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-The Project Gutenberg eBook of Les miens, by Auguste Gilbert de
-Voisins
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Les miens
-
-Author: Auguste Gilbert de Voisins
-
-Release Date: February 3, 2023 [eBook #69936]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This book was produced from
- scanned images of public domain material from the Google
- Books project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MIENS ***
-
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- GILBERT DE VOISINS
-
- LES MIENS
-
- To see things in their beauty
- is to see them in their truth.
-
- M. A.
-
-
- PARIS
- BERNARD GRASSET
- 61, RUE DES SAINTS-PÈRES
- 1926
-
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-
-DU MÊME AUTEUR
-
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- _La Petite Angoisse_, roman.
- _Pour l’Amour du Laurier_, roman.
- _Le Démon Secret_, roman.
- _Sentiments_, critique.
- _Les Moments perdus de John Shag_.
- _Le Bar de la Fourche_, roman.
- _L’Enfant qui prit peur_, roman.
- _Ecrit en Chine_.
- _Le Mirage_, roman.
- _L’Esprit Impur_, roman.
- _Fantasques_, petits poèmes.
- _La Conscience dans le Mal_, roman.
- _Le Jour naissant_, roman.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE HUIT EXEMPLAIRES SUR PAPIER CHINE,
-NUMÉROTÉS CHINE 1 à 6 ET I ET II; TREIZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER ANNAM DE
-RIVES, NUMÉROTÉS ANNAM 1 à 10 ET I à III; QUARANTE-SIX EXEMPLAIRES SUR
-PAPIER HOLLANDE, NUMÉROTÉS HOLLANDE 1 à 40 ET I à VI; VINGT-QUATRE
-EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN OR TURNER, NUMÉROTÉS OR TURNER 1 à 20 ET I
-à IV; CENT SIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS
-VÉLIN PUR FIL 1 à 100 ET I à VI.
-
-TOUS LES EXEMPLAIRES CI-DESSUS SONT RÉIMPOSÉS IN-QUARTO TELLIÈRE.
-
-ENFIN, SIX CENT QUATRE-VINGT-DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER ALFA SATINÉ
-FRANÇAIS, CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT LA PREMIÈRE ÉDITION
-ET NUMÉROTÉS DE 1 à 660 ET I à XXX.
-
-
-Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
-tous pays.
-
-_Copyright by Bernard Grasset 1926._
-
-
-
-
- A L’UN DES MIENS
- A MON AMI
- JULES MARSAN
-
-
-
-
-I
-
-
-On est bien, couché dans l’herbe inégalé, on s’y prélasse, dominé par ce
-large platane qui incite à rêver. Les rêves sont des jeux où l’on reste
-immobile et qu’il est superflu d’arranger à l’avance, des jeux où l’on
-n’a nul besoin de compagnons: un plaisir pour soi seul. L’arbre touffu
-de feuilles nombreuses, le long corridor blanc au bout duquel je
-m’assieds sur une chaise de paille, le petit salon de bonne-maman, à
-l’heure où elle lit son journal, les fenêtres ouvertes sur le bois de
-pins, sur la colline toute en rochers bleus (je ne les voyais pas bleus,
-d’abord), sur la mer où des bateaux se promènent, voilà les lieux où
-le rêve, ce jeu pour moi, se développe mieux que partout
-ailleurs.--Aujourd’hui, je rêve, couché dans la prairie, au pied du
-platane dont mes parents disent avec un air satisfait: «C’est le plus
-beau platane du pays». De ce pays, ils n’ont jamais défini au juste
-l’étendue.
-
-Je pourrais monter dans les branches, là-haut, et m’y installer à
-califourchon, mais il faudrait aller chercher une échelle dans la
-resserre du jardinier, car le tronc est vraiment trop lisse pour y
-grimper sans aide... or il fait chaud et l’on est si bien dans l’herbe!
-ah! si vous saviez comme on est bien!... Non, je reste couché, la tête
-posée à plat, et je vais me laisser prendre tout doucement par le rêve
-savoureux qui tombera, je pense, comme un fruit, de l’arbre tutélaire
-que je contemple par en-dessous.
-
-Tout à l’heure, je prétendais que mon rêve est un jeu personnel;
-pourtant je rêve très volontiers en compagnie, en compagnie de Bianca,
-par exemple. Elle doit arriver dans quelque temps et je sais
-qu’aujourd’hui, sa gouvernante étant enrhumée, elle pourra jouer et se
-promener jusqu’au soir. Il est trois heures; ses parents habitent tout à
-côté. Elle ne rentrera que pour dîner et se mettre au lit.
-
-Bianca est ma camarade préférée: nous nous retrouvons tous les jours ou
-peu s’en faut, ici, chez ses parents, ailleurs, chez ceux-ci, chez
-ceux-là. Nous nous entendons parfaitement dans nos jeux. Elle a des
-qualités rares que j’estime très haut: elle court vite, presque aussi
-vite que moi, bien que je sois l’aîné; elle s’intéresse à la partie
-entreprise, elle s’y donne toute entière, comme je fais moi-même, comme
-ne font pas certains autres. Elle ne pense pas plus à sa robe, quand
-elle joue, que je ne pense à mes culottes, et si nous rentrons
-essoufflés, poussiéreux ou tachés de boue, trempés, bien souvent, et en
-loques, c’est que le tournoi fut animé et que les incidents qui
-l’illustrèrent témoignaient d’une belle audace digne de nous.
-
-Je ne connais à Bianca qu’un défaut grave que j’aime: elle est violente,
-(gifles, cheveux tirés à pleines mains). Cela me plaît et me donne un
-droit de riposte. J’en use sans vergogne. Je ne la considère pas encore
-comme une fille: elle est le camarade en jupes, une alliée, parfois,
-avec qui je sais m’entendre, souvent une adversaire contre qui je me
-défends et que je puis attaquer.
-
-La voici debout près de moi, le visage illuminé de soleil.
-
-«Qu’est-ce que tu fais là? demande-t-elle.
-
---Je t’attendais.
-
---Alors nous allons arranger quelque chose.»
-
-Je médite en silence, mais elle, bientôt, coupe court à ma méditation:
-
-«Nous allons recevoir... Seulement, pour ça, il faut l’échelle. Va la
-chercher.»
-
-Recevoir... J’eusse préféré quelque divertissement moins calme.
-Néanmoins, l’ordre est donné. J’obéis.
-
-La quadruple fourche de l’arbre dépassée, l’on se trouve dans une vaste
-cage de verdure, commode, meublée de quelques sièges noueux, assez
-ombragée. Le soleil la pénètre de rayons minces qui vous posent dans les
-mains des écus de lumière. Cette cage se transforme aisément, au gré de
-la fantaisie: j’y vois tantôt la nacelle d’un aérostat, la cabine
-centrale d’un bateau sous-marin, entouré d’océan vert, la plate-forme
-dernière d’une très haute tour d’où l’on découvre le page «tout de noir
-habillé», de somptueux cortèges précédés de musique et des bêtes
-sauvages, zèbres, antilopes, hyènes, que papa m’a décrits. Bianca y voit
-une loge de théâtre, une piste de cirque, aux jours où elle m’oblige à
-faire le pitre pour la divertir, un salon, enfin, comme aujourd’hui.
-
-Bianca va recevoir en cérémonie. Elle s’installe dans le fauteuil que
-lui présente un rameau coudé, elle défripe sa jupe, prend une pose
-accueillante et digne, puis elle sourit, comme doit faire une bonne
-maîtresse de maison.
-
-«Qui vais-je recevoir? demande-t-elle.
-
---Puisque tu viens de dire à la femme de chambre que tu étais chez toi,
-il faut recevoir tout le monde.
-
---Que tu es bête! C’est pas mon jour. Je te demande qui va venir.»
-
-Docilement, je propose une liste de noms.
-
-Bientôt Mme X arrive en voiture. Je m’enquiers de la santé de son mari
-et Bianca de celle de ses enfants.
-
-«Votre petit Gustave est un amour!»
-
-La dame s’en va, quelques moments après.
-
-«Vraiment, elle parle beaucoup de ses gosses: «Gustave est prodigieux!»
-voilà ce qu’elle dit; «et Lucienne travaille si bien!» nous le savons.
-Quelle chance qu’ils ne viennent pas jouer avec nous! on s’ennuierait
-trop.
-
---Pas toujours, Bianca! La dernière fois que je me suis battu avec
-Gustave, c’était très amusant: on s’est bien tapé dessus... Dis? tu te
-rappelles mon œil?»
-
-Mais voici Mme Y, une voisine, qui est venue à pied par le potager. Et
-l’on parle aussitôt de cuisine, et l’on s’entretient des vertus, défauts
-et travers des domestiques de notre temps.
-
-Mme Z remplace cette personne bavarde; elle donne, sur quel ton
-autoritaire! son avis au sujet des dernières élections et celui, tout
-pareil, de son mari.
-
-Je dois vous apprendre que maman, ma maman à moi, n’a pas beaucoup
-d’affection pour Mme Z, ni de goût pour des controverses politiques
-auxquelles (on me l’a dit plus tard) elle n’entend rien.
-
-J’interromps brusquement:
-
-«Tout ça, c’est des bêtises! Monsieur Z, votre mari, a une tête d’idiot
-et de fo...» (le mot ne me vient pas; tâchons de le retrouver...) de
-«fossie», je crois.
-
-La dame se lève, l’air furieux, dédaigne de répondre, fait à Bianca un
-petit salut autoritaire, fronce son nez pointu et sort du platane sans
-même se servir de l’échelle... par où donc? par la voie des airs?
-
-«En voilà encore une histoire!»
-
-Mais je ne l’entends pas ainsi.
-
-«Non! non! j’ai fait ça exprès, Bianca. La vieille Z m’embête. Je te
-l’ai toujours dit. Elle a été pas polie avec maman, l’autre jour, à la
-vente de charité. Elle disait des choses, tu sais, qu’il ne faut pas
-dire. Alors je te défends de la recevoir, ou bien, moi, je pars... Et tu
-as vu sa tête? Ah! elle ne mettra plus les pieds ici, de longtemps!
-
---C’est pas convenable, tout de même. Je t’en veux beaucoup.
-
---Tant pis... D’ailleurs, je vais me promener. Bonsoir!»
-
-Et je disparais, le long de l’échelle, par une glissade audacieuse qui
-ne me cause aucun plaisir puisque Bianca ni personne ne l’admire.
-
-Bianca saura rentrer chez elle toute seule. Nous sommes brouillés
-jusqu’à demain. Cela se règlera par une gifle ou des cheveux crêpés. Je
-me laisserai faire, car, tout bien pesé, j’ai tort, n’est-ce pas?
-
-Bianca est ma meilleure amie: tout en nous battant, nous nous entendons
-à merveille. Si elle tient absolument à recevoir Mme Z, que voulez-vous!
-ça ne me regarde pas, en somme... et Bianca est si gentille! Il y a des
-devoirs que l’on nomme «obligations mondaines», très obscurs, très
-compliqués, qui expliquent bien des choses. Oui, je me sens un peu
-honteux. Demain, je ne répondrai pas aux coups. Bianca m’est trop chère.
-Je vous avouerai même qu’aujourd’hui où, tant d’années plus tard,
-j’écris ce livre et tâche de raviver mes souvenirs, Bianca n’a guère
-changé. Quand je la vois (nous habitons la même ville), elle ne me
-griffe, ni ne me gifle, ni n’empoigne mes cheveux gris... et cependant
-je la retrouve.
-
-Pour l’instant, me voici debout dans l’herbe, loin du platane, loin de
-mon amie, tout seul, un peu troublé et ne sachant au juste quel parti
-prendre. Je profite de cette indécision pour me laisser un moment, pour
-m’abandonner en quelque sorte et causer avec mon lecteur.
-
-Oh! je n’ignore pas que cela ne se fait plus! L’usage de telles
-parenthèses s’est perdu qui furent de mode dans les romans de jadis,
-mais ce livre n’est pas un roman: un récit tout au plus; mettons, une
-longue confidence. Je voudrais y rappeler le souvenir, vivant s’il le
-peut, de ceux, de celles qui sont vraiment les Miens: j’entends par ce
-mot les êtres qui me marquèrent de leur influence et qu’à l’heure
-présente je porte encore en moi. D’autres qui me furent chers, un temps,
-et dont je garde peut-être une plaisante mémoire ne m’ont pas nourri de
-façon pareille: sans doute ne m’offraient-ils rien d’eux-mêmes. De
-ceux-là je ne parlerai que par hasard ou pas du tout, mais je dirai deux
-mots de quelques autres dont la rencontre fut comique ou désolante, et
-qui passèrent.
-
-Si j’intitule cet ouvrage _Les Miens_, c’est que seuls les Miens
-m’obligèrent à l’écrire. Ils vous seront nommés, tour à tour, par des
-noms fictifs et de fantaisie. Ne cherchez aucun rapport entre ces noms
-et les êtres représentés: je tiendrais toute enquête à ce sujet pour la
-pire indiscrétion. Ce sont des masques, rien de plus. Il m’était
-impossible de vous montrer les Miens autrement que masqués ainsi.
-
-A vrai dire, ils ne furent pas tous des êtres humains.--Dans les Miens,
-je compte des paysages, des aspects de la mer et du ciel, des rochers de
-Provence, des sources qu’il me plut d’écouter, des arbres dont je connus
-l’embrassement et la protection frémissante, des livres, des tableaux,
-des musiques... Leur caractère me fut souvent révélé mieux et plus
-profondément que celui des hommes. J’ai subi leur ascendant, je porte
-leur empreinte. Serait-il décent de les oublier?
-
-Vous allez me poser une question... Oui, oui, vous prenez d’avance
-certain air réservé, dirai-je cafard?... mais la question est sur vos
-lèvres: «Ce récit est-il véridique? est-il sincère?»
-
-Je regrette de ne pouvoir répondre que par une fin de non recevoir.
-Cela, lecteur, ne vous regarde pas. Assurément, les souvenirs que je
-retiens du temps de mon enfance, par exemple, furent complétés par ce
-que j’appris d’elle plus tard; les dates sont parfois inexactes, il se
-peut même que certains faits soient supposés. Seule la sincérité du
-sentiment m’importe. Sans vouloir vous blesser, je le répète: cela est
-de mon domaine à moi, non du vôtre.
-
-Souffrez enfin que je me présente à vous: je me nomme Ottavio. Le nom
-que l’on résolut de me donner quand je vins au monde était un peu
-ridicule; il tomba bientôt en désuétude et ma grand’mère italienne
-m’appela, un jour, Ottavio, sans que l’on sût pourquoi. Ce nom seul
-m’est resté.
-
- * * * * *
-
-Et maintenant, venez me rejoindre dans l’herbe inégale où je cherche à
-prendre un parti: je dois avoir eu le temps de me décider.
-
-«Le plus simple, pensai-je, est d’aller retrouver bonne-maman».
-
-Je montai vers la maison, par les longues pentes vertes où quelques
-arbres jettent leurs ombres, quand je fis la rencontre de mon père.
-
-«C’est toi, déjà? Quelle tête tu fais! Allons! je vois que la partie est
-ratée...
-
---Non, Papa: je suis brouillé avec Bianca.
-
---Raconte.»
-
-Il écoute patiemment, puis il me dit sur un ton très posé, très sérieux:
-
-«De deux choses l’une: ou c’est toi qui reçois dans le platane, ou c’est
-ton amie. Dans le premier cas, tu as le droit de condamner ta porte à
-qui te déplaît; dans l’autre, tu n’es qu’un invité et tu dois, de toutes
-façons, être poli.
-
---Mais, Papa, c’est pas vraiment Mme Z qui était montée dans l’arbre!
-
---Je sais bien, mais il faut quand même se montrer poli...»
-
-Ah! voyez maintenant ce sourire sur sa bouche, sardonique et malicieux,
-plaisant et dur à la fois, que démentent ses grands yeux italiens au
-doux regard!
-
-Mon père...
-
-J’ai pris longtemps à le connaître: il m’effarait un peu, d’abord.
-L’enfant accepte mal l’ironie. Même quand il n’en est pas directement
-touché, elle le met aux champs... D’où vient alors la passion qui me
-poussait à tout confier de mes jeux, de mes soucis, de mes plaisirs, à
-cet homme autoritaire, assez dur et, je pense, très orgueilleux?
-Peut-être ses plus belles qualités m’étaient-elles accessibles. Il
-s’intéressait à tant de choses! Nous engagions des causeries
-interminables où je lui racontais par le menu un projet de course dans
-le bois de pins et lui révélais même la trouvaille que je venais de
-faire d’une cachette où jamais, au cours de la partie de jeudi prochain,
-mes camarades ne songeraient à me chercher. Le jeudi soir, il
-s’enquerrait de mon succès, de ma défaite. Il savait écouter. Il
-proposait une variante, une ruse inédite; il attendait que j’eusse
-filtré l’idée nouvelle pour la discuter encore. A ces moments, nulle
-ironie dans son regard: une expression ouverte et des yeux rieurs. Je me
-sentais soudain en confiance, je l’admirais pour sa subtilité, son
-adresse à me convaincre et surtout pour sa fantaisie... Mais pourquoi
-cette amertume, ce ton mordant, ces paroles incisives et coupantes,
-lorsqu’il s’adressait à certains qu’il fréquentait cependant? Il me
-semble l’avoir compris... hélas! beaucoup trop tard.
-
-Papa s’en fut à une époque où je commençais à le bien connaître, à
-sentir la valeur de cette discipline étrange qu’il m’imposait avec tant
-d’application délicate et de prudence.
-
-Il me semble que l’un de ses travers les plus marqués explique un peu
-quelques aspects de son être intime. Il aimait à plaire, il voulait me
-plaire et, pour mieux y parvenir, tâchait de bien voir en moi. Il
-s’efforçait à vivre de ma vie d’enfant, à considérer les choses de mon
-point de vue propre et, par ce moyen, d’arriver à me régenter mieux. Il
-voulait entrer en moi afin de me marquer plus fortement de son
-influence, afin de se voir lui-même dans le miroir de son fils, afin de
-se prouver qu’il m’avait plu jusqu’à éveiller chez moi le désir de lui
-ressembler. Ainsi sa volonté de séduire et de dominer se satisfaisait en
-même temps que son orgueil. A ceux qu’il n’aimait pas, il imposait de se
-soumettre par la force, il les secouait par des sarcasmes brutaux et de
-dures plaisanteries... Moi, il m’aimait.
-
-J’ai grand peur du souvenir, à cause de la déformation qu’il donne aux
-êtres évoqués: il les idéalise, il les change en poupées de cire
-immobiles et fardées, en figures d’exposition où le cœur ne bat plus. On
-se contente à l’ordinaire de ce musée Grévin, on en tire même vanité: il
-est le temple intime des familles bourgeoises; on invite les gens à le
-visiter, sur un ton d’aimable condescendance; on vous fait remarquer que
-tout y est bien rangé, bien propre. J’avoue que ce musée me paraît
-affreux, qu’il m’ennuie et parfois me soulève de dégoût. Une mémoire
-indulgente est souvent sacrilège: ne fardons pas nos souvenirs.
-
-Sans y réussir toujours, je tâche cependant d’aimer ceux que j’aime,
-qu’ils soient absents ou morts, sous l’aspect qui fut le leur aux
-instants que choisit ma mémoire pour les reprendre à l’exil, à la nuit,
-à la désaffection; ces instants où ils riaient, pleuraient, jouissaient
-de la vie, détestaient de vivre, où ils furent bons, injustes, gais,
-soucieux, volontaires, indécis, mais où ils furent eux-mêmes, où ils se
-firent aimer... Saurai-je y parvenir au cours de ces pages?
-
-Sur cette interrogation dubitative, je vous quitte et vais rejoindre
-bonne-maman.
-
-
-
-
-II
-
-
-«C’est toi, Ottavio? Entre, mon enfant.»
-
-Bonne-maman me fait le plus gracieux accueil. Elle est assise dans son
-fauteuil de satin bleu capitonné et lit le journal, sans beaucoup se
-servir du face à main réservé aux tout petits textes.
-
-Une très vieille dame qui jamais ne fut jolie, mais dont l’expression
-demeure séduisante. Je l’ai souvent contemplée, jadis; depuis lors, j’ai
-toujours gardé près de moi des portraits d’elle: lithographies, crayons,
-daguerréotypes fanés, effigies grossières ou fines, photographies prises
-par mes parents, et jusqu’à des illustrations découvertes dans des
-gazettes anciennes.
-
-C’est elle à tous les âges: sa figure me reste ainsi présente, vivante,
-actuelle. Son charme composite est fait d’austérité tranquille, de
-douceur, de quelque malice qui passe dans les yeux, mais surtout d’une
-paix sereine dont l’influence rayonne alentour. On dirait que cette
-vieille dame se repose après avoir bien vécu.
-
-Je la revois, vêtue d’une robe de soie noire à volants, dont le corsage
-est agrafé au cou d’un camée. Je revois ses petites boucles d’oreilles,
-son abondante chevelure blanche, roulée en nattes sur les tempes. Elle
-est chaussée de solides bottines, car, dès le soleil couché, elle ira se
-promener longuement dans le bois et cueillir des fleurs au jardin.
-Maintenant, il fait encore trop chaud: c’est l’heure paisible où l’on
-cause, où l’on se souvient, où l’on se permet un léger somme de quelques
-minutes à peine, quitte à s’en excuser ensuite avec un sourire:
-
-«Que voulez-vous! je deviens vieille...»
-
-Elle naquit aux premiers jours du siècle qui tire à sa fin.
-
-Jamais rien de négligé dans sa tenue. Elle réprouve, pour elle-même,
-l’usage des pantoufles, des robes de chambre: «A mon âge, il faut se
-surveiller.» Elle n’oublie sa discipline qu’à l’instant de ce petit
-somme si court, de ce repos de chatte que les créoles appellent
-plaisamment un «cabichat.»
-
-Bonne-maman eut une vie très brillante: elle s’illustra toute jeune
-comme ballerine, bientôt après comme étoile. Elle fut l’enchantement des
-yeux de mille spectateurs extasiés. On l’admira d’un bout à l’autre de
-l’Europe.
-
-«De mon temps, on allait peu en Amérique; c’est dommage.»
-
-Elle dansa devant des rois, des empereurs. En tous pays on célébrait ses
-danses ailées. Elle n’en fut nullement grisée:
-
-«J’étais laide et j’avais les bras trop longs, mais on ne m’en voulait
-pas...»
-
-Elle oubliait de dire que de cette légère disgrâce on faisait une grâce
-de plus en comparant ses bras trop longs à des guirlandes. Sur les murs
-du petit salon où je vais, enfant, causer avec elle, des vers manuscrits
-chantent sa gloire, signés de noms illustres. Je les lus dès que je sus
-lire. Je les lis encore aujourd’hui, bien que je les sache par cœur.
-
-Du fait de sa mère suédoise, cette italienne fut protestante. Elle
-tenait beaucoup à sa religion, l’avait toujours pratiquée, s’en montrait
-fière, mais rien de dur ne gâtait, n’ossifiait ce sentiment profond. Il
-lui semblait tout naturel d’avoir été, en même temps, une protestante
-fervente et une déesse de la danse (_Tersicore rediviva_), comme aussi
-de fréquenter les cours en restant ballerine; d’avoir épousé l’homme de
-son choix, certes charmant, au dire de ceux qui le connurent, mais qui
-valait moins qu’elle; de s’être retirée du théâtre au moment de sa plus
-grande gloire, le soir où elle pensait avoir atteint son apogée, où
-Musset et tant d’autres la suppliaient, si elle ne voulait plus danser,
-de leur laisser au moins son ombre. On la vit encore aux somptueux bals
-des Tuileries, mais elle passait presque tout son temps sur les bords du
-lac de Côme où elle élevait ses enfants. Elle mena ensuite une vie
-paisible et bourgeoise, loin du vacarme des fêtes, et, devenue vieille
-dame, se retira en Provence, parmi les siens, dans un beau jardin planté
-d’arbres et de fleurs.
-
-J’ai conservé d’elle un souvenir merveilleux. Quand elle me racontait
-des histoires d’autrefois, elle savait les mettre à ma portée. Dans son
-impeccable mémoire, elle faisait un choix. Il me semblait écouter les
-Mille et une Nuits. Ma crédulité étant entière et passionné mon désir
-d’apprendre, je la suivais dans ce pays féerique où les sylphides en
-ronde flottent au-dessus des étangs, où les rois viennent baiser la main
-des bergères, où, pour se poser sur la prairie obscure, on emprunte le
-chemin d’un rayon de lune. Grâce à elle, je me promenais dans un rêve,
-et ce rêve était d’autant plus étrange que, très avide de tout savoir à
-la fois, j’interrompais souvent le récit de bonne-maman pour quêter une
-explication et mettais sa réponse au même plan que le reste de ma
-science acquise.
-
-Par exemple, elle me parlait peut-être d’un événement historique auquel
-elle avait assisté à la cour d’Autriche et disait: «Si j’ai bonne
-mémoire, ce soir-là, on jouait _Orphée_.» Je demandais aussitôt ce que
-signifiait ce vocable inconnu.
-
-«Orphée... eh bien, tu vas comprendre: c’est le nom d’un grand poète qui
-chantait ses vers en s’accompagnant sur la lyre. Il aimait beaucoup une
-dame qui s’appelait Eurydice...»
-
-S’ensuivait une biographie sommaire mais pittoresque d’Orphée. Ainsi,
-les fragments d’histoire, de mythologie, les contes de bonne femme, les
-descriptions de fêtes à Pétersbourg ou aux Tuileries et les petits faits
-de la vie courante formaient une même tapisserie à personnages, tendue
-devant mes yeux. De même, l’impératrice Eugénie, M. de Morny, les
-nymphes des eaux, Alfred de Musset, la garde russe, les bayadères
-d’Orient, les hamadryades, Vigny, Victor Emmanuel, la fée Carabosse et
-le Grand Turc appartenaient tous et toutes au même monde où je
-fréquentais familièrement... mais si bonne-maman avait le goût des
-légendes, il lui déplaisait fort d’en être le sujet.
-
-«On pourra te dire, car cela a paru jadis dans les journaux, qu’un soir,
-en traversant les Carpathes, je fus surprise par des brigands, que leur
-chef fit étendre un tapis dans la clairière et qu’à peine avais-je dansé
-devant lui, comme j’en étais priée, que nous fûmes tous relâchés, mes
-compagnons de route et moi. Voilà un beau tissu de mensonges; la date
-seule est vraie: je traversais en effet les Carpathes et notre diligence
-fut arrêtée, mais tout simplement par la police. On nous avait pris pour
-une troupe de contrebandiers. Ayant montré des passeports en bonne
-forme, nous fûmes autorisés à poursuivre notre voyage.--Tout le reste,
-mon petit, est de l’invention d’un journaliste. Ces gens sont terribles!
-Lorsque, plus tard, tu liras des anecdotes sur ta grand’mère tu voudras
-bien en prendre et en laisser.»
-
-Elle avait l’esprit précis, sans rien de sec.
-
-D’autres scrupules la travaillaient: ce fut à son fils qu’elle les
-confia; c’est de lui-même que j’en tiens le charmant aveu.
-
-Chez moi, j’ai toujours eu devant les yeux, dominant la desserte de la
-salle à manger (elle s’y trouve encore), une grande toile, de peinture
-assez médiocre, datée de 1834, qui représente bonne-maman et son frère
-dans _la Sylphide_. Le danseur, vêtu d’un costume écossais tout à fait
-impeccable, dort au fond d’un vaste fauteuil à oreillettes, la danseuse,
-en jupe de souple gaze, est agenouillée à ses pieds. Cela se passe dans
-la haute salle de quelque manoir.
-
-«Un jour, disait la vieille dame, tu expliqueras bien au petit que
-jamais je n’ai paru en scène avec une jupe aussi légère. Je veux qu’il
-le sache: ce tableau pourrait l’étonner à juste titre. D’autre part,
-lorsque l’empereur Nicolas de Russie me fit danser _le Dieu et la
-Bayadère_ à Pétersbourg, il chargea un chambellan de me transmettre, dès
-la chute du rideau, ses compliments sur la parfaite retenue que j’avais
-mise à interpréter cette œuvre qui, jusque là, passait pour indécente.»
-
-Ma chère bonne-maman était en partie de souche luthérienne; je vous l’ai
-dit.
-
-Je fus élevé par mes parents dans son atmosphère: ils me voyaient avec
-plaisir écouter ses récits, lui poser des questions absurdes ou naïves,
-l’accompagner dans ses promenades, m’imprégner d’elle en quelque sorte.
-Vieillesse admirable d’un corps robuste, sans tares, d’un esprit sensé,
-ouvert et charitable... Il naissait d’elle une ambiance exquise, faite
-de douceur, de philosophie, de tranquille gaîté: ceux qui l’approchèrent
-à cette époque, ceux surtout qui furent ses amis, en subirent le charme
-prenant. Mon père l’adorait, ma mère disait que son seul regard donnait
-de l’apaisement. Comment ne l’eussé-je pas aimée?
-
-Elle conservait avec grand soin, dans un petit coffret en bois des îles,
-le plus singulier, le plus touchant souvenir de ses jours illustres:
-deux chaussons de soie noire qu’elle portait, ce soir de gala où, pour
-la dernière fois, elle parut devant le public. Dans sa loge, elle les
-signa l’un et l’autre, à l’encre, inscrivit, non sans quelque
-mélancolie, je pense, la date décisive et les coucha pour toujours au
-fond du coffret d’amaranthe... Pour toujours, non: pas tout à fait.
-
-Mon père m’a conté qu’à l’époque où bonne-maman venait de se retirer en
-Provence, une jeune amie qui lui rendait visite s’étonna de l’élégance
-menue, de l’invraisemblable étroitesse de ces chaussons, qu’elle lui
-montrait, déclarant qu’ils n’étaient à la mesure d’aucun pied de femme.
-Bonne-maman tâchait de la convaincre et n’y parvenait pas: la dame
-s’obstinait à douter, pour des raisons de bon sens, supposait un défaut
-de mémoire, alléguait l’effet réducteur des années sur ce très peu
-d’étoffe cousu à ce très peu de cuir.
-
-«Et cependant, j’ai dansé, portant ces mêmes chaussons.
-
---Non, chère Madame, ce n’est pas croyable!
-
---Je vais donc vous le prouver.»
-
-D’une main preste, elle déboutonna ses bottines de jardin, se déchaussa,
-saisit le chausson de droite... oh! ce fut l’affaire d’un instant!
-
-Déjà la personne incrédule s’extasie, lève les bras au ciel, se confond
-en excuses bavardes, quand se révèle à ses yeux un spectacle assez
-imprévu.--L’ancienne Sylphide s’est levée, elle avance son pied droit,
-se recueille, puis, d’un mouvement soudain, plein de grâce encore, fait,
-en pinçant la jupe trop longue, une pointe sur ce pied chaussé de noir:
-une pointe de très courte durée, une pointe presque insaisissable, une
-pointe à peine, si l’on peut dire, mais une pointe!
-
-Et l’on n’apercevait, aussitôt après, dans le large fauteuil de satin
-bleu, que la vieille dame de tout à l’heure, un peu essoufflée, qui
-souriait avec malice.
-
-Que n’étais-je là pour voir cette scène? que n’ai-je pu en recueillir
-directement le souvenir exquis?
-
-Elle eut son commentaire, bien des années plus tard, à une époque où la
-danse de théâtre avait retrouvé tout son prestige, où les ballets
-faisaient, encore une fois salle comble, où l’on se laissait enchanter,
-comme jadis, sous le couvert de rythmes, de gestes nouveaux, de couleurs
-nouvelles.
-
-Une admirable danseuse venait de dîner chez moi avec quelques amis et ne
-cessait de me faire parler de bonne-maman.--Au gré de ceux que sa grâce
-ravissait, elle aussi devait se retirer du théâtre trop tôt. Est-ce pour
-cela qu’elle me posait tant de questions, et si diverses? A certaines je
-ne pus répondre: questions de métier précises, détails de chorégraphie
-qui passaient de loin ma compétence.--Elle m’aidait alors et tâchait de
-me mettre sur la voie, puis souriait et s’indignait en même temps d’une
-ignorance à ce point grossière.
-
-«Vous devriez tout savoir d’elle! tout!... Vous aimez mieux écrire des
-livres? Est-il possible!»
-
-Une dentelle, un châle, un bijou, une paire de castagnettes d’ébène lui
-procuraient l’émotion la plus touchante, faite de sympathie, d’active
-curiosité. Je lui montrai enfin les deux petits chaussons de soie
-noire... Elle ne dit mot. Je les lui confiai quelques instants: elle les
-tenait dans ses mains ouvertes sans oser vraiment les prendre. Son
-expression respectueuse et grave était belle à voir. Un peu craintive,
-elle les couvait des yeux, comme l’on regarde de près un oiseau...
-Pensait-elle que les deux chaussons magiques fuiraient soudain, dressés
-sur leurs pointes et s’échapperaient entre ses doigts?
-
-«Cher Monsieur, dit la jeune danseuse en me rendant les objets de son
-culte, je dois créer, lundi prochain, ce nouveau ballet dont je vous ai
-souvent parlé et que j’aurai tant de plaisir à danser enfin. J’y
-paraîtrai dans un costume que madame votre grand’mère aurait pu porter
-elle-même: très romantique. Je compte que vous viendrez me voir dès que
-je sortirai de scène, le rideau baissé... J’aurai peut-être à vous
-présenter une... requête et, comment dirai-je? à vous communiquer
-quelque chose.»
-
-Etrangère, dans son français de conversation facile et courant, se
-glissait parfois un mot incertain.
-
-Je ne manquai pas d’être exact au rendez-vous--Ce soir-là elle fut plus
-exquise que jamais, d’une grâce langoureuse, très romantique en effet,
-et ce n’était pas seulement dans sa jupe souple et gonflée que
-j’imaginais bonne-maman, mais bien dans tout son rôle.
-
-La salle semblait prise de folie; on la rappelait à grands cris et le
-bruit des applaudissements me parvenait comme un tumulte, en ce coin des
-coulisses où je m’étais glissé.
-
-Elle parut. Je lui baisai les mains, mais coupant court aux compliments
-dont j’accompagnais mon salut, elle demanda, à sa femme de chambre qui
-passait, un stylographe.
-
-«Voilà, dit-elle, cher Monsieur: vous m’avez donné un trop grand
-bonheur, après dîner, chez vous. Il faut marquer la date. Voulez-vous
-poser à distance respectueuse des deux petits chaussons noirs, je veux
-dire pas trop près, (mais pas trop loin non plus!) ce gros vilain
-chausson rose?»
-
-Elle se déchaussa du pied droit et inscrivit sur la soie une dédicace
-datée... La «communication» était faite.
-
-Madame, si les hasards de la vie vous ramènent jamais en France,
-m’accorderez-vous l’honneur de dîner encore à cette table où vous fûtes
-déjà reçue? Vous y trouverez, j’espère, les mêmes amis qu’à votre
-premier passage et pourrez voir le chausson rose posé ni trop près ni
-trop loin des chaussons noirs, ainsi que vous m’en exprimiez le désir.
-
-Enfant, je savais déjà que la gloire avait touché bonne-maman, qu’elle
-se différenciait de façon nette des autres êtres qui m’entouraient, non
-point par son âge seulement, mais par sa renommée, par cette atmosphère
-singulière qui régnait dans son voisinage et qui dépaysait en quelque
-sorte. Je ressentais l’influence chérie, je m’attachais à la subir, j’y
-trouvais d’incomparables délices.
-
-Après-midi d’été parfaites où elle daignait me dire, tout en travaillant
-à un ouvrage de tapisserie:
-
-«Ottavio, tu vas me rassortir ces trois brins de laine et, si tu veux,
-je te raconterai des histoires...
-
---Oh! oui, bonne-maman!»
-
-Elle s’étonnait, paraît-il, que j’eusse un tel goût pour ses récits:
-
-«Je dois ennuyer le petit avec mes vieux radotages.»
-
-M’ennuyer!... je la suivais chaque fois vers des pays enchantés; elle
-éveillait en moi le goût du rêve, le goût des longs voyages et me
-montrait par ses phrases simples et cursives, mieux que n’eût fait nul
-autre narrateur, des spectacles dont mes yeux restaient éblouis.
-
-«Ce soir-là, l’empereur d’Autriche donnait une grande fête en l’honneur
-du mariage d’une de ses filles...»
-
-Assis à ses pieds, sur un coussin, je serrais entre mes doigts les
-écheveaux de laine, je cherchais le ton demandé, mais ne perdais
-cependant pas un mot du récit que faisait la voix un peu éteinte,
-toujours précise, qui me parlait des grands de la terre, de leurs
-amusements et des belles féeries où ils se complaisaient.
-
-Mes parents s’en rendaient bien compte. A ce propos, maman fit même, un
-jour, à sa belle-mère de tendres reproches:
-
-«Vous gardez vos souvenirs pour Ottavio! nous en voudrions notre part et
-y trouverions autant de joie que lui, mais vous refusez d’évoquer le
-passé, chaque fois que nous vous en prions...
-
---C’est, ma chérie, répondit la vieille dame, que, m’adressant au petit
-et à lui seul, je puis me rappeler le passé dans tout son éclat, avec
-ses plus belles couleurs et cette fraîcheur qu’il n’a eue peut-être qu’à
-l’instant même où je commençais à le vivre. Le reste: les ombres, les
-défauts, les vilains traits du monde où j’ai passé, ne regardent pas un
-enfant et ne l’intéresseraient guère. Il trouve tout simple de se
-promener dans un rêve perpétuel, de n’admirer que des merveilles: ses
-yeux sont purs. Vous faisant les mêmes récits, mes souvenirs se
-présenteraient d’autre façon et souvent j’en aurais de la peine, au lieu
-que, parlant à Ottavio, je suis la première à trouver que tout est beau,
-gracieux, éblouissant. A ces moments, ma mémoire ne me fournit rien
-d’autre... Il comprendra bien assez tôt que, vénéré par son peuple
-entier un grand homme peut être quand même un méchant homme, une femme
-très belle, adorée par tous, une femme méchante.--Lorsque, plus tard, il
-se souviendra de sa grand’mère, je ne veux pas que ce soit par moi qu’il
-ait appris la vanité des choses et qu’il ait su qu’un décor de théâtre
-examiné de trop près n’est certes pas un joli spectacle.»
-
-Je fus très ému quand, un soir, à Paris, bien des années plus tard, ce
-propos de bonne-maman me fut répété. Les histoires qu’elle me contait à
-moi me tenaient dans le ravissement. Elle parlait d’une voix reposée,
-très douce à entendre, et parfois un sourire spirituel animait le vieux
-visage ridé. Je me sentais heureux de rester immobile, assis à ses
-pieds, tandis qu’elle travaillait à parfaire quelque motif de tapisserie
-sur un encombrant métier dont craquaient les vis et les jointures.
-
-La voici qui me distrait par une anecdote familière où j’entre sans
-peine, comme chez moi, un jour que je me suis réfugié auprès d’elle,
-craignant une semonce de mes parents.
-
-«Allons! ne te désole pas, Ottavio! C’est très mal d’avoir fait un tour
-au jardin quand tu aurais dû recopier ta dictée, mais je ne pense pas
-que ton père te gronde beaucoup. Moi aussi, jadis, je fus paresseuse...
-Mais oui! ta bonne-maman avec son bonnet et ses lunettes a été une
-petite fille, et quand il me fallait travailler, souvent je préférais
-autre chose.
-
-«A l’époque où j’apprenais à danser, il arrivait parfois que l’on ne pût
-m’accompagner au cours. Mon père s’absentait fréquemment, ma mère
-donnait des leçons de harpe dont elle jouait à ravir ou faisait de la
-broderie qu’elle cherchait à vendre. Nous n’avions pas de domestique.
-
-«Je partais donc seule et, j’ai honte de te l’avouer, Ottavio,
-quelquefois je n’allais pas bien loin! Je flânais avec mes petites
-camarades, j’admirais les magasins, les fleurs, les beaux uniformes des
-officiers de la garde... Cela se passait à Vienne, la capitale de
-l’Autriche. A mon retour, je faisais de gros mensonges, mais comment ne
-m’aurait-on pas crue? Danser, ça donne toujours très chaud: il faut
-changer de linge... J’avais donc soin de mouiller à la fontaine celui
-que je rapportais dans mon cabas. Alors maman m’offrait à boire une
-tasse de bouillon ou un verre de vin de Bordeaux, pour que je ne prisse
-pas froid... Non, Ottavio, tu ne dois pas rire: c’était très mal...»
-
-Mais elle riait avec moi.
-
-«Je mentais aussi d’autre façon.
-
-«Quand des amis venaient passer la soirée chez nous, on ne manquait
-jamais de me faire danser, ce qui m’amusait beaucoup. Alors je composais
-des pas, des danses au gré de ma fantaisie et disais que mon professeur
-me les avait enseignés. Je ne sais vraiment trop ce que j’exécutais
-devant nos amis rassemblés, mais souvent je les voyais pleurer, ce qui
-me rendait toute fière. Je dansais aussi quand maman jouait de la harpe;
-l’inspiration me venait d’après le sentiment de la musique,
-comprends-tu, mon petit? et, plus tard, cela m’a beaucoup servi pour
-varier ma danse. N’empêche que, petite fille, je disais toujours que je
-répétais la leçon du professeur, afin d’arrêter la critique. Cela,
-Ottavio, était très vilain car, en somme, je manquais de courage...
-
-«Et puis, un jour, ce fut le vent qui m’apprit à danser. Tu entends
-bien? le vent! Il soufflait fort. J’eus grand’peine à traverser la
-terrasse de notre maison. Il me jetait à gauche, il me jetait à droite;
-je crus tomber, j’étais furieuse et ne pouvais avancer, quand, tout à
-coup, je pensai que ces mouvements saccadés et brusques manquaient de
-grâce. J’essayai donc de m’arranger avec le vent, de m’allier à lui, de
-le tromper en l’occupant à souffler sur mon châle, de me faire pousser,
-tandis que j’esquissais une glissade, de tourbillonner moi-même, à ses
-côtés, comme s’il me servait de danseur, et soudain de le fuir en me
-mettant à l’abri du coin de la maison d’où je le narguais à mon aise.
-
-«C’était l’idée d’une danse nouvelle. J’en fis, dix ans après, un pas
-qui fut célèbre, quelque temps, à l’Opéra de Paris et me valut les
-compliments de toute la cour. Il s’intitulait «Nymphe perdue dans le
-vent».
-
---Encore, bonne-maman! Encore!...
-
---Et, maintenant, va recopier ta dictée.»
-
-
-
-
-III
-
-
-Un jour, je rencontrai Pamphile.
-
-Le bois de pins qui monte au flanc de la colline est un lieu choisi pour
-les courses, les jeux, les longues méditations et les rêves. Coupé
-d’abord d’une longue allée plus spécialement dévolue aux promenades
-quotidiennes de bonne-maman, il m’appartient au delà où commence
-proprement mon domaine. Je m’y sens libre et si quelque personne
-aimable, en visite chez mes parents, demande à me voir, «Ottavio est
-dans le bois» passe pour une réponse suffisante et coupe court à des
-recherches indiscrètes, d’ailleurs malaisées.
-
-Un bois, un bois très grand, à la mesure d’un royaume, où l’on joue à se
-perdre, à se retrouver par des signes tracés à la craie sur le tronc des
-arbres et par les empreintes laissées dans le sable des sentiers, où
-l’on cherche l’abri d’un buisson noir pour se tapir, pour rester
-silencieux en écoutant chanter les oiseaux, tel est mon bois.
-
-On a, en Provence, la fâcheuse habitude de massacrer les petits oiseaux.
-Rôtis, ils font un plat succulent et leur jus se mêle de façon
-délectable aux croûtons frottés de lard, mais je pense que mes parents
-n’en appréciaient pas l’excellence, car jamais un coup de feu ne
-retentit dans le bois de pins.
-
-Un bois où des échappées s’ouvrent tout à coup, au détour du chemin, sur
-la mer, ses moirures et ses voiles; où des rochers blancs se révèlent
-parmi la broussaille basse; où des pentes couvertes de brindilles
-permettent de se lancer en traîneau et de couronner sa course d’une
-culbute; un bois magique, enfin, puisqu’il me sépare du monde, me donne
-le goût de la solitude et m’enchante de son prestige.--A ce bois il faut
-un «génie des bois». C’est pour cette raison que Pamphile vit le jour.
-
-Bonne-maman m’avait-elle conté quelque légende où paraissait ce génie
-des bois? M’étais-je plu à contempler dans un livre l’image qui me le
-représenterait?... il se peut, mais je n’en garde pas le moindre
-souvenir. J’ai la conviction que Pamphile naquit de moi seul. Et
-j’ignore tout de même la raison qui me fit le baptiser ainsi. Il me
-semble incroyable que je me sois intéressé en ce temps ni plus tard au
-peintre grec du quatrième siècle avant notre ère qui fonda l’école de
-Sicyone (renseignement pris dans Larousse).
-
-Je vais donc vous présenter Pamphile: un vieux petit bonhomme aux
-cheveux tout décolorés, au visage glabre, haut en couleur, aux yeux
-mobiles, malicieux, de teinte verte. Assis par terre, entouré d’un épais
-fourré, ombragé de grands pins, il est vêtu de rouge, coiffé d’un béret
-rouge, chaussé de bottes rouges, et la première fois que je crus le
-voir, il tenait entre ses doigts une très rouge tulipe.
-
-Je fréquente Pamphile, je cause avec Pamphile, je me promène en sa
-compagnie, je lui parle de moi, il m’apprend de nouveau, il m’apprend
-mieux tout ce que j’ai entendu raconter par d’autres. Les contes que me
-fait bonne-maman, Pamphile m’aide à les vivre; les aventures que m’a
-décrites papa, grâce à Pamphile je m’y jette à corps perdu, j’en jouis
-jusqu’à l’essoufflement et même je m’en glorifierais si un scrupule, je
-ne sais quelle pudeur inavouée, ne me retenait aussitôt.
-
-A l’ordinaire, je ne parle pas de Pamphile: je le garde pour moi.
-Lorsqu’un problème m’obsède, un de ces problèmes dont se tracassent les
-enfants, c’est à lui que je l’expose afin qu’il m’aide à le résoudre.
-J’ai pleuré près de Pamphile à cause d’une trop vive blessure
-d’amour-propre, d’un chagrin trop cuisant, et c’est à lui que j’ai
-demandé le courage qu’il me faudrait montrer, le lendemain, pour régler
-un différend avec quelqu’un de mes camarades.
-
-Ainsi furent transposés, par les soins de Pamphile, les contes de
-Perrault, ceux de Mme de Beaumont, d’Andersen, les sujets de ballet de
-bonne-maman, le voyage d’Alice au pays des Merveilles et celui qu’elle
-fit dans le pays charmant qui se découvre derrière l’eau verticale des
-miroirs, de grands livres d’images déjà relégués au grenier, certains
-romans de Jules Verne et même la gazette de chaque jour, telle que je
-l’apprenais par les propos de table ou de veillée.
-
-Pamphile m’apprit à connaître familièrement les faunes aux cornes
-pointues, les naïades qui savent se mélanger à l’onde, la nymphe qui
-naît et meurt dans sa fontaine, les hamadryades aux bras rameux, aux
-doigts feuillus, les sylphes habiles à la danse. C’est encore lui qui me
-fit voir de loin, car ils m’effrayaient un peu, les centaures, et le
-souvenir n’a pas faibli en moi de ce centaure à robe noire qui se
-grattait si rageusement le flanc contre l’écorce d’un platane et tenait
-dans sa poigne (pourquoi?) un bâton ferré. J’aperçus aussi les sirènes,
-je les devinai du haut de la colline et je crois vraiment que je dus
-même les entendre, mais la faute initiale en est à mon père qui m’avait
-résumé une bien belle histoire où certain roi subtil et malheureux
-cherchait à travers les mers la route difficile de son retour.
-
-A cette époque, vous m’eussiez demandé si je croyais à l’existence de
-Pamphile que je m’en serais tiré par un haussement d’épaules ou une
-retraite dissimulée. Certes, je ne doutais pas que Pamphile appartînt au
-royaume de la Belle au Bois dormant, mais j’y appartenais moi-même tant
-que duraient mes courses vagabondes, mes chasses en Afrique équatoriale,
-mes voyages dans la lune, mes projets et mes rêveries. Pamphile existait
-donc pour le moins autant que vous, mais pas au même moment. Il
-reparaissait à l’instant où vous me laissiez en paix, où mes petits
-camarades rentraient chez eux, où les leçons que me donnaient mes
-parents étaient finies, où je me retrouvais seul dans le bois.
-
-Pamphile m’a ouvert de ses mains un peu noueuses une porte qui, sans
-lui, serait restée fermée, et je revois avec plaisir son image ancienne,
-ses cheveux de teinte cendrée qui lui retombaient dans les yeux, son
-regard instable, son teint rubicond, son béret rouge. Il n’entrait
-jamais dans la maison; jamais je ne le vis au jardin ni dans ma chambre:
-il ne quittait pas ce bois enchanté où tout se transposait de façon si
-belle et singulière, où l’ombre et le reflet, l’apparence fugitive et le
-plus bel écho prenaient leur vraie importance, comme la voix
-confidentielle des brises et le visage vivant de la fleur.
-
-Pendant quelques années, Pamphile décora de mille dessins inattendus, de
-mille arabesques, cette toile de fond de ma vie quotidienne. Il fut en
-quelque sorte le maître et l’ordonnateur de mon esprit d’enfant. Le
-souvenir que je garde de lui, singulier et divers, n’éveille ni
-reproches ni regrets chez l’homme que cet enfant est devenu: je l’aime
-encore.
-
-Pamphile ne me quitta pas brusquement, il s’éloigna en souriant, sans me
-faire de peine, ayant joué son rôle. J’habitai moins la campagne,
-d’autres influences se marquèrent en moi, et puis, un jour, lorsque je
-me pris sérieusement à lire, à me passionner de lectures, à tenir
-jusqu’à l’aube ma lampe allumée, afin de lire encore malgré de sévères
-défenses, Pamphile disparut pour de bon. Au cours de mes promenades
-solitaires, l’arbre me parut être un arbre, la source, une source, rien
-de plus, la mer, une plaine d’azur et de reflets, mais je ne distinguai
-plus ni la main faite de feuilles, ni l’épaule nacrée, ondoyante et nue,
-enfin le bruit lointain des vagues ne m’apporta qu’un chant liquide où
-je ne découvrais la voix de la sirène qu’en me rappelant de beaux vers.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Aujourd’hui, toute la maison paraît inquiète; on y marche à pas feutrés
-et rapides. Quelques murmures, un ordre donné, reçu, des portes ouvertes
-avec précaution, refermées aussitôt, sans bruit... Cette activité
-silencieuse me fait peur. Dans un couloir, j’ai rencontré la femme de
-chambre: elle semblait gênée.
-
-Mes parents m’ont dit de rester au jardin, sans trop m’éloigner,
-pourtant. Je ne sais, dès lors, de quelle façon employer mon loisir.
-Oppressé comme avant un orage, rien ne m’intéresse. J’erre inutilement,
-je tourne autour de la maison. Quand je me suis penché sur la fenêtre de
-l’office, c’est à peine si Rose m’a dit bonjour. Le jardinier ne me fait
-pas un meilleur accueil: il s’occupe de ses framboisiers et ne répond
-que par monosyllabes. On me dédaigne à l’écurie. Alors je m’en vais, je
-tourne, je tourne comme un chien autour de cette maison hostile qui ne
-s’ouvre plus à moi.
-
-Oui, je sais que bonne-maman est malade; j’en ai du chagrin; cependant,
-l’hiver dernier, elle souffrit d’un catarrhe et resta couchée près d’une
-semaine. A cette heure mon anxiété est toute différente: au juste, je me
-sens perdu.
-
-Détresse d’enfant, peine dont la raison demeure obscure, qui se
-rapproche plus de l’effroi que de la douleur. J’aime mieux que Bianca ne
-soit pas venue; d’ailleurs il n’en a pas été question. J’ai besoin de
-solitude et je souffre d’être seul. Nos jeux eussent manqué d’entrain.
-Une lourde paresse m’accable et, phénomène insolite, je m’ennuie.
-
-Je m’assieds enfin à ce coin de la terrasse d’où l’on découvre la mer,
-mais ce n’est pas la mer que je regarde: je regarde à mes pieds un tas
-de cailloux, j’y prends des pierres, une à une, et tâche de composer des
-dessins sur le sable. Cela fait passer le temps.
-
-Le soir tombe. L’heure que j’aime est venue, où l’on reconnaît mal les
-choses, où l’on s’imagine qu’elles sont autres, où l’on achève sa
-journée en un délicieux mystère si fertile en surprises, mais cette
-heure je ne la reconnais pas. J’ai froid; j’ai froid d’être seul; j’ai
-froid en moi-même. Ce mur, là-bas, est trop clair, ce bouquet d’arbres
-trop noir et le grand trou violet où la mer s’endort est trop
-profond.--Ah! si la honte ne m’en empêchait, je pleurerais volontiers
-pour me réchauffer le cœur!
-
-«Ottavio!»
-
-C’est maman qui m’appelle du perron. Je cours la rejoindre au plus vite
-et la trouve toute changée. Jamais je ne l’ai vue ainsi. Elle pince les
-lèvres comme l’on fait lorsqu’on a mal; sa voix aussi est différente:
-très calme, très unie et cependant étrangère. J’en suis bouleversé, sans
-savoir pourquoi.
-
-«Ottavio, me dit-elle, je remonte au premier étage. Va rejoindre ton
-père dans son bureau.»
-
-Et puis elle me sourit d’un sourire difficile, très tendre, certes, mais
-difficile; je ne trouve pas d’autre mot. Ce sourire contraint, je puis
-encore me le représenter aujourd’hui.
-
-Papa m’embrasse et me caresse les joues. Son visage ni sa voix ne
-semblent changés.
-
-«Assieds-toi, mon petit, écoute-moi bien: je vais te parler très
-sérieusement, comme à un grand garçon.»
-
-Il tousse et respire un peu fort.
-
-«Tu savais, n’est-ce pas? que ta bonne-maman était malade. Nous ne
-t’avions pas dit qu’elle était même très malade, depuis dimanche
-dernier. Cet après-midi, à trois heures, elle est morte, mais elle n’a
-pas souffert. Le médecin déclare qu’elle s’est éteinte: cela signifie
-qu’elle est morte doucement, au lieu que, pour mourir, on a quelquefois
-très mal. Tu ne la verras plus.»
-
-Je ne verrais plus bonne-maman!...
-
-Aucune douleur, point de larmes... je me sentais tout ahuri, tout
-éberlué et ce que Papa venait d’affirmer ne me paraissait pas vrai. Ne
-plus voir bonne-maman! cela était impossible. Je le lui dis du mieux que
-je pus.
-
-Brusquement, une idée nouvelle surgit: les morts, on les emporte au
-cimetière, mais bonne-maman, on ne l’avait pas emportée, elle devait
-être encore dans sa chambre, au premier étage, couchée dans son lit,
-bien tranquille, comme si elle dormait... Je voulais la voir, tout de
-suite.
-
-Mon père m’avait écouté en silence. Il ne répondit rien, d’abord, puis
-murmura d’une voix un peu confuse:
-
-«Nous en avions déjà parlé. En somme, puisque nous te traitons en grand
-garçon et que tu désires dire adieu à quelqu’un que tu as beaucoup aimé,
-c’est ton droit de le faire. Tu trouveras ta mère là-haut. Ne la dérange
-pas. Je t’attendrai ici.»
-
-Papa me regardait fixement. Ses yeux étaient pleins de larmes. Je le
-laissai à sa peine.
-
-Une seule lampe éclairait la grande antichambre. Je m’engageai dans
-l’escalier sombre et le gravis à pas comptés... Comment serait
-bonne-maman?... Couchée dans son lit, tranquille, ayant l’air de dormir,
-oui, mais morte... Je ne concevais pas cela; je ne l’imaginais pas.
-Maintenant j’allais le voir.
-
-Je montais de plus en plus lentement. Pourquoi l’ombre m’était-elle si
-désagréable? pourquoi le silence me gênait-il à ce point? Je n’avais pas
-peur: ce sont les petits imbéciles qui ont peur, la nuit. Je me sentais
-simplement troublé de façon affreuse, non de la nouvelle que je venais
-d’apprendre et qui ne m’atteignait pas encore, mais d’avoir vu les yeux
-de papa pleins de larmes. Je ne pouvais m’y habituer. La vision
-m’obsédait de ses yeux immobiles, tout baignés de pleurs qui ne
-tombaient pas le long des joues, qui attendaient peut-être que je fusse
-parti.
-
-Je savais bien que l’on se retient de pleurer quand les larmes sont
-prêtes, mais je le savais pour moi seul. Que papa sentît de même, cela
-me chavirait.--Journée étrange où j’avais vu ces larmes de papa, ce
-sourire difficile de maman, lorsqu’elle m’appelait au jardin...
-
-Une maison baignée dans la pénombre et le silence, un enfant qui monte
-l’escalier en comptant les marches, la cervelle pleine de pensées mal
-définies, de sensations brouillées... Enfin je me trouvai sur le palier,
-devant la chambre où il me fallait entrer.
-
-Je poussai doucement la porte...
-
-Maman était assise sur une chaise basse, au pied du lit, la tête appuyée
-dans ses paumes. Je vis bonne-maman couchée, les cheveux coiffés d’un
-fichu de dentelle, les mains croisées sur sa poitrine. Tout auprès, il y
-avait quelques fleurs: des roses prises au jardin. J’avais aperçu le
-fils du jardinier qui les apportait, quand je tournais comme un chien
-autour de la maison. Je m’approchai de maman.
-
-«Ah! c’est toi! fit-elle, un peu effrayée.
-
---Je viens dire adieu à bonne-maman.
-
---Elle t’aimait bien, mon petit.»
-
-Alors seulement, je regardai la morte. Je reconnus le cher visage tout
-ridé et l’expression de repos souriant que j’avais accoutumé de voir sur
-ses lèvres. Dormait-elle? Non, certes, on ne dort pas ainsi. Je compris
-aussitôt que c’était là un autre sommeil. Je ne ressentais encore aucun
-chagrin. Cela devait être pour plus tard. Il me venait même au cœur une
-singulière douceur à considérer ainsi ma grand’mère morte. J’aurais
-voulu lui parler, mais je n’osais pas, sans doute pour ne pas effrayer
-maman une fois de plus. Alors je pensai qu’il fallait prier. En priant
-on parle; c’est presque la même chose et personne ne s’en aperçoit. Je
-me mis donc à genoux, quelques instants, puis me relevai. Je baisai les
-vieilles mains froides, très froides sous le baiser... Où donc avais-je
-lu que les morts sont froids? Je baisai le visage chéri et restai
-ensuite debout, sans bouger, en contemplation profonde. Je serais resté
-longtemps si maman ne m’avait dit à l’oreille, tout bas:
-
-«Ottavio, tu devrais rejoindre ton père: il a peut-être besoin de toi.
-Il souffre beaucoup. Tu comprends, c’est sa maman qu’il a perdue.»
-
-Elle m’embrassa et je sortis.
-
-Mon père me fit asseoir tout près de lui, tout contre lui.
-
-«Ecoute, Ottavio: nous allons rester ensemble. J’ai beaucoup de peine et
-il ne faut pas le montrer. C’est difficile. Tu m’aideras. Et puis, je
-dois recevoir un tas de gens qui se sont annoncés. J’aimerais mieux être
-seul, mais on ne peut pas faire autrement. Si tu veux bien, tu ne me
-quitteras pas de la soirée. Ça me console de t’avoir là, de te savoir
-là. Tu seras gentil avec les visiteurs. Ils viennent nous dire qu’ils
-ont aussi de la peine. Je me suis arrangé pour que tu dînes avec ta mère
-ou moi sur un coin de table et, plus tard, quand tu auras sommeil, tu me
-feras signe. Maintenant, je vais te laisser, un instant et monter chez
-maman.»
-
-Il a dit «chez maman». Il veut dire chez ma bonne-maman. C’est bien sa
-maman qu’il a perdue!
-
-«S’il vient des gens, tu les recevras, tu les prieras de s’asseoir et tu
-leur expliqueras que je descends bientôt.»
-
-J’aimais déjà beaucoup mon père, mais je crois que ces paroles qu’il
-prononça, le soir où mourut sa mère, firent plus pour me lier à lui que
-toutes ses intelligentes et tendres bontés.
-
-
-
-
-V
-
-
-Maintenant, c’est de toi que je voudrais parler, de toi, maman... mais
-saurai-je?
-
-De ce que je dois à mon père, je me rends assez bien compte; il n’en va
-pas ainsi pour maman. Lorsqu’un problème se présentait que je ne pouvais
-soumettre à mon père, sans doute parce qu’il était trop complexe ou
-d’exposition malaisée, c’est à elle que je m’adressais.
-
-«Raconte ton histoire clairement, m’eût répondu papa. Quand j’aurai
-compris, je tâcherai de te faire comprendre, mais il faut que je
-comprenne d’abord.»
-
-Maman ne demandait pas à comprendre d’abord: elle voulait seulement
-sentir comme moi et souffrir de ma perplexité, de ma peine. Elle n’y
-parvenait que trop bien!--Refuge sûr où le vent du large ne parvient
-pas, où l’on s’apaise, où l’on reprend le goût des aventures et celui de
-les revivre.
-
-Sitôt passées mes années d’enfance, je trouvai en ma mère une amie et,
-de même que, jadis, elle accueillait mes balbutiements confus, pour en
-démêler, par science du cœur, le sens obscur, de même, plus tard, elle
-sut écouter encore et bien entendre la confession brouillée de mes
-scrupules d’adolescent et de mes peines d’homme.
-
-Dès que je parvins à me la représenter un peu, (ce fut d’ailleurs assez
-tôt,) je l’admirai. J’admirai la force d’âme qui lui permettait de tenir
-pour méprisables les inconvénients, les douleurs, la torture d’une santé
-brisée; j’admirai sa gaîté courageuse, son rire jeune qui, vraiment
-communiquait la joie. Malade, elle se savait déjà guérie et tâchait
-d’agir en conséquence; guérie, elle l’était aussitôt pour toujours et
-regardait l’avenir en souriant, sûre d’elle-même, sûre de lui. Noble
-leçon de vaillance... un enfant pouvait-il en sentir tout le prix?
-
-Ce n’était pas, chez elle, du stoïcisme, le mot seul lui eût déplu,
-encore moins cette résignation que les lois religieuses enseignent. Non:
-elle aimait de vivre, elle aimait la vie avec tant de ferveur qu’il lui
-paraissait tout simple de surmonter l’obstacle, de le nier au besoin...
-et de rire allègrement quand d’autres eussent pleuré. Elle partageait
-volontiers toutes les peines d’autrui, d’une âme indulgente; elle
-n’admettait pour elle-même que les souffrances morales; le reste étant
-du ressort des médecins et de son propre courage.
-
-J’ai toujours remarqué chez elle un défaut manifeste qu’elle n’ignorait
-pas, qu’elle avouait, au besoin, en toute simplicité, qui participait,
-je crois, de l’essence même de son caractère: maman était injuste,
-naïvement, violemment injuste. Comme elle sentait avec passion, elle
-exprimait aussi avec passion ses sentiments; elle savait détester comme
-elle savait aimer, de façon absolue. Papa lui objectait-il quelque
-chose, de même que je fis plus tard, elle accueillait le propos d’un air
-où l’irritation ni la stupéfaction ne se dissimulaient: positivement,
-elle n’en croyait pas ses oreilles. Si l’objection tenait bon, malgré sa
-vive défense, si l’on revenait patiemment à la charge, par d’habiles
-prières et des raisons précises, elle écoutait sans rien dire,
-renfrognée un peu, agitée en son for intérieur, mais résistant toujours.
-Puis, un soir, à la veillée, au cours de quelque causerie, elle revenait
-soudain à ce point litigieux qui semblait abandonné, pour achever le
-débat de façon assez inattendue:
-
-«Je vois bien que tu as raison, tout à fait raison. Je cède, je m’avoue
-vaincue... oui... mais je ne puis m’obliger à sentir autrement. J’agirai
-autrement, cela va sans dire, puisque j’ai tort. Néanmoins, je garde mon
-point de vue faux, je ne saurais m’en empêcher. A partir d’aujourd’hui
-je ne le laisserai plus voir; il restera en réserve; toi-même, tu ne le
-verras plus. Inutile de m’en reparler. Ça n’empêche...»
-
-Suspension pleine de réticences qui n’influera en rien sur sa décision.
-Elle fera comme elle a dit.
-
-Si impérieuse, si entière, maman se mêle cependant assez peu de ce qui
-m’occupe personnellement. S’intéresser avec vigilance lui suffit. Sauf
-dans les cas évidents où l’aide maternelle s’impose, jamais elle
-n’intervient: elle me laisse me débrouiller tout seul, mais, pour les
-joies, elle m’offre l’accueil délicieux de son rire, elle s’amuse,
-semble-t-il, autant que moi, elle est tout aussi contente, et, pour les
-peines, je trouve sa douceur, des paroles tendres, des silences
-attentifs qui appellent la confidence, qui la rendent aisée.
-
-Je n’ai pas ressenti pour mes parents ce respect aveugle qui paraît de
-mise et qu’on leur doit dès l’abord. Ils me demandaient autre chose. Peu
-à peu, l’amitié pleine de ferveur que maman m’inspirait, l’admiration
-parfois épouvantée que j’avais pour papa se doublèrent de respect, d’un
-respect raisonné dont je n’ignorais pas la cause, mais je ne les ai pas
-respectés d’avance, afin d’obéir à la loi. De cela je suis bien sûr.
-
-Camaraderie attachante dont le souvenir m’est resté présent et
-délicieux, qui me liait à ces deux êtres: à mon père, plus fort que moi
-et dont je comprenais la vigueur physique et morale, qui m’effrayait,
-mais en qui j’avais confiance... à ma mère, vaillante, grave, un peu
-taciturne, puis, soudain, rieuse et bavarde; malade et ne permettant pas
-qu’on en tînt compte, qui, je le savais obscurément, déjà, s’appuierait,
-un jour, à mon bras et me demanderait, sans phrases, l’aide d’un ami, si
-ses forces venaient à faiblir tout à fait... J’eusse assurément eu
-mauvaise grâce à prétendre au rôle d’enfant incompris et malheureux.
-
-Je ne crois pas m’être jamais imaginé que maman fût belle. Il me semble
-l’avoir vue, dès que je sus voir, comme elle était en vérité. Son visage
-montrait-il plus de force que de douceur? Non, ses expressions variées
-révélaient tantôt une tendresse exquise, tantôt la plus farouche énergie
-et tout cela se fondait en cette gaîté, en cette joie de vivre, en ce
-besoin de participer pleinement à la vie et d’y goûter du plaisir, même
-aux instants où la souffrance, le malaise physique, la peine morale
-paraissaient l’interdire. Un visage vivant, intelligent et mobile,
-éclairé par des yeux rieurs... Je ne remarquais pas, alors, les traces
-de fatigue que la douleur y avait inscrites. Pourtant elles s’y
-découvraient déjà.
-
-Sans pouvoir en parler savamment, ni d’ailleurs y prétendre, elle aimait
-par instinct les choses belles. Des aspects de la nature, des créations
-de l’art, celles de la musique surtout, faisaient naître sur sa bouche
-une expression attentive, réfléchie, tandis que son regard brillait
-aussitôt de curiosité fiévreuse. Elle voulait mieux discerner cette
-beauté encore obscure, se l’approprier, la prendre en soi pour la goûter
-plus librement, avec enthousiasme, quand elle se serait rendu compte de
-son excellence... quitte à s’être parfois trompée.
-
-Je me rappelle bien une soirée où, quinze ans plus tard, je
-l’accompagnai au théâtre. On donnait la répétition générale d’une œuvre
-lyrique qui fut bien vite classée à son rang, mais qui, à cette époque,
-jetait le trouble dans le monde des musiciens et des amateurs de
-musique. L’orchestre et l’interprétation étant tous deux parfaits, nous
-écoutions sans inquiétude, nous écoutions en paix, comme il convient.
-
-Jamais je n’avais vu le visage de Maman aussi fermé. Les lèvres serrées,
-le regard droit et fixe ne révélaient rien de l’émotion, de
-l’étonnement, de la révolte, peut-être, que cette musique nouvelle
-pouvait éveiller. Tant que dura le drame, elle ne se départit pas de sa
-contention soutenue. Aux entr’actes je la laissais afin de me rendre au
-foyer où je savais retrouver des camarades exaltés ou désapprobateurs;
-pour sa part, elle ne bougea pas, silencieuse, les mains croisées sur
-ses genoux, attendant. Le rideau se releva enfin sur le dernier tableau
-et, quelque temps après, lorsque je regardai maman furtivement, frappé
-moi-même d’une émotion qui me bouleversait, je vis naître sur sa bouche
-un sourire, un merveilleux sourire comme en ont, je pense, ceux que
-touche l’extase. Elle avait compris! cette musique devenait la sienne:
-maintenant, elle l’aimerait, elle en sentirait le dictame et la joie, et
-son mystère même serait pour elle une joie. Elle ne pensa donc plus qu’à
-applaudir. L’épreuve était faite.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Il court un bruit qui me concerne, mais qui ne m’intéresse guère: je
-vais entrer au lycée. Cela ne me représente rien de précis, ne m’effraie
-ni ne me charme. Les leçons, les devoirs changeront-ils d’aspect?
-seront-ils moins ennuyeux dans ce cadre nouveau? L’avantage que l’on me
-fait valoir de travailler désormais en compagnie de camarades, ne
-m’enivre pas, puisque ces camarades je ne les ai jamais vus et que, par
-ailleurs, je sais, m’étant renseigné, qu’une classe de lycée n’est pas
-un jardin planté d’arbres, tapissé de pelouses, arrosé et fleuri, où
-l’on peut s’ébattre à sa guise: on s’y tient assis, c’est tout dire. De
-quelle utilité peuvent être des camarades assis, le long d’un banc?
-
-Je ne cache pas ma façon de voir. Mon père s’étonne un peu de ce
-détachement imprévu: il devinait mal dans quel sens se manifesterait mon
-sentiment; il s’apprêtait sans doute à intervenir pour le stimuler ou le
-réfréner; il lui déplaît de trouver en moi tant de tiédeur indifférente.
-
-Mes débuts furent des plus banals. Je ne m’amusai, je ne m’ennuyai pas
-et fus tout de suite à mon aise sur ce premier banc, près de la porte,
-où je tenais la seconde place, ayant, à ma droite, Jean Saltier, un
-garçon malingre, blond, déjà myope, aux yeux clignotants, qui me parut
-sociable, et, à ma gauche, Ludovic Dalsant, plus costaud, un peu lourd,
-qui me dévisagea longuement, méthodiquement, me souffla à l’oreille:
-«Fais attention, tu vas mettre ton coude dans l’encrier...», cessa dès
-lors de s’occuper de moi et ne dit plus mot.
-
-Certains de mes camarades m’étaient déjà connus. L’un d’eux venait même
-jouer chez moi, de temps à autre. Je leur avais serré la main, mais sans
-éprouver de plaisir à revoir des figures familières. Ceci était du
-nouveau, de l’inconnu; le connu ne m’intéressait pas. Je me livrai donc
-à une inspection raisonnée de mon banc, de mon pupitre, des sculptures
-et inscriptions faites dans le bois, de mon encrier, des murs peints à
-la chaux, enfin de la tête de notre professeur.
-
-Pour moi, la surprise de cette journée fut certainement le discours
-qu’il prononça. M. Martin était un vieillard d’aspect bienveillant, à
-barbe grise. Il va sans dire que je l’écoutai avec la plus grande
-déférence, mais ses paroles ne m’en étonnèrent pas moins.
-
-Eh quoi! pensait-il donc s’adresser à des enfants en bas-âge? A quoi
-rimait cet air indulgent et doucereux? à quoi ce soin prolixe de
-discourir, quand trois phrases suffisaient? Je vous assure que papa nous
-aurait laissé entendre sa volonté de façon plus forte, plus brève et
-maman de même, en riant peut-être, en nous faisant rire, mais pour
-arriver à ses fins.
-
-Il faut donc que nous soyons sages (sages!), que nous apprenions bien
-nos leçons, que nous considérions notre professeur comme un père (ah!
-non, par exemple!); il faut s’abstenir de copier le travail du voisin
-(pour qui nous prend-il?); observer le silence et toujours garder une
-tenue exemplaire... Une tenue exemplaire? Nous avons passé l’âge, il
-semble, où l’on se fourre les doigts dans le nez!... On sait vivre!
-
-Le discours s’achève.--Pour bien montrer ma tenue exemplaire, je me
-penche vers Jean Saltier, mon voisin de droite:
-
-«Tu trouves ça malin, ce qu’il dit?»
-
-Mais Saltier ne répond pas: il écrit son nom avec soin en tête de ses
-cahiers de classe, les yeux près du papier. Il se peut qu’il n’ait pas
-entendu. Je me rabats sur Ludovic Dalsant, à gauche, et lui pose la même
-question. La réponse vient en son temps, basse, nette, très tranquille:
-«Ils sont tous comme ça».
-
-Tiens! Dalsant est d’une espèce différente; ce Dalsant me plairait
-davantage.
-
-Quand, le soir même, je racontai sans détours à mes parents l’effet que
-m’avait produit le discours de notre nouveau professeur, je fus grondé
-pour le peu de respect que je témoignais, honnêtement grondé, mais,
-comment dirai-je? il y avait, sous ces paroles sévères, un semblant
-d’ironie amusée que je retins.
-
-Les jours suivants ne changèrent pas grand’chose à mon impression
-première. M. Martin se montrait gentil, ennuyeux et facile. Jean
-Saltier, qui tenait la tête de la classe, eut bientôt une réputation
-méritée de bon élève. Dalsant le suivait de près, le dépassait souvent,
-travaillait en silence, ne s’occupait de personne et gardait toujours
-une expression absorbée, assez déroutante. Les quelques fois où il avait
-daigné jouer aux barres avec moi, j’admirai son entrain, sa vigueur
-physique. Cependant, en récréation, jamais on ne l’entendait rire d’un
-rire libre. Il jouait sans paraître beaucoup se distraire, si vivement
-qu’il se mêlât au jeu, et cela encore était pour moi une nouveauté. Il
-ne restait pas dans les coins, comme Saltier, à relire ses notes, il ne
-gardait pas cet air assidu et trop sage qui, chez Saltier, finissait par
-m’exaspérer: simplement, il dépensait son ardeur sur un mode sobre qui
-lui était personnel.
-
-Hélas! il me faut avouer qu’entre Saltier et Dalsant je faisais piètre
-figure. Je fus, à mes débuts, un élève médiocre et le restai. Je ne
-trouvai aucun intérêt à lire mes livres de classe; le travail
-m’assommait: ces devoirs, ce latin dont on nous enseignait les rudiments
-austères, ces compositions, ces dictées, ces problèmes... funèbre emploi
-d’un temps précieux! A la moindre occasion: passage d’une mouche, rais
-de soleil sous la porte, je m’évadais au loin, dans les bois, j’allais
-causer avec mon ami Pamphile, je regardais la mer et ses voiles... Là
-était la joie!
-
-J’aurais volontiers bavardé avec mes camarades, à la sortie. Lequel
-choisir? Saltier ne songeait qu’à plaire au maître, Dalsant se montrait
-si peu liant... les autres ne comptaient pas.
-
-Je ne me sentais nullement malheureux, je supportais mon ennui, mais, en
-vérité, je m’ennuyais bien. Mes premières places furent peu brillantes:
-on ne pouvait me tenir au juste pour un cancre, d’ailleurs cela m’eût
-déplu; je travaillais assez pour nager sans grands efforts dans les eaux
-moyennes; je ne m’élevais pas davantage. M. Martin s’en désola plusieurs
-fois. Mon père le prit mal... oh! très mal.
-
-«Au moins, s’il était imbécile, on pourrait se faire une raison!» dit-il
-à maman.
-
-Puis, s’adressant à moi et me regardant droit dans les yeux:
-
-«Tu n’es donc pas fichu d’avoir une bonne place?»
-
-Je réfléchis un moment. Très irrité, je me sentais rougir.
-
-«Oh! oui, répondis-je. Si je voulais, je serais dans les dix premiers.
-
---Celle-là passe les bornes!»
-
-Papa sortit en claquant la porte.
-
-«Tu ne pourrais pas essayer, mon petit, ne fût-ce que pour nous faire
-plaisir?...
-
---Non, Maman: je m’ennuie trop!»
-
-Ah! mon Dieu! voilà que maman a l’air triste!...
-
-Par la suite, je fis naître un sourire sur ses lèvres en lui montrant un
-ou deux bulletins passables et même, un jour, je me classai cinquième,
-mais ce n’était pas ce que voulait mon père: il désirait mieux.
-
-A propos de cette place de cinquième, Saltier se permit de montrer une
-joie ironique. Je l’en remerciai le lendemain par une bourrade assez
-dure, bien qu’il ne fût pas amusant de taper sur Saltier, trop
-chétif.--Pour sa part, Dalsant me demanda de l’air le plus tranquille:
-
-«Qu’est-ce qui te prend? Tu vas travailler?
-
---Ça t’amuse, toi, de travailler? répondis-je.
-
---Oui... non... ça dépend...
-
---Moi, j’aime mieux courir dans les bois.»
-
-Il se tut quelque temps, puis:
-
-«Les bois, dit-il, c’est beau.»
-
-Il aime les bois! Dalsant aime les bois! Je l’inviterai à la campagne;
-nous ferons ensemble de grandes courses dans les bois; nous chasserons
-l’isar, l’ours gris et les gazelles mobiles; nous grimperons dans les
-arbres, pour nous raconter de belles histoires; nous nous tairons pour
-écouter les oiseaux et, tapis dans une broussaille, nous tendrons un
-piège à la bête qui va boire... J’en parlerai à papa. Il faut que
-Dalsant vienne chez nous.
-
-L’occasion se présenta le soir même: papa était d’humeur communicative.
-
-«Tu m’avais dit que tu me nommerais tes camarades. J’en connais
-peut-être. Je voudrais savoir qui tu fréquentes au lycée.»
-
-Afin de lui fournir une liste exacte et complète, je dénombrai tous les
-élèves de ma classe, banc par banc. De temps à autre, il interjetait
-quelques mots.
-
-«Je vois: le fils du marchand d’huile...
-
-«Connais pas...
-
-«Oui, celui-là est venu à la maison...
-
-«Le fils du banquier?... Il te plaît?... Non?... ah! très bien...
-
-«Connais pas...
-
-«Ah! le petit Berthier? je le croyais plus âgé...
-
-«Connais pas...
-
-«Saltier? le fils du notaire, je pense? Tu dis qu’il est à la tête de la
-classe: il tient de son père, un malin...
-
-«Dalsant? qui est-ce?
-
---Je ne sais pas au juste, Papa. On m’a dit que son père était un petit
-employé. Il est mort l’an dernier. Sa mère a une vie très difficile.
-Lui, je l’aime beaucoup, c’est un bon camarade, mais il ne cause pas...
-alors... Est-ce que tu veux bien que je le mène à la maison, celui-là?
-
---Bien volontiers, dit mon père. Je ne demande pas mieux. Tu sais,
-Ottavio, si tu te fais des amis dans ta classe, tâche de choisir ceux
-qui te paraîtront, d’abord, loin de toi, ceux qui t’apprennent quelque
-chose, plutôt que ceux qui te répètent ce que tu sais déjà. Invite
-Dalsant quand tu voudras.»
-
-Je profitai de la permission peu de jours après, durant une récréation.
-
-«Dalsant, dis-moi, il faut que nous soyons amis.
-
---C’est entendu, mon vieux, on sera des amis.
-
---Ah! ça me fait plaisir!
-
---Tant mieux.
-
---Eh bien, ça va s’arranger tout de suite. Viens chez moi, jeudi, à la
-campagne. Je te dirai où l’on prend le tramway.
-
---Chez toi?... Non... je regrette... Non.
-
---Oh! pourquoi, Dalsant?
-
---Je t’ai dit non.»
-
-De cette réponse, je fus humilié.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Matin de printemps...
-
-Dès son réveil, dès son premier regard à la fenêtre, Bianca reconnaît un
-beau jour. Ses parents ne devant pas se lever avant une heure ou deux,
-Bianca pourra courir à sa guise, s’ébattre au soleil, folâtrer sur la
-pelouse, saluer de ses cris les oiseaux frais, la lumière propre et le
-jeune feuillage... Cela se passe à l’heure même où son camarade,
-l’ancien compagnon de ses jeux, va se rendre au lycée, une serviette
-gonflée de livres sous le bras, mais à cette triste coïncidence Bianca
-ne songe guère.
-
-Bianca se lève, s’habille sommairement et descend au jardin. Elle sourit
-vers la droite, elle sourit vers la gauche, et tout le jardin, en
-réponse, lui fait son compliment d’accueil. Elle hésite un instant à
-peine, puis, cheveux au vent, les bras tendus, s’élance.
-
-Il serait sans doute plus sage de suivre les allées sablées, mais
-combien plus enivrante cette première course non surveillée, à travers
-l’herbe humide!
-
-Bianca ne pense à rien: il lui suffit de bondir. Elle sème dans l’air
-les souvenirs de sa nuit, la cendre de ses rêves.
-
-Près du grand marronnier, elle s’arrête, un peu essoufflée, le cœur
-rapide, et, soudain, tous les sujets de joie se proposent ensemble... on
-ne sait lequel choisir.
-
-Cette chenille dont la fourrure porte comme une poudre de rosée, se
-détord à l’extrême bout de la tige qu’elle explore et fait d’étranges
-mouvements de ventre qui cherchent en vain leur appui.
-
-Cette sauterelle demande impérieusement qu’on la poursuive, tant elle
-met de folie en ses longs sauts mécaniques.
-
-Un gazouillis confus, au sein du feuillage, là-haut, sert de prélude à
-d’étincelantes chansons et oblige à lever la tête. La tête levée, on
-suit des yeux jusqu’à l’éblouissement quelque duvet végétal qui passe,
-le vol d’une guêpe jaune, d’un bourdon.
-
-Enfin, ces quelques fleurs qui dessinent sur le bord de la pelouse un
-bouquet savant et naïf invitent avec courtoisie à s’approcher d’elles
-pour les mieux voir.
-
-Tout cela (et certainement j’en oublie) facilite l’essor d’un songe,
-mais Bianca s’éloigne cependant à petits pas vers le fond du jardin,
-vers l’endroit où cesse le potager, où le verger commence, où se
-découvre un bassin d’eau claire, ombragé par trois jeunes arbres
-frissonnants.
-
-Pour le moment, il ne s’y passe rien de singulier.
-
---Il faut attendre.
-
-Un petit nuage court dans le miroir de l’eau tranquille, un nuage plus
-nébuleux, vraiment, plus aérien et d’une blancheur plus recherchée que
-son semblant qui traîne au fond du ciel. Bianca le regarde de ses yeux
-ravis, elle le suit, elle détaille ses diverses beautés, elle voudrait
-le saisir, le caresser de la main, ce petit nuage abîmé, plus lointain
-que l’autre qui s’exalte, mais plus près de son cœur.
-
-Quelques minutes de silence et Bianca se met à rire.
-
-Cette bizarre bête aux longues pattes fines qui esquisse des gestes de
-patinage, où va-t-elle?... La voilà perdue.
-
-Cet oiseau, d’où vient-il?... Hélas, il est déjà parti. Il volait vite,
-mais Bianca l’a deviné quand même dans le ciel renversé.
-
-Maintenant, elle fait le tour du bassin, elle s’assied sur un vieux banc
-de bois très branlant d’où l’on peut voir la maison réfléchie, avec ses
-fenêtres, sa terrasse, les plantes grimpantes qui fleurissent la
-balustrade. On voit aussi l’angle du toit, la girouette. Parfois, on
-voit tourner la girouette...
-
-Or, sachez-le, c’est là que Bianca demeure réellement, dans cette
-mystérieuse maison couchée à ses pieds et que trois jeunes saules
-surveillent.
-
-Sans bouger, simplement en fermant les yeux, Bianca entre chez elle, se
-promène, ébauche une audacieuse glissade sur la rampe de l’escalier,
-joue à la balle dans l’antichambre (avec moi, j’espère) tandis que ses
-parents se recueillent encore à leur premier étage.
-
-Bianca parcourt le salon, le boudoir chinois dont les meubles
-l’intriguent, la salle à manger où sont des portraits de vieilles gens à
-l’air pompeux... Lequel est le grand oncle Arsène? lequel, l’illustre
-cousin Ludovic dont une amie très chère chantait, dit-on, à l’Opéra?
-
-Bianca saura s’entendre avec la charmante bisaïeule qui tient sur ses
-genoux un chien fauve, mais le général grisonnant paraît bien sévère et
-le président du Parlement bien grave, bien engoncé dans son haut col
-bleu!
-
-Et puis il y a encore, montant la garde aux côtés d’une vieille cousine
-sèche, vêtue de rouge et qui fait de la dentelle, deux messieurs dont la
-figure s’écaille, s’efface, dont l’expression incomplète se perd et qui,
-peut-être, intimideront Bianca par leur déchéance: le plus âgé, le plus
-chauve, n’a déjà qu’une moitié de nez... N’importe! on s’en accommodera!
-Elle compte même, un soir prochain, les prier tous de descendre des
-cadres qui les limitent (comment s’y prendront-ils?) et venir bavarder
-avec elle. Cette causerie sera pour demain.
-
-Soudain, Bianca se sent distraite par une nouvelle image: elle n’avait
-pas, d’abord, remarqué cet iris, ce double iris dont la seule racine
-touche le bord de l’eau et dont une des tiges plonge avec sa fleur,
-cependant que l’autre lève sa fleur en l’air.
-
-Bianca les compare... Ces fragiles apparences sont toute sa joie. Ah!
-qu’elle voudrait chanter pour la mieux exprimer! Son cœur déborde, mais
-c’est une terrible affaire que de se délivrer, même tout bas, car les
-gens, Ottavio comme les autres, n’y entendent rien, se donneraient-ils
-la peine d’écouter. Moins intelligents que les arbres, les bêtes et
-l’eau dormante, il leur suffit de hausser les épaules, et le sourire
-bienveillant, supérieur, un peu narquois, ajoute à leur stupidité.
-
-Pour l’instant, Bianca, penchée, ramène autour de son visage ses cheveux
-sombres, elle en tient les deux ondes sous son menton, elle interroge
-son reflet...
-
-Quand pourra-t-elle cueillir l’image, la senteur passagère comme font
-les miroirs et les brises? quand, exhaler sa joie en chansons, à la
-manière des oiseaux?
-
-Le reflet semble méditer, hésiter, puis ses lèvres s’animent, ce qui
-permet l’espoir...
-
-Hélas! les plus doux moments ont leur fin: une grenouille brusque et
-brune saute dans le bassin; aussitôt les trois saules s’arrêtent de
-frémir, sans qu’on sache pourquoi, et voici qu’un appel se fait
-entendre, un appel impérieux qui oblige à rentrer tout de suite.
-
-Mais, vers le soir, Bianca visitera de nouveau le cher bassin magicien,
-à l’heure choisie où la lumière se voile d’hyacinthe, au sein de l’eau
-qui va dormir...
-
- * * * * *
-
-L’ami très cher à qui je montre aujourd’hui ce portrait de Bianca, (il
-est romancier de son état et, par ailleurs, excellent critique) se
-déclare peu satisfait et m’en dit les raisons.
-
-«Le tableautin est fort gentiment troussé, Ottavio, mais je revois mieux
-Mlle Bianca à califourchon sur une branche de platane que batifolant
-devant la pièce d’eau. Vous avez composé un petit pas de chorégraphie en
-interprétant un de vos anciens souvenirs. Les ballets russes de 1912 ont
-passé par là. Plus que du soleil, l’éclairage me semble venir d’une
-rampe. Par un divertissement où elle peut se montrer gracieuse et
-charmante, vous pensez mettre votre étoile en valeur... non: vous
-l’éteignez; enfin certains détails trop littéraires me gênent. C’est
-vous-même que vous laissez voir à la place de votre jeune camarade, or
-c’est elle que vous projetiez de décrire.»
-
-Mon ami le romancier est insupportable! Je tâche d’éclairer sa lanterne.
-Pas plus que je ne parlais nommément à Bianca de Pamphile, je ne
-m’entretenais avec elle de façon explicite de ses songes d’enfant, mais
-elle ne pouvait faire, me voyant tous les jours, que je n’y eusse, pour
-ainsi dire, assisté.
-
-«Ne comprenez-vous pas, cher ami? Ce sont des impressions de témoin que
-je donne et non de confident. Nous rêvions de façon différente: elle, en
-poëtisant tout ce que touchait son regard, moi, en me créant un monde de
-fantaisie où vivre à ma guise. Nous suivions, l’un et l’autre, notre
-nature, je pense... Nous n’avons pas cessé de la suivre.
-
---D’accord, mais cela n’empêche que votre Pamphile, tout imaginaire
-qu’il soit, m’apparaît plus vivant que cette dernière vision de Mlle
-Bianca. Elle joue son rôle dans un petit poème composé à loisir... elle
-ne le joue pas pour s’amuser: elle vous amuse...»
-
-A celui qui, dans ses livres, sut donner une conscience aux choses et
-nous communiquer l’expression si pathétique, si poignante de leur émoi,
-je ne trouve rien à répondre. Il se trompe, bien entendu!... et,
-cependant, je crains qu’il n’ait un peu raison.
-
-Bianca viendra peut-être me voir, cet après-midi, avec son mari et ses
-enfants. Je compte lui demander ce qu’elle en pense. Si, par hasard,
-elle rencontre chez moi le romancier critique, j’espère que celui-ci la
-reverra aussitôt petite fille, batifolant (comme il dit, le misérable!)
-au crépuscule, sur les bords du bassin, et qu’il demeurera confondu...
-mais encore, sa confusion, voudra-t-il l’avouer?
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Maman se porte mieux; elle va m’apprendre (je l’en priais depuis
-longtemps) à monter à cheval. Grande nouvelle qui me transporte
-d’aise... Monter à cheval, cela veut dire galoper tout de suite à
-travers champs, franchir les ruisseaux, les buissons et les murs,
-poursuivre, être poursuivi (l’un et l’autre ont leur charme), s’arrêter
-enfin à bout de forces dans une auberge du bord de la route où l’on
-pansera ma bête, toute blanche d’écume... Voilà! Hélas! je dus bientôt
-rabattre de ce rêve chromolithographique.
-
-Monter à cheval, c’est une toute autre histoire: c’est d’abord prendre
-sur le jeudi une heure que l’on passe au manège, une heure où l’on
-tourne en rond; c’est aussi avoir très mal aux fesses, c’est enfin, et
-je m’en étonne fort, voir maman sous un nouveau jour.
-
-Elle se charge de tout. Le maître du manège ne joue qu’un rôle
-secondaire. Elle veut m’enseigner elle-même et s’y emploie tout de suite
-avec cette méthode, ce souci du détail, cette précision un peu
-méticuleuse qui la singularisent. Il faut donc apprendre... apprendre
-comme au lycée, se donner du mal, prêter attention, répéter sans trêve
-des exercices éreintants et stupides. Ah! ces voltes, ces demi-voltes
-renversées! elles m’ennuient autant que des déclinaisons latines! De
-plus, je ne trouve pas dans les yeux de maman la moindre sympathie
-quand, par hasard, je lui présente piteusement mes doléances. Elle me
-répond, sur un petit ton sec qui m’interdit, m’étonne et coupe court à
-de nouvelles plaintes:
-
-«Ce n’est pas en une heure que l’on fait un bon cavalier. Si tu veux
-cesser, libre à toi... mais ce sera fini.»
-
-En somme, l’équitation ne me dit rien qui vaille; néanmoins, je tiens à
-persévérer: il me semble que j’aurais honte... Ainsi réalisé, mon rêve a
-perdu ses belles couleurs, mon rêve m’assomme... cependant...
-
-Les premières sorties sur lesquelles je comptais pour reprendre
-confiance ne donnèrent pas grand chose. Maman s’obstinait à me faire
-piler du poivre, sans étriers, allure éprouvante qui met vite de
-mauvaise humeur. Quel plaisir y prenait-elle?... Et je pilais du poivre.
-Pourtant il vint un jour où je me rassérénai.
-
-Durant ces longues séances de manège, j’avais du moins appris de façon
-vague, par habitude, par des critiques et des louanges surprises, à
-distinguer un bon d’un mauvais cavalier. Or, certain matin de printemps
-où nous galopions tous les deux sur le champ de courses, je remarquai
-que maman était une écuyère insigne, élégante en son amazone sombre,
-intrépide, sûre d’elle-même, sûre de son cheval qui passait pour rétif
-et l’avait prouvé, enfin, pleine d’aisance. Elle franchissait l’obstacle
-avec une audace facile qui m’émouvait. Je l’admirais, je l’enviais et le
-désir me vint d’être pour elle un compagnon honorable, au cours de nos
-randonnées. Dès lors, je goûtai mieux cet exercice nouveau, je m’y
-intéressai et j’avoue que je me sentis rougir de plaisir quand, six mois
-plus tard, comme j’aidais maman à mettre pied à terre, elle me dit:
-
-«Ottavio, tu finiras par monter à cheval très convenablement.»
-
-A cet instant, le roi n’était pas mon cousin.
-
-Ce furent vraiment d’admirables promenades que nous fîmes ensemble,
-durant les années suivantes. Le dimanche matin, parfois au tout petit
-matin, nous quittions la maison. Mon père, que les suites d’une blessure
-à la jambe reçue en 70 empêchaient de se joindre à nous (il s’en
-désolait d’ailleurs), assistait toujours à notre départ. Il présentait
-l’étrier à maman, jugeait de l’état des bêtes, offrait quelques conseils
-sur le chemin à suivre, puis nous donnait congé. L’octroi vite dépassé,
-bientôt c’était la campagne, la route blanche, le profil familier des
-collines, parfois le bord de mer étincelant, les villages perchés haut,
-ou tapis sous un boqueteau de verdure, ou mollement couchés auprès d’une
-anse bleue, les oliviers aux gestes bizarres, les pins poussiéreux, et,
-pour mieux dire, la belle aventure, la vie libre, les heures de relâche
-où l’on se sent si loin du lycée, des versions latines et de la
-géométrie élémentaire! Délices pleinement ressenties, dont je garde
-l’impression toute vivante encore, comme l’on retient le souvenir des
-vagues par un peu de sel qui reste aux lèvres, comme celui des thyms et
-des lavandes par leurs aromes persistants.
-
-Ce que Pamphile m’avait appris de la nature ne dépassait qu’à l’aide de
-mes rêves les murs d’un grand jardin; ce que maman sut si bien
-m’enseigner quand nous chevauchions de conserve en Provence, c’était la
-joie de découvrir le vaste monde.
-
-Durant les vacances, nos excursions s’étendaient beaucoup: nous allions
-en chemin de fer prendre nos chevaux à quelque petite gare et partions
-de là pour des contrées inconnues... Ce fut ainsi que je me mis à chérir
-ce pays qui était le mien depuis ma première enfance, que je parvins à
-le comprendre, à en sentir la langueur et l’austérité, les aspects rudes
-et les traits de douceur, à fréquenter ses habitants, si différents de
-ceux de la ville, à me nourrir de lui, à m’attacher à lui passionnément.
-
-Mais, par un phénomène inverse, de ce pays qui s’emparait de moi si
-fort, je m’éloignais aussi, du fait de ces mêmes promenades. Il me
-venait, à chevaucher sur les routes bordées de poteaux télégraphiques et
-jalonnées de bornes, un désir obscur d’autre chose. Découvrir ne fût-ce
-que l’étroite région qui vous vit naître donne envie de découvrir
-davantage, d’aller ailleurs, où vous passerez sans noter ni salut ni
-sourire, où vous serez un étranger perdu. Certains récits de mon père
-qui avait beaucoup voyagé, certaines lectures enfantines m’ouvraient les
-yeux sur de nouvelles possibilités. Les excursions en Afrique centrale
-que je faisais, couché sous un pin, après une longue partie de croquet
-avec Bianca, se représentaient sous une forme nouvelle, plus réaliste,
-non point présente et imaginée, mais future, bien que prochaine, et qui
-demandait à être mise au point.
-
-Voulant me rendre en un lieu défini, je ne m’envolais plus du haut d’un
-platane: ce stade était franchi. Dorénavant, il convenait de prendre
-d’abord un billet de chemin de fer, de s’embarquer ensuite, d’organiser
-le voyage comme, avant une promenade, il fallait que les chevaux fussent
-bien sellés, les étriers fixés à juste longueur et mes houseaux
-boutonnés. Le seul fait de trotter auprès de maman, de lui rendre
-parfois quelques menus services, de jouer du mieux que je pouvais mon
-rôle de compagnon, accentuait cette idée récente et l’assurait. Je
-n’étais plus l’enfant que l’on mène en promenade, à qui l’on fait
-prendre l’air: je me sentais une part de responsabilité très honorable
-et qui m’inspirait un certain orgueil. Quand un ami de mes parents était
-des nôtres, mon plaisir s’en trouvait diminué, presque gâté, mais il n’y
-avait que maman et moi ce jour faste et dramatique où le cheval de maman
-s’emballa soudain sur un terrain difficile. Par un coup de chance, je
-pus, galopant auprès, arrêter la bête en prenant les rênes à temps.
-L’exploit, dûment cité au retour, me valut de mon père un compliment
-qu’il me fit avec le plus grand sérieux. La vie a de ces heures qui
-valent la peine d’être vécues et ensuite savourées. Lisant, quelques
-jours plus tard, la légende d’un héros écuyer (s’agissait-il de saint
-Georges, de Persée ou de Bellérophon?), je me rappelle que ce haut fait
-me parut de ma compétence et que je l’appréciai à sa valeur.
-
-Ainsi se forma chez moi le goût de l’aventure lointaine, de la belle
-aventure que tout concourt à glorifier: un soleil plus éclatant, des
-fleurs et des feuillages inconnus, une foule étrangère où l’on se trouve
-seul, une mer aux mille expressions mouvantes que l’on peut contempler
-des jours et des semaines sans ennui, et de même ce fut par ces modestes
-promenades bourgeoises, à rayon restreint, que je commençai d’aimer mon
-pays.
-
-Pour accroître, pour préciser deux sentiments encore flottants et mal
-définis, l’influence de mon père se manifesta, à sa manière. Dès que je
-rentrais, il m’appelait auprès de lui: «Qu’as-tu vu? demandait-il.
-Raconte...» et je devais dire quels chemins nous avions suivis, quels
-paysages nous avions admirés, sans oublier les moindres incidents de la
-course. Singulière inquisition qui forçait mon âme distraite à se
-recueillir. Plus tard, je prenais ma revanche en demandant à mon tour
-quelque récit de vrais voyages, de vraies aventures... et parfois il se
-laissait faire; alors j’en rêvais toute la nuit.
-
-
-
-
-IX
-
-
-«Et ton ami Dalsant? tu ne l’amènes toujours pas?
-
---Non, Papa. Dalsant a l’air très timide... alors...»
-
-Je sais parfaitement que Dalsant n’est en rien timide, qu’il fait
-preuve, au contraire, d’une tranquille assurance, sans éclats, et qu’il
-m’a prié, en réponse à des avances amicales, de le laisser en paix.
-Jamais je n’avouerai cela à mon père: j’en serais gêné. Tout comme un
-autre, on a son petit amour-propre. Dalsant n’a pas changé; il se montre
-très bon camarade, je l’apprécie chaque jour davantage: il ne ressemble
-à personne. Excellent élève, mais pas à la façon de mon voisin de
-droite, Jean Saltier, qui tombe, le nez dans ses livres et s’épouvante,
-dès que le professeur lève un doigt, Dalsant ne tire aucune gloire de
-ses mérites scolaires: il travaille et ne s’occupe pas des affaires
-d’autrui, aussi demande-t-il qu’on ne s’occupe pas des siennes. Il me
-l’a bien fait sentir. Il ne me tient pas rigueur de m’avoir remis à ma
-place; il cause, il plaisante même quelquefois, mais jamais il ne perd
-tout à fait cette allure si réservée qui m’intrigue. Ce qu’il m’a dit,
-je le tiens pour dit... je n’en pense pas moins que Dalsant serait un
-ami de choix. J’aimerais me sentir en confiance avec ce garçon lourd,
-d’allure paysanne, dont les yeux bleus regardent droit, sans insistance
-ni dérobade. Je voudrais m’enquérir de sa vie, lui parler de la mienne,
-de ceux qui me sont chers, afin qu’il partage un peu mes plaisirs et mes
-peines. Certes, je lui rendrais la pareille, mais il n’en est pas
-question.
-
-Or, un matin d’hiver, à la rentrée des vacances du jour de l’an, sa
-place resta vide. Dalsant était malade. Saltier se préoccupa fort peu de
-cette absence et les autres de même. Pour ma part, j’en fus tout
-décontenancé. Dalsant me manquait, je m’inquiétais de Dalsant et le dis
-à mon père, aussitôt rentré.
-
-«C’est bien simple: si ton camarade est souffrant, va prendre de ses
-nouvelles. As-tu son adresse?»
-
-Oui, je savais à peu près où habitait Dalsant; je connaissais la petite
-rue donnant sur le quai où, un jour, il m’avait si brusquement faussé
-compagnie: «Adieu, je rentre chez moi». Je m’arrangerais pour trouver sa
-maison et, cet après-midi de jeudi étant libre, je tâcherais de le voir,
-sans plus tarder.
-
-Voici la petite rue; je m’y engage et vais me documenter dans une
-épicerie.
-
-«Mme Dalsant? La maison en face, au deuxième, à gauche.»
-
-C’est donc là? Des logements d’ouvriers, dirait-on. Je gravis un
-escalier sombre et me trouve au second palier. Je sonne. Une personne en
-noir vient m’ouvrir. Oh! je reconnais tout de suite les yeux bleus de
-mon camarade, son regard direct.
-
-«Que demandez-vous, Monsieur?
-
---Madame Dalsant, n’est-ce pas?... Voilà, Madame, votre fils Ludovic est
-au lycée avec moi et comme je ne l’ai pas vu, ce matin, j’ai pensé... On
-dit qu’il est malade. Si je pouvais avoir de ses nouvelles, ça me ferait
-plaisir, mais je ne veux pas vous déranger...»
-
-Je m’embrouille et finis par me nommer.
-
-«Ah! parfaitement: son voisin de droite... Entrez, Monsieur.»
-
-Une pièce où il y a peu de choses, mais ce peu semble net, bien
-soigné... une pièce presque vide, en somme, où depuis les malons rouges
-jusqu’au crépi des murs, tout est surveillé de près, avec vigilance. Mme
-Dalsant m’a fait asseoir et j’apprends que son fils souffre d’un abcès à
-la gorge qui lui a gâté ses vacances. Il a encore besoin de repos, mais
-dans une semaine, peut-être, ou dix jours, il retournera au lycée.
-
-«Oh! que je suis content, Madame! j’avais du chagrin de le savoir
-souffrant.
-
---Vous l’aimez tant que ça?...»
-
-Nulle ironie: simplement une question posée.
-
-«Madame, il est mon seul vrai camarade. Il me manque beaucoup.»
-
-Dalsant est donc mon seul vrai camarade? Je ne m’en doutais pas avant de
-le dire. Maintenant, j’en suis persuadé.
-
-Alors Mme Dalsant se rapproche et nous causons. Elle me parle à voix
-basse, car le malade repose dans la chambre voisine. Je lui réponds
-facilement: la glace est rompue. Mme Dalsant m’inspire de la sympathie
-et ce qu’elle dit de son fils me paraît beau. Elle se montre si fière de
-lui, de son travail, de ses succès!
-
-«Je vous assure, Monsieur, que je ne regrette guère ma peine quand je
-vois le mal que Ludovic se donne.»
-
-Non, je ne me trompe pas: ce qu’elle dit est beau.
-
-Elle poursuit d’une voix sereine, très prenante; elle cause sur un ton
-familier avec ce grand gosse maigre qui semble être l’ami de son fils,
-et bientôt je commence à sentir la noble vaillance de cette femme vouée
-à une seule lourde tâche. Elle est veuve. De ses trois fils, l’aîné
-mourut alors qu’il donnait déjà tant d’espérances! Le second est à Paris
-où il prépare Polytechnique; il travaille beaucoup. Plus tard, Ludovic
-ira aussi à Paris, pour achever ses études. Elle subvient à tout cela;
-elle y suffit sans aide.
-
-«C’est difficile, mais on y arrive...»
-
-Quel sourire confiant! et, comme je lui reparle de Dalsant:
-
-«Vous l’avez sans doute remarqué, dit-elle, si vous le connaissez un
-peu: il a un caractère très réservé, presque sauvage...
-
---Je m’en suis bien aperçu, Madame! il n’a jamais voulu venir chez moi,
-le dimanche, à la campagne.»
-
-Le visage de Mme Dalsant, tout illuminé, se ferme soudain.
-
-«Ce sont des affaires qui le regardent seul; je n’ai pas à lui donner de
-conseils.»
-
-Puis elle adoucit sa phrase:
-
-«Il vaut mieux le prendre comme il est, croyez-moi, et ne pas le
-brusquer, ce qui ne servirait de rien. Sauvage, oui, mais que
-voulez-vous! j’aime qu’il soit sauvage!»
-
-Enfin, un mot pour moi:
-
-«Il m’a parlé de vous et vous trouve gentil.»
-
-Quelques instants plus tard, je pris congé.
-
-«Puis-je revenir, Madame?
-
---Certainement. Vous me ferez plaisir.»
-
-Je n’y manquai pas et rendis visite une fois encore à Mme Dalsant. Nous
-nous entendions le mieux du monde. Je retrouvais en elle quelques traits
-du caractère de maman: cette façon d’exprimer avec force un sentiment
-profond, cette volonté active qui m’était familière, ce respect enfin
-pour la liberté de son fils, respect dont se passaient si bien tant de
-mes camarades et qui les eût même gênés, le servage filial leur semblant
-une situation toute naturelle, commode et à tout prendre désirable,
-puisqu’elle permet le moindre effort. Un enfant averti note vite ces
-différences et en fait son profit.
-
-Un matin, je revis Dalsant au lycée, la figure maigrie, mais à peu près
-lui-même.
-
-«Merci, ça va, maintenant», répondit-il sèchement comme je lui demandais
-des nouvelles de sa santé.
-
-A la sortie, ce fut lui qui me proposa de m’accompagner un bout de
-chemin. Il m’entreprit aussitôt:
-
-«Alors, voilà, mon vieux... Tu es venu deux fois à la maison... Tu as
-causé avec maman... J’en suis très fâché. Tu aurais pu me demander la
-permission d’abord.
-
---Mais puisque tu étais malade!
-
---Non, maman a bien assez de travail comme ça, sans qu’on lui fasse
-perdre son temps avec des bavardages. Si tu voulais avoir de mes
-nouvelles, il était plus simple d’envoyer un «domestique». Je te prie de
-ne pas recommencer. Tu entends?»
-
-J’avais entendu, mais je tenais à me défendre et, pour cela, je lui
-parlai de sa mère, de mes deux conversations avec elle, de ce qu’elle
-disait de lui, de l’émotion que j’en avais ressenti, de mes parents, de
-la santé de maman...
-
-Dalsant ne répond que par monosyllabes ou par petits grognements, mais
-il faut que du sujet choisi j’aie bien parlé, car nous causons encore en
-arrivant devant chez moi... et justement voici papa qui rentre de son
-bureau, plus tôt que d’habitude. J’en profite:
-
-«Mon ami Dalsant.»
-
-Papa ouvre la porte; il nous fait passer devant lui.
-
-«Entrez, Monsieur Dalsant.»
-
-Dalsant est chez moi!...
-
-Quelques instants plus tard, dans la bibliothèque, ils causent.
-J’assiste à l’entretien, témoin muet que l’on néglige.
-
-«Non, Monsieur Dalsant, ne partez pas. Puisque vous ne faites rien de
-spécial, ce matin, restez encore. Je voudrais vous présenter à la mère
-d’Ottavio. Elle ne tardera guère. D’ailleurs, j’espère que vous prendrez
-souvent le chemin de la maison. Je vous le répète: je m’étonnais
-qu’Ottavio n’eût au lycée aucun camarade; je veux dire aucun camarade de
-son choix. Dès qu’il m’a parlé de vous, j’ai désiré vous connaître.
-
---Mais... pourquoi, Monsieur?
-
---Parce qu’il est tout naturel que ses vrais amis m’intéressent. En
-outre, je compte sur votre influence. Je ne veux pas croire qu’Ottavio
-soit un imbécile et, cependant, on le dirait bien à voir ses places au
-lycée!»
-
-Quels charmants propos!
-
-«Ce n’est pas tout à fait ça, Monsieur... du moins, il me semble.
-
---Expliquez-vous.»
-
-Avant de s’expliquer, Dalsant réfléchit.
-
-«... J’ai comme une idée que notre professeur n’a pas su le prendre...
-Il n’a pas su me prendre non plus, mais mon cas est différent. Vous
-comprenez, Monsieur, à cause de la situation de maman, de ma bourse
-d’études et pour beaucoup d’autres raisons, je suis obligé de
-travailler. Avec un professeur ennuyeux, votre fils a tout le temps de
-s’ennuyer, moi pas, puisqu’il faut travailler quand même. Monsieur
-Martin est un brave homme, gentil, très doux, mais, si vous me permettez
-d’être sincère... assez rasant... Peut-être aurons-nous plus de chance à
-la rentrée d’octobre. Votre fils et moi, nous en profiterons alors tous
-les deux. Vous me demandiez de m’expliquer, Monsieur... c’est fait.
-
---Merci, jeune homme...»
-
-Papa ne répondit rien d’autre, pourtant la conversation se fût
-certainement prolongée si maman n’était entrée à ce même instant. Elle
-ne tarda guère à gagner la confiance de Dalsant. Il me l’a dit, plus
-tard. Comment fit-elle? Je ne sais. Les paroles de papa, un peu
-surprenantes, avaient forcé Dalsant à répondre; la méthode de maman fut
-toute féminine: elle lui parla de sa mère, des inquiétudes qu’il avait
-dû lui donner pendant sa maladie, de quoi encore?...
-
-Quand il partit, sa poignée de main suffit à m’apprendre que nos
-rapports n’étaient plus les mêmes. Le lendemain, comme nous sortions du
-lycée, Dalsant résuma ses impressions de la façon la plus heureuse et
-qui me ravit:
-
-«Ton père, dit-il, a l’air d’un monsieur pas commode. Ta mère est
-délicieuse: j’aurais voulu l’embrasser!»
-
-Ce furent là les débuts d’une amitié rare qui, dès lors, nous lia l’un à
-l’autre. Sans se départir jamais de sa réserve qui lui était
-essentielle, Dalsant sut m’apprendre la douceur de cette fraternité où
-l’on met en commun ses plaisirs, ses peines, ses rêves; où l’on cherche
-à connaître, à comprendre, en s’y mettant à deux, où l’on touche même au
-mystère pour en débrouiller avec plus de confiance l’inextricable
-écheveau. Presque autant qu’à mes parents je dois à mon cher Dalsant
-d’avoir admis que je n’étais pas le centre de l’univers, que la vie
-autour de moi se manifestait par des spectacles tragiques et douloureux
-qui méritaient qu’on les regardât de près, que cette vie enfin ne
-présentait pas à chacun les diverses facilités que j’y trouvais
-moi-même, enfin qu’il est parfois très émouvant de souffrir d’un cœur
-sincère du mal d’autrui.
-
-Ayant donné ces précieuses prémisses notre amitié dura tant que Dalsant
-vécut: amitié grave, amitié sereine, sans orages. L’enfant distrait,
-fantasque et toujours satisfait de lui-même que j’étais subit fortement
-l’influence de cet autre enfant que la vie avait déjà bousculé, qui
-tâchait de s’y accommoder, au lieu de la contraindre, comme je
-prétendais faire, qui gardait un bon sens averti et savait vite
-découvrir le comique des situations humaines et des vanités de chacun.
-
-Entre les nombreux services que Dalsant me rendit, je retiens celui de
-m’avoir appris à mieux rêver.
-
-Ces randonnées dans le vague, dans l’imprécis, où je me laissais aller,
-sans but, avec tant de nerveuse nonchalance, je les lui avais contées
-tout au long et je crois qu’elles l’amusaient, mais il en revenait
-toujours au même point:
-
-«Vois-tu... il faut aller quelque part et savoir où l’on veut aller, où
-l’on va...
-
---Mais tu ne flânes donc jamais!
-
---J’ai pas le temps et, quand ça m’arrive, j’essaye ensuite de me
-rappeler par où j’ai flâné. Je me donne des raisons pour avoir tourné ce
-coin de rue, suivi ce chemin, m’être arrêté... Alors ça fait comme un
-voyage et je m’en souviens mieux.»
-
-A ceux qui partent dans le rêve, la tête à l’évent, flâner ainsi peut
-paraître une tâche. Flâner, n’est-ce pas une rêverie sous forme de
-promenade? Néanmoins, la méthode de Dalsant m’intéressait, de même que
-le divertissait la mienne. Il était l’ancre de ma sécurité; j’étais la
-brise de sa fantaisie. En vérité, nous ne nous ressemblions guère. Je me
-montrais tour à tour sombre et joyeux, sans raison; il m’apparaissait
-aussi divers, mais toujours il savait pourquoi. Je passais devant les
-êtres et les choses dans un état de fièvre et de distraction
-perpétuelles; ces mêmes choses, ces mêmes êtres, il les regardait
-attentivement d’un œil sérieux ou malin, il en retenait une leçon
-comique ou sévère, et sans jamais qu’il y eût là le plus petit effort,
-la moindre application pédante. Il était ainsi. J’aimais qu’il fût
-ainsi, comme avait dit sa mère. Je ne pouvais l’imaginer différent et je
-crois que mon humeur absurde, soucieuse ou fantasque, lui déplaisait
-aussi un peu.
-
-Je l’ai vu se développer jusqu’à l’âge d’homme, agrandir son horizon,
-s’affermir tel qu’il promettait d’être, accomplir ce qu’il promettait de
-faire, le parachever même, avec quelque souci d’élégance, afin que le
-résultat fût net, sans bavures. Je l’ai vu souffrir de la vie et subir
-sa douleur d’un cœur vaillant. Je l’ai vu mourir, à l’heure même où il
-achevait la dure tâche entreprise, soufflé, pour ainsi dire, de cette
-terre, dans un accident subit, imprévisible, imbécile, dont l’horreur
-est toujours vivante dans mon cœur et dans mon esprit.
-
-D’autres amis, plus tard, me furent très chers; Dalsant, par la qualité
-de son affection, par l’intimité qui le lia bientôt à mes parents, par
-les projets que nous faisions de vivre notre vie côte à côte, me donna
-vite l’impression que je conserve encore d’avoir eu, quelque temps, moi,
-fils unique, un frère.
-
-
-
-
-X
-
-
-A relire ces pages, il me vient une façon de regret, de remords dont je
-veux me délivrer tout de suite. J’ai parlé longuement de bonne-maman,
-sans souffler mot de mon autre grand’mère, son amie, que j’ai cependant
-bien connue. Pourquoi cet oubli? Je la voyais tous les ans, parfois tout
-l’été, mais il est sans doute certaines âmes, certaines manières d’être,
-de paraître et de sentir qui n’émeuvent ni l’enfant ni l’adolescent et
-que l’homme seul peut apprécier à leur valeur pour les admirer, les
-comprendre, les aimer enfin.
-
-Mon aïeule avait jadis été fort belle et cette beauté se voyait encore.
-Le grand âge n’avait pas effacé les traits purs de la statue; la voix
-restait jeune, le rire joyeux, le parole prompte et vivante. Assise dans
-un fauteuil où elle se tenait le buste droit, éclairée par une lampe à
-lumière douce, pour ménager ses yeux fatigués, grand’mère, au milieu
-d’un groupe d’amis, me faisait l’effet d’une reine au milieu de sa cour,
-sans rien pourtant de cérémonieux ni de compassé.
-
-Je l’admirais beaucoup... M’inspirait-elle un peu de crainte? Ce
-sentiment lui aurait déplu. La familiarité même, si paisible, de son
-langage m’imposait et sa bonne grâce toujours égale, sans à-coups,
-m’imposait aussi.
-
-Elle avait, à un point que je ne devais retrouver chez personne, le
-respect de la liberté des autres.
-
-«Quand on est vieux, disait-elle, il faut apprendre à ne pas ennuyer
-ceux qui vous aiment.»
-
-Pourvu que l’on fût exact aux heures des repas, il lui importait peu que
-l’on vécût à sa guise, ou plutôt elle le préférait. Cette indépendance
-qui m’était si précieuse chez moi, m’entravait en quelque sorte chez ma
-grand’mère. Je croyais de mon devoir de vivre dans le rayonnement
-qu’elle projetait alentour, de ne pas m’écarter, d’être soumis à ses
-lois... et, ce faisant, je l’agaçais sans doute au lieu de lui
-complaire.
-
-Me tenait-elle à distance? Non pas. Elle attendait une invite sérieuse,
-faite en termes posés, sans effusions ni grandes phrases, où je lui
-proposerais un commerce vraiment affectueux. Elle estimait, je pense,
-que cette invite dont elle m’abandonnait l’initiative, je la ferais un
-jour. Elle m’en facilitait les voies, sans pour cela m’y engager: encore
-une fois, elle me laissait libre.
-
-Oui, je sens aujourd’hui ce qui me gênait chez grand’mère: sa sérénité.
-Elle avait tant vu de choses, de gens divers, d’événements heureux ou
-malheureux, qu’elle ne s’étonnait plus guère. Cela ne l’empêchait
-nullement de s’intéresser à tout de façon très active, de sympathiser,
-dans la douleur comme dans la joie, mais son beau regard bleu n’en était
-pas apparemment troublé, ni changé le ton de sa voix; elle ne se
-récriait pas et son âge lui interdisait les gestes violents que,
-d’ailleurs, elle n’eût pas faits, les jugeant inconvenants et superflus.
-
-Elle n’était point secrète. A une question posée elle répondait avec
-calme, utilement; à une peine avouée, elle réservait le plus chaleureux
-accueil, sachant user des paroles qui soulagent si elles ne consolent
-pas, (je l’ai bien vu, plus tard!) ou qui, du moins, font prendre
-patience, mais que ce fût dans la bonté, la compassion, la gaîté,
-l’ironie ou la tristesse, que ce fût en discussion, souvent assez âpre,
-ou en simple causerie, toujours, telle étant sa nature, elle demeurait
-sereine.
-
-Sa sérénité... Comment un gosse fantasque et mal équilibré pouvait-il la
-comprendre? Comment eût-il senti la vertu de cette balance si sûre entre
-les sentiments et leur expression? J’exagérais mon chagrin, mon plaisir;
-je ne l’avouais que devenu martyre ou folle volupté; je m’essoufflais à
-vivre... puis il fallait reprendre haleine; les mots, je m’en servais
-pour parer ma pensée, non pour la communiquer seulement, comme font les
-gens de peu; je les voulais, ces mots, sonores et magnifiques, je parais
-mes rêves de beaux atours, de somptueuses étoffes, après quoi j’en étais
-réduit à plier et mettre de côté la pauvre andrinople et les colifichets
-qui m’avaient servi.--Elle, cependant, souriait, sans même se moquer,
-puisqu’il suffisait de sourire.
-
-Mainte fois, elle me fut d’un grand secours. Plus tard, à une époque où
-les belles-lettres, les travaux de bibliothèque m’occupaient de manière
-exclusive, elle voulut en prendre sa part et me faciliter la tâche.
-Souvent, elle s’enquérait de ma passion du jour et s’ingéniait ensuite à
-la satisfaire. Ce fut ainsi que, féru soudain des dramaturges anglais du
-XVIe siècle, cette cohorte de héros tous doués d’un génie au moins égal,
-pensais-je, à celui de Shakespeare, je me trouvai, aux environs du
-premier de l’an, possesseur d’une édition fort complète de leurs œuvres,
-et, de même, ayant projeté d’écrire un livre sur ces îles que l’on
-découvre non sans peine sur les cartes à petite échelle, îles perdues,
-peu visitées, tombées dans l’oubli, mais attachantes par quelque détail
-d’histoire ou de nature, grand’mère sembla curieuse de mon projet. A la
-critique assez défendable que proposait mon père: «Il faudrait d’abord
-qu’Ottavio fît le voyage avant d’en écrire la relation», elle répondit
-paisiblement: «Se renseigner d’avance n’est pas un mauvais parti:
-connaître des terres lointaines lui donnera peut-être l’envie de s’y
-rendre. Lorsqu’il les aura décrites sous la lampe, il désirera les voir
-au soleil... pour contrôler.»
-
-Elle se mit donc en rapports avec son libraire et, quelques mois plus
-tard, je reçus une note bibliographique, très bien faite, sur Juan
-Fernandez, Pitcairn, l’île de Pâques, Clipperton, les Galapagos,
-Socotora, l’île des Lépreux et autres lieux du monde où ma curiosité
-cherchait à se repaître, note à laquelle était joint un imposant paquet
-de volumes traitant de ces mêmes sujets.
-
-Cela me parut tout naturel. Je remerciai grand’mère avec politesse, par
-quelques jolies phrases, j’étudiai la note, je lus les livres... et mon
-bouquin à moi ne fut jamais écrit. Pourtant, il m’arrive d’y songer
-encore.
-
-Ma grand’mère me parlait presque toujours comme on parle à un homme:
-cela aussi m’effarait un peu. Elle plaisantait volontiers et sa gaîté
-avait des traits de jeunesse charmants. Je m’en étonnais, je n’osais pas
-rire. Cette gaîté transparente m’inquiétait, moi qui prisais si fort les
-sentiments troubles ou véhéments, les rictus douloureux, les joies
-bourbeuses, les farces tragiques et ces ragoûts de passion bien cuisinés
-où l’on ne distingue plus les parties composantes. Or rien de trouble ne
-pouvait se découvrir chez grand’mère. Je crois que, sans du tout s’en
-rendre compte, elle filtrait spirituellement le flux de sa pensée pour
-l’exprimer sous sa forme la plus cristalline.
-
-Un soir que nous étions seuls, je me sentis vraiment pris de court. Nous
-nous sentions tous fort émus, depuis quelque temps, par un de ces
-événements qui jettent le désarroi et l’angoisse dans une famille.
-
-Soudain, ma grand’mère me dit:
-
-«A ce propos, Ottavio, je voudrais avoir ton avis. Je te sais au courant
-de la situation, mais c’est bien ton avis à toi que je désire connaître
-et non celui de tes parents: ton avis est tout frais; je suis vieille;
-il se peut que mes raisonnements et mes sentiments ne tiennent pas
-devant ceux d’un jeune homme qui ne s’embarrasse pas des préjugés d’un
-autre âge. Ton avis libre, tu entends, Ottavio! Je n’ai pas à te
-demander qu’il soit sincère.»
-
-Je restai stupéfait, abasourdi; enfin, je répondis de mon mieux,
-lentement, comme je me serais parlé à moi-même... mais j’avais froid
-dans le dos!
-
-«Merci, Ottavio. Viens m’embrasser.»
-
-Ce fut tout.
-
-Et après cette marque de confiance, je ne sus pas me rapprocher de ma
-grand’mère? je n’en profitai pas pour la remercier de se tenir au
-courant avec tant de diligence discrète de mes rêves, de mes projets, de
-mes exploits imaginaires, et sans jamais insister, comme en passant?
-
-Non, pas encore...
-
-Papa le sentait bien.
-
-«Il l’aime, disait-il; j’en suis sûr, mais n’arrive pas à le lui dire.
-Dès qu’il se trouve en sa présence, il a l’air empoté, il récite une
-leçon qui l’embête, il pense à autre chose, ce qui est sa manière de
-prendre la porte. C’est dommage de le voir ainsi gâcher son plaisir!»
-
-Je ne fis la connaissance de ma grand’mère, la connaissance qui permet
-d’aimer, que plus tard, beaucoup plus tard.
-
-Je lui rendais visite alors qu’elle recevait aussi une jeune femme
-nommée Celia. Quand elle la regardait, son visage se transfigurait, ses
-pauvres yeux déjà voilés revivaient, sa bouche était ravie. En écoutant
-Celia, en la contemplant, simplement en la voyant vivre, elle
-s’illuminait d’une expression exquise où se lisait sa joie.
-
-Cette joie, elle me la disait, immobile dans son grand fauteuil.
-
-«Celia enchante mes vieux jours, Ottavio! Il me semble que je reçois en
-mon logis une déesse, comme on fait dans l’Odyssée. Je découvre sa
-qualité divine au son de sa voix, à chacun de ses gestes, à sa
-démarche... Sa démarche... Ottavio, n’y a-t-il pas un vers latin qui
-rend ma pensée? Tu t’en souviens peut-être.»
-
-Et je fus tout fier de pouvoir lui citer aussitôt l’«incessu patuit dea»
-demandé.
-
-C’était d’ailleurs un charmant, un émouvant spectacle que celui de ces
-deux femmes d’âges si différents et qui s’entendaient si parfaitement.
-Un jour, comme je le disais à Celia, elle ne me répondit que par
-d’affectueux reproches.
-
-«Vous êtes injuste pour votre grand’mère et ne cessez pas de l’être,
-bien que ce soit malgré vous. J’ai peine à voir qu’elle vous aime plus
-et surtout mieux que vous ne l’aimez. Parce qu’il lui plaît de garder
-une réserve qui lui est naturelle (c’est bien son droit, je pense), vous
-l’accusez de froideur; parce qu’elle parle des choses sur le ton apaisé
-que son âge autorise, vous ne percevez plus ni la force de l’accent, ni
-la passion que cette sérénité a la pudeur de sous-entendre. On ne
-s’exprime pas de même, Ottavio, à trente ans et à quatre-vingts, mais on
-peut sentir de même; votre grand’mère en est un noble exemple. Elle
-évoque ses souvenirs avec une précision qui m’enchante; elle
-m’entretient de votre bonne-maman, son amie, de sa fille, de votre père,
-de vos amis, de tous ceux que vous avez su chérir et connaître, d’une
-manière qui vous toucherait, si vous y preniez garde, et votre vanité
-trouverait certainement son compte à l’entendre parler de vous, ce
-qu’elle fait souvent... Ainsi, Ottavio, vous vous privez d’une joie
-précieuse, de qualité vraiment rare, en négligeant cette vieille dame,
-en l’ayant découragée, puis rebutée, parce que vous pensiez à tort
-qu’elle ne vous aimait pas.
-
---Assurément, Celia, vous en parlez à votre aise, vous qu’elle nomme «ma
-déesse».
-
---Ne dites pas des bêtises, Ottavio!
-
---Je ne dis pas des bêtises, Celia; vous êtes dans sa vie comme un
-printemps d’arrière-saison dont elle goûte la beauté, les parfums et la
-musique...
-
---Je vous le répète: ne dites pas des bêtises et ne faites pas des
-phrases... Gardez-les pour vos livres.»
-
-Celia semblait toute troublée, malgré sa réplique plaisante, et,
-bientôt, je le fus autant qu’elle.
-
-J’avais donc peiné ma grand’mère en demeurant à distance, alors qu’elle
-eût désiré me tenir tout près d’elle; j’avais négligé une affection
-chaude et douce, une sensibilité qui, loin d’être émoussée par l’âge,
-restait neuve et juste, une intelligence avertie, alerte, très
-dépouillée de préjugés, assez audacieuse, moderne en quelque sorte...
-chez une femme de quatre-vingts ans. Je n’avais pas su me laisser
-convaincre ni séduire; voici que j’en ressentais un amer regret et comme
-de la honte.
-
-Quatre-vingts ans... il était peut-être trop tard pour me rapprocher
-d’elle, pour lui dire les paroles discrètes et tendres qui
-témoigneraient de ma confusion et de ma hâte à me faire pardonner. Ah!
-que j’eusse voulu revivre toutes ces heures perdues!
-
-Je la voyais avec d’autres yeux. Cette sérénité qui m’effrayait tant, ne
-me l’avait-elle pas expliquée, un soir que je la félicitais de sa verte
-vieillesse?
-
-«J’essaye de porter mon âge, disait-elle, comme j’ai porté mes autres
-charges, dont quelques-unes étaient lourdes, je t’assure. Ce que l’on
-tient sur ses épaules, il me semble qu’on ne doit pas l’imposer au
-voisin ni lui en laisser deviner le poids. A chacun sa tâche. Tu me
-vois, ici, bien tranquille dans mon fauteuil, après la journée faite,
-mais il n’en a pas toujours été de même: j’ai eu ma part de soucis, de
-chagrins et d’épreuves; il m’a fallu prendre des responsabilités
-terribles alors que je n’y étais pas faite. En de pareils cas, pour ne
-pas se rendre odieux à tout son entourage par des plaintes, des demandes
-de conseils et d’appui, le moyen héroïque est assurément de tout garder
-pour soi et de souffrir en serrant bien les dents. Je ne m’en sentais
-pas capable: l’inquiétude m’aurait vaincue; c’est pourquoi j’ai choisi
-une autre méthode. Tous les soirs, je m’interdisais de penser à la peine
-du jour, fût-elle cuisante... Cela n’a pas été tout seul, d’abord, mais
-j’ai persisté. Au delà d’une certaine heure, la tâche quotidienne finie,
-je me refusais à souffrir, à débattre, à délibérer; je repoussais toute
-analyse douloureuse, je tuais l’angoisse en m’absentant, et lorsque j’y
-étais parvenue, quand le sommeil me le prouvait en m’épargnant les
-mauvais songes, eh bien! je me sentais toute prête, au matin, à
-reprendre mon fardeau: n’ayant pas abusé de mes forces, je pouvais le
-supporter sans incommoder autrui. Pour mon grand âge, il en va de même:
-à un moment donné, je redeviens jeune, je l’espère du moins et vois-tu,
-nous causons fort bien ensemble, Ottavio.»
-
-Je me souvenais de ces paroles dont l’apparente sérénité voilait
-l’émotion...
-
-«Puis-je les lui rappeler? N’est-il pas trop tard?
-
---Je pense, dit Celia, qu’elle en aurait une très douce joie.»
-
-Ce fut un grand service que Celia me rendit, ce matin de mars où nous
-étions restés à bavarder au coin du feu, le vent de mer soufflant en
-trop froides rafales pour permettre une promenade sur la jetée.
-
-Pendant quelques années encore je pus goûter l’enchantement qui m’était
-offert; je consultai avidement la mémoire fidèle qui me livrait ses
-trésors et, sachant combien ma grand’mère m’aimait, je me vouai au
-délicieux devoir de l’aimer enfin, à mon tour.
-
-
-
-
-XI
-
-
-C’est le temps des vacances. Il paraît que nous irons à l’étranger, de
-juillet en septembre. Divers projets sont étudiés, discutés, abandonnés,
-repris. J’assiste aux débats qui se tiennent, à l’ordinaire, sur la
-terrasse, après le repas du soir. Où donc irons-nous? On ne me demande
-pas mon avis et d’ailleurs cela m’est absolument égal. L’idée seule
-d’aller à l’étranger m’intéresse, m’exalte un peu mais le choix de cette
-villégiature me laisse indifférent. On se décide, après réflexion, pour
-un village lointain dont le nom pittoresque me plaît d’avance: un
-village ainsi nommé ne saurait manquer de charme.
-
-Il est charmant, en effet: une longue vallée s’élargit en cet endroit;
-des montagnes ornées de tous leurs attributs de neige et de glaciers
-ferment le paysage sans l’opprimer. On respire un air délicieux. Ce
-ruisseau qui passe, poissonneux et fantasque, promet beaucoup: en
-remonter le cours, à l’arrivée, fut déjà un plaisir. J’aime aussi ces
-bois de sapins noirs où l’on pourra se perdre, imaginer mille aventures,
-enfin, dès ma première sortie, je découvre dans les prés des fleurs
-nouvelles, des fleurs que je n’ai jamais vues, qu’il faudra connaître,
-qu’il faudra peut-être aimer.
-
-A l’hôtel, quelques Français, beaucoup d’étrangers et, parmi eux, deux
-ou trois figures falotes qui font ma joie. Je m’amuse encore beaucoup
-d’une singularité dans le vêtement ou les habitudes. Pourquoi mes
-parents s’en amusent-ils moins? A vrai dire, je distingue mal une
-différence d’avec une bizarrerie: je m’étonne et ris tout de suite...
-«Comment peut-on être Persan!» Cette fois pourtant, je ne m’attardai pas
-à des trouvailles comiques: la première semaine de notre séjour n’était
-pas achevée que j’avais élu, entre toutes les jeunes têtes de l’hôtel,
-la blonde Elisabeth comme compagne de mes jeux et de mes promenades.
-
-Par l’esprit, les traits, les manières, elle ne rappelle en rien mon
-amie Bianca, si pétulante, impérieuse et fantaisiste. Elisabeth est plus
-grave. Elle sait bien rire et jouer, mais je crois qu’elle préfère la
-causerie où chacun parle à son tour, au lieu que Bianca ne cause guère
-que pour m’imposer son opinion ou se moquer de la mienne. Elle me
-ravissait, en Provence, au bord de la mer; devant des montagnes, dans
-l’ombre des sapins, Elisabeth aux yeux de pervenche, aux cheveux nattés,
-me plaît autrement.
-
-Cette jeune étrangère m’humilie par la façon pure et facile dont elle
-parle ma langue, alors que de la sienne je n’ai que des notions
-rudimentaires. Avec la meilleure volonté du monde, je me lance dans de
-longues phrases où je m’égare et mon vocabulaire insuffisant me fait
-trébucher à chaque pas. Qu’importe, puisque la plupart du temps, nous
-parlons français! Mes parents le regrettent (une si belle occasion!...),
-mais ils n’osent intervenir: nous sommes en vacances.
-
-Je n’en finis pas de causer avec Elisabeth. Elle ne sait rien de moi, je
-ne sais rien d’elle. Nous avons tant de choses à nous dire! Saisis l’un
-pour l’autre d’une brusque sympathie, nous tâchons de rattraper de notre
-mieux le temps perdu.
-
-«Procédons par ordre», dit-elle quand je déballe au hasard toute ma
-pacotille. Elle demande à s’y reconnaître et pose des questions précises
-auxquelles je réponds par un nouveau flux de paroles pressées. Je passe
-d’un sujet à un autre, je décris mille choses, je m’enthousiasme, je
-m’embrouille... «Je crains d’avoir mal compris,» dit Elisabeth en
-soupirant.
-
-Je me fais valoir. Non seulement je lui montre un bois de Provence, mais
-encore et surtout les jeux magnifiques auxquels je me livre en ce bois
-enchanté; voici la promenade en barque, un jour de mistral, où je
-faillis être noyé, voici l’admirable chevauchée où je me crus
-centaure... Elisabeth monte bien à cheval et trouve cela tout naturel.
-Il me faudra donc faire le récit d’autres exploits plus rares, ceux par
-exemple que j’accomplis en méditant ou dans mes rêves. Et ce fut dans
-nos rêves que se marqua la différence essentielle qui nous séparait.
-
-A vrai dire, je crains d’expliquer aujourd’hui la valeur de cette nuance
-dans le miroir du souvenir. L’enfant ne sait pas raisonner en paroles:
-bavarder passionnément lui suffit, il nie ou il affirme et cependant
-s’explique mal.
-
-Les imaginations d’Elisabeth figuraient, me semble-t-il, des personnages
-vivant dans les histoires qu’on lui contait; elle se mêlait à leur
-troupe. Celui-ci représentait la vaillance humaine, celui-ci le génie
-des eaux, celle-ci le printemps, celle-ci l’amazone intrépide que
-protégeait un dieu, cet autre le paysan grotesque, attentif à la voix
-des choses, ce dernier l’âme des forces sourdes, cachées sous terre, et
-qui donne la flamme aux volcans.
-
-Les acteurs de mes songes, au contraire, ne représentaient que le résumé
-de mon désir, de ma curiosité puérile, de mon enthousiasme; leur habit
-seul provenait d’une fable, l’ornement de leur coiffure ou la fleur
-qu’ils tenaient aux doigts. Certes, mon ami Pamphile avait un corps, il
-se garait les yeux en plein jour, il écartait les mouches avec un rameau
-d’olivier, mais ses discours naissaient de moi, pour affermir mon espoir
-ou pour l’anéantir. En somme, je parlais par sa bouche et sans bien m’en
-rendre compte; ses propos étaient la conscience obscure d’Ottavio
-exposée au soleil.
-
-De façon toute différente, Elisabeth m’enseignait les prestiges d’un
-monde plus froid, celui où elle avait vécu, les ombres mystérieuses des
-crépuscules du nord, des féeries inédites où l’homme entre de
-plain-pied. Une fillette me révélait cela, d’une voix lente et posée, en
-phrases où les mots les plus chimériques s’arrangeaient raisonnablement.
-
-Ces deux mois d’été n’eurent d’autre emploi que de nouer plus ample
-connaissance. Ainsi notre camaraderie de hasard et d’occasion devint de
-l’amitié. Avant de nous quitter, il fut entendu que nous resterions en
-rapports par un fidèle commerce épistolaire et je dois dire que
-longtemps nous n’y manquâmes point, mais comme il devient vite malaisé
-de suivre la pensée de son correspondant lorsqu’on ne connaît guère que
-ses rêves!
-
-Cette enveloppe que j’ai reçue me déçoit dès que je l’ouvre. Quand
-Elisabeth me décrit ses jeux, ses occupations, ses travaux, je me sens
-vite perdu. Un détail précis m’égare plus qu’il ne me renseigne. Elle me
-parle de gens qui ne me représentent rien, d’une ville étrangère, d’un
-paysage que j’ignore et n’ai nulle envie de visiter. De ce qui lui est
-familier, de ce qui l’entoure et fait sa vie quotidienne, je ne sais pas
-grand chose. Elle devrait me décrire ses songeries et m’entretient de
-voyages ou de visites dans un musée...
-
-Tel menu fait paraît surprenant alors qu’il n’est qu’habituel; enfin
-nous perdions courage devant les explications inutiles qu’il eût fallu
-pour définir des impondérables et fixer leur juste poids, enfin cela
-rendait mélancolique de songer que si peu de mots eussent fait l’affaire
-à condition de savoir les choisir, d’abord, et les dire, ensuite.
-
-Ainsi s’efface une figure connue. Quelques photographies ne placent pas
-leur sujet dans son atmosphère. Il faut imaginer, sachant que l’on se
-trompe peut-être et retoucher en l’absence du modèle un portrait périmé.
-
-Elisabeth et moi ne nous retrouvions vraiment qu’à propos de nos
-admirations littéraires. Jeune fille, ses parents la laissaient assez
-libre dans le choix de ses lectures, et que de feuilles nous avons
-noircies pour nous communiquer la joie prise à lire de beaux vers, à
-goûter tel noble livre, à ressentir l’émotion d’un drame!
-
-Aujourd’hui je me représente Elisabeth de même façon, comme elle fait,
-je pense, de moi. Elle a reçu l’aveu, sans beaucoup s’en ébahir, que mes
-cheveux étaient gris; je la sais grand’mère et cette photographie qui me
-montre sa petite fille se baignant au jardin m’a fort amusé. Nos
-préférences artistiques et musicales, les progrès et défaillances de
-notre santé nous restent connus, mais par quelles transformations ont
-passé la fillette blonde et le garçon dégingandé qui se promenaient
-jadis avec tant de sérieux en devisant, à l’ombre des sapins obscurs,
-devant un rempart de glaciers et de neiges, près de ce village au nom
-pittoresque et pimpant? quels sont enfin leurs rêves d’aujourd’hui?...
-cela, nous n’avons jamais pu nous l’apprendre et, maintenant, il est
-trop tard.
-
-Comme je parlais un soir, dans le bois de pins, chez moi, d’Elisabeth à
-mon ami Pamphile, il me répondit tout net:
-
-«Excuse-moi, Ottavio, je ne comprends rien aux mythologies du nord. Je
-suis né, je croyais te l’avoir appris, sur les bords de la
-Méditerranée.»
-
-
-
-
-XII
-
-
-Ah! ce fut, sans contredit, un jour mémorable!
-
-Nous rentrons au lycée, les vacances finies et, non seulement en
-changeant de classe nous changeons de professeur, mais, cette fois, ce
-professeur est nouveau, il vient d’arriver, personne encore ne l’a vu,
-nul ne peut, à son sujet, donner le moindre renseignement. Attente
-pleine d’inquiétude... Sera-ce un vieux barbon paterne? sera-ce un de
-ces gaillards secs à la voix brève, aux cheveux plats dont le nez est
-chevauché d’un lorgnon inquisiteur? sera-ce un bon gros tout rond qui
-plaisante et se permet des calembours qu’il faut apprécier pour se faire
-bien voir? Le vieux barbon m’ennuie d’avance; du gaillard sec, je me
-méfie et le bon gros ne me plaît pas davantage, fût-il vraiment drôle.
-D’ailleurs nous ne savons rien. Nous saurons bientôt: dans un quart
-d’heure. Pour l’instant, nous nous occupons de notre rentrée, des
-camarades retrouvés, de quelques nouveau-venus, et nous échangeons nos
-impressions de vacances, sous les platanes maigres de la cour.
-
-A l’entrée en classe, on se place d’abord à sa guise. Je me retrouve
-entre Saltier et Dalsant. Il règne encore un léger brouhaha
-d’emménagement. Silence subit: la porte vient de s’ouvrir. Chacun se
-lève. Le nouveau professeur est introduit.
-
-Non, je ne le voyais pas ainsi, oh! pas du tout! Aucune de mes
-hypothèses ne tient bon. C’est donc à celui-là que nous aurons à faire,
-d’octobre en fin juillet? Il est d’un type inattendu. Très jeune, mince,
-grand, de visage assez dur, il surprend d’abord. Je l’imagine, à la
-rigueur, nous dictant son cours, mais comment s’y prendra-t-il pour
-corriger nos devoirs et distribuer des retenues? Il semble voué à de
-bien autres besognes. On peut croire qu’il manquera de bonhomie
-familière: sa bouche est d’un dessin trop net. Observons-le de plus
-près. Je n’avais pas remarqué le regard direct de ses yeux bleus. Son
-regard me met en confiance, mais surtout son allure m’étonne. Sa tenue
-n’a rien de négligé, elle est même élégante, ses manières ont à la fois
-quelque chose d’un peu raide, qui fait réfléchir, et d’affable: il ne se
-refuse pas. Néanmoins on devra se bien tenir, cela se devine.
-
-Je murmure à l’oreille de Saltier:
-
-«Que penses-tu de lui?
-
---Tais-toi donc! murmure Saltier qui déjà s’épouvante, mais Dalsant me
-répond tout bas:
-
---Ça m’a l’air d’un fameux numéro!»
-
-Le nouveau venu se nomme Monsieur Lequin.
-
-«Aujourd’hui, nous dit-il, pas de classe; nous causerons, nous ferons
-connaissance...»
-
-Je ne demande pas mieux, mais quelle singulière idée!
-
-Il nous explique sa méthode, sur un ton sérieux où cependant perce de
-l’ironie. Il tâchera, en somme, de ne pas trop nous embêter, du moins il
-l’affirme. Il se rend compte que l’étude est rarement réjouissante, que
-les textes classiques ont quelque chose d’austère qui rebute, qu’une
-attention soutenue ne se donne pas sans effort. Comme nous, il a passé
-par là et se souvient de son temps d’épreuves. Nous en profiterons
-peut-être.
-
-Il nous regarde en parlant, il fixe les yeux sur l’un de nous, puis sur
-un autre. Quelques incidentes: «n’est-ce pas?... voyez où je veux en
-venir... comprenez-vous?...» permettent de participer à ce qu’il dit et
-le rapprochent.
-
-Assurément, il m’effare un peu, mais je crois sentir que les débuts de
-notre professeur ne me sont pas antipathiques: je me rappelle des
-causeries entendues chez moi. Dans ces phrases sérieuses mais sans nulle
-pompe et qu’un sourire accompagne, je reconnais certaines façons de
-parler de mon père.
-
-«Pour vous enseigner utilement, il faut que je me sois fait de vous,
-d’abord, une idée approximative. Si je m’adresse à un inconnu, comment
-m’y prendrai-je quand je voudrai lui enseigner quelque chose? Comment
-saurai-je corriger une composition dont l’auteur m’est absolument
-étranger? Je suis professeur, je ne suis pas sorcier! d’ailleurs, je
-compte sur vous pour me faciliter la tâche: lorsque vous n’aurez pas
-bien saisi ma pensée, lorsqu’elle vous semblera obscure ou même injuste
-(ça peut m’arriver comme à un autre), ne vous gênez pas, venez me
-trouver en sortant de classe et priez-moi de mieux m’expliquer... C’est
-entendu, n’est-ce pas?
-
-«Il serait insensé de ma part de vouloir bien connaître mes
-quarante-sept élèves, mais, pourvu que chacun d’eux y mette du sien, je
-vous assure que nous pourrons avoir d’excellents rapports et même assez
-agréables. Je m’en féliciterai autant que vous. S’il est assommant de
-faire la classe à quarante-sept figures de bois, par contre on
-s’intéresse vite au commerce de quarante-sept personnes vivantes qui se
-donnent la peine, non seulement de travailler, mais aussi de collaborer
-avec leur maître... Et maintenant, comme je vous l’ai dit, causons...»
-
-On se réservait, on attendait la suite. Au lieu de cette légère rumeur
-qui accompagne d’ordinaire la première classe d’un professeur nouveau,
-il régnait un silence merveilleux, un silence magique... M. Lequin
-était-il donc sorcier, quoi qu’il en dît?
-
-Seul le pauvre Saltier, trop fortement dérangé dans ses habitudes, ne
-put pas se tenir. Il se pencha à mon oreille et d’une voix tremblante,
-mal exercée aux communications secrètes, balbutia ces paroles
-définitives:
-
-«Celui-là n’est pas sérieux!»
-
-«Je voudrais savoir, dit M. Lequin, quel fut l’emploi de vos vacances.
-Je n’entends pas les quelques devoirs que vous avez pu faire, mais vos
-lectures, vos promenades, enfin ce que vous trouviez à ces vacances
-d’amusant et de nouveau. Voyons... Vous teniez, il me semble, la tête de
-la classe, Saltier; vous aviez donc travaillé et ces deux mois de repos
-ont dû vous paraître bienvenus. A quoi furent occupés vos loisirs?»
-
-Je crus d’abord que Saltier ne soufflerait mot. Simplement il se
-recueillait:
-
-«J’ai un peu étudié le programme de cette année, Monsieur, et j’ai lu
-plusieurs livres.
-
---Lesquels?
-
---Ceux du programme de cette année, Monsieur.
-
---Ah! vraiment!... Vous avez bien fait... Et vous... Dalsant?»
-
-Dalsant pensait sans doute que son tour était venu, car il répondit
-aussitôt:
-
-«Moi, Monsieur, je n’ai pas ouvert un livre de tout l’été. Mes vacances
-se sont passées en promenades aux environs. J’ai longé le bord de mer,
-je suis monté sur les collines...
-
---De quel côté alliez-vous, Dalsant? Je connais un peu le pays.»
-
-Un dialogue s’engage. M. Lequin ne se vante pas: il connaît même le pays
-fort bien. On voit qu’il l’a parcouru en tous sens. Il propose à Dalsant
-de nouveaux itinéraires, il parle d’un raccourci qui permet, sans
-fatigue, de gagner du temps, il révèle un paysage curieux que le
-promeneur néglige, il donne des précisions qui m’intéressent, qui
-m’amusent.
-
-Au fait... non, elles ne m’amusent pas. Je suis en dehors de la
-conversation. On ne demande pas mon avis et puisque M. Lequin choisit
-comme interlocuteurs les seuls bons élèves, je risque d’être laissé pour
-compte. Cette route, pourtant, je l’ai suivie, ce point de vue ne m’a
-pas échappé et j’ai fait l’ascension de cette colline difficile. Je suis
-aussi renseigné que mon maître et mon camarade, mieux peut-être, sur les
-bois et les rochers et les calanques. Pour l’instant, je me sens de très
-mauvaise humeur; si, par hasard, M. Lequin me demandait l’emploi de mes
-vacances, je n’aurais aucun plaisir à lui parler des glaciers et des
-neiges que j’admirais au mois d’août... et même je ne saurais pas. «Moi,
-j’ai vu un glacier...» quelle phrase ridicule! Une timidité soudaine
-m’envahit, une sorte de malaise fait de révolte quinteuse, de vanité
-blessée et de honte sourde à me trouver classé comme élève médiocre...
-Cependant, ces deux-là parlent toujours. On dirait qu’ils y prennent
-plaisir.
-
-«Je vous garantis, Dalsant, que ce ne serait pas du temps perdu... Le
-sentier qui tourne à gauche, avant le grand rocher, doit mener à
-l’endroit dont nous parlons, sauf erreur de ma part, car mes souvenirs
-ne sont pas tout frais! J’avais à peu près votre âge quand je faisais
-ces belles courses...»
-
-Voici que je deviens tout rouge. Dalsant (de quoi se mêle-t-il?) vient
-de répondre sur ce même ton paisible qui lui est habituel:
-
-«D’ailleurs, Monsieur, si vous voulez des renseignements plus exacts,
-vous n’avez qu’à vous adresser à N...»
-
-(N., c’est moi. Vous pensez bien qu’au lycée on ne m’appelle pas
-Ottavio.)
-
-«Il connaît la contrée comme un loup.»
-
-Je lui ai parlé de mes longues promenades avec maman, oui, sans doute,
-mais de quel droit mettre en tiers ce professeur bavard qui, au lieu de
-nous faire la classe, nous raconte des histoires, et que déjà je
-déteste?
-
-«Je vais en profiter tout de suite, dit M. Lequin. Dites-moi, N.,
-peut-on atteindre les falaises de l’Oule en passant par terre?
-
---Oh! sûrement pas, Monsieur, à moins de descendre à la corde. Il faut
-arriver sous la brèche de Castelvieil en bateau.
-
---Merci bien, N. Au printemps, si le temps le permet et que j’en aie le
-loisir, je vous demanderai de me faire, pour les vacances de Pâques, un
-itinéraire de promenade.»
-
-Ma timidité a fondu. Enfin nous avons un professeur intelligent!
-J’aimerais tant me placer dans les premiers, à la prochaine
-composition!... Comment m’y prendre?
-
-«Et vous, Dubois?»
-
-Dubois est un gros pataud, rougeaud, assez malin. Je n’écoute pas sa
-réponse. Je pense à autre chose. Je ne projette rien encore. J’espère,
-sans savoir au juste quoi.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Depuis plusieurs semaines, ce cahier a dormi au fond d’un tiroir. Qu’en
-ferais-je? Les ombres que je veux évoquer ici ne se représentent plus:
-le temps de ma jeunesse s’embrume.
-
-Certes, mes souvenirs ne se sont pas échappés, je les retrouve, mais ils
-restent en moi (comprenez-vous?), ils ne m’entourent plus de leur
-présence mobile et vivante, ils ne me parlent plus; je dois les
-interroger et leurs réponses me paraissent froides, sans accent ni
-timbre, comme un renseignement de dictionnaire, or ce ne sont point des
-dates que je leur demande, la teinte d’une chevelure ni le plan d’un
-jardin; je tiens à les entendre, à converser avec eux, à renaître près
-d’eux, tel que j’étais lorsqu’eux-mêmes n’avaient pas encore figure de
-souvenirs.
-
-Heure mauvaise où je souffre soudain de cette solitude du cœur et de
-l’esprit qui devient si vite insupportable. Je me sens exilé dans
-l’instant présent, forclos de ce passé où il me tarde de revivre, qui
-m’est bien fermé aujourd’hui... et ce n’est pas en de pareilles
-traverses que l’on peut interroger utilement l’avenir.
-
-Rien n’y fait: j’ai feuilleté d’anciens papiers, relu de vieilles
-lettres; il s’en dégage une odeur de poussière, un relent de tristesse
-qui me navre. Le cher passé m’a l’air incolore et surtout ennuyeux.
-Quoi! c’est donc là que je vivais si allègrement, sous un ciel si bleu,
-que j’accueillais chaque nouveau jour avec tant de confiante ardeur et
-que la douleur même avait belle apparence? Mon passé, je l’ai sous la
-main: quelques liasses étiquetées et ficelées, quelques pages
-gribouillées en bref sur des agendas ou des cahiers de classe, quelques
-photographies: des paquets morts que je n’ai pas la curiosité d’ouvrir,
-trop sûr d’avance de ce qu’ils contiennent. Ah! s’il s’agissait de la
-vie d’un autre, je pourrais m’y intéresser! Il s’agit seulement de ma
-vie à moi, de celle des miens. Peut-être trouverais-je quelques
-précisions... Qu’importe! préciser n’est pas faire revivre et cela me
-laisse indifférent que telle joie ou telle peine me soit échue le dix
-octobre et non le vingt, que telle rencontre ait eu lieu autre part que
-je ne pensais, enfin qu’un visage oublié resurgisse, puisqu’il
-m’apparaîtrait avec des yeux sans regard et des lèvres muettes.
-
-Je vais donc rassembler ces liasses et les ranger dans le coffret en
-bois des îles, leur cercueil, d’où je les avais tirées.
-
-Mon passé se refuse.
-
-Je n’ai d’abord rien entendu... Pendant que je me désolais ainsi,
-quelqu’un est entré, quelqu’un qui rôde autour de moi en silence,
-s’arrête pour regarder les rayons de la bibliothèque, prend un volume,
-s’assied et le parcourt. Puis j’entends la voix de Celia qui me parle
-doucement:
-
-«Pourquoi relire encore de vieilles lettres? Quand on interroge trop le
-passé, il ne vous livre que des cendres, on n’en goûte que l’amertume,
-on n’en sent plus que le regret, ou bien il vous déçoit, ce qui est
-pire... Il vaut mieux causer de ces choses.»
-
-Je ne dis mot. Celia se tait un instant. Voici qu’elle reprend:
-
-«Quelle était, au juste, la couleur du petit bureau, à la campagne? Je
-le devine, au fond du couloir, donnant par deux fenêtres sur la
-terrasse, avec, il me semble, une étroite échappée sur la mer. Mais
-j’oublie le ton de la cretonne... ou peut-être ne l’ai-je jamais su.
-
---De grandes fleurs d’un rouge sombre, Celia, parmi des rinceaux de
-feuillage vert... C’était très joli. Je suivais les rinceaux de
-feuillage d’un mur à l’autre et je comptais les fleurs...
-
---Merci. Voilà qui me permet de voir plus clairement.»
-
-Et, tandis que parle Celia, j’entends la voix de maman qui m’appelle sur
-un ton impératif et me dit que, par ce beau jour, il vaudrait mieux
-jouer au jardin que de compter les fleurs pourpres d’une tenture
-lointaine.
-
-Mes souvenirs sont revenus, mes souvenirs revivent, avec leurs tons,
-leurs teintes, leurs parfums...
-
-Celia n’a jamais connu la maison de campagne, ni le beau jardin, ni
-certains de ceux qui le fréquentaient; elle n’a connu certains autres
-que beaucoup plus tard, mais, par une secrète influence, elle sait tous
-les évoquer. Comme elle me révélait, il y a quelques années, la qualité
-précieuse de ma grand’mère, de même, par trois paroles, elle rend sa
-fraîcheur vivante au souvenir endolori.
-
-Je pense que si Celia restait seule à converser de façon intime avec une
-rose en bouton, avec une anémone encore close, la fleur
-s’entr’ouvrirait, s’épanouirait bientôt, pour mieux l’écouter et
-sourire.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Ce fut comme un très beau voyage d’exploration, plein d’aventures, de
-surprises, où les jours pénibles ne manquèrent pas, ni même les jours
-d’ennui, mais où l’effort semblait toujours récompensé, souvent de façon
-magnifique.
-
-Enfant, je lisais peu, je lisais mal. Les Jules Verne m’amusaient
-quelque temps, mais je m’en détournais, à la moindre invite, pour aller
-courir, grimper, chasser plus librement et sans guide. Les histoires
-féeriques, les légendes qui, racontées par bonne-maman m’eussent
-transporté, perdaient, à mon avis, tout prestige dans un livre.
-
-Papa s’étonnait, se désolait même de cette indifférence. Il lui
-déplaisait de me voir assis, le regard vague, les mains vides, perdu
-dans une rêverie sans rêves qui n’était qu’un moyen de m’absenter et
-n’aboutissait à rien, lorsque tant de livres où je trouverais à me
-repaître attendaient mon bon plaisir. Papa savait ce qu’il disait en me
-traitant de songe-creux.
-
-«A ton âge, que diable! on est un bourreau de livres.»
-
-Rien n’y faisait: je lisais sagement ce qu’on me donnait à lire, puis je
-pensais à autre chose.
-
-C’est assurément M. Lequin qui décida de ma conversion et me valut les
-ivresses qui la suivirent. Il gardait l’habitude de nous parler, de
-temps à autre, familièrement, à la fin d’une classe, causeries qu’il
-entremêla bientôt de brèves lectures. Nous l’écoutions avec piété. M.
-Lequin distribuait peu de retenues, mais l’ordre n’était jamais troublé
-chez lui: on ne bronchait pas, on ne soufflait mot... il intéressait.
-
-Un jour, il nous entretint de Chateaubriand dont je ne connaissais
-l’œuvre que par son dos en maroquin bleu, sur le troisième rayon de la
-bibliothèque de papa. M. Lequin nous dit quelques traits de sa vie, ses
-voyages en Amérique, puis, ayant d’abord résumé le sens du fragment
-qu’il voulait nous soumettre, il nous le lut. Sans doute, lisait-il fort
-bien, mais ce ne fut pas seulement cette présentation harmonieuse et
-claire, ni même la beauté de l’exemple choisi qui me remua l’âme. Je
-venais de faire, obscurément, de façon confuse, une merveilleuse
-découverte.
-
-Ce que ce bonhomme écrivait là, il l’avait d’abord senti, vécu; il nous
-le racontait, il me le racontait à moi... Il ne fallait donc pas lire
-son récit comme on lit une affiche dans la rue, mais l’écouter, fût-on
-tout seul devant le livre et, la bouche muette, l’entendre comme, dans
-le bois de pins, j’entendais autrefois Pamphile, afin que la page
-imprimée devînt une voix, un geste, un paysage, un drame où je jouerais
-mon rôle.
-
-Je ne me rendis compte de tout cela que ce même soir, lorsque, rentrant
-à la maison, chaviré par un émoi dont je percevais mal les causes et qui
-prenait forme de peur, je me confiai à papa. Il sut me débrouiller
-l’esprit, apaiser mon trouble, me faire parler, me renseigner sur mes
-propres sentiments et les mettre en ordre. A cette tâche, il paraissait
-trouver du plaisir. Je regrette seulement qu’il ait terminé son
-explication habile et tendre par ces paroles d’une parfaite
-inconvenance:
-
-«En tout cas, ton professeur n’est pas un sot!»
-
-Dès lors, je n’eus plus qu’un désir: parcourir la forêt des livres, me
-reposer dans ses clairières, violer le mystère épais de ses fourrés et
-cueillir ses fleurs. Je venais d’apprendre à lire; je me sentais une
-grande faim de lectures; depuis hier, une joie nouvelle m’était révélée;
-je la voulais tout entière, offerte tout de suite. M. Lequin dirigeait
-mon choix, sans en avoir l’air, me proposait tel plat savoureux, me
-détournait de tel autre. Quelques mots lui suffisaient, dits avec
-négligence, quand je le croisais dans la cour ou à la sortie des
-classes, et je recueillais ses paroles avidement.
-
-Le plus étonnant résultat de cette fringale fut que je me nourris
-parfois, sans dégoût de textes qui m’eussent, jadis, rebuté et dont je
-ressentis bientôt le bénéfice.
-
-«Celle-là est trop forte! me dit un jour mon ami Dalsant. Aurais-tu, par
-hasard, l’intention de devenir un bon élève?»
-
-Saltier, qu’à l’ordinaire je laissais indifférent, me considérait déjà
-d’un œil inquiet: N. n’était plus le médiocre dont il n’y a rien à
-craindre.
-
-A vrai dire, je travaillais avec un certain entrain qui me surprenait
-moi-même; par un détour, cela résultait de mes lectures: distrait comme
-on l’est rarement, distrait de façon presque maladive, la lecture
-m’avait forcé à de l’attention; mon travail en profitait. Toutefois, mes
-succès scolaires ne furent jamais glorieux et Saltier s’inquiétait à
-tort. Je m’y prenais trop tard et traînais après moi une trop lourde
-charge de paresse habituelle, mais l’amour-propre s’en mêla, quelques
-petits encouragements m’incitèrent à persévérer: un sourire de maman,
-des causeries plus fréquentes avec papa, une approbation publique de M.
-Lequin... Il n’en fallait pas davantage pour me tenir en haleine.
-
-Hélas! l’année scolaire touchait à sa fin. En octobre, au retour des
-vacances, je retrouverais mes camarades, mais non pas mon professeur,
-mon premier maître.
-
-J’en eus plusieurs, dans la suite; l’un deux m’enthousiasma pour
-l’histoire, un autre pour la philosophie et me donna des soucis
-métaphysiques, mais jamais plus je n’éprouvai ce trouble étrange que je
-devais au seul M. Lequin, ce violent émoi par lequel je commençai à
-espérer en moi-même.
-
-M. Lequin, alors que je n’étais plus son élève, voulut bien ne pas me
-perdre de vue. Peu à peu, il devint mon ami. Je m’aperçus combien nos
-âges se rapprochaient avec les années; je découvris, un jour, que la
-différence ne comptait guère. J’ai cru devoir lui soumettre le cahier
-que j’écris aujourd’hui: son avis ne m’est pas moins précieux
-qu’autrefois... Il ne m’a pas mis en retenue pour manque de respect
-envers mon ancien professeur.
-
-«Vous exagérez mon influence, dit-il. Vous ne savez pas, Ottavio, qu’une
-circonstance fortuite me rendit la tâche aisée. Le hasard me fit
-rencontrer votre père chez les B. Tout naturellement il me parla de vous
-et me conta l’effet produit par cette page de Chateaubriand. Je vous
-suivis avec un intérêt accru. Plus tard, il m’apprit la fièvre de
-lecture qui vous tenait si fort et l’obligeait parfois d’aller, la nuit,
-souffler votre lampe qui vous eût éclairé jusqu’au matin... Je vous ai
-peut-être rendu service mais vous, Ottavio, m’avez fait plaisir.»
-
-
-
-
-XV
-
-
-Celia s’intéresse à mes premières promenades dans la forêt des livres.
-Elle demande par où j’y ai d’abord pénétré et quelles furent mes
-découvertes.
-
-Je lui avoue que mon désir fut d’abord de sortir des sentiers suivis,
-des régions connues ou que je prétendais connaître. Je n’allais pas
-chercher bien loin: à côté du prétentieux Corneille dont je n’aimais que
-le seul _Nicomède_, il y avait Théophile de Viau, très supérieur à coup
-sûr, et, tout près de Racine, le charmant Quinault dont je me forçai à
-lire, non sans efforts, une pièce entière. De même, pourquoi
-s’intéresser à Rousseau, quand Restif de la Bretonne...
-
-«Tu as du courage!» me disait papa.
-
-Enfin, je fus récompensé par les _Liaisons dangereuses_ que les manuels
-scolaires passaient sous silence. Mme de Merteuil me parut incomparable
-au point de vouloir la réhabiliter. Lui ayant voué une grande passion,
-la portant dans mon cœur, je n’admettais qu’on en dît du mal.
-
-«Ecoute, mon petit, objectait Maman, ça n’en reste pas moins le portrait
-admirablement dessiné d’une coquine!
-
---Maman! comment peux-tu dire de pareilles choses!»
-
-Car j’aimais Mme de Merteuil pour elle-même, non pour le talent que
-Laclos avait mis à me la présenter. Son atroce fin me bouleversa: je
-détestai l’auteur de ce crime.
-
-«Tu as raison, Ottavio! dit papa. Il faut aimer les gens de cette
-façon... et quand tu te lanceras dans Balzac, tu en verras bien
-d’autres!»
-
-Il montrait du bon sens, mais pourquoi ce sillon d’ironie au coin de son
-sourire?
-
-Puis Flaubert me tomba sous la main. _Madame Bovary_ me retint
-prisonnier quelque temps, et _Salammbô_ dont je me récitais des pages à
-voix haute, enfin quelle ne fut pas mon ivresse quand je me vis mêlé de
-près à _la Tentation_ et partageant toutes les angoisses du saint!
-
-Une phrase entre autres me valut de longues méditations: «Sa stupidité
-m’attire!...» J’essayais de comprendre et n’y parvenais pas. Comment
-Antoine pouvait-il se sentir attiré par une stupidité manifeste? Au
-lycée, un de mes camarades m’ayant dit quelque sottise, je répliquai
-d’un air dégagé: «Mon vieux, ta stupidité m’attire!», mais l’expérience
-ne donna rien et le mystère de la phrase si attachante par son obscurité
-ne se dissipa point.
-
-Ces lectures de prose, je les entremêlais de vers que ma jeune mémoire
-retenait par poèmes entiers. L’année fut toute dévolue à Victor Hugo. Je
-vivais dans une atmosphère de lyrisme et d’harmonie. Le soir, je
-m’endormais en balbutiant: «Booz s’était couché, de fatigue accablé...»
-ou «Si tu veux, faisons un rêve...» et le réveil évoquait sur mes lèvres
-un autre vers aimé.
-
-Je lisais inlassablement. Les romanciers contemporains excitèrent chez
-moi une vive curiosité, que ce fût Maupassant, Huysmans ou Zola. Je
-mettais la bibliothèque de mon père au pillage et le pauvre homme devait
-subir, à très courts intervalles (il s’y prêtait d’ailleurs) l’épreuve
-de mon nouvel enthousiasme où, dans un flux de paroles pressées, la
-louange prenait figure d’hagiographie.
-
-Mais il y eut un livre que je gardai dans ma chambre, près de mon lit,
-que je lisais avec une passion plus grave, un émoi plus profond, que je
-sus bientôt par cœur, presque en entier. Il a exercé sur ma jeunesse une
-manière d’enchantement; je lui trouve, aujourd’hui, les mêmes
-séductions, les mêmes vertus, et d’autres que je ne pouvais reconnaître.
-Sans doute l’aimerai-je encore à mon heure dernière, car il s’est emparé
-de moi de façon absolue. J’en conserve l’édition que mon père avait
-trouvée chez un bouquiniste de la ville et fait revêtir d’une belle
-reliure. Jamais je ne me lassai de ce livre; quand, plus tard, je
-découvris ses défauts, ils me le rendirent en quelque sorte plus vivant.
-Ce livre fut vraiment l’un des Miens, l’un des plus grands, l’un des
-plus chers... Je parle des _Fleurs du Mal_.
-
-Et veuillez me croire ici sur parole: il n’y eut dans mon cas ni
-recherche malsaine ni curiosité morbide. Non, j’entendais une voix de
-timbre inconnu, des musiques inouïes; mon horizon s’agrandissait et les
-«correspondances» notées par le poète, je les sentais en moi. Papa
-surveillait-il mes lectures? je n’en sais rien. En tous cas, il s’y
-prenait habilement...
-
-«Pour ma part, me disait-il, j’aime mieux Vigny, mais tu as bien le
-droit d’avoir tes préférences personnelles. Il faut maintenant que
-Baudelaire te soit familier, non pas seulement le poète et le prosateur,
-qui est de qualité pareille, mais l’homme.»
-
-Aussi, dès qu’un livre, une brochure, un article intéressant
-paraissaient, traitant de l’œuvre ou de son auteur, Papa me les
-procurait au plus tôt.
-
-_Les Fleurs du Mal_ furent mon premier grand amour littéraire, l’amour
-où l’on se donne par l’esprit et le cœur, sans réserve, l’amour dont on
-ne se déprend plus.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Le bruit court que je me porte mal: pas assez cependant pour m’éloigner
-tout à fait de mes livres, et ces longues journées recluses où je me
-trouve dispensé de lycée, où je travaille peu, ne me seraient nullement
-désagréables si un décret draconien n’interdisait la lecture nocturne,
-mon plaisir le plus cher. J’ai tâché de ruser, mais le médecin et mes
-parents qui s’entendent comme larrons en foire tiennent bon: il paraît
-que je dois employer mes nuits entières à dormir; j’aimerais mieux,
-pendant quelques heures, voyager à ma façon.
-
-Les semaines se succèdent et voici que l’on m’annonce une surprenante
-nouvelle: je vais passer le gros de l’hiver avec papa en Algérie. Maman
-ne peut nous accompagner: sa santé l’en empêche, ce qui la désole.
-
-Un hiver en Algérie... Il faut que je réfléchisse avant que le projet me
-séduise complètement. Ce sont des vacances imprévues, oui, sans doute,
-mais je m’aperçois soudain que je viens d’être malade. Je me sens pris
-de paresse devant ce voyage qui m’eût, il y a quelque temps, comblé de
-joie, et l’idée de suivre la bordure du désert, de m’asseoir sous des
-palmes, d’assister au départ romantique d’une caravane, ne m’émeut qu’à
-moitié. Je paie ma fièvre du mois dernier par cette nonchalance et j’ai
-beau me reprendre vertement, m’accuser d’ingratitude, me dire que
-revivre dans leurs paysages (ou peu s’en faut) des scènes de _la
-Tentation_ n’est pas pour déplaire, l’ivresse immédiate se refuse. Il ne
-reste donc qu’à partir. Je m’enivrerai plus tard, sur place, entre un
-régime de dattes, une tente blanche et un chameau.
-
-A vrai dire, les délices de l’exotisme furent d’abord évasives ou je ne
-sus pas y goûter, mais j’en découvris d’autres qui les compensèrent. Le
-peu de fatigue qui me restait fondit bientôt au soleil et, mon père me
-laissant la plus grande liberté, j’en profitai, car nous faisions à
-Alger même un long séjour. Je parcourus la ville, je flânai, je regardai
-les boutiques, j’inspectai les ruelles coupées d’ombre et de rayons, je
-m’amusai beaucoup. Mon plaisir eût été pareil à Gênes, Barcelone ou
-Tunis. J’entrais dans un café, dans un beuglant, chez un marchand de
-fruits, d’étoffes, de vanneries. Papa m’accompagnait parfois mais, plus
-souvent, mes randonnées étaient solitaires. Quel besoin avais-je de
-lire, maintenant? Regarder alentour suffisait à m’emplir les yeux et
-retrouver la saveur du plein air à me réjouir honnêtement le cœur.
-J’espérais autre chose.
-
-Je vous ai dit que je suis distrait. Il avait fallu m’apprendre à lire,
-mais j’ignorais encore que l’on apprend aussi bien, en cours de route, à
-lire un paysage. Sauf à ceux que je savais déjà par cœur, à ceux de chez
-moi, je ne prêtais attention qu’aux paysages écrits. Devant ce coucher
-de soleil, ces rayons vibrant sur la mer, cette roche bleue ou jaune que
-du sable entoure, ma distraction reprend ses droits et me divertit. Je
-redeviens l’enfant que tout amuse, que tout exalte, un moment, et qui ne
-retient qu’un détail pittoresque.
-
-Certain dimanche après-midi où j’errais seul dans Alger, l’affiche d’un
-café-concert de second ordre m’apprit que Mlle Lola danserait pour la
-première fois en matinée... Lola? Lola de Valence, à coup sûr, celle que
-célébrait un quatrain de Baudelaire, ou si ce n’était elle, son ombre...
-
-J’entrai dans une petite salle assez enfumée. On y buvait des bocks. La
-lecture du programme m’attrista d’abord quelque peu: la célèbre Lola,
-danseuse espagnole, venait de Barcelone... La voici: on ne peut la dire
-belle ni jolie, mais cette grande araignée ne manque pas de grâce. Je
-cherche «le charme inattendu d’un bijou rose et noir» et me contente
-bientôt de voir sans déplaisir Lola danser. Elle sait danser, elle est
-souple, ses gestes ont de l’accent, elle interprète les airs populaires
-qui lui servent d’accompagnement et les illustre avec une précision qui
-m’enchante. Je ne regrette pas d’être entré ici. Mais elle ne danse pas
-seule. Son danseur, trop court de taille, trop content de lui-même,
-m’exaspère. Lola comprendra-t-elle à qui s’adressent mes bravos? Un
-chanteur adipeux et stupide vient ensuite. Un jongleur lui succède, un
-vieux jongleur fatigué, habile cependant... Ah! que j’aimerais jouer
-ainsi avec les objets à portée de ma main, jeter en l’air les fleurs
-d’un vase, mon chapeau, un livre de vers, les animer de mouvements
-rapides, bien rythmés, les retrouver enfin à leur place: les fleurs en
-bouquet sur la table, le chapeau sur ma tête et le livre ouvert à la
-page que je lisais! Rêves!...
-
-L’entr’acte m’apporte une diversion, une surprise, car Lola elle-même,
-drapée dans un châle, vient s’asseoir parmi les buveurs, non loin de
-moi. Quelles mœurs singulières! Je la croyais au fond de sa loge, ôtant
-son fard, se préparant par des soins minutieux à redescendre en ce
-bas-monde, après avoir dansé sur les cimes. Il est à craindre que les
-conversations de bonne-maman ne m’aient donné, en matière de
-chorégraphie, des notions erronées.
-
-Je regarde Lola, je la revois danser; sans le vouloir expressément, je
-lui souris en esquissant un battement de mains. Elle se lève aussitôt,
-répond à mon sourire, s’approche, s’assied à ma table et demande au
-garçon un bock... Est-ce possible!
-
-«Je vous ai fait plaisir? dit-elle en un français que son accent
-obscurcit à peine.
-
---Vous m’avez enchanté, Madame!»
-
-Elle agrée fort bien cet hommage. Un quart d’heure après, nous causons
-comme deux amis. Son visage dur me plaît. Je me sens en confiance,
-depuis qu’elle m’a dit ce mot flatteur, quand je lui parlais de son art:
-
-«Mais... vous vous y connaissez!»
-
-Je lui avoue le peu d’admiration que j’ai pour son danseur. Elle partage
-mon avis et l’exprime en termes aussi vifs et brefs que péremptoires...
-Elle est délicieuse. Elle doit, au premier jour, me présenter le vieux
-jongleur si sympathique, John Henderson; elle promet de m’avertir,
-chaque fois qu’elle dansera des danses nouvelles et, comme je songe à
-partir, la salle étant presque vide, j’ose enfin lui confier ce que je
-médite depuis son arrivée: pourrait-elle, daignerait-elle me donner
-quelques leçons de danse espagnole?
-
-«Ah! mon petit! tu es un rigolo... Bien volontiers!»
-
-Un rigolo? moi... je ne m’en doutais pas, mais peu importe, puisque
-l’affaire est conclue.
-
-«Après-midi agréable, disais-je à papa, le soir même. J’ai vu une
-danseuse espagnole pleine de talent. Si tu veux, nous irons l’admirer
-ensemble, un de ces jours.»
-
-Dès lors, je fus très assidu et je crois que le rôle de maîtresse à
-danser amusait Lola presque autant que m’intéressait celui d’élève. Je
-fis, paraît-il, des progrès rapides; une obscure hérédité me les
-facilitait, peut-être. Cette chorégraphie parfois fatigante me tenait en
-joie. D’autres plaisirs s’y ajoutaient et je ne me lassais pas de causer
-avec le vieux jongleur John Henderson. Il avait couru l’Europe, il en
-connaissait tous les café-concerts et music-halls. De ses cinq fils, les
-deux aînés étaient clowns dans un cirque de Paris; jusqu’à nouvel ordre,
-le troisième, jongleur, comme son père, aux Etats-Unis, les deux
-derniers, acrobates en Russie. Mme Henderson, blanchisseuse de son
-métier, dans un faubourg de Londres, gardait la maison.
-
-Il parlait de manière charmante du point de ralliement familial où l’un
-de ces errants faisait parfois un court séjour durant une tournée:
-
-«On ne se rencontre presque jamais, le métier ne le permet pas, mais la
-maman est là pour recueillir les nouvelles, pour dire si Georges ne
-souffre plus de son entorse, si Marc et Jim ont eu du succès, si mon
-petit Sam a réussi le tour qu’il travaille depuis six mois et si Jack
-qui vient de se marier est heureux en ménage. C’est aussi à la maman
-qu’on écrit. De temps à autre, elle m’envoie tout un paquet de lettres
-et quelquefois des photographies. Ce sont les bons jours: il faut alors,
-que je fasse attention en jonglant, pour ne pas oublier mes boules...
-
---Monsieur N.! au lieu de bavarder avec Henderson, venez donc répéter
-votre nouveau pas!
-
---Voilà! voilà! je suis à vous, Madame...»
-
-Et je m’en fus changer de souliers.
-
-«Sans me mêler de tes affaires, me disait papa, le lendemain, puis-je
-demander, Ottavio, à quoi tu occupes presque tous tes après-midi? Voilà
-quinze jours que nous n’avons fait ensemble de promenades dans les
-environs.
-
---Je te renseignerai bientôt, Papa; peut-être dimanche.
-
---A ton aise, mon petit...»
-
-Il s’était passé tant de choses durant cette quinzaine! Oui, la danse
-est un divertissement, une étude, un travail de qualité rare; toutefois,
-à danser sur un coin de scène vide avec une femme dont vous intéressent
-la maigreur d’araignée, le teint ravagé de gitane, les jambes longues et
-les souples bras, le plaisir que l’on prend ne reste plus le même. Je
-dansais toujours, je prenais avec soin ma leçon, mais, insensiblement,
-je me rapprochais davantage de celle qui me la donnait et il vint une
-heure où Terpsichore perdit de son prestige de muse, alors que j’avais
-accompagné Lola chez elle et que nous mangions des gâteaux, assis tous
-les deux sur son lit.
-
-«Et cette danseuse espagnole dont tu m’avais parlé, quand me mènes-tu la
-voir?»
-
-Je devins pourpre, ne me sentant pas fier, et dus bafouiller quelque
-chose.
-
-Ce même jour, j’appris par mon vieil ami Henderson l’accident survenu au
-danseur de Lola. L’imbécile ayant dansé plus mal encore que d’habitude,
-le public finit par s’en apercevoir. Il y eut des murmures, un coup de
-sifflet, ce qui parut fort émouvoir notre Vestris algérois et le fit
-sursauter. Or, quand on danse, il est fâcheux que l’émoi ressenti aille
-jusqu’au sursaut. Il trébucha, tomba, se releva, le pied foulé, et
-sortit de scène ridiculement, en clopinant, sous une pluie de
-commentaires peu charitables.
-
-Que n’avais-je été témoin de l’aventure!
-
-«Alors, tu comprends, mon chou, me dit Lola, le lendemain, je n’ai
-personne pour ce soir. C’est toi qui vas danser à la place du
-polichinelle qui boite. Inutile de faire une annonce ni de répéter... Tu
-es très en forme, tu danseras bien mieux que lui et tout le monde sera
-content. Je te trouverai un costume... C’est entendu, n’est-ce pas?»
-
-Le premier moment de surprise passé, sa proposition me parut acceptable,
-amusante, flatteuse, et comme mon père m’avait donné rendez-vous dans un
-café voisin, je conçus aussitôt un autre projet.
-
-«Ma petite Lola, je te dirai dans une demi-heure si tu peux compter sur
-moi, mais ce serait à condition que tu me fasses réserver, ce soir,
-l’avant-scène de droite.»
-
-On nommait «avant-scènes» deux tables placées aux bouts du promenoir.
-Mon café-concert n’avait rien de somptueux.
-
-«La direction te doit bien ça!»
-
-Et je courus aussitôt joindre mon père.
-
-«Ce soir?... très volontiers, Ottavio. Va prendre deux bons fauteuils.
-
---Deux fauteuils... des chaises plutôt... elles sont prises.
-
---Ah! vraiment...»
-
-Je ne me tenais pas de joie et non plus ne tenais en place. Je dégustai
-mal l’excellent dîner que nous fîmes au restaurant... Je dansais déjà!
-
-Nous voici à pied d’œuvre.
-
-«C’est un infâme beuglant, dit papa qui avait en entrant discrètement
-noté par un sourire les saluts familiers que je recueillais au passage.
-
---Oui... mais tu vas voir.»
-
-Il fallut entendre le ténor adipeux et supporter sa romance. Par contre,
-Henderson amusa mon père, puis ce fut une chanteuse de genre, et
-l’entr’acte.
-
-Quelqu’un se penchait sur notre table.
-
-«Monsieur N., me dit John Henderson, on vous attend dans les coulisses.
-
---Tu m’excuses, Papa?... On m’attend... on m’attend dans les coulisses.»
-
-Ma voix manquerait-elle d’assurance?
-
-«Vas-y donc vite!»
-
-Je fus bientôt vêtu. Lola est prête. J’entends les premiers flonflons.
-Nous entrons en scène. Singulière surprise de ne pas voir une salle vide
-devant moi.
-
-Et nous dansâmes... Certes, jamais je ne dansai mieux. Je me sentais
-plein d’entrain, un peu grisé, mais tout à mon affaire, et Lola fut
-étonnante de grâce dégingandée, de sensualité verveuse, brutale et
-raffinée, à la fois.
-
-On applaudit, on nous rappelle. Soudain, une fatigue m’envahit, lourde,
-irrésistible, à l’instant où je salue ces gens qui me regardent...
-Pourquoi mes jambes sont-elles si molles? Je viens d’apercevoir là, tout
-près, à ma gauche, mon père qui bat des mains. John Henderson, assis à
-côté de lui, rit de bon cœur... Enfin l’épreuve cesse. Oh! que je
-voudrais me reposer!... Cette chaise... J’entends au loin la voix de
-Lola.
-
-«Ça, mon chou, c’est le trac des débuts. Mes compliments: tu as bien
-dansé.»
-
-Dans la rue, quelques instants après:
-
-«Je me suis beaucoup amusé, Ottavio, et ton ami le jongleur m’a ravi
-quand il me disait: «Ce jeune homme a des moyens...». Tu me raconteras
-tout ça en détail, n’est-ce pas? de toi à moi, entre hommes... Canaille!
-qui ne m’avais rien dit!... mais comme ton vieux jongleur est
-sympathique! Merci de la bonne soirée.»
-
-Je crois qu’il sentait ainsi, qu’il s’était vraiment amusé. Il restait
-jeune et le prouvait au besoin. Mon plaisir eût donc été sans mélange
-si, bientôt, une sourde inquiétude n’avait tout gâté. Papa donnait à
-maman des nouvelles régulières et fréquentes, il la renseignait sur
-l’état de nos santés, sur nos courses, nos promenades. Pouvais-je
-prévoir ce qu’il écrirait au sujet de cette fantaisie chorégraphique et
-surtout de Lola, mon aimable complice? Depuis quelques jours, on parlait
-d’un départ prochain. A notre retour, maman serait-elle renseignée sur
-mes frasques?... J’en rougissais d’avance et, d’autre part, je n’osais
-questionner papa. Il avait bien dit: «Nous en parlerons entre hommes,»
-mais sa discrétion épistolaire m’inspirait de chaudes alarmes.
-
-Le départ est fixé à la semaine prochaine. Je fais déjà mes adieux à
-toute la ville d’Alger, à deux de ses habitants en particulier: une
-danseuse et un jongleur...
-
-«Non, me dit papa, nous leur devons une attention plus courtoise. Invite
-la jeune Lola et ton ami Henderson à déjeuner, au restaurant, pour
-lundi. Je serai content de les revoir.»
-
-De cet excellent repas, je garde un souvenir charmé. Il me paraissait
-tout simple que mon père et Lola eussent tant de choses à se dire, que
-papa s’enquît avec un intérêt si sincère des enfants de John Henderson,
-que la causerie fût si facile, si animée. Certaines gens savent mettre
-en confiance et plaire sans effort: ils varient leurs moyens d’action et
-trouvent tout de suite le ton qui convient. Mon père était de ceux-là.
-Il ne l’ignorait pas, d’ailleurs.
-
-J’emportai d’Alger des impressions assez confuses, moins arabes
-qu’espagnoles et coupées de quelques jongleries anglaises. Averti de
-notre départ, John Henderson vint me dire adieu comme nous montions à
-bord. Lola, discrète, s’abstint.
-
-«Le monde est petit, Monsieur N. On se reverra peut-être.»
-
-Je ne le revis pas mais rencontrai, dix ans plus tard, l’un de ses fils,
-le petit Sam, aux Folies-Bergère où son nom était en belle place sur
-l’affiche, et nous n’en finîmes pas de causer, le numéro fini, dans une
-brasserie voisine. Il me dit que son père avait pris sa retraite, que le
-vieux jongleur et la blanchisseuse, après tant d’années réunis, vivaient
-heureux au coin de leur feu, dans les brouillards d’un faubourg de
-Londres, mais de Lola, danseuse espagnole, il n’avait jamais entendu
-parler, il ne savait rien.
-
-Lola, John Henderson... vous êtes beaucoup plus que deux images
-passagères. Je vous dois d’avoir entretenu et précisé, sinon fait
-naître, ce goût fervent pour le cirque, le music-hall, le café-concert
-et le beuglant qui me fut plus d’une fois utile. Heures d’ennui qui se
-dissipaient à suivre les gestes d’un acrobate, mieux que si j’avais lu
-de beaux vers... heures de spleen et d’angoisse dont la voix sommaire
-des cuivres rompait la torture... heures de solitude où la danseuse
-anglaise, maigre, aux souliers cliquetants, où le clown au toupet
-roussi, où le danseur de corde qui fait des grâces étudiées m’offraient
-une compagnie bienvenue... heures d’exil lointain, sous le soleil trop
-dur ou dans l’âpre vent des plaines, qu’interrompait un inepte refrain
-de chanson jadis entendue, le souvenir d’une voix éraillée ou le cri de
-douze filles pareillement dévêtues qui pointent leur pied droit à la
-hauteur de l’œil...
-
-Lola, John Henderson, à vous un grand merci.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Nous sommes rentrés. La traversée fut paisible et belle. Nous sautons à
-terre, de grand matin. Maman m’a embrassé comme d’habitude, mais durant
-cette journée, elle me parle beaucoup, beaucoup plus, je crois, qu’elle
-n’a coutume de faire... Ne veut-elle pas se renseigner sur mille détails
-du voyage que je n’ai pu lui dire dans mes lettres?... Assurément.
-
-Le soir, nous nous retrouvons tous trois à table. Je suis content d’être
-assis de nouveau sur cette même chaise, de voir les mêmes choses,
-d’entendre la même horloge sonner les heures, de l’autre côté de la rue,
-dans la cour du collège des Jésuites. Rien n’a changé... Moi seul,
-serais-je différent? Je me le demande. Non, je reste tout pareil,
-vis-à-vis de mon père, mais, pour la première fois, maman ignore quelque
-chose de son fils (oh! je veux qu’elle l’ignore!) et, malgré le plaisir
-que me donne le retour au foyer, je me sens instable, inquiet de la
-phrase prochaine ou de l’allusion.
-
-On bavarde: maman donne des nouvelles, nous met au courant de petits
-incidents domestiques, de ses visites, du temps qu’il a fait. Dalsant
-est venu s’enquérir de moi. Je le verrai demain, sans faute. Mercredi,
-paraît-il, je rentre au lycée. Cela n’a rien qui me déplaise, tout au
-contraire: j’y serai le même, au milieu des mêmes camarades, mais déjà
-mon père m’avertit qu’il faudra travailler dur, pour rattraper le temps
-perdu... Perdu, vraiment?
-
-Nous allons nous lever de table: dans un instant, je pense, papa, se
-penchant un peu, éteindra d’un petit coup sec la lampe à pétrole qui
-nous éclaire.
-
-Maman va parler.
-
-«Ottavio, je tiens à te dire quelque chose...»
-
-Sa voix est tranquille, un peu froide peut-être. Maman ne sourit pas;
-elle me regarde droit dans les yeux. Papa aussi me regarde, très
-tendrement, puis il s’occupe à rouler une cigarette.
-
-«Tu sais, n’est-ce pas, que ton père m’a écrit par tous les courriers,
-pendant votre séjour à Alger. Il m’a, bien entendu, souvent parlé de toi
-et j’ai appris par lui seul, car tu ne m’en as pas soufflé mot, tes
-brillants débuts au music-hall. Pourtant, cela m’eût amusée que tu m’en
-fisses le récit toi-même. Il me semblait, Ottavio, que nous étions assez
-bons camarades pour que tu me racontes une aventure assez drôle, en
-somme, et qui t’a sans doute beaucoup diverti... Mais je m’éloigne de
-mon sujet. Par certaines lettres de ton père, j’ai vite compris qu’il te
-faudrait dorénavant plus de liberté, que nous avions perdu le droit de
-te traiter comme un enfant. Il vaut donc mieux changer notre méthode,
-sans tarder. Voici la clef de la maison, le passe de nuit. Tu t’en
-serviras à ton gré. Je te demanderai seulement de ne pas faire trop de
-bruit lorsque tu rentreras tard. Déchausse-toi, dès l’antichambre. Je
-t’ai préparé, dans le placard, une vieille paire de pantoufles pour que
-tu ne prennes pas froid en montant l’escalier... Voilà. Je n’ai rien
-d’autre à te dire... Maintenant, Ottavio, laisse-nous.»
-
-Je ne sais trop pourquoi, avant de me retirer, je n’embrassai pas Maman,
-suivant mon habitude, mais je lui baisai la main.
-
-Une heure après, ils causaient encore dans le fumoir tandis que je me
-promenais de mon lit à ma bibliothèque et de ma bibliothèque à mon lit.
-Que pouvaient-ils bien se dire? J’avais donc fait de la peine à Maman?
-J’en gardais une inquiétude douloureuse et comme une façon d’effroi. Je
-me sentais pris par le courant de la vie, entraîné par lui. Cette bouée
-me manquait, si fortement ancrée au milieu du fleuve, cette bouée où je
-trouvais toujours une prise sûre. Le fleuve passait, mais je restais
-immobile au centre du paysage familier de mon enfance. Maintenant je
-passerai, comme tout le reste, en plein courant, devant un décor
-nouveau, et peut-être aurai-je peur.
-
-Ils n’ont pas cessé de causer. J’ai vu, en me penchant à la fenêtre, le
-petit carré de lumière jaune qui marque le vasistas du fumoir.
-
-Je tâche de me distraire de mon émoi. J’interroge mes livres, mes chers
-livres. J’en feuillette quelques-uns. Ils me parlent tous d’aventures,
-de rêves vagabonds, du vaste monde parcouru, de ses aspects changeants,
-alors que j’aspire à retrouver ce point du monde où rien ne varie, cet
-instant à jamais semblable que jadis je connaissais, lorsque maman me
-serrait dans ses bras.
-
-J’ai trop mal. Je crois vraiment que je vais pleurer d’angoisse. Je me
-couche enfin, recru d’une fatigue subite. L’heure s’écoule. Je regarde
-au plafond le rond clair que fait ma lampe. A quoi servirait d’éteindre?
-je ne dormirais pas.
-
-Oh! quel est ce bruit léger?... En bas, on vient de fermer une porte...
-et j’entends aussi, me semble-t-il, des pas dans le couloir.
-
-Quelqu’un vient d’entrer chez moi: c’est Maman qui s’approche de mon
-lit. Elle ne se plaint pas de voir ma lampe encore allumée, elle parle
-bas, sans me regarder, elle a mis sa tête tout près de la mienne.
-
-«Ottavio!... il ne faut pas te faire du chagrin... j’en aurais aussi...
-J’en ai déjà, Ottavio! C’est si dur de te sentir loin de moi!...
-Rends-moi ta confiance, mon grand garçon! Ne pense à rien d’autre.
-Dis-toi seulement que je suis toujours là, comme avant. Je vais
-éteindre... Voilà... Bonne nuit, Ottavio. Dors, mon enfant.»
-
-Elle me ferma les yeux par deux baisers et disparut dans l’ombre.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Mes livres eurent bientôt fait de me reprendre et, d’autre part, on se
-rassemble vite, fût-ce dans une grande ville, quand on a des goûts
-identiques. Ceux qui se sentent piqués de la même tarentule, que ce soit
-de pêcher le rouget de roche, de jouer aux boules, aux échecs, ou de
-grimper sur les collines, ceux-là finiront par se rejoindre, qui
-s’ignoraient, la veille, ou que des convenances provinciales séparent,
-ou qui ne rêvaient pas de trouver un compagnon. Ils se découvrent par
-quelque rencontre fortuite, ils s’accordent en confessant leur passion.
-Désormais, tant que durera cette passion, ils vivront, ensemble.
-
-J’étais féru de littérature. Mes autres goûts cédaient le pas à celui
-des belles-lettres ou bien y trouvaient à se rajeunir. Monter à cheval,
-c’est, aujourd’hui, me réciter de façon plus fervente la chanson
-d’Eviradnus et voir combien «les voyages sont aisés». Rôder dans les
-bois me permet de croiser, au détour d’un sentier, Siegfried, Fafner ou
-Mime, car les drames de Wagner qui viennent de paraître en traduction
-figurent dans ma bibliothèque... Mais à qui parler de ces choses? à qui
-en parler comme il sied, c’est-à-dire sans se surveiller ni du tout se
-contraindre, et obtenir des réponses faites sur le même ton? Mon père,
-très cultivé, se plaisait à lire, aimait les lettres... il n’avait pas,
-hélas! la folie des lettres, de ces lettres dont j’étais fou. Je
-demandais à fréquenter quelques fous de mon espèce. Il vint un jour où
-le destin m’exauça.
-
-Ce fut sans doute par l’entremise de quelque dieu bienveillant que je
-fis la connaissance de Jean Vernon, dans le salon d’une fort ennuyeuse
-amie de maman chez qui j’avais été convié à goûter. La corvée tirait à
-sa fin lorsque je dus serrer la main d’un jeune homme qui semblait de
-mon âge et ne présentait, de prime abord, rien de particulier. Nous
-échangions de vagues propos, tout en nous apprêtant à partir, chacun de
-notre côté; cependant il maniait des romans jaunes posés sur une table.
-
-«Drôle de littérature!» fit-il et, riant sous cape, il ajouta:
-
-«... Mais qui doit pleinement satisfaire les besoins esthétiques de
-notre hôtesse et de son époux.
-
---Vous ne vous attendiez pas, Monsieur, répondis-je, à trouver _les
-Fleurs du Mal_ chez M. Homais, ni _l’Eve future_ sur le guéridon de
-Tribulat!»
-
-Phrase élégante, n’est-il pas vrai? bien tournée, assez fine aussi, qui
-montrait que j’étais amateur de belles œuvres et renseigné.
-
-Il me considéra, non sans étonnement, puis:
-
-«Vous partez? demanda-t-il. On pourrait faire quelques pas ensemble.»
-
-L’instant d’après, notre conversation se prolongeait dans la rue... Ah!
-il ne fallait pas longtemps pour nous reconnaître du même bord! et comme
-il est doux d’échanger au hasard, en causant sous les platanes, ces noms
-radieux: Verlaine, Baudelaire, Heredia, Mallarmé!... Les prosateurs
-étaient remis à un autre jour.
-
-Le dimanche suivant, je passai l’après-midi chez Vernon. Il me reçut le
-mieux du monde.
-
-«C’est donc vous, N. Soyez le bienvenu. Nous causerons plus à notre aise
-dans ce petit bureau où j’écris mes poèmes que chez d’aimables gens qui
-font leurs délices des romans de Georges Ohnet.»
-
-Voilà qui s’appelle parler clair! Je me sentais déjà comme chez moi. Et
-nous nous engageâmes ensemble sur cette route triomphale qui mène au
-bout du monde, bordée par des joueurs de lyre et des sonneurs de trompe.
-
-«Mais, disait Vernon, nous ne sommes pas les seuls ici, à chérir le
-grand art. Je vous présenterai bientôt mon ami Leveil qui, dans peu
-d’années, comptera parmi nos romanciers les plus remarquables, Morin, ce
-truchement délicat de la plus folle fantaisie, Silas qui a su voir la
-Grèce antique d’un œil moderne et Landoux dont les poèmes en prose
-allient de façon très singulière le lyrisme et l’exacte science.»
-
-Me les présenter... Comment donc! tout de suite, s’il le pouvait! Une
-réunion fut arrangée pour un jour prochain. D’autres suivirent. J’en
-sortais chaque fois plus enchanté, prêt à tous les dévouements, à toutes
-les corvées, afin de complaire à ces jeunes maîtres qui daignaient
-m’appeler auprès d’eux et très flatté, je l’avoue, de leur bon vouloir.
-
-Nous parlions jusqu’à perte de souffle, nous discutions le dernier livre
-dévoré, nous mettions en commun nos admirations et nos haines. Ensemble,
-nous haussions celui-ci sur le pavois, en hommage à la plaquette de vers
-qu’il avait fait paraître; ensemble aussi, nous repoussions celui-là et
-jetions aux pourceaux sa dépouille déchiquetée. Souvent, mes nouveaux
-amis récitaient leurs œuvres: Vernon sur le mode lyrique, Leveil avec
-une subtile élégance, Landoux gravement, Morin comme s’il jonglait en
-suivant le chemin de la corde raide et Silas d’une façon précise et
-nette qui ne laissait pas d’imposer.
-
-Nobles séances où chacun se donnait tout entier, où nous servions le
-grand art, où Vernon, Leveil, Morin, Silas et Landoux cuisinaient en
-chantant le repas spirituel dont le fumet plairait peut-être à notre
-dieu, où, le cœur battant et la tête éberluée, je suivais leurs gestes,
-satisfait de collaborer quelque peu en récurant la vaisselle du festin
-et en lavant les plats.
-
-La seule ombre au tableau fut celle qu’y projeta mon père alors que
-j’achevais une description enthousiaste et convaincante de notre
-cénacle.
-
-«Si ça t’amuse, me dit-il, va les écouter bavarder... puisque toi, tu
-n’as rien à dire.»
-
-Cette phrase, avec sa suspension voulue, me rebroussa, me fut pénible.
-Ne pouvant saisir certaines nuances et ne brûlant pas de ma flamme, papa
-venait, sans aucun doute, de manquer à la fois de tact et de jugement.
-Passons.
-
-Et puis, un soir, un soir comme les autres, aussi ravissant, aussi
-exaltant, le merveilleux projet naquit.
-
- * * * * *
-
-«Nous avons les mêmes idées, les mêmes goûts, disait Leveil. Nous
-différons par le talent, non par l’intention. Quelque chose reste à dire
-que nous dirons mieux si nous sommes unis: notre voix sera plus forte,
-elle portera plus loin, elle se répercutera en échos plus nombreux, mais
-il faudra de la discipline, de la suite dans les idées et surtout de
-l’ardeur.
-
---L’ardeur, interjeta Vernon, j’en fais mon affaire!
-
---Précise, Leveil, dit sèchement Silas qui s’impatientait.
-
---Eh bien... fondons une revue.»
-
-Un long silence, d’abord, pour se donner l’air de réfléchir, de peser le
-pour et le contre, mais ensuite, une approbation unanime.
-
-Nous étions très émus, nous ne le cachions pas et, tout de suite, comme
-l’on court au plus pressé, nous cherchâmes un titre à cette feuille où
-devaient fleurir nos rêves. Leveil proposa: _la Jeune Revue_, or nous
-n’étions plus des gosses; Morin: _Paroles dans la Brise_, que personne
-ne comprendrait; Landoux: _les Cahiers d’Art_, ce qui parut pompier;
-Silas: _Etudes_, où l’on vit une fausse indication, enfin moi: _Notre
-Revue_, qui fut jugée bébête et de sonorité trop maigre...
-
-«Attention! mes amis, reprit Landoux. Pour faire une revue, avant le
-titre, il faut de l’argent.»
-
-Cette constatation, par son évidence même, jeta un froid. On fit le
-compte des petites sommes qu’il nous était possible d’apporter
-nous-mêmes, des carottes dont seraient grevées nos familles, des
-abonnements que nous espérions obtenir.
-
-«Dans ces conditions, déclara Landoux, l’entreprise me semble possible.»
-
-Mais le titre!... Comment fonder une revue sans lui donner un titre?
-Laisserions-nous l’enfant de notre jeunesse errer anonyme par le vaste
-monde, et non reconnu?
-
-Seul Vernon n’avait encore rien dit.
-
-«Un titre? s’écria-t-il soudain, la voix chaude, le regard brillant; ce
-titre devra indiquer nos aspirations, le sens de notre essor... Je vous
-propose: _Azur_.»
-
-Et cela fut si bien dit, avec tant de chaleur, que le vocable _Azur_
-rallia tous les suffrages.
-
-Durant le reste de la séance, nous ne fîmes plus rien d’utile; nous nous
-félicitions l’un l’autre, en nous jurant une éternelle amitié, gagée sur
-_Azur_, bien entendu, et surtout nous parlions du glorieux avenir auquel
-_Azur_ était réservé, à la façon des parents qui dessinent à l’avance la
-vie de leur progéniture au berceau.
-
-Trois mois plus tard, _Azur_ paraissait sur vingt pages de format
-modeste, chez un imprimeur bonhomme que Landoux avait su convaincre
-après de longs débats. Vernon croyait qu’il se jetterait à notre cou en
-signe de gratitude, mais Vernon se trompait.
-
-_Azur_ eut douze numéros, ce qui est beaucoup pour une petite revue.
-Vernon en était le directeur, Leveil, Morin, Silas et moi, les
-principaux collaborateurs et Landoux, le trésorier, car nous avions un
-trésorier. Trésorier! ce mot nous charmait, nous incitait à rêver de
-Golconde. L’un de nos camarades, occupé d’art plastique et qui devait
-fournir une critique des expositions (il n’y en eut jamais dans notre
-ville), fit même de Landoux un dessin fort plaisant qui le représentait
-assis, les jambes croisées à la Bouddha, sur une caisse luxueusement
-cloutée, ornée d’une serrure magnifique et ceinte d’une banderole
-portant ces mots: «_Trésor d’Azur_». Je crains que la susdite caisse
-n’ait été alimentée, moins par les abonnements obtenus à grand peine que
-par les libéralités de nos parents. Les nombreux services faits à des
-gens illustres ne nous enrichissaient pas, mais nous n’y pensions guère,
-l’azur n’étant pas le refuge de la seule Danaé.
-
-Vernon représentait chez nous le lyrisme en ce qu’il a de plus élevé, de
-plus céleste. Il se nourrissait des œuvres de Keats et de Shelley, ne
-quittant guère ces demi-dieux que pour tenir commerce avec Eschyle et
-Pindare. Cela lui formait une assez agréable compagnie. Il nous donnait
-régulièrement des odes et de grands poèmes où l’étoile, la flamme, la
-vague et la nuée fraternisaient, conversaient de plain pied, si l’on
-peut dire, mais ces effusions sincères, qu’il mettait tout son cœur à
-déverser, jamais il ne put se résoudre à en relire le brouillon, à en
-revoir les épreuves. Leur dernier vers écrit, une lourde paresse
-l’accablait et comme il ne voulait déléguer personne à de si ingrates
-besognes, les lecteurs d’_Azur_ trouvaient, par sa faute, dans chaque
-numéro, une jonchée de coquilles étranges, absurdes, enfantines,
-irréparables aussi, car nulle note de la rédaction ne les eût excusées.
-Notre poète s’en inquiétait fort peu: «Le flot, disait-il, les
-emportera!...», et cette insouciance même nous ravissait.
-
-A vrai dire, nous avions découvert en lui, nous admirions déjà, ce qui
-nous manquait, à nous autres: une âme de poète. Vernon était poète comme
-on devient aventurier, comme on se fait prêtre, pour obéir à un ordre
-intérieur où la volonté n’a rien à voir. Il n’aimait qu’inventer,
-imaginer, rêver... écrire était déjà une peine. Il pensait trop vite et
-n’arrivait pas à se rattraper. Je le vis souvent abandonner un poème à
-son vingtième vers, parce qu’il se trouvait en retard sur lui-même,
-incapable, n’ayant ni plan, ni notes, de rappeler une pensée déjà
-perdue. Alors, sans du tout se plaindre et sans s’exaspérer, il
-repoussait le feuillet noirci qui paraîtrait, un jour, sous le titre de
-«fragment lyrique» et commençait un nouveau poème dont le sujet venait
-de naître.
-
-Il se débrouillait encore difficilement en prose, à une époque où,
-depuis longtemps, il écrivait de beaux vers; c’est sous la forme du vers
-que se présentaient les images qui le hantaient, mais corriger quoi que
-ce fût restait au-dessus de ses forces. D’ailleurs, il était de ceux
-pour lesquels le monde extérieur n’existe pas. Le monde, avec toutes ses
-belles formes, ses harmonies, ses couleurs et ses parfums, il le
-trouvait en lui. Pourquoi l’eût-il cherché en d’autres lieux? Il passait
-dans la vie comme on se promène dans un songe: le chant aux lèvres,
-l’amour au cœur et l’esprit enivré. Si rien ne le retenait longtemps,
-par contre, tout l’exaltait et parfois il riait aux anges, à la façon
-des petits enfants, tant, ce jour-là, son univers intime lui paraissait
-un plaisant séjour.
-
- * * * * *
-
-Leveil était notre romancier. Non pas qu’il eût publié des romans, mais
-il en achevait un, il en projetait plusieurs autres. On y voyait de
-beaux jardins où de belles jouvencelles prononçaient de beaux discours.
-Les jardins étaient fleuris de corolles rares qui poussaient là comme en
-serre chaude. Les jouvencelles s’y promenaient, dévêtues ou voilées tout
-au plus de soie mauve; elles tenaient volontiers un lys à la main,
-parfois une orchidée de forme inconvenante et, dans leurs cheveux
-«auburn», nuance précieuse, nattés en coquilles sur les oreilles, un
-lierre se mariait. Leur nudité obligeait Leveil à les placer dans un
-climat chaud. La plupart étaient du type préraphaëlite anglais.
-Compliqués et pleins de méandres, les discours qu’elles murmuraient se
-distinguaient par du raffinement et une musicale subtilité. Elles se
-livraient à l’amour avec de robustes garçons bruns, aux fortes épaules,
-aux cheveux bouclés, qui avaient pris le temps de se raser la barbe et
-la moustache, avant de descendre au jardin. Cela faisait des couples
-charmants et il se passait dans les bosquets, boqueteaux et bocages du
-parc enchanté de fort voluptueuses scènes, décrites par Leveil avec
-complaisance. Puis on dansait, au son de vieilles musiques jouées sur
-des instruments anciens, on se baignait dans des vasques de porphyre,
-d’inévitable porphyre, où les jets d’eau balancés par la brise
-permettaient de se livrer à une hydrothérapie aussi savante que
-parfumée, enfin l’on se séchait au soleil et des tonnelles obscures,
-d’épais rinceaux de roses protectrices, un pavillon persan, abritaient
-aussitôt de nouvelles amours, de nouvelles traîtrises, qui trouvaient
-leur dénouement par l’emploi du poignard, des poisons bus dans de
-luxueuses coupes, du lacet de soie serré par les doigts d’un nègre, ou
-de celui de la simple mélancolie qui mène aux mortelles langueurs. Je
-laisse pour compte les paons criards, les gazelles mobiles et les
-serpents lovés dans l’herbe que fonce un crépuscule d’été.
-
-Quant aux sujets contemporains qu’entreprenait Leveil, il les concevait
-de même. Seuls le décor et le costume changeaient: un divan remplaçait
-le banc de mousse, un tapis le gazon; mais les palabres tenues autour
-d’une table à thé par des dames vêtues de robes décoratives et
-d’aimables jeunes gens ressemblaient fort à celles des adolescentes sans
-voiles du beau jardin; pareil aussi le minutieux travail de dissection
-auquel se livrait l’auteur, pareille la patience qu’il mettait à
-débrouiller fil à fil un enchevêtrement sentimental; pareils enfin les
-intermèdes érotiques, tempérés de poésie, parmi les fleurs aux lourds
-parfums, mais, cette fois, disposées dans des vases.
-
-Déjà l’on sentait, au cours de ces ébauches, une façon de grâce
-apprêtée, non sans charme, et l’aisance du récit. Leveil savait
-corriger, il savait apprendre, il travaillait avec une assiduité qui
-faisait mon admiration, il couvrait de son écriture fine de grandes
-pages qui s’amoncelaient peu à peu, qui, le décor factice, les souvenirs
-littéraires et quelques manies de style déblayés, devaient composer une
-œuvre.
-
-Pour l’instant, nous en étions encore aux tout premiers essais, aux
-balbutiements, et la jouvencelle porteuse de lys qu’une biche couleur
-d’écaille accompagne suffisait à me ravir.
-
-Morin se présentait tout différemment: un clown de l’école de Banville
-qui serait allé se perfectionner à Naples et à Venise, un délicieux
-personnage, fantasque et surprenant, épris de poésie, qui venait mettre
-dans notre cénacle une note de gaîté, la note irrésistible de son rire.
-Il savait être sérieux, un temps, pourvu que ce temps fût court. Son
-avis donné, il s’échappait par une pirouette, une culbute inattendue,
-faite dans le domaine de l’esprit.
-
-Il aimait inventer des personnages absurdes qu’il nommait de noms
-cocasses et qu’il mêlait à nos entretiens. Il nous donnait de leurs
-nouvelles, nous tenait au courant de leurs aventures, de leurs succès,
-de leurs revers. Nous ne tardions pas à les adopter, nous parlions d’eux
-avec plaisir. Quelquefois, Morin nous reprenait sévèrement à cause d’un
-oubli: par exemple, Hippolyte Lunaire n’avait pas, comme nous pensions,
-le nez camus ni les yeux bridés à la chinoise. Il s’agissait du fils
-cadet de maître Lunaire, notaire en Arcadie, célèbre pour avoir rédigé
-le contrat de tous les mariages chantés par les poètes.
-
-L’insouciance de Morin ne ressemblait nullement à celle de Vernon: elle
-était de ce monde. Quand nous descendions des cimes, l’œil inspiré, la
-bouche sévère, il nous déridait par des plaisanteries où ne se mêlait
-jamais rien de trivial, où se glissait parfois une critique légère:
-
-«Monter sur l’Olympe?... encore! Aujourd’hui, mes enfants, je ne vous
-accompagne pas: j’ai oublié de prendre ma pelisse et les grandes odes
-m’enrhument.»
-
-Il fut la joie de nos réunions, leur grâce. Je le voyais sous les traits
-d’un danseur italien, dans un des ballets de bonne-maman; je
-l’imaginais, gambadant sur une prairie, sans du tout en froisser les
-fleurs, dansant sur l’eau verte d’un étang, dansant encore sous la lune,
-dansant au crépuscule, un feu follet entre les doigts, et nous révélant
-par ses danses le poème qu’il allait écrire.
-
-Ce jeune homme mince, à la figure glabre, au regard changeant, aux
-pommettes trop rouges pour la pâleur de ses joues, paraissait agile,
-fragile et passager. Il dansait sa jeunesse; il s’apprêtait à danser sa
-vie...
-
- * * * * *
-
-Avec Landoux, on redevient grave. Son amour des lettres ne l’a pas
-beaucoup éloigné des sciences qui l’intéressaient d’abord, qui, plus
-tard, le reprirent de façon exclusive, car il se fit, je crois, un nom
-dans la chimie. Sa poésie, écrite en prose, était, le plus souvent,
-souterraine et géologique. Nulle part il ne se sentait mieux (plus au
-chaud, disait Morin) que dans les entrailles de notre globe. En de longs
-dialogues rythmés, l’or, l’étain, le manganèse, le brome, le soufre et
-les cristaux de roche discouraient inlassablement. Morin, son ami
-intime, prétendait que les rhapsodies de Landoux l’épouvantaient, à
-cause d’une ancienne horreur, non encore apaisée, pour ce parent pauvre
-du chimiste, le pharmacien, dont la boutique lui était trop connue, et
-depuis trop longtemps:
-
- «Lorsque Landoux fait bavarder le manganèse,
- «Si fort que l’on s’amuse, on est mal à son aise.»
-
- * * * * *
-
-Chacun aimait Morin, chacun estimait Landoux, notre intègre trésorier
-qui ne grapillait pas dans la caisse et n’entretenait aucune courtisane
-à l’aide de bénéfices illicites; par contre, nous nous montrions
-injustes envers Silas.
-
-Cet excellent garçon, serviable, courtois, qui prétendait à l’élégance
-britannique et surveillait ses gestes pour que ne se révélât point son
-origine méridionale avait, à nos yeux, le sérieux défaut de savoir ce
-qu’il voulait faire et de le faire proprement. Des études plus sérieuses
-que les nôtres, une culture moins déficiente, enfin son goût pour les
-auteurs anciens et étrangers, lui permettaient de s’intéresser à des
-traductions, à des commentaires d’œuvres dont nous soupçonnions à peine
-l’existence. Il besognait avec assiduité, sans jamais vanter ses
-trouvailles, ce qui nous paraissait du dernier commun, à nous qui
-célébrions l’oiseau rare avant l’œuf pondu, mais ce qu’il nous donnait
-était souvent bien éclos.
-
-«Ce brave Silas devrait chercher un emploi de bibliothécaire: il n’est
-bon qu’à ça!»
-
-Tel était l’avis tout cru de Vernon, d’ailleurs injuste.
-
-Il me reste à parler de moi-même. Comment m’y prendre?... Peut-être
-serai-je moins gêné en me traitant à la troisième personne.
-
-Je dirai donc que N. qui appartient à la rédaction d’_Azur_ et que l’on
-commence à nommer Ottavio, parce que c’est plus facile et que cela «fait
-mieux», se trouve fort empêtré. Il ne manque pas d’enthousiasme, oh!
-loin de là! Tout comme un autre, il récitera des vers, d’une voix que
-l’émotion amplifie puis étrangle, il discutera d’un roman, il saura ce
-qui vient de paraître, ce qui doit paraître incessamment, et fera même,
-à ce sujet, des hypothèses, voire des prédictions. Si quelque poète
-connu a daigné enrichir _Azur_ d’une courte pièce de vers, N. le mettra
-aussitôt à sa place, qui sera la plus haute, il parlera de lui avec une
-dévotion plus grande, un plus absolu respect, au lieu que si le
-porte-lyre quémandé n’a rien répondu, il le méprisera comme il sied...
-et pas en silence. A ces divers points de vue, N. est un très bon
-collaborateur, mais dès qu’il s’agit de collaborer effectivement par une
-œuvre, fût-elle mineure, le voilà qui reste court: son sac est vide.
-
-Jamais N. ne sera poète lyrique comme Vernon: il manque de souffle; il
-s’en doute. Il a rêvé de plusieurs romans, encore faudrait-il en
-commencer un, pour emboîter le pas à Leveil. La fantaisie de Morin le
-transporte d’aise, mais la fantaisie, c’est difficile, ça ne s’enseigne
-guère... Où trouver un professeur de fantaisie? La science de Landoux le
-rebute, il n’y entend rien; enfin, pour rivaliser avec Silas, il
-conviendrait d’avoir lu davantage et plus appris.
-
-N. se désole. Il ne sait à qui raconter ses ennuis, il ose à peine les
-exprimer, il en a honte et souffre d’en souffrir.
-
-Après s’être donné beaucoup de mal et avoir gâché plusieurs feuilles
-d’excellent papier, N. arrive à produire quelque chose d’assez informe,
-de très court, qui peut à la rigueur passer pour un poème en prose et
-que la rédaction d’_Azur_ juge acceptable. On ne montre pas un grand
-enthousiasme, mais on est poli...
-
- * * * * *
-
-Sur ce, je réintègre ma première personne, ayant tort de me plaindre,
-même indirectement, de mes débuts en littérature. Tant pis, si
-j’écrivais des sottises et si on me le laissait voir! Tant pis, car je
-brûlais de faire mieux. Oui, ces débuts n’eurent rien de brillant: ne
-sachant de quoi parler, je parlais de n’importe quoi. Convoqués à une
-tâche aussi peu précise, les mots se refusaient à me servir, bien que je
-ne fusse pas difficile et que l’approximation reçût chez moi le même
-accueil que le «mot juste.»
-
-Il ne me suffisait plus d’imaginer: le temps de mon ami Pamphile avait
-rejoint les vieilles lunes, ces jours pleins d’aromes et de brises où je
-rêvais tout haut dans un bois de pins, très satisfait que mon rêve allât
-se perdre parmi le feuillage. Maintenant, je voulais le retenir, je
-voulais m’exprimer.
-
-Mon ambition secrète: écrire des pages très ornementées, d’aspect
-luxueux et d’abord malaisé, que le bourgeois repousserait d’une main
-dégoûtée, des pages pleines de suc, mais obscures (je disais:
-hermétiques). Je m’y étais appliqué tout de suite et parvins à mettre
-sur pied quelques paragraphes épais, embrouillés et lourds... Que faire?
-à quel saint me vouer?
-
-Un matin, je rencontrai dans la rue M. Lequin revenant du lycée. En
-remercîment du service d’_Azur_, il m’avait envoyé un billet sympathique
-et narquois. Nous fîmes route ensemble. La tiédeur de l’air incitait aux
-confidences: je lui dis mon souci.
-
-«Mon cher N., répliqua-t-il, la petite revue qui vous intéresse me
-divertit, mais je suis navré de voir combien votre collaboration
-personnelle y paraît de qualité médiocre. Vous demandez un conseil. Le
-voici en peu de mots: changez de manière, changez de sujets. Vos pages
-me font, hélas! l’effet de la devanture d’un bijoutier de faux: je n’y
-crois pas. Vous ne porteriez pas sur votre gilet de pareilles chaînes de
-montre... Mais cela peut s’arranger, à la rigueur. Ce sont vos sujets
-qui m’horripilent. Eh quoi! vous avez la chance rare de bien connaître
-cet admirable pays qui est le nôtre, et jamais vous n’en tirez parti!
-Ecrivez, puisque vous semblez possédé de la manie d’écrire, mais, pour
-l’amour de Dieu, parlez-nous de choses que vous aurez vues, maniées,
-entendues, flairées! Parlez-nous d’une route au soleil dont vos semelles
-gardent le souvenir, d’un pin sur lequel vous aurez grimpé, d’une
-calanque où vous vous serez baigné. Je ne pense pas que vous arriviez
-ainsi à rien composer de particulièrement sublime, mais du moins on s’y
-reconnaîtra; vos prétentions descriptives ne feront plus sourire, étant
-cette fois justifiées... Notez que je ne songe pas à vous conseiller
-d’écrire un guide des environs à l’usage du touriste. Tout, mon cher N.,
-se transpose, vous vous en rendrez compte bien vite, tout, les paysages
-comme les âmes, et des rochers, vus par vos yeux à dix kilomètres d’ici,
-peuvent très bien se placer à Thulé, en Arcadie ou en Bactriane, qui
-sont, je crois, les seules contrées que daignent visiter les
-collaborateurs d’_Azur_. Ces rochers-là, où que vous les mettiez, auront
-l’avantage de permettre au héros de l’histoire de s’appuyer dessus et
-peut-être d’y trouver des matériaux pour construire sa maison (il faut
-bien que le pauvre homme couche quelque part!), au lieu que les rochers
-pris en Arcadie même sont dorés, il est vrai, mais dorés sur
-carton-pâte. Qu’en pensez-vous?
-
---J’y songerai, M. Lequin...»
-
-J’y songeai beaucoup: la plaisante leçon me forçait à réfléchir et,
-bientôt, ma lutte avec les mots reprit de plus belle... Ah! les douces
-heures où je tâchais, si maladroitement encore, à les forcer de me
-décrire mon rêve, où je les suppliais de me venir en aide, où chacune de
-mes défaites devenait un gros chagrin, où la seule approche du vocable
-cherché me donnait comme un anxieux tremblement! Certes, ce fut durant
-ces heures-là que je me mis à chérir l’art de façon honnête et non plus
-à la manière d’une somptueuse élégance. J’en garde le souvenir ému.
-
-Mon père, qui ne m’avait guère félicité de mes premières élucubrations,
-m’étonna, un soir, en disant:
-
-«Ce que tu écris me déplaît et souvent me paraît absurde, mais je dois
-dire que tu ne perds pas ton temps, puisque tu travailles durant tes
-loisirs. Tu apprends peut-être à travailler, mais il te manque un tas de
-bouquins dont tu auras besoin. A nous deux, mon petit, nous en ferons la
-liste et je te compléterai ta bibliothèque.»
-
-Les interventions assez surprenantes de Papa ont parfois du bon.
-
-Durant ce temps, _Azur_ resplendissait. Nos réunions ne perdaient rien
-de leur exaltation: le plus fiévreux, le plus incontinent bavardage les
-animait toujours, nous adorions, nous détestions avec une ferveur
-pareille et pour placer l’œuvre récemment lue, l’autel était prêt, tout
-comme le seau à ordures. Mais, si vivante que semblât notre revue aimée,
-teinte par le ciel même, ses jours étaient cependant comptés.
-
-Un vent d’amour qui devait tout diviser et tout détruire souffla sur la
-rédaction. D’abord Vernon s’éprit furieusement d’une jeune personne de
-notre ville. Elle fut décrite en strophes passionnées, où son poète lui
-donna comme attributs l’auréole de la sainte, la nudité de la déesse et
-la transparence fumeuse du fantôme. Pour concilier ces perfections
-disparates, on s’arrangeait du mieux qu’on pouvait.--Leveil se
-découvrit, presque en même temps, un goût immodéré pour quelqu’un
-d’autre et des contes amoureux en avertirent, par mille ingénieux
-détours, les lecteurs d’_Azur_. Vernon et Leveil jouaient, le dimanche,
-au tennis avec ces deux jeunes filles, d’ailleurs délicieuses, mais, dès
-le lundi, on ne plaisantait plus: on édifiait le temple de l’adorée,
-monument d’architecture très composite.
-
-L’exemple fut contagieux: Morin s’éprit d’une dame chemisière, jeune et
-jolie, chez qui il achetait ses cravates. Je reçus de lui quelques
-confidences:
-
-«Dans le privé, je la nomme mon «entéléchie», ce qui la met tout de
-suite à son rang de noblesse. J’ai trouvé le mot dans Ronsard et je sais
-ce qu’il veut dire.»
-
-Landoux découvrit que l’une de ses cousines était charmante. Pour elle,
-il délaissa, un temps, les entrailles de la terre et les combinaisons
-chimiques qui s’y perpètrent. Par une singulière occurrence, ce fut
-cette même cousine qu’il épousa, nombre d’années plus tard. Il l’aime
-encore, comme il aime encore la chimie.
-
-De son côté, Silas faisait des sorties mystérieuses, inexpliquées. Il
-lui arrivait d’être absent deux jours de suite; d’autres fois, il
-consignait sa porte. Les bruits les plus flatteurs couraient à son
-propos. Pour les confirmer, il nous donnait des traductions de poèmes
-érotiques anciens.--Enfin, moi, je cherchais mon idole, je la trouvais
-de temps à autre, je me fatiguais d’elle assez vite, mais avais soin de
-la chanter par avance. Ces chants, restés inédits, longtemps conservés,
-sont, je le crains, perdus pour les lettres: il me semble qu’un soir où
-je rappelais de vieux souvenirs, le feu en disposa.
-
-Brusquement, nous vécûmes en plein drame.
-
-Landoux s’étant permis une appréciation tendancieuse sur la cravate que
-portait Morin, celui-ci commença par lui dire de sa voix la plus douce
-que l’ironie était interdite aux chimistes, puis il se fâcha tout rouge
-et menaça son ami de lui botter les fesses.
-
-Quinze jours après, Vernon commit l’irréparable erreur d’écrire ce vers:
-
- «Et comment serait-on vraiment belle étant blonde?»
-
-Leveil le couvrit aussitôt d’injures, car sa belle était blonde, sans
-contredit.
-
-Silas disparut pendant huit jours, après avoir tenu publiquement ce
-propos qui nous fut vite répété:
-
-«Je vais me reposer de la littérature de mes camarades: elle est aussi
-peu délectable qu’ils le sont eux-mêmes.»
-
-Moi, cependant, je tâchais d’arranger les choses et me procurais de ce
-fait des ennemis dans tous les camps. Pour comble d’infortune, je reçus
-de mon ami Dalsant, élève de rhétorique supérieure à Paris, une lettre
-désobligeante, en réponse à celle où je le priais de donner quelques
-pages au prochain numéro d’_Azur_. Il ne me cachait nullement que son
-intention était de ne jamais collaborer à une revue toute farcie de
-sottises où, pour ma part, j’accumulais, à son avis, les fautes de
-français, les fautes de goût et les impropriétés de termes. Je le
-traitai, en mon for intérieur, de pédant prétentieux, me réservant de le
-lui faire savoir, plus tard, de vive voix.
-
-Enfin, nous fûmes frappés du dernier coup. Par une lettre circulaire,
-rédigée en bonne et due forme, Landoux nous annonça que la caisse
-d’_Azur_ était vide et qu’il ne voyait aucun moyen de la remplir.
-
-«Je reconnais ma chance ordinaire, dit Morin; je préparais une longue
-épitaphe en vers où Lamartine, Hugo, Baudelaire et Verlaine pleuraient
-harmonieusement sur une tombe encore ouverte... voilà qu’on la ferme!»
-
-_Azur_ avait vécu et nous étions tous brouillés de façon brutale,
-irrémédiable, pensions-nous. Pour dire le vrai, durant près d’un mois
-après ce désastre, les anciens collaborateurs d’_Azur_ se saluèrent à
-peine: on s’ignorait. Et puis on pensa que la causerie littéraire ne
-manquait pas de charme, que la passion des belles-lettres s’entretient
-par le commerce de leurs dévots, qu’une simple question d’argent ne
-devait pas séparer des artistes...
-
-Un soir, Leveil ayant rencontré Vernon dans la rue, lui demanda des
-nouvelles de son travail. Vernon, tout ému, répondit en s’enquérant des
-romans de Leveil, et le mardi suivant, nous fumâmes ensemble beaucoup de
-cigarettes et parlâmes de mille nobles choses, mais pas de nos amours.
-Néanmoins, l’âge d’or était passé.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-«Sans doute vous amusiez-vous beaucoup, me dit Celia, mais ces extases,
-ces élévations lyriques, ces lectures dont vous ne reteniez que ce qui
-vous plaisait d’avance, tout cela suffisait-il vraiment à vous faire...
-comment dirai-je?... une vie intérieure?»
-
-Sa question est judicieuse. Oui, d’autres sujets nous préoccupaient que
-nous gardions par devers nous ou dont nous parlions peu. Ils ne
-prêtaient pas à de beaux discours sonores, mais nous troublaient
-beaucoup. Si sommaire que soit la philosophie que l’on enseigne dans les
-lycées, elle n’en garde pas moins le privilège de bouleverser une jeune
-intelligence.
-
-Chacun de nous en avait pris ce qu’il pouvait en prendre, durant l’année
-dévolue à cette étude. Nous en gardions, malgré notre fièvre littéraire,
-une vague empreinte: Vernon s’intéressait encore aux mythes où il voyait
-une matière de poèmes, Leveil à la psychologie, Silas aux dialogues de
-Platon. Landoux revenait à la science par ce détour, cependant que je me
-contentais d’être abasourdi, désorienté, du fait de la révélation qui
-s’imposait à moi et secrètement me séduisait. Quant à Morin, la
-philosophie le ravissait: «Elle apprend, disait-il, à danser des danses
-nouvelles, d’un pied plus léger, parfois même sur les pointes, mon
-cher!»
-
-Je ne partageais pas son aimable désinvolture. Chaque jour, vingt
-problèmes se présentaient à moi, qui exigeaient une solution prompte.
-Ils me harcelaient, me bourrelaient et lorsque, ma science étant fraîche
-et bien courte, je m’en référais aux livres, je n’arrivais à y découvrir
-que des problèmes nouveaux. Tous les systèmes avaient de quoi m’éblouir,
-toutes les théories savaient me convaincre et je trouvais la vérité dans
-tous les puits, à leur margelle, comme, récemment, je croisais le génie
-à tous les carrefours. En ces cruelles traverses, mon père ne m’était
-d’aucune aide.
-
-«La bonne méthode philosophique, me disait-il, est celle avec qui l’on
-peut vivre. On ne la choisit pas à la façon d’une fleur, pour en sentir
-le parfum; c’est elle qui vous choisit, docile ou réfractaire,
-n’importe.»
-
-Vers cette époque, je rencontrai Déodat, à point nommé, semble-t-il.
-
-L’intransigeant a d’excellents moyens de convaincre... Moi, je prends
-mon plaisir ailleurs, mais il n’en fut pas toujours ainsi: je me
-souviens d’un temps où, par besoin de certitude, certaines
-intransigeances m’imposaient. Ensuite, je vénérai moins l’homme de bois
-qui conforme avec rigueur sa vie à ses principes, qui juge de tout et
-qui tranche. Aujourd’hui, je demanderais encore quelque décompte en de
-si terribles affirmations et comme une sortie de secours, s’il me plaît
-de respirer un air plus libre.
-
-Chez celui dont la vie se compose laborieusement, strictement et sans
-relâche, suivant des formules philosophiques d’inspiration même très
-haute, je me sens rebuté par une insupportable assurance, et chez celui
-qui spécule volontiers de façon rare et singulière, en son privé, mais
-qui vit humblement, au hasard des jours, je découvre quelque chose de
-plus humain, de plus digne d’honneurs. L’orgueil de celui-là m’effraie
-ou me fait rire, au lieu que la modestie sans apprêt de celui-ci
-fournira peut-être un exemple d’après lequel d’autres hommes vivront. Il
-est vrai que, de ce résultat, l’intransigeant, occupé de lui-même,
-ferait peu de cas.
-
-Je vis Déodat pour la première fois chez mon libraire. Il feuilletait
-une revue à couverture épiscopale dont j’étais l’abonné fervent et,
-comme nous venions tous deux acheter un petit volume de poèmes dont le
-libraire ne possédait plus qu’un seul exemplaire, les politesses qui
-s’ensuivirent menèrent à une causerie. D’autres rencontres nous ayant
-liés, nous nous étonnions bientôt que le hasard nous eût si tardivement
-réunis.
-
-Tout de suite, Déodat me surprit par le ton catégorique de ses moindres
-paroles. Ah! ce n’était plus l’hymne où Vernon, Leveil et moi tâchions
-de mettre nos voix à l’unisson sous le vocable de l’_Azur_! Je pouvais,
-à juste titre, m’étonner: Déodat voulait bien que l’on chantât comme
-lui, mais il se refusait à subir aucune influence. Il imposait son
-thème, son rythme, sa mesure, convaincu d’avoir raison de faire ainsi,
-puisqu’il se fondait sur une méthode éprouvée, un goût réfléchi et
-d’anciennes traditions. En outre, il n’aimait rien tant que discuter,
-contredire, convaincre; il n’usait ni de paradoxes ni de basses
-chicanes: il allait droit au but, apportant des raisons fortes,
-péremptoires, nombreuses, bien en ordre, qu’il employait suivant les
-règles d’une stratégie qu’il tenait pour invincible. Il parlait dru,
-sans fatigue et longtemps; victorieux, il n’abusait pas de sa victoire:
-me voyant défait, il se retirait simplement et me laissait sur le
-carreau, livré à des réflexions qu’il espérait salutaires.
-
-Déodat n’avait rien d’un sot, si ce n’est la magnifique assurance qui
-faisait les trois quarts de sa force. Cette assurance, je l’ai notée
-chez des imbéciles, quelquefois très comique. Chez Déodat, elle
-inspirait plutôt le respect.
-
-Je ne tardai pas à subir l’ascendant de l’ami nouveau qui me secouait
-ainsi. D’abord il modéra mes admirations quotidiennes en me démontrant
-leur excès. Grâce à lui, j’y regardais à deux fois avant de me laisser
-éblouir. Impitoyablement, il douchait ma fièvre: en somme, il
-m’apprenait la critique, mais je crois vraiment que jamais il ne m’a
-rien fait aimer. Il admirait sans amour et voulait que l’on admirât de
-même, par conviction raisonnée, or je ne m’en sentais pas capable.
-
-«Quel singulier homme que ton ami Déodat, me dit un jour mon père: il
-apprécie la saveur d’une pêche, la beauté d’une sonate ou les parfums de
-la campagne par le moyen de syllogismes!...»
-
-Il est évident que je lui dois beaucoup, mais les services qu’il me
-rendait, l’affection très réelle qu’il me témoignait, ceux-là trop
-assurés, celle-ci trop sèche, me décevaient au lieu de m’émouvoir.
-Enfin, Déodat manquait de gaîté à un point peu ordinaire. Il riait
-souvent et son rire incommunicable renfrognait au lieu d’épanouir, car
-on n’y sentait rien de gai. Jamais il ne riait malgré lui, jamais il n’a
-ri sans raison plausible, comme faisaient souvent Vernon et Morin,
-simplement parce que la vie est bonne à vivre, ou que cette hirondelle,
-en passant, s’est heurtée à l’air, ou par désir de rire...
-
-Sans doute n’aimait-il pas la vie... Mais pourquoi? L’ai-je mal jugé,
-mal compris? Cachait-il, au tréfonds de lui-même, quelque secrète
-amertume, une déception inavouée? Peut-être... je n’ai fait que le
-soupçonner, car Déodat tenait bien son personnage et ne se laissait
-guère surprendre; il se plaisait à paraître aride et ce n’est pas
-d’après de maigres broussailles, sèches, armées de piquants, que l’on
-peut deviner la source qui palpite au-dessous.
-
-Bientôt il augmenta son ascendant, lorsque je lui eus confié mes
-inquiétudes philosophiques. Il détestait l’inquiétude et mit une sorte
-de passion froide à la détruire en moi, à la remplacer par la vérité qui
-apaise, qui rassure, la seule, la sienne, bien entendu... et cette
-vérité, il me la présentait de telle façon qu’elle m’épouvantait déjà.
-
-Sa parole devenait hargneuse. Retenu par une belle promesse, je
-l’écoutais en tremblant. Il flétrissait comme à plaisir toutes ces
-fleurs qui devaient m’enchanter, il saccageait le jardin de mes rêves
-avec une sorte de fureur inspirée et me décrivait la vie que, selon lui,
-j’allais vivre, sous des couleurs qui me donnaient le frisson. Je me
-sentais à la fois convaincu et révolté. Ses propos d’inquisiteur et de
-prophète me donnaient une tristesse nouvelle dont j’avais honte.
-
-«Tu comprendras bien, mon petit, qu’il ne saurait m’être agréable de te
-voir domestiqué...»
-
-C’est encore mon père qui parle.
-
-L’influence de Déodat fut profonde et de longue durée. Je ne me délivrai
-d’elle que peu à peu, en m’éloignant, en me laissant bousculer par la
-vie et, quand cette vie devint mauvaise, qu’elle ressembla au destin
-affreux que Déodat me prédisait jadis et que j’en souffris cruellement,
-de tout mon être déchiré, alors, comme je me confiais une fois de plus,
-une dernière fois, à mon ami et lui disais mon désarroi, mon désespoir
-et ma douleur, dans une lettre écrite à cœur perdu, Déodat ne me
-répondit que par une dissertation glacée qui m’abandonnait sans secours,
-mais où il se piquait de me démontrer en phrases brèves, avec une
-parfaite logique, que sa doctrine était la seule irréfutable et sa
-prédiction juste.
-
-
-
-
-XX
-
-
-Je viens de cueillir et, paraît-il, assez brillamment, des lauriers
-universitaires. On m’en félicite, on s’en réjouit autour de moi; or ce
-n’est pas, cette fois, à M. Lequin que je suis redevable de mon succès
-mais, par un très singulier détour, au souvenir chéri de bonne-maman.
-Oui, c’est grâce à bonne-maman que mes parents ont cet air de
-satisfaction souriante qui leur va si bien et que je m’offre sans
-scrupule le plaisir d’être content de moi. Les longues causeries que
-j’avais avec elle demeurent vivantes en ma mémoire, je n’en ai oublié
-aucun détail et lorsqu’elle me parlait de quelque personnage illustre,
-il prenait aussitôt à mes yeux une importance nouvelle: je tâchais de me
-renseigner à son sujet, de compléter par des livres ce que bonne-maman
-venait de m’en dire.
-
-S’il lui plaisait de voir danser, le jeune duc de Reichstadt n’aimait
-plus la danse, dès qu’il la pratiquait lui-même. Les leçons de danse
-qu’on lui donnait l’ennuyaient à tel point que, pour les interrompre, il
-se fit à la jambe une petite blessure. D’autre part, friand de
-spectacles, quand le père de bonne-maman, qui dansait alors au théâtre
-de Vienne, paraissait dans un ballet, il ne manquait pas de l’applaudir
-et souvent même de lui faire savoir le plaisir qu’il avait pris à ses
-légers entrechats.
-
-Flatté par cette illustre approbation, mon arrière-grand-père demanda
-une audience afin de mieux exprimer sa gratitude. Le jeune duc n’essaya
-pas de cacher son point de vue et ce fut de sa bouche que le danseur
-reçut l’aveu de la blessure qu’avec intention il s’était faite. La
-réponse ne manqua point d’adresse: son auteur n’avait pas d’esprit que
-dans les jambes. Si le duc de Reichstadt aimait peu danser lui-même, la
-faute en revenait à ceux-là seuls qui l’enseignaient et, probablement,
-s’y étaient mal pris. Danser deviendrait vite un agréable divertissement
-pour un adolescent bien bâti, souple et mince comme le duc. Il ne
-fallait que lui faciliter les premiers pas, au lieu de les entraver par
-d’absurdes indications à contre-sens et d’ennuyeuses reprises. La bonne
-volonté de son Altesse paraissait acquise du fait de l’agrément qu’elle
-ressentait à voir danser autrui.
-
-Le petit discours dut être bien tourné, la flatterie habile, car le duc
-de Reichstadt promit aussitôt de convoquer son nouveau maître à danser,
-un jour prochain qu’il fixait déjà. De la blessure il n’était plus
-question. Ce fut ainsi que mon arrière-grand-père sut réconcilier
-Terpsichore et le fils de l’Empereur.
-
-Cette histoire m’inspira l’envie de lier plus étroite connaissance avec
-le jeune homme qui avait honoré ma famille de si gracieuse façon. Quand
-me vint le goût de la lecture, je fouillai dans la bibliothèque de papa,
-je me procurai chez les bouquinistes quelques portraits du roi de Rome,
-quelques monographies consacrées à sa courte histoire. Je m’émus de son
-cruel destin; longtemps il fut l’un de mes familiers et certain poème
-d’Hugo prenait pour moi plus d’ampleur encore, un sens plus douloureux,
-quand il célébrait l’enfant au souffle duquel avaient frémi, sous le
-dôme des Invalides, «les drapeaux prisonniers».
-
-En vérité, ce fut un coup de veine: mon baccalauréat débutait
-honnêtement, mais sans éclat. L’écrit avait été suffisant: l’oral
-m’effrayait un peu et je risquais d’y perdre pied, quand, au cours de
-l’examen d’histoire, un vieux monsieur grave et barbu qui certes ne
-savait pas si bien faire, me proposa de lui parler du roi de Rome. Je me
-retrouvai campé sur un terrain solide.
-
-Je bavardai longtemps et, je crois, non sans aisance. L’examinateur
-amusé par ma faconde, me laissa dire; d’autres, à côté de lui,
-écoutaient en souriant. Je ne cessais pas de fournir des renseignement
-précis, d’ingénieux développements, et même, je citais mes sources.
-Quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque, la séance ayant été levée en
-mon honneur (eh oui!), j’appris que j’étais reçu avec l’octroi d’une
-mention spéciale!
-
-«N’importe! me disait Papa, le soir même. Que ta chance ait été bonne ou
-mauvaise, tu n’en as pas moins passé ton bachot très brillamment. Viens
-m’embrasser encore une fois: tu es un brave garçon.»
-
-Tout naturellement, nous parlâmes de nouveau de bonne-maman et des
-histoires qu’elle contait si bien.
-
-«Tu te rappelles, disais-je, qu’un jour elle fit pleurer les vieux amis
-de ses parents par des danses inventées?
-
---Oui, mais, telle que tu la sais, Ottavio, l’anecdote n’est pas
-complète. Ta bonne-maman l’ayant dite à un poète que tu admires et qui
-fréquentait chez elle, celui-ci la remercia en déclarant que la beauté,
-la grâce et le charme féminins ont toujours, à leur point de perfection,
-ce même pouvoir émouvant.
-
-«Souvenez-vous, Madame, ajouta-t-il, d’Hélène passant sur les remparts
-de Troie et faisant palpiter le cœur de ceux qui la voyaient, des
-vieillards qui se lamentaient sur leurs maux et les oublièrent, un
-instant, ravis par son seul aspect. Ronsard a rendu cette scène dans un
-bien beau sonnet dont voici les premiers vers:
-
- «Il ne faut s’ébahir disaient les bons vieillards
- «Dessus le mur troyen voyant passer Hélène
- «Si pour telle beauté nous souffrons tant de peines
- «Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards...»
-
-«Il conclut ainsi:
-
-«Lorsque vous dansez, Madame, vous usez du même sortilège.»
-
-«Alfred de Vigny, car c’était lui, pensait qu’on lui saurait gré d’un
-compliment aussi délicat, mais ta bonne-maman le prit tout autrement
-qu’il ne s’y attendait. Etre comparée à une personne aussi légère que
-l’amante du berger Pâris lui déplaisait (sans doute passait-il dans sa
-mémoire un souvenir de la musique de son autre ami, Jacques Offenbach),
-et, pour rentrer en grâce, le poète dut copier, sur un album que nous
-avons encore, une dizaine de vers d’Eloa où elle put se voir comparée à
-un ange, ce qui remettait les choses au point. Si tu veux, je te
-montrerai cet autographe. Vigny avait une bien jolie écriture... Sa page
-voisine avec un quatrain de Musset.»
-
-
-
-
-XXI
-
-
-De Paris, où il se prépare à l’Ecole Normale, Dalsant m’écrit la lettre
-suivante en réponse à l’une des miennes qui l’interrogeait sur ses
-projets d’avenir:
-
-«Mon avenir?... Tu l’imagines comme s’il était le tien, tu le bâtis
-comme pour toi-même, sur un plan à peine différent. Mon avenir... il
-n’aura rien de très singulier, quoi que tu en dises. Oui, je réussirai,
-sauf maladie, jambe cassée ou accident grave, mais toi, Ottavio, quand
-te guériras-tu de cette manie qui te pousse à me désigner, à m’imposer
-un destin illustre, simplement parce que je suis ton ami? En somme, tu
-me repasses tes ambitions; c’est là une forme de ta vanité qui peut
-m’être agréable... qui ne rime pas à grand chose.
-
-«Sans doute reviendrai-je à Paris, l’an prochain. J’y louerai une petite
-chambre dans le quartier où j’ai mes habitudes, le vrai: quelque part
-entre la Sorbonne et le Panthéon. Pour me tirer d’affaire, je donnerai
-des répétitions, je m’intéresserai par devoir à des garçons qui, par
-goût, me seraient assez indifférents. Même si tu t’installes aussi à
-Paris, nous ne nous verrons pas très souvent: mon temps sera pris.
-Bientôt, je m’habituerai à ce train de vie, je tâcherai de le rendre
-monotone et n’y aurai pas grand’peine. En découpant les jours ouvrables
-de la semaine de façon bien parallèle, en les peignant du même gris qui
-ne se voit pas, ils filent plus vite et le dimanche arrive comme une
-surprise.
-
-«Plus tard, on m’enverra en province dans un lycée, je ne sais où, plus
-tard encore, dans une faculté modeste; enfin, un jour, un beau jour,
-quand ce sera possible, quand une telle folie me sera permise (ma folie!
-j’aurai fait une folie dans ma vie!), j’épouserai ma cousine Marthe, ce
-qui me compliquera l’existence, mais, que veux-tu! je me suis mis ça
-dans la tête. D’ailleurs maman trouve que j’ai bien raison; il est donc
-inutile d’en parler davantage, pour le moment... Et la vie continuera,
-éclairée par un bonheur que j’aurai choisi. Je verrai, devant moi, un
-chemin montant, assez caillouteux, pas très ardu, car mes jambes s’y
-seront faites, avec, tout en haut, la perspective d’une honorable
-retraite... apothéose!
-
-«Pendant ce temps, Ottavio sera allé courir le monde. Avant peu, il lui
-faudra des chemins de fer, des paquebots, des caravanes... L’omnibus? fi
-donc! Et puis encore des cocotiers, des gazelles qu’une girafe surveille
-de haut, ou des condors sur un pic des Andes. Il voudra se remplir les
-yeux d’un tas de belles images qu’il ira chercher au loin, parce que le
-port de sa ville natale n’est pas celui où l’on demeure, où l’on se
-chauffe au soleil, mais celui d’où l’on sort pour se rendre ailleurs. Il
-aura besoin aussi de musiques étranges: bruit du vent dans les cèdres,
-sons de flûte en Bactriane... comme si la brise de chez nous, la bonne
-petite brise qui dérange les pins, n’avait pas assez de chansons! Il
-demandera mieux que des parfums de résine, d’algues et de romarin: des
-orchidées capiteuses, et pas en serre! des fruits dont la saveur met la
-bouche en feu... toutes choses qui fournissent, au retour, d’excellents
-sujets de conversation.
-
-«Et j’oublie, mon vieil Ottavio, qu’il te faudra encore vivre les
-bouquins que tu as lus... Les bien lire ne suffisait donc pas? Il te
-faudra être là où se trouvait tel bonhomme de Kipling, de Loti et de ton
-Stevenson, te promener dans la savane et dans le bled et dans la forêt
-vierge, à cause d’un roman, d’un conte, d’une page traitant de fougères
-arborescentes et de lianes, coucher dans une fumerie d’opium chinoise,
-pour goûter la sensation tant de fois décrite...
-
-«Enfin, tu reviendras et c’est moi qui serai chargé de ranger tout ça,
-de fouiller dans le panier à papier de ta mémoire, de trier, de classer,
-de coller des étiquettes, et, comme le goût des voyages est contagieux,
-dit-on, je m’imaginerai avoir voyagé avec toi, car je te connais assez
-bien, Ottavio, pour me représenter non ce que tu tâcheras de m’expliquer
-par des interjections enthousiastes et des phrases confuses, mais ce que
-tu auras vraiment vu de tes yeux. C’est donc à moi seul qu’il faudra
-t’adresser pour mettre au point tes souvenirs.
-
-«Il me sera donc permis de voyager ainsi à peu de frais, d’admirer les
-nuits tropicales, de passer l’hiver aux Antilles, l’été sur une banquise
-pas trop froide et le printemps dans une île du Pacifique où danseront
-des femmes nues, couronnées de fleurs, sans quitter pour cela le petit
-appartement que nous habiterons alors, Marthe et moi, dans le VIe
-arrondissement (j’en ai vu un, jeudi dernier, rue Lhomond, qui avait
-l’air bien joli), et sans, je le répète, qu’il m’en coûte un sou. Par ce
-moyen, tu m’auras rendu le service de m’aérer l’esprit, tous les
-dimanches de l’année scolaire et presque tous les jours de juillet à
-octobre, et aussi de me faire valoir aux yeux de ma femme. Merci
-d’avance, Ottavio.»
-
-Il devait mourir trois ans plus tard.
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Si Morin le fantaisiste continue à se plaire aux mêmes jeux, il me
-rendra tout à fait enragé.
-
-Vous vous le rappelez peut-être chérissant du plus tendre amour une dame
-chemisière chez qui il achetait ses cravates. Or cette passion fut
-courte; elle ne survécut pas longtemps à l’honorable faillite d’_Azur_,
-mais je ne sache pas que ces deux déchéances fussent autrement liées que
-par le hasard.
-
-Aujourd’hui, Morin poursuit de ses assiduités une honorable fleuriste
-dont la boutique bien achalandée a quelque renom dans notre ville. Les
-anciens rédacteurs, réconciliés depuis peu, s’y réunissent parfois, non
-plus pour se rapprocher des Muses, mais simplement pour humer en commun
-de délicieuses senteurs. La jeune femme que Morin courtise est agréable,
-délurée, elle nous supporte sans mauvaise humeur, il lui arrive même
-d’orner gratuitement nos boutonnières de corolles discrètes. Ces
-attentions lui donnent le droit de nous mettre à la porte quand sa
-boutique s’encombre, sans refuser le bénéfice de la réclame que lui vaut
-notre reconnaissance.
-
-Ce ne sont d’ailleurs pas les amours de notre ami Morin qui m’enragent.
-Sur le quai du port où je me promenais au soleil, je viens de le
-rencontrer.
-
-«Ah! me dit-il en me prenant le bras, j’ai deux grandes nouvelles à
-t’annoncer, Ottavio! D’abord, un arrivage extraordinaire de mimosas.
-Nous irons les voir; on se dirait sur les bords du Pactole, dans la tour
-de Danaé ou la bouche de Saint Jean Chrysostome, chez Rothschild, au
-Pérou, en Eldorado, dans le jardin des Hespérides! C’est étonnant!...
-Mais il y a mieux encore! Ecoute, Ottavio: j’ai trouvé ma forme, celle
-que je cherchais depuis si longtemps et qui m’attendait, accrochée comme
-un pardessus dans le vestiaire de l’Olympe, mais que je ne découvrais
-pas, faute d’un numéro ou de quoi payer le pourboire. Ah! les temps sont
-durs!... Ma forme! C’est un petit livre de quatre sous qui me l’a
-révélée: un livre sur la poésie japonaise... Ces japonais, des gens
-sublimes! en trois vers ils disent tout; et, moi aussi, en trois vers,
-je vais tout dire à ma façon: mes peines et mes joies, mes ambitions
-réalisées, mes rêves, et ton nez qui s’allonge de jalousie, mauvais
-bougre!... Allons vite admirer les mimosas de Marianne...»
-
-Un temps pour respirer, puis il reprit:
-
- «... Dans la boutique parfumée
- «Où mon délice nous retient
- «Par ses grâces de brune almée.
-
-«Néanmoins, _odorante_ et _corybante_ eussent rimé aussi bien. Ces vers
-te donneront, en passant, un exemple du divertissement japonais qui sert
-à ponctuer mes propos.»
-
-Nous approchions et, quand il poussa la porte, nous vîmes, chez
-Marianne, le plus somptueux étalage de fleurs: une orgie en jaune.
-
-«Salut, Danaé!» s’écria Morin, la voix vibrante.
-
-Danaé me tendit la main.
-
-«Vous qui le connaissez bien, Monsieur N., me disait-elle, un instant
-plus tard, priez-le donc de ne pas me rendre ridicule! Chaque fois qu’il
-vient ici, jamais il ne manque de me donner un nom nouveau, et pas du
-calendrier! Hier, c’était Hertulie, un autre soir, Ismène, aujourd’hui,
-Danaé... Danaé! de quoi ça a-t-il l’air? C’est pas des noms de
-chrétiens, pour sûr... et j’en oublie. Il m’arrive de faire une tête
-devant les clients! Votre ami est charmant, mais je ne sais pas deviner
-quand il plaisante et quand il ne plaisante plus... Enfin, pour tout
-vous dire, j’ai quelquefois peur que ces noms ne soient des noms de
-belles dames qu’il a connues autrefois, des noms d’amour... Vous
-comprenez?... Alors, j’en aurais vraiment du chagrin.»
-
-Je la rassurai de mon mieux. Morin n’écoutait pas, occupé d’autre chose.
-
-«Allons! voilà que ma manche est toute tachée! Douce amie, seriez-vous
-assez bonne pour me prêter une brosse? Je vous promets de ne l’employer
-qu’à des usages honnêtes.
-
- «C’est l’impertinent mimosa
- «Qui, sans respect pour ma vêture,
- «D’un pollen d’or me saupoudra...
-
-«Merci, bientôt il n’y paraîtra plus et je songerai peut-être à vous
-rendre la brosse.
-
---Je la réclamerai, dit Marianne. Mais puisque vous aimez les fleurs,
-Monsieur N., venez voir dans l’arrière-boutique les roses que j’ai
-reçues de Nice; elles sont encore dans leur panier.
-
---Oh! les roses, dit Morin, cela ne m’excite plus guère. Vas-y tout
-seul, si ça t’amuse.
-
- «Trop de gens ont vanté les roses
- «Et sur un mode bien banal...
- «Ces fleurs omnibus m’indisposent.
-
-«Parle-moi plutôt de ce bouquet d’arums: ils s’embêtent, les pauvres,
-sur le coin du comptoir d’où le chat les fera tomber. A quoi
-pensez-vous, Marianne? Tant de pureté laissée à l’abandon!
-
- «Dans le cornet de cet arum,
- «Je goûterais bien, il me semble,
- «La saveur d’un cocktail au rhum.
-
-«Voilà comme je comprends l’alcoolisme, Ottavio: relevé par une pointe
-de raffinement et d’élégance.»
-
-Je lui demandai quelques nouvelles de nos camarades. Il me parla d’abord
-de Leveil.
-
-«J’ai lu son dernier roman en manuscrit. Plein de choses, très curieux,
-très... décoratif, et néanmoins sa psychologie mondaine a toujours
-quelque chose de gourmé, de guindé qui donne envie de mettre les coudes
-sur la table et de boire à la bouteille.
-
- «Le talent de Leveil m’inspire,
- «Par sa recherche du contraint,
- «Le goût de la crapule, ou pire...
-
-«Quant à notre vieux Vernon, il vit toujours sur les hauteurs et
-compose, paraît-il, une tragédie, oui, Monsieur! Ça se passe en Grèce,
-dans une Grèce plutôt alpestre.
-
- «L’air subtil des sommets me gêne:
- «Pour suivre Vernon sans effort,
- «Je veux un ballon d’oxygène.
-
-«Et, pendant ce temps, Landoux s’obstine à triturer laborieusement des
-odes chimiques où je n’entends rien et qui, même mises au point, me
-resteraient sur l’estomac.
-
- «Les effusions de Landoux
- «Ne laissent pas que d’être lourdes:
- «Il fait sa cuisine au saindoux.
-
-«Enfin, Silas...
-
---Assez, Morin! m’écriai-je. Tais-toi! Si tu continues...
-
---Mais oui, Mesdames, nous avons des roses, disait Marianne à de
-nouvelles clientes qui entraient. Justement, je venais de les montrer à
-ces deux messieurs, toutes fraîches de Nice: bien belles.»
-
-Par un amical petit signe d’entente, elle nous avertit que nous étions
-de trop et pouvions nous retirer, ce que nous fîmes, peu après.
-
-Tout est matière à tercets japonais pour notre cher Morin: Marianne, ses
-fleurs, une affiche, un nuage, un tramway grinçant sur ses rails,
-l’heure qui sonne, le coq qui chante, la lune qui se moque... Je n’en
-puis plus! S’il persiste, je lui serrerai le cou entre mes doigts!
-
-Cela dura quinze jours, un mois peut-être, où je m’épouvantai de sa
-présence, et puis, subitement, une autre idée le ravit: écrire un
-roman... et les tercets japonais se flétrirent.
-
-«... Des amusettes pour orientaux maniaques! des bibelots d’amateur! Tu
-entendras un autre son de cloche en lisant les premières pages de mon
-livre dont le titre provisoire est «Nausicaa et son chat persan».
-
-Je ne demandais pas mieux.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Quelque peu mon aîné, fils d’un vieil ami de mon père, Ferdinand, me
-semble-t-il, fut toujours de mes intimes.
-
-Ce garçon court de taille, aux épaules inégales, à la lourde carrure, et
-qui marchait comme un paysan, je le revois à tous les moments de ma vie
-d’enfant. Je revois son crâne tondu (il fallait couper d’assez près sa
-chevelure d’un roux trop agressif); je revois les taches de rousseur qui
-marquaient étrangement sa figure, je revois ses petits yeux noirs,
-malicieux, mobiles, et ses mains intelligentes mais démesurées, elles
-aussi tachées de roux. Son visage s’animait de façon singulière, à la
-moindre émotion, par un rictus de sa bouche que gâtèrent très tôt de
-mauvaises dents. Cette bouche et les points noirs des yeux donnaient
-toute sa vie à une face qui, au repos, paraissait de bois.
-
-Déjà, lorsque nous jouions, à la campagne, sous les pins, Ferdinand me
-ravissait par la verve caricaturale qu’il garde encore aujourd’hui et
-qu’il sut bientôt exprimer autrement qu’en paroles. Echappé du salon où
-d’ordinaire il se sentait mal à l’aise, et venu me rejoindre dans une
-retraite ombragée, connue de nous seuls, il tenait des propos dont
-l’accent personnel, dont la sourde violence me laissaient stupéfait, un
-peu effrayé, mais, somme toute, ravi. Il savait décrire un visage de
-façon à y faire paraître en un fort relief le trait ridicule, le défaut
-où se révèle un caractère. Il se complaisait en ses découvertes: le
-menton fuyant de Mme X., la bouche molle de son mari, le port de tête
-impérial de Mlle Y. lui inspiraient des commentaires d’un sarcasme
-bouffon qui forçaient à rire. Puis il se taisait, il songeait, devenu
-grave, tout à coup...
-
- * * * * *
-
-«J’espère qu’on ne va pas nous déranger, Ottavio?... Très bien, alors,
-ouvre la boîte.»
-
-J’ôtais le couvercle d’une petite caisse en bois blanc, doublée de
-métal, que nous avions mise à l’abri sous des broussailles. Il y puisait
-de ses larges pattes une poignée de terre glaise et, coupant son silence
-d’exclamations, de mots murmurés, de jurons sourds, de petits rires
-aigres, lentement, avec amour, il pétrissait la masse informe.
-
-Autour de nous, des oiseaux chantaient, les arbres bruissaient tout bas,
-un souffle de brise nous apportait une odeur marine, riche de rêves
-exotiques...
-
-Je regardais les mains actives de Ferdinand.
-
-«Sa gueule vient!»
-
-L’expression devenait méchante, il fronçait ses pâles sourcils, sa lèvre
-se relevait à gauche, montrant une dent noire à demi détruite. Lentement
-la gueule de Mme X. paraissait en effet: non pas le portrait modelé de
-Mme X., mais le masque japonais inventé à son horrible ressemblance afin
-de faire peur aux enfants... et Ferdinand se réjouissait.
-
-«Je tiens le menton! Il fout le camp comme il faut. C’est elle! Son fils
-la reconnaîtrait tout de suite! Ecoute-le, Ottavio: il s’écrie de sa
-petite voix d’imbécile rachitique: «Voilà maman!»
-
-C’était elle, sans contredit, justement vue en sa hideuse déformation,
-abominable et fidèle, à la fois, et vivante.
-
-Je ne remarquais pas que deux heures avaient passé. Je m’enthousiasmais
-à voir Ferdinand travailler de la sorte. Le temps ne me semblait pas
-long.
-
-Si la caricature était, à son goût, réussie, après l’avoir considérée
-avec attention, d’un œil curieux, interrogateur, il la détruisait, le
-plus souvent, et rejetait cette glaise au fond de la caissette en bois
-blanc. Parfois, trouvant le masque d’une laideur insuffisante et n’ayant
-pu y exprimer toute sa rancœur, il le couvrait d’un linge et le mettait
-de côté. J’étais chargé de le maintenir mouillé, jusqu’à la prochaine
-séance, devoir auquel je ne manquais pas.
-
-Un jour, malgré bien des serments, je ne pus m’empêcher de montrer à mon
-père l’une des gueules de Ferdinand, presque achevée, mais que le cruel
-artiste voulait accentuer encore.
-
-«Il en fait beaucoup comme ça?»
-
-Papa tournait et retournait avec soin la glaise humide. Il avait tout de
-suite reconnu la moue prétentieuse de Mlle Y.
-
-«On croirait qu’elle vient de réciter un de ses ridicules sonnets dont
-elle est si fière et qui écorchent les oreilles... Il a vraiment du
-talent, ce garçon... Oui, je te promets, Ottavio, de ne rien lui en
-dire.»
-
-Deux mois plus tard, papa étant allé conférer plusieurs fois avec le
-père de Ferdinand, j’appris que mon ami entrait à l’Ecole des Beaux-Arts
-de notre ville. Pendant les deux ou trois mois où il fréquentait
-négligemment le lycée, Ferdinand ne fit rien de bon, à ce qu’il semble.
-Peu aimé de ses professeurs, à cause d’un mutisme bourru qui passait les
-bornes permises, peu aimé de ses camarades, parce qu’il les tenait à
-l’écart ou se moquait d’eux, Ferdinand était comme un étranger dans sa
-classe; le bruit m’en revint bien des fois. Il ne fréquentait pas
-davantage mes propres amis qui lui eussent, à ma prière, fait des
-avances. «Des enfants de bourgeois!», disait-il, sur un ton péremptoire.
-Alors que je lui objectais, un jour, non sans raison, qu’il était enfant
-de bourgeois lui-même, j’évitai tout juste le coup de poing qui allait
-me punir de mon insolence. L’affaire faillit tourner mal.
-
-«Et toi, Ottavio, tu finiras comme eux: fils de bourgeois. Je croyais
-que ton M. Lequin te sauverait, mais la partie était déjà perdue. En
-tout cas, je te demanderai, plus tard, quand j’aurai du talent, de poser
-pour ta gueule de bourgeois et je t’assure, mon petit, que celle-là, si
-je peux la réussir ne te fera pas rigoler! On y verra le pauvre bougre
-qui aurait pu être autre chose, mais qui s’est laissé prendre, et qui en
-souffre, et qui se déclare satisfait tout de même...»
-
-A l’Ecole, il n’eut guère plus de succès que jadis au lycée. Je crois
-que ses maîtres le rebroussèrent au lieu de l’amadouer. Avouons
-néanmoins qu’il les détestait d’avance. A l’avis de Ferdinand, révolté
-par nature, un maître était d’abord et surtout le pompier imbécile qui
-prend plaisir à étouffer dans l’œuf la tentative originale, l’audace
-généreuse. A la longue, ce point de vue naïf décourageait. Enfin il
-recherchait le laid avec passion, non par esprit critique mais pour se
-réjouir. La découverte d’un détail fâcheux dans une belle ordonnance le
-comblait d’aise, celle d’un léger désaccord, d’une fausse note, d’une
-teinte fausse, d’un faux pas, le ravissait. Quelle était au juste sa
-pensée intime? Je n’en sais trop rien et fus pris de court lorsque je
-l’entendis répondre à quelque demande que je lui faisais:
-
-«Le beau, vois-tu, c’est pas mon affaire: le beau, c’est pour le bon
-Dieu. Moi, je suis un homme; j’aime ce qui est vilain, parce que je peux
-en rire et que je me sens vilain moi-même... regarde ma tête! Le beau,
-ça me fait peur... j’aime pas avoir peur. L’ordre, ça me fait peur et,
-de plus, ça m’embête. Je préfère rigoler en regardant des choses laides,
-des choses de travers, des choses en désordre. Parle-moi d’un olivier
-bien tordu, bien crevassé, et qui n’a plus l’air d’un arbre; parle-moi
-d’une trogne de vieille femme mal foutue, avec des poils noirs au nez,
-d’un gros ventre de banquier, barré de sa chaîne de montre en or...
-Voilà qui me convient! Les choses sublimes: les anges, les temples, les
-palmes, cette symphonie que tu m’as mené entendre au concert où, pour
-finir, un tas de gens hurlent un hymne, pour dire qu’ils sont contents,
-les tableaux des Maîtres (ah! les Maîtres!) où il n’y a jamais de vaches
-qui font leur bouse, ni d’ivrogne qui pisse dans un coin, tout ça,
-Ottavio, je l’admirerai peut-être au Paradis, si on m’y laisse entrer et
-que j’aie bien perdu ma forme terrestre, mais, pour le moment, je te le
-répète, c’est pas mon affaire.»
-
-Incapable d’improviser le petit cours d’esthétique et de morale qu’il
-eût fallu lui servir sur le champ, je balbutiai des choses vagues.
-Ferdinand reprit:
-
-«Oh! je te vois venir! tu vas me parler des musées... je préfère la rue
-aux musées! Là, je suis chez moi. Les belles statues, je saurai les
-apprécier le jour où toutes les femmes se promèneront sans chemise et
-qu’on se rendra compte, en voyant leurs formes idéales, que le marbre
-sculpté n’est pas du mensonge en pierre... J’attends... Mais les genoux
-cagneux, les nichons pendants, les salières, ça se devine sous les
-robes: on peut s’en amuser. Je déteste qu’on me raconte des histoires...
-Tiens! je ne sais plus qui m’a dit que la petite Germaine X. dont la
-bouche est jolie, a le sourire de la Joconde. Son sourire, elle le
-surveille, je parierais qu’elle l’étudie dans un miroir pour qu’on lui
-fasse encore ce compliment-là... C’est tout différent.
-
-«Si jamais je sculpte des bustes, des statues, je voudrais que, sous la
-ressemblance de l’homme ou de la femme, on trouve toujours une bête
-vivante: un gorille, une girafe, un crapaud. Ah! que j’imagine bien le
-cocher de la vieille Mme Z. en gorille! Dans ta gueule à toi, je ne
-distingue pas encore la bête; c’est ce qui m’empêche d’y travailler tout
-de suite. N’importe! ça viendra! Oui, je sculpterai l’image des hommes
-pour que chacun s’y voie comme il est. Je laisse à d’autres les
-portraits des dieux et des déesses... ou bien qu’on me les présente et
-que je puisse les regarder de près.»
-
-Ses discours m’ahurissaient. Il en profitait pour se payer ma tête et
-m’accabler de nouveaux sarcasmes. Cependant je me plaisais en sa
-compagnie. Obscurément, je sentais que des caractères aussi particuliers
-que le sien ne sauraient s’exprimer de façon courante; j’appréciais
-l’évidente sincérité des propos de Ferdinand où le cabotinage n’avait
-assurément nulle part, mais je ne me rendais pas compte de ce que ces
-exaltations, ces révoltes, ces colères offraient souvent de puéril.
-
-Le hasard me fit faire une découverte inattendue.
-
-Dans mon pays, la foire Saint-Michel, qui ouvre le 29 septembre, est le
-rendez-vous des familles, la joie des enfants. Jadis, on s’y amusait
-follement; c’est du moins le souvenir qui m’en reste. Une après-midi que
-je longeais ses boutiques, non pour monter sur des chevaux de bois ni
-pour acheter des berlingots à la menthe (j’avais, hélas! passé l’âge),
-mais simplement pour me distraire, j’aperçus Ferdinand, assis à la
-devanture d’un jeu de massacre et causant sur le ton le plus familier
-avec le patron de l’établissement. En partant, il appela deux gosses,
-voués à la récolte des boules égarées. Ces galopins lui sautèrent au
-cou, puis il serra la main de son interlocuteur. Fort intrigué, je
-m’ingéniai pour causer à mon tour; ce fut à vrai dire chose facile, le
-brave homme s’étant montré dès l’abord très sociable:
-
-«... Et qui était donc, demandai-je, quelques instants après, le rouquin
-avec qui vous parliez tout à l’heure? Je ne sais plus où je l’ai
-rencontré.
-
---Vous connaissez M. Ferdinand?... Ah! celui-là est un jeune monsieur
-que nous aimons bien, pas fier, bon garçon, un copain, quoi! Souvent
-nous allons au café boire un verre ensemble. Un brave type, M.
-Ferdinand! Il vient presque tous les jours ici, tant que dure la foire;
-il amuse les enfants, il leur fait la leçon: il est aussi savant qu’un
-instituteur. Il s’occupe de nous aussi: c’est lui qui a donné, l’an
-dernier, à ma femme, une médecine pour guérir ses douleurs; elle boitait
-que cela faisait pitié. Quand la foire est finie et que nous allons
-ailleurs, il ne nous oublie pas: il envoie des images aux gosses; pas
-seulement aux miens; il connaît plusieurs familles. M. Ferdinand est
-l’ami des forains. Malin, M. Ferdinand! Il m’a refait huit têtes de mon
-jeu de massacre; celles-là, tenez, au fond, à gauche: la grosse femme
-rouge et les suivantes. Il en remontrerait à beaucoup, tellement il est
-adroit de ses mains. Et puis, c’est un monsieur, vous savez!»
-
-Il ne tarissait pas d’éloges; il eût parlé de M. Ferdinand jusqu’au
-soir, mais toute une famille étant survenue qui voulait essayer sa
-chance au jeu, je me retirai.
-
-Ainsi, mon ami Ferdinand avait des occupations que j’ignorais, donnait
-ses soins à une femme rhumatisante, instruisait des gosses ignorants et
-gardait ces plaisirs pour lui-même... Longtemps, je tins secrète ma
-découverte. Ce fut quelques années plus tard, une nuit d’hiver, à Paris,
-sous la lampe, que, pour la première fois, causant avec Ferdinand, je
-fis allusion au jeu de massacre de la foire St-Michel.
-
-«Oui, répondit-il d’un air un peu rêveur, le bonhomme se nommait Julien
-Marle... les deux petits étaient bien gentils... l’aîné fait maintenant
-son service militaire à Perpignan. Mes forains, je les aimais beaucoup;
-je n’en faisais pas mystère; il n’y avait aucune indiscrétion à me
-parler d’eux. Un jour, j’ai failli moi-même aborder le sujet en voyant
-le goût que tu montrais pour les music-halls et les cirques, mais
-l’atmosphère foraine est si différente... Tu n’aurais rien compris à mes
-histoires.»
-
-Pourtant, cette nuit-là, Ferdinand m’entretint longuement de ses amis
-vagabonds, de la dure vie qu’ils menaient sur les routes de France, de
-leurs pauvres joies, de leurs peines et des nombreux usages qui les
-singularisaient. Sa voix restait basse, paisible; le sujet qu’il
-traitait devait lui tenir au cœur. Nulle plaisanterie, nul sarcasme ne
-vint couper ses propos tout empreints d’une espèce de joie inavouée.
-
-«Le souvenir de mes forains aide parfois à me consoler des horreurs de
-Paris.»
-
-Car Ferdinand a passé plusieurs années à Paris.
-
-D’abord il y mena une vie dont on ne pouvait dire qu’elle fût d’ascète
-ou de bohème. Toujours seul dans son coin, il travaillait par à-coups et
-ceux qui eurent le privilège, rarement accordé, de voir les étranges
-statuettes de bronze à la somptueuse patine qu’il acheva les prisèrent
-très haut.
-
-Mais il refusait de les exposer, de les vendre. Il éconduisait poliment
-certains amateurs qui s’étaient permis de s’intéresser à lui et fut pris
-de rage quand un marchand de tableaux alla en personne lui faire des
-offres très honorables. A cette occasion, il me parla de «caïmans qui
-sucent le sang des artistes», image assez mal venue, bien qu’elle lui
-fût chère.
-
-Ferdinand ne change pas, Ferdinand est immuable.
-
-Il y a deux ans, il logeait au sixième, à Montparnasse, dans un atelier
-lugubre, pauvrement éclairé, jamais balayé, où des livres traînaient à
-terre près d’un pot à eau et d’une grande carte routière de France, sur
-laquelle il suivait peut-être les migrations de ses forains. De ce
-triste repaire, Ferdinand se déclarait très satisfait; ses petites
-rentes lui eussent permis de se loger beaucoup mieux, mais il ne
-demandait pas autre chose.
-
-Or, bientôt, je constatai, non sans surprise, qu’il ne vivait pas seul
-en son taudis. Il avait, un soir, ramassé dans la rue et ramené chez lui
-une pauvre fille du quartier. Elle n’était certes point belle; tout au
-plus pouvait-on être touché par l’expression pathétique, abandonnée,
-d’un visage usé par la débauche, la misère et la boisson. Il l’aimait;
-il me parlait d’elle comme il eût fait d’une œuvre d’art audacieuse et
-libre, mais de même que, jadis, il avait peur des statues sans défauts,
-Ferdinand avait peur de Mariette dont il ne voyait que l’excellence.
-
-D’abord, elle se tint tranquille, toute effarée par la surprenante
-aventure qu’il lui était donné de vivre. Ce temps fut court. Dès qu’elle
-eut compris l’ascendant qu’elle prenait sur Ferdinand, la vie de mon ami
-ne fut qu’une suite de mauvais jours. Mariette retrouvait sa voix pour
-glapir et toujours se plaindre, pour se moquer des œuvres de son
-«rouquin», pour lui dicter ses absurdes volontés. Il ne se révoltait
-pas, il la comblait d’attentions délicates et charmantes qui, bien
-entendu, restaient pour compte. Il lui obéit en tout, jusqu’à
-m’interdire sa porte, parce que Mariette prétendait que j’avais une
-«mauvaise influence». Cela dura six mois au bout desquels j’appris,
-m’étant lié avec la concierge, que la dame du logis était absente.
-
-«Oui, me dit Ferdinand, comme je lui rendais visite, l’instant d’après,
-ça ne pouvait pas durer davantage: Mariette me trompait un peu trop. Je
-le savais, je ne lui en voulais pas: c’est encore ce sale Paris qui la
-gâtait ainsi, la pauvre fille! Et puis, un soir, je l’ai découverte, ici
-même, couchée dans notre lit (tu entends) avec le fils du cafetier qui
-tient boutique au coin de la rue. Ce jeune homme jouit d’une réputation
-bien établie de maquereau... Le fils du cafetier m’a été insupportable
-(un reste de prévention bourgeoise, Ottavio!), et je les ai mis à la
-porte tous les deux, après avoir rossé le bel adolescent. Mais, cette
-nuit-là, je suis sorti et j’ai marché au hasard, pendant des heures,
-sans regarder où j’allais. Je marchais toujours. Je me suis réveillé au
-fond du bois de Vincennes, où un gardien m’avait découvert, endormi sous
-un arbre. J’avais dû tomber de fatigue. C’est tout: tu viens d’entendre
-l’histoire complète de mes amours...
-
-«Eh non, ce n’est pas tout! Ecoute l’épilogue, Ottavio! écoute
-l’épilogue, si tu aimes les contes qui finissent bien. En rentrant chez
-moi, au matin, qu’est-ce que je trouve devant ma porte?... un chien, un
-chien sans maître, un pauvre chien que j’ai recueilli et qui montrait sa
-reconnaissance en me léchant les mains. Je vais te le montrer; c’est le
-plus beau des chiens. Il se nommera Croûte et me consolera de Mariette.
-Tu tâcheras de l’aimer, n’est-ce pas, mon vieux?»
-
-Un jeune chien de pauvre race, à coup sûr, mais affectueux et gentil. Je
-lui sus gré d’adoucir le chagrin de Ferdinand. Mon ami l’adore, au point
-d’avoir passé, le mois dernier, une nuit entière, roulé dans une
-couverture, au pied du lit où le jeune Croûte, malade, occupait la place
-de son maître, cette place qui fut prise, certain soir, par le fils du
-cafetier.
-
-Et voici qu’il me faut ne plus vous parler de Ferdinand. Ferdinand a
-quitté Paris, écœuré par les spectacles odieux que lui présentait cette
-ville ennemie, et ne sachant voir que ceux-là.
-
-Il est allé retrouver la mer bleue, et les rochers blancs, et les pins
-qui chantent. Il vit à la campagne de la vie des paysans. Il se prétend
-heureux. Il promet de m’envoyer de belles olives à la récolte prochaine.
-
-La dernière fois que je le vis, avant son départ, je lui rappelai
-l’engagement qu’il avait pris, jadis, de traduire en sculpture ma gueule
-de bourgeois. Un instant, il parut hésitant, gêné, puis:
-
-«Toi, dit-il, tu es un ami... alors, vois-tu, ça me coupe l’inspiration:
-ta gueule ne vient pas... pourtant, il y aurait à faire!»
-
-Et ses petits yeux noirs au regard affectueux démentaient le sarcasme de
-sa bouche.
-
-... Mais je garde, dans une petite vitrine à elles seules dévolue, trois
-précieuses statuettes en bronze de Ferdinand, trois surprenantes
-figurines qu’il a nommées «les Trois Disgrâces», laides, grotesques,
-émouvantes en leur affreuse nudité, troublantes aussi, douloureuses par
-l’expression où se lit tant de révolte et tant de honte: trois exemples
-d’un art tourmenté qui, chaque fois que je les regarde, m’irritent comme
-un sacrilège, et que j’aime cependant.
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Mon père me laissait la plus entière liberté, ne se mêlait de mes
-petites affaires que pour les faciliter et gardait avec moi un ton
-d’indulgente camaraderie où je retrouvais tour à tour son esprit
-ironique, de la complaisance et une tendresse extrême; mais, sur
-certains sujets, il ne plaisantait que difficilement ou même pas du
-tout.
-
-Depuis quelque temps, je professais des théories anarchistes, avec
-sincérité, avec passion, bien que ce fût en chambre. Comme un bon
-néophyte, j’acceptais de l’anarchie son catéchisme entier: je détestais
-d’une âme farouche les traîneurs de sabre et songeais déjà à l’héroïque
-façon dont je deviendrais plus tard un réfractaire, un très glorieux
-réfractaire... ce qui ne m’empêchait pas (quelle honte!) de me
-précipiter vers la fenêtre au passage d’un régiment.
-
-Un soir que je classais avec ivresse ma collection de journaux du
-«parti», papa vint me rendre visite. Mes timides essais de propagande
-avaient été si infructueux que je me l’étais tenu pour dit. Jamais je ne
-convertirais cet ancien soldat, ce militaire impénitent. Il me suffisait
-de le plaindre, sans plus insister.
-
-Interrogé par lui sur mon occupation du moment, je la lui dis avec un
-certain orgueil. Je m’attendais à une scène, à des reproches tout au
-moins. Quelle ne fut pas ma stupéfaction quand mon père parut
-s’intéresser au travail qui m’enthousiasmait si fort! Il s’était assis à
-mes côtés et maniait les vieux journaux. Il les déplia, en lut même
-divers passages.--Voulait-il donc s’instruire?
-
-Soudain, d’un geste brusque, il froissa la feuille qu’il tenait et la
-jeta dans le panier à papier. Il venait de parcourir l’article de tête
-traitant du drapeau, un article intitulé «la Loque».
-
-«Ah! les cochons!»
-
-Mon père avait rougi, ses traits durs lui faisaient un masque effrayant,
-puis sa figure se calma. Je vis naître sur sa bouche un petit sourire
-triste que je connaissais. Il se leva.
-
-«Mon ami, dit-il, c’est une chose très précieuse que je vais te donner,
-une espèce de fétiche; ce fétiche, tu le porteras désormais sur toi.
-Voilà trente ans qu’il ne m’a pas quitté.»
-
-Et, fouillant dans sa poche, il sortit de son portefeuille et jeta sur
-la table un petit morceau de bois, long de trois centimètres, creusé
-d’une encoche à chaque bout. Puis, souriant toujours du même sourire
-triste, il s’assit dans le fauteuil et, croisant ses belles mains fortes
-et longues, des mains d’artiste armé, il ajouta:
-
-«Maintenant, mon petit, tu vas écouter une histoire.»
-
-Il me la conta.--Cette histoire, je l’ai répétée moi-même, quelques
-années plus tard, alors que je venais de finir mon service militaire, et
-voici dans quelles circonstances.
-
-Mon père était mort depuis six mois. Dès le début de sa longue agonie,
-je ne sus plus ni penser, ni voir, ni entendre. Ces jours passés dans
-une chambre de malade aux rideaux tirés, cette maison où l’on ne
-marchait qu’à pas de loup, la crainte continuelle de parler trop haut et
-le spectacle surtout du combat inégal d’un homme courageux avec la mort,
-avaient vidé ma tête, brisé mes nerfs. Je me sentais un grand besoin
-d’air pur, d’espace, de liberté, après ces heures prisonnières. Je
-voulais souffrir sans contrainte et de toute ma souffrance, pleurer mon
-saoul, crier au besoin, après avoir tant de fois étouffé mes sanglots.
-
-Je projetai donc de voyager. Une lettre affectueuse de mon amie
-Elisabeth, où ses parents m’invitaient à passer quelques semaines chez
-eux, me décida. J’irais dans ce grand château saxon bordé de fossés; je
-surprendrais le passage furtif des chevreuils dans la forêt toute
-proche; je causerais avec ces délicieux hobereaux dont la vie calme,
-égale et quotidienne avait un charme singulier. D’avance, je savais
-qu’eux et leur fille respecteraient ma douleur et me laisseraient
-souffrir en paix. Je ne fis guère attention au post-scriptum de la
-lettre où l’on s’excusait de ce que la maison dût être souvent pleine, à
-cause des manœuvres qui, cette année-là, se feraient dans les environs.
-J’acceptai donc et partis, un mois plus tard.
-
-Bienfaisante influence du calme des forêts et des champs sur une
-blessure toute vive!... Auprès des hôtes qui m’accueillaient avec une si
-simple bonhomie, je commençai vraiment de me reprendre et les longues
-courses à cheval furent mieux qu’une distraction. En galopant sous les
-futaies aux arches graves, je me sentais un peu revivre. Le soir, on
-causait devant la fenêtre ouverte sur la nuit; on causait longuement,
-non point de celui qui était mort, mais de celui qui avait vécu, de cet
-homme de haute taille et de noble figure que les parents d’Elisabeth
-avaient connu, jadis, au temps où je jouais à cache-cache avec leur
-fille dans un jardin d’hôtel. Il m’était doux de retrouver chez autrui
-le souvenir de sa démarche, de ses façons de parler, de son ironie
-élégante, courtoise et comique, aux détours inattendus.
-
-Les manœuvres réunirent dans ce château quelques officiers, et nos
-veillées changèrent d’aspect. J’entendais assez bien l’allemand pour
-suivre les conversations, mais non pas pour y prendre part; d’ailleurs
-ces officiers saxons mettaient leur point d’honneur à me parler en
-français ou, du moins, dans une langue qui tâchait à se rapprocher de la
-mienne. Ils semblaient de bonne compagnie et je ne m’ennuyai pas un
-instant. D’autre part, le spectacle des soldats qui se gorgeaient de
-bière aux heures de repos, dans une prairie voisine, m’amusait parfois.
-
-Le vieux général von Herz, commandant des troupes de manœuvres me
-plaisait beaucoup. La première fois que je le vis, il me surprit quelque
-peu en engageant une conversation assez longue au cours de laquelle il
-interjeta soudain:
-
-«J’ai souvent entendu parler de vous par vos amis; j’en profite pour
-vous poser une question qui pourra vous sembler indiscrète ou...
-déplacée (dites-vous ainsi?). Excusez-moi... Monsieur votre père était
-bien capitaine de zouaves, pendant la guerre, n’est-ce pas?
-
---Oui, Monsieur, répondis-je sans cacher mon étonnement.
-
---Merci... je sais... oui, je sais que vous portez son deuil... Encore
-une fois, jeune homme, veuillez m’excuser.»
-
-On parla d’autre chose.
-
-Un jour, comme je rentrais assez tard pour le repas de midi, je vis, à
-table, un nouveau venu, jeune lieutenant prussien bien pris dans son
-uniforme, blond, avantageux et fier d’une moustache qui montait en
-pointe jusqu’à ses paupières. Je m’assis en face de lui. Peu après nous
-causions. Quoiqu’il s’exprimât en un français pur, et malgré ses bonnes
-façons, quelque chose me déplut en lui, dès l’abord, un je ne sais quoi
-d’arrogant, de satisfait, qu’accentuait encore ce sourire spécial de
-l’enfant gâté auquel on ne refuse rien. Le jeune comte d’Ehrenfeld
-semblait toujours attendre un hommage, de qui que ce fût. Il en trouvait
-jusque dans les miroirs, où un officier de sa figure lui disait: «Mon
-ami, comme vous êtes séduisant!»
-
-«Vous voyagez dans notre beau pays, me dit-il. Ah! Monsieur, j’envie
-ceux qui peuvent admirer l’Allemagne pour la première fois: nos plaines,
-nos montagnes, nos forêts, nos grands fleuves... Avez-vous fait la
-descente du Rhin?»
-
-Je lui décrivis de mon mieux mes promenades en Saxe et en Bavière, le
-charme que j’avais trouvé à l’aspect vieillot de certaines villes à
-pignons, mes découvertes dans les musées, mes courses à cheval, toutes
-récentes et, pour finir, une tournée faite, deux ans auparavant dans le
-Palatinat.
-
-Il m’interrompit en souriant:
-
-«Oh! oh! Monsieur, vous êtes allé chercher les traces des soldats de la
-vieille France!»
-
-Et, d’une voix devenue soudain âpre et coupante:
-
-«Les échos de la montagne retentissent encore du bruit de leurs
-abominations.»
-
-Je levai le nez.
-
-Il poursuivit, s’adressant aussi bien aux autres convives qu’à moi-même:
-
-«Ils ont tout fait! Ils ont brûlé, volé, détruit, et les filles des
-villages tremblaient à leur approche. Oui, oui! je sais! Ce sont là,
-comme l’on dit chez vous, les droits de la guerre...
-
---Mais pardon, Monsieur...
-
---Ces droits de la guerre, le soldat allemand les ignore. Il ne se bat
-que dans l’ombre de son drapeau et sous l’œil du Seigneur...
-
---Monsieur d’Ehrenfeld, dit notre hôte, il me semble que ce n’est ni
-l’heure ni le lieu...
-
---Excusez-moi, cher Monsieur, interrompis-je d’un air assez calme; je
-conçois parfaitement que M. d’Ehrenfeld, officier prussien, ait du
-soldat de son pays une idée assez haute et qu’il veuille vous
-l’apprendre à vous-même, allemand de date plus récente, puisque saxon,
-mais je tiens à lui conter une histoire qui peut rectifier sur un point
-son jugement de patriote.»
-
-On murmurait autour de la table. A mes derniers mots, il y eut un
-silence. On m’écouta.
-
-«Les cuirassiers de Reichshoffen avaient achevé leur tâche et la
-bataille touchait à sa fin, lorsque mon père, capitaine au 2me zouaves,
-fut renversé par un éclat d’obus qui lui laboura la cuisse gauche. Il
-roula sous un caisson d’artillerie et resta, le front dans la boue, à se
-vider de sang. Quand vint l’ambulance allemande, on crut qu’il était
-mort, et les ambulanciers français ne s’inquiétèrent pas non plus de ce
-cadavre. Une demi-heure passa. Ce fut alors que huit soldats prussiens,
-valides, et que l’on dirigeait, je ne sais pourquoi, sur Dusseldorf,
-s’aperçurent que ce morceau de chair humaine donnait des signes de vie.
-Le sous-officier qui les conduisait fit transporter mon père et, deux
-heures plus tard, le blessé, pansé avec soin, fut mis dans un fourgon à
-bestiaux en compagnie de ces huit même soldats que l’on envoyait, sans
-doute, rejoindre leur régiment.
-
-«On l’avait couché sur une paillasse, tout au fond du fourgon, en
-travers, et les huit soldats, s’installant de leur mieux, se mirent à
-causer, à fumer. De quoi parlaient-ils? de la gloire de ce grand jour,
-des hautes destinées de l’Allemagne, de leur roi, du Seigneur? Je ne
-sais. Mais de Woerth à Dusseldorf, la route est longue, et secoués dans
-leur fourgon, ces huit hommes finirent par s’ennuyer. Mon père était
-revenu à lui. Trop faible pour se rendre un compte exact de son état,
-trop fiévreux pour raisonner sur son sort, il entendait les occupants de
-sa geôle mouvante rire et chanter, puis marcher de long en large, puis
-chanter encore. Bientôt, il y eut un silence. Vraiment on s’ennuyait
-trop. Je pense que le fait d’avoir cueilli de la gloire sous les obus ne
-suffisait pas à repaître leur imagination, car l’un d’eux eut soudain
-une idée. Il fallait jouer à quelque jeu. Lequel? Ils se consultèrent un
-instant et l’idée germa.
-
-«Ah! Monsieur d’Ehrenfeld, je vous assure que c’était une belle idée,
-une idée de choix... de choix prussien, si j’ose dire, née dans l’ombre
-du drapeau et sous l’œil du Seigneur. Ils firent d’abord une poule de
-quelque argent qu’ils portaient sur eux; puis l’un de ces braves,
-ramassant un petit morceau de bois qui traînait... (le voici, Monsieur
-d’Ehrenfeld! regardez cette breloque de ma chaîne de montre), le
-réduisit à la taille que vous lui voyez et lui fit deux encoches. Un
-couteau suffit à la besogne. Après quoi, profitant de ce que mon père
-restait couché sur le dos, un grand gaillard blond qui louchait de l’œil
-gauche (mon père affirmait qu’il l’eût, vingt ans après, reconnu sans
-peine) força ce petit baillon entre les dents du blessé, afin de lui
-tenir la bouche ouverte; enfin les huit hommes valides... valides,
-entendez-vous, Monsieur d’Ehrenfeld! et restant toujours, je pense, dans
-l’ombre du drapeau et sous l’œil du Seigneur, se mirent en ligne et,
-très proprement, très loyalement, sans tricher, sans user de ruses,
-jouèrent l’argent mis en commun... jouèrent à qui cracherait le plus
-près de la bouche de mon père. Il se débattit, s’évanouit, ayant arraché
-un de ses pansements, et, deux heures plus tard, fut retiré du fourgon,
-couvert de sang et de crachats.»
-
-Debout, les joues violettes de rage, M. d’Ehrenfeld me menaçait:
-
-«Monsieur, vous en avez menti!»
-
-Je levais déjà mon verre pour le lui jeter à la figure, lorsque la porte
-de la salle à manger s’ouvrit et nous vîmes entrer ce grand vieillard
-avec qui j’avais causé quelques jours auparavant, le général von Herz.
-Tout le monde se leva. Les officiers saluèrent.
-
-«Que se passe-t-il donc?» demanda-t-il en allemand.
-
-D’une voix fiévreuse, mais, je dois le dire, avec beaucoup d’exactitude
-et de scrupule, le lieutenant d’Ehrenfeld fit, sans en rien oublier
-d’essentiel, le récit de la scène qui s’achevait et cita mes dernières
-paroles...
-
-«Je viens de dire à Monsieur N. qu’il en avait menti.»
-
-Le général comte von Herz ne répondit rien, tout d’abord. Il tirait les
-pointes de sa barbe; il regardait beaucoup plus loin que cette table,
-ces hommes, ces murs, tout au loin, tout là-bas... et, d’une voix un peu
-sourde:
-
-«Ce n’est pas à vous, jeune homme, dit-il, que je puis m’adresser, mais
-à vous tous, Messieurs. Je regrette d’être forcé de déclarer que cette
-histoire est strictement véridique, étant donné que je dus moi-même, sur
-le quai de la gare de Dusseldorf, retirer d’un fourgon à bestiaux le
-père de Monsieur, officier de zouaves, s’il m’en souvient bien, et qu’il
-était en effet couvert de sang et de crachats.
-
-«Rasseyez-vous, Messieurs. Lieutenant d’Ehrenfeld, vous prendrez,
-pendant quinze jours, les arrêts de rigueur. Veuillez agréer, Monsieur
-N., mes sincères excuses pour la haute inconvenance d’un de mes
-officiers.»
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Ces causeries avec mon père... j’en retiens mille détails divers qui
-m’intéressent, qui me font réfléchir. Elles me troublent parfois, mais
-en ai-je compris l’essentiel? Je le crois, tout d’abord; bientôt, un
-doute survient. Je tâche de me rappeler les paroles prononcées, samedi
-dernier, au crépuscule, alors que l’ombre, dans le bureau de Papa, était
-si douce et les senteurs qui montaient du jardin, si bonnes à respirer.
-Je reconstruis les phrases entendues, je les médite; cependant mon
-inquiétude persiste. Pour la dissiper, Dalsant serait précieux. Quand je
-m’adresse à lui, patiemment il écoute le résumé que je lui propose, il
-songe, quelques instants, puis il conclut et tout me paraît clair.
-
-«Il ne faudra jamais te contenter de peu, me disait papa. Tu prends des
-habitudes avec une facilité qui me surprend. A tes yeux, quelque chose
-de médiocre devient vite très admissible: tu t’y es déjà fait, tu n’en
-remarques plus la pauvre qualité. Elle t’aurait déplu, avant-hier, mais
-tu ne l’as pas tout de suite estimée. Aujourd’hui, tu l’acceptes; tu
-trouverais au besoin de mauvaises raisons pour la vanter. A cela je vois
-un danger: mieux vaut se donner de la courbature en essayant d’atteindre
-le but hors de portée que de cueillir par paresse le fruit qui se
-présente trop aisément sur une branche basse, et qui s’offre à la main.
-
-«Il est entendu que je parle pour toi, pour toi seul. D’autres
-choisiront une méthode différente et feront bien, au lieu que toi, tu
-auras besoin de t’efforcer, de tendre plus haut, de te forger chaque
-fois une ambition neuve, toujours afin d’éviter l’habitude. Ce n’est pas
-ton ami Dalsant que je me permettrais de conseiller de la sorte. Je
-pense qu’il me rirait au nez, et avec raison.
-
-«Je te le répète, Ottavio, ne te contente pas de peu: demande à la vie
-de te combler, non pas de t’offrir la petite pâtée du bonheur. Aspire à
-des rêves magnifiques, et tant pis si l’on se moque de toi. Fais de même
-pour tes amitiés, pour tes amours... oui, bien que, sur ce point, je me
-mêle de ce qui ne me regarde pas. Occupons-nous plutôt de tes amitiés.
-J’avais grand peur que tu ne te choisisses des amis avec nonchalance,
-que tu ne prennes le premier venu, parce qu’il est de bonne composition
-et qu’il t’amuse, comme un petit bourgeois, de ceux que Flaubert aimait
-tant, va chercher son plaisir dans une maison hospitalière, parce que
-c’est plus commode et qu’elle se trouve au coin de la rue. Tu te serais
-de même habitué à des amitiés faciles dont on ne se décolle plus. Voilà
-pourquoi Dalsant m’a été si sympathique, dès le premier jour. Il t’a
-fallu un effort pour le convaincre; tu en profites déjà et si vous êtes
-liés, maintenant, ce n’est pas pour avoir obéi à des convenances de
-famille ou de coterie ou de quartier, c’est parce que vous le voulez
-bien.
-
-«Si jamais, Ottavio, tu peux donner suite à ce projet d’écrire qui te
-tourmente, je ne te proposerai pas un autre plan d’action: tu devras
-encore ne pas te contenter de peu. Mieux vaudrait tomber quelquefois
-dans l’absurde ou perdre ton souffle court en grimpant sur les sommets
-que de barboter dans le convenu où tu trouverais, en y mettant du soin,
-des satisfactions auxquelles tu finirais par te complaire.»
-
-Ainsi parlait-il, et comme je répétais ses dires, quelques jours plus
-tard, à Dalsant, celui-ci s’étonna.
-
-«Quoi! tu ne t’en doutais pas? Ah! certes oui, tu prends facilement des
-habitudes! Pour ma part, je t’ai vu, au lycée t’habituer à ta situation
-de demi-cancre, avant que cet excellent Lequin ne soit venu, en somme,
-te donner le fouet, ce qui a révolté le petit amour-propre de Monsieur
-Ottavio. J’ai souvent rigolé, mon vieux, en te voyant sursauter lorsque
-Lequin essayait sur toi son ironie. On pouvait être sûr que tu ne
-tarderais pas à faire un effort méritoire.
-
-«Quant aux propos que ton père veut bien tenir à mon sujet, ils
-s’expliquent très simplement. Sachant que ma vie sera assez difficile,
-il comprend que les possibilités se présentent à moi moins nombreuses;
-dix minutes de réflexion suffisent à me décider; la plupart du temps,
-une évidence s’impose, au lieu que, dans ton cas, ces possibilités sont
-innombrables, tu t’y perds, tu ne cherches ni celle qui te conviendrait
-le mieux, ni celle qui serait féconde. Tu risques en effet de choisir la
-première venue et de t’y embourber. Tout ça n’a rien de mystérieux, mais
-ton père est un type épatant quand il t’engage à ne pas te contenter de
-peu... Puisqu’il m’y autorise, je tâcherai d’user de ma petite
-influence.»
-
-Bien des fois, le souvenir de cette causerie s’est représenté, lorsque
-la vie m’offrait ses douceurs, mais il ne suffit pas de déclarer sur un
-ton péremptoire que le «rahat loukoum» à la rose est une ignoble et
-poisseuse pâte, encore faut-il ne pas se laisser tenter par son agréable
-fadeur, pour en manger bientôt sans dégoût, sous prétexte que l’eau
-fraîche, bue ensuite, semble délicieuse... et s’engluer tout doucement.
-
-Ce n’est d’ailleurs pas du «turkish delight» comme l’appellent les
-Anglais que j’entretiens Celia. Nous repensons à cette conversation
-ancienne et je m’ingénie à lui faire sentir de quel ton grave et
-familier mon père me parlait, de quel air brusque Dalsant ajoutait ce
-qu’il avait à dire.
-
-«J’imagine, Ottavio, combien de pareilles causeries devaient vous
-occuper l’esprit, mais il faut avouer que votre père savait s’y prendre
-pour en arriver à ses fins et votre ami Dalsant, aussi, pour éclairer
-votre lanterne. Ils vous rendaient l’un et l’autre un service émouvant.»
-
-Ne pas se contenter de peu... Ce soir, j’ai presque envie d’abandonner
-ces pages. La tâche que je m’étais un jour proposée demeure très ardue.
-Il s’agit de faire revivre ceux que j’ai tant aimés; n’est-ce pas une
-tentative chimérique?
-
-Ne pas se contenter de peu...
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-Nous sommes partis sans enthousiasme et le premier aspect de la «station
-balnéaire» où nous devons passer deux mois d’été m’apparaît peu
-séduisant. Ce n’est point là le paysage maritime que j’aime: ces flots
-gris ne me disent rien qui vaille, non plus que ces sables découverts.
-La marée ne m’émeut pas. Il me manque les rochers rouges ou blancs, les
-calanques profondes, le décor familier des pins et le ciel surtout, le
-vrai, celui qui fait mal aux yeux: l’azur de chez moi. En outre, les
-circonstances sont mauvaises: maman se porte mal; elle vient ici pour
-reprendre des forces et non pour se distraire, ce qui réduit
-singulièrement le plaisir.
-
-«Tu vas beaucoup t’ennuyer, mon pauvre Ottavio, me dit-elle. Tu ne
-pourras pas te baigner à longueur de journée, ni te sécher au soleil
-avec nonchalance, ni faire ta sieste à l’ombre d’un vieux mur. Enfin il
-faut renoncer d’avance à nos promenades à cheval. Même si j’avais
-emporté mon amazone, je ne serais pas capable de les tenter; d’ailleurs,
-trouverions-nous des chevaux de selle en cet endroit?»
-
-Les habitants de l’hôtel ne nous offrirent pas grand réconfort: quelques
-familles gourmées, momifiées par la province, de vieux officiers
-retraités qui se groupaient au café pour boire leur absinthe, jouer à la
-manille et se raconter des histoires du temps où «le monde n’était pas
-fou», une dame grasse, retirée semblait-il de la galanterie, et qui,
-jalousement, caressait, baisait au museau et nourrissait de sucreries le
-plus ridicule des caniches, tout cela entouré d’une horde d’enfants
-d’âges divers. Ceux-là, du moins, on s’amusait à les suivre en leurs
-cabrioles et leurs jeux de plein air, mais, rentrés à l’hôtel, ils
-perdaient, hélas! beaucoup de leur agrément.
-
-Nous avions aussi remarqué une personne maigre, entre deux âges, dont
-les grands yeux noirs étaient tout baignés de poésie et, par contre, la
-réserve austère, le parfait mutisme, fort prosaïques. J’entendis d’abord
-le son de sa voix, un jour de canicule où, pâmée de chaleur, elle pria
-le garçon qui la servait de baisser un store sur la fenêtre de la salle
-à manger, mais, durant son silence, ses yeux parlaient pour elle,
-sombres, expressifs, éloquents, des yeux, vraiment, à célébrer en vers.
-
-Je la surnommais Angélique: cela lui convenait. Le souvenir de l’Arioste
-n’y était pour rien. «Elle doit s’appeler Angélique,» avais-je dit à
-maman qui répondit en souriant: «Si tu veux!»
-
-Le hasard fit que, sur la plage, son parasol voisinait souvent avec
-notre tente. Elle restait là des heures, assise dans son fauteuil de
-paille, comme sur un banc, toujours occupée à lire des livres dont je ne
-voyais pas le titre, leurs couvertures étant revêtues d’un invariable
-papier bleu. Elle ne se laissait distraire ni par le vol des mouettes,
-ni par les cris des gosses, ni par un nuage de teinte heureuse: elle
-lisait, la bouche un peu serrée, sans se pencher vers le volume tenu à
-la hauteur de ses beaux yeux.
-
-Or, un jour que le parasol d’Angélique ne l’abritait pas, il me fallut
-rentrer à l’hôtel pour aller chercher le sac à ouvrage de maman et,
-passant devant le petit salon, pièce triste où personne n’entrait
-jamais, je perçus de mélodieux accords et reconnus, savamment jouée,
-l’une des études de Chopin. Prudent comme un cambrioleur, je poussai la
-porte et parvins à me faufiler derrière un paravent pseudo-japonais dont
-une feuille se rabattait sur moi.
-
-Angélique, assise au piano, tirait du pauvre instrument tout ce qu’il
-pouvait donner. Elle jouait avec ferveur, avec passion, avec art. Se
-croyant seule, elle se laissait prendre à l’enchantement né sous ses
-doigts. Elle joua encore deux ou trois scènes d’enfant de Schumann, une
-pièce courte de Borodine, d’autres morceaux que je ne connaissais pas,
-puis se leva brusquement, traversa le salon lugubre, les yeux brillants
-de larmes, le visage transfiguré, et sortit sans m’avoir vu.
-
-«C’est maintenant, Ottavio, que tu m’apportes mon sac!... tu n’es pas
-essoufflé, je pense!»
-
-La révélation que je fis aussitôt me servit d’excuse.
-
-Deux jours plus tard, je notai de nouveau l’absence d’Angélique.
-
-«Allons l’entendre, dit maman; le salon est à tout le monde; inutile de
-nous cacher.»
-
-Angélique ne témoigna d’aucune surprise. Se contentant de nous ignorer,
-nul signe d’agacement ne passa sur son visage. Elle jouait, cette fois,
-la partition d’_Orphée_ et l’on pouvait deviner entre ses lèvres
-frémissantes mais muettes les paroles qu’elle se chantait à elle-même.
-Nous revivions, maman et moi, la douleur du poète. Et ce fut ensuite
-_Siegfried-Idyll_ de Wagner qui nous transporta dans la forêt magique
-peuplée d’un innombrable murmure...
-
-Emotion très différente de celle que nous procura, plus tard, le jeu de
-mon ami Michel Rabier, toujours animé d’un souffle dyonisiaque qui n’eût
-pas convenu, je pense, à la frêle Angélique; pourtant cette
-interprétation était noble, haute, et profond l’enchantement que l’on
-subissait.
-
- * * * * *
-
-«Je l’aurais si volontiers remerciée! de si grand cœur! disait maman,
-une demi-heure plus tard, mais quelles paroles adresser à cette personne
-glacée qui se retire sans tourner la tête? Elle passait devant nous
-comme devant deux fauteuils ajoutés au mobilier... N’importe! elle m’a
-fait bien plaisir.»
-
-Nous profitâmes souvent de l’occasion offerte et toujours avec joie.
-Cependant, des nouvelles survinrent qui changèrent le cours de mes
-pensées. Je me sentais mécontent, préoccupé: le passage en France d’une
-parente venue de très loin m’obligeait à rentrer chez moi pour quelques
-jours, et l’idée d’abandonner maman, trop faible encore pour
-m’accompagner, ne me souriait guère. Nous avions à ce sujet, sous notre
-tente de la plage, de longues discussions où je montrais l’humeur la
-plus noire et qui ne menaient à rien qu’à nous agacer tous les deux.
-
- * * * * *
-
-Je pars demain, très peu satisfait. Puisque, en ce moment, Angélique
-joue un menuet que je crois être de Rameau, j’entre une dernière fois au
-salon, pour passer le temps, ce temps qui me paraît n’en plus finir. A
-peine me suis-je installé qu’Angélique cesse de jouer, se lève, vient
-vers moi, s’arrête, un peu interdite, et me parle ainsi:
-
-«Monsieur, je vous assure que je n’ai nullement l’habitude d’écouter aux
-portes, ni même aux coins des tentes de la plage... Sans doute
-forciez-vous un peu le ton, hier après-midi, car j’ai surpris, malgré
-moi, quelques phrases de la conversation que vous teniez avec madame
-votre mère. Par suite, je vous sais inquiet de la laisser seule, à cause
-d’un voyage urgent. Si ma proposition vous agrée, Monsieur, je veillerai
-sur votre malade pendant cette absence. J’ai une longue habitude de ces
-soins et tâcherai aussi de la distraire de mon mieux en lui faisant de
-la musique, puisqu’elle semble la goûter.
-
-«Je vous serais reconnaissante de me répondre, ce soir, brièvement, sans
-politesses superflues... A bientôt, Monsieur. Oh! j’oubliais de vous
-dire que j’ai reçu, hier, la partition, tout récemment parue, de
-_Pelléas et Mélisande_, l’œuvre nouvelle de Debussy dont certains font
-grand cas. Son déchiffrement pourrait présenter de l’intérêt.»
-
-Que la voix fût froide, l’attitude guindée, je n’y prêtais pas
-attention: c’est par son regard que s’exprimait cette femme singulière,
-à ce regard seul qu’il fallait répondre; je le fis, dans la mesure de
-mes moyens réduits par un peu de stupéfaction.
-
-Ainsi débuta une amitié de plus de vingt ans.
-
- * * * * *
-
-Dès le retour, je me rendis compte de quelle tranquille diligence
-Angélique avait fait preuve pendant les quatre jours que dura mon voyage
-et par quelles attentions délicates elle s’était assurée tout de suite
-la sympathie souvent rétive de maman.
-
-«Ah! je t’assure, Ottavio, que je ne m’ennuyais pas en sa compagnie!
-Elle se trouvait toujours là au moment précis où j’avais besoin d’elle,
-sachant causer, sachant se taire, me distrayant par des remarques
-inattendues qu’une autre n’eût pas faites, me charmant par la musique
-dont elle est toute pénétrée, fort cultivée, sans ombre de pédanterie,
-ironique sans méchanceté, observant les gens et les choses: un enfant
-qui joue, un oiseau qui chante, un passant, une nuance de paysage... et
-cela à sa manière qui n’est certes pas celle du voisin... n’insistant
-jamais, surtout, de même que, dans son jeu musical, jamais elle ne
-souligne un effet. Ah! combien je regrette que le coin de province où
-elle habite soit à l’autre bout de la France et que nos rencontres
-risquent d’être rares!»
-
-Elles le furent: maman disait vrai.
-
-Huit jours plus tard, Angélique me faisait ses adieux.
-
-«Votre mère a été de la dernière indiscrétion, et je l’en remercie.
-Puisqu’il vous plaît, Monsieur, de me nommer Angélique, ne vous gênez
-pas. Dorénavant, je serai donc Angélique, pour vous. Est-ce entendu?...
-
-«Merci, Ottavio... Il paraît, en outre, que votre paresse en matière
-épistolaire est inqualifiable. Je vous en voudrai beaucoup de ne pas
-m’écrire régulièrement. Lorsque j’aime les gens, je deviens très
-exigeante. Vous vous le tiendrez pour dit, n’est-ce pas? Votre mère a
-mon adresse, j’ai la vôtre. Une poignée de main... Au revoir!»
-
-Je garde d’elle des lettres précieuses que je relis souvent. Angélique a
-su me suivre: elle s’est réjouie avec moi et, du même cœur compatissant,
-désolé; elle comprend une souffrance sans qu’on ait la peine de rien lui
-expliquer: elle la devine. Elle partage de bonne grâce les plaisirs de
-son ami; elle se tient au courant de ses ennuis, de ses inquiétudes et
-trouve la phrase simple et juste qui les allège...
-
-Mais j’y pense! Voilà plus de quinze jours que je n’ai écrit à
-Angélique. Je ne voudrais pas recevoir d’elle une semonce: le ton de
-certains de ses billets est parfois assez dur. Je devance donc l’amicale
-réprimande qui ne tarderait guère:
-
- «Paris, le 23 décembre.
-
- «Ma chère Angélique...»
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-Je ne m’en rendais pas compte et les quelques mouvements d’impatience,
-les fugitifs mais très ironiques sourires que papa se permettait parfois
-n’avaient pas suffi à me le signaler: je devenais ennuyeux, cruellement
-ennuyeux et mettais à provoquer cet ennui une assiduité sans égale. Je
-me spécialisais à tel point dans les belles-lettres que rien d’autre ne
-m’intéressait plus, ou c’est alors que je trouvais à y revenir par
-quelque digression sournoise. Je lisais toujours avec gloutonnerie, mais
-au lieu d’assimiler ces lectures en silence, je faisais d’elles le sujet
-d’un incessant bavardage et n’épargnais mes commentaires à personne.
-
-Quand j’admirais, la moindre critique me mettait hors de moi. Si juste
-qu’elle pût être, je ne la discutais pas, je la niais tout de suite et
-m’en indignais comme d’un blasphème; or l’indignation pousse à
-l’éloquence. Quand je n’admirais point, quand l’œuvre m’était hostile ou
-simplement indifférente, quel haussement d’épaules dédaigneux, pour
-accabler ce béotien qui se permettait d’aimer une œuvre qui ne savait
-pas me plaire, pour lui fermer le bec et parler à mon tour! Le reste du
-temps, je le passais en éloges, déclamations, essais d’apologétique
-souvent maladroits où je m’embrouillais, mais d’où je sortais vainqueur,
-à mon avis, du moins, en imposant ma façon de voir, la vraie.
-
-De plus, j’affectais, sitôt que l’art était en cause, un air concentré,
-réfléchi qui faisait bien augurer des pensées profondes prêtes à
-cristalliser dans ma cervelle. Que cet art fût plaisant, grave, bouffon
-ou dramatique, je l’envisageais de même: on ne devait pas s’approcher du
-temple, le sourire aux lèvres. Ce sont les petites gens sans foi, sans
-mœurs, qui vont cueillir des fleurs sur les coteaux modérés, moi je ne
-fréquentais que les cimes de l’altitude desquelles je me croyais, en
-outre, seul juge.
-
-A cette époque, j’étais étudiant et dus persécuter plus d’une fois mes
-pauvres camarades par mon intolérance. La nouvelle vie que je menais
-m’avait surpris. Séduit d’abord par sa gaîté, il me fallut bâtir en moi
-une cloison étanche, pour que mon austérité devant l’art ne m’empêchât
-pas d’accueillir la joie qui s’offrait, qui me tentait fort, car je
-restais jeune... Mais comment faire? comment, surtout, résister à ce
-besoin qui me possédait de répandre à tout bout de champ la bonne
-parole, de ramener dans le droit chemin l’aveugle et l’insensé, de
-mettre en fuite, par la vertu de mes discours, les mauvais démons? La
-vieille dame qui dansait jadis à l’Opéra et tourbillonnait au clair de
-lune, chaussée de satin noir, m’avait-elle, du fait de son ascendance
-suédoise, transmis le goût du prêche et de la conversion?
-
-Un matin que je m’exaltais ainsi, à propos des vers de je ne sais plus
-quel poète symboliste, que j’en vantais le mérite inégalable, que j’en
-citais de mémoire des strophes nombreuses, beaucoup trop, au gré des
-auditeurs, mon camarade Michel Rabier que je connaissais à peine
-s’approcha, écouta quelque peu, puis interjeta sur un ton assez
-autoritaire:
-
-«Mais toi, mon vieux, es-tu fichu d’écrire des vers qui tiennent sur
-leurs pattes? Ça se saurait, je pense! alors épargne-nous les vers des
-autres: tu embêtes tout le monde et tu perds ton temps.»
-
-Inutile, n’est-ce pas, de relever l’ineptie du propos? elle était
-manifeste. Je m’éloignai dignement, sans rien répliquer.
-
-Or, le soir de ce même jour, je revis Michel Rabier à une réunion
-d’étudiants. Il menait le train. On chantait des chœurs d’une parfaite
-obscénité, on poussait des hurlements, on entonnait de la bière, tout
-cela dans une atmosphère épaisse de tabac. Je me joignis au vacarme, je
-tâchai de m’y distinguer et ne fus bientôt plus qu’un garçon de dix-huit
-ans qui s’amuse sans arrière-pensée ni contrainte.
-
-La nuit passait; il ne restait dans la salle qu’une dizaine de camarades
-épars. Le bruit avait cessé; on s’apprêtait à lever la séance, mais par
-les fenêtres grandes ouvertes, il entrait, maintenant, une fraîcheur
-délicieuse qui invitait à rester encore.
-
-Je vis Michel Rabier traverser la salle et s’asseoir au piano; il se mit
-à jouer; il chantait aussi, d’une voix rude et juste; il s’exaltait, lui
-aussi, pour mieux nous rendre la splendeur de l’œuvre interprétée... et
-ce fut le sublime passage des _Maîtres-chanteurs_ où Hans Sachs enseigne
-à Walther l’amour et le respect de son art. C’était Hans Sachs en
-personne, je ne pouvais le voir autrement. Ce gros garçon barbu qui, une
-heure avant, hurlait des refrains immondes mettait sa voix au service de
-l’art le plus noble, le plus émouvant.
-
-Ah! je ne songeai pas un seul instant à dire: «Es-tu fichu de composer
-de la musique?... ça se saurait!» Il ne nous embêtait pas, lui! Il nous
-ravissait! Par la grâce du sort, j’avais trouvé sur ma route un
-animateur.
-
-Je n’indiquerai pas explicitement le lieu où cette nuit s’acheva, mais
-là, encore, Rabier n’était-il pas tout pareil: vivant, joyeux, plein
-d’enthousiasme et paraissant à sa place, oui, même là?... Lorsqu’aux
-approches de l’aube, nous quittâmes les quais du port pour rentrer enfin
-chez nous, notre causerie se perpétuait sous le clair de lune finissant.
-
-«Il ne faut pas trop m’en vouloir, me disait Rabier, si je t’engueule
-quelquefois: ce sont des façons de parler... et puis, vois-tu, avec la
-vie que nous menons, on n’a pas le temps d’être poli: la forme est
-sacrifiée... N’importe! ça m’agace de te voir profiter si mal de tes
-lectures. On dirait vraiment que les beaux vers, la belle prose que tu
-lis, tu les laisses dans le livre au lieu de les porter en toi. Alors,
-quand tu parles de ces choses, elles prennent tout de suite un air de
-citation entre guillemets, un air mort, un air de conserve. Tu sais, mon
-vieux, les beaux vers me font plaisir à moi aussi, mais j’aime qu’ils
-flambent, qu’ils fument, qu’ils résonnent ou qu’ils me proposent des
-images. Les vers en conserve, frigorifiés, ne me disent rien: j’ai
-besoin de les goûter frais, de les revivre. Tu les revis peut-être pour
-toi-même, mais pas encore pour autrui.
-
---Je veux bien, répondis-je, mais de quelle façon m’y prendre?
-
---En te mettant à la cuisine... Oh! je ne plaisante pas. Il y a des gens
-qui prétendent (de pauvres imbéciles sans odorat ni goût) qu’un bon plat
-est toujours bon, que l’on connaisse ou non la recette. Ils ne savent
-pas manger, les misérables! Un plat qui me semble digne de ma gueule, je
-l’analyse tout en le mangeant, je l’étudie; il m’explique sa qualité, il
-me la démontre. On se trompe parfois: les sauces donnent de singulières
-déconvenues... et dans tous les arts, je crois... Toi, tu n’aimes pas la
-poésie en gourmand: si tu savais le métier du poète (je dis bien: le
-métier), si tu te rendais mieux compte de la facture du vers et
-l’étudiais de près, le poème te donnerait une joie plus grande, ton
-émotion s’augmenterait, serait plus ample, plus profonde, car tu
-distinguerais mieux le passable de l’excellent, le curieux du beau. Les
-petites choses t’apparaîtraient vite sans intérêt, les grandes à leur
-taille... et l’inspiration du poète gagnerait encore en mystère pour te
-donner une joie plus complète. D’ailleurs nous reparlerons de ces
-questions, puisqu’elles t’intéressent.»
-
-Je le dirigeai vers la musique: il se laissa faire et promit de me
-fournir avant peu, avec un clavier sous les doigts, mille exemples de ce
-qu’il me disait.
-
-Nous nous étions assis sur un banc. A l’orient, le ciel s’éclairait
-déjà, la nuit se teintait de mauve. Soudain, la voix de Rabier me parut
-changée.
-
-«Hein! disait-il, ça te dégoûte, mon garçon, de nous voir finir notre
-journée à l’heure où tu commences la tienne?...»
-
-A qui parlait-il?
-
-A un jeune passant, fort loqueteux, qui, sans doute, se rendait à son
-travail.
-
-«... Je me dégoûte aussi! Assieds-toi là et prends un cigare. Tu nous
-feras plaisir.»
-
-L’homme s’assit. Bientôt après, ils causaient et, déjà, se sentant en
-confiance, notre invité de l’aube s’exprimait plus librement, répondait
-sans nulle gêne à Rabier qui l’interrogeait sur sa famille, son travail,
-ses joies et ses ennuis.
-
-Nous nous levâmes.
-
-«Merci pour le cigare... Monsieur.
-
---Pas de quoi, camarade, et surtout rappelle-toi, si les enfants étaient
-malades, de les envoyer à l’adresse que je t’ai donnée... Bonne journée,
-bonne chance!»
-
-Il faisait grand jour.
-
-Tel je vis Michel Rabier, cette nuit-là, tel je devais toujours le
-revoir. Qu’il parlât de littérature, de musique, d’art plastique ou de
-philosophie, dans chaque sujet il apportait la même ardeur à tout
-sentir, à tout comprendre, à mieux se renseigner. Sa critique ne se
-montrait jamais destructive: elle offrait le spectacle d’un combat où la
-force de l’adversaire était respectée; son admiration, jamais non plus,
-ne paraissait creuse: en glorifiant l’œuvre, vers elle il appelait
-l’amour. On le retrouvait pareil devant un paysage: il se mêlait à lui;
-devant une pensée: il se l’incorporait et, tout de suite, en essayait la
-vertu par de subtiles tentatives; devant un être, enfin: il se donnait à
-lui pour le prendre plus sûrement, et toute sa joie était d’agir ainsi.
-
-Je dois à Michel Rabier d’avoir soufflé la poussière de mes livres,
-éclairci ma vue embrumée de littérature, assuré mon oreille et même
-affiné mon goût, car cet amateur de délices était un grand mangeur, un
-grand buveur. Il m’invite encore souvent à sa table, mais, pour ne rien
-cacher, il souffre aujourd’hui d’arthritisme, ce qui ne nous empêche
-nullement de causer, comme jadis, après le repas.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-Une porte bat quelque part... Je me réveille en sursaut.
-
-D’abord, il m’a fallu un certain temps pour me délivrer du beau songe,
-mais à mesure qu’il se dissipe, des larmes viennent noyer mes yeux.
-
-C’était jadis... je me tenais à califourchon sur cette forte branche
-d’où l’on découvre tant de choses: des broussailles, du gazon, des
-fleurs, le coin du verger et le bassin, au milieu duquel donne de la
-bande un petit bateau, perdu par l’insigne maladresse de Bianca.
-
-Maman descend les marches du perron, bottée, éperonnée du pied gauche,
-une cravache à la main. Elle a l’air content. Papa, comme d’habitude,
-vérifie les sangles de la bête que l’on vient d’amener, à qui maman
-parle de près et dont elle flatte les naseaux, puis il l’aide à se
-mettre en selle.
-
-Pourquoi va-t-on se promener sans moi, quand il fait si beau, si bleu,
-si chaud? Aurais-je démérité?...
-
-Je ne m’en préoccupe pas: je regarde bonne-maman, assise à l’ombre, dans
-un fauteuil de rotin. Elle a mis ses lunettes; elle lit le journal,
-lentement, avec méthode, comme il sied, s’attardant à la colonne des
-naissances, des mariages, des morts, parce qu’il lui faudra peut-être
-écrire quelques mots de félicitation ou de condoléance: tâche malaisée
-lorsqu’on a plus de quatre-vingts ans et des yeux fatigués.
-
-Ce bois que je domine de haut est plein de monde. Dalsant me cherche: il
-m’apporte un livre dont il veut me parler, qui m’intéressera. Je le vois
-sous l’aspect d’un garçon râblé de dix-huit ans. Moi, j’en compte huit
-ou neuf à peine, mais, dans le rêve, on s’entend fort bien à brouiller
-les dates.
-
-«Ohé! ohé!»
-
-Ferdinand m’appelle, me fait signe: il me montre un masque en terre
-glaise. Ah! c’est le baron de B.! Toujours jeune, toujours souriant du
-même sourire humide et satisfait, il s’effondrera demain, sans doute:
-son nez lui tombera dans la bouche, ses prunelles d’un azur si tendre,
-soudain liquéfiées, couleront sur les joues flasques, bleuies par le
-rasoir...
-
-La gueule modelée par Ferdinand prévoit cette déchéance, la laisse
-pressentir d’horrible façon.
-
-Quelques adolescents se promènent sous les platanes. Chacun d’eux est, à
-sa manière, un peu génial... Les illustres collaborateurs d’_Azur_, le
-front ceint du «verd laurier», chantent en chœur, transportés du même
-enthousiasme. Ce chœur, où l’ai-je donc entendu?... Je pense à
-Nuremberg, sans plus insister, car j’écoute autre chose, maintenant: un
-bruit sourd, bien rythmé... c’est le cheval de Maman qui galope au loin,
-je ne sais où, qui galope à travers champs, et chaque fois qu’il saute
-un ruisseau, je vois le ruisseau qui brille.
-
-Bianca réclame son partenaire au croquet, d’une voix très impérieuse.
-Bianca m’embête (me prend-elle pour un enfant?) et peu m’importe que
-l’arceau de la «cloche» soit démoli.
-
-Le cheval de maman galope sur une plage. Quand l’ai-je déjà suivie,
-cette plage bordée d’arbustes malingres, couleur de rouille? Dans le
-fond, je distingue des paillotes d’où sortent de petits nègres tout nus.
-
-Du haut de mon arbre, j’ai lancé un cerf-volant superbe, cadeau de papa.
-Son aspect est celui d’un dragon chinois. Il se tortille, se dandine et
-monte par à-coups. Je vois vibrer les anneaux de sa queue. Il fait
-l’admiration des foules, de Dalsant, de Ferdinand, de Bianca qui le
-regardent, bouche bée.
-
-En l’air, quelque part, résonne le début d’une étude de Chopin, jouée
-par Angélique ou Rabier. On dirait une légère volée de cloches, et mon
-cerf-volant se faufile entre ces mélodieux accords sans s’y accrocher.
-
-Le cheval de maman galope sur une route blanche. Son ombre bleue galope
-en raccourci dans la poussière à ses côtés.
-
-Mon cerf-volant tire. L’arbre tremble, l’arbre se balance et me secoue;
-la branche que j’enfourche est comme un cheval rétif.
-
-Le cheval de maman galope toujours, mais, cette fois, sur les bords d’un
-vaste fleuve jaune aux lourdes eaux. Je sais que ce terrain est traître,
-qu’on s’y enlize... Comment avertirai-je maman?
-
-Le galop se dédouble, le galop se multiplie, le galop monte vers le
-cerf-volant, et ce sont de nombreuses écuyères foulant des nuées qui
-passent sur ces chevaux volants et brandissent des javelots et se
-poursuivent, échevelées, et poussent des cris que je reconnais, des cris
-exaltants. Mon cerf-volant domine encore la chevauchée. Ce galop, ces
-chants m’assourdissent. Et puis, soudain, le dragon pique du nez; il
-sombre; mon arbre se redresse...
-
-C’est alors que la porte bat et que je me réveille effaré.
-
-Je ne les ai pas tous nommés, ceux qui peuplaient mon rêve. Je n’ai
-voulu me souvenir que des Miens. Certains sont morts, d’autres vivent au
-loin, d’autres, tout près, se sont éloignés plus encore. Je me retrouve
-seul, très seul; le bruit de galop qui m’obsédait se dissipe; le ciel
-prend la blancheur du plafond de ma chambre; il n’y vole nul dragon et
-voici qu’il faut vivre jusqu’au bout une journée que je commence à
-peine, où j’entre en frissonnant avec des larmes dans les yeux.
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-Un soldat de deuxième classe relit avec soin quelques pages d’une revue
-parisienne, ouverte sur son bureau, entre deux dictionnaires qu’il
-feuillette tour à tour.
-
-Je me sens très ému. Bientôt, il me faudra rejoindre la caserne, mais ne
-puis-je encore découvrir une virgule mal placée, une lettre à l’envers,
-ou telle autre affreuse coquille dont la correction serait d’ailleurs
-tardive, le numéro ayant bel et bien paru... Et je ne parle pas des
-fautes de français, des barbarismes, des impropriétés de termes, dont la
-seule idée me fait monter le rouge au front.
-
-Un périodique très honorable a bien voulu de ma prose. Cela flatte,
-quand on a vingt ans, cela n’est pas une plaisanterie et les jours
-lointains d’_Azur_ provoquent mon sourire un peu dédaigneux.
-
-Le service militaire n’occupa pas toutes mes heures, puisque j’ai pu
-composer un article de critique. Par élégance ou plaisanterie, je le
-nomme «essai» ce qui sonne mieux. Il me fut aisé d’en découvrir le
-sujet. Mon admiration s’est fixée depuis plusieurs mois sur un auteur
-contemporain dont j’ai tout de suite dévoré l’œuvre. Ensuite, il m’a
-fallu la relire et la méditer. L’épreuve fut bonne car mon admiration,
-au lieu de défaillir, croissait de jour en jour. Enfin, tout nourri de
-ces livres, je voulus chanter l’excellence de leurs qualités. Hélas! je
-n’étais pas le premier à tenter l’aventure: d’autres l’avaient fait
-avant moi, avec plus d’esprit, peut-être, ou plus de force, ou plus de
-subtile adresse. N’importe! la conviction me reste que je l’ai
-découvert, cet artiste déjà connu, et qu’ayant mis toute l’ardeur de ma
-jeunesse à me le révéler à moi-même, seul j’ai découvert ce qu’il
-fallait en dire.
-
-Je sais par cœur toutes les lignes tombées de sa plume. Je l’ignore
-cependant. Des gens de goût l’admirent (je viens de vous en fournir la
-preuve), les imbéciles l’attaquent, le tenant pour révolutionnaire, et
-d’autres (on s’en doutait d’avance), ne pensent rien de lui.
-
-Mes pages m’ont l’air d’être convenables. Les épreuves furent corrigées
-avec tant de soin, à l’ombre du mur de la caserne! Et me voici obligé de
-m’y rendre de nouveau, à cette caserne. Dans trois semaines, d’ailleurs,
-je recouvre ma liberté, vouée, je l’espère, à composer une série
-d’essais critiques et peut-être, plus tard, à les réunir en un recueil
-modeste: mes débuts en librairie.
-
-Je sors après être allé baiser la main de maman et prends mon courrier
-dans l’antichambre: deux feuilles sans intérêt, un prospectus, une
-enveloppe dont l’adresse est d’une écriture inconnue, mais sitôt en
-ai-je retiré la double feuille de petit format, je me sens la main
-tremblante, le front mouillé... C’est lui qui m’écrit. Lui, et quelle
-lettre!
-
-Mon essai ne l’a pas ennuyé, il en parle avec bonne humeur, il me dit
-que les hasards de sa vie occupée le mèneront près d’ici, dans un mois.
-Il me fixe même la date: certain samedi, vers dix heures du matin. Il
-viendra me serrer la main.
-
-Ah! je crois bien me souvenir d’avoir dénombré les jours! Quelle
-surprise! plus belle d’être à ce point inattendue. Rendu à la vie
-civile, sans tutelle d’aucune sorte, maître de mes actes et possesseur
-de la clef de mes champs, je serai plus libre de le recevoir à ma guise.
-
-Cette époque de ma vie, qui me semblait belle, à cause d’un article
-paru, vient de changer soudain de beauté.
-
-Même compté scrupuleusement, le temps passe... Vingt-trois jours! Enfin
-la matinée de samedi est venue! Il verra le ciel de mon pays, paré de sa
-vraie teinte, la mer scintillante et paisible, les rochers des collines,
-austères et nus comme je les aime, quand je veux rêver de l’Orient.
-
-Le voici qui entre chez moi!... La vie même: sa parole est vivante, ses
-yeux sont vivants et son geste sobre donne une âme à tout ce qu’il dit.
-
-«Déjeuner? bien volontiers: je ne partirai que ce soir. Je compte sur
-vous pour m’accompagner en ville, pour me montrer les gens qui passent,
-les bateaux du port, les flâneurs et la foule: rien que l’étranger
-veuille voir, ni collection, ni musée; un peu du plaisir quotidien que
-l’on trouve à se promener ici.
-
---Je vous promets de faire de mon mieux.»
-
-Il me semble que maman fut flattée de sa visite.
-
-«Je tenais à connaître votre fils, Madame: sa critique est tout à fait
-gentille et pleine de bonnes intentions, mais nous ne parlerons pas,
-aujourd’hui, de littérature. Je viens d’engager ce jeune censeur comme
-cicerone, jusqu’à mon départ, et l’ai chargé de me montrer les beautés
-de sa ville: celles, bien entendu, qui ne sont pas étiquetées.
-
---Saura-t-il?» demanda-t-elle en souriant.
-
-Ils causèrent ensemble jusqu’au repas. Il nous décrivait sa forêt,
-là-bas, dans le nord, si différente de mon cher petit bois de pins; il
-décrivit ses chasses et l’on eût dit, à l’entendre, qu’il chassait sous
-nos yeux; il parlait avec amour de ses bêtes, de ses arbres, des
-paysages qui l’entouraient; il dit même quelques mots de ses œuvres,
-sans insister, sur un ton familier, sans modestie non plus: simplement.
-Parfois, un petit détail précis, une anecdote plaisante donnait du
-relief à la phrase... J’écoutais, je me sentais fier... Ah! cet homme
-royal n’était pas mon cousin!
-
-Bientôt, nous pensions l’avoir connu depuis de longs mois. Il fut
-lui-même, ce jour-là, et c’est ainsi qu’il m’est toujours apparu.
-Souvent joyeuse, grave quelquefois, la voix garde son accent, sa vertu
-d’évocation immédiate, son récit rapide et précis. Il n’arrange pas ses
-phrases, il ne les complique, ni ne les charge: il cause, comme lui seul
-sait faire. Que le sujet soit noble ou rustique, sérieux ou plaisant, il
-ne change pas ses façons de dire.
-
-Je l’ai toujours vu tel qu’il était au crépuscule de ma jeunesse. J’ai
-suivi sa carrière; chacune de ses œuvres nouvelles semble m’avoir lié à
-lui davantage, chacune me le dépeignait mieux, en traits plus
-significatifs, plus singuliers, plus véridiques... Ah! me vouer à
-l’étude de son œuvre et de sa pensée, quelle haute recherche, mais
-combien j’en suis encore loin!
-
-Plusieurs années plus tard, comme nous devisions de conserve, maman,
-quelques amis et moi, je ne sais qui me fit cette remarque à son propos:
-
-«Il n’est pas ton maître: le vocable lui déplairait par son allure
-officielle. Il est ton Patron.»
-
-«Le Patron», ce nom lui est resté. J’ai quitté mon Patron hier soir; je
-le reverrai dans trois semaines. J’aime l’imaginer en ce moment dans sa
-forêt chargée de neige et de frimas, tandis que d’autres pays que ma
-fantaisie incertaine voudrait visiter se chauffent au soleil et se
-parfument de fleurs, des pays lointains que je désire connaître, où je
-rêve de travailler, où j’irai peut-être, un jour.
-
-
-
-
-XXX
-
-
-Faut-il avouer sans vergogne que le hasard me fut toujours favorable? A
-l’époque où nul livre ne m’enchantait plus qu’un autre, sauf quand il me
-forçait tout de suite à rire aux éclats ou me répétait d’anciens contes
-que je connaissais bien, je fis, en rentrant de certaines vacances
-pluvieuses, la rencontre de M. Lequin, dont l’habile enseignement, par
-des procédés si simples que je n’y comprends encore goutte, sut me
-donner le goût de la lecture et m’apprendre en quelque sorte à lire,
-puis à m’enthousiasmer. Sans doute, ces admirations ne furent-elles pas
-toujours d’un choix très sûr (le mien). Certaines des plus vives se
-flétrirent bientôt, alors que je les croyais immortelles; admirations
-saisonnières, convenables à un matin d’été, à un soir d’hiver et qui,
-plus tard, mouraient d’ennui ou qu’une critique, une parole pointue et
-juste, une habile comparaison remettaient à leur place.
-
-Il en fut de même, par d’autres moyens, pour les délices de la
-géographie et les désirs qu’ils suscitent avant peu. Je ne prisais alors
-que les contrées lointaines: elles seules avaient du charme, de
-l’attrait, un parfum. Au lycée, on nous en parlait peu. Leur intérêt
-provenait, hélas! de ce que je les connaissais mal ou pas du tout.
-
-Un atlas ne devient vivant que peuplé d’images presque familières, or il
-importe, pour l’animer ainsi, de se donner de la peine, et mon
-professeur de géographie ne m’engageait pas au travail: il dictait son
-cours. Quelques livres lus avec passion y suppléèrent, illustrant
-soudain cette côte sèche et morose, ce pays dépourvu de pittoresque,
-cette roche culminante mais sans histoire... Pourquoi chercher ailleurs
-que dans ces pages évocatrices?
-
-Les îles du Pacifique n’étaient-elles pas, suivant Stevenson et Loti,
-enchantées par de belles filles brunes à la chevelure fleurie?
-L’arrière-pays de Cuba, si l’on s’y promenait à loisir, ne présentait-il
-pas aux yeux toute la magie d’un sonnet gravé dans ma mémoire, et toute
-sa musique? Ne pouvais-je en naviguant le long de mon rêve, croiser,
-voiles éployées, les caravelles venues d’Europe?
-
-Heredia me révélait ainsi la Sicile, l’Egypte, la lande bretonne, le
-Japon et ces «jardins de la Reine où la brise éternelle est faite de
-parfums», comme Kipling m’avait introduit dans la brousse indienne et
-mon cher Stevenson dans cette île inconnue qui recèle un trésor. Barrès
-me dévoilait une Espagne sanglante et Tolstoï, en attendant Dostoïewski,
-un visage de la Russie que je n’imaginais pas, tandis que Baudelaire
-prolongeait toujours mon rêve...
-
-Ces beaux voyages dans un fauteuil se terminèrent brusquement, un jour
-de beau temps où je causais au café, dans certain port méditerranéen,
-avec un nouveau camarade, découvert la veille et qui se nommait Carliès.
-Ce jeune homme avait déjà beaucoup voyagé de façon utile et diverse.
-Avec un sourire qui rendait toute narquoise sa face glabre, il sut vite
-réformer ma géographie et, sans nulle méchanceté, lui donner un contour
-plus plausible. Ce jeu coupé de plaisanteries, m’intéressait comme une
-découverte nouvelle. Nous passâmes plusieurs après-midi à causer de la
-sorte, plusieurs nuits aussi, je crois, en compagnie de jeunes femmes
-étranges, loquaces, point sottes, qui faisaient profession d’avoir lu,
-de lire volontiers et qui paraissaient, quand la mauvaise chance les
-induisait en une erreur trop forte, le faire exprès, pour nous amuser,
-sans plus.
-
-En si plaisante société, Carliès m’apprit donc que mon Amérique
-n’existait guère hors de ma tête. Il eût averti presque de même un gosse
-que l’Italie n’a point, hors des atlas, la forme d’une botte et qu’elle
-ne se chausse pas. Il me dit que je plaçais, sans raisons valables, tel
-paysage trop à l’est et que, de cet endroit où, du haut d’un cap très
-abrupt, je guettais une escadre de blanches voilures, on ne pouvait voir
-qu’une plage bordée de villas somptueuses et d’hôtels où l’on soupait en
-grande toilette, servi par des nègres, enfin que les navires côtiers
-n’avaient point la forme que je leur donnais et traînaient après eux un
-panache de fumée noire. L’Espagne présentait, paraît-il, d’autres
-aspects que ceux qui m’étaient chers et la Russie un alliage de
-sentiments plus simples.
-
-«Vous faites tort, en somme, aux poètes, aux romanciers, aux voyageurs
-artistes dont vous vous nourrissez si avidement. Ce qu’ils nous donnent,
-ce sont leurs impressions du moment, ruminées ensuite à loisir, leurs
-sentiments exprimés en un paysage et ce qu’ils gardent de leurs rêves.
-Vous détruisez un peu de la beauté de l’œuvre par cette recherche d’un
-renseignement précis. Un recueil de poèmes n’est pas un indicateur de
-chemins de fer, du moins, il me semble...
-
---En plaisantant, vous me gâtez d’avance les voyages que je ferai
-peut-être: vous en détruisez la magie.
-
---Non, cher Monsieur; il vous serait plus utile de glorifier la figure
-de l’auteur par les évocations qu’il nous livre que de fausser ce qu’il
-dit. Lorsque le poète nous dépeint un paysage de jadis, une scène du
-passé, si juste que soit la synthèse, elle nous renseigne d’abord sur
-les goûts de ce poète, son imagination, son génie, et lorsque Barrès est
-obsédé par le sang et les tortures, en cette Espagne qu’il admire si
-fort, sa vision reste vraie, moins l’obsession qui la souligne et
-spécialise l’œuvre d’art. Elle était en lui, déjà, mais, comme elle vous
-ravit, vous fermez les yeux à tout autre spectacle.
-
---Je ne vais pas si loin! Ne me faites pas dire que je verrai Antoine et
-Cléopâtre sur le Nil, Parsifal dans son temple et saint Antoine causant
-avec la bête dont la stupidité l’attire!
-
---Vous en prenez le chemin! Si j’osais, je vous engagerais aussi à
-changer votre façon de lire, simplement pour vous former un point de vue
-personnel, afin d’écrire, un jour, à votre tour, plus librement... Mais
-le domaine des lettres n’est pas le mien. Vous plairait-il, puisque nous
-dînons ensemble lundi, de faire, ce soir-là, un tour au Japon? J’y ai
-passé la majeure partie de l’an dernier.»
-
-Cette soirée m’enchanta. J’y précisai encore le désir grandissant que
-j’avais de partir au loin, de voir enfin de mes yeux ce que mes
-songeries ne savaient plus m’offrir.
-
---Pourquoi pas? Votre idée, cher Monsieur, n’est pas mauvaise.
-
---Si je retrouvais mon chemin tout seul, je risquerais de perdre la
-tête! Trouvez-moi un compagnon de votre genre, et je me décide sur
-l’heure.
-
---Mon temps est pris par de moins lointaines besognes, je le regrette,
-mais votre séjour peut encore se prolonger ici, sans inconvénients,
-n’est-ce pas? La chance m’indiquera donc ce voyageur avec qui vous irez
-courir le monde, mais tâchez dès maintenant de restreindre votre choix.
-Une vie de centenaire ne suffirait pas à bien voir tous les lieux divers
-que vous désirez connaître et la Tasmanie, l’île de Pâques, Magellan, la
-Chine occidentale et le Soudan ne sont pas desservis par un courrier
-hebdomadaire...»
-
-La chance?... n’ai-je pas dit, tout à l’heure que la chance me fut
-toujours favorable?
-
-
-
-
-XXXI
-
-
-Je reçois, ce matin, une lettre pareille à tant d’autres, qui n’attire
-pas mon attention de façon particulière. Je l’ouvre enfin,
-distraitement, mais son contenu me fait réfléchir.
-
-Pour l’instant, le seul paysage de la rue s’offre à moi, morne,
-pluvieux, devant lequel il faudra m’émouvoir du mieux que je pourrai,
-rappeler des souvenirs, vivre en leur compagnie, les interroger, savoir
-ce qu’ils ont encore à m’apprendre, leur sourire aussi. Quelques autos
-passent, de bruyants autobus, des gens emmitoufflés de manteaux ou de
-fourrures, et qui s’aventurent sur le pavé mouillé sous l’égide de leur
-parapluie, un ciel où rien de bon ne se devine, enfin moi-même, assez
-mécontent, moi tout seul, un papier aux doigts, prêt à lire avec plus
-d’attention une page dont l’en-tête m’est familier.
-
-Maître Noblet fut le notaire de mes parents. Je me souviens de sa figure
-qui me représentait jadis celle du notaire type, à l’image duquel les
-autres furent faits. Je l’imagine dictant ces phrases à son anguleux
-secrétaire et les signant de sa propre main.
-
-Il m’annonce aujourd’hui que la campagne où mon enfance et ma jeunesse
-trouvèrent, comme je vous l’ai dit, tant de charme et qui m’offrit de si
-nombreuses délices que j’écoutai d’une oreille attentive, auxquelles je
-goûtai d’un regard gourmand et d’une âme exaltée, sera bientôt vendue,
-avant la fin du mois peut-être. J’ai toute liberté de m’y promener une
-fois encore, si le voyage ne me rebute pas, et Maître Noblet ajoute en
-post-scriptum quelques lignes autographes qui prétendent, je pense, me
-toucher beaucoup, sur le culte du souvenir et l’honorable qualité d’un
-sentiment qui se fait rare, dit-il, en les temps desséchés que nous
-vivons.
-
-Je l’attendais bien, cette nouvelle; néanmoins elle me donne le frisson.
-Je partis sans tarder. Peu de jours après, je descendais du train et,
-une heure plus tard, sonnais à la grille de la campagne. Cette fois, je
-n’eus pas à me mettre, comme naguère, sur la pointe des pieds.
-
-«Ah! Monsieur Ottavio, quelle bonne surprise!»
-
-On cause, on rappelle sans ordre les jours passés où je courais dans la
-prairie, en culottes courtes, on évoque surtout de chers êtres disparus
-et, pour scrupuleusement que je me surveille, mon cœur souffre déjà,
-tandis que mes yeux se mouillent de larmes subites que j’essuie en me
-détournant. Puis ce sont des questions qui se chevauchent...
-
-«Et Monsieur Ferdinand, que devient-il?...
-
-«Mademoiselle Bianca est mariée... A-t-elle un beau garçon?...
-
-«Vous rappelez-vous, Monsieur Ottavio, le jour où l’on a fait la chasse
-aux rats et cette nuit d’été où deux rossignols s’étaient perchés sur le
-lustre de la salle à manger?...
-
---Mes amis, je compte me promener, toute la matinée, dans la maison, les
-prés et le bois. Ne laissez entrer personne, s’il vous plaît. Je tiens
-beaucoup à rester seul. D’ailleurs, je rentre à Paris, demain soir, sans
-faute.
-
---Un si court séjour, Monsieur Ottavio! et nous qui espérions vous
-retenir longtemps ici!»
-
-Il fait beau, le ciel est clair, lumineux, égal; chaque branche,
-dirait-on, porte un oiseau qui chante. De la terrasse où, nerveusement,
-je me promène de long en large, on découvre la mer peuplée de voilures,
-parsemée d’éclats de jour et bordée de roches frangées d’écume, la mer
-sur laquelle se promène avec nonchalance une brise d’été chargée
-d’aromes.
-
-Cinq minutes me suffirent pour visiter la maison. Elle m’était devenue
-étrangère. Rien n’y subsistait de vivant. Tout m’y parlait de mort
-préparée par les longues souffrances, les larmes et les cris,
-d’angoisses cruellement éteintes, de peines à la longue effacées, de
-fièvre pour jamais refroidie. Mieux valait se rendre au cimetière où les
-tombes gardent du moins une figure et préparent un accueil à qui les
-visite avec amour.
-
-Dans le bureau de papa, les livres étaient poussiéreux. Dans la
-bibliothèque, il ne restait vraiment que les volumes que j’avais
-emportés à Paris (leur place vide), et les couloirs, la salle à manger,
-les chambres où des meubles s’ennuyaient manifestement, sonnaient le
-creux, privés de voix, de musique, de jeunes culbutes et de rires, enfin
-les portraits pendus aux murs affectaient une expression figée,
-glaciale, méconnaissable... (cette expression, l’avaient-ils peut-être
-toujours eue?). Je préférais revoir les prés, le verger et le bois où la
-nature saurait me parler encore.
-
-Mon espoir devait moins tenir de la chimère. L’herbe me fut plus
-charitable que la maison ancienne; les fleurs nouvellement écloses
-voulurent bien reconnaître leur admirateur d’autrefois.
-
-Me voici couché de mon long à l’ombre d’une branche de platane, dans le
-voisinage de coquelicots, de marguerites et de boutons d’or, à l’orée
-même du verger, frontière chaleureuse où le soleil ne m’éblouit pas.
-Près de ma main posée à plat, un petit monticule de terre meuble est
-parcouru d’insectes qui me furent familiers et m’offrent un spectacle
-que j’ai plus d’une fois contemplé, jadis.
-
-Des fourmis passent, affairées, chargées de fardeaux.
-
-Entrechoquant leurs glaives dentelés, deux mantes vertes, d’humeur
-cruelle, vont se livrer un combat sans merci.
-
-Deux bousiers paysans s’efforcent de rouler une sphère de fumier
-vraiment démesurée.
-
-Un papillon me soumet l’esquisse de ses danses les plus chatoyantes et
-j’y applaudis tout de suite, sans bouger.
-
-Des vers de fruit pénètrent par acrobatie au sein de cette pomme tombée.
-
-Un éphémère naît, mais à peine m’a-t-il charmé qu’il meurt aussitôt...
-désolant incident!
-
-Agrippée au centre de sa toile, l’impériale araignée surveille d’un œil
-acrimonieux et glouton les victimes qu’elle choisira pour festoyer tout
-à l’heure. Elle les goûte, les savoure par avance et s’en délecte. Celle
-qui vient de se prendre au réseau pernicieux n’est pas dévorée tout de
-suite: on l’habille d’abord de soie grise, puis on l’accroche dans le
-garde-manger.
-
-Mais rassurez-vous, bonnes gens! l’araignée, elle aussi, mourra de male
-mort: au cours de cette comédie jouée par des insectes, la morale est
-sauvegardée.
-
-Cependant il me semble que pour animer une histoire de ce genre, pour la
-faire comprendre, pour émouvoir, pour la grandir enfin, sans loupe, et
-l’humaniser, il faudrait le ravissement vivant et spirituel de la
-musique... Où chercher le musicien qui tenterait à l’orchestre cette
-entomographie?...
-
-J’attendrai.
-
-Tiens! une sauterelle vient d’apparaître!
-
-Elle trouve le monde entier devant elle, prêt à la recevoir.
-
-Immobile, recueillie, rétractée, elle s’accroche à la tige d’une herbe
-immobile aussi, car nulle brise ne se fait sentir en ce moment. Rien ne
-bouge et, cependant, l’air danse alentour, sous l’injonction du soleil,
-un ballet transparent, muet, qui ne tient compte ni des grillons ni des
-chants du ruisseau, ni du sifflement bleu des longs croissants d’acier
-qui fauchent la prairie.
-
-A peine moins verte que l’herbe, la sauterelle se distingue malaisément.
-Parce que je suis tout proche, moi seul je la découvre sans peine. Je
-vois le support de son brin d’herbe, je vois son petit squelette, ses
-gros yeux, son gros ventre et, devant elle, un vaste monde étendu, bleu
-dans le haut, gris plus bas à l’horizon que des fumées encombrent, vert
-foncé, plus bas encore, enfin, de la lisière du bois jusqu’à ma lisière
-personnelle, d’un vert égal, assuré, sans surprises, si l’on efface
-quelques taches de coquelicots.
-
-Le brin d’herbe qui supporte ma sauterelle fait une courbe délicieuse
-dont m’intéresse la ligne simple. Ce brin plie mais ne balance ni ne se
-brise: on le dirait bandé sous un poids. La sauterelle ne se repose pas:
-elle attend, je le devine, bandée de même, immobile toujours, mais en
-expectative, et je perçois alors la force de ce grand spectacle réduit à
-l’infime, et je voudrais que mon œil fût japonais ou chinois, pour le
-percevoir plus exactement et le dessiner peut-être: un ressort vert qui
-va se détendre, l’insecte vert qui va se déclencher, deux forces alliées
-en ce petit coin de l’univers...
-
-Regard hallucinant (pour qui sait voir) de ces gros yeux désorbités,
-désir d’aller là-bas au sein de la lumière, de se perdre dans tout ce
-bleu aérien qui danse sur les pins et de plonger ensuite au fond de la
-fraîcheur... passion de l’aventure, du grand voyage, du beau voyage,
-frénésie qui se réserve encore.
-
-L’instant est venu. Un souffle perceptible à peine nous l’annonce, une
-fleur salue et, brutalement, la sauterelle se détend... La sauterelle
-n’est plus là, déjà perdue dans le ciel bleu.
-
-Toujours couché sur l’herbe, ombragé par une branche de platane, je
-regrette soudain que Bianca ne me reproche pas d’avoir fait fuir la
-sauterelle, par maladresse ou méchanceté... J’eusse vertement répondu.
-Bianca se fût alors servi de ses ongles pour me griffer les joues et moi
-de mes mains pour lui tirer les cheveux. Hélas! ce temps n’est plus! Nos
-habitudes ont changé avec notre costume et les débats se traitent en
-paroles. On reste assis devant une tasse de thé. Nulle sauterelle
-n’anime l’atmosphère.
-
-Je me relève, mécontent, et me dirige vers le bois.
-
-Voici l’allée où je me promenais avec bonne-maman, le banc moussu où
-l’on s’asseyait au soleil, où parfois elle installait son métier à
-tapisserie, tandis que je m’évertuais à choisir la teinte des laines,
-une lampe étant mauvaise conseillère, et à enfiler les aiguilles; le
-sentier abrupt où Ferdinand faisait en ma compagnie de si belles
-glissades terminées, souvent, par des culbutes; le bassin bordé de
-briques vertes émaillées (mon père le destinait à l’élevage de
-monstrueux cyprins que des officiers de marine lui rapportaient
-d’Extrême-Orient); le grand pin sur lequel Bianca et moi tentions des
-exercices de gymnastique et de voltige et d’où pendait une balançoire;
-une tour, une tour colossale de trois mètres cinquante (dans le genre de
-la tour de Babel, mais plus grande), du haut de laquelle Bianca va sans
-doute, avec des rires et des cris, me bombarder de pommes de pin... Non,
-la tour n’existe plus: elle était déjà ruineuse de mon temps et je crois
-bien avoir recommandé, l’an dernier, de l’abattre.
-
- * * * * *
-
-Pourquoi ce coup de sifflet?
-
-Il s’en faut de peu que je ne retourne pour de bon sur mes pas et me
-dirige vers la gare! Ce buisson qui, me semble-t-il, devrait être sacré,
-où personne, jamais, ne devait pénétrer, ce buisson! ce buisson-là!
-Malgré ma mauvaise humeur qui tourne en véritable colère (absurde mais
-concevable), j’écarte quelques branches. Quel imbécile, quel insolent
-est venu se cacher dans le buisson de mes plus chers souvenirs?
-
-«C’est enfin toi, Ottavio! tu as daigné venir! J’attendais ta visite
-depuis l’aube... Entre, ne te gêne pas.»
-
-Je le reconnus tout de suite: la même voix teintée de malice, le même
-geste, la même chevelure décolorée, cendreuse, les mêmes yeux verts, les
-mêmes joues glabres, les mêmes bottes rouges, la même pose, enfin, entre
-ses doigts noueux, une tulipe rouge pareille... Pamphile!
-
-«Tu cherchais des souvenirs, Ottavio: il est bien naturel qu’un ancien
-ami tel que moi se trouve sur ta route.»
-
-Non, je n’étais plus étonné. Les oiseaux du bois s’étaient tus, comme
-pour nous laisser causer en paix. Je m’assis sur le tapis de brindilles
-de pin, près de Pamphile, et tout aussitôt la conversation commença.
-
-«Tu me rends un fier service, lui dis-je. Ma visite ici avait un autre
-but que de te revoir, car je ne pensais plus te retrouver jamais que
-dans mes rêves, ce qui m’arrivait souvent, à Paris, en Afrique, en
-Chine, au Sénégal, en pleine mer... Je venais, aujourd’hui, vendre cette
-campagne. D’ailleurs, je ne dois signer l’acte notarié que demain; or,
-demain, je ne le signerai pas.
-
---Mon vieux, me dit Pamphile, je vais te faire de la peine et ne puis
-l’empêcher. Je t’ai toujours suivi, j’ai des moyens inédits et
-personnels pour m’entretenir avec les absents durant leur sommeil,
-fussent-ils tout au loin, mais ceci sera notre dernière rencontre.
-
---Pamphile!
-
---La dernière, hélas! même en songe. Nous allons nous séparer à jamais.
-
---Pourquoi?... Je n’ai pas varié!
-
---Mon cher Ottavio, je te reconnais en ce moment. Néanmoins, avant peu,
-tu me seras tout à fait étranger, bien que tu gardes encore l’art de
-dire des bêtises: «Je n’ai pas varié!». Tes voyages en des pays
-lointains étaient de belles promenades qui te formaient lentement une
-âme nouvelle, comme les livres que tu as lus, comme les gens que tu as
-fréquentés, quand ils valaient la peine de l’être: ceux que tu nommes en
-ton cœur les Miens. Ottavio, tu es un autre; tu vas maintenant vivre une
-vie d’homme, or c’est l’enfant et l’adolescent qui furent mes amis. Je
-fais effort pour te parler aisément, aujourd’hui, néanmoins cette barbe
-m’étonne et me gêne, cette cigarette qui sent mauvais me déplaît: la
-première que je te vis fumer avait du moins le parfum d’une herbe
-défendue, et ce veston de voyage (à la mode d’hier, sans doute),
-complété par ce chapeau de feutre, m’ahurit. Je te vois mieux en
-culottes courtes et les cheveux au vent.
-
-«Tu prétends n’avoir pas varié, mon pauvre Ottavio, et cependant tu n’es
-plus le même. Depuis que tu m’as quitté, tu te nourris, un peu au
-hasard, de visions, d’illusions et de rêves. Tes voyages, tu les as
-entrepris en souvenir de lectures enchanteresses sous la lampe et par
-amour des récits que t’avaient faits des voyageurs amis. Tes livres,
-puisqu’il t’est venu la singulière idée d’en écrire, sont une
-transposition hasardeuse de tes sentiments, de tes émotions, de tes
-passions, tout cela mis au point par ta fantaisie et cuisiné selon
-quelque recette qui te plaisait alors, puis fixé sur du papier blanc...
-N’as-tu donc pas du tout varié, Ottavio, en suivant le sens et le rythme
-de tes phrases?
-
-«Enfin, pour te parler des personnes qui te sont chères, qui te sont
-proches et composent ta vie, oserai-je t’avouer, Ottavio, qu’elles
-n’existent guère pour moi? Je m’imagine la petite Bianca de façon un peu
-vague et je conserve de M. Lequin, ton ancien maître au lycée, un
-souvenir fumeux.--Sans doute ont-ils changé, eux aussi, en s’imaginant
-pareils, mais je perçois encore, à l’instant où je te parle, le bruit
-des sabots de vos chevaux, quand vous partiez, ta mère et toi, sur les
-routes, pour aller au loin, vers des paysages provençaux, maritimes ou
-montagnards. Je vois aussi ton père, sortant de la serre, au coin de la
-terrasse, et tenant précieusement une orchidée dont il aimait les formes
-étranges, comme lui plaisaient les poissons d’or à triple ou quadruple
-queue, ornements du bassin. J’écoute souvent, quand s’approche le
-crépuscule, le rire frais, le rire gracieux comme une danse, de ta
-bonne-maman, assise dans un fauteuil de paille et regardant la mer aux
-teintes violettes, et je suis des yeux, certains après-midi de dimanche,
-ton ami Ludovic Dalsant dont la vie intérieure était si active qu’il me
-suffisait d’examiner son âme, sans prendre garde au visage ni prêter
-l’oreille à des paroles prononcées, pour bien connaître toute sa pensée
-intime de ce jour.
-
-«Tes maîtres, tes autres amis, je les ignore. J’ignore même, Ottavio,
-celui que tu nommes le Patron. De temps en temps, un vieux sanglier plus
-malin que ses congénères, des gibiers volatiles, plus rapides ou moins
-malchanceux, me donnent de ses nouvelles, me transmettent un écho de
-leurs plaintes, quelque signe de leur épouvante, mais je suppose que ce
-n’est pas d’abord le grand chasseur qui te séduisit en la personne de
-cet artiste... Je ne sais si tu l’as même vu chasser: il te suffisait de
-te plaire au récit qu’il faisait de ses chasses. D’ailleurs, tu le
-nommes le Patron... cela suffit.
-
-«Et ne m’en veuille pas, mon ami: je vais, moi aussi, finir par une
-sottise... Au cas improbable où Celia se trouverait par fantaisie en ce
-buisson, je t’avoue à ma honte que je ne saurais quoi lui dire. Si je ne
-me transformais subitement en ombre de platane, en arome de rose, en
-bulle de savon ou en rossignol (ce qui m’est facile), elle s’écrierait:
-
-«Est-ce là un parent de votre jardinier, Ottavio? Nous ne sommes pas
-cependant à la mi-carême, que je sache! Me donne-t-il, prié par vous, la
-comédie?
-
-«Puis elle irait, dans le jardin, respirer de vraies roses embaumantes,
-comme les aimaient tes parents; elle irait contempler la frange d’écume
-des rochers, le profil clair de la colline, un rayon de soleil où
-passent des insectes; elle irait s’asseoir dans une ombre où Pamphile ne
-mêle pas la sienne; elle irait, dans ce même bois, écouter au clair de
-lune, ce soir, d’authentiques rossignols et goûter leurs chants d’un
-cœur sincère, sans que nul prestidigitateur ne la distraie... En un mot,
-Celia saurait se passer de moi, comme je m’efface devant elle en
-esquissant, Ottavio, les plus respectueux de mes saluts, celui que je
-réservais à Titania si je la rencontrais par hasard dans une brume du
-sillage de Shakespeare.
-
---Raconte-moi des histoires; je les écouterai, mais ne nomme plus
-personne, Pamphile, je t’en prie!
-
---Je vais me taire, et toi, Ottavio, tu t’éloigneras d’ici, le cœur
-plein de joie, d’une joie que tu n’espérais pas.
-
-«Adieu, mon cher ami, va-t’en!»
-
-Soudain, je me sentis la poitrine gonflée de bonheur, d’un bonheur
-magique, jamais ressenti, fait d’ambition, de la joie annoncée par
-Pamphile et d’un ravissement d’espoir...
-
-«Adieu, Pamphile!»
-
-Mais il poursuivit comme si je n’avais rien dit:
-
-«Ceux-là dont je te parlais, souvent sans du tout les connaître, te
-montreront la route à suivre, t’inspireront des images, te consoleront
-de vivre une heure mauvaise, te raviront par un regard, te
-conseilleront, te souriront, embelliront à tes yeux le ciel des nuits et
-le soleil... Je m’efface... Adieu encore, mon ami!
-
---Adieu et merci de tout cœur!»
-
-Il était redevenu un souvenir. Il avait disparu ainsi qu’à l’instant il
-projetait de faire...
-
-Je m’en fus d’une démarche alerte, riant par excès de joie.
-
-
-
-
- ACHEVÉ D’IMPRIMER
- LE 14 NOVEMBRE 1926
- PAR F. PAILLART A
- ABBEVILLE (FRANCE)
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MIENS ***
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be
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