diff options
Diffstat (limited to 'old/69936-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/69936-0.txt | 6789 |
1 files changed, 0 insertions, 6789 deletions
diff --git a/old/69936-0.txt b/old/69936-0.txt deleted file mode 100644 index fa37d0e..0000000 --- a/old/69936-0.txt +++ /dev/null @@ -1,6789 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of Les miens, by Auguste Gilbert de -Voisins - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Les miens - -Author: Auguste Gilbert de Voisins - -Release Date: February 3, 2023 [eBook #69936] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This book was produced from - scanned images of public domain material from the Google - Books project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MIENS *** - - - - - - GILBERT DE VOISINS - - LES MIENS - - To see things in their beauty - is to see them in their truth. - - M. A. - - - PARIS - BERNARD GRASSET - 61, RUE DES SAINTS-PÈRES - 1926 - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - _La Petite Angoisse_, roman. - _Pour l’Amour du Laurier_, roman. - _Le Démon Secret_, roman. - _Sentiments_, critique. - _Les Moments perdus de John Shag_. - _Le Bar de la Fourche_, roman. - _L’Enfant qui prit peur_, roman. - _Ecrit en Chine_. - _Le Mirage_, roman. - _L’Esprit Impur_, roman. - _Fantasques_, petits poèmes. - _La Conscience dans le Mal_, roman. - _Le Jour naissant_, roman. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE HUIT EXEMPLAIRES SUR PAPIER CHINE, -NUMÉROTÉS CHINE 1 à 6 ET I ET II; TREIZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER ANNAM DE -RIVES, NUMÉROTÉS ANNAM 1 à 10 ET I à III; QUARANTE-SIX EXEMPLAIRES SUR -PAPIER HOLLANDE, NUMÉROTÉS HOLLANDE 1 à 40 ET I à VI; VINGT-QUATRE -EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN OR TURNER, NUMÉROTÉS OR TURNER 1 à 20 ET I -à IV; CENT SIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS -VÉLIN PUR FIL 1 à 100 ET I à VI. - -TOUS LES EXEMPLAIRES CI-DESSUS SONT RÉIMPOSÉS IN-QUARTO TELLIÈRE. - -ENFIN, SIX CENT QUATRE-VINGT-DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER ALFA SATINÉ -FRANÇAIS, CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT LA PREMIÈRE ÉDITION -ET NUMÉROTÉS DE 1 à 660 ET I à XXX. - - -Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour -tous pays. - -_Copyright by Bernard Grasset 1926._ - - - - - A L’UN DES MIENS - A MON AMI - JULES MARSAN - - - - -I - - -On est bien, couché dans l’herbe inégalé, on s’y prélasse, dominé par ce -large platane qui incite à rêver. Les rêves sont des jeux où l’on reste -immobile et qu’il est superflu d’arranger à l’avance, des jeux où l’on -n’a nul besoin de compagnons: un plaisir pour soi seul. L’arbre touffu -de feuilles nombreuses, le long corridor blanc au bout duquel je -m’assieds sur une chaise de paille, le petit salon de bonne-maman, à -l’heure où elle lit son journal, les fenêtres ouvertes sur le bois de -pins, sur la colline toute en rochers bleus (je ne les voyais pas bleus, -d’abord), sur la mer où des bateaux se promènent, voilà les lieux où -le rêve, ce jeu pour moi, se développe mieux que partout -ailleurs.--Aujourd’hui, je rêve, couché dans la prairie, au pied du -platane dont mes parents disent avec un air satisfait: «C’est le plus -beau platane du pays». De ce pays, ils n’ont jamais défini au juste -l’étendue. - -Je pourrais monter dans les branches, là-haut, et m’y installer à -califourchon, mais il faudrait aller chercher une échelle dans la -resserre du jardinier, car le tronc est vraiment trop lisse pour y -grimper sans aide... or il fait chaud et l’on est si bien dans l’herbe! -ah! si vous saviez comme on est bien!... Non, je reste couché, la tête -posée à plat, et je vais me laisser prendre tout doucement par le rêve -savoureux qui tombera, je pense, comme un fruit, de l’arbre tutélaire -que je contemple par en-dessous. - -Tout à l’heure, je prétendais que mon rêve est un jeu personnel; -pourtant je rêve très volontiers en compagnie, en compagnie de Bianca, -par exemple. Elle doit arriver dans quelque temps et je sais -qu’aujourd’hui, sa gouvernante étant enrhumée, elle pourra jouer et se -promener jusqu’au soir. Il est trois heures; ses parents habitent tout à -côté. Elle ne rentrera que pour dîner et se mettre au lit. - -Bianca est ma camarade préférée: nous nous retrouvons tous les jours ou -peu s’en faut, ici, chez ses parents, ailleurs, chez ceux-ci, chez -ceux-là. Nous nous entendons parfaitement dans nos jeux. Elle a des -qualités rares que j’estime très haut: elle court vite, presque aussi -vite que moi, bien que je sois l’aîné; elle s’intéresse à la partie -entreprise, elle s’y donne toute entière, comme je fais moi-même, comme -ne font pas certains autres. Elle ne pense pas plus à sa robe, quand -elle joue, que je ne pense à mes culottes, et si nous rentrons -essoufflés, poussiéreux ou tachés de boue, trempés, bien souvent, et en -loques, c’est que le tournoi fut animé et que les incidents qui -l’illustrèrent témoignaient d’une belle audace digne de nous. - -Je ne connais à Bianca qu’un défaut grave que j’aime: elle est violente, -(gifles, cheveux tirés à pleines mains). Cela me plaît et me donne un -droit de riposte. J’en use sans vergogne. Je ne la considère pas encore -comme une fille: elle est le camarade en jupes, une alliée, parfois, -avec qui je sais m’entendre, souvent une adversaire contre qui je me -défends et que je puis attaquer. - -La voici debout près de moi, le visage illuminé de soleil. - -«Qu’est-ce que tu fais là? demande-t-elle. - ---Je t’attendais. - ---Alors nous allons arranger quelque chose.» - -Je médite en silence, mais elle, bientôt, coupe court à ma méditation: - -«Nous allons recevoir... Seulement, pour ça, il faut l’échelle. Va la -chercher.» - -Recevoir... J’eusse préféré quelque divertissement moins calme. -Néanmoins, l’ordre est donné. J’obéis. - -La quadruple fourche de l’arbre dépassée, l’on se trouve dans une vaste -cage de verdure, commode, meublée de quelques sièges noueux, assez -ombragée. Le soleil la pénètre de rayons minces qui vous posent dans les -mains des écus de lumière. Cette cage se transforme aisément, au gré de -la fantaisie: j’y vois tantôt la nacelle d’un aérostat, la cabine -centrale d’un bateau sous-marin, entouré d’océan vert, la plate-forme -dernière d’une très haute tour d’où l’on découvre le page «tout de noir -habillé», de somptueux cortèges précédés de musique et des bêtes -sauvages, zèbres, antilopes, hyènes, que papa m’a décrits. Bianca y voit -une loge de théâtre, une piste de cirque, aux jours où elle m’oblige à -faire le pitre pour la divertir, un salon, enfin, comme aujourd’hui. - -Bianca va recevoir en cérémonie. Elle s’installe dans le fauteuil que -lui présente un rameau coudé, elle défripe sa jupe, prend une pose -accueillante et digne, puis elle sourit, comme doit faire une bonne -maîtresse de maison. - -«Qui vais-je recevoir? demande-t-elle. - ---Puisque tu viens de dire à la femme de chambre que tu étais chez toi, -il faut recevoir tout le monde. - ---Que tu es bête! C’est pas mon jour. Je te demande qui va venir.» - -Docilement, je propose une liste de noms. - -Bientôt Mme X arrive en voiture. Je m’enquiers de la santé de son mari -et Bianca de celle de ses enfants. - -«Votre petit Gustave est un amour!» - -La dame s’en va, quelques moments après. - -«Vraiment, elle parle beaucoup de ses gosses: «Gustave est prodigieux!» -voilà ce qu’elle dit; «et Lucienne travaille si bien!» nous le savons. -Quelle chance qu’ils ne viennent pas jouer avec nous! on s’ennuierait -trop. - ---Pas toujours, Bianca! La dernière fois que je me suis battu avec -Gustave, c’était très amusant: on s’est bien tapé dessus... Dis? tu te -rappelles mon œil?» - -Mais voici Mme Y, une voisine, qui est venue à pied par le potager. Et -l’on parle aussitôt de cuisine, et l’on s’entretient des vertus, défauts -et travers des domestiques de notre temps. - -Mme Z remplace cette personne bavarde; elle donne, sur quel ton -autoritaire! son avis au sujet des dernières élections et celui, tout -pareil, de son mari. - -Je dois vous apprendre que maman, ma maman à moi, n’a pas beaucoup -d’affection pour Mme Z, ni de goût pour des controverses politiques -auxquelles (on me l’a dit plus tard) elle n’entend rien. - -J’interromps brusquement: - -«Tout ça, c’est des bêtises! Monsieur Z, votre mari, a une tête d’idiot -et de fo...» (le mot ne me vient pas; tâchons de le retrouver...) de -«fossie», je crois. - -La dame se lève, l’air furieux, dédaigne de répondre, fait à Bianca un -petit salut autoritaire, fronce son nez pointu et sort du platane sans -même se servir de l’échelle... par où donc? par la voie des airs? - -«En voilà encore une histoire!» - -Mais je ne l’entends pas ainsi. - -«Non! non! j’ai fait ça exprès, Bianca. La vieille Z m’embête. Je te -l’ai toujours dit. Elle a été pas polie avec maman, l’autre jour, à la -vente de charité. Elle disait des choses, tu sais, qu’il ne faut pas -dire. Alors je te défends de la recevoir, ou bien, moi, je pars... Et tu -as vu sa tête? Ah! elle ne mettra plus les pieds ici, de longtemps! - ---C’est pas convenable, tout de même. Je t’en veux beaucoup. - ---Tant pis... D’ailleurs, je vais me promener. Bonsoir!» - -Et je disparais, le long de l’échelle, par une glissade audacieuse qui -ne me cause aucun plaisir puisque Bianca ni personne ne l’admire. - -Bianca saura rentrer chez elle toute seule. Nous sommes brouillés -jusqu’à demain. Cela se règlera par une gifle ou des cheveux crêpés. Je -me laisserai faire, car, tout bien pesé, j’ai tort, n’est-ce pas? - -Bianca est ma meilleure amie: tout en nous battant, nous nous entendons -à merveille. Si elle tient absolument à recevoir Mme Z, que voulez-vous! -ça ne me regarde pas, en somme... et Bianca est si gentille! Il y a des -devoirs que l’on nomme «obligations mondaines», très obscurs, très -compliqués, qui expliquent bien des choses. Oui, je me sens un peu -honteux. Demain, je ne répondrai pas aux coups. Bianca m’est trop chère. -Je vous avouerai même qu’aujourd’hui où, tant d’années plus tard, -j’écris ce livre et tâche de raviver mes souvenirs, Bianca n’a guère -changé. Quand je la vois (nous habitons la même ville), elle ne me -griffe, ni ne me gifle, ni n’empoigne mes cheveux gris... et cependant -je la retrouve. - -Pour l’instant, me voici debout dans l’herbe, loin du platane, loin de -mon amie, tout seul, un peu troublé et ne sachant au juste quel parti -prendre. Je profite de cette indécision pour me laisser un moment, pour -m’abandonner en quelque sorte et causer avec mon lecteur. - -Oh! je n’ignore pas que cela ne se fait plus! L’usage de telles -parenthèses s’est perdu qui furent de mode dans les romans de jadis, -mais ce livre n’est pas un roman: un récit tout au plus; mettons, une -longue confidence. Je voudrais y rappeler le souvenir, vivant s’il le -peut, de ceux, de celles qui sont vraiment les Miens: j’entends par ce -mot les êtres qui me marquèrent de leur influence et qu’à l’heure -présente je porte encore en moi. D’autres qui me furent chers, un temps, -et dont je garde peut-être une plaisante mémoire ne m’ont pas nourri de -façon pareille: sans doute ne m’offraient-ils rien d’eux-mêmes. De -ceux-là je ne parlerai que par hasard ou pas du tout, mais je dirai deux -mots de quelques autres dont la rencontre fut comique ou désolante, et -qui passèrent. - -Si j’intitule cet ouvrage _Les Miens_, c’est que seuls les Miens -m’obligèrent à l’écrire. Ils vous seront nommés, tour à tour, par des -noms fictifs et de fantaisie. Ne cherchez aucun rapport entre ces noms -et les êtres représentés: je tiendrais toute enquête à ce sujet pour la -pire indiscrétion. Ce sont des masques, rien de plus. Il m’était -impossible de vous montrer les Miens autrement que masqués ainsi. - -A vrai dire, ils ne furent pas tous des êtres humains.--Dans les Miens, -je compte des paysages, des aspects de la mer et du ciel, des rochers de -Provence, des sources qu’il me plut d’écouter, des arbres dont je connus -l’embrassement et la protection frémissante, des livres, des tableaux, -des musiques... Leur caractère me fut souvent révélé mieux et plus -profondément que celui des hommes. J’ai subi leur ascendant, je porte -leur empreinte. Serait-il décent de les oublier? - -Vous allez me poser une question... Oui, oui, vous prenez d’avance -certain air réservé, dirai-je cafard?... mais la question est sur vos -lèvres: «Ce récit est-il véridique? est-il sincère?» - -Je regrette de ne pouvoir répondre que par une fin de non recevoir. -Cela, lecteur, ne vous regarde pas. Assurément, les souvenirs que je -retiens du temps de mon enfance, par exemple, furent complétés par ce -que j’appris d’elle plus tard; les dates sont parfois inexactes, il se -peut même que certains faits soient supposés. Seule la sincérité du -sentiment m’importe. Sans vouloir vous blesser, je le répète: cela est -de mon domaine à moi, non du vôtre. - -Souffrez enfin que je me présente à vous: je me nomme Ottavio. Le nom -que l’on résolut de me donner quand je vins au monde était un peu -ridicule; il tomba bientôt en désuétude et ma grand’mère italienne -m’appela, un jour, Ottavio, sans que l’on sût pourquoi. Ce nom seul -m’est resté. - - * * * * * - -Et maintenant, venez me rejoindre dans l’herbe inégale où je cherche à -prendre un parti: je dois avoir eu le temps de me décider. - -«Le plus simple, pensai-je, est d’aller retrouver bonne-maman». - -Je montai vers la maison, par les longues pentes vertes où quelques -arbres jettent leurs ombres, quand je fis la rencontre de mon père. - -«C’est toi, déjà? Quelle tête tu fais! Allons! je vois que la partie est -ratée... - ---Non, Papa: je suis brouillé avec Bianca. - ---Raconte.» - -Il écoute patiemment, puis il me dit sur un ton très posé, très sérieux: - -«De deux choses l’une: ou c’est toi qui reçois dans le platane, ou c’est -ton amie. Dans le premier cas, tu as le droit de condamner ta porte à -qui te déplaît; dans l’autre, tu n’es qu’un invité et tu dois, de toutes -façons, être poli. - ---Mais, Papa, c’est pas vraiment Mme Z qui était montée dans l’arbre! - ---Je sais bien, mais il faut quand même se montrer poli...» - -Ah! voyez maintenant ce sourire sur sa bouche, sardonique et malicieux, -plaisant et dur à la fois, que démentent ses grands yeux italiens au -doux regard! - -Mon père... - -J’ai pris longtemps à le connaître: il m’effarait un peu, d’abord. -L’enfant accepte mal l’ironie. Même quand il n’en est pas directement -touché, elle le met aux champs... D’où vient alors la passion qui me -poussait à tout confier de mes jeux, de mes soucis, de mes plaisirs, à -cet homme autoritaire, assez dur et, je pense, très orgueilleux? -Peut-être ses plus belles qualités m’étaient-elles accessibles. Il -s’intéressait à tant de choses! Nous engagions des causeries -interminables où je lui racontais par le menu un projet de course dans -le bois de pins et lui révélais même la trouvaille que je venais de -faire d’une cachette où jamais, au cours de la partie de jeudi prochain, -mes camarades ne songeraient à me chercher. Le jeudi soir, il -s’enquerrait de mon succès, de ma défaite. Il savait écouter. Il -proposait une variante, une ruse inédite; il attendait que j’eusse -filtré l’idée nouvelle pour la discuter encore. A ces moments, nulle -ironie dans son regard: une expression ouverte et des yeux rieurs. Je me -sentais soudain en confiance, je l’admirais pour sa subtilité, son -adresse à me convaincre et surtout pour sa fantaisie... Mais pourquoi -cette amertume, ce ton mordant, ces paroles incisives et coupantes, -lorsqu’il s’adressait à certains qu’il fréquentait cependant? Il me -semble l’avoir compris... hélas! beaucoup trop tard. - -Papa s’en fut à une époque où je commençais à le bien connaître, à -sentir la valeur de cette discipline étrange qu’il m’imposait avec tant -d’application délicate et de prudence. - -Il me semble que l’un de ses travers les plus marqués explique un peu -quelques aspects de son être intime. Il aimait à plaire, il voulait me -plaire et, pour mieux y parvenir, tâchait de bien voir en moi. Il -s’efforçait à vivre de ma vie d’enfant, à considérer les choses de mon -point de vue propre et, par ce moyen, d’arriver à me régenter mieux. Il -voulait entrer en moi afin de me marquer plus fortement de son -influence, afin de se voir lui-même dans le miroir de son fils, afin de -se prouver qu’il m’avait plu jusqu’à éveiller chez moi le désir de lui -ressembler. Ainsi sa volonté de séduire et de dominer se satisfaisait en -même temps que son orgueil. A ceux qu’il n’aimait pas, il imposait de se -soumettre par la force, il les secouait par des sarcasmes brutaux et de -dures plaisanteries... Moi, il m’aimait. - -J’ai grand peur du souvenir, à cause de la déformation qu’il donne aux -êtres évoqués: il les idéalise, il les change en poupées de cire -immobiles et fardées, en figures d’exposition où le cœur ne bat plus. On -se contente à l’ordinaire de ce musée Grévin, on en tire même vanité: il -est le temple intime des familles bourgeoises; on invite les gens à le -visiter, sur un ton d’aimable condescendance; on vous fait remarquer que -tout y est bien rangé, bien propre. J’avoue que ce musée me paraît -affreux, qu’il m’ennuie et parfois me soulève de dégoût. Une mémoire -indulgente est souvent sacrilège: ne fardons pas nos souvenirs. - -Sans y réussir toujours, je tâche cependant d’aimer ceux que j’aime, -qu’ils soient absents ou morts, sous l’aspect qui fut le leur aux -instants que choisit ma mémoire pour les reprendre à l’exil, à la nuit, -à la désaffection; ces instants où ils riaient, pleuraient, jouissaient -de la vie, détestaient de vivre, où ils furent bons, injustes, gais, -soucieux, volontaires, indécis, mais où ils furent eux-mêmes, où ils se -firent aimer... Saurai-je y parvenir au cours de ces pages? - -Sur cette interrogation dubitative, je vous quitte et vais rejoindre -bonne-maman. - - - - -II - - -«C’est toi, Ottavio? Entre, mon enfant.» - -Bonne-maman me fait le plus gracieux accueil. Elle est assise dans son -fauteuil de satin bleu capitonné et lit le journal, sans beaucoup se -servir du face à main réservé aux tout petits textes. - -Une très vieille dame qui jamais ne fut jolie, mais dont l’expression -demeure séduisante. Je l’ai souvent contemplée, jadis; depuis lors, j’ai -toujours gardé près de moi des portraits d’elle: lithographies, crayons, -daguerréotypes fanés, effigies grossières ou fines, photographies prises -par mes parents, et jusqu’à des illustrations découvertes dans des -gazettes anciennes. - -C’est elle à tous les âges: sa figure me reste ainsi présente, vivante, -actuelle. Son charme composite est fait d’austérité tranquille, de -douceur, de quelque malice qui passe dans les yeux, mais surtout d’une -paix sereine dont l’influence rayonne alentour. On dirait que cette -vieille dame se repose après avoir bien vécu. - -Je la revois, vêtue d’une robe de soie noire à volants, dont le corsage -est agrafé au cou d’un camée. Je revois ses petites boucles d’oreilles, -son abondante chevelure blanche, roulée en nattes sur les tempes. Elle -est chaussée de solides bottines, car, dès le soleil couché, elle ira se -promener longuement dans le bois et cueillir des fleurs au jardin. -Maintenant, il fait encore trop chaud: c’est l’heure paisible où l’on -cause, où l’on se souvient, où l’on se permet un léger somme de quelques -minutes à peine, quitte à s’en excuser ensuite avec un sourire: - -«Que voulez-vous! je deviens vieille...» - -Elle naquit aux premiers jours du siècle qui tire à sa fin. - -Jamais rien de négligé dans sa tenue. Elle réprouve, pour elle-même, -l’usage des pantoufles, des robes de chambre: «A mon âge, il faut se -surveiller.» Elle n’oublie sa discipline qu’à l’instant de ce petit -somme si court, de ce repos de chatte que les créoles appellent -plaisamment un «cabichat.» - -Bonne-maman eut une vie très brillante: elle s’illustra toute jeune -comme ballerine, bientôt après comme étoile. Elle fut l’enchantement des -yeux de mille spectateurs extasiés. On l’admira d’un bout à l’autre de -l’Europe. - -«De mon temps, on allait peu en Amérique; c’est dommage.» - -Elle dansa devant des rois, des empereurs. En tous pays on célébrait ses -danses ailées. Elle n’en fut nullement grisée: - -«J’étais laide et j’avais les bras trop longs, mais on ne m’en voulait -pas...» - -Elle oubliait de dire que de cette légère disgrâce on faisait une grâce -de plus en comparant ses bras trop longs à des guirlandes. Sur les murs -du petit salon où je vais, enfant, causer avec elle, des vers manuscrits -chantent sa gloire, signés de noms illustres. Je les lus dès que je sus -lire. Je les lis encore aujourd’hui, bien que je les sache par cœur. - -Du fait de sa mère suédoise, cette italienne fut protestante. Elle -tenait beaucoup à sa religion, l’avait toujours pratiquée, s’en montrait -fière, mais rien de dur ne gâtait, n’ossifiait ce sentiment profond. Il -lui semblait tout naturel d’avoir été, en même temps, une protestante -fervente et une déesse de la danse (_Tersicore rediviva_), comme aussi -de fréquenter les cours en restant ballerine; d’avoir épousé l’homme de -son choix, certes charmant, au dire de ceux qui le connurent, mais qui -valait moins qu’elle; de s’être retirée du théâtre au moment de sa plus -grande gloire, le soir où elle pensait avoir atteint son apogée, où -Musset et tant d’autres la suppliaient, si elle ne voulait plus danser, -de leur laisser au moins son ombre. On la vit encore aux somptueux bals -des Tuileries, mais elle passait presque tout son temps sur les bords du -lac de Côme où elle élevait ses enfants. Elle mena ensuite une vie -paisible et bourgeoise, loin du vacarme des fêtes, et, devenue vieille -dame, se retira en Provence, parmi les siens, dans un beau jardin planté -d’arbres et de fleurs. - -J’ai conservé d’elle un souvenir merveilleux. Quand elle me racontait -des histoires d’autrefois, elle savait les mettre à ma portée. Dans son -impeccable mémoire, elle faisait un choix. Il me semblait écouter les -Mille et une Nuits. Ma crédulité étant entière et passionné mon désir -d’apprendre, je la suivais dans ce pays féerique où les sylphides en -ronde flottent au-dessus des étangs, où les rois viennent baiser la main -des bergères, où, pour se poser sur la prairie obscure, on emprunte le -chemin d’un rayon de lune. Grâce à elle, je me promenais dans un rêve, -et ce rêve était d’autant plus étrange que, très avide de tout savoir à -la fois, j’interrompais souvent le récit de bonne-maman pour quêter une -explication et mettais sa réponse au même plan que le reste de ma -science acquise. - -Par exemple, elle me parlait peut-être d’un événement historique auquel -elle avait assisté à la cour d’Autriche et disait: «Si j’ai bonne -mémoire, ce soir-là, on jouait _Orphée_.» Je demandais aussitôt ce que -signifiait ce vocable inconnu. - -«Orphée... eh bien, tu vas comprendre: c’est le nom d’un grand poète qui -chantait ses vers en s’accompagnant sur la lyre. Il aimait beaucoup une -dame qui s’appelait Eurydice...» - -S’ensuivait une biographie sommaire mais pittoresque d’Orphée. Ainsi, -les fragments d’histoire, de mythologie, les contes de bonne femme, les -descriptions de fêtes à Pétersbourg ou aux Tuileries et les petits faits -de la vie courante formaient une même tapisserie à personnages, tendue -devant mes yeux. De même, l’impératrice Eugénie, M. de Morny, les -nymphes des eaux, Alfred de Musset, la garde russe, les bayadères -d’Orient, les hamadryades, Vigny, Victor Emmanuel, la fée Carabosse et -le Grand Turc appartenaient tous et toutes au même monde où je -fréquentais familièrement... mais si bonne-maman avait le goût des -légendes, il lui déplaisait fort d’en être le sujet. - -«On pourra te dire, car cela a paru jadis dans les journaux, qu’un soir, -en traversant les Carpathes, je fus surprise par des brigands, que leur -chef fit étendre un tapis dans la clairière et qu’à peine avais-je dansé -devant lui, comme j’en étais priée, que nous fûmes tous relâchés, mes -compagnons de route et moi. Voilà un beau tissu de mensonges; la date -seule est vraie: je traversais en effet les Carpathes et notre diligence -fut arrêtée, mais tout simplement par la police. On nous avait pris pour -une troupe de contrebandiers. Ayant montré des passeports en bonne -forme, nous fûmes autorisés à poursuivre notre voyage.--Tout le reste, -mon petit, est de l’invention d’un journaliste. Ces gens sont terribles! -Lorsque, plus tard, tu liras des anecdotes sur ta grand’mère tu voudras -bien en prendre et en laisser.» - -Elle avait l’esprit précis, sans rien de sec. - -D’autres scrupules la travaillaient: ce fut à son fils qu’elle les -confia; c’est de lui-même que j’en tiens le charmant aveu. - -Chez moi, j’ai toujours eu devant les yeux, dominant la desserte de la -salle à manger (elle s’y trouve encore), une grande toile, de peinture -assez médiocre, datée de 1834, qui représente bonne-maman et son frère -dans _la Sylphide_. Le danseur, vêtu d’un costume écossais tout à fait -impeccable, dort au fond d’un vaste fauteuil à oreillettes, la danseuse, -en jupe de souple gaze, est agenouillée à ses pieds. Cela se passe dans -la haute salle de quelque manoir. - -«Un jour, disait la vieille dame, tu expliqueras bien au petit que -jamais je n’ai paru en scène avec une jupe aussi légère. Je veux qu’il -le sache: ce tableau pourrait l’étonner à juste titre. D’autre part, -lorsque l’empereur Nicolas de Russie me fit danser _le Dieu et la -Bayadère_ à Pétersbourg, il chargea un chambellan de me transmettre, dès -la chute du rideau, ses compliments sur la parfaite retenue que j’avais -mise à interpréter cette œuvre qui, jusque là, passait pour indécente.» - -Ma chère bonne-maman était en partie de souche luthérienne; je vous l’ai -dit. - -Je fus élevé par mes parents dans son atmosphère: ils me voyaient avec -plaisir écouter ses récits, lui poser des questions absurdes ou naïves, -l’accompagner dans ses promenades, m’imprégner d’elle en quelque sorte. -Vieillesse admirable d’un corps robuste, sans tares, d’un esprit sensé, -ouvert et charitable... Il naissait d’elle une ambiance exquise, faite -de douceur, de philosophie, de tranquille gaîté: ceux qui l’approchèrent -à cette époque, ceux surtout qui furent ses amis, en subirent le charme -prenant. Mon père l’adorait, ma mère disait que son seul regard donnait -de l’apaisement. Comment ne l’eussé-je pas aimée? - -Elle conservait avec grand soin, dans un petit coffret en bois des îles, -le plus singulier, le plus touchant souvenir de ses jours illustres: -deux chaussons de soie noire qu’elle portait, ce soir de gala où, pour -la dernière fois, elle parut devant le public. Dans sa loge, elle les -signa l’un et l’autre, à l’encre, inscrivit, non sans quelque -mélancolie, je pense, la date décisive et les coucha pour toujours au -fond du coffret d’amaranthe... Pour toujours, non: pas tout à fait. - -Mon père m’a conté qu’à l’époque où bonne-maman venait de se retirer en -Provence, une jeune amie qui lui rendait visite s’étonna de l’élégance -menue, de l’invraisemblable étroitesse de ces chaussons, qu’elle lui -montrait, déclarant qu’ils n’étaient à la mesure d’aucun pied de femme. -Bonne-maman tâchait de la convaincre et n’y parvenait pas: la dame -s’obstinait à douter, pour des raisons de bon sens, supposait un défaut -de mémoire, alléguait l’effet réducteur des années sur ce très peu -d’étoffe cousu à ce très peu de cuir. - -«Et cependant, j’ai dansé, portant ces mêmes chaussons. - ---Non, chère Madame, ce n’est pas croyable! - ---Je vais donc vous le prouver.» - -D’une main preste, elle déboutonna ses bottines de jardin, se déchaussa, -saisit le chausson de droite... oh! ce fut l’affaire d’un instant! - -Déjà la personne incrédule s’extasie, lève les bras au ciel, se confond -en excuses bavardes, quand se révèle à ses yeux un spectacle assez -imprévu.--L’ancienne Sylphide s’est levée, elle avance son pied droit, -se recueille, puis, d’un mouvement soudain, plein de grâce encore, fait, -en pinçant la jupe trop longue, une pointe sur ce pied chaussé de noir: -une pointe de très courte durée, une pointe presque insaisissable, une -pointe à peine, si l’on peut dire, mais une pointe! - -Et l’on n’apercevait, aussitôt après, dans le large fauteuil de satin -bleu, que la vieille dame de tout à l’heure, un peu essoufflée, qui -souriait avec malice. - -Que n’étais-je là pour voir cette scène? que n’ai-je pu en recueillir -directement le souvenir exquis? - -Elle eut son commentaire, bien des années plus tard, à une époque où la -danse de théâtre avait retrouvé tout son prestige, où les ballets -faisaient, encore une fois salle comble, où l’on se laissait enchanter, -comme jadis, sous le couvert de rythmes, de gestes nouveaux, de couleurs -nouvelles. - -Une admirable danseuse venait de dîner chez moi avec quelques amis et ne -cessait de me faire parler de bonne-maman.--Au gré de ceux que sa grâce -ravissait, elle aussi devait se retirer du théâtre trop tôt. Est-ce pour -cela qu’elle me posait tant de questions, et si diverses? A certaines je -ne pus répondre: questions de métier précises, détails de chorégraphie -qui passaient de loin ma compétence.--Elle m’aidait alors et tâchait de -me mettre sur la voie, puis souriait et s’indignait en même temps d’une -ignorance à ce point grossière. - -«Vous devriez tout savoir d’elle! tout!... Vous aimez mieux écrire des -livres? Est-il possible!» - -Une dentelle, un châle, un bijou, une paire de castagnettes d’ébène lui -procuraient l’émotion la plus touchante, faite de sympathie, d’active -curiosité. Je lui montrai enfin les deux petits chaussons de soie -noire... Elle ne dit mot. Je les lui confiai quelques instants: elle les -tenait dans ses mains ouvertes sans oser vraiment les prendre. Son -expression respectueuse et grave était belle à voir. Un peu craintive, -elle les couvait des yeux, comme l’on regarde de près un oiseau... -Pensait-elle que les deux chaussons magiques fuiraient soudain, dressés -sur leurs pointes et s’échapperaient entre ses doigts? - -«Cher Monsieur, dit la jeune danseuse en me rendant les objets de son -culte, je dois créer, lundi prochain, ce nouveau ballet dont je vous ai -souvent parlé et que j’aurai tant de plaisir à danser enfin. J’y -paraîtrai dans un costume que madame votre grand’mère aurait pu porter -elle-même: très romantique. Je compte que vous viendrez me voir dès que -je sortirai de scène, le rideau baissé... J’aurai peut-être à vous -présenter une... requête et, comment dirai-je? à vous communiquer -quelque chose.» - -Etrangère, dans son français de conversation facile et courant, se -glissait parfois un mot incertain. - -Je ne manquai pas d’être exact au rendez-vous--Ce soir-là elle fut plus -exquise que jamais, d’une grâce langoureuse, très romantique en effet, -et ce n’était pas seulement dans sa jupe souple et gonflée que -j’imaginais bonne-maman, mais bien dans tout son rôle. - -La salle semblait prise de folie; on la rappelait à grands cris et le -bruit des applaudissements me parvenait comme un tumulte, en ce coin des -coulisses où je m’étais glissé. - -Elle parut. Je lui baisai les mains, mais coupant court aux compliments -dont j’accompagnais mon salut, elle demanda, à sa femme de chambre qui -passait, un stylographe. - -«Voilà, dit-elle, cher Monsieur: vous m’avez donné un trop grand -bonheur, après dîner, chez vous. Il faut marquer la date. Voulez-vous -poser à distance respectueuse des deux petits chaussons noirs, je veux -dire pas trop près, (mais pas trop loin non plus!) ce gros vilain -chausson rose?» - -Elle se déchaussa du pied droit et inscrivit sur la soie une dédicace -datée... La «communication» était faite. - -Madame, si les hasards de la vie vous ramènent jamais en France, -m’accorderez-vous l’honneur de dîner encore à cette table où vous fûtes -déjà reçue? Vous y trouverez, j’espère, les mêmes amis qu’à votre -premier passage et pourrez voir le chausson rose posé ni trop près ni -trop loin des chaussons noirs, ainsi que vous m’en exprimiez le désir. - -Enfant, je savais déjà que la gloire avait touché bonne-maman, qu’elle -se différenciait de façon nette des autres êtres qui m’entouraient, non -point par son âge seulement, mais par sa renommée, par cette atmosphère -singulière qui régnait dans son voisinage et qui dépaysait en quelque -sorte. Je ressentais l’influence chérie, je m’attachais à la subir, j’y -trouvais d’incomparables délices. - -Après-midi d’été parfaites où elle daignait me dire, tout en travaillant -à un ouvrage de tapisserie: - -«Ottavio, tu vas me rassortir ces trois brins de laine et, si tu veux, -je te raconterai des histoires... - ---Oh! oui, bonne-maman!» - -Elle s’étonnait, paraît-il, que j’eusse un tel goût pour ses récits: - -«Je dois ennuyer le petit avec mes vieux radotages.» - -M’ennuyer!... je la suivais chaque fois vers des pays enchantés; elle -éveillait en moi le goût du rêve, le goût des longs voyages et me -montrait par ses phrases simples et cursives, mieux que n’eût fait nul -autre narrateur, des spectacles dont mes yeux restaient éblouis. - -«Ce soir-là, l’empereur d’Autriche donnait une grande fête en l’honneur -du mariage d’une de ses filles...» - -Assis à ses pieds, sur un coussin, je serrais entre mes doigts les -écheveaux de laine, je cherchais le ton demandé, mais ne perdais -cependant pas un mot du récit que faisait la voix un peu éteinte, -toujours précise, qui me parlait des grands de la terre, de leurs -amusements et des belles féeries où ils se complaisaient. - -Mes parents s’en rendaient bien compte. A ce propos, maman fit même, un -jour, à sa belle-mère de tendres reproches: - -«Vous gardez vos souvenirs pour Ottavio! nous en voudrions notre part et -y trouverions autant de joie que lui, mais vous refusez d’évoquer le -passé, chaque fois que nous vous en prions... - ---C’est, ma chérie, répondit la vieille dame, que, m’adressant au petit -et à lui seul, je puis me rappeler le passé dans tout son éclat, avec -ses plus belles couleurs et cette fraîcheur qu’il n’a eue peut-être qu’à -l’instant même où je commençais à le vivre. Le reste: les ombres, les -défauts, les vilains traits du monde où j’ai passé, ne regardent pas un -enfant et ne l’intéresseraient guère. Il trouve tout simple de se -promener dans un rêve perpétuel, de n’admirer que des merveilles: ses -yeux sont purs. Vous faisant les mêmes récits, mes souvenirs se -présenteraient d’autre façon et souvent j’en aurais de la peine, au lieu -que, parlant à Ottavio, je suis la première à trouver que tout est beau, -gracieux, éblouissant. A ces moments, ma mémoire ne me fournit rien -d’autre... Il comprendra bien assez tôt que, vénéré par son peuple -entier un grand homme peut être quand même un méchant homme, une femme -très belle, adorée par tous, une femme méchante.--Lorsque, plus tard, il -se souviendra de sa grand’mère, je ne veux pas que ce soit par moi qu’il -ait appris la vanité des choses et qu’il ait su qu’un décor de théâtre -examiné de trop près n’est certes pas un joli spectacle.» - -Je fus très ému quand, un soir, à Paris, bien des années plus tard, ce -propos de bonne-maman me fut répété. Les histoires qu’elle me contait à -moi me tenaient dans le ravissement. Elle parlait d’une voix reposée, -très douce à entendre, et parfois un sourire spirituel animait le vieux -visage ridé. Je me sentais heureux de rester immobile, assis à ses -pieds, tandis qu’elle travaillait à parfaire quelque motif de tapisserie -sur un encombrant métier dont craquaient les vis et les jointures. - -La voici qui me distrait par une anecdote familière où j’entre sans -peine, comme chez moi, un jour que je me suis réfugié auprès d’elle, -craignant une semonce de mes parents. - -«Allons! ne te désole pas, Ottavio! C’est très mal d’avoir fait un tour -au jardin quand tu aurais dû recopier ta dictée, mais je ne pense pas -que ton père te gronde beaucoup. Moi aussi, jadis, je fus paresseuse... -Mais oui! ta bonne-maman avec son bonnet et ses lunettes a été une -petite fille, et quand il me fallait travailler, souvent je préférais -autre chose. - -«A l’époque où j’apprenais à danser, il arrivait parfois que l’on ne pût -m’accompagner au cours. Mon père s’absentait fréquemment, ma mère -donnait des leçons de harpe dont elle jouait à ravir ou faisait de la -broderie qu’elle cherchait à vendre. Nous n’avions pas de domestique. - -«Je partais donc seule et, j’ai honte de te l’avouer, Ottavio, -quelquefois je n’allais pas bien loin! Je flânais avec mes petites -camarades, j’admirais les magasins, les fleurs, les beaux uniformes des -officiers de la garde... Cela se passait à Vienne, la capitale de -l’Autriche. A mon retour, je faisais de gros mensonges, mais comment ne -m’aurait-on pas crue? Danser, ça donne toujours très chaud: il faut -changer de linge... J’avais donc soin de mouiller à la fontaine celui -que je rapportais dans mon cabas. Alors maman m’offrait à boire une -tasse de bouillon ou un verre de vin de Bordeaux, pour que je ne prisse -pas froid... Non, Ottavio, tu ne dois pas rire: c’était très mal...» - -Mais elle riait avec moi. - -«Je mentais aussi d’autre façon. - -«Quand des amis venaient passer la soirée chez nous, on ne manquait -jamais de me faire danser, ce qui m’amusait beaucoup. Alors je composais -des pas, des danses au gré de ma fantaisie et disais que mon professeur -me les avait enseignés. Je ne sais vraiment trop ce que j’exécutais -devant nos amis rassemblés, mais souvent je les voyais pleurer, ce qui -me rendait toute fière. Je dansais aussi quand maman jouait de la harpe; -l’inspiration me venait d’après le sentiment de la musique, -comprends-tu, mon petit? et, plus tard, cela m’a beaucoup servi pour -varier ma danse. N’empêche que, petite fille, je disais toujours que je -répétais la leçon du professeur, afin d’arrêter la critique. Cela, -Ottavio, était très vilain car, en somme, je manquais de courage... - -«Et puis, un jour, ce fut le vent qui m’apprit à danser. Tu entends -bien? le vent! Il soufflait fort. J’eus grand’peine à traverser la -terrasse de notre maison. Il me jetait à gauche, il me jetait à droite; -je crus tomber, j’étais furieuse et ne pouvais avancer, quand, tout à -coup, je pensai que ces mouvements saccadés et brusques manquaient de -grâce. J’essayai donc de m’arranger avec le vent, de m’allier à lui, de -le tromper en l’occupant à souffler sur mon châle, de me faire pousser, -tandis que j’esquissais une glissade, de tourbillonner moi-même, à ses -côtés, comme s’il me servait de danseur, et soudain de le fuir en me -mettant à l’abri du coin de la maison d’où je le narguais à mon aise. - -«C’était l’idée d’une danse nouvelle. J’en fis, dix ans après, un pas -qui fut célèbre, quelque temps, à l’Opéra de Paris et me valut les -compliments de toute la cour. Il s’intitulait «Nymphe perdue dans le -vent». - ---Encore, bonne-maman! Encore!... - ---Et, maintenant, va recopier ta dictée.» - - - - -III - - -Un jour, je rencontrai Pamphile. - -Le bois de pins qui monte au flanc de la colline est un lieu choisi pour -les courses, les jeux, les longues méditations et les rêves. Coupé -d’abord d’une longue allée plus spécialement dévolue aux promenades -quotidiennes de bonne-maman, il m’appartient au delà où commence -proprement mon domaine. Je m’y sens libre et si quelque personne -aimable, en visite chez mes parents, demande à me voir, «Ottavio est -dans le bois» passe pour une réponse suffisante et coupe court à des -recherches indiscrètes, d’ailleurs malaisées. - -Un bois, un bois très grand, à la mesure d’un royaume, où l’on joue à se -perdre, à se retrouver par des signes tracés à la craie sur le tronc des -arbres et par les empreintes laissées dans le sable des sentiers, où -l’on cherche l’abri d’un buisson noir pour se tapir, pour rester -silencieux en écoutant chanter les oiseaux, tel est mon bois. - -On a, en Provence, la fâcheuse habitude de massacrer les petits oiseaux. -Rôtis, ils font un plat succulent et leur jus se mêle de façon -délectable aux croûtons frottés de lard, mais je pense que mes parents -n’en appréciaient pas l’excellence, car jamais un coup de feu ne -retentit dans le bois de pins. - -Un bois où des échappées s’ouvrent tout à coup, au détour du chemin, sur -la mer, ses moirures et ses voiles; où des rochers blancs se révèlent -parmi la broussaille basse; où des pentes couvertes de brindilles -permettent de se lancer en traîneau et de couronner sa course d’une -culbute; un bois magique, enfin, puisqu’il me sépare du monde, me donne -le goût de la solitude et m’enchante de son prestige.--A ce bois il faut -un «génie des bois». C’est pour cette raison que Pamphile vit le jour. - -Bonne-maman m’avait-elle conté quelque légende où paraissait ce génie -des bois? M’étais-je plu à contempler dans un livre l’image qui me le -représenterait?... il se peut, mais je n’en garde pas le moindre -souvenir. J’ai la conviction que Pamphile naquit de moi seul. Et -j’ignore tout de même la raison qui me fit le baptiser ainsi. Il me -semble incroyable que je me sois intéressé en ce temps ni plus tard au -peintre grec du quatrième siècle avant notre ère qui fonda l’école de -Sicyone (renseignement pris dans Larousse). - -Je vais donc vous présenter Pamphile: un vieux petit bonhomme aux -cheveux tout décolorés, au visage glabre, haut en couleur, aux yeux -mobiles, malicieux, de teinte verte. Assis par terre, entouré d’un épais -fourré, ombragé de grands pins, il est vêtu de rouge, coiffé d’un béret -rouge, chaussé de bottes rouges, et la première fois que je crus le -voir, il tenait entre ses doigts une très rouge tulipe. - -Je fréquente Pamphile, je cause avec Pamphile, je me promène en sa -compagnie, je lui parle de moi, il m’apprend de nouveau, il m’apprend -mieux tout ce que j’ai entendu raconter par d’autres. Les contes que me -fait bonne-maman, Pamphile m’aide à les vivre; les aventures que m’a -décrites papa, grâce à Pamphile je m’y jette à corps perdu, j’en jouis -jusqu’à l’essoufflement et même je m’en glorifierais si un scrupule, je -ne sais quelle pudeur inavouée, ne me retenait aussitôt. - -A l’ordinaire, je ne parle pas de Pamphile: je le garde pour moi. -Lorsqu’un problème m’obsède, un de ces problèmes dont se tracassent les -enfants, c’est à lui que je l’expose afin qu’il m’aide à le résoudre. -J’ai pleuré près de Pamphile à cause d’une trop vive blessure -d’amour-propre, d’un chagrin trop cuisant, et c’est à lui que j’ai -demandé le courage qu’il me faudrait montrer, le lendemain, pour régler -un différend avec quelqu’un de mes camarades. - -Ainsi furent transposés, par les soins de Pamphile, les contes de -Perrault, ceux de Mme de Beaumont, d’Andersen, les sujets de ballet de -bonne-maman, le voyage d’Alice au pays des Merveilles et celui qu’elle -fit dans le pays charmant qui se découvre derrière l’eau verticale des -miroirs, de grands livres d’images déjà relégués au grenier, certains -romans de Jules Verne et même la gazette de chaque jour, telle que je -l’apprenais par les propos de table ou de veillée. - -Pamphile m’apprit à connaître familièrement les faunes aux cornes -pointues, les naïades qui savent se mélanger à l’onde, la nymphe qui -naît et meurt dans sa fontaine, les hamadryades aux bras rameux, aux -doigts feuillus, les sylphes habiles à la danse. C’est encore lui qui me -fit voir de loin, car ils m’effrayaient un peu, les centaures, et le -souvenir n’a pas faibli en moi de ce centaure à robe noire qui se -grattait si rageusement le flanc contre l’écorce d’un platane et tenait -dans sa poigne (pourquoi?) un bâton ferré. J’aperçus aussi les sirènes, -je les devinai du haut de la colline et je crois vraiment que je dus -même les entendre, mais la faute initiale en est à mon père qui m’avait -résumé une bien belle histoire où certain roi subtil et malheureux -cherchait à travers les mers la route difficile de son retour. - -A cette époque, vous m’eussiez demandé si je croyais à l’existence de -Pamphile que je m’en serais tiré par un haussement d’épaules ou une -retraite dissimulée. Certes, je ne doutais pas que Pamphile appartînt au -royaume de la Belle au Bois dormant, mais j’y appartenais moi-même tant -que duraient mes courses vagabondes, mes chasses en Afrique équatoriale, -mes voyages dans la lune, mes projets et mes rêveries. Pamphile existait -donc pour le moins autant que vous, mais pas au même moment. Il -reparaissait à l’instant où vous me laissiez en paix, où mes petits -camarades rentraient chez eux, où les leçons que me donnaient mes -parents étaient finies, où je me retrouvais seul dans le bois. - -Pamphile m’a ouvert de ses mains un peu noueuses une porte qui, sans -lui, serait restée fermée, et je revois avec plaisir son image ancienne, -ses cheveux de teinte cendrée qui lui retombaient dans les yeux, son -regard instable, son teint rubicond, son béret rouge. Il n’entrait -jamais dans la maison; jamais je ne le vis au jardin ni dans ma chambre: -il ne quittait pas ce bois enchanté où tout se transposait de façon si -belle et singulière, où l’ombre et le reflet, l’apparence fugitive et le -plus bel écho prenaient leur vraie importance, comme la voix -confidentielle des brises et le visage vivant de la fleur. - -Pendant quelques années, Pamphile décora de mille dessins inattendus, de -mille arabesques, cette toile de fond de ma vie quotidienne. Il fut en -quelque sorte le maître et l’ordonnateur de mon esprit d’enfant. Le -souvenir que je garde de lui, singulier et divers, n’éveille ni -reproches ni regrets chez l’homme que cet enfant est devenu: je l’aime -encore. - -Pamphile ne me quitta pas brusquement, il s’éloigna en souriant, sans me -faire de peine, ayant joué son rôle. J’habitai moins la campagne, -d’autres influences se marquèrent en moi, et puis, un jour, lorsque je -me pris sérieusement à lire, à me passionner de lectures, à tenir -jusqu’à l’aube ma lampe allumée, afin de lire encore malgré de sévères -défenses, Pamphile disparut pour de bon. Au cours de mes promenades -solitaires, l’arbre me parut être un arbre, la source, une source, rien -de plus, la mer, une plaine d’azur et de reflets, mais je ne distinguai -plus ni la main faite de feuilles, ni l’épaule nacrée, ondoyante et nue, -enfin le bruit lointain des vagues ne m’apporta qu’un chant liquide où -je ne découvrais la voix de la sirène qu’en me rappelant de beaux vers. - - - - -IV - - -Aujourd’hui, toute la maison paraît inquiète; on y marche à pas feutrés -et rapides. Quelques murmures, un ordre donné, reçu, des portes ouvertes -avec précaution, refermées aussitôt, sans bruit... Cette activité -silencieuse me fait peur. Dans un couloir, j’ai rencontré la femme de -chambre: elle semblait gênée. - -Mes parents m’ont dit de rester au jardin, sans trop m’éloigner, -pourtant. Je ne sais, dès lors, de quelle façon employer mon loisir. -Oppressé comme avant un orage, rien ne m’intéresse. J’erre inutilement, -je tourne autour de la maison. Quand je me suis penché sur la fenêtre de -l’office, c’est à peine si Rose m’a dit bonjour. Le jardinier ne me fait -pas un meilleur accueil: il s’occupe de ses framboisiers et ne répond -que par monosyllabes. On me dédaigne à l’écurie. Alors je m’en vais, je -tourne, je tourne comme un chien autour de cette maison hostile qui ne -s’ouvre plus à moi. - -Oui, je sais que bonne-maman est malade; j’en ai du chagrin; cependant, -l’hiver dernier, elle souffrit d’un catarrhe et resta couchée près d’une -semaine. A cette heure mon anxiété est toute différente: au juste, je me -sens perdu. - -Détresse d’enfant, peine dont la raison demeure obscure, qui se -rapproche plus de l’effroi que de la douleur. J’aime mieux que Bianca ne -soit pas venue; d’ailleurs il n’en a pas été question. J’ai besoin de -solitude et je souffre d’être seul. Nos jeux eussent manqué d’entrain. -Une lourde paresse m’accable et, phénomène insolite, je m’ennuie. - -Je m’assieds enfin à ce coin de la terrasse d’où l’on découvre la mer, -mais ce n’est pas la mer que je regarde: je regarde à mes pieds un tas -de cailloux, j’y prends des pierres, une à une, et tâche de composer des -dessins sur le sable. Cela fait passer le temps. - -Le soir tombe. L’heure que j’aime est venue, où l’on reconnaît mal les -choses, où l’on s’imagine qu’elles sont autres, où l’on achève sa -journée en un délicieux mystère si fertile en surprises, mais cette -heure je ne la reconnais pas. J’ai froid; j’ai froid d’être seul; j’ai -froid en moi-même. Ce mur, là-bas, est trop clair, ce bouquet d’arbres -trop noir et le grand trou violet où la mer s’endort est trop -profond.--Ah! si la honte ne m’en empêchait, je pleurerais volontiers -pour me réchauffer le cœur! - -«Ottavio!» - -C’est maman qui m’appelle du perron. Je cours la rejoindre au plus vite -et la trouve toute changée. Jamais je ne l’ai vue ainsi. Elle pince les -lèvres comme l’on fait lorsqu’on a mal; sa voix aussi est différente: -très calme, très unie et cependant étrangère. J’en suis bouleversé, sans -savoir pourquoi. - -«Ottavio, me dit-elle, je remonte au premier étage. Va rejoindre ton -père dans son bureau.» - -Et puis elle me sourit d’un sourire difficile, très tendre, certes, mais -difficile; je ne trouve pas d’autre mot. Ce sourire contraint, je puis -encore me le représenter aujourd’hui. - -Papa m’embrasse et me caresse les joues. Son visage ni sa voix ne -semblent changés. - -«Assieds-toi, mon petit, écoute-moi bien: je vais te parler très -sérieusement, comme à un grand garçon.» - -Il tousse et respire un peu fort. - -«Tu savais, n’est-ce pas? que ta bonne-maman était malade. Nous ne -t’avions pas dit qu’elle était même très malade, depuis dimanche -dernier. Cet après-midi, à trois heures, elle est morte, mais elle n’a -pas souffert. Le médecin déclare qu’elle s’est éteinte: cela signifie -qu’elle est morte doucement, au lieu que, pour mourir, on a quelquefois -très mal. Tu ne la verras plus.» - -Je ne verrais plus bonne-maman!... - -Aucune douleur, point de larmes... je me sentais tout ahuri, tout -éberlué et ce que Papa venait d’affirmer ne me paraissait pas vrai. Ne -plus voir bonne-maman! cela était impossible. Je le lui dis du mieux que -je pus. - -Brusquement, une idée nouvelle surgit: les morts, on les emporte au -cimetière, mais bonne-maman, on ne l’avait pas emportée, elle devait -être encore dans sa chambre, au premier étage, couchée dans son lit, -bien tranquille, comme si elle dormait... Je voulais la voir, tout de -suite. - -Mon père m’avait écouté en silence. Il ne répondit rien, d’abord, puis -murmura d’une voix un peu confuse: - -«Nous en avions déjà parlé. En somme, puisque nous te traitons en grand -garçon et que tu désires dire adieu à quelqu’un que tu as beaucoup aimé, -c’est ton droit de le faire. Tu trouveras ta mère là-haut. Ne la dérange -pas. Je t’attendrai ici.» - -Papa me regardait fixement. Ses yeux étaient pleins de larmes. Je le -laissai à sa peine. - -Une seule lampe éclairait la grande antichambre. Je m’engageai dans -l’escalier sombre et le gravis à pas comptés... Comment serait -bonne-maman?... Couchée dans son lit, tranquille, ayant l’air de dormir, -oui, mais morte... Je ne concevais pas cela; je ne l’imaginais pas. -Maintenant j’allais le voir. - -Je montais de plus en plus lentement. Pourquoi l’ombre m’était-elle si -désagréable? pourquoi le silence me gênait-il à ce point? Je n’avais pas -peur: ce sont les petits imbéciles qui ont peur, la nuit. Je me sentais -simplement troublé de façon affreuse, non de la nouvelle que je venais -d’apprendre et qui ne m’atteignait pas encore, mais d’avoir vu les yeux -de papa pleins de larmes. Je ne pouvais m’y habituer. La vision -m’obsédait de ses yeux immobiles, tout baignés de pleurs qui ne -tombaient pas le long des joues, qui attendaient peut-être que je fusse -parti. - -Je savais bien que l’on se retient de pleurer quand les larmes sont -prêtes, mais je le savais pour moi seul. Que papa sentît de même, cela -me chavirait.--Journée étrange où j’avais vu ces larmes de papa, ce -sourire difficile de maman, lorsqu’elle m’appelait au jardin... - -Une maison baignée dans la pénombre et le silence, un enfant qui monte -l’escalier en comptant les marches, la cervelle pleine de pensées mal -définies, de sensations brouillées... Enfin je me trouvai sur le palier, -devant la chambre où il me fallait entrer. - -Je poussai doucement la porte... - -Maman était assise sur une chaise basse, au pied du lit, la tête appuyée -dans ses paumes. Je vis bonne-maman couchée, les cheveux coiffés d’un -fichu de dentelle, les mains croisées sur sa poitrine. Tout auprès, il y -avait quelques fleurs: des roses prises au jardin. J’avais aperçu le -fils du jardinier qui les apportait, quand je tournais comme un chien -autour de la maison. Je m’approchai de maman. - -«Ah! c’est toi! fit-elle, un peu effrayée. - ---Je viens dire adieu à bonne-maman. - ---Elle t’aimait bien, mon petit.» - -Alors seulement, je regardai la morte. Je reconnus le cher visage tout -ridé et l’expression de repos souriant que j’avais accoutumé de voir sur -ses lèvres. Dormait-elle? Non, certes, on ne dort pas ainsi. Je compris -aussitôt que c’était là un autre sommeil. Je ne ressentais encore aucun -chagrin. Cela devait être pour plus tard. Il me venait même au cœur une -singulière douceur à considérer ainsi ma grand’mère morte. J’aurais -voulu lui parler, mais je n’osais pas, sans doute pour ne pas effrayer -maman une fois de plus. Alors je pensai qu’il fallait prier. En priant -on parle; c’est presque la même chose et personne ne s’en aperçoit. Je -me mis donc à genoux, quelques instants, puis me relevai. Je baisai les -vieilles mains froides, très froides sous le baiser... Où donc avais-je -lu que les morts sont froids? Je baisai le visage chéri et restai -ensuite debout, sans bouger, en contemplation profonde. Je serais resté -longtemps si maman ne m’avait dit à l’oreille, tout bas: - -«Ottavio, tu devrais rejoindre ton père: il a peut-être besoin de toi. -Il souffre beaucoup. Tu comprends, c’est sa maman qu’il a perdue.» - -Elle m’embrassa et je sortis. - -Mon père me fit asseoir tout près de lui, tout contre lui. - -«Ecoute, Ottavio: nous allons rester ensemble. J’ai beaucoup de peine et -il ne faut pas le montrer. C’est difficile. Tu m’aideras. Et puis, je -dois recevoir un tas de gens qui se sont annoncés. J’aimerais mieux être -seul, mais on ne peut pas faire autrement. Si tu veux bien, tu ne me -quitteras pas de la soirée. Ça me console de t’avoir là, de te savoir -là. Tu seras gentil avec les visiteurs. Ils viennent nous dire qu’ils -ont aussi de la peine. Je me suis arrangé pour que tu dînes avec ta mère -ou moi sur un coin de table et, plus tard, quand tu auras sommeil, tu me -feras signe. Maintenant, je vais te laisser, un instant et monter chez -maman.» - -Il a dit «chez maman». Il veut dire chez ma bonne-maman. C’est bien sa -maman qu’il a perdue! - -«S’il vient des gens, tu les recevras, tu les prieras de s’asseoir et tu -leur expliqueras que je descends bientôt.» - -J’aimais déjà beaucoup mon père, mais je crois que ces paroles qu’il -prononça, le soir où mourut sa mère, firent plus pour me lier à lui que -toutes ses intelligentes et tendres bontés. - - - - -V - - -Maintenant, c’est de toi que je voudrais parler, de toi, maman... mais -saurai-je? - -De ce que je dois à mon père, je me rends assez bien compte; il n’en va -pas ainsi pour maman. Lorsqu’un problème se présentait que je ne pouvais -soumettre à mon père, sans doute parce qu’il était trop complexe ou -d’exposition malaisée, c’est à elle que je m’adressais. - -«Raconte ton histoire clairement, m’eût répondu papa. Quand j’aurai -compris, je tâcherai de te faire comprendre, mais il faut que je -comprenne d’abord.» - -Maman ne demandait pas à comprendre d’abord: elle voulait seulement -sentir comme moi et souffrir de ma perplexité, de ma peine. Elle n’y -parvenait que trop bien!--Refuge sûr où le vent du large ne parvient -pas, où l’on s’apaise, où l’on reprend le goût des aventures et celui de -les revivre. - -Sitôt passées mes années d’enfance, je trouvai en ma mère une amie et, -de même que, jadis, elle accueillait mes balbutiements confus, pour en -démêler, par science du cœur, le sens obscur, de même, plus tard, elle -sut écouter encore et bien entendre la confession brouillée de mes -scrupules d’adolescent et de mes peines d’homme. - -Dès que je parvins à me la représenter un peu, (ce fut d’ailleurs assez -tôt,) je l’admirai. J’admirai la force d’âme qui lui permettait de tenir -pour méprisables les inconvénients, les douleurs, la torture d’une santé -brisée; j’admirai sa gaîté courageuse, son rire jeune qui, vraiment -communiquait la joie. Malade, elle se savait déjà guérie et tâchait -d’agir en conséquence; guérie, elle l’était aussitôt pour toujours et -regardait l’avenir en souriant, sûre d’elle-même, sûre de lui. Noble -leçon de vaillance... un enfant pouvait-il en sentir tout le prix? - -Ce n’était pas, chez elle, du stoïcisme, le mot seul lui eût déplu, -encore moins cette résignation que les lois religieuses enseignent. Non: -elle aimait de vivre, elle aimait la vie avec tant de ferveur qu’il lui -paraissait tout simple de surmonter l’obstacle, de le nier au besoin... -et de rire allègrement quand d’autres eussent pleuré. Elle partageait -volontiers toutes les peines d’autrui, d’une âme indulgente; elle -n’admettait pour elle-même que les souffrances morales; le reste étant -du ressort des médecins et de son propre courage. - -J’ai toujours remarqué chez elle un défaut manifeste qu’elle n’ignorait -pas, qu’elle avouait, au besoin, en toute simplicité, qui participait, -je crois, de l’essence même de son caractère: maman était injuste, -naïvement, violemment injuste. Comme elle sentait avec passion, elle -exprimait aussi avec passion ses sentiments; elle savait détester comme -elle savait aimer, de façon absolue. Papa lui objectait-il quelque -chose, de même que je fis plus tard, elle accueillait le propos d’un air -où l’irritation ni la stupéfaction ne se dissimulaient: positivement, -elle n’en croyait pas ses oreilles. Si l’objection tenait bon, malgré sa -vive défense, si l’on revenait patiemment à la charge, par d’habiles -prières et des raisons précises, elle écoutait sans rien dire, -renfrognée un peu, agitée en son for intérieur, mais résistant toujours. -Puis, un soir, à la veillée, au cours de quelque causerie, elle revenait -soudain à ce point litigieux qui semblait abandonné, pour achever le -débat de façon assez inattendue: - -«Je vois bien que tu as raison, tout à fait raison. Je cède, je m’avoue -vaincue... oui... mais je ne puis m’obliger à sentir autrement. J’agirai -autrement, cela va sans dire, puisque j’ai tort. Néanmoins, je garde mon -point de vue faux, je ne saurais m’en empêcher. A partir d’aujourd’hui -je ne le laisserai plus voir; il restera en réserve; toi-même, tu ne le -verras plus. Inutile de m’en reparler. Ça n’empêche...» - -Suspension pleine de réticences qui n’influera en rien sur sa décision. -Elle fera comme elle a dit. - -Si impérieuse, si entière, maman se mêle cependant assez peu de ce qui -m’occupe personnellement. S’intéresser avec vigilance lui suffit. Sauf -dans les cas évidents où l’aide maternelle s’impose, jamais elle -n’intervient: elle me laisse me débrouiller tout seul, mais, pour les -joies, elle m’offre l’accueil délicieux de son rire, elle s’amuse, -semble-t-il, autant que moi, elle est tout aussi contente, et, pour les -peines, je trouve sa douceur, des paroles tendres, des silences -attentifs qui appellent la confidence, qui la rendent aisée. - -Je n’ai pas ressenti pour mes parents ce respect aveugle qui paraît de -mise et qu’on leur doit dès l’abord. Ils me demandaient autre chose. Peu -à peu, l’amitié pleine de ferveur que maman m’inspirait, l’admiration -parfois épouvantée que j’avais pour papa se doublèrent de respect, d’un -respect raisonné dont je n’ignorais pas la cause, mais je ne les ai pas -respectés d’avance, afin d’obéir à la loi. De cela je suis bien sûr. - -Camaraderie attachante dont le souvenir m’est resté présent et -délicieux, qui me liait à ces deux êtres: à mon père, plus fort que moi -et dont je comprenais la vigueur physique et morale, qui m’effrayait, -mais en qui j’avais confiance... à ma mère, vaillante, grave, un peu -taciturne, puis, soudain, rieuse et bavarde; malade et ne permettant pas -qu’on en tînt compte, qui, je le savais obscurément, déjà, s’appuierait, -un jour, à mon bras et me demanderait, sans phrases, l’aide d’un ami, si -ses forces venaient à faiblir tout à fait... J’eusse assurément eu -mauvaise grâce à prétendre au rôle d’enfant incompris et malheureux. - -Je ne crois pas m’être jamais imaginé que maman fût belle. Il me semble -l’avoir vue, dès que je sus voir, comme elle était en vérité. Son visage -montrait-il plus de force que de douceur? Non, ses expressions variées -révélaient tantôt une tendresse exquise, tantôt la plus farouche énergie -et tout cela se fondait en cette gaîté, en cette joie de vivre, en ce -besoin de participer pleinement à la vie et d’y goûter du plaisir, même -aux instants où la souffrance, le malaise physique, la peine morale -paraissaient l’interdire. Un visage vivant, intelligent et mobile, -éclairé par des yeux rieurs... Je ne remarquais pas, alors, les traces -de fatigue que la douleur y avait inscrites. Pourtant elles s’y -découvraient déjà. - -Sans pouvoir en parler savamment, ni d’ailleurs y prétendre, elle aimait -par instinct les choses belles. Des aspects de la nature, des créations -de l’art, celles de la musique surtout, faisaient naître sur sa bouche -une expression attentive, réfléchie, tandis que son regard brillait -aussitôt de curiosité fiévreuse. Elle voulait mieux discerner cette -beauté encore obscure, se l’approprier, la prendre en soi pour la goûter -plus librement, avec enthousiasme, quand elle se serait rendu compte de -son excellence... quitte à s’être parfois trompée. - -Je me rappelle bien une soirée où, quinze ans plus tard, je -l’accompagnai au théâtre. On donnait la répétition générale d’une œuvre -lyrique qui fut bien vite classée à son rang, mais qui, à cette époque, -jetait le trouble dans le monde des musiciens et des amateurs de -musique. L’orchestre et l’interprétation étant tous deux parfaits, nous -écoutions sans inquiétude, nous écoutions en paix, comme il convient. - -Jamais je n’avais vu le visage de Maman aussi fermé. Les lèvres serrées, -le regard droit et fixe ne révélaient rien de l’émotion, de -l’étonnement, de la révolte, peut-être, que cette musique nouvelle -pouvait éveiller. Tant que dura le drame, elle ne se départit pas de sa -contention soutenue. Aux entr’actes je la laissais afin de me rendre au -foyer où je savais retrouver des camarades exaltés ou désapprobateurs; -pour sa part, elle ne bougea pas, silencieuse, les mains croisées sur -ses genoux, attendant. Le rideau se releva enfin sur le dernier tableau -et, quelque temps après, lorsque je regardai maman furtivement, frappé -moi-même d’une émotion qui me bouleversait, je vis naître sur sa bouche -un sourire, un merveilleux sourire comme en ont, je pense, ceux que -touche l’extase. Elle avait compris! cette musique devenait la sienne: -maintenant, elle l’aimerait, elle en sentirait le dictame et la joie, et -son mystère même serait pour elle une joie. Elle ne pensa donc plus qu’à -applaudir. L’épreuve était faite. - - - - -VI - - -Il court un bruit qui me concerne, mais qui ne m’intéresse guère: je -vais entrer au lycée. Cela ne me représente rien de précis, ne m’effraie -ni ne me charme. Les leçons, les devoirs changeront-ils d’aspect? -seront-ils moins ennuyeux dans ce cadre nouveau? L’avantage que l’on me -fait valoir de travailler désormais en compagnie de camarades, ne -m’enivre pas, puisque ces camarades je ne les ai jamais vus et que, par -ailleurs, je sais, m’étant renseigné, qu’une classe de lycée n’est pas -un jardin planté d’arbres, tapissé de pelouses, arrosé et fleuri, où -l’on peut s’ébattre à sa guise: on s’y tient assis, c’est tout dire. De -quelle utilité peuvent être des camarades assis, le long d’un banc? - -Je ne cache pas ma façon de voir. Mon père s’étonne un peu de ce -détachement imprévu: il devinait mal dans quel sens se manifesterait mon -sentiment; il s’apprêtait sans doute à intervenir pour le stimuler ou le -réfréner; il lui déplaît de trouver en moi tant de tiédeur indifférente. - -Mes débuts furent des plus banals. Je ne m’amusai, je ne m’ennuyai pas -et fus tout de suite à mon aise sur ce premier banc, près de la porte, -où je tenais la seconde place, ayant, à ma droite, Jean Saltier, un -garçon malingre, blond, déjà myope, aux yeux clignotants, qui me parut -sociable, et, à ma gauche, Ludovic Dalsant, plus costaud, un peu lourd, -qui me dévisagea longuement, méthodiquement, me souffla à l’oreille: -«Fais attention, tu vas mettre ton coude dans l’encrier...», cessa dès -lors de s’occuper de moi et ne dit plus mot. - -Certains de mes camarades m’étaient déjà connus. L’un d’eux venait même -jouer chez moi, de temps à autre. Je leur avais serré la main, mais sans -éprouver de plaisir à revoir des figures familières. Ceci était du -nouveau, de l’inconnu; le connu ne m’intéressait pas. Je me livrai donc -à une inspection raisonnée de mon banc, de mon pupitre, des sculptures -et inscriptions faites dans le bois, de mon encrier, des murs peints à -la chaux, enfin de la tête de notre professeur. - -Pour moi, la surprise de cette journée fut certainement le discours -qu’il prononça. M. Martin était un vieillard d’aspect bienveillant, à -barbe grise. Il va sans dire que je l’écoutai avec la plus grande -déférence, mais ses paroles ne m’en étonnèrent pas moins. - -Eh quoi! pensait-il donc s’adresser à des enfants en bas-âge? A quoi -rimait cet air indulgent et doucereux? à quoi ce soin prolixe de -discourir, quand trois phrases suffisaient? Je vous assure que papa nous -aurait laissé entendre sa volonté de façon plus forte, plus brève et -maman de même, en riant peut-être, en nous faisant rire, mais pour -arriver à ses fins. - -Il faut donc que nous soyons sages (sages!), que nous apprenions bien -nos leçons, que nous considérions notre professeur comme un père (ah! -non, par exemple!); il faut s’abstenir de copier le travail du voisin -(pour qui nous prend-il?); observer le silence et toujours garder une -tenue exemplaire... Une tenue exemplaire? Nous avons passé l’âge, il -semble, où l’on se fourre les doigts dans le nez!... On sait vivre! - -Le discours s’achève.--Pour bien montrer ma tenue exemplaire, je me -penche vers Jean Saltier, mon voisin de droite: - -«Tu trouves ça malin, ce qu’il dit?» - -Mais Saltier ne répond pas: il écrit son nom avec soin en tête de ses -cahiers de classe, les yeux près du papier. Il se peut qu’il n’ait pas -entendu. Je me rabats sur Ludovic Dalsant, à gauche, et lui pose la même -question. La réponse vient en son temps, basse, nette, très tranquille: -«Ils sont tous comme ça». - -Tiens! Dalsant est d’une espèce différente; ce Dalsant me plairait -davantage. - -Quand, le soir même, je racontai sans détours à mes parents l’effet que -m’avait produit le discours de notre nouveau professeur, je fus grondé -pour le peu de respect que je témoignais, honnêtement grondé, mais, -comment dirai-je? il y avait, sous ces paroles sévères, un semblant -d’ironie amusée que je retins. - -Les jours suivants ne changèrent pas grand’chose à mon impression -première. M. Martin se montrait gentil, ennuyeux et facile. Jean -Saltier, qui tenait la tête de la classe, eut bientôt une réputation -méritée de bon élève. Dalsant le suivait de près, le dépassait souvent, -travaillait en silence, ne s’occupait de personne et gardait toujours -une expression absorbée, assez déroutante. Les quelques fois où il avait -daigné jouer aux barres avec moi, j’admirai son entrain, sa vigueur -physique. Cependant, en récréation, jamais on ne l’entendait rire d’un -rire libre. Il jouait sans paraître beaucoup se distraire, si vivement -qu’il se mêlât au jeu, et cela encore était pour moi une nouveauté. Il -ne restait pas dans les coins, comme Saltier, à relire ses notes, il ne -gardait pas cet air assidu et trop sage qui, chez Saltier, finissait par -m’exaspérer: simplement, il dépensait son ardeur sur un mode sobre qui -lui était personnel. - -Hélas! il me faut avouer qu’entre Saltier et Dalsant je faisais piètre -figure. Je fus, à mes débuts, un élève médiocre et le restai. Je ne -trouvai aucun intérêt à lire mes livres de classe; le travail -m’assommait: ces devoirs, ce latin dont on nous enseignait les rudiments -austères, ces compositions, ces dictées, ces problèmes... funèbre emploi -d’un temps précieux! A la moindre occasion: passage d’une mouche, rais -de soleil sous la porte, je m’évadais au loin, dans les bois, j’allais -causer avec mon ami Pamphile, je regardais la mer et ses voiles... Là -était la joie! - -J’aurais volontiers bavardé avec mes camarades, à la sortie. Lequel -choisir? Saltier ne songeait qu’à plaire au maître, Dalsant se montrait -si peu liant... les autres ne comptaient pas. - -Je ne me sentais nullement malheureux, je supportais mon ennui, mais, en -vérité, je m’ennuyais bien. Mes premières places furent peu brillantes: -on ne pouvait me tenir au juste pour un cancre, d’ailleurs cela m’eût -déplu; je travaillais assez pour nager sans grands efforts dans les eaux -moyennes; je ne m’élevais pas davantage. M. Martin s’en désola plusieurs -fois. Mon père le prit mal... oh! très mal. - -«Au moins, s’il était imbécile, on pourrait se faire une raison!» dit-il -à maman. - -Puis, s’adressant à moi et me regardant droit dans les yeux: - -«Tu n’es donc pas fichu d’avoir une bonne place?» - -Je réfléchis un moment. Très irrité, je me sentais rougir. - -«Oh! oui, répondis-je. Si je voulais, je serais dans les dix premiers. - ---Celle-là passe les bornes!» - -Papa sortit en claquant la porte. - -«Tu ne pourrais pas essayer, mon petit, ne fût-ce que pour nous faire -plaisir?... - ---Non, Maman: je m’ennuie trop!» - -Ah! mon Dieu! voilà que maman a l’air triste!... - -Par la suite, je fis naître un sourire sur ses lèvres en lui montrant un -ou deux bulletins passables et même, un jour, je me classai cinquième, -mais ce n’était pas ce que voulait mon père: il désirait mieux. - -A propos de cette place de cinquième, Saltier se permit de montrer une -joie ironique. Je l’en remerciai le lendemain par une bourrade assez -dure, bien qu’il ne fût pas amusant de taper sur Saltier, trop -chétif.--Pour sa part, Dalsant me demanda de l’air le plus tranquille: - -«Qu’est-ce qui te prend? Tu vas travailler? - ---Ça t’amuse, toi, de travailler? répondis-je. - ---Oui... non... ça dépend... - ---Moi, j’aime mieux courir dans les bois.» - -Il se tut quelque temps, puis: - -«Les bois, dit-il, c’est beau.» - -Il aime les bois! Dalsant aime les bois! Je l’inviterai à la campagne; -nous ferons ensemble de grandes courses dans les bois; nous chasserons -l’isar, l’ours gris et les gazelles mobiles; nous grimperons dans les -arbres, pour nous raconter de belles histoires; nous nous tairons pour -écouter les oiseaux et, tapis dans une broussaille, nous tendrons un -piège à la bête qui va boire... J’en parlerai à papa. Il faut que -Dalsant vienne chez nous. - -L’occasion se présenta le soir même: papa était d’humeur communicative. - -«Tu m’avais dit que tu me nommerais tes camarades. J’en connais -peut-être. Je voudrais savoir qui tu fréquentes au lycée.» - -Afin de lui fournir une liste exacte et complète, je dénombrai tous les -élèves de ma classe, banc par banc. De temps à autre, il interjetait -quelques mots. - -«Je vois: le fils du marchand d’huile... - -«Connais pas... - -«Oui, celui-là est venu à la maison... - -«Le fils du banquier?... Il te plaît?... Non?... ah! très bien... - -«Connais pas... - -«Ah! le petit Berthier? je le croyais plus âgé... - -«Connais pas... - -«Saltier? le fils du notaire, je pense? Tu dis qu’il est à la tête de la -classe: il tient de son père, un malin... - -«Dalsant? qui est-ce? - ---Je ne sais pas au juste, Papa. On m’a dit que son père était un petit -employé. Il est mort l’an dernier. Sa mère a une vie très difficile. -Lui, je l’aime beaucoup, c’est un bon camarade, mais il ne cause pas... -alors... Est-ce que tu veux bien que je le mène à la maison, celui-là? - ---Bien volontiers, dit mon père. Je ne demande pas mieux. Tu sais, -Ottavio, si tu te fais des amis dans ta classe, tâche de choisir ceux -qui te paraîtront, d’abord, loin de toi, ceux qui t’apprennent quelque -chose, plutôt que ceux qui te répètent ce que tu sais déjà. Invite -Dalsant quand tu voudras.» - -Je profitai de la permission peu de jours après, durant une récréation. - -«Dalsant, dis-moi, il faut que nous soyons amis. - ---C’est entendu, mon vieux, on sera des amis. - ---Ah! ça me fait plaisir! - ---Tant mieux. - ---Eh bien, ça va s’arranger tout de suite. Viens chez moi, jeudi, à la -campagne. Je te dirai où l’on prend le tramway. - ---Chez toi?... Non... je regrette... Non. - ---Oh! pourquoi, Dalsant? - ---Je t’ai dit non.» - -De cette réponse, je fus humilié. - - - - -VII - - -Matin de printemps... - -Dès son réveil, dès son premier regard à la fenêtre, Bianca reconnaît un -beau jour. Ses parents ne devant pas se lever avant une heure ou deux, -Bianca pourra courir à sa guise, s’ébattre au soleil, folâtrer sur la -pelouse, saluer de ses cris les oiseaux frais, la lumière propre et le -jeune feuillage... Cela se passe à l’heure même où son camarade, -l’ancien compagnon de ses jeux, va se rendre au lycée, une serviette -gonflée de livres sous le bras, mais à cette triste coïncidence Bianca -ne songe guère. - -Bianca se lève, s’habille sommairement et descend au jardin. Elle sourit -vers la droite, elle sourit vers la gauche, et tout le jardin, en -réponse, lui fait son compliment d’accueil. Elle hésite un instant à -peine, puis, cheveux au vent, les bras tendus, s’élance. - -Il serait sans doute plus sage de suivre les allées sablées, mais -combien plus enivrante cette première course non surveillée, à travers -l’herbe humide! - -Bianca ne pense à rien: il lui suffit de bondir. Elle sème dans l’air -les souvenirs de sa nuit, la cendre de ses rêves. - -Près du grand marronnier, elle s’arrête, un peu essoufflée, le cœur -rapide, et, soudain, tous les sujets de joie se proposent ensemble... on -ne sait lequel choisir. - -Cette chenille dont la fourrure porte comme une poudre de rosée, se -détord à l’extrême bout de la tige qu’elle explore et fait d’étranges -mouvements de ventre qui cherchent en vain leur appui. - -Cette sauterelle demande impérieusement qu’on la poursuive, tant elle -met de folie en ses longs sauts mécaniques. - -Un gazouillis confus, au sein du feuillage, là-haut, sert de prélude à -d’étincelantes chansons et oblige à lever la tête. La tête levée, on -suit des yeux jusqu’à l’éblouissement quelque duvet végétal qui passe, -le vol d’une guêpe jaune, d’un bourdon. - -Enfin, ces quelques fleurs qui dessinent sur le bord de la pelouse un -bouquet savant et naïf invitent avec courtoisie à s’approcher d’elles -pour les mieux voir. - -Tout cela (et certainement j’en oublie) facilite l’essor d’un songe, -mais Bianca s’éloigne cependant à petits pas vers le fond du jardin, -vers l’endroit où cesse le potager, où le verger commence, où se -découvre un bassin d’eau claire, ombragé par trois jeunes arbres -frissonnants. - -Pour le moment, il ne s’y passe rien de singulier. - ---Il faut attendre. - -Un petit nuage court dans le miroir de l’eau tranquille, un nuage plus -nébuleux, vraiment, plus aérien et d’une blancheur plus recherchée que -son semblant qui traîne au fond du ciel. Bianca le regarde de ses yeux -ravis, elle le suit, elle détaille ses diverses beautés, elle voudrait -le saisir, le caresser de la main, ce petit nuage abîmé, plus lointain -que l’autre qui s’exalte, mais plus près de son cœur. - -Quelques minutes de silence et Bianca se met à rire. - -Cette bizarre bête aux longues pattes fines qui esquisse des gestes de -patinage, où va-t-elle?... La voilà perdue. - -Cet oiseau, d’où vient-il?... Hélas, il est déjà parti. Il volait vite, -mais Bianca l’a deviné quand même dans le ciel renversé. - -Maintenant, elle fait le tour du bassin, elle s’assied sur un vieux banc -de bois très branlant d’où l’on peut voir la maison réfléchie, avec ses -fenêtres, sa terrasse, les plantes grimpantes qui fleurissent la -balustrade. On voit aussi l’angle du toit, la girouette. Parfois, on -voit tourner la girouette... - -Or, sachez-le, c’est là que Bianca demeure réellement, dans cette -mystérieuse maison couchée à ses pieds et que trois jeunes saules -surveillent. - -Sans bouger, simplement en fermant les yeux, Bianca entre chez elle, se -promène, ébauche une audacieuse glissade sur la rampe de l’escalier, -joue à la balle dans l’antichambre (avec moi, j’espère) tandis que ses -parents se recueillent encore à leur premier étage. - -Bianca parcourt le salon, le boudoir chinois dont les meubles -l’intriguent, la salle à manger où sont des portraits de vieilles gens à -l’air pompeux... Lequel est le grand oncle Arsène? lequel, l’illustre -cousin Ludovic dont une amie très chère chantait, dit-on, à l’Opéra? - -Bianca saura s’entendre avec la charmante bisaïeule qui tient sur ses -genoux un chien fauve, mais le général grisonnant paraît bien sévère et -le président du Parlement bien grave, bien engoncé dans son haut col -bleu! - -Et puis il y a encore, montant la garde aux côtés d’une vieille cousine -sèche, vêtue de rouge et qui fait de la dentelle, deux messieurs dont la -figure s’écaille, s’efface, dont l’expression incomplète se perd et qui, -peut-être, intimideront Bianca par leur déchéance: le plus âgé, le plus -chauve, n’a déjà qu’une moitié de nez... N’importe! on s’en accommodera! -Elle compte même, un soir prochain, les prier tous de descendre des -cadres qui les limitent (comment s’y prendront-ils?) et venir bavarder -avec elle. Cette causerie sera pour demain. - -Soudain, Bianca se sent distraite par une nouvelle image: elle n’avait -pas, d’abord, remarqué cet iris, ce double iris dont la seule racine -touche le bord de l’eau et dont une des tiges plonge avec sa fleur, -cependant que l’autre lève sa fleur en l’air. - -Bianca les compare... Ces fragiles apparences sont toute sa joie. Ah! -qu’elle voudrait chanter pour la mieux exprimer! Son cœur déborde, mais -c’est une terrible affaire que de se délivrer, même tout bas, car les -gens, Ottavio comme les autres, n’y entendent rien, se donneraient-ils -la peine d’écouter. Moins intelligents que les arbres, les bêtes et -l’eau dormante, il leur suffit de hausser les épaules, et le sourire -bienveillant, supérieur, un peu narquois, ajoute à leur stupidité. - -Pour l’instant, Bianca, penchée, ramène autour de son visage ses cheveux -sombres, elle en tient les deux ondes sous son menton, elle interroge -son reflet... - -Quand pourra-t-elle cueillir l’image, la senteur passagère comme font -les miroirs et les brises? quand, exhaler sa joie en chansons, à la -manière des oiseaux? - -Le reflet semble méditer, hésiter, puis ses lèvres s’animent, ce qui -permet l’espoir... - -Hélas! les plus doux moments ont leur fin: une grenouille brusque et -brune saute dans le bassin; aussitôt les trois saules s’arrêtent de -frémir, sans qu’on sache pourquoi, et voici qu’un appel se fait -entendre, un appel impérieux qui oblige à rentrer tout de suite. - -Mais, vers le soir, Bianca visitera de nouveau le cher bassin magicien, -à l’heure choisie où la lumière se voile d’hyacinthe, au sein de l’eau -qui va dormir... - - * * * * * - -L’ami très cher à qui je montre aujourd’hui ce portrait de Bianca, (il -est romancier de son état et, par ailleurs, excellent critique) se -déclare peu satisfait et m’en dit les raisons. - -«Le tableautin est fort gentiment troussé, Ottavio, mais je revois mieux -Mlle Bianca à califourchon sur une branche de platane que batifolant -devant la pièce d’eau. Vous avez composé un petit pas de chorégraphie en -interprétant un de vos anciens souvenirs. Les ballets russes de 1912 ont -passé par là. Plus que du soleil, l’éclairage me semble venir d’une -rampe. Par un divertissement où elle peut se montrer gracieuse et -charmante, vous pensez mettre votre étoile en valeur... non: vous -l’éteignez; enfin certains détails trop littéraires me gênent. C’est -vous-même que vous laissez voir à la place de votre jeune camarade, or -c’est elle que vous projetiez de décrire.» - -Mon ami le romancier est insupportable! Je tâche d’éclairer sa lanterne. -Pas plus que je ne parlais nommément à Bianca de Pamphile, je ne -m’entretenais avec elle de façon explicite de ses songes d’enfant, mais -elle ne pouvait faire, me voyant tous les jours, que je n’y eusse, pour -ainsi dire, assisté. - -«Ne comprenez-vous pas, cher ami? Ce sont des impressions de témoin que -je donne et non de confident. Nous rêvions de façon différente: elle, en -poëtisant tout ce que touchait son regard, moi, en me créant un monde de -fantaisie où vivre à ma guise. Nous suivions, l’un et l’autre, notre -nature, je pense... Nous n’avons pas cessé de la suivre. - ---D’accord, mais cela n’empêche que votre Pamphile, tout imaginaire -qu’il soit, m’apparaît plus vivant que cette dernière vision de Mlle -Bianca. Elle joue son rôle dans un petit poème composé à loisir... elle -ne le joue pas pour s’amuser: elle vous amuse...» - -A celui qui, dans ses livres, sut donner une conscience aux choses et -nous communiquer l’expression si pathétique, si poignante de leur émoi, -je ne trouve rien à répondre. Il se trompe, bien entendu!... et, -cependant, je crains qu’il n’ait un peu raison. - -Bianca viendra peut-être me voir, cet après-midi, avec son mari et ses -enfants. Je compte lui demander ce qu’elle en pense. Si, par hasard, -elle rencontre chez moi le romancier critique, j’espère que celui-ci la -reverra aussitôt petite fille, batifolant (comme il dit, le misérable!) -au crépuscule, sur les bords du bassin, et qu’il demeurera confondu... -mais encore, sa confusion, voudra-t-il l’avouer? - - - - -VIII - - -Maman se porte mieux; elle va m’apprendre (je l’en priais depuis -longtemps) à monter à cheval. Grande nouvelle qui me transporte -d’aise... Monter à cheval, cela veut dire galoper tout de suite à -travers champs, franchir les ruisseaux, les buissons et les murs, -poursuivre, être poursuivi (l’un et l’autre ont leur charme), s’arrêter -enfin à bout de forces dans une auberge du bord de la route où l’on -pansera ma bête, toute blanche d’écume... Voilà! Hélas! je dus bientôt -rabattre de ce rêve chromolithographique. - -Monter à cheval, c’est une toute autre histoire: c’est d’abord prendre -sur le jeudi une heure que l’on passe au manège, une heure où l’on -tourne en rond; c’est aussi avoir très mal aux fesses, c’est enfin, et -je m’en étonne fort, voir maman sous un nouveau jour. - -Elle se charge de tout. Le maître du manège ne joue qu’un rôle -secondaire. Elle veut m’enseigner elle-même et s’y emploie tout de suite -avec cette méthode, ce souci du détail, cette précision un peu -méticuleuse qui la singularisent. Il faut donc apprendre... apprendre -comme au lycée, se donner du mal, prêter attention, répéter sans trêve -des exercices éreintants et stupides. Ah! ces voltes, ces demi-voltes -renversées! elles m’ennuient autant que des déclinaisons latines! De -plus, je ne trouve pas dans les yeux de maman la moindre sympathie -quand, par hasard, je lui présente piteusement mes doléances. Elle me -répond, sur un petit ton sec qui m’interdit, m’étonne et coupe court à -de nouvelles plaintes: - -«Ce n’est pas en une heure que l’on fait un bon cavalier. Si tu veux -cesser, libre à toi... mais ce sera fini.» - -En somme, l’équitation ne me dit rien qui vaille; néanmoins, je tiens à -persévérer: il me semble que j’aurais honte... Ainsi réalisé, mon rêve a -perdu ses belles couleurs, mon rêve m’assomme... cependant... - -Les premières sorties sur lesquelles je comptais pour reprendre -confiance ne donnèrent pas grand chose. Maman s’obstinait à me faire -piler du poivre, sans étriers, allure éprouvante qui met vite de -mauvaise humeur. Quel plaisir y prenait-elle?... Et je pilais du poivre. -Pourtant il vint un jour où je me rassérénai. - -Durant ces longues séances de manège, j’avais du moins appris de façon -vague, par habitude, par des critiques et des louanges surprises, à -distinguer un bon d’un mauvais cavalier. Or, certain matin de printemps -où nous galopions tous les deux sur le champ de courses, je remarquai -que maman était une écuyère insigne, élégante en son amazone sombre, -intrépide, sûre d’elle-même, sûre de son cheval qui passait pour rétif -et l’avait prouvé, enfin, pleine d’aisance. Elle franchissait l’obstacle -avec une audace facile qui m’émouvait. Je l’admirais, je l’enviais et le -désir me vint d’être pour elle un compagnon honorable, au cours de nos -randonnées. Dès lors, je goûtai mieux cet exercice nouveau, je m’y -intéressai et j’avoue que je me sentis rougir de plaisir quand, six mois -plus tard, comme j’aidais maman à mettre pied à terre, elle me dit: - -«Ottavio, tu finiras par monter à cheval très convenablement.» - -A cet instant, le roi n’était pas mon cousin. - -Ce furent vraiment d’admirables promenades que nous fîmes ensemble, -durant les années suivantes. Le dimanche matin, parfois au tout petit -matin, nous quittions la maison. Mon père, que les suites d’une blessure -à la jambe reçue en 70 empêchaient de se joindre à nous (il s’en -désolait d’ailleurs), assistait toujours à notre départ. Il présentait -l’étrier à maman, jugeait de l’état des bêtes, offrait quelques conseils -sur le chemin à suivre, puis nous donnait congé. L’octroi vite dépassé, -bientôt c’était la campagne, la route blanche, le profil familier des -collines, parfois le bord de mer étincelant, les villages perchés haut, -ou tapis sous un boqueteau de verdure, ou mollement couchés auprès d’une -anse bleue, les oliviers aux gestes bizarres, les pins poussiéreux, et, -pour mieux dire, la belle aventure, la vie libre, les heures de relâche -où l’on se sent si loin du lycée, des versions latines et de la -géométrie élémentaire! Délices pleinement ressenties, dont je garde -l’impression toute vivante encore, comme l’on retient le souvenir des -vagues par un peu de sel qui reste aux lèvres, comme celui des thyms et -des lavandes par leurs aromes persistants. - -Ce que Pamphile m’avait appris de la nature ne dépassait qu’à l’aide de -mes rêves les murs d’un grand jardin; ce que maman sut si bien -m’enseigner quand nous chevauchions de conserve en Provence, c’était la -joie de découvrir le vaste monde. - -Durant les vacances, nos excursions s’étendaient beaucoup: nous allions -en chemin de fer prendre nos chevaux à quelque petite gare et partions -de là pour des contrées inconnues... Ce fut ainsi que je me mis à chérir -ce pays qui était le mien depuis ma première enfance, que je parvins à -le comprendre, à en sentir la langueur et l’austérité, les aspects rudes -et les traits de douceur, à fréquenter ses habitants, si différents de -ceux de la ville, à me nourrir de lui, à m’attacher à lui passionnément. - -Mais, par un phénomène inverse, de ce pays qui s’emparait de moi si -fort, je m’éloignais aussi, du fait de ces mêmes promenades. Il me -venait, à chevaucher sur les routes bordées de poteaux télégraphiques et -jalonnées de bornes, un désir obscur d’autre chose. Découvrir ne fût-ce -que l’étroite région qui vous vit naître donne envie de découvrir -davantage, d’aller ailleurs, où vous passerez sans noter ni salut ni -sourire, où vous serez un étranger perdu. Certains récits de mon père -qui avait beaucoup voyagé, certaines lectures enfantines m’ouvraient les -yeux sur de nouvelles possibilités. Les excursions en Afrique centrale -que je faisais, couché sous un pin, après une longue partie de croquet -avec Bianca, se représentaient sous une forme nouvelle, plus réaliste, -non point présente et imaginée, mais future, bien que prochaine, et qui -demandait à être mise au point. - -Voulant me rendre en un lieu défini, je ne m’envolais plus du haut d’un -platane: ce stade était franchi. Dorénavant, il convenait de prendre -d’abord un billet de chemin de fer, de s’embarquer ensuite, d’organiser -le voyage comme, avant une promenade, il fallait que les chevaux fussent -bien sellés, les étriers fixés à juste longueur et mes houseaux -boutonnés. Le seul fait de trotter auprès de maman, de lui rendre -parfois quelques menus services, de jouer du mieux que je pouvais mon -rôle de compagnon, accentuait cette idée récente et l’assurait. Je -n’étais plus l’enfant que l’on mène en promenade, à qui l’on fait -prendre l’air: je me sentais une part de responsabilité très honorable -et qui m’inspirait un certain orgueil. Quand un ami de mes parents était -des nôtres, mon plaisir s’en trouvait diminué, presque gâté, mais il n’y -avait que maman et moi ce jour faste et dramatique où le cheval de maman -s’emballa soudain sur un terrain difficile. Par un coup de chance, je -pus, galopant auprès, arrêter la bête en prenant les rênes à temps. -L’exploit, dûment cité au retour, me valut de mon père un compliment -qu’il me fit avec le plus grand sérieux. La vie a de ces heures qui -valent la peine d’être vécues et ensuite savourées. Lisant, quelques -jours plus tard, la légende d’un héros écuyer (s’agissait-il de saint -Georges, de Persée ou de Bellérophon?), je me rappelle que ce haut fait -me parut de ma compétence et que je l’appréciai à sa valeur. - -Ainsi se forma chez moi le goût de l’aventure lointaine, de la belle -aventure que tout concourt à glorifier: un soleil plus éclatant, des -fleurs et des feuillages inconnus, une foule étrangère où l’on se trouve -seul, une mer aux mille expressions mouvantes que l’on peut contempler -des jours et des semaines sans ennui, et de même ce fut par ces modestes -promenades bourgeoises, à rayon restreint, que je commençai d’aimer mon -pays. - -Pour accroître, pour préciser deux sentiments encore flottants et mal -définis, l’influence de mon père se manifesta, à sa manière. Dès que je -rentrais, il m’appelait auprès de lui: «Qu’as-tu vu? demandait-il. -Raconte...» et je devais dire quels chemins nous avions suivis, quels -paysages nous avions admirés, sans oublier les moindres incidents de la -course. Singulière inquisition qui forçait mon âme distraite à se -recueillir. Plus tard, je prenais ma revanche en demandant à mon tour -quelque récit de vrais voyages, de vraies aventures... et parfois il se -laissait faire; alors j’en rêvais toute la nuit. - - - - -IX - - -«Et ton ami Dalsant? tu ne l’amènes toujours pas? - ---Non, Papa. Dalsant a l’air très timide... alors...» - -Je sais parfaitement que Dalsant n’est en rien timide, qu’il fait -preuve, au contraire, d’une tranquille assurance, sans éclats, et qu’il -m’a prié, en réponse à des avances amicales, de le laisser en paix. -Jamais je n’avouerai cela à mon père: j’en serais gêné. Tout comme un -autre, on a son petit amour-propre. Dalsant n’a pas changé; il se montre -très bon camarade, je l’apprécie chaque jour davantage: il ne ressemble -à personne. Excellent élève, mais pas à la façon de mon voisin de -droite, Jean Saltier, qui tombe, le nez dans ses livres et s’épouvante, -dès que le professeur lève un doigt, Dalsant ne tire aucune gloire de -ses mérites scolaires: il travaille et ne s’occupe pas des affaires -d’autrui, aussi demande-t-il qu’on ne s’occupe pas des siennes. Il me -l’a bien fait sentir. Il ne me tient pas rigueur de m’avoir remis à ma -place; il cause, il plaisante même quelquefois, mais jamais il ne perd -tout à fait cette allure si réservée qui m’intrigue. Ce qu’il m’a dit, -je le tiens pour dit... je n’en pense pas moins que Dalsant serait un -ami de choix. J’aimerais me sentir en confiance avec ce garçon lourd, -d’allure paysanne, dont les yeux bleus regardent droit, sans insistance -ni dérobade. Je voudrais m’enquérir de sa vie, lui parler de la mienne, -de ceux qui me sont chers, afin qu’il partage un peu mes plaisirs et mes -peines. Certes, je lui rendrais la pareille, mais il n’en est pas -question. - -Or, un matin d’hiver, à la rentrée des vacances du jour de l’an, sa -place resta vide. Dalsant était malade. Saltier se préoccupa fort peu de -cette absence et les autres de même. Pour ma part, j’en fus tout -décontenancé. Dalsant me manquait, je m’inquiétais de Dalsant et le dis -à mon père, aussitôt rentré. - -«C’est bien simple: si ton camarade est souffrant, va prendre de ses -nouvelles. As-tu son adresse?» - -Oui, je savais à peu près où habitait Dalsant; je connaissais la petite -rue donnant sur le quai où, un jour, il m’avait si brusquement faussé -compagnie: «Adieu, je rentre chez moi». Je m’arrangerais pour trouver sa -maison et, cet après-midi de jeudi étant libre, je tâcherais de le voir, -sans plus tarder. - -Voici la petite rue; je m’y engage et vais me documenter dans une -épicerie. - -«Mme Dalsant? La maison en face, au deuxième, à gauche.» - -C’est donc là? Des logements d’ouvriers, dirait-on. Je gravis un -escalier sombre et me trouve au second palier. Je sonne. Une personne en -noir vient m’ouvrir. Oh! je reconnais tout de suite les yeux bleus de -mon camarade, son regard direct. - -«Que demandez-vous, Monsieur? - ---Madame Dalsant, n’est-ce pas?... Voilà, Madame, votre fils Ludovic est -au lycée avec moi et comme je ne l’ai pas vu, ce matin, j’ai pensé... On -dit qu’il est malade. Si je pouvais avoir de ses nouvelles, ça me ferait -plaisir, mais je ne veux pas vous déranger...» - -Je m’embrouille et finis par me nommer. - -«Ah! parfaitement: son voisin de droite... Entrez, Monsieur.» - -Une pièce où il y a peu de choses, mais ce peu semble net, bien -soigné... une pièce presque vide, en somme, où depuis les malons rouges -jusqu’au crépi des murs, tout est surveillé de près, avec vigilance. Mme -Dalsant m’a fait asseoir et j’apprends que son fils souffre d’un abcès à -la gorge qui lui a gâté ses vacances. Il a encore besoin de repos, mais -dans une semaine, peut-être, ou dix jours, il retournera au lycée. - -«Oh! que je suis content, Madame! j’avais du chagrin de le savoir -souffrant. - ---Vous l’aimez tant que ça?...» - -Nulle ironie: simplement une question posée. - -«Madame, il est mon seul vrai camarade. Il me manque beaucoup.» - -Dalsant est donc mon seul vrai camarade? Je ne m’en doutais pas avant de -le dire. Maintenant, j’en suis persuadé. - -Alors Mme Dalsant se rapproche et nous causons. Elle me parle à voix -basse, car le malade repose dans la chambre voisine. Je lui réponds -facilement: la glace est rompue. Mme Dalsant m’inspire de la sympathie -et ce qu’elle dit de son fils me paraît beau. Elle se montre si fière de -lui, de son travail, de ses succès! - -«Je vous assure, Monsieur, que je ne regrette guère ma peine quand je -vois le mal que Ludovic se donne.» - -Non, je ne me trompe pas: ce qu’elle dit est beau. - -Elle poursuit d’une voix sereine, très prenante; elle cause sur un ton -familier avec ce grand gosse maigre qui semble être l’ami de son fils, -et bientôt je commence à sentir la noble vaillance de cette femme vouée -à une seule lourde tâche. Elle est veuve. De ses trois fils, l’aîné -mourut alors qu’il donnait déjà tant d’espérances! Le second est à Paris -où il prépare Polytechnique; il travaille beaucoup. Plus tard, Ludovic -ira aussi à Paris, pour achever ses études. Elle subvient à tout cela; -elle y suffit sans aide. - -«C’est difficile, mais on y arrive...» - -Quel sourire confiant! et, comme je lui reparle de Dalsant: - -«Vous l’avez sans doute remarqué, dit-elle, si vous le connaissez un -peu: il a un caractère très réservé, presque sauvage... - ---Je m’en suis bien aperçu, Madame! il n’a jamais voulu venir chez moi, -le dimanche, à la campagne.» - -Le visage de Mme Dalsant, tout illuminé, se ferme soudain. - -«Ce sont des affaires qui le regardent seul; je n’ai pas à lui donner de -conseils.» - -Puis elle adoucit sa phrase: - -«Il vaut mieux le prendre comme il est, croyez-moi, et ne pas le -brusquer, ce qui ne servirait de rien. Sauvage, oui, mais que -voulez-vous! j’aime qu’il soit sauvage!» - -Enfin, un mot pour moi: - -«Il m’a parlé de vous et vous trouve gentil.» - -Quelques instants plus tard, je pris congé. - -«Puis-je revenir, Madame? - ---Certainement. Vous me ferez plaisir.» - -Je n’y manquai pas et rendis visite une fois encore à Mme Dalsant. Nous -nous entendions le mieux du monde. Je retrouvais en elle quelques traits -du caractère de maman: cette façon d’exprimer avec force un sentiment -profond, cette volonté active qui m’était familière, ce respect enfin -pour la liberté de son fils, respect dont se passaient si bien tant de -mes camarades et qui les eût même gênés, le servage filial leur semblant -une situation toute naturelle, commode et à tout prendre désirable, -puisqu’elle permet le moindre effort. Un enfant averti note vite ces -différences et en fait son profit. - -Un matin, je revis Dalsant au lycée, la figure maigrie, mais à peu près -lui-même. - -«Merci, ça va, maintenant», répondit-il sèchement comme je lui demandais -des nouvelles de sa santé. - -A la sortie, ce fut lui qui me proposa de m’accompagner un bout de -chemin. Il m’entreprit aussitôt: - -«Alors, voilà, mon vieux... Tu es venu deux fois à la maison... Tu as -causé avec maman... J’en suis très fâché. Tu aurais pu me demander la -permission d’abord. - ---Mais puisque tu étais malade! - ---Non, maman a bien assez de travail comme ça, sans qu’on lui fasse -perdre son temps avec des bavardages. Si tu voulais avoir de mes -nouvelles, il était plus simple d’envoyer un «domestique». Je te prie de -ne pas recommencer. Tu entends?» - -J’avais entendu, mais je tenais à me défendre et, pour cela, je lui -parlai de sa mère, de mes deux conversations avec elle, de ce qu’elle -disait de lui, de l’émotion que j’en avais ressenti, de mes parents, de -la santé de maman... - -Dalsant ne répond que par monosyllabes ou par petits grognements, mais -il faut que du sujet choisi j’aie bien parlé, car nous causons encore en -arrivant devant chez moi... et justement voici papa qui rentre de son -bureau, plus tôt que d’habitude. J’en profite: - -«Mon ami Dalsant.» - -Papa ouvre la porte; il nous fait passer devant lui. - -«Entrez, Monsieur Dalsant.» - -Dalsant est chez moi!... - -Quelques instants plus tard, dans la bibliothèque, ils causent. -J’assiste à l’entretien, témoin muet que l’on néglige. - -«Non, Monsieur Dalsant, ne partez pas. Puisque vous ne faites rien de -spécial, ce matin, restez encore. Je voudrais vous présenter à la mère -d’Ottavio. Elle ne tardera guère. D’ailleurs, j’espère que vous prendrez -souvent le chemin de la maison. Je vous le répète: je m’étonnais -qu’Ottavio n’eût au lycée aucun camarade; je veux dire aucun camarade de -son choix. Dès qu’il m’a parlé de vous, j’ai désiré vous connaître. - ---Mais... pourquoi, Monsieur? - ---Parce qu’il est tout naturel que ses vrais amis m’intéressent. En -outre, je compte sur votre influence. Je ne veux pas croire qu’Ottavio -soit un imbécile et, cependant, on le dirait bien à voir ses places au -lycée!» - -Quels charmants propos! - -«Ce n’est pas tout à fait ça, Monsieur... du moins, il me semble. - ---Expliquez-vous.» - -Avant de s’expliquer, Dalsant réfléchit. - -«... J’ai comme une idée que notre professeur n’a pas su le prendre... -Il n’a pas su me prendre non plus, mais mon cas est différent. Vous -comprenez, Monsieur, à cause de la situation de maman, de ma bourse -d’études et pour beaucoup d’autres raisons, je suis obligé de -travailler. Avec un professeur ennuyeux, votre fils a tout le temps de -s’ennuyer, moi pas, puisqu’il faut travailler quand même. Monsieur -Martin est un brave homme, gentil, très doux, mais, si vous me permettez -d’être sincère... assez rasant... Peut-être aurons-nous plus de chance à -la rentrée d’octobre. Votre fils et moi, nous en profiterons alors tous -les deux. Vous me demandiez de m’expliquer, Monsieur... c’est fait. - ---Merci, jeune homme...» - -Papa ne répondit rien d’autre, pourtant la conversation se fût -certainement prolongée si maman n’était entrée à ce même instant. Elle -ne tarda guère à gagner la confiance de Dalsant. Il me l’a dit, plus -tard. Comment fit-elle? Je ne sais. Les paroles de papa, un peu -surprenantes, avaient forcé Dalsant à répondre; la méthode de maman fut -toute féminine: elle lui parla de sa mère, des inquiétudes qu’il avait -dû lui donner pendant sa maladie, de quoi encore?... - -Quand il partit, sa poignée de main suffit à m’apprendre que nos -rapports n’étaient plus les mêmes. Le lendemain, comme nous sortions du -lycée, Dalsant résuma ses impressions de la façon la plus heureuse et -qui me ravit: - -«Ton père, dit-il, a l’air d’un monsieur pas commode. Ta mère est -délicieuse: j’aurais voulu l’embrasser!» - -Ce furent là les débuts d’une amitié rare qui, dès lors, nous lia l’un à -l’autre. Sans se départir jamais de sa réserve qui lui était -essentielle, Dalsant sut m’apprendre la douceur de cette fraternité où -l’on met en commun ses plaisirs, ses peines, ses rêves; où l’on cherche -à connaître, à comprendre, en s’y mettant à deux, où l’on touche même au -mystère pour en débrouiller avec plus de confiance l’inextricable -écheveau. Presque autant qu’à mes parents je dois à mon cher Dalsant -d’avoir admis que je n’étais pas le centre de l’univers, que la vie -autour de moi se manifestait par des spectacles tragiques et douloureux -qui méritaient qu’on les regardât de près, que cette vie enfin ne -présentait pas à chacun les diverses facilités que j’y trouvais -moi-même, enfin qu’il est parfois très émouvant de souffrir d’un cœur -sincère du mal d’autrui. - -Ayant donné ces précieuses prémisses notre amitié dura tant que Dalsant -vécut: amitié grave, amitié sereine, sans orages. L’enfant distrait, -fantasque et toujours satisfait de lui-même que j’étais subit fortement -l’influence de cet autre enfant que la vie avait déjà bousculé, qui -tâchait de s’y accommoder, au lieu de la contraindre, comme je -prétendais faire, qui gardait un bon sens averti et savait vite -découvrir le comique des situations humaines et des vanités de chacun. - -Entre les nombreux services que Dalsant me rendit, je retiens celui de -m’avoir appris à mieux rêver. - -Ces randonnées dans le vague, dans l’imprécis, où je me laissais aller, -sans but, avec tant de nerveuse nonchalance, je les lui avais contées -tout au long et je crois qu’elles l’amusaient, mais il en revenait -toujours au même point: - -«Vois-tu... il faut aller quelque part et savoir où l’on veut aller, où -l’on va... - ---Mais tu ne flânes donc jamais! - ---J’ai pas le temps et, quand ça m’arrive, j’essaye ensuite de me -rappeler par où j’ai flâné. Je me donne des raisons pour avoir tourné ce -coin de rue, suivi ce chemin, m’être arrêté... Alors ça fait comme un -voyage et je m’en souviens mieux.» - -A ceux qui partent dans le rêve, la tête à l’évent, flâner ainsi peut -paraître une tâche. Flâner, n’est-ce pas une rêverie sous forme de -promenade? Néanmoins, la méthode de Dalsant m’intéressait, de même que -le divertissait la mienne. Il était l’ancre de ma sécurité; j’étais la -brise de sa fantaisie. En vérité, nous ne nous ressemblions guère. Je me -montrais tour à tour sombre et joyeux, sans raison; il m’apparaissait -aussi divers, mais toujours il savait pourquoi. Je passais devant les -êtres et les choses dans un état de fièvre et de distraction -perpétuelles; ces mêmes choses, ces mêmes êtres, il les regardait -attentivement d’un œil sérieux ou malin, il en retenait une leçon -comique ou sévère, et sans jamais qu’il y eût là le plus petit effort, -la moindre application pédante. Il était ainsi. J’aimais qu’il fût -ainsi, comme avait dit sa mère. Je ne pouvais l’imaginer différent et je -crois que mon humeur absurde, soucieuse ou fantasque, lui déplaisait -aussi un peu. - -Je l’ai vu se développer jusqu’à l’âge d’homme, agrandir son horizon, -s’affermir tel qu’il promettait d’être, accomplir ce qu’il promettait de -faire, le parachever même, avec quelque souci d’élégance, afin que le -résultat fût net, sans bavures. Je l’ai vu souffrir de la vie et subir -sa douleur d’un cœur vaillant. Je l’ai vu mourir, à l’heure même où il -achevait la dure tâche entreprise, soufflé, pour ainsi dire, de cette -terre, dans un accident subit, imprévisible, imbécile, dont l’horreur -est toujours vivante dans mon cœur et dans mon esprit. - -D’autres amis, plus tard, me furent très chers; Dalsant, par la qualité -de son affection, par l’intimité qui le lia bientôt à mes parents, par -les projets que nous faisions de vivre notre vie côte à côte, me donna -vite l’impression que je conserve encore d’avoir eu, quelque temps, moi, -fils unique, un frère. - - - - -X - - -A relire ces pages, il me vient une façon de regret, de remords dont je -veux me délivrer tout de suite. J’ai parlé longuement de bonne-maman, -sans souffler mot de mon autre grand’mère, son amie, que j’ai cependant -bien connue. Pourquoi cet oubli? Je la voyais tous les ans, parfois tout -l’été, mais il est sans doute certaines âmes, certaines manières d’être, -de paraître et de sentir qui n’émeuvent ni l’enfant ni l’adolescent et -que l’homme seul peut apprécier à leur valeur pour les admirer, les -comprendre, les aimer enfin. - -Mon aïeule avait jadis été fort belle et cette beauté se voyait encore. -Le grand âge n’avait pas effacé les traits purs de la statue; la voix -restait jeune, le rire joyeux, le parole prompte et vivante. Assise dans -un fauteuil où elle se tenait le buste droit, éclairée par une lampe à -lumière douce, pour ménager ses yeux fatigués, grand’mère, au milieu -d’un groupe d’amis, me faisait l’effet d’une reine au milieu de sa cour, -sans rien pourtant de cérémonieux ni de compassé. - -Je l’admirais beaucoup... M’inspirait-elle un peu de crainte? Ce -sentiment lui aurait déplu. La familiarité même, si paisible, de son -langage m’imposait et sa bonne grâce toujours égale, sans à-coups, -m’imposait aussi. - -Elle avait, à un point que je ne devais retrouver chez personne, le -respect de la liberté des autres. - -«Quand on est vieux, disait-elle, il faut apprendre à ne pas ennuyer -ceux qui vous aiment.» - -Pourvu que l’on fût exact aux heures des repas, il lui importait peu que -l’on vécût à sa guise, ou plutôt elle le préférait. Cette indépendance -qui m’était si précieuse chez moi, m’entravait en quelque sorte chez ma -grand’mère. Je croyais de mon devoir de vivre dans le rayonnement -qu’elle projetait alentour, de ne pas m’écarter, d’être soumis à ses -lois... et, ce faisant, je l’agaçais sans doute au lieu de lui -complaire. - -Me tenait-elle à distance? Non pas. Elle attendait une invite sérieuse, -faite en termes posés, sans effusions ni grandes phrases, où je lui -proposerais un commerce vraiment affectueux. Elle estimait, je pense, -que cette invite dont elle m’abandonnait l’initiative, je la ferais un -jour. Elle m’en facilitait les voies, sans pour cela m’y engager: encore -une fois, elle me laissait libre. - -Oui, je sens aujourd’hui ce qui me gênait chez grand’mère: sa sérénité. -Elle avait tant vu de choses, de gens divers, d’événements heureux ou -malheureux, qu’elle ne s’étonnait plus guère. Cela ne l’empêchait -nullement de s’intéresser à tout de façon très active, de sympathiser, -dans la douleur comme dans la joie, mais son beau regard bleu n’en était -pas apparemment troublé, ni changé le ton de sa voix; elle ne se -récriait pas et son âge lui interdisait les gestes violents que, -d’ailleurs, elle n’eût pas faits, les jugeant inconvenants et superflus. - -Elle n’était point secrète. A une question posée elle répondait avec -calme, utilement; à une peine avouée, elle réservait le plus chaleureux -accueil, sachant user des paroles qui soulagent si elles ne consolent -pas, (je l’ai bien vu, plus tard!) ou qui, du moins, font prendre -patience, mais que ce fût dans la bonté, la compassion, la gaîté, -l’ironie ou la tristesse, que ce fût en discussion, souvent assez âpre, -ou en simple causerie, toujours, telle étant sa nature, elle demeurait -sereine. - -Sa sérénité... Comment un gosse fantasque et mal équilibré pouvait-il la -comprendre? Comment eût-il senti la vertu de cette balance si sûre entre -les sentiments et leur expression? J’exagérais mon chagrin, mon plaisir; -je ne l’avouais que devenu martyre ou folle volupté; je m’essoufflais à -vivre... puis il fallait reprendre haleine; les mots, je m’en servais -pour parer ma pensée, non pour la communiquer seulement, comme font les -gens de peu; je les voulais, ces mots, sonores et magnifiques, je parais -mes rêves de beaux atours, de somptueuses étoffes, après quoi j’en étais -réduit à plier et mettre de côté la pauvre andrinople et les colifichets -qui m’avaient servi.--Elle, cependant, souriait, sans même se moquer, -puisqu’il suffisait de sourire. - -Mainte fois, elle me fut d’un grand secours. Plus tard, à une époque où -les belles-lettres, les travaux de bibliothèque m’occupaient de manière -exclusive, elle voulut en prendre sa part et me faciliter la tâche. -Souvent, elle s’enquérait de ma passion du jour et s’ingéniait ensuite à -la satisfaire. Ce fut ainsi que, féru soudain des dramaturges anglais du -XVIe siècle, cette cohorte de héros tous doués d’un génie au moins égal, -pensais-je, à celui de Shakespeare, je me trouvai, aux environs du -premier de l’an, possesseur d’une édition fort complète de leurs œuvres, -et, de même, ayant projeté d’écrire un livre sur ces îles que l’on -découvre non sans peine sur les cartes à petite échelle, îles perdues, -peu visitées, tombées dans l’oubli, mais attachantes par quelque détail -d’histoire ou de nature, grand’mère sembla curieuse de mon projet. A la -critique assez défendable que proposait mon père: «Il faudrait d’abord -qu’Ottavio fît le voyage avant d’en écrire la relation», elle répondit -paisiblement: «Se renseigner d’avance n’est pas un mauvais parti: -connaître des terres lointaines lui donnera peut-être l’envie de s’y -rendre. Lorsqu’il les aura décrites sous la lampe, il désirera les voir -au soleil... pour contrôler.» - -Elle se mit donc en rapports avec son libraire et, quelques mois plus -tard, je reçus une note bibliographique, très bien faite, sur Juan -Fernandez, Pitcairn, l’île de Pâques, Clipperton, les Galapagos, -Socotora, l’île des Lépreux et autres lieux du monde où ma curiosité -cherchait à se repaître, note à laquelle était joint un imposant paquet -de volumes traitant de ces mêmes sujets. - -Cela me parut tout naturel. Je remerciai grand’mère avec politesse, par -quelques jolies phrases, j’étudiai la note, je lus les livres... et mon -bouquin à moi ne fut jamais écrit. Pourtant, il m’arrive d’y songer -encore. - -Ma grand’mère me parlait presque toujours comme on parle à un homme: -cela aussi m’effarait un peu. Elle plaisantait volontiers et sa gaîté -avait des traits de jeunesse charmants. Je m’en étonnais, je n’osais pas -rire. Cette gaîté transparente m’inquiétait, moi qui prisais si fort les -sentiments troubles ou véhéments, les rictus douloureux, les joies -bourbeuses, les farces tragiques et ces ragoûts de passion bien cuisinés -où l’on ne distingue plus les parties composantes. Or rien de trouble ne -pouvait se découvrir chez grand’mère. Je crois que, sans du tout s’en -rendre compte, elle filtrait spirituellement le flux de sa pensée pour -l’exprimer sous sa forme la plus cristalline. - -Un soir que nous étions seuls, je me sentis vraiment pris de court. Nous -nous sentions tous fort émus, depuis quelque temps, par un de ces -événements qui jettent le désarroi et l’angoisse dans une famille. - -Soudain, ma grand’mère me dit: - -«A ce propos, Ottavio, je voudrais avoir ton avis. Je te sais au courant -de la situation, mais c’est bien ton avis à toi que je désire connaître -et non celui de tes parents: ton avis est tout frais; je suis vieille; -il se peut que mes raisonnements et mes sentiments ne tiennent pas -devant ceux d’un jeune homme qui ne s’embarrasse pas des préjugés d’un -autre âge. Ton avis libre, tu entends, Ottavio! Je n’ai pas à te -demander qu’il soit sincère.» - -Je restai stupéfait, abasourdi; enfin, je répondis de mon mieux, -lentement, comme je me serais parlé à moi-même... mais j’avais froid -dans le dos! - -«Merci, Ottavio. Viens m’embrasser.» - -Ce fut tout. - -Et après cette marque de confiance, je ne sus pas me rapprocher de ma -grand’mère? je n’en profitai pas pour la remercier de se tenir au -courant avec tant de diligence discrète de mes rêves, de mes projets, de -mes exploits imaginaires, et sans jamais insister, comme en passant? - -Non, pas encore... - -Papa le sentait bien. - -«Il l’aime, disait-il; j’en suis sûr, mais n’arrive pas à le lui dire. -Dès qu’il se trouve en sa présence, il a l’air empoté, il récite une -leçon qui l’embête, il pense à autre chose, ce qui est sa manière de -prendre la porte. C’est dommage de le voir ainsi gâcher son plaisir!» - -Je ne fis la connaissance de ma grand’mère, la connaissance qui permet -d’aimer, que plus tard, beaucoup plus tard. - -Je lui rendais visite alors qu’elle recevait aussi une jeune femme -nommée Celia. Quand elle la regardait, son visage se transfigurait, ses -pauvres yeux déjà voilés revivaient, sa bouche était ravie. En écoutant -Celia, en la contemplant, simplement en la voyant vivre, elle -s’illuminait d’une expression exquise où se lisait sa joie. - -Cette joie, elle me la disait, immobile dans son grand fauteuil. - -«Celia enchante mes vieux jours, Ottavio! Il me semble que je reçois en -mon logis une déesse, comme on fait dans l’Odyssée. Je découvre sa -qualité divine au son de sa voix, à chacun de ses gestes, à sa -démarche... Sa démarche... Ottavio, n’y a-t-il pas un vers latin qui -rend ma pensée? Tu t’en souviens peut-être.» - -Et je fus tout fier de pouvoir lui citer aussitôt l’«incessu patuit dea» -demandé. - -C’était d’ailleurs un charmant, un émouvant spectacle que celui de ces -deux femmes d’âges si différents et qui s’entendaient si parfaitement. -Un jour, comme je le disais à Celia, elle ne me répondit que par -d’affectueux reproches. - -«Vous êtes injuste pour votre grand’mère et ne cessez pas de l’être, -bien que ce soit malgré vous. J’ai peine à voir qu’elle vous aime plus -et surtout mieux que vous ne l’aimez. Parce qu’il lui plaît de garder -une réserve qui lui est naturelle (c’est bien son droit, je pense), vous -l’accusez de froideur; parce qu’elle parle des choses sur le ton apaisé -que son âge autorise, vous ne percevez plus ni la force de l’accent, ni -la passion que cette sérénité a la pudeur de sous-entendre. On ne -s’exprime pas de même, Ottavio, à trente ans et à quatre-vingts, mais on -peut sentir de même; votre grand’mère en est un noble exemple. Elle -évoque ses souvenirs avec une précision qui m’enchante; elle -m’entretient de votre bonne-maman, son amie, de sa fille, de votre père, -de vos amis, de tous ceux que vous avez su chérir et connaître, d’une -manière qui vous toucherait, si vous y preniez garde, et votre vanité -trouverait certainement son compte à l’entendre parler de vous, ce -qu’elle fait souvent... Ainsi, Ottavio, vous vous privez d’une joie -précieuse, de qualité vraiment rare, en négligeant cette vieille dame, -en l’ayant découragée, puis rebutée, parce que vous pensiez à tort -qu’elle ne vous aimait pas. - ---Assurément, Celia, vous en parlez à votre aise, vous qu’elle nomme «ma -déesse». - ---Ne dites pas des bêtises, Ottavio! - ---Je ne dis pas des bêtises, Celia; vous êtes dans sa vie comme un -printemps d’arrière-saison dont elle goûte la beauté, les parfums et la -musique... - ---Je vous le répète: ne dites pas des bêtises et ne faites pas des -phrases... Gardez-les pour vos livres.» - -Celia semblait toute troublée, malgré sa réplique plaisante, et, -bientôt, je le fus autant qu’elle. - -J’avais donc peiné ma grand’mère en demeurant à distance, alors qu’elle -eût désiré me tenir tout près d’elle; j’avais négligé une affection -chaude et douce, une sensibilité qui, loin d’être émoussée par l’âge, -restait neuve et juste, une intelligence avertie, alerte, très -dépouillée de préjugés, assez audacieuse, moderne en quelque sorte... -chez une femme de quatre-vingts ans. Je n’avais pas su me laisser -convaincre ni séduire; voici que j’en ressentais un amer regret et comme -de la honte. - -Quatre-vingts ans... il était peut-être trop tard pour me rapprocher -d’elle, pour lui dire les paroles discrètes et tendres qui -témoigneraient de ma confusion et de ma hâte à me faire pardonner. Ah! -que j’eusse voulu revivre toutes ces heures perdues! - -Je la voyais avec d’autres yeux. Cette sérénité qui m’effrayait tant, ne -me l’avait-elle pas expliquée, un soir que je la félicitais de sa verte -vieillesse? - -«J’essaye de porter mon âge, disait-elle, comme j’ai porté mes autres -charges, dont quelques-unes étaient lourdes, je t’assure. Ce que l’on -tient sur ses épaules, il me semble qu’on ne doit pas l’imposer au -voisin ni lui en laisser deviner le poids. A chacun sa tâche. Tu me -vois, ici, bien tranquille dans mon fauteuil, après la journée faite, -mais il n’en a pas toujours été de même: j’ai eu ma part de soucis, de -chagrins et d’épreuves; il m’a fallu prendre des responsabilités -terribles alors que je n’y étais pas faite. En de pareils cas, pour ne -pas se rendre odieux à tout son entourage par des plaintes, des demandes -de conseils et d’appui, le moyen héroïque est assurément de tout garder -pour soi et de souffrir en serrant bien les dents. Je ne m’en sentais -pas capable: l’inquiétude m’aurait vaincue; c’est pourquoi j’ai choisi -une autre méthode. Tous les soirs, je m’interdisais de penser à la peine -du jour, fût-elle cuisante... Cela n’a pas été tout seul, d’abord, mais -j’ai persisté. Au delà d’une certaine heure, la tâche quotidienne finie, -je me refusais à souffrir, à débattre, à délibérer; je repoussais toute -analyse douloureuse, je tuais l’angoisse en m’absentant, et lorsque j’y -étais parvenue, quand le sommeil me le prouvait en m’épargnant les -mauvais songes, eh bien! je me sentais toute prête, au matin, à -reprendre mon fardeau: n’ayant pas abusé de mes forces, je pouvais le -supporter sans incommoder autrui. Pour mon grand âge, il en va de même: -à un moment donné, je redeviens jeune, je l’espère du moins et vois-tu, -nous causons fort bien ensemble, Ottavio.» - -Je me souvenais de ces paroles dont l’apparente sérénité voilait -l’émotion... - -«Puis-je les lui rappeler? N’est-il pas trop tard? - ---Je pense, dit Celia, qu’elle en aurait une très douce joie.» - -Ce fut un grand service que Celia me rendit, ce matin de mars où nous -étions restés à bavarder au coin du feu, le vent de mer soufflant en -trop froides rafales pour permettre une promenade sur la jetée. - -Pendant quelques années encore je pus goûter l’enchantement qui m’était -offert; je consultai avidement la mémoire fidèle qui me livrait ses -trésors et, sachant combien ma grand’mère m’aimait, je me vouai au -délicieux devoir de l’aimer enfin, à mon tour. - - - - -XI - - -C’est le temps des vacances. Il paraît que nous irons à l’étranger, de -juillet en septembre. Divers projets sont étudiés, discutés, abandonnés, -repris. J’assiste aux débats qui se tiennent, à l’ordinaire, sur la -terrasse, après le repas du soir. Où donc irons-nous? On ne me demande -pas mon avis et d’ailleurs cela m’est absolument égal. L’idée seule -d’aller à l’étranger m’intéresse, m’exalte un peu mais le choix de cette -villégiature me laisse indifférent. On se décide, après réflexion, pour -un village lointain dont le nom pittoresque me plaît d’avance: un -village ainsi nommé ne saurait manquer de charme. - -Il est charmant, en effet: une longue vallée s’élargit en cet endroit; -des montagnes ornées de tous leurs attributs de neige et de glaciers -ferment le paysage sans l’opprimer. On respire un air délicieux. Ce -ruisseau qui passe, poissonneux et fantasque, promet beaucoup: en -remonter le cours, à l’arrivée, fut déjà un plaisir. J’aime aussi ces -bois de sapins noirs où l’on pourra se perdre, imaginer mille aventures, -enfin, dès ma première sortie, je découvre dans les prés des fleurs -nouvelles, des fleurs que je n’ai jamais vues, qu’il faudra connaître, -qu’il faudra peut-être aimer. - -A l’hôtel, quelques Français, beaucoup d’étrangers et, parmi eux, deux -ou trois figures falotes qui font ma joie. Je m’amuse encore beaucoup -d’une singularité dans le vêtement ou les habitudes. Pourquoi mes -parents s’en amusent-ils moins? A vrai dire, je distingue mal une -différence d’avec une bizarrerie: je m’étonne et ris tout de suite... -«Comment peut-on être Persan!» Cette fois pourtant, je ne m’attardai pas -à des trouvailles comiques: la première semaine de notre séjour n’était -pas achevée que j’avais élu, entre toutes les jeunes têtes de l’hôtel, -la blonde Elisabeth comme compagne de mes jeux et de mes promenades. - -Par l’esprit, les traits, les manières, elle ne rappelle en rien mon -amie Bianca, si pétulante, impérieuse et fantaisiste. Elisabeth est plus -grave. Elle sait bien rire et jouer, mais je crois qu’elle préfère la -causerie où chacun parle à son tour, au lieu que Bianca ne cause guère -que pour m’imposer son opinion ou se moquer de la mienne. Elle me -ravissait, en Provence, au bord de la mer; devant des montagnes, dans -l’ombre des sapins, Elisabeth aux yeux de pervenche, aux cheveux nattés, -me plaît autrement. - -Cette jeune étrangère m’humilie par la façon pure et facile dont elle -parle ma langue, alors que de la sienne je n’ai que des notions -rudimentaires. Avec la meilleure volonté du monde, je me lance dans de -longues phrases où je m’égare et mon vocabulaire insuffisant me fait -trébucher à chaque pas. Qu’importe, puisque la plupart du temps, nous -parlons français! Mes parents le regrettent (une si belle occasion!...), -mais ils n’osent intervenir: nous sommes en vacances. - -Je n’en finis pas de causer avec Elisabeth. Elle ne sait rien de moi, je -ne sais rien d’elle. Nous avons tant de choses à nous dire! Saisis l’un -pour l’autre d’une brusque sympathie, nous tâchons de rattraper de notre -mieux le temps perdu. - -«Procédons par ordre», dit-elle quand je déballe au hasard toute ma -pacotille. Elle demande à s’y reconnaître et pose des questions précises -auxquelles je réponds par un nouveau flux de paroles pressées. Je passe -d’un sujet à un autre, je décris mille choses, je m’enthousiasme, je -m’embrouille... «Je crains d’avoir mal compris,» dit Elisabeth en -soupirant. - -Je me fais valoir. Non seulement je lui montre un bois de Provence, mais -encore et surtout les jeux magnifiques auxquels je me livre en ce bois -enchanté; voici la promenade en barque, un jour de mistral, où je -faillis être noyé, voici l’admirable chevauchée où je me crus -centaure... Elisabeth monte bien à cheval et trouve cela tout naturel. -Il me faudra donc faire le récit d’autres exploits plus rares, ceux par -exemple que j’accomplis en méditant ou dans mes rêves. Et ce fut dans -nos rêves que se marqua la différence essentielle qui nous séparait. - -A vrai dire, je crains d’expliquer aujourd’hui la valeur de cette nuance -dans le miroir du souvenir. L’enfant ne sait pas raisonner en paroles: -bavarder passionnément lui suffit, il nie ou il affirme et cependant -s’explique mal. - -Les imaginations d’Elisabeth figuraient, me semble-t-il, des personnages -vivant dans les histoires qu’on lui contait; elle se mêlait à leur -troupe. Celui-ci représentait la vaillance humaine, celui-ci le génie -des eaux, celle-ci le printemps, celle-ci l’amazone intrépide que -protégeait un dieu, cet autre le paysan grotesque, attentif à la voix -des choses, ce dernier l’âme des forces sourdes, cachées sous terre, et -qui donne la flamme aux volcans. - -Les acteurs de mes songes, au contraire, ne représentaient que le résumé -de mon désir, de ma curiosité puérile, de mon enthousiasme; leur habit -seul provenait d’une fable, l’ornement de leur coiffure ou la fleur -qu’ils tenaient aux doigts. Certes, mon ami Pamphile avait un corps, il -se garait les yeux en plein jour, il écartait les mouches avec un rameau -d’olivier, mais ses discours naissaient de moi, pour affermir mon espoir -ou pour l’anéantir. En somme, je parlais par sa bouche et sans bien m’en -rendre compte; ses propos étaient la conscience obscure d’Ottavio -exposée au soleil. - -De façon toute différente, Elisabeth m’enseignait les prestiges d’un -monde plus froid, celui où elle avait vécu, les ombres mystérieuses des -crépuscules du nord, des féeries inédites où l’homme entre de -plain-pied. Une fillette me révélait cela, d’une voix lente et posée, en -phrases où les mots les plus chimériques s’arrangeaient raisonnablement. - -Ces deux mois d’été n’eurent d’autre emploi que de nouer plus ample -connaissance. Ainsi notre camaraderie de hasard et d’occasion devint de -l’amitié. Avant de nous quitter, il fut entendu que nous resterions en -rapports par un fidèle commerce épistolaire et je dois dire que -longtemps nous n’y manquâmes point, mais comme il devient vite malaisé -de suivre la pensée de son correspondant lorsqu’on ne connaît guère que -ses rêves! - -Cette enveloppe que j’ai reçue me déçoit dès que je l’ouvre. Quand -Elisabeth me décrit ses jeux, ses occupations, ses travaux, je me sens -vite perdu. Un détail précis m’égare plus qu’il ne me renseigne. Elle me -parle de gens qui ne me représentent rien, d’une ville étrangère, d’un -paysage que j’ignore et n’ai nulle envie de visiter. De ce qui lui est -familier, de ce qui l’entoure et fait sa vie quotidienne, je ne sais pas -grand chose. Elle devrait me décrire ses songeries et m’entretient de -voyages ou de visites dans un musée... - -Tel menu fait paraît surprenant alors qu’il n’est qu’habituel; enfin -nous perdions courage devant les explications inutiles qu’il eût fallu -pour définir des impondérables et fixer leur juste poids, enfin cela -rendait mélancolique de songer que si peu de mots eussent fait l’affaire -à condition de savoir les choisir, d’abord, et les dire, ensuite. - -Ainsi s’efface une figure connue. Quelques photographies ne placent pas -leur sujet dans son atmosphère. Il faut imaginer, sachant que l’on se -trompe peut-être et retoucher en l’absence du modèle un portrait périmé. - -Elisabeth et moi ne nous retrouvions vraiment qu’à propos de nos -admirations littéraires. Jeune fille, ses parents la laissaient assez -libre dans le choix de ses lectures, et que de feuilles nous avons -noircies pour nous communiquer la joie prise à lire de beaux vers, à -goûter tel noble livre, à ressentir l’émotion d’un drame! - -Aujourd’hui je me représente Elisabeth de même façon, comme elle fait, -je pense, de moi. Elle a reçu l’aveu, sans beaucoup s’en ébahir, que mes -cheveux étaient gris; je la sais grand’mère et cette photographie qui me -montre sa petite fille se baignant au jardin m’a fort amusé. Nos -préférences artistiques et musicales, les progrès et défaillances de -notre santé nous restent connus, mais par quelles transformations ont -passé la fillette blonde et le garçon dégingandé qui se promenaient -jadis avec tant de sérieux en devisant, à l’ombre des sapins obscurs, -devant un rempart de glaciers et de neiges, près de ce village au nom -pittoresque et pimpant? quels sont enfin leurs rêves d’aujourd’hui?... -cela, nous n’avons jamais pu nous l’apprendre et, maintenant, il est -trop tard. - -Comme je parlais un soir, dans le bois de pins, chez moi, d’Elisabeth à -mon ami Pamphile, il me répondit tout net: - -«Excuse-moi, Ottavio, je ne comprends rien aux mythologies du nord. Je -suis né, je croyais te l’avoir appris, sur les bords de la -Méditerranée.» - - - - -XII - - -Ah! ce fut, sans contredit, un jour mémorable! - -Nous rentrons au lycée, les vacances finies et, non seulement en -changeant de classe nous changeons de professeur, mais, cette fois, ce -professeur est nouveau, il vient d’arriver, personne encore ne l’a vu, -nul ne peut, à son sujet, donner le moindre renseignement. Attente -pleine d’inquiétude... Sera-ce un vieux barbon paterne? sera-ce un de -ces gaillards secs à la voix brève, aux cheveux plats dont le nez est -chevauché d’un lorgnon inquisiteur? sera-ce un bon gros tout rond qui -plaisante et se permet des calembours qu’il faut apprécier pour se faire -bien voir? Le vieux barbon m’ennuie d’avance; du gaillard sec, je me -méfie et le bon gros ne me plaît pas davantage, fût-il vraiment drôle. -D’ailleurs nous ne savons rien. Nous saurons bientôt: dans un quart -d’heure. Pour l’instant, nous nous occupons de notre rentrée, des -camarades retrouvés, de quelques nouveau-venus, et nous échangeons nos -impressions de vacances, sous les platanes maigres de la cour. - -A l’entrée en classe, on se place d’abord à sa guise. Je me retrouve -entre Saltier et Dalsant. Il règne encore un léger brouhaha -d’emménagement. Silence subit: la porte vient de s’ouvrir. Chacun se -lève. Le nouveau professeur est introduit. - -Non, je ne le voyais pas ainsi, oh! pas du tout! Aucune de mes -hypothèses ne tient bon. C’est donc à celui-là que nous aurons à faire, -d’octobre en fin juillet? Il est d’un type inattendu. Très jeune, mince, -grand, de visage assez dur, il surprend d’abord. Je l’imagine, à la -rigueur, nous dictant son cours, mais comment s’y prendra-t-il pour -corriger nos devoirs et distribuer des retenues? Il semble voué à de -bien autres besognes. On peut croire qu’il manquera de bonhomie -familière: sa bouche est d’un dessin trop net. Observons-le de plus -près. Je n’avais pas remarqué le regard direct de ses yeux bleus. Son -regard me met en confiance, mais surtout son allure m’étonne. Sa tenue -n’a rien de négligé, elle est même élégante, ses manières ont à la fois -quelque chose d’un peu raide, qui fait réfléchir, et d’affable: il ne se -refuse pas. Néanmoins on devra se bien tenir, cela se devine. - -Je murmure à l’oreille de Saltier: - -«Que penses-tu de lui? - ---Tais-toi donc! murmure Saltier qui déjà s’épouvante, mais Dalsant me -répond tout bas: - ---Ça m’a l’air d’un fameux numéro!» - -Le nouveau venu se nomme Monsieur Lequin. - -«Aujourd’hui, nous dit-il, pas de classe; nous causerons, nous ferons -connaissance...» - -Je ne demande pas mieux, mais quelle singulière idée! - -Il nous explique sa méthode, sur un ton sérieux où cependant perce de -l’ironie. Il tâchera, en somme, de ne pas trop nous embêter, du moins il -l’affirme. Il se rend compte que l’étude est rarement réjouissante, que -les textes classiques ont quelque chose d’austère qui rebute, qu’une -attention soutenue ne se donne pas sans effort. Comme nous, il a passé -par là et se souvient de son temps d’épreuves. Nous en profiterons -peut-être. - -Il nous regarde en parlant, il fixe les yeux sur l’un de nous, puis sur -un autre. Quelques incidentes: «n’est-ce pas?... voyez où je veux en -venir... comprenez-vous?...» permettent de participer à ce qu’il dit et -le rapprochent. - -Assurément, il m’effare un peu, mais je crois sentir que les débuts de -notre professeur ne me sont pas antipathiques: je me rappelle des -causeries entendues chez moi. Dans ces phrases sérieuses mais sans nulle -pompe et qu’un sourire accompagne, je reconnais certaines façons de -parler de mon père. - -«Pour vous enseigner utilement, il faut que je me sois fait de vous, -d’abord, une idée approximative. Si je m’adresse à un inconnu, comment -m’y prendrai-je quand je voudrai lui enseigner quelque chose? Comment -saurai-je corriger une composition dont l’auteur m’est absolument -étranger? Je suis professeur, je ne suis pas sorcier! d’ailleurs, je -compte sur vous pour me faciliter la tâche: lorsque vous n’aurez pas -bien saisi ma pensée, lorsqu’elle vous semblera obscure ou même injuste -(ça peut m’arriver comme à un autre), ne vous gênez pas, venez me -trouver en sortant de classe et priez-moi de mieux m’expliquer... C’est -entendu, n’est-ce pas? - -«Il serait insensé de ma part de vouloir bien connaître mes -quarante-sept élèves, mais, pourvu que chacun d’eux y mette du sien, je -vous assure que nous pourrons avoir d’excellents rapports et même assez -agréables. Je m’en féliciterai autant que vous. S’il est assommant de -faire la classe à quarante-sept figures de bois, par contre on -s’intéresse vite au commerce de quarante-sept personnes vivantes qui se -donnent la peine, non seulement de travailler, mais aussi de collaborer -avec leur maître... Et maintenant, comme je vous l’ai dit, causons...» - -On se réservait, on attendait la suite. Au lieu de cette légère rumeur -qui accompagne d’ordinaire la première classe d’un professeur nouveau, -il régnait un silence merveilleux, un silence magique... M. Lequin -était-il donc sorcier, quoi qu’il en dît? - -Seul le pauvre Saltier, trop fortement dérangé dans ses habitudes, ne -put pas se tenir. Il se pencha à mon oreille et d’une voix tremblante, -mal exercée aux communications secrètes, balbutia ces paroles -définitives: - -«Celui-là n’est pas sérieux!» - -«Je voudrais savoir, dit M. Lequin, quel fut l’emploi de vos vacances. -Je n’entends pas les quelques devoirs que vous avez pu faire, mais vos -lectures, vos promenades, enfin ce que vous trouviez à ces vacances -d’amusant et de nouveau. Voyons... Vous teniez, il me semble, la tête de -la classe, Saltier; vous aviez donc travaillé et ces deux mois de repos -ont dû vous paraître bienvenus. A quoi furent occupés vos loisirs?» - -Je crus d’abord que Saltier ne soufflerait mot. Simplement il se -recueillait: - -«J’ai un peu étudié le programme de cette année, Monsieur, et j’ai lu -plusieurs livres. - ---Lesquels? - ---Ceux du programme de cette année, Monsieur. - ---Ah! vraiment!... Vous avez bien fait... Et vous... Dalsant?» - -Dalsant pensait sans doute que son tour était venu, car il répondit -aussitôt: - -«Moi, Monsieur, je n’ai pas ouvert un livre de tout l’été. Mes vacances -se sont passées en promenades aux environs. J’ai longé le bord de mer, -je suis monté sur les collines... - ---De quel côté alliez-vous, Dalsant? Je connais un peu le pays.» - -Un dialogue s’engage. M. Lequin ne se vante pas: il connaît même le pays -fort bien. On voit qu’il l’a parcouru en tous sens. Il propose à Dalsant -de nouveaux itinéraires, il parle d’un raccourci qui permet, sans -fatigue, de gagner du temps, il révèle un paysage curieux que le -promeneur néglige, il donne des précisions qui m’intéressent, qui -m’amusent. - -Au fait... non, elles ne m’amusent pas. Je suis en dehors de la -conversation. On ne demande pas mon avis et puisque M. Lequin choisit -comme interlocuteurs les seuls bons élèves, je risque d’être laissé pour -compte. Cette route, pourtant, je l’ai suivie, ce point de vue ne m’a -pas échappé et j’ai fait l’ascension de cette colline difficile. Je suis -aussi renseigné que mon maître et mon camarade, mieux peut-être, sur les -bois et les rochers et les calanques. Pour l’instant, je me sens de très -mauvaise humeur; si, par hasard, M. Lequin me demandait l’emploi de mes -vacances, je n’aurais aucun plaisir à lui parler des glaciers et des -neiges que j’admirais au mois d’août... et même je ne saurais pas. «Moi, -j’ai vu un glacier...» quelle phrase ridicule! Une timidité soudaine -m’envahit, une sorte de malaise fait de révolte quinteuse, de vanité -blessée et de honte sourde à me trouver classé comme élève médiocre... -Cependant, ces deux-là parlent toujours. On dirait qu’ils y prennent -plaisir. - -«Je vous garantis, Dalsant, que ce ne serait pas du temps perdu... Le -sentier qui tourne à gauche, avant le grand rocher, doit mener à -l’endroit dont nous parlons, sauf erreur de ma part, car mes souvenirs -ne sont pas tout frais! J’avais à peu près votre âge quand je faisais -ces belles courses...» - -Voici que je deviens tout rouge. Dalsant (de quoi se mêle-t-il?) vient -de répondre sur ce même ton paisible qui lui est habituel: - -«D’ailleurs, Monsieur, si vous voulez des renseignements plus exacts, -vous n’avez qu’à vous adresser à N...» - -(N., c’est moi. Vous pensez bien qu’au lycée on ne m’appelle pas -Ottavio.) - -«Il connaît la contrée comme un loup.» - -Je lui ai parlé de mes longues promenades avec maman, oui, sans doute, -mais de quel droit mettre en tiers ce professeur bavard qui, au lieu de -nous faire la classe, nous raconte des histoires, et que déjà je -déteste? - -«Je vais en profiter tout de suite, dit M. Lequin. Dites-moi, N., -peut-on atteindre les falaises de l’Oule en passant par terre? - ---Oh! sûrement pas, Monsieur, à moins de descendre à la corde. Il faut -arriver sous la brèche de Castelvieil en bateau. - ---Merci bien, N. Au printemps, si le temps le permet et que j’en aie le -loisir, je vous demanderai de me faire, pour les vacances de Pâques, un -itinéraire de promenade.» - -Ma timidité a fondu. Enfin nous avons un professeur intelligent! -J’aimerais tant me placer dans les premiers, à la prochaine -composition!... Comment m’y prendre? - -«Et vous, Dubois?» - -Dubois est un gros pataud, rougeaud, assez malin. Je n’écoute pas sa -réponse. Je pense à autre chose. Je ne projette rien encore. J’espère, -sans savoir au juste quoi. - - - - -XIII - - -Depuis plusieurs semaines, ce cahier a dormi au fond d’un tiroir. Qu’en -ferais-je? Les ombres que je veux évoquer ici ne se représentent plus: -le temps de ma jeunesse s’embrume. - -Certes, mes souvenirs ne se sont pas échappés, je les retrouve, mais ils -restent en moi (comprenez-vous?), ils ne m’entourent plus de leur -présence mobile et vivante, ils ne me parlent plus; je dois les -interroger et leurs réponses me paraissent froides, sans accent ni -timbre, comme un renseignement de dictionnaire, or ce ne sont point des -dates que je leur demande, la teinte d’une chevelure ni le plan d’un -jardin; je tiens à les entendre, à converser avec eux, à renaître près -d’eux, tel que j’étais lorsqu’eux-mêmes n’avaient pas encore figure de -souvenirs. - -Heure mauvaise où je souffre soudain de cette solitude du cœur et de -l’esprit qui devient si vite insupportable. Je me sens exilé dans -l’instant présent, forclos de ce passé où il me tarde de revivre, qui -m’est bien fermé aujourd’hui... et ce n’est pas en de pareilles -traverses que l’on peut interroger utilement l’avenir. - -Rien n’y fait: j’ai feuilleté d’anciens papiers, relu de vieilles -lettres; il s’en dégage une odeur de poussière, un relent de tristesse -qui me navre. Le cher passé m’a l’air incolore et surtout ennuyeux. -Quoi! c’est donc là que je vivais si allègrement, sous un ciel si bleu, -que j’accueillais chaque nouveau jour avec tant de confiante ardeur et -que la douleur même avait belle apparence? Mon passé, je l’ai sous la -main: quelques liasses étiquetées et ficelées, quelques pages -gribouillées en bref sur des agendas ou des cahiers de classe, quelques -photographies: des paquets morts que je n’ai pas la curiosité d’ouvrir, -trop sûr d’avance de ce qu’ils contiennent. Ah! s’il s’agissait de la -vie d’un autre, je pourrais m’y intéresser! Il s’agit seulement de ma -vie à moi, de celle des miens. Peut-être trouverais-je quelques -précisions... Qu’importe! préciser n’est pas faire revivre et cela me -laisse indifférent que telle joie ou telle peine me soit échue le dix -octobre et non le vingt, que telle rencontre ait eu lieu autre part que -je ne pensais, enfin qu’un visage oublié resurgisse, puisqu’il -m’apparaîtrait avec des yeux sans regard et des lèvres muettes. - -Je vais donc rassembler ces liasses et les ranger dans le coffret en -bois des îles, leur cercueil, d’où je les avais tirées. - -Mon passé se refuse. - -Je n’ai d’abord rien entendu... Pendant que je me désolais ainsi, -quelqu’un est entré, quelqu’un qui rôde autour de moi en silence, -s’arrête pour regarder les rayons de la bibliothèque, prend un volume, -s’assied et le parcourt. Puis j’entends la voix de Celia qui me parle -doucement: - -«Pourquoi relire encore de vieilles lettres? Quand on interroge trop le -passé, il ne vous livre que des cendres, on n’en goûte que l’amertume, -on n’en sent plus que le regret, ou bien il vous déçoit, ce qui est -pire... Il vaut mieux causer de ces choses.» - -Je ne dis mot. Celia se tait un instant. Voici qu’elle reprend: - -«Quelle était, au juste, la couleur du petit bureau, à la campagne? Je -le devine, au fond du couloir, donnant par deux fenêtres sur la -terrasse, avec, il me semble, une étroite échappée sur la mer. Mais -j’oublie le ton de la cretonne... ou peut-être ne l’ai-je jamais su. - ---De grandes fleurs d’un rouge sombre, Celia, parmi des rinceaux de -feuillage vert... C’était très joli. Je suivais les rinceaux de -feuillage d’un mur à l’autre et je comptais les fleurs... - ---Merci. Voilà qui me permet de voir plus clairement.» - -Et, tandis que parle Celia, j’entends la voix de maman qui m’appelle sur -un ton impératif et me dit que, par ce beau jour, il vaudrait mieux -jouer au jardin que de compter les fleurs pourpres d’une tenture -lointaine. - -Mes souvenirs sont revenus, mes souvenirs revivent, avec leurs tons, -leurs teintes, leurs parfums... - -Celia n’a jamais connu la maison de campagne, ni le beau jardin, ni -certains de ceux qui le fréquentaient; elle n’a connu certains autres -que beaucoup plus tard, mais, par une secrète influence, elle sait tous -les évoquer. Comme elle me révélait, il y a quelques années, la qualité -précieuse de ma grand’mère, de même, par trois paroles, elle rend sa -fraîcheur vivante au souvenir endolori. - -Je pense que si Celia restait seule à converser de façon intime avec une -rose en bouton, avec une anémone encore close, la fleur -s’entr’ouvrirait, s’épanouirait bientôt, pour mieux l’écouter et -sourire. - - - - -XIV - - -Ce fut comme un très beau voyage d’exploration, plein d’aventures, de -surprises, où les jours pénibles ne manquèrent pas, ni même les jours -d’ennui, mais où l’effort semblait toujours récompensé, souvent de façon -magnifique. - -Enfant, je lisais peu, je lisais mal. Les Jules Verne m’amusaient -quelque temps, mais je m’en détournais, à la moindre invite, pour aller -courir, grimper, chasser plus librement et sans guide. Les histoires -féeriques, les légendes qui, racontées par bonne-maman m’eussent -transporté, perdaient, à mon avis, tout prestige dans un livre. - -Papa s’étonnait, se désolait même de cette indifférence. Il lui -déplaisait de me voir assis, le regard vague, les mains vides, perdu -dans une rêverie sans rêves qui n’était qu’un moyen de m’absenter et -n’aboutissait à rien, lorsque tant de livres où je trouverais à me -repaître attendaient mon bon plaisir. Papa savait ce qu’il disait en me -traitant de songe-creux. - -«A ton âge, que diable! on est un bourreau de livres.» - -Rien n’y faisait: je lisais sagement ce qu’on me donnait à lire, puis je -pensais à autre chose. - -C’est assurément M. Lequin qui décida de ma conversion et me valut les -ivresses qui la suivirent. Il gardait l’habitude de nous parler, de -temps à autre, familièrement, à la fin d’une classe, causeries qu’il -entremêla bientôt de brèves lectures. Nous l’écoutions avec piété. M. -Lequin distribuait peu de retenues, mais l’ordre n’était jamais troublé -chez lui: on ne bronchait pas, on ne soufflait mot... il intéressait. - -Un jour, il nous entretint de Chateaubriand dont je ne connaissais -l’œuvre que par son dos en maroquin bleu, sur le troisième rayon de la -bibliothèque de papa. M. Lequin nous dit quelques traits de sa vie, ses -voyages en Amérique, puis, ayant d’abord résumé le sens du fragment -qu’il voulait nous soumettre, il nous le lut. Sans doute, lisait-il fort -bien, mais ce ne fut pas seulement cette présentation harmonieuse et -claire, ni même la beauté de l’exemple choisi qui me remua l’âme. Je -venais de faire, obscurément, de façon confuse, une merveilleuse -découverte. - -Ce que ce bonhomme écrivait là, il l’avait d’abord senti, vécu; il nous -le racontait, il me le racontait à moi... Il ne fallait donc pas lire -son récit comme on lit une affiche dans la rue, mais l’écouter, fût-on -tout seul devant le livre et, la bouche muette, l’entendre comme, dans -le bois de pins, j’entendais autrefois Pamphile, afin que la page -imprimée devînt une voix, un geste, un paysage, un drame où je jouerais -mon rôle. - -Je ne me rendis compte de tout cela que ce même soir, lorsque, rentrant -à la maison, chaviré par un émoi dont je percevais mal les causes et qui -prenait forme de peur, je me confiai à papa. Il sut me débrouiller -l’esprit, apaiser mon trouble, me faire parler, me renseigner sur mes -propres sentiments et les mettre en ordre. A cette tâche, il paraissait -trouver du plaisir. Je regrette seulement qu’il ait terminé son -explication habile et tendre par ces paroles d’une parfaite -inconvenance: - -«En tout cas, ton professeur n’est pas un sot!» - -Dès lors, je n’eus plus qu’un désir: parcourir la forêt des livres, me -reposer dans ses clairières, violer le mystère épais de ses fourrés et -cueillir ses fleurs. Je venais d’apprendre à lire; je me sentais une -grande faim de lectures; depuis hier, une joie nouvelle m’était révélée; -je la voulais tout entière, offerte tout de suite. M. Lequin dirigeait -mon choix, sans en avoir l’air, me proposait tel plat savoureux, me -détournait de tel autre. Quelques mots lui suffisaient, dits avec -négligence, quand je le croisais dans la cour ou à la sortie des -classes, et je recueillais ses paroles avidement. - -Le plus étonnant résultat de cette fringale fut que je me nourris -parfois, sans dégoût de textes qui m’eussent, jadis, rebuté et dont je -ressentis bientôt le bénéfice. - -«Celle-là est trop forte! me dit un jour mon ami Dalsant. Aurais-tu, par -hasard, l’intention de devenir un bon élève?» - -Saltier, qu’à l’ordinaire je laissais indifférent, me considérait déjà -d’un œil inquiet: N. n’était plus le médiocre dont il n’y a rien à -craindre. - -A vrai dire, je travaillais avec un certain entrain qui me surprenait -moi-même; par un détour, cela résultait de mes lectures: distrait comme -on l’est rarement, distrait de façon presque maladive, la lecture -m’avait forcé à de l’attention; mon travail en profitait. Toutefois, mes -succès scolaires ne furent jamais glorieux et Saltier s’inquiétait à -tort. Je m’y prenais trop tard et traînais après moi une trop lourde -charge de paresse habituelle, mais l’amour-propre s’en mêla, quelques -petits encouragements m’incitèrent à persévérer: un sourire de maman, -des causeries plus fréquentes avec papa, une approbation publique de M. -Lequin... Il n’en fallait pas davantage pour me tenir en haleine. - -Hélas! l’année scolaire touchait à sa fin. En octobre, au retour des -vacances, je retrouverais mes camarades, mais non pas mon professeur, -mon premier maître. - -J’en eus plusieurs, dans la suite; l’un deux m’enthousiasma pour -l’histoire, un autre pour la philosophie et me donna des soucis -métaphysiques, mais jamais plus je n’éprouvai ce trouble étrange que je -devais au seul M. Lequin, ce violent émoi par lequel je commençai à -espérer en moi-même. - -M. Lequin, alors que je n’étais plus son élève, voulut bien ne pas me -perdre de vue. Peu à peu, il devint mon ami. Je m’aperçus combien nos -âges se rapprochaient avec les années; je découvris, un jour, que la -différence ne comptait guère. J’ai cru devoir lui soumettre le cahier -que j’écris aujourd’hui: son avis ne m’est pas moins précieux -qu’autrefois... Il ne m’a pas mis en retenue pour manque de respect -envers mon ancien professeur. - -«Vous exagérez mon influence, dit-il. Vous ne savez pas, Ottavio, qu’une -circonstance fortuite me rendit la tâche aisée. Le hasard me fit -rencontrer votre père chez les B. Tout naturellement il me parla de vous -et me conta l’effet produit par cette page de Chateaubriand. Je vous -suivis avec un intérêt accru. Plus tard, il m’apprit la fièvre de -lecture qui vous tenait si fort et l’obligeait parfois d’aller, la nuit, -souffler votre lampe qui vous eût éclairé jusqu’au matin... Je vous ai -peut-être rendu service mais vous, Ottavio, m’avez fait plaisir.» - - - - -XV - - -Celia s’intéresse à mes premières promenades dans la forêt des livres. -Elle demande par où j’y ai d’abord pénétré et quelles furent mes -découvertes. - -Je lui avoue que mon désir fut d’abord de sortir des sentiers suivis, -des régions connues ou que je prétendais connaître. Je n’allais pas -chercher bien loin: à côté du prétentieux Corneille dont je n’aimais que -le seul _Nicomède_, il y avait Théophile de Viau, très supérieur à coup -sûr, et, tout près de Racine, le charmant Quinault dont je me forçai à -lire, non sans efforts, une pièce entière. De même, pourquoi -s’intéresser à Rousseau, quand Restif de la Bretonne... - -«Tu as du courage!» me disait papa. - -Enfin, je fus récompensé par les _Liaisons dangereuses_ que les manuels -scolaires passaient sous silence. Mme de Merteuil me parut incomparable -au point de vouloir la réhabiliter. Lui ayant voué une grande passion, -la portant dans mon cœur, je n’admettais qu’on en dît du mal. - -«Ecoute, mon petit, objectait Maman, ça n’en reste pas moins le portrait -admirablement dessiné d’une coquine! - ---Maman! comment peux-tu dire de pareilles choses!» - -Car j’aimais Mme de Merteuil pour elle-même, non pour le talent que -Laclos avait mis à me la présenter. Son atroce fin me bouleversa: je -détestai l’auteur de ce crime. - -«Tu as raison, Ottavio! dit papa. Il faut aimer les gens de cette -façon... et quand tu te lanceras dans Balzac, tu en verras bien -d’autres!» - -Il montrait du bon sens, mais pourquoi ce sillon d’ironie au coin de son -sourire? - -Puis Flaubert me tomba sous la main. _Madame Bovary_ me retint -prisonnier quelque temps, et _Salammbô_ dont je me récitais des pages à -voix haute, enfin quelle ne fut pas mon ivresse quand je me vis mêlé de -près à _la Tentation_ et partageant toutes les angoisses du saint! - -Une phrase entre autres me valut de longues méditations: «Sa stupidité -m’attire!...» J’essayais de comprendre et n’y parvenais pas. Comment -Antoine pouvait-il se sentir attiré par une stupidité manifeste? Au -lycée, un de mes camarades m’ayant dit quelque sottise, je répliquai -d’un air dégagé: «Mon vieux, ta stupidité m’attire!», mais l’expérience -ne donna rien et le mystère de la phrase si attachante par son obscurité -ne se dissipa point. - -Ces lectures de prose, je les entremêlais de vers que ma jeune mémoire -retenait par poèmes entiers. L’année fut toute dévolue à Victor Hugo. Je -vivais dans une atmosphère de lyrisme et d’harmonie. Le soir, je -m’endormais en balbutiant: «Booz s’était couché, de fatigue accablé...» -ou «Si tu veux, faisons un rêve...» et le réveil évoquait sur mes lèvres -un autre vers aimé. - -Je lisais inlassablement. Les romanciers contemporains excitèrent chez -moi une vive curiosité, que ce fût Maupassant, Huysmans ou Zola. Je -mettais la bibliothèque de mon père au pillage et le pauvre homme devait -subir, à très courts intervalles (il s’y prêtait d’ailleurs) l’épreuve -de mon nouvel enthousiasme où, dans un flux de paroles pressées, la -louange prenait figure d’hagiographie. - -Mais il y eut un livre que je gardai dans ma chambre, près de mon lit, -que je lisais avec une passion plus grave, un émoi plus profond, que je -sus bientôt par cœur, presque en entier. Il a exercé sur ma jeunesse une -manière d’enchantement; je lui trouve, aujourd’hui, les mêmes -séductions, les mêmes vertus, et d’autres que je ne pouvais reconnaître. -Sans doute l’aimerai-je encore à mon heure dernière, car il s’est emparé -de moi de façon absolue. J’en conserve l’édition que mon père avait -trouvée chez un bouquiniste de la ville et fait revêtir d’une belle -reliure. Jamais je ne me lassai de ce livre; quand, plus tard, je -découvris ses défauts, ils me le rendirent en quelque sorte plus vivant. -Ce livre fut vraiment l’un des Miens, l’un des plus grands, l’un des -plus chers... Je parle des _Fleurs du Mal_. - -Et veuillez me croire ici sur parole: il n’y eut dans mon cas ni -recherche malsaine ni curiosité morbide. Non, j’entendais une voix de -timbre inconnu, des musiques inouïes; mon horizon s’agrandissait et les -«correspondances» notées par le poète, je les sentais en moi. Papa -surveillait-il mes lectures? je n’en sais rien. En tous cas, il s’y -prenait habilement... - -«Pour ma part, me disait-il, j’aime mieux Vigny, mais tu as bien le -droit d’avoir tes préférences personnelles. Il faut maintenant que -Baudelaire te soit familier, non pas seulement le poète et le prosateur, -qui est de qualité pareille, mais l’homme.» - -Aussi, dès qu’un livre, une brochure, un article intéressant -paraissaient, traitant de l’œuvre ou de son auteur, Papa me les -procurait au plus tôt. - -_Les Fleurs du Mal_ furent mon premier grand amour littéraire, l’amour -où l’on se donne par l’esprit et le cœur, sans réserve, l’amour dont on -ne se déprend plus. - - - - -XVI - - -Le bruit court que je me porte mal: pas assez cependant pour m’éloigner -tout à fait de mes livres, et ces longues journées recluses où je me -trouve dispensé de lycée, où je travaille peu, ne me seraient nullement -désagréables si un décret draconien n’interdisait la lecture nocturne, -mon plaisir le plus cher. J’ai tâché de ruser, mais le médecin et mes -parents qui s’entendent comme larrons en foire tiennent bon: il paraît -que je dois employer mes nuits entières à dormir; j’aimerais mieux, -pendant quelques heures, voyager à ma façon. - -Les semaines se succèdent et voici que l’on m’annonce une surprenante -nouvelle: je vais passer le gros de l’hiver avec papa en Algérie. Maman -ne peut nous accompagner: sa santé l’en empêche, ce qui la désole. - -Un hiver en Algérie... Il faut que je réfléchisse avant que le projet me -séduise complètement. Ce sont des vacances imprévues, oui, sans doute, -mais je m’aperçois soudain que je viens d’être malade. Je me sens pris -de paresse devant ce voyage qui m’eût, il y a quelque temps, comblé de -joie, et l’idée de suivre la bordure du désert, de m’asseoir sous des -palmes, d’assister au départ romantique d’une caravane, ne m’émeut qu’à -moitié. Je paie ma fièvre du mois dernier par cette nonchalance et j’ai -beau me reprendre vertement, m’accuser d’ingratitude, me dire que -revivre dans leurs paysages (ou peu s’en faut) des scènes de _la -Tentation_ n’est pas pour déplaire, l’ivresse immédiate se refuse. Il ne -reste donc qu’à partir. Je m’enivrerai plus tard, sur place, entre un -régime de dattes, une tente blanche et un chameau. - -A vrai dire, les délices de l’exotisme furent d’abord évasives ou je ne -sus pas y goûter, mais j’en découvris d’autres qui les compensèrent. Le -peu de fatigue qui me restait fondit bientôt au soleil et, mon père me -laissant la plus grande liberté, j’en profitai, car nous faisions à -Alger même un long séjour. Je parcourus la ville, je flânai, je regardai -les boutiques, j’inspectai les ruelles coupées d’ombre et de rayons, je -m’amusai beaucoup. Mon plaisir eût été pareil à Gênes, Barcelone ou -Tunis. J’entrais dans un café, dans un beuglant, chez un marchand de -fruits, d’étoffes, de vanneries. Papa m’accompagnait parfois mais, plus -souvent, mes randonnées étaient solitaires. Quel besoin avais-je de -lire, maintenant? Regarder alentour suffisait à m’emplir les yeux et -retrouver la saveur du plein air à me réjouir honnêtement le cœur. -J’espérais autre chose. - -Je vous ai dit que je suis distrait. Il avait fallu m’apprendre à lire, -mais j’ignorais encore que l’on apprend aussi bien, en cours de route, à -lire un paysage. Sauf à ceux que je savais déjà par cœur, à ceux de chez -moi, je ne prêtais attention qu’aux paysages écrits. Devant ce coucher -de soleil, ces rayons vibrant sur la mer, cette roche bleue ou jaune que -du sable entoure, ma distraction reprend ses droits et me divertit. Je -redeviens l’enfant que tout amuse, que tout exalte, un moment, et qui ne -retient qu’un détail pittoresque. - -Certain dimanche après-midi où j’errais seul dans Alger, l’affiche d’un -café-concert de second ordre m’apprit que Mlle Lola danserait pour la -première fois en matinée... Lola? Lola de Valence, à coup sûr, celle que -célébrait un quatrain de Baudelaire, ou si ce n’était elle, son ombre... - -J’entrai dans une petite salle assez enfumée. On y buvait des bocks. La -lecture du programme m’attrista d’abord quelque peu: la célèbre Lola, -danseuse espagnole, venait de Barcelone... La voici: on ne peut la dire -belle ni jolie, mais cette grande araignée ne manque pas de grâce. Je -cherche «le charme inattendu d’un bijou rose et noir» et me contente -bientôt de voir sans déplaisir Lola danser. Elle sait danser, elle est -souple, ses gestes ont de l’accent, elle interprète les airs populaires -qui lui servent d’accompagnement et les illustre avec une précision qui -m’enchante. Je ne regrette pas d’être entré ici. Mais elle ne danse pas -seule. Son danseur, trop court de taille, trop content de lui-même, -m’exaspère. Lola comprendra-t-elle à qui s’adressent mes bravos? Un -chanteur adipeux et stupide vient ensuite. Un jongleur lui succède, un -vieux jongleur fatigué, habile cependant... Ah! que j’aimerais jouer -ainsi avec les objets à portée de ma main, jeter en l’air les fleurs -d’un vase, mon chapeau, un livre de vers, les animer de mouvements -rapides, bien rythmés, les retrouver enfin à leur place: les fleurs en -bouquet sur la table, le chapeau sur ma tête et le livre ouvert à la -page que je lisais! Rêves!... - -L’entr’acte m’apporte une diversion, une surprise, car Lola elle-même, -drapée dans un châle, vient s’asseoir parmi les buveurs, non loin de -moi. Quelles mœurs singulières! Je la croyais au fond de sa loge, ôtant -son fard, se préparant par des soins minutieux à redescendre en ce -bas-monde, après avoir dansé sur les cimes. Il est à craindre que les -conversations de bonne-maman ne m’aient donné, en matière de -chorégraphie, des notions erronées. - -Je regarde Lola, je la revois danser; sans le vouloir expressément, je -lui souris en esquissant un battement de mains. Elle se lève aussitôt, -répond à mon sourire, s’approche, s’assied à ma table et demande au -garçon un bock... Est-ce possible! - -«Je vous ai fait plaisir? dit-elle en un français que son accent -obscurcit à peine. - ---Vous m’avez enchanté, Madame!» - -Elle agrée fort bien cet hommage. Un quart d’heure après, nous causons -comme deux amis. Son visage dur me plaît. Je me sens en confiance, -depuis qu’elle m’a dit ce mot flatteur, quand je lui parlais de son art: - -«Mais... vous vous y connaissez!» - -Je lui avoue le peu d’admiration que j’ai pour son danseur. Elle partage -mon avis et l’exprime en termes aussi vifs et brefs que péremptoires... -Elle est délicieuse. Elle doit, au premier jour, me présenter le vieux -jongleur si sympathique, John Henderson; elle promet de m’avertir, -chaque fois qu’elle dansera des danses nouvelles et, comme je songe à -partir, la salle étant presque vide, j’ose enfin lui confier ce que je -médite depuis son arrivée: pourrait-elle, daignerait-elle me donner -quelques leçons de danse espagnole? - -«Ah! mon petit! tu es un rigolo... Bien volontiers!» - -Un rigolo? moi... je ne m’en doutais pas, mais peu importe, puisque -l’affaire est conclue. - -«Après-midi agréable, disais-je à papa, le soir même. J’ai vu une -danseuse espagnole pleine de talent. Si tu veux, nous irons l’admirer -ensemble, un de ces jours.» - -Dès lors, je fus très assidu et je crois que le rôle de maîtresse à -danser amusait Lola presque autant que m’intéressait celui d’élève. Je -fis, paraît-il, des progrès rapides; une obscure hérédité me les -facilitait, peut-être. Cette chorégraphie parfois fatigante me tenait en -joie. D’autres plaisirs s’y ajoutaient et je ne me lassais pas de causer -avec le vieux jongleur John Henderson. Il avait couru l’Europe, il en -connaissait tous les café-concerts et music-halls. De ses cinq fils, les -deux aînés étaient clowns dans un cirque de Paris; jusqu’à nouvel ordre, -le troisième, jongleur, comme son père, aux Etats-Unis, les deux -derniers, acrobates en Russie. Mme Henderson, blanchisseuse de son -métier, dans un faubourg de Londres, gardait la maison. - -Il parlait de manière charmante du point de ralliement familial où l’un -de ces errants faisait parfois un court séjour durant une tournée: - -«On ne se rencontre presque jamais, le métier ne le permet pas, mais la -maman est là pour recueillir les nouvelles, pour dire si Georges ne -souffre plus de son entorse, si Marc et Jim ont eu du succès, si mon -petit Sam a réussi le tour qu’il travaille depuis six mois et si Jack -qui vient de se marier est heureux en ménage. C’est aussi à la maman -qu’on écrit. De temps à autre, elle m’envoie tout un paquet de lettres -et quelquefois des photographies. Ce sont les bons jours: il faut alors, -que je fasse attention en jonglant, pour ne pas oublier mes boules... - ---Monsieur N.! au lieu de bavarder avec Henderson, venez donc répéter -votre nouveau pas! - ---Voilà! voilà! je suis à vous, Madame...» - -Et je m’en fus changer de souliers. - -«Sans me mêler de tes affaires, me disait papa, le lendemain, puis-je -demander, Ottavio, à quoi tu occupes presque tous tes après-midi? Voilà -quinze jours que nous n’avons fait ensemble de promenades dans les -environs. - ---Je te renseignerai bientôt, Papa; peut-être dimanche. - ---A ton aise, mon petit...» - -Il s’était passé tant de choses durant cette quinzaine! Oui, la danse -est un divertissement, une étude, un travail de qualité rare; toutefois, -à danser sur un coin de scène vide avec une femme dont vous intéressent -la maigreur d’araignée, le teint ravagé de gitane, les jambes longues et -les souples bras, le plaisir que l’on prend ne reste plus le même. Je -dansais toujours, je prenais avec soin ma leçon, mais, insensiblement, -je me rapprochais davantage de celle qui me la donnait et il vint une -heure où Terpsichore perdit de son prestige de muse, alors que j’avais -accompagné Lola chez elle et que nous mangions des gâteaux, assis tous -les deux sur son lit. - -«Et cette danseuse espagnole dont tu m’avais parlé, quand me mènes-tu la -voir?» - -Je devins pourpre, ne me sentant pas fier, et dus bafouiller quelque -chose. - -Ce même jour, j’appris par mon vieil ami Henderson l’accident survenu au -danseur de Lola. L’imbécile ayant dansé plus mal encore que d’habitude, -le public finit par s’en apercevoir. Il y eut des murmures, un coup de -sifflet, ce qui parut fort émouvoir notre Vestris algérois et le fit -sursauter. Or, quand on danse, il est fâcheux que l’émoi ressenti aille -jusqu’au sursaut. Il trébucha, tomba, se releva, le pied foulé, et -sortit de scène ridiculement, en clopinant, sous une pluie de -commentaires peu charitables. - -Que n’avais-je été témoin de l’aventure! - -«Alors, tu comprends, mon chou, me dit Lola, le lendemain, je n’ai -personne pour ce soir. C’est toi qui vas danser à la place du -polichinelle qui boite. Inutile de faire une annonce ni de répéter... Tu -es très en forme, tu danseras bien mieux que lui et tout le monde sera -content. Je te trouverai un costume... C’est entendu, n’est-ce pas?» - -Le premier moment de surprise passé, sa proposition me parut acceptable, -amusante, flatteuse, et comme mon père m’avait donné rendez-vous dans un -café voisin, je conçus aussitôt un autre projet. - -«Ma petite Lola, je te dirai dans une demi-heure si tu peux compter sur -moi, mais ce serait à condition que tu me fasses réserver, ce soir, -l’avant-scène de droite.» - -On nommait «avant-scènes» deux tables placées aux bouts du promenoir. -Mon café-concert n’avait rien de somptueux. - -«La direction te doit bien ça!» - -Et je courus aussitôt joindre mon père. - -«Ce soir?... très volontiers, Ottavio. Va prendre deux bons fauteuils. - ---Deux fauteuils... des chaises plutôt... elles sont prises. - ---Ah! vraiment...» - -Je ne me tenais pas de joie et non plus ne tenais en place. Je dégustai -mal l’excellent dîner que nous fîmes au restaurant... Je dansais déjà! - -Nous voici à pied d’œuvre. - -«C’est un infâme beuglant, dit papa qui avait en entrant discrètement -noté par un sourire les saluts familiers que je recueillais au passage. - ---Oui... mais tu vas voir.» - -Il fallut entendre le ténor adipeux et supporter sa romance. Par contre, -Henderson amusa mon père, puis ce fut une chanteuse de genre, et -l’entr’acte. - -Quelqu’un se penchait sur notre table. - -«Monsieur N., me dit John Henderson, on vous attend dans les coulisses. - ---Tu m’excuses, Papa?... On m’attend... on m’attend dans les coulisses.» - -Ma voix manquerait-elle d’assurance? - -«Vas-y donc vite!» - -Je fus bientôt vêtu. Lola est prête. J’entends les premiers flonflons. -Nous entrons en scène. Singulière surprise de ne pas voir une salle vide -devant moi. - -Et nous dansâmes... Certes, jamais je ne dansai mieux. Je me sentais -plein d’entrain, un peu grisé, mais tout à mon affaire, et Lola fut -étonnante de grâce dégingandée, de sensualité verveuse, brutale et -raffinée, à la fois. - -On applaudit, on nous rappelle. Soudain, une fatigue m’envahit, lourde, -irrésistible, à l’instant où je salue ces gens qui me regardent... -Pourquoi mes jambes sont-elles si molles? Je viens d’apercevoir là, tout -près, à ma gauche, mon père qui bat des mains. John Henderson, assis à -côté de lui, rit de bon cœur... Enfin l’épreuve cesse. Oh! que je -voudrais me reposer!... Cette chaise... J’entends au loin la voix de -Lola. - -«Ça, mon chou, c’est le trac des débuts. Mes compliments: tu as bien -dansé.» - -Dans la rue, quelques instants après: - -«Je me suis beaucoup amusé, Ottavio, et ton ami le jongleur m’a ravi -quand il me disait: «Ce jeune homme a des moyens...». Tu me raconteras -tout ça en détail, n’est-ce pas? de toi à moi, entre hommes... Canaille! -qui ne m’avais rien dit!... mais comme ton vieux jongleur est -sympathique! Merci de la bonne soirée.» - -Je crois qu’il sentait ainsi, qu’il s’était vraiment amusé. Il restait -jeune et le prouvait au besoin. Mon plaisir eût donc été sans mélange -si, bientôt, une sourde inquiétude n’avait tout gâté. Papa donnait à -maman des nouvelles régulières et fréquentes, il la renseignait sur -l’état de nos santés, sur nos courses, nos promenades. Pouvais-je -prévoir ce qu’il écrirait au sujet de cette fantaisie chorégraphique et -surtout de Lola, mon aimable complice? Depuis quelques jours, on parlait -d’un départ prochain. A notre retour, maman serait-elle renseignée sur -mes frasques?... J’en rougissais d’avance et, d’autre part, je n’osais -questionner papa. Il avait bien dit: «Nous en parlerons entre hommes,» -mais sa discrétion épistolaire m’inspirait de chaudes alarmes. - -Le départ est fixé à la semaine prochaine. Je fais déjà mes adieux à -toute la ville d’Alger, à deux de ses habitants en particulier: une -danseuse et un jongleur... - -«Non, me dit papa, nous leur devons une attention plus courtoise. Invite -la jeune Lola et ton ami Henderson à déjeuner, au restaurant, pour -lundi. Je serai content de les revoir.» - -De cet excellent repas, je garde un souvenir charmé. Il me paraissait -tout simple que mon père et Lola eussent tant de choses à se dire, que -papa s’enquît avec un intérêt si sincère des enfants de John Henderson, -que la causerie fût si facile, si animée. Certaines gens savent mettre -en confiance et plaire sans effort: ils varient leurs moyens d’action et -trouvent tout de suite le ton qui convient. Mon père était de ceux-là. -Il ne l’ignorait pas, d’ailleurs. - -J’emportai d’Alger des impressions assez confuses, moins arabes -qu’espagnoles et coupées de quelques jongleries anglaises. Averti de -notre départ, John Henderson vint me dire adieu comme nous montions à -bord. Lola, discrète, s’abstint. - -«Le monde est petit, Monsieur N. On se reverra peut-être.» - -Je ne le revis pas mais rencontrai, dix ans plus tard, l’un de ses fils, -le petit Sam, aux Folies-Bergère où son nom était en belle place sur -l’affiche, et nous n’en finîmes pas de causer, le numéro fini, dans une -brasserie voisine. Il me dit que son père avait pris sa retraite, que le -vieux jongleur et la blanchisseuse, après tant d’années réunis, vivaient -heureux au coin de leur feu, dans les brouillards d’un faubourg de -Londres, mais de Lola, danseuse espagnole, il n’avait jamais entendu -parler, il ne savait rien. - -Lola, John Henderson... vous êtes beaucoup plus que deux images -passagères. Je vous dois d’avoir entretenu et précisé, sinon fait -naître, ce goût fervent pour le cirque, le music-hall, le café-concert -et le beuglant qui me fut plus d’une fois utile. Heures d’ennui qui se -dissipaient à suivre les gestes d’un acrobate, mieux que si j’avais lu -de beaux vers... heures de spleen et d’angoisse dont la voix sommaire -des cuivres rompait la torture... heures de solitude où la danseuse -anglaise, maigre, aux souliers cliquetants, où le clown au toupet -roussi, où le danseur de corde qui fait des grâces étudiées m’offraient -une compagnie bienvenue... heures d’exil lointain, sous le soleil trop -dur ou dans l’âpre vent des plaines, qu’interrompait un inepte refrain -de chanson jadis entendue, le souvenir d’une voix éraillée ou le cri de -douze filles pareillement dévêtues qui pointent leur pied droit à la -hauteur de l’œil... - -Lola, John Henderson, à vous un grand merci. - - - - -XVII - - -Nous sommes rentrés. La traversée fut paisible et belle. Nous sautons à -terre, de grand matin. Maman m’a embrassé comme d’habitude, mais durant -cette journée, elle me parle beaucoup, beaucoup plus, je crois, qu’elle -n’a coutume de faire... Ne veut-elle pas se renseigner sur mille détails -du voyage que je n’ai pu lui dire dans mes lettres?... Assurément. - -Le soir, nous nous retrouvons tous trois à table. Je suis content d’être -assis de nouveau sur cette même chaise, de voir les mêmes choses, -d’entendre la même horloge sonner les heures, de l’autre côté de la rue, -dans la cour du collège des Jésuites. Rien n’a changé... Moi seul, -serais-je différent? Je me le demande. Non, je reste tout pareil, -vis-à-vis de mon père, mais, pour la première fois, maman ignore quelque -chose de son fils (oh! je veux qu’elle l’ignore!) et, malgré le plaisir -que me donne le retour au foyer, je me sens instable, inquiet de la -phrase prochaine ou de l’allusion. - -On bavarde: maman donne des nouvelles, nous met au courant de petits -incidents domestiques, de ses visites, du temps qu’il a fait. Dalsant -est venu s’enquérir de moi. Je le verrai demain, sans faute. Mercredi, -paraît-il, je rentre au lycée. Cela n’a rien qui me déplaise, tout au -contraire: j’y serai le même, au milieu des mêmes camarades, mais déjà -mon père m’avertit qu’il faudra travailler dur, pour rattraper le temps -perdu... Perdu, vraiment? - -Nous allons nous lever de table: dans un instant, je pense, papa, se -penchant un peu, éteindra d’un petit coup sec la lampe à pétrole qui -nous éclaire. - -Maman va parler. - -«Ottavio, je tiens à te dire quelque chose...» - -Sa voix est tranquille, un peu froide peut-être. Maman ne sourit pas; -elle me regarde droit dans les yeux. Papa aussi me regarde, très -tendrement, puis il s’occupe à rouler une cigarette. - -«Tu sais, n’est-ce pas, que ton père m’a écrit par tous les courriers, -pendant votre séjour à Alger. Il m’a, bien entendu, souvent parlé de toi -et j’ai appris par lui seul, car tu ne m’en as pas soufflé mot, tes -brillants débuts au music-hall. Pourtant, cela m’eût amusée que tu m’en -fisses le récit toi-même. Il me semblait, Ottavio, que nous étions assez -bons camarades pour que tu me racontes une aventure assez drôle, en -somme, et qui t’a sans doute beaucoup diverti... Mais je m’éloigne de -mon sujet. Par certaines lettres de ton père, j’ai vite compris qu’il te -faudrait dorénavant plus de liberté, que nous avions perdu le droit de -te traiter comme un enfant. Il vaut donc mieux changer notre méthode, -sans tarder. Voici la clef de la maison, le passe de nuit. Tu t’en -serviras à ton gré. Je te demanderai seulement de ne pas faire trop de -bruit lorsque tu rentreras tard. Déchausse-toi, dès l’antichambre. Je -t’ai préparé, dans le placard, une vieille paire de pantoufles pour que -tu ne prennes pas froid en montant l’escalier... Voilà. Je n’ai rien -d’autre à te dire... Maintenant, Ottavio, laisse-nous.» - -Je ne sais trop pourquoi, avant de me retirer, je n’embrassai pas Maman, -suivant mon habitude, mais je lui baisai la main. - -Une heure après, ils causaient encore dans le fumoir tandis que je me -promenais de mon lit à ma bibliothèque et de ma bibliothèque à mon lit. -Que pouvaient-ils bien se dire? J’avais donc fait de la peine à Maman? -J’en gardais une inquiétude douloureuse et comme une façon d’effroi. Je -me sentais pris par le courant de la vie, entraîné par lui. Cette bouée -me manquait, si fortement ancrée au milieu du fleuve, cette bouée où je -trouvais toujours une prise sûre. Le fleuve passait, mais je restais -immobile au centre du paysage familier de mon enfance. Maintenant je -passerai, comme tout le reste, en plein courant, devant un décor -nouveau, et peut-être aurai-je peur. - -Ils n’ont pas cessé de causer. J’ai vu, en me penchant à la fenêtre, le -petit carré de lumière jaune qui marque le vasistas du fumoir. - -Je tâche de me distraire de mon émoi. J’interroge mes livres, mes chers -livres. J’en feuillette quelques-uns. Ils me parlent tous d’aventures, -de rêves vagabonds, du vaste monde parcouru, de ses aspects changeants, -alors que j’aspire à retrouver ce point du monde où rien ne varie, cet -instant à jamais semblable que jadis je connaissais, lorsque maman me -serrait dans ses bras. - -J’ai trop mal. Je crois vraiment que je vais pleurer d’angoisse. Je me -couche enfin, recru d’une fatigue subite. L’heure s’écoule. Je regarde -au plafond le rond clair que fait ma lampe. A quoi servirait d’éteindre? -je ne dormirais pas. - -Oh! quel est ce bruit léger?... En bas, on vient de fermer une porte... -et j’entends aussi, me semble-t-il, des pas dans le couloir. - -Quelqu’un vient d’entrer chez moi: c’est Maman qui s’approche de mon -lit. Elle ne se plaint pas de voir ma lampe encore allumée, elle parle -bas, sans me regarder, elle a mis sa tête tout près de la mienne. - -«Ottavio!... il ne faut pas te faire du chagrin... j’en aurais aussi... -J’en ai déjà, Ottavio! C’est si dur de te sentir loin de moi!... -Rends-moi ta confiance, mon grand garçon! Ne pense à rien d’autre. -Dis-toi seulement que je suis toujours là, comme avant. Je vais -éteindre... Voilà... Bonne nuit, Ottavio. Dors, mon enfant.» - -Elle me ferma les yeux par deux baisers et disparut dans l’ombre. - - - - -XVIII - - -Mes livres eurent bientôt fait de me reprendre et, d’autre part, on se -rassemble vite, fût-ce dans une grande ville, quand on a des goûts -identiques. Ceux qui se sentent piqués de la même tarentule, que ce soit -de pêcher le rouget de roche, de jouer aux boules, aux échecs, ou de -grimper sur les collines, ceux-là finiront par se rejoindre, qui -s’ignoraient, la veille, ou que des convenances provinciales séparent, -ou qui ne rêvaient pas de trouver un compagnon. Ils se découvrent par -quelque rencontre fortuite, ils s’accordent en confessant leur passion. -Désormais, tant que durera cette passion, ils vivront, ensemble. - -J’étais féru de littérature. Mes autres goûts cédaient le pas à celui -des belles-lettres ou bien y trouvaient à se rajeunir. Monter à cheval, -c’est, aujourd’hui, me réciter de façon plus fervente la chanson -d’Eviradnus et voir combien «les voyages sont aisés». Rôder dans les -bois me permet de croiser, au détour d’un sentier, Siegfried, Fafner ou -Mime, car les drames de Wagner qui viennent de paraître en traduction -figurent dans ma bibliothèque... Mais à qui parler de ces choses? à qui -en parler comme il sied, c’est-à-dire sans se surveiller ni du tout se -contraindre, et obtenir des réponses faites sur le même ton? Mon père, -très cultivé, se plaisait à lire, aimait les lettres... il n’avait pas, -hélas! la folie des lettres, de ces lettres dont j’étais fou. Je -demandais à fréquenter quelques fous de mon espèce. Il vint un jour où -le destin m’exauça. - -Ce fut sans doute par l’entremise de quelque dieu bienveillant que je -fis la connaissance de Jean Vernon, dans le salon d’une fort ennuyeuse -amie de maman chez qui j’avais été convié à goûter. La corvée tirait à -sa fin lorsque je dus serrer la main d’un jeune homme qui semblait de -mon âge et ne présentait, de prime abord, rien de particulier. Nous -échangions de vagues propos, tout en nous apprêtant à partir, chacun de -notre côté; cependant il maniait des romans jaunes posés sur une table. - -«Drôle de littérature!» fit-il et, riant sous cape, il ajouta: - -«... Mais qui doit pleinement satisfaire les besoins esthétiques de -notre hôtesse et de son époux. - ---Vous ne vous attendiez pas, Monsieur, répondis-je, à trouver _les -Fleurs du Mal_ chez M. Homais, ni _l’Eve future_ sur le guéridon de -Tribulat!» - -Phrase élégante, n’est-il pas vrai? bien tournée, assez fine aussi, qui -montrait que j’étais amateur de belles œuvres et renseigné. - -Il me considéra, non sans étonnement, puis: - -«Vous partez? demanda-t-il. On pourrait faire quelques pas ensemble.» - -L’instant d’après, notre conversation se prolongeait dans la rue... Ah! -il ne fallait pas longtemps pour nous reconnaître du même bord! et comme -il est doux d’échanger au hasard, en causant sous les platanes, ces noms -radieux: Verlaine, Baudelaire, Heredia, Mallarmé!... Les prosateurs -étaient remis à un autre jour. - -Le dimanche suivant, je passai l’après-midi chez Vernon. Il me reçut le -mieux du monde. - -«C’est donc vous, N. Soyez le bienvenu. Nous causerons plus à notre aise -dans ce petit bureau où j’écris mes poèmes que chez d’aimables gens qui -font leurs délices des romans de Georges Ohnet.» - -Voilà qui s’appelle parler clair! Je me sentais déjà comme chez moi. Et -nous nous engageâmes ensemble sur cette route triomphale qui mène au -bout du monde, bordée par des joueurs de lyre et des sonneurs de trompe. - -«Mais, disait Vernon, nous ne sommes pas les seuls ici, à chérir le -grand art. Je vous présenterai bientôt mon ami Leveil qui, dans peu -d’années, comptera parmi nos romanciers les plus remarquables, Morin, ce -truchement délicat de la plus folle fantaisie, Silas qui a su voir la -Grèce antique d’un œil moderne et Landoux dont les poèmes en prose -allient de façon très singulière le lyrisme et l’exacte science.» - -Me les présenter... Comment donc! tout de suite, s’il le pouvait! Une -réunion fut arrangée pour un jour prochain. D’autres suivirent. J’en -sortais chaque fois plus enchanté, prêt à tous les dévouements, à toutes -les corvées, afin de complaire à ces jeunes maîtres qui daignaient -m’appeler auprès d’eux et très flatté, je l’avoue, de leur bon vouloir. - -Nous parlions jusqu’à perte de souffle, nous discutions le dernier livre -dévoré, nous mettions en commun nos admirations et nos haines. Ensemble, -nous haussions celui-ci sur le pavois, en hommage à la plaquette de vers -qu’il avait fait paraître; ensemble aussi, nous repoussions celui-là et -jetions aux pourceaux sa dépouille déchiquetée. Souvent, mes nouveaux -amis récitaient leurs œuvres: Vernon sur le mode lyrique, Leveil avec -une subtile élégance, Landoux gravement, Morin comme s’il jonglait en -suivant le chemin de la corde raide et Silas d’une façon précise et -nette qui ne laissait pas d’imposer. - -Nobles séances où chacun se donnait tout entier, où nous servions le -grand art, où Vernon, Leveil, Morin, Silas et Landoux cuisinaient en -chantant le repas spirituel dont le fumet plairait peut-être à notre -dieu, où, le cœur battant et la tête éberluée, je suivais leurs gestes, -satisfait de collaborer quelque peu en récurant la vaisselle du festin -et en lavant les plats. - -La seule ombre au tableau fut celle qu’y projeta mon père alors que -j’achevais une description enthousiaste et convaincante de notre -cénacle. - -«Si ça t’amuse, me dit-il, va les écouter bavarder... puisque toi, tu -n’as rien à dire.» - -Cette phrase, avec sa suspension voulue, me rebroussa, me fut pénible. -Ne pouvant saisir certaines nuances et ne brûlant pas de ma flamme, papa -venait, sans aucun doute, de manquer à la fois de tact et de jugement. -Passons. - -Et puis, un soir, un soir comme les autres, aussi ravissant, aussi -exaltant, le merveilleux projet naquit. - - * * * * * - -«Nous avons les mêmes idées, les mêmes goûts, disait Leveil. Nous -différons par le talent, non par l’intention. Quelque chose reste à dire -que nous dirons mieux si nous sommes unis: notre voix sera plus forte, -elle portera plus loin, elle se répercutera en échos plus nombreux, mais -il faudra de la discipline, de la suite dans les idées et surtout de -l’ardeur. - ---L’ardeur, interjeta Vernon, j’en fais mon affaire! - ---Précise, Leveil, dit sèchement Silas qui s’impatientait. - ---Eh bien... fondons une revue.» - -Un long silence, d’abord, pour se donner l’air de réfléchir, de peser le -pour et le contre, mais ensuite, une approbation unanime. - -Nous étions très émus, nous ne le cachions pas et, tout de suite, comme -l’on court au plus pressé, nous cherchâmes un titre à cette feuille où -devaient fleurir nos rêves. Leveil proposa: _la Jeune Revue_, or nous -n’étions plus des gosses; Morin: _Paroles dans la Brise_, que personne -ne comprendrait; Landoux: _les Cahiers d’Art_, ce qui parut pompier; -Silas: _Etudes_, où l’on vit une fausse indication, enfin moi: _Notre -Revue_, qui fut jugée bébête et de sonorité trop maigre... - -«Attention! mes amis, reprit Landoux. Pour faire une revue, avant le -titre, il faut de l’argent.» - -Cette constatation, par son évidence même, jeta un froid. On fit le -compte des petites sommes qu’il nous était possible d’apporter -nous-mêmes, des carottes dont seraient grevées nos familles, des -abonnements que nous espérions obtenir. - -«Dans ces conditions, déclara Landoux, l’entreprise me semble possible.» - -Mais le titre!... Comment fonder une revue sans lui donner un titre? -Laisserions-nous l’enfant de notre jeunesse errer anonyme par le vaste -monde, et non reconnu? - -Seul Vernon n’avait encore rien dit. - -«Un titre? s’écria-t-il soudain, la voix chaude, le regard brillant; ce -titre devra indiquer nos aspirations, le sens de notre essor... Je vous -propose: _Azur_.» - -Et cela fut si bien dit, avec tant de chaleur, que le vocable _Azur_ -rallia tous les suffrages. - -Durant le reste de la séance, nous ne fîmes plus rien d’utile; nous nous -félicitions l’un l’autre, en nous jurant une éternelle amitié, gagée sur -_Azur_, bien entendu, et surtout nous parlions du glorieux avenir auquel -_Azur_ était réservé, à la façon des parents qui dessinent à l’avance la -vie de leur progéniture au berceau. - -Trois mois plus tard, _Azur_ paraissait sur vingt pages de format -modeste, chez un imprimeur bonhomme que Landoux avait su convaincre -après de longs débats. Vernon croyait qu’il se jetterait à notre cou en -signe de gratitude, mais Vernon se trompait. - -_Azur_ eut douze numéros, ce qui est beaucoup pour une petite revue. -Vernon en était le directeur, Leveil, Morin, Silas et moi, les -principaux collaborateurs et Landoux, le trésorier, car nous avions un -trésorier. Trésorier! ce mot nous charmait, nous incitait à rêver de -Golconde. L’un de nos camarades, occupé d’art plastique et qui devait -fournir une critique des expositions (il n’y en eut jamais dans notre -ville), fit même de Landoux un dessin fort plaisant qui le représentait -assis, les jambes croisées à la Bouddha, sur une caisse luxueusement -cloutée, ornée d’une serrure magnifique et ceinte d’une banderole -portant ces mots: «_Trésor d’Azur_». Je crains que la susdite caisse -n’ait été alimentée, moins par les abonnements obtenus à grand peine que -par les libéralités de nos parents. Les nombreux services faits à des -gens illustres ne nous enrichissaient pas, mais nous n’y pensions guère, -l’azur n’étant pas le refuge de la seule Danaé. - -Vernon représentait chez nous le lyrisme en ce qu’il a de plus élevé, de -plus céleste. Il se nourrissait des œuvres de Keats et de Shelley, ne -quittant guère ces demi-dieux que pour tenir commerce avec Eschyle et -Pindare. Cela lui formait une assez agréable compagnie. Il nous donnait -régulièrement des odes et de grands poèmes où l’étoile, la flamme, la -vague et la nuée fraternisaient, conversaient de plain pied, si l’on -peut dire, mais ces effusions sincères, qu’il mettait tout son cœur à -déverser, jamais il ne put se résoudre à en relire le brouillon, à en -revoir les épreuves. Leur dernier vers écrit, une lourde paresse -l’accablait et comme il ne voulait déléguer personne à de si ingrates -besognes, les lecteurs d’_Azur_ trouvaient, par sa faute, dans chaque -numéro, une jonchée de coquilles étranges, absurdes, enfantines, -irréparables aussi, car nulle note de la rédaction ne les eût excusées. -Notre poète s’en inquiétait fort peu: «Le flot, disait-il, les -emportera!...», et cette insouciance même nous ravissait. - -A vrai dire, nous avions découvert en lui, nous admirions déjà, ce qui -nous manquait, à nous autres: une âme de poète. Vernon était poète comme -on devient aventurier, comme on se fait prêtre, pour obéir à un ordre -intérieur où la volonté n’a rien à voir. Il n’aimait qu’inventer, -imaginer, rêver... écrire était déjà une peine. Il pensait trop vite et -n’arrivait pas à se rattraper. Je le vis souvent abandonner un poème à -son vingtième vers, parce qu’il se trouvait en retard sur lui-même, -incapable, n’ayant ni plan, ni notes, de rappeler une pensée déjà -perdue. Alors, sans du tout se plaindre et sans s’exaspérer, il -repoussait le feuillet noirci qui paraîtrait, un jour, sous le titre de -«fragment lyrique» et commençait un nouveau poème dont le sujet venait -de naître. - -Il se débrouillait encore difficilement en prose, à une époque où, -depuis longtemps, il écrivait de beaux vers; c’est sous la forme du vers -que se présentaient les images qui le hantaient, mais corriger quoi que -ce fût restait au-dessus de ses forces. D’ailleurs, il était de ceux -pour lesquels le monde extérieur n’existe pas. Le monde, avec toutes ses -belles formes, ses harmonies, ses couleurs et ses parfums, il le -trouvait en lui. Pourquoi l’eût-il cherché en d’autres lieux? Il passait -dans la vie comme on se promène dans un songe: le chant aux lèvres, -l’amour au cœur et l’esprit enivré. Si rien ne le retenait longtemps, -par contre, tout l’exaltait et parfois il riait aux anges, à la façon -des petits enfants, tant, ce jour-là, son univers intime lui paraissait -un plaisant séjour. - - * * * * * - -Leveil était notre romancier. Non pas qu’il eût publié des romans, mais -il en achevait un, il en projetait plusieurs autres. On y voyait de -beaux jardins où de belles jouvencelles prononçaient de beaux discours. -Les jardins étaient fleuris de corolles rares qui poussaient là comme en -serre chaude. Les jouvencelles s’y promenaient, dévêtues ou voilées tout -au plus de soie mauve; elles tenaient volontiers un lys à la main, -parfois une orchidée de forme inconvenante et, dans leurs cheveux -«auburn», nuance précieuse, nattés en coquilles sur les oreilles, un -lierre se mariait. Leur nudité obligeait Leveil à les placer dans un -climat chaud. La plupart étaient du type préraphaëlite anglais. -Compliqués et pleins de méandres, les discours qu’elles murmuraient se -distinguaient par du raffinement et une musicale subtilité. Elles se -livraient à l’amour avec de robustes garçons bruns, aux fortes épaules, -aux cheveux bouclés, qui avaient pris le temps de se raser la barbe et -la moustache, avant de descendre au jardin. Cela faisait des couples -charmants et il se passait dans les bosquets, boqueteaux et bocages du -parc enchanté de fort voluptueuses scènes, décrites par Leveil avec -complaisance. Puis on dansait, au son de vieilles musiques jouées sur -des instruments anciens, on se baignait dans des vasques de porphyre, -d’inévitable porphyre, où les jets d’eau balancés par la brise -permettaient de se livrer à une hydrothérapie aussi savante que -parfumée, enfin l’on se séchait au soleil et des tonnelles obscures, -d’épais rinceaux de roses protectrices, un pavillon persan, abritaient -aussitôt de nouvelles amours, de nouvelles traîtrises, qui trouvaient -leur dénouement par l’emploi du poignard, des poisons bus dans de -luxueuses coupes, du lacet de soie serré par les doigts d’un nègre, ou -de celui de la simple mélancolie qui mène aux mortelles langueurs. Je -laisse pour compte les paons criards, les gazelles mobiles et les -serpents lovés dans l’herbe que fonce un crépuscule d’été. - -Quant aux sujets contemporains qu’entreprenait Leveil, il les concevait -de même. Seuls le décor et le costume changeaient: un divan remplaçait -le banc de mousse, un tapis le gazon; mais les palabres tenues autour -d’une table à thé par des dames vêtues de robes décoratives et -d’aimables jeunes gens ressemblaient fort à celles des adolescentes sans -voiles du beau jardin; pareil aussi le minutieux travail de dissection -auquel se livrait l’auteur, pareille la patience qu’il mettait à -débrouiller fil à fil un enchevêtrement sentimental; pareils enfin les -intermèdes érotiques, tempérés de poésie, parmi les fleurs aux lourds -parfums, mais, cette fois, disposées dans des vases. - -Déjà l’on sentait, au cours de ces ébauches, une façon de grâce -apprêtée, non sans charme, et l’aisance du récit. Leveil savait -corriger, il savait apprendre, il travaillait avec une assiduité qui -faisait mon admiration, il couvrait de son écriture fine de grandes -pages qui s’amoncelaient peu à peu, qui, le décor factice, les souvenirs -littéraires et quelques manies de style déblayés, devaient composer une -œuvre. - -Pour l’instant, nous en étions encore aux tout premiers essais, aux -balbutiements, et la jouvencelle porteuse de lys qu’une biche couleur -d’écaille accompagne suffisait à me ravir. - -Morin se présentait tout différemment: un clown de l’école de Banville -qui serait allé se perfectionner à Naples et à Venise, un délicieux -personnage, fantasque et surprenant, épris de poésie, qui venait mettre -dans notre cénacle une note de gaîté, la note irrésistible de son rire. -Il savait être sérieux, un temps, pourvu que ce temps fût court. Son -avis donné, il s’échappait par une pirouette, une culbute inattendue, -faite dans le domaine de l’esprit. - -Il aimait inventer des personnages absurdes qu’il nommait de noms -cocasses et qu’il mêlait à nos entretiens. Il nous donnait de leurs -nouvelles, nous tenait au courant de leurs aventures, de leurs succès, -de leurs revers. Nous ne tardions pas à les adopter, nous parlions d’eux -avec plaisir. Quelquefois, Morin nous reprenait sévèrement à cause d’un -oubli: par exemple, Hippolyte Lunaire n’avait pas, comme nous pensions, -le nez camus ni les yeux bridés à la chinoise. Il s’agissait du fils -cadet de maître Lunaire, notaire en Arcadie, célèbre pour avoir rédigé -le contrat de tous les mariages chantés par les poètes. - -L’insouciance de Morin ne ressemblait nullement à celle de Vernon: elle -était de ce monde. Quand nous descendions des cimes, l’œil inspiré, la -bouche sévère, il nous déridait par des plaisanteries où ne se mêlait -jamais rien de trivial, où se glissait parfois une critique légère: - -«Monter sur l’Olympe?... encore! Aujourd’hui, mes enfants, je ne vous -accompagne pas: j’ai oublié de prendre ma pelisse et les grandes odes -m’enrhument.» - -Il fut la joie de nos réunions, leur grâce. Je le voyais sous les traits -d’un danseur italien, dans un des ballets de bonne-maman; je -l’imaginais, gambadant sur une prairie, sans du tout en froisser les -fleurs, dansant sur l’eau verte d’un étang, dansant encore sous la lune, -dansant au crépuscule, un feu follet entre les doigts, et nous révélant -par ses danses le poème qu’il allait écrire. - -Ce jeune homme mince, à la figure glabre, au regard changeant, aux -pommettes trop rouges pour la pâleur de ses joues, paraissait agile, -fragile et passager. Il dansait sa jeunesse; il s’apprêtait à danser sa -vie... - - * * * * * - -Avec Landoux, on redevient grave. Son amour des lettres ne l’a pas -beaucoup éloigné des sciences qui l’intéressaient d’abord, qui, plus -tard, le reprirent de façon exclusive, car il se fit, je crois, un nom -dans la chimie. Sa poésie, écrite en prose, était, le plus souvent, -souterraine et géologique. Nulle part il ne se sentait mieux (plus au -chaud, disait Morin) que dans les entrailles de notre globe. En de longs -dialogues rythmés, l’or, l’étain, le manganèse, le brome, le soufre et -les cristaux de roche discouraient inlassablement. Morin, son ami -intime, prétendait que les rhapsodies de Landoux l’épouvantaient, à -cause d’une ancienne horreur, non encore apaisée, pour ce parent pauvre -du chimiste, le pharmacien, dont la boutique lui était trop connue, et -depuis trop longtemps: - - «Lorsque Landoux fait bavarder le manganèse, - «Si fort que l’on s’amuse, on est mal à son aise.» - - * * * * * - -Chacun aimait Morin, chacun estimait Landoux, notre intègre trésorier -qui ne grapillait pas dans la caisse et n’entretenait aucune courtisane -à l’aide de bénéfices illicites; par contre, nous nous montrions -injustes envers Silas. - -Cet excellent garçon, serviable, courtois, qui prétendait à l’élégance -britannique et surveillait ses gestes pour que ne se révélât point son -origine méridionale avait, à nos yeux, le sérieux défaut de savoir ce -qu’il voulait faire et de le faire proprement. Des études plus sérieuses -que les nôtres, une culture moins déficiente, enfin son goût pour les -auteurs anciens et étrangers, lui permettaient de s’intéresser à des -traductions, à des commentaires d’œuvres dont nous soupçonnions à peine -l’existence. Il besognait avec assiduité, sans jamais vanter ses -trouvailles, ce qui nous paraissait du dernier commun, à nous qui -célébrions l’oiseau rare avant l’œuf pondu, mais ce qu’il nous donnait -était souvent bien éclos. - -«Ce brave Silas devrait chercher un emploi de bibliothécaire: il n’est -bon qu’à ça!» - -Tel était l’avis tout cru de Vernon, d’ailleurs injuste. - -Il me reste à parler de moi-même. Comment m’y prendre?... Peut-être -serai-je moins gêné en me traitant à la troisième personne. - -Je dirai donc que N. qui appartient à la rédaction d’_Azur_ et que l’on -commence à nommer Ottavio, parce que c’est plus facile et que cela «fait -mieux», se trouve fort empêtré. Il ne manque pas d’enthousiasme, oh! -loin de là! Tout comme un autre, il récitera des vers, d’une voix que -l’émotion amplifie puis étrangle, il discutera d’un roman, il saura ce -qui vient de paraître, ce qui doit paraître incessamment, et fera même, -à ce sujet, des hypothèses, voire des prédictions. Si quelque poète -connu a daigné enrichir _Azur_ d’une courte pièce de vers, N. le mettra -aussitôt à sa place, qui sera la plus haute, il parlera de lui avec une -dévotion plus grande, un plus absolu respect, au lieu que si le -porte-lyre quémandé n’a rien répondu, il le méprisera comme il sied... -et pas en silence. A ces divers points de vue, N. est un très bon -collaborateur, mais dès qu’il s’agit de collaborer effectivement par une -œuvre, fût-elle mineure, le voilà qui reste court: son sac est vide. - -Jamais N. ne sera poète lyrique comme Vernon: il manque de souffle; il -s’en doute. Il a rêvé de plusieurs romans, encore faudrait-il en -commencer un, pour emboîter le pas à Leveil. La fantaisie de Morin le -transporte d’aise, mais la fantaisie, c’est difficile, ça ne s’enseigne -guère... Où trouver un professeur de fantaisie? La science de Landoux le -rebute, il n’y entend rien; enfin, pour rivaliser avec Silas, il -conviendrait d’avoir lu davantage et plus appris. - -N. se désole. Il ne sait à qui raconter ses ennuis, il ose à peine les -exprimer, il en a honte et souffre d’en souffrir. - -Après s’être donné beaucoup de mal et avoir gâché plusieurs feuilles -d’excellent papier, N. arrive à produire quelque chose d’assez informe, -de très court, qui peut à la rigueur passer pour un poème en prose et -que la rédaction d’_Azur_ juge acceptable. On ne montre pas un grand -enthousiasme, mais on est poli... - - * * * * * - -Sur ce, je réintègre ma première personne, ayant tort de me plaindre, -même indirectement, de mes débuts en littérature. Tant pis, si -j’écrivais des sottises et si on me le laissait voir! Tant pis, car je -brûlais de faire mieux. Oui, ces débuts n’eurent rien de brillant: ne -sachant de quoi parler, je parlais de n’importe quoi. Convoqués à une -tâche aussi peu précise, les mots se refusaient à me servir, bien que je -ne fusse pas difficile et que l’approximation reçût chez moi le même -accueil que le «mot juste.» - -Il ne me suffisait plus d’imaginer: le temps de mon ami Pamphile avait -rejoint les vieilles lunes, ces jours pleins d’aromes et de brises où je -rêvais tout haut dans un bois de pins, très satisfait que mon rêve allât -se perdre parmi le feuillage. Maintenant, je voulais le retenir, je -voulais m’exprimer. - -Mon ambition secrète: écrire des pages très ornementées, d’aspect -luxueux et d’abord malaisé, que le bourgeois repousserait d’une main -dégoûtée, des pages pleines de suc, mais obscures (je disais: -hermétiques). Je m’y étais appliqué tout de suite et parvins à mettre -sur pied quelques paragraphes épais, embrouillés et lourds... Que faire? -à quel saint me vouer? - -Un matin, je rencontrai dans la rue M. Lequin revenant du lycée. En -remercîment du service d’_Azur_, il m’avait envoyé un billet sympathique -et narquois. Nous fîmes route ensemble. La tiédeur de l’air incitait aux -confidences: je lui dis mon souci. - -«Mon cher N., répliqua-t-il, la petite revue qui vous intéresse me -divertit, mais je suis navré de voir combien votre collaboration -personnelle y paraît de qualité médiocre. Vous demandez un conseil. Le -voici en peu de mots: changez de manière, changez de sujets. Vos pages -me font, hélas! l’effet de la devanture d’un bijoutier de faux: je n’y -crois pas. Vous ne porteriez pas sur votre gilet de pareilles chaînes de -montre... Mais cela peut s’arranger, à la rigueur. Ce sont vos sujets -qui m’horripilent. Eh quoi! vous avez la chance rare de bien connaître -cet admirable pays qui est le nôtre, et jamais vous n’en tirez parti! -Ecrivez, puisque vous semblez possédé de la manie d’écrire, mais, pour -l’amour de Dieu, parlez-nous de choses que vous aurez vues, maniées, -entendues, flairées! Parlez-nous d’une route au soleil dont vos semelles -gardent le souvenir, d’un pin sur lequel vous aurez grimpé, d’une -calanque où vous vous serez baigné. Je ne pense pas que vous arriviez -ainsi à rien composer de particulièrement sublime, mais du moins on s’y -reconnaîtra; vos prétentions descriptives ne feront plus sourire, étant -cette fois justifiées... Notez que je ne songe pas à vous conseiller -d’écrire un guide des environs à l’usage du touriste. Tout, mon cher N., -se transpose, vous vous en rendrez compte bien vite, tout, les paysages -comme les âmes, et des rochers, vus par vos yeux à dix kilomètres d’ici, -peuvent très bien se placer à Thulé, en Arcadie ou en Bactriane, qui -sont, je crois, les seules contrées que daignent visiter les -collaborateurs d’_Azur_. Ces rochers-là, où que vous les mettiez, auront -l’avantage de permettre au héros de l’histoire de s’appuyer dessus et -peut-être d’y trouver des matériaux pour construire sa maison (il faut -bien que le pauvre homme couche quelque part!), au lieu que les rochers -pris en Arcadie même sont dorés, il est vrai, mais dorés sur -carton-pâte. Qu’en pensez-vous? - ---J’y songerai, M. Lequin...» - -J’y songeai beaucoup: la plaisante leçon me forçait à réfléchir et, -bientôt, ma lutte avec les mots reprit de plus belle... Ah! les douces -heures où je tâchais, si maladroitement encore, à les forcer de me -décrire mon rêve, où je les suppliais de me venir en aide, où chacune de -mes défaites devenait un gros chagrin, où la seule approche du vocable -cherché me donnait comme un anxieux tremblement! Certes, ce fut durant -ces heures-là que je me mis à chérir l’art de façon honnête et non plus -à la manière d’une somptueuse élégance. J’en garde le souvenir ému. - -Mon père, qui ne m’avait guère félicité de mes premières élucubrations, -m’étonna, un soir, en disant: - -«Ce que tu écris me déplaît et souvent me paraît absurde, mais je dois -dire que tu ne perds pas ton temps, puisque tu travailles durant tes -loisirs. Tu apprends peut-être à travailler, mais il te manque un tas de -bouquins dont tu auras besoin. A nous deux, mon petit, nous en ferons la -liste et je te compléterai ta bibliothèque.» - -Les interventions assez surprenantes de Papa ont parfois du bon. - -Durant ce temps, _Azur_ resplendissait. Nos réunions ne perdaient rien -de leur exaltation: le plus fiévreux, le plus incontinent bavardage les -animait toujours, nous adorions, nous détestions avec une ferveur -pareille et pour placer l’œuvre récemment lue, l’autel était prêt, tout -comme le seau à ordures. Mais, si vivante que semblât notre revue aimée, -teinte par le ciel même, ses jours étaient cependant comptés. - -Un vent d’amour qui devait tout diviser et tout détruire souffla sur la -rédaction. D’abord Vernon s’éprit furieusement d’une jeune personne de -notre ville. Elle fut décrite en strophes passionnées, où son poète lui -donna comme attributs l’auréole de la sainte, la nudité de la déesse et -la transparence fumeuse du fantôme. Pour concilier ces perfections -disparates, on s’arrangeait du mieux qu’on pouvait.--Leveil se -découvrit, presque en même temps, un goût immodéré pour quelqu’un -d’autre et des contes amoureux en avertirent, par mille ingénieux -détours, les lecteurs d’_Azur_. Vernon et Leveil jouaient, le dimanche, -au tennis avec ces deux jeunes filles, d’ailleurs délicieuses, mais, dès -le lundi, on ne plaisantait plus: on édifiait le temple de l’adorée, -monument d’architecture très composite. - -L’exemple fut contagieux: Morin s’éprit d’une dame chemisière, jeune et -jolie, chez qui il achetait ses cravates. Je reçus de lui quelques -confidences: - -«Dans le privé, je la nomme mon «entéléchie», ce qui la met tout de -suite à son rang de noblesse. J’ai trouvé le mot dans Ronsard et je sais -ce qu’il veut dire.» - -Landoux découvrit que l’une de ses cousines était charmante. Pour elle, -il délaissa, un temps, les entrailles de la terre et les combinaisons -chimiques qui s’y perpètrent. Par une singulière occurrence, ce fut -cette même cousine qu’il épousa, nombre d’années plus tard. Il l’aime -encore, comme il aime encore la chimie. - -De son côté, Silas faisait des sorties mystérieuses, inexpliquées. Il -lui arrivait d’être absent deux jours de suite; d’autres fois, il -consignait sa porte. Les bruits les plus flatteurs couraient à son -propos. Pour les confirmer, il nous donnait des traductions de poèmes -érotiques anciens.--Enfin, moi, je cherchais mon idole, je la trouvais -de temps à autre, je me fatiguais d’elle assez vite, mais avais soin de -la chanter par avance. Ces chants, restés inédits, longtemps conservés, -sont, je le crains, perdus pour les lettres: il me semble qu’un soir où -je rappelais de vieux souvenirs, le feu en disposa. - -Brusquement, nous vécûmes en plein drame. - -Landoux s’étant permis une appréciation tendancieuse sur la cravate que -portait Morin, celui-ci commença par lui dire de sa voix la plus douce -que l’ironie était interdite aux chimistes, puis il se fâcha tout rouge -et menaça son ami de lui botter les fesses. - -Quinze jours après, Vernon commit l’irréparable erreur d’écrire ce vers: - - «Et comment serait-on vraiment belle étant blonde?» - -Leveil le couvrit aussitôt d’injures, car sa belle était blonde, sans -contredit. - -Silas disparut pendant huit jours, après avoir tenu publiquement ce -propos qui nous fut vite répété: - -«Je vais me reposer de la littérature de mes camarades: elle est aussi -peu délectable qu’ils le sont eux-mêmes.» - -Moi, cependant, je tâchais d’arranger les choses et me procurais de ce -fait des ennemis dans tous les camps. Pour comble d’infortune, je reçus -de mon ami Dalsant, élève de rhétorique supérieure à Paris, une lettre -désobligeante, en réponse à celle où je le priais de donner quelques -pages au prochain numéro d’_Azur_. Il ne me cachait nullement que son -intention était de ne jamais collaborer à une revue toute farcie de -sottises où, pour ma part, j’accumulais, à son avis, les fautes de -français, les fautes de goût et les impropriétés de termes. Je le -traitai, en mon for intérieur, de pédant prétentieux, me réservant de le -lui faire savoir, plus tard, de vive voix. - -Enfin, nous fûmes frappés du dernier coup. Par une lettre circulaire, -rédigée en bonne et due forme, Landoux nous annonça que la caisse -d’_Azur_ était vide et qu’il ne voyait aucun moyen de la remplir. - -«Je reconnais ma chance ordinaire, dit Morin; je préparais une longue -épitaphe en vers où Lamartine, Hugo, Baudelaire et Verlaine pleuraient -harmonieusement sur une tombe encore ouverte... voilà qu’on la ferme!» - -_Azur_ avait vécu et nous étions tous brouillés de façon brutale, -irrémédiable, pensions-nous. Pour dire le vrai, durant près d’un mois -après ce désastre, les anciens collaborateurs d’_Azur_ se saluèrent à -peine: on s’ignorait. Et puis on pensa que la causerie littéraire ne -manquait pas de charme, que la passion des belles-lettres s’entretient -par le commerce de leurs dévots, qu’une simple question d’argent ne -devait pas séparer des artistes... - -Un soir, Leveil ayant rencontré Vernon dans la rue, lui demanda des -nouvelles de son travail. Vernon, tout ému, répondit en s’enquérant des -romans de Leveil, et le mardi suivant, nous fumâmes ensemble beaucoup de -cigarettes et parlâmes de mille nobles choses, mais pas de nos amours. -Néanmoins, l’âge d’or était passé. - - - - -XIX - - -«Sans doute vous amusiez-vous beaucoup, me dit Celia, mais ces extases, -ces élévations lyriques, ces lectures dont vous ne reteniez que ce qui -vous plaisait d’avance, tout cela suffisait-il vraiment à vous faire... -comment dirai-je?... une vie intérieure?» - -Sa question est judicieuse. Oui, d’autres sujets nous préoccupaient que -nous gardions par devers nous ou dont nous parlions peu. Ils ne -prêtaient pas à de beaux discours sonores, mais nous troublaient -beaucoup. Si sommaire que soit la philosophie que l’on enseigne dans les -lycées, elle n’en garde pas moins le privilège de bouleverser une jeune -intelligence. - -Chacun de nous en avait pris ce qu’il pouvait en prendre, durant l’année -dévolue à cette étude. Nous en gardions, malgré notre fièvre littéraire, -une vague empreinte: Vernon s’intéressait encore aux mythes où il voyait -une matière de poèmes, Leveil à la psychologie, Silas aux dialogues de -Platon. Landoux revenait à la science par ce détour, cependant que je me -contentais d’être abasourdi, désorienté, du fait de la révélation qui -s’imposait à moi et secrètement me séduisait. Quant à Morin, la -philosophie le ravissait: «Elle apprend, disait-il, à danser des danses -nouvelles, d’un pied plus léger, parfois même sur les pointes, mon -cher!» - -Je ne partageais pas son aimable désinvolture. Chaque jour, vingt -problèmes se présentaient à moi, qui exigeaient une solution prompte. -Ils me harcelaient, me bourrelaient et lorsque, ma science étant fraîche -et bien courte, je m’en référais aux livres, je n’arrivais à y découvrir -que des problèmes nouveaux. Tous les systèmes avaient de quoi m’éblouir, -toutes les théories savaient me convaincre et je trouvais la vérité dans -tous les puits, à leur margelle, comme, récemment, je croisais le génie -à tous les carrefours. En ces cruelles traverses, mon père ne m’était -d’aucune aide. - -«La bonne méthode philosophique, me disait-il, est celle avec qui l’on -peut vivre. On ne la choisit pas à la façon d’une fleur, pour en sentir -le parfum; c’est elle qui vous choisit, docile ou réfractaire, -n’importe.» - -Vers cette époque, je rencontrai Déodat, à point nommé, semble-t-il. - -L’intransigeant a d’excellents moyens de convaincre... Moi, je prends -mon plaisir ailleurs, mais il n’en fut pas toujours ainsi: je me -souviens d’un temps où, par besoin de certitude, certaines -intransigeances m’imposaient. Ensuite, je vénérai moins l’homme de bois -qui conforme avec rigueur sa vie à ses principes, qui juge de tout et -qui tranche. Aujourd’hui, je demanderais encore quelque décompte en de -si terribles affirmations et comme une sortie de secours, s’il me plaît -de respirer un air plus libre. - -Chez celui dont la vie se compose laborieusement, strictement et sans -relâche, suivant des formules philosophiques d’inspiration même très -haute, je me sens rebuté par une insupportable assurance, et chez celui -qui spécule volontiers de façon rare et singulière, en son privé, mais -qui vit humblement, au hasard des jours, je découvre quelque chose de -plus humain, de plus digne d’honneurs. L’orgueil de celui-là m’effraie -ou me fait rire, au lieu que la modestie sans apprêt de celui-ci -fournira peut-être un exemple d’après lequel d’autres hommes vivront. Il -est vrai que, de ce résultat, l’intransigeant, occupé de lui-même, -ferait peu de cas. - -Je vis Déodat pour la première fois chez mon libraire. Il feuilletait -une revue à couverture épiscopale dont j’étais l’abonné fervent et, -comme nous venions tous deux acheter un petit volume de poèmes dont le -libraire ne possédait plus qu’un seul exemplaire, les politesses qui -s’ensuivirent menèrent à une causerie. D’autres rencontres nous ayant -liés, nous nous étonnions bientôt que le hasard nous eût si tardivement -réunis. - -Tout de suite, Déodat me surprit par le ton catégorique de ses moindres -paroles. Ah! ce n’était plus l’hymne où Vernon, Leveil et moi tâchions -de mettre nos voix à l’unisson sous le vocable de l’_Azur_! Je pouvais, -à juste titre, m’étonner: Déodat voulait bien que l’on chantât comme -lui, mais il se refusait à subir aucune influence. Il imposait son -thème, son rythme, sa mesure, convaincu d’avoir raison de faire ainsi, -puisqu’il se fondait sur une méthode éprouvée, un goût réfléchi et -d’anciennes traditions. En outre, il n’aimait rien tant que discuter, -contredire, convaincre; il n’usait ni de paradoxes ni de basses -chicanes: il allait droit au but, apportant des raisons fortes, -péremptoires, nombreuses, bien en ordre, qu’il employait suivant les -règles d’une stratégie qu’il tenait pour invincible. Il parlait dru, -sans fatigue et longtemps; victorieux, il n’abusait pas de sa victoire: -me voyant défait, il se retirait simplement et me laissait sur le -carreau, livré à des réflexions qu’il espérait salutaires. - -Déodat n’avait rien d’un sot, si ce n’est la magnifique assurance qui -faisait les trois quarts de sa force. Cette assurance, je l’ai notée -chez des imbéciles, quelquefois très comique. Chez Déodat, elle -inspirait plutôt le respect. - -Je ne tardai pas à subir l’ascendant de l’ami nouveau qui me secouait -ainsi. D’abord il modéra mes admirations quotidiennes en me démontrant -leur excès. Grâce à lui, j’y regardais à deux fois avant de me laisser -éblouir. Impitoyablement, il douchait ma fièvre: en somme, il -m’apprenait la critique, mais je crois vraiment que jamais il ne m’a -rien fait aimer. Il admirait sans amour et voulait que l’on admirât de -même, par conviction raisonnée, or je ne m’en sentais pas capable. - -«Quel singulier homme que ton ami Déodat, me dit un jour mon père: il -apprécie la saveur d’une pêche, la beauté d’une sonate ou les parfums de -la campagne par le moyen de syllogismes!...» - -Il est évident que je lui dois beaucoup, mais les services qu’il me -rendait, l’affection très réelle qu’il me témoignait, ceux-là trop -assurés, celle-ci trop sèche, me décevaient au lieu de m’émouvoir. -Enfin, Déodat manquait de gaîté à un point peu ordinaire. Il riait -souvent et son rire incommunicable renfrognait au lieu d’épanouir, car -on n’y sentait rien de gai. Jamais il ne riait malgré lui, jamais il n’a -ri sans raison plausible, comme faisaient souvent Vernon et Morin, -simplement parce que la vie est bonne à vivre, ou que cette hirondelle, -en passant, s’est heurtée à l’air, ou par désir de rire... - -Sans doute n’aimait-il pas la vie... Mais pourquoi? L’ai-je mal jugé, -mal compris? Cachait-il, au tréfonds de lui-même, quelque secrète -amertume, une déception inavouée? Peut-être... je n’ai fait que le -soupçonner, car Déodat tenait bien son personnage et ne se laissait -guère surprendre; il se plaisait à paraître aride et ce n’est pas -d’après de maigres broussailles, sèches, armées de piquants, que l’on -peut deviner la source qui palpite au-dessous. - -Bientôt il augmenta son ascendant, lorsque je lui eus confié mes -inquiétudes philosophiques. Il détestait l’inquiétude et mit une sorte -de passion froide à la détruire en moi, à la remplacer par la vérité qui -apaise, qui rassure, la seule, la sienne, bien entendu... et cette -vérité, il me la présentait de telle façon qu’elle m’épouvantait déjà. - -Sa parole devenait hargneuse. Retenu par une belle promesse, je -l’écoutais en tremblant. Il flétrissait comme à plaisir toutes ces -fleurs qui devaient m’enchanter, il saccageait le jardin de mes rêves -avec une sorte de fureur inspirée et me décrivait la vie que, selon lui, -j’allais vivre, sous des couleurs qui me donnaient le frisson. Je me -sentais à la fois convaincu et révolté. Ses propos d’inquisiteur et de -prophète me donnaient une tristesse nouvelle dont j’avais honte. - -«Tu comprendras bien, mon petit, qu’il ne saurait m’être agréable de te -voir domestiqué...» - -C’est encore mon père qui parle. - -L’influence de Déodat fut profonde et de longue durée. Je ne me délivrai -d’elle que peu à peu, en m’éloignant, en me laissant bousculer par la -vie et, quand cette vie devint mauvaise, qu’elle ressembla au destin -affreux que Déodat me prédisait jadis et que j’en souffris cruellement, -de tout mon être déchiré, alors, comme je me confiais une fois de plus, -une dernière fois, à mon ami et lui disais mon désarroi, mon désespoir -et ma douleur, dans une lettre écrite à cœur perdu, Déodat ne me -répondit que par une dissertation glacée qui m’abandonnait sans secours, -mais où il se piquait de me démontrer en phrases brèves, avec une -parfaite logique, que sa doctrine était la seule irréfutable et sa -prédiction juste. - - - - -XX - - -Je viens de cueillir et, paraît-il, assez brillamment, des lauriers -universitaires. On m’en félicite, on s’en réjouit autour de moi; or ce -n’est pas, cette fois, à M. Lequin que je suis redevable de mon succès -mais, par un très singulier détour, au souvenir chéri de bonne-maman. -Oui, c’est grâce à bonne-maman que mes parents ont cet air de -satisfaction souriante qui leur va si bien et que je m’offre sans -scrupule le plaisir d’être content de moi. Les longues causeries que -j’avais avec elle demeurent vivantes en ma mémoire, je n’en ai oublié -aucun détail et lorsqu’elle me parlait de quelque personnage illustre, -il prenait aussitôt à mes yeux une importance nouvelle: je tâchais de me -renseigner à son sujet, de compléter par des livres ce que bonne-maman -venait de m’en dire. - -S’il lui plaisait de voir danser, le jeune duc de Reichstadt n’aimait -plus la danse, dès qu’il la pratiquait lui-même. Les leçons de danse -qu’on lui donnait l’ennuyaient à tel point que, pour les interrompre, il -se fit à la jambe une petite blessure. D’autre part, friand de -spectacles, quand le père de bonne-maman, qui dansait alors au théâtre -de Vienne, paraissait dans un ballet, il ne manquait pas de l’applaudir -et souvent même de lui faire savoir le plaisir qu’il avait pris à ses -légers entrechats. - -Flatté par cette illustre approbation, mon arrière-grand-père demanda -une audience afin de mieux exprimer sa gratitude. Le jeune duc n’essaya -pas de cacher son point de vue et ce fut de sa bouche que le danseur -reçut l’aveu de la blessure qu’avec intention il s’était faite. La -réponse ne manqua point d’adresse: son auteur n’avait pas d’esprit que -dans les jambes. Si le duc de Reichstadt aimait peu danser lui-même, la -faute en revenait à ceux-là seuls qui l’enseignaient et, probablement, -s’y étaient mal pris. Danser deviendrait vite un agréable divertissement -pour un adolescent bien bâti, souple et mince comme le duc. Il ne -fallait que lui faciliter les premiers pas, au lieu de les entraver par -d’absurdes indications à contre-sens et d’ennuyeuses reprises. La bonne -volonté de son Altesse paraissait acquise du fait de l’agrément qu’elle -ressentait à voir danser autrui. - -Le petit discours dut être bien tourné, la flatterie habile, car le duc -de Reichstadt promit aussitôt de convoquer son nouveau maître à danser, -un jour prochain qu’il fixait déjà. De la blessure il n’était plus -question. Ce fut ainsi que mon arrière-grand-père sut réconcilier -Terpsichore et le fils de l’Empereur. - -Cette histoire m’inspira l’envie de lier plus étroite connaissance avec -le jeune homme qui avait honoré ma famille de si gracieuse façon. Quand -me vint le goût de la lecture, je fouillai dans la bibliothèque de papa, -je me procurai chez les bouquinistes quelques portraits du roi de Rome, -quelques monographies consacrées à sa courte histoire. Je m’émus de son -cruel destin; longtemps il fut l’un de mes familiers et certain poème -d’Hugo prenait pour moi plus d’ampleur encore, un sens plus douloureux, -quand il célébrait l’enfant au souffle duquel avaient frémi, sous le -dôme des Invalides, «les drapeaux prisonniers». - -En vérité, ce fut un coup de veine: mon baccalauréat débutait -honnêtement, mais sans éclat. L’écrit avait été suffisant: l’oral -m’effrayait un peu et je risquais d’y perdre pied, quand, au cours de -l’examen d’histoire, un vieux monsieur grave et barbu qui certes ne -savait pas si bien faire, me proposa de lui parler du roi de Rome. Je me -retrouvai campé sur un terrain solide. - -Je bavardai longtemps et, je crois, non sans aisance. L’examinateur -amusé par ma faconde, me laissa dire; d’autres, à côté de lui, -écoutaient en souriant. Je ne cessais pas de fournir des renseignement -précis, d’ingénieux développements, et même, je citais mes sources. -Quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque, la séance ayant été levée en -mon honneur (eh oui!), j’appris que j’étais reçu avec l’octroi d’une -mention spéciale! - -«N’importe! me disait Papa, le soir même. Que ta chance ait été bonne ou -mauvaise, tu n’en as pas moins passé ton bachot très brillamment. Viens -m’embrasser encore une fois: tu es un brave garçon.» - -Tout naturellement, nous parlâmes de nouveau de bonne-maman et des -histoires qu’elle contait si bien. - -«Tu te rappelles, disais-je, qu’un jour elle fit pleurer les vieux amis -de ses parents par des danses inventées? - ---Oui, mais, telle que tu la sais, Ottavio, l’anecdote n’est pas -complète. Ta bonne-maman l’ayant dite à un poète que tu admires et qui -fréquentait chez elle, celui-ci la remercia en déclarant que la beauté, -la grâce et le charme féminins ont toujours, à leur point de perfection, -ce même pouvoir émouvant. - -«Souvenez-vous, Madame, ajouta-t-il, d’Hélène passant sur les remparts -de Troie et faisant palpiter le cœur de ceux qui la voyaient, des -vieillards qui se lamentaient sur leurs maux et les oublièrent, un -instant, ravis par son seul aspect. Ronsard a rendu cette scène dans un -bien beau sonnet dont voici les premiers vers: - - «Il ne faut s’ébahir disaient les bons vieillards - «Dessus le mur troyen voyant passer Hélène - «Si pour telle beauté nous souffrons tant de peines - «Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards...» - -«Il conclut ainsi: - -«Lorsque vous dansez, Madame, vous usez du même sortilège.» - -«Alfred de Vigny, car c’était lui, pensait qu’on lui saurait gré d’un -compliment aussi délicat, mais ta bonne-maman le prit tout autrement -qu’il ne s’y attendait. Etre comparée à une personne aussi légère que -l’amante du berger Pâris lui déplaisait (sans doute passait-il dans sa -mémoire un souvenir de la musique de son autre ami, Jacques Offenbach), -et, pour rentrer en grâce, le poète dut copier, sur un album que nous -avons encore, une dizaine de vers d’Eloa où elle put se voir comparée à -un ange, ce qui remettait les choses au point. Si tu veux, je te -montrerai cet autographe. Vigny avait une bien jolie écriture... Sa page -voisine avec un quatrain de Musset.» - - - - -XXI - - -De Paris, où il se prépare à l’Ecole Normale, Dalsant m’écrit la lettre -suivante en réponse à l’une des miennes qui l’interrogeait sur ses -projets d’avenir: - -«Mon avenir?... Tu l’imagines comme s’il était le tien, tu le bâtis -comme pour toi-même, sur un plan à peine différent. Mon avenir... il -n’aura rien de très singulier, quoi que tu en dises. Oui, je réussirai, -sauf maladie, jambe cassée ou accident grave, mais toi, Ottavio, quand -te guériras-tu de cette manie qui te pousse à me désigner, à m’imposer -un destin illustre, simplement parce que je suis ton ami? En somme, tu -me repasses tes ambitions; c’est là une forme de ta vanité qui peut -m’être agréable... qui ne rime pas à grand chose. - -«Sans doute reviendrai-je à Paris, l’an prochain. J’y louerai une petite -chambre dans le quartier où j’ai mes habitudes, le vrai: quelque part -entre la Sorbonne et le Panthéon. Pour me tirer d’affaire, je donnerai -des répétitions, je m’intéresserai par devoir à des garçons qui, par -goût, me seraient assez indifférents. Même si tu t’installes aussi à -Paris, nous ne nous verrons pas très souvent: mon temps sera pris. -Bientôt, je m’habituerai à ce train de vie, je tâcherai de le rendre -monotone et n’y aurai pas grand’peine. En découpant les jours ouvrables -de la semaine de façon bien parallèle, en les peignant du même gris qui -ne se voit pas, ils filent plus vite et le dimanche arrive comme une -surprise. - -«Plus tard, on m’enverra en province dans un lycée, je ne sais où, plus -tard encore, dans une faculté modeste; enfin, un jour, un beau jour, -quand ce sera possible, quand une telle folie me sera permise (ma folie! -j’aurai fait une folie dans ma vie!), j’épouserai ma cousine Marthe, ce -qui me compliquera l’existence, mais, que veux-tu! je me suis mis ça -dans la tête. D’ailleurs maman trouve que j’ai bien raison; il est donc -inutile d’en parler davantage, pour le moment... Et la vie continuera, -éclairée par un bonheur que j’aurai choisi. Je verrai, devant moi, un -chemin montant, assez caillouteux, pas très ardu, car mes jambes s’y -seront faites, avec, tout en haut, la perspective d’une honorable -retraite... apothéose! - -«Pendant ce temps, Ottavio sera allé courir le monde. Avant peu, il lui -faudra des chemins de fer, des paquebots, des caravanes... L’omnibus? fi -donc! Et puis encore des cocotiers, des gazelles qu’une girafe surveille -de haut, ou des condors sur un pic des Andes. Il voudra se remplir les -yeux d’un tas de belles images qu’il ira chercher au loin, parce que le -port de sa ville natale n’est pas celui où l’on demeure, où l’on se -chauffe au soleil, mais celui d’où l’on sort pour se rendre ailleurs. Il -aura besoin aussi de musiques étranges: bruit du vent dans les cèdres, -sons de flûte en Bactriane... comme si la brise de chez nous, la bonne -petite brise qui dérange les pins, n’avait pas assez de chansons! Il -demandera mieux que des parfums de résine, d’algues et de romarin: des -orchidées capiteuses, et pas en serre! des fruits dont la saveur met la -bouche en feu... toutes choses qui fournissent, au retour, d’excellents -sujets de conversation. - -«Et j’oublie, mon vieil Ottavio, qu’il te faudra encore vivre les -bouquins que tu as lus... Les bien lire ne suffisait donc pas? Il te -faudra être là où se trouvait tel bonhomme de Kipling, de Loti et de ton -Stevenson, te promener dans la savane et dans le bled et dans la forêt -vierge, à cause d’un roman, d’un conte, d’une page traitant de fougères -arborescentes et de lianes, coucher dans une fumerie d’opium chinoise, -pour goûter la sensation tant de fois décrite... - -«Enfin, tu reviendras et c’est moi qui serai chargé de ranger tout ça, -de fouiller dans le panier à papier de ta mémoire, de trier, de classer, -de coller des étiquettes, et, comme le goût des voyages est contagieux, -dit-on, je m’imaginerai avoir voyagé avec toi, car je te connais assez -bien, Ottavio, pour me représenter non ce que tu tâcheras de m’expliquer -par des interjections enthousiastes et des phrases confuses, mais ce que -tu auras vraiment vu de tes yeux. C’est donc à moi seul qu’il faudra -t’adresser pour mettre au point tes souvenirs. - -«Il me sera donc permis de voyager ainsi à peu de frais, d’admirer les -nuits tropicales, de passer l’hiver aux Antilles, l’été sur une banquise -pas trop froide et le printemps dans une île du Pacifique où danseront -des femmes nues, couronnées de fleurs, sans quitter pour cela le petit -appartement que nous habiterons alors, Marthe et moi, dans le VIe -arrondissement (j’en ai vu un, jeudi dernier, rue Lhomond, qui avait -l’air bien joli), et sans, je le répète, qu’il m’en coûte un sou. Par ce -moyen, tu m’auras rendu le service de m’aérer l’esprit, tous les -dimanches de l’année scolaire et presque tous les jours de juillet à -octobre, et aussi de me faire valoir aux yeux de ma femme. Merci -d’avance, Ottavio.» - -Il devait mourir trois ans plus tard. - - - - -XXII - - -Si Morin le fantaisiste continue à se plaire aux mêmes jeux, il me -rendra tout à fait enragé. - -Vous vous le rappelez peut-être chérissant du plus tendre amour une dame -chemisière chez qui il achetait ses cravates. Or cette passion fut -courte; elle ne survécut pas longtemps à l’honorable faillite d’_Azur_, -mais je ne sache pas que ces deux déchéances fussent autrement liées que -par le hasard. - -Aujourd’hui, Morin poursuit de ses assiduités une honorable fleuriste -dont la boutique bien achalandée a quelque renom dans notre ville. Les -anciens rédacteurs, réconciliés depuis peu, s’y réunissent parfois, non -plus pour se rapprocher des Muses, mais simplement pour humer en commun -de délicieuses senteurs. La jeune femme que Morin courtise est agréable, -délurée, elle nous supporte sans mauvaise humeur, il lui arrive même -d’orner gratuitement nos boutonnières de corolles discrètes. Ces -attentions lui donnent le droit de nous mettre à la porte quand sa -boutique s’encombre, sans refuser le bénéfice de la réclame que lui vaut -notre reconnaissance. - -Ce ne sont d’ailleurs pas les amours de notre ami Morin qui m’enragent. -Sur le quai du port où je me promenais au soleil, je viens de le -rencontrer. - -«Ah! me dit-il en me prenant le bras, j’ai deux grandes nouvelles à -t’annoncer, Ottavio! D’abord, un arrivage extraordinaire de mimosas. -Nous irons les voir; on se dirait sur les bords du Pactole, dans la tour -de Danaé ou la bouche de Saint Jean Chrysostome, chez Rothschild, au -Pérou, en Eldorado, dans le jardin des Hespérides! C’est étonnant!... -Mais il y a mieux encore! Ecoute, Ottavio: j’ai trouvé ma forme, celle -que je cherchais depuis si longtemps et qui m’attendait, accrochée comme -un pardessus dans le vestiaire de l’Olympe, mais que je ne découvrais -pas, faute d’un numéro ou de quoi payer le pourboire. Ah! les temps sont -durs!... Ma forme! C’est un petit livre de quatre sous qui me l’a -révélée: un livre sur la poésie japonaise... Ces japonais, des gens -sublimes! en trois vers ils disent tout; et, moi aussi, en trois vers, -je vais tout dire à ma façon: mes peines et mes joies, mes ambitions -réalisées, mes rêves, et ton nez qui s’allonge de jalousie, mauvais -bougre!... Allons vite admirer les mimosas de Marianne...» - -Un temps pour respirer, puis il reprit: - - «... Dans la boutique parfumée - «Où mon délice nous retient - «Par ses grâces de brune almée. - -«Néanmoins, _odorante_ et _corybante_ eussent rimé aussi bien. Ces vers -te donneront, en passant, un exemple du divertissement japonais qui sert -à ponctuer mes propos.» - -Nous approchions et, quand il poussa la porte, nous vîmes, chez -Marianne, le plus somptueux étalage de fleurs: une orgie en jaune. - -«Salut, Danaé!» s’écria Morin, la voix vibrante. - -Danaé me tendit la main. - -«Vous qui le connaissez bien, Monsieur N., me disait-elle, un instant -plus tard, priez-le donc de ne pas me rendre ridicule! Chaque fois qu’il -vient ici, jamais il ne manque de me donner un nom nouveau, et pas du -calendrier! Hier, c’était Hertulie, un autre soir, Ismène, aujourd’hui, -Danaé... Danaé! de quoi ça a-t-il l’air? C’est pas des noms de -chrétiens, pour sûr... et j’en oublie. Il m’arrive de faire une tête -devant les clients! Votre ami est charmant, mais je ne sais pas deviner -quand il plaisante et quand il ne plaisante plus... Enfin, pour tout -vous dire, j’ai quelquefois peur que ces noms ne soient des noms de -belles dames qu’il a connues autrefois, des noms d’amour... Vous -comprenez?... Alors, j’en aurais vraiment du chagrin.» - -Je la rassurai de mon mieux. Morin n’écoutait pas, occupé d’autre chose. - -«Allons! voilà que ma manche est toute tachée! Douce amie, seriez-vous -assez bonne pour me prêter une brosse? Je vous promets de ne l’employer -qu’à des usages honnêtes. - - «C’est l’impertinent mimosa - «Qui, sans respect pour ma vêture, - «D’un pollen d’or me saupoudra... - -«Merci, bientôt il n’y paraîtra plus et je songerai peut-être à vous -rendre la brosse. - ---Je la réclamerai, dit Marianne. Mais puisque vous aimez les fleurs, -Monsieur N., venez voir dans l’arrière-boutique les roses que j’ai -reçues de Nice; elles sont encore dans leur panier. - ---Oh! les roses, dit Morin, cela ne m’excite plus guère. Vas-y tout -seul, si ça t’amuse. - - «Trop de gens ont vanté les roses - «Et sur un mode bien banal... - «Ces fleurs omnibus m’indisposent. - -«Parle-moi plutôt de ce bouquet d’arums: ils s’embêtent, les pauvres, -sur le coin du comptoir d’où le chat les fera tomber. A quoi -pensez-vous, Marianne? Tant de pureté laissée à l’abandon! - - «Dans le cornet de cet arum, - «Je goûterais bien, il me semble, - «La saveur d’un cocktail au rhum. - -«Voilà comme je comprends l’alcoolisme, Ottavio: relevé par une pointe -de raffinement et d’élégance.» - -Je lui demandai quelques nouvelles de nos camarades. Il me parla d’abord -de Leveil. - -«J’ai lu son dernier roman en manuscrit. Plein de choses, très curieux, -très... décoratif, et néanmoins sa psychologie mondaine a toujours -quelque chose de gourmé, de guindé qui donne envie de mettre les coudes -sur la table et de boire à la bouteille. - - «Le talent de Leveil m’inspire, - «Par sa recherche du contraint, - «Le goût de la crapule, ou pire... - -«Quant à notre vieux Vernon, il vit toujours sur les hauteurs et -compose, paraît-il, une tragédie, oui, Monsieur! Ça se passe en Grèce, -dans une Grèce plutôt alpestre. - - «L’air subtil des sommets me gêne: - «Pour suivre Vernon sans effort, - «Je veux un ballon d’oxygène. - -«Et, pendant ce temps, Landoux s’obstine à triturer laborieusement des -odes chimiques où je n’entends rien et qui, même mises au point, me -resteraient sur l’estomac. - - «Les effusions de Landoux - «Ne laissent pas que d’être lourdes: - «Il fait sa cuisine au saindoux. - -«Enfin, Silas... - ---Assez, Morin! m’écriai-je. Tais-toi! Si tu continues... - ---Mais oui, Mesdames, nous avons des roses, disait Marianne à de -nouvelles clientes qui entraient. Justement, je venais de les montrer à -ces deux messieurs, toutes fraîches de Nice: bien belles.» - -Par un amical petit signe d’entente, elle nous avertit que nous étions -de trop et pouvions nous retirer, ce que nous fîmes, peu après. - -Tout est matière à tercets japonais pour notre cher Morin: Marianne, ses -fleurs, une affiche, un nuage, un tramway grinçant sur ses rails, -l’heure qui sonne, le coq qui chante, la lune qui se moque... Je n’en -puis plus! S’il persiste, je lui serrerai le cou entre mes doigts! - -Cela dura quinze jours, un mois peut-être, où je m’épouvantai de sa -présence, et puis, subitement, une autre idée le ravit: écrire un -roman... et les tercets japonais se flétrirent. - -«... Des amusettes pour orientaux maniaques! des bibelots d’amateur! Tu -entendras un autre son de cloche en lisant les premières pages de mon -livre dont le titre provisoire est «Nausicaa et son chat persan». - -Je ne demandais pas mieux. - - - - -XXIII - - -Quelque peu mon aîné, fils d’un vieil ami de mon père, Ferdinand, me -semble-t-il, fut toujours de mes intimes. - -Ce garçon court de taille, aux épaules inégales, à la lourde carrure, et -qui marchait comme un paysan, je le revois à tous les moments de ma vie -d’enfant. Je revois son crâne tondu (il fallait couper d’assez près sa -chevelure d’un roux trop agressif); je revois les taches de rousseur qui -marquaient étrangement sa figure, je revois ses petits yeux noirs, -malicieux, mobiles, et ses mains intelligentes mais démesurées, elles -aussi tachées de roux. Son visage s’animait de façon singulière, à la -moindre émotion, par un rictus de sa bouche que gâtèrent très tôt de -mauvaises dents. Cette bouche et les points noirs des yeux donnaient -toute sa vie à une face qui, au repos, paraissait de bois. - -Déjà, lorsque nous jouions, à la campagne, sous les pins, Ferdinand me -ravissait par la verve caricaturale qu’il garde encore aujourd’hui et -qu’il sut bientôt exprimer autrement qu’en paroles. Echappé du salon où -d’ordinaire il se sentait mal à l’aise, et venu me rejoindre dans une -retraite ombragée, connue de nous seuls, il tenait des propos dont -l’accent personnel, dont la sourde violence me laissaient stupéfait, un -peu effrayé, mais, somme toute, ravi. Il savait décrire un visage de -façon à y faire paraître en un fort relief le trait ridicule, le défaut -où se révèle un caractère. Il se complaisait en ses découvertes: le -menton fuyant de Mme X., la bouche molle de son mari, le port de tête -impérial de Mlle Y. lui inspiraient des commentaires d’un sarcasme -bouffon qui forçaient à rire. Puis il se taisait, il songeait, devenu -grave, tout à coup... - - * * * * * - -«J’espère qu’on ne va pas nous déranger, Ottavio?... Très bien, alors, -ouvre la boîte.» - -J’ôtais le couvercle d’une petite caisse en bois blanc, doublée de -métal, que nous avions mise à l’abri sous des broussailles. Il y puisait -de ses larges pattes une poignée de terre glaise et, coupant son silence -d’exclamations, de mots murmurés, de jurons sourds, de petits rires -aigres, lentement, avec amour, il pétrissait la masse informe. - -Autour de nous, des oiseaux chantaient, les arbres bruissaient tout bas, -un souffle de brise nous apportait une odeur marine, riche de rêves -exotiques... - -Je regardais les mains actives de Ferdinand. - -«Sa gueule vient!» - -L’expression devenait méchante, il fronçait ses pâles sourcils, sa lèvre -se relevait à gauche, montrant une dent noire à demi détruite. Lentement -la gueule de Mme X. paraissait en effet: non pas le portrait modelé de -Mme X., mais le masque japonais inventé à son horrible ressemblance afin -de faire peur aux enfants... et Ferdinand se réjouissait. - -«Je tiens le menton! Il fout le camp comme il faut. C’est elle! Son fils -la reconnaîtrait tout de suite! Ecoute-le, Ottavio: il s’écrie de sa -petite voix d’imbécile rachitique: «Voilà maman!» - -C’était elle, sans contredit, justement vue en sa hideuse déformation, -abominable et fidèle, à la fois, et vivante. - -Je ne remarquais pas que deux heures avaient passé. Je m’enthousiasmais -à voir Ferdinand travailler de la sorte. Le temps ne me semblait pas -long. - -Si la caricature était, à son goût, réussie, après l’avoir considérée -avec attention, d’un œil curieux, interrogateur, il la détruisait, le -plus souvent, et rejetait cette glaise au fond de la caissette en bois -blanc. Parfois, trouvant le masque d’une laideur insuffisante et n’ayant -pu y exprimer toute sa rancœur, il le couvrait d’un linge et le mettait -de côté. J’étais chargé de le maintenir mouillé, jusqu’à la prochaine -séance, devoir auquel je ne manquais pas. - -Un jour, malgré bien des serments, je ne pus m’empêcher de montrer à mon -père l’une des gueules de Ferdinand, presque achevée, mais que le cruel -artiste voulait accentuer encore. - -«Il en fait beaucoup comme ça?» - -Papa tournait et retournait avec soin la glaise humide. Il avait tout de -suite reconnu la moue prétentieuse de Mlle Y. - -«On croirait qu’elle vient de réciter un de ses ridicules sonnets dont -elle est si fière et qui écorchent les oreilles... Il a vraiment du -talent, ce garçon... Oui, je te promets, Ottavio, de ne rien lui en -dire.» - -Deux mois plus tard, papa étant allé conférer plusieurs fois avec le -père de Ferdinand, j’appris que mon ami entrait à l’Ecole des Beaux-Arts -de notre ville. Pendant les deux ou trois mois où il fréquentait -négligemment le lycée, Ferdinand ne fit rien de bon, à ce qu’il semble. -Peu aimé de ses professeurs, à cause d’un mutisme bourru qui passait les -bornes permises, peu aimé de ses camarades, parce qu’il les tenait à -l’écart ou se moquait d’eux, Ferdinand était comme un étranger dans sa -classe; le bruit m’en revint bien des fois. Il ne fréquentait pas -davantage mes propres amis qui lui eussent, à ma prière, fait des -avances. «Des enfants de bourgeois!», disait-il, sur un ton péremptoire. -Alors que je lui objectais, un jour, non sans raison, qu’il était enfant -de bourgeois lui-même, j’évitai tout juste le coup de poing qui allait -me punir de mon insolence. L’affaire faillit tourner mal. - -«Et toi, Ottavio, tu finiras comme eux: fils de bourgeois. Je croyais -que ton M. Lequin te sauverait, mais la partie était déjà perdue. En -tout cas, je te demanderai, plus tard, quand j’aurai du talent, de poser -pour ta gueule de bourgeois et je t’assure, mon petit, que celle-là, si -je peux la réussir ne te fera pas rigoler! On y verra le pauvre bougre -qui aurait pu être autre chose, mais qui s’est laissé prendre, et qui en -souffre, et qui se déclare satisfait tout de même...» - -A l’Ecole, il n’eut guère plus de succès que jadis au lycée. Je crois -que ses maîtres le rebroussèrent au lieu de l’amadouer. Avouons -néanmoins qu’il les détestait d’avance. A l’avis de Ferdinand, révolté -par nature, un maître était d’abord et surtout le pompier imbécile qui -prend plaisir à étouffer dans l’œuf la tentative originale, l’audace -généreuse. A la longue, ce point de vue naïf décourageait. Enfin il -recherchait le laid avec passion, non par esprit critique mais pour se -réjouir. La découverte d’un détail fâcheux dans une belle ordonnance le -comblait d’aise, celle d’un léger désaccord, d’une fausse note, d’une -teinte fausse, d’un faux pas, le ravissait. Quelle était au juste sa -pensée intime? Je n’en sais trop rien et fus pris de court lorsque je -l’entendis répondre à quelque demande que je lui faisais: - -«Le beau, vois-tu, c’est pas mon affaire: le beau, c’est pour le bon -Dieu. Moi, je suis un homme; j’aime ce qui est vilain, parce que je peux -en rire et que je me sens vilain moi-même... regarde ma tête! Le beau, -ça me fait peur... j’aime pas avoir peur. L’ordre, ça me fait peur et, -de plus, ça m’embête. Je préfère rigoler en regardant des choses laides, -des choses de travers, des choses en désordre. Parle-moi d’un olivier -bien tordu, bien crevassé, et qui n’a plus l’air d’un arbre; parle-moi -d’une trogne de vieille femme mal foutue, avec des poils noirs au nez, -d’un gros ventre de banquier, barré de sa chaîne de montre en or... -Voilà qui me convient! Les choses sublimes: les anges, les temples, les -palmes, cette symphonie que tu m’as mené entendre au concert où, pour -finir, un tas de gens hurlent un hymne, pour dire qu’ils sont contents, -les tableaux des Maîtres (ah! les Maîtres!) où il n’y a jamais de vaches -qui font leur bouse, ni d’ivrogne qui pisse dans un coin, tout ça, -Ottavio, je l’admirerai peut-être au Paradis, si on m’y laisse entrer et -que j’aie bien perdu ma forme terrestre, mais, pour le moment, je te le -répète, c’est pas mon affaire.» - -Incapable d’improviser le petit cours d’esthétique et de morale qu’il -eût fallu lui servir sur le champ, je balbutiai des choses vagues. -Ferdinand reprit: - -«Oh! je te vois venir! tu vas me parler des musées... je préfère la rue -aux musées! Là, je suis chez moi. Les belles statues, je saurai les -apprécier le jour où toutes les femmes se promèneront sans chemise et -qu’on se rendra compte, en voyant leurs formes idéales, que le marbre -sculpté n’est pas du mensonge en pierre... J’attends... Mais les genoux -cagneux, les nichons pendants, les salières, ça se devine sous les -robes: on peut s’en amuser. Je déteste qu’on me raconte des histoires... -Tiens! je ne sais plus qui m’a dit que la petite Germaine X. dont la -bouche est jolie, a le sourire de la Joconde. Son sourire, elle le -surveille, je parierais qu’elle l’étudie dans un miroir pour qu’on lui -fasse encore ce compliment-là... C’est tout différent. - -«Si jamais je sculpte des bustes, des statues, je voudrais que, sous la -ressemblance de l’homme ou de la femme, on trouve toujours une bête -vivante: un gorille, une girafe, un crapaud. Ah! que j’imagine bien le -cocher de la vieille Mme Z. en gorille! Dans ta gueule à toi, je ne -distingue pas encore la bête; c’est ce qui m’empêche d’y travailler tout -de suite. N’importe! ça viendra! Oui, je sculpterai l’image des hommes -pour que chacun s’y voie comme il est. Je laisse à d’autres les -portraits des dieux et des déesses... ou bien qu’on me les présente et -que je puisse les regarder de près.» - -Ses discours m’ahurissaient. Il en profitait pour se payer ma tête et -m’accabler de nouveaux sarcasmes. Cependant je me plaisais en sa -compagnie. Obscurément, je sentais que des caractères aussi particuliers -que le sien ne sauraient s’exprimer de façon courante; j’appréciais -l’évidente sincérité des propos de Ferdinand où le cabotinage n’avait -assurément nulle part, mais je ne me rendais pas compte de ce que ces -exaltations, ces révoltes, ces colères offraient souvent de puéril. - -Le hasard me fit faire une découverte inattendue. - -Dans mon pays, la foire Saint-Michel, qui ouvre le 29 septembre, est le -rendez-vous des familles, la joie des enfants. Jadis, on s’y amusait -follement; c’est du moins le souvenir qui m’en reste. Une après-midi que -je longeais ses boutiques, non pour monter sur des chevaux de bois ni -pour acheter des berlingots à la menthe (j’avais, hélas! passé l’âge), -mais simplement pour me distraire, j’aperçus Ferdinand, assis à la -devanture d’un jeu de massacre et causant sur le ton le plus familier -avec le patron de l’établissement. En partant, il appela deux gosses, -voués à la récolte des boules égarées. Ces galopins lui sautèrent au -cou, puis il serra la main de son interlocuteur. Fort intrigué, je -m’ingéniai pour causer à mon tour; ce fut à vrai dire chose facile, le -brave homme s’étant montré dès l’abord très sociable: - -«... Et qui était donc, demandai-je, quelques instants après, le rouquin -avec qui vous parliez tout à l’heure? Je ne sais plus où je l’ai -rencontré. - ---Vous connaissez M. Ferdinand?... Ah! celui-là est un jeune monsieur -que nous aimons bien, pas fier, bon garçon, un copain, quoi! Souvent -nous allons au café boire un verre ensemble. Un brave type, M. -Ferdinand! Il vient presque tous les jours ici, tant que dure la foire; -il amuse les enfants, il leur fait la leçon: il est aussi savant qu’un -instituteur. Il s’occupe de nous aussi: c’est lui qui a donné, l’an -dernier, à ma femme, une médecine pour guérir ses douleurs; elle boitait -que cela faisait pitié. Quand la foire est finie et que nous allons -ailleurs, il ne nous oublie pas: il envoie des images aux gosses; pas -seulement aux miens; il connaît plusieurs familles. M. Ferdinand est -l’ami des forains. Malin, M. Ferdinand! Il m’a refait huit têtes de mon -jeu de massacre; celles-là, tenez, au fond, à gauche: la grosse femme -rouge et les suivantes. Il en remontrerait à beaucoup, tellement il est -adroit de ses mains. Et puis, c’est un monsieur, vous savez!» - -Il ne tarissait pas d’éloges; il eût parlé de M. Ferdinand jusqu’au -soir, mais toute une famille étant survenue qui voulait essayer sa -chance au jeu, je me retirai. - -Ainsi, mon ami Ferdinand avait des occupations que j’ignorais, donnait -ses soins à une femme rhumatisante, instruisait des gosses ignorants et -gardait ces plaisirs pour lui-même... Longtemps, je tins secrète ma -découverte. Ce fut quelques années plus tard, une nuit d’hiver, à Paris, -sous la lampe, que, pour la première fois, causant avec Ferdinand, je -fis allusion au jeu de massacre de la foire St-Michel. - -«Oui, répondit-il d’un air un peu rêveur, le bonhomme se nommait Julien -Marle... les deux petits étaient bien gentils... l’aîné fait maintenant -son service militaire à Perpignan. Mes forains, je les aimais beaucoup; -je n’en faisais pas mystère; il n’y avait aucune indiscrétion à me -parler d’eux. Un jour, j’ai failli moi-même aborder le sujet en voyant -le goût que tu montrais pour les music-halls et les cirques, mais -l’atmosphère foraine est si différente... Tu n’aurais rien compris à mes -histoires.» - -Pourtant, cette nuit-là, Ferdinand m’entretint longuement de ses amis -vagabonds, de la dure vie qu’ils menaient sur les routes de France, de -leurs pauvres joies, de leurs peines et des nombreux usages qui les -singularisaient. Sa voix restait basse, paisible; le sujet qu’il -traitait devait lui tenir au cœur. Nulle plaisanterie, nul sarcasme ne -vint couper ses propos tout empreints d’une espèce de joie inavouée. - -«Le souvenir de mes forains aide parfois à me consoler des horreurs de -Paris.» - -Car Ferdinand a passé plusieurs années à Paris. - -D’abord il y mena une vie dont on ne pouvait dire qu’elle fût d’ascète -ou de bohème. Toujours seul dans son coin, il travaillait par à-coups et -ceux qui eurent le privilège, rarement accordé, de voir les étranges -statuettes de bronze à la somptueuse patine qu’il acheva les prisèrent -très haut. - -Mais il refusait de les exposer, de les vendre. Il éconduisait poliment -certains amateurs qui s’étaient permis de s’intéresser à lui et fut pris -de rage quand un marchand de tableaux alla en personne lui faire des -offres très honorables. A cette occasion, il me parla de «caïmans qui -sucent le sang des artistes», image assez mal venue, bien qu’elle lui -fût chère. - -Ferdinand ne change pas, Ferdinand est immuable. - -Il y a deux ans, il logeait au sixième, à Montparnasse, dans un atelier -lugubre, pauvrement éclairé, jamais balayé, où des livres traînaient à -terre près d’un pot à eau et d’une grande carte routière de France, sur -laquelle il suivait peut-être les migrations de ses forains. De ce -triste repaire, Ferdinand se déclarait très satisfait; ses petites -rentes lui eussent permis de se loger beaucoup mieux, mais il ne -demandait pas autre chose. - -Or, bientôt, je constatai, non sans surprise, qu’il ne vivait pas seul -en son taudis. Il avait, un soir, ramassé dans la rue et ramené chez lui -une pauvre fille du quartier. Elle n’était certes point belle; tout au -plus pouvait-on être touché par l’expression pathétique, abandonnée, -d’un visage usé par la débauche, la misère et la boisson. Il l’aimait; -il me parlait d’elle comme il eût fait d’une œuvre d’art audacieuse et -libre, mais de même que, jadis, il avait peur des statues sans défauts, -Ferdinand avait peur de Mariette dont il ne voyait que l’excellence. - -D’abord, elle se tint tranquille, toute effarée par la surprenante -aventure qu’il lui était donné de vivre. Ce temps fut court. Dès qu’elle -eut compris l’ascendant qu’elle prenait sur Ferdinand, la vie de mon ami -ne fut qu’une suite de mauvais jours. Mariette retrouvait sa voix pour -glapir et toujours se plaindre, pour se moquer des œuvres de son -«rouquin», pour lui dicter ses absurdes volontés. Il ne se révoltait -pas, il la comblait d’attentions délicates et charmantes qui, bien -entendu, restaient pour compte. Il lui obéit en tout, jusqu’à -m’interdire sa porte, parce que Mariette prétendait que j’avais une -«mauvaise influence». Cela dura six mois au bout desquels j’appris, -m’étant lié avec la concierge, que la dame du logis était absente. - -«Oui, me dit Ferdinand, comme je lui rendais visite, l’instant d’après, -ça ne pouvait pas durer davantage: Mariette me trompait un peu trop. Je -le savais, je ne lui en voulais pas: c’est encore ce sale Paris qui la -gâtait ainsi, la pauvre fille! Et puis, un soir, je l’ai découverte, ici -même, couchée dans notre lit (tu entends) avec le fils du cafetier qui -tient boutique au coin de la rue. Ce jeune homme jouit d’une réputation -bien établie de maquereau... Le fils du cafetier m’a été insupportable -(un reste de prévention bourgeoise, Ottavio!), et je les ai mis à la -porte tous les deux, après avoir rossé le bel adolescent. Mais, cette -nuit-là, je suis sorti et j’ai marché au hasard, pendant des heures, -sans regarder où j’allais. Je marchais toujours. Je me suis réveillé au -fond du bois de Vincennes, où un gardien m’avait découvert, endormi sous -un arbre. J’avais dû tomber de fatigue. C’est tout: tu viens d’entendre -l’histoire complète de mes amours... - -«Eh non, ce n’est pas tout! Ecoute l’épilogue, Ottavio! écoute -l’épilogue, si tu aimes les contes qui finissent bien. En rentrant chez -moi, au matin, qu’est-ce que je trouve devant ma porte?... un chien, un -chien sans maître, un pauvre chien que j’ai recueilli et qui montrait sa -reconnaissance en me léchant les mains. Je vais te le montrer; c’est le -plus beau des chiens. Il se nommera Croûte et me consolera de Mariette. -Tu tâcheras de l’aimer, n’est-ce pas, mon vieux?» - -Un jeune chien de pauvre race, à coup sûr, mais affectueux et gentil. Je -lui sus gré d’adoucir le chagrin de Ferdinand. Mon ami l’adore, au point -d’avoir passé, le mois dernier, une nuit entière, roulé dans une -couverture, au pied du lit où le jeune Croûte, malade, occupait la place -de son maître, cette place qui fut prise, certain soir, par le fils du -cafetier. - -Et voici qu’il me faut ne plus vous parler de Ferdinand. Ferdinand a -quitté Paris, écœuré par les spectacles odieux que lui présentait cette -ville ennemie, et ne sachant voir que ceux-là. - -Il est allé retrouver la mer bleue, et les rochers blancs, et les pins -qui chantent. Il vit à la campagne de la vie des paysans. Il se prétend -heureux. Il promet de m’envoyer de belles olives à la récolte prochaine. - -La dernière fois que je le vis, avant son départ, je lui rappelai -l’engagement qu’il avait pris, jadis, de traduire en sculpture ma gueule -de bourgeois. Un instant, il parut hésitant, gêné, puis: - -«Toi, dit-il, tu es un ami... alors, vois-tu, ça me coupe l’inspiration: -ta gueule ne vient pas... pourtant, il y aurait à faire!» - -Et ses petits yeux noirs au regard affectueux démentaient le sarcasme de -sa bouche. - -... Mais je garde, dans une petite vitrine à elles seules dévolue, trois -précieuses statuettes en bronze de Ferdinand, trois surprenantes -figurines qu’il a nommées «les Trois Disgrâces», laides, grotesques, -émouvantes en leur affreuse nudité, troublantes aussi, douloureuses par -l’expression où se lit tant de révolte et tant de honte: trois exemples -d’un art tourmenté qui, chaque fois que je les regarde, m’irritent comme -un sacrilège, et que j’aime cependant. - - - - -XXIV - - -Mon père me laissait la plus entière liberté, ne se mêlait de mes -petites affaires que pour les faciliter et gardait avec moi un ton -d’indulgente camaraderie où je retrouvais tour à tour son esprit -ironique, de la complaisance et une tendresse extrême; mais, sur -certains sujets, il ne plaisantait que difficilement ou même pas du -tout. - -Depuis quelque temps, je professais des théories anarchistes, avec -sincérité, avec passion, bien que ce fût en chambre. Comme un bon -néophyte, j’acceptais de l’anarchie son catéchisme entier: je détestais -d’une âme farouche les traîneurs de sabre et songeais déjà à l’héroïque -façon dont je deviendrais plus tard un réfractaire, un très glorieux -réfractaire... ce qui ne m’empêchait pas (quelle honte!) de me -précipiter vers la fenêtre au passage d’un régiment. - -Un soir que je classais avec ivresse ma collection de journaux du -«parti», papa vint me rendre visite. Mes timides essais de propagande -avaient été si infructueux que je me l’étais tenu pour dit. Jamais je ne -convertirais cet ancien soldat, ce militaire impénitent. Il me suffisait -de le plaindre, sans plus insister. - -Interrogé par lui sur mon occupation du moment, je la lui dis avec un -certain orgueil. Je m’attendais à une scène, à des reproches tout au -moins. Quelle ne fut pas ma stupéfaction quand mon père parut -s’intéresser au travail qui m’enthousiasmait si fort! Il s’était assis à -mes côtés et maniait les vieux journaux. Il les déplia, en lut même -divers passages.--Voulait-il donc s’instruire? - -Soudain, d’un geste brusque, il froissa la feuille qu’il tenait et la -jeta dans le panier à papier. Il venait de parcourir l’article de tête -traitant du drapeau, un article intitulé «la Loque». - -«Ah! les cochons!» - -Mon père avait rougi, ses traits durs lui faisaient un masque effrayant, -puis sa figure se calma. Je vis naître sur sa bouche un petit sourire -triste que je connaissais. Il se leva. - -«Mon ami, dit-il, c’est une chose très précieuse que je vais te donner, -une espèce de fétiche; ce fétiche, tu le porteras désormais sur toi. -Voilà trente ans qu’il ne m’a pas quitté.» - -Et, fouillant dans sa poche, il sortit de son portefeuille et jeta sur -la table un petit morceau de bois, long de trois centimètres, creusé -d’une encoche à chaque bout. Puis, souriant toujours du même sourire -triste, il s’assit dans le fauteuil et, croisant ses belles mains fortes -et longues, des mains d’artiste armé, il ajouta: - -«Maintenant, mon petit, tu vas écouter une histoire.» - -Il me la conta.--Cette histoire, je l’ai répétée moi-même, quelques -années plus tard, alors que je venais de finir mon service militaire, et -voici dans quelles circonstances. - -Mon père était mort depuis six mois. Dès le début de sa longue agonie, -je ne sus plus ni penser, ni voir, ni entendre. Ces jours passés dans -une chambre de malade aux rideaux tirés, cette maison où l’on ne -marchait qu’à pas de loup, la crainte continuelle de parler trop haut et -le spectacle surtout du combat inégal d’un homme courageux avec la mort, -avaient vidé ma tête, brisé mes nerfs. Je me sentais un grand besoin -d’air pur, d’espace, de liberté, après ces heures prisonnières. Je -voulais souffrir sans contrainte et de toute ma souffrance, pleurer mon -saoul, crier au besoin, après avoir tant de fois étouffé mes sanglots. - -Je projetai donc de voyager. Une lettre affectueuse de mon amie -Elisabeth, où ses parents m’invitaient à passer quelques semaines chez -eux, me décida. J’irais dans ce grand château saxon bordé de fossés; je -surprendrais le passage furtif des chevreuils dans la forêt toute -proche; je causerais avec ces délicieux hobereaux dont la vie calme, -égale et quotidienne avait un charme singulier. D’avance, je savais -qu’eux et leur fille respecteraient ma douleur et me laisseraient -souffrir en paix. Je ne fis guère attention au post-scriptum de la -lettre où l’on s’excusait de ce que la maison dût être souvent pleine, à -cause des manœuvres qui, cette année-là, se feraient dans les environs. -J’acceptai donc et partis, un mois plus tard. - -Bienfaisante influence du calme des forêts et des champs sur une -blessure toute vive!... Auprès des hôtes qui m’accueillaient avec une si -simple bonhomie, je commençai vraiment de me reprendre et les longues -courses à cheval furent mieux qu’une distraction. En galopant sous les -futaies aux arches graves, je me sentais un peu revivre. Le soir, on -causait devant la fenêtre ouverte sur la nuit; on causait longuement, -non point de celui qui était mort, mais de celui qui avait vécu, de cet -homme de haute taille et de noble figure que les parents d’Elisabeth -avaient connu, jadis, au temps où je jouais à cache-cache avec leur -fille dans un jardin d’hôtel. Il m’était doux de retrouver chez autrui -le souvenir de sa démarche, de ses façons de parler, de son ironie -élégante, courtoise et comique, aux détours inattendus. - -Les manœuvres réunirent dans ce château quelques officiers, et nos -veillées changèrent d’aspect. J’entendais assez bien l’allemand pour -suivre les conversations, mais non pas pour y prendre part; d’ailleurs -ces officiers saxons mettaient leur point d’honneur à me parler en -français ou, du moins, dans une langue qui tâchait à se rapprocher de la -mienne. Ils semblaient de bonne compagnie et je ne m’ennuyai pas un -instant. D’autre part, le spectacle des soldats qui se gorgeaient de -bière aux heures de repos, dans une prairie voisine, m’amusait parfois. - -Le vieux général von Herz, commandant des troupes de manœuvres me -plaisait beaucoup. La première fois que je le vis, il me surprit quelque -peu en engageant une conversation assez longue au cours de laquelle il -interjeta soudain: - -«J’ai souvent entendu parler de vous par vos amis; j’en profite pour -vous poser une question qui pourra vous sembler indiscrète ou... -déplacée (dites-vous ainsi?). Excusez-moi... Monsieur votre père était -bien capitaine de zouaves, pendant la guerre, n’est-ce pas? - ---Oui, Monsieur, répondis-je sans cacher mon étonnement. - ---Merci... je sais... oui, je sais que vous portez son deuil... Encore -une fois, jeune homme, veuillez m’excuser.» - -On parla d’autre chose. - -Un jour, comme je rentrais assez tard pour le repas de midi, je vis, à -table, un nouveau venu, jeune lieutenant prussien bien pris dans son -uniforme, blond, avantageux et fier d’une moustache qui montait en -pointe jusqu’à ses paupières. Je m’assis en face de lui. Peu après nous -causions. Quoiqu’il s’exprimât en un français pur, et malgré ses bonnes -façons, quelque chose me déplut en lui, dès l’abord, un je ne sais quoi -d’arrogant, de satisfait, qu’accentuait encore ce sourire spécial de -l’enfant gâté auquel on ne refuse rien. Le jeune comte d’Ehrenfeld -semblait toujours attendre un hommage, de qui que ce fût. Il en trouvait -jusque dans les miroirs, où un officier de sa figure lui disait: «Mon -ami, comme vous êtes séduisant!» - -«Vous voyagez dans notre beau pays, me dit-il. Ah! Monsieur, j’envie -ceux qui peuvent admirer l’Allemagne pour la première fois: nos plaines, -nos montagnes, nos forêts, nos grands fleuves... Avez-vous fait la -descente du Rhin?» - -Je lui décrivis de mon mieux mes promenades en Saxe et en Bavière, le -charme que j’avais trouvé à l’aspect vieillot de certaines villes à -pignons, mes découvertes dans les musées, mes courses à cheval, toutes -récentes et, pour finir, une tournée faite, deux ans auparavant dans le -Palatinat. - -Il m’interrompit en souriant: - -«Oh! oh! Monsieur, vous êtes allé chercher les traces des soldats de la -vieille France!» - -Et, d’une voix devenue soudain âpre et coupante: - -«Les échos de la montagne retentissent encore du bruit de leurs -abominations.» - -Je levai le nez. - -Il poursuivit, s’adressant aussi bien aux autres convives qu’à moi-même: - -«Ils ont tout fait! Ils ont brûlé, volé, détruit, et les filles des -villages tremblaient à leur approche. Oui, oui! je sais! Ce sont là, -comme l’on dit chez vous, les droits de la guerre... - ---Mais pardon, Monsieur... - ---Ces droits de la guerre, le soldat allemand les ignore. Il ne se bat -que dans l’ombre de son drapeau et sous l’œil du Seigneur... - ---Monsieur d’Ehrenfeld, dit notre hôte, il me semble que ce n’est ni -l’heure ni le lieu... - ---Excusez-moi, cher Monsieur, interrompis-je d’un air assez calme; je -conçois parfaitement que M. d’Ehrenfeld, officier prussien, ait du -soldat de son pays une idée assez haute et qu’il veuille vous -l’apprendre à vous-même, allemand de date plus récente, puisque saxon, -mais je tiens à lui conter une histoire qui peut rectifier sur un point -son jugement de patriote.» - -On murmurait autour de la table. A mes derniers mots, il y eut un -silence. On m’écouta. - -«Les cuirassiers de Reichshoffen avaient achevé leur tâche et la -bataille touchait à sa fin, lorsque mon père, capitaine au 2me zouaves, -fut renversé par un éclat d’obus qui lui laboura la cuisse gauche. Il -roula sous un caisson d’artillerie et resta, le front dans la boue, à se -vider de sang. Quand vint l’ambulance allemande, on crut qu’il était -mort, et les ambulanciers français ne s’inquiétèrent pas non plus de ce -cadavre. Une demi-heure passa. Ce fut alors que huit soldats prussiens, -valides, et que l’on dirigeait, je ne sais pourquoi, sur Dusseldorf, -s’aperçurent que ce morceau de chair humaine donnait des signes de vie. -Le sous-officier qui les conduisait fit transporter mon père et, deux -heures plus tard, le blessé, pansé avec soin, fut mis dans un fourgon à -bestiaux en compagnie de ces huit même soldats que l’on envoyait, sans -doute, rejoindre leur régiment. - -«On l’avait couché sur une paillasse, tout au fond du fourgon, en -travers, et les huit soldats, s’installant de leur mieux, se mirent à -causer, à fumer. De quoi parlaient-ils? de la gloire de ce grand jour, -des hautes destinées de l’Allemagne, de leur roi, du Seigneur? Je ne -sais. Mais de Woerth à Dusseldorf, la route est longue, et secoués dans -leur fourgon, ces huit hommes finirent par s’ennuyer. Mon père était -revenu à lui. Trop faible pour se rendre un compte exact de son état, -trop fiévreux pour raisonner sur son sort, il entendait les occupants de -sa geôle mouvante rire et chanter, puis marcher de long en large, puis -chanter encore. Bientôt, il y eut un silence. Vraiment on s’ennuyait -trop. Je pense que le fait d’avoir cueilli de la gloire sous les obus ne -suffisait pas à repaître leur imagination, car l’un d’eux eut soudain -une idée. Il fallait jouer à quelque jeu. Lequel? Ils se consultèrent un -instant et l’idée germa. - -«Ah! Monsieur d’Ehrenfeld, je vous assure que c’était une belle idée, -une idée de choix... de choix prussien, si j’ose dire, née dans l’ombre -du drapeau et sous l’œil du Seigneur. Ils firent d’abord une poule de -quelque argent qu’ils portaient sur eux; puis l’un de ces braves, -ramassant un petit morceau de bois qui traînait... (le voici, Monsieur -d’Ehrenfeld! regardez cette breloque de ma chaîne de montre), le -réduisit à la taille que vous lui voyez et lui fit deux encoches. Un -couteau suffit à la besogne. Après quoi, profitant de ce que mon père -restait couché sur le dos, un grand gaillard blond qui louchait de l’œil -gauche (mon père affirmait qu’il l’eût, vingt ans après, reconnu sans -peine) força ce petit baillon entre les dents du blessé, afin de lui -tenir la bouche ouverte; enfin les huit hommes valides... valides, -entendez-vous, Monsieur d’Ehrenfeld! et restant toujours, je pense, dans -l’ombre du drapeau et sous l’œil du Seigneur, se mirent en ligne et, -très proprement, très loyalement, sans tricher, sans user de ruses, -jouèrent l’argent mis en commun... jouèrent à qui cracherait le plus -près de la bouche de mon père. Il se débattit, s’évanouit, ayant arraché -un de ses pansements, et, deux heures plus tard, fut retiré du fourgon, -couvert de sang et de crachats.» - -Debout, les joues violettes de rage, M. d’Ehrenfeld me menaçait: - -«Monsieur, vous en avez menti!» - -Je levais déjà mon verre pour le lui jeter à la figure, lorsque la porte -de la salle à manger s’ouvrit et nous vîmes entrer ce grand vieillard -avec qui j’avais causé quelques jours auparavant, le général von Herz. -Tout le monde se leva. Les officiers saluèrent. - -«Que se passe-t-il donc?» demanda-t-il en allemand. - -D’une voix fiévreuse, mais, je dois le dire, avec beaucoup d’exactitude -et de scrupule, le lieutenant d’Ehrenfeld fit, sans en rien oublier -d’essentiel, le récit de la scène qui s’achevait et cita mes dernières -paroles... - -«Je viens de dire à Monsieur N. qu’il en avait menti.» - -Le général comte von Herz ne répondit rien, tout d’abord. Il tirait les -pointes de sa barbe; il regardait beaucoup plus loin que cette table, -ces hommes, ces murs, tout au loin, tout là-bas... et, d’une voix un peu -sourde: - -«Ce n’est pas à vous, jeune homme, dit-il, que je puis m’adresser, mais -à vous tous, Messieurs. Je regrette d’être forcé de déclarer que cette -histoire est strictement véridique, étant donné que je dus moi-même, sur -le quai de la gare de Dusseldorf, retirer d’un fourgon à bestiaux le -père de Monsieur, officier de zouaves, s’il m’en souvient bien, et qu’il -était en effet couvert de sang et de crachats. - -«Rasseyez-vous, Messieurs. Lieutenant d’Ehrenfeld, vous prendrez, -pendant quinze jours, les arrêts de rigueur. Veuillez agréer, Monsieur -N., mes sincères excuses pour la haute inconvenance d’un de mes -officiers.» - - - - -XXV - - -Ces causeries avec mon père... j’en retiens mille détails divers qui -m’intéressent, qui me font réfléchir. Elles me troublent parfois, mais -en ai-je compris l’essentiel? Je le crois, tout d’abord; bientôt, un -doute survient. Je tâche de me rappeler les paroles prononcées, samedi -dernier, au crépuscule, alors que l’ombre, dans le bureau de Papa, était -si douce et les senteurs qui montaient du jardin, si bonnes à respirer. -Je reconstruis les phrases entendues, je les médite; cependant mon -inquiétude persiste. Pour la dissiper, Dalsant serait précieux. Quand je -m’adresse à lui, patiemment il écoute le résumé que je lui propose, il -songe, quelques instants, puis il conclut et tout me paraît clair. - -«Il ne faudra jamais te contenter de peu, me disait papa. Tu prends des -habitudes avec une facilité qui me surprend. A tes yeux, quelque chose -de médiocre devient vite très admissible: tu t’y es déjà fait, tu n’en -remarques plus la pauvre qualité. Elle t’aurait déplu, avant-hier, mais -tu ne l’as pas tout de suite estimée. Aujourd’hui, tu l’acceptes; tu -trouverais au besoin de mauvaises raisons pour la vanter. A cela je vois -un danger: mieux vaut se donner de la courbature en essayant d’atteindre -le but hors de portée que de cueillir par paresse le fruit qui se -présente trop aisément sur une branche basse, et qui s’offre à la main. - -«Il est entendu que je parle pour toi, pour toi seul. D’autres -choisiront une méthode différente et feront bien, au lieu que toi, tu -auras besoin de t’efforcer, de tendre plus haut, de te forger chaque -fois une ambition neuve, toujours afin d’éviter l’habitude. Ce n’est pas -ton ami Dalsant que je me permettrais de conseiller de la sorte. Je -pense qu’il me rirait au nez, et avec raison. - -«Je te le répète, Ottavio, ne te contente pas de peu: demande à la vie -de te combler, non pas de t’offrir la petite pâtée du bonheur. Aspire à -des rêves magnifiques, et tant pis si l’on se moque de toi. Fais de même -pour tes amitiés, pour tes amours... oui, bien que, sur ce point, je me -mêle de ce qui ne me regarde pas. Occupons-nous plutôt de tes amitiés. -J’avais grand peur que tu ne te choisisses des amis avec nonchalance, -que tu ne prennes le premier venu, parce qu’il est de bonne composition -et qu’il t’amuse, comme un petit bourgeois, de ceux que Flaubert aimait -tant, va chercher son plaisir dans une maison hospitalière, parce que -c’est plus commode et qu’elle se trouve au coin de la rue. Tu te serais -de même habitué à des amitiés faciles dont on ne se décolle plus. Voilà -pourquoi Dalsant m’a été si sympathique, dès le premier jour. Il t’a -fallu un effort pour le convaincre; tu en profites déjà et si vous êtes -liés, maintenant, ce n’est pas pour avoir obéi à des convenances de -famille ou de coterie ou de quartier, c’est parce que vous le voulez -bien. - -«Si jamais, Ottavio, tu peux donner suite à ce projet d’écrire qui te -tourmente, je ne te proposerai pas un autre plan d’action: tu devras -encore ne pas te contenter de peu. Mieux vaudrait tomber quelquefois -dans l’absurde ou perdre ton souffle court en grimpant sur les sommets -que de barboter dans le convenu où tu trouverais, en y mettant du soin, -des satisfactions auxquelles tu finirais par te complaire.» - -Ainsi parlait-il, et comme je répétais ses dires, quelques jours plus -tard, à Dalsant, celui-ci s’étonna. - -«Quoi! tu ne t’en doutais pas? Ah! certes oui, tu prends facilement des -habitudes! Pour ma part, je t’ai vu, au lycée t’habituer à ta situation -de demi-cancre, avant que cet excellent Lequin ne soit venu, en somme, -te donner le fouet, ce qui a révolté le petit amour-propre de Monsieur -Ottavio. J’ai souvent rigolé, mon vieux, en te voyant sursauter lorsque -Lequin essayait sur toi son ironie. On pouvait être sûr que tu ne -tarderais pas à faire un effort méritoire. - -«Quant aux propos que ton père veut bien tenir à mon sujet, ils -s’expliquent très simplement. Sachant que ma vie sera assez difficile, -il comprend que les possibilités se présentent à moi moins nombreuses; -dix minutes de réflexion suffisent à me décider; la plupart du temps, -une évidence s’impose, au lieu que, dans ton cas, ces possibilités sont -innombrables, tu t’y perds, tu ne cherches ni celle qui te conviendrait -le mieux, ni celle qui serait féconde. Tu risques en effet de choisir la -première venue et de t’y embourber. Tout ça n’a rien de mystérieux, mais -ton père est un type épatant quand il t’engage à ne pas te contenter de -peu... Puisqu’il m’y autorise, je tâcherai d’user de ma petite -influence.» - -Bien des fois, le souvenir de cette causerie s’est représenté, lorsque -la vie m’offrait ses douceurs, mais il ne suffit pas de déclarer sur un -ton péremptoire que le «rahat loukoum» à la rose est une ignoble et -poisseuse pâte, encore faut-il ne pas se laisser tenter par son agréable -fadeur, pour en manger bientôt sans dégoût, sous prétexte que l’eau -fraîche, bue ensuite, semble délicieuse... et s’engluer tout doucement. - -Ce n’est d’ailleurs pas du «turkish delight» comme l’appellent les -Anglais que j’entretiens Celia. Nous repensons à cette conversation -ancienne et je m’ingénie à lui faire sentir de quel ton grave et -familier mon père me parlait, de quel air brusque Dalsant ajoutait ce -qu’il avait à dire. - -«J’imagine, Ottavio, combien de pareilles causeries devaient vous -occuper l’esprit, mais il faut avouer que votre père savait s’y prendre -pour en arriver à ses fins et votre ami Dalsant, aussi, pour éclairer -votre lanterne. Ils vous rendaient l’un et l’autre un service émouvant.» - -Ne pas se contenter de peu... Ce soir, j’ai presque envie d’abandonner -ces pages. La tâche que je m’étais un jour proposée demeure très ardue. -Il s’agit de faire revivre ceux que j’ai tant aimés; n’est-ce pas une -tentative chimérique? - -Ne pas se contenter de peu... - - - - -XXVI - - -Nous sommes partis sans enthousiasme et le premier aspect de la «station -balnéaire» où nous devons passer deux mois d’été m’apparaît peu -séduisant. Ce n’est point là le paysage maritime que j’aime: ces flots -gris ne me disent rien qui vaille, non plus que ces sables découverts. -La marée ne m’émeut pas. Il me manque les rochers rouges ou blancs, les -calanques profondes, le décor familier des pins et le ciel surtout, le -vrai, celui qui fait mal aux yeux: l’azur de chez moi. En outre, les -circonstances sont mauvaises: maman se porte mal; elle vient ici pour -reprendre des forces et non pour se distraire, ce qui réduit -singulièrement le plaisir. - -«Tu vas beaucoup t’ennuyer, mon pauvre Ottavio, me dit-elle. Tu ne -pourras pas te baigner à longueur de journée, ni te sécher au soleil -avec nonchalance, ni faire ta sieste à l’ombre d’un vieux mur. Enfin il -faut renoncer d’avance à nos promenades à cheval. Même si j’avais -emporté mon amazone, je ne serais pas capable de les tenter; d’ailleurs, -trouverions-nous des chevaux de selle en cet endroit?» - -Les habitants de l’hôtel ne nous offrirent pas grand réconfort: quelques -familles gourmées, momifiées par la province, de vieux officiers -retraités qui se groupaient au café pour boire leur absinthe, jouer à la -manille et se raconter des histoires du temps où «le monde n’était pas -fou», une dame grasse, retirée semblait-il de la galanterie, et qui, -jalousement, caressait, baisait au museau et nourrissait de sucreries le -plus ridicule des caniches, tout cela entouré d’une horde d’enfants -d’âges divers. Ceux-là, du moins, on s’amusait à les suivre en leurs -cabrioles et leurs jeux de plein air, mais, rentrés à l’hôtel, ils -perdaient, hélas! beaucoup de leur agrément. - -Nous avions aussi remarqué une personne maigre, entre deux âges, dont -les grands yeux noirs étaient tout baignés de poésie et, par contre, la -réserve austère, le parfait mutisme, fort prosaïques. J’entendis d’abord -le son de sa voix, un jour de canicule où, pâmée de chaleur, elle pria -le garçon qui la servait de baisser un store sur la fenêtre de la salle -à manger, mais, durant son silence, ses yeux parlaient pour elle, -sombres, expressifs, éloquents, des yeux, vraiment, à célébrer en vers. - -Je la surnommais Angélique: cela lui convenait. Le souvenir de l’Arioste -n’y était pour rien. «Elle doit s’appeler Angélique,» avais-je dit à -maman qui répondit en souriant: «Si tu veux!» - -Le hasard fit que, sur la plage, son parasol voisinait souvent avec -notre tente. Elle restait là des heures, assise dans son fauteuil de -paille, comme sur un banc, toujours occupée à lire des livres dont je ne -voyais pas le titre, leurs couvertures étant revêtues d’un invariable -papier bleu. Elle ne se laissait distraire ni par le vol des mouettes, -ni par les cris des gosses, ni par un nuage de teinte heureuse: elle -lisait, la bouche un peu serrée, sans se pencher vers le volume tenu à -la hauteur de ses beaux yeux. - -Or, un jour que le parasol d’Angélique ne l’abritait pas, il me fallut -rentrer à l’hôtel pour aller chercher le sac à ouvrage de maman et, -passant devant le petit salon, pièce triste où personne n’entrait -jamais, je perçus de mélodieux accords et reconnus, savamment jouée, -l’une des études de Chopin. Prudent comme un cambrioleur, je poussai la -porte et parvins à me faufiler derrière un paravent pseudo-japonais dont -une feuille se rabattait sur moi. - -Angélique, assise au piano, tirait du pauvre instrument tout ce qu’il -pouvait donner. Elle jouait avec ferveur, avec passion, avec art. Se -croyant seule, elle se laissait prendre à l’enchantement né sous ses -doigts. Elle joua encore deux ou trois scènes d’enfant de Schumann, une -pièce courte de Borodine, d’autres morceaux que je ne connaissais pas, -puis se leva brusquement, traversa le salon lugubre, les yeux brillants -de larmes, le visage transfiguré, et sortit sans m’avoir vu. - -«C’est maintenant, Ottavio, que tu m’apportes mon sac!... tu n’es pas -essoufflé, je pense!» - -La révélation que je fis aussitôt me servit d’excuse. - -Deux jours plus tard, je notai de nouveau l’absence d’Angélique. - -«Allons l’entendre, dit maman; le salon est à tout le monde; inutile de -nous cacher.» - -Angélique ne témoigna d’aucune surprise. Se contentant de nous ignorer, -nul signe d’agacement ne passa sur son visage. Elle jouait, cette fois, -la partition d’_Orphée_ et l’on pouvait deviner entre ses lèvres -frémissantes mais muettes les paroles qu’elle se chantait à elle-même. -Nous revivions, maman et moi, la douleur du poète. Et ce fut ensuite -_Siegfried-Idyll_ de Wagner qui nous transporta dans la forêt magique -peuplée d’un innombrable murmure... - -Emotion très différente de celle que nous procura, plus tard, le jeu de -mon ami Michel Rabier, toujours animé d’un souffle dyonisiaque qui n’eût -pas convenu, je pense, à la frêle Angélique; pourtant cette -interprétation était noble, haute, et profond l’enchantement que l’on -subissait. - - * * * * * - -«Je l’aurais si volontiers remerciée! de si grand cœur! disait maman, -une demi-heure plus tard, mais quelles paroles adresser à cette personne -glacée qui se retire sans tourner la tête? Elle passait devant nous -comme devant deux fauteuils ajoutés au mobilier... N’importe! elle m’a -fait bien plaisir.» - -Nous profitâmes souvent de l’occasion offerte et toujours avec joie. -Cependant, des nouvelles survinrent qui changèrent le cours de mes -pensées. Je me sentais mécontent, préoccupé: le passage en France d’une -parente venue de très loin m’obligeait à rentrer chez moi pour quelques -jours, et l’idée d’abandonner maman, trop faible encore pour -m’accompagner, ne me souriait guère. Nous avions à ce sujet, sous notre -tente de la plage, de longues discussions où je montrais l’humeur la -plus noire et qui ne menaient à rien qu’à nous agacer tous les deux. - - * * * * * - -Je pars demain, très peu satisfait. Puisque, en ce moment, Angélique -joue un menuet que je crois être de Rameau, j’entre une dernière fois au -salon, pour passer le temps, ce temps qui me paraît n’en plus finir. A -peine me suis-je installé qu’Angélique cesse de jouer, se lève, vient -vers moi, s’arrête, un peu interdite, et me parle ainsi: - -«Monsieur, je vous assure que je n’ai nullement l’habitude d’écouter aux -portes, ni même aux coins des tentes de la plage... Sans doute -forciez-vous un peu le ton, hier après-midi, car j’ai surpris, malgré -moi, quelques phrases de la conversation que vous teniez avec madame -votre mère. Par suite, je vous sais inquiet de la laisser seule, à cause -d’un voyage urgent. Si ma proposition vous agrée, Monsieur, je veillerai -sur votre malade pendant cette absence. J’ai une longue habitude de ces -soins et tâcherai aussi de la distraire de mon mieux en lui faisant de -la musique, puisqu’elle semble la goûter. - -«Je vous serais reconnaissante de me répondre, ce soir, brièvement, sans -politesses superflues... A bientôt, Monsieur. Oh! j’oubliais de vous -dire que j’ai reçu, hier, la partition, tout récemment parue, de -_Pelléas et Mélisande_, l’œuvre nouvelle de Debussy dont certains font -grand cas. Son déchiffrement pourrait présenter de l’intérêt.» - -Que la voix fût froide, l’attitude guindée, je n’y prêtais pas -attention: c’est par son regard que s’exprimait cette femme singulière, -à ce regard seul qu’il fallait répondre; je le fis, dans la mesure de -mes moyens réduits par un peu de stupéfaction. - -Ainsi débuta une amitié de plus de vingt ans. - - * * * * * - -Dès le retour, je me rendis compte de quelle tranquille diligence -Angélique avait fait preuve pendant les quatre jours que dura mon voyage -et par quelles attentions délicates elle s’était assurée tout de suite -la sympathie souvent rétive de maman. - -«Ah! je t’assure, Ottavio, que je ne m’ennuyais pas en sa compagnie! -Elle se trouvait toujours là au moment précis où j’avais besoin d’elle, -sachant causer, sachant se taire, me distrayant par des remarques -inattendues qu’une autre n’eût pas faites, me charmant par la musique -dont elle est toute pénétrée, fort cultivée, sans ombre de pédanterie, -ironique sans méchanceté, observant les gens et les choses: un enfant -qui joue, un oiseau qui chante, un passant, une nuance de paysage... et -cela à sa manière qui n’est certes pas celle du voisin... n’insistant -jamais, surtout, de même que, dans son jeu musical, jamais elle ne -souligne un effet. Ah! combien je regrette que le coin de province où -elle habite soit à l’autre bout de la France et que nos rencontres -risquent d’être rares!» - -Elles le furent: maman disait vrai. - -Huit jours plus tard, Angélique me faisait ses adieux. - -«Votre mère a été de la dernière indiscrétion, et je l’en remercie. -Puisqu’il vous plaît, Monsieur, de me nommer Angélique, ne vous gênez -pas. Dorénavant, je serai donc Angélique, pour vous. Est-ce entendu?... - -«Merci, Ottavio... Il paraît, en outre, que votre paresse en matière -épistolaire est inqualifiable. Je vous en voudrai beaucoup de ne pas -m’écrire régulièrement. Lorsque j’aime les gens, je deviens très -exigeante. Vous vous le tiendrez pour dit, n’est-ce pas? Votre mère a -mon adresse, j’ai la vôtre. Une poignée de main... Au revoir!» - -Je garde d’elle des lettres précieuses que je relis souvent. Angélique a -su me suivre: elle s’est réjouie avec moi et, du même cœur compatissant, -désolé; elle comprend une souffrance sans qu’on ait la peine de rien lui -expliquer: elle la devine. Elle partage de bonne grâce les plaisirs de -son ami; elle se tient au courant de ses ennuis, de ses inquiétudes et -trouve la phrase simple et juste qui les allège... - -Mais j’y pense! Voilà plus de quinze jours que je n’ai écrit à -Angélique. Je ne voudrais pas recevoir d’elle une semonce: le ton de -certains de ses billets est parfois assez dur. Je devance donc l’amicale -réprimande qui ne tarderait guère: - - «Paris, le 23 décembre. - - «Ma chère Angélique...» - - - - -XXVII - - -Je ne m’en rendais pas compte et les quelques mouvements d’impatience, -les fugitifs mais très ironiques sourires que papa se permettait parfois -n’avaient pas suffi à me le signaler: je devenais ennuyeux, cruellement -ennuyeux et mettais à provoquer cet ennui une assiduité sans égale. Je -me spécialisais à tel point dans les belles-lettres que rien d’autre ne -m’intéressait plus, ou c’est alors que je trouvais à y revenir par -quelque digression sournoise. Je lisais toujours avec gloutonnerie, mais -au lieu d’assimiler ces lectures en silence, je faisais d’elles le sujet -d’un incessant bavardage et n’épargnais mes commentaires à personne. - -Quand j’admirais, la moindre critique me mettait hors de moi. Si juste -qu’elle pût être, je ne la discutais pas, je la niais tout de suite et -m’en indignais comme d’un blasphème; or l’indignation pousse à -l’éloquence. Quand je n’admirais point, quand l’œuvre m’était hostile ou -simplement indifférente, quel haussement d’épaules dédaigneux, pour -accabler ce béotien qui se permettait d’aimer une œuvre qui ne savait -pas me plaire, pour lui fermer le bec et parler à mon tour! Le reste du -temps, je le passais en éloges, déclamations, essais d’apologétique -souvent maladroits où je m’embrouillais, mais d’où je sortais vainqueur, -à mon avis, du moins, en imposant ma façon de voir, la vraie. - -De plus, j’affectais, sitôt que l’art était en cause, un air concentré, -réfléchi qui faisait bien augurer des pensées profondes prêtes à -cristalliser dans ma cervelle. Que cet art fût plaisant, grave, bouffon -ou dramatique, je l’envisageais de même: on ne devait pas s’approcher du -temple, le sourire aux lèvres. Ce sont les petites gens sans foi, sans -mœurs, qui vont cueillir des fleurs sur les coteaux modérés, moi je ne -fréquentais que les cimes de l’altitude desquelles je me croyais, en -outre, seul juge. - -A cette époque, j’étais étudiant et dus persécuter plus d’une fois mes -pauvres camarades par mon intolérance. La nouvelle vie que je menais -m’avait surpris. Séduit d’abord par sa gaîté, il me fallut bâtir en moi -une cloison étanche, pour que mon austérité devant l’art ne m’empêchât -pas d’accueillir la joie qui s’offrait, qui me tentait fort, car je -restais jeune... Mais comment faire? comment, surtout, résister à ce -besoin qui me possédait de répandre à tout bout de champ la bonne -parole, de ramener dans le droit chemin l’aveugle et l’insensé, de -mettre en fuite, par la vertu de mes discours, les mauvais démons? La -vieille dame qui dansait jadis à l’Opéra et tourbillonnait au clair de -lune, chaussée de satin noir, m’avait-elle, du fait de son ascendance -suédoise, transmis le goût du prêche et de la conversion? - -Un matin que je m’exaltais ainsi, à propos des vers de je ne sais plus -quel poète symboliste, que j’en vantais le mérite inégalable, que j’en -citais de mémoire des strophes nombreuses, beaucoup trop, au gré des -auditeurs, mon camarade Michel Rabier que je connaissais à peine -s’approcha, écouta quelque peu, puis interjeta sur un ton assez -autoritaire: - -«Mais toi, mon vieux, es-tu fichu d’écrire des vers qui tiennent sur -leurs pattes? Ça se saurait, je pense! alors épargne-nous les vers des -autres: tu embêtes tout le monde et tu perds ton temps.» - -Inutile, n’est-ce pas, de relever l’ineptie du propos? elle était -manifeste. Je m’éloignai dignement, sans rien répliquer. - -Or, le soir de ce même jour, je revis Michel Rabier à une réunion -d’étudiants. Il menait le train. On chantait des chœurs d’une parfaite -obscénité, on poussait des hurlements, on entonnait de la bière, tout -cela dans une atmosphère épaisse de tabac. Je me joignis au vacarme, je -tâchai de m’y distinguer et ne fus bientôt plus qu’un garçon de dix-huit -ans qui s’amuse sans arrière-pensée ni contrainte. - -La nuit passait; il ne restait dans la salle qu’une dizaine de camarades -épars. Le bruit avait cessé; on s’apprêtait à lever la séance, mais par -les fenêtres grandes ouvertes, il entrait, maintenant, une fraîcheur -délicieuse qui invitait à rester encore. - -Je vis Michel Rabier traverser la salle et s’asseoir au piano; il se mit -à jouer; il chantait aussi, d’une voix rude et juste; il s’exaltait, lui -aussi, pour mieux nous rendre la splendeur de l’œuvre interprétée... et -ce fut le sublime passage des _Maîtres-chanteurs_ où Hans Sachs enseigne -à Walther l’amour et le respect de son art. C’était Hans Sachs en -personne, je ne pouvais le voir autrement. Ce gros garçon barbu qui, une -heure avant, hurlait des refrains immondes mettait sa voix au service de -l’art le plus noble, le plus émouvant. - -Ah! je ne songeai pas un seul instant à dire: «Es-tu fichu de composer -de la musique?... ça se saurait!» Il ne nous embêtait pas, lui! Il nous -ravissait! Par la grâce du sort, j’avais trouvé sur ma route un -animateur. - -Je n’indiquerai pas explicitement le lieu où cette nuit s’acheva, mais -là, encore, Rabier n’était-il pas tout pareil: vivant, joyeux, plein -d’enthousiasme et paraissant à sa place, oui, même là?... Lorsqu’aux -approches de l’aube, nous quittâmes les quais du port pour rentrer enfin -chez nous, notre causerie se perpétuait sous le clair de lune finissant. - -«Il ne faut pas trop m’en vouloir, me disait Rabier, si je t’engueule -quelquefois: ce sont des façons de parler... et puis, vois-tu, avec la -vie que nous menons, on n’a pas le temps d’être poli: la forme est -sacrifiée... N’importe! ça m’agace de te voir profiter si mal de tes -lectures. On dirait vraiment que les beaux vers, la belle prose que tu -lis, tu les laisses dans le livre au lieu de les porter en toi. Alors, -quand tu parles de ces choses, elles prennent tout de suite un air de -citation entre guillemets, un air mort, un air de conserve. Tu sais, mon -vieux, les beaux vers me font plaisir à moi aussi, mais j’aime qu’ils -flambent, qu’ils fument, qu’ils résonnent ou qu’ils me proposent des -images. Les vers en conserve, frigorifiés, ne me disent rien: j’ai -besoin de les goûter frais, de les revivre. Tu les revis peut-être pour -toi-même, mais pas encore pour autrui. - ---Je veux bien, répondis-je, mais de quelle façon m’y prendre? - ---En te mettant à la cuisine... Oh! je ne plaisante pas. Il y a des gens -qui prétendent (de pauvres imbéciles sans odorat ni goût) qu’un bon plat -est toujours bon, que l’on connaisse ou non la recette. Ils ne savent -pas manger, les misérables! Un plat qui me semble digne de ma gueule, je -l’analyse tout en le mangeant, je l’étudie; il m’explique sa qualité, il -me la démontre. On se trompe parfois: les sauces donnent de singulières -déconvenues... et dans tous les arts, je crois... Toi, tu n’aimes pas la -poésie en gourmand: si tu savais le métier du poète (je dis bien: le -métier), si tu te rendais mieux compte de la facture du vers et -l’étudiais de près, le poème te donnerait une joie plus grande, ton -émotion s’augmenterait, serait plus ample, plus profonde, car tu -distinguerais mieux le passable de l’excellent, le curieux du beau. Les -petites choses t’apparaîtraient vite sans intérêt, les grandes à leur -taille... et l’inspiration du poète gagnerait encore en mystère pour te -donner une joie plus complète. D’ailleurs nous reparlerons de ces -questions, puisqu’elles t’intéressent.» - -Je le dirigeai vers la musique: il se laissa faire et promit de me -fournir avant peu, avec un clavier sous les doigts, mille exemples de ce -qu’il me disait. - -Nous nous étions assis sur un banc. A l’orient, le ciel s’éclairait -déjà, la nuit se teintait de mauve. Soudain, la voix de Rabier me parut -changée. - -«Hein! disait-il, ça te dégoûte, mon garçon, de nous voir finir notre -journée à l’heure où tu commences la tienne?...» - -A qui parlait-il? - -A un jeune passant, fort loqueteux, qui, sans doute, se rendait à son -travail. - -«... Je me dégoûte aussi! Assieds-toi là et prends un cigare. Tu nous -feras plaisir.» - -L’homme s’assit. Bientôt après, ils causaient et, déjà, se sentant en -confiance, notre invité de l’aube s’exprimait plus librement, répondait -sans nulle gêne à Rabier qui l’interrogeait sur sa famille, son travail, -ses joies et ses ennuis. - -Nous nous levâmes. - -«Merci pour le cigare... Monsieur. - ---Pas de quoi, camarade, et surtout rappelle-toi, si les enfants étaient -malades, de les envoyer à l’adresse que je t’ai donnée... Bonne journée, -bonne chance!» - -Il faisait grand jour. - -Tel je vis Michel Rabier, cette nuit-là, tel je devais toujours le -revoir. Qu’il parlât de littérature, de musique, d’art plastique ou de -philosophie, dans chaque sujet il apportait la même ardeur à tout -sentir, à tout comprendre, à mieux se renseigner. Sa critique ne se -montrait jamais destructive: elle offrait le spectacle d’un combat où la -force de l’adversaire était respectée; son admiration, jamais non plus, -ne paraissait creuse: en glorifiant l’œuvre, vers elle il appelait -l’amour. On le retrouvait pareil devant un paysage: il se mêlait à lui; -devant une pensée: il se l’incorporait et, tout de suite, en essayait la -vertu par de subtiles tentatives; devant un être, enfin: il se donnait à -lui pour le prendre plus sûrement, et toute sa joie était d’agir ainsi. - -Je dois à Michel Rabier d’avoir soufflé la poussière de mes livres, -éclairci ma vue embrumée de littérature, assuré mon oreille et même -affiné mon goût, car cet amateur de délices était un grand mangeur, un -grand buveur. Il m’invite encore souvent à sa table, mais, pour ne rien -cacher, il souffre aujourd’hui d’arthritisme, ce qui ne nous empêche -nullement de causer, comme jadis, après le repas. - - - - -XXVIII - - -Une porte bat quelque part... Je me réveille en sursaut. - -D’abord, il m’a fallu un certain temps pour me délivrer du beau songe, -mais à mesure qu’il se dissipe, des larmes viennent noyer mes yeux. - -C’était jadis... je me tenais à califourchon sur cette forte branche -d’où l’on découvre tant de choses: des broussailles, du gazon, des -fleurs, le coin du verger et le bassin, au milieu duquel donne de la -bande un petit bateau, perdu par l’insigne maladresse de Bianca. - -Maman descend les marches du perron, bottée, éperonnée du pied gauche, -une cravache à la main. Elle a l’air content. Papa, comme d’habitude, -vérifie les sangles de la bête que l’on vient d’amener, à qui maman -parle de près et dont elle flatte les naseaux, puis il l’aide à se -mettre en selle. - -Pourquoi va-t-on se promener sans moi, quand il fait si beau, si bleu, -si chaud? Aurais-je démérité?... - -Je ne m’en préoccupe pas: je regarde bonne-maman, assise à l’ombre, dans -un fauteuil de rotin. Elle a mis ses lunettes; elle lit le journal, -lentement, avec méthode, comme il sied, s’attardant à la colonne des -naissances, des mariages, des morts, parce qu’il lui faudra peut-être -écrire quelques mots de félicitation ou de condoléance: tâche malaisée -lorsqu’on a plus de quatre-vingts ans et des yeux fatigués. - -Ce bois que je domine de haut est plein de monde. Dalsant me cherche: il -m’apporte un livre dont il veut me parler, qui m’intéressera. Je le vois -sous l’aspect d’un garçon râblé de dix-huit ans. Moi, j’en compte huit -ou neuf à peine, mais, dans le rêve, on s’entend fort bien à brouiller -les dates. - -«Ohé! ohé!» - -Ferdinand m’appelle, me fait signe: il me montre un masque en terre -glaise. Ah! c’est le baron de B.! Toujours jeune, toujours souriant du -même sourire humide et satisfait, il s’effondrera demain, sans doute: -son nez lui tombera dans la bouche, ses prunelles d’un azur si tendre, -soudain liquéfiées, couleront sur les joues flasques, bleuies par le -rasoir... - -La gueule modelée par Ferdinand prévoit cette déchéance, la laisse -pressentir d’horrible façon. - -Quelques adolescents se promènent sous les platanes. Chacun d’eux est, à -sa manière, un peu génial... Les illustres collaborateurs d’_Azur_, le -front ceint du «verd laurier», chantent en chœur, transportés du même -enthousiasme. Ce chœur, où l’ai-je donc entendu?... Je pense à -Nuremberg, sans plus insister, car j’écoute autre chose, maintenant: un -bruit sourd, bien rythmé... c’est le cheval de Maman qui galope au loin, -je ne sais où, qui galope à travers champs, et chaque fois qu’il saute -un ruisseau, je vois le ruisseau qui brille. - -Bianca réclame son partenaire au croquet, d’une voix très impérieuse. -Bianca m’embête (me prend-elle pour un enfant?) et peu m’importe que -l’arceau de la «cloche» soit démoli. - -Le cheval de maman galope sur une plage. Quand l’ai-je déjà suivie, -cette plage bordée d’arbustes malingres, couleur de rouille? Dans le -fond, je distingue des paillotes d’où sortent de petits nègres tout nus. - -Du haut de mon arbre, j’ai lancé un cerf-volant superbe, cadeau de papa. -Son aspect est celui d’un dragon chinois. Il se tortille, se dandine et -monte par à-coups. Je vois vibrer les anneaux de sa queue. Il fait -l’admiration des foules, de Dalsant, de Ferdinand, de Bianca qui le -regardent, bouche bée. - -En l’air, quelque part, résonne le début d’une étude de Chopin, jouée -par Angélique ou Rabier. On dirait une légère volée de cloches, et mon -cerf-volant se faufile entre ces mélodieux accords sans s’y accrocher. - -Le cheval de maman galope sur une route blanche. Son ombre bleue galope -en raccourci dans la poussière à ses côtés. - -Mon cerf-volant tire. L’arbre tremble, l’arbre se balance et me secoue; -la branche que j’enfourche est comme un cheval rétif. - -Le cheval de maman galope toujours, mais, cette fois, sur les bords d’un -vaste fleuve jaune aux lourdes eaux. Je sais que ce terrain est traître, -qu’on s’y enlize... Comment avertirai-je maman? - -Le galop se dédouble, le galop se multiplie, le galop monte vers le -cerf-volant, et ce sont de nombreuses écuyères foulant des nuées qui -passent sur ces chevaux volants et brandissent des javelots et se -poursuivent, échevelées, et poussent des cris que je reconnais, des cris -exaltants. Mon cerf-volant domine encore la chevauchée. Ce galop, ces -chants m’assourdissent. Et puis, soudain, le dragon pique du nez; il -sombre; mon arbre se redresse... - -C’est alors que la porte bat et que je me réveille effaré. - -Je ne les ai pas tous nommés, ceux qui peuplaient mon rêve. Je n’ai -voulu me souvenir que des Miens. Certains sont morts, d’autres vivent au -loin, d’autres, tout près, se sont éloignés plus encore. Je me retrouve -seul, très seul; le bruit de galop qui m’obsédait se dissipe; le ciel -prend la blancheur du plafond de ma chambre; il n’y vole nul dragon et -voici qu’il faut vivre jusqu’au bout une journée que je commence à -peine, où j’entre en frissonnant avec des larmes dans les yeux. - - - - -XXIX - - -Un soldat de deuxième classe relit avec soin quelques pages d’une revue -parisienne, ouverte sur son bureau, entre deux dictionnaires qu’il -feuillette tour à tour. - -Je me sens très ému. Bientôt, il me faudra rejoindre la caserne, mais ne -puis-je encore découvrir une virgule mal placée, une lettre à l’envers, -ou telle autre affreuse coquille dont la correction serait d’ailleurs -tardive, le numéro ayant bel et bien paru... Et je ne parle pas des -fautes de français, des barbarismes, des impropriétés de termes, dont la -seule idée me fait monter le rouge au front. - -Un périodique très honorable a bien voulu de ma prose. Cela flatte, -quand on a vingt ans, cela n’est pas une plaisanterie et les jours -lointains d’_Azur_ provoquent mon sourire un peu dédaigneux. - -Le service militaire n’occupa pas toutes mes heures, puisque j’ai pu -composer un article de critique. Par élégance ou plaisanterie, je le -nomme «essai» ce qui sonne mieux. Il me fut aisé d’en découvrir le -sujet. Mon admiration s’est fixée depuis plusieurs mois sur un auteur -contemporain dont j’ai tout de suite dévoré l’œuvre. Ensuite, il m’a -fallu la relire et la méditer. L’épreuve fut bonne car mon admiration, -au lieu de défaillir, croissait de jour en jour. Enfin, tout nourri de -ces livres, je voulus chanter l’excellence de leurs qualités. Hélas! je -n’étais pas le premier à tenter l’aventure: d’autres l’avaient fait -avant moi, avec plus d’esprit, peut-être, ou plus de force, ou plus de -subtile adresse. N’importe! la conviction me reste que je l’ai -découvert, cet artiste déjà connu, et qu’ayant mis toute l’ardeur de ma -jeunesse à me le révéler à moi-même, seul j’ai découvert ce qu’il -fallait en dire. - -Je sais par cœur toutes les lignes tombées de sa plume. Je l’ignore -cependant. Des gens de goût l’admirent (je viens de vous en fournir la -preuve), les imbéciles l’attaquent, le tenant pour révolutionnaire, et -d’autres (on s’en doutait d’avance), ne pensent rien de lui. - -Mes pages m’ont l’air d’être convenables. Les épreuves furent corrigées -avec tant de soin, à l’ombre du mur de la caserne! Et me voici obligé de -m’y rendre de nouveau, à cette caserne. Dans trois semaines, d’ailleurs, -je recouvre ma liberté, vouée, je l’espère, à composer une série -d’essais critiques et peut-être, plus tard, à les réunir en un recueil -modeste: mes débuts en librairie. - -Je sors après être allé baiser la main de maman et prends mon courrier -dans l’antichambre: deux feuilles sans intérêt, un prospectus, une -enveloppe dont l’adresse est d’une écriture inconnue, mais sitôt en -ai-je retiré la double feuille de petit format, je me sens la main -tremblante, le front mouillé... C’est lui qui m’écrit. Lui, et quelle -lettre! - -Mon essai ne l’a pas ennuyé, il en parle avec bonne humeur, il me dit -que les hasards de sa vie occupée le mèneront près d’ici, dans un mois. -Il me fixe même la date: certain samedi, vers dix heures du matin. Il -viendra me serrer la main. - -Ah! je crois bien me souvenir d’avoir dénombré les jours! Quelle -surprise! plus belle d’être à ce point inattendue. Rendu à la vie -civile, sans tutelle d’aucune sorte, maître de mes actes et possesseur -de la clef de mes champs, je serai plus libre de le recevoir à ma guise. - -Cette époque de ma vie, qui me semblait belle, à cause d’un article -paru, vient de changer soudain de beauté. - -Même compté scrupuleusement, le temps passe... Vingt-trois jours! Enfin -la matinée de samedi est venue! Il verra le ciel de mon pays, paré de sa -vraie teinte, la mer scintillante et paisible, les rochers des collines, -austères et nus comme je les aime, quand je veux rêver de l’Orient. - -Le voici qui entre chez moi!... La vie même: sa parole est vivante, ses -yeux sont vivants et son geste sobre donne une âme à tout ce qu’il dit. - -«Déjeuner? bien volontiers: je ne partirai que ce soir. Je compte sur -vous pour m’accompagner en ville, pour me montrer les gens qui passent, -les bateaux du port, les flâneurs et la foule: rien que l’étranger -veuille voir, ni collection, ni musée; un peu du plaisir quotidien que -l’on trouve à se promener ici. - ---Je vous promets de faire de mon mieux.» - -Il me semble que maman fut flattée de sa visite. - -«Je tenais à connaître votre fils, Madame: sa critique est tout à fait -gentille et pleine de bonnes intentions, mais nous ne parlerons pas, -aujourd’hui, de littérature. Je viens d’engager ce jeune censeur comme -cicerone, jusqu’à mon départ, et l’ai chargé de me montrer les beautés -de sa ville: celles, bien entendu, qui ne sont pas étiquetées. - ---Saura-t-il?» demanda-t-elle en souriant. - -Ils causèrent ensemble jusqu’au repas. Il nous décrivait sa forêt, -là-bas, dans le nord, si différente de mon cher petit bois de pins; il -décrivit ses chasses et l’on eût dit, à l’entendre, qu’il chassait sous -nos yeux; il parlait avec amour de ses bêtes, de ses arbres, des -paysages qui l’entouraient; il dit même quelques mots de ses œuvres, -sans insister, sur un ton familier, sans modestie non plus: simplement. -Parfois, un petit détail précis, une anecdote plaisante donnait du -relief à la phrase... J’écoutais, je me sentais fier... Ah! cet homme -royal n’était pas mon cousin! - -Bientôt, nous pensions l’avoir connu depuis de longs mois. Il fut -lui-même, ce jour-là, et c’est ainsi qu’il m’est toujours apparu. -Souvent joyeuse, grave quelquefois, la voix garde son accent, sa vertu -d’évocation immédiate, son récit rapide et précis. Il n’arrange pas ses -phrases, il ne les complique, ni ne les charge: il cause, comme lui seul -sait faire. Que le sujet soit noble ou rustique, sérieux ou plaisant, il -ne change pas ses façons de dire. - -Je l’ai toujours vu tel qu’il était au crépuscule de ma jeunesse. J’ai -suivi sa carrière; chacune de ses œuvres nouvelles semble m’avoir lié à -lui davantage, chacune me le dépeignait mieux, en traits plus -significatifs, plus singuliers, plus véridiques... Ah! me vouer à -l’étude de son œuvre et de sa pensée, quelle haute recherche, mais -combien j’en suis encore loin! - -Plusieurs années plus tard, comme nous devisions de conserve, maman, -quelques amis et moi, je ne sais qui me fit cette remarque à son propos: - -«Il n’est pas ton maître: le vocable lui déplairait par son allure -officielle. Il est ton Patron.» - -«Le Patron», ce nom lui est resté. J’ai quitté mon Patron hier soir; je -le reverrai dans trois semaines. J’aime l’imaginer en ce moment dans sa -forêt chargée de neige et de frimas, tandis que d’autres pays que ma -fantaisie incertaine voudrait visiter se chauffent au soleil et se -parfument de fleurs, des pays lointains que je désire connaître, où je -rêve de travailler, où j’irai peut-être, un jour. - - - - -XXX - - -Faut-il avouer sans vergogne que le hasard me fut toujours favorable? A -l’époque où nul livre ne m’enchantait plus qu’un autre, sauf quand il me -forçait tout de suite à rire aux éclats ou me répétait d’anciens contes -que je connaissais bien, je fis, en rentrant de certaines vacances -pluvieuses, la rencontre de M. Lequin, dont l’habile enseignement, par -des procédés si simples que je n’y comprends encore goutte, sut me -donner le goût de la lecture et m’apprendre en quelque sorte à lire, -puis à m’enthousiasmer. Sans doute, ces admirations ne furent-elles pas -toujours d’un choix très sûr (le mien). Certaines des plus vives se -flétrirent bientôt, alors que je les croyais immortelles; admirations -saisonnières, convenables à un matin d’été, à un soir d’hiver et qui, -plus tard, mouraient d’ennui ou qu’une critique, une parole pointue et -juste, une habile comparaison remettaient à leur place. - -Il en fut de même, par d’autres moyens, pour les délices de la -géographie et les désirs qu’ils suscitent avant peu. Je ne prisais alors -que les contrées lointaines: elles seules avaient du charme, de -l’attrait, un parfum. Au lycée, on nous en parlait peu. Leur intérêt -provenait, hélas! de ce que je les connaissais mal ou pas du tout. - -Un atlas ne devient vivant que peuplé d’images presque familières, or il -importe, pour l’animer ainsi, de se donner de la peine, et mon -professeur de géographie ne m’engageait pas au travail: il dictait son -cours. Quelques livres lus avec passion y suppléèrent, illustrant -soudain cette côte sèche et morose, ce pays dépourvu de pittoresque, -cette roche culminante mais sans histoire... Pourquoi chercher ailleurs -que dans ces pages évocatrices? - -Les îles du Pacifique n’étaient-elles pas, suivant Stevenson et Loti, -enchantées par de belles filles brunes à la chevelure fleurie? -L’arrière-pays de Cuba, si l’on s’y promenait à loisir, ne présentait-il -pas aux yeux toute la magie d’un sonnet gravé dans ma mémoire, et toute -sa musique? Ne pouvais-je en naviguant le long de mon rêve, croiser, -voiles éployées, les caravelles venues d’Europe? - -Heredia me révélait ainsi la Sicile, l’Egypte, la lande bretonne, le -Japon et ces «jardins de la Reine où la brise éternelle est faite de -parfums», comme Kipling m’avait introduit dans la brousse indienne et -mon cher Stevenson dans cette île inconnue qui recèle un trésor. Barrès -me dévoilait une Espagne sanglante et Tolstoï, en attendant Dostoïewski, -un visage de la Russie que je n’imaginais pas, tandis que Baudelaire -prolongeait toujours mon rêve... - -Ces beaux voyages dans un fauteuil se terminèrent brusquement, un jour -de beau temps où je causais au café, dans certain port méditerranéen, -avec un nouveau camarade, découvert la veille et qui se nommait Carliès. -Ce jeune homme avait déjà beaucoup voyagé de façon utile et diverse. -Avec un sourire qui rendait toute narquoise sa face glabre, il sut vite -réformer ma géographie et, sans nulle méchanceté, lui donner un contour -plus plausible. Ce jeu coupé de plaisanteries, m’intéressait comme une -découverte nouvelle. Nous passâmes plusieurs après-midi à causer de la -sorte, plusieurs nuits aussi, je crois, en compagnie de jeunes femmes -étranges, loquaces, point sottes, qui faisaient profession d’avoir lu, -de lire volontiers et qui paraissaient, quand la mauvaise chance les -induisait en une erreur trop forte, le faire exprès, pour nous amuser, -sans plus. - -En si plaisante société, Carliès m’apprit donc que mon Amérique -n’existait guère hors de ma tête. Il eût averti presque de même un gosse -que l’Italie n’a point, hors des atlas, la forme d’une botte et qu’elle -ne se chausse pas. Il me dit que je plaçais, sans raisons valables, tel -paysage trop à l’est et que, de cet endroit où, du haut d’un cap très -abrupt, je guettais une escadre de blanches voilures, on ne pouvait voir -qu’une plage bordée de villas somptueuses et d’hôtels où l’on soupait en -grande toilette, servi par des nègres, enfin que les navires côtiers -n’avaient point la forme que je leur donnais et traînaient après eux un -panache de fumée noire. L’Espagne présentait, paraît-il, d’autres -aspects que ceux qui m’étaient chers et la Russie un alliage de -sentiments plus simples. - -«Vous faites tort, en somme, aux poètes, aux romanciers, aux voyageurs -artistes dont vous vous nourrissez si avidement. Ce qu’ils nous donnent, -ce sont leurs impressions du moment, ruminées ensuite à loisir, leurs -sentiments exprimés en un paysage et ce qu’ils gardent de leurs rêves. -Vous détruisez un peu de la beauté de l’œuvre par cette recherche d’un -renseignement précis. Un recueil de poèmes n’est pas un indicateur de -chemins de fer, du moins, il me semble... - ---En plaisantant, vous me gâtez d’avance les voyages que je ferai -peut-être: vous en détruisez la magie. - ---Non, cher Monsieur; il vous serait plus utile de glorifier la figure -de l’auteur par les évocations qu’il nous livre que de fausser ce qu’il -dit. Lorsque le poète nous dépeint un paysage de jadis, une scène du -passé, si juste que soit la synthèse, elle nous renseigne d’abord sur -les goûts de ce poète, son imagination, son génie, et lorsque Barrès est -obsédé par le sang et les tortures, en cette Espagne qu’il admire si -fort, sa vision reste vraie, moins l’obsession qui la souligne et -spécialise l’œuvre d’art. Elle était en lui, déjà, mais, comme elle vous -ravit, vous fermez les yeux à tout autre spectacle. - ---Je ne vais pas si loin! Ne me faites pas dire que je verrai Antoine et -Cléopâtre sur le Nil, Parsifal dans son temple et saint Antoine causant -avec la bête dont la stupidité l’attire! - ---Vous en prenez le chemin! Si j’osais, je vous engagerais aussi à -changer votre façon de lire, simplement pour vous former un point de vue -personnel, afin d’écrire, un jour, à votre tour, plus librement... Mais -le domaine des lettres n’est pas le mien. Vous plairait-il, puisque nous -dînons ensemble lundi, de faire, ce soir-là, un tour au Japon? J’y ai -passé la majeure partie de l’an dernier.» - -Cette soirée m’enchanta. J’y précisai encore le désir grandissant que -j’avais de partir au loin, de voir enfin de mes yeux ce que mes -songeries ne savaient plus m’offrir. - ---Pourquoi pas? Votre idée, cher Monsieur, n’est pas mauvaise. - ---Si je retrouvais mon chemin tout seul, je risquerais de perdre la -tête! Trouvez-moi un compagnon de votre genre, et je me décide sur -l’heure. - ---Mon temps est pris par de moins lointaines besognes, je le regrette, -mais votre séjour peut encore se prolonger ici, sans inconvénients, -n’est-ce pas? La chance m’indiquera donc ce voyageur avec qui vous irez -courir le monde, mais tâchez dès maintenant de restreindre votre choix. -Une vie de centenaire ne suffirait pas à bien voir tous les lieux divers -que vous désirez connaître et la Tasmanie, l’île de Pâques, Magellan, la -Chine occidentale et le Soudan ne sont pas desservis par un courrier -hebdomadaire...» - -La chance?... n’ai-je pas dit, tout à l’heure que la chance me fut -toujours favorable? - - - - -XXXI - - -Je reçois, ce matin, une lettre pareille à tant d’autres, qui n’attire -pas mon attention de façon particulière. Je l’ouvre enfin, -distraitement, mais son contenu me fait réfléchir. - -Pour l’instant, le seul paysage de la rue s’offre à moi, morne, -pluvieux, devant lequel il faudra m’émouvoir du mieux que je pourrai, -rappeler des souvenirs, vivre en leur compagnie, les interroger, savoir -ce qu’ils ont encore à m’apprendre, leur sourire aussi. Quelques autos -passent, de bruyants autobus, des gens emmitoufflés de manteaux ou de -fourrures, et qui s’aventurent sur le pavé mouillé sous l’égide de leur -parapluie, un ciel où rien de bon ne se devine, enfin moi-même, assez -mécontent, moi tout seul, un papier aux doigts, prêt à lire avec plus -d’attention une page dont l’en-tête m’est familier. - -Maître Noblet fut le notaire de mes parents. Je me souviens de sa figure -qui me représentait jadis celle du notaire type, à l’image duquel les -autres furent faits. Je l’imagine dictant ces phrases à son anguleux -secrétaire et les signant de sa propre main. - -Il m’annonce aujourd’hui que la campagne où mon enfance et ma jeunesse -trouvèrent, comme je vous l’ai dit, tant de charme et qui m’offrit de si -nombreuses délices que j’écoutai d’une oreille attentive, auxquelles je -goûtai d’un regard gourmand et d’une âme exaltée, sera bientôt vendue, -avant la fin du mois peut-être. J’ai toute liberté de m’y promener une -fois encore, si le voyage ne me rebute pas, et Maître Noblet ajoute en -post-scriptum quelques lignes autographes qui prétendent, je pense, me -toucher beaucoup, sur le culte du souvenir et l’honorable qualité d’un -sentiment qui se fait rare, dit-il, en les temps desséchés que nous -vivons. - -Je l’attendais bien, cette nouvelle; néanmoins elle me donne le frisson. -Je partis sans tarder. Peu de jours après, je descendais du train et, -une heure plus tard, sonnais à la grille de la campagne. Cette fois, je -n’eus pas à me mettre, comme naguère, sur la pointe des pieds. - -«Ah! Monsieur Ottavio, quelle bonne surprise!» - -On cause, on rappelle sans ordre les jours passés où je courais dans la -prairie, en culottes courtes, on évoque surtout de chers êtres disparus -et, pour scrupuleusement que je me surveille, mon cœur souffre déjà, -tandis que mes yeux se mouillent de larmes subites que j’essuie en me -détournant. Puis ce sont des questions qui se chevauchent... - -«Et Monsieur Ferdinand, que devient-il?... - -«Mademoiselle Bianca est mariée... A-t-elle un beau garçon?... - -«Vous rappelez-vous, Monsieur Ottavio, le jour où l’on a fait la chasse -aux rats et cette nuit d’été où deux rossignols s’étaient perchés sur le -lustre de la salle à manger?... - ---Mes amis, je compte me promener, toute la matinée, dans la maison, les -prés et le bois. Ne laissez entrer personne, s’il vous plaît. Je tiens -beaucoup à rester seul. D’ailleurs, je rentre à Paris, demain soir, sans -faute. - ---Un si court séjour, Monsieur Ottavio! et nous qui espérions vous -retenir longtemps ici!» - -Il fait beau, le ciel est clair, lumineux, égal; chaque branche, -dirait-on, porte un oiseau qui chante. De la terrasse où, nerveusement, -je me promène de long en large, on découvre la mer peuplée de voilures, -parsemée d’éclats de jour et bordée de roches frangées d’écume, la mer -sur laquelle se promène avec nonchalance une brise d’été chargée -d’aromes. - -Cinq minutes me suffirent pour visiter la maison. Elle m’était devenue -étrangère. Rien n’y subsistait de vivant. Tout m’y parlait de mort -préparée par les longues souffrances, les larmes et les cris, -d’angoisses cruellement éteintes, de peines à la longue effacées, de -fièvre pour jamais refroidie. Mieux valait se rendre au cimetière où les -tombes gardent du moins une figure et préparent un accueil à qui les -visite avec amour. - -Dans le bureau de papa, les livres étaient poussiéreux. Dans la -bibliothèque, il ne restait vraiment que les volumes que j’avais -emportés à Paris (leur place vide), et les couloirs, la salle à manger, -les chambres où des meubles s’ennuyaient manifestement, sonnaient le -creux, privés de voix, de musique, de jeunes culbutes et de rires, enfin -les portraits pendus aux murs affectaient une expression figée, -glaciale, méconnaissable... (cette expression, l’avaient-ils peut-être -toujours eue?). Je préférais revoir les prés, le verger et le bois où la -nature saurait me parler encore. - -Mon espoir devait moins tenir de la chimère. L’herbe me fut plus -charitable que la maison ancienne; les fleurs nouvellement écloses -voulurent bien reconnaître leur admirateur d’autrefois. - -Me voici couché de mon long à l’ombre d’une branche de platane, dans le -voisinage de coquelicots, de marguerites et de boutons d’or, à l’orée -même du verger, frontière chaleureuse où le soleil ne m’éblouit pas. -Près de ma main posée à plat, un petit monticule de terre meuble est -parcouru d’insectes qui me furent familiers et m’offrent un spectacle -que j’ai plus d’une fois contemplé, jadis. - -Des fourmis passent, affairées, chargées de fardeaux. - -Entrechoquant leurs glaives dentelés, deux mantes vertes, d’humeur -cruelle, vont se livrer un combat sans merci. - -Deux bousiers paysans s’efforcent de rouler une sphère de fumier -vraiment démesurée. - -Un papillon me soumet l’esquisse de ses danses les plus chatoyantes et -j’y applaudis tout de suite, sans bouger. - -Des vers de fruit pénètrent par acrobatie au sein de cette pomme tombée. - -Un éphémère naît, mais à peine m’a-t-il charmé qu’il meurt aussitôt... -désolant incident! - -Agrippée au centre de sa toile, l’impériale araignée surveille d’un œil -acrimonieux et glouton les victimes qu’elle choisira pour festoyer tout -à l’heure. Elle les goûte, les savoure par avance et s’en délecte. Celle -qui vient de se prendre au réseau pernicieux n’est pas dévorée tout de -suite: on l’habille d’abord de soie grise, puis on l’accroche dans le -garde-manger. - -Mais rassurez-vous, bonnes gens! l’araignée, elle aussi, mourra de male -mort: au cours de cette comédie jouée par des insectes, la morale est -sauvegardée. - -Cependant il me semble que pour animer une histoire de ce genre, pour la -faire comprendre, pour émouvoir, pour la grandir enfin, sans loupe, et -l’humaniser, il faudrait le ravissement vivant et spirituel de la -musique... Où chercher le musicien qui tenterait à l’orchestre cette -entomographie?... - -J’attendrai. - -Tiens! une sauterelle vient d’apparaître! - -Elle trouve le monde entier devant elle, prêt à la recevoir. - -Immobile, recueillie, rétractée, elle s’accroche à la tige d’une herbe -immobile aussi, car nulle brise ne se fait sentir en ce moment. Rien ne -bouge et, cependant, l’air danse alentour, sous l’injonction du soleil, -un ballet transparent, muet, qui ne tient compte ni des grillons ni des -chants du ruisseau, ni du sifflement bleu des longs croissants d’acier -qui fauchent la prairie. - -A peine moins verte que l’herbe, la sauterelle se distingue malaisément. -Parce que je suis tout proche, moi seul je la découvre sans peine. Je -vois le support de son brin d’herbe, je vois son petit squelette, ses -gros yeux, son gros ventre et, devant elle, un vaste monde étendu, bleu -dans le haut, gris plus bas à l’horizon que des fumées encombrent, vert -foncé, plus bas encore, enfin, de la lisière du bois jusqu’à ma lisière -personnelle, d’un vert égal, assuré, sans surprises, si l’on efface -quelques taches de coquelicots. - -Le brin d’herbe qui supporte ma sauterelle fait une courbe délicieuse -dont m’intéresse la ligne simple. Ce brin plie mais ne balance ni ne se -brise: on le dirait bandé sous un poids. La sauterelle ne se repose pas: -elle attend, je le devine, bandée de même, immobile toujours, mais en -expectative, et je perçois alors la force de ce grand spectacle réduit à -l’infime, et je voudrais que mon œil fût japonais ou chinois, pour le -percevoir plus exactement et le dessiner peut-être: un ressort vert qui -va se détendre, l’insecte vert qui va se déclencher, deux forces alliées -en ce petit coin de l’univers... - -Regard hallucinant (pour qui sait voir) de ces gros yeux désorbités, -désir d’aller là-bas au sein de la lumière, de se perdre dans tout ce -bleu aérien qui danse sur les pins et de plonger ensuite au fond de la -fraîcheur... passion de l’aventure, du grand voyage, du beau voyage, -frénésie qui se réserve encore. - -L’instant est venu. Un souffle perceptible à peine nous l’annonce, une -fleur salue et, brutalement, la sauterelle se détend... La sauterelle -n’est plus là, déjà perdue dans le ciel bleu. - -Toujours couché sur l’herbe, ombragé par une branche de platane, je -regrette soudain que Bianca ne me reproche pas d’avoir fait fuir la -sauterelle, par maladresse ou méchanceté... J’eusse vertement répondu. -Bianca se fût alors servi de ses ongles pour me griffer les joues et moi -de mes mains pour lui tirer les cheveux. Hélas! ce temps n’est plus! Nos -habitudes ont changé avec notre costume et les débats se traitent en -paroles. On reste assis devant une tasse de thé. Nulle sauterelle -n’anime l’atmosphère. - -Je me relève, mécontent, et me dirige vers le bois. - -Voici l’allée où je me promenais avec bonne-maman, le banc moussu où -l’on s’asseyait au soleil, où parfois elle installait son métier à -tapisserie, tandis que je m’évertuais à choisir la teinte des laines, -une lampe étant mauvaise conseillère, et à enfiler les aiguilles; le -sentier abrupt où Ferdinand faisait en ma compagnie de si belles -glissades terminées, souvent, par des culbutes; le bassin bordé de -briques vertes émaillées (mon père le destinait à l’élevage de -monstrueux cyprins que des officiers de marine lui rapportaient -d’Extrême-Orient); le grand pin sur lequel Bianca et moi tentions des -exercices de gymnastique et de voltige et d’où pendait une balançoire; -une tour, une tour colossale de trois mètres cinquante (dans le genre de -la tour de Babel, mais plus grande), du haut de laquelle Bianca va sans -doute, avec des rires et des cris, me bombarder de pommes de pin... Non, -la tour n’existe plus: elle était déjà ruineuse de mon temps et je crois -bien avoir recommandé, l’an dernier, de l’abattre. - - * * * * * - -Pourquoi ce coup de sifflet? - -Il s’en faut de peu que je ne retourne pour de bon sur mes pas et me -dirige vers la gare! Ce buisson qui, me semble-t-il, devrait être sacré, -où personne, jamais, ne devait pénétrer, ce buisson! ce buisson-là! -Malgré ma mauvaise humeur qui tourne en véritable colère (absurde mais -concevable), j’écarte quelques branches. Quel imbécile, quel insolent -est venu se cacher dans le buisson de mes plus chers souvenirs? - -«C’est enfin toi, Ottavio! tu as daigné venir! J’attendais ta visite -depuis l’aube... Entre, ne te gêne pas.» - -Je le reconnus tout de suite: la même voix teintée de malice, le même -geste, la même chevelure décolorée, cendreuse, les mêmes yeux verts, les -mêmes joues glabres, les mêmes bottes rouges, la même pose, enfin, entre -ses doigts noueux, une tulipe rouge pareille... Pamphile! - -«Tu cherchais des souvenirs, Ottavio: il est bien naturel qu’un ancien -ami tel que moi se trouve sur ta route.» - -Non, je n’étais plus étonné. Les oiseaux du bois s’étaient tus, comme -pour nous laisser causer en paix. Je m’assis sur le tapis de brindilles -de pin, près de Pamphile, et tout aussitôt la conversation commença. - -«Tu me rends un fier service, lui dis-je. Ma visite ici avait un autre -but que de te revoir, car je ne pensais plus te retrouver jamais que -dans mes rêves, ce qui m’arrivait souvent, à Paris, en Afrique, en -Chine, au Sénégal, en pleine mer... Je venais, aujourd’hui, vendre cette -campagne. D’ailleurs, je ne dois signer l’acte notarié que demain; or, -demain, je ne le signerai pas. - ---Mon vieux, me dit Pamphile, je vais te faire de la peine et ne puis -l’empêcher. Je t’ai toujours suivi, j’ai des moyens inédits et -personnels pour m’entretenir avec les absents durant leur sommeil, -fussent-ils tout au loin, mais ceci sera notre dernière rencontre. - ---Pamphile! - ---La dernière, hélas! même en songe. Nous allons nous séparer à jamais. - ---Pourquoi?... Je n’ai pas varié! - ---Mon cher Ottavio, je te reconnais en ce moment. Néanmoins, avant peu, -tu me seras tout à fait étranger, bien que tu gardes encore l’art de -dire des bêtises: «Je n’ai pas varié!». Tes voyages en des pays -lointains étaient de belles promenades qui te formaient lentement une -âme nouvelle, comme les livres que tu as lus, comme les gens que tu as -fréquentés, quand ils valaient la peine de l’être: ceux que tu nommes en -ton cœur les Miens. Ottavio, tu es un autre; tu vas maintenant vivre une -vie d’homme, or c’est l’enfant et l’adolescent qui furent mes amis. Je -fais effort pour te parler aisément, aujourd’hui, néanmoins cette barbe -m’étonne et me gêne, cette cigarette qui sent mauvais me déplaît: la -première que je te vis fumer avait du moins le parfum d’une herbe -défendue, et ce veston de voyage (à la mode d’hier, sans doute), -complété par ce chapeau de feutre, m’ahurit. Je te vois mieux en -culottes courtes et les cheveux au vent. - -«Tu prétends n’avoir pas varié, mon pauvre Ottavio, et cependant tu n’es -plus le même. Depuis que tu m’as quitté, tu te nourris, un peu au -hasard, de visions, d’illusions et de rêves. Tes voyages, tu les as -entrepris en souvenir de lectures enchanteresses sous la lampe et par -amour des récits que t’avaient faits des voyageurs amis. Tes livres, -puisqu’il t’est venu la singulière idée d’en écrire, sont une -transposition hasardeuse de tes sentiments, de tes émotions, de tes -passions, tout cela mis au point par ta fantaisie et cuisiné selon -quelque recette qui te plaisait alors, puis fixé sur du papier blanc... -N’as-tu donc pas du tout varié, Ottavio, en suivant le sens et le rythme -de tes phrases? - -«Enfin, pour te parler des personnes qui te sont chères, qui te sont -proches et composent ta vie, oserai-je t’avouer, Ottavio, qu’elles -n’existent guère pour moi? Je m’imagine la petite Bianca de façon un peu -vague et je conserve de M. Lequin, ton ancien maître au lycée, un -souvenir fumeux.--Sans doute ont-ils changé, eux aussi, en s’imaginant -pareils, mais je perçois encore, à l’instant où je te parle, le bruit -des sabots de vos chevaux, quand vous partiez, ta mère et toi, sur les -routes, pour aller au loin, vers des paysages provençaux, maritimes ou -montagnards. Je vois aussi ton père, sortant de la serre, au coin de la -terrasse, et tenant précieusement une orchidée dont il aimait les formes -étranges, comme lui plaisaient les poissons d’or à triple ou quadruple -queue, ornements du bassin. J’écoute souvent, quand s’approche le -crépuscule, le rire frais, le rire gracieux comme une danse, de ta -bonne-maman, assise dans un fauteuil de paille et regardant la mer aux -teintes violettes, et je suis des yeux, certains après-midi de dimanche, -ton ami Ludovic Dalsant dont la vie intérieure était si active qu’il me -suffisait d’examiner son âme, sans prendre garde au visage ni prêter -l’oreille à des paroles prononcées, pour bien connaître toute sa pensée -intime de ce jour. - -«Tes maîtres, tes autres amis, je les ignore. J’ignore même, Ottavio, -celui que tu nommes le Patron. De temps en temps, un vieux sanglier plus -malin que ses congénères, des gibiers volatiles, plus rapides ou moins -malchanceux, me donnent de ses nouvelles, me transmettent un écho de -leurs plaintes, quelque signe de leur épouvante, mais je suppose que ce -n’est pas d’abord le grand chasseur qui te séduisit en la personne de -cet artiste... Je ne sais si tu l’as même vu chasser: il te suffisait de -te plaire au récit qu’il faisait de ses chasses. D’ailleurs, tu le -nommes le Patron... cela suffit. - -«Et ne m’en veuille pas, mon ami: je vais, moi aussi, finir par une -sottise... Au cas improbable où Celia se trouverait par fantaisie en ce -buisson, je t’avoue à ma honte que je ne saurais quoi lui dire. Si je ne -me transformais subitement en ombre de platane, en arome de rose, en -bulle de savon ou en rossignol (ce qui m’est facile), elle s’écrierait: - -«Est-ce là un parent de votre jardinier, Ottavio? Nous ne sommes pas -cependant à la mi-carême, que je sache! Me donne-t-il, prié par vous, la -comédie? - -«Puis elle irait, dans le jardin, respirer de vraies roses embaumantes, -comme les aimaient tes parents; elle irait contempler la frange d’écume -des rochers, le profil clair de la colline, un rayon de soleil où -passent des insectes; elle irait s’asseoir dans une ombre où Pamphile ne -mêle pas la sienne; elle irait, dans ce même bois, écouter au clair de -lune, ce soir, d’authentiques rossignols et goûter leurs chants d’un -cœur sincère, sans que nul prestidigitateur ne la distraie... En un mot, -Celia saurait se passer de moi, comme je m’efface devant elle en -esquissant, Ottavio, les plus respectueux de mes saluts, celui que je -réservais à Titania si je la rencontrais par hasard dans une brume du -sillage de Shakespeare. - ---Raconte-moi des histoires; je les écouterai, mais ne nomme plus -personne, Pamphile, je t’en prie! - ---Je vais me taire, et toi, Ottavio, tu t’éloigneras d’ici, le cœur -plein de joie, d’une joie que tu n’espérais pas. - -«Adieu, mon cher ami, va-t’en!» - -Soudain, je me sentis la poitrine gonflée de bonheur, d’un bonheur -magique, jamais ressenti, fait d’ambition, de la joie annoncée par -Pamphile et d’un ravissement d’espoir... - -«Adieu, Pamphile!» - -Mais il poursuivit comme si je n’avais rien dit: - -«Ceux-là dont je te parlais, souvent sans du tout les connaître, te -montreront la route à suivre, t’inspireront des images, te consoleront -de vivre une heure mauvaise, te raviront par un regard, te -conseilleront, te souriront, embelliront à tes yeux le ciel des nuits et -le soleil... Je m’efface... Adieu encore, mon ami! - ---Adieu et merci de tout cœur!» - -Il était redevenu un souvenir. Il avait disparu ainsi qu’à l’instant il -projetait de faire... - -Je m’en fus d’une démarche alerte, riant par excès de joie. - - - - - ACHEVÉ D’IMPRIMER - LE 14 NOVEMBRE 1926 - PAR F. PAILLART A - ABBEVILLE (FRANCE) - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MIENS *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg™ electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg™ mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg™ -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg™ name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg™ License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg™ work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg™ License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg™ work (any work -on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the -phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you will have to check the laws of the country where - you are located before using this eBook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase “Project -Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg™ -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg™ License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg™ -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg™. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg™ License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg™ work in a format -other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg™ website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain -Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg™ License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg™ works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg™ electronic works -provided that: - -• You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg™ works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg™ trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation.” - -• You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™ - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™ - works. - -• You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -• You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg™ works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™ -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right -of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you “AS-IS”, WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ - -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™'s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation's website -and official page at www.gutenberg.org/contact - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
