition d'être juste." + +Cette lettre ébouriffante fut accueillie par des lazzi: "Allons, +disaient certains journaux, le mistral s'est incarné, paraît-il, dans +un poème. Nous verrons si ce sera autre chose que du vent." + +Mais Dumas, lui, content de l'effet de sa bombe, me dit en me serrant +la main: + +-- Maintenant, cher ami, retournez à Avignon pour imprimer votre +_Mireille_. Nous avons, en plein Paris, lancé le but au caniveau, et +laissons courir la critique: il faudra bien qu'elle y ajoute les +boules de son jeu, toutes, l'une après l'autre. + +Avant mon départ, mon dévoué compatriote voulut bien me présenter à +Lamartine, son ami, et voici comment le grand homme raconta cette +visite dans son _Cours familiers de Littérature_ (quarantième +entretien, 1859): + +"Au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un beau et +modeste jeune homme, vêtu avec un sobre élégance, comme l'amant de +Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse +chevelure dans les rues d'Avignon. C'était Frédéric Mistral, le jeune +poète villageois, destiné à devenir, comme Burns le laboureur +écossais, l'Homère de la Provence. + +"Sa physionomie simple, modeste et douce, n'avait rien de cette +tension orgueilleuse des traits ou de cette évaporation des yeux qui +caractérise trop souvent ces hommes de vanité plus que de génie, +qu'on appelle les poètes populaires. Il avait la bienséance de la +vérité; il plaisait, il intéressait, il émouvait; on sentait, dans sa +mâle beauté, le fils d'une de ces belles Arlésiennes, statues +vivantes de la Grèce, qui palpitent dans notre Midi. + +"Mistral s'assit sans façon à ma table d'acajou de Paris, selon les +lois de l'hospitalité antique, comme je me serais assis à la table de +noyer de sa mère, dans son Mas de Maillane. Le dîner fut sobre, +l'entretien à coeur ouvert, la soirée courte et causeuse, à la +fraîcheur du soir et au gazouillement des merles, dans mon petit +jardin grand comme le mouchoir de Mireille. + +"Le jeune homme nous récita quelques vers dans ce doux et nerveux +idiome provençal, qui rappelle tantôt l'accent latin, tantôt la grâce +attique, tantôt l'âpreté toscane. Mon habitude des patois latins, +parlés uniquement par moi jusqu'à l'âge de douze ans dans les +montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome intelligible. +C'étaient quelques vers lyriques; ils me plurent mais sans m'enivrer. +Le génie du jeune homme n'était pas là, le cadre était trop étroit +pour son âme; il lui fallait, comme à Jasmin, cet autre chanteur sans +langue, son épopée pour se répandre. Il retournait dans son village +pour y recueillir, auprès de sa mère et à côté de ses troupeaux, ses +dernières inspirations. Il me promit de m'envoyer un des premiers +exemplaires de son poème; il sortit." + +Avant de repartir, j'allai saluer Lamartine, qui habitait au +rez-de-chaussée du numéro 41 de la rue Ville-L'Évêque. C'était dans +la soirée. Écrasé par ses dettes et assez délaissé, le grand homme +somnolait dans un fauteuil en fumant un cigare, pendant que quelques +visiteurs causaient à voix basse, autour de lui. + +Tout à coup, un domestique vint annoncer qu'un Espagnol, un harpiste +appelé Herrera, demandait à jouer un air de son pays devant M. de +Lamartine. + +-- Qu'il entre, dit le poète. + +Le harpiste joua son aire, et Lamartine, à demi-voix, demanda à sa +nièce, Mme de Cessia, s'il y avait quelque argent dans les tiroirs de +son bureau. + +-- Il reste deux louis, répondit celle-ci. + +-- Donnez-les à Herrera, fit le bon Lamartine. + +Je revins donc en Provence pour l'impression de mon poème, et la +chose s'étant faite à l'imprimerie Seguin, à Avignon, j'adressai le +premier exemplaire à Lamartine, qui écrivit à Reboul la lettre +suivante: + +"Jai lu _Mirèio..._ Rien n'avait encore paru de cette sève nationale, +féconde, inimitable du Midi. Il y a une vertu dans le soleil. J'ai +tellement été frappé à l'esprit et au coeur que j'écris un +_Entretien_ sur ce poème. Dites-le à M. Mistral. Oui, depuis les +Homérides de l'Archipel, un tel jet de poésie primitive n'avait pas +coulé. J'ai crié, comme vous: c'est Homère." + +Adolphe Dumas m'écrivait, de son côté: + +(mars 1859). + +"Encore une lettre de joie pour vous, mon cher ami. J'ai été, hier au +soir, chez Lamartine. En me voyant entrer, il m'a reçu avec des +exclamations et il m'en a dit autant que ma lettre à la _Gazette de +France_. Il a lu et compris, dit-il, votre poème d'un bout à l'autre. +Il l'a lu et relu trois fois, il ne le quitte plus et ne lit pas +autre chose. Sa nièce, cette belle personne que vous avez vue, a +ajouté qu'elle n'avait pas pu le lui dérober un instant pour le lire, +et il va faire un _Entretien_ tout entier sur vous et _Mirèio_. Il +m'a demandé des notes biographiques sur vous et sur Maillane. Je les +lui envoie ce matin. Vous avez été l'objet de la conversation +générale toute la soirée et votre poème a été détaillé par Lamartine +et par moi depuis le premier mot jusqu'au dernier. Si son _Entretien_ +parle ainsi de vous, votre gloire est faite dans le monde entier. Il +dit que vous êtes "un Grec des Cyclades". Il a écrit à Reboul: "C'est +un Homère!" Il me charge de vous écrire _tout ce que je veux_ et il +ajoute que je ne puis trop vous en dire, tant il est ravi. Soyez donc +bien heureux, vous et votre chère mère, dont j'ai gardé un si bon +souvenir." + +Je tiens à consigner ici un fait très singulier d'intuition +maternelle. J'avais donné à ma mère une exemplaire de _Mirèio_, mais +sans lui avoir parlé du jugement de Lamartine, que je ne connaissais +pas encore. A la fin de la journée, quand je crus qu'elle avait pris +connaissance de l'oeuvre, je lui demandai ce qu'elle en pensait et +elle me répondit, profondément émue: + +-- Il m'est arrivé, en ouvrant ton livre, une chose bien étrange: un +éclat de lumière, pareil à une étoile, m'a éblouie sur le coup, et +j'ai dû renvoyer la lecture à plus tard! + +Qu'on en pense ce qu'on voudra; j'ai toujours cru que cette vision de +la bonne et sainte femme était un signe très réel de l'influx de +sainte Estelle, autrement dit de l'étoile qui avait présidé à la +fondation du Félibrige. + +Le quarantième Entretien du _Cours Familier de Littérature_ parut un +mois après (1859), sous le titre "Apparition d'un poème épique en +Provence". Lamartine y consacrait quatre-vingt pages au poème de +_Mireille_ et cette glorification était le couronnement des articles +sans nombre qui avaient accueilli notre épopée rustique dans la +presse de Provence, du Midi et de Paris. Je témoignai ma +reconnaissance dans ce quatrain provençal que j'inscrivis en tête de +la seconde édition: + +A LAMARTINE + +_Je te consacre Mireille; c'est mon coeur et mon âme, +C'est la fleur de mes années, +C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles +T'offre un paysan_. + +8 septembre 1859 + +Et voici l'élégie que je publiai à la mort du grand homme (1): + +SUR LA MORT DE LAMARTINE + +_Quand l'heure du déclin est venue pour l'astre -- sur les collines +envahies par le soir, les pâtres -- élargissent leurs moutons, leurs +brebis et leurs chiens; -- et dans les bas-fonds des marais, -- tout +ce qui grouille râle en braiment unanime: +-- Ce soleil était assommant!" + +Des paroles de Dieu magnanime épancheur, -- ainsi, ô Lamartine, ô mon +maître, ô mon père, -- en cantiques, en actions, en larmes +consolantes, -- quand vous eûtes à notre monde -- épanché sa satiété +d'amour et de lumière, -- et que le monde fut las, + +Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, -- chacun vous +décocha la pierre de sa fronde, -- car votre splendeur nous faisait +mal aux yeux, -- car une étoile qui s'éteint, -- car un dieu crucifié +plaît à la foule, -- et les crapauds aiment la nuit... + +Et l'on vit en ce moment des choses prodigieuses! Lui, cette grande +source de pure poésie -- qui avait rajeuni l'âme de l'univers, -- les +jeunes poètes rirent -- de sa mélancolie de prophète et dirent -- +qu'il ne savait pas l'art des vers. + +Du Très-Haut Adonaï lui sublime grand prêtre, -- qui dans ses hymnes +saints éleva nos croyances -- sur les cordes d'or de la harpe de +Sion, -- en attestant les Écritures -- les dévots pharisiens crièrent +sur les toits -- qu'il n'avait point de religion. + +Lui, le grand coeur ému, qui, sur la catastrophe -- de nos anciens +rois, avait versé ses strophes, -- et en marbre pompeux leur avait +fait un mausolée, -- les ébahis du Royalisme -- trouvèrent qu'il +était un révolutionnaire, -- et tous s'éloignèrent vite. + +Lui, le grand orateur, la voix apostolique, -- qui avait fulguré le +mot de République -- sur le front, dans le ciel des peuples +tressaillants, -- par une étrange frénésie, -- sous les chiens +enragés de la Démocratie -- le mordirent en grommelant. + +Lui, le grand citoyen, qui dans le cratère embrasé -- avait jeté ses +biens, et son corps et son âme, -- pour sauver du volcan la patrie en +combustion, -- lorsque, pauvre, il demanda son pain, -- les bourgeois +et les gros l'appelèrent mangeur -- et s'enfermèrent dans leur bourg. + +Alors, se voyant seul dans sa calamité, -- dolent, avec sa croix il +gravit son Calvaire... -- Et quelques bonnes âmes, vers la tombée du +jour, -- entendirent un long gémissement, -- et puis, dans les +espaces, ce cri suprême_: Eli, lamma sabacthani! + +_Mais nul ne s'aventura vers la cime déserte. -- Avec les yeux fermés +et les deux mains ouvertes, -- dans un silence grave il s'enveloppa +donc; -- et, calme comme sont les montagnes, au milieu de sa gloire +et de son infortune, -- sans dire mot il expira_. + +_21 mars 1869_ + +Me voilà arrivé au terme de _l'élucidari_ (comme auraient dit les +troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de ma +jeunesse. Désormais, mon histoire, qui est celle de mes oeuvres, +appartient, comme tant d'autres, à la publicité. + +Je terminerai ces _Mémoires_ par quelques épisodes des l'existence +franche et libre que s'étaient faite, en Avignon, les musagètes ou +coryphées de notre Renaissance, pour montrer comme, au bord du Rhône, +on pratiquait le Gai-Savoir. + +CHAPITRE XVII + +AUTOUR DU MONT VENTOUX + +Courses félibréennes avec Aubanel et Grivolas. -- L'ascension et la +descente. -- Les gendarmes nous arrêtent. -- La fête de Montbrun. -- +Le devineur de sources. -- Le curé de Monieux. -- La Nesque et les +Bessons. -- Le maire de Méthamis. -- Le charron de Vénasque. + +Avec Théodore Aubanel, qui était toujours dispos, pour organiser les +courses, et notre camarade le peintre avignonnais Pierre Grivolas, +qui était de toutes nos fêtes, voici comment nous fîmes, un beau jour +de septembre, l'ascension du mont Ventoux. + +Partis, vers minuit, du village de Bédoin, au pied de la montagne, +nous atteignîmes le sommet une demi-heure environ avant le lever du +soleil. Je ne vous dirai rien de l'escalade, que nous fîmes à l'aise, +sur le bât de mulets que conduisaient des guides, à travers les +rochers, escarpements et mamelons de la Combe-Fillole. + +Nous vîmes le soleil surgir, tel qu'un superbe roi de gloire, d'entre +les cimes éblouissantes des Alpes couvertes de neige, et l'ombre du +Ventoux élargir, prolonger, là-bas dans l'étendue du Comtat +Venaissin, par là-bas sur le Rhône et jusqu'au Languedoc, la +triangulation de son immense cône. + +En même temps, de grosses nues blanchâtres et fuyantes roulaient +au-dessous de nous, embrumant les vallées; et, si beau que fût le +temps, il ne faisait pas chaud. + +Vers les neuf heures, -- mais, cette fois, à pied, avec les bâtons +ferrés et le havresac au dos, -- après un léger déjeuner, nous primes +la descente. Seulement, nous dévalâmes par le côté opposé, +c'est-à-dire par les Ubacs, ainsi qu'on nomme le versant nord de +toutes nos montagnes et du Ventoux en particulier. + +Or, tellement est âpre et tellement est raide ce revers du mont +Ventoux, que le père Laval raconte ce qui suit: + +Les montagnards qui, de son temps (au dix-huitième siècle), le 14 +septembre, montaient en pèlerinage à la chapelle qui est en haut, +redescendaient par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser, assis à +croupetons sur une double planche de trois empans carrés, qu'ils +enrayaient soudain en plantant leur bâton devant, lorsqu'elle allait +trop vite ou qu'elle frôlait un précipice. + +Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une demi-heure; et il faut +songer que le mont Ventoux a dix-neuf cent soixante mètres d'altitude +sur la mer! + +Désireux, nous aussi, de raccourcir notre descente, mais ignorant les +chemins, nous allâmes nous fourvoyer dans une ravine ardue, la +Loubatière du Ventoux, si encombrée de rocailles et si périlleuse +aussi que, pour arriver en bas, nous mîmes le jour entier. + +Le ravin de la Loubatière, comme son nom le dit, n'est fréquenté que +par les loups, et il se rue subitement, du sommet au pied du mont, +entre des berges si scabreuses qu'il est presque impossible, une fois +qu'on y est rentré, d'en sortir pour changer de route. + +Nous y voilà, arrive qui plante! Dans les rocs détachés et dans les +éboulis, à travers les troncs d'arbres, pins, hêtres et mélèzes, +arrachés, entraînés par la fureur des orages et qui, à tous les pas, +entravaient notre marche, nous descendions, nous dévalions, quand, +tout à coup, le lit du torrent, coupé à pic devant nos pas, montre à +nos yeux, béant, un précipice de cent toises peut-être en contrebas. + +Comment faire? Remonter? C'était fort difficile, d'autant plus que, +sur nos têtes, nous voyions s'avancer de gros nuages noirs qui, s'ils +eussent crevé, nous auraient submergés sous l'irruption des eaux... +Il fallait donc, de façon ou d'autre, descendre par la gorge, cette +épouvantable gorge où nous étions perdus. Et alors, dans l'abîme, +nous jetâmes là-bas nos cabans et nos sacs et, ma foi, recommandant à +Dieu notre vie, en rampant, en nous traînant, mais surtout par +glissades, nous nous laissâmes couler sur la paroi presque verticale +où, seules, quelques racines de buis ou de lavande nous empêchèrent +de dégringoler, la tête la première. + +Rendus au fond du précipice, nous croyions être hors de danger, et, +remettant nos hardes, nous avions, guillerets, recommencé de +descendre dans le ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore plus +forte et plus rapide, vint nous arrêter de nouveau, et, au péril de +nos vies, il fallut de nouveau glisser en se cramponnant, et puis une +troisième fois après les autres ci-dessus. + +Au crépuscule, enfin nous atteignîmes Saint-Léger, pauvre petit +village qui est au pied du Ventoux, habité par des charbonniers, tout +jonché de lavande en guise de litière. Nous ne pûmes trouver à nous y +héberger. + +Malgré la nuit, haletants, harassés, il nous fallut encore marcher +une couple d'heures jusqu'au village de Brantes, perché sur les +rochers, en face du Ventoux, où nous fûmes fort heureux de pouvoir +nous faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, au grenier +à foin. + +Le plus joli, -- car il paraît qu'on n'avait pas très bonne mine, - +fut que notre hôtelier, de peur qu'on n'emportât ses draps, nous +avait enfermés sous clé... Aussi, le lendemain, ayant appris que +c'était fête au village de Montbrun, et à peu près remis des suées de +la veille, nous partîmes joyeux du pays qui _branle sans vent_ (comme +l'appellent ses voisins) et nous fîmes le tour des Ubacs du Ventoux +par Savoillants et Reillanette. + +Mais, pendant que, sur le bord de la rivière gazouilleuse qui a nom +le Toulourenc, nous admirions la hauteur des escarpes effrayantes, +des roches sourcilleuses qui touchaient les nuées, deux gendarmes, +qui venaient sur la route après nous, et auxquels l'hôtelier de +Brantes avait donné peut-être notre signalement, nous accostent: + +-- Vos papiers? + +Nous avions échappé aux loups, aux orages, aux précipices; ais, +croyez-m'en, qui que vous soyez, si vous êtes jamais forcé de vous +garer devant les happe-chair, évitez toujours les routes. + +-- Vos papiers? D'où venez-vous? Où allez-vous, voyons? + +Moi, je sortis de ma poche un gribouillage provençal et, pendant +qu'un des archers, pour pouvoir déchiffrer ce que ça voulait dire, se +désorbitait les yeux en tordant sa moustache: + +-- Nous sommes, disait Aubanel, des félibres, qui venons faire le +tour du Ventoux. + +-- Et des artistes, ajoutait Grivolas, qui étudions la beauté du +paysage... + +-- Ah! oui, c'est bon! nous faire accroire qu'on est venu dans le +Ventoux pour étudier ses agréments! répliqua le gendarme qui +essayait, mais vainement, de lire mon provençal; vous irez, mes +farceurs, dire cela demain à M. le procureur impérial à Nyons... Et +suivez-nous pour le quart d'heure. + +Nous rappelant le mot du général Philopémen: "qu'il faut porter la +peine de sa mauvaise mine", et, en effet, reconnaissant qu'avec nos +grands chapeaux de feutre aux bords retroussés arrogamment, nos +bâtons ferrés et nos havresacs, nous étions faits comme des brigands, +-- et comme d'autre part, cela nous amusait, nous suivîmes les +chasse-coquins. + +Chemin faisant, un bon fermier, portant la veste sur l'épaule, nous +atteignit et nous dit: + +-- Que Dieu vous donne le bonjour! Ces messieurs vont, sans doute, à +la fête de Montbrun? + +-- Ah! oui, une jolie fête! lui répondîmes-nous. Nous descendions du +Ventoux, de la cime du mont Ventoux, pour voir s'il est réel que le +soleil, en se levant, y fait trois sauts, comme on affirme, et voilà +que les gendarmes, parce que nous avions oublié nos papiers, nous ont +pris pour des voleurs et nous emmènent à Nyons... + +-- Par exemple! Mais ne voyez-vous pas, à leur façon de s'exprimer, +dit aux gendarmes le brave homme, que ces messieurs ne sont pas de +loin? qu'ils parlent provençal? qu'ils sentent leur bonne maison? Eh +bien! je n'hésite pas, moi, à répondre pour eux et je les invite +même, quand nous serons à Montbrun, à venir boire un coup à la +maison, et vous aussi, messieurs du gouvernement, si vous voulez, +pourtant, me faire cet honneur! + +-- En ce cas-là, nous dit la maréchaussée dauphinoise, après avoir +délibéré, messieurs, vous pouvez aller. Et, mais, voyons, est-ce +positif, ce que vous disiez tout à l'heure, que le soleil, là-haut, +vu du sommet du Ventoux, fait trois sauts en se levant? + +-- Ça, répliquâmes-nous, il faut le voir pour le croire... Mais +autrement, c'est vrai comme vous êtes de braves gens. + +Et, les laissant sur ce goût (nous venions d'entrer à Montbrun), avec +l'honnête paysan qui avait répondu pour nous, nous fûmes tout droit à +l'auberge nous restaurer quelque peu. + +Rien qui fasse plaisir, lorsqu'on cour le pays et qu'on est fatigué, +comme une auberge indigène, où l'on arrive un jour de fête patronale. +Or, songez qu'à Montbrun, dès notre entrée au cabaret, nos yeux +virent par terre un monceau de poulardes, de poulets, de dindons, de +lapins, de levrauts et de perdrix, vous dis-je, qui n'annonçaient pas +misère! Qui plumait d'ici, qui saignait de là. Une paire de longues +broches, toutes chargées de lardoires et de gibier odorant, +tournaient et dégouttaient sur le carré des lèchefrites, +doucettement, devant le feu. L'hôtelier, l'hôtelière, en mouvement, +posaient sur chaque table les bouteilles, les couteaux, les +fourchettes qu'il fallait. Et tout cela pour les premiers qui +demanderaient à dîner, c'est-à-dire pour nous autres. Oh! coquin de +bon sort! Une bénédiction. Et, chose pardessus qui ne coûtait pas +davantage, les filles de l'hôtesse avaient si gentille accortise que +nous restâmes là tant que dura la fête, rien que pour l'agrément +d'être servis par elles. + +A _Montbrun_, disait-on autrefois en Dauphiné, _arrivé à deux heures, +à trois on est pendu_. Cela montre qu'un proverbe n'est pas toujours +véridique, mais ça devait se rapporter (je le crois) au renom du +terrible Montbrun, le capitaine huguenot qui fut seigneur de ce +village. C'est lui, Charles du Puy, dit "le brave Montbrun", qui fit +face au roi de France, alléguant pour raison que "les armes et le jeu +rendaient les hommes égaux". C'est le même qui, au siège de Mornas, +place catholique, lorsqu'il eut pris le château, en précipita la +garnison sur la pointe, là-bas, des hallebardes de sa troupe (1562). +D'où les gens de Mornas ont gardé jusqu'à nos jours le sobriquet de +_saute-remparts_, et voici ce qu'on raconte: + +Un de ces malheureux, dont le tour était venu de faire le plongeon, +reculait pour prendre élan, mais arrivé au bord de l'affreux +casse-cou, il s'arrêtait épouvanté. Il revenait prendre sa course, et +chose facile à comprendre, il lâchait pied de nouveau. + +-- O poltron, lui cria le farouche Montbrun, en deux fois que tu pris +escousse, tu ne peux pas faire le saut? + +-- Monseigneur, répliqua le pauvre catholique, s'il vous plaît +d'essayer, je vous le donne en trois. + +Et pour la repartie, Montbrun, à ce qu'on dit, lui accorda sa grâce. + +Nous allâmes visiter le château du baron - que François II fit +démolir. -- Il y reste quelques fresques, attribuées à André del +Sarto. Sur la terrasse, on nous montra l'endroit d'où parfois, pour +s'amuser, le seigneur huguenot abattait d'un coup d'arquebuse les +moines qui, là-bas, lisaient leur bréviaire, dans le jardin d'un +couvent qu'il y avait en dessous. + +Enfin, derrière le Ventoux, le long du Toulourenc, rivière qui sépare +le Dauphiné de la Provence, ayant repris notre tournée, nous vîmes en +passant au pied du Ventouret et en longeant le Gourg des Oules +déboucher dans une vallée, la riante vallée de Sault. + +-- Faisons la méridienne? dîmes-nous.. Et tous trois, à l'orée d'une +prairie limitrophe avec la route, nous nous couchâmes pour dormir et +laisser passer la chaleur. + +-- Adieu, Ventoux! s'écria Aubanel, tu nous fis, ô gueusard, assez +suer et essouffler! + +Grivolas regardait les ombres et les clairs que remuaient entre eux +les noyers et les chênes, et moi, épiant l'heure qu'il était au +soleil, je tétais à la gourde une gorgée d'eau-de-vie. + +A ce moment, dans le grand hâle, nous vîmes sur la route blanche +s'acheminer avec sa blouse, ses gros souliers à clous, son chapeau à +larges bords, un vieillard qui tenait une houssine à la main. Quelque +chose d'imposant et de particulier dans sa figure ouverte, rôtie par +le soleil, attira, comme il passait, notre attention vers lui et nous +lui dîmes bonjour. + +-- Bonjour, toute la compagnie, nous fit-il d'une voix douce, vous +faites un peu halte? + +-- Eh oui! brave homme; à vous d'en faire autant, si vous voulez. + +-- Eh bien! je ne dis pas non... Je viens de la ville de Sault, où +j'avais quelques affaires et je commençais d'être las. Ce n'est plus, +mes amis, comme quand j'avais votre âge! Berthe filait alors, et +maintenant Marthe dévide. + +Et il s'assit en causant à côté de nous sur l'herbe. + +-- Je suis bien curieux peut-être, poursuivit-il, mais par hasard ne +seriez-vous pas herboristes? + +Ah! parbleu, si nous connaissions la vertu des simples que nos pieds +foulent, nous n'aurions jamais besoin d'apothicaires ni de médecins. + +-- Non, répondîmes-nous, nous venons du mont Ventoux. + +-- _Sage qui n'y retourne pas, mais fou celui qui y retourne!_ dit le +vieillard sentencieusement... "Allons, je vois, je vois, vous êtes +peut-être bien des triacleurs de Venise. + +-- Triacleurs? Qu'est-ce que c'est? + +--Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'un remède souverain est ce qu'on +nomme la _thériaque_, qui se fait à ce qu'on dit, avec de la graisse +de vipère... Et, ici, dans nos montagnes, au Ventoux, au Ventouret, +et, dans cette vallée même, les vipères ne manquent pas. Si c'est +elles que vous cherchiez... + +-- Ah! les cherche qui voudra! nous écriâmes-nous. + +-- Veuillez m'excuser, reprit le bonhomme, si je vous ai offensés, +mais il n'est pas de sot métier: + + _Comme dit le renard + Chacun joue de son art_. + +Le bon Dieu, que je salue, a répandu sa lumière, voyez-vous un peu à +tous. Pris à part, l'homme ne sait rien; entre tous, nous savons +tout... Et, sans aller plus loin, moi, je suis devineur d'eau. + +-- Ah! tonnerre de nom de nom! + +-- Oui, tel que vous me voyez, par la vertu de la baguette que je +tiens entre mes mains, je déniche les veines d'eau. + +-- Par exemple, et à notre tour, s'il n'y a pas d'indiscrétion, +comment faites-vous donc pour découvrir les sources qu'il y a dans la +terre? + +-- Comment je fais? De vous le dire, répondit l'hydroscope, ce serait +malaisé peut-être... C'est affaire de bonne foi. Il m'arrive, tenez, +quand le soleil est ardent, de voir fumer les eaux, de les voir +s'évaporer, à sept lieues de distance... je les vois, oui, je les +vois (mon Dieu! je vous rends grâces!) aspirées, colorées par +l'ardeur du soleil. Ensuite la baguette, qui tourne d'elle-même et se +tord entre mes doigts, achève le restant... Mais il faut, comme je +vous le dis, sentir cela pour le comprendre: c'est à la bonne foi. +Vous pouvez d’ailleurs parler de moi à Sault, à Villes, à Verdolier, +dans tous les villages qui avoisinent: je suis d’Aurel (que vous +voyez là), mon nom est Fortuné Aubert. On vous montrera partout les +sources que j’ai mises en vue. + +Nous lui dîmes en plaisantant: + +-- Compère Fortuné, si vous pouviez, avec la baguette, trouver un +jour la Chèvre d’Or? + +-- Et pourquoi non? Si Dieu voulait, je n’aurais pas plus de peine à +cela, voyez-vous, que d’être assis sur ce talus... Mais Celui de +là-haut a plus de sens que nous tous. Une +fontaine d’eau, quand on a soif, ne vaut-elle pas mieux qu’une +fontaine d’or? Et ce pré! Ne croyez-vous pas que la moindre rosée +fasse plus de bien à son herbe, -- que si la traversait le carrosse +d’un roi, chargé d’or et d’argent? Rendre service, quand on peut, à +notre frère prochain, comme il nous est recommandé, mes amis, voilà, +voilà où le bon Dieu vient en aide! Et pour preuve, permettez que je +vous conte encore ceci: + +"L’an passé, la servante de notre curé d’Aurel (qui vous le +certifierait) me fit appeler à la cure. + +"-- Maître Fortuné, me dit-elle, vous me voyez en grand souci. M. le +curé, ce matin, est allé à Carpentras, où l’on juge aux assises un +jeune parent à lui, inculpé comme incendiaire. Il devait, me l’ayant +promis, retourner de bonne heure, et la nuit déjà descend, et je ne +vois venir personne: je ne sais que m’imaginer. Si au moyen de votre +science vous pouviez me rendre instruite de ce qui là-bas se passe, +ah! que vous me feriez plaisir! + +"-- Nous essayerons, répondis-je... Donnez-moi quelques oublies, ce +avec quoi les hosties se font. + +Et alors, sur la table, je plaçai les oublies, en représentation de +Celui qu’on ne voit pas, l’Amour suprême, le bon Dieu. + +"A côté des oublies, je mis un verre de vin pur, pour représenter la +Justice. + +"Devant l’Amour et la Justice, je mis un verre d’eau -- qui +représentait l’inculpé. Et derrière l’inculpé je posai un gobelet de +vin troublé avec de l’eau: ça représentait +l’avocat. + +"Je saisis la baguette et, à la bonne foi, humblement, je demande à +Dieu, l’Amour suprême, si l’accusé était condamné. + +"La baguette, mes amis, ne branla pas plus que ces pierres. + +"Bon! je demandai alors si on l’avait acquitté. La baguette entre mes +doigts tourna joyeuse, comme en danse. + +"-- Mademoiselle, dis-je pour lors à la servante, vous pouvez dormir +tranquille: l'inculpé est acquitté. + +"-- Puisque nous y voilà, me fit la demoiselle, Fortuné informez-vous +un peu sur les témoins. + +"Je reprends en main la baguette et je demande au vin pur ou, pour +mieux dire, à la Justice, si les témoins retournaient et s’ils +étaient en chemin. + +"La verge demeura muette. + +"Humblement, je demande s’ils étaient poursuivis. ..Il me fut répondu +qu’ils étaient poursuivis très sérieusement... Eh bien! n’est-il pas +vrai que le lendemain, messieurs, le curé d’Aurel vint nous confirmer +tout ce que nous avions vu la veille avec la verge! On avait à +Carpentras acquitté l’inculpé et retenu les témoins. + +"-- Mais, allons, vous devez dire que je suis un franc bavard. A Dieu +soyez, dit le vieillard en se relevant du talus, et prenez garde, là +au frais, prenez garde de vous morfondre. + +Le devineur, avec sa baguette, gagna du côté des collines, vers ces +quartiers d’Aurel, de Saint-Trinit, chantés plus tard par Félix Gras +dans son grand et frais poème qui a nom _Les charbonniers_, et nous +allâmes, nous autres, par un raidillon de chemin, prendre notre logis +à Sault, la ville des _Étrangleurs de truie_. + +Après avoir salué, dans le château fort en ruine, le blason et la +gloire de ses anciens seigneurs, les grands barons d’Agoult (qui est +Wolf en allemand et qui signifie loup) et le nom historique de cette +comtesse de Sault qui, au temps (de la Ligue, maîtrisait la Provence, +nous descendîmes sur Monieux, dont le curé figure dans le gai +répertoire des contes populaires. + +Ce curé avait une vache... Et voici qu’un pauvre homme, qui avait un +tas d’enfants, vola et tua la vache, la fit manger à ses marmots et, +après la bombance, en manière de grâces, leur fit dire la petite +prière que voici: + + _Nous rendons grâces, mon Dieu, + Au bon curé de Monieux: + Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!_ + +Mais les enfants répètent tout. Le curé en eut vent, et ayant +questionné un des petits mangeurs, il lui dit: + +-- Est-ce vrai, mignon, que votre père vous a appris pour vos grâces +une prière si jolie? Comment est-elle? voyons un peu... + +Et le petit répéta: + + _Nous rendons grâces, mon Dieu, + Au bon curé de Monieux: + Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!_ + +-- Oh ! la galante prière! fit le prêtre au petit. Eh bien ! sais-tu, +mignon, ce qu’il faut faire? Demain, jour de dimanche, tu viendras me +trouver à la première messe; tu monteras en chaire avec moi, n’est-ce +pas, mignon? et devant tous, pour que tout le monde l’apprenne, tu +diras la prière que ton père vous fait dire. + +-- Il suffit, monsieur le curé. + +Et l’enfant, tout de suite, va conter à son père le propos du curé; +et le père, un fin matois, dit alors à l’enfant: + +-- Ah! oui, venir parler de vache en pleine chaire! Mais tu les +ferais rire tous... Je vais t’en apprendre une autre, mon fils, +d’action de grâces, qui est bien plus belle encore: + + _Je rends grâce au bon Dieu! + Les hommes de Monieux + Ont tous porté du bois de leur curé joyeux: + Mais lui tout seul, mon père + Ne s’est pas laissé faire_. + +"T’en souviendras-tu demain? + +-- Je m’en souviendrai, père. + +Le curé, le lendemain, au prône de la messe, monte donc à la chaire, +accompagné du petit, et commence: + +-- Mes frères, vous l’avez tous appris, on nous a volé notre vache... +Je ne veux pas vous en parler; seulement la vérité est toujours bonne +à connaître, et toujours la vérité sort de la bouche innocente... +Allons, mignon, dis ce que tu sais. + +Et le petit alors: + + _Je rends grâce au bon Dieu! + Les hommes de Monieux + Ont tous porté du bois de leur curé joyeux_: + _Mais lui tout seul, mon père + Ne s’est pas laissé faire_. + +Je vous laisse à penser le rire... + +Nous prîmes à Monieux la combe de la Nesque, petit cours d’eau +sauvage, qui bondit, comme dit Gras, + + _Entre deux falaises à pic, couvertes de halliers, + Où les bergers pendent l'appât + Pour attraper les merles_. + +et nous marchâmes là dans les rochers, à tout hasard, pour gagner, si +nous pouvions, le même jour, Vénasque. Mais qui compte sans l’hôte, +dit-on, compte deux fois: le soleil se couchait que nous errions +encore parmi les précipices, au pied d’un haut escarpement qu’on +nomme le Rocher du Cire, où plus tard nous plaçâmes l’épisode de +_Calendal_ lorsqu’il dénicha les ruches d’abeilles, + + _La Nesque, par-dessous, affreuse, + Ouvrait sa ténébreuse gorge_ + +et, la nuit nous couvrant peu à peu de son ombre, voici qu’à un +endroit appelé le Pas de l’Ascle, un véritable labyrinthe, nous n’y, +voyions plus devant nous, en danger, à tout pas, de glisser et +tomber, la tête la première, par là-bas je ne sais ou. + +-- Mes amis, dis-je alors, ce serait une sottise que de laisser nos +os ici dans quelque gouffre, avant d’avoir accompli notre oeuvre +félibréenne. Je serais d’avis de retourner. + +-- Hé! en avant, fit Grivolas, nous venons tout à l’heure "les effets +de la lune" sur les roches de la Nesque. + +-- Si tu veux te précipiter, lui cria Aubanel, libre à toi, mon ami +Pierre! Pour moi, je ne me sens nulle envie de me faire dévorer par +les loups. + +Et là-dessus nous remontâmes, en tâtonnant de-ci de-là, pour nous +sortir des précipices, harassés, défaillants, tout en nage. Nous +vîmes alors par bonheur, dans l’obscurité, au loin, poindre une +petite lumière. + +Nous y allâmes. C’était une masure écartée dans la montagne, qu’on +appelait les Bessons. Nous frappâmes. On nous ouvrit; et de leur +mieux ces braves gens (une famille de chevriers) nous firent +l’hospitalité et ils nous dirent: + +"Vous avez certes bien fait de retourner sur vos pas; l’autre année, +une nuit d’hiver, nous avions entendu des cris, sans savoir ce qui +arrivait... + +"Quand le matin nous allâmes voir, nous trouvâmes mort dans la +Nesque, là-bas vers le Pas de l’Ascle, un pauvre prêtre qui s’était +décroché et tout meurtri." + +-- Eh bien! tu vois, nigaud, si nous t’avions suivi? fit Aubanel à +Grivolas. + +-- Bah! repartit le peintre, vous êtes des soldats du pape. + +La ménagère, en même temps, avait mis la marmite sur le feu, avec de +l’ail, de la sauge, et une poignée de sel, tout aspergé d’huile. Elle +nous trempa bientôt une odorante eau bouillie, si bonne qu’Aubanel, +tout petit homme qu’il fût, en vida onze assiettées, et le grand +félibre garda un tel souvenir de cette savoureuse soupe et du bon +sommeil que nous fîmes à la grange des Bessons que, dans son _Livre +de l’Amour_, il y fait l’allusion suivante: + +_La femme vivement avec le tranchoir -- Taille le beau pain brun, va +quérir de l’eau fraîche -- Avec son broc de cuivre; ensuite sur le +seuil -- Elle sort et appelle ses gens qui rentrent à la maison. -- +Et la soupe est versée; pendant qu’elle s’imbibe,-- L’hôte amical +vous fait boire un coup de sa piquette; -- Puis, chacun à son tour, +aïeul, mari, femme et enfants, -- Tirent une assiettée et apaisent +leur faim. -- Et vous mangez la soupe et êtes de la famille. -- Mais, +le repas fini, déjà chacun sommeille: -- L’hôtesse avec une lampe va +vous quérir un drap, -- Un beau drap de toile blonde, tout rude et +tout neuf. -- Du corps la lassitude est un baume pour l’âme. -- Ah! +qu’il fait bon dormir, dans les bergeries, sur le feuillage, -- +Dormir sans rêves, au milieu des troupeaux, -- N’être ensuite +réveillé que par les grelots -- Des chèvres, le matin, et aller avec +les plâtres -- Se coucher tout le jour et sentir le marrube!_ + +Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, toute bourdonnante +d’abeilles, des abeilles en essaims qui y humaient le miel des +fleurs, nous arrivâmes enfin, et par une chaleur qui faisait béer les +lézards, au village de Méthamîs. Nous demandâmes l’auberge. Mais +va-t’en voir s’ils viennent! Nous y trouvâmes porte close; l’hôte et +l’hôtesse +moissonnaient. + +Nous entrâmes au café, pour voir si en payant on voudrait nous +apprêter quelque chose pour dîner. + +-- Cela m’est défendu, nous dit le cafetier, comme de tuer un homme! + +-- Et pourquoi? + +-- C’est que l’auberge, appartenant à la commune, s’afferme sous +condition que personne autre n’ait le droit de donner à manger aussi. + +-- Il nous faut donc crever de faim? + +-- Allez trouver M. le Maire... Je ne puis, moi, vous offrir autre +chose qu’à boire. +Nous bûmes un coup pour nous rafraîchir, et de là, tout poussiéreux, +nous allâmes chez M. le Maire de Méthamis. + +Le maire, un grand rustaud, moricaud et grêlé comme une poêle à +châtaignes, croyant avoir affaire à des batteurs d’estrade, nous fait +brutalement, comme quelqu’un que l’on dérange: + +-- Que voulez-vous? + +-- Nous voudrions, lui dis-je, que vous donniez au cafe-tier +l’autorisation nécessaire pour nous servir à manger, du moment, +monsieur le Maire, que votre auberge est fermée... + +-- Avez-vous des papiers? + +-- Que diable! nous sommes d’ici d’Avignon: si l’on ne peut plus +faire un pas, ni manger une omelette dans le département, sans avoir +des papiers... + +-- Ça, point tant de raisons! vous irez vous expliquer, accompagnés +de mes deux gardes, devant le commissaire de police du canton. + +-- Mais peste! vous voulez rire? nous voilà n’en pouvant plus... + +-- Oh! je vous ferai charrier sur ma charrette; j’ai un bon mulet. + +Cela commençait, parbleu! à ne plus tant nous amuser, d’autant plus, +saperlotte! que nous n’avions rien dans le ventre. + +-- Monsieur le Maire, dit Aubanel, si vous vouliez nous conduire chez +M. le curé, je suis sûr qu’il nous connaîtra. + +-- Allons-y, allons-y, fit le maire hargneux. + +Et arrivés au presbytère, en présence du prêtre: + +-- Voyez, lui dit-il, monsieur le Curé, si vous connaissez ces +individus. + +Le curé de Mathamis, dans son petit salon, nous offrit d’abord des +chaises, et puis tournant autour de nous et examinant nos visages: + +-- Non, dit-il, monsieur le Maire, je ne connais pas ces messieurs. + +-- Mais regardez-moi bien, monsieur le curé, fit Aubanel, ne vous +souvient-il pas de m’avoir vu en Avignon, dans ma librairie? + +-- Ah! monsieur Aubanel? + +-- Précisément. + +-- Monsieur Aubanel, cria le curé de Méthamis, libraire et imprimeur +de notre Saint Père le Pape! Jacomone, Jacomone! apporte vite les +petits verres, que nous buvions une goutte de ratafia de Gouit à la +santé de l’Almanach provençal et des félibres! + +Et comme nous tournions la tête, pour voir un peu la mine du maire de +Méthamis, celui-ci, en cherchant la porte qu’il ne pouvait retrouver, +grommelait: + +-- Je ne bois pas, je ne bois pas, monsieur le Curé. Il faut que +j’aille mettre au joug. + +C’est bien. Quand nous sortîmes, au bout d’un moment, l’aubergiste +sur son seuil, le cafetier devant sa porte, nous appelaient: + +-- Messieurs, messieurs, vous pouvez venir... M. le Maire vient de +dire que si vous désiriez manger... + +Mais dépités et dédaigneux, nous, tels que des apôtres qui ont été +méconnus, en resserrant nos ceintures nous secouâmes sur Méthamis la +poussière de nos souliers et nous reprîmes clopin-clopant la descente +de la Nesque. + +-- Eh bien! mon vaillant Pierre, disait Aubanel à Grivolas, tu vois +que les soldats du Pape sont encore bons à quelque chose? + +-- Je ne dis pas, mais à Venasque, répondait notre artiste en se +léchant la barbe, si nous tombions sur un monceau de lapins, de +poulets, de levrauts et de dindes, comme à la fête de Montbrun, il me +semble que tout à l’heure, mes amis, nous y taperions. + +Hélas! les jours se suivent, mais ne se ressemblent pas. A Venasque, +l’aubergiste, charron de son métier, nous fit souper, l’animal, avec +un épais ragoût de pommes de terre au plat, rissolées dans de l’huile +infecte, que nous ne pûmes avaler. + +Non content de cela, le pendard nous fit coucher sur une pile de bois +d’yeuse, avec, pour matelas, quelques fourchées de paille qui, dans +la nuit, s’éparpillèrent, et, à cause des bûches anguleuses et +noueuses qui nous entraient dans le dos, nous ne pûmes fermer l'oeil. + +Bref, les habits fripés, les chaussures trouées, le visage hâlé, mais +allègres, mais pleins de la saveur de la Provence, nous revînmes à +travers une croupe de montagnes pelées qui a pour nom la Barbarenque, +en passant par Vaucluse, l'abbaye de Sénanque, Gordes et le Calavon +(non sans autres aventures dont le récit serait trop long), nous +revînmes de là aux plaines d'Avignon. + +CHAPITRE XVIII + +LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE + +Alphonse Daudet dans sa jeunesse. -- La descente en Arles. -- La +Roquette et les Roquettières. -- Le patron Gafet. -- Le souper chez +Le Counënc. -- Les chansons de table. -- Le registre du cabaret. -- +Le pont de bateaux. -- La noce arlésienne. -- Le spectre des +Aliscamps. -- Une lettre de Daudet pendant le siège de Paris. + +I + +Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse (_Lettres de mon +Moulin et Trente Ans de Paris_), a raconté, à fleur de plume, +quelques échappées qu'il fit, avec les premiers félibres, à Maillane, +en Barthelasse, aux Baux, à Châteauneuf; je dis avec les félibres de +la première pousse, qui, en ce temps, couraient sans cesse le pays de +Provence, pour le plaisir de courir, de se donner du mouvement, +surtout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le vieux fonds du +peuple. Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut, et je veux vous +conter la joyeuse équipée que nous fîmes ensemble, il y a quelque +quarante ans. + +Daudet, à cette époque, était secrétaire du duc de Morny, secrétaire +honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le jeune +homme allait, une fois par mois, voir si le président du Sénat, son +patron, était gaillard et de bonne humeur. Et sa vigne de côté, qui +depuis a donné de si belles pressées, n'était qu'à sa première +feuille. Mais entre autres choses exquises, Daudet avait composé une +poésie d'amour, pièce toute mignonne, qui avait nom: _les Prunes_. +Tout Paris la savait par coeur, et M. de Morny, l'ayant ouïe dans son +salon, s'était fait présenter l'auteur, qui lui avait plu, et il +l'avait pris en grâce. + +Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit des +pierres fines, Daudet était joli garçon, brun, d'une pâleur mate, +avec des yeux noirs à longs cils qui battaient, une barbe naissante +et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la nuque, +tellement que le duc, chaque fois que l'auteur de la chanson des +_Prunes_ lui rendait visite au Sénat, lui disait, en lui touchant les +cheveux de son doigt hautain: + +-- Eh bien! poète, cette perruque, quand la faisons-nous abattre? + +-- La semaine prochaine, monseigneur! en s'inclinant répondait le +poète. + +Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au petit +Daudet la même observation, et toujours le poète lui répondait la +même chose. Et le duc tomba plus tôt que la crinière de Daudet. + +A cet age, devons-nous dire, le futur chroniqueur des aventures +prodigieuses de _Tartarin de Tarascon_ était déjà un gaillard qui +voyait courir le vent: impatient de tout connaître, audacieux en +bohème, franc et libre de langue, se lançant à la nage dans tout ce +qui était vie, lumière, bruit et joie, et ne demandant qu'aventures. +Il avait, comme on dit, du vif-argent dans les veines. + +Je me souviens d'un soir où nous soupions au _Chêne-Vert_, un +plaisant cabaret des environs d' Avignons. Entendant la musique d'un +bal qui se trouvait en contrebas de la terrasse où nous étions +attablés, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de neuf ou dix +pieds de haut) et tomba, à travers les sarments d'un treille, au beau +milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable. + +Une autre fois, du haut du chemin qui passe au pied du Pont du Gard, +il se jeta, sans savoir nager, dans la rivière du Gardon, pour voir, +avait-il dit, s'il y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans un +pêcheur qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse à coup sûr, +buvait bouillon de onze heures. + +Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon à l'île de la +Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y courant +dessus au risque de culbuter, par là-bas, dans le Rhône, il criait, +pour épater quelques bourgeois qui l'entendaient: + +-- C'est de là, tron de l'air! que nous jetâmes au Rhône le cadavre +de Brune, oui, du maréchal Brune! Et que cela serve d'exemple aux +Franchimands et Allobroges qui reviendraient nous embêter! + +II + +Donc, un jour de septembre, je reçus à Maillane une petite lettre du +camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de persil, +bien connues de ses amis, et dans laquelle il me disait: + +"Mon Frédéric, demain mercredi, je partirai de Fontvieille pour venir +à ta rencontre jusqu'à Saint-Gabriel. Mathieu et Grivolas viendront +nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est à la +buvette, où nous t'attendons vers les neuf heures ou neuf heures et +demie. Et là, chez Sarrasine, la belle hôtesse du quartier, ayant +ensemble bu un coup, nous partirons à pied pour Arles. Ne manque pas! +Ton + +Chaperon Rouge." + +Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous trouvâmes tous +à Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la montagne. Chez +Sarrasine, nous croquâmes une cerise à l'eau-de-vie, et en avant sur +la route blanche. + +Nous demandâmes au cantonnier: + +-- Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici à Arles? + +-- Quand vous serez, nous répondit-il, droit à la Tombe de Roland, +vous en aurez encore pour deux heures. + +-- Et où est cette tombe? + +-- Là-bas, où vous voyez un bouquet de cyprès, sur la berge du +Vigueirat. + +-- Et ce Roland? + +-- C'était, à ce qu'on dit, un fameux capitaine du temps des +Sarasins... Les dents, allez, bien sûr, ne doivent pas lui faire mal. + +Salut, Roland! Nous n'aurions pas soupçonné, dès nous mettre en +chemin, de rencontrer vivantes, au milieu des guérets et des chaumes +du Trébon, la légende et la gloire du compagnon de Charlemagne. Mais +poursuivons. Allégrement nous voilà descendant en Arles, où l'Homme +de Bronze frappait midi, quand, tout blancs de poussière, nous +entrâmes à la porte de la Cavalerie. Et, comme nous avions le ventre +à l'espagnole, nous allâmes aussitôt, déjeuner à l'hôtel Pinus. + +III + +On ne nous servit pas trop mal... Et, vous savez, quand on est jeune, +que l'on est entre amis et heureux d'être en vie, rien de tel que la +table pour décliquer le rire et les folâtreries. + +Il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. Un garçon en habit +noir, la tête pommadée, avec deux favoris hérissés comme des +houssoirs, était sans cesse autour de nous, la serviette sous le +bras, ne nous quittant pas de l'oeil et, sous prétexte de changer nos +assiettes, écoutant bonnement toutes nos paroles folles. + +-- Voulez-vous, dit enfin Daudet impatienté, que nous fassions partir +cette espèce de patelin?... Garçon! + +-- Plaît-il, monsieur? + +-- Vite, va nous chercher un plateau, un plat d'argent. + +-- Pour de quoi mettre? demanda le garçon interloqué. + +-- Pour y mettre un _viédase!_ repliqua Daudet d'une voix tonnante. + +Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup, nous +laissa tranquilles. + +-- Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces hôtels, fit alors le bon +Mathieu, c'est que, remarquez-le, depuis qu'aux tables d'hôte les +commis voyageurs ont introduit les goûts du Nord, que ce soit en +Avignon, en Angoulême, à Draguignan ou bien à Brive-la-Gaillarde, on +vous sert, aujourd'hui, partout les mêmes plats: des brouets de +carottes, du veau à l'oseille, du rosbif à moitié cuit, des +choux-fleurs au beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont ni +saveur ni goût. De telle sorte qu'en Provence, si l'on veut retrouver +la cuisine indigène, notre vieille cuisine appétissante et +savoureuse, il n'y a que les cabarets où va manger le peuple. + +-- Si nous y allions ce soir? dit le peintre Grivolas. + +-- Allons-y, criâmes-nous tous. + +IV + +On paya, sans plus tarder. Le cigare allumé, on alla prendre se +demi-tasse dans un _cafeton_ populaire. Puis, dans les rues étroites, +blanches de chaux et fraîches, et bordées de vieux hôtels, on flâna +doucement jusqu'à la nuit tombante, pour regarder sur leurs portes ou +derrière le rideau de canevas transparent ces Arlésiennes reines qui +étaient pour beaucoup dans le motif latent de notre descente en +Arles. + +Nous vîmes les Arènes avec leurs grands portails béants, le Théâtre +Antique avec son couple de majestueuses colonnes, Saint-Trophime et +son cloître, la Tête sans nez, le palais du Lion, celui des +Porcelets, celui de Constantin et celui du Grand-Prieur. + +Parfois, sur les pavés, nous nous heurtions à l'âne de quelque +_barralière_ qui vendait de l'eau du Rhône. Nous rencontrions aussi +les _tibanières_ brunes qui rentraient en ville, la tête chargée de +leurs faix de glanes, et les _cacalausières_ qui criaient: + +-- Femmes, qui en veut des colimaçons de chaumes? + +Mais, en passant à la Roquette, devers la Poissonnerie, voyant que le +jour déclinait, nous demandâmes à une femme en train de tricoter son +bas: + +-- Pourriez-vous nous indiquer quelque petite auberge, ne serait-ce +qu'une taverne, où l'on mange proprement et à la bonne apostolique? + +La commère, croyant que nous voulions railler, cria aux autres +Roquettières, qui, à son éclat de rire, étaient sorties sur leurs +seuils, coquettement coiffées de leurs cravates blanches, aux bouts +noués en crête: + +-- Hé! voilà des messieurs qui cherchent une taverne pour souper: en +auriez-vous une? + +-- Envoie-les, cria l'une d'elles, dans la rue Pique-Moute. + +-- Ou chez la Catasse, dit une autre. + +-- Ou chez la veuve Viens-Ici. + +-- Ou à la porte des Châtaignes. + +-- Pardon, pardon, leur dis-je, ne plaisantons pas, mes belles: nous +voulons un cabaret, quelque chose de modeste, à la portée de tous, et +où aillent les braves gens. + +V + +-- Eh bien! dit un gros homme qui fumait là sa pipe assis sur une +borne, la trogne enluminée comme une gourde de mendiant, que ne +vont-ils chez le Counënc? Tenez, messieurs, venez, je vous y +conduirai, poursuivit-il en se levant et en secouant sa pipe, il faut +que j'aille de ce côté. C'est sur l'autre bord du Rhône, au faubourg +de Trinquetaille... Ce n'est pas une hôtellerie, mon Dieu! de premier +ordre; mais les gens de rivière, les _radeliers_, les bateliers qui +viennent de condrieu y font leur gargotage et n'en sont pas +mécontents. + +-- Et d'où vient, dit Grivolas, qu'on l'appelle le Counënc? + +-- L'hôtelier? Parce qu'il est de Combs, un village près de +Beaucaire, qui fournit quelques mariniers... Moi-même, qui vous +parle, je suis patron de barque, et j'ai navigué ma part. + +-- Êtes-vous allé loin? + +-- Oh! non, je n'ai fait voile qu'au petit cabotage, jusqu'au +Havre-de-Grâce... Mais. + + _Pas de marinier + Qui ne se trouve en danger_. + +Et, allez, si n'étaient les grandes Saintes Maries qui nous ont +toujours gardé, il y a beau temps, camarades, que nous aurions sombré +en mer. + +-- Et l'on vous nomme? + +-- Patron Gafet, tout à votre service, si vous vouliez, quelque +moment, descendre au Sambruc ou au Graz, vers les îlots de +l'embouchure, pour voir les bâtiments qui y sont ensablés. + +VI + +Et au pont de Trinquetaille, qui, encore à cette époque, était un +pont de bateaux, tout en causant nous arrivâmes. Lorsqu'on le +traversait sur le plancher mouvant, entablé sur des bateaux plats +juxtaposés bord à bord, on sentait sous soi, puissante et vivante, la +respiration du fleuve, dont le poitrail houleux vous soulevait en +s'élevant, vous abaissait en s'abaissant. + +Passé le Rhône, nous prîmes à gauche, sur le quai, et, sous un vieux +treillage, courbée sur l'auge de son puits, nous vîmes, comment +dirai-je? une espèce de gaupe, et borgne par-dessus, qui raclait et +écaillait des anguilles frétillantes. A ses pieds, deux ou trois +chats rongeaient, en grommelant, les têtes qu'elle leur jetait. + +-- C'est la Counënque, nous dit soudain maître Gafet. + +Pour des poèetes qui, depuis le matin, ne rêvions que de belles et +nobles Arlésiennes, il y avait de quoi demeurer interdits... Mais, +enfin, nous y étions. + +-- Counënque, ces messieurs voudraient souper ici. + +-- Oh! ça, mais, patron Gafet, vous n'y pensez pas, sans doute? Qui +diable nous charriez-vous? Nous n'avons rien, nous autres, pour des +gens comme ça... + +-- Voyons, nigaude, n'as-tu pas là un superbe plat d'anguilles! + +-- Ah! si un _catigot_ d'anguilles peut faire leur félicité... Mais, +voyez, nous n'avons rien autre. + +-- Ho! s'écria Daudet, rien que nous aimions tant que le _catigot_. +Entrons, entrons, et vous maître Gafet, veuillez bien vous attabler, +nous vous en prions, avec nous autres. + +-- Grand merci! vous êtes bien bons. + +Et bref, le gros patron s'étant laissé gagner, nous entrâmes tous les +cinq au cabaret de Trinquetaille. + +VII + +Dans une salle basse, dont le sol était couvert d'un corroi de +mortier battu, mais dont les murs étaient bien blancs, il y avait une +longue table oµ l'on voyait assis quinze ou vingt mariniers en train +de manger un cabri, et le Counënc soupait avec eux. + +Aux poutres du plafond, peint en noir de fumée, étaient pendus des +_chasse-mouches_ (faisceaux de tamaris où viennent se poser les +mouches, qu'on prend ensuite avec un sac), et, vis-à-vis de ces +hommes qui, en nous voyant entrer, devinrent silencieux, autour d'une +autre table, nous prîmes place sur des bancs. + +Mais, pendant qu'au potager se cuisinait le _caligot_, la Counënque, +pour nous mettre en appétit, apporta deux oignons énormes (de ceux de +Bellegarde), un plat de piments vinaigrés, du fromage pétri, des +olives confites, de la boutargue du Martigue, avec quelques morceaux +de merluche braisée. + +-- Et tu reviendras dire que tu n'avais rien? s'écria patron Gafet +qui chapelait du pain avec son couteau crochu; mais c'est un festin +de noces! + +-- Dame! repartit la borgne, si vous nous aviez prévenus, nous +aurions pu tout de même vous apprêter une blanquette à la mode des +_gardians_ ou quelque omelette baveuse... Mais quand les gens vous +tombent là, entre chien et loup, comme cheveux sur une soupe, +messieurs, vous comprendrez qu'on leur donne ce qu'on peut. + +C'est bien. Daudet, qui de sa vie ne s'était vu à pareille gogaille +de Camargue, saisit un des oignons, de ces beaux oignons épatés, +dorés comme un pain de Noël, et hardi! à belles dents, et feuillet à +feuillet, il le croque et l'avale, tantôt l'accompagnant du fromage +pétri, tantôt de la merluche. Il est juste d'ajouter que, pour le +seconder, tous nous faisions notre possible. + +Patron Gafet, lui soulevant de temps en temps la cruche pleine d'un +vin de Crau, flambant comme on n'en voit plus: + +-- Ça, jeunesse, disait-il, si nous abattions un bourgeon? L'oignon +fait boire et maintient la soif. + +En moins d'une demi-heure, on aurait enflammé sur nos joues une +allumette. Puis, arriva le _catigot_, où le bâton d'un pâtre se +serait tenu droit, -- salé comme mer, poivré comme diable... + +-- Salaison et poivrade, disait le gros Gafet, font trouver le vin +bon... Allume et trinque, Antoine, puisque ton père est prieur! + +VIII + +Les mariniers, pourtant, ayant achevé leur cabri, terminaient leur +repas, ainsi que c'est l'usage des bateliers de Condrieu, avec un +plat de soupe grasse. Chacun, à son bouillon mêlait un grand verre de +vin; puis, portant des deux mains leurs assiettes à la bouche, tous +ensemble vidèrent d'un seul trait le mélange, savoureusement, en +claquant des lèvres. + +Un conducteur de radeau, qui portait la barbe en collier, chanta +alors une chanson qui, s'il m'en souvient bien, finissait comme ceci: + + _Quand notre flotte arrive + En rade de Toulon, + Nous saluons la ville + A grands coups de canon_. + +Daudet nous dit: + +-- Tonnerre! n'allons-nous pas aussi faire craquer la nôtre? + +Et il entama celle-ci (du temps où l'on faisait la guerre aux Vaudois +du Léberon): + + _Chevau-léger, mon bon ami, + A Lourmarin, l'on s'éventre! + Chevau-léger, mon bon ami, + Mon coeur s'évanouit_. + +Mais les gens de rivière, ne voulant pas être en reste, chantèrent +lors en choeur: + + _Les filles de Valence + Ne savent pas faire l'amour: + Celles de la Provence + Le font la nuit, le jour. + +-- A nous autres, collègues, criâmes-nous aux chanteurs. Et tous à +l'unisson, nous servant de nos doigts comme de castagnettes, nous +répliquions superbement: + + _Les filles d'Avignon + Sont comme les melons: + Sur cent cinquante + N'y en a pas de mûr; + La plus galante... + +-- Chut! nous fit la borgnesse, car si passait la police, elle vous +dresserait "verbal" pour tapage nocturne. + +-- La police? criâmes-nous, on se fiche pas mal d'elle. + +-- Tenez, ajouta Daudet, allez nous quérir le registre où vous +inscrivez ceux qui logent dans l'auberge. + +La Counënque apporta le livre, et le gentil secrétaire de M. de Morny +écrivit aussitôt de sa plus belle plume: + +A. Daudet, secrétaire du président du Sénat; +F. Mistral, chevalier de la Légion d'Honneur; +A. Mathieu, le félibre de Châteauneuf-du-Pape; +P. Grivolas, maître peintre de l'École d'Avignon. + +-- Et si quelqu'un, poursuivit-il, si quelqu'un, ô Counënque, venait +jamais te chercher noise, que ce soit commissaire, gendarme ou +sous-préfet, tu n'auras qu'à lui mettre ces pattes de mouches sous la +moustache, et puis, si l'on t'embête, tu nous écriras à Paris, et, +va, moi je me charge de les faire danser. + +IX + +Nous soldâmes, et, accompagnés de la vénération publique, nous +sortîmes tels que des princes qui viennent de se révéler. + +Parvenus au marchepied du pont Trinquetaille: + +-- Si nous faisions, sur le pont, un brin de farandole? proposa +l'infatigable et charmant nouvelliste de la _Mule du Pape_, les ponts +de la Provence ne sont faits que pour ça... + +Et en avant! au clair limpide de la lune de septembre, qui se mirait +dans l'eau, nous voilà faisant le branle sur le pont en chantant: + + _La farandole de Trinquetaille, + Tous les danseurs sont des canailles! + La farandole de Saint-Remy, + Une salade de pissenlits! + +Tout à coup - nous arrivions sur le milieu du Rhône, -- voici que, +dans la pénombre, au-devant de nous autres, nous voyons s'avancer une +rangée d'Arlésiennes, de délicieuses Arlésiennes, chacune avec son +cavalier, qui lentement cheminaient, tout en babillant et riant... Le +frôlement des jupes, le frou-frou de la soie, le gazouillis des +couples qui se parlaient à voix basse dans la nuitée pacifique, dans +le tressaillement du Rhône qui se glissait entre les barques, c'était +vraiment chose suave. + +-- Une noce, dit le gros patron Gafet, qui ne nous avait pas quittés. + +-- Une noce? fit Daudet, qui avec sa myopie, ne se rendait pas bien +compte de cette agitation, une noce arlésienne! Une noce à la lune! +Une noce en plein Rhône! + +Et, pris d'un vertigo, notre luron s'élance, saute au cou de la +mariée, et en veux-tu des baisers... + +Aïe! quelle mêlée, mon Dieu! Si jamais de la vie nous nous vîmes en +presse, ce fut bien cette fois-là... Vingt gars, le poing levé, nous +entourent et nous serrent: + +-- Au Rhône, les marauds! + +-- Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? s'écria patron Gafet, en refoulant +la troupe; mais ne voyez-vous pas que nous venons de boire, de boire +en Trinquetaille, à la santé de l'épousée, et que de reboire nous +ferait du mal? + +-- Vivent les mariés! nous écriâmes-nous. Et, grâce à la poigne de ce +brave Gafet, qui était connu de tous, et à sa présence d'esprit, les +choses en restèrent là. + +X + +Maintenant, où allons-nous? L'Homme de Bronze venait de frapper onze +heures... Et nous dîmes: + +-- Il faut aller faire un tour aux Aliscamps. + +Nous prenons les Lices d'Arles, nous contournons les remparts, et, au +clair de la lune, nous voilà descendant l'allée de peupliers qui mène +au cimetière du vieil Arles romain. Et, ma foi, en errant au milieu +des sépulcres éclairés par la lune et des auges mortuaires alignées +sur le sol, voici que, gravement, nous répétions entre nous +l'admirable ballade de Camille Reybaud: + + _Les peupliers du cimetière + Ont salué les trépassés. + As-tu peur des pieux mystères? + Passe plus loin du cimetière!_ + + MOI + + _Des blancs lombeaux du cimetière + Le couvercle s'est renversé._ + + TOUS + + _As-tu peur des pieux mystères? + Passe plus loin du cimetière._ + + MOI + + _Sur le gazon du cimetière + Tous les défunts se sont dressés._ + + TOUS + + __As-tu peur des pieux mystères? + Passe plus loin du cimetière._ + + MOI + + _Frères muets, au cimetière + Tous les morts se sont embrassés. + + TOUS + + __As-tu peur des pieux mystères? + Passe plus loin du cimetière._ + + MOI + + _C'est la fête du cimetière, + Les morts se mettent à danser._ + + TOUS + + __As-tu peur des pieux mystères? + Passe plus loin du cimetière._ + + MOI + + _La lune est claire: au cimetière, + Les vierges cherchent leurs fiancés._ + + TOUS + + __As-tu peur des pieux mystères? + Passe plus loin du cimetière._ + + MOI + + _Leurs amoureux, au cimetière, + Ne sont plus là, si empressés. + + TOUS + + __As-tu peur des pieux mystères? + Passe plus loin du cimetière._ + + MOI + + _Oh! ouvrez-moi le cimetière, + Mon amour va les caresser..._ + +XI + +Le croirez-vous? Soudain, d'une tombe béante, à trois pas de nous +autres, mes chers amis, une voix sombre, dolente, sépulcrale, nous +fait entendre ces mots: + +_-- Laissez dormir ceux qui dorment!_ + +Nous restâmes pétrifiés, et à l'entour, sous la lune, tout retomba +dans le silence. + +Mathieu disait doucement à Grivolas: + +-- As-tu entendu? + +-- Oui, répondit le peintre, c'est là-bas, dans ce sarcophage. + +-- Cela, dit patron Gafet en crevant de rire, c'est un couche-vêtu, +un de ces _galimands_, comme nous les nommons en Arles, qui viennent +se gîter, la nuit, dans ces auges vides. + +Et Daudet: + +-- Quel dommage, pourtant, que ça n'ait pas été une apparition +réelle! Quelque belle Vestale, qui, à la voix des poètes, eût +interrompu son somme, et, ô mon Grivolas, fût venue t'embrasser! + +Puis, d'une voix retentissante, il chanta et nous chantâmes: + + _De l'abbaye passant les portes, + Autour de moi, tu trouverais + Des nonnes l'errante cohorte, + Car en suaire je serais! + -- O Magali, si tu te fais + La pauvre morte, + La terre alors je me ferai: + La je t'aurai_. + +Là-dessus, au patron Gafet nous serrâmes tous la main, et nous +allâmes vite, de ce pas, au chemin de fer, prendre le train pour +Avignon. + +Sept ans après, hélas! l'année de la catastrophe, je reçus cette +lettre: + +Paris, 31 décembre 1870. + +"Mon Capoulié, je t'envoie par le ballon monté un gros tas de +baisers. Et il me fait plaisir de pouvoir te les envoyer en langue +provençale; comme ça je suis assuré que les Allemands, si le ballon +leur tombe dans les mains, ne pourront par lire mon écriture et +publier ma lettre dans le _Mercure de Souabe_. + +"Il fait froid, il fait noir; nous mangeons du cheval, du chat, du +chameau, de l'hippopotame (ah! si nous avions les bons oignons, le +_catigot_ et la _cachat_ de la Ribote de Trinquetaille!) Les fusils +nous brûlent les doigts. Le bois se fait +rare. Les armées de la Loire ne viennent pas. Mais cela ne fait rien. +Les gens de Berlin s'ennuieront quelque temps encore devant les +remparts de Paris .................................................... +...................................................................... +...................................................................... +"Adieu, mon Capoulié, trois gros baisers: un pour moi, l'autre pour +ma femme, l'autre pour mon fils. Avec ça, bonne année, comme toujours +d'aujourd'hui à un an. + +Ton félibre, +Alphonse DAUDET." + +Et puis, on viendra me dire que Daudet n'étais pas un excellent +Provençal! Parce qu'en plaisantant il aura ridiculisé les Tartarin, +les Roumestan et les Tante Portal et tous les imbéciles du pays de +Provence qui veulent franciser le parler provençal, pour cela +Tarascon lui garderait rancune? + +Non! la mère lionne n'en veut pas, n'en voudra jamais au lionceau +qui, pour s'ébattre, l'égratigne quelquefois. + + FIN + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mes Origines. Memoires et Recits +by Frederic Mistral + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS *** + +This file should be named 8momr10.txt or 8momr10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8momr11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8momr10a.txt + +This eBook was produced by Walter Debeuf + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. 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Be sure to check the +copyright laws for your country before downloading or redistributing +this or any other Project Gutenberg eBook. + +This header should be the first thing seen when viewing this Project +Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the +header without written permission. + +Please read the "legal small print," and other information about the +eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is +important information about your specific rights and restrictions in +how the file may be used. You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Mes Origines. Memoires et Recits + +Author: Frederic Mistral + +Release Date: December, 2004 [EBook #7012] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on February 22, 2003] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: Latin-1 + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS *** + + + + +This eBook was produced by Walter Debeuf + + + + + + +</pre> + + + +<h1>Mes Origines.</h1><br> + +<h2>Mémoires et récits.<br> + (Traduction du provençal)</h2> +<br> +<h3>par Frédéric Mistral.</h3> + +<br><br><br><br> + +<h2>CHAPITRE I.</h2> + +<h3>AU MAS DU JUGE.</h3> + +<p>Les Alpilles. -- La chanson de Maillane. -- Ma famille. -- +Maître<br> + François, mon père. -- Délaïde, ma +mère. -- Jean du Porc. -- L'aïeul<br> + Étienne. -- La mère-grand Nanon. -- La foire de +Beaucaire. -- Les<br> + fleurs de glais.</p> + +<p>D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant mes yeux, au +Midi<br> + là-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les +rampes, les<br> + falaises et les vallons bleuissaient du matin aux vêpres, +plus ou<br> + moins clairs ou foncés, en hautes ondes. C'est la +chaîne des<br> + Alpilles, ceinturée d'oliviers comme un massif de roches +grecques, un<br> + véritable belvédère de gloire et de +légendes.</p> + +<p>Le sauveur de Rome, Caïus Marius, encore populaire dans +toute la<br> + contrée, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit les +Barbares,<br> + derrière les murs de son camp; et ses trophées +triomphaux, à<br> + Saint-Rey sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans, +dorés par le<br> + soleil. C'est au penchant de cette côte qu'on rencontre +les tronçons<br> + du grand aqueduc romain qui menait les eaux de Vaucluse dans +les<br> + Arènes d'Arles: conduit que des gens du pays nomment +<i>Ouide d</i>i<br> + <i>Sarrasin</i> (pierrée des Sarrasins), parce que c'est +par là que les<br> + Maures d'Espagne s'introduisirent dans Arles. C'est sur les +rocs<br> + escarpés de ces collines que les princes des Baux avaient +leur<br> + château fort. C'est dans ces vals aromatiques, aux Baux, +à Romanin<br> + et à Roque-Martine, que tenaient cour d'amour les belles +châtelaines<br> + du temps des troubadours. C'est à Mont-Majour que +dorment, sous les<br> + dalles du cloître, nos vieux rois arlésiens. C'est +dans les grottes<br> + du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent encore nos fées. +C'est sous<br> + ces ruines, romaines ou féodales, que gît la +Chèvre d'Or.</p> + +<p>Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient le milieu +de la<br> + plaine, une large et riche plaine, qu'en mémoire +peut-être du consul<br> + Caïus Marius on nomme encore <i>Le Caieou</i>.</p> + +<p>-- Quand je luttais, me disait une fois le petit Maillanais, +-- un<br> + vieux lutteur de l'endroit, -- j'ai beaucoup voyagé, en +Languedoc<br> + comme en Provence... Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie +que<br> + ce terroir. Si, depuis la Durance jusqu'à la mer, +là-bas, on tirait<br> + un trait de charrue droit comme une chandelle, un sillon de +vingt<br> + lieues, l'eau y courrait toute seule, rien qu'au niveau +pendant.<br> + Aussi, quoique nos voisins nous traitent de +<i>mange-grenouilles</i>, les<br> + Maillanais convinrent toujours que, sous la chape du soleil, il +n'est<br> + pas de pays plus joli que le leur et, un jour qu'ils +m'avaient<br> + demandé quelques couplets pour la chorale du village, +voici, à ce<br> + propos, les vers que je leur fis:</p> + +<p><i>Maillane est beau, Maillane plaît -- et se fait beau +de plus en<br> + plus; Maillane ne s'oublie jamais; -- il est l'honneur de la +contrée<br> + -- et tient son nom du mois de Mai.</i></p> + +<p><i>Que vous soyez à Paris ou à Rome, -- pauvres +conscrits, rien ne vous<br> + charme; -- Maillane est pour vous sans pareil -- et vous +aimeriez y<br> + manger une pomme -- que dans Paris un perdreau.</i></p> + +<p><i>Notre patrie n'a pour remparts -- que les grandes haies de +cyprès --<br> + que Dieu fit tout exprès pour elle; -- et quand se +lève le mistral,<br> + -- il ne fait que branler le berceau.</i></p> + +<p><i>Tout le dimanche on fait l'amour; -- puis au travail, sans +trêve, --<br> + s'il faut le lundi se ployer, --nous buvons le vin de nos +vignes,<br> + nous mangeons le pain de nos blés.</i></p> + +<p>La vieille bastide où je naquis, en face des Alpilles, +touchant le<br> + Clos-Créma, avait nom le Mas du Juge, un tènement +de quatre paires de<br> + bêtes de labour, avec son premier charretier, ses valets +de charrue,<br> + son pâtre, sa servante (que nous appelions la +<i>tante</i>) et plus ou<br> + moins d'hommes au mois, de journaliers ou journalières, +qui venaient<br> + aider au travail, soit pour les vers à soie, pour les +sarclages, pour<br> + les foins, pour les moissons ou les vendanges, soit pour la +saison<br> + des semailles ou celles de l'olivaison.</p> + +<p>Mes parents, des <i>ménagers</i>, étaient de ces +familles qui vivent sur<br> + leur bien, au labeur de la terre, d'une génération +à l'autre! Les<br> + ménagers, au pays d'Arles, forment une classe à +part: sorte<br> + d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et +bourgeois, et<br> + qui comme toute autre, a son orgueil de caste. Car si le +paysan,<br> + habitant du village, cultive de ses bras, avec la bêche ou +le hoyau,<br> + ses petits lopins de terre, le ménager, agriculteur en +grand, dans<br> + les <i>mas</i> de Camargue, de Crau ou d'autre part, lui, +travaille debout<br> + en chantant sa chanson, la main à la charrue.</p> + +<p>C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets suivants, +chantés<br> + aux noces de mon neveu:</p> + +<p><i>Nous avons tenu la charrue -- avec assez d'honneur -- et +conquis le<br> + terroir -- avec cet instrument.</i></p> + +<p><i>Nous avons fait du blé -- pour le pain de Noël +-- et de la toile<br> + rousse pour nipper la maison.</i></p> + +<p><i>Tout chemin va à Rome: ne quittez donc pas le mas, +-- et vous<br> + mangerez des pommes, -- puisque vous les aimez.</i></p> + +<p>Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos fenêtres, +comme le font<br> + tant d'autres, sans trop d'outrecuidance nous pourrions avancer +que<br> + la gent mistralienne descend des Mistral dauphinois, devenus, +par<br> + alliance, seigneurs de Montdragon et puis de Romanin. Le +célèbre<br> + pendentif qu'on montre à Valence est le tombeau de ces +Mistral. Et,<br> + à Saint-Remy, nid de ma famille (car mon père en +sortait), on peut<br> + voir encore l'hôtel des Mistral de Romanin, connu sous le +nom de<br> + Palais de la Reine Jeanne.</p> + +<p>Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de trèfle +avec cette<br> + devise assez présomptueuse: <i>"Tout ou Rien."</i> Pour +ceux, et nous en<br> + sommes, qui voient un horoscope dans la fatalité des +noms<br> + patronymiques ou le mystère des rencontres, il est +curieux de trouver<br> + la Cour d'Amour de Romanin unie, dans le passé, à +la seigneurie de<br> + Mistral désignant le grand souffle de la terre de +Provence, et,<br> + enfin, ces trois trèfles marquant la destinée de +notre famille<br> + terrienne.</p> + +<p>-- Le trèfle, nous déclara, un jour, le +Sâr Peladan, qui, lorsqu'il a<br> + quatre feuilles, devient talismanique, exprime symboliquement +l'idée<br> + de Verbe autochtone, de développement sur place, de lente +croissance<br> + en un lieu toujours le même. Le nombre trois signifie la +maison<br> + (père, mère, fils),<br> + au sens divinatoire. Trois trèfles signifient donc trois +harmonies<br> + familiales succédentes, ou neuf, qui est le nombre du +sage à l'écart.<br> + La devise <i>Tout ou Rien</i> rimerait aisément à +ces fleurs sédentaires<br> + et qui ne se transplantent pas: devise, comme emblème, de +terrien<br> + endurci.</p> + +<p>Mais laissons là ces bagatelles. Mon père, +devenu veuf de sa<br> + première femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se +remaria, et je<br> + suis le croît de ce second lit. Voici comment il avait +fait la<br> + connaissance de ma mère:</p> + +<p>Une année, à la Saint-Jean, maître +François Mistral était au milieu<br> + de ses blés, qu'une troupe de moissonneurs abattait +à la faucille.<br> + Un essaim de glaneuses suivait les tâcherons et ramassait +les épis<br> + qui échappaient au râteau. Et voilà que mon +seigneur père remarqua<br> + une belle fille qui restait en arrière, comme si elle +eût eu peur de<br> + glaner comme les autres. Il s'avança près d'elle +et lui dit:</p> + +<p>-- Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom?</p> + +<p>La jeune fille répondit:</p> + +<p>-- Je suis la fille d'Étienne Poulinet, le maire de +Maillane. Mon<br> + nom est Délaïde.</p> + +<p>-- Comment! dit mont père, la fille de Poulinet, qui +est le maire de<br> + Maillane, va glaner?</p> + +<p>-- Maître, répliqua-t-elle, nous sommes une +grosse famille: six<br> + filles et deux garçons, et notre père, quoiqu'il +ait assez de bien,<br> + quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous +répond: "Mes<br> + petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en." Et +voilà pourquoi<br> + je suis venue glaner.</p> + +<p>Six mois après cette rencontre, qui rappelle l'antique +scène de Ruth<br> + et de Booz, le vaillant ménager demanda +Délaïde à maître Poulinet, et<br> + je suis né de ce mariage.</p> + +<p>Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 8 septembre de +l'an 1830,<br> + dans l'après-midi, la gaillarde accouchée envoya +quérir mon père, qui<br> + était en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses +champs. En<br> + courant, et du plus loin qu'il put se faire entendre:</p> + +<p>-- Maître, cria le messager, venez! car la +maîtresse vient<br> + d'accoucher maintenant même.</p> + +<p>-- Combien en a-t-elle fait? demanda mon père.</p> + +<p>-- Un beau, ma foi.</p> + +<p>-- Un fils! Que le bon Dieu le fasse grand et sage!</p> + +<p>Et sans plus, comme si de rien n'était, ayant +achevé son labour, le<br> + brave homme, lentement, s'en revint à la ferme. Non point +qu'il fût<br> + moins tendre pour cela; mais élevé, +endoctriné, comme les Provençaux<br> + anciens, avec la tradition romaine, il avait dans ses +manières,<br> + l'apparente rudesse du vieux <i>pater familias</i>.</p> + +<p>On me baptisa Frédéric, en mémoire, +paraît-il, d'un pauvre petit gars<br> + qui, au temps où mon père et ma mère se +<i>parlaient</i>, avait fait<br> + gentiment leurs commissions d'amour, et qui, peu de temps +après,<br> + était mort d'une insolation. Mais, comme elle m'avait eu +à<br> + Notre-Dame de Septembre, ma mère m'a toujours dit qu'elle +m'avait<br> + voulu donner le prénom de Nostradamus, d'abord pour +remercier la Mère<br> + de Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des +<i>Centuries</i>, le<br> + fameux astrologue natif de Saint-Remy. Seulement, ce nom +mystique et<br> + mirifique, n'est-ce pas? que l'instinct maternel avait si +bien<br> + trouvé, on ne voulut l'accepter ni à la mairie ni +au presbytère.</p> + +<p>Ma première sortie sur les bras de ma mère, qui +me nourrissait de son<br> + lait, lorsqu'elle fit ses relevailles, -- tout cela vaguement, +dans<br> + une lointaine brume, il me semble le revoir: elle, ma pauvre +mère,<br> + dans la beauté, l'éclat de sa pleine jeunesse, +présentant avec<br> + orgueil son "roi" à ses amies, et, +cérémonieuses, les amies et<br> + parentes nous accueillant avec les félicitations d'usage +et m'offrant<br> + une couple d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et +une<br> + allumette, avec ces mots sacramentels:</p> + +<p>-- Mignon, sois plein comme un oeuf, sois bon comme le pain, +sois<br> + sage comme le sel, sois droit comme une allumette.</p> + +<p>On trouvera peut-être tant soit peut enfantin de +raconter ces choses.<br> + Mais, après tout, chacun est libre, et, à moi, il +m'agrée de<br> + revenir, par songerie, dans mon premier maillot et dans mon +berceau<br> + de mûrier et dans mon chariot à roulettes, car, +là, je ressuscite le<br> + bonheur de ma mère dans ses plus doux +tressaillements.</p> + +<p>Quand j'eus six mois, on me délivra de la bande qui +enveloppait mes<br> + langes (car Nanounet, ma mère-grand, avait très +fort recommandé de me<br> + tenir serré à point, parce que, disait-elle, les +enfants bien<br> + emmaillotés ne sont ni bancals ni bancroches), et, le +jour de la<br> + Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on me "donna les pieds" +et,<br> + triomphalement, ma mère m'apporta à +l'église de Maillane; et sur<br> + l'autel du saint, en me tenant par les lisières, pendant +que ma<br> + marraine me chantait : <i>Avène, Avène, +Avène</i> (Viens, viens, viens),<br> + on me fit faire mes premiers pas.</p> + +<p>A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour la messe. +C’était une<br> + demi-lieue de chemin pour le moins. Ma mère, tout le +long, me<br> + dorlotait dans ses bras. Oh! le sein nourricier, ce nid doux +et<br> + moelleux! Je voulais toujours, toujours, qu’il me +portât encore un<br> + peu... Mais, une fois, -- j’avais cinq ans, -- à +mi-chemin du<br> + village, ma pauvre mère me déposa en disant:</p> + +<p>-- Oh! tu pèses trop, maintenant; je ne puis plus te +porter.</p> + +<p>Après la messe, avec ma mère, nous’ allions +voir mes grands-parents,<br> + dans leur belle cuisine voûtée en pierre blanche, +où, de coutume, les<br> + bourgeois du lieu, M. Deville, M. Dumas, M. Ravoux, le Cadet +Rivière,<br> + en se promenant sur les dalles, entre l’évier et la +cheminée,<br> + venaient parler du gouvernement.</p> + +<p>M. Dumas, qui avait été juge et qui +s’était démis en 1830, aimait,<br> + sur toute chose, à donner des conseils, comme celui- ci, +par exemple,<br> + qu’avec sa grosse voix, il répétait, tous les +dimanches, aux jeunes<br> + mères qui dodelinaient leurs mioches:</p> + +<p>-- Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni clé, ni +livre : parce<br> + qu'avec un couteau l’enfant peut se couper; une clé, +il peut la<br> + perdre et, un livre, le déchirer.</p> + +<p>M. Durnas ne venait pas seul: avec son opulente épouse +et leurs onze<br> + ou douze enfants, ils remplissaient le salon, le beau salon +des<br> + ancêtres, tout tapissé de toile peinte, de Mar- +seille, représentant<br> + des oisillons et des paniers en fleurs, et là, pour +étaler<br> + l’éducation de sa lignée, il faisait, non +sans orgueil, déclamer,<br> + vers à vers, mot à mot, un peu à l’un, +un peu à l’autre, le récit de<br> + <i>Théramène</i>:</p> + +<blockquote> +<p><i>A peine nous sortions des portes de +Trézène...<br> + De Trégène... Il était sur son char... sur +chon sar...<br> + Ses gardes affligés... affizés...<br> + Imitaient son silence autour de lui rangés...<br> + Lui ranzés.</i></p> +</blockquote> + +<p>Ensuite, il disait à ma mère:</p> + +<p>-- Et le vôtre, Délaïde, lui apprenez-vous +rien pour réciter?</p> + +<p>-- Si répondait naïvement ma mère: il sait +la sornette de Jean du<br> + Porc.</p> + +<p>-- Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait tout le +monde.</p> + +<p>Et alors en baissant la tête, j’ânonnais +timidement:</p> + +<p><i>Qui est mort? — Jean du Porc. — Qui le pleure? +— Le roi Maure — Qui<br> + le rit? — La perdrix. — Qui le chante? — La +calandre — Qui en sonne<br> + le glas? — Le cul de la poêle. — Qui en porte le +deuil? — Le cul du<br> + chaudron.</i></p> + +<p>C'est avec ces contes-là, chants de nourrices et +sornettes, que nos<br> + parents, à cette époque, nous apprenaient à +parler la bonne langue<br> + provençale; tandis qu’à présent, la +vanité ayant pris le dessus dans<br> + la plupart des familles, c’est avec le système de +l’excellent M.<br> + Dumas que l’on enseigne les enfants et qu’on en fait +de petits niais<br> + qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouvés, +sans attaches<br> + ni racines, car il est de mode, aujourd’hui, de renier +absolument<br> + tout ce qui est de tradition.</p> + +<p>Il faut que je parle un peu, maintenant, du bonhomme Etienne, +mon<br> + aïeul maternel. Il était, comme mon père, +ménager propriétaire,<br> + d’une bonne maison comme lui, et d’un bon sang : avec +cette<br> + différence que, du côté des Mistral, +c’étaient des laborieux, des<br> + économes, des amasseurs de biens, qui, en tout le pays, +n’avaient pas<br> + leurs pareils, et que, du côté de ma mère, +tout à fait insouciants et<br> + n’étant jamais prêts pour aller au labour, ils +laissaient l’eau<br> + courir et mangeaient leur avoir. L’aïeul +Étienne, pour tout dire,<br> + était (devant Dieu soit-il) un vrai Roger Bontemps.</p> + +<p>Bien qu’il eût huit enfants, entre lesquels six +filles (qui, à<br> + l’heure des repas, se faisaient servir leur part et puis +allaient<br> + manger dehors, sur le seuil de la maison, leur assiette à +la main),<br> + dès qu’il y avait fête quelque part, en avant! +Il partait pour trois<br> + jours avec les camarades. Il jouait, bambochait tant que +duraient les<br> + écus; puis, souple comme un gant, quand les deux toiles +se touchaient<br> + (1), le quatrième jour il rentrait au logis et, alors, +grand’maman<br> + Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait:</p> + +<p>-- N’as-tu pas honte, dissipateur que tu es, de manger +comme ça le<br> + bien de tes filles I</p> + +<blockquote> +<p>(1) Quand la poche est vide.</p> +</blockquote> + +<p>-- Hé! bonasse, répondait-il, de quoi vas-tu +t'inquiéter? Nos<br> + fillettes sont jolies, elles se marieront sans dot. Et tu +verras,<br> + Nanon, ma mie, nous n'en aurons pas pour les derniers.</p> + +<p>Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, il lui faisait +donner<br> + sur son douaire des hypothèques aux usuriers, qui lui +prêtaient de<br> + l'argent à cinquante ou à cent pour cent, ce qui +ne l'empêchait pas,<br> + quand ses compagnons de jeu venaient, de faire, avec eux, le +branle<br> + devant la cheminée, en chantant tous ensemble:</p> + +<p><i>Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs!<br> + Ce sont de braves gens,<br> + Quand ils n'ont plus d'argent.</i></p> + +<p>Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de rire:</p> + +<p><i>Nous sommes trois qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons +pas le sou,<br> + -- Qui n'avons pas le sou. -- Et le compère qui est +derrière, -- N'a<br> + pas un denier, -- N'a pas un denier.</i></p> + +<p>Et quand ma pauvre aïeule se désolait de voir +ainsi partir, l'un<br> + après l'autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son +beau<br> + patrimoine:</p> + +<p>-- Eh! bécasse, que pleures-tu? lui faisait mon +grand-père, pour<br> + quelques lopins de terre? Il y pleuvait comme à la +rue.</p> + +<p>Ou bien:</p> + +<p>-- Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, ne payait +pas les<br> + impositions!</p> + +<p>Ou bien:</p> + +<p>-- Cette friche-là? les arbres du voisin la +desséchaient comme<br> + bruyère.</p> + +<p>Et toujours, de cette façon, il avait la riposte aussi +prompte que<br> + joyeuse... Si bien qu'il disait même, en parlant des +usuriers:</p> + +<p>-- Eh! morbleu, c'est bien heureux qu'il y ait des gens +pareils.<br> + Car, sans eux, comment ferions-nous, les dépensiers, les +gaspilleurs,<br> + pour trouver du quibus, en un temps où comme on sait, +l'argent est<br> + marchandise?</p> + +<p>C'était l'époque, en ce temps-là, +où Beaucaire, avec sa foire,<br> + faisait merveille sur le Rhône; il venait là du +monde, soit par eau,<br> + soit par terre, de toutes les nations, jusqu'à des Turcs +et des<br> + nègres.</p> + +<p>Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes espèces +de choses qu'il<br> + faut pour le nourrir, pour le vêtir, pour le loger, pour +l'amuser,<br> + pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pièces +de toile,<br> + les rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre portant au +chaton un<br> + rat, vous l'y trouviez à profusion, à monceaux, +à faisceaux ou en<br> + piles, dans les grands magasins voûtés, sous les +arceaux des Halles,<br> + aux navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du +Pré.</p> + +<p>C'était comme nous dirions, mais avec un +côté plus populaire et<br> + grouillant de vie, c'était là tous les ans, au +soleil de juillet,<br> + l'exposition universelle de l'industrie du Midi.</p> + +<p>Mon grand-père Étienne, comme vous pensez bien, +ne manquait pas telle<br> + occasion d'aller, quatre ou cinq jours, faire à Beaucaire +ses<br> + bamboches. Donc, sous prétexte d'aller acheter du poivre, +du girofle<br> + ou du gingembre avec, dans chaque poche de sa veste, un mouchoir +de<br> + fil, car il prenait du tabac, et trois autres mouchoirs, en +pièce,<br> + non coupés, dont en guise de ceinture il se ceignait les +reins; et il<br> + flânait ainsi, tout le franc jour de Dieu, autour des +bateleurs, des<br> + charlatans, des comédiens, surtout des bohémiens, +lorsqu'ils<br> + discutent et se harpaillent pour le marché et marchandage +de quelque<br> + bourrique maigre.</p> + +<p>Un délicieux régal pour lui: Polichinelle avec +Rosette! Il y était<br> + toujours plus neuf et ravi, bouche bée, il y riait comme +un pauvre<br> + aux pantalonnades et aux coups de batte qui pleuvaient là +sans cesse<br> + sur le propriétaire et sur le commissaire. A ce point les +filous (et<br> + imaginez-vous si, à Beaucaire, ils pullulaient!) lui +tiraient chaque<br> + année, tout doucement, l'un après l'autre, sans +qu'il se retournât,<br> + tous ses mouchoirs; et quand il n'en avait plus, chose qu'il +savait<br> + d'avance, il dénouait sa ceinture, sans plus de chagrin +que ça, et<br> + s'en torchait le nez. Mais, quand il rentrait à Maillane, +avec le<br> + nez tout bleu, -- de la teinture des mouchoirs, des mouchoirs +neufs<br> + qui avaient déteint:</p> + +<p>-- Allons, lui disait ma grand'mère, on t'a encore +volé tes<br> + mouchoirs.</p> + +<p>-- Qui te l'a dit? faisait l'aïeul.</p> + +<p>-- Pardi, tu as le nez tout bleu: tu t'es mouché avec +ta ceinture.</p> + +<p>-- Bah! je n'en ai pas regret, répondait le bon humain; +ce<br> + Polichinelle m'a tant fait rire!</p> + +<p>Bref, quand ses filles (et ma mère en était une) +furent d'âge à se<br> + marier, comme elles n'étaient pas gauches, ni bien +désagréables, les<br> + galants, malgré tout, vinrent tout de même à +l'appeau. Seulement,<br> + quand les pères disaient à mon aïeul:</p> + +<p>-- Autrement, le cas échéant, combien +faites-vous à vos filles?</p> + +<p>-- Combien je fais à mes filles? répondait +maître Étienne, tout rouge<br> + de colère; ô graine d'imbécile, c'est +dommage! A ton gars je<br> + donnerais une belle gouge, tout élevée, toute +nippée, et j'y<br> + ajouterais encore des terres et de l'argent! Qui ne veut pas +mes<br> + filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu merci, à +la huche de<br> + maître Étienne il y a du pain.</p> + +<p>Or, n'est-il pas vrai que les filles du grand-père +furent prises,<br> + toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et même +qu'elles<br> + firent toutes de bons mariages? <i>Fille jolie</i>, dit le +proverbe,<br> + <i>porte sur le front sa dot.</i></p> + +<p>Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans +en<br> + cueillir encore un tout petit bouquet.</p> + +<p>Derrière le Mas du Juge, c'est l'endroit où je +suis né, il y avait le<br> + long du chemin un fossé qui menait son eau à notre +vieux Puits à<br> + roue. Cette eau n'était pas profonde, mais elle +était claire et<br> + riante, et, quand j'étais petit, je ne pouvais +m'empêcher, surtout<br> + les jours d'été, d'aller jouer le long de sa +rive.</p> + +<p>Le fossé du Puits à roue! Ce fut le premier +livre où j'appris, en<br> + m'amusant, l'histoire naturelle. Il y avait là des +poissons,<br> + épinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que +j'essayais<br> + de pêcher dans un sachet de canevas, qui avait servi +à mettre des<br> + clous et que je suspendais au bout d'un roseau. Il y avait +des<br> + demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout +doucement,<br> + lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes +petits<br> + doigts, quand elles ne s'échappaient pas, +légères, silencieuses, en<br> + faisant frissonner le crêpe de leurs ailes; il y avait +des<br> + "notonectes", espèces d'insectes bruns avec le ventre +blanc, qui<br> + sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes à la +façon des<br> + cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des grenouilles, +qui<br> + sortaient de la mousse une échine glauque, +chamarrée d'or, et qui, en<br> + me voyant, lestement faisaient leur plongeon; des tritons, sorte +de<br> + salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de +gros<br> + escarbots qui rôdaient dans les flaches et qu'on nommait +des<br> + "mange-anguilles".</p> + +<p>Ajoutez à cela un fouillis de plantes aquatiques, +telles que ces<br> + "massettes", cotonnées et allongées, qui sont les +fleurs du typha;<br> + telles que le nénuphar qui étale, magnifique, sur +la nappe de l'eau,<br> + ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que +le<br> + "butome" au trochet de fleurs roses, et le pâle narcisse +qui se mire<br> + dans le ru, et la lentille d'eau aux feuilles minuscules, et +la<br> + "langue de boeuf" qui fleurit comme un lustre, avec les "yeux +de<br> + l'Enfant Jésus" qui est le myosotis.</p> + +<p>Mais de tout ce monde-là, ce qui m'engageait le plus, +c'était la<br> + fleur des "glais". C'est une grande plante qui croît au +bord des<br> + eaux par grosses touffes, avec de longues feuilles cultriformes +et de<br> + belles fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des +hallebardes<br> + d'or. Il est à croire même que les fleurs de lis +d'or, armes de<br> + France et de Provence, qui brillent sur le fond d'azur, +n'étaient que<br> + des fleurs de glais: "fleur de lis" vient de "fleur d'iris", car +le<br> + glais est un iris, et l'azur du blason représente bien +l'eau où croît<br> + le glais.</p> + +<p>Toujours est-il, qu'un jour d'été, quelque temps +après la moisson, on<br> + foulait nos gerbes, et tous les gens du "mas" étaient +dans l'aire à<br> + travailler. A l'entour des chevaux et des mulets qui +piétinaient,<br> + ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien vingt hommes +qui,<br> + les bras retroussés, en cheminant au pas, deux par deux, +quatre par<br> + quatre, retournaient les épis ou enlevaient la paille +avec des<br> + fourches de bois. Ce joli travail se faisait gaiement, en +dansant au<br> + soleil, nu-pieds, sur le grain battu.</p> + +<p>Au haut de l'aire, porté par les trois jambes d'une +chèvre rustique,<br> + formée de trois perches, était suspendu le van. +Deux ou trois filles<br> + ou femmes jetaient avec des corbeilles dans le cerceau du crible +le<br> + blé mêlé aux balles; et le "maître", +mon père, vigoureux et de haute<br> + taille, remuait le crible au vent, en ramenant ensemble les +mauvaises<br> + graines au-dessus; et quand le vent faiblissait, ou que, par<br> + intervalles, il cessait de souffler, mon père, avec le +crible<br> + immobile dans ses mains se retournait vers le vent, et, +sérieux,<br> + l'oeil dans l'espace, comme s'il s'adressait à un dieu +ami, il lui<br> + disait:</p> + +<p>-- Allons, souffle, souffle, mignon!</p> + +<p>Et le mistral, ma foi, obéissant au patriarche, +haletait de nouveau<br> + en emportant la poussière; et le beau blé +béni tombait en blonde<br> + averse sur le monceau conique qui, à vue d'oeil, montait +entres les<br> + jambes du vanneur.</p> + +<p>Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncelé le +grain avec la<br> + pelle, que les hommes poussiéreux allaient se laver au +puits ou tirer<br> + de l'eau pour les bêtes, mon père, à grandes +enjambées, mesurait le<br> + tas de blé et y traçait une croix avec le manche +de la pelle en<br> + disant: "Que Dieu te croisse!"</p> + +<p>Par une belle après-midi de cette saison d'aires, -- je +portais<br> + encore les jupes: j'avais à peine quatre ou cinq ans -- +après m'être<br> + bien roulé, comme font les enfants, sur la paille +nouvelle, je<br> + m'acheminai donc seul vers le fossé du Puits à +roue.</p> + +<p>Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais +commençaient à<br> + s'épanouir et les mains me démangeaient d'aller +cueillir quelques-uns<br> + de ces beaux bouquets d'or.</p> + +<p>J'arrive au fossé; doucement, je descends au bord de +l'eau; j'envoie<br> + la main pour attraper les fleurs... Mais, comme elles +étaient trop<br> + éloignées, je me courbe, je m'allonge, et patatras +dedans: je tombe<br> + dans l'eau jusqu'au cou.</p> + +<p>Je crie. Ma mère accourt; elle me tire de l'eau, me +donne quelques<br> + claques, et, devant elle, trempé comme un caneton, me +faisant filer<br> + vers le Mas:</p> + +<p>-- Que je t'y voie encore, vaurien, vers le fossé!</p> + +<p>-- J'allais cueillir des fleurs de glais.</p> + +<p>-- Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et encore tes +glais. Tu<br> + ne sais donc pas qu'il y a un serpent dans les herbes +cachés, un gros<br> + serpent qui hume les oiseaux et les enfants, vaurien?</p> + +<p>Et elle me déshabilla, me quitta mes petits souliers, +mes<br> + chaussettes, ma chemisette, et pour faire sécher ma robe +trempée et<br> + ma chaussure, elle me chaussa mes sabots et me mit ma robe +du<br> + dimanche, en me disant:</p> + +<p>-- Au moins, fais attention de ne pas te salir.</p> + +<p>Et me voilà dans l'aire; je fais sur la paille +fraîche quelques<br> + jolies cabrioles; j'aperçois un papillon blanc qui +voltige dans un<br> + chaume. Je cours, je cours après, avec mes cheveux blonds +flottant<br> + au vent hors de mon béguin... et paf! me voilà +encore vers le fossé<br> + du Puits à roue...</p> + +<p>Oh! mes belles fleurs jaunes! Elles étaient toujours +là, fières au<br> + milieu de l'eau, me faisant montre d'elles, au point qu'il ne me +fut<br> + plus possible d'y tenir. Je descends bien doucement, bien +doucement<br> + sur le talus; je place mes petons biens ras, bien ras de +l'eau;<br> + j'envoie la main, je m'allonge', je m'étire tant que je +puis... et<br> + patatras! je me fiche jusqu'au derrière dans la vase.</p> + +<p>Aïe! aïe! aïe! Autour de moi, pendant que je +regardais les bulles<br> + gargouiller et qu'à travers les herbes je croyais +entrevoir le gros<br> + serpent, j'entendais crier dans l'aire:</p> + +<p>-- Maîtresse! courez vite, je crois que le petit est +encore tombé à<br> + l'eau!</p> + +<p>Ma mère accourt, elle me saisit, elle m'arrache tout +noir de la boue<br> + puante, et la première chose, troussant ma petite robe, +vlin! vlan!<br> + elle m'applique une fessée retentissante.</p> + +<p>-- Y retourneras-tu, entêté, aux fleurs de glais? +Y retourneras-tu<br> + pour te noyer?... Une robe toute neuve que voilà perdue, +fripe-tout,<br> + petit monstre! qui me feras mourir de transes!</p> + +<p>Et, crotté et pleurant, je m'en revins donc au Mas la +tête basse, et<br> + de nouveau on me dévêtit et on me mit, cette fois, +ma robe des jours<br> + de fête... Oh! la galante robe! Je l'ai encore devant les +yeux,<br> + avec ses raies de velours noir, pointillée d'or sur fond +bleuâtre.</p> + +<p>Mais bref, quand j'eus ma belle robe de velours:</p> + +<p>-- Et maintenant, dis-je à ma mère, que vais-je +faire?</p> + +<p>-- Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles n'aillent pas +dans<br> + l'aire... Et toi, tiens-toi à l'ombre.</p> + +<p>Plein de zèle, je vole vers les poules qui +rôdaient par les chaumes,<br> + becquetant les épis que le râteau avait +laissés. Tout en gardant,<br> + voici qu'une poulette huppée -- n'est-ce pas drôle? +-- se met à<br> + pourchasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles qui ont +les<br> + ailes rouges et bleues... Et toutes deux, avec moi après, +qui<br> + voulais voir la sauterelle, de sauter à travers champs, +si bien que<br> + nous arrivâmes au fossé du Puits à roue!</p> + +<p>Et voilà encore les fleurs d'or qui se miraient dans le +ruisseau et<br> + qui réveillaient mon envie, mais une envie +passionnée, délirante,<br> + excessive, à me faire oublier mes deux plongeons dans le +fossé:</p> + +<p>"Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tomberas pas!"</p> + +<p>Et, descendant le talus, j'entortille à ma main un jonc +qui croissait<br> + là; et me penchant sur l'eau avec prudence, j'essaie +encore<br> + d'atteindre de l'autre main les fleurs de glais... Ah! malheur, +le<br> + jonc se casse et va te faire teindre! Au milieu du fossé, +je plonge<br> + la tête première.</p> + +<p>Je me dresse comme je puis, je crie comme un perdu, tous les +gens de<br> + l'aire accourent:</p> + +<p>-- C'est encore ce petit diable qui est tombé dans le +fossé. Ta<br> + mère, cette fois, enragé polisson, va te fouailler +d'importance!</p> + +<p>Eh bien! non; dans le chemin, je la vis venir, pauvrette, tout +en<br> + larmes et qui disait:</p> + +<p>-- Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il aurait +peut-être un<br> + "accident". Mais ce gars, sainte Vierge, n'est pas comme les +autres:<br> + il ne fait que courir pour ramasser des fleurs; il perd tous +ses<br> + jouets en allant dans les blés chercher des bouquets +sauvages...<br> + Maintenant, pour comble, il va se jeter trois fois, depuis +peut-être<br> + une heure, dans le fossé du Puits à roue... Ah! +tiens-toi, pauvre<br> + mère, morfonds-toi pour l'approprier. Qui lui en +tiendrait, des<br> + robes? Et bienheureuse encore -- mon Dieu, je vous rends +grâce --<br> + qu'il ne soit pas noyé!</p> + +<p>Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du +fossé. Puis, une<br> + fois dans le Mas, m'ayant quitté mon vêtement, la +sainte femme<br> + m'essuya, nu, de son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant +fait<br> + boire une cuillerée de vermifuge elle me coucha dans ma +berce, où,<br> + lassé de pleurer, au bout d'un peu je m'endormis.</p> + +<p>Et savez-vous ce que je songeai: pardi! mes fleurs de glais... +Dans<br> + un beau courant d'eau, qui serpentait autour du Mas, +limpide,<br> + transparent, azuré comme les eaux de la Fontaine de +Vaucluse, je<br> + voyais de belles touffes de grands et verts glaïeuls, qui +étalaient<br> + dans l'air une féerie de fleurs d'or!</p> + +<p>Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles avec leurs +ailes de<br> + soie bleue, et moi je nageais nu dans l'eau riante; et je +cueillais à<br> + pleines mains, à jointées, à +brassées, les fleurs de lis blondines.<br> + Plus j'en cueillais, plus il en surgissait.</p> + +<p>Tout à coup, j'entends une voix qui me crie: +"Frédéri!"</p> + +<p>Je m'éveille et que vois-je! Une grosse poignée +de fleurs de glais<br> + couleur d'or qui bondissaient sur ma couchette.</p> + +<p>Lui-même, le patriarche, le Maître, mon seigneur +père, était allé<br> + cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la +Maîtresse, ma mère<br> + belle, les avait mises sur mon lit.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE II.</h2> + +<h3>MON PÈRE.</h3> + +<p>L'enfant de ferme. -- La vie rurale. -- Mon père +à la Révolution. --<br> + La bûche bénite. -- Les récits de la +Noël. -- Le capitaine Perrin.<br> + -- Le maire de Maillane en 1793 -- Le jour de l'an.</p> + +<p>Mon enfance première se passa donc au Mas, en compagnie +des<br> + laboureurs, des faucheurs et des pâtres, et quand, +parfois, passait<br> + au Mas quelque bourgeois, de ceux-là qui affectent de ne +parler que<br> + français, moi, tout interloqué et même +humilié de voir que mes<br> + parents devenaient soudain révérencieux pour lui, +comme s'il était<br> + plus qu'eux:</p> + +<p>-- D'où vient, leur demandais-je, que cet homme ne +parle pas comme<br> + nous?</p> + +<p>-- Parce que c'est un monsieur, me répondait-on.</p> + +<p>-- Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je +ne veux<br> + pas être <i>monsieur</i>.</p> + +<p>J'avais remarqué aussi que, quand nous avions des +visites, comme<br> + celle, par exemple du marquis de Barbentane (un de nos voisins +de<br> + terres), mon père qui, à l'ordinaire lorsqu'il +parlait de ma mère,<br> + devant les serviteurs, l'appelait "la maîtresse", +là, en cérémonie,<br> + il la dénommait <i>ma mouié</i> (mon +épouse). Le beau marquis et la<br> + marquise, qui se trouvait être la soeur du +général de Galliffet,<br> + chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et +autres<br> + gâteries; mais moi, sitôt que je les voyais +descendre de voiture,<br> + comme un sauvageon que j'étais, je courais tout de suite +me cacher<br> + dans le fenil... Et la pauvre Délaïde de crier:</p> + +<p>-- Frédéric!</p> + +<p>Mais en vain: dans le foin, blotti et ne soufflant mot, +j'attendais,<br> + moi, d'entendre les roues de la voiture emporter le marquis, +pendant<br> + que ma mère clamait, là-bas, devant la ferme:</p> + +<p>-- M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le +voir,<br> + cet insupportable, et il va se cacher!</p> + +<p>Et au lieu de dragées, quand je sortais ensuite, +craintif, de ma<br> + tanière, vlan! j'avais ma fessée.</p> + +<p>J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre +maître-valet, quand,<br> + derrière la charrue tirée par ses deux mules, les +mains au mancheron,<br> + il me criait, patelin:</p> + +<p>-- Petiot, viens vite, viens. Je t'apprendrai à +labourer.</p> + +<p>Et tout de suite, nu-pieds, nu-tête, +émoustillé, me voilà dans le<br> + sillon, trottinant, farfouillant, le long de la tranchée, +pour<br> + cueillir les primevères ou les muscaris bleus, que le soc +arrachait.</p> + +<p>-- Ramasse des colimaçons, me disais le Papoty.</p> + +<p>Et quand j'avais les colimaçons, une poignée +dans chaque main:</p> + +<p>-- Maintenant, me faisait-il, avec les colimaçons, +tiens, empoigne<br> + les cornes du manche de la charrue.</p> + +<p>Et comme, moi crédule, avec mes petits doigts, je +prenais les<br> + mancherons, lui, pressant de ses doigts rudes mes deux mains +pleines<br> + d'escargots qui s'écrabouillaient dans ma chair:</p> + +<p>-- A présent, me disait le valet de labour en riant aux +éclats, tu<br> + pourras dire, petit, que tu as tenu la charrue!</p> + +<p>On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs. C'est ainsi +que,<br> + dans les fermes, on déniaise les enfants. Quelquefois, en +venant de<br> + traire, notre berger Rouquet me criait:</p> + +<p>-- Viens, petit, boire à même dans le +<i>piau</i>.</p> + +<p>Le <i>piau</i> est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans +lequel on<br> + trait le lait... Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les +bras<br> + troussés, sortir de la bergerie en portant à la +main le vase à traire<br> + écumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais, +affriolé, pour<br> + le humer tout chaud. Mais, sitôt qu'à genoux je +m'abreuvais à la<br> + "seille", paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la +tête<br> + jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le +museau<br> + ruisselants, ébouriffés, je courais, comme un +jeune chien, me vautrer<br> + dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant, à part moi, qu'on +ne m'y<br> + attraperait plus... jusqu'à nouvelle attrape.</p> + +<p>Après, c'était un faucheur qui me disait:</p> + +<p>-- Petiot, j'ai trouvé un nid, un nid de +<i>frappe-talon</i>; veux-tu me<br> + faire la courte échelle? Je garderai la mère et tu +auras les<br> + passereaux.</p> + +<p>Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain.</p> + +<p>-- Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce +gros<br> + saule; c'est là qu'est le nid... Allons, courbe-toi.</p> + +<p>Et je m'inclinais, la tête contre l'arbre, et alors, +faisant mine de<br> + grimper sur mon dos, le farceur me battait l'échine du +talon.</p> + +<p>C'est ainsi que commença, au milieu des gouailleries de +nos<br> + travailleurs des champs (et je n'an ai point regret), mon +éducation<br> + d'enfance.</p> + +<p>Comme il était gai, ce milieu de labeurs rustiques! +Chaque saison<br> + renouvelait la série des travaux. Les labours, les +semailles, la<br> + tonte, la fauche, les vers à soie, les moissons, le +dépiquage, les<br> + vendanges et la cueillette des olives, déployaient +à ma vue les actes<br> + majestueux de la vie agricole, éternellement dure, mais +éternellement<br> + indépendante et calme.</p> + +<p>Tout un peuple de serviteurs, d'hommes loués au mois ou +à la journée,<br> + de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du +Mas,<br> + qui avec l'aiguillon, qui avec le râteau ou bien la +fourche sur<br> + l'épaule, et travaillant toujours avec des gestes nobles, +comme dans<br> + les peintures de Léopold Robert.</p> + +<p>Quand, pour dîner ou pour souper, les hommes, l'un +après l'autre,<br> + entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son +rang,<br> + autour de la grande table, avec mon seigneur père qui +tenait le haut<br> + bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des<br> + observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail +du<br> + jour, s'il était avantageux, si la terre était +dure ou molle ou en<br> + état. Puis, le repas fini, le premier charretier fermait +la lame de<br> + son couteau et, sur le coup, tous se levaient.</p> + +<p>Tous ces gens de campagne, mon père les dominait par la +taille, par<br> + le sens, comme aussi par la noblesse. C'était un beau et +grand<br> + vieillard, digne dans son langage, ferme dans son +commandement,<br> + bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul.</p> + +<p>Engagé volontaire pour défendre la France, +pendant la Révolution, il<br> + se plaisait, le soir, à raconter ses vieilles guerres. Au +fort de la<br> + Terreur, il avait été requis pour porter du +blé à Paris, ou régnait<br> + la famine. C'était dans l'intervalle où l'on avait +tué le roi. La<br> + France, épouvantée, était dans la +consternation. En retournant, un<br> + jour d'hiver, à travers la Bourgogne, avec une pluie +froide qui lui<br> + battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu +des<br> + roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays. +Les<br> + deux compatriotes se tendirent la main, et mon père, +prenant la<br> + parole:</p> + +<p>-- Tiens, où vas-tu, voisin, par ce temps +diabolique?</p> + +<p>-- Citoyen, répliqua l'autre, je vais à Paris +porter les saints et<br> + les cloches.</p> + +<p>Mon père devint pâle, les larmes lui jaillirent +et, ôtant son chapeau<br> + devant les saints de son pays et les cloches de son +église, qu'il<br> + rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne:</p> + +<p>-- Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu'à ton retour, on +te nomme,<br> + pour cela, représentant du peuple?</p> + +<p>L'iconoclaste courba la tête de honte et, avec un +blasphème, il fit<br> + tirer ses bêtes.</p> + +<p>Mon père, dois-je dire, avait un foi profonde. Le soir, +en été comme<br> + en hiver, agenouillé sur sa chaise, la tête +découverte, les mains<br> + croisées sur le front, avec sa cadenette, serrée +d'un ruban de fil,<br> + qui lui pendait sur la nuque, il faisait, à voix haute, +la prière<br> + pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veillées +s'allongeaient,<br> + il lisait l'Évangile à ses enfants et +domestiques.</p> + +<p>Mon père, dans sa vie, n'avait lu que trois livres: le +<i>Nouveau</i><br> + <i>Testament, l'Imitation</i> et <i>Don Quichotte</i> (lequel +lui rappelait sa<br> + campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie).</p> + +<p>-- Comme de notre temps les écoles étaient +rares, c'est un pauvre,<br> + nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par +semaine,<br> + m'avait appris ma croix de par Dieu.</p> + +<p>Et le dimanche, après les vêpres, selon l'us et +coutume des anciens<br> + pères de famille, il écrivait ses affaires, ses +comptes et dépenses,<br> + avec ses réflexions, sur un grand mémorial +dénommé <i>Cartabèou</i>.</p> + +<p>Lui, quelque temps qu'il fît, était toujours +content, et si, parfois,<br> + il entendait les gens se plaindre, soit des vents +tempétueux, soit<br> + des pluies torrentielles:</p> + +<p>-- Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est là-haut +sait fort bien<br> + ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut... Eh! s'il ne<br> + soufflait jamais de ces grands vents qui dégourdissent la +Provence,<br> + qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et +si,<br> + pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui<br> + alimenteraient les puits, les fontaines, les rivières? Il +faut de<br> + tout, mes enfants.</p> + +<p>Bien que, le long du chemin, il ramassât une +bûchette pour l'apporter<br> + au foyer; bien qu'il se contentât, pour son humble +ordinaire, de<br> + légumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il +fût sobre<br> + toujours et mît de l'eau dans son vin, toujours sa table +était<br> + ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant. Puis, +si<br> + l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il +était bon<br> + travailleur; et, si l'on répondait oui:</p> + +<p>-- Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son +ami.</p> + +<p>Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la +grande fête, c'était la<br> + veillée de Noël. Ce jour-la, les laboureurs +dételaient de bonne<br> + heure; ma mère leur donnait à chacun, dans une +serviette, une belle<br> + galette à l'huile, une rouelle de nougat, une +jointée de figues<br> + sèches, un fromage du troupeau, une salade de +céleri et une bouteille<br> + de vin cuit. Et qui de-ci, et qui de-là, les serviteurs +s'en<br> + allaient, pour "poser la bûche au feu", dans leur pays et +dans leur<br> + maison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres +hères qui<br> + n'avaient pas de famille; et, parfois des parents, quelque +vieux<br> + garçon, par exemple, arrivaient à la nuit, en +disant:</p> + +<p>-- Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la +bûche au feu, avec<br> + vous autres.</p> + +<p>Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la +"bûche de Noël",<br> + qui -- c'était de tradition -- devait être un arbre +fruitier. Nous<br> + l'apportions dans le Mas, tous à la file, le plus +âgé la tenant d'un<br> + bout, moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous +lui faisions<br> + faire le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la +dalle du foyer,<br> + mon père, solennellement, répandait sur la +bûche un verre de vin<br> + cuit, en disant:</p> + +<blockquote> +<p><i>Allégresse! Allégresse,<br> + Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse!<br> + Avec Noël, tout bien vient:<br> + Dieu nous fasse la grâce de voir l'année +prochaine.<br> + Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être +moins.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et, nous écriant tous: "Allégresse, +allégresse, allégresse!", on<br> + posait l'arbre sur les landiers et, dès que +s'élançait le premier jet<br> + de flamme:</p> + +<blockquote> +<p><i>A la bûche<br> + Boute feu!</i></p> +</blockquote> + +<p>disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous +mettions à table.</p> + +<p>Oh! la sainte tablée, sainte réellement, avec, +tout à l'entour, la<br> + famille complète, pacifique et heureuse. A la place du +<i>caleil</i>,<br> + suspendu à un roseau, qui, dans le courant de +l'année, nous éclairait<br> + de son lumignon, ce jour-là, sur la table, trois +chandelles<br> + brillaient; et si, parfois, la mèche tournait devers +quelqu'un,<br> + c'était de mauvais augure. A chaque bout, dans une +assiette,<br> + verdoyait du blé en herbe, qu'on avait mis germer dans +l'eau le jour<br> + de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour à +tour<br> + apparaissaient les plats sacramentels: les escargots, qu'avec un +long<br> + clou chacun tirait de la coquille; la morue frite et le +<i>muge</i> aux<br> + olives, le cardon, le scolyme, le céleri à la +poivrade, suivis d'un<br> + tas de friandises réservées pour ce +jour-là, comme: fouaces à<br> + l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis; +puis,<br> + au-dessus de tout, le grand <i>pain calendal</i>, que l'on +n'entamait<br> + jamais qu'après en avoir donné, religieusement, un +quart au premier<br> + pauvre qui passait.</p> + +<p>La veillée, en attendant la messe de minuit, +était longue ce jour-là;<br> + et longuement, autour du feu, on y parlait des ancêtres et +on louait<br> + leurs actions. Mais, peu à peu et volontiers, mon brave +homme de<br> + père revenait à l'Espagne et à ses +souvenirs du siège de Figuières.</p> + +<p>Si je vous disais, commençait-il, qu'étant +là-bas en Catalogne, et<br> + faisant partie de l'armée, je trouvai le moyen, au fort +de la<br> + Révolution, de venir de l'Espagne, malgré la +guerre et malgré tout,<br> + passer avec les miens les fêtes de Noël! Voici, ma +foi de Dieu,<br> + comment s'arrangea la chose:</p> + +<p>"Au pied du Canigou, qui est une grande montagne entre +Perpignan et<br> + Figuières, nous tournions, retournions depuis +passablement de temps,<br> + en bataillant, à toi, à moi, contre les troupes +espagnoles. Aïe! que<br> + de morts, que de blessés et de souffrances et de +misères! Il faut<br> + l'avoir vu, pour savoir cela. De plus, au camp, -- +c'était en<br> + décembre, -- il y avait manque de tout; et les mulets et +les chevaux,<br> + à défaut de pâture, rongeaient, +hélas! les roues des fourgons et des<br> + affûts.</p> + +<p>"Or, ne voilà-t-il pas qu'en rôdant, moi, au fond +d'une gorge, du<br> + côté de la mer, je vais découvrir un arbre +d'oranges, qui étaient<br> + rousses comme l'or!</p> + +<p>"-- Ha! dis-je au propriétaire, à n'importe quel +prix, vous allez me<br> + les vendre.</p> + +<p>"Et, les ayant achetées, je m'en reviens de suite au +camp et, tout<br> + droit à la tente du capitaine Perrin (qui était de +Cabanes), je vais<br> + avec mon panier et je lui dis:</p> + +<p>"-- Capitaine, je vous apporte quelques oranges...</p> + +<p>"-- Mais où as-tu pris !ça?</p> + +<p>"-- Où j'ai pu, capitaine.</p> + +<p>"-- Oh! luron, tu ne saurais me faire plus de plaisir... +Aussi,<br> + demande-moi, vois-tu, ce que tu voudras, et tu l'obtiendras ou +je ne<br> + pourrai.</p> + +<p>"-- Je voudrais bien, lui fis-je alors, avant qu'un boulet de +canon<br> + me coupe en deux, comme tant d'autres, aller, encore une fois, +"poser<br> + le bûche de Noël" en Provence, dans ma famille.</p> + +<p>"-- Rien de plus simple, me fit-il; tiens, passe +l'écritoire.</p> + +<p>Et mon capitaine Perrin (que Dieu, en paradis, l'ait +renfermé, cher<br> + homme) sur un papier, que j'ai encore, me griffonna ce que je +vais<br> + dire:</p> + +<p><i>"Armée des Pyrenées-Orientales.</i></p> + +<p><i>"Nous Perrin, capitaine aux transports militaires, donnons +congé au<br> + citoyen François Mistral, brave soldat +républicain, âgé de vingt-deux<br> + ans, taille de cinq pieds six pouces, nez ordinaire, bouche +idem,<br> + menton rond, front moyen, visage ovale, de s'en aller dans son +pays,<br> + par toute la République, et au diable, si bon lui +semble.</i></p> + +<p>"Et voilà, mes amis, que j'arrive à Maillane, la +belle veille de<br> + Noël, et vous pouvez penser l'ahurissement de tous, les +embrassades<br> + et les fêtes. Mais, le lendemain, le maire (je vous tairai +le nom de<br> + ce fanfaron braillard, car ses enfants sont encore vivants) me +fait<br> + venir à la commune et m'interpelle comme ceci:</p> + +<p>"-- Au nom de la loi, citoyen, comment va que tu as +quitté l'armée?</p> + +<p>"-- Cela va, répondis-je, qu'il ma pris fantaisie de +venir, cette<br> + année, "poser la bûche" à Maillane.</p> + +<p>"-- Ah oui? En ce cas-là, tu iras, citoyen, t'expliquer +au tribunal<br> + du district, à Tarascon.</p> + +<p>"-- Et, tel que je vous le dis, je me laissai conduire par +deux<br> + gardes nationaux, devant les juges du district. Ceux-ci, trois +faces<br> + rogues, avec le bonnet rouge et des barbes jusque-là:</p> + +<p>"-- Citoyen, me firent-ils en roulant de gros yeux, comment +ça se<br> + fait-il que tu aies déserté?</p> + +<p>"Aussitôt, de ma poche ayant tiré mon +passeport:</p> + +<p>"-- Tenez, lisez, leur dis-je.</p> + +<p>"Ah! mes amis de Dieu, dès avoir lu, ils se dressent en +me secouant<br> + la main:</p> + +<p>"-- Bon citoyen, bon citoyen! me crièrent-ils. Va, va, +avec des<br> + papiers pareils, tu peux l'envoyer coucher, le maire de +Maillane.</p> + +<p>"Et après le Jour de l'An, j'aurais pu rester, n'est-ce +pas? Mais il<br> + y avait le devoir et je m'en retournai rejoindre."</p> + +<p>Voilà, lecteur, au naturel, la portraiture de famille, +d'intérieur<br> + patriarcal et de noblesse et de simplicité, que je tenais +à te<br> + montrer.</p> + +<p>Au Jour de l'An, -- nous clôturerons par cet autre +souvenir, -- une<br> + foule d'enfants, de vieillards, de femmes, de filles, venaient, +de<br> + grand matin, nous saluer comme ceci:</p> + +<p><i>Bonjour, nous vous souhaitons à tous la bonne +année,<br> + Maîtresse, maître, accompagnée<br> + D'autant que le bon Dieu voudra.</i></p> + +<p>-- Allons, nous vous la souhaitons bonne, répondaient +mon père et ma<br> + mère en donnant à chacun, bonnement, sous forme +d'étrennes, une<br> + couple de pains longs et de miches rebondies.</p> + +<p>Par tradition, dans notre maison, comme dans plusieurs autres, +on<br> + distribuait ainsi, au nouvel an, deux fournées de pain +aux pauvres<br> + gens du village.</p> + +<blockquote> +<p><i>Vivrais-je cent ans,<br> + Cent ans, je cuirai,<br> + Cent ans, je donnerai aux pauvres.</i></p> +</blockquote> + +<p>Cette formule, tous les soirs revenait dans la prière +que mon père<br> + faisait avant d'aller au lit. Et aussi, à ses +obsèques, les pauvres<br> + gens, avec raison, purent dire, en le plaignant:</p> + +<blockquote> +<p><i>-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges dans le +ciel<br> + l'accompagnaient. Amen!</i></p> +</blockquote> + +<p> </p> + +<h2>CHAPTER III</h2> + +<h3>LES ROIS MAGES</h3> + +<p>A la rencontre des Rois. -- La crèche. -- Les +sornettes<br> + maternelles. -- Dame Renaude. -- Les hantises de la nuit. -- +Le<br> + cheval de Cambaud. -- Les Sorciers. -- Les Matagots. +--L'Esprit<br> + Fantastique.</p> + +<p>-- C'est demain la fête des Rois; si vous voulez les +voir arriver,<br> + allez vite, petits, à leur rencontre, et portez-leur +quelques<br> + offrandes.</p> + +<p>Voilà, de notre temps, la veille du jour des Rois, ce +que nous<br> + disaient nos mères.</p> + +<p>Et en avant! Toute la marmaille, les enfants du village, +nous<br> + partions enthousiastes au-devant des Rois Mages, qui venaient +à<br> + Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite, +pour<br> + adorer l'Enfant Jésus.</p> + +<p>-- Où allez-vous, petits?</p> + +<p>-- Nous allons au-devant des Rois.</p> + +<p>Et ainsi, tous ensemble, mioches ébouriffés et +blondines fillettes,<br> + en béguins et petits sabots, nous partions sur le Chemin +d'Arles, le<br> + coeur tressailli de joie, les yeux pleins de visions, et +nous<br> + portions à la main, comme on nous l'avait dit, des +galettes pour les<br> + Rois, des figues sèches pour les pages, avec du foin pour +les<br> + chameaux.</p> + +<p>Jours croissants,<br> + Jours cuisants.</p> + +<p>La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid. Le +soleil<br> + descendait, blafard, devers le Rhône. Les ruisseaux +étaient gelés.<br> + L'herbe des bords était brouie. Des saules +défeuillés, les branches<br> + rougeoyaient. Le rouge-gorge, le troglodyte, sautillaient,<br> + frémissants, familiers, de branche en branche... Et l'on +ne voyait<br> + personne aux champs, à part quelque pauvre veuve qui +rechargeait sur<br> + la tête son tablier plein de bois sec, ou quelque vieux +dépenaillé<br> + qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte.</p> + +<p>-- Où allez-vous si tard, petits?</p> + +<p>-- Nous allons au-devant des Rois!</p> + +<p>Et la tête en arrière, fiers comme jeune coqs, en +riant, en chantant,<br> + en courant à cloche-pied ou en faisant des glissades, +nous allions<br> + devant nous sur le chemin blanchâtre, balayé par le +vent.</p> + +<p>Puis, le jour déclinait. Le clocher de Maillane +disparaissait<br> + derrière les arbres, derrière les grands +cyprès aux pointes noires;<br> + et la campagne, vaste et nue, s'épandait au lointain... +Nous<br> + portions nos regards si loin que nous pouvions, à perte +de vue, mais<br> + en vain! Rien ne se montrait à nous, hormis quelque +faisceau<br> + d'épines emporté dans les chaumes par le vent. +Comme les soirs<br> + d'hiver et de janvier, tout était triste, souffreteux et +muet.</p> + +<p>Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui, +plié dans sa<br> + cape, venait de faire paître ses brebis.</p> + +<p>-- Mais où allez-vous, enfants si tard?</p> + +<p>-- Nous allons au-devant des Rois... Ne pourriez-vous pas nous +dire<br> + s'ils sont encore bien loin?</p> + +<p>-- Ah! oui, les Rois? c'est vrai... Ils sont là +derrière qui<br> + viennent; vous allez bientôt les voir.</p> + +<p>Et de courir, et de courir, à la rencontre des Rois +avec nos gâteaux,<br> + nos petites galettes, et les poignées de foin pour les +chameaux.</p> + +<p>Puis, le jour défaillait. Le soleil, obstrué par +un nuage énorme,<br> + s'évanouissait peu à peu. Les babils +folâtres calmaient un brin. La<br> + bise fraîchissait et les plus courageux marchaient en +retenant.</p> + +<p>Tout à coup:</p> + +<p>-- Les voilà!</p> + +<p>Un cri de joie folle partait de toutes les bouches... et +la<br> + magnificence de la pompe royale éblouissait nos yeux. +Un<br> + rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides, +fastueuses,<br> + enflammait, embrasait la zone du couchant; de gros lambeaux +de<br> + pourpre flamboyaient; et d'or et de rubis, une demi-couronne, +dardant<br> + un cercle de long rayons au ciel, illuminait l'horizon.</p> + +<p>-- Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs +manteaux!<br> + voyez leurs drapeaux! et leur cavalerie et les chameaux qui +viennent!</p> + +<p>Et nous demeurions ébaubis... Mais bientôt cette +splendeur, mais<br> + bientôt cette gloire, dernière +échappée du soleil couchant, se<br> + fondait, s'éteignait peu à peu dans les nues; et, +penauds, bouche<br> + béante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout +seuls:</p> + +<p>-- Où ont passé les Rois?</p> + +<p>-- Derrière la montagne.</p> + +<p>La chevêche miaulait. La peur nous saisissait; et, dans +le<br> + crépuscule, nous retournions confus, en grignotant les +gâteaux, les<br> + galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois.</p> + +<p>Et quand nous arrivions, ensuite, à nos maisons:</p> + +<p>-- Eh bien! les avez-vous vu? nos mères nous +disaient.</p> + +<p>-- Non, ils ont passé en delà, de l'autre +côté de la montagne.</p> + +<p>-- Mais quel chemin avez-vous pris?</p> + +<p>-- Le Chemin Arlatan...</p> + +<p>-- Ah! mes pauvres agneaux! Les Rois ne viennent pas de +là. C'est<br> + du Levant qu'ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le +vieux<br> + Chemin de Rome... Ah! comme c'était beau, si vous aviez +vu, si vous<br> + aviez vu, lorsqu'ils sont entrés dans Maillane! Les +tambours, les<br> + trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon +Dieu!...<br> + Maintenant, ils sont à l'église, où ils +font leur adoration. Après<br> + souper, vous irez les voir.</p> + +<p>Nous soupions vite, -- moi, chez ma mère-grand Nanan; +puis, nous<br> + courions à l'église... Et, dans l'église +pleine, dès notre entrée,<br> + l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, entamait,<br> + lentement, puis déployait, formidable, le superbe +noël:</p> + +<blockquote> +<p><i>Ce matin,<br> + J'ai rencontré le train<br> + De trois grands Rois qui allaient en voyage,<br> + Ce matin,<br> + J'ai rencontré le train<br> + De trois grands Rois dessus le grand chemin.</i></p> +</blockquote> + +<p>Nous autres, affolés, nous nous faufilions, entre les +jupons des<br> + femmes, jusques à la chapelle de la Nativité, et +là, suspendue sur<br> + l'autel, nous voyions la Belle Étoile! nous voyions les +trois Rois<br> + Mages, en manteaux rouge, jaune, et bleu, qui saluaient +l'Enfant<br> + Jésus: le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi +Melchior avec son<br> + encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe! Nous<br> + admirions les charmants pages portant la queue de leurs +manteaux<br> + traînants; puis, les chameaux bossus qui élevaient +la tête sur l'âne<br> + et le boeuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout +autour, sur<br> + une petite montagne en papier barbouillé, les bergers, +les bergères,<br> + qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes; +le<br> + meunier, chargé d'un sac de farine; la bonne vieille qui +filait;<br> + l'ébahi qui admirait; le gagne-petit qui remoulait; +l'hôtelier ahuri<br> + qui ouvrait sa fenêtre, et, bref, tous les <i>santons</i> +qui figurent à<br> + la Crèche. Mais c'était le <i>Roi Maure</i> que +nous regardions le plus.</p> + +<p>Maintes fois, depuis lors, il m'est arrivé, quand +viennent les Rois,<br> + d'aller me promener, à la chute du jour, dans le Chemin +d'Arles. Le<br> + rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des +haies<br> + d'aubépine. Toujours quelque pauvre vieux y cherche, +comme jadis,<br> + des escargots dans l'herbe et la chevêche toujours y +miaule; mais,<br> + dans les nuées du couchant, je n'y vois plus la gloire, +ni la<br> + couronne des vieux Rois.</p> + +<p>-- Où ont passé les Rois?</p> + +<p>-- Derrière la montagne.</p> + +<p>Hélas! mélancolie, tristesse des choses vues, +autrefois dans la<br> + jeunesse! Si grand, si beau que fût le paysage connu, +quand nous<br> + voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y +manque<br> + toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose!</p> + +<blockquote> +<p><i>Oh! vers les plaines de froment<br> + Laissez-moi me perdre pensif,<br> + Dans les grands blés pleins de ponceaux<br> + Où, petit gars, je me perdais!<br> + Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe,<br> + En récitant son angélus;<br> + Et, chantantes, les alouettes,<br> + Moi, je les suis dans le soleil...<br> + Ah! pauvre mère, beau coeur aimant,<br> + Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!</i></p> + +<p>(Iles d'Or).</p> +</blockquote> + +<p>Qui me rendra le délice, le bonheur idéal de mon +âme ignorante,<br> + quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux +chansons,<br> + aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma mère +en filant,<br> + cependant que j'étais blotti sur ses genoux, me disait, +me chantait,<br> + en douce langue de Provence: le <i>Pater des Calendes, +Marie-Madeleine<br> +</i> <i>la Pauvre Pécheresse</i>, le <i>Mousse de +Marseille</i>, la <i>Porcheronne</i>, le<br> + <i>Mauvais Riche</i>, et tant d'autres récits, +légendes et croyances de<br> + notre race provençale, qui bercèrent mon jeune +âge d'un balancement<br> + de rêves et de poésie émue! Après le +lait que m'avait donné son<br> + sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel +des<br> + traditions et du bon Dieu.</p> + +<p>Aujourd'hui, avec l'étroitesse du système brutal +qui ne veut plus<br> + tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts +angéliques de<br> + l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui +fait<br> + les saints et les héros, les poètes et les +artistes, -- aujourd'hui,<br> + dès que l'enfant naît, avec la science nue et crue +on lui dessèche<br> + coeur et âme... Eh! pauvres lunatiques! avec l'âge +et l'école,<br> + surtout l'école de la vie vécue, on ne l'apprend +que trop tôt, la<br> + réalité mesquine et la désillusion +analytique, scientifique, de tout<br> + ce qui nous enchanta.</p> + +<p>Si, à vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend +pour une belle<br> + fille rayonnante de jeunesse, quelque fâcheux anatomiste +venait nous<br> + tenir ce propos:</p> + +<p>-- Veux-tu savoir le vrai de cette créature qui a tant +d'attrait pour<br> + toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette!</p> + +<p>Ne croyez-vous pas qu'à l'instant nous l'enverrions +faire paître?</p> + +<p>Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de +vérité autant<br> + vaudrait, ma foi, retourner au moyen âge qui, partant du +contraire de<br> + la science moderne, en était arrivé au même +résultat, en représentant<br> + la vie par la Danse macabre.</p> + +<p>Bref, pour donner idée des imaginations, hantises, +peurs et spectres<br> + qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en +scène<br> + quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la +vieille<br> + Renaude, et m'est avis qu'à ce sujet ce morceau-là +viendra à point.</p> + +<p>La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant +sa<br> + maisonnette. Elle est flétrie, ratatinée et +ridée, la pauvre femme,<br> + comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les +mouches qui<br> + se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et +puis<br> + sommeille.</p> + +<p>-- Eh bien! tante Renaude, par là, au bon soleil, vous +faites un<br> + petit somme?</p> + +<p>-- Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis là, à +dire vrai, sans<br> + dormir ni veiller... Je rêvasse, je dis des +patenôtres. Mais, puis en<br> + priant Dieu, on finit par s'assoupir... Oh! la mauvaise chose, +quand<br> + on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux +chiens.</p> + +<p>-- Vous attraperez un rhume, à ce grand +soleil-là, avec la<br> + réverbération.</p> + +<p>-- Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis +sèche,<br> + hélas! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne +fournirais<br> + pas, peut-être, une maille d'huile.</p> + +<p>-- A votre place, moi, je m'en irais un peu voir les +commères de<br> + votre âge, tout doucement. Cela vous ferait passer le +temps.</p> + +<p>-- Allons donc, bonne gens! Les commères de mon +âge? bientôt il n'en<br> + restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre +Geneviève<br> + sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote; +Catherine<br> + du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de +mes<br> + peines à moi: autant vaut demeurer seule.</p> + +<p>-- Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec +les<br> + lavandières.</p> + +<p>-- Allons donc, les lavandières! des +péronnelles, qui, tout le jour,<br> + frappent à tort et à travers sur les uns et sur +les autres. Elles ne<br> + disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout +le<br> + monde; puis, elles rient comme des niaises. Quelque jour, le bon +Dieu<br> + les punira par un exemple... Oh! non, non, ce n'est pas comme +de<br> + notre temps.</p> + +<p>-- Et de quoi parliez-vous, dans votre temps?</p> + +<p>-- dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes, +des<br> + sornettes, que l'on se délectait d'entendre: la +Bête des Sept Têtes,<br> + <i>Jean Cherche-la-Peur,</i> le <i>Grand Corps sans +Ame...</i></p> + +<p>Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou +quatre<br> + veillées.</p> + +<p>"A cette époque-là, on filait de l'étai, +du chanvre. L'hiver, après<br> + souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous +réunissions<br> + dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral +qui<br> + soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien +au<br> + chaud, nous nous accroupissions sur la litière des +brebis; et,<br> + pendant que les hommes étaient en train de traire ou de +pâturer les<br> + bêtes, et que les beaux agneaux agenouillés +cognaient sur le pis de<br> + leurs mères en remuant la queue, nous, les femmes, comme +je vous le<br> + dis, en tournant nos fuseaux nous écoutions ou disions +des contes.</p> + +<p>"Mais je ne sais comment ça va; on parlait, en ce +temps, d'une foule<br> + de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que +bien des<br> + personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes +dignes de<br> + foi, assuraient avoir vues.</p> + +<p>"Tenez, ma tante Mïan, la femme du Chaisier, dont les +petits-fils<br> + habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser +du<br> + bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on +aurait<br> + dite apprivoisée. Ma tante se courba pour lui envoyer la +main...<br> + Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu +plus<br> + loin picorer dans le gazon. Mïan, avec précaution, +s'approcha encore<br> + de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper. +Mais,<br> + tout en lui disant: "<i>Petite, tite, tite!</i>", dès +qu'elle croyait<br> + l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus +ardente,<br> + la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-être une +heure de<br> + chemin. Puis comme le soleil était déjà +couché, Mïan, prenant peur,<br> + retourna chez elle. Or, il paraît qu'elle fit bien, car, +si elle<br> + avait voulu suivre, malgré la nuit, cette geline blanche, +qui sait,<br> + Vierge Marie, où elle l'aurait conduite!</p> + +<p>"On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient +une<br> + grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins +qui<br> + sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de +vauriens,<br> + qui venaient de faire la noce, aperçurent un cheval noir +qui sortait<br> + de l'égout de Cambaud.</p> + +<p>"-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que +je saute<br> + dessus.</p> + +<p>"Et le cheval se laissa monter.</p> + +<p>"-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi, +je<br> + vais l'enfourcher.</p> + +<p>"Et voilà qu’il l’enfourche aussi.</p> + +<p>"-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre +jouvenceau.</p> + +<p>"Et celui-là grimpa aussi; et, à mesure +qu’ils montaient, le cheval<br> + noir s’allongeait, s’allongeait, s’allongeait, +tellement que, ma foi,<br> + douze de ces jeunes fous étaient à cheval +déjà quand le treizième<br> + s'écria :</p> + +<p>"-- Jésus! Marie! grand saint Joseph! je crois +qu’il’ y a encore une<br> + place!</p> + +<p>"Mais, à ces mots, l’animal disparut et nos douze +bambocheurs se<br> + retrouvèrent penauds, tous debout sur leurs jambes... +Heureusement,<br> + heureusement pour eux! car, si le beau dernier n’avait pas +crié :<br> + "Jésus! Marie! grand saint Joseph!" la malebête, +assurément, les<br> + emportait tous au diable.</p> + +<p>"Savez-vous de quoi l’on parlait encore? D’une +espèce de gens qui<br> + allaient, à minuit, faire le branle dans les landes, puis +buvaient<br> + tour à tour à la Tasse d’Argent. On les +appelait: sorciers ou<br> + <i>mascs</i>, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque +pays. J’en<br> + ai même connu plusieurs, —- que je ne nommerai pas, +à cause de leurs<br> + enfants. Bref, à ce qu’il paraît, +c’étaient de mauvaises gens, car,<br> + une fois, mon grand-père, qui était pâtre +là-bas au Grès, en passant<br> + dans la nuit, derrière le Mas des Prêtres, voulut +regarder par la<br> + barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de +ce<br> + vieux Mas abandonné, des hommes qui jouaient à la +paume avec des<br> + enfants, de petits enfants tout nus qu’ils avaient pris +dans le<br> + berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains +en<br> + mains! Cela fait frémir.</p> + +<p>"Mais quoi! n’y avait-il pas aussi des chats +sorciers?</p> + +<p>Oui, il y avait des chats noirs qu’on appelait +<i>mutagots</i> et qui<br> + faisaient venir l’argent dans les maisons où ils +restaient... Tu as<br> + connu, n’est-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant +d’écus<br> + lorsqu’elle trépassa? Eh bien! elle avait un chat +noir, auquel, à<br> + tous ses repas, elle jetait sous la table sa première +bouchée.</p> + +<p>"J’ai toujours ouï dire qu’un soir, à la +veillée, mon pauvre oncle<br> + Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une +espèce<br> + de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser à +mal, lui lance<br> + un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit à +notre oncle,<br> + avec un mauvais regard :</p> + +<p>"-— <i>Tu as touché Robert!</i></p> + +<p>"Quelles singulières choses! Aujourd’hui, tout +cela a l’air de<br> + songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait +bien<br> + qu’il y eût quelque chose, puisque tous en avaient +peur.</p> + +<p>"Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d’autres, de +ces êtres<br> + étranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la +Chauche-Vieille,<br> + qui, la nuit, s’accroupissait 1à sur votre poitrine +et vous ôtait le<br> + souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y +avait le<br> + Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que +sais-je,<br> + moi?...</p> + +<p>"Mais tiens,je l’oubliais : et l’Esprit Fantastique! +Celui-là, on ne<br> + peut pas dire qu’il n’ait pas existé : je +l’ai entendu et vu. Il<br> + hantait notre écurie. Feu mon père (devant Dieu +soit-il!) une fois<br> + sommeillait dans le grenier à foin. Tout à coup, +il entend là-bas<br> + ouvrir la porte. Il veut regarder d’une fente, une fente de +la<br> + fenêtre, et sais-tu ce qu’il voit? Il voit nos +bêtes, le mulet, la<br> + mule, l’âne, la jument et le petit poulain qui, fort +bien couplés<br> + ensemble, s’en allaient, sous la lune, boire à +l’abreuvoir, tout<br> + seuls. Mon père comprit vite, car il n’était +pas neuf à pareille<br> + hantise, que c’était le Fantastique qui les +conduisait boire. Il se<br> + recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il +trouva<br> + l’écurie ouverte à deux battants.</p> + +<p>"Ce qui attire le Fantastique dans les étables, +c’est, dit-on, les<br> + grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel qu’un +enfant<br> + d’un an, lorsqu’on agite le hochet. Mais il n’est +pas méchant, il<br> + s’en faut de beaucoup; il est capricieux et se plaît +à faire des<br> + niches. S’il est de bonne humeur, il vous étrillera +vos bêtes, il<br> + leur tresse la crinière, il leur met de la paille +blanche, il nettoie<br> + leur mangeoire... il est même à remarquer que, +là où est le<br> + Fantastique, il y a toujours une bête mieux portante que +les autres,<br> + parce que le farfadet l’a prise en grâce par caprice, +et alors, dans<br> + la nuit, il va et vient dans la crèche et lui soutire le +foin des<br> + autres.</p> + +<p>"Mais, par mégarde et par hasard, si, dans votre +écurie, vous<br> + dérangez quelque chose contre sa volonté, +aïe, aïe, aïe! la nuit<br> + suivante, il fait un sabbat de malédiction. Il embrouille +la queue<br> + des bêtes, il leur entortille les pieds dans leurs +chevêtres et<br> + licous; il renverse, patatras! l’étagère des +colliers; il remue, dans<br> + la cuisine, la poêle et la crémaillère; +enfin, il tarabuste de toutes<br> + les manières... Tellement qu’une fois, mon +père, ennuyé de tout ce<br> + vacarme, dit:</p> + +<p>"-— Il faut en finir!</p> + +<p>"Il prend, à cette fin, un picotin de vesces, monte au +fenil,<br> + éparpille la menue graine dans le foin et dans la paille +et crie au<br> + Fantastique :</p> + +<p>"—- Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces +graines de<br> + pois gris.</p> + +<p>"Or, l’Esprit Fantastique, qui se complaît aux +minuties et qui aime<br> + que tout soit bien rangé en ordre, se mit, à ce +qu’il paraît, à trier<br> + les pois gris; et de vétiller, Dieu sait! car nous +trouvâmes de<br> + petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon +père le<br> + savait) ce travail méticuleux à la fin +l’ennuya, et il détala du<br> + fenil, et jamais nous ne le revîmes.</p> + +<p>"Si! car, pour achever, moi, je le vis encore une fois. +Imagine-toi<br> + qu’un jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du +catéchisme.<br> + Passant près d’un peuplier, j’entendis rire +à la cime de l’arbre : je<br> + lève la tête, je regarde, et tout en haut du +peuplier, j’aperçois<br> + l’Esprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me +faisait<br> + signe de grimper... Ah !<br> + je te demande un peu! Pas pour un cent d’oignons je +n’y aurais<br> + grimpé; je déguerpis comme une folle et depuis, +ç’a été fini.</p> + +<p>"C’est égal, je t’assure que quand venait la +nuit et qu’autour de la<br> + lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de +sortir!<br> + Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous +devînmes<br> + grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors, +à la<br> + veillée, les garçons nous criaient :</p> + +<p>"-— Allons, venez, les filles! Nous ferons, à la +lune, un tour de<br> + farandole.</p> + +<p>"-— Pas si sottes! répondions-nous. Si nous +allions rencontrer<br> + l’Esprit Fantastique ou la Poule Blanche...</p> + +<p>"-— Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc +pas que ce<br> + sont là des contes de mère-grand l’aveugle! +N’ayez pas peur, venez,<br> + nous vous tiendrons compagnie.</p> + +<p>"Et c’est ainsi que nous sortîmes et, peu à +peu, ma foi, en causant<br> + avec les gars, —- les garçons de cet âge, tu +sais, n’ont pas de bon<br> + sens, ils ne disent que des bêtises et vous font rire par +foroe, —-<br> + peu à peu, peu à peu, nous n’eûmes plus +de peur... Et depuis lors, te<br> + dis-je, je n’ai plus ouï parler de ces hantises de +nuit.</p> + +<p>"Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez d’ouvrage +pour nous<br> + ôter l’ennui. Telle que tu me vois, j’ai eu, +moi, onze enfants, que<br> + j’ai tous menés à bien, et, sans compter les +miens, j’en ai nourri<br> + quatorze!</p> + +<p>"Ah! va, quand on n’est pas riche et qu’on a tant de +marmaille, qu’il<br> + faut emmailloter, bercer, allaiter, ébréner, +c’est un joli son de<br> + musette!"</p> + +<p>-- Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne.</p> + +<p>-- Oh! à présent, nous sommes mûrs; il +viendra nous cueillir quand il<br> + voudra.</p> + +<p>Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches; +et,<br> + abaissant la tête, elle se reblottit tranquille pour boire +son<br> + soleil.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE IV</h2> + +<h3>L’ÉCOLE BUISSONNIÈRE</h3> + +<p>Vagabondage par les champs. — Les bestioles du bon Dieu. +— La vieille<br> + de Papeligosse. -- Les bohémiens. — Le tonneau du +loup : rêve.</p> + +<p>Vers les huit ans, et pas plus tôt, —- avec mon +sachet bleu pour y<br> + porter mon livre, mon cahier et mon goûter, —- on +m’envoya à<br> + l’éco1e..., pas plus tôt, Dieu merci! Car, en +ce qui a trait à mon<br> + développement intime et naturel, à +l’éducation et trempe de ma jeune<br> + âme de poète, j’en ai plus appris, bien +sûr, dans les sauts et<br> + gambades de mon enfance populaire que dans le rabâchage de +tous les<br> + rudiments.</p> + +<p>De notre temps, le rêve de tous les polissons qui +allions à l’école<br> + était de faire un <i>plantié</i>. Celui qui en +avait fait un était regardé<br> + par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un +luron<br> + fieffé!</p> + +<p>Un <i>plantié</i> désigne, en Provence, +l’escapade que fait l’enfant loin<br> + de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir +où<br> + il va. Les petits Provençaux font cette école +buissonnière lorsque,<br> + après quelque faute, quelque grave méfait, quelque +désobéissance, ils<br> + redoutent, pour leur rentrée au logis, quelque bonne +rossée.</p> + +<p>Donc, sitôt pressentir ce qui leur pend à +l’oreille, mes péteux<br> + <i>plantent</i> là l’école et père et +mère; advienne que pourra, ils<br> + partent à l’aventure et vive la liberté!</p> + +<p>C’est chose délicieuse, incomparable, à cet +âge, de se sentir maître<br> + absolu, la bride sur le cou, d’aller partout où +l’on veut et en avant<br> + dans les garrigues! et en avant aux marécages! et en +avant par la<br> + montagne!</p> + +<p>Seulement, puis vient la faim. Si c’est un +<i>plantié</i> d’été, encore<br> + c’est pain bénit. Il y a les carrés de +fèves, les jardins avec leurs<br> + pommes, leurs poires et leurs pêches, les arbres de +cerises, qui vous<br> + prennent par l’oeil, les figuiers qui vous offrent leurs +figues bien<br> + mûries, et les melons ventrus qui vous crient : +"Mangez-moi" Et puis,<br> + les belles vignes, les ceps aux grappes d’or, ha! il me +semble les<br> + voir !</p> + +<p>Mais si c’est un <i>plantié</i> d’hiver, il +faut alors s’industrier...<br> + Parbleu, il est de petits drôles qui, passant par les +fermes où ils<br> + ne sont pas connus, demandent l’hospitalité. Puis, +s’ils peuvent, les<br> + fripons volent les oeufs aux poulaillers et même les +nichets, qu’ils<br> + boivent tout crus, avale!</p> + +<p>Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont +délaissé l’école et<br> + la famille, non tant par cagnardise que par soif +d’indépendance ou<br> + pour quelque injustice qui les a blessés au coeur, +ceux-là fuient<br> + l’homme et son habitation. Ils passent le jour, +couchés dans les<br> + blés, dans les fossés, dans les champs de mil, +sous les ponts ou dans<br> + les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien +dans les<br> + tas de foin. Vienne faim, ils mangent des mûres (celles +des haies,<br> + celles des chaumes), des prunelles, des amandes qu’on +oublia sur<br> + l’arbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le +fruit de<br> + l’orme (qu’ils appellent du <i>pain blanc</i>), des +oignons remontés, des<br> + poires d’étranguillon, des faînes, et, +s’il le faut, des glands. Tout<br> + le jour n’est qu’un jeu, tous les sauts sont des +cabrioles...<br> + Qu’est-il besoin de camarades? Toutes les bêtes et +bestioles là vous<br> + tiennent compagnie; vous comprenez ce qu’elles font, ce +qu’elles<br> + disent, ce qu’elles pensent, et il semble qu’elles +comprennent tout<br> + ce que vous leur dites.</p> + +<p>Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous +la<br> + froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la +lâchez<br> + avec une paille dans l’anus.</p> + +<p>Ou, couchés le long d’un talus, voilà une +bête-à-Dieu qui vous grimpe<br> + sur le doigt? Vous lui chantez aussitôt :</p> + +<blockquote> +<p><i>Coccinelle, vole!<br> + Va-t’en à l’école.<br> + Prends donc tes matines,<br> + Va à la doctrine...</i></p> +</blockquote> + +<p>Et la bête-à-Dieu déployant ses ailes, +vous dit en s’envolant :</p> + +<p>-— Vas-y toi-même, à l’école. +J’en sais assez pour moi.<br> + Une mante religieuse, agenouillée, vous +regarde-t-elle?<br> + Vous l’interrogez ainsi :</p> + +<blockquote> +<p><i>Mante, toi qui sais tout,<br> + Où est le loup?</i></p> +</blockquote> + +<p>L’insecte étend la patte et vous montre la +montagne.</p> + +<p>Vous découvrez un lézard qui se chauffe au +soleil? Vous lui adressez<br> + ces paroles :</p> + +<blockquote> +<p><i>Lézard, lézard,<br> + Défends-moi des serpents :<br> + Quand tu passeras vers ma maison<br> + Je te donnerai un grain de sel.</i></p> +</blockquote> + +<p>-— A ta maison, que n’y retournes-tu? a l’air +de dire le finaud.</p> + +<p>Et psitt, il s’enfuit dans son trou.</p> + +<p>Enfin, si vous voyez un limaçon, voici la formule :</p> + +<blockquote> +<p><i>Colimaçon borgne,<br> + Montre-moi tes cornes,<br> + Ou j’appelle le forgeron<br> + Pour qu’il te brise ta maison.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et encore la maison, et toujours la maison, où +l’esprit revient sans<br> + cesse, tellement qu’à la fin, quand vous avez +gâté assez de nids, -—<br> + et de culottes, -— quand vous avez avec de l’orge, +fait assez de<br> + chalumeaux et assez décortiqué de brindilles de +saule pour fabriquer<br> + des sifflets, et qu’avec des pommes vertes ou tout autre +fruit suret<br> + vous avez agacé vos dents, aïe! la nostalgie vous +prend, le coeur<br> + vous devient gros -— et vous rentrez, la tête +basse.</p> + +<p>Moi, comme les copains, en provençal de race que +j’étais ou devais<br> + être (ne vous en étonnez pas), au bout de trois +mois à peine que<br> + j’étais à l’école, je fis aussi +mon <i>plantié</i>. Et en voici le motif :</p> + +<p>Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous prétexte +d’aller couper<br> + de l’herbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le +jour)<br> + venaient m’attendre à mon départ pour +l’école de Maillane et me<br> + disaient :</p> + +<p>-- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire à +l’école, pour rester tout<br> + le jour entre quatre murs! pour être mis en +pénitence! pour avoir sur<br> + les doigts, puis, des coups de férule! Viens jouer avec +nous...</p> + +<p>Hélas I l’eau claire riait dans les ruisseaux; +là-haut, chantaient<br> + les alouettes; les bleuets, les glaïeuls, les coquelicots, +les<br> + nielles, fleurissaient au soleil dans les blés +verdoyants...</p> + +<p>Et je disais :</p> + +<p>-- L’école, eh bien! tu iras demain.</p> + +<p>Et, alors, dans les cours d’eau, avec culottes +retroussées, houp! on<br> + allait "guéer". Nous barbotions, nous pataugions, nous +pêchions des<br> + têtards, nous faisions des pâtés, pif! +paf!<br> + avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir +jusqu’à<br> + mi-jambes (pour se faire des bottes). Et après, dans la +poussière de<br> + quelque chemin creux, vite! à bride abattue :</p> + +<blockquote> +<p><i>Les soldats s’en vont!<br> + A la guerre ils vont,<br> + Et ra-pa-ta-plan,<br> + Garez-vous devant!</i></p> +</blockquote> + +<p>Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi +n’étaient pas nos<br> + cousins! Sans compter qu’avec le pain et la pitance de mon +bissac, on<br> + faisait sur l’herbe, ensuite, un beau petit goûter... +Mais il faut<br> + que tout finisse!</p> + +<p>Voici qu’un jour mon père, que le maître +d’école avait dû prévenir,<br> + me dit :</p> + +<p>-— Écoute, Frédéric, s’il +t’arrive encore une fois de manquer l’école<br> + pour aller patauger dans les fossés, vois, rappelle-toi +ceci : je te<br> + brise une verge de saule sur le dos...</p> + +<p>Trois jours après, par étourderie, je manquai +encore la classe et je<br> + retournai "guéer".</p> + +<p>M’avait-il épié, ou est-ce le hasard qui +l’amena? Voilà que, sans<br> + culotte, pendant qu’avec les autres polissons habituels +nous<br> + gambadions encore dans l’eau, soudain, à trente pas +de moi, je vois<br> + apparaître mon père. Mon sang ne fit qu’un +tour.</p> + +<p>Mon père s’arrêta et me cria :</p> + +<p>-— Cela va bien... Tu sais ce que je t’ai promis? +Va, je t’attends ce<br> + soir.</p> + +<p>Rien de plus, et il s’en alla.</p> + +<p>Mon seigneur père, bon comme le pain bénit, ne +m’avait jamais donné<br> + une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et +je le<br> + craignais comme le feu.</p> + +<p>"Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton père te +tue... Sûrement,<br> + il doit être allé préparer la verge."</p> + +<p>Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts, +me<br> + chantaient par-dessus : —<br> + -- Aïe! aïe! aïe! la raclée; aïe! +aïe! aïe! sur ta peau!</p> + +<p>"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut +déguerpir et<br> + faire un <i>plantié</i>."</p> + +<p>Et je partis. Je pris, autant qu’il me souvient, un +chemin qui<br> + conduisait, là-haut, vers la Crau d’Eyragues. Mais, +en ce temps,<br> + pauvre petit, savais-je bien où j’allais? Et aussi, +lorsque j’eus<br> + cheminé peut-être une heure ou une heure et demie, +il me parut, à<br> + dire vrai, que j’étais dans +l’Amérique.</p> + +<p>Le soleil commençait à baisser vers son +couchant; j’étais las,<br> + j’avais peur...</p> + +<p>"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, où vas-tu +souper? Il<br> + faut aller demander l’hospitalité dans quelque +ferme."</p> + +<p>Et, m’écartant de la route, doucement je me +dirigeai vers un petit<br> + Mas blanc, qui m’avait l’air tout avenant, avec son +toit à porcs, sa<br> + fosse à fumier, son puits, sa treille, le tout +abrité du mistral par<br> + une haie de cyprès.</p> + +<p>Timide, je m’avançais sur le pas de la porte et je +vis une vieille<br> + qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal +peignée. Pour<br> + manger ce qu’elle touchait, il eût fallu avoir bien +faim. La vieille<br> + avait décroché la marmite de la +crémaillère, l’avait posée par +terre<br> + au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se +grattant,<br> + avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement, +elle<br> + épandait sur les lèches de pain moisi.</p> + +<p>-— Eh bien! mère-grand, vous trempez la soupe?</p> + +<p>—- Oui, me répondit-elle... Et d’où +sors-tu, petit?</p> + +<p>-— Je suis de Maillane, lui dis-je; j’ai fait une +escapade et je<br> + viens vous demander... l’hospitalité.</p> + +<p>-— En ce cas, me répliqua la vilaine vieille +d’un ton grognon,<br> + assieds-toi sur l’escalier pour ne pas user mes +chaises.</p> + +<p>Et je me pelotonnai sur la première marche.</p> + +<p>-— Ma grand, comment s’appelle ce pays?</p> + +<p>-— Papeligosse.</p> + +<p>-— Papeligosse!</p> + +<p>Vous savez que, lorsqu’on parle aux enfants d’un +pays lointain, les<br> + gens, pour badiner, disent, parfois : <i>Papeligosse</i>. Jugez +donc, à<br> + cet âge-là, moi je croyais à Papeligosse, +à Zibe-Zoube, à Gafe-1’Ase<br> + et autres pays fantastiques, comme à mon saint pater. Et +aussi, à<br> + peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de +chez<br> + moi, la sueur froide me vint dans le dos.</p> + +<p>-— Ah çà! me fit la vieille, quand elle eut +fini sa besogne, à<br> + présent ce n’est pas le tout, petit : en ce pays-ci, +les paresseux ne<br> + mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il +faut<br> + la gagner.</p> + +<p>-— Bien volontiers... Et que faut-il faire?</p> + +<p>-— Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de +l’escalier<br> + et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon +ami,<br> + aura sa part du bon potage... et l’autre mangera des +yeux.</p> + +<p>-— Je veux bien.</p> + +<p>Sans compter que j’étais fier, ma foi, de gagner +mon souper, surtout<br> + en m’amusant. Je pensais :</p> + +<p>"Ça ira bien mal, si la vieille éclopée +saute plus loin que toi."</p> + +<p>Et les pieds joints, aussitôt dit, nous nous +plaçons au pied de<br> + l’escalier —- qui, dans les Mas, comme vous savez, se +trouve en face<br> + de la porte, tout près du seuil.</p> + +<p>-— Et je dis : un, cria la vieille en balançant +les bras pour prendre<br> + élan.</p> + +<p>-— Et je dis : deux.</p> + +<p>-— Et je dis: trois!</p> + +<p>Moi, je m’élance de toutes mes forces et je +franchis le seuil. Mais<br> + la vieille coquine, qui n’avait fait que le semblant, ferme +aussitôt<br> + la porte, pousse vite le verrou et me crie :</p> + +<p>-— Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent +être en peine,<br> + va!</p> + +<p>Je restai sot, pauvret, comme un panier percé... Et, +maintenant, où<br> + faut-il aller? A la maison? Je n’y serais pas +retourné pour un<br> + empire, car je voyais, me semblait-il, à la main de mon +père, la<br> + verge menaçante. Et puis, il était presque nuit et +je ne me rappelais<br> + plus le chemin qu’il fallait prendre.</p> + +<p>-— A la garde de Dieu!</p> + +<p>Derrière le Mas, était un sentier qui, entre +deux hauts talus,<br> + montait vers la colline. Je m’y engage à tout +hasard; et marche,<br> + petit Frédéric.</p> + +<p>Après avoir monté, descendu tant et plus, +j’étais rendu de fatigue...<br> + Pensez-vous? A cet âge, avec rien dans le ventre depuis +midi. Enfin,<br> + je vais découvrir, dans une vigne inculte, une +chaumière délabrée. Il<br> + devait, autrefois, s’y être mis le feu, car les murs, +pleins de<br> + lézardes, étaient noircis par la fumée; ni +portes ni fenêtres; et les<br> + poutres, qui ne tenaient plus que d’un bout, +traînaient, de l’autre,<br> + sur le sol. Vous eussiez dit la tanière où niche +le Cauchemar.</p> + +<p>Mais (comme on dit), par force, à Aix, on les pendait. +Las,<br> + défaillant, mort de sommeil, je grimpai et +m’allongeai sur la plus<br> + grosse des poutres... Et, dans un clin d’oeil.<br> + J’étais endormi.</p> + +<p>Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi. +Toujours<br> + est-il qu’au milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir +tout à coup<br> + un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui<br> + causaient et riaient.</p> + +<p>"Songes-tu? me disais-je en moi-même, dans mon sommeil, +songes-tu ou<br> + est-ce réel?"</p> + +<p>Mais ce pesant bien-être, où +l’assoupissement vous plonge, m’enlevait<br> + toute peur et je continuais tout doucement à dormir.</p> + +<p>Il faut croire qu’à la longue la fumée +finit par me suffoquer; je<br> + sursaute soudain et je jette un cri d’effroi... Oh! quand +je ne suis<br> + pas mort, mort d’épouvante, là, je ne mourrai +jamais plus!</p> + +<p>Figurez-vous trois faces de bohèmes qui, tous les trois +à la fois, se<br> + retournèrent vers moi, avec des yeux, des yeux +terribles...</p> + +<p>-— Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me +tuez pas!</p> + +<p>Lors, les trois bohémiens, qui avaient eu, bien +sûr, autant de peur<br> + que moi, se prirent à rire et l’un d’eux me dit +:</p> + +<p>-— C’est égal! tu peux te vanter, mauvais +petit moutard, de nous<br> + avoir fichu une belle venette!</p> + +<p>Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un +peu<br> + courage, et je sentis, en même temps, extrêmement +agréable, une odeur<br> + de rôti me monter dans les narines.</p> + +<p>Ils me firent descendre de mon perchoir, me demandèrent +d’où j'étais,<br> + de qui j'étais, comment je me trouvais là, que +sais-je encore?</p> + +<p>Et rassuré, enfin, complètement, un des voleurs +(c’étaient, en effet,<br> + trois voleurs) :</p> + +<p>-— Puisque tu as fait un <i>plantié</i>, me +dit-il, tu dois avoir faim...<br> + Tiens, mords là.</p> + +<p>Et il me jeta, comme à un chien, une éclanche +d’agneau saignante, à<br> + moitié cuite. Alors, je m’aperçus seulement +qu’ils venaient de faire<br> + rôtir un jeune mouton, —- qu’ils devaient avoir +dérobé, probablement,<br> + à quelque pâtre.</p> + +<p>Aussitôt que nous eûmes, de cette façon, +tous bien mangé, les trois<br> + hommes se levèrent, ramassèrent leurs hardes, se +parlèrent à voix<br> + basse; puis, l’un d’eux :</p> + +<p>-- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne +voulons<br> + pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas +où<br> + nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est +là. Quand<br> + il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira, +s’il<br> + veut.</p> + +<p>-- Mettez-moi dans le tonneau, répondis-je d’un +air soumis.</p> + +<p>J’étais encore bien content de m’en tirer +à si bon marché.</p> + +<p>Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par +hasard un<br> + tonneau défoncé ou, sans doute à la +vendange, les maîtres de la vigne<br> + devaient faire cuver le moût.</p> + +<p>On m’attrape par le derrière et, paf! dans le +tonneau. Me voilà donc<br> + tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond d’une +chaumière en<br> + ruine!</p> + +<p>Je m’y blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout +en<br> + attendant l’aube, je priais à voix basse pour +éloigner les mauvais<br> + esprits.</p> + +<p>Mais figurez-vous que soudain j’entends, dans +l’obscurité, quelque<br> + chose qui rôdait, qui s’ébrouait, autour de ma +tonne!</p> + +<p>Je retiens mon haleine comme si j’étais mort, en +me recommandant à<br> + Dieu et à la grande Sainte Vierge... Et j’entendais +tourner et<br> + retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis s’en +aller, puis<br> + revenir... Que diable est-ce là encore? Mon coeur battait +et<br> + bruissait comme une horloge.</p> + +<p>Pour en finir, le jour commençait à blanchir et +le piétinement qui<br> + m’effrayait s’étant éloigné un +peu, je veux, tout doucement, épier<br> + par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un +petit<br> + âne! Un loup énorme avec deux yeux qui brillaient +comme deux<br> + chandelles!</p> + +<p>Il était, parait-il, venu à l’odeur de +l’agneau, et, n’ayant trouvé<br> + que les os, ma tendre chair d’enfant et de chrétien +lui faisait<br> + envie.</p> + +<p>Et, chose singulière, une fois que je vis ce dont il +s’agissait,<br> + n’est-il pas vrai que mon sang se calma +légèrement! J’avais tellement<br> + craint quelque apparition nocturne que la vue du loup +lui-même me<br> + rendit du courage.</p> + +<p>--Ah çà! dis-je, ce n’est pas tout : si +cette bête vient a<br> + s’apercevoir que la tonne est défoncée, elle +va sauter dedans et,<br> + d’un coup de dent, elle t’étrangle... Si tu +pouvais trouver quelque<br> + stratagème...</p> + +<p>A un mouvement que je fis, le loup, qui l’entendit, +revint d’un bond<br> + vers le tonneau, et le voilà qui tourne autour et qui +fouette les<br> + douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par +la<br> + bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je +l’empoigne des<br> + deux mains.</p> + +<p>Le loup, comme s’il eût eu les cinq cents diables +à ses trousses,<br> + part, traînant le tonneau, à travers cultures, +à travers cailloux, à<br> + travers vignobles. Nous dûmes rouler ensemble toutes les +montées et<br> + descentes d’Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel.</p> + +<p>-- Aïe! mon Dieu! Jésus! Marie! Jésus, +Marie, Joseph ! pleurais-je<br> + ainsi, qui sait où le loup t’emportera! Et, si le +tonneau s’effondre,<br> + il te saignera, il te mangera...</p> + +<p>Mais, tout à coup, patatras! le tonneau se +crève, la queue<br> + m’échappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui +galopait, et,<br> + regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route +qui<br> + va de Maillane à Saint-Remy, à un quart +d’heure de notre Mas. La<br> + barrique, sans doute, avait frappé du ventre au parapet +du pont et<br> + s’y était rompue.</p> + +<p>Pas nécessaire de vous dire qu’avec de telles +émotions la verge<br> + paternelle ne me faisait plus guère peur. En courant +comme si j’avais<br> + encore le loup à ma poursuite, je m'en revins à la +maison.</p> + +<p>Derrière le Mas, le long du chemin, mon père +émottait un labour. Il<br> + se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit :</p> + +<p>-- Ah! mon gaillard, cours vite auprès de ta +mère qui pas dormi de la<br> + nuit.</p> + +<p>Auprès de ma mère, je courus...</p> + +<p>Point par point, à mes parents, je racontai tout chaud +mes belles<br> + aventures. Mais, arrivé à l’histoire des +voleurs, du tonneau ainsi<br> + que du gros loup :</p> + +<p>-- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que c’est la +peur qui<br> + t’a fait rêver tout cela!</p> + +<p>Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstinément +que rien<br> + n’était plus vrain. Ce fut en vain Personne ne +voulut y ajouter foi.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE V</h2> + +<h3>A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET</h3> + +<p>L’Abbaye en ruines. — M. Donnat. — La chapelle +dorée. — La<br> + Montagnette. — Frère Philippe. — La procession +des bouteilles. —<br> + Saint Antoine de Graveson. — Le pensionnat en +débandade. -- Le<br> + couvent des Prémontrés.</p> + +<p>Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me +dévoyait par<br> + trop et que je manquais l’école sans +discontinuité pour aller tout le<br> + jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils +dirent<br> + :</p> + +<p>-- Faut l’enfermer.</p> + +<p>Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs +chargèrent un<br> + petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes +papiers,<br> + et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle<br> + recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le +coeur<br> + gros, accompagné de ma mère qui me consolait en +route et du gros<br> + chien de garde qu’on appelait le "Juif" pour un endroit +nommé<br> + Saint-Michel-de-Frigolet.</p> + +<p>C’était un ancien monastère, situé +dans la Montagnette, à. deux<br> + heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane. +Les<br> + terres de Saint-Michel, à la Révolution, +s’étaient vendues au détail<br> + pour quelques assignats, et l’abbaye à +l’abandon, dépouillée de ses<br> + biens, inhabitée et solitaire, restait veuve, +là-haut, au milieu d’un<br> + désert, ouverte aux quatre vents et aux bêtes +sauvages. Certains<br> + contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les +bergers,<br> + lorsqu’il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans +l’église. Les<br> + joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de +Maillane,<br> + le Gelé de Barbentane, le Dangereux de +Château-Renard, pour se garer<br> + des gendarmes, y venaient en cachette, l’hiver, à +minuit, tailler le<br> + <i>vendôme</i>, et là, à la clarté de +quelques chandelles pâles, pendant<br> + que l’or roulait au mouvement des cartes, les jurons, les +blasphèmes,<br> + retentissaient sous les voûtes, à la place des +psaumes qu’on y<br> + entendait jadis. Puis, la partie achevée, les bambocheurs +buvaient,<br> + mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu’à +l’aube.</p> + +<p>Vers 1832, quelques frères quêteurs +étaient venus s’y établir. Ils<br> + avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le<br> + dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul +ne<br> + montait à leurs offices, car on n’avait pas foi en +eux. Et comme, à<br> + cette époque, la duchesse de Berry avait +débarqué en Provence, pour y<br> + soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me +souvient<br> + qu’on murmurait que ces frères marrons, sous leurs +souquenilles<br> + noires n’étaient que des miquelets, qui devaient +cabaler pour quelque<br> + intrigue louche.</p> + +<p>C’est à la suite de ces frères qu’un +brave Cavaillonnais, appelé M.<br> + Donnat, était venu fonder, au couvent de Saint-Michel, +par lui acheté<br> + à crédit, un pensionnat de garçons.</p> + +<p>C’était un vieux célibataire, au teint +jaune et bistré, avec cheveux<br> + plats, nez épaté, bouche grande et grosses dents, +longue lévite noire<br> + et les souliers bronzés. Très dévot, pauvre +comme un rat d’église, il<br> + avait trouvé un biais pour monter son école et +ramasser des<br> + pensionnaires sans un sou en bourse.</p> + +<p>Il allait, par exemple, à Graveson, à Tarascon, +à Barbentane ou à<br> + Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils.</p> + +<p>-- Je vous apprends, lui disait-il, que j’ai ouvert un +pensionnat à<br> + Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez là, à votre +portée, une<br> + excellente institution pour enseigner vos enfants et leur +faire<br> + passer leurs classes.</p> + +<p>-- Ho! monsieur, répondait le père de famille, +cela est bon pour les<br> + gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner +tant<br> + de lecture à nos gars... Ils en sauront toujours assez +pour labourer<br> + la terre.</p> + +<p>-- Voyez, faisait M. Donnat, rien n’est plus beau que +l’instruction.<br> + N’ayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an, +tant de<br> + <i>charges</i> de blé, tant de <i>barraux</i> de vin ou +tant de <i>cannes</i><br> + d’huile... ; puis, après, nous réglerons +tout.</p> + +<p>Et le bon ménager envoyait ses petits à +Saint-Michel-de-Frigolet.</p> + +<p>Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier, +et il<br> + lui tenait ce propos:</p> + +<p>-- Le joli gars que vous avez là! Et comme il a +l’air éveillé! Vous<br> + ne voudriez pas, peut-être, en faire un pileur de +poivre?</p> + +<p>-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de +même<br> + un peu d’éducation; mais les collèges sont +coûteux, et, quand on<br> + n’est pas riche...</p> + +<p>-- Est-ce besoin de collèges? faisait M. Donnat. +Amenez-le à ma<br> + pension, là-haut, à Saint-Michel : nous lui +apprendrons le latin et<br> + nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous +prendrons<br> + <i>taille</i> à la boutique... Vous aurez en moi un +chaland de plus, un<br> + bon chaland, je vous assure.</p> + +<p>Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils.</p> + +<p>Un autre jour, il passait devant la maison d’un +menuisier, et<br> + admettons qu’il aperçût un enfant tout +pâlot, qui jouait près de sa<br> + mère, dans la rigole de l’évier.</p> + +<p>-- Mais ce beau mignon, qu’a-t-il? demandait M. Donnat +à la maman. Il<br> + est bien blême? A-t-il les fièvres, ou mangerait-il +de la cendres par<br> + malice?</p> + +<p>-- Eh non! répliquait la femme, c’est la passion +du jeu qui le fait<br> + se chêmer. Le jeu, monsieur, lui ôte le manger et le +boire.</p> + +<p>-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat, +dans mon<br> + institution, à Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon +air, dans<br> + une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et +puis<br> + l’enfant sera surveillé et fera ses études; +et, ses études faites il<br> + aura une place et n’aura jamais tant de peine comme en +poussant le<br> + rabot.</p> + +<p>-- Ah! monsieur, quand on est pauvre!</p> + +<p>-- Ne vous inquiétez pas de ça. Nous avons, par +là-haut, je ne sais<br> + combien de fenêtres et de portes à +réparer... A votre mari, qui est<br> + menuisier, je promets, moi, plus d’ouvrage que ce +qu’il en pourra<br> + faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension.</p> + +<p>Et voilà! Le mignon allait aussi à Saint-Michel; +et ainsi du<br> + bouclier, et du tailleur, et d’autres. Par ce moyen, M. +Donnat avait<br> + recueilli, dans son pensionnat, près de quarante enfants +du<br> + voisinage, et j’étais du nombre. Sur le tas, +quelques-uns, tels que<br> + moi, s’acquittaient en argent; mais les trois quarts +payaient en<br> + nature, en provisions, ou en denrées, ou en travail de +leurs parents.<br> + En un mot, M. Donnat, avant la République +démocratique et sociale,<br> + avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, résolu le +problème de<br> + la Banque d’Echange, —- qu’après lui, le +fameux Proudhon, en 1848,<br> + essaya vainement de faire prendre dans Paris.</p> + +<p>Un de ces écoliers me reste dans le souvenir. Je crois +qu’il était de<br> + Nîmes, et on l’appelait Agnel; doux, joli de visage, +un air de jeune<br> + fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens, +à<br> + nous, venaient fréquemment nous voir, et, pour nos +goûters, nous<br> + apportaient des friandises. Mais, Agnel, on eût dit +qu’il n’avait pas<br> + de parents, car il n’en parlait jamais, personne ne venait +le voir,<br> + et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une +seule<br> + fois arriva un gros monsieur qui lui parla en tête +à tête,<br> + mystérieux, hautain, pendant une demi-heure à +peine. Puis, il s’en<br> + alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu’Agnel +était un<br> + enfant d’une extraction supérieure, mais né +du côté gauche et qu’on<br> + faisait élever en cachette à Saint-Michel. Je ne +l’ai jamais revu.</p> + +<p>Notre personnel enseignant se composait, d’abord, du +maître, le bon<br> + M. Donnat, lequel, lorsqu’il était présent, +faisait les basses<br> + classes (mais, la moitié du temps, il était en +voyage, pour<br> + grappiller des élèves); puis, de deux ou trois +pauvres hères, anciens<br> + séminaristes, qui avaient jeté le froc aux orties +et qui étaient bien<br> + contents d’être nourris, blanchis, et de tirer +quelques écus;<br> + ensuite, d’un prestolet, qu’on appelait M. Talon, pour +nous dire la<br> + messe; enfin, d’un petit bossu, nommé M. Lavagne, +pour professeur de<br> + musique. De plus, nous avions un nègre qui nous faisait +la cuisine et<br> + une Tarasconaise, d’une trentaine d’années, +pour nous servir à table<br> + et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le +père, un<br> + pauvre vieux coiffé d’un bonnet roux, qui allait +avec son âne,<br> + chercher les provisions, et la mère, une pauvre vieille, +en coiffe<br> + blanche de piqué, qui nous peignait quelquefois, lorsque +c’était<br> + nécessaire.</p> + +<p>Saint-Michel, en ce temps-là, était beaucoup +moins important que ce<br> + que, de nos jours, on l’a vu devenir. Il y avait simplement +le<br> + cloître des anciens moines Augustins, avec son petit +préau, au milieu<br> + du carré; au midi, le réfectoire, avec la salle du +chapitre; puis,<br> + l’église de Saint-Michel,<br> + toute délabrée, avec des fresques sur les murs, +représentant l’enfer,<br> + ses flammes rouges, ses damnés et ses démons, +armés de fourches, et<br> + le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine +et les<br> + étables.</p> + +<p>Mais en dehors, à part ce corps de bâtisse, il y +avait, au midi, une<br> + chapelle à contreforts, dédiée à +Notre-Dame-du-Remède, avec un porche<br> + à la façade. De grosses touffes de lierre en +recouvraient les murs<br> + et, à l’intérieur, elle était toute +revêtue de boiseries dorées qui<br> + encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, où +était représentée<br> + la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d’Autriche, +mère de Louis<br> + XIV, l’avait fait décorer ainsi, en reconnaissance +d’un voeu qu’elle<br> + avait, dans le temps, fait à la Sainte Vierge, pour +devenir mère d’un<br> + fils.</p> + +<p>Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, à la +Révolution,<br> + de braves gens l’avaient sauvée en empilant sous le +porche un grand<br> + tas de fagots qui en cachaient la porte. C’est là +que, le matin, —-<br> + et tous les matins de l’an, -- a cinq heures +l’été, à six heures<br> + l’hiver, on nous menait à la messe; c’est +là qu’avec une foi, une foi<br> + vraiment angélique, il me souvient que je priais et que +nous priions<br> + tous. C’est là que, le dimanche, nous chantions +messe et vêpres, en<br> + tenant à la main nos livres d’Heures et nos +Vespéraux, et c'est là<br> + que les campagnards, aux jours de grandes fêtes, +admiraient la voix<br> + du petit Frédéric : car j’avais, à cet +âge, une jolie voix claire<br> + comme une voix de jeune fille, et, à +l’Élévation, lorsqu’on chantait<br> + des motets, c’est moi qui faisais le solo; et je me +souviens d’un où<br> + je me distinguais, paraît-il, spécialement, et +où se trouvaient ces<br> + mots :</p> + +<blockquote> +<p><i>O mystère incompréhensible!<br> + Grand Dieu, vous n’êtes pas aimé.</i></p> +</blockquote> + +<p>Devant la petite chapelle, et autour du couvent, +étaient quelques<br> + micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous déchirions +nos culottes<br> + en allant, quand venait l’automne, cueillir les +micocoules,<br> + douceâtres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y +avait aussi un<br> + puits, creusé et taillé dans le roc, qui, par un +égout souterrain,<br> + laissait écouler son eau dans un bassin en contrebas et, +de là,<br> + arrosait un jardin potager. Sous le jardin, à +l’entrée du vallon, un<br> + bouquet de peupliers blancs égayait un peu le +désert.</p> + +<p>Car c’était un vrai désert que ce plateau +de Saint-Michel où l’on<br> + nous avait mis en cage; et elle le disait bien; +l’inscription qui<br> + était sur la porte du couvent :</p> + +<p>"Voilà qu’en fuyant, je me suis +éloigné et arrêté dans la +solitude,<br> + parce que, dans la cité, j’ai vu l’injustice et +la contradiction.<br> + J’aurai ici mon repos pour toujours, car c’est le lieu +que j ‘ai<br> + choisi pour habiter. »</p> + +<p>Le vieux couvent était bâti sur le plateau +étroit d’un passage de<br> + montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce +qu’il<br> + est remarquable que, partout où se trouvent des chapelles +consacrées<br> + à l’archange Michel, ce sont des endroits solitaires +qui avaient dû<br> + impressionner.</p> + +<p>Les mamelons d’alentour étaient couverts de thym, +de romarin,<br> + d’asphodèle, de buis, et de lavande. Quelques coins +de vigne, qui<br> + produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de +Frigolet;<br> + quelques lopins d’oliviers plantés dans les +bas-fonds; quelques<br> + allées d’amandiers, tortus, noirauds et rabougris, +dans la<br> + pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers +sauvages.<br> + C’était là, clairsemée, toute la +végétation de ce massif de collines.<br> + Le reste n’était que friche et roche +concassée, mais qui sentait si<br> + bon ! L’odeur de la montagne, dès qu’il faisait +du soleil, nous<br> + rendait ivres.</p> + +<p>Dans les collèges, d’ordinaire, les +écoliers sont parqués dans de<br> + grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, +pour<br> + courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, +ou<br> + même aux heures de la récréation, on nous +lâchait tel qu’un troupeau<br> + et en avant dans la montagne, jusqu’à ce que la +cloche nous sonnât le<br> + rappel.</p> + +<p>Aussi, au bout de quelque temps, nous étions devenus +sauvages, ma<br> + foi, autant qu’une nichée de lapins de garrigue. Et +il n’y avait pas<br> + danger que l’ennui nous gagnât.</p> + +<p>Une fois hors de l’étude, nous partions comme des +perdreaux, à<br> + travers les vallons et sur les mamelons.</p> + +<p>Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, +les<br> + ortolans chantaient : <i>tsi, tsi, bégu!</i></p> + +<p>Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous +allions<br> + grappiller, soit les amandes oubliées, soit les raisins +verts laissés<br> + dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions +des<br> + champignons; nous tendions des pièges aux petits oiseaux; +nous<br> + cherchions dans les ravins les pétrifications qu’on +nomme, dans le<br> + pays, <i>pierres de saint Étienne</i>; nous furetions aux +grottes pour<br> + dénicher la Chèvre<br> + d’Or; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous<br> + dégringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous +tenir de<br> + vêtements ni de chaussures.</p> + +<p>Nous étions déguenillés comme une troupe +de bohémiens.</p> + +<p>Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs +noms<br> + superbes en langue provençale, -- noms sonores et +parlants où le<br> + peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprimé +son génie, --<br> + comme ils nous émerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, +d’où l’on voyait<br> + à l’horizon blanchir le littoral de la +Méditerranée, au coucher du<br> + soleil, nous allions, à la Saint-Jean, y allumer le feu +de joie; la<br> + Baume-de-l’Argent, où les faux monnayeurs avaient, +jadis, battu<br> + monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, où nous voyions +gravée une sole<br> + bovine, comme si un taureau y eût empreint sa ruade; et +la<br> + Roque-d’Acier, qui domine le Rhône, avec les barques +et radeaux qui<br> + passaient à côté : monuments éternels +du pays et de sa langue, tout<br> + embaumés de thym, de romarin et de lavande, tout +illuminés d’or et<br> + d’azur. O arômes! ô clartés! ô +délices! ô mirage! ô paix de la nature<br> + douce! Quels espaces de bonheur, de rêve paradisiaque, +vous avez<br> + ouverts sur ma vie d’enfant!</p> + +<p>L’hiver, ou lorsqu’il pleuvait, nous demeurions sous +le cloître, nous<br> + amusant à la marelle, à coupe-tête, au +cheval fondu. Et dans l’église<br> + du couvent, qui était, nous l’avons dit, +complètement abandonnée,<br> + nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des +caveaux<br> + béants, pleins de têtes de morts et +d’ossements des anciens moines.</p> + +<p>Un jour d’hiver, la brise bramait dans les longs +couloirs; c’était le<br> + soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. +Donnat, le<br> + maître, nous gardait à l’étude, et +l’on n’entendait que nos plumes<br> + qui égratignaient le papier et, à travers les +portes, le sifflement<br> + du vent.</p> + +<p>Tout à coup, à l’extérieur, nous +entendons une voix sourde,<br> + sépulcrale, qui criait : —</p> + +<p>-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche!</p> + +<p>Tous, épouvantés, nous regardâmes le +maître, et, pâle comme un mort,<br> + M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus +grands<br> + de l’accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous +sortîmes<br> + tous après, en nous blottissant derrière.</p> + +<p>Avec la lune qui donnait, là-haut sur un rocher, en +face du couvent,<br> + nous vîmes alors une ombre, ou, plutôt, un +géant en longue robe noire<br> + et qui dans le vent disait :<br> + -- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche.</p> + +<p>D’entendre et de voir cette apparition, nous +étions tous là<br> + tremblants. M. Donnat ne fit que dire à demi-voix :</p> + +<p>-- C’est frère Philippe.</p> + +<p>Et, sans lui répondre, il rentra au couvent, avec nous +tous après,<br> + qui le suivions en tournant la tête. Nous nous +remîmes, fort<br> + troublés, à notre étude. Mais, cette +soirée-là, nous n’en sûmes pas<br> + plus.</p> + +<p>Ce frère Philippe, nous l’apprîmes plus +tard, faisait partie<br> + paraît-il, de ces sortes d’ermites qui avaient +occupé Saint-Michel<br> + quelques années avant nous et qui, au clocher vide, +avaient mis une<br> + cloche. Puis, quand ils étaient partis, comme, on +n’emporte pas cela<br> + comme un grelot, la cloche était restée sur +l’église, là-haut, et,<br> + naturellement, M. Donnat l’avait gardée.</p> + +<p>Frère Philippe était un bonhomme qui +s’était donné pour tâche de<br> + remettre en état les ermitages en ruines qu’il y a, +de-ci de-là, dans<br> + les montagnes de Provence. Je l’ai rencontré +quelquefois, longtemps<br> + après, grand, maigre, un peu voûté et +taciturne, avec sa soutane<br> + rapiécée, son chapeau noir à larges bords, +et portant sur l’épaule,<br> + moitié devant, moitié derrière, un long +bissac de toile bleue.</p> + +<p>Lorsqu’il avait dessein de restaurer ainsi quelque +ermitage à<br> + l’abandon, avec le produit de ses quêtes il le +rachetait au<br> + propriétaire, il en réparait les parois, il y +suspendait une cloche.<br> + Ensuite, ayant cherché et déniché quelque +bon diable qui voulût se<br> + faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et +lui<br> + se remettait, en faisant maigre chère, à +quêter avec patience, pour<br> + relever un autre ermitage.</p> + +<p>La dernière fois que je le vis, il en avait +rétabli, me dit-il près<br> + d’une trentaine. C'était à la gare +d’Avignon où j’allais, comme lui,<br> + prendre le train d’une heure et demie. Il faisait rudement +chaud, et<br> + le pauvre frère Philippe, qui avait, vers ce +temps-là, près de<br> + quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire, +incliné<br> + sous son sac, qui était presque plein de blé.</p> + +<p>-- Frère Philippe, frère Philippe, lui cria un +grand gars cravaté et<br> + ceinturé de rouge, vous pèse-t-il pas, le sac? +Laissez que je le<br> + porte un peu.</p> + +<p>Et le brave garçon chargea le sac du frère et le +porta jusqu’à la<br> + salle où l’on donne les billets. Or, ce jeune homme, +que je<br> + connaissais un peu, était un rouge de Barbentane, et, +comme nos<br> + démocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires, +cela me<br> + rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la +popularité de<br> + cet homme du bon Dieu.</p> + +<p>Frère Philippe, en dernier lieu, s’était +retiré chez des moines qui<br> + l’avaient hospitalisé. Mais comme le gouvernement, +vers cette<br> + époque-là, fit fermer les couvents, le pauvre +vieux saint homme alla,<br> + je crois, mourir à l’hôpital +d’Avignon.</p> + +<p>Pour revenir à Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un +certain<br> + aumônier qu’on appelait M. Talon : petit abbé +avignonnais, ragot,<br> + ventru, avec un visage rubicond comme la gourde d’un +mendiant.<br> + L’archevêque d’Avignon lui avait +ôté la confession parce qu’il<br> + haussait trop le coude et nous l’avait envoyé pour +s’en débarrasser.</p> + +<p>Or, à la Fête-Dieu, il se trouve qu’un +jeudi, on nous avait conduits<br> + à Boulbon, village voisin, pour aller à la +procession, les grands<br> + comme thuriféraires, les petits pour jeter des fleurs, et +à M. Talon,<br> + bien imprudemment, hélas! on fit les honneurs du +dais.</p> + +<p>Au moment où les hommes, les femmes, les jeunes filles, +déployaient<br> + leurs théories dans les rues tapissées avec des +draps de lit, au<br> + moment où les confréries faisaient au soleil +flotter leurs bannières,<br> + que les choristes, vêtues de blanc, de leurs voix +virginales<br> + entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant +le<br> + Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et +répandions nos<br> + fleurs, voici que, tout à coup, une rumeur +s’élève et que<br> + voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme +une<br> + clochette, avec l’ostensoir aux mains, la cape d’or +sur le dos, aïe!<br> + tenait toute la rue.</p> + +<p>En dînant au presbytère, il avait bu, +paraît-il, ou, peut-être, on<br> + l’avait fait boire un peu plus qu’il ne faut de ce bon +piot de<br> + Frigolet qui tape si vite à la tête; et le +malheureux, rouge de sa<br> + honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout... +Deux<br> + clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre, +le<br> + prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors, +M.<br> + Talon, une fois devant l’autel, se mit à +répéter : <i>Oremus, oremus,<br> + oremus,</i> et n’en put dire davantage. On l’emmena +à deux dans la<br> + sacristie.</p> + +<p>Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que +cela<br> + se passa dans une paroisse où la <i>dive bouteille</i>, +comme au temps de<br> + Bacchus, a conservé son rite. Près de Bouibon, +vers la montagne, se<br> + trouve une vieille chapelle dénommée +Saint-Marcellin, et le premier<br> + du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en +portant<br> + tous à la main une bouteille de vin. Le sexe n’y est +pas admis,<br> + attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne +buvaient<br> + que de l’eau; et, pour habituer les jeunes filles à +ce régime, on<br> + leur disait toujours -- et même on leur dit encore -- que +"l’eau fait<br> + devenir jolie"</p> + +<p>L’abbé Talon ne manquait pas de nous mener, tous +les ans, à la<br> + Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le +curé de<br> + Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait :</p> + +<p>-- Mes frères, débouchez vos bouteilles, et +qu’on fasse silence pour<br> + la bénédiction!</p> + +<p>Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule +voulue<br> + pour la bénédiction du vin. Puis, ayant dit +<i>amen</i>, nous faisions un<br> + signe de croix et nous tirions une gorgée. Le curé +et le maire<br> + choquant le verre ensemble sur l’escalier de l’autel, +religieusement,<br> + buvaient. Et, le lendemain, fête chômée, +lorsqu’il y avait<br> + sécheresse, on portait en procession le buste de saint +Marcellin à<br> + travers le terroir, car les Boulbonnais disent :</p> + +<blockquote> +<p><i>Saint Marcellin,<br> + Bon pour l’eau, bon pour le vin</i></p> +</blockquote> + +<p>Un autre pèlerinage assez joyeux aussi, que nous +voyions à la<br> + Montagnette et qui est passé de mode, était celui +de saint Anthime.<br> + Les Gravesonais le faisaient.</p> + +<p>Quand la pluie était en retard, les pénitents de +Graveson, en<br> + ânonnant leur litanies et suivis d’un flot de gens +qui avaient des<br> + sacs sur la tête, apportaient saint Anthime -- un buste +aux yeux<br> + proéminents, mitré, barbu, haut en couleurs -- +à l’église de<br> + Saint-Michel, et là, dans le bosquet, la provende +épandue sur l’herbe<br> + odoriférante, toute la sainte journée, pour +attendre la pluie, on<br> + chopinait dévotement avec le vin de Frigolet; et, le +croiriez-vous<br> + bien? plus d’une fois l’averse inondait le retour... +Que voulez-vous!<br> + chanter fait pleuvoir, disaient nos pères.</p> + +<p>Mais gare! Si saint Anthime, malgré les litanies et les +libations<br> + pieuses, n’avait pu faire naître de nuages, les +joviaux pénitents, en<br> + revenant à Graveson, patatras! pour le punir de ne les +avoir pas<br> + exaucés, le plongeaient, par trois fois, dans le +Fossé des Lones. Ce<br> + curieux usage de tremper les corps saints dans l’eau, pour +les forcer<br> + de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, à +Toulouse par<br> + exemple, et jusqu’en Portugal.</p> + +<p>Quand, étant tout petits, nous allions à +Graveson avec nos mères,<br> + elles ne manquaient pas de nous mener à +l’église pour nous montrer<br> + saint Anthime, et ensuite Béluguet, -- un jacquemart qui +frappait les<br> + heures à l’horloge du clocher.</p> + +<p>Maintenant, pour achever ce qu’il me reste à dire +sur mon séjour à<br> + Saint-Michel, il me revient comme un songe qu’à la +premier an, avant<br> + de nous donner vacances, on nous fit jouer <i>les Enfants +d’Edouard</i>,<br> + de Casimir Delavigne. On m’y avait donné le +rôle d’une jeune<br> + princesse; et, pour me costumer, ma mère m’apporta +une robe de<br> + mousseline qu’elle était allée emprunter chez +de jeunes demoiselles<br> + de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus +tard<br> + d’un petit roman d’amour dont nous parlerons en son +lieu.</p> + +<p>La seconde année de mon internat, comme on m’avait +mis au latin,<br> + j’écrivis à mes parents d’aller +m’acheter des livres, et quelques<br> + jours après, nous vîmes, du vallon de Roque- +Pied-de-Boeuf, monter,<br> + vers le couvent, mon seigneur père enfourché sur +Babache, vieux mulet<br> + familier qui avait bien trente ans et qui était connu sur +tous les<br> + marchés voisins, -- où mon père le +conduisait lorsqu’il allait en<br> + voyage. Car il aimait tant cette brave bête, que, +lorsqu’il se<br> + promenait, au printemps, dans ses blés, toujours avec lui +il menait<br> + Babache ; et à califourchon, armé d’un +sarcloir à long manche, du<br> + haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes.</p> + +<p>Arrivé au couvent, mon père déchargea un +sac énorme qui était attaché<br> + sur le bât avec une corde, -- et, tout en déliant +le lien :</p> + +<p>-- Frédéric, me cria-t-il, je t’ai +apporté quelques livres et du<br> + papier.</p> + +<p>Et, là-dessus, du sac, il tira, un à un, quatre +ou cinq dictionnaires<br> + reliés en parchemin, une trimbalée de livres +cartonnés (<i>Epitome, De</i><br> + <i>Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones</i>, etc.), +un gros<br> + cruchon d’encre, un fagot de plumes d’oie, et puis un +tel ballot de<br> + rames de papier que j’en eus pour sept ans, +jusqu’à la fin de mes<br> + études. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon, +père du cher<br> + félibre de la <i>Grenade entr’ouverte</i> (à +cette époque, nous étions<br> + encore bien loin de nous connaître), que le bon +patriarche, avec<br> + grand empressement, était allé faire pour son fils +cette provision de<br> + science.</p> + +<p>Mais, au gentil monastère de Saint-Michel-de-Frigolet, +je n’eus pas<br> + le loisir d’user force papier. M. Donnat, notre +maître, pour un motif<br> + ou pour l’autre, ne résidait pas dans son +établissement, et, quand le<br> + chat n’y est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour +quêter des<br> + élèves ou se procurer de l’argent, il +était toujours en course. Mal<br> + payés, les professeurs avaient toujours quelque +prétexte pour abréger<br> + la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne +trouvaient<br> + personne.</p> + +<p>-- Où sont donc les enfants?</p> + +<p>Tantôt le long d’un gradin soutenant un terrain en +pente, nous étions<br> + à réparer quelque mur en pierres sèches. +Tantôt nous étions par les<br> + vignes où à notre grande joie, nous glanions des +grappillons ou<br> + cherchions des morilles. Tout cela n’amenait pas la +confiance à notre<br> + maître. De plus, le malheur était que, pour grossir +le pensionnat, M.<br> + Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas +grand’chose,<br> + et ce n’étaient pas ceux qui mangeaient le moins aux +repas. Mais un<br> + drôle d’incident précipita la +déconfiture.</p> + +<p>Nous avions pour cuisinier, je l’ai déjà +dit, un nègre et pour<br> + domestique femme, une Tarasconaise, qui était, dans la +maison, la<br> + seule de son sexe. (Je ne compte pas la mère de notre +principal, qui<br> + avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne +perd<br> + jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on +dit<br> + ici, se trouva "embarrassée", et ce fut, dans le +pensionnat, un<br> + esclandre épouvantable.</p> + +<p>Qui disait que la maritorne était grosse du fait de M. +Donnat<br> + lui-même, qui affirmait qu’elle l’était +du professeur d’humanités,<br> + qui de l’abbé Talon, qui du maître +d’études.<br> + Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du +nègre.<br> + Celui-ci, qui se sentait peut-être suspect à bon +droit, soit par<br> + colère, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la +Tarasconaise,<br> + qui avait gardé son secret, déguerpit, à +son tour, pour aller déposer<br> + son faix.</p> + +<p>Ce fut le signal de la débandade; plus de cuisinier, +plus de brouet<br> + pour nous; les professeurs, l’un après l’autre, +nous laissèrent sur<br> + nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa mère, la pauvre +vieille, nous<br> + fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis, +son<br> + père, un matin, nous dit :</p> + +<p>-- Mes enfants, il n’y a plus rien pour vous faire manger +: il faut<br> + retourner chez vous.</p> + +<p>Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage qu’on +élargit du<br> + bercail, nous allâmes, en courant, avant de nous +séparer, arracher<br> + des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir +de<br> + notre beau quartier du ‘Thym (1). Puis, avec nos petits +paquets,<br> + quatre à quatre, six à six, qui en amont, qui en +aval, nous nous<br> + éparpillâmes dans les vallons et les sentiers, mais +non sans<br> + retourner la tête, ni sans regret à la +descente.</p> + +<p>Pauvre M. Donnat! Après avoir essayé, de toutes +les manières et d’un<br> + pays à l’autre, de remonter son institution (car +nous avons tous<br> + notre grain de folie), il alla, comme frère Philippe, +finir, hélas! à<br> + l’hôpital.</p> + +<p>Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire +un mot,<br> + pourtant, de ce que l’antique abbaye devint après +nous autres.<br> + Retombée de nouveau à l’abandon pendant douze +ans, un moine blanc, le<br> + Père Edmond, à son tour, l’acheta (1854) et y +restaura, sous la loi<br> + de saint Norbert, l’ordre de Prémontré, -- +qui n’existait plus en<br> + France. Grâce à l’activité, aux +prédications, aux quêtes de ce<br> + zélateur ardent, le petit monastère prit des +proportions grandioses.<br> + De nombreuses constructions, avec un couronnement, de +murailles<br> + crénelées, s’y ajoutèrent à +l’entour; une église nouvelle,<br> + magnifiquement ornée, y éleva ses trois nefs +surmontées de deux<br> + clochers. Une centaine de moines ou de frères convers +peuplèrent les<br> + cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y<br> + montaient à charretées pour contempler la pompe de +leurs majestueux<br> + offices; et l’abbaye des Pères Blancs était +devenue si populaire que,<br> + quand la République fit fermer les couvents (1880), un +millier de<br> + paysans ou d’habitants de la plaine vinrent s’y +enfermer pour<br> + protester en personne contre l’exécution des +décrets radicaux. Et<br> + c’est alors que nous vîmes toute une armée en +marche, cavalerie,<br> + infanterie, généraux et capitaines, venir, abonde" +avec ses fourgons de<br> + son attirail de guerre, camper autour du<br> + couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, sérieusement, +entreprendre le<br> + siège d’une citadelle d’opéra-comique, +que quatre ou cinq gendarmes<br> + auraient, s’ils avaient voulu, fait venir à +jubé.</p> + +<p>(1) Frigo1et, en provençal <i>Ferigoulet</i>, signifie +"lieu où le thym<br> +</p> + +<p>Il me souvient que le matin, tant que dura +l’investissement, -- et il<br> + dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres +et<br> + allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui +dominent<br> + l’abbaye pour épier, de loin, le mouvement de la +journée. Le plus<br> + joli, c’étaient les filles de Barbentane, de +Boulbon, de Saint-Remy<br> + ou de Maillane, qui, pour encourager les assiégés +de Saint-Michel,<br> + chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs :</p> + +<blockquote> +<p><i>Provençaux et catholiques,<br> + Notre foi, notre foi, n’a pas failli :<br> + Chantons, tous tressaillants,<br> + Provençaux et catholiques.</i></p> +</blockquote> + +<p>Tout cela, mêlé d’invectives, de railleries +et de huées à l’adresse<br> + des fonctionnaires, qui défilaient farouches, +là-bas, dans leurs<br> + voitures.</p> + +<p>A part l’indignation qui soulevait dans les coeurs +l’iniquité de ces<br> + choses, le <i>Siège de Caderousse</i>, par le +vice-légat Sinibaldi Doria,<br> + -- qui a fourni à l’abbé Favre le sujet +d’une héroïde extrêmement<br> + comique, était, certes, moins burlesque que celui de +Frigolet; et<br> + aussi un autre abbé en tira-t-il un poème qui se +vendit en France à<br> + des milliers d’exemplaires. Enfin, à son tour, +Daudet, qui avait déjà<br> + placé dans le couvent des Pères Blancs son conte +intitulé l’<i>Élixir</i><br> + <i>du Frère Gaucher</i>, Daudet, dans son dernier roman +sur Tarascon, nous<br> + montre Tartarin s’enfermant bravement dans l’abbaye de +Saint-Michel.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE VI</h2> + +<h3>CHEZ MONSIEUR MILLET</h3> + +<p>L’oncle Bénoni -- La farandole au +cimetière. -- Le voyage en Avignon.<br> + -- Avignon il y a cinquante ans. -- Le maître de pension. +-- Le siège<br> + de Caderousse. -- La première communion. -- Mlle +Praxède. --<br> + Pélerinage de Saint-Gent. -- Au collège Royal. -- +Le poète Jasmin. --<br> + La nostalgie de mes quatorze ans.</p> + +<p>Et, alors, il fallut me chercher une autre école pas +trop éloignée de<br> + Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres +campagnards,<br> + nous n’étions pas orgueilleux et l’on me mit en +Avignon chez un M.<br> + Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Pétramale.</p> + +<p>Cette fois, c’est l’oncle Bénoni qui +conduisit la voiture. Bien que<br> + Maillane ne soit qu’à trois lieues d’Avignon, +à cette époque où le<br> + chemin de fer n’existait pas, où les routes +étaient abîmées par le<br> + roulage et où il fallait passer avec un bac le large lit +de la<br> + Durance, le voyage d’Avignon était encore une +affaire.</p> + +<p>Trois de mes tantes, avec ma mère, l’oncle +Bénoni et moi, tous gîtés<br> + sur un long drap plein de paille d’avoine qui rembourrait +la<br> + charrette, nous partîmes en caravane après le lever +du soleil.</p> + +<p>J’ai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet, +qui se<br> + soient vu, à la fois, autant de tantes que moi; j’en +avais bien une<br> + douzaine; d’abord, la grand’Mistrale, puis la tante +Jeanneton, la<br> + tante Madelon, la tante Véronique, la tante Poulinette et +la tante<br> + Bourdette, la tante Françoise, la tante Marie, la tante +Rion, la<br> + tante Thérèse, la tante Mélanie et la tante +Lisa. Tout ce monde,<br> + aujourd’hui, est mort et enterré; mais j’aime +à redire ici les noms<br> + de ces bonnes femmes que j’ai vues circuler, comme autant +de bonnes<br> + fées, chacune avec son allure, autour de mon berceau. +Ajoutez à mes<br> + tantes le même nombre d’oncles et les cousins et +cousines qui en<br> + avaient essaimé, et vous aurez une idée de notre +parentage.</p> + +<p>L’oncle Bénoni était un frère de ma +mère et le plus jeune de la<br> + lignée. Brun, maigre, délié, il avait le +nez retroussé et deux yeux<br> + noirs comme du jais. Arpenteur de son état, il passait +pour<br> + paresseux, et même il s’en vantait. Mais il avait +trois passions : la<br> + danse, la musique et la plaisanterie.</p> + +<p>Il n’y avait pas, dans Maillane, de plus charmant +danseur, ni de plus<br> + jovial. Quand, dans "la salle verte", à la Saint-Eloi ou +à la<br> + Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jésette le +lutteur, les<br> + gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient +à<br> + l’entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes +sortes<br> + d’instruments : violon, basson, cor, clarinette; mais +c’est au<br> + galoubet qu’il s’était adonné le plus. +Il n’avait pas son pareil, au<br> + temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou +pour<br> + chanter des réveillons dans les nuits du mois de mai. Et, +chaque fois<br> + qu’il y avait un pèlerinage à faire, à +Notre-Dame-de-Lumière, à<br> + Saint-Gent, à Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en +était le<br> + boute-en-train et qui conduisait la charrette? Bénoni, +toujours<br> + dispos et toujours enchanté de laisser son labeur, son +équerre et sa<br> + maison pour aller courir le pays.</p> + +<p>Et l’on voyait des charretées de quinze ou vingt +fillettes qui<br> + partaient en chantant :</p> + +<blockquote> +<p><i>A l’honneur de saint Gent</i>.</p> +</blockquote> + +<p>Ou</p> + +<blockquote> +<p><i>Alix, ma bonne amie,<br> + Il est temps de quitter<br> + Le monde et ses intrigues,<br> + Avec ses vanités.</i></p> +</blockquote> + +<p>Ou bien :</p> + +<blockquote> +<p><i>Les trois Maries,<br> + Parties avant le jour,<br> + S’en vont adorer le Seigneur.</i></p> +</blockquote> + +<p>Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui +les<br> + accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et +chatouille-moi,<br> + en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du +chemin!</p> + +<p>Seulement, dans la tête, il s’était mis une +idée assez extraordinaire<br> + : c’était, en se mariant, de prendre une fille +noble.</p> + +<p>-- Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent +épouser des<br> + nobles, et jamais tu n’en trouveras.</p> + +<p>-- Hé ! ripostait Bénoni, ne sommes-nous pas +nobles, tous, dans la<br> + famille? Croyez-vous que nous sommes des manants comme vous +autres?<br> + Notre aïeul était émigré; il portait +le manteau doublé de velours<br> + rouge, les boudes à ses souliers, les bas de soie.</p> + +<p>Il fit tant, tourna tant, que, du côté de +Carpentras, il entendit<br> + dire, un jour, qu’il y avait une famille de noblesse +authentique,<br> + mais à peu près ruinée, où se +trouvaient sept filles, toutes à<br> + marier. Le père, un dissipateur, vendait un morceau de +terre tous les<br> + ans à son fermier, qui finit même par attraper le +château. Mon brave<br> + oncle Bénoni s’attifa, se présenta, et +l’aînée des demoiselles, une<br> + fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en +passe de<br> + coiffer sainte Catherine, se décida à +l’épouser. C’est sur la donnée<br> + de ces nobles comtadins, tombés dans la roture, +qu’un romancier<br> + Carpentrassien, Henri de la Madeleine, a fait son joli roman : +la<br> + <i>Fin du Marquisat d’Aurel</i>. (Paris, Charpentier, +1878.)</p> + +<p>J’ai dit que mon oncle était paresseux. Quand, +vers milieu du jour,<br> + il allait à son jardin, pour bêcher ou reterser, il +portait toujours<br> + son flûteau. Bientôt, il jetait son outil, allait +s’asseoir à l’ombre<br> + et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les +champs<br> + d’alentour accouraient vite à la musique et, +aussitôt, il leur<br> + faisait danser la saltarelle.</p> + +<p>En hiver, rarement il se levait avant midi.</p> + +<p>-- Eh! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit, +où<br> + pouvez-vous être mieux?</p> + +<p>-- Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y ennuyez-vous +pas?</p> + +<p>-- Oh! jamais. Quand j’ai sommeil, je dors; quand je +n’ai plus<br> + sommeil, je dis des psaumes pour les morts.</p> + +<p>Et, chose singulière, cet homme guilleret ne manquait +pas un<br> + enterrement. Après la cérémonie, il +demeurait toujours le dernier au<br> + cimetière, d’où il s’en revenait seul, +en priant pour les siens et<br> + pour les autres, ce qui ne l’empêchait pas de +répéter, chaque fois,<br> + cette bouffonnerie :</p> + +<p>-- Un de plus, charrié à la Cité du +Saint-Repos!</p> + +<p>Il dut bien, à son tour, y aller aussi. Il avait +quatre-vingt-trois<br> + ans, et le docteur, ayant laissé entendre à la +famille qu’il n’y<br> + avait plus rien à faire :</p> + +<p>-- Bah! répondit Bénoni, à quoi bon +s’effrayer! il n’en mourra que<br> + plus malade.</p> + +<p>Et, comme il avait son flûteau sur sa table de nuit +:</p> + +<p>-- Que faites-vous de ce fifre-là, mon oncle? lui +demandai-je, un<br> + jour que je venais le voir.</p> + +<p>-- Ces nigauds, me dit-il, m’avaient donné une +sonnette pour que je<br> + la remue quand j’aurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas +mieux mon<br> + fifre? Sitôt que je veux boire, au lieu d’appeler ou +de sonner, je<br> + prends mon fifre et je joue un air.</p> + +<p>Si bien qu’il mourut son flûteau en main, et +qu’on le lui mit dans<br> + son cercueil, chose qui donna lieu, le lendemain de sa mort, +à<br> + l’histoire que voici :</p> + +<p>A la filature de soie, -- où allaient travailler les +filles de<br> + Maillane, le lendemain du jour où l’oncle fut mis en +terre, -- une<br> + jeune luronne, le matin, en entrant, fit d’un air +effaré, aux autres<br> + jeunes filles :</p> + +<p>-- Vous n’avez rien entendu, fillettes, cette nuit?</p> + +<p>-- Non, le mistral seulement... et le chant de la +chouette...</p> + +<p>-- Oh! écoutez : nous autres, mes belles, qui habitons +du cote du<br> + cimetière, nous n’avons pas fermé +l’oeil. Figurez- vous qu’à minuit<br> + sonnant, le vieux Bénoni a pris son flûteau +(qu’on avait mis dans son<br> + cercueil) ; il est sorti de sa fosse et s’est mis à +jouer une<br> + farandole endiablée. Tous les morts se sont levés, +ont porté leurs<br> + cercueils au milieu du Grand Clos, les ont, pour se chauffer, +allumés<br> + au feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait +Bénoni, ils ont<br> + dansé un branle fou, autour du feu, jusqu’à +l’aurore.</p> + +<p>Donc, avec l’oncle Bénoni, que vous connaissez +maintenant, avec ma<br> + mère et mes trois tantes, nous nous étions mis en +route pour la ville<br> + d’Avignon. Vous connaissez peut-être la façon +des villageois,<br> + lorsqu’ils vont quelque part en troupe : tout le long, au +trantran de<br> + notre véhicule, ce furent qu’exclamations et +observations diverses au<br> + sujet des plantations, des luzernes, des blés, des +fenouils, des<br> + semis, que la charrette côtoyait.</p> + +<p>Quand nous passâmes dans Graveson, -- où +l’on voit<br> + un beau clocher, tout fleuronné d’artichauts de +pierre :</p> + +<p>-- Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais, +les<br> + vois-tu cloués au clocher?</p> + +<p>Et de rire et de rire, de cette facétie qui +égaie les Maillanais<br> + depuis sept ou huit cents ans, facétie à laquelle +les Gravesonais<br> + répliquent par une chanson qui dit :</p> + +<blockquote> +<p><i>A Graveson, avons un clocher...<br> + Ceux qui le voient disent qu’il est bien droit!<br> + Mais, à Maillane, leur clocher est rond;<br> + C’est une cage pour moineaux; dit-on.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et l’on m’égrenait ainsi, les uns +après les autres, les racontages<br> + coutumiers de la route d’Avignon : le pont de la Folie +où les<br> + sorciers faisaient le branle, la Croisière où +l’on arrêtait parfois à<br> + main armée, et la Croix de la Lieue et le Rocher +d’Aiguille.</p> + +<p>Enfin, nous arrivâmes aux sablières de la +Durance; les grandes eaux,<br> + un an avant, avaient emporté le pont, et il fallait +passer la rivière<br> + avec un bac. Nous trouvâmes là, qui attendaient +leur tour, une<br> + centaine de charrettes. Nous attendîmes comme les autres, +une couple<br> + d’heures, au marchepied; puis, nous nous embarquâmes, +après avoir<br> + chassé, en lui criant : "Au Mas" le Juif, notre gros +chien, qui nous<br> + avait suivis.</p> + +<p>Il était plus de midi quand nous fûmes en +Avignon. Nous allâmes<br> + établer, comme les gens de notre village, à +l’<i>Hôtel de Provence</i>,<br> + une petite auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du +jour,<br> + on alla bayer par la ville.</p> + +<p>-- Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie la +comédie? Ce soir,<br> + on joue <i>Maniclo où Lou Groulié bèl +esprit</i> avec l’<i>Abbaye de Castro</i>.<br> + — <i>Ho! reprîmes-nous tous, il faut aller voir +Maniclo</i>.</p> + +<p>C’était la première fois que j’allais +au théâtre, et l’étoile voulût<br> + qu’on donnât, ce jour-là, une comédie +provençale. A l’<i>Abbaye de</i><br> + <i>Castro</i>, qui était un drame sombre, on ne comprit +pas grand’chose.<br> + Mais mes tantes trouvèrent que <i>Maniclo</i>, à +Maillane, était beaucoup<br> + mieux joué. Car, en ce temps, dans nos villages, il +s’organisait,<br> + l’hiver, des représentations comiques et tragiques. +J’y ai vu jouer,<br> + par nos paysans, la <i>Mort de César, Zaïre</i> et +J<i>oseph vendu par ses</i><br> + <i>frères</i>. Ils se faisaient des costumes avec les +jupes de leurs femmes<br> + et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la +tragédie,<br> + suivait, avec grand plaisir, la déclamation morne de ces +pièces en<br> + cinq actes. Mais on jouait aussi l’<i>Avocat Pathelin</i>, +traduit en<br> + provençal, et diverses comédies du +répertoire marseillais, telles que<br> + <i>Moussu Just, Fresquerio</i> ou la <i>Co de l’Ai, Lou +Groulié bèl esprit</i><br> + et <i>Misè Galineto</i>. C’était toujours +Bénoni le directeur de ces<br> + soirées, où, avec son violon, en dodelinant de la +tête, il<br> + accompagnait les chants. Vers l’âge de dix-sept ans, +il me souvient<br> + d’avoir rempli un rôle dans <i>Galineto</i> et dans +la <i>Co de l’Ai</i>, et<br> + même d’y avoir eu, devant mes compatriotes, assez +d’applaudissements.</p> + +<p>Mais bref : le lendemain, après avoir embrassé +ma mère et le coeur<br> + gros comme un pois qui aurait trempé neuf jours, il +fallut s’enfermer<br> + dans la rue Pétramale, au pensionnat Millet. M. Millet +était un gros<br> + homme, de haute taille, aux épais sourcils, à +figure rougeaude, mal<br> + rasé et crasseux, en plus, des yeux de porc, des pieds +d’éléphant, et<br> + de vilains doigts carrés qui enfournaient sans cesse la +prise dans<br> + son nez. Sa chambrière, Catherine, montagnarde jaune et +grasse, qui<br> + nous faisait la cuisine, gouvernait la maison. Je n’ai +jamais tant<br> + mangé de carottes comme là, des carottes au maigre +en une sauce de<br> + farine. Dans trois mois, pauvre petit, je devins tout +exténué.</p> + +<p>Avignon, la prédestinée, où devait le +Gai-Savoir faire un jour sa<br> + renaissance, n’avait pas, il s’en faut, la +gaieté d’aujourd’hui; elle<br> + n’avait pas encore élargi telle qu’elle est +à sa place de l’Horloge,<br> + ni agrandi sa place Pie, ni percé sa Grande-Rue. La +Roque-de-Dom, qui<br> + domine la ville, complantée, maintenant, comme un jardin +de roi,<br> + était alors pelée : il y avait un +cimetière. Les remparts, à moitié<br> + ruinés, étaient entourés de fossés +pleins de décombres avec des mares<br> + d’eau vaseuse. Les portefaix brutaux, organisés en +corporation,<br> + faisaient la loi au bord du Rhône, et en ville, quand ils +voulaient.<br> + Avec leur chef, espèce d’hercule, +dénommé Quatre-Bras, c’est eux qui<br> + balayèrent, en 1848, l’Hôtel de Ville +d’Avignon.</p> + +<p>Ainsi qu’en Italie, une fois par semaine passait par +toutes les<br> + maisons, en remuant sa tirelire, un pénitent noir, qui, +la cagoule<br> + sur le visage et deux trous devant les yeux, disait d’une +voix grave<br> + :</p> + +<p>-- Pour les pauvres prisonniers!</p> + +<p>Inévitablement, on se heurtait, par les rues, à +des types locaux,<br> + tels que la soeur Boute-Cuire, son panier à couvercle au +bras, un<br> + crucifix d’argent sur sa grosse poitrine, ou bien le +plâtrier Barret<br> + qui, dans une bagarre avec les libéraux,<br> + ayant perdu son chapeau, avait fait le serment de ne plus porter +de<br> + chapeau jusqu’à ce qu’Henri V fût sur le +trône, et qui, toute sa vie,<br> + s’en alla tête nue.</p> + +<p>Mais ce qu’on rencontrait le plus, avec leurs grands +chapeaux montés<br> + et leurs longues capotes bleues, c’étaient les +invalides installés en<br> + Avignon (où était une succursale de +l’Hôtel de Paris), vénérables<br> + débris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, manchots, +qui, de<br> + leurs jambes de bois, martelaient, à pas comptés, +les pavés pointus<br> + des rues.</p> + +<p>La ville traversait une sorte de mue, embrouillée, +difficultueuse,<br> + entre les deux régimes, l’ancien et le nouveau, qui +n’avait pas cessé<br> + de s’y combattre à la sourdine. Les souvenirs +atroces, les injures,<br> + les reproches des discordes passées, étaient +encore vivants, étaient<br> + encore amers entre les gens d’un certain âge. Les +carlistes ne<br> + parlaient que du tribunal d’Orange, de Jourdan +Coupe-Têtes, des<br> + massacres de la Glacière. Les libéraux, en bouche, +avaient 1815,<br> + remémorant sans cesse l’assassinat du +maréchal Brune, son cadavre<br> + jeté au Rhône, ses valises pillées, ses +assassins impunis, entre<br> + autres le Pointu, qui avait laissé un renom terrible, et, +si quelque<br> + parvenu tant soit peu insolent réussissait dans ses +affaires :</p> + +<p>-- Allons! disait le peuple, les louis du maréchal +Brune commencent à<br> + sortir.</p> + +<p>Le peuple d’Avignon comme celui d’Aix et de +Marseille et de, pour<br> + ainsi dire, toutes les villes de Provence, était +pourtant, en général<br> + (depuis il a bien changé), regretteux de fleurs de lis +comme du<br> + drapeau blanc. Cet échauffement de nos devanciers pour la +cause<br> + royale n’était pas tant, ce me semble, une opinion +politique qu’une<br> + protestation inconsciente et populaire contre la centralisation, +de<br> + plus en plus excessive, que le jacobinisme et le premier +Empire<br> + avaient rendue odieuse.</p> + +<p>La fleur de lis d’autrefois était, pour les +Provençaux (qui l’avaient<br> + toujours vue dans le blason de la Provence), le symbole +d’une époque<br> + où nos coutumes, nos traditions et nos franchises +étaient plus<br> + respectées par les gouvernements. Mais de croire que nos +pères<br> + voulussent revenir au régime abusif d’avant la +Révolution serait une<br> + erreur complète, puisque c’est la Provence qui +envoya Mirabeau aux<br> + Etats généraux et que la Révolution fut +particulièrement passionnée<br> + en Provence.</p> + +<p>Je me souviens, à ce propos, d’une fois où +Berryer venait d’être élu<br> + député par la ville de Marseille. Comme +l’illustre orateur devait<br> + passer par Avignon, le préfet fit fermer les portes de la +ville pour<br> + empêcher d’entrer les légitimistes du dehors +qui arrivaient en foule<br> + pour lui faire un triomphe. Et bon nombre de Blancs furent, +à cette<br> + occasion, emprisonnés au palais des papes.</p> + +<p>Mgr le duc d’Aumale, qui revenait d’Afrique, passa +quelque temps<br> + après. On nous mena le voir à la porte +Saint-Lazare, accompagné de<br> + ses soldats, qui étaient, comme lui, brunis par le soleil +d’Alger. Il<br> + était tout blanc de poussière, blondin, avec des +yeux bleus et le<br> + rayonnement de la jeunesse et de la gloire.</p> + +<p>-- Vive notre beau prince! criaient, à tout moment, les +femmes des<br> + faubourgs.</p> + +<p>Me trouvant à Paris, en 1889, et ayant eu +l’honneur d’être convié à<br> + Chantilly, je rappelai à Son Altesse cet infime +détail de son passage<br> + en Provence; et Mgr d’Aumale, après quarante-cinq +ans, se rappela de<br> + bonne grâce les braves femmes qui criaient en le voyant +passer :</p> + +<p>-- Qu’il est joli! qu’il est galant!</p> + +<p>Ce vieil Avignon est pétri de tant de gloires +qu’on n’y peut faire un<br> + pas sans fouler quelque souvenir. Ne se trouve-t-il pas que, +dans<br> + l’île de maisons où était notre +pensionnat, s’élevait, autrefois, le<br> + couvent de Sainte-Claire! C’est dans la chapelle de ce +couvent que,<br> + le matin du 6 avril 1327, Pétrarque vit Laure pour la +première fois.</p> + +<p>Nous étions aussi tout près de la rue des +Etudes, qui, encore à cette<br> + époque, avait, dans le bas peuple, une réputation +lugubre. Nous<br> + n’avions jamais pu décider les petits Savoyards, +soit ramoneurs, soit<br> + décrotteurs, à venir ramoner dans notre pensionnat +ou cirer nos<br> + chaussures. Comme, dans la rue des Etudes, se trouvaient, +autrefois,<br> + l’Université d’Avignon ainsi que l’Ecole +de médecine, le bruit<br> + courait que les étudiants attrapaient, quand ils +pouvaient, les<br> + petits, vagabonds, pour les saigner, les écorcher, et +étudier sur<br> + leurs cadavres.</p> + +<p>Il n’en était pas moins intéressant pour +nous, enfants de villages<br> + pour la plupart, de rôder, quand nous sortions, dans ce +labyrinthe de<br> + ruelles qui nous avoisinaient, comme le <i>Petit Paradis</i>, +qui avait<br> + été jadis une "rue chaude" et qui s’en tenait +encore; la rue de<br> + l’<i>Eau-de-Vie</i>, la rue du <i>Chat</i>, la rue du +<i>Coq</i>, la rue du<br> + <i>Diable</i>. Mais quelle différence avec nos beaux +vallons tout fleuris<br> + d’asphodèles, avec notre bon air, notre paix, notre +liberté, de<br> + Saint-Michel-de-Frigolet!</p> + +<p>J’en avais, à certains jours, le coeur +serré de nostalgie, et<br> + cependant, M. Millet, qui était fort bon diable au fond, +avait<br> + quelque chose en lui qui finit par m’apprivoiser. Comme il +était de<br> + Caderousse, fils, comme moi, d’agriculteur, et qu’il +avait dans sa<br> + famille toujours parlé provençal, il professait, +pour le poème du<br> + Siège de Caderousse, une admiration extraordinaire; il le +savait tout<br> + par coeur, et à la classe, quelquefois, en pleine +explication de<br> + quelque beau combat des Grecs et des Troyens, remuant tout +à coup,<br> + par un mouvement de front qui lui était particulier, le +toupet gris<br> + de ses cheveux :</p> + +<p>-- Eh bien! disait-il, tenez! c’est là l’un +des morceaux les plus<br> + beaux de Virgile, n’est-ce pas? Écoutez, pourtant, +mes enfants, le<br> + fragment que je vais vous citer, et vous reconnaîtrez que +Favre, le<br> + chantre du <i>Siège de Caderousse</i>, à Virgile +lui-même serre souvent<br> + les talons :</p> + +<blockquote> +<p><i>Un nommé Pergori Latrousse,<br> + Le plus ventru de Caderousse,<br> + S’était rué contre un tailleur...<br> + Ayant bronché contre une motte,<br> + Il fut rouler comme un tonneau.</i></p> +</blockquote> + +<p>Si elles nous allaient, ces citations de notre langue, si +pleine de<br> + saveur! Le gros Millet riait aux éclats, et, pour moi +qui, dans le<br> + sang, avais, comme nul autre, gardé l’âcre +douceur du miel de mon<br> + enfance, rien de plus appétissant que ces +hors-d’oeuvre du pays.</p> + +<p>M. Millet, tous les jours, par là, vers les cinq +heures, allait lire<br> + la gazette au café Baretta, -- qu’il appelait le +"Café des Animaux<br> + parlants", -- et qui, si je ne me trompe, était, tenu par +l’oncle ou,<br> + peut-être, par l’aïeul de Mlle Baretta, du +Théâtre-Français; ensuite,<br> + le lendemain, lorsqu’il était de bonne humeur, il +nous redisait, non<br> + sans malice, les éternelles grogneries des vieux +politiciens de cet<br> + établissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, que +du Petit,<br> + comme ils appelaient Henri V.</p> + +<p>Je fis, cette année-là, ma première +communion à l’église<br> + Saint-Didier, qui était notre paroisse, et +c’était le sonneur Fanot,<br> + chanté plus tard par Roumanille dans sa <i>Cloche +montée</i>, qui nous<br> + sonnait le catéchisme. Deux mois avant la +cérémonie, M. Millet nous<br> + menait à l’église pour y être +interrogés. Et là, mêlés aux +autres<br> + enfants, garçonnets et fillettes, qui devions communier +ensemble, on<br> + nous faisait asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le +hasard<br> + fit que moi, qui étais le dernier de la rangée des +garçons, je me<br> + trouvai placé près d’une charmante fille qui +était la première de la<br> + rangée des demoiselles. On l’appelait Praxède +et elle avait, sur les<br> + joues, deux fleurs de vermillon semblables à deux roses +fraîchement<br> + épanouies.</p> + +<p>Ce que c’est que les enfants : attendu que, tous les +jours, on se<br> + rencontrait ensemble, assis l’un près de +l’autre; que, sans penser à<br> + rien, nous nous touchions le coude, et que nous nous +communiquions,<br> + dans la moiteur de notre haleine, à l’oreille, en +chuchotant, nos<br> + petits sujets de rire, ne finîmes-nous pas (le bon Dieu me +pardonne<br> + !) par nous rendre amoureux?</p> + +<p>Mais c’était un amour d’une telle innocence, +et tellement emprunt<br> + d’aspirations mystiques, que les anges, là-haut, +s’ils éprouvent<br> + entre eux des affections réciproques, doivent en avoir de +pareilles.<br> + L’un comme l’autre, nous avions douze ans : +l’âge de Béatrix, lorsque<br> + Dante la vit; et c’est cette vision de la jeune vierge en +fleur qui a<br> + fait le <i>Paradis</i> du grand poète florentin. Il est +un mot, dans notre<br> + langue, qui exprime très bien ce délice de +l’âme dont s’enivrent les<br> + couples dans la prime jeunesse : nous nous agréions. Nous +avions<br> + plaisir à nous voir. Nous ne nous vîmes jamais, il +est vrai, que dans<br> + l’église; mais, rien que de nous voir notre coeur +était plein. Je lui<br> + souriais, elle souriait; nous unissions nos voix dans les +mêmes<br> + cantiques d’amour, d’actions de grâces; vers les +mêmes mystères nous<br> + exaltions, naïfs, notre foi spontanée... Oh! aube de +l’amour, où<br> + s’épanouit en joie l’innocence, comme la +marguerite dans le frais du<br> + ruisseau, première aube de l’amour, aube pure +envolée!</p> + +<p>Voici mon souvenir de Mlle Praxède, telle que je la vis +pour la<br> + dernière fois : tout de blanc vêtue, +couronnée de fleurs d’aubépine,<br> + et jolie à ravir sous son voile transparent, elle montait +à l’autel,<br> + tout près de moi, comme une épousée, belle +petite épousée de<br> + l’Agneau!</p> + +<p>Notre communion faite, la chose finit là. C’est en +vain que<br> + longtemps, quand nous passions dans sa rue (elle habitait rue de +la<br> + Lice), je portais mes regards avides sous les abat-jour verts de +la<br> + maison de Praxède. Je ne pus jamais la revoir. On +l’avait mise au<br> + couvent et, alors, de songer que ma charmante amie avec le +vermillon<br> + et le sourire de son visage, m’était enlevée +pour toujours, soit de<br> + cela, soit d’autre chose, je tombai dans une langueur +à me dégoûter<br> + de tout.</p> + +<p>Aussi les vacances venues, quand je retournai au Mas, ma +mère en me<br> + voyant tout pâle, avec, de temps en temps, des atteintes +de fièvre,<br> + décida dans sa foi, autant pour me guérir que pour +me récréer, de me<br> + conduire à saint Gent, qui est le patron des +fiévreux.</p> + +<p>Saint Gent, qui a pareillement la vertu de faire pleuvoir, est +une<br> + sorte de demi-dieu pour les paysans des deux côtés +de la Durance.</p> + +<p>-- Moi, nous disait mon père, j'ai été +à Saint-Gent avant la<br> + Révolution. Nous y allâmes les pieds nus, avec ma +pauvre mère, je<br> + n’avais pas plus de dix ans. Mais, en ce temps, il y avait +plus de<br> + foi.</p> + +<p>Nous, avec l’oncle Bénoni qui conduisait le voyage +et que vous<br> + connaissez déjà, par une lune claire comme il en +fait en septembre,<br> + vers minuit, nous partîmes donc, sur une charrette +bâchée, et, après<br> + nous être joints aux autres pèlerins qui allaient +à la fête, à<br> + Château-Renard, à Noves, au Thor, ou bien à +Pernes, nous voyions<br> + après nous, tout le long du chemin, quantité +d’autres charrettes,<br> + recouvertes, comme la nôtre, de toiles étendues sur +des cerceaux de<br> + bois, venir grossir la caravane.</p> + +<p>Chantant ensemble, pêle-mêle, le cantique de saint +Gent, -- qui, du<br> + reste, est superbe, puisque Gounod en a mis l’air dans +l’opéra de<br> + <i>Mireille</i>, -- nous traversions de nuit, au bruit des coups +de fouet,<br> + les villages endormis, et le lendemain soir, par là, vers +les quatre<br> + heures, nous arrivions en foule au cri de : "Vive saint Gent!", +dans<br> + la gorge du Bausset.</p> + +<p>Et là, sur les lieux mêmes, où +l’ermite vénéré avait passé +sa<br> + pénitence, les vieux, avec animation, racontaient aux +jeunes gens ce<br> + qu’ils avaient entendu dire :</p> + +<p>-- Gent, disait-il, était comme nous un enfant de +paysans, un brave<br> + gars de Monteux, qui, à l’âge de quinze ans, +se retira dans le<br> + désert, pour se consacrer à Dieu. Il labourait la +terre avec deux<br> + vaches. Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le +loup,<br> + l’attela à sa charrue, et le fit labourer, sous le +joug, avec l’autre<br> + vache. Mais à Monteux, depuis que Gent était +parti, il n’avait pas<br> + plu de sept ans, et les Montelais dirent à la mère +de Gent :</p> + +<p>-- Imberte, il faut aller à la recherche de votre fils, +parce que,<br> + depuis son départ, il n’est plus tombé une +goutte d’eau.</p> + +<p>Et la mère de Gent, à force de chercher, +à force de crier, trouva<br> + enfin son gars, là où nous sommes à +présent, dans la gorge du<br> + Bausset, et, comme sa mère avait soif, Gent, pour la +faire boire,<br> + planta deux de ses doigts dans le roc escarpé, et il en +jaillit deux<br> + fontaines : une de vin et l’autre d’eau. Celle du vin +est tarie, mais<br> + celle de l’eau coule toujours, -- et c’est la main de +Dieu pour les<br> + mauvaises fièvres.</p> + +<p>On va, deux fois par an, à l’ermitage de +Saint-Gent. D’abord, au mois<br> + de mai, où les Montelais, ses compatriotes, emportent sa +statue de<br> + Monteux au Bausset, pèlerinage de trois lieues, qui se +fait à la<br> + course, en mémoire et symbole de la fuite du saint.</p> + +<p>Voici la lettre enthousiaste qu’Aubanel +m’écrivait, un an qu’il y<br> + était allé (1886) :</p> + +<p>"Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de Saint-Gent. +C’est une<br> + fête étonnante, admirable, sublime; ce qui est +d’une poésie inouïe,<br> + ce qui m’a laissé dans l’âme une +impression délicieuse, c’est la<br> + course nocturne des porteurs de saint Gent. Le maire nous avait +donné<br> + une voiture et nous avons suivi ce pèlerinage dans les +champs, les<br> + bois et les rochers au clair de lune, au chant des rossignols, +depuis<br> + huit heures du soir, jusqu’à minuit et demi. +C’est saisissant: et<br> + mystérieux; c’est étrange et beau à +faire pleurer. Ces quatre enfants<br> + en culotte et en guêtres nankin, courant comme des +lièvres, volant<br> + comme des oiseaux, précédés d’un homme +à cheval galopant et tirant<br> + des coups de pistolet; les gens des fermes venant sur les +chemins au<br> + passage du saint; les hommes, les femmes, les enfants et les +vieux,<br> + arrêtant les porteurs, baisant la statue, criant, +pleurant,<br> + gesticulant; et puis, lorsqu’on repart toujours vite, les +femmes qui<br> + leur crient :</p> + +<p>"-- Heureux voyage! garçons!<br> + "Et les hommes qui ajoutent :<br> + "-- Le grand saint Gent vous maintienne la force!<br> + "-- Et de courir encore, de courir à perdre haleine. Oh! +ce voyage<br> + dans la nuit, cette petite troupe partant à la garde de +Dieu et de<br> + saint Gent, et s’enfonçant dans les +ténèbres, dans le désert, pour<br> + aller je ne sais où, tout cela, je te le redis, est +d’une poésie si<br> + profonde et si grande qu’elle vous laisse une +impression<br> + ineffaçable."</p> + +<p>Le second pèlerinage de Saint Gent est en septembre, et +c’est celui<br> + où nous allâmes. Comme saint Gent, en somme, +n’a été canonisé que par<br> + la voix du peuple, les prêtres y viennent peu, les +bourgeois encore<br> + moins; mais le peuple de la glèbe, dans ce bon saint tout +simple qui<br> + était de son terroir, qui parlait comme lui, qui, sans +temps de<br> + longueurs, lui envoie la pluie, lui guérit ses +fièvres, le peuple<br> + reconnaît sa propre déification et son culte pour +lui est si fervent<br> + que, dans l’étroite gorge où la +légende vit, on a vu, quelquefois,<br> + jusqu’à vingt mille pèlerins.</p> + +<p>La tradition dit que saint Gent couchait la tête en bas, +les pieds en<br> + haut, dans un lit de pierre ; et tous les pèlerins, +dévotement,<br> + gaiement, font l’arbre fourchu au lit de saint Gent, qui +est une auge<br> + dressée ; -- les femmes mêmes le font aussi, en se +tenant, de l’une à<br> + l’autre, les jupes décemment serrées.</p> + +<p>Nous fîmes l’arbre fourchu dans le lit, comme les +autres; nous<br> + allâmes, avec ma mère, voir le <i>Fontaine du Loup +et la Fontaine de la<br> +</i> <i>Vache</i>; et ensuite, entourés de quelques vieux +noyers, la chapelle de<br> + saint Gent, où se trouve son tombeau et le "rocher +affreux", comme<br> + dit le cantique, d’où sort, pour les +fiévreux, la miraculeuse source.</p> + +<p>Or, émerveillé de tous ces récits, de +toutes ces croyances, de toutes<br> + ces visions, moi donc, l’âme enivrée par la +vue de l’endroit, par la<br> + senteur des plantes, -- encore embaumées, semblait-il, de +l’empreinte<br> + des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzième +année, je<br> + m’abreuvai au jet d’eau; et (dites ce qu’il vous +plaira), à partir de<br> + là, je n’eus plus de fièvre. Ne vous +étonnez pas si la fille du<br> + félibre, si la pauvret Mireille, perdue dans la Crau, +mourante de<br> + soif, se recommande au bon saint Gent.</p> + +<p><i>O bel et jeune laboureur -- qui attelâtes à +votre charrue — le<br> + loup de la montagne, etc.<br> +</i> (Mireille, chant VIII.)</p> + +<p>souvenir de jeunesse qu’il m’est doux encore de me +remémorer.</p> + +<p>A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre +nos<br> + classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant +pensioinnaires<br> + chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour, +au<br> + Collège Royal, pour y suivre comme externes les cours +universitaires,<br> + et c’est dans ce lycée et de cette façon que, +dans cinq ans (de 1843<br> + à 1847), je terminai mes études.</p> + +<p>Nos maîtres du collège n’étaient pas, +comme aujourd’hui, de jeunes<br> + normaliens stylés et élégants. Nous avions +encore, dans leurs<br> + chaires, les vieux barbons sévères de +l’ancienne Université : en<br> + quatrième, par exemple, le brave M. Blanc, ancien +sergent-major de<br> + l’époque impériale, qui, lorsque nos +réponses étaient insuffisantes,<br> + <i>ex abrupto</i> nous lançait par la tête les +bouquins qu’il avait en<br> + main; en troisième, M. Monbet, au parler nasillard (il +conservait,<br> + sur sa cheminée dans un bocal d’eau-de-vie, un +foetus de sa femme);<br> + en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur +le<br> + renouveau de Victor Hugo; enfin, en rhétorique, un rude +patriote<br> + appelé M. Chanlaire, qui détestait les Anglais, et +qui, ému, nous<br> + déclamait, en frappant sur son pupitre, les chants +guerriers de<br> + Béranger.</p> + +<p>Je me vois encore, un an, à la distribution des prix +dans l’église du<br> + collège, avec tout le beau monde d’Avignon qui +l’emplissait. J’avais,<br> + cette année-là, et je ne sais comment, +remporté tous les prix, même<br> + celui d’excellence. Chaque fois qu’on me nommait, +j’allais chercher,<br> + timide, aux mains du proviseur, le beau livre de prix et la +couronne<br> + de laurier puis, traversant la foule et ses applaudissements, +je<br> + venais jeter ma gloire dans le tablier de ma mère; et +tous<br> + considéraient d’un regard curieux, d’un regard +étonné, cette belle<br> + Provençale qui, dans son cabas de jonc, entassait avec +bonheur, mais<br> + digne et calme, les lauriers de son fils; puis au Mas, pour +les<br> + conserver, <i>sic transit gloria mundi</i>, nous mettions +lesdits lauriers<br> + sur la cheminée, derrière les chaudrons.</p> + +<p>Quoi qu’il se fît, pourtant, pour me +détourner de mon naturel, comme<br> + on ne fait que trop, aujourd’hui plus que jamais, aux +enfants du<br> + Midi, je ne pouvais me sevrer des souvenances de ma langue, et +tout<br> + m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais plus quel +journal,<br> + ces vers de Jasmin à Loïsa Puget :</p> + +<blockquote> +<p><i>Quand dins l’aire<br> + Pèr nous plaire<br> + Sones l'aire --<br> + De tas nouvellos causous,<br> + Sus la terro tout s’amaiso,<br> + Tout se taiso,<br> + Al refrin que fas souna :<br> + Mai d’un cop se derebelho<br> + E fremis coumo la felho<br> + Qu’un vent fres lai frissouna.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et voyant que ma langue avait encore des poètes qui la +mettaient en<br> + gloire, pris d’un bel enthousiasme, je fis aussitôt, +pour le célèbre<br> + perruquier, une piécette admirative qui commençait +ainsi :</p> + +<blockquote> +<p><i>Pouèto, ounour de ta maire Gascougno.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais, petit criquet, je n’eus pas de réponse. Je +sais bien que mes<br> + vers, pauvres vers d’apprenti, n’en méritaient +guère; cependant, --<br> + pourquoi le nier? -- ce dédain me fut sensible; et plus +tard, à mon<br> + tour, quand j’ai reçu des lettres de tout pauvre +venant, me rappelant<br> + ma déconvenue, je me suis fait un devoir de les bien +accueillir<br> + toujours.</p> + +<p>Vers l’âge de quatorze ans, ce regret de mes champs +et de ma langue<br> + provençale, qui ne m’avait jamais quitté, +finit par me jeter dans une<br> + nostalgie profonde.</p> + +<p>"Combien sont plus heureux, me disais-je à part moi, +comme l’Enfant<br> + Prodigue, les valets et les bergers de notre Mas, là-bas, +qui mangent<br> + le bon pain que ma mère leur apprête, et mes amis +d’enfance, les<br> + camarades de Maillane, qui vivent libres à la campagne et +labourent,<br> + et moissonnent, et vendangent, et olivent, sous le saint soleil +de<br> + Dieu, tandis que je me chême, moi, entre quatre murs, sur +des<br> + versions et sur des thèmes!"</p> + +<p>Et mon chagrin se mélangeait d’un violent +dégoût pour ce monde<br> + factice où j’étais claquemuré et +d’une attraction vers un vague idéal<br> + que je voyais bleuir dans le lointain, à l’horizon. +Or, voici qu’un<br> + jour, en lisant, je crois, le <i>Magasin des Familles</i>, je +vais tomber<br> + sur une page où était la description de la +chartreuse de Valbonne et<br> + de la vie contemplative et silencieuse des Chartreux.</p> + +<p>N’est-il pas vrai, lecteur, que je me monte la +tête, et, m’échappant<br> + du pensionnat, par une belle après-midi, je pars, tout +seul,<br> + éperdument, prenant, le long du Rhône la route du +Pont-Saint-Esprit,<br> + car je savais que Vaibonne n’en était pas +éloigné.</p> + +<p>"Tu iras, me dis-je, frapper à la porte du couvent; tu +prieras, tu<br> + pleureras, jusqu’à ce qu’on veuille te +recevoir; puis, une fois reçu,<br> + tu vas, comme un bienheureux, te promener tout le jour sous +les<br> + arbres de la forêt, et, te plongeant dans l’amour de +Dieu, tu te<br> + sanctifieras comme fit le bon saint Gent."</p> + +<p>Ce ressouvenir de saint Gent, dont la légende me +hantait, sur le coup<br> + m’arrêta.</p> + +<p>"Et ta mère, me dis-je, à laquelle, +misérable, tu n’as pas dit adieu,<br> + et qui, en apprenant que tu as disparu, va être au +désespoir et, par<br> + monts et par vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant, +désolée<br> + comme la mère de saint Gent.!"</p> + +<p>Et alors, tournant bride, le coeur gros, hésitant, je +gagnai vers<br> + Maillane, autant dire pour embrasser, avant de fuir le monde, +mes<br> + parents encore une fois; mais, à mesure que +j’avançais vers la maison<br> + paternelle, voilà, pauvre petit, que mes projets de +cénobite et mes<br> + fières résolutions fondaient dans +l’émotion de mon amour filial comme<br> + un peloton de neige à un feu de cheminée; et +lorsque, au seuil du<br> + Mas, j’arrivai sur le tard et que ma mère, +étonnée de me voir tomber<br> + là, me dit :</p> + +<p>-- Mais pourquoi donc as-tu quitté le pensionnat avant +d’être aux<br> + vacances?</p> + +<p>-- Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux de ma +fugue, et<br> + je ne veux plus y aller, chez ce gros monsieur Millet.</p> + +<p>-- où l’on ne mange que des carottes!</p> + +<p>Le lendemain, on me fit reconduire, par notre berger Rouquet, +dans ma<br> + geôle abhorrée, en me promettant, cependant, de +m’en libérer bientôt,<br> + après les vacances.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE VII</h2> + +<h3>CHEZ M. DUPUY</h3> + +<p>Joseph Roumanille. — Notre liaison. — Les +poètes du "Boui-Abaisso".<br> + -- L’épuration de notre langue. -- Anselme Matbieu. +— L’amour sur les<br> + toits. — Les processions avignonnaises. — Celle des +Pénitents Blancs.<br> + -- Le sergent Monnier. — L’achèvement des +études.</p> + +<p>Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de +place, ma<br> + mère, à la rentrée de cette année +scolaire, m’amena chez M. Dupuy,<br> + Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un +pensionnat<br> + à Avignon, au quartier du Pont-Troué. Mais, ici, +pour mes goûts de<br> + provençaliste en herbe, j’eus, comme on dit, le +museau dans le sac.</p> + +<p>M. Dupuy était le frère de ce Charles Dupuy, +mort député de la Drôme,<br> + auteur du <i>Petit Papillon</i>, un des morceaux délicats +de notre<br> + anthologie provençale moderne. Lui, le cadet Dupuy, +rimait aussi en<br> + provençal, mais ne s’en vantait pas, et il avait +raison.</p> + +<p>Voici que, quelque temps après, il nous arriva de Nyons +un jeune<br> + professeur à fine barbe noire, qui était de +Saint-Remy. On l’appelait<br> + Joseph Roumanille. Comme nous étions pays, -- Mailane et +Saint-Remy<br> + sont du même canton, -- et que nos parents, tous +cultivateurs, se<br> + connaissaient de, longue date, nous fûmes bientôt +liés. Néanmoins,<br> + j’ignorais que le Saint-Remyen s’occupait, lui aussi, +de poésie<br> + provençale.</p> + +<p>Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les +vêpres, à<br> + l’église des Carmes. Là, on nous faisait +mettre derrière le<br> + maître-autel, dans les stalles du choeur, et, de nos voix +jeunettes,<br> + nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels +Denis<br> + Cassan, autre poète provençal, on ne peut plus +populaire dans les<br> + veillées du quartier, et que nous voyions en surplis, +avec son air<br> + falot, son flegme, sa tête chauve, entonner les antiennes +et les<br> + hymnes. La rue où il demeurait porte, aujourd’hui, +son nom.</p> + +<p>Or, un dimanche, pendant que l’on chantait vêpres, +il me vint dans<br> + l’idée de traduire en vers provençaux les +<i>Psaumes de la Pénitence</i>,<br> + et, alors, en tapinois, dans mon livre entr’ouvert, +j’écrivais à<br> + mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version +:</p> + +<blockquote> +<p><i>Que l’isop bagne ma caro,<br> + Sarai pur : lavas-me lèu<br> + E vendrai pu blanc encaro<br> + Que la tafo de la nèu.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais M. Roumanille, qui était le surveillant, vient par +derrière,<br> + saisit le papier où j’écrivais, le lit, puis +le fait lire au prudent<br> + M. Dupuy, -- qui fut, paraît-il, d’avis de ne pas me +contrarier; et,<br> + après vêpres, quand, autour des remparts +d’Avignon, nous allions à la<br> + promenade, il m’interpella en ces termes :</p> + +<p>-- De cette façon, mon petit Mistral, tu t’amuses +à faire des vers<br> + provençaux?</p> + +<p>-- Oui, quelquefois, lui répondis-je.</p> + +<p>Et Roumanille, d’une voix sympathique et bien +timbrée, me récita les<br> + Deux Agneaux :</p> + +<blockquote> +<p><i>Entendès pas l’agnèu que +bèlo?<br> + Vès-lou que cour après l’enfant...<br> + Coume fan bèn tout ço que fan!<br> + E l’innoucènci, ccnnme es bello!</i></p> +</blockquote> + +<p>Et puis, le <i>Petit Joseph</i> :</p> + +<blockquote> +<p><i>Lou paire es ana rebrounda<br> + E, pèr vendre lou jardinage,<br> + La maire es anado au village,<br> + E Jejè rèsto pèr garda.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et puis <i>Paulon</i>, et puis le <i>Pauvre</i>, et +<i>Madeleine et Louisette</i>,<br> + une vraie éclosion de fleurs d’avril, de fleurs de +prés, fleurs<br> + annonciatrices du printemps félibréen qui me +ravirent de plaisir et<br> + je m’écriai :</p> + +<p>-- Voilà l’aube que mon âme attendait pour +s’éveiller à la lumière!</p> + +<p>J’avais bien, jusque-là, lu à bâtons +rompus un peu de provençal;<br> + mais, ce qui m’ennuyait, c’était de voir notre +langue, chez les<br> + écrivains modernes (à l’exception de Jasmin +et du marquis de Lafare<br> + -- que je ne connaissais pas), employée, en +général, comme on eût dit<br> + par dérision. Et Roumanille, beau premier, dans le parler +populaire<br> + des Provençaux du jour, chantait, lui, dignement, sous +une forme<br> + simple et fraîche, tous les sentiments du coeur.</p> + +<p>En conséquence, et nonobstant une différence +d’âge d’une douzaine<br> + d’années (Roumanille était né en +1818), lui, heureux de trouver un<br> + confident de sa Muse tout préparé pour le +comprendre, moi,<br> + tressaillant d’entrer au sanctuaire de mon rêve, nous +nous donnâmes<br> + la main, tels que des fils du même Dieu, et nous +liâmes amitié sous<br> + une étoile si heureuse que, pendant un +demi-siècle, nous avons marché<br> + ensemble pour la même oeuvre ethnique, sans que notre +affection ou<br> + notre zèle se soient ralentis jamais.</p> + +<p>Roumanille avait donné ses premiers vers au <i>Boui-A +baisso</i>, un<br> + journal provençal que Joseph Désanat publiait +à Marseule une fois par<br> + semaine et qui, pour les trouvères de cette +époque-là, fut un foyer<br> + d’exposition. Car la langue du terroir n’a jamais +manqué d’ouvriers;<br> + et principalement au temps du <i>Boui-A baisso</i> (1841-1846), +il y eut<br> + devers Marseile un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien +fait que<br> + maintenir l’usage d’écrire en provençal, +mérite d’être salué.</p> + +<p>De plus, nous devons reconnaître que des poètes +populaires, tels que<br> + le valeureux Désanat de Tarascon, tels que Bellot, +Chailan, Bénédit<br> + et Gelu, Gelu éminemment, qui ont à leur +manière exprimé la<br> + gaillardise du gros rire marseillais, n’ont pas +été depuis, pour ces<br> + sortes d’atellanes, remplacés ni +dépassés. Et Camille Reybaud, un<br> + poète de Carpentras, mais poète de noble allure, +dans une grande<br> + épître qu’il envoyait à Roumanille, +tout en désespérant du sort du<br> + provençal délaissé par les imbéciles +qui, disait-il :</p> + +<p><i>Laissent, pour imiter les messieurs de la ville, -- aux +sages<br> + pères-grands notre langue trop vile -- et nous font du +français,<br> + qu’ils estropient à fond, -- de tous les patois le +plus affreux<br> + peut-être.</i></p> + +<p>Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait; +lorsqu’il<br> + faisait cet appel aux rédacteurs du <i>Boui-A +baisso</i>:</p> + +<p><i>Quittons-nous : mais avant de nous séparer, -- +frères, contre<br> + l’oubli songeons de nous défendre; -- tous ensemble +faisons quelque<br> + oeuvre colossale, -- quelque tour de Babel en brique +provençale; --<br> + au sommet, en chantant, gravez ensuite votre nom, -- car vous +autres,<br> + amis, êtes dignes de renommée! -- Moi qu’un +grain d’encens étourdit<br> + et enivre, -- qui chante pour chanter comme fait la cigale -- et +qui<br> + n’apporterais, pour votre monument, -- qu’une +pincée de gravier et de<br> + mauvais ciment, je creuserai pour ma muse un tombeau dans le +sable;<br> + -- et quand vous aurez fini votre oeuvre impérissable, -- +si, des<br> + hauteurs de votre ciel si bleu, vous regardez en bas, +frères, vous ne<br> + me verrez plus.</i></p> + +<p>Seulement, imbus de cette idée fausse que le parler du +peuple n’était<br> + bon qu’à traiter des sujets bas ou drolatiques, ces +messieurs<br> + n’avaient cure ni de le nettoyer, ni de le +réhabiliter.</p> + +<p>Depuis Louis XIV, les traditions usitées pour +écrire notre langue<br> + s’étaient à peu près perdues. Les +poètes méridionaux avaient, par<br> + insouciance ou plutôt par ignorance, accepté la +graphie de la langue<br> + française. Et à ce système-là qui, +n’étant pas fait pour lui,<br> + disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite +ses<br> + fantaisies orthographiques à tel point que les dialectes +de l’idiome<br> + d’Oc, à force d’être +défigurés par l’écriture, +paraissaient<br> + complètement étrangers les uns aux autres.</p> + +<p>Roumanille, en lisant à la bibliothèque +d’Avignon les manuscrits de<br> + Saboly, fut frappé du bon effet que produisait notre +langue,<br> + orthographiée là selon le génie national et +d’après les usages de nos<br> + vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse, +prendre mon<br> + sentiment pour rendre au provençal son orthographe +naturelle; et,<br> + d’accord tous les deux sur le plan de réforme, on +partit hardiment de<br> + là pour muer ou changer de peau. Nous sentions +instinctivement que,<br> + pour l’oeuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous +fallait<br> + un outil léger, un outil frais émoulu.</p> + +<p>L’orthographe n’était pas tout. Par esprit +d’imitation et par un<br> + préjugé bourgeois qui, malheureusement, descend +toujours davantage,<br> + l’on s’était accoutumé à +délaisser comme "grossiers" les mots les<br> + plus grenus du parler provençal. Par suite, les +poètes précurseurs<br> + des félibres, même ceux en renom, employaient +communément, sans aucun<br> + sens critique, les formes corrompues, bâtardes, du patois +francisé<br> + qui court les rues. Ayant donc Roumanille et moi, +considéré qu’à tant<br> + faire que d’écrire nos vers dans le langage du +peuple, il fallait<br> + mettre en lumière, il fallait faire valoir +l’énergie, la franchise,<br> + la richesse d’expression qui la caractérisent, nous +convînmes<br> + d’écrire la langue purement et telle qu’on la +parle dans les milieux<br> + affranchis des influences extérieures. C’est ainsi +que les Roumains,<br> + comme nous le contait le poète Alexandri, lorsqu’ils +voulurent<br> + relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises +avaient<br> + perdue ou corrompue, allèrent la rechercher dans les +campagnes et les<br> + montagnes chez les paysans les moins cultivés.</p> + +<p>Enfin, pour conformer le provençal écrit +à la prononciation générale<br> + en Provence, on décida de supprimer quelques lettres +finales ou<br> + étymologiques tombées en désuétude, +telles que l’S du pluriel, le T<br> + des participes, l’R des infinitifs et le CH de quelques +mots, tels<br> + que <i>fach, dich, puech</i>, etc.</p> + +<p>Mais qu’on n’aille pas croire que ces innovations, +bien qu’elles<br> + n’eussent de rapport qu’avec un cercle restreint des +poètes "patois"<br> + comme on disait alors, se fussent introduites dans l’usage +commun,<br> + sans combat ni résistance. D’Avignon à +Marseille, tous ceux qui<br> + écrivaient ou rimaillaient dans la langue, +contestés dans leur<br> + routine ou leur manière d’être, soudain se +gendarmèrent contre les<br> + réformateurs. Une guerre de brochures et d’articles +venimeux, entre<br> + les jeunes d’Avignon et nos contradicteurs, dura plus de +vingt ans.</p> + +<p>A Marseille, les amateurs de trivialités, les rimeurs +à barbe<br> + blanche, les jaloux, les grognons, se réunissaient le +soir dans<br> + l’arrière-boutique du bouquiniste Boy pour y +gémir amèrement sur la<br> + suppression des S et aiguiser les armes contre les +novateurs.<br> + Roumanille, vaillamment et toujours sur la brèche, +lançait aux<br> + adversaires le feu grégeois que nous apprêtions, un +peu l’un, un peu<br> + l’autre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous +avions pour<br> + nous, outre les bonnes raisons, la foi, l’enthousiasme, +l’entrain de<br> + la jeunesse, avec quelque autre chose, nous finîmes par +rester, ainsi<br> + que vous verrez plus tard, maîtres du champ de +bataille.</p> + +<p> +......................................................................................................</p> + +<p>Dans la cour, une après-midi où, avec les +camarades, nous jouions aux<br> + trois sauts, entra et s’avança dans notre groupe un +nouveau<br> + pensionnaire aux fines jambes, le nez à l’Henri IV, +le chapeau sur<br> + l’oreille, l’air quelque peu vieillot et dans la +bouche un bout de<br> + cigare éteint. Et les mains dans les poches de sa veste +arrondie,<br> + sans plus de façons que s’il était des +nôtres :</p> + +<p>-- Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que +j’essaye, moi,<br> + un peu, aux trois sauts?</p> + +<p>Et aussitôt, sans plus de gêne, le voilà +qui prend sa course, et<br> + léger comme un chat, il dépasse peut-être +d’environ trois mains<br> + ouvertes la marque du plus fort qui venait de sauter.<br> + Nous battîmes tous des mains et lui dîmes :</p> + +<p>-- Collègue, d’où sors-tu comme cela?</p> + +<p>-- Je sors, dit-il, de Châteauneuf, le pays du bon +vin... Vous n’en<br> + avez jamais ouï parler, de Châteauneuf, de +Châteauneuf-du-Pape?</p> + +<p>-- Si, et quel est ton nom?</p> + +<p>-- Mon nom? Anselme Mathieu.</p> + +<p>A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses +poches, et<br> + il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de +façon<br> + courtoise, souriante et aisée, il nous offrit à +tour de rôle.</p> + +<p>Nous qui, pour la plupart, n’avions jamais osé +fumer (sinon, comme<br> + les enfants, quelques racines de mûrier), nous +prîmes sur-le-champ en<br> + grande considération le nouveau qui faisait si largement +les choses<br> + et qui, à ce qu’il montrait, devait connaître +la haute vie.</p> + +<p>C’est ainsi qu’avec Mathieu, le gentil auteur de la +<i>Farandole</i>, nous<br> + fîmes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le +racontai à<br> + notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut +tant<br> + que, dans son roman de Jack, il a mis à l’actif de +son petit prince<br> + nègre la susdite largesse des vieux bouts de cigare.</p> + +<p>Avec Roumanille et Mathieu nous étions donc trois, +<i>tres faciunt</i><br> + <i>capitulum</i>, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder +le<br> + Félibrige. Mais le brave Mathieu (comment +s’arrangeait-il?) on ne le<br> + voyait guère qu’à l’heure des repas ou +de la récréation. Attendu<br> + qu’il avait l’air déjà d’un petit +vieux, bien qu’il n’eût pas<br> + beaucoup plus de seize ans, et qu il était quelque peu en +retard dans<br> + ses études, il s’était fait donner une +chambre sous les tuiles, sous<br> + prétexte de pouvoir y travailler plus librement, et +là, dans sa<br> + soupente, où l’on voyait, sur les murs, des images +clouées et, sur<br> + des<br> + étagères, des figurines de Pradier, nudités +en plâtre, tout le jour<br> + il rêvassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du +temps,<br> + accoudé sur sa fenêtre, regardait les gens passer +dans la rue ou bien<br> + les passereaux apporter la becquée, dans leurs nids, +à leurs petits.<br> + Puis il disait des gaudrioles à Mariette, la +chambrière, envoyait des<br> + lorgnades à la demoiselle du maître et, +lorsqu’il descendait nous<br> + voir, nous contait toutes sortes de fariboles de village.</p> + +<p>Mais, où il ne riait pas, c’était +lorsqu’il nous parlait de ses<br> + parchemins de noble.</p> + +<p>-- Mes aïeux étaient marquis, disait-il d’une +voix grave, marquis de<br> + Montredon. Lors de la Révolution, mon grand père +quitta son titre ;<br> + et, après, se trouvant ruiné, il ne voulut plus le +reprendre, parce<br> + qu’il ne pouvait plus le porter convenablement.</p> + +<p>Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque +chose de<br> + romanesque, de nébuleux. Quelquefois, il disparaissait, +comme les<br> + chats lorsqu’ils vont à Rome. Nous le hélions +:</p> + +<p>-- Mathieu!</p> + +<p>Point de Mathieu... Où était-il? Là-haut +sur les toits, qui courait<br> + dans les tuiles, pour aller à des rendez-vous qu’il +avait, nous<br> + racontait-il, avec une fillette belle comme le jour!</p> + +<p>Voici qu’au Pont-Troué, qui était notre +quartier, le jour de la<br> + Fête-Dieu, nous regardions, comme d’usage, passer la +procession, et<br> + Mathieu me dit :</p> + +<p>-- Frédéric, veux-tu que je te fasse +connaître mon amante?</p> + +<p>-- Volontiers.</p> + +<p>-- Eh bien! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe des +choristes,<br> + ennuagées de blanc dans leurs voiles de tulle, tu +remarqueras que<br> + toutes ont une fleur épinglée au milieu de la +poitrine :</p> + +<blockquote> +<p><i>Fleur au milan<br> + Cherche galant.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais tu en verras une, blonde comme un fil d’or, qui aura +la fleur<br> + sur le côté :</p> + +<blockquote> +<p><i>Fleur au côté,<br> + Galant trouvé.</i></p> +</blockquote> + +<p>-- Tiens, la voilà : c’est elle!</p> + +<p>-- C’est ton amie?</p> + +<p>-- Celle-là même.</p> + +<p>-- Mon cher, c’est un soleil! Mais comment t’y es-tu +pris pour faire<br> + la conquête d’une si fine demoiselle?</p> + +<p>-- Je vais, dit-il, te le conter. C’est la fille du +confiseur qui est<br> + à la Carretterie. J’y allais, de temps en temps, +acheter des <i>boutons</i><br> + <i>de guêtre</i> (pastilles à la menthe) ou des +<i>crottes de rat</i> (pâte de<br> + réglisse); si bien qu’ayant fini par me familiariser +avec l’aimable<br> + petite et m’étant fait connaître pour marquis +de Montredon, un jour<br> + qu’elle était seule derrière son comptoir, je +lui dis :</p> + +<p>"-- Belle fille, si je vous connaissais pour aussi peu +sensée que<br> + moi, je vous proposerais de faire une excursion...</p> + +<p>"-- Où?</p> + +<p>"-- Dans la lune, répondis-je.</p> + +<p>"La fillette éclata de rire et, moi, je continuai :</p> + +<p>"-- Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la +terrasse<br> + qui se trouve au haut de votre maison, à l’heure que +vous voudrez ou<br> + à celle où vous pourrez; et moi, qui mets mon +coeur et ma fortune à<br> + vos pieds, je viendrai tous les jours, là, sous le ciel, +vous conter<br> + fleurette.</p> + +<p>Et ainsi s’est passée la chose... Au haut de la +maison de ma belle,<br> + il y a, comme en beaucoup d’autres, une de ces +plates-formes où l’on<br> + fait sécher le linge. Je n’ai donc, chaque jour, +qu’à monter sur les<br> + toits et, de gouttière en gouttière, je vais +trouver ma blondine, qui<br> + y étend ou plie sa petite lessive ; et puis là, +les lèvres sur les<br> + lèvres, la main pressant la main, toujours courtoisement, +comme entre<br> + dame et chevalier, nous sommes dans le paradis.</p> + +<p>Voilà comme notre Anselme, futur <i>Félibre des +Baisers</i>, en étudiant à<br> + l’aise le Bréviaire de l’Amour, passa tout +doucement ses classes sur<br> + les toitures d’Avignon.</p> + +<p>A propos des processions, et avant de quitter la cité +pontificale, il<br> + faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans +notre<br> + jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en +émoi.<br> + Notre-Dame-de-Dom qui est la métropole, et les quatre +paroisses :<br> + Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien,<br> + rivalisaient à qui se montrerait plus belle.</p> + +<p>Dès que le sacristain, agitant sa clochette, avait +parcouru les rues<br> + dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on<br> + balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on +attachait<br> + les tentures. Les riches, à leurs balcons, +étendaient leurs<br> + tapisseries de soie brodée et damassée; les<br> + pauvres, à leurs fenêtres, exhibaient leurs +couvertures piquées à<br> + petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes-pointes. +Au<br> + portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les +murs de<br> + draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pavé, +d’une litière<br> + de buis.</p> + +<p>Ensuite s’élevaient, de distance en distance, les +reposoirs<br> + monumentaux, hauts comme des pyramides, chargés de +candélabres et de<br> + vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais +sur<br> + des chaises, attendaient le cortège, en mangeant des +petits pâtés. La<br> + jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane, +se<br> + promenaient, se dandinaient, lorgnant les filles et leur jetant +des<br> + roses, sous les tentes des rues qu’embaumait, tout le long, +la fumée<br> + des encensoirs.</p> + +<p>Lorsque enfin la procession, avec son suisse en tête, de +rouge tout<br> + vêtu, avec ses théories de vierges voilées +de blanc, ses<br> + congrégations, ses frères, ses moines, ses +abbés, ses choeurs et ses<br> + musiques, s’égrenait lentement au battement des +tambours, vous<br> + entendiez, au passage, le murmure des dévotes qui +récitaient leur<br> + rosaire.</p> + +<p>Puis, dans un grand silence, agenouillés ou +inclinés, tous se<br> + prosternaient à la fois, et, là-bas, sous une +pluie de fleurs de<br> + genêt blondes, l’officiant haussait le +Saint-Sacrement splendide!</p> + +<p>Mais ce qui frappait le plus, c’étaient les +Pénitents, qui faisaient<br> + leurs sorties après le coucher du soleil, à la +clarté des flambeaux.<br> + Les Pénitents Blancs, entre autres, lorsque, +encapuchonnés de leurs<br> + capuces et cagoules, ils déifiaient pas à pas, +comme des spectres,<br> + par la ville, portant à bras, les uns des tabernacles +portatifs, les<br> + autres des reliquaires ou des bustes barbus, d’autres +des<br> + brûle-parfums, ceux-ci un oeil énorme dans un +triangle, ceux-là un<br> + grand serpent entortillé autour d’un arbre, vous +auriez dit la<br> + procession indienne de Brahma.</p> + +<p>Contemporaines de la Ligue et même du Schisme +d’Occident, ces<br> + confréries, en général, avaient pour chefs +et dignitaires les<br> + premiers nobles d’Avignon, et Aubanel le grand +félibre, qui avait,<br> + toute sa vie, été Pénitent Blanc +zélé, fut, à sa mort, enseveli dans<br> + son froc de confrère.</p> + +<p>Nous avions, chez M. Dupuy, comme maître +d’étude, un ancien sergent<br> + d’Afrique appelé M. Monnier, qui aurait bien +été, nous disait-il,<br> + pénitent rouge, si une confrérie de cette +couleur-là eût existé dans<br> + Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt à +sacrer, il<br> + était, avec sa moustache et sa barbiche rêche, +toujours, de pied en<br> + cap, ciré et astiqué.</p> + +<p>Au Collège Royal, où nous apprenions +l’histoire, il n’était jamais<br> + question de la politique du siècle. Mais le sergent +Monnier,<br> + républicain enthousiaste, s’était, à +cet égard, chargé de nous<br> + instruire. Pendant les récréations, il se +promenait de long en large,<br> + tenant en main l’histoire de la Révolution. Et +s’enflammant à la<br> + lecture, gesticulant, sacrant et pleurant d’enthousiasme +:</p> + +<p>"Que c’est beau! nous criait-il, que c’est beau! +quels hommes!<br> + Camille Desmoulins, Mirabeau, Bailly, Vergniaud, Danton, +Saint-Just,<br> + Boissy-d’Anglas! nous sommes des vermisseaux +aujourd’hui, nom de<br> + Dieu, à côté des géants de la +Convention nationale!"<br> + -- "Quelque chose de beau, tes géants conventionnels!" +lui répondait<br> + Roumanille, quand parfois il se trouvait là, -- "des +coupeurs de<br> + têtes! des traîneurs de crucifix! des monstres +dénaturés, qui se<br> + mangeaient les uns les autres et que, lorsqu’il les voulut, +Bonaparte<br> + acheta comme pourceaux en foire!"<br> + Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux, +jusqu’à ce que le<br> + bon Mathieu, avec quelque calembredaine, vint les +réconcilier.</p> + +<p>Bref, un jour poussant l’autre, ce fut dans ce milieu +bonasse et<br> + familier qu’au mois d’août de +l’année 1847 je terminai mes études.<br> + Roumanille, pour accroître ses petits émoluments +était entré comme<br> + prote à l’imprimerie Seguin; et, grâce +à cet emploi, il imprimait là,<br> + à peu de frais, son premier recueil de vers, les +<i>Pâquerettes</i>, dont<br> + il nous régalait délicieusement, lorsqu’il en +voyait les épreuves; et<br> + gai comme un poulain, comme un jeune poulain qu’on +élargit et met au<br> + vert, je m’en revins à notre Mas.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE VIII</h2> + +<h3>COMMENT JE PASSAI BACHELIER</h3> + +<p>Le voyage de Nîmes. -- Le Petit Saint-Jean. -- Les +jardiniers. -- Le<br> + Remontrant. -- L’explication du baccalauréat. -- Le +retour aux<br> + champs. -- Les camarades du village. -- Les veillées. -- +Les notaires<br> + de Mailiane. -- L’oncle Jérôme.</p> + +<p>-- Eh bien, me dit mon père, cette fois, as-tu +achevé?</p> + +<p>-- J’ai achevé, répondis-je; seulement... +il faudra que j’aille à<br> + Nîmes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne +me laisse<br> + pas sans quelque appréhension.</p> + +<p>-- Marche, marche : nous autres, quand nous étions +soldats, au siège<br> + de Figuières, nous en avons passé, mon fils, de +plus mauvais.</p> + +<p>Je me préparai donc pour le voyage de Nîmes, +où, en ce temps, se<br> + faisaient les bacheliers. Ma mère me plia deux chemises +repassées,<br> + avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir à +carreaux, piqué de<br> + quatre épingles, bien proprement. Mon père me +donna, dans un petit<br> + sachet de toile, cent cinquante francs d’écus, en me +disant :</p> + +<p>-- Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas +les<br> + gaspiller.</p> + +<p>Et je partis du Mas pour la ville de Nîmes, mon petit +paquet sous le<br> + bras, le chapeau sur l’oreille, un bâton de vigne +à la main.</p> + +<p>Quand j’arrivai à Nîmes je rencontrai un +gros d’écoliers des environs<br> + qui venaient comme moi passer leur baccalauréat. Ils +étaient, pour la<br> + plupart, accompagnés de leurs parents, beaux messieurs et +belles<br> + dames, avec les poches pleines<br> + de recommandations : l’un avait une lettre pour le recteur, +un autre<br> + pour l’inspecteur, un autre pour le préfet, +celui-là pour le<br> + grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le +talon,<br> + avec un petit air de dire : "Nous sommes sûrs de notre +affaire."</p> + +<p>Moi, petit campagnard, je n’étais pas plus gros +qu’un pois, car je ne<br> + connaissais absolument personne; et tout mon recours, pauvret, +était<br> + de dire à part quelque prière à saint +Baudile, qui est le patron de<br> + Nîmes (j’avais, étant enfant, porté son +cordon votif), pour qu’il mît<br> + dans le coeur des examinateurs un peu de bonté pour +moi.</p> + +<p>On nous enferma à l’Hôtel de Ville, dans une +grande salle nue, et là<br> + un vieux professeur nous dicta, d’un ton nasillard, une +version<br> + latine, après quoi, humant une prise, il nous dit :</p> + +<p>-- Messieurs, vous avez une heure pour traduire en +français la dictée<br> + que je vous ai faite... Maintenant, débrouillez- +vous.</p> + +<p>Et, dare-dare pleins d’ardeur, nous nous mîmes +à l’oeuvre; à coups de<br> + dictionnaire, le grimoire latin fut épluché; puis +à l’heure sonnante,<br> + notre vieux priseur de tabac ramassa les versions de tous et +nous<br> + ouvrit la porte en disant :</p> + +<p>-- A demain!</p> + +<p>Ce fut la première épreuve.</p> + +<p>Messieurs les écoliers +s’éparpillèrent par la ville et je me +trouvai<br> + seul, avec mon petit paquet et mon bâton de vigne en main, +sur le<br> + pavé de Nîmes, à bayer autour des +Arènes et de la Maison-Carrée.</p> + +<p>"Il faut pourtant, me dis-je, penser à se loger", et je +me mis en<br> + quête d’une auberge pas trop chère, mais +néanmoins sortable; et,<br> + comme j’avais le temps, je fis dix fois peut-être, en +guignant les<br> + enseignes, le tour de la ville de Nîmes. Mais les +hôtels, avec leurs<br> + larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avalent l’air +de me<br> + toiser, et les salamalecs et façons du grand monde, tout +cela me<br> + tenait en crainte.</p> + +<p>Comme je passais au faubourg, j’aperçus une +enseigne avec cette<br> + inscription : <i>Au Petit Saint-Jean.</i></p> + +<p>Ce <i>Petit Saint-Jean</i> me remplit d’aise. Il me +sembla soudain être en<br> + pays de connaissance. Saint-Jean est, en effet, un saint qui +paraît<br> + de chez nous. Saint Jean amène la moisson, nous avons les +feux de<br> + Saint-Jean, il y a l’herbe de Saint-Jean, les pommes de +Saint-Jean...<br> + Et j’entrai au <i>Petit Saint-Jean</i>... J’avais +deviné juste.</p> + +<p>Dans la cour de l’auberge, il y avait des charrettes +bâchées, des<br> + camions dételés et des groupes de +Provençales qui babillaient et<br> + riaient. Je me glissai dans la salle et m’assis à +table.</p> + +<p>La salle était déjà pleine, et la grande +table aussi, rien que des<br> + jardiniers : maraîchers de Saint-Rémy, de +Château-Renard, de<br> + Barbentane, qui se connaissaient tous, car ils venaient au +marché une<br> + fois par semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du +jardinage.</p> + +<p>-- O Bénézet, combien as-tu vendu tes +aubergines?</p> + +<p>-- Mon cher, je n’ai pas réussi : il y en avait +abondance : j’ai dû<br> + les laisser à vil prix.</p> + +<p>-- Et la graine de porreau, qu’en dit-on?</p> + +<p>-- Elle se vendra, paraît-il; il court des bruits de +guerre et l’on<br> + m’a assuré qu’on en faisait de la poudre.</p> + +<p>-- Et les haricots "quarantains"?</p> + +<p>-- Ils ont claqué.</p> + +<p>-- Et les oignons?</p> + +<p>-- Enlevés sur place.</p> + +<p>-- Et les courges?</p> + +<p>-- Il faudra les donner aux cochons.</p> + +<p>-- Et les melons, les carottes, les céleris, les pommes +de terre?</p> + +<p>Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur +le<br> + jardinage.</p> + +<p>Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot.</p> + +<p>Lorsqu’ils eurent tout dit, mon vis-à-vis me fait +:</p> + +<p>-- Et vous, jeune homme, s’il n’y a pas +indiscrétion, êtes-vous dans<br> + le jardinage? Vous n’en avez pas l’air.</p> + +<p>-- Moi, non... je suis venu à Nîmes, +répondis-je timide- ment, pour<br> + passer bachelier.</p> + +<p>-- Bachelier! Batelier! fit toute la tablée. Comment +a-t-il dit ça?</p> + +<p>-- Eh! oui, hasarda l’un d’eux, je crois qu’il +a dit "batelier" : il<br> + doit être venu, oui, c’est cela, pour passer le +bac!... Pourtant il<br> + n’y a pas de Rhône à Nîmes!</p> + +<p>-- Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu +pas que<br> + c’est un conscrit, qui vient passer à la +"batterie"?</p> + +<p>Je me mis à rire, et, prenant la parole, +j’expliquai de mon mieux ce<br> + que c’était qu’un <i>bachelier</i>.</p> + +<p>-- Quand nous sortons des écoles, leur dis-je, que nos +maîtres nous<br> + ont appris... tout : le français, le latin, le grec, +l’histoire, la<br> + rhétorique, les mathématiques, la physique, la +chimie, l’astronomie,<br> + la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous +imaginer,<br> + alors on nous envoie à Nîmes, où des +messieurs très savants nous font<br> + subir un examen...</p> + +<p>-- Oui! comme quand nous allions, nous autres, au +catéchisme, et<br> + qu’on nous demandait : <i>Êtes-vous +chrétien</i>?</p> + +<p>-- C’est cela. Ces savants nous questionnent sur toutes +sortes de<br> + mystères qu’il y a dans les livres; et, si nous +répondons bien, ils<br> + nous nomment bacheliers, grâce à quoi nous pouvons +être notaires,<br> + médecins, avocats, contrôleurs, juges, +sous-préfets, tout ce que nous<br> + voudrez.</p> + +<p>-- Et si vous répondez mal?</p> + +<p>-- Ils nous renvoient au " banc des ânes"... On a fait +aujourd’hui,<br> + parmi nous, le premier triage ; mais c’est demain matin que +nous<br> + passerons à l’étamine.</p> + +<p>-- Oh! coquin de bon sort! cria toute la tablée, nous +voudrions bien<br> + y être, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au +trou... Et<br> + que va-t-on vous demander, par exemple, voyons?</p> + +<p>-- Eh bien! on nous demandera, je suppose, les dates de toutes +les<br> + batailles qui se sont livrées dans le monde depuis que +les hommes se<br> + battent : les batailles des Juifs, les batailles des Grecs, +les<br> + batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands, +des<br> + Espagnols, des Français, des Anglais, des Polonais et des +Hongrois...<br> + Non seulement les batailles, mais encore les noms des +généraux qui<br> + commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs +ministres,<br> + de tous leurs enfants et même de leurs bâtards!</p> + +<p>-- Oh! tonnerre de nom de nom ! mais quel intérêt +y a-t-il à vous<br> + faire rappeler tout ce qui s’est passé du temps et +depuis le temps<br> + que saint Joseph était garçon? Il ne semble pas +possible que des<br> + hommes pareils s’occupent de telles vétilles! On +voit bien là qu’ils<br> + n’ont pas autre chose à faire. S’il leur +fallait, comme nous, aller<br> + tous les matins retourner la terre à la bêche, je +ne crois pas qu’ils<br> + s’amusassent à parler des Sarrasins ou des +bâtards du roi Hérode...<br> + Mais allons, continuez...</p> + +<p>-- Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de +toutes<br> + les nations, de toutes les contrées, de toutes les +montagnes et de<br> + toutes les rivières... et, à propos des +rivières, il faut dire d’où<br> + elles sortent et où elles vont se jeter.</p> + +<p>-- Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un jardinier +de<br> + Château-Renard qui parlait du gosier, ils doivent donc +vous demander<br> + d’où sourd la Fontaine de Vaucluse? En voilà +une d’eau! On conte<br> + qu’elle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. Je me +suis<br> + laissé dire qu’un berger dans le gouffre +d’où elle sort de terre,<br> + laissa tomber son bâton, et qu’on le retrouva +à sept bonnes lieues de<br> + là, dans une source de Saint Rémy... Est-ce vrai +ou non?</p> + +<p>-- Tout ça peut-être... Ensuite, il nous faut +savoir les noms de<br> + toutes les mers qu’il y a sous la "chape du soleil".</p> + +<p>-- Pardon, si je vous interromps! dit encore le +Remontrant.<br> + Savez-vous comment il se fait que la mer soit salée?</p> + +<p>-- Parce qu’elle contient du sulfate de magnésie, +du chlorure...</p> + +<p>-- Oh! que non! un poissonnier -- tenez, qui était du +Martigue, --<br> + m’assura que ça venait des bâtiments +chargés de sel qui y ont fait<br> + naufrage depuis tant et tant d’années!</p> + +<p>-- Si ça vous plaît, à moi aussi... On +nous demande comment se forme<br> + la rosée, la pluie, la gelée blanche, +l’orage, le tonnerre...</p> + +<p>-- Pardon, si je vous interromps! reprit le Remontrant; pour +la<br> + pluie, nous savons bien que les nuages, dans des outres, vont +la<br> + chercher à la mer. Mais, la foudre, est-ce vrai +qu’elle est ronde<br> + comme un panier?</p> + +<p>-- Cela dépend, lui répliquai-je. On nous +demande aussi l’origine du<br> + vent, et ce qu’il fait de chemin à l’heure, +à la minute, à la<br> + seconde...</p> + +<p>-- Que je vous interrompe! fit encore le Remontrant, vous +devez donc<br> + savoir, jeune homme, d’où sort le mistral? J’ai +toujours entendu dire<br> + qu’il sortait d’un rocher troué et que, si on +bouchait le trou, il ne<br> + soufflerait jamais plus, le sacré mangeur de fange! +C’en serait une,<br> + celle-là, d’invention!</p> + +<p>-- Le gouvernement s’y oppose, dit un Barbentanais; si +n’était le<br> + mistral, la Provence serait le jardin de la France! Et qui +nous<br> + tiendrait? Nous serions trop riches.</p> + +<p>Je repris:</p> + +<p>-- On nous interroge sur le règne animal, sur les +oiseaux, sur les<br> + poissons, jusque sur les dragons.</p> + +<p>-- Attendez, attendez, cria le Remontrant, les mains +levées, et la<br> + Tarasque? n’en parlent-ils pas, les livres? Certains +prétendent que<br> + ce n’est qu’une fable; pourtant j’ai vu sa +tanière, moi, à Tarascon,<br> + derrière le Château, le long du Rhône. On +sait d’ailleurs<br> + parfaitement qu’elle est enterrée sous la +Croix-Couverte.</p> + +<p>Et je repris pour en finir:</p> + +<p>-- On nous questionne, bref, sur le nombre, la grosseur et +la<br> + distance des étoiles, combien de milliers de lieues +séparent la terre<br> + du soleil.</p> + +<p>-- Celle-là ne passe pas, cria le Palamard de Noves, +qui est-ce qui<br> + va là-haut pour mesurer les lieues? Vous ne voyez donc +pas que les<br> + savants se moquent de nous : qu’ils voudraient nous faire +accroire<br> + que les pigeonneaux tètent? Une jolie science que de +vouloir compter<br> + les lieues du soleil à la lune : qu’est-ce que cela +peut bien nous<br> + faire? Ah! si vous me parliez de connaître la lune pour +semer le<br> + céleri, ou bien d’ôter les poux des +fèves ou de guérir le mal des<br> + porcs, je vous dirais : voilà une science, mais tout ce +que nous<br> + conte ce garçon, c’est des fariboles.</p> + +<p>-- Tais-toi donc, va, gros bouc, cria toute la bande, ce +jeune<br> + dégourdi en a plus oublié peut-être que tout +ce que tu peux savoir...<br> + C’est égal, mes amis, il faut une fameuse tête +pour pouvoir y serrer<br> + tout ce qu’il nous a dit!</p> + +<p>-- Pauvre petit, disaient de moi les jeunes filles, regardez +comme il<br> + est pâlot! On voit bien que la lecture, allez, ça +ne fait pas du<br> + bien. S’il avait passé son temps à la queue +de la charrue, il aurait<br> + assurément plus de couleur que ça... Puis, +à quoi sert d’en savoir<br> + tant?</p> + +<p>-- Moi, fit alors le Rond, je n’ai été, en +fait d’école, qu’à celle<br> + de M. Bêta! Je ne sais ni A ni B. Mais je vous certifie +que s’il<br> + m’avait fallu faire entrer dans le "coco" la cent +millième part de ce<br> + qu’on leur demande pour passer bachelier, on aurait pu, +voyez-vous,<br> + prendre la mailloche et les coins et me taper sur la +caboche.<br> + Inutile! les coins se seraient épointés.</p> + +<p>-- Eh bien! les camarades, conclut le Remontrant, savez-vous +ce qu’il<br> + faut faire? Quand nous allons à quelque fête, +où l’on fait courir les<br> + taureaux, soit qu’il y ait de belles luttes il nous arrive +souvent de<br> + rester un jour de plus pour voir qui enlèvera le prix ou +la<br> + cocarde... Nous sommes à Nîmes : voilà un +gars de Maillane qui,<br> + demain matin, va passer bachelier. Au lieu de partir ce +soir,<br> + messieurs, couchons à Nîmes et demain nous saurons +au moins si notre<br> + Maillanais a passé bachelier.</p> + +<p>-- Ça va! dirent les autres, de toutes les +façons la journée est<br> + perdue : allons, il faut voir la fin.</p> + +<p>Le lendemain matin, le coeur passablement ému, je +retournai a l’Hôtel<br> + de Ville avec tous les candidats qui devaient se +présenter. Mais déjà<br> + pas mal d’entre eux n’étaient pas si fiers que +la veille. Dans une<br> + grande salle devant une grande table chargée +d’écritoires, de papiers<br> + et de livres, il y avait, assis gravement sur leurs chaises, +cinq<br> + professeurs, en robes jaunes, cinq fameux professeurs venus +exprès de<br> + Montpellier avec le chaperon bordé d’hermine sur +l’épaule et la toque<br> + sur la tête. C’était la Faculté des +Lettres, et voyez le hasard : un<br> + d’eux était M. Saint-René Taillandier, qui +devait quelques ans après<br> + devenir le patron, le chaleureux patron de notre langue +provençale.<br> + Mais à cette époque, nous ne nous connaissions pas +et l’illustre<br> + professeur ne se doutait certes pas que le petit campagnard +qui<br> + bredouillait devant lui deviendrait quelque jour un de ses bons +amis.</p> + +<p>Je jouai de bonheur : je fus reçu, et je m’en +allai par la ville,<br> + comme porté par les anges. Mais, comme il faisait chaud, +je me<br> + rappelle que j’avais soif; et, en passant devant les +cafés, avec ma<br> + houssine en l’air, je pantelais de voir, blanchissante dans +les<br> + verres, la bonne bière écumeuse. Mais +j'étais si craintif et si<br> + novice dans la vie, que je n’avais jamais mis les pieds +dans un café,<br> + et je n’osais pas y entrer!</p> + +<p>Que faisais-je pour lors? je parcourais les rues de +Nîmes, flambant,<br> + resplendissant, si bien que tous me regardaient et que +d’aucuns,<br> + même, disaient :</p> + +<p>-- Celui-là est bachelier!</p> + +<p>Et quand je rencontrai une borne fontaine, je m’abreuvais +à son eau<br> + fraîche et le roi de Paris n’était pas mon +cousin.</p> + +<p>Mais le plus beau, ensuite, fut au <i>Petit Saint-Jean</i>. +Nos braves<br> + jardiniers m’attendaient impatients, et me voyant venir, +rayonnant à<br> + fondre les brumes, ils s’écrièrent :</p> + +<p>-- Il a passé!</p> + +<p>Les hommes, les femmes, les filles, tout le monde sortit, et +en<br> + veux-tu des embrassades et des poignées de main! On +eût dit que la<br> + manne venait de leur tomber.</p> + +<p>Alors, le Remontrant (celui qui parlait du gosier) demanda la +parole.<br> + Ses yeux étaient humides et il dit :</p> + +<p>-- Maillanais, allez, nous sommes bien contents! vous leur +avez fait<br> + voir, à ces petits messieurs, que de la terre, il ne sort +pas que des<br> + fourmis, il en sort aussi des hommes.<br> + Allons, petites, en avant et un tour de farandole.</p> + +<p>Et nous nous prîmes par les mains et, dans la cour du +<i>Petit</i><br> + <i>Saint-Jean</i>, un bon moment nous farandolâmes. Puis +on s’en fut dîner,<br> + nous mangeâmes une brandade, on but et on chanta +jusqu’à l’heure du<br> + départ.</p> + +<p>Il y a de cela cinquante-huit ans passés. Toutes les +fois que je vais<br> + à Nîmes et que je vois de loin l’enseigne du +<i>Petit Saint-Jean</i>, ce<br> + moment de ma jeunesse reparaît à mes yeux dans +toute sa clarté -- et<br> + je pense avec plaisir à ces braves gens qui, pour la +première fois,<br> + me firent connaître la bonhomie du peuple et la +popularité.</p> + +<p>Enfin me voilà libre dans mon Mas paternel et dans ma +belle plaine de<br> + froment et de fruits, à la vue pacifique de mes Alpiles +bleues, avec<br> + leur Caume au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres, +si<br> + connus, si familiers, le Rocher-Troué, le +Monceau-de-Blé, le<br> + Mamelon-Bâti, la Grosse-Femme! me voilà libre de +revoir, quand venait<br> + le dimanche, ces compagnons de mon jeune âge si +regrettés, si<br> + enviés, quand j’étais dans la geôle. +Avec quel plaisir, quels<br> + enthousiasmes, en nous promenant farauds, sur le cours, +après vêpres,<br> + nous nous contions ce qui nous était arrivé, +depuis qu’on ne s’était<br> + vu : Raphel à la course des hommes avait remporté +le prix; Noël avait<br> + enlevé la cocarde à un taureau; Gion, à +la<br> + charrette qu’on fait courir à la Saint-Eloi avait +mis la plus belle<br> + des mules de Maillane; Tanin s’était loué +pour le mois de semailles<br> + au grand Mas Merlata et Paulet avait riboté, pendant +trois jours et<br> + trois nuits, à la foire de Beaucaire.</p> + +<p>Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, ou, pour +mieux<br> + dire, une promise, avec laquelle ils coquetaient depuis leur +première<br> + communion. Quelques-uns même avaient l’entrée, +c’est-à-dire, le droit<br> + d’aller, le dimanche au soir faire un brin de +veillée à la maison de<br> + leur belle.</p> + +<p>Moi qu’avaient dépaysé mes sept +années d’école, j’étais +hélas! le<br> + seul à garder les manteaux, et, quand nous rencontrions +les volées de<br> + fillettes qui, se tenant par le bras, nous barraient la rue, +je<br> + remarquai qu’avec moi elles n’étaient pas +à l’aise comme avec les<br> + camarades. Elles et eux, se comprenant sur la moindre des +choses,<br> + faisaient leurs gognettes de rien; mais moi j’étais +pour elles devenu<br> + un "monsieur" et si à l’une d’elles +j’avais conté fleurette, elle<br> + n’eût à coup sûr pas voulu croire +à mes paroles.</p> + +<p>De plus, ces gars, élevés dans un cercle +d’idées toutes primaires,<br> + avaient des admirations toujours renouvelées pour des +choses qui moi<br> + ne disaient que peu ou rien : par exemple, une emblavure qui +avait<br> + décuplé ou rendu douze pour un, un haquet dont les +roues battaient<br> + ferme sur l’essieu, un mulet qui tirait fort, une charrette +bien<br> + chargée, ou un fumier<br> + bien empilé.</p> + +<p>Et alors je me rabattais, l’hiver, sur les +veillées où j’eus<br> + l’occasion ainsi d’écouter nos derniers +conteurs : entre autres le<br> + Bramaire, un ancien grenadier de l’armée +d’Italie, qui mangeait<br> + toutes vivantes les cigales et les rainettes, si bien que +ces<br> + bestioles lui chantaient dans le ventre. Il me semble +l’entendre,<br> + lorsqu’il voulait réveiller les auditeurs qui +sommeillaient :</p> + +<blockquote> +<p><i>-- Cric! -- Crac!<br> + -- De la m... dans ton sac,<br> + Du butin dans le mien!</i></p> +</blockquote> + +<p>un souvenir de la caserne ou du temps où, en campagne, +on était campé<br> + sous la tente.</p> + +<p>Un autre qui en savait, des sornettes, à ne plus finir, +c’était le<br> + vieux Dévot auquel je suis heureux de payer ici ma dette +car, si<br> + simple qu’elle fût, je lui dois la donnée de +mon poème de <i>Nerto</i>. Et<br> + à propos de ces veillées, nous allons en toucher +un mot. Aujourd’hui<br> + dans nos villages, les paysans, après souper, vont au +café faire leur<br> + partie de billard, de manille ou d’un jeu de cartes +quelconque, et,<br> + des veillées anciennes, c’est à peine +s’il en reste une espèce de<br> + semblant chez quelques artisans qui travaillent à la +lampe, tels que<br> + les menuisiers ou bien les cordonniers.</p> + +<p>Mais en ce temps, la mode de ces réunions joyeuses +était loin d’être<br> + perdue : et elles se tenaient en général dans les +étables ou dans les<br> + bergeries, parce que là avec le bétail, on se +trouvait plus<br> + chaudement. L’usage était que chaque veilleur ou +habitué de la<br> + veillée fournît la chandelle à son tour, et +il fallait que la<br> + chandelle durât deux soirées, de sorte que, quand +les assistants la<br> + voyaient à moitié usée, ils se levaient et +allaient au lit.</p> + +<p>Seulement pour que la chandelle s’usât moins +rapidement, on mettait<br> + sur le lumignon, savez-vous quoi? un grain de sel; on la +posait<br> + debout sur le fond d’une portoire ou d’un cuvier +renversé, et les<br> + femmes qui filaient ou qui berçaient leurs petits (car +les mères<br> + apportaient les berceaux à la veillée) avec leurs +hommes et leurs<br> + enfants s’asseyaient tout autour, sur la litière ou +sur des billots.<br> + Lorsqu’il n’y avait pas de sièges, les +fileuses, une devant l’autre,<br> + la quenouille au côté (quenouille de roseau +renflée et coiffée de<br> + chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin +d’éclairer<br> + leur fil, et l’on y disait des contes, interrompus souvent +par un<br> + ébrouement des bestiaux, un bêlement ou un +braiment. Parmi ces contes<br> + de veillée, celui que je vais vous dire se +répétait fréquemment,<br> + parce qu’un de mes oncles, le bon M. Jérôme, y +avait joué un rôle et<br> + que c’était un conte vrai.</p> + +<p>Vers 1820 ou 25, peu importe la date, à Maillane mourut +un certain<br> + Claudillon; et comme il n’avait pas d’enfants, sa +maison resta close<br> + pendant cinq ou six mois. Pourtant un locataire à la fin +vint<br> + l’habiter et les fenêtres se rouvrirent.</p> + +<p>Mais, quelques jours après, il courut dans Maillane une +rumeur<br> + étrange : la maison de Claudillon était +hantée. Le nouvel habitant et<br> + sa femme entendaient ravauder et far- fouiller toute la nuit : +un<br> + bruit particulier, comme si on remuait du papier, du parchemin. +Dès<br> + qu’on allumait la lampe, on n’entendait plus rien; et +dès qu’on<br> + l’éteignait, recommençait de plus belle le +froissement mystérieux.<br> + Ils eurent beau, les locataires, fureter, virer, tourner dans +tous<br> + les coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous le +lit,<br> + sous l’escalier, sous les planches de l’évier, +ils ne virent rien qui<br> + pût expliquer peu ou prou le remuement nocturne, et ce +bruit tous les<br> + jours renaissait dans la nuit; à ce point vous dirai-je +que ces gens<br> + prirent peur et déménagèrent en disant aux +voisins : "Y couche qui<br> + voudra, dans la maison de Claudillon : les revenants la +hantent." Et<br> + ils partirent.</p> + +<p>Les voisins assez effrayés voulurent voir aussi ce qui +se passait là;<br> + et les plus courageux, armés de fourches et de fusils, +vinrent tour à<br> + tour coucher dans la maison de Claudillon. Mais sitôt la +lampe<br> + éteinte, le maudit remuement avait lieu de nouveau; les +parchemins se<br> + maniaient -- et on ne pouvait jamais voir d’où +provenait le bruit.</p> + +<p>Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles +qu’on adresse<br> + aux revenants pour les exorciser :</p> + +<blockquote> +<p>-- <i>Si tu es bonne âme, parle-moi!<br> + -- Si tu es mauvaise, disparais!</i></p> +</blockquote> + +<p>Cela ne leur faisait pas plus qu’une pâtée +de son aux chats, et le<br> + bruit s’entendait toujours la même chose ; et au +four, au moulin, aux<br> + lavoirs à la veillée, on ne parlait que des +revenants.</p> + +<p>-- Si l’on pouvait, disaient les gens, savoir qui est-ce +qui revient,<br> + en faisant prier pour elle, la pauvre âme, bien sûr, +entrerait en<br> + repos.</p> + +<p>-- Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez-vous que ce soit? ce +ne peut<br> + être que Claudillon... Le pauvre Claudillon, n ayant pas +laissé<br> + d’enfants, n’aura pas eu de service, et +l’âme du défunt certainement<br> + doit être en peine.</p> + +<p>-- C’est cela, conclut-on, Claudillon doit être en +peine.</p> + +<p>Et aussitôt les femmes, entre voisines et liard à +liard ramassèrent<br> + de quoi faire dire une messe au pauvre Claudillon. Le +prêtre dit la<br> + messe ; il fit pour Claudillon les prières voulues, et +quelques<br> + Maillanais de bonne volonté retournèrent voir, la +nuit, s’il y avait<br> + toujours hantise.</p> + +<p>Hantise de plus en plus : c’était un remuement de +papiers, de<br> + parchemins, qui faisait dresser les cheveux! et chacun ajoutait +la<br> + sienne : au haut de l’escalier on avait trouvé une +botte, une botte<br> + toute cirée : d’autres avaient aperçu, par le +trou de l’évier, un<br> + spectre entouré de flammes qui descendait de la +cheminée ! Isabeau la<br> + boisselière conta que le matin, en faisant la chasse aux +puces, elle<br> + trouvait sur son corps des bleus -- qui sont des pinçons +des morts;<br> + et Nanon de la Veuve assurait que, la nuit, on l’avait +tirée par les<br> + pieds.</p> + +<p>Les hommes, le dimanche, près du puits de la Place, +s’entretenaient<br> + tous de la chose et disaient:</p> + +<p>-- Claudillon, le pauvre Claudillon, était pourtant un +brave homme :<br> + il n’est pas croyable que ce soit lui.</p> + +<p>-- Mais alors qui serait-ce?</p> + +<p>Le grand Charles, un pince-sans-rire que tout le monde +respectait,<br> + car il les dominait tous, autant par la stature de son corps +de<br> + géant, que par l’aplomb de sa parole, dit +après avoir toussé :</p> + +<p>-- N’est-ce pas clair? Du moment qu’on remue des +papiers, ce doit<br> + être des notaires.</p> + +<p>Tout le monde s’écria :</p> + +<p>-- Le grand Charles a raison, ce doit être des notaires +puisqu’ils<br> + remuent des papiers : -- et tenez, ajouta le vieux Maître +Ferrut, je<br> + m’en souviens maintenant, cette maison s’était +vendue, dans ma<br> + jeunesse, au tribunal; elle venait d’un héritage +où l’on avait<br> + plaidé, vingt ans peut-être, à Tarascon; et +tant grattèrent les<br> + notaires, les avocats, les procureurs, que ma, foi, tout se +mangea...<br> + Parbleu, ces gens doivent brûler comme des chaufferettes; +et rien<br> + d’étonnant qu’ils reviennent fureter dans les +actes et les écrits<br> + qu’ils ont passés.</p> + +<p>-- Ce sont des notaires! ce sont des notaires! L’on +n’entendait plus<br> + que cela dans les rues de Maillane. Les Maillanais n’en +dormaient<br> + plus et, lorsqu’ils en parlaient, en avaient la chair de +poule.</p> + +<p>-- Ha! nous le verrons bien, si ce sont des notaires! dit<br> + flegmatiquement M. Jérôme le moulinier de soie.</p> + +<p>Feu mon oncle Jérôme avait servi dans les Dragons +où il fut<br> + brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait fièrement +au haut du<br> + nez, la glorieuse balafre d’un beau coup de bancal +qu’un hussard<br> + allemand, à la bataille d’Austerlitz, ne lui donna +pas pour rire.<br> + Acculé près d’un mur, il s’était +défendu seul contre vingt cavaliers<br> + qui le sabraient, jusqu’à ce qu’il +tombât, la face coupée en deux par<br> + un revers de lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept +sous<br> + par jour, dont il avait tout juste pour le tabac qu’il +prisait.</p> + +<p>Il était, cet oncle Jérôme, le plus fameux +chasseur à la pipée que<br> + j’aie connu. Peu lui importaient les affaires, la famille, +le négoce<br> + : quand venait la saison, tous les matins, il partait en chasse. +Sa<br> + pincette dans une main, portant sur les épaules la grande +cage de<br> + verdure sous laquelle il se cachait, lorsqu’il traversait +des<br> + chaumes, on aurait dit un arbre en marche. Et il ne revenait +jamais<br> + sans avoir attrapé trois ou quatre douzaines de +culs-blancs ronds de<br> + graisse, dont il se régalait avec M. Chabert, ancien +chirurgien de<br> + l’armée d’Espagne, qui avait vu Madrid avec le +roi Joseph. On<br> + débouchait alors le vin de Frigolet et, nargue du souci, +ils buvaient<br> + à la santé des Espagnoles et des Hongroises.</p> + +<p>Mais bref, M. Jérôme chargea ses pistolets et, +tranquille comme quand<br> + il allait à la pipée, il vint, à la nuit +close, se blottir dans la<br> + maison du pauvre Claudillon. Muni d’une lanterne sourde, +qu’il<br> + recouvrit de son manteau, il s’étendit là sur +deux chaises, attendant<br> + que les "notaires" remuassent leurs papiers.</p> + +<p>Tout à coup, frou-frou! cra-cra! voilà les +papiers qui se froissent,<br> + et que voit-il? deux rats, deux gros rats qui s’enfuient +là-haut sous<br> + la soupente.</p> + +<p>Car dans cette maison, comme on en voit dans beaucoup +d’autres, il y<br> + avait, pour recouvrir l’escalier, une soupente.</p> + +<p>M. Jérôme monta sur une chaise, et sur le +plancher du réduit trouva<br> + tout bonnement des feuilles de vigne sèches.</p> + +<p>Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, parait-il, +rentré<br> + ses raisins et les avait étendus sur les ais de la +soupente, en un<br> + lit de feuilles de vigne. Lorsqu’il fut mort, les rats +mangèrent les<br> + raisins et, les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits, +venaient<br> + fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains qu’il +pouvait y<br> + avoir encore.</p> + +<p>Mon oncle enleva les feuilles et s’en revint coucher. Le +lendemain<br> + matin, lorsqu’il alla sur la place :</p> + +<p>-- Eh bien! monsieur Jérôme, lui dirent les +paysans, vous avez l’air<br> + quelque peu pâle! les notaires sont revenus?</p> + +<p>M. Jérôme répondit :</p> + +<p>-- Vos notaires, c’était un couple de rats qui +remuaient des feuilles<br> + au-dessus de la soupente, des feuilles de vigne +sèches.</p> + +<p>Un immense éclat de rire prit les bons Maillanais; et, +depuis ce<br> + jour-là, les gens de mon village n’ont plus cru aux +revenants.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE IX</h2> + +<h3>LA RÉPUBLIQUE DE 1848</h3> + +<p>La vieille Riquelle. -- Mon père nous raconte +l’ancienne Révolution.<br> + -- La déesse Raison. -- Le père du banquier +Millaud. -- Les<br> + républicains de Provence. -- Le Thym. -- Le carnaval. -- +Les<br> + remontrances paternelles. -- M. Durand-Maillane. -- Les +machines<br> + agricoles. -- Les moissons d’autrefois. -- Les trois +beaux<br> + moissonneurs.</p> + +<p>Cet hiver-là, les gens étant unis, tranquilles +et contents, car les<br> + récoltes ne se vendaient pas trop mal et l’on ne +parlait plus, grâce<br> + à Dieu, de politique, il s’était +organisé, dans notre pays de<br> + Maillane, en manière d’amusement, des +représentations de tragédies et<br> + de comédies; et je l’ai déjà dit, avec +toute l’ardeur de mes dix-sept<br> + ans, j’y jouais mon petit rôle. Mais sur ces +entrefaites, vers la fin<br> + de février, adieu la paix bénie! éclata la +Révolution de 1848.</p> + +<p>A l’entrée du village, dans une maisonnette de +pisé, dont une treille<br> + ombrageait la porte, demeurait à cette époque une +bonne vieille femme<br> + qu’on appelait Riquelle. Habillée à la mode +des Arlésiennes<br> + d’autrefois, elle portait une grande coiffe aplatie sur la +tête et<br> + sur cette coiffe un chapeau à larges bords, plat et en +feutre noir.<br> + De plus, un bandeau de gaze, espèce de voilette blonde +attachée sous<br> + le menton, lui encadrait les joues. Elle vivait de sa quenouille +et<br> + de ses quelques coins de terre. Mais proprette, soignée +et diserte en<br> + paroles, on voyait qu’elle avait dû être jadis +une élégante.</p> + +<p>Lorsque à sept ou huit ans, avec mon sachet sur le dos, +je venais à<br> + l’école, je passais tous les jours devant la maison +de Riquelle; et<br> + la vieille qui filait, assise vers sa porte, sur son petit banc +de<br> + pierre, m’appelait et me disait :</p> + +<p>-- N’avez-vous point, à votre Mas, des pommes +rouges?</p> + +<p>-- Je ne sais pas, lui répondais-je.</p> + +<p>-- Quand tu viendras encore, mignon, apporte-m’en +quelqu’une.</p> + +<p>Et j’oubliais toujours de faire la commission, et +toujours dame<br> + Riquelle, en me voyant passer, me parlait de ces pommes, si bien +qu’à<br> + la fin je dis à mon père :</p> + +<p>-- Il y a la vieille Riquelle qui toujours me demande de lui +porter<br> + des <i>pommes rouges.</i></p> + +<p>-- La sacrée vieille masque! me grommela mon +père, lorsqu’elle t’en<br> + parlera encore, dis-lui : "Elles ne sont pas mûres, ni +à présent, ni<br> + de longtemps."</p> + +<p>Et ensuite quand la vieille me réclama ses pommes +rouges :</p> + +<p>-- Mon père, lui criai-je, m’a dit qu’elles +n’étaient pas mûres, ni à<br> + présent, ni de longtemps.</p> + +<p>Et Riquelle, à partir de là, ne me parla plus de +ses pommes.</p> + +<p>Mais le lendemain du jour où l’on connut dans nos +campagnes les<br> + journées de février et la proclamation de la +République, à Paris, en<br> + venant au village pour savoir les nouvelles, la première +personne que<br> + je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son +seuil,<br> + requinquée, animée, avec une topaze qui +scintillait à son doigt, elle<br> + me dit :</p> + +<p>-- Les pommes rouges sont donc mûres cette fois! on dit +qu’on va<br> + planter les arbres de la liberté? Nous allons en manger, +mignon, de<br> + ces bonnes pommes du paradis terrestre...<br> + O sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir! +Frédéric, mon<br> + enfant, fais-toi républicain!</p> + +<p>-- Mais lui dis-je, Rîquelle, la belle bague que vous +avez!</p> + +<p>-- Ha! fit-elle, tu peux le dire, qu’elle est belle, +cette bague !<br> + Tiens, je ne l’avais plus mise depuis que Bonaparte +était parti pour<br> + l'île d’Elbe... C’est un ami que nous avions, un +ami de la famille,<br> + qui me l’avait donnée, dans le temps (ah! quel +temps) où nous<br> + dansions la Carmagnole...</p> + +<p>Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas de danse, la +vieille<br> + dans sa maison rentra en crevant de rire.</p> + +<p>Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en soupant, les +nouvelles<br> + de Paris, et puis, comme en riant je rapportais le propos de +la<br> + vieille Riquelle, mon père gravement prit la parole et +dit :</p> + +<p>-- La République, je l’ai vue une fois. Il est +à souhaiter que<br> + celle-ci ne fasse pas des choses atroces comme l’autre. On +tua Louis<br> + XVI et la reine son épouse : et de belles princesses, des +prêtres,<br> + des religieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit +mourir en<br> + France, qui sait combien? Les autres rois, coalisés, nous +déclarèrent<br> + la guerre. Pour défendre la République, il y eut +la réquisition et la<br> + levée en masse. Tout partit : les boiteux, les mal +conformés, les<br> + borgnes, allèrent au dépôt faire de la +charpie. Je me souviens du<br> + passage des bandes d’Allobroges qui descendaient vers +Toulon: "Qui<br> + vive? -- "Allobroge!" L’un d’eux saisit mon +frère, qui n’avait que<br> + douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : Crie <i>Vive +la<br> +</i> <i>République</i>! lui fit-il, ou tu es mort!" Le +pauvre enfant cria, mais<br> + son sang se tourna et il en mourut. Les nobles, les bons +prêtres,<br> + tous ceux qui étaient suspects, furent obligés +d’émigrer pour<br> + échapper à la guillotine; l’abbé +Riousset déguisé en berger, gagna le<br> + Piémont avec les troupeaux de M. de Lubières. Nous +autres, nous<br> + sauvâmes M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien +à ferme.<br> + C’était le capiscol de Saint-Marthe à +Tarascon. Trois mois nous le<br> + gardâmes caché dans un caveau que nous avions +creusé sous les<br> + futailles; et quand venaient au Mas les officiers municipaux ou +les<br> + gendarmes du district, pour compter les agneaux que nous avions +au<br> + bercail, les pains que nous avions sous la claie ou dans la +huche (en<br> + vertu de la loi dite du maximum), vite ma pauvre mère +faisait frire à<br> + la poêle une grosse omelette au lard. Une fois qu’ils +avaient mangé<br> + et bu leur soûl, ils oubliaient (ou faisaient semblant) de +faire<br> + leurs perquisitions, et ils repartaient portant des branches +de<br> + laurier pour fêter les victoires des armées +républicaines. Les<br> + pigeonniers furent démolis, on pilla les châteaux, +on brisa les<br> + croix, on fondit les cloches. Dans les églises on +éleva des montagnes<br> + de terre, où l’on planta des pins, des +genévriers, des chênes nains.<br> + Dans la nôtre, à Maillane, était tenu le +club; et si vous négligiez<br> + d’aller aux réunions civiques, vous étiez +dénoncés, notés comme<br> + suspects. Le curé, qui était un poltron et un +pleutre, dit un jour du<br> + haut de la chaire (je m'en souviens, car j’y étais) +: "Citoyens,<br> + jusqu’à présent, tout ce que nous vous +contions, ce n’était que<br> + mensonges." Il fit frémir d’indignation; et +s’ils n’avaient pas eu<br> + peur, les gens, les uns des autres, on l’aurait +lapidé. C’est le même<br> + qui dit une autre fois, à la fin de son prône : "Je +vous avertis, mes<br> + frères, que si vous aviez connaissance de quelque +émigré caché, vous<br> + êtes nus en conscience, et sous cas de péché +mortel, de venir le<br> + dénoncer tout de suite à la commune." Enfin, on +avait aboli les,<br> + fêtes et les dimanches, et chaque dixième jour, +qu’on appelait le<br> + <i>décadi</i>, on adorait en grande pompe la +déesse RAISON. Or, savez-vous<br> + qui était la déesse à Maillane?</p> + +<p>-- Non, répondîmes-nous.</p> + +<p>-- C’était la vieille Riquelle.</p> + +<p>-- Est-ce possible! criâmes-nous.</p> + +<p>-- Riquelle, poursuivit mon vénérable +père, était la fille du<br> + cordonnier Jacques Riquel qui, au temps de la Terreur, fut le +maire<br> + de Maillane.</p> + +<p>Oh! la garce! A cette époque, elle avait dix-huit ans +peut-être, et<br> + fraîche et belle fille, des plus jolies du pays. Nous +étions de la<br> + même jeunesse; son père mêmement m’avait +fait des souliers, des<br> + souliers en museau de tanche, que je portai à +l’armée lorsque je<br> + m’engageai... Eh bien! si je vous disais que je l’ai +vue, Riquelle,<br> + habillée en déesse, la cuisse demi-nue, un sein +décolleté, le bonnet<br> + rouge sur la tête, et assise en ce costume sur +l’autel de l’église!</p> + +<p>A la table, en soupant, vers la fin de février de 1848, +voilà ce que<br> + racontait maître François, mon père.</p> + +<p>Maintenant vous allez voir.</p> + +<p>Quand je publiai <i>Mireille</i> environ onze ans +après, me trouvant à<br> + Paris, je fus invité par le banquier Millaud, celui qui +fonda <i>le</i><br> + <i>Petit Journal</i>, à un des grands dîners que +l’aimable Mécène offrait,<br> + chaque semaine, aux artistes, savants et gens de lettres en +renom.<br> + Nous étions une cinquantaine; et Mme Millaud, une juive +superbe,<br> + avait d’un côté Méry et moi de +l’autre, ce me semble. Sur la fin du<br> + repas, un vieillard mis simplement, avec une longue veste, et +coiffé<br> + d’une calotte, du haut bout de la table me cria en +provençal :</p> + +<p>-- Monsieur Mistral, vous êtes de Maillane?</p> + +<p>-- C’est le père, me dit-on, du banquier qui nous +reçoit.</p> + +<p>Et, la table étant trop longue pour pouvoir converser, +je me levai et<br> + vins causer avec le bon vieillard.</p> + +<p>-- Vous êtes de Maillane? reprit-il.</p> + +<p>-- Oui, répondis-je.</p> + +<p>-- Connaissez-vous la fille du nommé Jacques Riquel, +qui a été jadis<br> + maire de votre commune?</p> + +<p>-- Si je la connais! Riquelle la déesse? mais nous +sommes bons amis.</p> + +<p>-- Eh bien! dit le vieillard, quand nous venions à +Maillane, pour<br> + vendre nos poulains, car en ce temps nous vendions des chevaux, +des<br> + mulets, je vous parle de cinquante ans au moins...</p> + +<p>-- Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas vous, +monsieur<br> + Millaud, qui lui auriez fait cadeau d’une bague de +topaze?</p> + +<p>-- Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif tout en +branlant<br> + la tête et notant émoustillé, vous a +parlé de cela? Ah! mon brave<br> + monsieur, qui nous a vus et qui nous voit...</p> + +<p>A ce moment, le banquier Millaud, qui s’était +levé de table, vint,<br> + ainsi qu’il faisait après tous ses repas, +s’incliner devant son père<br> + qui, lui imposant les mains à la façon des +patriarches, lui donna sa<br> + bénédiction.</p> + +<p>Pour en revenir à moi, en dépit des +récits entendus dans ma famille,<br> + cette irruption de liberté, de nouveauté qui +crève les digues lorsque<br> + arrive une révolution, m’avait, il faut bien le +dire, trouvé tout<br> + flambant neuf et prêt à suivre l’élan. +Aux premières proclamations<br> + signées et illustrées du nom de Lamartine, mon +lyrisme bondit en un<br> + chant incandescent que les petits journaux d’Arles et +d’Avignon<br> + donnèrent :</p> + +<blockquote> +<p><i>Réveillez-vous, enfants de la Gironde,<br> + Et tressaillez dans vos sépulcres froids :<br> + La liberté va rajeunir le monde...<br> + Guerre éternelle entre nous et les rois!</i></p> +</blockquote> + +<p>Un enthousiasme fou m’avait enivré soudain pour +ces idées libérales,<br> + humanitaires, que je voyais dans leur fleur : et mon +républicanisme,<br> + tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me +traitèrent de<br> + "peau retournée" faisait la félicité des +républicains du lieu qui,<br> + étant le petit nombre, étaient fiers et ravis de +me voir avec eux<br> + chanter la<br> + <i>Marseillaise</i>.</p> + +<p>Or, chez ces hommes-là, descendants pour la plupart des +démagogues<br> + populaires qu’à la Révolution on nommait "les +braillards" tous les<br> + vieux préjugés, rancunes et rengaines de +l’ancienne République<br> + s’étaient, de père en fils, transmis comme un +levain.</p> + +<p>Une fois, que j’essayais de leur faire comprendre les +rêves généreux<br> + de la République nouvelle, sans cacher mon horreur pour +les crimes<br> + qui firent, au temps de la première, périr tant +d’innocents :</p> + +<p>-- Innocents, me cria d’une voix de tonnerre le vieux +Pantès, mais<br> + vous ignorez donc que les aristocrates avaient juré, les +monstres, de<br> + jouer aux boules avec les têtes des patriotes?</p> + +<p>Et, me voyant sourire, le vieux Brulé me dit :</p> + +<p>-- Connaissez-vous l’histoire du château de +Tarascon?</p> + +<p>-- Quelle histoire? répondis-je.</p> + +<p>-- L’histoire de la fois où le représentant +Cadroy vint donner<br> + l’impulsion aux contre-révolutionnaires... +Écoutez-la et vous saurez<br> + le motif de ce refrain que les Blancs, de temps à autre, +nous<br> + chantent sur la moustache :</p> + +<blockquote> +<p><i>De bric ou de broc<br> + Ils feront le saut<br> + De la fenêtre<br> + De Tarascon,<br> + Dedans le Rhône:<br> + Nous n’en voulons plus<br> + De ces gueux-là,<br> + De Ces gueux<br> + De sans-culottes</i></p> +</blockquote> + +<p>Vous savez, ou vous ignorez, qu’à la chute de +Robespierre, les<br> + modérés tombèrent sur les bons patriotes et +en remplirent les<br> + prisons. A Tarascon ils firent monter les prisonniers, tout nus +comme<br> + des vers, au sommet du château, et de là, ils les +forçaient, à coups<br> + de baïonnettes, de sauter dans le Rhône par la +fenêtre qui s’y<br> + trouve. C’est alors qu’un nommé Liautard, de +Graveson, qui est encore<br> + en vie, étant resté le dernier pour faire le +plongeon, profita d’un<br> + moment où on l’avait laissé seul, +dépouilla sa chemise, qu’il jeta<br> + avec les autres, et alla se cacher dans un tuyau de +cheminée, de<br> + sorte que les brigands, lorsqu’ils revinrent de +là-haut et qu’ils<br> + comptèrent les chemises, crurent avoir tout noyé, +et vidèrent les<br> + lieux. Liautard, la nuit venue, gagna le haut du château; +puis par<br> + une corde qu’il avait faite avec les vêtements des +autres, ils<br> + descendit aussi bas qu’il put, puis plongea dans le +Rhône, qu’il<br> + traversa à la nage, et s’en vint à Beaucaire +frapper chez un ami qui<br> + lui donna l’hospitalité.</p> + +<p>-- Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme +rageur<br> + qui sans cesse cognait sur le casaquin des prêtres), le +pauvre<br> + Balarin qui pêchait à la ligne en 1815 +là-bas dans la<br> + Font-Mourguette, et qu’ils assassinèrent parce +qu’il ne voulait pas<br> + crier : "Vive le roi!"</p> + +<p>-- Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui, +vers<br> + la même époque, fut abattu d’un coup de fusil +tiré à travers la<br> + porte!</p> + +<p>-- Et Trestaillon! avançait l’un.</p> + +<p>-- Et le Pointu! ajoutait l’autre.</p> + +<p>Telles étaient les invectives qui, d’un +côté comme de l’autre, avec<br> + la république étaient revenues sur l’eau. Et, +ici comme ailleurs,<br> + cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les +Rouges<br> + commencèrent de porter la ceinture et la cravate rouge, +et les Blancs<br> + les portèrent vertes. Les premiers se fleurirent avec des +bouquets de<br> + thym, emblème de la Montagne; les seconds +arborèrent les fleurs de<br> + lis royales. Les républicains plantaient des arbres de la +liberté; la<br> + nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent +les<br> + bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple, +ces<br> + Provençaux de même race qui, un mois avant, +jouaient, plaisantaient,<br> + banquetaient ensemble, maintenant, pour des vétilles +qui<br> + n’aboutissaient à rien, se seraient mangé le +foie.</p> + +<p>Par suite, les jeunes gens, c’est-à-dire tous ceux +de la même<br> + conscription, nous nous séparâmes en deux partis; +et chaque fois,<br> + hélas! que le dimanche au soir, après avoir bu un +coup, on<br> + s’entre-croisait à la farandole, pour rien on en +venait aux mains.</p> + +<p>Aux derniers jours du carnaval, les garçons ont coutume +de faire le<br> + tour des fermes pour quêter des oeufs, du petit +salé, et ramasser de<br> + quoi manger quelques omelettes. Ils font ces +tournées-là en dansant<br> + la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant<br> + d’ordinaire des couplets comme ceux-ci :</p> + +<blockquote> +<p><i>Mettez la main, dame, au clayon:<br> + De chaque main un petit fromage !<br> + Mettez la main dans le saloir,<br> + Donnez un morceau de jarret!<br> + Mettez la main au panier d’oeufs,<br> + Donnez-en trois ou six ou neuf</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais nous, cette année-là, en faisant la +quête aux oeufs, comme des<br> + niais que nous étions, nous ne chantions que la +politique. Les Blancs<br> + disaient:</p> + +<blockquote> +<p><i>Si Henri V venait demain,<br> + Oh! que de fétes, oh! que de fétes;<br> + Si Henri V venait demain,<br> + Oh! que de fétes nous ferions.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et les Rouges répondaient :</p> + +<blockquote> +<p><i>Henri V est aux îles<br> + Qui pèle de l’osier,<br> + Pour en coiffer les filles<br> + Amies du vert et blanc.</i></p> +</blockquote> + +<p>Quand nous eûmes, le soir, dans notre coterie, +mangé l’omelette au<br> + lard et vidé nombre de bouteilles, nous sortîmes du +cabaret, comme on<br> + le fait dans les villages, en manches de chemise avec la +serviette au<br> + cou; et au son du tambour, les falots à la main, nous +dansâmes la<br> + Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue :</p> + +<blockquote> +<p><i>La fleur du thym, ô mes amis,<br> + Va embaumer notre pays:<br> + Plantons le thym, plantons le thym,<br> + Républicains, il reprendra!<br> + Faisons, faisons la farandole<br> + Et la montagne fleurira.</i></p> +</blockquote> + +<p>Puis nous brûlâmes Carême-prenant, nous +criâmes : "Vive Marianne!" en<br> + faisant flotter nos ceintures rouges, bref, nous fîmes +grand tapage.</p> + +<p>Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce +jour-là,<br> + mon père qui m’attendait, sérieux, solennel, +comme aux grandes<br> + circonstances, me dit :</p> + +<p>-- Viens par ici, Frédéric, j’ai à +te parler.</p> + +<p>Je me songeai : Aïe! aïe! aïe! Cette fois nous +y voici, aux bouillons<br> + de la lessive!</p> + +<p>Et sortant de la maison, lui devant, moi derrière, -- +le suivant sans<br> + souffler mot, -- il me mena vers un fossé qui +était à environ cent<br> + pas de la ferme, et m’ayant fait asseoir auprès de +lui sur le talus,<br> + il commença :</p> + +<p>-- Que m’a-t-on dit? qu’hier, tu as fait bande avec +ces polissons qui<br> + braillent "Vive Marianne", que tu dansas la Carmagnole! que +vous<br> + fîtes flotter vos ceintures rouges en l’air! Ah! mon +fils tu es<br> + jeune! C’est avec cette danse et c’est avec ces cris +que les<br> + révolutionnaires fêtaient l’échafaud. +Non content d’avoir fait mettre<br> + sur les journaux une chanson où tu méprises les +rois... Mais que<br> + t'ont fait, voyons, ces pauvres rois?</p> + +<p>A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris +pour<br> + répondre et mon père continuant:</p> + +<p>-- M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisqu’il +avait<br> + présidé la fameuse Convention, mais aussi sage que +savant, ne la<br> + voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour +qu’il causait<br> + avec Pélissier le jeune, qui était son neveu (nous +étions voisins de<br> + mas et mon père, maître Antoine, se trouvait avec +eux), un jour,<br> + dis-je, qu’il causait avec son neveu Pélissier, +conventionnel aussi,<br> + et que celui-ci se vantait d’avoir voté la mort : +"Tu es jeune,<br> + Pélissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et +quelque jour<br> + tu le verras, le peuple va payer par des millions de têtes +celles de<br> + son roi!" Ce qui ne fut que trop vérifié, +hélas! que trop vérifié par<br> + vingt années de rude guerre.</p> + +<p>-- Mais, répondis-je, cette République-ci ne +veut pas faire de mal;<br> + on vient d’abolir la mort en matière politique. Au +gouvernement<br> + provisoire figurent les premiers de France, l’astronome +Arago, le<br> + grand poète Lamartine, et les prêtres +bénissent les arbres de la<br> + liberté... D’ailleurs, mon père, si vous me +permettez de vous le<br> + demander, n’est-il pas vrai qu’avant 1789 les +seigneurs opprimaient<br> + un peu trop les manants?</p> + +<p>-- Oui, fit mon brave père, je ne conteste pas +qu’il y eut des abus,<br> + de gros abus... Je vais t’en citer un exemple : Un jour, je +n’avais<br> + pas plus de quatorze ans, peut-être, je venais de +Saint-Remy,<br> + conduisant une charretée de paille roulée en +trousses, et, par le<br> + mistral qui soufflait, je n’entendais pas la voix d’un +monsieur dans<br> + sa voiture qui venait derrière moi et qui criait +paraît-il, pour me<br> + faire garer. Ce personnage, qui était, ma foi, un +prêtre noble (on<br> + l’appelait M. de Verclos) finit par passer ma charrette et, +sitôt<br> + vis-à-vis de moi, il me cingla un coup de fouet à +travers le visage,<br> + qui me met tout en sang. Il y avait, tout près de +là, quelques<br> + paysans qui bêchaient : leur indignation fut telle que, +mon ami de<br> + Dieu, malgré que la noblesse fût alors +sacrée pour tous, à coups de<br> + mottes, ils l’assaillirent, tant qu’il fut à +leur portée. Ah! je ne<br> + dis pas non, il y en avait de mauvais, parmi ces "Ci- devant" et +la<br> + Révolution, à ses premiers débuts, nous +avait assez séduits...<br> + Seulement, peu à peu, les choses se gâtèrent +et, comme toujours, les<br> + bons payèrent pour les méchants.</p> + +<p>Cela suffit pour vous montrer l’effet produit sur moi, et +dans nos<br> + villages par les événements de 1848. Dès +l’abord, on aurait dit que<br> + le chemin était uni. Pour les représenter, dans +l’Assemblée<br> + Nationale, les Provençaux, pleins de sagesse, avaient +parmi les bons<br> + envoyé les meilleurs : des hommes comme Berryer, +Lamartine,<br> + Lamennais, Béranger, Lacordaire, Garnier-Pagès, +Marie et un portefaix<br> + poète qui avait nom Astouin. Mais les perturbateurs, les +sectaires<br> + endiablés, bientôt empoisonnèrent tout. Les +Journées de Juin avec<br> + leurs tueries, leurs massacres, épouvantèrent la +nation. Les modérés<br> + se refroidirent, les enragés s’envenimèrent; +et sur mes jeunes rêves<br> + de république platonique une brume se répandit. +Heureusement qu’une<br> + éclaircie versait, à cette époque, ses +rayons autour de moi. C’était<br> + le libre espace de la grande nature, c’était +l’ordre, la paix de la<br> + vie rustique; c’était, comme disaient les +poètes de Rome, le triomphe<br> + de Cérès au moment de la moisson.</p> + +<p>Aujourd’hui que les machines ont envahi +l’agriculture, le travail de<br> + la terre va perdant, de plus en plus, son coloris idyllique, sa +noble<br> + allure d’art sacré. Maintenant, les<br> + moissons venues, vous voyez des espèces +d’araignées monstrueuses, des<br> + crabes gigantesques appelés “moissonneuses" qui +agitent leurs griffes<br> + au travers de la plaine, qui scient les épis avec des +coutelas, qui<br> + lient les javelles avec des fils de fer; puis, les moissons +tombées,<br> + d’autres monstres à vapeur, des sortes de tarasques, +les "batteuses"<br> + nous arrivent, qui dans leurs trémies engloutissent les +gerbes, en<br> + froissent les épis, en hachent la paille, en criblent le +grain. Tout<br> + cela à 1'américaine, tristement, hâtivement, +sans allégresse ni<br> + chansons, autour d’un fourneau de houille embrasée, +au milieu de la<br> + poussière, de la fumée horrible, avec +l’appréhension, si l’on ne<br> + prend pas garde, de se faire broyer ou trancher quelque membre. +C’est<br> + le Progrès, la herse terriblement fatale, contre laquelle +il n’y a<br> + rien à faire ni à dire : fruit amer de la science, +de l’arbre de la<br> + science du bien comme du mal.</p> + +<p>Mais au temps dont je parle on avait conservé encore +tous les us,<br> + tout l’apparat de la tradition antique.</p> + +<p>Dès que les blés à demi-mûrs +prenaient la couleur d’abricot, un<br> + messager partait de la commune d’Arles, et parcourant les +montagnes,<br> + de village en village, il criait à son de trompe: "On +fait savoir<br> + qu’en Arles les blés vont être +mûrs."</p> + +<p>Aussitôt, les Gavots, se groupant trois par trois, avec +leurs femmes,<br> + avec leurs filles, leurs mulets ou leurs ânes, y +descendaient en<br> + bandes pour faire les moissons. Un couple de moissonneurs, avec +un<br> + jeune gars ou une jeune fille pour mettre en gerbes les +javelles,<br> + composaient une solque. Les hommes se louaient par chiourmes de +tant<br> + de solques, selon la contenance des champs qu’ils prenaient +à<br> + forfait. En tête de la chiounne marchait le +capoulié, qui faisait la<br> + trouée dans les pièces de blé; le balle +organisait la marche du<br> + travail.</p> + +<p>Comme au temps de Cincinnatus, de Caton et de Virgile, on +moissonnait<br> + à la faucille <i>falce recurva</i>, les doigts de la main +gauche protégés<br> + par des doigtiers en tuyaux de roseau ou canne de Provence, pour +ne<br> + pas se blesser en coupant le froment. A Arles, vers la +Saint-Jean,<br> + sur la place des Hommes on voyait des milliers de ces +tâcherons de<br> + moisson, les uns debout, avec leur faucille attachée dans +un carquois<br> + qu’ils nommaient la <i>badoque</i> et pendue +derrière le dos, les autres<br> + couchés à terre en attendant qu’on les +louât.</p> + +<p>Dans la montagne, un homme qui n’avait jamais fait les +moissons en<br> + terre d’Arles avait, dit-on, de la peine pour trouver +à se marier, et<br> + c’est sur cet usage que roule l’épopée +des <i>Charbonniers</i>, de Félix<br> + Gras.</p> + +<p>Une année portant l’autre, nous louions dans notre +Mas sept ou huit<br> + solques. Le beau remue-ménage, quand ce monde arrivait! +Toutes sortes<br> + d’ustensiles spéciaux à la moisson +étaient tirés de leurs réduits :<br> + les barillets en bois de saule, les énormes terrines, les +grands pots<br> + de brocs à vin, toute une artillerie de poterie +grossière qui se<br> + fabriquait à Apt. C’était une fête +incessante, une fête surtout<br> + lorsqu’ils faisaient la chanson des <i>Gavots</i> du +Ventoux. :</p> + +<p><i>L’autre mercredi à Sault<br> + Nous fûmes huit cents solques.</i></p> + +<p>Les moissonneurs, au point du jour, après le +<i>capoulié</i> qui leur<br> + ouvrait la voie dans les grandes emblavures où +l’aiguail luisait sur<br> + les épis d’or, joyeux s’alignaient, +dégainant leurs lames, et<br> + javelles de choir! Les lieuses, dont plus d’une le plus +souvent était<br> + charmante, se courbaient sur les gerbes en jasant et riant +que<br> + c’était plaisir de voir. Et puis, lorsque au levant, +dans le ciel<br> + couleur de rose, le soleil paraissait avec sa gerbe de rayons, +de<br> + rayons resplendissants, le <i>capoulié</i>, levant sa +faucille dans l’air,<br> + s’écriait: "Un de plus!" et tous, de la faucille +ayant fait le salut<br> + à l’astre éblouissant, en avant: sous le +geste harmonieux de leurs<br> + bras nus, le blé tombait à pleine poigne. De temps +en temps le<br> + <i>baïle</i>, se retournant vers la chiourme, criait: "La +<i>truie</i><br> + vient-elle? et la <i>truie</i> (c’était le nom du +dernier de la bande)<br> + répondait: "La truie vient". Enfin, après quatre +heures de vaillante<br> + poussée, le <i>capoulié</i> s’écriait: +"Lave!" Tous se redressaient,<br> + s’essuyaient le front du revers de la main, allaient +à quelque source<br> + laver le tranchant des faucilles et, au milieu des chaumes,<br> + s’asseyant sur les gerbes et répétant ce gai +dicton :</p> + +<blockquote> +<p><i>Bénédicité de Crau,<br> + Bon bissac et bon baril,</i></p> +</blockquote> + +<p>ils prenaient leur premier repas.</p> + +<p>C’était moi qui, avec notre mulet Babache, leur +apportais les vivres,<br> + dans les cabas de sparterie. Les moissonneurs faisaient leurs +cinq<br> + repas par jour: vers sept heures, le déjeuner, avec un +anchois<br> + rougeâtre qu’on écrasait sur le pain, sur le +pain qu’on trempait dans<br> + le vinaigre et l’huile, le tout accompagné +d’oignon, violemment<br> + piquant aux lèvres; vers dix heures le +<i>grand-boire</i>, consistant en<br> + un oeuf dur et un morceau de fromage; à une heure, le +dîner, soupe et<br> + légumes cuits à l’eau; vers quatre heures le +goûter, une grosse<br> + salade avec croûton frotté d’ail; et le soir +le souper, chair de porc<br> + ou de brebis, ou bien omelette d’oignon appelé +<i>moissonienne</i>. Au<br> + champ et tour à tour, ils buvaient au baril, que le +<i>capoulié</i><br> + penchait, en le tenant sur un bâton appuyé par un +bout sur l’épaule<br> + du buveur. Ils avaient une tasse à trois ou un gobelet de +fer-blanc,<br> + c’est-à-dire un par <i>solque</i>. De même, +pour manger, ils n’avaient à<br> + trois qu’un plat, où chacun d’eux tirait avec +sa cuiller de bois.</p> + +<p>Cela me remémore le vieux Maître Igoulen, un de +nos moissonneurs, de<br> + Saint-Saturnin-lès-Apt, qui croyait qu’une +sorcière lui avait "ôté<br> + l’eau" et qui, depuis trente ans, n’avait plus +goûté à l’eau ni pu<br> + manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de salade,<br> + d’oignon, de fromage et de vin pur. Lorsqu’on lui +demandait la raison<br> + pour laquelle il se privait de l’ordinaire, le vieillard se +taisait,<br> + mais voici le récit que faisaient ses compagnons.</p> + +<p>Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle Igoulen en +compagnie<br> + mangeait au cabaret, passa sur la route une bohémienne, +et lui, pour<br> + plaisanter, levant son verre plein de vin: "A la santé, +grand’mère,<br> + lui cria-t-il, à la santé!" "Grand bien te fasse, +répondit la<br> + bohémienne, et, mon petit, prie Dieu de ne jamais +abhorrer l’eau".</p> + +<p>C’était un sort que la sorcière venait de +lui jeter.</p> + +<p>Ce fut fini; à partir de là, Igoulen jamais plus +ne put ingurgiter<br> + l’eau. Ce cas d’impression morale, que j’ai vu de +mes yeux, peut<br> + s’ajouter, ce me semble, aux faits les plus curieux que la +science<br> + aujourd’hui explique par la suggestion.</p> + +<p>En arrière des moissonneurs venaient enfin les +glaneuses, ramassant<br> + les épis laissés parmi les chaumes. A Arles on en +voyait des troupes<br> + qui, un mois consécutif, parcouraient le terroir. Elles +couchaient<br> + dans les champs, sous de petites tentes appelées tibaneou +qui leur<br> + servaient de moustiquaires, et le tiers de leurs glanes, +selon<br> + l’usage d’Arles, était pour +l’hôpital.</p> + +<p>Lecteur, voilà les gens, braves enfants de la nature, +qui, je puis te<br> + le dire, ont été mes modèles et mes +maîtres en poésie. C’est avec<br> + eux, c’est là, au beau milieu des grands soleils, +qu’étendu sous un<br> + saule, nous apprîmes, lecteurs, à jouer du +chalumeau dans un poème en<br> + quatre chants, ayant pour titre <i>Les Moissons</i>, dont +faisait partie<br> + le lai de<br> + <i>Margaï</i>, qui est dans nos <i>Iles d’Or</i>. Cet +essai de géorgiques, qui<br> + commençait ainsi :</p> + +<blockquote> +<p><i>Le mois de juin et les blés qui blondissent<br> + Et le grand-boire et la moisson joyeuse,<br> + Et de Saint Jean les feux qui étincellent,<br> + Voilà de quoi parleront mes chansons,</i></p> +</blockquote> + +<p>finissait par une allusion, dans la manière de Virgile, +à la<br> + révolution de 1848.</p> + +<blockquote> +<p><i>Muse, avec toi, depuis la Madeleine,<br> + Si en cachette nous chantons en accord,<br> + Depuis le monde a fait pleine culbute:<br> + Et cependant que noyés dans la paix,<br> + Le long des ruisseaux nous mêlions nos voix<br> + Les rois roulaient pêle-mêle du trône<br> + Sous les assauts des peuples trop ployés<br> + Et, misérables, les peuples se hachaient<br> + Ainsi que les épis de blé sur l’aire.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais ce n’était pas là encore la justesse +de ton que nous cherchions.<br> + Voilà pourquoi ce poème ne s’est jamais +publié. Une simple légende,<br> + que nos bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui trouve +ici<br> + sa place comme la pierre à la bague, valait mieux, +à coup sûr, que ce<br> + millier de vers.</p> + +<p>Les froments, cette année-là, contait +maître Igoulen, avaient mûri<br> + presque tous à la fois, courant le risque +d’être hachés par une<br> + grêle, égrenés par le mistral ou brouïs +par le brouillard, et les<br> + hommes, cette année-là, se trouvaient rares.</p> + +<p>Et voilà qu’un fermier, un gros fermier avare, sur +la porte de sa<br> + ferme était debout, inquiet, les bras croisés, et +dans l’attente.</p> + +<p>-- Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un écu par +jour, un bel écu<br> + et la nourriture, à qui se viendrait louer.</p> + +<p>Mais à ces mots le jour se lève, et voici que +trois hommes s’avancent<br> + vers le Mas, trois robustes moissonneurs: l’un à la +barbe blonde,<br> + l’un à la barbe blanche, l’un à la barbe +noire. L’aube les accompagne<br> + en les auréolant.</p> + +<p>-- Maître, dit le <i>capoulié</i> (celui de la +barbe blonde), Dieu vous<br> + donne le bonjour: nous sommes trois <i>gavots</i> de la +montagne, et nous<br> + avons appris que vous aviez du blé mûr, du +blé en quantité: maître,<br> + si vous voulez nous donner de l’ouvrage, à la +journée ou à la tâche,<br> + nous sommes prêts à travailler.</p> + +<p>-- Mes blés ne pressent guère, le maître +répondit; mais pourtant,<br> + pour ne pas vous refuser l’ouvrage, je vous baille, si vous +voulez,<br> + trente sous et la vie. C’est bien assez par le temps qui +court.</p> + +<p>Or c’était le bon Dieu, saint Pierre avec saint +Jean.</p> + +<p>A l’approche des sept heures, le petit valet de la ferme +vient, avec<br> + l’ânesse blanche, leur apporter le déjeuner +et, de retour au Mas :</p> + +<p>-- Valet, lui dit le maître, que font les +moissonneurs?</p> + +<p>-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus +du champ, qui<br> + aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas +coupè un épi.</p> + +<p>A l’approche des dix heures, le petit valet de la ferme +vient, avec<br> + l’ânesse blanche, leur apporter le <i>grand-boire</i> +et, de retour au<br> + Mas:</p> + +<p>-- Valet, lui dit le maître, que font les +moissonneurs?</p> + +<p>-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus +du champ, qui<br> + aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas +coupé un épi.</p> + +<p>A l’approche de midi, le petit valet de la ferme vient, +avec l’ânesse<br> + blanche, leur apporter le dîner, et de retour au Mas:</p> + +<p>-- Valet, lui dit le maître, que font les +moissonneurs?</p> + +<p>-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus +du champ, qui<br> + aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas +coupé un épi.</p> + +<p>A l’approche des quatre heures, le petit valet de la +ferme vient,<br> + avec l’ânesse blanche, leur apporter le goûter, +et de retour au Mas:</p> + +<p>-- Valet, lui dit le maître, que font les +moissonneurs?</p> + +<p>-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus +du champ, qui<br> + aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas +coupé un épi.</p> + +<p>-- Ce sont là, dit le maître, ce sont de ces +fainéants qui cherchent<br> + du travail et prient Dieu de n’en point trouver. Pourtant +il faut<br> + aller voir.</p> + +<p>Et cela dit, l’avare, pas à pas, vient à +son champ, se cache dans un<br> + fossé et observe ses hommes.</p> + +<p>Mais alors le bon Dieu fait ainsi à saint Pierre:</p> + +<p>-- Pierre, bats du feu.</p> + +<p>-- J'y vais, Seigneur, répond saint Pierre.</p> + +<p>Et saint Pierre de sa veste tire la clé du paradis, +applique à un<br> + caillou quelques fibres d’arbre creux et bat du feu avec la +clé.</p> + +<p>Puis le bon Dieu fait à saint Jean:</p> + +<p>-- Souffle, Jean!</p> + +<p>-- J’y vais, Seigneur, répond saint Jean.</p> + +<p>Et saint Jean souffle aussitôt les étincelles +dans le blé avec sa<br> + bouche; et d’une rive à l’autre un tourbillon +de flamme, un gros<br> + nuage de fumée enveloppe le champ. Bientôt la +flamme tombe, la fumée<br> + se dissipe, et mille gerbes tout à coup apparaissent, +coupées comme<br> + il faut, comme il faut liées, et comme il faut aussi en +gerbiers<br> + entassées.</p> + +<p>Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au +Mas<br> + lentement s’en revient pour souper, et tout en soupant:</p> + +<p>-— Maître, dit le chef des moissonneurs, nous avons +terminé le<br> + champ... Demain pour moissonner, où voulez-vous que nous +allions?</p> + +<p>-- <i>Capoulié</i>, répondît le +maître avaricieux, mes blés, dont j’ai<br> + fait le tour, ne sont pas mûrs de reste. Voici votre +payement; je ne<br> + puis plus vous occuper.</p> + +<p>Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs, +disent au<br> + maître: adieu! Et chargeant leurs faucilles +rengainées derrière le<br> + dos, s’en vont tranquilles en leur chemin: le bon Dieu au +milieu,<br> + saint Pierre à droite, saint Jean à gauche, et les +derniers rayons du<br> + soleil qui se couche les accompagnent au loin, au loin.</p> + +<p>Le lendemain le maître de grand matin se lève et +joyeusement se dit<br> + en lui-même:</p> + +<p>-- N’importe! hier j’ai gagné ma +journée en allant épier ces trois<br> + hommes sorciers; maintenant j’en sais autant +qu’eux.</p> + +<p>Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et +l’autre<br> + Pierre, il les conduit à la plus grande des emblavures de +la ferme.<br> + Sitôt arrivés au champ, le maître dit +à Pierre :<br> + -- Pierre, toi, bats du feu.<br> + -- Maître, j’y vais, répliqua Pierre.</p> + +<p>Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique +à un silex<br> + quelques fibres d’arbre creux et le couteau bat du feu. +Mais le<br> + maître dit à Jean:</p> + +<p>-- Souffle, Jean!</p> + +<p>-- Maître, j’y vais, répliqua Jean.</p> + +<p>Et Jean avec sa bouche souffle au blé les +étincelles... Aïe! aïe! aïe<br> + ! la flamme en langues, une flamme affolée, enveloppe la +moisson; les<br> + épis s’allument, les chaumes pétillent, le +grain se charbonne; et<br> + penaud, l’exploiteur, quand la fumée s’est +dissipée, ne voit, au lieu<br> + de gerbes, que braise et poussier noir!</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE X</h2> + +<h3>A AIX-EN-PROVENCE</h3> + +<p>Mlle Louise. -- L’amour dans les cyprès. -- La +ville d’Aix. --<br> + L’école de droit -- L’ami Mathieu vient me +rejoindre. -- La<br> + blanchisseuse de la Torse. -- La baronne idéale. -- +L’anthologie <i>Les</i><br> + <i>Provençales</i>.</p> + +<p>Cette année-là (1848), après les +vendanges, mes parents, qui me<br> + voyaient baver à la chouette ou à la lune, si +l’on veut, m'envoyèrent<br> + à Aix pour étudier le droit, car ils avaient +compris, les braves<br> + gens, que mon diplôme de bachelier ès lettres +n’était pas un brevet<br> + suffisant de sagesse ni de science non plus. Mais, avant de +partir<br> + pour la cité Sextienne, une aventure m’arriva, +sympathique et<br> + touchante, que je veux conter ici.</p> + +<p>Dans un Mas rapproché du nôtre était venue +s’établir une famille de<br> + la ville où il y avait des demoiselles que nous +rencontrions parfois<br> + en allant à la messe. Vers la fin de +l’été, ces jeunes filles, avec<br> + leur mère, nous firent une visite; et ma mère, +avenante, leur offrit<br> + le "caillé" Car nous avions, au Mas, un beau troupeau de +brebis et du<br> + lait en abondance. C’était ma mère +elle-même qui mettait la présure<br> + au lait, dès qu’on venait de le traire, et +elle-même qui, quand le<br> + lait était pris, faisait les petits fromages, ces +jonchées du pays<br> + d’Arles que Belaud de la Belaudière, le poète +provençal de l’époque<br> + des Valoîs, trouvait si bonnes :</p> + +<p><i>A la ville des Baux, pour un florin vaillant,<br> + Vous avez un tablier plein de fromages<br> + Qui fondent au gosier comme sucre fin.</i></p> + +<p>Ma mère, chaque jour, telle que les bergères +chantées par Virgile,<br> + portant sur la hanche la terrine pleine, venait dans le cellier +avec<br> + son écumoire, et là, tirant du pot à beaux +flocons le caillé blanc,<br> + elle en emplissait les formes percées de trous et rondes; +et, après<br> + les jonchées faites, elle les laissait proprement +s’égoutter sur du<br> + jonc, que je me plaisais moi-même à aller couper au +bord des eaux.</p> + +<p>Et voilà que nous mangeâmes, avec ces +demoiselles, une jatte de<br> + caillé. Et l’une d’elles, qui paraissait de mon +âge, et qui, par son<br> + visage, rappelait ces médailles qu’on trouve +à Saint-Remy, au ravin<br> + des Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux langoureux, +qui<br> + toujours me regardaient. On l’appelait Louise.</p> + +<p>Nous allâmes voir les paons, qui, dans l’aire, +étalaient leur queue<br> + en arc-en-ciel, les abeilles et leurs ruches alignées +à l’abri du<br> + vent, les agneaux qui bêlaient enfermés dans le +bercail, le puits<br> + avec sa treille portée par des piliers de pierre; enfin +tout ce qui,<br> + au Mas, pouvait les intéresser. Louise, elle, semblait +marcher dans<br> + l’extase.</p> + +<p>Quand nous fûmes au jardin, dans le temps que ma +mère causait avec la<br> + sienne et cueillait à ses soeurs quelques poires +beurrées, nous nous<br> + étions, nous deux, assis sur le parapet de notre vieux +Puits à roue.</p> + +<p>-- Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous dise ceci: +ne<br> + vous souvient-il pas, monsieur, d’une petite robe, une robe +de<br> + mousseline, que votre mère vous porta, quand vous +étiez en pension à<br> + Saint-Michel-de-Frigolet?</p> + +<p>-- Mais oui, pour jouer un rôle dans les <i>Enfants +d’Édouard</i>.</p> + +<p>-- Eh bien! cette robe, monsieur, c’était ma +robe.</p> + +<p>-- Mais ne vous l’a-t-on pas rendue? répondis-je +comme un sot.</p> + +<p>-- Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai parlé +de cela, moi,<br> + comme d’autre chose.</p> + +<p>Et sa mère l’appela.</p> + +<p>-- Louise!</p> + +<p>La jouvencelle me tendit sa main glacée; et, comme il +se faisait<br> + tard, elles partirent pour leur Mas.</p> + +<p>Huit jours après, vers le coucher du soleil, voici +encore à notre<br> + seuil Louise, cette fois accompagnée seulement d’une +amie.</p> + +<p>-- Bonsoir, fit-elle. Nous venions vous acheter quelques +livres de<br> + ces poires beurrées que vous nous fites goûter, +l’autre jour, à votre<br> + jardin.</p> + +<p>-- Asseyez-vous, mesdemoiselles, ma mère leur dit.</p> + +<p>-- Oh! non! répondit Louise, nous sommes +pressées, car il va être<br> + bientôt nuit.</p> + +<p>Et je les accompagnai, moi tout seul cette fois, pour aller +cueillir<br> + les poires.</p> + +<p>L’amie de Louise, qui était de Saint-Remy (on +l’appelait Courrade),<br> + était une belle fille à chevelure brune, +abondante, annelée sous un<br> + ruban arlésien, que la pauvre demoiselle, si gentille +qu’elle fût,<br> + eut l’imprudence d’amener avec elle pour compagne.</p> + +<p>Au jardin, arrivés à l’arbre, pendant que +j’abaissais une branche un<br> + peu haute, Courrade, rengorgeant son corsage bombé et +levant ses bras<br> + nus, ses bras ronds, hors de ses manches, se mit à +cueillir. Mais<br> + Louise, toute pâle, lui dit :</p> + +<p>-- Courrade, cueille, toi, et choisis les plus +mûres.</p> + +<p>Et, comme si elle voulait me dire quelque chose, +s’écartant avec moi,<br> + qui étais déjà troublé (sans trop +savoir par laquelle), nous allâmes<br> + pas à pas dans un kiosque de cyprès, où +était un banc de pierre. Là,<br> + moi dans l’embarras, elle me buvant des yeux, nous nous +assîmes l’un<br> + près de l’autre.</p> + +<p>-- Frédéric, me dit-elle, l’autre jour je +vous parlais d’une robe<br> + qu’à l’âge de onze ans je vous avais +prêtée pour jouer la tragédie à<br> + Saint-Michel-de-Frigolet... Vous avez lu, n’est- ce pas, +l’histoire<br> + de Déjanire et d’Hercule?</p> + +<p>-- Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que la belle +Déjanire<br> + donna au pauvre Hercule et qui lui brûla le sang.</p> + +<p>-- Ah! dit la jeune fille, aujourd’hui c’est bien le +rebours : car<br> + cette petite robe de mousseline blanche que vous aviez +touchée, que<br> + vous aviez vêtue..., quand je la mis encore, je vous aimai +à partir<br> + de là... Et ne m’en veuillez pas de cet aveu, qui +doit vous paraître<br> + étrange, qui doit vous paraître fou! Ah! ne +m’en veuillez pas,<br> + continua-t-elle en pleurant, car ce feu divin, ce feu qui me +vient de<br> + la robe fatale, ce feu, ô Frédéric, qui me +consume depuis lors, je<br> + l’avais jusqu’à présent, depuis sept +années peut-être, tenu caché<br> + dans mon coeur!</p> + +<p>Moi, couvrant de baisers sa petite main fiévreuse, je +voulus aussitôt<br> + répondre en l’embrassant. Mais, doucement, elle me +repoussa.</p> + +<p>-- Non, dit-elle, Frédéric, nous ne pouvons +savoir si le poème, dont<br> + j’ai fait le premier chant, aura jamais une suite... Je +vous laisse.<br> + Pensez à ce que je vous ai dit, et, comme je suis de +celles qui ne se<br> + dédisent pas, quelle que soit la réponse, vous +avez en moi une âme<br> + qui s’est donnée pour toujours.</p> + +<p>Elle se leva et, courant vers Courrade sa compagne :</p> + +<p>-- Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer les +poires.</p> + +<p>Et nous rentrâmes. Elles réglèrent, +s’en allèrent; et moi, le coeur<br> + houleux, enchanté et troublé de cette apparition +de vierges -- dont<br> + je trouvais chacune séduisante à sa façon, +- longtemps sous les<br> + derniers rayons du jour failli; longtemps entre les arbres, +je<br> + regardai là-bas s’envoler les tourterelles.</p> + +<p>Mais, tout émoustillé, tout heureux que je +fusse, bientôt, en me<br> + sondant, je me vis dans l’imbroglio. Le <i>Pervigilium +Veneris</i> a beau<br> + dire:</p> + +<blockquote> +<p><i>Qu’il aime demain, celui qui n’aima jamais:<br> + Et celui qui aima, qu’il aime encore demain,</i></p> +</blockquote> + +<p>l’amour ne se commande pas. Cette vaillante jeune fille, +armée<br> + seulement de sa grâce et de sa virginité, pouvait +bien, dans sa<br> + passion, croire remporter la victoire; elle pouvait, +charmante<br> + qu’elle était, et charmée elle-même par +son long rêve d’amour,<br> + croire, conformément au vers de Dante,</p> + +<blockquote> +<p><i>Amor ch’a null' amato amor perdona</i>,</p> +</blockquote> + +<p>qu’un jeune homme, isolé comme moi dans un Mas, +à la fleur de l’âge,<br> + devait tressaillir d’emblée à son premier +roucoulement. Mais l’amour<br> + étant le don et l’abandon de tout notre être, +n’est-il pas vrai que<br> + l’âme qui se sent poursuivie pour être +capturée fait comme l’oiseau<br> + qui fuit l’appelant? N’est-il pas vrai, aussi, que le +nageur, au<br> + moment de plonger dans un gouffre d’eau profonde, a +toujours une<br> + passe d’instinctive appréhension?</p> + +<p>Toujours est-il que, devant la chaîne de fleurs, devant +les roses<br> + embaumées qui s’épanouissaient pour moi, +j’allais avec réserve;<br> + tandis que vers l’autre, vers la confidente qui, toute +à son devoir<br> + d’amie dévouée, semblait éviter mon +abord, mon regard, je me sentais<br> + porté involontairement. Car, à cet âge, +s’il faut tout dire, je<br> + m’étais formé une idée, et de l'amante +et de l’amour, toute<br> + particulière. Oui, je m’étais imaginé +que, tôt ou tard, au pays<br> + d’Arles je rencontrerais, quelque part, une superbe +campagnarde,<br> + portant comme une reine le costume arlésien, galopant sur +sa cavale,<br> + un trident à la main, dans les <i>ferrades</i> de la +Crau, et qui,<br> + longtemps priée par mes chansons d’amour, se serait, +un beau jour,<br> + laissé conduire à notre Mas, pour y régner +comme ma mère<br> + sur un peuple de pâtres, de <i>gardians</i>, de laboureurs +et de<br> + <i>magnanarelles</i>. Il semblait que, déjà, je +rêvais de ma Mireille; et<br> + la vision de ce type de beauté plantureuse qui, +déjà, couvait en moi,<br> + sans qu’il me fût possible ni permis de +l’avouer, portait grand<br> + préjudice à la pauvre Louise, un peu trop +demoiselle au compte de ma<br> + rêverie.</p> + +<p>Et alors, entre elle et moi, s’engagea une correspondance +ou, plutôt,<br> + un échange d’amour et d’amitié qui dura +plus de trois ans (tout le<br> + temps que je fus à Aix): moi, galamment, abondant vers +son faible,<br> + pour la sevrer, peu à peu, si je pouvais; elle, de plus +en plus<br> + endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux<br> + désespérés... De ces lettres, voici la +dernière que je reçus. Je la<br> + reproduis telle quelle :</p> + +<p>"Je n’ai aimé qu’une fois, et je mourrai, je +le jure, avec le nom de<br> + Frédéric gravé seul dans mon coeur. Que de +nuits blanches j’ai<br> + passées en songeant à mon mauvais sort! Mais, +hier, en lisant tes<br> + consolations vaines, je me fis tant de violence pour retenir +mes<br> + pleurs que le coeur me défaillit. Le médecin dit +que j’avais la<br> + fièvre, que c’était de l’agitation +nerveuse, qu'il me fallait le<br> + repos.</p> + +<p>"-- La fièvre! m’écriai-je; ah! que ce +fût la bonne!</p> + +<p>"Et, déjà, je me sentais heureuse de mourir pour +aller t’attendre<br> + là-bas où ta lettre me donne rendez-vous... Mais +écoute, Frédéric,<br> + puisqu’il en est ainsi, lorsqu’on te dira, et va, ce +n’est pas pour<br> + longtemps, lorsqu’on t’annoncera que j’aurai +quitté la terre,<br> + donne-moi, je t’en prie, une larme et un regret. Il y a +deux ans, je<br> + te fis une promesse : c’était de demander tous les +jours à Dieu qu’il<br> + te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien ! je n’y +ai jamais<br> + manqué, et j'y serai fidèle, jusqu’à +mon dernier soupir. Mais toi, ô<br> + Frédéric, je te le demande en grâce: +lorsqu’en te promenant tu verras<br> + des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu +à ma vie,<br> + flétrie par les larmes, séchée par la +douleur; et si tu vois un<br> + ruisseau qui murmure doucement, écoute sa plainte: il te +dira comme<br> + je t’aimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile, +prête<br> + l’oreille à son gazouillis, et il te dira, +pauvrette! que je suis<br> + toujours avec toi... O Frédéric!<br> + je t’en prie, n’oublie jamais Louise!"</p> + +<p>Voilà l’adieu suprême que, scellé de +son sang, m’envoya la jeune<br> + vierge -- avec une médaille de la Vierge Marie, +qu’elle avait<br> + couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de +velours<br> + cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brodé, avec +ses cheveux<br> + châtains, mes initiales au milieu d’un rameau de +lierre.</p> + +<blockquote> +<p><i>Je me ferai la touffe de lierre,<br> + Je t’embrasserai.</i></p> +</blockquote> + +<p>Pauvre et chère Louise! A quelque temps de là, +elle prit le voile de<br> + nonne et mourut peu d'années après. Moi, encore +tout ému, au bout<br> + d’un si long temps, par la mélancolie de cet amour +étiolé, défleuri<br> + avant l’heure, je te consacre, ô Louise, ce souvenir +de pitié et je<br> + l’offre à tes mânes errant peut-être +autour de moi!</p> + +<p>La ville d’Aix (<i>cap de justice</i>, comme on disait +jadis), où nous<br> + étions venu pour étudier le "droit écrit" +en raison de son passé de<br> + capitale de Provence et de cité parlementaire, a un renom +de gravité<br> + et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec +l’allure<br> + provençale. Le grand air que lui donnent les beaux +ombrages de son<br> + Cours, ses fontaines monumentales et ses hôtels +nobiliaires, puis la<br> + quantité d’avocats, de magistrats, de professeurs, +de gens de robe de<br> + tout ordre, qu’on y rencontre dans les rues, ne contribuent +pas peu à<br> + l’aspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la +caractérise. Mais,<br> + de mon temps du moins, cela n’était qu’en +surface, et, dans ces<br> + Cadets d’Aix, il y avait, s’il me souvient, une humeur +familière, une<br> + gaieté de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des +traditions<br> + laissées par le bon roi René.</p> + +<p>Vous aviez des conseillers, des présidents de cour, +qui, pour se<br> + divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient +le<br> + tambourin. Des hommes graves, comme le docteur d’Astros, +frère du<br> + cardinal, lisaient à l’Académie des +compositions de leur cru en<br> + joyeux parler de Provence : manière comme une autre de +maintenir le<br> + culte de l’âme nationale et qui, dans Aix, n’eut +jamais cesse. Car le<br> + comte Portais, un des grands jurisconsultes du Code +Napoléon,<br> + n'avait-il pas écrit une comédie +provençale? Et M. Diouloufet, un<br> + bibliothécaire de l’Athènes du Midi, comme +Aix s’intitule parfois,<br> + n’avait-il pas, sous Louis XVIII, chanté en +provençal les <i>magnans</i><br> + ou vers à soie? M. Mignet, l’historien, +l’académicien illustre,<br> + venait tous les ans à Aix pour jouer à la boule. +Il avait même<br> + formulé la maxime suivante :</p> + +<p>"Rien n’est plus propre à refaire un homme que de +vivre au clair<br> + soleil, parler provençal, manger de la brandade et faire +tous les<br> + matins une partie de boules."</p> + +<p>M. Borély, un ancien procureur général, +entrait dans la ville, à<br> + cheval, guêtré comme un riche toucheur, conduisant +fièrement un<br> + troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient:</p> + +<p>-- N’est pas porcher celui qui conduit ses porcs +lui-même.</p> + +<p>Le lendemain de la Noël, nous allions à +Saint-Sauveur entendre les<br> + <i>Plaintes de saint Étienne</i>, récitées +en provençal (comme on le fait<br> + encore) par un chanoine du Chapitre et, dans cette +cathédrale, on<br> + exécutait, le jour des Rois (comme on y exécute +encore), avec une<br> + admirable pompe, le Noël <i>De matin ai rescountra lou +trin</i>.</p> + +<p>Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient à venir +entendre les prônes<br> + provençaux de l’abbé Émery, et celles +du grand monde, pour ne pas<br> + laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval +et le<br> + temps des soirées, se faisaient dodiner dans des chaises +à porteurs,<br> + accompagnées de torches qu’on éteignait, en +arrivant, à l’éteignoir<br> + des vestibules.</p> + +<p>Point rare qu’il y eût, au courant de l’hiver, +quelque esclandre<br> + mondain, tel que l’enlèvement d’une superbe +juive avec M. de<br> + Castillon, qui avait su dépenser royalement une fortune, +lorsqu’il<br> + fut <i>Prince d’amour</i> aux jeux de la +Fête-Dieu.</p> + +<p>A propos de ces jeux, nous eûmes l’occasion, dans +notre séjour à Aix,<br> + de les voir sortir, je crois, pour une des dernières +fois: <i>le Roi de</i><br> + <i>la Basoche, l’Abbé de la Jeunesse</i>, les +<i>Tirassons</i>, les <i>Diables</i>,<br> + le <i>Guet</i>, la <i>Reine de Saba</i>, les <i>Chevaux-Frus</i> +en particulier,<br> + avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour +l’<i>Arlésienne</i>, de Daudet<br> + :</p> + +<blockquote> +<p><i>Madame de Limagne<br> + Fait danser les Chevaux-Frus;<br> + Elle leur donne des châtaignes,<br> + Ils disent qu’ils n’en veulent plus;<br> + Et danse, ô gueux! Et danse, ô gueux!<br> + Madame de Limagne<br> + Fait danser les Chevaux-Frus.</i></p> +</blockquote> + +<p>Cette résurrection du passé provençal, +avec ses vieilles joies naïves<br> + (et surannées, hélas !), nous impressionna +vivement, comme vous<br> + pourriez le voir au chant dixième de <i>Calendal</i>, +où elles sont<br> + décrites, telles que nous les vîmes.</p> + +<p>Or, figurez-vous qu’à Aix, quelques mois seulement +après mon arrivée,<br> + faisant ma promenade une après-midi sur le Cours, oh! +charmante<br> + surprise, je vis se profiler, près de la Fontaine-Chaude, +le nez de<br> + mon ami Anselme Mathieu, de Châteauneuf.</p> + +<p>-- Ça n’est pas une blague, me fit Mathieu en me +voyant, avec son<br> + flegme habituel; cette eau, mon cher, est vraiment chaude, et +c’est<br> + bien le cas de dire : "Celle-là fume."</p> + +<p>-- Mais depuis quand à Aix? lui dis-je en lui serrant +la main.</p> + +<p>-- Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au soir.</p> + +<p>-- Et quel bon vent t’amène?</p> + +<p>-- Ma foi, répondit-il, je me suis dît : Puisque +Mistral est allé<br> + faire à Aix son droit, il faut y aller aussi et tu feras +le tien."</p> + +<p>-- C’est bien pensé, lui dis-je, et tu peux +croire, Anselme, que j’en<br> + suis ravi, sais-tu? Mais as-tu passé bachelier?</p> + +<p>-- Oui, dit-il en riant, j’ai passé, comme la +piquette sur le marc de<br> + vendange.</p> + +<p>-- C’est que, mon pauvre Anselme, pour être admis +aux grades de la<br> + Faculté de Droit, je crois qu’il faut avoir son +baccalauréat ès<br> + lettres.</p> + +<p>-- Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, supposons +qu’on ne<br> + veuille pas me diplômer comme les autres, pourra-t—on +m'empêcher de<br> + prendre ma licence, voyons, en droit d’amour?... Tiens, pas +plus tard<br> + que tantôt, en allant me promener dans une espèce +de vallon qu’on<br> + appelle la Torse, j’ai fait la connaissance d’une +jeune<br> + blanchisseuse, un peu brune, c’est vrai, mais ayant bouche +rouge,<br> + quenottes de petit chien qui ne demandent qu’à +mordre, deux frisons<br> + folletant hors de sa coiffe blanche, la nuque nue, le nez en +l’air,<br> + les bras joliment potelés...</p> + +<p>-- Allons, grivois, il me paraît que tu ne l’as pas +mal lorgnée.</p> + +<p>-- Non, dit-il, Frédéric, il ne faudrait pas +croire que moi, un<br> + rejeton des marquis de Montredon, si peu sensé que je +sois, j’aille<br> + m’amouracher d’un minois de lavoir. Mais vois- tu je +ne sais pas si<br> + tu es comme moi: quand je fais la rencontre de quelque friand +museau,<br> + serait-ce un museau de chatte je ne puis m’empêcher +de me retourner<br> + pour voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes +convenus<br> + qu’elle me blanchirait mon linge et qu’elle viendrait +le prendre la<br> + semaine prochaine.</p> + +<p>-- Mathieu, tu es un gueusard, un friponneau, tu sens le +roussi...</p> + +<p>-- Non, mon ami, tu n’y es pas, laisse donc que +j’achève. Ayant ainsi<br> + traité avec ma blanchisseuse, comme, tout en causant, je +vis, à<br> + travers l’écume qui lui giclait entre les doigts, +qu’elle froissait<br> + et chiffonnait une chemise de dentelle: "Diable, quel linge +fin!<br> + dis-je à la jeune fille, cette chemise-là +n’est pas faite pour<br> + couvrir les fruits d’automne d'une gaupe!" "Il s’en +faut!<br> + répondit-elle. Ça, c’est la chemisette +d’une des plus belles dames de<br> + la rue des Nobles: une baronne de trente ans, mariée, la +pauvrette, à<br> + un vieux barbon d’homme qui est juge à la cour et +jaloux comme un<br> + Turc." "Mais elle doit transir d’ennui!" "Transir? ah! tant +et tant<br> + qu’elle est toujours à son balcon, comme en attente +du galant, tenez,<br> + qui viendra la distraire." "Et on l’appelle?" "Mais +monsieur vous en<br> + voulez trop savoir... Moi, voyez-vous je lave la lessive +qu’on me<br> + donne, mais je ne me mêle pas de ce qui après tout, +ne me regarde<br> + pas." Il ne m’a pas été possible d’en +tirer plus pour le moment...<br> + Mais ajouta Matthieu, lorsqu'elle viendra chercher mon +blanchissage<br> + dans ma chambre, vois-tu, dussé-je bien lui faire deux et +trois<br> + caresses, il faut qu’elle soit fine si elle n’ouvre +pas la bouche.</p> + +<p>-- Et après, quand tu sauras le nom de la baronne?</p> + +<p>-- Eh ! mon cher, j’ai du pain sur la planche pour trois +ans!<br> + Cependant que vous autres, les pauvres étudiants en droit +vous allez<br> + vous morfondre à éplucher le Code, moi, tel que +les troubadours de<br> + l’antique Provence, je vais, sous le balcon de ma belle +baronne,<br> + étudier à loisir les douces <i>Lois +d’Amour</i>.</p> + +<p>Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois ans que +nous<br> + restâmes à Aix, et la tâche et +l’étude du chevalier Mathieu.</p> + +<p>Oh! les belles excursions, là-bas, au pont de +l’Arc, sur la<br> + grand'route de Marseille, dans la poussière +jusqu’à mi-jambe et les<br> + parties au Tholonet, -- où nous allions humer le vin cuit +de<br> + Langesse; et les duels entre étudiants, dans le vallon +des Infernets,<br> + avec les pistolets chargés de crottes de chèvre; +et ce joli voyage<br> + qu’avec la diligence nous fîmes à Toulon, en +passant par le bois de<br> + Cuge et à travers les gorges d’Ollioules!</p> + +<p>Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce qu’avaient +fait, mon<br> + Dieu! les étudiants du temps des papes d’Avignon et +du temps de la<br> + reine Jeanne. Écoutez ce qu’en écrivait, du +temps de François 1er, le<br> + poète macaronique Antonius de Arena :</p> + +<blockquote> +<p><i>Genti gallantes sunt omnes Instudiantes<br> + Et bellas garsas semper amare soient;<br> + Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi;<br> + Inter mignonos gloria prima manet:<br> + Banquetant, bragant, faciunt miracula plura,<br> + Et de bonitate sunt sine fine boni.</i></p> + +<p>(De gentillessiis Instudiantium.)</p> +</blockquote> + +<p>Tandis qu’au Gai-Savoir, dans la noble cité des +comtes de Provence,<br> + nous nous initions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en +Avignon,<br> + dans un journal de guerre appelé la <i>Commun,</i> ces +dialogues pleins de<br> + sens, de saveur, de vaillance, tels que le <i>Thym, Un Rouge et +un</i><br> + <i>Blanc</i>, les <i>Prêtres</i>, qui mettaient en valeur +et popularisaient la<br> + prose provençale.<br> + Puis, avec la décision, avec l’autorité que +lui donnait déjà le<br> + succès de ses <i>Pâquerettes</i> et de ses hardis +pamphlets, au<br> + rez-de-chaussée de son journal, il convoquait, tant vieux +que jeunes,<br> + les trouvères de ce temps; et de ce ralliement sortait +une<br> + anthologie, les <i>Provençales</i>, qu’un professeur +éminent, M.<br> + Saint-René Taillandier, alors à Montpellier, +présentait au public<br> + dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon, +librairie<br> + Séguin, 1852).</p> + +<p>Ce précoce recueil contenait des poésies du +vieux docteur d’Astros et<br> + de Gaut, d’Aix; des Marseillais Aubert, Bellot, +Bénédit, Bourrelly et<br> + de Barthélemy (celui de la +<i>Némésis</i>,); des Avignonnais Boudin,<br> + Cassan, Giéra; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais +Gautier; de<br> + Reybaud, de Dupuy, qui étaient de Carpentras; de +Castil-Blaze, de<br> + Cavaillon; de Crousillat,de Salon; de Garcin, "fils ardent +du<br> + maréchal d’Alleins" (mentionné dans +<i>Mireille</i>) ; de Mathieu, de<br> + Chàteauneuf; de Chalvet, de Nyons; et d’autres; puis +un groupe du<br> + Languedoc: Moquin-Tondon, Peyrottes, Lafare-Alais; et une +pièce de<br> + Jasmin.</p> + +<p>Mais les morceaux les plus nombreux étaient de +Roumanille, alors en<br> + pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salué les +Crèches<br> + comme "dignes de Klopstock". Théodore Aubanel, dans ses +vingt-deux<br> + ans, donnait là, lui aussi, ses premiers coups de +maître: <i>le 9<br> + Thermidor, les Faucheurs, A la Toussaint</i>. Moi, enfin, +enflammé de la<br> + plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pièces +(<i>Amertume, le<br> + Mistral, Une Course de Taureaux</i>) et d’un <i>Bonjour +à Tous</i> qui<br> + disait, pour noter notre point de départ :</p> + +<blockquote> +<p><i>Nous trouvâmes dans les berges<br> + Revêtue d’un méchant haillon,<br> + La langue provençale:<br> + En allant paître les brebis,<br> + La chaleur avait bruni sa peau,<br> + La pauvre n’avait que ses longs cheveux<br> + Pour couvrir ses épaules.<br> + Et voilà que des jeunes hommes,<br> + En vaguant par là<br> + Et la voyant si belle,<br> + Se sentirent émus.<br> + Qu’ils soient donc les bienvenus,<br> + Car ils l’ont vêtue dûment<br> + Comme une demoiselle.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne +d’Aix, dont je<br> + n’ai pas terminé l’histoire.</p> + +<p>Chaque fois que je rencontrais mon étudiant "en lois +d’amour", je<br> + l’interpellais ainsi:</p> + +<p>-- Eh bien!, Mathieu, où en sommes-nous?</p> + +<p>-- Nous en sommes, me répondit-il un jour, que +Lélette (c’était le<br> + nom de la blanchisseuse) a fini par m’indiquer +l’hôtel de la baronne;<br> + que j’ai passé et repassé, mon ami, tant de +fois sous les cariatides<br> + de son balcon, que, rendons grâce à Dieu, j’ai +été remarqué... et la<br> + dame, une beauté comme tu n’en vis oncques, la dame +enjôlée, charmée<br> + de son cavalier servant, a daigné, l’autre soir, me +laisser tomber du<br> + ciel, tiens, une fleur d’oeillet.</p> + +<p>Et, disant cela, Mathieu m’exhibait une fleur +fanée et, faisant les<br> + yeux tendres, lançait à la volée un baiser +dans l’azur. Un mois, deux<br> + mois passèrent, je ne rencontrais plus Mathieu. Je +dis:</p> + +<p>-- Allons le voir.</p> + +<p>Je monte donc à sa chambrette -- et qu’est-ce que +je trouve? Mon<br> + Anselme, qui, le pied sur une chaise, me fait:</p> + +<p>-- Arrive vite, que je te conte mon accident... Figure-t-on, +mon bon,<br> + que j’avais trouvé le joint, une nuit sur les onze +heures, pour<br> + entrer dans le jardin de ma divine baronne. Tout était +arrangé.<br> + Lélette, ma brave blanchisseuse, nous prêtait la +main... et je<br> + pensais grimper, par un de ces rosiers qui, tu sais? fleurissent +en<br> + treillage, jusqu’à une fenêtre où +devait ma souveraine tendre le bras<br> + à mes baisers. J’escaladais déjà. Le +coeur, tu peux m'en croire, me<br> + battait fortement... O ciel! tout à coup la fenêtre +s’entr'ouvre<br> + doucement; les liteaux de la jalousie se haussent: une main,<br> + Frédéric, une main... (ah! je le connus vite, ce +n’était pas celle de<br> + la baronne) me secoue sur le nez la cendre d’une pipe! +Comme tu peux<br> + imaginer, je n’attendis pas mon reste... Je glisse à +terre, je<br> + m’enfuis, je franchis le mur du jardin, et, patatras! +morbleu, je me<br> + foule le pied!</p> + +<p>Vous pouvez penser si nous rîmes à nous +démonter la mâchoire!</p> + +<p>-- Mais, au moins, tu as fait venir un médecin?</p> + +<p>-- Oh! ça ne vaut pas la peine, dit-il... La +mère de Lélette se<br> + trouve une conjuratrice (tu les connais peut-être elles +tiennent un<br> + bouchon vers la porte d’Italie). Elles m’ont fait +tremper le pied<br> + dans un baquet de saumure. La vieille, en marmottant +quelques<br> + exécrations, m’y a fait trois signes de croix avec +son gros orteil,<br> + puis on me l’a serré de bandes...<br> + Et, maintenant, j’attends, en lisant les +<i>Pâquerettes</i> de l’ami<br> + Roumanille, que Dieu y mette sa sainte main... Mais le temps ne +me<br> + dure pas: car Lélette m’apporte, deux fois par jour, +mon ordinaire;<br> + et, à défaut de grives, comme dit le proverbe, on +mange des<br> + merlettes.</p> + +<p>Or ça, l’ami Mathieu, futur (et bien nommé) +<i>Félibre des Baisers</i>,<br> + qui fut toute sa vie le plus beau songe-fêtes que +j’aie jamais connu,<br> + avait-il rêvassé l’histoire que je viens de +dire? Je n’ai jamais pu<br> + l’éclaircir, et j’ai raconté la chose +telle qu’il me la narra.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XI</h2> + +<h3>LA RENTRÉE AU MAS</h3> + +<p>L’éclosion de Mireille. -- L’origine de ce +nom. -- Le cousin<br> + Tourette. -- Le moulin à l’huile. -- Le +bûcheron Siboul. --<br> + L’herborisateur Xavier. -- Le coup d’Etat (1851). -- +L’excursion<br> + dans les astres, -- Le Congrès des Trouvères: Jean +Reboul. -- Le<br> + Romévage d'Aix : Brizeux, Zola.</p> + +<p>Une fois "licencié", ma foi, comme tant d’autres +(et, vous avez pu le<br> + voir, je ne me surmenai pas trop), fier comme un jeune coq qui +a<br> + trouvé un ver de terre, j’arrivai au Mas à +l’heure où on allait<br> + souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle, +aux<br> + derniers rayons du jour.</p> + +<p>-- Bonsoir toute la compagnie!</p> + +<p>-- Dieu te le donne, Frédéric!</p> + +<p>-- Père, mère tout va bien... A ce coup, +c’est bien fini!</p> + +<p>-- Et belle délivrance! ajouta Madeleine, la jeune +Piémontaise qui<br> + était servante au Mas.</p> + +<p>Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs, +j’eus rendu<br> + compte de ma dernière suée, mon +vénérable père, sans autre<br> + observation, me dit seulement ceci:</p> + +<p>-- Maintenant, mon beau gars, moi j’ai fait mon devoir. +Tu en sais<br> + beaucoup plus que ce qu’on m’en a appris... C’est +à toi de choisir la<br> + voie qui te convient: je te laisse libre.</p> + +<p>-- Grand merci! répondis-je.</p> + +<p>Et là même, -- à cette heure, j’avais +mes vingt et un ans, -- le pied<br> + sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi +et<br> + de moi-même, je pris la résolution: +premièrement, de relever, de<br> + raviver en Provence le sentiment de race que je voyais +s’annihiler<br> + sous l’éducation fausse et antinaturelle de toutes +les écoles;<br> + secondement, de provoquer cette résurrection par la +restauration de<br> + la langue naturelle et historique du pays, à laquelle les +écoles font<br> + toutes une guerre à mort; troisièmement, de rendre +la vogue au<br> + provençal par l’influx et la flamme de la divine +poésie.</p> + +<p>Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon âme; mais je le +sentais<br> + comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement +de<br> + sève provençale, qui me gonflait le coeur, libre +d’inclination envers<br> + toute maîtrise ou influence littéraire, fort de +l’indépendance qui me<br> + donnait des ailes, assuré que plus rien ne viendrait me +déranger, un<br> + soir, par les semailles, à la vue des laboureurs qui +suivaient la<br> + charrue dans la raie, j’entamai, gloire à Dieu! le +premier chant de<br> + <i>Mireille</i>.</p> + +<p>Ce poème, enfant d’amour, fit son éclosion +paisible, peu à peu, à<br> + loisir, au souffle du vent large, à la chaleur du soleil +ou aux<br> + rafales du mistral, en même temps que je prenais la +surveillance de<br> + la ferme, sous la direction de mon père qui, à +quatre-vingts ans,<br> + était devenu aveugle.</p> + +<p>Me plaire à moi, d’abord, puis à quelques +amis de ma première<br> + jeunesse, -- comme je l’ai rappelé dans un des +chants de <i>Mireille</i>:</p> + +<blockquote> +<p><i>O doux amis de ma jeunesse,<br> + Aérez mon chemin de votre sainte haleine</i>,</p> +</blockquote> + +<p>c’était tout ce que je voulais. Nous ne pensions +pas à Paris, dans<br> + ces temps d’innocence. Pourvu qu’Arles -- que j +‘avais à mon horizon,<br> + comme Virgile avait Mantoue -- reconnût, un jour, sa +poésie dans la<br> + mienne, c’était mon ambition lointaine. Voilà +pourquoi, songeant aux<br> + campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire:</p> + +<p><i>Nous ne chantons que pour vous, pâtres et gens des +Mas.</i></p> + +<p>De plan, en vérité, je n’en avais +qu’un à grands traits, et seulement<br> + dans ma tête. Voici:</p> + +<p>Je m’étais proposé de faire naître +une passion entre deux beaux<br> + enfants de la nature provençale, de conditions +différentes, puis de<br> + laisser à terre courir le peloton, comme dans +l’imprévu de la vie<br> + réelle, au gré des vents!</p> + +<p>Mireille, ce nom fortuné qui porte en lui sa +poésie, devait<br> + fatalement être celui de mon héroïne: car je +l’avais, depuis le<br> + berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre +maison.<br> + Quand la pauvre Nanon, mon aïeule maternelle, voulait +gracieuser<br> + quelqu’une de ses filles:</p> + +<p>-- C’est Mireille, disait-elle, c’est la belle +Mireille, c’est<br> + Mireille, mes amours.</p> + +<p>Et ma mère, en plaisantant, disait parfois de quelque +fillette:</p> + +<p>-- Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours!</p> + +<p>Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne n’en +savait<br> + davantage: une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom +de<br> + l’héroïne et un rayon de beauté dans une +brume d’amour. C’était assez<br> + pour porter bonheur à un qui, peut-être, -- +sait-on? -- fut, par<br> + cette intuition lui appartient aux poètes, la +reconstitution d’un<br> + roman véritable.</p> + +<p>Le Mas du Juge, à cette époque, était un +vrai foyer de poésie<br> + limpide, biblique et idyllique. N’était-il pas +vivant, chantant<br> + autour de moi, ce poème de Provence avec son fond +d’azur et son<br> + encadrement d’Alpille? L’on n’avait +qu’à sortir pour s’en trouver<br> + tout ébloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non +seulement dans mes<br> + rêves de jeune homme, mais encore en personne, +tantôt dans ces<br> + gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers +à soie,<br> + cueillir la feuille des mûriers, tantôt dans +l’allégresse de ces<br> + sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient +et<br> + venaient, leur poitrine entrouvertes, leur coiffe +cravatée de blanc,<br> + dans les blés, dans les foins, dans les oliviers et dans +les vignes?</p> + +<p>Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, mes moissonneurs, +mes<br> + bouviers et mes pâtres, ne circulaient-ils pas, du point +de l’aube au<br> + crépuscule, devant mon jeune enthousiasme? Vouliez-vous +un plus beau<br> + vieillard, plus patriarcal, plus digue d’être le +prototype de mon<br> + maître Ramon, que le vieux François Mistral, celui +que tout le monde<br> + et ma mère elle-même n’appelaient que le +"maître"? Pauvre père!<br> + Quelquefois, quand le travail était pressant, il fallait +donner aide,<br> + soit pour rentrer les foins, soit pour dériver l’eau +de notre puits à<br> + roue, il criait dehors:</p> + +<p>-- Où est Frédéric?</p> + +<p>Bien qu’à ce moment-là je fusse +allongé sous un saule, paressant à la<br> + recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre mère +répondait:</p> + +<p>-- Il écrit.</p> + +<p>Et aussitôt, la voix rude du brave homme s’apaisait +en disant:</p> + +<p>-- Ne le dérange pas.</p> + +<p>Car, pour lui, qui n’avait lu que l’Écriture +Sainte et <i>Don</i><br> + <i>Quichotte</i> en sa jeunesse, écrire était +vraiment un office religieux,<br> + Et il montre bien ce respect pour le mystère de la plume, +le début<br> + d’un récitatif, usité jadis chez nous, et +dont nous reparlerons au<br> + sujet du mot <i>Félibre</i>:</p> + +<p><i>Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait.<br> + Un jour, de sa sainte écriture,<br> + Il est monté au haut du ciel.</i></p> + +<p>Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le don +d’intéresser ma<br> + Muse épique, c’était le cousin Tourrette, du +village de Mouriès: une<br> + espèce de colosse, membru et éclopé, avec +de grosses guêtres de cuir<br> + sur les souliers et connu à la ronde, dans les plaines de +Crau, sous<br> + le nom du <i>Major</i>, ayant, en 1815, été +tambour-major des gardes<br> + nationaux qui, sous le commandement du duc +d’Angoulême, voulaient<br> + arrêter Napoléon, à son retour de +l’île d’Elbe. Il avait, dans sa<br> + jeunesse, dissipé son bien au jeu; et dans ses vieux +jours, réduit<br> + aux abois, il venait, tous les hivers, passer une quinzaine avec +nous<br> + autres, au Mas. Lorsqu’il repartait, mon père lui +donnait, dans un<br> + sac, quelques boisseaux de blé. L’été, +il parcourait la Crau et la<br> + Camargue, allant aider aux bergers, lorsqu’on tondait les +troupeaux,<br> + aux fermiers pour le dépiquage, aux faucheurs de marais +pour engerber<br> + les roseaux ou, enfin, aux sauniers pour mettre le sel en +meules.<br> + Aussi connaissait-il la terre d’Arles et ses travaux, +assurément,<br> + comme personne. Il savait le nom des Mas, des pâturages, +des chefs de<br> + bergers, des haras de chevaux et de taureaux sauvages, ainsi que +de<br> + leurs gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un<br> + pittoresque, une noblesse<br> + d’expressions provençales, qu’il y avait +plaisir d’entendre. Pour<br> + dire, par exemple, que le comte de Mailly était riche, +fort riche en<br> + propriétés bâties:</p> + +<p>-- Il possède, disait-il, sept arpents de toitures.</p> + +<p>Les filles qui s’engagent pour la cueillette des olives +-- à Mouriés,<br> + elles sont nombreuses -- le louaient pour leur dire des contes +à la<br> + veillée. Elles lui donnaient, je crois, un sou chacune +par veillée.<br> + Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les contes, +plus ou<br> + moins croustilleux, qui, d’une bouche à +l’autre, se transmettent dans<br> + le peuple, tels que: <i>Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean +de<br> + l’Ours, le Doreur</i>, etc.</p> + +<p>Une fois que la neige commençait à tomber :</p> + +<p>-- Allons, disions-nous, le cousin apparaîtra +bientôt.</p> + +<p>Et il ne manquait jamais.</p> + +<p>-- Bonjour, cousin!</p> + +<p>-- Cousin, bonjour!</p> + +<p>Et voilà. La main touchée et son bâton +déposé, humblement, derrière<br> + la porte, et s’attablait, mangeait une belle tartine de +fromage pétri<br> + et entamait, ensuite, le sujet de l’olivaison, Et il +contait que les<br> + meules, en son bourg de Mouriès, ne pouvaient tenir pied +à la récolte<br> + des olives. Et il disait:</p> + +<p>-- Comme on est bien, l’hiver, lorsqu’il fait froid, +dans ces moulins<br> + à huile! Ecarquillé sur le marc tout chaud, on +regarde, à la clarté<br> + des caleils à quatre mèches, les presseurs +d’huile moitié nus qui,<br> + lestes comme chats, poussent tous à la barre, au +commandement du<br> + chef:</p> + +<p>-- Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un bon coup! Houp! +que<br> + tout claque! Là!</p> + +<p>Étant, le cousin Tourrette, comme tous les songeurs, +tant soit peu<br> + fainéant, il avait, toute sa vie, rêvé de +trouver une place où il y<br> + eût peu de travail.</p> + +<p>-- Je voudrais, nous disait-il, la place de compteur de +mornes, à<br> + Marseille par exemple, dans un de ces grands magasins où, +lorsqu’on<br> + les débarque, un homme, étant assis, peut, en +comptant les douzaines,<br> + gagner (me suis-je laissé dire) ses douze cents francs +par an.</p> + +<p>Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant d’autres, +sans avoir vu<br> + réaliser sa rêverie sur les mornes.</p> + +<p>Je n’oublierai pas non plus, parmi mes collaborateurs, +ou, tant vaut<br> + dire, mes fauteurs de la poésie de <i>Mireille</i>, le +bûcheron Siboul :<br> + un brave homme de Montfrin, habillé de velours, qui +venait tous les<br> + ans, à la fin de l’automne, avec sa grande serpe, +tailler joliment<br> + nos bourrées de saule. Pendant qu’il +découpait et appareillait ses<br> + rondins, que d’observations justes il me faisait sur le +Rhône, sur<br> + ses courants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies, +sur<br> + ses graviers et sur ses îles, puis sur les animaux qui +fréquentent<br> + ses digues, les loutres qui gîtent dans les arbres creux, +les bièvres<br> + qui coupent des troncs comme la cuisse, et sur les pendulines +qui,<br> + dans les Ségonnaux, suspendent leurs nids aux peupliers +blancs, et<br> + sur les coupeurs d’osier et les vanniers de +Valiabrègue!</p> + +<p>Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui me disait +les noms<br> + en langue provençale et les vertus des simples et de +toutes les<br> + herbes de Saint-Jean et de Saint-Roch. Si bien que mon bagage +de<br> + botanique littéraire, c’est ainsi que je le +formai... Heureusement!<br> + car m’est avis, sans vouloir les mépriser, que nos +professeurs des<br> + écoles, tant les hautes que les basses, auraient +été, bien sûr,<br> + entrepris pour me montrer ce qu’était un chardon ou +un laiteron.</p> + +<p>Comme une bombe, dans l’entrefaite de ce prodrome de +<i>Mireille</i>,<br> + éclata la nouvelle du coup d’État du 2 +décembre 1851.</p> + +<p>Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez qui la +République<br> + tient lieu de religion, de justice et de patrie, quoique les<br> + Jacobins, par leur intolérance, par leur manie du niveau, +par la<br> + sécheresse, la brutalité de leur +matérialisme, m'eussent découragé et<br> + blessé plus d’une fois, le crime d’un +gouvernant qui déchirait la loi<br> + jurée par lui m’indigna. Il<br> + m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur les +fédérations<br> + futures dont la République en France pouvait être +le couvain.</p> + +<p>Quelques-uns des collègues de l’École de +Droit allèrent se mettre à<br> + la tête des bandes d’insurgés qui se +soulevaient dans le Var au nom<br> + de la Constitution; mais le grand nombre, en Provence comme +ailleurs,<br> + les uns par dégoût de la turbulence des partis, les +autres éberlués<br> + par le reflet du premier Empire, applaudirent, il est vrai, +au<br> + changement de régime. Qui pouvait deviner que +l’Empire nouveau dût<br> + s’effondrer dans une effroyable guerre et +l’écroulement national ?</p> + +<p>Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un jour, +après 1870<br> + par Taxile Delord, républicain pourtant et +député de Vaucluse, un<br> + jour qu’en Avignon, sur la place de l’Horloge, nous +nous promenions<br> + ensemble:</p> + +<p>-- La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se soit jamais +faite<br> + dans le parti avancé, fut la Révolution de 1848. +Nous avions au<br> + gouvernement une belle famille, française, nationale, +libérale entre<br> + toutes et compromise même avec la Révolution, sous +les auspices de<br> + laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les +libertés que le<br> + progrès comporte... Et nous l’avons bannie. +Pourquoi? Pour faire<br> + place à ce bas empire qui a mis la France en +débâcle!</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, en conséquence, je laissai de +côté -- et pour<br> + toujours -- la politique inflammatoire, comme ces embarras +qu’on<br> + abandonne en route pour marcher plus léger, et à +toi, ma Provence, et<br> + à toi, poésie, qui ne m’avez jamais +donné que pure joie, je me livrai<br> + tout entier.</p> + +<p>Et voici que, rentré dans la contemplation, un soir, me +promenant en<br> + quête de mes rimes, car mes vers, tant que j’en ai +fait, je les ai<br> + trouvés tous par voies et par chemins, je rencontrai un +vieux qui<br> + gardait les brebis. Il avait nom "le galant jean". Le ciel +était<br> + étoilé, la chouette miaulait, et le dialogue +suivant (que vous avez<br> + lu peut-être, traduit par l’ami Daudet) eut lieu dans +cette<br> + rencontre.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Vous voilà bien écarté, monsieur +Frédéric?</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Je vais prendre un peu l’air, maître Jean.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Vous allez faire un tour dans les astres?</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Maître Jean, vous l’avez dit. Je suis tellement +soûl, désabusé et<br> + écoeuré des choses de la terre que je voudrais, +cette nuit, m’enlever<br> + et me perdre dans le royaume des étoiles.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Tel que vous me voyez, j'y fais, moi, une excursion presque +toutes<br> + les nuits, et je vous certifie que le voyage est des plus +beaux.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Mais comment faire pour y aller, dans cet abîme de +lumière?</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Si vous voulez me suivre, pendant que les brebis mangent, +tout<br> + doucement, monsieur, je vous y conduirai et vous ferai tout +voir.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Galant Jean, je vous prends au mot.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Tenez, montons par cette voie qui blanchit du nord au sud: +c’est le<br> + chemin de Saint Jacques. Il va de France droit sur +l’Espagne. Quand<br> + l’empereur Charlemagne faisait la guerre aux Sarrasins, le +grand<br> + saint Jacques de Galice le marqua devant lui pour lui indiquer +la<br> + route.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>C’est ce que les païens désignaient par Voie +Lactée.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>C’est possible; moi je vous dis ce que j’ai toujours +ouï dire...<br> + Voyez-vous ce beau chariot, avec ces quatre roues qui +éblouissent<br> + tout le nord? C’est le Chariot des Ames. Les trois +étoiles qui<br> + précèdent sont les trois bêtes de +l’attelage; et la toute petite qui<br> + va prés de la troisième, nous l’appelons le +Charretier.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>C’est ce que dans les livres on nomme la Grande +Ourse.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Comme il vous plaira... Voyez, voyez tout à +l’entour les étoiles qui<br> + tombent: ce sont de pauvres âmes qui viennent +d’entrer au Paradis.<br> + Signons-nous, monsieur Frédéric.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Beaux anges (comme on dit), que Dieu vous accompagne!</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Mais tenez, un bel astre est celui qui resplendit pas loin +du<br> + Chariot, là-haut: c’est le Bouvier du ciel.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Que dans l’astronomie on dénomme Arcturus.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Peu importe. Maintenant regardez là sur le nord, +l’étoile qui<br> + scintille à peine: c’est l’étoile +Marine, autrement dit la<br> + Tramontane. Elle est toujours visible et sert de signal aux +marins--<br> + lesquels se voient perdus, lorsqu’ils perdent la +Tramontane.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>L’étoile Polaire, comme on l’appelle aussi, +se trouve donc dans la<br> + Petite Ourse; et comme la bise vient de là, les marins de +Provence,<br> + comme ceux d’Italie, disent qu’ils vont à +l’Ourse, lorsqu’ils vont<br> + contre le vent.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Tournons la tête, nous verrons clignoter la +Poussînière ou le<br> + Pouillier, si vous préférez.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Que les savants nomment Pléiades et les Gascons +Charrette des Chiens.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>C’est cela. Un peu plus bas resplendissent les Enseigres, +-- qui,<br> + spécialement, marquent les heures aux bergers. +D’aucuns les nomment<br> + les Trois Rois, d’autres les Trois Bourdons ou le +Râteau ou le Faux<br> + Manche.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Précisément, c’est Orion et la ceinture +d’Orion.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Très bien. Encore plus bas, toujours vers le midi, +brille Jean de<br> + Milan.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Sirius, si je ne me trompe.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Jean de Milan est le flambeau des astres. Jean de Milan, un +jour,<br> + avec les Enseignes et la Poussinière, avait +été, dit-on, convié à une<br> + noce. (La noce de la belle Maguelone, dont nous parlerons +tantôt.) La<br> + Poussinière, matinale, partit, paraît-il, la +première et prit le<br> + chemin haut. Les Enseignes, trois filles sémillantes, +ayant coupé<br> + plus bas, finirent par l’atteindre. Jean de Milan, +resté endormi,<br> + prit, lorsqu’il se leva, le raccourci et, pour les +arrêter, leur<br> + lança son bâton à la volée... Ce qui +fait que le Faux Manche est<br> + appelé depuis le Bâton de Jean de Milan.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Et celle qui, au loin, vient de montrer le nez et qui rase +la<br> + montagne?</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>C’est le Boiteux. Lui aussi était de la noce. Mais +comme il boite,<br> + pauvre diable, il n'avance que lentement. Il se lève tard +du reste et<br> + se couche de bonne heure.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Et celle qui descend, là-bas, sur le ponant, +étincelante comme une<br> + épousée?</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>Eh bien ! c’est elle! l’étoile du Berger, +1’Étoile du Matin, qui nous<br> + éclaire à l’aube, quand nous lâchons le +troupeau, et le soir, quand<br> + nous le rentrons: c’est elle, l’étoile reine, +la belle étoile,<br> + Maguelone, la belle Maguelone, sans cesse poursuivie par Pierre +de<br> + Provence, avec lequel a lieu, tous les sept ans son mariage.</p> + +<p>MOI</p> + +<p>La conjonction, je crois, de Vénus et de Jupiter ou de +Saturne<br> + quelquefois.</p> + +<p>LE BERGER</p> + +<p>A votre goût... mais tiens, Labrit! Pendant que nous +causions, les<br> + brebis se sont dispersées, tai! tai! ramène-les! +Oh! le mauvais<br> + coquin de chien, une vraie rosse... Il faut que j’y aille +moi-même.<br> + Allons, monsieur Frédéric, vous, prenez garde de +ne pas vous égarer!</p> + +<p>MOI</p> + +<p>Bonsoir! Galant Jean.</p> + +<p>Retournons aussi, comme le pâtre, à nos moutons. +A partir des<br> + <i>Provençales</i>, recueil poétique où +avaient collaboré les trouvères<br> + vieux et jeunes de cette époque-là, quelques-uns, +dont j’étais,<br> + engagèrent entre eux une correspondance au sujet de la +langue et de<br> + nos productions. De ces rapports, de plus en plus ardents, +naquit<br> + l’idée d’un congrès de poètes<br> + provençaux. Et, sur la convocation de Roumanille et de +Gaut qui<br> + avaient écrit ensemble dans le journal <i>Lou +Boui-Abaisse</i>, la réunion<br> + eut lien le 29 août 1852, à Arles, dans une salle +de l’ancien<br> + archevêché, sous la présidence de +l’aimable docteur d’Astros, doyen<br> + d’âge des trouvères. Ce fut là +qu’entre tous nous fîmes connaissance,<br> + Aubanel, Aubert, Bourrelly, Cassan, Crousillat, Désanat, +Garcin,<br> + Gaut, Gelu, Giéra, Mathieu, Roumanille, moi et +d’autres. Grâce au bon<br> + Carpentrassien, Bonaventure Laurent, nos portraits eurent +les<br> + honneurs de l’<i>Illustration</i> (18 septembre 1852).</p> + +<p>Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, professeur à +la faculté des<br> + sciences de Toulouse et spirituel poète en son parler +montpelliérain,<br> + l’avait chargé d’amener Jasmin à Arles. +Mais, quand Moquin-Tandon<br> + écrivit à l’auteur de <i>Marthe la folle</i>, +savez-vous ce que répondit<br> + l’illustre poète gascon: "Puisque vous allez +à Arles, dites-leur<br> + qu’ils auront beau se réunir quarante et cent, +jamais ils ne feront<br> + le bruit que j’ai fait tout seul."</p> + +<p>-- Voilà Jasmin de pied en cap, me disait +Roumanille.</p> + +<p>Cette réponse le reproduit beaucoup plus +fidèlement que le bronze<br> + élevé à Agen, en son honneur. Il +était ce que l’on appelle, Jasmin,<br> + un fier bougre.</p> + +<p>D’ailleurs, le perruquier d’Agen, en dépit de +son génie, fut toujours<br> + aussi maussade pour ceux qui, comme lui, voulaient chanter dans +notre<br> + langue. Roumanille, puisque nous y sommes, quelques +années<br> + auparavant, lui avait envoyé ses +<i>Pâquerettes</i>, avec la dédicace de<br> + Madeleine, une des poésies les meilleures du recueil. +Jasmin ne<br> + daigna pas remercier le Provençal. Mais ayant, le Gascon, +vers 1848,<br> + passé par Avignon, où il donna un concert avec +Mlle Roaldès, qui<br> + jouait de la harpe, Roumanile, après la séance, +vint avec quelques<br> + autres saluer le poète qui avait fait couler les larmes +en déclamant<br> + ses <i>Souvenirs</i> :</p> + +<p><i>-- Où vas-tu grand-père? -- Mon fils à +l’hôpital...<br> + C’est là que meurent les Jasmins.</i></p> + +<p>-- Qui êtes-vous donc? fit l’Agenais au +poète de Saint-Remy.</p> + +<p>-- Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille.</p> + +<p>-- Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais je croyais +qu’il fût<br> + celui d’un auteur mort.</p> + +<p>-- Monsieur, vous le voyez, répondit l’auteur des +<i>Pâquerettes</i>, qui<br> + ne laissa jamais personne lui marcher sur le pied, je suis +assez<br> + jeune encore pour pouvoir, s’il plaît à Dieu, +faire un jour votre<br> + épitaphe.</p> + +<p>Qui fut bien plus gracieux pour la réunion +d’Arles, ce fut ce bon<br> + Reboul, qui nous écrivit ceci: "Que Dieu bénisse +votre table... Que<br> + vos luttes soient des fêtes, que les rivaux soient des +amis! Celui<br> + qui fit les cieux a fait celui de notre pays si grand et si +bleu<br> + qu’il y a de l’espace pour toutes les +étoiles."</p> + +<p>Et cet autre Nîmois, Jules Canonge, qui disait: "Mes +amis, si vous<br> + aviez un jour à défendre notre cause, +n’oubliez pas qu’en Arles se<br> + fit votre assemblée première et que vous +fûtes étoilés dans la cité<br> + noble et fière qui a pour armes et pour devise: +<i>l’épée et l’ire du<br> + lion."</i></p> + +<p>Je ne me souviens pas de ce que je dis ou chantai là, +mais je sais<br> + seulement qu’en voyant le jour renaître, +j’étais dans le ravissement;<br> + et, Roumanille l’a dit dans son discours de Montmajour, en +1889. Il<br> + paraît que, songeur, plongé dans ma pensée, +dans mes yeux de jeune<br> + homme "resplendissaient déjà les sept rayons de +l’Étoile".</p> + +<p>Le Congrès d’Arles avait trop bien réussi +pour ne pas se renouveler.<br> + L’année suivante, 21 août 1853, sous +l’impulsion de Gaut, le jovial<br> + poète d’Aix, à Aix se tint une +assemblée (le Festival des Trouvères)<br> + deux fois nombreuse comme l’assemblée d’Arles. +C’est là que Brizeux,<br> + le grand barde breton, nous adressa le salut et les souhaits +où il<br> + disait:</p> + +<blockquote> +<p><i>Le rameau d’olivier couronnera vos têtes,<br> + Moi je n’ai que la lande en fleurs:<br> + L’un symbole riant de la paix et des fêtes<br> + L’autre symbole des douleurs.</i></p> + +<p><i>Unissons-les, amis; les fils qui vont nous suivre<br> + De ces fleurs n’ornent plus leurs fronts:<br> + Aucun ne redira le son qui nous enivre,<br> + Quand nous, fidèles, nous mourrons...</i></p> + +<p><i>Mais peut-elle mourir la brise fraîche et douce?<br> + L’aquilon l’emporte en son vol,<br> + Et puis elle revient légère sur la mousse<br> + Meurt-il le chant du rossignol?</i></p> + +<p><i>Non, tu ranimeras l’idiome sonore,<br> + Belle Provence, à son déclin;<br> + Sur ma tombe longtemps doit soupirer encore<br> + La voix errante de Merlin.</i></p> +</blockquote> + +<p>Outre ceux que j'ai cités comme figurant au +Congrès d’Arles, voici<br> + les noms nouveaux qui émergèrent au Congrès +d’Aix : Léon Alègre,<br> + l’abbé Aubert, Autheman, Bellot, Brunet, Chalvet, +l’abbé Emery,<br> + Laidet, Mathieu Lacroix, l’abbé Lambert, Lejourdan, +Peyrottes,<br> + Ricard-Bérard, Tavan, Vidal etc., avec trois +trouveresses, Mlles<br> + Reine Garde, Léonide Constans et Hortense Rolland.</p> + +<p>Une séance littéraire, devant tout le beau monde +d’Aix, se tint,<br> + après midi, dans la grande salle de la mairie, +courtoisement ornée<br> + des couleurs de Provence et des blasons de toutes les +cités<br> + provençales. Et sur une bannière en velours +cramoisi étaient inscrits<br> + les noms des principaux poètes provençaux des +derniers siècles. Le<br> + maire d’Aix, maire et député, était +alors M. Rigaud, le même qui plus<br> + tard donna une traduction de <i>Mirèio</i> en vers +français.</p> + +<p>Après l’ouverture faite par un choeur de +chanteurs,</p> + +<blockquote> +<p><i>Trouvères de Provence,<br> + Pour nous tous quel beau jour!<br> + Voici la Renaissance<br> + Du parler du Midi,</i></p> +</blockquote> + +<p>dont Jean-Baptiste Gaut avait fait les paroles, le +président d’Astros<br> + discourut gentiment en langue provençale; puis, tour +à tour, chacun y<br> + alla de son morceau. Roumanille, très applaudi, +récita un de ses<br> + contes et chanta la <i>Jeune Aveugle</i>; Aubanel dévida +sa pièce des<br> + <i>Jumeaux</i>, et moi <i>la Fin du Moissonneur</i>. Mais le +plus grand succès<br> + fut pour la chansonnette du paysan Tavan, <i>les Frisons de +Mariette</i>,<br> + et pour le maçon Lacroix, qui fit tous frissonner avec sa +<i>Pauvre</i><br> + <i>Martine</i>.</p> + +<p>Emile Zola, alors écolier au collège d’Aix, +assistait à cette séance<br> + et, quarante ans après, voici ce qu’il disait dans +le discours qu’il<br> + prononça à la félibrée de Sceaux +(1892) :</p> + +<p>"J’avais quinze ou seize ans, et je me revois, +écolier échappé du<br> + collège, assistant à Aix, dans la grande salle de +l’Hôtel de Ville, à<br> + une fête poétique un peu semblable à celle +que j’ai l’honneur de<br> + présider aujourd’hui. Il y avait là Mistral +déclamant la <i>Mort du<br> + Moissonneur,</i> Roumanille et Aubanel sans doute, d’autres +encore, tous<br> + ceux qui, quelques années plus tard, allaient être +les félibres et<br> + qui n’étaient alors que les troubadours."</p> + +<p>Enfin, au banquet du soir, où l’on en dit, conta +et chanta de toutes<br> + sortes, nous eûmes le plaisir d’élever nos +verres à la santé du vieux<br> + Bellot, qui s’était, dans Marseille et toute la +Provence, fait une<br> + renommée, méritée assurément, de +poète drolatique, et qui, ébahi de<br> + voir ce débordement de sève, nous répondait +tristement :</p> + +<blockquote> +<p><i>Je ne suis qu’un gâcheur;<br> + J’ai dans ma pauvre vie, noirci bien du papier:<br> + Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, n’ont pas la +flemme,<br> + De notre provençal débrouilleront +l’écheveau.</i></p> +</blockquote> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XII</h2> + +<h3>FONT-SÉGUGNE</h3> + +<p>Le groupe avignonnais. -- La fête de sainte Agathe. -- +Le père de<br> + Roumanille. -- Crousiflat de Salon, -- Le chanoine Aubanel. -- +La<br> + famille Giéra. -- Les amours d’Aubanel et de Zani. +-- Le banquet de<br> + Font-Ségugne. -- L’institution du Félibrige. +— L’oraison de saint<br> + Anselme. -- Le premier chant des félibres.</p> + +<p>Nous étions, dans la contrée, un groupe de +jeunes, étroitement unis,<br> + et qui nous accordions on ne peut mieux pour cette oeuvre de<br> + renaissance provençale. Nous y allions de tout coeur.</p> + +<p>Presque tous les dimanches, tantôt dans Avignon, +tantôt aux plaines<br> + de Maillane ou aux Jardins de Saint-Rémy, tantôt +sur les hauteurs de<br> + Châteauneuf-de-Gadagne ou de Châteauneuf-du-Pape, +nous nous<br> + réunissions pour nos parties intimes, régals de +jeunesse, banquets de<br> + Provence, exquis en poésie bien plus qu’en mets, +ivres d’enthousiasme<br> + et de ferveur, plus que de vin. C’est là que +Roumanille nous chantait<br> + ses Noëls, là qu’il nous lisait les +<i>Songeuses</i>, toutes fraîches, et<br> + <i>la Part du Bon Dieu</i> encore flambant neuve; c’est +là que, croyant,<br> + mais sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Aubanel +récitait<br> + <i>le Massacre des Innocents</i>; c’était là +que <i>Mireille</i> venait, de<br> + loin en loin, dévider ses strophes nouvellement +surgies.</p> + +<p>A Maillane, lors de la Sainte-Agathe, qui est la fête de +l’endroit,<br> + les "poètes" (comme on nous appelait déjà) +arrivaient tous les ans<br> + pour y passer trois jours, comme les bohémiens. La vierge +Agathe<br> + était Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les +seins. On dit<br> + même qu’à Arles, dans le trésor de +Saint-Trophime, est conservé un<br> + plat d’agate qui, selon la tradition, aurait contenu les +seins de la<br> + jeune bienheureuse. Mais d’où pouvait venir aux +Arlésiens et aux<br> + Maillanais cette dévotion pour une sainte de Catane? Je +me<br> + l’expliquerais de la façon suivante:</p> + +<p>Un seigneur de Maillane, originaire d’Arles, Guillaume +des<br> + Porcellets, fut, d’après l’histoire, le seul +Français épargné aux<br> + Vêpres Siciliennes, en considération de sa droiture +et de sa vertu.<br> + Ne nous aurait-il pas, lui ou ses descendants, apporté le +culte de la<br> + vierge catanaise? Toujours est-il qu’en Sicile, sainte +Agathe est<br> + invoquée contre les feux de l’Etna et à +Maillane contre la foudre et<br> + l’incendie. Un honneur recherché par nos jeunes +Maillanaises, c’est,<br> + avant leur mariage, d’être trois ans +<i>prieuresses</i> (comme on dirait<br> + prêtresses) de l’autel de sainte Agathe, et voici qui +est bien joli:<br> + la veille de la fête, les couples, la jeunesse, avant +d’ouvrir les<br> + danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une +sérénade devant<br> + l’église, à sainte Agathe.</p> + +<p>Avec les galants du pays, nous venions, nous aussi, +derrière les<br> + ménétriers, à la clarté des falots +errants et au bruit des pétards,<br> + serpenteaux et fusées, offrir à la patronne de +Maillane nos<br> + hommages... Et, à propos de ces saints honorés sur +l’autel, dans les<br> + villes et les villages, de-ci de-là, au Nord comme au +Midi, depuis<br> + des siècles et des siècles, je me suis +demandé, parfois: Qu’est-ce, à<br> + côté de cela, notre gloire mondaine de +poètes, d’artistes, de<br> + savants, de guerriers, à peine connus de quelques +admirateurs? Victor<br> + Hugo lui-même n’aura jamais le culte du moindre saint +du calendrier,<br> + ne serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, voit, +toutes<br> + les années, des milliers de fidèles venir le +supplier dans sa vallée<br> + perdue! Et aussi, un jour qu’à sa table (les +flatteurs avaient posé<br> + cette question:</p> + +<p>-- Y a-t-il, en ce monde, gloire supérieure à +celle du poète?</p> + +<p>-- Celle du saint, répondit l’auteur des +<i>Contemplations</i>.</p> + +<p>Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser +l’ami<br> + Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines. +Nous<br> + allions, dans le pré du moulin, voir les luttes +s’ouvrir, au<br> + battement du tambour:</p> + +<blockquote> +<p><i>Qui voudra lutter, qu’il se présente...<br> + Qui voudra lutter...<br> + Qu’il vienne au pré!</i></p> +</blockquote> + +<p>les luttes d’hommes et d’éphèbes +où l’ancien lutteur Jésette, qui<br> + était surveillant du jeu, tournait et retournait autour +des lutteurs,<br> + butés l’un contre l’autre, nus, les jarrets +tendus, et d’une voix<br> + sévère leur rappelait parfois le précepte: +<i>défense de déchirer les<br> + chairs...</i></p> + +<p>-- O Jésette... vous souvient-il de quand vous +fîtes mordre la<br> + poussière à Quéquine?</p> + +<p>-- Et de quand je terrassai Bel-Arbre d’Aramon, nous +répondait le<br> + vieil athlète, enchanté de redire ses victoires +d’antan. On<br> + m’appelait, savez-vous comme? Le Petit Maillanais ou, +autrement, le<br> + Flexible. Nul jamais ne put dire qu’il m’avait +renversé et, pourtant,<br> + j'eus à lutter avec le fameux Meissonnier, l’hercule +avignonnais qui<br> + tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste d’Apt... +Mais nous<br> + ne pûmes rien nous faire.</p> + +<p>A Saint-Remy, nous descendions chez les parents de +Roumanille,<br> + Jean-Denis et Pierrette, de vaillants maraîchers qui +exploitaient un<br> + jardin vers le Portail-du-Trou. Nous y dînions en plein +air, à<br> + l’ombre claire d’une treille, dans les assiettes +peintes qui<br> + sortaient en notre honneur, avec les cuillers +d’étain et les<br> + fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les soeurs de notre +ami,<br> + deux brunettes dans la vingtaine, nous servaient, souriantes, +la<br> + blanquette d’agneau qu’elles venaient +d’apprêter.</p> + +<p>Un rude homme, tout de même, ce vieux Jean-Denis, le +père de<br> + Roumanille. Il avait, étant soldat de Bonaparte (ainsi +qu’assez<br> + dédaigneux il dénommait l’empereur), vu la +bataille de Waterloo et<br> + racontait volontiers qu’il y avait gagné la +croix.</p> + +<p>-- Mais, avec la défaite, disait-il, on n’y pensa +plus.</p> + +<p>Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon, reçut +la décoration,<br> + Jean-Denis, fièrement, se contenta de dire:</p> + +<p>-- Le père l’avait gagnée, c’est le +garçon qui l’a.</p> + +<p>Et voici l’épitaphe que Roumanille écrivit +sur la tombe de ses<br> + parents, au cimetière de Saint-Remy :</p> + +<p>A JEAN-DENIS ROUMANILLE<br> + JARDINIER, HOMME DE BIEN ET DE VALEUR (1791-1875)<br> + A PIERRETTE PIQUET, SON ÉPOUSE,<br> + BONNE, PIEUSE ET FORTE (1793-1895.<br> + ILS VÉCURENT CHRÉTIENNEMENT ET MOURURENT<br> + TRANQUILLES, DEVANT DIEU SOIENT-ILS!</p> + +<p>Crousillat, de Salon, un dévot de la langue et des +Muses de Crau,<br> + était assez souvent de ces réunions d’amis et +c’est au lendemain<br> + d’une lecture poétique qu’il me gratifia du +sonnet que je transcris:</p> + +<blockquote> +<p><i>J’entendis un écho de ta pure harmonie,<br> + Le jour que nous pûmes, chez Roumanille,<br> + Cinq trouvères joyeux, francs de +cérémonie,<br> + Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille.</i></p> + +<p><i>Mais quand finiras-tu de tresser ton panier,<br> + Quand de nous attifer ta belle jeune fille?<br> + Que je m’écrie content et jamais +façonnier<br> + Ta Mireille, ô Mistral, est une merveille!...</i></p> + +<p><i>Si donc, comme le vent dont le nom te convient,<br> + Fort est le souffle saint qui t’inspire, jeune homme,<br> + Allons, au monde avide épanche les accents:</i></p> + +<p><i>A tes flambants accords les monts vont +s’émouvoir<br> + Les arbres tressaillir, les torrents s’arrêter,<br> + Comme aux sons modulés sur les lyres antiques.</i></p> +</blockquote> + +<p>On allait, en Avignon, à la maison d’Aubanel, dans +la rue Saint-Marc<br> + (qui, aujourd’hui, porte le nom du glorieux +félibre): un hôtel à<br> + tourelles, ancien palais cardinalice, qu’on a démoli +depuis pour<br> + percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, on voyait, +avec<br> + sa vis, une presse de bois semblable à un pressoir qui, +depuis deux<br> + cents ans, servait pour imprimer les livres paroissiaux et +scolaires<br> + du Comtat. Là, nous nous installions, un peu +intimidés par le parfum<br> + d’église qui était dans les murs, mais +surtout par Jeanneton, la<br> + vieille cuisinière, qui avait toujours l’air de +grommeler:</p> + +<p>-- Les voilà encore!</p> + +<p>Cependant, la bonhomie du père d’Aubanel, +imprimeur officiel de notre<br> + Saint-Père le Pape, et la jovialité de son oncle +le chanoine nous<br> + avaient bientôt mis à l’aise. Et venu le +moment où l’on choque le<br> + verre, le bon vieux prêtre racontait.</p> + +<p>-- Une nuit, disait-il, quelqu’un vint m’appeler +pour porter<br> + l’extrême-onction à une malheureuse de ces +mauvaises maisons du préau<br> + de la Madeleine. Quand j'eus administré la pauvre +agonisante, et que<br> + nous redescendions avec le sacristain, les dames, +alignées le long de<br> + l’escalier, décolletées et accoutrées +d’oripeaux de carnaval, me<br> + saluèrent au passage, la tête penchée, +d’un air si contrit qu’on leur<br> + aurait donné, selon l’expression populaire, +l’absolution sans les<br> + confesser. Et la mère catin, tout en m’accompagnant, +m’alléguait des<br> + prétextes pour excuser sa vie... Moi, sans +répondre, je dévalais les<br> + degrés; mais dès qu’elle m’eut ouvert la +porte du logis, je me<br> + retourne et je lui fais:</p> + +<p>-- Vieille brehaigne! s’il n’y avait point de +matrones, il n’y aurait<br> + pas tant de gueuses!</p> + +<p>Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons plus tard) +nous<br> + faisions aussi nos frairies. Mais l’endroit bienheureux, +l’endroit<br> + prédestiné, c’était, ensuite, +Font-Ségugne, bastide de plaisance près<br> + du village de Gadagne, où nous conviait la famille +Giéra: il y avait<br> + la mère, aimable et digne dame; l’aîné +qu’on appelait Paul, notaire à<br> + Avignon, passionné pour la Gaie-Science; le cadet Jules, +qui rêvait<br> + la rénovation du monde par l’oeuvre des<br> + Pénitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes et +accortes:<br> + Clarisse et Joséphine, douceur et joie de ce nid.</p> + +<p>Font-Ségugne, au penchant du plateau de Camp-Cabel; +regarde le<br> + Ventoux, au loin, et la gorge de Vaucluse qui se voit à +quelques<br> + lieues. Le domaine prend son nom d’une petite source qui y +coule au<br> + pied du castel. Un délicieux bouquet de chênes, +d’acacias et de<br> + platanes le tient abrité du vent et de l’ardeur du +soleil.</p> + +<p>"Font-Ségugne, dit Tavan (le félibre de +Gadagne), est encore<br> + l’endroit où viennent, le dimanche, les amoureux du +village. Là, ils<br> + ont l’ombre, le silence, la fraîcheur, les<br> + cachettes; il y a là des viviers avec leurs bancs de +pierre que le<br> + lierre enveloppe; il y a des sentiers qui montent, qui +descendent,<br> + tortueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants +d’oiseaux,<br> + murmure de feuillage, gazouillis de fontaine. Partout, sur le +gazon,<br> + vous pouvez vous asseoir, rêver d’amour, si l’on +est seul et, si l’on<br> + est deux, aimer."</p> + +<p>Voi1à où nous venions nous récréer +comme perdreaux, Roumanille Giéra,<br> + Mathieu, Brunet, Tavan, Crousillat, moi et autres, Aubanel plus +que<br> + tous, retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny Manivet +de<br> + son vrai nom), Zani l’Avignonnaise, une amie et compagne +des<br> + demoiselles du castel.</p> + +<p>"Avec sa taille mince et sa robe de laine,-- couleur de la +grenade,<br> + -- avec son front si lisse et ses grands yeux si beaux, -- avec +ses<br> + longs cheveux noirs et son brun visage, -- je la verrai +tantôt, la<br> + jeune vierge, -- qui me dira: "Bonsoir." O Zani, venez +vite!"</p> + +<p>C’est le portrait qu’Aubanel, dans son <i>Livre de +l’Amour</i>, en fit<br> + lui-même... Mais, à présent, +écoutons-le, lorsque, après que Zani eut<br> + pris le voile, il se rappelle<br> + Font-Ségugne :</p> + +<p>"Voici l’été, les nuits sont claires. -- A +Châteauneuf, le soir est<br> + beau. -- Dans les bosquets la lune encore-- monte la nuit +sur<br> + Camp-Cabel. -- T’en souvient-il? Parmi les pierres, -- avec +ta face<br> + d’Espagnole, -- quand tu courais comme une folle, -- quand +nous<br> + courions comme des fous -- au plus sombre et qu’on avait +peur?</p> + +<p>"Et par ta taille déliée -- je te prenais: que +c’était doux! -- Au<br> + chant des bêtes du bocage, -- nous dansions alors tous les +deux. --<br> + Grillons, rossignols et rainettes --<br> + disaient, chacun, leurs chansonnettes; -- tu y ajoutais ta +voix<br> + claire... -- Belle amie, où sont, maintenant, -- tant de +branles et<br> + de chansons?</p> + +<p>"Mais, à la fin? las de courir, -- las de rire, las de +danser, --<br> + nous nous asseyions sous les chênes -- un moment pour nous +reposer;<br> + -- tes longs cheveux qui s’épandaient. -- mon +amoureuse main aimait<br> + -- à les reprendre; et toi, bonne, tu me laissais faire, +tout doux,<br> + -- comme une mère son enfant."</p> + +<p>Et les vers écrits par lui, au châtelet de +Font-Ségugne, sur les murs<br> + de la chambre où sa Zani couchait.</p> + +<p>"O chambrette, chambrette, -- bien sûr que tu es petite, +mais que de<br> + souvenirs! -- Quand je passe ton seuil, je me dis: "Elles +viennent!"<br> + -- Il me semble vous voir, ô belles jouvencelles, -- toi, +pauvre<br> + Julia, toi, ma chère Zani! -- Et pourtant, c’en est +fait! -- Ah! vous<br> + ne viendrez plus dormir dans la chambrette! -- Julia, tu es +morte!<br> + Zani, tu es nonnain!"</p> + +<p>Vouliez-vous, pour berceau d’un rêve glorieux, pour +l’épanouissement<br> + d’une fleur d’idéal, un lieu plus favorable que +cette cour d’amour<br> + discrète, au belvédère d’un coteau, au +milieu des lointains azurés et<br> + sereins, avec une volée de jeunes qui adoraient le Beau +sous les<br> + trois espèces: Poésie, Amour, Provence, identiques +pour eux, et<br> + quelques demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire +compagnie!</p> + +<p>Il fut écrit au ciel qu’un dimanche fleuri, le 21 +mai 1854, en pleine<br> + primevère de la vie et de l’an, sept poètes +devaient se rencontrer au<br> + castel de Font-Ségugne: Paul Giéra, un esprit +railleur qui signait<br> + Glaup (par anagramme de Paul G.); Roumanille, un propagandiste +qui,<br> + sans en avoir l’air, attisait incessamment le feu +sacré autour de<br> + lui; Aubanel, que Roumanille avait conquis à notre langue +et qui, au<br> + soleil d’amour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa +<i>grenade</i>;<br> + Mathieu, ennuagé dans les visions de la Provence +redevenue, comme<br> + jadis, chevaleresque et amoureuse; Brunet, avec sa face de +Christ de<br> + Galilée, rêvant son utopie de Paradis terrestre; le +paysan Tavan qui,<br> + ployé sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon +sur la<br> + glèbe; et Frédéric, tout prêt +à jeter au mistral, comme les pâtres<br> + des montagnes, le cri de race pour héler, et tout +prêt à planter le<br> + gonfalon sur le Ventoux...</p> + +<p>A table, on reparla, comme c’était +l’habitude, de ce qu’il faudrait<br> + pour tirer notre idiome de l’abandon où il gisait +depuis que,<br> + trahissant l’honneur de la Provence, les classes +dirigeantes<br> + l’avaient réduit, hélas! à la +domesticité. Et alors, considérant que,<br> + des deux derniers Congrès, celui d’Arles et celui +d’Aix, il n’était<br> + rien sorti qui fit prévoir un accord pour la +réhabilitation de la<br> + langue provençale; qu’au contraire, les +réformes, proposées par les<br> + jeunes de l’Ecole avignonnaise, s’étaient vues, +chez beaucoup, mal<br> + accueillies et mal voulues, les Sept de Font-Ségugne +délibérèrent,<br> + unanimes, de faire bande à part et, prenant le but en +main, de le<br> + jeter où ils voulaient.</p> + +<p>-- Seulement, observa Glaup, puisque nous faisons corps neuf, +il nous<br> + faut un nom nouveau. Car, entre rimeurs, vous le voyez, bien +qu’ils<br> + ne trouvent rien du tout, ils se disent tous +<i>trouvères</i>. D’autre<br> + part, il y a aussi le mot de <i>troubadour</i>. Mais, +usité pour désigner<br> + les poètes d’une époque, ce nom est +décati par l’abus qu’on en a<br> + fait. Et à renouveau enseigne nouvelle!</p> + +<p>Je pris alors la parole.</p> + +<p>-- Mes amis, dis-je, à Maillane, il existe dans le +peuple, un vieux<br> + récitatif qui s’est transmis de bouche en bouche et +qui contient, je<br> + crois, le mot prédestiné.</p> + +<p>Et je commençai :</p> + +<p>"Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait. -- Un +jour de sa<br> + sainte écriture, -- il est monté au haut du ciel. +-- Près de l’Enfant<br> + Jésus, son fils très précieux, -- il a +trouvé la Vierge assise -- et<br> + aussitôt l’a saluée. -- Soyez le bienvenu, +neveu! a dit la Vierge. --<br> + Belle compagne, a dit son enfant, qu’avez-vous? -- +J’ai souffert sept<br> + douleurs amères -- que je désire vous conter.</p> + +<p>"La première douleur que je souffris pour vous, ô +mon fils précieux,<br> + -- c’est lorsque, allant ouïr messe de relevailles, au +temple je me<br> + présentai, -- qu’entre les mains de saint +Siméon je vous mis. -- Ce<br> + fut un couteau de douleur -- qui me trancha le coeur, qui me +traversa<br> + l’âme, - ainsi qu’à vous, -- ô mon +fils précieux!</p> + +<p>"La seconde douleur que je souffris pour vous, etc. -- La +troisième<br> + douleur que je souffris pour vous, etc. -- La quatrième +douleur que<br> + je souffris pour vous, -- ô mon fils précieux! -- +c’est quand je vous<br> + perdis, -- que de trois jours, trois nuits, je ne vous trouvai +plus,<br> + -- car vous étiez dans le temple, -- où vous vous +disputiez, avec les<br> + scribes de la loi, -- avec les sept <i>félibres</i> de la +Loi (1)."</p> + +<p>-- Les sept félibres de la Loi, mais c’est nous +autres, écria la<br> + tablée. Va pour <i>félibre</i>.</p> + +<p>Et Glaup ayant versé dans les verres taillés une +bouteille de<br> + châteauneuf qui avait sept ans de cave, dit +solennellement:</p> + +<p>-- A la santé des félibres! Et, puisque nous +voici en train de<br> + baptiser, adaptons au vocable de notre Renaissance tous les +dérivés<br> + qui doivent en naître. Je vous propose donc d’appeler +<i>félibrerie</i><br> + toute école de félibres qui comptera au moins sept +membres, en<br> + mémoire, messieurs, de la pléiade +d’Avignon.</p> + +<p>-- Et moi, dit Roumanille, je vous propose, s’il vous +plaît, le joli<br> + mot <i>félibriser</i> pour dire "se réunir, comme +nous faisons, entre<br> + félibres".</p> + +<p>(1) Ce poème populaire se dit aussi en Catalogne. Voici +la<br> + traduction du Catalan correspondant au provençal que nous +venons de<br> + citer: Le troisième (couteau) fut quand vous eûtes, +-- près de trois<br> + jours, perdu votre Fils; -- vous le trouvâtes dans le +temple, --<br> + disputant avec des savants, -- prêchant sous les +voûtes -- la<br> + céleste doctrine.</p> + +<p>-- Moi, dit Mathieu, j’ajoute le terme +<i>félibrée</i> pour dire "une<br> + frairie de poètes provençaux".</p> + +<p>-- Moi, dit Tavan, je crois que le mot +<i>félibréen</i> n’exprimerait pas<br> + mal ce qui concerne les félibres.</p> + +<p>-- Moi je dédie, fit Aubanel, le nom de +<i>félibresse</i> aux dames qui<br> + chanteront en langue de Provence.</p> + +<p>-- Moi, je trouve, dit Brunet, que le mot +<i>félibrillon</i> siérait aux<br> + enfants des félibres.</p> + +<p>-- Moi, dit Mistral, je clos par ce mot national: +<i>félibrige,<br> + félibrige</i>! qui désignera l’oeuvre et +l’association.</p> + +<p>Et, alors, Glaup reprit:</p> + +<p>-- Ce n’est pas tout, collègues! nous sommes les +félibres de la<br> + loi... Mais, la Loi, qui la fait?</p> + +<p>-- Moi, dis-je, et je vous jure que, devrais-je y mettre vingt +ans de<br> + ma vie, je veux, pour faire voir que notre langue est une +langue,<br> + rédiger les articles de loi qui la régissent.</p> + +<p>Drôle de chose! elle a l’air d’un conte et, +pourtant, c’est de là, de<br> + cet engagement pris un jour de fête, un jour de +poésie et d’ivresse<br> + idéale, que sortit cette énorme et<br> + absorbante tâche du <i>Trésor du +Félibrige</i> ou dictionnaire de la<br> + langue provençale, où se sont fondus vingt ans +d’une carrière de<br> + poète.</p> + +<p>Et qui en douterait n’aura qu’à lire le +prologue de Glaup (P. Giéra)<br> + dans <i>l’Almanach Provençal</i> de 1885, où +cela est clairement consigné<br> + comme suit:</p> + +<p>"Quand nous aurons toute prête la Loi qu’un +félibre prépare et qui<br> + dit, beaucoup mieux que vous ne sauriez le croire, pourquoi +ceci,<br> + pourquoi cela, les opposants devront se taire."</p> + +<p>C’est dans cette séance, mémorable à +juste titre et passée,<br> + aujourd’hui, à l’état de légende, +qu’on décida la publication, sous<br> + forme d’almanach, d’un petit recueil annuel qui serait +le fanion de<br> + notre poésie, l’étendard de notre +idée, le trait d’union entre<br> + félibres, la communication du Félibrige avec le +peuple.</p> + +<p>Puis, tout cela réglé, l’on +s’aperçut, ma foi, que le 21 de mai, date<br> + de notre réunion, était le jour de sainte Estelle; +et, tels que les<br> + rois Mages, reconnaissant par là l’influx +mystérieux de quelque haute<br> + conjoncture, nous saluâmes l’Étoile qui +présidait au berceau de notre<br> + rédemption.</p> + +<p>L’<i>Almanach Provençal pour le Bel An de Dieu +1855</i> parut la même<br> + année avec ses cent douze pages. A la première, en +belle place, tel<br> + qu’un trophée de victoire, notre <i>Chant des +Félibres</i> exposait le<br> + programme de ce réveil de sève et de joie +populaire:</p> + +<blockquote> +<p><i>--Nous sommes des amis, des frères,<br> + Étant les chanteurs du pays!<br> + Tout jeune enfant aime sa mère,<br> + Tout oisillon aime son nid:<br> + Notre ciel bleu, notre terroir<br> + Sont, pour nous autres, un paradis.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, joyeux et libres,<br> + De la Provence tous épris,<br> + C’est nous qui sommes les félibres,<br> + Les gais félibres provençaux!</i></p> + +<p><i>En provençal ce que l’on pense<br> + Vient sur les lèvres aisément.<br> + O douce langue de Provence,<br> + Voilà pourquoi nous t’aimerons!<br> + Sur les galets de la Durance<br> + Nous le jurons tous aujourd’hui!</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Les fauvettes n’oublient jamais<br> + Ce que leur gazouilla leur père,<br> + Le rossignol ne l’oublie guère,<br> + Ce que son père lui chanta;<br> + Et le langage de nos mères,<br> + Pourrions-nous l’oublier, nous autres?</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Cependant que les jouvencelles<br> + Dansent au bruit du tambourin,<br> + Le dimanche, à l’ombre légère,<br> + A l’ombre d’un figuier, d’un pin,<br> + Nous aimons à goûter ensemble,<br> + A humer le vin d'un flacon.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Alors, quand le moût de la Nerthe<br> + Dans le verre sautille et rit,<br> + De la chanson qu’il a trouvée<br> + Dès qu’un félibre lance un mot,<br> + Toutes les bouches sont ouvertes<br> + Et nous chantons tous à la loi.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Des jeunes filles sémillantes<br> + Nous aimons le rire enfantin;<br> + Et, si quelqu’une nous agrée,<br> + Dans nos vers de galanterie<br> + Elle est chantée et rechantée<br> + Avec des mots plus que jolis.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc.</i></p> + +<p><i>Quand les moissons seront venues,<br> + Si la poêle frit quelquefois,<br> + Quand vous foulerez vos vendanges,<br> + Si le suc du raisin foisonne<br> + Et que vous ayez besoin d’aide,<br> + Pour aider, nous y courrons tous.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Nous conduisons les farandoles;<br> + A la Saint-Éloi, nous trinquons;<br> + S’il faut lutter, à bas la veste;<br> + De saint Jean nous sautons le feu;<br> + A la Noël, la grande fête,<br> + Ensemble nous posons la Bûche.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Dans le moulin lorsqu’on détrite<br> + Les sacs d’olives, s’il vous faut<br> + Des lurons pour pousser la barre,<br> + Venez, nous sommes toujours prêts<br> + Vous aurez là des gouailleurs comme<br> + Il n’en est pas dix nulle part.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Vienne la rôtie des châtaignes<br> + Aux veillées de la Saint-Martin,</i></p> + +<p><i>Si vous aimez les contes bleus,<br> + Appelez-nous, voisins, voisines:<br> + Nous vous en dirons des brochées<br> + Dont vous rirez jusqu’au matin.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>A votre fête patronale<br> + Faut-il des prieurs, nous voici...<br> + Et vous, pimpantes mariées,<br> + Voulez-vous un joyeux couplet?<br> + Conviez-nous: pour vous, mignonnes,<br> + Nous en avons des cents au choix!</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Quand vous égorgerez la truie,<br> + Ne manquez pas de faire signe!<br> + Serait-ce par un jour de pluie,<br> + Pour la saigner on lie la queue:<br> + Un bon morceau de la fressure,<br> + Rien de pareil pour bien dîner.</i></p> + +<p><i>Tous des amis, etc...</i></p> + +<p><i>Dans le travail le peuple ahane:<br> + Ce fut, hélas! toujours ainsi...<br> + Eh! s’il fallait toujours se taire,<br> + Il y aurait de quoi crever!<br> + Il en faut pour le faire rire,<br> + Et il en faut pour lui chanter!</i></p> + +<p><i>Tous des amis, joyeux et libres,<br> + De la Provence tous épris,<br> + C’est nous qui sommes les félibres,<br> + Les gais félibres provençaux!</i></p> +</blockquote> + +<p>Le Félibrige, vous le voyez, était loin +d’engendrer mélancolie et<br> + pessimisme. Tout s’y faisait de gaieté de coeur, +sans arrière-pensée<br> + de profit ni de gloire. Les collaborateurs des premiers +almanachs<br> + avaient tous pris des pseudonymes: le Félibre des +Jardins<br> + (Roumanille), le Félibre de la Grenade (Aubanel), le +Félibre des<br> + Baisers (Mathieu), le Félibre Enjoué (Glaup, Paul +Giéra), le Félibre<br> + du Mas on bien de Belle-Viste (Mistral), le Félibre de +l’Armée<br> + (Tavan, pris par la conscription), le Félibre de +l’Arc-en-Ciel (G.<br> + Brunet, quiétait peintre); tous ceux, ensuite, qui +vinrent peu à peu<br> + grossir le bataillon : le Félibre de Verre (D. Cassan), +le Félibre<br> + des Glands (T. Poussel), le Félibre de la Sainte-Braise +(E. Garcin),<br> + le Félibre de Lusène (Crousillat, de Salon), le +Félibre de l’Ail<br> + (J.-B. Martin, surnommé le Grec), le Félibre des +Melons (V. Martin,<br> + de Cavaillon), la Félibresse du Caulon (fille du +précédent), le<br> + Félibre Sentimental (B. Laurens), le Félibre des +Chartes (Achard,<br> + archiviste de Vaucluse), le Félibre du Pontias (B. +Chalvet, de<br> + Nyons), le Félibre de Maguelone (Moquin-Tandon), le +Félibre de la<br> + Tour-Magne (Roumieux, de Nîmes), le Félibre de la +Mer (M. Bourrelly),<br> + le Félibre des Crayons (l’abbé Cotton) et le +Félibre Myope (premier<br> + nom du <i>Cascarelet</i>, qui a signé, plus tard, les +facéties et contes<br> + naïfs de Roumanille et de Mistral).</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XIII</h2> + +<h3>L’ALMANACH PROVENÇAL</h3> + +<p>Le bon pèlerin. -- Jarjaye au paradis. -- La Grenouille +de Narbonne.<br> + -- La Montelaise -- L’homme populaire.</p> + +<p>L’<i>Almanach Provençal</i>, bien venu des +paysans, goûté par les<br> + patriotes, estimé par les lettrés, +recherché par les artistes, gagna<br> + rapidement la faveur du public; et son tirage, qui fut, la +première<br> + année, de cinq cents exemplaires, monta vite à +douze cents, à trois<br> + mille, à cinq mille, à sept mille, à dix +mille, qui est le chiffre<br> + moyen depuis quinze ou vingt ans.</p> + +<p>Comme il s’agit d’une oeuvre de famille et de +veillée, ce chiffre<br> + représente, je ne crois guère me tromper, +cinquante mille lecteurs.<br> + Impossible de dire le soin, le zèle, l’amour- propre +que Roumanille<br> + et moi avions mis sans relâche à ce cher petit +livre, pendant les<br> + quarante premières années. Et sans parler ici des +innombrables<br> + poésies qui s’y sont publiées, sans parler de +ses <i>Chroniques</i>, où<br> + est contenue, peut-on dire, l’histoire du Félibrige, +la quantité de<br> + contes, de légendes, de sornettes, de facéties et +de gaudrioles, tous<br> + recueillis dans le terroir, qui s’y sont ramassés, +font de cette<br> + entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute +la<br> + raillerie, tout l’esprit de notre race se trouvent +serrés là dedans;<br> + et si le peuple provençal, un jour, pouvait +disparaître, sa façon<br> + d’être et de penser se retrouverait telle quelle dans +l’almanach des<br> + félibres.</p> + +<p>Roumanille a publié, dans un volume à part +(<i>Li Conte Prouvençau et<br> + li Cascareleto</i>), la fleur des contes et gais devis +qu’il égrena à<br> + profusion dans notre almanach populaire. Nous aurions pu en +faire<br> + autant; mais nous nous contenterons de donner, en +spécimen de notre<br> + prose d’almanach, quelques-uns des morceaux qui eurent le +plus de<br> + succès et qui ont été, du reste, traduits +et répandus par Alphonse<br> + Daudet, Paul Arène, E. Blavet, et autres bons amis.</p> + +<p> </p> + +<h4>LE BON PÈLERIN</h4> + +<h5>Légende provençale.</h5> + +<p>I</p> + +<p>Maître Archimbaud avait près de cent ans. Il +avait été jadis un rude<br> + homme de guerre; mais à présent, tout +éclopé et perclus par la<br> + vieillesse, il tenait le lit toujours et ne pouvait plus +bouger.</p> + +<p>Le vieux maître Archimbaud avait trois fils. Un matin, +il appela<br> + l’aîné et lui dit :</p> + +<p>-- Viens ici, Archimbalet! En me retournant dans mon lit +et<br> + rêvassant, car, va, au fond d’un lit, on a le temps +de réfléchir je<br> + me suis remémoré que, dans une bataille, me +rencontrant un jour en<br> + danger de périr je promis à Dieu de faire le +voyage de Rome... Aïe!<br> + je suis Vieux comme terre et ne puis plus aller en guerre! +Je<br> + voudrais bien, mon fils, que tu fisses à ma place ce +pèlerinage-là,<br> + car il me peine de mourir sans avoir accompli mon voeu.</p> + +<p>L’aîné répondit:</p> + +<p>-- Que diable allez-vous donc vous mettre en tête, un +pèlerinage à<br> + Rome et je ne sais où encore! Père, mangez, buvez, +et puis dans votre<br> + lit, autant qu'il vous plaira, dites des patenôtres! Nous +avons,<br> + nous, autre chose à faire.</p> + +<p>Maître Archimbaud, le lendemain matin, appelle son fils +cadet;</p> + +<p>-- Cadet, écoute, lui fait-il: en rêvassant et en +calculant, car,<br> + vois-tu, au fond d’un lit on a le loisir de rêver, je +me suis souvenu<br> + que, dans une tuerie, me trouvant un jour en danger mortel, je +me<br> + vouai à Dieu pour le grand voyage de Rome... Aïe! je +suis vieux comme<br> + terre! je ne puis plus aller en guerre! et je voudrais +qu’à ma place<br> + tu ailles faire, toi, le pèlerinage promis.</p> + +<p>Le cadet répondit:</p> + +<p>-- Père, dans quinze jours va venir le beau temps! Il +faudra labourer<br> + les chaumes, il faut cultiver les vignes, il faut faucher +les<br> + foins... Notre aîné doit conduire le troupeau dans +la montagne; le<br> + jeune est un enfant... Qui commandera, si je m’en vais +à Rome<br> + fainéanter par les chemins? Père, mangez, dormez, +et laissez-nous<br> + tranquilles.</p> + +<p>Le bon maître Archimbaud, le lendemain matin appelle le +plus jeune:</p> + +<p>-- Espérit, mon enfant, approche, lui fait-il. +J’ai promis au bon<br> + Dieu de faire un pèlerinage à Rome... Mais je suis +vieux comme terre!<br> + Je ne puis plus aller en guerre... Je t’y enverrais bien +à ma place,<br> + pauvret! Mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas la route; Rome +est<br> + très loin, mon Dieu! et s’il t’arrivait +malheur...</p> + +<p>-- Mon père, j’irai, répondit le jeune. +Mais la mère cria: Je ne veux<br> + pas que tu y ailles! Ce vieux radoteur avec sa guerre, avec sa +Rome,<br> + finit par donner sur les nerfs: non content de grogner, de +se<br> + plaindre, de geindre, toute l’année durant, il +enverrait maintenant<br> + ce bel enfant se perdre!</p> + +<p>-- Mère, dit le jeune, la volonté d’un +père est un ordre de Dieu!<br> + Quand Dieu commande, il faut partir.</p> + +<p>Et Espérit, sans dire plus, alla tirer du vin dans une +petite gourde,<br> + mit un pain dans sa besace avec quelques oignons, chaussa +ses<br> + souliers neufs, chercha dans le bûcher un bon bâton +de chêne, jeta<br> + son manteau sur l’épaule, embrassa son vieux +père, qui lui donna<br> + force conseils, fit ses adieux à toute sa parenté +et partit.</p> + +<p>II</p> + +<p>Mais avant de se mettre en voie, il alla dévotement +ouïr la sainte<br> + messe; et n’est-ce pas merveille qu'en sortant de +l’église, il trouva<br> + sur le seuil un beau jeune homme qui lui adressa ces mots:</p> + +<p>-- Ami, n’allez-vous pas à Rome?</p> + +<p>-- Mais oui, dit Espérit.</p> + +<p>-- Et moi aussi, camarade; si cela vous plaisait, nous +pourrions<br> + faire route ensemble.</p> + +<p>-- Volontiers, mon bel ami.</p> + +<p>Or cet aimable jouvenceau était un ange envoyé +par Dieu.</p> + +<p>Espérit avec l’ange prirent donc la voie romaine; +et ainsi tout<br> + gaiement, tantôt au soleil, tantôt à +l’aiguail, en mendiant leur pain<br> + et chantant des cantiques, la petite gourde au bout du +bâton, enfin<br> + ils arrivèrent à la cité de Rome.</p> + +<p>Une fois reposés, ils firent leurs dévotions +à la grande église de<br> + Saint-Pierre, visitèrent tour à tour les +basiliques, les chapelles,<br> + les oratoires, les sanctuaires, et tous les piliers +sacrés, baisèrent<br> + les reliques des apôtres Pierre et Paul, des vierges, des +martyrs et<br> + de la vraie Croix; bref avant de repartir, ils furent voir le +pape,<br> + qui leur donna sa bénédiction.</p> + +<p>Et alors Espérit avec son compagnon allèrent se +coucher sous le<br> + porche de Saint-Pierre et Espérit s'endormit.</p> + +<p>Or, voici qu’en dormant le pèlerin vit en songe +ses frères et sa mère<br> + qui brûlaient en enfer, et il se vit lui-même avec +son père dans la<br> + gloire éternelle des paradis de Dieu.</p> + +<p>-- Hélas! pour lors, s’écria-t-il, je +voudrais bien, mon Dieu,<br> + retirer du feu ma mère, ma pauvre mère et mes +frères!</p> + +<p>Et Dieu lui répondit:</p> + +<p>-- Tes frères, c’est impossible, car ils ont +désobéi mon<br> + commandement; mais ta mère, peut-être, si tu peux, +avant sa mort, lui<br> + faire faire trois charités.</p> + +<p>Et Espérit se réveilla. L’ange avait +disparu. Il eut beau l’attendre,<br> + le chercher, le demander, il ne le retrouva plus et il dut tout +seul<br> + s’en retourner à Rome.</p> + +<p>Il se dirigea donc vers le rivage de la mer, ramassa des +coquillages,<br> + en garnit son habit ainsi que son chapeau, et de là, +lentement, par<br> + voies et par chemins, par vallées et par montagnes, il +regagna le<br> + pays en mendiant et en priant.</p> + +<p>III</p> + +<p>C’est ainsi qu’il arriva dans son endroit et +à sa maison.</p> + +<p>Il en manquait depuis deux ans. Amaigri et chétif, +hâlé, poudreux, en<br> + haillons, les pieds nus, avec sa petite gourde au bout de +son<br> + bourdon, son chapelet et ses coquilles, il était +méconnaissable.<br> + Personne ne le reconnut, et il s’en vint tout droit au +logis paternel<br> + et dit doucement à la porte:</p> + +<p>-- Au pauvre pèlerin, au nom de Dieu, faites +l’aumône!</p> + +<p>-- Ho! sa mère cria, vous êtes ennuyeux! Tous les +jours il en passe,<br> + de ces garnements, de ces vagabonds, de ces truandailles.</p> + +<p>-- Hélas! épouse, fit au fond de son lit le bon +vieil Archimbaud,<br> + donne-lui quelque chose: qui sait si notre fils n’est pas +à cette<br> + même heure dans le même besoin!</p> + +<p>Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un croûton et +l’alla porter<br> + au pauvre. Le lendemain, le pèlerin retourne encore +à la porte de la<br> + maison paternelle en disant:</p> + +<p>-- Au nom de Dieu, maîtresse, faites un peu +d’aumône au pauvre<br> + pèlerin.</p> + +<p>-- Vous êtes encore là! cria la vieille, vous +savez bien qu’hier on<br> + vous donna; ces gloutons mangeraient tout le bien du +Chapitre!</p> + +<p>-- Hélas! épouse, dit Archimbaud le bon +vieillard, hier as-tu pas<br> + mangé? et aujourd’hui toi-même ne manges-tu +pas encore? Qui sait si<br> + notre fils ne se trouve pas aussi dans la même +misère!</p> + +<p>Et voilà que l’épouse, attendrie de +nouveau, va couper un autre<br> + croûton et le porte encore au pauvre.</p> + +<p>Le lendemain enfin, Espérit revient à la porte +de ses gens et dit:</p> + +<p>-- Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, maîtresse, +donner<br> + l’hospitalité au pauvre pèlerin?</p> + +<p>-- Nenni, cria la dure vieille, allez-vous-en coucher +où l’on loge<br> + les gueux!</p> + +<p>-- Hélas! épouse, dit le bon vieil Archimbaud, +donne-lui<br> + l’hospitalité: qui sait si notre enfant, notre +pauvre Espérit, n’est<br> + pas errant, à cette heure, à la rigueur du mauvais +temps!</p> + +<p>-- Oui, tu as raison, dit la mère, et elle alla +aussitôt ouvrir la<br> + porte de l'étable et le pauvre Espérit, sur la +paille, derrière les<br> + bêtes, alla se gîter dans un coin.</p> + +<p>Au petit jour, le lendemain, la mère +d’Espérit, les frères +d’Espérit<br> + viennent pour ouvrir l’étable... +L’étable, mes amis, était tout<br> + illuminée: le pèlerin était mort, +était roidi et blanc, entre quatre<br> + grands cierges qui brûlaient autour de lui; la paille +où il gisait<br> + était étincelante; les toiles +d’araignées, luisantes de rayons,<br> + pendaient là-haut des poutres, telles que les courtines +d’une<br> + chapelle ardente; les bêtes de l’étable, les +mulets et les boeufs,<br> + chauvissaient effarés avec de grands yeux pleins de +larmes; un parfum<br> + de, violette embaumait l’écurie; et le pauvre +pèlerin, la face<br> + glorieuse, tenait dans ses mains jointes un papier où +était écrit:<br> + "Je suis votre fils."</p> + +<p>Alors éclatèrent les pleurs et tous en se +signant tombèrent à genoux:<br> + Espérit était un saint.</p> + +<p>( <i>Almanach Provençal de 1879</i>.)</p> + +<p> </p> + +<h4>JARJAYE AU PARADIS</h4> + +<p>Jarjaye, un portefaix de Tarascon, vient à mourir et, +les yeux<br> + fermés, tombe dans l’autre monde. Et de rouler et de +rouler!<br> + L’éternité est vaste, noire comme la poix, +démesurée, lugubre à<br> + donner le frisson. Jarjaye ne sait où gagner, il est +dans<br> + l’incertitude, il claque des dents et bat l’espace. +Mais à force<br> + d’errer il aperçoit au loin une petite +lumière, là-bas au loin, bien<br> + loin... Il s’y dirige ; c’était la porte du bon +Dieu.</p> + +<p>Jarjaye frappe: pan! pan! à la porte.</p> + +<p>-- Qui est là? crie saint Pierre.</p> + +<p>--C’est moi.</p> + +<p>-- Qui, toi?</p> + +<p>-- Jarjaye.</p> + +<p>-- Jarjaye de Tarascon?</p> + +<p>-- C’est ça, lui-même.</p> + +<p>-- Mais, garnement, lui fait saint Pierre, comment as-tu le +front de<br> + vouloir entrer au saint paradis, toi qui jamais depuis vingt ans +n’as<br> + récité tes prières; toi qui, lorsqu'on te +disait: "Jarjaye, viens à<br> + la messe" répondais: "Je ne vais qu’à celle +de l’après-midi"; toi<br> + qui, par moquerie, appelais le tonnerre "le tambour des +escargot";<br> + toi qui mangeais gras, le vendredi quand tu pouvais, le samedi +quand<br> + tu en avais, en disant: "Qu’il en vienne! c’est la +chair qui fait la<br> + chair; ce qui entre dans le corps ne peut faire mal à +l'âme"; toi<br> + qui, quand sonnait l’angélus, au lieu de te signer +comme doit faire<br> + un bon chrétien: "Allons, disais-tu, un porc est pendu +à la cloche!";<br> + toi qui, aux avis de ton père: "Jarjaye, Dieu te punira"! +ripostais<br> + de coutume: "Le Bon Dieu qui l’a vu? Une fois mort on est +bien<br> + mort!"; toi enfin qui blasphémais et reniais chrême +et baptême, se<br> + peut-il que tu oses te présenter ici, abandonné de +Dieu?</p> + +<p>Le pauvre Jarjaye répliqua:</p> + +<p>-- Je ne dis pas le contraire, je suis un pécheur. Mais +qui savait<br> + qu’après la mort il y eût tant de +mystères! Enfin, oui, j’ai failli,<br> + et la piquette est tirée; s’il faut la boire, on la +boira. Mais au<br> + moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle, +pour<br> + lui conter ce qui se passe à Tarascon.</p> + +<p>-- Quel oncle?</p> + +<p>-- Mon oncle Matéry, qui était pénitent +blanc.</p> + +<p>-- Ton oncle Matéry? Il a pour cent ans de +purgatoire.</p> + +<p>-- Malédiction! pour cent ans! et qu’avait-il +fait?</p> + +<p>-- Tu te rappelles qu’il portait la croix aux +processions. Un jour,<br> + des mauvais plaisants se donnèrent le mot, et l’un +d’eux se met à<br> + dire: "Voyez Matéry qui porte la croix!" Un peu plus loin +un autre<br> + répète: "Voyez Matéry qui porte la croix! +» Un autre finalement lui<br> + fait comme ceci: "Voyez, voyez Matéry, qu’est-ce +qu’il porte?" Matéry<br> + impatienté répliqua, paraît-il: "Un +viédaze comme toi". Et il eut un<br> + coup de sang et mourut sur sa colère.</p> + +<p>-- Alors, faites-moi voir ma tante Dorothée, qui +était tant, tant<br> + dévote.</p> + +<p>-- Fi! elle doit être au diable, je ne la connais +pas...</p> + +<p>-- Que celle-là soit au diable, cela ne +m’étonne guère, car pour la<br> + dévotion si elle fut outrée, pour la +méchanceté c’était une vraie<br> + vipère... Figurez-vous que...</p> + +<p>-- Jarjaye, je n’ai pas loisir; il me faut aller ouvrir +à un pauvre<br> + balayeur que son âne vient d’envoyer au paradis +d’un coup de pied.</p> + +<p>-- O grand saint Pierre, puisque vous avez tant fait et que la +vue ne<br> + coûte rien, laissez-moi voir un peu le paradis, qu’on +dit si beau!</p> + +<p>-- Oui, parbleu! tout de suite, vilain huguenot que tu es!</p> + +<p>-- Allons, saint Pierre, souvenez-vous que par là-bas +mon père, qui<br> + est pêcheur, porte votre bannière aux processions, +et les pieds<br> + nus...</p> + +<p>-- Soit, dit le saint, pour ton père, je te +l’accorde; mais vois,<br> + canaille, c’est entendu, tu n’y mettras que le bout du +nez.</p> + +<p>-- Ça suffit.</p> + +<p>Donc le céleste portier entrebâille sans bruit la +porte et dit à<br> + Jarjaye: "Tiens, regarde."</p> + +<p>Mais celui-ci, tournant soudainement le dos, entre à +reculons dans le<br> + paradis.</p> + +<p>-- Que fais-tu? lui demande saint Pierre.</p> + +<p>-- La grande clarté m’offusque, répond le +Tarasconnais; il me faut<br> + entrer par le dos; mais selon votre parole, lorsque ne j’y +aurai mis<br> + le nez, soyez tranquille, je n’irai pas plus loin "Allons, +pensa le<br> + bienheureux, j’ai mis le pied dans la musette." Et le +Tarasconnais<br> + est dans le paradis.</p> + +<p>-- Oh! dit-il, comme on est bien! comme c’est beau! +quelle musique.</p> + +<p>Au bout d’un certain moment, le porte-clefs lui fait:</p> + +<p>-- Quand tu auras assez bayé, voyons, tu sortiras, +parce que je n’ai<br> + pas le temps de te donner la réplique...</p> + +<p>-- Ne vous gênez pas, dit Jarjaye, si vous avez quelque +chose à<br> + faire, allez à vos occupations... Moi je sortirai quand +je<br> + sortirai... Je ne suis pas pressé du tout.</p> + +<p>-- Mais tels ne sont pas nos accords.</p> + +<p>-- Mon Dieu, saint homme, vous voilà bien ému! +Ce serait différent<br> + s’il n’y avait point de large; mais, grâce +à Dieu, la place ne manque<br> + pas.</p> + +<p>-- Et moi je te prie de sortir, car si le bon Dieu +passait....</p> + +<p>-- Ho! puis, arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours +ouï<br> + dire: qui se trouve bien, qu’il ne bouge. Je suis ici, +j’y reste.</p> + +<p>Saint Pierre hochait la tête, frappait du pied. Il va +trouver Saint<br> + Yves.</p> + +<p>-- Yves, lui fait-il, toi qui es avocat, tu vas me donner un +conseil.</p> + +<p>-- Deux, s’il t’en faut, répond saint +Yves.</p> + +<p>-- Sais-tu que je suis bien campé? Je me trouve dans +tel cas, comme<br> + ceci, comme cela... Maintenant que dois-je faire?</p> + +<p>-- Il te faut, lui dit saint Yves, prendre un bon avoué +et citer par<br> + huissier le dit Jarjaye pardevant Dieu.</p> + +<p>Ils cherchent un bon avoué; mais d’avoué en +paradis, jamais personne<br> + n’en avait vu. Ils demandent un huissier. Encore moins! +Saint Pierre<br> + ne savait plus de quel bois faire flèche.</p> + +<p>Vient à passer saint Luc:</p> + +<p>-- Pierre, tu es bien sourcilleux! Notre-Seigneur +t’aurait-il fait<br> + quelque nouvelle semonce?</p> + +<p>-- Oh ! mon cher, ne m’en parle pas! Il m’arrive un +embarras,<br> + vois-tu, de tous les diables. Un certain nommé Jarjaye +est entré par<br> + une ruse dans le paradis et je ne sais plus comment le mettre +dehors.</p> + +<p>-- Et d’où est-il, ce Jarjaye?</p> + +<p>-- De Tarascon.</p> + +<p>-- Un Tarasconnais? dit saint Luc. Oh! mon Dieu, que tu es +bon? Pour<br> + le faire sortir, rien, rien de plus facile... Moi, étant, +comme tu<br> + sais, l’ami des boeufs, le patron des toucheurs, je +fréquente la<br> + Camargue, Arles, Beaucaire, Nîmes, Tarascon, et je connais +ce peuple:<br> + je sais où il lui démange et comment il faut le +prendre... Tiens, tu<br> + vas voir.</p> + +<p>A ce moment voletait par là une volée +d’anges bouffis.</p> + +<p>-- Petits! leur fait saint Luc, psitt, psitt!</p> + +<p>Les angelots descendent.</p> + +<p>-- Allez en cachette hors du paradis; et quand vous serez +devant la<br> + porte, vous passerez en courant et en criant: "Les boeufs, +les<br> + boeufs!"</p> + +<p>Sitôt les angelots sortent du paradis et comme ils sont +devant la<br> + porte, ils s’élancent en criant: "Les boeufs, les +boeufs! Oh tiens!<br> + oh tiens! la pique!"</p> + +<p>Jarjaye, bon Dieu de Dieu! se retourne ahuri.</p> + +<p>-- Tron de l’air! quoi! ici on fait courir les boeufs! En +avant!<br> + s’écrie-t-il.</p> + +<p>Et il s’élance vers la porte comme un tourbillon +et, pauvre imbécile,<br> + sort du paradis.<br> + Saint Pierre vivement pousse la porte et ferme à clef, +puis mettant<br> + la tête au guichet:</p> + +<p>-- Eh bien! Jarjaye, lui dit-il goguenard, comment te +trouves-tu à<br> + cette heure?</p> + +<p>-- Oh! n’importe, riposte Jarjaye. Si ç’avait +été les boeufs, je ne<br> + regretterais pas ma part de paradis.</p> + +<p>Cela disant, il plonge, la tête la première, dans +l’abîme.</p> + +<p>(<i>Almanach provençal de 1864.</i>)</p> + +<p> </p> + +<h4>LA GRENOUILLE DE NARBONNE</h4> + +<p>I</p> + +<p>Le camarade Pignolet compagnon menuisier, -- surnommé +la "Fleur de<br> + Grasse", -- par une après-midi du mois de juin, revenait +tout joyeux<br> + de faire son Tour de France. La chaleur était assommante +et, sa canne<br> + garnie de rubans à la main, avec son affûtage +(ciseaux, rabots,<br> + maillet), plié derrière le dos dans son tablier de +toile, Pignolet<br> + gravissait le grand chemin de Grasse, d’où il +était parti depuis<br> + quelque trois ou quatre ans.</p> + +<p>Il venait, selon l’usage des Compagnons du Devoir, de +monter à la<br> + Sainte-Baume pour voir et saluer le tombeau de maître +Jacques, père<br> + des Compagnons. Ensuite, après avoir inscrit sur une +roche son surnom<br> + compagnonique, il était descendu jusqu’à +Saint-Maximin, pour prendre<br> + ses couleurs chez maître Fabre, le maréchal qui +sacre les Enfants du<br> + Devoir. Et, fier comme un César, le mouchoir sur la +nuque, le chapeau<br> + égayé d’un flot de faveurs multicolores et, +pendus à ses oreilles,<br> + deux petits compas d’argent, il tendait vaillamment la +guêtre dans un<br> + tourbillon de poussière. Il en était tout +blanc.</p> + +<p>Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait aux figuiers +s’il n’y<br> + avait pas de figues; mais elles n’étaient pas +mûres, et les lézards<br> + bayaient dans les herbes havies; et les cigales folles, sur +les<br> + oliviers poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil +qui<br> + dardait, chantaient rageusement.</p> + +<p>-- Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse Pignolet.</p> + +<p>Ayant, depuis des heures, vidé sa gourde +d’eau-de-vie, il pantelait<br> + de soif et sa chemise était trempée.</p> + +<p>-- Mais en avant! disait-il. Bientôt, nous serons +à Grasse.</p> + +<p>Oh ! sacré nom de sort! Quel bonheur, quelle joie +d’embrasser père et<br> + mère et de boire à la cruche l’eau des +fontaines de Grasse, et de<br> + conter mon Tour de France, et d’embrasser Mion sur ses +joues<br> + fraîches, et de nous marier, vienne la Madeleine, et ne +plus quitter<br> + la maison! En marche, Pignolet! Plus qu’une petite +traite!</p> + +<p>Enfin, le voilà au portail de Grasse et, dans quatre +enjambées, à<br> + l’atelier de son père.</p> + +<p>II</p> + +<p>-- Mon gars, ô mon beau gars, cria le vieux Pignol en +quittant son<br> + établi, sois le bien arrivé! Marguerite, le +petit!<br> + Cours, va tirer du vin; mets la poêle, la nappe... Oh! +la<br> + bénédiction! Comment te portes-tu?</p> + +<p>-- Pas trop mal, grâce à Dieu! Et vous autres, +par ici, père,<br> + êtes-vous tous gaillards?</p> + +<p>-- Eh! comme de pauvres vieux... Mais s’est-il donc fait +grand!</p> + +<p>Et tout le monde l’embrasse, père, mère, +voisins, et les amis, et les<br> + fillettes. On lui décharge son paquet, et les enfants +manient les<br> + beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne. La +vieille<br> + Marguerite, les yeux larmoyants, allume vivement le feu avec +une<br> + poignée de copeaux; et, pendant qu’elle enfarine +quelques morceaux de<br> + merluche pour régaler le garçon, maître +Pignol, le père, s’assied à<br> + table avec Pignolet, et de trinquer: "A la santé!" Et +l’on commence à<br> + mouiller l’anche.</p> + +<p>-- Par exemple, faisait le vieux maître Pignol en +frappant avec son<br> + verre, toi, dans moins de quatre ans, tu as achevé ton +Tour de France<br> + et te voilà déjà, à ce que tu +m’assures, passé et reçu Compagnon du<br> + Devoir! Comme tout change, cependant! De mon temps, il fallait +sept<br> + ans, oui, sept belles années, pour gagner les +<i>couleurs</i>... Il est<br> + vrai, mon enfant, que là, dans la boutique, je +t’avais assez dégauchi<br> + et que, pour un apprenti, tu ne poussais pas déjà, +tu ne poussais pas<br> + trop mal le rabot et la varlope... Mais, enfin, l’essentiel +est que<br> + tu saches ton métier et que, je le crois du moins, tu +aies vu et<br> + appris tout ce que doit connaître un luron qui est fils de +maître.</p> + +<p>-- Oh! père! pour cela, répondit le jeune homme, +voyez, sans me<br> + vanter, je ne crois pas que personne, dans la menuiserie, me +passe la<br> + plume par le bec.</p> + +<p>-- Eh bien! dit le vieux, voyons, raconte-moi un peu, tandis +que la<br> + morue chante et cuit dans la poêle, ce que tu remarquas de +beau, tout<br> + en courant le pays.</p> + +<p>III</p> + +<p>-- D’abord, père, vous savez qu’en partant +d’ici, de Grasse, je filai<br> + sur Toulon, où j’entrai à l’arsenal. Pas +besoin de relever tout ce<br> + qui est là-dedans: vous l’avez vu comme moi.</p> + +<p>-- Passe, oui, c’est connu.</p> + +<p>-- En partant de Toulon, j’allai m’embaucher +à Marseille, fort belle<br> + et grande ville, avantageuse pour l’ouvrier, où les +<i>coteries</i> ou<br> + camarades me firent observer, père, un <i>cheval +marin</i> qui sert<br> + d’enseigne à une auberge.</p> + +<p>-- C’est bien.</p> + +<p>-- De là, ma foi, je remontai sur Aix, où +j’admirai les sculptures du<br> + portail de Saint-Sauveur.</p> + +<p>-- Nous avons vu tout cela.</p> + +<p>-- Puis, de là, nous gagnâmes Arles, et nous +vîmes la voûte de la<br> + commune d’Arles.</p> + +<p>-- Si bien appareillée qu’on ne peut pas +comprendre comment ça tient<br> + en l’air.</p> + +<p>-- D’Arles, père, nous tirâmes sur le bourg +de Saint-Gille, et là,<br> + nous vîmes la fameuse <i>Vis</i>...</p> + +<p>-- Oui, oui, une merveille pour le <i>trait</i> et pour la +<i>taille</i>.</p> + +<p>Ce qui fait voir, mon fils, qu’autrefois, tout de +même, aussi bien<br> + qu’aujourd’hui, il y eut de bons ouvriers.</p> + +<p>-- Puis, nous nous dirigeâmes de Saint-Gille à +Montpellier, et là, on<br> + nous montra la célèbre <i>Coquille</i>...</p> + +<p>-- Oui, qui est dans le Vignoble, et que le livre appelle la +"trompe<br> + de Montpellier".</p> + +<p>-- C’est cela... Et, après, nous marchâmes +sur Narbonne.</p> + +<p>-- C’est là que je t’attendais.</p> + +<p>-- Quoi donc, père? A Narbonne, j’ai vu les +Trois-Nourrices, et puis<br> + l’archevêché, ainsi que les boiseries de +l’église Saint-Paul.</p> + +<p>-- Et puis?</p> + +<p>-- Mon père, la chanson n’en dit pas davantage: +"Carcassonne et<br> + Narbonne -- sont deux villes fort bonnes -- pour aller à +Béziers; --<br> + Pézénas est gentille, -- mais les plus jolies +filles -- n’en sont à<br> + Montpellier."</p> + +<p>-- Alors, bousilleur, tu n’as pas vu la Grenouille?</p> + +<p>-- Mais quelle grenouille?</p> + +<p>-- La Grenouille qui est au fond du bénitier de +l’église Saint-Paul.<br> + Ah! je ne m’étonne plus que tu aies sitôt +fait, bambin, ton Tour de<br> + France! La Grenouille de Narbonne! le chef-d’oeuvre des<br> + chefs-d’oeuvre, que l’on vient voir de tous les +diables. Et ce<br> + saute-ruisseau! criait le vieux Pignol en s’animant de plus +en plus,<br> + ce méchant gâte-bois qui se donne pour compagnon +n’a pas vu seulement<br> + la Grenouille de Narbonne! Oh! mais, qu’un fils de +maître ait fait<br> + baisser la tête, dans la maison, à son père, +mignon, ça ne sera pas<br> + dit! Mange, bois, va dormir, et, dès demain matin, si tu +veux qu’on<br> + soit <i>coterie</i>, tu regagneras Narbonne pour voir la +Grenouille.</p> + +<p>IV</p> + +<p>Le pauvre Pignolet, qui savait que son père ne +démordait pas aisément<br> + et qu’il ne plaisantait pas, mangea, but, alla au lit, et +le<br> + lendemain, à l’aube, sans répliquer +davantage, après avoir muni de<br> + vivres son bissac, il repartit pour Narbonne.</p> + +<p>Avec ses pieds meurtris et enflés par la marche, avec +la chaleur, la<br> + soif, par voies et par chemins, va donc mon Pignolet!</p> + +<p>Aussitôt arrivé, au bout de sept ou huit jours, +dans la ville de<br> + Narbonne, -- d’où selon le proverbe, "ne vient ni +bon vent ni bonne<br> + personne", -- Pignolet qui, cette fois, ne chantait pas, je +vous<br> + l’assure, sans prendre le temps même de manger un +morceau ou boire un<br> + coup au cabaret, s'achemine de suite vers l’église +Saint-Paul et,<br> + droit au bénitier, s’en vient voir la +Grenouille.</p> + +<p>Dans la vasque de marbre, en effet, sous l’eau claire, +une grenouille<br> + rayée de roux, tellement bien sculptée qu’on +l’aurait dite vivante,<br> + regardait accroupie, avec ses deux yeux d’or et son museau +narquois,<br> + le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir.</p> + +<p>-- Ah! petite vilaine, s’écria tout à coup, +farouche, le menuisier.<br> + Ah! c’est toi qui m’as fait faire, par ce soleil +ardent, deux cents<br> + lieues de chemin! Va, tu te souviendras de Pignolet de +Grasse!</p> + +<p>Et voilà le sacripant qui, de son baluchon, tire son +maillet, son<br> + ciseau, et pan! d’un coup, à la grenouille il fait +sauter une patte.<br> + On dit que l’eau bénite, comme teinte de sang, +devînt rouge soudain,<br> + et la vasque du bénitier, depuis lors, est restée +rougeâtre.</p> + +<p>(<i>Almanach Provençal de 1890</i>.)</p> + +<p> </p> + +<h4>LA MONTELAISE</h4> + +<p>I</p> + +<p>Une fois, à Monteux, qui est l’endroit du grand +saint Gent et de<br> + Nicolas Saboly, il y avait une fillette blonde comme l’or. +On lui<br> + disait Rose. C’était la fille d’un cafetier. +Et, comme elle était<br> + sage et qu’elle chantait comme un ange, le curé de +Monteux l’avait<br> + mise à la tête des choristes de son +église.</p> + +<p>Voici que, pour la Saint-Gent, fête patronale de +Monteux, le père de<br> + Rose avait loué un chanteur.</p> + +<p>Le chanteur, qui était jeune, tomba amoureux de la +blondine; la<br> + blondine, ma foi, devint amoureuse aussi. Puis, un beau jour, +les<br> + deux enfants, sans tant aller chercher, se marièrent; la +petite Rose<br> + fut Mme Bordas.</p> + +<p>Adieu, Monteux! Ils partirent ensemble. Ah! que +c’était charmant,<br> + libres comme l’air et jeunes comme l’eau, de +n’avoir aucun souci, que<br> + de vivre en plein amour et chanter pour gagner sa vie!</p> + +<p>La belle première fête où Rose chanta, ce +fut pour sainte Agathe, la<br> + <i>vote</i> des Maillanais.</p> + +<p>Je m’en souviens comme si c’était hier.</p> + +<p>C’était au café de la Place +(aujourd’hui <i>Café du Soleil</i>): la salle<br> + était pleine comme un oeuf. Rose, pas plus +effrayée qu’un passereau<br> + de saule, était droite, là-bas au fond, sur une +estrade, avec ses<br> + cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari à +ses pieds<br> + l’accompagnant sur la guitare.</p> + +<p>Il y avait une fumée! C’était rempli de +paysans, de Graveson, de<br> + Saint-Remy, d’Eyrague et de Maillane. Mais on +n’entendait pas une<br> + mauvaise parole. Ils ne faisaient que dire:</p> + +<p>-- Comme elle est jolie ! le galant biais! Elle chante comme +un<br> + orgue, et elle n’est pas de loin, elle n’est que de +Monteux!</p> + +<p>Il est vrai que Rose ne chantait que de belles chansons. Elle +parlait<br> + de patrie, de drapeau, de bataille, de liberté, de +gloire, et cela<br> + avec une passion, une flamme, un <i>tron de l’air</i>, qui +faisaient<br> + tressaillir toutes ces poitrines d’hommes. Puis, quand elle +avait<br> + fini, elle criait:</p> + +<p>-- Vive saint Gent!</p> + +<p>Des applaudissements à démolir la salle. La +petite descendait,<br> + faisait, toute joyeuse, la quête autour des tables; les +pièces de<br> + deux sous pleuvaient dans la sébile et, riante et +contente comme si<br> + elle avait cent mille francs, elle versait l’argent dans la +guitare<br> + de son homme, en lui disant:</p> + +<p>-- Tiens! vois; si cela dure, nous serons bientôt +riches...</p> + +<p>II</p> + +<p>Quand Mme Bordas eut fait toutes les fêtes de notre +voisinage,<br> + l’envie lui vint de s’essayer dans les villes.</p> + +<p>Là, comme au village, la Montelaise fit florès. +Elle chantait la<br> + Pologne avec son drapeau à la main; elle y mettait tant +d’âme, tant<br> + de frisson, qu’elle faisait frémir.</p> + +<p>En Avignon, à Cette, à Toulouse, à +Bordeaux, elle était adorée du<br> + peuple. Tellement qu’elle se dit:</p> + +<p>-- Maintenant, il n’y a plus que Paris!</p> + +<p>Elle monta donc à Paris. Paris est l’entonnoir qui +aspire tout. Là<br> + comme ailleurs, et plus encore, elle fut l’idole de la +foule.</p> + +<p>Nous étions aux derniers jours de l’Empire; la +châtaigne commençait à<br> + fumer, et Mme Bordas chanta la <i>Marseillaise</i>. Jamais +cantatrice<br> + n’avait dit cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle +frénésie;<br> + les ouvriers des barricades crurent voir, devant eux, la +liberté<br> + resplendissante, et Tony Réveillon, un poète de +Paris, disait, dans<br> + la journal :</p> + +<blockquote> +<p><i>Elle nous vient de la Provence,<br> + Où soufflent les vents de la mer,<br> + Où l’on respire l’éloquence,<br> + Tout enfant, en respirant l’air.<br> + Tous les bras sont tendus vers elle...<br> + Nous te saluons, ô Beauté:<br> + Pour suivre tes pas, immortelle,<br> + Nous quitterons notre Cité.<br> + Tu nous mèneras aux frontières,<br> + A ton moindre geste soumis,<br> + Car tous les peuples sont nos frères,<br> + Et les tyrans nos ennemis.</i></p> +</blockquote> + +<p>III</p> + +<p>Hélas! à la frontière, trop vite il +fallut aller. La guerre, la<br> + défaite, la révolution, le siège +s’amoncelèrent coup sur coup. Puis<br> + vint la Commune et son train du diable.</p> + +<p>La folle Montelaise, éperdue là-dedans comme un +oiseau dans la<br> + tempête, ivre d’ailleurs de fumée, de +tourbillonnement, de<br> + popularité, leur chanta <i>Marianne</i> comme un petit +démon. Elle aurait<br> + chanté dans l’eau; encore mieux dans le feu!</p> + +<p>Un jour, l’émeute l’enveloppa dans la rue et +l’emporta comme une<br> + paille dans le palais des Tuileries.</p> + +<p>La populace reine se donnait une fête dans les salons +impériaux. Des<br> + bras noirs de poudre saisirent Marianne -- car Mme Bordas +était pour<br> + eux Marianne -- et la campèrent sur le trône, au +milieu des drapeaux<br> + rouges.</p> + +<p>-- Chante-nous, lui crièrent-ils, la dernière +chanson que vont<br> + entendre les voûtes de ce palais maudit!</p> + +<p>Et la petite de Monteux, avec le bonnet rouge coiffant ses +cheveux<br> + blonds, leur chanta... <i>la Canaille</i>.</p> + +<p>Un formidable cri: "Vive la République!" suivit le +dernier refrain.<br> + Seulement, une voix perdue dans la foule répondit:</p> + +<p>-- <i>Vivo sant Gent!</i></p> + +<p>La Montelaise n’y vit plus, deux larmes brillèrent +dans ses yeux<br> + bleus, et elle devint pâle comme une morte.</p> + +<p>-- Ouvrez, donnez-lui de l’air! cria-t-on en voyant que +le coeur lui<br> + manquait...</p> + +<p>Ah! non, pauvre Rose! ce n’était pas l’air +qui lui manquait: c’était<br> + Monteux, c’était saint Gent dans la montagne, et +l’innocente joie des<br> + fêtes de Provence.</p> + +<p>La foule, cependant, avec ses drapeaux rouges, +s’écoulait en hurlant<br> + par les portails ouverts.</p> + +<p>Sur Paris, de plus en plus, tonnait la canonnade: des bruits +sombres,<br> + sinistres couraient dans les rues, de longues fusillades<br> + s’entendaient au lointain, l’odeur du pétrole +vous coupait l’haleine,<br> + et quelques heures après, le feu des Tuileries montait +jusqu’aux<br> + nues.</p> + +<p>Pauvre petite Montelaise: nul n’en a plus ouï +parler.</p> + +<p>(<i>Almanach Provençal de 1873</i>.)</p> + +<p> </p> + +<h4>L'HOMME POPULAIRE</h4> + +<p>Le maire de Gigognan m’avait invité, l’autre +année, à la fête de son<br> + village. Nous avions été sept ans camarades +d’écritoire aux écoles<br> + d’Avignon, mais depuis lors, nous ne nous étions +plus vus.</p> + +<p>-- Bénédiction de Dieu, s’écria-t-il +en m’apercevant, tu es toujours<br> + le même: frais comme un barbeau, joli comme un sou, droit +comme une<br> + quille... Je t’aurais reconnu sur mille.</p> + +<p>-- Oui, je suis toujours le même, lui +répondis-je, seulement la vue<br> + baisse un peu, les tempes rient, les cheveux blanchissent et, +quand<br> + les cimes sont blanches, les vallons ne sont guère +chauds.</p> + +<p>-- Bah! me fit-il, bon garçon, vieux taureau fait +sillon droit et ne<br> + devient pas vieux qui veut... Allons, allons dîner.</p> + +<p>Vous savez comme on mange aux fêtes de village, et chez +l’ami<br> + Lassagne, je vous réponds qu’il ne fait pas froid; +il y eut un dîner<br> + qui se faisait dire "vous": des coquilles +d’écrevisses, des truites<br> + de la Sorgue, rien que des viandes fines et du vin +cacheté, le petit<br> + verre du milieu, des liqueurs de toute sorte et, pour nous +servir à<br> + table, un tendron de vingt ans qui... Je n’en dis pas +plus.</p> + +<p>Arrivés au dessert, nous entendons dans la rue un +bourdonnement:<br> + <i>vounvoun; vounvoun</i>; c’était le tambourin. La +jeunesse du lieu<br> + venait, selon l’usage, toucher l’aubade au consul.</p> + +<p>-- Ouvre la porte; Françonnette, cria mon ami Lassagne, +va quérir les<br> + fouaces et, allons, rince les verres.</p> + +<p>Cependant les ménétriers battaient leur +tambourinade. Quand ils<br> + eurent fini, les abbés de la jeunesse, le bouquet +à la veste,<br> + entrèrent dans la salle avec les tambourins, avec le +valet de ville<br> + qui portait fièrement les prix des jeux au haut +d’une perche, avec<br> + les farandoleurs et la foule des filles.</p> + +<p>Les verres se remplirent de bon vin d’Alicante. Tous les +cavaliers,<br> + chacun à son tour, coupèrent une corne de galette, +on trinqua<br> + pêle-mêle à la santé de M. le maire, +et puis,</p> + +<p>M. le maire, lorsque tout le monde eut bu et plaisanté +un moment,<br> + leur adressa ces paroles :</p> + +<p>-- Mes enfants, dansez tant que vous voudrez, amusez-vous tant +que<br> + vous pourrez, soyez toujours polis avec les étrangers; +sauf de vous<br> + battre et de lancer des projectiles, vous avez toute +permission.</p> + +<p>-- Vive monsieur Lassagne! s’écria la +jeunesse.</p> + +<p>On sortit et la farandole se mit en train. Lorsque tous +furent<br> + dehors, je demandai à Lassagne:</p> + +<p>-- Combien y a-t-il de temps que tu es maire de Gigognan?</p> + +<p>-- Il y a cinquante ans, mon cher.</p> + +<p>-- Sérieusement? il y a cinquante ans?</p> + +<p>-- Oui, oui, il y a cinquante ans. J’ai vu passer, mon +beau, onze<br> + gouvernements, et je ne crois pas mourir, si le bon Dieu +m’aide, sans<br> + en enterrer encore une demi-douzaine.</p> + +<p>-- Mais comment as-tu fait pour sauver ton écharpe +entre tant de<br> + gâchis et de révolutions?</p> + +<p>-- Eh! mon ami de Dieu, c’est là le pont aux +ânes. Le peuple, le<br> + brave peuple, ne demande qu’à être +mené. Seulement, pour le mener,<br> + tous n’ont pas le bon biais. Il en est qui te disent: il le +faut<br> + mener raide. D’autres te disent: il le faut mener doux; et +moi,<br> + sais-tu ce que je dis? il le faut mener gaiement.</p> + +<p>"Regarde les bergers: les bons bergers ne sont pas ceux qui +ont<br> + toujours le bâton levé; ce n’est pas non plus +ceux qui se couchent<br> + sous un saule et dorment au talus des champs. Les bons bergers +sont<br> + ceux qui, devant leur troupeau, tranquillement cheminent en +jouant du<br> + chalumeau. Le bétail qui se sent libre, et qui l’est +effectivement,<br> + broute avec appétit le pâturin et le laiteron. Puis +lorsqu’il a le<br> + ventre plein et que vient l’heure de rentrer, le berger sur +son fifre<br> + joue l’air de la retraite et le troupeau content reprend la +route du<br> + bercail.</p> + +<p>"Mon ami, je fais de même, je joue du chalumeau, mon +troupeau suit.</p> + +<p>-- Tu joues du chalumeau: c’est bon à dire... Mais +enfin, dans ta<br> + commune, tu as des blancs, tu as des rouges, tu as des +têtus et tu as<br> + des drôles, comme partout! allons, et quand viennent les +élections<br> + pour un député, par exemple, comment fais-tu?</p> + +<p>-- Comment je fais? Eh! mon bon, je laisse faire... Car, de +dire aux<br> + blancs: "Votez pour la république" serait perdre sa peine +et son<br> + latin, comme de dire aux rouges: "Votez pour Henri V." autant +cracher<br> + contre ce mur.</p> + +<p>-- Mais les indécis, ceux qui n’ont pas +d’opinion, les pauvres<br> + innocents, toutes les bonnes gens qui louvoient où le +vent les<br> + pousse?</p> + +<p>-- Ah! ceux-là, quand parfois, dans la boutique du +barbier, ils me<br> + demandent mon avis:</p> + +<p>-- Tenez, leur dis-je, Bassaquin ne vaut pas mieux que +Bassacan. Si<br> + vous votez pour Bassaquin, cet été vous aurez des +puces; et si vous<br> + votez pour Bassacan, vous aurez des puces cet été. +Pour Gigognan,<br> + voyez-vous, mieux vaut une bonne pluie que toutes les promesses +que<br> + font les candidats... Ah! ce serait différent, si vous +nommiez des<br> + paysans: tant que, pour députés, vous ne nommerez +pas des paysans,<br> + comme cela se fait en Suède et en Danemark, vous ne serez +pas<br> + représentés. Les avocats, les médecins, les +journalistes, les petits<br> + bourgeois de toute espèce que vous envoyez là-haut +ne demandent<br> + qu’une chose: rester à Paris autant que possible +pour traire la vache<br> + et tirer au râtelier. Ils se fichent pas mal de notre +Gigognan! Mais<br> + si, comme je le dis, vous, vous déléguiez des +paysans, ils<br> + penseraient à l’épargne, ils diminueraient +les gros traitements, ils<br> + ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux, +ils<br> + aboliraient les Droits-Réunis, et se hâteraient de +régler les<br> + affaires pour s’en revenir avant la moisson... Dire +pourtant qu’il y<br> + a en France plus de vingt millions de <i>pieds-terreux</i> et +qu’ils n’ont<br> + pas l’adresse d’envoyer trois cents d’entre eux +pour représenter la<br> + <i>terre</i>! Que risqueraient-ils d’essayer? Ce serait +bien difficile<br> + qu’ils fissent plus mal que les autres!</p> + +<p>"Et chacun de me répondre: "Ah! ce M. Lassagne: tout en +badinant, il<br> + a raison peut-être."</p> + +<p>-- Mais revenons, lui dis-je; toi personnellement, toi +Lassagne,<br> + comment as-tu fait pour conserver dans Gigognan ta +popularité et ton<br> + autorité pendant cinquante ans de suite?</p> + +<p>-- Ho! c’est la moindre des choses. Tiens, levons-nous de +table, nous<br> + irons prendre l’air et quand tu auras fait avec moi, une ou +deux<br> + fois, le tour de Gigognan, tu en sauras autant que moi.</p> + +<p>Et nous nous levâmes de table, nous allumâmes un +cigare et nous<br> + allâmes voir les <i>joies</i>.</p> + +<p>Devant nous, en sortant, une partie de boules était +engagée sur la<br> + route. Le tireur enleva le but et le remplaça par sa +boule. Du coup,<br> + sans le vouloir, il donna deux points aux autres.</p> + +<p>-- Sacré coquin de sort! cria M. Lassagne, voilà +qui s’appelle tirer!<br> + Mes compliments, Jean-Claude, j’ai vu bien des parties, +mais je<br> + t’assure que jamais je ne vis enlever comme cela un +cochonnet! Tu es<br> + un fameux tireur!</p> + +<p>Et nous filâmes. Peu après, nous rencontrions +deux jeunes filles qui<br> + allaient se promener.</p> + +<p>-- Regarde-moi donc ça, dit Lassagne à haute +voix, si on ne croirait<br> + pas deux reines! La jolie tournure! Quels fins minois! Et +ces<br> + pendants d’oreilles à la dernière mode! +C’est la fleur de Gigognan.</p> + +<p>Les deux fillettes tournèrent la tête et +souriantes nous saluèrent.</p> + +<p>En traversant la place, nous passâmes près +d’un vieillard qui était<br> + assis devant sa porte.</p> + +<p>-- Eh bien! maître Guintrand, lui dit M. Lassagne, cette +année-ci<br> + luttons-nous pour homme ou demi-homme?</p> + +<p>-- Ah! mon pauvre monsieur, nous ne luttons pour rien du +tout,<br> + répondit maître Guintrand.</p> + +<p>-- Vous rappelez-vous, maître Guintrand, cette +année où, sur le pré,<br> + se présentèrent Meissonier, Quéquine, +Rabasson, les trois plus fiers<br> + lutteurs de la Provence, et que vous les renversâtes sur +les épaules<br> + tous les trois?</p> + +<p>-- Vous ne voulez pas que je me rappelle? fit le vieux lutteur +en<br> + s’allumant: c’est l’année où +l’on prit la citadelle d’Anvers. La<br> + <i>joie</i> était de cent écus, avec un mouton +pour les demi-hommes. Le<br> + préfet d’Avignon qui me toucha la main! Les gens de +Bédarride qui<br> + pensèrent se battre avec ceux de Courtezon, car qui +était pour moi,<br> + qui était contre... Ah! quel temps! à +côté d’à présent où +leurs<br> + luttes... Mieux vaut n’en point parler, car on ne voit plus +d’hommes,<br> + plus d’hommes, cher monsieur... D’ailleurs ils +s’entendent entre eux.</p> + +<p>Nous serrâmes la main au vieux et continuâmes la +promenade.<br> + Justement, le curé sortait de son presbytère.</p> + +<p>-- Bonjour, messieurs.</p> + +<p>-- Bonjour; ah! tenez, dit Lassagne, monsieur le Curé, +puisque je<br> + vous vois, je vais vous parler de ceci: ce matin, à la +messe, je<br> + m’avisais que notre église se fait par trop +étroite, surtout les<br> + jours de fête... Croyez-vous que nous ferions mal de +penser à<br> + l’agrandir?</p> + +<p>-- Sur ce point, monsieur le Maire, je suis en plein de votre +avis:<br> + vrai, les jours de cérémonie, on ne peut plus +s’y retourner.</p> + +<p>-- Monsieur le Curé, je vais m’en occuper; +à la première réunion du<br> + conseil municipal je poserai la question, nous la mettrons +à l’étude,<br> + et si à la préfecture on veut nous venir en +aide...</p> + +<p>-- Monsieur le Maire, je suis ravi et je ne peux que vous +remercier.</p> + +<p>Un moment après, nous nous heurtâmes à un +gros gars qui, la veste sur<br> + l’épaule, allait entrer au café.</p> + +<p>-- C’est égal, lui dit Lassagne, il paraît, +mon garçon, que tu n’es<br> + pas moisi: on dit que tu l’as secoué, le marjolet +qui en contait à<br> + Madelon pour prendre ta place.</p> + +<p>-- N’ai-je pas bien fait, monsieur le Maire?</p> + +<p>-- Bravo, mon Joselet: ne te laisse pas manger ta soupe... +Seulement,<br> + une autre fois, vois-tu? ne tape pas si fort.</p> + +<p>-- Allons, dis-je à Lassagne, je commence à +comprendre: tu emploies<br> + la savonnette.</p> + +<p>-- Attends encore, me répondit-il.</p> + +<p>Comme nous sortions des remparts, nous voyons venir un +troupeau qui<br> + tenait tout le chemin, et Lassagne cria au pâtre:</p> + +<p>-- Rien qu’au bruit de tes sonnailles, j’ai dit: ce +doit être<br> + Georges! Et je ne me suis pas trompé: le joli groupement +d’ouailles!<br> + les gaillardes brebis! Mais que leur fais-tu manger? J’en +suis sûr:<br> + l’une portant l’autre, tu ne les donnerais pas pour +dix écus au<br> + moins...</p> + +<p>-- Ah! certes non, répliqua Georges... Je les achetai +à la Foire<br> + Froide, cet hiver: presque toutes m’ont fait l’agneau, +et elles m’en<br> + feront un second, m’est avis.</p> + +<p>-- Non seulement un second, mais des bêtes pareilles +pourront te<br> + donner des jumeaux.</p> + +<p>-- Dieu vous entende, monsieur Lassagne!</p> + +<p>Nous finissions à peine de causer avec le pâtre +que nous vîmes venir,<br> + cahin-caha un charretier, qui avait nom Sabaton.</p> + +<p>-- Dis, Sabaton? l’interpella ainsi Lassagne, tu vas +m’en croire ou<br> + non: niais avec ta charrette tu étais encore, +j’estime, à une<br> + demi-lieue d’ici que j’ai deviné ton coup de +fouet.</p> + +<p>-- Vraiment? monsieur Lassagne.</p> + +<p>-- Mon ami, il n’y a que toi pour faire ainsi claquer la +mèche.</p> + +<p>Et Sabaton, pour prouver que Lassagne disait vrai, +décocha un coup de<br> + fouet qui nous fendit les oreilles.</p> + +<p>Bref, en nous avançant, nous atteignîmes une +vieille qui, le long des<br> + fossés, ramassait de la chicorée.</p> + +<p>-- Tiens, c’est toi, Bérengère? lui dit +Lassagne en l’accostant; eh<br> + bien! par derrière, avec ton fichu rouge, je te prenais +pour Téréson,<br> + la belle-fille du Cacha: tu lui ressembles tout à +fait!</p> + +<p>-- Moi? oh! monsieur Lassagne, mais songez que j'ai septante +ans!</p> + +<p>-- Oh! va, va, par derrière, si tu pouvais te voir, tu +ne montres pas<br> + misère et l’on vendangerait avec de plus vilains +paniers.</p> + +<p>-- Ce monsieur Lassagne! il faut toujours qu’il +plaisante, disait la<br> + vieille en pouffant de rire. Puis se tournant vers moi, la +commère me<br> + fit:</p> + +<p>-- Voyez, monsieur, ce n’est pas façon de parler, +mais ce M. Lassagne<br> + est une crème d’homme. Il est familier avec tous. Il +parlerait,<br> + voyez-vous, au dernier du pays, à un<br> + enfant d’un an! Aussi il y a cinquante ans qu’il est +maire de<br> + Gigognan et il le sera toute sa vie.</p> + +<p>-- Eh bien! collègue, me fit Lassagne, ce n’est +pas moi, n’est-ce<br> + pas? qui le lui ai fait dire. Tous, nous aimons les bons +morceaux;<br> + tous nous aimons les compliments; et nous nous complaisons tous +aux<br> + bonnes manières. Que ce soit avec les femmes, que ce soit +avec les<br> + rois, que ce soit avec le peuple, qui veut régner doit +plaire. Et<br> + voilà le secret du maire de Gigognan.</p> + +<p>(<i>Almanach provençal de 1883</i>.)</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XIV</h2> + +<h3>LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES</h3> + +<p>La caravane de Beaucaire. -- Le charretier Lamouroux. -- Les +rouliers<br> + de Provence. -- Alarde la folle. -- La Camargue en pataugeant. +-- Les<br> + filles sur le dos. -- La Mecque du golfe. -- La descente des +chasses,<br> + -- Le retour par Aigues-Mortes.</p> + +<p>J’avais toute ma vie ouï parler de la Camargue et +des Saintes-Maries<br> + et de leur pèlerinage, mais je n’y étais +jamais allé. Au printemps de<br> + cette année-là (1855), j’écrivis +à l’ami Mathieu, toujours prêt pour<br> + les excursions: "Veux- tu venir avec moi aux Saintes?"</p> + +<p>"Oui," me répondit-il. L’on se donna rendez-vous +à Beaucaire, au<br> + quartier de la Condamine, d’où tous les ans, le 24 +mai, partait une<br> + caravane pour les Saintes-Maries de la Mer; et avec une +multitude de<br> + femmes, de jeunes filles, d’enfants, d’hommes du +peuple, tassés sur<br> + des charrettes, un peu après minuit nous nous mîmes +en route. Je vous<br> + laisse à penser si les carrioles avaient leur charge: +nous étions sur<br> + la nôtre quatorze pèlerins.</p> + +<p>Le brave charretier, un nommé Lamouroux, de ces +Provençaux diserts<br> + qui ne sont entrepris sur rien, nous fit placer devant, assis +sur le<br> + brancard et les jambes pendantes. Lui, la moitié du +temps, à la<br> + gauche de sa bête, tout en battant du feu pour allumer sa +pipe, nous<br> + marchait côte à côte et le fouet sur la +nuque. Lorsqu’il était<br> + fatigué, il se nichait dans un siège suspendu +devant la roue et que<br> + les charretiers nomment <i>porte-fainéant</i>.</p> + +<p>Derrière moi, embéguinée dans sa mante de +laine, il y avait une<br> + jeunesse qu’on appelait Alarde et qui, sur un matelas +blottie avec sa<br> + mère, me tenait ses pieds dans le dos. Mais n’ayant +pas fait encore<br> + connaissance avec nos voisines, qui entre elles babillaient, +nous<br> + causions, Mathieu et moi, avec le charretier.</p> + +<p>-- Ainsi, vous autres, d’où êtes-vous, +s’il n’y a pas d’indiscrétion?<br> + commença maître Lamouroux.</p> + +<p>Nous répondîmes:</p> + +<p>-- De Maillane.</p> + +<p>-- Ho! vous n’êtes donc pas de loin... Je +l’avais bien vu à votre<br> + parler. <i>Charretier de Maillane verse en pays de +plaine.</i></p> + +<p>-- Mais pas tous, mon bonhomme.</p> + +<p>-- Allons, fit Lamouroux, c’est un dicton pour +plaisanter... Et<br> + tenez, j’ai connu, quand j’allais sur la route, un +roulier de<br> + Maillane qui était équipé, vraiment, comme +saint Georges: on<br> + l’appelait l’Ortolan.</p> + +<p>-- Vous parlez de quelques années!</p> + +<p>-- Ah! messieurs, je vous parle de l’époque du +roulage, avant, que<br> + les mangeurs, avec leurs chemins de fer, nous eussent tous +ruinés. Je<br> + vous parle, moi, de quand la foire de Beaucaire était +dans sa<br> + splendeur, de quand la première tartane qui arrivait +à la foire<br> + gagnait la prime du mouton dont la peau était pendue par +les<br> + mariniers vainqueurs au bout du grand mât du navire; je +vous parle,<br> + moi, de quand les chevaux de halage étaient insuffisants +pour<br> + remonter sur le Rhône les monceaux de marchandises qui +à Beaucaire se<br> + vendaient, et du temps où les charretiers, -- vous ne +vous en<br> + souvenez pas, vous qui êtes jeunes, -- les rouliers, les +voituriers,<br> + qui baffaient les grandes routes et s’en croyaient les +maîtres,<br> + faisaient claquer leur fouet de Marseille à Paris et de +Paris à Lille<br> + en Flandre!</p> + +<p>Et Lamouroux, une fois lancé sur le chapitre du +roulage, pendant<br> + qu’au clair de lune sa bête cheminait tout doux, nous +en tint de<br> + taillé jusqu’au lever du soleil.</p> + +<p>-- Ah! disait-il, il fallait voir, vers le Pont de Bon-Pas ou +à la<br> + Viste de Marseille, sur ce grand chemin de vingt-quatre pas de +large,<br> + il fallait voir ces files de charrettes chargées, de +carrioles<br> + bâchées, de haquets bien garrottés, lesquels +se touchaient tous, ces<br> + rangées d’attelages superbes, équipages de +trois, de quatre, de six<br> + bêtes, qui descendaient sur Marseille ou qui montaient sur +Paris,<br> + charriant le blé, le vin, les poches d’avoine, les +ballots de morues,<br> + les barils d’anchois ou les pains de savon, cahin-caha, +bredi-breda,<br> + et à la garde de Dieu, comme disaient alors les lettres +de voiture!</p> + +<p>Et quand nous traversions un village, messieurs, des tas de +polissons<br> + se pendaient au barreau de la queue de la charrette et s’y +faisaient<br> + traînasser, pendant que criaient les autres:</p> + +<p>"Derrière, derrière, charretier!"</p> + +<p>De loin en loin, le long de la route, il y avait pour le +dîner, pour<br> + le souper ou le coucher une auberge célèbre avec +sa belle hôtesse au<br> + visage riant, avec sa grande cuisine et sa grande +cheminée où la<br> + broche tournait des porcs entiers sut les landiers, avec sa +porte<br> + large ouverte, avec ses écuries vastes comme des +églises, où deux<br> + rangées de crèches allaient se prolongeant et +où sur la muraille<br> + était collée l’image coloriée de saint +Eloi. Ces cabarets<br> + s’appelaient: la Graille (en français la +<i>Corneille</i>), Saint-Martin,<br> + le Lion- d’Or, le Cheval-Blanc, la Mule-Noire, le +Chapeau-Rouge, la<br> + Belle-Hôtesse, le Grand-Logis, que sais-je, moi? et il se +parlait<br> + d’eux à cent lieues à l’entour.</p> + +<p>De loin en loin, le long de la route, il y avait des +bourreliers qui<br> + mettaient en montre un collier neuf, des charrons qui au +besoin<br> + pouvaient réparer les roues, des forgerons +mâchurés qui pour enseigne<br> + avaient un fer à cheval, de petits boutiquiers qui, +derrière leurs<br> + vitres, exposaient des paquets de cordelette à fouet +ainsi que des<br> + chapeaux de pipe; et de petites buvettes qui avaient devant +leur<br> + porte un treillage blanchi par la poussière du chemin -- +où venaient<br> + les charretiers siroter pour un sou leur goutte +d’eau-de-vie.</p> + +<p>Tanguant du dos, réglant leur pas sur le cahot des +attelages, et<br> + saluant du fouet tout ce monde connu, les fameux charretiers<br> + marchaient arrogamment, une main à la rêne et de +l’autre le fouet,<br> + avec la blouse bleue, la culotte de velours, le bonnet +multicolore,<br> + la limousine au vent, aux jambes les houseaux, tantôt +criant: "Hue!"<br> + tantôt criant: "Dia!"<br> + tantôt criant: "Hurhau!" Et quand la route était +luisante et que le<br> + voyage allait bien et que les roues claquaient aux boîtes +des moyeux,<br> + ils chantaient, au pas des bêtes et au tintement des +grelots, la<br> + chanson des rouliers :</p> + +<blockquote> +<p><i>Un roulier qui est bien monté<br> + Doit avoir des roues<br> + De six pouces, à la Marlborough:<br> + Ça, c’est à la mode!<br> + Un essieu de dix empans<br> + Et un petit bidet blanc<br> + Pour le gouvernage<br> + De son équipage.</i></p> +</blockquote> + +<p>Comment ne pas chanter? La voiture se payait bien: +d’Arles à Lyon,<br> + sept livres par quintal... Franc d'accident, un charretier avec +sa<br> + couple pouvait gagner sans peine son louis d’or par +jour.</p> + +<p>Aussi on portait beau sur les routes de France! Nos rouliers +étaient<br> + glorieux. Oh! les chevaux superbes! Quels mulets! Les +gaillardes<br> + bêtes! Les limoniers, les brancardiers, les cordiers, les +chefs de<br> + file, tout cela était garni, harnaché à +faire plaisir. Les muselières<br> + avaient des franges, les licous avaient des clochettes, les +bridons<br> + avaient des houppes de toutes les couleurs. Les colliers +redressaient<br> + leurs chaperons cornus; les attelles des colliers, comme de +grandes<br> + pennes, tenaient en l’air la longe dans des anneaux de +verre bleu; la<br> + laine des housses moutonnait sur le dos de leurs bêtes; +les<br> + couvertures brodées avaient des émouchettes; les +surdos, les<br> + ventrières, les croupières, les harnais, tout +était contrepointé,<br> + ajusté de main de maître...</p> + +<p>Comment n’auraient-ils pas chanté?</p> + +<blockquote> +<p><i>En arrivant à Lyon,<br> + Ils nous cherchent noise<br> + Et nous font passer dessus<br> + Le pont à bascule:<br> + Tout cela, ce sont des gens<br> + Qui ne demandent qu'argent<br> + Pour faire des dentelles<br> + A leur demoiselles.</i></p> +</blockquote> + +<p>De Marseille à Lyon, les charretiers marchaient +à la gauche de leurs<br> + bêtes, ou, pour parler comme eux, <i>à dia et de la +main,</i> parce qu’en<br> + ce temps-là la longe de la rêne se tenait du +côté gauche. Ils<br> + nommaient <i>hors la main</i> l’autre côté de +l’attelage.</p> + +<p>Mais l’usage de Provence ne dépassait pas Lyon. A +Lyon le climat, le<br> + parler, tout changeait. Il fallait donc changer de main et tenir +la<br> + rêne à la droite. Ensuite la pluie venait, la laide +pluie<br> + continuelle, avec sa fange et ses ornières, où il +fallait cartayer,<br> + si vous ne vouliez pas vous perdre. Puis les employés des +bascules<br> + qui vous cherchaient querelle en parlant <i>franchimand</i>... +Alors en<br> + vouliez-vous des mauvaises paroles, des "tonnerres" des +"Sacré Dieu"!<br> + Ils juraient, reniaient commue des charretiers: "Hue, Mouret! +hue,<br> + Robin! hue, charogne! haïe donc, vieille rosse! ah monstre +de<br> + brigand, la charrette est embourbée."</p> + +<p>Mais les renforts venaient, avec leurs conducteurs: on +doublait<br> + l'attelage, on doublait, on triplait, et l’épaule +à la roue, on<br> + dépêtrait la charrette... Nous voici à +l’auberge. Au bruit des coups<br> + de fouet, l’hôtesse, la chambrière, et le +valet d’écurie la lanterne<br> + à la main sortaient à la rencontre des charretiers +crottés. On<br> + rentrait l’équipage; les bêtes +dételées, les mangeoires garnies, on<br> + s’en venait souper.</p> + +<p>Bénédiction de Dieu! avec trente sous par +tête, on faisait, sur les<br> + routes, des crevailles! Les charretiers mangeaient les coudes +sur la<br> + table. Sur la table bedonnait une bouteille de neuf pintes; et +quand<br> + ils avaient bu, ils jetaient derrière eux la +dernière goutte du<br> + verre. Au milieu du repas, ils se levaient, c était +l’usage, pour<br> + abreuver leurs bêtes et leur donner l’avoine; puis +ils s'attablaient<br> + de nouveau pour le rôti. Nous y voilà! Et vous ne +vouliez pas qu’ils<br> + chantent:</p> + +<blockquote> +<p><i>Le matin à son lever<br> + La soupe au fromage:<br> + C’est là .un friand manger,<br> + Qui aime le laitage.<br> + Puis, ça nous réveillera,<br> + Un verre de ratafia,<br> + Et le long de la route<br> + La petite goutte!</i></p> +</blockquote> + +<p>Ils appelaient cela "tuer le ver". Ayant battu la pierre +à feu, ils<br> + allumaient alors la pipe, passaient leur rude main sous le +joli<br> + menton de la gaie chambrière -- qui attendait sur la +porte, donnaient<br> + un tour de garrot à la liure du chargement, et derechef, +en route!</p> + +<p>Maintenant, s’il faut tout dire, la journée sur la +route n'était pas<br> + toujours commode. Sans compter les fondrières avec la +boue jusqu’aux<br> + moyeux, les montées à toute force, les descentes +à enrayures, sans<br> + compter le bris des rais, les essieux qui rompaient, les +gendarmes à<br> + moustaches qui épiaient la plaque des charretiers +endormis et<br> + dressaient, leurs verbaux, des fois, pour épargner ou +gagner du<br> + chemin, il fallait brûler l’étape, +c’est-à-dire passer devant<br> + l’auberge sans manger.</p> + +<p>D’autres fois, deux charretiers, têtus comme leurs +mulets, se<br> + rencontraient sur la voie: "Coupe, toi! Coupe, moi! Tu ne veux +pas<br> + couper, capon?" Vlan! sur le mufle du limonier un coup de fouet +qui<br> + l’aveuglait et ruait la charrette contre un tas de +cailloux! Alors de<br> + courir aux pieux, aux billots en bois d’yeuse; et il y +avait sur la<br> + route des bagarres effroyables où, d’un coup de +roulon, on vous<br> + décervelait un homme.</p> + +<p>Pour la règle du train régnait pourtant un vieil +usage qui était<br> + respecté de tous: le charretier dont le devant, la +bête de devant,<br> + avait les quatre pieds blancs, à la montée comme +à la descente, avait<br> + le droit, messieurs, de ne pas quitter la voie: "<i>Qui a les +quatre<br> + pieds blancs</i>, comme on dit, <i>peut passer partout</i>."</p> + +<p>Enfin les charretiers arrivaient à Paris et allaient +remiser à la<br> + Grand’Pinte, quartier si populaire, disait mon +père-grand, qu’avec un<br> + coup de sifflet le gouvernement, quand il veut, peut y lever +cent<br> + mille hommes!</p> + +<blockquote> +<p><i>En arrivant à Paris,<br> + Usances nouvelles:<br> + Des tailloles, n’y en a plus,<br> + Culottes à bretelles.<br> + Ce ne sont que franchimands<br> + Qui attellent à l’envers<br> + Et font tout au beurre...<br> + Sur eux le tonnerre!</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais en entrant au Grand Village, vive Dieu! c’est +là qu’ils<br> + s’appliquaient à faire claquer le fouet: +c’était un éclat répété, +un<br> + vacarme, un cliquetis qui ressemblait à la foudre.</p> + +<p>-- Allons, disaient les Parisiens, en bouchant des deux mains +leurs<br> + oreilles qui cornaient, les Provençaux arrivent! et +marche, <i>tron de<br> + l’air!</i> crains-tu que la terre te manque?</p> + +<p>Il faut dire qu’en ce temps, pour faire péter le +fouet, les rouliers<br> + de Provence étaient les sans-pareils. Mangechair de +Tarascon, dans<br> + l’affaire d’une lieue, en faisant les coups +quadruples, avait<br> + consommé quatre livres de mèche. Maître +Imbert de Beaucaire, rien que<br> + d’un coup de fouet, mouchait une chandelle sans +l’éteindre! Le<br> + Puceron de Château-Renard débouchait une bouteille +sans la jeter à<br> + terre; enfin le gros Charlon de la<br> + Pierre-Plantade, d’un coup de mèche de son fouet, +vous déferrait,<br> + dit-on, un mulet des quatre pieds.</p> + +<p>Bref, lorsque les rouliers avaient déchargé +leurs voitures, serré le<br> + payement dans le ceinturon de cuir, rechargé pour +Marseille et fait<br> + une tournée dans le Palais-Royal, ils entonnaient joyeux +ce dernier<br> + couplet:</p> + +<blockquote> +<p><i>Tiens, garçon, voilà pour toi,<br> + Va mettre en cheville...<br> + Mais l’hôtesse a répondu:<br> + Moi qui suis jolie,<br> + Moi qui te fais tant de bien,<br> + Tu ne me donnes donc rien?<br> + Par une caresse<br> + Calme ma tendresse.</i></p> +</blockquote> + +<p>Ayant mis les colliers, ils attelaient alors, et dans vingt +jours,<br> + vingt-deux, vingt-quatre, au bruit régulier des grelots, +ils<br> + retournaient dans la Provence, pour venir triompher, le jour de +la<br> + Saint-Éloi, à la <i>Charrette de Verdure</i>: ... +Et alors au cabaret, en<br> + vouliez-vous des récits, avec des hâbleries et des +mensonges gros<br> + comme le mont Ventoux! L’un, en voyageant de nuit, avait vu +le falot<br> + du feu Saint-Elme, et le follet fantastique s’était +assis sur sa<br> + charrette, peut-être deux heures de chemin. Un autre, sur +la route,<br> + avait trouvé une valise, qui pesait! Il devait y avoir +dedans, pour<br> + le moins, cent mille francs... Mais un cavalier masqué +était venu à<br> + bride abattue et l’avait réclamée au moment +où notre homme la<br> + ramassait pour l’emporter. Un autre avait été +arrêté à main armée;<br> + heureusement pour lui qu’il avait lié ses louis dans +le boudin de son<br> + catogan, qui était de mode à cette époque, +-- et les voleurs à<br> + grandes barbes, avec stylets et pistolets doubles, eurent +beau<br> + visiter et fouiller le caisson, ils n’y trouvèrent +que le <i>fiasque</i><br> + (bouteille clissée).</p> + +<p>Un autre avait couché au pays des Polacres, qui en +naissant ne sont<br> + pas chrétiens. Un autre avait passé au pays des +Pelles de Bois. Il y<br> + en a qui croient, racontait-il, que les pelles de bois se font +comme<br> + les sabots ou comme les cuillers, en taillant un morceau de +bois.<br> + Mais c’est là une erreur. Les pelles de bois, qui +servent pour remuer<br> + le blé, viennent sur des arbres toutes faites, comme ici +les amandes<br> + et les caroubes. Quand nous y passâmes, messieurs, la +récolte était<br> + rentrée et nous ne pûmes pas les voir. Mais nous +nous laissâmes dire<br> + par des gens du pays que, lorsqu’elles sont sur les arbres, +qu’elles<br> + vont être mûres et que le mistral souffle, elles +font un tintamarre<br> + tel que celui des crécelles à l’office des +Ténèbres.</p> + +<p>Un autre affirmait avoir vu, à Paris, une princesse, +une belle<br> + princesse qui avait un groin de porc; ses parents la +promenaient<br> + d’une grande ville à l’autre et la faisaient +voir, la pauvre, dans la<br> + lanterne magique et offraient des millions à celui qui +l’épouserait.</p> + +<p>-- Sacré coquin de Goï! disait le vieux Brayasse, +tout cela est<br> + beaucoup et tout cela n’est rien. Ce qui m’a le plus +surpris, le plus<br> + épaté à Paris, je m’en vais vous le +dire. Ici dans nos endroits, si<br> + quelqu’un parle français, c’est gens qui ont +étudié, des bourgeois,<br> + des avocats, des commissaires de police, qui ont passé +peut-être dix<br> + ans et plus dans les écoles... Mais là-haut, +saprelotte! tous savent<br> + le français. Vous voyez des moutards qui n’ont pas +encore sept ans,<br> + des mioches pas plus haut que ça, avec la mèche au +nez, et qui<br> + parlent français comme de grandes personnes. Je ne sais +comment<br> + diable ils font.</p> + +<p>Le brave Lamouroux, au trantran des charrettes, nous en aurait +conté<br> + encore. Seulement nous venions d’arriver au pont de +Fourques, et au<br> + soleil levant s’épandaient devant nous, dans le +delta des deux<br> + Rhônes, les immenses plaines basses de la lisière +de Camargue.</p> + +<p>Mais ce qui nous charma plus encore que le soleil (nous +avions<br> + vingt-cinq ans), ce fut la jeune fille qui, comme je l’ai +dit, était<br> + derrière nous accroupie avec sa mère et qui, toute +riante et se<br> + débarrassant du capuce de sa mante, apparut au grand jour +comme une<br> + reine de Jouvence. Un ruban zinzolin entourait gentiment sa +chevelure<br> + cendrée qui regorgeait de la coiffe: un regard de sibylle +quelque peu<br> + égaré, le teint délicat et clair, la bouche +arquée, ouverte au rire,<br> + elle semblait une tulipe qui, le matin, sort de l’aiguail. +Nous la<br> + saluâmes, ravis. Mais elle, Alarde, sans faire attention +à nous:</p> + +<p>-- Mère, dit-elle, sommes-nous loin encore des Grandes +Saintes?</p> + +<p>-- Ma fille, nous en sommes, peut-être bien, à +neuf ou dix lieues.</p> + +<p>-- Y sera-t-il mon cadet? y sera t-il?</p> + +<p>-- Chut ! mignonne.</p> + +<p>Et avec un bâillement qui montra toutes ses dents, ses +blanches dents<br> + de lait, la jouvencelle dit:</p> + +<p>-- Le temps me dure! j’ai une faim à n’y plus +tenir... Dis, si nous<br> + déjeunions?</p> + +<p>Et elle déploya aussitôt sur ses genoux un +essuie-main de toile<br> + écrue; sa mère, d’un cabas sortit du pain, +des figues, une orange,<br> + des dattes, un peu de cervelas et sans cérémonie +se mirent à manger.</p> + +<p>-- Bon appétit leur dîmes-nous.</p> + +<p>-- Messieurs, à votre service, nous fit la gentille +Alarde en<br> + plantant ses quenottes dans un grignon de pain.</p> + +<p>-- A condition, mademoiselle, que nous mêlerons nos +vivres.</p> + +<p>-- Volontiers.</p> + +<p>Mathieu, dans sa gibecière, avait apporté deux +bouteilles de bon vin<br> + de la Nerthe. Il en déboucha une, et, après avoir +pris chacun une<br> + bouchée, à tour de rôle, tous, Alarde, sa +mère, moi, Mathien et le<br> + charretier, nous bûmes, l’un après +l’autre, dans le même coco, et<br> + nous voilà en famille.</p> + +<p>Puis pour nous déroidir, étant descendus un +moment:</p> + +<p>-- Quelle est donc cette fille qui a si bonne façon? +demandâmes-nous<br> + à Lamouroux.</p> + +<p>-- En la voyant, nous fit à demi-voix le charretier, +vous ne diriez<br> + pas, n’est-ce pas, qu’elle a une fêlure? Et, +pourtant, depuis trois<br> + mois que son "Cadet" l’a délaissée, il +paraît qu’elle n’a plus,<br> + messieurs, la tête à elle.</p> + +<p>-- Quoi ! cette jolie fille, abandonnée par son +galant?</p> + +<p>-- Le gredin l’avait enlevée; ensuite il l’a +plantée là, pour en<br> + aller voir une autre, laide comme péché, mais qui +a beaucoup<br> + d’argent. Et Alarde, la fleur de notre Condamine, --<br> + vous la voyez avec sa mère, - qui la conduit aux Saintes, +la<br> + distraire de son rêve ou la guérir, si c’est +possible.</p> + +<p>-- Pauvre petite!</p> + +<p>Nous arrivions aux Jasses d’Albaron, où l’on +fit une halte pour faire<br> + manger les bêtes dans le drap au fourrage, devant la roue +de la<br> + charrette. Les filles de Beaucaire qui étaient avec nous, +leurs têtes<br> + enrubannées de toutes les couleurs vinrent pendant ce +temps faire une<br> + ronde autour d’Alarde :</p> + +<blockquote> +<p><i>Au branle de ma tante<br> + Le rossignol y chante:<br> + Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!<br> + Belle, belle Alarde, tournez-vous.<br> + La belle s’est tournée,<br> + Son beau l’a regardée:<br> + Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!<br> + Belle, belle Alarde, embrassez-vous.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et devant elle, la pauvrette partit, les bras levés, +riant comme une<br> + folle et criant: Mon cadet! mon cadet! mon cadet!</p> + +<p>Mais le ciel qui, depuis l’aube, était +tacheté de nuées, se couvrait<br> + de plus en plus. Le vent de mer soufflait, faisant monter vers +Arles<br> + de grands nuages lourds qui<br> + obscurcissaient peu à peu toute l’étendue +céleste. Les grenouilles,<br> + les crapauds coassaient dans les marais, et la longue +traînée de<br> + notre caravane s’espaçait, se perdait dans les +terrains a salicornes,<br> + dans les landes salées à plaques blanchissantes, +sur un chemin<br> + mouvant, bordé de tamaris à floraison +rosée. La terre sentait le<br> + relent. Des volées de halbrans, des volées de +sarcelles et de canards<br> + sauvages criaient en passant sur nos têtes.</p> + +<p>-- Lamouroux, demandaient les femmes, serons-nous la +pluie?</p> + +<p>-- Ha! l’homme répondait, les yeux en l’air +et soucieux, une fois les<br> + nuages, dit-on, firent pleuvoir.</p> + +<p>-- Eh bien! nous serons jolies, si l’averse nous prend au +milieu de<br> + la Camargue!</p> + +<p>-- Vous mettrez, mes pauvres filles, les jupons sur les +têtes.</p> + +<p>Un gardien à cheval qui, le trident en main, ramenait +ses taureaux<br> + noirs dispersés dans les friches, nous cria: "Vous serez +mouillés!"</p> + +<p>Les bruines commençaient; puis peu à peu la +pluie s’y mit pour tout<br> + de bon, et l’eau de tomber. En rien de temps ces plaines +basses<br> + furent transformées en mares. Et nous autres, assis sous +la tente des<br> + charrettes, nous voyions au lointain les troupes de chevaux<br> + camargues, secouant leurs crinières et leurs longues +queues flasques,<br> + gagner les levées de terre et les dunes sablonneuses. Et +l’eau de<br> + tomber! La route, noyée par le déluge, devenait +impraticable. Les<br> + roues s’embourbaient. Les bêtes +s’arrêtaient. A la fin, à perte de<br> + vue, ce ne fut qu’un étang immense, et les +charretiers dirent:</p> + +<p>-- Allons, il faut descendre! femmes, filles, à terre +toutes, si vous<br> + ne voulez coucher au milieu des tamaris!</p> + +<p>-- Mais il faut donc marcher dans l’eau?</p> + +<p>-- Marchant nu-pieds, les belles, vous gagnerez le Grand +Pardon: car<br> + vous en avez besoin, et vos péchés diablement +pèsent!</p> + +<p>Jeunes et vieux, filles et femmes, tout le monde descendit. +Avec des<br> + rires, des cris aigus, chacun pour patauger se déchaussa +et se<br> + troussa. Les charretiers prirent les enfants sur les +épaules à<br> + califourchon, et Mathieu, tendant le dos à la mère +du tendron de<br> + notre charretée!</p> + +<p>-- Tenez, mettez-vous là brave femme, lui fit-il, je +vous porterai à<br> + la chèvre-morte.</p> + +<p>Celle-ci, une dondon qui avait peine à cheminer, ne dit +non.</p> + +<p>-- Et toi, ajouta-t-il en me guignant de l’oeil, +charge-toi d'Alarde,<br> + hein? Puis, pour nous soulager, nous changerons de temps en +temps.</p> + +<p>Et du coup, sur le dos, sans plus de formalité nous +primes chacun la<br> + nôtre, et tous les gars du pèlerinage ayant comme +nous autres endossé<br> + chacun la sienne, figurez-vous la bonne farce!</p> + +<p>Mathieu et sa gagui riaient comme des fous. Moi, autour de mon +cou,<br> + sentant ces bras frais et ronds, ces bras d'Alarde qui sur nos +têtes<br> + tenait ouvert le parapluie, quand j’eus sur les deux +hanches, les<br> + mollets de la petite qui, pauvrette, par pudeur n’osait pas +les<br> + serrer, je n’aurais pas donné (je l’avoue +aujourd’hui encore), pas<br> + donné pour beaucoup notre voyage de Camargue avec la +pluie et le<br> + gâchis.</p> + +<p>-- Mon Dieu! répétait Alarde, si mon cadet me +voyait ainsi! mon cadet<br> + qui ne me veut plus, mon beau cadet! mon beau cadet!</p> + +<p>J’avais beau, moi, lui parler, lui faire en tapinois mes, +petits<br> + compliments, elle n’entendait pas et ne me voyait pas... +Mais sa<br> + bouche haletait sur mon cou, sur mon épaule et je +n’aurais eu<br> + vraiment qu’à tourner un peu la tête pour lui +faire un baiser; sa<br> + chevelure effleurait la mienne; l’odeur tiède de sa +chair, de sa<br> + chair jeune, m’embaumait; tremblante, sa poitrine +était agitée sur<br> + moi; et, m’illusionnant comme elle qui était toute +à son cadet, moi<br> + je croyais, comme Paul, porter aussi ma Virginie.</p> + +<p>Au meilleur de mon rêve, Mathieu qui +s’éreintait sous sa grosse<br> + maman, me dit: "Changeons un peu! je n’en puis plus, mon +cher!" Et,<br> + au pied d’une <i>agachole</i> (c’est le nom qu’en +Camargue on donne aux<br> + tamaris laissés en baliveaux) ayant fait pose tous les +deux, Mathieu<br> + reprit la fille et moi hélas! la mère. Et +c’est ainsi qu’on pataugea<br> + avec de l’eau jusqu a mi-jambes, durant plus d’une +lieue, sans<br> + éprouver trop de fatigue, et tour à tour nous +délassant de la façon<br> + que je vous dis, avec la rêverie d’une intrigue +idéale.</p> + +<p>A la longue pourtant, nous parvînmes en vue du +château d’Avignon: la<br> + grosse pluie cessa, le temps se mit au clair, le chemin se +ressuya;<br> + on remonta sur les charrettes et, par là, vers les quatre +heures,<br> + nous vîmes tout à coup s’élever, dans +l’azur de la mer et du ciel,<br> + avec les trois baies de son clocher roman, ses merlons roux, +ses<br> + contreforts, l’église des Saintes-Maries.</p> + +<p>Il n’y eut qu’un cri: "O grandes Saintes!" car ce +sanctuaire perdu,<br> + là-bas au fond du Vacarés, dans les sables du +littoral, est, comme on<br> + dirait, la Mecque de tout le golfe du Lion. Et ce qui frappe +là, par<br> + sa grandeur harmonieuse, par sa voûte incommensurable, +c’est cette<br> + ample surface de terre et de mer où l’oeil, mieux +que partout<br> + ailleurs, peut embrasser le cercle de l’horizon terrestre, +l’<i>orbis<br> + terrarum</i> des anciens.</p> + +<p>Et Lamouroux nous dit:</p> + +<p>-- Nous arriverons à temps pour descendre les +châsses, car,<br> + messieurs, vous le savez, c’est nous, les Beaucairois, qui +avons,<br> + avant tous, le droit de tourner le treuil pour la descente +des<br> + Saintes.</p> + +<p>Ce propos se rapporte à l’usage que voici:</p> + +<p>Les reliques vénérées de Marie +Jacobé, de Marie Salomé, et de Sara<br> + leur servante sont renfermées, sous la voûte du +choeur et de<br> + l’abside, dans une chapelle haute, d’où, par un +orifice qui donne<br> + dans l’église, la veille de la fête et au +moyen<br> + d’un câble, on les descend lentement sur la foule +enthousiaste.</p> + +<p>Dès qu’on eut dételé, au milieu des +dunes couvertes d'arroches et de<br> + tamaris, qui entourent le bourg, nous courûmes à +l’église.</p> + +<p>"Éclaire-les, ces Saintes chéries!" criaient des +Montpelliéraines qui<br> + vendaient, devant la porte, des cierges, des bougies, des images +et<br> + des médailles.</p> + +<p>L’église était bondée de gens du +Languedoc, de femmes du pays<br> + d’Arles, d’infirmes, de bohémiennes, tous les +uns sur les autres. Ce<br> + sont d’ailleurs les bohémiens qui font brûler +les plus gros cierges,<br> + mais exclusivement à l’autel de Sara, qui, +d’après leur croyance,<br> + était de leur nation. C’est même aux +Saintes-Maries que ces nomades<br> + tiennent leurs assemblées annuelles, y faisant de loin en +loin<br> + l’élection de leur reine.</p> + +<p>Pour entrer ce fut difficile. Des commères de +Nîmes embéguinées de<br> + noir, qui traînaient avec elles leurs coussins (le coutil +pour<br> + coucher dans l’église, se disputaient les chaises +:</p> + +<p>"Je l’avais avant vous! -- Moi je l’avais +louée!" Un prêtre faisait<br> + baiser de bouche en bouche <i>le Saint Bras</i>; aux malades on +donnait<br> + des verres d’eau saumâtre, de l’eau du puits des +Saintes qui est au<br> + milieu de la nef et qui, à ce qu’on dit, ce +jour-là devient douce.<br> + Certains, pour s’en servir en guise de remède, +raclaient avec leurs<br> + ongles la poussière d’un marbre antique, sculpture +encastrée dans le<br> + mur, qui fut "l’oreiller des Saintes". Une odeur, une +touffeur de<br> + cierges brûlants, d’encens, +d’échauffé, de faguenas, vous suffoquait.<br> + Et chaque groupe, à pleine voix et pêle-mêle, +y chantait son<br> + cantique.</p> + +<p>Mais en l’air, quand apparurent les deux châsses en +forme d’arches,<br> + aïe! quels cris "Grandes Saintes Maries!" Et à +mesure que la corde se<br> + déroulait dans l’espace, les cris aigus, les spasmes +s’exaspéraient<br> + de plus belle. Les fronts, les bras levés, la foule +pantelante<br> + attendait un miracle... Oh! du fond de l’église, +soudain s’est<br> + élancée, comme si elle avait des ailes, une +superbe jeune fille,<br> + blonde, déchevelée; et frôlant de ses pieds +les têtes de la foule,<br> + elle vole, comme un spectre, au travers de la nef, vers les +châsses<br> + flottantes et crie: "O Grandes Saintes! Rendez-moi, par +pitié,<br> + l’amour de mon cadet! "</p> + +<p>Tous se levèrent. "C’est Alarde " criaient les +Beaucairois. "C’est<br> + sainte Madeleine qui vient visiter ses soeurs!" disaient +d’autres<br> + effarés... Et en somme nous pleurions tous.</p> + +<p>Pour finir, le lendemain, il y eut la procession sur le sable +de la<br> + plage, au mugissement, au souffle des ondes blanchissantes qui +s’y<br> + éclaboussaient. Au loin, sur la haute mer louvoyaient +deux ou trois<br> + navires qui avaient l’air en panne et les gens se +montraient une<br> + traînée resplendissante que le remous des vagues +prolongeait sur la<br> + mer: "C’est ce chemin, disait-on, que les Saintes Maries, +dans leur<br> + nacelle, tinrent pour aborder en Provence après la mort +de<br> + Notre-Seigneur". Sur le rivage vaste, au milieu de ces +visions<br> + qu’illuminait un soleil clair, il nous semblait vraiment +que nous<br> + étions en paradis.</p> + +<p>Alarde, la belle fille, un peu pâlie depuis la veille, +portait sur<br> + les épaules, avec d’autres Beaucairoises, la +"Nacelle des Saintes" et<br> + tous disaient: "Hélas ! c’est une pauvre folle que +son cadet a<br> + délaissée."</p> + +<p>Mais comme nous voulions aller voir Aigues-Mortes et +qu’était de<br> + partance un omnibus qui y passait, aussitôt que les +Saintes eurent<br> + (vers les quatre heures) remonté dans leur chapelle, nous +nous<br> + embarquâmes de suite avec un troupeau de commères +de Montpellier ou<br> + de Lunel, revendeuses et tripières à coiffes +bouillonnées, qui, dès<br> + qu’ou fut en route, se mirent à chanter derechef +à plein gosier:</p> + +<blockquote> +<p><i>Courons aux Saintes Maries<br> + Pour leur donner notre foi;<br> + Que nos coeurs se multiplient<br> + Pour Jésus et pour sa croix!</i></p> +</blockquote> + +<p>et cet autre cantique si répété pendant +la fête:</p> + +<blockquote> +<p><i>Désarmez le Christ, désarmez le Christ<br> + Par vos prières<br> + Désarmez le Christ, désarmez le Christ<br> + Et soyez au ciel nos bonnes mères!</i></p> +</blockquote> + +<p>-- C’est pourtant dame Roque, rien qu’elle et son +mari, qui le<br> + firent, ce joli chant, disait une poissarde en achevant ses<br> + victuailles, et toute cette nuit on ne chante plus que +ça.</p> + +<p>Les femmes de Provence ne savaient rien chanter que les +anciens<br> + cantiques de leur <i>Ame dévote</i> (1):</p> + +<blockquote> +<p><i>J’ai vu sous de sombres voiles<br> + Onze étoiles,<br> + La lune avec le soleil</i>.</p> +</blockquote> + +<p>-- Ah ! combien sont plus beaux nos chants de Montpellier!</p> + +<p>-- Et les langues d’aller. Nous passâmes sur un +banc le petit Rhône,<br> + à Sylve-Réal. Il y avait là un fort, un +joli petit fort, doré par le<br> + soleil et bâti par Vauban, que le Génie très +sottement a fait<br> + détruire depuis lors.</p> + +<p>Nous traversâmes le désert et la +<i>pinède</i> du Sauvage, et sur le soir<br> + enfin, du milieu des marais, nous vîmes émerger, +noirs et farouches<br> + dans la pourpre du couchant, les gigantesques tours, les +créneaux,<br> + les remparts de la ville d’Aigues-Mortes.</p> + +<p>-- N’importe! fit alors une des bonnes femmes, si, +pendant le voyage<br> + de l’omnibus aux Saintes il y avait à Montpellier +plus d’enterrements<br> + qu’il ne faut, les croque-morts, peut-être, seraient +embarrassés.</p> + +<p>-- Eh bien! on porterait à bras.</p> + +<p>-- Oh! je crois qu’ils en ont deux, de voitures pour les +morts...</p> + +<p>A ces mots, nous apercevant que l’horrible guimbarde, +aïe! était<br> + peinte en noir:</p> + +<p>-- Mais par hasard, demandâmes-nous, cet omnibus +serait...</p> + +<p>-- Le carrosse, messieurs, des pompes funèbres de +Montpellier.</p> + +<p>-- Sacré coquin de sort!</p> + +<p>Affolés, d’un coup de pied nous ouvrîmes la +portière, nous sautâmes<br> + sur la route, nous payâmes le conducteur et, ayant +secoué nos hardes<br> + au grand air, à pied et à notre aise nous +gagnâmes Aigues-Mortes.</p> + +<p>Une vraie ville forte de Syrie ou d’Égypte, cette +silencieuse cité<br> + des Ventres-Bleus (comme les gens d’Aigues—Mortes sont +dénommés<br> + quelquefois, par allusion aux fièvres endémiques +du pays), avec son<br> + quadrilatère de remparts formidables calcinés au +soleil, qu’on dirait<br> + de tantôt abandonné par saint Louis, avec sa tour +de Constance, où,<br> + sous Louis XIV, après les dragonnades, furent +emprisonnées quarante<br> + protestantes qui y restèrent oubliées dans une +horrible détention,<br> + jusqu’à la fin du règne, durant +peut-être quarante ans.</p> + +<p>(1) Titre d’un recueil de cantiques fort populaires +autrefois, oeuvre<br> + d'un prêtre de Provence.</p> + +<p>Un jour, longtemps après, avec deux belles dames du +monde protestant<br> + de Nîmes, nous retournions visiter la grosse tour +d'Aigues-Mortes, et<br> + en lisant les noms des malheureuses prisonnières, +gravés par<br> + elles-mêmes dans les pierres du donjon: "Poète, +nous dirent-elles,<br> + suffocantes d’émotion, ne vous étonnez pas de +nous voir pleurer<br> + ainsi: pour nous autres huguenotes, ces pauvres femmes, martyres +de<br> + leur foi, sont nos Saintes Maries! "</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XV</h2> + +<h3>JEAN ROUSSIÈRE</h3> + +<p>L’adroit laboureur. -- Le char de verdure. -- La +légende de saint<br> + Éloi -- L’air de <i>Magali</i>. -- La mort de mon +père. -- Les<br> + funérailles, -- Le deuil. -- Le partage.</p> + +<p>-- Bonjour, monsieur Frédéric.</p> + +<p>-- Ha! bonjour.</p> + +<p>-- Que m’a-t-on dit? que vous avez besoin d’un homme +à gages!</p> + +<p>-- Oui... D’où es-tu?</p> + +<p>-- De Villeneuve, le pays des "lézards", près +d’Avignon.</p> + +<p>-- Et que sais-tu faire?</p> + +<p>-- Un peu tout. J’ai été valet aux moulins +à huile, muletier,<br> + carrier, garçon de labour, meunier, tondeur, faucheur +lorsqu’il le<br> + faut, lutteur à l’occasion, émondeur de +peupliers, un métier élevé!<br> + et même cureur de puits, qui est le plus bas de tous.</p> + +<p>-- Et l’on t’appelle?</p> + +<p>-- Jean Roussière, et Rousseyron (et Seyron pour +abréger ).</p> + +<p>-- Combien veux-tu gagner? C’est pour mener les +bêtes.</p> + +<p>-- Dans les quinze louis.</p> + +<p>-- Je te donne cent écus.</p> + +<p>-- Va donc pour cent écus!</p> + +<p>Voilà comment je louai le laboureur Jean +Roussière, celui-là qui<br> + m’apprit l’air populaire de <i>Magali</i>: un luron +jovial et taillé en<br> + hercule, qui, la dernière année que je passai au +Mas, avec mon père<br> + aveugle, dans les longues veillées de notre solitude +savait me garder<br> + d'ennui, en bon vivant qu'il était.</p> + +<p>Fin laboureur, il avait toujours aux lèvres quelque +chanson joyeuse:</p> + +<p><i>"L'araire est composé -- de trente et une +pièces; -- celui qui<br> + l'inventa -- devait en savoir long! -- Pour sûr, c'est +quelque<br> + monsieur."</i></p> + +<p>Et naturellement adroit ou artiste, si l'on veut, quoi qu'il +fît,<br> + soit le comble d'une meule de paille ou une pile de fumier, +ou<br> + l'arrimage d'un chargement, il savait donner la ligne +harmonieuse ou,<br> + comme on dit, le galbe. Seulement, il avait le défaut de +son maître:<br> + il aimait quelque peu à dormir et à faire la +méridienne.</p> + +<p>Charmant causeur, du reste. Et il fallait l'entendre +lorsqu'il<br> + parlait du temps où, sur le chemin de halage, il +conduisait les<br> + grands chevaux qui remorquaient, attachées l'une à +l'autre, les<br> + gabares du Rhône, à Valence, à Lyon.</p> + +<p>-- Croyez-vous, disait-il, qu'à l'âge de vingt +ans, j'ai mené<br> + bravement le plus bel équipage des rivages du +Rhône? Un équipage de<br> + quatre-vingts étalons, couplés quatre par quatre, +qui traînaient six<br> + bateaux! Que c'était beau, pourtant, le matin, quand nous +partions,<br> + sur les digues du grand fleuve, et que, silencieuse, cette +flotte,<br> + lentement, remontait le cours de l'eau!</p> + +<p>Et Jean Roussière énumérait tous les +endroits des deux rives: les<br> + auberges, les hôtesses, les rivières, les +palées, les pavés et les<br> + gués, d'Arles au Revestidou, de la Coucourde à +l'Ermitage.</p> + +<p>Mais son bonheur, mais son triomphe, à notre brave +Rousseyron,<br> + c'était lors de la Saint-Éloi.</p> + +<p>-- A vos Maillanais, disait-il, s'ils ne l'ont pas vu encore, +nous<br> + montrerons comment on monte une petite mule.</p> + +<p>Saint-Éloi est, en Provence, la fête des +agriculteurs. Par toute la<br> + Provence, les curés, comme vous savez, ce jour-là, +bénissent les<br> + bêtes, ânes, mulets et chevaux, et les gens aux +bestiaux font goûter<br> + le pain bénit, cet excellent pain bénit, +parfumé avec l'anis et doré<br> + avec des oeufs, qu'on appelle <i>tortillades</i>. Mais chez +nous, ce<br> + jour-là, on fait courir la charrette, un chariot de +verdure attelé de<br> + quarante ou cinquante bêtes, caparaçonnées +comme au temps des<br> + tournois,<br> + harnachées de sous-barbes, de housses brodées, de +plumets, de miroirs<br> + et de lunes de laiton, et on met le fouet à l'encan, +c'est-à-dire<br> + qu'à l'enchère on met publiquement la charge de +Prieur:</p> + +<p>-- A trente francs le fouet! à cent francs! à +deux cents francs! Une<br> + fois, deux fois, trois fois!</p> + +<p>Au plus offrant échoit la royauté de la +fête. La <i>Charrette Ramée</i> va<br> + à la procession, avec la cavalcade de laboureurs +allègres qui<br> + marchent fièrement, chacun près de sa bête, +en faisant claquer son<br> + fouet. Sur la charrette, accompagnés d'un tambour et d'un +fifre, les<br> + Prieurs sont assis. Sur les mulets, les pères enfourchent +leurs<br> + petits qui s'accrochent heureux aux attelles des colliers. +Les<br> + colliers, à leur chaperon, ont tous une <i>tortillade</i> +(gâteau en forme<br> + de couronne) et un fanion en papier avec l'image de saint +Éloi. Et,<br> + porté sur les épaules des Prieurs de l'an +passé, le saint, en pleine<br> + gloire, tel qu'un évêque d'or, s'avance la crosse +à la main.</p> + +<p>Puis, la procession faite, la Charrette emportée par +les cinquante<br> + mulets ou mules, roule autour du village, dans un tourbillon, +avec<br> + les garçons de labour courant éperdument à +côté de leurs bêtes, tous<br> + en corps de chemise, le bonnet sur l'oreille, aux pieds les +souliers<br> + minces et la ceinture aux flancs.</p> + +<p>C'est là que Jean Roussière, montant, cette +année-là, notre mule<br> + "Falette" à la croupe d'amande, épata les +spectateurs. Preste comme<br> + un chat, il sautait sur la bête, descendait, remontait, +tantôt assis<br> + d'un seul côté, tantôt se tenant debout sur +la croupe de la mule et<br> + tantôt sur son dos faisant le pied de grue, l'arbre +fourchu ou la<br> + grenouille, en un mot la fantasia, comme les cavaliers +arabes.</p> + +<p>Le plus joli, c'est là que je voulais en venir, fut au +repas de<br> + Saint-Éloi (car, après la charrette, les Prieurs +paient le festin).<br> + Lorsqu'on eut mangé et bu et que le ventre plein, chaque +convive dit<br> + la sienne, Roussière se leva et fit à la +tablée:</p> + +<p>-- Camarades! vous voilà tout un peuple de +<i>pieds-poudreux</i> et de<br> + bélîtres, qui faites la Saint-Éloi depuis +mille ans peut-être et vous<br> + ne connaissez pas, j'en suis à peu près sûr, +l'histoire de votre<br> + grand patron.</p> + +<p>-- Non, dirent les convives... N'était-il pas +maréchal?</p> + +<p>-- Si, mais je vais vous conter comment il se convertit.</p> + +<p>Et tout en trempant dans son verre, plein de vin de Tavel, +la<br> + <i>tortillade</i> fine qu'il croquait à mesure, mon +laboureur commença:</p> + +<p>"Notre Seigneur Dieu le père, un jour, en paradis, +était tout<br> + soucieux. L'enfant Jésus lui dit:</p> + +<p>-- Qu'avez-vous? père.</p> + +<p>-- J'ai, répondit Dieu, un souci qui me tarabuste... +Tiens, regarde<br> + là-bas.</p> + +<p>-- Où? dit Jésus.</p> + +<p>-- Par là-bas, dans le Limousin, droit de mon doigt: tu +vois bien,<br> + dans ce village, vers le faubourg, une boutique de +maréchal ferrant,<br> + une belle grande boutique?</p> + +<p>-- Je vois, je vois.</p> + +<p>-- Eh bien! mon fils, là est un homme que j'aurais +voulu sauver: on<br> + l'appelle maître Éloi. C'est un gaillard solide, +observateur fidèle<br> + de mes commandements, charitable au pauvre monde, serviable +à<br> + n'importe qui, d'un bon compte avec la pratique, et martelant +du<br> + matin au soir sans mal parler ni blasphémer... Oui, il me +semble<br> + digne de devenir un rand saint.</p> + +<p>-- Et qui empêche? dit Jésus.</p> + +<p>-- Son orgueil, mon enfant. Parce qu'il est bon ouvrier, +ouvrier de<br> + premier ordre, Éloi croit que sur terre nul n'est +au-dessus de lui,<br> + et présomption est perdition.</p> + +<p>-- Seigneur Père, fit Jésus, si vous me vouliez +permettre de<br> + descendre sur la terre, j'essaierais de le convertir.</p> + +<p>-- Va, mon cher fils.</p> + +<p>Et le bon Jésus descendit. Vêtu en apprenti, son +baluchon derrière le<br> + dos, le divin ouvrier arrive droit dans la rue où +demeurait Éloi. Sur<br> + la porte d'Éloi, selon l'usage était l'enseigne, +et l'enseigne<br> + portait: <i>Éloi le maréchal, maître sur +tous les maîtres, en deux<br> + chaudes forge un fer.</i></p> + +<p>Le petit apprenti met donc le pied sur le seuil et, +ôtant son<br> + chapeau:</p> + +<p>-- Dieu vous donne le bonjour, maître, et à la +compagnie: si vous<br> + aviez besoin d'un peu d'aide?</p> + +<p>-- Pas pour le moment, répond Éloi.</p> + +<p>-- Adieu donc, maître: ce sera pour une autre fois.</p> + +<p>Et Jésus, le bon Jésus, continue son chemin. Il +y avait, dans la rue,<br> + un groupe d'hommes qui causaient et Jésus dit en +passant:</p> + +<p>-- Je n'aurais pas cru que dans une boutique telle, où +il doit y<br> + avoir, ce semble, tant d'ouvrage, on me refusât le +travail.</p> + +<p>-- Attends un peu, mignon, lui fait un des voisins. Comment +as-tu<br> + salué en entrant chez maître Éloi?</p> + +<p>-- J'ai dit comme l'on dit: "Dieu vous donne le bonjour, +maître, et à<br> + la compagnie!"</p> + +<p>-- Ha! ce n'est pas ainsi qu'il fallait dire... Il fallait +l'appeler<br> + <i>maître sur tous les maîtres</i>... Tiens, regarde +l'écriteau.</p> + +<p>-- C'est vrai, dit Jésus, je vais essayer de +nouveau.</p> + +<p>Et de ce pas il retourne à la boutique.</p> + +<p>-- Dieu vous le donne bon, maître sur tous les +maîtres! N'auriez-vous<br> + pas besoin d'ouvrier?</p> + +<p>-- Entre, entre, répond Éloi, j'ai pensé +depuis tantôt que nous<br> + t'occuperions aussi... Mais écoute ceci pour une bonne +fois: quand tu<br> + me salueras, tu dois m'appeler <i>maître</i>, vois-tu? +<i>sur tous les<br> + maîtres</i>, car ce n'est pas pour me vanter, mais +d'hommes comme moi,<br> + qui forgent un fer en deux chaudes, le Limousin n'en a pas +deux!</p> + +<p>-- Oh! repliqua l'apprenti, dans notre pays, à nous, +nous forgeons ça<br> + en une chaude!</p> + +<p>-- Rien que dans une chaude? Tais-toi donc, va, gamin, car +cela n'est<br> + pas possible...</p> + +<p>-- Eh bien! vous allez voir, maître sur tous les +maîtres!</p> + +<p>Jésus prend un morceau de fer, le jette dans la forge, +souffle,<br> + attise le feu; et quand le fer est rouge, rouge et incandescent, +il<br> + va le prendre avec la main.</p> + +<p>-- Aïe! mon pauvre nigaud! le premier compagnon lui crie, +tu vas te<br> + roussir les doigts!</p> + +<p>-- N'ayez pas peur, répond Jésus, grâce +à Dieu, dans notre pays, nous<br> + n'avons pas besoin de tenailles. Et le petit ouvrier saisit avec +la<br> + main le fer rougi à blanc, le porte sur l'enclume et avec +son<br> + martelet, pif! paf! patati! patata! en un clin d'oeil +l'étire,<br> + l'aplatit, l'arrondit et l'étampe si bien qu'on le dirait +moulé.</p> + +<p>-- Oh! moi aussi, fit maître Éloi, si je voulais +bien.</p> + +<p>Il prend donc un morceau de fer, le jette dans la forge, +souffle,<br> + attise le feu; et quand le fer est rouge, il vient pour le +saisir<br> + comme son apprenti et l'apporter à l'enclume... Mais il +se brûle les<br> + doigts: il a beau se hâter, beau faire son dur à +cuire, il lui faut<br> + lâcher prise pour courir aux tenailles. Le fer de cheval +cependant<br> + froidit... Et allons, pif! et paf! quelques étincelles +jaillissent...<br> + Ah! pauvre maître Éloi! il eut beau frapper, se +mettre tout en nage,<br> + il ne put parvenir à l'achever dans une chaude.</p> + +<p>-- Mais chut! fit l'apprenti, il m'a semblé ouïr +le galop d'un<br> + cheval...</p> + +<p>Maître Éloi aussitôt se carre sur la porte +et voit un cavalier, un<br> + superbe cavalier qui s'arrête devant la boutique. Or +c'était saint<br> + Martin.</p> + +<p>-- Je viens de loin, dit celui-ci, mon cheval a perdu une +couple de<br> + fers et il me tardait fort de trouver un maréchal.</p> + +<p>Maître Éloi se rengorge, et lui parle en ces +termes:</p> + +<p>-- Seigneur, en vérité, vous ne pouviez mieux +rencontrer. Vous êtes<br> + chez le premier forgeron de Limousin, de Limousin et de France, +qui<br> + peut se dire maître au-dessus de tous les maîtres et +qui forge un fer<br> + en deux chaudes... Petit, va tenir le pied.</p> + +<p>-- Tenir le pied! répartit Jésus. Nous trouvons, +dans notre pays, que<br> + ce n'est pas nécessaire.</p> + +<p>-- Par exemple! s'écria le maître +maréchal, celle-là est par trop<br> + drôle: et comment peut-on ferrer, chez toi, sans tenir le +pied?</p> + +<p>-- Mais rien de si facile, mon Dieu! vous allez le voir.</p> + +<p>Et voilà le petit qui saisit le boutoir, s'approche du +cheval et,<br> + crac! lui coupe le pied. Il apporte le pied dans la boutique, +le<br> + serre dans l'étau, lui cure bien la corne, y applique le +fer neuf<br> + qu'il venait d'étamper, avec le brochoir y plante les +clous; puis,<br> + desserrant l'étau, retourne le pied au cheval, y crache +dessus,<br> + l'adapte; et n'ayant fait que dire avec un signe de croix: "Mon +Dieu!<br> + que le sang se caille", le pied se trouve arrangé, et +ferré et<br> + solide, comme on n'avait jamais vu, comme on ne verra plus +jamais.</p> + +<p>Le premier compagnon ouvrait des yeux comme des paumes, et +maître<br> + Éloi, collègues, commençait à +suer.</p> + +<p>-- Ho! dit-il enfin, pardi! en faisant comme ça, je +ferrai tout aussi<br> + bien.</p> + +<p>Éloi se met à l'oeuvre: le boutoir à la +main, il s'approche du cheval<br> + et, crac, lui coupe le pied. Il l'apporte dans la boutique, le +serre<br> + dans l'étau et le ferre à son aise comme avait +fait le petit. Puis,<br> + c'est ici le hic! il faut le remettre en place! Il s'avance +près du<br> + cheval, crache sur le sabot, l'applique de son mieux au boulet +de la<br> + jambe... Hélas! l'onguent ne colle pas: le sang ruisselle +et le pied<br> + tombe.</p> + +<p>Alors l'âme hautaine de maître Éloi +s'illumina: et, pour se<br> + prosterner aux pieds de l'apprenti, il rentra dans la boutique. +Mais<br> + le petit avait disparu et aussi le cheval avec le cavalier. +Les<br> + larmes débondèrent des yeux de maître +Éloi; il reconnut qu'il avait<br> + un maître au-dessus de lui, pauvre homme! et au-dessus de +tout, et il<br> + quitta son tablier et laissa sa boutique et il partit de +là pour<br> + aller dans le monde annoncer la parole de notre Seigneur +Jésus."</p> + +<p>Ah! il y en eut un, de battement de mains, pour saint +Éloi et Jean<br> + Roussière! Baste! voici pourquoi je me suis fait un +devoir de<br> + rappeler ce brave Jean dans ce livre de <i>Mémoires</i>. +C'est lui qui<br> + m'avait chanté, mais sur d'autres paroles que je vais +dire tout à<br> + l'heure, l'air populaire sur lequel je mis l'aubade de +<i>Magali</i>, air<br> + si mélodieux, si agréable et si caressant, que +beaucoup ont regretté<br> + de ne plus le retrouver dans la <i>Mireille</i> de Gounod.</p> + +<p>Ce que c'est que l'heur des choses! La seule personne au monde +à<br> + laquelle, dans ma vie, j'ai entendu chanter l'air populaire +en<br> + question, ç'a été Jean Roussière, +qui était apparemment le dernier<br> + qui l'eût retenu; et il fallut qu'il vint, par hasard, me +le chanter,<br> + à l'heure où je cherchais la note +provençale de ma chanson d'amour,<br> + pour que je l'aie recueilli, juste au moment où il +allait, comme tant<br> + d'autres choses, se perdre dans l'oubli.</p> + +<p>Voici donc la chanson, ou plutôt le duo, qui me donna le +rythme de<br> + l'air de <i>Magali</i>:</p> + +<blockquote> +<p><i>-- Bonjour, gai rossignol sauvage,<br> + Puisqu'en Provence te voilà!<br> + Tu aurais pu prendre dommage<br> + Dans le combat de Gibraltar:<br> + Mais puisqu'enfin je t'ai ouï,<br> + Ton doux ramage.<br> + Mais puisqu'enfin je t'ai ouï,<br> + M'a réjoui.</i></p> + +<p><i>Vous avez bonne souvenance,<br> + Monsieur, pour ne pas m'oublier;<br> + Vous aurez donc ma préférence,<br> + Ici je passerai l'été,<br> + Je répondrai à votre amour<br> + Par mon ramage<br> + Et je vais chanter nuit et jour<br> + Aux alentours.</i></p> + +<p><i>-- Je te donne la jouissance,<br> + L'avantage de mon jardin;<br> + Au jardinier je fais défense<br> + De te donner aucun chagrin,<br> + Tu pourras y cacher ton nid<br> + Dans le feuillage<br> + Et tu te trouveras fourni<br> + Pour tes petits.</i></p> + +<p><i>-- Je le connais à votre mine,<br> + Monsieur, vous aimez les oiseaux;<br> + J'inviterai la cardeline.<br> + Pour vous chanter des airs nouveaux<br> + La cardeline a un beau chant,<br> + Quand elle est seule;<br> + Elle a des airs sur le plain-chant<br> + Qui sont charmants.</i></p> + +<p><i>Jusque vers le mois de septembre<br> + Nous serons toujours vos voisins.<br> + Vous aurez la joie de m'entendre<br> + Autant le soir que le matin.<br> + Mais lorsqu'il faudra s'envoler<br> + Quelle tristesse!<br> + Tout le bocage aura le deuil<br> + Du rossignol.</i></p> + +<p><i>-- Monsieur, nous voici de partance;<br> + Hélas! c'est là notre destin.<br> + Lorsqu'il faut quitter la Provence,<br> + Certes, ce n'est pas sans chagrin.<br> + Il nous faut aller hiverner<br> + Dedans les Indes;<br> + Les hirondelles, elles aussi,<br> + Partent aussi.</i></p> + +<p><i>-- Ne passez pas vers l'Amérique.<br> + Car vous pourriez avoir du plomb<br> + Du côté de la Martinique<br> + On tire des coups de canon.<br> + Depuis longtemps est assiégé<br> + Le roi d'Espagne:<br> + De crainte d'y être arrêtés,<br> + Au loin passez.</i></p> +</blockquote> + +<p>Oeuvre de quelque illettré contemporain de l'Empire et, +à coup sûr,<br> + indigène de la rive du Rhône, ces couplets +naïfs ont du moins le<br> + mérite d'avoir conservé l'air que <i>Magali</i> a +fait connaître. Quant au<br> + thème mis en vogue par l'aubade de <i>Mireille</i>, les +métamorphoses de<br> + l'amour, nous le prîmes expressément dans un chant +populaire qui<br> + commençait comme suit:</p> + +<blockquote> +<p><i>--Marguerite, ma mie,<br> + Marguerite, mes amours,<br> + Ceci, sont les aubades<br> + Qu'on va jouer pour vous.<br> + -- Nargue de tes aubades<br> + Comme de tes violons:<br> + Je vais dans la mer blanche<br> + Pour me rendre poisson.</i></p> +</blockquote> + +<p>Enfin, le nom de Magali, abréviation de Marguerite, je +l'entendis un<br> + jour que je revenais de Saint-Remy. Une jeune bergère +gardait<br> + quelques brebis le long de la Grande Roubine. -- "O Magali! tu +ne<br> + viens pas encore?" lui cria un garçonnet qui passait au +chemin; et<br> + tant me parut joli ce nom limpide que je chantai +sur-le-champ:</p> + +<blockquote> +<p><i>O Magali, ma tant aimée,<br> + Mets ta tête à la fenêtre.<br> + Écoute un peu cette aubade<br> + De tambourins et de violons:<br> + Le ciel est là-haut plein d'étoiles,<br> + Le vent est tombé...<br> + Mais les étoiles pâliront<br> + En te voyant.</i></p> +</blockquote> + +<p>C'est quelque temps après que, première +brouée de ma claire jeunesse,<br> + j'eus la douleur de perdre mon père. Aux dernières +Calendes (1), --<br> + lui que la fête de Noël emplissait toujours de joie, +maintenant<br> + devenu aveugle, nous l'avions vu d'une tristesse qui nous fit +mal<br> + augurer. C'est en vain que, sur la table et sur la nappe +blanche,<br> + luisaient, comme d'usage, les chandelles sacrées; en +vain, je lui<br> + avais offert le verre de vin cuit pour entendre de sa bouche +le<br> + sacramentel: "Allégresse!" En tâtonnant, +hélas! avec ses grands bras<br> + maigres, il s'était assis sans mot dire. Ma mère +eut beau lui<br> + présenter, un après l'autre, les mets de +Noël: le plat d'escargots,<br> + le poisson du Martigue, le nougat d'amandes, la galette à +l'huile. Le<br> + pauvre vieux, pensif, avait soupé dans le silence. Une +ombre<br> + avant-courrière de la mort était sur lui. Ayant +totalement perdu la<br> + vue, il dit:</p> + +<p>-- L'an passé, à la Noël, je voyais encore +un peu le mignon des<br> + chandelles; mais cette année, rien, rien! Soutenez-moi, +ô sainte<br> + Vierge!</p> + +<p>(1) Nom de la Noël, en Provence.</p> + +<p>A l'entrée de septembre de 1855, il s'éteignit +dans le Seigneur, et,<br> + lorsqu'il eut reçu les derniers sacrements avec la +candeur, la foi,<br> + la bonne foi des âmes simples, et que, toute la famille, +nous<br> + pleurions autour du lit:</p> + +<p>-- Mes enfants, nous dit-il, allons! moi je m'en vais... et +à Dieu je<br> + rends grâce pour tout ce que je lui dois: ma longue vie et +mon<br> + bonheur, qui a été béni.</p> + +<p>Ensuite, il m'appela et me dit:</p> + +<p>-- Frédéric, quel temps fait-il?</p> + +<p>-- Il pleut, mon père, répondis-je.</p> + +<p>-- Eh bien! dit-il, s'il pleut, il fait beau temps pour +les<br> + semailles.</p> + +<p>Et il rendit son âme à Dieu. Ah! quel moment! On +releva sur sa tête<br> + le drap. Près du lit, ce grand lit où, dans +l'alcôve blanche, j'étais<br> + né en pleine lumière, on alluma un cierge +pâle. On ferma à demi les<br> + volets de la chambre. On manda aux laboureurs de dételer +tout de<br> + suite. La servante, à la cuisine, renversa sur la gueule +les<br> + chaudrons de l'étagère. Autour des cendres du +foyer, qu'on éteignit,<br> + toute la maisonnée, silencieusement, nous nous +assîmes en cercle. Ma<br> + mère au coin de la grande cheminée, et, selon la +coutume des veuves<br> + de Provence, elle avait, en signe de deuil, mis sur la +tête un fichu<br> + blanc; et toute la journée, les voisins, les voisines, +les parents,<br> + les amis vinrent nous apporter le salut de condoléance en +disant,<br> + l'un après l'autre:</p> + +<p>-- Que Notre Seigneur vous conserve!</p> + +<p>Et, longuement, pieusement eurent lieu les complaintes en +l'honneur<br> + du "pauvre maître".</p> + +<p>Le lendemain, tout Maillane assistait aux funérailles. +En priant Dieu<br> + pour lui, les pauvres ajoutaient:</p> + +<p>-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges +puissent-ils<br> + l'accompagner au ciel!</p> + +<p>Derrière le cercueil, porté à bras avec +des serviettes, et le<br> + couvercle enlevé pour qu'une dernière fois les +gens vissent le<br> + défunt, les mains croisées, dans son blanc suaire, +-- Jean Roussière<br> + portait le cierge mortuaire qui avait veillé son +maître.</p> + +<p>Et moi, pendant que les glas sonnaient dans le lointain, +j'allai<br> + verser mes larmes, tout seul, au milieu des champs, car l'arbre +de la<br> + maison était tombé. Le Mas du Juge, le Mas de mon +enfance, comme s'il<br> + eût perdu son ombre haute, maintenant, à mes yeux +était désolé et<br> + vaste. L'ancien de la famille, maître François mon +père, avait été le<br> + dernier des patriarches de Provence, conservateur fidèle +des<br> + traditions et des coutumes, et le dernier, du moins pour moi, +de<br> + cette génération austère, religieuse, +humble, disciplinée, qui avait<br> + patiemment traversé les misères et les affres de +la Révolution et<br> + fourni à la France les désintéressés +de ses grands holocaustes et les<br> + infatigables de ses grandes armées.</p> + +<p>Une semaine après, au retour du <i>service</i>, le +partage se fit. Les<br> + denrées et les feurres, bêtes de trait, brebis, +oiseaux de<br> + basse-cour, tout cela fut loti. Le mobilier, nos chers vieux +meubles,<br> + les grands lits à quenouilles, le pétrin à +ferrures, le coffre du<br> + blutoir, les armoires cirées, la huche au pain +sculptée, la table, le<br> + verrier, que, depuis ma naissance, j'avais vus à demeure +autour de<br> + ces murailles; les douzaines d'assiettes, la faïence +fleurie, qui<br> + n'avait jamais quitté les étagères du +dressoir; les draps de chanvre,<br> + que ma mère de sa main avait filés; +l'équipage agricole, les<br> + charrettes, les charrues, les harnais, les outils, ustensiles +et<br> + objets divers, de toute sorte et de tout genre: tout cela +déplacé,<br> + transporté au dehors dans l'aire de la ferme, il fallut +le voir<br> + diviser, en trois parts, à dire d'expert.</p> + +<p>Les domestiques, les serviteurs à l'année ou au +mois, l'un après<br> + l'autre, s'en allèrent. Et au Mas paternel, qui +n'était pas dans mon<br> + lot, il fallut dire adieu. Une après-midi, avec ma +mère, avec le<br> + chien, -- et Jean Roussière, qui sur le camion, charriait +notre part,<br> + -- nous vînmes, le coeur gros, habiter désormais la +maison de<br> + Maillane qui, en partage, m'était échue. Et +maintenant, ami lecteur,<br> + tu peux comprendre la nostalgie de ce vers de +<i>Mireille</i>:</p> + +<p><i>Comme au Mas, comme au temps de mon père, +hélas! hélas!</i></p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XVI</h2> + +<h3>MIREILLE</h3> + +<p>Adolphe Dumas à Maillane. -- Sa soeur Laure. -- Mon +premier voyage à<br> + Paris. Lecture de <i>Mireille</i> en manuscrit. -- La lettre de +Dumas à la<br> + <i>Gazette de France</i>. -- Ma présentation à +Lamartine. -- Le<br> + quarantaine "Entretien de littérature". -- Ma mère +et l'étoile.</p> + +<p>L'année suivante (1856) lors de la Sainte-Agathe, +fête votive de<br> + Maillane, je reçus la visite d'un poète de Paris +que le hasard (ou,<br> + plutôt, la bonne étoile des félibres) amena, +à son heure, dans la<br> + maison de ma mère. C'était Adolphe Dumas: une +belle figure d'homme de<br> + cinquante ans, d'une pâleur ascétique, cheveux +longs et<br> + blanchissants, moustache brune avec barbiche, des yeux noirs +pleins<br> + de flamme et, pour accompagner une voix retentissante, la +main<br> + toujours en l'air dans un geste superbe. D'une taille +élevée, mais<br> + boiteux et traînant une jambe percluse, lorsqu'il +marchait, on aurait<br> + dit un cyprès de Provence agité par le vent.</p> + +<p>-- C'est donc vous, monsieur Mistral, qui faites des vers +provençaux?<br> + me dit-il tout d'abord et d'un ton goguenard, en me tendant la +main.</p> + +<p>-- Oui, c'est moi, répondis-je, à vous servir, +monsieur!</p> + +<p>-- Certainement, j'espère que vous pourrez me servir. +Le ministre,<br> + celui de l'Instruction publique, M. Fortoul, de Digne, m'a +donné la<br> + mission de venir ramasser les chants populaires de Provence, +comme<br> + <i>le Mousse de Marseille, la Belle de Margoton, les Noces +du<br> + Papillon</i>, et, si vous en saviez quelqu'un, je suis ici pour +les<br> + recueillir.</p> + +<p>Et, en causant à ce propos, je lui chantai ma foi, +l'aubade de<br> + <i>Magali</i>, toute fraîche arrangée pour le +poème de <i>Mireille</i>.</p> + +<p>Mon Adolphe Dumas, enlevé,épaté, +s'écria:</p> + +<p>-- Mais où donc avez-vous pêché cette +perle?</p> + +<p>-- Elle fait partie, lui dis-je, d'un roman provençal +(ou, plutôt,<br> + d'un poème provençal en douze chants) que je suis +en train d'affiner.</p> + +<p>-- Oh! ces bons Provençaux! Vous voilà bien +toujours les mêmes,<br> + obstinés à garder votre langue en haillons, comme +les ânes qui<br> + s'entêtent à longer le bord des routes pour y +brouter quelque<br> + chardon... C'est en français, mon cher ami, c'est dans la +langue de<br> + Paris que nous devons aujourd'hui, si nous voulons être +entendus,<br> + chanter notre Provence. Tenez! écoutez ceci:</p> + +<blockquote> +<p><i>J'ai revu sur son roc, vieille, nue, appauvrie,<br> + La maison des parents, la première patrie,<br> + L'ombre du vieux mûrier, le banc de pierre +étroit.<br> + Le nid que l'hirondelle avait au bord du toit,<br> + Et la treille, à présent sur les murs +égarée,<br> + Qui regrette son maître et retombe +éplorée;<br> + Et, dans l'herbe et l'oubli qui poussent sur le seuil,<br> + J'ai fait pieusement agenouiller l'orgueil,<br> + J'ai rouvert la fenêtre où me vint la +lumière,<br> + Et j'ai rempli de chants la couche de ma mère.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais allons, dites-moi, puisque poème il y a, dites-moi +quelque chose<br> + de votre poème provençal.</p> + +<p>Et je lui lus alors un morceau de <i>Mireille</i>, je ne me +souviens plus<br> + lequel.</p> + +<p>-- Ah! si vous parlez comme cela, met fit Dumas après +ma lecture, je<br> + vous tire mon chapeau, et je salue la source d'une poésie +neuve,<br> + d'une poésie indigène dont personne ne se doutait. +Cela m'apprend, à<br> + moi, qui, depuis trente ans, ai quitté la Provence et qui +croyais sa<br> + langue morte, cela m'apprend, cela me prouve qu'en dessous de +ce<br> + <i>patois</i> usité chez les farauds, les demi-bourgeois +et les demi-dames<br> + existe une seconde langue, celle de Dante et de +Pétrarque. Mais<br> + suivez bien leur méthode, qui n'a pas consisté, +comme certains le<br> + croient, à employer tels quels, ni à fondre en +macédoine les<br> + dialectes de Florence, de Bologne ou de Milan. Eux ont +ramassé<br> + l'huile et en ont fait la langue qu'ils rendirent parfaite en +la<br> + généralisant. Tout ce qui a +précédé les écrivains latins du +grand<br> + siècle d'Auguste, à l'exception de Térence, +c'est le "Fumier<br> + d'Ennius". Du parler populaire ne prenez que la paille blanche +avec<br> + le grain qui peut s'y trouver. Je suis persuadé qu'avec +le goût, la<br> + sève de votre juvénile ardeur, vous êtes +fait pour réussir. Et je<br> + vois déjà poindre la renaissance d'une langue +provignée du latin, et<br> + jolie et sonore comme le meilleur italien.</p> + +<p>L'histoire d'Adolphe Dumas était un vrai conte de +fées. Enfant du<br> + peuple, ses parents tenaient une petite auberge entre Orgon +et<br> + Cabane, à la Pierre-Plantée. Et Dumas avait une +soeur appelée Laure,<br> + belle comme le jour et innocente comme l'eau qui naît: et +voici que<br> + sur la route passèrent une fois des comédiens +ambulants qui, dans la<br> + petite auberge, donnèrent, à la veillée, +une représentation. L'un<br> + d'eux y jouait un rôle de prince. Les oripeaux de son +costume qui<br> + scintillait sous les falots lui donnaient sur les +tréteaux<br> + l'apparence d'un fils de roi, si bien que la pauvre Laure, +naïve,<br> + hélas! comme pas une, se laissa, à ce que +racontent les vieillards de<br> + la contrée, enjôler et enlever par ce prince de +grand chemin. Elle<br> + partit avec la troupe, débarqua à Marseille, et +ayant reconnu bientôt<br> + son erreur folle, et n'osant plus rentrer chez elle, elle prit +à tout<br> + hasard la diligence de Paris, où elle arriva un matin par +une pluie<br> + battante. Et la voilà sur le pavé, seule et +dénuée de tout. Un<br> + monsieur qui passait en landau, et qui vit tout en larmes la +jeune<br> + Provençale, fit arrêter sa voiture et lui dit:</p> + +<p>-- Belle enfant, mais qu'avez-vous à tant pleurer?</p> + +<p>Laure naïvement conta son équipée. Le +monsieur, qui était riche, ému,<br> + épris soudain, la fit monter dans sa voiture, la +conduisit dans un<br> + couvent, lui fit donner une éducation soignée et +l'épousa ensuite.<br> + Mais la belle épousée, qui avait le coeur noble, +n'oublia pas ses<br> + parents. Elle fit venir à Paris son petit frère +Adolphe, lui fit<br> + faire ses études, et voilà comment Dumas Adolphe, +déjà poète de<br> + nature et de nature enthousiaste, se trouva un jour +mêlé au mouvement<br> + littéraire de 1830. Vers de toute façon, drames, +comédies, poèmes,<br> + jaillirent, coup sur coup, de son cerveau bouillonnant: <i>la +Cité des<br> + hommes, la Mort de Faust et de Don Juan, le Camp des +Croisés,<br> + Provence, Mademoiselle de la Vallière, l'École des +Familles, les<br> + Servitudes volontaires</i>, etc. Mais vous savez, dans les +batailles,<br> + bien qu'on y fasse son devoir, tout le monde n'est pas +porté pour la<br> + Légion d'honneur; et malgré sa valeur et des +succès relatifs dans le<br> + théâtres de Paris, le poète Dumas, comme +notre Tambour d'Arcole,<br> + était resté simple soldat, ce qui lui faisait dire +plus tard en<br> + provençal:</p> + +<p><i>A quarante ans passés, quand tout le monde +pêche -- dans la soupe<br> + des gueux on y trempe son pain, -- Nous devons être +heureux d'avoir<br> + -- L'âme en repos, le coeur net et la main lavée. +-- Et qu'a-t-il?<br> + dira-t-on. -- Il a la tête haute. -- Que fait-il? Il fait +son<br> + devoir.</i></p> + +<p>Seulement, s'il n'était pas devenu capitaine, il avait +conquis<br> + l'estime de ses plus fiers compagnons d'armes; et Hugo, +Lamartine,<br> + Béranger, de Vigny, le grand Dumas, Jules Janin, Mignet, +Barbey<br> + d'Aurevilly, étaient de ses amis.</p> + +<p>Adolphe Dumas, avec son tempérament ardent, avec on +expérience de<br> + vieux lutteur parisien et tous ses souvenirs d'enfant de la +Durance,<br> + arrivait donc à point nommé pour donner au +Félibrige le billet de<br> + passage entre Avignon et Paris.</p> + +<p>Mon poème provençal étant terminé +enfin, mais non imprimé encore, un<br> + jeune Marseillais qui fréquentait Font-Ségugne, +mon ami Ludovic<br> + Segré, me dit, un jour:</p> + +<p>-- Je vais à Paris... Veux-tu venir avec moi?</p> + +<p>J'acceptai l'invitation, et c'est ainsi qu'à +l'improviste, et pour la<br> + première fois, je fis le voyage de Paris, où je +passai une semaine.<br> + J'avais, bien entendu, porté mon manuscrit, et, quand +nous eûmes<br> + quelques jours couru et admiré, de Notre-Dame au Louvre, +de la place<br> + Vendôme au grand Arc de Triomphe, nous vînmes, comme +de juste, saluer<br> + le bon Dumas.</p> + +<p>-- Eh bien! cette <i>Mireille</i>, me fit-il, est-elle +achevée?</p> + +<p>-- Elle est achevée, lui dis-je, et la voici... en +manuscrit.</p> + +<p>-- Voyons donc; puisque nous y sommes, vous allez m'en lire un +chant.</p> + +<p>Et quand j'eus lu le premier chant:</p> + +<p>-- Continuez, me dit Dumas.</p> + +<p>Et je lus le second, puis le troisième, puis le +quatrième.</p> + +<p>-- C'est assez pour aujourd'hui, me dit l'excellent homme. +Venez<br> + demain à la même heure, nous continuerons la +lecture; mais je puis,<br> + dès maintenant, vous assurer que, si votre oeuvre s'en va +toujours<br> + avec ce souffle, vous pourriez gagner une palme plus blle que +vous ne<br> + pensez.</p> + +<p>Je retournai, le lendemain, en lire encore quatre chants, et +le<br> + surlendemain, nous achevâmes le poème.</p> + +<p>Le même jour (26 août 1856), Adolphe Dumas adressa +au directeur de la<br> + <i>Gazette de France</i> la lettre que voici:</p> + +<p>"<i>La Gazette du Midi</i> a déjà fait +connaître à la <i>Gazette de France</i><br> + l'arrivée du jeune Mistral, le grand poète de la +Provence. Qu'est-ce<br> + que Mistral? On n'en sait rien. On me le demande et je crains +de<br> + répondre des paroles qu'on ne croira pas, tant elles +sont<br> + inattendues, dans ce moment de poésie d'imitation qui +fait croire à<br> + la mort de la poésie et des poètes.</p> + +<p>"L'Académie française viendra dans dix ans +consacrer une gloire de<br> + plus, quand tout le monde l'aura faite. L'horloge de l'Institut +a<br> + souvent de ces retards d'une heure avec les siècles; mais +je veux<br> + être le premier qui aura découvert ce qu'on peut +appeler,<br> + aujourd'hui, le Virgile de la Provence, le pâtre de +Mantoue arrivant<br> + à Rome avec des chants dignes de Gallus et des +Scipion...</p> + +<p>"On a souvent demandé, pour notre beau pays du Midi, +deux fois<br> + romain, romain latin et romain catholique, le poème de sa +langue<br> + éternelle, de ses croyances saintes et de ses moeurs +pures. J'ai le<br> + poème dans les mains, il a douze chants. Il est +signé Frédéric<br> + Mistral, du village de Maillane, et je le contresigne de ma +parole<br> + d'honneur, que je n'ai jamais engagée à faux, et +de ma<br> + responsabilité, qui n'a que l'ambition d'être +juste."</p> + +<p>Cette lettre ébouriffante fut accueillie par des lazzi: +"Allons,<br> + disaient certains journaux, le mistral s'est incarné, +paraît-il, dans<br> + un poème. Nous verrons si ce sera autre chose que du +vent."</p> + +<p>Mais Dumas, lui, content de l'effet de sa bombe, me dit en me +serrant<br> + la main:</p> + +<p>-- Maintenant, cher ami, retournez à Avignon pour +imprimer votre<br> + <i>Mireille</i>. Nous avons, en plein Paris, lancé le but +au caniveau, et<br> + laissons courir la critique: il faudra bien qu'elle y ajoute +les<br> + boules de son jeu, toutes, l'une après l'autre.</p> + +<p>Avant mon départ, mon dévoué compatriote +voulut bien me présenter à<br> + Lamartine, son ami, et voici comment le grand homme raconta +cette<br> + visite dans son <i>Cours familiers de Littérature</i> +(quarantième<br> + entretien, 1859):</p> + +<p>"Au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un +beau et<br> + modeste jeune homme, vêtu avec un sobre +élégance, comme l'amant de<br> + Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa +lisse<br> + chevelure dans les rues d'Avignon. C'était +Frédéric Mistral, le jeune<br> + poète villageois, destiné à devenir, comme +Burns le laboureur<br> + écossais, l'Homère de la Provence.</p> + +<p>"Sa physionomie simple, modeste et douce, n'avait rien de +cette<br> + tension orgueilleuse des traits ou de cette évaporation +des yeux qui<br> + caractérise trop souvent ces hommes de vanité plus +que de génie,<br> + qu'on appelle les poètes populaires. Il avait la +bienséance de la<br> + vérité; il plaisait, il intéressait, il +émouvait; on sentait, dans sa<br> + mâle beauté, le fils d'une de ces belles +Arlésiennes, statues<br> + vivantes de la Grèce, qui palpitent dans notre Midi.</p> + +<p>"Mistral s'assit sans façon à ma table d'acajou +de Paris, selon les<br> + lois de l'hospitalité antique, comme je me serais assis +à la table de<br> + noyer de sa mère, dans son Mas de Maillane. Le +dîner fut sobre,<br> + l'entretien à coeur ouvert, la soirée courte et +causeuse, à la<br> + fraîcheur du soir et au gazouillement des merles, dans mon +petit<br> + jardin grand comme le mouchoir de Mireille.</p> + +<p>"Le jeune homme nous récita quelques vers dans ce doux +et nerveux<br> + idiome provençal, qui rappelle tantôt l'accent +latin, tantôt la grâce<br> + attique, tantôt l'âpreté toscane. Mon +habitude des patois latins,<br> + parlés uniquement par moi jusqu'à l'âge de +douze ans dans les<br> + montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome +intelligible.<br> + C'étaient quelques vers lyriques; ils me plurent mais +sans m'enivrer.<br> + Le génie du jeune homme n'était pas là, le +cadre était trop étroit<br> + pour son âme; il lui fallait, comme à Jasmin, cet +autre chanteur sans<br> + langue, son épopée pour se répandre. Il +retournait dans son village<br> + pour y recueillir, auprès de sa mère et à +côté de ses troupeaux, ses<br> + dernières inspirations. Il me promit de m'envoyer un des +premiers<br> + exemplaires de son poème; il sortit."</p> + +<p>Avant de repartir, j'allai saluer Lamartine, qui habitait +au<br> + rez-de-chaussée du numéro 41 de la rue +Ville-L'Évêque. C'était dans<br> + la soirée. Écrasé par ses dettes et assez +délaissé, le grand homme<br> + somnolait dans un fauteuil en fumant un cigare, pendant que +quelques<br> + visiteurs causaient à voix basse, autour de lui.</p> + +<p>Tout à coup, un domestique vint annoncer qu'un +Espagnol, un harpiste<br> + appelé Herrera, demandait à jouer un air de son +pays devant M. de<br> + Lamartine.</p> + +<p>-- Qu'il entre, dit le poète.</p> + +<p>Le harpiste joua son aire, et Lamartine, à demi-voix, +demanda à sa<br> + nièce, Mme de Cessia, s'il y avait quelque argent dans +les tiroirs de<br> + son bureau.</p> + +<p>-- Il reste deux louis, répondit celle-ci.</p> + +<p>-- Donnez-les à Herrera, fit le bon Lamartine.</p> + +<p>Je revins donc en Provence pour l'impression de mon +poème, et la<br> + chose s'étant faite à l'imprimerie Seguin, +à Avignon, j'adressai le<br> + premier exemplaire à Lamartine, qui écrivit +à Reboul la lettre<br> + suivante:</p> + +<p>"Jai lu <i>Mirèio</i>... Rien n'avait encore paru de +cette sève nationale,<br> + féconde, inimitable du Midi. Il y a une vertu dans le +soleil. J'ai<br> + tellement été frappé à l'esprit et +au coeur que j'écris un<br> + <i>Entretien</i> sur ce poème. Dites-le à M. +Mistral. Oui, depuis les<br> + Homérides de l'Archipel, un tel jet de poésie +primitive n'avait pas<br> + coulé. J'ai crié, comme vous: c'est +Homère."</p> + +<p>Adolphe Dumas m'écrivait, de son côté:</p> + +<p>(mars 1859).</p> + +<p>"Encore une lettre de joie pour vous, mon cher ami. J'ai +été, hier au<br> + soir, chez Lamartine. En me voyant entrer, il m'a reçu +avec des<br> + exclamations et il m'en a dit autant que ma lettre à la +<i>Gazette de<br> + France</i>. Il a lu et compris, dit-il, votre poème d'un +bout à l'autre.<br> + Il l'a lu et relu trois fois, il ne le quitte plus et ne lit +pas<br> + autre chose. Sa nièce, cette belle personne que vous avez +vue, a<br> + ajouté qu'elle n'avait pas pu le lui dérober un +instant pour le lire,<br> + et il va faire un <i>Entretien</i> tout entier sur vous et +<i>Mirèio</i>. Il<br> + m'a demandé des notes biographiques sur vous et sur +Maillane. Je les<br> + lui envoie ce matin. Vous avez été l'objet de la +conversation<br> + générale toute la soirée et votre +poème a été détaillé par +Lamartine<br> + et par moi depuis le premier mot jusqu'au dernier. Si son +<i>Entretien</i><br> + parle ainsi de vous, votre gloire est faite dans le monde +entier. Il<br> + dit que vous êtes "un Grec des Cyclades". Il a +écrit à Reboul: "C'est<br> + un Homère!" Il me charge de vous écrire <i>tout ce +que je veux</i> et il<br> + ajoute que je ne puis trop vous en dire, tant il est ravi. Soyez +donc<br> + bien heureux, vous et votre chère mère, dont j'ai +gardé un si bon<br> + souvenir."</p> + +<p>Je tiens à consigner ici un fait très singulier +d'intuition<br> + maternelle. J'avais donné à ma mère une +exemplaire de <i>Mirèio</i>, mais<br> + sans lui avoir parlé du jugement de Lamartine, que je ne +connaissais<br> + pas encore. A la fin de la journée, quand je crus qu'elle +avait pris<br> + connaissance de l'oeuvre, je lui demandai ce qu'elle en pensait +et<br> + elle me répondit, profondément émue:</p> + +<p>-- Il m'est arrivé, en ouvrant ton livre, une chose +bien étrange: un<br> + éclat de lumière, pareil à une +étoile, m'a éblouie sur le coup, et<br> + j'ai dû renvoyer la lecture à plus tard!</p> + +<p>Qu'on en pense ce qu'on voudra; j'ai toujours cru que cette +vision de<br> + la bonne et sainte femme était un signe très +réel de l'influx de<br> + sainte Estelle, autrement dit de l'étoile qui avait +présidé à la<br> + fondation du Félibrige.</p> + +<p>Le quarantième Entretien du <i>Cours Familier de +Littérature</i> parut un<br> + mois après (1859), sous le titre "Apparition d'un +poème épique en<br> + Provence". Lamartine y consacrait quatre-vingt pages au +poème de<br> + <i>Mireille</i> et cette glorification était le +couronnement des articles<br> + sans nombre qui avaient accueilli notre épopée +rustique dans la<br> + presse de Provence, du Midi et de Paris. Je témoignai +ma<br> + reconnaissance dans ce quatrain provençal que j'inscrivis +en tête de<br> + la seconde édition:</p> + +<p> </p> + +<h4>A LAMARTINE</h4> + +<blockquote> +<p><i>Je te consacre Mireille; c'est mon coeur et mon +âme,<br> + C'est la fleur de mes années,<br> + C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles<br> + T'offre un paysan.</i></p> + +<p>8 septembre 1859</p> +</blockquote> + +<p>Et voici l'élégie que je publiai à la +mort du grand homme (1):</p> + +<p> </p> + +<h4>SUR LA MORT DE LAMARTINE</h4> + +<p><i>Quand l'heure du déclin est venue pour l'astre -- +sur les collines<br> + envahies par le soir, les pâtres -- élargissent +leurs moutons, leurs<br> + brebis et leurs chiens; -- et dans les bas-fonds des marais, -- +tout<br> + ce qui grouille râle en braiment unanime:<br> + -- Ce soleil était assommant!"</i></p> + +<p><i>Des paroles de Dieu magnanime épancheur, -- ainsi, +ô Lamartine, ô mon<br> + maître, ô mon père, -- en cantiques, en +actions, en larmes<br> + consolantes, -- quand vous eûtes à notre monde -- +épanché sa satiété<br> + d'amour et de lumière, -- et que le monde fut +las,</i></p> + +<p><i>Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, -- chacun +vous<br> + décocha la pierre de sa fronde, -- car votre splendeur +nous faisait<br> + mal aux yeux, -- car une étoile qui s'éteint, -- +car un dieu crucifié<br> + plaît à la foule, -- et les crapauds aiment la +nuit...</i></p> + +<p><i>Et l'on vit en ce moment des choses prodigieuses! Lui, +cette grande<br> + source de pure poésie -- qui avait rajeuni l'âme de +l'univers, -- les<br> + jeunes poètes rirent -- de sa mélancolie de +prophète et dirent --<br> + qu'il ne savait pas l'art des vers.</i></p> + +<p><i>Du Très-Haut Adonaï lui sublime grand +prêtre, -- qui dans ses hymnes<br> + saints éleva nos croyances -- sur les cordes d'or de la +harpe de<br> + Sion, -- en attestant les Écritures -- les dévots +pharisiens crièrent<br> + sur les toits -- qu'il n'avait point de religion.</i></p> + +<p><i>Lui, le grand coeur ému, qui, sur la catastrophe -- +de nos anciens<br> + rois, avait versé ses strophes, -- et en marbre pompeux +leur avait<br> + fait un mausolée, -- les ébahis du Royalisme -- +trouvèrent qu'il<br> + était un révolutionnaire, -- et tous +s'éloignèrent vite.</i></p> + +<p><i>Lui, le grand orateur, la voix apostolique, -- qui avait +fulguré le<br> + mot de République -- sur le front, dans le ciel des +peuples<br> + tressaillants, -- par une étrange frénésie, +-- sous les chiens<br> + enragés de la Démocratie -- le mordirent en +grommelant.</i></p> + +<p><i>Lui, le grand citoyen, qui dans le cratère +embrasé -- avait jeté ses<br> + biens, et son corps et son âme, -- pour sauver du volcan +la patrie en<br> + combustion, -- lorsque, pauvre, il demanda son pain, -- les +bourgeois<br> + et les gros l'appelèrent mangeur -- et +s'enfermèrent dans leur bourg.</i></p> + +<p><i>Alors, se voyant seul dans sa calamité, -- dolent, +avec sa croix il<br> + gravit son Calvaire... -- Et quelques bonnes âmes, vers la +tombée du<br> + jour, -- entendirent un long gémissement, -- et puis, +dans les<br> + espaces, ce cri suprême: Eli, lamma sabacthani!</i></p> + +<p><i>Mais nul ne s'aventura vers la cime déserte. -- Avec +les yeux fermés<br> + et les deux mains ouvertes, -- dans un silence grave il +s'enveloppa<br> + donc; -- et, calme comme sont les montagnes, au milieu de sa +gloire<br> + et de son infortune, -- sans dire mot il expira.</i></p> + +<p><i>21 mars 1869</i></p> + +<p>Me voilà arrivé au terme de +l'<i>élucidari</i> (comme auraient dit les<br> + troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de +ma<br> + jeunesse. Désormais, mon histoire, qui est celle de mes +oeuvres,<br> + appartient, comme tant d'autres, à la +publicité.</p> + +<p>Je terminerai ces <i>Mémoires</i> par quelques +épisodes des l'existence<br> + franche et libre que s'étaient faite, en Avignon, les +musagètes ou<br> + coryphées de notre Renaissance, pour montrer comme, au +bord du Rhône,<br> + on pratiquait le Gai-Savoir.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XVII</h2> + +<h3>AUTOUR DU MONT VENTOUX</h3> + +<p>Courses félibréennes avec Aubanel et Grivolas. +-- L'ascension et la<br> + descente. -- Les gendarmes nous arrêtent. -- La fête +de Montbrun. --<br> + Le devineur de sources. -- Le curé de Monieux. -- La +Nesque et les<br> + Bessons. -- Le maire de Méthamis. -- Le charron de +Vénasque.</p> + +<p>Avec Théodore Aubanel, qui était toujours +dispos, pour organiser les<br> + courses, et notre camarade le peintre avignonnais Pierre +Grivolas,<br> + qui était de toutes nos fêtes, voici comment nous +fîmes, un beau jour<br> + de septembre, l'ascension du mont Ventoux.</p> + +<p>Partis, vers minuit, du village de Bédoin, au pied de +la montagne,<br> + nous atteignîmes le sommet une demi-heure environ avant le +lever du<br> + soleil. Je ne vous dirai rien de l'escalade, que nous +fîmes à l'aise,<br> + sur le bât de mulets que conduisaient des guides, à +travers les<br> + rochers, escarpements et mamelons de la Combe-Fillole.</p> + +<p>Nous vîmes le soleil surgir, tel qu'un superbe roi de +gloire, d'entre<br> + les cimes éblouissantes des Alpes couvertes de neige, et +l'ombre du<br> + Ventoux élargir, prolonger, là-bas dans +l'étendue du Comtat<br> + Venaissin, par là-bas sur le Rhône et jusqu'au +Languedoc, la<br> + triangulation de son immense cône.</p> + +<p>En même temps, de grosses nues blanchâtres et +fuyantes roulaient<br> + au-dessous de nous, embrumant les vallées; et, si beau +que fût le<br> + temps, il ne faisait pas chaud.</p> + +<p>Vers les neuf heures, -- mais, cette fois, à pied, avec +les bâtons<br> + ferrés et le havresac au dos, -- après un +léger déjeuner, nous primes<br> + la descente. Seulement, nous dévalâmes par le +côté opposé,<br> + c'est-à-dire par les Ubacs, ainsi qu'on nomme le versant +nord de<br> + toutes nos montagnes et du Ventoux en particulier.</p> + +<p>Or, tellement est âpre et tellement est raide ce revers +du mont<br> + Ventoux, que le père Laval raconte ce qui suit:</p> + +<p>Les montagnards qui, de son temps (au dix-huitième +siècle), le 14<br> + septembre, montaient en pèlerinage à la chapelle +qui est en haut,<br> + redescendaient par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser, +assis à<br> + croupetons sur une double planche de trois empans carrés, +qu'ils<br> + enrayaient soudain en plantant leur bâton devant, +lorsqu'elle allait<br> + trop vite ou qu'elle frôlait un précipice.</p> + +<p>Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une demi-heure; et +il faut<br> + songer que le mont Ventoux a dix-neuf cent soixante +mètres d'altitude<br> + sur la mer!</p> + +<p>Désireux, nous aussi, de raccourcir notre descente, +mais ignorant les<br> + chemins, nous allâmes nous fourvoyer dans une ravine +ardue, la<br> + Loubatière du Ventoux, si encombrée de rocailles +et si périlleuse<br> + aussi que, pour arriver en bas, nous mîmes le jour +entier.</p> + +<p>Le ravin de la Loubatière, comme son nom le dit, n'est +fréquenté que<br> + par les loups, et il se rue subitement, du sommet au pied du +mont,<br> + entre des berges si scabreuses qu'il est presque impossible, une +fois<br> + qu'on y est rentré, d'en sortir pour changer de +route.</p> + +<p>Nous y voilà, arrive qui plante! Dans les rocs +détachés et dans les<br> + éboulis, à travers les troncs d'arbres, pins, +hêtres et mélèzes,<br> + arrachés, entraînés par la fureur des orages +et qui, à tous les pas,<br> + entravaient notre marche, nous descendions, nous +dévalions, quand,<br> + tout à coup, le lit du torrent, coupé à pic +devant nos pas, montre à<br> + nos yeux, béant, un précipice de cent toises +peut-être en contrebas.</p> + +<p>Comment faire? Remonter? C'était fort difficile, +d'autant plus que,<br> + sur nos têtes, nous voyions s'avancer de gros nuages noirs +qui, s'ils<br> + eussent crevé, nous auraient submergés sous +l'irruption des eaux...<br> + Il fallait donc, de façon ou d'autre, descendre par la +gorge, cette<br> + épouvantable gorge où nous étions perdus. +Et alors, dans l'abîme,<br> + nous jetâmes là-bas nos cabans et nos sacs et, ma +foi, recommandant à<br> + Dieu notre vie, en rampant, en nous traînant, mais surtout +par<br> + glissades, nous nous laissâmes couler sur la paroi presque +verticale<br> + où, seules, quelques racines de buis ou de lavande nous +empêchèrent<br> + de dégringoler, la tête la première.</p> + +<p>Rendus au fond du précipice, nous croyions être +hors de danger, et,<br> + remettant nos hardes, nous avions, guillerets, recommencé +de<br> + descendre dans le ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore +plus<br> + forte et plus rapide, vint nous arrêter de nouveau, et, au +péril de<br> + nos vies, il fallut de nouveau glisser en se cramponnant, et +puis une<br> + troisième fois après les autres ci-dessus.</p> + +<p>Au crépuscule, enfin nous atteignîmes +Saint-Léger, pauvre petit<br> + village qui est au pied du Ventoux, habité par des +charbonniers, tout<br> + jonché de lavande en guise de litière. Nous ne +pûmes trouver à nous y<br> + héberger.</p> + +<p>Malgré la nuit, haletants, harassés, il nous +fallut encore marcher<br> + une couple d'heures jusqu'au village de Brantes, perché +sur les<br> + rochers, en face du Ventoux, où nous fûmes fort +heureux de pouvoir<br> + nous faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, au +grenier<br> + à foin.</p> + +<p>Le plus joli, -- car il paraît qu'on n'avait pas +très bonne mine, -<br> + fut que notre hôtelier, de peur qu'on n'emportât ses +draps, nous<br> + avait enfermés sous clé... Aussi, le lendemain, +ayant appris que<br> + c'était fête au village de Montbrun, et à +peu près remis des suées de<br> + la veille, nous partîmes joyeux du pays qui <i>branle sans +vent</i> (comme<br> + l'appellent ses voisins) et nous fîmes le tour des Ubacs +du Ventoux<br> + par Savoillants et Reillanette.</p> + +<p>Mais, pendant que, sur le bord de la rivière +gazouilleuse qui a nom<br> + le Toulourenc, nous admirions la hauteur des escarpes +effrayantes,<br> + des roches sourcilleuses qui touchaient les nuées, deux +gendarmes,<br> + qui venaient sur la route après nous, et auxquels +l'hôtelier de<br> + Brantes avait donné peut-être notre signalement, +nous accostent:</p> + +<p>-- Vos papiers?</p> + +<p>Nous avions échappé aux loups, aux orages, aux +précipices; ais,<br> + croyez-m'en, qui que vous soyez, si vous êtes jamais +forcé de vous<br> + garer devant les happe-chair, évitez toujours les +routes.</p> + +<p>-- Vos papiers? D'où venez-vous? Où allez-vous, +voyons?</p> + +<p>Moi, je sortis de ma poche un gribouillage provençal +et, pendant<br> + qu'un des archers, pour pouvoir déchiffrer ce que +ça voulait dire, se<br> + désorbitait les yeux en tordant sa moustache:</p> + +<p>-- Nous sommes, disait Aubanel, des félibres, qui +venons faire le<br> + tour du Ventoux.</p> + +<p>-- Et des artistes, ajoutait Grivolas, qui étudions la +beauté du<br> + paysage...</p> + +<p>-- Ah! oui, c'est bon! nous faire accroire qu'on est venu dans +le<br> + Ventoux pour étudier ses agréments! +répliqua le gendarme qui<br> + essayait, mais vainement, de lire mon provençal; vous +irez, mes<br> + farceurs, dire cela demain à M. le procureur +impérial à Nyons... Et<br> + suivez-nous pour le quart d'heure.</p> + +<p>Nous rappelant le mot du général +Philopémen: "qu'il faut porter la<br> + peine de sa mauvaise mine", et, en effet, reconnaissant qu'avec +nos<br> + grands chapeaux de feutre aux bords retroussés +arrogamment, nos<br> + bâtons ferrés et nos havresacs, nous étions +faits comme des brigands,<br> + -- et comme d'autre part, cela nous amusait, nous suivîmes +les<br> + chasse-coquins.</p> + +<p>Chemin faisant, un bon fermier, portant la veste sur +l'épaule, nous<br> + atteignit et nous dit:</p> + +<p>-- Que Dieu vous donne le bonjour! Ces messieurs vont, sans +doute, à<br> + la fête de Montbrun?</p> + +<p>-- Ah! oui, une jolie fête! lui +répondîmes-nous. Nous descendions du<br> + Ventoux, de la cime du mont Ventoux, pour voir s'il est +réel que le<br> + soleil, en se levant, y fait trois sauts, comme on affirme, et +voilà<br> + que les gendarmes, parce que nous avions oublié nos +papiers, nous ont<br> + pris pour des voleurs et nous emmènent à +Nyons...</p> + +<p>-- Par exemple! Mais ne voyez-vous pas, à leur +façon de s'exprimer,<br> + dit aux gendarmes le brave homme, que ces messieurs ne sont pas +de<br> + loin? qu'ils parlent provençal? qu'ils sentent leur bonne +maison? Eh<br> + bien! je n'hésite pas, moi, à répondre pour +eux et je les invite<br> + même, quand nous serons à Montbrun, à venir +boire un coup à la<br> + maison, et vous aussi, messieurs du gouvernement, si vous +voulez,<br> + pourtant, me faire cet honneur!</p> + +<p>-- En ce cas-là, nous dit la maréchaussée +dauphinoise, après avoir<br> + délibéré, messieurs, vous pouvez aller. Et, +mais, voyons, est-ce<br> + positif, ce que vous disiez tout à l'heure, que le +soleil, là-haut,<br> + vu du sommet du Ventoux, fait trois sauts en se levant?</p> + +<p>-- Ça, répliquâmes-nous, il faut le voir +pour le croire... Mais<br> + autrement, c'est vrai comme vous êtes de braves gens.</p> + +<p>Et, les laissant sur ce goût (nous venions d'entrer +à Montbrun), avec<br> + l'honnête paysan qui avait répondu pour nous, nous +fûmes tout droit à<br> + l'auberge nous restaurer quelque peu.</p> + +<p>Rien qui fasse plaisir, lorsqu'on cour le pays et qu'on est +fatigué,<br> + comme une auberge indigène, où l'on arrive un jour +de fête patronale.<br> + Or, songez qu'à Montbrun, dès notre entrée +au cabaret, nos yeux<br> + virent par terre un monceau de poulardes, de poulets, de +dindons, de<br> + lapins, de levrauts et de perdrix, vous dis-je, qui +n'annonçaient pas<br> + misère! Qui plumait d'ici, qui saignait de là. Une +paire de longues<br> + broches, toutes chargées de lardoires et de gibier +odorant,<br> + tournaient et dégouttaient sur le carré des +lèchefrites,<br> + doucettement, devant le feu. L'hôtelier, +l'hôtelière, en mouvement,<br> + posaient sur chaque table les bouteilles, les couteaux, les<br> + fourchettes qu'il fallait. Et tout cela pour les premiers +qui<br> + demanderaient à dîner, c'est-à-dire pour +nous autres. Oh! coquin de<br> + bon sort! Une bénédiction. Et, chose pardessus qui +ne coûtait pas<br> + davantage, les filles de l'hôtesse avaient si gentille +accortise que<br> + nous restâmes là tant que dura la fête, rien +que pour l'agrément<br> + d'être servis par elles.</p> + +<p>A <i>Montbrun</i>, disait-on autrefois en Dauphiné, +<i>arrivé à deux heures,<br> + à trois on est pendu</i>. Cela montre qu'un proverbe +n'est pas toujours<br> + véridique, mais ça devait se rapporter (je le +crois) au renom du<br> + terrible Montbrun, le capitaine huguenot qui fut seigneur de +ce<br> + village. C'est lui, Charles du Puy, dit "le brave Montbrun", qui +fit<br> + face au roi de France, alléguant pour raison que "les +armes et le jeu<br> + rendaient les hommes égaux". C'est le même qui, au +siège de Mornas,<br> + place catholique, lorsqu'il eut pris le château, en +précipita la<br> + garnison sur la pointe, là-bas, des hallebardes de sa +troupe (1562).<br> + D'où les gens de Mornas ont gardé jusqu'à +nos jours le sobriquet de<br> + <i>saute-remparts</i>, et voici ce qu'on raconte:</p> + +<p>Un de ces malheureux, dont le tour était venu de faire +le plongeon,<br> + reculait pour prendre élan, mais arrivé au bord de +l'affreux<br> + casse-cou, il s'arrêtait épouvanté. Il +revenait prendre sa course, et<br> + chose facile à comprendre, il lâchait pied de +nouveau.</p> + +<p>-- O poltron, lui cria le farouche Montbrun, en deux fois que +tu pris<br> + escousse, tu ne peux pas faire le saut?</p> + +<p>-- Monseigneur, répliqua le pauvre catholique, s'il +vous plaît<br> + d'essayer, je vous le donne en trois.</p> + +<p>Et pour la repartie, Montbrun, à ce qu'on dit, lui +accorda sa grâce.</p> + +<p>Nous allâmes visiter le château du baron - que +François II fit<br> + démolir. -- Il y reste quelques fresques, +attribuées à André del<br> + Sarto. Sur la terrasse, on nous montra l'endroit d'où +parfois, pour<br> + s'amuser, le seigneur huguenot abattait d'un coup d'arquebuse +les<br> + moines qui, là-bas, lisaient leur bréviaire, dans +le jardin d'un<br> + couvent qu'il y avait en dessous.</p> + +<p>Enfin, derrière le Ventoux, le long du Toulourenc, +rivière qui sépare<br> + le Dauphiné de la Provence, ayant repris notre +tournée, nous vîmes en<br> + passant au pied du Ventouret et en longeant le Gourg des +Oules<br> + déboucher dans une vallée, la riante vallée +de Sault.</p> + +<p>-- Faisons la méridienne? dîmes-nous.. Et tous +trois, à l'orée d'une<br> + prairie limitrophe avec la route, nous nous couchâmes pour +dormir et<br> + laisser passer la chaleur.</p> + +<p>-- Adieu, Ventoux! s'écria Aubanel, tu nous fis, +ô gueusard, assez<br> + suer et essouffler!</p> + +<p>Grivolas regardait les ombres et les clairs que remuaient +entre eux<br> + les noyers et les chênes, et moi, épiant l'heure +qu'il était au<br> + soleil, je tétais à la gourde une gorgée +d'eau-de-vie.</p> + +<p>A ce moment, dans le grand hâle, nous vîmes sur la +route blanche<br> + s'acheminer avec sa blouse, ses gros souliers à clous, +son chapeau à<br> + larges bords, un vieillard qui tenait une houssine à la +main. Quelque<br> + chose d'imposant et de particulier dans sa figure ouverte, +rôtie par<br> + le soleil, attira, comme il passait, notre attention vers lui et +nous<br> + lui dîmes bonjour.</p> + +<p>-- Bonjour, toute la compagnie, nous fit-il d'une voix douce, +vous<br> + faites un peu halte?</p> + +<p>-- Eh oui! brave homme; à vous d'en faire autant, si +vous voulez.</p> + +<p>-- Eh bien! je ne dis pas non... Je viens de la ville de +Sault, où<br> + j'avais quelques affaires et je commençais d'être +las. Ce n'est plus,<br> + mes amis, comme quand j'avais votre âge! Berthe filait +alors, et<br> + maintenant Marthe dévide.</p> + +<p>Et il s'assit en causant à côté de nous +sur l'herbe.</p> + +<p>-- Je suis bien curieux peut-être, poursuivit-il, mais +par hasard ne<br> + seriez-vous pas herboristes?</p> + +<p>Ah! parbleu, si nous connaissions la vertu des simples que nos +pieds<br> + foulent, nous n'aurions jamais besoin d'apothicaires ni de +médecins.</p> + +<p>-- Non, répondîmes-nous, nous venons du mont +Ventoux.</p> + +<p>-- <i>Sage qui n'y retourne pas, mais fou celui qui y +retourne!</i> dit le<br> + vieillard sentencieusement... "Allons, je vois, je vois, vous +êtes<br> + peut-être bien des triacleurs de Venise.</p> + +<p>-- Triacleurs? Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>--Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'un remède souverain +est ce qu'on<br> + nomme la <i>thériaque</i>, qui se fait à ce qu'on +dit, avec de la graisse<br> + de vipère... Et, ici, dans nos montagnes, au Ventoux, au +Ventouret,<br> + et, dans cette vallée même, les vipères ne +manquent pas. Si c'est<br> + elles que vous cherchiez...</p> + +<p>-- Ah! les cherche qui voudra! nous +écriâmes-nous.</p> + +<p>-- Veuillez m'excuser, reprit le bonhomme, si je vous ai +offensés,<br> + mais il n'est pas de sot métier:</p> + +<blockquote> +<p><i>Comme dit le renard<br> + Chacun joue de son art.</i></p> +</blockquote> + +<p>Le bon Dieu, que je salue, a répandu sa lumière, +voyez-vous un peu à<br> + tous. Pris à part, l'homme ne sait rien; entre tous, nous +savons<br> + tout... Et, sans aller plus loin, moi, je suis devineur +d'eau.</p> + +<p>-- Ah! tonnerre de nom de nom!</p> + +<p>-- Oui, tel que vous me voyez, par la vertu de la baguette que +je<br> + tiens entre mes mains, je déniche les veines d'eau.</p> + +<p>-- Par exemple, et à notre tour, s'il n'y a pas +d'indiscrétion,<br> + comment faites-vous donc pour découvrir les sources qu'il +y a dans la<br> + terre?</p> + +<p>-- Comment je fais? De vous le dire, répondit +l'hydroscope, ce serait<br> + malaisé peut-être... C'est affaire de bonne foi. Il +m'arrive, tenez,<br> + quand le soleil est ardent, de voir fumer les eaux, de les +voir<br> + s'évaporer, à sept lieues de distance... je les +vois, oui, je les<br> + vois (mon Dieu! je vous rends grâces!) aspirées, +colorées par<br> + l'ardeur du soleil. Ensuite la baguette, qui tourne +d'elle-même et se<br> + tord entre mes doigts, achève le restant... Mais il faut, +comme je<br> + vous le dis, sentir cela pour le comprendre: c'est à la +bonne foi.<br> + Vous pouvez d’ailleurs parler de moi à Sault, +à Villes, à Verdolier,<br> + dans tous les villages qui avoisinent: je suis d’Aurel (que +vous<br> + voyez là), mon nom est Fortuné Aubert. On vous +montrera partout les<br> + sources que j’ai mises en vue.</p> + +<p>Nous lui dîmes en plaisantant:</p> + +<p>-- Compère Fortuné, si vous pouviez, avec la +baguette, trouver un<br> + jour la Chèvre d’Or?</p> + +<p>-- Et pourquoi non? Si Dieu voulait, je n’aurais pas plus +de peine à<br> + cela, voyez-vous, que d’être assis sur ce talus... +Mais Celui de<br> + là-haut a plus de sens que nous tous. Une<br> + fontaine d’eau, quand on a soif, ne vaut-elle pas mieux +qu’une<br> + fontaine d’or? Et ce pré! Ne croyez-vous pas que la +moindre rosée<br> + fasse plus de bien à son herbe, -- que si la traversait +le carrosse<br> + d’un roi, chargé d’or et d’argent? Rendre +service, quand on peut, à<br> + notre frère prochain, comme il nous est +recommandé, mes amis, voilà,<br> + voilà où le bon Dieu vient en aide! Et pour +preuve, permettez que je<br> + vous conte encore ceci:</p> + +<p>"L’an passé, la servante de notre curé +d’Aurel (qui vous le<br> + certifierait) me fit appeler à la cure.</p> + +<p>"-- Maître Fortuné, me dit-elle, vous me voyez en +grand souci. M. le<br> + curé, ce matin, est allé à Carpentras, +où l’on juge aux assises un<br> + jeune parent à lui, inculpé comme incendiaire. Il +devait, me l’ayant<br> + promis, retourner de bonne heure, et la nuit déjà +descend, et je ne<br> + vois venir personne: je ne sais que m’imaginer. Si au moyen +de votre<br> + science vous pouviez me rendre instruite de ce qui là-bas +se passe,<br> + ah! que vous me feriez plaisir!</p> + +<p>"-- Nous essayerons, répondis-je... Donnez-moi quelques +oublies, ce<br> + avec quoi les hosties se font.</p> + +<p>Et alors, sur la table, je plaçai les oublies, en +représentation de<br> + Celui qu’on ne voit pas, l’Amour suprême, le bon +Dieu.</p> + +<p>"A côté des oublies, je mis un verre de vin pur, +pour représenter la<br> + Justice.</p> + +<p>"Devant l’Amour et la Justice, je mis un verre d’eau +-- qui<br> + représentait l’inculpé. Et derrière +l’inculpé je posai un gobelet de<br> + vin troublé avec de l’eau: ça +représentait<br> + l’avocat.</p> + +<p>"Je saisis la baguette et, à la bonne foi, humblement, +je demande à<br> + Dieu, l’Amour suprême, si l’accusé +était condamné.</p> + +<p>"La baguette, mes amis, ne branla pas plus que ces +pierres.</p> + +<p>"Bon! je demandai alors si on l’avait acquitté. La +baguette entre mes<br> + doigts tourna joyeuse, comme en danse.</p> + +<p>"-- Mademoiselle, dis-je pour lors à la servante, vous +pouvez dormir<br> + tranquille: l'inculpé est acquitté.</p> + +<p>"-- Puisque nous y voilà, me fit la demoiselle, +Fortuné informez-vous<br> + un peu sur les témoins.</p> + +<p>"Je reprends en main la baguette et je demande au vin pur ou, +pour<br> + mieux dire, à la Justice, si les témoins +retournaient et s’ils<br> + étaient en chemin.</p> + +<p>"La verge demeura muette.</p> + +<p>"Humblement, je demande s’ils étaient poursuivis. +..Il me fut répondu<br> + qu’ils étaient poursuivis très +sérieusement... Eh bien! n’est-il pas<br> + vrai que le lendemain, messieurs, le curé d’Aurel +vint nous confirmer<br> + tout ce que nous avions vu la veille avec la verge! On avait +à<br> + Carpentras acquitté l’inculpé et retenu les +témoins.</p> + +<p>"-- Mais, allons, vous devez dire que je suis un franc bavard. +A Dieu<br> + soyez, dit le vieillard en se relevant du talus, et prenez +garde, là<br> + au frais, prenez garde de vous morfondre.</p> + +<p>Le devineur, avec sa baguette, gagna du côté des +collines, vers ces<br> + quartiers d’Aurel, de Saint-Trinit, chantés plus +tard par Félix Gras<br> + dans son grand et frais poème qui a nom <i>Les +charbonniers</i>, et nous<br> + allâmes, nous autres, par un raidillon de chemin, prendre +notre logis<br> + à Sault, la ville des <i>Étrangleurs de +truie.</i></p> + +<p>Après avoir salué, dans le château fort en +ruine, le blason et la<br> + gloire de ses anciens seigneurs, les grands barons d’Agoult +(qui est<br> + Wolf en allemand et qui signifie loup) et le nom historique de +cette<br> + comtesse de Sault qui, au temps (de la Ligue, maîtrisait +la Provence,<br> + nous descendîmes sur Monieux, dont le curé figure +dans le gai<br> + répertoire des contes populaires.</p> + +<p>Ce curé avait une vache... Et voici qu’un pauvre +homme, qui avait un<br> + tas d’enfants, vola et tua la vache, la fit manger à +ses marmots et,<br> + après la bombance, en manière de grâces, +leur fit dire la petite<br> + prière que voici:</p> + +<blockquote> +<p><i>Nous rendons grâces, mon Dieu,<br> + Au bon curé de Monieux:<br> + Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais les enfants répètent tout. Le curé +en eut vent, et ayant<br> + questionné un des petits mangeurs, il lui dit:</p> + +<p>-- Est-ce vrai, mignon, que votre père vous a appris +pour vos grâces<br> + une prière si jolie? Comment est-elle? voyons un +peu...</p> + +<p>Et le petit répéta:</p> + +<blockquote> +<p><i>Nous rendons grâces, mon Dieu,<br> + Au bon curé de Monieux:<br> + Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!</i></p> +</blockquote> + +<p>-- Oh ! la galante prière! fit le prêtre au +petit. Eh bien ! sais-tu,<br> + mignon, ce qu’il faut faire? Demain, jour de dimanche, tu +viendras me<br> + trouver à la première messe; tu monteras en chaire +avec moi, n’est-ce<br> + pas, mignon? et devant tous, pour que tout le monde +l’apprenne, tu<br> + diras la prière que ton père vous fait dire.</p> + +<p>-- Il suffit, monsieur le curé.</p> + +<p>Et l’enfant, tout de suite, va conter à son +père le propos du curé;<br> + et le père, un fin matois, dit alors à +l’enfant:</p> + +<p>-- Ah! oui, venir parler de vache en pleine chaire! Mais tu +les<br> + ferais rire tous... Je vais t’en apprendre une autre, mon +fils,<br> + d’action de grâces, qui est bien plus belle +encore:</p> + +<blockquote> +<p><i>Je rends grâce au bon Dieu!<br> + Les hommes de Monieux<br> + Ont tous porté du bois de leur curé joyeux:<br> + Mais lui tout seul, mon père<br> + Ne s’est pas laissé faire.</i></p> +</blockquote> + +<p>"T’en souviendras-tu demain?</p> + +<p>-- Je m’en souviendrai, père.</p> + +<p>Le curé, le lendemain, au prône de la messe, +monte donc à la chaire,<br> + accompagné du petit, et commence:</p> + +<p>-- Mes frères, vous l’avez tous appris, on nous a +volé notre vache...<br> + Je ne veux pas vous en parler; seulement la vérité +est toujours bonne<br> + à connaître, et toujours la vérité +sort de la bouche innocente...<br> + Allons, mignon, dis ce que tu sais.</p> + +<p>Et le petit alors:</p> + +<blockquote> +<p><i>Je rends grâce au bon Dieu!<br> + Les hommes de Monieux<br> + Ont tous porté du bois de leur curé joyeux:<br> + Mais lui tout seul, mon père<br> + Ne s’est pas laissé faire.</i></p> + +<p>Je vous laisse à penser le rire...</p> +</blockquote> + +<p>Nous prîmes à Monieux la combe de la Nesque, +petit cours d’eau<br> + sauvage, qui bondit, comme dit Gras,</p> + +<blockquote> +<p><i>Entre deux falaises à pic, couvertes de +halliers,<br> + Où les bergers pendent l'appât<br> + Pour attraper les merles.</i></p> +</blockquote> + +<p>et nous marchâmes là dans les rochers, à +tout hasard, pour gagner, si<br> + nous pouvions, le même jour, Vénasque. Mais qui +compte sans l’hôte,<br> + dit-on, compte deux fois: le soleil se couchait que nous +errions<br> + encore parmi les précipices, au pied d’un haut +escarpement qu’on<br> + nomme le Rocher du Cire, où plus tard nous +plaçâmes l’épisode de<br> + <i>Calendal</i> lorsqu’il dénicha les ruches +d’abeilles,</p> + +<blockquote> +<p><i>La Nesque, par-dessous, affreuse,<br> + Ouvrait sa ténébreuse gorge</i></p> +</blockquote> + +<p>et, la nuit nous couvrant peu à peu de son ombre, voici +qu’à un<br> + endroit appelé le Pas de l’Ascle, un +véritable labyrinthe, nous n’y,<br> + voyions plus devant nous, en danger, à tout pas, de +glisser et<br> + tomber, la tête la première, par là-bas je +ne sais ou.</p> + +<p>-- Mes amis, dis-je alors, ce serait une sottise que de +laisser nos<br> + os ici dans quelque gouffre, avant d’avoir accompli notre +oeuvre<br> + félibréenne. Je serais d’avis de +retourner.</p> + +<p>-- Hé! en avant, fit Grivolas, nous venons tout +à l’heure "les effets<br> + de la lune" sur les roches de la Nesque.</p> + +<p>-- Si tu veux te précipiter, lui cria Aubanel, libre +à toi, mon ami<br> + Pierre! Pour moi, je ne me sens nulle envie de me faire +dévorer par<br> + les loups.</p> + +<p>Et là-dessus nous remontâmes, en tâtonnant +de-ci de-là, pour nous<br> + sortir des précipices, harassés, +défaillants, tout en nage. Nous<br> + vîmes alors par bonheur, dans l’obscurité, au +loin, poindre une<br> + petite lumière.</p> + +<p>Nous y allâmes. C’était une masure +écartée dans la montagne, qu’on<br> + appelait les Bessons. Nous frappâmes. On nous ouvrit; et +de leur<br> + mieux ces braves gens (une famille de chevriers) nous firent<br> + l’hospitalité et ils nous dirent:</p> + +<p>"Vous avez certes bien fait de retourner sur vos pas; +l’autre année,<br> + une nuit d’hiver, nous avions entendu des cris, sans savoir +ce qui<br> + arrivait...</p> + +<p>"Quand le matin nous allâmes voir, nous trouvâmes +mort dans la<br> + Nesque, là-bas vers le Pas de l’Ascle, un pauvre +prêtre qui s’était<br> + décroché et tout meurtri."</p> + +<p>-- Eh bien! tu vois, nigaud, si nous t’avions suivi? fit +Aubanel à<br> + Grivolas.</p> + +<p>-- Bah! repartit le peintre, vous êtes des soldats du +pape.</p> + +<p>La ménagère, en même temps, avait mis la +marmite sur le feu, avec de<br> + l’ail, de la sauge, et une poignée de sel, tout +aspergé d’huile. Elle<br> + nous trempa bientôt une odorante eau bouillie, si bonne +qu’Aubanel,<br> + tout petit homme qu’il fût, en vida onze +assiettées, et le grand<br> + félibre garda un tel souvenir de cette savoureuse soupe +et du bon<br> + sommeil que nous fîmes à la grange des Bessons que, +dans son <i>Livre<br> + de l’Amour</i>, il y fait l’allusion suivante:</p> + +<p><i>La femme vivement avec le tranchoir -- Taille le beau pain +brun, va<br> + quérir de l’eau fraîche -- Avec son broc de +cuivre; ensuite sur le<br> + seuil -- Elle sort et appelle ses gens qui rentrent à la +maison. --<br> + Et la soupe est versée; pendant qu’elle +s’imbibe,-- L’hôte amical<br> + vous fait boire un coup de sa piquette; -- Puis, chacun à +son tour,<br> + aïeul, mari, femme et enfants, -- Tirent une +assiettée et apaisent<br> + leur faim. -- Et vous mangez la soupe et êtes de la +famille. -- Mais,<br> + le repas fini, déjà chacun sommeille: -- +L’hôtesse avec une lampe va<br> + vous quérir un drap, -- Un beau drap de toile blonde, +tout rude et<br> + tout neuf. -- Du corps la lassitude est un baume pour +l’âme. -- Ah!<br> + qu’il fait bon dormir, dans les bergeries, sur le +feuillage, --<br> + Dormir sans rêves, au milieu des troupeaux, -- +N’être ensuite<br> + réveillé que par les grelots -- Des +chèvres, le matin, et aller avec<br> + les plâtres -- Se coucher tout le jour et sentir le +marrube!</i></p> + +<p>Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, toute +bourdonnante<br> + d’abeilles, des abeilles en essaims qui y humaient le miel +des<br> + fleurs, nous arrivâmes enfin, et par une chaleur qui +faisait béer les<br> + lézards, au village de Méthamîs. Nous +demandâmes l’auberge. Mais<br> + va-t’en voir s’ils viennent! Nous y trouvâmes +porte close; l’hôte et<br> + l’hôtesse<br> + moissonnaient.</p> + +<p>Nous entrâmes au café, pour voir si en payant on +voudrait nous<br> + apprêter quelque chose pour dîner.</p> + +<p>-- Cela m’est défendu, nous dit le cafetier, comme +de tuer un homme!</p> + +<p>-- Et pourquoi?</p> + +<p>-- C’est que l’auberge, appartenant à la +commune, s’afferme sous<br> + condition que personne autre n’ait le droit de donner +à manger aussi.</p> + +<p>-- Il nous faut donc crever de faim?</p> + +<p>-- Allez trouver M. le Maire... Je ne puis, moi, vous offrir +autre<br> + chose qu’à boire.<br> + Nous bûmes un coup pour nous rafraîchir, et de +là, tout poussiéreux,<br> + nous allâmes chez M. le Maire de Méthamis.</p> + +<p>Le maire, un grand rustaud, moricaud et grêlé +comme une poêle à<br> + châtaignes, croyant avoir affaire à des batteurs +d’estrade, nous fait<br> + brutalement, comme quelqu’un que l’on +dérange:</p> + +<p>-- Que voulez-vous?</p> + +<p>-- Nous voudrions, lui dis-je, que vous donniez au +cafe-tier<br> + l’autorisation nécessaire pour nous servir à +manger, du moment,<br> + monsieur le Maire, que votre auberge est fermée...</p> + +<p>-- Avez-vous des papiers?</p> + +<p>-- Que diable! nous sommes d’ici d’Avignon: si +l’on ne peut plus<br> + faire un pas, ni manger une omelette dans le département, +sans avoir<br> + des papiers...</p> + +<p>-- Ça, point tant de raisons! vous irez vous expliquer, +accompagnés<br> + de mes deux gardes, devant le commissaire de police du +canton.</p> + +<p>-- Mais peste! vous voulez rire? nous voilà n’en +pouvant plus...</p> + +<p>-- Oh! je vous ferai charrier sur ma charrette; j’ai un +bon mulet.</p> + +<p>Cela commençait, parbleu! à ne plus tant nous +amuser, d’autant plus,<br> + saperlotte! que nous n’avions rien dans le ventre.</p> + +<p>-- Monsieur le Maire, dit Aubanel, si vous vouliez nous +conduire chez<br> + M. le curé, je suis sûr qu’il nous +connaîtra.</p> + +<p>-- Allons-y, allons-y, fit le maire hargneux.</p> + +<p>Et arrivés au presbytère, en présence du +prêtre:</p> + +<p>-- Voyez, lui dit-il, monsieur le Curé, si vous +connaissez ces<br> + individus.</p> + +<p>Le curé de Mathamis, dans son petit salon, nous offrit +d’abord des<br> + chaises, et puis tournant autour de nous et examinant nos +visages:</p> + +<p>-- Non, dit-il, monsieur le Maire, je ne connais pas ces +messieurs.</p> + +<p>-- Mais regardez-moi bien, monsieur le curé, fit +Aubanel, ne vous<br> + souvient-il pas de m’avoir vu en Avignon, dans ma +librairie?</p> + +<p>-- Ah! monsieur Aubanel?</p> + +<p>-- Précisément.</p> + +<p>-- Monsieur Aubanel, cria le curé de Méthamis, +libraire et imprimeur<br> + de notre Saint Père le Pape! Jacomone, Jacomone! apporte +vite les<br> + petits verres, que nous buvions une goutte de ratafia de Gouit +à la<br> + santé de l’Almanach provençal et des +félibres!</p> + +<p>Et comme nous tournions la tête, pour voir un peu la +mine du maire de<br> + Méthamis, celui-ci, en cherchant la porte qu’il ne +pouvait retrouver,<br> + grommelait:</p> + +<p>-- Je ne bois pas, je ne bois pas, monsieur le Curé. Il +faut que<br> + j’aille mettre au joug.</p> + +<p>C’est bien. Quand nous sortîmes, au bout d’un +moment, l’aubergiste<br> + sur son seuil, le cafetier devant sa porte, nous appelaient:</p> + +<p>-- Messieurs, messieurs, vous pouvez venir... M. le Maire +vient de<br> + dire que si vous désiriez manger...</p> + +<p>Mais dépités et dédaigneux, nous, tels +que des apôtres qui ont été<br> + méconnus, en resserrant nos ceintures nous +secouâmes sur Méthamis la<br> + poussière de nos souliers et nous reprîmes +clopin-clopant la descente<br> + de la Nesque.</p> + +<p>-- Eh bien! mon vaillant Pierre, disait Aubanel à +Grivolas, tu vois<br> + que les soldats du Pape sont encore bons à quelque +chose?</p> + +<p>-- Je ne dis pas, mais à Venasque, répondait +notre artiste en se<br> + léchant la barbe, si nous tombions sur un monceau de +lapins, de<br> + poulets, de levrauts et de dindes, comme à la fête +de Montbrun, il me<br> + semble que tout à l’heure, mes amis, nous y +taperions.</p> + +<p>Hélas! les jours se suivent, mais ne se ressemblent +pas. A Venasque,<br> + l’aubergiste, charron de son métier, nous fit +souper, l’animal, avec<br> + un épais ragoût de pommes de terre au plat, +rissolées dans de l’huile<br> + infecte, que nous ne pûmes avaler.</p> + +<p>Non content de cela, le pendard nous fit coucher sur une pile +de bois<br> + d’yeuse, avec, pour matelas, quelques fourchées de +paille qui, dans<br> + la nuit, s’éparpillèrent, et, à cause +des bûches anguleuses et<br> + noueuses qui nous entraient dans le dos, nous ne pûmes +fermer l'oeil.</p> + +<p>Bref, les habits fripés, les chaussures trouées, +le visage hâlé, mais<br> + allègres, mais pleins de la saveur de la Provence, nous +revînmes à<br> + travers une croupe de montagnes pelées qui a pour nom la +Barbarenque,<br> + en passant par Vaucluse, l'abbaye de Sénanque, Gordes et +le Calavon<br> + (non sans autres aventures dont le récit serait trop +long), nous<br> + revînmes de là aux plaines d'Avignon.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XVIII</h2> + +<h3>LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE</h3> + +<p>Alphonse Daudet dans sa jeunesse. -- La descente en Arles. -- +La<br> + Roquette et les Roquettières. -- Le patron Gafet. -- Le +souper chez<br> + Le Counënc. -- Les chansons de table. -- Le registre du +cabaret. --<br> + Le pont de bateaux. -- La noce arlésienne. -- Le spectre +des<br> + Aliscamps. -- Une lettre de Daudet pendant le siège de +Paris.</p> + +<p>I</p> + +<p>Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse (<i>Lettres de +mon<br> + Moulin et Trente Ans de Paris</i>), a raconté, à +fleur de plume,<br> + quelques échappées qu'il fit, avec les premiers +félibres, à Maillane,<br> + en Barthelasse, aux Baux, à Châteauneuf; je dis +avec les félibres de<br> + la première pousse, qui, en ce temps, couraient sans +cesse le pays de<br> + Provence, pour le plaisir de courir, de se donner du +mouvement,<br> + surtout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le vieux fonds +du<br> + peuple. Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut, et je veux +vous<br> + conter la joyeuse équipée que nous fîmes +ensemble, il y a quelque<br> + quarante ans.</p> + +<p>Daudet, à cette époque, était +secrétaire du duc de Morny, secrétaire<br> + honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le +jeune<br> + homme allait, une fois par mois, voir si le président du +Sénat, son<br> + patron, était gaillard et de bonne humeur. Et sa vigne de +côté, qui<br> + depuis a donné de si belles pressées, +n'était qu'à sa première<br> + feuille. Mais entre autres choses exquises, Daudet avait +composé une<br> + poésie d'amour, pièce toute mignonne, qui avait +nom: <i>les Prunes</i>.<br> + Tout Paris la savait par coeur, et M. de Morny, l'ayant +ouïe dans son<br> + salon, s'était fait présenter l'auteur, qui lui +avait plu, et il<br> + l'avait pris en grâce.</p> + +<p>Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit +des<br> + pierres fines, Daudet était joli garçon, brun, +d'une pâleur mate,<br> + avec des yeux noirs à longs cils qui battaient, une barbe +naissante<br> + et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la +nuque,<br> + tellement que le duc, chaque fois que l'auteur de la chanson +des<br> + <i>Prunes</i> lui rendait visite au Sénat, lui disait, en +lui touchant les<br> + cheveux de son doigt hautain:</p> + +<p>-- Eh bien! poète, cette perruque, quand la +faisons-nous abattre?</p> + +<p>-- La semaine prochaine, monseigneur! en s'inclinant +répondait le<br> + poète.</p> + +<p>Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au +petit<br> + Daudet la même observation, et toujours le poète +lui répondait la<br> + même chose. Et le duc tomba plus tôt que la +crinière de Daudet.</p> + +<p>A cet age, devons-nous dire, le futur chroniqueur des +aventures<br> + prodigieuses de <i>Tartarin de Tarascon</i> était +déjà un gaillard qui<br> + voyait courir le vent: impatient de tout connaître, +audacieux en<br> + bohème, franc et libre de langue, se lançant +à la nage dans tout ce<br> + qui était vie, lumière, bruit et joie, et ne +demandant qu'aventures.<br> + Il avait, comme on dit, du vif-argent dans les veines.</p> + +<p>Je me souviens d'un soir où nous soupions au +<i>Chêne-Vert</i>, un<br> + plaisant cabaret des environs d' Avignons. Entendant la musique +d'un<br> + bal qui se trouvait en contrebas de la terrasse où nous +étions<br> + attablés, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de +neuf ou dix<br> + pieds de haut) et tomba, à travers les sarments d'un +treille, au beau<br> + milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable.</p> + +<p>Une autre fois, du haut du chemin qui passe au pied du Pont du +Gard,<br> + il se jeta, sans savoir nager, dans la rivière du Gardon, +pour voir,<br> + avait-il dit, s'il y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans +un<br> + pêcheur qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse +à coup sûr,<br> + buvait bouillon de onze heures.</p> + +<p>Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon à +l'île de la<br> + Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y +courant<br> + dessus au risque de culbuter, par là-bas, dans le +Rhône, il criait,<br> + pour épater quelques bourgeois qui l'entendaient:</p> + +<p>-- C'est de là, tron de l'air! que nous jetâmes +au Rhône le cadavre<br> + de Brune, oui, du maréchal Brune! Et que cela serve +d'exemple aux<br> + Franchimands et Allobroges qui reviendraient nous +embêter!</p> + +<p>II</p> + +<p>Donc, un jour de septembre, je reçus à Maillane +une petite lettre du<br> + camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de +persil,<br> + bien connues de ses amis, et dans laquelle il me disait:</p> + +<p>"Mon Frédéric, demain mercredi, je partirai de +Fontvieille pour venir<br> + à ta rencontre jusqu'à Saint-Gabriel. Mathieu et +Grivolas viendront<br> + nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est +à la<br> + buvette, où nous t'attendons vers les neuf heures ou neuf +heures et<br> + demie. Et là, chez Sarrasine, la belle hôtesse du +quartier, ayant<br> + ensemble bu un coup, nous partirons à pied pour Arles. Ne +manque pas!<br> + Ton</p> + +<p>Chaperon Rouge."</p> + +<p>Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous +trouvâmes tous<br> + à Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la +montagne. Chez<br> + Sarrasine, nous croquâmes une cerise à +l'eau-de-vie, et en avant sur<br> + la route blanche.</p> + +<p>Nous demandâmes au cantonnier:</p> + +<p>-- Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici à +Arles?</p> + +<p>-- Quand vous serez, nous répondit-il, droit à +la Tombe de Roland,<br> + vous en aurez encore pour deux heures.</p> + +<p>-- Et où est cette tombe?</p> + +<p>-- Là-bas, où vous voyez un bouquet de +cyprès, sur la berge du<br> + Vigueirat.</p> + +<p>-- Et ce Roland?</p> + +<p>-- C'était, à ce qu'on dit, un fameux capitaine +du temps des<br> + Sarasins... Les dents, allez, bien sûr, ne doivent pas lui +faire mal.</p> + +<p>Salut, Roland! Nous n'aurions pas soupçonné, +dès nous mettre en<br> + chemin, de rencontrer vivantes, au milieu des guérets et +des chaumes<br> + du Trébon, la légende et la gloire du compagnon de +Charlemagne. Mais<br> + poursuivons. Allégrement nous voilà descendant en +Arles, où l'Homme<br> + de Bronze frappait midi, quand, tout blancs de poussière, +nous<br> + entrâmes à la porte de la Cavalerie. Et, comme nous +avions le ventre<br> + à l'espagnole, nous allâmes aussitôt, +déjeuner à l'hôtel Pinus.</p> + +<p>III</p> + +<p>On ne nous servit pas trop mal... Et, vous savez, quand on est +jeune,<br> + que l'on est entre amis et heureux d'être en vie, rien de +tel que la<br> + table pour décliquer le rire et les +folâtreries.</p> + +<p>Il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. Un +garçon en habit<br> + noir, la tête pommadée, avec deux favoris +hérissés comme des<br> + houssoirs, était sans cesse autour de nous, la serviette +sous le<br> + bras, ne nous quittant pas de l'oeil et, sous prétexte de +changer nos<br> + assiettes, écoutant bonnement toutes nos paroles +folles.</p> + +<p>-- Voulez-vous, dit enfin Daudet impatienté, que nous +fassions partir<br> + cette espèce de patelin?... Garçon!</p> + +<p>-- Plaît-il, monsieur?</p> + +<p>-- Vite, va nous chercher un plateau, un plat d'argent.</p> + +<p>-- Pour de quoi mettre? demanda le garçon +interloqué.</p> + +<p>-- Pour y mettre un <i>viédase</i>! repliqua Daudet +d'une voix tonnante.</p> + +<p>Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup, +nous<br> + laissa tranquilles.</p> + +<p>-- Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces hôtels, fit +alors le bon<br> + Mathieu, c'est que, remarquez-le, depuis qu'aux tables +d'hôte les<br> + commis voyageurs ont introduit les goûts du Nord, que ce +soit en<br> + Avignon, en Angoulême, à Draguignan ou bien +à Brive-la-Gaillarde, on<br> + vous sert, aujourd'hui, partout les mêmes plats: des +brouets de<br> + carottes, du veau à l'oseille, du rosbif à +moitié cuit, des<br> + choux-fleurs au beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont +ni<br> + saveur ni goût. De telle sorte qu'en Provence, si l'on +veut retrouver<br> + la cuisine indigène, notre vieille cuisine +appétissante et<br> + savoureuse, il n'y a que les cabarets où va manger le +peuple.</p> + +<p>-- Si nous y allions ce soir? dit le peintre Grivolas.</p> + +<p>-- Allons-y, criâmes-nous tous.</p> + +<p>IV</p> + +<p>On paya, sans plus tarder. Le cigare allumé, on alla +prendre se<br> + demi-tasse dans un <i>cafeton</i> populaire. Puis, dans les rues +étroites,<br> + blanches de chaux et fraîches, et bordées de vieux +hôtels, on flâna<br> + doucement jusqu'à la nuit tombante, pour regarder sur +leurs portes ou<br> + derrière le rideau de canevas transparent ces +Arlésiennes reines qui<br> + étaient pour beaucoup dans le motif latent de notre +descente en<br> + Arles.</p> + +<p>Nous vîmes les Arènes avec leurs grands portails +béants, le Théâtre<br> + Antique avec son couple de majestueuses colonnes, Saint-Trophime +et<br> + son cloître, la Tête sans nez, le palais du Lion, +celui des<br> + Porcelets, celui de Constantin et celui du Grand-Prieur.</p> + +<p>Parfois, sur les pavés, nous nous heurtions à +l'âne de quelque<br> + <i>barralière</i> qui vendait de l'eau du Rhône. +Nous rencontrions aussi<br> + les <i>tibanières</i> brunes qui rentraient en ville, la +tête chargée de<br> + leurs faix de glanes, et les <i>cacalausières</i> qui +criaient:</p> + +<p>-- Femmes, qui en veut des colimaçons de chaumes?</p> + +<p>Mais, en passant à la Roquette, devers la Poissonnerie, +voyant que le<br> + jour déclinait, nous demandâmes à une femme +en train de tricoter son<br> + bas:</p> + +<p>-- Pourriez-vous nous indiquer quelque petite auberge, ne +serait-ce<br> + qu'une taverne, où l'on mange proprement et à la +bonne apostolique?</p> + +<p>La commère, croyant que nous voulions railler, cria aux +autres<br> + Roquettières, qui, à son éclat de rire, +étaient sorties sur leurs<br> + seuils, coquettement coiffées de leurs cravates blanches, +aux bouts<br> + noués en crête:</p> + +<p>-- Hé! voilà des messieurs qui cherchent une +taverne pour souper: en<br> + auriez-vous une?</p> + +<p>-- Envoie-les, cria l'une d'elles, dans la rue +Pique-Moute.</p> + +<p>-- Ou chez la Catasse, dit une autre.</p> + +<p>-- Ou chez la veuve Viens-Ici.</p> + +<p>-- Ou à la porte des Châtaignes.</p> + +<p>-- Pardon, pardon, leur dis-je, ne plaisantons pas, mes +belles: nous<br> + voulons un cabaret, quelque chose de modeste, à la +portée de tous, et<br> + où aillent les braves gens.</p> + +<p>V</p> + +<p>-- Eh bien! dit un gros homme qui fumait là sa pipe +assis sur une<br> + borne, la trogne enluminée comme une gourde de mendiant, +que ne<br> + vont-ils chez le Counënc? Tenez, messieurs, venez, je vous +y<br> + conduirai, poursuivit-il en se levant et en secouant sa pipe, il +faut<br> + que j'aille de ce côté. C'est sur l'autre bord du +Rhône, au faubourg<br> + de Trinquetaille... Ce n'est pas une hôtellerie, mon Dieu! +de premier<br> + ordre; mais les gens de rivière, les <i>radeliers</i>, +les bateliers qui<br> + viennent de condrieu y font leur gargotage et n'en sont pas<br> + mécontents.</p> + +<p>-- Et d'où vient, dit Grivolas, qu'on l'appelle le +Counënc?</p> + +<p>-- L'hôtelier? Parce qu'il est de Combs, un village +près de<br> + Beaucaire, qui fournit quelques mariniers... Moi-même, qui +vous<br> + parle, je suis patron de barque, et j'ai navigué ma +part.</p> + +<p>-- Êtes-vous allé loin?</p> + +<p>-- Oh! non, je n'ai fait voile qu'au petit cabotage, +jusqu'au<br> + Havre-de-Grâce... Mais.</p> + +<blockquote> +<p><i>Pas de marinier<br> + Qui ne se trouve en danger.</i></p> +</blockquote> + +<p>Et, allez, si n'étaient les grandes Saintes Maries qui +nous ont<br> + toujours gardé, il y a beau temps, camarades, que nous +aurions sombré<br> + en mer.</p> + +<p>-- Et l'on vous nomme?</p> + +<p>-- Patron Gafet, tout à votre service, si vous vouliez, +quelque<br> + moment, descendre au Sambruc ou au Graz, vers les îlots +de<br> + l'embouchure, pour voir les bâtiments qui y sont +ensablés.</p> + +<p>VI</p> + +<p>Et au pont de Trinquetaille, qui, encore à cette +époque, était un<br> + pont de bateaux, tout en causant nous arrivâmes. Lorsqu'on +le<br> + traversait sur le plancher mouvant, entablé sur des +bateaux plats<br> + juxtaposés bord à bord, on sentait sous soi, +puissante et vivante, la<br> + respiration du fleuve, dont le poitrail houleux vous soulevait +en<br> + s'élevant, vous abaissait en s'abaissant.</p> + +<p>Passé le Rhône, nous prîmes à +gauche, sur le quai, et, sous un vieux<br> + treillage, courbée sur l'auge de son puits, nous +vîmes, comment<br> + dirai-je? une espèce de gaupe, et borgne par-dessus, qui +raclait et<br> + écaillait des anguilles frétillantes. A ses pieds, +deux ou trois<br> + chats rongeaient, en grommelant, les têtes qu'elle leur +jetait.</p> + +<p>-- C'est la Counënque, nous dit soudain maître +Gafet.</p> + +<p>Pour des poèetes qui, depuis le matin, ne rêvions +que de belles et<br> + nobles Arlésiennes, il y avait de quoi demeurer +interdits... Mais,<br> + enfin, nous y étions.</p> + +<p>-- Counënque, ces messieurs voudraient souper ici.</p> + +<p>-- Oh! ça, mais, patron Gafet, vous n'y pensez pas, +sans doute? Qui<br> + diable nous charriez-vous? Nous n'avons rien, nous autres, pour +des<br> + gens comme ça...</p> + +<p>-- Voyons, nigaude, n'as-tu pas là un superbe plat +d'anguilles!</p> + +<p>-- Ah! si un <i>catigot</i> d'anguilles peut faire leur +félicité... Mais,<br> + voyez, nous n'avons rien autre.</p> + +<p>-- Ho! s'écria Daudet, rien que nous aimions tant que +le <i>catigot</i>.<br> + Entrons, entrons, et vous maître Gafet, veuillez bien vous +attabler,<br> + nous vous en prions, avec nous autres.</p> + +<p>-- Grand merci! vous êtes bien bons.</p> + +<p>Et bref, le gros patron s'étant laissé gagner, +nous entrâmes tous les<br> + cinq au cabaret de Trinquetaille.</p> + +<p>VII</p> + +<p>Dans une salle basse, dont le sol était couvert d'un +corroi de<br> + mortier battu, mais dont les murs étaient bien blancs, il +y avait une<br> + longue table oµ l'on voyait assis quinze ou vingt +mariniers en train<br> + de manger un cabri, et le Counënc soupait avec eux.</p> + +<p>Aux poutres du plafond, peint en noir de fumée, +étaient pendus des<br> + <i>chasse-mouches</i> (faisceaux de tamaris où viennent +se poser les<br> + mouches, qu'on prend ensuite avec un sac), et, vis-à-vis +de ces<br> + hommes qui, en nous voyant entrer, devinrent silencieux, autour +d'une<br> + autre table, nous prîmes place sur des bancs.</p> + +<p>Mais, pendant qu'au potager se cuisinait le <i>caligot</i>, la +Counënque,<br> + pour nous mettre en appétit, apporta deux oignons +énormes (de ceux de<br> + Bellegarde), un plat de piments vinaigrés, du fromage +pétri, des<br> + olives confites, de la boutargue du Martigue, avec quelques +morceaux<br> + de merluche braisée.</p> + +<p>-- Et tu reviendras dire que tu n'avais rien? s'écria +patron Gafet<br> + qui chapelait du pain avec son couteau crochu; mais c'est un +festin<br> + de noces!</p> + +<p>-- Dame! repartit la borgne, si vous nous aviez +prévenus, nous<br> + aurions pu tout de même vous apprêter une blanquette +à la mode des<br> + <i>gardians</i> ou quelque omelette baveuse... Mais quand les +gens vous<br> + tombent là, entre chien et loup, comme cheveux sur une +soupe,<br> + messieurs, vous comprendrez qu'on leur donne ce qu'on peut.</p> + +<p>C'est bien. Daudet, qui de sa vie ne s'était vu +à pareille gogaille<br> + de Camargue, saisit un des oignons, de ces beaux oignons +épatés,<br> + dorés comme un pain de Noël, et hardi! à +belles dents, et feuillet à<br> + feuillet, il le croque et l'avale, tantôt l'accompagnant +du fromage<br> + pétri, tantôt de la merluche. Il est juste +d'ajouter que, pour le<br> + seconder, tous nous faisions notre possible.</p> + +<p>Patron Gafet, lui soulevant de temps en temps la cruche pleine +d'un<br> + vin de Crau, flambant comme on n'en voit plus:</p> + +<p>-- Ça, jeunesse, disait-il, si nous abattions un +bourgeon? L'oignon<br> + fait boire et maintient la soif.</p> + +<p>En moins d'une demi-heure, on aurait enflammé sur nos +joues une<br> + allumette. Puis, arriva le <i>catigot</i>, où le +bâton d'un pâtre se<br> + serait tenu droit, -- salé comme mer, poivré comme +diable...</p> + +<p>-- Salaison et poivrade, disait le gros Gafet, font trouver le +vin<br> + bon... Allume et trinque, Antoine, puisque ton père est +prieur!</p> + +<p>VIII</p> + +<p>Les mariniers, pourtant, ayant achevé leur cabri, +terminaient leur<br> + repas, ainsi que c'est l'usage des bateliers de Condrieu, avec +un<br> + plat de soupe grasse. Chacun, à son bouillon mêlait +un grand verre de<br> + vin; puis, portant des deux mains leurs assiettes à la +bouche, tous<br> + ensemble vidèrent d'un seul trait le mélange, +savoureusement, en<br> + claquant des lèvres.</p> + +<p>Un conducteur de radeau, qui portait la barbe en collier, +chanta<br> + alors une chanson qui, s'il m'en souvient bien, finissait comme +ceci:</p> + +<blockquote> +<p><i>Quand notre flotte arrive<br> + En rade de Toulon,<br> + Nous saluons la ville<br> + A grands coups de canon.</i></p> +</blockquote> + +<p>Daudet nous dit:</p> + +<p>-- Tonnerre! n'allons-nous pas aussi faire craquer la +nôtre?</p> + +<p>Et il entama celle-ci (du temps où l'on faisait la +guerre aux Vaudois<br> + du Léberon):</p> + +<blockquote> +<p><i>Chevau-léger, mon bon ami,<br> + A Lourmarin, l'on s'éventre!<br> + Chevau-léger, mon bon ami,<br> + Mon coeur s'évanouit.</i></p> +</blockquote> + +<p>Mais les gens de rivière, ne voulant pas être en +reste, chantèrent<br> + lors en choeur:</p> + +<blockquote> +<p><i>Les filles de Valence<br> + Ne savent pas faire l'amour:<br> + Celles de la Provence<br> + Le font la nuit, le jour.</i></p> +</blockquote> + +<p>-- A nous autres, collègues, criâmes-nous aux +chanteurs. Et tous à<br> + l'unisson, nous servant de nos doigts comme de castagnettes, +nous<br> + répliquions superbement:</p> + +<blockquote> +<p><i>Les filles d'Avignon<br> + Sont comme les melons:<br> + Sur cent cinquante<br> + N'y en a pas de mûr;<br> + La plus galante...</i></p> +</blockquote> + +<p>-- Chut! nous fit la borgnesse, car si passait la police, elle +vous<br> + dresserait "verbal" pour tapage nocturne.</p> + +<p>-- La police? criâmes-nous, on se fiche pas mal +d'elle.</p> + +<p>-- Tenez, ajouta Daudet, allez nous quérir le registre +où vous<br> + inscrivez ceux qui logent dans l'auberge.</p> + +<p>La Counënque apporta le livre, et le gentil +secrétaire de M. de Morny<br> + écrivit aussitôt de sa plus belle plume:</p> + +<p>A. Daudet, secrétaire du président du +Sénat;<br> + F. Mistral, chevalier de la Légion d'Honneur;<br> + A. Mathieu, le félibre de Châteauneuf-du-Pape;<br> + P. Grivolas, maître peintre de l'École +d'Avignon.</p> + +<p>-- Et si quelqu'un, poursuivit-il, si quelqu'un, ô +Counënque, venait<br> + jamais te chercher noise, que ce soit commissaire, gendarme +ou<br> + sous-préfet, tu n'auras qu'à lui mettre ces pattes +de mouches sous la<br> + moustache, et puis, si l'on t'embête, tu nous +écriras à Paris, et,<br> + va, moi je me charge de les faire danser.</p> + +<p>IX</p> + +<p>Nous soldâmes, et, accompagnés de la +vénération publique, nous<br> + sortîmes tels que des princes qui viennent de se +révéler.</p> + +<p>Parvenus au marchepied du pont Trinquetaille:</p> + +<p>-- Si nous faisions, sur le pont, un brin de farandole? +proposa<br> + l'infatigable et charmant nouvelliste de la <i>Mule du Pape</i>, +les ponts<br> + de la Provence ne sont faits que pour ça...</p> + +<p>Et en avant! au clair limpide de la lune de septembre, qui se +mirait<br> + dans l'eau, nous voilà faisant le branle sur le pont en +chantant:</p> + +<blockquote> +<p><i>La farandole de Trinquetaille,<br> + Tous les danseurs sont des canailles!<br> + La farandole de Saint-Remy,<br> + Une salade de pissenlits!</i></p> +</blockquote> + +<p>Tout à coup - nous arrivions sur le milieu du +Rhône, -- voici que,<br> + dans la pénombre, au-devant de nous autres, nous voyons +s'avancer une<br> + rangée d'Arlésiennes, de délicieuses +Arlésiennes, chacune avec son<br> + cavalier, qui lentement cheminaient, tout en babillant et +riant... Le<br> + frôlement des jupes, le frou-frou de la soie, le +gazouillis des<br> + couples qui se parlaient à voix basse dans la +nuitée pacifique, dans<br> + le tressaillement du Rhône qui se glissait entre les +barques, c'était<br> + vraiment chose suave.</p> + +<p>-- Une noce, dit le gros patron Gafet, qui ne nous avait pas +quittés.</p> + +<p>-- Une noce? fit Daudet, qui avec sa myopie, ne se rendait pas +bien<br> + compte de cette agitation, une noce arlésienne! Une noce +à la lune!<br> + Une noce en plein Rhône!</p> + +<p>Et, pris d'un vertigo, notre luron s'élance, saute au +cou de la<br> + mariée, et en veux-tu des baisers...</p> + +<p>Aïe! quelle mêlée, mon Dieu! Si jamais de la +vie nous nous vîmes en<br> + presse, ce fut bien cette fois-là... Vingt gars, le poing +levé, nous<br> + entourent et nous serrent:</p> + +<p>-- Au Rhône, les marauds!</p> + +<p>-- Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? s'écria patron +Gafet, en refoulant<br> + la troupe; mais ne voyez-vous pas que nous venons de boire, de +boire<br> + en Trinquetaille, à la santé de +l'épousée, et que de reboire nous<br> + ferait du mal?</p> + +<p>-- Vivent les mariés! nous écriâmes-nous. +Et, grâce à la poigne de ce<br> + brave Gafet, qui était connu de tous, et à sa +présence d'esprit, les<br> + choses en restèrent là.</p> + +<p>X</p> + +<p>Maintenant, où allons-nous? L'Homme de Bronze venait de +frapper onze<br> + heures... Et nous dîmes:</p> + +<p>-- Il faut aller faire un tour aux Aliscamps.</p> + +<p>Nous prenons les Lices d'Arles, nous contournons les remparts, +et, au<br> + clair de la lune, nous voilà descendant l'allée de +peupliers qui mène<br> + au cimetière du vieil Arles romain. Et, ma foi, en errant +au milieu<br> + des sépulcres éclairés par la lune et des +auges mortuaires alignées<br> + sur le sol, voici que, gravement, nous répétions +entre nous<br> + l'admirable ballade de Camille Reybaud:</p> + +<blockquote> +<p><i>Les peupliers du cimetière<br> + Ont salué les trépassés.<br> + As-tu peur des pieux mystères?<br> + Passe plus loin du cimetière!</i></p> +</blockquote> + +<p>MOI</p> + +<blockquote> +<p><i>Des blancs lombeaux du cimetière<br> + Le couvercle s'est renversé.</i></p> +</blockquote> + +<p>TOUS</p> + +<blockquote> +<p><i>As-tu peur des pieux mystères?<br> + Passe plus loin du cimetière.</i></p> +</blockquote> + +<p>MOI</p> + +<blockquote> +<p><i>Sur le gazon du cimetière<br> + Tous les défunts se sont dressés.</i></p> +</blockquote> + +<p>TOUS</p> + +<blockquote> +<p><i>As-tu peur des pieux mystères?<br> + Passe plus loin du cimetière.</i></p> +</blockquote> + +<p>MOI</p> + +<blockquote> +<p><i>Frères muets, au cimetière<br> + Tous les morts se sont embrassés.</i></p> +</blockquote> + +<p>TOUS</p> + +<blockquote> +<p><i>As-tu peur des pieux mystères?<br> + Passe plus loin du cimetière.</i></p> +</blockquote> + +<p>MOI</p> + +<blockquote> +<p><i>C'est la fête du cimetière,<br> + Les morts se mettent à danser.</i></p> +</blockquote> + +<p>TOUS</p> + +<blockquote> +<p><i>As-tu peur des pieux mystères?<br> + Passe plus loin du cimetière.</i></p> +</blockquote> + +<p>MOI</p> + +<blockquote> +<p><i>La lune est claire: au cimetière,<br> + Les vierges cherchent leurs fiancés.</i></p> +</blockquote> + +<p>TOUS</p> + +<blockquote> +<p><i>As-tu peur des pieux mystères?<br> + Passe plus loin du cimetière.</i></p> +</blockquote> + +<p>MOI</p> + +<blockquote> +<p><i>Leurs amoureux, au cimetière,<br> + Ne sont plus là, si empressés.</i></p> +</blockquote> + +<p>TOUS</p> + +<blockquote> +<p><i>As-tu peur des pieux mystères?<br> + Passe plus loin du cimetière.</i></p> +</blockquote> + +<p>MOI</p> + +<blockquote> +<p><i>Oh! ouvrez-moi le cimetière,<br> + Mon amour va les caresser...</i></p> +</blockquote> + +<p>XI</p> + +<p>Le croirez-vous? Soudain, d'une tombe béante, à +trois pas de nous<br> + autres, mes chers amis, une voix sombre, dolente, +sépulcrale, nous<br> + fait entendre ces mots:</p> + +<p><i>-- Laissez dormir ceux qui dorment!</i></p> + +<p>Nous restâmes pétrifiés, et à +l'entour, sous la lune, tout retomba<br> + dans le silence.</p> + +<p>Mathieu disait doucement à Grivolas:</p> + +<p>-- As-tu entendu?</p> + +<p>-- Oui, répondit le peintre, c'est là-bas, dans +ce sarcophage.</p> + +<p>-- Cela, dit patron Gafet en crevant de rire, c'est un +couche-vêtu,<br> + un de ces <i>galimands</i>, comme nous les nommons en Arles, qui +viennent<br> + se gîter, la nuit, dans ces auges vides.</p> + +<p>Et Daudet:</p> + +<p>-- Quel dommage, pourtant, que ça n'ait pas +été une apparition<br> + réelle! Quelque belle Vestale, qui, à la voix des +poètes, eût<br> + interrompu son somme, et, ô mon Grivolas, fût venue +t'embrasser!</p> + +<p>Puis, d'une voix retentissante, il chanta et nous +chantâmes:</p> + +<blockquote> +<p><i>De l'abbaye passant les portes,<br> + Autour de moi, tu trouverais<br> + Des nonnes l'errante cohorte,<br> + Car en suaire je serais!<br> + -- O Magali, si tu te fais<br> + La pauvre morte,<br> + La terre alors je me ferai:<br> + La je t'aurai.</i></p> +</blockquote> + +<p>Là-dessus, au patron Gafet nous serrâmes tous la +main, et nous<br> + allâmes vite, de ce pas, au chemin de fer, prendre le +train pour<br> + Avignon.</p> + +<p>Sept ans après, hélas! l'année de la +catastrophe, je reçus cette<br> + lettre:</p> + +<p>Paris, 31 décembre 1870.</p> + +<p>"Mon Capoulié, je t'envoie par le ballon monté +un gros tas de<br> + baisers. Et il me fait plaisir de pouvoir te les envoyer en +langue<br> + provençale; comme ça je suis assuré que les +Allemands, si le ballon<br> + leur tombe dans les mains, ne pourront par lire mon +écriture et<br> + publier ma lettre dans le <i>Mercure de Souabe</i>.</p> + +<p>"Il fait froid, il fait noir; nous mangeons du cheval, du +chat, du<br> + chameau, de l'hippopotame (ah! si nous avions les bons oignons, +le<br> + <i>catigot</i> et la <i>cachat</i> de la Ribote de +Trinquetaille!) Les fusils<br> + nous brûlent les doigts. Le bois se fait<br> + rare. Les armées de la Loire ne viennent pas. Mais cela +ne fait rien.<br> + Les gens de Berlin s'ennuieront quelque temps encore devant +les<br> + remparts de Paris +......................................................................<br> + + ..................................................................................................<br> + + ..................................................................................................<br> + + "Adieu, mon Capoulié, trois gros baisers: un pour moi, +l'autre pour<br> + ma femme, l'autre pour mon fils. Avec ça, bonne +année, comme toujours<br> + d'aujourd'hui à un an.</p> + +<p>Ton félibre,<br> + Alphonse DAUDET."</p> + +<p>Et puis, on viendra me dire que Daudet n'étais pas un +excellent<br> + Provençal! Parce qu'en plaisantant il aura +ridiculisé les Tartarin,<br> + les Roumestan et les Tante Portal et tous les imbéciles +du pays de<br> + Provence qui veulent franciser le parler provençal, pour +cela<br> + Tarascon lui garderait rancune?</p> + +<p>Non! la mère lionne n'en veut pas, n'en voudra jamais +au lionceau<br> + qui, pour s'ébattre, l'égratigne quelquefois.</p> + + + + + + + + + +<pre> + +End of the Project Gutenberg EBook of Mes Origines. Memoires et Recits +by Frederic Mistral + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MES ORIGINES. MEMOIRES ET RECITS *** + +This file should be named 8momr10h.htm or 8momr10h.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8momr11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8momr10a.txt + +This eBook was produced by Walter Debeuf + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information online at: + +http://www.gutenberg.net/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart [hart@pobox.com] + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. 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Hart +through the Project Gutenberg Association (the "Project"). +Among other things, this means that no one owns a United States copyright +on or for this work, so the Project (and you!) can copy and +distribute it in the United States without permission and +without paying copyright royalties. Special rules, set forth +below, apply if you wish to copy and distribute this eBook +under the "PROJECT GUTENBERG" trademark. + +Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market +any commercial products without permission. + +To create these eBooks, the Project expends considerable +efforts to identify, transcribe and proofread public domain +works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any +medium they may be on may contain "Defects". 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